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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Sauvageonne - -Author: André Theuriet - -Release Date: November 14, 2021 [eBook #66725] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE *** - - - - - Sauvageonne - - PAR - ANDRÉ THEURIET - - DIX-SEPTIÈME ÉDITION - - - PARIS - PAUL OLLENDORFF, EDITEUR, - 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis - - 1894 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - La Maison des Deux Barbeaux.--Le Sang des Finoël. - 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - Les Mauvais Ménages. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - Michel Verneuil. 1 vol gr. in-18 3 fr. 50 - Eusèbe Lombard. 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50 - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège. - -S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, Editeur, rue de -Richelieu, 28 _bis_, Paris. - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier vergé de -Hollande. - - - - -SAUVAGEONNE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -I - -Les cloches de la petite église d’Auberive sonnaient le dernier coup de -vêpres. Les deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont les nerfs -étaient sans doute désagréablement ébranlés par le timbre grêle de la -sonnerie, s’étaient élancés hors de la boutique de leur maître, et, le -nez en l’air, les oreilles couchées, accompagnaient les cloches d’un -long glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes, frileusement -enveloppées dans des pelisses à capuchon, leur paroissien à la main, se -hâtaient vers l’église, dont la flèche pointue dépassait les arbres du -quartier des Corderies: on voyait leurs silhouettes noires se détacher -en perspective sur le cailloutis blanc de la rue montante. Le nouveau -garde-général, Francis Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du _Lion -d’or_, où il logeait, et suivit la route qui coupe le village dans sa -longueur. Le garde-général était en tenue: tunique verte serrée sur les -hanches, pantalon gris à la hussarde, képi à galon d’argent et gants de -peau de daim. Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche de -février pour faire ses visites d’arrivée. - -Il cheminait lentement entre les maisons basses qui bordent la route; de -temps en temps, un coin de rideau se soulevait à une fenêtre et deux -yeux curieux dévisageaient le nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du -reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand, bien découplé, la -taille fine, la poitrine bombée, la barbe blonde en éventail, l’air -aimable et l’œil caressant, il semblait très fier de sa bonne mine et de -ses vingt-quatre ans épanouis. Issu d’une famille bourgeoise -médiocrement rentée, mais chargée d’enfants, il avait honnêtement pioché -au collège, était entré dans un rang honorable à l’école forestière, et, -après deux ans de stage dans une ville de l’Est, l’administration venait -de le nommer garde-général à Auberive.--Pour un forestier pur sang, ce -village de cinq cents âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, eût -été une résidence de choix: trois lieues de forêts faisaient alentour la -solitude et la paix, et de magnifiques futaies abritaient presque de -leurs branches extrêmes les jardins et les vergers de la localité. -Seulement Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré; il était entré dans -l’administration forestière, non par goût, mais parce qu’il fallait -choisir une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel ne lui -permettant pas de vivre en oisif. Son choix avait été principalement -déterminé par la perspective des deux années d’école à Nancy et par -l’idée de porter un joli uniforme. Francis était avant tout un mondain, -un amoureux de la vie élégante et remuante des grandes villes. En -l’embrassant, le jour des adieux, sa mère lui avait remis pour son -argent de poche une centaine d’écus, épargnés sou par sou, et lui avait -dit: «Maintenant, mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire; un garçon -bien élevé et joliment tourné peut arriver à tout avec de l’ordre et de -l’entregent. Sois économe, tâche de te créer de belles relations et de -dénicher une héritière que tu épouseras...»--Sur la route, en boutonnant -ses gants, Francis Pommeret se remémorait cette dernière allocution -maternelle, et, dans sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres -ébauchaient une légère grimace.--Au fond de ce pays de loups, -pensait-il, les belles relations doivent être aussi rares que le trèfle -à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il est fort douteux que -j’en rencontre jamais une dans les sentes broussailleuses de la -forêt!... - -Tout en monologuant ainsi intérieurement, il était arrivé devant la -maison du percepteur. C’était sa première visite. Il agita vivement le -pied-de-biche suspendu à un fil de fer et, après avoir patiemment -attendu quelques secondes, personne n’accourant à son coup de sonnette, -il poussa l’huis entre-bâillé et se trouva dans une cour remplie de -poules. Des cris d’enfants partirent d’un corps de logis passablement -délabré et se mêlèrent au gloussement des volailles effarouchées. A la -fin, une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune, en jupe d’indienne -et en camisole du matin, avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet de -nuit posé de travers, parut sur le seuil. Francis Pommeret la héla d’un -ton dégagé et lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la réponse -embarrassée, mais négative de la jeune femme, Francis tira une carte de -son carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant de ne pas -oublier d’exprimer ses regrets «à son maître.» A certain mouvement des -lèvres et des yeux, et à une rougeur subite qui monta au visage de la -dame, le garde-général soupçonna tout à coup que celle qu’il venait de -traiter en servante était la propre femme du percepteur. Ayant la -conscience de sa bévue, il salua gauchement et sortit.--Joli début! -songea-t-il, je me suis déjà fait une ennemie. - -Chez le juge de paix, chez le notaire et chez le médecin, il trouva -visage de bois: le premier était allé chasser des poules d’eau sur -l’étang de Rouelles, les deux autres avaient été appelés au dehors par -leurs fonctions. - -Maintenant venait le tour du curé; les vêpres étant finies, le -garde-général jugea le moment opportun pour se présenter au -presbytère:--une antique maison bien confortable, bâtie discrètement -entre cour et jardin, avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient -dans des caisses de bois peint en vert. Dès que Francis eut décliné sa -qualité, la sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la mine austère -et prudente, l’introduisit dans le salon orné de tableaux de sainteté et -d’une vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même comme un brin de -fagot, était assis devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de son -fauteuil de paille pour recevoir le visiteur. Francis vit un grand corps -décharné, perdu dans les plis d’une soutane neuve, un front maigre en -surplomb au-dessus de deux cavités renfoncées où des yeux noirs perçants -luisaient comme dans un soupirail, un nez droit, affilé du bout et deux -lèvres minces, rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient pour lui -souhaiter la bienvenue. - ---Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au moins une créature -intelligente. - ---Vous habitez depuis peu notre pays, monsieur le garde-général? -commença le prêtre, en ramenant sur ses genoux les plis de sa soutane, -car je n’ai pas encore eu le plaisir de vous voir aux offices du -dimanche. - -Francis répondit qu’il était arrivé depuis huit jours. Le curé eut un -hochement de tête contristé, où le jeune homme crut voir un reproche -indirect. M. le doyen pensait sans doute que l’absence de son nouveau -paroissien à la grand’messe du matin était un signe trop évident -d’indifférence religieuse. - ---Vous succédez, reprit l’abbé avec un soupir, à un homme que nous -regrettons tous; votre prédécesseur apportait un zèle méritoire à -l’accomplissement de ses devoirs et il faisait l’édification de la -paroisse. - -Ici un second soupir comme pour dire:--Je crains bien qu’il ne soit pas -remplacé sous ce rapport.--Francis, pour changer la conversation, parla -des richesses forestières de la localité. - ---Notre pays, répliqua brièvement le prêtre, n’offre pas beaucoup de -distractions aux étrangers. - ---Pourtant, hasarda le garde-général, il y a quelques ressources de -société. - ---Ici, chacun est tout entier à ses occupations, et on se voit peu... -Autrefois, les fonctionnaires trouvaient un accueil hospitalier à la -Mancienne, chez le maître de forges, mais depuis la mort de M. Lebreton, -sa veuve ne reçoit plus... comme de juste. - ---Son deuil est récent? - ---M. Lebreton est mort depuis neuf mois à peine... C’est une grande -perte pour la paroisse... Il faisait beaucoup de bien. - -La conversation languissait. Francis se leva et, voulant essayer de -gagner le cœur du prêtre avant de prendre congé, il s’extasia sur la -bibliothèque et demanda la permission d’y puiser quelquefois. - ---Oh! dit le curé avec une modestie voulue, je n’ai là que des livres -utiles à l’exercice de mon ministère... Aucun ouvrage profane... -Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres minces ébauchaient un -sourire poliment ironique, si vous êtes amateur de lecture, je possède -la collection des pères grecs et latins, et je la mets à votre -disposition. - -Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à la rangée des caisses de -lauriers et le congédia avec un salut cérémonieux. - -Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit chez la receveuse des -postes, dont la maison, blanchie à la chaux et proprette, formait -l’angle de la place de l’église. Après être entré dans le couloir obscur -réservé au public, n’ayant pu parvenir à découvrir une sonnette, il prit -le parti de chercher à tâtons la poignée d’une porte, derrière laquelle -il entendait un bruit d’ustensiles de ménage. Cette porte céda -brusquement et s’ouvrit toute grande. - ---C’est toi? s’écria une voix de femme; ferme vite, ma chère, à cause -des chats. - -Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, la même voix poussa un -cri étouffé et se confondit en excuses pendant que Francis se nommait. - -La pièce où il se trouvait, mal éclairée par une fenêtre étroite, était -déjà à demi pleine d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur les murs -et l’ameublement, le garde-général vit qu’elle servait à la fois de -cuisine et de salle à manger. La table de toile cirée, placée au centre, -était couverte de vaisselle; sur le brasier de la cheminée, un rôti de -veau cuisait dans une _coquelle_ de fonte, emplissant la chambre d’un -grésillement et d’une odeur de graisse bouillante. Une jeune personne, -debout devant la cheminée, regardait le visiteur d’un air effaré et -murmurait des phrases décousues. Autant que la faible lumière venant de -la fenêtre permettait d’en juger, elle pouvait avoir vingt-cinq ans et -sa toilette était fort négligée: jupe noire et caraco de laine grise, -laissant voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux coudes. De la -figure tournée à contre-jour, Francis ne distinguait que des contours -assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par les lueurs du brasier. - ---Je suis vraiment confuse, répétait-elle; ma sœur est allée au chapelet -et je suis restée à la maison pour préparer le souper... Veuillez donc -vous asseoir, monsieur, et m’excuser de vous recevoir ici. - -Francis répondit que c’était à lui de s’excuser et fit mine de se -retirer en regrettant de n’avoir pas rencontré la receveuse. - ---Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous assure, insista la jeune -fille, partagée évidemment entre l’embarras de se montrer en déshabillé -et le désir de connaître le nouveau garde-général. - -Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait et s’assit en face de -la _coquelle_, qui continuait à chanter violemment et dont le bruit -couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. Ce tapage -augmentait encore la confusion de la jeune ménagère; elle était fort -troublée de recevoir l’étranger d’une façon aussi peu cérémonieuse et, -d’un autre côté, elle n’avait pas le courage de le conduire dans le -salon sans feu, dont les volets étaient clos et où il aurait fallu -allumer des bougies, c’est-à-dire se montrer en plein dans le désordre -de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son embarras, elle causait -avec une volubilité nerveuse, faisant à la fois les demandes et les -réponses. - ---Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, monsieur... Depuis une -semaine, je crois?... Comment trouvez-vous le pays?... Point très gai -assurément... C’est un véritable trou, et il n’y a personne à voir. - ---Cependant, objecta Francis, on m’a parlé de la maison de Mme -Lebreton... - ---La Mancienne? oh! elle n’est plus gaie comme autrefois... La mort de -M. Lebreton a tout changé. - ---Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît. - ---Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua la sœur de la receveuse: -le défunt était plus âgé qu’elle, et très bourru... Je ne crois pas -qu’elle le regrette tant que cela. - ---Elle est jeune? - ---Jeune... si l’on veut!... Trente-quatre ans, au moins. - ---Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit Francis en riant, et elle -peut se remarier. - ---Sans doute; pourtant je ne pense pas qu’elle s’y décide. Elle n’a pas -d’enfants, mais elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée et -qu’elle fait élever au Sacré-Cœur... En tous cas, si elle se remarie, ce -ne sera pas à Auberive, et, de toute façon, on ne recevra plus guère à -la Mancienne. Mme Lebreton a pris le pays en grippe et elle passe -presque tout son temps à Dijon. - -La receveuse ne rentrait pas; la _coquelle_ était devenue silencieuse, -mais une vague odeur de roussi qui s’en dégageait semblait inquiéter la -jeune fille; il était évident que le rôti brûlait, et elle n’osait le -retourner en présence de cet étranger. Elle devenait distraite et ne -quittait pas des yeux le couvercle; elle finit par le pousser -discrètement du pied: il tomba et le pétillement de la graisse -bouillante recommença. Réveillés par ce bruit strident, deux canaris -dans leur cage furent pris à leur tour d’un besoin démesuré de se mettre -à l’unisson, et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité avec le -grésillement du morceau de veau. Francis Pommeret, agacé et craignant -d’être forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, la receveuse -s’avisait de rentrer, se leva brusquement et prit congé. Il avait à -peine fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se précipiter -désespérément vers son rôti à demi carbonisé. - -Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement l’air humide; sa poitrine -était oppressée, il éprouvait une sorte d’engourdissement général, comme -si l’odeur de renfermé qu’exhalaient ces intérieurs campagnards et le -ronron monotone des phrases insignifiantes qu’on y échangeait eussent -produit sur son cerveau l’effet d’une drogue stupéfiante.--Le jour -tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en nappes grises du haut des -grands bois aux teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie au -malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement grêle des cloches avait -recommencé, et les aboiements rageurs des chiens de l’épicier les -accompagnaient de nouveau. - ---Et c’est dans un pareil milieu que je suis condamné à végéter trois -ans, cinq ans peut-être! se disait le garde-général en descendant le -cailloutis qui mène à la promenade d’_Entre-deux-Eaux_; je ne sortirai -d’ici qu’enragé ou idiot. - -Il marchait maintenant sous les branches moussues des vieux tilleuls de -la promenade. A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube qui longent -la chaussée ruisselaient avec un doux sanglotement sur leur lit -pierreux; le ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs d’hiver, se -reflétait dans l’eau courante, et Francis Pommeret songeait avec -tristesse aux joyeuses soirées de dimanche passées jadis à la -_Pépinière_ de Nancy en compagnie de ses camarades de promotion, tandis -que la musique militaire jouait des valses de Métra sous les grands -arbres, et que de belles dames aux jupes frissonnantes passaient et -repassaient le long des pelouses. - -Il lui restait à faire sa visite au château de la Mancienne. D’après ce -qu’il avait appris chez le curé et au bureau de poste, il y avait peu de -chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse du logis; néanmoins il ne -pouvait se dispenser de déposer sa carte. - -A l’extrémité de la promenade, il aperçut les murs et la grande grille -de la Mancienne. Entre les volutes et les oves de fer forgé, il -distinguait le château avec son double perron, sa façade blanche, ses -fenêtres aux carreaux empourprés par le couchant et son parc aux -profondeurs silencieuses. Il poussa une petite porte entre-bâillée et -entra, après avoir agité une clochette dont le tintement fit accourir la -concierge. - ---Non, monsieur, répondit-elle à la question du visiteur, madame est -absente... Elle est à Dijon... Madame ne se plaît pas ici pendant -l’hiver; elle y a trop peur et elle n’y rentrera qu’après Pâques. - -Tandis que la concierge parlait, les yeux de Francis suivaient -curieusement les allées sablées et tournantes qui se perdaient dans -l’ombre des massifs, puis reparaissaient au loin, jaunissantes parmi la -verdure des pelouses. - ---Puis-je me promener un moment dans le jardin? demanda-t-il. - ---Certainement, monsieur... Madame a toujours permis aux personnes du -pays d’y venir le dimanche. Vous pouvez vous y promener à votre loisir. - -Francis Pommeret usa de la permission, et, faisant le tour de la maison -d’habitation, suivit lentement les circuits des allées, qui tantôt -s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des sapins, tantôt s’étalaient à -l’aise en plein ciel. - -Le parc, entouré de murs, occupait le bas des deux versants de l’étroite -vallée. La petite rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets -tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant dans l’herbe, -sautillant sur les roches, disparaissant sous des ponts rustiques pour -reparaître un peu plus loin entre deux franges de roseaux desséchés. Des -groupes de bouleaux, des massifs de pins argentés découpaient sur les -gazons leurs silhouettes grêles ou vigoureuses. Au loin, entre les -arbres effeuillés, on apercevait la façade postérieure du château, avec -sa toiture d’ardoise violacée, ses persiennes closes et son perron -solitaire abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble avait un -aspect large, opulent, qui faisait plaisir à voir. - -Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait -revivre; ses poumons jouaient plus librement; il lui semblait qu’il -respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un -banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes; il regardait avec une -joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues -pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la -lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de -fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes. - -Le bruit lointain des sabots de la concierge sur les pavés de la cour le -réveilla soudain de son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à fait -venue, et lentement, comme à regret, il quitta la Mancienne pour -reprendre le chemin de sa maussade auberge. - - -II - -Les bois d’Auberive,--pour employer l’expression imagée de la receveuse -des postes, qui se piquait de beau langage,--les bois d’Auberive avaient -mis leurs habits de printemps. Le pays, si triste en février, n’était -plus reconnaissable. Un souffle fécondant avait couru tout le long de la -vallée de l’Aube, frôlant les lisières boisées, montant au sommet des -futaies, redescendant au fond des combes où naguère dormaient des -couches de neige. Sous cette haleine caressante, les prés avaient -reverdi, les bourgeons avaient poussé; jusqu’à la ligne extrême de -l’horizon, ce n’étaient partout que frondaisons nouvelles, pareilles à -de vertes fumées. Le sol léger des futaies se couvrait de pervenches; -dans les fonds, là où la terre noire s’enrichissait des alluvions du -ruisseau débordé, il y avait un foisonnement de plantes fleuries: -narcisses jaunes, scilles bleues et populages aux godets brillants comme -des pièces d’or. Tout chantait: rossignols dans les vergers, grives dans -les buissons, merles dans les merisiers; au travers de la forêt -feuillue, les deux notes mystérieuses du coucou passaient sonores au -milieu de l’universelle symphonie des oiseaux bâtisseurs de nids. - -Une joie confuse semblait circuler dans les veines de la terre et -s’exhaler dans l’air par les mille clochettes laiteuses des muguets, par -les mignonnes capuces odorantes des violettes étalées aux marges des -prés. C’était une joie communicative. Elle éclatait en rires clairs sur -les lèvres des petites filles assises au pied des haies et occupées à -confectionner des balles avec des fleurs de coucou; elle s’épanouissait -sur les faces joufflues des petits pâtres battant du manche de leur -couteau des brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse et -fabriquer des sifflets; elle faisait chanter à gorge déployée le roulier -qui montait la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles -retentissantes; et là-haut, dans la coupe, elle ragaillardissait le -bûcheron qui enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués pour -l’abatage; elle gagnait jusqu’aux cloches de l’église, dont les voix -moins grêles s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée. - -Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe, -non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires -d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on -n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de -mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une -maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et -deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un jardinet, -où il poussait plus de pierres que de légumes, un appentis en planches -pour la vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, maigre sexagénaire à -museau de fouine, exerçait trois ou quatre métiers, dont le moins -suspect était celui de diseur de bonne aventure et de _rebouteux_; sa -fille Manette, qui courait sur la trentaine, faisait des lessives, -ramassait des fraises en été, allait à la faîne en octobre, au bois mort -en hiver, et toutes ces industries réunies suffisaient à peine à nourrir -les deux _gachenets_ qu’elle avait eus on ne savait où et dont les pères -s’étaient bien gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient pas -moins dru et n’en étaient pas moins florissants, bien qu’ils fussent à -peine couverts et qu’ils reçussent plus de taloches que de pain blanc. -Pour le quart d’heure, ils s’occupaient d’allumer un feu d’_ételles_ au -beau milieu du chemin qui longeait la maisonnette, et leurs yeux -écarquillés se fixaient tantôt sur le foyer pétillant, tantôt sur les -mains osseuses du père Trinquesse, très affairé à plumer deux geais -qu’il avait pris aux gluaux. Ces deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, -de choux et de pommes de terre, devaient composer une _potée_ dont le -vieux braconnier promettait merveille. La vue de la marmite noire où -nageaient les légumes suffisait par avance à dilater les narines -gourmandes des gamins. En attendant, ils se disputaient les plumes -bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement dans leurs cheveux -ébouriffés, et leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les entendait -de la Mancienne, dont le parc allongeait ses clôtures jusqu’aux lisières -de la Grand’Combe. - -Là aussi tout se ressentait de l’allégresse printanière. Le château -s’était réveillé de son long sommeil hivernal; devant la façade encadrée -d’aubépines roses et de cytises, les allées et venues des domestiques -indiquaient que la Mancienne était de nouveau habitée. A travers les -fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on apercevait les rideaux soyeux -aux plis lourds, les jardinières ornées de tulipes et le drap rouge des -fauteuils débarrassés de leurs housses. Mme Lebreton était, en effet, -rentrée depuis le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce moment même, -ayant terminé sa toilette, elle descendait de sa chambre et apparaissait -en plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant d’une main les plis -de sa jupe noire et ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant la -marquise et contournait lentement la pelouse bordée d’iris violets. - -Adrienne Lebreton avait certainement passé la trentaine, et les gens qui -lui donnaient trente-quatre ans ne devaient pas être loin de compte. Son -teint mat et un peu olivâtre manquait de fraîcheur; le dessous de ses -yeux était cerné de bistre et deux ou trois rides légères rayaient son -front d’une tempe à l’autre. Néanmoins, en dépit de ces premiers signes -de maturité, elle avait conservé une sorte de jeunesse latente. Grande, -svelte, mince de taille avec les épaules sobrement mais délicatement -arrondies, elle avait une vivacité juvénile. D’abondants cheveux bruns, -en ce moment lissés en bandeaux plats et dissimulés sous une mantille de -dentelle noire, s’harmonisaient avec les tons dorés de la peau, l’éclat -des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif d’une bouche assez grande -aux lèvres charnues. Une mèche entièrement grise, tranchant sur le brun -foncé de l’un des bandeaux, donnait une note d’étrangeté à la -physionomie. Le nez long, au modelé très ferme, et deux sourcils noirs -très accusés y ajoutaient un accent de sévérité corrigé par l’expression -de bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux pailletés d’or. Toute -la personne un peu maigre de la veuve renfermait je ne sais quoi de -concentré et d’ardent. Née dans la montagne langroise, elle avait le -caractère distinctif des habitants de ces plateaux âpres et brûlés: un -tempérament de pierre et de feu, beaucoup de passion et de sensibilité -sous une froideur et une dureté apparentes. - -A cette heure printanière, il semblait que Mme Lebreton subît -l’influence du milieu qui l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant -dont elle était enveloppée amollissait les fibres de sa nature -résistante. Le susurrement des eaux limpides, l’odeur des merisiers -épanouis, les brèves phrases musicales des fauvettes, lui causaient une -vague ivresse attendrie. Elle marchait d’un pas plus vif, la tête -penchée, les paupières demi-closes, les lèvres serrées, et elle -atteignit rapidement l’une des clôtures du parc. Arrivée à une petite -porte qui ouvrait sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un chemin -couvert qui longeait l’Aubette dans la direction de la Grand’Combe, et -s’y engagea sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, de se mêler -à l’allégresse répandue au dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées -invitantes qu’elle voyait moutonner de tous côtés. - -Tout en suivant ce sentier familier, entre les cépées de noisetiers et -de cornouillers qu’elle connaissait presque intimement, les ayant vues -pousser depuis le jour où elle était entrée à la Mancienne en toilette -de jeune mariée, elle remontait songeusement le cours des saisons -passées; et les lignes tant de fois contemplées des coteaux boisés, le -glou-glou tant de fois entendu de la petite rivière, les fleurs toujours -pareilles repoussant chaque printemps aux mêmes places, lui redisaient -l’histoire monotone et médiocrement amusante de ses quinze années de -mariage. - -Assurément le défunt avait été un honnête homme, mais il fallait -convenir aussi qu’il avait été souvent un mari bien désagréable. D’abord -une trop grande disparité d’âge existait entre eux: M. Lebreton touchait -à ses quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf quand on l’avait -tirée du couvent pour le lui faire épouser. Leur union n’avait pas été -féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon qu’il était, jouissait -à la vérité d’une verdeur robuste, mais d’une verdeur sauvage et par -trop bourrue. La chasse et les affaires prenaient les trois quarts de -son existence. Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait rien au -caractère concentré, timide et exalté de sa femme. Elevée selon des -principes sévères, mais ayant d’ardents besoins de tendresse, Mme -Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs que des pratiques pieuses et -l’adoption d’une petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée -passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, était la fille d’un -garde-vente, mort au service de la famille Lebreton; mais les méchantes -langues prétendaient qu’elle tenait au maître de forges par des liens -d’une parenté beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon «salé» avait -eu l’adresse de faire élever chez lui sa fille naturelle, en exploitant -le besoin de tendresse et les instincts maternels de sa femme. Toujours -était-il qu’en cette circonstance, contrairement à son habitude, il -n’avait nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. L’orpheline, qui se -nommait Denise, avait été traitée comme l’enfant de la maison; mais elle -avait donné de bonne heure des preuves d’une nature si violente, elle -s’était montrée si rebelle à toute discipline, qu’on avait été obligé de -la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de Dijon. Mme Lebreton s’était -retrouvée seule en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui -s’occupait de tout et étendait sur toutes choses sa domination -despotique. A l’ombre étouffante de ce chêne branchu et rugueux, la -jeunesse d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. Sous la contrainte -pesante de ce tyran domestique, elle avait fini par ne plus oser penser -tout haut. Encore quelques années de cette vie, et elle serait devenue -aussi sotte, aussi moutonnière que les bourgeoises d’Auberive, -condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et effacé. - -Dieu,--qui fait bien ce qu’il fait,--avait enfin rappelé à lui M. -Lebreton.--Certainement elle l’avait pleuré comme il convient; on ne -perd pas un homme auprès duquel on a vécu quinze ans sans éprouver une -sensation pénible; on ne reste pas impunément seule au milieu d’un -tracas d’affaires industrielles sans être prise d’un serrement de cœur -et d’un mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le vrai, sa douleur avait -été modérée, et, à l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement -évaporé au souffle tiède du printemps revenu. - -La forge était vendue, les affaires étaient liquidées; Mme Adrienne se -trouvait donc libre... libre d’aller et de venir, d’arranger sa vie à -son gré! Certes elle n’avait nullement l’intention d’abuser de cette -liberté; mais elle était heureuse d’être débarrassée du joug et se -sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune laissée entièrement à sa -disposition, elle pourrait se créer une existence selon ses goûts. Elle -ferait prochainement revenir à la Mancienne Denise, dont quatre ans de -couvent avaient assoupli le caractère, et se chargerait elle-même de -compléter l’éducation de sa filleule; elles voyageraient ensemble, et ce -serait un bonheur de visiter de compagnie tant de beaux pays qui leur -étaient aussi inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait en même -temps pour toutes deux; elles auraient les mêmes étonnements, les mêmes -émotions et les mêmes joies... - ---Bonne promenade, madame Lebreton! cria tout à coup une voix rauque et -plaignarde, qui la fit tressaillir; vous voilà bien _à bonne heure_ par -chez nous? - -Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette Trinquesse, accroupie -devant la porte de sa masure délabrée. - -Ces abords du logis des Trinquesse, si joyeux quelques heures -auparavant, avaient maintenant un air désolé.--Le feu s’était éteint, la -marmite gisait renversée dans les cendres; à l’intérieur de la hutte -retentissaient des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par les jurons -du vieux Trinquesse. Manette, assise sur ses talons, les mains plongées -dans sa tignasse blonde, montrait une hâve figure bouleversée et des -yeux rougis. - -Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent; elle employait parfois -Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne -l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs -comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le -désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes -de la vie bourgeoise. - ---Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez -vous? - ---Mal, madame Lebreton; le guignon y est, et il n’en sort pas. - ---Le guignon? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la -paresse... On aime trop à ne rien faire chez vous, Manette!... Pourquoi -ne vous louez-vous pas dans quelque ferme?... Vous êtes forte et vous -pourriez gagner de bons gages. - ---Eh bien! et mes _gachenets_, ma pauvre dame?... qui donc aurait soin -d’eux? - ---Vos enfants iraient à l’école... Ils n’en seraient que mieux soignés, -et je me chargerais volontiers de leur entretien. - ---Ah! madame Lebreton, vous parlez comme les gens riches qui ont des -domestiques à leurs ordres... Si les petits vont aux écoles, et moi en -service, qui donc gardera la vache?... Ce n’est pas le père Trinquesse, -bien sûr; cet homme-là ne songe qu’à lui!... Et il nous arrivera encore -quelque misère, comme celle de tout à l’heure. - ---Que vous est-il arrivé? - ---Le guignon, ma bonne dame, comme je vous le disais!... Pendant que -j’avais le dos tourné, les enfants ont ouvert la porte de l’étable, et -la vache est allée pâturer dans le bois... Pour lors, le brigadier -Jacquin, qui ne cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue dans les -semis, et il a ramené ici la pauvre bête à coups de gaule, en criant -comme une poule qui a vu le putois... Trinquesse, qui n’est pas -endurant, lui a répondu de mauvaises raisons, et tout ça a fini par un -procès-verbal... Un procès, ça va coûter de l’argent, et où le -prendrons-nous sainte Mère de Dieu! Il n’y a pas un vaillant denier chez -nous... On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse en prison... Et -alors, qu’est-ce que nous deviendrons, Seigneur Jésus! qu’est-ce que -nous deviendrons?... - -Des larmes tombèrent des gros yeux de Manette, sa poitrine se souleva et -elle se mit à sangloter bruyamment, tandis que dans l’intérieur de la -hutte les deux gamins braillaient de plus belle. - -Cette douleur, étalée avec l’exagération que le peuple apporte dans -l’expression de tout ce qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par -toucher Mme Lebreton; elle se reprocha d’avoir été trop dure pour la -fille du _rebouteux_, et sa bonté naturelle reprit le dessus.--Ne -pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore moyen d’arranger les -choses... Venez avec moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses, -et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas suite à son procès-verbal. - -La Manette rajusta sur sa tête le bonnet d’étoffe violette bordé de -tulle noir, qui est la coiffure des paysannes de la montagne langroise, -et suivit la veuve en continuant à se lamenter. - -La maison forestière était proche. On apercevait entre les branches sa -toiture de tuiles rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les deux femmes -trouvèrent le brigadier Jacquin en train de déjeuner, mais il se montra -moins accommodant que Mme Lebreton ne l’avait pensé. Il se répandit en -plaintes contre les Trinquesse.--C’étaient des délinquants d’habitude -auxquels la dame de la Mancienne avait bien tort de s’intéresser; le -père tendait des collets, la fille volait des fagots, les enfants -avaient failli dernièrement mettre le feu à un taillis; maintenant voilà -que la vache s’en mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis de -deux ans... Tout ce méchant monde ne méritait aucune pitié et il fallait -un exemple... Du reste, il allait envoyer son rapport à son supérieur, -c’était le garde-général qui déciderait; quant à lui, Jacquin, il s’en -lavait les mains et se contentait de faire son devoir... - ---Comment s’appelle le garde-général et où demeure-t-il? demanda Mme -Lebreton à la désolée Manette, quand elles eurent quitté sans résultat -la maison forestière. - ---C’est M. Pommeret... Il loge chez Pitoiset, au _Lion d’or_. - ---Je vais lui écrire. - ---Bien des mercis, madame Lebreton! murmura Manette de sa voix -geignarde, mais la lettre arrivera peut-être trop tard... Une -supposition que vous iriez vous-même trouver M. Pommeret, il n’oserait -certainement pas vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez -tous... Vrai de vrai, ce serait la meilleure des charités. - ---C’est bon, Manette, retournez-vous-en... J’irai tantôt chez le -garde-général... - -Il s’ennuyait ferme, le garde-général! Le printemps ne lui avait apporté -ni joyeuse surprise, ni espérances réconfortantes. Il était médiocrement -sensible aux choses de la nature, et les détails prosaïques de sa -profession l’avaient blasé sur les beautés des sites forestiers. Quant -aux distractions que pouvait lui procurer la société d’Auberive, il -était maintenant fixé. Quelques jours après ses visites d’arrivée, le -curé lui avait envoyé les œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une -petite brochure intitulée: _Peut-on être libre penseur?_--et de tout -cela il s’était bien gardé de lire une ligne. Les notables de l’endroit -lui avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner chez eux. -C’étaient d’honnêtes gens, fort peu mondains; ils ne savaient que parler -de leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême plaisir consistait à -boire des chopes en jouant une partie de _polignac_. Les bourgeoises du -cru étaient vieilles ou insignifiantes; l’auberge où il avait élu -domicile n’était fréquentée que par des rouliers et des commis-voyageurs -de troisième catégorie. Aussi Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux -oreilles dans un ennui profond, dont chaque jour accroissait -l’intensité. Cette après-midi de printemps, si ensoleillée et si -limpide, ne faisait qu’assombrir son humeur noire, par le contraste de -la gaîté du monde extérieur avec la maussaderie de son bureau, meublé de -cartons verts et de liasses de papiers jaunis. - -Il était donc mélancoliquement assis près de sa fenêtre, dépouillant -d’une main nonchalante sa correspondance administrative, suivant de -temps à autre, d’un œil distrait, le vol d’une mouche, et bâillant à se -décrocher la mâchoire. Tout à travers cette occupation peu absorbante, -il lui sembla entendre dans le corridor conduisant à son bureau le bruit -léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement de jupes empesées. Il -dressa l’oreille. La démarche de la personne n’avait certainement rien -de commun avec celle de Mme Pitoiset, ni avec le pas lourd de la -servante. Ce bruit inusité cessa devant le seuil de Francis; en même -temps on heurta discrètement, du bout du doigt, à sa porte. Il avait à -peine répondu: «Entrez!» que le bouton fut tourné et qu’une dame en -deuil apparut à ses yeux surpris. - ---Monsieur le garde-général? demanda une voix de contralto à la fois -grave et bien timbrée. - ---C’est moi, madame. - -Francis Pommeret s’était levé tout d’une pièce. Il saluait -cérémonieusement en offrant à l’étrangère l’unique siège un peu -confortable: un de ces fauteuils Voltaire recouverts de damas de laine -groseille, qu’on trouve dans toutes les chambres garnies. - ---Monsieur, reprit la visiteuse, je suis Mme Lebreton... de la -Mancienne, et je viens vous adresser une requête. - -Francis s’inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut -une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait -pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton, -svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche -et l’émotion avaient animé le visage de la veuve; ses joues, légèrement -rosées et ses grands yeux à demi cachés par les cils se détachaient -vivement de l’encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et -les crêpes de sa coiffure de deuil. D’après ce qu’on lui avait dit, -Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins -attrayante.--Elle, de son côté, s’était probablement attendue à -rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru, -semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive. -Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux -mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de -qui elle venait en solliciteuse. - ---Monsieur, commença-t-elle d’une voix moins assurée, ma démarche est -bien indiscrète et en dehors des usages... Veuillez l’excuser à cause du -motif qui m’amène... Il s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous -seul pouvez m’aider. - ---Si la chose dépend de moi, répondit Francis, soyez persuadée, madame, -que je ferai le possible pour vous être agréable. - -Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait d’arriver à Manette -Trinquesse. - ---En effet, reprit-il après avoir feuilleté quelques paperasses, voici -le procès-verbal du brigadier... Le délit est flagrant, les délinquants -sont coutumiers du fait, et permettez-moi d’ajouter, madame, qu’ils ne -sont guère dignes de votre intérêt. - ---Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui n’ont jamais péché, répliqua -la veuve, on aurait trop peu de chose à faire... Ce sont les coupables -qui ont surtout besoin de compassion. - ---Mais ces Trinquesse sont des ravageurs de bois; si nous avions -seulement ici deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait mise à -sac, et il est de mon devoir de sévir. - ---Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, et si je suis venue près -de vous, monsieur, c’est que j’espérais vous trouver moins -impitoyable... Me laisserez-vous partir avec le regret de m’être -trompée? ajouta-t-elle en levant vers lui ses yeux bruns lumineux. - -Il restait muet et s’oubliait à regarder ces grands yeux éclairés d’une -flamme humide. L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de cette voix -doucement suppliante, cette odeur de femme jeune et élégante qu’il -n’avait plus respirée depuis si longtemps, causaient au jeune homme une -émotion agréable qui n’avait rien de commun avec la compassion. - -La veuve baissa précipitamment et pudiquement ses paupières aux longs -cils. - ---Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle timidement; faites -quelque chose pour ces pauvres gens! - -Le garde-général tenait surtout à faire une bonne impression sur la -propriétaire de la Mancienne; il était trop peu habitué à de si aimables -visites pour rester longtemps implacable. - ---Allons, dit-il en froissant dans ses doigts le procès-verbal, -j’arrangerai l’affaire avec Jacquin, mais ce sera par égard pour vous, -madame, et non pour ces gens, qui sont une vilaine engeance. - ---Vous ne voulez pas avoir le mérite de votre bonne action, monsieur! -répondit-elle gracieusement. - ---Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de vous voir pour la première -fois, que vous sortiez d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant. - -En même temps il la regardait droit dans les yeux, en mettant dans cette -œillade hardie une galanterie beaucoup plus accentuée que celle qu’il -avait mise dans sa réponse. Mme Lebreton rougit jusqu’à la racine des -cheveux; elle n’avait jamais été regardée de la sorte; elle en était à -la fois choquée et toute remuée. - ---La charité doit être désintéressée, repartit-elle d’une voix brève; je -ne vous en remercie pas moins au nom de mes protégés. - -Elle s’était levée brusquement;--mais, confuse sans doute de ce trop -rapide effarouchement, tout en défripant sa robe, elle se retourna vers -le garde-général et reprit d’un ton plus radouci: - ---J’espère, monsieur, que la façon dont nous avons fait connaissance ne -me privera pas du plaisir de vous voir à la Mancienne... - -La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, et, comme Mme Lebreton -se dirigeait vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie: - ---Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, vous offrir mon bras -jusqu’au bas de l’escalier. - -Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta net et lui fit comprendre que -sa proposition avait été jugée indiscrète. - ---Ne vous dérangez pas, répondit-elle en reprenant sa voix sévère; j’ai -déjà trop abusé de votre temps. - -Elle inclina la tête avec une dignité un peu froide et gagna le couloir, -tandis que, debout sur le seuil, il regardait la svelte forme noire -s’éloigner dans la pénombre; elle avait légèrement relevé sa jupe, et -l’on distinguait, sous la blancheur des volants soutachés de noir, les -hauts talons de deux petits pieds battant d’un son mat les marches de -chêne; puis l’élégante vision s’évanouit au tournant de l’escalier. - - -III - ---Monsieur le curé, dit Mme Lebreton, Pierre va vous offrir un peu de -cette mousse au chocolat... C’est le triomphe de ma cuisinière. - ---Merci, madame, je n’en prendrai pas. - ---Par esprit de mortification! s’écria le percepteur avec un rire -bruyant; M. le curé ne se permet pas les douceurs. - ---C’est mon estomac qui ne me les permet pas, riposta l’abbé Cartier, -mais je ne les interdis point à mes paroissiens... Pierre, ajouta-t-il -avec un malin sourire, servez-donc M. le percepteur! - ---Non, impossible! je suis complet! s’exclama ce dernier en retournant -brusquement son assiette vide sur la nappe. - -Cette façon campagnarde de refuser amusa les dames qui -s’entre-regardèrent en riant sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la -table, la perceptrice rougissait de la rusticité de son mari. Mme -Lebreton sourit discrètement, et son regard, glissant par-dessus les -fleurs qui ornaient le centre de la table, se rencontra un moment avec -celui de Francis Pommeret, assis de l’autre côté, entre la femme du -notaire et la sœur de la receveuse des postes, Mlle Irma Chesnel. - -C’était la première fois que Mme Adrienne donnait à dîner depuis son -deuil; pendant douze mois elle s’était rigoureusement condamnée à la -solitude: mais le bout de l’an de M. Lebreton ayant été célébré à la fin -de juin, elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes de recluse -et se remettre en communication avec le monde. Son salon s’était -rouvert, et parmi les visiteurs les plus assidus et les mieux -accueillis, le bourg avait remarqué, non sans commentaires, le nouveau -garde-général. Ce premier dîner réunissait les notables d’Auberive, et, -naturellement, Francis Pommeret figurait parmi les invités. - -On en était au dessert, à ce moment agréable où, la digestion n’ayant -pas encore commencé et où, le cerveau se trouvant émoustillé, les -langues se délient, les joues se nuancent de rose et les yeux -étincellent. Un vieux corton, versé avec précaution, achevait de -dégourdir l’esprit des convives. Pierre, en livrée brune, et une alerte -femme de chambre tournaient autour de la table sans qu’on entendît le -bruit de leurs pas amortis par les nattes qui couvraient le parquet. On -venait d’apporter les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise un peu -plus fraîche envoyait des odeurs de foin fauché, tandis qu’au loin les -rumeurs assourdies du village se fondaient dans les bourdonnements de la -conversation plus animée des convives. - -La femme du percepteur, au rebours de son mari, avait repris deux fois -de l’entremets; elle n’était pas habituée à de pareilles bombances et -semblait faire provision de nourriture en vue des privations du reste de -la semaine. Quant au percepteur, il se souvenait qu’il avait promis à -ses quatre enfants de leur rapporter quelque chose, et, en bon père de -famille, il profitait du passage des assiettes de dessert pour bourrer -de petits fours les poches de sa redingote. La femme du notaire se -faisait expliquer par le juge de paix les règles du domino à quatre, -Francis Pommeret parlait peu, mais il savourait voluptueusement cette -atmosphère de bien-être. Le luxe de la table, l’odeur des roses, la -clarté dorée des lampes, le bouquet exquis du bourgogne circulant dans -de poudreuses bouteilles couchées sur des paniers d’argent, tout cela le -remettait dans son ancien milieu et lui causait une joyeuse dilatation -intérieure. - -Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux couleurs vives des fleurs -de la corbeille, s’arrêtaient avec complaisance sur la figure expressive -et distinguée de la maîtresse de la maison. La toilette noire d’Adrienne -Lebreton, tout en restant sévère, n’était pas exempte de coquetterie; -une dentelle en vieux point de Venise garnissait son corsage montant, et -une ruche blanche frissonnait autour de son cou. Elle ne portait pas de -bijoux et était coiffée de ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns, -épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de son visage, où brûlait -le feu assoupi de ses prunelles couleur café. Il est probable que si -Francis eût aperçu la veuve un an auparavant dans la ville qu’il -habitait et où les jolies femmes n’étaient pas rares, cette personnalité -un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent; il eût trouvé qu’elle -manquait de jeunesse et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois à Auberive -lui avait rendu le goût moins difficile. Le fond gris et vulgaire sur -lequel Mme Lebreton se détachait était merveilleusement propre à la -faire valoir; elle ressortait au milieu des bourgeoises campagnardes, -comme l’habitation opulente de la Mancienne tranchait elle-même sur -l’ensemble effacé et mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu -l’accoutumance et l’absence de points de comparaison avaient fait -découvrir à Francis dans la personne d’Adrienne de délicates nuances -pleines de charme, des beautés discrètement enveloppées. Elle avait -éveillé en lui un singulier sentiment tendre, où il entrait autant de -curiosité que de désir. - -Les regards du garde-général ne quittaient guère Mme Lebreton. Ils -allaient de son corsage sobrement gonflé à ses cheveux aux torsades -foncées, mordues par un peigne d’acier; ils suivaient le modelé des -bras, qui étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où sortaient de -longues mains effilées; ils erraient le long des lèvres rouges -entr’ouvertes sur des dents très blanches et plongeaient audacieusement -dans la profondeur des yeux cerclés de bistre. - -Il était si absorbé dans cette contemplation qu’il ne répondait plus que -machinalement aux questions de Mlle Irma Chesnel, sa voisine. Cette -jeune fille nubile et déjà lasse du célibat avait toujours rêvé -d’épouser un de ces fonctionnaires que l’administration envoyait à -Auberive et qui s’y succédaient rapidement, pareils à des oiseaux de -passage. Pour le quart d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur du -garde-général, et depuis le potage elle essayait de flirter avec lui. Le -verre de champagne qu’elle venait de boire lui avait donné un -redoublement de loquacité et elle caquetait comme une corneille -sentimentale, parlant en style de romance des attraits de la solitude, -des petites fleurs des bois et du murmure des ruisseaux. - ---Pour avoir choisi cette belle carrière des eaux et forêts, -soupirait-elle, vous devez beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas, -monsieur? - -Tout occupé à regarder l’ombre portée des longs cils d’Adrienne sur ses -joues mates, Francis entendit la question de Mlle Irma comme un -bourdonnement confus; en la voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe -de champagne, il se méprit sur le sens des paroles et répondit -distraitement: - ---Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois jamais. - -La demoiselle, interloquée, releva la tête, et, suivant le rayon visuel -de son voisin, le trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle comprit -alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne et se mordit les lèvres. - -Un autre convive avait également remarqué la complaisance avec laquelle -le regard de Francis s’arrêtait sur Mme Lebreton. C’était le curé. Il -observait le manège du garde-général avec une inquiétude méfiante. Ses -petits yeux noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement ceux -du jeune Pommeret, et l’expression sévère de son visage troué de petite -vérole indiquait combien il était scandalisé de cette contemplation, où -il croyait déjà lire une coupable convoitise. - -Cependant les conversations allaient leur train. Le diapason des voix -s’était haussé d’un ton. - ---Vous devez toujours étudier le jeu de votre partenaire, criait le juge -de paix à la notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose... - ---On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait Mlle Irma en se retournant, -en désespoir de cause, vers la femme du percepteur. - ---Que voulez-vous! quand on a quatre enfants, on est assez occupée à -raccommoder leurs nippes... J’ai l’aiguille à la main toute la -journée... - -Les pyramides de cerises roulaient sur la nappe, les jattes de fraises -et de framboises circulaient et se vidaient; une odeur de fruits mûrs -emplissait la salle à manger. - ---Ma foi! tout était excellent! s’exclamait le percepteur en se frottant -la barbe avec sa serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est pas un -péché! - -Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué sur le garde-général, le -curé s’était penché vers Mme Lebreton: - ---Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il serait charitable de mettre un -terme aux effusions de mon voisin. - -Mme Adrienne s’était levée et avait pris le bras du notaire. Les chaises -furent repoussées brusquement. Chacun imitait son exemple et, Pierre -ayant ouvert les deux battants de la porte, les invités passèrent au -salon, où le café était servi. - -Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent dans l’embrasure de la -porte. - ---Monsieur le garde-général, dit le prêtre de son ton sardonique, ma -bibliothèque est toujours à votre disposition... mais il me semble que -vous n’en abusez pas. - ---Pardon, monsieur le curé, répondit Francis en rougissant sous le -regard aigu de l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu le temps de -lire. - ---Vous êtes très occupé... - ---Oui, monsieur le curé, passablement. - ---En vérité!... je m’étais laissé dire qu’en cette saison les opérations -forestières vous permettaient de nombreux loisirs. - ---C’est une erreur, répliqua sèchement le garde-général. - ---Ah! tant mieux! soupira le prêtre; puis il ajouta en pinçant les -lèvres:--Enfin, quand vos occupations vous absorberont moins, -souvenez-vous que mes livres sont à votre service... J’ai mis en réserve -quelques Pères dont la lecture vous intéressera certainement. - ---Merci mille fois! monsieur le curé.--Ce diable d’homme se moque de -moi! pensa Francis Pommeret en se dirigeant vers le guéridon où Mme -Lebreton, aidée de Mlle Chesnel, offrait du café et des liqueurs à ses -convives. - -Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait sa cuiller dans sa tasse -et soufflait bruyamment sur son café trop chaud. Le juge de paix, -joignant l’exemple au précepte, avait conduit la notaresse à une table -de jeu et organisait avec le notaire et la femme du percepteur un domino -à quatre. Le garde-général, accoudé au piano ouvert, regardait Mme -Lebreton occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus du guéridon, elle -soulevait la cafetière d’argent et remplissait les tasses. Ainsi posée, -le cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant passer sous ses plis -tombants une bottine de satin noir, elle présentait, de la nuque, où -frisaient des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité du talon, découvrant -un bout de jupon blanc, un ensemble de lignes élégantes dont le jeune -homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. Quand Mme Adrienne -eut servi tout son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, à côté de -Mlle Chesnel qui sirotait lentement un verre de marasquin. - ---Chère madame, dit cette demoiselle en montrant le piano ouvert, ne -nous jouerez-vous pas quelque chose?... Pour moi, j’adore la musique, -surtout la musique brillante. Quand les mains courent tout le long du -clavier et se croisent l’une sur l’autre... oh! c’est délicieux! - ---Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie pas depuis longtemps et je -n’ai plus de doigts. Mais si vous voulez entendre un peu de bonne -musique, priez M. Pommeret de se mettre au piano... Il a un véritable -talent et il vous fera plaisir. - -Ce n’était pas précisément l’affaire de Mlle Irma, qui avait compté -accaparer le garde-général pendant que Mme Lebreton serait au piano, -mais elle s’était trop avancée pour reculer et elle joignit ses prières -à celles de Mme Adrienne. - ---Volontiers, murmura Francis en s’inclinant devant cette dernière. - -Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de sonates de Mozart et -frappa quelques accords. Dès les premières notes, le curé, qui se -couchait régulièrement à dix heures, s’empressa de se lever, salua -silencieusement et se retira, son tricorne sous le bras. - -Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. Il commençait la sonate en -_la_ et mettait toute son attention à exécuter le thème avec expression. -Il avait un joli talent d’amateur et ne s’en tirait pas mal. Les notes -suaves et câlines de la musique de Mozart montaient, légères, dans le -salon sonore. Mme Lebreton, tournée vers le piano, les bras croisés, la -tête un peu rejetée en arrière, semblait sous le charme de cette musique -faite de tendresse et de clarté, qui lui donnait une impression de -fraîcheur matinale. Les variations se succédaient; les notes -s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, tantôt allègres et vives -comme une envolée d’oiseaux, et Mme Adrienne, en les écoutant, se -sentait remuée de cette même joie intime et printanière qu’elle avait -éprouvée en se promenant au mois de mai dans les bois d’Auberive. - -Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui ne comprenaient rien à la -musique classique et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait les -oreilles peu délicates. Le percepteur sommeillait dans son fauteuil; sa -femme, prévoyant qu’il allait ronfler, se leva de la table de jeu, le -tira par le bras, et tous deux, saluant gauchement Mme Lebreton, -interrompirent le garde-général pour lui souhaiter le bonsoir. - -Francis s’était arrêté. - ---Encore! encore! murmura la veuve, qui rentrait après avoir reconduit -le couple. - -Elle s’était rassise sur le canapé et regardait avec des yeux suppliants -le jeune homme, qui s’était retourné vers elle. - -Il lui obéit, et feuilletant un second cahier, il commença une polonaise -de Chopin. Cette musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée comme -une galopade de chevaux sauvages, tantôt triste et pénétrante comme une -plainte humaine, acheva de charmer Mme Lebreton. Elle était si bien en -harmonie avec sa nature concentrée et ardente! Ces notes tumultueuses ou -mélancoliques éveillaient un écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme -un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement une flore -ignorée. Mme Adrienne s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et -capricieusement impétueux, et elle oubliait aussi ses convives. Mlle -Irma battait du menton et de la main la mesure à contre-temps, et -étouffait des bâillements multipliés; la partie de dominos était -terminée; le juge de paix, le notaire et sa femme vinrent saluer la -maîtresse de la maison, et Mlle Chesnel, pour ne pas revenir seule, se -décida à les accompagner; mais, avant de partir, ils allèrent tous, -malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter le bonsoir au -garde-général, qui, agacé par ces salutations intempestives, frappait -les touches avec un redoublement d’énergie. Enfin ils s’éloignèrent et -sortirent par le jardin, sans que Francis quittât le piano. Quand il eut -terminé le morceau, il se retourna et se trouva seul avec Mme Lebreton, -qui rentrait dans le salon encore vibrant des sonorités de la polonaise. - ---Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu effarouchée; la musique les -a mis en déroute... Excusez-les, ils n’y entendent rien. - ---J’ai peut-être aussi abusé de la permission, répondit Francis en se -levant comme à regret, et je crains d’avoir été indiscret. - ---Au contraire, vous m’avez fait grand plaisir. - ---Vous êtes trop aimable, madame, pour parler autrement, mais... - ---Je dis toujours ce que je pense... Quand vous me connaîtrez mieux, -vous ne vous en apercevrez que trop... Vous partez? ajouta-t-elle, en le -voyant se lever... Je ne vous retiens pas, car je crois qu’il est tard. - ---Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement Francis. - -Elle ne répondait pas, partagée entre la crainte du qu’en-dira-t-on et -un vague désir de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le jeune homme -ne faisait plus mine de prendre son chapeau, et Adrienne, indécise, -embarrassée, s’était décidée à se rasseoir. - ---Je crains, murmura-elle timidement, que nos soirées ne vous paraissent -un peu lourdes et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne. - ---Oh! madame, protesta-t-il en se rasseyant à son tour, c’est à vous que -je dois les seules bonnes heures que j’aie passées depuis que je suis -ici. - ---Auberive vous déplaît? - ---Beaucoup moins maintenant... Mais, de février en avril, j’y ai trouvé -les journées démesurément longues! - -Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard presque amoureux; en -relevant les yeux, elle surprit ce regard et rougit. Elle songeait que -c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient rencontrés pour la -première fois. Y avait-il une secrète intention dans le soin qu’il avait -pris de dater de cette époque la fin de ses ennuis à Auberive? Elle se -sentait de plus en plus embarrassée de se trouver seule avec ce jeune -homme dans le grand salon devenu subitement désert. Comme les personnes -dévotes, timides, et peu habituées aux hasards de la vie mondaine, ce -tête-à-tête qu’elle avait étourdiment provoqué lui causait maintenant -des terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination et devenait -nerveuse. Elle osait à peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait d’un -silence périlleux, sur lequel se détachait le murmure sourdement saccadé -des grillons du jardin et le menu bruit de l’huile montant dans les -lampes.--Une lumière blonde baignait Mme Adrienne; elle dorait ses -joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des -reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la -trouvait en ce moment très séduisante; mais il était à cent lieues de -méditer les entreprises hardies qui s’étaient présentées à l’imagination -craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire, -vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve -d’un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui -paraissait trop disproportionnée. Essayer de la franchir par un de ces -coups d’audace qui réussissent parfois, c’était risquer de se faire -éconduire honteusement et de compromettre même sa situation à Auberive. -Il était bien trop circonspect pour jouer tout son avenir sur une seule -carte; néanmoins, à cette heure avancée de la soirée, pendant ce -tête-à-tête inattendu avec une femme jeune encore, à la fois élégante et -dévote, à laquelle l’inconnu et le fruit défendu donnaient un attrait -singulièrement capiteux, il lui montait par intervalles au cerveau des -bouffées de désir, des tentations timidement et lentement caressées. Il -se disait: «Si j’osais pourtant!... On a vu des choses plus -étonnantes... Qui sait?» - -Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. N’osant ni rester assise ni -congédier son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre -ouverte sur le jardin: - ---Quelle belle nuit! fit-elle d’une voix assourdie en se retournant vers -Francis; voyez donc comme le parc est éclairé! - -La nuit, en effet, était magnifique et, par exception,--dans ce pays où -il gèle d’habitude jusqu’en juin,--elle était presque tiède. Surgissant -d’un massif de trembles et de peupliers de Virginie, la lune, déjà -échancrée épandait une large nappe de lumière bleuâtre sur les bouleaux -immobiles, sur la pièce d’eau entourée d’iris, sur les pelouses -récemment fauchées et sur les parterres tout fleuris de roses-thé. En -dehors de cette longue zone lumineuse, les massifs restaient plongés -dans une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, allongeaient -leurs berceaux à droite et à gauche et masquaient les murailles, de -sorte que le parc semblait comprendre dans son enceinte les collines -grises et les bois qui les couronnaient. Sous la clarté lunaire, les -retombées des lierres et des vignes vierges ondulaient légèrement, et le -murmure tremblotant des grillons faisait comme un accompagnement naturel -à ces frissons de verdure. A part cette musique assoupissante et -berceuse, pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, un glouglou -d’eau courante ou un chœur enroué de grenouilles, résonnant avec -lenteur, puis s’arrêtant soudain comme le ronflement d’un dormeur qu’on -dérange. - -Francis s’était avancé sur le perron, à côté de Mme Lebreton. - ---Bien souvent, dit-il, dans les premiers mois de mon séjour, j’ai rêvé -de me promener dans votre parc par une belle nuit pareille à celle-ci... -Avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je vous avoue que j’étais -remué par de vilaines pensées envieuses... Je vous en voulais, madame, -de posséder cette propriété de la Mancienne et de ne pas en jouir. - ---Voulez-vous que nous y fassions un tour au clair de lune? lui -demanda-t-elle. - -Cette promenade lui semblait une diversion salutaire; elle la trouvait -moins redoutable que le tête-à-tête du salon. - ---Volontiers, répondit-il. - -Ils étaient descendus vers la pelouse, où des massifs de pétunias -exhalaient une odeur de girofle. - ---Il ne suffit pas, reprit Mme Adrienne, de posséder une belle chose -pour en jouir; il faut encore être dans certaines dispositions -d’esprit... Je n’étais pas dans ces conditions-là et j’ai passé ici bien -des heures ennuyées. M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne -s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les journées longues; je -n’avais auprès de moi ni amis ni enfants... - ---Pas d’enfants? Je croyais vous avoir entendu parler d’une fille... - ---Adoptive, oui... Et cela vous prouve combien j’avais besoin de remplir -ce vide dont je vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une déception. -Malgré mon désir de m’attacher à cette enfant, je n’ai pas pu la -conserver près de moi... Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre -Sauvageonne! - ---Sauvageonne! s’écria-t-il étonné de ce nom bizarre. - ---Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions surnommée Sauvageonne, à -cause de ses allures et de son caractère indomptable... C’est justement -cette sauvagerie qui nous a forcés à la mettre au couvent. Ici, on n’en -pouvait plus jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné plus d’une -fois du fil à retordre à ces dames. - ---Quel âge a-t-elle? - ---Dix-sept ans... Elle commence à devenir raisonnable, et je compte la -reprendre avec moi aux vacances prochaines... - -Cet entretien, roulant sur un sujet étranger aux préoccupations -actuelles de Mme Adrienne, avait fini par lui rendre un peu d’aplomb. -Elle se sentait plus à l’aise que dans le salon. Après avoir parcouru -toute la partie éclairée, ils étaient arrivés à un endroit où l’allée -plongeait dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés. Mme Lebreton -aurait voulu revenir sur ses pas; elle n’osa pas le faire, par crainte -de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent à s’enfoncer dans la -direction des charmilles. A mesure que l’obscurité devenait plus -mystérieuse, la conversation languissait. Francis la laissa tomber tout -à fait, et Adrienne, reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus rien -pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci. Ils étaient obligés de se -serrer l’un contre l’autre pour passer de front. Mme Lebreton heurta du -pied une racine à fleur de terre et s’appuya instinctivement à l’épaule -de son voisin. - ---Acceptez mon bras, madame! murmura Francis. - -Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle fut obligée de ralentir -le pas. Sous son bras droit, le garde-général sentait battre le cœur de -la jeune femme, et lui-même était lentement envahi par une voluptueuse -émotion qui lui serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une suave -odeur de verveine dont les vêtements d’Adrienne étaient imprégnés lui -montait doucement au cerveau et le grisait. Ils étaient si rapprochés -l’un de l’autre, qu’un moment il fut sur le point de l’enlacer d’une -brusque étreinte et de la baiser à pleines lèvres... Cette explosion de -la sève sensuelle qui fermentait en lui fut soudain comprimée par un -geste familier et confiant de Mme Lebreton. Elle avait posé sa main sur -le poignet de Francis: - ---Ecoutez! fit-elle, si on ne dirait pas une musique, là-bas, au fond -des bois... - -Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement argentin des sonnailles -d’un roulier attardé, qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore des -futaies. Cette sonnerie légère et fuyante comme une musique de fées -allait toujours diminuant et s’affaiblissant; elle s’évanouit peu à peu -dans le lointain, et le silence plana de nouveau en maître sur la -campagne. - -Ils étaient revenus en pleine lumière, et tous deux, lentement, sous -cette amicale clarté de la lune, savouraient sans rien se dire toutes -les menues et délicieuses sensations de l’amour qui commence.--Soudain, -au fond de la vallée endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et onze -coups bien détachés s’envolèrent l’un après l’autre dans l’air -fraîchissant. - ---Ah! mon Dieu... onze heures! s’écria Mme Adrienne, reprise de ses -scrupules. - ---Déjà! dit Francis. - ---Que vont penser les domestiques? continua-t-elle en hâtant le pas. - ---Je crois qu’il est grand temps que je me retire, en effet, murmura -Francis. Bonsoir, madame, et merci pour cette soirée dont je garderai -toujours le souvenir. - ---Au revoir, monsieur! répondit-elle en baissant les yeux. - -Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser la sienne, et les -deux mains restèrent assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea -enfin, et Francis courut reprendre son chapeau. Quand il revint sur le -perron, il trouva Mme Adrienne en train d’arracher une touffe de roses -rouges à l’un des rosiers grimpants qui encadraient la marquise. - ---Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez quelques fleurs de la -Mancienne. - -Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière, puis saisit de nouveau la -main qui les lui avait offertes, la serra et s’enfuit. - -Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de sang-froid, il alluma un -cigare et regagna lentement son auberge, en suivant la rue des Fermiers. -Comme il traversait la place de l’église, il lui sembla entendre des -chuchotements derrière les persiennes du bureau de poste; mais il était -si absorbé par les pensées agréables qui bourdonnaient dans son cerveau, -qu’il n’y prit pas garde. - -Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse des postes ferma -la fenêtre avec précaution, tandis que sa sœur, Mlle Irma, rallumait sa -bougie. - ---Hein! ma chère, crois-tu? s’écria cette dernière en secouant la tête. - ---Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit! fit l’autre en joignant les -mains dévotement; quel scandale! - ---Ça finira mal, retiens ce que je te dis! - - -IV - -La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le -rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des -Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre -bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de -moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux; et les -dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain, -exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en -face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du -confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les -unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel, -priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on -pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait -les vases de fleurs artificielles; les tableaux du chemin de croix -accrochés aux piliers; les rangées de bancs de chêne noirci; et, tout au -fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie -ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du -clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par -un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète -d’une des prieuses de la chapelle. - -Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée -d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se -prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le -dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans -l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le -marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête -légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face. -Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas -treillissé glissa sur ses rainures; et Mme Adrienne distingua dans -l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis -blanc. - -Elle se signa:--Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché. - -Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait -affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains -des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la -veuve balbutiait très bas: «Je confesse à Dieu tout-puissant, à la -bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai -beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions...» Puis, -d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses -fautes:--négligences, murmures, distractions pendant l’office, -mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées -légères; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien -élevée peut commettre;--puis elle s’arrêta. - ---Est-ce tout? murmura le prêtre d’une voix âpre. - ---Je crois que oui, mon père... Je m’accuse de tous ces péchés et de -ceux que j’ai pu oublier; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon -père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne... - -Le curé s’agitait sur son siège: il reprit de sa voix rude, en dardant -sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles -d’un chat au fond d’une cave: - ---Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre -cœur? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous -paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement -graves?... Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs -imprudents... A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus? - -Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia. - ---Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous -empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au -tribunal de la pénitence; que vous devez découvrir à votre juge toutes -les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs -circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer... Si un -coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me -répondrez. - -Elle demeurait la tête courbée, attendant avec inquiétude ce terrible -interrogatoire. Le curé soupira profondément, puis, d’une voix -prudemment assourdie: - ---Vous recevez depuis quelque temps une personne dont la fréquentation -est pleine de périls... - -Elle releva vivement les yeux et regarda le prêtre d’un air effarouché. - ---Vous savez, continua-t-il, de qui je veux parler? - -Elle tressaillit, puis d’une voix timide: - ---Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel vous faites sans doute -allusion comme j’ai reçu son prédécesseur. - ---Ce n’est pas la même chose... Le prédécesseur de cette personne était -un homme âgé, d’une piété fervente, tandis que le nouveau venu est -jeune, beaucoup trop jeune pour que ses assiduités ne soient pas un -danger. - ---Un danger... pour qui? murmura-t-elle en regimbant. - ---D’abord pour l’enfant que vous avez adoptée, et qui va revenir aux -vacances, et aussi pour vous. - ---Pour moi!... Mon père, la personne dont vous parlez ne s’est jamais -départie envers moi de la réserve et du respect d’un homme bien élevé. -Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs... - ---Je vous répète, interrompit le prêtre avec irritation, que ses visites -sont un péril pour votre âme... La chair est faible, et vous n’êtes pas -d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs coupables. - ---Mon père! - ---Oserez-vous nier que les regards de ce jeune homme ne se portent -constamment sur vous avec une expression de détestable concupiscence?... -Je l’ai remarqué, moi, prêtre; j’en ai été scandalisé, et d’autres l’ont -été comme moi. - -Elle restait muette et comme abîmée dans sa confusion. - ---Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a scandale, c’est à vous de le -faire cesser. «Malheur, dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale -arrive!» Vous vous croyez aujourd’hui à l’abri des tentations de -l’esprit malin; c’est de l’orgueil pur... L’abîme attire l’abîme, et je -vous dis que cet homme vous aime d’un amour illicite... - -Il respira bruyamment, puis ajouta avec un accent d’autorité: - ---Il faut cesser de le voir, il faut le fuir pour le salut de votre âme, -pour votre réputation, pour le monde... C’est la pénitence que je vous -impose. Réfléchissez à ce que je vous ai dit et revenez dans huit jours -à ce saint tribunal... En ce moment je ne puis vous donner -l’absolution... Achevez votre: «Je me confesse à Dieu.» - -Et, tandis que, visiblement troublée, elle se frappait la poitrine en -murmurant: «C’est ma faute, ma très grande faute!» le curé marmotta la -formule de la bénédiction, puis, relevant vers elle son regard perçant: - ---Allez en paix! fit-il; et la cloison mobile, glissant sur les -rainures, se referma brusquement. - -Mme Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. Elle était si remuée -par les paroles du prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire sa -prière à la Vierge, et, traversant rapidement la nef, elle se trouva -soudain sur la place, dont la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son -ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à ce flamboiement du soleil de -juillet que pour dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux des -dames de la poste, sans cesse embusquées derrière leurs rideaux -entre-bâillés. Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de -la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui -faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des -tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à -la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et, -dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité -d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé: «Je -vous dis que ce jeune homme vous aime!»--Elle poussa distraitement la -petite porte grillée de la Mancienne, traversa la cour, la tête penchée, -les sourcils rapprochés, et elle allait monter chez elle quand, au -milieu du vestibule, sa femme de chambre lui chuchota avec une nuance de -discrétion affectée: - ---Pardon, madame, M. Pommeret est dans le petit salon. - -Elle tressaillit comme une personne qu’on éveille en sursaut. - ---Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix brève, ne lui avoir pas dit que -j’étais sortie? - ---Madame avait annoncé qu’elle rentrerait vers cinq heures, et j’ai cru -bien faire en priant M. Pommeret d’attendre... - ---C’est bien!... Prenez tout cela. - -Elle se débarrassa vivement de son mantelet, de son paroissien et de son -chapeau; puis, le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, elle -entra dans la pièce où on avait introduit le garde-général. - -Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque de chiffonniers, de -tables à ouvrage et de sièges bas et confortables, était le séjour -préféré d’Adrienne; elle y travaillait et y recevait ses visiteurs -pendant la semaine.--A cause de la grande ardeur du soleil, les -persiennes avaient été fermées et le store baissé, de sorte qu’une -demi-obscurité régnait dans cette pièce haute de plafond, qu’une -jardinière garnie de fuchsias égayait de sa profusion de clochettes -rouges et de verdures tombantes. - -Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, debout près du divan, -feuilletait un journal illustré. Au bruit que fit le battant de la porte -il se retourna et aperçut Mme Adrienne qui s’avançait, sérieuse et les -sourcils froncés. - ---Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une voix dont elle essayait en -vain de dissimuler le tremblement, j’étais sortie... Je regrette qu’on -ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait fait ainsi perdre votre temps. - ---On m’avait prévenu, madame, répliqua Francis en s’inclinant, mais on -avait ajouté que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez -bientôt... Je me suis permis de vous attendre... Ce n’est pas du temps -perdu. - ---C’est du temps mal employé, en tout cas, répondit-elle sèchement et en -tirant ses gants avec un geste d’impatience. - -Francis Pommeret la considérait avec étonnement. - ---Qu’a-t-elle donc aujourd’hui? se demanda-t-il. - -Il songea tout à coup à cette station à l’église. - ---Ah! pensa-t-il, tout s’explique: elle aura vu le curé et il l’aura -montée contre moi... - ---Ai-je été indiscret? reprit-il en la regardant fixement. - ---Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, puisque Zélie a cru devoir -vous engager à m’attendre... Seulement, ajouta-t-elle en rougissant -faiblement, une autre fois je vous prie de ne pas agir aussi -contrairement à nos usages... Ici, on épilogue sur tout, et il est -inutile de faire causer les gens. - -Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans lever les yeux sur lui, la -tête à demi tournée vers la jardinière, et les doigts occupés à -fourrager machinalement dans les retombées des grappes rouges. - ---Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, il y a du curé -là-dessous... Ah! monsieur l’abbé, vous me tirez dans les jambes! eh -bien! à bon chat bon rat! nous verrons qui aura le dernier! - -Il fit quelques pas de côté, de manière à se trouver en face de Mme -Adrienne, et, lui lançant son regard le plus doucement câlin: - ---Madame, murmura-t-il, vous m’avez traité jusqu’à présent avec trop -d’indulgence pour que vous vous refusiez aujourd’hui à m’expliquer la -cause de votre brusque sévérité... Je vous supplie de me répondre -franchement: avouez qu’on vous a excitée contre moi. - -Elle rougit de nouveau. - ---Eh bien! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas l’habitude de garder les -choses que j’ai sur le cœur, et j’aime mieux vous les dire... Oui, on -trouve que vos visites à la Mancienne sont trop fréquentes. On m’a fait -sentir que j’avais tort de vous recevoir aussi intimement, et que, dans -ma position, votre présence ici était compromettante... Pour ma part, je -n’y avais vu aucun inconvénient, et je vous rends cette justice que vous -n’avez jamais donné le moindre prétexte à de pareilles accusations... -Mais vous savez ce que c’est qu’un village, et combien l’opinion -publique y est malveillante. - ---Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine qu’on n’a pas dû être tendre -à mon égard... Mais à vous, madame, que peut-on reprocher? - ---On me reproche de vous avoir ouvert ma porte trop facilement... Oh! -croyez bien, monsieur, continua-t-elle en joignant les mains et en -levant vers lui ses yeux humides, croyez bien qu’il m’est pénible de -vous répéter de pareilles choses et que je regrette profondément ce qui -arrive! - ---Adieu, madame, répondit-il froidement en prenant son chapeau; il ne me -reste plus qu’à vous demander pardon des ennuis que je vous ai causés et -à vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger... - -Il accompagna ces paroles d’un long regard attristé. - ---Adieu! fit-il encore en s’inclinant et en se dirigeant lentement vers -la porte. - -Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, qu’il ne reviendrait -plus à la Mancienne, que tout serait fini entre eux... Son cœur se -serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, elle le rappela: - ---Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je ne veux pas que nous nous -quittions fâchés... Ne partez pas ainsi! - -Il s’arrêta. - ---Vous m’en voulez de vous avoir parlé aussi franchement? reprit-elle -d’une voix singulièrement amollie. - ---Non, madame. - ---Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement? - ---Parce que, du moment où nous ne devons plus nous voir, une brusque -séparation est le parti le plus sage... le moins cruel... pour moi, du -moins. - -Elle avait détourné la tête et fixait obstinément les yeux sur les -fleurs du store: - ---Vous dites cela, continua-t-elle, avec une amertume qui me prouve -combien je vous ai irrité. - ---Je ne suis irrité que contre les gens dont les commérages vous ont -causé tout cet ennui. - ---Oui, c’est odieux! murmura-t-elle en se tordant nerveusement les -mains; oui, il y a des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils voient le -mal dans tout!... Si on les écoutait, on finirait par croire à des -choses auxquelles on n’avait jamais pensé. - -Francis avait de nouveau posé son chapeau sur un guéridon et il se -rapprochait peu à peu de Mme Adrienne. - ---On m’a donc bien noirci dans votre esprit? demanda-t-il d’une voix -insinuante. - -Elle haussait les épaules et gardait le silence. - ---De quel crime m’accuse-t-on? - ---Il ne s’agit pas d’un crime... N’insistez pas... Je rougirais de vous -répéter les absurdités qu’on a imaginées. - ---Je désire pourtant que vous me les répétiez, poursuivit-il en dardant -vers Mme Lebreton un regard très tendre qui la troubla délicieusement; -un accusé a le droit de connaître les méfaits qu’on lui reproche. - ---Non, je ne peux pas! balbutia-t-elle. - ---Laissez-moi au moins essayer de les deviner... On incrimine mes -visites à la Mancienne? - ---C’est vrai. - ---Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, parce que j’ai trop de -plaisir à vous voir... parce que je vous aime? - -Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, elle s’assit à -l’extrémité du divan et se couvrit les yeux avec l’une de ses mains. - ---Eh bien! on a raison! s’écria-t-il, et c’est l’exacte vérité... Je -vous aime! - -Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet aveu d’amour,--le premier -qu’on lui eût adressé,--l’effrayait à la fois et l’enivrait. Elle -l’écoutait comme une musique étrange et suave; elle n’osait remuer, -comme si elle eût craint, au moindre mouvement, de faire envoler cette -sensation nouvelle, qu’elle savourait avec la volupté inquiète -particulière aux joies défendues. - ---Oui, continua-t-il en se penchant vers elle, je vous aime!... Et vous -l’auriez toujours ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, ne -s’en étaient aperçus. - -Involontairement, elle fit un signe de tête. Etait-ce pour affirmer sa -complète ignorance ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait tout -deviné bien avant les autres?... Ce fut dans ce dernier sens que Francis -Pommeret interpréta ce geste mystérieux, car, avec une hardiesse qui -démentait l’humilité de ses paroles, il s’assit près d’elle. - ---Quoi! vous le saviez? s’écria-t-il. - -Elle ne pouvait parler; les mots s’arrêtaient dans sa gorge sèche. Pour -toute réponse elle joignit ses deux mains avec une expression -suppliante, comme pour lui demander de ne pas la questionner davantage. -Ce mouvement laissa à découvert son visage, et, dans ses yeux profonds, -Francis vit rouler deux larmes qui ne tombèrent pas, mais qui -disparurent dévorées par la flamme des regards et par la chaleur des -joues couvertes de rougeur. - ---Vous le saviez? répéta-t-il, et je vous fais pleurer!... Ah! -laissez-moi vous demander pardon de tout le chagrin que je vous cause. - -La vue de ces yeux brillants et humides, de ces joues brûlantes lui -faisait perdre le sang-froid à son tour. Il s’était agenouillé devant -Mme Adrienne, et, malgré une muette résistance, il avait dénoué les -mains de la jeune femme et les serrait dans les siennes. - -Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait de sensations plus -aiguës et plus troublantes. La pression des mains étroitement serrées, -le frôlement de cette robe de dévote, le contact des genoux d’Adrienne, -tout cela formait un ensemble de séductions irrésistibles pour un jeune -homme rendu plus entreprenant par six mois de sagesse. Mme Lebreton lui -semblait plus charmante encore que le jour de leur promenade au clair de -lune, et il en était positivement amoureux. Quant à elle, jamais elle -n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment. Cette brusque -explosion d’amour la prenait au dépourvu; toute neuve à de pareilles -émotions, elle restait désarmée et prise de vertige. La lourdeur -endormante produite par l’atmosphère de cette chaude après-midi de -juillet la rendait plus faible encore.--Un silence profond régnait dans -la petite pièce hermétiquement close; derrière les persiennes et le -store, on devinait, à une vague réverbération dorée, la violence du -soleil du dehors, baignant de sa clarté implacable le jardin aux fleurs -à demi pâmées. Entre la vitre et la mousseline du rideau, une mouche -emprisonnée bourdonnait, se taisait et bourdonnait de nouveau. Et à -travers ce silence, Francis, toujours agenouillé et de plus en plus -grisé, jetait de brèves paroles, décousues, à peine articulées, comme un -refrain toujours pareil et toujours délicieux: - ---Je vous aime!... Vous êtes ma seule préoccupation... ma seule -adoration! - -Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots d’amour dont les syllabes -caressantes coulaient comme un philtre dans ses oreilles, vierges encore -d’une pareille musique. Elle se laissait bercer et endormir par cette -tendre litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne s’ouvraient que pour -murmurer, comme dans un rêve, de vaines et craintives supplications. - ---Prenez garde!... Relevez-vous, je vous en prie... Si l’on venait! - -Il n’y avait dans ces protestations rien qui fût de nature à refroidir -l’élan de Francis; au contraire, il y trouvait presque une autorisation -tacite à pousser plus avant. Maintenant il couvrait de baisers les mains -qu’il tenait toujours prisonnières et il répétait: - ---Je n’ai jamais aimé que vous! - ---Ne vous moquez pas de moi! murmura-t-elle en se réveillant à demi, -soyez raisonnable... ne restez pas à genoux! - -Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir tout contre Mme -Lebreton, et, à un mouvement effarouché qu’elle fit, il la prit dans ses -bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle hardiesse qu’elle se -défendit à peine. Elle avait refermé les yeux, et derrière ses paupières -closes, elle entrevoyait, comme dans un lointain confus, la boiserie -sombre du confessionnal, elle entendait vaguement la voix du curé irrité -lui disant:--Ce jeune homme vous aime!--Et c’était bien vrai, il -l’aimait, et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre -l’oreille. - ---Ah! balbutia-t-elle, c’est mal! c’est mal!... Pourquoi vous ai-je -connu? - ---Laissez-moi! ajouta-t-elle avec un long frémissement de tout le corps -et en s’arrachant à l’étreinte du garde-général. - -Au moment où elle se débattait et reprenait possession d’elle-même, on -frappa discrètement deux coups à la porte du petit salon. Francis -s’était instinctivement reculé, et Mme Lebreton s’était levée... - ---Entrez! dit-elle d’une voix sourde. - -C’était Zélie, la femme de chambre, dont la figure discrète et un peu -hypocrite s’encadra dans l’entre-bâillement de la porte. - ---Pourquoi avez-vous frappé? demanda avec irritation Mme Adrienne, dont -l’orgueil s’était soudain exaspéré à la pensée de cette précaution -inusitée et injurieuse... Ne pouviez-vous entrer tout simplement comme -d’habitude? - ---Je venais annoncer à madame que le dîner était servi, et je croyais, -je craignais... - ---Cela suffit!... Une autre fois dispensez-vous de ces excès de zèle... - -Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus de pareilles -suppositions, elle ajouta en se tournant à demi vers Francis: - ---Mettez un second couvert; M. Pommeret dîne avec moi. - - -V - -Les premières semaines d’août avaient été très orageuses; la pluie était -tombée en abondance, et les jardins de la Mancienne en étaient encore -tout ruisselants. L’Aubette, brusquement grossie, ayant changé en -torrents les cascatelles du parc, les pelouses gardaient les traces -limoneuses de ce soudain débordement. L’ouragan avait endommagé les -arbres; des jonchées de brindilles et de feuilles vertes couvraient la -surface de la pièce d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol, -laissaient traîner dans le sable leurs touffes de roses -épanouies.--Nu-tête, les jupes relevées au-dessus de la cheville, Mme -Lebreton visitait les plates-bandes mouillées, constatant les dégâts, -promenant ses mains protégées par de vieux gants dans les trochées -terreuses, relevant ici une tige couchée, donnant plus loin un coup de -sécateur. Elle avait coupé, chemin faisant, deux œillets rouges et les -avait attachés à son corsage. Sa démarche avait quelque chose de plus -léger et de plus allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient, -ses joues mates s’étaient nuancées de rose. De même que l’orage avait -rafraîchi l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné à Mme -Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. Tandis qu’elle -visitait ses massifs effondrés et ses parterres défoncés, elle entendit -le sable crier sous un pas lent et mesuré; elle tourna la tête et -aperçut l’abbé Cartier à l’extrémité d’une allée. - -Le long corps émacié du prêtre s’enlevait en noir sur la verdure; la -pleine lumière semblait augmenter encore sa maigreur austère et sa -physionomie ascétique. Mme Lebreton, qui ne l’avait pas revu depuis -l’après-midi du confessionnal, c’est-à-dire depuis près de trois -semaines, ne put dissimuler son embarras. La rougeur de ses joues -s’accentua, pendant que le curé, ramenant les plis de sa soutane -flottante et soulevant son tricorne, l’abordait avec un salut -cérémonieux et compassé. - ---Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle d’une voix un peu émue, -comment vous portez-vous? - ---Pardonnez-moi de vous déranger si matin, madame, dit-il sans répondre -à sa question, je fais la quête mensuelle pour mes pauvres et je n’ai -pas cru devoir passer devant la Mancienne sans vous demander votre -offrande. - ---Vous avez eu raison, monsieur le curé, et c’est à moi de m’excuser de -vous recevoir dans ce négligé... Vous me surprenez en costume de -jardinière. - -Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu de la veuve, sur -l’échancrure du corsage empourpré par les œillets rouges, puis il baissa -les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces se pincèrent encore plus -que d’habitude. - -Joubert dit quelque part que «les parfums cachés et les amours secrets -se trahissent.» Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton une -odeur d’amour et de voluptueuse satisfaction qui fut pour le prêtre une -révélation soudaine et qui lui fit éprouver un intime frémissement de -pieux dégoût et de sainte colère. - ---Voulez-vous avoir la bonté de me suivre, reprit-elle en dénouant les -tirettes de sa robe, dont les plis retombèrent modestement sur ses -pieds; je vous remettrai mon offrande... - -Le curé emboîta le pas silencieusement derrière elle, en gardant -toujours sa mine renfrognée. Quand ils furent dans le petit salon, elle -ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux louis, et les déposa dans -la main osseuse du doyen. - ---Voici pour vos pauvres, monsieur le curé, dit-elle en s’inclinant. - -L’amour heureux rend les cœurs plus charitables et les mains plus -donnantes; l’aumône était deux fois plus importante que d’ordinaire, -mais ce gâteau inespéré n’eut pas le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter -son air maussade, M. le curé empocha la généreuse offrande de la veuve -et se contenta de remercier du bout des lèvres. - ---J’ai regretté, continua Mme Lebreton, que vos occupations ne vous -aient pas permis de venir dîner dimanche dernier à la Mancienne... Du -reste, je n’ai pas eu de chance cette fois; il m’a manqué encore -d’autres convives: les dames de la poste, ainsi que le notaire et sa -femme. - -Le curé prit l’air étonné d’un homme qui ignore ce qui se passe dans sa -paroisse. - ---En vérité!... Ces dames étaient-elles absentes d’Auberive? - ---Non; les demoiselles Chesnel étaient retenues par un travail urgent, -et Mme Bouchenot était souffrante... Mais vous, monsieur le curé, vous -n’étiez ni absent, ni malade... Pourquoi m’avoir fait faux-bond? - ---Excusez-moi, madame, murmura-t-il en pinçant les lèvres, et permettez -que je garde pour moi les raisons de mon abstention. - -Mme Adrienne avait redressé brusquement la tête. - ---Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant de sourire, sont donc bien -mauvaises, monsieur le curé, pour que vous craigniez de me les dire? - -Il salua cérémonieusement: - ---Je les crois bonnes, mais je vous en prie, madame, n’insistez pas... -Laissez-moi conserver avec vous une réserve dont je ne me suis pas -départi depuis notre dernière entrevue. - -En entendant ces paroles entortillées, Mme Lebreton pâlit. - ---J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un ton bref, et je vous supplie -de vous expliquer, monsieur le curé; j’aime les situations nettes. - -L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et contristé. - ---Vous le voulez, madame? Eh bien! soit. - -Il continua d’une voix assourdie: - ---Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec vous pour la dernière -fois, je ne vous ai pas épargné certains conseils dictés par une sage -circonspection... Vous avez cru devoir les dédaigner... Voyant mon -autorité pastorale méconnue, il ne me restait plus qu’une chose à faire: -m’abstenir... En m’asseyant de nouveau à votre table, j’aurais eu l’air -d’autoriser par ma présence des choses que je déplore, et j’aurais -scandalisé mes paroissiens, qui le sont déjà assez par le spectacle de -ce qui se passe... - ---Que se passe-t-il donc et de quel scandale parlez-vous? s’écria -Adrienne. - ---Vous le demandez, madame?... Me sied-il bien à moi, prêtre, de vous -répéter les propos qui courent le pays? - ---Oui, je le désire... Vous vous êtes trop avancé pour ne point aller -jusqu’au bout... Que dit-on, s’il vous plaît? - ---On dit que M. Pommeret vient ici très souvent, non seulement en plein -jour, mais le soir... - ---C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes de ses soirées à la -Mancienne... Quel mal y voit-on? - ---Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit le curé en baissant -les yeux, pourquoi ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout le monde -par la grille, s’échappe-t-il à la nuit close par la petite porte du -parc? - ---Mais c’est un véritable interrogatoire! s’exclama Adrienne avec un -rire nerveux. Continuez, je vous en prie. - ---Excusez-moi, il y a des choses que ma bouche ne doit pas répéter. - ---Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un ton hautain, puisque je consens -à les entendre. - ---On ne se cache que pour mal faire, ajouta le prêtre sévèrement. - ---Pourquoi me cacherais-je?... Ne suis-je pas veuve et libre de ma -personne? - ---On n’est jamais libre de braver l’opinion publique... Savez-vous ce -que crient tout haut nos paysans? «Quand on est riche, on se croit tout -permis!» Voilà ce qu’ils disent, et si, par politique ou par intérêt, -certaines personnes persistent à vous faire bon visage, croyez bien -qu’elles se dédommagent lorsqu’elles sont hors de votre présence... - ---Pardon! les bonnes âmes qui s’occupent de moi, et vous-même, monsieur -le curé, vous oubliez une chose: c’est que je suis veuve, je vous le -répète, et que je puis avoir le désir légitime de changer de -condition... Depuis quand considère-t-on comme un scandale de voir une -veuve encore jeune songer à un second mariage? - -La bouche du prêtre se plissa et un sourire sardonique erra sur ses -lèvres. - ---Ah! dit-il, du moment que vous croyez à des intentions de mariage de -la part de M. Pommeret!... - ---Et quelles intentions voulez-vous donc qu’ait un homme loyal et bien -élevé à l’égard d’une femme qu’il aime? s’écria Mme Lebreton devenant -cramoisie. - ---Me préserve le ciel de porter un jugement téméraire! soupira le curé -en secouant la tête, mais j’ai une médiocre confiance dans les -intentions des jeunes gens sans principes. - ---Monsieur le curé, vos préventions vous font dépasser la mesure, -répondit sèchement Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour moi que -pour M. Pommeret... Me croyez-vous femme à recevoir intimement un homme -que je ne considérerais pas comme mon futur mari? - ---Admettons que cela finisse par un mariage, riposta le prêtre d’un ton -amer, ce sera encore tant pis. - ---Pourquoi tant pis? - ---Ce jeune homme a dix ans de moins que vous, insinua-t-il avec -malveillance. - ---Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis? - ---Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta le curé en ricanant. - ---Monsieur! protesta Mme Lebreton indignée, j’aime M. Pommeret et j’ai -confiance en lui. - ---Et cette enfant que vous aviez adoptée, la sacrifierez-vous aussi à -vos nouveaux projets? - ---Denise vivra avec nous, et M. Pommeret lui servira de père. - ---Un père bien jeune! objecta méchamment l’abbé Cartier.--Enfin, -reprit-il en rajustant sa ceinture qui glissait sur ses maigres hanches, -je souhaite que tout ceci tourne aussi bien que vous le désirez, -madame!... Quand dois-je publier vos bans? - -A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment -silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle, -et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé -Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines -les intentions matrimoniales du jeune Pommeret. - ---Ah! ah! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le -faire croire! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son -interlocutrice. - ---Rien ne presse encore, murmura-t-elle... Je vous ferai prévenir quand -l’époque sera fixée. - ---Le plus tôt sera le mieux! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame. - -Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et -pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en -noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste -de sa journée. - -C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva, -lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne. - -Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque -toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au -grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite; le plus souvent il -s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le -chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du -parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait -ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que -personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces -illusions enfantines; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il -leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces -subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle -enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive. -Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait -exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il -y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir; et le curé n’avait -rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux -commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme -chez les notables du bourg. - -A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret -remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de -tristesse répandue sur sa physionomie. - ---Qu’avez-vous? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui. - -Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face. - ---J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses -qui ont teint mes idées en noir. - ---Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis; il est haineux et rancunier -comme tous les gens bilieux... Sa bile malfaisante s’extravase jusque -dans ses moindres paroles... Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre -l’âme à l’envers? - ---Il n’a rien inventé, malheureusement!... Il s’est contenté d’appuyer -durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense -de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse. - ---L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités... Il cherche à vous -éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime. - ---Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un -sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré. - ---Quelle imprudence! s’exclama le garde-général; il va le répéter dans -toutes les maisons d’Auberive! - ---Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la -tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte... Je -ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne -sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée -de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements -des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions -injurieusement discrètes de mes domestiques... On me juge, on me juge -sévèrement, et je l’ai mérité... La malignité publique ne se marque pas -encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne -faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater... Je ne -vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de -Francis se rembrunir, je ne regrette rien!... Même dans cette situation -tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu... Mais je -ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici -aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre -blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat... -Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre -un grand parti. - ---Quel parti? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de -cette allocution et avait une mine allongée... Il croyait qu’elle allait -lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne. - ---Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton -s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort?... -Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme -qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal?... -M’aimez-vous d’un amour solide et durable? - ---Je vous adore! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant -dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous. - ---En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et -rendre notre situation nette, inattaquable... Il faut nous marier le -plus tôt possible. - -Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les -mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans -un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la -Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les -sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui -chuchotait à l’oreille: «Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre -hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout -temps, on a tiré le diable par la queue!...» Cela dura à peine deux -secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité -électrique. - -Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si -merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit. -Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien -portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et -calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par -l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux -bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre -ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore -et très désirable,--surtout quand cette personne possède seule, dans un -pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un -assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de -Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses -appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il -n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet -où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles -perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il -n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de -se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait -tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste. - -Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse. - ---Vous ne me répondez pas! balbutia-t-elle d’une voix étranglée. - ---Pardon! dit-il enfin... Songez que je suis pauvre comme Job et que -vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire... Si j’accepte -le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants -m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent... Voilà ce qui me -fait hésiter. - -Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés -de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil -scrupule; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les -méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et -fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait. - ---Cher! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie -de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage... Si de -pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui -ai dix ans de plus que vous? L’âge met entre nous une bien autre -disproportion que la fortune... Je vous aime mieux que vous ne -m’aimez!... En insistant sur cette misérable question d’argent, vous -allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour... -Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil -sous mes pieds pour me donner à vous tout entière. - -Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche -avec sa main. - ---Taisez-vous! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla -délicieusement Francis... D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre -le poignard sur la gorge... Ne parlons plus de cela, ce soir; mais -réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre -réponse. - -Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel -encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne; les phlox -à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites -épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un -alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus -énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne -serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des -ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques; il regardait dans -l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de -la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la -porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse, -l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore. -Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute -cette opulence fût à lui; en même temps, avec un mouvement d’orgueil -satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand, -morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces -mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les -jardins et la maison... - -Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y -oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit -le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains -avec une énergie un peu nerveuse: - ---A demain soir! lui dit-elle. - -Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade -d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était -couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade -dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se -maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. -Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et -résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un -tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel -endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en -tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut -qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du -chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque -suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il -articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de -rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment, -c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais -plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure, -croyant que leur farce avait pleinement réussi.--Quand il arriva au -seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux -verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à -coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la -maison d’en face.--Les gens de l’auberge étaient sans doute de -connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut -seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout -habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur. - ---Quoi! c’est vous, monsieur le garde-général? Eh bien! vrai, je ne vous -savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans -votre lit! - -Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des -pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe. - -Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre. - ---Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec -à ces gens-là, qui deviennent insolents; ce soir, ils se sont attaqués à -moi; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle. - -Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui -badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent -l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de -la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte -d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que -trahissaient de confuses exclamations, la première publication de -mariage projeté entre «Pierre-François Pommeret, garde-général des -forêts, demeurant à Auberive,--et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, -veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, -même commune.» - -Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les -hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put -résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se -mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle -déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle -retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres -tombants. - ---Ça y est, ma chère! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa -sœur ficelait les paquets de son courrier; elle l’épouse, ils sont -affichés! - ---La sotte! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant -au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter. - ---C’est égal! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit... il y a des gens -qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait -un beau rêve!... Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui -a dix ans de plus que lui! - ---Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle -étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde -pas la bride... C’est elle que je plains: elle fait une sottise et elle -s’en mordra les doigts! - - -VI - -Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier -profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses -parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense -bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret -aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop -inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la -sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même -une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur -fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était -d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de -bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur -tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et -se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de -cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction:--en -présence des dispositions peu bienveillantes de la population -d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus -simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que -celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour -raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à -Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois -arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations -maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le -ramener à Langres. - -Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie; -comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le -garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et -résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage -pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de -la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de -Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même -pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage. - -Le ciel était clair; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin, -avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est -caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les -premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur -anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis, -mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante -d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage, -cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui -s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui -zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà, -entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits -violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur -lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement -l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de -branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses -sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa -barbe, un délit dans _sa_ forêt. Voulant au moins tancer le délinquant, -il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les -cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un -spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis. - -A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange -créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du _fruitier_ -qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de -pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en -haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès -qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes, -empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec -la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa -violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle -demeura un moment bouche béante. - -C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna -quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de -l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince -n’avaient pas encore pris tout leur développement; ses mains rouges, -emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles -sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en -blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement -formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles -étaient destinés à disparaître: les hanches s’arrondissaient sous la -jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa -branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs -chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés -de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté.--La tête, qui passait -à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la -toilette de cette créature.--Une figure longue au nez retroussé, à la -bouche très rouge et largement fendue; deux grands yeux fauves, un front -busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son, -et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une -toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules;--puis, dans la -bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles -des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par -intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée -de vent. - ---Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous ainsi le mauvais -exemple aux polissons du village? demanda sévèrement Francis à la -délinquante. - ---Ça ne vous regarde pas!... Passez votre chemin! répondit-elle avec un -ton d’enfant mal élevée;--puis, tout en lui jetant cette réponse -impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur et ayant constaté sans -doute à sa mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas affaire au -premier venu, elle ajouta en manière d’explication:--Cela m’amuse... -J’ai bien le droit de m’amuser, je suppose! - ---Ce n’est pas un amusement convenable pour une fille de votre âge... -D’ailleurs, cet arbre n’est pas à vous, et vous commettez des dégâts qui -sont punis d’une amende. - ---Bah! s’il y a une amende, ma mère la paiera! - ---Qui ça, votre mère? - ---Mme Lebreton, la propriétaire de la Mancienne... Vous la connaissez -sans doute, si vous êtes du pays? - -Francis ne put retenir un mouvement de désagréable surprise. C’était -donc là cette fille adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée!... -Elle lui faisait l’effet d’une petite personne passablement excentrique -et indépendante. L’occasion était bonne de connaître le caractère de -cette étrange belle-fille qui était destinée à vivre dans son intérieur -conjugal, et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, sans -trahir son incognito. - ---Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, puis il continua d’un -air indifférent: - ---Ah! vous êtes la fille de Mme Lebreton?... Je croyais qu’elle n’avait -pas d’enfants. - ---Je suis sa fille adoptive, répondit-elle avec impatience... Après? - ---Je lui en fais mon compliment! murmura ironiquement Francis; y a-t-il -longtemps que vous habitez Auberive? - ---J’y suis revenue hier soir. - ---Vous sortez du couvent, je présume? - ---A quoi voyez-vous cela? - ---A votre goût pour le grand air et les pommes vertes... et puis à votre -tournure. - ---J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire! s’écria-t-elle -dépitée.--Elle surprit les yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas, -dont l’un était troué; elle rougit, puis mettant un genou sur la fourche -du pommier, d’un souple mouvement des reins elle se dressa sur ses pieds -et se maintint debout en accrochant son bras à l’une des branches -supérieures. De l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de -prendre un air décent. - -Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, la voyait tout entière: -elle était élancée, svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements de -chat sauvage. - ---Quel âge me donnez-vous? reprit-elle en se tenant raide sur son -perchoir. - ---Mais celui que vous avez... quinze ans à peu près. - ---J’en ai dix-sept! fit-elle en se redressant. - ---Vraiment! alors vous avez quitté votre pension pour tout à fait? - ---C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain mariage de ma mère -adoptive... Mais probablement on m’y refourrera encore pour un an, afin -de se débarrasser de moi! - -La façon maussade dont elle prononça ces derniers mots n’indiquait pas -qu’elle eût un grand enthousiasme pour l’événement qui allait modifier -l’intérieur de la Mancienne. - ---Ah! murmura hypocritement Francis, Mme Lebreton se remarie!... -Connaissez-vous votre futur beau-père? - ---Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent... Ma mère -le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne -sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur... Oh! du -reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut -être... Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux. - ---Pourquoi vieux? - ---Dame! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura -pris un mari plus âgé qu’elle. - ---Quel âge a donc Mme Lebreton? demanda Francis en se mordant les -lèvres. - ---Trente-quatre ans au moins! - ---Et vous appelez cela n’être plus jeune? - ---Tiens!... ça peut sembler jeune à un vieillard, mais moi, je trouve -que c’est vieux... Et vous? - ---Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et vous me rangez probablement -aussi dans la catégorie des vieux. - ---Vous? par exemple!... Attendez!--Elle l’examinait de haut en bas avec -attention. Ses yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment sur la -jolie barbe blonde bien peignée, les épaules robustes, la poitrine large -et la taille élégante de Francis Pommeret. Et tout en le dévisageant -avec la curiosité audacieuse et impertinente d’une jeune sauvage, elle -laissait voir une naïve admiration qui ne pouvait qu’être très flatteuse -pour son interlocuteur. - ---Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle enfin, mais pas beaucoup -plus. - ---J’en ai vingt-quatre. - ---Eh bien! vous voyez... Cela ne fait déjà pas une si grande différence -entre nous. - ---Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, en jetant un regard -dédaigneux sur la toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur -demander votre main pour le jour où vous quitterez vos robes courtes. - ---Pourquoi vous moquez-vous de moi? s’écria-t-elle, vexée; vous n’êtes -pas poli! - -Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes devaient être à découvert -et fut saisie d’un pudique embarras qui ne lui était pas venu jusque-là. - ---Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, mais... vous me gênez, -vous savez! - ---Je m’en vais. - ---Non, tournez-vous seulement... Là!... hop! - -Un bond, puis un cri;--ses pieds s’étaient pris dans sa robe, et elle -avait roulé dans les broussailles. - ---Vous êtes-vous fait mal? s’exclama-t-il en se retournant et en se -penchant vers Denise. - ---Non pas, répondit-elle en restant assise là où elle avait roulé, et en -éclatant de rire, mon pied a glissé, voilà tout... Bon! poursuivit-elle -en regardant ses bottines, les boutons qui restaient sont partis! - ---Où étiez-vous en pension? - ---Au Sacré-Cœur de Dijon. - ---Ah!... Est-ce que toutes les élèves grimpent aux arbres, au -Sacré-Cœur? - ---Oh! Dieu non! Elles sont bien trop pimbêches!... Moi, je suis très mal -notée à cause de ma tenue... Mais cela m’est égal: on ne me forcera -jamais à dire ce que je ne pense pas... Cette année, on voulait -m’enrôler dans les _Enfants de Marie_ qui ont pour mission d’espionner -leurs compagnes et de tout rapporter à ces dames... J’ai refusé net. -Cela a fait un scandale!... On parlait de me renvoyer à la maison... -C’est moi qui aurais été contente! - ---Vous avez au moins le mérite de la franchise, dit Francis avec un rire -un peu contraint... Vous devez faire le désespoir de votre mère -adoptive? - ---Ça, c’est vrai... Mais je n’en viens pas moins à bout de lui imposer -mes volontés. C’est une bonne femme, ma mère... un peu raide, mais bonne -femme. - ---Votre futur beau-père sera peut-être moins bon homme? - ---Oh! celui-là, reprit-elle en secouant la tête, je le déteste d’avance! - -Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, les jambes repliées sous -sa robe, et, ayant tiré de sa poche une douzaine de pommes sauvages, -elle triait les plus appétissantes. - ---En voulez-vous? demanda-t-elle à Francis. - -Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en croqua une. Elle ouvrait sa -grande bouche, et l’on voyait ses petites dents très blanches mordre -avec sensualité dans le fruit d’un vert pâle. - -Francis l’apercevait de profil. Le front busqué et le menton saillant de -l’adolescente se découpaient nettement sur le fond verdoyant des cépées. -Le rouge vif de ses lèvres se détachait dans l’ombre, tandis que le haut -de sa tête demeurait en pleine lumière et que le soleil flambait dans -les crépelures de ses cheveux roux. - ---Drôle de créature! pensait Francis en l’écoutant croquer bruyamment sa -pomme juteuse... Que vous détestiez votre futur beau-père, reprit-il -tout haut, cela se comprend, mais que vous le gouverniez à votre gré -comme votre mère adoptive, ce sera probablement plus difficile... Il -aura sa volonté, lui aussi, et il essaiera peut-être de vous faire plier -à son tour. - ---Je ne l’engage pas à essayer! grommela-t-elle entre ses dents. - ---Hem! objecta le garde-général en dissimulant une grimace de -mécontentement, il sera le maître, et il faudra que vous cédiez pour -avoir la paix. - ---Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne. - ---Et où irez-vous? - -Elle releva vers lui sa figure expressive, et un éclair de menace passa -dans ses yeux étincelants: - ---Dans les bois... On dit que j’y suis née: j’y retournerai. - -Le garde-général haussa les épaules. Il se trouvait maintenant édifié -sur le caractère et les dispositions de sa future belle-fille; il tira -sa montre: - ---Déjà onze heures! il faut que je me remette en route. - ---Vous demeurez loin d’ici? demanda Denise en penchant la tête de côté -pour regarder le jeune homme sans être gênée par le soleil. - ---A deux bonnes lieues, près de Rouvres. - ---C’est dommage que vous ne soyez pas du pays!... J’aurais eu du plaisir -à tailler une causette avec vous de temps à autre... Vous avez l’air bon -enfant, quoique un peu moqueur. - ---Grand merci!... Nous nous reverrons peut-être un de ces jours. - ---Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne, -je vous présenterai à maman! - ---Et à votre beau-père? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant. - ---Oh! lui!... Voilà pour lui! s’exclama-t-elle en passant rapidement -l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine. - -Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le -cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait -le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il -dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la -fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique -le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté -l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette -expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs -têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de -ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de -velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans -le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit -de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière, -assise sur ses talons; et, les bras croisés sur sa poitrine -d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la -baignait tout entière. - -Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux -comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel, -débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air -était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il -en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs -d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse -ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur -de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds: -crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou -d’_orvets_ dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant -une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue... - -Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le -souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une -apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en -temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil; puis, quand -elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un -cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau -ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de -cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les -ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des -regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et -chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna -paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à -pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se -renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un -jeune animal qui sommeille... - -Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge -d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa -toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut -rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la -Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il -surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route -et épiant l’arrivée du courrier. - ---Quoi! c’est vous? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture -n’est pas encore passée; comment donc êtes-vous venu? - ---A pied, répondit Francis; je n’ai pas eu la patience d’attendre le -second départ. - -Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme -à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif, -s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée. -Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être -était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les -fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de -la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des -paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les -piqûres d’une pêche mûrie? - -Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça -la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur -les yeux: - ---Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari -et femme. - ---Ah! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que -tout soit fini!... Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites -ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On -dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne -sais quelles espérances!... Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient -accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions -injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le -juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes -discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se -permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames -de la poste me tournent le dos... Oh! continua-t-elle, en essuyant des -larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux -village!... Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés... -Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en -propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation... J’en -ai assez, de la Mancienne et d’Auberive!... N’est-ce pas votre avis? - -Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la -Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui -échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers -effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux! L’idée de -s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des -bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas -se laisser dominer par des considérations matérielles; il mettait son -amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre -fortune bon cœur. - ---Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce -que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons -ensemble. - -Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains -dans ses mains. - ---Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous!... Êtes-vous -content de votre voyage? qu’a dit votre famille en apprenant vos -projets? - ---Ma famille a été enchantée... ma mère a dû vous écrire; elle a pleuré -de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de -venir vous embrasser. - ---Ainsi on ne vous a fait aucune objection? - ---Aucune. - ---On n’a pas trouvé choquant que vous épousiez une femme plus âgée que -vous?... car je suis vieille, mon ami, et il me semble que cette -quinzaine m’a encore vieillie. - -En même temps elle le regardait droit dans les yeux, souhaitant et -redoutant à la fois de deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet -aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie... Pour fuir ce -regard trop chercheur, Francis prit la tête d’Adrienne et lui baisa les -cheveux.--Je vous aime! dit-il, et je vous trouve charmante. - ---Et, reprit-elle en se débarrassant lentement de cette embrassade -amoureuse, leur avez-vous avoué que non-seulement j’étais une vieille -femme, mais que je vous apportais en dot une grande fille?... Et quelle -fille!... Au fait, vous allez la voir: elle est arrivée d’hier et je -crois qu’elle est là-haut... Je vais vous l’amener. - -Elle s’élança vers l’antichambre et appela:--Denise!--Au sommet de -l’escalier, une voix aigrelette répondit:--Me voici!--Et Francis -entendit la jeune fille qui dévalait comme un tourbillon du haut des -marches. - -Il tournait le dos à la porte et regardait le jardin, tout en écoutant, -dans le vestibule, les propos échangés entre Mme Lebreton et sa fille -adoptive: - ---Comme te voilà fagotée!... Tu as donc couru dans les ronces pour -mettre ta robe dans cet état?... Viens que j’arrange un peu tes cheveux; -tu as l’air d’un chat fâché... Je vais te présenter à un monsieur qui -sera dans quelques jours mon mari... Tâche d’être convenable! - -Pommeret crut comprendre que l’indocile créature regimbait -silencieusement à cette présentation, car Mme Adrienne répétait avec une -nuance d’humeur: - ---C’est bon! c’est bon!... Allons, viens! ne fais pas la sotte! - -Elle finit par pousser dans le petit salon la rebelle Denise, qui -s’avançait en rechignant. - ---Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne en entraînant la jeune fille -vers Francis, toujours debout contre la porte-fenêtre.--Denise, donne la -main à M. Pommeret, qui sera, lui aussi, ton père adoptif. - -Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri: - ---Vous! comment c’est vous? s’exclama-t-elle furieuse. - -Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient -démesurément. - ---Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela -vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez? - ---Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste! cria Denise;--et, -lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement -farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à -fondre en larmes. - ---Eh bien! qu’a donc cette petite? demanda Mme Lebreton, en se tournant -d’un air ébahi vers Francis. - ---Ce n’est rien, répondit-il... Mlle Denise et moi, nous nous sommes -déjà rencontrés tout à l’heure: elle, au haut d’un arbre, moi, dans le -chemin... Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom... -Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé -de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable... - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -I - -Rouelles est un village d’environ deux cents feux. Séparé d’Auberive par -une des plus belles futaies du canton, il est bâti à la naissance d’un -vallon et s’enfonce comme un coin dans la forêt de Montavoir, qui -l’enserre de trois côtés dans un cirque de pentes boisées. A l’extrémité -de l’unique rue, et un peu à l’écart, se dresse l’ancien château: un -bâtiment carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, précédé d’une cour -herbeuse, et flanqué aux deux ailes de tourelles en forme de -pigeonniers. La maison d’habitation est peu confortable. Les pièces du -rez-de-chaussée sont glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave en -été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa longue plainte traverse le -vestibule et monte lamentablement dans la cage de l’escalier. Les -chambres hautes sont plus logeables. Leurs murailles tendues de vieilles -tapisseries reçoivent parfois la visite du soleil qui achève de faner -leurs couleurs passées; les lits à baldaquin, les massives armoires de -chêne ou de poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts de -cretonne, les peintures des trumeaux et des dessus de portes donnent à -cette partie de l’appartement un aspect vénérable et intime qui semble -presque hospitalier, à côté de la mine rébarbative des pièces du -rez-de-chaussée. Pourtant la vue qu’on a des fenêtres n’est rien moins -qu’aimable et riante: un jardin bordé de charmilles rabougries et orné -de buis taillés en pyramide, un parterre où les plantes poussent plus en -feuilles qu’en fleurs, un verger plein de pommiers rongés de mousse, qui -ne produisent du fruit que tous les trois ans; puis une prairie -spongieuse, infestée par les prêles, et, à l’extrémité de cette langue -de pré, un petit étang qui confine aux lisières de la forêt. - -Cet étang est la tristesse même. Les grands joncs qui lui font une -ceinture frissonnante empiètent chaque année plus avant. Des fonds -vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée le peu d’eau stagnante -qu’on aperçoit entre les quenouilles des massettes et les feuilles -aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, à cause de l’ombre -constamment projetée par les arbres du bois; mais, dans le voisinage, de -sombres touffes de ciguë, des souches de saules aux moignons noirs, et -deux ou trois aulnes dont les racines rougeâtres semblent saigner dans -l’eau brune. Au printemps, la morelle qui niche dans les joncs fait -entendre vers le soir son gloussement plaintif; en hiver, des bandes de -canards sauvages viennent s’y ébattre; en été, des chœurs de grenouilles -y coassent en plein soleil dans les vases à demi desséchées. En toute -saison, cette onde traîtresse et endormie, qui n’a ni la limpidité ni -les honnêtes glouglous de l’eau courante, et cette verdure aqueuse, qui -ne possède ni la santé ni la gaîté des végétations poussées en terre -ferme, imprègnent d’une mélancolie malsaine ce coin de forêt, en même -temps qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement le regard. Aussi -l’étang figure-t-il dans la nomenclature locale sous un nom en harmonie -avec sa physionomie tragique: on l’appelle la _Peutefontaine_[1]. - - [1] _Peut_, _peute_, en patois langrois, laid, mauvais, méchant. - -C’est cependant cet endroit maussade et solitaire qu’Adrienne avait -choisi pour y passer sa lune de miel,--moitié par rancune et dépit -contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse -égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle; jouir à son aise, sans -être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison -d’amour éclose à l’arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des -femmes ardentes et concentrées comme l’était Mme Lebreton, absorbe -l’organisme tout entier et a des exigences d’autant plus impérieuses -qu’elles ont été plus longtemps contenues. Cette Langroise à l’écorce -dure et au cœur brûlant, demeurée moralement vierge depuis sa puberté -jusqu’à trente-quatre ans, avait une faim de tendresse et d’affection -exaspérée par un jeûne de dix-huit années. Aussi l’isolement de Rouelles -ne l’effrayait-il pas; elle l’eût volontiers souhaité plus complet et -plus absolu encore, croyant fermement que Francis Pommeret était possédé -autant qu’elle du désir de la solitude à deux, et n’ayant remarqué ni la -grimace ni le sourire contraint du garde-général à la première visite -qu’il fit dans sa nouvelle résidence. - -Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins à embellir le vieux -château. Les ouvriers y avaient travaillé nuit et jour pendant le mois -de septembre, et si le paysage environnant était forcément resté le -même, l’intérieur de l’habitation avait été heureusement transformé: -tapis épais du haut en bas de l’escalier, doubles fenêtres, doubles -portes capitonnées, bourrelets et paravents partout; on s’était ingénié -à trouver des préservatifs variés contre le vent et le froid. Les pièces -du bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des sièges bas et -moelleux, des portières à toutes les portes, d’amples rideaux drapés aux -fenêtres, avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, que -réchauffaient encore de grosses bûches de hêtre flambant clair sur les -chenets des hautes cheminées. - -A la Saint-Michel, après un voyage de huit jours dans la petite ville -qu’habitait la famille Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent au -château. Mme Adrienne avait poussé son mari à envoyer sa démission à -l’administration des forêts, et il y avait consenti sans peine, trouvant -qu’il aurait assez affaire d’administrer ses propres futaies.--Denise, -naturellement, avait accompagné sa famille adoptive à Rouelles. Elle -s’était remise assez vite du choc que lui avait causé la mystification -de Francis, et, après quelques jours de bouderie, elle avait daigné -faire la paix avec lui. - -Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage et déclaré à qui voulait -l’entendre qu’elle détestait Francis Pommeret, Sauvageonne avait eu un -de ces complets revirements familiers à sa nature fantasque, faite de -contradictions, d’exagérations et de brusques sautes d’humeur. -Maintenant elle paraissait ravie de se retrouver quasi en famille et de -jouer à la petite fille avec les deux époux. Le peu de développement de -sa poitrine, ses toilettes et ses gaucheries de pensionnaire, faisaient -accepter ses caresses fougueuses et ses hardiesses comme des joueries -sans conséquence. Dès le matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage, -elle se précipitait dans la chambre où les nouveaux mariés étaient -encore couchés. Les yeux fauves et largement ouverts de Denise -observaient curieusement les deux têtes voisines l’une de l’autre, dans -le grand lit tendu de vieille cretonne. Brusquement elle sautait au cou -d’Adrienne, s’amusait à décheveler les nattes modestement roulées sous -le filet de sa mère et à les répandre sur l’oreiller; puis, avec un -emportement passionné, elle lui couvrait de baisers les joues, le cou et -les bras. Accoutumée depuis longtemps à ces façons peu réservées, -Adrienne prenait le parti d’en rire, mais Francis en éprouvait une gêne -singulière. Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà assombrie, -Denise s’attaquait à lui directement et le lutinait, au grand amusement -de Mme Pommeret, qui voyait avec une innocente satisfaction sa rebelle -Sauvageonne s’humaniser peu à peu et traiter amicalement celui qu’elle -avait regardé d’abord comme un intrus. Tandis qu’assis sur le divan, il -était en train de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses genoux, lui -arrachait le cigare des lèvres, le lançait par la fenêtre; puis, -exagérant encore son parler enfantin, elle disait à Pommeret qu’il était -aussi son petit père, qu’elle ne lui laisserait de repos que lorsqu’il -aurait juré d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. Quand il -s’était exécuté: - ---Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la peine je vais vous -embrasser. - -Alors, plantant ses coudes sur les épaules de Francis, elle lui prenait -la barbe des deux mains et lui déposait deux brusques baisers sur les -joues. - -Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement la jeune fille, et cela -finissait par une scène de colère et de larmes. Denise frappait du pied, -sortait en claquant les portes, et le lendemain on ne la voyait pas de -la journée. Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses rages en -courses vagabondes à travers la forêt, qu’elle connaissait aussi bien -que les plus vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants, -les sabotiers, les charbonniers, toute la population _boisière_. Elle -déjeunait de pommes de terre cuites sous la cendre d’un fourneau, -faisait son dessert de cornouilles, d’alises et de noisettes glanées -dans les fourrés, et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée, -demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe en lambeaux, rapportant -avec elle comme un âpre parfum de plantes brisées et d’herbes foulées. -Ses yeux s’illuminaient, ses narines palpitaient; elle avait dans la -cambrure des reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. On eût -dit que la sauvagerie et les passions nomades qui avaient été le lot des -générations de bûcherons dont elle sortait s’étaient accumulées en elle -et faisaient soudain explosion. Un jour, on entendit du côté de la -lisière une galopade furieuse, puis on vit déboucher du taillis une -génisse que Sauvageonne avait rencontrée dans une clairière et sur -laquelle elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, battant des -talons les flancs de la bête exaspérée, traînant encore après ses -vêtements des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles arrachées au -passage, elle traversa au galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les -paysannes effarées joignaient les mains, et elle ne s’arrêta, rouge et -haletante, que dans la cour du château, où la génisse affolée s’abattit -sur le pavé. - -Au retour de ces escapades endiablées, elle restait pendant des heures -blottie sur un canapé du salon, les jambes repliées, une main enfoncée -dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, observant les mouvements et les -moindres gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, mal à l’aise sous -l’espionnage incessant et muet de ce regard, où passait par intervalles -un regard malicieux, finissait par devenir nerveux et souhaitait qu’elle -reprît le chemin des bois, au risque de l’y voir commettre de nouvelles -frasques. Néanmoins, tout en maugréant contre la petite peste qui -mettait le désordre dans son intérieur et faisait damner les -domestiques, il subissait l’indéfinissable attraction de Sauvageonne. Il -lui trouvait quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes qu’elle -croquait lorsqu’il l’avait rencontrée pour la première fois. Séduit et -choqué en même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses allures trop -libres, de la dangereuse familiarité qui s’établissait entre elle et les -gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les -brumeuses matinées d’octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois -vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer sournoisement, après un -oblique détour, d’étranges imaginations lui montaient au cerveau; de -vagues soupçons, pareils à ceux d’un mari jaloux, le poussaient à suivre -Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois. - -Une après-midi, ayant remarqué que la jeune fille, après avoir vagué -distraitement autour de la Peutefontaine, venait de prendre le chemin -d’une coupe en pleine exploitation, il fut de nouveau tracassé par ses -craintes soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur net, il sortit -précipitamment afin de retrouver la trace de la fugitive. Au bout de -cent pas, il l’aperçut escaladant comme un chat les pentes très raides -de la tranchée et franchissant d’un bond les _murgers_ qui couronnaient -la crête du bois.--Peut-être, avec ce flair particulier aux animaux et -aux sauvages, devina-t-elle qu’on la suivait et voulut-elle dépister son -espion; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois crochets par des -_laies_ transversales et qu’au bout de quelques minutes elle mit -l’ancien garde-général en défaut. Cependant, par esprit de contradiction -ou par malice, afin de railler le trop curieux beau-père, de temps à -autre sa voix de soprano aigu partait soudain, en manière de bravade, du -fond d’une combe ou de l’épaisseur d’un taillis, et un _houp_! sonore -résonnait au loin, comme un signal lancé par Sauvageonne à quelque -personnage mystérieux. - -Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement -par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la -huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha -enfin dans la _coupe_ qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée -par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A -deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les -ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur -chantier; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la -sieste. Tandis que Francis inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue -du terrain exploité, Denise, les cheveux au vent, sortit à son tour du -fourré. Elle n’avait pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, elle -paraissait se soucier médiocrement de sa présence, car elle continuait -de s’avancer dans la direction de la loge. - -Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, elle le contempla un -moment, puis, fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur une poignée -de faînes dont l’éparpillement l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et -tandis que les camarades du chantier riaient bruyamment, il se dressa -sur ses pieds. C’était un beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à -la mine joviale et à la barbe brune naissante. Une conversation animée -s’engagea entre lui et la jeune fille. Ils discutaient comme deux -camarades, avec de grands gestes et de longs éclats de rire. Cette -camaraderie agaçait singulièrement les nerfs de Francis; il quitta la -lisière, et, se montrant plus à découvert: - ---Denise! cria-t-il avec humeur. - -Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, puis continua -l’entretien sans s’émouvoir. - ---Je parie que si! s’exclama-t-elle en se penchant vers le jeune -sabotier. - ---Je gage que non! repartit celui-ci... Qu’est-ce que vous pariez? - ---Un joli couteau que j’ai là en poche... Et vous? - ---Une paire de fins sabots de hêtre. - -Il avait tendu sa large main rugueuse, et elle y tapa sans façon. - ---A votre tour, mamselle! dit-il en riant. - -Elle avança sa petite main brune dans laquelle le gars tapa légèrement, -après quoi il retint la main de Denise dans ses gros doigts, et, la -secouant vigoureusement: - ---Chose promise, chose due! murmura-t-il; vilain qui se dédit! - -Francis marchait à grandes enjambées vers le groupe. - ---Denise! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait guère de réplique; venez, -j’ai à vous parler! - -Elle remua les épaules à la façon des enfants mal élevés, fit un signe -de tête au sabotier, et suivit à quelque distance Francis, qui regagnait -le taillis d’un air mécontent. - -Ils prirent un sentier pierreux, jonché de feuilles sèches, et y -cheminèrent quelque temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup Francis -Pommeret se retourna vers la jeune fille, qui croquait des noisettes -derrière lui, et, d’un ton très âpre: - ---Ma chère enfant, commença-t-il, vous avez avec ces gens des bois des -façons qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre condition. - -Elle le regarda de côté avec un sourire quasi insolent: - ---Qu’est-ce que cela peut bien vous faire? répondit-elle. - ---Ayant épousé votre mère adoptive, je me considère comme responsable de -vos actions, et j’ai le droit de couper court à des familiarités -déplacées. - ---Quand je suis familière avec vous, cela vous ennuie; quand je le suis -avec d’autres, cela vous vexe... Vous n’êtes jamais content!... Je ne -puis pourtant pas vivre comme un hérisson, et j’ai besoin d’avoir des -amis, moi! - ---Votre mère vous aime; il me semble que c’est suffisant. - ---Ma mère n’aime que vous et ne voit que par vos yeux... Cela peut vous -sembler suffisant... A moi, non! - -Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait violemment du pied -les feuilles sèches qui craquaient. - ---Enfin vous n’êtes plus une petite fille, reprit Francis; vous avez -dix-sept ans passés, et, à votre âge, une jeune personne ne doit pas -donner des poignées de main à un garçon de vingt ans, fût-il sabotier. - ---Tiens! fit-elle en éclatant de rire et en lui lançant un regard -oblique; vous ne me prenez plus pour une pensionnaire sans -conséquence?... C’est déjà quelque chose... Croyez-vous par hasard que -je veuille faire de Zacharie mon bon ami? - ---Je ne crois rien; mais tant que vous serez sous ma garde, je n’entends -pas que vous couriez les bois seule et que vous fréquentiez ces gens-là. - ---Un mot de plus et je retourne avec eux! s’écria-t-elle d’un ton de -défi, en hasardant quelques pas en arrière. - ---Je vous le défends! grommela-t-il les dents serrées.--Et, la -saisissant violemment par le bras, il cherchait à l’entraîner. - ---Ah! c’est ainsi! s’exclama-t-elle, rageuse, en se rebiffant; eh bien! -nous verrons qui aura le dernier. - -Elle lui opposait une résistance sérieuse, et il fut obligé de lui -empoigner les deux bras pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un -moment silencieusement; elle, se débattant avec une énergie enragée; -lui, redoublant la force de son étreinte. Il était agité de sentiments -très complexes, où il y avait de l’animosité, de l’irritation et, en -même temps, une émotion nouvelle, moitié pénible et moitié plaisante: un -confus chatouillement des nerfs et des sens, qui le surexcitait et lui -faisait perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant qu’elle ne serait -pas la plus forte, la jeune fille, de plus en plus furibonde, se -précipita tête baissée sur les bras virils noués aux siens et mordit à -belles dents l’une des mains de son adversaire. - -La douleur arracha un juron à Pommeret, et il lâcha vivement Denise. -Elle l’avait mordu au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair -saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent humides. D’un bond, elle -se précipita de nouveau sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent la -plaie où les traces de ses incisives étaient marquées par des -gouttelettes vermeilles. - ---Pardon! murmura-t-elle d’une voix suppliante, je vous ai fait du mal; -pardon! - -En même temps, avec son mouchoir, elle tamponnait la main qu’elle avait -mordue. - -Francis sentait dans sa gorge sèche une sorte d’étranglement, et il -détournait les yeux. - ---Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa main; rentrons! - ---Pas avant que vous m’ayez dit que vous ne m’en voulez pas! - ---Remettez-vous... Je ne vous en veux pas. - ---Eh bien! pour me le prouver, embrassez-moi! - -Elle lui avait posé ses deux mains sur les épaules, et, se haussant sur -la pointe des pieds, elle lui tendait humblement ses lèvres. - -Il se raidit contre la tentation, vint à bout de maîtriser le tumulte de -sa chair, et, en se reculant: - ---Non! fit-il d’une voix faible. - -Elle le dévisagea curieusement; ses prunelles dorées, où s’allumait une -flamme ironique, demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, pendant -une seconde, leurs regards furent pour ainsi dire fondus l’un dans -l’autre. Alors, comme si elle eût deviné le trouble où elle l’avait jeté -et les scrupules honnêtes qui le tourmentaient, elle n’insista plus, et, -l’un derrière l’autre, ils redescendirent silencieusement vers -Rouelles... - -Ce même jour, à la brune, Mme Pommeret revenait d’une course dans le -village. A l’orée du bois, elle eut en rencontre une femme en haillons -qui cheminait pliée en deux sous un fagot, et comme cette pauvresse -s’accotait au talus pour se reposer et souffler, Adrienne reconnut -Manette Trinquesse. Elle avait la mine plus déguenillée encore que de -coutume, et, en s’approchant, Mme Pommeret s’aperçut que la malheureuse -était dans un état de grossesse avancée. - ---Eh! bonjour donc, geignit Manette, je vous salue bien, madame -Lebreton... je veux dire madame Pommeret... Excusez, je ne peux -m’habituer encore à votre changement de nom... Et vous vous êtes -toujours bien portée depuis que vous avez quitté la Mancienne? - ---Mais oui, répondit Adrienne en fouillant dans son porte-monnaie et en -mettant une pièce blanche dans la main rouge de Manette, et vous, -comment allez-vous? - ---Bien des mercis, ma bonne dame, comme vous voyez, reprit-elle, en -baissant les yeux vers sa taille arrondie, toujours dans la misère -jusqu’au cou; le guignon ne me lâche pas!... Et votre mari va bien -aussi?... je n’ai pas besoin de vous le demander... Je l’ai vu tout à -l’heure dans le bois se promenant avec Mlle Denise. Eh! comme elle est -grande maintenant! c’est une demoiselle... A eux deux, ils avaient -quasiment l’air de jeunes mariés. Même que je me pensais, tout en -ramassant mon fagot: il faut que Mme Pommeret ait grande confiance dans -son mari pour le laisser courir ainsi par voies et par chemins avec une -jeunesse! - ---Fi donc, Manette! s’écria Adrienne indignée, vous avez l’esprit tourné -au mal, ma fille, et c’est vilain ce que vous dites là. - ---Dame! grommela Manette en se relevant et en remettant d’aplomb son -fagot d’un coup d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, Mlle Denise, -n’est-ce pas donc?... Il est quasi aussi jeune qu’elle, et voyez-vous, -madame Lebreton,--je veux dire madame Pommeret,--les hommes sont -toujours des hommes, et il ne faut jamais se fier à eux... Je suis payée -pour le savoir, allez!... Enfin, ce ne sont pas mes affaires, n’est-ce -pas? - ---Bonsoir! interrompit sévèrement madame Adrienne.--Elle quitta -brusquement la pauvresse, qui continua son chemin en soufflant et en -geignant sous le poids de son bois mort. - -Les insinuations perfides de Manette l’avaient tellement outrée qu’elle -ne put s’empêcher, le soir, de les rapporter avec indignation à Francis, -comme un échantillon de la malveillance des gens d’Auberive. - ---Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au monde, s’écria-t-elle, pour -inventer de pareilles vilenies!... Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en -tendant les deux mains à son mari, je ne suis pas jalouse, et ce n’est -pas certes ma pauvre Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi -misérables soupçons. - -Francis n’avait pu s’empêcher de rougir; les paroles confiantes de sa -femme le troublaient dans son for intérieur, et comme il gardait un -fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet incident pour demander -l’éloignement de Denise. - ---Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il ne faut pas donner -volontairement prise aux calomnies, même ineptes, des gens du pays, et -il serait sage de renvoyer Denise dans son couvent... Elle est d’une -précocité inquiétante; elle a des habitudes de vagabondage qui -pourraient mal tourner pour elle et pour nous... Pas plus tard -qu’aujourd’hui, je l’ai surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier -avec lequel elle me paraît beaucoup trop familière... Et mon avis est -que deux années au moins de surveillance sévère ne peuvent lui faire que -du bien. - -Mme Adrienne se laissa convaincre, et il fut décidé qu’elle reconduirait -Sauvageonne au Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. Quand -cette décision fut signifiée à la jeune fille, elle ne regimba ni ne se -récria comme on l’avait craint; elle se contenta de hausser les épaules -et de se renfermer dans un silence gros de menaces. Seulement, le -lendemain, se rencontrant tout à coup face à face avec Francis sur les -marches de l’escalier, elle lui barra le passage, et le regardant droit -dans les yeux: - ---Eh bien! dit-elle aigrement, vous en êtes venu à vos fins et vous -devez être content! - ---Content de quoi? demanda-t-il en feignant de ne pas comprendre. - ---Content de vous être débarrassé de moi en me faisant renvoyer au -Sacré-Cœur... - ---C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne suis pour rien dans la -résolution prise par votre mère adoptive. - ---Ne faites donc pas l’hypocrite!... Je sais parfaitement que c’est à -vous que je dois d’être claquemurée... Mais vous me le paierez! - -Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une œillade courroucée, et alla -s’enfermer dans sa chambre. - -Pourtant, à la veille de partir, elle parut s’être adoucie. Elle -semblait accepter avec plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle -avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, et, le matin du départ, -quand sa malle, une fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait -l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, elle descendit dans la cour et se -tint auprès de Mme Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu de son -mari. - ---Allons, dit Mme Adrienne, Sauvageonne, viens aussi l’embrasser! - ---Adieu! murmura Francis, adieu ma chère enfant, travaillez bien, soyez -gentille! - -En même temps, il lui tendait la main; mais Denise n’eut pas l’air de la -voir; tandis qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières -recommandations aux domestiques, elle fondit dans les bras de Francis, -et, tout d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit deux lèvres -brûlantes se coller passionnément aux siennes. - -Puis Denise, sans le regarder, murmura sourdement:--Au revoir!--et elle -s’élança dans la voiture. - - -II - -Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au -Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin -pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant -de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A -peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du -nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt.--Les ruisseaux -devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la -Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre; sur la blancheur -bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants -des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la -neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le -lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les -champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient -disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée; pendant des -semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le -village et le reste du monde. - -Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit -espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison -de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi; elle ne maudissait pas -trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et -livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien -capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de -charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la -quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques, -Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se -laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche -d’attentions; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment, -sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de -l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion -elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand -elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale -affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il -était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a -vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la -Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes:--appétits -vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de -distraction;--les circonstances seules avaient développé du côté du -mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de -Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève -pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification -épuise et mène à un prompt dépérissement. - -Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était -maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y -abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu -mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de -chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle -entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un -peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de -triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était -apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par -un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait -fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails -de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient -fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé, -regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de -cette monotone servitude dorée; il se reprochait d’avoir cédé à -l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il -aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups -de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée -à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt.--Ce n’était pas que -la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle -pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la -maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie, -cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais -et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de -jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne -paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes. -Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir -les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la -figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage: la sévérité -de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi, -la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements -conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet -embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce -jeune mari.--Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre -ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec -terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il -s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au -réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces -enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui -semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il -repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment -rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il -sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser -d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ. - -Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la -pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser -un lit; il en inventait même au besoin.--Adrienne était trop perspicace -et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce -refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour -le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup -brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à -s’abuser elle-même;--ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si -violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un -indifférent... Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais -qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible.--Malheureusement, -Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait -huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur -par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son -regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme -aimante ne se trompe pas... - -Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété, -ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors, -elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas, -comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada -qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la -froisser, il en prit encore plus à son aise. - -Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était -retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de -l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres, -débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir -sur le fond blanchissant du sol forestier: les chênes avec leurs rameaux -noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs -abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait -comme une chaudière bouillante; çà et là, dans les champs, la couche -neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert -tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en -nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante -clapotaient au dehors; l’ondée pleurait contre les vitres, les -gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour; un -sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée. - -Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement; d’un -air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de -rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant -avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse. -Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton -appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les -_virades_ lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué -de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira -ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la -porte. - ---Tu me laisses? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait -doucement la portière. - ---Je vais fumer dehors. - ---Oh! tu peux fumer ici, je te le permets... Tu entre-bâilleras une -fenêtre, voilà tout. - ---Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis -serait inondé. - ---Bah! allume tout de même ton cigare: j’aime encore mieux supporter ta -fumée que de rester seule... Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie -aura cessé. - ---Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si tôt, hasarda-t-il en -lorgnant toujours le bouton de la porte. - ---Cela ne fait rien, fume ici... Je t’en prie! - -Francis, mis au pied du mur, laissa retomber la portière et prit un -cigare. En même temps, une grimace d’impatience et un haussement -d’épaules manifestaient son agacement. Il se croyait abrité par les -rideaux du lit, qui formaient comme un écran entre lui et sa femme, mais -il avait compté sans une glace posée juste en face du fauteuil -d’Adrienne. Le miroir refléta fidèlement l’expression irritée des -regards, le mouvement à la fois furibond et résigné des épaules -soulevées et retombantes. Mme Pommeret vit tout cela comme à la lueur -d’un éclair et tressaillit. - ---Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus! - -Il était en train d’allumer son cigare; il se retourna, rougit -légèrement et regarda sa femme en essayant de sourire. - ---Quelle plaisanterie! Moi, je ne t’aime plus?... A quoi vois-tu cela? - ---A tout... Si je ne me plains pas, croyez-vous que je ne m’aperçoive -pas de vos façons d’être avec moi?... J’observe, je réfléchis, et mes -réflexions ne sont pas gaies, je vous assure. - -Il paraissait fort déconcerté de la tournure que prenait la -conversation, et tirait coup sur coup des bouffées de fumée, comme pour -masquer derrière ce nuage sa mine embarrassée et inquiète. - ---En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise querelle que tu me -cherches! Quels griefs as-tu contre moi? Que me reproches-tu? - ---Rien... Du moment où vous vous trouvez irréprochable, je n’ai rien à -vous dire... Seulement je me souviens, je compare, et la comparaison -d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à votre avantage. - ---Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant; je ne serais pas fâché -d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette... En quoi suis-je -coupable? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi? Est-ce que -je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie?... Voyons, parle! -s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne. - ---Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la -Mancienne!... Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me -marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes -heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône! - ---Voilà des exagérations!... Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant -son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque, -mais une femme sensée... Laisse-moi te parler comme à une personne -raisonnable... - ---Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons -comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se -passer de tendresse et d’affection. - ---Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse, -ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie, -la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est -plus nuisible qu’utile en ménage... Crois-moi, la meilleure garantie du -bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance -réciproques. - -Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal, -vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il -s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées -s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par -une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante: - ---Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant -de vous jeter à mes pieds!... Vous me teniez alors un tout autre -langage; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses -toujours plus ardentes... O Dieu! Dieu! s’écria-t-elle en se tordant les -mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et -cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les -vêtements que je portais ce jour-là!... Vous me demandez quels griefs -j’ai contre vous?... Les voilà, mes griefs; vous m’avez trompée, vous -m’avez menti!... Si vous pensiez réellement ce que vous pensez -aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas -maintenant... C’est indigne! - ---Adrienne! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre -paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec -sang-froid... Alors comme aujourd’hui... - ---Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez -pas!... Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas -une atroce comédie... Laissez-moi croire que vous avez eu une minute -d’amour pour moi... Sans cela, je serais trop complètement malheureuse! - -Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés -secs jusque-là, devinrent humides; un sanglot souleva sa poitrine et ses -larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les -carreaux. - -Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette -tempête de larmes brusquement soulevée; il s’approcha de sa femme, lui -serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on -veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal -compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois... Bref, -la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit; mais après les paroles -mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part -et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus. -Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le -velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six -mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La -confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces -sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles -atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour -qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de -s’être amoindri dans son estime; Pommeret s’apercevait de cet -amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement. - -Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur -intimité eut des hauts et des bas: elle fut tantôt tendre et tantôt -violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement, -s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques; ils gardaient -toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui -gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait -Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait -volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un -mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour -saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent; cette -préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait -dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement -comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des -paroles amères s’échangeaient de nouveau. - -Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte -par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus -particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle -se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et -cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation -nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui -s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et -qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé, -commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en -consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage -d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme; en même temps il -lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles, -surtout de ménager ses nerfs, qui étaient «à fleur de peau.» - -Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise -d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait -pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre -encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette -maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres -contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui -assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut -rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette -conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa -conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à -Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur -vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour -déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même -qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du -moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et -de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou -en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours -revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir, -dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de -Dijon. - -En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se -rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins -furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour -Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats. -Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec -entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré -qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges; mais celle-ci s’opposa -très résolument au départ de son mari. - ---Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande -pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même... -J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus -gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne... Toi, tu -resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous -voici au plein moment des récoltes; je tiens à ce que tu me remplaces -pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne.--D’ailleurs, -ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie... -A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade -qui prend les eaux? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux -pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me -remettre sur pied; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te -surprendre par ma mine florissante... Ainsi, c’est convenu, tu garderas -la maison; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi; cela -entre dans mes petits calculs... - -Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il -conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui -devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force -recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi, -remonta en voiture et revint dîner à Rouelles. - -Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison -silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au -dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos -d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas -marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de -gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux -d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser -à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de -devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une -exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées; il -faisait bon vivre!... Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne, -visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et -s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette: la -première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation -d’Adrienne; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé -surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de -pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui -écrivait en ces termes: - - «Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par «petit père» - ou par «cher monsieur». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop - familier, et le second m’a paru trop cérémonieux; de sorte que je me - suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que - vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez - _énormément_ vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous - distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui - quitte demain la maison;--elle a de la chance, celle-là!--Je tiens à - vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand - vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le - bonjour de ma part à nos amis les sabotiers... A propos, encore une - commission!... Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller - dans le premier tiroir de ma commode; vous y trouverez un livre à - couverture bleue, l’_Histoire de la belle Mélusine_, que je vous prie - de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise - la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence. - - DENISE.» - -Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui -trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la -pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi -difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses -audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien -agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire? -Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se -félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son -cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès -qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son -cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre -réservée à Denise. - -L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes -excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée. -La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses -images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant _Damon et -Henriette_, _Pyrame et Thisbé_, _les Vierges sages et les Vierges -folles_, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection -d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les -promenades vagabondes de la jeune fille: nids de pies et nids de guêpes, -cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels -un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps -avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes -terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du -corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une -hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un -air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il -s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe -et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique: nœuds de -ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés, -chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure; tout cela -pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher _la -Belle Mélusine_, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché -de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la -tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes -ses nippes; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta -l’appartement. - -La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de -cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et -inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de -fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout, -elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous -reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en -débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne; mais -dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le -relançait opiniâtrement et cheminait avec lui. - -La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui -agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans -toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes -plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de -chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers -roucoulaient langoureusement; leurs voix sourdes et caressantes -éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la -brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir. - -Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner, -étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles -s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un -roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua -un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se -levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la -cuisinière parut effarée. - ---Qu’y a-t-il donc? fit Francis impatienté. - ---Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient. - ---Oui, c’est moi! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière -livrait passage à Sauvageonne. - ---Vous? - -Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la -lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les -bras croisés.--Mais quel changement s’était opéré!... Huit mois avaient -suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit -entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente -dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait -devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et -admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient -arrondis; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe -d’alépine noire; les irrégularités du visage s’étaient atténuées; le -teint était d’une fraîcheur éblouissante; les opulents cheveux roux -avaient légèrement bruni; tordue en un épais chignon, leur masse -rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges -entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux -étincelants. - ---Vous? répéta Francis abasourdi et ébloui. - ---Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le -tremblement de sa voix vibrante, je _m’assommais_ là-bas et je me suis -fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma -mère. - ---Et vous êtes revenue seule? demanda sévèrement Pommeret. - ---Oh! rassurez-vous! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par -une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure... A -propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra -lui faire servir à souper... Elle l’a bien gagné! - - -III - ---Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous -êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur?... Je n’ai pas voulu vous infliger -l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà -repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois -instruire votre mère adoptive. - -En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et -dépliait la lettre de la supérieure.--Ceci se passait le lendemain de -l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la -salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises -avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers -Francis: - ---Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans -la lettre de Mme de Lignac. - ---La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un -scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa -maison... J’aime encore à penser qu’elle exagère. - ---Non, pas trop... Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable, -d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt:--Je suis une très -mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire; aussi ces -dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de -débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche -dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande -cérémonie: collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On -m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du _Meunier, -son Fils et l’Ane_, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un -drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un -évêque.--«Vous comprenez, mon enfant? me dit la supérieure en baissant -les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et, -en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière -inconvenance; vous remplacerez _évêque_ par _seigneur_... Ne l’oubliez -pas!»--C’est bon; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je -récite de mon mieux, sans omettre la correction: «comme un _seigneur_ -assis.» On me complimente: «Ce sera charmant, Monseigneur sera -ravi!»--Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance: -trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés. -Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au -bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord -très bien; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces -grosses lèvres rasées!... J’arrive au fameux passage; je reprends ma -respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant -chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute -volée: - - Tandis que ce nigaud, comme un _évêque_ assis, - Fait le veau sur son âne et pense être bien sage... - -Silence glacial; les évêques ne sourcillent pas: seulement Monseigneur -de Dijon se penche vers la supérieure et lui murmure à l’oreille je ne -sais quoi qui fait lever les yeux au ciel à la bonne dame. Moi, je vais -toujours mon train, et j’achève au milieu de la stupéfaction générale... -Le soir même, après une réprimande publique, on m’ordonnait de faire mes -paquets, et le lendemain on me mettait à la porte comme une brebis -galeuse... La justice divine était satisfaite... et moi aussi, puisque -je voulais me faire renvoyer. - ---Et pourquoi, s’il vous plaît? demanda Francis, qui n’avait pu se -défendre de sourire pendant ce récit. - -Elle lui coula un coup d’œil oblique: - ---Cela me regarde, marmotta-t-elle entre ses dents... D’abord j’avais le -mal du pays. - ---Adrienne sera très mécontente, reprit-il en accentuant durement -chacune de ses paroles; je vais lui écrire que vous ne pouvez rester -ici... Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité de vous garder. - -Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner contre les vitres. De -sa place, Francis voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, la -masse abondante de ses cheveux, et la souple ligne onduleuse de son dos -et de ses hanches. - ---Vous n’êtes pas aimable! répliqua-t-elle sans se retourner. - -Sa voix avait un tremblement qui contrastait avec les intonations nettes -et mordantes de tout à l’heure. - -Pommeret se sentit amolli. Se reprochant d’avoir été trop rude, il -quitta sa chaise et fit quelques pas vers la jeune fille. - ---Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir n’est pas d’être aimable, -mais de vous tenir le langage que votre mère adoptive vous tiendrait si -elle était ici... - ---Je comprends, interrompit-elle, en faisant volte-face, vous voulez -être un père pour moi... Eh bien! ça ne vous va pas, ce rôle-là, mais -pas du tout!... - ---Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en attendant que ma femme vous -prenne avec elle... Jusque-là, je compte que vous vous tiendrez -tranquille et que vous sortirez le moins possible. - ---Vous me mettez en pénitence... au pain sec! - -Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase ironique, elle -eut un rire silencieux qui creusa des fossettes dans ses joues, -découvrit ses petites dents blanches et illumina ses yeux. - ---Il n’y a pas de quoi rire! s’exclama Francis agacé et un peu mal à -l’aise. - ---Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant votre sermon. - -Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche de son interlocuteur, et -changeant brusquement la conversation: - ---Tiens! s’écria-t-elle, c’est là que je vous ai mordu! - -En même temps, elle posa un doigt à l’endroit indiqué, et ils restèrent -ainsi un moment immobiles; puis Francis s’empara de cette main qui -touchait la sienne: - ---Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton -presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien. - -Elle éclata de rire de nouveau: - ---Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au -Sacré-Cœur: «Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de -votre âme!» - -Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air -béat. - ---Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans -ma chambre... Faudra-t-il garder les arrêts? - ---Faites ce que vous voudrez! répondit-il vexé; je n’ai pas la -prétention de jouer au geôlier avec vous. - ---Vous avez joliment raison! Chacun a assez à faire de se garder -soi-même... Bonjour! - -Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit -et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui -conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en -attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il -craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit -dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le -déjeuner; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient -atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives; ses conclusions -tournaient à l’indulgence. - -En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au -château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait -repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe -d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires -qu’elle affectionnait:--jupes courtes, guêtres montant jusqu’à -mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les -épaules.--Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de -garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du -souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui -laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité -relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de -cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si -inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était -loin de la maison, il respirait plus à l’aise; mais, par une -contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui -semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de -goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre -lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin, -s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à -travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait, -c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son -caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude -jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces -bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre; quelque chose -lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le -cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois -peur et plaisir.--Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries -périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le -soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on -entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui -rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur -de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée -d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque -soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous -deux dans une demi-obscurité. - -Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait -de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir -aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent -et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des -réponses impertinentes.--De quoi s’occupait-il? Elle avait l’attention -de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore! Elle n’était -pourtant pas gênante!--La conversation tombait là-dessus, et on -n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de -Mme Adrienne; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à -faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant -les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs -regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient -près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise -d’hostilités. - -Un soir que Denise était rentrée plus tard que de coutume et que Francis -s’était mis à table sans l’attendre, il lui dit de son ton le plus -grognon: - ---Vous devriez tâcher de revenir au moins pour l’heure des repas... Je -me demande ce que vous pouvez faire dans les bois toute une journée? - ---Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, et là du moins je ne suis à -charge à personne. - ---Qu’y trouvez-vous donc de si amusant? - ---Tout: les plantes, les bêtes et les gens. - ---Surtout les gens! insinua-t-il avec sarcasme. - ---Pourquoi pas?... Je ne suis pas fière, moi, et j’avoue que je ne me -déplais pas dans leur compagnie. - ---En tout cas, c’est une compagnie peu convenable et peu sûre pour une -fille jeune et... jolie. - -Elle haussa les épaules: - ---Vous me trouvez jolie?... Vous êtes bien bon! - -Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa -coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en -arrière... Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans -trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le -vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard -étincelant et hardi: - ---Hein! quoi? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à -redire à ma coiffure? - -Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et -se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau -la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme -indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux -points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout -à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant -brusquement le bonsoir. - -Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne; il -s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment -où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la -route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord -lentement l’enveloppe; puis il parcourut les quatre pages -d’écriture,--et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir -Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée -fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans -sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne -pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée -au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles. -Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de -patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de -supporter le voyage. - -Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant -dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines -d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute -dimension, les nasses, les clayons et les _volettes_ étalaient au soleil -leurs formes blanches et brunes; tous ces légers ouvrages d’osier tressé -emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et -débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée, -tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des -voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger -sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et -Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par -Sauvageonne. - -Ils étaient six: la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons -de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités, -ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à -manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de -pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec -lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la _demoiselle_ et -vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très -timides, ne paraissaient pas trop à leur aise; les filles, écarquillant -les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de -porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond -roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de -rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse. -Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint -s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher; puis, -se penchant en dehors: - ---Allons! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que -j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en -route!... On se doit bien cela entre parents. - ---Entre parents? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille? - ---Mon Dieu, oui; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma -vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines... Ne -trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent? - -Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne: - ---J’ai reçu une réponse de Plombières, murmura-t-il... On ne peut pas -vous loger là-bas, et vous resterez ici. - -En voyant la lettre, Denise avait pâli tout d’abord; les derniers mots -de Francis ramenèrent une nuance rose sur ses joues, et un éclair joyeux -passa dans ses prunelles. - ---Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle... Avouez-le! - -Il haussa les épaules sans répondre. - ---Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en irai avec ces gens-là. - -Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec humeur. - -Cependant les vanniers, intimidés par la présence du maître de la -maison, s’étaient hâtés de mettre les morceaux doubles. Maintenant ils -se levaient lourdement et gagnaient la cour. L’homme et les garçons -bridaient les chevaux, tandis que les femmes ramassaient les paniers -épars sur le pavé. - ---Au revoir, ma _gachette_! dit la vannière à Denise qui ne l’avait pas -quittée; bien des mercis pour votre politesse; nous vous revaudrons cela -quand nous serons à portée... si vous venez jamais nous voir à Aprey... -C’est le pays de votre pauvre mère, et nous sommes vos plus près -parents. Il faudra un de ces jours que vous poussiez jusqu’à notre -village. - ---Est-ce que vous y rentrez? demanda Denise. - ---Nenni, pas pour le moment. Nous achevons d’abord notre tournée pour -placer notre marchandise; mais nous y serons pour sûr rendus vers la -Notre-Dame d’août, et alors, si le cœur vous en dit, vous n’avez que de -venir, tout un chacun sera content de vous voir... Ah! dame, ça n’est -pas cossu chez nous comme dans votre belle maison, mais on vous y -recevra de bon cœur tout de même... Au revoir donc, ma mie! Bien le -bonjour, monsieur. - -Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et -gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets -claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle -chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons -marchaient en avant, le fouet sur la nuque; entre les deux voitures, la -femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles -enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la -civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu -en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et, -tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait -leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper -sur le vert des prés. - -Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés -et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une -des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient -plus sonores sous les branches. - ---Vous regrettez de n’être point partie avec eux? dit railleusement -Francis en touchant l’épaule de la jeune fille. - -Elle tressaillit. - ---Qui sait? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être -mieux pour tout le monde!... - -Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles -s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus -personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le -sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, -dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa -tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche; -on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et -qui crie au ciel: «Tant pis! c’est toi qui l’a voulu!» - ---Je rentre! s’écria-t-elle... Et courant tout d’une envolée jusque dans -le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre. - -A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque -complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au -sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret -laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux -domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires, -entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous -prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans -la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un -tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les -lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse -indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère;--une ménagère -de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du -frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux -raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la -salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en -sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le -bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, -que c’était là le _nec plus ultra_ de la bonne chère. Pommeret, tantôt -agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de -maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse -jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se -défendre des longs tête-à-tête de chaque soir; à tout instant du jour, -il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus -dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les -chasseurs ont pratiqué une _enceinte_, et qui voit de minute en minute -se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur -le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en -désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se -condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades -forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se -répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait -un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa -pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation; la -possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de -l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la -forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le -flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées -immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé, -ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa -pensée. - -Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources -de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il -s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays -le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute -habitation; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis -qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que -l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après -avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de -saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de -manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque -rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme -des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence -n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un -martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil. -Tout y invite au sommeil: le moelleux gonflement des mousses à la base -des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit; tout y repose -les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques -blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité. - -Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une -des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide; -et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, -les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement.--Il sommeillait -depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches -froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé -derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les -branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de -l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive,--et reconnut -Sauvageonne. - -Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord -de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse -indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis, -remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu -de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans -le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne, -secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme -pour en tâter le degré de fraîcheur.--Francis demeurait coi, les yeux -grands ouverts, la gorge serrée.--Aux allures de Denise, on voyait bien -qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon; -l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement -que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur -accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que -ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la -présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même -discrètement;--et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise, -une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées. - -La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la -masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa -présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un -peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se -soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il -opérerait sa retraite, quand Denise reparut. - -Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement -dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de -gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui -se jette en pleine eau. - -Inconsciemment il avait fermé les yeux; quand il les rouvrit, on ne -voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, -dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille -aspirait l’air humide avec bonheur; les ailes de son nez retroussé se -dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures -surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli -mouvement d’oiseau qui prend son bain; d’autres fois, s’accrochant des -deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La -nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses -ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la -baigneuse; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant -que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule.--Maintenant, -Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui -avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout -remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus -qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de -troublantes surprises. - -Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute -ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui -perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle -passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les -purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une -nymphe des temps mythologiques.--Le crépuscule tombait. Le pan de ciel -aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de -turquoise foncée; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait -par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe -faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce -cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps -éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient -harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de -son dos et de sa jeune poitrine; sa peau blanche frissonnait légèrement, -et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité -délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette -chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien -qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration -attendrie devant la révélation de cette virginale beauté -féminine.--Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait -laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux -indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle -était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en -secouant sa chevelure encore mouillée... - -Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la -tirèrent brutalement de sa rêverie.--Francis avait-il voulu fuir, ou, -dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement? Toujours -est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un -être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit, -puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la -place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les -coudraies, elle se trouva face à face avec Francis. - ---Vous! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là? - -Elle pâlissait et suffoquait; un mouvement de stupéfaction, de honte et -de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son -corsage à demi boutonné. - -Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action, -balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la -jeune fille. - ---C’est lâche! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes -roulaient dans ses yeux. - -Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, en proie à une sorte de -crise nerveuse. - -Francis, très effrayé de la voir en cet état, ne savait plus que faire -pour la calmer, quand soudain une idée aussi imprudente que peu -généreuse lui vint à l’esprit... Elle l’aimait, il s’en doutait depuis -longtemps; pourquoi ne se servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette -naïve passion dont il avait deviné la vivacité croissante tout en -affectant de la décourager?... Il fixa de nouveau sur Denise ses yeux -caressants et attendris, et se penchant vers elle: - ---Pardon! lui chuchota-t-il presque dans l’oreille, pardonnez-moi, chère -enfant adorée! - -Ces simples mots d’amour opérèrent sur Denise comme un charme. D’un bond -farouche, elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras autour du cou et -cacha dans la poitrine du jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine -de sanglots passionnés. - - -IV - -Un mois s’était passé depuis l’aventure du Creux d’Aujon. Dans la pièce -qui servait de fumoir et de cabinet de travail, Denise et Francis -s’entretenaient à voix basse après le dîner. L’ombre des soirées d’août, -déjà plus courtes, emplissait la chambre d’une obscurité qui ne -permettait plus de distinguer les traits des deux interlocuteurs. On ne -voyait que les formes confuses de leurs silhouettes. Celle de Denise, -qui arpentait le fumoir dans sa longueur, tantôt s’enfonçait dans le -noir et tantôt se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune fille -marchait les bras croisés, la tête penchée, et le bruit sourd de son pas -résonnait seul dans le silence de la maison endormie. - ---Oui, c’est demain à trois heures qu’elle revient, murmura Francis en -jetant son cigare et en se renfonçant dans un coin du divan. - ---Demain! répéta Denise comme un écho douloureux, déjà demain!... O -Francis, que faire? que devenir? - ---Nous resterons ici... Pierre ira seul à Langres avec la voiture: il -dira que nous sommes en pleine moisson et que nous n’avons pu quitter -Rouelles. - ---Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle en haussant les -épaules... Il faudra toujours la voir, lui parler et l’embrasser à -l’arrivée... Je m’imaginais que ce retour ne viendrait jamais, et c’est -demain... Non, je ne pourrai plus la regarder en face! - ---Ma pauvre Denise, commença Francis avec embarras, combien j’ai été -coupable et comme je me reproche!... - -Elle l’interrompit brusquement, courut à lui et, lui posant les mains -sur les épaules, tandis que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre -ceux de Pommeret: - ---M’aimes-tu? lui dit-elle avec un accent passionné. - ---Peux-tu me le demander? - ---M’aimes-tu plus que tout au monde... comme je t’aime, moi... comme je -t’ai aimé depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, sous le -pommier?... Ce jour-là, je me suis de cœur donnée à toi; je te l’ai déjà -dit et je te le répète pour que tu comprennes bien que je ne t’ai pas -aimé par caprice ou par surprise... Vois-tu! il n’y avait ni -convenances, ni mère adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de -t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, à faire la part -de ceci et de cela... Je me donne tout entière... M’aimes-tu de la même -façon? - ---Mais... certainement, répondit-il, tandis qu’intérieurement il -s’effrayait déjà de l’exaltation de la jeune fille. - ---Eh bien! continua-t-elle en lui serrant les bras dans ses mains, -sauvons-nous!... Partons demain au petit jour! - -Il tressauta, interdit: - ---Hein! fit-il... Voyons, ma chère enfant, sois plus calme et tâche de -voir les choses avec plus de sang-froid. - ---Je les vois comme elles sont... Nous tremblons déjà rien qu’à l’idée -de ce retour... Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous deux... -Non, vois-tu, partons!... Après tout, elle n’est que ma mère adoptive, -et quant à toi, elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi. - ---Mais c’est de l’enfantillage! répliqua-t-il, ahuri; d’abord c’est -impraticable, et puis ce serait odieux. - ---Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper. - ---Où irions-nous? - ---N’importe où... A l’étranger, si tu veux. - ---A l’étranger? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de -quoi y vivrions-nous?... Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici -appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou -vaillant. - ---Ha! fit-elle...--En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela. -Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa -logique impitoyable:--Raison de plus pour ne pas rester... Je -travaillerai et toi aussi... Nous sommes jeunes et bien portants; avec -de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie. - -Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec -la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans -l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui -le morfondait.--Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se -lancer dans l’inconnu... gagner son pain en travaillant... recommencer à -vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources -que ses deux mains et l’amour de Denise... tout cela était très joli -dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à -envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il -se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier, -ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser; il lui -semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa -petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance. -Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la -correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale -bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée -de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne. - -Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de -sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de -Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et, -le serrant dans ses bras: - ---N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons -cette nuit? - ---Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et -part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique... Un esclandre -pareil, songes-y donc! produirait dans le pays un effet déplorable... Et -puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer -pour gagner de quoi nous faire vivre... Il faut voir les choses par le -côté positif... Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène -à rien... Ah! si nous étions riches, ce serait différent... - -Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux -autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés, -les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée -au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement -dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put -voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards -hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement -et des larmes roulèrent dans ses yeux. - ---Alors tu veux m’abandonner? fit-elle, navrée. - ---Qui te parle de t’abandonner?... Seulement je ne veux pas t’exposer, -et moi avec toi, à mourir de faim. - -Elle secoua la tête: - ---Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous -avons trompée. - ---Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de -ces fatalités dans la vie... A quoi sert de se buter contre -l’impossible?... Patientons!... Qui sait? Plus tard les choses -s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes. - ---Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai -jamais la regarder en face!... Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est -passé... Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille -ingratitude!... Non, je ne peux pas! On dit que j’ai de mauvais -instincts, c’est possible, c’est dans le sang; mais, si mauvaise que je -sois, il y a des choses que je ne peux pas faire... Il faut que je m’en -aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi?... -ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou.--Puis elle continua -d’une voix plus câline en se serrant contre lui:--Cher mien! sois bon -pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre -chien! tu sais bien que je n’ai que toi au monde... Ne me réponds plus -que c’est impossible; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit, -tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que -ses deux bras... - -Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise. - ---Est-ce que c’est la même chose? répliqua-t-il impatienté. Je te répète -que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter, -en faisant contre fortune bon cœur. - -Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement. - ---Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt que de vivre ici! -Chaque bouchée que j’y mangerais me déchirerait la gorge. - -Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui prendre les mains, -qu’elle retirait avec des gestes rageurs. - ---Plus bas! murmura-t-il, calmez-vous, et si vous m’aimez un peu... - ---Ah! interrompit-elle d’une voix étranglée par les sanglots, je vous -aime trop, et c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez plus!... -Entre une vie de peine avec moi et votre bien-être ici, est-ce que vous -devriez hésiter? - -Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une main tremblante: - ---Une dernière fois, voulez-vous partir? - ---Vous êtes folle! - ---Et vous! - -Elle ne se sentit même pas le courage d’achever et de lui reprocher son -manque de cœur. - ---Adieu! balbutia-t-elle en se dirigeant vers le couloir. - ---Denise! - ---Adieu! - -La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était -dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les -couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse. -Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant -avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que -Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire: «J’ai eu -tort, je t’aime, partons ensemble!» Elle ne pouvait pas croire que -l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour -l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur... Mais les heures se -passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée -jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière -froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre -fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au -fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir. - ---Il ne viendra plus! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant, -elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le -peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage -une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à -celui qui l’abandonnait: - -«Je vous ai dit que je partirais, et je pars; je pars sans vous, et je -ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me -restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ. -Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas -compromis. Encore une fois, adieu!» - -Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle -avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le -couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa -poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, -descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin. - -Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa -conscience était loin d’être calme; il ne laissait pas d’éprouver une -angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au -retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé -Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient -dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et -Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six -mois. Comment sortirait-il de tout cela? et quel pas de clerc il avait -fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon!... - -Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois -cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du -matin qui suivent les nuits fiévreuses. - -Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement -de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de -Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la -sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son -sommeil.--Qu’ai-je donc? se demanda-t-il.--Puis il songea à la scène de -la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant. -Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent -tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra.--Assurément -quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil.--Il se -précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur -lui sautait jusque dans la gorge... Partie! ce n’était pas possible!... -Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les -tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la -fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait -pas été défait.--Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait -bien mis réellement ses menaces à exécution... - -Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de -Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la -Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout -jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la -pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait -fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui -menait au bois.--Elle souffrait atrocement; son amour si vivace, si -confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève; il lui semblait -que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée -et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses -élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme -de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être -réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le -plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires -était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de -sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne -comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants -à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et -arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux.--Il y a des -plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture -artificielle, et Sauvageonne était de leur famille.--Elle cheminait -lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les -tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui -se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs. -Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément -ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la -soulageait; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance, -compatissait fraternellement à sa peine. - -Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une -intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils -paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la -forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve. -L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique -des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à -travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les -taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous -sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme -mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil.--Dans la -forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août, -Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au -sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son -retour étaient maintenant taris; les pierres blanchies, les herbes -couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché; -les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient -ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays; le sol, -couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de -clarté; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et -métallique; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient -partis.--Ah! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces -défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je -pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement -qu’avaient mes pauvres sabotiers? J’aurais été heureuse avec lui, même -dans une hutte en ruine comme celle-ci! - -Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le -silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement -des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au -souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se -berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa -recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré.--Ah! s’il lui -était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait -vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût -tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles -hésitations! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu -perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie -déserte. Elle se remit en route; le Creux d’Aujon était sur sa gauche, -la ferme d’Acquenove était derrière elle; en poussant vers la droite, -elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après -une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans -une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de -route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà -moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les -chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au -milieu du grand chemin. - -Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui -faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé -son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue -jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi -l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus -calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux -yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une -colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les -herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de -lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route; puis elles se -taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se -succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences -pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des -chaumes embrasés de lumière.--Pour Denise, cette route poudroyante et -sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu; elle y -cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point -culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait -des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés -par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un -geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin -d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme -une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis, -se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras -l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit -à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans -la poussière brûlante. - -Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute -par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et -l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le -cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui -montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses -tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner -jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait.--Ah! Dieu, -pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible -route?--Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et -elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle... - -A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme -dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant -l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait -tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les -complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise. -Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable -départ de Sauvageonne? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient -pas encore, mais avant le soir tout se saurait... Pauvre Sauvageonne! où -était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où -on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante?... Malgré -son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards, -aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait -si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le -sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître -le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il -consultait sa montre:--Encore deux heures... encore une heure... et elle -sera ici!--Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait, -préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les -raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise. -Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil, -fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution -favorable. - -Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se -leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il -endormait momentanément son inquiétude:--Après tout, se disait-il, -Denise est une créature étrange; ses goûts rustiques et ses habitudes -vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour -supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les -paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre -avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se -tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est -entêtée et indépendante; une fois installée là-bas, elle refusera -énergiquement de rentrer à Rouelles.--Reste Adrienne; mais celle-là est -plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon -à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera -difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas -d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la -ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce -parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de -Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors, -comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les -choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de -la fugitive... En résumé, tout sera ainsi pour le mieux; rien ne -transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre... Oui, je -me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant... -Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait -succombé à la tentation... Si elle était restée ici, la situation eût -été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout -découvrir... Décidément, c’est un mal pour un bien... Pourvu que Denise -soit arrivée saine et sauve à Aprey! - -Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le -sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la -cour.--Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment -hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et, -avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou. - ---Me voici! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite -santé... Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la -pauvre Sauvageonne dans un triste état. - ---Sauvageonne! murmura Francis atterré... Elle est là? - -Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la -femme de chambre se tenait affairée. - ---Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée à demi évanouie sur le bord -de la route... En plein soleil! il y avait de quoi la tuer... Oh! j’ai -bien deviné tout de suite qu’elle avait commis quelque nouvelle -incartade... Elle ne voulait pas revenir, et nous avons été obligés de -l’emporter de force.--Maintenant, elle va mieux, mais elle est encore -faible, et il ne faudra pas être trop rude avec elle. - -Abasourdi, il regardait alternativement sa femme et la jeune fille qui -avait fini par descendre avec l’aide de Zélie. Elle passa près de lui, -blanche comme un cierge, et marcha presque automatiquement dans le -vestibule, sans avoir l’air de voir Francis. - ---Mon ami, reprit Adrienne en glissant son bras sous celui de son mari, -sois indulgent!... Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de -sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas brusquer... Reste avec -elle pendant que je vais changer de robe; dis-lui une bonne -parole!--Elle rejoignit Denise et la baisa au front:--A tout à l’heure, -mon enfant, continua-t-elle; je te laisse faire la paix avec ton -beau-père. - -Mme Pommeret était entrée avec Zélie dans la pièce où on avait porté les -bagages. Francis respirait plus librement en songeant qu’après tout -Denise n’avait rien dit de compromettant. Il s’arrêta sur le seuil de la -chambre où la jeune fille venait de pénétrer. - ---Denise?... commença-t-il avec un accent interrogatif. - -Elle leva sur lui un regard sombre, et ses lèvres pâles se desserrèrent -enfin: - ---N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne suis pas revenue de mon plein -gré, allez!--Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, se retournant, -elle ajouta avec une sourde voix rageuse:--Si vous saviez comme je vous -méprise! - -Et la porte se referma violemment au nez de Francis. - - -V - -Une semaine se passa, et malgré les tentatives conciliatrices de Mme -Pommeret le bon accord ne se rétablit pas entre Denise et Francis. -Adrienne n’y comprenait rien. Elle savait par expérience que, si les -colères de Sauvageonne étaient violentes, elles ne duraient pas -longtemps d’ordinaire, et cette rancune persistante l’étonnait d’autant -plus qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de Denise la raison de -cette brouille mystérieuse. Si elle s’adressait à Francis, il haussait -les épaules et répondait avec humeur: - ---Est-ce que je sais, moi?... - -Elle se rabattait sur Denise; mais à toutes ses questions l’opiniâtre -fille ne répliquait que d’une façon énigmatique, en fronçant les -sourcils et en tenant obstinément ses fauves regards fixés à terre. - ---T’es-tu querellée avec Francis? - ---Non. - ---Lui as-tu donné quelque sujet de plainte? - ---Est-ce qu’il se plaint? - ---Non pas, mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de grave -pour que tu lui fasses aussi mauvais visage. - ---Je ne peux pas changer ma figure. - ---En tout cas, tu pourrais changer de manières et tâcher d’être plus -aimable. Tes bouderies sont très déplaisantes. - ---Si je déplais, qu’on me renvoie! - ---Pourquoi parles-tu de la sorte?... Qui t’a mis en tête de quitter une -maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable?... Tu -n’es qu’une ingrate! - ---Je le sais bien... - -On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal -sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de -loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite -pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si -en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité -toujours éveillée des domestiques; la bizarrerie de sa conduite -provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu -charitables: - ---Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec -cette fille-là... C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à -Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait -fait les cent coups. - ---Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la -cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en -l’absence d’Adrienne;--au contraire, madame aurait eu bon nez de nous -débarrasser de cette Sauvageonne... Tout le monde y aurait gagné... Vous -n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries -qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret... Je n’ai pas les yeux en -poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses -qui me faisaient bouillir dans ma peau... Enfin, voulez-vous que je vous -dise le fin mot?... Eh bien! je crois que mamselle Denise est jalouse de -madame, voilà!... - ---Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes! se -récriait Pierre en dégustant sa _potée_; on ne sait vraiment pas où, -vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez -dans la cervelle... Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de -méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des _dailleries_. - ---Des _dailleries_!... Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était -tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un -chardon depuis le retour de madame?... Pourquoi le jour même a-t-elle -fait son paquet et s’est-elle _vredée_ (sauvée), comme si elle avait eu -le feu après ses chausses?... Voyez-vous! il n’y a pas plus méchante -espèce que ces rousses... A la place de madame, je ne serais pas -tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps... Et -monsieur est de mon avis pareillement; vous n’avez qu’à regarder sa -figure depuis huit jours... - -Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour -remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de -la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il -expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante -comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il -s’efforçait de paraître attentif et empressé; et, d’un autre côté, il se -rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces -tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et -qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux -adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant -de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible -expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour -lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute -l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois -d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant -Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les -démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres -aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait -illusion à Adrienne; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon -espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à -Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence. -C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille, -tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune -mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise, -n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les -recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne, -sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces -cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec -des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein -cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation. - -Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari -et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de -l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les -lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du -patient; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli -rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette -sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la -porte. - -Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle. - ---Eh bien! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend? - -Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière -laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient -Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine -inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de -Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour. -Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut -entendre un bruit sourd de sanglots. - ---Denise! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte,--mais la porte -était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas. - -Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons. -Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de -louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point -frappée; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé -insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre, -prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un -soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de -Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et -embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la -cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive, -toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée -d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme -elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses -émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia -désormais la conduite de son mari et de Denise. - -Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils -s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là -ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret -ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer -ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable; Francis -avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant -un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils -ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout -en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les -muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien; mais -son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance -d’un péril caché. - -Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de -novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite -et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait -convenable de la remettre en pension quelque part.--Si elle avait compté -sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à -l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition -allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît -pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de -trouble intérieur; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à -peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans -les vues de sa femme. - -On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder -à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on -fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la -décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir -lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans -répondre; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts -pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se -contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur -verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente. - -Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta -toute l’après-midi enfermée dans sa chambre; mais quand on descendit le -soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se -rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle -croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la -surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant -plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point -adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée -par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme -elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots -prononcés à voix basse: - ---J’ai à vous parler... Cette nuit... Il le faut!... - -Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré -quelques secondes à peine; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne -s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude -indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à -Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un -rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari; où et quand -devait-il avoir lieu? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le -point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire. - -Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez -d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre -incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les -deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf -heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa -chambre. - -Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de -coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce -contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se -rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée -contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser -entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits; -Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux; Zélie et Modeste -couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en -bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix -profonde régna dans la maison assoupie; on ne distingua plus d’autre -bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la -longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze -heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et -le silence reprit possession de la vieille demeure. - -Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les -battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une -porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un -second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre; en -même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en -homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de -poche. - ---Venez, murmura-t-il, descendons! - -Ils se dirigèrent vers l’escalier; leurs pas, assourdis par le tapis qui -garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était -déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se -glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et -s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient -réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du -vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de -prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était -contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette -tenture qu’Adrienne vint se placer. - -Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir -confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite -lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la -silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains -enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de -Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva, -quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une -question de Francis: - ---Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu -que j’y sois forcée... Je suis honteuse d’en être réduite à cette -extrémité... Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à -deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension. - -Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des -intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par -un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous -nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante -encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante -fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout -cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les -anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et -cherchait à lui prendre les mains. - ---Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens -amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon -cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché... - -Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la -tablette du buffet: - ---Je ne vous demande pas de protestations, interrompit-elle, je n’y -crois plus. - ---Vous avez tort... Je vous aime toujours, bien que je vous aie donné le -droit de douter de ma sincérité... Quant à ce départ prochain, je n’ai -pu l’empêcher; si je m’y étais opposé, j’aurais confirmé des soupçons -qui commencent à naître dans l’esprit de qui vous savez. Pour notre -sécurité à tous deux, ce départ est nécessaire. - ---Il est impossible! répliqua-t-elle d’une voix sourde. - ---Impossible?... Ne vouliez-vous pas vous-même vous éloigner? - ---Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, mais je ne puis pas aller -dans cette pension. - ---Je ne m’explique pas bien pourquoi. - ---Pourquoi? répéta-t-elle; ah! c’est dur à dire... surtout maintenant -que vous ne m’aimez plus... Et pourtant il le faut! il le faut! -s’exclama-t-elle avec un accent déchirant. - -Francis comprenait de moins en moins; il devenait nerveux, et se -demandait si l’exaltation de Denise ne frisait pas un peu l’égarement. - ---Je ne peux pas retourner en pension dans l’état où je suis, -reprit-elle en baissant les yeux... Comprenez-vous maintenant? - -Il y eut un moment de profond silence. Pommeret sentait un frisson lui -courir par tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner le -mettait dans l’impossibilité d’articuler une seule parole. Mais si -pénible que fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la -souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme cachée derrière la -tapisserie. Chaque mot de cette conversation était pour elle un coup de -poignard creusant une inguérissable blessure. Elle avait été obligée de -se cramponner au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait et se -raidissait contre la douleur. Ses oreilles bourdonnaient, il lui -semblait ouïr un glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était cher. -Quand elle revint à elle et reprit un peu de sang-froid, elle entendit -Denise qui continuait à parler d’une voix brève et saccadée: - ---Il se passe en moi quelque chose d’étrange... Je ne sais pas ce que -c’est, mais j’ai peur d’être grosse. - ---Ce ne serait pas à souhaiter! marmotta Francis entre ses dents. - -Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement: - ---Vous vous alarmez sans doute pour des riens, votre imagination vous -crée des chimères... - -Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, il voulait avoir des -détails plus minutieux, et Denise, suffoquant de honte, murmurait: - ---Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes dans cet état, et elles -éprouvaient tout ce que je sens... - -Francis demeurait muet; Sauvageonne continua avec plus d’animation: - ---Vous concevez que je ne peux pas, dans de pareilles conditions, -m’exposer à aller dans cette pension où l’on veut me mettre... Alors, -bien que cela me coûte, allez! j’ai songé à vous pour me tirer de ce -mauvais pas... - -Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea. - ---Oh! tranquillisez-vous! poursuivit-elle avec ironie, je ne vous -demande pas de sacrifice pénible... Si j’ai un enfant, comme je le -crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever sans vous... Tout ce -que j’exige, c’est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée -de m’envoyer en pension et que vous obteniez d’elle pour moi la -permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère. - ---Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est -prêt pour votre départ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a -été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose... Voyons, ma chère -enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage -d’attendre... - ---Attendre quoi? fit-elle avec emportement; attendre que ma faute soit -visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura -enfermée?... Tenez! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je -suis atrocement punie de vous avoir aimé!... Mais ne me poussez pas à -bout! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je -vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai -tout! - ---C’est inutile! murmura derrière eux une voix faible; j’ai tout -entendu. - -Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent -Adrienne sur le seuil. - -Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et -pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment. -On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis.--Sauvageonne, les yeux -fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition -austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et -menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au -milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si -étrangement la physionomie d’Adrienne.--Francis, au contraire, essayant -de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et -enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle. - -Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le -dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis -elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait -avec l’altération de son visage: - ---Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte -sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que -lentement... C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la -force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense... Je ne vous ai -jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie... -Je n’ai plus qu’un désir: m’en aller de ce monde au plus vite!... - -Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement -agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait -pardon à travers des sanglots. - ---Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse!... -Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce -malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement -que toi... Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et -affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te -déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le -dernier des misérables! - -Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son -intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au -moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et, -sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui: - ---Cette scène est inutile et déplacée, dit-il d’un ton sec, et je n’en -entendrai pas davantage... Nous nous expliquerons ailleurs. - ---Restez! répliqua impérieusement Adrienne, je dirai tout ce que j’ai à -dire et vous m’écouterez, que cela vous plaise ou non!... Je pourrais me -venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous -les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner -mon nom chez les avoués et chez les juges; je ne veux pas que vos -infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner -avec vous en pâture à la malignité publique... Je me tairai donc, mais, -en échange de mon silence, j’exige que tous deux vous vous soumettiez -aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue -mon honneur et le vôtre... A partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux -comme des esclaves; vous n’aurez d’autres volontés que les miennes... Ce -sera ma vengeance à moi!... Jure de m’obéir! s’écria-t-elle en forçant -violemment Denise à se relever; et vous, monsieur, promettez-le-moi -aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous -tenez probablement davantage... Vous me devez bien ce serment, à moi, -dont vous avez ruiné le repos à tout jamais! - -Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s’empara de la -lumière posée sur le dressoir. - ---Maintenant, ajouta-t-elle, remontons! - -Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter de Pommeret, et la -reconduisit dans sa chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait la -clé, elle se retrouva en face de Francis, qui traversait le couloir. - ---Ecoutez! lui dit-elle d’une voix sourde: à dater d’aujourd’hui nous ne -sommes plus rien l’un pour l’autre; mais à l’égard des domestiques et -des étrangers, nous devons vivre comme si rien n’était changé dans nos -relations... Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera plus odieuse -encore pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la -bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui -s’est passé ici, je vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je vous -tuerai comme un chien! - - -VI - -C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il faisait mauvais temps, la -petite salle de l’école des sœurs, qui servait d’atelier aux dames -d’Auberive, avait vu grossir son contingent habituel de charitables -ouvrières. C’étaient de vieilles connaissances:--la femme du notaire, -d’humeur inquiète et maussade à cause de ses névralgies, dont la -défendait mal un capuchon de soie noire encadrant une figure -bilieuse;--la perceptrice, qui avait mis une robe propre et qui s’était -arrachée à regret à ses raccommodages domestiques pour venir travailler -aux nippes des pauvres:--Mlle Irma Chesnel, sur la tête de laquelle deux -hivers avaient passé, non sans quelques dommage, mais qui gardait -toujours au fond de son cœur un petit coin vert et printanier pour le -mari de ses rêves;--la sœur du curé, Mlle Euphrasie Cartier, droite, -sèche, anguleuse, exerçant avec austérité et méthode ses hautes -fonctions de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure d’une croisée, -l’une des deux institutrices, la sœur Télesphore, se tenait assise -discrètement, modestement, sans prendre part à la conversation. Sous son -ample cornette de linge empesé, on ne voyait que le profil penché de son -visage couleur de cire, tandis que ses doigts agiles cousaient une -chemise de grosse toile.--Non loin de la sœur, une autre vieille -connaissance, Manette Trinquesse, debout sur ses larges pieds, -contemplait le second de ses _gachenets_, auquel Mlle Cartier essayait -une blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant son nez, d’un air -ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, baissant les bras quand il fallait -les lever et essuyant force réprimandes de la part de la sévère -Euphrasie, dont les doigts rudes maniaient ces membres d’enfant comme -s’il se fût agi d’un mannequin. - -Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril qui tombaient à chaque -instant se mêlait au bruit sec du madapolam déchiré, au grincement des -ciseaux, au bourdonnement des voix. Une lumière grise, pâlie encore par -la mousseline des rideaux et le ton mat des pièces de calicot déroulées, -mettait une froideur de sacristie dans cette salle nue, aux murs -blanchis à la chaux, ayant pour tout ornement un crucifix de bois noir -et une statuette de la Vierge. Dans ce jour calme et blafard, les -profils des ouvrières s’enlevaient en noir; les physionomies étaient -paisibles et recueillies, les propos s’échangeaient à mi-voix comme sous -la voûte d’une église. - ---Allons, laisse ton nez, garnement! grogna tout à coup Mlle Euphrasie -en tirant la blouse par les manches.--Puis elle ajouta en la remettant à -la sœur Télesphore:--Il y a quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma -sœur. - -Tout à coup elle poussa une exclamation en apercevant un large accroc au -fond de la culotte du gamin: - ---Ah! bons saints anges! voilà un pantalon déchiré d’une façon -indécente!... Encore une dépense sur laquelle nous ne comptions pas... -Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir: il userait du fer! - ---Eh! ma pauvre demoiselle, geignit Manette, à qui le dites-vous? C’est -un vrai _brisaque_, et son aîné est encore pire... Si l’ouvroir ne -m’assiste pas, ils iront bientôt par les rues, nus comme de petits Saint -Jean. Dans le temps que Mme Lebreton était à la Mancienne, elle me -donnait bel et bien des nippes pour eux et pour moi, mais maintenant -qu’elle a quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment me tirer -d’affaire. - ---Mademoiselle Irma, demanda la notaresse à sa voisine, expliquez-moi -donc pourquoi Mme Pommeret n’est pas restée à Rouelles pour ses couches? - -La sœur de la receveuse des postes haussa les épaules: - ---Est-ce que l’on sait? Tout est mystère dans cette maison-là... Il -paraît que Denise est souffrante et que les médecins lui ont conseillé -le climat du Midi. - ---La pauvre chère dame est donc enceinte pour de vrai? reprit -plaintivement Manette; eh bien! j’avais toujours cru que c’était une -idée qu’elle se faisait... La dernière fois que je l’ai rencontrée, aux -entours de Noël, je venais de ramasser des feuilles mortes dans -Montavoir et elle se promenait sur le chemin avec Mlle Denise. Comme je -la questionnais sur sa santé: «Manette, qu’elle me dit, je crois que -c’est mon tour, et qu’au printemps prochain, j’aurai un petit -enfant.--Ma foi, ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, à vous -voir droite et mince comme un brin de jonc, à côté de votre fille, qui -est toute rondelette!... Une supposition que Mlle Denise serait mariée, -sauf votre respect, j’aurais plutôt pensé à la chose pour elle que pour -vous...» Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve qu’elle m’a -répondu que j’étais une sotte, et qu’elle m’a tout de même donné une -pièce blanche... - -Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées d’un air scandalisé. Mlle -Cartier arrêta net ce flux de paroles: - ---Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il ne faut pas se fier aux -apparences. - ---Est-ce que c’est pour bientôt? demanda Mlle Chesnel en rougissant. - ---Dans tous les cas, répliqua la notaresse, ça ne peut guère arriver -avant le mois de mai... Mme Pommeret est revenue de Plombières le 15 -août... Ainsi, comptez! - ---Oh! fit la demoiselle en baissant les yeux avec des mines pudibondes, -je n’entends rien à ces choses-là! - ---Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua ingénument la perceptrice; mon -mari prétend que c’est l’effet des eaux. - -La petite sœur Télesphore rougissait à son tour et voilait avec sa -couture son visage effarouché. - ---Mesdames, s’exclama aigrement Mlle Euphrasie, songez qu’il y a ici des -oreilles qui ne sont pas habituées à entendre des paroles libres... -Ménagez-nous, je vous prie! - -Il y eut un moment de silence, puis la notaresse recommença: - ---Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret soit resté à Rouelles. - ---Il a annoncé tout dernièrement au juge de paix qu’il comptait partir -cette semaine... Il va rejoindre ces dames en Suisse. - ---Et les domestiques? - ---Les domestiques gardent la maison... Elle n’a même pas emmené Zélie, -sa femme de chambre. - ---Pourquoi? je vous le demande! - ---Dame! suggéra la perceptrice, peut-être par économie... De pareils -voyages doivent être coûteux. - ---Allons donc! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un -billet de mille francs. - ---Enfin! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on -voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire... Ce départ en -plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes, -ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au -lieu d’accompagner sa femme souffrante... Je ne sais pas si je suis -faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable; -quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame -comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien! je n’en serais pas -étonnée. - ---Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage? -objecta la notaresse. - ---Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à -parier que tout y va de travers... Ma sœur et moi, nous avons toujours -pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon... - -Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui -retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier: - ---Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit: «Ne jugez point afin que -vous ne soyez point jugés»; et l’Ecriture ajoute: «Vous ne parlerez pas -mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le -faire tomber...» - -Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui -était entré pendant le discours de Mlle Irma. - ---Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir -oublié que le travail chrétien doit se faire en silence... C’est une des -règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir: je vous serai -reconnaissant de ne plus l’enfreindre. - -Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu. -Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le -craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le -ruissellement de la pluie sur les vitres... - -Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à -quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se -fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin -de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la -vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il -aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des -gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le -lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais -tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait -à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est -engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la -pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après -avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village -situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. -C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une -petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz. - -Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires au milieu du désastre -qui avait bouleversé sa vie, Adrienne avait suivi de point en point le -plan qu’elle s’était tracé pendant la nuit même où elle avait surpris la -conversation de Francis et de Sauvageonne. Elle avait eu le courage de -feindre une grossesse et de l’annoncer à tous ceux avec qui elle était -encore en relations, puis, dès qu’elle avait pu craindre que l’état de -Denise devînt visible aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de -l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, dans le Midi. Les deux -voyageuses s’étaient d’abord fixées à Lausanne, et Mme Pommeret avait -exploré les environs pour y choisir un village bien obscur, bien enfoui -dans les arbres, où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre fâcheuse; -son choix s’était arrêté sur la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les -arrangements nécessaires, le moment de la délivrance de Denise étant -proche, elle avait enjoint à Francis de venir la retrouver dans son -nouveau gîte, car la présence de ce dernier était nécessaire pour le -dénoûment de la douloureuse comédie qu’elle jouait depuis des mois. - -A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, sur l’ordre d’Adrienne, -avait pris le nom de Mme Francis Pommeret, et quand Francis arriva, il -passa aux yeux des gens du village pour le mari de la future accouchée. -Vu leur âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, et le -chagrin avait si bien vieilli la véritable Mme Pommeret, qu’elle pouvait -sans difficulté jouer son rôle de belle mère. Ces derniers jours -d’attente, qui avaient réuni dans cette solitude les trois acteurs du -drame, furent cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un échange muet de -regards chargés d’humiliation, de désespoir et de colère, dont la -violence tragique est impossible à rendre. Mais la souffrance la plus -atroce fut celle d’Adrienne. Les préoccupations de la maternité -prochaine absorbaient Denise physiquement et moralement; Francis était -aplati par la situation mortifiante où il se trouvait, par la conscience -de son indignité et de son abaissement; Adrienne les dominait tous deux -de toute la hauteur de son immolation, de toute la grandeur de son -désastre. Ayant conservé une effrayante lucidité d’esprit, elle ne -passait pas une minute sans voir nettement et comme face à face la honte -du présent et l’épouvantable perspective de l’avenir. Il fallait à cette -Langroise toute la dureté de son tempérament de pierre, toute la force -de ses nerfs d’acier, pour supporter la compression de cette longue et -silencieuse torture. - -Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait derrière les montagnes -du Jura et que le lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, Denise, -étendue depuis douze heures sur son lit de misère, poussa un dernier cri -aigu. La sage-femme se tourna au bout d’un instant vers Adrienne et -Francis, et tendit à ce dernier un petit être rouge et vagissant, en -disant avec un sourire banal: - ---Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon! - -Le malheureux, qui s’était dissimulé dans un coin et gisait sur un -fauteuil dans un état d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain -secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit et se leva pour -accueillir le fils qu’on lui annonçait; mais Adrienne lui barra le -passage, et, avec un terrible regard dont Pommeret seul comprit toute la -virulence menaçante: - ---Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez! - -Et il sortit, sans même avoir pu contempler cet enfant qui était la -chair de sa chair. - -Le lendemain, accompagné de la sage-femme et de deux témoins racolés -dans le voisinage, il allait déclarer la naissance de son fils devant -l’officier de l’état civil et le faisait inscrire sur les registres de -la Tour-de-Peilz comme l’enfant de «Pierre-Francis Pommeret et de -Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa légitime épouse, domiciliée avec -lui à Rouelles (France).» C’était un mensonge sévèrement puni par ce -code, dans la respectueuse terreur duquel il avait été élevé par sa -famille et ses supérieurs administratifs; mais depuis un an il avait -menti et s’était parjuré tant de fois qu’une fausse déclaration ne le -gênait plus guère. - -Pendant le temps que dura la convalescence, Adrienne laissa à Denise la -satisfaction de nourrir son enfant; mais dès que la jeune mère put -supporter le voyage, on prit congé du vigneron de la Tour-de-Peilz, et, -par Genève, les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où Francis les -avait devancées. Là on s’arrêta pour choisir une nourrice à laquelle -Adrienne fut présentée comme la véritable mère du nourrisson. Désormais -les apparences étaient sauvées, et Mme Pommeret pouvait rentrer dans le -village la tête haute. - -Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime des hôtes de Rouelles -n’en demeurait pas moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur -tourmenté recommençait, rendu plus intolérable encore par les souvenirs -du passé qui se levaient comme des fantômes de tous les coins de la -maison pour rappeler à Francis, à Adrienne et à Denise les heures trop -brèves d’une tranquillité à jamais troublée. Dès qu’elle fut sur le -seuil de son logis, Mme Pommeret eut les prémices de cette souffrance -qui devait être son lot de chaque jour. Il lui fallut subir les -félicitations verbeuses et intéressées de ses domestiques, empressés à -lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur la bonne mine de l’enfant -que la nourrice balançait doucement dans ses bras. - ---Ah! sainte Vierge! s’exclamait Modeste, il est mignon comme un -Jésus!... Et fort, et bien portant!... Chère créature du bon Dieu! en -voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté!... Il ne regrettera pas -d’être venu au monde. - ---Il ressemble déjà à madame, reprenait doucereusement Zélie; -positivement il a les yeux et le front de madame... Bien sûr que madame -ne pourra pas le renier! - ---Moi, disait à son tour Pierre en secouant sa casquette, je fais mon -compliment à madame de ce que c’est un garçon... Voyez-vous! sauf le -respect que je dois à la compagnie, les filles, c’est une marchandise -trop délicate, tandis que les garçons se tirent toujours d’affaire. - -Et le chœur des congratulations bruyantes recommençait. On admirait la -bonne figure et la belle santé de madame.--Pour sûr, on n’aurait pas -dit, à la voir, qu’elle venait d’être si fortement secouée!--Et Mme -Pommeret était obligée de sourire, de remercier, de se montrer -enchantée, afin de bien jouer son rôle de mère. Il fallait mentir à -chaque heure, recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les -salutations du curé, les visites curieuses des voisins, les offres de -service des commères du village. Denise, à son tour, était forcée de se -prêter à cette comédie et de demeurer impassible, tandis qu’on lui -enlevait sa seule consolation, sa seule propriété, l’enfant de ses -entrailles. A chaque compliment adressé à Adrienne, il lui semblait -qu’on la dépouillait, qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité. -Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, envenimait encore sa -blessure. Elle sentait des bouffées de colère et des cris de révolte lui -monter à la gorge, quand elle songeait que cet enfant ne serait jamais à -elle. Parfois elle était tentée de l’emporter dans son tablier et de -s’enfuir à travers bois; elle n’était retenue que par la crainte de -faire pâtir le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles avait la vie -douce et un avenir assuré. - -Quant à Francis, entre ces deux femmes mortellement blessées, qui le -méprisaient également, il menait l’existence la plus lamentable et la -plus amoindrie qu’on pût imaginer. Il n’essayait même plus de regimber -et d’affirmer les droits de maître et de père qu’il tenait de la loi; un -regard d’Adrienne et de Denise, un coup d’œil, glacé comme une bise de -décembre ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, suffisait pour -réduire à néant ses velléités de rébellion; il rentrait sous terre et -buvait amèrement son humiliation. - -Quand ces trois êtres se retrouvaient par hasard réunis dans la même -pièce, seuls et les portes closes, il semblait qu’on entendît gronder en -eux sourdement un orage de rancune et de désespoir. Leur masque -d’impassibilité tombait. Leurs yeux lançaient des éclairs violents et -agressifs; leur silence même était lourd de menaces et de reproches. -Dans cette atmosphère de haine et de douleur, seul, l’enfant, du fond de -son berceau, souriait à la vie et gazouillait, comme un oiseau familier -qui bat des ailes et chante dans la chambre d’un mort. - -Il y avait dans cet intérieur de Rouelles une trop effrayante -accumulation de nuages orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête -n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, ses chagrins et son -indignation, Mme Adrienne, en dépit de son énergie de fer et de son -empire sur elle-même, en était arrivée à tendre douloureusement tous les -ressorts de son organisation nerveuse. Sa santé s’était de nouveau -altérée; elle ne dormait plus, était sujette à des hallucinations -passagères et se surprenait parfois à parler tout haut, à rêver les yeux -ouverts. Son humeur devenait de plus en plus irritable; elle ne pouvait -voir Sauvageonne s’approcher du berceau de l’enfant sans avoir des accès -de colère qui passaient aux yeux de son entourage pour des mouvements de -jalousie maternelle. - -Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice dînait à la cuisine -avec les domestiques, Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa -tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une sensibilité extrême et -presque maladive; il lui semblait distinguer à travers les cloisons la -mélopée traînante d’une berceuse chantée en sourdine dans la pièce où la -nourrice couchait avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment -vers cette chambre, ouvrit brusquement la porte, et une flambée de -colère lui monta au visage. - -Assise près de la fenêtre, Sauvageonne tenait l’enfant dans ses bras et -le berçait lentement en lui murmurant un lambeau de chanson paysanne qui -l’avait jadis endormie elle-même au fond des bois, dans sa petite -enfance. Elle s’interrompait parfois pour effleurer d’un baiser le -nouveau-né, puis elle reprenait d’une voix plus tendre le refrain -endormeur: - - Derrière chez nous l’y a un étang; - --Levez les pieds légèrement.-- - Les canards blancs s’y vont baignant - --Levez les pieds, bergère, bergère, - Levez les pieds légèrement... - -Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive, elle s’arrêta comme -pétrifiée. Mme Adrienne marcha droit vers elle: - ---Pourquoi es-tu ici? Je t’avais défendu de toucher à cet enfant! - ---Personne ne me voyait, répondit Denise avec un accent presque -suppliant. - ---Je ne veux pas de cela, entends-tu!... Je ne veux pas! - -En même temps elle arracha le marmot des mains de Sauvageonne avec tant -de violence qu’il se réveilla et se mit à pleurer. - ---Vous le serrez trop fort, prenez garde! s’écria la jeune fille -alarmée. - ---Eh! qu’importe!... Je ne lui ferai jamais, à lui et à toi, la moitié -du mal que vous m’avez fait. - -Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux plaintes du petit, elle le -serrait plus fort. - ---Je vous dis que vous l’étouffez! cria impérieusement Denise, -s’irritant à son tour; lâchez-le! - ---Non, il est à moi!... Je l’ai payé assez cher.--Son exaltation -redoublait à chaque mot.--C’est mon enfer en ce monde que cet enfant; il -ne me rappelle que des infamies... Et quand je le tuerais, quand je -l’écraserais comme un ver sur le pavé... Après?... Qui donc oserait m’en -faire un crime? - -Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras se raidissaient comme -pour lancer le nouveau-né dans le vide. Denise devina sans doute à son -regard et à son geste qu’elle était capable de mettre sa menace à -exécution, car elle s’élança, les mains en avant, entre Adrienne et la -croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir Francis du fond de -son fumoir. - -Adrienne les contempla un moment tous deux d’un air égaré, puis elle -recula, rejeta l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de rire sauvage -et s’enfuit à travers le couloir. - -Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur d’elle-même et des autres. -La maison lui pesait. Elle avait hâte de la quitter, comme si les -murailles et les poutres, pleines de craquements funèbres, l’eussent -menacée d’un subit écroulement. Le vestibule était désert, les portes -grandes ouvertes. Elle se précipita dans le jardin et gagna les champs. - -La soirée était admirablement belle. Du côté du couchant, le ciel était -encore teint d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient de -petits nuages d’un rose vif. En bas, dans le fond déjà moins éclairé de -la vallée, de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient sur le vert -assombri des haies et des prés: floconnements d’aubépines épanouies, -pâles retombées de grappes d’acacias, nappes onduleuses de marguerites. -Le printemps était dans toute sa gloire; la joie de vivre éclatait -partout en foisonnements de fleurs et en gazouillements d’oiseaux. La -Peutefontaine elle-même était parée et comme en fête, avec ses liserons -blancs enroulés autour des roseaux, ses flèches d’eau détortillant leurs -boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs corolles jaunes au centre des -feuilles aplaties sur l’étang endormi.--Tandis qu’elle longeait les -talus couverts d’herbes humides, Adrienne, avec un amer redoublement de -désespoir, se souvenait de cette matinée de printemps où elle était -sortie de la Mancienne d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré sa -liberté, et la tête pleine de projets de bonheur... Elle revoyait les -moindres détails de cette journée inoubliable:--le sentier ombreux au -bord de l’Aubette, les hauts taillis de la Grand’Combe et Manette -Trinquesse accroupie au seuil de sa maison délabrée...--Deux ans -seulement s’étaient passés depuis cette matinée, et aujourd’hui comme -alors les prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous bois. Rien ne -semblait avoir changé, et Manette elle-même rôdait là-bas justement, de -l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour des hêtres afin de -récolter des mousserons.--Adrienne pouvait apercevoir entre les arbres -sa tignasse blonde emmêlée, sa robe au corsage débraillé et ses hanches -épaisses.--Une terreur la prit; elle avait honte d’être vue, ainsi -humiliée et misérable, par cette fille qui l’avait connue jadis fière, -heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux regards fureteurs de -Manette, elle s’enfonça plus avant dans les hautes herbes et les roseaux -de la Peutefontaine, et s’assit au bord de l’eau, parmi les hampes -vertes et les ombelles fleuries qui se dressaient au-dessus de sa tête. - -Le bleu du ciel s’était embruni; sur cet azur foncé les étoiles -commençaient à poindre, et Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or -cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, près de la lisière du -bois, un rossignol se mit à chanter. Les trilles sonores, les sons filés -ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une après l’autre comme des -appels voluptueux, toute cette musique des nuits de mai pénétrait avec -une acuité douloureuse jusqu’au fond du cerveau de la malheureuse femme -et y causait un ébranlement de plus en plus pénible. Le parfum poivré -des menthes, l’odeur vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui -donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant que, dans toute la -région de ses nerfs, se produisait un fourmillement pareil à celui des -moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau verdie. Sa pensée oscillait -avec le scintillement des étoiles, tremblait avec les trilles du -rossignol; son corps, endolori et frémissant, vibrait au gré du rythme -mystérieux qui mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses pupilles -dilatées suivaient avec effarement l’accélération de ce mouvement -onduleux qui entraînait les plantes, les arbres, les collines et le ciel -dans un tournoiement fou;--et tout d’un coup, parmi l’herbe mouillée, -elle s’affaissa, secouée de nouveau par ce rire invincible qui l’avait -prise dans la chambre de la nourrice... - -Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la nuit étendait ses vapeurs -sur l’étang, sur la prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les -chemins étaient devenus déserts, le village avait éteint ses feux et -s’assoupissait. Seuls, à la lisière des vergers, le rossignol chantait -et des chœurs de grenouilles commençaient à s’élever. Dans les herbes -humides de la Peutefontaine, à travers les bourdonnements confus de la -nuit, par intervalles, une clameur étrange éclatait, un cri sauvage trop -aigu pour être le cri de la huppe, trop prolongé pour être la plainte de -la poule d’eau; et, chaque fois qu’il éclatait, le rossignol dans les -néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates des nénuphars, -faisaient longtemps silence, comme saisis d’une secrète terreur... - -Dans la maison de Rouelles, on avait attendu pendant une partie de la -nuit le retour de Mme Pommeret. Après l’avoir vainement cherchée dans -les jardins et dans le village, les domestiques s’étaient mis en quête à -travers la forêt, mais leurs recherches avaient été vaines; ils avaient -crié dans toutes les directions sans qu’une voix répondît à leur appel. -Francis était resté sur pied toute la nuit, et le lendemain, dès l’aube, -les perquisitions recommencèrent. Tout en s’agitant et en donnant des -ordres, Pommeret se disait: - ---Si pourtant on la rapportait morte! - -Un frisson lui courait dans tous les membres; en même temps, cette -funèbre pensée faisait sourdre au fond de lui comme une vague espérance -et un secret soulagement. Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller -les marais de la Peutefontaine, voilà que tout à coup un bruit de voix -bourdonna dans le vestibule, et deux paysans apparurent, ramenant -Adrienne, les cheveux épars, la robe trempée, les pieds souillés de -vase. Elle était vivante, mais c’était tout. Ses yeux hagards ne -reconnaissaient personne, et un rire nerveux, saccadé, incessant, la -secouait tout entière, emplissant les couloirs sonores d’une sauvage et -retentissante clameur, pareille à celles qu’on entend dans les maisons -de fous. - -Deux jours après, on lisait dans _le Spectateur de Langres_: «Un affreux -malheur vient de frapper une honorable famille du canton. Une jeune -femme récemment accouchée, Mme Pommeret, a été prise d’un soudain accès -de folie et s’est enfuie nuitamment du château de Rouelles. On l’a -retrouvée le lendemain matin près des bois de Montavoir, dans un état de -démence complète. Elle avait renoncé à nourrir elle-même son enfant; la -suppression brusque de l’allaitement a déterminé, dit-on, des désordres -cérébraux très graves, et son jeune mari, accablé de douleur, a été -forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, dans une maison -d’aliénés.» - - * * * * * - -Mme Pommeret vit toujours. Elle est enfermée à l’établissement de -Maréville, et sa folie a été déclarée incurable. Francis et Denise ont -quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et ne peuvent se résoudre à -se quitter; l’enfant qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, et -dont ils se disputent la possession, retient l’un près de l’autre ces -deux êtres qui ne peuvent se regarder sans que chacun de leurs regards -ne contienne un reproche sanglant et une malédiction. La Mancienne et le -château de Rouelles ont été vendus. Le couple qui s’exècre et qui ne -trouve le calme nulle part, erre de place en place, l’été dans les bains -de mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant partout son équivoque -et menteuse intimité. De temps en temps, un bulletin leur arrive de -Maréville, sur lequel ils lisent que la santé physique de la malade ne -laisse rien à désirer, mais que son état mental est toujours le même. -L’enfant les accompagne, et, à mesure qu’il grandit, il ressemble d’une -façon terrifiante à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, il a, lui aussi, -cette mèche blanche qui était le trait caractéristique de la physionomie -de la malheureuse femme. En vain Denise coupe constamment cette mèche de -cheveux qui lui cause une indéfinissable terreur: toujours plus visible -et plus drue elle repousse,--vivace et persistante comme un remords. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Les -deux chiens-loups de l’épicier Sausseret, dont -les nerfs étaient sans doute désagréablement -ébranlés par le timbre grêle de la sonnerie, -s’étaient élancés hors de la boutique de leur -maître, et, le nez en l’air, les oreilles couchées, -accompagnaient les cloches d’un long -glapissement plaintif. Deux ou trois dévotes, -frileusement enveloppées dans des pelisses à -capuchon, leur paroissien à la main, se hâtaient -vers l’église, dont la flèche pointue dépassait -les arbres du quartier des Corderies : -on voyait leurs silhouettes noires se détacher -en perspective sur le cailloutis blanc de la rue -montante. Le nouveau garde-général, Francis -Pommeret, sortit à son tour de l’auberge du -<i>Lion d’or</i>, où il logeait, et suivit la route qui -coupe le village dans sa longueur. Le garde-général -était en tenue : tunique verte serrée -sur les hanches, pantalon gris à la hussarde, -képi à galon d’argent et gants de peau de daim. -Installé depuis peu, il avait choisi ce dimanche -de février pour faire ses visites d’arrivée.</p> - -<p>Il cheminait lentement entre les maisons -basses qui bordent la route ; de temps en -temps, un coin de rideau se soulevait à une -fenêtre et deux yeux curieux dévisageaient le -nouveau fonctionnaire. Le jeune homme, du -reste, valait la peine qu’on le regardât. Grand, -bien découplé, la taille fine, la poitrine bombée, -la barbe blonde en éventail, l’air aimable -et l’œil caressant, il semblait très fier de sa -bonne mine et de ses vingt-quatre ans épanouis. -Issu d’une famille bourgeoise médiocrement -rentée, mais chargée d’enfants, il -avait honnêtement pioché au collège, était -entré dans un rang honorable à l’école forestière, -et, après deux ans de stage dans une -ville de l’Est, l’administration venait de le -nommer garde-général à Auberive. — Pour un -forestier pur sang, ce village de cinq cents -âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, -eût été une résidence de choix : trois -lieues de forêts faisaient alentour la solitude -et la paix, et de magnifiques futaies abritaient -presque de leurs branches extrêmes les jardins -et les vergers de la localité. Seulement -Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré ; il -était entré dans l’administration forestière, -non par goût, mais parce qu’il fallait choisir -une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel -ne lui permettant pas de vivre en oisif. -Son choix avait été principalement déterminé -par la perspective des deux années d’école à -Nancy et par l’idée de porter un joli uniforme. -Francis était avant tout un mondain, un -amoureux de la vie élégante et remuante des -grandes villes. En l’embrassant, le jour des -adieux, sa mère lui avait remis pour son argent -de poche une centaine d’écus, épargnés -sou par sou, et lui avait dit : « Maintenant, -mon ami, c’est à toi de te tirer d’affaire ; un -garçon bien élevé et joliment tourné peut arriver -à tout avec de l’ordre et de l’entregent. -Sois économe, tâche de te créer de belles relations -et de dénicher une héritière que tu -épouseras… » — Sur la route, en boutonnant -ses gants, Francis Pommeret se remémorait -cette dernière allocution maternelle, et, dans -sa barbe soigneusement peignée, ses lèvres -ébauchaient une légère grimace. — Au fond -de ce pays de loups, pensait-il, les belles -relations doivent être aussi rares que le trèfle -à quatre feuilles, et, quant aux héritières, il -est fort douteux que j’en rencontre jamais -une dans les sentes broussailleuses de la -forêt !…</p> - -<p>Tout en monologuant ainsi intérieurement, -il était arrivé devant la maison du percepteur. -C’était sa première visite. Il agita vivement -le pied-de-biche suspendu à un fil de fer et, -après avoir patiemment attendu quelques secondes, -personne n’accourant à son coup de -sonnette, il poussa l’huis entre-bâillé et se -trouva dans une cour remplie de poules. Des -cris d’enfants partirent d’un corps de logis -passablement délabré et se mêlèrent au gloussement -des volailles effarouchées. A la fin, -une porte s’ouvrit, et une femme encore jeune, -en jupe d’indienne et en camisole du matin, -avec des cheveux ébouriffés sous un bonnet -de nuit posé de travers, parut sur le seuil. -Francis Pommeret la héla d’un ton dégagé et -lui demanda si M. Petitot était chez lui. Sur la -réponse embarrassée, mais négative de la -jeune femme, Francis tira une carte de son -carnet et la lui remit négligemment en lui recommandant -de ne pas oublier d’exprimer -ses regrets « à son maître. » A certain mouvement -des lèvres et des yeux, et à une rougeur -subite qui monta au visage de la dame, -le garde-général soupçonna tout à coup que -celle qu’il venait de traiter en servante était -la propre femme du percepteur. Ayant la -conscience de sa bévue, il salua gauchement -et sortit. — Joli début ! songea-t-il, je me suis -déjà fait une ennemie.</p> - -<p>Chez le juge de paix, chez le notaire et chez -le médecin, il trouva visage de bois : le premier -était allé chasser des poules d’eau sur l’étang -de Rouelles, les deux autres avaient été appelés -au dehors par leurs fonctions.</p> - -<p>Maintenant venait le tour du curé ; les vêpres -étant finies, le garde-général jugea le -moment opportun pour se présenter au presbytère : — une -antique maison bien confortable, -bâtie discrètement entre cour et jardin, -avec un seuil où des lauriers-thyms fleurissaient -dans des caisses de bois peint en vert. -Dès que Francis eut décliné sa qualité, la -sœur de M. le doyen, vieille fille étique, à la -mine austère et prudente, l’introduisit dans le -salon orné de tableaux de sainteté et d’une -vaste bibliothèque. L’abbé Cartier, sec lui-même -comme un brin de fagot, était assis -devant la fenêtre, à contre-jour. Il se leva de -son fauteuil de paille pour recevoir le visiteur. -Francis vit un grand corps décharné, -perdu dans les plis d’une soutane neuve, un -front maigre en surplomb au-dessus de deux -cavités renfoncées où des yeux noirs perçants -luisaient comme dans un soupirail, un nez -droit, affilé du bout et deux lèvres minces, -rentrées, sardoniques, qui s’entr’ouvraient -pour lui souhaiter la bienvenue.</p> - -<p>— Enfin, songea-t-il en s’asseyant, voilà au -moins une créature intelligente.</p> - -<p>— Vous habitez depuis peu notre pays, -monsieur le garde-général ? commença le prêtre, -en ramenant sur ses genoux les plis de sa -soutane, car je n’ai pas encore eu le plaisir de -vous voir aux offices du dimanche.</p> - -<p>Francis répondit qu’il était arrivé depuis -huit jours. Le curé eut un hochement de tête -contristé, où le jeune homme crut voir un reproche -indirect. M. le doyen pensait sans doute -que l’absence de son nouveau paroissien à la -grand’messe du matin était un signe trop évident -d’indifférence religieuse.</p> - -<p>— Vous succédez, reprit l’abbé avec un -soupir, à un homme que nous regrettons tous ; -votre prédécesseur apportait un zèle méritoire -à l’accomplissement de ses devoirs et il -faisait l’édification de la paroisse.</p> - -<p>Ici un second soupir comme pour dire : — Je -crains bien qu’il ne soit pas remplacé sous -ce rapport. — Francis, pour changer la conversation, -parla des richesses forestières de la -localité.</p> - -<p>— Notre pays, répliqua brièvement le prêtre, -n’offre pas beaucoup de distractions aux -étrangers.</p> - -<p>— Pourtant, hasarda le garde-général, il y -a quelques ressources de société.</p> - -<p>— Ici, chacun est tout entier à ses occupations, -et on se voit peu… Autrefois, les fonctionnaires -trouvaient un accueil hospitalier à -la Mancienne, chez le maître de forges, mais -depuis la mort de M. Lebreton, sa veuve ne -reçoit plus… comme de juste.</p> - -<p>— Son deuil est récent ?</p> - -<p>— M. Lebreton est mort depuis neuf mois à -peine… C’est une grande perte pour la paroisse… -Il faisait beaucoup de bien.</p> - -<p>La conversation languissait. Francis se leva -et, voulant essayer de gagner le cœur du prêtre -avant de prendre congé, il s’extasia sur la -bibliothèque et demanda la permission d’y -puiser quelquefois.</p> - -<p>— Oh ! dit le curé avec une modestie voulue, -je n’ai là que des livres utiles à l’exercice -de mon ministère… Aucun ouvrage profane… -Néanmoins, ajouta-t-il, tandis que ses lèvres -minces ébauchaient un sourire poliment ironique, -si vous êtes amateur de lecture, je possède -la collection des pères grecs et latins, et -je la mets à votre disposition.</p> - -<p>Là-dessus il reconduisit son visiteur jusqu’à -la rangée des caisses de lauriers et le congédia -avec un salut cérémonieux.</p> - -<p>Francis Pommeret, un peu déconfit, se rabattit -chez la receveuse des postes, dont la -maison, blanchie à la chaux et proprette, -formait l’angle de la place de l’église. Après -être entré dans le couloir obscur réservé au -public, n’ayant pu parvenir à découvrir une -sonnette, il prit le parti de chercher à tâtons -la poignée d’une porte, derrière laquelle il -entendait un bruit d’ustensiles de ménage. -Cette porte céda brusquement et s’ouvrit toute -grande.</p> - -<p>— C’est toi ? s’écria une voix de femme ; -ferme vite, ma chère, à cause des chats.</p> - -<p>Puis, tout à coup, s’apercevant de sa méprise, -la même voix poussa un cri étouffé et -se confondit en excuses pendant que Francis -se nommait.</p> - -<p>La pièce où il se trouvait, mal éclairée par -une fenêtre étroite, était déjà à demi pleine -d’ombre. En jetant un coup d’œil rapide sur -les murs et l’ameublement, le garde-général -vit qu’elle servait à la fois de cuisine et de -salle à manger. La table de toile cirée, placée -au centre, était couverte de vaisselle ; sur le -brasier de la cheminée, un rôti de veau cuisait -dans une <i>coquelle</i> de fonte, emplissant la -chambre d’un grésillement et d’une odeur de -graisse bouillante. Une jeune personne, debout -devant la cheminée, regardait le visiteur d’un -air effaré et murmurait des phrases décousues. -Autant que la faible lumière venant de la fenêtre -permettait d’en juger, elle pouvait avoir -vingt-cinq ans et sa toilette était fort négligée : -jupe noire et caraco de laine grise, laissant -voir un cou assez blanc et des bras nus jusqu’aux -coudes. De la figure tournée à contre-jour, -Francis ne distinguait que des contours -assez rondelets et deux petits yeux, étoilés par -les lueurs du brasier.</p> - -<p>— Je suis vraiment confuse, répétait-elle ; -ma sœur est allée au chapelet et je suis restée -à la maison pour préparer le souper… Veuillez -donc vous asseoir, monsieur, et m’excuser de -vous recevoir ici.</p> - -<p>Francis répondit que c’était à lui de s’excuser -et fit mine de se retirer en regrettant de -n’avoir pas rencontré la receveuse.</p> - -<p>— Mais elle ne tardera pas à rentrer, je vous -assure, insista la jeune fille, partagée évidemment -entre l’embarras de se montrer en déshabillé -et le désir de connaître le nouveau garde-général.</p> - -<p>Il se décida à prendre le siège qu’on lui offrait -et s’assit en face de la <i>coquelle</i>, qui continuait -à chanter violemment et dont le bruit -couvrait parfois la conversation des deux interlocuteurs. -Ce tapage augmentait encore la -confusion de la jeune ménagère ; elle était fort -troublée de recevoir l’étranger d’une façon -aussi peu cérémonieuse et, d’un autre côté, -elle n’avait pas le courage de le conduire dans -le salon sans feu, dont les volets étaient clos -et où il aurait fallu allumer des bougies, c’est-à-dire -se montrer en plein dans le désordre -de sa toilette de cuisinière. Pour déguiser son -embarras, elle causait avec une volubilité nerveuse, -faisant à la fois les demandes et les réponses.</p> - -<p>— Vous n’êtes pas à Auberive depuis longtemps, -monsieur… Depuis une semaine, je -crois ?… Comment trouvez-vous le pays ?… -Point très gai assurément… C’est un véritable -trou, et il n’y a personne à voir.</p> - -<p>— Cependant, objecta Francis, on m’a parlé -de la maison de M<sup>me</sup> Lebreton…</p> - -<p>— La Mancienne ? oh ! elle n’est plus gaie -comme autrefois… La mort de M. Lebreton a -tout changé.</p> - -<p>— Sa veuve est inconsolable, à ce qu’il paraît.</p> - -<p>— Inconsolable, c’est beaucoup dire, répliqua -la sœur de la receveuse : le défunt était -plus âgé qu’elle, et très bourru… Je ne crois -pas qu’elle le regrette tant que cela.</p> - -<p>— Elle est jeune ?</p> - -<p>— Jeune… si l’on veut !… Trente-quatre ans, -au moins.</p> - -<p>— Ce n’est pas encore la décrépitude, reprit -Francis en riant, et elle peut se remarier.</p> - -<p>— Sans doute ; pourtant je ne pense pas -qu’elle s’y décide. Elle n’a pas d’enfants, mais -elle a adopté une orpheline dont elle s’est entichée -et qu’elle fait élever au Sacré-Cœur… En -tous cas, si elle se remarie, ce ne sera pas à -Auberive, et, de toute façon, on ne recevra -plus guère à la Mancienne. M<sup>me</sup> Lebreton a -pris le pays en grippe et elle passe presque -tout son temps à Dijon.</p> - -<p>La receveuse ne rentrait pas ; la <i>coquelle</i> -était devenue silencieuse, mais une vague -odeur de roussi qui s’en dégageait semblait -inquiéter la jeune fille ; il était évident que le -rôti brûlait, et elle n’osait le retourner en présence -de cet étranger. Elle devenait distraite -et ne quittait pas des yeux le couvercle ; elle -finit par le pousser discrètement du pied : il -tomba et le pétillement de la graisse bouillante -recommença. Réveillés par ce bruit strident, -deux canaris dans leur cage furent pris à leur -tour d’un besoin démesuré de se mettre à l’unisson, -et leurs voix luttèrent bientôt d’acuité -avec le grésillement du morceau de veau. -Francis Pommeret, agacé et craignant d’être -forcé de prolonger encore sa visite si, par hasard, -la receveuse s’avisait de rentrer, se leva -brusquement et prit congé. Il avait à peine -fermé la porte qu’il entendit la jeune fille se -précipiter désespérément vers son rôti à demi -carbonisé.</p> - -<p>Dès qu’il fut dehors, il aspira longuement -l’air humide ; sa poitrine était oppressée, il -éprouvait une sorte d’engourdissement général, -comme si l’odeur de renfermé qu’exhalaient -ces intérieurs campagnards et le ronron -monotone des phrases insignifiantes qu’on -y échangeait eussent produit sur son cerveau -l’effet d’une drogue stupéfiante. — Le jour -tirait à sa fin, et le crépuscule, tombant en -nappes grises du haut des grands bois aux -teintes bistrées, ajoutait encore sa mélancolie -au malaise moral du jeune Pommeret. Le tintement -grêle des cloches avait recommencé, et -les aboiements rageurs des chiens de l’épicier -les accompagnaient de nouveau.</p> - -<p>— Et c’est dans un pareil milieu que je suis -condamné à végéter trois ans, cinq ans peut-être ! -se disait le garde-général en descendant -le cailloutis qui mène à la promenade d’<i>Entre-deux-Eaux</i> ; -je ne sortirai d’ici qu’enragé ou -idiot.</p> - -<p>Il marchait maintenant sous les branches -moussues des vieux tilleuls de la promenade. -A droite et à gauche, les deux bras de l’Aube -qui longent la chaussée ruisselaient avec un -doux sanglotement sur leur lit pierreux ; le -ciel, teint des rougeurs saumonées des soirs -d’hiver, se reflétait dans l’eau courante, et -Francis Pommeret songeait avec tristesse aux -joyeuses soirées de dimanche passées jadis à -la <i>Pépinière</i> de Nancy en compagnie de ses -camarades de promotion, tandis que la musique -militaire jouait des valses de Métra sous -les grands arbres, et que de belles dames aux -jupes frissonnantes passaient et repassaient -le long des pelouses.</p> - -<p>Il lui restait à faire sa visite au château de -la Mancienne. D’après ce qu’il avait appris -chez le curé et au bureau de poste, il y avait -peu de chance pour qu’il fût reçu par la maîtresse -du logis ; néanmoins il ne pouvait se -dispenser de déposer sa carte.</p> - -<p>A l’extrémité de la promenade, il aperçut -les murs et la grande grille de la Mancienne. -Entre les volutes et les oves de fer forgé, il -distinguait le château avec son double perron, -sa façade blanche, ses fenêtres aux carreaux -empourprés par le couchant et son parc aux -profondeurs silencieuses. Il poussa une petite -porte entre-bâillée et entra, après avoir agité -une clochette dont le tintement fit accourir la -concierge.</p> - -<p>— Non, monsieur, répondit-elle à la question -du visiteur, madame est absente… Elle -est à Dijon… Madame ne se plaît pas ici pendant -l’hiver ; elle y a trop peur et elle n’y rentrera -qu’après Pâques.</p> - -<p>Tandis que la concierge parlait, les yeux de -Francis suivaient curieusement les allées sablées -et tournantes qui se perdaient dans l’ombre -des massifs, puis reparaissaient au loin, -jaunissantes parmi la verdure des pelouses.</p> - -<p>— Puis-je me promener un moment dans le -jardin ? demanda-t-il.</p> - -<p>— Certainement, monsieur… Madame a toujours -permis aux personnes du pays d’y venir le -dimanche. Vous pouvez vous y promener à -votre loisir.</p> - -<p>Francis Pommeret usa de la permission, et, -faisant le tour de la maison d’habitation, suivit -lentement les circuits des allées, qui tantôt -s’enfonçaient sous la nuit déjà épaisse des -sapins, tantôt s’étalaient à l’aise en plein ciel.</p> - -<p>Le parc, entouré de murs, occupait le bas -des deux versants de l’étroite vallée. La petite -rivière, partagée en une vingtaine de ruisselets -tapageurs, s’éparpillait tout à travers, miroitant -dans l’herbe, sautillant sur les roches, -disparaissant sous des ponts rustiques pour -reparaître un peu plus loin entre deux franges -de roseaux desséchés. Des groupes de bouleaux, -des massifs de pins argentés découpaient -sur les gazons leurs silhouettes grêles -ou vigoureuses. Au loin, entre les arbres -effeuillés, on apercevait la façade postérieure -du château, avec sa toiture d’ardoise violacée, -ses persiennes closes et son perron solitaire -abrité sous une marquise vitrée. Tout cet ensemble -avait un aspect large, opulent, qui -faisait plaisir à voir.</p> - -<p>Dans ce milieu tranquille et confortable, -Francis Pommeret se sentait revivre ; ses -poumons jouaient plus librement ; il lui semblait -qu’il respirait des bouffées de luxe et de -bien-être. Il s’était assis sur un banc de bois, -au pied d’un bouquet de platanes ; il regardait -avec une joie mélancolique les arbres centenaires, -les pièces d’eau, les longues pelouses -vaporeuses et les hautes lisières des bois de -Montavoir, où la lune se levait. Seul, dans ce -parc endormi, il se complaisait à bâtir de fantastiques -châteaux en Espagne, qu’il peuplait -de chimères souriantes.</p> - -<p>Le bruit lointain des sabots de la concierge -sur les pavés de la cour le réveilla soudain de -son rêve. Il s’aperçut que la nuit était tout à -fait venue, et lentement, comme à regret, il -quitta la Mancienne pour reprendre le chemin -de sa maussade auberge.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>II</h3> - -<p>Les bois d’Auberive, — pour employer l’expression -imagée de la receveuse des postes, -qui se piquait de beau langage, — les bois -d’Auberive avaient mis leurs habits de printemps. -Le pays, si triste en février, n’était -plus reconnaissable. Un souffle fécondant -avait couru tout le long de la vallée de l’Aube, -frôlant les lisières boisées, montant au sommet -des futaies, redescendant au fond des -combes où naguère dormaient des couches de -neige. Sous cette haleine caressante, les prés -avaient reverdi, les bourgeons avaient poussé ; -jusqu’à la ligne extrême de l’horizon, ce -n’étaient partout que frondaisons nouvelles, -pareilles à de vertes fumées. Le sol léger des -futaies se couvrait de pervenches ; dans les -fonds, là où la terre noire s’enrichissait des -alluvions du ruisseau débordé, il y avait un -foisonnement de plantes fleuries : narcisses -jaunes, scilles bleues et populages aux godets -brillants comme des pièces d’or. Tout chantait : -rossignols dans les vergers, grives dans -les buissons, merles dans les merisiers ; au -travers de la forêt feuillue, les deux notes -mystérieuses du coucou passaient sonores au -milieu de l’universelle symphonie des oiseaux -bâtisseurs de nids.</p> - -<p>Une joie confuse semblait circuler dans les -veines de la terre et s’exhaler dans l’air par -les mille clochettes laiteuses des muguets, -par les mignonnes capuces odorantes des violettes -étalées aux marges des prés. C’était une -joie communicative. Elle éclatait en rires -clairs sur les lèvres des petites filles assises -au pied des haies et occupées à confectionner -des balles avec des fleurs de coucou ; elle -s’épanouissait sur les faces joufflues des petits -pâtres battant du manche de leur couteau des -brins de saule pour en détacher l’écorce juteuse -et fabriquer des sifflets ; elle faisait -chanter à gorge déployée le roulier qui montait -la côte en tête de ses chevaux aux sonnailles -retentissantes ; et là-haut, dans la -coupe, elle ragaillardissait le bûcheron qui -enfonçait sa cognée au cœur des chênes marqués -pour l’abatage ; elle gagnait jusqu’aux -cloches de l’église, dont les voix moins grêles -s’égrenaient avec une allégresse inaccoutumée.</p> - -<p>Même dans la maisonnette de Trinquesse, -en contre-bas de la Grand’Combe, non loin du -ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et -des rires d’enfants. La maisonnette n’était -pourtant rien moins que riante, et on n’y festoyait -pas tous les jours. Bâtie en torchis -avec une toiture de mottes de terre, c’était à -proprement parler plutôt une hutte qu’une -maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, -sa fille Manette et deux marmots de -cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. Un -jardinet, où il poussait plus de pierres que de -légumes, un appentis en planches pour la -vache, et c’était tout. Le père Trinquesse, -maigre sexagénaire à museau de fouine, exerçait -trois ou quatre métiers, dont le moins -suspect était celui de diseur de bonne aventure -et de <i>rebouteux</i> ; sa fille Manette, qui -courait sur la trentaine, faisait des lessives, -ramassait des fraises en été, allait à la faîne -en octobre, au bois mort en hiver, et toutes -ces industries réunies suffisaient à peine à -nourrir les deux <i>gachenets</i> qu’elle avait eus -on ne savait où et dont les pères s’étaient bien -gardés de se montrer. Les marmots n’en poussaient -pas moins dru et n’en étaient pas -moins florissants, bien qu’ils fussent à peine -couverts et qu’ils reçussent plus de taloches -que de pain blanc. Pour le quart d’heure, ils -s’occupaient d’allumer un feu d’<i>ételles</i> au beau -milieu du chemin qui longeait la maisonnette, -et leurs yeux écarquillés se fixaient tantôt sur -le foyer pétillant, tantôt sur les mains osseuses -du père Trinquesse, très affairé à plumer -deux geais qu’il avait pris aux gluaux. Ces -deux oiseaux, assaisonnés de poireaux, de -choux et de pommes de terre, devaient composer -une <i>potée</i> dont le vieux braconnier promettait -merveille. La vue de la marmite noire -où nageaient les légumes suffisait par avance -à dilater les narines gourmandes des gamins. -En attendant, ils se disputaient les plumes -bleues des ailerons, qu’ils plantaient triomphalement -dans leurs cheveux ébouriffés, et -leurs cris de joie étaient si aigus qu’on les -entendait de la Mancienne, dont le parc allongeait -ses clôtures jusqu’aux lisières de la -Grand’Combe.</p> - -<p>Là aussi tout se ressentait de l’allégresse -printanière. Le château s’était réveillé de son -long sommeil hivernal ; devant la façade encadrée -d’aubépines roses et de cytises, les allées -et venues des domestiques indiquaient que la -Mancienne était de nouveau habitée. A travers -les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, on -apercevait les rideaux soyeux aux plis lourds, -les jardinières ornées de tulipes et le drap -rouge des fauteuils débarrassés de leurs housses. -M<sup>me</sup> Lebreton était, en effet, rentrée depuis -le dimanche de la Quasimodo, et, dans ce -moment même, ayant terminé sa toilette, elle -descendait de sa chambre et apparaissait en -plein soleil sur le perron du jardin. Rassemblant -d’une main les plis de sa jupe noire et -ouvrant son ombrelle, elle quittait maintenant -la marquise et contournait lentement la pelouse -bordée d’iris violets.</p> - -<p>Adrienne Lebreton avait certainement passé -la trentaine, et les gens qui lui donnaient -trente-quatre ans ne devaient pas être loin de -compte. Son teint mat et un peu olivâtre manquait -de fraîcheur ; le dessous de ses yeux -était cerné de bistre et deux ou trois rides légères -rayaient son front d’une tempe à l’autre. -Néanmoins, en dépit de ces premiers signes -de maturité, elle avait conservé une sorte de -jeunesse latente. Grande, svelte, mince de -taille avec les épaules sobrement mais délicatement -arrondies, elle avait une vivacité juvénile. -D’abondants cheveux bruns, en ce moment -lissés en bandeaux plats et dissimulés -sous une mantille de dentelle noire, s’harmonisaient -avec les tons dorés de la peau, l’éclat -des yeux bordés de longs cils, et le rouge vif -d’une bouche assez grande aux lèvres charnues. -Une mèche entièrement grise, tranchant -sur le brun foncé de l’un des bandeaux, donnait -une note d’étrangeté à la physionomie. -Le nez long, au modelé très ferme, et deux -sourcils noirs très accusés y ajoutaient un -accent de sévérité corrigé par l’expression de -bonté de la bouche et l’humide lueur des yeux -pailletés d’or. Toute la personne un peu maigre -de la veuve renfermait je ne sais quoi de -concentré et d’ardent. Née dans la montagne -langroise, elle avait le caractère distinctif des -habitants de ces plateaux âpres et brûlés : un -tempérament de pierre et de feu, beaucoup de -passion et de sensibilité sous une froideur et -une dureté apparentes.</p> - -<p>A cette heure printanière, il semblait que -M<sup>me</sup> Lebreton subît l’influence du milieu qui -l’entourait. Le bain d’air tiède et fondant dont -elle était enveloppée amollissait les fibres de -sa nature résistante. Le susurrement des eaux -limpides, l’odeur des merisiers épanouis, les -brèves phrases musicales des fauvettes, lui -causaient une vague ivresse attendrie. Elle -marchait d’un pas plus vif, la tête penchée, -les paupières demi-closes, les lèvres serrées, -et elle atteignit rapidement l’une des clôtures -du parc. Arrivée à une petite porte qui ouvrait -sur les prés, elle la poussa, se trouva dans un -chemin couvert qui longeait l’Aubette dans la -direction de la Grand’Combe, et s’y engagea -sans hésiter, heureuse de marcher à l’aventure, -de se mêler à l’allégresse répandue au -dehors, de s’enfoncer sous ces feuillées invitantes -qu’elle voyait moutonner de tous côtés.</p> - -<p>Tout en suivant ce sentier familier, entre -les cépées de noisetiers et de cornouillers -qu’elle connaissait presque intimement, les -ayant vues pousser depuis le jour où elle était -entrée à la Mancienne en toilette de jeune mariée, -elle remontait songeusement le cours des -saisons passées ; et les lignes tant de fois contemplées -des coteaux boisés, le glou-glou tant -de fois entendu de la petite rivière, les fleurs -toujours pareilles repoussant chaque printemps -aux mêmes places, lui redisaient l’histoire -monotone et médiocrement amusante de -ses quinze années de mariage.</p> - -<p>Assurément le défunt avait été un honnête -homme, mais il fallait convenir aussi qu’il -avait été souvent un mari bien désagréable. -D’abord une trop grande disparité d’âge existait -entre eux : M. Lebreton touchait à ses -quarante-cinq ans, et elle en comptait dix-neuf -quand on l’avait tirée du couvent pour le -lui faire épouser. Leur union n’avait pas été -féconde. Le maître de forges, en vrai Bourguignon -qu’il était, jouissait à la vérité d’une verdeur -robuste, mais d’une verdeur sauvage et -par trop bourrue. La chasse et les affaires -prenaient les trois quarts de son existence. -Violent, entier, tumultueux, il ne comprenait -rien au caractère concentré, timide et exalté -de sa femme. Elevée selon des principes sévères, -mais ayant d’ardents besoins de tendresse, -M<sup>me</sup> Lebreton n’avait trouvé pour dérivatifs -que des pratiques pieuses et l’adoption d’une -petite orpheline, à laquelle elle s’était attachée -passionnément. L’enfant, disait-on à la Mancienne, -était la fille d’un garde-vente, mort au -service de la famille Lebreton ; mais les méchantes -langues prétendaient qu’elle tenait au -maître de forges par des liens d’une parenté -beaucoup plus étroite, et que ce Bourguignon -« salé » avait eu l’adresse de faire élever chez -lui sa fille naturelle, en exploitant le besoin de -tendresse et les instincts maternels de sa -femme. Toujours était-il qu’en cette circonstance, -contrairement à son habitude, il n’avait -nullement contrecarré les goûts d’Adrienne. -L’orpheline, qui se nommait Denise, avait été -traitée comme l’enfant de la maison ; mais elle -avait donné de bonne heure des preuves d’une -nature si violente, elle s’était montrée si rebelle -à toute discipline, qu’on avait été obligé -de la mettre à douze ans au Sacré-Cœur de -Dijon. M<sup>me</sup> Lebreton s’était retrouvée seule -en tête-à-tête avec son seigneur et maître, qui -s’occupait de tout et étendait sur toutes choses -sa domination despotique. A l’ombre étouffante -de ce chêne branchu et rugueux, la jeunesse -d’Adrienne avait végété sans s’épanouir. -Sous la contrainte pesante de ce tyran domestique, -elle avait fini par ne plus oser penser -tout haut. Encore quelques années de cette -vie, et elle serait devenue aussi sotte, aussi -moutonnière que les bourgeoises d’Auberive, -condamnées dès l’enfance à ce rôle passif et -effacé.</p> - -<p>Dieu, — qui fait bien ce qu’il fait, — avait -enfin rappelé à lui M. Lebreton. — Certainement -elle l’avait pleuré comme il convient ; on -ne perd pas un homme auprès duquel on a -vécu quinze ans sans éprouver une sensation -pénible ; on ne reste pas impunément seule au -milieu d’un tracas d’affaires industrielles sans -être prise d’un serrement de cœur et d’un -mouvement d’angoisse. Mais, pour dire le -vrai, sa douleur avait été modérée, et, à -l’heure actuelle, son chagrin s’était complètement -évaporé au souffle tiède du printemps -revenu.</p> - -<p>La forge était vendue, les affaires étaient -liquidées ; M<sup>me</sup> Adrienne se trouvait donc -libre… libre d’aller et de venir, d’arranger sa -vie à son gré ! Certes elle n’avait nullement -l’intention d’abuser de cette liberté ; mais elle -était heureuse d’être débarrassée du joug et -se sentait redevenir jeune. Avec la belle fortune -laissée entièrement à sa disposition, elle -pourrait se créer une existence selon ses -goûts. Elle ferait prochainement revenir à la -Mancienne Denise, dont quatre ans de couvent -avaient assoupli le caractère, et se chargerait -elle-même de compléter l’éducation de -sa filleule ; elles voyageraient ensemble, et ce -serait un bonheur de visiter de compagnie -tant de beaux pays qui leur étaient aussi -inconnus à l’une qu’à l’autre. La vie commencerait -en même temps pour toutes deux ; elles -auraient les mêmes étonnements, les mêmes -émotions et les mêmes joies…</p> - -<p>— Bonne promenade, madame Lebreton ! -cria tout à coup une voix rauque et plaignarde, -qui la fit tressaillir ; vous voilà bien <i>à bonne -heure</i> par chez nous ?</p> - -<p>Elle releva la tête et aperçut à deux pas Manette -Trinquesse, accroupie devant la porte -de sa masure délabrée.</p> - -<p>Ces abords du logis des Trinquesse, si -joyeux quelques heures auparavant, avaient -maintenant un air désolé. — Le feu s’était -éteint, la marmite gisait renversée dans les -cendres ; à l’intérieur de la hutte retentissaient -des cris d’enfants pleurards, entrecoupés par -les jurons du vieux Trinquesse. Manette, -assise sur ses talons, les mains plongées dans -sa tignasse blonde, montrait une hâve figure -bouleversée et des yeux rougis.</p> - -<p>Les sourcils de M<sup>me</sup> Lebreton se froncèrent ; -elle employait parfois Manette et lui faisait -l’aumône plus souvent encore, mais elle ne -l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée -dans ses mœurs comme dans sa toilette la -répugnance qu’inspirent le vagabondage et le -désordre aux femmes élevées dans les habitudes -régulières et correctes de la vie bourgeoise.</p> - -<p>— Bonjour, Manette, répondit-elle d’une -voix brève, comment va-t-on chez vous ?</p> - -<p>— Mal, madame Lebreton ; le guignon y est, -et il n’en sort pas.</p> - -<p>— Le guignon ? reprit sévèrement la veuve. -Peut-être bien aussi la paresse… On aime -trop à ne rien faire chez vous, Manette !… -Pourquoi ne vous louez-vous pas dans quelque -ferme ?… Vous êtes forte et vous pourriez -gagner de bons gages.</p> - -<p>— Eh bien ! et mes <i>gachenets</i>, ma pauvre -dame ?… qui donc aurait soin d’eux ?</p> - -<p>— Vos enfants iraient à l’école… Ils n’en -seraient que mieux soignés, et je me chargerais -volontiers de leur entretien.</p> - -<p>— Ah ! madame Lebreton, vous parlez -comme les gens riches qui ont des domestiques -à leurs ordres… Si les petits vont aux -écoles, et moi en service, qui donc gardera la -vache ?… Ce n’est pas le père Trinquesse, bien -sûr ; cet homme-là ne songe qu’à lui !… Et il -nous arrivera encore quelque misère, comme -celle de tout à l’heure.</p> - -<p>— Que vous est-il arrivé ?</p> - -<p>— Le guignon, ma bonne dame, comme je -vous le disais !… Pendant que j’avais le dos -tourné, les enfants ont ouvert la porte de -l’étable, et la vache est allée pâturer dans le -bois… Pour lors, le brigadier Jacquin, qui ne -cherche qu’à nous faire des maux, l’a aperçue -dans les semis, et il a ramené ici la pauvre -bête à coups de gaule, en criant comme une -poule qui a vu le putois… Trinquesse, qui -n’est pas endurant, lui a répondu de mauvaises -raisons, et tout ça a fini par un procès-verbal… -Un procès, ça va coûter de l’argent, -et où le prendrons-nous sainte Mère de Dieu ! -Il n’y a pas un vaillant denier chez nous… -On vendra la vache, on mettra le père Trinquesse -en prison… Et alors, qu’est-ce que -nous deviendrons, Seigneur Jésus ! qu’est-ce -que nous deviendrons ?…</p> - -<p>Des larmes tombèrent des gros yeux de -Manette, sa poitrine se souleva et elle se mit -à sangloter bruyamment, tandis que dans -l’intérieur de la hutte les deux gamins braillaient -de plus belle.</p> - -<p>Cette douleur, étalée avec l’exagération que -le peuple apporte dans l’expression de tout ce -qu’il ressent, joie ou chagrin, finit par toucher -M<sup>me</sup> Lebreton ; elle se reprocha d’avoir été -trop dure pour la fille du <i>rebouteux</i>, et -sa bonté naturelle reprit le dessus. — Ne -pleurez pas, dit-elle, il y a peut-être encore -moyen d’arranger les choses… Venez avec -moi chez le brigadier, vous lui ferez des excuses, -et j’obtiendrai de lui qu’il ne donne pas -suite à son procès-verbal.</p> - -<p>La Manette rajusta sur sa tête le bonnet -d’étoffe violette bordé de tulle noir, qui est la -coiffure des paysannes de la montagne langroise, -et suivit la veuve en continuant à se -lamenter.</p> - -<p>La maison forestière était proche. On apercevait -entre les branches sa toiture de tuiles -rouges, à mi-côte de la pente opposée. Les -deux femmes trouvèrent le brigadier Jacquin -en train de déjeuner, mais il se montra moins -accommodant que M<sup>me</sup> Lebreton ne l’avait -pensé. Il se répandit en plaintes contre les -Trinquesse. — C’étaient des délinquants d’habitude -auxquels la dame de la Mancienne avait -bien tort de s’intéresser ; le père tendait des -collets, la fille volait des fagots, les enfants -avaient failli dernièrement mettre le feu à un -taillis ; maintenant voilà que la vache s’en -mêlait et prenait sa goulée dans de jeunes semis -de deux ans… Tout ce méchant monde ne -méritait aucune pitié et il fallait un exemple… -Du reste, il allait envoyer son rapport à son -supérieur, c’était le garde-général qui déciderait ; -quant à lui, Jacquin, il s’en lavait les -mains et se contentait de faire son devoir…</p> - -<p>— Comment s’appelle le garde-général et où -demeure-t-il ? demanda M<sup>me</sup> Lebreton à la -désolée Manette, quand elles eurent quitté -sans résultat la maison forestière.</p> - -<p>— C’est M. Pommeret… Il loge chez Pitoiset, -au <i>Lion d’or</i>.</p> - -<p>— Je vais lui écrire.</p> - -<p>— Bien des mercis, madame Lebreton ! -murmura Manette de sa voix geignarde, mais -la lettre arrivera peut-être trop tard… Une -supposition que vous iriez vous-même trouver -M. Pommeret, il n’oserait certainement pas -vous refuser notre grâce, et vous nous sauveriez -tous… Vrai de vrai, ce serait la meilleure -des charités.</p> - -<p>— C’est bon, Manette, retournez-vous-en… -J’irai tantôt chez le garde-général…</p> - -<p>Il s’ennuyait ferme, le garde-général ! Le -printemps ne lui avait apporté ni joyeuse surprise, -ni espérances réconfortantes. Il était -médiocrement sensible aux choses de la -nature, et les détails prosaïques de sa profession -l’avaient blasé sur les beautés des sites -forestiers. Quant aux distractions que pouvait -lui procurer la société d’Auberive, il était -maintenant fixé. Quelques jours après ses visites -d’arrivée, le curé lui avait envoyé les -œuvres de saint Jean Chrysostôme, plus une -petite brochure intitulée : <i>Peut-on être libre -penseur ?</i> — et de tout cela il s’était bien gardé -de lire une ligne. Les notables de l’endroit lui -avaient rendu sa visite sans l’inviter à retourner -chez eux. C’étaient d’honnêtes gens, fort -peu mondains ; ils ne savaient que parler de -leurs chiens ou de leurs terres, et leur suprême -plaisir consistait à boire des chopes en -jouant une partie de <i>polignac</i>. Les bourgeoises -du cru étaient vieilles ou insignifiantes ; l’auberge -où il avait élu domicile n’était fréquentée -que par des rouliers et des commis-voyageurs -de troisième catégorie. Aussi -Francis Pommeret se plongeait-il jusqu’aux -oreilles dans un ennui profond, dont chaque -jour accroissait l’intensité. Cette après-midi -de printemps, si ensoleillée et si limpide, ne -faisait qu’assombrir son humeur noire, par le -contraste de la gaîté du monde extérieur avec -la maussaderie de son bureau, meublé de -cartons verts et de liasses de papiers jaunis.</p> - -<p>Il était donc mélancoliquement assis près -de sa fenêtre, dépouillant d’une main nonchalante -sa correspondance administrative, suivant -de temps à autre, d’un œil distrait, le vol -d’une mouche, et bâillant à se décrocher la -mâchoire. Tout à travers cette occupation peu -absorbante, il lui sembla entendre dans le -corridor conduisant à son bureau le bruit -léger d’un pas féminin, accompagné d’un frôlement -de jupes empesées. Il dressa l’oreille. -La démarche de la personne n’avait certainement -rien de commun avec celle de M<sup>me</sup> Pitoiset, -ni avec le pas lourd de la servante. Ce -bruit inusité cessa devant le seuil de Francis ; -en même temps on heurta discrètement, du -bout du doigt, à sa porte. Il avait à peine répondu : -« Entrez ! » que le bouton fut tourné -et qu’une dame en deuil apparut à ses yeux -surpris.</p> - -<p>— Monsieur le garde-général ? demanda une -voix de contralto à la fois grave et bien timbrée.</p> - -<p>— C’est moi, madame.</p> - -<p>Francis Pommeret s’était levé tout d’une -pièce. Il saluait cérémonieusement en offrant -à l’étrangère l’unique siège un peu confortable : -un de ces fauteuils Voltaire recouverts -de damas de laine groseille, qu’on trouve dans -toutes les chambres garnies.</p> - -<p>— Monsieur, reprit la visiteuse, je suis -M<sup>me</sup> Lebreton… de la Mancienne, et je viens -vous adresser une requête.</p> - -<p>Francis s’inclina de nouveau de son air le -plus aimable, puis il y eut une minute de -silence, comme si chacun des interlocuteurs -se recueillait pour retrouver son sang-froid. -Le garde-général regardait M<sup>me</sup> Lebreton, -svelte et bien prise dans sa robe montante de -cachemire noir. La marche et l’émotion avaient -animé le visage de la veuve ; ses joues, légèrement -rosées et ses grands yeux à demi -cachés par les cils se détachaient vivement de -l’encadrement sombre et vaporeux, formé par -les tulles et les crêpes de sa coiffure de deuil. -D’après ce qu’on lui avait dit, Francis s’était -figuré une M<sup>me</sup> Lebreton plus mûre et moins -attrayante. — Elle, de son côté, s’était probablement -attendue à rencontrer dans le garde-général -quelque ours hérissé et bourru, semblable -à la plupart des forestiers qu’elle avait -connus à Auberive. Aussi se sentait-elle fort -intimidée en présence de ce beau garçon, aux -mains blanches, à la mise soignée, aux façons -d’homme du monde, près de qui elle venait -en solliciteuse.</p> - -<p>— Monsieur, commença-t-elle d’une voix -moins assurée, ma démarche est bien indiscrète -et en dehors des usages… Veuillez -l’excuser à cause du motif qui m’amène… Il -s’agit d’un acte d’humanité pour lequel vous -seul pouvez m’aider.</p> - -<p>— Si la chose dépend de moi, répondit -Francis, soyez persuadée, madame, que je -ferai le possible pour vous être agréable.</p> - -<p>Elle le remercia et lui expliqua ce qui venait -d’arriver à Manette Trinquesse.</p> - -<p>— En effet, reprit-il après avoir feuilleté -quelques paperasses, voici le procès-verbal du -brigadier… Le délit est flagrant, les délinquants -sont coutumiers du fait, et permettez-moi -d’ajouter, madame, qu’ils ne sont guère -dignes de votre intérêt.</p> - -<p>— Si l’on ne s’intéressait qu’aux gens qui -n’ont jamais péché, répliqua la veuve, on aurait -trop peu de chose à faire… Ce sont les -coupables qui ont surtout besoin de compassion.</p> - -<p>— Mais ces Trinquesse sont des ravageurs -de bois ; si nous avions seulement ici -deux ou trois de leurs pareils, la forêt serait -mise à sac, et il est de mon devoir de sévir.</p> - -<p>— Votre brigadier m’avait déjà dit tout cela, -et si je suis venue près de vous, monsieur, -c’est que j’espérais vous trouver moins impitoyable… -Me laisserez-vous partir avec le -regret de m’être trompée ? ajouta-t-elle en -levant vers lui ses yeux bruns lumineux.</p> - -<p>Il restait muet et s’oubliait à regarder ces -grands yeux éclairés d’une flamme humide. -L’imprévu de ce tête-à-tête, la musique de -cette voix doucement suppliante, cette odeur -de femme jeune et élégante qu’il n’avait plus -respirée depuis si longtemps, causaient au -jeune homme une émotion agréable qui -n’avait rien de commun avec la compassion.</p> - -<p>La veuve baissa précipitamment et pudiquement -ses paupières aux longs cils.</p> - -<p>— Laissez-vous toucher, monsieur, murmura-t-elle -timidement ; faites quelque chose -pour ces pauvres gens !</p> - -<p>Le garde-général tenait surtout à faire une -bonne impression sur la propriétaire de la -Mancienne ; il était trop peu habitué à de si -aimables visites pour rester longtemps implacable.</p> - -<p>— Allons, dit-il en froissant dans ses doigts -le procès-verbal, j’arrangerai l’affaire avec -Jacquin, mais ce sera par égard pour vous, -madame, et non pour ces gens, qui sont une -vilaine engeance.</p> - -<p>— Vous ne voulez pas avoir le mérite de -votre bonne action, monsieur ! répondit-elle -gracieusement.</p> - -<p>— Je ne veux pas, lorsque j’ai l’honneur de -vous voir pour la première fois, que vous sortiez -d’ici avec le souvenir d’un refus désobligeant.</p> - -<p>En même temps il la regardait droit dans -les yeux, en mettant dans cette œillade hardie -une galanterie beaucoup plus accentuée que -celle qu’il avait mise dans sa réponse. M<sup>me</sup> Lebreton -rougit jusqu’à la racine des cheveux ; -elle n’avait jamais été regardée de la sorte ; -elle en était à la fois choquée et toute remuée.</p> - -<p>— La charité doit être désintéressée, repartit-elle -d’une voix brève ; je ne vous en remercie -pas moins au nom de mes protégés.</p> - -<p>Elle s’était levée brusquement ; — mais, -confuse sans doute de ce trop rapide effarouchement, -tout en défripant sa robe, elle se -retourna vers le garde-général et reprit d’un -ton plus radouci :</p> - -<p>— J’espère, monsieur, que la façon dont -nous avons fait connaissance ne me privera -pas du plaisir de vous voir à la Mancienne…</p> - -<p>La figure de Francis Pommeret s’était épanouie, -et, comme M<sup>me</sup> Lebreton se dirigeait -vers la porte, il eut un nouvel accès de galanterie :</p> - -<p>— Laissez-moi, madame, dit-il avec empressement, -vous offrir mon bras jusqu’au bas de -l’escalier.</p> - -<p>Un coup d’œil étonné de la veuve l’arrêta -net et lui fit comprendre que sa proposition -avait été jugée indiscrète.</p> - -<p>— Ne vous dérangez pas, répondit-elle en -reprenant sa voix sévère ; j’ai déjà trop abusé -de votre temps.</p> - -<p>Elle inclina la tête avec une dignité un peu -froide et gagna le couloir, tandis que, debout -sur le seuil, il regardait la svelte forme noire -s’éloigner dans la pénombre ; elle avait légèrement -relevé sa jupe, et l’on distinguait, sous -la blancheur des volants soutachés de noir, les -hauts talons de deux petits pieds battant d’un -son mat les marches de chêne ; puis l’élégante -vision s’évanouit au tournant de l’escalier.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>III</h3> - -<p>— Monsieur le curé, dit M<sup>me</sup> Lebreton, -Pierre va vous offrir un peu de cette mousse -au chocolat… C’est le triomphe de ma cuisinière.</p> - -<p>— Merci, madame, je n’en prendrai pas.</p> - -<p>— Par esprit de mortification ! s’écria le -percepteur avec un rire bruyant ; M. le curé -ne se permet pas les douceurs.</p> - -<p>— C’est mon estomac qui ne me les permet -pas, riposta l’abbé Cartier, mais je ne les interdis -point à mes paroissiens… Pierre, -ajouta-t-il avec un malin sourire, servez-donc -M. le percepteur !</p> - -<p>— Non, impossible ! je suis complet ! s’exclama -ce dernier en retournant brusquement -son assiette vide sur la nappe.</p> - -<p>Cette façon campagnarde de refuser amusa -les dames qui s’entre-regardèrent en riant -sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la table, -la perceptrice rougissait de la rusticité de son -mari. M<sup>me</sup> Lebreton sourit discrètement, et -son regard, glissant par-dessus les fleurs qui -ornaient le centre de la table, se rencontra un -moment avec celui de Francis Pommeret, -assis de l’autre côté, entre la femme du notaire -et la sœur de la receveuse des postes, -M<sup>lle</sup> Irma Chesnel.</p> - -<p>C’était la première fois que M<sup>me</sup> Adrienne -donnait à dîner depuis son deuil ; pendant -douze mois elle s’était rigoureusement condamnée -à la solitude : mais le bout de l’an de -M. Lebreton ayant été célébré à la fin de juin, -elle avait cru pouvoir se départir de ses habitudes -de recluse et se remettre en communication -avec le monde. Son salon s’était rouvert, -et parmi les visiteurs les plus assidus et -les mieux accueillis, le bourg avait remarqué, -non sans commentaires, le nouveau garde-général. -Ce premier dîner réunissait les notables -d’Auberive, et, naturellement, Francis -Pommeret figurait parmi les invités.</p> - -<p>On en était au dessert, à ce moment agréable -où, la digestion n’ayant pas encore commencé -et où, le cerveau se trouvant émoustillé, -les langues se délient, les joues se nuancent -de rose et les yeux étincellent. Un vieux corton, -versé avec précaution, achevait de dégourdir -l’esprit des convives. Pierre, en livrée -brune, et une alerte femme de chambre tournaient -autour de la table sans qu’on entendît -le bruit de leurs pas amortis par les nattes qui -couvraient le parquet. On venait d’apporter -les lampes. Par les fenêtres ouvertes une brise -un peu plus fraîche envoyait des odeurs de -foin fauché, tandis qu’au loin les rumeurs -assourdies du village se fondaient dans les -bourdonnements de la conversation plus animée -des convives.</p> - -<p>La femme du percepteur, au rebours de son -mari, avait repris deux fois de l’entremets ; -elle n’était pas habituée à de pareilles bombances -et semblait faire provision de nourriture -en vue des privations du reste de la semaine. -Quant au percepteur, il se souvenait -qu’il avait promis à ses quatre enfants de leur -rapporter quelque chose, et, en bon père de -famille, il profitait du passage des assiettes -de dessert pour bourrer de petits fours les -poches de sa redingote. La femme du notaire -se faisait expliquer par le juge de paix les -règles du domino à quatre, Francis Pommeret -parlait peu, mais il savourait voluptueusement -cette atmosphère de bien-être. Le luxe -de la table, l’odeur des roses, la clarté dorée -des lampes, le bouquet exquis du bourgogne -circulant dans de poudreuses bouteilles couchées -sur des paniers d’argent, tout cela le -remettait dans son ancien milieu et lui causait -une joyeuse dilatation intérieure.</p> - -<p>Ses yeux enhardis, après s’être caressés aux -couleurs vives des fleurs de la corbeille, s’arrêtaient -avec complaisance sur la figure expressive -et distinguée de la maîtresse de la -maison. La toilette noire d’Adrienne Lebreton, -tout en restant sévère, n’était pas exempte de -coquetterie ; une dentelle en vieux point de -Venise garnissait son corsage montant, et une -ruche blanche frissonnait autour de son cou. -Elle ne portait pas de bijoux et était coiffée de -ses seuls cheveux dont les bandeaux bruns, -épais et lisses, encadraient l’ovale allongé de -son visage, où brûlait le feu assoupi de ses -prunelles couleur café. Il est probable que si -Francis eût aperçu la veuve un an auparavant -dans la ville qu’il habitait et où les jolies -femmes n’étaient pas rares, cette personnalité -un peu austère et voilée l’eût laissé indifférent ; -il eût trouvé qu’elle manquait de jeunesse -et d’éclat. Mais un séjour de cinq mois -à Auberive lui avait rendu le goût moins difficile. -Le fond gris et vulgaire sur lequel -M<sup>me</sup> Lebreton se détachait était merveilleusement -propre à la faire valoir ; elle ressortait -au milieu des bourgeoises campagnardes, -comme l’habitation opulente de la Mancienne -tranchait elle-même sur l’ensemble effacé et -mesquin des bâtisses du bourg. Peu à peu -l’accoutumance et l’absence de points de comparaison -avaient fait découvrir à Francis -dans la personne d’Adrienne de délicates -nuances pleines de charme, des beautés discrètement -enveloppées. Elle avait éveillé en -lui un singulier sentiment tendre, où il entrait -autant de curiosité que de désir.</p> - -<p>Les regards du garde-général ne quittaient -guère M<sup>me</sup> Lebreton. Ils allaient de son corsage -sobrement gonflé à ses cheveux aux -torsades foncées, mordues par un peigne -d’acier ; ils suivaient le modelé des bras, qui -étaient fort beaux, jusqu’aux poignets d’où -sortaient de longues mains effilées ; ils erraient -le long des lèvres rouges entr’ouvertes sur des -dents très blanches et plongeaient audacieusement -dans la profondeur des yeux cerclés -de bistre.</p> - -<p>Il était si absorbé dans cette contemplation -qu’il ne répondait plus que machinalement -aux questions de M<sup>lle</sup> Irma Chesnel, sa voisine. -Cette jeune fille nubile et déjà lasse du célibat -avait toujours rêvé d’épouser un de ces fonctionnaires -que l’administration envoyait à -Auberive et qui s’y succédaient rapidement, -pareils à des oiseaux de passage. Pour le quart -d’heure, elle cherchait à conquérir le cœur -du garde-général, et depuis le potage elle -essayait de flirter avec lui. Le verre de -champagne qu’elle venait de boire lui avait -donné un redoublement de loquacité et elle -caquetait comme une corneille sentimentale, -parlant en style de romance des attraits de la -solitude, des petites fleurs des bois et du -murmure des ruisseaux.</p> - -<p>— Pour avoir choisi cette belle carrière des -eaux et forêts, soupirait-elle, vous devez -beaucoup aimer la campagne, n’est-ce pas, -monsieur ?</p> - -<p>Tout occupé à regarder l’ombre portée des -longs cils d’Adrienne sur ses joues mates, -Francis entendit la question de M<sup>lle</sup> Irma -comme un bourdonnement confus ; en la -voyant qui trempait ses lèvres dans la coupe -de champagne, il se méprit sur le sens des paroles -et répondit distraitement :</p> - -<p>— Non, vraiment, mademoiselle, je n’en bois -jamais.</p> - -<p>La demoiselle, interloquée, releva la tête, et, -suivant le rayon visuel de son voisin, le -trouva fixé dans la direction d’Adrienne. Elle -comprit alors le motif de cette réponse en coq-à-l’âne -et se mordit les lèvres.</p> - -<p>Un autre convive avait également remarqué -la complaisance avec laquelle le regard de -Francis s’arrêtait sur M<sup>me</sup> Lebreton. C’était le -curé. Il observait le manège du garde-général -avec une inquiétude méfiante. Ses petits yeux -noirs, enfoncés sous l’orbite, épiaient silencieusement -ceux du jeune Pommeret, et l’expression -sévère de son visage troué de petite vérole -indiquait combien il était scandalisé de -cette contemplation, où il croyait déjà lire une -coupable convoitise.</p> - -<p>Cependant les conversations allaient leur -train. Le diapason des voix s’était haussé d’un -ton.</p> - -<p>— Vous devez toujours étudier le jeu de -votre partenaire, criait le juge de paix à la -notaresse, et ne jamais lui boucher sa pose…</p> - -<p>— On ne vous voit guère à l’ouvroir, disait -M<sup>lle</sup> Irma en se retournant, en désespoir de -cause, vers la femme du percepteur.</p> - -<p>— Que voulez-vous ! quand on a quatre enfants, -on est assez occupée à raccommoder -leurs nippes… J’ai l’aiguille à la main toute la -journée…</p> - -<p>Les pyramides de cerises roulaient sur la -nappe, les jattes de fraises et de framboises -circulaient et se vidaient ; une odeur de fruits -mûrs emplissait la salle à manger.</p> - -<p>— Ma foi ! tout était excellent ! s’exclamait -le percepteur en se frottant la barbe avec sa -serviette. Convenez, curé, que bien dîner n’est -pas un péché !</p> - -<p>Sans lui répondre, et l’œil toujours braqué -sur le garde-général, le curé s’était penché -vers M<sup>me</sup> Lebreton :</p> - -<p>— Je crois, madame, murmura-t-il, qu’il -serait charitable de mettre un terme aux effusions -de mon voisin.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Adrienne s’était levée et avait pris le -bras du notaire. Les chaises furent repoussées -brusquement. Chacun imitait son exemple -et, Pierre ayant ouvert les deux battants de la -porte, les invités passèrent au salon, où le -café était servi.</p> - -<p>Le curé et Francis Pommeret se rencontrèrent -dans l’embrasure de la porte.</p> - -<p>— Monsieur le garde-général, dit le prêtre -de son ton sardonique, ma bibliothèque est -toujours à votre disposition… mais il me -semble que vous n’en abusez pas.</p> - -<p>— Pardon, monsieur le curé, répondit -Francis en rougissant sous le regard aigu de -l’abbé, depuis quelques mois je n’ai guère eu -le temps de lire.</p> - -<p>— Vous êtes très occupé…</p> - -<p>— Oui, monsieur le curé, passablement.</p> - -<p>— En vérité !… je m’étais laissé dire qu’en -cette saison les opérations forestières vous -permettaient de nombreux loisirs.</p> - -<p>— C’est une erreur, répliqua sèchement le -garde-général.</p> - -<p>— Ah ! tant mieux ! soupira le prêtre ; puis -il ajouta en pinçant les lèvres : — Enfin, quand -vos occupations vous absorberont moins, souvenez-vous -que mes livres sont à votre service… -J’ai mis en réserve quelques Pères -dont la lecture vous intéressera certainement.</p> - -<p>— Merci mille fois ! monsieur le curé. — Ce -diable d’homme se moque de moi ! pensa Francis -Pommeret en se dirigeant vers le guéridon -où M<sup>me</sup> Lebreton, aidée de M<sup>lle</sup> Chesnel, offrait -du café et des liqueurs à ses convives.</p> - -<p>Le percepteur, assis dans un fauteuil, tournait -sa cuiller dans sa tasse et soufflait bruyamment -sur son café trop chaud. Le juge de paix, -joignant l’exemple au précepte, avait conduit -la notaresse à une table de jeu et organisait -avec le notaire et la femme du percepteur un -domino à quatre. Le garde-général, accoudé -au piano ouvert, regardait M<sup>me</sup> Lebreton -occupée à servir ses hôtes. Penchée au-dessus -du guéridon, elle soulevait la cafetière d’argent -et remplissait les tasses. Ainsi posée, le -cou infléchi, le bras en l’air, la robe laissant -passer sous ses plis tombants une bottine de -satin noir, elle présentait, de la nuque, où frisaient -des boucles brunes, jusqu’à l’extrémité -du talon, découvrant un bout de jupon blanc, -un ensemble de lignes élégantes dont le jeune -homme suivait avec curiosité les sobres ondulations. -Quand M<sup>me</sup> Adrienne eut servi tout -son monde, elle vint s’asseoir sur un canapé, -à côté de M<sup>lle</sup> Chesnel qui sirotait lentement -un verre de marasquin.</p> - -<p>— Chère madame, dit cette demoiselle en -montrant le piano ouvert, ne nous jouerez-vous -pas quelque chose ?… Pour moi, j’adore -la musique, surtout la musique brillante. -Quand les mains courent tout le long du clavier -et se croisent l’une sur l’autre… oh ! c’est -délicieux !</p> - -<p>— Excusez-moi, répondit Adrienne, je n’étudie -pas depuis longtemps et je n’ai plus de -doigts. Mais si vous voulez entendre un peu -de bonne musique, priez M. Pommeret de se -mettre au piano… Il a un véritable talent et -il vous fera plaisir.</p> - -<p>Ce n’était pas précisément l’affaire de -M<sup>lle</sup> Irma, qui avait compté accaparer le -garde-général pendant que M<sup>me</sup> Lebreton -serait au piano, mais elle s’était trop avancée -pour reculer et elle joignit ses prières à celles -de M<sup>me</sup> Adrienne.</p> - -<p>— Volontiers, murmura Francis en s’inclinant -devant cette dernière.</p> - -<p>Il s’assit sur le tabouret, prit un cahier de -sonates de Mozart et frappa quelques accords. -Dès les premières notes, le curé, qui se couchait -régulièrement à dix heures, s’empressa -de se lever, salua silencieusement et se retira, -son tricorne sous le bras.</p> - -<p>Francis Pommeret n’avait pas tourné la tête. -Il commençait la sonate en <i>la</i> et mettait toute -son attention à exécuter le thème avec expression. -Il avait un joli talent d’amateur et ne -s’en tirait pas mal. Les notes suaves et câlines -de la musique de Mozart montaient, légères, -dans le salon sonore. M<sup>me</sup> Lebreton, tournée -vers le piano, les bras croisés, la tête un peu -rejetée en arrière, semblait sous le charme de -cette musique faite de tendresse et de clarté, -qui lui donnait une impression de fraîcheur -matinale. Les variations se succédaient ; les -notes s’égrenaient, tantôt lentes et caressantes, -tantôt allègres et vives comme une envolée -d’oiseaux, et M<sup>me</sup> Adrienne, en les écoutant, -se sentait remuée de cette même joie -intime et printanière qu’elle avait éprouvée -en se promenant au mois de mai dans les bois -d’Auberive.</p> - -<p>Il n’en était pas de même de ses hôtes, qui -ne comprenaient rien à la musique classique -et dont un quadrille tapageur eût mieux satisfait -les oreilles peu délicates. Le percepteur -sommeillait dans son fauteuil ; sa femme, prévoyant -qu’il allait ronfler, se leva de la table -de jeu, le tira par le bras, et tous deux, saluant -gauchement M<sup>me</sup> Lebreton, interrompirent le -garde-général pour lui souhaiter le bonsoir.</p> - -<p>Francis s’était arrêté.</p> - -<p>— Encore ! encore ! murmura la veuve, qui -rentrait après avoir reconduit le couple.</p> - -<p>Elle s’était rassise sur le canapé et regardait -avec des yeux suppliants le jeune homme, -qui s’était retourné vers elle.</p> - -<p>Il lui obéit, et feuilletant un second cahier, -il commença une polonaise de Chopin. Cette -musique passionnée, tantôt fougueuse et emportée -comme une galopade de chevaux sauvages, -tantôt triste et pénétrante comme une -plainte humaine, acheva de charmer M<sup>me</sup> Lebreton. -Elle était si bien en harmonie avec sa -nature concentrée et ardente ! Ces notes -tumultueuses ou mélancoliques éveillaient un -écho dans son cœur, fermé jusqu’alors comme -un jardin clos de hauts murs où pousse mystérieusement -une flore ignorée. M<sup>me</sup> Adrienne -s’oubliait à suivre ces rythmes heurtés et -capricieusement impétueux, et elle oubliait -aussi ses convives. M<sup>lle</sup> Irma battait du menton -et de la main la mesure à contre-temps, et -étouffait des bâillements multipliés ; la partie -de dominos était terminée ; le juge de paix, le -notaire et sa femme vinrent saluer la maîtresse -de la maison, et M<sup>lle</sup> Chesnel, pour ne -pas revenir seule, se décida à les accompagner ; -mais, avant de partir, ils allèrent tous, -malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter -le bonsoir au garde-général, qui, agacé par -ces salutations intempestives, frappait les touches -avec un redoublement d’énergie. Enfin -ils s’éloignèrent et sortirent par le jardin, -sans que Francis quittât le piano. Quand il -eut terminé le morceau, il se retourna et se -trouva seul avec M<sup>me</sup> Lebreton, qui rentrait -dans le salon encore vibrant des sonorités de -la polonaise.</p> - -<p>— Ils sont tous partis, dit Adrienne un peu -effarouchée ; la musique les a mis en déroute… -Excusez-les, ils n’y entendent rien.</p> - -<p>— J’ai peut-être aussi abusé de la permission, -répondit Francis en se levant comme à -regret, et je crains d’avoir été indiscret.</p> - -<p>— Au contraire, vous m’avez fait grand -plaisir.</p> - -<p>— Vous êtes trop aimable, madame, pour -parler autrement, mais…</p> - -<p>— Je dis toujours ce que je pense… Quand -vous me connaîtrez mieux, vous ne vous en -apercevrez que trop… Vous partez ? ajouta-t-elle, -en le voyant se lever… Je ne vous retiens -pas, car je crois qu’il est tard.</p> - -<p>— Il n’est que dix heures, hasarda hypocritement -Francis.</p> - -<p>Elle ne répondait pas, partagée entre la -crainte du qu’en-dira-t-on et un vague désir -de prolonger ce tête-à-tête non prémédité. Le -jeune homme ne faisait plus mine de prendre -son chapeau, et Adrienne, indécise, embarrassée, -s’était décidée à se rasseoir.</p> - -<p>— Je crains, murmura-elle timidement, que -nos soirées ne vous paraissent un peu lourdes -et que vous ne vous ennuyiez à la Mancienne.</p> - -<p>— Oh ! madame, protesta-t-il en se rasseyant -à son tour, c’est à vous que je dois les seules -bonnes heures que j’aie passées depuis que je -suis ici.</p> - -<p>— Auberive vous déplaît ?</p> - -<p>— Beaucoup moins maintenant… Mais, de -février en avril, j’y ai trouvé les journées démesurément -longues !</p> - -<p>Tout en parlant, il l’enveloppait d’un regard -presque amoureux ; en relevant les yeux, elle -surprit ce regard et rougit. Elle songeait que -c’était justement à la fin d’avril qu’ils s’étaient -rencontrés pour la première fois. Y avait-il -une secrète intention dans le soin qu’il avait -pris de dater de cette époque la fin de ses -ennuis à Auberive ? Elle se sentait de plus en -plus embarrassée de se trouver seule avec ce -jeune homme dans le grand salon devenu subitement -désert. Comme les personnes dévotes, -timides, et peu habituées aux hasards de la -vie mondaine, ce tête-à-tête qu’elle avait étourdiment -provoqué lui causait maintenant des -terreurs chimériques. Elle se montait l’imagination -et devenait nerveuse. Elle osait à -peine bouger, et la vaste pièce s’emplissait -d’un silence périlleux, sur lequel se détachait -le murmure sourdement saccadé des grillons -du jardin et le menu bruit de l’huile montant -dans les lampes. — Une lumière blonde baignait -M<sup>me</sup> Adrienne ; elle dorait ses joues, allumait -un éclair humide dans ses yeux bruns et -mettait des reflets mouillés sur le satin noir -de sa jupe. Francis Pommeret la trouvait en -ce moment très séduisante ; mais il était à -cent lieues de méditer les entreprises hardies -qui s’étaient présentées à l’imagination craintive -de M<sup>me</sup> Lebreton. Entre lui, modeste petit -fonctionnaire, vivant maigrement de ses appointements, -et la riche et imposante veuve -d’un maître de forges millionnaire, il y avait -une distance qui lui paraissait trop disproportionnée. -Essayer de la franchir par un de ces -coups d’audace qui réussissent parfois, c’était -risquer de se faire éconduire honteusement et -de compromettre même sa situation à Auberive. -Il était bien trop circonspect pour jouer -tout son avenir sur une seule carte ; néanmoins, -à cette heure avancée de la soirée, pendant -ce tête-à-tête inattendu avec une femme -jeune encore, à la fois élégante et dévote, à laquelle -l’inconnu et le fruit défendu donnaient -un attrait singulièrement capiteux, il lui montait -par intervalles au cerveau des bouffées de -désir, des tentations timidement et lentement -caressées. Il se disait : « Si j’osais pourtant !… -On a vu des choses plus étonnantes… Qui -sait ? »</p> - -<p>Les effarouchements d’Adrienne redoublaient. -N’osant ni rester assise ni congédier -son hôte, elle alla machinalement vers la porte-fenêtre -ouverte sur le jardin :</p> - -<p>— Quelle belle nuit ! fit-elle d’une voix assourdie -en se retournant vers Francis ; voyez -donc comme le parc est éclairé !</p> - -<p>La nuit, en effet, était magnifique et, par -exception, — dans ce pays où il gèle d’habitude -jusqu’en juin, — elle était presque tiède. -Surgissant d’un massif de trembles et de peupliers -de Virginie, la lune, déjà échancrée -épandait une large nappe de lumière bleuâtre -sur les bouleaux immobiles, sur la pièce d’eau -entourée d’iris, sur les pelouses récemment -fauchées et sur les parterres tout fleuris de -roses-thé. En dehors de cette longue zone lumineuse, -les massifs restaient plongés dans -une ombre noire. Les charmilles, taillées carrément, -allongeaient leurs berceaux à droite et -à gauche et masquaient les murailles, de sorte -que le parc semblait comprendre dans son enceinte -les collines grises et les bois qui les -couronnaient. Sous la clarté lunaire, les retombées -des lierres et des vignes vierges ondulaient -légèrement, et le murmure tremblotant -des grillons faisait comme un accompagnement -naturel à ces frissons de verdure. A -part cette musique assoupissante et berceuse, -pas un bruit dans la campagne, sauf, parfois, -un glouglou d’eau courante ou un chœur enroué -de grenouilles, résonnant avec lenteur, -puis s’arrêtant soudain comme le ronflement -d’un dormeur qu’on dérange.</p> - -<p>Francis s’était avancé sur le perron, à côté -de M<sup>me</sup> Lebreton.</p> - -<p>— Bien souvent, dit-il, dans les premiers -mois de mon séjour, j’ai rêvé de me promener -dans votre parc par une belle nuit pareille -à celle-ci… Avant d’avoir l’honneur -de vous connaître, je vous avoue que j’étais -remué par de vilaines pensées envieuses… -Je vous en voulais, madame, de posséder cette -propriété de la Mancienne et de ne pas en -jouir.</p> - -<p>— Voulez-vous que nous y fassions un tour -au clair de lune ? lui demanda-t-elle.</p> - -<p>Cette promenade lui semblait une diversion -salutaire ; elle la trouvait moins redoutable -que le tête-à-tête du salon.</p> - -<p>— Volontiers, répondit-il.</p> - -<p>Ils étaient descendus vers la pelouse, où des -massifs de pétunias exhalaient une odeur de -girofle.</p> - -<p>— Il ne suffit pas, reprit M<sup>me</sup> Adrienne, de -posséder une belle chose pour en jouir ; il faut -encore être dans certaines dispositions d’esprit… -Je n’étais pas dans ces conditions-là et -j’ai passé ici bien des heures ennuyées. -M. Lebreton, tout occupé de ses affaires, ne -s’inquiétait pas de savoir si je trouvais les -journées longues ; je n’avais auprès de moi ni -amis ni enfants…</p> - -<p>— Pas d’enfants ? Je croyais vous avoir entendu -parler d’une fille…</p> - -<p>— Adoptive, oui… Et cela vous prouve combien -j’avais besoin de remplir ce vide dont je -vous parlais. Mais là encore j’ai éprouvé une -déception. Malgré mon désir de m’attacher à -cette enfant, je n’ai pas pu la conserver près de -moi… Et pourtant je l’aime bien, ma pauvre -Sauvageonne !</p> - -<p>— Sauvageonne ! s’écria-t-il étonné de ce -nom bizarre.</p> - -<p>— Elle s’appelle Denise, mais nous l’avions -surnommée Sauvageonne, à cause de ses allures -et de son caractère indomptable… C’est -justement cette sauvagerie qui nous a forcés à -la mettre au couvent. Ici, on n’en pouvait plus -jouir, et là-bas, au Sacré-Cœur, elle a donné -plus d’une fois du fil à retordre à ces dames.</p> - -<p>— Quel âge a-t-elle ?</p> - -<p>— Dix-sept ans… Elle commence à devenir -raisonnable, et je compte la reprendre avec -moi aux vacances prochaines…</p> - -<p>Cet entretien, roulant sur un sujet étranger -aux préoccupations actuelles de M<sup>me</sup> Adrienne, -avait fini par lui rendre un peu d’aplomb. Elle -se sentait plus à l’aise que dans le salon. -Après avoir parcouru toute la partie éclairée, -ils étaient arrivés à un endroit où l’allée plongeait -dans l’ombre profonde des arbres entrecroisés. -M<sup>me</sup> Lebreton aurait voulu revenir -sur ses pas ; elle n’osa pas le faire, par crainte -de montrer une peur ridicule, et ils continuèrent -à s’enfoncer dans la direction des charmilles. -A mesure que l’obscurité devenait -plus mystérieuse, la conversation languissait. -Francis la laissa tomber tout à fait, et Adrienne, -reprise de ses inquiétudes, ne trouva plus -rien pour l’alimenter. Le sentier s’était rétréci. -Ils étaient obligés de se serrer l’un contre -l’autre pour passer de front. M<sup>me</sup> Lebreton -heurta du pied une racine à fleur de terre et -s’appuya instinctivement à l’épaule de son voisin.</p> - -<p>— Acceptez mon bras, madame ! murmura -Francis.</p> - -<p>Elle obéit, mais elle était si troublée qu’elle -fut obligée de ralentir le pas. Sous son bras -droit, le garde-général sentait battre le cœur -de la jeune femme, et lui-même était lentement -envahi par une voluptueuse émotion qui lui -serrait la poitrine et le prenait à la gorge. Une -suave odeur de verveine dont les vêtements -d’Adrienne étaient imprégnés lui montait doucement -au cerveau et le grisait. Ils étaient si -rapprochés l’un de l’autre, qu’un moment il -fut sur le point de l’enlacer d’une brusque -étreinte et de la baiser à pleines lèvres… -Cette explosion de la sève sensuelle qui fermentait -en lui fut soudain comprimée par un -geste familier et confiant de M<sup>me</sup> Lebreton. -Elle avait posé sa main sur le poignet de -Francis :</p> - -<p>— Ecoutez ! fit-elle, si on ne dirait pas une -musique, là-bas, au fond des bois…</p> - -<p>Ils prêtèrent l’oreille. C’était le tintement -argentin des sonnailles d’un roulier attardé, -qui vibrait mélodieusement dans la paix sonore -des futaies. Cette sonnerie légère et fuyante -comme une musique de fées allait toujours diminuant -et s’affaiblissant ; elle s’évanouit peu -à peu dans le lointain, et le silence plana de -nouveau en maître sur la campagne.</p> - -<p>Ils étaient revenus en pleine lumière, et -tous deux, lentement, sous cette amicale clarté -de la lune, savouraient sans rien se dire toutes -les menues et délicieuses sensations de l’amour -qui commence. — Soudain, au fond de la vallée -endormie, l’horloge de l’église s’éveilla, et -onze coups bien détachés s’envolèrent l’un -après l’autre dans l’air fraîchissant.</p> - -<p>— Ah ! mon Dieu… onze heures ! s’écria -M<sup>me</sup> Adrienne, reprise de ses scrupules.</p> - -<p>— Déjà ! dit Francis.</p> - -<p>— Que vont penser les domestiques ? continua-t-elle -en hâtant le pas.</p> - -<p>— Je crois qu’il est grand temps que je me -retire, en effet, murmura Francis. Bonsoir, -madame, et merci pour cette soirée dont je -garderai toujours le souvenir.</p> - -<p>— Au revoir, monsieur ! répondit-elle en -baissant les yeux.</p> - -<p>Il lui avait tendu la main, elle n’osa lui refuser -la sienne, et les deux mains restèrent -assez longtemps l’une dans l’autre. Elle se dégagea -enfin, et Francis courut reprendre son -chapeau. Quand il revint sur le perron, il -trouva M<sup>me</sup> Adrienne en train d’arracher une -touffe de roses rouges à l’un des rosiers grimpants -qui encadraient la marquise.</p> - -<p>— Attendez, dit-elle, je veux que vous emportiez -quelques fleurs de la Mancienne.</p> - -<p>Il prit les roses, les piqua à sa boutonnière, -puis saisit de nouveau la main qui les lui avait -offertes, la serra et s’enfuit.</p> - -<p>Une fois dehors, ayant retrouvé un peu de -sang-froid, il alluma un cigare et regagna lentement -son auberge, en suivant la rue des -Fermiers. Comme il traversait la place de l’église, -il lui sembla entendre des chuchotements -derrière les persiennes du bureau de -poste ; mais il était si absorbé par les pensées -agréables qui bourdonnaient dans son cerveau, -qu’il n’y prit pas garde.</p> - -<p>Quand le bruit de ses pas se fut éteint, la receveuse -des postes ferma la fenêtre avec précaution, -tandis que sa sœur, M<sup>lle</sup> Irma, rallumait -sa bougie.</p> - -<p>— Hein ! ma chère, crois-tu ? s’écria cette -dernière en secouant la tête.</p> - -<p>— Elle l’a gardé jusqu’à près de minuit ! fit -l’autre en joignant les mains dévotement ; quel -scandale !</p> - -<p>— Ça finira mal, retiens ce que je te dis !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV</h3> - -<p>La petite église était pleine de fraîcheur et -d’ombre, malgré le rutilant soleil caniculaire -qui chauffait la place et la rue des Fermiers, -où les toits en auvent découpaient une mince -bande d’ombre bleue en avant des façades. -L’humidité avait mis çà et là des taches de -moisissure verte sur les murs de la nef blanchis -à la chaux ; et les dalles disjointes du pavé, -récemment arrosé par la femme du sacristain, -exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans -le coin le plus obscur, en face de l’autel de la -Vierge, se dressait la triple ogive du confessionnal -de M. le curé Cartier. Autour, quatre -ou cinq dévotes, les unes sur des chaises, les -autres agenouillées sur la marche de l’autel, -priaient, la tête dans les mains. De la place où -elles étaient, on pouvait voir obliquement le -maître-autel, où une jeune fille époussetait les -vases de fleurs artificielles ; les tableaux du -chemin de croix accrochés aux piliers ; les -rangées de bancs de chêne noirci ; et, tout au -fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, -dont la baie ensoleillée était coupée verticalement -par les deux cordes tombant du clocher. -Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu -seulement par un bruit de chaises -dérangées avec précaution, ou par la toux discrète -d’une des prieuses de la chapelle.</p> - -<p>Une femme sortit du confessionnal avec la -démarche contrite et soulagée d’une personne -qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se -prosterner devant l’autel. M<sup>me</sup> Lebreton avait -posé son paroissien sur le dossier de sa chaise, -elle s’était levée et pénétrait à son tour dans -l’un des compartiments de chêne bruni. Elle -s’agenouilla sur le marchepied, les mains jointes, -appuyées à la tablette vermoulue, la tête -légèrement inclinée de manière à ne pas regarder -le confesseur en face. Quelques secondes -après, la planchette qui masquait le vasistas -treillissé glissa sur ses rainures ; et -M<sup>me</sup> Adrienne distingua dans l’ombre les deux -yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de -surplis blanc.</p> - -<p>Elle se signa : — Bénissez-moi, mon père, -parce que j’ai péché.</p> - -<p>Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu -à quelle pénitente il avait affaire, s’assujettit -sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses -mains des larges manches de son surplis, -puis se recueillit pendant que la veuve balbutiait -très bas : « Je confesse à Dieu tout-puissant, -à la bienheureuse Marie toujours vierge, -et à vous, mon père, que j’ai beaucoup péché -par pensées, par paroles et par actions… » -Puis, d’une voix sourde mais nette, elle commença -l’aveu de ses fautes : — négligences, -murmures, distractions pendant l’office, mouvements -de colère ou de coquetterie, lectures -profanes, pensées légères ; tout le menu détail -des péchés d’habitude qu’une femme bien élevée -peut commettre ; — puis elle s’arrêta.</p> - -<p>— Est-ce tout ? murmura le prêtre d’une -voix âpre.</p> - -<p>— Je crois que oui, mon père… Je m’accuse -de tous ces péchés et de ceux que j’ai pu oublier ; -j’en demande pardon à Dieu, et à vous, -mon père, la pénitence et l’absolution, si vous -m’en jugez digne…</p> - -<p>Le curé s’agitait sur son siège : il reprit de -sa voix rude, en dardant sur sa pénitente ses -yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles -d’un chat au fond d’une cave :</p> - -<p>— Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé -toutes les infirmités de votre cœur ? N’avez-vous -point omis volontairement des fautes -qui vous paraissent vénielles, mais qui, aux -yeux de Dieu, sont mortellement graves ?… -Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées -et de désirs imprudents… A quelle occasion -et de quelle façon vous sont-ils venus ?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.</p> - -<p>— Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, -qu’une fausse honte vous empêche de -confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que -vous êtes au tribunal de la pénitence ; que -vous devez découvrir à votre juge toutes les -plaies de votre âme, lui en révéler les causes -avec leurs circonstances aggravantes, sans -rien déguiser ni diminuer… Si un coupable -respect humain vous arrête, je vais vous questionner -et vous me répondrez.</p> - -<p>Elle demeurait la tête courbée, attendant -avec inquiétude ce terrible interrogatoire. Le -curé soupira profondément, puis, d’une voix -prudemment assourdie :</p> - -<p>— Vous recevez depuis quelque temps une -personne dont la fréquentation est pleine de -périls…</p> - -<p>Elle releva vivement les yeux et regarda le -prêtre d’un air effarouché.</p> - -<p>— Vous savez, continua-t-il, de qui je veux -parler ?</p> - -<p>Elle tressaillit, puis d’une voix timide :</p> - -<p>— Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel -vous faites sans doute allusion comme j’ai -reçu son prédécesseur.</p> - -<p>— Ce n’est pas la même chose… Le prédécesseur -de cette personne était un homme âgé, -d’une piété fervente, tandis que le nouveau -venu est jeune, beaucoup trop jeune pour que -ses assiduités ne soient pas un danger.</p> - -<p>— Un danger… pour qui ? murmura-t-elle -en regimbant.</p> - -<p>— D’abord pour l’enfant que vous avez -adoptée, et qui va revenir aux vacances, et -aussi pour vous.</p> - -<p>— Pour moi !… Mon père, la personne dont -vous parlez ne s’est jamais départie envers -moi de la réserve et du respect d’un homme -bien élevé. Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs…</p> - -<p>— Je vous répète, interrompit le prêtre avec -irritation, que ses visites sont un péril pour -votre âme… La chair est faible, et vous n’êtes -pas d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs -coupables.</p> - -<p>— Mon père !</p> - -<p>— Oserez-vous nier que les regards de ce -jeune homme ne se portent constamment sur -vous avec une expression de détestable concupiscence ?… -Je l’ai remarqué, moi, prêtre ; j’en -ai été scandalisé, et d’autres l’ont été comme -moi.</p> - -<p>Elle restait muette et comme abîmée dans -sa confusion.</p> - -<p>— Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a -scandale, c’est à vous de le faire cesser. « Malheur, -dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale -arrive ! » Vous vous croyez aujourd’hui -à l’abri des tentations de l’esprit malin ; c’est -de l’orgueil pur… L’abîme attire l’abîme, et -je vous dis que cet homme vous aime d’un -amour illicite…</p> - -<p>Il respira bruyamment, puis ajouta avec un -accent d’autorité :</p> - -<p>— Il faut cesser de le voir, il faut le fuir -pour le salut de votre âme, pour votre réputation, -pour le monde… C’est la pénitence que je -vous impose. Réfléchissez à ce que je vous ai -dit et revenez dans huit jours à ce saint tribunal… -En ce moment je ne puis vous donner -l’absolution… Achevez votre : « Je me confesse -à Dieu. »</p> - -<p>Et, tandis que, visiblement troublée, elle se -frappait la poitrine en murmurant : « C’est ma -faute, ma très grande faute ! » le curé marmotta -la formule de la bénédiction, puis, relevant -vers elle son regard perçant :</p> - -<p>— Allez en paix ! fit-il ; et la cloison mobile, -glissant sur les rainures, se referma brusquement.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. -Elle était si remuée par les paroles du -prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire -sa prière à la Vierge, et, traversant rapidement -la nef, elle se trouva soudain sur la place, dont -la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son -ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à -ce flamboiement du soleil de juillet que pour -dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux -des dames de la poste, sans cesse embusquées -derrière leurs rideaux entre-bâillés. -Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. -Au sortir de la glaciale humidité de l’église, la -chaleur de cette journée d’été lui faisait du -bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les -ombres des tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, -et un frisson d’or courait à la surface -de la rivière sautillante. M<sup>me</sup> Adrienne -fermait les yeux, et, dans son cerveau engourdi, -une seule pensée revenait avec la ténacité -d’une obsession. Elle se répétait mentalement -cette parole du curé : « Je vous dis que -ce jeune homme vous aime ! » — Elle poussa -distraitement la petite porte grillée de la Mancienne, -traversa la cour, la tête penchée, les -sourcils rapprochés, et elle allait monter chez -elle quand, au milieu du vestibule, sa femme -de chambre lui chuchota avec une nuance de -discrétion affectée :</p> - -<p>— Pardon, madame, M. Pommeret est dans -le petit salon.</p> - -<p>Elle tressaillit comme une personne qu’on -éveille en sursaut.</p> - -<p>— Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix -brève, ne lui avoir pas dit que j’étais sortie ?</p> - -<p>— Madame avait annoncé qu’elle rentrerait -vers cinq heures, et j’ai cru bien faire en priant -M. Pommeret d’attendre…</p> - -<p>— C’est bien !… Prenez tout cela.</p> - -<p>Elle se débarrassa vivement de son mantelet, -de son paroissien et de son chapeau ; puis, -le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, -elle entra dans la pièce où on avait introduit -le garde-général.</p> - -<p>Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque -de chiffonniers, de tables à ouvrage et -de sièges bas et confortables, était le séjour -préféré d’Adrienne ; elle y travaillait et y recevait -ses visiteurs pendant la semaine. — A -cause de la grande ardeur du soleil, les persiennes -avaient été fermées et le store baissé, -de sorte qu’une demi-obscurité régnait dans -cette pièce haute de plafond, qu’une jardinière -garnie de fuchsias égayait de sa profusion de -clochettes rouges et de verdures tombantes.</p> - -<p>Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, -debout près du divan, feuilletait un journal -illustré. Au bruit que fit le battant de la porte -il se retourna et aperçut M<sup>me</sup> Adrienne qui -s’avançait, sérieuse et les sourcils froncés.</p> - -<p>— Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une -voix dont elle essayait en vain de dissimuler -le tremblement, j’étais sortie… Je regrette -qu’on ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait -fait ainsi perdre votre temps.</p> - -<p>— On m’avait prévenu, madame, répliqua -Francis en s’inclinant, mais on avait ajouté -que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez -bientôt… Je me suis permis de vous -attendre… Ce n’est pas du temps perdu.</p> - -<p>— C’est du temps mal employé, en tout cas, -répondit-elle sèchement et en tirant ses gants -avec un geste d’impatience.</p> - -<p>Francis Pommeret la considérait avec étonnement.</p> - -<p>— Qu’a-t-elle donc aujourd’hui ? se demanda-t-il.</p> - -<p>Il songea tout à coup à cette station à -l’église.</p> - -<p>— Ah ! pensa-t-il, tout s’explique : elle aura -vu le curé et il l’aura montée contre moi…</p> - -<p>— Ai-je été indiscret ? reprit-il en la regardant -fixement.</p> - -<p>— Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, -puisque Zélie a cru devoir vous engager à -m’attendre… Seulement, ajouta-t-elle en rougissant -faiblement, une autre fois je vous prie -de ne pas agir aussi contrairement à nos usages… -Ici, on épilogue sur tout, et il est inutile -de faire causer les gens.</p> - -<p>Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans -lever les yeux sur lui, la tête à demi tournée -vers la jardinière, et les doigts occupés à fourrager -machinalement dans les retombées des -grappes rouges.</p> - -<p>— Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, -il y a du curé là-dessous… Ah ! monsieur -l’abbé, vous me tirez dans les jambes ! eh bien ! -à bon chat bon rat ! nous verrons qui aura le -dernier !</p> - -<p>Il fit quelques pas de côté, de manière à se -trouver en face de M<sup>me</sup> Adrienne, et, lui lançant -son regard le plus doucement câlin :</p> - -<p>— Madame, murmura-t-il, vous m’avez -traité jusqu’à présent avec trop d’indulgence -pour que vous vous refusiez aujourd’hui à -m’expliquer la cause de votre brusque sévérité… -Je vous supplie de me répondre franchement : -avouez qu’on vous a excitée contre -moi.</p> - -<p>Elle rougit de nouveau.</p> - -<p>— Eh bien ! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas -l’habitude de garder les choses que j’ai sur le -cœur, et j’aime mieux vous les dire… Oui, on -trouve que vos visites à la Mancienne sont -trop fréquentes. On m’a fait sentir que j’avais -tort de vous recevoir aussi intimement, et que, -dans ma position, votre présence ici était compromettante… -Pour ma part, je n’y avais vu -aucun inconvénient, et je vous rends cette justice -que vous n’avez jamais donné le moindre -prétexte à de pareilles accusations… Mais -vous savez ce que c’est qu’un village, et combien -l’opinion publique y est malveillante.</p> - -<p>— Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine -qu’on n’a pas dû être tendre à mon égard… -Mais à vous, madame, que peut-on reprocher ?</p> - -<p>— On me reproche de vous avoir ouvert ma -porte trop facilement… Oh ! croyez bien, monsieur, -continua-t-elle en joignant les mains et -en levant vers lui ses yeux humides, croyez -bien qu’il m’est pénible de vous répéter de -pareilles choses et que je regrette profondément -ce qui arrive !</p> - -<p>— Adieu, madame, répondit-il froidement -en prenant son chapeau ; il ne me reste plus -qu’à vous demander pardon des ennuis que je -vous ai causés et à vous remercier des bontés -que vous avez eues pour un étranger…</p> - -<p>Il accompagna ces paroles d’un long regard -attristé.</p> - -<p>— Adieu ! fit-il encore en s’inclinant et en -se dirigeant lentement vers la porte.</p> - -<p>Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, -qu’il ne reviendrait plus à la Mancienne, -que tout serait fini entre eux… Son cœur se -serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, -elle le rappela :</p> - -<p>— Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je -ne veux pas que nous nous quittions fâchés… -Ne partez pas ainsi !</p> - -<p>Il s’arrêta.</p> - -<p>— Vous m’en voulez de vous avoir parlé -aussi franchement ? reprit-elle d’une voix singulièrement -amollie.</p> - -<p>— Non, madame.</p> - -<p>— Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement ?</p> - -<p>— Parce que, du moment où nous ne devons -plus nous voir, une brusque séparation est le -parti le plus sage… le moins cruel… pour moi, -du moins.</p> - -<p>Elle avait détourné la tête et fixait obstinément -les yeux sur les fleurs du store :</p> - -<p>— Vous dites cela, continua-t-elle, avec une -amertume qui me prouve combien je vous ai -irrité.</p> - -<p>— Je ne suis irrité que contre les gens dont -les commérages vous ont causé tout cet ennui.</p> - -<p>— Oui, c’est odieux ! murmura-t-elle en se -tordant nerveusement les mains ; oui, il y a -des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils -voient le mal dans tout !… Si on les écoutait, -on finirait par croire à des choses auxquelles -on n’avait jamais pensé.</p> - -<p>Francis avait de nouveau posé son chapeau -sur un guéridon et il se rapprochait peu à peu -de M<sup>me</sup> Adrienne.</p> - -<p>— On m’a donc bien noirci dans votre esprit ? -demanda-t-il d’une voix insinuante.</p> - -<p>Elle haussait les épaules et gardait le silence.</p> - -<p>— De quel crime m’accuse-t-on ?</p> - -<p>— Il ne s’agit pas d’un crime… N’insistez -pas… Je rougirais de vous répéter les absurdités -qu’on a imaginées.</p> - -<p>— Je désire pourtant que vous me les répétiez, -poursuivit-il en dardant vers M<sup>me</sup> Lebreton -un regard très tendre qui la troubla délicieusement ; -un accusé a le droit de connaître -les méfaits qu’on lui reproche.</p> - -<p>— Non, je ne peux pas ! balbutia-t-elle.</p> - -<p>— Laissez-moi au moins essayer de les deviner… -On incrimine mes visites à la Mancienne ?</p> - -<p>— C’est vrai.</p> - -<p>— Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, -parce que j’ai trop de plaisir à vous voir… -parce que je vous aime ?</p> - -<p>Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, -elle s’assit à l’extrémité du divan et -se couvrit les yeux avec l’une de ses mains.</p> - -<p>— Eh bien ! on a raison ! s’écria-t-il, et c’est -l’exacte vérité… Je vous aime !</p> - -<p>Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet -aveu d’amour, — le premier qu’on lui eût -adressé, — l’effrayait à la fois et l’enivrait. -Elle l’écoutait comme une musique étrange et -suave ; elle n’osait remuer, comme si elle eût -craint, au moindre mouvement, de faire envoler -cette sensation nouvelle, qu’elle savourait -avec la volupté inquiète particulière aux joies -défendues.</p> - -<p>— Oui, continua-t-il en se penchant vers -elle, je vous aime !… Et vous l’auriez toujours -ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, -ne s’en étaient aperçus.</p> - -<p>Involontairement, elle fit un signe de tête. -Etait-ce pour affirmer sa complète ignorance -ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait -tout deviné bien avant les autres ?… Ce fut -dans ce dernier sens que Francis Pommeret -interpréta ce geste mystérieux, car, avec une -hardiesse qui démentait l’humilité de ses paroles, -il s’assit près d’elle.</p> - -<p>— Quoi ! vous le saviez ? s’écria-t-il.</p> - -<p>Elle ne pouvait parler ; les mots s’arrêtaient -dans sa gorge sèche. Pour toute réponse elle -joignit ses deux mains avec une expression -suppliante, comme pour lui demander de ne -pas la questionner davantage. Ce mouvement -laissa à découvert son visage, et, dans ses -yeux profonds, Francis vit rouler deux larmes -qui ne tombèrent pas, mais qui disparurent -dévorées par la flamme des regards et par la -chaleur des joues couvertes de rougeur.</p> - -<p>— Vous le saviez ? répéta-t-il, et je vous fais -pleurer !… Ah ! laissez-moi vous demander -pardon de tout le chagrin que je vous cause.</p> - -<p>La vue de ces yeux brillants et humides, de -ces joues brûlantes lui faisait perdre le sang-froid -à son tour. Il s’était agenouillé devant -M<sup>me</sup> Adrienne, et, malgré une muette résistance, -il avait dénoué les mains de la jeune -femme et les serrait dans les siennes.</p> - -<p>Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait -de sensations plus aiguës et plus troublantes. -La pression des mains étroitement -serrées, le frôlement de cette robe de dévote, -le contact des genoux d’Adrienne, tout cela -formait un ensemble de séductions irrésistibles -pour un jeune homme rendu plus entreprenant -par six mois de sagesse. M<sup>me</sup> Lebreton -lui semblait plus charmante encore que le jour -de leur promenade au clair de lune, et il en -était positivement amoureux. Quant à elle, -jamais elle n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait -en ce moment. Cette brusque explosion -d’amour la prenait au dépourvu ; toute neuve -à de pareilles émotions, elle restait désarmée -et prise de vertige. La lourdeur endormante -produite par l’atmosphère de cette chaude -après-midi de juillet la rendait plus faible -encore. — Un silence profond régnait dans la -petite pièce hermétiquement close ; derrière -les persiennes et le store, on devinait, à une -vague réverbération dorée, la violence du soleil -du dehors, baignant de sa clarté implacable -le jardin aux fleurs à demi pâmées. Entre -la vitre et la mousseline du rideau, une mouche -emprisonnée bourdonnait, se taisait et -bourdonnait de nouveau. Et à travers ce silence, -Francis, toujours agenouillé et de plus -en plus grisé, jetait de brèves paroles, décousues, -à peine articulées, comme un refrain toujours -pareil et toujours délicieux :</p> - -<p>— Je vous aime !… Vous êtes ma seule -préoccupation… ma seule adoration !</p> - -<p>Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots -d’amour dont les syllabes caressantes coulaient -comme un philtre dans ses oreilles, -vierges encore d’une pareille musique. Elle -se laissait bercer et endormir par cette tendre -litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne -s’ouvraient que pour murmurer, comme dans -un rêve, de vaines et craintives supplications.</p> - -<p>— Prenez garde !… Relevez-vous, je vous -en prie… Si l’on venait !</p> - -<p>Il n’y avait dans ces protestations rien qui -fût de nature à refroidir l’élan de Francis ; au -contraire, il y trouvait presque une autorisation -tacite à pousser plus avant. Maintenant il -couvrait de baisers les mains qu’il tenait toujours -prisonnières et il répétait :</p> - -<p>— Je n’ai jamais aimé que vous !</p> - -<p>— Ne vous moquez pas de moi ! murmura-t-elle -en se réveillant à demi, soyez raisonnable… -ne restez pas à genoux !</p> - -<p>Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir -tout contre M<sup>me</sup> Lebreton, et, à un mouvement -effarouché qu’elle fit, il la prit dans -ses bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle -hardiesse qu’elle se défendit à peine. Elle -avait refermé les yeux, et derrière ses paupières -closes, elle entrevoyait, comme dans un -lointain confus, la boiserie sombre du confessionnal, -elle entendait vaguement la voix du -curé irrité lui disant : — Ce jeune homme -vous aime ! — Et c’était bien vrai, il l’aimait, -et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre -l’oreille.</p> - -<p>— Ah ! balbutia-t-elle, c’est mal ! c’est -mal !… Pourquoi vous ai-je connu ?</p> - -<p>— Laissez-moi ! ajouta-t-elle avec un long frémissement -de tout le corps et en s’arrachant à -l’étreinte du garde-général.</p> - -<p>Au moment où elle se débattait et reprenait -possession d’elle-même, on frappa discrètement -deux coups à la porte du petit salon. -Francis s’était instinctivement reculé, et -M<sup>me</sup> Lebreton s’était levée…</p> - -<p>— Entrez ! dit-elle d’une voix sourde.</p> - -<p>C’était Zélie, la femme de chambre, dont la -figure discrète et un peu hypocrite s’encadra -dans l’entre-bâillement de la porte.</p> - -<p>— Pourquoi avez-vous frappé ? demanda -avec irritation M<sup>me</sup> Adrienne, dont l’orgueil -s’était soudain exaspéré à la pensée de cette -précaution inusitée et injurieuse… Ne pouviez-vous -entrer tout simplement comme d’habitude ?</p> - -<p>— Je venais annoncer à madame que le dîner -était servi, et je croyais, je craignais…</p> - -<p>— Cela suffit !… Une autre fois dispensez-vous -de ces excès de zèle…</p> - -<p>Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus -de pareilles suppositions, elle ajouta -en se tournant à demi vers Francis :</p> - -<p>— Mettez un second couvert ; M. Pommeret -dîne avec moi.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>V</h3> - -<p>Les premières semaines d’août avaient été -très orageuses ; la pluie était tombée en abondance, -et les jardins de la Mancienne en -étaient encore tout ruisselants. L’Aubette, -brusquement grossie, ayant changé en torrents -les cascatelles du parc, les pelouses gardaient -les traces limoneuses de ce soudain -débordement. L’ouragan avait endommagé les -arbres ; des jonchées de brindilles et de feuilles -vertes couvraient la surface de la pièce -d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol, -laissaient traîner dans le sable leurs touffes -de roses épanouies. — Nu-tête, les jupes relevées -au-dessus de la cheville, M<sup>me</sup> Lebreton -visitait les plates-bandes mouillées, constatant -les dégâts, promenant ses mains protégées -par de vieux gants dans les trochées terreuses, -relevant ici une tige couchée, donnant -plus loin un coup de sécateur. Elle avait coupé, -chemin faisant, deux œillets rouges et les -avait attachés à son corsage. Sa démarche -avait quelque chose de plus léger et de plus -allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient, -ses joues mates s’étaient nuancées -de rose. De même que l’orage avait rafraîchi -l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné -à M<sup>me</sup> Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. -Tandis qu’elle visitait ses massifs -effondrés et ses parterres défoncés, elle -entendit le sable crier sous un pas lent et mesuré ; -elle tourna la tête et aperçut l’abbé Cartier -à l’extrémité d’une allée.</p> - -<p>Le long corps émacié du prêtre s’enlevait -en noir sur la verdure ; la pleine lumière semblait -augmenter encore sa maigreur austère et -sa physionomie ascétique. M<sup>me</sup> Lebreton, qui -ne l’avait pas revu depuis l’après-midi du confessionnal, -c’est-à-dire depuis près de trois -semaines, ne put dissimuler son embarras. La -rougeur de ses joues s’accentua, pendant que -le curé, ramenant les plis de sa soutane flottante -et soulevant son tricorne, l’abordait avec -un salut cérémonieux et compassé.</p> - -<p>— Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle -d’une voix un peu émue, comment vous -portez-vous ?</p> - -<p>— Pardonnez-moi de vous déranger si matin, -madame, dit-il sans répondre à sa question, -je fais la quête mensuelle pour mes pauvres -et je n’ai pas cru devoir passer devant la -Mancienne sans vous demander votre offrande.</p> - -<p>— Vous avez eu raison, monsieur le curé, -et c’est à moi de m’excuser de vous recevoir -dans ce négligé… Vous me surprenez en costume -de jardinière.</p> - -<p>Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu -de la veuve, sur l’échancrure du corsage empourpré -par les œillets rouges, puis il baissa -les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces -se pincèrent encore plus que d’habitude.</p> - -<p>Joubert dit quelque part que « les parfums -cachés et les amours secrets se trahissent. » -Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton -une odeur d’amour et de voluptueuse -satisfaction qui fut pour le prêtre une révélation -soudaine et qui lui fit éprouver un intime -frémissement de pieux dégoût et de sainte -colère.</p> - -<p>— Voulez-vous avoir la bonté de me suivre, -reprit-elle en dénouant les tirettes de sa robe, -dont les plis retombèrent modestement sur -ses pieds ; je vous remettrai mon offrande…</p> - -<p>Le curé emboîta le pas silencieusement derrière -elle, en gardant toujours sa mine renfrognée. -Quand ils furent dans le petit salon, elle -ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux -louis, et les déposa dans la main osseuse du -doyen.</p> - -<p>— Voici pour vos pauvres, monsieur le curé, -dit-elle en s’inclinant.</p> - -<p>L’amour heureux rend les cœurs plus charitables -et les mains plus donnantes ; l’aumône -était deux fois plus importante que -d’ordinaire, mais ce gâteau inespéré n’eut pas -le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter son air -maussade, M. le curé empocha la généreuse -offrande de la veuve et se contenta de remercier -du bout des lèvres.</p> - -<p>— J’ai regretté, continua M<sup>me</sup> Lebreton, que -vos occupations ne vous aient pas permis de -venir dîner dimanche dernier à la Mancienne… -Du reste, je n’ai pas eu de chance cette fois ; il -m’a manqué encore d’autres convives : les -dames de la poste, ainsi que le notaire et sa -femme.</p> - -<p>Le curé prit l’air étonné d’un homme qui -ignore ce qui se passe dans sa paroisse.</p> - -<p>— En vérité !… Ces dames étaient-elles -absentes d’Auberive ?</p> - -<p>— Non ; les demoiselles Chesnel étaient retenues -par un travail urgent, et M<sup>me</sup> Bouchenot -était souffrante… Mais vous, monsieur le -curé, vous n’étiez ni absent, ni malade… Pourquoi -m’avoir fait faux-bond ?</p> - -<p>— Excusez-moi, madame, murmura-t-il en -pinçant les lèvres, et permettez que je garde -pour moi les raisons de mon abstention.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Adrienne avait redressé brusquement -la tête.</p> - -<p>— Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant -de sourire, sont donc bien mauvaises, monsieur -le curé, pour que vous craigniez de me -les dire ?</p> - -<p>Il salua cérémonieusement :</p> - -<p>— Je les crois bonnes, mais je vous en prie, -madame, n’insistez pas… Laissez-moi conserver -avec vous une réserve dont je ne me suis -pas départi depuis notre dernière entrevue.</p> - -<p>En entendant ces paroles entortillées, -M<sup>me</sup> Lebreton pâlit.</p> - -<p>— J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un -ton bref, et je vous supplie de vous expliquer, -monsieur le curé ; j’aime les situations nettes.</p> - -<p>L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et -contristé.</p> - -<p>— Vous le voulez, madame ? Eh bien ! soit.</p> - -<p>Il continua d’une voix assourdie :</p> - -<p>— Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir -avec vous pour la dernière fois, je ne vous ai pas -épargné certains conseils dictés par une sage -circonspection… Vous avez cru devoir les dédaigner… -Voyant mon autorité pastorale méconnue, -il ne me restait plus qu’une chose à -faire : m’abstenir… En m’asseyant de nouveau -à votre table, j’aurais eu l’air d’autoriser -par ma présence des choses que je déplore, et -j’aurais scandalisé mes paroissiens, qui le sont -déjà assez par le spectacle de ce qui se passe…</p> - -<p>— Que se passe-t-il donc et de quel scandale -parlez-vous ? s’écria Adrienne.</p> - -<p>— Vous le demandez, madame ?… Me sied-il -bien à moi, prêtre, de vous répéter les propos -qui courent le pays ?</p> - -<p>— Oui, je le désire… Vous vous êtes trop -avancé pour ne point aller jusqu’au bout… -Que dit-on, s’il vous plaît ?</p> - -<p>— On dit que M. Pommeret vient ici très -souvent, non seulement en plein jour, mais le -soir…</p> - -<p>— C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes -de ses soirées à la Mancienne… Quel mal -y voit-on ?</p> - -<p>— Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit -le curé en baissant les yeux, pourquoi -ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout -le monde par la grille, s’échappe-t-il à la nuit -close par la petite porte du parc ?</p> - -<p>— Mais c’est un véritable interrogatoire ! -s’exclama Adrienne avec un rire nerveux. -Continuez, je vous en prie.</p> - -<p>— Excusez-moi, il y a des choses que ma -bouche ne doit pas répéter.</p> - -<p>— Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un -ton hautain, puisque je consens à les entendre.</p> - -<p>— On ne se cache que pour mal faire, ajouta -le prêtre sévèrement.</p> - -<p>— Pourquoi me cacherais-je ?… Ne suis-je -pas veuve et libre de ma personne ?</p> - -<p>— On n’est jamais libre de braver l’opinion -publique… Savez-vous ce que crient tout haut -nos paysans ? « Quand on est riche, on se -croit tout permis ! » Voilà ce qu’ils disent, et -si, par politique ou par intérêt, certaines personnes -persistent à vous faire bon visage, -croyez bien qu’elles se dédommagent lorsqu’elles -sont hors de votre présence…</p> - -<p>— Pardon ! les bonnes âmes qui s’occupent -de moi, et vous-même, monsieur le curé, vous -oubliez une chose : c’est que je suis veuve, je -vous le répète, et que je puis avoir le désir -légitime de changer de condition… Depuis -quand considère-t-on comme un scandale de -voir une veuve encore jeune songer à un second -mariage ?</p> - -<p>La bouche du prêtre se plissa et un sourire -sardonique erra sur ses lèvres.</p> - -<p>— Ah ! dit-il, du moment que vous croyez à -des intentions de mariage de la part de -M. Pommeret !…</p> - -<p>— Et quelles intentions voulez-vous donc -qu’ait un homme loyal et bien élevé à l’égard -d’une femme qu’il aime ? s’écria M<sup>me</sup> Lebreton -devenant cramoisie.</p> - -<p>— Me préserve le ciel de porter un jugement -téméraire ! soupira le curé en secouant la tête, -mais j’ai une médiocre confiance dans les intentions -des jeunes gens sans principes.</p> - -<p>— Monsieur le curé, vos préventions vous -font dépasser la mesure, répondit sèchement -Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour -moi que pour M. Pommeret… Me croyez-vous -femme à recevoir intimement un homme que -je ne considérerais pas comme mon futur -mari ?</p> - -<p>— Admettons que cela finisse par un mariage, -riposta le prêtre d’un ton amer, ce sera -encore tant pis.</p> - -<p>— Pourquoi tant pis ?</p> - -<p>— Ce jeune homme a dix ans de moins que -vous, insinua-t-il avec malveillance.</p> - -<p>— Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis ?</p> - -<p>— Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta -le curé en ricanant.</p> - -<p>— Monsieur ! protesta M<sup>me</sup> Lebreton indignée, -j’aime M. Pommeret et j’ai confiance en -lui.</p> - -<p>— Et cette enfant que vous aviez adoptée, -la sacrifierez-vous aussi à vos nouveaux projets ?</p> - -<p>— Denise vivra avec nous, et M. Pommeret -lui servira de père.</p> - -<p>— Un père bien jeune ! objecta méchamment -l’abbé Cartier. — Enfin, reprit-il en rajustant -sa ceinture qui glissait sur ses maigres -hanches, je souhaite que tout ceci tourne aussi -bien que vous le désirez, madame !… Quand -dois-je publier vos bans ?</p> - -<p>A cette question brusquement posée, -Adrienne rougit et resta un moment silencieuse. -Les petits yeux renfoncés du prêtre -étaient fixés sur elle, et l’embarras de M<sup>me</sup> Lebreton -n’échappait pas au perspicace abbé -Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en -annonçant comme certaines les intentions matrimoniales -du jeune Pommeret.</p> - -<p>— Ah ! ah ! ce beau mariage n’est pas aussi -avancé qu’on essayait de me le faire croire ! -songea-t-il en jouissant du trouble où il avait -jeté son interlocutrice.</p> - -<p>— Rien ne presse encore, murmura-t-elle… -Je vous ferai prévenir quand l’époque sera -fixée.</p> - -<p>— Le plus tôt sera le mieux ! reprit-il. Je -suis votre serviteur, madame.</p> - -<p>Il la salua et se retira, laissant M<sup>me</sup> Adrienne -toute contristée et pensive. Le soleil avait -beau illuminer le jardin, elle voyait tout en -noir maintenant, et les paroles du prêtre lui -avaient assombri le reste de sa journée.</p> - -<p>C’est dans cet état de songerie anxieuse que -Francis Pommeret la trouva, lorsqu’à la tombée -de la nuit il arriva à la Mancienne.</p> - -<p>Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait -maintenant presque toutes ses soirées. De -temps à autre, il y entrait ostensiblement, au -grand jour, comme quelqu’un qui va rendre -une visite ; le plus souvent il s’y glissait à la -nuit close, après avoir fait un long détour par -le chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait -alors par la petite porte du parc, entre-bâillée -juste à point pour lui livrer passage. Il croyait -ainsi dépister l’attention du village, et il se -figurait naïvement que personne ne se doutait -de son manège. Les amoureux sont pleins de -ces illusions enfantines ; ils sont persuadés -que, pour n’être pas vus, il leur suffit d’avoir -la bonne intention de ne pas se laisser voir. -Ces subterfuges d’autruche qui s’imagine -être invisible parce qu’elle enfouit sa tête dans -un buisson, ne trompaient plus personne à -Auberive. Chaque soir, le garde-général était -épié secrètement. On savait exactement -l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, -le temps qu’il y passait, le chemin qu’il prenait -pour en sortir ; et le curé n’avait rien -exagéré en affirmant que l’imprudente conduite -des deux amoureux commençait à exciter -une sourde indignation chez les petites -gens comme chez les notables du bourg.</p> - -<p>A la lueur de la lampe posée dans un coin -du salon, Francis Pommeret remarqua bien -vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression -de tristesse répandue sur sa physionomie.</p> - -<p>— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il en l’attirant -près de lui.</p> - -<p>Il lui avait pris les mains et la regardait -tendrement en face.</p> - -<p>— J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, -et il m’a dit des choses qui ont teint mes idées -en noir.</p> - -<p>— Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis ; -il est haineux et rancunier comme tous -les gens bilieux… Sa bile malfaisante s’extravase -jusque dans ses moindres paroles… -Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre -l’âme à l’envers ?</p> - -<p>— Il n’a rien inventé, malheureusement !… -Il s’est contenté d’appuyer durement le doigt -sur la plaie, en me rapportant tout le mal -qu’on pense de moi et en me reprochant d’être -un objet de scandale pour sa paroisse.</p> - -<p>— L’abbé Cartier prend ses désirs pour des -réalités… Il cherche à vous éloigner de moi, -parce qu’il devine que je vous aime.</p> - -<p>— Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, -reprit M<sup>me</sup> Adrienne avec un sourire attristé, -car je le lui ai moi-même déclaré.</p> - -<p>— Quelle imprudence ! s’exclama le garde-général ; -il va le répéter dans toutes les maisons -d’Auberive !</p> - -<p>— Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle -en secouant la tête, tout le village -sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte… -Je ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque -bien que les gens d’ici ne sont plus les -mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la -froideur réservée de mes anciennes relations, -ni les regards sournois et les chuchotements -des paysans quand je passe dans les rues, ni -les précautions injurieusement discrètes de -mes domestiques… On me juge, on me juge -sévèrement, et je l’ai mérité… La malignité -publique ne se marque pas encore ouvertement, -parce qu’ici la population est timide, -mais il ne faut qu’une circonstance malheureuse -pour tout faire éclater… Je ne vous reproche -rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la -figure de Francis se rembrunir, je ne regrette -rien !… Même dans cette situation tristement -fausse, je me trouve heureuse de vous avoir -connu… Mais je ne voudrais pas que cette enfant -que j’ai adoptée et qui va revenir ici aux -vacances, je ne voudrais pas que Denise fût -exposée à entendre blâmer ma conduite, ni -qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat… -Aussi j’envisage sérieusement les choses et je -pense qu’il faut prendre un grand parti.</p> - -<p>— Quel parti ? murmura le jeune Pommeret, -qui se méprenait sur le sens de cette allocution -et avait une mine allongée… Il croyait -qu’elle allait lui dire de rompre et il se voyait -déjà banni de la Mancienne.</p> - -<p>— Francis, reprit-elle d’une voix un peu -tremblante, mais dont le ton s’était néanmoins -haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous -bien fort ?… Non pas comme un enfant qui se -monte la tête pour la première femme qu’il -trouve à son gré, mais comme un homme -sérieux, loyal ?… M’aimez-vous d’un amour -solide et durable ?</p> - -<p>— Je vous adore ! répondit-il en lui baisant -les mains et en les retenant dans les siennes, -et rien ne pourra me séparer de vous.</p> - -<p>— En ce cas, mon ami, il faut imposer silence -aux mauvaises langues et rendre notre -situation nette, inattaquable… Il faut nous -marier le plus tôt possible.</p> - -<p>Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement -qui lui fit lâcher les mains de -M<sup>me</sup> Adrienne. Il fut pris d’un soudain -éblouissement, et dans un éclair il vit, comme -du haut d’une montagne, le riche domaine de -la Mancienne, le parc, les bois, les fermes et -les prés, les rentes et les sacs d’écus étalés à -ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui -chuchotait à l’oreille : « Toutes ces richesses -sont à toi, toi, pauvre hère, le sixième enfant -d’une famille de petits bourgeois, où, de tout -temps, on a tiré le diable par la queue !… » -Cela dura à peine deux secondes, puis les -réflexions vinrent coup sur coup avec une -rapidité électrique.</p> - -<p>Il faut rendre cette justice au garde-général -que jamais l’idée d’un si merveilleux dénoûment -n’avait été sérieusement agitée dans son -esprit. Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez -ce garçon sanguin et bien portant, l’amour du -plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses -et calculatrices. Il avait été entraîné vers -M<sup>me</sup> Lebreton, non point par l’arrière-espoir -d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux -bouillonnement d’un sang chaud -qui pousse un jeune homme de vingt-quatre -ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser -une femme jeune encore et très désirable, — surtout -quand cette personne possède -seule, dans un pays perdu, cette grâce féminine -et cette élégance mondaine qui sont un -assaisonnement de plus pour un vaniteux et -un voluptueux de l’espèce de Francis. Il avait -vu dans cette conquête un moyen de satisfaire -ses appétits de plaisir, tout en passant son -temps confortablement, et il n’avait jamais -regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint -le sommet où il avait rêvé de s’élever et qu’il -entrevoyait de nouvelles perspectives non -prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. -Il n’avait guère jusque-là songé sérieusement -au mariage, et la pensée de se lier pour toujours, -quand il avait à peine tâté de la vie, le -rendait tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Adrienne regardait avec inquiétude sa -mine hésitante et songeuse.</p> - -<p>— Vous ne me répondez pas ! balbutia-t-elle -d’une voix étranglée.</p> - -<p>— Pardon ! dit-il enfin… Songez que je suis -pauvre comme Job et que vous êtes, à ce qu’on -prétend, trois fois millionnaire… Si j’accepte -le bonheur que vous m’offrez, les envieux et -les malveillants m’accuseront de vous avoir -épousée pour votre argent… Voilà ce qui me -fait hésiter.</p> - -<p>Les yeux bruns de M<sup>me</sup> Lebreton jetèrent à -Francis deux regards baignés de tendresse et -de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un -pareil scrupule ; elle triomphait de cette -réponse qui faisait tomber à plat les méchantes -insinuations du curé, et lui montrait les -côtés délicats et fiers du caractère de l’homme -qu’elle aimait.</p> - -<p>— Cher ! reprit-elle en saisissant les mains -de Francis, je vous remercie de m’avoir -répondu franchement et je vous aime -encore davantage… Si de pareilles considérations -vous font hésiter, que dirai-je donc, -moi, qui ai dix ans de plus que vous ? L’âge -met entre nous une bien autre disproportion -que la fortune… Je vous aime mieux que vous -ne m’aimez !… En insistant sur cette misérable -question d’argent, vous allez me faire croire -que vous avez plus d’amour-propre que d’amour… -Je suis aussi orgueilleuse que vous, et -cependant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds -pour me donner à vous tout entière.</p> - -<p>Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma -gentiment la bouche avec sa main.</p> - -<p>— Taisez-vous ! chuchota-t-elle avec un accent -passionné qui chatouilla délicieusement -Francis… D’abord, monsieur, je ne veux pas -vous mettre le poignard sur la gorge… Ne -parlons plus de cela, ce soir ; mais réfléchissez-y -sérieusement, et demain seulement rapportez-moi -votre réponse.</p> - -<p>Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux -et noir, sous un ciel encore lourd et orageux. -Les massifs sentaient déjà l’automne ; -les phlox à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient -et les clématites épanouies imprégnaient -l’air d’une odeur amollissante, d’un -alanguissement endormeur, qui auraient -énervé des résolutions plus énergiques que -celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de -M<sup>me</sup> Adrienne serré contre son bras, il écoutait -rêveusement le glou-glou des ruisseaux -qui coulaient sous les ponts rustiques ; il -regardait dans l’écartement des grands marronniers -sombres la façade blanchissante de -la Mancienne. La lampe du salon éclairait -d’une lueur orangée la porte-fenêtre du rez-de-chaussée, -et, dans cette obscurité mystérieuse, -l’habitation avait un air plus somptueux et -plus imposant encore. Francis songeait -qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que -toute cette opulence fût à lui ; en même temps, -avec un mouvement d’orgueil satisfait, il se -remémorait sa première visite à la Mancienne, -quand, morfondu par la bise de février et -esseulé, il s’était arrêté sous ces mêmes arbres, -et avait jeté son premier regard de -convoitise sur les jardins et la maison…</p> - -<p>Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur -un banc rustique et s’y oubliaient, quand -l’horloge sonna onze heures. M<sup>me</sup> Adrienne -reconduisit le jeune homme jusqu’à la petite -porte, et, lui serrant les deux mains avec une -énergie un peu nerveuse :</p> - -<p>— A demain soir ! lui dit-elle.</p> - -<p>Francis Pommeret regagna, par des ruelles -détournées, la promenade d’Entre-deux-Eaux. -Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel -était couvert, et les branches touffues des tilleuls -plongeaient la promenade dans des ténèbres -si noires que le garde-général avait -grand’peine à se maintenir au milieu de la -chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. -Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle -à la fois élastique et résistant fit soudain -trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un -tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un -bain au plus bel endroit de la rivière. Après -s’être remis sur pied, il essaya en tâtonnant de -se rendre compte de la cause de sa chute, et -reconnut qu’une corde avait été tendue à hauteur -des genoux, en travers du chemin, de -façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à -quiconque suivrait nuitamment et étourdiment -le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il articula -un violent juron. Au même moment, il -entendit de gros éclats de rire résonner aux -fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment, -c’était pour lui qu’on avait préparé -ce traquenard, et les mauvais plaisants qui -lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa -mésaventure, croyant que leur farce avait -pleinement réussi. — Quand il arriva au seuil -de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la -porte fermée aux verrous, et, pour la faire ouvrir, -il dut heurter assez longtemps à coups -de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait -dans la maison d’en face. — Les gens -de l’auberge étaient sans doute de connivence -avec les farceurs qui avaient tendu la corde, -car ce fut seulement au bout de cinq minutes -que la maîtresse d’hôtel, tout habillée, daigna -ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.</p> - -<p>— Quoi ! c’est vous, monsieur le garde-général ? -Eh bien ! vrai, je ne vous savais -point dehors, et il y a beau temps que je vous -croyais mussé dans votre lit !</p> - -<p>Tout en parlant, elle soulevait son lumignon -et examinait Francis des pieds à la tête, pensant -le trouver trempé comme une soupe.</p> - -<p>Il lui arracha le lumignon des mains et -monta, furieux, dans sa chambre.</p> - -<p>— Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, -il faut clore le bec à ces gens-là, qui -deviennent insolents ; ce soir, ils se sont attaqués -à moi ; demain, si je n’y mets ordre, ils -s’attaqueront à elle.</p> - -<p>Le dimanche suivant, un peu avant la -grand’messe, les paysans, qui badaudaient -sur la place en attendant le dernier coup, virent -l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où -l’on affichait les actes de la mairie, et y coller -une demi-feuille de papier timbré couverte -d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et -lurent, avec un émoi que trahissaient de confuses -exclamations, la première publication de -mariage projeté entre « Pierre-François Pommeret, -garde-général des forêts, demeurant à -Auberive, — et Laurence-Marie-Adrienne -Ormancey, veuve en premières noces de -Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, -même commune. »</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du -bureau de poste, observait les hochements de -tête et les ricanements des paysans attroupés, -ne put résister à la curiosité qui la démangeait -et alla, cheveux au vent, se mêler au -groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. -Elle déchiffra lentement le griffonnage -du maître d’école. Quand elle retraversa la -place, elle avait le nez pincé et les coins des -lèvres tombants.</p> - -<p>— Ça y est, ma chère ! s’écria-t-elle en rentrant -dans le bureau où sa sœur ficelait les -paquets de son courrier ; elle l’épouse, ils sont -affichés !</p> - -<p>— La sotte ! s’exclama à son tour la receveuse -des postes en maniant au-dessus de la -flamme son bâton de cire à cacheter.</p> - -<p>— C’est égal ! reprit M<sup>lle</sup> Irma, qui crevait -de dépit… il y a des gens qui ont de la chance, -et le garde-général peut se flatter d’avoir fait -un beau rêve !… Je lui souhaite beaucoup de -plaisir avec une femme qui a dix ans de plus -que lui !</p> - -<p>— Ma chère, répliqua sentencieusement -M<sup>lle</sup> Chesnel aînée, tandis qu’elle étendait sa -cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on -ne regarde pas la bride… C’est elle que je -plains : elle fait une sottise et elle s’en mordra -les doigts !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VI</h3> - -<p>Il avait été convenu entre M<sup>me</sup> Lebreton et -Francis que ce dernier profiterait de la quinzaine -des publications pour se rendre chez ses -parents et solliciter leur consentement au mariage. -Comme on le pense bien, cette formalité -ne souleva de la part de la famille Pommeret -aucune objection. L’union projetée était une -trop belle affaire, et trop inespérée, pour ce -couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants -à la sueur de son front. Le père et la -mère Pommeret ne songèrent pas même une -seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge -existant entre leur fils et sa fiancée et à se -demander si ce mariage, où la jeunesse était -d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses -chances de bonheur pour l’avenir. Les -millions de M<sup>me</sup> Lebreton les aveuglaient sur -tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec -des larmes de félicité et se hâtèrent de publier -pompeusement par toute la ville la nouvelle -de cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait -leur satisfaction : — en présence des dispositions -peu bienveillantes de la population d’Auberive, -M<sup>me</sup> Adrienne avait désiré que la noce -se fît le plus simplement du monde, sans -aucune cérémonie et sans autre invitation que -celle des quatre témoins. Il fut décidé que -M<sup>me</sup> Pommeret mère, pour raison de santé, -garderait la maison et que le père seul se rendrait -à Auberive, la veille de la célébration. -Ces dispositions une fois arrêtées, Francis, -muni des bénédictions et des recommandations -maternelles, prit, dans le courant de septembre, -le train qui devait le ramener à Langres.</p> - -<p>Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive -était déjà partie ; comme la matinée était -belle et qu’il avait de bonnes jambes, le garde-général -n’eut pas la patience d’attendre un -second départ, et résolut de gagner sa résidence -à pied par la traverse. Ce voyage pédestre -est d’autant plus agréable qu’à partir de la -seconde moitié de la route on chemine sous -bois, à travers la magnifique forêt de Montavoir, -ce qui, à la mi-septembre, est une agréable -promenade, même pour les gens peu sensibles -aux beautés du paysage.</p> - -<p>Le ciel était clair ; le sol, baigné par les abondantes -rosées du matin, avait une élasticité -qui aidait à la marche. Un léger vent d’est -caressait les ramures déjà dorées des hêtres, -éparpillant çà et là les premières feuilles tombantes. -Les taillis humides exhalaient cette -odeur anisée de champignon qui est particulière -aux bois en automne. Francis, mis en -bonne humeur par le beau temps et par la -pensée soulageante d’être à peu près débarrassé -des corvées préliminaires du mariage, -cheminait allègrement. Il avait atteint les -hautes futaies qui s’étendent entre Auberive -et Rouelles, et, descendant les lacets qui zigzaguent -jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait -apercevoir déjà, entre les branches, les -prairies où on fauchait les regains, les toits violets -de la Mancienne et les premières maisons -du bourg, sur lesquelles planait une fumée -ensoleillée. Comme il tournait brusquement -l’un des angles du sentier, il entendit dans le -fourré un fracas de branches brisées, et, le forestier -se réveillant soudain en lui, ses sourcils -se froncèrent à la pensée qu’on commettait, -à son nez et à sa barbe, un délit dans <i>sa</i> forêt. -Voulant au moins tancer le délinquant, il s’engagea -vivement dans le taillis, écarta d’une -main impatiente les cépées de cornouillers et -parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un -spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.</p> - -<p>A la fourche maîtresse d’un robuste pommier -sauvage, une étrange créature féminine -était juchée. Sans pitié pour la santé du <i>fruitier</i> -qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de -belles branches chargées de pommes vertes, -et les distribuait libéralement à deux gamins -en haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui -détalèrent précipitamment dès qu’ils eurent -entrevu le garde-général. La cueilleuse de -pommes, empêtrée dans les ramures touffues, -ne pouvait se tirer d’affaire avec la même facilité. -Elle s’accrocha à l’une des branches, -abaissa violemment les feuillées, et, se voyant -bloquée sur son perchoir, elle demeura un -moment bouche béante.</p> - -<p>C’était une jeune personne à laquelle, à première -vue, Francis donna quatorze ou quinze -ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de -l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et -sa taille mince n’avaient pas encore pris tout -leur développement ; ses mains rouges, emmanchées -à de longs bras, semblaient d’autant -plus démesurées qu’elles sortaient des manches -étriquées et trop courtes d’un corsage -taillé en blouse. Pourtant la partie inférieure -du corps, déjà plus complètement formée, indiquait -qu’après l’achèvement de la croissance -tous ces angles étaient destinés à disparaître : -les hanches s’arrondissaient sous la jupe collante, -et, grâce à la posture de cette fillette -perchée sur sa branche, les jambes pendantes -et bien modelées montraient leurs chevilles -finement attachées à deux pieds mignons et -cambrés, chaussés de bottines dont plusieurs -boutons avaient sauté. — La tête, qui passait -à travers le feuillage, était pour le moins aussi -originale que la toilette de cette créature. — Une -figure longue au nez retroussé, à la bouche -très rouge et largement fendue ; deux -grands yeux fauves, un front busqué, des -mâchoires saillantes, un teint blanc semé de -taches de son, et, comme encadrement, une -épaisse chevelure rousse, frisée comme une -toison et moutonnant jusqu’au dessous des -épaules ; — puis, dans la bouche, dans les ailes -du nez, les fossettes des joues et les prunelles -des yeux, un éclair d’audace et de malice passant -rapidement par intervalles, comme passe -un coup de soleil sur la plaine par une journée -de vent.</p> - -<p>— Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous -ainsi le mauvais exemple aux polissons -du village ? demanda sévèrement Francis -à la délinquante.</p> - -<p>— Ça ne vous regarde pas !… Passez votre -chemin ! répondit-elle avec un ton d’enfant -mal élevée ; — puis, tout en lui jetant cette réponse -impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur -et ayant constaté sans doute à sa -mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas -affaire au premier venu, elle ajouta en manière -d’explication : — Cela m’amuse… J’ai -bien le droit de m’amuser, je suppose !</p> - -<p>— Ce n’est pas un amusement convenable -pour une fille de votre âge… D’ailleurs, cet -arbre n’est pas à vous, et vous commettez des -dégâts qui sont punis d’une amende.</p> - -<p>— Bah ! s’il y a une amende, ma mère la -paiera !</p> - -<p>— Qui ça, votre mère ?</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Lebreton, la propriétaire de la Mancienne… -Vous la connaissez sans doute, si -vous êtes du pays ?</p> - -<p>Francis ne put retenir un mouvement de -désagréable surprise. C’était donc là cette fille -adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée !… -Elle lui faisait l’effet d’une petite personne -passablement excentrique et indépendante. -L’occasion était bonne de connaître le -caractère de cette étrange belle-fille qui était -destinée à vivre dans son intérieur conjugal, -et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, -sans trahir son incognito.</p> - -<p>— Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, -puis il continua d’un air indifférent :</p> - -<p>— Ah ! vous êtes la fille de M<sup>me</sup> Lebreton ?… -Je croyais qu’elle n’avait pas d’enfants.</p> - -<p>— Je suis sa fille adoptive, répondit-elle -avec impatience… Après ?</p> - -<p>— Je lui en fais mon compliment ! murmura -ironiquement Francis ; y a-t-il longtemps que -vous habitez Auberive ?</p> - -<p>— J’y suis revenue hier soir.</p> - -<p>— Vous sortez du couvent, je présume ?</p> - -<p>— A quoi voyez-vous cela ?</p> - -<p>— A votre goût pour le grand air et les pommes -vertes… et puis à votre tournure.</p> - -<p>— J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire ! -s’écria-t-elle dépitée. — Elle surprit les -yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas, -dont l’un était troué ; elle rougit, puis mettant -un genou sur la fourche du pommier, d’un -souple mouvement des reins elle se dressa sur -ses pieds et se maintint debout en accrochant -son bras à l’une des branches supérieures. De -l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de -prendre un air décent.</p> - -<p>Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, -la voyait tout entière : elle était élancée, -svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements -de chat sauvage.</p> - -<p>— Quel âge me donnez-vous ? reprit-elle en -se tenant raide sur son perchoir.</p> - -<p>— Mais celui que vous avez… quinze ans à -peu près.</p> - -<p>— J’en ai dix-sept ! fit-elle en se redressant.</p> - -<p>— Vraiment ! alors vous avez quitté votre -pension pour tout à fait ?</p> - -<p>— C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain -mariage de ma mère adoptive… Mais -probablement on m’y refourrera encore pour -un an, afin de se débarrasser de moi !</p> - -<p>La façon maussade dont elle prononça ces -derniers mots n’indiquait pas qu’elle eût un -grand enthousiasme pour l’événement qui -allait modifier l’intérieur de la Mancienne.</p> - -<p>— Ah ! murmura hypocritement Francis, -M<sup>me</sup> Lebreton se remarie !… Connaissez-vous -votre futur beau-père ?</p> - -<p>— Non, répondit-elle en haussant les épaules, -il est absent… Ma mère le trouve très -bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, -mais je ne sais rien encore ni de l’âge ni de la -figure de ce monsieur… Oh ! du reste, ajouta-t-elle -en agitant la main, je vois d’ici ce que ce -peut être… Un homme grave, tiré à quatre -épingles et déjà vieux.</p> - -<p>— Pourquoi vieux ?</p> - -<p>— Dame ! parce que ma mère n’est plus -jeune, et je suppose qu’elle aura pris un mari -plus âgé qu’elle.</p> - -<p>— Quel âge a donc M<sup>me</sup> Lebreton ? demanda -Francis en se mordant les lèvres.</p> - -<p>— Trente-quatre ans au moins !</p> - -<p>— Et vous appelez cela n’être plus jeune ?</p> - -<p>— Tiens !… ça peut sembler jeune à un -vieillard, mais moi, je trouve que c’est vieux… -Et vous ?</p> - -<p>— Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et -vous me rangez probablement aussi dans la -catégorie des vieux.</p> - -<p>— Vous ? par exemple !… Attendez ! — Elle -l’examinait de haut en bas avec attention. Ses -yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment -sur la jolie barbe blonde bien peignée, -les épaules robustes, la poitrine large et la -taille élégante de Francis Pommeret. Et tout -en le dévisageant avec la curiosité audacieuse -et impertinente d’une jeune sauvage, elle laissait -voir une naïve admiration qui ne pouvait -qu’être très flatteuse pour son interlocuteur.</p> - -<p>— Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle -enfin, mais pas beaucoup plus.</p> - -<p>— J’en ai vingt-quatre.</p> - -<p>— Eh bien ! vous voyez… Cela ne fait déjà -pas une si grande différence entre nous.</p> - -<p>— Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, -en jetant un regard dédaigneux sur la -toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur -demander votre main pour le jour où -vous quitterez vos robes courtes.</p> - -<p>— Pourquoi vous moquez-vous de moi ? -s’écria-t-elle, vexée ; vous n’êtes pas poli !</p> - -<p>Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes -devaient être à découvert et fut saisie d’un -pudique embarras qui ne lui était pas venu -jusque-là.</p> - -<p>— Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, -mais… vous me gênez, vous savez !</p> - -<p>— Je m’en vais.</p> - -<p>— Non, tournez-vous seulement… Là !… -hop !</p> - -<p>Un bond, puis un cri ; — ses pieds s’étaient -pris dans sa robe, et elle avait roulé dans les -broussailles.</p> - -<p>— Vous êtes-vous fait mal ? s’exclama-t-il -en se retournant et en se penchant vers Denise.</p> - -<p>— Non pas, répondit-elle en restant assise -là où elle avait roulé, et en éclatant de rire, -mon pied a glissé, voilà tout… Bon ! poursuivit-elle -en regardant ses bottines, les boutons -qui restaient sont partis !</p> - -<p>— Où étiez-vous en pension ?</p> - -<p>— Au Sacré-Cœur de Dijon.</p> - -<p>— Ah !… Est-ce que toutes les élèves grimpent -aux arbres, au Sacré-Cœur ?</p> - -<p>— Oh ! Dieu non ! Elles sont bien trop pimbêches !… -Moi, je suis très mal notée à cause de -ma tenue… Mais cela m’est égal : on ne me forcera -jamais à dire ce que je ne pense pas… -Cette année, on voulait m’enrôler dans les <i>Enfants -de Marie</i> qui ont pour mission d’espionner -leurs compagnes et de tout rapporter à ces -dames… J’ai refusé net. Cela a fait un scandale !… -On parlait de me renvoyer à la maison… -C’est moi qui aurais été contente !</p> - -<p>— Vous avez au moins le mérite de la franchise, -dit Francis avec un rire un peu contraint… -Vous devez faire le désespoir de votre -mère adoptive ?</p> - -<p>— Ça, c’est vrai… Mais je n’en viens pas -moins à bout de lui imposer mes volontés. -C’est une bonne femme, ma mère… un peu -raide, mais bonne femme.</p> - -<p>— Votre futur beau-père sera peut-être -moins bon homme ?</p> - -<p>— Oh ! celui-là, reprit-elle en secouant la -tête, je le déteste d’avance !</p> - -<p>Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, -les jambes repliées sous sa robe, et, ayant tiré -de sa poche une douzaine de pommes sauvages, -elle triait les plus appétissantes.</p> - -<p>— En voulez-vous ? demanda-t-elle à Francis.</p> - -<p>Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en -croqua une. Elle ouvrait sa grande bouche, et -l’on voyait ses petites dents très blanches -mordre avec sensualité dans le fruit d’un vert -pâle.</p> - -<p>Francis l’apercevait de profil. Le front busqué -et le menton saillant de l’adolescente se -découpaient nettement sur le fond verdoyant -des cépées. Le rouge vif de ses lèvres se détachait -dans l’ombre, tandis que le haut de sa -tête demeurait en pleine lumière et que le -soleil flambait dans les crépelures de ses cheveux -roux.</p> - -<p>— Drôle de créature ! pensait Francis en -l’écoutant croquer bruyamment sa pomme -juteuse… Que vous détestiez votre futur beau-père, -reprit-il tout haut, cela se comprend, -mais que vous le gouverniez à votre gré -comme votre mère adoptive, ce sera probablement -plus difficile… Il aura sa volonté, lui -aussi, et il essaiera peut-être de vous faire -plier à son tour.</p> - -<p>— Je ne l’engage pas à essayer ! grommela-t-elle -entre ses dents.</p> - -<p>— Hem ! objecta le garde-général en dissimulant -une grimace de mécontentement, il -sera le maître, et il faudra que vous cédiez -pour avoir la paix.</p> - -<p>— Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne.</p> - -<p>— Et où irez-vous ?</p> - -<p>Elle releva vers lui sa figure expressive, et -un éclair de menace passa dans ses yeux étincelants :</p> - -<p>— Dans les bois… On dit que j’y suis née : -j’y retournerai.</p> - -<p>Le garde-général haussa les épaules. Il se -trouvait maintenant édifié sur le caractère et -les dispositions de sa future belle-fille ; il tira -sa montre :</p> - -<p>— Déjà onze heures ! il faut que je me remette -en route.</p> - -<p>— Vous demeurez loin d’ici ? demanda Denise -en penchant la tête de côté pour regarder -le jeune homme sans être gênée par le soleil.</p> - -<p>— A deux bonnes lieues, près de Rouvres.</p> - -<p>— C’est dommage que vous ne soyez pas du -pays !… J’aurais eu du plaisir à tailler une -causette avec vous de temps à autre… Vous -avez l’air bon enfant, quoique un peu moqueur.</p> - -<p>— Grand merci !… Nous nous reverrons -peut-être un de ces jours.</p> - -<p>— Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par -ici, entrez à la Mancienne, je vous présenterai -à maman !</p> - -<p>— Et à votre beau-père ? ajouta ironiquement -Francis en s’éloignant.</p> - -<p>— Oh ! lui !… Voilà pour lui ! s’exclama-t-elle -en passant rapidement l’un de ses doigts -sous son nez avec un geste de gamine.</p> - -<p>Elle avait changé de posture. Maintenant à -genoux, le dos incliné, le cou tendu, accrochée -d’une main à un brin de noisetier, elle regardait -le garde-général descendre lentement à -travers les cépées qu’il dépassait de la tête. -Les pupilles dilatées de la fillette avaient la -fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du -chat quand il oblique le corps et penche la tête -pour observer un objet dont la nouveauté l’intrigue -et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes -avec cette expression demi-rêveuse que -les primitifs donnaient fréquemment à leurs -têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les -cailloux le pas ferme de ce beau garçon aux -mains soignées, à la taille bien prise et aux -yeux de velours. Elle s’inclinait davantage -pour le suivre plus longtemps dans le sentier -en pente. Quand il eut disparu à un tournant, -et que le bruit de ses pas se fut amorti dans -l’éloignement, elle se rejeta en arrière, assise -sur ses talons ; et, les bras croisés sur sa poitrine -d’adolescente, elle resta immobile dans -la lampée de soleil qui la baignait tout entière.</p> - -<p>Les rayons presque perpendiculaires faisaient -pétiller ses cheveux roux comme s’ils -eussent été chargés d’étincelles électriques. -Le ciel, débarrassé des nuées du matin et devenu -tout bleu, brasillait. L’air était presque -aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était -nue, il en sortait une chaude vapeur transparente, -à travers laquelle les troncs d’arbres et -les brins d’herbe semblaient trembloter dans -une silencieuse ondulation. Déjà roussies, les -fougères exhalaient à l’entour une odeur de -cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements -sourds : crépitements de faînes tombantes, -serpentements de couleuvres ou d’<i>orvets</i> -dans les feuilles sèches, grignotements -d’écureuil rongeant une noisette ou de mésange -épluchant une branche moussue…</p> - -<p>Denise, les paupières mi-closes, essayait de -reconstituer par le souvenir la figure de ce -jeune homme, qui avait traversé comme une -apparition les feuillées encore remuées de son -passage. De temps en temps, elle rouvrait les -yeux, les emplissait de soleil ; puis, quand elle -était éblouie au point de ne plus voir les objets -que cernés d’un cercle d’azur foncé, elle refermait -ses paupières et ruminait de nouveau ses -souvenirs. Un doux meuglement de vache -dans les prés la réveilla de cette extase. A côté -d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les -ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira -longuement l’odeur des regains qui montait de -la prairie, secoua sa chevelure brûlante et -chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. -Elle s’y traîna paresseusement sur les genoux, -se tapit sous la ramée, puis, arrachant à pleines -mains des poignées d’herbe fraîche, elle -referma les yeux et se renversa tout de son -long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée -d’un jeune animal qui sommeille…</p> - -<p>Pendant ce temps Francis regagnait d’un -pied leste son auberge d’Auberive. Il y secouait -la poussière de la route, procédait à sa -toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. -Quand il se fut rafraîchi et restauré, il -passa une redingote et redescendit vers la -Mancienne. Il entra sans se faire annoncer -dans le petit salon, où il surprit M<sup>me</sup> Lebreton -debout sur le perron du jardin, regardant la -route et épiant l’arrivée du courrier.</p> - -<p>— Quoi ! c’est vous ? s’écria-t-elle, surprise -et joyeuse, la voiture n’est pas encore passée ; -comment donc êtes-vous venu ?</p> - -<p>— A pied, répondit Francis ; je n’ai pas eu -la patience d’attendre le second départ.</p> - -<p>Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en -souriant, et le jeune homme à son tour l’enveloppait -d’un long regard plus calme et plus -attentif, s’étonnant de la trouver moins jeune -qu’au jour où il l’avait quittée. Pourtant elle -n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être -était-ce la lumière crue du jardin qui -accentuait traîtreusement les fils argentés de -la mèche blanche plantée au milieu des cheveux -bruns de la veuve, et marquait davantage -ces petites rides aux coins des paupières, ces -menus points noirs tavelant les ailes du nez -comme les piqûres d’une pêche mûrie ?</p> - -<p>Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre -du petit salon. Il lui enlaça la taille avec l’un -de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur -les yeux :</p> - -<p>— Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, -et mardi nous serons mari et femme.</p> - -<p>— Ah ! s’écria-t-elle en se serrant bien fort -contre lui, il me tarde que tout soit fini !… -Vous ne vous doutez pas des misères qu’on -m’a faites ici depuis les publications. Tout le -pays s’est tourné contre moi. On dirait, ma -parole, qu’en vous épousant je frustre ces -gens-là de je ne sais quelles espérances !… Il -n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient accablée. -Chaque matin, je trouve sur les murs du -parc des inscriptions injurieuses ou des plaisanteries -grossières, crayonnées au charbon. -Le juge de paix, qui me convoitait sans doute, -me donne tort dans mes discussions avec -les paysans qui empiètent sur mes champs. -Le curé se permet contre moi des allusions -perfides en pleine chaire, et les dames de la -poste me tournent le dos… Oh ! continua-t-elle, -en essuyant des larmes qui roulaient dans -ses yeux, les vilaines gens et l’odieux village !… -Je n’y mettrai plus les pieds dès que -nous serons mariés… Nous irons habiter, à -Rouelles, l’ancien château qui m’appartient -en propre, et où les ouvriers travaillent déjà à -notre installation… J’en ai assez, de la Mancienne -et d’Auberive !… N’est-ce pas votre avis ?</p> - -<p>Involontairement Francis s’était rembruni. -Cette propriété de la Mancienne, si agréablement -située et si confortable, allait donc lui -échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce -serait là un des premiers effets de ce mariage -qui lui faisait tant d’envieux ! L’idée de s’enterrer -à Rouelles, dans un vieux château perdu -à la lisière des bois, lui souriait médiocrement. -Néanmoins il s’était promis de ne pas -se laisser dominer par des considérations matérielles ; -il mettait son amour-propre à paraître -complètement désintéressé, et il fit contre -fortune bon cœur.</p> - -<p>— Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour -sage et excellent tout ce que vous déciderez, et -je vivrai heureux partout où nous serons ensemble.</p> - -<p>Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit -près de lui, les mains dans ses mains.</p> - -<p>— Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, -parlons de vous !… Êtes-vous content de votre -voyage ? qu’a dit votre famille en apprenant -vos projets ?</p> - -<p>— Ma famille a été enchantée… ma mère a -dû vous écrire ; elle a pleuré de joie et elle -regrette que sa mauvaise santé ne lui permette -pas de venir vous embrasser.</p> - -<p>— Ainsi on ne vous a fait aucune objection ?</p> - -<p>— Aucune.</p> - -<p>— On n’a pas trouvé choquant que vous -épousiez une femme plus âgée que vous ?… car -je suis vieille, mon ami, et il me semble que -cette quinzaine m’a encore vieillie.</p> - -<p>En même temps elle le regardait droit dans -les yeux, souhaitant et redoutant à la fois de -deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet -aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie… -Pour fuir ce regard trop chercheur, -Francis prit la tête d’Adrienne et lui -baisa les cheveux. — Je vous aime ! dit-il, et -je vous trouve charmante.</p> - -<p>— Et, reprit-elle en se débarrassant lentement -de cette embrassade amoureuse, leur -avez-vous avoué que non-seulement j’étais -une vieille femme, mais que je vous apportais -en dot une grande fille ?… Et quelle fille !… Au -fait, vous allez la voir : elle est arrivée d’hier -et je crois qu’elle est là-haut… Je vais vous -l’amener.</p> - -<p>Elle s’élança vers l’antichambre et appela : — Denise ! — Au -sommet de l’escalier, une -voix aigrelette répondit : — Me voici ! — Et -Francis entendit la jeune fille qui dévalait -comme un tourbillon du haut des marches.</p> - -<p>Il tournait le dos à la porte et regardait le -jardin, tout en écoutant, dans le vestibule, les -propos échangés entre M<sup>me</sup> Lebreton et sa fille -adoptive :</p> - -<p>— Comme te voilà fagotée !… Tu as donc -couru dans les ronces pour mettre ta robe -dans cet état ?… Viens que j’arrange un peu -tes cheveux ; tu as l’air d’un chat fâché… Je -vais te présenter à un monsieur qui sera dans -quelques jours mon mari… Tâche d’être convenable !</p> - -<p>Pommeret crut comprendre que l’indocile -créature regimbait silencieusement à cette présentation, -car M<sup>me</sup> Adrienne répétait avec une -nuance d’humeur :</p> - -<p>— C’est bon ! c’est bon !… Allons, viens ! ne -fais pas la sotte !</p> - -<p>Elle finit par pousser dans le petit salon la -rebelle Denise, qui s’avançait en rechignant.</p> - -<p>— Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne -en entraînant la jeune fille vers Francis, toujours -debout contre la porte-fenêtre. — Denise, -donne la main à M. Pommeret, qui sera, -lui aussi, ton père adoptif.</p> - -<p>Francis se retourna brusquement vers Denise, -qui poussa un cri :</p> - -<p>— Vous ! comment c’est vous ? s’exclama-t-elle -furieuse.</p> - -<p>Elle était devenue cramoisie et ses grands -yeux s’ouvraient démesurément.</p> - -<p>— Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le -garde-général. Est-ce que cela vous fâche, que -je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez ?</p> - -<p>— Vous vous êtes moqué de moi, je vous -déteste ! cria Denise ; — et, lâchant la main -d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement -farouche sur le divan, enfouit son visage -dans les coussins, et se mit à fondre en larmes.</p> - -<p>— Eh bien ! qu’a donc cette petite ? demanda -M<sup>me</sup> Lebreton, en se tournant d’un air ébahi -vers Francis.</p> - -<p>— Ce n’est rien, répondit-il… M<sup>lle</sup> Denise et -moi, nous nous sommes déjà rencontrés tout -à l’heure : elle, au haut d’un arbre, moi, dans -le chemin… Elle m’en veut sans doute de ce -que je lui ai caché mon nom… Elle croquait -des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais -été désolé de troubler son déjeuner par -une nouvelle désagréable…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Rouelles est un village d’environ deux cents -feux. Séparé d’Auberive par une des plus -belles futaies du canton, il est bâti à la naissance -d’un vallon et s’enfonce comme un coin -dans la forêt de Montavoir, qui l’enserre de -trois côtés dans un cirque de pentes boisées. -A l’extrémité de l’unique rue, et un peu à -l’écart, se dresse l’ancien château : un bâtiment -carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, -précédé d’une cour herbeuse, et flanqué -aux deux ailes de tourelles en forme de pigeonniers. -La maison d’habitation est peu confortable. -Les pièces du rez-de-chaussée sont -glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave -en été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa -longue plainte traverse le vestibule et monte -lamentablement dans la cage de l’escalier. Les -chambres hautes sont plus logeables. Leurs -murailles tendues de vieilles tapisseries reçoivent -parfois la visite du soleil qui achève de -faner leurs couleurs passées ; les lits à baldaquin, -les massives armoires de chêne ou de -poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts -de cretonne, les peintures des trumeaux -et des dessus de portes donnent à cette -partie de l’appartement un aspect vénérable et -intime qui semble presque hospitalier, à côté -de la mine rébarbative des pièces du rez-de-chaussée. -Pourtant la vue qu’on a des fenêtres -n’est rien moins qu’aimable et riante : un -jardin bordé de charmilles rabougries et orné -de buis taillés en pyramide, un parterre où les -plantes poussent plus en feuilles qu’en fleurs, -un verger plein de pommiers rongés de -mousse, qui ne produisent du fruit que tous -les trois ans ; puis une prairie spongieuse, -infestée par les prêles, et, à l’extrémité de -cette langue de pré, un petit étang qui confine -aux lisières de la forêt.</p> - -<p>Cet étang est la tristesse même. Les grands -joncs qui lui font une ceinture frissonnante -empiètent chaque année plus avant. Des fonds -vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée -le peu d’eau stagnante qu’on aperçoit entre -les quenouilles des massettes et les feuilles -aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, -à cause de l’ombre constamment projetée par -les arbres du bois ; mais, dans le voisinage, -de sombres touffes de ciguë, des souches de -saules aux moignons noirs, et deux ou trois -aulnes dont les racines rougeâtres semblent -saigner dans l’eau brune. Au printemps, la -morelle qui niche dans les joncs fait entendre -vers le soir son gloussement plaintif ; en hiver, -des bandes de canards sauvages viennent s’y -ébattre ; en été, des chœurs de grenouilles y -coassent en plein soleil dans les vases à demi -desséchées. En toute saison, cette onde traîtresse -et endormie, qui n’a ni la limpidité ni -les honnêtes glouglous de l’eau courante, et -cette verdure aqueuse, qui ne possède ni la -santé ni la gaîté des végétations poussées en -terre ferme, imprègnent d’une mélancolie -malsaine ce coin de forêt, en même temps -qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement -le regard. Aussi l’étang figure-t-il dans la -nomenclature locale sous un nom en harmonie -avec sa physionomie tragique : on l’appelle -la <i>Peutefontaine</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Peut</i>, <i>peute</i>, en patois langrois, laid, mauvais, méchant.</p> -</div> -<p>C’est cependant cet endroit maussade et solitaire -qu’Adrienne avait choisi pour y passer -sa lune de miel, — moitié par rancune et dépit -contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par -une sorte de tendresse égoïste. Elle voulait -avoir Francis tout à elle ; jouir à son aise, -sans être dérangée par des curieux ou des importuns, -de cette floraison d’amour éclose à -l’arrière-saison. La passion qui éclate tard -chez des femmes ardentes et concentrées -comme l’était M<sup>me</sup> Lebreton, absorbe l’organisme -tout entier et a des exigences d’autant -plus impérieuses qu’elles ont été plus longtemps -contenues. Cette Langroise à l’écorce -dure et au cœur brûlant, demeurée moralement -vierge depuis sa puberté jusqu’à trente-quatre -ans, avait une faim de tendresse et d’affection -exaspérée par un jeûne de dix-huit années. -Aussi l’isolement de Rouelles ne l’effrayait-il -pas ; elle l’eût volontiers souhaité plus -complet et plus absolu encore, croyant fermement -que Francis Pommeret était possédé autant -qu’elle du désir de la solitude à deux, et -n’ayant remarqué ni la grimace ni le sourire -contraint du garde-général à la première visite -qu’il fit dans sa nouvelle résidence.</p> - -<p>Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins -à embellir le vieux château. Les ouvriers y -avaient travaillé nuit et jour pendant le mois -de septembre, et si le paysage environnant -était forcément resté le même, l’intérieur de -l’habitation avait été heureusement transformé : -tapis épais du haut en bas de l’escalier, -doubles fenêtres, doubles portes capitonnées, -bourrelets et paravents partout ; on -s’était ingénié à trouver des préservatifs variés -contre le vent et le froid. Les pièces du -bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des -sièges bas et moelleux, des portières à toutes -les portes, d’amples rideaux drapés aux fenêtres, -avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, -que réchauffaient encore de grosses -bûches de hêtre flambant clair sur les chenets -des hautes cheminées.</p> - -<p>A la Saint-Michel, après un voyage de huit -jours dans la petite ville qu’habitait la famille -Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent -au château. M<sup>me</sup> Adrienne avait poussé son -mari à envoyer sa démission à l’administration -des forêts, et il y avait consenti sans -peine, trouvant qu’il aurait assez affaire d’administrer -ses propres futaies. — Denise, naturellement, -avait accompagné sa famille adoptive -à Rouelles. Elle s’était remise assez vite -du choc que lui avait causé la mystification de -Francis, et, après quelques jours de bouderie, -elle avait daigné faire la paix avec lui.</p> - -<p>Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage -et déclaré à qui voulait l’entendre qu’elle détestait -Francis Pommeret, Sauvageonne avait -eu un de ces complets revirements familiers à -sa nature fantasque, faite de contradictions, -d’exagérations et de brusques sautes d’humeur. -Maintenant elle paraissait ravie de se -retrouver quasi en famille et de jouer à la -petite fille avec les deux époux. Le peu de développement -de sa poitrine, ses toilettes et ses -gaucheries de pensionnaire, faisaient accepter -ses caresses fougueuses et ses hardiesses -comme des joueries sans conséquence. Dès le -matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage, -elle se précipitait dans la chambre où les -nouveaux mariés étaient encore couchés. Les -yeux fauves et largement ouverts de Denise -observaient curieusement les deux têtes voisines -l’une de l’autre, dans le grand lit tendu de -vieille cretonne. Brusquement elle sautait au -cou d’Adrienne, s’amusait à décheveler les -nattes modestement roulées sous le filet de sa -mère et à les répandre sur l’oreiller ; puis, avec -un emportement passionné, elle lui couvrait de -baisers les joues, le cou et les bras. Accoutumée -depuis longtemps à ces façons peu réservées, -Adrienne prenait le parti d’en rire, mais -Francis en éprouvait une gêne singulière. -Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà -assombrie, Denise s’attaquait à lui directement -et le lutinait, au grand amusement de -M<sup>me</sup> Pommeret, qui voyait avec une innocente -satisfaction sa rebelle Sauvageonne s’humaniser -peu à peu et traiter amicalement celui -qu’elle avait regardé d’abord comme un intrus. -Tandis qu’assis sur le divan, il était en train -de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses -genoux, lui arrachait le cigare des lèvres, le -lançait par la fenêtre ; puis, exagérant encore -son parler enfantin, elle disait à Pommeret -qu’il était aussi son petit père, qu’elle ne lui -laisserait de repos que lorsqu’il aurait juré -d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. -Quand il s’était exécuté :</p> - -<p>— Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la -peine je vais vous embrasser.</p> - -<p>Alors, plantant ses coudes sur les épaules de -Francis, elle lui prenait la barbe des deux -mains et lui déposait deux brusques baisers -sur les joues.</p> - -<p>Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement -la jeune fille, et cela finissait par une -scène de colère et de larmes. Denise frappait -du pied, sortait en claquant les portes, et le -lendemain on ne la voyait pas de la journée. -Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses -rages en courses vagabondes à travers la forêt, -qu’elle connaissait aussi bien que les plus -vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants, -les sabotiers, les charbonniers, -toute la population <i>boisière</i>. Elle déjeunait de -pommes de terre cuites sous la cendre d’un -fourneau, faisait son dessert de cornouilles, -d’alises et de noisettes glanées dans les fourrés, -et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée, -demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe -en lambeaux, rapportant avec elle comme un -âpre parfum de plantes brisées et d’herbes -foulées. Ses yeux s’illuminaient, ses narines -palpitaient ; elle avait dans la cambrure des -reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. -On eût dit que la sauvagerie et les passions -nomades qui avaient été le lot des générations -de bûcherons dont elle sortait s’étaient -accumulées en elle et faisaient soudain explosion. -Un jour, on entendit du côté de la lisière -une galopade furieuse, puis on vit déboucher -du taillis une génisse que Sauvageonne avait -rencontrée dans une clairière et sur laquelle -elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, -battant des talons les flancs de la bête -exaspérée, traînant encore après ses vêtements -des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles -arrachées au passage, elle traversa au -galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les -paysannes effarées joignaient les mains, et elle -ne s’arrêta, rouge et haletante, que dans la -cour du château, où la génisse affolée s’abattit -sur le pavé.</p> - -<p>Au retour de ces escapades endiablées, elle -restait pendant des heures blottie sur un canapé -du salon, les jambes repliées, une main -enfoncée dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, -observant les mouvements et les moindres -gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, -mal à l’aise sous l’espionnage incessant et -muet de ce regard, où passait par intervalles -un regard malicieux, finissait par devenir -nerveux et souhaitait qu’elle reprît le chemin -des bois, au risque de l’y voir commettre de -nouvelles frasques. Néanmoins, tout en maugréant -contre la petite peste qui mettait le -désordre dans son intérieur et faisait damner -les domestiques, il subissait l’indéfinissable -attraction de Sauvageonne. Il lui trouvait -quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes -qu’elle croquait lorsqu’il l’avait rencontrée -pour la première fois. Séduit et choqué en -même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses -allures trop libres, de la dangereuse familiarité -qui s’établissait entre elle et les gens de -tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. -Souvent, par les brumeuses matinées d’octobre, -quand il la voyait cheminer en tapinois -vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer -sournoisement, après un oblique détour, -d’étranges imaginations lui montaient au cerveau ; -de vagues soupçons, pareils à ceux d’un -mari jaloux, le poussaient à suivre Denise et -à surveiller de loin ses allées et venues sous -bois.</p> - -<p>Une après-midi, ayant remarqué que la -jeune fille, après avoir vagué distraitement -autour de la Peutefontaine, venait de prendre -le chemin d’une coupe en pleine exploitation, -il fut de nouveau tracassé par ses craintes -soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur -net, il sortit précipitamment afin de retrouver -la trace de la fugitive. Au bout de cent pas, il -l’aperçut escaladant comme un chat les pentes -très raides de la tranchée et franchissant d’un -bond les <i>murgers</i> qui couronnaient la crête -du bois. — Peut-être, avec ce flair particulier -aux animaux et aux sauvages, devina-t-elle -qu’on la suivait et voulut-elle dépister son -espion ; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois -crochets par des <i>laies</i> transversales et qu’au -bout de quelques minutes elle mit l’ancien -garde-général en défaut. Cependant, par esprit -de contradiction ou par malice, afin de railler -le trop curieux beau-père, de temps à autre -sa voix de soprano aigu partait soudain, en -manière de bravade, du fond d’une combe ou -de l’épaisseur d’un taillis, et un <i>houp</i> ! sonore -résonnait au loin, comme un signal lancé par -Sauvageonne à quelque personnage mystérieux.</p> - -<p>Après avoir marché une demi-heure, quasi -à l’aveuglette, guidé seulement par les appels -bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo -de la huppe et tantôt la double note mélancolique -du coucou, Francis déboucha enfin -dans la <i>coupe</i> qui occupait les deux pentes -d’une gorge arrosée par une source dont on -distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A -deux cents pas du taillis, on apercevait une -loge de sabotier. Les ouvriers venaient de manger -la soupe et flânaient aux entours de leur -chantier ; l’un d’eux, allongé sur une jonchée -de fougère, faisait la sieste. Tandis que Francis -inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue -du terrain exploité, Denise, les cheveux au -vent, sortit à son tour du fourré. Elle n’avait -pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, -elle paraissait se soucier médiocrement de sa -présence, car elle continuait de s’avancer dans -la direction de la loge.</p> - -<p>Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, -elle le contempla un moment, puis, -fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur -une poignée de faînes dont l’éparpillement -l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et tandis que -les camarades du chantier riaient bruyamment, -il se dressa sur ses pieds. C’était un -beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à -la mine joviale et à la barbe brune naissante. -Une conversation animée s’engagea entre lui -et la jeune fille. Ils discutaient comme deux -camarades, avec de grands gestes et de longs -éclats de rire. Cette camaraderie agaçait singulièrement -les nerfs de Francis ; il quitta la -lisière, et, se montrant plus à découvert :</p> - -<p>— Denise ! cria-t-il avec humeur.</p> - -<p>Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, -puis continua l’entretien sans -s’émouvoir.</p> - -<p>— Je parie que si ! s’exclama-t-elle en se -penchant vers le jeune sabotier.</p> - -<p>— Je gage que non ! repartit celui-ci… -Qu’est-ce que vous pariez ?</p> - -<p>— Un joli couteau que j’ai là en poche… Et -vous ?</p> - -<p>— Une paire de fins sabots de hêtre.</p> - -<p>Il avait tendu sa large main rugueuse, et -elle y tapa sans façon.</p> - -<p>— A votre tour, mamselle ! dit-il en riant.</p> - -<p>Elle avança sa petite main brune dans laquelle -le gars tapa légèrement, après quoi il -retint la main de Denise dans ses gros doigts, -et, la secouant vigoureusement :</p> - -<p>— Chose promise, chose due ! murmura-t-il ; -vilain qui se dédit !</p> - -<p>Francis marchait à grandes enjambées vers -le groupe.</p> - -<p>— Denise ! répéta-t-il d’un ton qui n’admettait -guère de réplique ; venez, j’ai à vous parler !</p> - -<p>Elle remua les épaules à la façon des enfants -mal élevés, fit un signe de tête au sabotier, et -suivit à quelque distance Francis, qui regagnait -le taillis d’un air mécontent.</p> - -<p>Ils prirent un sentier pierreux, jonché de -feuilles sèches, et y cheminèrent quelque -temps sans desserrer les lèvres. Tout à coup -Francis Pommeret se retourna vers la jeune -fille, qui croquait des noisettes derrière lui, -et, d’un ton très âpre :</p> - -<p>— Ma chère enfant, commença-t-il, vous -avez avec ces gens des bois des façons qui ne -conviennent ni à votre âge ni à votre condition.</p> - -<p>Elle le regarda de côté avec un sourire quasi -insolent :</p> - -<p>— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? -répondit-elle.</p> - -<p>— Ayant épousé votre mère adoptive, je me -considère comme responsable de vos actions, -et j’ai le droit de couper court à des familiarités -déplacées.</p> - -<p>— Quand je suis familière avec vous, cela -vous ennuie ; quand je le suis avec d’autres, -cela vous vexe… Vous n’êtes jamais content !… -Je ne puis pourtant pas vivre comme un hérisson, -et j’ai besoin d’avoir des amis, moi !</p> - -<p>— Votre mère vous aime ; il me semble que -c’est suffisant.</p> - -<p>— Ma mère n’aime que vous et ne voit que -par vos yeux… Cela peut vous sembler suffisant… -A moi, non !</p> - -<p>Elle hochait la tête, croisait les bras et poussait -violemment du pied les feuilles sèches qui -craquaient.</p> - -<p>— Enfin vous n’êtes plus une petite fille, -reprit Francis ; vous avez dix-sept ans passés, -et, à votre âge, une jeune personne ne doit -pas donner des poignées de main à un garçon -de vingt ans, fût-il sabotier.</p> - -<p>— Tiens ! fit-elle en éclatant de rire et en -lui lançant un regard oblique ; vous ne me -prenez plus pour une pensionnaire sans conséquence ?… -C’est déjà quelque chose… -Croyez-vous par hasard que je veuille faire de -Zacharie mon bon ami ?</p> - -<p>— Je ne crois rien ; mais tant que vous serez -sous ma garde, je n’entends pas que vous couriez -les bois seule et que vous fréquentiez ces -gens-là.</p> - -<p>— Un mot de plus et je retourne avec eux ! -s’écria-t-elle d’un ton de défi, en hasardant -quelques pas en arrière.</p> - -<p>— Je vous le défends ! grommela-t-il les -dents serrées. — Et, la saisissant violemment -par le bras, il cherchait à l’entraîner.</p> - -<p>— Ah ! c’est ainsi ! s’exclama-t-elle, rageuse, -en se rebiffant ; eh bien ! nous verrons qui -aura le dernier.</p> - -<p>Elle lui opposait une résistance sérieuse, et -il fut obligé de lui empoigner les deux bras -pour paralyser ses efforts. Ils luttèrent un -moment silencieusement ; elle, se débattant -avec une énergie enragée ; lui, redoublant la -force de son étreinte. Il était agité de sentiments -très complexes, où il y avait de l’animosité, -de l’irritation et, en même temps, une -émotion nouvelle, moitié pénible et moitié -plaisante : un confus chatouillement des nerfs -et des sens, qui le surexcitait et lui faisait -perdre tout sang-froid. A la fin, comprenant -qu’elle ne serait pas la plus forte, la jeune -fille, de plus en plus furibonde, se précipita -tête baissée sur les bras virils noués aux siens -et mordit à belles dents l’une des mains de son -adversaire.</p> - -<p>La douleur arracha un juron à Pommeret, -et il lâcha vivement Denise. Elle l’avait mordu -au sang. Tout à coup elle aperçut cette chair -saignante et pâlit. Ses grands yeux devinrent -humides. D’un bond, elle se précipita de nouveau -sur lui et, cette fois, ses lèvres baisèrent -la plaie où les traces de ses incisives étaient -marquées par des gouttelettes vermeilles.</p> - -<p>— Pardon ! murmura-t-elle d’une voix suppliante, -je vous ai fait du mal ; pardon !</p> - -<p>En même temps, avec son mouchoir, elle -tamponnait la main qu’elle avait mordue.</p> - -<p>Francis sentait dans sa gorge sèche une -sorte d’étranglement, et il détournait les yeux.</p> - -<p>— Ce n’est rien, répondit-il en retirant sa -main ; rentrons !</p> - -<p>— Pas avant que vous m’ayez dit que vous -ne m’en voulez pas !</p> - -<p>— Remettez-vous… Je ne vous en veux pas.</p> - -<p>— Eh bien ! pour me le prouver, embrassez-moi !</p> - -<p>Elle lui avait posé ses deux mains sur les -épaules, et, se haussant sur la pointe des pieds, -elle lui tendait humblement ses lèvres.</p> - -<p>Il se raidit contre la tentation, vint à bout de -maîtriser le tumulte de sa chair, et, en se reculant :</p> - -<p>— Non ! fit-il d’une voix faible.</p> - -<p>Elle le dévisagea curieusement ; ses prunelles -dorées, où s’allumait une flamme ironique, -demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, -pendant une seconde, leurs regards furent pour -ainsi dire fondus l’un dans l’autre. Alors, -comme si elle eût deviné le trouble où elle -l’avait jeté et les scrupules honnêtes qui le -tourmentaient, elle n’insista plus, et, l’un derrière -l’autre, ils redescendirent silencieusement -vers Rouelles…</p> - -<p>Ce même jour, à la brune, M<sup>me</sup> Pommeret -revenait d’une course dans le village. A l’orée -du bois, elle eut en rencontre une femme en -haillons qui cheminait pliée en deux sous un -fagot, et comme cette pauvresse s’accotait au -talus pour se reposer et souffler, Adrienne -reconnut Manette Trinquesse. Elle avait la -mine plus déguenillée encore que de coutume, -et, en s’approchant, M<sup>me</sup> Pommeret s’aperçut -que la malheureuse était dans un état de grossesse -avancée.</p> - -<p>— Eh ! bonjour donc, geignit Manette, je -vous salue bien, madame Lebreton… je veux -dire madame Pommeret… Excusez, je ne peux -m’habituer encore à votre changement de -nom… Et vous vous êtes toujours bien portée -depuis que vous avez quitté la Mancienne ?</p> - -<p>— Mais oui, répondit Adrienne en fouillant -dans son porte-monnaie et en mettant une -pièce blanche dans la main rouge de Manette, -et vous, comment allez-vous ?</p> - -<p>— Bien des mercis, ma bonne dame, comme -vous voyez, reprit-elle, en baissant les yeux -vers sa taille arrondie, toujours dans la misère -jusqu’au cou ; le guignon ne me lâche -pas !… Et votre mari va bien aussi ?… je n’ai -pas besoin de vous le demander… Je l’ai vu -tout à l’heure dans le bois se promenant avec -M<sup>lle</sup> Denise. Eh ! comme elle est grande maintenant ! -c’est une demoiselle… A eux deux, ils -avaient quasiment l’air de jeunes mariés. Même -que je me pensais, tout en ramassant mon fagot : -il faut que M<sup>me</sup> Pommeret ait grande confiance -dans son mari pour le laisser courir ainsi -par voies et par chemins avec une jeunesse !</p> - -<p>— Fi donc, Manette ! s’écria Adrienne indignée, -vous avez l’esprit tourné au mal, ma -fille, et c’est vilain ce que vous dites là.</p> - -<p>— Dame ! grommela Manette en se relevant -et en remettant d’aplomb son fagot d’un coup -d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, M<sup>lle</sup> Denise, -n’est-ce pas donc ?… Il est quasi aussi -jeune qu’elle, et voyez-vous, madame Lebreton, — je -veux dire madame Pommeret, — les -hommes sont toujours des hommes, et il ne -faut jamais se fier à eux… Je suis payée pour -le savoir, allez !… Enfin, ce ne sont pas mes -affaires, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Bonsoir ! interrompit sévèrement madame -Adrienne. — Elle quitta brusquement la -pauvresse, qui continua son chemin en soufflant -et en geignant sous le poids de son bois -mort.</p> - -<p>Les insinuations perfides de Manette l’avaient -tellement outrée qu’elle ne put s’empêcher, -le soir, de les rapporter avec indignation -à Francis, comme un échantillon de la malveillance -des gens d’Auberive.</p> - -<p>— Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au -monde, s’écria-t-elle, pour inventer de pareilles -vilenies !… Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en -tendant les deux mains à son mari, je ne suis -pas jalouse, et ce n’est pas certes ma pauvre -Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi -misérables soupçons.</p> - -<p>Francis n’avait pu s’empêcher de rougir ; les -paroles confiantes de sa femme le troublaient -dans son for intérieur, et comme il gardait un -fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet -incident pour demander l’éloignement de Denise.</p> - -<p>— Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il -ne faut pas donner volontairement prise aux -calomnies, même ineptes, des gens du pays, et -il serait sage de renvoyer Denise dans son -couvent… Elle est d’une précocité inquiétante ; -elle a des habitudes de vagabondage -qui pourraient mal tourner pour elle et pour -nous… Pas plus tard qu’aujourd’hui, je l’ai -surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier -avec lequel elle me paraît beaucoup trop -familière… Et mon avis est que deux années -au moins de surveillance sévère ne peuvent -lui faire que du bien.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Adrienne se laissa convaincre, et il fut -décidé qu’elle reconduirait Sauvageonne au -Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. -Quand cette décision fut signifiée à la -jeune fille, elle ne regimba ni ne se récria -comme on l’avait craint ; elle se contenta de -hausser les épaules et de se renfermer dans -un silence gros de menaces. Seulement, le lendemain, -se rencontrant tout à coup face à face -avec Francis sur les marches de l’escalier, elle -lui barra le passage, et le regardant droit dans -les yeux :</p> - -<p>— Eh bien ! dit-elle aigrement, vous en -êtes venu à vos fins et vous devez être content !</p> - -<p>— Content de quoi ? demanda-t-il en feignant -de ne pas comprendre.</p> - -<p>— Content de vous être débarrassé de moi -en me faisant renvoyer au Sacré-Cœur…</p> - -<p>— C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne -suis pour rien dans la résolution prise par -votre mère adoptive.</p> - -<p>— Ne faites donc pas l’hypocrite !… Je sais -parfaitement que c’est à vous que je dois d’être -claquemurée… Mais vous me le paierez !</p> - -<p>Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une -œillade courroucée, et alla s’enfermer dans sa -chambre.</p> - -<p>Pourtant, à la veille de partir, elle parut -s’être adoucie. Elle semblait accepter avec -plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle -avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, -et, le matin du départ, quand sa malle, une -fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait -l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, -elle descendit dans la cour et se tint auprès de -M<sup>me</sup> Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu -de son mari.</p> - -<p>— Allons, dit M<sup>me</sup> Adrienne, Sauvageonne, -viens aussi l’embrasser !</p> - -<p>— Adieu ! murmura Francis, adieu ma chère -enfant, travaillez bien, soyez gentille !</p> - -<p>En même temps, il lui tendait la main ; mais -Denise n’eut pas l’air de la voir ; tandis -qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières -recommandations aux domestiques, -elle fondit dans les bras de Francis, et, tout -d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit -deux lèvres brûlantes se coller passionnément -aux siennes.</p> - -<p>Puis Denise, sans le regarder, murmura -sourdement : — Au revoir ! — et elle s’élança -dans la voiture.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>II</h3> - -<p>Adrienne revint au bout de huit jours, après -avoir réintégré Denise au Sacré-Cœur. Elle -avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir -enfin pleinement de ce bonheur conjugal -qu’elle avait acheté au prix de tant de tracas -et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé -trop cher. A peine était-elle de retour que -l’hiver s’annonça par un âpre vent du nord -qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt. — Les -ruisseaux devinrent silencieux, et la -glace emprisonna les joncs de la Peutefontaine. -Les arbres s’étoilaient de givre ; sur la -blancheur bleuâtre et poudroyante des bois, -les feuillages tannés et persistants des chênes -tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même -s’assombrit et la neige tomba. Un floconnement -menu et serré emplit l’air obscurci, et le -lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles -virent les bois et les champs couverts d’une -épaisse couche blanche. Les chemins avaient -disparu, un silence profond régnait dans -l’étroite vallée ; pendant des semaines, la neige -interrompit presque toute communication entre -le village et le reste du monde.</p> - -<p>Cette saison, où toute la chaleur et la vie se -concentrent dans un petit espace, où l’on se -resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie -saison de l’intimité. M<sup>me</sup> Pommeret le pensait -ainsi ; elle ne maudissait pas trop ce rigoureux -hiver qui mettait la solitude autour de la -maison et livrait Francis tout entier à sa tendresse. -Dans la haute pièce bien capitonnée, -qui était devenue la chambre conjugale, un -large feu de charme et de hêtre flambait libéralement. -Les nouveaux époux ne la quittaient -guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé -les domestiques, Adrienne servait elle-même -le thé que Francis dégustait lentement, -en se laissant gâter et dodeliner par sa -femme. Celle-ci n’était point chiche d’attentions ; -elle en accablait son mari prodigalement, -imprudemment, sans se douter que ces -menues tendresses, qui sont les sucreries de -l’amour, affadissent rapidement les cœurs -masculins. La passion elle-même, à ce régime -trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand -elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par -une énergique et cordiale affection. Cette -affection existait bien au cœur d’Adrienne, -mais il était douteux que Francis l’éprouvât -aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a vu déjà, -le jeune Pommeret avait été poussé vers la -propriétaire de la Mancienne par des mobiles -purement instinctifs et égoïstes : — appétits -vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs -accrus par le manque de distraction ; — les -circonstances seules avaient développé du -côté du mariage un sentiment qui n’était d’abord -qu’une fantaisie. L’amour de Francis -ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont -juste assez de sève pour se couvrir de fleurs, -mais que le travail de la fructification épuise -et mène à un prompt dépérissement.</p> - -<p>Chez Adrienne, au contraire, la passion -longtemps concentrée était maintenant dans -son plein épanouissement. La nouvelle épousée -s’y abandonnait avec d’autant moins de -réserve que, dans ses idées un peu mystiques, -le mariage rendait tout permis et sanctifiait -l’œuvre de chair jusque dans ses emportements. -L’atmosphère voluptueuse qu’elle -entretenait autour de Francis n’avait pas -tardé à paraître à celui-ci un peu lourde et -assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le -désir de triompher des scrupules et des terreurs -d’une aimable dévote s’était apaisée -après la première victoire. Son appétit, d’abord -très excité par un piquant ragoût d’honnête -pruderie et de tendresse brûlante, avait -fini par se blaser d’un régal toujours le même. -Les prosaïques détails de la vie commune, le -retour périodique des caresses accoutumées -avaient fait le reste. Au bout de trois mois, -Francis, refroidi et dégrisé, regrettait déjà -d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix -de cette monotone servitude dorée ; il se reprochait -d’avoir cédé à l’entraînement d’un mariage -riche et se demandait avec ennui comment -il aurait la force d’aller jusqu’au bout, -honnêtement, sans donner de coups de canif -dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une -femme destinée à être vieille dans dix ans et -peut-être plus tôt. — Ce n’était pas que la -pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour -retenir le plus qu’elle pouvait de cette jeunesse -déjà fuyante et pour retarder la venue -de la maturité. Elle soignait ses toilettes, -redoublait de coquetterie, cherchant pour le -jour et pour la nuit des ajustements de -rubans frais et de dentelles fleuries, destinés -à lui donner des airs printaniers de jeune mariée. -Mais les fruits déjà empourprés par l’automne -ne paraissent que plus mûrs lorsqu’ils -sont entourés de feuilles vertes. Ces toilettes -roses et blanches ne faisaient que plus crûment -ressortir les premiers déclins de l’arrière-saison. -Francis trouvait même que la -figure expressive de sa femme n’avait pas -gagné au mariage : la sévérité de ses sourcils -noirs s’était accentuée, son teint mat s’était -épaissi, la fermeté de ses traits avait dégénéré -en dureté. Tous les raffinements conseillés -par les journaux de mode ne parvenaient -ni à effacer cet embrunissement de la maturité, -ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce -jeune mari. — Après une journée d’oisiveté -passée à bâiller sur un livre ou à fumer de -nombreux cigares, Francis voyait arriver le -soir avec terreur, et il en venait à envier le lit -d’auberge où, jadis, il s’endormait solitairement -et paisiblement, après une course en -forêt. Au réveil, la figure pensive et sévère -d’Adrienne au milieu de ces enjolivements de -rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, -lui semblait manquer de charme et de montant. -Alors, involontairement, il repensait à -Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait -un moment rempli la maison de son capiteux -et vif parfum de jeunesse, et il sentait de nouveau -sur ses lèvres le goût savoureux de ce -violent baiser d’adieu donné par l’étrange fille -au moment du départ.</p> - -<p>Peu à peu il saisissait les moindres prétextes -pour coucher dans la pièce qu’il appelait -son cabinet de travail et où il avait fait dresser -un lit ; il en inventait même au besoin. — Adrienne -était trop perspicace et trop préoccupée -de sa passion pour ne point s’apercevoir -de ce refroidissement, quelque adroite précaution -dont se servît Francis pour le dissimuler. -D’abord cette découverte fut pour elle comme -un coup brutal donné à travers son bonheur, -puis elle chercha à s’aveugler et à s’abuser -elle-même ; — ce n’était pas possible, l’homme -qui l’avait si violemment aimée à la Mancienne -n’avait pu se transformer si vite en un -indifférent… Francis se trouvait peut-être -souffrant, fatigué, mais qu’il fût las de son -bonheur, c’était inadmissible. — Malheureusement, -Francis se portait comme un -charme, mangeait de bon appétit, dormait -huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à -expliquer sa froideur par un état maladif. -D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans -son regard, dans ses façons de parler, certains -indices auxquels une femme aimante ne -se trompe pas…</p> - -<p>Adrienne savait se contraindre. Elle enferma -en elle-même son anxiété, ses soupçons, -ses tristesses, et sans rien laisser -paraître au dehors, elle observa douloureusement -son mari. Comme elle ne se plaignait -pas, comme elle ne lui adressait jamais d’observations, -Francis se persuada qu’elle ne -s’apercevait de rien, et, débarrassé de la -crainte de la froisser, il en prit encore plus à -son aise.</p> - -<p>Un matin, ils venaient de déjeuner, et la -femme de chambre s’était retirée après avoir -servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de -l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein -dégel. Les arbres, débarrassés de leur linceul -de neige, s’enlevaient de nouveau en noir sur -le fond blanchissant du sol forestier : les chênes -avec leurs rameaux noueux et puissants, -les hêtres avec leur tronc lisse et leurs abondantes -retombées de branches flexibles. La -Peutefontaine fumait comme une chaudière -bouillante ; çà et là, dans les champs, la couche -neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant -transparaître le vert tendre des prés ou -la terre brune des labours. La pluie tombait -en nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des -bruits d’eau ruisselante clapotaient au dehors ; -l’ondée pleurait contre les vitres, les gouttières -des toits se dégorgeaient sur les pavés de la -cour ; un sanglotement sourd et continu semblait -remplir la petite vallée.</p> - -<p>Après avoir siroté son café, Francis s’était -levé machinalement ; d’un air désœuvré, il -allait de la table à la fenêtre, soulevant un -coin de rideau, sifflotant en sourdine, étouffant -un bâillement, et se demandant avec -ennui comment il passerait cette longue après-midi -pluvieuse. Adrienne, tapie dans un fauteuil -au coin de la cheminée, le menton appuyé -sur la main, les sourcils froncés, observait -silencieusement les <i>virades</i> lentes et les -mines consternées de son mari. Bientôt, -fatigué de tourner dans le même cercle comme -un loup dans sa cage, Francis tira ostensiblement -de sa poche son étui à cigares et se dirigea -vers la porte.</p> - -<p>— Tu me laisses ? demanda brusquement -Adrienne, au moment où il soulevait doucement -la portière.</p> - -<p>— Je vais fumer dehors.</p> - -<p>— Oh ! tu peux fumer ici, je te le permets… -Tu entre-bâilleras une fenêtre, voilà tout.</p> - -<p>— Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette -les carreaux et le tapis serait inondé.</p> - -<p>— Bah ! allume tout de même ton cigare : -j’aime encore mieux supporter ta fumée que -de rester seule… Nous ouvrirons la fenêtre -quand la pluie aura cessé.</p> - -<p>— Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si -tôt, hasarda-t-il en lorgnant toujours le bouton -de la porte.</p> - -<p>— Cela ne fait rien, fume ici… Je t’en prie !</p> - -<p>Francis, mis au pied du mur, laissa retomber -la portière et prit un cigare. En même -temps, une grimace d’impatience et un haussement -d’épaules manifestaient son agacement. -Il se croyait abrité par les rideaux du -lit, qui formaient comme un écran entre lui et -sa femme, mais il avait compté sans une glace -posée juste en face du fauteuil d’Adrienne. Le -miroir refléta fidèlement l’expression irritée -des regards, le mouvement à la fois furibond et -résigné des épaules soulevées et retombantes. -M<sup>me</sup> Pommeret vit tout cela comme à la lueur -d’un éclair et tressaillit.</p> - -<p>— Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus !</p> - -<p>Il était en train d’allumer son cigare ; il se -retourna, rougit légèrement et regarda sa -femme en essayant de sourire.</p> - -<p>— Quelle plaisanterie ! Moi, je ne t’aime -plus ?… A quoi vois-tu cela ?</p> - -<p>— A tout… Si je ne me plains pas, croyez-vous -que je ne m’aperçoive pas de vos façons -d’être avec moi ?… J’observe, je réfléchis, et -mes réflexions ne sont pas gaies, je vous -assure.</p> - -<p>Il paraissait fort déconcerté de la tournure -que prenait la conversation, et tirait coup sur -coup des bouffées de fumée, comme pour masquer -derrière ce nuage sa mine embarrassée -et inquiète.</p> - -<p>— En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise -querelle que tu me cherches ! Quels -griefs as-tu contre moi ? Que me reproches-tu ?</p> - -<p>— Rien… Du moment où vous vous trouvez -irréprochable, je n’ai rien à vous dire… Seulement -je me souviens, je compare, et la comparaison -d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à -votre avantage.</p> - -<p>— Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant ; -je ne serais pas fâché d’avoir à répondre -à une accusation un peu plus nette… En -quoi suis-je coupable ? Est-ce que je ne vis -pas constamment auprès de toi ? Est-ce que je -t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie ?… -Voyons, parle ! s’écria-t-il en s’irritant -de l’attitude trop calme d’Adrienne.</p> - -<p>— Souvenez-vous seulement de ce que -vous étiez pour moi à la Mancienne !… Alors -vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne -me marchandiez pas les heures que vous -passiez près de moi, ces mêmes heures que, -maintenant, vous m’accordez comme une aumône !</p> - -<p>— Voilà des exagérations !… Ma chère, reprit-il -avec humeur, en lançant son cigare -dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille -romanesque, mais une femme sensée… -Laisse-moi te parler comme à une personne -raisonnable…</p> - -<p>— Je vous écoute, interrompit-elle avec un -accent sarcastique. Voyons comment vous me -prouverez que les femmes, même de mon âge, -peuvent se passer de tendresse et d’affection.</p> - -<p>— Mon affection n’a pas changé, répliqua -Francis. Quant à la tendresse, ou, pour parler -plus net, quant à la passion, mon Dieu, -ma chère amie, la passion ne dure pas plus -que les orages violents. D’ailleurs elle est -plus nuisible qu’utile en ménage… Crois-moi, -la meilleure garantie du bonheur est encore -une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance -réciproques.</p> - -<p>Il continua ainsi longtemps, dans un langage -sentencieux et banal, vantant les affections -calmes, les vertus et les sentiments -modérés. Il s’écoutait causer et admirait la -façon dont ses phrases bien pondérées s’enchaînaient -les unes aux autres. Tout à coup il -fut interrompu par une explosion de colère. -Adrienne s’était levée toute frémissante :</p> - -<p>— Il fallait me débiter toutes ces belles -phrases à la Mancienne avant de vous jeter à -mes pieds !… Vous me teniez alors un tout -autre langage ; vous me promettiez des adorations -sans fin et des tendresses toujours plus -ardentes… O Dieu ! Dieu ! s’écria-t-elle en se -tordant les mains, il n’y a pas six mois que -vous me juriez toutes ces choses, et cette passion -qui devait toujours durer s’est usée plus -vite que les vêtements que je portais ce jour-là !… -Vous me demandez quels griefs j’ai contre -vous ?… Les voilà, mes griefs ; vous m’avez -trompée, vous m’avez menti !… Si vous pensiez -réellement ce que vous pensez aujourd’hui, -c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas -maintenant… C’est indigne !</p> - -<p>— Adrienne ! s’exclama-t-il d’une voix -qu’il essayait de rendre paternelle, je vous en -prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec -sang-froid… Alors comme aujourd’hui…</p> - -<p>— Non, interrompit-elle de nouveau avec -un geste désespéré, n’insistez pas !… Laissez-moi -penser au moins qu’à la Mancienne vous -ne jouiez pas une atroce comédie… Laissez-moi -croire que vous avez eu une minute -d’amour pour moi… Sans cela, je serais trop -complètement malheureuse !</p> - -<p>Et, comme elle achevait, ses grands yeux -sombres, qui étaient restés secs jusque-là, -devinrent humides ; un sanglot souleva sa -poitrine et ses larmes coulèrent, tandis qu’au -dehors l’averse faisait rage contre les carreaux.</p> - -<p>Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il -put pour calmer cette tempête de larmes brusquement -soulevée ; il s’approcha de sa femme, -lui serra tendrement les mains, lui parla doucement -comme à un enfant qu’on veut endormir -et lui répéta sur tous les tons qu’elle -l’avait mal compris, qu’il l’aimait toujours -aussi sincèrement qu’autrefois… Bref, la paix -se fit et un raccommodement s’ensuivit ; mais -après les paroles mal sonnantes et difficiles à -oublier qui avaient été échangées de part et -d’autre, le charme de leur ancienne intimité -ne se retrouva plus. Même dans les moments -les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le -velouté ni le fondant des premiers jours. Entre -ces deux mariés de six mois un fossé commença -de se creuser plus profondément chaque -jour. La confiance n’existait plus, chacun -d’eux ayant fait à l’autre une de ces sourdes -blessures qui s’enveniment toujours davantage, -parce qu’elles atteignent les fibres les -plus délicates du cœur. En dépit de l’amour -qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait -pas à Francis de s’être amoindri dans -son estime ; Pommeret s’apercevait de cet -amoindrissement, il en était humilié et s’en -irritait intérieurement.</p> - -<p>Les relations des deux époux entrèrent dans -une nouvelle phase. Leur intimité eut des -hauts et des bas : elle fut tantôt tendre et tantôt -violemment orageuse. En vain, aux heures -de raccommodement, s’efforçaient-ils d’oublier -leurs griefs réciproques ; ils gardaient -toujours dans leur par-dedans de mystérieuses -arrière-pensées qui gâtaient toute la douceur -de leurs caresses. Adrienne soupçonnait -Francis de lui faire un crime de son âge, et -celui-ci s’imaginait volontiers que sa femme -l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un -mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se -confrontaient comme pour saisir au fond d’un -regard ce regret ou ce reproche latent ; cette -préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait -tout abandon. Il y avait dans leur intimité -quelque chose de détraqué qui sonnait -tristement comme un ressort brisé. Ils s’en -apercevaient, s’en dépitaient, et des paroles -amères s’échangeaient de nouveau.</p> - -<p>Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, -était plus profondément atteinte par ce désastre. -Son caractère ardent et concentré la prédisposait -plus particulièrement à souffrir de -ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle se -contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin -qui la rongeait, et cette contrainte réagissait -douloureusement sur son organisation -nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une -maladie obscure, perfide, qui s’attaque sourdement -aux organes les plus délicats du corps -féminin, et qui est souvent la conséquence -d’un état moral violemment troublé, commença -de se développer en elle. Le médecin -de Langres, appelé en consultation à Rouelles, -cita sentencieusement à Francis un vieil -adage d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie -de sa femme ; en même temps il lui -recommanda d’épargner à M<sup>me</sup> Pommeret toutes -les émotions pénibles, surtout de ménager -ses nerfs, qui étaient « à fleur de peau. »</p> - -<p>Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, -Adrienne fut prise d’un redoublement de -tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait -pour premier effet de la vieillir aux yeux -de Francis et de le rendre encore plus indifférent. -Et comme l’une des conséquences de -cette maladie est de grossir hors de toute proportion -les moindres contrariétés, la pauvre -femme tomba dans des accès d’humeur noire -qui assombrirent notablement l’intérieur de -la maison de Rouelles. Il faut rendre cette -justice à Francis Pommeret qu’il se montra, -dans cette conjoncture, un mari dévoué et attentif. -Soit à raison des remords de sa conscience, -soit par générosité, il s’efforçait de -faire oublier à Adrienne les heures orageuses -qui avaient troublé la sérénité de leur vie intime. -Désormais il n’avait plus à inventer de -prétexte pour déserter l’appartement conjugal, -M<sup>me</sup> Pommeret ayant exigé elle-même -qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. -Il semblait vouloir, du moins, la dédommager -de ce sacrifice en l’entourant de petits -soins et de distractions pendant le jour. Il -l’amusait en lui lisant un roman ou en se mettant -au piano, et quand, avec le mois de mai, -les beaux jours revinrent, il la promena à -travers les allées reverdies de Montavoir, dans -une bonne voiture mollement suspendue, -qu’on avait fait venir de Dijon.</p> - -<p>En dépit de ces minutieuses attentions, la -santé d’Adrienne ne se rétablissait pas. Une -nouvelle consultation eut lieu et les médecins -furent d’avis que, dès la fin de juin, M<sup>me</sup> Pommeret -partît pour Plombières, dont les eaux -produiraient certainement de bons résultats. -Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui -donnait, et s’occupa avec entrain de ses préparatifs -de départ. Francis avait sur-le-champ -déclaré qu’il accompagnerait sa femme dans -les Vosges ; mais celle-ci s’opposa très résolument -au départ de son mari.</p> - -<p>— Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, -mais je suis assez grande pour voyager -seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire -moi-même… J’emmènerai ma femme de chambre, -et si j’ai besoin d’une compagnie plus -gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie -Sauvageonne… Toi, tu resteras à Rouelles. -Songe que je ferai là-bas deux saisons et que -nous voici au plein moment des récoltes ; je -tiens à ce que tu me remplaces pour surveiller -nos cultivateurs de la Mancienne. — D’ailleurs, -ajouta-t-elle en lui serrant les mains, -j’agis aussi par coquetterie… A quoi bon te -faire assister à toutes les petites misères -d’une malade qui prend les eaux ? Cela me -dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux -pas que tu sois témoin des ennuyeux détails -de la cure qui doit me remettre sur pied ; je -préfère te revenir tout à fait en bon état et te -surprendre par ma mine florissante… Ainsi, -c’est convenu, tu garderas la maison ; je ne -suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de -moi ; cela entre dans mes petits calculs…</p> - -<p>Après avoir insisté sans succès, Francis -prit le parti de s’incliner. Il conduisit sa -femme à Langres, l’installa commodément -dans le train qui devait la déposer à Aillevillers-Plombières, -et après force recommandations, -force affectueuses embrassades, il vit -fuir le convoi, remonta en voiture et revint -dîner à Rouelles.</p> - -<p>Quand le lendemain il se réveilla seul dans -cette grande maison silencieuse, il se crut un -moment redevenu célibataire. Il sentait au -dedans de lui une confuse allégresse dont il ne -jugea pas à propos d’approfondir les causes. Il -se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas -marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, -et s’empressa de gagner la forêt. Il -vaguait par les tranchées du pas léger et -capricieux d’un écolier en vacances, qui a la -bride sur le cou et qui peut s’amuser à son -aise, sans entrevoir une perspective désagréable -de leçons et de devoirs pour le retour. Les -loriots sifflaient dans les merisiers, une exquise -odeur de fraise s’exhalait au bord des -coupes ensoleillées ; il faisait bon vivre !… Le -jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne, -visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta -avec les faneuses et s’en revint affamé. Deux -lettres l’attendaient sous sa serviette : la première, -timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée -et l’installation d’Adrienne ; la seconde, -illustrée à l’un des angles par un cœur -enflammé surmonté d’une croix, était datée -du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de pattes -de mouche zigzaguant comme des notes de -musique. Sauvageonne lui écrivait en ces termes :</p> - -<blockquote> -<p>« Je me suis demandé s’il fallait commencer -ma lettre par « petit père » ou par « cher monsieur ». -Vous auriez sans doute trouvé le premier -trop familier, et le second m’a paru trop -cérémonieux ; de sorte que je me suis décidée -à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma -mère que vous étiez seul à Rouelles, et comme -je suppose que vous devez <i>énormément</i> vous -ennuyer, la présente n’a d’autre but que de -vous distraire. Je l’écris en cachette et je la -confie à une élève qui quitte demain la maison ; — elle -a de la chance, celle-là ! — Je -tiens à vous prouver que je n’ai pas de rancune -et que je pense à vous. Quand vous irez au -bois, si vous passez par la coupe du Fays, -souhaitez le bonjour de ma part à nos amis les -sabotiers… A propos, encore une commission !… -Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre -et de fouiller dans le premier tiroir de ma -commode ; vous y trouverez un livre à couverture -bleue, l’<i>Histoire de la belle Mélusine</i>, -que je vous prie de rendre au fermier de Crilley, -qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise la -main que j’ai mordue et je vous fais ma plus -belle révérence.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Denise.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Francis trouva cette épître impertinente et -déplacée. Pourtant elle lui trotta dans la tête -toute la soirée et ramena sa pensée vers la -pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne -avait un caractère aussi difficile à -déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. -Ses audacieuses inconvenances étaient-elles -préméditées ou bien agissait-elle avec la témérité -d’une nature inconsciente et élémentaire ? -Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, -et Francis se félicitait de la savoir loin -de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son -cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. -Mais le matin, dès qu’il fut levé, il prit la -clé de la pièce qui faisait face à son cabinet de -travail et entra pour la première fois dans la -chambre réservée à Denise.</p> - -<p>L’intérieur de cette chambre était en harmonie -avec les toilettes excentriques et les allures -bizarres de la personne qui l’avait habitée. -La fenêtre donnait sur les bois. Les murs -étaient ornés de nombreuses images d’Epinal -aux couleurs crues et violentes, représentant -<i>Damon et Henriette</i>, <i>Pyrame et Thisbé</i>, <i>les -Vierges sages et les Vierges folles</i>, etc. Sur la -tablette de la cheminée, il y avait une collection -d’objets forestiers qui trahissaient les -goûts agrestes et les promenades vagabondes -de la jeune fille : nids de pies et nids de -guêpes, cornes de cerf, pétrifications étranges, -brins de charme autour desquels un chèvrefeuille, -enroulé en hélice, comme un serpent, -avait fait corps avec le bois, grands papillons -jaunes striés de noir, aux ailes terminées en -pointes, colliers de graines de houx rouges -comme du corail. Au milieu de ces bibelots, -qui rappelaient les fétiches d’une hutte sauvage, -le lit de bambou à rideaux de mousseline -blanche avait un air virginal. Francis -ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il s’en -exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée -à un parfum de menthe et de mélilot, et il y -régnait un désordre caractéristique : nœuds de -ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, -livres dépareillés, chemisettes déchirées, -jupons blancs tachés de verdure ; tout cela -pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce -fouillis pour y dénicher <i>la Belle Mélusine</i>, -Pommeret mit la main sur un mouchoir de -batiste, taché de sang, qu’il crut reconnaître. -Le souvenir de la lutte dans la tranchée du -Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse -dans toutes ses nippes ; il prit le volume de la -bibliothèque bleue et quitta l’appartement.</p> - -<p>La lettre de la veille et le coup d’œil jeté -dans les recoins intimes de cette chambre lui -avaient remis devant les yeux la figure originale -et inquiétante de Denise avec ses allures -garçonnières, ses souplesses de fauve et ses -yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait -partout, elle le hantait comme certains -airs entendus autrefois et qui vous reviennent -aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour -essayer de s’en débarrasser, il s’occupait d’affaires -ou il écrivait à Adrienne ; mais dès qu’il -sortait en plein air, sous bois, le souvenir de -Sauvageonne le relançait opiniâtrement et -cheminait avec lui.</p> - -<p>La saison semblait être de connivence avec -cette obsession pour lui agiter le corps et -l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt -dans toute sa magnificence fleurie. Partout -des frissons d’herbes plantureuses, des floraisons -aux couleurs éclatantes, des parfums -de chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des -massifs, les ramiers roucoulaient langoureusement ; -leurs voix sourdes et caressantes -éveillaient un écho sensuel dans le cœur de -Francis. Il rentrait à la brune au château, -étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de -dormir.</p> - -<p>Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir -qu’il achevait de dîner, étendu dans un fauteuil -et regardant par la fenêtre ouverte les -étoiles s’allumer une à une au-dessus du bois, -il entendit sur le chemin un roulement de carriole, -puis on sonna à la porte cochère, et il -distingua un bourdonnement de voix étonnées -dans le vestibule. Au moment où il se levait -pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit -et la cuisinière parut effarée.</p> - -<p>— Qu’y a-t-il donc ? fit Francis impatienté.</p> - -<p>— Monsieur, c’est M<sup>lle</sup> Denise qui revient.</p> - -<p>— Oui, c’est moi ! s’écria une voix mordante. -En même temps la cuisinière livrait passage -à Sauvageonne.</p> - -<p>— Vous ?</p> - -<p>Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait -relevé l’abat-jour de la lampe et regardait d’un -air ébahi Denise plantée en face de lui, les -bras croisés. — Mais quel changement s’était -opéré !… Huit mois avaient suffi pour accomplir -cette merveilleuse métamorphose qui se -produit entre seize et dix-huit ans chez les -filles. A la place de l’adolescente dégingandée -qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret -voyait devant lui une grande et belle -personne bien cambrée sur ses reins et admirablement -faite. Les épaules s’étaient élargies, -les bras s’étaient arrondis ; la poitrine développée -gonflait le corsage de la robe d’alépine -noire ; les irrégularités du visage s’étaient -atténuées ; le teint était d’une fraîcheur éblouissante ; -les opulents cheveux roux avaient légèrement -bruni ; tordue en un épais chignon, -leur masse rejetait en arrière cette tête rayonnante -de jeunesse, aux lèvres rouges entr’ouvertes -par un sourire de défi, aux narines palpitantes, -aux yeux étincelants.</p> - -<p>— Vous ? répéta Francis abasourdi et ébloui.</p> - -<p>— Oui, reprit Denise avec une affectation -d’assurance que démentait le tremblement de -sa voix vibrante, je <i>m’assommais</i> là-bas et je -me suis fais renvoyer. On n’a même pas voulu -me garder jusqu’au retour de ma mère.</p> - -<p>— Et vous êtes revenue seule ? demanda -sévèrement Pommeret.</p> - -<p>— Oh ! rassurez-vous ! répondit-elle ironiquement, -j’ai été ramenée par une sœur converse -qui vous apporte une lettre de la supérieure… -A propos, elle est dans le vestibule, -la sœur, et je crois qu’il faudra lui faire servir -à souper… Elle l’a bien gagné !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>III</h3> - -<p>— Je vous prie maintenant de m’expliquer -comment et pourquoi vous vous êtes fait renvoyer -du Sacré-Cœur ?… Je n’ai pas voulu -vous infliger l’humiliation d’un interrogatoire -devant cette sœur, mais la voilà repartie, et je -désire connaître les détails d’une aventure dont -je dois instruire votre mère adoptive.</p> - -<p>En même temps, Francis Pommeret, avec -une gravité affectée, pliait et dépliait la lettre -de la supérieure. — Ceci se passait le lendemain -de l’arrivée de Denise, à l’heure du -déjeuner, et ils étaient seuls dans la salle. -Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait -des cerises avec une parfaite sérénité. -Elle releva ses grands yeux luisants vers -Francis :</p> - -<p>— Je croyais, répondit-elle, que la chose -était contée tout au long dans la lettre de M<sup>me</sup> -de Lignac.</p> - -<p>— La supérieure se borne à parler d’un acte -d’insubordination, d’un scandale dont l’énormité -ne lui permet plus de vous conserver -dans sa maison… J’aime encore à penser -qu’elle exagère.</p> - -<p>— Non, pas trop… Au point de vue du Sacré-Cœur, -c’est un cas pendable, d’autant plus -qu’il était prémédité. Jugez plutôt : — Je suis -une très mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb -et beaucoup de mémoire ; aussi ces dames utilisaient -toujours mes petits talents lorsqu’il -s’agissait de débiter un compliment ou de réciter -des vers en public. Dimanche dernier, jour -de la confirmation, on devait fêter Monseigneur -en grande cérémonie : collation, musique, -déclamation de morceaux choisis. On -m’avait chargée de dire la pièce de résistance, -la fable du <i>Meunier, son Fils et l’Ane</i>, mon -triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un -drôle de vers où on compare le grand dadais -assis sur son âne à un évêque. — « Vous comprenez, -mon enfant ? me dit la supérieure en -baissant les yeux, M. de La Fontaine était un -peu libre dans ses expressions, et, en présence -de Monseigneur, une pareille allusion serait de -la dernière inconvenance ; vous remplacerez -<i>évêque</i> par <i>seigneur</i>… Ne l’oubliez pas ! » — C’est -bon ; la veille de la cérémonie, on répète -sur l’estrade, je récite de mon mieux, sans -omettre la correction : « comme un <i>seigneur</i> -assis. » On me complimente : « Ce sera charmant, -Monseigneur sera ravi ! » — Nous voici -au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance : -trois évêques, une dizaine de pères -jésuites, et une fournée de curés. Entre deux -morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, -je m’avance au bord de l’estrade, je fais la -révérence et je débute. Ça marche d’abord très -bien ; il fallait entendre les bravos chuchotés -par toutes ces grosses lèvres rasées !… J’arrive -au fameux passage ; je reprends ma respiration, -je me tourne vers les trois évêques, et, -en soulignant chaque mot du geste, du regard -et de la voix, je leur lance à toute volée :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tandis que ce nigaud, comme un <i>évêque</i> assis,</div> -<div class="verse">Fait le veau sur son âne et pense être bien sage…</div> -</div> - -<p>Silence glacial ; les évêques ne sourcillent -pas : seulement Monseigneur de Dijon se penche -vers la supérieure et lui murmure à l’oreille -je ne sais quoi qui fait lever les yeux au -ciel à la bonne dame. Moi, je vais toujours mon -train, et j’achève au milieu de la stupéfaction -générale… Le soir même, après une réprimande -publique, on m’ordonnait de faire mes -paquets, et le lendemain on me mettait à la -porte comme une brebis galeuse… La justice -divine était satisfaite… et moi aussi, puisque -je voulais me faire renvoyer.</p> - -<p>— Et pourquoi, s’il vous plaît ? demanda -Francis, qui n’avait pu se défendre de sourire -pendant ce récit.</p> - -<p>Elle lui coula un coup d’œil oblique :</p> - -<p>— Cela me regarde, marmotta-t-elle entre -ses dents… D’abord j’avais le mal du pays.</p> - -<p>— Adrienne sera très mécontente, reprit-il -en accentuant durement chacune de ses paroles ; -je vais lui écrire que vous ne pouvez rester -ici… Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité -de vous garder.</p> - -<p>Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner -contre les vitres. De sa place, Francis -voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, -la masse abondante de ses cheveux, et la -souple ligne onduleuse de son dos et de ses -hanches.</p> - -<p>— Vous n’êtes pas aimable ! répliqua-t-elle -sans se retourner.</p> - -<p>Sa voix avait un tremblement qui contrastait -avec les intonations nettes et mordantes -de tout à l’heure.</p> - -<p>Pommeret se sentit amolli. Se reprochant -d’avoir été trop rude, il quitta sa chaise et fit -quelques pas vers la jeune fille.</p> - -<p>— Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir -n’est pas d’être aimable, mais de vous -tenir le langage que votre mère adoptive vous -tiendrait si elle était ici…</p> - -<p>— Je comprends, interrompit-elle, en faisant -volte-face, vous voulez être un père pour -moi… Eh bien ! ça ne vous va pas, ce rôle-là, -mais pas du tout !…</p> - -<p>— Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en -attendant que ma femme vous prenne avec -elle… Jusque-là, je compte que vous vous -tiendrez tranquille et que vous sortirez le -moins possible.</p> - -<p>— Vous me mettez en pénitence… au pain -sec !</p> - -<p>Après avoir prononcé ces derniers mots -avec une emphase ironique, elle eut un rire -silencieux qui creusa des fossettes dans ses -joues, découvrit ses petites dents blanches et -illumina ses yeux.</p> - -<p>— Il n’y a pas de quoi rire ! s’exclama Francis -agacé et un peu mal à l’aise.</p> - -<p>— Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant -votre sermon.</p> - -<p>Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche -de son interlocuteur, et changeant brusquement -la conversation :</p> - -<p>— Tiens ! s’écria-t-elle, c’est là que je vous -ai mordu !</p> - -<p>En même temps, elle posa un doigt à l’endroit -indiqué, et ils restèrent ainsi un moment -immobiles ; puis Francis s’empara de cette -main qui touchait la sienne :</p> - -<p>— Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, -reprit-il d’un ton presque attendri, était -dans votre intérêt, croyez-le bien.</p> - -<p>Elle éclata de rire de nouveau :</p> - -<p>— Vous parlez absolument comme le révérend -père qui nous confessait au Sacré-Cœur : -« Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour -le salut de votre âme ! »</p> - -<p>Elle baissait comiquement les yeux, balançait -la tête et prenait un air béat.</p> - -<p>— Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement -sa main, je rentre dans ma chambre… -Faudra-t-il garder les arrêts ?</p> - -<p>— Faites ce que vous voudrez ! répondit-il -vexé ; je n’ai pas la prétention de jouer au geôlier -avec vous.</p> - -<p>— Vous avez joliment raison ! Chacun a -assez à faire de se garder soi-même… Bonjour !</p> - -<p>Elle sortit la tête haute, la mine souriante, -laissant Pommeret déconfit et fort mécontent -de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour -lui conter l’aventure et lui conseiller d’appeler -Denise à Plombières, en attendant qu’on pût -la caser dans une autre pension. Mais, soit -qu’il craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il -ne fût pas en veine, il mit dans sa lettre moitié -moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant -le déjeuner ; sa sévérité s’était détendue, ses -accusations étaient atténuées par des correctifs -et des phrases dubitatives ; ses conclusions -tournaient à l’indulgence.</p> - -<p>En attendant la réponse de M<sup>me</sup> Pommeret, -Denise s’était réinstallée au château. Sans se -soucier des recommandations de Francis, elle -avait repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant -sa longue robe d’uniforme, elle était -revenue aux toilettes bizarres et sommaires -qu’elle affectionnait : — jupes courtes, guêtres -montant jusqu’à mi-jambes, chapeau de grosse -paille rejeté le plus souvent sur les épaules. — Dans -cet accoutrement, qui lui donnait -quasi des allures de garçon, elle partait pour -la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du -souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour -Francis qu’il lui laissait pendant les longues -heures de l’après-midi une tranquillité relative -dont son esprit en désarroi avait grand besoin. -Le voisinage de cette jeune fille, dont la verte -beauté s’était épanouie d’une façon si inattendue, -lui causait une oppression singulière. -Dès qu’elle était loin de la maison, il respirait -plus à l’aise ; mais, par une contradiction bizarre, -le temps lui durait davantage, la journée -lui semblait interminable, et il ne savait -comment l’occuper, n’ayant de goût à aucune -lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De -guerre lasse, il traînait son désœuvrement -sous les charmilles du jardin, s’étendait à -l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. -Mais à travers les spirales de la fumée, -c’était toujours Denise qu’il voyait, c’était toujours -à elle que revenait sa pensée. Il songeait -à son caractère énigmatique, tantôt farouche -et tantôt hardi, parfois rude jusqu’à l’insolence -et parfois presque caressant. Au fond de -toutes ces bizarreries, il croyait démêler un -sentiment très tendre ; quelque chose lui disait -que ce sentiment, c’était lui qui l’avait -éveillé dans le cœur de cette fille étrange, et -cette découverte lui faisait à la fois peur et -plaisir. — Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries -périlleuses, les ombres grandissaient -dans le vallon de Rouelles, le soleil descendait -derrière les futaies de Montavoir, et -tout à coup on entendait résonner dans les -couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui -rentrait du bois et remontait dans sa chambre -en chantant. Alors le cœur de Francis battait -très fort, et il attendait avec une inquiétude -mêlée d’impatience le moment du dîner, qui -ramenait le tête à tête de chaque soir dans la -salle à manger très vaste, où ils semblaient -perdus tous deux dans une demi-obscurité.</p> - -<p>Ces dîners offraient un spectacle curieux. -Au début, Francis affectait de se montrer -bourru et grognon, mais il finissait toujours -par devenir aimable et presque galant. Il questionnait -Denise d’un air indifférent et dédaigneux -sur l’emploi de sa journée et s’attirait -généralement des réponses impertinentes. — De -quoi s’occupait-il ? Elle avait l’attention de -le débarrasser de sa présence et il se plaignait -encore ! Elle n’était pourtant pas gênante ! — La -conversation tombait là-dessus, et on n’entendait -plus qu’un cliquetis de fourchettes. -Rarement on parlait de M<sup>me</sup> Adrienne ; on eût -dit que tous deux avaient une secrète répugnance -à faire intervenir son nom et sa personne -dans leurs discussions. Pendant les intervalles -de silence, ils s’étudiaient chacun à -la dérobée, leurs regards finissaient par se -croiser, ou bien leurs mains se rencontraient -près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le -signal d’une reprise d’hostilités.</p> - -<p>Un soir que Denise était rentrée plus tard -que de coutume et que Francis s’était mis à -table sans l’attendre, il lui dit de son ton le -plus grognon :</p> - -<p>— Vous devriez tâcher de revenir au moins -pour l’heure des repas… Je me demande ce -que vous pouvez faire dans les bois toute une -journée ?</p> - -<p>— Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, -et là du moins je ne suis à charge à personne.</p> - -<p>— Qu’y trouvez-vous donc de si amusant ?</p> - -<p>— Tout : les plantes, les bêtes et les gens.</p> - -<p>— Surtout les gens ! insinua-t-il avec sarcasme.</p> - -<p>— Pourquoi pas ?… Je ne suis pas fière, moi, -et j’avoue que je ne me déplais pas dans leur -compagnie.</p> - -<p>— En tout cas, c’est une compagnie peu convenable -et peu sûre pour une fille jeune et… -jolie.</p> - -<p>Elle haussa les épaules :</p> - -<p>— Vous me trouvez jolie ?… Vous êtes bien -bon !</p> - -<p>Elle s’était levée et, campée devant la glace, -elle rajustait sa coiffure, assujettissait son peigne, -les bras levés, la tête rejetée en arrière… -Il quitta la table à son tour et se rapprocha -d’elle, sans trop savoir ce qu’il allait faire. -Elle le devina plutôt qu’elle ne le vit, se retourna -tout d’une pièce, et l’interrogeant de -son regard étincelant et hardi :</p> - -<p>— Hein ! quoi ? s’écria-t-elle d’une voix -mordante, trouvez-vous aussi à redire à ma -coiffure ?</p> - -<p>Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, -alluma un cigare et se rassit sans souffler -mot. Un silence embarrassant emplit de -nouveau la salle obscure, où l’on ne distingua -plus bientôt que la forme indécise de la jeune -fille assise au rebord de la fenêtre et les deux -points lumineux de ses yeux grands ouverts. -Puis, quand la nuit fut tout à fait tombée, ils -regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant -brusquement le bonsoir.</p> - -<p>Francis attendait avec une anxiété nerveuse -la réponse d’Adrienne ; il s’étonnait de ne pas -la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment -où elle arriverait. Un matin enfin, le -piéton, l’ayant rencontré sur la route, lui -remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira -d’abord lentement l’enveloppe ; puis il -parcourut les quatre pages d’écriture, — et -respira. Adrienne repoussait l’idée de faire -venir Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, -et comme elle était logée fort à l’étroit, il lui -eût été impossible de caser la jeune fille dans -sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à -se soigner, elle ne pourrait surveiller cette -enfant terrible, qui serait bien plus exposée -au milieu des baigneurs de Plombières que -dans les bois de Rouelles. Elle faisait donc -appel au dévouement de Francis, et le priait de -patienter jusqu’au moment où les médecins la -déclareraient en état de supporter le voyage.</p> - -<p>Le jeune homme empocha la lettre et s’en -revint au logis. En entrant dans la cour du -château, il la vit occupée par deux charrettes -pleines d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, -les paniers de toute dimension, les nasses, -les clayons et les <i>volettes</i> étalaient au soleil -leurs formes blanches et brunes ; tous ces légers -ouvrages d’osier tressé emplissaient la -profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles -et débordaient jusque sur la croupe des -chevaux pelés qui, tête baissée, tondaient gravement -l’herbe poussée entre les pavés. Sous -l’une des voitures, dans la civière pleine -d’osier, un chien de berger sommeillait. Les -fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, -et Francis ébahi aperçut les vanniers attablés -et déjeunant, servis par Sauvageonne.</p> - -<p>Ils étaient six : la femme, le mari, deux -grandes filles et deux garçons de seize à dix-huit -ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si -bien traités, ils mangeaient silencieusement. -Chacun d’eux avait tiré son couteau à manche -de corne. Ayant placé leur viande froide entre -deux tranches de pain, ils la découpaient en -petits morceaux qu’ils mastiquaient avec lenteur, -s’interrompant pour trinquer à la santé -de la <i>demoiselle</i> et vider leur verre avec un -clappement de langue. Les deux garçons, très -timides, ne paraissaient pas trop à leur aise ; -les filles, écarquillant les yeux, partageaient -leur attention entre les buffets garnis de porcelaines -du Japon et la toilette de Denise. -Leurs têtes, d’un blond roux, aux chairs rougies -par le grand air et tavelées de taches de -rousseur, avaient une vague ressemblance -avec la figure de leur hôtesse. Celle-ci, s’apercevant -tout à coup de la présence de Francis, -vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui -fit signe d’approcher ; puis, se penchant en dehors :</p> - -<p>— Allons ! dit-elle à voix basse, ne froncez -pas les sourcils parce que j’ai invité ces braves -gens à se rafraîchir avant de se remettre -en route !… On se doit bien cela entre parents.</p> - -<p>— Entre parents ? répéta-t-il, ces vanniers -sont de votre famille ?</p> - -<p>— Mon Dieu, oui ; la femme que vous voyez -là est la propre sœur de ma vraie mère, et ces -grandes filles sont mes cousines germaines… -Ne trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent ?</p> - -<p>Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre -d’Adrienne :</p> - -<p>— J’ai reçu une réponse de Plombières, -murmura-t-il… On ne peut pas vous loger là-bas, -et vous resterez ici.</p> - -<p>En voyant la lettre, Denise avait pâli tout -d’abord ; les derniers mots de Francis ramenèrent -une nuance rose sur ses joues, et un -éclair joyeux passa dans ses prunelles.</p> - -<p>— Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle… -Avouez-le !</p> - -<p>Il haussa les épaules sans répondre.</p> - -<p>— Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en -irai avec ces gens-là.</p> - -<p>Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec -humeur.</p> - -<p>Cependant les vanniers, intimidés par la -présence du maître de la maison, s’étaient hâtés -de mettre les morceaux doubles. Maintenant -ils se levaient lourdement et gagnaient la -cour. L’homme et les garçons bridaient les -chevaux, tandis que les femmes ramassaient -les paniers épars sur le pavé.</p> - -<p>— Au revoir, ma <i>gachette</i> ! dit la vannière -à Denise qui ne l’avait pas quittée ; bien des -mercis pour votre politesse ; nous vous revaudrons -cela quand nous serons à portée… si -vous venez jamais nous voir à Aprey… C’est -le pays de votre pauvre mère, et nous sommes -vos plus près parents. Il faudra un de ces -jours que vous poussiez jusqu’à notre village.</p> - -<p>— Est-ce que vous y rentrez ? demanda Denise.</p> - -<p>— Nenni, pas pour le moment. Nous achevons -d’abord notre tournée pour placer notre -marchandise ; mais nous y serons pour sûr -rendus vers la Notre-Dame d’août, et alors, si -le cœur vous en dit, vous n’avez que de venir, -tout un chacun sera content de vous voir… -Ah ! dame, ça n’est pas cossu chez nous -comme dans votre belle maison, mais on vous -y recevra de bon cœur tout de même… Au -revoir donc, ma mie ! Bien le bonjour, monsieur.</p> - -<p>Elle rejoignit les charrettes qui avaient -franchi la grande porte et gravissaient déjà la -route qui montait vers les bois. Les fouets -claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à -chaque cahot, le frêle chargement d’osier tressaillait -et se balançait. L’homme et les garçons -marchaient en avant, le fouet sur la nuque ; -entre les deux voitures, la femme cheminait, -courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles -enfilées à une ficelle. Le chien, ayant -achevé sa sieste et quitté la civière, allait et -venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un -peu en arrière, les deux grandes filles rousses -s’étaient attardées et, tournant la tête, jetaient -d’envieux regards sur la maison où demeurait -leur chanceuse cousine. On voyait leurs -silhouettes élancées se découper sur le vert -des prés.</p> - -<p>Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, -les sourcils rapprochés et les yeux fixes, -regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà -l’une des charrettes avait disparu, et les claquements -de fouet retentissaient plus sonores -sous les branches.</p> - -<p>— Vous regrettez de n’être point partie avec -eux ? dit railleusement Francis en touchant -l’épaule de la jeune fille.</p> - -<p>Elle tressaillit.</p> - -<p>— Qui sait ? répondit-elle d’une voix sourde, -cela vaudrait peut-être mieux pour tout le -monde !…</p> - -<p>Elle releva les yeux vers la lisière du bois. -Les deux grandes filles s’étaient à leur tour enfoncées -dans la verdure, et il n’y avait plus -personne sur la route blanche, dont le soleil -faisait scintiller le sable, en même temps qu’il -mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, -dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. -Denise secoua sa tête et ses épaules avec -une expression à la fois enfantine et farouche ; -on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le -manche après la cognée et qui crie au ciel : -« Tant pis ! c’est toi qui l’a voulu ! »</p> - -<p>— Je rentre ! s’écria-t-elle… Et courant -tout d’une envolée jusque dans le vestibule, -elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.</p> - -<p>A partir de ce jour, elle devint subitement -casanière et renonça presque complètement à -ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir -pris au sérieux le rôle de maîtresse de maison, -que l’absence de M<sup>me</sup> Pommeret laissait tomber -entre ses mains. Elle donnait des ordres -aux domestiques, s’occupait du menu des repas, -visitait les armoires, entrait vingt fois le -jour dans la pièce où se tenait Francis, sous -prétexte de voir si tout était en place. Il ne -pouvait faire un pas dans la maison sans la -rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, -un tablier à bavette tendu sur sa poitrine, -ayant dans les yeux et sur les lèvres son singulier -et hardi sourire. La coureuse de bois, -la faunesse indisciplinée et vagabonde se métamorphosait -en ménagère ; — une ménagère -de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant -les couloirs du frou-frou de sa robe, du -tac-tac de ses talons et des minutieux raffinements -de sa sollicitude domestique. Désormais, -grâce à elle, la salle à manger et le fumoir -étaient pleins de fleurs, et Francis n’en -sortait pas sans avoir attrapé une migraine. -A chaque repas, elle le bourrait de plats -sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, -que c’était là le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i> -de la bonne chère. Pommeret, tantôt agacé, -tantôt amusé par l’activité brouillonne de -cette maîtresse de maison improvisée, subissait -néanmoins le charme que la capricieuse -jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait -plus seulement à se défendre des longs tête-à-tête -de chaque soir ; à tout instant du jour, -il se retrouvait seul avec elle, et la fascination -devenait plus dangereuse. Il se faisait l’effet -d’un gibier autour duquel les chasseurs ont -pratiqué une <i>enceinte</i>, et qui voit de minute -en minute se rétrécir le cercle dans lequel il -pourra se mouvoir. Se sentant sur le point de -faiblir, il prenait honnêtement le parti de se -dérober, en désertant à son tour la maison. Il -partait dès le fin matin et se condamnait à de -longues courses à travers bois. Durant ces -promenades forcées, il se tenait à lui-même de -beaux discours très moraux, se répétant énergiquement -que succomber dans de pareilles -conditions serait un acte de déloyauté. Et justement -à mesure qu’il se le répétait, sa pensée -s’appesantissait davantage sur les dangers de -la situation ; la possibilité de la tentation lui -arrivait à l’esprit, accompagnée de l’image terriblement -séduisante de la tentatrice. Dans la -solitude de la forêt, cette pensée dominante -prenait de plus fortes proportions, et le flamboiement -du soleil, perçant de ses flèches d’or -les feuillées immobiles, allumait encore son -imagination. Il marchait comme un enragé, ne -réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son -désir ni distraire sa pensée.</p> - -<p>Une après-midi, sa fièvre de locomotion -l’avait poussé jusqu’aux sources de l’Aujon. -Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, -il s’était hâté de gagner une combe très -ombreuse, qu’on nomme dans le pays le Creux -d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de -toute habitation ; l’horizon étroit y est pour -ainsi dire muré par les taillis qui couvrent les -flancs de la combe et ne laissent guère entre -eux que l’espace occupé par le lit du ruisseau. -Ce cours d’eau naissant, après avoir sautillé -bruyamment de pierre en pierre parmi des -fourrés de saules et d’aunelles, s’évase tout à -coup entre deux talus herbeux, de manière à -former un petit réservoir peu profond, une -sorte de vasque rocheuse au-dessus de laquelle -les branches riveraines s’étendent comme des -bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de -verdure, le silence n’est troublé que par le -glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un -martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent -le courant en droit fil. Tout y invite au sommeil : -le moelleux gonflement des mousses à -la base des hêtres et le frémissement berceur -de l’eau qui fuit ; tout y repose les yeux, jusqu’aux -tons veloutés de l’herbe drue, dont -quelques blanches fleurs de parnassie étoilent -seules la verte uniformité.</p> - -<p>Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis -s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas -du ruisseau dont il dominait la nappe limpide ; -et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, -la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère, -il s’assoupit doucement. — Il sommeillait -depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé -par un bruit de branches froissées. Sans bouger, -il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé -derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous -de lui, entre les branches feuillues -d’où il voyait comme par des meurtrières le -cours de l’Aujon, il aperçut une forme féminine -sur l’autre rive, — et reconnut Sauvageonne.</p> - -<p>Elle s’avançait lentement, nonchalamment -dans l’herbe. Arrivée au bord de l’eau, elle -s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse -indifférence d’une fille des bois qui -a la certitude d’être seule, puis, remontant un -peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle -reparut à peu de distance des noisetiers où -Francis était blotti. Alors elle jeta dans le -gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, -enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants -et trempa ses doigts dans l’eau comme -pour en tâter le degré de fraîcheur. — Francis -demeurait coi, les yeux grands ouverts, la -gorge serrée. — Aux allures de Denise, on -voyait bien qu’elle ne visitait pas pour la première -fois le Creux d’Aujon ; l’endroit lui était -familier, et ses façons d’agir montraient clairement -que, se croyant absolument seule, elle se -disposait, par cette chaleur accablante, à se -baigner dans ce limpide réservoir. Francis -songeait que ce serait commettre un acte d’indélicatesse -de ne point l’avertir de la présence -d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner -lui-même discrètement ; — et pourtant il ne -bougeait pas. Une damnable convoitise, une -perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu -des cépées.</p> - -<p>La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un -bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et -les branches remuées trahissaient seules sa -présence. C’était pour Francis le moment de -fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans -l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se -soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux -l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand -Denise reparut.</p> - -<p>Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante -blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant -des branches, puis il y eut un éparpillement de -gouttelettes rejaillissantes accompagnant -le bruit frais d’un corps qui se jette en -pleine eau.</p> - -<p>Inconsciemment il avait fermé les yeux ; -quand il les rouvrit, on ne voyait plus dans le -réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, -dont le courant agitait faiblement la -chevelure crêpelée. La jeune fille aspirait l’air -humide avec bonheur ; les ailes de son nez retroussé -se dilataient, ses yeux luisaient dans -la demi-obscurité des verdures surplombantes. -Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec -un joli mouvement d’oiseau qui prend son bain ; -d’autres fois, s’accrochant des deux mains à -une racine, elle laissait son corps aller à la -dérive. La nappe liquide, avec ses rubans -d’herbes aquatiques, ses remous, ses ondes -moirées et circulaires, voilait chastement les -formes de la baigneuse ; l’eau caressait mollement -le cou et le menton, ne découvrant que -rarement la rondeur d’un bras ou un coin -d’épaule. — Maintenant, Francis n’avait plus -la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui -avaient offusqué le sens moral, éteignant en -lui tout scrupule et tout remords. Il dressait -la tête et retenait son souffle, ne songeant plus -qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu -et si plein de troublantes surprises.</p> - -<p>Le bain dura un quart d’heure, puis Denise -remonta sur le bord, toute ruisselante, et -s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes -qui perlaient sur son corps le temps de -s’évaporer dans l’air chaud. Elle passait lentement -ses mains sur ses bras et sur ses épaules, -dont les purs contours se détachaient du fond -vert des ramures. On eût dit une nymphe des -temps mythologiques. — Le crépuscule tombait. -Le pan de ciel aperçu entre les feuillées -plus opaques avait pris un ton exquis de turquoise -foncée ; l’eau déjà brunissante aux endroits -couverts reflétait par places la couleur -unie du ciel, et la verdure plus sombre de -l’herbe faisait encore valoir la teinte claire de -ces taches d’azur. Dans ce cadre des feuillages -bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le -corps éblouissant de Denise et sa chevelure -rousse se fondaient harmonieusement. La -lumière assourdie estompait les lignes onduleuses -de son dos et de sa jeune poitrine ; sa -peau blanche frissonnait légèrement, et d’une -main distraite elle tordait ses cheveux. Une -sérénité délicieuse emplissait la combe et donnait -une agreste poésie à cette chaste nudité de -jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, -bien qu’il fût peu poétique de sa nature, -se sentait pris d’une admiration attendrie -devant la révélation de cette virginale beauté -féminine. — Lentement, Denise se glissa vers -les aunelles où elle avait laissé ses vêtements, -et les massifs plus noirs la dérobèrent aux -indiscrets émerveillements de son admirateur. -Quand elle reparut, elle était entièrement -vêtue et boutonnait nonchalamment son -corsage, en secouant sa chevelure encore -mouillée…</p> - -<p>Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un -bruissement de feuilles, la tirèrent brutalement -de sa rêverie. — Francis avait-il voulu -fuir, ou, dans un moment de distraction avait-il -fait un faux mouvement ? Toujours est-il que -cette rumeur insolite et soudaine trahissait la -présence d’un être animé dans le voisinage. -La jeune fille dressa la tête, rougit, puis, sans -réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit -vers la place d’où partait le bruit, et après avoir -écarté précipitamment les coudraies, elle se -trouva face à face avec Francis.</p> - -<p>— Vous ! s’écria-t-elle d’une voix sourde, -vous étiez là ?</p> - -<p>Elle pâlissait et suffoquait ; un mouvement -de stupéfaction, de honte et de colère faisait -trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine -sous son corsage à demi boutonné.</p> - -<p>Francis, vexé d’avoir été découvert et confus -de sa mauvaise action, balbutiait de vagues -excuses en regardant la figure courroucée de -la jeune fille.</p> - -<p>— C’est lâche ! reprit-elle en trépignant de -rage, tandis que des larmes roulaient dans ses -yeux.</p> - -<p>Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, -en proie à une sorte de crise nerveuse.</p> - -<p>Francis, très effrayé de la voir en cet état, -ne savait plus que faire pour la calmer, quand -soudain une idée aussi imprudente que peu -généreuse lui vint à l’esprit… Elle l’aimait, il -s’en doutait depuis longtemps ; pourquoi ne se -servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette naïve -passion dont il avait deviné la vivacité croissante -tout en affectant de la décourager ?… Il -fixa de nouveau sur Denise ses yeux caressants -et attendris, et se penchant vers elle :</p> - -<p>— Pardon ! lui chuchota-t-il presque dans -l’oreille, pardonnez-moi, chère enfant adorée !</p> - -<p>Ces simples mots d’amour opérèrent sur -Denise comme un charme. D’un bond farouche, -elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras -autour du cou et cacha dans la poitrine du -jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine -de sanglots passionnés.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV</h3> - -<p>Un mois s’était passé depuis l’aventure du -Creux d’Aujon. Dans la pièce qui servait de -fumoir et de cabinet de travail, Denise et -Francis s’entretenaient à voix basse après le -dîner. L’ombre des soirées d’août, déjà plus -courtes, emplissait la chambre d’une obscurité -qui ne permettait plus de distinguer les traits -des deux interlocuteurs. On ne voyait que les -formes confuses de leurs silhouettes. Celle de -Denise, qui arpentait le fumoir dans sa longueur, -tantôt s’enfonçait dans le noir et tantôt -se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune -fille marchait les bras croisés, la tête penchée, -et le bruit sourd de son pas résonnait seul dans -le silence de la maison endormie.</p> - -<p>— Oui, c’est demain à trois heures qu’elle -revient, murmura Francis en jetant son cigare -et en se renfonçant dans un coin du divan.</p> - -<p>— Demain ! répéta Denise comme un écho -douloureux, déjà demain !… O Francis, que -faire ? que devenir ?</p> - -<p>— Nous resterons ici… Pierre ira seul à Langres -avec la voiture : il dira que nous sommes -en pleine moisson et que nous n’avons pu -quitter Rouelles.</p> - -<p>— Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle -en haussant les épaules… Il faudra toujours -la voir, lui parler et l’embrasser à l’arrivée… -Je m’imaginais que ce retour ne -viendrait jamais, et c’est demain… Non, je ne -pourrai plus la regarder en face !</p> - -<p>— Ma pauvre Denise, commença Francis -avec embarras, combien j’ai été coupable et -comme je me reproche !…</p> - -<p>Elle l’interrompit brusquement, courut à lui -et, lui posant les mains sur les épaules, tandis -que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre -ceux de Pommeret :</p> - -<p>— M’aimes-tu ? lui dit-elle avec un accent -passionné.</p> - -<p>— Peux-tu me le demander ?</p> - -<p>— M’aimes-tu plus que tout au monde… -comme je t’aime, moi… comme je t’ai aimé -depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, -sous le pommier ?… Ce jour-là, je me suis de -cœur donnée à toi ; je te l’ai déjà dit et je te le -répète pour que tu comprennes bien que je ne -t’ai pas aimé par caprice ou par surprise… -Vois-tu ! il n’y avait ni convenances, ni mère -adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de -t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, -à faire la part de ceci et de cela… Je -me donne tout entière… M’aimes-tu de la même -façon ?</p> - -<p>— Mais… certainement, répondit-il, tandis -qu’intérieurement il s’effrayait déjà de l’exaltation -de la jeune fille.</p> - -<p>— Eh bien ! continua-t-elle en lui serrant les -bras dans ses mains, sauvons-nous !… Partons -demain au petit jour !</p> - -<p>Il tressauta, interdit :</p> - -<p>— Hein ! fit-il… Voyons, ma chère enfant, -sois plus calme et tâche de voir les choses avec -plus de sang-froid.</p> - -<p>— Je les vois comme elles sont… Nous -tremblons déjà rien qu’à l’idée de ce retour… -Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous -deux… Non, vois-tu, partons !… Après tout, -elle n’est que ma mère adoptive, et quant à toi, -elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi.</p> - -<p>— Mais c’est de l’enfantillage ! répliqua-t-il, -ahuri ; d’abord c’est impraticable, et puis ce -serait odieux.</p> - -<p>— Ce sera encore bien plus odieux de rester -ici et de la tromper.</p> - -<p>— Où irions-nous ?</p> - -<p>— N’importe où… A l’étranger, si tu veux.</p> - -<p>— A l’étranger ? répliqua-t-il avec un sourire -de pitié, comment et de quoi y vivrions-nous ?… -Tu ignores sans doute que tout ce qui -est ici appartient à M<sup>me</sup> Adrienne, et que ni -toi ni moi ne possédons un sou vaillant.</p> - -<p>— Ha ! fit-elle… — En effet, elle n’avait -pensé à rien de tout cela. Après un moment -de réflexion, elle releva la tête et repartit avec -sa logique impitoyable : — Raison de plus -pour ne pas rester… Je travaillerai et toi -aussi… Nous sommes jeunes et bien portants ; -avec de la bonne volonté, nous parviendrons -toujours à gagner notre vie.</p> - -<p>Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections -qu’elle lui poussait avec la persistance -d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient -sans l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne -était une douche d’eau glacée qui le morfondait. — Quitter -le confortable intérieur de -Rouelles pour se lancer dans l’inconnu… gagner -son pain en travaillant… recommencer à -vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en -n’ayant d’autres ressources que ses deux -mains et l’amour de Denise… tout cela était -très joli dans les romans, mais ridicule et insensé -dans la réalité. Rien qu’à envisager une -pareille perspective, il se sentait la chair de -poule. Il se voyait trimant du matin au soir à -quelque besogne de gratte-papier, ayant à sa -charge une femme qu’il ne pourrait pas même -épouser ; il lui semblait entendre les lamentations -de sa famille, les risées de sa petite -ville, les huées de tous les honnêtes gens de -sa connaissance. Son amour-propre vaniteux, -ses goûts de luxe, son culte pour la correction -et les convenances, tous ces préjugés de la -demi-morale bourgeoise qu’il avait sucés avec -le lait se révoltaient à la seule idée de l’équipée -incongrue proposée par Sauvageonne.</p> - -<p>Avec la nuit tombante, la pièce était devenue -tout à fait obscure, de sorte que la jeune -fille ne pouvait plus distinguer la figure de -Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint -s’asseoir auprès de lui et, le serrant dans ses -bras :</p> - -<p>— N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix -attendrie, nous partirons cette nuit ?</p> - -<p>— Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution -est généreuse et part d’un brave cœur, -mais elle n’est pas pratique… Un esclandre -pareil, songes-y donc ! produirait dans le pays -un effet déplorable… Et puis je ne sais vraiment -à quel genre de travail je pourrais me -livrer pour gagner de quoi nous faire vivre… -Il faut voir les choses par le côté positif… -Quand on est pauvre comme nous, un coup de -tête ne mène à rien… Ah ! si nous étions riches, -ce serait différent…</p> - -<p>Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant -péniblement les unes aux autres des phrases -embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils -froncés, les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, -la lune s’était levée au-dessus des bois, -et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement -dans la pièce, finirent par éclairer le -visage de Francis. Denise put voir distinctement -la figure effarée, les traits allongés, les -regards hésitants de son compagnon. Elle fut -prise d’un douloureux découragement et des -larmes roulèrent dans ses yeux.</p> - -<p>— Alors tu veux m’abandonner ? fit-elle, -navrée.</p> - -<p>— Qui te parle de t’abandonner ?… Seulement -je ne veux pas t’exposer, et moi avec toi, -à mourir de faim.</p> - -<p>Elle secoua la tête :</p> - -<p>— Ce serait encore moins dur que de vivre -aux dépens de celle que nous avons trompée.</p> - -<p>— Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il -avec humeur, mais il y a de ces fatalités dans -la vie… A quoi sert de se buter contre l’impossible ?… -Patientons !… Qui sait ? Plus tard les -choses s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.</p> - -<p>— Mais songe donc, reprit-elle en joignant -les mains, que je ne pourrai jamais la regarder -en face !… Elle lira sur ma figure tout ce -qui s’est passé… Une femme à qui je dois tout -et que j’ai payée d’une pareille ingratitude !… -Non, je ne peux pas ! On dit que j’ai de mauvais -instincts, c’est possible, c’est dans le -sang ; mais, si mauvaise que je sois, il y a -des choses que je ne peux pas faire… Il faut -que je m’en aille, vois-tu, et que deviendrai-je -si je ne t’ai pas avec moi ?… ajouta-t-elle en lui -jetant les bras autour du cou. — Puis elle -continua d’une voix plus câline en se serrant -contre lui : — Cher mien ! sois bon pour ta -Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule -comme un pauvre chien ! tu sais bien que je -n’ai que toi au monde… Ne me réponds plus -que c’est impossible ; on peut tout ce qu’on -veut. Toi qui es instruit, tu pourras gagner ta -vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui -n’a que ses deux bras…</p> - -<p>Il se débarrassa lentement de l’étreinte de -Denise.</p> - -<p>— Est-ce que c’est la même chose ? répliqua-t-il -impatienté. Je te répète que tu raisonnes -comme une enfant, et que le plus sage est de -patienter, en faisant contre fortune bon -cœur.</p> - -<p>Elle le regardait avec une navrante expression -d’étonnement.</p> - -<p>— Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt -que de vivre ici ! Chaque bouchée que j’y -mangerais me déchirerait la gorge.</p> - -<p>Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui -prendre les mains, qu’elle retirait avec des -gestes rageurs.</p> - -<p>— Plus bas ! murmura-t-il, calmez-vous, et -si vous m’aimez un peu…</p> - -<p>— Ah ! interrompit-elle d’une voix étranglée -par les sanglots, je vous aime trop, et -c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez -plus !… Entre une vie de peine avec moi et -votre bien-être ici, est-ce que vous devriez -hésiter ?</p> - -<p>Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une -main tremblante :</p> - -<p>— Une dernière fois, voulez-vous partir ?</p> - -<p>— Vous êtes folle !</p> - -<p>— Et vous !</p> - -<p>Elle ne se sentit même pas le courage d’achever -et de lui reprocher son manque de -cœur.</p> - -<p>— Adieu ! balbutia-t-elle en se dirigeant -vers le couloir.</p> - -<p>— Denise !</p> - -<p>— Adieu !</p> - -<p>La porte se referma violemment. L’instant -d’après, Sauvageonne était dans sa chambre, -et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans -les couvertures, elle fondait en larmes. La -maison était silencieuse. Parfois la jeune fille -relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant -avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle -espérait toujours que Francis, pris de remords, -viendrait la trouver et lui dire : « J’ai -eu tort, je t’aime, partons ensemble ! » Elle ne -pouvait pas croire que l’homme qu’elle adorait -passionnément l’estimât assez peu pour -l’abandonner avec une pareille légèreté de -cœur… Mais les heures se passaient, et rien -ne remuait dans la maison. La bougie s’était -consumée jusqu’au bout, et maintenant, la -lune seule emplissait de sa lumière froide la -chambrette, témoin de la première grande douleur -de la pauvre fille. Peu à peu les rayons -bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au -fond du jardin les grises clartés de l’aube -commencèrent à blanchir.</p> - -<p>— Il ne viendra plus ! soupira Sauvageonne -désespérée, et, se levant, elle fouilla les -tiroirs de sa commode et entassa dans un -vieux châle le peu d’objets qu’elle voulait emporter. -Puis, ses préparatifs de voyage une fois -terminés, elle griffonna en hâte ce bout de -billet, destiné à celui qui l’abandonnait :</p> - -<p>« Je vous ai dit que je partirais, et je pars ; -je pars sans vous, et je ne reviendrai plus. -Quand je serai à Aprey, chez les parents qui -me restent, j’écrirai à M<sup>me</sup> Adrienne pour lui -expliquer mon départ. Rassurez-vous, je -saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne -sera pas compromis. Encore une fois, -adieu ! »</p> - -<p>Tout était fini, un dernier regard sur cette -petite chambre où elle avait tant pensé à lui, -puis elle en franchit le seuil et, traversant le -couloir, elle alla glisser son billet sous la -porte de Francis. Toute sa poitrine se souleva, -un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, -descendit légèrement l’escalier et gagna -les champs par le jardin.</p> - -<p>Comme on doit le supposer, Francis avait -eu de la peine à s’endormir. Sa conscience -était loin d’être calme ; il ne laissait pas -d’éprouver une angoisse fiévreuse en songeant -à la figure qu’il ferait le lendemain, au -retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ -dont l’avait menacé Sauvageonne et il se -demandait quelle tournure les choses prendraient -dans l’avenir. La jeune fille ne brillait -pas par la circonspection, et Adrienne, en -revanche, était devenue terriblement perspicace -depuis six mois. Comment sortirait-il de -tout cela ? et quel pas de clerc il avait fait le -jour où il s’était laissé tenter près des sources -de l’Aujon !…</p> - -<p>Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, -eut deux ou trois cauchemars, puis finit par -s’endormir d’un de ces lourds sommeils du -matin qui suivent les nuits fiévreuses.</p> - -<p>Il fut réveillé en sursaut par un piaffement -de chevaux et un roulement de voiture. C’était -Pierre qui partait avec la calèche pour la gare -de Langres. Le soleil était déjà haut. Francis -se frotta les yeux avec la sensation confuse -d’une angoisse qui se serait prolongée à travers -son sommeil. — Qu’ai-je donc ? se demanda-t-il. — Puis -il songea à la scène de la -veille, au retour imminent d’Adrienne, et il -s’étira en frissonnant. Ses regards, qui erraient -distraitement à travers la chambre, -aperçurent tout à coup le billet de Sauvageonne. -Sa poitrine se serra. — Assurément -quelque chose de grave s’était passé pendant -son sommeil. — Il se précipita hors du lit, -ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur -lui sautait jusque dans la gorge… Partie ! ce -n’était pas possible !… Il se vêtit sommairement -et courut à la chambre de la fugitive. Les -tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la -hâte du départ. Par la fenêtre ouverte, le -soleil dardait ses rayons sur le lit, qui -n’avait pas été défait. — Le doute n’était -plus possible, et Sauvageonne avait bien -mis réellement ses menaces à exécution…</p> - -<p>Oui, elle était partie et déjà loin, à travers -les tranchées de Montavoir, elle s’en allait le -cœur navré. En passant devant la Peutefontaine, -elle avait eu un moment la tentation d’y -ensevelir à tout jamais, sous les roseaux, le -terrible chagrin qui la torturait, mais la pensée -de mourir dans cette eau bourbeuse, -pleine de sangsues, l’avait fait frissonner de -dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route -qui menait au bois. — Elle souffrait atrocement ; -son amour si vivace, si confiant, si -exubérant, avait été brisé en pleine sève ; il -lui semblait que, dans tout son corps, il n’y -avait pas une fibre qui ne fût déchirée et saignante. -A cette souffrance constante une -piqûre aiguë ajoutait ses élancements intermittents, -chaque fois que Denise repensait à -l’égoïsme de Francis. Elle l’aimait toujours et -elle ne pouvait se consoler d’être réduite à le -mépriser. Son idole était brisée, et ce qui -désolait le plus la pauvre fille, c’était de découvrir -de quelles matières vulgaires était -composé celui dont elle avait fait un dieu. -Avec sa nature de sauvage sur laquelle la -civilisation avait à peine mordu, elle ne comprenait -rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants -et aux faux-semblants à l’aide desquels les -gens du monde composent avec leur conscience -et arrêtent l’élan de leurs instincts les -plus généreux. — Il y a des plantes forestières -qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une -culture artificielle, et Sauvageonne était de -leur famille. — Elle cheminait lentement sous -bois, choisissant les sentiers les moins frayés, -les tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait -à un chagrin violent qui se traduisait -par des larmes abondantes et des sanglots -convulsifs. Parfois elle s’arrêtait, étreignait -un arbre et tordait désespérément ses bras -autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement -farouche la soulageait ; il lui semblait -que la forêt, sa vieille amie d’enfance, compatissait -fraternellement à sa peine.</p> - -<p>Quand on a longtemps vécu au milieu des -bois, on entre avec eux en une intime communion -de sentiments. On subit les impressions -confuses qu’ils paraissent recevoir, et, par contre, -on s’imagine volontiers que la forêt s’associe -sympathiquement aux émotions qu’on -éprouve. L’épanouissement joyeux des verdures -nouvelles, la chute mélancolique des feuilles -tombantes, la majesté des soleils couchants -entrevus à travers la futaie, la fraîcheur -apaisante des réveils du matin dans les -taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et -de même, selon que nous sommes heureux ou -misérables, nous finissons par croire que -l’âme mystérieuse des plantes se met avec -nous en fête ou en deuil. — Dans la forêt -assoupie et silencieuse sous l’embrasement du -soleil d’août, Sauvageonne sentait comme un -épuisement, comme un accablement pareil au -sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore -gaîment à l’époque de son retour étaient maintenant -taris ; les pierres blanchies, les herbes -couchées et limoneuses indiquaient seules la -trace de leur lit desséché ; les feuillées, si -vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient -ternes et privées de sève. Elle traversa la -coupe du Fays ; le sol, couvert de broussailles -et de fougères roussies, était aveuglant de -clarté ; des milliers d’insectes l’emplissaient -d’un murmure strident et métallique ; la loge -était effondrée, et les sabotiers étaient partis. — Ah ! -songeait Denise en se frayant un chemin -parmi les ronces défleuries et les genêts -couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je -pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne -foi et le dévouement qu’avaient mes pauvres -sabotiers ? J’aurais été heureuse avec lui, -même dans une hutte en ruine comme -celle-ci !</p> - -<p>Elle était rentrée sous bois et cherchait à -s’orienter. A travers le silence des ramures -engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement -des sources de l’Aujon, et tout son -corps tressaillit douloureusement au souvenir -de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta -l’oreille, se berçant du chimérique espoir que -Francis repentant était parti à sa recherche et -qu’il allait peut-être déboucher du fourré. — Ah ! -s’il lui était apparu tout à coup, de même -que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser -brusquement au milieu des coudraies, -comme elle lui eût tendu les bras, comme elle -lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations ! -Mais les cépées demeuraient immobiles, -et le soleil, devenu perpendiculaire, dardait -ses rayons implacables à travers la futaie -déserte. Elle se remit en route ; le Creux d’Aujon -était sur sa gauche, la ferme d’Acquenove -était derrière elle ; en poussant vers la droite, -elle devait tomber sur les champs du plateau -de Langres. En effet, après une heure de marche, -elle atteignit une lisière et vit devant elle, -dans une clarté éblouissante, les plaines pierreuses -et un long ruban de route blanche qui -tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà -moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées -où les chaumes et les chardons lui meurtrissaient les -jambes, et arriva déjà fatiguée au -milieu du grand chemin.</p> - -<p>Cette route, nue et droite, bordée d’ormes -au feuillage grêle, lui faisait peur. On eût dit -qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé son -courage et un peu de la force physique qui -l’avait soutenue jusque-là. Ses pieds étaient -gonflés et la grosse chaleur de midi l’étourdissait. -La flambante réverbération du soleil sur -les talus calcaires, sur les champs et sur le -sable du chemin lui faisait mal aux yeux. -Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest -soulevait une colonne de poussière, la roulait -en spirale, puis l’éparpillait sur les herbes -jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient -de leur bruit de lime les cailloux emmétrés -sur le bord de la route ; puis elles se -taisaient brusquement à son approche. Le -bourdonnement reprenait et se succédait ainsi -de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences -pendant lesquelles on n’entendait -plus que le crépitement sec des chaumes embrasés -de lumière. — Pour Denise, cette -route poudroyante et sans ombre était réellement -le commencement de l’inconnu ; elle y -cheminait comme à regret, déjà alourdie et -désorientée. Au point culminant du plateau, -un cantonnier assis sur un énorme moellon -cassait des cailloux. Abrité derrière un châssis -de paille, les yeux protégés par de grosses -lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, -d’un geste machinal et résigné. Denise -s’arrêta pour lui demander le chemin d’Aprey. -Il examina un moment avec curiosité cette -fille habillée comme une demoiselle et tenant -à la main son paquet noué dans un châle, puis, -se dressant sur ses jambes noueuses, il lui -montra du bras l’embranchement qui coupait -au loin le plateau sur la droite et se remit à -concasser ses cailloux, tandis que Denise -recommençait à marcher dans la poussière -brûlante.</p> - -<p>Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise -étrange, causé sans doute par la fatigue -d’une nuit blanche, la privation de nourriture -et l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé -de tout son corps. Le cœur lui manquait, -ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs -lui montaient à la gorge et faisaient perler -une sueur froide sur ses tempes. Prise de -vertige, elle eut à peine la force de se traîner -jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout -tournait. — Ah ! Dieu, pensait-elle, est-ce -que je vais mourir là, sur cette horrible -route ? — Ses paupières s’alourdirent, sa tête -s’en alla en arrière et elle n’eut plus conscience -de ce qui se passait autour d’elle…</p> - -<p>A Rouelles, pendant ce temps, Francis -attendait l’arrivée de sa femme dans des transes -un peu analogues à celles d’un condamné -à mort durant l’heure qui précède son exécution. -Il avait la fièvre et ne pouvait tenir en -place. Il ne savait plus comment il sortirait de -toutes les complications funestes où l’avait -jeté son aventure avec Denise. Qu’allait dire -M<sup>me</sup> Adrienne en apprenant le mystérieux et -inexplicable départ de Sauvageonne ? A la -maison, les domestiques ne s’en doutaient pas -encore, mais avant le soir tout se saurait… -Pauvre Sauvageonne ! où était-elle à cette -heure et comment allait-elle vivre dans ce village -où on la considérerait sans doute comme -une charge embarrassante ?… Malgré son -égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en -songeant aux hasards, aux dangers même -qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui -l’avait si étourdiment aimé et qu’il avait si -cruellement poussée à sa perte. Le sentiment -d’une lourde responsabilité ne contribuait pas -peu à accroître le malaise où le plongeait l’attente -d’Adrienne. A chaque instant, il consultait -sa montre : — Encore deux heures… encore -une heure… et elle sera ici ! — Un frisson -glacé lui passait dans le dos. Il se levait, préparait -la contenance qu’il prendrait au moment -de l’arrivée, les raisons qu’il pourrait -bien donner pour expliquer la fuite de Denise. -Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se -jetait dans un fauteuil, fermait les yeux et se -creusait l’esprit pour trouver une solution -favorable.</p> - -<p>Par moments il arrivait à se rassurer en se -payant d’illusions, en se leurrant lui-même au -moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels -il endormait momentanément son inquiétude : — Après -tout, se disait-il, Denise -est une créature étrange ; ses goûts rustiques -et ses habitudes vagabondes l’ont peut-être -mieux organisée que je ne l’imagine pour supporter -l’épreuve qu’elle s’est volontairement -imposée. Elle aime les paysans, elle a de leur -sang dans les veines, elle était née pour vivre -avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents -à Aprey, elle saura se tirer d’affaire. Ce n’est -pas une fille comme une autre. Elle est entêtée -et indépendante ; une fois installée là-bas, -elle refusera énergiquement de rentrer à -Rouelles. — Reste Adrienne ; mais celle-là est -plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je -saurai manœuvrer de façon à ce qu’elle -renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce -sera difficile peut-être tout d’abord, parce -qu’elle est imbue d’un tas d’idées sentimentales -et romanesques, mais avec de l’adresse et -de la ténacité j’arriverai à lui faire entendre -raison. Elle comprendra que ce parti est de -beaucoup le plus avantageux, dans le propre -intérêt de Denise, et aussi dans l’intérêt de -notre tranquillité intérieure. Alors, comme le -plus fort sera fait, puisque Denise a pris les -devants, les choses s’arrangeront au moyen -d’une somme d’argent placée sur la tête de la -fugitive… En résumé, tout sera ainsi pour le -mieux ; rien ne transpirera de la faute que -j’ai eu la sottise de commettre… Oui, je me -suis mal conduit, c’est certain, et je plains la -pauvre enfant… Mais je ne suis pas un ange -après tout, et un ange lui-même aurait succombé -à la tentation… Si elle était restée ici, -la situation eût été intolérable, et fatalement -Adrienne aurait fini par tout découvrir… -Décidément, c’est un mal pour un bien… -Pourvu que Denise soit arrivée saine et sauve -à Aprey !</p> - -<p>Il en était là de son monologue, quand un -bruit de roues fit crier le sable de la route et -il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la -cour. — Il se leva tout pâle, le cœur battant, -et s’élança vaillamment hors du vestibule. -M<sup>me</sup> Pommeret était déjà descendue de voiture -et, avant qu’il eût pu placer un mot, elle -lui sauta au cou.</p> - -<p>— Me voici ! s’écria-t-elle en l’embrassant, -je te reviens en parfaite santé… Il n’en est -pas de même de tout le monde, car je te -ramène la pauvre Sauvageonne dans un triste -état.</p> - -<p>— Sauvageonne ! murmura Francis atterré… -Elle est là ?</p> - -<p>Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la -portière de laquelle la femme de chambre se -tenait affairée.</p> - -<p>— Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée -à demi évanouie sur le bord de la route… En -plein soleil ! il y avait de quoi la tuer… Oh ! -j’ai bien deviné tout de suite qu’elle avait -commis quelque nouvelle incartade… Elle ne -voulait pas revenir, et nous avons été obligés -de l’emporter de force. — Maintenant, elle va -mieux, mais elle est encore faible, et il ne faudra -pas être trop rude avec elle.</p> - -<p>Abasourdi, il regardait alternativement sa -femme et la jeune fille qui avait fini par descendre -avec l’aide de Zélie. Elle passa près de -lui, blanche comme un cierge, et marcha presque -automatiquement dans le vestibule, sans -avoir l’air de voir Francis.</p> - -<p>— Mon ami, reprit Adrienne en glissant son -bras sous celui de son mari, sois indulgent !… -Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de -sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas -brusquer… Reste avec elle pendant que je -vais changer de robe ; dis-lui une bonne -parole ! — Elle rejoignit Denise et la baisa au -front : — A tout à l’heure, mon enfant, continua-t-elle ; -je te laisse faire la paix avec ton -beau-père.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pommeret était entrée avec Zélie dans -la pièce où on avait porté les bagages. Francis -respirait plus librement en songeant qu’après -tout Denise n’avait rien dit de compromettant. -Il s’arrêta sur le seuil de la chambre où la -jeune fille venait de pénétrer.</p> - -<p>— Denise ?… commença-t-il avec un accent -interrogatif.</p> - -<p>Elle leva sur lui un regard sombre, et ses -lèvres pâles se desserrèrent enfin :</p> - -<p>— N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne -suis pas revenue de mon plein gré, allez ! — Elle -fit quelques pas dans la chambre, puis, se -retournant, elle ajouta avec une sourde voix -rageuse : — Si vous saviez comme je vous -méprise !</p> - -<p>Et la porte se referma violemment au nez de -Francis.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>V</h3> - -<p>Une semaine se passa, et malgré les tentatives -conciliatrices de M<sup>me</sup> Pommeret le bon -accord ne se rétablit pas entre Denise et -Francis. Adrienne n’y comprenait rien. Elle -savait par expérience que, si les colères de -Sauvageonne étaient violentes, elles ne -duraient pas longtemps d’ordinaire, et cette -rancune persistante l’étonnait d’autant plus -qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de -Denise la raison de cette brouille mystérieuse. -Si elle s’adressait à Francis, il haussait les -épaules et répondait avec humeur :</p> - -<p>— Est-ce que je sais, moi ?…</p> - -<p>Elle se rabattait sur Denise ; mais à toutes -ses questions l’opiniâtre fille ne répliquait que -d’une façon énigmatique, en fronçant les sourcils -et en tenant obstinément ses fauves -regards fixés à terre.</p> - -<p>— T’es-tu querellée avec Francis ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Lui as-tu donné quelque sujet de plainte ?</p> - -<p>— Est-ce qu’il se plaint ?</p> - -<p>— Non pas, mais il faut bien qu’il se soit -passé quelque chose de grave pour que tu lui -fasses aussi mauvais visage.</p> - -<p>— Je ne peux pas changer ma figure.</p> - -<p>— En tout cas, tu pourrais changer de manières -et tâcher d’être plus aimable. Tes bouderies -sont très déplaisantes.</p> - -<p>— Si je déplais, qu’on me renvoie !</p> - -<p>— Pourquoi parles-tu de la sorte ?… Qui t’a -mis en tête de quitter une maison où l’on fait -ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable ?… -Tu n’es qu’une ingrate !</p> - -<p>— Je le sais bien…</p> - -<p>On ne pouvait lui arracher rien de plus que -ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle -vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait -que de loin en loin ses longues promenades -dans la forêt. Son aversion subite pour -Francis Pommeret et le brusque changement -de son humeur, naguère si en dehors, maintenant -si taciturne, n’avaient pas échappé à la -curiosité toujours éveillée des domestiques ; -la bizarrerie de sa conduite provoquait à l’office -de nombreux commentaires généralement -peu charitables :</p> - -<p>— Vous conviendrez, remarquait Zélie, que -madame n’a pas de chance avec cette fille-là… -C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée -à Plombières, nous aurions eu trop de -maux à la garder et elle y aurait fait les -cent coups.</p> - -<p>— Je ne suis pas de votre avis, mamselle -Zélie, répondait Modeste, la cuisinière, qui ne -pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du -ménage en l’absence d’Adrienne ; — au contraire, -madame aurait eu bon nez de nous -débarrasser de cette Sauvageonne… Tout le -monde y aurait gagné… Vous n’avez pas idée -de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries -qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret… -Je n’ai pas les yeux en poche, et encore que je -ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses -qui me faisaient bouillir dans ma peau… Enfin, -voulez-vous que je vous dise le fin mot ?… -Eh bien ! je crois que mamselle Denise est -jalouse de madame, voilà !…</p> - -<p>— Voulez-vous bien brider votre langue, -vieux serpent à sonnettes ! se récriait Pierre -en dégustant sa <i>potée</i> ; on ne sait vraiment -pas où, vous autres femmes, vous allez prendre -les idées que vous vous fourrez dans la -cervelle… Mamselle Denise est une enfant qui -n’a pas plus de méchanceté que mes chevaux, -et tout ça, ce sont des <i>dailleries</i>.</p> - -<p>— Des <i>dailleries</i> !… Pourquoi donc alors -votre Sauvageonne, qui était tout sucre et tout -miel le mois dernier, est-elle devenue rêche -comme un chardon depuis le retour de madame ?… -Pourquoi le jour même a-t-elle fait -son paquet et s’est-elle <i>vredée</i> (sauvée), -comme si elle avait eu le feu après ses chausses ?… -Voyez-vous ! il n’y a pas plus méchante -espèce que ces rousses… A la place de madame, -je ne serais pas tranquille avec une -créature qui a ainsi le diable au corps… Et -monsieur est de mon avis pareillement ; vous -n’avez qu’à regarder sa figure depuis huit -jours…</p> - -<p>Il ne fallait pas, en effet, être un observateur -bien perspicace pour remarquer la mine -piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités -de la vie commune le mettaient en présence -d’Adrienne et de Denise. Il expiait durement -son péché, étant condamné à jouer une -humiliante comédie. Afin de ne pas éveiller -les soupçons de sa femme, il s’efforçait de -paraître attentif et empressé ; et, d’un autre -côté, il se rendait compte du caractère odieux -et avilissant que prenaient ces tendresses -maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée -à lui et qu’il avait prétendu aimer passionnément. -Après chaque mot gracieux -adressé à Adrienne, il regardait furtivement -la jeune fille, craignant de surprendre sur ses -lèvres ou dans ses regards une trop visible -expression de mépris et de colère. Les heures -des repas devenaient pour lui des heures de -supplice. Le pis était que M<sup>me</sup> Pommeret, avec -toute l’effusion d’une femme aimante qui rentre -au logis après deux mois d’absence, ne se -gênait pas pour se montrer tendre et expansive -devant Denise, qu’elle traitait toujours -en enfant. Elle n’attendait pas les démonstrations -de son mari et les provoquait volontiers. -Les lettres aimables écrites par Francis pendant -le séjour à Plombières avaient fait illusion -à Adrienne ; elle était revenue pleine -d’indulgence et de bon espoir dans l’avenir, et -elle manifestait sa confiance en donnant à -Pommeret des marques d’un amour raffermi -et tonifié par l’absence. C’était tantôt une -parole caressante mignotement coulée dans -l’oreille, tantôt une main s’offrant d’elle-même -libéralement aux lèvres du jeune mari, tantôt -un baiser pris au passage. Francis, très mal à -l’aise, n’osait se dérober à ces menues privautés -conjugales, mais il les recevait d’un air -contraint, avec une réserve qui étonnait -Adrienne, sans amortir le coup brutal asséné -à Sauvageonne par chacune de ces cruelles -caresses. Assise en face des deux époux, elle -assistait avec des regards farouches à ces -épanchements, et se sentait mordue en plein -cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.</p> - -<p>Un jour elle n’y put tenir. M<sup>me</sup> Pommeret -s’était penchée vers son mari et, tenant d’une -main une assiette pleine de framboises des -bois, de l’autre elle présentait un à un les -fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait -avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient -la bouche du patient ; elle se complaisait à ce -manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes -amoureuses et câlines. Soudain, Denise -jeta sa serviette sur la table, se leva tout -d’une pièce et sortit en faisant claquer la -porte.</p> - -<p>Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette -devant elle.</p> - -<p>— Eh bien ! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui -prend ?</p> - -<p>Elle regardait avec ahurissement la porte -encore vibrante derrière laquelle Sauvageonne -venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient -Francis. Celui-ci rougissait, se mordait -les lèvres et avait une mine inquiète que -M<sup>me</sup> Pommeret trouva aussi étrange que la -brusque sortie de Denise. Elle plia silencieusement -sa serviette et se leva à son tour. -Comme elle passait devant la chambre de la -jeune fille, elle crut entendre un bruit sourd -de sanglots.</p> - -<p>— Denise ! cria-t-elle en secouant le bouton -de la porte, — mais la porte était verrouillée -à l’intérieur et Denise ne répondit pas.</p> - -<p>Pour la première fois depuis son retour, -Adrienne conçut des soupçons. Les allures de -Sauvageonne et de Francis avaient quelque -chose de louche. Elle se rappela certains détails -qui d’abord ne l’avaient point frappée ; -elle rassembla plusieurs menus incidents qui -lui avaient semblé insignifiants et qui, maintenant, -rapprochés, éclairés l’un par l’autre, -prenaient une physionomie inquiétante. Les -singuliers propos tenus un soir de l’automne -dernier par Manette Trinquesse, la fuite de -Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, -les airs ahuris et embarrassés de Francis, -quelques mots à double entente échappés -à la cuisinière, et surtout cette violente sortie -de sa fille adoptive, toutes ces choses lui donnaient -à réfléchir. Elle se sentait enveloppée -d’une atmosphère équivoque dont elle voulait -pénétrer le mystère. Comme elle avait un remarquable -empire sur elle-même et savait -maîtriser ses émotions, elle dissimula, et silencieusement, -attentivement, elle épia désormais -la conduite de son mari et de Denise.</p> - -<p>Mais les deux jeunes gens avaient compris -sans doute à quel péril ils s’exposaient en ne -se possédant pas mieux, car à partir de ce -jour-là ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant -plus d’un mois M<sup>me</sup> Pommeret ne put recueillir -aucun indice nouveau, qui fût de nature -à confirmer ses soupçons. Denise était -devenue impassible et impénétrable ; Francis -avait repris de l’aplomb et faisait meilleure -contenance. Et cependant un courant glacé de -méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils -ressemblaient à deux complices qui ont enterré -un secret, et qui, tout en se haïssant -mutuellement, restent d’accord pour ne pas -se perdre. Les muettes et tenaces observations -d’Adrienne ne lui apprenaient rien ; mais son -subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins -de la persistance d’un péril caché.</p> - -<p>Elle prit le parti de recourir à la ruse. On -touchait au mois de novembre et, un soir, elle -annonça à Francis que, toute réflexion faite et -à raison de l’intraitable caractère de Denise, -elle croyait convenable de la remettre en pension -quelque part. — Si elle avait compté sur -ce biais pour découvrir les véritables sentiments -de son mari à l’égard de Sauvageonne, -elle fut complètement déçue. Cette proposition -allait trop au-devant des désirs de Pommeret -pour qu’il ne l’accueillît pas. C’était un moyen -d’éloigner, au moins momentanément, toute -cause de trouble intérieur ; une fois hors de la -maison, Denise se calmerait peu à peu, et le -temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il -en plein dans les vues de sa femme.</p> - -<p>On chercha donc une nouvelle institution -dont le régime pût s’accommoder à l’humeur -capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une -fois qu’on fut fixé, M<sup>me</sup> Pommeret se chargea -d’annoncer à l’enfant terrible la décision qu’on -avait prise et la date de son départ, qui devait -avoir lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours -impénétrable, s’inclina sans répondre ; -pourtant M<sup>me</sup> Adrienne crut remarquer que, -malgré ses efforts pour rester impassible, elle -changeait de couleur. Ses lèvres se contractaient -légèrement, et le tour de sa bouche avait -pris une pâleur verdâtre qui était toujours -chez elle le signe d’une émotion violente.</p> - -<p>Après avoir reçu communication de cette -nouvelle, Sauvageonne resta toute l’après-midi -enfermée dans sa chambre ; mais quand -on descendit le soir dans la salle à manger, -elle manœuvra sournoisement pour se rapprocher -de Francis et se pencha vers lui dans un -moment où elle croyait sa mère adoptive occupée -à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la surveillait -du coin de l’œil, surprit ce manège, -qui lui parut d’autant plus significatif que, depuis -longtemps, Denise affectait de ne point -adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout -en feignant d’être absorbée par le compte -d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, -et comme elle avait l’ouïe fine, elle put saisir -à la volée quelques mots prononcés à voix -basse :</p> - -<p>— J’ai à vous parler… Cette nuit… Il le -faut !…</p> - -<p>Le reste se perdit dans un chuchotement -confus. L’entretien avait duré quelques secondes -à peine ; lorsque Adrienne se retourna, -Sauvageonne s’était assise devant son assiette -et avait repris son attitude indifférente, mais -la mine inquiète de Francis suffisait pour -prouver à M<sup>me</sup> Pommeret qu’elle n’avait pas -été dupe d’une hallucination. Un rendez-vous -avait été assigné par Denise à son mari ; où et -quand devait-il avoir lieu ? elle l’ignorait, -mais elle était fixée sur le point principal, et -elle savait ce qui lui restait à faire.</p> - -<p>Bien que cette découverte l’eût violemment -secouée, elle eut assez d’empire sur elle pour -dissimuler, et le dîner se passa sans autre incident. -Quand la table fut desservie, Francis -alluma un cigare, les deux femmes demeurèrent -immobiles au coin du feu, puis, vers neuf -heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, -se retira dans sa chambre.</p> - -<p>Depuis le voyage de Plombières, Pommeret -avait repris l’habitude de coucher dans son -cabinet de travail, et Adrienne occupait seule -la pièce contiguë. A dix heures, après avoir -congédié Zélie, M<sup>me</sup> Pommeret se rhabilla -complètement, éteignit sa lumière et attendit, -l’oreille collée contre la porte du couloir, -qu’elle avait eu la précaution de laisser entrebâillée. -Les domestiques ne tardèrent pas à -gagner leurs lits ; Pierre dormait à l’écurie -près de ses chevaux ; Zélie et Modeste couchaient -au second, et bientôt on les entendit -gravir l’escalier en bavardant, puis s’enfermer -dans leur dortoir. Peu à peu une paix profonde -régna dans la maison assoupie ; on ne -distingua plus d’autre bruit que le cri-cri du -grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la longue -horloge qui se dressait dans le vestibule -et qui sonna onze heures. Le timbre grave répéta -par deux fois les onze coups vibrants, et -le silence reprit possession de la vieille demeure.</p> - -<p>Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel -Adrienne entendait les battements de -son cœur, fut interrompu par le craquement -sourd d’une porte discrètement ouverte. C’était -celle de Denise. Peu après, un second craquement -indiqua que Francis à son tour quittait -sa chambre ; en même temps un faible -rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, -en homme prudent, ayant eu la précaution -de se munir d’une lanterne de poche.</p> - -<p>— Venez, murmura-t-il, descendons !</p> - -<p>Ils se dirigèrent vers l’escalier ; leurs pas, -assourdis par le tapis qui garnissait les marches, -étaient à peine perceptibles. Adrienne -s’était déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment -éloignés, elle se glissa à son tour -dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la -rampe et s’arrêtait à chaque marche. Quand -elle eut la certitude qu’ils s’étaient réfugiés -dans la salle à manger, elle se hasarda à longer -le mur du vestibule et chercha des yeux -la porte de la salle. Par mesure de prudence, -ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et -Francis s’était contenté de laisser retomber -les portières. Ce fut derrière cette tenture -qu’Adrienne vint se placer.</p> - -<p>Le tissu de laine peu serré et rongé par places -permettait d’entrevoir confusément l’intérieur -de la pièce, faiblement éclairé par la petite -lanterne que Francis avait posée sur un -dressoir. On distinguait la silhouette de ce -dernier, debout, le dos tourné à la porte, les -mains enfoncées dans les poches de son veston, -et aussi la forme plus vague de Denise -adossée à un massif buffet de noyer. Quand -Adrienne arriva, quelques paroles avaient -déjà été échangées et Denise répondait à une -question de Francis :</p> - -<p>— Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez -bien persuadé qu’il a fallu que j’y sois forcée… -Je suis honteuse d’en être réduite à -cette extrémité… Mais je n’avais plus de -temps à perdre, puisque, d’ici à deux jours, -M<sup>me</sup> Adrienne veut m’envoyer de nouveau en -pension.</p> - -<p>Francis fit un geste de la tête pour indiquer -qu’il était au courant des intentions de sa -femme. En ce moment il se sentait doucement -remué par un mouvement de compassion -attendrie. Le mystère de ce rendez-vous nocturne, -la pâle et étrange beauté de Denise, -rendue plus séduisante encore par la demi-obscurité -de la salle, la pensée que cette charmante -fille qui avait été sa maîtresse allait -partir dans quelques jours, tout cela l’inclinait -vers une mansuétude tendre et réveillait -en lui les anciens désirs mal assoupis. Il s’était -rapproché de la jeune fille et cherchait à lui -prendre les mains.</p> - -<p>— Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été -bien coupable, je me repens amèrement de la -peine que je vous ai causée et je voudrais de -tout mon cœur vous montrer à quel point je -vous suis attaché…</p> - -<p>Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées -derrière son dos à la tablette du -buffet :</p> - -<p>— Je ne vous demande pas de protestations, -interrompit-elle, je n’y crois plus.</p> - -<p>— Vous avez tort… Je vous aime toujours, -bien que je vous aie donné le droit de douter -de ma sincérité… Quant à ce départ prochain, -je n’ai pu l’empêcher ; si je m’y étais opposé, -j’aurais confirmé des soupçons qui commencent -à naître dans l’esprit de qui vous savez. -Pour notre sécurité à tous deux, ce départ est -nécessaire.</p> - -<p>— Il est impossible ! répliqua-t-elle d’une -voix sourde.</p> - -<p>— Impossible ?… Ne vouliez-vous pas vous-même -vous éloigner ?</p> - -<p>— Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, -mais je ne puis pas aller dans cette pension.</p> - -<p>— Je ne m’explique pas bien pourquoi.</p> - -<p>— Pourquoi ? répéta-t-elle ; ah ! c’est dur à -dire… surtout maintenant que vous ne m’aimez -plus… Et pourtant il le faut ! il le faut ! -s’exclama-t-elle avec un accent déchirant.</p> - -<p>Francis comprenait de moins en moins ; il -devenait nerveux, et se demandait si l’exaltation -de Denise ne frisait pas un peu l’égarement.</p> - -<p>— Je ne peux pas retourner en pension dans -l’état où je suis, reprit-elle en baissant les -yeux… Comprenez-vous maintenant ?</p> - -<p>Il y eut un moment de profond silence. -Pommeret sentait un frisson lui courir par -tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner -le mettait dans l’impossibilité d’articuler -une seule parole. Mais si pénible que -fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la -souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme -cachée derrière la tapisserie. Chaque mot -de cette conversation était pour elle un coup -de poignard creusant une inguérissable blessure. -Elle avait été obligée de se cramponner -au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait -et se raidissait contre la douleur. Ses -oreilles bourdonnaient, il lui semblait ouïr un -glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était -cher. Quand elle revint à elle et reprit un peu -de sang-froid, elle entendit Denise qui continuait -à parler d’une voix brève et saccadée :</p> - -<p>— Il se passe en moi quelque chose d’étrange… -Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai peur -d’être grosse.</p> - -<p>— Ce ne serait pas à souhaiter ! marmotta -Francis entre ses dents.</p> - -<p>Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement :</p> - -<p>— Vous vous alarmez sans doute pour -des riens, votre imagination vous crée des -chimères…</p> - -<p>Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, -il voulait avoir des détails plus minutieux, -et Denise, suffoquant de honte, murmurait :</p> - -<p>— Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes -dans cet état, et elles éprouvaient tout ce que -je sens…</p> - -<p>Francis demeurait muet ; Sauvageonne continua -avec plus d’animation :</p> - -<p>— Vous concevez que je ne peux pas, dans -de pareilles conditions, m’exposer à aller dans -cette pension où l’on veut me mettre… Alors, -bien que cela me coûte, allez ! j’ai songé à vous -pour me tirer de ce mauvais pas…</p> - -<p>Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea.</p> - -<p>— Oh ! tranquillisez-vous ! poursuivit-elle -avec ironie, je ne vous demande pas de sacrifice -pénible… Si j’ai un enfant, comme je le -crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever -sans vous… Tout ce que j’exige, c’est que -vous fassiez renoncer M<sup>me</sup> Adrienne à cette -idée de m’envoyer en pension et que vous -obteniez d’elle pour moi la permission de -retourner à Aprey, dans la famille de ma -mère.</p> - -<p>— Mais, objecta le triste Francis d’un ton -agacé et piteux, tout est prêt pour votre -départ ; si je parle maintenant de revenir -sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de -quelque chose… Voyons, ma chère enfant, -vos craintes peuvent être vaines, et il serait -plus sage d’attendre…</p> - -<p>— Attendre quoi ? fit-elle avec emportement ; -attendre que ma faute soit visible et -que je devienne la fable de cette pension où -on m’aura enfermée ?… Tenez ! vous êtes encore -plus lâche que je ne croyais et je suis -atrocement punie de vous avoir aimé !… -Mais ne me poussez pas à bout ! Si vous refusez -de me rendre le service que je vous -demande, je vous jure que j’irai trouver -M<sup>me</sup> Adrienne et que je lui confesserai tout !</p> - -<p>— C’est inutile ! murmura derrière eux une -voix faible ; j’ai tout entendu.</p> - -<p>Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, -ils aperçurent Adrienne sur le seuil.</p> - -<p>Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient -comme durcis et pétrifiés dans une expression -tragique de désespoir et de ressentiment. On -eût dit à la fois une Niobé et une Némésis. — Sauvageonne, -les yeux fixes, agrandis par -l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition -austère, par ces regards terribles sous -l’arc des sourcils rapprochés et menaçants, ce -blanc visage de marbre encadré dans des cheveux -bruns au milieu desquels tranchait cette -mèche argentée qui accentuait si étrangement -la physionomie d’Adrienne. — Francis, au -contraire, essayant de se dérober à cette confrontation -redoutable, s’était reculé et enfoncé -dans la partie la plus ténébreuse de la salle.</p> - -<p>Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était -d’abord dirigée vers le dressoir, versa une -carafe d’eau dans un verre, et but avidement, -puis elle s’appuya contre la table, et, d’une -voix dont le calme contrastait avec l’altération -de son visage :</p> - -<p>— Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si -je n’en suis pas morte sur le coup, c’est que de -pareilles douleurs ne tuent sans doute que -lentement… C’est infâme, ce que vous avez -fait, mais je n’ai ni la force ni le cœur de vous -dire tout ce que j’en pense… Je ne vous ai -jamais voulu que du bien à tous deux, et vous -avez empoisonné ma vie… Je n’ai plus qu’un -désir : m’en aller de ce monde au plus vite !…</p> - -<p>Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui -s’était brusquement agenouillée à ses pieds. -Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait -pardon à travers des sanglots.</p> - -<p>— Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, -tu es une malheureuse !… Pourtant je -comprends encore que tu te sois laissé séduire, -puisque ce malheur m’est arrivé, à moi qui -avais plus de raison et de discernement que -toi… Mais lui, mais cet homme qui m’avait -juré fidélité et affection et qui a abusé de ma -bonne foi, de ma sottise, pour te déshonorer -et m’outrager dans ma propre maison, je le -regarde comme le dernier des misérables !</p> - -<p>Si démonté, si anéanti que fût Francis, il -comprit qu’il était de son intérêt de ne point -se laisser maltraiter de la sorte sans regimber -au moins en apparence. Il y allait de sa -dignité d’homme et de mari, et, sortant de -l’ombre où il s’était d’abord enfoui :</p> - -<p>— Cette scène est inutile et déplacée, dit-il -d’un ton sec, et je n’en entendrai pas davantage… -Nous nous expliquerons ailleurs.</p> - -<p>— Restez ! répliqua impérieusement Adrienne, -je dirai tout ce que j’ai à dire et vous -m’écouterez, que cela vous plaise ou non !… Je -pourrais me venger en demandant une séparation -aux tribunaux et en dévoilant à tous les -honnêtes gens votre honteuse conduite, mais -il me répugne de traîner mon nom chez les -avoués et chez les juges ; je ne veux pas que -vos infamies rejaillissent sur ma famille et je -ne tiens pas à me donner avec vous en pâture -à la malignité publique… Je me tairai donc, -mais, en échange de mon silence, j’exige que -tous deux vous vous soumettiez aveuglément -à ce que je jugerai à propos de tenter pour -tirer de la boue mon honneur et le vôtre… A -partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux -comme des esclaves ; vous n’aurez d’autres -volontés que les miennes… Ce sera ma vengeance -à moi !… Jure de m’obéir ! s’écria-t-elle -en forçant violemment Denise à se relever ; -et vous, monsieur, promettez-le-moi aussi, -non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, -à laquelle vous tenez probablement davantage… -Vous me devez bien ce serment, à moi, -dont vous avez ruiné le repos à tout jamais !</p> - -<p>Et tandis que les deux coupables baissaient -la tête, elle s’empara de la lumière posée sur -le dressoir.</p> - -<p>— Maintenant, ajouta-t-elle, remontons !</p> - -<p>Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter -de Pommeret, et la reconduisit dans sa -chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait -la clé, elle se retrouva en face de Francis, -qui traversait le couloir.</p> - -<p>— Ecoutez ! lui dit-elle d’une voix sourde : à -dater d’aujourd’hui nous ne sommes plus rien -l’un pour l’autre ; mais à l’égard des domestiques -et des étrangers, nous devons vivre -comme si rien n’était changé dans nos relations… -Ce sera une odieuse comédie, mais elle -sera plus odieuse encore pour moi que pour -vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour -la bien jouer, car si par votre faute le monde -vient à se douter de ce qui s’est passé ici, je -vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je -vous tuerai comme un chien !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VI</h3> - -<p>C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il -faisait mauvais temps, la petite salle de l’école -des sœurs, qui servait d’atelier aux dames -d’Auberive, avait vu grossir son contingent -habituel de charitables ouvrières. C’étaient de -vieilles connaissances : — la femme du notaire, -d’humeur inquiète et maussade à cause -de ses névralgies, dont la défendait mal un -capuchon de soie noire encadrant une figure -bilieuse ; — la perceptrice, qui avait mis une -robe propre et qui s’était arrachée à regret à -ses raccommodages domestiques pour venir -travailler aux nippes des pauvres : — M<sup>lle</sup> Irma -Chesnel, sur la tête de laquelle deux hivers -avaient passé, non sans quelques dommage, -mais qui gardait toujours au fond de son cœur -un petit coin vert et printanier pour le mari de -ses rêves ; — la sœur du curé, M<sup>lle</sup> Euphrasie -Cartier, droite, sèche, anguleuse, exerçant -avec austérité et méthode ses hautes fonctions -de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure -d’une croisée, l’une des deux institutrices, la -sœur Télesphore, se tenait assise discrètement, -modestement, sans prendre part à la -conversation. Sous son ample cornette de linge -empesé, on ne voyait que le profil penché de -son visage couleur de cire, tandis que ses -doigts agiles cousaient une chemise de grosse -toile. — Non loin de la sœur, une autre vieille -connaissance, Manette Trinquesse, debout -sur ses larges pieds, contemplait le second de -ses <i>gachenets</i>, auquel M<sup>lle</sup> Cartier essayait une -blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant -son nez, d’un air ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, -baissant les bras quand il fallait les -lever et essuyant force réprimandes de la part -de la sévère Euphrasie, dont les doigts rudes -maniaient ces membres d’enfant comme s’il se -fût agi d’un mannequin.</p> - -<p>Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril -qui tombaient à chaque instant se mêlait au -bruit sec du madapolam déchiré, au grincement -des ciseaux, au bourdonnement des -voix. Une lumière grise, pâlie encore par la -mousseline des rideaux et le ton mat des -pièces de calicot déroulées, mettait une froideur -de sacristie dans cette salle nue, aux -murs blanchis à la chaux, ayant pour tout -ornement un crucifix de bois noir et une -statuette de la Vierge. Dans ce jour calme -et blafard, les profils des ouvrières s’enlevaient -en noir ; les physionomies étaient paisibles -et recueillies, les propos s’échangeaient -à mi-voix comme sous la voûte d’une -église.</p> - -<p>— Allons, laisse ton nez, garnement ! grogna -tout à coup M<sup>lle</sup> Euphrasie en tirant la -blouse par les manches. — Puis elle ajouta en -la remettant à la sœur Télesphore : — Il y a -quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma -sœur.</p> - -<p>Tout à coup elle poussa une exclamation en -apercevant un large accroc au fond de la culotte -du gamin :</p> - -<p>— Ah ! bons saints anges ! voilà un pantalon -déchiré d’une façon indécente !… Encore une -dépense sur laquelle nous ne comptions pas… -Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir : il -userait du fer !</p> - -<p>— Eh ! ma pauvre demoiselle, geignit -Manette, à qui le dites-vous ? C’est un vrai -<i>brisaque</i>, et son aîné est encore pire… Si l’ouvroir -ne m’assiste pas, ils iront bientôt par les -rues, nus comme de petits Saint Jean. Dans le -temps que M<sup>me</sup> Lebreton était à la Mancienne, -elle me donnait bel et bien des nippes pour -eux et pour moi, mais maintenant qu’elle a -quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment -me tirer d’affaire.</p> - -<p>— Mademoiselle Irma, demanda la notaresse -à sa voisine, expliquez-moi donc pourquoi -M<sup>me</sup> Pommeret n’est pas restée à Rouelles -pour ses couches ?</p> - -<p>La sœur de la receveuse des postes haussa -les épaules :</p> - -<p>— Est-ce que l’on sait ? Tout est mystère -dans cette maison-là… Il paraît que Denise -est souffrante et que les médecins lui ont conseillé -le climat du Midi.</p> - -<p>— La pauvre chère dame est donc enceinte -pour de vrai ? reprit plaintivement Manette ; -eh bien ! j’avais toujours cru que c’était une -idée qu’elle se faisait… La dernière fois que -je l’ai rencontrée, aux entours de Noël, je venais -de ramasser des feuilles mortes dans -Montavoir et elle se promenait sur le chemin -avec M<sup>lle</sup> Denise. Comme je la questionnais -sur sa santé : « Manette, qu’elle me dit, je -crois que c’est mon tour, et qu’au printemps -prochain, j’aurai un petit enfant. — Ma foi, -ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, -à vous voir droite et mince comme un brin de -jonc, à côté de votre fille, qui est toute rondelette !… -Une supposition que M<sup>lle</sup> Denise serait -mariée, sauf votre respect, j’aurais plutôt -pensé à la chose pour elle que pour vous… » -Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve -qu’elle m’a répondu que j’étais une sotte, -et qu’elle m’a tout de même donné une pièce -blanche…</p> - -<p>Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées -d’un air scandalisé. M<sup>lle</sup> Cartier arrêta net ce -flux de paroles :</p> - -<p>— Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il -ne faut pas se fier aux apparences.</p> - -<p>— Est-ce que c’est pour bientôt ? demanda -M<sup>lle</sup> Chesnel en rougissant.</p> - -<p>— Dans tous les cas, répliqua la notaresse, -ça ne peut guère arriver avant le mois de -mai… M<sup>me</sup> Pommeret est revenue de Plombières -le 15 août… Ainsi, comptez !</p> - -<p>— Oh ! fit la demoiselle en baissant les yeux -avec des mines pudibondes, je n’entends rien -à ces choses-là !</p> - -<p>— Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua -ingénument la perceptrice ; mon mari prétend -que c’est l’effet des eaux.</p> - -<p>La petite sœur Télesphore rougissait à son -tour et voilait avec sa couture son visage effarouché.</p> - -<p>— Mesdames, s’exclama aigrement M<sup>lle</sup> Euphrasie, -songez qu’il y a ici des oreilles qui ne -sont pas habituées à entendre des paroles -libres… Ménagez-nous, je vous prie !</p> - -<p>Il y eut un moment de silence, puis la notaresse -recommença :</p> - -<p>— Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret -soit resté à Rouelles.</p> - -<p>— Il a annoncé tout dernièrement au juge -de paix qu’il comptait partir cette semaine… -Il va rejoindre ces dames en Suisse.</p> - -<p>— Et les domestiques ?</p> - -<p>— Les domestiques gardent la maison… -Elle n’a même pas emmené Zélie, sa femme de -chambre.</p> - -<p>— Pourquoi ? je vous le demande !</p> - -<p>— Dame ! suggéra la perceptrice, peut-être -par économie… De pareils voyages doivent -être coûteux.</p> - -<p>— Allons donc ! M<sup>me</sup> Adrienne n’est pas -dans une position à regarder à un billet de -mille francs.</p> - -<p>— Enfin ! insinua M<sup>lle</sup> Irma, en enfilant son -aiguille, on dira ce qu’on voudra, mais je -trouve tout cela fort extraordinaire… Ce départ -en plein cœur d’hiver, ces deux femmes -qui vont seules courir les routes, ces domestiques -qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste -à la maison au lieu d’accompagner sa femme -souffrante… Je ne sais pas si je suis faite autrement -que les autres, mais cela me paraît -invraisemblable ; quelqu’un viendrait m’apprendre -qu’il se cache là-dessous quelque -drame comme on en voit dans les mauvais -ménages, eh bien ! je n’en serais pas étonnée.</p> - -<p>— Pourquoi supposez-vous que les Pommeret -fassent mauvais ménage ? objecta la notaresse.</p> - -<p>— Quand un ménage est mal assorti, soupira -M<sup>lle</sup> Irma, il y a gros à parier que tout y -va de travers… Ma sœur et moi, nous avons -toujours pensé que ce mariage-là ne donnerait -rien de bon…</p> - -<p>Elle fut interrompue brusquement par une -voix âpre et virile qui retentit derrière elle -comme la trompette du jugement dernier :</p> - -<p>— Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a -dit : « Ne jugez point afin que vous ne soyez -point jugés » ; et l’Ecriture ajoute : « Vous ne -parlerez pas mal du sourd, et vous ne mettrez -rien devant l’aveugle qui puisse le faire tomber… »</p> - -<p>Les dames levèrent la tête craintivement et -aperçurent le curé, qui était entré pendant le -discours de M<sup>lle</sup> Irma.</p> - -<p>— Mesdames, continua sévèrement l’abbé -Cartier, vous me semblez avoir oublié que le -travail chrétien doit se faire en silence… C’est -une des règles que j’ai établies en fondant votre -ouvroir : je vous serai reconnaissant de ne -plus l’enfreindre.</p> - -<p>Là-dessus il les salua et disparut discrètement -comme il était venu. Dans l’ouvroir -brusquement silencieux on n’entendit plus -que le craquement des étoffes déchirées, le -grincement des ciseaux et le ruissellement de -la pluie sur les vitres…</p> - -<p>Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis -Pommeret se préparait à quitter Rouelles. -Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, -il se fit conduire un matin à la gare de -Langres et monta en wagon. Bien loin de la -montagne langroise, à travers les forêts rocheuses -du Jura, la vapeur le poussa de Belfort -à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il -aperçut au passage, comme dans un rêve, des -rivières impétueuses, des gorges profondes, -des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis -enfin le lac Léman dans un encadrement de -montagnes aux crêtes dentelées. Mais tous ces -paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. -Il passait à travers ce splendide décor, -comme un homme dont le cerveau est engourdi, -dont les sensations sont pour ainsi -dire amorties sous la pression d’une inquiétude -pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après -avoir longé une rive bordée de vignobles, le -déposa dans un village situé au milieu des -vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. -C’était là que M<sup>me</sup> Pommeret s’était installée -avec Denise, dans une petite maison louée à un -vigneron de la Tour-de-Peilz.</p> - -<p>Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires -au milieu du désastre qui avait bouleversé -sa vie, Adrienne avait suivi de point -en point le plan qu’elle s’était tracé pendant la -nuit même où elle avait surpris la conversation -de Francis et de Sauvageonne. Elle avait -eu le courage de feindre une grossesse et de -l’annoncer à tous ceux avec qui elle était encore -en relations, puis, dès qu’elle avait pu -craindre que l’état de Denise devînt visible -aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de -l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, -dans le Midi. Les deux voyageuses s’étaient -d’abord fixées à Lausanne, et M<sup>me</sup> Pommeret -avait exploré les environs pour y choisir un -village bien obscur, bien enfoui dans les arbres, -où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre -fâcheuse ; son choix s’était arrêté sur -la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les arrangements -nécessaires, le moment de la délivrance -de Denise étant proche, elle avait enjoint -à Francis de venir la retrouver dans son -nouveau gîte, car la présence de ce dernier était -nécessaire pour le dénoûment de la douloureuse -comédie qu’elle jouait depuis des mois.</p> - -<p>A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, -sur l’ordre d’Adrienne, avait pris le nom -de M<sup>me</sup> Francis Pommeret, et quand Francis -arriva, il passa aux yeux des gens du village -pour le mari de la future accouchée. Vu leur -âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, -et le chagrin avait si bien vieilli la véritable -M<sup>me</sup> Pommeret, qu’elle pouvait sans difficulté -jouer son rôle de belle mère. Ces derniers -jours d’attente, qui avaient réuni dans -cette solitude les trois acteurs du drame, furent -cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un -échange muet de regards chargés d’humiliation, -de désespoir et de colère, dont la violence -tragique est impossible à rendre. Mais la -souffrance la plus atroce fut celle d’Adrienne. -Les préoccupations de la maternité prochaine -absorbaient Denise physiquement et moralement ; -Francis était aplati par la situation -mortifiante où il se trouvait, par la conscience -de son indignité et de son abaissement ; -Adrienne les dominait tous deux de toute la -hauteur de son immolation, de toute la grandeur -de son désastre. Ayant conservé une -effrayante lucidité d’esprit, elle ne passait pas -une minute sans voir nettement et comme -face à face la honte du présent et l’épouvantable -perspective de l’avenir. Il fallait à cette -Langroise toute la dureté de son tempérament -de pierre, toute la force de ses nerfs d’acier, -pour supporter la compression de cette longue -et silencieuse torture.</p> - -<p>Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait -derrière les montagnes du Jura et que le -lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, -Denise, étendue depuis douze heures sur son -lit de misère, poussa un dernier cri aigu. La -sage-femme se tourna au bout d’un instant -vers Adrienne et Francis, et tendit à ce dernier -un petit être rouge et vagissant, en disant -avec un sourire banal :</p> - -<p>— Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon !</p> - -<p>Le malheureux, qui s’était dissimulé dans -un coin et gisait sur un fauteuil dans un état -d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain -secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit -et se leva pour accueillir le fils qu’on lui -annonçait ; mais Adrienne lui barra le passage, -et, avec un terrible regard dont Pommeret -seul comprit toute la virulence menaçante :</p> - -<p>— Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez !</p> - -<p>Et il sortit, sans même avoir pu contempler -cet enfant qui était la chair de sa chair.</p> - -<p>Le lendemain, accompagné de la sage-femme -et de deux témoins racolés dans le voisinage, -il allait déclarer la naissance de son -fils devant l’officier de l’état civil et le faisait -inscrire sur les registres de la Tour-de-Peilz -comme l’enfant de « Pierre-Francis Pommeret -et de Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa -légitime épouse, domiciliée avec lui à Rouelles -(France). » C’était un mensonge sévèrement -puni par ce code, dans la respectueuse terreur -duquel il avait été élevé par sa famille et ses -supérieurs administratifs ; mais depuis un an il -avait menti et s’était parjuré tant de fois qu’une -fausse déclaration ne le gênait plus guère.</p> - -<p>Pendant le temps que dura la convalescence, -Adrienne laissa à Denise la satisfaction -de nourrir son enfant ; mais dès que la jeune -mère put supporter le voyage, on prit congé du -vigneron de la Tour-de-Peilz, et, par Genève, -les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où -Francis les avait devancées. Là on s’arrêta -pour choisir une nourrice à laquelle Adrienne -fut présentée comme la véritable mère du -nourrisson. Désormais les apparences étaient -sauvées, et M<sup>me</sup> Pommeret pouvait rentrer -dans le village la tête haute.</p> - -<p>Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime -des hôtes de Rouelles n’en demeurait pas -moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur -tourmenté recommençait, rendu plus -intolérable encore par les souvenirs du passé -qui se levaient comme des fantômes de tous -les coins de la maison pour rappeler à Francis, -à Adrienne et à Denise les heures trop -brèves d’une tranquillité à jamais troublée. -Dès qu’elle fut sur le seuil de son logis, -M<sup>me</sup> Pommeret eut les prémices de cette souffrance -qui devait être son lot de chaque jour. -Il lui fallut subir les félicitations verbeuses et -intéressées de ses domestiques, empressés à -lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur -la bonne mine de l’enfant que la nourrice -balançait doucement dans ses bras.</p> - -<p>— Ah ! sainte Vierge ! s’exclamait Modeste, -il est mignon comme un Jésus !… Et fort, et -bien portant !… Chère créature du bon Dieu ! -en voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté !… -Il ne regrettera pas d’être venu au -monde.</p> - -<p>— Il ressemble déjà à madame, reprenait -doucereusement Zélie ; positivement il a les -yeux et le front de madame… Bien sûr que -madame ne pourra pas le renier !</p> - -<p>— Moi, disait à son tour Pierre en secouant -sa casquette, je fais mon compliment à madame -de ce que c’est un garçon… Voyez-vous ! -sauf le respect que je dois à la compagnie, -les filles, c’est une marchandise trop -délicate, tandis que les garçons se tirent toujours -d’affaire.</p> - -<p>Et le chœur des congratulations bruyantes -recommençait. On admirait la bonne figure et -la belle santé de madame. — Pour sûr, on -n’aurait pas dit, à la voir, qu’elle venait d’être -si fortement secouée ! — Et M<sup>me</sup> Pommeret -était obligée de sourire, de remercier, de se -montrer enchantée, afin de bien jouer son -rôle de mère. Il fallait mentir à chaque heure, -recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les -salutations du curé, les visites curieuses des -voisins, les offres de service des commères du -village. Denise, à son tour, était forcée de se -prêter à cette comédie et de demeurer impassible, -tandis qu’on lui enlevait sa seule consolation, -sa seule propriété, l’enfant de ses -entrailles. A chaque compliment adressé à -Adrienne, il lui semblait qu’on la dépouillait, -qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité. -Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, -envenimait encore sa blessure. Elle -sentait des bouffées de colère et des cris de -révolte lui monter à la gorge, quand elle songeait -que cet enfant ne serait jamais à elle. -Parfois elle était tentée de l’emporter dans -son tablier et de s’enfuir à travers bois ; elle -n’était retenue que par la crainte de faire pâtir -le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles -avait la vie douce et un avenir assuré.</p> - -<p>Quant à Francis, entre ces deux femmes -mortellement blessées, qui le méprisaient -également, il menait l’existence la plus lamentable -et la plus amoindrie qu’on pût imaginer. -Il n’essayait même plus de regimber et d’affirmer -les droits de maître et de père qu’il tenait -de la loi ; un regard d’Adrienne et de Denise, -un coup d’œil, glacé comme une bise de décembre -ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, -suffisait pour réduire à néant ses velléités -de rébellion ; il rentrait sous terre et buvait -amèrement son humiliation.</p> - -<p>Quand ces trois êtres se retrouvaient par -hasard réunis dans la même pièce, seuls et -les portes closes, il semblait qu’on entendît -gronder en eux sourdement un orage de rancune -et de désespoir. Leur masque d’impassibilité -tombait. Leurs yeux lançaient des -éclairs violents et agressifs ; leur silence même -était lourd de menaces et de reproches. Dans -cette atmosphère de haine et de douleur, seul, -l’enfant, du fond de son berceau, souriait à la -vie et gazouillait, comme un oiseau familier -qui bat des ailes et chante dans la chambre -d’un mort.</p> - -<p>Il y avait dans cet intérieur de Rouelles -une trop effrayante accumulation de nuages -orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête -n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, -ses chagrins et son indignation, -M<sup>me</sup> Adrienne, en dépit de son énergie de fer -et de son empire sur elle-même, en était arrivée -à tendre douloureusement tous les ressorts -de son organisation nerveuse. Sa santé -s’était de nouveau altérée ; elle ne dormait -plus, était sujette à des hallucinations passagères -et se surprenait parfois à parler tout -haut, à rêver les yeux ouverts. Son humeur -devenait de plus en plus irritable ; elle ne pouvait -voir Sauvageonne s’approcher du berceau -de l’enfant sans avoir des accès de colère qui -passaient aux yeux de son entourage pour des -mouvements de jalousie maternelle.</p> - -<p>Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice -dînait à la cuisine avec les domestiques, -Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa -tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une -sensibilité extrême et presque maladive ; il -lui semblait distinguer à travers les cloisons -la mélopée traînante d’une berceuse chantée -en sourdine dans la pièce où la nourrice couchait -avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment -vers cette chambre, ouvrit brusquement -la porte, et une flambée de colère lui -monta au visage.</p> - -<p>Assise près de la fenêtre, Sauvageonne -tenait l’enfant dans ses bras et le berçait lentement -en lui murmurant un lambeau de -chanson paysanne qui l’avait jadis endormie -elle-même au fond des bois, dans sa petite -enfance. Elle s’interrompait parfois pour -effleurer d’un baiser le nouveau-né, puis elle -reprenait d’une voix plus tendre le refrain -endormeur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Derrière chez nous l’y a un étang ;</div> -<div class="verse">— Levez les pieds légèrement. —</div> -<div class="verse">Les canards blancs s’y vont baignant</div> -<div class="verse">— Levez les pieds, bergère, bergère,</div> -<div class="verse">Levez les pieds légèrement…</div> -</div> - -<p>Tout à coup, à la vue de sa mère adoptive, -elle s’arrêta comme pétrifiée. M<sup>me</sup> Adrienne -marcha droit vers elle :</p> - -<p>— Pourquoi es-tu ici ? Je t’avais défendu de -toucher à cet enfant !</p> - -<p>— Personne ne me voyait, répondit Denise -avec un accent presque suppliant.</p> - -<p>— Je ne veux pas de cela, entends-tu !… Je -ne veux pas !</p> - -<p>En même temps elle arracha le marmot des -mains de Sauvageonne avec tant de violence -qu’il se réveilla et se mit à pleurer.</p> - -<p>— Vous le serrez trop fort, prenez garde ! -s’écria la jeune fille alarmée.</p> - -<p>— Eh ! qu’importe !… Je ne lui ferai -jamais, à lui et à toi, la moitié du mal que -vous m’avez fait.</p> - -<p>Ses yeux bruns étincelaient et, sourde aux -plaintes du petit, elle le serrait plus fort.</p> - -<p>— Je vous dis que vous l’étouffez ! cria impérieusement -Denise, s’irritant à son tour ; -lâchez-le !</p> - -<p>— Non, il est à moi !… Je l’ai payé assez -cher. — Son exaltation redoublait à chaque -mot. — C’est mon enfer en ce monde que cet -enfant ; il ne me rappelle que des infamies… -Et quand je le tuerais, quand je l’écraserais -comme un ver sur le pavé… Après ?… Qui -donc oserait m’en faire un crime ?</p> - -<p>Elle se rapprochait de la fenêtre, et ses bras -se raidissaient comme pour lancer le nouveau-né -dans le vide. Denise devina sans doute à -son regard et à son geste qu’elle était capable -de mettre sa menace à exécution, car elle s’élança, -les mains en avant, entre Adrienne et -la croisée, et elle jeta un cri aigu qui fit accourir -Francis du fond de son fumoir.</p> - -<p>Adrienne les contempla un moment tous -deux d’un air égaré, puis elle recula, rejeta -l’enfant dans le berceau, poussa un éclat de -rire sauvage et s’enfuit à travers le couloir.</p> - -<p>Elle descendit l’escalier. Elle avait horreur -d’elle-même et des autres. La maison lui pesait. -Elle avait hâte de la quitter, comme si -les murailles et les poutres, pleines de craquements -funèbres, l’eussent menacée d’un -subit écroulement. Le vestibule était désert, -les portes grandes ouvertes. Elle se précipita -dans le jardin et gagna les champs.</p> - -<p>La soirée était admirablement belle. Du -côté du couchant, le ciel était encore teint -d’une riche couleur d’or, sur laquelle s’éparpillaient -de petits nuages d’un rose vif. En -bas, dans le fond déjà moins éclairé de la vallée, -de larges taches d’un blanc laiteux tranchaient -sur le vert assombri des haies et des -prés : floconnements d’aubépines épanouies, -pâles retombées de grappes d’acacias, nappes -onduleuses de marguerites. Le printemps -était dans toute sa gloire ; la joie de vivre éclatait -partout en foisonnements de fleurs et en -gazouillements d’oiseaux. La Peutefontaine -elle-même était parée et comme en fête, avec -ses liserons blancs enroulés autour des roseaux, -ses flèches d’eau détortillant leurs -boutons rosés, ses nénuphars étalant leurs -corolles jaunes au centre des feuilles aplaties -sur l’étang endormi. — Tandis qu’elle longeait -les talus couverts d’herbes humides, -Adrienne, avec un amer redoublement de -désespoir, se souvenait de cette matinée de -printemps où elle était sortie de la Mancienne -d’un pas si allègre, heureuse d’avoir recouvré -sa liberté, et la tête pleine de projets de bonheur… -Elle revoyait les moindres détails de -cette journée inoubliable : — le sentier ombreux -au bord de l’Aubette, les hauts taillis de -la Grand’Combe et Manette Trinquesse accroupie -au seuil de sa maison délabrée… — Deux -ans seulement s’étaient passés depuis -cette matinée, et aujourd’hui comme alors les -prés fleuronnaient, les oiseaux chantaient sous -bois. Rien ne semblait avoir changé, et -Manette elle-même rôdait là-bas justement, -de l’autre côté de l’étang, grattant l’herbe autour -des hêtres afin de récolter des mousserons. — Adrienne -pouvait apercevoir entre -les arbres sa tignasse blonde emmêlée, sa -robe au corsage débraillé et ses hanches -épaisses. — Une terreur la prit ; elle avait -honte d’être vue, ainsi humiliée et misérable, -par cette fille qui l’avait connue jadis fière, -heureuse et triomphante. Afin d’échapper aux -regards fureteurs de Manette, elle s’enfonça -plus avant dans les hautes herbes et les -roseaux de la Peutefontaine, et s’assit au bord -de l’eau, parmi les hampes vertes et les ombelles -fleuries qui se dressaient au-dessus de -sa tête.</p> - -<p>Le bleu du ciel s’était embruni ; sur cet azur -foncé les étoiles commençaient à poindre, et -Adrienne regardait vaguement leurs yeux d’or -cligner entre les tiges vertes. Dans un verger, -près de la lisière du bois, un rossignol se mit -à chanter. Les trilles sonores, les sons filés -ou tremblés, les notes détachées, jetées l’une -après l’autre comme des appels voluptueux, -toute cette musique des nuits de mai pénétrait -avec une acuité douloureuse jusqu’au -fond du cerveau de la malheureuse femme et -y causait un ébranlement de plus en plus -pénible. Le parfum poivré des menthes, l’odeur -vireuse des ciguës, l’enveloppaient et lui -donnaient le vertige. Il lui semblait maintenant -que, dans toute la région de ses nerfs, se -produisait un fourmillement pareil à celui des -moucherons qui dansaient au-dessus de l’eau -verdie. Sa pensée oscillait avec le scintillement -des étoiles, tremblait avec les trilles du rossignol ; -son corps, endolori et frémissant, -vibrait au gré du rythme mystérieux qui -mettait tout en mouvement autour d’elle. Ses -pupilles dilatées suivaient avec effarement -l’accélération de ce mouvement onduleux qui -entraînait les plantes, les arbres, les collines -et le ciel dans un tournoiement fou ; — et tout -d’un coup, parmi l’herbe mouillée, elle s’affaissa, -secouée de nouveau par ce rire invincible -qui l’avait prise dans la chambre de la -nourrice…</p> - -<p>Toujours plus pénétrante, la fraîcheur de la -nuit étendait ses vapeurs sur l’étang, sur la -prairie et les pentes boisées de Montavoir. Les -chemins étaient devenus déserts, le village -avait éteint ses feux et s’assoupissait. Seuls, à -la lisière des vergers, le rossignol chantait et -des chœurs de grenouilles commençaient à -s’élever. Dans les herbes humides de la Peutefontaine, -à travers les bourdonnements confus -de la nuit, par intervalles, une clameur -étrange éclatait, un cri sauvage trop aigu -pour être le cri de la huppe, trop prolongé -pour être la plainte de la poule d’eau ; et, chaque -fois qu’il éclatait, le rossignol dans les -néfliers, et les grenouilles sur les feuilles plates -des nénuphars, faisaient longtemps -silence, comme saisis d’une secrète terreur…</p> - -<p>Dans la maison de Rouelles, on avait -attendu pendant une partie de la nuit le -retour de M<sup>me</sup> Pommeret. Après l’avoir vainement -cherchée dans les jardins et dans le -village, les domestiques s’étaient mis en quête -à travers la forêt, mais leurs recherches -avaient été vaines ; ils avaient crié dans toutes -les directions sans qu’une voix répondît à -leur appel. Francis était resté sur pied toute -la nuit, et le lendemain, dès l’aube, les perquisitions -recommencèrent. Tout en s’agitant -et en donnant des ordres, Pommeret se -disait :</p> - -<p>— Si pourtant on la rapportait morte !</p> - -<p>Un frisson lui courait dans tous les membres ; -en même temps, cette funèbre pensée -faisait sourdre au fond de lui comme une -vague espérance et un secret soulagement. -Tandis qu’il recommandait à Pierre de fouiller -les marais de la Peutefontaine, voilà que -tout à coup un bruit de voix bourdonna dans -le vestibule, et deux paysans apparurent, -ramenant Adrienne, les cheveux épars, la -robe trempée, les pieds souillés de vase. Elle -était vivante, mais c’était tout. Ses yeux -hagards ne reconnaissaient personne, et un -rire nerveux, saccadé, incessant, la secouait -tout entière, emplissant les couloirs sonores -d’une sauvage et retentissante clameur, pareille -à celles qu’on entend dans les maisons -de fous.</p> - -<p>Deux jours après, on lisait dans <i>le Spectateur -de Langres</i> : « Un affreux malheur vient -de frapper une honorable famille du canton. -Une jeune femme récemment accouchée, -M<sup>me</sup> Pommeret, a été prise d’un soudain accès -de folie et s’est enfuie nuitamment du château -de Rouelles. On l’a retrouvée le lendemain -matin près des bois de Montavoir, dans un -état de démence complète. Elle avait renoncé -à nourrir elle-même son enfant ; la suppression -brusque de l’allaitement a déterminé, -dit-on, des désordres cérébraux très graves, -et son jeune mari, accablé de douleur, a été -forcé de la conduire, sur les conseils des médecins, -dans une maison d’aliénés. »</p> - -<hr /> - - -<p>M<sup>me</sup> Pommeret vit toujours. Elle est enfermée -à l’établissement de Maréville, et sa folie -a été déclarée incurable. Francis et Denise ont -quitté Rouelles. Ils se haïssent tous deux et -ne peuvent se résoudre à se quitter ; l’enfant -qui est désormais leur seul intérêt dans la vie, -et dont ils se disputent la possession, retient -l’un près de l’autre ces deux êtres qui ne peuvent -se regarder sans que chacun de leurs -regards ne contienne un reproche sanglant et -une malédiction. La Mancienne et le château -de Rouelles ont été vendus. Le couple qui -s’exècre et qui ne trouve le calme nulle part, -erre de place en place, l’été dans les bains de -mer, l’hiver dans les villes du Midi, traînant -partout son équivoque et menteuse intimité. -De temps en temps, un bulletin leur arrive de -Maréville, sur lequel ils lisent que la santé -physique de la malade ne laisse rien à désirer, -mais que son état mental est toujours le -même. L’enfant les accompagne, et, à mesure -qu’il grandit, il ressemble d’une façon terrifiante -à Adrienne. Dans ses cheveux bruns, -il a, lui aussi, cette mèche blanche qui était le -trait caractéristique de la physionomie de la -malheureuse femme. En vain Denise coupe -constamment cette mèche de cheveux qui lui -cause une indéfinissable terreur : toujours -plus visible et plus drue elle repousse, — vivace -et persistante comme un remords.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAUVAGEONNE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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