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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Sauvageonne - -Author: André Theuriet - -Release Date: November 14, 2021 [eBook #66725] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE *** - - - - - Sauvageonne - - PAR - ANDRÉ THEURIET - - DIX-SEPTIÈME ÉDITION - - - PARIS - PAUL OLLENDORFF, EDITEUR, - 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis - - 1894 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - La Maison des Deux Barbeaux.--Le Sang des Finoël. - 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - Les Mauvais Ménages. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - Michel Verneuil. 1 vol gr. in-18 3 fr. 50 - Eusèbe Lombard. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège. - -S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Editeur, rue de -Richelieu, 28 _bis_, Paris. - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier vergé de -Hollande. - - - - -SAUVAGEONNE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -I - -Les cloches de la petite église d’Auberive sonnaient le dernier coup de -vêpres. Les deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont les nerfs -étaient sans doute désagréablement ébranlés par le timbre grêle de la -sonnerie, s’étaient élancés hors de la boutique de leur maître, et, le -nez en l’air, les oreilles couchées, accompagnaient les cloches d’un -long glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes, frileusement -enveloppées dans des pelisses à capuchon, leur paroissien à la main, se -hâtaient vers l’église, dont la flèche pointue dépassait les arbres du -quartier des Corderies: on voyait leurs silhouettes noires se détacher -en perspective sur le cailloutis blanc de la rue montante. Le nouveau -garde-général, Francis Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du _Lion -d’or_, où il logeait, et suivit la route qui coupe le village dans sa -longueur. Le garde-général était en tenue: tunique verte serrée sur les -hanches, pantalon gris à la hussarde, képi à galon d’argent et gants de -peau de daim. Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche de -février pour faire ses visites d’arrivée. - -Il cheminait lentement entre les maisons basses qui bordent la route; de -temps en temps, un coin de rideau se soulevait à une fenêtre et deux -yeux curieux dévisageaient le nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du -reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand, bien découplé, la -taille fine, la poitrine bombée, la barbe blonde en éventail, l’air -aimable et l’œil caressant, il semblait très fier de sa bonne mine et de -ses vingt-quatre ans épanouis. Issu d’une famille bourgeoise -médiocrement rentée, mais chargée d’enfants, il avait honnêtement pioché -au collège, était entré dans un rang honorable à l’école forestière, et, -après deux ans de stage dans une ville de l’Est, l’administration venait -de le nommer garde-général à Auberive.--Pour un forestier pur sang, ce -village de cinq cents âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, eût -été une résidence de choix: trois lieues de forêts faisaient alentour la -solitude et la paix, et de magnifiques futaies abritaient presque de -leurs branches extrêmes les jardins et les vergers de la localité. -Seulement Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré; il était entré dans -l’administration forestière, non par goût, mais parce qu’il fallait -choisir une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel ne lui -permettant pas de vivre en oisif. Son choix avait été principalement -déterminé par la perspective des deux années d’école à Nancy et par -l’idée de porter un joli uniforme. Francis était avant tout un mondain, -un amoureux de la vie élégante et remuante des grandes villes. En -l’embrassant, le jour des adieux, sa mère lui avait remis pour son -argent de poche une centaine d’écus, épargnés sou par sou, et lui avait -dit: «Maintenant, mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire; un garçon -bien élevé et joliment tourné peut arriver à tout avec de l’ordre et de -l’entregent. Sois économe, tâche de te créer de belles relations et de -dénicher une héritière que tu épouseras...»--Sur la route, en boutonnant -ses gants, Francis Pommeret se remémorait cette dernière allocution -maternelle, et, dans sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres -ébauchaient une légère grimace.--Au fond de ce pays de loups, -pensait-il, les belles relations doivent être aussi rares que le trèfle -à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il est fort douteux que -j’en rencontre jamais une dans les sentes broussailleuses de la -forêt!... - -Tout en monologuant ainsi intérieurement, il était arrivé devant la -maison du percepteur. C’était sa première visite. Il agita vivement le -pied-de-biche suspendu à un fil de fer et, après avoir patiemment -attendu quelques secondes, personne n’accourant à son coup de sonnette, -il poussa l’huis entre-bâillé et se trouva dans une cour remplie de -poules. Des cris d’enfants partirent d’un corps de logis passablement -délabré et se mêlèrent au gloussement des volailles effarouchées. A la -fin, une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune, en jupe d’indienne -et en camisole du matin, avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet de -nuit posé de travers, parut sur le seuil. Francis Pommeret la héla d’un -ton dégagé et lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la réponse -embarrassée, mais négative de la jeune femme, Francis tira une carte de -son carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant de ne pas -oublier d’exprimer ses regrets «à son maître.» A certain mouvement des -lèvres et des yeux, et à une rougeur subite qui monta au visage de la -dame, le garde-général soupçonna tout à coup que celle qu’il venait de -traiter en servante était la propre femme du percepteur. Ayant la -conscience de sa bévue, il salua gauchement et sortit.--Joli début! -songea-t-il, je me suis déjà fait une ennemie. - -Chez le juge de paix, chez le notaire et chez le médecin, il trouva -visage de bois: le premier était allé chasser des poules d’eau sur -l’étang de Rouelles, les deux autres avaient été appelés au dehors par -leurs fonctions. - -Maintenant venait le tour du curé; les vêpres étant finies, le -garde-général jugea le moment opportun pour se présenter au -presbytère:--une antique maison bien confortable, bâtie discrètement -entre cour et jardin, avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient -dans des caisses de bois peint en vert. Dès que Francis eut décliné sa -qualité, la sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la mine austère -et prudente, l’introduisit dans le salon orné de tableaux de sainteté et -d’une vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même comme un brin de -fagot, était assis devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de son -fauteuil de paille pour recevoir le visiteur. Francis vit un grand corps -décharné, perdu dans les plis d’une soutane neuve, un front maigre en -surplomb au-dessus de deux cavités renfoncées où des yeux noirs perçants -luisaient comme dans un soupirail, un nez droit, affilé du bout et deux -lèvres minces, rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient pour lui -souhaiter la bienvenue. - ---Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au moins une créature -intelligente. - ---Vous habitez depuis peu notre pays, monsieur le garde-général? -commença le prêtre, en ramenant sur ses genoux les plis de sa soutane, -car je n’ai pas encore eu le plaisir de vous voir aux offices du -dimanche. - -Francis répondit qu’il était arrivé depuis huit jours. Le curé eut un -hochement de tête contristé, où le jeune homme crut voir un reproche -indirect. M. le doyen pensait sans doute que l’absence de son nouveau -paroissien à la grand’messe du matin était un signe trop évident -d’indifférence religieuse. - ---Vous succédez, reprit l’abbé avec un soupir, à un homme que nous -regrettons tous; votre prédécesseur apportait un zèle méritoire à -l’accomplissement de ses devoirs et il faisait l’édification de la -paroisse. - -Ici un second soupir comme pour dire:--Je crains bien qu’il ne soit pas -remplacé sous ce rapport.--Francis, pour changer la conversation, parla -des richesses forestières de la localité. - ---Notre pays, répliqua brièvement le prêtre, n’offre pas beaucoup de -distractions aux étrangers. - ---Pourtant, hasarda le garde-général, il y a quelques ressources de -société. - ---Ici, chacun est tout entier à ses occupations, et on se voit peu... -Autrefois, les fonctionnaires trouvaient un accueil hospitalier à la -Mancienne, chez le maître de forges, mais depuis la mort de M. Lebreton, -sa veuve ne reçoit plus... comme de juste. - ---Son deuil est récent? - ---M. Lebreton est mort depuis neuf mois à peine... C’est une grande -perte pour la paroisse... Il faisait beaucoup de bien. - -La conversation languissait. Francis se leva et, voulant essayer de -gagner le cœur du prêtre avant de prendre congé, il s’extasia sur la -bibliothèque et demanda la permission d’y puiser quelquefois. - ---Oh! dit le curé avec une modestie voulue, je n’ai là que des livres -utiles à l’exercice de mon ministère... Aucun ouvrage profane... -Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres minces ébauchaient un -sourire poliment ironique, si vous êtes amateur de lecture, je possède -la collection des pères grecs et latins, et je la mets à votre -disposition. - -Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à la rangée des caisses de -lauriers et le congédia avec un salut cérémonieux. - -Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit chez la receveuse des -postes, dont la maison, blanchie à la chaux et proprette, formait -l’angle de la place de l’église. Après être entré dans le couloir obscur -réservé au public, n’ayant pu parvenir à découvrir une sonnette, il prit -le parti de chercher à tâtons la poignée d’une porte, derrière laquelle -il entendait un bruit d’ustensiles de ménage. Cette porte céda -brusquement et s’ouvrit toute grande. - ---C’est toi? s’écria une voix de femme; ferme vite, ma chère, à cause -des chats. - -Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, la même voix poussa un -cri étouffé et se confondit en excuses pendant que Francis se nommait. - -La pièce où il se trouvait, mal éclairée par une fenêtre étroite, était -déjà à demi pleine d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur les murs -et l’ameublement, le garde-général vit qu’elle servait à la fois de -cuisine et de salle à manger. La table de toile cirée, placée au centre, -était couverte de vaisselle; sur le brasier de la cheminée, un rôti de -veau cuisait dans une _coquelle_ de fonte, emplissant la chambre d’un -grésillement et d’une odeur de graisse bouillante. Une jeune personne, -debout devant la cheminée, regardait le visiteur d’un air effaré et -murmurait des phrases décousues. Autant que la faible lumière venant de -la fenêtre permettait d’en juger, elle pouvait avoir vingt-cinq ans et -sa toilette était fort négligée: jupe noire et caraco de laine grise, -laissant voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux coudes. De la -figure tournée à contre-jour, Francis ne distinguait que des contours -assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par les lueurs du brasier. - ---Je suis vraiment confuse, répétait-elle; ma sœur est allée au chapelet -et je suis restée à la maison pour préparer le souper... Veuillez donc -vous asseoir, monsieur, et m’excuser de vous recevoir ici. - -Francis répondit que c’était à lui de s’excuser et fit mine de se -retirer en regrettant de n’avoir pas rencontré la receveuse. - ---Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous assure, insista la jeune -fille, partagée évidemment entre l’embarras de se montrer en déshabillé -et le désir de connaître le nouveau garde-général. - -Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait et s’assit en face de -la _coquelle_, qui continuait à chanter violemment et dont le bruit -couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. Ce tapage -augmentait encore la confusion de la jeune ménagère; elle était fort -troublée de recevoir l’étranger d’une façon aussi peu cérémonieuse et, -d’un autre côté, elle n’avait pas le courage de le conduire dans le -salon sans feu, dont les volets étaient clos et où il aurait fallu -allumer des bougies, c’est-à-dire se montrer en plein dans le désordre -de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son embarras, elle causait -avec une volubilité nerveuse, faisant à la fois les demandes et les -réponses. - ---Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, monsieur... Depuis une -semaine, je crois?... Comment trouvez-vous le pays?... Point très gai -assurément... C’est un véritable trou, et il n’y a personne à voir. - ---Cependant, objecta Francis, on m’a parlé de la maison de Mme -Lebreton... - ---La Mancienne? oh! elle n’est plus gaie comme autrefois... La mort de -M. Lebreton a tout changé. - ---Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît. - ---Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua la sœur de la receveuse: -le défunt était plus âgé qu’elle, et très bourru... Je ne crois pas -qu’elle le regrette tant que cela. - ---Elle est jeune? - ---Jeune... si l’on veut!... Trente-quatre ans, au moins. - ---Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit Francis en riant, et elle -peut se remarier. - ---Sans doute; pourtant je ne pense pas qu’elle s’y décide. Elle n’a pas -d’enfants, mais elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée et -qu’elle fait élever au Sacré-Cœur... En tous cas, si elle se remarie, ce -ne sera pas à Auberive, et, de toute façon, on ne recevra plus guère à -la Mancienne. Mme Lebreton a pris le pays en grippe et elle passe -presque tout son temps à Dijon. - -La receveuse ne rentrait pas; la _coquelle_ était devenue silencieuse, -mais une vague odeur de roussi qui s’en dégageait semblait inquiéter la -jeune fille; il était évident que le rôti brûlait, et elle n’osait le -retourner en présence de cet étranger. Elle devenait distraite et ne -quittait pas des yeux le couvercle; elle finit par le pousser -discrètement du pied: il tomba et le pétillement de la graisse -bouillante recommença. Réveillés par ce bruit strident, deux canaris -dans leur cage furent pris à leur tour d’un besoin démesuré de se mettre -à l’unisson, et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité avec le -grésillement du morceau de veau. Francis Pommeret, agacé et craignant -d’être forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, la receveuse -s’avisait de rentrer, se leva brusquement et prit congé. Il avait à -peine fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se précipiter -désespérément vers son rôti à demi carbonisé. - -Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement l’air humide; sa poitrine -était oppressée, il éprouvait une sorte d’engourdissement général, comme -si l’odeur de renfermé qu’exhalaient ces intérieurs campagnards et le -ronron monotone des phrases insignifiantes qu’on y échangeait eussent -produit sur son cerveau l’effet d’une drogue stupéfiante.--Le jour -tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en nappes grises du haut des -grands bois aux teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie au -malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement grêle des cloches avait -recommencé, et les aboiements rageurs des chiens de l’épicier les -accompagnaient de nouveau. - ---Et c’est dans un pareil milieu que je suis condamné à végéter trois -ans, cinq ans peut-être! se disait le garde-général en descendant le -cailloutis qui mène à la promenade d’_Entre-deux-Eaux_; je ne sortirai -d’ici qu’enragé ou idiot. - -Il marchait maintenant sous les branches moussues des vieux tilleuls de -la promenade. A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube qui longent -la chaussée ruisselaient avec un doux sanglotement sur leur lit -pierreux; le ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs d’hiver, se -reflétait dans l’eau courante, et Francis Pommeret songeait avec -tristesse aux joyeuses soirées de dimanche passées jadis à la -_Pépinière_ de Nancy en compagnie de ses camarades de promotion, tandis -que la musique militaire jouait des valses de Métra sous les grands -arbres, et que de belles dames aux jupes frissonnantes passaient et -repassaient le long des pelouses. - -Il lui restait à faire sa visite au château de la Mancienne. D’après ce -qu’il avait appris chez le curé et au bureau de poste, il y avait peu de -chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse du logis; néanmoins il ne -pouvait se dispenser de déposer sa carte. - -A l’extrémité de la promenade, il aperçut les murs et la grande grille -de la Mancienne. Entre les volutes et les oves de fer forgé, il -distinguait le château avec son double perron, sa façade blanche, ses -fenêtres aux carreaux empourprés par le couchant et son parc aux -profondeurs silencieuses. Il poussa une petite porte entre-bâillée et -entra, après avoir agité une clochette dont le tintement fit accourir la -concierge. - ---Non, monsieur, répondit-elle à la question du visiteur, madame est -absente... Elle est à Dijon... Madame ne se plaît pas ici pendant -l’hiver; elle y a trop peur et elle n’y rentrera qu’après Pâques. - -Tandis que la concierge parlait, les yeux de Francis suivaient -curieusement les allées sablées et tournantes qui se perdaient dans -l’ombre des massifs, puis reparaissaient au loin, jaunissantes parmi la -verdure des pelouses. - ---Puis-je me promener un moment dans le jardin? demanda-t-il. - ---Certainement, monsieur... Madame a toujours permis aux personnes du -pays d’y venir le dimanche. Vous pouvez vous y promener à votre loisir. - -Francis Pommeret usa de la permission, et, faisant le tour de la maison -d’habitation, suivit lentement les circuits des allées, qui tantôt -s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des sapins, tantôt s’étalaient à -l’aise en plein ciel. - -Le parc, entouré de murs, occupait le bas des deux versants de l’étroite -vallée. La petite rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets -tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant dans l’herbe, -sautillant sur les roches, disparaissant sous des ponts rustiques pour -reparaître un peu plus loin entre deux franges de roseaux desséchés. Des -groupes de bouleaux, des massifs de pins argentés découpaient sur les -gazons leurs silhouettes grêles ou vigoureuses. Au loin, entre les -arbres effeuillés, on apercevait la façade postérieure du château, avec -sa toiture d’ardoise violacée, ses persiennes closes et son perron -solitaire abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble avait un -aspect large, opulent, qui faisait plaisir à voir. - -Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait -revivre; ses poumons jouaient plus librement; il lui semblait qu’il -respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un -banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes; il regardait avec une -joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues -pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la -lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de -fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes. - -Le bruit lointain des sabots de la concierge sur les pavés de la cour le -réveilla soudain de son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à fait -venue, et lentement, comme à regret, il quitta la Mancienne pour -reprendre le chemin de sa maussade auberge. - - -II - -Les bois d’Auberive,--pour employer l’expression imagée de la receveuse -des postes, qui se piquait de beau langage,--les bois d’Auberive avaient -mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était -plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la -vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des -futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des -couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient -reverdi, les bourgeons avaient poussé; jusqu’à la ligne extrême de -l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à -de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches; -dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du -ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries: -narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme -des pièces d’or. Tout chantait: rossignols dans les vergers, grives dans -les buissons, merles dans les merisiers; au travers de la forêt -feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au -milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids. - -Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et -s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par -les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des -prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur -les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à -confectionner des balles avec des fleurs de coucou; elle s’épanouissait -sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur -couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et -fabriquer des sifflets; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier -qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles -retentissantes; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le -bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour -l’abatage; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix -moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée. - -Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe, -non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires -d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on -n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de -mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une -maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et -deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet, -où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches -pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à -museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins -suspect était celui de diseur de bonne aventure et de _rebouteux_; sa -fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives, -ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort -en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir -les deux _gachenets_ qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères -s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas -moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à -peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc. -Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’_ételles_ au -beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux -écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les -mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais -qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, -de choux et de pommes de terre, devaient composer une _potée_ dont le -vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où -nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines -gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes -bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux -ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait -de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières -de la Grand’Combe. - -Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château -s’était réveillé de son long sommeil hivernal; devant la façade encadrée -d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques -indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les -fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux -aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des -fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet, -rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même, -ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait -en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis -de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la -marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets. - -Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui -lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son -teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur; le dessous de ses -yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son -front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes -de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande, -svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement -arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns, -en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de -dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat -des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande -aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun -foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la -physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs -très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression -de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute -la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de -concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le -caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés: un -tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité -sous une froideur et une dureté apparentes. - -A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît -l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant -dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature -résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers -épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une -vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête -penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle -atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite -porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin -couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et -s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler -à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées -invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés. - -Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et -de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues -pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette -de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons -passées; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le -glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours -pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient -l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de -mariage. - -Assurément le défunt avait été un honnête homme, mais il fallait -convenir aussi qu’il avait été souvent un mari bien désagréable. D’abord -une trop grande disparité d’âge existait entre eux: M. Lebreton touchait -à ses quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf quand on l’avait -tirée du couvent pour le lui faire épouser. Leur union n’avait pas été -féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon qu’il était, jouissait -à la vérité d’une verdeur robuste, mais d’une verdeur sauvage et par -trop bourrue. La chasse et les affaires prenaient les trois quarts de -son existence. Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait rien au -caractère concentré, timide et exalté de sa femme. Elevée selon des -principes sévères, mais ayant d’ardents besoins de tendresse, Mme -Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs que des pratiques pieuses et -l’adoption d’une petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée -passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, était la fille d’un -garde-vente, mort au service de la famille Lebreton; mais les méchantes -langues prétendaient qu’elle tenait au maître de forges par des liens -d’une parenté beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon «salé» avait -eu l’adresse de faire élever chez lui sa fille naturelle, en exploitant -le besoin de tendresse et les instincts maternels de sa femme. Toujours -était-il qu’en cette circonstance, contrairement à son habitude, il -n’avait nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. L’orpheline, qui se -nommait Denise, avait été traitée comme l’enfant de la maison; mais elle -avait donné de bonne heure des preuves d’une nature si violente, elle -s’était montrée si rebelle à toute discipline, qu’on avait été obligé de -la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de Dijon. Mme Lebreton s’était -retrouvée seule en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui -s’occupait de tout et étendait sur toutes choses sa domination -despotique. A l’ombre étouffante de ce chêne branchu et rugueux, la -jeunesse d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. Sous la contrainte -pesante de ce tyran domestique, elle avait fini par ne plus oser penser -tout haut. Encore quelques années de cette vie, et elle serait devenue -aussi sotte, aussi moutonnière que les bourgeoises d’Auberive, -condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et effacé. - -Dieu,--qui fait bien ce qu’il fait,--avait enfin rappelé à lui M. -Lebreton.--Certainement elle l’avait pleuré comme il convient; on ne -perd pas un homme auprès duquel on a vécu quinze ans sans éprouver une -sensation pénible; on ne reste pas impunément seule au milieu d’un -tracas d’affaires industrielles sans être prise d’un serrement de cœur -et d’un mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le vrai, sa douleur avait -été modérée, et, à l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement -évaporé au souffle tiède du printemps revenu. - -La forge était vendue, les affaires étaient liquidées; Mme Adrienne se -trouvait donc libre... libre d’aller et de venir, d’arranger sa vie à -son gré! Certes elle n’avait nullement l’intention d’abuser de cette -liberté; mais elle était heureuse d’être débarrassée du joug et se -sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune laissée entièrement à sa -disposition, elle pourrait se créer une existence selon ses goûts. Elle -ferait prochainement revenir à la Mancienne Denise, dont quatre ans de -couvent avaient assoupli le caractère, et se chargerait elle-même de -compléter l’éducation de sa filleule; elles voyageraient ensemble, et ce -serait un bonheur de visiter de compagnie tant de beaux pays qui leur -étaient aussi inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait en même -temps pour toutes deux; elles auraient les mêmes étonnements, les mêmes -émotions et les mêmes joies... - ---Bonne promenade, madame Lebreton! cria tout à coup une voix rauque et -plaignarde, qui la fit tressaillir; vous voilà bien _à bonne heure_ par -chez nous? - -Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette Trinquesse, accroupie -devant la porte de sa masure délabrée. - -Ces abords du logis des Trinquesse, si joyeux quelques heures -auparavant, avaient maintenant un air désolé.--Le feu s’était éteint, la -marmite gisait renversée dans les cendres; à l’intérieur de la hutte -retentissaient des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par les jurons -du vieux Trinquesse. Manette, assise sur ses talons, les mains plongées -dans sa tignasse blonde, montrait une hâve figure bouleversée et des -yeux rougis. - -Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent; elle employait parfois -Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne -l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs -comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le -désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes -de la vie bourgeoise. - ---Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez -vous? - ---Mal, madame Lebreton; le guignon y est, et il n’en sort pas. - ---Le guignon? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la -paresse... On aime trop à ne rien faire chez vous, Manette!... Pourquoi -ne vous louez-vous pas dans quelque ferme?... Vous êtes forte et vous -pourriez gagner de bons gages. - ---Eh bien! et mes _gachenets_, ma pauvre dame?... qui donc aurait soin -d’eux? - ---Vos enfants iraient à l’école... Ils n’en seraient que mieux soignés, -et je me chargerais volontiers de leur entretien. - ---Ah! madame Lebreton, vous parlez comme les gens riches qui ont des -domestiques à leurs ordres... Si les petits vont aux écoles, et moi en -service, qui donc gardera la vache?... Ce n’est pas le père Trinquesse, -bien sûr; cet homme-là ne songe qu’à lui!... Et il nous arrivera encore -quelque misère, comme celle de tout à l’heure. - ---Que vous est-il arrivé? - ---Le guignon, ma bonne dame, comme je vous le disais!... Pendant que -j’avais le dos tourné, les enfants ont ouvert la porte de l’étable, et -la vache est allée pâturer dans le bois... Pour lors, le brigadier -Jacquin, qui ne cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue dans les -semis, et il a ramené ici la pauvre bête à coups de gaule, en criant -comme une poule qui a vu le putois... Trinquesse, qui n’est pas -endurant, lui a répondu de mauvaises raisons, et tout ça a fini par un -procès-verbal... Un procès, ça va coûter de l’argent, et où le -prendrons-nous sainte Mère de Dieu! Il n’y a pas un vaillant denier chez -nous... On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse en prison... Et -alors, qu’est-ce que nous deviendrons, Seigneur Jésus! qu’est-ce que -nous deviendrons?... - -Des larmes tombèrent des gros yeux de Manette, sa poitrine se souleva et -elle se mit à sangloter bruyamment, tandis que dans l’intérieur de la -hutte les deux gamins braillaient de plus belle. - -Cette douleur, étalée avec l’exagération que le peuple apporte dans -l’expression de tout ce qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par -toucher Mme Lebreton; elle se reprocha d’avoir été trop dure pour la -fille du _rebouteux_, et sa bonté naturelle reprit le dessus.--Ne -pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore moyen d’arranger les -choses... Venez avec moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses, -et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas suite à son procès-verbal. - -La Manette rajusta sur sa tête le bonnet d’étoffe violette bordé de -tulle noir, qui est la coiffure des paysannes de la montagne langroise, -et suivit la veuve en continuant à se lamenter. - -La maison forestière était proche. On apercevait entre les branches sa -toiture de tuiles rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les deux femmes -trouvèrent le brigadier Jacquin en train de déjeuner, mais il se montra -moins accommodant que Mme Lebreton ne l’avait pensé. Il se répandit en -plaintes contre les Trinquesse.--C’étaient des délinquants d’habitude -auxquels la dame de la Mancienne avait bien tort de s’intéresser; le -père tendait des collets, la fille volait des fagots, les enfants -avaient failli dernièrement mettre le feu à un taillis; maintenant voilà -que la vache s’en mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis de -deux ans... Tout ce méchant monde ne méritait aucune pitié et il fallait -un exemple... Du reste, il allait envoyer son rapport à son supérieur, -c’était le garde-général qui déciderait; quant à lui, Jacquin, il s’en -lavait les mains et se contentait de faire son devoir... - ---Comment s’appelle le garde-général et où demeure-t-il? demanda Mme -Lebreton à la désolée Manette, quand elles eurent quitté sans résultat -la maison forestière. - ---C’est M. Pommeret... Il loge chez Pitoiset, au _Lion d’or_. - ---Je vais lui écrire. - ---Bien des mercis, madame Lebreton! murmura Manette de sa voix -geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard... Une -supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait -certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez -tous... Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités. - ---C’est bon, Manette, retournez-vous-en... J’irai tantôt chez le -garde-général... - -Il s’ennuyait ferme, le garde-général! Le printemps ne lui avait apporté -ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement -sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa -profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant -aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il -était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le -curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une -petite brochure intitulée: _Peut-on être libre penseur?_--et de tout -cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit -lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux. -C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains; ils ne savaient que parler -de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à -boire des chopes en jouant une partie de _polignac_. Les bourgeoises du -cru étaient vieilles ou insignifiantes; l’auberge où il avait élu -domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs -de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux -oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait -l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si -limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de -la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de -cartons verts et de liasses de papiers jaunis. - -Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant -d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de -temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se -décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante, -il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit -léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il -dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien -de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la -servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis; en même -temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à -peine répondu: «Entrez!» que le bouton fut tourné et qu’une dame en -deuil apparut à ses yeux surpris. - ---Monsieur le garde-général? demanda une voix de contralto à la fois -grave et bien timbrée. - ---C’est moi, madame. - -Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait -cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu -confortable: un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine -groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies. - ---Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton... de la -Mancienne, et je viens vous adresser une requête. - -Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut -une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait -pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton, -svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche -et l’émotion avaient animé le visage de la veuve; ses joues, légèrement -rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient -vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et -les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit, -Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins -attrayante.--Elle, de son côté, s’était probablement attendue à -rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru, -semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive. -Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux -mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de -qui elle venait en solliciteuse. - ---Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est -bien indiscrète et en dehors des usages... Veuillez l’excuser à cause du -motif qui m’amène... Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous -seul pouvez m’aider. - ---Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame, -que je ferai le possible pour vous être agréable. - -Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette -Trinquesse. - ---En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici -le procès-verbal du brigadier... Le délit est flagrant, les délinquants -sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne -sont guère dignes de votre intérêt. - ---Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua -la veuve, on aurait trop peu de chose à faire... Ce sont les coupables -qui ont surtout besoin de compassion. - ---Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois; si nous avions -seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à -sac, et il est de mon devoir de sévir. - ---Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près -de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins -impitoyable... Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être -trompée? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux. - -Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une -flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix -doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il -n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une -émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion. - -La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs -cils. - ---Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle timidement; faites -quelque chose pour ces pauvres gens! - -Le garde-général tenait surtout à faire une bonne impression sur la -propriétaire de la Mancienne; il était trop peu habitué à de si aimables -visites pour rester longtemps implacable. - ---Allons, dit-il en froissant dans ses doigts le procès-verbal, -j’arrangerai l’affaire avec Jacquin, mais ce sera par égard pour vous, -madame, et non pour ces gens, qui sont une vilaine engeance. - ---Vous ne voulez pas avoir le mérite de votre bonne action, monsieur! -répondit-elle gracieusement. - ---Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de vous voir pour la première -fois, que vous sortiez d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant. - -En même temps il la regardait droit dans les yeux, en mettant dans cette -œillade hardie une galanterie beaucoup plus accentuée que celle qu’il -avait mise dans sa réponse. Mme Lebreton rougit jusqu’à la racine des -cheveux; elle n’avait jamais été regardée de la sorte; elle en était à -la fois choquée et toute remuée. - ---La charité doit être désintéressée, repartit-elle d’une voix brève; je -ne vous en remercie pas moins au nom de mes protégés. - -Elle s’était levée brusquement;--mais, confuse sans doute de ce trop -rapide effarouchement, tout en défripant sa robe, elle se retourna vers -le garde-général et reprit d’un ton plus radouci: - ---J’espère, monsieur, que la façon dont nous avons fait connaissance ne -me privera pas du plaisir de vous voir à la Mancienne... - -La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, et, comme Mme Lebreton -se dirigeait vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie: - ---Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, vous offrir mon bras -jusqu’au bas de l’escalier. - -Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta net et lui fit comprendre que -sa proposition avait été jugée indiscrète. - ---Ne vous dérangez pas, répondit-elle en reprenant sa voix sévère; j’ai -déjà trop abusé de votre temps. - -Elle inclina la tête avec une dignité un peu froide et gagna le couloir, -tandis que, debout sur le seuil, il regardait la svelte forme noire -s’éloigner dans la pénombre; elle avait légèrement relevé sa jupe, et -l’on distinguait, sous la blancheur des volants soutachés de noir, les -hauts talons de deux petits pieds battant d’un son mat les marches de -chêne; puis l’élégante vision s’évanouit au tournant de l’escalier. - - -III - ---Monsieur le curé, dit Mme Lebreton, Pierre va vous offrir un peu de -cette mousse au chocolat... C’est le triomphe de ma cuisinière. - ---Merci, madame, je n’en prendrai pas. - ---Par esprit de mortification! s’écria le percepteur avec un rire -bruyant; M. le curé ne se permet pas les douceurs. - ---C’est mon estomac qui ne me les permet pas, riposta l’abbé Cartier, -mais je ne les interdis point à mes paroissiens... Pierre, ajouta-t-il -avec un malin sourire, servez-donc M. le percepteur! - ---Non, impossible! je suis complet! s’exclama ce dernier en retournant -brusquement son assiette vide sur la nappe. - -Cette façon campagnarde de refuser amusa les dames qui -s’entre-regardèrent en riant sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la -table, la perceptrice rougissait de la rusticité de son mari. Mme -Lebreton sourit discrètement, et son regard, glissant par-dessus les -fleurs qui ornaient le centre de la table, se rencontra un moment avec -celui de Francis Pommeret, assis de l’autre côté, entre la femme du -notaire et la sœur de la receveuse des postes, Mlle Irma Chesnel. - -C’était la première fois que Mme Adrienne donnait à dîner depuis son -deuil; pendant douze mois elle s’était rigoureusement condamnée à la -solitude: mais le bout de l’an de M. Lebreton ayant été célébré à la fin -de juin, elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes de recluse -et se remettre en communication avec le monde. Son salon s’était -rouvert, et parmi les visiteurs les plus assidus et les mieux -accueillis, le bourg avait remarqué, non sans commentaires, le nouveau -garde-général. Ce premier dîner réunissait les notables d’Auberive, et, -naturellement, Francis Pommeret figurait parmi les invités. - -On en était au dessert, à ce moment agréable où, la digestion n’ayant -pas encore commencé et où, le cerveau se trouvant émoustillé, les -langues se délient, les joues se nuancent de rose et les yeux -étincellent. Un vieux corton, versé avec précaution, achevait de -dégourdir l’esprit des convives. Pierre, en livrée brune, et une alerte -femme de chambre tournaient autour de la table sans qu’on entendît le -bruit de leurs pas amortis par les nattes qui couvraient le parquet. On -venait d’apporter les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise un peu -plus fraîche envoyait des odeurs de foin fauché, tandis qu’au loin les -rumeurs assourdies du village se fondaient dans les bourdonnements de la -conversation plus animée des convives. - -La femme du percepteur, au rebours de son mari, avait repris deux fois -de l’entremets; elle n’était pas habituée à de pareilles bombances et -semblait faire provision de nourriture en vue des privations du reste de -la semaine. Quant au percepteur, il se souvenait qu’il avait promis à -ses quatre enfants de leur rapporter quelque chose, et, en bon père de -famille, il profitait du passage des assiettes de dessert pour bourrer -de petits fours les poches de sa redingote. La femme du notaire se -faisait expliquer par le juge de paix les règles du domino à quatre, -Francis Pommeret parlait peu, mais il savourait voluptueusement cette -atmosphère de bien-être. Le luxe de la table, l’odeur des roses, la -clarté dorée des lampes, le bouquet exquis du bourgogne circulant dans -de poudreuses bouteilles couchées sur des paniers d’argent, tout cela le -remettait dans son ancien milieu et lui causait une joyeuse dilatation -intérieure. - -Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux couleurs vives des fleurs -de la corbeille, s’arrêtaient avec complaisance sur la figure expressive -et distinguée de la maîtresse de la maison. La toilette noire d’Adrienne -Lebreton, tout en restant sévère, n’était pas exempte de coquetterie; -une dentelle en vieux point de Venise garnissait son corsage montant, et -une ruche blanche frissonnait autour de son cou. Elle ne portait pas de -bijoux et était coiffée de ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns, -épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de son visage, où brûlait -le feu assoupi de ses prunelles couleur café. Il est probable que si -Francis eût aperçu la veuve un an auparavant dans la ville qu’il -habitait et où les jolies femmes n’étaient pas rares, cette personnalité -un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent; il eût trouvé qu’elle -manquait de jeunesse et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois à Auberive -lui avait rendu le goût moins difficile. Le fond gris et vulgaire sur -lequel Mme Lebreton se détachait était merveilleusement propre à la -faire valoir; elle ressortait au milieu des bourgeoises campagnardes, -comme l’habitation opulente de la Mancienne tranchait elle-même sur -l’ensemble effacé et mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu -l’accoutumance et l’absence de points de comparaison avaient fait -découvrir à Francis dans la personne d’Adrienne de délicates nuances -pleines de charme, des beautés discrètement enveloppées. Elle avait -éveillé en lui un singulier sentiment tendre, où il entrait autant de -curiosité que de désir. - -Les regards du garde-général ne quittaient guère Mme Lebreton. Ils -allaient de son corsage sobrement gonflé à ses cheveux aux torsades -foncées, mordues par un peigne d’acier; ils suivaient le modelé des -bras, qui étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où sortaient de -longues mains effilées; ils erraient le long des lèvres rouges -entr’ouvertes sur des dents très blanches et plongeaient audacieusement -dans la profondeur des yeux cerclés de bistre. - -Il était si absorbé dans cette contemplation qu’il ne répondait plus que -machinalement aux questions de Mlle Irma Chesnel, sa voisine. Cette -jeune fille nubile et déjà lasse du célibat avait toujours rêvé -d’épouser un de ces fonctionnaires que l’administration envoyait à -Auberive et qui s’y succédaient rapidement, pareils à des oiseaux de -passage. Pour le quart d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur du -garde-général, et depuis le potage elle essayait de flirter avec lui. Le -verre de champagne qu’elle venait de boire lui avait donné un -redoublement de loquacité et elle caquetait comme une corneille -sentimentale, parlant en style de romance des attraits de la solitude, -des petites fleurs des bois et du murmure des ruisseaux. - ---Pour avoir choisi cette belle carrière des eaux et forêts, -soupirait-elle, vous devez beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas, -monsieur? - -Tout occupé à regarder l’ombre portée des longs cils d’Adrienne sur ses -joues mates, Francis entendit la question de Mlle Irma comme un -bourdonnement confus; en la voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe -de champagne, il se méprit sur le sens des paroles et répondit -distraitement: - ---Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois jamais. - -La demoiselle, interloquée, releva la tête, et, suivant le rayon visuel -de son voisin, le trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle comprit -alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne et se mordit les lèvres. - -Un autre convive avait également remarqué la complaisance avec laquelle -le regard de Francis s’arrêtait sur Mme Lebreton. C’était le curé. Il -observait le manège du garde-général avec une inquiétude méfiante. Ses -petits yeux noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement ceux -du jeune Pommeret, et l’expression sévère de son visage troué de petite -vérole indiquait combien il était scandalisé de cette contemplation, où -il croyait déjà lire une coupable convoitise. - -Cependant les conversations allaient leur train. Le diapason des voix -s’était haussé d’un ton. - ---Vous devez toujours étudier le jeu de votre partenaire, criait le juge -de paix à la notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose... - ---On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait Mlle Irma en se retournant, -en désespoir de cause, vers la femme du percepteur. - ---Que voulez-vous! quand on a quatre enfants, on est assez occupée à -raccommoder leurs nippes... J’ai l’aiguille à la main toute la -journée... - -Les pyramides de cerises roulaient sur la nappe, les jattes de fraises -et de framboises circulaient et se vidaient; une odeur de fruits mûrs -emplissait la salle à manger. - ---Ma foi! tout était excellent! s’exclamait le percepteur en se frottant -la barbe avec sa serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est pas un -péché! - -Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué sur le garde-général, le -curé s’était penché vers Mme Lebreton: - ---Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il serait charitable de mettre un -terme aux effusions de mon voisin. - -Mme Adrienne s’était levée et avait pris le bras du notaire. Les chaises -furent repoussées brusquement. Chacun imitait son exemple et, Pierre -ayant ouvert les deux battants de la porte, les invités passèrent au -salon, où le café était servi. - -Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent dans l’embrasure de la -porte. - ---Monsieur le garde-général, dit le prêtre de son ton sardonique, ma -bibliothèque est toujours à votre disposition... mais il me semble que -vous n’en abusez pas. - ---Pardon, monsieur le curé, répondit Francis en rougissant sous le -regard aigu de l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu le temps de -lire. - ---Vous êtes très occupé... - ---Oui, monsieur le curé, passablement. - ---En vérité!... je m’étais laissé dire qu’en cette saison les opérations -forestières vous permettaient de nombreux loisirs. - ---C’est une erreur, répliqua sèchement le garde-général. - ---Ah! tant mieux! soupira le prêtre; puis il ajouta en pinçant les -lèvres:--Enfin, quand vos occupations vous absorberont moins, -souvenez-vous que mes livres sont à votre service... J’ai mis en réserve -quelques Pères dont la lecture vous intéressera certainement. - ---Merci mille fois! monsieur le curé.--Ce diable d’homme se moque de -moi! pensa Francis Pommeret en se dirigeant vers le guéridon où Mme -Lebreton, aidée de Mlle Chesnel, offrait du café et des liqueurs à ses -convives. - -Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait sa cuiller dans sa tasse -et soufflait bruyamment sur son café trop chaud. Le juge de paix, -joignant l’exemple au précepte, avait conduit la notaresse à une table -de jeu et organisait avec le notaire et la femme du percepteur un domino -à quatre. Le garde-général, accoudé au piano ouvert, regardait Mme -Lebreton occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus du guéridon, elle -soulevait la cafetière d’argent et remplissait les tasses. Ainsi posée, -le cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant passer sous ses plis -tombants une bottine de satin noir, elle présentait, de la nuque, où -frisaient des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité du talon, découvrant -un bout de jupon blanc, un ensemble de lignes élégantes dont le jeune -homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. Quand Mme Adrienne -eut servi tout son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, à côté de -Mlle Chesnel qui sirotait lentement un verre de marasquin. - ---Chère madame, dit cette demoiselle en montrant le piano ouvert, ne -nous jouerez-vous pas quelque chose?... Pour moi, j’adore la musique, -surtout la musique brillante. Quand les mains courent tout le long du -clavier et se croisent l’une sur l’autre... oh! c’est délicieux! - ---Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie pas depuis longtemps et je -n’ai plus de doigts. Mais si vous voulez entendre un peu de bonne -musique, priez M. Pommeret de se mettre au piano... Il a un véritable -talent et il vous fera plaisir. - -Ce n’était pas précisément l’affaire de Mlle Irma, qui avait compté -accaparer le garde-général pendant que Mme Lebreton serait au piano, -mais elle s’était trop avancée pour reculer et elle joignit ses prières -à celles de Mme Adrienne. - ---Volontiers, murmura Francis en s’inclinant devant cette dernière. - -Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de sonates de Mozart et -frappa quelques accords. Dès les premières notes, le curé, qui se -couchait régulièrement à dix heures, s’empressa de se lever, salua -silencieusement et se retira, son tricorne sous le bras. - -Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. Il commençait la sonate en -_la_ et mettait toute son attention à exécuter le thème avec expression. -Il avait un joli talent d’amateur et ne s’en tirait pas mal. Les notes -suaves et câlines de la musique de Mozart montaient, légères, dans le -salon sonore. Mme Lebreton, tournée vers le piano, les bras croisés, la -tête un peu rejetée en arrière, semblait sous le charme de cette musique -faite de tendresse et de clarté, qui lui donnait une impression de -fraîcheur matinale. Les variations se succédaient; les notes -s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, tantôt allègres et vives -comme une envolée d’oiseaux, et Mme Adrienne, en les écoutant, se -sentait remuée de cette même joie intime et printanière qu’elle avait -éprouvée en se promenant au mois de mai dans les bois d’Auberive. - -Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui ne comprenaient rien à la -musique classique et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait les -oreilles peu délicates. Le percepteur sommeillait dans son fauteuil; sa -femme, prévoyant qu’il allait ronfler, se leva de la table de jeu, le -tira par le bras, et tous deux, saluant gauchement Mme Lebreton, -interrompirent le garde-général pour lui souhaiter le bonsoir. - -Francis s’était arrêté. - ---Encore! encore! murmura la veuve, qui rentrait après avoir reconduit -le couple. - -Elle s’était rassise sur le canapé et regardait avec des yeux suppliants -le jeune homme, qui s’était retourné vers elle. - -Il lui obéit, et feuilletant un second cahier, il commença une polonaise -de Chopin. Cette musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée comme -une galopade de chevaux sauvages, tantôt triste et pénétrante comme une -plainte humaine, acheva de charmer Mme Lebreton. Elle était si bien en -harmonie avec sa nature concentrée et ardente! Ces notes tumultueuses ou -mélancoliques éveillaient un écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme -un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement une flore -ignorée. Mme Adrienne s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et -capricieusement impétueux, et elle oubliait aussi ses convives. Mlle -Irma battait du menton et de la main la mesure à contre-temps, et -étouffait des bâillements multipliés; la partie de dominos était -terminée; le juge de paix, le notaire et sa femme vinrent saluer la -maîtresse de la maison, et Mlle Chesnel, pour ne pas revenir seule, se -décida à les accompagner; mais, avant de partir, ils allèrent tous, -malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter le bonsoir au -garde-général, qui, agacé par ces salutations intempestives, frappait -les touches avec un redoublement d’énergie. Enfin ils s’éloignèrent et -sortirent par le jardin, sans que Francis quittât le piano. Quand il eut -terminé le morceau, il se retourna et se trouva seul avec Mme Lebreton, -qui rentrait dans le salon encore vibrant des sonorités de la polonaise. - ---Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu effarouchée; la musique les -a mis en déroute... Excusez-les, ils n’y entendent rien. - ---J’ai peut-être aussi abusé de la permission, répondit Francis en se -levant comme à regret, et je crains d’avoir été indiscret. - ---Au contraire, vous m’avez fait grand plaisir. - ---Vous êtes trop aimable, madame, pour parler autrement, mais... - ---Je dis toujours ce que je pense... Quand vous me connaîtrez mieux, -vous ne vous en apercevrez que trop... Vous partez? ajouta-t-elle, en le -voyant se lever... Je ne vous retiens pas, car je crois qu’il est tard. - ---Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement Francis. - -Elle ne répondait pas, partagée entre la crainte du qu’en-dira-t-on et -un vague désir de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le jeune homme -ne faisait plus mine de prendre son chapeau, et Adrienne, indécise, -embarrassée, s’était décidée à se rasseoir. - ---Je crains, murmura-elle timidement, que nos soirées ne vous paraissent -un peu lourdes et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne. - ---Oh! madame, protesta-t-il en se rasseyant à son tour, c’est à vous que -je dois les seules bonnes heures que j’aie passées depuis que je suis -ici. - ---Auberive vous déplaît? - ---Beaucoup moins maintenant... Mais, de février en avril, j’y ai trouvé -les journées démesurément longues! - -Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard presque amoureux; en -relevant les yeux, elle surprit ce regard et rougit. Elle songeait que -c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient rencontrés pour la -première fois. Y avait-il une secrète intention dans le soin qu’il avait -pris de dater de cette époque la fin de ses ennuis à Auberive? Elle se -sentait de plus en plus embarrassée de se trouver seule avec ce jeune -homme dans le grand salon devenu subitement désert. Comme les personnes -dévotes, timides, et peu habituées aux hasards de la vie mondaine, ce -tête-à-tête qu’elle avait étourdiment provoqué lui causait maintenant -des terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination et devenait -nerveuse. Elle osait à peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait d’un -silence périlleux, sur lequel se détachait le murmure sourdement saccadé -des grillons du jardin et le menu bruit de l’huile montant dans les -lampes.--Une lumière blonde baignait Mme Adrienne; elle dorait ses -joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des -reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la -trouvait en ce moment très séduisante; mais il était à cent lieues de -méditer les entreprises hardies qui s’étaient présentées à l’imagination -craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire, -vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve -d’un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui -paraissait trop disproportionnée. Essayer de la franchir par un de ces -coups d’audace qui réussissent parfois, c’était risquer de se faire -éconduire honteusement et de compromettre même sa situation à Auberive. -Il était bien trop circonspect pour jouer tout son avenir sur une seule -carte; néanmoins, à cette heure avancée de la soirée, pendant ce -tête-à-tête inattendu avec une femme jeune encore, à la fois élégante et -dévote, à laquelle l’inconnu et le fruit défendu donnaient un attrait -singulièrement capiteux, il lui montait par intervalles au cerveau des -bouffées de désir, des tentations timidement et lentement caressées. Il -se disait: «Si j’osais pourtant!... On a vu des choses plus -étonnantes... Qui sait?» - -Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. N’osant ni rester assise ni -congédier son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre -ouverte sur le jardin: - ---Quelle belle nuit! fit-elle d’une voix assourdie en se retournant vers -Francis; voyez donc comme le parc est éclairé! - -La nuit, en effet, était magnifique et, par exception,--dans ce pays où -il gèle d’habitude jusqu’en juin,--elle était presque tiède. Surgissant -d’un massif de trembles et de peupliers de Virginie, la lune, déjà -échancrée épandait une large nappe de lumière bleuâtre sur les bouleaux -immobiles, sur la pièce d’eau entourée d’iris, sur les pelouses -récemment fauchées et sur les parterres tout fleuris de roses-thé. En -dehors de cette longue zone lumineuse, les massifs restaient plongés -dans une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, allongeaient -leurs berceaux à droite et à gauche et masquaient les murailles, de -sorte que le parc semblait comprendre dans son enceinte les collines -grises et les bois qui les couronnaient. Sous la clarté lunaire, les -retombées des lierres et des vignes vierges ondulaient légèrement, et le -murmure tremblotant des grillons faisait comme un accompagnement naturel -à ces frissons de verdure. A part cette musique assoupissante et -berceuse, pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, un glouglou -d’eau courante ou un chœur enroué de grenouilles, résonnant avec -lenteur, puis s’arrêtant soudain comme le ronflement d’un dormeur qu’on -dérange. - -Francis s’était avancé sur le perron, à côté de Mme Lebreton. - ---Bien souvent, dit-il, dans les premiers mois de mon séjour, j’ai rêvé -de me promener dans votre parc par une belle nuit pareille à celle-ci... -Avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je vous avoue que j’étais -remué par de vilaines pensées envieuses... Je vous en voulais, madame, -de posséder cette propriété de la Mancienne et de ne pas en jouir. - ---Voulez-vous que nous y fassions un tour au clair de lune? lui -demanda-t-elle. - -Cette promenade lui semblait une diversion salutaire; elle la trouvait -moins redoutable que le tête-à-tête du salon. - ---Volontiers, répondit-il. - -Ils étaient descendus vers la pelouse, où des massifs de pétunias -exhalaient une odeur de girofle. - ---Il ne suffit pas, reprit Mme Adrienne, de posséder une belle chose -pour en jouir; il faut encore être dans certaines dispositions -d’esprit... Je n’étais pas dans ces conditions-là et j’ai passé ici bien -des heures ennuyées. M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne -s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les journées longues; je -n’avais auprès de moi ni amis ni enfants... - ---Pas d’enfants? Je croyais vous avoir entendu parler d’une fille... - ---Adoptive, oui... Et cela vous prouve combien j’avais besoin de remplir -ce vide dont je vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une déception. -Malgré mon désir de m’attacher à cette enfant, je n’ai pas pu la -conserver près de moi... Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre -Sauvageonne! - ---Sauvageonne! s’écria-t-il étonné de ce nom bizarre. - ---Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions surnommée Sauvageonne, à -cause de ses allures et de son caractère indomptable... C’est justement -cette sauvagerie qui nous a forcés à la mettre au couvent. Ici, on n’en -pouvait plus jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné plus d’une -fois du fil à retordre à ces dames. - ---Quel âge a-t-elle? - ---Dix-sept ans... Elle commence à devenir raisonnable, et je compte la -reprendre avec moi aux vacances prochaines... - -Cet entretien, roulant sur un sujet étranger aux préoccupations -actuelles de Mme Adrienne, avait fini par lui rendre un peu d’aplomb. -Elle se sentait plus à l’aise que dans le salon. Après avoir parcouru -toute la partie éclairée, ils étaient arrivés à un endroit où l’allée -plongeait dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés. Mme Lebreton -aurait voulu revenir sur ses pas; elle n’osa pas le faire, par crainte -de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent à s’enfoncer dans la -direction des charmilles. A mesure que l’obscurité devenait plus -mystérieuse, la conversation languissait. Francis la laissa tomber tout -à fait, et Adrienne, reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus rien -pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci. Ils étaient obligés de se -serrer l’un contre l’autre pour passer de front. Mme Lebreton heurta du -pied une racine à fleur de terre et s’appuya instinctivement à l’épaule -de son voisin. - ---Acceptez mon bras, madame! murmura Francis. - -Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle fut obligée de ralentir -le pas. Sous son bras droit, le garde-général sentait battre le cœur de -la jeune femme, et lui-même était lentement envahi par une voluptueuse -émotion qui lui serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une suave -odeur de verveine dont les vêtements d’Adrienne étaient imprégnés lui -montait doucement au cerveau et le grisait. Ils étaient si rapprochés -l’un de l’autre, qu’un moment il fut sur le point de l’enlacer d’une -brusque étreinte et de la baiser à pleines lèvres... Cette explosion de -la sève sensuelle qui fermentait en lui fut soudain comprimée par un -geste familier et confiant de Mme Lebreton. Elle avait posé sa main sur -le poignet de Francis: - ---Ecoutez! fit-elle, si on ne dirait pas une musique, là-bas, au fond -des bois... - -Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement argentin des sonnailles -d’un roulier attardé, qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore des -futaies. Cette sonnerie légère et fuyante comme une musique de fées -allait toujours diminuant et s’affaiblissant; elle s’évanouit peu à peu -dans le lointain, et le silence plana de nouveau en maître sur la -campagne. - -Ils étaient revenus en pleine lumière, et tous deux, lentement, sous -cette amicale clarté de la lune, savouraient sans rien se dire toutes -les menues et délicieuses sensations de l’amour qui commence.--Soudain, -au fond de la vallée endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et onze -coups bien détachés s’envolèrent l’un après l’autre dans l’air -fraîchissant. - ---Ah! mon Dieu... onze heures! s’écria Mme Adrienne, reprise de ses -scrupules. - ---Déjà! dit Francis. - ---Que vont penser les domestiques? continua-t-elle en hâtant le pas. - ---Je crois qu’il est grand temps que je me retire, en effet, murmura -Francis. Bonsoir, madame, et merci pour cette soirée dont je garderai -toujours le souvenir. - ---Au revoir, monsieur! répondit-elle en baissant les yeux. - -Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser la sienne, et les -deux mains restèrent assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea -enfin, et Francis courut reprendre son chapeau. Quand il revint sur le -perron, il trouva Mme Adrienne en train d’arracher une touffe de roses -rouges à l’un des rosiers grimpants qui encadraient la marquise. - ---Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez quelques fleurs de la -Mancienne. - -Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière, puis saisit de nouveau la -main qui les lui avait offertes, la serra et s’enfuit. - -Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de sang-froid, il alluma un -cigare et regagna lentement son auberge, en suivant la rue des Fermiers. -Comme il traversait la place de l’église, il lui sembla entendre des -chuchotements derrière les persiennes du bureau de poste; mais il était -si absorbé par les pensées agréables qui bourdonnaient dans son cerveau, -qu’il n’y prit pas garde. - -Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse des postes ferma -la fenêtre avec précaution, tandis que sa sœur, Mlle Irma, rallumait sa -bougie. - ---Hein! ma chère, crois-tu? s’écria cette dernière en secouant la tête. - ---Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit! fit l’autre en joignant les -mains dévotement; quel scandale! - ---Ça finira mal, retiens ce que je te dis! - - -IV - -La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le -rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des -Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre -bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de -moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux; et les -dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain, -exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en -face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du -confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les -unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel, -priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on -pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait -les vases de fleurs artificielles; les tableaux du chemin de croix -accrochés aux piliers; les rangées de bancs de chêne noirci; et, tout au -fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie -ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du -clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par -un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète -d’une des prieuses de la chapelle. - -Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée -d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se -prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le -dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans -l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le -marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête -légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face. -Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas -treillissé glissa sur ses rainures; et Mme Adrienne distingua dans -l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis -blanc. - -Elle se signa:--Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché. - -Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait -affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains -des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la -veuve balbutiait très bas: «Je confesse à Dieu tout-puissant, à la -bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai -beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions...» Puis, -d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses -fautes:--négligences, murmures, distractions pendant l’office, -mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées -légères; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien -élevée peut commettre;--puis elle s’arrêta. - ---Est-ce tout? murmura le prêtre d’une voix âpre. - ---Je crois que oui, mon père... Je m’accuse de tous ces péchés et de -ceux que j’ai pu oublier; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon -père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne... - -Le curé s’agitait sur son siège: il reprit de sa voix rude, en dardant -sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles -d’un chat au fond d’une cave: - ---Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre -cœur? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous -paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement -graves?... Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs -imprudents... A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus? - -Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia. - ---Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous -empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au -tribunal de la pénitence; que vous devez découvrir à votre juge toutes -les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs -circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer... Si un -coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me -répondrez. - -Elle demeurait la tête courbée, attendant avec inquiétude ce terrible -interrogatoire. Le curé soupira profondément, puis, d’une voix -prudemment assourdie: - ---Vous recevez depuis quelque temps une personne dont la fréquentation -est pleine de périls... - -Elle releva vivement les yeux et regarda le prêtre d’un air effarouché. - ---Vous savez, continua-t-il, de qui je veux parler? - -Elle tressaillit, puis d’une voix timide: - ---Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel vous faites sans doute -allusion comme j’ai reçu son prédécesseur. - ---Ce n’est pas la même chose... Le prédécesseur de cette personne était -un homme âgé, d’une piété fervente, tandis que le nouveau venu est -jeune, beaucoup trop jeune pour que ses assiduités ne soient pas un -danger. - ---Un danger... pour qui? murmura-t-elle en regimbant. - ---D’abord pour l’enfant que vous avez adoptée, et qui va revenir aux -vacances, et aussi pour vous. - ---Pour moi!... Mon père, la personne dont vous parlez ne s’est jamais -départie envers moi de la réserve et du respect d’un homme bien élevé. -Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs... - ---Je vous répète, interrompit le prêtre avec irritation, que ses visites -sont un péril pour votre âme... La chair est faible, et vous n’êtes pas -d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs coupables. - ---Mon père! - ---Oserez-vous nier que les regards de ce jeune homme ne se portent -constamment sur vous avec une expression de détestable concupiscence?... -Je l’ai remarqué, moi, prêtre; j’en ai été scandalisé, et d’autres l’ont -été comme moi. - -Elle restait muette et comme abîmée dans sa confusion. - ---Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a scandale, c’est à vous de le -faire cesser. «Malheur, dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale -arrive!» Vous vous croyez aujourd’hui à l’abri des tentations de -l’esprit malin; c’est de l’orgueil pur... L’abîme attire l’abîme, et je -vous dis que cet homme vous aime d’un amour illicite... - -Il respira bruyamment, puis ajouta avec un accent d’autorité: - ---Il faut cesser de le voir, il faut le fuir pour le salut de votre âme, -pour votre réputation, pour le monde... C’est la pénitence que je vous -impose. Réfléchissez à ce que je vous ai dit et revenez dans huit jours -à ce saint tribunal... En ce moment je ne puis vous donner -l’absolution... Achevez votre: «Je me confesse à Dieu.» - -Et, tandis que, visiblement troublée, elle se frappait la poitrine en -murmurant: «C’est ma faute, ma très grande faute!» le curé marmotta la -formule de la bénédiction, puis, relevant vers elle son regard perçant: - ---Allez en paix! fit-il; et la cloison mobile, glissant sur les -rainures, se referma brusquement. - -Mme Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. Elle était si remuée -par les paroles du prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire sa -prière à la Vierge, et, traversant rapidement la nef, elle se trouva -soudain sur la place, dont la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son -ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à ce flamboiement du soleil de -juillet que pour dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux des -dames de la poste, sans cesse embusquées derrière leurs rideaux -entre-bâillés. Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de -la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui -faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des -tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à -la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et, -dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité -d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé: «Je -vous dis que ce jeune homme vous aime!»--Elle poussa distraitement la -petite porte grillée de la Mancienne, traversa la cour, la tête penchée, -les sourcils rapprochés, et elle allait monter chez elle quand, au -milieu du vestibule, sa femme de chambre lui chuchota avec une nuance de -discrétion affectée: - ---Pardon, madame, M. Pommeret est dans le petit salon. - -Elle tressaillit comme une personne qu’on éveille en sursaut. - ---Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix brève, ne lui avoir pas dit que -j’étais sortie? - ---Madame avait annoncé qu’elle rentrerait vers cinq heures, et j’ai cru -bien faire en priant M. Pommeret d’attendre... - ---C’est bien!... Prenez tout cela. - -Elle se débarrassa vivement de son mantelet, de son paroissien et de son -chapeau; puis, le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, elle -entra dans la pièce où on avait introduit le garde-général. - -Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque de chiffonniers, de -tables à ouvrage et de sièges bas et confortables, était le séjour -préféré d’Adrienne; elle y travaillait et y recevait ses visiteurs -pendant la semaine.--A cause de la grande ardeur du soleil, les -persiennes avaient été fermées et le store baissé, de sorte qu’une -demi-obscurité régnait dans cette pièce haute de plafond, qu’une -jardinière garnie de fuchsias égayait de sa profusion de clochettes -rouges et de verdures tombantes. - -Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, debout près du divan, -feuilletait un journal illustré. Au bruit que fit le battant de la porte -il se retourna et aperçut Mme Adrienne qui s’avançait, sérieuse et les -sourcils froncés. - ---Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une voix dont elle essayait en -vain de dissimuler le tremblement, j’étais sortie... Je regrette qu’on -ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait fait ainsi perdre votre temps. - ---On m’avait prévenu, madame, répliqua Francis en s’inclinant, mais on -avait ajouté que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez -bientôt... Je me suis permis de vous attendre... Ce n’est pas du temps -perdu. - ---C’est du temps mal employé, en tout cas, répondit-elle sèchement et en -tirant ses gants avec un geste d’impatience. - -Francis Pommeret la considérait avec étonnement. - ---Qu’a-t-elle donc aujourd’hui? se demanda-t-il. - -Il songea tout à coup à cette station à l’église. - ---Ah! pensa-t-il, tout s’explique: elle aura vu le curé et il l’aura -montée contre moi... - ---Ai-je été indiscret? reprit-il en la regardant fixement. - ---Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, puisque Zélie a cru devoir -vous engager à m’attendre... Seulement, ajouta-t-elle en rougissant -faiblement, une autre fois je vous prie de ne pas agir aussi -contrairement à nos usages... Ici, on épilogue sur tout, et il est -inutile de faire causer les gens. - -Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans lever les yeux sur lui, la -tête à demi tournée vers la jardinière, et les doigts occupés à -fourrager machinalement dans les retombées des grappes rouges. - ---Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, il y a du curé -là-dessous... Ah! monsieur l’abbé, vous me tirez dans les jambes! eh -bien! à bon chat bon rat! nous verrons qui aura le dernier! - -Il fit quelques pas de côté, de manière à se trouver en face de Mme -Adrienne, et, lui lançant son regard le plus doucement câlin: - ---Madame, murmura-t-il, vous m’avez traité jusqu’à présent avec trop -d’indulgence pour que vous vous refusiez aujourd’hui à m’expliquer la -cause de votre brusque sévérité... Je vous supplie de me répondre -franchement: avouez qu’on vous a excitée contre moi. - -Elle rougit de nouveau. - ---Eh bien! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas l’habitude de garder les -choses que j’ai sur le cœur, et j’aime mieux vous les dire... Oui, on -trouve que vos visites à la Mancienne sont trop fréquentes. On m’a fait -sentir que j’avais tort de vous recevoir aussi intimement, et que, dans -ma position, votre présence ici était compromettante... Pour ma part, je -n’y avais vu aucun inconvénient, et je vous rends cette justice que vous -n’avez jamais donné le moindre prétexte à de pareilles accusations... -Mais vous savez ce que c’est qu’un village, et combien l’opinion -publique y est malveillante. - ---Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine qu’on n’a pas dû être tendre -à mon égard... Mais à vous, madame, que peut-on reprocher? - ---On me reproche de vous avoir ouvert ma porte trop facilement... Oh! -croyez bien, monsieur, continua-t-elle en joignant les mains et en -levant vers lui ses yeux humides, croyez bien qu’il m’est pénible de -vous répéter de pareilles choses et que je regrette profondément ce qui -arrive! - ---Adieu, madame, répondit-il froidement en prenant son chapeau; il ne me -reste plus qu’à vous demander pardon des ennuis que je vous ai causés et -à vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger... - -Il accompagna ces paroles d’un long regard attristé. - ---Adieu! fit-il encore en s’inclinant et en se dirigeant lentement vers -la porte. - -Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, qu’il ne reviendrait -plus à la Mancienne, que tout serait fini entre eux... Son cœur se -serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, elle le rappela: - ---Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je ne veux pas que nous nous -quittions fâchés... Ne partez pas ainsi! - -Il s’arrêta. - ---Vous m’en voulez de vous avoir parlé aussi franchement? reprit-elle -d’une voix singulièrement amollie. - ---Non, madame. - ---Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement? - ---Parce que, du moment où nous ne devons plus nous voir, une brusque -séparation est le parti le plus sage... le moins cruel... pour moi, du -moins. - -Elle avait détourné la tête et fixait obstinément les yeux sur les -fleurs du store: - ---Vous dites cela, continua-t-elle, avec une amertume qui me prouve -combien je vous ai irrité. - ---Je ne suis irrité que contre les gens dont les commérages vous ont -causé tout cet ennui. - ---Oui, c’est odieux! murmura-t-elle en se tordant nerveusement les -mains; oui, il y a des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils voient le -mal dans tout!... Si on les écoutait, on finirait par croire à des -choses auxquelles on n’avait jamais pensé. - -Francis avait de nouveau posé son chapeau sur un guéridon et il se -rapprochait peu à peu de Mme Adrienne. - ---On m’a donc bien noirci dans votre esprit? demanda-t-il d’une voix -insinuante. - -Elle haussait les épaules et gardait le silence. - ---De quel crime m’accuse-t-on? - ---Il ne s’agit pas d’un crime... N’insistez pas... Je rougirais de vous -répéter les absurdités qu’on a imaginées. - ---Je désire pourtant que vous me les répétiez, poursuivit-il en dardant -vers Mme Lebreton un regard très tendre qui la troubla délicieusement; -un accusé a le droit de connaître les méfaits qu’on lui reproche. - ---Non, je ne peux pas! balbutia-t-elle. - ---Laissez-moi au moins essayer de les deviner... On incrimine mes -visites à la Mancienne? - ---C’est vrai. - ---Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, parce que j’ai trop de -plaisir à vous voir... parce que je vous aime? - -Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, elle s’assit à -l’extrémité du divan et se couvrit les yeux avec l’une de ses mains. - ---Eh bien! on a raison! s’écria-t-il, et c’est l’exacte vérité... Je -vous aime! - -Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet aveu d’amour,--le premier -qu’on lui eût adressé,--l’effrayait à la fois et l’enivrait. Elle -l’écoutait comme une musique étrange et suave; elle n’osait remuer, -comme si elle eût craint, au moindre mouvement, de faire envoler cette -sensation nouvelle, qu’elle savourait avec la volupté inquiète -particulière aux joies défendues. - ---Oui, continua-t-il en se penchant vers elle, je vous aime!... Et vous -l’auriez toujours ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, ne -s’en étaient aperçus. - -Involontairement, elle fit un signe de tête. Etait-ce pour affirmer sa -complète ignorance ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait tout -deviné bien avant les autres?... Ce fut dans ce dernier sens que Francis -Pommeret interpréta ce geste mystérieux, car, avec une hardiesse qui -démentait l’humilité de ses paroles, il s’assit près d’elle. - ---Quoi! vous le saviez? s’écria-t-il. - -Elle ne pouvait parler; les mots s’arrêtaient dans sa gorge sèche. Pour -toute réponse elle joignit ses deux mains avec une expression -suppliante, comme pour lui demander de ne pas la questionner davantage. -Ce mouvement laissa à découvert son visage, et, dans ses yeux profonds, -Francis vit rouler deux larmes qui ne tombèrent pas, mais qui -disparurent dévorées par la flamme des regards et par la chaleur des -joues couvertes de rougeur. - ---Vous le saviez? répéta-t-il, et je vous fais pleurer!... Ah! -laissez-moi vous demander pardon de tout le chagrin que je vous cause. - -La vue de ces yeux brillants et humides, de ces joues brûlantes lui -faisait perdre le sang-froid à son tour. Il s’était agenouillé devant -Mme Adrienne, et, malgré une muette résistance, il avait dénoué les -mains de la jeune femme et les serrait dans les siennes. - -Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait de sensations plus -aiguës et plus troublantes. La pression des mains étroitement serrées, -le frôlement de cette robe de dévote, le contact des genoux d’Adrienne, -tout cela formait un ensemble de séductions irrésistibles pour un jeune -homme rendu plus entreprenant par six mois de sagesse. Mme Lebreton lui -semblait plus charmante encore que le jour de leur promenade au clair de -lune, et il en était positivement amoureux. Quant à elle, jamais elle -n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment. Cette brusque -explosion d’amour la prenait au dépourvu; toute neuve à de pareilles -émotions, elle restait désarmée et prise de vertige. La lourdeur -endormante produite par l’atmosphère de cette chaude après-midi de -juillet la rendait plus faible encore.--Un silence profond régnait dans -la petite pièce hermétiquement close; derrière les persiennes et le -store, on devinait, à une vague réverbération dorée, la violence du -soleil du dehors, baignant de sa clarté implacable le jardin aux fleurs -à demi pâmées. Entre la vitre et la mousseline du rideau, une mouche -emprisonnée bourdonnait, se taisait et bourdonnait de nouveau. Et à -travers ce silence, Francis, toujours agenouillé et de plus en plus -grisé, jetait de brèves paroles, décousues, à peine articulées, comme un -refrain toujours pareil et toujours délicieux: - ---Je vous aime!... Vous êtes ma seule préoccupation... ma seule -adoration! - -Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots d’amour dont les syllabes -caressantes coulaient comme un philtre dans ses oreilles, vierges encore -d’une pareille musique. Elle se laissait bercer et endormir par cette -tendre litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne s’ouvraient que pour -murmurer, comme dans un rêve, de vaines et craintives supplications. - ---Prenez garde!... Relevez-vous, je vous en prie... Si l’on venait! - -Il n’y avait dans ces protestations rien qui fût de nature à refroidir -l’élan de Francis; au contraire, il y trouvait presque une autorisation -tacite à pousser plus avant. Maintenant il couvrait de baisers les mains -qu’il tenait toujours prisonnières et il répétait: - ---Je n’ai jamais aimé que vous! - ---Ne vous moquez pas de moi! murmura-t-elle en se réveillant à demi, -soyez raisonnable... ne restez pas à genoux! - -Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir tout contre Mme -Lebreton, et, à un mouvement effarouché qu’elle fit, il la prit dans ses -bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle hardiesse qu’elle se -défendit à peine. Elle avait refermé les yeux, et derrière ses paupières -closes, elle entrevoyait, comme dans un lointain confus, la boiserie -sombre du confessionnal, elle entendait vaguement la voix du curé irrité -lui disant:--Ce jeune homme vous aime!--Et c’était bien vrai, il -l’aimait, et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre -l’oreille. - ---Ah! balbutia-t-elle, c’est mal! c’est mal!... Pourquoi vous ai-je -connu? - ---Laissez-moi! ajouta-t-elle avec un long frémissement de tout le corps -et en s’arrachant à l’étreinte du garde-général. - -Au moment où elle se débattait et reprenait possession d’elle-même, on -frappa discrètement deux coups à la porte du petit salon. Francis -s’était instinctivement reculé, et Mme Lebreton s’était levée... - ---Entrez! dit-elle d’une voix sourde. - -C’était Zélie, la femme de chambre, dont la figure discrète et un peu -hypocrite s’encadra dans l’entre-bâillement de la porte. - ---Pourquoi avez-vous frappé? demanda avec irritation Mme Adrienne, dont -l’orgueil s’était soudain exaspéré à la pensée de cette précaution -inusitée et injurieuse... Ne pouviez-vous entrer tout simplement comme -d’habitude? - ---Je venais annoncer à madame que le dîner était servi, et je croyais, -je craignais... - ---Cela suffit!... Une autre fois dispensez-vous de ces excès de zèle... - -Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus de pareilles -suppositions, elle ajouta en se tournant à demi vers Francis: - ---Mettez un second couvert; M. Pommeret dîne avec moi. - - -V - -Les premières semaines d’août avaient été très orageuses; la pluie était -tombée en abondance, et les jardins de la Mancienne en étaient encore -tout ruisselants. L’Aubette, brusquement grossie, ayant changé en -torrents les cascatelles du parc, les pelouses gardaient les traces -limoneuses de ce soudain débordement. L’ouragan avait endommagé les -arbres; des jonchées de brindilles et de feuilles vertes couvraient la -surface de la pièce d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol, -laissaient traîner dans le sable leurs touffes de roses -épanouies.--Nu-tête, les jupes relevées au-dessus de la cheville, Mme -Lebreton visitait les plates-bandes mouillées, constatant les dégâts, -promenant ses mains protégées par de vieux gants dans les trochées -terreuses, relevant ici une tige couchée, donnant plus loin un coup de -sécateur. Elle avait coupé, chemin faisant, deux œillets rouges et les -avait attachés à son corsage. Sa démarche avait quelque chose de plus -léger et de plus allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient, -ses joues mates s’étaient nuancées de rose. De même que l’orage avait -rafraîchi l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné à Mme -Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. Tandis qu’elle -visitait ses massifs effondrés et ses parterres défoncés, elle entendit -le sable crier sous un pas lent et mesuré; elle tourna la tête et -aperçut l’abbé Cartier à l’extrémité d’une allée. - -Le long corps émacié du prêtre s’enlevait en noir sur la verdure; la -pleine lumière semblait augmenter encore sa maigreur austère et sa -physionomie ascétique. Mme Lebreton, qui ne l’avait pas revu depuis -l’après-midi du confessionnal, c’est-à-dire depuis près de trois -semaines, ne put dissimuler son embarras. La rougeur de ses joues -s’accentua, pendant que le curé, ramenant les plis de sa soutane -flottante et soulevant son tricorne, l’abordait avec un salut -cérémonieux et compassé. - ---Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle d’une voix un peu émue, -comment vous portez-vous? - ---Pardonnez-moi de vous déranger si matin, madame, dit-il sans répondre -à sa question, je fais la quête mensuelle pour mes pauvres et je n’ai -pas cru devoir passer devant la Mancienne sans vous demander votre -offrande. - ---Vous avez eu raison, monsieur le curé, et c’est à moi de m’excuser de -vous recevoir dans ce négligé... Vous me surprenez en costume de -jardinière. - -Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu de la veuve, sur -l’échancrure du corsage empourpré par les œillets rouges, puis il baissa -les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces se pincèrent encore plus -que d’habitude. - -Joubert dit quelque part que «les parfums cachés et les amours secrets -se trahissent.» Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton une -odeur d’amour et de voluptueuse satisfaction qui fut pour le prêtre une -révélation soudaine et qui lui fit éprouver un intime frémissement de -pieux dégoût et de sainte colère. - ---Voulez-vous avoir la bonté de me suivre, reprit-elle en dénouant les -tirettes de sa robe, dont les plis retombèrent modestement sur ses -pieds; je vous remettrai mon offrande... - -Le curé emboîta le pas silencieusement derrière elle, en gardant -toujours sa mine renfrognée. Quand ils furent dans le petit salon, elle -ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux louis, et les déposa dans -la main osseuse du doyen. - ---Voici pour vos pauvres, monsieur le curé, dit-elle en s’inclinant. - -L’amour heureux rend les cœurs plus charitables et les mains plus -donnantes; l’aumône était deux fois plus importante que d’ordinaire, -mais ce gâteau inespéré n’eut pas le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter -son air maussade, M. le curé empocha la généreuse offrande de la veuve -et se contenta de remercier du bout des lèvres. - ---J’ai regretté, continua Mme Lebreton, que vos occupations ne vous -aient pas permis de venir dîner dimanche dernier à la Mancienne... Du -reste, je n’ai pas eu de chance cette fois; il m’a manqué encore -d’autres convives: les dames de la poste, ainsi que le notaire et sa -femme. - -Le curé prit l’air étonné d’un homme qui ignore ce qui se passe dans sa -paroisse. - ---En vérité!... Ces dames étaient-elles absentes d’Auberive? - ---Non; les demoiselles Chesnel étaient retenues par un travail urgent, -et Mme Bouchenot était souffrante... Mais vous, monsieur le curé, vous -n’étiez ni absent, ni malade... Pourquoi m’avoir fait faux-bond? - ---Excusez-moi, madame, murmura-t-il en pinçant les lèvres, et permettez -que je garde pour moi les raisons de mon abstention. - -Mme Adrienne avait redressé brusquement la tête. - ---Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant de sourire, sont donc bien -mauvaises, monsieur le curé, pour que vous craigniez de me les dire? - -Il salua cérémonieusement: - ---Je les crois bonnes, mais je vous en prie, madame, n’insistez pas... -Laissez-moi conserver avec vous une réserve dont je ne me suis pas -départi depuis notre dernière entrevue. - -En entendant ces paroles entortillées, Mme Lebreton pâlit. - ---J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un ton bref, et je vous supplie -de vous expliquer, monsieur le curé; j’aime les situations nettes. - -L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et contristé. - ---Vous le voulez, madame? Eh bien! soit. - -Il continua d’une voix assourdie: - ---Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec vous pour la dernière -fois, je ne vous ai pas épargné certains conseils dictés par une sage -circonspection... Vous avez cru devoir les dédaigner... Voyant mon -autorité pastorale méconnue, il ne me restait plus qu’une chose à faire: -m’abstenir... En m’asseyant de nouveau à votre table, j’aurais eu l’air -d’autoriser par ma présence des choses que je déplore, et j’aurais -scandalisé mes paroissiens, qui le sont déjà assez par le spectacle de -ce qui se passe... - ---Que se passe-t-il donc et de quel scandale parlez-vous? s’écria -Adrienne. - ---Vous le demandez, madame?... Me sied-il bien à moi, prêtre, de vous -répéter les propos qui courent le pays? - ---Oui, je le désire... Vous vous êtes trop avancé pour ne point aller -jusqu’au bout... Que dit-on, s’il vous plaît? - ---On dit que M. Pommeret vient ici très souvent, non seulement en plein -jour, mais le soir... - ---C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes de ses soirées à la -Mancienne... Quel mal y voit-on? - ---Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit le curé en baissant -les yeux, pourquoi ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout le monde -par la grille, s’échappe-t-il à la nuit close par la petite porte du -parc? - ---Mais c’est un véritable interrogatoire! s’exclama Adrienne avec un -rire nerveux. Continuez, je vous en prie. - ---Excusez-moi, il y a des choses que ma bouche ne doit pas répéter. - ---Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un ton hautain, puisque je consens -à les entendre. - ---On ne se cache que pour mal faire, ajouta le prêtre sévèrement. - ---Pourquoi me cacherais-je?... Ne suis-je pas veuve et libre de ma -personne? - ---On n’est jamais libre de braver l’opinion publique... Savez-vous ce -que crient tout haut nos paysans? «Quand on est riche, on se croit tout -permis!» Voilà ce qu’ils disent, et si, par politique ou par intérêt, -certaines personnes persistent à vous faire bon visage, croyez bien -qu’elles se dédommagent lorsqu’elles sont hors de votre présence... - ---Pardon! les bonnes âmes qui s’occupent de moi, et vous-même, monsieur -le curé, vous oubliez une chose: c’est que je suis veuve, je vous le -répète, et que je puis avoir le désir légitime de changer de -condition... Depuis quand considère-t-on comme un scandale de voir une -veuve encore jeune songer à un second mariage? - -La bouche du prêtre se plissa et un sourire sardonique erra sur ses -lèvres. - ---Ah! dit-il, du moment que vous croyez à des intentions de mariage de -la part de M. Pommeret!... - ---Et quelles intentions voulez-vous donc qu’ait un homme loyal et bien -élevé à l’égard d’une femme qu’il aime? s’écria Mme Lebreton devenant -cramoisie. - ---Me préserve le ciel de porter un jugement téméraire! soupira le curé -en secouant la tête, mais j’ai une médiocre confiance dans les -intentions des jeunes gens sans principes. - ---Monsieur le curé, vos préventions vous font dépasser la mesure, -répondit sèchement Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour moi que -pour M. Pommeret... Me croyez-vous femme à recevoir intimement un homme -que je ne considérerais pas comme mon futur mari? - ---Admettons que cela finisse par un mariage, riposta le prêtre d’un ton -amer, ce sera encore tant pis. - ---Pourquoi tant pis? - ---Ce jeune homme a dix ans de moins que vous, insinua-t-il avec -malveillance. - ---Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis? - ---Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta le curé en ricanant. - ---Monsieur! protesta Mme Lebreton indignée, j’aime M. Pommeret et j’ai -confiance en lui. - ---Et cette enfant que vous aviez adoptée, la sacrifierez-vous aussi à -vos nouveaux projets? - ---Denise vivra avec nous, et M. Pommeret lui servira de père. - ---Un père bien jeune! objecta méchamment l’abbé Cartier.--Enfin, -reprit-il en rajustant sa ceinture qui glissait sur ses maigres hanches, -je souhaite que tout ceci tourne aussi bien que vous le désirez, -madame!... Quand dois-je publier vos bans? - -A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment -silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle, -et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé -Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines -les intentions matrimoniales du jeune Pommeret. - ---Ah! ah! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le -faire croire! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son -interlocutrice. - ---Rien ne presse encore, murmura-t-elle... Je vous ferai prévenir quand -l’époque sera fixée. - ---Le plus tôt sera le mieux! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame. - -Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et -pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en -noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste -de sa journée. - -C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva, -lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne. - -Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque -toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au -grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite; le plus souvent il -s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le -chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du -parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait -ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que -personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces -illusions enfantines; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il -leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces -subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle -enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive. -Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait -exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il -y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir; et le curé n’avait -rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux -commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme -chez les notables du bourg. - -A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret -remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de -tristesse répandue sur sa physionomie. - ---Qu’avez-vous? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui. - -Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face. - ---J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses -qui ont teint mes idées en noir. - ---Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis; il est haineux et rancunier -comme tous les gens bilieux... Sa bile malfaisante s’extravase jusque -dans ses moindres paroles... Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre -l’âme à l’envers? - ---Il n’a rien inventé, malheureusement!... Il s’est contenté d’appuyer -durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense -de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse. - ---L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités... Il cherche à vous -éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime. - ---Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un -sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré. - ---Quelle imprudence! s’exclama le garde-général; il va le répéter dans -toutes les maisons d’Auberive! - ---Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la -tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte... Je -ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne -sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée -de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements -des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions -injurieusement discrètes de mes domestiques... On me juge, on me juge -sévèrement, et je l’ai mérité... La malignité publique ne se marque pas -encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne -faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater... Je ne -vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de -Francis se rembrunir, je ne regrette rien!... Même dans cette situation -tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu... Mais je -ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici -aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre -blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat... -Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre -un grand parti. - ---Quel parti? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de -cette allocution et avait une mine allongée... Il croyait qu’elle allait -lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne. - ---Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton -s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort?... -Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme -qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal?... -M’aimez-vous d’un amour solide et durable? - ---Je vous adore! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant -dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous. - ---En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et -rendre notre situation nette, inattaquable... Il faut nous marier le -plus tôt possible. - -Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les -mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans -un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la -Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les -sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui -chuchotait à l’oreille: «Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre -hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout -temps, on a tiré le diable par la queue!...» Cela dura à peine deux -secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité -électrique. - -Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si -merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit. -Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien -portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et -calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par -l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux -bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre -ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore -et très désirable,--surtout quand cette personne possède seule, dans un -pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un -assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de -Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses -appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il -n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet -où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles -perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il -n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de -se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait -tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste. - -Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse. - ---Vous ne me répondez pas! balbutia-t-elle d’une voix étranglée. - ---Pardon! dit-il enfin... Songez que je suis pauvre comme Job et que -vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire... Si j’accepte -le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants -m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent... Voilà ce qui me -fait hésiter. - -Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés -de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil -scrupule; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les -méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et -fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait. - ---Cher! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie -de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage... Si de -pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui -ai dix ans de plus que vous? L’âge met entre nous une bien autre -disproportion que la fortune... Je vous aime mieux que vous ne -m’aimez!... En insistant sur cette misérable question d’argent, vous -allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour... -Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil -sous mes pieds pour me donner à vous tout entière. - -Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche -avec sa main. - ---Taisez-vous! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla -délicieusement Francis... D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre -le poignard sur la gorge... Ne parlons plus de cela, ce soir; mais -réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre -réponse. - -Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel -encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne; les phlox -à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites -épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un -alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus -énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne -serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des -ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques; il regardait dans -l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de -la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la -porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse, -l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore. -Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute -cette opulence fût à lui; en même temps, avec un mouvement d’orgueil -satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand, -morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces -mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les -jardins et la maison... - -Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y -oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit -le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains -avec une énergie un peu nerveuse: - ---A demain soir! lui dit-elle. - -Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade -d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était -couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade -dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se -maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. -Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et -résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un -tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel -endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en -tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut -qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du -chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque -suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il -articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de -rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment, -c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais -plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure, -croyant que leur farce avait pleinement réussi.--Quand il arriva au -seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux -verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à -coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la -maison d’en face.--Les gens de l’auberge étaient sans doute de -connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut -seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout -habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur. - ---Quoi! c’est vous, monsieur le garde-général? Eh bien! vrai, je ne vous -savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans -votre lit! - -Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des -pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe. - -Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre. - ---Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec -à ces gens-là, qui deviennent insolents; ce soir, ils se sont attaqués à -moi; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle. - -Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui -badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent -l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de -la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte -d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que -trahissaient de confuses exclamations, la première publication de -mariage projeté entre «Pierre-François Pommeret, garde-général des -forêts, demeurant à Auberive,--et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, -veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, -même commune.» - -Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les -hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put -résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se -mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle -déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle -retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres -tombants. - ---Ça y est, ma chère! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa -sœur ficelait les paquets de son courrier; elle l’épouse, ils sont -affichés! - ---La sotte! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant -au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter. - ---C’est égal! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit... il y a des gens -qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait -un beau rêve!... Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui -a dix ans de plus que lui! - ---Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle -étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde -pas la bride... C’est elle que je plains: elle fait une sottise et elle -s’en mordra les doigts! - - -VI - -Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier -profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses -parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense -bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret -aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop -inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la -sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même -une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur -fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était -d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de -bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur -tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et -se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de -cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction:--en -présence des dispositions peu bienveillantes de la population -d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus -simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que -celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour -raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à -Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois -arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations -maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le -ramener à Langres. - -Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie; -comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le -garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et -résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage -pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de -la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de -Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même -pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage. - -Le ciel était clair; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin, -avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est -caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les -premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur -anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis, -mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante -d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage, -cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui -s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui -zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà, -entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits -violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur -lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement -l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de -branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses -sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa -barbe, un délit dans _sa_ forêt. Voulant au moins tancer le délinquant, -il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les -cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un -spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis. - -A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange -créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du _fruitier_ -qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de -pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en -haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès -qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes, -empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec -la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa -violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle -demeura un moment bouche béante. - -C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna -quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de -l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince -n’avaient pas encore pris tout leur développement; ses mains rouges, -emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles -sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en -blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement -formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles -étaient destinés à disparaître: les hanches s’arrondissaient sous la -jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa -branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs -chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés -de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté.--La tête, qui passait -à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la -toilette de cette créature.--Une figure longue au nez retroussé, à la -bouche très rouge et largement fendue; deux grands yeux fauves, un front -busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son, -et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une -toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules;--puis, dans la -bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles -des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par -intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée -de vent. - ---Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous ainsi le mauvais -exemple aux polissons du village? demanda sévèrement Francis à la -délinquante. - ---Ça ne vous regarde pas!... Passez votre chemin! répondit-elle avec un -ton d’enfant mal élevée;--puis, tout en lui jetant cette réponse -impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur et ayant constaté sans -doute à sa mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas affaire au -premier venu, elle ajouta en manière d’explication:--Cela m’amuse... -J’ai bien le droit de m’amuser, je suppose! - ---Ce n’est pas un amusement convenable pour une fille de votre âge... -D’ailleurs, cet arbre n’est pas à vous, et vous commettez des dégâts qui -sont punis d’une amende. - ---Bah! s’il y a une amende, ma mère la paiera! - ---Qui ça, votre mère? - ---Mme Lebreton, la propriétaire de la Mancienne... Vous la connaissez -sans doute, si vous êtes du pays? - -Francis ne put retenir un mouvement de désagréable surprise. C’était -donc là cette fille adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée!... -Elle lui faisait l’effet d’une petite personne passablement excentrique -et indépendante. L’occasion était bonne de connaître le caractère de -cette étrange belle-fille qui était destinée à vivre dans son intérieur -conjugal, et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, sans -trahir son incognito. - ---Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, puis il continua d’un -air indifférent: - ---Ah! vous êtes la fille de Mme Lebreton?... Je croyais qu’elle n’avait -pas d’enfants. - ---Je suis sa fille adoptive, répondit-elle avec impatience... Après? - ---Je lui en fais mon compliment! murmura ironiquement Francis; y a-t-il -longtemps que vous habitez Auberive? - ---J’y suis revenue hier soir. - ---Vous sortez du couvent, je présume? - ---A quoi voyez-vous cela? - ---A votre goût pour le grand air et les pommes vertes... et puis à votre -tournure. - ---J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire! s’écria-t-elle -dépitée.--Elle surprit les yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas, -dont l’un était troué; elle rougit, puis mettant un genou sur la fourche -du pommier, d’un souple mouvement des reins elle se dressa sur ses pieds -et se maintint debout en accrochant son bras à l’une des branches -supérieures. De l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de -prendre un air décent. - -Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, la voyait tout entière: -elle était élancée, svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements de -chat sauvage. - ---Quel âge me donnez-vous? reprit-elle en se tenant raide sur son -perchoir. - ---Mais celui que vous avez... quinze ans à peu près. - ---J’en ai dix-sept! fit-elle en se redressant. - ---Vraiment! alors vous avez quitté votre pension pour tout à fait? - ---C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain mariage de ma mère -adoptive... Mais probablement on m’y refourrera encore pour un an, afin -de se débarrasser de moi! - -La façon maussade dont elle prononça ces derniers mots n’indiquait pas -qu’elle eût un grand enthousiasme pour l’événement qui allait modifier -l’intérieur de la Mancienne. - ---Ah! murmura hypocritement Francis, Mme Lebreton se remarie!... -Connaissez-vous votre futur beau-père? - ---Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent... Ma mère -le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne -sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur... Oh! du -reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut -être... Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux. - ---Pourquoi vieux? - ---Dame! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura -pris un mari plus âgé qu’elle. - ---Quel âge a donc Mme Lebreton? demanda Francis en se mordant les -lèvres. - ---Trente-quatre ans au moins! - ---Et vous appelez cela n’être plus jeune? - ---Tiens!... ça peut sembler jeune à un vieillard, mais moi, je trouve -que c’est vieux... Et vous? - ---Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et vous me rangez probablement -aussi dans la catégorie des vieux. - ---Vous? par exemple!... Attendez!--Elle l’examinait de haut en bas avec -attention. Ses yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment sur la -jolie barbe blonde bien peignée, les épaules robustes, la poitrine large -et la taille élégante de Francis Pommeret. Et tout en le dévisageant -avec la curiosité audacieuse et impertinente d’une jeune sauvage, elle -laissait voir une naïve admiration qui ne pouvait qu’être très flatteuse -pour son interlocuteur. - ---Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle enfin, mais pas beaucoup -plus. - ---J’en ai vingt-quatre. - ---Eh bien! vous voyez... Cela ne fait déjà pas une si grande différence -entre nous. - ---Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, en jetant un regard -dédaigneux sur la toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur -demander votre main pour le jour où vous quitterez vos robes courtes. - ---Pourquoi vous moquez-vous de moi? s’écria-t-elle, vexée; vous n’êtes -pas poli! - -Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes devaient être à découvert -et fut saisie d’un pudique embarras qui ne lui était pas venu jusque-là. - ---Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, mais... vous me gênez, -vous savez! - ---Je m’en vais. - ---Non, tournez-vous seulement... Là!... hop! - -Un bond, puis un cri;--ses pieds s’étaient pris dans sa robe, et elle -avait roulé dans les broussailles. - ---Vous êtes-vous fait mal? s’exclama-t-il en se retournant et en se -penchant vers Denise. - ---Non pas, répondit-elle en restant assise là où elle avait roulé, et en -éclatant de rire, mon pied a glissé, voilà tout... Bon! poursuivit-elle -en regardant ses bottines, les boutons qui restaient sont partis! - ---Où étiez-vous en pension? - ---Au Sacré-Cœur de Dijon. - ---Ah!... Est-ce que toutes les élèves grimpent aux arbres, au -Sacré-Cœur? - ---Oh! Dieu non! Elles sont bien trop pimbêches!... Moi, je suis très mal -notée à cause de ma tenue... Mais cela m’est égal: on ne me forcera -jamais à dire ce que je ne pense pas... Cette année, on voulait -m’enrôler dans les _Enfants de Marie_ qui ont pour mission d’espionner -leurs compagnes et de tout rapporter à ces dames... J’ai refusé net. -Cela a fait un scandale!... On parlait de me renvoyer à la maison... -C’est moi qui aurais été contente! - ---Vous avez au moins le mérite de la franchise, dit Francis avec un rire -un peu contraint... Vous devez faire le désespoir de votre mère -adoptive? - ---Ça, c’est vrai... Mais je n’en viens pas moins à bout de lui imposer -mes volontés. C’est une bonne femme, ma mère... un peu raide, mais bonne -femme. - ---Votre futur beau-père sera peut-être moins bon homme? - ---Oh! celui-là, reprit-elle en secouant la tête, je le déteste d’avance! - -Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, les jambes repliées sous -sa robe, et, ayant tiré de sa poche une douzaine de pommes sauvages, -elle triait les plus appétissantes. - ---En voulez-vous? demanda-t-elle à Francis. - -Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en croqua une. Elle ouvrait sa -grande bouche, et l’on voyait ses petites dents très blanches mordre -avec sensualité dans le fruit d’un vert pâle. - -Francis l’apercevait de profil. Le front busqué et le menton saillant de -l’adolescente se découpaient nettement sur le fond verdoyant des cépées. -Le rouge vif de ses lèvres se détachait dans l’ombre, tandis que le haut -de sa tête demeurait en pleine lumière et que le soleil flambait dans -les crépelures de ses cheveux roux. - ---Drôle de créature! pensait Francis en l’écoutant croquer bruyamment sa -pomme juteuse... Que vous détestiez votre futur beau-père, reprit-il -tout haut, cela se comprend, mais que vous le gouverniez à votre gré -comme votre mère adoptive, ce sera probablement plus difficile... Il -aura sa volonté, lui aussi, et il essaiera peut-être de vous faire plier -à son tour. - ---Je ne l’engage pas à essayer! grommela-t-elle entre ses dents. - ---Hem! objecta le garde-général en dissimulant une grimace de -mécontentement, il sera le maître, et il faudra que vous cédiez pour -avoir la paix. - ---Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne. - ---Et où irez-vous? - -Elle releva vers lui sa figure expressive, et un éclair de menace passa -dans ses yeux étincelants: - ---Dans les bois... On dit que j’y suis née: j’y retournerai. - -Le garde-général haussa les épaules. Il se trouvait maintenant édifié -sur le caractère et les dispositions de sa future belle-fille; il tira -sa montre: - ---Déjà onze heures! il faut que je me remette en route. - ---Vous demeurez loin d’ici? demanda Denise en penchant la tête de côté -pour regarder le jeune homme sans être gênée par le soleil. - ---A deux bonnes lieues, près de Rouvres. - ---C’est dommage que vous ne soyez pas du pays!... J’aurais eu du plaisir -à tailler une causette avec vous de temps à autre... Vous avez l’air bon -enfant, quoique un peu moqueur. - ---Grand merci!... Nous nous reverrons peut-être un de ces jours. - ---Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne, -je vous présenterai à maman! - ---Et à votre beau-père? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant. - ---Oh! lui!... Voilà pour lui! s’exclama-t-elle en passant rapidement -l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine. - -Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le -cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait -le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il -dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la -fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique -le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté -l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette -expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs -têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de -ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de -velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans -le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit -de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière, -assise sur ses talons; et, les bras croisés sur sa poitrine -d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la -baignait tout entière. - -Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux -comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel, -débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air -était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il -en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs -d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse -ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur -de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds: -crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou -d’_orvets_ dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant -une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue... - -Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le -souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une -apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en -temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil; puis, quand -elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un -cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau -ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de -cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les -ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des -regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et -chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna -paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à -pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se -renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un -jeune animal qui sommeille... - -Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge -d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa -toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut -rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la -Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il -surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route -et épiant l’arrivée du courrier. - ---Quoi! c’est vous? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture -n’est pas encore passée; comment donc êtes-vous venu? - ---A pied, répondit Francis; je n’ai pas eu la patience d’attendre le -second départ. - -Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme -à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif, -s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée. -Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être -était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les -fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de -la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des -paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les -piqûres d’une pêche mûrie? - -Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça -la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur -les yeux: - ---Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari -et femme. - ---Ah! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que -tout soit fini!... Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites -ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On -dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne -sais quelles espérances!... Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient -accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions -injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le -juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes -discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se -permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames -de la poste me tournent le dos... Oh! continua-t-elle, en essuyant des -larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux -village!... Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés... -Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en -propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation... J’en -ai assez, de la Mancienne et d’Auberive!... N’est-ce pas votre avis? - -Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la -Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui -échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers -effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux! L’idée de -s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des -bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas -se laisser dominer par des considérations matérielles; il mettait son -amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre -fortune bon cœur. - ---Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce -que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons -ensemble. - -Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains -dans ses mains. - ---Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous!... Êtes-vous -content de votre voyage? qu’a dit votre famille en apprenant vos -projets? - ---Ma famille a été enchantée... ma mère a dû vous écrire; elle a pleuré -de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de -venir vous embrasser. - ---Ainsi on ne vous a fait aucune objection? - ---Aucune. - ---On n’a pas trouvé choquant que vous épousiez une femme plus âgée que -vous?... car je suis vieille, mon ami, et il me semble que cette -quinzaine m’a encore vieillie. - -En même temps elle le regardait droit dans les yeux, souhaitant et -redoutant à la fois de deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet -aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie... Pour fuir ce -regard trop chercheur, Francis prit la tête d’Adrienne et lui baisa les -cheveux.--Je vous aime! dit-il, et je vous trouve charmante. - ---Et, reprit-elle en se débarrassant lentement de cette embrassade -amoureuse, leur avez-vous avoué que non-seulement j’étais une vieille -femme, mais que je vous apportais en dot une grande fille?... Et quelle -fille!... Au fait, vous allez la voir: elle est arrivée d’hier et je -crois qu’elle est là-haut... Je vais vous l’amener. - -Elle s’élança vers l’antichambre et appela:--Denise!--Au sommet de -l’escalier, une voix aigrelette répondit:--Me voici!--Et Francis -entendit la jeune fille qui dévalait comme un tourbillon du haut des -marches. - -Il tournait le dos à la porte et regardait le jardin, tout en écoutant, -dans le vestibule, les propos échangés entre Mme Lebreton et sa fille -adoptive: - ---Comme te voilà fagotée!... Tu as donc couru dans les ronces pour -mettre ta robe dans cet état?... Viens que j’arrange un peu tes cheveux; -tu as l’air d’un chat fâché... Je vais te présenter à un monsieur qui -sera dans quelques jours mon mari... Tâche d’être convenable! - -Pommeret crut comprendre que l’indocile créature regimbait -silencieusement à cette présentation, car Mme Adrienne répétait avec une -nuance d’humeur: - ---C’est bon! c’est bon!... Allons, viens! ne fais pas la sotte! - -Elle finit par pousser dans le petit salon la rebelle Denise, qui -s’avançait en rechignant. - ---Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne en entraînant la jeune fille -vers Francis, toujours debout contre la porte-fenêtre.--Denise, donne la -main à M. Pommeret, qui sera, lui aussi, ton père adoptif. - -Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri: - ---Vous! comment c’est vous? s’exclama-t-elle furieuse. - -Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient -démesurément. - ---Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela -vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez? - ---Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste! cria Denise;--et, -lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement -farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à -fondre en larmes. - ---Eh bien! qu’a donc cette petite? demanda Mme Lebreton, en se tournant -d’un air ébahi vers Francis. - ---Ce n’est rien, répondit-il... Mlle Denise et moi, nous nous sommes -déjà rencontrés tout à l’heure: elle, au haut d’un arbre, moi, dans le -chemin... Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom... -Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé -de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable... - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -I - -Rouelles est un village d’environ deux cents feux. Séparé d’Auberive par -une des plus belles futaies du canton, il est bâti à la naissance d’un -vallon et s’enfonce comme un coin dans la forêt de Montavoir, qui -l’enserre de trois côtés dans un cirque de pentes boisées. A l’extrémité -de l’unique rue, et un peu à l’écart, se dresse l’ancien château: un -bâtiment carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, précédé d’une cour -herbeuse, et flanqué aux deux ailes de tourelles en forme de -pigeonniers. La maison d’habitation est peu confortable. Les pièces du -rez-de-chaussée sont glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave en -été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa longue plainte traverse le -vestibule et monte lamentablement dans la cage de l’escalier. Les -chambres hautes sont plus logeables. Leurs murailles tendues de vieilles -tapisseries reçoivent parfois la visite du soleil qui achève de faner -leurs couleurs passées; les lits à baldaquin, les massives armoires de -chêne ou de poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts de -cretonne, les peintures des trumeaux et des dessus de portes donnent à -cette partie de l’appartement un aspect vénérable et intime qui semble -presque hospitalier, à côté de la mine rébarbative des pièces du -rez-de-chaussée. Pourtant la vue qu’on a des fenêtres n’est rien moins -qu’aimable et riante: un jardin bordé de charmilles rabougries et orné -de buis taillés en pyramide, un parterre où les plantes poussent plus en -feuilles qu’en fleurs, un verger plein de pommiers rongés de mousse, qui -ne produisent du fruit que tous les trois ans; puis une prairie -spongieuse, infestée par les prêles, et, à l’extrémité de cette langue -de pré, un petit étang qui confine aux lisières de la forêt. - -Cet étang est la tristesse même. Les grands joncs qui lui font une -ceinture frissonnante empiètent chaque année plus avant. Des fonds -vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée le peu d’eau stagnante -qu’on aperçoit entre les quenouilles des massettes et les feuilles -aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, à cause de l’ombre -constamment projetée par les arbres du bois; mais, dans le voisinage, de -sombres touffes de ciguë, des souches de saules aux moignons noirs, et -deux ou trois aulnes dont les racines rougeâtres semblent saigner dans -l’eau brune. Au printemps, la morelle qui niche dans les joncs fait -entendre vers le soir son gloussement plaintif; en hiver, des bandes de -canards sauvages viennent s’y ébattre; en été, des chœurs de grenouilles -y coassent en plein soleil dans les vases à demi desséchées. En toute -saison, cette onde traîtresse et endormie, qui n’a ni la limpidité ni -les honnêtes glouglous de l’eau courante, et cette verdure aqueuse, qui -ne possède ni la santé ni la gaîté des végétations poussées en terre -ferme, imprègnent d’une mélancolie malsaine ce coin de forêt, en même -temps qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement le regard. Aussi -l’étang figure-t-il dans la nomenclature locale sous un nom en harmonie -avec sa physionomie tragique: on l’appelle la _Peutefontaine_[1]. - - [1] _Peut_, _peute_, en patois langrois, laid, mauvais, méchant. - -C’est cependant cet endroit maussade et solitaire qu’Adrienne avait -choisi pour y passer sa lune de miel,--moitié par rancune et dépit -contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse -égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle; jouir à son aise, sans -être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison -d’amour éclose à l’arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des -femmes ardentes et concentrées comme l’était Mme Lebreton, absorbe -l’organisme tout entier et a des exigences d’autant plus impérieuses -qu’elles ont été plus longtemps contenues. Cette Langroise à l’écorce -dure et au cœur brûlant, demeurée moralement vierge depuis sa puberté -jusqu’à trente-quatre ans, avait une faim de tendresse et d’affection -exaspérée par un jeûne de dix-huit années. Aussi l’isolement de Rouelles -ne l’effrayait-il pas; elle l’eût volontiers souhaité plus complet et -plus absolu encore, croyant fermement que Francis Pommeret était possédé -autant qu’elle du désir de la solitude à deux, et n’ayant remarqué ni la -grimace ni le sourire contraint du garde-général à la première visite -qu’il fit dans sa nouvelle résidence. - -Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins à embellir le vieux -château. Les ouvriers y avaient travaillé nuit et jour pendant le mois -de septembre, et si le paysage environnant était forcément resté le -même, l’intérieur de l’habitation avait été heureusement transformé: -tapis épais du haut en bas de l’escalier, doubles fenêtres, doubles -portes capitonnées, bourrelets et paravents partout; on s’était ingénié -à trouver des préservatifs variés contre le vent et le froid. Les pièces -du bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des sièges bas et -moelleux, des portières à toutes les portes, d’amples rideaux drapés aux -fenêtres, avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, que -réchauffaient encore de grosses bûches de hêtre flambant clair sur les -chenets des hautes cheminées. - -A la Saint-Michel, après un voyage de huit jours dans la petite ville -qu’habitait la famille Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent au -château. Mme Adrienne avait poussé son mari à envoyer sa démission à -l’administration des forêts, et il y avait consenti sans peine, trouvant -qu’il aurait assez affaire d’administrer ses propres futaies.--Denise, -naturellement, avait accompagné sa famille adoptive à Rouelles. Elle -s’était remise assez vite du choc que lui avait causé la mystification -de Francis, et, après quelques jours de bouderie, elle avait daigné -faire la paix avec lui. - -Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage et déclaré à qui voulait -l’entendre qu’elle détestait Francis Pommeret, Sauvageonne avait eu un -de ces complets revirements familiers à sa nature fantasque, faite de -contradictions, d’exagérations et de brusques sautes d’humeur. -Maintenant elle paraissait ravie de se retrouver quasi en famille et de -jouer à la petite fille avec les deux époux. Le peu de développement de -sa poitrine, ses toilettes et ses gaucheries de pensionnaire, faisaient -accepter ses caresses fougueuses et ses hardiesses comme des joueries -sans conséquence. Dès le matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage, -elle se précipitait dans la chambre où les nouveaux mariés étaient -encore couchés. Les yeux fauves et largement ouverts de Denise -observaient curieusement les deux têtes voisines l’une de l’autre, dans -le grand lit tendu de vieille cretonne. Brusquement elle sautait au cou -d’Adrienne, s’amusait à décheveler les nattes modestement roulées sous -le filet de sa mère et à les répandre sur l’oreiller; puis, avec un -emportement passionné, elle lui couvrait de baisers les joues, le cou et -les bras. Accoutumée depuis longtemps à ces façons peu réservées, -Adrienne prenait le parti d’en rire, mais Francis en éprouvait une gêne -singulière. Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà assombrie, -Denise s’attaquait à lui directement et le lutinait, au grand amusement -de Mme Pommeret, qui voyait avec une innocente satisfaction sa rebelle -Sauvageonne s’humaniser peu à peu et traiter amicalement celui qu’elle -avait regardé d’abord comme un intrus. Tandis qu’assis sur le divan, il -était en train de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses genoux, lui -arrachait le cigare des lèvres, le lançait par la fenêtre; puis, -exagérant encore son parler enfantin, elle disait à Pommeret qu’il était -aussi son petit père, qu’elle ne lui laisserait de repos que lorsqu’il -aurait juré d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. Quand il -s’était exécuté: - ---Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la peine je vais vous -embrasser. - -Alors, plantant ses coudes sur les épaules de Francis, elle lui prenait -la barbe des deux mains et lui déposait deux brusques baisers sur les -joues. - -Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement la jeune fille, et cela -finissait par une scène de colère et de larmes. Denise frappait du pied, -sortait en claquant les portes, et le lendemain on ne la voyait pas de -la journée. Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses rages en -courses vagabondes à travers la forêt, qu’elle connaissait aussi bien -que les plus vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants, -les sabotiers, les charbonniers, toute la population _boisière_. Elle -déjeunait de pommes de terre cuites sous la cendre d’un fourneau, -faisait son dessert de cornouilles, d’alises et de noisettes glanées -dans les fourrés, et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée, -demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe en lambeaux, rapportant -avec elle comme un âpre parfum de plantes brisées et d’herbes foulées. -Ses yeux s’illuminaient, ses narines palpitaient; elle avait dans la -cambrure des reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. On eût -dit que la sauvagerie et les passions nomades qui avaient été le lot des -générations de bûcherons dont elle sortait s’étaient accumulées en elle -et faisaient soudain explosion. Un jour, on entendit du côté de la -lisière une galopade furieuse, puis on vit déboucher du taillis une -génisse que Sauvageonne avait rencontrée dans une clairière et sur -laquelle elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, battant des -talons les flancs de la bête exaspérée, traînant encore après ses -vêtements des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles arrachées au -passage, elle traversa au galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les -paysannes effarées joignaient les mains, et elle ne s’arrêta, rouge et -haletante, que dans la cour du château, où la génisse affolée s’abattit -sur le pavé. - -Au retour de ces escapades endiablées, elle restait pendant des heures -blottie sur un canapé du salon, les jambes repliées, une main enfoncée -dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, observant les mouvements et les -moindres gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, mal à l’aise sous -l’espionnage incessant et muet de ce regard, où passait par intervalles -un regard malicieux, finissait par devenir nerveux et souhaitait qu’elle -reprît le chemin des bois, au risque de l’y voir commettre de nouvelles -frasques. Néanmoins, tout en maugréant contre la petite peste qui -mettait le désordre dans son intérieur et faisait damner les -domestiques, il subissait l’indéfinissable attraction de Sauvageonne. Il -lui trouvait quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes qu’elle -croquait lorsqu’il l’avait rencontrée pour la première fois. Séduit et -choqué en même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses allures trop -libres, de la dangereuse familiarité qui s’établissait entre elle et les -gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les -brumeuses matinées d’octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois -vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer sournoisement, après un -oblique détour, d’étranges imaginations lui montaient au cerveau; de -vagues soupçons, pareils à ceux d’un mari jaloux, le poussaient à suivre -Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois. - -Une après-midi, ayant remarqué que la jeune fille, après avoir vagué -distraitement autour de la Peutefontaine, venait de prendre le chemin -d’une coupe en pleine exploitation, il fut de nouveau tracassé par ses -craintes soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur net, il sortit -précipitamment afin de retrouver la trace de la fugitive. Au bout de -cent pas, il l’aperçut escaladant comme un chat les pentes très raides -de la tranchée et franchissant d’un bond les _murgers_ qui couronnaient -la crête du bois.--Peut-être, avec ce flair particulier aux animaux et -aux sauvages, devina-t-elle qu’on la suivait et voulut-elle dépister son -espion; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois crochets par des -_laies_ transversales et qu’au bout de quelques minutes elle mit -l’ancien garde-général en défaut. Cependant, par esprit de contradiction -ou par malice, afin de railler le trop curieux beau-père, de temps à -autre sa voix de soprano aigu partait soudain, en manière de bravade, du -fond d’une combe ou de l’épaisseur d’un taillis, et un _houp_! sonore -résonnait au loin, comme un signal lancé par Sauvageonne à quelque -personnage mystérieux. - -Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement -par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la -huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha -enfin dans la _coupe_ qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée -par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A -deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les -ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur -chantier; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la -sieste. Tandis que Francis inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue -du terrain exploité, Denise, les cheveux au vent, sortit à son tour du -fourré. Elle n’avait pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, elle -paraissait se soucier médiocrement de sa présence, car elle continuait -de s’avancer dans la direction de la loge. - -Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, elle le contempla un -moment, puis, fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur une poignée -de faînes dont l’éparpillement l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et -tandis que les camarades du chantier riaient bruyamment, il se dressa -sur ses pieds. C’était un beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à -la mine joviale et à la barbe brune naissante. Une conversation animée -s’engagea entre lui et la jeune fille. Ils discutaient comme deux -camarades, avec de grands gestes et de longs éclats de rire. Cette -camaraderie agaçait singulièrement les nerfs de Francis; il quitta la -lisière, et, se montrant plus à découvert: - ---Denise! cria-t-il avec humeur. - -Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, puis continua -l’entretien sans s’émouvoir. - ---Je parie que si! s’exclama-t-elle en se penchant vers le jeune -sabotier. - ---Je gage que non! repartit celui-ci... Qu’est-ce que vous pariez? - ---Un joli couteau que j’ai là en poche... Et vous? - ---Une paire de fins sabots de hêtre. - -Il avait tendu sa large main rugueuse, et elle y tapa sans façon. - ---A votre tour, mamselle! dit-il en riant. - -Elle avança sa petite main brune dans laquelle le gars tapa légèrement, -après quoi il retint la main de Denise dans ses gros doigts, et, la -secouant vigoureusement: - ---Chose promise, chose due! murmura-t-il; vilain qui se dédit! - -Francis marchait à grandes enjambées vers le groupe. - ---Denise! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait guère de réplique; venez, -j’ai à vous parler! - -Elle remua les épaules à la façon des enfants mal élevés, fit un signe -de tête au sabotier, et suivit à quelque distance Francis, qui regagnait -le taillis d’un air mécontent. - -Ils prirent un sentier pierreux, jonché de feuilles sèches, et y -cheminèrent quelque temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup Francis -Pommeret se retourna vers la jeune fille, qui croquait des noisettes -derrière lui, et, d’un ton très âpre: - ---Ma chère enfant, commença-t-il, vous avez avec ces gens des bois des -façons qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre condition. - -Elle le regarda de côté avec un sourire quasi insolent: - ---Qu’est-ce que cela peut bien vous faire? répondit-elle. - ---Ayant épousé votre mère adoptive, je me considère comme responsable de -vos actions, et j’ai le droit de couper court à des familiarités -déplacées. - ---Quand je suis familière avec vous, cela vous ennuie; quand je le suis -avec d’autres, cela vous vexe... Vous n’êtes jamais content!... Je ne -puis pourtant pas vivre comme un hérisson, et j’ai besoin d’avoir des -amis, moi! - ---Votre mère vous aime; il me semble que c’est suffisant. - ---Ma mère n’aime que vous et ne voit que par vos yeux... Cela peut vous -sembler suffisant... A moi, non! - -Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait violemment du pied -les feuilles sèches qui craquaient. - ---Enfin vous n’êtes plus une petite fille, reprit Francis; vous avez -dix-sept ans passés, et, à votre âge, une jeune personne ne doit pas -donner des poignées de main à un garçon de vingt ans, fût-il sabotier. - ---Tiens! fit-elle en éclatant de rire et en lui lançant un regard -oblique; vous ne me prenez plus pour une pensionnaire sans -conséquence?... C’est déjà quelque chose... Croyez-vous par hasard que -je veuille faire de Zacharie mon bon ami? - ---Je ne crois rien; mais tant que vous serez sous ma garde, je n’entends -pas que vous couriez les bois seule et que vous fréquentiez ces gens-là. - ---Un mot de plus et je retourne avec eux! s’écria-t-elle d’un ton de -défi, en hasardant quelques pas en arrière. - ---Je vous le défends! grommela-t-il les dents serrées.--Et, la -saisissant violemment par le bras, il cherchait à l’entraîner. - ---Ah! c’est ainsi! s’exclama-t-elle, rageuse, en se rebiffant; eh bien! -nous verrons qui aura le dernier. - -Elle lui opposait une résistance sérieuse, et il fut obligé de lui -empoigner les deux bras pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un -moment silencieusement; elle, se débattant avec une énergie enragée; -lui, redoublant la force de son étreinte. Il était agité de sentiments -très complexes, où il y avait de l’animosité, de l’irritation et, en -même temps, une émotion nouvelle, moitié pénible et moitié plaisante: un -confus chatouillement des nerfs et des sens, qui le surexcitait et lui -faisait perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant qu’elle ne serait -pas la plus forte, la jeune fille, de plus en plus furibonde, se -précipita tête baissée sur les bras virils noués aux siens et mordit à -belles dents l’une des mains de son adversaire. - -La douleur arracha un juron à Pommeret, et il lâcha vivement Denise. -Elle l’avait mordu au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair -saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent humides. D’un bond, elle -se précipita de nouveau sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent la -plaie où les traces de ses incisives étaient marquées par des -gouttelettes vermeilles. - ---Pardon! murmura-t-elle d’une voix suppliante, je vous ai fait du mal; -pardon! - -En même temps, avec son mouchoir, elle tamponnait la main qu’elle avait -mordue. - -Francis sentait dans sa gorge sèche une sorte d’étranglement, et il -détournait les yeux. - ---Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa main; rentrons! - ---Pas avant que vous m’ayez dit que vous ne m’en voulez pas! - ---Remettez-vous... Je ne vous en veux pas. - ---Eh bien! pour me le prouver, embrassez-moi! - -Elle lui avait posé ses deux mains sur les épaules, et, se haussant sur -la pointe des pieds, elle lui tendait humblement ses lèvres. - -Il se raidit contre la tentation, vint à bout de maîtriser le tumulte de -sa chair, et, en se reculant: - ---Non! fit-il d’une voix faible. - -Elle le dévisagea curieusement; ses prunelles dorées, où s’allumait une -flamme ironique, demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, pendant -une seconde, leurs regards furent pour ainsi dire fondus l’un dans -l’autre. Alors, comme si elle eût deviné le trouble où elle l’avait jeté -et les scrupules honnêtes qui le tourmentaient, elle n’insista plus, et, -l’un derrière l’autre, ils redescendirent silencieusement vers -Rouelles... - -Ce même jour, à la brune, Mme Pommeret revenait d’une course dans le -village. A l’orée du bois, elle eut en rencontre une femme en haillons -qui cheminait pliée en deux sous un fagot, et comme cette pauvresse -s’accotait au talus pour se reposer et souffler, Adrienne reconnut -Manette Trinquesse. Elle avait la mine plus déguenillée encore que de -coutume, et, en s’approchant, Mme Pommeret s’aperçut que la malheureuse -était dans un état de grossesse avancée. - ---Eh! bonjour donc, geignit Manette, je vous salue bien, madame -Lebreton... je veux dire madame Pommeret... Excusez, je ne peux -m’habituer encore à votre changement de nom... Et vous vous êtes -toujours bien portée depuis que vous avez quitté la Mancienne? - ---Mais oui, répondit Adrienne en fouillant dans son porte-monnaie et en -mettant une pièce blanche dans la main rouge de Manette, et vous, -comment allez-vous? - ---Bien des mercis, ma bonne dame, comme vous voyez, reprit-elle, en -baissant les yeux vers sa taille arrondie, toujours dans la misère -jusqu’au cou; le guignon ne me lâche pas!... Et votre mari va bien -aussi?... je n’ai pas besoin de vous le demander... Je l’ai vu tout à -l’heure dans le bois se promenant avec Mlle Denise. Eh! comme elle est -grande maintenant! c’est une demoiselle... A eux deux, ils avaient -quasiment l’air de jeunes mariés. Même que je me pensais, tout en -ramassant mon fagot: il faut que Mme Pommeret ait grande confiance dans -son mari pour le laisser courir ainsi par voies et par chemins avec une -jeunesse! - ---Fi donc, Manette! s’écria Adrienne indignée, vous avez l’esprit tourné -au mal, ma fille, et c’est vilain ce que vous dites là. - ---Dame! grommela Manette en se relevant et en remettant d’aplomb son -fagot d’un coup d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, Mlle Denise, -n’est-ce pas donc?... Il est quasi aussi jeune qu’elle, et voyez-vous, -madame Lebreton,--je veux dire madame Pommeret,--les hommes sont -toujours des hommes, et il ne faut jamais se fier à eux... Je suis payée -pour le savoir, allez!... Enfin, ce ne sont pas mes affaires, n’est-ce -pas? - ---Bonsoir! interrompit sévèrement madame Adrienne.--Elle quitta -brusquement la pauvresse, qui continua son chemin en soufflant et en -geignant sous le poids de son bois mort. - -Les insinuations perfides de Manette l’avaient tellement outrée qu’elle -ne put s’empêcher, le soir, de les rapporter avec indignation à Francis, -comme un échantillon de la malveillance des gens d’Auberive. - ---Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au monde, s’écria-t-elle, pour -inventer de pareilles vilenies!... Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en -tendant les deux mains à son mari, je ne suis pas jalouse, et ce n’est -pas certes ma pauvre Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi -misérables soupçons. - -Francis n’avait pu s’empêcher de rougir; les paroles confiantes de sa -femme le troublaient dans son for intérieur, et comme il gardait un -fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet incident pour demander -l’éloignement de Denise. - ---Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il ne faut pas donner -volontairement prise aux calomnies, même ineptes, des gens du pays, et -il serait sage de renvoyer Denise dans son couvent... Elle est d’une -précocité inquiétante; elle a des habitudes de vagabondage qui -pourraient mal tourner pour elle et pour nous... Pas plus tard -qu’aujourd’hui, je l’ai surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier -avec lequel elle me paraît beaucoup trop familière... Et mon avis est -que deux années au moins de surveillance sévère ne peuvent lui faire que -du bien. - -Mme Adrienne se laissa convaincre, et il fut décidé qu’elle reconduirait -Sauvageonne au Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. Quand -cette décision fut signifiée à la jeune fille, elle ne regimba ni ne se -récria comme on l’avait craint; elle se contenta de hausser les épaules -et de se renfermer dans un silence gros de menaces. Seulement, le -lendemain, se rencontrant tout à coup face à face avec Francis sur les -marches de l’escalier, elle lui barra le passage, et le regardant droit -dans les yeux: - ---Eh bien! dit-elle aigrement, vous en êtes venu à vos fins et vous -devez être content! - ---Content de quoi? demanda-t-il en feignant de ne pas comprendre. - ---Content de vous être débarrassé de moi en me faisant renvoyer au -Sacré-Cœur... - ---C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne suis pour rien dans la -résolution prise par votre mère adoptive. - ---Ne faites donc pas l’hypocrite!... Je sais parfaitement que c’est à -vous que je dois d’être claquemurée... Mais vous me le paierez! - -Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une œillade courroucée, et alla -s’enfermer dans sa chambre. - -Pourtant, à la veille de partir, elle parut s’être adoucie. Elle -semblait accepter avec plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle -avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, et, le matin du départ, -quand sa malle, une fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait -l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, elle descendit dans la cour et se -tint auprès de Mme Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu de son -mari. - ---Allons, dit Mme Adrienne, Sauvageonne, viens aussi l’embrasser! - ---Adieu! murmura Francis, adieu ma chère enfant, travaillez bien, soyez -gentille! - -En même temps, il lui tendait la main; mais Denise n’eut pas l’air de la -voir; tandis qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières -recommandations aux domestiques, elle fondit dans les bras de Francis, -et, tout d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit deux lèvres -brûlantes se coller passionnément aux siennes. - -Puis Denise, sans le regarder, murmura sourdement:--Au revoir!--et elle -s’élança dans la voiture. - - -II - -Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au -Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin -pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant -de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A -peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du -nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt.--Les ruisseaux -devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la -Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre; sur la blancheur -bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants -des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la -neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le -lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les -champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient -disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée; pendant des -semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le -village et le reste du monde. - -Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit -espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison -de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi; elle ne maudissait pas -trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et -livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien -capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de -charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la -quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques, -Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se -laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche -d’attentions; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment, -sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de -l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion -elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand -elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale -affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il -était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a -vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la -Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes:--appétits -vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de -distraction;--les circonstances seules avaient développé du côté du -mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de -Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève -pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification -épuise et mène à un prompt dépérissement. - -Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était -maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y -abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu -mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de -chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle -entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un -peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de -triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était -apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par -un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait -fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails -de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient -fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé, -regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de -cette monotone servitude dorée; il se reprochait d’avoir cédé à -l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il -aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups -de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée -à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt.--Ce n’était pas que -la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle -pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la -maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie, -cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais -et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de -jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne -paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes. -Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir -les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la -figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage: la sévérité -de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi, -la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements -conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet -embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce -jeune mari.--Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre -ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec -terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il -s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au -réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces -enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui -semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il -repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment -rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il -sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser -d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ. - -Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la -pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser -un lit; il en inventait même au besoin.--Adrienne était trop perspicace -et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce -refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour -le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup -brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à -s’abuser elle-même;--ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si -violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un -indifférent... Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais -qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible.--Malheureusement, -Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait -huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur -par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son -regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme -aimante ne se trompe pas... - -Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété, -ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors, -elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas, -comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada -qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la -froisser, il en prit encore plus à son aise. - -Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était -retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de -l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres, -débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir -sur le fond blanchissant du sol forestier: les chênes avec leurs rameaux -noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs -abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait -comme une chaudière bouillante; çà et là, dans les champs, la couche -neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert -tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en -nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante -clapotaient au dehors; l’ondée pleurait contre les vitres, les -gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour; un -sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée. - -Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement; d’un -air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de -rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant -avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse. -Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton -appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les -_virades_ lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué -de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira -ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la -porte. - ---Tu me laisses? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait -doucement la portière. - ---Je vais fumer dehors. - ---Oh! tu peux fumer ici, je te le permets... Tu entre-bâilleras une -fenêtre, voilà tout. - ---Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis -serait inondé. - ---Bah! allume tout de même ton cigare: j’aime encore mieux supporter ta -fumée que de rester seule... Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie -aura cessé. - ---Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si tôt, hasarda-t-il en -lorgnant toujours le bouton de la porte. - ---Cela ne fait rien, fume ici... Je t’en prie! - -Francis, mis au pied du mur, laissa retomber la portière et prit un -cigare. En même temps, une grimace d’impatience et un haussement -d’épaules manifestaient son agacement. Il se croyait abrité par les -rideaux du lit, qui formaient comme un écran entre lui et sa femme, mais -il avait compté sans une glace posée juste en face du fauteuil -d’Adrienne. Le miroir refléta fidèlement l’expression irritée des -regards, le mouvement à la fois furibond et résigné des épaules -soulevées et retombantes. Mme Pommeret vit tout cela comme à la lueur -d’un éclair et tressaillit. - ---Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus! - -Il était en train d’allumer son cigare; il se retourna, rougit -légèrement et regarda sa femme en essayant de sourire. - ---Quelle plaisanterie! Moi, je ne t’aime plus?... A quoi vois-tu cela? - ---A tout... Si je ne me plains pas, croyez-vous que je ne m’aperçoive -pas de vos façons d’être avec moi?... J’observe, je réfléchis, et mes -réflexions ne sont pas gaies, je vous assure. - -Il paraissait fort déconcerté de la tournure que prenait la -conversation, et tirait coup sur coup des bouffées de fumée, comme pour -masquer derrière ce nuage sa mine embarrassée et inquiète. - ---En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise querelle que tu me -cherches! Quels griefs as-tu contre moi? Que me reproches-tu? - ---Rien... Du moment où vous vous trouvez irréprochable, je n’ai rien à -vous dire... Seulement je me souviens, je compare, et la comparaison -d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à votre avantage. - ---Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant; je ne serais pas fâché -d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette... En quoi suis-je -coupable? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi? Est-ce que -je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie?... Voyons, parle! -s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne. - ---Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la -Mancienne!... Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me -marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes -heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône! - ---Voilà des exagérations!... Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant -son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque, -mais une femme sensée... Laisse-moi te parler comme à une personne -raisonnable... - ---Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons -comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se -passer de tendresse et d’affection. - ---Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse, -ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie, -la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est -plus nuisible qu’utile en ménage... Crois-moi, la meilleure garantie du -bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance -réciproques. - -Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal, -vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il -s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées -s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par -une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante: - ---Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant -de vous jeter à mes pieds!... Vous me teniez alors un tout autre -langage; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses -toujours plus ardentes... O Dieu! Dieu! s’écria-t-elle en se tordant les -mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et -cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les -vêtements que je portais ce jour-là!... Vous me demandez quels griefs -j’ai contre vous?... Les voilà, mes griefs; vous m’avez trompée, vous -m’avez menti!... Si vous pensiez réellement ce que vous pensez -aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas -maintenant... C’est indigne! - ---Adrienne! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre -paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec -sang-froid... Alors comme aujourd’hui... - ---Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez -pas!... Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas -une atroce comédie... Laissez-moi croire que vous avez eu une minute -d’amour pour moi... Sans cela, je serais trop complètement malheureuse! - -Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés -secs jusque-là, devinrent humides; un sanglot souleva sa poitrine et ses -larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les -carreaux. - -Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette -tempête de larmes brusquement soulevée; il s’approcha de sa femme, lui -serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on -veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal -compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois... Bref, -la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit; mais après les paroles -mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part -et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus. -Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le -velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six -mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La -confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces -sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles -atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour -qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de -s’être amoindri dans son estime; Pommeret s’apercevait de cet -amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement. - -Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur -intimité eut des hauts et des bas: elle fut tantôt tendre et tantôt -violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement, -s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques; ils gardaient -toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui -gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait -Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait -volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un -mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour -saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent; cette -préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait -dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement -comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des -paroles amères s’échangeaient de nouveau. - -Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte -par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus -particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle -se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et -cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation -nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui -s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et -qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé, -commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en -consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage -d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme; en même temps il -lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles, -surtout de ménager ses nerfs, qui étaient «à fleur de peau.» - -Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise -d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait -pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre -encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette -maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres -contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui -assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut -rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette -conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa -conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à -Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur -vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour -déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même -qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du -moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et -de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou -en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours -revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir, -dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de -Dijon. - -En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se -rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins -furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour -Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats. -Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec -entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré -qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges; mais celle-ci s’opposa -très résolument au départ de son mari. - ---Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande -pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même... -J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus -gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne... Toi, tu -resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous -voici au plein moment des récoltes; je tiens à ce que tu me remplaces -pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne.--D’ailleurs, -ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie... -A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade -qui prend les eaux? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux -pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me -remettre sur pied; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te -surprendre par ma mine florissante... Ainsi, c’est convenu, tu garderas -la maison; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi; cela -entre dans mes petits calculs... - -Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il -conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui -devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force -recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi, -remonta en voiture et revint dîner à Rouelles. - -Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison -silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au -dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos -d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas -marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de -gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux -d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser -à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de -devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une -exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées; il -faisait bon vivre!... Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne, -visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et -s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette: la -première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation -d’Adrienne; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé -surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de -pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui -écrivait en ces termes: - - «Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par «petit père» - ou par «cher monsieur». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop - familier, et le second m’a paru trop cérémonieux; de sorte que je me - suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que - vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez - _énormément_ vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous - distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui - quitte demain la maison;--elle a de la chance, celle-là!--Je tiens à - vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand - vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le - bonjour de ma part à nos amis les sabotiers... A propos, encore une - commission!... Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller - dans le premier tiroir de ma commode; vous y trouverez un livre à - couverture bleue, l’_Histoire de la belle Mélusine_, que je vous prie - de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise - la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence. - - DENISE.» - -Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui -trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la -pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi -difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses -audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien -agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire? -Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se -félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son -cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès -qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son -cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre -réservée à Denise. - -L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes -excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée. -La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses -images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant _Damon et -Henriette_, _Pyrame et Thisbé_, _les Vierges sages et les Vierges -folles_, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection -d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les -promenades vagabondes de la jeune fille: nids de pies et nids de guêpes, -cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels -un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps -avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes -terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du -corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une -hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un -air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il -s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe -et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique: nœuds de -ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés, -chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure; tout cela -pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher _la -Belle Mélusine_, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché -de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la -tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes -ses nippes; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta -l’appartement. - -La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de -cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et -inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de -fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout, -elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous -reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en -débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne; mais -dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le -relançait opiniâtrement et cheminait avec lui. - -La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui -agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans -toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes -plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de -chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers -roucoulaient langoureusement; leurs voix sourdes et caressantes -éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la -brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir. - -Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner, -étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles -s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un -roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua -un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se -levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la -cuisinière parut effarée. - ---Qu’y a-t-il donc? fit Francis impatienté. - ---Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient. - ---Oui, c’est moi! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière -livrait passage à Sauvageonne. - ---Vous? - -Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la -lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les -bras croisés.--Mais quel changement s’était opéré!... Huit mois avaient -suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit -entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente -dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait -devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et -admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient -arrondis; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe -d’alépine noire; les irrégularités du visage s’étaient atténuées; le -teint était d’une fraîcheur éblouissante; les opulents cheveux roux -avaient légèrement bruni; tordue en un épais chignon, leur masse -rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges -entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux -étincelants. - ---Vous? répéta Francis abasourdi et ébloui. - ---Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le -tremblement de sa voix vibrante, je _m’assommais_ là-bas et je me suis -fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma -mère. - ---Et vous êtes revenue seule? demanda sévèrement Pommeret. - ---Oh! rassurez-vous! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par -une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure... A -propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra -lui faire servir à souper... Elle l’a bien gagné! - - -III - ---Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous -êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur?... Je n’ai pas voulu vous infliger -l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà -repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois -instruire votre mère adoptive. - -En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et -dépliait la lettre de la supérieure.--Ceci se passait le lendemain de -l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la -salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises -avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers -Francis: - ---Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans -la lettre de Mme de Lignac. - ---La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un -scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa -maison... J’aime encore à penser qu’elle exagère. - ---Non, pas trop... Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable, -d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt:--Je suis une très -mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire; aussi ces -dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de -débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche -dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande -cérémonie: collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On -m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du _Meunier, -son Fils et l’Ane_, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un -drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un -évêque.--«Vous comprenez, mon enfant? me dit la supérieure en baissant -les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et, -en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière -inconvenance; vous remplacerez _évêque_ par _seigneur_... Ne l’oubliez -pas!»--C’est bon; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je -récite de mon mieux, sans omettre la correction: «comme un _seigneur_ -assis.» On me complimente: «Ce sera charmant, Monseigneur sera -ravi!»--Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance: -trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés. -Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au -bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord -très bien; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces -grosses lèvres rasées!... J’arrive au fameux passage; je reprends ma -respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant -chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute -volée: - - Tandis que ce nigaud, comme un _évêque_ assis, - Fait le veau sur son âne et pense être bien sage... - -Silence glacial; les évêques ne sourcillent pas: seulement Monseigneur -de Dijon se penche vers la supérieure et lui murmure à l’oreille je ne -sais quoi qui fait lever les yeux au ciel à la bonne dame. Moi, je vais -toujours mon train, et j’achève au milieu de la stupéfaction générale... -Le soir même, après une réprimande publique, on m’ordonnait de faire mes -paquets, et le lendemain on me mettait à la porte comme une brebis -galeuse... La justice divine était satisfaite... et moi aussi, puisque -je voulais me faire renvoyer. - ---Et pourquoi, s’il vous plaît? demanda Francis, qui n’avait pu se -défendre de sourire pendant ce récit. - -Elle lui coula un coup d’œil oblique: - ---Cela me regarde, marmotta-t-elle entre ses dents... D’abord j’avais le -mal du pays. - ---Adrienne sera très mécontente, reprit-il en accentuant durement -chacune de ses paroles; je vais lui écrire que vous ne pouvez rester -ici... Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité de vous garder. - -Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner contre les vitres. De -sa place, Francis voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, la -masse abondante de ses cheveux, et la souple ligne onduleuse de son dos -et de ses hanches. - ---Vous n’êtes pas aimable! répliqua-t-elle sans se retourner. - -Sa voix avait un tremblement qui contrastait avec les intonations nettes -et mordantes de tout à l’heure. - -Pommeret se sentit amolli. Se reprochant d’avoir été trop rude, il -quitta sa chaise et fit quelques pas vers la jeune fille. - ---Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir n’est pas d’être aimable, -mais de vous tenir le langage que votre mère adoptive vous tiendrait si -elle était ici... - ---Je comprends, interrompit-elle, en faisant volte-face, vous voulez -être un père pour moi... Eh bien! ça ne vous va pas, ce rôle-là, mais -pas du tout!... - ---Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en attendant que ma femme vous -prenne avec elle... Jusque-là, je compte que vous vous tiendrez -tranquille et que vous sortirez le moins possible. - ---Vous me mettez en pénitence... au pain sec! - -Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase ironique, elle -eut un rire silencieux qui creusa des fossettes dans ses joues, -découvrit ses petites dents blanches et illumina ses yeux. - ---Il n’y a pas de quoi rire! s’exclama Francis agacé et un peu mal à -l’aise. - ---Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant votre sermon. - -Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche de son interlocuteur, et -changeant brusquement la conversation: - ---Tiens! s’écria-t-elle, c’est là que je vous ai mordu! - -En même temps, elle posa un doigt à l’endroit indiqué, et ils restèrent -ainsi un moment immobiles; puis Francis s’empara de cette main qui -touchait la sienne: - ---Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton -presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien. - -Elle éclata de rire de nouveau: - ---Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au -Sacré-Cœur: «Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de -votre âme!» - -Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air -béat. - ---Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans -ma chambre... Faudra-t-il garder les arrêts? - ---Faites ce que vous voudrez! répondit-il vexé; je n’ai pas la -prétention de jouer au geôlier avec vous. - ---Vous avez joliment raison! Chacun a assez à faire de se garder -soi-même... Bonjour! - -Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit -et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui -conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en -attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il -craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit -dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le -déjeuner; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient -atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives; ses conclusions -tournaient à l’indulgence. - -En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au -château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait -repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe -d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires -qu’elle affectionnait:--jupes courtes, guêtres montant jusqu’à -mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les -épaules.--Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de -garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du -souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui -laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité -relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de -cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si -inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était -loin de la maison, il respirait plus à l’aise; mais, par une -contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui -semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de -goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre -lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin, -s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à -travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait, -c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son -caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude -jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces -bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre; quelque chose -lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le -cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois -peur et plaisir.--Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries -périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le -soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on -entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui -rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur -de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée -d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque -soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous -deux dans une demi-obscurité. - -Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait -de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir -aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent -et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des -réponses impertinentes.--De quoi s’occupait-il? Elle avait l’attention -de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore! Elle n’était -pourtant pas gênante!--La conversation tombait là-dessus, et on -n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de -Mme Adrienne; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à -faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant -les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs -regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient -près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise -d’hostilités. - -Un soir que Denise était rentrée plus tard que de coutume et que Francis -s’était mis à table sans l’attendre, il lui dit de son ton le plus -grognon: - ---Vous devriez tâcher de revenir au moins pour l’heure des repas... Je -me demande ce que vous pouvez faire dans les bois toute une journée? - ---Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, et là du moins je ne suis à -charge à personne. - ---Qu’y trouvez-vous donc de si amusant? - ---Tout: les plantes, les bêtes et les gens. - ---Surtout les gens! insinua-t-il avec sarcasme. - ---Pourquoi pas?... Je ne suis pas fière, moi, et j’avoue que je ne me -déplais pas dans leur compagnie. - ---En tout cas, c’est une compagnie peu convenable et peu sûre pour une -fille jeune et... jolie. - -Elle haussa les épaules: - ---Vous me trouvez jolie?... Vous êtes bien bon! - -Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa -coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en -arrière... Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans -trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le -vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard -étincelant et hardi: - ---Hein! quoi? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à -redire à ma coiffure? - -Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et -se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau -la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme -indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux -points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout -à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant -brusquement le bonsoir. - -Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne; il -s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment -où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la -route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord -lentement l’enveloppe; puis il parcourut les quatre pages -d’écriture,--et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir -Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée -fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans -sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne -pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée -au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles. -Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de -patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de -supporter le voyage. - -Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant -dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines -d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute -dimension, les nasses, les clayons et les _volettes_ étalaient au soleil -leurs formes blanches et brunes; tous ces légers ouvrages d’osier tressé -emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et -débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée, -tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des -voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger -sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et -Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par -Sauvageonne. - -Ils étaient six: la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons -de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités, -ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à -manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de -pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec -lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la _demoiselle_ et -vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très -timides, ne paraissaient pas trop à leur aise; les filles, écarquillant -les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de -porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond -roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de -rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse. -Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint -s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher; puis, -se penchant en dehors: - ---Allons! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que -j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en -route!... On se doit bien cela entre parents. - ---Entre parents? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille? - ---Mon Dieu, oui; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma -vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines... Ne -trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent? - -Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne: - ---J’ai reçu une réponse de Plombières, murmura-t-il... On ne peut pas -vous loger là-bas, et vous resterez ici. - -En voyant la lettre, Denise avait pâli tout d’abord; les derniers mots -de Francis ramenèrent une nuance rose sur ses joues, et un éclair joyeux -passa dans ses prunelles. - ---Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle... Avouez-le! - -Il haussa les épaules sans répondre. - ---Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en irai avec ces gens-là. - -Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec humeur. - -Cependant les vanniers, intimidés par la présence du maître de la -maison, s’étaient hâtés de mettre les morceaux doubles. Maintenant ils -se levaient lourdement et gagnaient la cour. L’homme et les garçons -bridaient les chevaux, tandis que les femmes ramassaient les paniers -épars sur le pavé. - ---Au revoir, ma _gachette_! dit la vannière à Denise qui ne l’avait pas -quittée; bien des mercis pour votre politesse; nous vous revaudrons cela -quand nous serons à portée... si vous venez jamais nous voir à Aprey... -C’est le pays de votre pauvre mère, et nous sommes vos plus près -parents. Il faudra un de ces jours que vous poussiez jusqu’à notre -village. - ---Est-ce que vous y rentrez? demanda Denise. - ---Nenni, pas pour le moment. Nous achevons d’abord notre tournée pour -placer notre marchandise; mais nous y serons pour sûr rendus vers la -Notre-Dame d’août, et alors, si le cœur vous en dit, vous n’avez que de -venir, tout un chacun sera content de vous voir... Ah! dame, ça n’est -pas cossu chez nous comme dans votre belle maison, mais on vous y -recevra de bon cœur tout de même... Au revoir donc, ma mie! Bien le -bonjour, monsieur. - -Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et -gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets -claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle -chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons -marchaient en avant, le fouet sur la nuque; entre les deux voitures, la -femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles -enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la -civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu -en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et, -tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait -leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper -sur le vert des prés. - -Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés -et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une -des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient -plus sonores sous les branches. - ---Vous regrettez de n’être point partie avec eux? dit railleusement -Francis en touchant l’épaule de la jeune fille. - -Elle tressaillit. - ---Qui sait? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être -mieux pour tout le monde!... - -Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles -s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus -personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le -sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, -dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa -tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche; -on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et -qui crie au ciel: «Tant pis! c’est toi qui l’a voulu!» - ---Je rentre! s’écria-t-elle... Et courant tout d’une envolée jusque dans -le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre. - -A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque -complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au -sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret -laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux -domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires, -entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous -prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans -la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un -tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les -lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse -indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère;--une ménagère -de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du -frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux -raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la -salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en -sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le -bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, -que c’était là le _nec plus ultra_ de la bonne chère. Pommeret, tantôt -agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de -maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse -jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se -défendre des longs tête-à-tête de chaque soir; à tout instant du jour, -il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus -dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les -chasseurs ont pratiqué une _enceinte_, et qui voit de minute en minute -se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur -le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en -désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se -condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades -forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se -répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait -un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa -pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation; la -possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de -l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la -forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le -flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées -immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé, -ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa -pensée. - -Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources -de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il -s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays -le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute -habitation; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis -qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que -l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après -avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de -saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de -manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque -rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme -des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence -n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un -martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil. -Tout y invite au sommeil: le moelleux gonflement des mousses à la base -des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit; tout y repose -les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques -blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité. - -Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une -des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide; -et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, -les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement.--Il sommeillait -depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches -froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé -derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les -branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de -l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive,--et reconnut -Sauvageonne. - -Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord -de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse -indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis, -remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu -de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans -le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne, -secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme -pour en tâter le degré de fraîcheur.--Francis demeurait coi, les yeux -grands ouverts, la gorge serrée.--Aux allures de Denise, on voyait bien -qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon; -l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement -que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur -accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que -ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la -présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même -discrètement;--et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise, -une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées. - -La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la -masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa -présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un -peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se -soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il -opérerait sa retraite, quand Denise reparut. - -Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement -dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de -gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui -se jette en pleine eau. - -Inconsciemment il avait fermé les yeux; quand il les rouvrit, on ne -voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, -dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille -aspirait l’air humide avec bonheur; les ailes de son nez retroussé se -dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures -surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli -mouvement d’oiseau qui prend son bain; d’autres fois, s’accrochant des -deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La -nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses -ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la -baigneuse; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant -que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule.--Maintenant, -Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui -avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout -remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus -qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de -troublantes surprises. - -Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute -ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui -perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle -passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les -purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une -nymphe des temps mythologiques.--Le crépuscule tombait. Le pan de ciel -aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de -turquoise foncée; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait -par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe -faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce -cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps -éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient -harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de -son dos et de sa jeune poitrine; sa peau blanche frissonnait légèrement, -et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité -délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette -chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien -qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration -attendrie devant la révélation de cette virginale beauté -féminine.--Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait -laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux -indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle -était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en -secouant sa chevelure encore mouillée... - -Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la -tirèrent brutalement de sa rêverie.--Francis avait-il voulu fuir, ou, -dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement? Toujours -est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un -être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit, -puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la -place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les -coudraies, elle se trouva face à face avec Francis. - ---Vous! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là? - -Elle pâlissait et suffoquait; un mouvement de stupéfaction, de honte et -de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son -corsage à demi boutonné. - -Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action, -balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la -jeune fille. - ---C’est lâche! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes -roulaient dans ses yeux. - -Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, en proie à une sorte de -crise nerveuse. - -Francis, très effrayé de la voir en cet état, ne savait plus que faire -pour la calmer, quand soudain une idée aussi imprudente que peu -généreuse lui vint à l’esprit... Elle l’aimait, il s’en doutait depuis -longtemps; pourquoi ne se servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette -naïve passion dont il avait deviné la vivacité croissante tout en -affectant de la décourager?... Il fixa de nouveau sur Denise ses yeux -caressants et attendris, et se penchant vers elle: - ---Pardon! lui chuchota-t-il presque dans l’oreille, pardonnez-moi, chère -enfant adorée! - -Ces simples mots d’amour opérèrent sur Denise comme un charme. D’un bond -farouche, elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras autour du cou et -cacha dans la poitrine du jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine -de sanglots passionnés. - - -IV - -Un mois s’était passé depuis l’aventure du Creux d’Aujon. Dans la pièce -qui servait de fumoir et de cabinet de travail, Denise et Francis -s’entretenaient à voix basse après le dîner. L’ombre des soirées d’août, -déjà plus courtes, emplissait la chambre d’une obscurité qui ne -permettait plus de distinguer les traits des deux interlocuteurs. On ne -voyait que les formes confuses de leurs silhouettes. Celle de Denise, -qui arpentait le fumoir dans sa longueur, tantôt s’enfonçait dans le -noir et tantôt se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune fille -marchait les bras croisés, la tête penchée, et le bruit sourd de son pas -résonnait seul dans le silence de la maison endormie. - ---Oui, c’est demain à trois heures qu’elle revient, murmura Francis en -jetant son cigare et en se renfonçant dans un coin du divan. - ---Demain! répéta Denise comme un écho douloureux, déjà demain!... O -Francis, que faire? que devenir? - ---Nous resterons ici... Pierre ira seul à Langres avec la voiture: il -dira que nous sommes en pleine moisson et que nous n’avons pu quitter -Rouelles. - ---Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle en haussant les -épaules... Il faudra toujours la voir, lui parler et l’embrasser à -l’arrivée... Je m’imaginais que ce retour ne viendrait jamais, et c’est -demain... Non, je ne pourrai plus la regarder en face! - ---Ma pauvre Denise, commença Francis avec embarras, combien j’ai été -coupable et comme je me reproche!... - -Elle l’interrompit brusquement, courut à lui et, lui posant les mains -sur les épaules, tandis que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre -ceux de Pommeret: - ---M’aimes-tu? lui dit-elle avec un accent passionné. - ---Peux-tu me le demander? - ---M’aimes-tu plus que tout au monde... comme je t’aime, moi... comme je -t’ai aimé depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, sous le -pommier?... Ce jour-là, je me suis de cœur donnée à toi; je te l’ai déjà -dit et je te le répète pour que tu comprennes bien que je ne t’ai pas -aimé par caprice ou par surprise... Vois-tu! il n’y avait ni -convenances, ni mère adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de -t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, à faire la part -de ceci et de cela... Je me donne tout entière... M’aimes-tu de la même -façon? - ---Mais... certainement, répondit-il, tandis qu’intérieurement il -s’effrayait déjà de l’exaltation de la jeune fille. - ---Eh bien! continua-t-elle en lui serrant les bras dans ses mains, -sauvons-nous!... Partons demain au petit jour! - -Il tressauta, interdit: - ---Hein! fit-il... Voyons, ma chère enfant, sois plus calme et tâche de -voir les choses avec plus de sang-froid. - ---Je les vois comme elles sont... Nous tremblons déjà rien qu’à l’idée -de ce retour... Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous deux... -Non, vois-tu, partons!... Après tout, elle n’est que ma mère adoptive, -et quant à toi, elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi. - ---Mais c’est de l’enfantillage! répliqua-t-il, ahuri; d’abord c’est -impraticable, et puis ce serait odieux. - ---Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper. - ---Où irions-nous? - ---N’importe où... A l’étranger, si tu veux. - ---A l’étranger? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de -quoi y vivrions-nous?... Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici -appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou -vaillant. - ---Ha! fit-elle...--En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela. -Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa -logique impitoyable:--Raison de plus pour ne pas rester... Je -travaillerai et toi aussi... Nous sommes jeunes et bien portants; avec -de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie. - -Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec -la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans -l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui -le morfondait.--Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se -lancer dans l’inconnu... gagner son pain en travaillant... recommencer à -vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources -que ses deux mains et l’amour de Denise... tout cela était très joli -dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à -envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il -se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier, -ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser; il lui -semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa -petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance. -Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la -correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale -bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée -de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne. - -Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de -sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de -Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et, -le serrant dans ses bras: - ---N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons -cette nuit? - ---Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et -part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique... Un esclandre -pareil, songes-y donc! produirait dans le pays un effet déplorable... Et -puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer -pour gagner de quoi nous faire vivre... Il faut voir les choses par le -côté positif... Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène -à rien... Ah! si nous étions riches, ce serait différent... - -Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux -autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés, -les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée -au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement -dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put -voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards -hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement -et des larmes roulèrent dans ses yeux. - ---Alors tu veux m’abandonner? fit-elle, navrée. - ---Qui te parle de t’abandonner?... Seulement je ne veux pas t’exposer, -et moi avec toi, à mourir de faim. - -Elle secoua la tête: - ---Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous -avons trompée. - ---Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de -ces fatalités dans la vie... A quoi sert de se buter contre -l’impossible?... Patientons!... Qui sait? Plus tard les choses -s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes. - ---Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai -jamais la regarder en face!... Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est -passé... Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille -ingratitude!... Non, je ne peux pas! On dit que j’ai de mauvais -instincts, c’est possible, c’est dans le sang; mais, si mauvaise que je -sois, il y a des choses que je ne peux pas faire... Il faut que je m’en -aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi?... -ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou.--Puis elle continua -d’une voix plus câline en se serrant contre lui:--Cher mien! sois bon -pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre -chien! tu sais bien que je n’ai que toi au monde... Ne me réponds plus -que c’est impossible; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit, -tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que -ses deux bras... - -Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise. - ---Est-ce que c’est la même chose? répliqua-t-il impatienté. Je te répète -que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter, -en faisant contre fortune bon cœur. - -Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement. - ---Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt que de vivre ici! -Chaque bouchée que j’y mangerais me déchirerait la gorge. - -Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui prendre les mains, -qu’elle retirait avec des gestes rageurs. - ---Plus bas! murmura-t-il, calmez-vous, et si vous m’aimez un peu... - ---Ah! interrompit-elle d’une voix étranglée par les sanglots, je vous -aime trop, et c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez plus!... -Entre une vie de peine avec moi et votre bien-être ici, est-ce que vous -devriez hésiter? - -Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une main tremblante: - ---Une dernière fois, voulez-vous partir? - ---Vous êtes folle! - ---Et vous! - -Elle ne se sentit même pas le courage d’achever et de lui reprocher son -manque de cœur. - ---Adieu! balbutia-t-elle en se dirigeant vers le couloir. - ---Denise! - ---Adieu! - -La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était -dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les -couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse. -Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant -avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que -Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire: «J’ai eu -tort, je t’aime, partons ensemble!» Elle ne pouvait pas croire que -l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour -l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur... Mais les heures se -passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée -jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière -froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre -fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au -fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir. - ---Il ne viendra plus! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant, -elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le -peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage -une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à -celui qui l’abandonnait: - -«Je vous ai dit que je partirais, et je pars; je pars sans vous, et je -ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me -restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ. -Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas -compromis. Encore une fois, adieu!» - -Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle -avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le -couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa -poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, -descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin. - -Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa -conscience était loin d’être calme; il ne laissait pas d’éprouver une -angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au -retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé -Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient -dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et -Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six -mois. Comment sortirait-il de tout cela? et quel pas de clerc il avait -fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon!... - -Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois -cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du -matin qui suivent les nuits fiévreuses. - -Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement -de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de -Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la -sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son -sommeil.--Qu’ai-je donc? se demanda-t-il.--Puis il songea à la scène de -la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant. -Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent -tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra.--Assurément -quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil.--Il se -précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur -lui sautait jusque dans la gorge... Partie! ce n’était pas possible!... -Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les -tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la -fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait -pas été défait.--Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait -bien mis réellement ses menaces à exécution... - -Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de -Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la -Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout -jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la -pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait -fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui -menait au bois.--Elle souffrait atrocement; son amour si vivace, si -confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève; il lui semblait -que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée -et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses -élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme -de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être -réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le -plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires -était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de -sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne -comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants -à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et -arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux.--Il y a des -plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture -artificielle, et Sauvageonne était de leur famille.--Elle cheminait -lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les -tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui -se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs. -Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément -ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la -soulageait; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance, -compatissait fraternellement à sa peine. - -Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une -intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils -paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la -forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve. -L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique -des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à -travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les -taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous -sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme -mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil.--Dans la -forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août, -Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au -sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son -retour étaient maintenant taris; les pierres blanchies, les herbes -couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché; -les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient -ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays; le sol, -couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de -clarté; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et -métallique; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient -partis.--Ah! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces -défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je -pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement -qu’avaient mes pauvres sabotiers? J’aurais été heureuse avec lui, même -dans une hutte en ruine comme celle-ci! - -Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le -silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement -des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au -souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se -berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa -recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré.--Ah! s’il lui -était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait -vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût -tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles -hésitations! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu -perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie -déserte. Elle se remit en route; le Creux d’Aujon était sur sa gauche, -la ferme d’Acquenove était derrière elle; en poussant vers la droite, -elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après -une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans -une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de -route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà -moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les -chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au -milieu du grand chemin. - -Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui -faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé -son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue -jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi -l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus -calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux -yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une -colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les -herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de -lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route; puis elles se -taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se -succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences -pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des -chaumes embrasés de lumière.--Pour Denise, cette route poudroyante et -sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu; elle y -cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point -culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait -des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés -par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un -geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin -d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme -une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis, -se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras -l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit -à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans -la poussière brûlante. - -Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute -par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et -l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le -cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui -montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses -tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner -jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait.--Ah! Dieu, -pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible -route?--Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et -elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle... - -A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme -dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant -l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait -tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les -complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise. -Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable -départ de Sauvageonne? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient -pas encore, mais avant le soir tout se saurait... Pauvre Sauvageonne! où -était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où -on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante?... Malgré -son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards, -aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait -si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le -sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître -le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il -consultait sa montre:--Encore deux heures... encore une heure... et elle -sera ici!--Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait, -préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les -raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise. -Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil, -fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution -favorable. - -Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se -leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il -endormait momentanément son inquiétude:--Après tout, se disait-il, -Denise est une créature étrange; ses goûts rustiques et ses habitudes -vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour -supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les -paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre -avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se -tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est -entêtée et indépendante; une fois installée là-bas, elle refusera -énergiquement de rentrer à Rouelles.--Reste Adrienne; mais celle-là est -plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon -à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera -difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas -d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la -ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce -parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de -Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors, -comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les -choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de -la fugitive... En résumé, tout sera ainsi pour le mieux; rien ne -transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre... Oui, je -me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant... -Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait -succombé à la tentation... Si elle était restée ici, la situation eût -été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout -découvrir... Décidément, c’est un mal pour un bien... Pourvu que Denise -soit arrivée saine et sauve à Aprey! - -Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le -sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la -cour.--Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment -hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et, -avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou. - ---Me voici! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite -santé... Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la -pauvre Sauvageonne dans un triste état. - ---Sauvageonne! murmura Francis atterré... Elle est là? - -Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la -femme de chambre se tenait affairée. - ---Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée à demi évanouie sur le bord -de la route... En plein soleil! il y avait de quoi la tuer... Oh! j’ai -bien deviné tout de suite qu’elle avait commis quelque nouvelle -incartade... Elle ne voulait pas revenir, et nous avons été obligés de -l’emporter de force.--Maintenant, elle va mieux, mais elle est encore -faible, et il ne faudra pas être trop rude avec elle. - -Abasourdi, il regardait alternativement sa femme et la jeune fille qui -avait fini par descendre avec l’aide de Zélie. Elle passa près de lui, -blanche comme un cierge, et marcha presque automatiquement dans le -vestibule, sans avoir l’air de voir Francis. - ---Mon ami, reprit Adrienne en glissant son bras sous celui de son mari, -sois indulgent!... Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de -sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas brusquer... Reste avec -elle pendant que je vais changer de robe; dis-lui une bonne -parole!--Elle rejoignit Denise et la baisa au front:--A tout à l’heure, -mon enfant, continua-t-elle; je te laisse faire la paix avec ton -beau-père. - -Mme Pommeret était entrée avec Zélie dans la pièce où on avait porté les -bagages. Francis respirait plus librement en songeant qu’après tout -Denise n’avait rien dit de compromettant. Il s’arrêta sur le seuil de la -chambre où la jeune fille venait de pénétrer. - ---Denise?... commença-t-il avec un accent interrogatif. - -Elle leva sur lui un regard sombre, et ses lèvres pâles se desserrèrent -enfin: - ---N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne suis pas revenue de mon plein -gré, allez!--Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, se retournant, -elle ajouta avec une sourde voix rageuse:--Si vous saviez comme je vous -méprise! - -Et la porte se referma violemment au nez de Francis. - - -V - -Une semaine se passa, et malgré les tentatives conciliatrices de Mme -Pommeret le bon accord ne se rétablit pas entre Denise et Francis. -Adrienne n’y comprenait rien. Elle savait par expérience que, si les -colères de Sauvageonne étaient violentes, elles ne duraient pas -longtemps d’ordinaire, et cette rancune persistante l’étonnait d’autant -plus qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de Denise la raison de -cette brouille mystérieuse. Si elle s’adressait à Francis, il haussait -les épaules et répondait avec humeur: - ---Est-ce que je sais, moi?... - -Elle se rabattait sur Denise; mais à toutes ses questions l’opiniâtre -fille ne répliquait que d’une façon énigmatique, en fronçant les -sourcils et en tenant obstinément ses fauves regards fixés à terre. - ---T’es-tu querellée avec Francis? - ---Non. - ---Lui as-tu donné quelque sujet de plainte? - ---Est-ce qu’il se plaint? - ---Non pas, mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de grave -pour que tu lui fasses aussi mauvais visage. - ---Je ne peux pas changer ma figure. - ---En tout cas, tu pourrais changer de manières et tâcher d’être plus -aimable. Tes bouderies sont très déplaisantes. - ---Si je déplais, qu’on me renvoie! - ---Pourquoi parles-tu de la sorte?... Qui t’a mis en tête de quitter une -maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable?... Tu -n’es qu’une ingrate! - ---Je le sais bien... - -On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal -sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de -loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite -pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si -en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité -toujours éveillée des domestiques; la bizarrerie de sa conduite -provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu -charitables: - ---Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec -cette fille-là... C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à -Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait -fait les cent coups. - ---Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la -cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en -l’absence d’Adrienne;--au contraire, madame aurait eu bon nez de nous -débarrasser de cette Sauvageonne... Tout le monde y aurait gagné... Vous -n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries -qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret... Je n’ai pas les yeux en -poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses -qui me faisaient bouillir dans ma peau... Enfin, voulez-vous que je vous -dise le fin mot?... Eh bien! je crois que mamselle Denise est jalouse de -madame, voilà!... - ---Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes! se -récriait Pierre en dégustant sa _potée_; on ne sait vraiment pas où, -vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez -dans la cervelle... Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de -méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des _dailleries_. - ---Des _dailleries_!... Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était -tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un -chardon depuis le retour de madame?... Pourquoi le jour même a-t-elle -fait son paquet et s’est-elle _vredée_ (sauvée), comme si elle avait eu -le feu après ses chausses?... Voyez-vous! il n’y a pas plus méchante -espèce que ces rousses... A la place de madame, je ne serais pas -tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps... Et -monsieur est de mon avis pareillement; vous n’avez qu’à regarder sa -figure depuis huit jours... - -Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour -remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de -la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il -expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante -comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il -s’efforçait de paraître attentif et empressé; et, d’un autre côté, il se -rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces -tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et -qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux -adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant -de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible -expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour -lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute -l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois -d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant -Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les -démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres -aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait -illusion à Adrienne; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon -espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à -Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence. -C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille, -tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune -mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise, -n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les -recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne, -sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces -cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec -des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein -cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation. - -Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari -et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de -l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les -lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du -patient; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli -rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette -sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la -porte. - -Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle. - ---Eh bien! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend? - -Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière -laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient -Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine -inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de -Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour. -Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut -entendre un bruit sourd de sanglots. - ---Denise! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte,--mais la porte -était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas. - -Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons. -Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de -louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point -frappée; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé -insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre, -prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un -soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de -Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et -embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la -cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive, -toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée -d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme -elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses -émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia -désormais la conduite de son mari et de Denise. - -Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils -s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là -ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret -ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer -ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable; Francis -avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant -un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils -ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout -en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les -muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien; mais -son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance -d’un péril caché. - -Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de -novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite -et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait -convenable de la remettre en pension quelque part.--Si elle avait compté -sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à -l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition -allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît -pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de -trouble intérieur; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à -peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans -les vues de sa femme. - -On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder -à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on -fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la -décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir -lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans -répondre; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts -pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se -contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur -verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente. - -Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta -toute l’après-midi enfermée dans sa chambre; mais quand on descendit le -soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se -rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle -croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la -surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant -plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point -adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée -par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme -elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots -prononcés à voix basse: - ---J’ai à vous parler... Cette nuit... Il le faut!... - -Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré -quelques secondes à peine; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne -s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude -indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à -Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un -rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari; où et quand -devait-il avoir lieu? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le -point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire. - -Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez -d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre -incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les -deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf -heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa -chambre. - -Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de -coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce -contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se -rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée -contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser -entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits; -Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux; Zélie et Modeste -couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en -bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix -profonde régna dans la maison assoupie; on ne distingua plus d’autre -bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la -longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze -heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et -le silence reprit possession de la vieille demeure. - -Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les -battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une -porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un -second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre; en -même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en -homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de -poche. - ---Venez, murmura-t-il, descendons! - -Ils se dirigèrent vers l’escalier; leurs pas, assourdis par le tapis qui -garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était -déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se -glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et -s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient -réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du -vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de -prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était -contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette -tenture qu’Adrienne vint se placer. - -Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir -confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite -lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la -silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains -enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de -Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva, -quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une -question de Francis: - ---Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu -que j’y sois forcée... Je suis honteuse d’en être réduite à cette -extrémité... Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à -deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension. - -Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des -intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par -un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous -nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante -encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante -fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout -cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les -anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et -cherchait à lui prendre les mains. - ---Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens -amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon -cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché... - -Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la -tablette du buffet: - ---Je ne vous demande pas de protestations, interrompit-elle, je n’y -crois plus. - ---Vous avez tort... Je vous aime toujours, bien que je vous aie donné le -droit de douter de ma sincérité... Quant à ce départ prochain, je n’ai -pu l’empêcher; si je m’y étais opposé, j’aurais confirmé des soupçons -qui commencent à naître dans l’esprit de qui vous savez. Pour notre -sécurité à tous deux, ce départ est nécessaire. - ---Il est impossible! répliqua-t-elle d’une voix sourde. - ---Impossible?... Ne vouliez-vous pas vous-même vous éloigner? - ---Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, mais je ne puis pas aller -dans cette pension. - ---Je ne m’explique pas bien pourquoi. - ---Pourquoi? répéta-t-elle; ah! c’est dur à dire... surtout maintenant -que vous ne m’aimez plus... Et pourtant il le faut! il le faut! -s’exclama-t-elle avec un accent déchirant. - -Francis comprenait de moins en moins; il devenait nerveux, et se -demandait si l’exaltation de Denise ne frisait pas un peu l’égarement. - ---Je ne peux pas retourner en pension dans l’état où je suis, -reprit-elle en baissant les yeux... Comprenez-vous maintenant? - -Il y eut un moment de profond silence. Pommeret sentait un frisson lui -courir par tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner le -mettait dans l’impossibilité d’articuler une seule parole. Mais si -pénible que fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la -souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme cachée derrière la -tapisserie. Chaque mot de cette conversation était pour elle un coup de -poignard creusant une inguérissable blessure. Elle avait été obligée de -se cramponner au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait et se -raidissait contre la douleur. Ses oreilles bourdonnaient, il lui -semblait ouïr un glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était cher. -Quand elle revint à elle et reprit un peu de sang-froid, elle entendit -Denise qui continuait à parler d’une voix brève et saccadée: - ---Il se passe en moi quelque chose d’étrange... Je ne sais pas ce que -c’est, mais j’ai peur d’être grosse. - ---Ce ne serait pas à souhaiter! marmotta Francis entre ses dents. - -Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement: - ---Vous vous alarmez sans doute pour des riens, votre imagination vous -crée des chimères... - -Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, il voulait avoir des -détails plus minutieux, et Denise, suffoquant de honte, murmurait: - ---Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes dans cet état, et elles -éprouvaient tout ce que je sens... - -Francis demeurait muet; Sauvageonne continua avec plus d’animation: - ---Vous concevez que je ne peux pas, dans de pareilles conditions, -m’exposer à aller dans cette pension où l’on veut me mettre... Alors, -bien que cela me coûte, allez! j’ai songé à vous pour me tirer de ce -mauvais pas... - -Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea. - ---Oh! tranquillisez-vous! poursuivit-elle avec ironie, je ne vous -demande pas de sacrifice pénible... Si j’ai un enfant, comme je le -crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever sans vous... Tout ce -que j’exige, c’est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée -de m’envoyer en pension et que vous obteniez d’elle pour moi la -permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère. - ---Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est -prêt pour votre départ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a -été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose... Voyons, ma chère -enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage -d’attendre... - ---Attendre quoi? fit-elle avec emportement; attendre que ma faute soit -visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura -enfermée?... Tenez! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je -suis atrocement punie de vous avoir aimé!... Mais ne me poussez pas à -bout! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je -vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai -tout! - ---C’est inutile! murmura derrière eux une voix faible; j’ai tout -entendu. - -Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent -Adrienne sur le seuil. - -Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et -pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment. -On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis.--Sauvageonne, les yeux -fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition -austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et -menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au -milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si -étrangement la physionomie d’Adrienne.--Francis, au contraire, essayant -de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et -enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle. - -Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le -dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis -elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait -avec l’altération de son visage: - ---Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte -sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que -lentement... C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la -force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense... Je ne vous ai -jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie... -Je n’ai plus qu’un désir: m’en aller de ce monde au plus vite!... - -Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement -agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait -pardon à travers des sanglots. - ---Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse!... -Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce -malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement -que toi... Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et -affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te -déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le -dernier des misérables! - -Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son -intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au -moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et, -sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui: - ---Cette scène est inutile et déplacée, dit-il d’un ton sec, et je n’en -entendrai pas davantage... Nous nous expliquerons ailleurs. - ---Restez! répliqua impérieusement Adrienne, je dirai tout ce que j’ai à -dire et vous m’écouterez, que cela vous plaise ou non!... Je pourrais me -venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous -les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner -mon nom chez les avoués et chez les juges; je ne veux pas que vos -infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner -avec vous en pâture à la malignité publique... Je me tairai donc, mais, -en échange de mon silence, j’exige que tous deux vous vous soumettiez -aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue -mon honneur et le vôtre... A partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux -comme des esclaves; vous n’aurez d’autres volontés que les miennes... Ce -sera ma vengeance à moi!... Jure de m’obéir! s’écria-t-elle en forçant -violemment Denise à se relever; et vous, monsieur, promettez-le-moi -aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous -tenez probablement davantage... Vous me devez bien ce serment, à moi, -dont vous avez ruiné le repos à tout jamais! - -Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s’empara de la -lumière posée sur le dressoir. - ---Maintenant, ajouta-t-elle, remontons! - -Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter de Pommeret, et la -reconduisit dans sa chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait la -clé, elle se retrouva en face de Francis, qui traversait le couloir. - ---Ecoutez! lui dit-elle d’une voix sourde: à dater d’aujourd’hui nous ne -sommes plus rien l’un pour l’autre; mais à l’égard des domestiques et -des étrangers, nous devons vivre comme si rien n’était changé dans nos -relations... Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera plus odieuse -encore pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la -bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui -s’est passé ici, je vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je vous -tuerai comme un chien! - - -VI - -C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il faisait mauvais temps, la -petite salle de l’école des sœurs, qui servait d’atelier aux dames -d’Auberive, avait vu grossir son contingent habituel de charitables -ouvrières. C’étaient de vieilles connaissances:--la femme du notaire, -d’humeur inquiète et maussade à cause de ses névralgies, dont la -défendait mal un capuchon de soie noire encadrant une figure -bilieuse;--la perceptrice, qui avait mis une robe propre et qui s’était -arrachée à regret à ses raccommodages domestiques pour venir travailler -aux nippes des pauvres:--Mlle Irma Chesnel, sur la tête de laquelle deux -hivers avaient passé, non sans quelques dommage, mais qui gardait -toujours au fond de son cœur un petit coin vert et printanier pour le -mari de ses rêves;--la sœur du curé, Mlle Euphrasie Cartier, droite, -sèche, anguleuse, exerçant avec austérité et méthode ses hautes -fonctions de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure d’une croisée, -l’une des deux institutrices, la sœur Télesphore, se tenait assise -discrètement, modestement, sans prendre part à la conversation. Sous son -ample cornette de linge empesé, on ne voyait que le profil penché de son -visage couleur de cire, tandis que ses doigts agiles cousaient une -chemise de grosse toile.--Non loin de la sœur, une autre vieille -connaissance, Manette Trinquesse, debout sur ses larges pieds, -contemplait le second de ses _gachenets_, auquel Mlle Cartier essayait -une blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant son nez, d’un air -ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, baissant les bras quand il fallait -les lever et essuyant force réprimandes de la part de la sévère -Euphrasie, dont les doigts rudes maniaient ces membres d’enfant comme -s’il se fût agi d’un mannequin. - -Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril qui tombaient à chaque -instant se mêlait au bruit sec du madapolam déchiré, au grincement des -ciseaux, au bourdonnement des voix. Une lumière grise, pâlie encore par -la mousseline des rideaux et le ton mat des pièces de calicot déroulées, -mettait une froideur de sacristie dans cette salle nue, aux murs -blanchis à la chaux, ayant pour tout ornement un crucifix de bois noir -et une statuette de la Vierge. Dans ce jour calme et blafard, les -profils des ouvrières s’enlevaient en noir; les physionomies étaient -paisibles et recueillies, les propos s’échangeaient à mi-voix comme sous -la voûte d’une église. - ---Allons, laisse ton nez, garnement! grogna tout à coup Mlle Euphrasie -en tirant la blouse par les manches.--Puis elle ajouta en la remettant à -la sœur Télesphore:--Il y a quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma -sœur. - -Tout à coup elle poussa une exclamation en apercevant un large accroc au -fond de la culotte du gamin: - ---Ah! bons saints anges! voilà un pantalon déchiré d’une façon -indécente!... Encore une dépense sur laquelle nous ne comptions pas... -Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir: il userait du fer! - ---Eh! ma pauvre demoiselle, geignit Manette, à qui le dites-vous? C’est -un vrai _brisaque_, et son aîné est encore pire... Si l’ouvroir ne -m’assiste pas, ils iront bientôt par les rues, nus comme de petits Saint -Jean. Dans le temps que Mme Lebreton était à la Mancienne, elle me -donnait bel et bien des nippes pour eux et pour moi, mais maintenant -qu’elle a quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment me tirer -d’affaire. - ---Mademoiselle Irma, demanda la notaresse à sa voisine, expliquez-moi -donc pourquoi Mme Pommeret n’est pas restée à Rouelles pour ses couches? - -La sœur de la receveuse des postes haussa les épaules: - ---Est-ce que l’on sait? Tout est mystère dans cette maison-là... Il -paraît que Denise est souffrante et que les médecins lui ont conseillé -le climat du Midi. - ---La pauvre chère dame est donc enceinte pour de vrai? reprit -plaintivement Manette; eh bien! j’avais toujours cru que c’était une -idée qu’elle se faisait... La dernière fois que je l’ai rencontrée, aux -entours de Noël, je venais de ramasser des feuilles mortes dans -Montavoir et elle se promenait sur le chemin avec Mlle Denise. Comme je -la questionnais sur sa santé: «Manette, qu’elle me dit, je crois que -c’est mon tour, et qu’au printemps prochain, j’aurai un petit -enfant.--Ma foi, ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, à vous -voir droite et mince comme un brin de jonc, à côté de votre fille, qui -est toute rondelette!... Une supposition que Mlle Denise serait mariée, -sauf votre respect, j’aurais plutôt pensé à la chose pour elle que pour -vous...» Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve qu’elle m’a -répondu que j’étais une sotte, et qu’elle m’a tout de même donné une -pièce blanche... - -Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées d’un air scandalisé. Mlle -Cartier arrêta net ce flux de paroles: - ---Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il ne faut pas se fier aux -apparences. - ---Est-ce que c’est pour bientôt? demanda Mlle Chesnel en rougissant. - ---Dans tous les cas, répliqua la notaresse, ça ne peut guère arriver -avant le mois de mai... Mme Pommeret est revenue de Plombières le 15 -août... Ainsi, comptez! - ---Oh! fit la demoiselle en baissant les yeux avec des mines pudibondes, -je n’entends rien à ces choses-là! - ---Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua ingénument la perceptrice; mon -mari prétend que c’est l’effet des eaux. - -La petite sœur Télesphore rougissait à son tour et voilait avec sa -couture son visage effarouché. - ---Mesdames, s’exclama aigrement Mlle Euphrasie, songez qu’il y a ici des -oreilles qui ne sont pas habituées à entendre des paroles libres... -Ménagez-nous, je vous prie! - -Il y eut un moment de silence, puis la notaresse recommença: - ---Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret soit resté à Rouelles. - ---Il a annoncé tout dernièrement au juge de paix qu’il comptait partir -cette semaine... Il va rejoindre ces dames en Suisse. - ---Et les domestiques? - ---Les domestiques gardent la maison... Elle n’a même pas emmené Zélie, -sa femme de chambre. - ---Pourquoi? je vous le demande! - ---Dame! suggéra la perceptrice, peut-être par économie... De pareils -voyages doivent être coûteux. - ---Allons donc! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un -billet de mille francs. - ---Enfin! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on -voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire... Ce départ en -plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes, -ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au -lieu d’accompagner sa femme souffrante... Je ne sais pas si je suis -faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable; -quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame -comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien! je n’en serais pas -étonnée. - ---Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage? -objecta la notaresse. - ---Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à -parier que tout y va de travers... Ma sœur et moi, nous avons toujours -pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon... - -Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui -retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier: - ---Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit: «Ne jugez point afin que -vous ne soyez point jugés»; et l’Ecriture ajoute: «Vous ne parlerez pas -mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le -faire tomber...» - -Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui -était entré pendant le discours de Mlle Irma. - ---Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir -oublié que le travail chrétien doit se faire en silence... C’est une des -règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir: je vous serai -reconnaissant de ne plus l’enfreindre. - -Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu. -Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le -craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le -ruissellement de la pluie sur les vitres... - -Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à -quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se -fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin -de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la -vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il -aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des -gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le -lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais -tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait -à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est -engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la -pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après -avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village -situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. -C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une -petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz. - -Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires au milieu du désastre -qui avait bouleversé sa vie, Adrienne avait suivi de point en point le -plan qu’elle s’était tracé pendant la nuit même où elle avait surpris la -conversation de Francis et de Sauvageonne. Elle avait eu le courage de -feindre une grossesse et de l’annoncer à tous ceux avec qui elle était -encore en relations, puis, dès qu’elle avait pu craindre que l’état de -Denise devînt visible aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de -l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, dans le Midi. Les deux -voyageuses s’étaient d’abord fixées à Lausanne, et Mme Pommeret avait -exploré les environs pour y choisir un village bien obscur, bien enfoui -dans les arbres, où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre fâcheuse; -son choix s’était arrêté sur la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les -arrangements nécessaires, le moment de la délivrance de Denise étant -proche, elle avait enjoint à Francis de venir la retrouver dans son -nouveau gîte, car la présence de ce dernier était nécessaire pour le -dénoûment de la douloureuse comédie qu’elle jouait depuis des mois. - -A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, sur l’ordre d’Adrienne, -avait pris le nom de Mme Francis Pommeret, et quand Francis arriva, il -passa aux yeux des gens du village pour le mari de la future accouchée. -Vu leur âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, et le -chagrin avait si bien vieilli la véritable Mme Pommeret, qu’elle pouvait -sans difficulté jouer son rôle de belle mère. Ces derniers jours -d’attente, qui avaient réuni dans cette solitude les trois acteurs du -drame, furent cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un échange muet de -regards chargés d’humiliation, de désespoir et de colère, dont la -violence tragique est impossible à rendre. Mais la souffrance la plus -atroce fut celle d’Adrienne. Les préoccupations de la maternité -prochaine absorbaient Denise physiquement et moralement; Francis était -aplati par la situation mortifiante où il se trouvait, par la conscience -de son indignité et de son abaissement; Adrienne les dominait tous deux -de toute la hauteur de son immolation, de toute la grandeur de son -désastre. Ayant conservé une effrayante lucidité d’esprit, elle ne -passait pas une minute sans voir nettement et comme face à face la honte -du présent et l’épouvantable perspective de l’avenir. Il fallait à cette -Langroise toute la dureté de son tempérament de pierre, toute la force -de ses nerfs d’acier, pour supporter la compression de cette longue et -silencieuse torture. - -Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait derrière les montagnes -du Jura et que le lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, Denise, -étendue depuis douze heures sur son lit de misère, poussa un dernier cri -aigu. La sage-femme se tourna au bout d’un instant vers Adrienne et -Francis, et tendit à ce dernier un petit être rouge et vagissant, en -disant avec un sourire banal: - ---Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon! - -Le malheureux, qui s’était dissimulé dans un coin et gisait sur un -fauteuil dans un état d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain -secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit et se leva pour -accueillir le fils qu’on lui annonçait; mais Adrienne lui barra le -passage, et, avec un terrible regard dont Pommeret seul comprit toute la -virulence menaçante: - ---Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez! - -Et il sortit, sans même avoir pu contempler cet enfant qui était la -chair de sa chair. - -Le lendemain, accompagné de la sage-femme et de deux témoins racolés -dans le voisinage, il allait déclarer la naissance de son fils devant -l’officier de l’état civil et le faisait inscrire sur les registres de -la Tour-de-Peilz comme l’enfant de «Pierre-Francis Pommeret et de -Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa légitime épouse, domiciliée avec -lui à Rouelles (France).» C’était un mensonge sévèrement puni par ce -code, dans la respectueuse terreur duquel il avait été élevé par sa -famille et ses supérieurs administratifs; mais depuis un an il avait -menti et s’était parjuré tant de fois qu’une fausse déclaration ne le -gênait plus guère. - -Pendant le temps que dura la convalescence, Adrienne laissa à Denise la -satisfaction de nourrir son enfant; mais dès que la jeune mère put -supporter le voyage, on prit congé du vigneron de la Tour-de-Peilz, et, -par Genève, les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où Francis les -avait devancées. Là on s’arrêta pour choisir une nourrice à laquelle -Adrienne fut présentée comme la véritable mère du nourrisson. Désormais -les apparences étaient sauvées, et Mme Pommeret pouvait rentrer dans le -village la tête haute. - -Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime des hôtes de Rouelles -n’en demeurait pas moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur -tourmenté recommençait, rendu plus intolérable encore par les souvenirs -du passé qui se levaient comme des fantômes de tous les coins de la -maison pour rappeler à Francis, à Adrienne et à Denise les heures trop -brèves d’une tranquillité à jamais troublée. Dès qu’elle fut sur le -seuil de son logis, Mme Pommeret eut les prémices de cette souffrance -qui devait être son lot de chaque jour. Il lui fallut subir les -félicitations verbeuses et intéressées de ses domestiques, empressés à -lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur la bonne mine de l’enfant -que la nourrice balançait doucement dans ses bras. - ---Ah! sainte Vierge! s’exclamait Modeste, il est mignon comme un -Jésus!... Et fort, et bien portant!... Chère créature du bon Dieu! en -voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté!... Il ne regrettera pas -d’être venu au monde. - ---Il ressemble déjà à madame, reprenait doucereusement Zélie; -positivement il a les yeux et le front de madame... Bien sûr que madame -ne pourra pas le renier! - ---Moi, disait à son tour Pierre en secouant sa casquette, je fais mon -compliment à madame de ce que c’est un garçon... Voyez-vous! sauf le -respect que je dois à la compagnie, les filles, c’est une marchandise -trop délicate, tandis que les garçons se tirent toujours d’affaire. - -Et le chœur des congratulations bruyantes recommençait. On admirait la -bonne figure et la belle santé de madame.--Pour sûr, on n’aurait pas -dit, à la voir, qu’elle venait d’être si fortement secouée!--Et Mme -Pommeret était obligée de sourire, de remercier, de se montrer -enchantée, afin de bien jouer son rôle de mère. Il fallait mentir à -chaque heure, recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les -salutations du curé, les visites curieuses des voisins, les offres de -service des commères du village. Denise, à son tour, était forcée de se -prêter à cette comédie et de demeurer impassible, tandis qu’on lui -enlevait sa seule consolation, sa seule propriété, l’enfant de ses -entrailles. A chaque compliment adressé à Adrienne, il lui semblait -qu’on la dépouillait, qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité. -Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, envenimait encore sa -blessure. Elle sentait des bouffées de colère et des cris de révolte lui -monter à la gorge, quand elle songeait que cet enfant ne serait jamais à -elle. Parfois elle était tentée de l’emporter dans son tablier et de -s’enfuir à travers bois; elle n’était retenue que par la crainte de -faire pâtir le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles avait la vie -douce et un avenir assuré. - -Quant à Francis, entre ces deux femmes mortellement blessées, qui le -méprisaient également, il menait l’existence la plus lamentable et la -plus amoindrie qu’on pût imaginer. Il n’essayait même plus de regimber -et d’affirmer les droits de maître et de père qu’il tenait de la loi; un -regard d’Adrienne et de Denise, un coup d’œil, glacé comme une bise de -décembre ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, suffisait pour -réduire à néant ses velléités de rébellion; il rentrait sous terre et -buvait amèrement son humiliation. - -Quand ces trois êtres se retrouvaient par hasard réunis dans la même -pièce, seuls et les portes closes, il semblait qu’on entendît gronder en -eux sourdement un orage de rancune et de désespoir. Leur masque -d’impassibilité tombait. Leurs yeux lançaient des éclairs violents et -agressifs; leur silence même était lourd de menaces et de reproches. -Dans cette atmosphère de haine et de douleur, seul, l’enfant, du fond de -son berceau, souriait à la vie et gazouillait, comme un oiseau familier -qui bat des ailes et chante dans la chambre d’un mort. - -Il y avait dans cet intérieur de Rouelles une trop effrayante -accumulation de nuages orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête -n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, ses chagrins et son -indignation, Mme Adrienne, en dépit de son énergie de fer et de son -empire sur elle-même, en était arrivée à tendre douloureusement tous les -ressorts de son organisation nerveuse. Sa santé s’était de nouveau -altérée; elle ne dormait plus, était sujette à des hallucinations -passagères et se surprenait parfois à parler tout haut, à rêver les yeux -ouverts. Son humeur devenait de plus en plus irritable; elle ne pouvait -voir Sauvageonne s’approcher du berceau de l’enfant sans avoir des accès -de colère qui passaient aux yeux de son entourage pour des mouvements de -jalousie maternelle. - -Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice dînait à la cuisine -avec les domestiques, Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa -tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une sensibilité extrême et -presque maladive; il lui semblait distinguer à travers les cloisons la -mélopée traînante d’une berceuse chantée en sourdine dans la pièce où la -nourrice couchait avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment -vers cette chambre, ouvrit brusquement la porte, et une flambée de -colère lui monta au visage. - -Assise près de la fenêtre, Sauvageonne tenait l’enfant dans ses bras et -le berçait lentement en lui murmurant un lambeau de chanson paysanne qui -l’avait jadis endormie elle-même au fond des bois, dans sa petite -enfance. Elle s’interrompait parfois pour effleurer d’un baiser le -nouveau-né, puis elle reprenait d’une voix plus tendre le refrain -endormeur: - - Derrière chez nous l’y a un étang; - --Levez les pieds légèrement.-- - Les canards blancs s’y vont baignant - --Levez les pieds, bergère, bergère, - Levez les pieds légèrement... - -Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive, elle s’arrêta comme -pétrifiée. Mme Adrienne marcha droit vers elle: - ---Pourquoi es-tu ici? Je t’avais défendu de toucher à cet enfant! - ---Personne ne me voyait, répondit Denise avec un accent presque -suppliant. - ---Je ne veux pas de cela, entends-tu!... Je ne veux pas! - -En même temps elle arracha le marmot des mains de Sauvageonne avec tant -de violence qu’il se réveilla et se mit à pleurer. - ---Vous le serrez trop fort, prenez garde! s’écria la jeune fille -alarmée. - ---Eh! qu’importe!... Je ne lui ferai jamais, à lui et à toi, la moitié -du mal que vous m’avez fait. - -Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux plaintes du petit, elle le -serrait plus fort. - ---Je vous dis que vous l’étouffez! cria impérieusement Denise, -s’irritant à son tour; lâchez-le! - ---Non, il est à moi!... Je l’ai payé assez cher.--Son exaltation -redoublait à chaque mot.--C’est mon enfer en ce monde que cet enfant; il -ne me rappelle que des infamies... Et quand je le tuerais, quand je -l’écraserais comme un ver sur le pavé... Après?... Qui donc oserait m’en -faire un crime? - -Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras se raidissaient comme -pour lancer le nouveau-né dans le vide. Denise devina sans doute à son -regard et à son geste qu’elle était capable de mettre sa menace à -exécution, car elle s’élança, les mains en avant, entre Adrienne et la -croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir Francis du fond de -son fumoir. - -Adrienne les contempla un moment tous deux d’un air égaré, puis elle -recula, rejeta l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de rire sauvage -et s’enfuit à travers le couloir. - -Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur d’elle-même et des autres. -La maison lui pesait. Elle avait hâte de la quitter, comme si les -murailles et les poutres, pleines de craquements funèbres, l’eussent -menacée d’un subit écroulement. Le vestibule était désert, les portes -grandes ouvertes. Elle se précipita dans le jardin et gagna les champs. - -La soirée était admirablement belle. Du côté du couchant, le ciel était -encore teint d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient de -petits nuages d’un rose vif. En bas, dans le fond déjà moins éclairé de -la vallée, de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient sur le vert -assombri des haies et des prés: floconnements d’aubépines épanouies, -pâles retombées de grappes d’acacias, nappes onduleuses de marguerites. -Le printemps était dans toute sa gloire; la joie de vivre éclatait -partout en foisonnements de fleurs et en gazouillements d’oiseaux. La -Peutefontaine elle-même était parée et comme en fête, avec ses liserons -blancs enroulés autour des roseaux, ses flèches d’eau détortillant leurs -boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs corolles jaunes au centre des -feuilles aplaties sur l’étang endormi.--Tandis qu’elle longeait les -talus couverts d’herbes humides, Adrienne, avec un amer redoublement de -désespoir, se souvenait de cette matinée de printemps où elle était -sortie de la Mancienne d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré sa -liberté, et la tête pleine de projets de bonheur... Elle revoyait les -moindres détails de cette journée inoubliable:--le sentier ombreux au -bord de l’Aubette, les hauts taillis de la Grand’Combe et Manette -Trinquesse accroupie au seuil de sa maison délabrée...--Deux ans -seulement s’étaient passés depuis cette matinée, et aujourd’hui comme -alors les prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous bois. Rien ne -semblait avoir changé, et Manette elle-même rôdait là-bas justement, de -l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour des hêtres afin de -récolter des mousserons.--Adrienne pouvait apercevoir entre les arbres -sa tignasse blonde emmêlée, sa robe au corsage débraillé et ses hanches -épaisses.--Une terreur la prit; elle avait honte d’être vue, ainsi -humiliée et misérable, par cette fille qui l’avait connue jadis fière, -heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux regards fureteurs de -Manette, elle s’enfonça plus avant dans les hautes herbes et les roseaux -de la Peutefontaine, et s’assit au bord de l’eau, parmi les hampes -vertes et les ombelles fleuries qui se dressaient au-dessus de sa tête. - -Le bleu du ciel s’était embruni; sur cet azur foncé les étoiles -commençaient à poindre, et Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or -cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, près de la lisière du -bois, un rossignol se mit à chanter. Les trilles sonores, les sons filés -ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une après l’autre comme des -appels voluptueux, toute cette musique des nuits de mai pénétrait avec -une acuité douloureuse jusqu’au fond du cerveau de la malheureuse femme -et y causait un ébranlement de plus en plus pénible. Le parfum poivré -des menthes, l’odeur vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui -donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant que, dans toute la -région de ses nerfs, se produisait un fourmillement pareil à celui des -moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau verdie. Sa pensée oscillait -avec le scintillement des étoiles, tremblait avec les trilles du -rossignol; son corps, endolori et frémissant, vibrait au gré du rythme -mystérieux qui mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses pupilles -dilatées suivaient avec effarement l’accélération de ce mouvement -onduleux qui entraînait les plantes, les arbres, les collines et le ciel -dans un tournoiement fou;--et tout d’un coup, parmi l’herbe mouillée, -elle s’affaissa, secouée de nouveau par ce rire invincible qui l’avait -prise dans la chambre de la nourrice... - -Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la nuit étendait ses vapeurs -sur l’étang, sur la prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les -chemins étaient devenus déserts, le village avait éteint ses feux et -s’assoupissait. Seuls, à la lisière des vergers, le rossignol chantait -et des chœurs de grenouilles commençaient à s’élever. Dans les herbes -humides de la Peutefontaine, à travers les bourdonnements confus de la -nuit, par intervalles, une clameur étrange éclatait, un cri sauvage trop -aigu pour être le cri de la huppe, trop prolongé pour être la plainte de -la poule d’eau; et, chaque fois qu’il éclatait, le rossignol dans les -néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates des nénuphars, -faisaient longtemps silence, comme saisis d’une secrète terreur... - -Dans la maison de Rouelles, on avait attendu pendant une partie de la -nuit le retour de Mme Pommeret. Après l’avoir vainement cherchée dans -les jardins et dans le village, les domestiques s’étaient mis en quête à -travers la forêt, mais leurs recherches avaient été vaines; ils avaient -crié dans toutes les directions sans qu’une voix répondît à leur appel. -Francis était resté sur pied toute la nuit, et le lendemain, dès l’aube, -les perquisitions recommencèrent. Tout en s’agitant et en donnant des -ordres, Pommeret se disait: - ---Si pourtant on la rapportait morte! - -Un frisson lui courait dans tous les membres; en même temps, cette -funèbre pensée faisait sourdre au fond de lui comme une vague espérance -et un secret soulagement. Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller -les marais de la Peutefontaine, voilà que tout à coup un bruit de voix -bourdonna dans le vestibule, et deux paysans apparurent, ramenant -Adrienne, les cheveux épars, la robe trempée, les pieds souillés de -vase. Elle était vivante, mais c’était tout. Ses yeux hagards ne -reconnaissaient personne, et un rire nerveux, saccadé, incessant, la -secouait tout entière, emplissant les couloirs sonores d’une sauvage et -retentissante clameur, pareille à celles qu’on entend dans les maisons -de fous. - -Deux jours après, on lisait dans _le Spectateur de Langres_: «Un affreux -malheur vient de frapper une honorable famille du canton. Une jeune -femme récemment accouchée, Mme Pommeret, a été prise d’un soudain accès -de folie et s’est enfuie nuitamment du château de Rouelles. On l’a -retrouvée le lendemain matin près des bois de Montavoir, dans un état de -démence complète. Elle avait renoncé à nourrir elle-même son enfant; la -suppression brusque de l’allaitement a déterminé, dit-on, des désordres -cérébraux très graves, et son jeune mari, accablé de douleur, a été -forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, dans une maison -d’aliénés.» - - * * * * * - -Mme Pommeret vit toujours. Elle est enfermée à l’établissement de -Maréville, et sa folie a été déclarée incurable. Francis et Denise ont -quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et ne peuvent se résoudre à -se quitter; l’enfant qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, et -dont ils se disputent la possession, retient l’un près de l’autre ces -deux êtres qui ne peuvent se regarder sans que chacun de leurs regards -ne contienne un reproche sanglant et une malédiction. La Mancienne et le -château de Rouelles ont été vendus. Le couple qui s’exècre et qui ne -trouve le calme nulle part, erre de place en place, l’été dans les bains -de mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant partout son équivoque -et menteuse intimité. De temps en temps, un bulletin leur arrive de -Maréville, sur lequel ils lisent que la santé physique de la malade ne -laisse rien à désirer, mais que son état mental est toujours le même. -L’enfant les accompagne, et, à mesure qu’il grandit, il ressemble d’une -façon terrifiante à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, il a, lui aussi, -cette mèche blanche qui était le trait caractéristique de la physionomie -de la malheureuse femme. En vain Denise coupe constamment cette mèche de -cheveux qui lui cause une indéfinissable terreur: toujours plus visible -et plus drue elle repousse,--vivace et persistante comme un remords. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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