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-The Project Gutenberg eBook of Sauvageonne, by André Theuriet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Sauvageonne
-
-Author: André Theuriet
-
-Release Date: November 14, 2021 [eBook #66725]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE ***
-
-
-
-
- Sauvageonne
-
- PAR
- ANDRÉ THEURIET
-
- DIX-SEPTIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, EDITEUR,
- 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
-
- 1894
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- La Maison des Deux Barbeaux.--Le Sang des Finoël.
- 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50
- Les Mauvais Ménages. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50
- Michel Verneuil. 1 vol gr. in-18 3 fr. 50
- Eusèbe Lombard. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Editeur, rue de
-Richelieu, 28 _bis_, Paris.
-
-
-
-
-Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier vergé de
-Hollande.
-
-
-
-
-SAUVAGEONNE
-
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-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-I
-
-Les cloches de la petite église d’Auberive sonnaient le dernier coup de
-vêpres. Les deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont les nerfs
-étaient sans doute désagréablement ébranlés par le timbre grêle de la
-sonnerie, s’étaient élancés hors de la boutique de leur maître, et, le
-nez en l’air, les oreilles couchées, accompagnaient les cloches d’un
-long glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes, frileusement
-enveloppées dans des pelisses à capuchon, leur paroissien à la main, se
-hâtaient vers l’église, dont la flèche pointue dépassait les arbres du
-quartier des Corderies: on voyait leurs silhouettes noires se détacher
-en perspective sur le cailloutis blanc de la rue montante. Le nouveau
-garde-général, Francis Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du _Lion
-d’or_, où il logeait, et suivit la route qui coupe le village dans sa
-longueur. Le garde-général était en tenue: tunique verte serrée sur les
-hanches, pantalon gris à la hussarde, képi à galon d’argent et gants de
-peau de daim. Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche de
-février pour faire ses visites d’arrivée.
-
-Il cheminait lentement entre les maisons basses qui bordent la route; de
-temps en temps, un coin de rideau se soulevait à une fenêtre et deux
-yeux curieux dévisageaient le nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du
-reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand, bien découplé, la
-taille fine, la poitrine bombée, la barbe blonde en éventail, l’air
-aimable et l’œil caressant, il semblait très fier de sa bonne mine et de
-ses vingt-quatre ans épanouis. Issu d’une famille bourgeoise
-médiocrement rentée, mais chargée d’enfants, il avait honnêtement pioché
-au collège, était entré dans un rang honorable à l’école forestière, et,
-après deux ans de stage dans une ville de l’Est, l’administration venait
-de le nommer garde-général à Auberive.--Pour un forestier pur sang, ce
-village de cinq cents âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, eût
-été une résidence de choix: trois lieues de forêts faisaient alentour la
-solitude et la paix, et de magnifiques futaies abritaient presque de
-leurs branches extrêmes les jardins et les vergers de la localité.
-Seulement Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré; il était entré dans
-l’administration forestière, non par goût, mais parce qu’il fallait
-choisir une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel ne lui
-permettant pas de vivre en oisif. Son choix avait été principalement
-déterminé par la perspective des deux années d’école à Nancy et par
-l’idée de porter un joli uniforme. Francis était avant tout un mondain,
-un amoureux de la vie élégante et remuante des grandes villes. En
-l’embrassant, le jour des adieux, sa mère lui avait remis pour son
-argent de poche une centaine d’écus, épargnés sou par sou, et lui avait
-dit: «Maintenant, mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire; un garçon
-bien élevé et joliment tourné peut arriver à tout avec de l’ordre et de
-l’entregent. Sois économe, tâche de te créer de belles relations et de
-dénicher une héritière que tu épouseras...»--Sur la route, en boutonnant
-ses gants, Francis Pommeret se remémorait cette dernière allocution
-maternelle, et, dans sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres
-ébauchaient une légère grimace.--Au fond de ce pays de loups,
-pensait-il, les belles relations doivent être aussi rares que le trèfle
-à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il est fort douteux que
-j’en rencontre jamais une dans les sentes broussailleuses de la
-forêt!...
-
-Tout en monologuant ainsi intérieurement, il était arrivé devant la
-maison du percepteur. C’était sa première visite. Il agita vivement le
-pied-de-biche suspendu à un fil de fer et, après avoir patiemment
-attendu quelques secondes, personne n’accourant à son coup de sonnette,
-il poussa l’huis entre-bâillé et se trouva dans une cour remplie de
-poules. Des cris d’enfants partirent d’un corps de logis passablement
-délabré et se mêlèrent au gloussement des volailles effarouchées. A la
-fin, une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune, en jupe d’indienne
-et en camisole du matin, avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet de
-nuit posé de travers, parut sur le seuil. Francis Pommeret la héla d’un
-ton dégagé et lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la réponse
-embarrassée, mais négative de la jeune femme, Francis tira une carte de
-son carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant de ne pas
-oublier d’exprimer ses regrets «à son maître.» A certain mouvement des
-lèvres et des yeux, et à une rougeur subite qui monta au visage de la
-dame, le garde-général soupçonna tout à coup que celle qu’il venait de
-traiter en servante était la propre femme du percepteur. Ayant la
-conscience de sa bévue, il salua gauchement et sortit.--Joli début!
-songea-t-il, je me suis déjà fait une ennemie.
-
-Chez le juge de paix, chez le notaire et chez le médecin, il trouva
-visage de bois: le premier était allé chasser des poules d’eau sur
-l’étang de Rouelles, les deux autres avaient été appelés au dehors par
-leurs fonctions.
-
-Maintenant venait le tour du curé; les vêpres étant finies, le
-garde-général jugea le moment opportun pour se présenter au
-presbytère:--une antique maison bien confortable, bâtie discrètement
-entre cour et jardin, avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient
-dans des caisses de bois peint en vert. Dès que Francis eut décliné sa
-qualité, la sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la mine austère
-et prudente, l’introduisit dans le salon orné de tableaux de sainteté et
-d’une vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même comme un brin de
-fagot, était assis devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de son
-fauteuil de paille pour recevoir le visiteur. Francis vit un grand corps
-décharné, perdu dans les plis d’une soutane neuve, un front maigre en
-surplomb au-dessus de deux cavités renfoncées où des yeux noirs perçants
-luisaient comme dans un soupirail, un nez droit, affilé du bout et deux
-lèvres minces, rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient pour lui
-souhaiter la bienvenue.
-
---Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au moins une créature
-intelligente.
-
---Vous habitez depuis peu notre pays, monsieur le garde-général?
-commença le prêtre, en ramenant sur ses genoux les plis de sa soutane,
-car je n’ai pas encore eu le plaisir de vous voir aux offices du
-dimanche.
-
-Francis répondit qu’il était arrivé depuis huit jours. Le curé eut un
-hochement de tête contristé, où le jeune homme crut voir un reproche
-indirect. M. le doyen pensait sans doute que l’absence de son nouveau
-paroissien à la grand’messe du matin était un signe trop évident
-d’indifférence religieuse.
-
---Vous succédez, reprit l’abbé avec un soupir, à un homme que nous
-regrettons tous; votre prédécesseur apportait un zèle méritoire à
-l’accomplissement de ses devoirs et il faisait l’édification de la
-paroisse.
-
-Ici un second soupir comme pour dire:--Je crains bien qu’il ne soit pas
-remplacé sous ce rapport.--Francis, pour changer la conversation, parla
-des richesses forestières de la localité.
-
---Notre pays, répliqua brièvement le prêtre, n’offre pas beaucoup de
-distractions aux étrangers.
-
---Pourtant, hasarda le garde-général, il y a quelques ressources de
-société.
-
---Ici, chacun est tout entier à ses occupations, et on se voit peu...
-Autrefois, les fonctionnaires trouvaient un accueil hospitalier à la
-Mancienne, chez le maître de forges, mais depuis la mort de M. Lebreton,
-sa veuve ne reçoit plus... comme de juste.
-
---Son deuil est récent?
-
---M. Lebreton est mort depuis neuf mois à peine... C’est une grande
-perte pour la paroisse... Il faisait beaucoup de bien.
-
-La conversation languissait. Francis se leva et, voulant essayer de
-gagner le cœur du prêtre avant de prendre congé, il s’extasia sur la
-bibliothèque et demanda la permission d’y puiser quelquefois.
-
---Oh! dit le curé avec une modestie voulue, je n’ai là que des livres
-utiles à l’exercice de mon ministère... Aucun ouvrage profane...
-Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres minces ébauchaient un
-sourire poliment ironique, si vous êtes amateur de lecture, je possède
-la collection des pères grecs et latins, et je la mets à votre
-disposition.
-
-Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à la rangée des caisses de
-lauriers et le congédia avec un salut cérémonieux.
-
-Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit chez la receveuse des
-postes, dont la maison, blanchie à la chaux et proprette, formait
-l’angle de la place de l’église. Après être entré dans le couloir obscur
-réservé au public, n’ayant pu parvenir à découvrir une sonnette, il prit
-le parti de chercher à tâtons la poignée d’une porte, derrière laquelle
-il entendait un bruit d’ustensiles de ménage. Cette porte céda
-brusquement et s’ouvrit toute grande.
-
---C’est toi? s’écria une voix de femme; ferme vite, ma chère, à cause
-des chats.
-
-Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, la même voix poussa un
-cri étouffé et se confondit en excuses pendant que Francis se nommait.
-
-La pièce où il se trouvait, mal éclairée par une fenêtre étroite, était
-déjà à demi pleine d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur les murs
-et l’ameublement, le garde-général vit qu’elle servait à la fois de
-cuisine et de salle à manger. La table de toile cirée, placée au centre,
-était couverte de vaisselle; sur le brasier de la cheminée, un rôti de
-veau cuisait dans une _coquelle_ de fonte, emplissant la chambre d’un
-grésillement et d’une odeur de graisse bouillante. Une jeune personne,
-debout devant la cheminée, regardait le visiteur d’un air effaré et
-murmurait des phrases décousues. Autant que la faible lumière venant de
-la fenêtre permettait d’en juger, elle pouvait avoir vingt-cinq ans et
-sa toilette était fort négligée: jupe noire et caraco de laine grise,
-laissant voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux coudes. De la
-figure tournée à contre-jour, Francis ne distinguait que des contours
-assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par les lueurs du brasier.
-
---Je suis vraiment confuse, répétait-elle; ma sœur est allée au chapelet
-et je suis restée à la maison pour préparer le souper... Veuillez donc
-vous asseoir, monsieur, et m’excuser de vous recevoir ici.
-
-Francis répondit que c’était à lui de s’excuser et fit mine de se
-retirer en regrettant de n’avoir pas rencontré la receveuse.
-
---Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous assure, insista la jeune
-fille, partagée évidemment entre l’embarras de se montrer en déshabillé
-et le désir de connaître le nouveau garde-général.
-
-Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait et s’assit en face de
-la _coquelle_, qui continuait à chanter violemment et dont le bruit
-couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. Ce tapage
-augmentait encore la confusion de la jeune ménagère; elle était fort
-troublée de recevoir l’étranger d’une façon aussi peu cérémonieuse et,
-d’un autre côté, elle n’avait pas le courage de le conduire dans le
-salon sans feu, dont les volets étaient clos et où il aurait fallu
-allumer des bougies, c’est-à-dire se montrer en plein dans le désordre
-de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son embarras, elle causait
-avec une volubilité nerveuse, faisant à la fois les demandes et les
-réponses.
-
---Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, monsieur... Depuis une
-semaine, je crois?... Comment trouvez-vous le pays?... Point très gai
-assurément... C’est un véritable trou, et il n’y a personne à voir.
-
---Cependant, objecta Francis, on m’a parlé de la maison de Mme
-Lebreton...
-
---La Mancienne? oh! elle n’est plus gaie comme autrefois... La mort de
-M. Lebreton a tout changé.
-
---Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît.
-
---Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua la sœur de la receveuse:
-le défunt était plus âgé qu’elle, et très bourru... Je ne crois pas
-qu’elle le regrette tant que cela.
-
---Elle est jeune?
-
---Jeune... si l’on veut!... Trente-quatre ans, au moins.
-
---Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit Francis en riant, et elle
-peut se remarier.
-
---Sans doute; pourtant je ne pense pas qu’elle s’y décide. Elle n’a pas
-d’enfants, mais elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée et
-qu’elle fait élever au Sacré-Cœur... En tous cas, si elle se remarie, ce
-ne sera pas à Auberive, et, de toute façon, on ne recevra plus guère à
-la Mancienne. Mme Lebreton a pris le pays en grippe et elle passe
-presque tout son temps à Dijon.
-
-La receveuse ne rentrait pas; la _coquelle_ était devenue silencieuse,
-mais une vague odeur de roussi qui s’en dégageait semblait inquiéter la
-jeune fille; il était évident que le rôti brûlait, et elle n’osait le
-retourner en présence de cet étranger. Elle devenait distraite et ne
-quittait pas des yeux le couvercle; elle finit par le pousser
-discrètement du pied: il tomba et le pétillement de la graisse
-bouillante recommença. Réveillés par ce bruit strident, deux canaris
-dans leur cage furent pris à leur tour d’un besoin démesuré de se mettre
-à l’unisson, et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité avec le
-grésillement du morceau de veau. Francis Pommeret, agacé et craignant
-d’être forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, la receveuse
-s’avisait de rentrer, se leva brusquement et prit congé. Il avait à
-peine fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se précipiter
-désespérément vers son rôti à demi carbonisé.
-
-Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement l’air humide; sa poitrine
-était oppressée, il éprouvait une sorte d’engourdissement général, comme
-si l’odeur de renfermé qu’exhalaient ces intérieurs campagnards et le
-ronron monotone des phrases insignifiantes qu’on y échangeait eussent
-produit sur son cerveau l’effet d’une drogue stupéfiante.--Le jour
-tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en nappes grises du haut des
-grands bois aux teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie au
-malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement grêle des cloches avait
-recommencé, et les aboiements rageurs des chiens de l’épicier les
-accompagnaient de nouveau.
-
---Et c’est dans un pareil milieu que je suis condamné à végéter trois
-ans, cinq ans peut-être! se disait le garde-général en descendant le
-cailloutis qui mène à la promenade d’_Entre-deux-Eaux_; je ne sortirai
-d’ici qu’enragé ou idiot.
-
-Il marchait maintenant sous les branches moussues des vieux tilleuls de
-la promenade. A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube qui longent
-la chaussée ruisselaient avec un doux sanglotement sur leur lit
-pierreux; le ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs d’hiver, se
-reflétait dans l’eau courante, et Francis Pommeret songeait avec
-tristesse aux joyeuses soirées de dimanche passées jadis à la
-_Pépinière_ de Nancy en compagnie de ses camarades de promotion, tandis
-que la musique militaire jouait des valses de Métra sous les grands
-arbres, et que de belles dames aux jupes frissonnantes passaient et
-repassaient le long des pelouses.
-
-Il lui restait à faire sa visite au château de la Mancienne. D’après ce
-qu’il avait appris chez le curé et au bureau de poste, il y avait peu de
-chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse du logis; néanmoins il ne
-pouvait se dispenser de déposer sa carte.
-
-A l’extrémité de la promenade, il aperçut les murs et la grande grille
-de la Mancienne. Entre les volutes et les oves de fer forgé, il
-distinguait le château avec son double perron, sa façade blanche, ses
-fenêtres aux carreaux empourprés par le couchant et son parc aux
-profondeurs silencieuses. Il poussa une petite porte entre-bâillée et
-entra, après avoir agité une clochette dont le tintement fit accourir la
-concierge.
-
---Non, monsieur, répondit-elle à la question du visiteur, madame est
-absente... Elle est à Dijon... Madame ne se plaît pas ici pendant
-l’hiver; elle y a trop peur et elle n’y rentrera qu’après Pâques.
-
-Tandis que la concierge parlait, les yeux de Francis suivaient
-curieusement les allées sablées et tournantes qui se perdaient dans
-l’ombre des massifs, puis reparaissaient au loin, jaunissantes parmi la
-verdure des pelouses.
-
---Puis-je me promener un moment dans le jardin? demanda-t-il.
-
---Certainement, monsieur... Madame a toujours permis aux personnes du
-pays d’y venir le dimanche. Vous pouvez vous y promener à votre loisir.
-
-Francis Pommeret usa de la permission, et, faisant le tour de la maison
-d’habitation, suivit lentement les circuits des allées, qui tantôt
-s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des sapins, tantôt s’étalaient à
-l’aise en plein ciel.
-
-Le parc, entouré de murs, occupait le bas des deux versants de l’étroite
-vallée. La petite rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets
-tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant dans l’herbe,
-sautillant sur les roches, disparaissant sous des ponts rustiques pour
-reparaître un peu plus loin entre deux franges de roseaux desséchés. Des
-groupes de bouleaux, des massifs de pins argentés découpaient sur les
-gazons leurs silhouettes grêles ou vigoureuses. Au loin, entre les
-arbres effeuillés, on apercevait la façade postérieure du château, avec
-sa toiture d’ardoise violacée, ses persiennes closes et son perron
-solitaire abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble avait un
-aspect large, opulent, qui faisait plaisir à voir.
-
-Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait
-revivre; ses poumons jouaient plus librement; il lui semblait qu’il
-respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un
-banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes; il regardait avec une
-joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues
-pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la
-lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de
-fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes.
-
-Le bruit lointain des sabots de la concierge sur les pavés de la cour le
-réveilla soudain de son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à fait
-venue, et lentement, comme à regret, il quitta la Mancienne pour
-reprendre le chemin de sa maussade auberge.
-
-
-II
-
-Les bois d’Auberive,--pour employer l’expression imagée de la receveuse
-des postes, qui se piquait de beau langage,--les bois d’Auberive avaient
-mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était
-plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la
-vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des
-futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des
-couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient
-reverdi, les bourgeons avaient poussé; jusqu’à la ligne extrême de
-l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à
-de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches;
-dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du
-ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries:
-narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme
-des pièces d’or. Tout chantait: rossignols dans les vergers, grives dans
-les buissons, merles dans les merisiers; au travers de la forêt
-feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au
-milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids.
-
-Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et
-s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par
-les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des
-prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur
-les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à
-confectionner des balles avec des fleurs de coucou; elle s’épanouissait
-sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur
-couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et
-fabriquer des sifflets; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier
-qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles
-retentissantes; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le
-bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour
-l’abatage; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix
-moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.
-
-Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe,
-non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires
-d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on
-n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de
-mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une
-maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et
-deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet,
-où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches
-pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à
-museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins
-suspect était celui de diseur de bonne aventure et de _rebouteux_; sa
-fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives,
-ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort
-en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir
-les deux _gachenets_ qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères
-s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas
-moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à
-peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc.
-Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’_ételles_ au
-beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux
-écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les
-mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais
-qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux,
-de choux et de pommes de terre, devaient composer une _potée_ dont le
-vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où
-nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines
-gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes
-bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux
-ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait
-de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières
-de la Grand’Combe.
-
-Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château
-s’était réveillé de son long sommeil hivernal; devant la façade encadrée
-d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques
-indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les
-fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux
-aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des
-fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet,
-rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même,
-ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait
-en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis
-de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la
-marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets.
-
-Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui
-lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son
-teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur; le dessous de ses
-yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son
-front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes
-de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande,
-svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement
-arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns,
-en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de
-dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat
-des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande
-aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun
-foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la
-physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs
-très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression
-de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute
-la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de
-concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le
-caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés: un
-tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité
-sous une froideur et une dureté apparentes.
-
-A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît
-l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant
-dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature
-résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers
-épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une
-vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête
-penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle
-atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite
-porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin
-couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et
-s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler
-à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées
-invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés.
-
-Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et
-de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues
-pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette
-de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons
-passées; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le
-glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours
-pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient
-l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de
-mariage.
-
-Assurément le défunt avait été un honnête homme, mais il fallait
-convenir aussi qu’il avait été souvent un mari bien désagréable. D’abord
-une trop grande disparité d’âge existait entre eux: M. Lebreton touchait
-à ses quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf quand on l’avait
-tirée du couvent pour le lui faire épouser. Leur union n’avait pas été
-féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon qu’il était, jouissait
-à la vérité d’une verdeur robuste, mais d’une verdeur sauvage et par
-trop bourrue. La chasse et les affaires prenaient les trois quarts de
-son existence. Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait rien au
-caractère concentré, timide et exalté de sa femme. Elevée selon des
-principes sévères, mais ayant d’ardents besoins de tendresse, Mme
-Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs que des pratiques pieuses et
-l’adoption d’une petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée
-passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, était la fille d’un
-garde-vente, mort au service de la famille Lebreton; mais les méchantes
-langues prétendaient qu’elle tenait au maître de forges par des liens
-d’une parenté beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon «salé» avait
-eu l’adresse de faire élever chez lui sa fille naturelle, en exploitant
-le besoin de tendresse et les instincts maternels de sa femme. Toujours
-était-il qu’en cette circonstance, contrairement à son habitude, il
-n’avait nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. L’orpheline, qui se
-nommait Denise, avait été traitée comme l’enfant de la maison; mais elle
-avait donné de bonne heure des preuves d’une nature si violente, elle
-s’était montrée si rebelle à toute discipline, qu’on avait été obligé de
-la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de Dijon. Mme Lebreton s’était
-retrouvée seule en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui
-s’occupait de tout et étendait sur toutes choses sa domination
-despotique. A l’ombre étouffante de ce chêne branchu et rugueux, la
-jeunesse d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. Sous la contrainte
-pesante de ce tyran domestique, elle avait fini par ne plus oser penser
-tout haut. Encore quelques années de cette vie, et elle serait devenue
-aussi sotte, aussi moutonnière que les bourgeoises d’Auberive,
-condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et effacé.
-
-Dieu,--qui fait bien ce qu’il fait,--avait enfin rappelé à lui M.
-Lebreton.--Certainement elle l’avait pleuré comme il convient; on ne
-perd pas un homme auprès duquel on a vécu quinze ans sans éprouver une
-sensation pénible; on ne reste pas impunément seule au milieu d’un
-tracas d’affaires industrielles sans être prise d’un serrement de cœur
-et d’un mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le vrai, sa douleur avait
-été modérée, et, à l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement
-évaporé au souffle tiède du printemps revenu.
-
-La forge était vendue, les affaires étaient liquidées; Mme Adrienne se
-trouvait donc libre... libre d’aller et de venir, d’arranger sa vie à
-son gré! Certes elle n’avait nullement l’intention d’abuser de cette
-liberté; mais elle était heureuse d’être débarrassée du joug et se
-sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune laissée entièrement à sa
-disposition, elle pourrait se créer une existence selon ses goûts. Elle
-ferait prochainement revenir à la Mancienne Denise, dont quatre ans de
-couvent avaient assoupli le caractère, et se chargerait elle-même de
-compléter l’éducation de sa filleule; elles voyageraient ensemble, et ce
-serait un bonheur de visiter de compagnie tant de beaux pays qui leur
-étaient aussi inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait en même
-temps pour toutes deux; elles auraient les mêmes étonnements, les mêmes
-émotions et les mêmes joies...
-
---Bonne promenade, madame Lebreton! cria tout à coup une voix rauque et
-plaignarde, qui la fit tressaillir; vous voilà bien _à bonne heure_ par
-chez nous?
-
-Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette Trinquesse, accroupie
-devant la porte de sa masure délabrée.
-
-Ces abords du logis des Trinquesse, si joyeux quelques heures
-auparavant, avaient maintenant un air désolé.--Le feu s’était éteint, la
-marmite gisait renversée dans les cendres; à l’intérieur de la hutte
-retentissaient des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par les jurons
-du vieux Trinquesse. Manette, assise sur ses talons, les mains plongées
-dans sa tignasse blonde, montrait une hâve figure bouleversée et des
-yeux rougis.
-
-Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent; elle employait parfois
-Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne
-l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs
-comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le
-désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes
-de la vie bourgeoise.
-
---Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez
-vous?
-
---Mal, madame Lebreton; le guignon y est, et il n’en sort pas.
-
---Le guignon? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la
-paresse... On aime trop à ne rien faire chez vous, Manette!... Pourquoi
-ne vous louez-vous pas dans quelque ferme?... Vous êtes forte et vous
-pourriez gagner de bons gages.
-
---Eh bien! et mes _gachenets_, ma pauvre dame?... qui donc aurait soin
-d’eux?
-
---Vos enfants iraient à l’école... Ils n’en seraient que mieux soignés,
-et je me chargerais volontiers de leur entretien.
-
---Ah! madame Lebreton, vous parlez comme les gens riches qui ont des
-domestiques à leurs ordres... Si les petits vont aux écoles, et moi en
-service, qui donc gardera la vache?... Ce n’est pas le père Trinquesse,
-bien sûr; cet homme-là ne songe qu’à lui!... Et il nous arrivera encore
-quelque misère, comme celle de tout à l’heure.
-
---Que vous est-il arrivé?
-
---Le guignon, ma bonne dame, comme je vous le disais!... Pendant que
-j’avais le dos tourné, les enfants ont ouvert la porte de l’étable, et
-la vache est allée pâturer dans le bois... Pour lors, le brigadier
-Jacquin, qui ne cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue dans les
-semis, et il a ramené ici la pauvre bête à coups de gaule, en criant
-comme une poule qui a vu le putois... Trinquesse, qui n’est pas
-endurant, lui a répondu de mauvaises raisons, et tout ça a fini par un
-procès-verbal... Un procès, ça va coûter de l’argent, et où le
-prendrons-nous sainte Mère de Dieu! Il n’y a pas un vaillant denier chez
-nous... On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse en prison... Et
-alors, qu’est-ce que nous deviendrons, Seigneur Jésus! qu’est-ce que
-nous deviendrons?...
-
-Des larmes tombèrent des gros yeux de Manette, sa poitrine se souleva et
-elle se mit à sangloter bruyamment, tandis que dans l’intérieur de la
-hutte les deux gamins braillaient de plus belle.
-
-Cette douleur, étalée avec l’exagération que le peuple apporte dans
-l’expression de tout ce qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par
-toucher Mme Lebreton; elle se reprocha d’avoir été trop dure pour la
-fille du _rebouteux_, et sa bonté naturelle reprit le dessus.--Ne
-pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore moyen d’arranger les
-choses... Venez avec moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses,
-et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas suite à son procès-verbal.
-
-La Manette rajusta sur sa tête le bonnet d’étoffe violette bordé de
-tulle noir, qui est la coiffure des paysannes de la montagne langroise,
-et suivit la veuve en continuant à se lamenter.
-
-La maison forestière était proche. On apercevait entre les branches sa
-toiture de tuiles rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les deux femmes
-trouvèrent le brigadier Jacquin en train de déjeuner, mais il se montra
-moins accommodant que Mme Lebreton ne l’avait pensé. Il se répandit en
-plaintes contre les Trinquesse.--C’étaient des délinquants d’habitude
-auxquels la dame de la Mancienne avait bien tort de s’intéresser; le
-père tendait des collets, la fille volait des fagots, les enfants
-avaient failli dernièrement mettre le feu à un taillis; maintenant voilà
-que la vache s’en mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis de
-deux ans... Tout ce méchant monde ne méritait aucune pitié et il fallait
-un exemple... Du reste, il allait envoyer son rapport à son supérieur,
-c’était le garde-général qui déciderait; quant à lui, Jacquin, il s’en
-lavait les mains et se contentait de faire son devoir...
-
---Comment s’appelle le garde-général et où demeure-t-il? demanda Mme
-Lebreton à la désolée Manette, quand elles eurent quitté sans résultat
-la maison forestière.
-
---C’est M. Pommeret... Il loge chez Pitoiset, au _Lion d’or_.
-
---Je vais lui écrire.
-
---Bien des mercis, madame Lebreton! murmura Manette de sa voix
-geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard... Une
-supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait
-certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez
-tous... Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités.
-
---C’est bon, Manette, retournez-vous-en... J’irai tantôt chez le
-garde-général...
-
-Il s’ennuyait ferme, le garde-général! Le printemps ne lui avait apporté
-ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement
-sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa
-profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant
-aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il
-était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le
-curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une
-petite brochure intitulée: _Peut-on être libre penseur?_--et de tout
-cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit
-lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux.
-C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains; ils ne savaient que parler
-de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à
-boire des chopes en jouant une partie de _polignac_. Les bourgeoises du
-cru étaient vieilles ou insignifiantes; l’auberge où il avait élu
-domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs
-de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux
-oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait
-l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si
-limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de
-la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de
-cartons verts et de liasses de papiers jaunis.
-
-Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant
-d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de
-temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se
-décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante,
-il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit
-léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il
-dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien
-de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la
-servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis; en même
-temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à
-peine répondu: «Entrez!» que le bouton fut tourné et qu’une dame en
-deuil apparut à ses yeux surpris.
-
---Monsieur le garde-général? demanda une voix de contralto à la fois
-grave et bien timbrée.
-
---C’est moi, madame.
-
-Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait
-cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu
-confortable: un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine
-groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies.
-
---Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton... de la
-Mancienne, et je viens vous adresser une requête.
-
-Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut
-une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait
-pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton,
-svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche
-et l’émotion avaient animé le visage de la veuve; ses joues, légèrement
-rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient
-vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et
-les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit,
-Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins
-attrayante.--Elle, de son côté, s’était probablement attendue à
-rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru,
-semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive.
-Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux
-mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de
-qui elle venait en solliciteuse.
-
---Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est
-bien indiscrète et en dehors des usages... Veuillez l’excuser à cause du
-motif qui m’amène... Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous
-seul pouvez m’aider.
-
---Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame,
-que je ferai le possible pour vous être agréable.
-
-Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette
-Trinquesse.
-
---En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici
-le procès-verbal du brigadier... Le délit est flagrant, les délinquants
-sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne
-sont guère dignes de votre intérêt.
-
---Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua
-la veuve, on aurait trop peu de chose à faire... Ce sont les coupables
-qui ont surtout besoin de compassion.
-
---Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois; si nous avions
-seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à
-sac, et il est de mon devoir de sévir.
-
---Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près
-de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins
-impitoyable... Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être
-trompée? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux.
-
-Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une
-flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix
-doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il
-n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une
-émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion.
-
-La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs
-cils.
-
---Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle timidement; faites
-quelque chose pour ces pauvres gens!
-
-Le garde-général tenait surtout à faire une bonne impression sur la
-propriétaire de la Mancienne; il était trop peu habitué à de si aimables
-visites pour rester longtemps implacable.
-
---Allons, dit-il en froissant dans ses doigts le procès-verbal,
-j’arrangerai l’affaire avec Jacquin, mais ce sera par égard pour vous,
-madame, et non pour ces gens, qui sont une vilaine engeance.
-
---Vous ne voulez pas avoir le mérite de votre bonne action, monsieur!
-répondit-elle gracieusement.
-
---Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de vous voir pour la première
-fois, que vous sortiez d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant.
-
-En même temps il la regardait droit dans les yeux, en mettant dans cette
-œillade hardie une galanterie beaucoup plus accentuée que celle qu’il
-avait mise dans sa réponse. Mme Lebreton rougit jusqu’à la racine des
-cheveux; elle n’avait jamais été regardée de la sorte; elle en était à
-la fois choquée et toute remuée.
-
---La charité doit être désintéressée, repartit-elle d’une voix brève; je
-ne vous en remercie pas moins au nom de mes protégés.
-
-Elle s’était levée brusquement;--mais, confuse sans doute de ce trop
-rapide effarouchement, tout en défripant sa robe, elle se retourna vers
-le garde-général et reprit d’un ton plus radouci:
-
---J’espère, monsieur, que la façon dont nous avons fait connaissance ne
-me privera pas du plaisir de vous voir à la Mancienne...
-
-La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, et, comme Mme Lebreton
-se dirigeait vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie:
-
---Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, vous offrir mon bras
-jusqu’au bas de l’escalier.
-
-Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta net et lui fit comprendre que
-sa proposition avait été jugée indiscrète.
-
---Ne vous dérangez pas, répondit-elle en reprenant sa voix sévère; j’ai
-déjà trop abusé de votre temps.
-
-Elle inclina la tête avec une dignité un peu froide et gagna le couloir,
-tandis que, debout sur le seuil, il regardait la svelte forme noire
-s’éloigner dans la pénombre; elle avait légèrement relevé sa jupe, et
-l’on distinguait, sous la blancheur des volants soutachés de noir, les
-hauts talons de deux petits pieds battant d’un son mat les marches de
-chêne; puis l’élégante vision s’évanouit au tournant de l’escalier.
-
-
-III
-
---Monsieur le curé, dit Mme Lebreton, Pierre va vous offrir un peu de
-cette mousse au chocolat... C’est le triomphe de ma cuisinière.
-
---Merci, madame, je n’en prendrai pas.
-
---Par esprit de mortification! s’écria le percepteur avec un rire
-bruyant; M. le curé ne se permet pas les douceurs.
-
---C’est mon estomac qui ne me les permet pas, riposta l’abbé Cartier,
-mais je ne les interdis point à mes paroissiens... Pierre, ajouta-t-il
-avec un malin sourire, servez-donc M. le percepteur!
-
---Non, impossible! je suis complet! s’exclama ce dernier en retournant
-brusquement son assiette vide sur la nappe.
-
-Cette façon campagnarde de refuser amusa les dames qui
-s’entre-regardèrent en riant sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la
-table, la perceptrice rougissait de la rusticité de son mari. Mme
-Lebreton sourit discrètement, et son regard, glissant par-dessus les
-fleurs qui ornaient le centre de la table, se rencontra un moment avec
-celui de Francis Pommeret, assis de l’autre côté, entre la femme du
-notaire et la sœur de la receveuse des postes, Mlle Irma Chesnel.
-
-C’était la première fois que Mme Adrienne donnait à dîner depuis son
-deuil; pendant douze mois elle s’était rigoureusement condamnée à la
-solitude: mais le bout de l’an de M. Lebreton ayant été célébré à la fin
-de juin, elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes de recluse
-et se remettre en communication avec le monde. Son salon s’était
-rouvert, et parmi les visiteurs les plus assidus et les mieux
-accueillis, le bourg avait remarqué, non sans commentaires, le nouveau
-garde-général. Ce premier dîner réunissait les notables d’Auberive, et,
-naturellement, Francis Pommeret figurait parmi les invités.
-
-On en était au dessert, à ce moment agréable où, la digestion n’ayant
-pas encore commencé et où, le cerveau se trouvant émoustillé, les
-langues se délient, les joues se nuancent de rose et les yeux
-étincellent. Un vieux corton, versé avec précaution, achevait de
-dégourdir l’esprit des convives. Pierre, en livrée brune, et une alerte
-femme de chambre tournaient autour de la table sans qu’on entendît le
-bruit de leurs pas amortis par les nattes qui couvraient le parquet. On
-venait d’apporter les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise un peu
-plus fraîche envoyait des odeurs de foin fauché, tandis qu’au loin les
-rumeurs assourdies du village se fondaient dans les bourdonnements de la
-conversation plus animée des convives.
-
-La femme du percepteur, au rebours de son mari, avait repris deux fois
-de l’entremets; elle n’était pas habituée à de pareilles bombances et
-semblait faire provision de nourriture en vue des privations du reste de
-la semaine. Quant au percepteur, il se souvenait qu’il avait promis à
-ses quatre enfants de leur rapporter quelque chose, et, en bon père de
-famille, il profitait du passage des assiettes de dessert pour bourrer
-de petits fours les poches de sa redingote. La femme du notaire se
-faisait expliquer par le juge de paix les règles du domino à quatre,
-Francis Pommeret parlait peu, mais il savourait voluptueusement cette
-atmosphère de bien-être. Le luxe de la table, l’odeur des roses, la
-clarté dorée des lampes, le bouquet exquis du bourgogne circulant dans
-de poudreuses bouteilles couchées sur des paniers d’argent, tout cela le
-remettait dans son ancien milieu et lui causait une joyeuse dilatation
-intérieure.
-
-Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux couleurs vives des fleurs
-de la corbeille, s’arrêtaient avec complaisance sur la figure expressive
-et distinguée de la maîtresse de la maison. La toilette noire d’Adrienne
-Lebreton, tout en restant sévère, n’était pas exempte de coquetterie;
-une dentelle en vieux point de Venise garnissait son corsage montant, et
-une ruche blanche frissonnait autour de son cou. Elle ne portait pas de
-bijoux et était coiffée de ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns,
-épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de son visage, où brûlait
-le feu assoupi de ses prunelles couleur café. Il est probable que si
-Francis eût aperçu la veuve un an auparavant dans la ville qu’il
-habitait et où les jolies femmes n’étaient pas rares, cette personnalité
-un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent; il eût trouvé qu’elle
-manquait de jeunesse et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois à Auberive
-lui avait rendu le goût moins difficile. Le fond gris et vulgaire sur
-lequel Mme Lebreton se détachait était merveilleusement propre à la
-faire valoir; elle ressortait au milieu des bourgeoises campagnardes,
-comme l’habitation opulente de la Mancienne tranchait elle-même sur
-l’ensemble effacé et mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu
-l’accoutumance et l’absence de points de comparaison avaient fait
-découvrir à Francis dans la personne d’Adrienne de délicates nuances
-pleines de charme, des beautés discrètement enveloppées. Elle avait
-éveillé en lui un singulier sentiment tendre, où il entrait autant de
-curiosité que de désir.
-
-Les regards du garde-général ne quittaient guère Mme Lebreton. Ils
-allaient de son corsage sobrement gonflé à ses cheveux aux torsades
-foncées, mordues par un peigne d’acier; ils suivaient le modelé des
-bras, qui étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où sortaient de
-longues mains effilées; ils erraient le long des lèvres rouges
-entr’ouvertes sur des dents très blanches et plongeaient audacieusement
-dans la profondeur des yeux cerclés de bistre.
-
-Il était si absorbé dans cette contemplation qu’il ne répondait plus que
-machinalement aux questions de Mlle Irma Chesnel, sa voisine. Cette
-jeune fille nubile et déjà lasse du célibat avait toujours rêvé
-d’épouser un de ces fonctionnaires que l’administration envoyait à
-Auberive et qui s’y succédaient rapidement, pareils à des oiseaux de
-passage. Pour le quart d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur du
-garde-général, et depuis le potage elle essayait de flirter avec lui. Le
-verre de champagne qu’elle venait de boire lui avait donné un
-redoublement de loquacité et elle caquetait comme une corneille
-sentimentale, parlant en style de romance des attraits de la solitude,
-des petites fleurs des bois et du murmure des ruisseaux.
-
---Pour avoir choisi cette belle carrière des eaux et forêts,
-soupirait-elle, vous devez beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas,
-monsieur?
-
-Tout occupé à regarder l’ombre portée des longs cils d’Adrienne sur ses
-joues mates, Francis entendit la question de Mlle Irma comme un
-bourdonnement confus; en la voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe
-de champagne, il se méprit sur le sens des paroles et répondit
-distraitement:
-
---Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois jamais.
-
-La demoiselle, interloquée, releva la tête, et, suivant le rayon visuel
-de son voisin, le trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle comprit
-alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne et se mordit les lèvres.
-
-Un autre convive avait également remarqué la complaisance avec laquelle
-le regard de Francis s’arrêtait sur Mme Lebreton. C’était le curé. Il
-observait le manège du garde-général avec une inquiétude méfiante. Ses
-petits yeux noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement ceux
-du jeune Pommeret, et l’expression sévère de son visage troué de petite
-vérole indiquait combien il était scandalisé de cette contemplation, où
-il croyait déjà lire une coupable convoitise.
-
-Cependant les conversations allaient leur train. Le diapason des voix
-s’était haussé d’un ton.
-
---Vous devez toujours étudier le jeu de votre partenaire, criait le juge
-de paix à la notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose...
-
---On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait Mlle Irma en se retournant,
-en désespoir de cause, vers la femme du percepteur.
-
---Que voulez-vous! quand on a quatre enfants, on est assez occupée à
-raccommoder leurs nippes... J’ai l’aiguille à la main toute la
-journée...
-
-Les pyramides de cerises roulaient sur la nappe, les jattes de fraises
-et de framboises circulaient et se vidaient; une odeur de fruits mûrs
-emplissait la salle à manger.
-
---Ma foi! tout était excellent! s’exclamait le percepteur en se frottant
-la barbe avec sa serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est pas un
-péché!
-
-Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué sur le garde-général, le
-curé s’était penché vers Mme Lebreton:
-
---Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il serait charitable de mettre un
-terme aux effusions de mon voisin.
-
-Mme Adrienne s’était levée et avait pris le bras du notaire. Les chaises
-furent repoussées brusquement. Chacun imitait son exemple et, Pierre
-ayant ouvert les deux battants de la porte, les invités passèrent au
-salon, où le café était servi.
-
-Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent dans l’embrasure de la
-porte.
-
---Monsieur le garde-général, dit le prêtre de son ton sardonique, ma
-bibliothèque est toujours à votre disposition... mais il me semble que
-vous n’en abusez pas.
-
---Pardon, monsieur le curé, répondit Francis en rougissant sous le
-regard aigu de l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu le temps de
-lire.
-
---Vous êtes très occupé...
-
---Oui, monsieur le curé, passablement.
-
---En vérité!... je m’étais laissé dire qu’en cette saison les opérations
-forestières vous permettaient de nombreux loisirs.
-
---C’est une erreur, répliqua sèchement le garde-général.
-
---Ah! tant mieux! soupira le prêtre; puis il ajouta en pinçant les
-lèvres:--Enfin, quand vos occupations vous absorberont moins,
-souvenez-vous que mes livres sont à votre service... J’ai mis en réserve
-quelques Pères dont la lecture vous intéressera certainement.
-
---Merci mille fois! monsieur le curé.--Ce diable d’homme se moque de
-moi! pensa Francis Pommeret en se dirigeant vers le guéridon où Mme
-Lebreton, aidée de Mlle Chesnel, offrait du café et des liqueurs à ses
-convives.
-
-Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait sa cuiller dans sa tasse
-et soufflait bruyamment sur son café trop chaud. Le juge de paix,
-joignant l’exemple au précepte, avait conduit la notaresse à une table
-de jeu et organisait avec le notaire et la femme du percepteur un domino
-à quatre. Le garde-général, accoudé au piano ouvert, regardait Mme
-Lebreton occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus du guéridon, elle
-soulevait la cafetière d’argent et remplissait les tasses. Ainsi posée,
-le cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant passer sous ses plis
-tombants une bottine de satin noir, elle présentait, de la nuque, où
-frisaient des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité du talon, découvrant
-un bout de jupon blanc, un ensemble de lignes élégantes dont le jeune
-homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. Quand Mme Adrienne
-eut servi tout son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, à côté de
-Mlle Chesnel qui sirotait lentement un verre de marasquin.
-
---Chère madame, dit cette demoiselle en montrant le piano ouvert, ne
-nous jouerez-vous pas quelque chose?... Pour moi, j’adore la musique,
-surtout la musique brillante. Quand les mains courent tout le long du
-clavier et se croisent l’une sur l’autre... oh! c’est délicieux!
-
---Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie pas depuis longtemps et je
-n’ai plus de doigts. Mais si vous voulez entendre un peu de bonne
-musique, priez M. Pommeret de se mettre au piano... Il a un véritable
-talent et il vous fera plaisir.
-
-Ce n’était pas précisément l’affaire de Mlle Irma, qui avait compté
-accaparer le garde-général pendant que Mme Lebreton serait au piano,
-mais elle s’était trop avancée pour reculer et elle joignit ses prières
-à celles de Mme Adrienne.
-
---Volontiers, murmura Francis en s’inclinant devant cette dernière.
-
-Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de sonates de Mozart et
-frappa quelques accords. Dès les premières notes, le curé, qui se
-couchait régulièrement à dix heures, s’empressa de se lever, salua
-silencieusement et se retira, son tricorne sous le bras.
-
-Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. Il commençait la sonate en
-_la_ et mettait toute son attention à exécuter le thème avec expression.
-Il avait un joli talent d’amateur et ne s’en tirait pas mal. Les notes
-suaves et câlines de la musique de Mozart montaient, légères, dans le
-salon sonore. Mme Lebreton, tournée vers le piano, les bras croisés, la
-tête un peu rejetée en arrière, semblait sous le charme de cette musique
-faite de tendresse et de clarté, qui lui donnait une impression de
-fraîcheur matinale. Les variations se succédaient; les notes
-s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, tantôt allègres et vives
-comme une envolée d’oiseaux, et Mme Adrienne, en les écoutant, se
-sentait remuée de cette même joie intime et printanière qu’elle avait
-éprouvée en se promenant au mois de mai dans les bois d’Auberive.
-
-Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui ne comprenaient rien à la
-musique classique et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait les
-oreilles peu délicates. Le percepteur sommeillait dans son fauteuil; sa
-femme, prévoyant qu’il allait ronfler, se leva de la table de jeu, le
-tira par le bras, et tous deux, saluant gauchement Mme Lebreton,
-interrompirent le garde-général pour lui souhaiter le bonsoir.
-
-Francis s’était arrêté.
-
---Encore! encore! murmura la veuve, qui rentrait après avoir reconduit
-le couple.
-
-Elle s’était rassise sur le canapé et regardait avec des yeux suppliants
-le jeune homme, qui s’était retourné vers elle.
-
-Il lui obéit, et feuilletant un second cahier, il commença une polonaise
-de Chopin. Cette musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée comme
-une galopade de chevaux sauvages, tantôt triste et pénétrante comme une
-plainte humaine, acheva de charmer Mme Lebreton. Elle était si bien en
-harmonie avec sa nature concentrée et ardente! Ces notes tumultueuses ou
-mélancoliques éveillaient un écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme
-un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement une flore
-ignorée. Mme Adrienne s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et
-capricieusement impétueux, et elle oubliait aussi ses convives. Mlle
-Irma battait du menton et de la main la mesure à contre-temps, et
-étouffait des bâillements multipliés; la partie de dominos était
-terminée; le juge de paix, le notaire et sa femme vinrent saluer la
-maîtresse de la maison, et Mlle Chesnel, pour ne pas revenir seule, se
-décida à les accompagner; mais, avant de partir, ils allèrent tous,
-malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter le bonsoir au
-garde-général, qui, agacé par ces salutations intempestives, frappait
-les touches avec un redoublement d’énergie. Enfin ils s’éloignèrent et
-sortirent par le jardin, sans que Francis quittât le piano. Quand il eut
-terminé le morceau, il se retourna et se trouva seul avec Mme Lebreton,
-qui rentrait dans le salon encore vibrant des sonorités de la polonaise.
-
---Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu effarouchée; la musique les
-a mis en déroute... Excusez-les, ils n’y entendent rien.
-
---J’ai peut-être aussi abusé de la permission, répondit Francis en se
-levant comme à regret, et je crains d’avoir été indiscret.
-
---Au contraire, vous m’avez fait grand plaisir.
-
---Vous êtes trop aimable, madame, pour parler autrement, mais...
-
---Je dis toujours ce que je pense... Quand vous me connaîtrez mieux,
-vous ne vous en apercevrez que trop... Vous partez? ajouta-t-elle, en le
-voyant se lever... Je ne vous retiens pas, car je crois qu’il est tard.
-
---Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement Francis.
-
-Elle ne répondait pas, partagée entre la crainte du qu’en-dira-t-on et
-un vague désir de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le jeune homme
-ne faisait plus mine de prendre son chapeau, et Adrienne, indécise,
-embarrassée, s’était décidée à se rasseoir.
-
---Je crains, murmura-elle timidement, que nos soirées ne vous paraissent
-un peu lourdes et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne.
-
---Oh! madame, protesta-t-il en se rasseyant à son tour, c’est à vous que
-je dois les seules bonnes heures que j’aie passées depuis que je suis
-ici.
-
---Auberive vous déplaît?
-
---Beaucoup moins maintenant... Mais, de février en avril, j’y ai trouvé
-les journées démesurément longues!
-
-Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard presque amoureux; en
-relevant les yeux, elle surprit ce regard et rougit. Elle songeait que
-c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient rencontrés pour la
-première fois. Y avait-il une secrète intention dans le soin qu’il avait
-pris de dater de cette époque la fin de ses ennuis à Auberive? Elle se
-sentait de plus en plus embarrassée de se trouver seule avec ce jeune
-homme dans le grand salon devenu subitement désert. Comme les personnes
-dévotes, timides, et peu habituées aux hasards de la vie mondaine, ce
-tête-à-tête qu’elle avait étourdiment provoqué lui causait maintenant
-des terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination et devenait
-nerveuse. Elle osait à peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait d’un
-silence périlleux, sur lequel se détachait le murmure sourdement saccadé
-des grillons du jardin et le menu bruit de l’huile montant dans les
-lampes.--Une lumière blonde baignait Mme Adrienne; elle dorait ses
-joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des
-reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la
-trouvait en ce moment très séduisante; mais il était à cent lieues de
-méditer les entreprises hardies qui s’étaient présentées à l’imagination
-craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire,
-vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve
-d’un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui
-paraissait trop disproportionnée. Essayer de la franchir par un de ces
-coups d’audace qui réussissent parfois, c’était risquer de se faire
-éconduire honteusement et de compromettre même sa situation à Auberive.
-Il était bien trop circonspect pour jouer tout son avenir sur une seule
-carte; néanmoins, à cette heure avancée de la soirée, pendant ce
-tête-à-tête inattendu avec une femme jeune encore, à la fois élégante et
-dévote, à laquelle l’inconnu et le fruit défendu donnaient un attrait
-singulièrement capiteux, il lui montait par intervalles au cerveau des
-bouffées de désir, des tentations timidement et lentement caressées. Il
-se disait: «Si j’osais pourtant!... On a vu des choses plus
-étonnantes... Qui sait?»
-
-Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. N’osant ni rester assise ni
-congédier son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre
-ouverte sur le jardin:
-
---Quelle belle nuit! fit-elle d’une voix assourdie en se retournant vers
-Francis; voyez donc comme le parc est éclairé!
-
-La nuit, en effet, était magnifique et, par exception,--dans ce pays où
-il gèle d’habitude jusqu’en juin,--elle était presque tiède. Surgissant
-d’un massif de trembles et de peupliers de Virginie, la lune, déjà
-échancrée épandait une large nappe de lumière bleuâtre sur les bouleaux
-immobiles, sur la pièce d’eau entourée d’iris, sur les pelouses
-récemment fauchées et sur les parterres tout fleuris de roses-thé. En
-dehors de cette longue zone lumineuse, les massifs restaient plongés
-dans une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, allongeaient
-leurs berceaux à droite et à gauche et masquaient les murailles, de
-sorte que le parc semblait comprendre dans son enceinte les collines
-grises et les bois qui les couronnaient. Sous la clarté lunaire, les
-retombées des lierres et des vignes vierges ondulaient légèrement, et le
-murmure tremblotant des grillons faisait comme un accompagnement naturel
-à ces frissons de verdure. A part cette musique assoupissante et
-berceuse, pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, un glouglou
-d’eau courante ou un chœur enroué de grenouilles, résonnant avec
-lenteur, puis s’arrêtant soudain comme le ronflement d’un dormeur qu’on
-dérange.
-
-Francis s’était avancé sur le perron, à côté de Mme Lebreton.
-
---Bien souvent, dit-il, dans les premiers mois de mon séjour, j’ai rêvé
-de me promener dans votre parc par une belle nuit pareille à celle-ci...
-Avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je vous avoue que j’étais
-remué par de vilaines pensées envieuses... Je vous en voulais, madame,
-de posséder cette propriété de la Mancienne et de ne pas en jouir.
-
---Voulez-vous que nous y fassions un tour au clair de lune? lui
-demanda-t-elle.
-
-Cette promenade lui semblait une diversion salutaire; elle la trouvait
-moins redoutable que le tête-à-tête du salon.
-
---Volontiers, répondit-il.
-
-Ils étaient descendus vers la pelouse, où des massifs de pétunias
-exhalaient une odeur de girofle.
-
---Il ne suffit pas, reprit Mme Adrienne, de posséder une belle chose
-pour en jouir; il faut encore être dans certaines dispositions
-d’esprit... Je n’étais pas dans ces conditions-là et j’ai passé ici bien
-des heures ennuyées. M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne
-s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les journées longues; je
-n’avais auprès de moi ni amis ni enfants...
-
---Pas d’enfants? Je croyais vous avoir entendu parler d’une fille...
-
---Adoptive, oui... Et cela vous prouve combien j’avais besoin de remplir
-ce vide dont je vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une déception.
-Malgré mon désir de m’attacher à cette enfant, je n’ai pas pu la
-conserver près de moi... Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre
-Sauvageonne!
-
---Sauvageonne! s’écria-t-il étonné de ce nom bizarre.
-
---Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions surnommée Sauvageonne, à
-cause de ses allures et de son caractère indomptable... C’est justement
-cette sauvagerie qui nous a forcés à la mettre au couvent. Ici, on n’en
-pouvait plus jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné plus d’une
-fois du fil à retordre à ces dames.
-
---Quel âge a-t-elle?
-
---Dix-sept ans... Elle commence à devenir raisonnable, et je compte la
-reprendre avec moi aux vacances prochaines...
-
-Cet entretien, roulant sur un sujet étranger aux préoccupations
-actuelles de Mme Adrienne, avait fini par lui rendre un peu d’aplomb.
-Elle se sentait plus à l’aise que dans le salon. Après avoir parcouru
-toute la partie éclairée, ils étaient arrivés à un endroit où l’allée
-plongeait dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés. Mme Lebreton
-aurait voulu revenir sur ses pas; elle n’osa pas le faire, par crainte
-de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent à s’enfoncer dans la
-direction des charmilles. A mesure que l’obscurité devenait plus
-mystérieuse, la conversation languissait. Francis la laissa tomber tout
-à fait, et Adrienne, reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus rien
-pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci. Ils étaient obligés de se
-serrer l’un contre l’autre pour passer de front. Mme Lebreton heurta du
-pied une racine à fleur de terre et s’appuya instinctivement à l’épaule
-de son voisin.
-
---Acceptez mon bras, madame! murmura Francis.
-
-Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle fut obligée de ralentir
-le pas. Sous son bras droit, le garde-général sentait battre le cœur de
-la jeune femme, et lui-même était lentement envahi par une voluptueuse
-émotion qui lui serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une suave
-odeur de verveine dont les vêtements d’Adrienne étaient imprégnés lui
-montait doucement au cerveau et le grisait. Ils étaient si rapprochés
-l’un de l’autre, qu’un moment il fut sur le point de l’enlacer d’une
-brusque étreinte et de la baiser à pleines lèvres... Cette explosion de
-la sève sensuelle qui fermentait en lui fut soudain comprimée par un
-geste familier et confiant de Mme Lebreton. Elle avait posé sa main sur
-le poignet de Francis:
-
---Ecoutez! fit-elle, si on ne dirait pas une musique, là-bas, au fond
-des bois...
-
-Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement argentin des sonnailles
-d’un roulier attardé, qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore des
-futaies. Cette sonnerie légère et fuyante comme une musique de fées
-allait toujours diminuant et s’affaiblissant; elle s’évanouit peu à peu
-dans le lointain, et le silence plana de nouveau en maître sur la
-campagne.
-
-Ils étaient revenus en pleine lumière, et tous deux, lentement, sous
-cette amicale clarté de la lune, savouraient sans rien se dire toutes
-les menues et délicieuses sensations de l’amour qui commence.--Soudain,
-au fond de la vallée endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et onze
-coups bien détachés s’envolèrent l’un après l’autre dans l’air
-fraîchissant.
-
---Ah! mon Dieu... onze heures! s’écria Mme Adrienne, reprise de ses
-scrupules.
-
---Déjà! dit Francis.
-
---Que vont penser les domestiques? continua-t-elle en hâtant le pas.
-
---Je crois qu’il est grand temps que je me retire, en effet, murmura
-Francis. Bonsoir, madame, et merci pour cette soirée dont je garderai
-toujours le souvenir.
-
---Au revoir, monsieur! répondit-elle en baissant les yeux.
-
-Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser la sienne, et les
-deux mains restèrent assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea
-enfin, et Francis courut reprendre son chapeau. Quand il revint sur le
-perron, il trouva Mme Adrienne en train d’arracher une touffe de roses
-rouges à l’un des rosiers grimpants qui encadraient la marquise.
-
---Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez quelques fleurs de la
-Mancienne.
-
-Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière, puis saisit de nouveau la
-main qui les lui avait offertes, la serra et s’enfuit.
-
-Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de sang-froid, il alluma un
-cigare et regagna lentement son auberge, en suivant la rue des Fermiers.
-Comme il traversait la place de l’église, il lui sembla entendre des
-chuchotements derrière les persiennes du bureau de poste; mais il était
-si absorbé par les pensées agréables qui bourdonnaient dans son cerveau,
-qu’il n’y prit pas garde.
-
-Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse des postes ferma
-la fenêtre avec précaution, tandis que sa sœur, Mlle Irma, rallumait sa
-bougie.
-
---Hein! ma chère, crois-tu? s’écria cette dernière en secouant la tête.
-
---Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit! fit l’autre en joignant les
-mains dévotement; quel scandale!
-
---Ça finira mal, retiens ce que je te dis!
-
-
-IV
-
-La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le
-rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des
-Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre
-bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de
-moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux; et les
-dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain,
-exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en
-face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du
-confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les
-unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel,
-priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on
-pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait
-les vases de fleurs artificielles; les tableaux du chemin de croix
-accrochés aux piliers; les rangées de bancs de chêne noirci; et, tout au
-fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie
-ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du
-clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par
-un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète
-d’une des prieuses de la chapelle.
-
-Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée
-d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se
-prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le
-dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans
-l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le
-marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête
-légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face.
-Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas
-treillissé glissa sur ses rainures; et Mme Adrienne distingua dans
-l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis
-blanc.
-
-Elle se signa:--Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
-
-Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait
-affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains
-des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la
-veuve balbutiait très bas: «Je confesse à Dieu tout-puissant, à la
-bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai
-beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions...» Puis,
-d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses
-fautes:--négligences, murmures, distractions pendant l’office,
-mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées
-légères; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien
-élevée peut commettre;--puis elle s’arrêta.
-
---Est-ce tout? murmura le prêtre d’une voix âpre.
-
---Je crois que oui, mon père... Je m’accuse de tous ces péchés et de
-ceux que j’ai pu oublier; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon
-père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne...
-
-Le curé s’agitait sur son siège: il reprit de sa voix rude, en dardant
-sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles
-d’un chat au fond d’une cave:
-
---Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre
-cœur? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous
-paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement
-graves?... Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs
-imprudents... A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus?
-
-Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.
-
---Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous
-empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au
-tribunal de la pénitence; que vous devez découvrir à votre juge toutes
-les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs
-circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer... Si un
-coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me
-répondrez.
-
-Elle demeurait la tête courbée, attendant avec inquiétude ce terrible
-interrogatoire. Le curé soupira profondément, puis, d’une voix
-prudemment assourdie:
-
---Vous recevez depuis quelque temps une personne dont la fréquentation
-est pleine de périls...
-
-Elle releva vivement les yeux et regarda le prêtre d’un air effarouché.
-
---Vous savez, continua-t-il, de qui je veux parler?
-
-Elle tressaillit, puis d’une voix timide:
-
---Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel vous faites sans doute
-allusion comme j’ai reçu son prédécesseur.
-
---Ce n’est pas la même chose... Le prédécesseur de cette personne était
-un homme âgé, d’une piété fervente, tandis que le nouveau venu est
-jeune, beaucoup trop jeune pour que ses assiduités ne soient pas un
-danger.
-
---Un danger... pour qui? murmura-t-elle en regimbant.
-
---D’abord pour l’enfant que vous avez adoptée, et qui va revenir aux
-vacances, et aussi pour vous.
-
---Pour moi!... Mon père, la personne dont vous parlez ne s’est jamais
-départie envers moi de la réserve et du respect d’un homme bien élevé.
-Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs...
-
---Je vous répète, interrompit le prêtre avec irritation, que ses visites
-sont un péril pour votre âme... La chair est faible, et vous n’êtes pas
-d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs coupables.
-
---Mon père!
-
---Oserez-vous nier que les regards de ce jeune homme ne se portent
-constamment sur vous avec une expression de détestable concupiscence?...
-Je l’ai remarqué, moi, prêtre; j’en ai été scandalisé, et d’autres l’ont
-été comme moi.
-
-Elle restait muette et comme abîmée dans sa confusion.
-
---Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a scandale, c’est à vous de le
-faire cesser. «Malheur, dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale
-arrive!» Vous vous croyez aujourd’hui à l’abri des tentations de
-l’esprit malin; c’est de l’orgueil pur... L’abîme attire l’abîme, et je
-vous dis que cet homme vous aime d’un amour illicite...
-
-Il respira bruyamment, puis ajouta avec un accent d’autorité:
-
---Il faut cesser de le voir, il faut le fuir pour le salut de votre âme,
-pour votre réputation, pour le monde... C’est la pénitence que je vous
-impose. Réfléchissez à ce que je vous ai dit et revenez dans huit jours
-à ce saint tribunal... En ce moment je ne puis vous donner
-l’absolution... Achevez votre: «Je me confesse à Dieu.»
-
-Et, tandis que, visiblement troublée, elle se frappait la poitrine en
-murmurant: «C’est ma faute, ma très grande faute!» le curé marmotta la
-formule de la bénédiction, puis, relevant vers elle son regard perçant:
-
---Allez en paix! fit-il; et la cloison mobile, glissant sur les
-rainures, se referma brusquement.
-
-Mme Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. Elle était si remuée
-par les paroles du prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire sa
-prière à la Vierge, et, traversant rapidement la nef, elle se trouva
-soudain sur la place, dont la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son
-ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à ce flamboiement du soleil de
-juillet que pour dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux des
-dames de la poste, sans cesse embusquées derrière leurs rideaux
-entre-bâillés. Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de
-la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui
-faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des
-tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à
-la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et,
-dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité
-d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé: «Je
-vous dis que ce jeune homme vous aime!»--Elle poussa distraitement la
-petite porte grillée de la Mancienne, traversa la cour, la tête penchée,
-les sourcils rapprochés, et elle allait monter chez elle quand, au
-milieu du vestibule, sa femme de chambre lui chuchota avec une nuance de
-discrétion affectée:
-
---Pardon, madame, M. Pommeret est dans le petit salon.
-
-Elle tressaillit comme une personne qu’on éveille en sursaut.
-
---Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix brève, ne lui avoir pas dit que
-j’étais sortie?
-
---Madame avait annoncé qu’elle rentrerait vers cinq heures, et j’ai cru
-bien faire en priant M. Pommeret d’attendre...
-
---C’est bien!... Prenez tout cela.
-
-Elle se débarrassa vivement de son mantelet, de son paroissien et de son
-chapeau; puis, le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, elle
-entra dans la pièce où on avait introduit le garde-général.
-
-Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque de chiffonniers, de
-tables à ouvrage et de sièges bas et confortables, était le séjour
-préféré d’Adrienne; elle y travaillait et y recevait ses visiteurs
-pendant la semaine.--A cause de la grande ardeur du soleil, les
-persiennes avaient été fermées et le store baissé, de sorte qu’une
-demi-obscurité régnait dans cette pièce haute de plafond, qu’une
-jardinière garnie de fuchsias égayait de sa profusion de clochettes
-rouges et de verdures tombantes.
-
-Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, debout près du divan,
-feuilletait un journal illustré. Au bruit que fit le battant de la porte
-il se retourna et aperçut Mme Adrienne qui s’avançait, sérieuse et les
-sourcils froncés.
-
---Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une voix dont elle essayait en
-vain de dissimuler le tremblement, j’étais sortie... Je regrette qu’on
-ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait fait ainsi perdre votre temps.
-
---On m’avait prévenu, madame, répliqua Francis en s’inclinant, mais on
-avait ajouté que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez
-bientôt... Je me suis permis de vous attendre... Ce n’est pas du temps
-perdu.
-
---C’est du temps mal employé, en tout cas, répondit-elle sèchement et en
-tirant ses gants avec un geste d’impatience.
-
-Francis Pommeret la considérait avec étonnement.
-
---Qu’a-t-elle donc aujourd’hui? se demanda-t-il.
-
-Il songea tout à coup à cette station à l’église.
-
---Ah! pensa-t-il, tout s’explique: elle aura vu le curé et il l’aura
-montée contre moi...
-
---Ai-je été indiscret? reprit-il en la regardant fixement.
-
---Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, puisque Zélie a cru devoir
-vous engager à m’attendre... Seulement, ajouta-t-elle en rougissant
-faiblement, une autre fois je vous prie de ne pas agir aussi
-contrairement à nos usages... Ici, on épilogue sur tout, et il est
-inutile de faire causer les gens.
-
-Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans lever les yeux sur lui, la
-tête à demi tournée vers la jardinière, et les doigts occupés à
-fourrager machinalement dans les retombées des grappes rouges.
-
---Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, il y a du curé
-là-dessous... Ah! monsieur l’abbé, vous me tirez dans les jambes! eh
-bien! à bon chat bon rat! nous verrons qui aura le dernier!
-
-Il fit quelques pas de côté, de manière à se trouver en face de Mme
-Adrienne, et, lui lançant son regard le plus doucement câlin:
-
---Madame, murmura-t-il, vous m’avez traité jusqu’à présent avec trop
-d’indulgence pour que vous vous refusiez aujourd’hui à m’expliquer la
-cause de votre brusque sévérité... Je vous supplie de me répondre
-franchement: avouez qu’on vous a excitée contre moi.
-
-Elle rougit de nouveau.
-
---Eh bien! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas l’habitude de garder les
-choses que j’ai sur le cœur, et j’aime mieux vous les dire... Oui, on
-trouve que vos visites à la Mancienne sont trop fréquentes. On m’a fait
-sentir que j’avais tort de vous recevoir aussi intimement, et que, dans
-ma position, votre présence ici était compromettante... Pour ma part, je
-n’y avais vu aucun inconvénient, et je vous rends cette justice que vous
-n’avez jamais donné le moindre prétexte à de pareilles accusations...
-Mais vous savez ce que c’est qu’un village, et combien l’opinion
-publique y est malveillante.
-
---Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine qu’on n’a pas dû être tendre
-à mon égard... Mais à vous, madame, que peut-on reprocher?
-
---On me reproche de vous avoir ouvert ma porte trop facilement... Oh!
-croyez bien, monsieur, continua-t-elle en joignant les mains et en
-levant vers lui ses yeux humides, croyez bien qu’il m’est pénible de
-vous répéter de pareilles choses et que je regrette profondément ce qui
-arrive!
-
---Adieu, madame, répondit-il froidement en prenant son chapeau; il ne me
-reste plus qu’à vous demander pardon des ennuis que je vous ai causés et
-à vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger...
-
-Il accompagna ces paroles d’un long regard attristé.
-
---Adieu! fit-il encore en s’inclinant et en se dirigeant lentement vers
-la porte.
-
-Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, qu’il ne reviendrait
-plus à la Mancienne, que tout serait fini entre eux... Son cœur se
-serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, elle le rappela:
-
---Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je ne veux pas que nous nous
-quittions fâchés... Ne partez pas ainsi!
-
-Il s’arrêta.
-
---Vous m’en voulez de vous avoir parlé aussi franchement? reprit-elle
-d’une voix singulièrement amollie.
-
---Non, madame.
-
---Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement?
-
---Parce que, du moment où nous ne devons plus nous voir, une brusque
-séparation est le parti le plus sage... le moins cruel... pour moi, du
-moins.
-
-Elle avait détourné la tête et fixait obstinément les yeux sur les
-fleurs du store:
-
---Vous dites cela, continua-t-elle, avec une amertume qui me prouve
-combien je vous ai irrité.
-
---Je ne suis irrité que contre les gens dont les commérages vous ont
-causé tout cet ennui.
-
---Oui, c’est odieux! murmura-t-elle en se tordant nerveusement les
-mains; oui, il y a des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils voient le
-mal dans tout!... Si on les écoutait, on finirait par croire à des
-choses auxquelles on n’avait jamais pensé.
-
-Francis avait de nouveau posé son chapeau sur un guéridon et il se
-rapprochait peu à peu de Mme Adrienne.
-
---On m’a donc bien noirci dans votre esprit? demanda-t-il d’une voix
-insinuante.
-
-Elle haussait les épaules et gardait le silence.
-
---De quel crime m’accuse-t-on?
-
---Il ne s’agit pas d’un crime... N’insistez pas... Je rougirais de vous
-répéter les absurdités qu’on a imaginées.
-
---Je désire pourtant que vous me les répétiez, poursuivit-il en dardant
-vers Mme Lebreton un regard très tendre qui la troubla délicieusement;
-un accusé a le droit de connaître les méfaits qu’on lui reproche.
-
---Non, je ne peux pas! balbutia-t-elle.
-
---Laissez-moi au moins essayer de les deviner... On incrimine mes
-visites à la Mancienne?
-
---C’est vrai.
-
---Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, parce que j’ai trop de
-plaisir à vous voir... parce que je vous aime?
-
-Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, elle s’assit à
-l’extrémité du divan et se couvrit les yeux avec l’une de ses mains.
-
---Eh bien! on a raison! s’écria-t-il, et c’est l’exacte vérité... Je
-vous aime!
-
-Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet aveu d’amour,--le premier
-qu’on lui eût adressé,--l’effrayait à la fois et l’enivrait. Elle
-l’écoutait comme une musique étrange et suave; elle n’osait remuer,
-comme si elle eût craint, au moindre mouvement, de faire envoler cette
-sensation nouvelle, qu’elle savourait avec la volupté inquiète
-particulière aux joies défendues.
-
---Oui, continua-t-il en se penchant vers elle, je vous aime!... Et vous
-l’auriez toujours ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, ne
-s’en étaient aperçus.
-
-Involontairement, elle fit un signe de tête. Etait-ce pour affirmer sa
-complète ignorance ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait tout
-deviné bien avant les autres?... Ce fut dans ce dernier sens que Francis
-Pommeret interpréta ce geste mystérieux, car, avec une hardiesse qui
-démentait l’humilité de ses paroles, il s’assit près d’elle.
-
---Quoi! vous le saviez? s’écria-t-il.
-
-Elle ne pouvait parler; les mots s’arrêtaient dans sa gorge sèche. Pour
-toute réponse elle joignit ses deux mains avec une expression
-suppliante, comme pour lui demander de ne pas la questionner davantage.
-Ce mouvement laissa à découvert son visage, et, dans ses yeux profonds,
-Francis vit rouler deux larmes qui ne tombèrent pas, mais qui
-disparurent dévorées par la flamme des regards et par la chaleur des
-joues couvertes de rougeur.
-
---Vous le saviez? répéta-t-il, et je vous fais pleurer!... Ah!
-laissez-moi vous demander pardon de tout le chagrin que je vous cause.
-
-La vue de ces yeux brillants et humides, de ces joues brûlantes lui
-faisait perdre le sang-froid à son tour. Il s’était agenouillé devant
-Mme Adrienne, et, malgré une muette résistance, il avait dénoué les
-mains de la jeune femme et les serrait dans les siennes.
-
-Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait de sensations plus
-aiguës et plus troublantes. La pression des mains étroitement serrées,
-le frôlement de cette robe de dévote, le contact des genoux d’Adrienne,
-tout cela formait un ensemble de séductions irrésistibles pour un jeune
-homme rendu plus entreprenant par six mois de sagesse. Mme Lebreton lui
-semblait plus charmante encore que le jour de leur promenade au clair de
-lune, et il en était positivement amoureux. Quant à elle, jamais elle
-n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment. Cette brusque
-explosion d’amour la prenait au dépourvu; toute neuve à de pareilles
-émotions, elle restait désarmée et prise de vertige. La lourdeur
-endormante produite par l’atmosphère de cette chaude après-midi de
-juillet la rendait plus faible encore.--Un silence profond régnait dans
-la petite pièce hermétiquement close; derrière les persiennes et le
-store, on devinait, à une vague réverbération dorée, la violence du
-soleil du dehors, baignant de sa clarté implacable le jardin aux fleurs
-à demi pâmées. Entre la vitre et la mousseline du rideau, une mouche
-emprisonnée bourdonnait, se taisait et bourdonnait de nouveau. Et à
-travers ce silence, Francis, toujours agenouillé et de plus en plus
-grisé, jetait de brèves paroles, décousues, à peine articulées, comme un
-refrain toujours pareil et toujours délicieux:
-
---Je vous aime!... Vous êtes ma seule préoccupation... ma seule
-adoration!
-
-Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots d’amour dont les syllabes
-caressantes coulaient comme un philtre dans ses oreilles, vierges encore
-d’une pareille musique. Elle se laissait bercer et endormir par cette
-tendre litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne s’ouvraient que pour
-murmurer, comme dans un rêve, de vaines et craintives supplications.
-
---Prenez garde!... Relevez-vous, je vous en prie... Si l’on venait!
-
-Il n’y avait dans ces protestations rien qui fût de nature à refroidir
-l’élan de Francis; au contraire, il y trouvait presque une autorisation
-tacite à pousser plus avant. Maintenant il couvrait de baisers les mains
-qu’il tenait toujours prisonnières et il répétait:
-
---Je n’ai jamais aimé que vous!
-
---Ne vous moquez pas de moi! murmura-t-elle en se réveillant à demi,
-soyez raisonnable... ne restez pas à genoux!
-
-Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir tout contre Mme
-Lebreton, et, à un mouvement effarouché qu’elle fit, il la prit dans ses
-bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle hardiesse qu’elle se
-défendit à peine. Elle avait refermé les yeux, et derrière ses paupières
-closes, elle entrevoyait, comme dans un lointain confus, la boiserie
-sombre du confessionnal, elle entendait vaguement la voix du curé irrité
-lui disant:--Ce jeune homme vous aime!--Et c’était bien vrai, il
-l’aimait, et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre
-l’oreille.
-
---Ah! balbutia-t-elle, c’est mal! c’est mal!... Pourquoi vous ai-je
-connu?
-
---Laissez-moi! ajouta-t-elle avec un long frémissement de tout le corps
-et en s’arrachant à l’étreinte du garde-général.
-
-Au moment où elle se débattait et reprenait possession d’elle-même, on
-frappa discrètement deux coups à la porte du petit salon. Francis
-s’était instinctivement reculé, et Mme Lebreton s’était levée...
-
---Entrez! dit-elle d’une voix sourde.
-
-C’était Zélie, la femme de chambre, dont la figure discrète et un peu
-hypocrite s’encadra dans l’entre-bâillement de la porte.
-
---Pourquoi avez-vous frappé? demanda avec irritation Mme Adrienne, dont
-l’orgueil s’était soudain exaspéré à la pensée de cette précaution
-inusitée et injurieuse... Ne pouviez-vous entrer tout simplement comme
-d’habitude?
-
---Je venais annoncer à madame que le dîner était servi, et je croyais,
-je craignais...
-
---Cela suffit!... Une autre fois dispensez-vous de ces excès de zèle...
-
-Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus de pareilles
-suppositions, elle ajouta en se tournant à demi vers Francis:
-
---Mettez un second couvert; M. Pommeret dîne avec moi.
-
-
-V
-
-Les premières semaines d’août avaient été très orageuses; la pluie était
-tombée en abondance, et les jardins de la Mancienne en étaient encore
-tout ruisselants. L’Aubette, brusquement grossie, ayant changé en
-torrents les cascatelles du parc, les pelouses gardaient les traces
-limoneuses de ce soudain débordement. L’ouragan avait endommagé les
-arbres; des jonchées de brindilles et de feuilles vertes couvraient la
-surface de la pièce d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol,
-laissaient traîner dans le sable leurs touffes de roses
-épanouies.--Nu-tête, les jupes relevées au-dessus de la cheville, Mme
-Lebreton visitait les plates-bandes mouillées, constatant les dégâts,
-promenant ses mains protégées par de vieux gants dans les trochées
-terreuses, relevant ici une tige couchée, donnant plus loin un coup de
-sécateur. Elle avait coupé, chemin faisant, deux œillets rouges et les
-avait attachés à son corsage. Sa démarche avait quelque chose de plus
-léger et de plus allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient,
-ses joues mates s’étaient nuancées de rose. De même que l’orage avait
-rafraîchi l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné à Mme
-Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. Tandis qu’elle
-visitait ses massifs effondrés et ses parterres défoncés, elle entendit
-le sable crier sous un pas lent et mesuré; elle tourna la tête et
-aperçut l’abbé Cartier à l’extrémité d’une allée.
-
-Le long corps émacié du prêtre s’enlevait en noir sur la verdure; la
-pleine lumière semblait augmenter encore sa maigreur austère et sa
-physionomie ascétique. Mme Lebreton, qui ne l’avait pas revu depuis
-l’après-midi du confessionnal, c’est-à-dire depuis près de trois
-semaines, ne put dissimuler son embarras. La rougeur de ses joues
-s’accentua, pendant que le curé, ramenant les plis de sa soutane
-flottante et soulevant son tricorne, l’abordait avec un salut
-cérémonieux et compassé.
-
---Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle d’une voix un peu émue,
-comment vous portez-vous?
-
---Pardonnez-moi de vous déranger si matin, madame, dit-il sans répondre
-à sa question, je fais la quête mensuelle pour mes pauvres et je n’ai
-pas cru devoir passer devant la Mancienne sans vous demander votre
-offrande.
-
---Vous avez eu raison, monsieur le curé, et c’est à moi de m’excuser de
-vous recevoir dans ce négligé... Vous me surprenez en costume de
-jardinière.
-
-Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu de la veuve, sur
-l’échancrure du corsage empourpré par les œillets rouges, puis il baissa
-les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces se pincèrent encore plus
-que d’habitude.
-
-Joubert dit quelque part que «les parfums cachés et les amours secrets
-se trahissent.» Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton une
-odeur d’amour et de voluptueuse satisfaction qui fut pour le prêtre une
-révélation soudaine et qui lui fit éprouver un intime frémissement de
-pieux dégoût et de sainte colère.
-
---Voulez-vous avoir la bonté de me suivre, reprit-elle en dénouant les
-tirettes de sa robe, dont les plis retombèrent modestement sur ses
-pieds; je vous remettrai mon offrande...
-
-Le curé emboîta le pas silencieusement derrière elle, en gardant
-toujours sa mine renfrognée. Quand ils furent dans le petit salon, elle
-ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux louis, et les déposa dans
-la main osseuse du doyen.
-
---Voici pour vos pauvres, monsieur le curé, dit-elle en s’inclinant.
-
-L’amour heureux rend les cœurs plus charitables et les mains plus
-donnantes; l’aumône était deux fois plus importante que d’ordinaire,
-mais ce gâteau inespéré n’eut pas le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter
-son air maussade, M. le curé empocha la généreuse offrande de la veuve
-et se contenta de remercier du bout des lèvres.
-
---J’ai regretté, continua Mme Lebreton, que vos occupations ne vous
-aient pas permis de venir dîner dimanche dernier à la Mancienne... Du
-reste, je n’ai pas eu de chance cette fois; il m’a manqué encore
-d’autres convives: les dames de la poste, ainsi que le notaire et sa
-femme.
-
-Le curé prit l’air étonné d’un homme qui ignore ce qui se passe dans sa
-paroisse.
-
---En vérité!... Ces dames étaient-elles absentes d’Auberive?
-
---Non; les demoiselles Chesnel étaient retenues par un travail urgent,
-et Mme Bouchenot était souffrante... Mais vous, monsieur le curé, vous
-n’étiez ni absent, ni malade... Pourquoi m’avoir fait faux-bond?
-
---Excusez-moi, madame, murmura-t-il en pinçant les lèvres, et permettez
-que je garde pour moi les raisons de mon abstention.
-
-Mme Adrienne avait redressé brusquement la tête.
-
---Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant de sourire, sont donc bien
-mauvaises, monsieur le curé, pour que vous craigniez de me les dire?
-
-Il salua cérémonieusement:
-
---Je les crois bonnes, mais je vous en prie, madame, n’insistez pas...
-Laissez-moi conserver avec vous une réserve dont je ne me suis pas
-départi depuis notre dernière entrevue.
-
-En entendant ces paroles entortillées, Mme Lebreton pâlit.
-
---J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un ton bref, et je vous supplie
-de vous expliquer, monsieur le curé; j’aime les situations nettes.
-
-L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et contristé.
-
---Vous le voulez, madame? Eh bien! soit.
-
-Il continua d’une voix assourdie:
-
---Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec vous pour la dernière
-fois, je ne vous ai pas épargné certains conseils dictés par une sage
-circonspection... Vous avez cru devoir les dédaigner... Voyant mon
-autorité pastorale méconnue, il ne me restait plus qu’une chose à faire:
-m’abstenir... En m’asseyant de nouveau à votre table, j’aurais eu l’air
-d’autoriser par ma présence des choses que je déplore, et j’aurais
-scandalisé mes paroissiens, qui le sont déjà assez par le spectacle de
-ce qui se passe...
-
---Que se passe-t-il donc et de quel scandale parlez-vous? s’écria
-Adrienne.
-
---Vous le demandez, madame?... Me sied-il bien à moi, prêtre, de vous
-répéter les propos qui courent le pays?
-
---Oui, je le désire... Vous vous êtes trop avancé pour ne point aller
-jusqu’au bout... Que dit-on, s’il vous plaît?
-
---On dit que M. Pommeret vient ici très souvent, non seulement en plein
-jour, mais le soir...
-
---C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes de ses soirées à la
-Mancienne... Quel mal y voit-on?
-
---Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit le curé en baissant
-les yeux, pourquoi ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout le monde
-par la grille, s’échappe-t-il à la nuit close par la petite porte du
-parc?
-
---Mais c’est un véritable interrogatoire! s’exclama Adrienne avec un
-rire nerveux. Continuez, je vous en prie.
-
---Excusez-moi, il y a des choses que ma bouche ne doit pas répéter.
-
---Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un ton hautain, puisque je consens
-à les entendre.
-
---On ne se cache que pour mal faire, ajouta le prêtre sévèrement.
-
---Pourquoi me cacherais-je?... Ne suis-je pas veuve et libre de ma
-personne?
-
---On n’est jamais libre de braver l’opinion publique... Savez-vous ce
-que crient tout haut nos paysans? «Quand on est riche, on se croit tout
-permis!» Voilà ce qu’ils disent, et si, par politique ou par intérêt,
-certaines personnes persistent à vous faire bon visage, croyez bien
-qu’elles se dédommagent lorsqu’elles sont hors de votre présence...
-
---Pardon! les bonnes âmes qui s’occupent de moi, et vous-même, monsieur
-le curé, vous oubliez une chose: c’est que je suis veuve, je vous le
-répète, et que je puis avoir le désir légitime de changer de
-condition... Depuis quand considère-t-on comme un scandale de voir une
-veuve encore jeune songer à un second mariage?
-
-La bouche du prêtre se plissa et un sourire sardonique erra sur ses
-lèvres.
-
---Ah! dit-il, du moment que vous croyez à des intentions de mariage de
-la part de M. Pommeret!...
-
---Et quelles intentions voulez-vous donc qu’ait un homme loyal et bien
-élevé à l’égard d’une femme qu’il aime? s’écria Mme Lebreton devenant
-cramoisie.
-
---Me préserve le ciel de porter un jugement téméraire! soupira le curé
-en secouant la tête, mais j’ai une médiocre confiance dans les
-intentions des jeunes gens sans principes.
-
---Monsieur le curé, vos préventions vous font dépasser la mesure,
-répondit sèchement Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour moi que
-pour M. Pommeret... Me croyez-vous femme à recevoir intimement un homme
-que je ne considérerais pas comme mon futur mari?
-
---Admettons que cela finisse par un mariage, riposta le prêtre d’un ton
-amer, ce sera encore tant pis.
-
---Pourquoi tant pis?
-
---Ce jeune homme a dix ans de moins que vous, insinua-t-il avec
-malveillance.
-
---Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis?
-
---Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta le curé en ricanant.
-
---Monsieur! protesta Mme Lebreton indignée, j’aime M. Pommeret et j’ai
-confiance en lui.
-
---Et cette enfant que vous aviez adoptée, la sacrifierez-vous aussi à
-vos nouveaux projets?
-
---Denise vivra avec nous, et M. Pommeret lui servira de père.
-
---Un père bien jeune! objecta méchamment l’abbé Cartier.--Enfin,
-reprit-il en rajustant sa ceinture qui glissait sur ses maigres hanches,
-je souhaite que tout ceci tourne aussi bien que vous le désirez,
-madame!... Quand dois-je publier vos bans?
-
-A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment
-silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle,
-et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé
-Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines
-les intentions matrimoniales du jeune Pommeret.
-
---Ah! ah! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le
-faire croire! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son
-interlocutrice.
-
---Rien ne presse encore, murmura-t-elle... Je vous ferai prévenir quand
-l’époque sera fixée.
-
---Le plus tôt sera le mieux! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame.
-
-Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et
-pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en
-noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste
-de sa journée.
-
-C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva,
-lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne.
-
-Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque
-toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au
-grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite; le plus souvent il
-s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le
-chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du
-parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait
-ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que
-personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces
-illusions enfantines; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il
-leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces
-subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle
-enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive.
-Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait
-exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il
-y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir; et le curé n’avait
-rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux
-commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme
-chez les notables du bourg.
-
-A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret
-remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de
-tristesse répandue sur sa physionomie.
-
---Qu’avez-vous? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui.
-
-Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face.
-
---J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses
-qui ont teint mes idées en noir.
-
---Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis; il est haineux et rancunier
-comme tous les gens bilieux... Sa bile malfaisante s’extravase jusque
-dans ses moindres paroles... Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre
-l’âme à l’envers?
-
---Il n’a rien inventé, malheureusement!... Il s’est contenté d’appuyer
-durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense
-de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse.
-
---L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités... Il cherche à vous
-éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime.
-
---Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un
-sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré.
-
---Quelle imprudence! s’exclama le garde-général; il va le répéter dans
-toutes les maisons d’Auberive!
-
---Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la
-tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte... Je
-ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne
-sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée
-de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements
-des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions
-injurieusement discrètes de mes domestiques... On me juge, on me juge
-sévèrement, et je l’ai mérité... La malignité publique ne se marque pas
-encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne
-faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater... Je ne
-vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de
-Francis se rembrunir, je ne regrette rien!... Même dans cette situation
-tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu... Mais je
-ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici
-aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre
-blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat...
-Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre
-un grand parti.
-
---Quel parti? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de
-cette allocution et avait une mine allongée... Il croyait qu’elle allait
-lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne.
-
---Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton
-s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort?...
-Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme
-qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal?...
-M’aimez-vous d’un amour solide et durable?
-
---Je vous adore! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant
-dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous.
-
---En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et
-rendre notre situation nette, inattaquable... Il faut nous marier le
-plus tôt possible.
-
-Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les
-mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans
-un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la
-Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les
-sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui
-chuchotait à l’oreille: «Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre
-hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout
-temps, on a tiré le diable par la queue!...» Cela dura à peine deux
-secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité
-électrique.
-
-Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si
-merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit.
-Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien
-portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et
-calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par
-l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux
-bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre
-ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore
-et très désirable,--surtout quand cette personne possède seule, dans un
-pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un
-assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de
-Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses
-appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il
-n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet
-où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles
-perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il
-n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de
-se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait
-tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.
-
-Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse.
-
---Vous ne me répondez pas! balbutia-t-elle d’une voix étranglée.
-
---Pardon! dit-il enfin... Songez que je suis pauvre comme Job et que
-vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire... Si j’accepte
-le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants
-m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent... Voilà ce qui me
-fait hésiter.
-
-Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés
-de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil
-scrupule; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les
-méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et
-fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait.
-
---Cher! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie
-de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage... Si de
-pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui
-ai dix ans de plus que vous? L’âge met entre nous une bien autre
-disproportion que la fortune... Je vous aime mieux que vous ne
-m’aimez!... En insistant sur cette misérable question d’argent, vous
-allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour...
-Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil
-sous mes pieds pour me donner à vous tout entière.
-
-Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche
-avec sa main.
-
---Taisez-vous! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla
-délicieusement Francis... D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre
-le poignard sur la gorge... Ne parlons plus de cela, ce soir; mais
-réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre
-réponse.
-
-Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel
-encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne; les phlox
-à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites
-épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un
-alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus
-énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne
-serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des
-ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques; il regardait dans
-l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de
-la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la
-porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse,
-l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore.
-Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute
-cette opulence fût à lui; en même temps, avec un mouvement d’orgueil
-satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand,
-morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces
-mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les
-jardins et la maison...
-
-Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y
-oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit
-le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains
-avec une énergie un peu nerveuse:
-
---A demain soir! lui dit-elle.
-
-Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade
-d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était
-couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade
-dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se
-maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube.
-Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et
-résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un
-tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel
-endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en
-tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut
-qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du
-chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque
-suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il
-articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de
-rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment,
-c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais
-plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure,
-croyant que leur farce avait pleinement réussi.--Quand il arriva au
-seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux
-verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à
-coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la
-maison d’en face.--Les gens de l’auberge étaient sans doute de
-connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut
-seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout
-habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.
-
---Quoi! c’est vous, monsieur le garde-général? Eh bien! vrai, je ne vous
-savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans
-votre lit!
-
-Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des
-pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe.
-
-Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre.
-
---Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec
-à ces gens-là, qui deviennent insolents; ce soir, ils se sont attaqués à
-moi; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle.
-
-Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui
-badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent
-l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de
-la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte
-d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que
-trahissaient de confuses exclamations, la première publication de
-mariage projeté entre «Pierre-François Pommeret, garde-général des
-forêts, demeurant à Auberive,--et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey,
-veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne,
-même commune.»
-
-Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les
-hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put
-résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se
-mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle
-déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle
-retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres
-tombants.
-
---Ça y est, ma chère! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa
-sœur ficelait les paquets de son courrier; elle l’épouse, ils sont
-affichés!
-
---La sotte! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant
-au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter.
-
---C’est égal! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit... il y a des gens
-qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait
-un beau rêve!... Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui
-a dix ans de plus que lui!
-
---Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle
-étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde
-pas la bride... C’est elle que je plains: elle fait une sottise et elle
-s’en mordra les doigts!
-
-
-VI
-
-Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier
-profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses
-parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense
-bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret
-aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop
-inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la
-sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même
-une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur
-fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était
-d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de
-bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur
-tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et
-se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de
-cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction:--en
-présence des dispositions peu bienveillantes de la population
-d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus
-simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que
-celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour
-raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à
-Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois
-arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations
-maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le
-ramener à Langres.
-
-Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie;
-comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le
-garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et
-résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage
-pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de
-la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de
-Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même
-pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage.
-
-Le ciel était clair; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin,
-avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est
-caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les
-premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur
-anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis,
-mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante
-d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage,
-cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui
-s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui
-zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà,
-entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits
-violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur
-lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement
-l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de
-branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses
-sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa
-barbe, un délit dans _sa_ forêt. Voulant au moins tancer le délinquant,
-il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les
-cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un
-spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.
-
-A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange
-créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du _fruitier_
-qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de
-pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en
-haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès
-qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes,
-empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec
-la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa
-violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle
-demeura un moment bouche béante.
-
-C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna
-quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de
-l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince
-n’avaient pas encore pris tout leur développement; ses mains rouges,
-emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles
-sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en
-blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement
-formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles
-étaient destinés à disparaître: les hanches s’arrondissaient sous la
-jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa
-branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs
-chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés
-de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté.--La tête, qui passait
-à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la
-toilette de cette créature.--Une figure longue au nez retroussé, à la
-bouche très rouge et largement fendue; deux grands yeux fauves, un front
-busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son,
-et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une
-toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules;--puis, dans la
-bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles
-des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par
-intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée
-de vent.
-
---Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous ainsi le mauvais
-exemple aux polissons du village? demanda sévèrement Francis à la
-délinquante.
-
---Ça ne vous regarde pas!... Passez votre chemin! répondit-elle avec un
-ton d’enfant mal élevée;--puis, tout en lui jetant cette réponse
-impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur et ayant constaté sans
-doute à sa mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas affaire au
-premier venu, elle ajouta en manière d’explication:--Cela m’amuse...
-J’ai bien le droit de m’amuser, je suppose!
-
---Ce n’est pas un amusement convenable pour une fille de votre âge...
-D’ailleurs, cet arbre n’est pas à vous, et vous commettez des dégâts qui
-sont punis d’une amende.
-
---Bah! s’il y a une amende, ma mère la paiera!
-
---Qui ça, votre mère?
-
---Mme Lebreton, la propriétaire de la Mancienne... Vous la connaissez
-sans doute, si vous êtes du pays?
-
-Francis ne put retenir un mouvement de désagréable surprise. C’était
-donc là cette fille adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée!...
-Elle lui faisait l’effet d’une petite personne passablement excentrique
-et indépendante. L’occasion était bonne de connaître le caractère de
-cette étrange belle-fille qui était destinée à vivre dans son intérieur
-conjugal, et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, sans
-trahir son incognito.
-
---Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, puis il continua d’un
-air indifférent:
-
---Ah! vous êtes la fille de Mme Lebreton?... Je croyais qu’elle n’avait
-pas d’enfants.
-
---Je suis sa fille adoptive, répondit-elle avec impatience... Après?
-
---Je lui en fais mon compliment! murmura ironiquement Francis; y a-t-il
-longtemps que vous habitez Auberive?
-
---J’y suis revenue hier soir.
-
---Vous sortez du couvent, je présume?
-
---A quoi voyez-vous cela?
-
---A votre goût pour le grand air et les pommes vertes... et puis à votre
-tournure.
-
---J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire! s’écria-t-elle
-dépitée.--Elle surprit les yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas,
-dont l’un était troué; elle rougit, puis mettant un genou sur la fourche
-du pommier, d’un souple mouvement des reins elle se dressa sur ses pieds
-et se maintint debout en accrochant son bras à l’une des branches
-supérieures. De l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de
-prendre un air décent.
-
-Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, la voyait tout entière:
-elle était élancée, svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements de
-chat sauvage.
-
---Quel âge me donnez-vous? reprit-elle en se tenant raide sur son
-perchoir.
-
---Mais celui que vous avez... quinze ans à peu près.
-
---J’en ai dix-sept! fit-elle en se redressant.
-
---Vraiment! alors vous avez quitté votre pension pour tout à fait?
-
---C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain mariage de ma mère
-adoptive... Mais probablement on m’y refourrera encore pour un an, afin
-de se débarrasser de moi!
-
-La façon maussade dont elle prononça ces derniers mots n’indiquait pas
-qu’elle eût un grand enthousiasme pour l’événement qui allait modifier
-l’intérieur de la Mancienne.
-
---Ah! murmura hypocritement Francis, Mme Lebreton se remarie!...
-Connaissez-vous votre futur beau-père?
-
---Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent... Ma mère
-le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne
-sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur... Oh! du
-reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut
-être... Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux.
-
---Pourquoi vieux?
-
---Dame! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura
-pris un mari plus âgé qu’elle.
-
---Quel âge a donc Mme Lebreton? demanda Francis en se mordant les
-lèvres.
-
---Trente-quatre ans au moins!
-
---Et vous appelez cela n’être plus jeune?
-
---Tiens!... ça peut sembler jeune à un vieillard, mais moi, je trouve
-que c’est vieux... Et vous?
-
---Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et vous me rangez probablement
-aussi dans la catégorie des vieux.
-
---Vous? par exemple!... Attendez!--Elle l’examinait de haut en bas avec
-attention. Ses yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment sur la
-jolie barbe blonde bien peignée, les épaules robustes, la poitrine large
-et la taille élégante de Francis Pommeret. Et tout en le dévisageant
-avec la curiosité audacieuse et impertinente d’une jeune sauvage, elle
-laissait voir une naïve admiration qui ne pouvait qu’être très flatteuse
-pour son interlocuteur.
-
---Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle enfin, mais pas beaucoup
-plus.
-
---J’en ai vingt-quatre.
-
---Eh bien! vous voyez... Cela ne fait déjà pas une si grande différence
-entre nous.
-
---Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, en jetant un regard
-dédaigneux sur la toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur
-demander votre main pour le jour où vous quitterez vos robes courtes.
-
---Pourquoi vous moquez-vous de moi? s’écria-t-elle, vexée; vous n’êtes
-pas poli!
-
-Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes devaient être à découvert
-et fut saisie d’un pudique embarras qui ne lui était pas venu jusque-là.
-
---Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, mais... vous me gênez,
-vous savez!
-
---Je m’en vais.
-
---Non, tournez-vous seulement... Là!... hop!
-
-Un bond, puis un cri;--ses pieds s’étaient pris dans sa robe, et elle
-avait roulé dans les broussailles.
-
---Vous êtes-vous fait mal? s’exclama-t-il en se retournant et en se
-penchant vers Denise.
-
---Non pas, répondit-elle en restant assise là où elle avait roulé, et en
-éclatant de rire, mon pied a glissé, voilà tout... Bon! poursuivit-elle
-en regardant ses bottines, les boutons qui restaient sont partis!
-
---Où étiez-vous en pension?
-
---Au Sacré-Cœur de Dijon.
-
---Ah!... Est-ce que toutes les élèves grimpent aux arbres, au
-Sacré-Cœur?
-
---Oh! Dieu non! Elles sont bien trop pimbêches!... Moi, je suis très mal
-notée à cause de ma tenue... Mais cela m’est égal: on ne me forcera
-jamais à dire ce que je ne pense pas... Cette année, on voulait
-m’enrôler dans les _Enfants de Marie_ qui ont pour mission d’espionner
-leurs compagnes et de tout rapporter à ces dames... J’ai refusé net.
-Cela a fait un scandale!... On parlait de me renvoyer à la maison...
-C’est moi qui aurais été contente!
-
---Vous avez au moins le mérite de la franchise, dit Francis avec un rire
-un peu contraint... Vous devez faire le désespoir de votre mère
-adoptive?
-
---Ça, c’est vrai... Mais je n’en viens pas moins à bout de lui imposer
-mes volontés. C’est une bonne femme, ma mère... un peu raide, mais bonne
-femme.
-
---Votre futur beau-père sera peut-être moins bon homme?
-
---Oh! celui-là, reprit-elle en secouant la tête, je le déteste d’avance!
-
-Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, les jambes repliées sous
-sa robe, et, ayant tiré de sa poche une douzaine de pommes sauvages,
-elle triait les plus appétissantes.
-
---En voulez-vous? demanda-t-elle à Francis.
-
-Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en croqua une. Elle ouvrait sa
-grande bouche, et l’on voyait ses petites dents très blanches mordre
-avec sensualité dans le fruit d’un vert pâle.
-
-Francis l’apercevait de profil. Le front busqué et le menton saillant de
-l’adolescente se découpaient nettement sur le fond verdoyant des cépées.
-Le rouge vif de ses lèvres se détachait dans l’ombre, tandis que le haut
-de sa tête demeurait en pleine lumière et que le soleil flambait dans
-les crépelures de ses cheveux roux.
-
---Drôle de créature! pensait Francis en l’écoutant croquer bruyamment sa
-pomme juteuse... Que vous détestiez votre futur beau-père, reprit-il
-tout haut, cela se comprend, mais que vous le gouverniez à votre gré
-comme votre mère adoptive, ce sera probablement plus difficile... Il
-aura sa volonté, lui aussi, et il essaiera peut-être de vous faire plier
-à son tour.
-
---Je ne l’engage pas à essayer! grommela-t-elle entre ses dents.
-
---Hem! objecta le garde-général en dissimulant une grimace de
-mécontentement, il sera le maître, et il faudra que vous cédiez pour
-avoir la paix.
-
---Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne.
-
---Et où irez-vous?
-
-Elle releva vers lui sa figure expressive, et un éclair de menace passa
-dans ses yeux étincelants:
-
---Dans les bois... On dit que j’y suis née: j’y retournerai.
-
-Le garde-général haussa les épaules. Il se trouvait maintenant édifié
-sur le caractère et les dispositions de sa future belle-fille; il tira
-sa montre:
-
---Déjà onze heures! il faut que je me remette en route.
-
---Vous demeurez loin d’ici? demanda Denise en penchant la tête de côté
-pour regarder le jeune homme sans être gênée par le soleil.
-
---A deux bonnes lieues, près de Rouvres.
-
---C’est dommage que vous ne soyez pas du pays!... J’aurais eu du plaisir
-à tailler une causette avec vous de temps à autre... Vous avez l’air bon
-enfant, quoique un peu moqueur.
-
---Grand merci!... Nous nous reverrons peut-être un de ces jours.
-
---Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne,
-je vous présenterai à maman!
-
---Et à votre beau-père? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant.
-
---Oh! lui!... Voilà pour lui! s’exclama-t-elle en passant rapidement
-l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine.
-
-Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le
-cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait
-le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il
-dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la
-fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique
-le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté
-l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette
-expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs
-têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de
-ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de
-velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans
-le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit
-de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière,
-assise sur ses talons; et, les bras croisés sur sa poitrine
-d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la
-baignait tout entière.
-
-Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux
-comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel,
-débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air
-était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il
-en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs
-d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse
-ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur
-de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds:
-crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou
-d’_orvets_ dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant
-une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue...
-
-Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le
-souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une
-apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en
-temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil; puis, quand
-elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un
-cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau
-ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de
-cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les
-ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des
-regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et
-chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna
-paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à
-pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se
-renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un
-jeune animal qui sommeille...
-
-Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge
-d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa
-toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut
-rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la
-Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il
-surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route
-et épiant l’arrivée du courrier.
-
---Quoi! c’est vous? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture
-n’est pas encore passée; comment donc êtes-vous venu?
-
---A pied, répondit Francis; je n’ai pas eu la patience d’attendre le
-second départ.
-
-Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme
-à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif,
-s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée.
-Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être
-était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les
-fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de
-la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des
-paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les
-piqûres d’une pêche mûrie?
-
-Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça
-la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur
-les yeux:
-
---Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari
-et femme.
-
---Ah! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que
-tout soit fini!... Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites
-ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On
-dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne
-sais quelles espérances!... Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient
-accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions
-injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le
-juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes
-discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se
-permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames
-de la poste me tournent le dos... Oh! continua-t-elle, en essuyant des
-larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux
-village!... Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés...
-Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en
-propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation... J’en
-ai assez, de la Mancienne et d’Auberive!... N’est-ce pas votre avis?
-
-Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la
-Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui
-échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers
-effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux! L’idée de
-s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des
-bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas
-se laisser dominer par des considérations matérielles; il mettait son
-amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre
-fortune bon cœur.
-
---Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce
-que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons
-ensemble.
-
-Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains
-dans ses mains.
-
---Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous!... Êtes-vous
-content de votre voyage? qu’a dit votre famille en apprenant vos
-projets?
-
---Ma famille a été enchantée... ma mère a dû vous écrire; elle a pleuré
-de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de
-venir vous embrasser.
-
---Ainsi on ne vous a fait aucune objection?
-
---Aucune.
-
---On n’a pas trouvé choquant que vous épousiez une femme plus âgée que
-vous?... car je suis vieille, mon ami, et il me semble que cette
-quinzaine m’a encore vieillie.
-
-En même temps elle le regardait droit dans les yeux, souhaitant et
-redoutant à la fois de deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet
-aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie... Pour fuir ce
-regard trop chercheur, Francis prit la tête d’Adrienne et lui baisa les
-cheveux.--Je vous aime! dit-il, et je vous trouve charmante.
-
---Et, reprit-elle en se débarrassant lentement de cette embrassade
-amoureuse, leur avez-vous avoué que non-seulement j’étais une vieille
-femme, mais que je vous apportais en dot une grande fille?... Et quelle
-fille!... Au fait, vous allez la voir: elle est arrivée d’hier et je
-crois qu’elle est là-haut... Je vais vous l’amener.
-
-Elle s’élança vers l’antichambre et appela:--Denise!--Au sommet de
-l’escalier, une voix aigrelette répondit:--Me voici!--Et Francis
-entendit la jeune fille qui dévalait comme un tourbillon du haut des
-marches.
-
-Il tournait le dos à la porte et regardait le jardin, tout en écoutant,
-dans le vestibule, les propos échangés entre Mme Lebreton et sa fille
-adoptive:
-
---Comme te voilà fagotée!... Tu as donc couru dans les ronces pour
-mettre ta robe dans cet état?... Viens que j’arrange un peu tes cheveux;
-tu as l’air d’un chat fâché... Je vais te présenter à un monsieur qui
-sera dans quelques jours mon mari... Tâche d’être convenable!
-
-Pommeret crut comprendre que l’indocile créature regimbait
-silencieusement à cette présentation, car Mme Adrienne répétait avec une
-nuance d’humeur:
-
---C’est bon! c’est bon!... Allons, viens! ne fais pas la sotte!
-
-Elle finit par pousser dans le petit salon la rebelle Denise, qui
-s’avançait en rechignant.
-
---Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne en entraînant la jeune fille
-vers Francis, toujours debout contre la porte-fenêtre.--Denise, donne la
-main à M. Pommeret, qui sera, lui aussi, ton père adoptif.
-
-Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri:
-
---Vous! comment c’est vous? s’exclama-t-elle furieuse.
-
-Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient
-démesurément.
-
---Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela
-vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez?
-
---Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste! cria Denise;--et,
-lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement
-farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à
-fondre en larmes.
-
---Eh bien! qu’a donc cette petite? demanda Mme Lebreton, en se tournant
-d’un air ébahi vers Francis.
-
---Ce n’est rien, répondit-il... Mlle Denise et moi, nous nous sommes
-déjà rencontrés tout à l’heure: elle, au haut d’un arbre, moi, dans le
-chemin... Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom...
-Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé
-de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable...
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-I
-
-Rouelles est un village d’environ deux cents feux. Séparé d’Auberive par
-une des plus belles futaies du canton, il est bâti à la naissance d’un
-vallon et s’enfonce comme un coin dans la forêt de Montavoir, qui
-l’enserre de trois côtés dans un cirque de pentes boisées. A l’extrémité
-de l’unique rue, et un peu à l’écart, se dresse l’ancien château: un
-bâtiment carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, précédé d’une cour
-herbeuse, et flanqué aux deux ailes de tourelles en forme de
-pigeonniers. La maison d’habitation est peu confortable. Les pièces du
-rez-de-chaussée sont glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave en
-été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa longue plainte traverse le
-vestibule et monte lamentablement dans la cage de l’escalier. Les
-chambres hautes sont plus logeables. Leurs murailles tendues de vieilles
-tapisseries reçoivent parfois la visite du soleil qui achève de faner
-leurs couleurs passées; les lits à baldaquin, les massives armoires de
-chêne ou de poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts de
-cretonne, les peintures des trumeaux et des dessus de portes donnent à
-cette partie de l’appartement un aspect vénérable et intime qui semble
-presque hospitalier, à côté de la mine rébarbative des pièces du
-rez-de-chaussée. Pourtant la vue qu’on a des fenêtres n’est rien moins
-qu’aimable et riante: un jardin bordé de charmilles rabougries et orné
-de buis taillés en pyramide, un parterre où les plantes poussent plus en
-feuilles qu’en fleurs, un verger plein de pommiers rongés de mousse, qui
-ne produisent du fruit que tous les trois ans; puis une prairie
-spongieuse, infestée par les prêles, et, à l’extrémité de cette langue
-de pré, un petit étang qui confine aux lisières de la forêt.
-
-Cet étang est la tristesse même. Les grands joncs qui lui font une
-ceinture frissonnante empiètent chaque année plus avant. Des fonds
-vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée le peu d’eau stagnante
-qu’on aperçoit entre les quenouilles des massettes et les feuilles
-aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, à cause de l’ombre
-constamment projetée par les arbres du bois; mais, dans le voisinage, de
-sombres touffes de ciguë, des souches de saules aux moignons noirs, et
-deux ou trois aulnes dont les racines rougeâtres semblent saigner dans
-l’eau brune. Au printemps, la morelle qui niche dans les joncs fait
-entendre vers le soir son gloussement plaintif; en hiver, des bandes de
-canards sauvages viennent s’y ébattre; en été, des chœurs de grenouilles
-y coassent en plein soleil dans les vases à demi desséchées. En toute
-saison, cette onde traîtresse et endormie, qui n’a ni la limpidité ni
-les honnêtes glouglous de l’eau courante, et cette verdure aqueuse, qui
-ne possède ni la santé ni la gaîté des végétations poussées en terre
-ferme, imprègnent d’une mélancolie malsaine ce coin de forêt, en même
-temps qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement le regard. Aussi
-l’étang figure-t-il dans la nomenclature locale sous un nom en harmonie
-avec sa physionomie tragique: on l’appelle la _Peutefontaine_[1].
-
- [1] _Peut_, _peute_, en patois langrois, laid, mauvais, méchant.
-
-C’est cependant cet endroit maussade et solitaire qu’Adrienne avait
-choisi pour y passer sa lune de miel,--moitié par rancune et dépit
-contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse
-égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle; jouir à son aise, sans
-être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison
-d’amour éclose à l’arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des
-femmes ardentes et concentrées comme l’était Mme Lebreton, absorbe
-l’organisme tout entier et a des exigences d’autant plus impérieuses
-qu’elles ont été plus longtemps contenues. Cette Langroise à l’écorce
-dure et au cœur brûlant, demeurée moralement vierge depuis sa puberté
-jusqu’à trente-quatre ans, avait une faim de tendresse et d’affection
-exaspérée par un jeûne de dix-huit années. Aussi l’isolement de Rouelles
-ne l’effrayait-il pas; elle l’eût volontiers souhaité plus complet et
-plus absolu encore, croyant fermement que Francis Pommeret était possédé
-autant qu’elle du désir de la solitude à deux, et n’ayant remarqué ni la
-grimace ni le sourire contraint du garde-général à la première visite
-qu’il fit dans sa nouvelle résidence.
-
-Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins à embellir le vieux
-château. Les ouvriers y avaient travaillé nuit et jour pendant le mois
-de septembre, et si le paysage environnant était forcément resté le
-même, l’intérieur de l’habitation avait été heureusement transformé:
-tapis épais du haut en bas de l’escalier, doubles fenêtres, doubles
-portes capitonnées, bourrelets et paravents partout; on s’était ingénié
-à trouver des préservatifs variés contre le vent et le froid. Les pièces
-du bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des sièges bas et
-moelleux, des portières à toutes les portes, d’amples rideaux drapés aux
-fenêtres, avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, que
-réchauffaient encore de grosses bûches de hêtre flambant clair sur les
-chenets des hautes cheminées.
-
-A la Saint-Michel, après un voyage de huit jours dans la petite ville
-qu’habitait la famille Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent au
-château. Mme Adrienne avait poussé son mari à envoyer sa démission à
-l’administration des forêts, et il y avait consenti sans peine, trouvant
-qu’il aurait assez affaire d’administrer ses propres futaies.--Denise,
-naturellement, avait accompagné sa famille adoptive à Rouelles. Elle
-s’était remise assez vite du choc que lui avait causé la mystification
-de Francis, et, après quelques jours de bouderie, elle avait daigné
-faire la paix avec lui.
-
-Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage et déclaré à qui voulait
-l’entendre qu’elle détestait Francis Pommeret, Sauvageonne avait eu un
-de ces complets revirements familiers à sa nature fantasque, faite de
-contradictions, d’exagérations et de brusques sautes d’humeur.
-Maintenant elle paraissait ravie de se retrouver quasi en famille et de
-jouer à la petite fille avec les deux époux. Le peu de développement de
-sa poitrine, ses toilettes et ses gaucheries de pensionnaire, faisaient
-accepter ses caresses fougueuses et ses hardiesses comme des joueries
-sans conséquence. Dès le matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage,
-elle se précipitait dans la chambre où les nouveaux mariés étaient
-encore couchés. Les yeux fauves et largement ouverts de Denise
-observaient curieusement les deux têtes voisines l’une de l’autre, dans
-le grand lit tendu de vieille cretonne. Brusquement elle sautait au cou
-d’Adrienne, s’amusait à décheveler les nattes modestement roulées sous
-le filet de sa mère et à les répandre sur l’oreiller; puis, avec un
-emportement passionné, elle lui couvrait de baisers les joues, le cou et
-les bras. Accoutumée depuis longtemps à ces façons peu réservées,
-Adrienne prenait le parti d’en rire, mais Francis en éprouvait une gêne
-singulière. Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà assombrie,
-Denise s’attaquait à lui directement et le lutinait, au grand amusement
-de Mme Pommeret, qui voyait avec une innocente satisfaction sa rebelle
-Sauvageonne s’humaniser peu à peu et traiter amicalement celui qu’elle
-avait regardé d’abord comme un intrus. Tandis qu’assis sur le divan, il
-était en train de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses genoux, lui
-arrachait le cigare des lèvres, le lançait par la fenêtre; puis,
-exagérant encore son parler enfantin, elle disait à Pommeret qu’il était
-aussi son petit père, qu’elle ne lui laisserait de repos que lorsqu’il
-aurait juré d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. Quand il
-s’était exécuté:
-
---Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la peine je vais vous
-embrasser.
-
-Alors, plantant ses coudes sur les épaules de Francis, elle lui prenait
-la barbe des deux mains et lui déposait deux brusques baisers sur les
-joues.
-
-Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement la jeune fille, et cela
-finissait par une scène de colère et de larmes. Denise frappait du pied,
-sortait en claquant les portes, et le lendemain on ne la voyait pas de
-la journée. Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses rages en
-courses vagabondes à travers la forêt, qu’elle connaissait aussi bien
-que les plus vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants,
-les sabotiers, les charbonniers, toute la population _boisière_. Elle
-déjeunait de pommes de terre cuites sous la cendre d’un fourneau,
-faisait son dessert de cornouilles, d’alises et de noisettes glanées
-dans les fourrés, et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée,
-demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe en lambeaux, rapportant
-avec elle comme un âpre parfum de plantes brisées et d’herbes foulées.
-Ses yeux s’illuminaient, ses narines palpitaient; elle avait dans la
-cambrure des reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. On eût
-dit que la sauvagerie et les passions nomades qui avaient été le lot des
-générations de bûcherons dont elle sortait s’étaient accumulées en elle
-et faisaient soudain explosion. Un jour, on entendit du côté de la
-lisière une galopade furieuse, puis on vit déboucher du taillis une
-génisse que Sauvageonne avait rencontrée dans une clairière et sur
-laquelle elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, battant des
-talons les flancs de la bête exaspérée, traînant encore après ses
-vêtements des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles arrachées au
-passage, elle traversa au galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les
-paysannes effarées joignaient les mains, et elle ne s’arrêta, rouge et
-haletante, que dans la cour du château, où la génisse affolée s’abattit
-sur le pavé.
-
-Au retour de ces escapades endiablées, elle restait pendant des heures
-blottie sur un canapé du salon, les jambes repliées, une main enfoncée
-dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, observant les mouvements et les
-moindres gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, mal à l’aise sous
-l’espionnage incessant et muet de ce regard, où passait par intervalles
-un regard malicieux, finissait par devenir nerveux et souhaitait qu’elle
-reprît le chemin des bois, au risque de l’y voir commettre de nouvelles
-frasques. Néanmoins, tout en maugréant contre la petite peste qui
-mettait le désordre dans son intérieur et faisait damner les
-domestiques, il subissait l’indéfinissable attraction de Sauvageonne. Il
-lui trouvait quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes qu’elle
-croquait lorsqu’il l’avait rencontrée pour la première fois. Séduit et
-choqué en même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses allures trop
-libres, de la dangereuse familiarité qui s’établissait entre elle et les
-gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les
-brumeuses matinées d’octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois
-vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer sournoisement, après un
-oblique détour, d’étranges imaginations lui montaient au cerveau; de
-vagues soupçons, pareils à ceux d’un mari jaloux, le poussaient à suivre
-Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois.
-
-Une après-midi, ayant remarqué que la jeune fille, après avoir vagué
-distraitement autour de la Peutefontaine, venait de prendre le chemin
-d’une coupe en pleine exploitation, il fut de nouveau tracassé par ses
-craintes soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur net, il sortit
-précipitamment afin de retrouver la trace de la fugitive. Au bout de
-cent pas, il l’aperçut escaladant comme un chat les pentes très raides
-de la tranchée et franchissant d’un bond les _murgers_ qui couronnaient
-la crête du bois.--Peut-être, avec ce flair particulier aux animaux et
-aux sauvages, devina-t-elle qu’on la suivait et voulut-elle dépister son
-espion; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois crochets par des
-_laies_ transversales et qu’au bout de quelques minutes elle mit
-l’ancien garde-général en défaut. Cependant, par esprit de contradiction
-ou par malice, afin de railler le trop curieux beau-père, de temps à
-autre sa voix de soprano aigu partait soudain, en manière de bravade, du
-fond d’une combe ou de l’épaisseur d’un taillis, et un _houp_! sonore
-résonnait au loin, comme un signal lancé par Sauvageonne à quelque
-personnage mystérieux.
-
-Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement
-par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la
-huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha
-enfin dans la _coupe_ qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée
-par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A
-deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les
-ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur
-chantier; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la
-sieste. Tandis que Francis inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue
-du terrain exploité, Denise, les cheveux au vent, sortit à son tour du
-fourré. Elle n’avait pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, elle
-paraissait se soucier médiocrement de sa présence, car elle continuait
-de s’avancer dans la direction de la loge.
-
-Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, elle le contempla un
-moment, puis, fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur une poignée
-de faînes dont l’éparpillement l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et
-tandis que les camarades du chantier riaient bruyamment, il se dressa
-sur ses pieds. C’était un beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à
-la mine joviale et à la barbe brune naissante. Une conversation animée
-s’engagea entre lui et la jeune fille. Ils discutaient comme deux
-camarades, avec de grands gestes et de longs éclats de rire. Cette
-camaraderie agaçait singulièrement les nerfs de Francis; il quitta la
-lisière, et, se montrant plus à découvert:
-
---Denise! cria-t-il avec humeur.
-
-Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, puis continua
-l’entretien sans s’émouvoir.
-
---Je parie que si! s’exclama-t-elle en se penchant vers le jeune
-sabotier.
-
---Je gage que non! repartit celui-ci... Qu’est-ce que vous pariez?
-
---Un joli couteau que j’ai là en poche... Et vous?
-
---Une paire de fins sabots de hêtre.
-
-Il avait tendu sa large main rugueuse, et elle y tapa sans façon.
-
---A votre tour, mamselle! dit-il en riant.
-
-Elle avança sa petite main brune dans laquelle le gars tapa légèrement,
-après quoi il retint la main de Denise dans ses gros doigts, et, la
-secouant vigoureusement:
-
---Chose promise, chose due! murmura-t-il; vilain qui se dédit!
-
-Francis marchait à grandes enjambées vers le groupe.
-
---Denise! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait guère de réplique; venez,
-j’ai à vous parler!
-
-Elle remua les épaules à la façon des enfants mal élevés, fit un signe
-de tête au sabotier, et suivit à quelque distance Francis, qui regagnait
-le taillis d’un air mécontent.
-
-Ils prirent un sentier pierreux, jonché de feuilles sèches, et y
-cheminèrent quelque temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup Francis
-Pommeret se retourna vers la jeune fille, qui croquait des noisettes
-derrière lui, et, d’un ton très âpre:
-
---Ma chère enfant, commença-t-il, vous avez avec ces gens des bois des
-façons qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre condition.
-
-Elle le regarda de côté avec un sourire quasi insolent:
-
---Qu’est-ce que cela peut bien vous faire? répondit-elle.
-
---Ayant épousé votre mère adoptive, je me considère comme responsable de
-vos actions, et j’ai le droit de couper court à des familiarités
-déplacées.
-
---Quand je suis familière avec vous, cela vous ennuie; quand je le suis
-avec d’autres, cela vous vexe... Vous n’êtes jamais content!... Je ne
-puis pourtant pas vivre comme un hérisson, et j’ai besoin d’avoir des
-amis, moi!
-
---Votre mère vous aime; il me semble que c’est suffisant.
-
---Ma mère n’aime que vous et ne voit que par vos yeux... Cela peut vous
-sembler suffisant... A moi, non!
-
-Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait violemment du pied
-les feuilles sèches qui craquaient.
-
---Enfin vous n’êtes plus une petite fille, reprit Francis; vous avez
-dix-sept ans passés, et, à votre âge, une jeune personne ne doit pas
-donner des poignées de main à un garçon de vingt ans, fût-il sabotier.
-
---Tiens! fit-elle en éclatant de rire et en lui lançant un regard
-oblique; vous ne me prenez plus pour une pensionnaire sans
-conséquence?... C’est déjà quelque chose... Croyez-vous par hasard que
-je veuille faire de Zacharie mon bon ami?
-
---Je ne crois rien; mais tant que vous serez sous ma garde, je n’entends
-pas que vous couriez les bois seule et que vous fréquentiez ces gens-là.
-
---Un mot de plus et je retourne avec eux! s’écria-t-elle d’un ton de
-défi, en hasardant quelques pas en arrière.
-
---Je vous le défends! grommela-t-il les dents serrées.--Et, la
-saisissant violemment par le bras, il cherchait à l’entraîner.
-
---Ah! c’est ainsi! s’exclama-t-elle, rageuse, en se rebiffant; eh bien!
-nous verrons qui aura le dernier.
-
-Elle lui opposait une résistance sérieuse, et il fut obligé de lui
-empoigner les deux bras pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un
-moment silencieusement; elle, se débattant avec une énergie enragée;
-lui, redoublant la force de son étreinte. Il était agité de sentiments
-très complexes, où il y avait de l’animosité, de l’irritation et, en
-même temps, une émotion nouvelle, moitié pénible et moitié plaisante: un
-confus chatouillement des nerfs et des sens, qui le surexcitait et lui
-faisait perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant qu’elle ne serait
-pas la plus forte, la jeune fille, de plus en plus furibonde, se
-précipita tête baissée sur les bras virils noués aux siens et mordit à
-belles dents l’une des mains de son adversaire.
-
-La douleur arracha un juron à Pommeret, et il lâcha vivement Denise.
-Elle l’avait mordu au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair
-saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent humides. D’un bond, elle
-se précipita de nouveau sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent la
-plaie où les traces de ses incisives étaient marquées par des
-gouttelettes vermeilles.
-
---Pardon! murmura-t-elle d’une voix suppliante, je vous ai fait du mal;
-pardon!
-
-En même temps, avec son mouchoir, elle tamponnait la main qu’elle avait
-mordue.
-
-Francis sentait dans sa gorge sèche une sorte d’étranglement, et il
-détournait les yeux.
-
---Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa main; rentrons!
-
---Pas avant que vous m’ayez dit que vous ne m’en voulez pas!
-
---Remettez-vous... Je ne vous en veux pas.
-
---Eh bien! pour me le prouver, embrassez-moi!
-
-Elle lui avait posé ses deux mains sur les épaules, et, se haussant sur
-la pointe des pieds, elle lui tendait humblement ses lèvres.
-
-Il se raidit contre la tentation, vint à bout de maîtriser le tumulte de
-sa chair, et, en se reculant:
-
---Non! fit-il d’une voix faible.
-
-Elle le dévisagea curieusement; ses prunelles dorées, où s’allumait une
-flamme ironique, demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, pendant
-une seconde, leurs regards furent pour ainsi dire fondus l’un dans
-l’autre. Alors, comme si elle eût deviné le trouble où elle l’avait jeté
-et les scrupules honnêtes qui le tourmentaient, elle n’insista plus, et,
-l’un derrière l’autre, ils redescendirent silencieusement vers
-Rouelles...
-
-Ce même jour, à la brune, Mme Pommeret revenait d’une course dans le
-village. A l’orée du bois, elle eut en rencontre une femme en haillons
-qui cheminait pliée en deux sous un fagot, et comme cette pauvresse
-s’accotait au talus pour se reposer et souffler, Adrienne reconnut
-Manette Trinquesse. Elle avait la mine plus déguenillée encore que de
-coutume, et, en s’approchant, Mme Pommeret s’aperçut que la malheureuse
-était dans un état de grossesse avancée.
-
---Eh! bonjour donc, geignit Manette, je vous salue bien, madame
-Lebreton... je veux dire madame Pommeret... Excusez, je ne peux
-m’habituer encore à votre changement de nom... Et vous vous êtes
-toujours bien portée depuis que vous avez quitté la Mancienne?
-
---Mais oui, répondit Adrienne en fouillant dans son porte-monnaie et en
-mettant une pièce blanche dans la main rouge de Manette, et vous,
-comment allez-vous?
-
---Bien des mercis, ma bonne dame, comme vous voyez, reprit-elle, en
-baissant les yeux vers sa taille arrondie, toujours dans la misère
-jusqu’au cou; le guignon ne me lâche pas!... Et votre mari va bien
-aussi?... je n’ai pas besoin de vous le demander... Je l’ai vu tout à
-l’heure dans le bois se promenant avec Mlle Denise. Eh! comme elle est
-grande maintenant! c’est une demoiselle... A eux deux, ils avaient
-quasiment l’air de jeunes mariés. Même que je me pensais, tout en
-ramassant mon fagot: il faut que Mme Pommeret ait grande confiance dans
-son mari pour le laisser courir ainsi par voies et par chemins avec une
-jeunesse!
-
---Fi donc, Manette! s’écria Adrienne indignée, vous avez l’esprit tourné
-au mal, ma fille, et c’est vilain ce que vous dites là.
-
---Dame! grommela Manette en se relevant et en remettant d’aplomb son
-fagot d’un coup d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, Mlle Denise,
-n’est-ce pas donc?... Il est quasi aussi jeune qu’elle, et voyez-vous,
-madame Lebreton,--je veux dire madame Pommeret,--les hommes sont
-toujours des hommes, et il ne faut jamais se fier à eux... Je suis payée
-pour le savoir, allez!... Enfin, ce ne sont pas mes affaires, n’est-ce
-pas?
-
---Bonsoir! interrompit sévèrement madame Adrienne.--Elle quitta
-brusquement la pauvresse, qui continua son chemin en soufflant et en
-geignant sous le poids de son bois mort.
-
-Les insinuations perfides de Manette l’avaient tellement outrée qu’elle
-ne put s’empêcher, le soir, de les rapporter avec indignation à Francis,
-comme un échantillon de la malveillance des gens d’Auberive.
-
---Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au monde, s’écria-t-elle, pour
-inventer de pareilles vilenies!... Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en
-tendant les deux mains à son mari, je ne suis pas jalouse, et ce n’est
-pas certes ma pauvre Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi
-misérables soupçons.
-
-Francis n’avait pu s’empêcher de rougir; les paroles confiantes de sa
-femme le troublaient dans son for intérieur, et comme il gardait un
-fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet incident pour demander
-l’éloignement de Denise.
-
---Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il ne faut pas donner
-volontairement prise aux calomnies, même ineptes, des gens du pays, et
-il serait sage de renvoyer Denise dans son couvent... Elle est d’une
-précocité inquiétante; elle a des habitudes de vagabondage qui
-pourraient mal tourner pour elle et pour nous... Pas plus tard
-qu’aujourd’hui, je l’ai surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier
-avec lequel elle me paraît beaucoup trop familière... Et mon avis est
-que deux années au moins de surveillance sévère ne peuvent lui faire que
-du bien.
-
-Mme Adrienne se laissa convaincre, et il fut décidé qu’elle reconduirait
-Sauvageonne au Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. Quand
-cette décision fut signifiée à la jeune fille, elle ne regimba ni ne se
-récria comme on l’avait craint; elle se contenta de hausser les épaules
-et de se renfermer dans un silence gros de menaces. Seulement, le
-lendemain, se rencontrant tout à coup face à face avec Francis sur les
-marches de l’escalier, elle lui barra le passage, et le regardant droit
-dans les yeux:
-
---Eh bien! dit-elle aigrement, vous en êtes venu à vos fins et vous
-devez être content!
-
---Content de quoi? demanda-t-il en feignant de ne pas comprendre.
-
---Content de vous être débarrassé de moi en me faisant renvoyer au
-Sacré-Cœur...
-
---C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne suis pour rien dans la
-résolution prise par votre mère adoptive.
-
---Ne faites donc pas l’hypocrite!... Je sais parfaitement que c’est à
-vous que je dois d’être claquemurée... Mais vous me le paierez!
-
-Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une œillade courroucée, et alla
-s’enfermer dans sa chambre.
-
-Pourtant, à la veille de partir, elle parut s’être adoucie. Elle
-semblait accepter avec plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle
-avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, et, le matin du départ,
-quand sa malle, une fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait
-l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, elle descendit dans la cour et se
-tint auprès de Mme Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu de son
-mari.
-
---Allons, dit Mme Adrienne, Sauvageonne, viens aussi l’embrasser!
-
---Adieu! murmura Francis, adieu ma chère enfant, travaillez bien, soyez
-gentille!
-
-En même temps, il lui tendait la main; mais Denise n’eut pas l’air de la
-voir; tandis qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières
-recommandations aux domestiques, elle fondit dans les bras de Francis,
-et, tout d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit deux lèvres
-brûlantes se coller passionnément aux siennes.
-
-Puis Denise, sans le regarder, murmura sourdement:--Au revoir!--et elle
-s’élança dans la voiture.
-
-
-II
-
-Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au
-Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin
-pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant
-de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A
-peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du
-nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt.--Les ruisseaux
-devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la
-Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre; sur la blancheur
-bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants
-des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la
-neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le
-lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les
-champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient
-disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée; pendant des
-semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le
-village et le reste du monde.
-
-Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit
-espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison
-de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi; elle ne maudissait pas
-trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et
-livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien
-capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de
-charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la
-quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques,
-Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se
-laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche
-d’attentions; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment,
-sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de
-l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion
-elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand
-elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale
-affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il
-était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a
-vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la
-Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes:--appétits
-vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de
-distraction;--les circonstances seules avaient développé du côté du
-mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de
-Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève
-pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification
-épuise et mène à un prompt dépérissement.
-
-Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était
-maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y
-abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu
-mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de
-chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle
-entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un
-peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de
-triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était
-apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par
-un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait
-fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails
-de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient
-fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé,
-regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de
-cette monotone servitude dorée; il se reprochait d’avoir cédé à
-l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il
-aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups
-de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée
-à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt.--Ce n’était pas que
-la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle
-pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la
-maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie,
-cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais
-et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de
-jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne
-paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes.
-Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir
-les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la
-figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage: la sévérité
-de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi,
-la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements
-conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet
-embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce
-jeune mari.--Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre
-ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec
-terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il
-s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au
-réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces
-enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui
-semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il
-repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment
-rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il
-sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser
-d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ.
-
-Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la
-pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser
-un lit; il en inventait même au besoin.--Adrienne était trop perspicace
-et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce
-refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour
-le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup
-brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à
-s’abuser elle-même;--ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si
-violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un
-indifférent... Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais
-qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible.--Malheureusement,
-Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait
-huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur
-par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son
-regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme
-aimante ne se trompe pas...
-
-Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété,
-ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors,
-elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas,
-comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada
-qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la
-froisser, il en prit encore plus à son aise.
-
-Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était
-retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de
-l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres,
-débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir
-sur le fond blanchissant du sol forestier: les chênes avec leurs rameaux
-noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs
-abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait
-comme une chaudière bouillante; çà et là, dans les champs, la couche
-neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert
-tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en
-nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante
-clapotaient au dehors; l’ondée pleurait contre les vitres, les
-gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour; un
-sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée.
-
-Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement; d’un
-air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de
-rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant
-avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse.
-Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton
-appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les
-_virades_ lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué
-de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira
-ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la
-porte.
-
---Tu me laisses? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait
-doucement la portière.
-
---Je vais fumer dehors.
-
---Oh! tu peux fumer ici, je te le permets... Tu entre-bâilleras une
-fenêtre, voilà tout.
-
---Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis
-serait inondé.
-
---Bah! allume tout de même ton cigare: j’aime encore mieux supporter ta
-fumée que de rester seule... Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie
-aura cessé.
-
---Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si tôt, hasarda-t-il en
-lorgnant toujours le bouton de la porte.
-
---Cela ne fait rien, fume ici... Je t’en prie!
-
-Francis, mis au pied du mur, laissa retomber la portière et prit un
-cigare. En même temps, une grimace d’impatience et un haussement
-d’épaules manifestaient son agacement. Il se croyait abrité par les
-rideaux du lit, qui formaient comme un écran entre lui et sa femme, mais
-il avait compté sans une glace posée juste en face du fauteuil
-d’Adrienne. Le miroir refléta fidèlement l’expression irritée des
-regards, le mouvement à la fois furibond et résigné des épaules
-soulevées et retombantes. Mme Pommeret vit tout cela comme à la lueur
-d’un éclair et tressaillit.
-
---Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus!
-
-Il était en train d’allumer son cigare; il se retourna, rougit
-légèrement et regarda sa femme en essayant de sourire.
-
---Quelle plaisanterie! Moi, je ne t’aime plus?... A quoi vois-tu cela?
-
---A tout... Si je ne me plains pas, croyez-vous que je ne m’aperçoive
-pas de vos façons d’être avec moi?... J’observe, je réfléchis, et mes
-réflexions ne sont pas gaies, je vous assure.
-
-Il paraissait fort déconcerté de la tournure que prenait la
-conversation, et tirait coup sur coup des bouffées de fumée, comme pour
-masquer derrière ce nuage sa mine embarrassée et inquiète.
-
---En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise querelle que tu me
-cherches! Quels griefs as-tu contre moi? Que me reproches-tu?
-
---Rien... Du moment où vous vous trouvez irréprochable, je n’ai rien à
-vous dire... Seulement je me souviens, je compare, et la comparaison
-d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à votre avantage.
-
---Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant; je ne serais pas fâché
-d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette... En quoi suis-je
-coupable? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi? Est-ce que
-je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie?... Voyons, parle!
-s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne.
-
---Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la
-Mancienne!... Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me
-marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes
-heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône!
-
---Voilà des exagérations!... Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant
-son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque,
-mais une femme sensée... Laisse-moi te parler comme à une personne
-raisonnable...
-
---Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons
-comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se
-passer de tendresse et d’affection.
-
---Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse,
-ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie,
-la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est
-plus nuisible qu’utile en ménage... Crois-moi, la meilleure garantie du
-bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance
-réciproques.
-
-Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal,
-vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il
-s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées
-s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par
-une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante:
-
---Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant
-de vous jeter à mes pieds!... Vous me teniez alors un tout autre
-langage; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses
-toujours plus ardentes... O Dieu! Dieu! s’écria-t-elle en se tordant les
-mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et
-cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les
-vêtements que je portais ce jour-là!... Vous me demandez quels griefs
-j’ai contre vous?... Les voilà, mes griefs; vous m’avez trompée, vous
-m’avez menti!... Si vous pensiez réellement ce que vous pensez
-aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas
-maintenant... C’est indigne!
-
---Adrienne! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre
-paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec
-sang-froid... Alors comme aujourd’hui...
-
---Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez
-pas!... Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas
-une atroce comédie... Laissez-moi croire que vous avez eu une minute
-d’amour pour moi... Sans cela, je serais trop complètement malheureuse!
-
-Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés
-secs jusque-là, devinrent humides; un sanglot souleva sa poitrine et ses
-larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les
-carreaux.
-
-Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette
-tempête de larmes brusquement soulevée; il s’approcha de sa femme, lui
-serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on
-veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal
-compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois... Bref,
-la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit; mais après les paroles
-mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part
-et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus.
-Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le
-velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six
-mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La
-confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces
-sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles
-atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour
-qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de
-s’être amoindri dans son estime; Pommeret s’apercevait de cet
-amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement.
-
-Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur
-intimité eut des hauts et des bas: elle fut tantôt tendre et tantôt
-violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement,
-s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques; ils gardaient
-toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui
-gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait
-Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait
-volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un
-mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour
-saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent; cette
-préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait
-dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement
-comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des
-paroles amères s’échangeaient de nouveau.
-
-Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte
-par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus
-particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle
-se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et
-cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation
-nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui
-s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et
-qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé,
-commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en
-consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage
-d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme; en même temps il
-lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles,
-surtout de ménager ses nerfs, qui étaient «à fleur de peau.»
-
-Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise
-d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait
-pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre
-encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette
-maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres
-contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui
-assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut
-rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette
-conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa
-conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à
-Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur
-vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour
-déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même
-qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du
-moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et
-de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou
-en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours
-revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir,
-dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de
-Dijon.
-
-En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se
-rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins
-furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour
-Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats.
-Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec
-entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré
-qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges; mais celle-ci s’opposa
-très résolument au départ de son mari.
-
---Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande
-pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même...
-J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus
-gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne... Toi, tu
-resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous
-voici au plein moment des récoltes; je tiens à ce que tu me remplaces
-pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne.--D’ailleurs,
-ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie...
-A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade
-qui prend les eaux? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux
-pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me
-remettre sur pied; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te
-surprendre par ma mine florissante... Ainsi, c’est convenu, tu garderas
-la maison; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi; cela
-entre dans mes petits calculs...
-
-Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il
-conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui
-devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force
-recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi,
-remonta en voiture et revint dîner à Rouelles.
-
-Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison
-silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au
-dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos
-d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas
-marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de
-gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux
-d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser
-à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de
-devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une
-exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées; il
-faisait bon vivre!... Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne,
-visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et
-s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette: la
-première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation
-d’Adrienne; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé
-surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de
-pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui
-écrivait en ces termes:
-
- «Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par «petit père»
- ou par «cher monsieur». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop
- familier, et le second m’a paru trop cérémonieux; de sorte que je me
- suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que
- vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez
- _énormément_ vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous
- distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui
- quitte demain la maison;--elle a de la chance, celle-là!--Je tiens à
- vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand
- vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le
- bonjour de ma part à nos amis les sabotiers... A propos, encore une
- commission!... Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller
- dans le premier tiroir de ma commode; vous y trouverez un livre à
- couverture bleue, l’_Histoire de la belle Mélusine_, que je vous prie
- de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise
- la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence.
-
- DENISE.»
-
-Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui
-trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la
-pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi
-difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses
-audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien
-agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire?
-Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se
-félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son
-cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès
-qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son
-cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre
-réservée à Denise.
-
-L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes
-excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée.
-La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses
-images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant _Damon et
-Henriette_, _Pyrame et Thisbé_, _les Vierges sages et les Vierges
-folles_, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection
-d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les
-promenades vagabondes de la jeune fille: nids de pies et nids de guêpes,
-cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels
-un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps
-avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes
-terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du
-corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une
-hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un
-air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il
-s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe
-et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique: nœuds de
-ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés,
-chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure; tout cela
-pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher _la
-Belle Mélusine_, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché
-de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la
-tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes
-ses nippes; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta
-l’appartement.
-
-La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de
-cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et
-inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de
-fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout,
-elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous
-reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en
-débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne; mais
-dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le
-relançait opiniâtrement et cheminait avec lui.
-
-La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui
-agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans
-toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes
-plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de
-chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers
-roucoulaient langoureusement; leurs voix sourdes et caressantes
-éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la
-brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir.
-
-Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner,
-étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles
-s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un
-roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua
-un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se
-levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la
-cuisinière parut effarée.
-
---Qu’y a-t-il donc? fit Francis impatienté.
-
---Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient.
-
---Oui, c’est moi! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière
-livrait passage à Sauvageonne.
-
---Vous?
-
-Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la
-lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les
-bras croisés.--Mais quel changement s’était opéré!... Huit mois avaient
-suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit
-entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente
-dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait
-devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et
-admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient
-arrondis; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe
-d’alépine noire; les irrégularités du visage s’étaient atténuées; le
-teint était d’une fraîcheur éblouissante; les opulents cheveux roux
-avaient légèrement bruni; tordue en un épais chignon, leur masse
-rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges
-entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux
-étincelants.
-
---Vous? répéta Francis abasourdi et ébloui.
-
---Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le
-tremblement de sa voix vibrante, je _m’assommais_ là-bas et je me suis
-fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma
-mère.
-
---Et vous êtes revenue seule? demanda sévèrement Pommeret.
-
---Oh! rassurez-vous! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par
-une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure... A
-propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra
-lui faire servir à souper... Elle l’a bien gagné!
-
-
-III
-
---Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous
-êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur?... Je n’ai pas voulu vous infliger
-l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà
-repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois
-instruire votre mère adoptive.
-
-En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et
-dépliait la lettre de la supérieure.--Ceci se passait le lendemain de
-l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la
-salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises
-avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers
-Francis:
-
---Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans
-la lettre de Mme de Lignac.
-
---La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un
-scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa
-maison... J’aime encore à penser qu’elle exagère.
-
---Non, pas trop... Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable,
-d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt:--Je suis une très
-mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire; aussi ces
-dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de
-débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche
-dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande
-cérémonie: collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On
-m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du _Meunier,
-son Fils et l’Ane_, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un
-drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un
-évêque.--«Vous comprenez, mon enfant? me dit la supérieure en baissant
-les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et,
-en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière
-inconvenance; vous remplacerez _évêque_ par _seigneur_... Ne l’oubliez
-pas!»--C’est bon; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je
-récite de mon mieux, sans omettre la correction: «comme un _seigneur_
-assis.» On me complimente: «Ce sera charmant, Monseigneur sera
-ravi!»--Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance:
-trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés.
-Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au
-bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord
-très bien; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces
-grosses lèvres rasées!... J’arrive au fameux passage; je reprends ma
-respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant
-chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute
-volée:
-
- Tandis que ce nigaud, comme un _évêque_ assis,
- Fait le veau sur son âne et pense être bien sage...
-
-Silence glacial; les évêques ne sourcillent pas: seulement Monseigneur
-de Dijon se penche vers la supérieure et lui murmure à l’oreille je ne
-sais quoi qui fait lever les yeux au ciel à la bonne dame. Moi, je vais
-toujours mon train, et j’achève au milieu de la stupéfaction générale...
-Le soir même, après une réprimande publique, on m’ordonnait de faire mes
-paquets, et le lendemain on me mettait à la porte comme une brebis
-galeuse... La justice divine était satisfaite... et moi aussi, puisque
-je voulais me faire renvoyer.
-
---Et pourquoi, s’il vous plaît? demanda Francis, qui n’avait pu se
-défendre de sourire pendant ce récit.
-
-Elle lui coula un coup d’œil oblique:
-
---Cela me regarde, marmotta-t-elle entre ses dents... D’abord j’avais le
-mal du pays.
-
---Adrienne sera très mécontente, reprit-il en accentuant durement
-chacune de ses paroles; je vais lui écrire que vous ne pouvez rester
-ici... Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité de vous garder.
-
-Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner contre les vitres. De
-sa place, Francis voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, la
-masse abondante de ses cheveux, et la souple ligne onduleuse de son dos
-et de ses hanches.
-
---Vous n’êtes pas aimable! répliqua-t-elle sans se retourner.
-
-Sa voix avait un tremblement qui contrastait avec les intonations nettes
-et mordantes de tout à l’heure.
-
-Pommeret se sentit amolli. Se reprochant d’avoir été trop rude, il
-quitta sa chaise et fit quelques pas vers la jeune fille.
-
---Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir n’est pas d’être aimable,
-mais de vous tenir le langage que votre mère adoptive vous tiendrait si
-elle était ici...
-
---Je comprends, interrompit-elle, en faisant volte-face, vous voulez
-être un père pour moi... Eh bien! ça ne vous va pas, ce rôle-là, mais
-pas du tout!...
-
---Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en attendant que ma femme vous
-prenne avec elle... Jusque-là, je compte que vous vous tiendrez
-tranquille et que vous sortirez le moins possible.
-
---Vous me mettez en pénitence... au pain sec!
-
-Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase ironique, elle
-eut un rire silencieux qui creusa des fossettes dans ses joues,
-découvrit ses petites dents blanches et illumina ses yeux.
-
---Il n’y a pas de quoi rire! s’exclama Francis agacé et un peu mal à
-l’aise.
-
---Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant votre sermon.
-
-Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche de son interlocuteur, et
-changeant brusquement la conversation:
-
---Tiens! s’écria-t-elle, c’est là que je vous ai mordu!
-
-En même temps, elle posa un doigt à l’endroit indiqué, et ils restèrent
-ainsi un moment immobiles; puis Francis s’empara de cette main qui
-touchait la sienne:
-
---Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton
-presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien.
-
-Elle éclata de rire de nouveau:
-
---Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au
-Sacré-Cœur: «Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de
-votre âme!»
-
-Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air
-béat.
-
---Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans
-ma chambre... Faudra-t-il garder les arrêts?
-
---Faites ce que vous voudrez! répondit-il vexé; je n’ai pas la
-prétention de jouer au geôlier avec vous.
-
---Vous avez joliment raison! Chacun a assez à faire de se garder
-soi-même... Bonjour!
-
-Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit
-et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui
-conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en
-attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il
-craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit
-dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le
-déjeuner; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient
-atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives; ses conclusions
-tournaient à l’indulgence.
-
-En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au
-château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait
-repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe
-d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires
-qu’elle affectionnait:--jupes courtes, guêtres montant jusqu’à
-mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les
-épaules.--Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de
-garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du
-souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui
-laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité
-relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de
-cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si
-inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était
-loin de la maison, il respirait plus à l’aise; mais, par une
-contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui
-semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de
-goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre
-lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin,
-s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à
-travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait,
-c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son
-caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude
-jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces
-bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre; quelque chose
-lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le
-cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois
-peur et plaisir.--Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries
-périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le
-soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on
-entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui
-rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur
-de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée
-d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque
-soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous
-deux dans une demi-obscurité.
-
-Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait
-de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir
-aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent
-et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des
-réponses impertinentes.--De quoi s’occupait-il? Elle avait l’attention
-de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore! Elle n’était
-pourtant pas gênante!--La conversation tombait là-dessus, et on
-n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de
-Mme Adrienne; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à
-faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant
-les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs
-regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient
-près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise
-d’hostilités.
-
-Un soir que Denise était rentrée plus tard que de coutume et que Francis
-s’était mis à table sans l’attendre, il lui dit de son ton le plus
-grognon:
-
---Vous devriez tâcher de revenir au moins pour l’heure des repas... Je
-me demande ce que vous pouvez faire dans les bois toute une journée?
-
---Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, et là du moins je ne suis à
-charge à personne.
-
---Qu’y trouvez-vous donc de si amusant?
-
---Tout: les plantes, les bêtes et les gens.
-
---Surtout les gens! insinua-t-il avec sarcasme.
-
---Pourquoi pas?... Je ne suis pas fière, moi, et j’avoue que je ne me
-déplais pas dans leur compagnie.
-
---En tout cas, c’est une compagnie peu convenable et peu sûre pour une
-fille jeune et... jolie.
-
-Elle haussa les épaules:
-
---Vous me trouvez jolie?... Vous êtes bien bon!
-
-Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa
-coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en
-arrière... Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans
-trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le
-vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard
-étincelant et hardi:
-
---Hein! quoi? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à
-redire à ma coiffure?
-
-Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et
-se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau
-la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme
-indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux
-points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout
-à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant
-brusquement le bonsoir.
-
-Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne; il
-s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment
-où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la
-route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord
-lentement l’enveloppe; puis il parcourut les quatre pages
-d’écriture,--et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir
-Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée
-fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans
-sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne
-pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée
-au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles.
-Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de
-patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de
-supporter le voyage.
-
-Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant
-dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines
-d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute
-dimension, les nasses, les clayons et les _volettes_ étalaient au soleil
-leurs formes blanches et brunes; tous ces légers ouvrages d’osier tressé
-emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et
-débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée,
-tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des
-voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger
-sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et
-Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par
-Sauvageonne.
-
-Ils étaient six: la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons
-de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités,
-ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à
-manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de
-pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec
-lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la _demoiselle_ et
-vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très
-timides, ne paraissaient pas trop à leur aise; les filles, écarquillant
-les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de
-porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond
-roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de
-rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse.
-Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint
-s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher; puis,
-se penchant en dehors:
-
---Allons! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que
-j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en
-route!... On se doit bien cela entre parents.
-
---Entre parents? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille?
-
---Mon Dieu, oui; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma
-vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines... Ne
-trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent?
-
-Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne:
-
---J’ai reçu une réponse de Plombières, murmura-t-il... On ne peut pas
-vous loger là-bas, et vous resterez ici.
-
-En voyant la lettre, Denise avait pâli tout d’abord; les derniers mots
-de Francis ramenèrent une nuance rose sur ses joues, et un éclair joyeux
-passa dans ses prunelles.
-
---Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle... Avouez-le!
-
-Il haussa les épaules sans répondre.
-
---Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en irai avec ces gens-là.
-
-Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec humeur.
-
-Cependant les vanniers, intimidés par la présence du maître de la
-maison, s’étaient hâtés de mettre les morceaux doubles. Maintenant ils
-se levaient lourdement et gagnaient la cour. L’homme et les garçons
-bridaient les chevaux, tandis que les femmes ramassaient les paniers
-épars sur le pavé.
-
---Au revoir, ma _gachette_! dit la vannière à Denise qui ne l’avait pas
-quittée; bien des mercis pour votre politesse; nous vous revaudrons cela
-quand nous serons à portée... si vous venez jamais nous voir à Aprey...
-C’est le pays de votre pauvre mère, et nous sommes vos plus près
-parents. Il faudra un de ces jours que vous poussiez jusqu’à notre
-village.
-
---Est-ce que vous y rentrez? demanda Denise.
-
---Nenni, pas pour le moment. Nous achevons d’abord notre tournée pour
-placer notre marchandise; mais nous y serons pour sûr rendus vers la
-Notre-Dame d’août, et alors, si le cœur vous en dit, vous n’avez que de
-venir, tout un chacun sera content de vous voir... Ah! dame, ça n’est
-pas cossu chez nous comme dans votre belle maison, mais on vous y
-recevra de bon cœur tout de même... Au revoir donc, ma mie! Bien le
-bonjour, monsieur.
-
-Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et
-gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets
-claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle
-chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons
-marchaient en avant, le fouet sur la nuque; entre les deux voitures, la
-femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles
-enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la
-civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu
-en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et,
-tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait
-leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper
-sur le vert des prés.
-
-Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés
-et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une
-des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient
-plus sonores sous les branches.
-
---Vous regrettez de n’être point partie avec eux? dit railleusement
-Francis en touchant l’épaule de la jeune fille.
-
-Elle tressaillit.
-
---Qui sait? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être
-mieux pour tout le monde!...
-
-Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles
-s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus
-personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le
-sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là,
-dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa
-tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche;
-on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et
-qui crie au ciel: «Tant pis! c’est toi qui l’a voulu!»
-
---Je rentre! s’écria-t-elle... Et courant tout d’une envolée jusque dans
-le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.
-
-A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque
-complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au
-sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret
-laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux
-domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires,
-entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous
-prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans
-la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un
-tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les
-lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse
-indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère;--une ménagère
-de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du
-frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux
-raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la
-salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en
-sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le
-bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire,
-que c’était là le _nec plus ultra_ de la bonne chère. Pommeret, tantôt
-agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de
-maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse
-jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se
-défendre des longs tête-à-tête de chaque soir; à tout instant du jour,
-il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus
-dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les
-chasseurs ont pratiqué une _enceinte_, et qui voit de minute en minute
-se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur
-le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en
-désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se
-condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades
-forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se
-répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait
-un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa
-pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation; la
-possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de
-l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la
-forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le
-flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées
-immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé,
-ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa
-pensée.
-
-Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources
-de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il
-s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays
-le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute
-habitation; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis
-qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que
-l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après
-avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de
-saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de
-manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque
-rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme
-des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence
-n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un
-martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil.
-Tout y invite au sommeil: le moelleux gonflement des mousses à la base
-des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit; tout y repose
-les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques
-blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité.
-
-Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une
-des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide;
-et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse,
-les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement.--Il sommeillait
-depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches
-froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé
-derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les
-branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de
-l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive,--et reconnut
-Sauvageonne.
-
-Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord
-de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse
-indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis,
-remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu
-de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans
-le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne,
-secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme
-pour en tâter le degré de fraîcheur.--Francis demeurait coi, les yeux
-grands ouverts, la gorge serrée.--Aux allures de Denise, on voyait bien
-qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon;
-l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement
-que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur
-accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que
-ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la
-présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même
-discrètement;--et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise,
-une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées.
-
-La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la
-masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa
-présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un
-peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se
-soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il
-opérerait sa retraite, quand Denise reparut.
-
-Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement
-dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de
-gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui
-se jette en pleine eau.
-
-Inconsciemment il avait fermé les yeux; quand il les rouvrit, on ne
-voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne,
-dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille
-aspirait l’air humide avec bonheur; les ailes de son nez retroussé se
-dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures
-surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli
-mouvement d’oiseau qui prend son bain; d’autres fois, s’accrochant des
-deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La
-nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses
-ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la
-baigneuse; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant
-que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule.--Maintenant,
-Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui
-avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout
-remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus
-qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de
-troublantes surprises.
-
-Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute
-ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui
-perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle
-passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les
-purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une
-nymphe des temps mythologiques.--Le crépuscule tombait. Le pan de ciel
-aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de
-turquoise foncée; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait
-par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe
-faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce
-cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps
-éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient
-harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de
-son dos et de sa jeune poitrine; sa peau blanche frissonnait légèrement,
-et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité
-délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette
-chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien
-qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration
-attendrie devant la révélation de cette virginale beauté
-féminine.--Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait
-laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux
-indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle
-était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en
-secouant sa chevelure encore mouillée...
-
-Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la
-tirèrent brutalement de sa rêverie.--Francis avait-il voulu fuir, ou,
-dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement? Toujours
-est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un
-être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit,
-puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la
-place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les
-coudraies, elle se trouva face à face avec Francis.
-
---Vous! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là?
-
-Elle pâlissait et suffoquait; un mouvement de stupéfaction, de honte et
-de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son
-corsage à demi boutonné.
-
-Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action,
-balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la
-jeune fille.
-
---C’est lâche! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes
-roulaient dans ses yeux.
-
-Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, en proie à une sorte de
-crise nerveuse.
-
-Francis, très effrayé de la voir en cet état, ne savait plus que faire
-pour la calmer, quand soudain une idée aussi imprudente que peu
-généreuse lui vint à l’esprit... Elle l’aimait, il s’en doutait depuis
-longtemps; pourquoi ne se servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette
-naïve passion dont il avait deviné la vivacité croissante tout en
-affectant de la décourager?... Il fixa de nouveau sur Denise ses yeux
-caressants et attendris, et se penchant vers elle:
-
---Pardon! lui chuchota-t-il presque dans l’oreille, pardonnez-moi, chère
-enfant adorée!
-
-Ces simples mots d’amour opérèrent sur Denise comme un charme. D’un bond
-farouche, elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras autour du cou et
-cacha dans la poitrine du jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine
-de sanglots passionnés.
-
-
-IV
-
-Un mois s’était passé depuis l’aventure du Creux d’Aujon. Dans la pièce
-qui servait de fumoir et de cabinet de travail, Denise et Francis
-s’entretenaient à voix basse après le dîner. L’ombre des soirées d’août,
-déjà plus courtes, emplissait la chambre d’une obscurité qui ne
-permettait plus de distinguer les traits des deux interlocuteurs. On ne
-voyait que les formes confuses de leurs silhouettes. Celle de Denise,
-qui arpentait le fumoir dans sa longueur, tantôt s’enfonçait dans le
-noir et tantôt se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune fille
-marchait les bras croisés, la tête penchée, et le bruit sourd de son pas
-résonnait seul dans le silence de la maison endormie.
-
---Oui, c’est demain à trois heures qu’elle revient, murmura Francis en
-jetant son cigare et en se renfonçant dans un coin du divan.
-
---Demain! répéta Denise comme un écho douloureux, déjà demain!... O
-Francis, que faire? que devenir?
-
---Nous resterons ici... Pierre ira seul à Langres avec la voiture: il
-dira que nous sommes en pleine moisson et que nous n’avons pu quitter
-Rouelles.
-
---Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle en haussant les
-épaules... Il faudra toujours la voir, lui parler et l’embrasser à
-l’arrivée... Je m’imaginais que ce retour ne viendrait jamais, et c’est
-demain... Non, je ne pourrai plus la regarder en face!
-
---Ma pauvre Denise, commença Francis avec embarras, combien j’ai été
-coupable et comme je me reproche!...
-
-Elle l’interrompit brusquement, courut à lui et, lui posant les mains
-sur les épaules, tandis que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre
-ceux de Pommeret:
-
---M’aimes-tu? lui dit-elle avec un accent passionné.
-
---Peux-tu me le demander?
-
---M’aimes-tu plus que tout au monde... comme je t’aime, moi... comme je
-t’ai aimé depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, sous le
-pommier?... Ce jour-là, je me suis de cœur donnée à toi; je te l’ai déjà
-dit et je te le répète pour que tu comprennes bien que je ne t’ai pas
-aimé par caprice ou par surprise... Vois-tu! il n’y avait ni
-convenances, ni mère adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de
-t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, à faire la part
-de ceci et de cela... Je me donne tout entière... M’aimes-tu de la même
-façon?
-
---Mais... certainement, répondit-il, tandis qu’intérieurement il
-s’effrayait déjà de l’exaltation de la jeune fille.
-
---Eh bien! continua-t-elle en lui serrant les bras dans ses mains,
-sauvons-nous!... Partons demain au petit jour!
-
-Il tressauta, interdit:
-
---Hein! fit-il... Voyons, ma chère enfant, sois plus calme et tâche de
-voir les choses avec plus de sang-froid.
-
---Je les vois comme elles sont... Nous tremblons déjà rien qu’à l’idée
-de ce retour... Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous deux...
-Non, vois-tu, partons!... Après tout, elle n’est que ma mère adoptive,
-et quant à toi, elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi.
-
---Mais c’est de l’enfantillage! répliqua-t-il, ahuri; d’abord c’est
-impraticable, et puis ce serait odieux.
-
---Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper.
-
---Où irions-nous?
-
---N’importe où... A l’étranger, si tu veux.
-
---A l’étranger? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de
-quoi y vivrions-nous?... Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici
-appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou
-vaillant.
-
---Ha! fit-elle...--En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela.
-Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa
-logique impitoyable:--Raison de plus pour ne pas rester... Je
-travaillerai et toi aussi... Nous sommes jeunes et bien portants; avec
-de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie.
-
-Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec
-la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans
-l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui
-le morfondait.--Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se
-lancer dans l’inconnu... gagner son pain en travaillant... recommencer à
-vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources
-que ses deux mains et l’amour de Denise... tout cela était très joli
-dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à
-envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il
-se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier,
-ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser; il lui
-semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa
-petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance.
-Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la
-correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale
-bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée
-de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne.
-
-Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de
-sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de
-Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et,
-le serrant dans ses bras:
-
---N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons
-cette nuit?
-
---Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et
-part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique... Un esclandre
-pareil, songes-y donc! produirait dans le pays un effet déplorable... Et
-puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer
-pour gagner de quoi nous faire vivre... Il faut voir les choses par le
-côté positif... Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène
-à rien... Ah! si nous étions riches, ce serait différent...
-
-Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux
-autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés,
-les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée
-au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement
-dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put
-voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards
-hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement
-et des larmes roulèrent dans ses yeux.
-
---Alors tu veux m’abandonner? fit-elle, navrée.
-
---Qui te parle de t’abandonner?... Seulement je ne veux pas t’exposer,
-et moi avec toi, à mourir de faim.
-
-Elle secoua la tête:
-
---Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous
-avons trompée.
-
---Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de
-ces fatalités dans la vie... A quoi sert de se buter contre
-l’impossible?... Patientons!... Qui sait? Plus tard les choses
-s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.
-
---Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai
-jamais la regarder en face!... Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est
-passé... Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille
-ingratitude!... Non, je ne peux pas! On dit que j’ai de mauvais
-instincts, c’est possible, c’est dans le sang; mais, si mauvaise que je
-sois, il y a des choses que je ne peux pas faire... Il faut que je m’en
-aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi?...
-ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou.--Puis elle continua
-d’une voix plus câline en se serrant contre lui:--Cher mien! sois bon
-pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre
-chien! tu sais bien que je n’ai que toi au monde... Ne me réponds plus
-que c’est impossible; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit,
-tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que
-ses deux bras...
-
-Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise.
-
---Est-ce que c’est la même chose? répliqua-t-il impatienté. Je te répète
-que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter,
-en faisant contre fortune bon cœur.
-
-Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement.
-
---Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt que de vivre ici!
-Chaque bouchée que j’y mangerais me déchirerait la gorge.
-
-Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui prendre les mains,
-qu’elle retirait avec des gestes rageurs.
-
---Plus bas! murmura-t-il, calmez-vous, et si vous m’aimez un peu...
-
---Ah! interrompit-elle d’une voix étranglée par les sanglots, je vous
-aime trop, et c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez plus!...
-Entre une vie de peine avec moi et votre bien-être ici, est-ce que vous
-devriez hésiter?
-
-Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une main tremblante:
-
---Une dernière fois, voulez-vous partir?
-
---Vous êtes folle!
-
---Et vous!
-
-Elle ne se sentit même pas le courage d’achever et de lui reprocher son
-manque de cœur.
-
---Adieu! balbutia-t-elle en se dirigeant vers le couloir.
-
---Denise!
-
---Adieu!
-
-La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était
-dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les
-couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse.
-Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant
-avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que
-Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire: «J’ai eu
-tort, je t’aime, partons ensemble!» Elle ne pouvait pas croire que
-l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour
-l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur... Mais les heures se
-passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée
-jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière
-froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre
-fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au
-fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir.
-
---Il ne viendra plus! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant,
-elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le
-peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage
-une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à
-celui qui l’abandonnait:
-
-«Je vous ai dit que je partirais, et je pars; je pars sans vous, et je
-ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me
-restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ.
-Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas
-compromis. Encore une fois, adieu!»
-
-Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle
-avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le
-couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa
-poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit,
-descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin.
-
-Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa
-conscience était loin d’être calme; il ne laissait pas d’éprouver une
-angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au
-retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé
-Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient
-dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et
-Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six
-mois. Comment sortirait-il de tout cela? et quel pas de clerc il avait
-fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon!...
-
-Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois
-cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du
-matin qui suivent les nuits fiévreuses.
-
-Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement
-de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de
-Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la
-sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son
-sommeil.--Qu’ai-je donc? se demanda-t-il.--Puis il songea à la scène de
-la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant.
-Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent
-tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra.--Assurément
-quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil.--Il se
-précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur
-lui sautait jusque dans la gorge... Partie! ce n’était pas possible!...
-Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les
-tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la
-fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait
-pas été défait.--Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait
-bien mis réellement ses menaces à exécution...
-
-Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de
-Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la
-Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout
-jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la
-pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait
-fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui
-menait au bois.--Elle souffrait atrocement; son amour si vivace, si
-confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève; il lui semblait
-que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée
-et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses
-élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme
-de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être
-réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le
-plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires
-était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de
-sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne
-comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants
-à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et
-arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux.--Il y a des
-plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture
-artificielle, et Sauvageonne était de leur famille.--Elle cheminait
-lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les
-tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui
-se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs.
-Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément
-ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la
-soulageait; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance,
-compatissait fraternellement à sa peine.
-
-Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une
-intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils
-paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la
-forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve.
-L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique
-des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à
-travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les
-taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous
-sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme
-mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil.--Dans la
-forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août,
-Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au
-sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son
-retour étaient maintenant taris; les pierres blanchies, les herbes
-couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché;
-les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient
-ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays; le sol,
-couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de
-clarté; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et
-métallique; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient
-partis.--Ah! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces
-défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je
-pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement
-qu’avaient mes pauvres sabotiers? J’aurais été heureuse avec lui, même
-dans une hutte en ruine comme celle-ci!
-
-Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le
-silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement
-des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au
-souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se
-berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa
-recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré.--Ah! s’il lui
-était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait
-vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût
-tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles
-hésitations! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu
-perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie
-déserte. Elle se remit en route; le Creux d’Aujon était sur sa gauche,
-la ferme d’Acquenove était derrière elle; en poussant vers la droite,
-elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après
-une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans
-une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de
-route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà
-moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les
-chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au
-milieu du grand chemin.
-
-Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui
-faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé
-son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue
-jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi
-l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus
-calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux
-yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une
-colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les
-herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de
-lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route; puis elles se
-taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se
-succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences
-pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des
-chaumes embrasés de lumière.--Pour Denise, cette route poudroyante et
-sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu; elle y
-cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point
-culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait
-des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés
-par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un
-geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin
-d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme
-une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis,
-se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras
-l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit
-à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans
-la poussière brûlante.
-
-Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute
-par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et
-l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le
-cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui
-montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses
-tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner
-jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait.--Ah! Dieu,
-pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible
-route?--Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et
-elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle...
-
-A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme
-dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant
-l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait
-tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les
-complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise.
-Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable
-départ de Sauvageonne? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient
-pas encore, mais avant le soir tout se saurait... Pauvre Sauvageonne! où
-était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où
-on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante?... Malgré
-son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards,
-aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait
-si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le
-sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître
-le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il
-consultait sa montre:--Encore deux heures... encore une heure... et elle
-sera ici!--Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait,
-préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les
-raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise.
-Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil,
-fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution
-favorable.
-
-Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se
-leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il
-endormait momentanément son inquiétude:--Après tout, se disait-il,
-Denise est une créature étrange; ses goûts rustiques et ses habitudes
-vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour
-supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les
-paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre
-avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se
-tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est
-entêtée et indépendante; une fois installée là-bas, elle refusera
-énergiquement de rentrer à Rouelles.--Reste Adrienne; mais celle-là est
-plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon
-à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera
-difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas
-d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la
-ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce
-parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de
-Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors,
-comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les
-choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de
-la fugitive... En résumé, tout sera ainsi pour le mieux; rien ne
-transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre... Oui, je
-me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant...
-Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait
-succombé à la tentation... Si elle était restée ici, la situation eût
-été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout
-découvrir... Décidément, c’est un mal pour un bien... Pourvu que Denise
-soit arrivée saine et sauve à Aprey!
-
-Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le
-sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la
-cour.--Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment
-hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et,
-avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou.
-
---Me voici! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite
-santé... Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la
-pauvre Sauvageonne dans un triste état.
-
---Sauvageonne! murmura Francis atterré... Elle est là?
-
-Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la
-femme de chambre se tenait affairée.
-
---Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée à demi évanouie sur le bord
-de la route... En plein soleil! il y avait de quoi la tuer... Oh! j’ai
-bien deviné tout de suite qu’elle avait commis quelque nouvelle
-incartade... Elle ne voulait pas revenir, et nous avons été obligés de
-l’emporter de force.--Maintenant, elle va mieux, mais elle est encore
-faible, et il ne faudra pas être trop rude avec elle.
-
-Abasourdi, il regardait alternativement sa femme et la jeune fille qui
-avait fini par descendre avec l’aide de Zélie. Elle passa près de lui,
-blanche comme un cierge, et marcha presque automatiquement dans le
-vestibule, sans avoir l’air de voir Francis.
-
---Mon ami, reprit Adrienne en glissant son bras sous celui de son mari,
-sois indulgent!... Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de
-sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas brusquer... Reste avec
-elle pendant que je vais changer de robe; dis-lui une bonne
-parole!--Elle rejoignit Denise et la baisa au front:--A tout à l’heure,
-mon enfant, continua-t-elle; je te laisse faire la paix avec ton
-beau-père.
-
-Mme Pommeret était entrée avec Zélie dans la pièce où on avait porté les
-bagages. Francis respirait plus librement en songeant qu’après tout
-Denise n’avait rien dit de compromettant. Il s’arrêta sur le seuil de la
-chambre où la jeune fille venait de pénétrer.
-
---Denise?... commença-t-il avec un accent interrogatif.
-
-Elle leva sur lui un regard sombre, et ses lèvres pâles se desserrèrent
-enfin:
-
---N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne suis pas revenue de mon plein
-gré, allez!--Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, se retournant,
-elle ajouta avec une sourde voix rageuse:--Si vous saviez comme je vous
-méprise!
-
-Et la porte se referma violemment au nez de Francis.
-
-
-V
-
-Une semaine se passa, et malgré les tentatives conciliatrices de Mme
-Pommeret le bon accord ne se rétablit pas entre Denise et Francis.
-Adrienne n’y comprenait rien. Elle savait par expérience que, si les
-colères de Sauvageonne étaient violentes, elles ne duraient pas
-longtemps d’ordinaire, et cette rancune persistante l’étonnait d’autant
-plus qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de Denise la raison de
-cette brouille mystérieuse. Si elle s’adressait à Francis, il haussait
-les épaules et répondait avec humeur:
-
---Est-ce que je sais, moi?...
-
-Elle se rabattait sur Denise; mais à toutes ses questions l’opiniâtre
-fille ne répliquait que d’une façon énigmatique, en fronçant les
-sourcils et en tenant obstinément ses fauves regards fixés à terre.
-
---T’es-tu querellée avec Francis?
-
---Non.
-
---Lui as-tu donné quelque sujet de plainte?
-
---Est-ce qu’il se plaint?
-
---Non pas, mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de grave
-pour que tu lui fasses aussi mauvais visage.
-
---Je ne peux pas changer ma figure.
-
---En tout cas, tu pourrais changer de manières et tâcher d’être plus
-aimable. Tes bouderies sont très déplaisantes.
-
---Si je déplais, qu’on me renvoie!
-
---Pourquoi parles-tu de la sorte?... Qui t’a mis en tête de quitter une
-maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable?... Tu
-n’es qu’une ingrate!
-
---Je le sais bien...
-
-On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal
-sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de
-loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite
-pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si
-en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité
-toujours éveillée des domestiques; la bizarrerie de sa conduite
-provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu
-charitables:
-
---Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec
-cette fille-là... C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à
-Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait
-fait les cent coups.
-
---Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la
-cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en
-l’absence d’Adrienne;--au contraire, madame aurait eu bon nez de nous
-débarrasser de cette Sauvageonne... Tout le monde y aurait gagné... Vous
-n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries
-qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret... Je n’ai pas les yeux en
-poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses
-qui me faisaient bouillir dans ma peau... Enfin, voulez-vous que je vous
-dise le fin mot?... Eh bien! je crois que mamselle Denise est jalouse de
-madame, voilà!...
-
---Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes! se
-récriait Pierre en dégustant sa _potée_; on ne sait vraiment pas où,
-vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez
-dans la cervelle... Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de
-méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des _dailleries_.
-
---Des _dailleries_!... Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était
-tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un
-chardon depuis le retour de madame?... Pourquoi le jour même a-t-elle
-fait son paquet et s’est-elle _vredée_ (sauvée), comme si elle avait eu
-le feu après ses chausses?... Voyez-vous! il n’y a pas plus méchante
-espèce que ces rousses... A la place de madame, je ne serais pas
-tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps... Et
-monsieur est de mon avis pareillement; vous n’avez qu’à regarder sa
-figure depuis huit jours...
-
-Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour
-remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de
-la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il
-expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante
-comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il
-s’efforçait de paraître attentif et empressé; et, d’un autre côté, il se
-rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces
-tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et
-qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux
-adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant
-de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible
-expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour
-lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute
-l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois
-d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant
-Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les
-démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres
-aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait
-illusion à Adrienne; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon
-espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à
-Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence.
-C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille,
-tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune
-mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise,
-n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les
-recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne,
-sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces
-cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec
-des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein
-cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.
-
-Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari
-et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de
-l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les
-lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du
-patient; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli
-rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette
-sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la
-porte.
-
-Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle.
-
---Eh bien! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend?
-
-Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière
-laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient
-Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine
-inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de
-Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour.
-Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut
-entendre un bruit sourd de sanglots.
-
---Denise! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte,--mais la porte
-était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas.
-
-Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons.
-Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de
-louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point
-frappée; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé
-insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre,
-prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un
-soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de
-Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et
-embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la
-cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive,
-toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée
-d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme
-elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses
-émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia
-désormais la conduite de son mari et de Denise.
-
-Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils
-s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là
-ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret
-ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer
-ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable; Francis
-avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant
-un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils
-ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout
-en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les
-muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien; mais
-son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance
-d’un péril caché.
-
-Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de
-novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite
-et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait
-convenable de la remettre en pension quelque part.--Si elle avait compté
-sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à
-l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition
-allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît
-pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de
-trouble intérieur; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à
-peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans
-les vues de sa femme.
-
-On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder
-à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on
-fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la
-décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir
-lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans
-répondre; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts
-pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se
-contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur
-verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente.
-
-Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta
-toute l’après-midi enfermée dans sa chambre; mais quand on descendit le
-soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se
-rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle
-croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la
-surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant
-plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point
-adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée
-par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme
-elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots
-prononcés à voix basse:
-
---J’ai à vous parler... Cette nuit... Il le faut!...
-
-Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré
-quelques secondes à peine; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne
-s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude
-indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à
-Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un
-rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari; où et quand
-devait-il avoir lieu? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le
-point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire.
-
-Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez
-d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre
-incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les
-deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf
-heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa
-chambre.
-
-Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de
-coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce
-contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se
-rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée
-contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser
-entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits;
-Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux; Zélie et Modeste
-couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en
-bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix
-profonde régna dans la maison assoupie; on ne distingua plus d’autre
-bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la
-longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze
-heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et
-le silence reprit possession de la vieille demeure.
-
-Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les
-battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une
-porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un
-second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre; en
-même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en
-homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de
-poche.
-
---Venez, murmura-t-il, descendons!
-
-Ils se dirigèrent vers l’escalier; leurs pas, assourdis par le tapis qui
-garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était
-déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se
-glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et
-s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient
-réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du
-vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de
-prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était
-contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette
-tenture qu’Adrienne vint se placer.
-
-Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir
-confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite
-lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la
-silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains
-enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de
-Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva,
-quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une
-question de Francis:
-
---Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu
-que j’y sois forcée... Je suis honteuse d’en être réduite à cette
-extrémité... Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à
-deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension.
-
-Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des
-intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par
-un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous
-nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante
-encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante
-fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout
-cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les
-anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et
-cherchait à lui prendre les mains.
-
---Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens
-amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon
-cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché...
-
-Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la
-tablette du buffet:
-
---Je ne vous demande pas de protestations, interrompit-elle, je n’y
-crois plus.
-
---Vous avez tort... Je vous aime toujours, bien que je vous aie donné le
-droit de douter de ma sincérité... Quant à ce départ prochain, je n’ai
-pu l’empêcher; si je m’y étais opposé, j’aurais confirmé des soupçons
-qui commencent à naître dans l’esprit de qui vous savez. Pour notre
-sécurité à tous deux, ce départ est nécessaire.
-
---Il est impossible! répliqua-t-elle d’une voix sourde.
-
---Impossible?... Ne vouliez-vous pas vous-même vous éloigner?
-
---Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, mais je ne puis pas aller
-dans cette pension.
-
---Je ne m’explique pas bien pourquoi.
-
---Pourquoi? répéta-t-elle; ah! c’est dur à dire... surtout maintenant
-que vous ne m’aimez plus... Et pourtant il le faut! il le faut!
-s’exclama-t-elle avec un accent déchirant.
-
-Francis comprenait de moins en moins; il devenait nerveux, et se
-demandait si l’exaltation de Denise ne frisait pas un peu l’égarement.
-
---Je ne peux pas retourner en pension dans l’état où je suis,
-reprit-elle en baissant les yeux... Comprenez-vous maintenant?
-
-Il y eut un moment de profond silence. Pommeret sentait un frisson lui
-courir par tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner le
-mettait dans l’impossibilité d’articuler une seule parole. Mais si
-pénible que fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la
-souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme cachée derrière la
-tapisserie. Chaque mot de cette conversation était pour elle un coup de
-poignard creusant une inguérissable blessure. Elle avait été obligée de
-se cramponner au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait et se
-raidissait contre la douleur. Ses oreilles bourdonnaient, il lui
-semblait ouïr un glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était cher.
-Quand elle revint à elle et reprit un peu de sang-froid, elle entendit
-Denise qui continuait à parler d’une voix brève et saccadée:
-
---Il se passe en moi quelque chose d’étrange... Je ne sais pas ce que
-c’est, mais j’ai peur d’être grosse.
-
---Ce ne serait pas à souhaiter! marmotta Francis entre ses dents.
-
-Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement:
-
---Vous vous alarmez sans doute pour des riens, votre imagination vous
-crée des chimères...
-
-Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, il voulait avoir des
-détails plus minutieux, et Denise, suffoquant de honte, murmurait:
-
---Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes dans cet état, et elles
-éprouvaient tout ce que je sens...
-
-Francis demeurait muet; Sauvageonne continua avec plus d’animation:
-
---Vous concevez que je ne peux pas, dans de pareilles conditions,
-m’exposer à aller dans cette pension où l’on veut me mettre... Alors,
-bien que cela me coûte, allez! j’ai songé à vous pour me tirer de ce
-mauvais pas...
-
-Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea.
-
---Oh! tranquillisez-vous! poursuivit-elle avec ironie, je ne vous
-demande pas de sacrifice pénible... Si j’ai un enfant, comme je le
-crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever sans vous... Tout ce
-que j’exige, c’est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée
-de m’envoyer en pension et que vous obteniez d’elle pour moi la
-permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère.
-
---Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est
-prêt pour votre départ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a
-été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose... Voyons, ma chère
-enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage
-d’attendre...
-
---Attendre quoi? fit-elle avec emportement; attendre que ma faute soit
-visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura
-enfermée?... Tenez! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je
-suis atrocement punie de vous avoir aimé!... Mais ne me poussez pas à
-bout! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je
-vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai
-tout!
-
---C’est inutile! murmura derrière eux une voix faible; j’ai tout
-entendu.
-
-Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent
-Adrienne sur le seuil.
-
-Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et
-pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment.
-On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis.--Sauvageonne, les yeux
-fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition
-austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et
-menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au
-milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si
-étrangement la physionomie d’Adrienne.--Francis, au contraire, essayant
-de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et
-enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle.
-
-Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le
-dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis
-elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait
-avec l’altération de son visage:
-
---Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte
-sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que
-lentement... C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la
-force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense... Je ne vous ai
-jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie...
-Je n’ai plus qu’un désir: m’en aller de ce monde au plus vite!...
-
-Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement
-agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait
-pardon à travers des sanglots.
-
---Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse!...
-Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce
-malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement
-que toi... Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et
-affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te
-déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le
-dernier des misérables!
-
-Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son
-intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au
-moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et,
-sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui:
-
---Cette scène est inutile et déplacée, dit-il d’un ton sec, et je n’en
-entendrai pas davantage... Nous nous expliquerons ailleurs.
-
---Restez! répliqua impérieusement Adrienne, je dirai tout ce que j’ai à
-dire et vous m’écouterez, que cela vous plaise ou non!... Je pourrais me
-venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous
-les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner
-mon nom chez les avoués et chez les juges; je ne veux pas que vos
-infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner
-avec vous en pâture à la malignité publique... Je me tairai donc, mais,
-en échange de mon silence, j’exige que tous deux vous vous soumettiez
-aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue
-mon honneur et le vôtre... A partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux
-comme des esclaves; vous n’aurez d’autres volontés que les miennes... Ce
-sera ma vengeance à moi!... Jure de m’obéir! s’écria-t-elle en forçant
-violemment Denise à se relever; et vous, monsieur, promettez-le-moi
-aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous
-tenez probablement davantage... Vous me devez bien ce serment, à moi,
-dont vous avez ruiné le repos à tout jamais!
-
-Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s’empara de la
-lumière posée sur le dressoir.
-
---Maintenant, ajouta-t-elle, remontons!
-
-Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter de Pommeret, et la
-reconduisit dans sa chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait la
-clé, elle se retrouva en face de Francis, qui traversait le couloir.
-
---Ecoutez! lui dit-elle d’une voix sourde: à dater d’aujourd’hui nous ne
-sommes plus rien l’un pour l’autre; mais à l’égard des domestiques et
-des étrangers, nous devons vivre comme si rien n’était changé dans nos
-relations... Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera plus odieuse
-encore pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la
-bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui
-s’est passé ici, je vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je vous
-tuerai comme un chien!
-
-
-VI
-
-C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il faisait mauvais temps, la
-petite salle de l’école des sœurs, qui servait d’atelier aux dames
-d’Auberive, avait vu grossir son contingent habituel de charitables
-ouvrières. C’étaient de vieilles connaissances:--la femme du notaire,
-d’humeur inquiète et maussade à cause de ses névralgies, dont la
-défendait mal un capuchon de soie noire encadrant une figure
-bilieuse;--la perceptrice, qui avait mis une robe propre et qui s’était
-arrachée à regret à ses raccommodages domestiques pour venir travailler
-aux nippes des pauvres:--Mlle Irma Chesnel, sur la tête de laquelle deux
-hivers avaient passé, non sans quelques dommage, mais qui gardait
-toujours au fond de son cœur un petit coin vert et printanier pour le
-mari de ses rêves;--la sœur du curé, Mlle Euphrasie Cartier, droite,
-sèche, anguleuse, exerçant avec austérité et méthode ses hautes
-fonctions de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure d’une croisée,
-l’une des deux institutrices, la sœur Télesphore, se tenait assise
-discrètement, modestement, sans prendre part à la conversation. Sous son
-ample cornette de linge empesé, on ne voyait que le profil penché de son
-visage couleur de cire, tandis que ses doigts agiles cousaient une
-chemise de grosse toile.--Non loin de la sœur, une autre vieille
-connaissance, Manette Trinquesse, debout sur ses larges pieds,
-contemplait le second de ses _gachenets_, auquel Mlle Cartier essayait
-une blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant son nez, d’un air
-ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, baissant les bras quand il fallait
-les lever et essuyant force réprimandes de la part de la sévère
-Euphrasie, dont les doigts rudes maniaient ces membres d’enfant comme
-s’il se fût agi d’un mannequin.
-
-Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril qui tombaient à chaque
-instant se mêlait au bruit sec du madapolam déchiré, au grincement des
-ciseaux, au bourdonnement des voix. Une lumière grise, pâlie encore par
-la mousseline des rideaux et le ton mat des pièces de calicot déroulées,
-mettait une froideur de sacristie dans cette salle nue, aux murs
-blanchis à la chaux, ayant pour tout ornement un crucifix de bois noir
-et une statuette de la Vierge. Dans ce jour calme et blafard, les
-profils des ouvrières s’enlevaient en noir; les physionomies étaient
-paisibles et recueillies, les propos s’échangeaient à mi-voix comme sous
-la voûte d’une église.
-
---Allons, laisse ton nez, garnement! grogna tout à coup Mlle Euphrasie
-en tirant la blouse par les manches.--Puis elle ajouta en la remettant à
-la sœur Télesphore:--Il y a quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma
-sœur.
-
-Tout à coup elle poussa une exclamation en apercevant un large accroc au
-fond de la culotte du gamin:
-
---Ah! bons saints anges! voilà un pantalon déchiré d’une façon
-indécente!... Encore une dépense sur laquelle nous ne comptions pas...
-Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir: il userait du fer!
-
---Eh! ma pauvre demoiselle, geignit Manette, à qui le dites-vous? C’est
-un vrai _brisaque_, et son aîné est encore pire... Si l’ouvroir ne
-m’assiste pas, ils iront bientôt par les rues, nus comme de petits Saint
-Jean. Dans le temps que Mme Lebreton était à la Mancienne, elle me
-donnait bel et bien des nippes pour eux et pour moi, mais maintenant
-qu’elle a quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment me tirer
-d’affaire.
-
---Mademoiselle Irma, demanda la notaresse à sa voisine, expliquez-moi
-donc pourquoi Mme Pommeret n’est pas restée à Rouelles pour ses couches?
-
-La sœur de la receveuse des postes haussa les épaules:
-
---Est-ce que l’on sait? Tout est mystère dans cette maison-là... Il
-paraît que Denise est souffrante et que les médecins lui ont conseillé
-le climat du Midi.
-
---La pauvre chère dame est donc enceinte pour de vrai? reprit
-plaintivement Manette; eh bien! j’avais toujours cru que c’était une
-idée qu’elle se faisait... La dernière fois que je l’ai rencontrée, aux
-entours de Noël, je venais de ramasser des feuilles mortes dans
-Montavoir et elle se promenait sur le chemin avec Mlle Denise. Comme je
-la questionnais sur sa santé: «Manette, qu’elle me dit, je crois que
-c’est mon tour, et qu’au printemps prochain, j’aurai un petit
-enfant.--Ma foi, ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, à vous
-voir droite et mince comme un brin de jonc, à côté de votre fille, qui
-est toute rondelette!... Une supposition que Mlle Denise serait mariée,
-sauf votre respect, j’aurais plutôt pensé à la chose pour elle que pour
-vous...» Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve qu’elle m’a
-répondu que j’étais une sotte, et qu’elle m’a tout de même donné une
-pièce blanche...
-
-Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées d’un air scandalisé. Mlle
-Cartier arrêta net ce flux de paroles:
-
---Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il ne faut pas se fier aux
-apparences.
-
---Est-ce que c’est pour bientôt? demanda Mlle Chesnel en rougissant.
-
---Dans tous les cas, répliqua la notaresse, ça ne peut guère arriver
-avant le mois de mai... Mme Pommeret est revenue de Plombières le 15
-août... Ainsi, comptez!
-
---Oh! fit la demoiselle en baissant les yeux avec des mines pudibondes,
-je n’entends rien à ces choses-là!
-
---Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua ingénument la perceptrice; mon
-mari prétend que c’est l’effet des eaux.
-
-La petite sœur Télesphore rougissait à son tour et voilait avec sa
-couture son visage effarouché.
-
---Mesdames, s’exclama aigrement Mlle Euphrasie, songez qu’il y a ici des
-oreilles qui ne sont pas habituées à entendre des paroles libres...
-Ménagez-nous, je vous prie!
-
-Il y eut un moment de silence, puis la notaresse recommença:
-
---Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret soit resté à Rouelles.
-
---Il a annoncé tout dernièrement au juge de paix qu’il comptait partir
-cette semaine... Il va rejoindre ces dames en Suisse.
-
---Et les domestiques?
-
---Les domestiques gardent la maison... Elle n’a même pas emmené Zélie,
-sa femme de chambre.
-
---Pourquoi? je vous le demande!
-
---Dame! suggéra la perceptrice, peut-être par économie... De pareils
-voyages doivent être coûteux.
-
---Allons donc! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un
-billet de mille francs.
-
---Enfin! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on
-voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire... Ce départ en
-plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes,
-ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au
-lieu d’accompagner sa femme souffrante... Je ne sais pas si je suis
-faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable;
-quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame
-comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien! je n’en serais pas
-étonnée.
-
---Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage?
-objecta la notaresse.
-
---Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à
-parier que tout y va de travers... Ma sœur et moi, nous avons toujours
-pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon...
-
-Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui
-retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier:
-
---Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit: «Ne jugez point afin que
-vous ne soyez point jugés»; et l’Ecriture ajoute: «Vous ne parlerez pas
-mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le
-faire tomber...»
-
-Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui
-était entré pendant le discours de Mlle Irma.
-
---Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir
-oublié que le travail chrétien doit se faire en silence... C’est une des
-règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir: je vous serai
-reconnaissant de ne plus l’enfreindre.
-
-Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu.
-Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le
-craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le
-ruissellement de la pluie sur les vitres...
-
-Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à
-quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se
-fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin
-de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la
-vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il
-aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des
-gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le
-lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais
-tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait
-à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est
-engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la
-pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après
-avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village
-situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens.
-C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une
-petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz.
-
-Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires au milieu du désastre
-qui avait bouleversé sa vie, Adrienne avait suivi de point en point le
-plan qu’elle s’était tracé pendant la nuit même où elle avait surpris la
-conversation de Francis et de Sauvageonne. Elle avait eu le courage de
-feindre une grossesse et de l’annoncer à tous ceux avec qui elle était
-encore en relations, puis, dès qu’elle avait pu craindre que l’état de
-Denise devînt visible aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de
-l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, dans le Midi. Les deux
-voyageuses s’étaient d’abord fixées à Lausanne, et Mme Pommeret avait
-exploré les environs pour y choisir un village bien obscur, bien enfoui
-dans les arbres, où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre fâcheuse;
-son choix s’était arrêté sur la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les
-arrangements nécessaires, le moment de la délivrance de Denise étant
-proche, elle avait enjoint à Francis de venir la retrouver dans son
-nouveau gîte, car la présence de ce dernier était nécessaire pour le
-dénoûment de la douloureuse comédie qu’elle jouait depuis des mois.
-
-A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, sur l’ordre d’Adrienne,
-avait pris le nom de Mme Francis Pommeret, et quand Francis arriva, il
-passa aux yeux des gens du village pour le mari de la future accouchée.
-Vu leur âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, et le
-chagrin avait si bien vieilli la véritable Mme Pommeret, qu’elle pouvait
-sans difficulté jouer son rôle de belle mère. Ces derniers jours
-d’attente, qui avaient réuni dans cette solitude les trois acteurs du
-drame, furent cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un échange muet de
-regards chargés d’humiliation, de désespoir et de colère, dont la
-violence tragique est impossible à rendre. Mais la souffrance la plus
-atroce fut celle d’Adrienne. Les préoccupations de la maternité
-prochaine absorbaient Denise physiquement et moralement; Francis était
-aplati par la situation mortifiante où il se trouvait, par la conscience
-de son indignité et de son abaissement; Adrienne les dominait tous deux
-de toute la hauteur de son immolation, de toute la grandeur de son
-désastre. Ayant conservé une effrayante lucidité d’esprit, elle ne
-passait pas une minute sans voir nettement et comme face à face la honte
-du présent et l’épouvantable perspective de l’avenir. Il fallait à cette
-Langroise toute la dureté de son tempérament de pierre, toute la force
-de ses nerfs d’acier, pour supporter la compression de cette longue et
-silencieuse torture.
-
-Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait derrière les montagnes
-du Jura et que le lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, Denise,
-étendue depuis douze heures sur son lit de misère, poussa un dernier cri
-aigu. La sage-femme se tourna au bout d’un instant vers Adrienne et
-Francis, et tendit à ce dernier un petit être rouge et vagissant, en
-disant avec un sourire banal:
-
---Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon!
-
-Le malheureux, qui s’était dissimulé dans un coin et gisait sur un
-fauteuil dans un état d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain
-secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit et se leva pour
-accueillir le fils qu’on lui annonçait; mais Adrienne lui barra le
-passage, et, avec un terrible regard dont Pommeret seul comprit toute la
-virulence menaçante:
-
---Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez!
-
-Et il sortit, sans même avoir pu contempler cet enfant qui était la
-chair de sa chair.
-
-Le lendemain, accompagné de la sage-femme et de deux témoins racolés
-dans le voisinage, il allait déclarer la naissance de son fils devant
-l’officier de l’état civil et le faisait inscrire sur les registres de
-la Tour-de-Peilz comme l’enfant de «Pierre-Francis Pommeret et de
-Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa légitime épouse, domiciliée avec
-lui à Rouelles (France).» C’était un mensonge sévèrement puni par ce
-code, dans la respectueuse terreur duquel il avait été élevé par sa
-famille et ses supérieurs administratifs; mais depuis un an il avait
-menti et s’était parjuré tant de fois qu’une fausse déclaration ne le
-gênait plus guère.
-
-Pendant le temps que dura la convalescence, Adrienne laissa à Denise la
-satisfaction de nourrir son enfant; mais dès que la jeune mère put
-supporter le voyage, on prit congé du vigneron de la Tour-de-Peilz, et,
-par Genève, les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où Francis les
-avait devancées. Là on s’arrêta pour choisir une nourrice à laquelle
-Adrienne fut présentée comme la véritable mère du nourrisson. Désormais
-les apparences étaient sauvées, et Mme Pommeret pouvait rentrer dans le
-village la tête haute.
-
-Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime des hôtes de Rouelles
-n’en demeurait pas moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur
-tourmenté recommençait, rendu plus intolérable encore par les souvenirs
-du passé qui se levaient comme des fantômes de tous les coins de la
-maison pour rappeler à Francis, à Adrienne et à Denise les heures trop
-brèves d’une tranquillité à jamais troublée. Dès qu’elle fut sur le
-seuil de son logis, Mme Pommeret eut les prémices de cette souffrance
-qui devait être son lot de chaque jour. Il lui fallut subir les
-félicitations verbeuses et intéressées de ses domestiques, empressés à
-lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur la bonne mine de l’enfant
-que la nourrice balançait doucement dans ses bras.
-
---Ah! sainte Vierge! s’exclamait Modeste, il est mignon comme un
-Jésus!... Et fort, et bien portant!... Chère créature du bon Dieu! en
-voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté!... Il ne regrettera pas
-d’être venu au monde.
-
---Il ressemble déjà à madame, reprenait doucereusement Zélie;
-positivement il a les yeux et le front de madame... Bien sûr que madame
-ne pourra pas le renier!
-
---Moi, disait à son tour Pierre en secouant sa casquette, je fais mon
-compliment à madame de ce que c’est un garçon... Voyez-vous! sauf le
-respect que je dois à la compagnie, les filles, c’est une marchandise
-trop délicate, tandis que les garçons se tirent toujours d’affaire.
-
-Et le chœur des congratulations bruyantes recommençait. On admirait la
-bonne figure et la belle santé de madame.--Pour sûr, on n’aurait pas
-dit, à la voir, qu’elle venait d’être si fortement secouée!--Et Mme
-Pommeret était obligée de sourire, de remercier, de se montrer
-enchantée, afin de bien jouer son rôle de mère. Il fallait mentir à
-chaque heure, recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les
-salutations du curé, les visites curieuses des voisins, les offres de
-service des commères du village. Denise, à son tour, était forcée de se
-prêter à cette comédie et de demeurer impassible, tandis qu’on lui
-enlevait sa seule consolation, sa seule propriété, l’enfant de ses
-entrailles. A chaque compliment adressé à Adrienne, il lui semblait
-qu’on la dépouillait, qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité.
-Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, envenimait encore sa
-blessure. Elle sentait des bouffées de colère et des cris de révolte lui
-monter à la gorge, quand elle songeait que cet enfant ne serait jamais à
-elle. Parfois elle était tentée de l’emporter dans son tablier et de
-s’enfuir à travers bois; elle n’était retenue que par la crainte de
-faire pâtir le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles avait la vie
-douce et un avenir assuré.
-
-Quant à Francis, entre ces deux femmes mortellement blessées, qui le
-méprisaient également, il menait l’existence la plus lamentable et la
-plus amoindrie qu’on pût imaginer. Il n’essayait même plus de regimber
-et d’affirmer les droits de maître et de père qu’il tenait de la loi; un
-regard d’Adrienne et de Denise, un coup d’œil, glacé comme une bise de
-décembre ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, suffisait pour
-réduire à néant ses velléités de rébellion; il rentrait sous terre et
-buvait amèrement son humiliation.
-
-Quand ces trois êtres se retrouvaient par hasard réunis dans la même
-pièce, seuls et les portes closes, il semblait qu’on entendît gronder en
-eux sourdement un orage de rancune et de désespoir. Leur masque
-d’impassibilité tombait. Leurs yeux lançaient des éclairs violents et
-agressifs; leur silence même était lourd de menaces et de reproches.
-Dans cette atmosphère de haine et de douleur, seul, l’enfant, du fond de
-son berceau, souriait à la vie et gazouillait, comme un oiseau familier
-qui bat des ailes et chante dans la chambre d’un mort.
-
-Il y avait dans cet intérieur de Rouelles une trop effrayante
-accumulation de nuages orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête
-n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, ses chagrins et son
-indignation, Mme Adrienne, en dépit de son énergie de fer et de son
-empire sur elle-même, en était arrivée à tendre douloureusement tous les
-ressorts de son organisation nerveuse. Sa santé s’était de nouveau
-altérée; elle ne dormait plus, était sujette à des hallucinations
-passagères et se surprenait parfois à parler tout haut, à rêver les yeux
-ouverts. Son humeur devenait de plus en plus irritable; elle ne pouvait
-voir Sauvageonne s’approcher du berceau de l’enfant sans avoir des accès
-de colère qui passaient aux yeux de son entourage pour des mouvements de
-jalousie maternelle.
-
-Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice dînait à la cuisine
-avec les domestiques, Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa
-tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une sensibilité extrême et
-presque maladive; il lui semblait distinguer à travers les cloisons la
-mélopée traînante d’une berceuse chantée en sourdine dans la pièce où la
-nourrice couchait avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment
-vers cette chambre, ouvrit brusquement la porte, et une flambée de
-colère lui monta au visage.
-
-Assise près de la fenêtre, Sauvageonne tenait l’enfant dans ses bras et
-le berçait lentement en lui murmurant un lambeau de chanson paysanne qui
-l’avait jadis endormie elle-même au fond des bois, dans sa petite
-enfance. Elle s’interrompait parfois pour effleurer d’un baiser le
-nouveau-né, puis elle reprenait d’une voix plus tendre le refrain
-endormeur:
-
- Derrière chez nous l’y a un étang;
- --Levez les pieds légèrement.--
- Les canards blancs s’y vont baignant
- --Levez les pieds, bergère, bergère,
- Levez les pieds légèrement...
-
-Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive, elle s’arrêta comme
-pétrifiée. Mme Adrienne marcha droit vers elle:
-
---Pourquoi es-tu ici? Je t’avais défendu de toucher à cet enfant!
-
---Personne ne me voyait, répondit Denise avec un accent presque
-suppliant.
-
---Je ne veux pas de cela, entends-tu!... Je ne veux pas!
-
-En même temps elle arracha le marmot des mains de Sauvageonne avec tant
-de violence qu’il se réveilla et se mit à pleurer.
-
---Vous le serrez trop fort, prenez garde! s’écria la jeune fille
-alarmée.
-
---Eh! qu’importe!... Je ne lui ferai jamais, à lui et à toi, la moitié
-du mal que vous m’avez fait.
-
-Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux plaintes du petit, elle le
-serrait plus fort.
-
---Je vous dis que vous l’étouffez! cria impérieusement Denise,
-s’irritant à son tour; lâchez-le!
-
---Non, il est à moi!... Je l’ai payé assez cher.--Son exaltation
-redoublait à chaque mot.--C’est mon enfer en ce monde que cet enfant; il
-ne me rappelle que des infamies... Et quand je le tuerais, quand je
-l’écraserais comme un ver sur le pavé... Après?... Qui donc oserait m’en
-faire un crime?
-
-Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras se raidissaient comme
-pour lancer le nouveau-né dans le vide. Denise devina sans doute à son
-regard et à son geste qu’elle était capable de mettre sa menace à
-exécution, car elle s’élança, les mains en avant, entre Adrienne et la
-croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir Francis du fond de
-son fumoir.
-
-Adrienne les contempla un moment tous deux d’un air égaré, puis elle
-recula, rejeta l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de rire sauvage
-et s’enfuit à travers le couloir.
-
-Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur d’elle-même et des autres.
-La maison lui pesait. Elle avait hâte de la quitter, comme si les
-murailles et les poutres, pleines de craquements funèbres, l’eussent
-menacée d’un subit écroulement. Le vestibule était désert, les portes
-grandes ouvertes. Elle se précipita dans le jardin et gagna les champs.
-
-La soirée était admirablement belle. Du côté du couchant, le ciel était
-encore teint d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient de
-petits nuages d’un rose vif. En bas, dans le fond déjà moins éclairé de
-la vallée, de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient sur le vert
-assombri des haies et des prés: floconnements d’aubépines épanouies,
-pâles retombées de grappes d’acacias, nappes onduleuses de marguerites.
-Le printemps était dans toute sa gloire; la joie de vivre éclatait
-partout en foisonnements de fleurs et en gazouillements d’oiseaux. La
-Peutefontaine elle-même était parée et comme en fête, avec ses liserons
-blancs enroulés autour des roseaux, ses flèches d’eau détortillant leurs
-boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs corolles jaunes au centre des
-feuilles aplaties sur l’étang endormi.--Tandis qu’elle longeait les
-talus couverts d’herbes humides, Adrienne, avec un amer redoublement de
-désespoir, se souvenait de cette matinée de printemps où elle était
-sortie de la Mancienne d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré sa
-liberté, et la tête pleine de projets de bonheur... Elle revoyait les
-moindres détails de cette journée inoubliable:--le sentier ombreux au
-bord de l’Aubette, les hauts taillis de la Grand’Combe et Manette
-Trinquesse accroupie au seuil de sa maison délabrée...--Deux ans
-seulement s’étaient passés depuis cette matinée, et aujourd’hui comme
-alors les prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous bois. Rien ne
-semblait avoir changé, et Manette elle-même rôdait là-bas justement, de
-l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour des hêtres afin de
-récolter des mousserons.--Adrienne pouvait apercevoir entre les arbres
-sa tignasse blonde emmêlée, sa robe au corsage débraillé et ses hanches
-épaisses.--Une terreur la prit; elle avait honte d’être vue, ainsi
-humiliée et misérable, par cette fille qui l’avait connue jadis fière,
-heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux regards fureteurs de
-Manette, elle s’enfonça plus avant dans les hautes herbes et les roseaux
-de la Peutefontaine, et s’assit au bord de l’eau, parmi les hampes
-vertes et les ombelles fleuries qui se dressaient au-dessus de sa tête.
-
-Le bleu du ciel s’était embruni; sur cet azur foncé les étoiles
-commençaient à poindre, et Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or
-cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, près de la lisière du
-bois, un rossignol se mit à chanter. Les trilles sonores, les sons filés
-ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une après l’autre comme des
-appels voluptueux, toute cette musique des nuits de mai pénétrait avec
-une acuité douloureuse jusqu’au fond du cerveau de la malheureuse femme
-et y causait un ébranlement de plus en plus pénible. Le parfum poivré
-des menthes, l’odeur vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui
-donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant que, dans toute la
-région de ses nerfs, se produisait un fourmillement pareil à celui des
-moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau verdie. Sa pensée oscillait
-avec le scintillement des étoiles, tremblait avec les trilles du
-rossignol; son corps, endolori et frémissant, vibrait au gré du rythme
-mystérieux qui mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses pupilles
-dilatées suivaient avec effarement l’accélération de ce mouvement
-onduleux qui entraînait les plantes, les arbres, les collines et le ciel
-dans un tournoiement fou;--et tout d’un coup, parmi l’herbe mouillée,
-elle s’affaissa, secouée de nouveau par ce rire invincible qui l’avait
-prise dans la chambre de la nourrice...
-
-Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la nuit étendait ses vapeurs
-sur l’étang, sur la prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les
-chemins étaient devenus déserts, le village avait éteint ses feux et
-s’assoupissait. Seuls, à la lisière des vergers, le rossignol chantait
-et des chœurs de grenouilles commençaient à s’élever. Dans les herbes
-humides de la Peutefontaine, à travers les bourdonnements confus de la
-nuit, par intervalles, une clameur étrange éclatait, un cri sauvage trop
-aigu pour être le cri de la huppe, trop prolongé pour être la plainte de
-la poule d’eau; et, chaque fois qu’il éclatait, le rossignol dans les
-néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates des nénuphars,
-faisaient longtemps silence, comme saisis d’une secrète terreur...
-
-Dans la maison de Rouelles, on avait attendu pendant une partie de la
-nuit le retour de Mme Pommeret. Après l’avoir vainement cherchée dans
-les jardins et dans le village, les domestiques s’étaient mis en quête à
-travers la forêt, mais leurs recherches avaient été vaines; ils avaient
-crié dans toutes les directions sans qu’une voix répondît à leur appel.
-Francis était resté sur pied toute la nuit, et le lendemain, dès l’aube,
-les perquisitions recommencèrent. Tout en s’agitant et en donnant des
-ordres, Pommeret se disait:
-
---Si pourtant on la rapportait morte!
-
-Un frisson lui courait dans tous les membres; en même temps, cette
-funèbre pensée faisait sourdre au fond de lui comme une vague espérance
-et un secret soulagement. Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller
-les marais de la Peutefontaine, voilà que tout à coup un bruit de voix
-bourdonna dans le vestibule, et deux paysans apparurent, ramenant
-Adrienne, les cheveux épars, la robe trempée, les pieds souillés de
-vase. Elle était vivante, mais c’était tout. Ses yeux hagards ne
-reconnaissaient personne, et un rire nerveux, saccadé, incessant, la
-secouait tout entière, emplissant les couloirs sonores d’une sauvage et
-retentissante clameur, pareille à celles qu’on entend dans les maisons
-de fous.
-
-Deux jours après, on lisait dans _le Spectateur de Langres_: «Un affreux
-malheur vient de frapper une honorable famille du canton. Une jeune
-femme récemment accouchée, Mme Pommeret, a été prise d’un soudain accès
-de folie et s’est enfuie nuitamment du château de Rouelles. On l’a
-retrouvée le lendemain matin près des bois de Montavoir, dans un état de
-démence complète. Elle avait renoncé à nourrir elle-même son enfant; la
-suppression brusque de l’allaitement a déterminé, dit-on, des désordres
-cérébraux très graves, et son jeune mari, accablé de douleur, a été
-forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, dans une maison
-d’aliénés.»
-
- * * * * *
-
-Mme Pommeret vit toujours. Elle est enfermée à l’établissement de
-Maréville, et sa folie a été déclarée incurable. Francis et Denise ont
-quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et ne peuvent se résoudre à
-se quitter; l’enfant qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, et
-dont ils se disputent la possession, retient l’un près de l’autre ces
-deux êtres qui ne peuvent se regarder sans que chacun de leurs regards
-ne contienne un reproche sanglant et une malédiction. La Mancienne et le
-château de Rouelles ont été vendus. Le couple qui s’exècre et qui ne
-trouve le calme nulle part, erre de place en place, l’été dans les bains
-de mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant partout son équivoque
-et menteuse intimité. De temps en temps, un bulletin leur arrive de
-Maréville, sur lequel ils lisent que la santé physique de la malade ne
-laisse rien à désirer, mais que son état mental est toujours le même.
-L’enfant les accompagne, et, à mesure qu’il grandit, il ressemble d’une
-façon terrifiante à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, il a, lui aussi,
-cette mèche blanche qui était le trait caractéristique de la physionomie
-de la malheureuse femme. En vain Denise coupe constamment cette mèche de
-cheveux qui lui cause une indéfinissable terreur: toujours plus visible
-et plus drue elle repousse,--vivace et persistante comme un remords.
-
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Sauvageonne, by André Theuriet</div>
-
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Sauvageonne</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: André Theuriet</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 14, 2021 [eBook #66725]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE ***</div>
-<h1>Sauvageonne</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="large">ANDRÉ THEURIET</span></p>
-
-<p class="c small">DIX-SEPTIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-PAUL OLLENDORFF, EDITEUR,<br />
-28 <i>bis</i>, <span class="small">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <i>bis</i></p>
-
-<p class="c small">1894<br />
-Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><b>La Maison des Deux Barbeaux. — Le Sang des
-Finoël.</b> 1 vol. gr. in-18</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Les Mauvais Ménages.</b> 1 vol. gr. in-18</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Michel Verneuil.</b> 1 vol gr. in-18</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Eusèbe Lombard.</b> 1 vol. gr. in-18</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-</table>
-
-<p class="drap gap small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="drap small">S’adresser, pour traiter, à M. <span class="sc">Paul Ollendorff</span>, Editeur, rue de
-Richelieu, 28 <i>bis</i>, Paris.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires
-sur papier vergé de Hollande.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">SAUVAGEONNE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Les cloches de la petite église d’Auberive
-sonnaient le dernier coup de vêpres. Les
-deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont
-les nerfs étaient sans doute désagréablement
-ébranlés par le timbre grêle de la sonnerie,
-s’étaient élancés hors de la boutique de leur
-maître, et, le nez en l’air, les oreilles couchées,
-accompagnaient les cloches d’un long
-glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes,
-frileusement enveloppées dans des pelisses à
-capuchon, leur paroissien à la main, se hâtaient
-vers l’église, dont la flèche pointue dépassait
-les arbres du quartier des Corderies :
-on voyait leurs silhouettes noires se détacher
-en perspective sur le cailloutis blanc de la rue
-montante. Le nouveau garde-général, Francis
-Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du
-<i>Lion d’or</i>, où il logeait, et suivit la route qui
-coupe le village dans sa longueur. Le garde-général
-était en tenue : tunique verte serrée
-sur les hanches, pantalon gris à la hussarde,
-képi à galon d’argent et gants de peau de daim.
-Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche
-de février pour faire ses visites d’arrivée.</p>
-
-<p>Il cheminait lentement entre les maisons
-basses qui bordent la route ; de temps en
-temps, un coin de rideau se soulevait à une
-fenêtre et deux yeux curieux dévisageaient le
-nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du
-reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand,
-bien découplé, la taille fine, la poitrine bombée,
-la barbe blonde en éventail, l’air aimable
-et l’œil caressant, il semblait très fier de sa
-bonne mine et de ses vingt-quatre ans épanouis.
-Issu d’une famille bourgeoise médiocrement
-rentée, mais chargée d’enfants, il
-avait honnêtement pioché au collège, était
-entré dans un rang honorable à l’école forestière,
-et, après deux ans de stage dans une
-ville de l’Est, l’administration venait de le
-nommer garde-général à Auberive. — Pour un
-forestier pur sang, ce village de cinq cents
-âmes, perdu au cœur de la montagne langroise,
-eût été une résidence de choix : trois
-lieues de forêts faisaient alentour la solitude
-et la paix, et de magnifiques futaies abritaient
-presque de leurs branches extrêmes les jardins
-et les vergers de la localité. Seulement
-Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré ; il
-était entré dans l’administration forestière,
-non par goût, mais parce qu’il fallait choisir
-une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel
-ne lui permettant pas de vivre en oisif.
-Son choix avait été principalement déterminé
-par la perspective des deux années d’école à
-Nancy et par l’idée de porter un joli uniforme.
-Francis était avant tout un mondain, un
-amoureux de la vie élégante et remuante des
-grandes villes. En l’embrassant, le jour des
-adieux, sa mère lui avait remis pour son argent
-de poche une centaine d’écus, épargnés
-sou par sou, et lui avait dit : « Maintenant,
-mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire ; un
-garçon bien élevé et joliment tourné peut arriver
-à tout avec de l’ordre et de l’entregent.
-Sois économe, tâche de te créer de belles relations
-et de dénicher une héritière que tu
-épouseras… » — Sur la route, en boutonnant
-ses gants, Francis Pommeret se remémorait
-cette dernière allocution maternelle, et, dans
-sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres
-ébauchaient une légère grimace. — Au fond
-de ce pays de loups, pensait-il, les belles
-relations doivent être aussi rares que le trèfle
-à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il
-est fort douteux que j’en rencontre jamais
-une dans les sentes broussailleuses de la
-forêt !…</p>
-
-<p>Tout en monologuant ainsi intérieurement,
-il était arrivé devant la maison du percepteur.
-C’était sa première visite. Il agita vivement
-le pied-de-biche suspendu à un fil de fer et,
-après avoir patiemment attendu quelques secondes,
-personne n’accourant à son coup de
-sonnette, il poussa l’huis entre-bâillé et se
-trouva dans une cour remplie de poules. Des
-cris d’enfants partirent d’un corps de logis
-passablement délabré et se mêlèrent au gloussement
-des volailles effarouchées. A la fin,
-une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune,
-en jupe d’indienne et en camisole du matin,
-avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet
-de nuit posé de travers, parut sur le seuil.
-Francis Pommeret la héla d’un ton dégagé et
-lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la
-réponse embarrassée, mais négative de la
-jeune femme, Francis tira une carte de son
-carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant
-de ne pas oublier d’exprimer
-ses regrets « à son maître. » A certain mouvement
-des lèvres et des yeux, et à une rougeur
-subite qui monta au visage de la dame,
-le garde-général soupçonna tout à coup que
-celle qu’il venait de traiter en servante était
-la propre femme du percepteur. Ayant la
-conscience de sa bévue, il salua gauchement
-et sortit. — Joli début ! songea-t-il, je me suis
-déjà fait une ennemie.</p>
-
-<p>Chez le juge de paix, chez le notaire et chez
-le médecin, il trouva visage de bois : le premier
-était allé chasser des poules d’eau sur l’étang
-de Rouelles, les deux autres avaient été appelés
-au dehors par leurs fonctions.</p>
-
-<p>Maintenant venait le tour du curé ; les vêpres
-étant finies, le garde-général jugea le
-moment opportun pour se présenter au presbytère : — une
-antique maison bien confortable,
-bâtie discrètement entre cour et jardin,
-avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient
-dans des caisses de bois peint en vert.
-Dès que Francis eut décliné sa qualité, la
-sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la
-mine austère et prudente, l’introduisit dans le
-salon orné de tableaux de sainteté et d’une
-vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même
-comme un brin de fagot, était assis
-devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de
-son fauteuil de paille pour recevoir le visiteur.
-Francis vit un grand corps décharné,
-perdu dans les plis d’une soutane neuve, un
-front maigre en surplomb au-dessus de deux
-cavités renfoncées où des yeux noirs perçants
-luisaient comme dans un soupirail, un nez
-droit, affilé du bout et deux lèvres minces,
-rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient
-pour lui souhaiter la bienvenue.</p>
-
-<p>— Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au
-moins une créature intelligente.</p>
-
-<p>— Vous habitez depuis peu notre pays,
-monsieur le garde-général ? commença le prêtre,
-en ramenant sur ses genoux les plis de sa
-soutane, car je n’ai pas encore eu le plaisir de
-vous voir aux offices du dimanche.</p>
-
-<p>Francis répondit qu’il était arrivé depuis
-huit jours. Le curé eut un hochement de tête
-contristé, où le jeune homme crut voir un reproche
-indirect. M. le doyen pensait sans doute
-que l’absence de son nouveau paroissien à la
-grand’messe du matin était un signe trop évident
-d’indifférence religieuse.</p>
-
-<p>— Vous succédez, reprit l’abbé avec un
-soupir, à un homme que nous regrettons tous ;
-votre prédécesseur apportait un zèle méritoire
-à l’accomplissement de ses devoirs et il
-faisait l’édification de la paroisse.</p>
-
-<p>Ici un second soupir comme pour dire : — Je
-crains bien qu’il ne soit pas remplacé sous
-ce rapport. — Francis, pour changer la conversation,
-parla des richesses forestières de la
-localité.</p>
-
-<p>— Notre pays, répliqua brièvement le prêtre,
-n’offre pas beaucoup de distractions aux
-étrangers.</p>
-
-<p>— Pourtant, hasarda le garde-général, il y
-a quelques ressources de société.</p>
-
-<p>— Ici, chacun est tout entier à ses occupations,
-et on se voit peu… Autrefois, les fonctionnaires
-trouvaient un accueil hospitalier à
-la Mancienne, chez le maître de forges, mais
-depuis la mort de M. Lebreton, sa veuve ne
-reçoit plus… comme de juste.</p>
-
-<p>— Son deuil est récent ?</p>
-
-<p>— M. Lebreton est mort depuis neuf mois à
-peine… C’est une grande perte pour la paroisse…
-Il faisait beaucoup de bien.</p>
-
-<p>La conversation languissait. Francis se leva
-et, voulant essayer de gagner le cœur du prêtre
-avant de prendre congé, il s’extasia sur la
-bibliothèque et demanda la permission d’y
-puiser quelquefois.</p>
-
-<p>— Oh ! dit le curé avec une modestie voulue,
-je n’ai là que des livres utiles à l’exercice
-de mon ministère… Aucun ouvrage profane…
-Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres
-minces ébauchaient un sourire poliment ironique,
-si vous êtes amateur de lecture, je possède
-la collection des pères grecs et latins, et
-je la mets à votre disposition.</p>
-
-<p>Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à
-la rangée des caisses de lauriers et le congédia
-avec un salut cérémonieux.</p>
-
-<p>Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit
-chez la receveuse des postes, dont la
-maison, blanchie à la chaux et proprette,
-formait l’angle de la place de l’église. Après
-être entré dans le couloir obscur réservé au
-public, n’ayant pu parvenir à découvrir une
-sonnette, il prit le parti de chercher à tâtons
-la poignée d’une porte, derrière laquelle il
-entendait un bruit d’ustensiles de ménage.
-Cette porte céda brusquement et s’ouvrit toute
-grande.</p>
-
-<p>— C’est toi ? s’écria une voix de femme ;
-ferme vite, ma chère, à cause des chats.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise,
-la même voix poussa un cri étouffé et
-se confondit en excuses pendant que Francis
-se nommait.</p>
-
-<p>La pièce où il se trouvait, mal éclairée par
-une fenêtre étroite, était déjà à demi pleine
-d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur
-les murs et l’ameublement, le garde-général
-vit qu’elle servait à la fois de cuisine et de
-salle à manger. La table de toile cirée, placée
-au centre, était couverte de vaisselle ; sur le
-brasier de la cheminée, un rôti de veau cuisait
-dans une <i>coquelle</i> de fonte, emplissant la
-chambre d’un grésillement et d’une odeur de
-graisse bouillante. Une jeune personne, debout
-devant la cheminée, regardait le visiteur d’un
-air effaré et murmurait des phrases décousues.
-Autant que la faible lumière venant de la fenêtre
-permettait d’en juger, elle pouvait avoir
-vingt-cinq ans et sa toilette était fort négligée :
-jupe noire et caraco de laine grise, laissant
-voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux
-coudes. De la figure tournée à contre-jour,
-Francis ne distinguait que des contours
-assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par
-les lueurs du brasier.</p>
-
-<p>— Je suis vraiment confuse, répétait-elle ;
-ma sœur est allée au chapelet et je suis restée
-à la maison pour préparer le souper… Veuillez
-donc vous asseoir, monsieur, et m’excuser de
-vous recevoir ici.</p>
-
-<p>Francis répondit que c’était à lui de s’excuser
-et fit mine de se retirer en regrettant de
-n’avoir pas rencontré la receveuse.</p>
-
-<p>— Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous
-assure, insista la jeune fille, partagée évidemment
-entre l’embarras de se montrer en déshabillé
-et le désir de connaître le nouveau garde-général.</p>
-
-<p>Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait
-et s’assit en face de la <i>coquelle</i>, qui continuait
-à chanter violemment et dont le bruit
-couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs.
-Ce tapage augmentait encore la
-confusion de la jeune ménagère ; elle était fort
-troublée de recevoir l’étranger d’une façon
-aussi peu cérémonieuse et, d’un autre côté,
-elle n’avait pas le courage de le conduire dans
-le salon sans feu, dont les volets étaient clos
-et où il aurait fallu allumer des bougies, c’est-à-dire
-se montrer en plein dans le désordre
-de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son
-embarras, elle causait avec une volubilité nerveuse,
-faisant à la fois les demandes et les réponses.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps,
-monsieur… Depuis une semaine, je
-crois ?… Comment trouvez-vous le pays ?…
-Point très gai assurément… C’est un véritable
-trou, et il n’y a personne à voir.</p>
-
-<p>— Cependant, objecta Francis, on m’a parlé
-de la maison de M<sup>me</sup> Lebreton…</p>
-
-<p>— La Mancienne ? oh ! elle n’est plus gaie
-comme autrefois… La mort de M. Lebreton a
-tout changé.</p>
-
-<p>— Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît.</p>
-
-<p>— Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua
-la sœur de la receveuse : le défunt était
-plus âgé qu’elle, et très bourru… Je ne crois
-pas qu’elle le regrette tant que cela.</p>
-
-<p>— Elle est jeune ?</p>
-
-<p>— Jeune… si l’on veut !… Trente-quatre ans,
-au moins.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit
-Francis en riant, et elle peut se remarier.</p>
-
-<p>— Sans doute ; pourtant je ne pense pas
-qu’elle s’y décide. Elle n’a pas d’enfants, mais
-elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée
-et qu’elle fait élever au Sacré-Cœur… En
-tous cas, si elle se remarie, ce ne sera pas à
-Auberive, et, de toute façon, on ne recevra
-plus guère à la Mancienne. M<sup>me</sup> Lebreton a
-pris le pays en grippe et elle passe presque
-tout son temps à Dijon.</p>
-
-<p>La receveuse ne rentrait pas ; la <i>coquelle</i>
-était devenue silencieuse, mais une vague
-odeur de roussi qui s’en dégageait semblait
-inquiéter la jeune fille ; il était évident que le
-rôti brûlait, et elle n’osait le retourner en présence
-de cet étranger. Elle devenait distraite
-et ne quittait pas des yeux le couvercle ; elle
-finit par le pousser discrètement du pied : il
-tomba et le pétillement de la graisse bouillante
-recommença. Réveillés par ce bruit strident,
-deux canaris dans leur cage furent pris à leur
-tour d’un besoin démesuré de se mettre à l’unisson,
-et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité
-avec le grésillement du morceau de veau.
-Francis Pommeret, agacé et craignant d’être
-forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard,
-la receveuse s’avisait de rentrer, se leva
-brusquement et prit congé. Il avait à peine
-fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se
-précipiter désespérément vers son rôti à demi
-carbonisé.</p>
-
-<p>Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement
-l’air humide ; sa poitrine était oppressée, il
-éprouvait une sorte d’engourdissement général,
-comme si l’odeur de renfermé qu’exhalaient
-ces intérieurs campagnards et le ronron
-monotone des phrases insignifiantes qu’on
-y échangeait eussent produit sur son cerveau
-l’effet d’une drogue stupéfiante. — Le jour
-tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en
-nappes grises du haut des grands bois aux
-teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie
-au malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement
-grêle des cloches avait recommencé, et
-les aboiements rageurs des chiens de l’épicier
-les accompagnaient de nouveau.</p>
-
-<p>— Et c’est dans un pareil milieu que je suis
-condamné à végéter trois ans, cinq ans peut-être !
-se disait le garde-général en descendant
-le cailloutis qui mène à la promenade d’<i>Entre-deux-Eaux</i> ;
-je ne sortirai d’ici qu’enragé ou
-idiot.</p>
-
-<p>Il marchait maintenant sous les branches
-moussues des vieux tilleuls de la promenade.
-A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube
-qui longent la chaussée ruisselaient avec un
-doux sanglotement sur leur lit pierreux ; le
-ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs
-d’hiver, se reflétait dans l’eau courante, et
-Francis Pommeret songeait avec tristesse aux
-joyeuses soirées de dimanche passées jadis à
-la <i>Pépinière</i> de Nancy en compagnie de ses
-camarades de promotion, tandis que la musique
-militaire jouait des valses de Métra sous
-les grands arbres, et que de belles dames aux
-jupes frissonnantes passaient et repassaient
-le long des pelouses.</p>
-
-<p>Il lui restait à faire sa visite au château de
-la Mancienne. D’après ce qu’il avait appris
-chez le curé et au bureau de poste, il y avait
-peu de chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse
-du logis ; néanmoins il ne pouvait se
-dispenser de déposer sa carte.</p>
-
-<p>A l’extrémité de la promenade, il aperçut
-les murs et la grande grille de la Mancienne.
-Entre les volutes et les oves de fer forgé, il
-distinguait le château avec son double perron,
-sa façade blanche, ses fenêtres aux carreaux
-empourprés par le couchant et son parc aux
-profondeurs silencieuses. Il poussa une petite
-porte entre-bâillée et entra, après avoir agité
-une clochette dont le tintement fit accourir la
-concierge.</p>
-
-<p>— Non, monsieur, répondit-elle à la question
-du visiteur, madame est absente… Elle
-est à Dijon… Madame ne se plaît pas ici pendant
-l’hiver ; elle y a trop peur et elle n’y rentrera
-qu’après Pâques.</p>
-
-<p>Tandis que la concierge parlait, les yeux de
-Francis suivaient curieusement les allées sablées
-et tournantes qui se perdaient dans l’ombre
-des massifs, puis reparaissaient au loin,
-jaunissantes parmi la verdure des pelouses.</p>
-
-<p>— Puis-je me promener un moment dans le
-jardin ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Certainement, monsieur… Madame a toujours
-permis aux personnes du pays d’y venir le
-dimanche. Vous pouvez vous y promener à
-votre loisir.</p>
-
-<p>Francis Pommeret usa de la permission, et,
-faisant le tour de la maison d’habitation, suivit
-lentement les circuits des allées, qui tantôt
-s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des
-sapins, tantôt s’étalaient à l’aise en plein ciel.</p>
-
-<p>Le parc, entouré de murs, occupait le bas
-des deux versants de l’étroite vallée. La petite
-rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets
-tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant
-dans l’herbe, sautillant sur les roches,
-disparaissant sous des ponts rustiques pour
-reparaître un peu plus loin entre deux franges
-de roseaux desséchés. Des groupes de bouleaux,
-des massifs de pins argentés découpaient
-sur les gazons leurs silhouettes grêles
-ou vigoureuses. Au loin, entre les arbres
-effeuillés, on apercevait la façade postérieure
-du château, avec sa toiture d’ardoise violacée,
-ses persiennes closes et son perron solitaire
-abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble
-avait un aspect large, opulent, qui
-faisait plaisir à voir.</p>
-
-<p>Dans ce milieu tranquille et confortable,
-Francis Pommeret se sentait revivre ; ses
-poumons jouaient plus librement ; il lui semblait
-qu’il respirait des bouffées de luxe et de
-bien-être. Il s’était assis sur un banc de bois,
-au pied d’un bouquet de platanes ; il regardait
-avec une joie mélancolique les arbres centenaires,
-les pièces d’eau, les longues pelouses
-vaporeuses et les hautes lisières des bois de
-Montavoir, où la lune se levait. Seul, dans ce
-parc endormi, il se complaisait à bâtir de fantastiques
-châteaux en Espagne, qu’il peuplait
-de chimères souriantes.</p>
-
-<p>Le bruit lointain des sabots de la concierge
-sur les pavés de la cour le réveilla soudain de
-son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à
-fait venue, et lentement, comme à regret, il
-quitta la Mancienne pour reprendre le chemin
-de sa maussade auberge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Les bois d’Auberive, — pour employer l’expression
-imagée de la receveuse des postes,
-qui se piquait de beau langage, — les bois
-d’Auberive avaient mis leurs habits de printemps.
-Le pays, si triste en février, n’était
-plus reconnaissable. Un souffle fécondant
-avait couru tout le long de la vallée de l’Aube,
-frôlant les lisières boisées, montant au sommet
-des futaies, redescendant au fond des
-combes où naguère dormaient des couches de
-neige. Sous cette haleine caressante, les prés
-avaient reverdi, les bourgeons avaient poussé ;
-jusqu’à la ligne extrême de l’horizon, ce
-n’étaient partout que frondaisons nouvelles,
-pareilles à de vertes fumées. Le sol léger des
-futaies se couvrait de pervenches ; dans les
-fonds, là où la terre noire s’enrichissait des
-alluvions du ruisseau débordé, il y avait un
-foisonnement de plantes fleuries : narcisses
-jaunes, scilles bleues et populages aux godets
-brillants comme des pièces d’or. Tout chantait :
-rossignols dans les vergers, grives dans
-les buissons, merles dans les merisiers ; au
-travers de la forêt feuillue, les deux notes
-mystérieuses du coucou passaient sonores au
-milieu de l’universelle symphonie des oiseaux
-bâtisseurs de nids.</p>
-
-<p>Une joie confuse semblait circuler dans les
-veines de la terre et s’exhaler dans l’air par
-les mille clochettes laiteuses des muguets,
-par les mignonnes capuces odorantes des violettes
-étalées aux marges des prés. C’était une
-joie communicative. Elle éclatait en rires
-clairs sur les lèvres des petites filles assises
-au pied des haies et occupées à confectionner
-des balles avec des fleurs de coucou ; elle
-s’épanouissait sur les faces joufflues des petits
-pâtres battant du manche de leur couteau des
-brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse
-et fabriquer des sifflets ; elle faisait
-chanter à gorge déployée le roulier qui montait
-la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles
-retentissantes ; et là-haut, dans la
-coupe, elle ragaillardissait le bûcheron qui
-enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués
-pour l’abatage ; elle gagnait jusqu’aux
-cloches de l’église, dont les voix moins grêles
-s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.</p>
-
-<p>Même dans la maisonnette de Trinquesse,
-en contre-bas de la Grand’Combe, non loin du
-ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et
-des rires d’enfants. La maisonnette n’était
-pourtant rien moins que riante, et on n’y festoyait
-pas tous les jours. Bâtie en torchis
-avec une toiture de mottes de terre, c’était à
-proprement parler plutôt une hutte qu’une
-maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse,
-sa fille Manette et deux marmots de
-cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un
-jardinet, où il poussait plus de pierres que de
-légumes, un appentis en planches pour la
-vache, et c’était tout. Le père Trinquesse,
-maigre sexagénaire à museau de fouine, exerçait
-trois ou quatre métiers, dont le moins
-suspect était celui de diseur de bonne aventure
-et de <i>rebouteux</i> ; sa fille Manette, qui
-courait sur la trentaine, faisait des lessives,
-ramassait des fraises en été, allait à la faîne
-en octobre, au bois mort en hiver, et toutes
-ces industries réunies suffisaient à peine à
-nourrir les deux <i>gachenets</i> qu’elle avait eus
-on ne savait où et dont les pères s’étaient bien
-gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient
-pas moins dru et n’en étaient pas
-moins florissants, bien qu’ils fussent à peine
-couverts et qu’ils reçussent plus de taloches
-que de pain blanc. Pour le quart d’heure, ils
-s’occupaient d’allumer un feu d’<i>ételles</i> au beau
-milieu du chemin qui longeait la maisonnette,
-et leurs yeux écarquillés se fixaient tantôt sur
-le foyer pétillant, tantôt sur les mains osseuses
-du père Trinquesse, très affairé à plumer
-deux geais qu’il avait pris aux gluaux. Ces
-deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, de
-choux et de pommes de terre, devaient composer
-une <i>potée</i> dont le vieux braconnier promettait
-merveille. La vue de la marmite noire
-où nageaient les légumes suffisait par avance
-à dilater les narines gourmandes des gamins.
-En attendant, ils se disputaient les plumes
-bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement
-dans leurs cheveux ébouriffés, et
-leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les
-entendait de la Mancienne, dont le parc allongeait
-ses clôtures jusqu’aux lisières de la
-Grand’Combe.</p>
-
-<p>Là aussi tout se ressentait de l’allégresse
-printanière. Le château s’était réveillé de son
-long sommeil hivernal ; devant la façade encadrée
-d’aubépines roses et de cytises, les allées
-et venues des domestiques indiquaient que la
-Mancienne était de nouveau habitée. A travers
-les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on
-apercevait les rideaux soyeux aux plis lourds,
-les jardinières ornées de tulipes et le drap
-rouge des fauteuils débarrassés de leurs housses.
-M<sup>me</sup> Lebreton était, en effet, rentrée depuis
-le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce
-moment même, ayant terminé sa toilette, elle
-descendait de sa chambre et apparaissait en
-plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant
-d’une main les plis de sa jupe noire et
-ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant
-la marquise et contournait lentement la pelouse
-bordée d’iris violets.</p>
-
-<p>Adrienne Lebreton avait certainement passé
-la trentaine, et les gens qui lui donnaient
-trente-quatre ans ne devaient pas être loin de
-compte. Son teint mat et un peu olivâtre manquait
-de fraîcheur ; le dessous de ses yeux
-était cerné de bistre et deux ou trois rides légères
-rayaient son front d’une tempe à l’autre.
-Néanmoins, en dépit de ces premiers signes
-de maturité, elle avait conservé une sorte de
-jeunesse latente. Grande, svelte, mince de
-taille avec les épaules sobrement mais délicatement
-arrondies, elle avait une vivacité juvénile.
-D’abondants cheveux bruns, en ce moment
-lissés en bandeaux plats et dissimulés
-sous une mantille de dentelle noire, s’harmonisaient
-avec les tons dorés de la peau, l’éclat
-des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif
-d’une bouche assez grande aux lèvres charnues.
-Une mèche entièrement grise, tranchant
-sur le brun foncé de l’un des bandeaux, donnait
-une note d’étrangeté à la physionomie.
-Le nez long, au modelé très ferme, et deux
-sourcils noirs très accusés y ajoutaient un
-accent de sévérité corrigé par l’expression de
-bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux
-pailletés d’or. Toute la personne un peu maigre
-de la veuve renfermait je ne sais quoi de
-concentré et d’ardent. Née dans la montagne
-langroise, elle avait le caractère distinctif des
-habitants de ces plateaux âpres et brûlés : un
-tempérament de pierre et de feu, beaucoup de
-passion et de sensibilité sous une froideur et
-une dureté apparentes.</p>
-
-<p>A cette heure printanière, il semblait que
-M<sup>me</sup> Lebreton subît l’influence du milieu qui
-l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant dont
-elle était enveloppée amollissait les fibres de
-sa nature résistante. Le susurrement des eaux
-limpides, l’odeur des merisiers épanouis, les
-brèves phrases musicales des fauvettes, lui
-causaient une vague ivresse attendrie. Elle
-marchait d’un pas plus vif, la tête penchée,
-les paupières demi-closes, les lèvres serrées,
-et elle atteignit rapidement l’une des clôtures
-du parc. Arrivée à une petite porte qui ouvrait
-sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un
-chemin couvert qui longeait l’Aubette dans la
-direction de la Grand’Combe, et s’y engagea
-sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure,
-de se mêler à l’allégresse répandue au
-dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées invitantes
-qu’elle voyait moutonner de tous côtés.</p>
-
-<p>Tout en suivant ce sentier familier, entre
-les cépées de noisetiers et de cornouillers
-qu’elle connaissait presque intimement, les
-ayant vues pousser depuis le jour où elle était
-entrée à la Mancienne en toilette de jeune mariée,
-elle remontait songeusement le cours des
-saisons passées ; et les lignes tant de fois contemplées
-des coteaux boisés, le glou-glou tant
-de fois entendu de la petite rivière, les fleurs
-toujours pareilles repoussant chaque printemps
-aux mêmes places, lui redisaient l’histoire
-monotone et médiocrement amusante de
-ses quinze années de mariage.</p>
-
-<p>Assurément le défunt avait été un honnête
-homme, mais il fallait convenir aussi qu’il
-avait été souvent un mari bien désagréable.
-D’abord une trop grande disparité d’âge existait
-entre eux : M. Lebreton touchait à ses
-quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf
-quand on l’avait tirée du couvent pour le
-lui faire épouser. Leur union n’avait pas été
-féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon
-qu’il était, jouissait à la vérité d’une verdeur
-robuste, mais d’une verdeur sauvage et
-par trop bourrue. La chasse et les affaires
-prenaient les trois quarts de son existence.
-Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait
-rien au caractère concentré, timide et exalté
-de sa femme. Elevée selon des principes sévères,
-mais ayant d’ardents besoins de tendresse,
-M<sup>me</sup> Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs
-que des pratiques pieuses et l’adoption d’une
-petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée
-passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne,
-était la fille d’un garde-vente, mort au
-service de la famille Lebreton ; mais les méchantes
-langues prétendaient qu’elle tenait au
-maître de forges par des liens d’une parenté
-beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon
-« salé » avait eu l’adresse de faire élever chez
-lui sa fille naturelle, en exploitant le besoin de
-tendresse et les instincts maternels de sa
-femme. Toujours était-il qu’en cette circonstance,
-contrairement à son habitude, il n’avait
-nullement contrecarré les goûts d’Adrienne.
-L’orpheline, qui se nommait Denise, avait été
-traitée comme l’enfant de la maison ; mais elle
-avait donné de bonne heure des preuves d’une
-nature si violente, elle s’était montrée si rebelle
-à toute discipline, qu’on avait été obligé
-de la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de
-Dijon. M<sup>me</sup> Lebreton s’était retrouvée seule
-en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui
-s’occupait de tout et étendait sur toutes choses
-sa domination despotique. A l’ombre étouffante
-de ce chêne branchu et rugueux, la jeunesse
-d’Adrienne avait végété sans s’épanouir.
-Sous la contrainte pesante de ce tyran domestique,
-elle avait fini par ne plus oser penser
-tout haut. Encore quelques années de cette
-vie, et elle serait devenue aussi sotte, aussi
-moutonnière que les bourgeoises d’Auberive,
-condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et
-effacé.</p>
-
-<p>Dieu, — qui fait bien ce qu’il fait, — avait
-enfin rappelé à lui M. Lebreton. — Certainement
-elle l’avait pleuré comme il convient ; on
-ne perd pas un homme auprès duquel on a
-vécu quinze ans sans éprouver une sensation
-pénible ; on ne reste pas impunément seule au
-milieu d’un tracas d’affaires industrielles sans
-être prise d’un serrement de cœur et d’un
-mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le
-vrai, sa douleur avait été modérée, et, à
-l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement
-évaporé au souffle tiède du printemps
-revenu.</p>
-
-<p>La forge était vendue, les affaires étaient
-liquidées ; M<sup>me</sup> Adrienne se trouvait donc
-libre… libre d’aller et de venir, d’arranger sa
-vie à son gré ! Certes elle n’avait nullement
-l’intention d’abuser de cette liberté ; mais elle
-était heureuse d’être débarrassée du joug et
-se sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune
-laissée entièrement à sa disposition, elle
-pourrait se créer une existence selon ses
-goûts. Elle ferait prochainement revenir à la
-Mancienne Denise, dont quatre ans de couvent
-avaient assoupli le caractère, et se chargerait
-elle-même de compléter l’éducation de
-sa filleule ; elles voyageraient ensemble, et ce
-serait un bonheur de visiter de compagnie
-tant de beaux pays qui leur étaient aussi
-inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait
-en même temps pour toutes deux ; elles
-auraient les mêmes étonnements, les mêmes
-émotions et les mêmes joies…</p>
-
-<p>— Bonne promenade, madame Lebreton !
-cria tout à coup une voix rauque et plaignarde,
-qui la fit tressaillir ; vous voilà bien <i>à bonne
-heure</i> par chez nous ?</p>
-
-<p>Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette
-Trinquesse, accroupie devant la porte
-de sa masure délabrée.</p>
-
-<p>Ces abords du logis des Trinquesse, si
-joyeux quelques heures auparavant, avaient
-maintenant un air désolé. — Le feu s’était
-éteint, la marmite gisait renversée dans les
-cendres ; à l’intérieur de la hutte retentissaient
-des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par
-les jurons du vieux Trinquesse. Manette,
-assise sur ses talons, les mains plongées dans
-sa tignasse blonde, montrait une hâve figure
-bouleversée et des yeux rougis.</p>
-
-<p>Les sourcils de M<sup>me</sup> Lebreton se froncèrent ;
-elle employait parfois Manette et lui faisait
-l’aumône plus souvent encore, mais elle ne
-l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée
-dans ses mœurs comme dans sa toilette la
-répugnance qu’inspirent le vagabondage et le
-désordre aux femmes élevées dans les habitudes
-régulières et correctes de la vie bourgeoise.</p>
-
-<p>— Bonjour, Manette, répondit-elle d’une
-voix brève, comment va-t-on chez vous ?</p>
-
-<p>— Mal, madame Lebreton ; le guignon y est,
-et il n’en sort pas.</p>
-
-<p>— Le guignon ? reprit sévèrement la veuve.
-Peut-être bien aussi la paresse… On aime
-trop à ne rien faire chez vous, Manette !…
-Pourquoi ne vous louez-vous pas dans quelque
-ferme ?… Vous êtes forte et vous pourriez
-gagner de bons gages.</p>
-
-<p>— Eh bien ! et mes <i>gachenets</i>, ma pauvre
-dame ?… qui donc aurait soin d’eux ?</p>
-
-<p>— Vos enfants iraient à l’école… Ils n’en
-seraient que mieux soignés, et je me chargerais
-volontiers de leur entretien.</p>
-
-<p>— Ah ! madame Lebreton, vous parlez
-comme les gens riches qui ont des domestiques
-à leurs ordres… Si les petits vont aux
-écoles, et moi en service, qui donc gardera la
-vache ?… Ce n’est pas le père Trinquesse, bien
-sûr ; cet homme-là ne songe qu’à lui !… Et il
-nous arrivera encore quelque misère, comme
-celle de tout à l’heure.</p>
-
-<p>— Que vous est-il arrivé ?</p>
-
-<p>— Le guignon, ma bonne dame, comme je
-vous le disais !… Pendant que j’avais le dos
-tourné, les enfants ont ouvert la porte de
-l’étable, et la vache est allée pâturer dans le
-bois… Pour lors, le brigadier Jacquin, qui ne
-cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue
-dans les semis, et il a ramené ici la pauvre
-bête à coups de gaule, en criant comme une
-poule qui a vu le putois… Trinquesse, qui
-n’est pas endurant, lui a répondu de mauvaises
-raisons, et tout ça a fini par un procès-verbal…
-Un procès, ça va coûter de l’argent,
-et où le prendrons-nous sainte Mère de Dieu !
-Il n’y a pas un vaillant denier chez nous…
-On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse
-en prison… Et alors, qu’est-ce que
-nous deviendrons, Seigneur Jésus ! qu’est-ce
-que nous deviendrons ?…</p>
-
-<p>Des larmes tombèrent des gros yeux de
-Manette, sa poitrine se souleva et elle se mit
-à sangloter bruyamment, tandis que dans
-l’intérieur de la hutte les deux gamins braillaient
-de plus belle.</p>
-
-<p>Cette douleur, étalée avec l’exagération que
-le peuple apporte dans l’expression de tout ce
-qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par toucher
-M<sup>me</sup> Lebreton ; elle se reprocha d’avoir été
-trop dure pour la fille du <i>rebouteux</i>, et
-sa bonté naturelle reprit le dessus. — Ne
-pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore
-moyen d’arranger les choses… Venez avec
-moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses,
-et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas
-suite à son procès-verbal.</p>
-
-<p>La Manette rajusta sur sa tête le bonnet
-d’étoffe violette bordé de tulle noir, qui est la
-coiffure des paysannes de la montagne langroise,
-et suivit la veuve en continuant à se
-lamenter.</p>
-
-<p>La maison forestière était proche. On apercevait
-entre les branches sa toiture de tuiles
-rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les
-deux femmes trouvèrent le brigadier Jacquin
-en train de déjeuner, mais il se montra moins
-accommodant que M<sup>me</sup> Lebreton ne l’avait
-pensé. Il se répandit en plaintes contre les
-Trinquesse. — C’étaient des délinquants d’habitude
-auxquels la dame de la Mancienne avait
-bien tort de s’intéresser ; le père tendait des
-collets, la fille volait des fagots, les enfants
-avaient failli dernièrement mettre le feu à un
-taillis ; maintenant voilà que la vache s’en
-mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis
-de deux ans… Tout ce méchant monde ne
-méritait aucune pitié et il fallait un exemple…
-Du reste, il allait envoyer son rapport à son
-supérieur, c’était le garde-général qui déciderait ;
-quant à lui, Jacquin, il s’en lavait les
-mains et se contentait de faire son devoir…</p>
-
-<p>— Comment s’appelle le garde-général et où
-demeure-t-il ? demanda M<sup>me</sup> Lebreton à la
-désolée Manette, quand elles eurent quitté
-sans résultat la maison forestière.</p>
-
-<p>— C’est M. Pommeret… Il loge chez Pitoiset,
-au <i>Lion d’or</i>.</p>
-
-<p>— Je vais lui écrire.</p>
-
-<p>— Bien des mercis, madame Lebreton !
-murmura Manette de sa voix geignarde, mais
-la lettre arrivera peut-être trop tard… Une
-supposition que vous iriez vous-même trouver
-M. Pommeret, il n’oserait certainement pas
-vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez
-tous… Vrai de vrai, ce serait la meilleure
-des charités.</p>
-
-<p>— C’est bon, Manette, retournez-vous-en…
-J’irai tantôt chez le garde-général…</p>
-
-<p>Il s’ennuyait ferme, le garde-général ! Le
-printemps ne lui avait apporté ni joyeuse surprise,
-ni espérances réconfortantes. Il était
-médiocrement sensible aux choses de la
-nature, et les détails prosaïques de sa profession
-l’avaient blasé sur les beautés des sites
-forestiers. Quant aux distractions que pouvait
-lui procurer la société d’Auberive, il était
-maintenant fixé. Quelques jours après ses visites
-d’arrivée, le curé lui avait envoyé les
-œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une
-petite brochure intitulée : <i>Peut-on être libre
-penseur ?</i> — et de tout cela il s’était bien gardé
-de lire une ligne. Les notables de l’endroit lui
-avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner
-chez eux. C’étaient d’honnêtes gens, fort
-peu mondains ; ils ne savaient que parler de
-leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême
-plaisir consistait à boire des chopes en
-jouant une partie de <i>polignac</i>. Les bourgeoises
-du cru étaient vieilles ou insignifiantes ; l’auberge
-où il avait élu domicile n’était fréquentée
-que par des rouliers et des commis-voyageurs
-de troisième catégorie. Aussi
-Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux
-oreilles dans un ennui profond, dont chaque
-jour accroissait l’intensité. Cette après-midi
-de printemps, si ensoleillée et si limpide, ne
-faisait qu’assombrir son humeur noire, par le
-contraste de la gaîté du monde extérieur avec
-la maussaderie de son bureau, meublé de
-cartons verts et de liasses de papiers jaunis.</p>
-
-<p>Il était donc mélancoliquement assis près
-de sa fenêtre, dépouillant d’une main nonchalante
-sa correspondance administrative, suivant
-de temps à autre, d’un œil distrait, le vol
-d’une mouche, et bâillant à se décrocher la
-mâchoire. Tout à travers cette occupation peu
-absorbante, il lui sembla entendre dans le
-corridor conduisant à son bureau le bruit
-léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement
-de jupes empesées. Il dressa l’oreille.
-La démarche de la personne n’avait certainement
-rien de commun avec celle de M<sup>me</sup> Pitoiset,
-ni avec le pas lourd de la servante. Ce
-bruit inusité cessa devant le seuil de Francis ;
-en même temps on heurta discrètement, du
-bout du doigt, à sa porte. Il avait à peine répondu :
-« Entrez ! » que le bouton fut tourné
-et qu’une dame en deuil apparut à ses yeux
-surpris.</p>
-
-<p>— Monsieur le garde-général ? demanda une
-voix de contralto à la fois grave et bien timbrée.</p>
-
-<p>— C’est moi, madame.</p>
-
-<p>Francis Pommeret s’était levé tout d’une
-pièce. Il saluait cérémonieusement en offrant
-à l’étrangère l’unique siège un peu confortable :
-un de ces fauteuils Voltaire recouverts
-de damas de laine groseille, qu’on trouve dans
-toutes les chambres garnies.</p>
-
-<p>— Monsieur, reprit la visiteuse, je suis
-M<sup>me</sup> Lebreton… de la Mancienne, et je viens
-vous adresser une requête.</p>
-
-<p>Francis s’inclina de nouveau de son air le
-plus aimable, puis il y eut une minute de
-silence, comme si chacun des interlocuteurs
-se recueillait pour retrouver son sang-froid.
-Le garde-général regardait M<sup>me</sup> Lebreton,
-svelte et bien prise dans sa robe montante de
-cachemire noir. La marche et l’émotion avaient
-animé le visage de la veuve ; ses joues, légèrement
-rosées et ses grands yeux à demi
-cachés par les cils se détachaient vivement de
-l’encadrement sombre et vaporeux, formé par
-les tulles et les crêpes de sa coiffure de deuil.
-D’après ce qu’on lui avait dit, Francis s’était
-figuré une M<sup>me</sup> Lebreton plus mûre et moins
-attrayante. — Elle, de son côté, s’était probablement
-attendue à rencontrer dans le garde-général
-quelque ours hérissé et bourru, semblable
-à la plupart des forestiers qu’elle avait
-connus à Auberive. Aussi se sentait-elle fort
-intimidée en présence de ce beau garçon, aux
-mains blanches, à la mise soignée, aux façons
-d’homme du monde, près de qui elle venait
-en solliciteuse.</p>
-
-<p>— Monsieur, commença-t-elle d’une voix
-moins assurée, ma démarche est bien indiscrète
-et en dehors des usages… Veuillez
-l’excuser à cause du motif qui m’amène… Il
-s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous
-seul pouvez m’aider.</p>
-
-<p>— Si la chose dépend de moi, répondit
-Francis, soyez persuadée, madame, que je
-ferai le possible pour vous être agréable.</p>
-
-<p>Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait
-d’arriver à Manette Trinquesse.</p>
-
-<p>— En effet, reprit-il après avoir feuilleté
-quelques paperasses, voici le procès-verbal du
-brigadier… Le délit est flagrant, les délinquants
-sont coutumiers du fait, et permettez-moi
-d’ajouter, madame, qu’ils ne sont guère
-dignes de votre intérêt.</p>
-
-<p>— Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui
-n’ont jamais péché, répliqua la veuve, on aurait
-trop peu de chose à faire… Ce sont les
-coupables qui ont surtout besoin de compassion.</p>
-
-<p>— Mais ces Trinquesse sont des ravageurs
-de bois ; si nous avions seulement ici
-deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait
-mise à sac, et il est de mon devoir de sévir.</p>
-
-<p>— Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela,
-et si je suis venue près de vous, monsieur,
-c’est que j’espérais vous trouver moins impitoyable…
-Me laisserez-vous partir avec le
-regret de m’être trompée ? ajouta-t-elle en
-levant vers lui ses yeux bruns lumineux.</p>
-
-<p>Il restait muet et s’oubliait à regarder ces
-grands yeux éclairés d’une flamme humide.
-L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de
-cette voix doucement suppliante, cette odeur
-de femme jeune et élégante qu’il n’avait plus
-respirée depuis si longtemps, causaient au
-jeune homme une émotion agréable qui
-n’avait rien de commun avec la compassion.</p>
-
-<p>La veuve baissa précipitamment et pudiquement
-ses paupières aux longs cils.</p>
-
-<p>— Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle
-timidement ; faites quelque chose
-pour ces pauvres gens !</p>
-
-<p>Le garde-général tenait surtout à faire une
-bonne impression sur la propriétaire de la
-Mancienne ; il était trop peu habitué à de si
-aimables visites pour rester longtemps implacable.</p>
-
-<p>— Allons, dit-il en froissant dans ses doigts
-le procès-verbal, j’arrangerai l’affaire avec
-Jacquin, mais ce sera par égard pour vous,
-madame, et non pour ces gens, qui sont une
-vilaine engeance.</p>
-
-<p>— Vous ne voulez pas avoir le mérite de
-votre bonne action, monsieur ! répondit-elle
-gracieusement.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de
-vous voir pour la première fois, que vous sortiez
-d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant.</p>
-
-<p>En même temps il la regardait droit dans
-les yeux, en mettant dans cette œillade hardie
-une galanterie beaucoup plus accentuée que
-celle qu’il avait mise dans sa réponse. M<sup>me</sup> Lebreton
-rougit jusqu’à la racine des cheveux ;
-elle n’avait jamais été regardée de la sorte ;
-elle en était à la fois choquée et toute remuée.</p>
-
-<p>— La charité doit être désintéressée, repartit-elle
-d’une voix brève ; je ne vous en remercie
-pas moins au nom de mes protégés.</p>
-
-<p>Elle s’était levée brusquement ; — mais,
-confuse sans doute de ce trop rapide effarouchement,
-tout en défripant sa robe, elle se
-retourna vers le garde-général et reprit d’un
-ton plus radouci :</p>
-
-<p>— J’espère, monsieur, que la façon dont
-nous avons fait connaissance ne me privera
-pas du plaisir de vous voir à la Mancienne…</p>
-
-<p>La figure de Francis Pommeret s’était épanouie,
-et, comme M<sup>me</sup> Lebreton se dirigeait
-vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie :</p>
-
-<p>— Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement,
-vous offrir mon bras jusqu’au bas de
-l’escalier.</p>
-
-<p>Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta
-net et lui fit comprendre que sa proposition
-avait été jugée indiscrète.</p>
-
-<p>— Ne vous dérangez pas, répondit-elle en
-reprenant sa voix sévère ; j’ai déjà trop abusé
-de votre temps.</p>
-
-<p>Elle inclina la tête avec une dignité un peu
-froide et gagna le couloir, tandis que, debout
-sur le seuil, il regardait la svelte forme noire
-s’éloigner dans la pénombre ; elle avait légèrement
-relevé sa jupe, et l’on distinguait, sous
-la blancheur des volants soutachés de noir, les
-hauts talons de deux petits pieds battant d’un
-son mat les marches de chêne ; puis l’élégante
-vision s’évanouit au tournant de l’escalier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>— Monsieur le curé, dit M<sup>me</sup> Lebreton,
-Pierre va vous offrir un peu de cette mousse
-au chocolat… C’est le triomphe de ma cuisinière.</p>
-
-<p>— Merci, madame, je n’en prendrai pas.</p>
-
-<p>— Par esprit de mortification ! s’écria le
-percepteur avec un rire bruyant ; M. le curé
-ne se permet pas les douceurs.</p>
-
-<p>— C’est mon estomac qui ne me les permet
-pas, riposta l’abbé Cartier, mais je ne les interdis
-point à mes paroissiens… Pierre,
-ajouta-t-il avec un malin sourire, servez-donc
-M. le percepteur !</p>
-
-<p>— Non, impossible ! je suis complet ! s’exclama
-ce dernier en retournant brusquement
-son assiette vide sur la nappe.</p>
-
-<p>Cette façon campagnarde de refuser amusa
-les dames qui s’entre-regardèrent en riant
-sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la table,
-la perceptrice rougissait de la rusticité de son
-mari. M<sup>me</sup> Lebreton sourit discrètement, et
-son regard, glissant par-dessus les fleurs qui
-ornaient le centre de la table, se rencontra un
-moment avec celui de Francis Pommeret,
-assis de l’autre côté, entre la femme du notaire
-et la sœur de la receveuse des postes,
-M<sup>lle</sup> Irma Chesnel.</p>
-
-<p>C’était la première fois que M<sup>me</sup> Adrienne
-donnait à dîner depuis son deuil ; pendant
-douze mois elle s’était rigoureusement condamnée
-à la solitude : mais le bout de l’an de
-M. Lebreton ayant été célébré à la fin de juin,
-elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes
-de recluse et se remettre en communication
-avec le monde. Son salon s’était rouvert,
-et parmi les visiteurs les plus assidus et
-les mieux accueillis, le bourg avait remarqué,
-non sans commentaires, le nouveau garde-général.
-Ce premier dîner réunissait les notables
-d’Auberive, et, naturellement, Francis
-Pommeret figurait parmi les invités.</p>
-
-<p>On en était au dessert, à ce moment agréable
-où, la digestion n’ayant pas encore commencé
-et où, le cerveau se trouvant émoustillé,
-les langues se délient, les joues se nuancent
-de rose et les yeux étincellent. Un vieux corton,
-versé avec précaution, achevait de dégourdir
-l’esprit des convives. Pierre, en livrée
-brune, et une alerte femme de chambre tournaient
-autour de la table sans qu’on entendît
-le bruit de leurs pas amortis par les nattes qui
-couvraient le parquet. On venait d’apporter
-les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise
-un peu plus fraîche envoyait des odeurs de
-foin fauché, tandis qu’au loin les rumeurs
-assourdies du village se fondaient dans les
-bourdonnements de la conversation plus animée
-des convives.</p>
-
-<p>La femme du percepteur, au rebours de son
-mari, avait repris deux fois de l’entremets ;
-elle n’était pas habituée à de pareilles bombances
-et semblait faire provision de nourriture
-en vue des privations du reste de la semaine.
-Quant au percepteur, il se souvenait
-qu’il avait promis à ses quatre enfants de leur
-rapporter quelque chose, et, en bon père de
-famille, il profitait du passage des assiettes
-de dessert pour bourrer de petits fours les
-poches de sa redingote. La femme du notaire
-se faisait expliquer par le juge de paix les
-règles du domino à quatre, Francis Pommeret
-parlait peu, mais il savourait voluptueusement
-cette atmosphère de bien-être. Le luxe
-de la table, l’odeur des roses, la clarté dorée
-des lampes, le bouquet exquis du bourgogne
-circulant dans de poudreuses bouteilles couchées
-sur des paniers d’argent, tout cela le
-remettait dans son ancien milieu et lui causait
-une joyeuse dilatation intérieure.</p>
-
-<p>Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux
-couleurs vives des fleurs de la corbeille, s’arrêtaient
-avec complaisance sur la figure expressive
-et distinguée de la maîtresse de la
-maison. La toilette noire d’Adrienne Lebreton,
-tout en restant sévère, n’était pas exempte de
-coquetterie ; une dentelle en vieux point de
-Venise garnissait son corsage montant, et une
-ruche blanche frissonnait autour de son cou.
-Elle ne portait pas de bijoux et était coiffée de
-ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns,
-épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de
-son visage, où brûlait le feu assoupi de ses
-prunelles couleur café. Il est probable que si
-Francis eût aperçu la veuve un an auparavant
-dans la ville qu’il habitait et où les jolies
-femmes n’étaient pas rares, cette personnalité
-un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent ;
-il eût trouvé qu’elle manquait de jeunesse
-et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois
-à Auberive lui avait rendu le goût moins difficile.
-Le fond gris et vulgaire sur lequel
-M<sup>me</sup> Lebreton se détachait était merveilleusement
-propre à la faire valoir ; elle ressortait
-au milieu des bourgeoises campagnardes,
-comme l’habitation opulente de la Mancienne
-tranchait elle-même sur l’ensemble effacé et
-mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu
-l’accoutumance et l’absence de points de comparaison
-avaient fait découvrir à Francis
-dans la personne d’Adrienne de délicates
-nuances pleines de charme, des beautés discrètement
-enveloppées. Elle avait éveillé en
-lui un singulier sentiment tendre, où il entrait
-autant de curiosité que de désir.</p>
-
-<p>Les regards du garde-général ne quittaient
-guère M<sup>me</sup> Lebreton. Ils allaient de son corsage
-sobrement gonflé à ses cheveux aux
-torsades foncées, mordues par un peigne
-d’acier ; ils suivaient le modelé des bras, qui
-étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où
-sortaient de longues mains effilées ; ils erraient
-le long des lèvres rouges entr’ouvertes sur des
-dents très blanches et plongeaient audacieusement
-dans la profondeur des yeux cerclés
-de bistre.</p>
-
-<p>Il était si absorbé dans cette contemplation
-qu’il ne répondait plus que machinalement
-aux questions de M<sup>lle</sup> Irma Chesnel, sa voisine.
-Cette jeune fille nubile et déjà lasse du célibat
-avait toujours rêvé d’épouser un de ces fonctionnaires
-que l’administration envoyait à
-Auberive et qui s’y succédaient rapidement,
-pareils à des oiseaux de passage. Pour le quart
-d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur
-du garde-général, et depuis le potage elle
-essayait de flirter avec lui. Le verre de
-champagne qu’elle venait de boire lui avait
-donné un redoublement de loquacité et elle
-caquetait comme une corneille sentimentale,
-parlant en style de romance des attraits de la
-solitude, des petites fleurs des bois et du
-murmure des ruisseaux.</p>
-
-<p>— Pour avoir choisi cette belle carrière des
-eaux et forêts, soupirait-elle, vous devez
-beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas,
-monsieur ?</p>
-
-<p>Tout occupé à regarder l’ombre portée des
-longs cils d’Adrienne sur ses joues mates,
-Francis entendit la question de M<sup>lle</sup> Irma
-comme un bourdonnement confus ; en la
-voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe
-de champagne, il se méprit sur le sens des paroles
-et répondit distraitement :</p>
-
-<p>— Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois
-jamais.</p>
-
-<p>La demoiselle, interloquée, releva la tête, et,
-suivant le rayon visuel de son voisin, le
-trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle
-comprit alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne
-et se mordit les lèvres.</p>
-
-<p>Un autre convive avait également remarqué
-la complaisance avec laquelle le regard de
-Francis s’arrêtait sur M<sup>me</sup> Lebreton. C’était le
-curé. Il observait le manège du garde-général
-avec une inquiétude méfiante. Ses petits yeux
-noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement
-ceux du jeune Pommeret, et l’expression
-sévère de son visage troué de petite vérole
-indiquait combien il était scandalisé de
-cette contemplation, où il croyait déjà lire une
-coupable convoitise.</p>
-
-<p>Cependant les conversations allaient leur
-train. Le diapason des voix s’était haussé d’un
-ton.</p>
-
-<p>— Vous devez toujours étudier le jeu de
-votre partenaire, criait le juge de paix à la
-notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose…</p>
-
-<p>— On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait
-M<sup>lle</sup> Irma en se retournant, en désespoir de
-cause, vers la femme du percepteur.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous ! quand on a quatre enfants,
-on est assez occupée à raccommoder
-leurs nippes… J’ai l’aiguille à la main toute la
-journée…</p>
-
-<p>Les pyramides de cerises roulaient sur la
-nappe, les jattes de fraises et de framboises
-circulaient et se vidaient ; une odeur de fruits
-mûrs emplissait la salle à manger.</p>
-
-<p>— Ma foi ! tout était excellent ! s’exclamait
-le percepteur en se frottant la barbe avec sa
-serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est
-pas un péché !</p>
-
-<p>Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué
-sur le garde-général, le curé s’était penché
-vers M<sup>me</sup> Lebreton :</p>
-
-<p>— Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il
-serait charitable de mettre un terme aux effusions
-de mon voisin.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Adrienne s’était levée et avait pris le
-bras du notaire. Les chaises furent repoussées
-brusquement. Chacun imitait son exemple
-et, Pierre ayant ouvert les deux battants de la
-porte, les invités passèrent au salon, où le
-café était servi.</p>
-
-<p>Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent
-dans l’embrasure de la porte.</p>
-
-<p>— Monsieur le garde-général, dit le prêtre
-de son ton sardonique, ma bibliothèque est
-toujours à votre disposition… mais il me
-semble que vous n’en abusez pas.</p>
-
-<p>— Pardon, monsieur le curé, répondit
-Francis en rougissant sous le regard aigu de
-l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu
-le temps de lire.</p>
-
-<p>— Vous êtes très occupé…</p>
-
-<p>— Oui, monsieur le curé, passablement.</p>
-
-<p>— En vérité !… je m’étais laissé dire qu’en
-cette saison les opérations forestières vous
-permettaient de nombreux loisirs.</p>
-
-<p>— C’est une erreur, répliqua sèchement le
-garde-général.</p>
-
-<p>— Ah ! tant mieux ! soupira le prêtre ; puis
-il ajouta en pinçant les lèvres : — Enfin, quand
-vos occupations vous absorberont moins, souvenez-vous
-que mes livres sont à votre service…
-J’ai mis en réserve quelques Pères
-dont la lecture vous intéressera certainement.</p>
-
-<p>— Merci mille fois ! monsieur le curé. — Ce
-diable d’homme se moque de moi ! pensa Francis
-Pommeret en se dirigeant vers le guéridon
-où M<sup>me</sup> Lebreton, aidée de M<sup>lle</sup> Chesnel, offrait
-du café et des liqueurs à ses convives.</p>
-
-<p>Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait
-sa cuiller dans sa tasse et soufflait bruyamment
-sur son café trop chaud. Le juge de paix,
-joignant l’exemple au précepte, avait conduit
-la notaresse à une table de jeu et organisait
-avec le notaire et la femme du percepteur un
-domino à quatre. Le garde-général, accoudé
-au piano ouvert, regardait M<sup>me</sup> Lebreton
-occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus
-du guéridon, elle soulevait la cafetière d’argent
-et remplissait les tasses. Ainsi posée, le
-cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant
-passer sous ses plis tombants une bottine de
-satin noir, elle présentait, de la nuque, où frisaient
-des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité
-du talon, découvrant un bout de jupon blanc,
-un ensemble de lignes élégantes dont le jeune
-homme suivait avec curiosité les sobres ondulations.
-Quand M<sup>me</sup> Adrienne eut servi tout
-son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé,
-à côté de M<sup>lle</sup> Chesnel qui sirotait lentement
-un verre de marasquin.</p>
-
-<p>— Chère madame, dit cette demoiselle en
-montrant le piano ouvert, ne nous jouerez-vous
-pas quelque chose ?… Pour moi, j’adore
-la musique, surtout la musique brillante.
-Quand les mains courent tout le long du clavier
-et se croisent l’une sur l’autre… oh ! c’est
-délicieux !</p>
-
-<p>— Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie
-pas depuis longtemps et je n’ai plus de
-doigts. Mais si vous voulez entendre un peu
-de bonne musique, priez M. Pommeret de se
-mettre au piano… Il a un véritable talent et
-il vous fera plaisir.</p>
-
-<p>Ce n’était pas précisément l’affaire de
-M<sup>lle</sup> Irma, qui avait compté accaparer le
-garde-général pendant que M<sup>me</sup> Lebreton
-serait au piano, mais elle s’était trop avancée
-pour reculer et elle joignit ses prières à celles
-de M<sup>me</sup> Adrienne.</p>
-
-<p>— Volontiers, murmura Francis en s’inclinant
-devant cette dernière.</p>
-
-<p>Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de
-sonates de Mozart et frappa quelques accords.
-Dès les premières notes, le curé, qui se couchait
-régulièrement à dix heures, s’empressa
-de se lever, salua silencieusement et se retira,
-son tricorne sous le bras.</p>
-
-<p>Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête.
-Il commençait la sonate en <i>la</i> et mettait toute
-son attention à exécuter le thème avec expression.
-Il avait un joli talent d’amateur et ne
-s’en tirait pas mal. Les notes suaves et câlines
-de la musique de Mozart montaient, légères,
-dans le salon sonore. M<sup>me</sup> Lebreton, tournée
-vers le piano, les bras croisés, la tête un peu
-rejetée en arrière, semblait sous le charme de
-cette musique faite de tendresse et de clarté,
-qui lui donnait une impression de fraîcheur
-matinale. Les variations se succédaient ; les
-notes s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes,
-tantôt allègres et vives comme une envolée
-d’oiseaux, et M<sup>me</sup> Adrienne, en les écoutant,
-se sentait remuée de cette même joie
-intime et printanière qu’elle avait éprouvée
-en se promenant au mois de mai dans les bois
-d’Auberive.</p>
-
-<p>Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui
-ne comprenaient rien à la musique classique
-et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait
-les oreilles peu délicates. Le percepteur
-sommeillait dans son fauteuil ; sa femme, prévoyant
-qu’il allait ronfler, se leva de la table
-de jeu, le tira par le bras, et tous deux, saluant
-gauchement M<sup>me</sup> Lebreton, interrompirent le
-garde-général pour lui souhaiter le bonsoir.</p>
-
-<p>Francis s’était arrêté.</p>
-
-<p>— Encore ! encore ! murmura la veuve, qui
-rentrait après avoir reconduit le couple.</p>
-
-<p>Elle s’était rassise sur le canapé et regardait
-avec des yeux suppliants le jeune homme,
-qui s’était retourné vers elle.</p>
-
-<p>Il lui obéit, et feuilletant un second cahier,
-il commença une polonaise de Chopin. Cette
-musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée
-comme une galopade de chevaux sauvages,
-tantôt triste et pénétrante comme une
-plainte humaine, acheva de charmer M<sup>me</sup> Lebreton.
-Elle était si bien en harmonie avec sa
-nature concentrée et ardente ! Ces notes
-tumultueuses ou mélancoliques éveillaient un
-écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme
-un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement
-une flore ignorée. M<sup>me</sup> Adrienne
-s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et
-capricieusement impétueux, et elle oubliait
-aussi ses convives. M<sup>lle</sup> Irma battait du menton
-et de la main la mesure à contre-temps, et
-étouffait des bâillements multipliés ; la partie
-de dominos était terminée ; le juge de paix, le
-notaire et sa femme vinrent saluer la maîtresse
-de la maison, et M<sup>lle</sup> Chesnel, pour ne
-pas revenir seule, se décida à les accompagner ;
-mais, avant de partir, ils allèrent tous,
-malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter
-le bonsoir au garde-général, qui, agacé par
-ces salutations intempestives, frappait les touches
-avec un redoublement d’énergie. Enfin
-ils s’éloignèrent et sortirent par le jardin,
-sans que Francis quittât le piano. Quand il
-eut terminé le morceau, il se retourna et se
-trouva seul avec M<sup>me</sup> Lebreton, qui rentrait
-dans le salon encore vibrant des sonorités de
-la polonaise.</p>
-
-<p>— Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu
-effarouchée ; la musique les a mis en déroute…
-Excusez-les, ils n’y entendent rien.</p>
-
-<p>— J’ai peut-être aussi abusé de la permission,
-répondit Francis en se levant comme à
-regret, et je crains d’avoir été indiscret.</p>
-
-<p>— Au contraire, vous m’avez fait grand
-plaisir.</p>
-
-<p>— Vous êtes trop aimable, madame, pour
-parler autrement, mais…</p>
-
-<p>— Je dis toujours ce que je pense… Quand
-vous me connaîtrez mieux, vous ne vous en
-apercevrez que trop… Vous partez ? ajouta-t-elle,
-en le voyant se lever… Je ne vous retiens
-pas, car je crois qu’il est tard.</p>
-
-<p>— Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement
-Francis.</p>
-
-<p>Elle ne répondait pas, partagée entre la
-crainte du qu’en-dira-t-on et un vague désir
-de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le
-jeune homme ne faisait plus mine de prendre
-son chapeau, et Adrienne, indécise, embarrassée,
-s’était décidée à se rasseoir.</p>
-
-<p>— Je crains, murmura-elle timidement, que
-nos soirées ne vous paraissent un peu lourdes
-et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne.</p>
-
-<p>— Oh ! madame, protesta-t-il en se rasseyant
-à son tour, c’est à vous que je dois les seules
-bonnes heures que j’aie passées depuis que je
-suis ici.</p>
-
-<p>— Auberive vous déplaît ?</p>
-
-<p>— Beaucoup moins maintenant… Mais, de
-février en avril, j’y ai trouvé les journées démesurément
-longues !</p>
-
-<p>Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard
-presque amoureux ; en relevant les yeux, elle
-surprit ce regard et rougit. Elle songeait que
-c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient
-rencontrés pour la première fois. Y avait-il
-une secrète intention dans le soin qu’il avait
-pris de dater de cette époque la fin de ses
-ennuis à Auberive ? Elle se sentait de plus en
-plus embarrassée de se trouver seule avec ce
-jeune homme dans le grand salon devenu subitement
-désert. Comme les personnes dévotes,
-timides, et peu habituées aux hasards de la
-vie mondaine, ce tête-à-tête qu’elle avait étourdiment
-provoqué lui causait maintenant des
-terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination
-et devenait nerveuse. Elle osait à
-peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait
-d’un silence périlleux, sur lequel se détachait
-le murmure sourdement saccadé des grillons
-du jardin et le menu bruit de l’huile montant
-dans les lampes. — Une lumière blonde baignait
-M<sup>me</sup> Adrienne ; elle dorait ses joues, allumait
-un éclair humide dans ses yeux bruns et
-mettait des reflets mouillés sur le satin noir
-de sa jupe. Francis Pommeret la trouvait en
-ce moment très séduisante ; mais il était à
-cent lieues de méditer les entreprises hardies
-qui s’étaient présentées à l’imagination craintive
-de M<sup>me</sup> Lebreton. Entre lui, modeste petit
-fonctionnaire, vivant maigrement de ses appointements,
-et la riche et imposante veuve
-d’un maître de forges millionnaire, il y avait
-une distance qui lui paraissait trop disproportionnée.
-Essayer de la franchir par un de ces
-coups d’audace qui réussissent parfois, c’était
-risquer de se faire éconduire honteusement et
-de compromettre même sa situation à Auberive.
-Il était bien trop circonspect pour jouer
-tout son avenir sur une seule carte ; néanmoins,
-à cette heure avancée de la soirée, pendant
-ce tête-à-tête inattendu avec une femme
-jeune encore, à la fois élégante et dévote, à laquelle
-l’inconnu et le fruit défendu donnaient
-un attrait singulièrement capiteux, il lui montait
-par intervalles au cerveau des bouffées de
-désir, des tentations timidement et lentement
-caressées. Il se disait : « Si j’osais pourtant !…
-On a vu des choses plus étonnantes… Qui
-sait ? »</p>
-
-<p>Les effarouchements d’Adrienne redoublaient.
-N’osant ni rester assise ni congédier
-son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre
-ouverte sur le jardin :</p>
-
-<p>— Quelle belle nuit ! fit-elle d’une voix assourdie
-en se retournant vers Francis ; voyez
-donc comme le parc est éclairé !</p>
-
-<p>La nuit, en effet, était magnifique et, par
-exception, — dans ce pays où il gèle d’habitude
-jusqu’en juin, — elle était presque tiède.
-Surgissant d’un massif de trembles et de peupliers
-de Virginie, la lune, déjà échancrée
-épandait une large nappe de lumière bleuâtre
-sur les bouleaux immobiles, sur la pièce d’eau
-entourée d’iris, sur les pelouses récemment
-fauchées et sur les parterres tout fleuris de
-roses-thé. En dehors de cette longue zone lumineuse,
-les massifs restaient plongés dans
-une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément,
-allongeaient leurs berceaux à droite et
-à gauche et masquaient les murailles, de sorte
-que le parc semblait comprendre dans son enceinte
-les collines grises et les bois qui les
-couronnaient. Sous la clarté lunaire, les retombées
-des lierres et des vignes vierges ondulaient
-légèrement, et le murmure tremblotant
-des grillons faisait comme un accompagnement
-naturel à ces frissons de verdure. A
-part cette musique assoupissante et berceuse,
-pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois,
-un glouglou d’eau courante ou un chœur enroué
-de grenouilles, résonnant avec lenteur,
-puis s’arrêtant soudain comme le ronflement
-d’un dormeur qu’on dérange.</p>
-
-<p>Francis s’était avancé sur le perron, à côté
-de M<sup>me</sup> Lebreton.</p>
-
-<p>— Bien souvent, dit-il, dans les premiers
-mois de mon séjour, j’ai rêvé de me promener
-dans votre parc par une belle nuit pareille
-à celle-ci… Avant d’avoir l’honneur
-de vous connaître, je vous avoue que j’étais
-remué par de vilaines pensées envieuses…
-Je vous en voulais, madame, de posséder cette
-propriété de la Mancienne et de ne pas en
-jouir.</p>
-
-<p>— Voulez-vous que nous y fassions un tour
-au clair de lune ? lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Cette promenade lui semblait une diversion
-salutaire ; elle la trouvait moins redoutable
-que le tête-à-tête du salon.</p>
-
-<p>— Volontiers, répondit-il.</p>
-
-<p>Ils étaient descendus vers la pelouse, où des
-massifs de pétunias exhalaient une odeur de
-girofle.</p>
-
-<p>— Il ne suffit pas, reprit M<sup>me</sup> Adrienne, de
-posséder une belle chose pour en jouir ; il faut
-encore être dans certaines dispositions d’esprit…
-Je n’étais pas dans ces conditions-là et
-j’ai passé ici bien des heures ennuyées.
-M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne
-s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les
-journées longues ; je n’avais auprès de moi ni
-amis ni enfants…</p>
-
-<p>— Pas d’enfants ? Je croyais vous avoir entendu
-parler d’une fille…</p>
-
-<p>— Adoptive, oui… Et cela vous prouve combien
-j’avais besoin de remplir ce vide dont je
-vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une
-déception. Malgré mon désir de m’attacher à
-cette enfant, je n’ai pas pu la conserver près de
-moi… Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre
-Sauvageonne !</p>
-
-<p>— Sauvageonne ! s’écria-t-il étonné de ce
-nom bizarre.</p>
-
-<p>— Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions
-surnommée Sauvageonne, à cause de ses allures
-et de son caractère indomptable… C’est
-justement cette sauvagerie qui nous a forcés à
-la mettre au couvent. Ici, on n’en pouvait plus
-jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné
-plus d’une fois du fil à retordre à ces dames.</p>
-
-<p>— Quel âge a-t-elle ?</p>
-
-<p>— Dix-sept ans… Elle commence à devenir
-raisonnable, et je compte la reprendre avec
-moi aux vacances prochaines…</p>
-
-<p>Cet entretien, roulant sur un sujet étranger
-aux préoccupations actuelles de M<sup>me</sup> Adrienne,
-avait fini par lui rendre un peu d’aplomb. Elle
-se sentait plus à l’aise que dans le salon.
-Après avoir parcouru toute la partie éclairée,
-ils étaient arrivés à un endroit où l’allée plongeait
-dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés.
-M<sup>me</sup> Lebreton aurait voulu revenir
-sur ses pas ; elle n’osa pas le faire, par crainte
-de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent
-à s’enfoncer dans la direction des charmilles.
-A mesure que l’obscurité devenait
-plus mystérieuse, la conversation languissait.
-Francis la laissa tomber tout à fait, et Adrienne,
-reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus
-rien pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci.
-Ils étaient obligés de se serrer l’un contre
-l’autre pour passer de front. M<sup>me</sup> Lebreton
-heurta du pied une racine à fleur de terre et
-s’appuya instinctivement à l’épaule de son voisin.</p>
-
-<p>— Acceptez mon bras, madame ! murmura
-Francis.</p>
-
-<p>Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle
-fut obligée de ralentir le pas. Sous son bras
-droit, le garde-général sentait battre le cœur
-de la jeune femme, et lui-même était lentement
-envahi par une voluptueuse émotion qui lui
-serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une
-suave odeur de verveine dont les vêtements
-d’Adrienne étaient imprégnés lui montait doucement
-au cerveau et le grisait. Ils étaient si
-rapprochés l’un de l’autre, qu’un moment il
-fut sur le point de l’enlacer d’une brusque
-étreinte et de la baiser à pleines lèvres…
-Cette explosion de la sève sensuelle qui fermentait
-en lui fut soudain comprimée par un
-geste familier et confiant de M<sup>me</sup> Lebreton.
-Elle avait posé sa main sur le poignet de
-Francis :</p>
-
-<p>— Ecoutez ! fit-elle, si on ne dirait pas une
-musique, là-bas, au fond des bois…</p>
-
-<p>Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement
-argentin des sonnailles d’un roulier attardé,
-qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore
-des futaies. Cette sonnerie légère et fuyante
-comme une musique de fées allait toujours diminuant
-et s’affaiblissant ; elle s’évanouit peu
-à peu dans le lointain, et le silence plana de
-nouveau en maître sur la campagne.</p>
-
-<p>Ils étaient revenus en pleine lumière, et
-tous deux, lentement, sous cette amicale clarté
-de la lune, savouraient sans rien se dire toutes
-les menues et délicieuses sensations de l’amour
-qui commence. — Soudain, au fond de la vallée
-endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et
-onze coups bien détachés s’envolèrent l’un
-après l’autre dans l’air fraîchissant.</p>
-
-<p>— Ah ! mon Dieu… onze heures ! s’écria
-M<sup>me</sup> Adrienne, reprise de ses scrupules.</p>
-
-<p>— Déjà ! dit Francis.</p>
-
-<p>— Que vont penser les domestiques ? continua-t-elle
-en hâtant le pas.</p>
-
-<p>— Je crois qu’il est grand temps que je me
-retire, en effet, murmura Francis. Bonsoir,
-madame, et merci pour cette soirée dont je
-garderai toujours le souvenir.</p>
-
-<p>— Au revoir, monsieur ! répondit-elle en
-baissant les yeux.</p>
-
-<p>Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser
-la sienne, et les deux mains restèrent
-assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea
-enfin, et Francis courut reprendre son
-chapeau. Quand il revint sur le perron, il
-trouva M<sup>me</sup> Adrienne en train d’arracher une
-touffe de roses rouges à l’un des rosiers grimpants
-qui encadraient la marquise.</p>
-
-<p>— Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez
-quelques fleurs de la Mancienne.</p>
-
-<p>Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière,
-puis saisit de nouveau la main qui les lui avait
-offertes, la serra et s’enfuit.</p>
-
-<p>Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de
-sang-froid, il alluma un cigare et regagna lentement
-son auberge, en suivant la rue des
-Fermiers. Comme il traversait la place de l’église,
-il lui sembla entendre des chuchotements
-derrière les persiennes du bureau de
-poste ; mais il était si absorbé par les pensées
-agréables qui bourdonnaient dans son cerveau,
-qu’il n’y prit pas garde.</p>
-
-<p>Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse
-des postes ferma la fenêtre avec précaution,
-tandis que sa sœur, M<sup>lle</sup> Irma, rallumait
-sa bougie.</p>
-
-<p>— Hein ! ma chère, crois-tu ? s’écria cette
-dernière en secouant la tête.</p>
-
-<p>— Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit ! fit
-l’autre en joignant les mains dévotement ; quel
-scandale !</p>
-
-<p>— Ça finira mal, retiens ce que je te dis !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>La petite église était pleine de fraîcheur et
-d’ombre, malgré le rutilant soleil caniculaire
-qui chauffait la place et la rue des Fermiers,
-où les toits en auvent découpaient une mince
-bande d’ombre bleue en avant des façades.
-L’humidité avait mis çà et là des taches de
-moisissure verte sur les murs de la nef blanchis
-à la chaux ; et les dalles disjointes du pavé,
-récemment arrosé par la femme du sacristain,
-exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans
-le coin le plus obscur, en face de l’autel de la
-Vierge, se dressait la triple ogive du confessionnal
-de M. le curé Cartier. Autour, quatre
-ou cinq dévotes, les unes sur des chaises, les
-autres agenouillées sur la marche de l’autel,
-priaient, la tête dans les mains. De la place où
-elles étaient, on pouvait voir obliquement le
-maître-autel, où une jeune fille époussetait les
-vases de fleurs artificielles ; les tableaux du
-chemin de croix accrochés aux piliers ; les
-rangées de bancs de chêne noirci ; et, tout au
-fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré,
-dont la baie ensoleillée était coupée verticalement
-par les deux cordes tombant du clocher.
-Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu
-seulement par un bruit de chaises
-dérangées avec précaution, ou par la toux discrète
-d’une des prieuses de la chapelle.</p>
-
-<p>Une femme sortit du confessionnal avec la
-démarche contrite et soulagée d’une personne
-qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se
-prosterner devant l’autel. M<sup>me</sup> Lebreton avait
-posé son paroissien sur le dossier de sa chaise,
-elle s’était levée et pénétrait à son tour dans
-l’un des compartiments de chêne bruni. Elle
-s’agenouilla sur le marchepied, les mains jointes,
-appuyées à la tablette vermoulue, la tête
-légèrement inclinée de manière à ne pas regarder
-le confesseur en face. Quelques secondes
-après, la planchette qui masquait le vasistas
-treillissé glissa sur ses rainures ; et
-M<sup>me</sup> Adrienne distingua dans l’ombre les deux
-yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de
-surplis blanc.</p>
-
-<p>Elle se signa : — Bénissez-moi, mon père,
-parce que j’ai péché.</p>
-
-<p>Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu
-à quelle pénitente il avait affaire, s’assujettit
-sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses
-mains des larges manches de son surplis,
-puis se recueillit pendant que la veuve balbutiait
-très bas : « Je confesse à Dieu tout-puissant,
-à la bienheureuse Marie toujours vierge,
-et à vous, mon père, que j’ai beaucoup péché
-par pensées, par paroles et par actions… »
-Puis, d’une voix sourde mais nette, elle commença
-l’aveu de ses fautes : — négligences,
-murmures, distractions pendant l’office, mouvements
-de colère ou de coquetterie, lectures
-profanes, pensées légères ; tout le menu détail
-des péchés d’habitude qu’une femme bien élevée
-peut commettre ; — puis elle s’arrêta.</p>
-
-<p>— Est-ce tout ? murmura le prêtre d’une
-voix âpre.</p>
-
-<p>— Je crois que oui, mon père… Je m’accuse
-de tous ces péchés et de ceux que j’ai pu oublier ;
-j’en demande pardon à Dieu, et à vous,
-mon père, la pénitence et l’absolution, si vous
-m’en jugez digne…</p>
-
-<p>Le curé s’agitait sur son siège : il reprit de
-sa voix rude, en dardant sur sa pénitente ses
-yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles
-d’un chat au fond d’une cave :</p>
-
-<p>— Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé
-toutes les infirmités de votre cœur ? N’avez-vous
-point omis volontairement des fautes
-qui vous paraissent vénielles, mais qui, aux
-yeux de Dieu, sont mortellement graves ?…
-Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées
-et de désirs imprudents… A quelle occasion
-et de quelle façon vous sont-ils venus ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.</p>
-
-<p>— Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre,
-qu’une fausse honte vous empêche de
-confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que
-vous êtes au tribunal de la pénitence ; que
-vous devez découvrir à votre juge toutes les
-plaies de votre âme, lui en révéler les causes
-avec leurs circonstances aggravantes, sans
-rien déguiser ni diminuer… Si un coupable
-respect humain vous arrête, je vais vous questionner
-et vous me répondrez.</p>
-
-<p>Elle demeurait la tête courbée, attendant
-avec inquiétude ce terrible interrogatoire. Le
-curé soupira profondément, puis, d’une voix
-prudemment assourdie :</p>
-
-<p>— Vous recevez depuis quelque temps une
-personne dont la fréquentation est pleine de
-périls…</p>
-
-<p>Elle releva vivement les yeux et regarda le
-prêtre d’un air effarouché.</p>
-
-<p>— Vous savez, continua-t-il, de qui je veux
-parler ?</p>
-
-<p>Elle tressaillit, puis d’une voix timide :</p>
-
-<p>— Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel
-vous faites sans doute allusion comme j’ai
-reçu son prédécesseur.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas la même chose… Le prédécesseur
-de cette personne était un homme âgé,
-d’une piété fervente, tandis que le nouveau
-venu est jeune, beaucoup trop jeune pour que
-ses assiduités ne soient pas un danger.</p>
-
-<p>— Un danger… pour qui ? murmura-t-elle
-en regimbant.</p>
-
-<p>— D’abord pour l’enfant que vous avez
-adoptée, et qui va revenir aux vacances, et
-aussi pour vous.</p>
-
-<p>— Pour moi !… Mon père, la personne dont
-vous parlez ne s’est jamais départie envers
-moi de la réserve et du respect d’un homme
-bien élevé. Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs…</p>
-
-<p>— Je vous répète, interrompit le prêtre avec
-irritation, que ses visites sont un péril pour
-votre âme… La chair est faible, et vous n’êtes
-pas d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs
-coupables.</p>
-
-<p>— Mon père !</p>
-
-<p>— Oserez-vous nier que les regards de ce
-jeune homme ne se portent constamment sur
-vous avec une expression de détestable concupiscence ?…
-Je l’ai remarqué, moi, prêtre ; j’en
-ai été scandalisé, et d’autres l’ont été comme
-moi.</p>
-
-<p>Elle restait muette et comme abîmée dans
-sa confusion.</p>
-
-<p>— Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a
-scandale, c’est à vous de le faire cesser. « Malheur,
-dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale
-arrive ! » Vous vous croyez aujourd’hui
-à l’abri des tentations de l’esprit malin ; c’est
-de l’orgueil pur… L’abîme attire l’abîme, et
-je vous dis que cet homme vous aime d’un
-amour illicite…</p>
-
-<p>Il respira bruyamment, puis ajouta avec un
-accent d’autorité :</p>
-
-<p>— Il faut cesser de le voir, il faut le fuir
-pour le salut de votre âme, pour votre réputation,
-pour le monde… C’est la pénitence que je
-vous impose. Réfléchissez à ce que je vous ai
-dit et revenez dans huit jours à ce saint tribunal…
-En ce moment je ne puis vous donner
-l’absolution… Achevez votre : « Je me confesse
-à Dieu. »</p>
-
-<p>Et, tandis que, visiblement troublée, elle se
-frappait la poitrine en murmurant : « C’est ma
-faute, ma très grande faute ! » le curé marmotta
-la formule de la bénédiction, puis, relevant
-vers elle son regard perçant :</p>
-
-<p>— Allez en paix ! fit-il ; et la cloison mobile,
-glissant sur les rainures, se referma brusquement.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal.
-Elle était si remuée par les paroles du
-prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire
-sa prière à la Vierge, et, traversant rapidement
-la nef, elle se trouva soudain sur la place, dont
-la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son
-ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à
-ce flamboiement du soleil de juillet que pour
-dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux
-des dames de la poste, sans cesse embusquées
-derrière leurs rideaux entre-bâillés.
-Elle s’achemina lentement vers la Mancienne.
-Au sortir de la glaciale humidité de l’église, la
-chaleur de cette journée d’été lui faisait du
-bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les
-ombres des tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux,
-et un frisson d’or courait à la surface
-de la rivière sautillante. M<sup>me</sup> Adrienne
-fermait les yeux, et, dans son cerveau engourdi,
-une seule pensée revenait avec la ténacité
-d’une obsession. Elle se répétait mentalement
-cette parole du curé : « Je vous dis que
-ce jeune homme vous aime ! » — Elle poussa
-distraitement la petite porte grillée de la Mancienne,
-traversa la cour, la tête penchée, les
-sourcils rapprochés, et elle allait monter chez
-elle quand, au milieu du vestibule, sa femme
-de chambre lui chuchota avec une nuance de
-discrétion affectée :</p>
-
-<p>— Pardon, madame, M. Pommeret est dans
-le petit salon.</p>
-
-<p>Elle tressaillit comme une personne qu’on
-éveille en sursaut.</p>
-
-<p>— Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix
-brève, ne lui avoir pas dit que j’étais sortie ?</p>
-
-<p>— Madame avait annoncé qu’elle rentrerait
-vers cinq heures, et j’ai cru bien faire en priant
-M. Pommeret d’attendre…</p>
-
-<p>— C’est bien !… Prenez tout cela.</p>
-
-<p>Elle se débarrassa vivement de son mantelet,
-de son paroissien et de son chapeau ; puis,
-le cœur battant, les cheveux un peu en désordre,
-elle entra dans la pièce où on avait introduit
-le garde-général.</p>
-
-<p>Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque
-de chiffonniers, de tables à ouvrage et
-de sièges bas et confortables, était le séjour
-préféré d’Adrienne ; elle y travaillait et y recevait
-ses visiteurs pendant la semaine. — A
-cause de la grande ardeur du soleil, les persiennes
-avaient été fermées et le store baissé,
-de sorte qu’une demi-obscurité régnait dans
-cette pièce haute de plafond, qu’une jardinière
-garnie de fuchsias égayait de sa profusion de
-clochettes rouges et de verdures tombantes.</p>
-
-<p>Le garde-général, tournant le dos à l’entrée,
-debout près du divan, feuilletait un journal
-illustré. Au bruit que fit le battant de la porte
-il se retourna et aperçut M<sup>me</sup> Adrienne qui
-s’avançait, sérieuse et les sourcils froncés.</p>
-
-<p>— Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une
-voix dont elle essayait en vain de dissimuler
-le tremblement, j’étais sortie… Je regrette
-qu’on ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait
-fait ainsi perdre votre temps.</p>
-
-<p>— On m’avait prévenu, madame, répliqua
-Francis en s’inclinant, mais on avait ajouté
-que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez
-bientôt… Je me suis permis de vous
-attendre… Ce n’est pas du temps perdu.</p>
-
-<p>— C’est du temps mal employé, en tout cas,
-répondit-elle sèchement et en tirant ses gants
-avec un geste d’impatience.</p>
-
-<p>Francis Pommeret la considérait avec étonnement.</p>
-
-<p>— Qu’a-t-elle donc aujourd’hui ? se demanda-t-il.</p>
-
-<p>Il songea tout à coup à cette station à
-l’église.</p>
-
-<p>— Ah ! pensa-t-il, tout s’explique : elle aura
-vu le curé et il l’aura montée contre moi…</p>
-
-<p>— Ai-je été indiscret ? reprit-il en la regardant
-fixement.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part,
-puisque Zélie a cru devoir vous engager à
-m’attendre… Seulement, ajouta-t-elle en rougissant
-faiblement, une autre fois je vous prie
-de ne pas agir aussi contrairement à nos usages…
-Ici, on épilogue sur tout, et il est inutile
-de faire causer les gens.</p>
-
-<p>Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans
-lever les yeux sur lui, la tête à demi tournée
-vers la jardinière, et les doigts occupés à fourrager
-machinalement dans les retombées des
-grappes rouges.</p>
-
-<p>— Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis,
-il y a du curé là-dessous… Ah ! monsieur
-l’abbé, vous me tirez dans les jambes ! eh bien !
-à bon chat bon rat ! nous verrons qui aura le
-dernier !</p>
-
-<p>Il fit quelques pas de côté, de manière à se
-trouver en face de M<sup>me</sup> Adrienne, et, lui lançant
-son regard le plus doucement câlin :</p>
-
-<p>— Madame, murmura-t-il, vous m’avez
-traité jusqu’à présent avec trop d’indulgence
-pour que vous vous refusiez aujourd’hui à
-m’expliquer la cause de votre brusque sévérité…
-Je vous supplie de me répondre franchement :
-avouez qu’on vous a excitée contre
-moi.</p>
-
-<p>Elle rougit de nouveau.</p>
-
-<p>— Eh bien ! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas
-l’habitude de garder les choses que j’ai sur le
-cœur, et j’aime mieux vous les dire… Oui, on
-trouve que vos visites à la Mancienne sont
-trop fréquentes. On m’a fait sentir que j’avais
-tort de vous recevoir aussi intimement, et que,
-dans ma position, votre présence ici était compromettante…
-Pour ma part, je n’y avais vu
-aucun inconvénient, et je vous rends cette justice
-que vous n’avez jamais donné le moindre
-prétexte à de pareilles accusations… Mais
-vous savez ce que c’est qu’un village, et combien
-l’opinion publique y est malveillante.</p>
-
-<p>— Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine
-qu’on n’a pas dû être tendre à mon égard…
-Mais à vous, madame, que peut-on reprocher ?</p>
-
-<p>— On me reproche de vous avoir ouvert ma
-porte trop facilement… Oh ! croyez bien, monsieur,
-continua-t-elle en joignant les mains et
-en levant vers lui ses yeux humides, croyez
-bien qu’il m’est pénible de vous répéter de
-pareilles choses et que je regrette profondément
-ce qui arrive !</p>
-
-<p>— Adieu, madame, répondit-il froidement
-en prenant son chapeau ; il ne me reste plus
-qu’à vous demander pardon des ennuis que je
-vous ai causés et à vous remercier des bontés
-que vous avez eues pour un étranger…</p>
-
-<p>Il accompagna ces paroles d’un long regard
-attristé.</p>
-
-<p>— Adieu ! fit-il encore en s’inclinant et en
-se dirigeant lentement vers la porte.</p>
-
-<p>Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié,
-qu’il ne reviendrait plus à la Mancienne,
-que tout serait fini entre eux… Son cœur se
-serra, et, l’amour triomphant de sa prudence,
-elle le rappela :</p>
-
-<p>— Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je
-ne veux pas que nous nous quittions fâchés…
-Ne partez pas ainsi !</p>
-
-<p>Il s’arrêta.</p>
-
-<p>— Vous m’en voulez de vous avoir parlé
-aussi franchement ? reprit-elle d’une voix singulièrement
-amollie.</p>
-
-<p>— Non, madame.</p>
-
-<p>— Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement ?</p>
-
-<p>— Parce que, du moment où nous ne devons
-plus nous voir, une brusque séparation est le
-parti le plus sage… le moins cruel… pour moi,
-du moins.</p>
-
-<p>Elle avait détourné la tête et fixait obstinément
-les yeux sur les fleurs du store :</p>
-
-<p>— Vous dites cela, continua-t-elle, avec une
-amertume qui me prouve combien je vous ai
-irrité.</p>
-
-<p>— Je ne suis irrité que contre les gens dont
-les commérages vous ont causé tout cet ennui.</p>
-
-<p>— Oui, c’est odieux ! murmura-t-elle en se
-tordant nerveusement les mains ; oui, il y a
-des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils
-voient le mal dans tout !… Si on les écoutait,
-on finirait par croire à des choses auxquelles
-on n’avait jamais pensé.</p>
-
-<p>Francis avait de nouveau posé son chapeau
-sur un guéridon et il se rapprochait peu à peu
-de M<sup>me</sup> Adrienne.</p>
-
-<p>— On m’a donc bien noirci dans votre esprit ?
-demanda-t-il d’une voix insinuante.</p>
-
-<p>Elle haussait les épaules et gardait le silence.</p>
-
-<p>— De quel crime m’accuse-t-on ?</p>
-
-<p>— Il ne s’agit pas d’un crime… N’insistez
-pas… Je rougirais de vous répéter les absurdités
-qu’on a imaginées.</p>
-
-<p>— Je désire pourtant que vous me les répétiez,
-poursuivit-il en dardant vers M<sup>me</sup> Lebreton
-un regard très tendre qui la troubla délicieusement ;
-un accusé a le droit de connaître
-les méfaits qu’on lui reproche.</p>
-
-<p>— Non, je ne peux pas ! balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>— Laissez-moi au moins essayer de les deviner…
-On incrimine mes visites à la Mancienne ?</p>
-
-<p>— C’est vrai.</p>
-
-<p>— Et on ajoute qu’elles sont compromettantes,
-parce que j’ai trop de plaisir à vous voir…
-parce que je vous aime ?</p>
-
-<p>Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant,
-elle s’assit à l’extrémité du divan et
-se couvrit les yeux avec l’une de ses mains.</p>
-
-<p>— Eh bien ! on a raison ! s’écria-t-il, et c’est
-l’exacte vérité… Je vous aime !</p>
-
-<p>Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet
-aveu d’amour, — le premier qu’on lui eût
-adressé, — l’effrayait à la fois et l’enivrait.
-Elle l’écoutait comme une musique étrange et
-suave ; elle n’osait remuer, comme si elle eût
-craint, au moindre mouvement, de faire envoler
-cette sensation nouvelle, qu’elle savourait
-avec la volupté inquiète particulière aux joies
-défendues.</p>
-
-<p>— Oui, continua-t-il en se penchant vers
-elle, je vous aime !… Et vous l’auriez toujours
-ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous,
-ne s’en étaient aperçus.</p>
-
-<p>Involontairement, elle fit un signe de tête.
-Etait-ce pour affirmer sa complète ignorance
-ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait
-tout deviné bien avant les autres ?… Ce fut
-dans ce dernier sens que Francis Pommeret
-interpréta ce geste mystérieux, car, avec une
-hardiesse qui démentait l’humilité de ses paroles,
-il s’assit près d’elle.</p>
-
-<p>— Quoi ! vous le saviez ? s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Elle ne pouvait parler ; les mots s’arrêtaient
-dans sa gorge sèche. Pour toute réponse elle
-joignit ses deux mains avec une expression
-suppliante, comme pour lui demander de ne
-pas la questionner davantage. Ce mouvement
-laissa à découvert son visage, et, dans ses
-yeux profonds, Francis vit rouler deux larmes
-qui ne tombèrent pas, mais qui disparurent
-dévorées par la flamme des regards et par la
-chaleur des joues couvertes de rougeur.</p>
-
-<p>— Vous le saviez ? répéta-t-il, et je vous fais
-pleurer !… Ah ! laissez-moi vous demander
-pardon de tout le chagrin que je vous cause.</p>
-
-<p>La vue de ces yeux brillants et humides, de
-ces joues brûlantes lui faisait perdre le sang-froid
-à son tour. Il s’était agenouillé devant
-M<sup>me</sup> Adrienne, et, malgré une muette résistance,
-il avait dénoué les mains de la jeune
-femme et les serrait dans les siennes.</p>
-
-<p>Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait
-de sensations plus aiguës et plus troublantes.
-La pression des mains étroitement
-serrées, le frôlement de cette robe de dévote,
-le contact des genoux d’Adrienne, tout cela
-formait un ensemble de séductions irrésistibles
-pour un jeune homme rendu plus entreprenant
-par six mois de sagesse. M<sup>me</sup> Lebreton
-lui semblait plus charmante encore que le jour
-de leur promenade au clair de lune, et il en
-était positivement amoureux. Quant à elle,
-jamais elle n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait
-en ce moment. Cette brusque explosion
-d’amour la prenait au dépourvu ; toute neuve
-à de pareilles émotions, elle restait désarmée
-et prise de vertige. La lourdeur endormante
-produite par l’atmosphère de cette chaude
-après-midi de juillet la rendait plus faible
-encore. — Un silence profond régnait dans la
-petite pièce hermétiquement close ; derrière
-les persiennes et le store, on devinait, à une
-vague réverbération dorée, la violence du soleil
-du dehors, baignant de sa clarté implacable
-le jardin aux fleurs à demi pâmées. Entre
-la vitre et la mousseline du rideau, une mouche
-emprisonnée bourdonnait, se taisait et
-bourdonnait de nouveau. Et à travers ce silence,
-Francis, toujours agenouillé et de plus
-en plus grisé, jetait de brèves paroles, décousues,
-à peine articulées, comme un refrain toujours
-pareil et toujours délicieux :</p>
-
-<p>— Je vous aime !… Vous êtes ma seule
-préoccupation… ma seule adoration !</p>
-
-<p>Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots
-d’amour dont les syllabes caressantes coulaient
-comme un philtre dans ses oreilles,
-vierges encore d’une pareille musique. Elle
-se laissait bercer et endormir par cette tendre
-litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne
-s’ouvraient que pour murmurer, comme dans
-un rêve, de vaines et craintives supplications.</p>
-
-<p>— Prenez garde !… Relevez-vous, je vous
-en prie… Si l’on venait !</p>
-
-<p>Il n’y avait dans ces protestations rien qui
-fût de nature à refroidir l’élan de Francis ; au
-contraire, il y trouvait presque une autorisation
-tacite à pousser plus avant. Maintenant il
-couvrait de baisers les mains qu’il tenait toujours
-prisonnières et il répétait :</p>
-
-<p>— Je n’ai jamais aimé que vous !</p>
-
-<p>— Ne vous moquez pas de moi ! murmura-t-elle
-en se réveillant à demi, soyez raisonnable…
-ne restez pas à genoux !</p>
-
-<p>Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir
-tout contre M<sup>me</sup> Lebreton, et, à un mouvement
-effarouché qu’elle fit, il la prit dans
-ses bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle
-hardiesse qu’elle se défendit à peine. Elle
-avait refermé les yeux, et derrière ses paupières
-closes, elle entrevoyait, comme dans un
-lointain confus, la boiserie sombre du confessionnal,
-elle entendait vaguement la voix du
-curé irrité lui disant : — Ce jeune homme
-vous aime ! — Et c’était bien vrai, il l’aimait,
-et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre
-l’oreille.</p>
-
-<p>— Ah ! balbutia-t-elle, c’est mal ! c’est
-mal !… Pourquoi vous ai-je connu ?</p>
-
-<p>— Laissez-moi ! ajouta-t-elle avec un long frémissement
-de tout le corps et en s’arrachant à
-l’étreinte du garde-général.</p>
-
-<p>Au moment où elle se débattait et reprenait
-possession d’elle-même, on frappa discrètement
-deux coups à la porte du petit salon.
-Francis s’était instinctivement reculé, et
-M<sup>me</sup> Lebreton s’était levée…</p>
-
-<p>— Entrez ! dit-elle d’une voix sourde.</p>
-
-<p>C’était Zélie, la femme de chambre, dont la
-figure discrète et un peu hypocrite s’encadra
-dans l’entre-bâillement de la porte.</p>
-
-<p>— Pourquoi avez-vous frappé ? demanda
-avec irritation M<sup>me</sup> Adrienne, dont l’orgueil
-s’était soudain exaspéré à la pensée de cette
-précaution inusitée et injurieuse… Ne pouviez-vous
-entrer tout simplement comme d’habitude ?</p>
-
-<p>— Je venais annoncer à madame que le dîner
-était servi, et je croyais, je craignais…</p>
-
-<p>— Cela suffit !… Une autre fois dispensez-vous
-de ces excès de zèle…</p>
-
-<p>Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus
-de pareilles suppositions, elle ajouta
-en se tournant à demi vers Francis :</p>
-
-<p>— Mettez un second couvert ; M. Pommeret
-dîne avec moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Les premières semaines d’août avaient été
-très orageuses ; la pluie était tombée en abondance,
-et les jardins de la Mancienne en
-étaient encore tout ruisselants. L’Aubette,
-brusquement grossie, ayant changé en torrents
-les cascatelles du parc, les pelouses gardaient
-les traces limoneuses de ce soudain
-débordement. L’ouragan avait endommagé les
-arbres ; des jonchées de brindilles et de feuilles
-vertes couvraient la surface de la pièce
-d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol,
-laissaient traîner dans le sable leurs touffes
-de roses épanouies. — Nu-tête, les jupes relevées
-au-dessus de la cheville, M<sup>me</sup> Lebreton
-visitait les plates-bandes mouillées, constatant
-les dégâts, promenant ses mains protégées
-par de vieux gants dans les trochées terreuses,
-relevant ici une tige couchée, donnant
-plus loin un coup de sécateur. Elle avait coupé,
-chemin faisant, deux œillets rouges et les
-avait attachés à son corsage. Sa démarche
-avait quelque chose de plus léger et de plus
-allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient,
-ses joues mates s’étaient nuancées
-de rose. De même que l’orage avait rafraîchi
-l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné
-à M<sup>me</sup> Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement.
-Tandis qu’elle visitait ses massifs
-effondrés et ses parterres défoncés, elle
-entendit le sable crier sous un pas lent et mesuré ;
-elle tourna la tête et aperçut l’abbé Cartier
-à l’extrémité d’une allée.</p>
-
-<p>Le long corps émacié du prêtre s’enlevait
-en noir sur la verdure ; la pleine lumière semblait
-augmenter encore sa maigreur austère et
-sa physionomie ascétique. M<sup>me</sup> Lebreton, qui
-ne l’avait pas revu depuis l’après-midi du confessionnal,
-c’est-à-dire depuis près de trois
-semaines, ne put dissimuler son embarras. La
-rougeur de ses joues s’accentua, pendant que
-le curé, ramenant les plis de sa soutane flottante
-et soulevant son tricorne, l’abordait avec
-un salut cérémonieux et compassé.</p>
-
-<p>— Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle
-d’une voix un peu émue, comment vous
-portez-vous ?</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi de vous déranger si matin,
-madame, dit-il sans répondre à sa question,
-je fais la quête mensuelle pour mes pauvres
-et je n’ai pas cru devoir passer devant la
-Mancienne sans vous demander votre offrande.</p>
-
-<p>— Vous avez eu raison, monsieur le curé,
-et c’est à moi de m’excuser de vous recevoir
-dans ce négligé… Vous me surprenez en costume
-de jardinière.</p>
-
-<p>Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu
-de la veuve, sur l’échancrure du corsage empourpré
-par les œillets rouges, puis il baissa
-les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces
-se pincèrent encore plus que d’habitude.</p>
-
-<p>Joubert dit quelque part que « les parfums
-cachés et les amours secrets se trahissent. »
-Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton
-une odeur d’amour et de voluptueuse
-satisfaction qui fut pour le prêtre une révélation
-soudaine et qui lui fit éprouver un intime
-frémissement de pieux dégoût et de sainte
-colère.</p>
-
-<p>— Voulez-vous avoir la bonté de me suivre,
-reprit-elle en dénouant les tirettes de sa robe,
-dont les plis retombèrent modestement sur
-ses pieds ; je vous remettrai mon offrande…</p>
-
-<p>Le curé emboîta le pas silencieusement derrière
-elle, en gardant toujours sa mine renfrognée.
-Quand ils furent dans le petit salon, elle
-ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux
-louis, et les déposa dans la main osseuse du
-doyen.</p>
-
-<p>— Voici pour vos pauvres, monsieur le curé,
-dit-elle en s’inclinant.</p>
-
-<p>L’amour heureux rend les cœurs plus charitables
-et les mains plus donnantes ; l’aumône
-était deux fois plus importante que
-d’ordinaire, mais ce gâteau inespéré n’eut pas
-le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter son air
-maussade, M. le curé empocha la généreuse
-offrande de la veuve et se contenta de remercier
-du bout des lèvres.</p>
-
-<p>— J’ai regretté, continua M<sup>me</sup> Lebreton, que
-vos occupations ne vous aient pas permis de
-venir dîner dimanche dernier à la Mancienne…
-Du reste, je n’ai pas eu de chance cette fois ; il
-m’a manqué encore d’autres convives : les
-dames de la poste, ainsi que le notaire et sa
-femme.</p>
-
-<p>Le curé prit l’air étonné d’un homme qui
-ignore ce qui se passe dans sa paroisse.</p>
-
-<p>— En vérité !… Ces dames étaient-elles
-absentes d’Auberive ?</p>
-
-<p>— Non ; les demoiselles Chesnel étaient retenues
-par un travail urgent, et M<sup>me</sup> Bouchenot
-était souffrante… Mais vous, monsieur le
-curé, vous n’étiez ni absent, ni malade… Pourquoi
-m’avoir fait faux-bond ?</p>
-
-<p>— Excusez-moi, madame, murmura-t-il en
-pinçant les lèvres, et permettez que je garde
-pour moi les raisons de mon abstention.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Adrienne avait redressé brusquement
-la tête.</p>
-
-<p>— Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant
-de sourire, sont donc bien mauvaises, monsieur
-le curé, pour que vous craigniez de me
-les dire ?</p>
-
-<p>Il salua cérémonieusement :</p>
-
-<p>— Je les crois bonnes, mais je vous en prie,
-madame, n’insistez pas… Laissez-moi conserver
-avec vous une réserve dont je ne me suis
-pas départi depuis notre dernière entrevue.</p>
-
-<p>En entendant ces paroles entortillées,
-M<sup>me</sup> Lebreton pâlit.</p>
-
-<p>— J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un
-ton bref, et je vous supplie de vous expliquer,
-monsieur le curé ; j’aime les situations nettes.</p>
-
-<p>L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et
-contristé.</p>
-
-<p>— Vous le voulez, madame ? Eh bien ! soit.</p>
-
-<p>Il continua d’une voix assourdie :</p>
-
-<p>— Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir
-avec vous pour la dernière fois, je ne vous ai pas
-épargné certains conseils dictés par une sage
-circonspection… Vous avez cru devoir les dédaigner…
-Voyant mon autorité pastorale méconnue,
-il ne me restait plus qu’une chose à
-faire : m’abstenir… En m’asseyant de nouveau
-à votre table, j’aurais eu l’air d’autoriser
-par ma présence des choses que je déplore, et
-j’aurais scandalisé mes paroissiens, qui le sont
-déjà assez par le spectacle de ce qui se passe…</p>
-
-<p>— Que se passe-t-il donc et de quel scandale
-parlez-vous ? s’écria Adrienne.</p>
-
-<p>— Vous le demandez, madame ?… Me sied-il
-bien à moi, prêtre, de vous répéter les propos
-qui courent le pays ?</p>
-
-<p>— Oui, je le désire… Vous vous êtes trop
-avancé pour ne point aller jusqu’au bout…
-Que dit-on, s’il vous plaît ?</p>
-
-<p>— On dit que M. Pommeret vient ici très
-souvent, non seulement en plein jour, mais le
-soir…</p>
-
-<p>— C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes
-de ses soirées à la Mancienne… Quel mal
-y voit-on ?</p>
-
-<p>— Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit
-le curé en baissant les yeux, pourquoi
-ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout
-le monde par la grille, s’échappe-t-il à la nuit
-close par la petite porte du parc ?</p>
-
-<p>— Mais c’est un véritable interrogatoire !
-s’exclama Adrienne avec un rire nerveux.
-Continuez, je vous en prie.</p>
-
-<p>— Excusez-moi, il y a des choses que ma
-bouche ne doit pas répéter.</p>
-
-<p>— Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un
-ton hautain, puisque je consens à les entendre.</p>
-
-<p>— On ne se cache que pour mal faire, ajouta
-le prêtre sévèrement.</p>
-
-<p>— Pourquoi me cacherais-je ?… Ne suis-je
-pas veuve et libre de ma personne ?</p>
-
-<p>— On n’est jamais libre de braver l’opinion
-publique… Savez-vous ce que crient tout haut
-nos paysans ? « Quand on est riche, on se
-croit tout permis ! » Voilà ce qu’ils disent, et
-si, par politique ou par intérêt, certaines personnes
-persistent à vous faire bon visage,
-croyez bien qu’elles se dédommagent lorsqu’elles
-sont hors de votre présence…</p>
-
-<p>— Pardon ! les bonnes âmes qui s’occupent
-de moi, et vous-même, monsieur le curé, vous
-oubliez une chose : c’est que je suis veuve, je
-vous le répète, et que je puis avoir le désir
-légitime de changer de condition… Depuis
-quand considère-t-on comme un scandale de
-voir une veuve encore jeune songer à un second
-mariage ?</p>
-
-<p>La bouche du prêtre se plissa et un sourire
-sardonique erra sur ses lèvres.</p>
-
-<p>— Ah ! dit-il, du moment que vous croyez à
-des intentions de mariage de la part de
-M. Pommeret !…</p>
-
-<p>— Et quelles intentions voulez-vous donc
-qu’ait un homme loyal et bien élevé à l’égard
-d’une femme qu’il aime ? s’écria M<sup>me</sup> Lebreton
-devenant cramoisie.</p>
-
-<p>— Me préserve le ciel de porter un jugement
-téméraire ! soupira le curé en secouant la tête,
-mais j’ai une médiocre confiance dans les intentions
-des jeunes gens sans principes.</p>
-
-<p>— Monsieur le curé, vos préventions vous
-font dépasser la mesure, répondit sèchement
-Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour
-moi que pour M. Pommeret… Me croyez-vous
-femme à recevoir intimement un homme que
-je ne considérerais pas comme mon futur
-mari ?</p>
-
-<p>— Admettons que cela finisse par un mariage,
-riposta le prêtre d’un ton amer, ce sera
-encore tant pis.</p>
-
-<p>— Pourquoi tant pis ?</p>
-
-<p>— Ce jeune homme a dix ans de moins que
-vous, insinua-t-il avec malveillance.</p>
-
-<p>— Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis ?</p>
-
-<p>— Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta
-le curé en ricanant.</p>
-
-<p>— Monsieur ! protesta M<sup>me</sup> Lebreton indignée,
-j’aime M. Pommeret et j’ai confiance en
-lui.</p>
-
-<p>— Et cette enfant que vous aviez adoptée,
-la sacrifierez-vous aussi à vos nouveaux projets ?</p>
-
-<p>— Denise vivra avec nous, et M. Pommeret
-lui servira de père.</p>
-
-<p>— Un père bien jeune ! objecta méchamment
-l’abbé Cartier. — Enfin, reprit-il en rajustant
-sa ceinture qui glissait sur ses maigres
-hanches, je souhaite que tout ceci tourne aussi
-bien que vous le désirez, madame !… Quand
-dois-je publier vos bans ?</p>
-
-<p>A cette question brusquement posée,
-Adrienne rougit et resta un moment silencieuse.
-Les petits yeux renfoncés du prêtre
-étaient fixés sur elle, et l’embarras de M<sup>me</sup> Lebreton
-n’échappait pas au perspicace abbé
-Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en
-annonçant comme certaines les intentions matrimoniales
-du jeune Pommeret.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! ce beau mariage n’est pas aussi
-avancé qu’on essayait de me le faire croire !
-songea-t-il en jouissant du trouble où il avait
-jeté son interlocutrice.</p>
-
-<p>— Rien ne presse encore, murmura-t-elle…
-Je vous ferai prévenir quand l’époque sera
-fixée.</p>
-
-<p>— Le plus tôt sera le mieux ! reprit-il. Je
-suis votre serviteur, madame.</p>
-
-<p>Il la salua et se retira, laissant M<sup>me</sup> Adrienne
-toute contristée et pensive. Le soleil avait
-beau illuminer le jardin, elle voyait tout en
-noir maintenant, et les paroles du prêtre lui
-avaient assombri le reste de sa journée.</p>
-
-<p>C’est dans cet état de songerie anxieuse que
-Francis Pommeret la trouva, lorsqu’à la tombée
-de la nuit il arriva à la Mancienne.</p>
-
-<p>Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait
-maintenant presque toutes ses soirées. De
-temps à autre, il y entrait ostensiblement, au
-grand jour, comme quelqu’un qui va rendre
-une visite ; le plus souvent il s’y glissait à la
-nuit close, après avoir fait un long détour par
-le chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait
-alors par la petite porte du parc, entre-bâillée
-juste à point pour lui livrer passage. Il croyait
-ainsi dépister l’attention du village, et il se
-figurait naïvement que personne ne se doutait
-de son manège. Les amoureux sont pleins de
-ces illusions enfantines ; ils sont persuadés
-que, pour n’être pas vus, il leur suffit d’avoir
-la bonne intention de ne pas se laisser voir.
-Ces subterfuges d’autruche qui s’imagine
-être invisible parce qu’elle enfouit sa tête dans
-un buisson, ne trompaient plus personne à
-Auberive. Chaque soir, le garde-général était
-épié secrètement. On savait exactement
-l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne,
-le temps qu’il y passait, le chemin qu’il prenait
-pour en sortir ; et le curé n’avait rien
-exagéré en affirmant que l’imprudente conduite
-des deux amoureux commençait à exciter
-une sourde indignation chez les petites
-gens comme chez les notables du bourg.</p>
-
-<p>A la lueur de la lampe posée dans un coin
-du salon, Francis Pommeret remarqua bien
-vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression
-de tristesse répandue sur sa physionomie.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il en l’attirant
-près de lui.</p>
-
-<p>Il lui avait pris les mains et la regardait
-tendrement en face.</p>
-
-<p>— J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle,
-et il m’a dit des choses qui ont teint mes idées
-en noir.</p>
-
-<p>— Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis ;
-il est haineux et rancunier comme tous
-les gens bilieux… Sa bile malfaisante s’extravase
-jusque dans ses moindres paroles…
-Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre
-l’âme à l’envers ?</p>
-
-<p>— Il n’a rien inventé, malheureusement !…
-Il s’est contenté d’appuyer durement le doigt
-sur la plaie, en me rapportant tout le mal
-qu’on pense de moi et en me reprochant d’être
-un objet de scandale pour sa paroisse.</p>
-
-<p>— L’abbé Cartier prend ses désirs pour des
-réalités… Il cherche à vous éloigner de moi,
-parce qu’il devine que je vous aime.</p>
-
-<p>— Il n’a pas eu grand’peine à le deviner,
-reprit M<sup>me</sup> Adrienne avec un sourire attristé,
-car je le lui ai moi-même déclaré.</p>
-
-<p>— Quelle imprudence ! s’exclama le garde-général ;
-il va le répéter dans toutes les maisons
-d’Auberive !</p>
-
-<p>— Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle
-en secouant la tête, tout le village
-sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte…
-Je ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque
-bien que les gens d’ici ne sont plus les
-mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la
-froideur réservée de mes anciennes relations,
-ni les regards sournois et les chuchotements
-des paysans quand je passe dans les rues, ni
-les précautions injurieusement discrètes de
-mes domestiques… On me juge, on me juge
-sévèrement, et je l’ai mérité… La malignité
-publique ne se marque pas encore ouvertement,
-parce qu’ici la population est timide,
-mais il ne faut qu’une circonstance malheureuse
-pour tout faire éclater… Je ne vous reproche
-rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la
-figure de Francis se rembrunir, je ne regrette
-rien !… Même dans cette situation tristement
-fausse, je me trouve heureuse de vous avoir
-connu… Mais je ne voudrais pas que cette enfant
-que j’ai adoptée et qui va revenir ici aux
-vacances, je ne voudrais pas que Denise fût
-exposée à entendre blâmer ma conduite, ni
-qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat…
-Aussi j’envisage sérieusement les choses et je
-pense qu’il faut prendre un grand parti.</p>
-
-<p>— Quel parti ? murmura le jeune Pommeret,
-qui se méprenait sur le sens de cette allocution
-et avait une mine allongée… Il croyait
-qu’elle allait lui dire de rompre et il se voyait
-déjà banni de la Mancienne.</p>
-
-<p>— Francis, reprit-elle d’une voix un peu
-tremblante, mais dont le ton s’était néanmoins
-haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous
-bien fort ?… Non pas comme un enfant qui se
-monte la tête pour la première femme qu’il
-trouve à son gré, mais comme un homme
-sérieux, loyal ?… M’aimez-vous d’un amour
-solide et durable ?</p>
-
-<p>— Je vous adore ! répondit-il en lui baisant
-les mains et en les retenant dans les siennes,
-et rien ne pourra me séparer de vous.</p>
-
-<p>— En ce cas, mon ami, il faut imposer silence
-aux mauvaises langues et rendre notre
-situation nette, inattaquable… Il faut nous
-marier le plus tôt possible.</p>
-
-<p>Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement
-qui lui fit lâcher les mains de
-M<sup>me</sup> Adrienne. Il fut pris d’un soudain
-éblouissement, et dans un éclair il vit, comme
-du haut d’une montagne, le riche domaine de
-la Mancienne, le parc, les bois, les fermes et
-les prés, les rentes et les sacs d’écus étalés à
-ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui
-chuchotait à l’oreille : « Toutes ces richesses
-sont à toi, toi, pauvre hère, le sixième enfant
-d’une famille de petits bourgeois, où, de tout
-temps, on a tiré le diable par la queue !… »
-Cela dura à peine deux secondes, puis les
-réflexions vinrent coup sur coup avec une
-rapidité électrique.</p>
-
-<p>Il faut rendre cette justice au garde-général
-que jamais l’idée d’un si merveilleux dénoûment
-n’avait été sérieusement agitée dans son
-esprit. Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez
-ce garçon sanguin et bien portant, l’amour du
-plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses
-et calculatrices. Il avait été entraîné vers
-M<sup>me</sup> Lebreton, non point par l’arrière-espoir
-d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux
-bouillonnement d’un sang chaud
-qui pousse un jeune homme de vingt-quatre
-ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser
-une femme jeune encore et très désirable, — surtout
-quand cette personne possède
-seule, dans un pays perdu, cette grâce féminine
-et cette élégance mondaine qui sont un
-assaisonnement de plus pour un vaniteux et
-un voluptueux de l’espèce de Francis. Il avait
-vu dans cette conquête un moyen de satisfaire
-ses appétits de plaisir, tout en passant son
-temps confortablement, et il n’avait jamais
-regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint
-le sommet où il avait rêvé de s’élever et qu’il
-entrevoyait de nouvelles perspectives non
-prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé.
-Il n’avait guère jusque-là songé sérieusement
-au mariage, et la pensée de se lier pour toujours,
-quand il avait à peine tâté de la vie, le
-rendait tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Adrienne regardait avec inquiétude sa
-mine hésitante et songeuse.</p>
-
-<p>— Vous ne me répondez pas ! balbutia-t-elle
-d’une voix étranglée.</p>
-
-<p>— Pardon ! dit-il enfin… Songez que je suis
-pauvre comme Job et que vous êtes, à ce qu’on
-prétend, trois fois millionnaire… Si j’accepte
-le bonheur que vous m’offrez, les envieux et
-les malveillants m’accuseront de vous avoir
-épousée pour votre argent… Voilà ce qui me
-fait hésiter.</p>
-
-<p>Les yeux bruns de M<sup>me</sup> Lebreton jetèrent à
-Francis deux regards baignés de tendresse et
-de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un
-pareil scrupule ; elle triomphait de cette
-réponse qui faisait tomber à plat les méchantes
-insinuations du curé, et lui montrait les
-côtés délicats et fiers du caractère de l’homme
-qu’elle aimait.</p>
-
-<p>— Cher ! reprit-elle en saisissant les mains
-de Francis, je vous remercie de m’avoir
-répondu franchement et je vous aime
-encore davantage… Si de pareilles considérations
-vous font hésiter, que dirai-je donc,
-moi, qui ai dix ans de plus que vous ? L’âge
-met entre nous une bien autre disproportion
-que la fortune… Je vous aime mieux que vous
-ne m’aimez !… En insistant sur cette misérable
-question d’argent, vous allez me faire croire
-que vous avez plus d’amour-propre que d’amour…
-Je suis aussi orgueilleuse que vous, et
-cependant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds
-pour me donner à vous tout entière.</p>
-
-<p>Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma
-gentiment la bouche avec sa main.</p>
-
-<p>— Taisez-vous ! chuchota-t-elle avec un accent
-passionné qui chatouilla délicieusement
-Francis… D’abord, monsieur, je ne veux pas
-vous mettre le poignard sur la gorge… Ne
-parlons plus de cela, ce soir ; mais réfléchissez-y
-sérieusement, et demain seulement rapportez-moi
-votre réponse.</p>
-
-<p>Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux
-et noir, sous un ciel encore lourd et orageux.
-Les massifs sentaient déjà l’automne ;
-les phlox à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient
-et les clématites épanouies imprégnaient
-l’air d’une odeur amollissante, d’un
-alanguissement endormeur, qui auraient
-énervé des résolutions plus énergiques que
-celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de
-M<sup>me</sup> Adrienne serré contre son bras, il écoutait
-rêveusement le glou-glou des ruisseaux
-qui coulaient sous les ponts rustiques ; il
-regardait dans l’écartement des grands marronniers
-sombres la façade blanchissante de
-la Mancienne. La lampe du salon éclairait
-d’une lueur orangée la porte-fenêtre du rez-de-chaussée,
-et, dans cette obscurité mystérieuse,
-l’habitation avait un air plus somptueux et
-plus imposant encore. Francis songeait
-qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que
-toute cette opulence fût à lui ; en même temps,
-avec un mouvement d’orgueil satisfait, il se
-remémorait sa première visite à la Mancienne,
-quand, morfondu par la bise de février et
-esseulé, il s’était arrêté sous ces mêmes arbres,
-et avait jeté son premier regard de
-convoitise sur les jardins et la maison…</p>
-
-<p>Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur
-un banc rustique et s’y oubliaient, quand
-l’horloge sonna onze heures. M<sup>me</sup> Adrienne
-reconduisit le jeune homme jusqu’à la petite
-porte, et, lui serrant les deux mains avec une
-énergie un peu nerveuse :</p>
-
-<p>— A demain soir ! lui dit-elle.</p>
-
-<p>Francis Pommeret regagna, par des ruelles
-détournées, la promenade d’Entre-deux-Eaux.
-Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel
-était couvert, et les branches touffues des tilleuls
-plongeaient la promenade dans des ténèbres
-si noires que le garde-général avait
-grand’peine à se maintenir au milieu de la
-chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube.
-Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle
-à la fois élastique et résistant fit soudain
-trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un
-tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un
-bain au plus bel endroit de la rivière. Après
-s’être remis sur pied, il essaya en tâtonnant de
-se rendre compte de la cause de sa chute, et
-reconnut qu’une corde avait été tendue à hauteur
-des genoux, en travers du chemin, de
-façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à
-quiconque suivrait nuitamment et étourdiment
-le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il articula
-un violent juron. Au même moment, il
-entendit de gros éclats de rire résonner aux
-fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment,
-c’était pour lui qu’on avait préparé
-ce traquenard, et les mauvais plaisants qui
-lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa
-mésaventure, croyant que leur farce avait
-pleinement réussi. — Quand il arriva au seuil
-de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la
-porte fermée aux verrous, et, pour la faire ouvrir,
-il dut heurter assez longtemps à coups
-de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait
-dans la maison d’en face. — Les gens
-de l’auberge étaient sans doute de connivence
-avec les farceurs qui avaient tendu la corde,
-car ce fut seulement au bout de cinq minutes
-que la maîtresse d’hôtel, tout habillée, daigna
-ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.</p>
-
-<p>— Quoi ! c’est vous, monsieur le garde-général ?
-Eh bien ! vrai, je ne vous savais
-point dehors, et il y a beau temps que je vous
-croyais mussé dans votre lit !</p>
-
-<p>Tout en parlant, elle soulevait son lumignon
-et examinait Francis des pieds à la tête, pensant
-le trouver trempé comme une soupe.</p>
-
-<p>Il lui arracha le lumignon des mains et
-monta, furieux, dans sa chambre.</p>
-
-<p>— Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant,
-il faut clore le bec à ces gens-là, qui
-deviennent insolents ; ce soir, ils se sont attaqués
-à moi ; demain, si je n’y mets ordre, ils
-s’attaqueront à elle.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, un peu avant la
-grand’messe, les paysans, qui badaudaient
-sur la place en attendant le dernier coup, virent
-l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où
-l’on affichait les actes de la mairie, et y coller
-une demi-feuille de papier timbré couverte
-d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et
-lurent, avec un émoi que trahissaient de confuses
-exclamations, la première publication de
-mariage projeté entre « Pierre-François Pommeret,
-garde-général des forêts, demeurant à
-Auberive, — et Laurence-Marie-Adrienne
-Ormancey, veuve en premières noces de
-Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne,
-même commune. »</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du
-bureau de poste, observait les hochements de
-tête et les ricanements des paysans attroupés,
-ne put résister à la curiosité qui la démangeait
-et alla, cheveux au vent, se mêler au
-groupe qui s’amassait devant le grillage municipal.
-Elle déchiffra lentement le griffonnage
-du maître d’école. Quand elle retraversa la
-place, elle avait le nez pincé et les coins des
-lèvres tombants.</p>
-
-<p>— Ça y est, ma chère ! s’écria-t-elle en rentrant
-dans le bureau où sa sœur ficelait les
-paquets de son courrier ; elle l’épouse, ils sont
-affichés !</p>
-
-<p>— La sotte ! s’exclama à son tour la receveuse
-des postes en maniant au-dessus de la
-flamme son bâton de cire à cacheter.</p>
-
-<p>— C’est égal ! reprit M<sup>lle</sup> Irma, qui crevait
-de dépit… il y a des gens qui ont de la chance,
-et le garde-général peut se flatter d’avoir fait
-un beau rêve !… Je lui souhaite beaucoup de
-plaisir avec une femme qui a dix ans de plus
-que lui !</p>
-
-<p>— Ma chère, répliqua sentencieusement
-M<sup>lle</sup> Chesnel aînée, tandis qu’elle étendait sa
-cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on
-ne regarde pas la bride… C’est elle que je
-plains : elle fait une sottise et elle s’en mordra
-les doigts !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Il avait été convenu entre M<sup>me</sup> Lebreton et
-Francis que ce dernier profiterait de la quinzaine
-des publications pour se rendre chez ses
-parents et solliciter leur consentement au mariage.
-Comme on le pense bien, cette formalité
-ne souleva de la part de la famille Pommeret
-aucune objection. L’union projetée était une
-trop belle affaire, et trop inespérée, pour ce
-couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants
-à la sueur de son front. Le père et la
-mère Pommeret ne songèrent pas même une
-seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge
-existant entre leur fils et sa fiancée et à se
-demander si ce mariage, où la jeunesse était
-d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses
-chances de bonheur pour l’avenir. Les
-millions de M<sup>me</sup> Lebreton les aveuglaient sur
-tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec
-des larmes de félicité et se hâtèrent de publier
-pompeusement par toute la ville la nouvelle
-de cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait
-leur satisfaction : — en présence des dispositions
-peu bienveillantes de la population d’Auberive,
-M<sup>me</sup> Adrienne avait désiré que la noce
-se fît le plus simplement du monde, sans
-aucune cérémonie et sans autre invitation que
-celle des quatre témoins. Il fut décidé que
-M<sup>me</sup> Pommeret mère, pour raison de santé,
-garderait la maison et que le père seul se rendrait
-à Auberive, la veille de la célébration.
-Ces dispositions une fois arrêtées, Francis,
-muni des bénédictions et des recommandations
-maternelles, prit, dans le courant de septembre,
-le train qui devait le ramener à Langres.</p>
-
-<p>Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive
-était déjà partie ; comme la matinée était
-belle et qu’il avait de bonnes jambes, le garde-général
-n’eut pas la patience d’attendre un
-second départ, et résolut de gagner sa résidence
-à pied par la traverse. Ce voyage pédestre
-est d’autant plus agréable qu’à partir de la
-seconde moitié de la route on chemine sous
-bois, à travers la magnifique forêt de Montavoir,
-ce qui, à la mi-septembre, est une agréable
-promenade, même pour les gens peu sensibles
-aux beautés du paysage.</p>
-
-<p>Le ciel était clair ; le sol, baigné par les abondantes
-rosées du matin, avait une élasticité
-qui aidait à la marche. Un léger vent d’est
-caressait les ramures déjà dorées des hêtres,
-éparpillant çà et là les premières feuilles tombantes.
-Les taillis humides exhalaient cette
-odeur anisée de champignon qui est particulière
-aux bois en automne. Francis, mis en
-bonne humeur par le beau temps et par la
-pensée soulageante d’être à peu près débarrassé
-des corvées préliminaires du mariage,
-cheminait allègrement. Il avait atteint les
-hautes futaies qui s’étendent entre Auberive
-et Rouelles, et, descendant les lacets qui zigzaguent
-jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait
-apercevoir déjà, entre les branches, les
-prairies où on fauchait les regains, les toits violets
-de la Mancienne et les premières maisons
-du bourg, sur lesquelles planait une fumée
-ensoleillée. Comme il tournait brusquement
-l’un des angles du sentier, il entendit dans le
-fourré un fracas de branches brisées, et, le forestier
-se réveillant soudain en lui, ses sourcils
-se froncèrent à la pensée qu’on commettait,
-à son nez et à sa barbe, un délit dans <i>sa</i> forêt.
-Voulant au moins tancer le délinquant, il s’engagea
-vivement dans le taillis, écarta d’une
-main impatiente les cépées de cornouillers et
-parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un
-spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.</p>
-
-<p>A la fourche maîtresse d’un robuste pommier
-sauvage, une étrange créature féminine
-était juchée. Sans pitié pour la santé du <i>fruitier</i>
-qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de
-belles branches chargées de pommes vertes,
-et les distribuait libéralement à deux gamins
-en haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui
-détalèrent précipitamment dès qu’ils eurent
-entrevu le garde-général. La cueilleuse de
-pommes, empêtrée dans les ramures touffues,
-ne pouvait se tirer d’affaire avec la même facilité.
-Elle s’accrocha à l’une des branches,
-abaissa violemment les feuillées, et, se voyant
-bloquée sur son perchoir, elle demeura un
-moment bouche béante.</p>
-
-<p>C’était une jeune personne à laquelle, à première
-vue, Francis donna quatorze ou quinze
-ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de
-l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et
-sa taille mince n’avaient pas encore pris tout
-leur développement ; ses mains rouges, emmanchées
-à de longs bras, semblaient d’autant
-plus démesurées qu’elles sortaient des manches
-étriquées et trop courtes d’un corsage
-taillé en blouse. Pourtant la partie inférieure
-du corps, déjà plus complètement formée, indiquait
-qu’après l’achèvement de la croissance
-tous ces angles étaient destinés à disparaître :
-les hanches s’arrondissaient sous la jupe collante,
-et, grâce à la posture de cette fillette
-perchée sur sa branche, les jambes pendantes
-et bien modelées montraient leurs chevilles
-finement attachées à deux pieds mignons et
-cambrés, chaussés de bottines dont plusieurs
-boutons avaient sauté. — La tête, qui passait
-à travers le feuillage, était pour le moins aussi
-originale que la toilette de cette créature. — Une
-figure longue au nez retroussé, à la bouche
-très rouge et largement fendue ; deux
-grands yeux fauves, un front busqué, des
-mâchoires saillantes, un teint blanc semé de
-taches de son, et, comme encadrement, une
-épaisse chevelure rousse, frisée comme une
-toison et moutonnant jusqu’au dessous des
-épaules ; — puis, dans la bouche, dans les ailes
-du nez, les fossettes des joues et les prunelles
-des yeux, un éclair d’audace et de malice passant
-rapidement par intervalles, comme passe
-un coup de soleil sur la plaine par une journée
-de vent.</p>
-
-<p>— Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous
-ainsi le mauvais exemple aux polissons
-du village ? demanda sévèrement Francis
-à la délinquante.</p>
-
-<p>— Ça ne vous regarde pas !… Passez votre
-chemin ! répondit-elle avec un ton d’enfant
-mal élevée ; — puis, tout en lui jetant cette réponse
-impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur
-et ayant constaté sans doute à sa
-mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas
-affaire au premier venu, elle ajouta en manière
-d’explication : — Cela m’amuse… J’ai
-bien le droit de m’amuser, je suppose !</p>
-
-<p>— Ce n’est pas un amusement convenable
-pour une fille de votre âge… D’ailleurs, cet
-arbre n’est pas à vous, et vous commettez des
-dégâts qui sont punis d’une amende.</p>
-
-<p>— Bah ! s’il y a une amende, ma mère la
-paiera !</p>
-
-<p>— Qui ça, votre mère ?</p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Lebreton, la propriétaire de la Mancienne…
-Vous la connaissez sans doute, si
-vous êtes du pays ?</p>
-
-<p>Francis ne put retenir un mouvement de
-désagréable surprise. C’était donc là cette fille
-adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée !…
-Elle lui faisait l’effet d’une petite personne
-passablement excentrique et indépendante.
-L’occasion était bonne de connaître le
-caractère de cette étrange belle-fille qui était
-destinée à vivre dans son intérieur conjugal,
-et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire,
-sans trahir son incognito.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement,
-puis il continua d’un air indifférent :</p>
-
-<p>— Ah ! vous êtes la fille de M<sup>me</sup> Lebreton ?…
-Je croyais qu’elle n’avait pas d’enfants.</p>
-
-<p>— Je suis sa fille adoptive, répondit-elle
-avec impatience… Après ?</p>
-
-<p>— Je lui en fais mon compliment ! murmura
-ironiquement Francis ; y a-t-il longtemps que
-vous habitez Auberive ?</p>
-
-<p>— J’y suis revenue hier soir.</p>
-
-<p>— Vous sortez du couvent, je présume ?</p>
-
-<p>— A quoi voyez-vous cela ?</p>
-
-<p>— A votre goût pour le grand air et les pommes
-vertes… et puis à votre tournure.</p>
-
-<p>— J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire !
-s’écria-t-elle dépitée. — Elle surprit les
-yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas,
-dont l’un était troué ; elle rougit, puis mettant
-un genou sur la fourche du pommier, d’un
-souple mouvement des reins elle se dressa sur
-ses pieds et se maintint debout en accrochant
-son bras à l’une des branches supérieures. De
-l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de
-prendre un air décent.</p>
-
-<p>Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant,
-la voyait tout entière : elle était élancée,
-svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements
-de chat sauvage.</p>
-
-<p>— Quel âge me donnez-vous ? reprit-elle en
-se tenant raide sur son perchoir.</p>
-
-<p>— Mais celui que vous avez… quinze ans à
-peu près.</p>
-
-<p>— J’en ai dix-sept ! fit-elle en se redressant.</p>
-
-<p>— Vraiment ! alors vous avez quitté votre
-pension pour tout à fait ?</p>
-
-<p>— C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain
-mariage de ma mère adoptive… Mais
-probablement on m’y refourrera encore pour
-un an, afin de se débarrasser de moi !</p>
-
-<p>La façon maussade dont elle prononça ces
-derniers mots n’indiquait pas qu’elle eût un
-grand enthousiasme pour l’événement qui
-allait modifier l’intérieur de la Mancienne.</p>
-
-<p>— Ah ! murmura hypocritement Francis,
-M<sup>me</sup> Lebreton se remarie !… Connaissez-vous
-votre futur beau-père ?</p>
-
-<p>— Non, répondit-elle en haussant les épaules,
-il est absent… Ma mère le trouve très
-bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse,
-mais je ne sais rien encore ni de l’âge ni de la
-figure de ce monsieur… Oh ! du reste, ajouta-t-elle
-en agitant la main, je vois d’ici ce que ce
-peut être… Un homme grave, tiré à quatre
-épingles et déjà vieux.</p>
-
-<p>— Pourquoi vieux ?</p>
-
-<p>— Dame ! parce que ma mère n’est plus
-jeune, et je suppose qu’elle aura pris un mari
-plus âgé qu’elle.</p>
-
-<p>— Quel âge a donc M<sup>me</sup> Lebreton ? demanda
-Francis en se mordant les lèvres.</p>
-
-<p>— Trente-quatre ans au moins !</p>
-
-<p>— Et vous appelez cela n’être plus jeune ?</p>
-
-<p>— Tiens !… ça peut sembler jeune à un
-vieillard, mais moi, je trouve que c’est vieux…
-Et vous ?</p>
-
-<p>— Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et
-vous me rangez probablement aussi dans la
-catégorie des vieux.</p>
-
-<p>— Vous ? par exemple !… Attendez ! — Elle
-l’examinait de haut en bas avec attention. Ses
-yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment
-sur la jolie barbe blonde bien peignée,
-les épaules robustes, la poitrine large et la
-taille élégante de Francis Pommeret. Et tout
-en le dévisageant avec la curiosité audacieuse
-et impertinente d’une jeune sauvage, elle laissait
-voir une naïve admiration qui ne pouvait
-qu’être très flatteuse pour son interlocuteur.</p>
-
-<p>— Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle
-enfin, mais pas beaucoup plus.</p>
-
-<p>— J’en ai vingt-quatre.</p>
-
-<p>— Eh bien ! vous voyez… Cela ne fait déjà
-pas une si grande différence entre nous.</p>
-
-<p>— Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique,
-en jetant un regard dédaigneux sur la
-toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur
-demander votre main pour le jour où
-vous quitterez vos robes courtes.</p>
-
-<p>— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
-s’écria-t-elle, vexée ; vous n’êtes pas poli !</p>
-
-<p>Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes
-devaient être à découvert et fut saisie d’un
-pudique embarras qui ne lui était pas venu
-jusque-là.</p>
-
-<p>— Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle,
-mais… vous me gênez, vous savez !</p>
-
-<p>— Je m’en vais.</p>
-
-<p>— Non, tournez-vous seulement… Là !…
-hop !</p>
-
-<p>Un bond, puis un cri ; — ses pieds s’étaient
-pris dans sa robe, et elle avait roulé dans les
-broussailles.</p>
-
-<p>— Vous êtes-vous fait mal ? s’exclama-t-il
-en se retournant et en se penchant vers Denise.</p>
-
-<p>— Non pas, répondit-elle en restant assise
-là où elle avait roulé, et en éclatant de rire,
-mon pied a glissé, voilà tout… Bon ! poursuivit-elle
-en regardant ses bottines, les boutons
-qui restaient sont partis !</p>
-
-<p>— Où étiez-vous en pension ?</p>
-
-<p>— Au Sacré-Cœur de Dijon.</p>
-
-<p>— Ah !… Est-ce que toutes les élèves grimpent
-aux arbres, au Sacré-Cœur ?</p>
-
-<p>— Oh ! Dieu non ! Elles sont bien trop pimbêches !…
-Moi, je suis très mal notée à cause de
-ma tenue… Mais cela m’est égal : on ne me forcera
-jamais à dire ce que je ne pense pas…
-Cette année, on voulait m’enrôler dans les <i>Enfants
-de Marie</i> qui ont pour mission d’espionner
-leurs compagnes et de tout rapporter à ces
-dames… J’ai refusé net. Cela a fait un scandale !…
-On parlait de me renvoyer à la maison…
-C’est moi qui aurais été contente !</p>
-
-<p>— Vous avez au moins le mérite de la franchise,
-dit Francis avec un rire un peu contraint…
-Vous devez faire le désespoir de votre
-mère adoptive ?</p>
-
-<p>— Ça, c’est vrai… Mais je n’en viens pas
-moins à bout de lui imposer mes volontés.
-C’est une bonne femme, ma mère… un peu
-raide, mais bonne femme.</p>
-
-<p>— Votre futur beau-père sera peut-être
-moins bon homme ?</p>
-
-<p>— Oh ! celui-là, reprit-elle en secouant la
-tête, je le déteste d’avance !</p>
-
-<p>Elle s’était assise à la turque dans l’herbe,
-les jambes repliées sous sa robe, et, ayant tiré
-de sa poche une douzaine de pommes sauvages,
-elle triait les plus appétissantes.</p>
-
-<p>— En voulez-vous ? demanda-t-elle à Francis.</p>
-
-<p>Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en
-croqua une. Elle ouvrait sa grande bouche, et
-l’on voyait ses petites dents très blanches
-mordre avec sensualité dans le fruit d’un vert
-pâle.</p>
-
-<p>Francis l’apercevait de profil. Le front busqué
-et le menton saillant de l’adolescente se
-découpaient nettement sur le fond verdoyant
-des cépées. Le rouge vif de ses lèvres se détachait
-dans l’ombre, tandis que le haut de sa
-tête demeurait en pleine lumière et que le
-soleil flambait dans les crépelures de ses cheveux
-roux.</p>
-
-<p>— Drôle de créature ! pensait Francis en
-l’écoutant croquer bruyamment sa pomme
-juteuse… Que vous détestiez votre futur beau-père,
-reprit-il tout haut, cela se comprend,
-mais que vous le gouverniez à votre gré
-comme votre mère adoptive, ce sera probablement
-plus difficile… Il aura sa volonté, lui
-aussi, et il essaiera peut-être de vous faire
-plier à son tour.</p>
-
-<p>— Je ne l’engage pas à essayer ! grommela-t-elle
-entre ses dents.</p>
-
-<p>— Hem ! objecta le garde-général en dissimulant
-une grimace de mécontentement, il
-sera le maître, et il faudra que vous cédiez
-pour avoir la paix.</p>
-
-<p>— Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne.</p>
-
-<p>— Et où irez-vous ?</p>
-
-<p>Elle releva vers lui sa figure expressive, et
-un éclair de menace passa dans ses yeux étincelants :</p>
-
-<p>— Dans les bois… On dit que j’y suis née :
-j’y retournerai.</p>
-
-<p>Le garde-général haussa les épaules. Il se
-trouvait maintenant édifié sur le caractère et
-les dispositions de sa future belle-fille ; il tira
-sa montre :</p>
-
-<p>— Déjà onze heures ! il faut que je me remette
-en route.</p>
-
-<p>— Vous demeurez loin d’ici ? demanda Denise
-en penchant la tête de côté pour regarder
-le jeune homme sans être gênée par le soleil.</p>
-
-<p>— A deux bonnes lieues, près de Rouvres.</p>
-
-<p>— C’est dommage que vous ne soyez pas du
-pays !… J’aurais eu du plaisir à tailler une
-causette avec vous de temps à autre… Vous
-avez l’air bon enfant, quoique un peu moqueur.</p>
-
-<p>— Grand merci !… Nous nous reverrons
-peut-être un de ces jours.</p>
-
-<p>— Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par
-ici, entrez à la Mancienne, je vous présenterai
-à maman !</p>
-
-<p>— Et à votre beau-père ? ajouta ironiquement
-Francis en s’éloignant.</p>
-
-<p>— Oh ! lui !… Voilà pour lui ! s’exclama-t-elle
-en passant rapidement l’un de ses doigts
-sous son nez avec un geste de gamine.</p>
-
-<p>Elle avait changé de posture. Maintenant à
-genoux, le dos incliné, le cou tendu, accrochée
-d’une main à un brin de noisetier, elle regardait
-le garde-général descendre lentement à
-travers les cépées qu’il dépassait de la tête.
-Les pupilles dilatées de la fillette avaient la
-fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du
-chat quand il oblique le corps et penche la tête
-pour observer un objet dont la nouveauté l’intrigue
-et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes
-avec cette expression demi-rêveuse que
-les primitifs donnaient fréquemment à leurs
-têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les
-cailloux le pas ferme de ce beau garçon aux
-mains soignées, à la taille bien prise et aux
-yeux de velours. Elle s’inclinait davantage
-pour le suivre plus longtemps dans le sentier
-en pente. Quand il eut disparu à un tournant,
-et que le bruit de ses pas se fut amorti dans
-l’éloignement, elle se rejeta en arrière, assise
-sur ses talons ; et, les bras croisés sur sa poitrine
-d’adolescente, elle resta immobile dans
-la lampée de soleil qui la baignait tout entière.</p>
-
-<p>Les rayons presque perpendiculaires faisaient
-pétiller ses cheveux roux comme s’ils
-eussent été chargés d’étincelles électriques.
-Le ciel, débarrassé des nuées du matin et devenu
-tout bleu, brasillait. L’air était presque
-aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était
-nue, il en sortait une chaude vapeur transparente,
-à travers laquelle les troncs d’arbres et
-les brins d’herbe semblaient trembloter dans
-une silencieuse ondulation. Déjà roussies, les
-fougères exhalaient à l’entour une odeur de
-cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements
-sourds : crépitements de faînes tombantes,
-serpentements de couleuvres ou d’<i>orvets</i>
-dans les feuilles sèches, grignotements
-d’écureuil rongeant une noisette ou de mésange
-épluchant une branche moussue…</p>
-
-<p>Denise, les paupières mi-closes, essayait de
-reconstituer par le souvenir la figure de ce
-jeune homme, qui avait traversé comme une
-apparition les feuillées encore remuées de son
-passage. De temps en temps, elle rouvrait les
-yeux, les emplissait de soleil ; puis, quand elle
-était éblouie au point de ne plus voir les objets
-que cernés d’un cercle d’azur foncé, elle refermait
-ses paupières et ruminait de nouveau ses
-souvenirs. Un doux meuglement de vache
-dans les prés la réveilla de cette extase. A côté
-d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les
-ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira
-longuement l’odeur des regains qui montait de
-la prairie, secoua sa chevelure brûlante et
-chercha un coin d’ombre sous les noisetiers.
-Elle s’y traîna paresseusement sur les genoux,
-se tapit sous la ramée, puis, arrachant à pleines
-mains des poignées d’herbe fraîche, elle
-referma les yeux et se renversa tout de son
-long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée
-d’un jeune animal qui sommeille…</p>
-
-<p>Pendant ce temps Francis regagnait d’un
-pied leste son auberge d’Auberive. Il y secouait
-la poussière de la route, procédait à sa
-toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner.
-Quand il se fut rafraîchi et restauré, il
-passa une redingote et redescendit vers la
-Mancienne. Il entra sans se faire annoncer
-dans le petit salon, où il surprit M<sup>me</sup> Lebreton
-debout sur le perron du jardin, regardant la
-route et épiant l’arrivée du courrier.</p>
-
-<p>— Quoi ! c’est vous ? s’écria-t-elle, surprise
-et joyeuse, la voiture n’est pas encore passée ;
-comment donc êtes-vous venu ?</p>
-
-<p>— A pied, répondit Francis ; je n’ai pas eu
-la patience d’attendre le second départ.</p>
-
-<p>Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en
-souriant, et le jeune homme à son tour l’enveloppait
-d’un long regard plus calme et plus
-attentif, s’étonnant de la trouver moins jeune
-qu’au jour où il l’avait quittée. Pourtant elle
-n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être
-était-ce la lumière crue du jardin qui
-accentuait traîtreusement les fils argentés de
-la mèche blanche plantée au milieu des cheveux
-bruns de la veuve, et marquait davantage
-ces petites rides aux coins des paupières, ces
-menus points noirs tavelant les ailes du nez
-comme les piqûres d’une pêche mûrie ?</p>
-
-<p>Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre
-du petit salon. Il lui enlaça la taille avec l’un
-de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur
-les yeux :</p>
-
-<p>— Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi,
-et mardi nous serons mari et femme.</p>
-
-<p>— Ah ! s’écria-t-elle en se serrant bien fort
-contre lui, il me tarde que tout soit fini !…
-Vous ne vous doutez pas des misères qu’on
-m’a faites ici depuis les publications. Tout le
-pays s’est tourné contre moi. On dirait, ma
-parole, qu’en vous épousant je frustre ces
-gens-là de je ne sais quelles espérances !… Il
-n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient accablée.
-Chaque matin, je trouve sur les murs du
-parc des inscriptions injurieuses ou des plaisanteries
-grossières, crayonnées au charbon.
-Le juge de paix, qui me convoitait sans doute,
-me donne tort dans mes discussions avec
-les paysans qui empiètent sur mes champs.
-Le curé se permet contre moi des allusions
-perfides en pleine chaire, et les dames de la
-poste me tournent le dos… Oh ! continua-t-elle,
-en essuyant des larmes qui roulaient dans
-ses yeux, les vilaines gens et l’odieux village !…
-Je n’y mettrai plus les pieds dès que
-nous serons mariés… Nous irons habiter, à
-Rouelles, l’ancien château qui m’appartient
-en propre, et où les ouvriers travaillent déjà à
-notre installation… J’en ai assez, de la Mancienne
-et d’Auberive !… N’est-ce pas votre avis ?</p>
-
-<p>Involontairement Francis s’était rembruni.
-Cette propriété de la Mancienne, si agréablement
-située et si confortable, allait donc lui
-échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce
-serait là un des premiers effets de ce mariage
-qui lui faisait tant d’envieux ! L’idée de s’enterrer
-à Rouelles, dans un vieux château perdu
-à la lisière des bois, lui souriait médiocrement.
-Néanmoins il s’était promis de ne pas
-se laisser dominer par des considérations matérielles ;
-il mettait son amour-propre à paraître
-complètement désintéressé, et il fit contre
-fortune bon cœur.</p>
-
-<p>— Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour
-sage et excellent tout ce que vous déciderez, et
-je vivrai heureux partout où nous serons ensemble.</p>
-
-<p>Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit
-près de lui, les mains dans ses mains.</p>
-
-<p>— Parlons d’autre chose, murmura-t-elle,
-parlons de vous !… Êtes-vous content de votre
-voyage ? qu’a dit votre famille en apprenant
-vos projets ?</p>
-
-<p>— Ma famille a été enchantée… ma mère a
-dû vous écrire ; elle a pleuré de joie et elle
-regrette que sa mauvaise santé ne lui permette
-pas de venir vous embrasser.</p>
-
-<p>— Ainsi on ne vous a fait aucune objection ?</p>
-
-<p>— Aucune.</p>
-
-<p>— On n’a pas trouvé choquant que vous
-épousiez une femme plus âgée que vous ?… car
-je suis vieille, mon ami, et il me semble que
-cette quinzaine m’a encore vieillie.</p>
-
-<p>En même temps elle le regardait droit dans
-les yeux, souhaitant et redoutant à la fois de
-deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet
-aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie…
-Pour fuir ce regard trop chercheur,
-Francis prit la tête d’Adrienne et lui
-baisa les cheveux. — Je vous aime ! dit-il, et
-je vous trouve charmante.</p>
-
-<p>— Et, reprit-elle en se débarrassant lentement
-de cette embrassade amoureuse, leur
-avez-vous avoué que non-seulement j’étais
-une vieille femme, mais que je vous apportais
-en dot une grande fille ?… Et quelle fille !… Au
-fait, vous allez la voir : elle est arrivée d’hier
-et je crois qu’elle est là-haut… Je vais vous
-l’amener.</p>
-
-<p>Elle s’élança vers l’antichambre et appela : — Denise ! — Au
-sommet de l’escalier, une
-voix aigrelette répondit : — Me voici ! — Et
-Francis entendit la jeune fille qui dévalait
-comme un tourbillon du haut des marches.</p>
-
-<p>Il tournait le dos à la porte et regardait le
-jardin, tout en écoutant, dans le vestibule, les
-propos échangés entre M<sup>me</sup> Lebreton et sa fille
-adoptive :</p>
-
-<p>— Comme te voilà fagotée !… Tu as donc
-couru dans les ronces pour mettre ta robe
-dans cet état ?… Viens que j’arrange un peu
-tes cheveux ; tu as l’air d’un chat fâché… Je
-vais te présenter à un monsieur qui sera dans
-quelques jours mon mari… Tâche d’être convenable !</p>
-
-<p>Pommeret crut comprendre que l’indocile
-créature regimbait silencieusement à cette présentation,
-car M<sup>me</sup> Adrienne répétait avec une
-nuance d’humeur :</p>
-
-<p>— C’est bon ! c’est bon !… Allons, viens ! ne
-fais pas la sotte !</p>
-
-<p>Elle finit par pousser dans le petit salon la
-rebelle Denise, qui s’avançait en rechignant.</p>
-
-<p>— Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne
-en entraînant la jeune fille vers Francis, toujours
-debout contre la porte-fenêtre. — Denise,
-donne la main à M. Pommeret, qui sera,
-lui aussi, ton père adoptif.</p>
-
-<p>Francis se retourna brusquement vers Denise,
-qui poussa un cri :</p>
-
-<p>— Vous ! comment c’est vous ? s’exclama-t-elle
-furieuse.</p>
-
-<p>Elle était devenue cramoisie et ses grands
-yeux s’ouvraient démesurément.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le
-garde-général. Est-ce que cela vous fâche, que
-je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez ?</p>
-
-<p>— Vous vous êtes moqué de moi, je vous
-déteste ! cria Denise ; — et, lâchant la main
-d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement
-farouche sur le divan, enfouit son visage
-dans les coussins, et se mit à fondre en larmes.</p>
-
-<p>— Eh bien ! qu’a donc cette petite ? demanda
-M<sup>me</sup> Lebreton, en se tournant d’un air ébahi
-vers Francis.</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, répondit-il… M<sup>lle</sup> Denise et
-moi, nous nous sommes déjà rencontrés tout
-à l’heure : elle, au haut d’un arbre, moi, dans
-le chemin… Elle m’en veut sans doute de ce
-que je lui ai caché mon nom… Elle croquait
-des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais
-été désolé de troubler son déjeuner par
-une nouvelle désagréable…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Rouelles est un village d’environ deux cents
-feux. Séparé d’Auberive par une des plus
-belles futaies du canton, il est bâti à la naissance
-d’un vallon et s’enfonce comme un coin
-dans la forêt de Montavoir, qui l’enserre de
-trois côtés dans un cirque de pentes boisées.
-A l’extrémité de l’unique rue, et un peu à
-l’écart, se dresse l’ancien château : un bâtiment
-carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles,
-précédé d’une cour herbeuse, et flanqué
-aux deux ailes de tourelles en forme de pigeonniers.
-La maison d’habitation est peu confortable.
-Les pièces du rez-de-chaussée sont
-glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave
-en été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa
-longue plainte traverse le vestibule et monte
-lamentablement dans la cage de l’escalier. Les
-chambres hautes sont plus logeables. Leurs
-murailles tendues de vieilles tapisseries reçoivent
-parfois la visite du soleil qui achève de
-faner leurs couleurs passées ; les lits à baldaquin,
-les massives armoires de chêne ou de
-poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts
-de cretonne, les peintures des trumeaux
-et des dessus de portes donnent à cette
-partie de l’appartement un aspect vénérable et
-intime qui semble presque hospitalier, à côté
-de la mine rébarbative des pièces du rez-de-chaussée.
-Pourtant la vue qu’on a des fenêtres
-n’est rien moins qu’aimable et riante : un
-jardin bordé de charmilles rabougries et orné
-de buis taillés en pyramide, un parterre où les
-plantes poussent plus en feuilles qu’en fleurs,
-un verger plein de pommiers rongés de
-mousse, qui ne produisent du fruit que tous
-les trois ans ; puis une prairie spongieuse,
-infestée par les prêles, et, à l’extrémité de
-cette langue de pré, un petit étang qui confine
-aux lisières de la forêt.</p>
-
-<p>Cet étang est la tristesse même. Les grands
-joncs qui lui font une ceinture frissonnante
-empiètent chaque année plus avant. Des fonds
-vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée
-le peu d’eau stagnante qu’on aperçoit entre
-les quenouilles des massettes et les feuilles
-aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries,
-à cause de l’ombre constamment projetée par
-les arbres du bois ; mais, dans le voisinage,
-de sombres touffes de ciguë, des souches de
-saules aux moignons noirs, et deux ou trois
-aulnes dont les racines rougeâtres semblent
-saigner dans l’eau brune. Au printemps, la
-morelle qui niche dans les joncs fait entendre
-vers le soir son gloussement plaintif ; en hiver,
-des bandes de canards sauvages viennent s’y
-ébattre ; en été, des chœurs de grenouilles y
-coassent en plein soleil dans les vases à demi
-desséchées. En toute saison, cette onde traîtresse
-et endormie, qui n’a ni la limpidité ni
-les honnêtes glouglous de l’eau courante, et
-cette verdure aqueuse, qui ne possède ni la
-santé ni la gaîté des végétations poussées en
-terre ferme, imprègnent d’une mélancolie
-malsaine ce coin de forêt, en même temps
-qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement
-le regard. Aussi l’étang figure-t-il dans la
-nomenclature locale sous un nom en harmonie
-avec sa physionomie tragique : on l’appelle
-la <i>Peutefontaine</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Peut</i>, <i>peute</i>, en patois langrois, laid, mauvais, méchant.</p>
-</div>
-<p>C’est cependant cet endroit maussade et solitaire
-qu’Adrienne avait choisi pour y passer
-sa lune de miel, — moitié par rancune et dépit
-contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par
-une sorte de tendresse égoïste. Elle voulait
-avoir Francis tout à elle ; jouir à son aise,
-sans être dérangée par des curieux ou des importuns,
-de cette floraison d’amour éclose à
-l’arrière-saison. La passion qui éclate tard
-chez des femmes ardentes et concentrées
-comme l’était M<sup>me</sup> Lebreton, absorbe l’organisme
-tout entier et a des exigences d’autant
-plus impérieuses qu’elles ont été plus longtemps
-contenues. Cette Langroise à l’écorce
-dure et au cœur brûlant, demeurée moralement
-vierge depuis sa puberté jusqu’à trente-quatre
-ans, avait une faim de tendresse et d’affection
-exaspérée par un jeûne de dix-huit années.
-Aussi l’isolement de Rouelles ne l’effrayait-il
-pas ; elle l’eût volontiers souhaité plus
-complet et plus absolu encore, croyant fermement
-que Francis Pommeret était possédé autant
-qu’elle du désir de la solitude à deux, et
-n’ayant remarqué ni la grimace ni le sourire
-contraint du garde-général à la première visite
-qu’il fit dans sa nouvelle résidence.</p>
-
-<p>Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins
-à embellir le vieux château. Les ouvriers y
-avaient travaillé nuit et jour pendant le mois
-de septembre, et si le paysage environnant
-était forcément resté le même, l’intérieur de
-l’habitation avait été heureusement transformé :
-tapis épais du haut en bas de l’escalier,
-doubles fenêtres, doubles portes capitonnées,
-bourrelets et paravents partout ; on
-s’était ingénié à trouver des préservatifs variés
-contre le vent et le froid. Les pièces du
-bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des
-sièges bas et moelleux, des portières à toutes
-les portes, d’amples rideaux drapés aux fenêtres,
-avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant,
-que réchauffaient encore de grosses
-bûches de hêtre flambant clair sur les chenets
-des hautes cheminées.</p>
-
-<p>A la Saint-Michel, après un voyage de huit
-jours dans la petite ville qu’habitait la famille
-Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent
-au château. M<sup>me</sup> Adrienne avait poussé son
-mari à envoyer sa démission à l’administration
-des forêts, et il y avait consenti sans
-peine, trouvant qu’il aurait assez affaire d’administrer
-ses propres futaies. — Denise, naturellement,
-avait accompagné sa famille adoptive
-à Rouelles. Elle s’était remise assez vite
-du choc que lui avait causé la mystification de
-Francis, et, après quelques jours de bouderie,
-elle avait daigné faire la paix avec lui.</p>
-
-<p>Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage
-et déclaré à qui voulait l’entendre qu’elle détestait
-Francis Pommeret, Sauvageonne avait
-eu un de ces complets revirements familiers à
-sa nature fantasque, faite de contradictions,
-d’exagérations et de brusques sautes d’humeur.
-Maintenant elle paraissait ravie de se
-retrouver quasi en famille et de jouer à la
-petite fille avec les deux époux. Le peu de développement
-de sa poitrine, ses toilettes et ses
-gaucheries de pensionnaire, faisaient accepter
-ses caresses fougueuses et ses hardiesses
-comme des joueries sans conséquence. Dès le
-matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage,
-elle se précipitait dans la chambre où les
-nouveaux mariés étaient encore couchés. Les
-yeux fauves et largement ouverts de Denise
-observaient curieusement les deux têtes voisines
-l’une de l’autre, dans le grand lit tendu de
-vieille cretonne. Brusquement elle sautait au
-cou d’Adrienne, s’amusait à décheveler les
-nattes modestement roulées sous le filet de sa
-mère et à les répandre sur l’oreiller ; puis, avec
-un emportement passionné, elle lui couvrait de
-baisers les joues, le cou et les bras. Accoutumée
-depuis longtemps à ces façons peu réservées,
-Adrienne prenait le parti d’en rire, mais
-Francis en éprouvait une gêne singulière.
-Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà
-assombrie, Denise s’attaquait à lui directement
-et le lutinait, au grand amusement de
-M<sup>me</sup> Pommeret, qui voyait avec une innocente
-satisfaction sa rebelle Sauvageonne s’humaniser
-peu à peu et traiter amicalement celui
-qu’elle avait regardé d’abord comme un intrus.
-Tandis qu’assis sur le divan, il était en train
-de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses
-genoux, lui arrachait le cigare des lèvres, le
-lançait par la fenêtre ; puis, exagérant encore
-son parler enfantin, elle disait à Pommeret
-qu’il était aussi son petit père, qu’elle ne lui
-laisserait de repos que lorsqu’il aurait juré
-d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder.
-Quand il s’était exécuté :</p>
-
-<p>— Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la
-peine je vais vous embrasser.</p>
-
-<p>Alors, plantant ses coudes sur les épaules de
-Francis, elle lui prenait la barbe des deux
-mains et lui déposait deux brusques baisers
-sur les joues.</p>
-
-<p>Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement
-la jeune fille, et cela finissait par une
-scène de colère et de larmes. Denise frappait
-du pied, sortait en claquant les portes, et le
-lendemain on ne la voyait pas de la journée.
-Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses
-rages en courses vagabondes à travers la forêt,
-qu’elle connaissait aussi bien que les plus
-vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants,
-les sabotiers, les charbonniers,
-toute la population <i>boisière</i>. Elle déjeunait de
-pommes de terre cuites sous la cendre d’un
-fourneau, faisait son dessert de cornouilles,
-d’alises et de noisettes glanées dans les fourrés,
-et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée,
-demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe
-en lambeaux, rapportant avec elle comme un
-âpre parfum de plantes brisées et d’herbes
-foulées. Ses yeux s’illuminaient, ses narines
-palpitaient ; elle avait dans la cambrure des
-reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse.
-On eût dit que la sauvagerie et les passions
-nomades qui avaient été le lot des générations
-de bûcherons dont elle sortait s’étaient
-accumulées en elle et faisaient soudain explosion.
-Un jour, on entendit du côté de la lisière
-une galopade furieuse, puis on vit déboucher
-du taillis une génisse que Sauvageonne avait
-rencontrée dans une clairière et sur laquelle
-elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes,
-battant des talons les flancs de la bête
-exaspérée, traînant encore après ses vêtements
-des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles
-arrachées au passage, elle traversa au
-galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les
-paysannes effarées joignaient les mains, et elle
-ne s’arrêta, rouge et haletante, que dans la
-cour du château, où la génisse affolée s’abattit
-sur le pavé.</p>
-
-<p>Au retour de ces escapades endiablées, elle
-restait pendant des heures blottie sur un canapé
-du salon, les jambes repliées, une main
-enfoncée dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos,
-observant les mouvements et les moindres
-gestes de Francis Pommeret. Celui-ci,
-mal à l’aise sous l’espionnage incessant et
-muet de ce regard, où passait par intervalles
-un regard malicieux, finissait par devenir
-nerveux et souhaitait qu’elle reprît le chemin
-des bois, au risque de l’y voir commettre de
-nouvelles frasques. Néanmoins, tout en maugréant
-contre la petite peste qui mettait le
-désordre dans son intérieur et faisait damner
-les domestiques, il subissait l’indéfinissable
-attraction de Sauvageonne. Il lui trouvait
-quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes
-qu’elle croquait lorsqu’il l’avait rencontrée
-pour la première fois. Séduit et choqué en
-même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses
-allures trop libres, de la dangereuse familiarité
-qui s’établissait entre elle et les gens de
-tout âge et de tout sexe travaillant aux bois.
-Souvent, par les brumeuses matinées d’octobre,
-quand il la voyait cheminer en tapinois
-vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer
-sournoisement, après un oblique détour,
-d’étranges imaginations lui montaient au cerveau ;
-de vagues soupçons, pareils à ceux d’un
-mari jaloux, le poussaient à suivre Denise et
-à surveiller de loin ses allées et venues sous
-bois.</p>
-
-<p>Une après-midi, ayant remarqué que la
-jeune fille, après avoir vagué distraitement
-autour de la Peutefontaine, venait de prendre
-le chemin d’une coupe en pleine exploitation,
-il fut de nouveau tracassé par ses craintes
-soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur
-net, il sortit précipitamment afin de retrouver
-la trace de la fugitive. Au bout de cent pas, il
-l’aperçut escaladant comme un chat les pentes
-très raides de la tranchée et franchissant d’un
-bond les <i>murgers</i> qui couronnaient la crête
-du bois. — Peut-être, avec ce flair particulier
-aux animaux et aux sauvages, devina-t-elle
-qu’on la suivait et voulut-elle dépister son
-espion ; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois
-crochets par des <i>laies</i> transversales et qu’au
-bout de quelques minutes elle mit l’ancien
-garde-général en défaut. Cependant, par esprit
-de contradiction ou par malice, afin de railler
-le trop curieux beau-père, de temps à autre
-sa voix de soprano aigu partait soudain, en
-manière de bravade, du fond d’une combe ou
-de l’épaisseur d’un taillis, et un <i>houp</i> ! sonore
-résonnait au loin, comme un signal lancé par
-Sauvageonne à quelque personnage mystérieux.</p>
-
-<p>Après avoir marché une demi-heure, quasi
-à l’aveuglette, guidé seulement par les appels
-bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo
-de la huppe et tantôt la double note mélancolique
-du coucou, Francis déboucha enfin
-dans la <i>coupe</i> qui occupait les deux pentes
-d’une gorge arrosée par une source dont on
-distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A
-deux cents pas du taillis, on apercevait une
-loge de sabotier. Les ouvriers venaient de manger
-la soupe et flânaient aux entours de leur
-chantier ; l’un d’eux, allongé sur une jonchée
-de fougère, faisait la sieste. Tandis que Francis
-inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue
-du terrain exploité, Denise, les cheveux au
-vent, sortit à son tour du fourré. Elle n’avait
-pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins,
-elle paraissait se soucier médiocrement de sa
-présence, car elle continuait de s’avancer dans
-la direction de la loge.</p>
-
-<p>Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait,
-elle le contempla un moment, puis,
-fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur
-une poignée de faînes dont l’éparpillement
-l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et tandis que
-les camarades du chantier riaient bruyamment,
-il se dressa sur ses pieds. C’était un
-beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à
-la mine joviale et à la barbe brune naissante.
-Une conversation animée s’engagea entre lui
-et la jeune fille. Ils discutaient comme deux
-camarades, avec de grands gestes et de longs
-éclats de rire. Cette camaraderie agaçait singulièrement
-les nerfs de Francis ; il quitta la
-lisière, et, se montrant plus à découvert :</p>
-
-<p>— Denise ! cria-t-il avec humeur.</p>
-
-<p>Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur,
-puis continua l’entretien sans
-s’émouvoir.</p>
-
-<p>— Je parie que si ! s’exclama-t-elle en se
-penchant vers le jeune sabotier.</p>
-
-<p>— Je gage que non ! repartit celui-ci…
-Qu’est-ce que vous pariez ?</p>
-
-<p>— Un joli couteau que j’ai là en poche… Et
-vous ?</p>
-
-<p>— Une paire de fins sabots de hêtre.</p>
-
-<p>Il avait tendu sa large main rugueuse, et
-elle y tapa sans façon.</p>
-
-<p>— A votre tour, mamselle ! dit-il en riant.</p>
-
-<p>Elle avança sa petite main brune dans laquelle
-le gars tapa légèrement, après quoi il
-retint la main de Denise dans ses gros doigts,
-et, la secouant vigoureusement :</p>
-
-<p>— Chose promise, chose due ! murmura-t-il ;
-vilain qui se dédit !</p>
-
-<p>Francis marchait à grandes enjambées vers
-le groupe.</p>
-
-<p>— Denise ! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait
-guère de réplique ; venez, j’ai à vous parler !</p>
-
-<p>Elle remua les épaules à la façon des enfants
-mal élevés, fit un signe de tête au sabotier, et
-suivit à quelque distance Francis, qui regagnait
-le taillis d’un air mécontent.</p>
-
-<p>Ils prirent un sentier pierreux, jonché de
-feuilles sèches, et y cheminèrent quelque
-temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup
-Francis Pommeret se retourna vers la jeune
-fille, qui croquait des noisettes derrière lui,
-et, d’un ton très âpre :</p>
-
-<p>— Ma chère enfant, commença-t-il, vous
-avez avec ces gens des bois des façons qui ne
-conviennent ni à votre âge ni à votre condition.</p>
-
-<p>Elle le regarda de côté avec un sourire quasi
-insolent :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ?
-répondit-elle.</p>
-
-<p>— Ayant épousé votre mère adoptive, je me
-considère comme responsable de vos actions,
-et j’ai le droit de couper court à des familiarités
-déplacées.</p>
-
-<p>— Quand je suis familière avec vous, cela
-vous ennuie ; quand je le suis avec d’autres,
-cela vous vexe… Vous n’êtes jamais content !…
-Je ne puis pourtant pas vivre comme un hérisson,
-et j’ai besoin d’avoir des amis, moi !</p>
-
-<p>— Votre mère vous aime ; il me semble que
-c’est suffisant.</p>
-
-<p>— Ma mère n’aime que vous et ne voit que
-par vos yeux… Cela peut vous sembler suffisant…
-A moi, non !</p>
-
-<p>Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait
-violemment du pied les feuilles sèches qui
-craquaient.</p>
-
-<p>— Enfin vous n’êtes plus une petite fille,
-reprit Francis ; vous avez dix-sept ans passés,
-et, à votre âge, une jeune personne ne doit
-pas donner des poignées de main à un garçon
-de vingt ans, fût-il sabotier.</p>
-
-<p>— Tiens ! fit-elle en éclatant de rire et en
-lui lançant un regard oblique ; vous ne me
-prenez plus pour une pensionnaire sans conséquence ?…
-C’est déjà quelque chose…
-Croyez-vous par hasard que je veuille faire de
-Zacharie mon bon ami ?</p>
-
-<p>— Je ne crois rien ; mais tant que vous serez
-sous ma garde, je n’entends pas que vous couriez
-les bois seule et que vous fréquentiez ces
-gens-là.</p>
-
-<p>— Un mot de plus et je retourne avec eux !
-s’écria-t-elle d’un ton de défi, en hasardant
-quelques pas en arrière.</p>
-
-<p>— Je vous le défends ! grommela-t-il les
-dents serrées. — Et, la saisissant violemment
-par le bras, il cherchait à l’entraîner.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est ainsi ! s’exclama-t-elle, rageuse,
-en se rebiffant ; eh bien ! nous verrons qui
-aura le dernier.</p>
-
-<p>Elle lui opposait une résistance sérieuse, et
-il fut obligé de lui empoigner les deux bras
-pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un
-moment silencieusement ; elle, se débattant
-avec une énergie enragée ; lui, redoublant la
-force de son étreinte. Il était agité de sentiments
-très complexes, où il y avait de l’animosité,
-de l’irritation et, en même temps, une
-émotion nouvelle, moitié pénible et moitié
-plaisante : un confus chatouillement des nerfs
-et des sens, qui le surexcitait et lui faisait
-perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant
-qu’elle ne serait pas la plus forte, la jeune
-fille, de plus en plus furibonde, se précipita
-tête baissée sur les bras virils noués aux siens
-et mordit à belles dents l’une des mains de son
-adversaire.</p>
-
-<p>La douleur arracha un juron à Pommeret,
-et il lâcha vivement Denise. Elle l’avait mordu
-au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair
-saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent
-humides. D’un bond, elle se précipita de nouveau
-sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent
-la plaie où les traces de ses incisives étaient
-marquées par des gouttelettes vermeilles.</p>
-
-<p>— Pardon ! murmura-t-elle d’une voix suppliante,
-je vous ai fait du mal ; pardon !</p>
-
-<p>En même temps, avec son mouchoir, elle
-tamponnait la main qu’elle avait mordue.</p>
-
-<p>Francis sentait dans sa gorge sèche une
-sorte d’étranglement, et il détournait les yeux.</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa
-main ; rentrons !</p>
-
-<p>— Pas avant que vous m’ayez dit que vous
-ne m’en voulez pas !</p>
-
-<p>— Remettez-vous… Je ne vous en veux pas.</p>
-
-<p>— Eh bien ! pour me le prouver, embrassez-moi !</p>
-
-<p>Elle lui avait posé ses deux mains sur les
-épaules, et, se haussant sur la pointe des pieds,
-elle lui tendait humblement ses lèvres.</p>
-
-<p>Il se raidit contre la tentation, vint à bout de
-maîtriser le tumulte de sa chair, et, en se reculant :</p>
-
-<p>— Non ! fit-il d’une voix faible.</p>
-
-<p>Elle le dévisagea curieusement ; ses prunelles
-dorées, où s’allumait une flamme ironique,
-demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et,
-pendant une seconde, leurs regards furent pour
-ainsi dire fondus l’un dans l’autre. Alors,
-comme si elle eût deviné le trouble où elle
-l’avait jeté et les scrupules honnêtes qui le
-tourmentaient, elle n’insista plus, et, l’un derrière
-l’autre, ils redescendirent silencieusement
-vers Rouelles…</p>
-
-<p>Ce même jour, à la brune, M<sup>me</sup> Pommeret
-revenait d’une course dans le village. A l’orée
-du bois, elle eut en rencontre une femme en
-haillons qui cheminait pliée en deux sous un
-fagot, et comme cette pauvresse s’accotait au
-talus pour se reposer et souffler, Adrienne
-reconnut Manette Trinquesse. Elle avait la
-mine plus déguenillée encore que de coutume,
-et, en s’approchant, M<sup>me</sup> Pommeret s’aperçut
-que la malheureuse était dans un état de grossesse
-avancée.</p>
-
-<p>— Eh ! bonjour donc, geignit Manette, je
-vous salue bien, madame Lebreton… je veux
-dire madame Pommeret… Excusez, je ne peux
-m’habituer encore à votre changement de
-nom… Et vous vous êtes toujours bien portée
-depuis que vous avez quitté la Mancienne ?</p>
-
-<p>— Mais oui, répondit Adrienne en fouillant
-dans son porte-monnaie et en mettant une
-pièce blanche dans la main rouge de Manette,
-et vous, comment allez-vous ?</p>
-
-<p>— Bien des mercis, ma bonne dame, comme
-vous voyez, reprit-elle, en baissant les yeux
-vers sa taille arrondie, toujours dans la misère
-jusqu’au cou ; le guignon ne me lâche
-pas !… Et votre mari va bien aussi ?… je n’ai
-pas besoin de vous le demander… Je l’ai vu
-tout à l’heure dans le bois se promenant avec
-M<sup>lle</sup> Denise. Eh ! comme elle est grande maintenant !
-c’est une demoiselle… A eux deux, ils
-avaient quasiment l’air de jeunes mariés. Même
-que je me pensais, tout en ramassant mon fagot :
-il faut que M<sup>me</sup> Pommeret ait grande confiance
-dans son mari pour le laisser courir ainsi
-par voies et par chemins avec une jeunesse !</p>
-
-<p>— Fi donc, Manette ! s’écria Adrienne indignée,
-vous avez l’esprit tourné au mal, ma
-fille, et c’est vilain ce que vous dites là.</p>
-
-<p>— Dame ! grommela Manette en se relevant
-et en remettant d’aplomb son fagot d’un coup
-d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, M<sup>lle</sup> Denise,
-n’est-ce pas donc ?… Il est quasi aussi
-jeune qu’elle, et voyez-vous, madame Lebreton, — je
-veux dire madame Pommeret, — les
-hommes sont toujours des hommes, et il ne
-faut jamais se fier à eux… Je suis payée pour
-le savoir, allez !… Enfin, ce ne sont pas mes
-affaires, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Bonsoir ! interrompit sévèrement madame
-Adrienne. — Elle quitta brusquement la
-pauvresse, qui continua son chemin en soufflant
-et en geignant sous le poids de son bois
-mort.</p>
-
-<p>Les insinuations perfides de Manette l’avaient
-tellement outrée qu’elle ne put s’empêcher,
-le soir, de les rapporter avec indignation
-à Francis, comme un échantillon de la malveillance
-des gens d’Auberive.</p>
-
-<p>— Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au
-monde, s’écria-t-elle, pour inventer de pareilles
-vilenies !… Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en
-tendant les deux mains à son mari, je ne suis
-pas jalouse, et ce n’est pas certes ma pauvre
-Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi
-misérables soupçons.</p>
-
-<p>Francis n’avait pu s’empêcher de rougir ; les
-paroles confiantes de sa femme le troublaient
-dans son for intérieur, et comme il gardait un
-fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet
-incident pour demander l’éloignement de Denise.</p>
-
-<p>— Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il
-ne faut pas donner volontairement prise aux
-calomnies, même ineptes, des gens du pays, et
-il serait sage de renvoyer Denise dans son
-couvent… Elle est d’une précocité inquiétante ;
-elle a des habitudes de vagabondage
-qui pourraient mal tourner pour elle et pour
-nous… Pas plus tard qu’aujourd’hui, je l’ai
-surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier
-avec lequel elle me paraît beaucoup trop
-familière… Et mon avis est que deux années
-au moins de surveillance sévère ne peuvent
-lui faire que du bien.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Adrienne se laissa convaincre, et il fut
-décidé qu’elle reconduirait Sauvageonne au
-Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre.
-Quand cette décision fut signifiée à la
-jeune fille, elle ne regimba ni ne se récria
-comme on l’avait craint ; elle se contenta de
-hausser les épaules et de se renfermer dans
-un silence gros de menaces. Seulement, le lendemain,
-se rencontrant tout à coup face à face
-avec Francis sur les marches de l’escalier, elle
-lui barra le passage, et le regardant droit dans
-les yeux :</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit-elle aigrement, vous en
-êtes venu à vos fins et vous devez être content !</p>
-
-<p>— Content de quoi ? demanda-t-il en feignant
-de ne pas comprendre.</p>
-
-<p>— Content de vous être débarrassé de moi
-en me faisant renvoyer au Sacré-Cœur…</p>
-
-<p>— C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne
-suis pour rien dans la résolution prise par
-votre mère adoptive.</p>
-
-<p>— Ne faites donc pas l’hypocrite !… Je sais
-parfaitement que c’est à vous que je dois d’être
-claquemurée… Mais vous me le paierez !</p>
-
-<p>Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une
-œillade courroucée, et alla s’enfermer dans sa
-chambre.</p>
-
-<p>Pourtant, à la veille de partir, elle parut
-s’être adoucie. Elle semblait accepter avec
-plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle
-avait repris sa gaîté insouciante et bruyante,
-et, le matin du départ, quand sa malle, une
-fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait
-l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille,
-elle descendit dans la cour et se tint auprès de
-M<sup>me</sup> Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu
-de son mari.</p>
-
-<p>— Allons, dit M<sup>me</sup> Adrienne, Sauvageonne,
-viens aussi l’embrasser !</p>
-
-<p>— Adieu ! murmura Francis, adieu ma chère
-enfant, travaillez bien, soyez gentille !</p>
-
-<p>En même temps, il lui tendait la main ; mais
-Denise n’eut pas l’air de la voir ; tandis
-qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières
-recommandations aux domestiques,
-elle fondit dans les bras de Francis, et, tout
-d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit
-deux lèvres brûlantes se coller passionnément
-aux siennes.</p>
-
-<p>Puis Denise, sans le regarder, murmura
-sourdement : — Au revoir ! — et elle s’élança
-dans la voiture.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Adrienne revint au bout de huit jours, après
-avoir réintégré Denise au Sacré-Cœur. Elle
-avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir
-enfin pleinement de ce bonheur conjugal
-qu’elle avait acheté au prix de tant de tracas
-et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé
-trop cher. A peine était-elle de retour que
-l’hiver s’annonça par un âpre vent du nord
-qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt. — Les
-ruisseaux devinrent silencieux, et la
-glace emprisonna les joncs de la Peutefontaine.
-Les arbres s’étoilaient de givre ; sur la
-blancheur bleuâtre et poudroyante des bois,
-les feuillages tannés et persistants des chênes
-tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même
-s’assombrit et la neige tomba. Un floconnement
-menu et serré emplit l’air obscurci, et le
-lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles
-virent les bois et les champs couverts d’une
-épaisse couche blanche. Les chemins avaient
-disparu, un silence profond régnait dans
-l’étroite vallée ; pendant des semaines, la neige
-interrompit presque toute communication entre
-le village et le reste du monde.</p>
-
-<p>Cette saison, où toute la chaleur et la vie se
-concentrent dans un petit espace, où l’on se
-resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie
-saison de l’intimité. M<sup>me</sup> Pommeret le pensait
-ainsi ; elle ne maudissait pas trop ce rigoureux
-hiver qui mettait la solitude autour de la
-maison et livrait Francis tout entier à sa tendresse.
-Dans la haute pièce bien capitonnée,
-qui était devenue la chambre conjugale, un
-large feu de charme et de hêtre flambait libéralement.
-Les nouveaux époux ne la quittaient
-guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé
-les domestiques, Adrienne servait elle-même
-le thé que Francis dégustait lentement,
-en se laissant gâter et dodeliner par sa
-femme. Celle-ci n’était point chiche d’attentions ;
-elle en accablait son mari prodigalement,
-imprudemment, sans se douter que ces
-menues tendresses, qui sont les sucreries de
-l’amour, affadissent rapidement les cœurs
-masculins. La passion elle-même, à ce régime
-trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand
-elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par
-une énergique et cordiale affection. Cette
-affection existait bien au cœur d’Adrienne,
-mais il était douteux que Francis l’éprouvât
-aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a vu déjà,
-le jeune Pommeret avait été poussé vers la
-propriétaire de la Mancienne par des mobiles
-purement instinctifs et égoïstes : — appétits
-vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs
-accrus par le manque de distraction ; — les
-circonstances seules avaient développé du
-côté du mariage un sentiment qui n’était d’abord
-qu’une fantaisie. L’amour de Francis
-ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont
-juste assez de sève pour se couvrir de fleurs,
-mais que le travail de la fructification épuise
-et mène à un prompt dépérissement.</p>
-
-<p>Chez Adrienne, au contraire, la passion
-longtemps concentrée était maintenant dans
-son plein épanouissement. La nouvelle épousée
-s’y abandonnait avec d’autant moins de
-réserve que, dans ses idées un peu mystiques,
-le mariage rendait tout permis et sanctifiait
-l’œuvre de chair jusque dans ses emportements.
-L’atmosphère voluptueuse qu’elle
-entretenait autour de Francis n’avait pas
-tardé à paraître à celui-ci un peu lourde et
-assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le
-désir de triompher des scrupules et des terreurs
-d’une aimable dévote s’était apaisée
-après la première victoire. Son appétit, d’abord
-très excité par un piquant ragoût d’honnête
-pruderie et de tendresse brûlante, avait
-fini par se blaser d’un régal toujours le même.
-Les prosaïques détails de la vie commune, le
-retour périodique des caresses accoutumées
-avaient fait le reste. Au bout de trois mois,
-Francis, refroidi et dégrisé, regrettait déjà
-d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix
-de cette monotone servitude dorée ; il se reprochait
-d’avoir cédé à l’entraînement d’un mariage
-riche et se demandait avec ennui comment
-il aurait la force d’aller jusqu’au bout,
-honnêtement, sans donner de coups de canif
-dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une
-femme destinée à être vieille dans dix ans et
-peut-être plus tôt. — Ce n’était pas que la
-pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour
-retenir le plus qu’elle pouvait de cette jeunesse
-déjà fuyante et pour retarder la venue
-de la maturité. Elle soignait ses toilettes,
-redoublait de coquetterie, cherchant pour le
-jour et pour la nuit des ajustements de
-rubans frais et de dentelles fleuries, destinés
-à lui donner des airs printaniers de jeune mariée.
-Mais les fruits déjà empourprés par l’automne
-ne paraissent que plus mûrs lorsqu’ils
-sont entourés de feuilles vertes. Ces toilettes
-roses et blanches ne faisaient que plus crûment
-ressortir les premiers déclins de l’arrière-saison.
-Francis trouvait même que la
-figure expressive de sa femme n’avait pas
-gagné au mariage : la sévérité de ses sourcils
-noirs s’était accentuée, son teint mat s’était
-épaissi, la fermeté de ses traits avait dégénéré
-en dureté. Tous les raffinements conseillés
-par les journaux de mode ne parvenaient
-ni à effacer cet embrunissement de la maturité,
-ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce
-jeune mari. — Après une journée d’oisiveté
-passée à bâiller sur un livre ou à fumer de
-nombreux cigares, Francis voyait arriver le
-soir avec terreur, et il en venait à envier le lit
-d’auberge où, jadis, il s’endormait solitairement
-et paisiblement, après une course en
-forêt. Au réveil, la figure pensive et sévère
-d’Adrienne au milieu de ces enjolivements de
-rubans clairs, de frivolité et de fine broderie,
-lui semblait manquer de charme et de montant.
-Alors, involontairement, il repensait à
-Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait
-un moment rempli la maison de son capiteux
-et vif parfum de jeunesse, et il sentait de nouveau
-sur ses lèvres le goût savoureux de ce
-violent baiser d’adieu donné par l’étrange fille
-au moment du départ.</p>
-
-<p>Peu à peu il saisissait les moindres prétextes
-pour coucher dans la pièce qu’il appelait
-son cabinet de travail et où il avait fait dresser
-un lit ; il en inventait même au besoin. — Adrienne
-était trop perspicace et trop préoccupée
-de sa passion pour ne point s’apercevoir
-de ce refroidissement, quelque adroite précaution
-dont se servît Francis pour le dissimuler.
-D’abord cette découverte fut pour elle comme
-un coup brutal donné à travers son bonheur,
-puis elle chercha à s’aveugler et à s’abuser
-elle-même ; — ce n’était pas possible, l’homme
-qui l’avait si violemment aimée à la Mancienne
-n’avait pu se transformer si vite en un
-indifférent… Francis se trouvait peut-être
-souffrant, fatigué, mais qu’il fût las de son
-bonheur, c’était inadmissible. — Malheureusement,
-Francis se portait comme un
-charme, mangeait de bon appétit, dormait
-huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à
-expliquer sa froideur par un état maladif.
-D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans
-son regard, dans ses façons de parler, certains
-indices auxquels une femme aimante ne
-se trompe pas…</p>
-
-<p>Adrienne savait se contraindre. Elle enferma
-en elle-même son anxiété, ses soupçons,
-ses tristesses, et sans rien laisser
-paraître au dehors, elle observa douloureusement
-son mari. Comme elle ne se plaignait
-pas, comme elle ne lui adressait jamais d’observations,
-Francis se persuada qu’elle ne
-s’apercevait de rien, et, débarrassé de la
-crainte de la froisser, il en prit encore plus à
-son aise.</p>
-
-<p>Un matin, ils venaient de déjeuner, et la
-femme de chambre s’était retirée après avoir
-servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de
-l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein
-dégel. Les arbres, débarrassés de leur linceul
-de neige, s’enlevaient de nouveau en noir sur
-le fond blanchissant du sol forestier : les chênes
-avec leurs rameaux noueux et puissants,
-les hêtres avec leur tronc lisse et leurs abondantes
-retombées de branches flexibles. La
-Peutefontaine fumait comme une chaudière
-bouillante ; çà et là, dans les champs, la couche
-neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant
-transparaître le vert tendre des prés ou
-la terre brune des labours. La pluie tombait
-en nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des
-bruits d’eau ruisselante clapotaient au dehors ;
-l’ondée pleurait contre les vitres, les gouttières
-des toits se dégorgeaient sur les pavés de la
-cour ; un sanglotement sourd et continu semblait
-remplir la petite vallée.</p>
-
-<p>Après avoir siroté son café, Francis s’était
-levé machinalement ; d’un air désœuvré, il
-allait de la table à la fenêtre, soulevant un
-coin de rideau, sifflotant en sourdine, étouffant
-un bâillement, et se demandant avec
-ennui comment il passerait cette longue après-midi
-pluvieuse. Adrienne, tapie dans un fauteuil
-au coin de la cheminée, le menton appuyé
-sur la main, les sourcils froncés, observait
-silencieusement les <i>virades</i> lentes et les
-mines consternées de son mari. Bientôt,
-fatigué de tourner dans le même cercle comme
-un loup dans sa cage, Francis tira ostensiblement
-de sa poche son étui à cigares et se dirigea
-vers la porte.</p>
-
-<p>— Tu me laisses ? demanda brusquement
-Adrienne, au moment où il soulevait doucement
-la portière.</p>
-
-<p>— Je vais fumer dehors.</p>
-
-<p>— Oh ! tu peux fumer ici, je te le permets…
-Tu entre-bâilleras une fenêtre, voilà tout.</p>
-
-<p>— Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette
-les carreaux et le tapis serait inondé.</p>
-
-<p>— Bah ! allume tout de même ton cigare :
-j’aime encore mieux supporter ta fumée que
-de rester seule… Nous ouvrirons la fenêtre
-quand la pluie aura cessé.</p>
-
-<p>— Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si
-tôt, hasarda-t-il en lorgnant toujours le bouton
-de la porte.</p>
-
-<p>— Cela ne fait rien, fume ici… Je t’en prie !</p>
-
-<p>Francis, mis au pied du mur, laissa retomber
-la portière et prit un cigare. En même
-temps, une grimace d’impatience et un haussement
-d’épaules manifestaient son agacement.
-Il se croyait abrité par les rideaux du
-lit, qui formaient comme un écran entre lui et
-sa femme, mais il avait compté sans une glace
-posée juste en face du fauteuil d’Adrienne. Le
-miroir refléta fidèlement l’expression irritée
-des regards, le mouvement à la fois furibond et
-résigné des épaules soulevées et retombantes.
-M<sup>me</sup> Pommeret vit tout cela comme à la lueur
-d’un éclair et tressaillit.</p>
-
-<p>— Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus !</p>
-
-<p>Il était en train d’allumer son cigare ; il se
-retourna, rougit légèrement et regarda sa
-femme en essayant de sourire.</p>
-
-<p>— Quelle plaisanterie ! Moi, je ne t’aime
-plus ?… A quoi vois-tu cela ?</p>
-
-<p>— A tout… Si je ne me plains pas, croyez-vous
-que je ne m’aperçoive pas de vos façons
-d’être avec moi ?… J’observe, je réfléchis, et
-mes réflexions ne sont pas gaies, je vous
-assure.</p>
-
-<p>Il paraissait fort déconcerté de la tournure
-que prenait la conversation, et tirait coup sur
-coup des bouffées de fumée, comme pour masquer
-derrière ce nuage sa mine embarrassée
-et inquiète.</p>
-
-<p>— En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise
-querelle que tu me cherches ! Quels
-griefs as-tu contre moi ? Que me reproches-tu ?</p>
-
-<p>— Rien… Du moment où vous vous trouvez
-irréprochable, je n’ai rien à vous dire… Seulement
-je me souviens, je compare, et la comparaison
-d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à
-votre avantage.</p>
-
-<p>— Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant ;
-je ne serais pas fâché d’avoir à répondre
-à une accusation un peu plus nette… En
-quoi suis-je coupable ? Est-ce que je ne vis
-pas constamment auprès de toi ? Est-ce que je
-t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie ?…
-Voyons, parle ! s’écria-t-il en s’irritant
-de l’attitude trop calme d’Adrienne.</p>
-
-<p>— Souvenez-vous seulement de ce que
-vous étiez pour moi à la Mancienne !… Alors
-vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne
-me marchandiez pas les heures que vous
-passiez près de moi, ces mêmes heures que,
-maintenant, vous m’accordez comme une aumône !</p>
-
-<p>— Voilà des exagérations !… Ma chère, reprit-il
-avec humeur, en lançant son cigare
-dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille
-romanesque, mais une femme sensée…
-Laisse-moi te parler comme à une personne
-raisonnable…</p>
-
-<p>— Je vous écoute, interrompit-elle avec un
-accent sarcastique. Voyons comment vous me
-prouverez que les femmes, même de mon âge,
-peuvent se passer de tendresse et d’affection.</p>
-
-<p>— Mon affection n’a pas changé, répliqua
-Francis. Quant à la tendresse, ou, pour parler
-plus net, quant à la passion, mon Dieu,
-ma chère amie, la passion ne dure pas plus
-que les orages violents. D’ailleurs elle est
-plus nuisible qu’utile en ménage… Crois-moi,
-la meilleure garantie du bonheur est encore
-une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance
-réciproques.</p>
-
-<p>Il continua ainsi longtemps, dans un langage
-sentencieux et banal, vantant les affections
-calmes, les vertus et les sentiments
-modérés. Il s’écoutait causer et admirait la
-façon dont ses phrases bien pondérées s’enchaînaient
-les unes aux autres. Tout à coup il
-fut interrompu par une explosion de colère.
-Adrienne s’était levée toute frémissante :</p>
-
-<p>— Il fallait me débiter toutes ces belles
-phrases à la Mancienne avant de vous jeter à
-mes pieds !… Vous me teniez alors un tout
-autre langage ; vous me promettiez des adorations
-sans fin et des tendresses toujours plus
-ardentes… O Dieu ! Dieu ! s’écria-t-elle en se
-tordant les mains, il n’y a pas six mois que
-vous me juriez toutes ces choses, et cette passion
-qui devait toujours durer s’est usée plus
-vite que les vêtements que je portais ce jour-là !…
-Vous me demandez quels griefs j’ai contre
-vous ?… Les voilà, mes griefs ; vous m’avez
-trompée, vous m’avez menti !… Si vous pensiez
-réellement ce que vous pensez aujourd’hui,
-c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas
-maintenant… C’est indigne !</p>
-
-<p>— Adrienne ! s’exclama-t-il d’une voix
-qu’il essayait de rendre paternelle, je vous en
-prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec
-sang-froid… Alors comme aujourd’hui…</p>
-
-<p>— Non, interrompit-elle de nouveau avec
-un geste désespéré, n’insistez pas !… Laissez-moi
-penser au moins qu’à la Mancienne vous
-ne jouiez pas une atroce comédie… Laissez-moi
-croire que vous avez eu une minute
-d’amour pour moi… Sans cela, je serais trop
-complètement malheureuse !</p>
-
-<p>Et, comme elle achevait, ses grands yeux
-sombres, qui étaient restés secs jusque-là,
-devinrent humides ; un sanglot souleva sa
-poitrine et ses larmes coulèrent, tandis qu’au
-dehors l’averse faisait rage contre les carreaux.</p>
-
-<p>Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il
-put pour calmer cette tempête de larmes brusquement
-soulevée ; il s’approcha de sa femme,
-lui serra tendrement les mains, lui parla doucement
-comme à un enfant qu’on veut endormir
-et lui répéta sur tous les tons qu’elle
-l’avait mal compris, qu’il l’aimait toujours
-aussi sincèrement qu’autrefois… Bref, la paix
-se fit et un raccommodement s’ensuivit ; mais
-après les paroles mal sonnantes et difficiles à
-oublier qui avaient été échangées de part et
-d’autre, le charme de leur ancienne intimité
-ne se retrouva plus. Même dans les moments
-les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le
-velouté ni le fondant des premiers jours. Entre
-ces deux mariés de six mois un fossé commença
-de se creuser plus profondément chaque
-jour. La confiance n’existait plus, chacun
-d’eux ayant fait à l’autre une de ces sourdes
-blessures qui s’enveniment toujours davantage,
-parce qu’elles atteignent les fibres les
-plus délicates du cœur. En dépit de l’amour
-qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait
-pas à Francis de s’être amoindri dans
-son estime ; Pommeret s’apercevait de cet
-amoindrissement, il en était humilié et s’en
-irritait intérieurement.</p>
-
-<p>Les relations des deux époux entrèrent dans
-une nouvelle phase. Leur intimité eut des
-hauts et des bas : elle fut tantôt tendre et tantôt
-violemment orageuse. En vain, aux heures
-de raccommodement, s’efforçaient-ils d’oublier
-leurs griefs réciproques ; ils gardaient
-toujours dans leur par-dedans de mystérieuses
-arrière-pensées qui gâtaient toute la douceur
-de leurs caresses. Adrienne soupçonnait
-Francis de lui faire un crime de son âge, et
-celui-ci s’imaginait volontiers que sa femme
-l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un
-mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se
-confrontaient comme pour saisir au fond d’un
-regard ce regret ou ce reproche latent ; cette
-préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait
-tout abandon. Il y avait dans leur intimité
-quelque chose de détraqué qui sonnait
-tristement comme un ressort brisé. Ils s’en
-apercevaient, s’en dépitaient, et des paroles
-amères s’échangeaient de nouveau.</p>
-
-<p>Adrienne, ayant plus donné d’elle-même,
-était plus profondément atteinte par ce désastre.
-Son caractère ardent et concentré la prédisposait
-plus particulièrement à souffrir de
-ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle se
-contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin
-qui la rongeait, et cette contrainte réagissait
-douloureusement sur son organisation
-nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une
-maladie obscure, perfide, qui s’attaque sourdement
-aux organes les plus délicats du corps
-féminin, et qui est souvent la conséquence
-d’un état moral violemment troublé, commença
-de se développer en elle. Le médecin
-de Langres, appelé en consultation à Rouelles,
-cita sentencieusement à Francis un vieil
-adage d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie
-de sa femme ; en même temps il lui
-recommanda d’épargner à M<sup>me</sup> Pommeret toutes
-les émotions pénibles, surtout de ménager
-ses nerfs, qui étaient « à fleur de peau. »</p>
-
-<p>Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait,
-Adrienne fut prise d’un redoublement de
-tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait
-pour premier effet de la vieillir aux yeux
-de Francis et de le rendre encore plus indifférent.
-Et comme l’une des conséquences de
-cette maladie est de grossir hors de toute proportion
-les moindres contrariétés, la pauvre
-femme tomba dans des accès d’humeur noire
-qui assombrirent notablement l’intérieur de
-la maison de Rouelles. Il faut rendre cette
-justice à Francis Pommeret qu’il se montra,
-dans cette conjoncture, un mari dévoué et attentif.
-Soit à raison des remords de sa conscience,
-soit par générosité, il s’efforçait de
-faire oublier à Adrienne les heures orageuses
-qui avaient troublé la sérénité de leur vie intime.
-Désormais il n’avait plus à inventer de
-prétexte pour déserter l’appartement conjugal,
-M<sup>me</sup> Pommeret ayant exigé elle-même
-qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine.
-Il semblait vouloir, du moins, la dédommager
-de ce sacrifice en l’entourant de petits
-soins et de distractions pendant le jour. Il
-l’amusait en lui lisant un roman ou en se mettant
-au piano, et quand, avec le mois de mai,
-les beaux jours revinrent, il la promena à
-travers les allées reverdies de Montavoir, dans
-une bonne voiture mollement suspendue,
-qu’on avait fait venir de Dijon.</p>
-
-<p>En dépit de ces minutieuses attentions, la
-santé d’Adrienne ne se rétablissait pas. Une
-nouvelle consultation eut lieu et les médecins
-furent d’avis que, dès la fin de juin, M<sup>me</sup> Pommeret
-partît pour Plombières, dont les eaux
-produiraient certainement de bons résultats.
-Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui
-donnait, et s’occupa avec entrain de ses préparatifs
-de départ. Francis avait sur-le-champ
-déclaré qu’il accompagnerait sa femme dans
-les Vosges ; mais celle-ci s’opposa très résolument
-au départ de son mari.</p>
-
-<p>— Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie,
-mais je suis assez grande pour voyager
-seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire
-moi-même… J’emmènerai ma femme de chambre,
-et si j’ai besoin d’une compagnie plus
-gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie
-Sauvageonne… Toi, tu resteras à Rouelles.
-Songe que je ferai là-bas deux saisons et que
-nous voici au plein moment des récoltes ; je
-tiens à ce que tu me remplaces pour surveiller
-nos cultivateurs de la Mancienne. — D’ailleurs,
-ajouta-t-elle en lui serrant les mains,
-j’agis aussi par coquetterie… A quoi bon te
-faire assister à toutes les petites misères
-d’une malade qui prend les eaux ? Cela me
-dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux
-pas que tu sois témoin des ennuyeux détails
-de la cure qui doit me remettre sur pied ; je
-préfère te revenir tout à fait en bon état et te
-surprendre par ma mine florissante… Ainsi,
-c’est convenu, tu garderas la maison ; je ne
-suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de
-moi ; cela entre dans mes petits calculs…</p>
-
-<p>Après avoir insisté sans succès, Francis
-prit le parti de s’incliner. Il conduisit sa
-femme à Langres, l’installa commodément
-dans le train qui devait la déposer à Aillevillers-Plombières,
-et après force recommandations,
-force affectueuses embrassades, il vit
-fuir le convoi, remonta en voiture et revint
-dîner à Rouelles.</p>
-
-<p>Quand le lendemain il se réveilla seul dans
-cette grande maison silencieuse, il se crut un
-moment redevenu célibataire. Il sentait au
-dedans de lui une confuse allégresse dont il ne
-jugea pas à propos d’approfondir les causes. Il
-se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas
-marquer cette joie incorrecte devant les domestiques,
-et s’empressa de gagner la forêt. Il
-vaguait par les tranchées du pas léger et
-capricieux d’un écolier en vacances, qui a la
-bride sur le cou et qui peut s’amuser à son
-aise, sans entrevoir une perspective désagréable
-de leçons et de devoirs pour le retour. Les
-loriots sifflaient dans les merisiers, une exquise
-odeur de fraise s’exhalait au bord des
-coupes ensoleillées ; il faisait bon vivre !… Le
-jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne,
-visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta
-avec les faneuses et s’en revint affamé. Deux
-lettres l’attendaient sous sa serviette : la première,
-timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée
-et l’installation d’Adrienne ; la seconde,
-illustrée à l’un des angles par un cœur
-enflammé surmonté d’une croix, était datée
-du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de pattes
-de mouche zigzaguant comme des notes de
-musique. Sauvageonne lui écrivait en ces termes :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Je me suis demandé s’il fallait commencer
-ma lettre par « petit père » ou par « cher monsieur ».
-Vous auriez sans doute trouvé le premier
-trop familier, et le second m’a paru trop
-cérémonieux ; de sorte que je me suis décidée
-à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma
-mère que vous étiez seul à Rouelles, et comme
-je suppose que vous devez <i>énormément</i> vous
-ennuyer, la présente n’a d’autre but que de
-vous distraire. Je l’écris en cachette et je la
-confie à une élève qui quitte demain la maison ; — elle
-a de la chance, celle-là ! — Je
-tiens à vous prouver que je n’ai pas de rancune
-et que je pense à vous. Quand vous irez au
-bois, si vous passez par la coupe du Fays,
-souhaitez le bonjour de ma part à nos amis les
-sabotiers… A propos, encore une commission !…
-Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre
-et de fouiller dans le premier tiroir de ma
-commode ; vous y trouverez un livre à couverture
-bleue, l’<i>Histoire de la belle Mélusine</i>,
-que je vous prie de rendre au fermier de Crilley,
-qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise la
-main que j’ai mordue et je vous fais ma plus
-belle révérence.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Denise.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Francis trouva cette épître impertinente et
-déplacée. Pourtant elle lui trotta dans la tête
-toute la soirée et ramena sa pensée vers la
-pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne
-avait un caractère aussi difficile à
-déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre.
-Ses audacieuses inconvenances étaient-elles
-préméditées ou bien agissait-elle avec la témérité
-d’une nature inconsciente et élémentaire ?
-Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse,
-et Francis se félicitait de la savoir loin
-de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son
-cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha.
-Mais le matin, dès qu’il fut levé, il prit la
-clé de la pièce qui faisait face à son cabinet de
-travail et entra pour la première fois dans la
-chambre réservée à Denise.</p>
-
-<p>L’intérieur de cette chambre était en harmonie
-avec les toilettes excentriques et les allures
-bizarres de la personne qui l’avait habitée.
-La fenêtre donnait sur les bois. Les murs
-étaient ornés de nombreuses images d’Epinal
-aux couleurs crues et violentes, représentant
-<i>Damon et Henriette</i>, <i>Pyrame et Thisbé</i>, <i>les
-Vierges sages et les Vierges folles</i>, etc. Sur la
-tablette de la cheminée, il y avait une collection
-d’objets forestiers qui trahissaient les
-goûts agrestes et les promenades vagabondes
-de la jeune fille : nids de pies et nids de
-guêpes, cornes de cerf, pétrifications étranges,
-brins de charme autour desquels un chèvrefeuille,
-enroulé en hélice, comme un serpent,
-avait fait corps avec le bois, grands papillons
-jaunes striés de noir, aux ailes terminées en
-pointes, colliers de graines de houx rouges
-comme du corail. Au milieu de ces bibelots,
-qui rappelaient les fétiches d’une hutte sauvage,
-le lit de bambou à rideaux de mousseline
-blanche avait un air virginal. Francis
-ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il s’en
-exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée
-à un parfum de menthe et de mélilot, et il y
-régnait un désordre caractéristique : nœuds de
-ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants,
-livres dépareillés, chemisettes déchirées,
-jupons blancs tachés de verdure ; tout cela
-pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce
-fouillis pour y dénicher <i>la Belle Mélusine</i>,
-Pommeret mit la main sur un mouchoir de
-batiste, taché de sang, qu’il crut reconnaître.
-Le souvenir de la lutte dans la tranchée du
-Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse
-dans toutes ses nippes ; il prit le volume de la
-bibliothèque bleue et quitta l’appartement.</p>
-
-<p>La lettre de la veille et le coup d’œil jeté
-dans les recoins intimes de cette chambre lui
-avaient remis devant les yeux la figure originale
-et inquiétante de Denise avec ses allures
-garçonnières, ses souplesses de fauve et ses
-yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait
-partout, elle le hantait comme certains
-airs entendus autrefois et qui vous reviennent
-aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour
-essayer de s’en débarrasser, il s’occupait d’affaires
-ou il écrivait à Adrienne ; mais dès qu’il
-sortait en plein air, sous bois, le souvenir de
-Sauvageonne le relançait opiniâtrement et
-cheminait avec lui.</p>
-
-<p>La saison semblait être de connivence avec
-cette obsession pour lui agiter le corps et
-l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt
-dans toute sa magnificence fleurie. Partout
-des frissons d’herbes plantureuses, des floraisons
-aux couleurs éclatantes, des parfums
-de chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des
-massifs, les ramiers roucoulaient langoureusement ;
-leurs voix sourdes et caressantes
-éveillaient un écho sensuel dans le cœur de
-Francis. Il rentrait à la brune au château,
-étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de
-dormir.</p>
-
-<p>Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir
-qu’il achevait de dîner, étendu dans un fauteuil
-et regardant par la fenêtre ouverte les
-étoiles s’allumer une à une au-dessus du bois,
-il entendit sur le chemin un roulement de carriole,
-puis on sonna à la porte cochère, et il
-distingua un bourdonnement de voix étonnées
-dans le vestibule. Au moment où il se levait
-pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit
-et la cuisinière parut effarée.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il donc ? fit Francis impatienté.</p>
-
-<p>— Monsieur, c’est M<sup>lle</sup> Denise qui revient.</p>
-
-<p>— Oui, c’est moi ! s’écria une voix mordante.
-En même temps la cuisinière livrait passage
-à Sauvageonne.</p>
-
-<p>— Vous ?</p>
-
-<p>Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait
-relevé l’abat-jour de la lampe et regardait d’un
-air ébahi Denise plantée en face de lui, les
-bras croisés. — Mais quel changement s’était
-opéré !… Huit mois avaient suffi pour accomplir
-cette merveilleuse métamorphose qui se
-produit entre seize et dix-huit ans chez les
-filles. A la place de l’adolescente dégingandée
-qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret
-voyait devant lui une grande et belle
-personne bien cambrée sur ses reins et admirablement
-faite. Les épaules s’étaient élargies,
-les bras s’étaient arrondis ; la poitrine développée
-gonflait le corsage de la robe d’alépine
-noire ; les irrégularités du visage s’étaient
-atténuées ; le teint était d’une fraîcheur éblouissante ;
-les opulents cheveux roux avaient légèrement
-bruni ; tordue en un épais chignon,
-leur masse rejetait en arrière cette tête rayonnante
-de jeunesse, aux lèvres rouges entr’ouvertes
-par un sourire de défi, aux narines palpitantes,
-aux yeux étincelants.</p>
-
-<p>— Vous ? répéta Francis abasourdi et ébloui.</p>
-
-<p>— Oui, reprit Denise avec une affectation
-d’assurance que démentait le tremblement de
-sa voix vibrante, je <i>m’assommais</i> là-bas et je
-me suis fais renvoyer. On n’a même pas voulu
-me garder jusqu’au retour de ma mère.</p>
-
-<p>— Et vous êtes revenue seule ? demanda
-sévèrement Pommeret.</p>
-
-<p>— Oh ! rassurez-vous ! répondit-elle ironiquement,
-j’ai été ramenée par une sœur converse
-qui vous apporte une lettre de la supérieure…
-A propos, elle est dans le vestibule,
-la sœur, et je crois qu’il faudra lui faire servir
-à souper… Elle l’a bien gagné !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>— Je vous prie maintenant de m’expliquer
-comment et pourquoi vous vous êtes fait renvoyer
-du Sacré-Cœur ?… Je n’ai pas voulu
-vous infliger l’humiliation d’un interrogatoire
-devant cette sœur, mais la voilà repartie, et je
-désire connaître les détails d’une aventure dont
-je dois instruire votre mère adoptive.</p>
-
-<p>En même temps, Francis Pommeret, avec
-une gravité affectée, pliait et dépliait la lettre
-de la supérieure. — Ceci se passait le lendemain
-de l’arrivée de Denise, à l’heure du
-déjeuner, et ils étaient seuls dans la salle.
-Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait
-des cerises avec une parfaite sérénité.
-Elle releva ses grands yeux luisants vers
-Francis :</p>
-
-<p>— Je croyais, répondit-elle, que la chose
-était contée tout au long dans la lettre de M<sup>me</sup>
-de Lignac.</p>
-
-<p>— La supérieure se borne à parler d’un acte
-d’insubordination, d’un scandale dont l’énormité
-ne lui permet plus de vous conserver
-dans sa maison… J’aime encore à penser
-qu’elle exagère.</p>
-
-<p>— Non, pas trop… Au point de vue du Sacré-Cœur,
-c’est un cas pendable, d’autant plus
-qu’il était prémédité. Jugez plutôt : — Je suis
-une très mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb
-et beaucoup de mémoire ; aussi ces dames utilisaient
-toujours mes petits talents lorsqu’il
-s’agissait de débiter un compliment ou de réciter
-des vers en public. Dimanche dernier, jour
-de la confirmation, on devait fêter Monseigneur
-en grande cérémonie : collation, musique,
-déclamation de morceaux choisis. On
-m’avait chargée de dire la pièce de résistance,
-la fable du <i>Meunier, son Fils et l’Ane</i>, mon
-triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un
-drôle de vers où on compare le grand dadais
-assis sur son âne à un évêque. — « Vous comprenez,
-mon enfant ? me dit la supérieure en
-baissant les yeux, M. de La Fontaine était un
-peu libre dans ses expressions, et, en présence
-de Monseigneur, une pareille allusion serait de
-la dernière inconvenance ; vous remplacerez
-<i>évêque</i> par <i>seigneur</i>… Ne l’oubliez pas ! » — C’est
-bon ; la veille de la cérémonie, on répète
-sur l’estrade, je récite de mon mieux, sans
-omettre la correction : « comme un <i>seigneur</i>
-assis. » On me complimente : « Ce sera charmant,
-Monseigneur sera ravi ! » — Nous voici
-au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance :
-trois évêques, une dizaine de pères
-jésuites, et une fournée de curés. Entre deux
-morceaux de piano, on me pousse par l’épaule,
-je m’avance au bord de l’estrade, je fais la
-révérence et je débute. Ça marche d’abord très
-bien ; il fallait entendre les bravos chuchotés
-par toutes ces grosses lèvres rasées !… J’arrive
-au fameux passage ; je reprends ma respiration,
-je me tourne vers les trois évêques, et,
-en soulignant chaque mot du geste, du regard
-et de la voix, je leur lance à toute volée :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tandis que ce nigaud, comme un <i>évêque</i> assis,</div>
-<div class="verse">Fait le veau sur son âne et pense être bien sage…</div>
-</div>
-
-<p>Silence glacial ; les évêques ne sourcillent
-pas : seulement Monseigneur de Dijon se penche
-vers la supérieure et lui murmure à l’oreille
-je ne sais quoi qui fait lever les yeux au
-ciel à la bonne dame. Moi, je vais toujours mon
-train, et j’achève au milieu de la stupéfaction
-générale… Le soir même, après une réprimande
-publique, on m’ordonnait de faire mes
-paquets, et le lendemain on me mettait à la
-porte comme une brebis galeuse… La justice
-divine était satisfaite… et moi aussi, puisque
-je voulais me faire renvoyer.</p>
-
-<p>— Et pourquoi, s’il vous plaît ? demanda
-Francis, qui n’avait pu se défendre de sourire
-pendant ce récit.</p>
-
-<p>Elle lui coula un coup d’œil oblique :</p>
-
-<p>— Cela me regarde, marmotta-t-elle entre
-ses dents… D’abord j’avais le mal du pays.</p>
-
-<p>— Adrienne sera très mécontente, reprit-il
-en accentuant durement chacune de ses paroles ;
-je vais lui écrire que vous ne pouvez rester
-ici… Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité
-de vous garder.</p>
-
-<p>Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner
-contre les vitres. De sa place, Francis
-voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre,
-la masse abondante de ses cheveux, et la
-souple ligne onduleuse de son dos et de ses
-hanches.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas aimable ! répliqua-t-elle
-sans se retourner.</p>
-
-<p>Sa voix avait un tremblement qui contrastait
-avec les intonations nettes et mordantes
-de tout à l’heure.</p>
-
-<p>Pommeret se sentit amolli. Se reprochant
-d’avoir été trop rude, il quitta sa chaise et fit
-quelques pas vers la jeune fille.</p>
-
-<p>— Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir
-n’est pas d’être aimable, mais de vous
-tenir le langage que votre mère adoptive vous
-tiendrait si elle était ici…</p>
-
-<p>— Je comprends, interrompit-elle, en faisant
-volte-face, vous voulez être un père pour
-moi… Eh bien ! ça ne vous va pas, ce rôle-là,
-mais pas du tout !…</p>
-
-<p>— Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en
-attendant que ma femme vous prenne avec
-elle… Jusque-là, je compte que vous vous
-tiendrez tranquille et que vous sortirez le
-moins possible.</p>
-
-<p>— Vous me mettez en pénitence… au pain
-sec !</p>
-
-<p>Après avoir prononcé ces derniers mots
-avec une emphase ironique, elle eut un rire
-silencieux qui creusa des fossettes dans ses
-joues, découvrit ses petites dents blanches et
-illumina ses yeux.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas de quoi rire ! s’exclama Francis
-agacé et un peu mal à l’aise.</p>
-
-<p>— Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant
-votre sermon.</p>
-
-<p>Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche
-de son interlocuteur, et changeant brusquement
-la conversation :</p>
-
-<p>— Tiens ! s’écria-t-elle, c’est là que je vous
-ai mordu !</p>
-
-<p>En même temps, elle posa un doigt à l’endroit
-indiqué, et ils restèrent ainsi un moment
-immobiles ; puis Francis s’empara de cette
-main qui touchait la sienne :</p>
-
-<p>— Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant,
-reprit-il d’un ton presque attendri, était
-dans votre intérêt, croyez-le bien.</p>
-
-<p>Elle éclata de rire de nouveau :</p>
-
-<p>— Vous parlez absolument comme le révérend
-père qui nous confessait au Sacré-Cœur :
-« Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour
-le salut de votre âme ! »</p>
-
-<p>Elle baissait comiquement les yeux, balançait
-la tête et prenait un air béat.</p>
-
-<p>— Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement
-sa main, je rentre dans ma chambre…
-Faudra-t-il garder les arrêts ?</p>
-
-<p>— Faites ce que vous voudrez ! répondit-il
-vexé ; je n’ai pas la prétention de jouer au geôlier
-avec vous.</p>
-
-<p>— Vous avez joliment raison ! Chacun a
-assez à faire de se garder soi-même… Bonjour !</p>
-
-<p>Elle sortit la tête haute, la mine souriante,
-laissant Pommeret déconfit et fort mécontent
-de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour
-lui conter l’aventure et lui conseiller d’appeler
-Denise à Plombières, en attendant qu’on pût
-la caser dans une autre pension. Mais, soit
-qu’il craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il
-ne fût pas en veine, il mit dans sa lettre moitié
-moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant
-le déjeuner ; sa sévérité s’était détendue, ses
-accusations étaient atténuées par des correctifs
-et des phrases dubitatives ; ses conclusions
-tournaient à l’indulgence.</p>
-
-<p>En attendant la réponse de M<sup>me</sup> Pommeret,
-Denise s’était réinstallée au château. Sans se
-soucier des recommandations de Francis, elle
-avait repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant
-sa longue robe d’uniforme, elle était
-revenue aux toilettes bizarres et sommaires
-qu’elle affectionnait : — jupes courtes, guêtres
-montant jusqu’à mi-jambes, chapeau de grosse
-paille rejeté le plus souvent sur les épaules. — Dans
-cet accoutrement, qui lui donnait
-quasi des allures de garçon, elle partait pour
-la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du
-souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour
-Francis qu’il lui laissait pendant les longues
-heures de l’après-midi une tranquillité relative
-dont son esprit en désarroi avait grand besoin.
-Le voisinage de cette jeune fille, dont la verte
-beauté s’était épanouie d’une façon si inattendue,
-lui causait une oppression singulière.
-Dès qu’elle était loin de la maison, il respirait
-plus à l’aise ; mais, par une contradiction bizarre,
-le temps lui durait davantage, la journée
-lui semblait interminable, et il ne savait
-comment l’occuper, n’ayant de goût à aucune
-lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De
-guerre lasse, il traînait son désœuvrement
-sous les charmilles du jardin, s’étendait à
-l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares.
-Mais à travers les spirales de la fumée,
-c’était toujours Denise qu’il voyait, c’était toujours
-à elle que revenait sa pensée. Il songeait
-à son caractère énigmatique, tantôt farouche
-et tantôt hardi, parfois rude jusqu’à l’insolence
-et parfois presque caressant. Au fond de
-toutes ces bizarreries, il croyait démêler un
-sentiment très tendre ; quelque chose lui disait
-que ce sentiment, c’était lui qui l’avait
-éveillé dans le cœur de cette fille étrange, et
-cette découverte lui faisait à la fois peur et
-plaisir. — Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries
-périlleuses, les ombres grandissaient
-dans le vallon de Rouelles, le soleil descendait
-derrière les futaies de Montavoir, et
-tout à coup on entendait résonner dans les
-couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui
-rentrait du bois et remontait dans sa chambre
-en chantant. Alors le cœur de Francis battait
-très fort, et il attendait avec une inquiétude
-mêlée d’impatience le moment du dîner, qui
-ramenait le tête à tête de chaque soir dans la
-salle à manger très vaste, où ils semblaient
-perdus tous deux dans une demi-obscurité.</p>
-
-<p>Ces dîners offraient un spectacle curieux.
-Au début, Francis affectait de se montrer
-bourru et grognon, mais il finissait toujours
-par devenir aimable et presque galant. Il questionnait
-Denise d’un air indifférent et dédaigneux
-sur l’emploi de sa journée et s’attirait
-généralement des réponses impertinentes. — De
-quoi s’occupait-il ? Elle avait l’attention de
-le débarrasser de sa présence et il se plaignait
-encore ! Elle n’était pourtant pas gênante ! — La
-conversation tombait là-dessus, et on n’entendait
-plus qu’un cliquetis de fourchettes.
-Rarement on parlait de M<sup>me</sup> Adrienne ; on eût
-dit que tous deux avaient une secrète répugnance
-à faire intervenir son nom et sa personne
-dans leurs discussions. Pendant les intervalles
-de silence, ils s’étudiaient chacun à
-la dérobée, leurs regards finissaient par se
-croiser, ou bien leurs mains se rencontraient
-près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le
-signal d’une reprise d’hostilités.</p>
-
-<p>Un soir que Denise était rentrée plus tard
-que de coutume et que Francis s’était mis à
-table sans l’attendre, il lui dit de son ton le
-plus grognon :</p>
-
-<p>— Vous devriez tâcher de revenir au moins
-pour l’heure des repas… Je me demande ce
-que vous pouvez faire dans les bois toute une
-journée ?</p>
-
-<p>— Je m’y amuse, répondit-elle sèchement,
-et là du moins je ne suis à charge à personne.</p>
-
-<p>— Qu’y trouvez-vous donc de si amusant ?</p>
-
-<p>— Tout : les plantes, les bêtes et les gens.</p>
-
-<p>— Surtout les gens ! insinua-t-il avec sarcasme.</p>
-
-<p>— Pourquoi pas ?… Je ne suis pas fière, moi,
-et j’avoue que je ne me déplais pas dans leur
-compagnie.</p>
-
-<p>— En tout cas, c’est une compagnie peu convenable
-et peu sûre pour une fille jeune et…
-jolie.</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules :</p>
-
-<p>— Vous me trouvez jolie ?… Vous êtes bien
-bon !</p>
-
-<p>Elle s’était levée et, campée devant la glace,
-elle rajustait sa coiffure, assujettissait son peigne,
-les bras levés, la tête rejetée en arrière…
-Il quitta la table à son tour et se rapprocha
-d’elle, sans trop savoir ce qu’il allait faire.
-Elle le devina plutôt qu’elle ne le vit, se retourna
-tout d’une pièce, et l’interrogeant de
-son regard étincelant et hardi :</p>
-
-<p>— Hein ! quoi ? s’écria-t-elle d’une voix
-mordante, trouvez-vous aussi à redire à ma
-coiffure ?</p>
-
-<p>Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula,
-alluma un cigare et se rassit sans souffler
-mot. Un silence embarrassant emplit de
-nouveau la salle obscure, où l’on ne distingua
-plus bientôt que la forme indécise de la jeune
-fille assise au rebord de la fenêtre et les deux
-points lumineux de ses yeux grands ouverts.
-Puis, quand la nuit fut tout à fait tombée, ils
-regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant
-brusquement le bonsoir.</p>
-
-<p>Francis attendait avec une anxiété nerveuse
-la réponse d’Adrienne ; il s’étonnait de ne pas
-la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment
-où elle arriverait. Un matin enfin, le
-piéton, l’ayant rencontré sur la route, lui
-remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira
-d’abord lentement l’enveloppe ; puis il
-parcourut les quatre pages d’écriture, — et
-respira. Adrienne repoussait l’idée de faire
-venir Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein,
-et comme elle était logée fort à l’étroit, il lui
-eût été impossible de caser la jeune fille dans
-sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à
-se soigner, elle ne pourrait surveiller cette
-enfant terrible, qui serait bien plus exposée
-au milieu des baigneurs de Plombières que
-dans les bois de Rouelles. Elle faisait donc
-appel au dévouement de Francis, et le priait de
-patienter jusqu’au moment où les médecins la
-déclareraient en état de supporter le voyage.</p>
-
-<p>Le jeune homme empocha la lettre et s’en
-revint au logis. En entrant dans la cour du
-château, il la vit occupée par deux charrettes
-pleines d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles,
-les paniers de toute dimension, les nasses,
-les clayons et les <i>volettes</i> étalaient au soleil
-leurs formes blanches et brunes ; tous ces légers
-ouvrages d’osier tressé emplissaient la
-profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles
-et débordaient jusque sur la croupe des
-chevaux pelés qui, tête baissée, tondaient gravement
-l’herbe poussée entre les pavés. Sous
-l’une des voitures, dans la civière pleine
-d’osier, un chien de berger sommeillait. Les
-fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes,
-et Francis ébahi aperçut les vanniers attablés
-et déjeunant, servis par Sauvageonne.</p>
-
-<p>Ils étaient six : la femme, le mari, deux
-grandes filles et deux garçons de seize à dix-huit
-ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si
-bien traités, ils mangeaient silencieusement.
-Chacun d’eux avait tiré son couteau à manche
-de corne. Ayant placé leur viande froide entre
-deux tranches de pain, ils la découpaient en
-petits morceaux qu’ils mastiquaient avec lenteur,
-s’interrompant pour trinquer à la santé
-de la <i>demoiselle</i> et vider leur verre avec un
-clappement de langue. Les deux garçons, très
-timides, ne paraissaient pas trop à leur aise ;
-les filles, écarquillant les yeux, partageaient
-leur attention entre les buffets garnis de porcelaines
-du Japon et la toilette de Denise.
-Leurs têtes, d’un blond roux, aux chairs rougies
-par le grand air et tavelées de taches de
-rousseur, avaient une vague ressemblance
-avec la figure de leur hôtesse. Celle-ci, s’apercevant
-tout à coup de la présence de Francis,
-vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui
-fit signe d’approcher ; puis, se penchant en dehors :</p>
-
-<p>— Allons ! dit-elle à voix basse, ne froncez
-pas les sourcils parce que j’ai invité ces braves
-gens à se rafraîchir avant de se remettre
-en route !… On se doit bien cela entre parents.</p>
-
-<p>— Entre parents ? répéta-t-il, ces vanniers
-sont de votre famille ?</p>
-
-<p>— Mon Dieu, oui ; la femme que vous voyez
-là est la propre sœur de ma vraie mère, et ces
-grandes filles sont mes cousines germaines…
-Ne trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent ?</p>
-
-<p>Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre
-d’Adrienne :</p>
-
-<p>— J’ai reçu une réponse de Plombières,
-murmura-t-il… On ne peut pas vous loger là-bas,
-et vous resterez ici.</p>
-
-<p>En voyant la lettre, Denise avait pâli tout
-d’abord ; les derniers mots de Francis ramenèrent
-une nuance rose sur ses joues, et un
-éclair joyeux passa dans ses prunelles.</p>
-
-<p>— Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle…
-Avouez-le !</p>
-
-<p>Il haussa les épaules sans répondre.</p>
-
-<p>— Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en
-irai avec ces gens-là.</p>
-
-<p>Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec
-humeur.</p>
-
-<p>Cependant les vanniers, intimidés par la
-présence du maître de la maison, s’étaient hâtés
-de mettre les morceaux doubles. Maintenant
-ils se levaient lourdement et gagnaient la
-cour. L’homme et les garçons bridaient les
-chevaux, tandis que les femmes ramassaient
-les paniers épars sur le pavé.</p>
-
-<p>— Au revoir, ma <i>gachette</i> ! dit la vannière
-à Denise qui ne l’avait pas quittée ; bien des
-mercis pour votre politesse ; nous vous revaudrons
-cela quand nous serons à portée… si
-vous venez jamais nous voir à Aprey… C’est
-le pays de votre pauvre mère, et nous sommes
-vos plus près parents. Il faudra un de ces
-jours que vous poussiez jusqu’à notre village.</p>
-
-<p>— Est-ce que vous y rentrez ? demanda Denise.</p>
-
-<p>— Nenni, pas pour le moment. Nous achevons
-d’abord notre tournée pour placer notre
-marchandise ; mais nous y serons pour sûr
-rendus vers la Notre-Dame d’août, et alors, si
-le cœur vous en dit, vous n’avez que de venir,
-tout un chacun sera content de vous voir…
-Ah ! dame, ça n’est pas cossu chez nous
-comme dans votre belle maison, mais on vous
-y recevra de bon cœur tout de même… Au
-revoir donc, ma mie ! Bien le bonjour, monsieur.</p>
-
-<p>Elle rejoignit les charrettes qui avaient
-franchi la grande porte et gravissaient déjà la
-route qui montait vers les bois. Les fouets
-claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à
-chaque cahot, le frêle chargement d’osier tressaillait
-et se balançait. L’homme et les garçons
-marchaient en avant, le fouet sur la nuque ;
-entre les deux voitures, la femme cheminait,
-courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles
-enfilées à une ficelle. Le chien, ayant
-achevé sa sieste et quitté la civière, allait et
-venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un
-peu en arrière, les deux grandes filles rousses
-s’étaient attardées et, tournant la tête, jetaient
-d’envieux regards sur la maison où demeurait
-leur chanceuse cousine. On voyait leurs
-silhouettes élancées se découper sur le vert
-des prés.</p>
-
-<p>Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise,
-les sourcils rapprochés et les yeux fixes,
-regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà
-l’une des charrettes avait disparu, et les claquements
-de fouet retentissaient plus sonores
-sous les branches.</p>
-
-<p>— Vous regrettez de n’être point partie avec
-eux ? dit railleusement Francis en touchant
-l’épaule de la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle tressaillit.</p>
-
-<p>— Qui sait ? répondit-elle d’une voix sourde,
-cela vaudrait peut-être mieux pour tout le
-monde !…</p>
-
-<p>Elle releva les yeux vers la lisière du bois.
-Les deux grandes filles s’étaient à leur tour enfoncées
-dans la verdure, et il n’y avait plus
-personne sur la route blanche, dont le soleil
-faisait scintiller le sable, en même temps qu’il
-mettait des plaques d’argent fondu, çà et là,
-dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine.
-Denise secoua sa tête et ses épaules avec
-une expression à la fois enfantine et farouche ;
-on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le
-manche après la cognée et qui crie au ciel :
-« Tant pis ! c’est toi qui l’a voulu ! »</p>
-
-<p>— Je rentre ! s’écria-t-elle… Et courant
-tout d’une envolée jusque dans le vestibule,
-elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, elle devint subitement
-casanière et renonça presque complètement à
-ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir
-pris au sérieux le rôle de maîtresse de maison,
-que l’absence de M<sup>me</sup> Pommeret laissait tomber
-entre ses mains. Elle donnait des ordres
-aux domestiques, s’occupait du menu des repas,
-visitait les armoires, entrait vingt fois le
-jour dans la pièce où se tenait Francis, sous
-prétexte de voir si tout était en place. Il ne
-pouvait faire un pas dans la maison sans la
-rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée,
-un tablier à bavette tendu sur sa poitrine,
-ayant dans les yeux et sur les lèvres son singulier
-et hardi sourire. La coureuse de bois,
-la faunesse indisciplinée et vagabonde se métamorphosait
-en ménagère ; — une ménagère
-de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant
-les couloirs du frou-frou de sa robe, du
-tac-tac de ses talons et des minutieux raffinements
-de sa sollicitude domestique. Désormais,
-grâce à elle, la salle à manger et le fumoir
-étaient pleins de fleurs, et Francis n’en
-sortait pas sans avoir attrapé une migraine.
-A chaque repas, elle le bourrait de plats
-sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire,
-que c’était là le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i>
-de la bonne chère. Pommeret, tantôt agacé,
-tantôt amusé par l’activité brouillonne de
-cette maîtresse de maison improvisée, subissait
-néanmoins le charme que la capricieuse
-jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait
-plus seulement à se défendre des longs tête-à-tête
-de chaque soir ; à tout instant du jour,
-il se retrouvait seul avec elle, et la fascination
-devenait plus dangereuse. Il se faisait l’effet
-d’un gibier autour duquel les chasseurs ont
-pratiqué une <i>enceinte</i>, et qui voit de minute
-en minute se rétrécir le cercle dans lequel il
-pourra se mouvoir. Se sentant sur le point de
-faiblir, il prenait honnêtement le parti de se
-dérober, en désertant à son tour la maison. Il
-partait dès le fin matin et se condamnait à de
-longues courses à travers bois. Durant ces
-promenades forcées, il se tenait à lui-même de
-beaux discours très moraux, se répétant énergiquement
-que succomber dans de pareilles
-conditions serait un acte de déloyauté. Et justement
-à mesure qu’il se le répétait, sa pensée
-s’appesantissait davantage sur les dangers de
-la situation ; la possibilité de la tentation lui
-arrivait à l’esprit, accompagnée de l’image terriblement
-séduisante de la tentatrice. Dans la
-solitude de la forêt, cette pensée dominante
-prenait de plus fortes proportions, et le flamboiement
-du soleil, perçant de ses flèches d’or
-les feuillées immobiles, allumait encore son
-imagination. Il marchait comme un enragé, ne
-réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son
-désir ni distraire sa pensée.</p>
-
-<p>Une après-midi, sa fièvre de locomotion
-l’avait poussé jusqu’aux sources de l’Aujon.
-Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur,
-il s’était hâté de gagner une combe très
-ombreuse, qu’on nomme dans le pays le Creux
-d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de
-toute habitation ; l’horizon étroit y est pour
-ainsi dire muré par les taillis qui couvrent les
-flancs de la combe et ne laissent guère entre
-eux que l’espace occupé par le lit du ruisseau.
-Ce cours d’eau naissant, après avoir sautillé
-bruyamment de pierre en pierre parmi des
-fourrés de saules et d’aunelles, s’évase tout à
-coup entre deux talus herbeux, de manière à
-former un petit réservoir peu profond, une
-sorte de vasque rocheuse au-dessus de laquelle
-les branches riveraines s’étendent comme des
-bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de
-verdure, le silence n’est troublé que par le
-glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un
-martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent
-le courant en droit fil. Tout y invite au sommeil :
-le moelleux gonflement des mousses à
-la base des hêtres et le frémissement berceur
-de l’eau qui fuit ; tout y repose les yeux, jusqu’aux
-tons veloutés de l’herbe drue, dont
-quelques blanches fleurs de parnassie étoilent
-seules la verte uniformité.</p>
-
-<p>Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis
-s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas
-du ruisseau dont il dominait la nappe limpide ;
-et s’étendant entre deux cépées de noisetiers,
-la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère,
-il s’assoupit doucement. — Il sommeillait
-depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé
-par un bruit de branches froissées. Sans bouger,
-il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé
-derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous
-de lui, entre les branches feuillues
-d’où il voyait comme par des meurtrières le
-cours de l’Aujon, il aperçut une forme féminine
-sur l’autre rive, — et reconnut Sauvageonne.</p>
-
-<p>Elle s’avançait lentement, nonchalamment
-dans l’herbe. Arrivée au bord de l’eau, elle
-s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse
-indifférence d’une fille des bois qui
-a la certitude d’être seule, puis, remontant un
-peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle
-reparut à peu de distance des noisetiers où
-Francis était blotti. Alors elle jeta dans le
-gazon les chaussures qu’elle tenait à la main,
-enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants
-et trempa ses doigts dans l’eau comme
-pour en tâter le degré de fraîcheur. — Francis
-demeurait coi, les yeux grands ouverts, la
-gorge serrée. — Aux allures de Denise, on
-voyait bien qu’elle ne visitait pas pour la première
-fois le Creux d’Aujon ; l’endroit lui était
-familier, et ses façons d’agir montraient clairement
-que, se croyant absolument seule, elle se
-disposait, par cette chaleur accablante, à se
-baigner dans ce limpide réservoir. Francis
-songeait que ce serait commettre un acte d’indélicatesse
-de ne point l’avertir de la présence
-d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner
-lui-même discrètement ; — et pourtant il ne
-bougeait pas. Une damnable convoitise, une
-perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu
-des cépées.</p>
-
-<p>La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un
-bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et
-les branches remuées trahissaient seules sa
-présence. C’était pour Francis le moment de
-fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans
-l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se
-soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux
-l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand
-Denise reparut.</p>
-
-<p>Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante
-blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant
-des branches, puis il y eut un éparpillement de
-gouttelettes rejaillissantes accompagnant
-le bruit frais d’un corps qui se jette en
-pleine eau.</p>
-
-<p>Inconsciemment il avait fermé les yeux ;
-quand il les rouvrit, on ne voyait plus dans le
-réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne,
-dont le courant agitait faiblement la
-chevelure crêpelée. La jeune fille aspirait l’air
-humide avec bonheur ; les ailes de son nez retroussé
-se dilataient, ses yeux luisaient dans
-la demi-obscurité des verdures surplombantes.
-Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec
-un joli mouvement d’oiseau qui prend son bain ;
-d’autres fois, s’accrochant des deux mains à
-une racine, elle laissait son corps aller à la
-dérive. La nappe liquide, avec ses rubans
-d’herbes aquatiques, ses remous, ses ondes
-moirées et circulaires, voilait chastement les
-formes de la baigneuse ; l’eau caressait mollement
-le cou et le menton, ne découvrant que
-rarement la rondeur d’un bras ou un coin
-d’épaule. — Maintenant, Francis n’avait plus
-la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui
-avaient offusqué le sens moral, éteignant en
-lui tout scrupule et tout remords. Il dressait
-la tête et retenait son souffle, ne songeant plus
-qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu
-et si plein de troublantes surprises.</p>
-
-<p>Le bain dura un quart d’heure, puis Denise
-remonta sur le bord, toute ruisselante, et
-s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes
-qui perlaient sur son corps le temps de
-s’évaporer dans l’air chaud. Elle passait lentement
-ses mains sur ses bras et sur ses épaules,
-dont les purs contours se détachaient du fond
-vert des ramures. On eût dit une nymphe des
-temps mythologiques. — Le crépuscule tombait.
-Le pan de ciel aperçu entre les feuillées
-plus opaques avait pris un ton exquis de turquoise
-foncée ; l’eau déjà brunissante aux endroits
-couverts reflétait par places la couleur
-unie du ciel, et la verdure plus sombre de
-l’herbe faisait encore valoir la teinte claire de
-ces taches d’azur. Dans ce cadre des feuillages
-bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le
-corps éblouissant de Denise et sa chevelure
-rousse se fondaient harmonieusement. La
-lumière assourdie estompait les lignes onduleuses
-de son dos et de sa jeune poitrine ; sa
-peau blanche frissonnait légèrement, et d’une
-main distraite elle tordait ses cheveux. Une
-sérénité délicieuse emplissait la combe et donnait
-une agreste poésie à cette chaste nudité de
-jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis,
-bien qu’il fût peu poétique de sa nature,
-se sentait pris d’une admiration attendrie
-devant la révélation de cette virginale beauté
-féminine. — Lentement, Denise se glissa vers
-les aunelles où elle avait laissé ses vêtements,
-et les massifs plus noirs la dérobèrent aux
-indiscrets émerveillements de son admirateur.
-Quand elle reparut, elle était entièrement
-vêtue et boutonnait nonchalamment son
-corsage, en secouant sa chevelure encore
-mouillée…</p>
-
-<p>Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un
-bruissement de feuilles, la tirèrent brutalement
-de sa rêverie. — Francis avait-il voulu
-fuir, ou, dans un moment de distraction avait-il
-fait un faux mouvement ? Toujours est-il que
-cette rumeur insolite et soudaine trahissait la
-présence d’un être animé dans le voisinage.
-La jeune fille dressa la tête, rougit, puis, sans
-réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit
-vers la place d’où partait le bruit, et après avoir
-écarté précipitamment les coudraies, elle se
-trouva face à face avec Francis.</p>
-
-<p>— Vous ! s’écria-t-elle d’une voix sourde,
-vous étiez là ?</p>
-
-<p>Elle pâlissait et suffoquait ; un mouvement
-de stupéfaction, de honte et de colère faisait
-trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine
-sous son corsage à demi boutonné.</p>
-
-<p>Francis, vexé d’avoir été découvert et confus
-de sa mauvaise action, balbutiait de vagues
-excuses en regardant la figure courroucée de
-la jeune fille.</p>
-
-<p>— C’est lâche ! reprit-elle en trépignant de
-rage, tandis que des larmes roulaient dans ses
-yeux.</p>
-
-<p>Elle étouffait et s’était adossée à un arbre,
-en proie à une sorte de crise nerveuse.</p>
-
-<p>Francis, très effrayé de la voir en cet état,
-ne savait plus que faire pour la calmer, quand
-soudain une idée aussi imprudente que peu
-généreuse lui vint à l’esprit… Elle l’aimait, il
-s’en doutait depuis longtemps ; pourquoi ne se
-servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette naïve
-passion dont il avait deviné la vivacité croissante
-tout en affectant de la décourager ?… Il
-fixa de nouveau sur Denise ses yeux caressants
-et attendris, et se penchant vers elle :</p>
-
-<p>— Pardon ! lui chuchota-t-il presque dans
-l’oreille, pardonnez-moi, chère enfant adorée !</p>
-
-<p>Ces simples mots d’amour opérèrent sur
-Denise comme un charme. D’un bond farouche,
-elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras
-autour du cou et cacha dans la poitrine du
-jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine
-de sanglots passionnés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Un mois s’était passé depuis l’aventure du
-Creux d’Aujon. Dans la pièce qui servait de
-fumoir et de cabinet de travail, Denise et
-Francis s’entretenaient à voix basse après le
-dîner. L’ombre des soirées d’août, déjà plus
-courtes, emplissait la chambre d’une obscurité
-qui ne permettait plus de distinguer les traits
-des deux interlocuteurs. On ne voyait que les
-formes confuses de leurs silhouettes. Celle de
-Denise, qui arpentait le fumoir dans sa longueur,
-tantôt s’enfonçait dans le noir et tantôt
-se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune
-fille marchait les bras croisés, la tête penchée,
-et le bruit sourd de son pas résonnait seul dans
-le silence de la maison endormie.</p>
-
-<p>— Oui, c’est demain à trois heures qu’elle
-revient, murmura Francis en jetant son cigare
-et en se renfonçant dans un coin du divan.</p>
-
-<p>— Demain ! répéta Denise comme un écho
-douloureux, déjà demain !… O Francis, que
-faire ? que devenir ?</p>
-
-<p>— Nous resterons ici… Pierre ira seul à Langres
-avec la voiture : il dira que nous sommes
-en pleine moisson et que nous n’avons pu
-quitter Rouelles.</p>
-
-<p>— Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle
-en haussant les épaules… Il faudra toujours
-la voir, lui parler et l’embrasser à l’arrivée…
-Je m’imaginais que ce retour ne
-viendrait jamais, et c’est demain… Non, je ne
-pourrai plus la regarder en face !</p>
-
-<p>— Ma pauvre Denise, commença Francis
-avec embarras, combien j’ai été coupable et
-comme je me reproche !…</p>
-
-<p>Elle l’interrompit brusquement, courut à lui
-et, lui posant les mains sur les épaules, tandis
-que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre
-ceux de Pommeret :</p>
-
-<p>— M’aimes-tu ? lui dit-elle avec un accent
-passionné.</p>
-
-<p>— Peux-tu me le demander ?</p>
-
-<p>— M’aimes-tu plus que tout au monde…
-comme je t’aime, moi… comme je t’ai aimé
-depuis le premier jour, là-bas, à Auberive,
-sous le pommier ?… Ce jour-là, je me suis de
-cœur donnée à toi ; je te l’ai déjà dit et je te le
-répète pour que tu comprennes bien que je ne
-t’ai pas aimé par caprice ou par surprise…
-Vois-tu ! il n’y avait ni convenances, ni mère
-adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de
-t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner,
-à faire la part de ceci et de cela… Je
-me donne tout entière… M’aimes-tu de la même
-façon ?</p>
-
-<p>— Mais… certainement, répondit-il, tandis
-qu’intérieurement il s’effrayait déjà de l’exaltation
-de la jeune fille.</p>
-
-<p>— Eh bien ! continua-t-elle en lui serrant les
-bras dans ses mains, sauvons-nous !… Partons
-demain au petit jour !</p>
-
-<p>Il tressauta, interdit :</p>
-
-<p>— Hein ! fit-il… Voyons, ma chère enfant,
-sois plus calme et tâche de voir les choses avec
-plus de sang-froid.</p>
-
-<p>— Je les vois comme elles sont… Nous
-tremblons déjà rien qu’à l’idée de ce retour…
-Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous
-deux… Non, vois-tu, partons !… Après tout,
-elle n’est que ma mère adoptive, et quant à toi,
-elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi.</p>
-
-<p>— Mais c’est de l’enfantillage ! répliqua-t-il,
-ahuri ; d’abord c’est impraticable, et puis ce
-serait odieux.</p>
-
-<p>— Ce sera encore bien plus odieux de rester
-ici et de la tromper.</p>
-
-<p>— Où irions-nous ?</p>
-
-<p>— N’importe où… A l’étranger, si tu veux.</p>
-
-<p>— A l’étranger ? répliqua-t-il avec un sourire
-de pitié, comment et de quoi y vivrions-nous ?…
-Tu ignores sans doute que tout ce qui
-est ici appartient à M<sup>me</sup> Adrienne, et que ni
-toi ni moi ne possédons un sou vaillant.</p>
-
-<p>— Ha ! fit-elle… — En effet, elle n’avait
-pensé à rien de tout cela. Après un moment
-de réflexion, elle releva la tête et repartit avec
-sa logique impitoyable : — Raison de plus
-pour ne pas rester… Je travaillerai et toi
-aussi… Nous sommes jeunes et bien portants ;
-avec de la bonne volonté, nous parviendrons
-toujours à gagner notre vie.</p>
-
-<p>Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections
-qu’elle lui poussait avec la persistance
-d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient
-sans l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne
-était une douche d’eau glacée qui le morfondait. — Quitter
-le confortable intérieur de
-Rouelles pour se lancer dans l’inconnu… gagner
-son pain en travaillant… recommencer à
-vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en
-n’ayant d’autres ressources que ses deux
-mains et l’amour de Denise… tout cela était
-très joli dans les romans, mais ridicule et insensé
-dans la réalité. Rien qu’à envisager une
-pareille perspective, il se sentait la chair de
-poule. Il se voyait trimant du matin au soir à
-quelque besogne de gratte-papier, ayant à sa
-charge une femme qu’il ne pourrait pas même
-épouser ; il lui semblait entendre les lamentations
-de sa famille, les risées de sa petite
-ville, les huées de tous les honnêtes gens de
-sa connaissance. Son amour-propre vaniteux,
-ses goûts de luxe, son culte pour la correction
-et les convenances, tous ces préjugés de la
-demi-morale bourgeoise qu’il avait sucés avec
-le lait se révoltaient à la seule idée de l’équipée
-incongrue proposée par Sauvageonne.</p>
-
-<p>Avec la nuit tombante, la pièce était devenue
-tout à fait obscure, de sorte que la jeune
-fille ne pouvait plus distinguer la figure de
-Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint
-s’asseoir auprès de lui et, le serrant dans ses
-bras :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix
-attendrie, nous partirons cette nuit ?</p>
-
-<p>— Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution
-est généreuse et part d’un brave cœur,
-mais elle n’est pas pratique… Un esclandre
-pareil, songes-y donc ! produirait dans le pays
-un effet déplorable… Et puis je ne sais vraiment
-à quel genre de travail je pourrais me
-livrer pour gagner de quoi nous faire vivre…
-Il faut voir les choses par le côté positif…
-Quand on est pauvre comme nous, un coup de
-tête ne mène à rien… Ah ! si nous étions riches,
-ce serait différent…</p>
-
-<p>Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant
-péniblement les unes aux autres des phrases
-embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils
-froncés, les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait,
-la lune s’était levée au-dessus des bois,
-et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement
-dans la pièce, finirent par éclairer le
-visage de Francis. Denise put voir distinctement
-la figure effarée, les traits allongés, les
-regards hésitants de son compagnon. Elle fut
-prise d’un douloureux découragement et des
-larmes roulèrent dans ses yeux.</p>
-
-<p>— Alors tu veux m’abandonner ? fit-elle,
-navrée.</p>
-
-<p>— Qui te parle de t’abandonner ?… Seulement
-je ne veux pas t’exposer, et moi avec toi,
-à mourir de faim.</p>
-
-<p>Elle secoua la tête :</p>
-
-<p>— Ce serait encore moins dur que de vivre
-aux dépens de celle que nous avons trompée.</p>
-
-<p>— Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il
-avec humeur, mais il y a de ces fatalités dans
-la vie… A quoi sert de se buter contre l’impossible ?…
-Patientons !… Qui sait ? Plus tard les
-choses s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.</p>
-
-<p>— Mais songe donc, reprit-elle en joignant
-les mains, que je ne pourrai jamais la regarder
-en face !… Elle lira sur ma figure tout ce
-qui s’est passé… Une femme à qui je dois tout
-et que j’ai payée d’une pareille ingratitude !…
-Non, je ne peux pas ! On dit que j’ai de mauvais
-instincts, c’est possible, c’est dans le
-sang ; mais, si mauvaise que je sois, il y a
-des choses que je ne peux pas faire… Il faut
-que je m’en aille, vois-tu, et que deviendrai-je
-si je ne t’ai pas avec moi ?… ajouta-t-elle en lui
-jetant les bras autour du cou. — Puis elle
-continua d’une voix plus câline en se serrant
-contre lui : — Cher mien ! sois bon pour ta
-Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule
-comme un pauvre chien ! tu sais bien que je
-n’ai que toi au monde… Ne me réponds plus
-que c’est impossible ; on peut tout ce qu’on
-veut. Toi qui es instruit, tu pourras gagner ta
-vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui
-n’a que ses deux bras…</p>
-
-<p>Il se débarrassa lentement de l’étreinte de
-Denise.</p>
-
-<p>— Est-ce que c’est la même chose ? répliqua-t-il
-impatienté. Je te répète que tu raisonnes
-comme une enfant, et que le plus sage est de
-patienter, en faisant contre fortune bon
-cœur.</p>
-
-<p>Elle le regardait avec une navrante expression
-d’étonnement.</p>
-
-<p>— Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt
-que de vivre ici ! Chaque bouchée que j’y
-mangerais me déchirerait la gorge.</p>
-
-<p>Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui
-prendre les mains, qu’elle retirait avec des
-gestes rageurs.</p>
-
-<p>— Plus bas ! murmura-t-il, calmez-vous, et
-si vous m’aimez un peu…</p>
-
-<p>— Ah ! interrompit-elle d’une voix étranglée
-par les sanglots, je vous aime trop, et
-c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez
-plus !… Entre une vie de peine avec moi et
-votre bien-être ici, est-ce que vous devriez
-hésiter ?</p>
-
-<p>Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une
-main tremblante :</p>
-
-<p>— Une dernière fois, voulez-vous partir ?</p>
-
-<p>— Vous êtes folle !</p>
-
-<p>— Et vous !</p>
-
-<p>Elle ne se sentit même pas le courage d’achever
-et de lui reprocher son manque de
-cœur.</p>
-
-<p>— Adieu ! balbutia-t-elle en se dirigeant
-vers le couloir.</p>
-
-<p>— Denise !</p>
-
-<p>— Adieu !</p>
-
-<p>La porte se referma violemment. L’instant
-d’après, Sauvageonne était dans sa chambre,
-et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans
-les couvertures, elle fondait en larmes. La
-maison était silencieuse. Parfois la jeune fille
-relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant
-avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle
-espérait toujours que Francis, pris de remords,
-viendrait la trouver et lui dire : « J’ai
-eu tort, je t’aime, partons ensemble ! » Elle ne
-pouvait pas croire que l’homme qu’elle adorait
-passionnément l’estimât assez peu pour
-l’abandonner avec une pareille légèreté de
-cœur… Mais les heures se passaient, et rien
-ne remuait dans la maison. La bougie s’était
-consumée jusqu’au bout, et maintenant, la
-lune seule emplissait de sa lumière froide la
-chambrette, témoin de la première grande douleur
-de la pauvre fille. Peu à peu les rayons
-bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au
-fond du jardin les grises clartés de l’aube
-commencèrent à blanchir.</p>
-
-<p>— Il ne viendra plus ! soupira Sauvageonne
-désespérée, et, se levant, elle fouilla les
-tiroirs de sa commode et entassa dans un
-vieux châle le peu d’objets qu’elle voulait emporter.
-Puis, ses préparatifs de voyage une fois
-terminés, elle griffonna en hâte ce bout de
-billet, destiné à celui qui l’abandonnait :</p>
-
-<p>« Je vous ai dit que je partirais, et je pars ;
-je pars sans vous, et je ne reviendrai plus.
-Quand je serai à Aprey, chez les parents qui
-me restent, j’écrirai à M<sup>me</sup> Adrienne pour lui
-expliquer mon départ. Rassurez-vous, je
-saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne
-sera pas compromis. Encore une fois,
-adieu ! »</p>
-
-<p>Tout était fini, un dernier regard sur cette
-petite chambre où elle avait tant pensé à lui,
-puis elle en franchit le seuil et, traversant le
-couloir, elle alla glisser son billet sous la
-porte de Francis. Toute sa poitrine se souleva,
-un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit,
-descendit légèrement l’escalier et gagna
-les champs par le jardin.</p>
-
-<p>Comme on doit le supposer, Francis avait
-eu de la peine à s’endormir. Sa conscience
-était loin d’être calme ; il ne laissait pas
-d’éprouver une angoisse fiévreuse en songeant
-à la figure qu’il ferait le lendemain, au
-retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ
-dont l’avait menacé Sauvageonne et il se
-demandait quelle tournure les choses prendraient
-dans l’avenir. La jeune fille ne brillait
-pas par la circonspection, et Adrienne, en
-revanche, était devenue terriblement perspicace
-depuis six mois. Comment sortirait-il de
-tout cela ? et quel pas de clerc il avait fait le
-jour où il s’était laissé tenter près des sources
-de l’Aujon !…</p>
-
-<p>Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit,
-eut deux ou trois cauchemars, puis finit par
-s’endormir d’un de ces lourds sommeils du
-matin qui suivent les nuits fiévreuses.</p>
-
-<p>Il fut réveillé en sursaut par un piaffement
-de chevaux et un roulement de voiture. C’était
-Pierre qui partait avec la calèche pour la gare
-de Langres. Le soleil était déjà haut. Francis
-se frotta les yeux avec la sensation confuse
-d’une angoisse qui se serait prolongée à travers
-son sommeil. — Qu’ai-je donc ? se demanda-t-il. — Puis
-il songea à la scène de la
-veille, au retour imminent d’Adrienne, et il
-s’étira en frissonnant. Ses regards, qui erraient
-distraitement à travers la chambre,
-aperçurent tout à coup le billet de Sauvageonne.
-Sa poitrine se serra. — Assurément
-quelque chose de grave s’était passé pendant
-son sommeil. — Il se précipita hors du lit,
-ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur
-lui sautait jusque dans la gorge… Partie ! ce
-n’était pas possible !… Il se vêtit sommairement
-et courut à la chambre de la fugitive. Les
-tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la
-hâte du départ. Par la fenêtre ouverte, le
-soleil dardait ses rayons sur le lit, qui
-n’avait pas été défait. — Le doute n’était
-plus possible, et Sauvageonne avait bien
-mis réellement ses menaces à exécution…</p>
-
-<p>Oui, elle était partie et déjà loin, à travers
-les tranchées de Montavoir, elle s’en allait le
-cœur navré. En passant devant la Peutefontaine,
-elle avait eu un moment la tentation d’y
-ensevelir à tout jamais, sous les roseaux, le
-terrible chagrin qui la torturait, mais la pensée
-de mourir dans cette eau bourbeuse,
-pleine de sangsues, l’avait fait frissonner de
-dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route
-qui menait au bois. — Elle souffrait atrocement ;
-son amour si vivace, si confiant, si
-exubérant, avait été brisé en pleine sève ; il
-lui semblait que, dans tout son corps, il n’y
-avait pas une fibre qui ne fût déchirée et saignante.
-A cette souffrance constante une
-piqûre aiguë ajoutait ses élancements intermittents,
-chaque fois que Denise repensait à
-l’égoïsme de Francis. Elle l’aimait toujours et
-elle ne pouvait se consoler d’être réduite à le
-mépriser. Son idole était brisée, et ce qui
-désolait le plus la pauvre fille, c’était de découvrir
-de quelles matières vulgaires était
-composé celui dont elle avait fait un dieu.
-Avec sa nature de sauvage sur laquelle la
-civilisation avait à peine mordu, elle ne comprenait
-rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants
-et aux faux-semblants à l’aide desquels les
-gens du monde composent avec leur conscience
-et arrêtent l’élan de leurs instincts les
-plus généreux. — Il y a des plantes forestières
-qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une
-culture artificielle, et Sauvageonne était de
-leur famille. — Elle cheminait lentement sous
-bois, choisissant les sentiers les moins frayés,
-les tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait
-à un chagrin violent qui se traduisait
-par des larmes abondantes et des sanglots
-convulsifs. Parfois elle s’arrêtait, étreignait
-un arbre et tordait désespérément ses bras
-autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement
-farouche la soulageait ; il lui semblait
-que la forêt, sa vieille amie d’enfance, compatissait
-fraternellement à sa peine.</p>
-
-<p>Quand on a longtemps vécu au milieu des
-bois, on entre avec eux en une intime communion
-de sentiments. On subit les impressions
-confuses qu’ils paraissent recevoir, et, par contre,
-on s’imagine volontiers que la forêt s’associe
-sympathiquement aux émotions qu’on
-éprouve. L’épanouissement joyeux des verdures
-nouvelles, la chute mélancolique des feuilles
-tombantes, la majesté des soleils couchants
-entrevus à travers la futaie, la fraîcheur
-apaisante des réveils du matin dans les
-taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et
-de même, selon que nous sommes heureux ou
-misérables, nous finissons par croire que
-l’âme mystérieuse des plantes se met avec
-nous en fête ou en deuil. — Dans la forêt
-assoupie et silencieuse sous l’embrasement du
-soleil d’août, Sauvageonne sentait comme un
-épuisement, comme un accablement pareil au
-sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore
-gaîment à l’époque de son retour étaient maintenant
-taris ; les pierres blanchies, les herbes
-couchées et limoneuses indiquaient seules la
-trace de leur lit desséché ; les feuillées, si
-vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient
-ternes et privées de sève. Elle traversa la
-coupe du Fays ; le sol, couvert de broussailles
-et de fougères roussies, était aveuglant de
-clarté ; des milliers d’insectes l’emplissaient
-d’un murmure strident et métallique ; la loge
-était effondrée, et les sabotiers étaient partis. — Ah !
-songeait Denise en se frayant un chemin
-parmi les ronces défleuries et les genêts
-couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je
-pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne
-foi et le dévouement qu’avaient mes pauvres
-sabotiers ? J’aurais été heureuse avec lui,
-même dans une hutte en ruine comme
-celle-ci !</p>
-
-<p>Elle était rentrée sous bois et cherchait à
-s’orienter. A travers le silence des ramures
-engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement
-des sources de l’Aujon, et tout son
-corps tressaillit douloureusement au souvenir
-de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta
-l’oreille, se berçant du chimérique espoir que
-Francis repentant était parti à sa recherche et
-qu’il allait peut-être déboucher du fourré. — Ah !
-s’il lui était apparu tout à coup, de même
-que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser
-brusquement au milieu des coudraies,
-comme elle lui eût tendu les bras, comme elle
-lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations !
-Mais les cépées demeuraient immobiles,
-et le soleil, devenu perpendiculaire, dardait
-ses rayons implacables à travers la futaie
-déserte. Elle se remit en route ; le Creux d’Aujon
-était sur sa gauche, la ferme d’Acquenove
-était derrière elle ; en poussant vers la droite,
-elle devait tomber sur les champs du plateau
-de Langres. En effet, après une heure de marche,
-elle atteignit une lisière et vit devant elle,
-dans une clarté éblouissante, les plaines pierreuses
-et un long ruban de route blanche qui
-tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà
-moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées
-où les chaumes et les chardons lui meurtrissaient les
-jambes, et arriva déjà fatiguée au
-milieu du grand chemin.</p>
-
-<p>Cette route, nue et droite, bordée d’ormes
-au feuillage grêle, lui faisait peur. On eût dit
-qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé son
-courage et un peu de la force physique qui
-l’avait soutenue jusque-là. Ses pieds étaient
-gonflés et la grosse chaleur de midi l’étourdissait.
-La flambante réverbération du soleil sur
-les talus calcaires, sur les champs et sur le
-sable du chemin lui faisait mal aux yeux.
-Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest
-soulevait une colonne de poussière, la roulait
-en spirale, puis l’éparpillait sur les herbes
-jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient
-de leur bruit de lime les cailloux emmétrés
-sur le bord de la route ; puis elles se
-taisaient brusquement à son approche. Le
-bourdonnement reprenait et se succédait ainsi
-de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences
-pendant lesquelles on n’entendait
-plus que le crépitement sec des chaumes embrasés
-de lumière. — Pour Denise, cette
-route poudroyante et sans ombre était réellement
-le commencement de l’inconnu ; elle y
-cheminait comme à regret, déjà alourdie et
-désorientée. Au point culminant du plateau,
-un cantonnier assis sur un énorme moellon
-cassait des cailloux. Abrité derrière un châssis
-de paille, les yeux protégés par de grosses
-lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau,
-d’un geste machinal et résigné. Denise
-s’arrêta pour lui demander le chemin d’Aprey.
-Il examina un moment avec curiosité cette
-fille habillée comme une demoiselle et tenant
-à la main son paquet noué dans un châle, puis,
-se dressant sur ses jambes noueuses, il lui
-montra du bras l’embranchement qui coupait
-au loin le plateau sur la droite et se remit à
-concasser ses cailloux, tandis que Denise
-recommençait à marcher dans la poussière
-brûlante.</p>
-
-<p>Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise
-étrange, causé sans doute par la fatigue
-d’une nuit blanche, la privation de nourriture
-et l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé
-de tout son corps. Le cœur lui manquait,
-ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs
-lui montaient à la gorge et faisaient perler
-une sueur froide sur ses tempes. Prise de
-vertige, elle eut à peine la force de se traîner
-jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout
-tournait. — Ah ! Dieu, pensait-elle, est-ce
-que je vais mourir là, sur cette horrible
-route ? — Ses paupières s’alourdirent, sa tête
-s’en alla en arrière et elle n’eut plus conscience
-de ce qui se passait autour d’elle…</p>
-
-<p>A Rouelles, pendant ce temps, Francis
-attendait l’arrivée de sa femme dans des transes
-un peu analogues à celles d’un condamné
-à mort durant l’heure qui précède son exécution.
-Il avait la fièvre et ne pouvait tenir en
-place. Il ne savait plus comment il sortirait de
-toutes les complications funestes où l’avait
-jeté son aventure avec Denise. Qu’allait dire
-M<sup>me</sup> Adrienne en apprenant le mystérieux et
-inexplicable départ de Sauvageonne ? A la
-maison, les domestiques ne s’en doutaient pas
-encore, mais avant le soir tout se saurait…
-Pauvre Sauvageonne ! où était-elle à cette
-heure et comment allait-elle vivre dans ce village
-où on la considérerait sans doute comme
-une charge embarrassante ?… Malgré son
-égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en
-songeant aux hasards, aux dangers même
-qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui
-l’avait si étourdiment aimé et qu’il avait si
-cruellement poussée à sa perte. Le sentiment
-d’une lourde responsabilité ne contribuait pas
-peu à accroître le malaise où le plongeait l’attente
-d’Adrienne. A chaque instant, il consultait
-sa montre : — Encore deux heures… encore
-une heure… et elle sera ici ! — Un frisson
-glacé lui passait dans le dos. Il se levait, préparait
-la contenance qu’il prendrait au moment
-de l’arrivée, les raisons qu’il pourrait
-bien donner pour expliquer la fuite de Denise.
-Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se
-jetait dans un fauteuil, fermait les yeux et se
-creusait l’esprit pour trouver une solution
-favorable.</p>
-
-<p>Par moments il arrivait à se rassurer en se
-payant d’illusions, en se leurrant lui-même au
-moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels
-il endormait momentanément son inquiétude : — Après
-tout, se disait-il, Denise
-est une créature étrange ; ses goûts rustiques
-et ses habitudes vagabondes l’ont peut-être
-mieux organisée que je ne l’imagine pour supporter
-l’épreuve qu’elle s’est volontairement
-imposée. Elle aime les paysans, elle a de leur
-sang dans les veines, elle était née pour vivre
-avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents
-à Aprey, elle saura se tirer d’affaire. Ce n’est
-pas une fille comme une autre. Elle est entêtée
-et indépendante ; une fois installée là-bas,
-elle refusera énergiquement de rentrer à
-Rouelles. — Reste Adrienne ; mais celle-là est
-plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je
-saurai manœuvrer de façon à ce qu’elle
-renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce
-sera difficile peut-être tout d’abord, parce
-qu’elle est imbue d’un tas d’idées sentimentales
-et romanesques, mais avec de l’adresse et
-de la ténacité j’arriverai à lui faire entendre
-raison. Elle comprendra que ce parti est de
-beaucoup le plus avantageux, dans le propre
-intérêt de Denise, et aussi dans l’intérêt de
-notre tranquillité intérieure. Alors, comme le
-plus fort sera fait, puisque Denise a pris les
-devants, les choses s’arrangeront au moyen
-d’une somme d’argent placée sur la tête de la
-fugitive… En résumé, tout sera ainsi pour le
-mieux ; rien ne transpirera de la faute que
-j’ai eu la sottise de commettre… Oui, je me
-suis mal conduit, c’est certain, et je plains la
-pauvre enfant… Mais je ne suis pas un ange
-après tout, et un ange lui-même aurait succombé
-à la tentation… Si elle était restée ici,
-la situation eût été intolérable, et fatalement
-Adrienne aurait fini par tout découvrir…
-Décidément, c’est un mal pour un bien…
-Pourvu que Denise soit arrivée saine et sauve
-à Aprey !</p>
-
-<p>Il en était là de son monologue, quand un
-bruit de roues fit crier le sable de la route et
-il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la
-cour. — Il se leva tout pâle, le cœur battant,
-et s’élança vaillamment hors du vestibule.
-M<sup>me</sup> Pommeret était déjà descendue de voiture
-et, avant qu’il eût pu placer un mot, elle
-lui sauta au cou.</p>
-
-<p>— Me voici ! s’écria-t-elle en l’embrassant,
-je te reviens en parfaite santé… Il n’en est
-pas de même de tout le monde, car je te
-ramène la pauvre Sauvageonne dans un triste
-état.</p>
-
-<p>— Sauvageonne ! murmura Francis atterré…
-Elle est là ?</p>
-
-<p>Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la
-portière de laquelle la femme de chambre se
-tenait affairée.</p>
-
-<p>— Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée
-à demi évanouie sur le bord de la route… En
-plein soleil ! il y avait de quoi la tuer… Oh !
-j’ai bien deviné tout de suite qu’elle avait
-commis quelque nouvelle incartade… Elle ne
-voulait pas revenir, et nous avons été obligés
-de l’emporter de force. — Maintenant, elle va
-mieux, mais elle est encore faible, et il ne faudra
-pas être trop rude avec elle.</p>
-
-<p>Abasourdi, il regardait alternativement sa
-femme et la jeune fille qui avait fini par descendre
-avec l’aide de Zélie. Elle passa près de
-lui, blanche comme un cierge, et marcha presque
-automatiquement dans le vestibule, sans
-avoir l’air de voir Francis.</p>
-
-<p>— Mon ami, reprit Adrienne en glissant son
-bras sous celui de son mari, sois indulgent !…
-Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de
-sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas
-brusquer… Reste avec elle pendant que je
-vais changer de robe ; dis-lui une bonne
-parole ! — Elle rejoignit Denise et la baisa au
-front : — A tout à l’heure, mon enfant, continua-t-elle ;
-je te laisse faire la paix avec ton
-beau-père.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pommeret était entrée avec Zélie dans
-la pièce où on avait porté les bagages. Francis
-respirait plus librement en songeant qu’après
-tout Denise n’avait rien dit de compromettant.
-Il s’arrêta sur le seuil de la chambre où la
-jeune fille venait de pénétrer.</p>
-
-<p>— Denise ?… commença-t-il avec un accent
-interrogatif.</p>
-
-<p>Elle leva sur lui un regard sombre, et ses
-lèvres pâles se desserrèrent enfin :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne
-suis pas revenue de mon plein gré, allez ! — Elle
-fit quelques pas dans la chambre, puis, se
-retournant, elle ajouta avec une sourde voix
-rageuse : — Si vous saviez comme je vous
-méprise !</p>
-
-<p>Et la porte se referma violemment au nez de
-Francis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Une semaine se passa, et malgré les tentatives
-conciliatrices de M<sup>me</sup> Pommeret le bon
-accord ne se rétablit pas entre Denise et
-Francis. Adrienne n’y comprenait rien. Elle
-savait par expérience que, si les colères de
-Sauvageonne étaient violentes, elles ne
-duraient pas longtemps d’ordinaire, et cette
-rancune persistante l’étonnait d’autant plus
-qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de
-Denise la raison de cette brouille mystérieuse.
-Si elle s’adressait à Francis, il haussait les
-épaules et répondait avec humeur :</p>
-
-<p>— Est-ce que je sais, moi ?…</p>
-
-<p>Elle se rabattait sur Denise ; mais à toutes
-ses questions l’opiniâtre fille ne répliquait que
-d’une façon énigmatique, en fronçant les sourcils
-et en tenant obstinément ses fauves
-regards fixés à terre.</p>
-
-<p>— T’es-tu querellée avec Francis ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Lui as-tu donné quelque sujet de plainte ?</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il se plaint ?</p>
-
-<p>— Non pas, mais il faut bien qu’il se soit
-passé quelque chose de grave pour que tu lui
-fasses aussi mauvais visage.</p>
-
-<p>— Je ne peux pas changer ma figure.</p>
-
-<p>— En tout cas, tu pourrais changer de manières
-et tâcher d’être plus aimable. Tes bouderies
-sont très déplaisantes.</p>
-
-<p>— Si je déplais, qu’on me renvoie !</p>
-
-<p>— Pourquoi parles-tu de la sorte ?… Qui t’a
-mis en tête de quitter une maison où l’on fait
-ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable ?…
-Tu n’es qu’une ingrate !</p>
-
-<p>— Je le sais bien…</p>
-
-<p>On ne pouvait lui arracher rien de plus que
-ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle
-vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait
-que de loin en loin ses longues promenades
-dans la forêt. Son aversion subite pour
-Francis Pommeret et le brusque changement
-de son humeur, naguère si en dehors, maintenant
-si taciturne, n’avaient pas échappé à la
-curiosité toujours éveillée des domestiques ;
-la bizarrerie de sa conduite provoquait à l’office
-de nombreux commentaires généralement
-peu charitables :</p>
-
-<p>— Vous conviendrez, remarquait Zélie, que
-madame n’a pas de chance avec cette fille-là…
-C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée
-à Plombières, nous aurions eu trop de
-maux à la garder et elle y aurait fait les
-cent coups.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas de votre avis, mamselle
-Zélie, répondait Modeste, la cuisinière, qui ne
-pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du
-ménage en l’absence d’Adrienne ; — au contraire,
-madame aurait eu bon nez de nous
-débarrasser de cette Sauvageonne… Tout le
-monde y aurait gagné… Vous n’avez pas idée
-de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries
-qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret…
-Je n’ai pas les yeux en poche, et encore que je
-ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses
-qui me faisaient bouillir dans ma peau… Enfin,
-voulez-vous que je vous dise le fin mot ?…
-Eh bien ! je crois que mamselle Denise est
-jalouse de madame, voilà !…</p>
-
-<p>— Voulez-vous bien brider votre langue,
-vieux serpent à sonnettes ! se récriait Pierre
-en dégustant sa <i>potée</i> ; on ne sait vraiment
-pas où, vous autres femmes, vous allez prendre
-les idées que vous vous fourrez dans la
-cervelle… Mamselle Denise est une enfant qui
-n’a pas plus de méchanceté que mes chevaux,
-et tout ça, ce sont des <i>dailleries</i>.</p>
-
-<p>— Des <i>dailleries</i> !… Pourquoi donc alors
-votre Sauvageonne, qui était tout sucre et tout
-miel le mois dernier, est-elle devenue rêche
-comme un chardon depuis le retour de madame ?…
-Pourquoi le jour même a-t-elle fait
-son paquet et s’est-elle <i>vredée</i> (sauvée),
-comme si elle avait eu le feu après ses chausses ?…
-Voyez-vous ! il n’y a pas plus méchante
-espèce que ces rousses… A la place de madame,
-je ne serais pas tranquille avec une
-créature qui a ainsi le diable au corps… Et
-monsieur est de mon avis pareillement ; vous
-n’avez qu’à regarder sa figure depuis huit
-jours…</p>
-
-<p>Il ne fallait pas, en effet, être un observateur
-bien perspicace pour remarquer la mine
-piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités
-de la vie commune le mettaient en présence
-d’Adrienne et de Denise. Il expiait durement
-son péché, étant condamné à jouer une
-humiliante comédie. Afin de ne pas éveiller
-les soupçons de sa femme, il s’efforçait de
-paraître attentif et empressé ; et, d’un autre
-côté, il se rendait compte du caractère odieux
-et avilissant que prenaient ces tendresses
-maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée
-à lui et qu’il avait prétendu aimer passionnément.
-Après chaque mot gracieux
-adressé à Adrienne, il regardait furtivement
-la jeune fille, craignant de surprendre sur ses
-lèvres ou dans ses regards une trop visible
-expression de mépris et de colère. Les heures
-des repas devenaient pour lui des heures de
-supplice. Le pis était que M<sup>me</sup> Pommeret, avec
-toute l’effusion d’une femme aimante qui rentre
-au logis après deux mois d’absence, ne se
-gênait pas pour se montrer tendre et expansive
-devant Denise, qu’elle traitait toujours
-en enfant. Elle n’attendait pas les démonstrations
-de son mari et les provoquait volontiers.
-Les lettres aimables écrites par Francis pendant
-le séjour à Plombières avaient fait illusion
-à Adrienne ; elle était revenue pleine
-d’indulgence et de bon espoir dans l’avenir, et
-elle manifestait sa confiance en donnant à
-Pommeret des marques d’un amour raffermi
-et tonifié par l’absence. C’était tantôt une
-parole caressante mignotement coulée dans
-l’oreille, tantôt une main s’offrant d’elle-même
-libéralement aux lèvres du jeune mari, tantôt
-un baiser pris au passage. Francis, très mal à
-l’aise, n’osait se dérober à ces menues privautés
-conjugales, mais il les recevait d’un air
-contraint, avec une réserve qui étonnait
-Adrienne, sans amortir le coup brutal asséné
-à Sauvageonne par chacune de ces cruelles
-caresses. Assise en face des deux époux, elle
-assistait avec des regards farouches à ces
-épanchements, et se sentait mordue en plein
-cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.</p>
-
-<p>Un jour elle n’y put tenir. M<sup>me</sup> Pommeret
-s’était penchée vers son mari et, tenant d’une
-main une assiette pleine de framboises des
-bois, de l’autre elle présentait un à un les
-fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait
-avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient
-la bouche du patient ; elle se complaisait à ce
-manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes
-amoureuses et câlines. Soudain, Denise
-jeta sa serviette sur la table, se leva tout
-d’une pièce et sortit en faisant claquer la
-porte.</p>
-
-<p>Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette
-devant elle.</p>
-
-<p>— Eh bien ! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui
-prend ?</p>
-
-<p>Elle regardait avec ahurissement la porte
-encore vibrante derrière laquelle Sauvageonne
-venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient
-Francis. Celui-ci rougissait, se mordait
-les lèvres et avait une mine inquiète que
-M<sup>me</sup> Pommeret trouva aussi étrange que la
-brusque sortie de Denise. Elle plia silencieusement
-sa serviette et se leva à son tour.
-Comme elle passait devant la chambre de la
-jeune fille, elle crut entendre un bruit sourd
-de sanglots.</p>
-
-<p>— Denise ! cria-t-elle en secouant le bouton
-de la porte, — mais la porte était verrouillée
-à l’intérieur et Denise ne répondit pas.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis son retour,
-Adrienne conçut des soupçons. Les allures de
-Sauvageonne et de Francis avaient quelque
-chose de louche. Elle se rappela certains détails
-qui d’abord ne l’avaient point frappée ;
-elle rassembla plusieurs menus incidents qui
-lui avaient semblé insignifiants et qui, maintenant,
-rapprochés, éclairés l’un par l’autre,
-prenaient une physionomie inquiétante. Les
-singuliers propos tenus un soir de l’automne
-dernier par Manette Trinquesse, la fuite de
-Sauvageonne le jour même du retour de Plombières,
-les airs ahuris et embarrassés de Francis,
-quelques mots à double entente échappés
-à la cuisinière, et surtout cette violente sortie
-de sa fille adoptive, toutes ces choses lui donnaient
-à réfléchir. Elle se sentait enveloppée
-d’une atmosphère équivoque dont elle voulait
-pénétrer le mystère. Comme elle avait un remarquable
-empire sur elle-même et savait
-maîtriser ses émotions, elle dissimula, et silencieusement,
-attentivement, elle épia désormais
-la conduite de son mari et de Denise.</p>
-
-<p>Mais les deux jeunes gens avaient compris
-sans doute à quel péril ils s’exposaient en ne
-se possédant pas mieux, car à partir de ce
-jour-là ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant
-plus d’un mois M<sup>me</sup> Pommeret ne put recueillir
-aucun indice nouveau, qui fût de nature
-à confirmer ses soupçons. Denise était
-devenue impassible et impénétrable ; Francis
-avait repris de l’aplomb et faisait meilleure
-contenance. Et cependant un courant glacé de
-méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils
-ressemblaient à deux complices qui ont enterré
-un secret, et qui, tout en se haïssant
-mutuellement, restent d’accord pour ne pas
-se perdre. Les muettes et tenaces observations
-d’Adrienne ne lui apprenaient rien ; mais son
-subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins
-de la persistance d’un péril caché.</p>
-
-<p>Elle prit le parti de recourir à la ruse. On
-touchait au mois de novembre et, un soir, elle
-annonça à Francis que, toute réflexion faite et
-à raison de l’intraitable caractère de Denise,
-elle croyait convenable de la remettre en pension
-quelque part. — Si elle avait compté sur
-ce biais pour découvrir les véritables sentiments
-de son mari à l’égard de Sauvageonne,
-elle fut complètement déçue. Cette proposition
-allait trop au-devant des désirs de Pommeret
-pour qu’il ne l’accueillît pas. C’était un moyen
-d’éloigner, au moins momentanément, toute
-cause de trouble intérieur ; une fois hors de la
-maison, Denise se calmerait peu à peu, et le
-temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il
-en plein dans les vues de sa femme.</p>
-
-<p>On chercha donc une nouvelle institution
-dont le régime pût s’accommoder à l’humeur
-capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une
-fois qu’on fut fixé, M<sup>me</sup> Pommeret se chargea
-d’annoncer à l’enfant terrible la décision qu’on
-avait prise et la date de son départ, qui devait
-avoir lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours
-impénétrable, s’inclina sans répondre ;
-pourtant M<sup>me</sup> Adrienne crut remarquer que,
-malgré ses efforts pour rester impassible, elle
-changeait de couleur. Ses lèvres se contractaient
-légèrement, et le tour de sa bouche avait
-pris une pâleur verdâtre qui était toujours
-chez elle le signe d’une émotion violente.</p>
-
-<p>Après avoir reçu communication de cette
-nouvelle, Sauvageonne resta toute l’après-midi
-enfermée dans sa chambre ; mais quand
-on descendit le soir dans la salle à manger,
-elle manœuvra sournoisement pour se rapprocher
-de Francis et se pencha vers lui dans un
-moment où elle croyait sa mère adoptive occupée
-à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la surveillait
-du coin de l’œil, surprit ce manège,
-qui lui parut d’autant plus significatif que, depuis
-longtemps, Denise affectait de ne point
-adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout
-en feignant d’être absorbée par le compte
-d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille,
-et comme elle avait l’ouïe fine, elle put saisir
-à la volée quelques mots prononcés à voix
-basse :</p>
-
-<p>— J’ai à vous parler… Cette nuit… Il le
-faut !…</p>
-
-<p>Le reste se perdit dans un chuchotement
-confus. L’entretien avait duré quelques secondes
-à peine ; lorsque Adrienne se retourna,
-Sauvageonne s’était assise devant son assiette
-et avait repris son attitude indifférente, mais
-la mine inquiète de Francis suffisait pour
-prouver à M<sup>me</sup> Pommeret qu’elle n’avait pas
-été dupe d’une hallucination. Un rendez-vous
-avait été assigné par Denise à son mari ; où et
-quand devait-il avoir lieu ? elle l’ignorait,
-mais elle était fixée sur le point principal, et
-elle savait ce qui lui restait à faire.</p>
-
-<p>Bien que cette découverte l’eût violemment
-secouée, elle eut assez d’empire sur elle pour
-dissimuler, et le dîner se passa sans autre incident.
-Quand la table fut desservie, Francis
-alluma un cigare, les deux femmes demeurèrent
-immobiles au coin du feu, puis, vers neuf
-heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil,
-se retira dans sa chambre.</p>
-
-<p>Depuis le voyage de Plombières, Pommeret
-avait repris l’habitude de coucher dans son
-cabinet de travail, et Adrienne occupait seule
-la pièce contiguë. A dix heures, après avoir
-congédié Zélie, M<sup>me</sup> Pommeret se rhabilla
-complètement, éteignit sa lumière et attendit,
-l’oreille collée contre la porte du couloir,
-qu’elle avait eu la précaution de laisser entrebâillée.
-Les domestiques ne tardèrent pas à
-gagner leurs lits ; Pierre dormait à l’écurie
-près de ses chevaux ; Zélie et Modeste couchaient
-au second, et bientôt on les entendit
-gravir l’escalier en bavardant, puis s’enfermer
-dans leur dortoir. Peu à peu une paix profonde
-régna dans la maison assoupie ; on ne
-distingua plus d’autre bruit que le cri-cri du
-grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la longue
-horloge qui se dressait dans le vestibule
-et qui sonna onze heures. Le timbre grave répéta
-par deux fois les onze coups vibrants, et
-le silence reprit possession de la vieille demeure.</p>
-
-<p>Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel
-Adrienne entendait les battements de
-son cœur, fut interrompu par le craquement
-sourd d’une porte discrètement ouverte. C’était
-celle de Denise. Peu après, un second craquement
-indiqua que Francis à son tour quittait
-sa chambre ; en même temps un faible
-rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret,
-en homme prudent, ayant eu la précaution
-de se munir d’une lanterne de poche.</p>
-
-<p>— Venez, murmura-t-il, descendons !</p>
-
-<p>Ils se dirigèrent vers l’escalier ; leurs pas,
-assourdis par le tapis qui garnissait les marches,
-étaient à peine perceptibles. Adrienne
-s’était déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment
-éloignés, elle se glissa à son tour
-dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la
-rampe et s’arrêtait à chaque marche. Quand
-elle eut la certitude qu’ils s’étaient réfugiés
-dans la salle à manger, elle se hasarda à longer
-le mur du vestibule et chercha des yeux
-la porte de la salle. Par mesure de prudence,
-ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et
-Francis s’était contenté de laisser retomber
-les portières. Ce fut derrière cette tenture
-qu’Adrienne vint se placer.</p>
-
-<p>Le tissu de laine peu serré et rongé par places
-permettait d’entrevoir confusément l’intérieur
-de la pièce, faiblement éclairé par la petite
-lanterne que Francis avait posée sur un
-dressoir. On distinguait la silhouette de ce
-dernier, debout, le dos tourné à la porte, les
-mains enfoncées dans les poches de son veston,
-et aussi la forme plus vague de Denise
-adossée à un massif buffet de noyer. Quand
-Adrienne arriva, quelques paroles avaient
-déjà été échangées et Denise répondait à une
-question de Francis :</p>
-
-<p>— Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez
-bien persuadé qu’il a fallu que j’y sois forcée…
-Je suis honteuse d’en être réduite à
-cette extrémité… Mais je n’avais plus de
-temps à perdre, puisque, d’ici à deux jours,
-M<sup>me</sup> Adrienne veut m’envoyer de nouveau en
-pension.</p>
-
-<p>Francis fit un geste de la tête pour indiquer
-qu’il était au courant des intentions de sa
-femme. En ce moment il se sentait doucement
-remué par un mouvement de compassion
-attendrie. Le mystère de ce rendez-vous nocturne,
-la pâle et étrange beauté de Denise,
-rendue plus séduisante encore par la demi-obscurité
-de la salle, la pensée que cette charmante
-fille qui avait été sa maîtresse allait
-partir dans quelques jours, tout cela l’inclinait
-vers une mansuétude tendre et réveillait
-en lui les anciens désirs mal assoupis. Il s’était
-rapproché de la jeune fille et cherchait à lui
-prendre les mains.</p>
-
-<p>— Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été
-bien coupable, je me repens amèrement de la
-peine que je vous ai causée et je voudrais de
-tout mon cœur vous montrer à quel point je
-vous suis attaché…</p>
-
-<p>Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées
-derrière son dos à la tablette du
-buffet :</p>
-
-<p>— Je ne vous demande pas de protestations,
-interrompit-elle, je n’y crois plus.</p>
-
-<p>— Vous avez tort… Je vous aime toujours,
-bien que je vous aie donné le droit de douter
-de ma sincérité… Quant à ce départ prochain,
-je n’ai pu l’empêcher ; si je m’y étais opposé,
-j’aurais confirmé des soupçons qui commencent
-à naître dans l’esprit de qui vous savez.
-Pour notre sécurité à tous deux, ce départ est
-nécessaire.</p>
-
-<p>— Il est impossible ! répliqua-t-elle d’une
-voix sourde.</p>
-
-<p>— Impossible ?… Ne vouliez-vous pas vous-même
-vous éloigner ?</p>
-
-<p>— Oui, je l’ai désiré et je le désire encore,
-mais je ne puis pas aller dans cette pension.</p>
-
-<p>— Je ne m’explique pas bien pourquoi.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? répéta-t-elle ; ah ! c’est dur à
-dire… surtout maintenant que vous ne m’aimez
-plus… Et pourtant il le faut ! il le faut !
-s’exclama-t-elle avec un accent déchirant.</p>
-
-<p>Francis comprenait de moins en moins ; il
-devenait nerveux, et se demandait si l’exaltation
-de Denise ne frisait pas un peu l’égarement.</p>
-
-<p>— Je ne peux pas retourner en pension dans
-l’état où je suis, reprit-elle en baissant les
-yeux… Comprenez-vous maintenant ?</p>
-
-<p>Il y eut un moment de profond silence.
-Pommeret sentait un frisson lui courir par
-tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner
-le mettait dans l’impossibilité d’articuler
-une seule parole. Mais si pénible que
-fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la
-souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme
-cachée derrière la tapisserie. Chaque mot
-de cette conversation était pour elle un coup
-de poignard creusant une inguérissable blessure.
-Elle avait été obligée de se cramponner
-au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait
-et se raidissait contre la douleur. Ses
-oreilles bourdonnaient, il lui semblait ouïr un
-glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était
-cher. Quand elle revint à elle et reprit un peu
-de sang-froid, elle entendit Denise qui continuait
-à parler d’une voix brève et saccadée :</p>
-
-<p>— Il se passe en moi quelque chose d’étrange…
-Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai peur
-d’être grosse.</p>
-
-<p>— Ce ne serait pas à souhaiter ! marmotta
-Francis entre ses dents.</p>
-
-<p>Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement :</p>
-
-<p>— Vous vous alarmez sans doute pour
-des riens, votre imagination vous crée des
-chimères…</p>
-
-<p>Elle secouait la tête. Il la pressait de questions,
-il voulait avoir des détails plus minutieux,
-et Denise, suffoquant de honte, murmurait :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes
-dans cet état, et elles éprouvaient tout ce que
-je sens…</p>
-
-<p>Francis demeurait muet ; Sauvageonne continua
-avec plus d’animation :</p>
-
-<p>— Vous concevez que je ne peux pas, dans
-de pareilles conditions, m’exposer à aller dans
-cette pension où l’on veut me mettre… Alors,
-bien que cela me coûte, allez ! j’ai songé à vous
-pour me tirer de ce mauvais pas…</p>
-
-<p>Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea.</p>
-
-<p>— Oh ! tranquillisez-vous ! poursuivit-elle
-avec ironie, je ne vous demande pas de sacrifice
-pénible… Si j’ai un enfant, comme je le
-crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever
-sans vous… Tout ce que j’exige, c’est que
-vous fassiez renoncer M<sup>me</sup> Adrienne à cette
-idée de m’envoyer en pension et que vous
-obteniez d’elle pour moi la permission de
-retourner à Aprey, dans la famille de ma
-mère.</p>
-
-<p>— Mais, objecta le triste Francis d’un ton
-agacé et piteux, tout est prêt pour votre
-départ ; si je parle maintenant de revenir
-sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de
-quelque chose… Voyons, ma chère enfant,
-vos craintes peuvent être vaines, et il serait
-plus sage d’attendre…</p>
-
-<p>— Attendre quoi ? fit-elle avec emportement ;
-attendre que ma faute soit visible et
-que je devienne la fable de cette pension où
-on m’aura enfermée ?… Tenez ! vous êtes encore
-plus lâche que je ne croyais et je suis
-atrocement punie de vous avoir aimé !…
-Mais ne me poussez pas à bout ! Si vous refusez
-de me rendre le service que je vous
-demande, je vous jure que j’irai trouver
-M<sup>me</sup> Adrienne et que je lui confesserai tout !</p>
-
-<p>— C’est inutile ! murmura derrière eux une
-voix faible ; j’ai tout entendu.</p>
-
-<p>Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre,
-ils aperçurent Adrienne sur le seuil.</p>
-
-<p>Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient
-comme durcis et pétrifiés dans une expression
-tragique de désespoir et de ressentiment. On
-eût dit à la fois une Niobé et une Némésis. — Sauvageonne,
-les yeux fixes, agrandis par
-l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition
-austère, par ces regards terribles sous
-l’arc des sourcils rapprochés et menaçants, ce
-blanc visage de marbre encadré dans des cheveux
-bruns au milieu desquels tranchait cette
-mèche argentée qui accentuait si étrangement
-la physionomie d’Adrienne. — Francis, au
-contraire, essayant de se dérober à cette confrontation
-redoutable, s’était reculé et enfoncé
-dans la partie la plus ténébreuse de la salle.</p>
-
-<p>Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était
-d’abord dirigée vers le dressoir, versa une
-carafe d’eau dans un verre, et but avidement,
-puis elle s’appuya contre la table, et, d’une
-voix dont le calme contrastait avec l’altération
-de son visage :</p>
-
-<p>— Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si
-je n’en suis pas morte sur le coup, c’est que de
-pareilles douleurs ne tuent sans doute que
-lentement… C’est infâme, ce que vous avez
-fait, mais je n’ai ni la force ni le cœur de vous
-dire tout ce que j’en pense… Je ne vous ai
-jamais voulu que du bien à tous deux, et vous
-avez empoisonné ma vie… Je n’ai plus qu’un
-désir : m’en aller de ce monde au plus vite !…</p>
-
-<p>Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui
-s’était brusquement agenouillée à ses pieds.
-Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait
-pardon à travers des sanglots.</p>
-
-<p>— Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne,
-tu es une malheureuse !… Pourtant je
-comprends encore que tu te sois laissé séduire,
-puisque ce malheur m’est arrivé, à moi qui
-avais plus de raison et de discernement que
-toi… Mais lui, mais cet homme qui m’avait
-juré fidélité et affection et qui a abusé de ma
-bonne foi, de ma sottise, pour te déshonorer
-et m’outrager dans ma propre maison, je le
-regarde comme le dernier des misérables !</p>
-
-<p>Si démonté, si anéanti que fût Francis, il
-comprit qu’il était de son intérêt de ne point
-se laisser maltraiter de la sorte sans regimber
-au moins en apparence. Il y allait de sa
-dignité d’homme et de mari, et, sortant de
-l’ombre où il s’était d’abord enfoui :</p>
-
-<p>— Cette scène est inutile et déplacée, dit-il
-d’un ton sec, et je n’en entendrai pas davantage…
-Nous nous expliquerons ailleurs.</p>
-
-<p>— Restez ! répliqua impérieusement Adrienne,
-je dirai tout ce que j’ai à dire et vous
-m’écouterez, que cela vous plaise ou non !… Je
-pourrais me venger en demandant une séparation
-aux tribunaux et en dévoilant à tous les
-honnêtes gens votre honteuse conduite, mais
-il me répugne de traîner mon nom chez les
-avoués et chez les juges ; je ne veux pas que
-vos infamies rejaillissent sur ma famille et je
-ne tiens pas à me donner avec vous en pâture
-à la malignité publique… Je me tairai donc,
-mais, en échange de mon silence, j’exige que
-tous deux vous vous soumettiez aveuglément
-à ce que je jugerai à propos de tenter pour
-tirer de la boue mon honneur et le vôtre… A
-partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux
-comme des esclaves ; vous n’aurez d’autres
-volontés que les miennes… Ce sera ma vengeance
-à moi !… Jure de m’obéir ! s’écria-t-elle
-en forçant violemment Denise à se relever ;
-et vous, monsieur, promettez-le-moi aussi,
-non pas sur votre honneur, mais sur votre vie,
-à laquelle vous tenez probablement davantage…
-Vous me devez bien ce serment, à moi,
-dont vous avez ruiné le repos à tout jamais !</p>
-
-<p>Et tandis que les deux coupables baissaient
-la tête, elle s’empara de la lumière posée sur
-le dressoir.</p>
-
-<p>— Maintenant, ajouta-t-elle, remontons !</p>
-
-<p>Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter
-de Pommeret, et la reconduisit dans sa
-chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait
-la clé, elle se retrouva en face de Francis,
-qui traversait le couloir.</p>
-
-<p>— Ecoutez ! lui dit-elle d’une voix sourde : à
-dater d’aujourd’hui nous ne sommes plus rien
-l’un pour l’autre ; mais à l’égard des domestiques
-et des étrangers, nous devons vivre
-comme si rien n’était changé dans nos relations…
-Ce sera une odieuse comédie, mais elle
-sera plus odieuse encore pour moi que pour
-vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour
-la bien jouer, car si par votre faute le monde
-vient à se douter de ce qui s’est passé ici, je
-vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je
-vous tuerai comme un chien !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il
-faisait mauvais temps, la petite salle de l’école
-des sœurs, qui servait d’atelier aux dames
-d’Auberive, avait vu grossir son contingent
-habituel de charitables ouvrières. C’étaient de
-vieilles connaissances : — la femme du notaire,
-d’humeur inquiète et maussade à cause
-de ses névralgies, dont la défendait mal un
-capuchon de soie noire encadrant une figure
-bilieuse ; — la perceptrice, qui avait mis une
-robe propre et qui s’était arrachée à regret à
-ses raccommodages domestiques pour venir
-travailler aux nippes des pauvres : — M<sup>lle</sup> Irma
-Chesnel, sur la tête de laquelle deux hivers
-avaient passé, non sans quelques dommage,
-mais qui gardait toujours au fond de son cœur
-un petit coin vert et printanier pour le mari de
-ses rêves ; — la sœur du curé, M<sup>lle</sup> Euphrasie
-Cartier, droite, sèche, anguleuse, exerçant
-avec austérité et méthode ses hautes fonctions
-de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure
-d’une croisée, l’une des deux institutrices, la
-sœur Télesphore, se tenait assise discrètement,
-modestement, sans prendre part à la
-conversation. Sous son ample cornette de linge
-empesé, on ne voyait que le profil penché de
-son visage couleur de cire, tandis que ses
-doigts agiles cousaient une chemise de grosse
-toile. — Non loin de la sœur, une autre vieille
-connaissance, Manette Trinquesse, debout
-sur ses larges pieds, contemplait le second de
-ses <i>gachenets</i>, auquel M<sup>lle</sup> Cartier essayait une
-blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant
-son nez, d’un air ennuyé, se prêtait mal à l’essayage,
-baissant les bras quand il fallait les
-lever et essuyant force réprimandes de la part
-de la sévère Euphrasie, dont les doigts rudes
-maniaient ces membres d’enfant comme s’il se
-fût agi d’un mannequin.</p>
-
-<p>Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril
-qui tombaient à chaque instant se mêlait au
-bruit sec du madapolam déchiré, au grincement
-des ciseaux, au bourdonnement des
-voix. Une lumière grise, pâlie encore par la
-mousseline des rideaux et le ton mat des
-pièces de calicot déroulées, mettait une froideur
-de sacristie dans cette salle nue, aux
-murs blanchis à la chaux, ayant pour tout
-ornement un crucifix de bois noir et une
-statuette de la Vierge. Dans ce jour calme
-et blafard, les profils des ouvrières s’enlevaient
-en noir ; les physionomies étaient paisibles
-et recueillies, les propos s’échangeaient
-à mi-voix comme sous la voûte d’une
-église.</p>
-
-<p>— Allons, laisse ton nez, garnement ! grogna
-tout à coup M<sup>lle</sup> Euphrasie en tirant la
-blouse par les manches. — Puis elle ajouta en
-la remettant à la sœur Télesphore : — Il y a
-quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma
-sœur.</p>
-
-<p>Tout à coup elle poussa une exclamation en
-apercevant un large accroc au fond de la culotte
-du gamin :</p>
-
-<p>— Ah ! bons saints anges ! voilà un pantalon
-déchiré d’une façon indécente !… Encore une
-dépense sur laquelle nous ne comptions pas…
-Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir : il
-userait du fer !</p>
-
-<p>— Eh ! ma pauvre demoiselle, geignit
-Manette, à qui le dites-vous ? C’est un vrai
-<i>brisaque</i>, et son aîné est encore pire… Si l’ouvroir
-ne m’assiste pas, ils iront bientôt par les
-rues, nus comme de petits Saint Jean. Dans le
-temps que M<sup>me</sup> Lebreton était à la Mancienne,
-elle me donnait bel et bien des nippes pour
-eux et pour moi, mais maintenant qu’elle a
-quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment
-me tirer d’affaire.</p>
-
-<p>— Mademoiselle Irma, demanda la notaresse
-à sa voisine, expliquez-moi donc pourquoi
-M<sup>me</sup> Pommeret n’est pas restée à Rouelles
-pour ses couches ?</p>
-
-<p>La sœur de la receveuse des postes haussa
-les épaules :</p>
-
-<p>— Est-ce que l’on sait ? Tout est mystère
-dans cette maison-là… Il paraît que Denise
-est souffrante et que les médecins lui ont conseillé
-le climat du Midi.</p>
-
-<p>— La pauvre chère dame est donc enceinte
-pour de vrai ? reprit plaintivement Manette ;
-eh bien ! j’avais toujours cru que c’était une
-idée qu’elle se faisait… La dernière fois que
-je l’ai rencontrée, aux entours de Noël, je venais
-de ramasser des feuilles mortes dans
-Montavoir et elle se promenait sur le chemin
-avec M<sup>lle</sup> Denise. Comme je la questionnais
-sur sa santé : « Manette, qu’elle me dit, je
-crois que c’est mon tour, et qu’au printemps
-prochain, j’aurai un petit enfant. — Ma foi,
-ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là,
-à vous voir droite et mince comme un brin de
-jonc, à côté de votre fille, qui est toute rondelette !…
-Une supposition que M<sup>lle</sup> Denise serait
-mariée, sauf votre respect, j’aurais plutôt
-pensé à la chose pour elle que pour vous… »
-Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve
-qu’elle m’a répondu que j’étais une sotte,
-et qu’elle m’a tout de même donné une pièce
-blanche…</p>
-
-<p>Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées
-d’un air scandalisé. M<sup>lle</sup> Cartier arrêta net ce
-flux de paroles :</p>
-
-<p>— Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il
-ne faut pas se fier aux apparences.</p>
-
-<p>— Est-ce que c’est pour bientôt ? demanda
-M<sup>lle</sup> Chesnel en rougissant.</p>
-
-<p>— Dans tous les cas, répliqua la notaresse,
-ça ne peut guère arriver avant le mois de
-mai… M<sup>me</sup> Pommeret est revenue de Plombières
-le 15 août… Ainsi, comptez !</p>
-
-<p>— Oh ! fit la demoiselle en baissant les yeux
-avec des mines pudibondes, je n’entends rien
-à ces choses-là !</p>
-
-<p>— Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua
-ingénument la perceptrice ; mon mari prétend
-que c’est l’effet des eaux.</p>
-
-<p>La petite sœur Télesphore rougissait à son
-tour et voilait avec sa couture son visage effarouché.</p>
-
-<p>— Mesdames, s’exclama aigrement M<sup>lle</sup> Euphrasie,
-songez qu’il y a ici des oreilles qui ne
-sont pas habituées à entendre des paroles
-libres… Ménagez-nous, je vous prie !</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence, puis la notaresse
-recommença :</p>
-
-<p>— Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret
-soit resté à Rouelles.</p>
-
-<p>— Il a annoncé tout dernièrement au juge
-de paix qu’il comptait partir cette semaine…
-Il va rejoindre ces dames en Suisse.</p>
-
-<p>— Et les domestiques ?</p>
-
-<p>— Les domestiques gardent la maison…
-Elle n’a même pas emmené Zélie, sa femme de
-chambre.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? je vous le demande !</p>
-
-<p>— Dame ! suggéra la perceptrice, peut-être
-par économie… De pareils voyages doivent
-être coûteux.</p>
-
-<p>— Allons donc ! M<sup>me</sup> Adrienne n’est pas
-dans une position à regarder à un billet de
-mille francs.</p>
-
-<p>— Enfin ! insinua M<sup>lle</sup> Irma, en enfilant son
-aiguille, on dira ce qu’on voudra, mais je
-trouve tout cela fort extraordinaire… Ce départ
-en plein cœur d’hiver, ces deux femmes
-qui vont seules courir les routes, ces domestiques
-qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste
-à la maison au lieu d’accompagner sa femme
-souffrante… Je ne sais pas si je suis faite autrement
-que les autres, mais cela me paraît
-invraisemblable ; quelqu’un viendrait m’apprendre
-qu’il se cache là-dessous quelque
-drame comme on en voit dans les mauvais
-ménages, eh bien ! je n’en serais pas étonnée.</p>
-
-<p>— Pourquoi supposez-vous que les Pommeret
-fassent mauvais ménage ? objecta la notaresse.</p>
-
-<p>— Quand un ménage est mal assorti, soupira
-M<sup>lle</sup> Irma, il y a gros à parier que tout y
-va de travers… Ma sœur et moi, nous avons
-toujours pensé que ce mariage-là ne donnerait
-rien de bon…</p>
-
-<p>Elle fut interrompue brusquement par une
-voix âpre et virile qui retentit derrière elle
-comme la trompette du jugement dernier :</p>
-
-<p>— Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a
-dit : « Ne jugez point afin que vous ne soyez
-point jugés » ; et l’Ecriture ajoute : « Vous ne
-parlerez pas mal du sourd, et vous ne mettrez
-rien devant l’aveugle qui puisse le faire tomber… »</p>
-
-<p>Les dames levèrent la tête craintivement et
-aperçurent le curé, qui était entré pendant le
-discours de M<sup>lle</sup> Irma.</p>
-
-<p>— Mesdames, continua sévèrement l’abbé
-Cartier, vous me semblez avoir oublié que le
-travail chrétien doit se faire en silence… C’est
-une des règles que j’ai établies en fondant votre
-ouvroir : je vous serai reconnaissant de ne
-plus l’enfreindre.</p>
-
-<p>Là-dessus il les salua et disparut discrètement
-comme il était venu. Dans l’ouvroir
-brusquement silencieux on n’entendit plus
-que le craquement des étoffes déchirées, le
-grincement des ciseaux et le ruissellement de
-la pluie sur les vitres…</p>
-
-<p>Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis
-Pommeret se préparait à quitter Rouelles.
-Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne,
-il se fit conduire un matin à la gare de
-Langres et monta en wagon. Bien loin de la
-montagne langroise, à travers les forêts rocheuses
-du Jura, la vapeur le poussa de Belfort
-à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il
-aperçut au passage, comme dans un rêve, des
-rivières impétueuses, des gorges profondes,
-des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis
-enfin le lac Léman dans un encadrement de
-montagnes aux crêtes dentelées. Mais tous ces
-paysages nouveaux éveillaient à peine son attention.
-Il passait à travers ce splendide décor,
-comme un homme dont le cerveau est engourdi,
-dont les sensations sont pour ainsi
-dire amorties sous la pression d’une inquiétude
-pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après
-avoir longé une rive bordée de vignobles, le
-déposa dans un village situé au milieu des
-vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens.
-C’était là que M<sup>me</sup> Pommeret s’était installée
-avec Denise, dans une petite maison louée à un
-vigneron de la Tour-de-Peilz.</p>
-
-<p>Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires
-au milieu du désastre qui avait bouleversé
-sa vie, Adrienne avait suivi de point
-en point le plan qu’elle s’était tracé pendant la
-nuit même où elle avait surpris la conversation
-de Francis et de Sauvageonne. Elle avait
-eu le courage de feindre une grossesse et de
-l’annoncer à tous ceux avec qui elle était encore
-en relations, puis, dès qu’elle avait pu
-craindre que l’état de Denise devînt visible
-aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de
-l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé,
-dans le Midi. Les deux voyageuses s’étaient
-d’abord fixées à Lausanne, et M<sup>me</sup> Pommeret
-avait exploré les environs pour y choisir un
-village bien obscur, bien enfoui dans les arbres,
-où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre
-fâcheuse ; son choix s’était arrêté sur
-la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les arrangements
-nécessaires, le moment de la délivrance
-de Denise étant proche, elle avait enjoint
-à Francis de venir la retrouver dans son
-nouveau gîte, car la présence de ce dernier était
-nécessaire pour le dénoûment de la douloureuse
-comédie qu’elle jouait depuis des mois.</p>
-
-<p>A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise,
-sur l’ordre d’Adrienne, avait pris le nom
-de M<sup>me</sup> Francis Pommeret, et quand Francis
-arriva, il passa aux yeux des gens du village
-pour le mari de la future accouchée. Vu leur
-âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle,
-et le chagrin avait si bien vieilli la véritable
-M<sup>me</sup> Pommeret, qu’elle pouvait sans difficulté
-jouer son rôle de belle mère. Ces derniers
-jours d’attente, qui avaient réuni dans
-cette solitude les trois acteurs du drame, furent
-cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un
-échange muet de regards chargés d’humiliation,
-de désespoir et de colère, dont la violence
-tragique est impossible à rendre. Mais la
-souffrance la plus atroce fut celle d’Adrienne.
-Les préoccupations de la maternité prochaine
-absorbaient Denise physiquement et moralement ;
-Francis était aplati par la situation
-mortifiante où il se trouvait, par la conscience
-de son indignité et de son abaissement ;
-Adrienne les dominait tous deux de toute la
-hauteur de son immolation, de toute la grandeur
-de son désastre. Ayant conservé une
-effrayante lucidité d’esprit, elle ne passait pas
-une minute sans voir nettement et comme
-face à face la honte du présent et l’épouvantable
-perspective de l’avenir. Il fallait à cette
-Langroise toute la dureté de son tempérament
-de pierre, toute la force de ses nerfs d’acier,
-pour supporter la compression de cette longue
-et silencieuse torture.</p>
-
-<p>Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait
-derrière les montagnes du Jura et que le
-lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé,
-Denise, étendue depuis douze heures sur son
-lit de misère, poussa un dernier cri aigu. La
-sage-femme se tourna au bout d’un instant
-vers Adrienne et Francis, et tendit à ce dernier
-un petit être rouge et vagissant, en disant
-avec un sourire banal :</p>
-
-<p>— Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon !</p>
-
-<p>Le malheureux, qui s’était dissimulé dans
-un coin et gisait sur un fauteuil dans un état
-d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain
-secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit
-et se leva pour accueillir le fils qu’on lui
-annonçait ; mais Adrienne lui barra le passage,
-et, avec un terrible regard dont Pommeret
-seul comprit toute la virulence menaçante :</p>
-
-<p>— Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez !</p>
-
-<p>Et il sortit, sans même avoir pu contempler
-cet enfant qui était la chair de sa chair.</p>
-
-<p>Le lendemain, accompagné de la sage-femme
-et de deux témoins racolés dans le voisinage,
-il allait déclarer la naissance de son
-fils devant l’officier de l’état civil et le faisait
-inscrire sur les registres de la Tour-de-Peilz
-comme l’enfant de « Pierre-Francis Pommeret
-et de Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa
-légitime épouse, domiciliée avec lui à Rouelles
-(France). » C’était un mensonge sévèrement
-puni par ce code, dans la respectueuse terreur
-duquel il avait été élevé par sa famille et ses
-supérieurs administratifs ; mais depuis un an il
-avait menti et s’était parjuré tant de fois qu’une
-fausse déclaration ne le gênait plus guère.</p>
-
-<p>Pendant le temps que dura la convalescence,
-Adrienne laissa à Denise la satisfaction
-de nourrir son enfant ; mais dès que la jeune
-mère put supporter le voyage, on prit congé du
-vigneron de la Tour-de-Peilz, et, par Genève,
-les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où
-Francis les avait devancées. Là on s’arrêta
-pour choisir une nourrice à laquelle Adrienne
-fut présentée comme la véritable mère du
-nourrisson. Désormais les apparences étaient
-sauvées, et M<sup>me</sup> Pommeret pouvait rentrer
-dans le village la tête haute.</p>
-
-<p>Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime
-des hôtes de Rouelles n’en demeurait pas
-moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur
-tourmenté recommençait, rendu plus
-intolérable encore par les souvenirs du passé
-qui se levaient comme des fantômes de tous
-les coins de la maison pour rappeler à Francis,
-à Adrienne et à Denise les heures trop
-brèves d’une tranquillité à jamais troublée.
-Dès qu’elle fut sur le seuil de son logis,
-M<sup>me</sup> Pommeret eut les prémices de cette souffrance
-qui devait être son lot de chaque jour.
-Il lui fallut subir les félicitations verbeuses et
-intéressées de ses domestiques, empressés à
-lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur
-la bonne mine de l’enfant que la nourrice
-balançait doucement dans ses bras.</p>
-
-<p>— Ah ! sainte Vierge ! s’exclamait Modeste,
-il est mignon comme un Jésus !… Et fort, et
-bien portant !… Chère créature du bon Dieu !
-en voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté !…
-Il ne regrettera pas d’être venu au
-monde.</p>
-
-<p>— Il ressemble déjà à madame, reprenait
-doucereusement Zélie ; positivement il a les
-yeux et le front de madame… Bien sûr que
-madame ne pourra pas le renier !</p>
-
-<p>— Moi, disait à son tour Pierre en secouant
-sa casquette, je fais mon compliment à madame
-de ce que c’est un garçon… Voyez-vous !
-sauf le respect que je dois à la compagnie,
-les filles, c’est une marchandise trop
-délicate, tandis que les garçons se tirent toujours
-d’affaire.</p>
-
-<p>Et le chœur des congratulations bruyantes
-recommençait. On admirait la bonne figure et
-la belle santé de madame. — Pour sûr, on
-n’aurait pas dit, à la voir, qu’elle venait d’être
-si fortement secouée ! — Et M<sup>me</sup> Pommeret
-était obligée de sourire, de remercier, de se
-montrer enchantée, afin de bien jouer son
-rôle de mère. Il fallait mentir à chaque heure,
-recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les
-salutations du curé, les visites curieuses des
-voisins, les offres de service des commères du
-village. Denise, à son tour, était forcée de se
-prêter à cette comédie et de demeurer impassible,
-tandis qu’on lui enlevait sa seule consolation,
-sa seule propriété, l’enfant de ses
-entrailles. A chaque compliment adressé à
-Adrienne, il lui semblait qu’on la dépouillait,
-qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité.
-Un tourment nouveau, la jalousie maternelle,
-envenimait encore sa blessure. Elle
-sentait des bouffées de colère et des cris de
-révolte lui monter à la gorge, quand elle songeait
-que cet enfant ne serait jamais à elle.
-Parfois elle était tentée de l’emporter dans
-son tablier et de s’enfuir à travers bois ; elle
-n’était retenue que par la crainte de faire pâtir
-le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles
-avait la vie douce et un avenir assuré.</p>
-
-<p>Quant à Francis, entre ces deux femmes
-mortellement blessées, qui le méprisaient
-également, il menait l’existence la plus lamentable
-et la plus amoindrie qu’on pût imaginer.
-Il n’essayait même plus de regimber et d’affirmer
-les droits de maître et de père qu’il tenait
-de la loi ; un regard d’Adrienne et de Denise,
-un coup d’œil, glacé comme une bise de décembre
-ou meurtrier comme une flèche empoisonnée,
-suffisait pour réduire à néant ses velléités
-de rébellion ; il rentrait sous terre et buvait
-amèrement son humiliation.</p>
-
-<p>Quand ces trois êtres se retrouvaient par
-hasard réunis dans la même pièce, seuls et
-les portes closes, il semblait qu’on entendît
-gronder en eux sourdement un orage de rancune
-et de désespoir. Leur masque d’impassibilité
-tombait. Leurs yeux lançaient des
-éclairs violents et agressifs ; leur silence même
-était lourd de menaces et de reproches. Dans
-cette atmosphère de haine et de douleur, seul,
-l’enfant, du fond de son berceau, souriait à la
-vie et gazouillait, comme un oiseau familier
-qui bat des ailes et chante dans la chambre
-d’un mort.</p>
-
-<p>Il y avait dans cet intérieur de Rouelles
-une trop effrayante accumulation de nuages
-orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête
-n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions,
-ses chagrins et son indignation,
-M<sup>me</sup> Adrienne, en dépit de son énergie de fer
-et de son empire sur elle-même, en était arrivée
-à tendre douloureusement tous les ressorts
-de son organisation nerveuse. Sa santé
-s’était de nouveau altérée ; elle ne dormait
-plus, était sujette à des hallucinations passagères
-et se surprenait parfois à parler tout
-haut, à rêver les yeux ouverts. Son humeur
-devenait de plus en plus irritable ; elle ne pouvait
-voir Sauvageonne s’approcher du berceau
-de l’enfant sans avoir des accès de colère qui
-passaient aux yeux de son entourage pour des
-mouvements de jalousie maternelle.</p>
-
-<p>Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice
-dînait à la cuisine avec les domestiques,
-Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa
-tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une
-sensibilité extrême et presque maladive ; il
-lui semblait distinguer à travers les cloisons
-la mélopée traînante d’une berceuse chantée
-en sourdine dans la pièce où la nourrice couchait
-avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment
-vers cette chambre, ouvrit brusquement
-la porte, et une flambée de colère lui
-monta au visage.</p>
-
-<p>Assise près de la fenêtre, Sauvageonne
-tenait l’enfant dans ses bras et le berçait lentement
-en lui murmurant un lambeau de
-chanson paysanne qui l’avait jadis endormie
-elle-même au fond des bois, dans sa petite
-enfance. Elle s’interrompait parfois pour
-effleurer d’un baiser le nouveau-né, puis elle
-reprenait d’une voix plus tendre le refrain
-endormeur :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Derrière chez nous l’y a un étang ;</div>
-<div class="verse">— Levez les pieds légèrement. —</div>
-<div class="verse">Les canards blancs s’y vont baignant</div>
-<div class="verse">— Levez les pieds, bergère, bergère,</div>
-<div class="verse">Levez les pieds légèrement…</div>
-</div>
-
-<p>Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive,
-elle s’arrêta comme pétrifiée. M<sup>me</sup> Adrienne
-marcha droit vers elle :</p>
-
-<p>— Pourquoi es-tu ici ? Je t’avais défendu de
-toucher à cet enfant !</p>
-
-<p>— Personne ne me voyait, répondit Denise
-avec un accent presque suppliant.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas de cela, entends-tu !… Je
-ne veux pas !</p>
-
-<p>En même temps elle arracha le marmot des
-mains de Sauvageonne avec tant de violence
-qu’il se réveilla et se mit à pleurer.</p>
-
-<p>— Vous le serrez trop fort, prenez garde !
-s’écria la jeune fille alarmée.</p>
-
-<p>— Eh ! qu’importe !… Je ne lui ferai
-jamais, à lui et à toi, la moitié du mal que
-vous m’avez fait.</p>
-
-<p>Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux
-plaintes du petit, elle le serrait plus fort.</p>
-
-<p>— Je vous dis que vous l’étouffez ! cria impérieusement
-Denise, s’irritant à son tour ;
-lâchez-le !</p>
-
-<p>— Non, il est à moi !… Je l’ai payé assez
-cher. — Son exaltation redoublait à chaque
-mot. — C’est mon enfer en ce monde que cet
-enfant ; il ne me rappelle que des infamies…
-Et quand je le tuerais, quand je l’écraserais
-comme un ver sur le pavé… Après ?… Qui
-donc oserait m’en faire un crime ?</p>
-
-<p>Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras
-se raidissaient comme pour lancer le nouveau-né
-dans le vide. Denise devina sans doute à
-son regard et à son geste qu’elle était capable
-de mettre sa menace à exécution, car elle s’élança,
-les mains en avant, entre Adrienne et
-la croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir
-Francis du fond de son fumoir.</p>
-
-<p>Adrienne les contempla un moment tous
-deux d’un air égaré, puis elle recula, rejeta
-l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de
-rire sauvage et s’enfuit à travers le couloir.</p>
-
-<p>Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur
-d’elle-même et des autres. La maison lui pesait.
-Elle avait hâte de la quitter, comme si
-les murailles et les poutres, pleines de craquements
-funèbres, l’eussent menacée d’un
-subit écroulement. Le vestibule était désert,
-les portes grandes ouvertes. Elle se précipita
-dans le jardin et gagna les champs.</p>
-
-<p>La soirée était admirablement belle. Du
-côté du couchant, le ciel était encore teint
-d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient
-de petits nuages d’un rose vif. En
-bas, dans le fond déjà moins éclairé de la vallée,
-de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient
-sur le vert assombri des haies et des
-prés : floconnements d’aubépines épanouies,
-pâles retombées de grappes d’acacias, nappes
-onduleuses de marguerites. Le printemps
-était dans toute sa gloire ; la joie de vivre éclatait
-partout en foisonnements de fleurs et en
-gazouillements d’oiseaux. La Peutefontaine
-elle-même était parée et comme en fête, avec
-ses liserons blancs enroulés autour des roseaux,
-ses flèches d’eau détortillant leurs
-boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs
-corolles jaunes au centre des feuilles aplaties
-sur l’étang endormi. — Tandis qu’elle longeait
-les talus couverts d’herbes humides,
-Adrienne, avec un amer redoublement de
-désespoir, se souvenait de cette matinée de
-printemps où elle était sortie de la Mancienne
-d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré
-sa liberté, et la tête pleine de projets de bonheur…
-Elle revoyait les moindres détails de
-cette journée inoubliable : — le sentier ombreux
-au bord de l’Aubette, les hauts taillis de
-la Grand’Combe et Manette Trinquesse accroupie
-au seuil de sa maison délabrée… — Deux
-ans seulement s’étaient passés depuis
-cette matinée, et aujourd’hui comme alors les
-prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous
-bois. Rien ne semblait avoir changé, et
-Manette elle-même rôdait là-bas justement,
-de l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour
-des hêtres afin de récolter des mousserons. — Adrienne
-pouvait apercevoir entre
-les arbres sa tignasse blonde emmêlée, sa
-robe au corsage débraillé et ses hanches
-épaisses. — Une terreur la prit ; elle avait
-honte d’être vue, ainsi humiliée et misérable,
-par cette fille qui l’avait connue jadis fière,
-heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux
-regards fureteurs de Manette, elle s’enfonça
-plus avant dans les hautes herbes et les
-roseaux de la Peutefontaine, et s’assit au bord
-de l’eau, parmi les hampes vertes et les ombelles
-fleuries qui se dressaient au-dessus de
-sa tête.</p>
-
-<p>Le bleu du ciel s’était embruni ; sur cet azur
-foncé les étoiles commençaient à poindre, et
-Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or
-cligner entre les tiges vertes. Dans un verger,
-près de la lisière du bois, un rossignol se mit
-à chanter. Les trilles sonores, les sons filés
-ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une
-après l’autre comme des appels voluptueux,
-toute cette musique des nuits de mai pénétrait
-avec une acuité douloureuse jusqu’au
-fond du cerveau de la malheureuse femme et
-y causait un ébranlement de plus en plus
-pénible. Le parfum poivré des menthes, l’odeur
-vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui
-donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant
-que, dans toute la région de ses nerfs, se
-produisait un fourmillement pareil à celui des
-moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau
-verdie. Sa pensée oscillait avec le scintillement
-des étoiles, tremblait avec les trilles du rossignol ;
-son corps, endolori et frémissant,
-vibrait au gré du rythme mystérieux qui
-mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses
-pupilles dilatées suivaient avec effarement
-l’accélération de ce mouvement onduleux qui
-entraînait les plantes, les arbres, les collines
-et le ciel dans un tournoiement fou ; — et tout
-d’un coup, parmi l’herbe mouillée, elle s’affaissa,
-secouée de nouveau par ce rire invincible
-qui l’avait prise dans la chambre de la
-nourrice…</p>
-
-<p>Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la
-nuit étendait ses vapeurs sur l’étang, sur la
-prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les
-chemins étaient devenus déserts, le village
-avait éteint ses feux et s’assoupissait. Seuls, à
-la lisière des vergers, le rossignol chantait et
-des chœurs de grenouilles commençaient à
-s’élever. Dans les herbes humides de la Peutefontaine,
-à travers les bourdonnements confus
-de la nuit, par intervalles, une clameur
-étrange éclatait, un cri sauvage trop aigu
-pour être le cri de la huppe, trop prolongé
-pour être la plainte de la poule d’eau ; et, chaque
-fois qu’il éclatait, le rossignol dans les
-néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates
-des nénuphars, faisaient longtemps
-silence, comme saisis d’une secrète terreur…</p>
-
-<p>Dans la maison de Rouelles, on avait
-attendu pendant une partie de la nuit le
-retour de M<sup>me</sup> Pommeret. Après l’avoir vainement
-cherchée dans les jardins et dans le
-village, les domestiques s’étaient mis en quête
-à travers la forêt, mais leurs recherches
-avaient été vaines ; ils avaient crié dans toutes
-les directions sans qu’une voix répondît à
-leur appel. Francis était resté sur pied toute
-la nuit, et le lendemain, dès l’aube, les perquisitions
-recommencèrent. Tout en s’agitant
-et en donnant des ordres, Pommeret se
-disait :</p>
-
-<p>— Si pourtant on la rapportait morte !</p>
-
-<p>Un frisson lui courait dans tous les membres ;
-en même temps, cette funèbre pensée
-faisait sourdre au fond de lui comme une
-vague espérance et un secret soulagement.
-Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller
-les marais de la Peutefontaine, voilà que
-tout à coup un bruit de voix bourdonna dans
-le vestibule, et deux paysans apparurent,
-ramenant Adrienne, les cheveux épars, la
-robe trempée, les pieds souillés de vase. Elle
-était vivante, mais c’était tout. Ses yeux
-hagards ne reconnaissaient personne, et un
-rire nerveux, saccadé, incessant, la secouait
-tout entière, emplissant les couloirs sonores
-d’une sauvage et retentissante clameur, pareille
-à celles qu’on entend dans les maisons
-de fous.</p>
-
-<p>Deux jours après, on lisait dans <i>le Spectateur
-de Langres</i> : « Un affreux malheur vient
-de frapper une honorable famille du canton.
-Une jeune femme récemment accouchée,
-M<sup>me</sup> Pommeret, a été prise d’un soudain accès
-de folie et s’est enfuie nuitamment du château
-de Rouelles. On l’a retrouvée le lendemain
-matin près des bois de Montavoir, dans un
-état de démence complète. Elle avait renoncé
-à nourrir elle-même son enfant ; la suppression
-brusque de l’allaitement a déterminé,
-dit-on, des désordres cérébraux très graves,
-et son jeune mari, accablé de douleur, a été
-forcé de la conduire, sur les conseils des médecins,
-dans une maison d’aliénés. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Pommeret vit toujours. Elle est enfermée
-à l’établissement de Maréville, et sa folie
-a été déclarée incurable. Francis et Denise ont
-quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et
-ne peuvent se résoudre à se quitter ; l’enfant
-qui est désormais leur seul intérêt dans la vie,
-et dont ils se disputent la possession, retient
-l’un près de l’autre ces deux êtres qui ne peuvent
-se regarder sans que chacun de leurs
-regards ne contienne un reproche sanglant et
-une malédiction. La Mancienne et le château
-de Rouelles ont été vendus. Le couple qui
-s’exècre et qui ne trouve le calme nulle part,
-erre de place en place, l’été dans les bains de
-mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant
-partout son équivoque et menteuse intimité.
-De temps en temps, un bulletin leur arrive de
-Maréville, sur lequel ils lisent que la santé
-physique de la malade ne laisse rien à désirer,
-mais que son état mental est toujours le
-même. L’enfant les accompagne, et, à mesure
-qu’il grandit, il ressemble d’une façon terrifiante
-à Adrienne. Dans ses cheveux bruns,
-il a, lui aussi, cette mèche blanche qui était le
-trait caractéristique de la physionomie de la
-malheureuse femme. En vain Denise coupe
-constamment cette mèche de cheveux qui lui
-cause une indéfinissable terreur : toujours
-plus visible et plus drue elle repousse, — vivace
-et persistante comme un remords.</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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