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-The Project Gutenberg eBook of Histoire des légumes, by Georges Gibault
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire des légumes
-
-Author: Georges Gibault
-
-Release Date: November 12, 2021 [eBook #66715]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***
-
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-
-
- HISTOIRE
- DES
- LÉGUMES
-
- PAR
- M. Georges GIBAULT
- BIBLIOTHÉCAIRE
- DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D’HORTICULTURE DE FRANCE
-
- Ouvrage honoré d’une MÉDAILLE D’OR
- de la Société nationale d’Horticulture de France.
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HORTICOLE
- 84 BIS, RUE DE GRENELLE
-
- 1912
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-On connaît maintenant la patrie primitive de presque toutes les plantes
-cultivées. Les botanistes ont retrouvé, à l’état spontané, c’est-à-dire
-sauvage, le plus grand nombre des espèces végétales utiles à l’homme.
-Mais, depuis le point initial de leur mise en culture jusqu’au moment
-présent, combien d’étapes parcourues dont le souvenir est à jamais
-perdu! On aurait désiré pouvoir les suivre dans leurs migrations chez
-les différents peuples, voir leurs transformations successives sous
-l’influence du changement de milieu, assister à la naissance des
-variétés de plus en plus améliorées par l’effet de la sélection
-naturelle ou par la main intelligente de l’homme. Une telle histoire
-complète des végétaux cultivés, si elle était possible, serait en même
-temps une véritable histoire de la civilisation.
-
-Malheureusement, notre curiosité sur ce point ne sera jamais entièrement
-satisfaite. L’archéologie, qui permet à l’historien de reconstituer une
-époque avec les restes matériels échappés à la destruction, ne peut
-être, dans le cas présent, que d’un faible secours.
-
-Ici, on le comprend, tout a disparu. Les documents archéologiques se
-bornent aux fruits, graines et fragments de plantes trouvés dans les
-tombeaux de l’Ancienne Egypte, débris végétaux des cités lacustres de la
-Suisse, de la Savoie et de la Lombardie, peintures et autres
-représentations figurées sur les monuments et certains manuscrits. Nous
-devons nous contenter surtout des précieuses mais trop rares indications
-éparses dans les œuvres littéraires des temps passés.
-
- * * * * *
-
-Nous nous sommes proposé de réunir et d’étudier ces renseignements en
-limitant nos recherches aux plantes potagères cultivées sous les climats
-tempérés européens. Des _Essais_ que nous avons publiés jadis sur
-l’histoire de quelques légumes dans plusieurs publications horticoles
-comme le _Moniteur d’Horticulture_, la _Revue horticole_, le _Petit
-Jardin_, la _Revue d’Horticulture pratique_, ont été favorablement
-accueillis. Ce sont ces études, plus développées, et étendues à toutes
-les plantes potagères de nos jardins, que nous présentons aujourd’hui au
-public. Les plantes sont rangées par catégories et classées selon
-l’ordre alphabétique.
-
- * * * * *
-
-Le présent ouvrage a été honoré d’une médaille d’or par la Société
-nationale d’Horticulture de France sur le rapport de M. PHILIPPE L. DE
-VILMORIN, qui nous a très aimablement autorisé à le reproduire
-ci-dessous:
-
- Si la métaphore n’était pas si osée, je dirais qu’un rapport sur le
- livre de M. Gibault peut s’écrire «les yeux fermés». Pour qui connaît
- l’auteur, son érudition profonde, sa documentation précise et sa
- méthode consciencieuse de travail, aucun doute ne peut exister sur la
- valeur intrinsèque de l’ouvrage. Pour qui a lu les _Monographies_ de
- divers légumes, publiées par le bibliothécaire de la Société nationale
- d’Horticulture, dans les journaux horticoles, et qui forment pour
- ainsi dire l’avant-garde de l’œuvre complète où sont enrégimentées
- toutes les plantes potagères usuelles, il est certain que M. Gibault
- sait donner à une étude, en apparence aride et technique, une tournure
- littéraire et un charme captivant. Puisque je vais conclure en
- demandant que le manuscrit soit renvoyé à la commission des
- récompenses, il m’est sans doute permis de dire le bien que j’en
- pense, et d’estimer que l’ouvrage de M. Gibault peut sur bien des
- points être comparé à celui d’Alphonse de Candolle, sur l’«origine des
- plantes cultivées».
-
- Privilégié, puisque j’ai été chargé de ce rapport, j’ai pu avant
- beaucoup d’autres lire cette suite de monographies qui sont autant de
- «nouvelles» reliées entre elles par l’intérêt commun du potager.
- L’auteur a trouvé le moyen d’éviter l’énumération sèche, les citations
- fatigantes et le didactisme absolu, sans tomber dans le développement
- littéraire et vague et la phraséologie superflue. Chacun de ses
- chapitres est un petit roman étudié, précis, par moment presque
- palpitant, comme si celui qui les a écrits avait vécu dans l’intimité
- des plantes dont il parle, et que celles-ci lui aient spontanément
- apporté leurs impressions et indiqué les sources historiques à
- consulter. C’est un tout, c’est une suite, et avec M. Gibault nous
- nous intéressons à l’histoire des légumes comme à celle d’êtres
- pensant et agissant. Il est donc certain qu’elle sera appréciée de
- ceux--et de celles--mêmes qui ne sont pas professionnellement ou
- théoriquement initiés à l’étude des plantes et leur origine.
-
- Et pour ceux qui observent journellement l’évolution des êtres
- vivants, que ce soit au point de vue pratique ou au point de vue
- purement scientifique, le livre de M. Gibault sera d’une lecture non
- moins attrayante, et en même temps d’une utilité immédiate. Il leur
- apportera des documents précis, indiscutables, pris aux meilleures
- sources, sur les modifications qu’ont subies un grand nombre de
- plantes au cours des temps historiques.
-
- Nous verrons, par exemple, comment l’Asperge et le Céleri ont peu
- varié depuis l’état sauvage, leurs qualités potagères provenant des
- conditions auxquelles ils sont soumis, tandis que le Chou est d’un
- polymorphisme déconcertant et héréditaire.
-
- Il est inutile d’insister sur l’importance de telles constatations, ni
- surtout sur celle des conclusions qu’on en peut déduire. Si le
- problème de l’influence de la culture sur la variation est de nouveau
- posé, nous aurons des documents sérieux pour le résoudre.
-
- Au point de vue historique, M. Gibault, qui n’a négligé aucune source
- de documentation, précise beaucoup de faits et réduit nombre de
- légendes à leur juste valeur. Avec une grande impartialité, parfois,
- comme pour la Pomme de terre, à l’encontre des opinions généralement
- admises, il cherche à faire la lumière, et il la fait. Dans le champ
- un peu épineux qu’il a moissonné, il restera peu à glaner pour ceux
- qui, après lui, s’occuperont de l’histoire des légumes. Tout ce qui
- peut intéresser cette histoire est englobé dans son livre: fossiles,
- végétaux des cités lacustres ou des tombes antiques; preuves ou
- probabilités tirées de l’étymologie sanscrite, grecque, arabe ou
- gothique--herbiers anciens--allusions, citations, descriptions des
- anciens auteurs, naturalistes, historiens, géographes, littérateurs et
- même poètes--et des économistes en ce qui concerne la valeur vénale ou
- le prix de revient des denrées alimentaires--dans tous les temps et
- dans tous les pays; iconographie, renseignements tirés des journaux
- horticoles, depuis qu’ils existent et des catalogues des
- horticulteurs, depuis qu’il en paraît... tout est réuni, analysé,
- classé, interprété et présenté au public sous une forme aussi
- substantielle qu’agréable.
-
-
-
-
-TABLE DES DIVISIONS[1]
-
- [1] _Cette nomenclature n’est point rigoureusement scientifique: elle
- a été envisagée seulement au point de vue alimentaire et établie en
- ne considérant que la partie comestible de la plante._
-
-
- LÉGUMES PROPREMENT DITS
- HERBAGES LÉGUMIERS
- LÉGUMES-SALADES
- PLANTES BULBEUSES
- LÉGUMES-RACINES
- PLANTES TUBERCULEUSES OU RHIZOMATEUSES
- LÉGUMINEUSES
- FRUITS LÉGUMIERS
- PLANTES CONDIMENTAIRES
- PLANTES POTAGÈRES ABANDONNÉES
-
-
-
-
-HISTOIRE DES LÉGUMES
-
-
-
-
-Légumes proprement dits
-
-
-
-
-ASPERGE
-
-(_Asparagus officinalis_ L.)
-
-
-En quelques contrées on recherche, pour la table, les jeunes pousses de
-certaines plantes cueillies au moment où elles sortent de terre
-naturellement étiolées, tendres et sans trop d’amertume: celles des
-Asperges sauvages, du Houblon, de l’Ornithogale (_Ornithogalum
-pyrenaicum_), de l’Orobanche (_Orobanche cruenta_), du Fragon épineux
-(_Ruscus aculeatus_), du Tamier (_Tamus communis_), de la Bryone, etc.;
-mais, tandis que l’on se contente de récolter ces espèces indigènes dans
-les champs ou le long des haies, l’Asperge a obtenu les honneurs de la
-culture potagère. Ce que l’on appelle vulgairement une Asperge n’est
-donc, à proprement parler, qu’un «turion» c’est-à-dire une jeune pousse
-d’Asperge non ramifiée, seule partie de la plante susceptible de servir
-d’aliment.
-
-L’Asperge est le type de la famille des Asparaginées qui comprend
-plusieurs espèces du genre _Asparagus_, plantes vivaces à tige ligneuse
-ou semi-ligneuse, d’un aspect fort gracieux. Plusieurs sont alimentaires
-à l’état jeune. L’Asperge à menues feuilles (_Asparagus tenuifolius_ L.)
-des lieux boisés ou montagneux de l’Europe, l’Asperge à feuilles aiguës
-(_A. acutifolius_ L.) de l’Europe méridionale et de l’Afrique
-septentrionale, récoltées à l’état sauvage, sont admises même sur les
-bonnes tables en Italie, en Espagne, en Algérie, bien que leurs turions
-soient très grêles, verts et moins savoureux que ceux de l’Asperge
-cultivée.
-
-Ces Asperges botaniques n’ont aucune part dans la paternité de l’Asperge
-de nos jardins laquelle descend d’une autre espèce indigène: l’Asperge
-officinale (_Asparagus officinalis_ L.) qui se plaît particulièrement
-dans les terrains sablonneux et incultes. On la trouve, en France, sur
-les bords et dans les îlots du Rhône et de la Loire; elle existe
-spontanément en Pologne, en Angleterre, en Suède, sur les rives du Volga
-et jusqu’en Sibérie.
-
-La culture de l’Asperge est ancienne; elle date de plus de 2000 ans.
-
-Les anciens Egyptiens l’ont peut-être cultivée. En tout cas les
-égyptologues ont cru reconnaître l’Asperge dans plusieurs
-représentations, bas-reliefs ou peintures. M. V. Loret dit que les
-Asperges sont figurées sur les monuments égyptiens sous la forme de
-corps droits, assez minces et allongés, coupés carrément à une extrémité
-et arrondis à l’autre, peints en vert clair et ordinairement attachés en
-bottes au moyen de deux ou trois liens. On trouve ces représentations
-dès l’époque des dynasties memphites (3000 ans avant Jésus-Christ). M.
-Loret ne connaît pas de textes hiéroglyphiques représentant l’_Asparagus
-officinalis_. Dans les lexiques copto-arabes, le nom de l’Asperge est
-_Krikonalia_ ou simplement _Alia_. C’est là, sans doute, l’ancien nom
-égyptien[2].
-
- [2] _Flore pharaonique_, 2e éd. nº 48.
-
-Les Grecs récoltaient les turions d’une Asperge sauvage, l’A.
-_acutifolius_, grande espèce ligneuse, à feuilles persistantes
-épineuses. Ils semblent avoir connu l’Asperge officinale sans faire
-aucun essai de culture de cette plante qui était peut-être pour eux plus
-médicinale qu’alimentaire.
-
-Le nom de l’Asperge vient des Grecs. Théophraste (300 avant
-Jésus-Christ) parle d’une plante nommée _Asparagos_ d’où est venu le
-latin _Asparagus_ et le français Asperge. Les Athéniens, paraît-il,
-prononçaient _Aspharagos_ ou _Phaspharagos_[3]. Avant de désigner
-exclusivement le plus délicat de tous les légumes, le mot Asperge avait
-le sens plus général de jeune pousse tendre d’un végétal quelconque. Les
-Grecs, dit le médecin Galien, appellent Asperges presque tous les jets
-tendres des herbes potagères comme ceux des Choux, des Laitues, des
-Bettes, des Mauves, etc.
-
- [3] Athénée, _Deipn._ l. II.
-
-Chez les Romains, les jeunes bourgeons comestibles du Fragon épineux
-vendus sur les marchés portaient aussi le nom d’_Asparagi_.
-
-L’étymologie de l’Asperge tirée du mot _asperitas_ est donc
-inacceptable. Il est vrai que plusieurs espèces d’Asperges sauvages ont
-les tiges épineuses. C’est pourquoi Nonnius dit: «_Asparagus ab
-asperitate dicitur_[4].»
-
- [4] _De re cibaria_, cap. 16. éd. 1645.
-
-Les exemples anciens du mot Asperge, pris dans la littérature française
-des XVe et XVIe siècles, offrent de nombreuses variantes
-orthographiques. La forme primitive est le plus souvent _Esperge_ ou
-_Esparge_. On trouve aussi _Asperague_, _Anasperague_ (Grant Herbier, nº
-453), _Sperage_ (Jardin de santé), _Spergue_, _Sparage_; ces dernières
-formes se rapprochent de l’allemand moderne _Spargel_. Rabelais et
-Matthiole font «esperge» du genre masculin comme l’_Asparagus_ latin.
-
-Vers l’an 200 avant notre ère, Caton, dans son ouvrage sur l’économie
-rurale, enseigne très clairement la manière de cultiver l’Asperge[5].
-
- [5] _De re rustica_, c. 161.
-
-Le vieux Romain recommande de propager ce végétal par semis, de
-transplanter les griffes--les jardiniers d’alors appelaient la racine
-enchevêtrée de l’Asperge _spongia_, éponge--dans de petites fosses.
-Jusqu’au milieu du siècle dernier, moment où les asparagiculteurs
-d’Argenteuil imaginèrent la culture en taupinière ou sur butte, on n’a
-connu que la plantation en fosses décrite pour la première fois par
-Caton.
-
-Au commencement de l’Empire romain, l’Asperge était devenue un mets
-recherché auquel les pauvres gens ne pouvaient prétendre. De toutes les
-herbes potagères, dit Pline, c’est la plus délicate à manger et celle
-que l’on cultive avec le plus de soins[6].
-
- [6] _Histoire naturelle_, l. XIX, c. 8.
-
-On estimait surtout les Asperges de Ravenne qui pesaient jusqu’à 1/3 de
-livre. Nos cultivateurs font mieux. On a vu quelquefois des Asperges
-d’Argenteuil de 0,20 centimètres de circonférence et pesant 600 grammes.
-Plus tard les Asperges deviennent bon marché. D’après l’Edit du maximum,
-promulgué en l’an 301 après Jésus-Christ par Dioclétien, 25 Asperges en
-branches cultivées se vendaient 6 deniers, soit 0,12 centimes. Les
-gourmets mangeaient alors l’Asperge très peu cuite. Ils préparaient ce
-légume au moyen d’une ébullition si rapide qu’elle était passée en
-proverbe. Suétone, dans sa _Vie d’Auguste_, nous apprend que cet
-empereur était friand d’Asperges et disait volontiers: _Citius quam
-asparagi coquantur_, pour indiquer une action plus rapidement exécutée
-que la coction de l’Asperge. Divers passages des satiristes latins
-Juvénal[7] et Martial[8] montrent que la vogue de l’Asperge cultivée
-(_altilis_) n’empêchait pas l’Asperge sauvage (_corruda_) d’être
-recherchée même par les citadins. Le poète Martial avoue n’aimer ni les
-unes ni les autres.
-
- [7] _Satires_, XI, vers nº 68.
-
- [8] _Epigrammes_, l. XIII, 21.
-
-Pendant le moyen âge, les légumes de luxe cultivés par les Romains
-disparaissent, ou, s’ils se conservent dans quelques cloîtres, les
-auteurs n’en font plus mention. Seuls, les habiles horticulteurs
-qu’étaient les Arabes d’Espagne les cultivaient. De même les Musulmans
-de l’Egypte et de la Syrie. _Helyoun_ (Asperge en arabe), c’est
-l’Aspharadj des Espagnols, dit Ibn-el-Beïthar, botaniste arabe au XIIIe
-siècle. Un roman persan, _Maçoudi_, écrit en l’an 336 de l’hégyre (IXe
-siècle), vante l’Asperge de Damas comme un mets exquis[9].
-
- [9] Texte et traduct. par Barbier de Meynard, t. VIII, p. 395.
-
-En Europe la culture de l’Asperge a dû commencer assez tard, peut-être
-dans les alluvions sablonneuses et fertiles des vallées du Rhin et de
-l’Escaut, comme le témoignent les noms des vieilles races
-perfectionnées: Asperge _de Hollande_, _d’Allemagne_, _de Pologne_,
-_d’Ulm_, _de Darmstadt_, etc. En France, l’importation des bonnes races
-s’est probablement faite par la Flandre française. La ville de
-Marchiennes (Nord), autrefois centre important de culture de l’Asperge
-et qui a donné son nom à une race locale issue de la variété _de
-Hollande_, a sans doute reçu ce légume de la Belgique.
-
-Le plus ancien texte que nous connaissions, mentionnant l’Asperge dans
-les temps modernes, remonte au XVe siècle et le document appartient
-justement à la région nord de la France. D’après un inventaire fait vers
-1469 à la suite d’un procès, le potager des chanoines de la collégiale
-de Saint-Amé, de Douai (Nord), comprenait, entre autres légumes, des
-«esperges».
-
-Le midi cultivait l’Asperge au commencement du XVIe siècle. Un compte de
-dépenses de l’Hôtel de Ville d’Agen constate qu’au dîner des Consuls le
-jour de la Pentecôte de l’année 1503, on mangea des Asperges
-(_espergos_) qui coûtèrent à la municipalité la somme de 40 sols
-tournois.
-
-Ruellius, auteur français, cite l’Asperge en 1536 comme un légume connu.
-En Angleterre, la plante est mentionnée par Turner en 1538.
-
-Dans le courant du XVIe siècle, ce légume se répand de plus en plus. La
-province allait chercher des griffes ou des graines d’Asperges à Paris.
-Dans un compte de dépenses de 1534: «à un homme qui travailla une
-journée à planter des esperges que Olivier apporta de Paris»[10].
-
- [10] _Arch. Aube_, D. 398.
-
-Pantagruel de Rabelais aimait beaucoup les «esperges». D’autres auteurs
-regardent l’Asperge comme un mets raffiné. User de cette délicatesse
-excitait l’indignation des gens atrabilaires. Un pamphlet politique du
-temps de la Ligue montre que les ligueurs, parmi d’autres griefs mieux
-fondés, reprochaient à Henri III de faire servir des Asperges et des
-Artichauts dans les somptueux banquets qu’il offrait à ses mignons[11].
-Gourmandise fort excusable pourtant!
-
- [11] D’Embry, _L’Isle des Hermaphrodites_, éd. 1605, p. 162.
-
-Si nous en jugeons par les descriptions de deux contemporains,
-Dalechamps[12] et l’anglais Gerarde, l’Asperge cultivée, au XVIe siècle,
-n’atteignait que la dimension d’une grosse plume de cygne. Nous
-reproduisons ici la gravure sur bois que donne Dalechamps de l’Asperge
-cultivée de son temps, bien peu différente de la forme sauvage. C’est
-cette Asperge commune ou Asperge verte, fluette et souvent amère, qui a
-été cultivée en France jusqu’à la vulgarisation assez tardive dans nos
-contrées de la grosse Asperge de Hollande.
-
- [12] _Hist. des plantes_, t. I, p. 517, éd. 1615.
-
-La culture ancienne de l’Asperge, longuement décrite par Olivier de
-Serres et Ch. Estienne, était très défectueuse.
-
-De Serres (1600) déplante ses Asperges au bout de 2 ou 3 ans pour les
-replanter plus profondément; mauvaise opération puisqu’il retardait
-inutilement la jouissance de son aspergerie. Sa coutume absurde de
-«châtrer» l’aspergerie est également un procédé inadmissible, l’intérêt
-du cultivateur n’étant pas d’affaiblir, en retranchant une partie des
-yeux, son plant d’Asperges qu’il doit au contraire désirer très
-productif. «L’on chastre l’aspergerie, ostant des tiges ce qui est
-treuvé de superflu, comme pour les artichaux, dont les restantes estant
-deschargées en fructifient copieusement.»
-
-Plus loin: «Est remarquable la naturelle amitié de l’asperge avec les
-cornes de la moutonnaille, pour s’accroistre gaiement près d’elles: qui
-a fait croire à aucuns, les asperges procéder immédiatement des cornes.
-Pour laquelle cause, au fond de la fosse, met-on un lict de cornes,
-qu’on couvre de quatre doigts ou demi-pied de terre et par dessus les
-asperges sont plantées.»
-
-[Illustration: ASPERGE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des Plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Ici nous sommes en présence d’un préjugé qui remonte aux premiers âges
-du jardinage. Les Géoponiques grecs admettent que les Asperges sont le
-produit de cornes de bélier mises en terre. Pline, rapportant cette
-fable, semble y ajouter foi. Au XVIe siècle, et jusqu’au milieu du
-XVIIe, nombre d’auteurs font allusion à cette prétendue propriété des
-cornes d’animaux de la race ovine d’engendrer des Asperges.
-
-Certains y voyaient surtout un prétexte à des plaisanteries
-rabelaisiennes. Noël du Fail dit que les Asperges ne pouvaient être
-rares à Paris «où il y a abondance de cornes»[13]. Rabelais lui-même n’a
-pas manqué de s’en égayer[14].
-
- [13] _Contes d’Eutrapel_, 1585, éd. elzévir. t. II, p. 267.
-
- [14] _Œuvres_, l. IV, chap. VII.
-
-Dans ce préjugé si ancien, il y avait une part de vérité. La «dominante»
-de l’Asperge paraît être l’azote. D’après des recherches récentes, la
-fumure azotée détermine un surcroît de rendement considérable[15]. Or la
-corne concassée, engrais à décomposition lente, sans faire naître des
-Asperges, devait favoriser puissamment la végétation des aspergeries. La
-constatation de ce phénomène aura donné lieu à ce curieux préjugé.
-
- [15] _Voyez_ Vercier, _Jal Soc. nat. d’Hortic._, 1907, p.
- 369.--Rousseaux et Brioux, _Bull. Soc. nat. d’Agric._, 1907, p. 33.
-
-Le choix des porte-graines, c’est-à-dire la sélection pratiquée par les
-cultivateurs n’a pas été sans améliorer cette plante potagère,
-quoiqu’elle soit peu modifiée au fond. Les consommateurs désiraient de
-très gros turions à extrémité arrondie, d’une jolie teinte rosée ou
-violacée. Quant à la longueur de la partie blanche comestible, on sait
-qu’elle provient du mode de culture, c’est-à-dire de l’épaisseur plus ou
-moins grande du rechargement annuel.
-
-De l’Asperge commune, peu éloignée de l’état sauvage, est donc née la
-grosse Asperge, dont il n’existe que deux races principales: l’Asperge
-_violette de Hollande_, dite aussi _d’Allemagne_ ou _de Pologne_ et
-l’Asperge _d’Argenteuil_ hâtive ou tardive. La première, comme ses
-différents noms l’indiquent, est cultivée depuis un temps immémorial
-dans le Nord de l’Europe. Les races locales _de Darmstadt_, _d’Ulm_, _de
-Marchiennes_, _de Vendôme_, _de Strasbourg_, etc., issues de la variété
-de Hollande, n’en sont pas distinctes.
-
-La grosse Asperge n’a été introduite en France qu’au commencement du
-XVIIIe siècle, et elle ne s’est vulgarisée que plus tard. Cl. Mollet,
-dans son _Théâtre des plans et jardinages_ écrit en 1610-1615, dit que
-de son temps il y avait plusieurs sortes d’Asperges, que les meilleures
-et les plus grosses venaient de Milan. Nous ne connaissons rien autre
-chose sur cette Asperge italienne. De Combles signale la grosse Asperge
-en ces termes: «L’Asperge de Pologne ou de Hollande ne s’est point
-encore multipliée au point d’en voir paroître dans les marchés publics;
-il n’y a que les gens qui en élèvent pour eux-mêmes qui en jouissent et
-comme la plantation en est très coûteuse, il se pourroit qu’elle ne
-devînt jamais marchande»[16].
-
- [16] _Ecole du Potager_, 1749, t. I, p. 206.
-
-En effet, à cette époque, et même bien plus tard, le village
-d’Aubervilliers qui fournissait la presque totalité de la consommation
-parisienne ne cultivait que l’Asperge commune.
-
-L’Asperge _rose hâtive d’Argenteuil_, voisine de la race de Hollande,
-mais supérieure en poids et plus précoce de dix jours, est une obtention
-des cultivateurs de ce village dont elle a fait la fortune[17].
-
- [17] Voyez _Revue horticole_, 1867, p. 153, 426; 1868, p. 87; 1888, p.
- 101.
-
-La culture de l’Asperge dans les villages d’Epinay, Bezons et Argenteuil
-est très ancienne. Mais ce n’est que vers 1800 qu’elle prit une grande
-extension. MM. Levesque, dit Charlemagne, et Lescot père furent les
-premiers habitants d’Argenteuil qui, vers 1805, introduisirent la
-culture en grand de l’Asperge dans les Vignes, puis sur tout le
-territoire de la commune. Deux membres d’une famille Lhérault ont
-beaucoup contribué aux progrès de l’asparagiculture à Argenteuil. M.
-Lhérault-Salbœuf, décédé en 1888, à l’âge de 85 ans, commença la culture
-de l’Asperge dans cette localité vers 1830 et y apporta beaucoup de
-perfectionnements. Il est en outre l’obtenteur d’une race sélectionnée,
-l’Asperge _améliorée tardive d’Argenteuil_ remarquable par ses énormes
-turions et sa productivité (lorsqu’elle se trouve dans les conditions
-voulues). Il présenta ce gain à la Société impériale d’Horticulture le
-25 avril 1861. En 1862, M. Louis Lhérault fit connaître sa variété _rose
-hâtive_ qui ne diffère de la précédente que par sa précocité. Mais déjà,
-en 1845, un cultivateur nommé Lescot-Bast possédait des Asperges hâtives
-qui lui valurent une récompense de premier ordre d’une exposition
-horticole de Versailles. Un autre cultivateur d’Argenteuil, M.
-Dingremont, a aussi disputé à Louis Lhérault l’honneur d’avoir créé une
-race hâtive[18]. En même temps, les asparagiculteurs d’Argenteuil
-substituaient à l’ancien mode de culture en fosses la culture à plat
-avec le buttage des touffes, ce qui permettait l’introduction de
-l’Asperge dans la grande culture. Des centres de production furent alors
-fondés dans certaines régions et le voisinage des grandes villes. C’est
-une culture des plus rémunératrices. La grande culture de l’Asperge en
-France occupe actuellement une superficie de 7000 hectares dans 42
-départements principalement: Seine-et-Oise, Seine, Loir-et-Cher, Yonne,
-Côte-d’Or, Aisne, Creuse, Vienne, Charente, Pyrénées-Orientales. Biskra
-en Algérie, Lauris et Cavaillon dans le Vaucluse, l’Auxerrois,
-Dombasles-sur-Meurthe, le canton de Ribécourt, Montmacq, le département
-des Côtes-du-Nord du côté d’Issignac, etc., sont des centres de
-production très importants qui ont fait entrer l’Asperge, autrefois
-légume de luxe, dans la consommation courante.
-
- [18] _Journ. Soc. d’Hortic. de Fr._ 1863, p. 447; 1879, p. 289.
-
-La Quintinie paraît être le premier qui ait cultivé l’Asperge
-artificiellement hors de sa saison, pour la table de Louis XIV. Il
-pratiquait le forçage sur couche et sous châssis et servait l’Asperge au
-grand roi dès le mois de décembre. La culture maraîchère a commencé à
-chauffer l’Asperge blanche seulement vers l’époque de la Révolution.
-Tamponet, fameux horticulteur de Reuilly, aurait été un des premiers à
-s’en occuper[19]. Nous savons que Quentin père, maraîcher à Saint-Ouen,
-forçait l’Asperge blanche en 1792[20]. Ce même Quentin et son beau-frère
-Marie ont introduit dans cette localité, vers 1800, la culture de
-l’Asperge verte, très recherchée par l’art culinaire sous le nom
-d’Asperge aux petits pois. C’est une spécialité qui est aujourd’hui,
-avec l’éducation des griffes d’Asperges, en vue du forçage, une source
-de richesse pour la commune de Saint-Ouen[21]. L’art culinaire réclamant
-des turions de 6 à 7 millimètres de diamètre seulement, c’est-à-dire
-minces et allongés, on emploie une race qui se rapproche de l’Asperge
-sauvage et les turions sont récoltés verdis à la lumière lorsque les
-feuilles commencent à se développer.
-
- [19] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1843, p. 403.
-
- [20] Moreau et Daverne, _Manuel_, p. 4.
-
- [21] _Revue horticole_, 1897, p. 136.
-
-En somme, quoique cultivée depuis plus de 2000 ans, l’Asperge est une
-plante qui n’a pas varié notablement. L’Asperge cultivée diffère peu du
-type sauvage. Le volume du turion, chez la plante cultivée, résulte
-surtout de la culture dans un sol ameubli et très fertile. Bossin,
-grainier-fleuriste à Paris, dans un opuscule publié en 1845[22], dit que
-son père, sans posséder la grosse Asperge _de Hollande_, obtenait
-néanmoins des turions de 15 centimètres de circonférence au moyen de
-fumures appropriées et de soins culturaux.
-
- [22] _Instruction pratique sur la plantation des Asperges_.
-
-
-
-
-CARDON et ARTICHAUT
-
-(_Cynara Cardunculus_ L.--_C. Scolymus_ L.)
-
-
-Entre ces deux Chardons élevés au rang de plantes potagères de premier
-ordre, il n’y a pas la moindre différence sous le rapport des caractères
-botaniques. Ce sont deux variétés formées par la culture et issues du
-Cardon sauvage (_Cynara Cardunculus_ L.), Cynarocéphale très épineuse,
-indigène dans le Midi de la France, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le
-Nord de l’Afrique, les îles de la Méditerranée. Ces plantes ne forment
-donc qu’une seule espèce bien que Linné ait cru devoir les classer comme
-espèces distinctes parce que le Cardon a les feuilles épineuses et son
-cousin germain l’Artichaut les feuilles peu ou pas épineuses. Or, ce
-caractère de mince importance, est même inconstant. Depuis Linné,
-l’Horticulture s’est enrichie de variétés de Cardons sans épines, dits
-_inermes_.
-
-A la suite d’une longue culture, les deux plantes ont subi de grandes
-modifications dans leurs parties utiles. Chez le Cardon, la variation
-s’est portée sur les côtes ou nervures médianes des feuilles qui se sont
-épaissies et fournissent un mets des plus recherchés après avoir été
-«blanchies», c’est-à-dire étiolées. Les feuilles ont aussi perdu tout ou
-partie de leurs épines, selon les variétés. La différenciation de
-l’Artichaut s’est faite sur le capitule floral (tête) en épaississant le
-réceptacle (fond) et la base des bractées ou écailles de l’involucre
-(feuilles). Dans la plupart des variétés, la plante n’est plus du tout
-spinescente.
-
-Le Cardon sauvage, fréquent dans le Midi sur les coteaux secs,
-sablonneux ou calcaires, est assurément le type de l’espèce. Ce ne peut
-être l’Artichaut, ce dernier n’ayant jamais été trouvé hors des jardins.
-Selon la remarque de A. de Candolle, comme la région de la Méditerranée,
-patrie de tous les _Cynara_, a été explorée à fond par les botanistes,
-on peut affirmer qu’il n’existe nulle part à l’état spontané.
-
-L’Artichaut est donc une forme obtenue par la culture. Il retourne
-d’ailleurs facilement au type commun de Cardon sauvage. On voit ce
-phénomène se produire, tantôt par atavisme chez certains sujets issus de
-graines, tantôt par dégénérescence chez des plantes qui végètent dans de
-mauvaises conditions de culture. Nous avons vu, nous-même, dans un
-jardin du Limousin, un malheureux pied d’Artichaut cultivé dans un
-terrain stérile. Il était retourné à l’état de Chardon épineux. Depuis
-de longues années, il épanouissait ses jolis capitules bleu d’azur, à la
-satisfaction du propriétaire du lieu, lequel ne se doutait pas que son
-«bouquet», pour employer son expression, était comestible.
-
-De ces deux plantes produites par l’industrie des jardiniers, la forme
-Cardon est la plus ancienne. Ceci est démontré par les variations
-nombreuses des races de Cardons cultivés qui diffèrent beaucoup au point
-de vue de la division des feuilles, du nombre des épines et de la
-taille, diversités qui indiquent une culture ancienne. Nous avons aussi
-des indices historiques.
-
-Il est certain que l’Antiquité a connu le Cardon cultivé et sauvage sous
-les noms de _Cactos_, _Scolymus_, _Cynara_, _Carduus_. Au contraire des
-Modernes qui mangent seulement la partie charnue des feuilles de cette
-plante, les Anciens, tout en appréciant les Cardes blanchies par
-enfouissement, consommaient aussi les têtes que nous trouvons dures et
-trop petites. On mangeait alors toutes les Carduacées indigènes,
-comestibles pour des populations pauvres et peu difficiles, ce que font
-encore les Arabes de l’Algérie.
-
-Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) mentionne le Cardon dans son
-Traité des plantes, sous le nom de _Cactos_, plante épineuse qui vient,
-dit-il, de Sicile, et dont on mange les pétioles écorcés et le fruit
-appelé Ascalia. Le Cardon sauvage croît aujourd’hui en Grèce, mais
-peut-être à la suite d’une naturalisation postérieure à Théophraste.
-
-Après ce naturaliste, d’autres auteurs grecs parlent du Cardon comme
-d’une plante comestible. Athénée dit que le _Cactos_ est analogue à ce
-que les Romains nomment _Carduus_ et les Grecs _Cynara_. Sophocle écrit
-_Kynara_ et _Kynaros_. Le _Scolymos_ paraît être le Cardon sauvage,
-cependant E. Fournier donne le _Scolumos_ de Dioscoride comme une autre
-Composée alimentaire le Scolyme, nommé aussi Cardousse ou Cardouille
-(_Scolymus hispanicus_).
-
-Tous ces noms ont été conservés dans la nomenclature botanique par les
-botanistes de la Renaissance et appliqués à peu près justement sauf pour
-le _Cactos_. Croyant reconnaître la plante épineuse de Théophraste dans
-un végétal américain, ils ont donné par erreur le nom de _Cactus_ à un
-genre de plante parfaitement inconnu aux anciens Grecs.
-
-Que devient le Cardon--_Cinara_ de Columelle et _Carduus_ de Pline--dans
-les mains des horticulteurs romains? Certes il a fait de grands progrès.
-Les gourmets, qui ne manquaient pas, commencent à s’en délecter. Le
-voilà cité par Pline le naturaliste comme un légume de luxe réservé aux
-riches. Carthage la Grande et Cordoue en Andalousie se livrent à la
-culture du Cardon pour l’approvisionnement de Rome; culture si
-lucrative, selon Pline, qu’on voyait des planches de ce légume rapporter
-6000 sesterces par an (un sesterce, 15 à 20 centimes de notre monnaie).
-Loin de se réjouir de ce mouvement commercial, le philosophe stoïcien
-qu’est Pline, ennemi du luxe et du bien-être, déclare ne rapporter ce
-fait qu’avec honte pour montrer la dépravation de ses concitoyens qui
-poussent la sensualité jusqu’à manger des Chardons perfectionnés[23].
-
- [23] _Hist. nat._, l. XIX, 43.
-
-Avant lui, Varron avait déjà écrit une satire contre la recherche et les
-délices des mets servis dans les repas. Parmi les productions
-recherchées par les gastronomes, et que Varron voue au mépris, figurent,
-avec de nombreux oiseaux et poissons, les Noix de Thasos, les Dattes de
-l’Egypte et même les Glands doux de l’Espagne[24].
-
- [24] Aulu-Gelle, _Nuits attiques_, VII, 16.
-
-A coup sûr, ce rigoriste aurait proscrit les Cardons et les Artichauts
-s’il les avait connus!
-
-La culture perfectionnée de ce légume semble donc avoir commencé à
-Cordoue et en Afrique vers le IIe siècle de notre ère. Une variété
-ancienne s’appelle encore aujourd’hui Cardon _d’Espagne_. La culture du
-Cardon s’est maintenue en Italie durant le moyen âge. Pierre de
-Crescenzi, agronome qui vivait à Bologne au XIIIe siècle, en parle dans
-son Traité d’Agriculture.
-
-De tout ceci il appert que les Anciens ont connu seulement le Cardon et
-non l’Artichaut. Comment ce dernier légume fut-il produit et à quelle
-époque? L’Artichaut résulte probablement d’une modification survenue à
-certains sujets dans les cultures de Cardons et cette amélioration
-serait due aux talents des jardiniers italiens du XVe siècle. Ici nous
-avons des dates d’introduction.
-
-Selon Targioni-Tozetti, un nommé Filippo Strozzi aurait apporté, de
-Naples à Florence, quelques pieds d’Artichauts en l’année 1466[25]. Vers
-la même époque, l’auteur du curieux roman italien _Le songe de
-Poliphile_ cite l’Artichaut «cher à Vénus». D’autre part, Ermolao
-Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en 1495, raconte dans un de
-ses ouvrages avoir vu un pied unique d’Artichaut cultivé comme une
-nouveauté dans un jardin particulier à Venise.
-
- [25] _Cenni storici_, 2e éd. p. 43.
-
-[Illustration: ARTICHAUT (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des Plantes_
-de Dalechamps.]
-
-Cinquante ans plus tard, en 1557, Matthiole dit que l’Artichaut est
-abondant en Toscane, qu’il vient de Naples et est originaire de Sicile.
-Peut-être les Arabes, longtemps maîtres de la Sicile, ont-ils apporté
-d’Espagne quelques variétés de Cardons spécialement cultivés pour la
-délicatesse de leurs capitules à fonds plus ou moins charnus. C’est
-possible. Déjà Ibn-el-Awam, écrivain de l’Espagne musulmane au moyen
-âge, indique dans son Traité d’Agriculture la culture du _Kinaria_
-auquel il faut donner beaucoup d’eau pour obtenir de gros fruits, phrase
-qui convient bien à notre Artichaut.
-
-En France, l’Artichaut était en grande vogue dès la première moitié du
-XVIe siècle. Il a été introduit en Angleterre vers 1548, sous Henri VIII
-qui les aimait beaucoup[26].
-
- [26] Phillips, _History of cultivated vegetables_, II, p. 23.
-
-Alors, de tous côtés, divers auteurs parlent de ce nouveau légume et le
-nomment avec de nombreuses variantes orthographiques. Les plus anciens
-botanistes tels que Ruel, Lonicer, l’appellent _Articol_, du mot
-néo-latin _Articacton_ ou plutôt _Articalctum_. Rabelais, dans son
-Pantagruel (livre IV, chap. 59), fait figurer les «Artichaulx» parmi les
-mets recherchés par les Gastrolâtres. Le médecin anversois Nonnius
-prononçait _Artachoche_. Voici l’orthographe adoptée par le poète
-Ronsard dans une ode _à son valet_[27].
-
- «Achète des abricôs,
- Des pompons, des artichôs,
- Des fraises et de la crême,
- C’est en esté ce que j’ayme.»
-
- [27] _Odes_, I. 11, 18.
-
-L’orthographe avec le T final ne paraît définitivement fixée que vers le
-XVIIIe siècle.
-
-Pendant longtemps l’Artichaut fut un légume rare et cher. Il ne va pas
-sur la table des pauvres, dit Bruyerin-Champier (XVIe siècle). On ne le
-trouvait que dans les jardins de bonnes maisons. D’après Dalechamps: «il
-ne se fait pas de banquets somptueux où l’on ne serve de cette «viande»
-pourvu que c’en soit la saison». Mais, gros scandale! Comme autrefois,
-ceux qui mangeaient des Artichauts et des Asperges devaient subir les
-invectives des gens qui ont toujours voulu, sans beaucoup de succès,
-réformer les mœurs... des autres. Nous pouvons donner un échantillon de
-la prose d’un de ces esprits chagrins, le sieur Daigue, auteur en 1530,
-du rare opuscule _Singulier traicté contenant les propriétés_, etc.:
-«Nous, comme brutes, dévorons eschardons, viande (nourriture) naturelle
-des asnes. O nous, par trop voluptueux, nous par trop sujets à
-gulositez! O prodigues de ventre, ce seroit merveille n’estre permys aux
-asnes manger Artichaultz.»
-
-On retrouve les mêmes récriminations dans les ouvrages du médecin
-Mizault et dans le _De re Cibaria_ de Bruyerin-Champier.
-
-Ces préjugés contre les légumes de luxe ont été fort tenaces dans
-certains milieux. Le _Roman bourgeois_, de Furetières, écrit en 1666,
-dépeint très bien les mœurs et l’étroitesse d’esprit de la bourgeoisie
-au XVIIe siècle.
-
-C’est une grand’mère qui parle: «Quand nous estions fille, dit-elle, il
-nous falloit vivre avec tant de retenue, que la plus hardie n’auroit pas
-osé lever les yeux sur un garçon. Si quelqu’une de nous eust mangé des
-asperges ou des artichaux, on l’auroit monstrée au doigt, mais
-aujourd’hui les jeunes filles sont plus effrontées que des pages de
-cour[28].»
-
- [28] Tome I, éd. Jeannet, p. 181.
-
-Malgré tout, le grand monde mangeait beaucoup d’Artichauts, et d’autant
-plus que la médecine du temps attribuait à ce légume des propriétés
-«réchauffantes», selon l’expression de Brantôme, qui devait s’y
-connaître[29]. L’Artichaut était considéré comme un succédané des
-Truffes, Morilles et autres mets stimulants. A ce propos, La
-Framboisière, médecin de Louis XIII, est très explicite dans son vieux
-français qui, comme le latin, brave dans les mots l’honnêteté![30]
-
- [29] _Œuvres_, t. IX, p. 221.
-
- [30] _Œuvres_, 1613. p. 95.
-
-La reine Catherine de Médicis, de voluptueuse mémoire, adorait les fonds
-d’Artichauts. Le chroniqueur L’Estoile, dans son _Journal_, à la date du
-19 juin 1575, raconte que la Reine-mère se trouvant au repas de noces de
-Mlle d’Artigues, mangea tant de fonds d’Artichauts qu’elle «cuida
-crever», dit-il peu respectueusement. Connaissant son faible on a dû lui
-servir souvent son mets favori. Deux menus de grands festins que la
-reine Catherine a honorés de sa présence nous en donnent la preuve. En
-juin 1549, les échevins de la Ville de Paris lui offrirent un splendide
-repas dans le Parloir-aux-Bourgeois; on y consomma douze douzaines
-d’Artichauts, à 6 livres la douzaine[31]. Le 28 août 1563, la reine
-visitait Falaise, on lui servit un grand dîner maigre et le compte de
-dépenses marque pour légumes et fruits: Artichauts 6 sols, Pois chiches
-4 sols, Oranges 5 sols[32].
-
- [31] Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, t. III, p. 418.
-
- [32] Ferrière-Percy (de la), _Journal de la Comtesse de Sanzay_, p.
- 125.
-
-L’origine des variétés de Cardons et d’Artichauts est obscure et
-incertaine. Il en est de même d’ailleurs pour toutes les anciennes
-variétés de plantes horticoles et l’usage de les distinguer par des noms
-particuliers est assez moderne.
-
-La variété dite Cardon _de Tours_ est très ancienne. Quoique épineuse,
-elle était déjà préférée, au XVIIe siècle, au Cardon _d’Espagne_.
-
-Le Cardon _inerme_ ou sans épines a fait son apparition vers 1800. Le
-_Bon Jardinier_ de 1801 le cite pour la première fois comme une
-nouveauté due à un jardinier français.
-
-Le Cardon _plein sans épines, à côtes rougeâtres_ a été mis au commerce
-vers 1819 par Vilmorin qui l’avait reçu de M. de Lacour-Gouffé,
-directeur du Jardin botanique de Marseille. Le Cardon _Puvis_, introduit
-dans les cultures parisiennes en 1841, fut communiqué à M. de Vilmorin
-par le savant agronome qui lui a donné son nom.
-
-Bauhin, au commencement du XVIIe siècle, se contentait de distinguer les
-races d’Artichauts par la forme conique ou globuleuse des têtes ou par
-le coloris vert ou violet des écailles. Il y avait déjà des races
-précoces. Le _Jardinier françois_ (1651) ne connaît que deux sortes: le
-vert et le violet. La Quintinie cultivait, en plus, le rouge.
-
-L’_Ecole du Potager_, par de Combles (1749), qui est le plus ancien
-ouvrage spécial sur la culture potagère, admet cinq variétés: le blanc,
-le vert, le violet, le rouge et le _Sucré de Gênes_. Le vert, dit-il, a
-les têtes très grosses et est le plus répandu sur les marchés. Cette
-variété était sans doute analogue à l’Artichaut _gros vert de Laon_,
-l’Artichaut français par excellence dont le nom paraît vers la fin du
-XVIIIe siècle[33]. Gerarde, auteur anglais (1596), connaissait deux
-variétés, une d’origine française, à capitule conique et la variété
-_Globe_, la plus populaire en Angleterre. Miller, en 1732, ne cite
-encore que ces mêmes variétés: L’Artichaut _de France_, à tête conique,
-à écailles étroites, vertes et tournées en dehors et l’Artichaut _rond_,
-à écailles larges, tournées en dedans et dont la partie charnue est très
-épaisse. On la préfère beaucoup à l’autre, dit-il.
-
- [33] _Soupers de la Cour_ (1778), t. II, p. 210.
-
-L’Artichaut _gros camus de Bretagne_ a été introduit dans les environs
-de Paris vers 1810 par M. Féburier, agronome de Versailles, et propagé
-par les maisons Tollard et Vilmorin.
-
-La culture ancienne du Cardon différait beaucoup de celle pratiquée de
-nos jours. Olivier de Serres, au XVIe siècle, ne connaissait d’autre
-méthode que celle des Anciens: «La plante qu’on veut blanchir est
-premièrement deschargée du superflu de son ramage (feuillage), coupant
-ses summitez à la serpe et du reste faict un botteau, lié estroitement
-avec des oziers en trois endroits.
-
-«Après creusera-on une fossette, longue, estroite, profonde d’environ un
-pied et demi, au devant de la plante d’icelle, où sans aucunes en
-arracher, le botteau sera couché et couvert des rognures du ramage;
-finalement la terre est remise sur le botteau et la pressant avec les
-pieds, par ce moyen se blanchira en trois semaines ou un mois.»
-
-La méthode moderne est plus commode, on obtient le même résultat avec
-l’empaillage des pieds sur place. Ch. Estienne a reproduit, dans sa
-_Maison rustique_, tous les préjugés ridicules sur la culture des
-plantes et les erreurs des agronomes latins Columelle et Palladius: «Si
-l’on veut, dit-il, que l’Artichaut (ou Cardon) vienne sans épines, il
-faut frotter contre une pierre et rompre l’extrémité de la graine qui
-est pointue, ou mettre la graine en manière d’ente dans la racine de la
-Laitue. Vous aurez Artichaut de bonne senteur si vous mettez tremper la
-graine trois jours en jus de rose ou de lis, huile de laurier ou
-lavande.»
-
-L’intéressante question de l’étymologie du mot Artichaut est incertaine.
-Les anciens botanistes le donnent comme dérivé de _Cocalum_, cône ou
-strobile de Pin, par allusion aux écailles imbriquées du capitule.
-Littré dit qu’Artichaut vient de l’arabe _ardhi_ terre et _schoki_,
-épine.
-
-Le mot arabe pour Artichaut: _Harshaf_ ou _Kharchioff_, a été aussi mis
-en ligne.
-
-Autre solution proposée par un éminent linguiste:
-
-On peut admettre deux mots types pour les différents noms de l’Artichaut
-dans les langues européennes, le français _Artichaut_ et l’italien
-_Carciofo_.
-
-Artichaut dérive d’un mot bas-latin créé par les herboristes au XVe
-siècle, pour désigner le nouveau légume dont on mangeait les capitules.
-Ce mot néo-latin se présente chez les botanistes de la Renaissance sous
-les diverses formes: _Articoctus_, _Articactus_, _Articoccalus_,
-_Alcocalus_ et autres.
-
-Comme le montre le T final, Artichaut est sorti de la forme correcte
-_Articoctus_.
-
-_Articoctus_ ou _Articactus_ peut s’expliquer par l’adverbe grec _Arti_
-préfixé au mot _Cactos_ ou _Cactus_ qui désignait le Chardon cultivé
-chez les Anciens. Le mot composé _Articoctus_ aurait le sens de fruit de
-Chardon nouvellement développé, comme nous disons tête d’Artichaut.
-
-Sont dérivés du néo-latin _Articoctus_ tous les noms de l’Artichaut dans
-les langues du Nord de l’Europe: français, anglais, allemand, flamand,
-polonais, etc.; le provençal _Artichaou_, le limousin _Artijaou_, le
-vénitien _Articioco_, le génois _Articiocca_, etc., par suite de
-l’influence française dans la haute Italie.
-
-Les variantes orthographiques résultent des prononciations locales.
-
-Le second mot type, l’italien _Carciofo_ (qui se prononce _Khartchoffo_,
-avec l’_o_ final presque muet), est sûrement dérivé de l’arabe _Harshaf_
-(Artichaut) qui aurait formé le nom de ce légume dans les dialectes de
-l’Italie centrale et méridionale, dans ceux de la Péninsule hispanique:
-
-L’italien _Carciofo_; le romain _Carciofano_; le napolitain _Carcioffa_;
-le catalan _Carxofa_; la langue franque d’Alger _Carchouf_; le
-languedocien _Carchoflo_. L’espagnol _Alcachofa_ dérive aussi de
-_Harshaf_ précédé de l’article arabe _al_. De même le portugais
-_Alcachofra_; l’andalou _Alcarcil_; le sarde, _Iscarzoffa_, etc.
-
-Par exception, le sicilien _Cacocciula_ semble dérivé directement du
-grec. Il serait alors un diminutif du mot _Cactos_[34].
-
- [34] Bonaparte (Louis Lucien), _Neo-Latin Names for «artichoke»_;
- London, 1885, in-8 de 7 p. (Extrait de _Philosophic. Trans._).
-
-
-
-
-CÉLERI
-
-(_Apium graveolens_ L.)
-
-
-Les Céleris cultivés sont des races jardinières issues de l’Ache
-odorante (_Apium graveolens_ L.), Ombellifère semi-aquatique, peut-être
-vénéneuse, botaniquement apparentée aux genres Persil, Berle, Ciguë,
-Œnanthe et autres de la tribu des Cicutées.
-
-Parmi nos plantes potagères on ne saurait donc trouver un plus
-remarquable exemple des changements avantageux que peut produire la
-culture sur une plante sauvage dangereuse qu’elle a transformée ici en
-légume savoureux, très sain, quoique de digestion un peu difficile.
-
-L’Ache ou Céleri sauvage est une herbe bisannuelle, à odeur aromatique
-forte et désagréable, d’une saveur âcre et brûlante; ses feuilles
-luisantes, très découpées, rappellent bien l’aspect du Céleri cultivé,
-mais la plante sauvage est plus drageonnante, se rapprochant par là des
-variétés de Céleris dits _à couper_; en outre, les feuilles de l’Ache ne
-présentent pas les côtes larges et épaisses qui rendent comestible le
-Céleri cultivé ni surtout le renflement bulbeux de la base de la tige du
-Céleri-Rave.
-
-L’Ache odorante croît abondamment dans les endroits marécageux du
-littoral des mers européennes. Son aire de dispersion est très étendue
-comme il arrive fréquemment chez les plantes aquatiques ou
-semi-aquatiques qui ont une aire moyenne plus grande que les autres.
-L’Ache se trouve depuis la Suède au Nord jusqu’à l’Algérie au Sud; en
-Egypte, en Abyssinie; en Asie depuis le Bélouchistan jusqu’aux montagnes
-de l’Inde anglaise[35]. Des botanistes l’ont rencontrée en Fuégie, en
-Californie et dans la Nouvelle-Zélande. Elle manque à la flore
-parisienne.
-
- [35] De Candolle, _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 71.
-
-On peut suivre l’histoire du Céleri sauvage et cultivé à travers les
-âges.
-
-Quoique la culture du Céleri, comme plante alimentaire, ne soit pas
-ancienne, l’Ache des marais qui en est incontestablement la forme
-sauvage avait été remarquée dès la haute antiquité et servait à divers
-usages. Les Grecs et les Romains l’employaient comme plante funéraire.
-Le moyen âge en fit une plante médicinale importante.
-
-Enfin, au XVIe siècle, l’Ache, sous le nom italien de Céleri, devint
-légume.
-
-Les commentateurs admettent que la plante nommée _Selinon_ dont il est
-déjà parlé dans l’_Odyssée_ d’Homère et plus tard chez les poètes grecs
-Pindare, Aristophane, Anacréon, Théocrite, est l’Ache odorante, de même
-que l’_Eleioselinon_ de Théophraste et de Dioscoride. Le Céleri sauvage
-jouait alors un rôle dans les cérémonies funèbres. On en couronnait les
-morts, on en plantait sur les tombeaux, d’où le dicton «il ne lui manque
-plus que l’Ache» pour indiquer l’état désespéré d’un malade. Cet usage
-s’étendait même en dehors du monde gréco-romain. On a trouvé dans des
-tombeaux de l’ancienne Egypte des guirlandes composées de rameaux de
-Céleri entrelacés avec des pétales de Lotus bleu[36].
-
- [36] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 78.
-
-Dans Virgile et Horace, l’Ache porte le nom latin d’_Apium_. Un vers
-d’Horace nous apprend que l’Ache associée aux Roses et aux Lis faisait
-l’ornement des repas. Mais cet _Apium_ pourrait bien être le Persil, de
-même que l’Ache verte donnée comme récompense en Grèce, sous forme de
-couronnes, aux vainqueurs des jeux Néméens.
-
-Il est bien difficile d’identifier certains noms donnés aux plantes par
-les Anciens et d’en établir la concordance avec les dénominations
-modernes des végétaux. Les mots _Selinon_ et _Apium_ désignent en grec
-et en latin tantôt l’Ache, tantôt le Persil, autre espèce du genre
-_Apium_ que nous distinguons par un nom particulier. Les Romains, si
-superstitieux, auraient-ils admis dans leurs festins une plante
-funéraire d’ailleurs malodorante et de mauvais présage? C’est assez
-douteux, tandis que le Persil par son gai feuillage et son arome pouvait
-remplir plus agréablement le rôle de plante décorative des festins. La
-coutume d’orner les plats et certains mets de branches de Persil ne
-serait-elle pas une tradition perpétuée d’un usage antique?
-
-Pline et Palladius emploient encore le nom d’origine grecque
-_Helioselinum_ qui veut dire Ache ou Persil de marais. Il s’agit bien du
-Céleri cette fois. Pline distingue l’Ache sauvage et la variété cultivée
-dont on fait blanchir les feuilles, dit-il, ce qui diminue beaucoup
-l’amertume. On ne peut cependant conclure de cette phrase que l’Ache
-était largement cultivée pour l’alimentation. L’_Edit du maximum_
-promulgué en 301, sous Dioclétien, qui tarifie toutes les plantes
-légumières mises en vente sur les marchés de l’empire romain, ne
-mentionne pas le Céleri. L’antiquité avait d’ailleurs une autre
-Ombellifère très voisine pour remplacer l’Ache des jardins, c’était le
-Maceron (_Smyrnium Olus-atrum_ L.), plante aujourd’hui disparue des
-jardins. Bien qu’inférieur en qualité au Céleri, le Maceron a été
-pendant plus de quinze siècles l’objet d’une culture importante. On a
-consommé, jusqu’au XVIe siècle, ses feuilles, ses pétioles blanchis à la
-façon du Céleri et ses racines volumineuses en guise de Céleri-Rave.
-Toutefois l’art culinaire a pu se servir très anciennement, comme
-condiment, de quelques variétés d’Ache adoucies par la culture ou
-naturellement dépourvues d’âcreté, car on a remarqué une grande
-diversité de saveur dans l’Ache sauvage. Le botaniste Forster dit que
-les matelots du capitaine Cook ont employé l’Ache comme plante
-antiscorbutique lorsque ce navigateur explora la Nouvelle-Zélande, ce
-qui indique qu’elle n’est pas toujours vénéneuse.
-
-L’Ache reparaît au moyen âge sous la forme de plante médicinale très
-estimée. On lui reconnaît des propriétés médicamenteuses contre les
-opilations, c’est-à-dire les obstructions des conduits naturels. Jusqu’à
-une époque assez rapprochée de nous, le Céleri sauvage a passé pour être
-un fondant et un diurétique. D’après l’_Hortulus_ du moine Strabo (IXe
-siècle), P. de Crescence (XIIIe siècle), Barthélemy de Glanville (XIVe
-siècle), le _Jardin de Santé_, le _Grant Herbier_ (XVe siècle): la
-commune Ache ouvre les conduits du foie et de la rate, fait bien uriner,
-brise la pierre et la gravelle, vaut contre jaunisse, hydropisie,
-morsure de bêtes venimeuses, etc.
-
-Avec tant de qualités il n’est pas étonnant que l’on ait planté l’Ache
-dans tous les jardins. Toutefois, personne ne paraît l’avoir cultivée
-comme plante potagère avant le milieu du XVIe siècle, et encore tous les
-botanistes de la Renaissance: Fuchs (1542), Tragus (1552), Matthiole
-(1558), Dodoens (1583), Dalechamps (1587), Camerarius (1588), Pena et
-Lobel (1570), Gerarde (1591), Clusius (1601), ne connaissent que l’Ache
-médicinale. Même le nom donné par Bauhin au Céleri: _Apium vulgare
-ingratus_ (_sic_) n’indique pas que l’on en faisait grand cas pour la
-cuisine au commencement du XVIIe siècle.
-
-Pendant ces mille ans de culture à titre de plante médicinale, le type
-varia peu sans doute, cependant l’«ébranlement» finit par se produire et
-donna naissance aux variétés de Céleris alimentaires.
-
-Le Céleri creux ou Céleri _à couper_, encore très voisin de la forme
-sauvage, est la première amélioration obtenue par la culture. Dans cet
-état, la plante a perdu l’odeur repoussante et l’âcreté qui la rendaient
-suspecte, mais les tiges sont creuses et filandreuses. On utilise
-seulement les feuilles et les tendres sommités pour assaisonner les
-bouillons, ragoûts et comme fourniture de salade.
-
-Bruyerin-Champier (_De re Cibaria_, 1562), signale l’emploi du Céleri
-creux dans la cuisine comme plante condimentaire aromatique. Les
-différentes éditions de la _Maison rustique_, de Ch. Estienne,
-mentionnent aussi le Céleri creux, non au chapitre des plantes
-potagères, mais avec les fines herbes. Olivier de Serres (1600) ne
-connaissait pas davantage les grandes variétés à côtes, c’est-à-dire à
-pétioles devenus charnus et tendres après blanchiment. Il cite l’Ache
-des jardins avec le Persil, Cerfeuil et autres herbes destinées aux
-assaisonnements.
-
-L’apparition du mot Céleri dans la langue horticole ou culinaire
-coïncide justement avec l’introduction des variétés de Céleri à côtes
-pleines, originaires d’Italie, et les seules véritablement comestibles.
-
-Dans ce nouveau perfectionnement du Céleri creux ou _à couper_, ce sont
-les pétioles creusés en gouttières qui ont pris un développement anormal
-et constituent les «côtes» de Céleris; en même temps, la partie
-inférieure de la tige sur laquelle s’insèrent ces pétioles modifiés a
-grossi proportionnellement de manière à former ce qu’on appelle le
-«cœur» du Céleri[37].
-
- [37] Duchartre, _Journ. Soc. nat. Hortic. Fr_. 1885, p. 674.
-
-Selon Targioni-Tozetti, auteur autorisé, on cultivait le Céleri en
-Italie, pour la table, dès le XVIe siècle. Comme tous les méridionaux,
-les Italiens ont toujours eu un goût prononcé pour les herbes à forte
-saveur. La longue culture de l’Ache pour usages médicinaux a pu leur
-suggérer l’idée d’employer dans la cuisine une plante aussi fortement
-aromatique, mais on va voir que, même au XVIe siècle, le Céleri était
-loin d’être un légume populaire en Italie. Le poète Alamanni (chant V de
-sa _Cultivazione_, qu’il termina en 1546) note l’_Apium_ comme plante
-médicinale et adresse des louanges à un autre végétal Ombellifère de
-genre voisin, au _Macerone_. Ainsi le Maceron était alors cultivé en
-Toscane de préférence au Céleri. Vers le même temps, Soderini et
-Agostino Riccio (1596) disent: «Le Céleri (Sedano) n’est guère en usage
-dans la cité de Florence».[38] En Angleterre, Parkinson (1629) considère
-le «Sellery» comme une rareté. Mais du temps de Ray (1686) il était bien
-connu. Cet auteur montre que la culture du Céleri a commencé en Italie
-et s’est étendue graduellement à la France et à l’Angleterre. Selon Van
-den Groen, le «Seleri» était assez répandu en 1669 dans le Brabant.
-
- [38] _Cenni storici_, 2e éd., p. 50.
-
-En France, d’après le Catalogue de Guy de la Brosse, on cultivait en
-1641 au Jardin royal des plantes de Paris, en même temps que l’Ache
-sauvage, l’_Apium Italorum seu Celerum_ c’est-à-dire l’Ache des Italiens
-ou Céleri. Le _Jardinier françois_ (1651) cite le «Sceleri» d’Italie
-parmi les salades. Mais, mieux que les auteurs horticoles, les livres de
-cuisine nous renseignent sur l’emploi alimentaire des variétés
-primitives de Céleris à côtes qui paraissent avoir été recherchées
-d’abord comme friandise, après préparation spéciale.
-
-Le fameux _Cuisinier françois_ de La Varenne (1651) attache peu
-d’importance au Céleri; c’est pour lui un entremets de carême qui se
-mange cru ou cuit avec huile, poivre et sel. Un autre traité très
-estimé: _Le Maître d’Hôtel_ (1659) s’étend plus longuement sur le
-«Sellery» des Italiens, qu’il appelle aussi _Apuy_, nom évidemment
-dérivé de l’_Apium_ latin.
-
-Il donne une seule recette qui est très curieuse: «Prenez des cottons
-(côtes) d’Apuy bien blancs, ratissez-les comme des raves et coupez-les
-en longueur environ de six doigts. Liez-les par petites bottes et
-faites-les cuire dans l’eau avec un peu de sel. Lorsqu’ils seront cuits
-tirez et égouttez. Faites-les ensuite sécher entre deux serviettes:
-étant secs, dressez-les sur une assiette et garnissez-la de citrons, de
-grenades et betteraves cuites.»
-
-Comme on le voit, le Céleri n’avait pas dans la cuisine ancienne
-l’importance qu’il a prise de nos jours. Il a fallu qu’une sélection
-prolongée perfectionnât les variétés primitives, à côtes trop maigres et
-à cœurs peu fournis pour que ce légume puisse entrer dans les
-préparations culinaires sérieuses.
-
-L’idéal était d’obtenir des races non drageonnantes, à côtes nombreuses,
-serrées, épaisses, à chair ferme et cassante, non filandreuse et à cœur
-très plein.
-
-Ces améliorations, qui se poursuivent encore aujourd’hui, commencèrent
-vers le XVIIIe siècle.
-
-Alors on ne se contenta plus de manger le Céleri en hors-d’œuvre ou en
-salade; les cuisiniers purent l’accommoder au jus, en ragoût, à la sauce
-blanche.
-
-Dès l’époque de La Quintinie, qui décéda en 1690, on connaissait les
-divers procédés destinés à attendrir ce légume par l’étiolat: buttage,
-empaillage. Le jardinier de Louis XIV pratiquait déjà la culture en
-tranchées. Il ne connaissait qu’une sorte de Céleri. Nous sommes plus
-riches. En 1904, la 3e édition des _Plantes potagères_ de
-Vilmorin-Andrieux décrivait plus de 30 variétés suffisamment distinctes;
-les différences portant surtout sur les découpures des feuilles, la
-grosseur et la couleur des pétioles, la taille et la vigueur de la
-plante.
-
-Les variétés anglaises et américaines sont innombrables.
-
-Nous n’avons pas trouvé de noms ni de représentations iconographiques
-des variétés primitives de Céleri à côtes. De Combles cite le Céleri
-_long_ ou tendre, le Céleri _court_ ou dur, enfin le Céleri _plein_ qui
-ne différait du _long_ que par sa côte pleine et charnue. Les deux
-premières sortes avaient leurs côtes creuses[39].
-
- [39] _Ecole du Jardin Potager_, 1749, t. I, p. 321.
-
-Malgré ce défaut, c’est le Céleri _long_ qui a été le plus cultivé, à
-cause de sa grandeur, du moins jusqu’aux premières années du XIXe
-siècle. On reprochait au Céleri _plein_, mal fixé et dur, de dégénérer
-facilement. Pourtant le catalogue d’Andrieux pour 1778 annonce d’abord
-le Céleri _plein_, ensuite le _panaché rose_. Toutes ces sortes,
-éliminées par d’autres plus perfectionnées, furent remplacées par un C.
-_plein blanc_ qu’on améliora encore et qui fut le plus généralement
-cultivé dans la région parisienne pendant le cours du siècle dernier. Le
-_Bon Jardinier_ de 1812 signale un C. _turc_, variété nouvelle
-originaire de Prusse. C’était une sous-variété du _plein_ commun mais à
-côtes plus charnues, plus tendres, d’une saveur moins aromatique; elle
-figurait sur les catalogues de Vilmorin depuis 20 ans. Le C. _turc_ a
-été beaucoup cultivé; vers 1890 on le disait à peu près disparu.
-
-D’après les ouvrages horticoles du temps, on cultivait, vers 1825, le
-grand Céleri _long_, le _plein blanc_, le _turc_, le _nain frisé_. Le
-_Bon Jardinier_ de 1825, place au premier rang le _plein blanc_, puis le
-_turc_, le _frisé_ et quelques variétés nouvelles à côtes colorées; le
-_plein rouge_, le _plein rose_, le _gros violet de Touraine_. Ce dernier
-est resté dans les cultures; il a produit une multitude de sous-variétés
-colorées. Vers 1830, il passait pour le plus remarquable des Céleris par
-l’épaisseur de ses côtes et le volume entier de la plante. Nous avons
-maintenant un Céleri _violet à grosse côte_ (Vilmorin 1895), issu du
-Céleri _Pascal_; un Céleri _plein doré à côte rose_ (Vilm. 1896) et
-beaucoup d’autres Céleris colorés d’origine anglaise. Il est à noter que
-l’Ache sauvage des terrains salés des bords de la mer, son habitat
-préféré, présente souvent aussi un coloris intense rouge ou violet.
-
-Dans la seconde moitié du siècle dernier, les maraîchers parisiens
-avaient adopté et estimaient beaucoup le C. _court hâtif_, à cœur très
-plein, qu’ils appelaient à tort Céleri _turc_, nom qui doit être réservé
-à une forte variété du C. _plein blanc_.
-
-Les anciennes variétés de Céleris avaient gardé de l’état sauvage une
-fâcheuse tendance à émettre des rejets ou bourgeons adventifs, au grand
-détriment de la grosseur des parties comestibles: le cœur et les côtes;
-aussi les semeurs s’appliquèrent-ils à produire des races sans drageons.
-Vilmorin annonçait en 1877, comme une amélioration notable, son C.
-_plein blanc court à grosse côte_ ne drageonnant pas.
-
-Un autre desideratum était d’obtenir l’étiolat naturel du Céleri, car le
-blanchiment a l’inconvénient de faire souvent pourrir les plantes.
-
-On doit à un habile maraîcher d’Issy (Seine), M. G. Chemin, un C. _plein
-blanc doré Chemin_ dont les côtes prennent naturellement une teinte
-jaune pâle de sorte que ce Céleri n’a besoin d’être soumis que peu de
-temps à l’étiolat. Cette nouvelle race, trouvée et sélectionnée par M.
-Chemin en 1875, fut mise au commerce en 1885, date de l’introduction
-d’un Céleri analogue, le C. _plein blanc d’Amérique_ à côtes
-naturellement blanches et intéressant par la teinte argentée de son
-feuillage.
-
-Une nouveauté de 1890, le C. _Pascal_, à côtes vertes, mais très tendres
-et blanchissant facilement, réunit peut-être toutes les conditions
-requises pour un Céleri parfait: étiolat rapide, côtes épaisses et
-charnues, longue conservation.
-
-Quelle piteuse figure ferait le Céleri cultivé il y a 200 ans par La
-Quintinie à côté de ce produit perfectionné!
-
-Chez d’autres sortes, la variation a modifié aussi le feuillage qui est
-devenu curieusement découpé comme dans le C. _Corne de Cerf_ (1891), le
-C. _plein à feuille de Fougère_ (Vilm. 1894); ou bien frisé dans le C.
-_plein blanc doré et frisé_ (_Rivoire_, 1906).
-
-Il y a des races géantes, moyennes, courtes et naines. Parmi ces
-dernières, citons un Céleri de fantaisie, le C. _Scarole_ (Forgeot,
-1886) qui ne dépasse pas 10 à 12 centimètres de hauteur.
-
-
-CÉLERI-RAVE.
-
-Un second type de Céleri, dont l’importance n’est pas moindre pour l’art
-culinaire, le Céleri-Rave, est celui qui a été le plus profondément
-modifié par cette mystérieuse faculté qu’ont les plantes de varier sous
-l’influence de la culture. Ici, les pétioles creux et amers, comme à
-l’état sauvage, sont inutilisables. La variation s’est portée sur la
-base de la tige et le haut de la racine amenant un développement anormal
-de ces parties de la plante qui se sont réunies pour former une
-tubérosité à chair moelleuse constituant un mets très fin.
-
-Contrairement à l’opinion généralement admise, le Céleri-Rave est plus
-ancien que le Céleri à côte. Ce qui l’a fait croire d’origine récente,
-c’est que sa culture a toujours été localisée et peu étendue. Les
-marchés ne le reçoivent que depuis un petit nombre d’années.
-
-Les Anciens, qui consommaient les racines moins succulentes du Maceron,
-n’ont pas eu l’idée de développer la souche déjà volumineuse du Céleri
-sauvage pour la rendre comestible. Qui pourra jamais dire où et quand
-s’est fait ce perfectionnement?
-
-Quelques botanistes de la Renaissance, en particulier Ruellius (_De
-naturâ stirpium_, 1536) témoignent que l’on mangeait de leur temps la
-racine de l’Ache soit crue, soit cuite. L’Italie a probablement commencé
-la culture de ce légume. Le savant Porta dit avoir vu le Céleri-Rave
-qu’il appelle _Apium capitatum_ dans les jardins de Theano, Santa-Agatha
-et autres lieux en Apulie. Il décrit le bulbe comme étant de la grosseur
-de la tête d’un homme, et d’un goût doux, agréable et parfumé[40].
-
- [40] _Villæ libri_ XII, 1592.
-
-Le botaniste Rauwolf, qui voyageait en Orient en 1573, parle de
-l’_Eppich_--nom germanique de l’Ache--dont on mangeait les racines après
-cuisson, avec sel et poivre, à Tripoli, et à Alep en Syrie[41].
-
- [41] Gronowius, _Orient._ 1755, p. 35.
-
-Bauhin cite un _Selinum tuberosum_ qui est incontestablement le
-Céleri-Rave. Au milieu du XVIIe siècle, le _Cuisinier françois_ de La
-Varenne et les autres traités similaires donnent des recettes culinaires
-pour la préparation de la racine de Céleri. On la mangeait surtout en
-salade. Puis ce légume passe de mode et s’éclipse au point que De
-Combles parlant en 1749 du Céleri _à grosse racine_, pouvait dire: «Ce
-Céleri n’est guère cultivé en France, mais on en fait grand cas en
-Allemagne et on a raison; il n’y a point de soupe, ni presque de ragoût
-où on ne l’emploie». Cependant la culture du Céleri-Rave n’a jamais été
-abandonnée dans le Nord et l’Est de la France. Il y a 60 ans, Victor
-Pâquet, publiciste horticole, d’origine normande, affirmait que le
-Céleri-Rave a été très anciennement cultivé dans le Bessin normand où on
-le connaissait sous les vieux noms de Persil de marais ou de
-Sellery-Navet[42].
-
- [42] _Traité_, 1846, p. 208.
-
-En Angleterre, le Céleri-Rave (Celeriac) a été introduit très tard.
-Switzer, auteur horticole qui écrivait en 1729, ne le connaissait que
-par ouï dire. Plus tard encore, Miller le disait peu répandu. Comme en
-France, ce légume n’a fait son apparition sur les marchés anglais que
-depuis peu de temps.
-
-Le Céleri-Rave était si peu cultivé, vers la fin du XVIIIe siècle, que
-les catalogues de Vilmorin, le _Bon Jardinier_, etc. le considèrent
-comme à peu près nouveau. Le grainier Tollard disait en 1805: «Le Céleri
-à grosse racine est un excellent légume trop peu connu en France»[43].
-C’était alors ce que nous appelons un légume de fantaisie; quelques
-amateurs recherchaient les sous-variétés à bulbes veinés de rouge et de
-violet. Il faut dire que la masse charnue comestible du Céleri-Rave
-ancien était racineuse, irrégulière, branchue ou fourchue. A la longue
-on est arrivé à former des races à bulbes réguliers ou sphériques,
-lisses et nets, peu feuillus.
-
- [43] _Traité des végétaux_, 1re éd. (1805).
-
-Ce sont les Allemands qui ont perfectionné le Céleri-Rave, que Tollard
-croyait même né dans leur pays. Le Céleri-Rave _d’Erfurt_, à souche
-beaucoup plus nette et régulière que celle de la race commune, est
-mentionné pour la première fois dans le _Bon Jardinier_ de 1857. Une
-autre sorte d’origine allemande, s’appelle Céleri-Rave _Géant de
-Prague_, à cause de sa pomme énorme. La variété _Lisse amélioré de
-Paris_ est une obtention des habiles maraîchers parisiens.
-
-Nous avons dit plus haut que le mot Céleri ne se rencontrait pas avant
-le XVIIe siècle. Pourtant M. Léopold Delisles a trouvé un exemple unique
-fort ancien dans ses recherches sur la condition de la classe agricole
-en Normandie au moyen âge.
-
-L’Ache figure dans un compte de l’Hôtel-Dieu d’Evreux, en 1419; elle y
-est appelée _Scellerin_[44].
-
- [44] _Etudes sur la condition de la classe agricole_, éd. 1903, p.
- 496.
-
-Céleri paraît bien dérivé par altération de _Selinon_, le mot grec pour
-Ache ou Persil, latinisé en _Selinum_, puis _Selina_, _Seleni_ et enfin
-Céleri emprunté de l’italien. D’après les anciens glossaires
-latin-roman: _Selinum id est Apium_ (Selinum c’est l’Ache). Le radical
-est d’ailleurs toujours conservé dans l’orthographe ancienne: Sellery,
-Scelleri, etc.
-
-Quant au mot Ache, il vient de l’_Apium_ latin ou plutôt celte dont
-l’étymologie est tirée des lieux aquatiques que cette plante préfère:
-_apon_, eau en celte (même racine que _aqua_, eau en latin). _Apium_ a
-fait Ache après avoir passé par les intermédiaires _Apcha_, _Apche_,
-_Ache_.
-
-La grande diversité des noms de l’Ache odorante: grec _Selinon_, latin
-_Apium_, anglais _Smallage_, arabe _Asalis_, égyptien _Kerafs_, chinois
-_Ch’intsaï_, etc., indique que cette plante a été cultivée ou employée
-isolément, à une date très ancienne, dans des contrées différentes,
-tandis que le mot Céleri à peine modifié, comme dans la plupart des
-langues européennes, démontre l’extension récente d’une variété
-comestible.
-
-L’aptitude à la variation paraît être faible chez l’Ache devenue si tard
-plante potagère. En somme, sauf chez le Céleri-Rave qui a subi une
-transformation remarquable, les modifications du type n’ont pas été
-profondes dans les Céleris à côtes. Miller a essayé autrefois, en
-Angleterre, de transformer l’Ache sauvage en Céleri comestible. Il lui a
-été impossible de déterminer l’ébranlement nécessaire à la production
-des variétés. Sa culture en terreau pur tenu constamment humide et ses
-semis successifs pendant de longues années ne lui ont jamais donné que
-de l’Ache d’un superbe développement.
-
-
-
-
-CHAMPIGNON DE COUCHE
-
-(_Agaricus campestris_ L.)
-
-
-Le Champignon de couche est devenu depuis une centaine d’années surtout
-un condiment indispensable dans la cuisine moderne pour les ragoûts et
-autres préparations culinaires auxquels il communique son arome spécial
-très apprécié.
-
-Ce Champignon, le seul que l’on puisse produire artificiellement d’une
-manière régulière, appartient au genre Agaric. On l’appelle Agaric
-champêtre, Pratelle, Potiron, Mousseron, etc., lorsqu’il est à l’état
-sauvage. Comme beaucoup de Cryptogames, il vit sur les matières
-végétales en décomposition. On le trouve, à l’état spontané, dans les
-prairies sèches où paît le bétail, sur les accotements gazonnés des
-routes et il est probable que de temps immémorial les gens de la
-campagne ont connu ses qualités alimentaires. Horace vantant les _Fungi
-patenses_[45], à son avis les meilleurs Champignons, entendait
-évidemment parler de l’Agaric champêtre récolté à l’état naturel, car
-l’origine de la production artificielle de ce Champignon est
-relativement récente.
-
- [45] _Satires_, II, 5, 20.
-
-Nous n’avons pas trouvé trace d’une culture de Champignon de couche
-avant le commencement du XVIIe siècle. Olivier de Serres (1600) doit
-être, ce nous semble, le premier auteur qui en ait parlé[46].
-
- [46] _Théâtre d’Agriculture_, 1600, p. 563.
-
-Ce sont les maraîchers parisiens qui l’ont commencée et, bien qu’elle se
-soit beaucoup étendue depuis un siècle, Paris est resté le centre de
-l’industrie essentiellement française du Champignon de couche.
-
-Le point de départ peut se deviner: les maraîchers primeuristes voyaient
-fréquemment leurs couches à Melons envahies, à l’automne, par des
-«volées» d’excellents Champignons comestibles nés spontanément dans le
-fumier à demi décomposé, qui est le _substratum_ préféré de l’Agaric
-champêtre. L’intelligence des cultivateurs parisiens devait tirer parti
-de cette bonne aubaine. Les maraîchers s’ingénièrent à reproduire d’une
-manière régulière ce qui n’était qu’un accident heureux. Néanmoins le
-mode de reproduction du Champignon étant demeuré longtemps inconnu, il
-se passa un certain laps de temps avant qu’une culture sérieuse fût
-établie.
-
-Les opinions anciennes sur la nature des Champignons étaient fort
-erronées. On croyait que ces végétaux naissaient sans semences, résultat
-de la putréfaction de substances animales et végétales ou mis au monde
-par les tonnerres d’automne, comme le disait le savant anglais Evelyn au
-XVIIe siècle. Aussi semble-t-il que la culture primitive attendait
-surtout du hasard la production du Champignon de couche.
-
-C’est ce que l’on voit au XVIIe siècle, dans les ouvrages horticoles qui
-parlent incidemment des couches à Champignons de plein air, dressées en
-tranchées à l’automne, recouvertes de deux ou trois doigts d’épaisseur
-de terre fine et sur lesquelles on pouvait espérer récolter quelques
-volées de Champignons plusieurs mois après leur établissement.
-
-Les cultivateurs qui avaient l’habitude de jeter sur les couches «les
-épluchures de Champignons et l’eau dans laquelle ont été lavés ceux
-qu’on apprête à la cuisine» montraient déjà un certain esprit
-scientifique. C’est la culture enseignée par le _Jardinier françois_
-(1651).
-
-A la fin du XVIIe siècle, la consommation du Champignon de couche était
-déjà assez grande dans la ville de Paris pour que le voyageur anglais
-Lister qui visita notre capitale en 1698, consacre un long passage de
-son _Journal_ à cette culture inconnue en Angleterre: «Il n’y a rien que
-les François aiment autant que les Champignons. On en a tous les jours
-et tant que dure l’hiver, en abondance et de tout frais. J’en fus
-surpris, et je ne me figurois pas d’où ils venoient, jusqu’à ce que je
-sçusse qu’on les faisoit venir sur couche dans les jardins.
-
-«De ces Champignons forcés, on en a nombre de récoltes dans l’année;
-mais pour les mois d’août, de septembre et d’octobre, où ils poussent
-naturellement en pleine terre, on n’en fait pas sur couches.
-
-«En dehors de la barrière de Vaugirard, et je l’ai vu, on creuse dans
-les champs et les jardins des tranchées que l’on remplit de fumier de
-cheval, à deux ou trois pieds de profondeur; on rejette dessus la terre
-qu’on en a tirée, qu’on dispose en talus élevé et l’on recouvre le tout
-de fumier pailleux de cheval. Les Champignons poussent là-dessus après
-la pluie, et si la pluie ne tombe pas, on arrose ces couches tous les
-jours même en hiver.
-
-«Six jours après qu’ils ont commencé à se montrer on les récolte pour le
-marché. Il y a des couches qui en donnent beaucoup et d’autres qui n’en
-donnent guère, ce qui prouve qu’ils proviennent de semences dans le
-terrain, car toutes ces couches sont faites de même.
-
-«Un jardinier me disoit que l’année précédente un arpent de terrain
-ainsi cultivé lui avoit fait perdre cent écus; mais ordinairement cette
-culture est aussi profitable qu’aucune autre[47].»
-
- [47] _Voyage de Lister_, trad. Sermizelles, p. 139.
-
-Quelques années plus tard, la culture parisienne du Champignon de couche
-paraît singulièrement perfectionnée. En 1707, le botaniste Tournefort
-présenta à l’Académie royale des Sciences un remarquable mémoire sur
-cette spécialité horticole[48]. Nous y voyons que déjà les expressions
-techniques du métier de champignonniste sont en usage. La préparation
-assez compliquée du fumier se fait à peu près comme de nos jours. On
-sait alors que le _blanc_ peut reproduire le végétal Cryptogame dont le
-Champignon n’est que la fructification. Le botaniste Marchant père avait
-démontré en 1678 devant l’Académie des Sciences que les filaments blancs
-qui se développent dans le fumier sont les germes reproducteurs du
-Champignon. Dès ce moment on pratiquait le _lardage_ des meules au moyen
-de _mises_ de blanc en _galettes_ et on connaissait aussi sous son nom
-actuel l’opération du _gobetage_ qui consiste à recouvrir la meule
-lardée d’une mince couche de terre maigre et salpétrée que l’on bat
-ensuite avec le dos d’une petite pelle de bois nommée _taloche_.
-
- [48] _Mém. Acad. roy. des Sciences_, 1707, pp. 58-66.
-
-Les champignonnistes, qui prononcent _goptage_, ont emprunté ce terme à
-l’art du maçon: gobeter, c’est crépir en faisant entrer le plâtre, le
-mortier, dans les joints avec le plat de la truelle.
-
-Cinquante ans plus tard on constate encore de nouveaux progrès[49]. Les
-couches montées par les champignonnistes s’appellent _meules_. A la
-culture du Champignon de couche à l’air libre s’adjoint alors celle
-pratiquée dans les caves ou celliers; ensuite dans les carrières
-souterraines de Paris. La consommation du Champignon n’est devenue
-considérable que depuis cette dernière innovation qui a transformé en
-véritable industrie la culture relativement peu importante des
-maraîchers.
-
- [49] De Combles, _L’Ecole du Potager_ (1749), t. I, p. 351.
-
-Ceux qui se spécialisèrent devinrent des champignonnistes. Ils
-s’installèrent dans les carrières abandonnées creusées dans le calcaire
-grossier du bassin parisien. Ces carrières souterraines, nombreuses sur
-la rive gauche de la Seine, ont été creusées à des époques indéterminées
-pour la construction de Paris. Elles offraient les meilleures conditions
-d’égalité de température et d’obscurité requises pour la culture
-commerciale du Champignon.
-
-Victor Pâquet, auteur horticole en général bien informé, semble
-attribuer l’invention de la culture du Champignon en carrière à un
-jardinier parisien nommé Chambry lequel aurait vécu au commencement du
-XIXe siècle[50]. Dans un autre ouvrage, le même écrivain dit qu’un
-réfractaire, vers 1812 ou 1813, cultiva le premier des Champignons dans
-une carrière parisienne où il s’était réfugié pour se soustraire au
-service militaire[51]. Nous ignorons si cet innovateur est le Chambry
-précédemment nommé. Les champignonnistes que nous avons consultés n’ont
-pas conservé de souvenirs traditionnels sur l’événement rapporté par
-Victor Pâquet. Ils n’ont pas oublié cependant les noms des premiers
-spécialistes qui s’établirent dans les carrières à ciel couvert de
-Paris. D’ailleurs, parmi les principaux champignonnistes parisiens
-actuels, un certain nombre sont les descendants des fondateurs de cette
-industrie.
-
- [50] _Traité de culture potagère_ (1846), p. 211.
-
- [51] _Traité de culture des Champignons_ (1847), p. 165.
-
-D’après des renseignements que nous devons à l’obligeante amitié de M.
-Curé, secrétaire général du Syndicat des maraîchers parisiens, les
-premières carrières où cette culture fut établie sont celles de Passy,
-probablement même sous l’emplacement du Palais du Trocadéro, et celles
-de Montrouge dans les Catacombes (13e et 14e arrondissements). Cela
-remonterait au premier quart du XIXe siècle.
-
-Les premiers spécialistes qui ont réussi, tant à Passy qu’à Montrouge,
-appartiennent aux familles Heurtot et Legrain; Marchand dans le XIIIe
-arrondissement du côté de la Maison-Blanche; à Vaugirard un nommé
-Daniel, dont la famille n’existe plus dans la corporation. Il en est de
-même pour Arbot, des carrières de Montrouge et de Châtillon.
-
-On peut citer comme ayant suivi ces précurseurs les noms des Moulin,
-Buvin, Gérard, Brique, Souland, Tarenne.
-
-Depuis, beaucoup de familles nouvelles ont créé d’autres exploitations
-dans la banlieue parisienne. Celles de Nanterre, Houilles, Carrières
-Saint-Denis, Livry, Montesson, Romainville, Noisy-le-Sec, Bagneux, Vaux,
-Triel, etc., sont plus récentes; de même les champignonnières de la
-grande banlieue: celles de la vallée de l’Oise, à Méry, aux environs de
-Creil et de Méru (Oise). La région Nord comprend de nombreuses
-champignonnières installées dans les anciennes carrières à plâtre de
-Franconville, d’Ecouen, de Montmorency. D’autres, enfin, sur la rive
-gauche de la Seine, dans la craie blanche qui fournit le blanc de
-Meudon.
-
-La vente du Champignon de couche à Paris et la fabrication des conserves
-destinées à l’étranger ont pris de nos jours une considérable extension.
-
-La production quotidienne des champignonnières parisiennes atteindrait
-25.000 kilogrammes, en pleine saison. On estime à dix millions de francs
-le produit annuel de la vente du Champignon de couche cultivé à Paris et
-aux environs. Dans le seul département de la Seine, la corporation des
-champignonnistes compte 250 patrons qui emploient plus de mille
-ouvriers. Il en résulte que toutes les carrières souterraines de la
-région parisienne où l’extraction de la pierre a cessé, et même celles
-en état d’exploitation, sont occupées par des champignonnistes, ces
-hommes étant parfois autant carriers que champignonnistes.
-
-Appartient à l’histoire du Champignon de couche, la production
-scientifique du _blanc_ par le semis des spores effectuée à l’Institut
-Pasteur. Ce procédé permet de livrer au champignonniste le blanc vierge
-stérilisé en tubes bouchés ou en plaques comprimées.
-
-C’est M. le Dr Répin, de l’Institut Pasteur, qui a trouvé le moyen
-pratique de faire des semis et du blanc vierge. Vers 1893 le Dr Répin
-céda à la maison Vilmorin son procédé de culture en tablettes de fumier
-comprimé. Dans les cultures de Reuilly on sélectionne et on isole trois
-types principaux: le blanc, le blond, le gris. On peut donc aujourd’hui
-semer, planter, sélectionner le Champignon de couche comme tous les
-autres végétaux.
-
-
-
-
-CHOU
-
-(_Brassica oleracea_ L.)
-
-
-Cette plante potagère si vulgaire appartient à la végétation indigène.
-On trouve le Chou, à l’état sauvage, sur les rivages maritimes de la
-Normandie, à Jersey, dans la Charente-Inférieure, sur les côtes de
-l’Angleterre méridionale et de l’Irlande, en Danemark. Il existe encore
-près de Nice, de Gênes et de Lucques. Trois autres formes voisines,
-vivaces et presque ligneuses, habitent aussi la région méditerranéenne;
-le _Brassica balearica_ Pers. des Iles Baléares; le _B. insularis_
-Moris, de la Sardaigne; le _B. cretica_ Lamk. de la Grèce, qui ont pu
-contribuer, par l’hybridation, à la formation des variétés actuellement
-existantes.
-
-Le type sauvage, d’où sont issues les nombreuses variétés et
-sous-variétés de Choux cultivés est une plante herbacée, vivace,
-bisannuelle ou trisannuelle, de 60 centimètres à 1 mètre de hauteur,
-rameuse, à feuilles épaisses, glauques, lobées, sinuées-ondulées. La
-fleur, qui est blanche ou jaune pâle, la silique et les graines
-présentent exactement les mêmes caractères dans le Chou sauvage et les
-variétés de Choux cultivés, mais là se borne la ressemblance. Plus de
-4000 ans de culture et l’influence de la sélection, ont singulièrement
-modifié la descendance du type primitif: aussi le touriste peu familier
-avec la botanique ne saurait reconnaître l’ancêtre des Choux potagers
-dans l’herbe Crucifère qui végète sur les falaises normandes et les
-rochers calcaires de la Méditerranée.
-
-Comment cette plante assez peu remarquable a-t-elle pu donner naissance
-aux nombreuses races de Choux cultivés: Choux pommés, Choux de
-Bruxelles, Choux-fleurs, Choux-Raves, Choux rouges, Choux fourragers et
-autres, si éloignés du type sauvage, si différentes entre elles par le
-mode de disposition des tiges et des feuilles, par la forme, la couleur,
-la taille, l’aspect général?
-
-La variabilité a produit ce phénomène.
-
-Il n’y a peut-être pas d’espèce végétale qui possède autant de tendance
-à la variation que le _Brassica oleracea_, d’où le grand nombre des
-races et sous-variétés de Choux potagers et leur polymorphisme.
-
-Dans les Choux pommés, la tige a été atrophiée; les feuilles se sont
-imbriquées pour former une tête ou «pomme» plus ou moins serrée.
-D’autres races, au contraire, ne pomment pas: ce sont les Choux verts ou
-Choux fourragers, aux feuilles amples et détachées et les Choux frisés.
-Le développement des bourgeons latéraux, situés à l’aisselle des
-feuilles, a donné naissance au Chou _de Bruxelles_. Dans les Choux-Raves
-ou Choux _de Siam_, la partie inférieure de la tige s’est renflée
-au-dessus du sol, en bulbe volumineux et comestible. Les Choux-fleurs et
-les Brocolis sont le produit du développement anormal des organes
-floraux gorgés de sucs et de la fasciation qui a élargi les rameaux. Et
-combien d’autres modifications curieuses: Chou moëllier, Chou à grosses
-côtes, Chou rouge, etc.
-
-Cette faculté de variation du _B. oleracea_ n’est pas encore épuisée. Le
-Chou _de Bruxelles_ n’est connu que depuis une centaine d’années. En
-1885, Carrière signalait l’apparition d’une forme nouvelle de ce Chou,
-_à feuilles et à pommes rouge-violet_, trouvée dans une culture de Choux
-_de Bruxelles_, à Rosny-sous-Bois, localité des environs de Paris où
-l’on cultive en grand cette race si originale[52].
-
- [52] _Rev. hortic._, 1885, p. 477; 1896, p. 259.
-
-La culture du Chou remonte à l’époque préhistorique. L’homme primitif,
-dont la principale occupation était la recherche des aliments, sut
-découvrir les qualités nutritives de ce végétal. Naturellement, la
-cueillette des feuilles de la plante sauvage précéda sa domestication.
-Cultivé ensuite dans le voisinage des habitations, où le sol est
-toujours saturé de détritus organiques, le Chou, auquel les engrais
-azotés sont favorables, ne tarda pas à s’améliorer.
-
-D’après la distribution géographique de l’espèce et les données
-linguistiques, c’est en Europe que les innombrables variétés de Choux se
-sont formées. En effet, les noms du Chou sont nombreux dans les langues
-européennes, et rares ou modernes dans les asiatiques[53]. Les noms
-européens se rattachent à quatre racines distinctes et anciennes:
-
- [53] Alph. de Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 67.
-
-_Caulos_, en grec, tige de légume, _Caulis_, tige et Chou, chez les
-Latins. De là viennent le _Chou_ des Français, le _Cavolo_ des Italiens,
-_Col_ des Espagnols, _Kohl_ des Allemands, _Kale_ des Anglais, etc.
-
-_Kap_, _Cab_, qui signifie tête dans les langues celtiques comme _caput_
-en latin; cette racine a donné Chou _Cabus_, _Cabbage_ des Anglais.
-
-_Bresic_, _Brassic_, dont l’origine est celte et latine; ce nom est
-conservé dans le _Brassica_ latin, et sans doute dans les _Berza_ et
-_Verza_ des Espagnols et des Portugais.
-
-_Krambai_ et _Crambe_ des Grecs et des Latins. Ce nom a été appliqué au
-Chou marin (_Crambe maritima_ L.) qui n’est pas un Chou, mais une autre
-Crucifère comestible.
-
-Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) distinguait trois sortes de
-Choux: les pommés, les frisés et les verts.
-
-Mais ce légume ne paraît pas avoir été fort apprécié des Grecs. Il en
-était autrement chez les Romains qui le considéraient comme le premier
-de tous les légumes; de là son nom latin _olus_, légume par excellence.
-
-L’éloge enthousiaste du Chou, dans le _De re rustica_, de Caton, est à
-lire. L’ancien agronome latin expose que le Chou favorise la digestion
-et dissipe l’ivresse. Si, dit-il, dans un repas, vous désirez boire
-largement, et manger avec appétit, mangez auparavant des Choux crus
-confits dans du vinaigre, et autant que bon vous semblera. Mangez-en
-encore après le repas. Le Chou entretient la santé. On l’applique pilé
-sur les plaies et tumeurs. Il guérit la mélancolie; il chasse tout, il
-guérit tout!
-
-Pourquoi faut-il que le Chou ait aujourd’hui perdu tant de précieuses
-qualités?
-
-Laissons l’histoire légendaire et quelquefois amusante du Chou, pour
-examiner sous quelles formes se présentaient les races cultivées à
-l’époque romaine. Caton, Pline et Columelle citent les noms de huit ou
-dix variétés, mais l’insuffisance des descriptions rend leur
-identification à peu près impossible. Très vraisemblablement, ces
-variétés primitives ont depuis longtemps disparu. Elles ont dû céder la
-place aux races améliorées. Qui sait si les hommes d’il y a deux mille
-ans ne reconnaîtraient pas un de leurs bons légumes dans le Chou gros
-comme le poing et à peine pommé que l’on voit de nos jours chez les
-Arabes?
-
-Les Romains ont-ils connu, comme le prétendent certains commentateurs,
-les Choux-fleurs hâtifs et tardifs sous les noms d’_Olus Pompeianum_ et
-_Cyprianum_? Le _Brassica Apiana_ de Pline, _Selinousia_ d’Athénée,
-est-il un Chou frisé et le _B. Lacuturrica_ un Chou-Rave? Tout cela est
-très incertain. Incontestablement, ils ont cultivé plusieurs Choux
-verts, ceux-ci s’écartant le moins du Chou sauvage. Leur _Olus
-Halmyridianum_ était peut-être le Crambé ou Chou marin.
-
-Le Chou de Cumes, un des plus estimés, était un Chou pommé, comme
-l’indiquent les expressions _folio sessili_ «à feuilles sessiles» et
-_capite patulum_ «à tête étalée».
-
-Sous les noms d’_Ormenos_, de _Cymæ_ ou _Cymata_, ils paraissent avoir
-recherché, comme une friandise, les jeunes pousses ou les rameaux encore
-tendres de certains Choux, ce qui a donné lieu de croire que les Romains
-mangeaient les bourgeons axillaires appelés aujourd’hui Choux _de
-Bruxelles_. Il est probable que les pousses désignées sous le nom de
-_Cymæ_ étaient plutôt recueillies sur une forme à jets du Brocoli,
-c’est-à-dire sur un Brocoli-Asperge. Apicius, fameux gourmet, a donné
-plusieurs modes de préparations culinaires de ces produits qui
-comprennent aussi les rejets et jeunes tendrons poussés sur les Choux
-après qu’on a coupé la tête[54]. Ce genre d’aliment est encore apprécié
-en France et surtout en Italie et en Angleterre.
-
- [54] _De re culinaria_, lib. III, cap. IX.
-
-Au moyen âge le Chou entrait pour une large part dans l’alimentation du
-peuple. On vendait force Choux dans les rues de Paris, et les poètes qui
-ont mis en vers, voire même en musique, les différents _Cris de Paris_,
-n’oublient pas la mélopée spéciale du crieur de Choux:
-
- Choux gelez, les bons choux gelez!
- Ilz sont plus tendres que rosées.
- Ilz ont cru parmi les poirées,
- Et n’ont jamais été greslez[55].
-
- [55] Anthoine Truquet, _Les cent et sept cris de Paris_, 1545.
-
-D’après le _Ménagier de Paris_, sorte de «Maison rustique» du XIVe
-siècle, «les meilleurs choulx sont ceulx qui ont été férus de la gelée».
-
-Le Chou est quelquefois mentionné dans les vieilles chroniques
-françaises. «L’année fut moult bonne», disent-elles avec satisfaction,
-lorsque, dans les années d’abondance les légumes et surtout les Choux
-sont à bas prix. Citons un texte naïf et singulièrement suggestif: «Cet
-an 1438, grande année de choux et de navets; car le boissel ne coûtoit
-que 6 deniers parisis, par quoi les gens appaisoient leur faim, et à
-leurs enfans» (_sic_)[56].
-
- [56] Dupré de Saint-Maur, _Variations dans le prix des denrées_, p.
- 59.
-
-Nous ferons remarquer que, depuis le moyen âge, la valeur des denrées
-alimentaires a monté régulièrement. Toutes proportions gardées, la
-nourriture est plus coûteuse qu’autrefois. La comparaison des prix de
-vente, évalués en monnaie moderne, des Choux vendus sur les marchés, à
-différentes époques, permettra de constater ce phénomène économique.
-
-Un édit de Dioclétien réglementant la vente des denrées, en l’an 301 de
-notre ère, fixe ainsi qu’il suit le prix maximum des Choux vendus sur
-les marchés de l’empire romain: 5 Choux de premier choix 0 fr. 08; 10
-choux de deuxième choix 0 fr. 08. A Strasbourg, pendant les XVe et XVIe
-siècles, les prix des Choux varient de 0 fr. 02 à 0 fr. 08 pièce. Ils
-valent, au siècle suivant, de 0 fr. 04 à 0 fr. 09 et se tiennent pendant
-tout le XVIIIe siècle entre 0 fr. 04 et 0 fr. 08[57].
-
- [57] Hanauer, _Etude économique sur l’Alsace ancienne_, t. II, p. 245.
-
-Pendant la période révolutionnaire, en 1790, les Choux pommés sont
-vendus 0 fr. 05 pièce, à Soissons; 0 fr. 09 à Verdun; 0 fr. 24 à Arras;
-0 fr. 17 à Rennes et à Blois; 0 fr. 12 à Melun; 0 fr. 24 à
-Clermont-Ferrand[58]. De nos jours, à Paris, les prix minima et maxima
-de la «marchandise» paraissent varier entre 0 fr. 10 et 0 fr. 40 pièce.
-
- [58] Biolley, _Les prix en 1790_, p. 242.
-
-Au XIIIe siècle, d’après le médecin Arnaud de Villeneuve, on ne
-connaissait encore, en France, que trois sortes de Choux: les blancs,
-les verts et les frisés. «Choulx blans et Choulx cabus est tout un», dit
-le _Ménagier de Paris_, qui ajoute à cette liste les Choux romains,
-sortes à tête moins serrée, d’origine italienne. Notre gros Chou _de
-Saint-Denis_, dit aussi _de Bonneuil_ ou _d’Aubervilliers_, représente
-le Chou blanc du moyen âge. Cette variété locale est peut-être, avec le
-Chou _Quintal_, la plus ancienne variété de Chou potager. Au XVIe
-siècle, arrivent d’Italie les Choux _de Milan_ ou _de Savoie_ (_Savoy
-Cabbage_ des Anglais), sans doute peu différents des Choux _romains_;
-les Pancaliers (Pancalieri, ville de Piémont), toutes variétés de Choux
-plus ou moins pommés à feuilles bullées et crispées, qui ont supplanté
-fort vite, et à juste titre, pour la cuisine bourgeoise, les anciens
-gros Choux cabus à feuilles lisses et à senteur par trop prononcée. «Ils
-ne s’arrondissent pas si fort comme le Chou cabus, dit Dalechamps,
-botaniste lyonnais au XVIe siècle, et n’ont pas la feuille si bien
-enroulée au milieu, toutefois elles y sont blanches. Au reste, ils sont
-forts tendres et doux et sont tenus pour les meilleurs aujourd’hui[59].»
-
- [59] _Hist. des plantes_, éd. 1615, t. I, p. 438.
-
-A ce moment sont également connus le Chou-fleur, le Brocoli-Asperge, le
-Chou rouge, le Chou-Rave, divers Choux frisés, décrits et figurés, pour
-la plupart, dans les grands in-folios des botanistes de la Renaissance:
-Fuchs, Dodoens, Dalechamps, Clusius.
-
-Le Chou-Rave, à tige renflée au-dessus du sol, paraît ancien. On est
-tenté d’identifier _ravacaulos_ du capitulaire _de Villis_, de
-Charlemagne, avec le Chou-Rave. Targioni-Tozetti dit avoir vu ce Chou
-figuré dans un _Livre des Simples_, manuscrit de 1415, conservé à la
-Bibliothèque de Saint-Marc de Venise[60]. Cependant Matthiole, en 1558,
-parle du Chou-Rave comme étant récemment introduit en Allemagne, de
-l’Italie. Il est décrit et figuré par Camerarius (1586), Dalechamps
-(1587) et autres.
-
- [60] _Cenni storici sulla introduzione di varie piante_, 2e éd., p.
- 55.
-
-La première mention du Chou rouge est dans Pena et Lobel (1570). Gerarde
-(1597) et Dodoens (1616) en donnent les figures. La pomme sphérique et
-dure du Chou rouge indique, pour cette classe de Choux, une origine
-ancienne. Au XVIIe siècle, on a commencé à utiliser certaines variétés
-de Choux frisés et colorés pour l’ornementation des jardins. Parkinson,
-auteur anglais, les signale en 1629.
-
-Les anciens botanistes n’ont figuré que le Chou à pomme ronde (cabus).
-Le Chou précoce à pomme conique est donc relativement récent. En effet,
-les Choux d’_York_ et _Cœur de Bœuf_, d’origine anglaise ou flamande, ne
-paraissent qu’au XVIIIe siècle.
-
-Maintenant, les variétés de Choux potagers sont innombrables. De
-Candolle, dans un _Mémoire sur les différentes espèces et variétés de
-Choux cultivés en Europe_, publié en 1822, décrit 30 variétés environ.
-Mais si nous consultons un ouvrage moderne, par exemple _Les Plantes
-potagères_, de Vilmorin-Andrieux, nous pourrons voir que le nombre des
-variétés de Choux cultivés de nos jours s’élève à une centaine au moins.
-
-Du XIIIe au XVe siècle, les formes ordinaires françaises dérivées du
-latin _caulis_, Chou, sont _chol_, _col_, au pluriel _chos_, _choz_. Ces
-mots ont donné naissance à plusieurs noms patronymiques: _Cholet_,
-_Chollet_, _Caulier_, _Caulet_, _Colet_. Le diminutif _Caulet_ a été
-conservé par le patois picard.
-
-La Bretagne et la Normandie expédient aux Halles de Paris les premiers
-arrivages de Choux printaniers. Viennent ensuite les Choux hâtifs
-appartenant à la section des _Cœur-de-Bœuf_, produits par les
-primeuristes de Malakoff, Montrouge, Vaugirard, Vincennes, Bobigny,
-Vitry, etc.
-
-Pour la consommation ordinaire, Gennevilliers, Versailles, Palaiseau,
-Pontoise, Le Bourget, Saint-Denis, La Courneuve, sont les principales
-localités de la banlieue qui alimentent les marchés parisiens.
-
-
-
-
-CHOU DE BRUXELLES
-
-(_Brassica oleracea gemmifera_ Hort.)
-
-
-Dans l’histoire du Chou _de Bruxelles_, tout est mystérieux. D’abord son
-origine est mal définie. Est-ce un «sport» sélectionné d’un Chou _de
-Milan_ ou d’un Chou pommé quelconque? Ne serait-il pas un métis d’un
-Chou vert? Par ses caractères généraux, le Chou _de Bruxelles_ se
-rapproche beaucoup de la forme _Milan_. D’autre part, comme chez les
-Choux verts, sa rosette terminale ne pomme pas et sa tige ne présente
-pas l’atrophie qui existe toujours chez les Choux pommés. Dans les
-variétés primitives de Chou _de Bruxelles_, la tige était même très
-élevée; l’obtention des races naines est relativement récente (Chou _de
-Bruxelles nain_, Vilmorin, 1866).
-
-Pour P. Joigneaux, sans aucun doute, le Chou _de Bruxelles_ est issu
-d’un Chou de Milan: «Le _Spruyt_ de Bruxelles, dit-il, dans le _Livre de
-la Ferme_, est bien certainement une variété de ce que nous appelons en
-France le petit Chou _Milan_. Pour s’en convaincre il suffit de semer de
-la graine prise au-dessus de la tige du Chou à jets; les plantes qui en
-proviennent donnent peu de rosettes et se couronnent d’une tête de Chou
-_de Milan_ qui accuse parfaitement l’origine.»
-
-L’opinion de P. Joigneaux est généralement admise. Les praticiens disent
-avoir vu maintes fois dans les cultures de Choux _de Bruxelles_ des
-sujets «dégénérés» retournant par atavisme au type primitif supposé,
-c’est-à-dire à la forme _Milan_.
-
-Les observations de M. Carrière donnent lieu à des conclusions
-différentes. Pour l’ancien Directeur de la _Revue horticole_ «ce qui est
-à peu près hors de doute, c’est que le Chou _de Bruxelles_ n’est autre
-qu’une variété de Chou pommé quelconque. Nous disons quelconque, parce
-que là où on cultive le Chou _de Bruxelles_ sur des étendues
-considérables, par exemple aux environs de Paris, à Bagnolet, Montreuil,
-Villemomble, Nogent, Fontenay et surtout Rosny-sous-Bois, l’on voit
-chaque année, dans les semis provenant de graines pourtant bien épurées,
-sortir des individus qui diffèrent plus ou moins de la mère, parfois
-même du tout au tout, lesquels non plus n’ont entre eux rien de commun.
-On y voit des Choux blancs, des _Cœur de Bœuf_, des frisés et même des
-Choux _de Milan_».
-
-Ailleurs, Carrière est encore plus explicite: «Il y a toujours dans les
-plantations de Choux _de Bruxelles_ des individus plus ou moins
-dégénérés qui, parfois même, changent complètement de nature et, par une
-sorte d’atavisme, semblent indiquer leur origine. En effet, il se
-rencontre presque toujours, dans les plantations, des formes
-intermédiaires qui semblent se rattacher à diverses races, surtout aux
-Choux cabus blancs ou _à grosses côtes_. La forme _Milan_ est une rare
-exception et encore, lorsqu’elle se montre, n’est-elle jamais
-franche[61].»
-
- [61] _Revue horticole_, 1880, p. 595; 1885, p. 324.
-
-Sommes-nous mieux renseignés sur un autre problème des plus
-intéressants: d’où vient le Chou _de Bruxelles_?
-
-Son nom semble indiquer une origine brabançonne et, d’ailleurs, certains
-écrivains belges revendiquent le _Spruyt_ de Bruxelles comme une
-propriété nationale. D’après ces auteurs, ce Chou, produit du sol,
-serait cultivé dans le Brabant depuis un temps immémorial. Ed. Morren
-dit qu’il a été importé en Belgique par les légions romaines de Jules
-César[62]. Mais, pour appuyer sa thèse, l’éminent journaliste belge n’a
-pu trouver aucun document dans les annales de l’Horticulture de son
-pays. Il s’est inspiré d’un article intitulé _Jules César et les Choux
-de Bruxelles_, publié dans l’_Indépendance belge_ du 1er mai 1845,
-lequel article a tout simplement, au point de vue historique, la valeur
-d’un pur roman.
-
- [62] _Annales de Gand_, 1848, p. 37.
-
-Le Chou _de Bruxelles_ paraît néanmoins une variété «endémique». Un
-mémoire de Jean-Baptiste Van Mons, professeur de chimie et d’économie
-rurale à l’Université de Louvain et présenté à la Société royale
-d’Horticulture de Londres le 7 juillet 1818, dit ceci:
-
-«Nous n’avons aucune information sur l’origine de ce légume, mais il se
-trouve depuis très longtemps dans nos jardins car il est mentionné dans
-les règlements de nos marchés en 1213, sous le nom de _Spruyten_, qu’il
-porte encore aujourd’hui»[63].
-
- [63] _Horticultural Transactions_, t. III (1re série), p. 197.
-
-Deux pièces de comptabilité des archives du département du Nord donnent
-encore une indication sur ce problème horticole.
-
-Les archives de Lille conservent un grand nombre de registres de
-dépenses, remontant aux XVe et XVIe siècles, des différents princes de
-la Maison de Bourgogne. Dans un «état journalier» de la dépense du duc
-de Bourgogne, Charles Le Téméraire, en date du 10 février 1472, au
-château de Male, nous trouvons ce détail intéressant: «Pour les noces de
-Messire Bauduin de Lannoy et de Michielle Denne, l’une des Demoiselles
-de ma ditte Dame: un cent de _sprocq_». Dans un autre «état journalier»
-de la dépense de l’hôtel de l’archiduc Maximilien, duc de Bourgogne et
-comte de Flandre, à Bruges, nous voyons encore à la date du 4 mars 1481:
-«dépenses pour les noces d’Alcande de Brébérode qui fut épousée à
-l’Hôtel: un demi-cent de _sprot_»[64].
-
- [64] _Archives Nord_, série B. 3436, 3444.
-
-Que peut signifier le mot _sprocq_ ou _sprot_ s’il n’indique pas les
-petites pommes du Chou _de Bruxelles_? D’après le dictionnaire
-rouchi-français de Hécart, _sprot_ ou _sprout_ sont les mots flamands du
-Nord de la France pour Chou _de Bruxelles_. En Belgique, ce Chou, en
-quelque sorte national, s’appelle _spruyt_, et _sprout_ en anglais. Dans
-les langues germaniques ce mot a le sens de jeune bourgeon ou rejet.
-
-Les documents cités plus haut peuvent faire admettre que la culture du
-Chou de Bruxelles est très ancienne dans les pays flamands et que
-probablement cette race de Chou est un produit du sol de la Belgique.
-
-Il est toutefois difficile d’expliquer le silence de tous les anciens
-livres de jardinage sur un légume aussi précieux pour l’art culinaire.
-Il est encore étrange qu’une race si particulière n’ait pas attiré
-l’attention des anciens botanistes. Fuchs, Dodoens, Clusius, Bauhin,
-Dalechamps, ont décrit ou figuré tous les Choux connus. Aucun d’eux n’a
-parlé du Chou _de Bruxelles_.
-
-Seul, Dalechamps figure un Chou à plusieurs têtes, sous le nom de
-_Brassica capitata polycephalos_, qu’il note comme une espèce rare et
-sans usage[65]. Nous avons reproduit le bois gravé de ce Chou curieux
-qui paraît avoir été cultivé pendant longtemps dans les jardins
-botaniques. Bauhin connaissait le Chou à plusieurs têtes[66]. On le voit
-aussi figurer dans l’ouvrage de Morison[67].
-
- [65] _Historia plantarum_ (1587), t. I, p. 521.
-
- [66] _Pinax_ (1623), III.
-
- [67] _Plantarum Historia_ (1715), part. 11. liv. III, tab. I, fol. 3.
-
-Cette production de bourgeons caulinaires qui forment ensuite des pommes
-de diverses grosseurs est due à la variabilité de l’espèce. Dans notre
-Chou _de Bruxelles_, qui doit être sorti d’un sport analogue, les
-rosettes sont d’égale grosseur, étagées le long de la tige et non
-groupées au sommet comme dans le Chou de Dalechamps.
-
-[Illustration: BRASSICA CAPITATA POLYCEPHALOS (XVIe siècle) d’après
-l’_Histoire des plantes_ de Dalechamps.]
-
-Dans tous les cas, la fin du XVIIIe siècle est l’époque la plus ancienne
-où l’on constate avec certitude l’existence du Chou _de Bruxelles_ qui
-portait alors le nom de Chou _frangé_ ou _frisé d’Allemagne_.
-
-A partir de 1820 seulement, on le trouve appelé généralement Chou de
-Bruxelles, appellation qui dénote une grande extension de la culture de
-ce Chou dans le Brabant vers le commencement du siècle dernier.
-
-En 1845, les cultivateurs français étaient encore tributaires, pour la
-semence de Chou _de Bruxelles_, de M. Rampelberg, grainetier du roi
-Léopold, au Grand-Marché de Bruxelles. Aujourd’hui on récolte partout
-d’excellentes graines de Chou de Bruxelles, moyennant certains soins
-donnés aux porte-graines.
-
-Le _Traité des Jardins_, par Le Berryais, paraît être le premier ouvrage
-horticole qui ait mentionné le Chou _de Bruxelles_ sous le nom primitif
-de Chou _frisé d’Allemagne_[68]. Le _Dictionnaire des Jardiniers
-françois_ de Fillassier, édition de 1789, décrit aussi cette race
-nouvelle, qu’il appelle encore Chou _des Samnites_. En 1804, nous
-trouvons pour la première fois le synonyme Chou _à jets du Brabant_,
-dans une note de la dernière édition du _Théâtre d’Agriculture_
-d’Olivier de Serres (éd. 1804, t. II, p. 455). A partir de 1805, le _Bon
-Jardinier_ consacre chaque année quelques lignes au «Chou _frangé_ ou
-_frisé d’Allemagne_ ou _à rejets du Brabant_». Le nouveau Chou figure
-aussi dans le _Calendrier du Jardinier_, de Bastien (1807). Ceci indique
-qu’il était déjà populaire. Cependant d’importants ouvrages de l’époque
-tels que l’_Encyclopédie méthodique_ de Lamarck, le _Botaniste
-cultivateur_, de Dumont-Courset, etc., qui ont traité le chapitre des
-Choux d’une manière étendue, ne le connaissent pas encore.
-
- [68] _Traité des jardins_ ou _Le Nouveau de la Quintinie_ (1785), t.
- II, p. 139.
-
-Dans une causerie faite en 1863 à la Société impériale d’Horticulture,
-le grainier Bossin et un autre membre de la Société, rappelant leurs
-souvenirs de jeunesse, fixaient les débuts de la culture bourgeoise du
-Chou _de Bruxelles_, aux environs de Paris, entre 1808 et 1815[69]. En
-1828, le maraîcher-primeuriste Découflé cultivait le Chou de Bruxelles
-dans ses jardins de la rue de la Santé comme légume de luxe qu’il
-vendait à la Halle au prix de 1 franc 20 la livre.
-
- [69] _Jal Soc. imp. d’Hortic._, 1863, p. 321.
-
-Nous n’avons pas trouvé le nom de Chou _de Bruxelles_, avant 1818.
-L’édition de 1818 du _Bon Jardinier_ et celles postérieures abandonnent
-les anciens synonymes et emploient désormais les noms: Chou _de
-Bruxelles_, Chou _à jets_, Chou _rosette_.
-
-De Candolle père écrivait en 1822: «Le Chou _à jets_ est remarquable; ce
-Chou se cultive en abondance dans la Belgique et est fort recherché pour
-sa délicatesse: il est connu sous les noms de Chou _à jets_, _à rejets_,
-Chou _de Bruxelles_, Chou _à mille têtes_, etc. Il serait possible que
-le _Brassica capitata polycephalos_ de Dalechamps se rapportât à cette
-variété»[70].
-
- [70] _Mémoire sur les différentes espèces et variétés de Choux_, p.
- 18.
-
-En France, la culture maraîchère du Chou de Bruxelles n’est pas
-ancienne. MM. Gardebled et Godinot, de Rosny-sous-Bois, auraient
-commencé à cultiver ce Chou vers 1838 en petite quantité, car la vente
-était très limitée; seuls quelques marchands à la Halle et au marché
-Saint-Honoré leur achetaient. Ce n’est guère que vers 1842 ou 1843 que
-la culture du Chou _de Bruxelles_ a pris une grande extension à
-Rosny-sous-Bois, puis à Fontenay, Nogent, etc.[71].
-
- [71] _Revue horticole_, 1880, p. 295; 1885, p. 323.
-
-
-
-
-CHOU-FLEUR
-
-(_Brassica oleracea botrytis cauliflora_ D. C.)
-
-
-Le Chou-fleur et le Brocoli, qui est un Chou-fleur tardif, constituent
-une division très distincte parmi les races de Choux potagers.
-
-Ici, la partie comestible du végétal est formée par l’inflorescence tout
-entière. Ce sont les fleurs plus ou moins avortées qui se mangent, avec
-les pédicelles hypertrophiés par l’accumulation passagère des sucs
-nourriciers. Le nom vieux français de _Chou flory_, aujourd’hui
-Chou-fleur, est fondé sur ce caractère particulier.
-
-L’introduction du Chou-fleur en France ne remonte guère au-delà du
-milieu du XVIe siècle.
-
-La région du Levant est probablement la patrie primitive de cet
-excellent légume, qui s’appelait encore autrefois Chou _de Chypre_, la
-tradition lui assignant l’île de Chypre pour pays d’origine, peut-être
-parce qu’alors les jardiniers se croyaient obligés de faire venir la
-semence de cette île; celle récoltée en France était, soi-disant, de
-mauvaise qualité, ou n’arrivait pas à maturité. La lecture des vieux
-livres de jardinage nous apprend que pendant plus de deux siècles on a
-tiré la graine de Chou-fleur de Malte, de Candie et de l’Italie. A un
-certain moment, il fut même de mode d’aller chercher la semence en
-Angleterre ou en Hollande. Moreau et Daverne, qui écrivaient en 1845
-disent: «Il y a 50 ans, on croyait que la graine de Chou-fleur récoltée
-en France ne pouvait donner de beaux produits, et on la tirait toute
-d’Angleterre. A présent, chaque maraîcher récolte sa graine[72].»
-
- [72] _Manuel de culture maraîchère_, p. 115.
-
-Les anciens ont-ils connu le Chou-fleur? Leur Chou de Chypre et surtout
-le Chou de Pompéi des auteurs latins (_Brassica cypria_ et _B.
-pompeiana_) dont Pline dit que «la tige grossit en atteignant les
-feuilles» peuvent se rapporter au Chou-fleur ou au moins à un Brocoli
-branchu analogue à notre Brocoli-Asperge, que l’on doit considérer comme
-la forme primitive du Chou-fleur. Sur ce Chou à jets, les Romains
-récoltaient les _cymæ_, ou pousses charnues, très recherchées des
-gourmets de l’ancienne Rome.
-
-Il est fait mention pour la première fois du Chou-fleur dans les
-ouvrages des botanistes arabes de l’Espagne. Ibn-el-Awam, auteur d’un
-_Traité de l’Agriculture_, au XIIe siècle, en connaissait trois
-variétés. Il l’appelle Chou de Syrie, ce qui est une indication pour son
-origine. Ibn-el-Beïthar, botaniste de Malaga, mort à Damas en 1248,
-décrit le Chou-fleur dans son _Traité des Simples_, sous le nom de
-_Quonnabit_, nom arabe qu’on lui donne encore aujourd’hui. Les Musulmans
-d’Espagne ont pu importer le Chou-fleur de la Syrie plusieurs siècles
-avant les contrées du nord de l’Europe, grâce aux relations fréquentes
-qu’ils avaient avec leurs coreligionnaires de l’Asie-Mineure. Cependant,
-ce n’est pas par la voie espagnole que ce légume a été introduit en
-France. Les Génois passent pour l’avoir reçu du Levant et cultivé les
-premiers, tradition vraisemblable, car la République génoise avait au
-XVIe siècle le monopole du commerce maritime européen avec l’Orient. De
-là, le nouveau légume se serait lentement propagé en France, en
-Allemagne, dans les Flandres.
-
-Au milieu du XVIe siècle, il semble encore bien peu cultivé: Ruel n’en
-fait pas mention (1536), ni Léonard Fuchs, qui figure pourtant quelques
-autres Choux dans son _Stirpium Imagines_ (1545), pas plus que Tragus
-(1552) et Matthiole (1558).
-
-Nous trouvons une première et assez bonne figure du Chou-fleur, en 1554,
-dans le _Stirpium Historia_ de Dodoens. Le botaniste flamand dit que la
-graine de ce Chou, appelé par les Italiens _cauliflores_, vient de
-Chypre, «car elle ne mûrit nulle part ailleurs, cette espèce étant très
-sensible au froid». Quelques années plus tard, en 1557, de l’Escluse,
-dans sa traduction française de l’_Histoire des plantes_ de Dodoens,
-avec le même bois gravé, donne cette description du Chou-fleur: «La
-tierce espèce de Chou blanc est fort estrange et s’appelle Chou-flory.
-Il a au commencement les feuilles grisâtres comme le Chou blanc et puis
-après au milieu d’icelles, au lieu de feuilles amassées ensemble,
-produict plusieurs tigettes blanches, grosses et douces... ces tiges
-ainsi croissant sont appelées la fleur de ce Chou».
-
-[Illustration: CHOU-FLEUR (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_
-de Dodoens.]
-
-En 1600, Olivier de Serres mentionne rapidement le Chou-fleur qu’il
-paraît connaître seulement sous son nom italien: «Cauli-fiori, ainsi
-dicts des Italiens, encore assés rares en France, tiendront rang
-honorable au jardin pour leur délicatesse[73]». Sous Henri IV, le
-Chou-fleur commençait à entrer dans l’alimentation. Le _Pourtraict de la
-santé_, de Joseph du Chesne, nous apprend qu’en 1606 «parmi les Choux,
-les Choux-fleurs sont les plus rares et les meilleurs; on s’en sert en
-potage et en salade avec l’huile et le vinaigre».
-
- [73] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1804, tom. II, p. 249.
-
-Chose curieuse, le Chou-fleur a été importé dans le Nouveau Monde à une
-date ancienne; on le trouvait abondamment à Haïti, dès 1565, à une
-époque où il était si rare en France[74].
-
- [74] _American Naturalist_, vol. XXI, p. 702.
-
-En Angleterre, il a été figuré par Gerarde en 1597, mais Parkinson dit
-que de son temps (1629) il était peu connu. D’après Miller, le
-Chou-fleur n’a commencé à acquérir une certaine perfection et à être
-vendu sur les marchés de Londres qu’en 1680. Au XVIIIe siècle, les
-Anglais, jusqu’alors tributaires de la Hollande pour ce légume,
-devinrent maîtres dans la culture du Chou-fleur. Quant à l’Allemagne,
-Gaspard Bauhin qui écrivait au commencement du XVIIe siècle, indique
-expressément les jardins, en petit nombre, dans lesquels on le
-cultivait. Henri Hesse rapporte que du temps de sa jeunesse les
-souverains en avaient seuls dans leurs jardins, et qu’en 1660, la graine
-qu’on faisait venir de Chypre, de Candie et de Constantinople coûtait
-deux thalers (7 francs 50) la demi-once. A Erfurt, célèbre localité
-horticole qui a donné naissance à une race recommandable, le Chou-fleur
-_d’Erfurt_, la culture remonte à 1660; elle a été perfectionnée, au
-siècle suivant, par Reichart, qui commença à cultiver le Chou-fleur en
-vue de la production des graines. La ville d’Erfurt est restée depuis
-cette époque, le grand centre, pour l’Allemagne, de la culture du
-Chou-fleur.
-
-Les maraîchers parisiens sont très habiles dans la production de ce
-légume; ils obtiennent des pommes d’un gros volume, serrées, bien
-arrondies, absolument incomparables.
-
-Chambourcy, village de Seine-et-Oise, près Saint-Germain-en-Laye, est
-renommé pour ses cultures de Choux-fleurs. Les habitants de ce village
-cultivent près de 3 millions de plants sur une étendue de 250 à 300
-hectares. M. Hippolyte Jamet, maraîcher, commença en 1850 la culture en
-grand du Chou-fleur à Chambourcy pour l’alimentation des marchés
-parisiens. Gennevilliers, Nogent-sur-Marne, Sarcelles et Groslay sont
-aussi des centres de production fortement concurrencés d’ailleurs par
-Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Malo, Saint-Omer et Angers qui élèvent
-aussi le Chou-fleur en grand pour Paris et l’exportation.
-
-De Combles, au XVIIIe siècle, nomme les Choux-fleurs _tendre_, _dur_ et
-_demi-dur_. Vers 1835, les maraîchers parisiens adoptèrent une race
-supérieure, plus précoce, le _Gros-Salomon_, trouvée par l’un d’eux.
-Quelques années plus tard, on apprécia aussi le _Petit-Salomon_. Puis
-Lenormand, maraîcher, établi rue de Reuilly, propagea en 1849 un de ses
-gains issu du _Gros-Salomon_, le Chou-fleur _Lenormand_. Nous citerons
-encore parmi les races modernes les plus estimables: Chou-fleur
-_d’Erfurt_ (nouveauté de 1856); _Lenormand à pied court_ (1865);
-_Alléaume_ (Vilmorin, 1882-83); _Picpus_ (Vilmorin, 1884-85);
-_Trocadéro_ (Forgeot, 1891).
-
-
-
-
-CRAMBÉ ou CHOU MARIN
-
-(_Crambe maritima_ L.)
-
-
-Le Crambé, _Seakale_ des Anglais, c’est-à-dire Chou marin, n’est pas un
-Chou. Il est très distinct du genre _Brassica_, bien que son aspect
-général soit celui d’un Chou. C’est une plante indigène, vivace, à
-feuilles ovales, amples, épaisses, d’un vert glauque, sinuées-frangées,
-appartenant à la famille des Crucifères. Son fruit est une silicule
-presque sphérique, ne renfermant qu’une seule graine, très différente
-par conséquent de la silique allongée et polysperme du genre Chou.
-
-On trouve le Chou marin, à l’état sauvage, sur toutes les plages
-maritimes de l’Europe occidentale, sur le littoral de la Baltique et de
-la Mer du Nord, sur quelques points des côtes de France et d’Italie. Il
-est particulièrement abondant sur les rivages de la Grande-Bretagne; on
-le rencontre entre Folkstone et Douvres, dans le Cornouailles, le
-Cumberland, Kent, Sussex, Essex, Devonshire, etc. Son habitat naturel
-est le gravier des plages, les endroits secs et caillouteux riches en
-humus, mais il paraît encore préférer les crevasses des hautes falaises
-inaccessibles.
-
-Au point de vue culinaire, le Chou marin rentre dans le groupe de
-légumes que l’on consomme seulement blanchis comme le Cardon, le Fenouil
-doux, la Poirée à Cardes, l’Asperge et même la Rhubarbe. On mange, au
-printemps, les jeunes pétioles des feuilles étiolés, d’un blanc rosé,
-d’un goût très fin intermédiaire entre l’Asperge et le Chou-fleur,
-accommodés au beurre ou à la sauce blanche.
-
-L’usage culinaire des pétioles épais et charnus de cette plante
-Crucifère a commencé en Angleterre. Dans ce pays, on goûte le Chou marin
-plus que partout ailleurs. Le _Seakale_ est un légume national anglais.
-
-Plusieurs siècles avant de figurer sur les tables à titre de légume fin,
-les pousses étiolées du Chou marin enfouies sous le sable apporté par le
-flot, devaient être cueillies, au sortir de l’hiver, par les femmes des
-pêcheurs, pour être mangées comme des Choux.
-
-Il est même assez vraisemblable que cette plante a servi à
-l’alimentation des Anciens. _Crambe_ était l’un des noms donnés par les
-Grecs à diverses sortes de Choux. Pourtant on ne peut affirmer avec
-certitude que le _Krambe agria_ de Dioscoride, de même que l’_Almurys_
-cité par Eudème dans le _Banquet des Savants_ d’Athénée, se rapportent
-bien à notre Chou marin mais les commentateurs veulent reconnaître ce
-légume dans l’_Olus Halmyridianum_ dont Pline dit: «Il est une autre
-espèce de Chou qui a aussi son mérite. On les appelle Halmyrides parce
-qu’ils ne croissent que sur les côtes. Ils se conservent toujours verts
-et on en fait des provisions pour les voyages de long-cours sur
-mer»[75]. Si l’on admet cette interprétation, les Anciens auraient
-conservé dans l’huile ou la saumure le Chou marin récolté à l’état
-sauvage.
-
- [75] _Hist. nat._ l. XIX, c. 41.--Athénée, l. IX, p. 369.
-
-Au XVIe siècle, le Chou marin était parfaitement connu des botanistes
-sous le nom de _Brassica marina_, mais non cultivé. Lobel et Turner en
-envoyèrent des graines sur le continent. Dalechamps (1587) donne une
-figure exacte du Chou marin lequel, dit-il, «croît ès lieux maritimes
-d’Angleterre, mais pour ce qu’il n’est pas cultivé et qu’on n’en tient
-compte, la plante est rude et fort dure et ses bourgeons mal plaisants;
-et néanmoins on en pourrait bien manger[76]». Ce botaniste ignorait que
-le Chou marin n’est comestible qu’après avoir été complètement privé
-d’air et de lumière. Le buttage même est insuffisant pour lui enlever
-son âcreté naturelle. On n’obtient des pousses tendres et savoureuses
-que depuis l’emploi des pots spéciaux à blanchir et des cloches de bois.
-
- [76] _Histoire des plantes_, trad. Desmoulin, éd. 1653, t. II, p. 281.
-
-La culture anglaise du Chou marin a dû commencer au XVIIe siècle.
-Parkinson, pourtant plus horticulteur que botaniste, ne connaît pas
-encore ce légume en 1629, date de la publication de son _Paradisus
-terrestris_, mais son dernier ouvrage (1640), sous le vieux nom
-anglo-saxon de _Sea Colewort_, montre le Crambé déjà cultivé dans les
-jardins pour aliment[77].
-
- [77] _Theatrum botanicum_, p. 270.
-
-Miller écrivit le premier en praticien sur la culture de ce légume.
-L’édition de 1731 de son Dictionnaire de jardinage donne seulement des
-indications culturales très succinctes. Le chapitre du Chou marin, plus
-développé dans l’édition de 1758, nous apprend que l’on se contentait,
-chaque automne, de recouvrir les planches de Crambé d’une couche de
-sable ou de gravier de 4 à 5 pouces d’épaisseur pour favoriser
-l’étiolement des bourgeons au printemps.
-
-On vendait déjà le Chou marin sur les marchés des grandes villes.
-William Curtis, fondateur du _Botanical Magazine_, dans une brochure de
-propagande publiée à la fin du XVIIIe siècle en faveur de ce légume, dit
-que M. Jones, de Chelsea, vit des bottes de Seakale, à l’état cultivé,
-exposées en vente au marché de Chichester, en l’année 1753.
-
-A Dublin (Irlande), où la plante croît à l’état sauvage sur la côte, on
-la voit cultivée au moins depuis 1764. Loudon dit que le Dr Lettsom
-cultivait le Seakale vers 1767, à Grove Hill, et que, par lui, le Chou
-marin a été propagé autour de Londres.
-
-La grande extension de ce légume en Angleterre paraît dater de la fin du
-XVIIIe siècle et coïncide avec le perfectionnement des méthodes de
-culture.
-
-Au buttage primitif, s’adjoint alors l’emploi des pots à blanchir
-spécialement fabriqués à cette intention et des cloches ou caisses
-carrées en bois munies d’un couvercle, pour faire produire la plante
-hors de sa saison[78]. Ces appareils, mis en place à l’automne et
-recouverts de fumier chaud permettaient de récolter les pousses
-blanchies pendant près de la moitié de l’année.
-
- [78] _Horticultural Transactions_, vol. I, p. 13; vol. IV, p. 63.
-
-En France, le Crambé maritime était cultivé au Jardin du Roi avant la
-Révolution. Lamarck, qui le cite (_Encyclopédie méthodique_) ne parle
-pas de ses propriétés alimentaires. Le Chou marin n’est mentionné, comme
-plante économique, qu’au commencement du XIXe siècle, d’abord par
-Vilmorin dans une note de l’édition de 1804, d’Olivier de Serres, puis
-par Bastien, le grainier Tollard, etc. Le _Bon Jardinier_ en parle à
-partir de 1810. Thouin le recommandait aussi dans les _Annales du
-Muséum_.
-
-En 1825, Noisette remarque que cette nouveauté horticole ne s’est pas
-beaucoup répandue en France depuis son introduction[79]. Cependant
-Découflé, grand maraîcher primeuriste, établi rue de la Santé, qui
-cultivait spécialement les légumes de luxe, forçait le Crambé depuis
-quelques années pour les marchands de comestibles et quelques
-restaurants parisiens. La Société royale d’Horticulture de Paris lui
-décerna en 1828 une médaille d’encouragement pour ses belles cultures
-forcées de Chou marin[80]. Un peu plus tard, Gontier, le premier
-maraîcher qui appliqua le thermosiphon à la culture maraîchère, élevait
-aussi ce légume pour la vente.
-
- [79] _Manuel du Jardinier_, t. III, p. 357.
-
- [80] _Annales_, t. III (1828), p. 259.
-
-Une notice sur le Chou marin, de M. Soulange-Bodin (1828), dit que M. de
-Vilmorin en a fait, dès l’année 1825, un premier essai de vente à Paris
-et que le Crambé est cultivé depuis 10 ans au Potager de Versailles.
-«Mais ce n’est que depuis 4 ans qu’on l’a suffisamment multiplié.
-Maintenant, on en fournit continuellement à la «Bouche du Roi» depuis le
-1er novembre jusqu’au 1er avril.»[81] Sous Louis-Philippe, M. Massey,
-directeur du Potager, mettait tous ses soins à la culture de ce
-légume[82].
-
- [81] _Annales Soc. d’Hortic._, t. II (1828), p. 176.
-
- [82] _Journal Soc. d’Hortic. de Seine-et-Oise_, 1846-47, p. 128.
-
-Depuis cette époque, maintes fois les périodiques horticoles français
-ont recommandé le Chou marin, excellent légume, d’un goût plus fin que
-le Chou-fleur et qui a l’avantage d’arriver avant l’Asperge. Le Crambé
-n’est cependant pas devenu populaire. Un petit nombre d’amateurs le
-cultivent en France. C’est de Londres que les marchands de comestibles
-font venir ceux que l’on consomme à Paris[83].
-
- [83] Paillieux et Bois, _Nouveaux légumes d’hiver_, p. 101.
-
-M. de Vilmorin faisait observer, en 1840, que le Chou marin cultivé en
-Angleterre d’une façon intensive depuis au moins 50 ans n’avait subi
-aucun changement sensible dans sa forme ou ses dimensions. La 3e édition
-des _Plantes potagères_ de Vilmorin-Andrieux (1904) dit que les Anglais
-possèdent maintenant plusieurs variétés horticoles du Crambé; celle que
-l’on désigne sous le nom de _Feltham white_ serait la plus
-perfectionnée.
-
-
-
-
-FENOUIL DOUX
-
-(_Anethum dulce_ D. C.)
-
-
-Le Fenouil doux, dit aussi Fenouil de Florence ou de Bologne, est une
-plante potagère très estimable, dont parlent tous les ouvrages
-d’Horticulture, mais que l’on s’obstine en France à ne pas cultiver. La
-plante appartient à la famille des Ombellifères; elle n’est qu’une
-variété modifiée du Fenouil officinal indigène dans l’Europe
-méridionale.
-
-Ce sont les pétioles foliaires renflés à la base et devenus succulents
-qui forment la partie comestible du Fenouil doux. Par le buttage, on
-obtient de ces pétioles étiolés et agglomérés une sorte de «pomme» d’un
-goût sucré et aromatique, que l’on mange soit cru comme un hors-d’œuvre,
-soit cuit à l’étuvée et associée aux viandes, soit en salade comme le
-Céleri avec lequel le Fenouil a d’ailleurs les plus grands rapports.
-
-Le Fenouil doux est un légume relativement moderne. Selon quelques
-auteurs il aurait été apporté des Açores. Il serait plutôt d’origine
-syrienne. Dans tous les cas, les auteurs grecs et latins l’ont ignoré.
-Crescenzi, agronome italien au XIIIe siècle, ne parle que du Fenouil
-commun. La première mention certaine est dans Agostino del Riccio,
-lequel dit qu’au milieu du XVIe siècle, le Fenouil doux--_Finocchio
-dolce_--était cultivé en Italie comme plante étrangère et nouvelle dans
-quelques jardins qu’il cite. Vers cette époque, il aurait été apporté de
-Bologne à Florence. Les frères Bauhin et Gesner l’appellent Fenouil de
-Florence ou romain[84].
-
- [84] Targioni-Tozetti. _Cenni storici_, 2e éd., p. 52.
-
-En effet, pour les Italiens, c’est un légume favori. On le trouve chez
-eux sur toutes les tables pendant six mois de l’année. _Finocchio e pane
-mi bastua!_ Il me suffit d’avoir du Fenouil et du pain. C’est un dicton
-populaire du dialecte vénitien.
-
-En France, sans être généralisée, la culture du Fenouil doux était
-autrefois plus en honneur. Cl. Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis
-XIII, le cultivait au potager royal[85]. Ici on sent l’influence de la
-cour italienne des Médicis. Van der Groen, jardinier du Prince d’Orange,
-le dit cultivé dans le Brabant en 1669. L’abbé Rozier (_Cours
-d’Agriculture_, 1786) constate qu’il était assez répandu dans le Nord de
-la France où on ne le trouve plus assurément.
-
- [85] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 159.
-
-Dans les temps modernes, M. Audot, éditeur horticole, appela l’attention
-sur cette plante potagère d’un usage général en Italie et qu’il avait
-remarquée pendant un voyage qu’il fit en 1839-40[86]. Sous le second
-Empire M. Vavin, à Bessancourt, grand amateur de plantes potagères
-curieuses, présenta plusieurs fois des échantillons de Fenouil doux aux
-séances de la Société impériale d’Horticulture et en recommanda la
-culture dans le Journal de cette Société[87]. Nous n’aurions garde
-d’oublier, parmi les propagateurs du Fenouil doux, MM. Paillieux et
-Bois. Leur _Potager d’un Curieux_ contient un long chapitre sur cette
-plante potagère négligée qui serait une excellente addition à nos
-légumes d’hiver.
-
- [86] _Rev. hortic._ t. V, (1re série) p. 16.
-
- [87] _Jal Soc. imp. d’Hortic._ 1862, p. 222; 1870, p. 492.
-
-
-
-
-OVIDIUS
-
-(_Crambe Tataria_ Jacq.--_C. Tatarica_ Willd.)
-
-
-Sous le nom d’_Ovidius_, on a tenté d’introduire, il y a quelques
-années, comme nouveau légume, une plante dont les jeunes pousses
-rappellent tout à fait celles du Crambé maritime. C’était en effet une
-espèce Crucifère voisine, le _Crambe Tataria_, qui vit à l’état sauvage
-en Hongrie, Moravie, Valachie, Russie méridionale.
-
-D’après M. Grignan, ledit légume aurait été introduit par un «chef»
-distingué, M. Ovide Bichot, ex-président de l’Académie de cuisine de
-Paris, lequel ayant occupé des postes très importants à l’étranger avait
-su découvrir les mérites de ce Crambé. Il se procura des graines et, de
-retour en France, résolut d’en faire profiter ses compatriotes. Grâce à
-M. Ovide Bichot, la plante fut mise au commerce en 1904 par la maison
-Thiébaut-Legendre qui lui avait donné le nom d’_Ovidius_, en souvenir de
-son introducteur[88].
-
- [88] _Rev. hortic._, 1904, p. 177.
-
-Le _Crambe Tataria_ n’est pas précisément une plante nouvelle. M.
-Rodigas l’a mentionné autrefois comme étant alimentaire dans son pays
-d’origine[89]. Antérieurement, il a été l’objet de dissertations
-archéologiques de la part de Cuvier et de Thiébaud de Berneaud qui ont
-cru reconnaître dans cette plante le _Chara_ des Anciens. Enfin MM.
-Paillieux et Bois, après avoir cultivé l’Ovidius à Crosnes, sous le nom
-de Crambé de Tartarie, lui ont consacré une longue notice dans leur
-_Potager d’un Curieux_. Ils reproduisent _in extenso_ la traduction
-d’une thèse inaugurale médicale d’un noble hongrois, publiée en 1779 par
-Jacquin dans ses _Miscellanea austriaca_ et contenant des détails
-intéressants sur l’histoire de cette plante[90].
-
- [89] _Culture potagère_, 3e éd. (1865), p. 253.
-
- [90] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 129.
-
-Nous y voyons que Clusius, imité en ceci par Bauhin, appelle la plante
-_Tataria ungarica_ et la range à tort dans la famille des Ombellifères.
-L’illustre chercheur de plantes avait obtenu des racines de la Hongrie
-transdanubienne. Il la cultiva pendant deux années dans son jardin de
-Vienne. Les Hongrois voisins d’Erlau, dit-il, de même que ceux qui
-habitent immédiatement au-delà des frontières de la Dacie s’en
-nourrissent dans les années de disette et de misère à la place de pain.
-Ils furent instruits par hasard de l’usage de cette racine par les
-Tartares, d’où ils lui donnèrent le nom de _Tataria_, parce que, comme
-les Allemands, ils appellent communément _Tatars_ ceux que nous nommons
-Tartares[91].
-
- [91] Clusius, _Hist. pl._ l. VI, c. XIV.
-
-En 1777, Jacquin parvenait à acquérir quelques racines vivantes pour le
-jardin botanique de Vienne et, sur sa demande, le savant Pallas lui
-adressait, de Saint-Pétersbourg, les renseignements qu’il possédait sur
-la plante appelée _Tataria_ par les Hongrois. Ce Crambé, disait-il,
-croît dans cette vaste plaine méridionale, qui s’étend du Dnieper au
-Jaïk, le _Rymnus_ des anciens. Dans les terrains secs, il acquiert le
-goût de Navet; les cosaques qui habitent les déserts du Don le mangent
-avidement cru et cuit[92]. Selon le Dr Regel, la plante se trouve à
-l’état sauvage dans la Russie méridionale; on ne la cultive nulle part.
-
- [92] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 136.
-
-Les auteurs du _Potager d’un Curieux_ doutaient fort que ce soit jamais
-un légume à introduire dans nos potagers, mais, disent-ils, on pourrait
-peut-être en obtenir une de ces fécules légères propres à l’alimentation
-analogues à celles qui portent le nom d’Arrow-root, et qui sont tirées
-du _Maranta arundinacea_, du _Tacca pinnatifida_, de divers _Canna_,
-etc.
-
-Toutefois nous ferons remarquer que l’Ovidius n’a pas été introduit en
-vue d’une utilisation de ses racines féculentes. Dans la notice qu’il a
-consacrée aux usages culinaires de sa plante, M. Bichot conseille
-seulement l’emploi des jeunes pousses blanchies, coupées avant qu’elles
-n’aient traversé la couche de terre ou de sable dont elles ont été
-recouvertes. C’est, en somme, un succédané du Chou marin, avec la même
-culture et les mêmes usages économiques. Les pousses, dit
-l’introducteur, n’ont pas l’âcreté du Crambé maritime ni l’amertume de
-l’Endive.
-
-Malgré ces avantages, nous ne croyons pas que depuis 1904 l’Ovidius se
-soit beaucoup propagé dans les jardins potagers.
-
-Clusius se demandait déjà, au XVIe siècle, si le _Crambe Tataria_
-n’était pas la racine _Chara_ qui servit de pain aux soldats de Jules
-César assiégeant Dyrrachium en Albanie pendant sa lutte contre
-Pompée[93].
-
- [93] César, _De Bello civ._, l. III, 48.--Suétone, _Jules César_,
- 68.--Pline, _Hist. nat._ l. XIX, 41.
-
-Cuvier, Thiébaud de Berneaud, dans une savante dissertation, Martens,
-sont d’avis que la plante _Chara_ se rapporte à ce Crambé.
-
-M. Fée a longuement examiné ce problème historique et botanique dans ses
-commentaires de l’édition latine-française de Pline, de Panckoucke (vol.
-XII, p. 364). Selon ce savant, le _Chara_ de César, _Lapsana_ et _Cyma
-sylvestris_ de Pline, qui seraient une seule et même plante, doivent
-plutôt se rapporter à un _Brassica_ à racine charnue. Mais les
-objections très justes qu’il oppose à l’identification proposée par
-Thiébaud de Berneaud peuvent s’appliquer également au Chou-Rave ou au
-Chou-Navet. Comme toujours, la détermination exacte des plantes des
-anciens est, dans certains cas, bien difficile, voire même impossible.
-
-
-
-
-PÉ-TSAÏ ou CHOU DE CHINE
-
-(_Brassica chinensis_ L.)
-
-
-Pé-tsaï, mot chinois qui peut se traduire par _légume blanc_. Le Pé-tsaï
-est une plante potagère annuelle d’un grand usage dans tout
-l’Extrême-Orient, Chine, Japon, Indo-Chine. Il est mentionné dans les
-ouvrages chinois sur l’agriculture des XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe
-siècles[94].
-
- [94] Bretschneider, _Bot. Sin._ 59, 78, 83, 85.
-
-Quoique appartenant au genre _Brassica_, de la famille des Crucifères,
-le Chou de Chine diffère beaucoup de nos Choux européens. Il se
-rapproche des Moutardes (_Sinapis_). Des deux variétés principales
-introduites dans les cultures européennes, l’une, le _Pé-tsaï_ a plutôt
-l’aspect d’une Laitue romaine. Le _Pak-Choï_ ressemble à une
-Carde-Poirée. La saveur douce de ce légume rappelle un peu celle de la
-Chicorée cuite.
-
-Le Chou de Chine n’a guère d’histoire; son introduction en Europe est
-récente.
-
-Dès le XVIIIe siècle, les missionnaires avaient signalé l’importance de
-sa culture dans l’Empire chinois. Il figurait depuis une dizaine
-d’années au Jardin du Roi, à titre de plante botanique, lorsqu’en 1836
-les missionnaires envoyèrent des graines de Pé-tsaï au R. P. Voisin,
-supérieur des Missions étrangères à Paris, qui s’empressa de les
-communiquer à M. Vilmorin.
-
-Le 22 novembre 1837, à la séance de la Société royale d’Horticulture, M.
-Vilmorin déposa sur le Bureau deux premiers pieds de Pé-tsaï provenant
-de ses cultures.
-
-De 1837 à 1840, une notice de M. Ducros de Sixt, avocat à la cour
-royale, plusieurs notes ou rapports de Pépin, Bossin, Poiteau,
-Mérat[95], montrent que l’on expérimentait le Pé-tsaï comme plante
-culinaire nouvelle et que les résultats de la culture étaient peu
-satisfaisants. Semée au printemps ou en été, la plante montait à graines
-à la troisième ou quatrième feuille. Le semis au mois d’août, grâce à la
-végétation extraordinairement rapide du Chou de Chine, permettait
-d’obtenir une plante bien développée en octobre et novembre, à un moment
-où d’autres légumes préférables sont abondants. Pour plier le Pé-tsaï à
-nos exigences, Pépin, jardinier-chef du Jardin du Roi, fit de nombreuses
-tentatives infructueuses qu’il a consignées dans un intéressant
-mémoire[96].
-
- [95] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ vol. XXIII, pp. 105, 154, 156, 159,
- 229.
-
- [96] _Loc. cit._, t. XXVI, p. 18.
-
-En 1847, le Pé-tsaï était encore en observation au Jardin d’expériences
-de la Société royale d’Horticulture. Un rapport dit: «Nous continuons à
-essayer de faire pommer le Pé-tsaï, ce Chou blond apporté de Chine il y
-a quelques années quoiqu’il ne paraisse guère se prêter à acquérir cette
-propriété[97]».
-
- [97] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ 1847, p. 677.
-
-Comme on le voit, dix ans après son introduction, le Chou de Chine
-n’était pas encore devenu un légume de marché, contrairement aux
-espérances qu’il avait fait naître d’abord. Finalement on abandonna à
-peu près cette plante exotique. Quelques amateurs, sous le second
-Empire, M. Vavin, de Bessancourt, notamment, présentaient parfois comme
-légume curieux, à la Société centrale d’Horticulture, des échantillons
-de Pé-tsaï et de Chou de Chang-ton, autre variété du Chou de Chine. Ce
-Chou rentrait dans la catégorie des plantes alimentaires
-qu’expérimentèrent à Crosnes, MM. Paillieux et Bois, de 1875 à 1899.
-Déconseillant la culture estivale qui ne pouvait donner aucun résultat
-sous le ciel européen, ils estimaient que Roscoff, Cavaillon, Hyères, se
-prêteraient à la production hivernale du Chou de Chine qui pourrait
-peut-être prendre à Paris une place importante dans l’alimentation à un
-moment où l’on manque de légumes frais[98].
-
- [98] _Potager d’un Curieux_, 3e éd. p. 475.
-
-L’un des auteurs du _Potager d’un Curieux_, M. D. Bois, assistant au
-Muséum, devait faire une réintroduction du Pé-tsaï, à son retour d’une
-mission scientifique en Extrême-Orient (1902-1903). Ayant rapporté des
-graines choisies parmi les meilleures variétés de Pé-tsaï cultivées au
-Tonkin, il pensa que l’on ferait bien, malgré les échecs antérieurs, de
-tenter une fois de plus la domestication de ce légume méritant. Il
-confia dans ce but des graines à un intelligent maraîcher parisien, M.
-Curé, lequel employa les procédés connus des praticiens pour empêcher ou
-retarder la montée à graines de certains légumes et qui consistent
-principalement à semer sur couche très chaude.
-
-A la séance du 13 octobre 1904, de la Société nationale d’Horticulture
-de France, M. Curé présentait un pied de Pé-tsaï pesant 3 kil. 500, très
-bien pommé, provenant d’un semis fait le 10 juillet. La plante eut un
-commencement de vogue à la suite d’articles élogieux parus dans la
-presse horticole et dans la grande presse. Pendant quelque temps des
-maraîchers en apportèrent aux Halles, mais la faveur d’un début heureux
-ne s’est pas continuée pour le Pé-tsaï. Le moment où ce légume sera
-recherché par le public français n’est pas encore venu.
-
-
-
-
-RHUBARBE
-
-(_Rheum_ sp.)
-
-
-Des goûts et des couleurs mieux vaut ne pas discuter. Tel ou tel légume,
-très recherché par certains peuples, peut être parfaitement inconnu ou
-dédaigné chez leurs voisins. Le Fenouil doux, par exemple, se trouve sur
-toutes les tables en Italie; il ne paraît guère usité ailleurs. Les
-Français ont un goût spécial pour la Carotte et l’Oseille, légumes
-beaucoup moins appréciés à l’étranger. De même, le Chou marin et la
-Rhubarbe comestible sont des légumes _anglais_.
-
-La Rhubarbe est une superbe plante vivace de la famille des Polygonées,
-à la fois médicinale, ornementale et alimentaire, mais les parties de la
-plante employées par l’art culinaire ne participent en rien aux
-propriétés laxatives de la racine. Les espèces du genre _Rheum_ ont
-exactement le facies des Patiences et des Oseilles; elles ont aussi
-l’acidité de ces herbes sures.
-
-La Rhubarbe alimentaire est l’objet d’une culture très étendue en
-Angleterre et aux Etats-Unis. Autour des villes on en voit des champs
-entiers. Dans ce pays, au printemps surtout, on consomme une prodigieuse
-quantité de pétioles de Rhubarbe accommodés en tartes, confitures ou
-marmelades. Ce légume rafraîchissant est encore assez apprécié en
-Allemagne, Russie, Hollande, et même dans le Nord de la France.
-
-Les énormes pétioles et les grosses nervures des feuilles de la Rhubarbe
-pelés, coupés en tronçons, cuits à l’eau bouillante et sucrés,
-fournissent une pulpe agréablement acidulée qui peut remplacer les
-Groseilles et les Pommes dans les puddings, tourtes et autres
-préparations culinaires dont sont friands les peuples anglo-saxons. Les
-acides citrique et malique que la plante contient lui donnent une saveur
-approchant celle des fruits qui entrent ordinairement dans la confection
-des pâtisseries. On fait encore blanchir les jeunes pousses de Rhubarbe
-sous de larges pots renversés ou sous des boîtes _ad hoc_ et on les
-mange apprêtées comme des Cardons.
-
-C’est, néanmoins, un légume récent. La culture intensive de la Rhubarbe
-pour l’alimentation ne remonte pas à plus de cent ans.
-
-Les Rhubarbes, car on en cultive un certain nombre d’espèces distinctes,
-sont originaires des régions septentrionales et moyennes du continent
-asiatique; elles habitent la Sibérie méridionale, la Mongolie, la
-Tartarie chinoise, le Thibet, l’Himalaya, la Perse, la Syrie, la région
-du Volga.
-
-La Rhubarbe entrait déjà dans la matière médicale des anciens Grecs et
-des Arabes comme drogue purgative et tonique. Dioscoride parlant de la
-plus ancienne espèce connue des Européens, la Rhubarbe Rhapontique, dit:
-«le Rhapontique que les Grecs nomment Rha ou Rheon croît dans les pays
-qui sont par delà le Bosphore», c’est-à-dire dans les régions alors
-barbares de la Russie. Ammien Marcellin, qui écrivait au IVe siècle de
-notre ère, précise que le Rha est un fleuve (aujourd’hui le Volga) sur
-les bords duquel croît une racine qui en porte le nom et qui est très
-renommée en médecine.
-
-Vers la fin du moyen âge, les racines mondées de la Rhubarbe médicinale
-arrivaient déjà en Europe du centre de l’Asie, soit par la Russie, soit
-par la Méditerranée. On croyait naguère que toutes ces racines
-appartenaient au _Rheum palmatum_, dite Rhubarbe des boutiques ou
-Rhubarbe de Chine, cependant la Rhubarbe commerciale la plus estimée n’a
-été déterminée par M. Baillon qu’en 1870 sous le nom de _R. officinale_.
-Mais nous nous occupons seulement des Rhubarbes cultivées pour leurs
-pétioles charnus et alimentaires.
-
-La Rhubarbe Rhapontique, originaire de la région du Volga et de la
-Sibérie méridionale, a été la première espèce importée à l’état de
-plante vivante dans nos pays. Les auteurs horticoles indiquent l’année
-1573 comme date de son introduction. Morren nomme l’introducteur: ce
-serait Adolphe Occo, médecin à Augsbourg, auteur d’une pharmacopée
-célèbre en Allemagne qui l’aurait introduite en 1570.
-
-L’Anglais Lyte, traducteur de Dodoens (1578) parle d’une manière vague
-de la Rhubarbe «plante étrange cultivée dans les jardins de quelques
-curieux herboristes», et qu’il ne paraît pas bien connaître. Gérarde,
-dans son _Herball_ (1597) mentionne la Rhubarbe et dit qu’on peut manger
-les feuilles comme la Poirée et les Epinards.
-
-Prosper Alpin cultivait la Rhapontique au commencement du XVIIe siècle,
-au jardin botanique de Padoue. Il en donne une figure et une
-description[99].
-
- [99] _De plantis exoticis_, p. 188.
-
-Parkinson en aurait obtenu des graines avant 1629, date de la
-publication de son ouvrage. Cet auteur ne semble pas soupçonner encore
-les qualités alimentaires de la Rhubarbe, observant cependant que les
-feuilles ont une saveur acide très fine[100].
-
- [100] _Paradisus terrestris_, p. 485.
-
-D’autres espèces furent successivement introduites: en 1732 le _R.
-undulatum_ L., vulgairement Rhubarbe de Moscovie. Cette espèce fut
-envoyée à Jussieu, à Paris, et au Jardin des Apothicaires de Chelsea
-comme fournissant la véritable Rhubarbe du commerce. Boerhaave,
-directeur du Jardin botanique de Leyde en avait aussi reçu des graines
-en 1750. _R. compactum_ L. a été introduit de la Sibérie et de la
-Tartarie chinoise en 1758. _R. palmatum_ L., originaire de la Tartarie
-chinoise, de la Mongolie, du Népaul, était nouveau en Europe en 1763.
-
-La Rhubarbe hybride (_R. hybridum_ L.) d’origine inconnue est cultivée
-depuis 1780. Plusieurs botanistes l’ont considérée comme une hybride du
-_R. palmatum_ et du _R. Rhaponticum_. La Rhubarbe Groseille (_R. Ribes_
-L.) fut apportée d’Orient en 1724. La plante croît sur le Liban et dans
-les parties montagneuses de la Perse. _R. australe_ Don et _R. Emodi_
-Wall. furent importés du Népaul par Wallich en 1828.
-
-On ne voit pas bien quand la Rhubarbe a commencé à entrer dans les
-habitudes culinaires anglaises.
-
-Les premières éditions du Dictionnaire de jardinage de Miller (1724,
-1731) ne parlent pas de l’usage alimentaire de la Rhubarbe, mais nous
-trouvons une première référence dans la traduction française de cet
-ouvrage faite en 1765 et l’édition anglaise de 1768 dit aussi que l’on
-cultive la Rhubarbe pour les pétioles de ses feuilles dont on fait des
-tourtes au printemps, ce qui est encore confirmé par Mawe, auteur
-horticole qui écrivait en 1778.
-
-Enfin, en 1822, Phillips nous apprend que, si les cuisinières ne mettent
-plus comme autrefois les feuilles de Rhubarbe dans les soupes, la plante
-tient son rang dans le potager pour les tourtes printanières[101].
-
- [101] _History of Garden vegetables_, t. II, p. 119.
-
-Vers 1815, les jardiniers commencèrent à apporter les bottes de pétioles
-de Rhubarbe sur les marchés de Londres. En 1830, la culture de ce
-nouveau légume s’était généralisée. Autour de Londres plus de 100 acres
-de terre étaient consacrées à la Rhubarbe. M. Wilmot, célèbre
-cultivateur de Fraises, envoyait sur la place de Londres la Rhubarbe par
-charretées. A la même date, les Etats-Unis prenaient goût à ce légume.
-On peut lire cette note dans les publications horticoles du temps: «La
-culture s’est si fort accrue autour d’Edimbourg qu’un jardinier
-commerçant qui avait beaucoup de peine, il y a peu d’années à en vendre
-4 ou 5 douzaines de bottes de pétioles dans la matinée, en débite 3 ou
-400 bottes[102].»
-
- [102] _Annales Soc. d’Hortic. de Paris_, 1832, p. 35.
-
-Le blanchiment de la Rhubarbe dans le but de manger les jeunes pousses
-comme le Chou marin ne remonte pas au delà de 1816. Le 7 mai de cette
-année, Thomas Hare lut en effet un mémoire devant la Société royale de
-Londres dans lequel il signala les avantages de ce mode de culture
-trouvé par hasard l’année précédente au jardin botanique de
-Chelsea[103].
-
- [103] _Hortic. Transact._, vol. II, p. 258.
-
-Knight, président de la Société royale d’Horticulture de Londres, a
-relaté dans le recueil des actes de cette Société ses expériences faites
-pour perfectionner le forçage de la Rhubarbe, en employant à peu près
-les mêmes procédés que pour le Chou marin[104].
-
- [104] _Hortic. Transactions_, vol. III, pp. 143, 154.
-
-Tous les _Rheum_ ne sont pas également propres à l’alimentation. La
-Rhubarbe Rhapontique possède une trop grande acidité. Le _R. palmatum_
-aurait une saveur fade plutôt désagréable. Ce sont les _R. hybridum_,
-_compactum_ et _undulatum_ qui ont la plus grande valeur alimentaire et
-surtout les variétés d’origine anglaise issues de divers croisements
-entre ces dernières espèces. Les variétés horticoles préférées sont
-celles qui se distinguent par la coloration rouge des pétioles et leur
-saveur aromatique après cuisson.
-
-La Rhubarbe Groseille (_R. Ribes_ L.) est aussi une sorte très
-recommandable. En Orient, où elle porte le nom arabe ou persan de
-_Rîbâs_, elle est alimentaire de temps immémorial. Ibn-el-Beïthar
-disait, au XIIIe siècle: «plante très commune dans la Syrie et dans la
-Perse; à l’instar de la Bette, elle fournit des côtes d’une certaine
-grosseur»[105]. Rauwolf avait remarqué cette plante dans un voyage en
-Orient en 1573; il l’appelle _Arebum_[106]. Ce _Rheum_ a exactement le
-goût de Groseille. Pour cette cause, et sans doute par suite de la
-ressemblance du nom, Linné l’a appelé _Ribes_, nom générique du
-Groseillier.
-
- [105] _Extraits des Manuscrits_, t. XXV (1) p. 190
-
- [106] Gronowius, _Orient._ p. 49.
-
-_R. Rhaponticum_ a été la première sorte employée en Angleterre pour
-usage culinaire. Sa vogue a duré jusqu’en 1820 moment où cette Rhubarbe
-a été remplacée dans les jardins par des variétés issues de semis des
-_R. undulatum_, _compactum_ et _palmatum_. C’est en 1820 que Myatt,
-fameux semeur, commença à envoyer ses produits au marché de
-Covent-Garden, à Londres. Vers 1825 l’amélioration était remarquable, la
-saveur plus douce, les pétioles plus gros et plus nombreux. William
-Buck, jardinier de l’honorable Fulke Greville Howard, à Elford,
-produisit de belles races: _Elford_ et _Buck_. Viennent ensuite les
-variétés _Wilmott_, _Queen Victoria_; cette dernière variété obtenue par
-Myatt; elle est encore cultivée. _Prince Albert_, _Linneus_, _Mitchell’s
-royal Albert_, _rouge hâtive de Tobolsk_, race très précoce, etc. On a
-créé depuis bien d’autres formes nouvelles.
-
-La Rhubarbe alimentaire est peu usitée en France et encore moins
-cultivée. Dès 1805 le _Bon Jardinier_ recommandait la Rhubarbe aux
-amateurs de plantes potagères nouvelles. A partir de 1830, la _Revue
-horticole_ a donné de bons articles sur l’emploi de la Rhubarbe comme
-plante alimentaire. Jacques, jardinier de Louis-Philippe, au château de
-Neuilly, a été aussi un zélé propagateur de ce légume. Malgré cela, sauf
-en Picardie et en Flandre, la plante n’est pas entrée dans les mœurs
-françaises.
-
-Rhubarbe est un mot composé, quoique Linné, d’après Pline, le fasse
-venir du grec _rheo_, je coule, à cause de l’effet purgatif de la racine
-de cette plante.
-
-L’étymologie la plus probable est celle-ci: _Rha_, ancien nom du Volga,
-devenu le nom d’une racine employée en médecine, et _barbarum_, barbare:
-plante qui croît sur les bords du Volga dont les riverains étaient
-barbares.
-
-D’après Littré, Isidore de Séville, dans ses _Etymologies_, interprète
-_Rheu_ par racine; le latin dit _Rhabarbarum_ et aussi _Rheubarbarum_:
-racine barbare ou du pays des barbares.
-
-Le mot français Rhubarbe se montre dès le XIIIe siècle sous la forme
-_Rheubarbe_[107].
-
- [107] _Livre des Remèdes._ Ms. Bibl. Sainte-Geneviève, nº 3113, fº 63,
- verso.
-
-
-
-
-Herbages légumiers
-
-
-
-
-ARROCHE
-
-(_Atriplex hortensis_ L.)
-
-
-Nombreuses sont les plantes herbacées qui peuvent fournir un aliment
-rafraîchissant et hygiénique, employées tantôt dans les potages aux
-herbes, tantôt hachées et tamisées après ébullition, avec un
-assaisonnement convenable.
-
-On a consommé jadis une foule de plantes sauvages dans les soupes aux
-légumes, ou préparées à la manière des Epinards: l’Ortie, la Morelle,
-les Amarantes, la Mercuriale, etc. Mais parlons seulement des plantes
-admises au potager.
-
-Parmi celles-ci, l’Arroche est peut-être le plus anciennement cultivé de
-tous les légumes herbacés. Cette Chénopodée annuelle, originaire de
-l’Europe septentrionale et de la Sibérie, s’appelait chez les Grecs
-_Atraphaxis_ et chez les Romains _Atriplex_, nom qui équivaut à «qui
-n’est pas nourrissant» et, en effet, tous les légumes de ce genre
-contiennent peu de matières alibiles.
-
-La grande variété des noms de l’Arroche montre combien cette plante a
-été populaire autrefois.
-
-Un glossaire du XIIe siècle donne à l’Arroche ou _Atriplex_ plusieurs
-synonymes barbares: «_grisolocanna_, _atrofaxos_, _viniscus_, _cato_; en
-langue romane: _arepe_»[108].
-
- [108] Glossaire de Tours (_Bibl. Ecole des Chartes_, 1869, p. 334).
-
-Les noms vulgaires du français moderne sont aussi très nombreux: arrode,
-arrouse, érode, belle-dame, bonne-dame, poule grasse, irible, follette,
-preudefemme, etc.
-
-Cette plante était en honneur dans les potagers au moyen âge et à
-l’époque de la Renaissance. «Les Italiens, dit Ch. Estienne, dans sa
-_Maison rustique_ (XVIe siècle), font une sorte de tartre (_sic_) des
-Arroches: ils hachent menu leurs feuilles, les pislent avec formage,
-beurre frais et jaune d’œufs, puis avec paste les incorporent et font
-cuire au four.»
-
-Il est fait mention de la variété à feuilles rouges, sous le nom d’arose
-rouge, dans plusieurs comptes de dépenses concernant les jardins des
-ducs de Bourgogne au XIVe siècle[109]. L’Arroche rouge, qui peut servir
-de plante d’ornement, était connue de Turner en Angleterre en 1538.
-
- [109] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756.
-
-L’Arroche a beaucoup perdu de son antique réputation, cependant elle est
-encore estimée par quelques personnes. On en trouve sur les marchés, en
-petite quantité.
-
-
-
-
-BASELLE
-
-(_Basella rubra_ L.--_Basella cordifolia_ LAMARCK)
-
-
-L’Asie tropicale est la patrie des Baselles. Ce sont des plantes
-sarmenteuses appartenant à la famille des Salsolacées. Elles peuvent
-s’élever à 1 m. 50 ou 2 mètres de hauteur et leurs feuilles épaisses et
-succulentes s’emploient largement comme Epinard dans tous les pays
-chauds.
-
-Le hollandais Van Rheede, gouverneur de Malabar, fit le premier
-connaître la Baselle blanche en 1688[110]. Les indigènes consommaient
-cette plante sous le nom indien de _Basella_, que l’on a conservé. Van
-Rheede envoya des graines au jardin botanique d’Amsterdam. Ray, en 1704,
-décrit la Baselle comme cultivée dans les jardins anglais. La variété
-blanche a été introduite en Europe en 1731.
-
- [110] _Hortus Malabaricus_, V, p. 45.
-
-Au milieu du XVIIIe siècle, l’écrivain horticole de Combles signale la
-Baselle en ces termes: «Il nous est venu depuis peu de l’Amérique une
-nouvelle espèce d’Epinard sous le nom de Basella, dont les Américains
-font grand usage; mais il faudra encore du temps avant qu’elle puisse
-être répandue. C’est au Jardin du Roi que je l’ai vue, et peut-être
-n’est-elle que là[111]».
-
- [111] _Ecole du Potager_, 1749, t. II, p. 31.
-
-De Combles avait expérimenté les qualités culinaires de la plante et il
-en conseillait l’usage. Nous trouvons mention de la Baselle dans le _Bon
-Jardinier_ de 1797; elle était certainement très peu connue.
-
-La Baselle _de Chine à très larges feuilles_ (_Basella cordifolia_) a
-été importée de Chine en 1839, par le capitaine Geoffroy. MM.
-Vilmorin-Andrieux disent que cette plante serait certainement préférable
-aux autres espèces de Baselle à cause de l’ampleur de ses feuilles et de
-l’abondance de leur produit[112].
-
- [112] _Plantes potagères_, 3e éd., p. 33.
-
-En 1846, la Société royale d’Horticulture de Paris cultivait toutes les
-Baselles dans son Jardin d’expériences. Un rapport de Poiteau n’est
-guère élogieux pour ce légume[113]. MM. Paillieux et Bois sont plus
-indulgents: «La nécessité de palisser la Baselle sur un treillage ne
-permet pas aux maraîchers de s’en occuper, mais les jardiniers peuvent
-l’admettre dans le potager. C’est un assez bon légume[114].»
-
- [113] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ 1846, p. 296.
-
- [114] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 51.
-
-En somme, comme succédané de l’Epinard, la Baselle vient après la
-Tétragone.
-
-
-
-
-BLÈTE
-
-(_Blitum rubrum_ Rchb.--_B. virgatum_ L.--_B. capitatum_ L.)
-
-
-Herbe fade, sans valeur, quoique émolliente et rafraîchissante comme
-toutes les Chénopodées.
-
-La Blète rouge est une herbe annuelle, commune en France aux abords des
-habitations, sur les berges des rivières, etc. Les deux autres espèces
-sont naturalisées un peu partout. On trouve quelquefois le _Blitum
-capitatum_ ou Epinard-Fraise cultivé dans les jardins à cause de ses
-fruits charnus rouge vif ressemblant à une petite Fraise. La Blète ou
-Blite a été cultivée comme alimentaire ou récoltée à l’état sauvage à
-une date très ancienne. C’était le seul Epinard des Anciens. Hippocrate,
-Théophraste et Dioscoride, chez les Grecs, mentionnent la Blète, en grec
-_Bliton_ et en latin _Blitum_, dont le nom paraît signifier plante
-insipide et sans goût, d’où l’adjectif latin _bliteus_, sot, vil,
-méprisable.
-
-A propos de la Blète, Pline rappelle que le poète comique grec Ménandre
-met en scène des maris qui, pour se moquer de leurs femmes, les
-appellent du nom de cette plante. Plaute se sert aussi de l’expression
-_blitea_ comme terme de mépris.
-
-La Blète était largement cultivée au moyen âge. Le _Dictionnaire
-d’Histoire naturelle_ de Bomare (éd. 1800) dit la plante commune dans
-les jardins et nous savons que dans nos provinces du Sud-Ouest on la
-mange encore avec plaisir.
-
-Le mot espagnol ou portugais _bredos_ est une altération de _Blitum_.
-Aux Antilles et dans les colonies on mange beaucoup de _brèdes_, mélange
-de légumes verts consommés cuits: Morelle, Epinards, Amarante, Pourpier,
-etc.
-
-
-
-
-CLAYTONE PERFOLIÉE
-
-(_Claytonia perfoliata_ Willd.)
-
-
-La Claytone à feuilles perfoliées ou Pourpier d’hiver est une herbe
-annuelle dont les jeunes tiges et les feuilles en forme de cornet, un
-peu charnues, sont comestibles, comme tous les Pourpiers.
-
-Cette Portulacée, originaire de Cuba, du Mexique, de l’Amérique du
-Nord-Ouest a été introduite de Vancouver par Menzies en 1796. Trouvée
-par Humboldt et Bonpland à Cuba, près du port de Batano, ces
-naturalistes la rapportèrent en Europe et la donnèrent au Jardin des
-Plantes de Paris en 1804.
-
-En 1831 seulement, la _Revue horticole_ attira l’attention sur cette
-plante succulente, à la suite d’une lettre de M. Madiot, directeur de la
-Pépinière de naturalisation du département du Rhône, à Lyon, lequel
-avait expérimenté que la Claytone, jusqu’alors cultivée dans les jardins
-botaniques et considérée comme une herbe inutile, était bonne à manger
-crue en salade ou cuite comme l’Oseille ou les Epinards sous un
-fricandeau[115].
-
- [115] _Revue horticole_, 1831, p. 357.
-
-Vilmorin recommanda la Claytone en 1833 dans le _Bon Jardinier_, puis
-d’autres périodiques horticoles lui firent quelque réclame durant le
-cours du XIXe siècle. Bien que l’on puisse faire quelques coupes
-annuelles, la faible production foliacée de cette plante ne lui a pas
-permis de devenir un légume utile. Selon les auteurs du _Potager d’un
-Curieux_, la Claytone est un bon succédané de l’Epinard, mais elle
-restera légume de fantaisie occasionnellement cultivée. En Californie,
-la variété indigène _exigua_ est d’un usage fréquent pour les soupes aux
-herbes.
-
-
-
-
-EPINARD
-
-(_Spinacia oleracea_ L.)
-
-
-L’Epinard a été inconnu aux Anciens. En fait de plantes légumières de ce
-genre, ils avaient l’Arroche et la Blète, herbes fades dont les
-écrivains grecs et latins parlent d’une façon assez méprisante.
-
-Ce sont les Musulmans de la Perse, par l’intermédiaire des Arabes, qui
-nous ont gratifié de ce légume sain et agréable. Peut-être est-il une
-conquête des Croisades, car il s’est montré en Europe en plein moyen
-âge.
-
-L’Epinard était très populaire en Orient; les écrivains arabes, dans
-leur langage toujours hyperbolique, le qualifiaient de «Prince des
-légumes». Nos médecins l’appellent, moins poétiquement, le balai de
-l’estomac, en raison de ses propriétés laxatives.
-
-Comme on n’a pas trouvé l’Epinard à l’état sauvage, au moins d’une
-manière certaine et qu’il est indubitablement originaire de la région
-comprise entre le Caucase et le golfe Persique, ou de l’Asie-Mineure,
-les botanistes sont tentés de croire que l’Epinard de nos jardins n’est
-qu’une modification cultivée du _Spinacia tetrandra_ Roxbg., Epinard qui
-vit à l’état sauvage au Midi du Caucase, dans le Turkestan, en Perse et
-dans l’Afghanistan où on l’emploie aussi comme légume. Cette autre
-espèce asiatique est peu différente de notre ancien Epinard à feuilles
-triangulaires, allongées, à fruits épineux, lequel devait se rapprocher
-de la forme sauvage.
-
-Le nom de l’Epinard vient de l’Arabe _Isfânâdsch_, _Esbanach_ ou
-_Sebanach_, suivant les auteurs et il est probablement dérivé du persan
-_Ispany_ ou _Ispanai_[116].
-
- [116] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 78.
-
-La connaissance des livres orientaux, qui nous ont appris la véritable
-origine du mot Epinard, ne remonte pas bien loin. C’est pourquoi on voit
-toujours reproduites, dans les ouvrages populaires, les étymologies
-imaginées à l’époque de la Renaissance pour expliquer ce nom de légume.
-Epinard, en latin _Spinacia_, dérivé de _spina_, épine, pouvait, avec
-quelque raison, s’appliquer à une plante dont le fruit est muni de
-cornes ou de pointes. De même, la forme ancienne _Spanachia_ paraissait
-indiquer un légume venu d’Espagne.
-
-Dans la croyance nullement démontrée que l’Epinard nous avait été
-transmis par les Arabes d’Espagne, Tragus et d’autres anciens botanistes
-appelaient ce légume _Hispanicum olus_, légume espagnol.
-
-Il est probable, dit Alph. de Candolle, que la culture a commencé dans
-l’ancien empire des Mèdes et des Perses depuis la civilisation
-gréco-romaine, ou qu’elle ne s’est pas répandue promptement à l’est ni à
-l’ouest de son origine persane. Le Dr Bretschneider nous apprend que le
-nom chinois de l’Epinard est _Po-sso-ts’ao_, ce qui signifie Herbe de
-Perse, et que les légumes occidentaux ont été introduits ordinairement
-en Chine un siècle avant notre ère. Comme on ne connaît pas de nom
-hébreu, les Arabes doivent avoir reçu des Persans la plante et le
-nom[117].
-
- [117] _Loc. cit._, p. 79.
-
-L’_Agriculture Nabathéenne_, compilation faite en Syrie vers le IVe
-siècle de l’ère chrétienne, connaît l’Epinard. Les médecins persans et
-arabes: Avicenne, Serapion, Razès en parlent vers le Xe siècle. L’un
-d’eux dit que les gens de Ninive et de Babylone sèment l’Epinard hiver
-et été et en font grand usage[118].
-
- [118] Ibn-el-Beïthar, _Notices et Extraits des manuscrits_, t. XXIII,
- p. 60.
-
-La culture est ancienne en Espagne, car les Maures avaient de fréquentes
-relations avec les Musulmans de l’Asie-Mineure et de la Perse. Au XIe
-siècle, un auteur arabe d’Espagne, Ibn-Had-Jadj, rapporté par
-Ibn-el-Awam, aurait composé un _Traité de l’Epinard_ où il dit qu’à
-Séville on en semait de précoces en janvier[119].
-
- [119] Ibn-el-Awam, traduct. Clément-Mullet, tome II, p. 154.
-
-En France et en Italie, l’introduction de l’Epinard doit remonter au
-temps des Croisades, quoique Matthiole et Brassavola le disent nouveau
-en Italie au XVIe siècle. Ruellius (1536) paraît aussi le connaître en
-France depuis peu de temps. Sur la foi sans doute de ces auteurs mal
-informés, A. de Candolle pense que l’introduction de l’Epinard en Europe
-a dû se faire vers le XVe siècle. C’est une date qu’il faut reculer de
-trois siècles au moins.
-
-Albert le Grand, moine qui vivait en Bavière au XIIIe siècle, décrit
-l’Epinard (_Spinachia_), qui a, dit-il, les semences épineuses. Un de
-ses contemporains, le médecin français Arnauld de Villeneuve, cite cette
-plante parmi les aliments usuels[120]. Crescenzi, agronome italien, né à
-Bologne en 1230, dit que l’Epinard (_Spinacia_) est supérieur en qualité
-à l’Arroche et qu’on le sème avec profit à l’automne pour le carême
-suivant[121].
-
- [120] _Opera_, éd. Bâle, 1585, p. 801.
-
- [121] _Ruralium commodorum_, l. VI, c. 55.
-
-Cette plante potagère, qui était une très utile ressource en temps de
-carême, avait été accueillie avec faveur, à cause de sa précocité; on la
-voit déjà très vulgaire au XIIIe siècle.
-
-Nous avons relevé de nombreuses mentions de l’Epinard, dès le
-commencement du XIVe siècle, dans les comptes de dépenses des maisons
-princières conservés aux archives départementales. Nous citerons
-quelques-uns de ces documents:
-
-1302-1329. Achat de semences pour les jardins du château de Hesdin, à la
-comtesse Mahaut d’Artois: «1 lb. d’_espinarde_ XII deniers[122]».
-
- [122] Richard, _Mahaut d’Artois_, p. 142.
-
-1378-1379. Dépenses faites pour les jardins du château de
-Rouvre-lès-Dijon, à Mgr le Duc de Bourgogne où il y a «16 quartiers de
-terre pour semer choux, pourotes (Poireaux), persin (Persil), blettes,
-bourace (Bourrache), _espinaces_...»
-
-1388-1389. Comptes de dépenses pour le château de Guermoles au même duc
-de Bourgogne: «acheté pour le curtil (jardin): perrecy, _espinoiches_,
-lattues (Laitues), bouroiches, graines d’oignons[123]».
-
- [123] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756, 4784.
-
-D’après le _Ménagier de Paris_, ouvrage rédigé en 1393: «il y a une
-espèce de porée qu’on appelle _espinoche_, et qui se mange au
-commencement du karesme.»
-
-L’ancien français _espinoiche_, _espinoche_ était encore en usage au
-XVIe siècle, conjointement avec le mot _espinard_. La terminaison _ard_,
-selon Darmesteter, provient d’une étymologie populaire qui a rattaché le
-mot à épine, à cause des graines piquantes de la plante (latin _ardere_,
-brûler, piquer); _espinoche_ s’est conservé dans le patois Messin. Dans
-le Jura on dit aussi _espenoche_ pour Epinard.
-
-[Illustration: EPINARD (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Au XVIe siècle, Olivier de Serres et Liébault décrivent la culture de
-l’Epinard. Ce dernier dit, dans sa _Maison rustique_: «Les Parisiens
-savent assez combien sont utiles les épinards pour la nourriture en
-temps de caresme, lesquels en font divers appareils pour leurs banquets:
-maintenant les fricassent avec beurre et verjus; maintenant les
-confisent à petit feu avec beurre en pots de terre; maintenant en font
-des tourtes et plusieurs autres manières.»
-
-Il entrait beaucoup d’ingrédients dans les pâtisseries appelées
-_tourtes_. En fait de substances végétales, une recette de Taillevent,
-maître-queux de Charles V, qui a laissé un petit traité culinaire,
-montre qu’il entrait dans les tourtes des Bettes, des Epinards et des
-Laitues hachés et broyés dans un mortier, avec des fournitures
-aromatiques:
-
-«Pour faire une tourte: prenez perressi, mente, bedtes, espinoches,
-letuces, marjolienne (Marjolaine), basilique, pilieu (Pouliot)[124]...»
-
- [124] _Le Viandier_, éd. Pichon, 1892, p. 41. Cf. _Ménagier de Paris_,
- t. II, p. 218.
-
-D’après Bruyerin-Champier, au XVIe siècle, les pâtissiers parisiens
-employaient l’Epinard pour la fabrication de petits pâtés ou boulettes
-qu’ils vendaient surtout aux étudiants.
-
-L’Epinard est une plante dioïque, c’est-à-dire que les fleurs mâles et
-femelles se trouvent sur des pieds différents. Tous les anciens auteurs
-prenant l’Epinard mâle pour la plante femelle, et réciproquement, disent
-que l’Epinard mâle, seul, produit la graine. Au milieu du XVIIIe siècle,
-de Combles tombe dans la même erreur, alors pourtant que les sexes des
-plantes étaient mieux connus.
-
-Une recette de culture d’Olivier de Serres est encore un de ces préjugés
-comme il y en avait tant dans l’ancien jardinage: Pour avoir des
-Epinards de monstrueuse grandeur, il faut tremper la graine 24 heures
-dans de l’eau en laquelle du bon fumier aurait été dissout.
-
-Il eût été préférable de chercher à rendre l’Epinard primitif plus
-alimentaire en créant des races à feuilles nombreuses, amples, arrondies
-et succulentes.
-
-Ce sont les caractères que présentent nos variétés actuelles. Comme
-point de comparaison, nous reproduisons le maigre feuillage hasté de
-l’Epinard contemporain d’Olivier de Serres, d’après une gravure sur bois
-de l’_Histoire des Plantes_ de Dalechamps (1587).
-
-Dès le milieu du XVIe siècle, le botaniste Tragus avait signalé une race
-à graine ronde non épineuse, souche probable du gros Epinard, ou Epinard
-_de Hollande_, qui est certainement un produit de la culture. Il n’y a
-aucune bonne raison de croire que le gros Epinard à graine ronde est une
-espèce distincte. C’est une variété fixée: l’augmentation du volume de
-la plante, l’ampleur des feuilles qui, de pointues deviennent rondes et
-charnues, la disparition des piquants, sont des modifications très
-ordinaires chez les plantes sous l’influence de la bonne culture.
-
-Olivier de Serres (1600) connaissait un Epinard «sans piquerons». Le
-_Jardinier françois_ (1651) cultivait, avec l’Epinard commun, un Epinard
-_blond_, à graine sans piquants, plus délicat que l’autre.
-
-Vers la fin du XVIIIe siècle, commencent à se montrer deux races
-supérieures dénommées Epinard _d’Angleterre_ et Epinard _de Hollande_,
-toutes deux probablement originaires des Pays-Bas.
-
-L’Epinard _d’Angleterre_, issu de l’Epinard commun, s’en distingue par
-ses feuilles plus grandes et nombreuses mais toujours sagittées. Il a
-gardé de son origine les graines piquantes et la rusticité que perdent
-toujours les races très améliorées. La résistance de l’Epinard
-_d’Angleterre_ à la chaleur le fait rechercher pour les semis
-printaniers, car le grand défaut de cette herbe potagère est de monter à
-graine aussitôt que la température commence à s’élever.
-
-L’Epinard _de Hollande_ peut passer pour le point de départ de nos races
-à graines rondes qui en sont des sous-variétés améliorées[125].
-
- [125] Vilmorin, _Plantes potagères_, 3e éd., p. 235.
-
-Parmi celles-ci l’Epinard _de Flandre_, nouveauté de 1829 (Vilmorin), a
-été en vogue pendant longtemps. Il est sensiblement amélioré sous le
-rapport du feuillage plus grand, plus arrondi que celui de la race-mère.
-
-De l’Epinard _de Flandre_, sont issues les sous-variétés _d’Esquernes_,
-_à feuille de Laitue_, _Gaudry_, formes à peine distinctes, à feuilles
-ovales, étalées. L’Epinard _Gaudry_ a été trouvé en 1842, par un
-propriétaire de ce nom, à Presles, près Beaumont-sur-Oise. C’était
-l’Epinard supérieur au milieu du siècle dernier.
-
-En 1869, M. Lambin, directeur du Jardin-Ecole de Soissons, fit connaître
-l’Epinard _lent à monter_, qui forme des touffes compactes et ramassées.
-
-L’Epinard _monstrueux de Viroflay_ a été mis au commerce par Vilmorin en
-1880. L’Epinard _paresseux de Castillon_, nouveauté de 1889, est encore,
-comme son nom l’indique, un «lent à monter».
-
-En Angleterre, l’Epinard favori est le _Victoria_, d’obtention assez
-récente et déjà en voie d’être remplacé par _The Carter_ et autres.
-Comme il est arrivé pour beaucoup de légumes, l’Angleterre a connu
-l’Epinard longtemps après son introduction en France. Dans son _Herball_
-de 1568, Turner dit que cette plante potagère est introduite récemment
-et peu employée.
-
-
-
-
-OSEILLE
-
-(_Rumex acetosa_ L.)
-
-
-Il est peu de pays où l’on aime l’Oseille autant qu’en France. On
-recherche cette herbe potagère à cause de l’acidité des feuilles, due à
-la présence en quantité notable d’oxalate acide de potasse, soit pour la
-préparation des soupes, soit pour les sauces et assaisonnements, et
-souvent comme plat spécial.
-
-Les fermes à légumes et les maraîchers de la banlieue parisienne
-produisent abondamment l’Oseille en grande culture. Vers 1895,
-l’approvisionnement annuel des Halles de Paris, d’après une statistique
-officielle, n’exigeait pas moins de 20 millions de kilogrammes de
-feuilles d’Oseille.
-
-Mais en Angleterre et dans les pays où l’on parle anglais, ce légume ne
-semble pas populaire.
-
-Les diverses Oseilles cultivées appartiennent au genre _Rumex_ de la
-famille des Polygonées dont la plupart des espèces sont spontanées en
-Europe.
-
-L’Oseille commune descend du _Rumex acetosa_, plante vivace à feuilles
-hastées ou sagittées, très répandue en France dans les prairies,
-pâturages, lisières et clairières des bois. D’autres espèces également
-cultivées: _R. montanus_ ou _arifolius_ (Oseille vierge) et _R.
-scutatus_ (Oseille ronde) sont indigènes dans les parties montagneuses
-de l’Europe.
-
-Les Anciens cultivaient les Oseilles pour usage culinaire. Autant que
-l’on peut s’en rendre compte, l’importance de cette herbe potagère
-devait être très secondaire. Un _Lapathum_ cité par Plaute et Horace est
-sans doute une Oseille.
-
-En général, le _Lapathum_ des Anciens semble être la Patience dont on
-mangeait les feuilles cuites et la racine douée de quelques vertus
-médicinales, tandis que l’_Oxalis_ de Dioscoride, l’_Oxulapathon_ de
-Galien, qui servait à ranimer l’appétit, le _Rumex_ de Pline et de
-Virgile[126] doivent plutôt comprendre les espèces à feuilles acides du
-genre _Rumex_ et par conséquent notre Oseille.
-
- [126] _Hist. nat._ l. XX, 85, 86.--_Moretum_, vers nº 72.
-
-Au XIIe siècle seulement, les glossaires latin-roman commencent à citer
-son nom: «_Acidula_, _acetosa_, _acida_, en langue romane
-_surele_»[127]. Surelle, qui se rattache à l’adjectif sur, sure, est
-encore un nom vulgaire de l’Oseille à notre époque et il s’est conservé
-dans l’anglais _Sorrel_.
-
- [127] Langue romane est ici synonyme de langue vulgaire.
-
-Neckam, moine anglais au XIIe siècle, appelle l’Oseille _acidularum_
-dans son ouvrage _De naturis rerum_. Dans les Herbollaires du moyen âge,
-le nom latin est toujours _acetosa_ (acide, aigre), qui convient à la
-saveur de la plante.
-
-Au XIVe siècle, l’Oseille paraît jouer un certain rôle culinaire. Cette
-herbe formait la base des différentes sauces vertes non bouillies et
-très usitées, dont le _Ménagier de Paris_ donne quelques recettes[128].
-Un passage d’une poésie d’Eustache Deschamps (XVe siècle) fait allusion
-à cet emploi de l’Oseille:
-
- «Vinaigre usez, _osille_ a vo povoir
- «En voz sausses[129]».
-
- [128] _Ménagier_, t. II, p. 229, 231.
-
- [129] _Œuvres_ VII, 40.
-
-Le _Ménagier de Paris_ donne aussi quelques détails de culture; il
-recommande de cueillir toujours les grandes feuilles et de laisser
-croître les petites.
-
-Maints comptes de dépenses des XIVe et XVe siècles citent l’Oseille:
-
-_Avril 1385._ Compte de dépenses de l’hôtel de Marguerite de Flandre:
-
-«Pour _oisille_ (Oseille) et perressin (Persil), XVI deniers[130]».
-
- [130] _Mém. Acad. Dijon_, t. VIII, p. 275.
-
-_30 mai 1412._ Dépenses pour un dîner: «Pour persil, ozaille et autres
-herbes 9 deniers[131]».
-
- [131] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, p. 225.
-
-Nous avons trouvé aussi mention de l’Oseille dans les comptes de
-dépenses de l’hôtel de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et de Charles
-Quint (XVe et XVIe siècles) sous le nom d’_aigret_ ou _esgret_[132],
-terme encore employé aujourd’hui dans le Nord de la France.
-
- [132] _Archives Nord_, série B. 3429, 3469, 3477.
-
-Une miniature du célèbre livre d’Heures d’Anne de Bretagne figure une
-herbe dite _vinnete_, qui est l’Oseille. _Vinette_ est synonyme
-d’Oseille dans le Poitou, le Centre, la Bretagne et la Normandie.
-Brantôme, qui cite ce nom, orthographie _vignette_.
-
-En présence de ces témoignages, on est assez surpris d’entendre
-Bruyerin-Champier déclarer qu’il avait vu commencer l’usage de l’Oseille
-de son temps, c’est-à-dire au XVIe siècle.
-
-Au XVIIe siècle, l’Oseille était abondamment cultivée aux environs de
-Paris. Le voyageur anglais Lister le constate avec quelque étonnement,
-car cette herbe n’était guère usitée en Angleterre: «On a un tel goût
-pour l’oseille que j’en vis des arpens tout entiers. Rien au reste n’est
-plus sain et cela peut très bien remplacer le citron dans le scorbut ou
-les affections qui s’y rattachent»[133].
-
- [133] _Voyage à Paris en 1698_, traduct. par de Sermizelles, p. 139.
-
-Olivier de Serres (1600) connaissait deux Oseilles: la longue et la
-ronde. Le _Jardinier françois_ (1651) cultivait plusieurs sortes dont
-une qui ne grainait pas. La Quintinie (1690) cite l’Oseille commune, la
-ronde et la grande qui était probablement une variété améliorée.
-
-Sans avoir beaucoup modifié la plante, la culture a cependant produit
-une variété fixée, l’Oseille _de Belleville_, à feuilles moins acides,
-plus blondes et plus amples que celles du type. Nous trouvons pour la
-première fois le nom de cette variété dans l’_Ecole du Potager_ par de
-Combles (1749).
-
-C’est aujourd’hui la sorte la plus communément cultivée. L’Oseille _de
-Lyon_, de création récente, est une amélioration sensible de l’Oseille
-_de Belleville_. L’Oseille _vierge_ était connue sous ce nom dès le
-XVIIIe siècle. Les botanistes admettent qu’elle dérive du _Rumex
-montanus_. Cette espèce est plus ou moins stérile, par conséquent, la
-cueillette des feuilles peut se poursuivre sans interruption.
-
-D’après Pictet, la plupart des noms européens de l’Oseille sont tirés de
-l’acidité des feuilles de cette plante, cependant ils n’offrent pas
-entre eux d’affinités radicales. Le sanscrit _amla_ désigne l’_Oxalis
-corniculata_ et signifie acide. L’allemand moderne a conservé une trace
-du terme sanscrit dans _sauerampfer_, Oseille.
-
-Quant à notre mot français _Oseille_, le Dictionnaire étymologique de
-Darmesteter le dit d’origine inconnue. Littré admet qu’il est dérivé du
-grec et du latin _Oxalis_ (_Oxus_, acide) par l’intermédiaire d’une
-forme non latine: _Oxalia_. Dalechamps, au XVIe siècle, dit bien
-«_Oxaille_» synonyme d’«_Ozeile_» et il donne aussi le mot comme venant
-d’_Oxalis_; mais, comme on l’a vu plus haut, la forme primitive n’est
-pas _Oxaille_. Nous trouvons dans un glossaire du XIIIe siècle: «hec
-accidula, _Osile_», puis d’autres textes montrent les variantes
-_Osille_, _Oisille_ et enfin _Ozaille_, _Ozeille_, _Oseille_.
-
-Les Oseilles cultivées sont au nombre des plantes les moins modifiées
-par la culture. Les semis de graines provenant de variétés améliorées
-retournent facilement au type sauvage à feuilles hastées, et la plante
-cultivée se distingue à peine de la plante sauvage lorsque celle-ci
-s’est développée dans des conditions favorables à sa végétation[134].
-
- [134] Vilmorin, _Plantes potagères_, 3e éd., p. 477.
-
-
-
-
-OXALIDE
-
-(_Oxalis crenata_ Jacq.--_O. Deppei_ Sweet)
-
-
-Quoique possédant presque la saveur acidulée de l’Oseille, les feuilles
-des _Oxalis_ ne peuvent être que des succédanés insignifiants et
-inutiles de cette plante potagère.
-
-Nous possédons une espèce indigène qui croît dans les bois frais,
-l’_Oxalis acetosella_, en français: _Alleluia_, _Surelle_, _Pain de
-coucou_, aujourd’hui inusitée, mais qui a été cultivée autrefois pour
-manger en salade.
-
-Dans les jardins modernes, les curieux cultivent deux espèces
-américaines: l’Oxalide crénelée, principalement pour ses racines, et
-l’Oxalide de Deppe pour ses jolies fleurs ornementales. Toutes deux sont
-des plantes vivaces à racines tubéreuses arrondies ou napiformes, plus
-ou moins alimentaires.
-
-L’Oxalide crénelée est indigène dans les montagnes du Pérou et du Chili.
-Il semble que de temps immémorial, sous le nom d’_Oca_, les tubercules
-de l’Oxalide crénelée ont été l’objet d’une grande consommation dans les
-régions froides de l’Amérique du Sud et du Mexique.
-
-Vers 1829, la plante fut importée en Angleterre et en Allemagne. En
-1833, les publications horticoles françaises commencent à la préconiser
-comme une nouveauté précieuse par ses racines alimentaires[135]. D’après
-le _Bon jardinier_ de 1840, quelques amateurs cultivaient déjà en grand
-l’Oxalide crénelée dans le Finistère.
-
- [135] _Revue hortic._ 1833-1838.--_Ann. Soc. roy. d’Hort._, t. XVI,
- XIX, XXII, XXIII.--_Bon Jardinier_, 1838.
-
-Jacquin aîné, grainier, quai de la Mégisserie, Jacques, jardinier du
-roi, à Neuilly, Utérart, pépiniériste à Farcy-les-Lys (S.-et-M.),
-furent, par leurs articles élogieux, de zélés propagateurs du nouveau
-légume. La maladie des Pommes de terre, qui, depuis 1845, détruisit en
-partie les récoltes, pendant plusieurs années, attira aussi l’attention
-sur l’Oca. On espérait, bien à tort, grâce à la grande fécondité de la
-plante, trouver un excellent succédané de la Pomme de terre. Dans leur
-pays d’origine, les tubercules subissent une dessication spéciale pour
-enlever l’acidité qui les rend, surtout sous nos climats, peu avantageux
-à déguster. Une intéressante note de Weddell donne de curieux
-renseignements sur les différents modes de préparation que nécessitent
-les tubercules pour devenir comestibles[136].
-
- [136] _Rev. hort._ 1852, p. 148.
-
-En 1850, le Muséum reçut de M. Boursier, consul de France à Quito, un
-Oca rouge à peau carminé vif, considéré au Pérou comme de qualité
-supérieure.
-
-Depuis 1835 jusqu’en 1850, on s’est beaucoup occupé de l’Oxalide
-crénelée, puis le silence s’est fait sur cette plante. Cependant, en
-dernier lieu, MM. Paillieux et Bois ont consacré aux Ocas un intéressant
-chapitre de leur _Potager d’un Curieux_, résumant et leurs propres
-expériences et les observations des premiers propagateurs de l’Oxalide
-crénelée. Ils nous apprennent qu’on voit chaque année quelques
-tubercules d’Oca dans les étalages des marchands de produits exotiques
-et de quelques grands épiciers. C’est la variété rouge qui est ainsi
-offerte comme un excellent légume de fantaisie, dont la consommation ne
-s’étendra jamais beaucoup.
-
-L’Oxalide de Deppe vient du Mexique. M. Barclay l’apporta en Angleterre
-en 1827 et, six ans plus tard, vers la fin de 1833, Jacquin aîné
-l’introduisit en France et la vit fleurir, pour la première fois en
-1836[137]. En même temps que Morren, Directeur du Jardin de l’Université
-de Liège, vantait l’Oxalide de Deppe, trouvant les tubercules d’un goût
-plus délicat que celui de l’Asperge ou de la jeune Carotte[138], Poiteau
-qui expérimentait la plante, la déclarait immangeable[139]. Un rapport
-du Dr Mérat dit aussi: «Au total c’est un légume nouveau, mais qui ne
-paraît pas devoir faire fortune». La vérité est que les tubercules
-napiformes de cet _Oxalis_ sont très tendres, aqueux et très fades.
-L’Oxalide de Deppe est plutôt considérée aujourd’hui comme une jolie
-plante d’ornement.
-
- [137] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 459.
-
- [138] _Revue horticole_, 1845, p. 277.
-
- [139] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1846, p. 298.
-
-
-
-
-POIRÉE ou BETTE
-
-(_Beta vulgaris_ L. et _Beta Cicla_ L.)
-
-
-Dans l’alimentation ancienne, la consommation des soupes aux légumes,
-des _porées_, comme on disait, était très grande, d’après le témoignage
-de la littérature du moyen âge qui en fait constamment mention.
-
-La Bette étant autrefois la principale et la plus employée des herbes à
-potages, pour cette raison on l’appela vulgairement Poirée, altération
-de _porée_; le mot ayant subi la même déformation que Poireau au lieu de
-la forme correcte Porreau (de _porrum_).
-
-Le terme culinaire _porée_ est donc dérivé de _porrum_, nom latin du
-Poireau, lequel entrait pour une large part, avec la Bette, l’Arroche,
-le Pourpier, l’Oseille et autres herbes dans la confection des soupes
-aux légumes.
-
-Poirée prit même le sens plus étendu de légume vert en général. Avant
-l’établissement des Halles centrales, le premier marché aux légumes du
-vieux Paris n’était qu’une simple voie publique répondant au nom de rue
-_du Marché à la Poirée_[140].
-
- [140] Cette rue a été détruite lors de la création des Halles
- centrales.
-
-Dans le Nord de la France et en Belgique, où les soupes aux légumes sont
-restées traditionnelles, presque chaque ville possède une rue _à la
-Poirée_ ou une place _aux Herbes potagères_ consacrées, de temps
-immémorial, à la vente des légumes.
-
-La Bette ou Jotte des Tourangeaux et des Bretons appartient à la famille
-des Chénopodées comme tant d’autres plantes potagères fort utiles au
-point de vue hygiénique, quoique faiblement nutritives.
-
-Selon le dire des botanistes, on doit rapporter au _Beta maritima_,
-plante bisannuelle à racine fusiforme-fibreuse de la grosseur du petit
-doigt, l’origine de nos Poirées, Cardes et Betteraves cultivées qui en
-seraient des variétés grandement modifiées par la culture.
-
-La Bette sauvage est commune dans les terrains sablonneux maritimes des
-contrées méridionales de l’Europe; en Perse, dans l’Inde, peut-être en
-Amérique.
-
-La culture a produit sur l’espèce type deux sortes de modifications qui
-ont créé deux catégories de plantes très différentes par leur aspect et
-leurs usages, tout en possédant les mêmes caractères botaniques: les
-Betteraves et les Poirées.
-
-Dans le premier cas, le développement considérable de la racine de la
-Betterave a donné naissance aux Betteraves de table, fourragères et
-sucrières. Nous parlerons des Betteraves potagères au chapitre des
-légumes-racines.
-
-Mais, tandis que le pivot restait grêle, la modification s’est aussi
-portée sur les feuilles qui ont pris de l’ampleur et sont devenues
-alimentaires. On consomme les feuilles de la Poirée blonde et en général
-celles des variétés à pétioles étroits cuites et mêlées à l’Oseille pour
-en adoucir l’acidité, ou bien hachées à la manière des Epinards, avec un
-assaisonnement relevé d’épices.
-
-Enfin, de l’hypertrophie considérable des pétioles et des nervures
-résultent les Poirées à Cardes dont le nom rappelle le Cardon de la
-famille des Composées, parce que les côtes larges, tendres et charnues
-des feuilles de ces variétés servent aux mêmes usages culinaires que le
-Cardon.
-
-Les plus anciens auteurs grecs mentionnent la Bette sous le nom de
-_Teutlon_. Aristophane en parlait déjà dans sa pièce des _Grenouilles_
-au Ve siècle avant l’ère chrétienne. Aristote, environ 350 ans avant
-Jésus-Christ connaissait la Bette rouge. Théophraste nomme deux sortes:
-la noire et la blanche, cette dernière dite _Sicula_, c’est-à-dire
-sicilienne.
-
-Selon quelques auteurs, le nom scientifique actuel de la Poirée: _Beta
-Cicla_ ou _Cycla_ serait une altération de _Sicula_, mais d’autres le
-font dériver du grec _Kuklos_, cercle, parce que la coupe transversale
-d’une racine montre des cercles concentriques. Cependant cette
-dénomination ancienne _Sicula_ se retrouve dans plusieurs noms modernes
-de la Poirée: grec _sescoula_, arabe _selq_, espagnol _acelga_,
-portugais _selga_.
-
-Chez les Romains, les classes pauvres faisaient un grand usage
-alimentaire des feuilles de la Bette (_Beta_). Columelle, Pline et
-Palladius connaissaient les variétés blanche et noire des Grecs. Le
-botaniste Fée remarque avec raison qu’aucune partie de la Bette n’a
-cette nuance noire, et que, vraisemblablement, les adjectifs latin et
-grec _niger_ et _melanos_ ne correspondent pas avec notre mot noir. Il
-s’agissait d’une variété à feuilles rouge foncé.
-
-La Poirée, légume fade et indigeste, n’était pas estimée. C’était un
-aliment pour les artisans aux robustes estomacs. Le médecin Galien, chez
-les Grecs, disait que la Poirée ne peut être mangée impunément en grande
-quantité. Pline n’en avait probablement jamais mangé; il fait cette
-réflexion: «Les médecins croient la Bette plus malsaine que le Chou;
-aussi ne me rappelé-je pas en avoir vu servir»[141]. Il ajoute que la
-Bette à large côte passe pour la meilleure, et que l’on voit des Poirées
-de deux pieds d’étendue. La plante était donc grandement améliorée.
-
- [141] _Hist. nat._, l. XIX, c. 40.
-
-Bien qu’Apicius ait donné une recette culinaire pour la Bette, les
-satiristes Juvénal[142] et Perse[143] témoignent de leur côté que la
-fade Bette était une nourriture de pauvres gens et que, pour être
-mangeable, elle exigeait un fort assaisonnement de vin et de poivre.
-
- [142] _Satires_, XIII, 13.
-
- [143] _Œuvres_, III, vers nº 113.
-
-La Bette ne devait conquérir la popularité qu’au moyen âge. Charlemagne
-faisait cultiver la Poirée dans ses jardins. Son fameux capitulaire _de
-Villis_ lui conserve le nom correct _Beta_, pendant que ce même document
-affuble l’Arroche et la Blette de noms barbares: _adripia_ et _bleda_.
-Albert le Grand, au XIIIe siècle, emploie le mot _acelga_, qui s’est
-conservé dans l’espagnol.
-
-Au moyen âge, il n’y avait pas de repas sans _porée_ et, dit le
-_Ménagier de Paris_, la vraie porée est la porée de Bette. Il y avait
-aussi des porées de Choux, d’Epinards, de Cresson, de Poireaux et
-d’autres herbes bouillies. Autant qu’on peut en juger par les textes,
-c’était une purée très claire, une sorte de bouillon de légumes[144].
-Voici, d’ailleurs, une recette datant du XIVe siècle, et prise à bonne
-source puisqu’elle émane d’un cuisinier royal: «Pour faire porée, soit
-bourboulye (bouillie) en eaue boulant (bouillante) et puis la mettés sur
-une ays (planche) et hâchés menu, et purés (pressez) entre voz mains et
-puis broyés au mortier[145].»
-
- [144] _Ménagier de Paris_, t. II, p. 137.
-
- [145] Taillevent, _Le Viandier_, éd. Pichon, p. 82.
-
-Au XVIIe siècle, le peuple parisien consommait encore beaucoup de
-Poirées. Ce légume abondait sur les marchés. D’après le voyageur anglais
-Lister (1698): «En avril et mai, on trouve une quantité de Bette
-blanche, légume dont nous n’usons guère, et jamais, que je sache, pour
-en faire des ragoûts. Les feuilles en sont longues et larges, et on les
-lie, comme nous faisons à nos Laitues, pour les blanchir, après quoi on
-les coupe sur le pied. Les côtes en sont larges et tendres, et c’est de
-cela seulement que l’on se sert après en avoir jeté les feuilles vertes,
-et on les accommode de diverses façons[146].»
-
- [146] _Voyage à Paris_, trad. Sermizelles. p. 139.
-
-La Poirée n’a pas de nom sanscrit. La plante a dû se répandre assez tard
-en dehors du bassin méditerranéen où la culture a d’abord commencé. En
-Chine, la Poirée--Tien-ts’aï--est citée dans les écrits du VIIe et du
-VIIIe siècle de notre ère, puis aux XIVe, XVIe et XVIIe siècles[147].
-
- [147] Bretschneider, _Bot. Sin._, 53, 59, 79, 83.
-
-Il est possible que la variété _maritima_ du _Beta vulgaris_ soit la
-souche des Poirées anciennes à pétioles étroits. Dans nos cultures, la
-Poirée _blonde à cardes vertes_, peu cultivée, doit représenter la
-Poirée primitive. La variété _Cicla_, abondante dans la région
-méditerranéenne, en Espagne, Portugal, etc. a pu produire les formes à
-très grosses côtes, d’origine plus moderne.
-
-La Poirée _du Chili_, également alimentaire, est surtout cultivée pour
-l’ornementation des jardins à cause de son beau coloris rouge et jaune.
-Le _Gardeners’ Chronicle_ (1844, p. 591) disait que la Bette du Chili à
-feuilles colorées avait été introduite de la Belgique en Angleterre 10
-ou 12 ans auparavant. Pourtant, nous trouvons dans Gérarde (1597)
-mention d’une Poirée colorée. Lobel décrit aussi une Poirée à tige jaune
-panachée de rouge et Bauhin (1651) cite deux sortes de Poirées
-nouvelles, une rouge et l’autre jaune.
-
-Carrière dit que la Poirée du Chili a été introduite dans les jardins
-français vers 1866.
-
-La Poirée blonde se trouve encore sur les marchés mais les consommateurs
-délaissent de plus en plus ce légume. Nous l’avons rarement vue dans les
-potagers bourgeois. Le bon estomac des campagnards, qui ne craint pas
-les aliments un peu indigestes, fait toujours honneur à cette vieille
-plante potagère de nos pères, au moins dans l’Est et l’Ouest de la
-France.
-
-
-
-
-POURPIER
-
-(_Portulaca oleracea_ L.)
-
-
-On emploie les feuilles et les tendres sommités du Pourpier comme légume
-cuit, succédané de l’Oseille et de l’Epinard, ou pour manger cru en
-salade, mais c’est une herbe potagère de plus en plus délaissée.
-
-Cette plante, à tiges et à feuilles très charnues, est répandue dans le
-monde entier. Naturalisée autour des lieux habités, elle pullule partout
-comme une mauvaise herbe. Son habitat primitif paraît être les régions
-orientales. De Candolle dit que les documents linguistiques et
-botaniques concourent à faire regarder l’espèce comme originaire de
-toute la région qui s’étend de l’Himalaya occidental à la Russie
-méridionale et à la Grèce[148]. Le Pourpier paraît aussi spontané en
-Amérique. Du moins les premiers explorateurs ont vu cette herbe sur les
-côtes américaines dès les premiers temps de la découverte du Nouveau
-Monde[149]. La culture, ou au moins l’emploi alimentaire du Pourpier,
-remonte aux temps les plus reculés. C’était l’_Andrachne_ des
-Grecs[150]. La plante était connue d’Hippocrate, de Théophraste et de
-Dioscoride. Galien, médecin grec, ne l’estimait pas. Les Romains
-cultivaient le Pourpier qu’ils appelaient _Portulaca_[151].
-
- [148] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 70.
-
- [149] _Am. Journal of Sciences_, 1883, p. 253.
-
- [150] Fraas, _Synopsis_, p. 109.
-
- [151] Pline XIX, 56.--Columelle X, 351.
-
-Au moyen âge on voit cette herbe très en faveur auprès des Arabes.
-Légume béni, légume émollient, tels sont les qualificatifs que lui donne
-Ibn-el-Beïthar[152].
-
- [152] _Notices et Extraits des Manuscrits_, t. XXIII, p. 224.
-
-Albert le Grand, au XIIIe siècle, mentionne seulement la plante sauvage,
-qui a les tiges rampantes. Au XIVe siècle les textes des archives
-montrent le Pourpier cultivé même dans les jardins princiers[153]. Les
-paysans se contentaient sans doute de le ramasser autour de leurs
-demeures comme ils le font encore aujourd’hui. On le connaissait alors
-sous les noms de _porcelaine_, _pourcelaine_, _porchaille_, _poulpié_,
-_porpié_. _Porcelaine_ a été conservé dans l’anglais _purslane_.
-_Porchaille_ peut venir de ce que la plante est un excellent aliment
-pour les porcs. _Poulpié_ ou _Poulpied_ équivaut à pied de poulet, en
-latin _pullipedem_. En Anjou, _piépou_, parce que les organes de la
-fleur rappellent la trace laissée sur le sable par la patte du poulet.
-D’après le _Glossaire de Tours_, _piethpuel_ était le nom roman ou
-vulgaire du Pourpier au XIIe siècle.
-
- [153] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756.
-
-Le Pourpier, à l’état sauvage ou subspontané a les tiges rampantes; la
-plante cultivée diffère en ce qu’elle a les tiges érigées. Ruellius, au
-XVIe siècle, connaissait une variété améliorée à tiges érigées.
-Dalechamps cite également le Pourpier sauvage et la race des jardins et
-ces deux botanistes signalent la coutume de mettre le Pourpier en
-compote pour en faire une salade d’hiver. Ce Pourpier confit se
-préparait dans un baril avec du verjus, sel, vinaigre et Fenouil vert.
-
-Ecoutez ce _cri de Paris_ que nous trouvons dans une plaquette
-intitulée: _Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris_,
-par Antoine Truquet (1545):
-
- A mon beau pourpié!
- Ne trouveray-je point quelque sire
- Pour en acheter pour confire?
- Tout en est beau jusques aux piedz.
-
-D’après le médecin Andry, c’était un plat de carême: «On fait avec le
-pourpier et la percepierre des compotes au sel et au vinaigre, fort
-usitées en carême»[154].
-
- [154] _Traité des aliments de Caresme_ (1713), t. I, p. 175.
-
-Au XVIIe siècle, le Pourpier était une plante potagère de premier ordre.
-Le _Jardinier françois_ (1651) recommande d’en faire des semis tous les
-mois afin d’avoir toujours ce légume jeune et tendre. La Quintinie
-forçait le Pourpier pour la table de Louis XIV, et si Boileau a fait
-figurer cette herbe dans son _Repas ridicule_, c’est sans doute parce
-que la salade de Pourpier était très usuelle[155].
-
- [155] Satire III (1665).
-
-Nous cultivons dans les jardins modernes deux variétés de Pourpier: une
-variété verte, évidemment la plus ancienne, et un Pourpier _doré à
-larges feuilles_. Cette race à feuilles jaunâtres, préférables pour
-l’usage culinaire, était inconnue à Bauhin qui n’en parle ni dans le
-_Phytopinax_ de 1596, ni dans le _Pinax_ de 1623. Le _Jardinier
-françois_ (1651) cite pour la première fois, croyons-nous, le nom du
-Pourpier _doré_ «qui est, dit-il, le plus délicat, naguère apporté des
-îles de Saint-Christophe». L’amphitryon, dont Boileau dans sa troisième
-satire, critique si agréablement le luxe mesquin et les prétentions
-ridicules, avait cru devoir offrir à ses hôtes une salade de Pourpier
-_jaune_, c’est-à-dire de Pourpier _doré_, seule variété digne de figurer
-dans un repas d’apparat.
-
-En 1840, les maraîchers apportaient encore aux Halles de Paris une
-petite quantité de Pourpier «pour agrémenter la salade[156]». Ils ont
-aujourd’hui complètement abandonné cette culture. Il arrive seulement
-aux Halles un peu de Pourpier sauvage ramassé par de pauvres gens dans
-les vignes ou les champs cultivés de la banlieue parisienne.
-
- [156] Moreau et Daverne, Manuel, p. 273.
-
-Dans le Nord de la France, on utilise encore assez cette herbe en
-potages ou comme légume cuit au jus. Le Centre et le Midi paraissent
-plutôt consommer le Pourpier en salade.
-
-
-
-
-QUINOA
-
-(_Chenopodium Quinoa_ Wild.)
-
-
-Légume d’amateur, d’introduction peu ancienne. La plante est originaire
-du Chili. Au moment de la découverte de l’Amérique, les Espagnols la
-trouvèrent cultivée, à titre de Céréale, sur les hauts plateaux de la
-Nouvelle-Grenade, du Pérou et du Chili.
-
-Les indigènes mangeaient les feuilles cuites et les graines farineuses
-de cette Chénopodée annuelle qu’ils appelaient _Quinua_ ou
-_Quinoa_[157]. En Europe, on consomme seulement le feuillage en guise
-d’Epinard.
-
- [157] Clusius, _Hist. pl._ l. IV, cap. LIII.
-
-Le R. P. Feuillée, religieux Minime, a décrit et figuré pour la première
-fois le Quinoa dans son _Histoire des Plantes médicinales du Pérou_, qui
-parut de 1709 à 1711. Plus tard, le voyageur botaniste Dombey en fit un
-grand éloge comme plante alimentaire et en rapporta des semences à son
-retour du Pérou en 1779. Alexandre de Humboldt et Bonpland firent aussi
-des distributions de graines de Quinoa. En Angleterre et en France, les
-premiers essais de culture ne donnèrent aucun résultat.
-
-Ce fut Loudon, écrivain horticole anglais, qui appela l’attention sur le
-Quinoa en publiant dans son journal un long article sur cette plante
-nouvelle[158].
-
- [158] _Gardeners’ Magazine_, décembre 1834.--_Ann. Soc. roy.
- d’Hortic._, tome XVII, p. 197.
-
-M. de Vilmorin essaya la plante en 1835 et 1836; il distribua des
-graines qu’il avait reçues de M. Lambert vice-président de la Société
-Linnéenne de Londres et de M. Buchet de Martigny, consul de France près
-la République bolivienne. La _Revue horticole_ parle ensuite du
-Quinoa[159], définitivement classé parmi les plantes potagères dans le
-_Bon Jardinier_ de 1839, où M. de Vilmorin donne un bon article résumant
-à peu près tout ce que l’on peut dire du Quinoa.
-
- [159] _Rev. hortic._, tome III (1835-37), p. 69; tome IV (1838-41), p.
- 159.
-
-Après avoir été vantée à l’excès, cette plante est aujourd’hui bien
-oubliée. En Angleterre, elle est plus appréciée qu’en France.
-
-Les cuisinières, paraît-il, sont hostiles au Quinoa: les feuilles sont
-plus petites que celles de l’Epinard et l’efflorescence gommeuse qui les
-recouvre en rend la manipulation désagréable.
-
-Selon les auteurs du _Potager d’un Curieux_, le Quinoa supplée
-passablement l’Epinard.
-
-
-
-
-TÉTRAGONE CORNUE
-
-(_Tetragonia expansa_ Murray)
-
-
-La Tétragone ou Epinard de la Nouvelle-Zélande occupe assurément la
-première place parmi les succédanés de l’Epinard. C’est le véritable
-Epinard d’été puisqu’il peut végéter en sol sec pendant les grandes
-chaleurs qui rendent impossible la culture de l’Epinard.
-
-Au point de vue culinaire, la Tétragone fournit une pulpe moins sèche,
-plus onctueuse que celle de l’Epinard, qualité pour les uns, défaut pour
-les autres.
-
-La plante est indigène dans les grandes îles de l’Océanie: Australie,
-Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie; on la trouve en Chine, au Japon,
-au Chili, mais peut-être est-elle naturalisée dans ces derniers pays.
-C’est la seule plante potagère que l’européen ait tirée de
-l’Australasie; c’est aussi l’unique végétal alimentaire appartenant à la
-famille des Ficoïdes.
-
-L’introduction de la Tétragone en Europe n’est pas ancienne. Sir Joseph
-Banks découvrit cette plante en 1770, à la Nouvelle-Zélande pendant le
-premier voyage autour du monde du capitaine Cook. Le naturaliste anglais
-remarqua cette herbe succulente qui étalait sur le sol ses longues
-ramifications. Il en rapporta des graines qui furent semées aux jardins
-de Kew, au retour de l’expédition en 1772.
-
-Au second voyage de Cook, le botaniste Forster, qui accompagnait
-l’expédition, retrouva la plante en abondance au même endroit appelé le
-détroit de la Reine Charlotte. Forster eut l’intuition que la Tétragone,
-dont les feuilles épaisses et charnues lui rappelaient celles des
-Arroches comestibles de nos pays, pouvait offrir une précieuse ressource
-à l’équipage du capitaine Cook menacé du scorbut par suite de manque de
-légumes frais. Un nouveau légume, qui n’est pas sans valeur, était
-trouvé!
-
-Ce botaniste reconnut encore la plante sur les côtes de Tonga-Tabou, une
-des îles de l’Archipel des Amis. Les Polynésiens ignoraient qu’elle fût
-alimentaire après cuisson.
-
-La Tétragone fut nommée par le professeur Murray, de Göttingen, qui en
-publia, en 1783, une figure et une description comme plante nouvelle. Le
-professeur Pallas, vers la même époque, donna aussi une description de
-la Tétragone à laquelle il imposa le nom spécifique de _cornuta_,
-cornue, l’ayant trouvée sous ce nom dans le jardin du comte Demidoff, à
-Moscou, où elle avait été reçue du botaniste Jacquin, de Vienne.
-
-La Tétragone resta pendant un certain temps cultivée seulement dans les
-jardins botaniques.
-
-En France, le grainier Tollard signala le premier à l’attention la
-Tétragone dans la première édition de son _Traité des végétaux_ (1805).
-Il constate d’ailleurs qu’elle était connue d’un petit nombre de
-personnes qui la mangeaient comme Epinard.
-
-Vers 1820, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande commençait à se répandre
-dans les cultures anglaises. Au printemps de 1820, M. Vilmorin adressa,
-comme nouveauté, à la Société royale d’Horticulture de Londres des
-graines de Tétragone qui furent semées au jardin de la société à
-Kensington. Le 16 octobre 1821, John Anderson, jardinier du comte
-d’Essex, lisait devant la Société Linnéenne de Londres un intéressant
-historique de l’introduction de la plante en Europe[160].
-
- [160] _Transact. of the hortic. Soc._ t. IV, p. 488.
-
-Enfin le nouveau légume fut compris dans les distributions de graines
-faites par le Jardin royal des Plantes, de Paris. A partir de 1819, le
-comte d’Ourches, grand agronome et propagateur de plantes utiles,
-commença une active propagande en faveur de la Tétragone. Il publia
-plusieurs notes dans lesquelles il donnait les résultats de ses
-expériences sur la culture de cette plante nouvelle[161].
-
- [161] _Annales d’Agric._, 1819, p. 391.--_Bon Jardinier_, 1821.
-
-Cependant, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande devait rester confiné
-pendant longtemps encore dans quelques jardins d’amateurs. Une note de
-Poiteau constate qu’en 1846 la Tétragone est toujours délaissée par la
-consommation et qu’on n’en voit presque jamais sur les marchés[162].
-L’auteur ajoute judicieusement: «Est-ce la faute des horticulteurs?
-Est-ce la faute des consommateurs? Non, c’est la faute du goût et de la
-routine».
-
- [162] _Ann. Soc. roy. d’Hortic_, 1846, p. 296.
-
-La culture de la Tétragone s’est répandue plus vite en Angleterre et aux
-Etats-Unis où on la voit largement employée dans l’alimentation dès
-1828. En Belgique, selon Morren, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande ne
-serait sorti des jardins botaniques pour entrer au potager que vers
-1830.
-
-Aujourd’hui, tous les jardiniers de châteaux et de bonnes maisons
-bourgeoises cultivent la Tétragone pour remplacer l’Epinard pendant les
-grandes chaleurs, mais cette denrée horticole ne se voit jamais sur les
-marchés, ni chez les grands marchands de comestibles.
-
-Quoique cultivée intensivement depuis une centaine d’années, la
-Tétragone n’a pas encore varié; la plante est restée telle qu’elle était
-à l’état sauvage.
-
-MM. Paillieux et Bois ont cité comme un bon légume de fantaisie une
-autre Ficoïde, la Glaciale, l’herbe à la glace, (_Mesembrianthemum
-crystallinum_ L.), admirable plante d’ornement des jardins qui peut
-fournir un délicat légume pendant l’été.
-
-L’herbe à la glace est une herbe annuelle, originaire du Cap, des
-Canaries, etc. et cultivée depuis longtemps.
-
-D’après Duchesne (_Répertoire des plantes utiles_), on mange très
-souvent les feuilles de la Glaciale comme légume, à l’île Bourbon. MM.
-Paillieux et Bois citent dans leur ouvrage des lettres de leurs
-correspondants qui recommandent l’emploi de cette Ficoïde en guise
-d’Epinards[163].
-
- [163] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 199.
-
-
-
-
-Légumes-Salades
-
-
-
-
-CHICORÉE ENDIVE
-
-(_Cichorium Endivia_ L.)
-
-
-Toutes les parties des plantes peuvent se consommer à l’état cru ou
-cuit, préparées avec un assaisonnement de sel, poivre, huile et
-vinaigre: des racines (Betterave, Céleri, Raiponce); des bulbes et des
-rhizomes (Oignon et Crosne); des réceptacles charnus (Artichaut); des
-fruits (Tomate, Concombre); des feuilles principalement. Ce sont les
-salades; mets très hygiéniques qui ont une influence bienfaisante sur la
-santé. Dans l’ordre du repas, la salade se mange ordinairement en guise
-d’entremets.
-
-En France et en Italie, sont considérées seulement comme de vraies
-salades les parties foliacées, à l’état vert ou demi-blanchi,
-additionnées de fournitures aromatiques pour relever l’insipidité
-naturelle aux herbes à salade. Nous ne parlerons ici que des salades
-potagères, mais il existe d’innombrables salades rustiques abandonnées
-aux campagnards.
-
-Sous le nom d’Endives, on distingue les Chicorées _frisées_ et les
-_Scaroles_, plantes annuelles de la famille des Composées-Chicoracées
-qui comptent parmi nos bonnes salades. Par ordre d’importance, elles
-viennent après la Laitue. Ce sont des races fixées, les premières à
-feuilles très divisées, les autres à feuilles presque entières du
-_Cichorium Endivia_, qu’il ne faut pas confondre avec une espèce
-voisine, le _Cichorium Intybus_ ou Chicorée sauvage. Celle-ci est
-vivace, beaucoup plus amère, elle fournit à nos tables la _Barbe de
-Capucin_, la _Chicorée amère améliorée_ et la _Chicorée Witloof_
-improprement appelée Endive de Bruxelles.
-
-L’origine des Endives était encore incertaine il y a peu d’années. Tous
-les anciens ouvrages attribuent à l’Endive une origine indienne. De
-Candolle et plusieurs botanistes ont éclairé cette question d’une
-manière satisfaisante. Ils ont eu l’idée de comparer les Endives
-cultivées avec une espèce annuelle spontanée dans la région
-méditerranéenne, le _Cichorium pumilum_ Jacquin, et les différences ont
-été trouvées si légères que l’identité spécifique a pu être soupçonnée
-par quelques-uns, affirmée par le plus grand nombre. M. de Candolle
-admet que nos Chicorées frisées et nos Scaroles résultent d’une culture
-soignée de cette espèce sauvage qui existe, dit-il, dans toute la région
-dont la Méditerranée est le centre, depuis Madère, le Maroc et
-l’Algérie, jusqu’à la Palestine, le Caucase et le Turkestan. Elle est
-commune surtout dans les îles de la Méditerranée et de la Grèce[164].
-
- [164] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 78.
-
-En raison de l’habitat du _C. pumilum_ il est probable que la plante
-améliorée est sortie du milieu gréco-romain.
-
-Nous en trouvons la preuve dans la linguistique. Endive dérive du latin
-_Intybus_, _Intubum_, _Intiba_, selon les auteurs. L’évolution du mot se
-poursuit, passant par le grec _Entubon_, l’arabe _Indubâ_, le grec
-bysantin _Endibon_ lequel rétablit la dentale _d_. Le _b_ grec se
-prononçant comme le _v_ français prépare la voie au bas-latin _Endivia_
-et au français _Endive_.
-
-Cependant on ne possède aucune preuve certaine que l’Endive ait été
-servie sur les tables des Anciens. Horace dit bien qu’il ne désire, pour
-assurer son bonheur, que des Olives, de la Chicorée et de la Mauve[165].
-Il se peut que son _cicorea_ représente l’Endive. De même l’_Intiba_ du
-décret de Dioclétien qui devait être une plante potagère importante
-puisqu’elle figure dans un tarif officiel des denrées alimentaires.
-
- [165] _Horace_, l. I. Ode 31.
-
-Le mot Chicorée vient directement du latin _cicorea_, lequel est
-lui-même d’origine orientale. Durant tout le moyen âge et jusqu’au XVIIe
-siècle, il fut écrit et prononcé _cicorée_. Nous avons emprunté à
-l’italien la prononciation de la première syllabe _ci_ assimilé à chi
-(prononcé _tchi_ par les Italiens). L’influence de l’italien sur le mot
-_cicorée_ a pénétré en France vers le milieu du XVIe siècle, avec la
-cour des Médicis.
-
-_Induba_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne peut désigner
-l’Endive et aussi la Chicorée sauvage. Les Arabes employaient couramment
-l’Endive sous le nom d’_Induba_ ou d’_Hindâbâ_. La plante est indiquée
-dans le _Tacuin_, matière médicale arabe du XIIe siècle, traduite en
-latin au XIVe siècle[166].
-
- [166] Bonnet (Dr Ed.), _Etude sur deux manuscrits
- médicaux-botaniques_, p. 10.
-
-Crescenzi, en Italie, Albert-le-Grand, en Allemagne paraissent avoir
-connu l’Endive dans le XIIIe siècle. Au XVe siècle, on voit paraître
-l’Endive en France dans certains comptes de dépenses mais plutôt pour
-usage économique (eau de toilette): «Année 1413: A Meigret, épicier,
-pour eaue d’Andive (_sic_), pour Mlle la Comtesse»[167]. En Italie, on
-la voit entrée dans les cultures tout récemment. D’après Platine (XVe
-siècle), auteur italien d’un traité de cuisine et d’hygiène: «Je dirai
-toujours que l’Endive est une espèce de Laitue, nonobstant que d’elle et
-de son nom nos anciens prédécesseurs n’en fasse aucunement
-mention»[168].
-
- [167] Godefroy, _Dict. de l’anc. langue française_.
-
- [168] _De l’honnête volupté_, éd. 1539, p. 96.
-
-Au XVIe siècle enfin on s’aperçut que l’Endive était mangeable après
-avoir été blanchie. «L’Endive, dit Ch. Estienne, autrement nommée
-Scariole ou Laitue aigre ou sauvage sert plus en médecine qu’autrement,
-et ne se cultive au jardin parce qu’elle est toujours amère. Pourtant,
-étant liée et couverte dans le sablon durant l’hiver, peut devenir
-tendre et blanche et se garde ainsi tout l’hiver.» Olivier de Serres
-(1600) donne des détails de culture plus précis. De son temps, pour
-étioler cette salade, on l’enterrait pendant 12 à 15 jours après l’avoir
-liée. Les modernes se contentent de la lier sur place sans l’enterrer.
-
-Les botanistes de la Renaissance tels que Camerarius, Dalechamps,
-Gerarde, Pena et Lobel ont figuré des Endives aux feuilles larges et
-crépues, presque entières, types primitifs de nos Scaroles et de la
-_Batavian Endive_ des Anglais. Les formes finement frisées, beaucoup
-plus recherchées aujourd’hui, parce qu’elles sont plus tendres, sont
-plus récentes.
-
-D’ailleurs c’est par le mot Scarole et non par Chicorée que les
-«herbalistes» désignent ces anciennes variétés d’Endives. Nous ne voyons
-pas avant le XVe siècle ce terme Scarole ou Scariole emprunté de
-l’italien _Scariola_, qui devait être un nom populaire pour toutes les
-Laitues sauvages en général. Pour cette raison sans doute le mot a été
-conservé comme nom spécifique du _Lactuca Scariola_, herbe indigène dont
-nos Laitues cultivées sont des modifications. L’étymologie de _Scariola_
-est inconnue. Il n’est pas probable qu’il soit une corruption du mot
-_cicorea_. Est-il un dérivé du grec _Seris_ par l’intermédiaire d’une
-forme _Seriola_ indiquée par les botanistes de la Renaissance? _Seris_
-de Pline, Chicoracée cultivée et qui était mangée en salade a été
-assimilé à l’Endive par Matthiole, Dodoens et Dalechamps.
-
-Cl. Mollet, au commencement du XVIIe siècle, distinguait deux Chicorées:
-«une qui est frisonnée et l’autre qui ne l’est pas» (Scarole). La plus
-ancienne variété de ces Chicorées «frisonnées» est la _fine d’Italie_.
-La Chicorée _frisée de Meaux_ en est une sous-variété locale qui était
-presque la seule cultivée au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe.
-La ville de Meaux, centre très important de culture maraîchère,
-fournissait autrefois la majeure partie de la consommation parisienne en
-salades diverses. D’autres localités, telles que Versailles, Palaiseau,
-Gonesse, Chevreuse contribuent maintenant, avec Meaux, à
-l’approvisionnement des marchés, pour cette sorte de denrée horticole.
-
-La Chicorée _fine de Rouen_ ou _Corne de Cerf_, qui est une des plus
-appréciées aujourd’hui, parut comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de
-1832. La Chicorée _Mousse_, si finement découpée, a été obtenue par le
-grainier Jacquin, en 1847. La Chicorée _de la Passion_ a figuré pour la
-première fois à l’Exposition de 1867, exposée par le grainier
-Courtois-Gérard. La Chicorée _fine de Louviers_ paraît sortie de la
-Chicorée _fine de Rouen_ (Catalogue Vilmorin, 1871-72). D’ailleurs,
-entre les mains des maraîchers, toutes ces races de Chicorées se
-transforment successivement; aussi serait-il téméraire d’affirmer que la
-Chicorée _fine de Meaux_ actuelle est tout à fait identique à l’ancienne
-variété mère, et cette observation peut s’appliquer à bien d’autres
-plantes potagères qui s’améliorent incessamment par le choix des
-porte-graines.
-
-Stainville, maraîcher aux Champs-Elysées, a été le premier qui força la
-Chicorée _fine d’Italie_ en 1791. Vilmorin décrit une vingtaine de
-Chicorées frisées et 4 ou 5 Scaroles seulement.
-
-
-
-
-CHICORÉE SAUVAGE, BARBE DE CAPUCIN
-
-(_Cichorium Intybus_ L.)
-
-
-La Chicorée sauvage ou Chicorée amère intéresse la grande culture comme
-plante fourragère et comme plante industrielle (Chicorée à café). Non
-moins précieuse au point de vue horticole, elle fournit à
-l’alimentation, outre les salades de Chicorée sauvage, améliorée et
-panachée, un produit étiolé très estimé en France sous le nom de _Barbe
-de Capucin_ et un excellent légume de création récente, le _Witloof_,
-improprement appelé Endive.
-
-Le type sauvage est une herbe vivace, d’une saveur très amère,
-appartenant à la famille des Composées, dont l’habitat, très vaste,
-s’étend sur toute l’Europe et sur une partie de l’Asie. Sa fréquence sur
-le bord des chemins et des champs indique que la dissémination de
-l’espèce a été inconsciemment favorisée par l’homme. La Chicorée sauvage
-est assez commune en France sur les chemins, dans les lieux secs,
-incultes et arides.
-
-Sans étioler la Chicorée sauvage, les Anciens l’ont néanmoins cultivée
-comme légume et plante médicinale. Pline connaissait déjà ses propriétés
-dépuratives; il la préconisait pour le foie, la rate et la vessie.
-
-La synonymie ancienne de la plante comprendrait des noms d’origine
-latine, égyptienne et peut-être syrienne. _Intubus_ ou _Intubum_,
-_Cichorium_, _Ambubeja_ ou _Ambubaia_ désignaient sans doute chez les
-Anciens la Chicorée sauvage[169]. _Seris_ et _Picrida_ seraient plutôt
-des Chicorées cultivées. Les opinions des commentateurs sont
-contradictoires en ce qui concerne l’application de ces différents noms
-communs probablement à la Chicorée et aux Endives. Selon Pline, le mot
-latinisé _Cichorium_ viendrait d’Egypte où l’on a toujours fait grand
-usage des Chicorées[170]. A propos des noms orientaux de la Chicorée
-sauvage, Ed. Fournier observe que les meilleures variétés alimentaires
-de ce légume paraissent être venues successivement de l’Orient: «témoins
-les noms de la plante: son nom syrien qui rappelle la cavité de la tige,
-creuse comme une flûte et que les Romains transcrivirent par _Ambubaia_
-et traduisirent par _Intubus_ et _Intubum_; son nom copte qui devint en
-grec _Kikorè_ et _Kikorion_; enfin son nom arabe (_Induba_ ou _Hindabâ_)
-qui fournit le terme _Endivia_ au latin barbare du moyen âge»[171].
-
- [169] Pline XIX, 39; XX, 29, 30.--Virg. _Georg._ 1 vers nº 120, 4 vers
- nº 120.
-
- [170] Maillet, _Descript. de l’Egypte_, éd. 1735, p. 12.
-
- [171] Daremberg, _Dictionnaire des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-_Intiba_ du décret de Dioclétien sur le prix des denrées, _Intubas_ du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne n’ont pas de signification bien
-précise; ces noms devaient s’appliquer à la fois à la Chicorée sauvage
-et aux Endives.
-
-Au XIVe siècle, la forme française du nom était Cicorée ou Cycorée.
-D’après Crescence, Platéaire, le _Jardin de Santé_, la Chicorée avait au
-moyen âge une synonymie très embrouillée; on l’appelait encore
-_Cucubine_, _Solsequium_, _Verrucaria_, _Sponsa Solis_, _Dyonisia_,
-_Heliotropium_ qui étaient également les noms du Souci.
-
-Les botanistes de la Renaissance décrivent et figurent la Chicorée
-sauvage sans dire si elle est cultivée. L’un d’eux, Camerarius (1586),
-représente une variété à grosse racine, celle qui est aujourd’hui
-l’objet d’une grande culture dans le Nord de la France comme succédané
-du café[172].
-
- [172] _Epitome_, p. 285.
-
-Jusqu’au XVIIe siècle, sans doute, la Chicorée sauvage n’a été qu’une
-plante médicinale très employée. Saint-Simon, racontant la mort
-d’Henriette d’Angleterre qui a inspiré à Bossuet une oraison funèbre des
-plus pathétiques, dit que cette princesse décéda subitement à
-Saint-Cloud, en 1670, après avoir pris son infusion habituelle de
-Chicorée rafraîchissante.
-
-L’étiolement a pour effet de développer les feuilles de la Chicorée
-sauvage en lanières d’un blanc jaunâtre, de 20 centimètres et plus de
-longueur, plus ou moins étroites, selon le mode de forçage et la variété
-employée. On appelle Barbe de Capucin ce produit qui fait une salade
-d’hiver estimée principalement en France et dans les régions
-septentrionales de l’Europe, malgré une amertume assez marquée.
-
-Nous trouvons une première mention de la Chicorée sauvage étiolée dans
-un ouvrage de Cl. Mollet, rédigé vers 1610-1615: «La Chicorée sauvage
-est fort excellente, la feuille sert en salade, la faisant
-blanchir[173].» Le botaniste belge Dodoens dit, vers la même époque, que
-cette plante sauvage et commune en Germanie est aussi cultivée dans les
-jardins[174].
-
- [173] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 15.
-
- [174] _Pemptades_ (1616), p. 633.
-
-Au milieu du XVIIIe siècle, on voit la Barbe de Capucin entrée dans la
-culture maraîchère. Le _Dictionnaire d’Agriculture_ de La Chesnaye
-(1751) nous apprend que les maraîchers portent du fumier chaud dans les
-caves dont ils font une couche de la hauteur d’un pied et qu’ils y
-enterrent leur Chicorée par grosses bottes.
-
-Le Catalogue d’Andrieux-Vilmorin de 1773, le _Bon Jardinier_ de 1797,
-décrivent la manière de faire blanchir la Chicorée sauvage. C’est
-qu’alors la culture de la Barbe de Capucin était généralisée en France.
-Il paraît que l’usage de cette salade a été introduit en Angleterre par
-les réfugiés français durant la Révolution.
-
-La culture industrielle de la Barbe de Capucin pour les marchés
-parisiens a commencé à Montreuil-sous-Bois (Seine) sans que l’on puisse
-dire exactement vers quelle époque. Mais cette culture n’a pris une
-grande importance qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle,
-moment où les maraîchers adoptèrent la Chicorée à grosse racine ou
-Chicorée à café qui produit des lanières étiolées plus abondantes, plus
-tendres et un peu moins amères. Pour la confection des bottes destinées
-au forçage, cette race est en outre plus avantageuse que la Chicorée
-ordinaire à cause de ses racines fusiformes, droites et régulières, au
-lieu d’être fourchues et malformées comme le sont celles de la variété
-commune.
-
-M. Lepère, le célèbre arboriculteur de Montreuil, a raconté autrefois
-l’origine de cette amélioration[175]. En 1853, un employé de
-l’établissement de M. Louesse, grainetier parisien, livra par erreur à
-un cultivateur de Montreuil de la graine de Chicorée à café en place de
-celle de Chicorée sauvage ordinaire qui lui avait été demandée. Les
-plantes venues de cette semence produisirent si abondamment des feuilles
-bonnes à blanchir que la personne qui les cultivait eut le soin d’en
-garder de la semence. Ce fait ouvrit les yeux de ses voisins et c’est de
-là que, de proche en proche, la culture de la même variété s’est étendue
-dans la commune de Montreuil.
-
- [175] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._ 1869, p. 146.
-
-La méthode de culture ancienne de Montreuil consistait à réunir en
-grosses bottes les racines de Chicorée arrachées à partir d’octobre. Ces
-bottes étaient descendues dans une cave privée d’air et de lumière,
-placées debout, serrées les unes contre les autres sur une couche de
-fumier chaud de 25 à 30 centimètres d’épaisseur. On bassinait une ou
-deux fois par jour avec de l’eau tiède. Il fallait 25 jours environ pour
-faire venir une «cavée» de Barbe de Capucin. C’est à peu près le système
-actuel, sauf qu’aujourd’hui l’emploi de la chaleur artificielle permet
-de réduire les apports de fumiers dans les caves et au besoin de s’en
-passer, d’où économie de temps, de main-d’œuvre, etc.
-
-En 1869, Montreuil possédait 100 maraîchers étioleurs de Chicorée
-sauvage lesquels consacraient 35 hectares de terrain à la production des
-racines. A ce moment, un cultivateur, M. Charton (Louis) imagina, le
-premier, d’introduire un poêle dans sa cave pour activer la végétation
-des racines; par ce moyen, il pouvait livrer sa salade au bout de 14
-jours seulement. Un autre, M. Charles Pezeril utilisa le thermosiphon
-pour le forçage, perfectionnements qui rendirent la culture de la Barbe
-de Capucin plus lucrative[176].
-
- [176] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._ 1869, p. 232; 1870, p. 237.
-
-Actuellement, plus de 600 maraîchers ou étioleurs pratiquent le forçage
-de la Chicorée dans la région Est parisienne, principalement à
-Montreuil, Vincennes, Saint-Mandé, Maisons-Alfort, Créteil, Rosny,
-Bobigny. Pour la seule commune de Montreuil, on en compte trois cents.
-Les uns sont des maraîchers qui utilisent ainsi leur personnel pendant
-la mauvaise saison. Beaucoup sont des jeunes gens employés chez les
-arboriculteurs. Ils s’occupent pendant l’hiver à ce travail très
-rémunérateur qui leur permet au bout de quelques années de s’établir à
-leur compte. La production de cette salade représente pour le seul
-département de la Seine, une valeur marchande annuelle qui dépasse
-1.150.000 francs, sur le marché des Halles centrales[177].
-
- [177] _Rev. hortic._ 1908, p. 16.
-
-L’élevage des racines de Chicorée destinées au forçage se fait au loin
-et non sur les terres des cultivateurs de Montreuil. Pour les petits
-industriels que sont les étioleurs de Chicorée le loyer des terres de la
-banlieue serait d’un prix trop élevé; en outre, pour éviter le
-_pourridié_, maladie cryptogamique dangereuse, il est indispensable de
-cultiver la Chicorée dans un sol non fumé et qui n’ait pas été emblavé
-récemment avec cette même plante.
-
-Mais la Chicorée se mange aussi à l’état naturel sous le nom de Chicorée
-à couper. On consomme les feuilles très jeunes comme salade passablement
-amère que les maraîchers savent protéger à l’aide de petits abris et
-d’un buttage et qu’ils livrent aux marchés en mars et en avril.
-
-La variation de la Chicorée sauvage dans la nature est assez fréquente.
-On trouve à l’état sauvage des plantes à feuilles courtes et entières
-comme celles de nos Chicorées améliorées, d’autres à nervures rouges,
-prototype des Chicorées à feuilles colorées.
-
-Le grainier Jacquin aîné qui a poursuivi de 1825 à 1850 l’amélioration
-de la Chicorée sauvage avait obtenu de semis dans ses cultures
-d’Ollainville, près Arpajon, plusieurs variétés bien fixées. Il
-possédait, entre autres, une race à feuilles larges, courtes, et
-rapprochées comme une Scarole, des Chicorées améliorées frisées,
-peut-être hybrides, d’autres à feuillage maculé et tacheté de brun
-pourpre, analogues aux Chicorées italiennes. Cependant les races
-obtenues par Jacquin étaient restées vivaces et non annuelles comme est
-l’Endive, ce qui ne permet pas de croire que la Chicorée frisée et la
-Scarole sont des variétés anciennes obtenues du _C. Intybus_.
-
-En Lombardie, dans la région de Trévise, les Chicorées à feuilles
-colorées sont très en usage. Elles ont été introduites en France à
-différentes reprises, en 1869, par Courtois-Gérard, grainier à Paris; en
-1886, par Vilmorin; en 1906 par Cayeux.
-
-
-
-
-CHICORÉE WITLOOF ou ENDIVE DE BRUXELLES
-
-
-La Chicorée sauvage amère nous avait déjà donné la Barbe de Capucin;
-nous lui devons un autre produit étiolé, le Witloof, qui n’est autre
-chose qu’une Barbe de Capucin pommée obtenue par un procédé de culture
-spécial, c’est-à-dire par le forçage _en terre_, à l’abri de l’air,
-tandis que la Barbe de Capucin subit seulement le forçage en cave, mais
-à l’air libre.
-
-A Paris, on appelle ce légume Endive, improprement car la véritable
-Endive est le _Cichorium Endivia_, Chicoracée annuelle originaire du
-Midi de l’Europe et d’où proviennent par variations les Chicorées
-frisées et les Scaroles.
-
-De création récente, le Witloof est une obtention belge, ce qui explique
-son nom flamand dérivé de _wit_, blanc et _loof_, feuillage. Dans la
-Belgique flamande, le nom Witloof, _feuille blanche_, était donné depuis
-longtemps à la Barbe de Capucin.
-
-Pour produire le Witloof, il importe de se servir de la Chicorée _à
-grosse racine de Bruxelles_, sous-variété d’une Chicorée à café dite
-Chicorée _à grosse racine de Magdebourg_, caractérisée par la largeur de
-ses feuilles entières et dressées.
-
-On ouvre une tranchée de 70 c. à 80 centimètres de profondeur. Les
-racines de la Chicorée, après préparation, sont placées au fond, debout,
-serrées et recouvertes de terreau tamisé. Sur le tout on établit une
-couche de fumier de cheval de 0,60 à 1 mètre d’épaisseur dont la
-chaleur, au bout d’un laps de temps assez court, doit développer les
-feuilles de la Chicorée sous forme de petites pommes blanches et
-allongées ressemblant à un cœur de Laitue _Romaine_. Ces pommes,
-accommodées au jus, à la sauce blanche, ou en salade à l’état cru,
-constituent un délicieux légume d’hiver et de premier printemps, tendre
-et succulent, moins amer que la Barbe de Capucin par suite d’un
-étiolement plus complet et dont la saveur se rapproche assez de celle du
-Chou marin.
-
-Un phénomène qui se reproduit chez toutes les plantes légumières
-développées dans l’obscurité, c’est la diminution du limbe de la
-feuille, réduite alors presque à la nervure médiane qui atteint sa
-taille normale ou prend même un notable accroissement. Nous pourrions
-citer comme exemples les côtes du Cardon ou de la Poirée à Cardes, les
-lanières étroites et allongées de la Barbe de Capucin et surtout le
-Witloof dont la pomme est entièrement formée par les larges nervures
-médianes épaissies des feuilles radicales de la Chicorée _à grosse
-racine de Bruxelles_.
-
-Tout en admettant une tendance à pommer chez cette variété, il est bien
-démontré que la pression du fumier et la résistance qu’il oppose au
-développement des jeunes feuilles de Chicorée oblige celles-ci à
-demeurer serrées et imbriquées en manière de pomme. Les cultivateurs qui
-ne suivent pas la méthode de culture belge, sommairement indiquée plus
-haut, n’obtiennent que des pommes plus ou moins étalées.
-
-Il semble que la découverte du forçage en terre de la Chicorée _à grosse
-racine_ soit due au hasard. M. le Professeur Rodigas en a donné
-l’historique suivant:
-
-«Il y a 60 ans environ, le Jardin botanique de Bruxelles, aujourd’hui
-établissement de l’Etat, était le siège et la propriété de la Société
-d’Horticulture de Belgique. Les vastes souterrains de ce jardin
-botanique étaient loués à des particuliers et servaient en grande partie
-à la culture des Champignons. Vers les années 1850 et 1851, le jardinier
-en chef, M. Bresiers profitait de l’établissement de ces
-champignonnières pour blanchir quelques légumes et produire entre autre
-la salade d’hiver offerte par les feuilles blanchies, tendres, longues
-et minces de la Chicorée sauvage. Un jour, M. Bresiers remarqua que sa
-Chicorée, au lieu de former ces longues lanières habituelles, avait
-produit une sorte de pomme relativement serrée, rappelant pour la forme
-le milieu durci et blanc d’une Laitue Romaine.
-
-«Ce résultat frappa vivement le chef de culture; il dut utiliser, en
-grande partie, lui-même, ce produit sans pouvoir le vendre à la
-verdurière à qui il cédait le trop plein de ses cultures. L’année
-suivante, le même effet se produisit et la cause en fut attribuée à la
-nature du fumier employé pour les couches, ce qui était une erreur. Une
-meule spéciale fut montée avec soin dans les conditions antérieures: le
-même ouvrier plaça les bottes de Chicorée et les couvrit de terre fine
-comme auparavant; de nouveau il y eut formation de pommes sur la moitié
-environ de la meule et production de Barbe de Capucin sur l’autre
-moitié. Alors on remarqua que les chicons étaient produits à l’endroit
-où l’on avait mis le plus de terre. Le Witloof était trouvé, mais il
-demeura le secret de quelques ouvriers du Jardin botanique.
-
-«M. Bresiers vint à mourir; sa veuve se retira à Merxem, village
-important de la banlieue d’Anvers; elle porta avec elle le secret de la
-culture du Witloof; ce secret devint le secret de son jardinier;
-celui-ci le passa au jardinier de la famille Moretus et c’est ainsi que
-peu à peu l’invention de Bresiers devint le secret de tout le
-monde[178].»
-
- [178] _Lyon hortic._, 1904, p. 86.
-
-Répandu fort vite et très populaire dans son pays d’origine, le Witloof
-resta néanmoins légume local pendant plus de vingt ans. Il était
-primitivement produit par les maraîchers de Schaerbeek lès Bruxelles et
-de Saint-Gilles; puis, quand à la suite de la demande étrangère la
-Belgique se fit exportatrice du nouveau légume, la culture s’étendit
-dans toutes les autres communes de la banlieue de Bruxelles.
-
-Le Witloof a été introduit en France par M. Henri de Vilmorin qui eut
-l’occasion de voir ce produit maraîcher inconnu en France à l’Exposition
-horticole de Gand en 1873. Il fit connaître la plante et indiqua sa
-culture en publiant quelques notes dans les journaux spéciaux[179]. On
-vit pour la première fois le Witloof à Paris en 1875, présenté, cette
-année, par l’introducteur, à la Société nationale d’Horticulture.
-
- [179] _Rev. hortic._, 1813, p. 167.--_Jal Soc. nat. d’Hortic._ 1875,
- p. 56.
-
-L’entrée rapide du Witloof dans la consommation ordinaire est un fait
-rare dans l’histoire des nouveaux légumes; les meilleurs doivent lutter
-longtemps contre la routine et l’indifférence du public avant d’être
-appréciés.
-
-Peu d’années après les articles de M. H. de Vilmorin, on vendait le
-Witloof aux Halles sous le nom d’Endive de Bruxelles et les petites
-marchandes le voituraient dans les rues de Paris: il avait atteint le
-faîte de la renommée!
-
-Bruxelles est demeuré jusqu’à ce jour le grand centre de la production
-du Witloof qui a pris depuis une quinzaine d’années une importance
-considérable. Quelques cultivateurs français ont essayé de concurrencer
-leurs voisins belges. Vincent Berthault, jardinier à Rungis
-(Seine-et-Oise), aurait commencé en 1881 des essais de culture du
-Witloof, mais M. Berthault-Cottard, horticulteur à Saint-Mard
-(Seine-et-Marne), a été le premier dans les environs de Paris à cultiver
-en grand l’Endive de Bruxelles.
-
-En employant la méthode belge avec de légères modifications, il obtenait
-de très beaux résultats. Vers 1892, le nouveau légume tendait même à
-entrer dans la grande culture. M. Besnard, fermier à Coupvray
-(Seine-et-Marne), pratiquait à cette époque la culture de la Chicorée à
-grosse racine pour le forçage sur une étendue de plus de deux hectares.
-
-Pendant les 4 mois de l’hiver 1883-84, il serait venu de Belgique aux
-Halles de Paris environ 1500 kilogrammes de Witloof par jour, vendu en
-moyenne 80 c. le kilogramme. En 1897, on évaluait à 1.500.000
-kilogrammes la quantité d’Endives de Bruxelles importées de la Belgique.
-Aux Halles de Paris, il s’en débitait environ 1 million de kilogrammes
-dont les trois quarts de provenance étrangère.
-
-L’exportation belge du Witloof s’étend jusqu’aux Etats-Unis. Pour
-répondre à cette immense consommation, les cultivateurs des communes
-limitrophes de Bruxelles, qui pratiquent la fabrication de cette denrée
-horticole, emploient de plus en plus le forçage par le feu qui leur
-permet de livrer au commerce des pommes de Witloof après un forçage de
-13 jours seulement. Avec l’ancienne méthode de forçage par le fumier, on
-n’obtenait un produit marchand qu’au bout de 20 jours ou même davantage.
-
-
-
-
-CRESSON DE FONTAINE
-
-(_Nasturtium officinale_ R. Br.--_Sisymbrium Nasturtium_ L.)
-
-
-Le Cresson de fontaine, à la saveur agréablement piquante, plaît
-beaucoup aux Français, grands mangeurs de salade. Il ne constitue pas
-cependant une salade proprement dite. C’est presque un condiment. On
-emploie ordinairement le Cresson comme garniture de plats ou
-accompagnement des viandes rôties et grillées. Plus rarement on le mange
-cuit en guise d’Epinards. Dans ce cas, il perd par la coction les
-principes sulfureux et azotés qui lui donnent ses propriétés
-thérapeutiques. Ce n’est plus alors qu’un légume vert. A l’état cru, les
-huiles essentielles sulfo-azotées, l’iode que le Cresson contient en
-font un aliment hygiénique très populaire sous le nom pittoresque de
-«Santé du corps».
-
-Le Cresson de fontaine, plante vivace aquatique de la famille des
-Crucifères, est répandu dans les eaux vives et les lieux à demi inondés
-de l’Europe, en Orient, en Amérique, dans l’Asie-Méridionale, en somme,
-dans toutes les régions froides, tempérées ou tempérées-chaudes du
-globe.
-
-Nous passerons rapidement en revue l’histoire ancienne du Cresson de
-fontaine: il semble avoir été connu des Grecs sous le nom de _Kardamon_.
-_Sium_ et _Sisymbrium_ sont les noms en usage chez les Latins;
-_Nasturtium_ étant le mot réservé au Cresson alénois. Mais le Cresson
-Sisymbre mentionné dans le tarif des denrées établi par Dioclétien peut
-ne pas être le Cresson de fontaine, car on a consommé jadis plusieurs
-Crucifères possédant à peu près la même saveur piquante que le Cresson:
-l’herbe de Sainte-Barbe (_Barbarea præcox_), le Cresson des prés
-(_Cardamine pratensis_) etc. Autre exemple de la confusion des noms
-anciens du Cresson: le _Sisymbrium_ du capitulaire _de Villis_ de
-Charlemagne n’est autre que la Menthe aquatique, de la famille des
-Labiées, tandis que le _Nasturtium_ du même document est bien le Cresson
-de fontaine appelé également par les botanistes de la Renaissance
-_Nasturtium aquaticum_. Matthiole, Camerarius et Césalpin le nomment
-_Sisymbrium aquaticum_. Linné a réuni les deux noms sous lesquels le
-Cresson de fontaine était connu de son temps pour en faire son
-_Sisymbrium Nasturtium_.
-
-Tous les vieux botanistes parlent du Cresson comme d’une plante sauvage
-que l’on mange tant crue que cuite à l’entrée du repas. Cependant, à une
-époque ancienne, il a été l’objet d’une certaine culture, au moins dans
-les établissements religieux. Quelques pièces des Archives nationales et
-départementales établissent l’existence de cressonnières dès le XIIIe
-siècle sur divers points du Pas-de-Calais, de l’Oise, de la Loire, etc.
-Au XIVe siècle, le Cresson paraît beaucoup cultivé dans la province
-d’Artois, aux environs de Douai, de Lens, à l’abbaye de Saint-Bertin, en
-Picardie[180].
-
- [180] _Bull. Soc. bot. Fr._ t. V. p. 743.--_Dictionnaire_ Godefroy, au
- mot _Cresson_.
-
-La culture commerciale du Cresson pour l’alimentation des grandes villes
-n’est pas aussi ancienne. Nous savons par le témoignage d’Héricart de
-Thury, de Mérat et de Loiseleur-Deslongchamps qu’au commencement du XIXe
-siècle on allait jusqu’à 30 ou 40 lieues de Paris chercher dans les
-ruisseaux et les fossés le Cresson sauvage pour l’approvisionnement de
-la capitale. Il était revendu dans les rues de Paris par les
-cressonniers, gens vêtus d’un costume spécial.
-
-C’est que la «Santé du corps» a toujours été un régal pour les
-Parisiens. Le Cresson de fontaine figure en bonne place dans les _Cris
-de Paris_ sous le nom de Cresson _de Calier_ ou _de Cailly_.
-
-En quelques endroits, on appelle simplement _Cailli_ ou _Cailly_ le
-Cresson de fontaine, probablement parce que cette herbe était en partie
-tirée de la Normandie. Il y a deux Cailly en Normandie, l’un près de
-Louviers, l’autre à cinq lieues de Rouen. Ces localités devaient
-autrefois fournir un Cresson renommé.
-
-Voici un _Cri de Paris_ au XVIe siècle où il est question du Cresson de
-Calier:
-
- «Pour gens desgoutez, non malades,
- «J’ay du bon Cresson de Calier,
- «Pour un peu vos cœurs écailler (_égayer_),
- «Il n’est rien meilleur pour salades[181].»
-
- [181] _Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris_, par
- Anthoine Truquet (1545).
-
-_La Chambrière à louer_ est le titre d’une pièce satirique du milieu du
-XVIe siècle; on voit là une servante qui énumère ses talents
-culinaires[182]:
-
- «Avec du Cresson de Cailly
- «Et puis quelques herbettes fades,
- «Feray cent sortes de salades».
-
- [182] Montaiglon, _Recueil d’anciennes poésies françoises_, t. I, p.
- 94.
-
-La culture en grand du Cresson a commencé en Allemagne, autour d’Erfurt,
-dans le district bien arrosé de Dreienbrünnen. On dit qu’elle fut
-inventée au XVIIe siècle par Nicolas Meissner qui imagina de cultiver le
-Cresson en larges fossés remplis d’eau courante. Reichart, fameux
-maraîcher et cultivateur de graines, d’Erfurt, aurait ensuite introduit,
-au XVIIIe siècle, de grandes améliorations dans la cressiculture
-allemande[183].
-
- [183] Loudon, _Encyclopedia_, p. 219.
-
-Personne n’a cultivé le Cresson de fontaine en Angleterre avant William
-Bradbery qui fit ses premiers essais en février 1808, à Springhead près
-Northfleet, dans le Kent. Il put bientôt en envoyer régulièrement au
-marché de Londres, puis il étendit cette culture lucrative et fonda à
-grands frais de vastes cressonnières à West Hyde, dans le Hertfordshire,
-pour l’approvisionnement des marchés de la capitale anglaise. En 1821,
-les fosses à Cresson de M. Bradbery couvraient une étendue de 5 acres.
-Tous les jours de l’année, excepté le samedi, il envoyait, tantôt au
-marché de Covent-Garden, tantôt à celui de Newgate de nombreuses mannes
-de Cresson contenant chacune huit douzaines de bottes[184].
-
- [184] _Hortic. Trans._, 1re série, t. IV, p. 537.
-
-L’industrie du Cresson de fontaine a fait son apparition en France en
-1811, dans la vallée de la Nonette, près Senlis (Oise). C’est à un
-officier d’administration de la grande Armée, M. Cardon, que l’on doit
-la création de cette culture spéciale si importante aujourd’hui. M.
-Héricart de Thury en a raconté l’origine lorsqu’en 1835 la Société
-royale d’Horticulture décerna à M. Cardon une grande médaille d’argent
-pour les grands services qu’il avait rendus à l’Horticulture française.
-
-«Dans l’hiver de 1809 à 1810, après la paix qui suivit la seconde
-campagne d’Autriche, M. Cardon, alors directeur principal de la caisse
-des Hôpitaux de la grande Armée, se trouvait au quartier général, à
-Erfurt, capitale de la Haute-Thuringe. En se promenant aux environs de
-cette ville, et la terre étant couverte de neige, il fut étonné de voir
-de longs fossés, de 3 à 4 mètres environ de largeur, présentant la plus
-brillante verdure. Il se dirigea vers ces fossés, curieux de connaître
-la cause de cette espèce de phénomène qui lui semblait étrange pour la
-saison, et il reconnut avec étonnement que ces fossés étaient une
-immense culture de Cresson de fontaine, présentant l’aspect des plus
-beaux tapis de verdure sur une terre alors couverte de neige.
-
-«M. Cardon apprit que cette culture était établie depuis plusieurs
-années sur des sources d’eau jaillissantes, et que le fonds appartenait
-à la ville d’Erfurt qui le louait alors plus de 60.000 francs.
-
-«Dès qu’il eut recueilli les premiers renseignements sur cette culture
-du Cresson, M. Cardon sentit de quelle importance serait, aux environs
-de Paris, l’introduction d’une telle branche d’industrie horticole. Il
-chercha dans les environs de Paris un terrain convenable constamment
-arrosé de sources d’eau vive, et après de longues recherches, il trouva
-en 1811, à Saint-Léonard, dans la vallée de la Nonette, entre Senlis et
-Chantilly, un terrain régulier de 12 arpents environ, qui lui paraissait
-offrir toutes les conditions nécessaires. Il fit venir deux chefs
-ouvriers des cressonnières d’Erfurt pour diriger ses travaux[185].»
-
- [185] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._ (1825), t. XXII, pp. 77-88.
-
-M. Cardon fut bientôt en état d’envoyer par voitures aux Halles de Paris
-du superbe Cresson qui ne ressemblait en rien au Cresson sauvage
-furtivement récolté par les anciens cressonniers lesquels ne se
-faisaient pas faute, paraît-il, de livrer au public des bottes composées
-d’herbes de marécages, Renoncules et surtout Véronique Beccabonga
-entourées de quelques feuilles de Cresson. Aussi les dames de la Halle
-achetaient une fois plus cher celui de M. Cardon, sous le nom de
-_Cresson de Monseigneur_, ce produit de choix étant considéré comme
-provenant du domaine du prince de Condé, à Chantilly.
-
-Dès 1815, M. Faussier, s’associant avec un des allemands amenés d’Erfurt
-par M. Cardon, fonda un établissement rival à Saint-Firmin, autre
-localité voisine de Chantilly. En 1833, il transporta son industrie à
-Saint-Gratien (Seine-et-Oise), vers la queue de l’étang, sur un terrain
-de 12 arpents. Les cressonnières se composaient quelques années plus
-tard d’au moins 40 fossés alimentés d’eau courante par des puits
-artésiens forés pour suppléer à l’insuffisance des sources naturelles.
-Vers le même moment, M. Billet père créait des cressonnières plus vastes
-encore dans la vallée de la Nonette, à Senlis et à Baron (Oise). Puis
-d’autres cultivateurs, tentés par le succès des précédents, en
-établirent un peu partout dans la même région: à Borest, Fontaines,
-Saint-Denis, Luzarches, Pontarmé, etc. En 1843, M. Billet fils fondait à
-Gonesse (Seine) des cressonnières ne comptant pas moins de 190 fossés et
-d’autres à Duvy (Oise) de 150 fossés. Ces chiffres sont infiniment
-dépassés aujourd’hui. D’après les statistiques officielles, les
-cressonnières de Gonesse fournissaient, en 1899, avec leurs 4.300
-fossés, 60 paniers de Cresson par jour au printemps. (Le panier contient
-généralement 240 bottes, soit 50 kilogrammes.)
-
-La plus grande partie du Cresson vendu aux Halles de Paris vient des
-départements de l’Oise, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure,
-Eure-et-Loir. Les environs de Senlis fournissent le quart de l’arrivage.
-Crépy-en-Valois, Duvy, Nanteuil-le-Haudouin (Oise), Provins
-(Seine-et-Marne), Saint-Gratien (Seine-et-Oise), sont les principaux
-centres qui approvisionnent le carreau des Halles.
-
-Depuis le commencement de la culture en grand, d’intelligents
-cressiculteurs ont créé par semis et sélection des races améliorées qui
-diffèrent du type sauvage par le raccourcissement de la tige,
-l’accroissement du nombre des feuilles plus rapprochées les unes des
-autres et dont les folioles sont plus amples et arrondies. Souvent, le
-lobe terminal seul (ovale-cordiforme) augmente d’étendue, tandis que les
-lobes latéraux (ovales ou oblongs), ou restent stationnaires, ou
-diminuent d’étendue ou même avortent tout à fait[186]. Chez ces races
-perfectionnées, l’épaississement de la lame de la feuille devenue plus
-consistante, est une autre modification fort utile pour un Cresson
-commercial auquel on demande de se conserver frais le plus longtemps
-possible.
-
- [186] Ad. Chatin, _Le Cresson_ (1865), p. 7.
-
-De nos jours le commerce du Cresson a une très grande importance.
-D’après les statistiques officielles, le montant de la vente à la criée
-aux Halles de Paris, en 1899, a été de 1.031.741 francs pour 5.973.750
-kilogr. En 1901, le panier de 240 bottes de Cresson s’est vendu, au
-maximum 23 fr. 79; au minimum 8 fr. 34. Les prix sont très élevés
-pendant les fortes gelées. Une ancienne mercuriale des Halles de Paris
-montre que le Cresson s’obtenait en février 1828, pour 1 fr. 40 les 12
-bottes de 1re qualité. Héricart de Thury évaluait, en 1835, à 1 franc 30
-le prix moyen de la douzaine de bottes. En 1842, Poiteau donnait le
-chiffre de 0,80 c. Dans sa magistrale étude sur le Cresson, M. Ad.
-Chatin dit, en 1865, que le prix moyen n’est pas inférieur à 0,45 c.
-
-Une étymologie classique fait venir le mot Cresson du latin _crescere_,
-croître, en raison de la rapidité de la croissance de cette plante, qui
-est si grande que, dans certaines cressonnières, on peut couper le
-Cresson tous les 10 à 15 jours en été. Littré admet cette étymologie,
-mais le Dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter se prononce pour
-l’origine germanique du mot Cresson dérivé du verbe haut allemand
-_chresan_, ramper, d’où _Chresso_ ou _Kressa_, allemand moderne
-_Kresse_. Cette étymologie est admissible. Les formes primitives
-françaises du mot Cresson s’éloignent beaucoup de la construction du
-verbe latin _crescere_. Dans un manuscrit du IXe siècle, on voit le
-bas-latin _crissonus_ qui ne semble pas en dériver[187]. Le
-_Dictionnaire_ de Jean de Garlande (XIIe siècle) dit: «Nasturcium
-dicitur gallice _creson_». Dans le _Glossaire de Tours_ (XIIe siècle)
-«Nasturcium aquaticum id est _cressaienz_». Dès les XIIe et XIIIe
-siècles existe le terme _cressonaria_, lieux où croît le Cresson; puis
-on rencontre dans divers documents: _crexon_ et _kerson_, par métathèse
-(Picardie et Nord de la France); _creison_, _croyson_, _creçon_, etc.
-
- [187] Bibl. nat. _Ms. suppl. latin_ 1319 fº 178.
-
-
-
-
-LAITUE
-
-(_Lactuca sativa_ L.)
-
-
-Comme les Chicorées et les Endives, la Laitue appartient à la grande
-famille des Composées-Chicoracées. C’est la plus importante, la plus
-employée et la meilleure des salades. Les Laitues sont des plantes
-estimées à juste titre; elles exercent sur l’économie humaine une action
-rafraîchissante, tempérante, très légèrement narcotique.
-
-On en distingue deux catégories bien tranchées: les Laitues _pommées_
-dont les feuilles orbiculaires, très concaves, ondulées, s’appliquent
-l’une contre l’autre de manière à former une pomme globuleuse ou
-aplatie, renouvelant dans une autre famille de plantes le phénomène qui
-se produit chez le Chou Cabus; les Laitues _romaines_ ont les feuilles
-concaves, droites, peu ondulées; celles-ci forment une pomme haute,
-ovoïde-allongée que l’on pourrait rapprocher de la pomme similaire du
-Chou _Cœur de Bœuf_. Quelques-uns font encore une classe distincte des
-Laitues _frisées_ dont les feuilles sont fortement ondulées-crispées.
-
-Ces catégories de Laitues comprennent plusieurs centaines de variétés
-qui ont, pour la plupart, leurs qualités spéciales; elles diffèrent par
-la saveur, la forme, le coloris et l’ampleur des feuilles. Les unes sont
-propres à la culture d’été ou d’automne; d’autres réussissent mieux au
-printemps; plusieurs sont assez rustiques pour passer l’hiver sous nos
-climats sans autre protection qu’un abri léger.
-
-Les principales variétés de Laitues cultivées sont bien fixées,
-s’hybrident peu par conséquent, ce qui indique une culture ancienne.
-L’antiquité a dû connaître tous nos principaux types de Laitues.
-L’époque moderne ne paraît pas avoir produit des variétés possédant des
-caractères nouveaux. Un certain nombre, parmi les meilleures que nous
-cultivons, étaient déjà en usage sous leur nom actuel au XVIIe ou au
-moins au XVIIIe siècle. Cependant la rigoureuse sélection pratiquée à
-l’époque moderne par les maraîchers parisiens n’a pas été sans apporter
-quelques améliorations à ces salades. L’amertume naturelle aux anciennes
-variétés de Laitues cultivées, sans doute issues d’une herbe sauvage
-vireuse, le _Lactuca Scariola_, a dû notablement diminuer. Nous pouvons
-croire en outre que les pommes sont aujourd’hui plus serrées, les
-feuilles plus tendres et plus succulentes.
-
-Cette plante potagère est probablement une variété obtenue par la
-culture du _Lactuca Scariola_, Laitue sauvage annuelle ou bisannuelle, à
-fleurs jaunes, commune en France dans les lieux incultes et pierreux,
-les terres remuées, le bord des chemins.
-
-Son habitat s’étend sur toute l’Europe tempérée et méridionale, aux îles
-Canaries et Madère, en Algérie, en Abyssinie et dans l’Asie occidentale
-tempérée.
-
-Le botaniste Boissier en a cité des échantillons de l’Arabie Pétrée
-jusqu’à la Mésopotamie et le Caucase. Il mentionne une variété à
-feuilles crispées, par conséquent analogue à certaines Laitues de nos
-jardins, apportée d’une montagne du Kurdistan. D’après de Candolle,
-l’espèce croît encore en Sibérie, dans l’Inde septentrionale du Cachemir
-au Népaul[188]. Dans nos régions, le _Lactuca Scariola_ pourrait bien
-être fort souvent le _Lactuca sativa_ retourné à l’état sauvage, cette
-plante se présentant avec une apparence subspontanée.
-
- [188] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 76.
-
-La Laitue vireuse (_Lactuca virosa_ L.), variété de la même espèce,
-croît en Europe le long des haies, sur les vieux murs et au bord des
-champs; elle a toujours été considérée comme vénéneuse. On a supposé que
-cette forme sauvage se serait adaptée à nos besoins à la suite d’une
-culture prolongée et, comme l’Ache des marais devenu Céleri, aurait
-perdu ses propriétés vénéneuses.
-
-Une autre Laitue indigène, le _Lactuca perennis_, ou Laitue vivace,
-habite les coteaux pierreux, les terrains calcaires en friche, les
-moissons. Dans le midi et le centre de la France, les paysans la mangent
-comme le Pissenlit. Vilmorin père l’a recommandée comme plante potagère
-à introduire dans les jardins. Etant vivace, cette Laitue sauvage à
-fleurs bleues ou violacées s’éloigne trop sensiblement de notre Laitue
-annuelle à fleurs jaunes pour être son type primitif.
-
-Comme on le voit, l’origine des Laitues cultivées est incertaine. Les
-différences qui existent entre les Laitues _pommées_ et les Laitues
-_romaines_ sont plutôt d’ordre horticole; les caractères identiques de
-la fleur et du fruit ne permettent pas de croire qu’elles appartiennent
-à deux types botaniques distincts d’autant plus que ces deux principales
-classes de Laitues sont reliées entre elles par une série de variétés
-qui forment la transition. Cependant, en raison de la diversité de la
-couleur des semences, blanches, noires ou jaunes des Laitues actuelles,
-une origine hybride peut toujours être soupçonnée. N’est-ce pas le cas
-pour le plus grand nombre de nos plantes domestiques?
-
-Vilmorin fait cette remarque que, d’après certaines formes chinoises non
-pommées, on peut supposer que la Laitue, à son état naturel, doit se
-composer d’une rosette de grandes feuilles allongées, un peu spatulées,
-plus ou moins ondulées et dentées sur les bords[189]. Dans nos cultures,
-les Laitues dites _à couper_ se rapprochent certainement de la forme
-primitive.
-
- [189] _Plantes potagères_, 3e éd., p. 349.
-
-La culture a dû prendre naissance en Orient de formes asiatiques du
-_Lactuca Scariola_. Le botaniste Boissier, cité plus haut, signalant une
-Laitue sauvage à feuilles crispées originaire des montagnes du
-Kurdistan, montre que l’on trouve dans la nature des prototypes d’où
-proviennent vraisemblablement nos Laitues cultivées.
-
-Quant à l’antiquité de la culture de cette plante potagère, nous ne
-pouvons que reproduire les déductions que de Candolle a tirées de la
-linguistique. «Les anciens Grecs et les Romains, dit-il, cultivaient la
-Laitue, surtout comme salade. En Orient la culture remonte peut-être à
-une époque plus ancienne. Cependant, d’après les noms vulgaires
-originaux, soit en Asie, soit en Europe, il ne semble pas que cette
-plante ait été généralement et très anciennement cultivée. On ne cite
-pas de nom sanscrit ni hébreu, ni de la langue reconstruite des Aryens.
-Il existe un nom grec _Tridax_; latin, _Lactuca_; persan et hindoustani,
-_Kahu_ et l’analogue arabe _Chuss_ ou _Chass_. Le nom latin existe aussi
-légèrement modifié, dans plusieurs langues slaves et germaniques, ce qui
-peut signifier, ou que les Aryens occidentaux l’ont répandu, ou que la
-culture s’est propagée plus tard, avec le nom, du midi au nord de
-l’Europe. Le Dr Bretschneider dit que la Laitue n’est pas très ancienne
-en Chine et qu’elle y a été introduite de l’ouest. Le premier ouvrage où
-elle est mentionnée date de 600 à 900 de notre ère»[190].
-
- [190] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 76.
-
-Loret admet la Laitue parmi les plantes des temps pharaoniques d’après
-plusieurs dessins qu’il a relevés sur place. La plante a la forme d’une
-Laitue allongée, aux feuilles sinuées et longuement lancéolées. Braun a
-trouvé des graines antiques en étudiant les restes de végétaux égyptiens
-du Musée de Berlin[191]. D’ailleurs le _Lactuca Scariola_ est indigène
-en Egypte. Il a été découvert en 1875 dans la Haute-Egypte par le Dr E.
-Sickenberger. Dans le Delta on trouve aussi en abondance des Laitues
-sauvages. La Laitue faisait partie des _Herbes amères_ que les Hébreux
-étaient tenus de manger dans le festin religieux de la Pâque. Les
-rabbins commentateurs de la Bible désignent cinq espèces de plantes que
-l’on pouvait manger avec l’agneau pascal: Laitue, Endive et Chicorée
-sauvage, puis des herbes condimentaires qui ont dû varier selon les
-temps et les lieux: Roquette, Cresson, Persil, Marrube, etc. La
-traduction grecque des Septante appelle ces plantes _picrides_,
-c’est-à-dire Laitues sauvages. La Vulgate, traduction latine de la Bible
-par saint Jérôme, rend par _Lactucæ agrestes_ le mot hébreu _merôrîm_
-qui désigne les _Herbes amères_. _Lactucæ agrestes_ est un terme général
-qui comprend la Laitue cultivée, la Laitue vivace, _Lactuca Scariola_,
-les Endives et la Chicorée sauvage[192].
-
- [191] _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 68.
-
- [192] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article Herbes amères.
-
-D’après une anecdote racontée par Hérodote, la Laitue paraissait sur la
-table des rois de Perse environ 550 ans avant notre ère. Vers l’an 300,
-Théophraste, chez les Grecs, connaissait trois variétés. Aux environs de
-l’ère chrétienne, Pline et Columelle en énumèrent un plus grand nombre
-qu’ils distinguent, comme le font les modernes, par la couleur et la
-forme des feuilles. Beaucoup sont aussi désignées par le nom de leur
-pays d’origine. En lisant ces auteurs, nous voyons défiler des Laitues
-précoces, frisées, sessiles, c’est-à-dire pommées; puis la Cyprienne,
-veinée de rouge, très estimée; la Cécilienne, purpurine, ainsi nommée de
-Cecilius Metellus qui fut consul durant la première guerre punique; la
-Bétique, d’origine espagnole, la Laconienne, la Cappadocienne, de forme
-allongée, qui paraît rentrer dans la catégorie des Romaines[193].
-Martial décerne à cette dernière variété l’épithète de _vile_ qu’il faut
-traduire par commune ou bon marché. La Laitue était très goûtée à Rome.
-Une branche de la famille patricienne des Valerius se fit honneur de
-porter le surnom de _Lactucini_, de même que les Fabius tiraient leur
-nom des Fèves; les Lentuli, des Lentilles; les Pisoni, des Pois; les
-Ciceroni, des Pois chiches.
-
- [193] _Columelle_, l. X.--_Pline_, l. XIX, c. 38.
-
-Les médecins reconnaissaient à la Laitue des vertus calmantes et
-émollientes. C’était la principale des salades. On relevait sa fadeur
-avec un assaisonnement de Roquette, herbe Crucifère âcre et stimulante.
-Les Romains terminaient le souper par une salade de Laitue, sans doute
-pour disposer au sommeil. Il est possible que le suc blanc et amer de la
-Laitue soit légèrement soporifique; cependant il n’est pas analogue à
-l’opium bien qu’on l’ait introduit dans la matière médicale sous les
-noms de _Lactucarium_ et de _Thridace_. A partir de Domitien, il se fit
-un changement dans les mœurs épulaires. L’ordre fut interverti et l’on
-mangea désormais la salade au commencement du repas, avec les Radis et
-crudités, pour exciter l’appétit[194].
-
- [194] Martial, _Epigr._ l. XIII, 2.
-
-La Laitue est en relation avec le mythe d’Adonis, dieu phénicien et
-syrien que la Bible appelle Thammuz (_Ezéchiel_ VIII, 14) mais que les
-Grecs n’ont connu que par la formule orientale d’invocation _Adonaï_ qui
-signifie «mon seigneur». Les fêtes de ce dieu ont occupé une place
-considérable dans le monde antique grec et romain. La Laitue avait un
-rôle dans son culte parce que Vénus, d’après la fable, aurait couché sur
-un lit de Laitue le corps d’Adonis, son favori, tué à la chasse par un
-sanglier. Au solstice d’été les femmes semaient dans des vases d’argent,
-des pots de terre ou des paniers toutes sortes de plantes qui germent et
-croissent rapidement, surtout des Laitues. Ces plantes levaient en
-quelques jours, puis se flétrissaient aussitôt; image de l’existence
-éphémère d’Adonis, personnification des forces de la nature et des
-vicissitudes des saisons. Les _Jardins d’Adonis_, c’est ainsi qu’on
-appelait les vases remplis de Laitues, étaient solennellement portés
-avec les images du dieu dans la pompe des Adonies[195]. La légende
-d’Adonis a été beaucoup développée par les poètes. Ils ont fait naître
-l’Anémone du sang d’Adonis et la Rose des pleurs de Vénus sur la mort de
-son favori.
-
- [195] Daremberg, _Dict. des Antiquités_, article _Adonis_.
-
-Les auteurs du moyen âge et de la Renaissance n’ont connu qu’un nombre
-très restreint de variétés. Le _Ménagier de Paris_ indique au XIVe
-siècle les Laitues de France et d’Avignon. Ch. Estienne, l’auteur de la
-_Maison rustique_, dans la seconde moitié du XVIe siècle, dit que l’on
-cultive en France quatre sortes de Laitues, savoir: la crépue, la têtue,
-la pommée, la blanche. Gérarde (1597), en Angleterre, énumère huit
-variétés. Olivier de Serres (1600) ne parle que de trois ou quatre
-sortes seulement. Il en existait un plus grand nombre, mais nos
-prédécesseurs ne savaient pas distinguer les différences, trop minimes
-pour eux, sur lesquelles nous établissons les variétés de plantes
-cultivées.
-
-Au XVIe siècle, on recevait de l’Italie les bonnes variétés de salade.
-Nous savons par les lettres de Maître Rabelais que pendant ses voyages à
-Rome en 1534 et en 1537, il envoya des graines de Laitues à son ami
-Geoffroy d’Estissac, évêque de Maillezais, entre autres des graines de
-Naples «desquelles le Saint-Père fait semer en son jardin secret du
-Belvédère». On a supposé que cette salade était la _Romaine_ et on fait
-généralement honneur à Rabelais de son introduction en France. C’est une
-erreur. Déjà les Romains possédaient dans la _Cappadocienne_ un type de
-Laitue à pomme très allongée semblable à la _Romaine_. Au moyen âge, les
-Arabes d’Espagne cultivaient une Laitue pommée, la Laitue de Cordoue;
-une autre, nommée Laitue de Séville, rappelle notre _Romaine_, d’après
-la description d’Ibn-el-Beïthar (XIIIe siècle).
-
-La première mention positive de cette sorte se trouve dans l’ouvrage de
-Crescenzi, agronome italien au XIIIe siècle. On lit, au livre VI de son
-_Traité d’Agriculture_: «mais les grandes laitues qu’on appelle
-romaines, _qui ont les semences blanches_, doivent être transplantées
-afin qu’elles deviennent douces».
-
-Cette Laitue fut apportée par les Papes à Avignon. De là son nom de
-_Romaine_. L’introduction à Paris serait due à Bureau de la Rivière,
-ministre de Charles V, lequel aurait rapporté cette salade d’un voyage
-diplomatique qu’il fit à Avignon en 1389, selon le témoignage formel
-d’un ouvrage du temps: «Et _nota_ que la semence des laictues de France
-est noire, et la semence des laitues d’Avignon est plus blanche, et en
-fit apporter Mgr de la Rivière et sont les laictues trop moilleures et
-plus tendres assez que celles de France»[196]. La Laitue d’Avignon ne
-peut être que la _Romaine_ puisque Ch. Estienne (_Maison rustique_)
-constate que la _Romaine_ est la seule espèce de Laitue _à graines
-blanches_ qu’on connût encore au XVIe siècle. Le nom donné en Angleterre
-à la Romaine _Cos Lettuce_, de l’île de Cos dans l’Archipel grec, patrie
-d’Hippocrate, paraît indiquer une croyance à une origine orientale de
-cette variété. Selon Parkinson, John Tradescant, jardinier de Charles
-Ier, l’apporta en Angleterre.
-
- [196] _Ménagier de Paris_, t. II, p. 46.
-
-Dans les temps modernes, les Laitues ont été améliorées surtout en
-France, en Hollande et en Allemagne.
-
-Beaucoup de variétés parmi celles qui étaient déjà dénommées au XVIIe
-siècle sont encore en usage et particulièrement les Laitues destinées
-aux cultures de primeurs: _Crêpe_, _à coquille_, _Passion_, _Gotte_ ou
-_Gau_. Claude Mollet nomme vers 1610-1615: la Laitue _Crêpe_, la Laitue
-_pommée_; la _Romaine_ qu’il appelle Laitue _de Lombardie_. Surviennent,
-dans le _Jardinier françois_ (1651): Laitue _de Gênes_, _à coquille_,
-_capucine_ ou _rouge_; la _Royale_, les _Chicons_. _Chicon_, comme
-synonyme de Romaine, est à peu près tombé en désuétude; le mot signifie
-plutôt la pomme d’une salade: un chicon de Witloof. La Quintinie
-cultivait en 1690: Laitue _Romaine_, _à coquille_, _Passion_, _Crêpe
-blonde_ et _verte_, _Royale_, _Bellegarde_, _Capucine_, _de Gênes_,
-_Perpignane_, _Impériale_, _d’Aubervilliers_, _George_. De Combles
-(_Ecole du Potager_, 1749) énumère 25 variétés de Laitues pommées. Outre
-les précédentes, il nomme la _Batavia_, la _Versailles_, la _Sanguine_,
-la _Dauphine_, la _Grosse blonde_. La Laitue préférée à cette époque
-était l’_Impériale_ ou Laitue _d’Autriche_. De Combles connaissait sept
-variétés de Romaines. A la fin du XVIIIe siècle et pendant une partie du
-XIXe, la Laitue _Cocasse_ a été la favorite des marchés parisiens. La
-vogue de la _Palatine_, qui est aussi ancienne, dure toujours. C’est une
-des plus cultivées par les maraîchers pour la consommation d’été et
-d’automne. Sont des gains plus récents: Laitue _Semoroz_ obtenue par un
-jardinier genevois vers 1850; Laitue _Bossin_, amélioration de la L.
-_Chou de Naples_ (vers 1865); _Merveille des 4 Saisons_, la reine des
-Laitues (Catalogue Vilmorin 1880-1881); Romaine _Ballon_ (1881-83);
-Laitue _Trocadéro_ (1883-84); Laitue _blonde du Cazard_ (1898-1900).
-
-Ces dernières années, M. Paillieux a appelé l’attention sur deux Laitues
-curieuses: la Laitue _Gigogne_, forme non pommée, originaire du Pamir et
-la Laitue _Asperge_, variation de la Laitue commune dont on mange les
-tiges lorsqu’elle est jeune[197].
-
- [197] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 536.
-
-L’origine du forçage des Laitues paraît remonter au jardinier de Louis
-XIV, La Quintinie, qui fournissait des salades en janvier à la table
-royale.
-
-Dulac et Chemin ont commencé à forcer la Romaine en 1812. Les maraîchers
-parisiens sont d’excellents spécialistes dans la culture hâtée des
-salades. Leurs produits ne sont jamais égalés dans les concours
-internationaux; cette culture des Laitues sous cloches et sous châssis
-est pour eux une des plus lucratives.
-
-Le mot Laitue vient du latin _Lactuca_ (radical _lac_, lait) car toutes
-les Laitues sont des plantes lactescentes. Dans toutes les langues de
-l’Europe, le nom de cette plante potagère dérive du latin _Lactuca_:
-anglais, _lettuce_; allemand, _lattich_; italien, _lattuga_; espagnol,
-_lachucha_; hollandais, _latuw_; russe, _laktuk_, etc.
-
-D’après cet indice linguistique, l’introduction de la Laitue en Europe
-ne date que de la domination romaine.
-
-
-
-
-MACHE
-
-(_Valerianella olitoria_ Mœnch)
-
-
-Bien qu’on cite la Mâche çà et là dans les jardins à l’époque de la
-Renaissance, la culture potagère de cette plante ne paraît pas remonter
-en France au-delà de la seconde moitié du XVIIe siècle.
-
-Autrefois simple salade de paysan, on se contentait de la récolter dans
-la campagne avec le Pissenlit et autres herbes rustiques.
-
-C’est ainsi que le poète Ronsard s’en allait par les champs, en
-compagnie de son valet, pour cueillir la Mâche sous le nom de Boursette
-qu’elle porte encore aujourd’hui en certains lieux:
-
- «Tu t’en iras, Jamyn, d’une autre part
- Chercher soigneux la boursette toffue,
- La pasquerette à la feuille menue,
- La pimprenelle heureuse pour le sang
- Et pour la ratte, et pour le mal de flanc;
- Je cueilleray, compagne de la mousse,
- La responsette à la racine douce
- Et le bouton des nouveaux groiseliers
- Qui le printemps annoncent les premiers[198].»
-
- [198] _Œuvres_, éd. Blanchemain, t. VI, p. 87.
-
-Si le poète, avec ses goûts champêtres, s’accommodait de cette salade
-vulgaire, au siècle de Louis XIV il eût été presque impoli d’en servir
-sur une table bourgeoise. Là-dessus nous devons croire La Quintinie qui
-s’exprime ainsi: «Mâche, salade sauvage et rustique, aussi la fait-on
-rarement paroître en bonne compagnie»[199].
-
- [199] _Traité des Jardins_, éd. 1690, t. II, p. 393.
-
-Pourtant on commençait à l’estimer puisqu’un de ses contemporains,
-Aristote, jardinier de Puteaux, la semait dans les jardins[200].
-
- [200] _Instruction ou Art de cultiver les fleurs_, 1674.
-
-Le _Jardinier solitaire_ (1704) ne paraît pas la dédaigner: «Mâche,
-c’est une légume (_sic_)[201] pour la salade». Enfin, au XVIIIe siècle,
-elle est universellement acceptée comme plante potagère.
-
- [201] Légume était au XVIIe et même au XVIIIe siècle du genre féminin.
-
-C’est une petite Valérianée annuelle indigène, peut-être naturalisée,
-commune dans les champs cultivés, dans les vignes, aux abords des
-villages; elle germe à l’automne pour fleurir et fructifier l’année
-suivante; ses rosettes de feuilles radicales comestibles fournissent une
-bonne salade d’hiver avec son accompagnement habituel de Betterave à
-chair rouge.
-
-La Mâche est répandue dans toute l’Europe tempérée et méridionale, dans
-le Nord de l’Afrique, l’Asie-Mineure, et les environs du Caucase.
-Commune en France, elle affectionne exclusivement les terres remuées, le
-voisinage des habitations, ce qui fait douter de son indigénat.
-Serait-elle une de ces plantes adventices comme le Bluet, le Coquelicot,
-la Nielle des Blés, le Miroir de Vénus, qui ont été introduites chez
-nous avec les Céréales à l’époque préhistorique?
-
-Les flores italiennes citent la Mâche en Sardaigne et en Sicile dans les
-prés et pâturages de montagnes, c’est-à-dire à l’état bien spontané. De
-Candolle soupçonne qu’elle est originaire de ces îles seulement et que
-partout ailleurs elle est adventive ou naturalisée. Ce qui lui fait
-penser, dit-il, c’est qu’on n’a découvert chez les auteurs grecs ou
-latins aucun nom qui paraisse pouvoir lui être attribué; il ajoute qu’on
-ne peut citer d’une manière certaine aucun botaniste qui en ait parlé et
-qu’il n’en est pas question non plus parmi les légumes usités en France
-au XVIIe siècle, d’après le _Jardinier françois_ de 1651 et l’ouvrage de
-Lauremberg _Horticultura_ (Francfort, 1632)[202].
-
- [202] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 73.
-
-La vérité est que la culture de la Mâche commençait seulement à cette
-époque. Quant aux anciens botanistes, _tous_ décrivent la Mâche à l’état
-sauvage; quelques-uns l’indiquent dans les jardins sous des noms divers
-qui ont pu tromper A. de Candolle. Cependant Lobel (_Observationes_,
-1576, p. 412), Camerarius (_Hort. med._, 1588, p. 175), ont donné des
-figures sur bois représentant la plante qui est parfaitement
-reconnaissable.
-
-On trouve dans le _Pinax_, de Bauhin, la synonymie suivante pour la
-Mâche:
-
- _Locusta quibusdam_, Gesner.
- _Album Olus_, Dodoens.
- _Phu minimum alterum_, Lobel.
- _Valeriana campestris_, Camerarius.
- _Lactuca agnina_, Tabernæmontanus.
- _Bupleuron_, Cæsalpinus.
-
-L’auteur anglais Gerarde (1597) dit que cette salade est usitée par les
-Français et les Hollandais qui habitent l’Angleterre et qu’on la sème
-dans les jardins[203]. Il figure deux variétés. L’édition de Dodoens
-(1616) figure aussi une variété améliorée des jardins, à feuilles
-rondes, sous le nom d’_Album Olus_[204]. J. Bauhin décrit deux sortes de
-Mâches et dit, d’après Tabernæmontanus, qu’on la trouve dans les jardins
-aussi bien que dans les champs et les vignes[205].
-
- [203] _Herball_, XXXV, 242.
-
- [204] _Pemptades_ (1616), p. 647.
-
- [205] _Hist. pl._ (1651), t. III, p. 324.
-
-D’autre part, la multiplicité des noms vulgaires de cette plante
-témoigne aussi en faveur, sinon de la spontanéité de l’espèce, au moins
-de son usage alimentaire ancien, car, en général, les légumes indigènes
-sont seuls pourvus d’une riche synonymie.
-
-La Mâche s’appelle encore doucette, boursette, blanchette, éclairette,
-pommette, chuquette, orillette, gallinette, poule grasse, coquille,
-rampon, accroupie, laitue d’agneau, salade de blé, salade royale, salade
-de chanoine, barbe de chanoine, et autres.
-
-Le mot Mâche est d’origine inconnue. Il ne semble pas entré dans la
-langue française avant le XVIIe siècle. Le vieux _Dictionnaire_ de Jean
-Nicot (1606) ne le connaît pas. Le _Dictionnaire_ de Cotgrave (1611) le
-montre probablement pour la première fois «Mache... une herbe». La forme
-primitive étant _Mache_, le mot ne semble pas dériver du verbe mâcher
-qui s’écrivait autrefois _mascher_.
-
-Doucette s’explique par la saveur douceâtre de la plante. On mange la
-Mâche en salade pendant le carême, d’où salade de chanoine. Laitue
-d’agneau, parce que la plante est recherchée par les brebis, etc. La
-plupart des noms étrangers sont des traductions de ces noms vulgaires
-qui ont aussi formé les dénominations scientifiques de Tabernæmontanus
-et de Dodoens: _Lactuca agnina_ et _Album Olus_.
-
-_Locusta_, nom donné par Gesner, a été conservé par Linné comme nom
-spécifique dans _Valerianella Locusta_. Ce nom aurait été donné à la
-Mâche par les commentateurs de Pline au XVe siècle.
-
-D’après les Ecritures, saint Jean-Baptiste, réfugié au désert, se
-nourrissait principalement de sauterelles. Les anciens naturalistes
-interprétant le mot latin _locusta_, sauterelle, par herbe sauvage, la
-Mâche leur semblait être la plante alimentaire dont saint Jean-Baptiste
-avait dû vivre pendant cette période de son existence. _Bupleuron_ de
-Césalpin, qu’on a appliqué depuis au genre _Bupleurum_ de la famille des
-Ombellifères, est une plante alimentaire de Pline, absolument
-indéterminable.
-
-Les botanistes admettent plusieurs espèces de Mâches indigènes,
-différenciées par certains caractères tirés du fruit, mais rien ne les
-distingue au point de vue de l’aspect général. Toutes ces espèces ont
-des feuilles ovales-oblongues disposées en rosette.
-
-La Mâche a été beaucoup améliorée par la culture. Les petites touffes à
-feuilles étroites, pointues et peu nombreuses du type sauvage sont
-devenues beaucoup plus volumineuses par suite du développement précoce
-des bourgeons axillaires, de sorte que, dans les variétés horticoles, la
-rosette de feuilles radicales se complique des ramifications de la
-plante à l’état foliacé. La feuille a pris également, avec plus
-d’ampleur, une forme arrondie, plus spatulée que celle du type.
-
-Vilmorin admet six variétés distinctes. Les maraîchers cultivent surtout
-les Mâches _ronde_, _verte d’Etampes_, _verte à cœur plein_, dont les
-feuilles très charnues supportent mieux le transport que les autres
-sortes à feuilles moins résistantes.
-
-La Mâche _d’Italie_, dite aussi _Régence_, grosse Mâche, est une espèce
-distincte (_Valerianella eriocarpa_ Desv.), originaire de la région
-méditerranéenne, à touffe volumineuse, à feuilles légèrement velues.
-Pendant le XIXe siècle, les maraîchers ont beaucoup cultivé la Mâche
-_d’Italie_ pour les marchés, à cause de son volume et parce qu’elle est
-lente à monter. Ils préfèrent aujourd’hui la Mâche _verte d’Etampes_,
-variété améliorée mise au commerce en 1873.
-
-
-
-
-PISSENLIT
-
-(_Leontodon Taraxacum_ L.)
-
-
-Dans les campagnes on a dû de tout temps manger les feuilles du
-Pissenlit, quoiqu’il ne soit pas cité par Pline et les agronomes latins,
-ni au moyen âge.
-
-Ruellius et Dalechamps, à l’époque de la Renaissance, notent cette
-plante comme herbe médicinale dépurative pouvant aussi se consommer en
-salade ou cuite en manière de légume, mais sans mention de culture. Pour
-Olivier de Serres, le «Pisse-en-lict» ou Œil de Bœuf, bon en décoction
-contre la jaunisse et diverses obstructions, entre seulement au jardin
-des Simples.
-
-Depuis deux siècles au moins, le Pissenlit sauvage récolté par les
-enfants et les bonnes femmes de la campagne, arrivait en abondance aux
-Halles de Paris, comme salade de premier printemps[206].
-
- [206] Lamarre, _Traité de la Police_, 1719, t. III.
-
-La culture est toute moderne. Ceux d’entre nous qui ont atteint le
-demi-siècle ont vu cette herbe indigène, assez méprisée autrefois,
-passer au rang de plante potagère.
-
-Selon Fraas, l’_Aphake_, dont parle Théophraste, serait le Pissenlit,
-appelé par les Grecs modernes _Picraphake_. Les Latins ne semblent pas
-avoir bien distingué le Pissenlit de la Chicorée sauvage. Déjà
-semblables par le suc lactescent et amer, certaines formes de Pissenlit
-à feuilles presque entières ont pu être confondues avec la Chicorée
-sauvage.
-
-Au XVIe siècle, le Pissenlit a été décrit et figuré par plusieurs
-botanistes. Selon la coutume des érudits du temps, ils ont recherché si
-la plante avait été connue des Anciens. Dalechamps et Fuchs, qui ont
-pris l’_Hedypnois_ de Pline pour le Pissenlit, se sont probablement
-trompés. Fée, dans son commentaire de Pline, suppose que l’_Hedypnois_
-est le Pissenlit des marais (_Leontodon palustre_). Ce peut être aussi
-la Picridie, autre Chicoracée que l’on mange en salade et très appréciée
-en Italie. Camerarius identifie le Pissenlit à l’_Ambubeia_, plante des
-anciens qui est la Chicorée sauvage, d’après la plupart des
-commentateurs.
-
-Le Pissenlit est une Composée-Chicoracée vivace, à racine pivotante, à
-feuilles toutes radicales, disposées en rosette. La plante est très
-commune en Europe et répandue partout: dans les prairies, les jardins,
-les lieux cultivés et incultes, surtout au voisinage des habitations,
-enfin dans les stations les plus diverses, attendu que la dissémination
-des semences est remarquablement favorisée par l’aigrette plumeuse qui
-surmonte le fruit et que le vent transporte au loin.
-
-Dans la nature la forme des feuilles du Pissenlit est extrêmement
-variable. Selon l’habitat, deux modifications principales se présentent:
-
-En terrain très sec et aride, la plante émet des rosettes de feuilles
-apprimées contre le sol, à lobes étroits, profondément roncinés,
-c’est-à-dire arqués en crochet. Les feuilles de certaines formes
-appauvries peuvent être encore finement découpées ou réduites à la
-nervure médiane.
-
-En terre substantielle et surtout en station humide ou ombragée, le
-Pissenlit aura des feuilles érigées, longues et larges, presque
-entières, semblables à celles de la Chicorée sauvage cultivée.
-
-Entre ces deux types de Pissenlits sauvages, existe une multitude de
-formes intermédiaires: des plantes à feuilles longues, minces, entières;
-d’autres à feuilles courtes, épaisses, très divisées; des Pissenlits à
-rosette maigre; d’autres forment des touffes bien fournies et même une
-sorte de cœur. Il y a longtemps que les botanistes ont reconnu ces
-distinctions. Bauhin, dans son _Pinax_ (1623), cite les deux variations
-principales: celle à feuilles larges et entières et celle à feuilles
-étroites et roncinées.
-
-Si la culture en grand du Pissenlit pour l’approvisionnement des marchés
-remonte à 50 ans seulement, auparavant il y a eu des essais de culture
-isolés. Au XVIIIe siècle, le _Dictionnaire_ de Miller dit que quelques
-personnes font blanchir le Pissenlit, ce qui implique une culture.
-D’après Bomare, cette salade se cultive dans les jardins et paraît sur
-les meilleures tables[207]. Bosc écrivait ceci en 1809: «quelques
-amateurs sèment le Pissenlit dans leurs jardins et le font blanchir en
-le couvrant de paille»[208].
-
- [207] _Dictionnaire d’Hist. nat._, 1768, t. II.
-
- [208] Joignaux, _Le Livre de la Ferme_, t. II, p. 636.
-
-En Amérique, on voit qu’un M. Corey, de Brookline, Massachusetts,
-apporta en 1836 au marché de Boston des Pissenlits cultivés dont les
-semences avaient été récoltées sur des pieds à larges feuilles à l’état
-sauvage[209].
-
- [209] _Mass. Hort. Soc. Trans._ 1884, p. 128.
-
-En France, Noisette donne quelques indications sur la culture du
-Pissenlit en 1829[210]. Enfin, en novembre 1839, M. Ponsard, de
-Châlons-sur-Marne, adressait à M. Vilmorin une lettre dans laquelle il
-décrivait sa culture nouvelle alors du Pissenlit: «Voulant remplacer,
-dit-il, la Chicorée sauvage ou Barbe de Capucin par quelque chose de
-moins amer et de plus savoureux, j’ai choisi le Pissenlit Dent de Lion.
-Je l’ai semé sur une terre bien amendée; au mois d’octobre, je l’ai
-recouvert de 6 pouces de sable gras et, à 15 jours de là, j’ai commencé
-à obtenir des Pissenlits perçant à travers la couche de sable...» Deux
-autres amateurs, M. Audot, éditeur de l’_Almanach du Bon Jardinier_ et
-M. Duplessis, propriétaire à Chartrettes, près Melun, cultivaient aussi
-le Pissenlit vers 1840[211]. Le 11 avril 1855, M. Nadault de Buffon
-déposait sur le bureau de la Société impériale d’Horticulture plusieurs
-pieds de Pissenlits très remarquables par le développement de leur
-partie charnue et par la blancheur de leurs pétioles, provenant des
-cultures de Mme Poirel habitant la commune de Trilport (S.-et-M.).
-
- [210] _Manuel du Jardinier_, t. II, p. 367.
-
- [211] _Le Bon Jardinier_, 1840, p. 27.
-
-C’est à Montmagny (Seine-et-Oise) que la culture maraîchère du Pissenlit
-pour les marchés a commencé. «En 1857, raconte Carrière, un nommé Joseph
-Châtelain, de Montmagny, a eu l’idée de tenter cette culture pour la
-première fois. Cette pensée lui est venue en voyant certaines gens aller
-chercher des Pissenlits dans les champs, principalement dans ceux de
-Luzerne, où, par suite des labours, les plantes avaient été enterrées et
-sortaient du sol où elles avaient poussé et acquis une couleur blanche
-due à l’étiolement qu’elles avaient subi à l’abri de la lumière. Ce
-cultivateur fit recueillir des graines dans les champs et les sema dans
-son jardin. Bientôt l’attention fut appelée sur cette plante dont la
-réputation s’établissait. Cependant, ce n’est que quelques années plus
-tard, vers 1865, que deux autres cultivateurs, M. Guinier (Louis-Ange)
-et M. Jean-Louis Ledru, se livrèrent à cette culture qui déjà se
-pratiquait en divers endroits, notamment au Potager de Versailles, où le
-Pissenlit est cultivé depuis 1862. A partir de cette époque, l’élan
-était donné; les cultivateurs allèrent progressivement en augmentant, et
-il en fut de même des surfaces cultivées qui s’étendirent constamment.
-Aujourd’hui, c’est par centaines d’arpents que, dans la commune de
-Montmagny sont cultivés les Pissenlits. Une progression analogue se
-produisit dans les communes voisines qui ont suivi cet exemple[212].»
-
- [212] _Rev. Hortic._ 1886, p. 142.
-
-Nancy paraît avoir été la première ville de France approvisionnée de
-Pissenlits par les maraîchers. Le _Bon Cultivateur_, recueil agronomique
-publié par la Société centrale d’Agriculture de Nancy, constate en 1845
-que dans cette ville existe une superbe culture maraîchère inconnue à
-Paris: celle du Pissenlit Dent de Lion, «excellente salade, semée sur
-place, ou mieux repiquée en automne, recouverte pendant l’hiver d’une
-terre légère ou de sable gras. Aussitôt que les grands froids cessent,
-elle est livrée à la consommation. Un rapport sur la culture du
-Pissenlit ou Chicorée des prés par MM. Martin et Patenotte fut lu à la
-Section d’Horticulture de la Société centrale d’Agriculture de Nancy le
-10 septembre 1846. Nous y relevons les détails suivants: «Avant 1828, on
-ne s’était pas encore occupé d’essayer la culture de cette espèce de
-salade dans nos jardins, quoiqu’elle fût d’un usage général dans notre
-ville et ses environs. Cette plante se cueillait dans les prés à l’état
-sauvage. On ne se préoccupait nullement de la pensée que transplantée
-dans de bons terrains elle pourrait arriver à donner une salade fort
-agréable. C’est en 1828 qu’un pépiniériste de notre ville, M. Adrien,
-fit le premier l’essai de la culture de cette salade et c’est à lui que
-nous en devons la connaissance. Deux variétés se distinguent, l’une à
-feuilles lisses et larges, et l’autre à feuilles frisées[213].»
-
- [213] _Le Bon Cultivateur de Nancy_, 1845 et 1846.
-
-Actuellement, outre Montmagny, les villages de Deuil et Sarcelles
-(Seine-et-Oise), Meaux (Seine-et-Marne), sont les principaux centres qui
-livrent aux marchés de la capitale la plante blanchie par les procédés
-dont on se sert pour produire la Barbe de Capucin, ou demi-blanchie au
-moyen du buttage. Le Pissenlit vert, plus savoureux, est recherché par
-un grand nombre de personnes. Les départements de l’Ouest: Vendée,
-Deux-Sèvres, Mayenne et la Nièvre en expédient une quantité
-considérable. Le Pissenlit vert se vend toute l’année. Février et mars
-sont les mois des grands arrivages. La saison du Pissenlit blanchi va de
-décembre à avril. Le demi-blanchi se vend de mars à mai.
-
-Deux variations principales du Pissenlit sauvage sont cultivées dans les
-jardins: celle à cœur plein, c’est-à-dire pommée comme nos salades
-Laitues et Romaines, et celle à feuillage dentelé et frisé rappelant la
-Chicorée _mousse_. Les variétés de Pissenlit admises dans les jardins
-sont tout à fait fixées, ce qui est remarquable pour une plante soumise
-à la culture depuis si peu de temps. Nous avons vu plus haut que le
-Pissenlit à l’état spontané subissait grandement l’influence du milieu,
-qu’il se modifiait selon la station sèche ou humide. Aussi peut-on
-admettre que nos variétés cultivées résultent d’une sélection de
-variations _naturelles_, puisqu’elles ont toutes leurs prototypes dans
-la nature, et nous savons que les premiers semeurs ne manquaient pas de
-choisir des graines de Pissenlit sur les pieds sauvages offrant les
-caractères les plus avantageux pour la culture potagère.
-
-Presque au début de la culture, on présentait à la Société impériale
-d’Horticulture des pieds de Pissenlit _amélioré_ à cœur déjà plein et
-formant des touffes volumineuses[214].
-
- [214] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._, 1868, p. 505.
-
-En 1869, Vilmorin mit au commerce le Pissenlit _amélioré à cœur plein_,
-et un autre _amélioré à large feuille_. M. Vincent Cauchin, cultivateur
-à Montmagny, obtenait en 1877 un Pissenlit _amélioré frisé_, variation
-intéressante, encore accentuée dans le Pissenlit _mousse_ obtenu dans
-les cultures de M. Vilmorin (1885). Nous citerons encore le Pissenlit
-_Chicorée_, nouveauté de 1891, à feuilles longues et dressées,
-convenable pour le forçage en cave comme Barbe de Capucin.
-
-Dans toutes les langues de l’Europe, les noms vernaculaires du Pissenlit
-sont fondés sur certaines particularités plus ou moins frappantes de la
-plante. Le plus ancien et le plus répandu se rapporte à la forme
-recourbée des lobes de la feuille qui ressemblent à la dent canine des
-grands félins, d’où le nom _Dent de lion_. _Leontodon_ est la forme
-grecque de ce nom. En Angleterre, on trouve, dans un document gallois,
-le Pissenlit mentionné, au XIIIe siècle, sous le nom _Dant-y-Llew_[215].
-Les Anglais ont gardé le mot français, corrompu en _Dandelion_.
-
- [215] Sturtevant, _Americ. Naturalist_, 1886, p. 5.
-
-_Pissenlit_ se rapporte à l’action diurétique exercée par la plante sur
-les jeunes enfants. Le mot était en usage dès le XVIe siècle. Ruellius
-(1536) dit: «Galli pueruli florem _pissanlitum_ vocant», c’est-à-dire:
-les petits enfants français appellent cette plante Pissenlit. L’auteur
-explique ensuite ingénument l’origine de cette locution vulgaire: «Les
-enfants qui en mangent, dit-il, sont exposés à un fâcheux accident
-nocturne...»[216]. Pena et Lobel ont consacré un chapitre au Pissenlit.
-Ils traduisent le mot par _Urinaria_[217]. Le latin _Taraxacum_, du grec
-_tarasso_, je trouble, fait allusion au même effet diurétique.
-
- [216] _De naturâ stirpium_, p. 581.
-
- [217] _Adversaria_ (1570), p. 84.
-
-_Tête de moine_, autre nom populaire, s’explique par l’aspect du
-réceptacle dénudé après la chute des achaines (fruits), et qui ressemble
-alors à la tête tonsurée de certains moines. _Groin de porc_ a peut-être
-une origine analogue. _Salade de chien_, _Salade de taupe_ montrent le
-peu d’estime que l’on avait autrefois pour cette salade de campagnards.
-De tous ces noms vulgaires, en France, c’est le plus trivial qui a
-prévalu. Au XVIIIe siècle, on l’orthographiait encore Pisse-en-lit,
-conformément à sa signification. Lamarre, dans son _Traité_, dit
-Pissant-Lit (_sic_).
-
-
-
-
-RAIPONCE
-
-(_Campanula Rapunculus_ L.)
-
-
-La Campanule Raiponce a été autrefois beaucoup plus cultivée
-qu’aujourd’hui pour sa blanche racine à chair croquante mangée en salade
-crue ou cuite. Pourquoi cette excellente salade de nos pères est-elle
-délaissée maintenant au point que sa culture est réduite à peu de chose?
-Admettons un changement dans les goûts culinaires qui, par contre, a
-fait admettre sur les meilleures tables des salades anciennement
-abandonnées aux pauvres gens, comme le Pissenlit et la Mâche.
-
-Cette Campanule bisannuelle à racine pivotante et charnue croît à l’état
-sauvage en Allemagne, Angleterre, Suisse, Nord de l’Italie; elle est
-particulièrement commune en France sur la lisière des bois humides, au
-bord des chemins, dans les prairies et pâturages. La racine, déjà
-mangeable, mais assez maigre de la plante sauvage, a subi sous
-l’influence de la culture l’accroissement en taille et en grosseur que
-donne toujours un sol riche et meuble.
-
-Cette culture peut remonter à quelques siècles. Il n’en est pas question
-durant le moyen âge. Nous ignorons aussi si les Anciens ont fait usage
-de la Raiponce que Fée assimile avec doute à une plante de Pline,
-l’_Erineon_[218].
-
- [218] _Hist. nat._, XXIII, 65.
-
-A partir du XVe siècle on voit la Raiponce assez fréquemment citée dans
-les poésies du temps.
-
-Un poème du roi René d’Anjou, _Les Amours du bergier et de la
-bergeronne_, donne la description d’un repas rustique où figure la
-Raiponce sauvage:
-
- «Du sel et aussi des noisetes,
- Et foison sauvages pommetes,
- Des responses et des herbetes,
- Des champignons[219]».
-
- [219] _Œuvres du roi René_, tome II, p. 121.
-
-L’auteur d’un curieux et rare traité sur l’enfer et les démons, daté de
-1508, explique que les gourmands, s’ils sont damnés, seront punis par où
-ils ont péché. Pour eux plus de mets délectables, plus de ces bonnes
-salades de Cresson, de Laitue et de Raiponce assaisonnées de Cerfeuil:
-
- «Serfueil n’y aura ne cresson
- Ne lettue aussi ne responce[220].»
-
- [220] _Le Livre de la Déablerie_, l. II, ch. 22.
-
-On peut inférer de ce document que la salade de Raiponce était un
-aliment recherché dès le XVe siècle. Rabelais, au milieu du XVIe siècle,
-classe la Raiponce parmi les mets usités[221]. Pena et Lobel, Matthiole,
-l’indiquent cultivée dans les jardins. Dalechamps dit: «on la sème aux
-jardins pour avoir une racine plus grande.» Pour voir l’importance de la
-Raiponce dans l’alimentation ancienne, il faut lire un passage d’Olivier
-de Serres (1600) qui en fait grand éloge:
-
- [221] _Pantagruel_, l. IV.
-
-«Il sera bien à propos d’en apprivoiser au jardin pour en avoir de
-réserve, à cause de la bonté de telle plante désirable avec raison, se
-mangeant avec appétit, tout ce qu’elle produit et de racine et de
-feuille et crud et cuit[222].»
-
- [222] _Théâtre d’Agriculture_, 1re éd., p. 531.
-
-Au XVIIe siècle, la Raiponce, salade d’automne et d’hiver, était très en
-vogue. D’après le cuisinier La Varenne, on la servait dans les repas
-d’apparat. La culture a diminué à partir du XVIIIe siècle. Pourtant, il
-y a une centaine d’années, elle était encore commune sur les marchés et
-largement cultivée au moins en France[223]. D’ailleurs Raiponce, Mâche
-et Pissenlit ont toujours été des salades _françaises_ appréciées
-surtout par nos compatriotes.
-
- [223] _Hortic. Trans._ t. III (1820), p. 19.
-
-Raiponce est en France le nom le plus répandu. Il y a d’autres synonymes
-moins connus: _bâton de Jacob_, _cheveux d’évêque_, _pied de
-sauterelle_, _rampon_; ce dernier, analogue à l’anglais _rampion_,
-viendrait de l’italien _ramponzo-olo_. Selon le Dictionnaire
-étymologique de Hatzfeld et Darmesteter, il n’est pas probable que le
-radical du mot Raiponce soit le latin _rapum_, rave, car l’orthographe
-primitive est toujours _responce_. Au commencement du XIXe siècle, on
-écrivait encore _reponce_. Les noms latins ou néo-latins donnés à la
-Raiponce par les botanistes de la Renaissance: _rapunculus_ (_rapontium
-parvum_ de Gerarde) auront été forgés par analogie d’après le mot
-français et, effectivement, la racine de la plante ressemble bien à une
-petite Rave.
-
-En somme, Raiponce, écrit aussi _responce_ et _reponce_, est le même mot
-que _Rhapontic_, racine d’une Rhubarbe originaire des bords du
-Pont-Euxin. La syllabe _rai_ représente le latin _Rha_ de _Rhaponticum_;
-la syllabe _ré_ représente le _Rhe_ de _Rheum_ (Rhubarbe); _res_ est
-l’équivalent graphique de _re_ et _ponce_ découle régulièrement de
-_pontic_[224].
-
- [224] Communication due à l’obligeance de M. J.-A. Leriche, professeur
- honoraire de l’Université.
-
-Sans aucun doute, on peut attribuer à l’entrée de la Pomme de terre dans
-l’alimentation générale la disparition plus ou moins complète de nos
-jardins de trois racines comestibles des plus usitées autrefois:
-Chervis, Panais, Raiponce.
-
-
-
-
-Plantes bulbeuses
-
-
-
-
-AIL
-
-(_Allium sativum_ L.)
-
-
-Toutes nos plantes à bulbes comestibles appartiennent à la famille des
-Liliacées et au seul genre _Allium_.
-
-La plupart des espèces de ce genre contiennent une matière mucilagineuse
-nutritive associée à une huile volatile sulfurée âcre et irritante qui
-leur donne des propriétés alimentaires et principalement condimentaires.
-
-L’Oignon et le Poireau, à la fois aliments et condiments, sont des
-légumes d’une importance capitale au jardin potager. Ail, Echalote,
-Ciboule et Ciboulette fournissent des assaisonnements à l’art culinaire,
-soit par leurs bulbes à saveur très forte, soit par leurs feuilles à
-odeur pénétrante qui possèdent les mêmes propriétés.
-
-Chez nos Alliacées potagères, les Cives exceptées, la partie utilisée
-est le bulbe, souche souterraine arrondie composée d’une base nommée
-plateau et de tuniques charnues concentriques contenant les matières de
-réserve de la plante. Le bulbe de l’Ail s’appelle vulgairement _gousse_.
-En terme de jardinage on dit aussi _caïeu_.
-
-L’Ail est un stimulant très énergique des voies digestives. Il forme le
-condiment habituel des peuples méridionaux qui ont besoin d’exciter
-fortement l’estomac affaibli par la chaleur. Les habitants du midi de la
-France, les Italiens et les Espagnols ont pour l’Ail le goût que l’on
-sait. On prétend même que le nom de l’Ail entre dans le juron _Carajo!_
-si familier aux Espagnols. D’après une anecdote dont nous ne
-garantissons pas l’authenticité, Jayme Ier roi d’Aragon, assiégeait
-Valence, en 1238, lorsque la cueillette de l’Ail pour la soupe coûta la
-vie à deux seigneurs, sous les murs de la ville, et lui inspira
-l’exclamation _caro ajo!_ (cher ail!), laquelle, par l’élision de l’o,
-serait devenue l’origine de ce juron national.
-
-Dans le Nord de l’Europe, on fait de l’Ail un usage plus discret.
-D’ailleurs, de tout temps, la classe pauvre, seule, qui se nourrit
-d’aliments grossiers, a fait un grand emploi de ce condiment excitant
-dont les gens délicats ont toujours redouté l’acrimonie et la senteur
-incommode. Dans la Rome ancienne, l’Ail était surtout le condiment du
-bas peuple. Il formait la base du _moretum_, mets ordinaire des paysans
-et des soldats dans lequel entrait l’Ail broyé avec de l’huile[225], du
-vinaigre, du fromage et des herbes aromatiques. Les Latins nommaient
-_Ulpicum_ l’Ail d’Orient (_Allium Ampeloprasum_) qui fournissait en
-général ce mets rustique. Cette espèce vit à l’état sauvage dans tout le
-Midi de l’Europe et en Orient. C’est probablement la souche du Poireau.
-
- [225] C’est l’Aïoli des Méridionaux.
-
-L’Ail d’Orient produit des gousses très grosses et à saveur moins forte
-que celle de l’Ail ordinaire.
-
-Les moissonneurs et les soldats romains employaient beaucoup l’Ail dans
-leur alimentation, car on croyait alors que cette plante donne des
-forces aux travailleurs et du courage aux guerriers par sa vertu
-stimulante. Pour cette raison aussi, les Romains en nourrissaient les
-coqs qu’ils dressaient pour les combats.
-
-Mais les raffinés avaient l’Ail en horreur. Le poète Horace a déversé
-ses invectives contre cette plante dans une ode tout entière demeurée
-célèbre[226].
-
- [226] _Epodes_ III.
-
-L’Ail paraît avoir été estimé chez les Grecs. Hippocrate le préférait à
-l’Oignon. Cependant l’Ail figurait parmi les plantes auxquelles étaient
-attachées certaines superstitions religieuses. Il n’était pas permis à
-ceux qui avaient mangé de l’Ail d’entrer dans le temple de Cybèle. Perse
-raconte que les criminels en mangeaient pendant plusieurs jours pour se
-purifier de leurs crimes. Ne serait-ce pas par suite de ces traditions
-antiques que l’Ail était plante magique au moyen âge?
-
-Hérodote, auteur très véridique, dit que les Egyptiens consommaient
-beaucoup d’Ail. C’est, à la vérité, la seule autorité que l’on puisse
-invoquer, avec la Bible qui nomme l’Ail une seule fois dans le _Livre
-des Nombres_. Pourtant la figure de l’Ail n’est pas représentée sur les
-monuments égyptiens et son nom, _Sagin_ ou _Shagin_, n’a jamais été
-rencontré dans les textes hiéroglyphiques[227]. Il est possible que l’on
-ait évité de représenter l’Ail, parce que, comme en Grèce, les prêtres
-considéraient cette plante comme impure.
-
- [227] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 37.
-
-Au moyen âge, on faisait une prodigieuse consommation de ce bulbe, même
-dans le Nord de la France, sous forme de sauce piquante nommée _aillée_
-ou _aillie_. D’après les _Cris de Paris_ mis en vers, les ailliers ou
-marchands de sauces ambulants criaient dans les rues de Paris cette
-sauce à l’Ail d’un usage général au XIIIe siècle. L’aillée se composait
-d’Ail, d’Amandes, et de mie de pain pilés ensemble et détrempés avec un
-peu de bouillon; cette sauce à l’Ail avait la consistance de la moutarde
-et se gardait de même. Au XVIe siècle, Charles Estienne parle encore de
-ce condiment alors relégué dans la classe du bas peuple. Champier, à la
-même époque, donne une autre recette fort usitée à Bordeaux et à
-Toulouse dans laquelle il n’entrait que de l’Ail pilé avec des
-Noix[228]. En somme, l’aillée était identique au _moretum_ des Latins et
-devait en descendre par tradition culinaire.
-
- [228] Le Grand d’Aussy, _Vie privée des François_, t. I, p. 17; t. II,
- p. 251.
-
-Dans les titres du moyen âge concernant les redevances féodales et les
-dîmes, les mentions de l’Ail sont communes. Pour la Normandie, M.
-Léopold Delisles en a relevé de nombreux exemples: l’Ail est cité
-plusieurs fois dans l’acte de reconnaissance des droits de l’évêque de
-Bayeux à Isigny, au XIIe siècle. Parmi les conditions d’une fieffe
-consentie par Robert de Bailleul, est l’obligation de rendre cent têtes
-d’Aulx en septembre. Le seigneur d’Estellant, d’après le _Coutumier des
-forêts_, s’il ne gardait pas bien la rivière pendant la chasse du fils
-du roi, était condamné à une amende d’une touffe d’Aulx, etc.[229]
-
- [229] _Etudes sur la condition de la classe agricole en Normandie au
- moyen âge_, 2e éd., p. 494.
-
-Avant la Révolution, la dîme de l’Ail rapportait annuellement plus de
-3000 francs à l’Archevêché d’Albi. Il fallait, pour arriver à ce
-chiffre, une culture singulièrement étendue autour de cette ville pour
-cette seule plante.
-
-L’Ail n’est plus qu’une plante culinaire. Il a joué autrefois un rôle
-dans la matière médicale. Galien, médecin grec, l’appelle la thériaque
-des pauvres. C’était un médicament à la portée de tous. Ceux qui
-l’employaient naguère contre les maux de dents et comme préservatif
-contre les maladies pestilentielles suivaient en cela une opinion fort
-ancienne qui remonte à Pline. Cet auteur parle de l’Ail comme du
-principal médicament que l’on connaisse: l’Ail neutralise tous les
-venins, guérit la lèpre, l’asthme, la toux. C’est un vermifuge, un
-odontalgique, un diurétique, le meilleur préservatif contré la
-peste[230]. L’ancienne médecine l’a beaucoup employé. Le grand médecin
-Sydenham le recommandait dans l’hydropisie. L’Ail entrait dans la
-composition du vinaigre «des quatre voleurs», longtemps regardé comme
-anti-pestilentiel.
-
- [230] _Hist. nat._, l. XIX, 32, XX, 23.--Notes de Fée dans l’éd. de
- Panckoucke, t. XII, p. 346.
-
-D’après Alph. de Candolle, l’Ail n’est pas indigène en Europe, quoique
-çà et là on en ait recueilli des échantillons qui avaient plus ou moins
-l’apparence de l’être. Une plante aussi habituellement cultivée et qui
-se propage si aisément peut se répandre hors des jardins et durer
-quelque temps, sans être d’origine spontanée. Le seul pays où l’Ail ait
-été trouvé à l’état sauvage, d’une manière bien certaine, est le désert
-des Kirghis de Sooungarie[231].
-
- [231] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 51.
-
-Les documents historiques et linguistiques confirment-ils une origine
-uniquement du Sud-Ouest de la Sibérie?
-
-L’Ail est cultivé depuis longtemps en Chine sous le nom de _Suan_. On
-l’écrit en chinois par un signe unique, ce qui est ordinairement
-l’indice d’une espèce très anciennement connue et même spontanée. M. de
-Candolle présume, puisque les flores du Japon n’en parlent pas, que
-l’espèce n’était pas sauvage dans la Sibérie orientale, mais que les
-Mongols l’ont apportée en Chine.
-
-Il existe un nom sanscrit, _Mahoushouda_, devenu _Loshoun_ en bengali,
-et dont le nom hébreu _Schoum_, _Schumin_ qui a produit le _Thoum_ ou
-_Toum_ des Arabes, ne paraît pas éloigné. L’allemand _Knoblauch_, Ail,
-paraît dérivé de l’esthonien _Krunslauk_. L’ancien nom grec est
-_Scorodon_, en grec moderne _Scordon_. L’_Allium_ des Latins a passé
-dans les langues d’origine latine. «Or il y a là un problème difficile à
-expliquer. Si l’Ail a été transporté par les Aryas du seul pays des
-Kirghis, pourquoi tant de noms celtiques, slaves, grecs, latins,
-différents du sanscrit? Pour expliquer cette diversité, il faudrait
-supposer une extension de la patrie primitive vers l’ouest de
-l’habitation connue aujourd’hui, extension qui aurait été antérieure aux
-migrations des Aryas, ou bien admettre, ce qui est possible, que
-certaines formes spontanées en Europe ne sont que des variétés de
-l’_Allium sativum_. Alors tout concorderait: les peuples les plus
-anciens d’Europe et de l’Asie occidentale auraient cultivé l’espèce
-telle qu’ils la trouvaient depuis la Tartarie jusqu’en Espagne, en lui
-donnant des noms plus ou moins différents»[232].
-
- [232] _Loc. cit._, p. 52.
-
-Dans toutes les langues, la signification du mot qui sert à désigner
-cette plante paraît se rattacher aux diverses propriétés de l’Ail.
-
-D’après Pictet, l’_Allium_ des Latins rappelle le sanscrit _âlu_ qui
-indique une racine alimentaire. Le _Scorodon_ des Grecs peut se lier au
-sanscrit _ehard_ analogue à _vomere_ des Latins à cause des éructations
-qu’occasionne l’usage de cette Alliacée. D’autres noms sont des
-appellations laudatives exprimant la satisfaction, le plaisir
-gastronomique que donnait ce condiment aux anciens peuples, ou bien
-encore rappellent diverses propriétés de l’Ail; son action vermifuge,
-son odeur forte, etc.[233].
-
- [233] Pictet, _Origines_, t. I, p. 377.
-
-L’Ail d’Espagne ou Rocambole (_Allium Scorodoprasum_ L.) paraît être une
-simple variété de l’Ail commun. Il est spontané en Russie depuis la
-Finlande jusqu’en Crimée. Sa culture ne paraît pas ancienne. Il semble
-avoir été inconnu aux auteurs grecs et latins et même à Olivier de
-Serres. Aujourd’hui les Génois le cultivent en grand sous le nom d’Ail
-rose.
-
-Malgré sa physionomie française, le mot Rocambole vient de l’allemand;
-quoique Littré donne une autre étymologie négligeable, Rocambole dérive
-de _Bolle_, Oignon, croissant parmi les rochers, _Rocken_.
-
-
-
-
-CIBOULE et CIBOULETTE
-
-(_Allium fistulosum_ L.--_Allium Schœnoprasum_ L.)
-
-
-A côté des Alliacées potagères bulbeuses se placent les Cives qui ne
-forment pas de bulbes: la Ciboule dont les feuilles hachées peuvent
-remplacer l’Oignon; la Ciboulette à la fine odeur, agréable
-assaisonnement des salades. Les Cives ont donné leur nom à une
-préparation culinaire, le civet, primitivement ragoût cuit avec des
-Cives.
-
-La Ciboule est une plante vivace d’origine sibérienne. Dans les temps
-modernes seulement, les botanistes russes l’ont trouvée sauvage vers les
-Monts Altaï, du pays des Kirghis au lac Baïkal.
-
-Les Anciens n’ont peut-être pas connu cette plante condimentaire. A
-moins que le _Cepola_ de Columelle--diminutif de _Cepa_, Oignon--ne soit
-la Ciboule? Au moyen âge on appelait aussi la Ciboule _ognonnette_. Mais
-Alph. de Candolle croit que les Anciens ne cultivaient pas cette plante.
-Elle doit être arrivée de Russie en Europe, dit-il, dans le moyen âge ou
-à peu près.
-
-Son existence en Europe dans le haut moyen âge est certaine. _Cepa_ du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, placé sur cette liste de plantes
-entre l’Ail et l’Echalote, ne peut être que la Ciboule, attendu que
-l’Oignon y figure dans un autre endroit sous le nom vulgaire _unio_.
-Plus tard nous trouvons dans les textes depuis le XIIe jusqu’au XVIe
-siècle des formes latines et françaises anciennes du mot Ciboule dérivé
-de _Cepa_: _Cepula_, _Civollo_, _Civolli_, _Cibolle_, _Cibor_, _Cibot_,
-_Civolle_, _Chive_[234], _Sipoulle_[235]. Dodoens et d’autres botanistes
-au XVIe siècle ont figuré la Ciboule qu’ils appellent _Cepa oblonga_.
-
- [234] _Arch. Nord_, série B. 3249.
-
- [235] Ch. Estienne, _Maison rustique_.
-
-La Cive _de Portugal_ est citée par de Combles en 1749. Il est possible
-que la «Cibolle d’Espaigne», d’un compte de dépenses de cuisine de
-1369-1373, soit cette espèce de Ciboule[236].
-
- [236] _Arch. Nord_, série B. 3257.
-
-La Ciboule ou Oignon _Catawissa_ est une grande Ciboule vivace
-prolifère, c’est-à-dire produisant au lieu de fleurs des petits bulbes
-excellents pour confire au vinaigre. Les Anglais l’ont beaucoup cultivée
-au commencement du XIXe siècle pour faire des _pickles_, sous le nom de
-Tree or Bulb-bearing Onion (_Allium canadense_)[237]. Cette variété
-d’_Allium fistulosum_ a été importée d’Amérique en France par M.
-Lanthilhac et mise en vente par M. Gagneire aîné, horticulteur à
-Bergerac[238].
-
- [237] _Hort. Trans._ t. III (1re série), p. 378.
-
- [238] _Rev. hort._, 1875, p. 57.
-
-On croyait la Ciboule _Catawissa_ d’origine canadienne, mais les auteurs
-du _Potager d’un Curieux_, d’après le Dr Bretschneider, la présentent
-comme une plante chinoise. Un Français, nommé Louis Le Comte, jésuite,
-missionnaire en Chine en 1687, publia à Paris en 1696 un ouvrage
-intitulé _Nouveaux mémoires sur l’état de la Chine_, dans lequel il
-parle d’un Oignon chinois produisant des bulbes au lieu de fleurs. Cet
-Oignon paraît être celui qu’un ouvrage chinois a décrit et figuré au
-XIVe siècle. Le dessin, très reconnaissable, se rapporte bien à la
-Ciboule _Catawissa_[239].
-
- [239] _Potager d’un Curieux_, 3e éd. p. 92.
-
-La Ciboule est peu employée dans la région parisienne. Dans l’Anjou, en
-Touraine, on mange quelquefois des soupes à la Cive.
-
-La Ciboulette, Civette ou Appétit, est une petite herbe aux feuilles
-fistuleuses, menues et pointues d’où son nom tiré du grec
-_Schœnoprasum_, Ail en forme de jonc. Cette petite plante à la fine
-odeur est cultivée depuis les temps les plus reculés pour condiment.
-Elle occupe une aire d’une immense étendue dans l’hémisphère nord de
-l’Ancien et du Nouveau Monde. Une variété rencontrée dans les Alpes
-paraît la plus voisine de la Civette cultivée.
-
-La plante étant sauvage et commune en Italie et en Grèce, il est évident
-que les Anciens ont dû l’utiliser.
-
-Est-ce, comme on l’a dit, le _Scorodon Schiston_ de Théophraste ou le
-_Gethillis_ d’Athénée? On ne peut l’affirmer. Mais _Britlas_, du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, peut être pleinement identifié
-avec la Ciboulette; cette plante, en vieil allemand, ayant porté le nom
-de _Brislauch_. Au 16e siècle, la Ciboulette se trouvait dans tous les
-jardins d’Europe.
-
-
-
-
-ECHALOTE
-
-(_Allium Ascalonicum_ L.)
-
-
-Pour la cuisine du Nord de l’Europe, c’est un précieux assaisonnement;
-car cette Alliacée n’est que peu ou pas cultivée dans les régions
-méridionales, comme l’Egypte, la Grèce, la Syrie, où l’on place
-pourtant, mais à tort, son habitat naturel.
-
-Ici, ouvrons une petite parenthèse.--On prétend, et tous, les ouvrages
-populaires l’enseignent, que l’Echalote vient d’Ascalon, ville ancienne
-de Palestine qui serait son pays d’origine--.
-
-Cette opinion repose sur une bévue de Pline. Reproduisant, dans son
-_Histoire naturelle_, une phrase de Théophraste qui parle d’une plante
-nommée _Askalônion_, il a ajouté ce malheureux commentaire: «ainsi
-appelée d’Ascalon, ville de Judée». Que pouvait être au juste
-l’Askalônion? Il serait difficile de le dire. Selon Ed. Fournier,
-l’Echalote ne présente pas les caractères de la plante décrite par
-Théophraste; cette dernière, qui est le _Cepina_ de Columelle, ne
-donnait pas de caïeux; elle ne peut être, par conséquent, l’_Allium
-Ascalonicum_[240].
-
- [240] Daremberg, _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-Autre argument. Pas plus en Palestine qu’ailleurs, l’Echalote n’a été
-trouvée à l’état sauvage. Alph. de Candolle n’a relevé dans les flores
-et les herbiers aucune trace de sa spontanéité. Aussi ce botaniste
-pense-t-il qu’elle n’est pas une espèce, mais une variété de l’Oignon
-commun, modification amenée par la culture et survenue à peu près au
-commencement de l’ère chrétienne[241].
-
- [241] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd. p. 56.
-
-A cette date, les Anciens s’en servaient dans la cuisine presque autant
-que nous. Cela n’empêche pas tous les dictionnaires de noter l’Echalote
-comme rapportée d’Ascalon en Europe par les Croisés, tradition
-fantaisiste vraisemblablement née de sa prétendue origine syrienne. Au
-temps des Croisades, on parlait beaucoup d’Ascalon. Cette petite ville
-sur la Méditerranée a été témoin d’une grande victoire remportée par les
-chrétiens sur les musulmans lors de la première Croisade. Elle fut
-prise, reprise, finalement détruite. Tout cela était suffisant pour
-créer une légende!
-
-Grâce à Pline, _Askalônion_ s’est conservé dans toutes les langues
-européennes pour désigner une Alliacée non botaniquement distincte de
-l’Oignon, mais très différente de ce légume au double point de vue
-culinaire et horticole et qui s’appelle en France _Echalote_, en
-Angleterre _Shalot_, en Italie _Scalogno_, en Espagne _Chalote_, etc.
-
-Charlemagne possédait l’Echalote dans ses jardins. Son capitulaire _de
-Villis_ nomme _Ascalonica_ l’Echalote placée à côté de la Ciboule
-(_Cepa_) et de l’Ail (_Alia_)--l’Oignon étant désigné dans une autre
-partie de ce document sous son nom latin trivial _Unio_.
-
-Au XIIe siècle, le _Dictionnaire_ de Jean de Garlande donne,
-croyons-nous, la première forme française du mot Echalote: «Inula
-gallice dicitur _Eschaloigne_». D’après les _Cris de Paris_ de Guillaume
-de la Villeneuve, c’était exactement, au XIIIe siècle, la clameur que
-lançaient dans les rues les petits marchands ambulants: _Bonnes
-eschaloingnes d’Etampes!_
-
-Au moyen âge, Etampes et ses environs cultivaient en grand l’Echalote et
-l’Oignon pour la consommation parisienne.
-
-_Inula_ (mis pour _Ascalonica_), qui a toujours été appliqué à la grande
-Aunée (_Inula Helenium_), est difficilement explicable et pourtant nous
-retrouvons ce nom sous la forme _hinnulis_, par graphie vicieuse sans
-doute, dans un autre document du XIIe siècle, le _De naturis rerum_, de
-l’anglais Neckam[242]. Godefroy cite ce mot _hinnula_, d’après le
-_Glossaire de Glascow_: «hec hinnula, escalone» et enregistre en même
-temps jusqu’à 12 variantes du mot _eschaloigne_, d’où sort notre terme
-actuel Echalote.
-
- [242] _Rerum britannicarum Medii Ævi scriptores_, t. V. c. 166.
-
-La culture de cette Alliacée, comme celle de l’Ail et de l’Oignon, était
-très étendue en Normandie au moyen âge. M. Léopold Delisle cite deux
-actes féodaux qui mentionnent l’Echalote: Tarif de la prévôté de Caen au
-XIIe siècle: «De summa ceparum, vel aliorum, vel _caloniorum_ iiij
-denarios.»--Accord fait sur les dîmes entre le curé de Chars (Vexin) et
-les moines de l’abbaye de Saint Denis, en 1261: «Decime ortorum,
-linorum, cannaborum, alliorum, _scalonniarum_[243]».
-
- [243] _Loc. cit._, p. 495.
-
-
-
-
-OIGNON
-
-(_Allium Cepa_ L.)
-
-
-L’Oignon est un de nos légumes le plus anciennement cultivé. Son emploi
-remonte à la période préhistorique. Comme pour nos principales espèces
-légumières, pour l’Oignon certainement, le régime de la cueillette a
-précédé de longtemps son amélioration par la culture.
-
-Le bulbe de l’Oignon est alimentaire; il contient des matières
-nutritives par son mucilage abondant, riche en sucre et en fécule; son
-odeur et sa saveur ont dû, en outre, le faire rechercher, à titre de
-condiment, par les anciens peuples de l’Asie centrale qui paraît être le
-pays d’origine de l’Oignon.
-
-Des documents historiques montrent cette plante déjà cultivée et usitée
-dans la magie chez les Chaldéens, plusieurs milliers d’années avant
-notre ère.
-
-Originaire du plateau de l’Iran, l’Oignon avait déjà été importé en
-Egypte dès les premières dynasties. Les Egyptiens en faisaient une
-grande consommation.
-
-D’ailleurs l’Oignon d’Egypte est remarquablement gros, doux et sucré.
-Nous le savions par la Bible. Le Livre sacré dit que les Hébreux
-regrettaient amèrement dans le désert Arabique les Oignons et les
-légumes d’Egypte[244]. Du temps d’Hérodote (500 ans av. Jésus-Christ),
-il existait encore une inscription lapidaire sur la grande pyramide
-relatant qu’on avait dépensé 1600 talents d’argent (environ 7 à 8
-millions) pour les Oignons, Aulx et Poireaux fournis aux ouvriers qui
-érigèrent ce monument.
-
- [244] _Nombres_, XI, 5.
-
-Nulle plante n’a été plus fréquemment représentée dans les peintures des
-tombeaux égyptiens. Un prêtre à l’attitude hiératique est souvent figuré
-déposant une glane d’Oignons sur un autel comme offrande funéraire[245].
-On en a même trouvé dans la main d’une momie[246]. Symbolisme religieux;
-c’est possible. Toutefois il ne paraît pas douteux que ce bulbe était
-l’un des aliments les plus estimés du peuple égyptien qui avait pour
-l’Oignon et les autres Alliacées une vénération singulière. De là naquit
-l’idée d’un prétendu culte rendu par les Egyptiens à certains légumes.
-Ce sont les satiristes romains, gens assez malveillants en général, et
-de plus étrangers aux religions de cette nation qui ont commencé à
-attirer par leurs moqueries l’attention sur le culte «hortulaire» des
-anciens Egyptiens.
-
- [245] Wilkinson, _Ancient Egyptians_, t. I, p. 168.
-
- [246] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 37.
-
-Ne donne-t-on pas comme une preuve irréfutable de cette adoration
-ridicule les vers suivants de Juvénal:
-
- _Porrum et cœpa nefas violare et frangere morsu.
- O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis Numina!_[247]
-
- [247] _Satires_, XV, 9.
-
-«C’est un sacrilège que de presser sous sa dent le poireau ou l’oignon.
-Oh! la sainte nation qui voit naître dans ses jardins de pareilles
-divinités!»
-
-Or ce passage est tiré d’une satire destinée à ridiculiser les religions
-et les animaux sacrés des anciens Egyptiens. Ce document n’est, par son
-exagération même, qu’un témoignage historique de faible valeur.
-
-Le satiriste Lucien dit que l’Oignon était la divinité des Pélusiotes.
-Les habitants de Péluse semblent en effet s’être abstenus de l’Oignon
-comme aliment par pratique religieuse. Pline relate que les Egyptiens
-juraient par l’Ail et l’Oignon, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire
-par les noms de leurs dieux. Plus tard les apologistes chrétiens ont
-consacré de bonne foi l’opinion, admise aujourd’hui, que les Egyptiens
-adoraient l’Oignon et d’autres légumes en citant les écrivains de la
-Grèce et de Rome pour les besoins de leur polémique avec les payens.
-
-Le culte des légumes, s’il a jamais existé, se trouvait sans doute
-limité à quelques localités, comme Péluse, dont les habitants auraient
-été fétichistes. Il se peut aussi que l’Oignon ait été simplement
-l’attribut spécial d’une divinité (de la déesse Isis, par exemple, cette
-divinité solaire représentant la lune) et alors le culte rendu à ce
-bulbe ne serait que symbolique. C’est assez l’opinion de quelques
-mythologues[248].
-
- [248] Voir _Mém. Soc. Acad. Savoie_, t. XI, p. 325.--De Paw,
- _Recherches sur les Egyptiens et les Chinois_.
-
-Les Grecs connaissaient l’Oignon du temps d’Homère. La cuisine romaine
-l’employait beaucoup; il semble, d’après Apicius qui en donne de
-nombreuses recettes culinaires, que l’Oignon servait surtout
-d’assaisonnements. Columelle, Pallade et autres, qui ont écrit _de re
-rustica_, donnent des détails sur sa culture en Italie.
-
-La transplantation était pratiquée. Au XVIe siècle, Ch. Estienne et
-Olivier de Serres suivaient encore ces vieux errements. Nulle part on ne
-voit le semis en place comme cela se fait de nos jours.
-
-Au moyen âge, l’Oignon paraît avoir été un légume de grande
-consommation. Les regrattiers qui alors remplaçaient à la fois les
-épiciers et les fruitiers d’aujourd’hui vendaient l’Oignon avec les
-Aulx, Oranges, Citrons, Châtaignes, sous le nom commercial d’_aigrun_
-(légumes aigres ou âcres). Sur la voie publique on débitait aussi force
-Oignons. D’après les _Cris de Paris_ et le _Dit de l’Apostoile_, au
-XIIIe siècle, on tirait l’Oignon de Corbeil, l’Echalote d’Etampes, et
-l’Ail de Gandelus (Aisne). «Rouge comme un Oingnon de Corbeil». C’était
-un dicton de l’Ile-de-France. Ch. Estienne écrivait au XVIe siècle: «Les
-meilleurs de France viennent à la Ferté l’Oignon, petite ville près
-d’Etampes.»
-
-Les cultures d’Oignons étaient considérables en Normandie et on exigeait
-la dîme de ce légume. Dans les titres féodaux, l’Oignon est encore plus
-souvent cité que l’Ail. On voit des rentes annuelles d’une glane
-d’Oignons[249]. Cela rappelle les redevances d’un bouquet ou d’un
-chapeau de Roses!
-
- [249] Lechaudé, _Extrait des Chartes_, t. I, p. 349.
-
-La si ancienne culture de l’Oignon a produit d’innombrables variétés qui
-diffèrent par la dimension et la forme du bulbe. Il en est de plats, de
-sphériques, de piriformes, d’allongés, comme ceux d’une variété
-japonaise qui atteindraient un pied de long. La couleur des tuniques est
-aussi très variée.
-
-Les anciens connaissaient un grand nombre de variétés qu’ils désignaient
-par le nom de leur pays d’origine.
-
-Théophraste en nomme plusieurs. Pline distingue l’Oignon d’Afrique, des
-Gaules, de Tusculum, d’Amiterne[250]. Columelle indique l’Oignon des
-Marses sous le nom populaire d’_unio_.
-
- [250] _Hist. nat._ XIX, 32.
-
-A l’époque de la Renaissance, toutes nos formes actuelles d’Oignon,
-depuis celle classique discoïde, sont figurées par Camerarius, Fuchs,
-Lobel, Dodoens et Matthiole. Miller, au XVIIIe siècle, connaissait trois
-variétés principales: l’Oignon _de Strasbourg_, celui _d’Espagne_ et
-l’Oignon _blanc d’Egypte_. De Combles (1749) admet 9 sortes distinctes:
-«_rouge rond_, le _pâle_, le _blanc_, _rond_ dont il y a deux espèces,
-le _hâtif_ et le _tardif_, le _long rouge_ et _blanc_, l’Oignon
-_d’Espagne_, le petit Oignon _de Florence_.» Il fait la remarque que le
-rouge est le plus cultivé. Le pâle est le plus estimé parce que c’est le
-plus doux. Les écrivains horticoles de la fin du XVIIIe et du
-commencement du XIXe siècle ne citent pas d’autres variétés que celles
-désignées ci-dessus le plus souvent par de simples adjectifs
-qualificatifs.
-
-Les diverses races anciennes sont des races locales qui se sont
-lentement adaptées au sol et au climat de l’endroit où elles étaient
-cultivées de temps immémorial. L’on conçoit que les noms des obtenteurs
-et l’époque de leur création seront à jamais ignorés. Ainsi s’expliquent
-les noms: Oignon _jaune de Mulhouse_, _de Cambrai_, _de Zittau_, _gros
-plat d’Italie_, _pâle de Niort_, _de Madère_, _blond d’Aubervilliers_,
-etc. _Jaune paille des Vertus_, la variété la plus répandue dans la
-grande culture aux environs de Paris, n’est évidemment que l’ancien
-Oignon _jaune pâle_ cité par de Combles, sélectionné par les maraîchers
-de la banlieue nord parisienne.
-
-Le petit Oignon _blanc hâtif de Florence_ fut réintroduit sous le nom
-d’Oignon _de Nocera_ par M. Audot, éditeur, qui en rapporta des semences
-en l’année 1840, de Nocera, petite ville voisine du Vésuve.
-
-D’après un rapport du jardinier-chef de la Société royale d’Horticulture
-de Londres, en 1819, les jardins anglais possédaient: le gros Oignon
-_blanc_ des Français, un Oignon _blanc hâtif_, Oignon _de Portugal_;
-_The Eversham_ ou _Reading_ Onion; l’Oignon _de Strasbourg_; _The
-Deptford_ Onion, la sorte principalement cultivée dans le voisinage de
-Londres et le plus usité après l’Oignon _de Strasbourg_; _James’
-Keeping_ Onion, sorte très populaire; l’Oignon _Patate_, etc.[251]
-
- [251] _Hortic. Trans._ t. III (1re série), p. 369.
-
-_The Reading_ mis au commerce par Sutton avant 1845 a été pendant
-longtemps un Oignon favori des potagers anglais. C’était une remarquable
-sélection des races espagnoles. Il fut suivi par _Improved Banbury_, du
-nom d’une ville renommée pour ses Oignons.
-
-L’Oignon _jaune de Danvers_, d’origine américaine, fut importé en France
-par Vilmorin en 1856. Paraît être une sélection du _jaune de Danvers_,
-la célèbre variété anglaise _Ailsa Craig_, obtenue vers 1875 par le
-jardinier du Marquis d’Ailsa. De même, _Cranston’s Excelsior_ obtenu par
-Cranston, de Hereford, en 1880.
-
-Si, avec Pictet et Alph. de Candolle, nous examinons la question de
-l’origine de l’Oignon, nous devons reconnaître que les divergences de
-ses noms chez les différents peuples indiquent que la plante ne s’est
-pas propagée d’un centre unique et que, dès l’origine, elle a dû se
-rencontrer spontanée dans une grande partie de l’Asie occidentale. En
-effet, d’après les données botaniques, l’habitation de l’Oignon peut
-s’étendre de la Palestine à l’Inde. Stokes a découvert l’_Allium Cepa_
-dans le Béloutchistan. Griffith l’a rapporté de l’Afghanistan et
-Thomson, de Lahore (Inde). L’herbier Boissier possède un échantillon
-recueilli dans les régions montagneuses du Korassan. Le Dr Regel fils a
-trouvé l’Oignon sauvage au nord de Kuldscha, Turkestan occidental[252].
-
- [252] De Candolle, _Orig. des pl._, 4e éd., p. 54.
-
-Nous avons tiré d’_unio_, latin populaire des paysans de l’Italie et de
-la Gaule, l’expression française Oignon, tandis que du mot littéraire
-_Cepa_ est dérivé le terme _Ciboule_, autre sorte d’Oignon. _Unio_
-viendrait, selon les anciens étymologistes, de ce que le bulbe de
-l’Oignon est unique contrairement à d’autres _Allium_, comme l’Ail et
-l’Echalote, dont les bulbes sont groupés. C’est une explication un peu
-forcée, dit M. Pictet, car jamais un objet naturel n’a été désigné par
-un substantif abstrait. Il rattache _unio_ (pour _usnio_) à la racine
-_ush_; en sancrit _ushna_, Oignon, littéralement chaud, brûlant,
-piquant, de l’âcreté du suc[253].
-
- [253] _Origines indo-européennes_, t. I, p. 370.
-
-M. Léopold Delisle a signalé l’emploi du français Oignon dans un texte
-latin de 1131: «Et in hareng et _ungeons_ et oleo et nucibus...»[254].
-Au XIIIe siècle, nous voyons la forme _Oingnon_ dans le _Livre des
-Mestiers_ d’Etienne Boileau: «_Oingnons_, poiriauz, naviaus, civos qui
-viennent par eaue». Au XVe siècle la forme _Ongnon_ était
-habituelle[255].
-
- [254] _Etudes sur la condition_, etc. 2e éd., p. 494.
-
- [255] Montaiglon, _Recueil_, t. I, p. 204.
-
-
-
-
-POIREAU
-
-(_Allium Porrum_ L.)
-
-
-Au jardin, le Poireau ou Porreau se place au premier rang parmi les
-légumes. A la cuisine on l’apprécie comme il le mérite: il fait des
-soupes délicieuses; mangé comme l’Asperge, c’est un plat économique et
-sain, non à dédaigner; enfin, de tous les ingrédients qui entrent dans
-la composition du pot-au-feu, il est un de ceux que la cuisinière prise
-le plus.
-
-Le Poireau n’a pas été rencontré à l’état sauvage; c’est pourquoi la
-plupart des botanistes le considèrent comme une forme cultivée de
-l’_Allium Ampeloprasum_, vulgairement Ail d’Orient, Ail faux-Poireau,
-Poireau des vignes; herbe spontanée et fort commune dans la région
-méditerranéenne, l’Europe centrale, l’Orient et l’Algérie. La
-description de l’_Ulpicum_ des Romains semble se rapporter à cette
-plante. Les deux formes sont d’ailleurs très voisines.
-
-La souche probable du Poireau possède un gros bulbe divisé en plusieurs
-caïeux à saveur et odeur d’Ail et de Poireau; ses feuilles sont plus
-étroites que celle du Poireau et son ombelle de fleurs est moins dense.
-Il ne semble pas que le bulbe unique et si peu prononcé du Poireau
-infirme l’opinion des botanistes qui voient dans cette plante potagère
-une simple variété de l’_Allium Ampeloprasum_, attendu que le Poireau,
-essentiellement polymorphe, peut, sous l’influence d’un traitement
-spécial, produire des caïeux, devenir vivace et gazonnant comme la
-Ciboulette. Le Poireau perpétuel ou vivace, qui produit des drageons ou
-rejets, ne serait-il pas un retour au type primitif? En plus, c’est
-justement sous l’influence de la culture que l’on constate la
-disparition du renflement bulbeux du Poireau au bénéfice de la portion
-inférieure de ses feuilles engainantes. Ces gaines, emboîtées les unes
-dans les autres, étiolées par leur séjour en terre, forment la seule
-partie comestible de la plante. Les formes anciennes étaient bulbeuses.
-Camerarius (1586) donne deux figures de Poireaux avec bulbe très
-prononcé. L’anglais Gerarde (1597) a figuré aussi un Poireau à bulbe.
-Quant aux Romains, ils tenaient beaucoup à développer la base de la
-plante qu’ils appelaient la tête; nous disons aussi une tête d’Ail. Pour
-cela, ils employaient divers procédés culturaux que Pline relate. Une
-coutume des Anciens pour obtenir une soi-disant grosse tête consistait à
-placer au-dessous du bulbe une pierre ou une tuile.
-
-Les Anciens distinguaient deux sortes de Poireaux: le _Porrum capitatum_
-ou Poireau à tête, qui est notre Poireau cultivé mais bulbeux, et le
-_Porrum sectile_, c’est-à-dire le Poireau à couper dont les Anciens ont
-souvent parlé[256]. De ce dernier légume, on consommait seulement les
-feuilles. Aussi doit-on penser qu’il s’agit d’un Poireau vivace ou
-perpétuel, dont on tondait les feuilles après l’avoir semé très dru pour
-cet usage. En Normandie, on mange les feuilles du Poireau perpétuel
-coupées menu dans une soupe qui a gardé le vieux nom français de
-«porée».
-
- [256] Juvénal, _Satires_, III, v. 253.--Martial, _Epigr._ X. v. 48,
- etc.
-
-C’est de ce Poireau que l’empereur Néron mangeait à l’huile pour
-améliorer sa voix. Ceux qui raillaient les prétentions musicales de
-Néron l’avaient surnommé _porrophage_. On croyait que le Poireau donne
-de la netteté à la voix et, dit-on, ce préjugé se serait perpétué
-presque jusqu’à nos jours.
-
-Les textes bibliques mentionnent le Poireau, _Chatsir_, en hébreu. «Il
-nous souvient, disaient à Moïse les enfants d’Israël en route vers la
-Terre promise, des poissons que nous mangions en Egypte sans qu’il nous
-en coûtât rien, ainsi que des concombres, des pastèques, des poireaux,
-des oignons et des aulx»[257].
-
- [257] _Nombres_ XI, 5.
-
-Pline, sous l’empire romain, célébrait encore l’excellence des Poireaux
-d’Egypte.
-
-Le savant égyptologue M. V. Loret a découvert des documents qui
-confirment la Bible. L’examen des textes hiéroglyphiques l’a amené à
-identifier le mot _aaqi_ avec le Poireau, par ce fait que la plante
-_aaqi_ est mentionnée comme un légume ordinairement attaché en botte. Il
-est vrai, dit-il, que d’autres légumes peuvent être attachés en bottes,
-par exemple les Radis, les Navets et les Carottes, mais jamais ces
-dernières espèces n’ont été figurées dans les tombeaux parmi les objets
-comestibles, tandis qu’au contraire la représentation de bottes
-d’Oignons, d’Aulx ou de Poireaux, tombe si naturellement sous le pinceau
-des peintres chargés de dessiner des victuailles, qu’il n’est presque
-pas de monument funéraire qui n’ait sa botte d’Oignons ou de Poireaux
-étalée sur une table d’offrande[258].
-
- [258] _Recueil de Travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie
- égyptiennes et assyriennes_, t. XVI, p. 1.
-
-Le _Papyrus des métiers_, cité par M. Loret, montre, en décrivant le
-labeur du maraîcher, que le légume _aaqi_ était communément cultivé sous
-les Ramessides: «Il se lève le matin pour arroser les poireaux; il se
-couche tard pour les choux». Dans un autre papyrus, et celui-là d’une
-antiquité beaucoup plus reculée, le roi Chéops, pour récompenser un
-magicien habile, lui accorde un traitement de mille poires, cent cruches
-de bière, un bœuf et cent bottes de poireaux.
-
-C’est le Poireau qui a donné son nom à un mets extrêmement populaire au
-moyen âge, la _porée_, bien que ce mets ait été souvent confectionné
-avec d’autres herbes: Chou, Bette, Epinard, Pourpier. La porée était en
-général une soupe aux légumes, parfois un plat de légumes hachés. Les
-Anglais appellent toujours _porridge_ le potage aux légumes.
-Actuellement, dans le Tournaisis, la porée est un plat de Choux hachés
-et accommodés avec du beurre. Arras était réputé au moyen âge pour ses
-délicieuses porées, d’où le dicton caractéristique du _Dit des Pays_:
-
- «Bonne porée à Arras»
-
-Les habitants de la Picardie et de l’Artois ont gardé un goût très vif
-pour le Poireau, car les porées d’Arras étaient faites surtout de
-Poireaux. On mange en Picardie des pâtisseries spéciales, de la tarte _à
-porjon_ (_porjon_, _porion_, nom local du Poireau). Bref c’était
-autrefois un légume si utile qu’il serait bien étonnant de ne pas le
-voir figurer dans les _Cris de Paris_:
-
- A mes beaux poireaux
- Qui cuysent en eaue!
- C’est un bon potage
- Avec du laictage![259]
-
- [259] _Les cent et sept cris de Paris_ (1545).
-
-Au temps d’Olivier de Serres, la culture compliquée du Poireau est à
-noter:
-
-«Semer vers la Sainte Agathe, dit le célèbre agronome, et en lune
-nouvelle, selon l’observation des jardiniers; seront bien sarclés afin
-que les herbes malignes ne les oppriment. Jusques à la mi-juin, ils
-demeureront au séminaire (pépinière), puis seront plantés en planches
-pour y achever leur service.
-
-«Ce sera lune croissant, leur ayant auparavant roigné les bouts de
-l’herbe (du feuillage) et des racines. L’on les recourbe dans terre en
-les plantant: puis, au bout de quelques mois, comme si on les voulait
-replanter, rouvert le rayon, l’on les y enfonce plus profondément
-qu’auparavant, à la mode du provigner, afin de blanchir beaucoup de leur
-racine»[260].
-
- [260] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1600, l. VI, p. 510.
-
-Aujourd’hui on plante droit et, pour obtenir beaucoup de blanc, il
-suffit, une fois pour toutes, d’enfoncer le plant assez profondément.
-
-Les anciens distinguaient-ils des races de Poireaux? Nous l’ignorons.
-Dans tous les cas, au dire de Pline, les gourmets savaient bien
-apprécier d’abord ceux d’Egypte, puis ceux d’Ostie et d’Aricie, centres
-de la culture pour la consommation de Rome.
-
-Les Poireaux d’Aricie, aujourd’hui Riccia, ont été célébrés par les
-poètes. Martial s’écrie: «Aricie, célèbre par sa forêt, nous envoie les
-plus beaux Poireaux; voyez la verdure de leurs tiges et la blancheur de
-leurs têtes»[261]!
-
- [261] _Epigrammes_, XIII, 19.
-
-Columelle renchérit encore. Pour lui, Aricie est la mère des Poireaux!
-
- «_Et mater Aricia porri_»[262]
-
- [262] _De re rustica_, X, vers nº 202.
-
-Nos races de Poireaux sont peu distinctes. Il existe seulement des
-variétés plus ou moins rustiques. Le développement de l’appareil
-foliaire de cette plante potagère dépend surtout de l’abondance des
-engrais. Le Poireau _monstrueux de Carentan_, lui-même, cultivé en sol
-non fumé, donnerait un piètre résultat. Cependant, de longue date, on a
-distingué des Poireaux dits _longs_ et d’autres _courts_; ces derniers
-plus gros, mais les autres plus profitables, possédant plus de matière
-blanche étiolée. Les botanistes du XVIe siècle figuraient ces deux
-formes. De Combles (1749) connaît deux Poireaux, le _long_, qui est le
-plus cultivé; le _court_ est le plus rustique[263].
-
- [263] _Ecole du Potager_, t. II, p. 399.
-
-Le _long de Paris_ actuel doit être une sélection de la première
-variété.
-
-Rouen a toujours réussi dans la culture du Poireau. Son territoire a
-produit une race estimée. Vers 1830, on commençait à parler d’un Poireau
-_gros court de Rouen_, remarquable par sa grosseur. Un premier
-échantillon fut présenté en 1833 à la Société royale d’Horticulture de
-Paris. Les années suivantes, Pépin, jardinier-chef du Muséum,
-expérimentait cette variété nouvelle que les maraîchers adoptèrent
-ensuite pour la culture sous châssis[264].
-
- [264] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._ (1833), t. XIII, p. 332.--(1838), t.
- XXII, p. 129.--(1839), t. XXIV, p. 207.
-
-Le Poireau _monstrueux de Carentan_, le roi des Poireaux, mis au
-commerce en 1874, est une forme améliorée du _gros court de Rouen_.
-
-Le prosaïque Poireau jouit en certains endroits d’une véritable
-considération. A Peebles (Angleterre), existe une société horticole qui
-a pour objet l’amélioration de ce légume. Le _Peebles Leek Club_
-organise chaque année une exposition et, naturellement, le premier prix
-est décerné à l’heureux propriétaire du Poireau le plus phénoménal.
-
-Même en France, on a vu des Poireaux atteignant le poids de 2 kilogr. et
-demi. Malgré ce beau résultat, n’attendons pas, dans notre pays, la
-création prochaine d’un club des Poireaux. Les membres auraient à
-supporter trop de plaisanteries très usées et très peu spirituelles...
-
-Où il y aurait lieu de s’étonner, c’est lorsqu’on voit une plante aussi
-vulgaire servir d’emblème national. Le Poireau symbolise le Pays de
-Galles en Angleterre depuis la victoire de Cressy, gagnée en 640 par les
-Gallois sur les Saxons, envahisseurs des Iles Britanniques. Shakespeare
-nous apprend que pour se distinguer dans la bataille les Gallois avaient
-arboré sur leurs casques cette plante potagère. Naguère, les habitants
-du pays de Galles portaient le Poireau, comme un emblème national, le
-jour de la fête de leur patron saint David, ancien roi des Gallois.
-
-Actuellement, le centre de la culture du Poireau dans la région
-parisienne est Mézières, près Mantes. Ce village a produit une race
-locale estimée depuis quelques années, le Poireau _long de Mézières_.
-Les apports aux Halles de Paris viennent ensuite de Croissy, Montesson,
-La Courneuve, Villejuif.
-
-
-
-
-Légumes-racines
-
-
-
-
-BETTERAVE POTAGÈRE
-
-(_Beta vulgaris_ L. var. _rapacea_)
-
-
-Comme plantes alimentaires, les légumes-racines viennent par ordre
-d’importance après les Céréales et les Légumineuses. Ils forment le fond
-de l’alimentation populaire dans les pays du Nord de l’Europe, justement
-appréciés en Pologne, Russie, Suède, Allemagne, Alsace, etc. pour
-l’abondance des matières nutritives qu’ils contiennent et pour la
-facilité de leur préparation culinaire: une simple cuisson à l’eau, au
-four ou sous la cendre.
-
-En France, où l’importance des légumes-racines est moindre, Carottes,
-Navets, Céleri-Rave, Betteraves et autres tiennent néanmoins une place
-notable au jardin potager.
-
-La Betterave de table, en particulier, appartient, au point de vue
-culinaire, à la catégorie des salades d’hiver; on la mange cuite,
-découpée en rondelles et associée à la Mâche, à la Barbe de Capucin ou
-aux Pommes de terre. La Betterave s’emploie encore comme hors-d’œuvre ou
-comme légume.
-
-Le type spontané des Betteraves, et aussi des Bettes et Poirées à Carde,
-est la Bette maritime (_Beta maritima_ L.), plante vivace ou bisannuelle
-de la famille des Chénopodées, quelquefois sous-frutescente, à racine
-fusiforme, grêle, commune sur les bords de l’Océan et de la
-Méditerranée, jusqu’à la mer Caspienne, la Perse et l’Inde.
-
-L’influence de la culture et les conditions climatériques différentes
-ont produit sur cette plante déjà très polymorphe des terrains
-sablonneux maritimes, des modifications de deux sortes:
-
-1º _Beta Cicla_: l’accroissement s’est porté sur les feuilles, pétioles
-et nervures des feuilles, tandis que la racine restait grêle, ce qui a
-donné naissance aux Bettes et aux Poirées à Cardes.
-
-2º _Beta vulgaris_ var. _rapacea_: la variation a été limitée à la
-racine qui est devenue volumineuse, charnue, tendre et sucrée, semblable
-à celle de la Rave, aussi l’appelle-t-on Betterave, Bette en forme de
-Rave.
-
-Nous ne parlerons ici que des Betteraves de table chez lesquelles la
-culture a développé, avec la matière saccharine, les principes colorés.
-Les Betteraves fourragères et sucrières ont la même origine et ne
-diffèrent des Betteraves potagères que par certaines qualités spéciales.
-
-La Betterave est sortie des Bettes, plus récemment que les Poirées et
-par l’intermédiaire de ces variétés déjà améliorées auxquelles de
-Candolle assigne une antiquité de 4 à 6 siècles avant l’ère chrétienne.
-Le type primitif de l’espèce, la Bette maritime, est une plante couchée,
-traçante, à racine fibreuse. Les Poirées, au contraire, ont tous les
-caractères généraux de la Betterave. La faculté de variation est grande
-chez cette plante. Carrière a plusieurs fois remarqué dans les cultures
-de Poirées des pieds à racine principale charnue, plus ou moins renflée;
-il estime avec raison que ces individus forment le passage entre les
-Bettes et les Betteraves[265]. Vilmorin a aussi démontré par ses
-expériences sur l’amélioration des Betteraves sucrières et fourragères
-que les modifications acquises deviennent très vite héréditaires.
-
- [265] _Revue horticole_, 1886, p. 224.
-
-Nous avons dit plus haut que dans l’Antiquité on mangeait beaucoup les
-feuilles passablement indigestes de la Bette, _Teutlon_ des Grecs,
-_Beta_ des Latins. Des variétés aux racines quelque peu charnues
-existaient, puisque Théophraste, Dioscoride et Galien les mentionnent,
-bien que ce soit seulement pour usage médicinal. On mangeait quelquefois
-ces racines. Athénée les trouve agréables au goût. Apicius donne des
-recettes culinaires. Cependant, comme ni Columelle, ni Pline, ni
-Palladius n’indiquent une culture de Betterave, on peut dire qu’elle a
-été à peu près inconnue aux Anciens. En somme, la Betterave est un
-légume moderne. Au XIIIe siècle, Albert le Grand ne mentionne pas cette
-racine alimentaire. Crescenzi, en Italie, ne la connaît pas non plus.
-
-La Betterave semble originaire de Germanie. De là elle serait venue en
-Toscane vers le commencement du XVIe siècle, selon le témoignage de
-Soderini et du Père Agostino del Riccio[266]. Le nom _Beta romana_,
-Bette romaine, qui lui est donné par Dodoens, Gérarde, Parkinson,
-implique l’importation d’Italie dans les autres pays d’Europe de
-variétés améliorées italiennes.
-
- [266] Targioni, _Cenni storici_, 1re. éd., p. 64.
-
-Ermolao Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en 1495, auteur d’un
-Commentaire sur Dioscoride, a probablement parlé le premier des Bettes à
-racines charnues. Il représente la Betterave comme une racine simple,
-droite, longue, charnue, douce au goût[267]. Ruellius s’est approprié
-cette description, ajoutant que cette racine n’est pas désagréable à
-manger et plaît à quelques-uns[268]. La première édition de l’_Histoire
-des Plantes_ de Fuchs donne la figure d’une Bette rouge à racine maigre,
-fibreuse[269]. Une édition française de 1549 signale la Betterave comme
-un légume encore rare dans son pays d’origine: «La race rouge est
-cultivée par excellence ès jardins des seigneurs; car elle n’est pas
-encore cognue de tous les jardiniers»[270]. L’italien Matthiole, qui
-écrivait en 1558, est l’auteur qui donne le plus de renseignements sur
-l’origine de la Betterave:
-
- [267] Ruellius, _Dioscoride_ (1529), p. 124.
-
- [268] _De naturâ stirpium_ (1536), p. 481.
-
- [269] _De stirpium_ (1542), p. 807.
-
- [270] _Hist. des plantes_ (1549), p. 120.
-
-«En Allemagne il y en a de rouges et feuilles et racines lesquelles sont
-grosses comme des raves et sont si rouges qu’on estimeroit leur jus être
-du sang. Les Allemands mangent leurs racines en hyver, cuites entre deux
-cendres: et les dépouillant de leur pelure, petit à petit ils les
-mangent en salade avec un peu de poivre tout ainsi qu’on fait des
-carottes et y trouvent meilleur goût qu’aux carottes. Ils en usent aussi
-avec le rôty les ayans fait un peu cuire et couppé de travers en pièces
-et mises en composte, y mêlant du reffort sauvage découpé
-auparavant»[271].
-
- [271] _Commentaires_, éd. Lyon, 1680, p. 200.
-
-Le point de départ de toutes nos races actuelles se retrouve dans les
-bois gravés où les botanistes de la Renaissance ont figuré les types de
-Betteraves connus de leur temps:
-
-
-I
-
- _Beta rubra_, Lobel, Matthiole.
- -- _rubra romana_, Dodoens.
- _Rapum alterum_, Tragus.
- _Rapum rubrum_, Fuchs.
- _Beta nigra_, Matthiole, Dodoens, etc.
-
-La Bette rouge romaine, à la racine grosse et longue, doit être
-considérée comme le prototype de la variété actuelle _rouge longue_, la
-plus répandue sur les marchés.
-
-
-II
-
-_Beta rubra_, Matthiole, Camerarius, Dalechamps.
-
-Matthiole figurait cette première forme améliorée dès 1558. Racine assez
-volumineuse, napiforme; ancêtre probable de la variété _rouge naine_ et
-des races demi-longues.
-
-
-III
-
- _Beta Erythrorhizos_, Dodoens, Dalechamps.
- _Beta rubra radice crassa_, J. Bauhin.
-
-Racine globuleuse; type primitif des sortes rondes, précoces.
-
-
-IV
-
-_Beta quarta radice buxea_, Césalpin.
-
-La plus ancienne des variétés à chair jaune. La couleur rouge intense de
-la chair de la Betterave, plus agréable à l’œil, est aujourd’hui la
-condition exigée d’une Betterave à salade. Au commencement du XIXe
-siècle on semble avoir préféré à la cuisine les sortes à chair jaune
-foncé beaucoup plus sucrées, comme la _jaune de Castelnaudary_, au moins
-pour la préparation de la fricassée de Betteraves, peu usitée de nos
-jours. Les cordons bleus que nous avons consultés ne paraissent pas
-connaître cet ancien mets dont voici la recette: Coupez les racines
-_cuites_ en rondelles; mettez dans une casserole avec du beurre, du
-Persil, de la Ciboule hachée, un peu d’Ail, une pincée de farine, du
-sel, du poivre et faites bouillir un quart d’heure.
-
-Le naturaliste Belon, du Mans, assure que les Orientaux faisaient usage
-de la Betterave au commencement du XVIe siècle: «Les Turcs ont de moult
-bonnes inventions de confitures en saulmures, qui sont de petite valeur,
-qu’on vend par les villes de Turquie: car ils confisent les racines des
-Bettes, qui sont grosses comme les deux poings, dont les unes sont
-blanches ou jaunâtres, et les autres sont rouges, qui sont celles que
-plusieurs ont estimé être des Raves, mais cela est faux»[272].
-
- [272] _Singularitez_, p. 423.
-
-Olivier de Serres (1600) est le premier auteur français qui ait parlé de
-la Betterave: «Une espèce de pastenade (ancien nom de la Carotte et du
-Panais) est la betterave; laquelle nous est venue d’Italie n’a pas
-longtemps. C’est une racine fort rouge, assés grosse, dont les feuilles
-sont des bettes et tout cela est bon à manger: le jus que la racine rend
-en cuisant semble à syrop au sucre, et est très beau à voir pour sa
-vermeille couleur»[273].
-
- [273] _Théâtre d’Agriculture_ (1re éd.), p. 530.
-
-Claude Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis XIII, avait bonne
-opinion de la Betterave: «C’est une racine grandement excellente; elle
-peut servir en fricassée et aussi en salade»[274].
-
- [274] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 147.
-
-Cinquante ans après Olivier de Serres, ce légume était vulgarisé. Les
-menus du cuisinier La Varenne (1651) montrent la Betterave en fricassée,
-en hors-d’œuvre et en salade.
-
-En 1629, l’anglais Parkinson connaissait la Betterave rouge romaine;
-elle est en usage, dit-il, pour ses feuilles et sa racine qui est de la
-taille de la plus grande Carotte, très rouge en dedans et en dehors,
-quelquefois courte comme un Navet, d’autrefois large comme une
-Rave[275].
-
- [275] _Paradisus_, p. 488.
-
-Nombreuses sont les variations de la Betterave qui portent sur la forme
-de la racine, le coloris de la chair et la précocité plus ou moins
-grande. Vilmorin, dans la 3e éd. de ses _Plantes potagères_, décrit 17
-variétés principales de Betterave de table à chair rouge et 2 variétés à
-chair jaune. Il nomme, en outre, un grand nombre de races cultivées à
-l’étranger.
-
-Les plus anciennes variétés françaises sont des sortes fusiformes: la
-_grosse rouge_, encore aujourd’hui la principale variété commerciale; la
-_petite rouge de Castelnaudary_, bonne race languedocienne; on la dit
-peu cultivée à présent, mais il y a un siècle elle était la première des
-Betteraves de table; la _Crapaudine_, sous-variété de la précédente, à
-écorce noire et fendillée, encore très goûtée; la _jaune de
-Castelnaudary_, réputée pour sa forte teneur en sucre.
-
-De Combles, en 1749, connaissait trois sortes seulement: la _grosse
-rouge_, la _rouge de Castelnaudary_, la _blanche_[276]; vers 1800 les
-auteurs horticoles n’en citeront pas d’autres.
-
- [276] _Ecole du Potager_, 1749, t. I, p. 254.
-
-En 1818, on cultivait au jardin de la Société royale d’Horticulture de
-Londres: _rouge grosse_ de France; _longue rouge_, d’origine anglaise;
-une _rouge naine_; la _rouge ronde précoce_ des Français; une autre
-_petite Betterave rouge_ française «singulièrement estimable»; la _rouge
-de Castelnaudary_; la _jaune de Castelnaudary_ «la plus exquise variété
-qui puisse être cultivée pour la table».
-
-Enfin les races hâtives paraissent avec les Betteraves à racine petite,
-arrondie ou aplatie, végétant en partie hors du sol, particularités
-physiologiques qui expliquent leur précocité. Pour les usages
-culinaires, ces racines sont meilleures que les grosses Betteraves
-ordinaires et préférables pour le potager; cependant les races à racines
-longues seront toujours cultivées pour la consommation hivernale.
-
-La _rouge ronde précoce_, variété à racine arrondie, un peu aplatie, à
-peine à moitié enterrée, a été obtenue dans les cultures de Tollard aîné
-en 1810; elle n’est pas abandonnée.
-
-Une amélioration des Betteraves rondes précoces amena le type plat,
-déprimé, en forme de Navet _de Milan_, dit «égyptien». En dépit de leur
-nom, les Betteraves égyptiennes sont d’origine lombarde. La variété
-_Bassano_, à racine large, aplatie, à chair sucrée, zonée de blanc et de
-rose fut une des premières introductions. Poiteau, en 1841, en
-présentait quelques spécimens à la Société royale d’Horticulture de
-Paris, issus de graines données par M. Maupoil, horticulteur au Dolo,
-près Venise, à M. Audot, éditeur horticole. A cette époque la _Bassano_
-était abondamment répandue sur tous les marchés de l’Italie du Nord. La
-Betterave _rouge noir plate d’Egypte_ se montre en 1879. C’est une race
-extrêmement précoce et peut-être la meilleure des variétés potagères
-hâtives. _Rouge plate de Trévise_, également napiforme, est une
-nouveauté de 1883. _Reine des noires_, celle-ci piriforme, à chair d’un
-rouge tellement foncé qu’elle est presque noire, mise au commerce par
-Vilmorin en 1889. Les Anglais et les Américains ont beaucoup amélioré le
-type égyptien. Il y a 20 ou 25 ans nous est venue d’Amérique la
-Betterave _Eclipse_ obtenue par Gregory. C’est une Betterave égyptienne
-absolument sphérique, dont _Sutton’s Globe_ (1891) est une amélioration.
-
-Les potagers anglais avaient en 1837: _Dwarf red_, que nous appelons
-Betterave _rouge de Covent-Garden_; _large red_ qui équivaut à notre
-_grosse rouge_ et _Turnip rooted_, c’est-à-dire notre _rouge ronde_ en
-forme de Navet plat. En 1841 fut introduit _Whyte Black_, variété à
-chair presque noire. Plus tard arriva _Pine Apple_, puis _Dell’s
-Crimson_ que le Bon Jardinier présente en 1883 comme nouveauté sous le
-nom de _rouge naine de Dell_ mais connue en Angleterre dès 1869. Dans
-ces dernières années: _Cheltenham green top_ (1893) et enfin le type
-_Globe_ très voisin de la Betterave _Eclipse_, mais encore plus parfait
-de forme.
-
-
-
-
-CAROTTE
-
-(_Daucus Carota_ L.)
-
-
-Voilà un légume éminemment national. De toutes les contrées d’Europe, la
-France est, en effet, le pays où l’on mange le plus de Carottes, et il
-semble que nous ayons hérité ce goût de lointains aïeux, puisque Pline,
-au premier siècle de notre ère, appelle cette racine «pastinaca
-gallica»[277]. L’épithète _gallica_, gauloise, indiquerait l’importation
-en Italie d’une race de Carottes améliorées par nos ancêtres gaulois, si
-toutefois Pline a voulu désigner par ce mot la Carotte domestique, ce
-qui est probable. Mais il est difficile de déterminer avec une entière
-certitude l’identité des plantes nommées par les Anciens _Pastinaca_,
-_Daucus_, _Siser_, _Staphylinos_ que les commentateurs rapportent à la
-Carotte ou à d’autres plantes.
-
- [277] _Hist. nat._ XIX, 5.
-
-Le terme _pastinaca_, dérivé de _pastus_, aliment, nourriture,
-comprenait, chez les Latins, non seulement la Carotte, mais encore des
-plantes qui n’ont de commun avec la Carotte que leur racine pivotante et
-charnue, comme la Guimauve. Le Panais, autre genre de la famille des
-Ombellifères, devint aussi un _Pastinaca_, et il a gardé ce nom latin
-dans la nomenclature scientifique. Il en est résulté que la Carotte et
-le Panais ont été longtemps confondus sous le nom de _pastenade_. Les
-patois du midi, du centre et de l’est de la France appellent toujours la
-Carotte pastenade, pastonade, pastenague, patenaille, selon les lieux.
-
-Le _Daucus_ des Latins, le _Daucos_ des Grecs, représentent la Carotte
-sauvage, alors plante médicinale. A l’époque de la Renaissance, le
-_Daucus_ des officines était aussi la Carotte sauvage, dont les graines
-aromatiques, très employées par les apothicaires, faisaient partie des
-quatre semences chaudes et figurent, à ce titre, dans une foule de
-récipés.
-
-Certains commentateurs pensent que le _Siser_ est le Chervis (_Sium
-Sisarum_ L.), Ombellifère à racines comestibles groupées et divergentes.
-Sprengel voit la Carotte dans le _Siser_ de Columelle. _Siser_ était
-peut-être le nom spécial d’une race de Carottes courtes analogues à nos
-appétissantes Carottes à châssis. A l’appui de cette opinion, on peut
-faire remarquer que les botanistes de la Renaissance appelaient _Siser_
-la forme courte de la Carotte cultivée.
-
-Le _Staphylinos_ des Grecs est sans doute la Carotte domestique,
-peut-être le Panais.
-
-Les Grecs avaient aussi le nom _Karoton_[278], en latin _Carota_, d’où
-vient notre mot Carotte. M. Pictet, savant linguiste, en retrouve
-l’étymologie dans le sanscrit. Il est très probable, dit-il, que
-l’irlandais _curran_, racine pivotante en général, a la même origine
-étymologique, de même que le mot _Cran_ pour Raifort, qui n’en est
-qu’une forme contractée[279].
-
- [278] _Athénée_, l. IX.
-
- [279] _Origines indo-européennes_, t. I, p. 374.
-
-Cet indice linguistique ne prouve pas que la culture de la Carotte
-remonte aux Aryas primitifs. On peut toutefois lui assigner une
-antiquité de plus de 2000 ans.
-
-La Carotte cultivée est une amélioration de la Carotte sauvage, plante
-indigène extrêmement commune, qui a subi du fait de la culture une telle
-transformation qu’on aurait peine à reconnaître notre Carotte dans la
-racine sèche, grêle, ramifiée et presque ligneuse, âcre au goût et à
-forte senteur de la Carotte sauvage son prototype, que la culture a
-rendue charnue, tendre, douce et sucrée. La Carotte cultivée est
-toutefois un légume très peu nourrissant; elle contient une matière
-féculente unie à un suc aqueux sucré, un principe aromatique et une
-substance colorante.
-
-La Carotte sauvage est une plante Ombellifère, bisannuelle, spontanée
-dans toute l’Europe, à Madère, Alger, dans la région du Caucase, en
-Chine. Il y a plusieurs noms sanscrits et persans, ce qui prouve son
-existence dans l’Asie occidentale tempérée.
-
-En France, on rencontre cette plante sur le bord des chemins, dans les
-prés secs, les terres cultivées et incultes mais profondes et fertiles.
-
-D’une manière générale, la Carotte paraît avoir été beaucoup moins
-usitée autrefois dans la cuisine qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il est
-vrai que les bonnes races, telles que les Carottes dites «sans cœur»,
-les Carottes à bout obtus, les petites Carottes à forcer, si savoureuses
-et tendres, sont de création récente.
-
-[Illustration: CAROTTE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Les Romains et surtout les Grecs ont fait peu de cas de cette racine
-alimentaire, sans doute parce que les pays du Midi ne produisent que des
-Carottes fibreuses, de qualité médiocre. Ce légume a été surtout cultivé
-et amélioré dans la zone moyenne de l’Europe. Pourtant Apicius, écrivain
-culinaire latin du IIIe siècle, donne des recettes pour la préparation
-du légume nommé Carota (_seu pastinaca_). Une botte de Carottes est
-figurée dans une peinture d’Herculanum[280]. Ce sont des racines
-semblables à celles de notre variété _demi-longue pointue_ mais un peu
-plus effilées. On croit reconnaître la Carotte dans le fameux
-capitulaire _de Villis_, de Charlemagne, sous le nom barbare de
-_Caruitas_. Le _Pastenaca_ du même document serait le Panais. Pierre de
-Crescenzi, agronome italien du XIIIe siècle, cite un _Pastinaca_ rouge
-qui est certainement la Carotte. Enfin, au XIVe siècle, l’auteur anonyme
-du _Ménagier de Paris_, montre que la Carotte était alors un légume
-vulgaire qui se vendait par bottes pour une minime piécette:
-«_Garroites_ sont racines rouges que l’on vent ès halles par pongnées,
-et chascune pongnée un blanc[281].» C’est, croyons-nous, le plus ancien
-exemple littéraire du mot français Carotte et il faut avouer qu’il
-paraît pour la première fois sous une forme plutôt bizarre.
-
- [280] _Pitture d’Ercolano_, II, p. 52.
-
- [281] Ménagier, t. II, p. 244.
-
-Le Traité sur l’hygiène et les aliments de l’italien Platine (XVe
-siècle) consacre un chapitre aux «pastenades et cariotes». Nous
-reproduisons sa recette culinaire dans le vieux français naïf d’un
-traducteur du XVIe siècle: «... Si les cariotes sont bien cuites sous
-les cendres et charbons, les laisser un peu refroidir; puis les plumer
-(_sic_) et nettoyer les cendres, après les mettre par petits morceaux
-dedans un plat avec sel, huile et vinaigre, et si tu y veux mettre un
-peu de vin cuit, puis répandre par dessus des épices douces, n’y a rien
-à manger qui soit plus délectable.»
-
-C’est possible, après tout. Cependant cette préparation sort un peu de
-nos habitudes culinaires. Au XVIIe siècle, il y a progrès dans la
-manière d’accommoder ce légume. Pour le _Cuisinier françois_ de La
-Varenne (1631), la Carotte est un plat de carême. Il donne comme entrées
-pour le Vendredi-Saint: Carottes rouges frites avec une sauce rousse
-par-dessus. Carottes blanches fricassées et ailleurs Carottes rouges en
-rouelles à la sauce blanche. Un autre auteur culinaire prépare les
-Carottes jaunes au beurre roux de la manière suivante: «Estant
-boüillies, coupez-les par tranches et les fricassez en beurre roux;
-assaisonnez de sel, poivre, fines herbes, un peu de farine frite et
-vinaigre»[282].
-
- [282] P. de Lune, _Le nouveau et parfaict Cuisinier_ (1680), p. 347.
-
-Jusqu’ici on ne voit pas que la Carotte fût très recherchée. Ce sont,
-paraît-il, les fameux «petits soupers» du Régent qui auraient, sous
-Louis XV, mis ce légume à la mode. Puis le premier Empire, brillante
-époque pour la gastronomie, continua la vogue de la Carotte, servie
-désormais plutôt avec les viandes.
-
-Comme chez toutes les plantes anciennement cultivées, la Carotte a
-produit beaucoup de variétés qui diffèrent par la couleur, la grosseur
-et la forme des racines. Que l’on compare les minuscules Carottes à
-châssis et les énormes Carottes «à vaches» de la grande culture, les
-sortes coniques ou fusiformes, les cylindriques à bout obtus, dont
-l’extrémité se termine abruptement! Depuis la forme presque sphérique de
-la Carotte _à forcer parisienne_ jusqu’à celle longuement effilée de la
-Carotte _rouge longue d’Altringham_, qui peut atteindre plus de 0,50
-centimètres de longueur, combien de variétés intermédiaires toutes très
-distinctes!
-
-Au XVIe siècle, on cultivait des variétés rouges, jaunes, blanches, que
-les auteurs appellent indifféremment Carottes ou Pastenades, le terme
-Carottes paraissant toutefois réservé de préférence aux racines rouges.
-Cependant Olivier de Serres donne le nom de Pastenade à la variété
-rouge, et ce nom de Pastenade est encore celui dont on se sert en
-Provence pour désigner les Carottes. Bruyerin-Champier (1560) signale
-une variété jaune fort appréciée en Lorraine. Une variété à peau et à
-chair d’un violet foncé, spéciale au Midi, est ancienne. Dès 1815, M.
-Vilmorin la cultivait, l’ayant reçue d’Espagne de M. le Marquis de la
-Bendenna. Cette Carotte noire a été récemment réintroduite comme une
-nouveauté horticole[283].
-
- [283] _Journal Soc. nat. Hortic. Fr._, 1907, p. 185.
-
-Les plus anciennes variétés sont celles à racines longues et pointues;
-ce qui le démontre bien, c’est que dans les semis elles ont le plus de
-tendance à retourner au type sauvage; c’est-à-dire à dégénérer.
-
-Quelques-unes de ces sortes anciennes, démodées aujourd’hui, ont eu leur
-moment de célébrité, telles les Carottes _blanche des Vosges_, _blanche
-de Breteuil_, _rouge pâle de Flandre_, _jaune longue d’Achicourt_. Vers
-1830, la Picardie et le Nord de la France expédiaient à Paris une énorme
-quantité de ces deux dernières variétés.
-
-Avant l’introduction, en France, de l’excellente Carotte rouge _courte
-de Hollande_, les Carottes blanches et jaunes, dédaignées aujourd’hui,
-ont été très employées dans la cuisine à cause de leur douceur.
-L’infériorité culinaire des anciennes Carottes rouges, d’un coloris
-pourtant si avantageux, tenait à leur saveur trop prononcée et
-probablement aussi à la prédominance de la partie centrale
-fibro-ligneuse qu’on appelle le «cœur». Ainsi de Combles (1749) n’admet
-comme variétés potagères que la Carotte jaune longue ou ronde et la
-Carotte blanche[284]. Selon Le Berryais (1789): «La Carotte jaune longue
-est la plus commune dans les jardins; la rouge devient à la mode, elle
-est fort bonne, mais son goût fort ne plaît pas à tout le monde[285].»
-En 1825, Noisette, dans son _Manuel des Jardins_, regarde encore la
-Carotte jaune longue ou ronde comme la meilleure de toutes «malgré les
-nouvelles acquisitions qu’on a faites depuis quelques années».
-
- [284] _L’Ecole du Potager_, t. I, p. 305.
-
- [285] _Traité des Jardins_, t. II, p. 88.
-
-La Carotte rouge _courte de Hollande_ s’est répandue en France vers
-1800. Le catalogue du grainier Andrieux la notait déjà en 1778. Le Père
-d’Ardenne connaissait avant 1770 une Carotte orangée «plus tendre,
-gracieuse à voir, plus délicate et plus douce» qu’il tirait de la
-Hollande[286]. Les maraîchers parisiens adoptèrent et perfectionnèrent
-cette précieuse race hâtive d’où sont sorties les Carottes très courtes
-spécialement employées pour forcer. Vers le milieu du XIXe siècle, ils
-commençaient la culture de la Carotte en primeurs. Il importait pour eux
-de posséder une race s’adaptant à la culture sous châssis, c’est-à-dire
-très courte, à végétation ultra rapide, à feuillage peu abondant. On
-sait que les légumes-racines se rapprochant le plus de la forme
-sphérique sont les plus précoces. C’est le cas pour les variétés rondes
-de Carottes, Navets, Oignons, Radis; aussi la Carotte _Grelot_, en forme
-de toupie, dont le nom paraît dans le _Bon Jardinier_ de 1850, était
-déjà un perfectionnement notable de la Carotte _ronde hâtive_. Elle fut
-supplantée par la Carotte _à forcer parisienne_, (Vilmorin, 1888-89),
-qui présente une forme ronde déprimée, plus large que longue, analogue à
-celle de certains Navets plats.
-
- [286] _Année champêtre_, 1770, t. II, p. 236.
-
-Les maraîchers ont encore gagné quelques autres sous-variétés issues de
-la race _de Hollande_: la Carotte _courte de Croissy_, obtenue dans le
-village de Croissy (Seine-et-Oise), principal centre de la culture de la
-Carotte pour l’approvisionnement des marchés de Paris; la Carotte
-_demi-courte de Guérande_, nouvelle en 1884, originaire de
-Basse-Bretagne.
-
-Les Carottes cylindriques à bout obtus sont encore des races très
-perfectionnées, d’obtention récente: Carotte rouge _demi-longue
-nantaise_ (1864); C. _demi-longue de Carentan sans cœur_ (1877),
-_demi-longue de Luc_ (Vilmorin 1873), _courte hâtive de Saint-Fiacre_,
-_longue obtuse sans cœur des Ardennes_ (Denaiffe 1893), etc. Avec une
-racine à extrémité arrondie, ces variétés ont une forme cylindrique
-impeccablement régulière, une peau lisse, nette, sans radicelles, un
-feuillage fin, peu abondant. Nous sommes loin, on le voit, de la Carotte
-sauvage et des grossières racines des variétés primitives.
-
-Une dernière amélioration était désirable: la disparition du cœur,
-c’est-à-dire de l’axe fibreux, lequel est peu apparent à l’état jeune,
-mais dont l’épaississement progressif finit, à la maturité, par rendre
-la Carotte moins propre à l’alimentation. Il faut savoir que la chair de
-la Carotte n’est autre chose que la réserve de matières nutritives
-accumulées par cette plante bisannuelle pour sa floraison et sa
-fructification; le siège de son appareil de réserve résidant dans
-l’écorce. Chez les races _sans cœur_, cette hypertrophie des parties
-corticales est encore plus marquée; elle se fait au détriment de la
-partie ligneuse de la racine, alors extrêmement réduite, de sorte que la
-chair devient tendre, rouge, enfin homogène depuis la périphérie
-jusqu’au centre.
-
-Il y a déjà plusieurs types de Carotte sans cœur: _rouge longue obtuse
-sans cœur_, _demi-longue nantaise_, _demi-longue de Carentan_, etc.,
-toutes caractérisées en outre par le peu d’abondance du feuillage, car
-il existe une étroite corrélation entre le développement de l’appareil
-foliaire et celui du corps ligneux ou cœur de la Carotte.
-
-Nous avons montré plus haut que la culture de la Carotte était très
-ancienne en Europe.
-
-Le Dr Bretschneider dit qu’en Chine la Carotte est signalée sous la
-dynastie des Yuan (1280-1368) comme ayant été apportée de l’Asie
-occidentale. Dans l’Inde, cette plante potagère passe pour être venue de
-la Perse. Les Arabes d’Espagne possédaient au XIIIe siècle une Carotte
-rouge et une autre jaunâtre. Ibn-el-Awam dit que tous les musulmans font
-usage de cette racine, mais que dans les pays chauds la chaleur lui fait
-perdre son bon goût et la rend âcre[287].
-
- [287] Trad. Clément-Mullet, t. II, p. 176.
-
-En Angleterre, Gérarde, à la fin du XVIe siècle, connaissait deux
-variétés, une jaune et une rouge, toutes deux de forme longue.
-
-Divers auteurs ont prétendu que la Carotte avait été introduite en
-Angleterre par les Flamands, sous le règne d’Elisabeth, vers 1558. Il
-s’agit là, évidemment, d’une simple introduction de variétés étrangères;
-d’ailleurs ce pays était encore, dans les temps modernes, très en retard
-sous le rapport de la culture des bonnes variétés de Carottes. Un auteur
-horticole, M. Guihéneuf, disait en 1875, que le marché de Londres était
-principalement approvisionné avec la Carotte _du Surrey_ «grossière,
-sans saveur, avec un cœur suffisamment développé pour faire une canne».
-Pourtant il existe deux variétés anglaises de bonne qualité: la Carotte
-_intermédiaire de James_ et la Carotte _rouge longue d’Altringham_, race
-née dans le village de ce nom près de Chester et qui date déjà d’une
-centaine d’années.
-
-Vers 1830, M. Vilmorin entreprit, à Verrières, des expériences pour
-améliorer la Carotte sauvage. Miller dit qu’il a cultivé pendant plus de
-20 ans la Carotte sauvage de la même manière que la Carotte des jardins
-sans avoir pu jamais améliorer leurs racines qui ont toujours continué à
-être petites, gluantes, d’un goût chaud et piquant. Van Mons, M. Beckman
-ont vainement essayé, à leur tour, de faire varier la Carotte sauvage.
-
-A la quatrième génération seulement, M. Vilmorin aurait pu récolter des
-racines à peu près mangeables[288]. M. Decaisne a démontré, plus tard,
-que ces Carottes sauvages améliorées ne pouvaient être que des hybrides
-produits par le voisinage de Carottes cultivées. En effet, d’autres
-expériences tentées par M. Vilmorin, aux Barres (Loiret), dans un milieu
-sans doute moins favorable aux croisements accidentels ne donnèrent
-aucun résultat. Dans la nature, on n’a jamais constaté aucune
-amélioration de la Carotte sauvage. Si cette plante indigène très
-commune possédait une grande faculté de variation, on ne manquerait pas
-de trouver à l’état sauvage des prototypes se rapportant par la forme ou
-la couleur à nos diverses variétés cultivées. Il a donc fallu
-l’intervention de l’homme pour produire nos Carottes perfectionnées et
-un laps de temps de plus de 2000 ans![289]
-
- [288] _Horticultural Transactions of London_ vol. II, 2e série, p.
- 348.--_Le Bon Jardinier_, 1838, p. 16; 1840, p. 195.--_Ann. Soc.
- d’Hortic. de Paris_ t. XVIII, p. 85.
-
- [289] _Revue horticole_ 1860, p. 316; 1861, p. 383.--_L’Horticulteur
- français_, 1869, pp. 101, 142, 171, 213.
-
-
-
-
-CERFEUIL BULBEUX
-
-(_Chærophyllum bulbosum_ L.)
-
-
-Une des meilleures introductions de plantes culinaires parmi celles qui
-ont été faites au XIXe siècle. Mais, comme on l’a dit souvent, rien
-n’est plus difficile à vulgariser qu’un bon légume. Le Cerfeuil bulbeux
-figure bien aux étalages de certains fruitiers, néanmoins on le
-rencontre trop rarement dans les potagers bourgeois, malgré la réclame
-que lui ont mainte et mainte fois donnée les journaux horticoles.
-D’autre part les maraîchers ne peuvent entreprendre que la culture de
-légumes d’une vente courante. Or le faible rendement de la plante,
-l’exiguïté de ses racines comparativement à la taille des autres racines
-ou tubercules alimentaires, et qui rend leur préparation plus laborieuse
-pour les cuisinières, sont des inconvénients qui nuiront toujours à la
-popularité de cet excellent légume. Il ne sortira pas, sans doute, du
-potager de l’amateur.
-
-Le Cerfeuil bulbeux ou tubéreux--nom impropre, puisqu’il ne produit
-qu’une simple racine de la forme et du volume d’une petite Carotte
-courte de Hollande--appartient à la famille des Ombellifères. La partie
-comestible est sa racine féculente, à chair un peu sucrée, rappelant le
-goût de la Châtaigne, et que l’on accommode au beurre à la façon des
-Carottes nouvelles ou des Pommes de terre. La plante est bisannuelle.
-Elle serait indigène en Russie, Sibérie, Perse, Allemagne, Prusse,
-Autriche et même, selon la flore de Godron et Grenier, en Alsace et en
-Lorraine. A l’état sauvage, le Cerfeuil bulbeux a des racines fibreuses
-et filandreuses, de la grosseur d’une Noisette. De toute antiquité il
-paraît avoir été consommé dans l’Europe septentrionale. Sa culture doit
-être ancienne en Allemagne.
-
-Au XVIe siècle, Tabernæmontanus et Camerarius, botanistes allemands,
-décrivent le Cerfeuil bulbeux sauvage que Ch. de l’Escluse devait, le
-premier, faire connaître complètement en 1601, dans son _Histoire des
-plantes rares_[290]. Les vieux auteurs ont employé différents noms pour
-décrire cette plante dont voici la synonymie:
-
- [290] _Hist. pl._ II, 200.
-
- _Myrrhis cicutaria_, Tabernæmontanus.
- _Bulbocastanum coniophyllon_, Camerarius.
- _Cicutaria bulbosa_, Bauhin.
- _Cicutaria pannonica_, Clusius.
- _Myrrhis bulbosa_, Sprengel.
- _Scandix bulbosa_, Roth.
- _Chærophyllum bulbosum_, Linné.
-
-Charles de l’Escluse est donc le premier botaniste qui ait appelé
-l’attention sur cette plante Ombellifère qu’il avait remarquée pendant
-son séjour dans les Etats-Autrichiens (1574-1588). Par suite d’une
-certaine ressemblance du Cerfeuil bulbeux avec la Grande Ciguë (_Conium
-maculatum_ L.), cependant très différente au point de vue botanique, il
-avait réuni les deux plantes dans son genre _Cicutaria_. Nous empruntons
-à une notice historique de l’érudit M. E. Roze la traduction suivante de
-de l’Escluse au sujet du _Cicutaria pannonica_ qui est notre Cerfeuil
-bulbeux[291]:
-
- [291] _Journal. Soc. nat. d’Hortic._ 1899, p. 75.
-
-«Le _Cicutaria pannonica_ émet de sa racine cinq à six feuilles, ou
-davantage: elles sont ramifiées comme celles du Persil, toutefois plus
-petites et plus finement découpées, se rapprochant beaucoup des feuilles
-de la plante appelée _Bulbocastanum_ mais avec une saveur tant soit peu
-âcre. La tige a d’ordinaire un pied de haut, et quelquefois même
-(lorsque la plante croît dans un sol fertile) une coudée: cette tige
-s’épaissit autour des nœuds et porte une ombelle de petites fleurs
-blanches, auxquelles succède une graine oblongue, qui ressemble assez
-bien à celle du Cerfeuil. La racine est tubéreuse, presque pareille à
-celle du _Bulbocastanum_, mais arrondie et quelque peu turbinée à sa
-partie inférieure... Elle est intérieurement blanche et a la saveur et
-l’odeur de la Carotte ou presque du Panais; elle est recouverte d’une
-écorce brune ou noirâtre, et, lorsque la tige s’élève, cette racine
-s’allonge comme un Navet, devient plus turbinée, puis se flétrit en se
-plissant et se détruit. Une fois la semence mûre, la plante meurt, pour
-renaître toutefois chaque année de cette semence qui se sème
-d’elle-même.
-
-«Au retour du printemps, cette plante se montre dans les jardins et dans
-les lieux herbeux de la campagne de Vienne (Autriche); elle croît aussi
-dans des localités semblables en Hongrie. A cette époque, ses racines
-très fermes et succulentes, couronnées de leurs premières feuilles, sont
-apportées pour être vendues sur le marché de Vienne. En effet, on les
-fait cuire, puis avec de l’huile, du vinaigre et du sel, on les sert
-habituellement sur les premières tables. Est-ce une nourriture saine? Je
-ne sais.
-
-«La plante fleurit en avril et mai, et en juin la semence est parvenue à
-sa pleine maturité.
-
-«J’ai été longtemps dans le doute de savoir sous quel nom je ferais
-connaître cette plante. Enfin, après avoir examiné avec soin ses
-caractères, il m’a paru que je ne pouvais lui donner un nom plus
-convenable (du moins c’est mon opinion) que celui de _Cicutaria_ parce
-que sa consommation fréquente n’est pas sans danger et qu’elle peut
-causer une certaine pesanteur ou douleur de tête, comme je l’ai déjà
-éprouvé.
-
-«En Autriche, on l’appelle vulgairement _Peperlin_, et en Hongrie
-_Magiaro Salata_, de ce que l’on mange sa racine avec ses premières
-feuilles en vinaigrettes».
-
-Avant de se répandre dans les autres pays d’Europe, le Cerfeuil bulbeux
-a été longtemps légume local en Allemagne et en Hollande. Un des
-principaux propagateurs en France du Cerfeuil bulbeux, M. Vavin, disait
-naguère qu’à Munich il abonde sur les marchés, mais que les maraîchers
-de ce pays ne sont pas parvenus à en obtenir des racines aussi belles
-que les nôtres. Cela tient, dit-il, probablement au climat et à la
-nature du sol[292]. Nous croyons plutôt que la supériorité de nos
-produits tenait au soin apporté par les cultivateurs français dans le
-choix des porte-graines.
-
- [292] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1870, p. 488.
-
-En effet, le Cerfeuil bulbeux pourrait être cité comme un nouvel exemple
-des améliorations parfois rapides que produit la culture sur une plante
-sauvage. Actuellement au bout d’un demi-siècle de culture, les racines
-améliorées atteignent la grosseur d’une petite Carotte et on n’a jamais
-constaté sur elles la toxicité signalée autrefois par de l’Escluse. Il
-est vrai que l’on ne consomme plus les feuilles du Cerfeuil bulbeux qui
-peuvent après tout contenir des sucs vénéneux comme il y en a chez tant
-d’autres plantes de la famille des Ombellifères.
-
-La première apparition du Cerfeuil bulbeux en France remonte à l’année
-1840. A cette date, M. Lissa, négociant, répandit dans le commerce des
-graines ou des racines de Cerfeuil bulbeux sous le nom de _Scandix
-bulbosa_, plante légumière, disait-il, très usitée en Allemagne. Le 16
-février 1842, il en présenta des graines et des racines à la Société
-royale d’Horticulture de Paris et, à la suite de cette présentation, le
-_Scandix bulbosa_ fut expérimenté par Jacques, jardinier de
-Louis-Philippe, à Neuilly, par les grainiers Courtois-Gérard et Bossin,
-et Pépin au Jardin des Plantes.
-
-Vilmorin l’annonce comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1843; il
-dit qu’il en a fait l’essai et a reconnu que la plante produit à son
-pied un petit nombre de tubercules de la grosseur d’une Noix et
-au-dessous.
-
-Le Cerfeuil bulbeux n’eut pas positivement à ses débuts une «bonne
-presse». On rappelait de tous côtés sa parenté avec la Grande Ciguë; il
-était au moins suspect. Un rapport signé par Loiseleur-Deslongchamps et
-Pépin regarde cette plante comme douteuse pour être employée dans la
-section des plantes alimentaires[293].
-
- [293] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ t. XXX, p. 79; t. XXXII, p. 252.
-
-Au bout de quelques années, Jacques, de Neuilly, découragé par le faible
-produit de la plante et le volume insignifiant des racines obtenues,
-abandonna la culture du Cerfeuil bulbeux. Il avait donné des graines à
-M. Vivet, jardinier chef, chez M. Parent, au château de Coubert
-(Seine-et-Marne). C’est à ce simple jardinier que nous sommes redevables
-d’un nouveau légume qu’il améliora progressivement en pratiquant la
-sélection des porte-graines d’après le procédé recommandé par le
-chimiste Payen et qui consiste à choisir chaque année pour porte-graines
-les plantes qui ont le poids spécifique le plus fort. On s’en assure en
-plongeant successivement les racines dans des solutions graduellement
-plus salées et on conserve seulement celles qui sont tombées au fond du
-vase dans la solution la plus dense.
-
-M. Vivet commença ses semis de Cerfeuil bulbeux en septembre 1848. La
-récolte qu’il obtint l’année suivante lui donna des racines dont la
-grosseur était à peu près celle d’une Noisette. En 1855 il pouvait
-présenter à la Société impériale d’Horticulture 8 échantillons de
-Cerfeuil bulbeux qui avaient un poids total de 335 grammes ce qui
-donnait pour chacun d’eux une moyenne de 41 grammes. En 1856 il en
-déposait 8 autres qui pesaient tous ensemble 1 kilogramme 40 grammes,
-c’est-à-dire qui avaient un poids moyen de 130 grammes. Dans la suite,
-le poids moyen de ses obtentions atteignait 169 grammes[294].
-
- [294] _Journal Soc. Imp. d’Hortic._ 1856, p. 593; 1857, p. 544.
-
-Dès cette époque, la Société zoologique d’Acclimatation se préoccupait
-de la vulgarisation du Cerfeuil bulbeux. En 1865, elle proposa un prix
-pour l’horticulteur qui aurait obtenu les cent plus beaux tubercules de
-cette plante alimentaire. M. Baptiste Fromont, jardinier chez M. Vavin,
-amateur à Bessancourt, et M. Vivet, furent récompensés à ce concours. En
-1856, on vit pour la première fois le Cerfeuil bulbeux exposé à une
-Exposition horticole. Il y eut, cette année, 4 lots de ce produit,
-présentés à l’Exposition d’automne de la Société impériale
-d’Horticulture. Un tubercule pesait 215 grammes. Vers cette époque le
-chimiste Payen faisait aussi connaître le résultat de ses recherches sur
-la valeur nutritive du nouveau légume. D’après ses analyses chimiques, à
-poids égal, le Cerfeuil bulbeux est le plus riche de tous nos produits
-en substance alimentaire. Il serait une fois plus nutritif que la Pomme
-de terre. On peut donc s’étonner à bon droit qu’à l’heure actuelle ce
-légume ne soit pas plus généralement cultivé.
-
-Le _Bon Jardinier_ de 1884 annonçait une nouvelle variété de Cerfeuil
-bulbeux à racine ronde, très courte. Comme le fait remarquer M.
-Vilmorin, ce n’est pas un progrès, puisque cette racine n’a pas une
-longueur démesurée.
-
-
-
-
-CERFEUIL DE PRESCOTT
-
-(_Chærophyllum Prescottii_ D. C.)
-
-
-Il ne semble pas que le Cerfeuil _de Prescott_ soit autre chose qu’une
-variété améliorée de Cerfeuil bulbeux, à racine beaucoup plus
-volumineuse, jaune d’or à l’extérieur, quoique la chair soit également
-délicate et blanche, d’un goût différent et préférable à la variété
-ordinaire.
-
-Le _Journal de la Société impériale d’Horticulture_ a donné jadis de
-cette variété de Cerfeuil bulbeux l’historique que nous reproduisons
-ici:
-
-«Depuis très longtemps les habitants de l’Oural et de l’Altaï ramassent
-pour s’en nourrir les parties souterraines tubériformes d’une plante de
-la famille des Ombellifères qui croît naturellement dans ces contrées.
-Cette plante ressemble à notre Cerfeuil bulbeux au point que les anciens
-voyageurs qui l’ont vue en Sibérie, notamment Folk et Georgi, l’ont
-confondue avec celui-ci; cependant Gmelin, dans sa Flore de Sibérie,
-l’avait très bien distinguée et lui avait donné le nom de Cerfeuil à
-racine turbinée, charnue.
-
-«C’est au Jardin botanique de Saint-Pétersbourg que revient le mérite
-d’avoir introduit le Cerfeuil de Prescott ou de Sibérie; mais les
-botanistes de ce grand établissement n’ont pas fait attention au mérite
-qu’il pouvait avoir comme plante alimentaire. De l’herbier de
-Saint-Pétersbourg, un échantillon en fleur et en fruit de cette espèce
-arriva entre les mains de M. Prescott, botaniste anglais établi à Berne,
-qui le communiqua à de Candolle, lorsqu’il s’occupait, pour son
-_Prodromus_, de la famille des Ombellifères. Aussi le célèbre botaniste
-genevois a-t-il donné à l’espèce le nom de _Chærophyllum Prescottii_.
-
-«C’est seulement en 1852 que des graines de cette plante ont été
-envoyées de Pétersbourg au jardin botanique d’Upsal. M. Daniel Mueller,
-jardinier de cet établissement, ayant remarqué, en automne, qu’elle
-avait produit des racines tubéreuses, eut l’idée de faire cuire
-celles-ci pour les goûter. Ces tubercules se montrèrent faciles à cuire
-et de bon goût. Alors M. Mueller fit connaître cette découverte dans le
-_Journal d’Horticulture de Hamboury_, recommanda de cultiver ce Cerfeuil
-comme plante alimentaire et en distribua libéralement des graines[295].»
-
- [295] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1855, p. 41; 1857, p. 130; 1859,
- pp. 583, 696.
-
-
-
-
-CHERVIS
-
-(_Sium Sisarum_ L.)
-
-
-Nous aurions pu classer le Chervis, appelé aussi Girole, parmi les
-légumes oubliés. C’est une Ombellifère vivace, généralement considérée
-comme originaire de l’Asie orientale; mais, d’après le botaniste
-Maximowicz, elle serait seulement spontanée dans la Sibérie altaïque et
-la Perse septentrionale. La plante produit des tiges cannelées, hautes
-d’un pied ou deux, rappelant celles du Panais. Les racines sont
-nombreuses, comestibles, disposées en faisceau comme celles du Dahlia,
-blanches en dedans, d’un goût sucré et agréable.
-
-C’est du moins l’avis de tous les anciens auteurs qui représentent le
-Chervis comme un manger délicat et friand. Olivier de Serres, le
-_Jardinier françois_ et bien d’autres en ont fait l’éloge. On faisait
-subir à ce légume toutes les préparations culinaires en usage pour la
-Scorsonère: en friture, au beurre, à la sauce ou à l’huile. Le
-_Cuisinier françois_ (1651) de La Varenne dit que le Chervis se sert sur
-les meilleures tables.
-
-[Illustration: CHERVIS (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Il paraît très en faveur dès le XVIe siècle et il était encore un peu
-cultivé au milieu du XVIIIe. Pourquoi a-t-il disparu des jardins
-modernes?
-
-On a généralement identifié le Chervis avec le _Sisaron_ de Dioscoride
-et avec le _Siser_ des Romains dont Tibère était si friand. Nous savons
-que cet empereur imposait aux Germains des bords du Rhin un tribut de
-racines nommées _Siser_, cette plante ne pouvant acquérir ses qualités
-que sous les climats froids.
-
-De Candolle a examiné ce problème botanique avec son érudition
-habituelle et sans le résoudre. Il doute toutefois que les Grecs et les
-Romains aient connu le Chervis. La plante de l’empereur était peut-être
-le Panais. Pline dit que le _Siser_ possède une mèche centrale ligneuse
-qu’on enlève quand il est cuit, ce qui se rapporterait bien au Chervis,
-mais aussi au Panais à sa deuxième année. D’autres botanistes proposent,
-comme équivalents du Siser, la Carotte et la Betterave. Au XVIe siècle,
-le nom _Siser_ était appliqué au Chervis, à la Carotte et même au
-Panais.
-
-Dans tous les cas, le Chervis ne paraît pas avoir été connu dans le haut
-moyen âge. Il est probablement venu vers le XVe siècle par l’Allemagne
-et la Russie.
-
-Jacques et Hérincq, auteurs souvent cités, quoique sujets à caution pour
-leurs indications historiques, font remonter l’introduction du Chervis
-en Europe au milieu du XVIe siècle. Or Rabelais, dans le livre IV de son
-_Pantagruel_, nous a transmis une longue nomenclature des mets que
-préféraient ses contemporains. Ce livre a bien paru, en 1552, mais
-Rabelais, citant l’_escherviz_ parmi les plantes potagères les plus
-vulgaires, indique assez qu’il était répandu et connu depuis longtemps
-déjà.
-
-Dans les temps modernes, on a essayé de réhabiliter cette plante
-intéressante qui n’est plus que très rarement cultivée. Les auteurs du
-XVIIe siècle n’ont pas signalé cette «corde» qui existe dans la racine
-du Chervis et est un inconvénient pour l’art culinaire. N’étant plus
-cultivée depuis longtemps, la plante a dû retourner à l’état sauvage. Il
-serait facile de l’améliorer à nouveau.
-
-Le Chervis figure dans le calendrier républicain en brumaire an II (1794
-vieux style) à la place d’un saint, ce qui indique qu’il n’était pas
-encore oublié à la fin du XVIIIe siècle.
-
-Le mot Chervis a une origine obscure. Godefroy et Darmesteter voient
-dans Chervis, ou Chirouis, une autre forme de _Carvi_, plante
-Ombellifère. Faut-il y voir une déformation de _Siser_, par
-l’intermédiaire d’un diminutif: _serullum_, _servillum_ et _chervillum_?
-
-
-
-
-NAVET
-
-(_Brassica Napus_ L.)
-
-
-Le Navet appartient au genre _Brassica_ de la famille des Crucifères.
-Botaniquement c’est un Chou. Toutefois, le Chou proprement dit et le
-Navet sont deux espèces distinctes puisqu’elles n’ont jamais produit
-d’hybrides entre elles.
-
-Les distinctions assez arbitraires et contradictoires imaginées par les
-botanistes pour classer les plantes alimentaires et économiques qui
-composent le genre _Brassica_ montrent combien il est difficile de
-remonter à l’origine du Navet. C’est ainsi que Linné a établi quatre
-espèces de ces plantes très proches parentes: _Brassica oleracea_,
-_campestris_, _Napus_ et _Rapa_, c’est-à-dire le Chou, le Colza, le
-Navet et la Rave. Mais Lamarck rangeait parmi les Choux le Colza qui lui
-semblait être son type originel. Il constituait avec le Navet et la
-Rave, trop semblables pour être séparés, son _Brassica asperifolia_.
-Selon Lamarck, le type primitif du Navet était la Navette, Crucifère à
-racines grêles, cultivée pour ses graines oléagineuses. La _Flore_ de
-Grenier et Godron considère, au contraire, la Navette comme une simple
-variété oléifère à racine non charnue du _B. Napus_.
-
-Quoi qu’il en soit, la plante qui se rapproche le plus du Navet est le
-_B. campestris_ de Linné (_B. asperifolia_ Lamarck) qui ne diffère que
-peu ou pas de la Navette ou du Colza. Linné a indiqué cette plante dans
-les sables du bord de la mer, en Suède (Gothland), en Hollande et en
-Angleterre, ce qui est confirmé pour la Suède méridionale par Fries,
-lequel mentionne le _B. campestris_ (type du _Rapa_ avec racines grêles)
-comme vraiment spontané dans toute la péninsule scandinave, la Finlande
-et le Danemarck. Ledebour l’indique dans toute la Russie, la Sibérie et
-sur les bords de la mer Caspienne[296].
-
- [296] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd. p. 29.
-
-Mais la spontanéité de ce Chou champêtre, type primitif présumé du
-Navet, n’est pas certaine. Comme il ne diffère pas sensiblement des
-variétés cultivées pour la production de l’huile (Navette et Colza) et
-que son habitat est vaguement indiqué par les flores au voisinage des
-champs, on peut croire que les individus réputés sauvages sont seulement
-subspontanés et descendent d’individus cultivés.
-
-M. Blanchard, jardinier en chef du Jardin botanique de la Marine à
-Brest, est le seul botaniste qui ait indiqué avec précision une localité
-où croît le Navet sauvage. Lors d’une herborisation à l’île d’Ouessant,
-le 6 septembre 1874, il récolta des graines d’une plante Crucifère
-paraissant bien spontanée, qui furent semées au printemps de l’année
-suivante au Jardin botanique, où, étudiée avec soin, la plante fut
-reconnue pour être le _B. Napus_. Des informations prises sur les lieux
-montrèrent que le Navet cultivé, la Navette et le Colza étaient inconnus
-dans l’île d’Ouessant, par conséquent l’indigénat du Navet sauvage parut
-certaine à M. Blanchard. Les botanistes avaient d’ailleurs signalé ce
-légume comme devant être originaire des régions maritimes. Il réussit
-particulièrement bien sous les cieux humides et brumeux des pays du Nord
-de l’Europe. Le Turnep[297] est la principale richesse agricole de
-l’Angleterre.
-
- [297] Navet, en anglais.
-
-Le Navet sauvage de l’île d’Ouessant différait beaucoup du Navet
-cultivé, non seulement par sa mince racine pivotante, mais encore par
-les autres caractères de sa végétation. Cultivé avec soin au Jardin
-botanique, au bout de 14 années et des sélections successives, on
-réussit à développer quelque peu sa racine. On obtint de ses graines un
-mauvais Navet dont le plus bel échantillon mesurait 12 centimètres de
-longueur; sa grosseur était à peu près celle du doigt à la partie
-supérieure[298].
-
- [298] _Rev. hortic._ 1891, p. 456, 481, 498.
-
-On peut juger par là du laps de temps qui a été nécessaire pour amener
-cette herbe sauvage à l’état de plante comestible. Rien ne la désignait
-pour un usage alimentaire. Il faut admettre qu’une variation spontanée
-survenue dans la nature aura transformé sa racine grêle qui s’est
-augmentée d’une masse de tissu cellulaire aqueux et a pris une forme
-conique ou turbinée. Cet accident tératologique survenu sans doute à des
-_Brassica Napus_ placés en terre fortement fumée aura attiré l’attention
-des hommes primitifs, toujours à la recherche de substances
-alimentaires.
-
-En somme, c’est l’histoire de toutes nos plantes potagères, qui ne sont
-que des monstruosités héréditaires soigneusement conservées, augmentées
-par la sélection et propagées par la culture.
-
-Loin d’être, comme on le croyait, son type primitif, la Navette ne
-serait qu’une variété de _B. Napus_ à graines oléagineuses. Les deux
-plantes sont semblables ou à peu près par l’organisation de la fleur et
-du fruit. Si leurs usages économiques diffèrent, c’est que chez
-l’une--la Navette--les matières de réserve de la plante se sont déposées
-dans les graines. Par compensation, en vertu de la loi de balancement
-organique, sa racine doit rester grêle; tandis que chez le Navet, par
-suite de l’hypertrophie considérable de la racine, devenue le réservoir
-alimentaire de la plante, les graines ne sont plus que faiblement
-oléagineuses.
-
-On ne peut accepter les deux espèces: _Brassica Napus_ et _B. Rapa_
-fondées par Linné uniquement sur la forme de la racine du Navet et de la
-Rave. Le type de la Rave étant considéré par ce botaniste comme une
-racine orbiculaire et aplatie, par opposition au Navet conique ou
-fusiforme. Mais il y a des Navets ronds et des Raves allongées. La
-saveur différente de ces deux variétés de _B. Napus_ est peut-être le
-seul caractère qui les distingue. Ce qu’on appelle Rave est un gros
-Navet rond, plus ou moins plat, employé dans la grande culture pour
-l’alimentation du bétail. Tout porte à croire que le Navet est une
-variété de Rave perfectionnée, que sa saveur douce et sucrée rend plus
-propre à la cuisine.
-
-L’emploi par l’homme de ce Chou à racine renflée doit remonter aux temps
-préhistoriques. La Rave cuite sous la cendre paraît avoir eu une large
-part dans l’alimentation des anciens habitants du Nord de l’Europe.
-Raves et Navets originaires, comme nous l’avons dit, des rivages
-maritimes, n’acquièrent leurs qualités que dans les contrées froides ou
-tempérées-froides, au ciel brumeux. En Belgique, selon Morren, la
-végétation du Navet devient de plus en plus belle à mesure qu’il se
-rapproche de la mer. Le Midi ne produit que de mauvais Navets.
-
-La Rave a été la ressource des pays pauvres, au sol ingrat; elle croît
-dans les sols sablonneux et graveleux où nulle autre plante ne saurait
-prospérer. C’était, avec le Chou, le principal légume des peuples
-germains et gaulois[299]. Il est bon de rappeler que, de nos jours, les
-habitants du Lyonnais, de la Savoie, de l’Auvergne et du Limousin--ces
-derniers sont de souche purement celtique--consomment toujours beaucoup
-de Raves dans les soupes, par nécessité peut-être, mais surtout par
-tradition, car ce végétal est fort peu nourrissant. La Rave est chose si
-commune en Limousin qu’on a appelé plaisamment la Rabioule ou Rave du
-Limousin la «denrée de Limoges». Des vers épigrammatiques que nous
-citerons dans ce charmant dialecte de la langue d’Oc, soulignent encore
-ironiquement la pauvreté proverbiale du pays des «mâche-rabes» comme
-disait Rabelais:
-
- Se la Rabiola et la Castagna
- Venount a manqua
- Lou païs es rouina.
-
- [299] Reynier, _Economie rurale des Celtes_, p. 438.
-
-C’est-à-dire: si la Rabioule et la Châtaigne viennent à manquer, tout le
-pays est ruiné!
-
-Les Grecs et les Romains ont connu la Rave et le Navet. Le grec
-_goggulos_ ou _goggulis_ (chose ronde) se traduit en latin par _rapa_,
-Rave ou _napus_, Navet. _Bunias_ étant plus particulièrement le nom grec
-du Navet.
-
-La littérature latine classique montre le rôle important qu’avait la
-Rave dans l’alimentation des anciens Romains. Qui ne connaît l’anecdote
-historique de Curius Dentatus, ce caractère antique qui fut trois fois
-consul et reçut deux fois les honneurs du triomphe? Après ses victoires
-il retournait à sa chaumière vivre de sa vie simple et rude de paysan
-latin. Les Samnites, ennemis de Rome, vinrent un jour lui offrir des
-présents pour l’amener à soutenir leur cause. A ce moment, l’ancien
-dictateur faisait cuire sous la cendre les Raves de son repas rustique.
-Un tel homme pouvait dédaigner l’or des Samnites!
-
-Plus tard, la Rave perdit beaucoup de son importance alimentaire. On
-jetait des Raves sur quelqu’un en signe de mépris. Et pourtant, aux
-beaux temps de l’Empire, on en mangeait encore, si l’on en croit le
-poète Martial qui adresse cette épigramme à propos d’un présent de
-Raves: «Ces Raves, amies de l’hiver et des frimas, je vous les donne;
-Romulus en mange à la table des dieux»[300]. Pline connaissait plusieurs
-sortes de Navets-Raves, mais n’a-t-il pas compris sous le terme général
-_Napus_, le Raifort, le Radis noir et même la Betterave? Il mentionne
-que la Rave atteint quelquefois le poids de 40 livres. Dans les pays
-au-delà du Pô, dit-il, c’est la meilleure récolte après le vin et le
-blé[301]. On appréciait beaucoup à Rome les Navets d’Amiterne, ville
-d’Italie voisine d’Aquilée; ceux-ci paraissent être de vrais Navets,
-puis les Navets ronds de Nurcie, aujourd’hui Nurza, qui étaient sans
-doute des Raves, que les Anciens ne distinguaient pas mieux que nous des
-Navets. L’Edit de Dioclétien sur le prix maximum des denrées (vers 300)
-mentionne des _radices_ que l’on a pris pour des Radis, mais qui sont
-des Raves, puisque la traduction grecque rend le mot par _gogguloi_.
-Aucun Navet n’est représenté dans les peintures pompéiennes si riches en
-légumes. Ed. Fournier a reproduit une peinture découverte à Rome en
-1783 qui représente, dit-il, des Raves servies crues sur un
-plateau; au milieu du plateau se trouve un petit vase destiné à
-l’assaisonnement[302]. Sur un vase d’argent du trésor de Boscoréale
-(Musée du Louvre) provenant du service de table d’un riche affranchi
-romain et trouvé sous les cendres du Vésuve, l’artiste a ciselé une
-botte de Navets (coupe dite au sanglier). M. le Dr Ed. Bonnet regarde
-ces légumes comme appartenant à nos races de Navets ronds. La racine en
-est subsphérique, un peu turbinée et les feuilles radicales allongées,
-très légèrement ondulées sur les bords[303].
-
- [300] _Epigrammes_, l. XIII, 16, 20.
-
- [301] _Hist. nat._ l. XVIII, 34, 35.
-
- [302] _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
- [303] _Association pour l’Avancement des Sciences_, 1899.
-
-Apicius a indiqué plusieurs préparations culinaires pour les Raves et
-les Navets. Les cuisiniers romains n’ont pas ignoré l’art de «parer» les
-aliments. Ils savaient donner aux Raves jusqu’à seize couleurs
-différentes. On préférait la couleur pourpre. C’est, dit Pline, le seul
-aliment que l’on teigne[304].
-
- [304] _Hist. nat._ l. XVIII, 34, 35.
-
-Au moyen âge le Navet a été une nourriture des plus ordinaires. Comme ce
-légume se marie bien avec les viandes, surtout le mouton, avant
-l’introduction de la Pomme de terre et du Haricot, il entrait dans tous
-les ragoûts et fricassées. Charles Estienne, au XVIe siècle, fait la
-remarque que les Parisiens aiment beaucoup les Navets et qu’ils estiment
-ceux de Maisons, de Saint-Germain, de Vaugirard et d’Aubervilliers.
-
-De là le dicton du _Dit des Pays_: A Aubervilliers les Naveaulx! qu’une
-variante applique aussi à Vaugirard, car à cette date ancienne les
-terres de ces villages de la banlieue parisienne étaient déjà consacrées
-à la culture maraîchère.
-
-Champier (XVIe siècle) met au premier rang les Navets d’Orléans. Pour la
-table du roi on en faisait venir de Saulieu en Bourgogne. Le Navet était
-donc d’un grand débit et devait se vendre avec avantage. Aussi
-comprend-on le joyeux _Cri de Paris_ de la marchande de Navets:
-
- Quand je fus mariée rien n’avois;
- Mais (Dieu mercy) j’en ai pour l’heure,
- Que j’ai gaigné a mes Navetz.
- Qui veut vivre, il faut qu’il labeure[305].
-
- [305] Pour _laboure_: travaille.
-
-Au XVIIIe siècle, le Navet le plus réputé pour la table est celui de
-Freneuse, de forme allongée et petit comme tous les Navets très fins qui
-s’obtiennent seulement dans les terres sablonneuses et douces.
-
-Le mérite culinaire du Navet est moins apprécié aujourd’hui qu’au moyen
-âge. Avec les viandes, on accommode de préférence au Navet les Pommes de
-terre, les Haricots et d’autres légumes. Quoique les livres de cuisine
-donnent toujours des recettes pour la préparation des Navets au sucre,
-Navets glacés, à la sauce blanche, purée de Navets, on l’emploie plutôt
-comme assaisonnement dans les potages, comme garniture surtout avec le
-canard. Sans le _Canard aux Navets_ combien de gens ignoreraient le goût
-de ce vieux légume!
-
-Les Anglais sont si conservateurs qu’ils ont gardé même les anciennes
-habitudes culinaires. Ce sont aujourd’hui les plus grands mangeurs de
-Navets du monde. Mais combien leur _Turnep_ est inférieur au fin Navet
-français!
-
-Nous extrayons les passages suivants de la relation du voyage en France
-à la fin du XVIIe siècle de l’anglais Martin Lister: «Les racines de ce
-pays diffèrent beaucoup des nôtres. Ici il n’y a point de turneps ronds,
-mais ils sont tous longs et minces et d’excellent goût d’ailleurs et
-propres à assaisonner les potages ou les ragoûts, pour lesquels les
-nôtres sont trop forts. On a récemment introduit cette espèce en
-Angleterre, mais nos jardiniers ne savent pas la gouverner. Les plaines
-sablonneuses de Vaugirard, auprès de Paris, sont fameuses par cet
-excellent légume. Après nous être avancés en France l’espace de 2 ou 3
-journées, nous ne trouvâmes plus d’autres turneps que les navets; et ils
-étaient meilleurs à mesure que nous approchions de Paris. Ils ne sont
-pas plus gros qu’un manche de couteau et excellents comme je viens de le
-dire, soit dans le potage soit avec du mouton[306].»
-
- [306] _Voyage de Lister à Paris_, Trad. Sermizelles, p. 134.
-
-Il y a une centaine d’années, Phillips faisait la même observation:
-«Nous avons remarqué que Paris est approvisionné par un navet long,
-fusiforme, de la forme d’une carotte et qu’on appelle navet des Vertus.
-Ils sont certainement plus doux que nos turneps et bien supérieurs pour
-potages et autres préparations culinaires[307].»
-
- [307] _History of cultivated vegetables_ (1828), t. II, p. 366.
-
-Comme toutes les plantes très anciennement cultivées, l’espèce _Napus_
-du genre _Brassica_ a produit beaucoup de variétés dissemblables, les
-unes de forme sphérique, d’autres fusiformes, turbinées ou très
-effilées; elles diffèrent encore par la grosseur, la couleur blanche,
-jaune, grise, parfois rouge (_rouge plat hâtif_), ou noire (_noir rond
-sucré_).
-
-Chez le Navet, l’influence du milieu cultural est plus remarquable que
-chez tout autre légume. De là le grand nombre de races localisées dont
-beaucoup dégénèrent facilement, et perdent leurs qualités spéciales
-lorsqu’elles ne sont plus soumises à l’influence du climat et des
-propriétés physiques et chimiques de leur sol natal.
-
-Dans les temps modernes, les Français ont perfectionné le Navet. Nous
-citions plus haut le Navet _d’Aubervilliers_ ou _des Vertus_. La plaine
-des Vertus est constituée par le territoire d’Aubervilliers, ce village
-parisien renommé depuis plus de quatre siècles pour ses cultures de gros
-légumes. Les maraîchers de cette région ont créé les races commerciales
-les plus cultivées en France. Le beau Navet _Marteau_ est issu de
-l’ancien Navet _long des Vertus_ ou plutôt de sa sous-variété _hâtif des
-Vertus_. La race _Marteau_, caractérisée par sa forme renflée en massue,
-s’est montrée entre 1850 et 1860. Nous n’avons pas rencontré ce nom
-avant 1858. C’est alors que le grainier Louesse cite avec l’orthographe
-_Martot_, ce Navet que l’on préfère, dit-il, à cause de sa belle forme
-obtuse et arrondie à l’extrémité[308]. La 3e édition du _Manuel de
-Culture potagère_ de Courtois-Gérard (1858) mentionne la sous-variété du
-Navet _hâtif des Vertus_ nommée _Marteau_ que sa deuxième édition (1853)
-ne connaissait pas. Est-ce le renflement de la partie inférieure qui lui
-a valu ce nom? Peut-être. On pourrait aussi soupçonner, à cause de cette
-particularité, un transfert du nom d’un vieux Navet normand le N.
-_Martot_ ou _Maltot_. Le _Traité des plantes potagères_ de Vilmorin
-admet _Martot_ ou _Maltot_ comme synonymes de N. _gris de Morigny_. Le
-véritable Navet _Maltot_ est populaire dans le Calvados d’où il est
-vraisemblablement sorti. Il existe un village du nom Maltôt dans ce
-département et aussi une localité dénommée Martot dans le département de
-l’Eure.
-
- [308] _L’Hortic. français_, 1857, p. 183.
-
-Une sélection de la race _Marteau des Vertus_ est le N. _à forcer
-demi-long_ obtenu vers 1890, obtus, mais non renflé à l’extrémité, que
-l’on cultive sur une grande échelle pour l’exportation. Les feuilles,
-réduites en nombre et en dimension, la rapidité de sa croissance, en
-font le Navet idéal pour la culture sous châssis.
-
-A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, les maraîchers
-parisiens faisaient en petite quantité une culture forcée d’une variété
-hâtive, mais au fur et à mesure que la Pomme de terre nouvellement
-introduite fut plus recherchée, la culture du Navet forcé devint moins
-lucrative; elle fut finalement abandonnée. Après la guerre de 1870, nous
-dit M. Curé, secrétaire du Syndicat des maraîchers parisiens, quelques
-jeunes maraîchers eurent l’idée d’entreprendre la culture forcée du
-Navet _blanc hâtif_ race _Marteau_. Ce Navet, d’une croissance
-extra-rapide, n’occupe pas la terre longtemps, ce qui diminue son prix
-de revient.
-
-D’autre part, sa qualité est très supérieure à celle des Navets cultivés
-dans le Midi pour primeurs. Aussi l’industrie du Navet forcé a pris
-depuis cette époque une grande place dans la culture maraîchère des
-environs de Paris et son exportation en Angleterre, Belgique, Allemagne,
-Russie pendant les mois de mars et d’avril de chaque année atteindrait
-le taux respectable de trois millions de francs[309]. Les races
-anglaises _Early Milan_, _Snow Ball_, _Red Globe_, etc., ont aussi une
-aptitude spéciale à réussir sur couche.
-
- [309] _Rev. hortic._, 1902, p. 165.
-
-Le Navet _rond des Vertus_ encore appelé N. _de Croissy_ est très commun
-sur les marchés. Croissy, village situé non loin de la machine de Marly,
-s’est spécialisé depuis plus d’un siècle dans la culture du Navet et de
-la Carotte; il fournit les premiers Navets de pleine terre envoyés aux
-Halles de Paris au commencement de mai et alimente les marchés parisiens
-pendant la plus grande partie de l’année. Montesson, Palaiseau, Flins et
-Viarmes sont des centres de production du Navet très importants.
-
-Les Navets dits _secs_ diffèrent de ces races maraîchères par leur chair
-plus sucrée et qui reste ferme après cuisson au lieu d’être aqueuse et
-fondante. Les variétés anciennes _de Saulieu_, _de Meaux_, _de Teltau_,
-_de Freneuse_ appartiennent à cette catégorie de Navets fins.
-
-Le Navet réputé de Freneuse a fait connaître le nom de ce charmant
-village situé sur les bords de la Seine, près de Mantes. Entre 1600 et
-1650 les habitants de Freneuse commencèrent à consacrer la plus grande
-partie de leur territoire très sableux à la production du Navet
-ordinaire qu’ils allaient ensuite exporter dans la région normande sur
-les marchés de Gisors, La Roche-Guyon, Magny, Vernon. Quelques
-cultivateurs amenaient leur voiture jusqu’à Rouen, Beauvais et Paris.
-
-La culture plus lucrative de l’Asperge, qui a pris une grande extension
-à Freneuse à partir de 1865, a fait disparaître l’industrie du Navet. Le
-cultivateur freneusier sème toujours quelques ares de «petite graine»
-pour les besoins de sa maison. Celui-là est le vrai Navet _de Freneuse_
-qui n’est jamais venu à Paris. Le Navet vendu autrefois sous ce nom
-provenait du territoire de Flins, près Poissy[310].
-
- [310] Communication due à l’obligeance de M. Renout, maire de
- Freneuse.
-
-Il existe en France une certaine prévention contre les Navets à chair
-jaune, d’ailleurs excellents. Sont cependant assez cultivés le N. _Boule
-d’or_, jolie variété sphérique, importée d’Angleterre en 1844 par le
-comte de Gourcy, agronome, et issu du N. _jaune de Malte_, le Navet
-_jaune de Montmagny_, nouveauté de 1875.
-
-Selon Littré, le mot français Navet est dérivé du latin _Napus_ par
-l’intermédiaire d’un diminutif _Napetus_ et par suite de la tendance à
-changer le _p_ en _b_ ou en _v_. Dans les lois saliques nous voyons déjà
-_nabina_ et _navina_, lieux cultivés en Navets. Les textes du moyen âge
-présentent les formes: _naviet_, _navez_; _navel_ et _naveau_ sont les
-dérivés les plus fréquents; ce dernier a été usité jusqu’au XVIIe
-siècle. Les patois berrichons et picards ont gardé naviau et naveau.
-
-Quant à la Rave, toutes les langues européennes ont un nom commun: grec,
-_rapus_ et _raphus_; latin _rapa_; irlandais _raîb_, _raibe_; ancien
-allemand _raba_, _ruoba_; scandinave _rôfa_; ancien slave _repa_; russe
-_rjepa_, etc. La racine sanscrite _rap_, paraît exprimer une idée de
-gonflement, de plénitude qui s’appliquerait fort bien aux formes des
-racines en question[311].
-
- [311] Pictet, _Orig. indo-européennes_, t. I, p. 376.
-
-
-
-
-PANAIS
-
-(_Pastinaca sativa_ L.)
-
-
-Le Panais est un légume bien déchu de son ancienne popularité. Ils sont
-rares aujourd’hui ceux qui aiment la chair pâteuse et le goût aromatique
-de cette racine qui n’entre plus guère dans les cuisines que pour servir
-à l’assaisonnement des potages.
-
-Avant l’introduction de la Pomme de terre, la chair du Panais, reconnue
-plus nourrissante que celle de la Carotte, était un aliment estimé pour
-les jours maigres. Contrairement à l’usage actuel, on mangeait beaucoup
-de Panais et peu de Carottes.
-
-Le botaniste allemand Tragus (1552) dit que le Panais et le _Phaseolus_
-forment le fond de la nourriture pendant le Carême. Avant la Réforme, on
-cultivait en grand le Panais, en Angleterre, pour la nourriture de
-l’homme, car c’était l’accompagnement favori du poisson séché consommé
-en temps de carême.
-
-Dans toute l’Europe, cette racine devait être autrefois une importante
-denrée pour les classes pauvres. D’après Dalechamps (XVIe siècle),
-_Pastinaca_ (Panais) vient de _pascere_, paître[312] «parce que la
-populace en mange souvent et s’en repaît». De son emploi alimentaire si
-fréquent le Panais a gardé le nom de _Pastinaca_, en français Pastenade,
-qui lui était d’abord commun avec la Carotte. Les déformations
-successives du mot _Pastinaca_ ont donné: pastenaie, patenais, pasnaie,
-panais.
-
- [312] Ou mieux de _pastus_, aliment.
-
-Le Panais cultivé descend du Panais sauvage, Ombellifère bisannuelle
-indigène. Cette plante est commune dans l’Europe méridionale et
-tempérée; on la trouve en France dans les champs, les pâturages secs,
-les terres incultes.
-
-Le Panais sauvage a une racine fusiforme, blanchâtre, très coriace,
-enfin immangeable, mais la culture l’a rendue charnue et plus
-volumineuse. On a vu des Panais ronds pesant 1 kilogramme 175 grammes.
-
-Les commentateurs ne sont pas bien d’accord sur la question de savoir si
-le Panais a été connu des Anciens. On croit voir le Panais dans une
-racine comestible nommée par Pline et Dioscoride _Elaphoboscon_[313].
-C’est du moins l’opinion de Sprengel, de Fée, de Sibthorp. Le
-_Staphylinos_ des Grecs est peut-être le Panais sauvage. Il est possible
-que les divers _Pastinaca_ des auteurs latins comprennent le
-Panais[314]. Dans tous les cas, la culture du Panais dès le haut moyen
-âge n’est pas douteuse.
-
- [313] _Hist. nat._ l. XXII, chap. 37.
-
- [314] Ed. Fournier, _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-Le capitulaire _de Villis_, de Charlemagne, distingue bien le Panais et
-la Carotte: _Pastenaca_ et _Caruitas_.
-
-Deux vers de Gauthier de Coinci, poète au XIIIe siècle, montrent que le
-Panais était alors chose vulgaire:
-
- «Car une truie une basnaie
- «Aime assez mielx c’un marc d’argent.»
-
-(_Miracles de la Vierge_)
-
-C’est là sans doute le plus ancien exemple du mot français Panais (avec
-la forme basnaie pour pasnaie).
-
-Le Traité de Courtillage, inséré dans le _Ménagier de Paris_ (1393),
-donne une indication culturale: «Panoit soit semé large à large».
-
-En l’an 1473, il y eut si grande disette de Navets et de Panais qu’un
-chroniqueur en fit la remarque: «Les navets, les pastenées et racines
-estoient sy chières con vendoit IIII navels II deniers, III pastenées I
-denier[315].»
-
- [315] Larchey, _Journal de Jehan Aubrion_, p. 53.
-
-Au XVIe siècle, les botanistes; Tragus, Camerarius, Lobel, Dalechamps,
-Gérarde, décrivent ou figurent un grand Panais long, race primitive qui
-se rapproche de la forme sauvage, le nommant _Pastinaca sativa_ ou
-_domestica_. Fuchs l’appelle _Sisarum sativum magnum_ et Clusius, dans
-sa traduction de Dodoens: grand Chervis cultivé. Pour Dalechamps et
-Lobel, c’est la Pastenade des jardins.
-
-On voit déjà poindre une race supérieure, à couronne creuse, qui est
-représentée à notre époque par le Panais _long_ ou _demi-long de
-Guernesey_, lequel est caractérisé par une rigole circulaire du collet,
-d’où partent les feuilles[316].
-
- [316] Camerarius, _Epitome_ (1586), p. 507.
-
-Au XVIIe siècle, apparaissent les Panais ronds, plus larges que hauts, à
-développement plus rapide, à feuillage peu abondant, par conséquent
-appropriés à la culture bourgeoise. Ce sont aujourd’hui les plus
-recherchés pour le potager; ils sont précoces comme tous les
-légumes-racines de forme sphérique et leur feuillage réduit les rend
-moins encombrants.
-
-Le Panais rond s’est aussi appelé Panais _de Siam_[317].
-
- [317] De Combles, _L’Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 693.
-
-Jusqu’à ce qu’il fut détrôné par la Pomme de terre, le Panais a été en
-honneur dans la cuisine. Le grand cuisinier La Varenne servait sur les
-tables princières des plats de Panais à la sauce, blanche. Le mode de
-préparation le plus fréquent, au XVIIe siècle, était le Panais bouilli,
-frit et passé dans la pâte, à la manière de nos Salsifis.
-
-
-
-
-PERSIL DE HAMBOURG ou A GROSSES RACINES
-
-
-Comme le Céleri-Rave, le Cerfeuil bulbeux, et quelques autres plantes à
-parties souterraines alimentaires, le Persil à grosses racines semble
-avoir été usité de longue date en Hollande, Allemagne, Pologne; les
-légumes-racines en général sont toujours entrés pour une large part dans
-l’alimentation des peuples du Nord de l’Europe.
-
-Simple variété du Persil commun, le Persil tubéreux est cultivé pour sa
-racine fusiforme, renflée, devenue succulente, qui constitue un bon
-légume d’hiver au goût de Céleri-Rave, s’accommodant comme les jeunes
-Carottes ou les Salsifis; le feuillage conservant d’ailleurs ses
-propriétés condimentaires.
-
-M. Margueritte, jardinier en chef de l’Institut des nobles à Varsovie,
-lorsqu’il introduisit il y a cinquante ans ce légume alors inconnu en
-France, ne se doutait pas qu’aux derniers siècles le Persil à grosses
-racines était admis dans la cuisine française: il arrive parfois que des
-nouveautés horticoles ne sont que des réintroductions. C’est le cas pour
-le Persil de Hambourg.
-
-Fuchs connaissait la plante à l’état cultivé en Allemagne en 1542[318].
-On l’indiquait alors comme originaire de Hollande avec le nom de Persil
-hollandais. Au commencement du XVIIe siècle on voit ce Persil en France.
-D’après Cl. Mollet: «Les racines de gros Persil sont aussi fort
-excellentes[319].» Son fils André, jardinier de la reine de Suède, dit
-dans son _Jardin de plaisir_ (1651) que les racines du gros Persil sont
-mangées en Suède. La plante figure dans certains traités de cuisine
-français du XVIIIe siècle. De Combles en parle en 1749: «Le Persil à
-grosses racines n’est pas assez connu en France et mal à propos on
-néglige de le cultiver; les Allemands en font grand cas avec justice et
-c’est l’espèce à laquelle ils sont le plus attachés[320].» On voit
-encore le Persil de Hambourg dans un catalogue d’Andrieux-Vilmorin
-(1783).
-
- [318] _De Stirpium_ (1542), p. 573.
-
- [319] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 150.
-
- [320] _L’Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 390.
-
-En 1726 le grainier anglais Towsend, auteur d’un ouvrage intitulé
-_Seedsman_, dit qu’en Hollande le peuple fait cuire les racines du gros
-Persil et les mange comme un bon plat. Miller prétend l’avoir introduit
-en Angleterre en 1727.
-
-En 1860, M. Margueritte, le réintroducteur du Persil de Hambourg en
-France, publia une note destinée à appeler l’attention sur cette plante
-alimentaire qui, disait-il, «se vend en abondance sur les marchés de
-Varsovie»[321].
-
- [321] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1860, p. 343.
-
-Vers 1865-1868, M. Vavin, amateur à Bessancourt, cultivait le Persil à
-grosses racines. Dans les communications qu’il fit à la Société
-impériale d’Horticulture sur cette plante nouvelle, il ne lui reconnaît
-qu’une qualité médiocre. Depuis, le Persil de Hambourg a sans doute été
-amélioré. Il semble peu cultivé. La _Revue horticole_ l’a signalé
-plusieurs fois à partir de 1882. On en connaît deux variétés, l’une à
-racines très longues; une autre à racines plus courtes et plus grosses.
-
-
-
-
-RADIS
-
-(_Raphanus sativus_ L.)
-
-
-Evidemment ce n’est pas pour leur valeur alimentaire que sont cultivés
-les jolis petits Radis au frais coloris rose ou écarlate. L’art
-culinaire les accepte comme un hors-d’œuvre appétissant en même temps
-qu’une décoration pour les tables. Gros Radis d’été, Radis noir d’hiver,
-à la chair ferme et piquante, ne sont aussi que des condiments
-apéritifs... pour ceux qui possèdent l’intégrité de leurs facultés
-digestives.
-
-Les Radis appartiennent au genre _Raphanus_ de la famille des
-Crucifères, voisin des _Sinapis_ (Moutarde) et des _Brassica_ (Choux,
-Colza, Navets-Raves). Comme ces dernières plantes, il comprend deux
-classes de variétés: des Radis à graines nombreuses et oléagineuses,
-mais dont la racine n’est pas charnue. On les cultive en Chine, en
-Orient, pour extraire l’huile des graines. Nos Radis ne sont que des
-plantes potagères; chez ceux-ci, la base de la tige renflée se confond
-avec la racine pivotante pour former une sorte de tubercule comestible
-globuleux, ovoïde ou allongé.
-
-L’origine du Radis est incertaine. On peut soupçonner le _Raphanus
-maritimus_ d’être son type primitif. Dans tous les cas, cette espèce
-sauvage commune dans la région méditerranéenne est la plante la plus
-voisine de notre Radis, tant par sa racine vivace qui produit la seconde
-année un pivot assez gros, allongé, que par l’important caractère de son
-fruit, presque semblable à la silique ventrue et subéreuse du Radis
-cultivé.
-
-Pour le botaniste J. Gay, le Radis des anciens Grecs n’est autre que le
-_Raphanus maritimus_ dont l’habitat s’étend de Gibraltar à la Mer
-Caspienne[322]. L’origine géographique de la plante concorde avec les
-données des anciens auteurs. Ce serait le _Raphanis agria_ de
-Dioscoride, lequel, selon Pline, se nommait _Armon_ ou _Armor_ dans le
-Pont, d’où l’_Armoracia_ des Latins, nom qui a été abusivement appliqué
-par Pline au grand Raifort (_Cochlearia Armoracia_). La linguistique
-reconnaît une origine arienne au terme _Armoracia_. Le mot existe dans
-l’arménien et le cymrique avec le sens de racine. L’identification de
-l’_Armoracia_ avec notre Radis paraît d’autant plus juste que les
-Italiens ont conservé le mot _Ramoraccio_ pour désigner cette plante
-potagère, tandis qu’ils ne connaissent le Raifort que sous le nom de
-_Raffano_.
-
- [322] De Candolle, _Géographie botanique_, II, p. 826.
-
-D’après Linné, beaucoup d’auteurs ont indiqué le Radis comme originaire
-de l’Extrême-Orient. Il est vrai que la Chine et le Japon possèdent
-depuis la plus haute antiquité de nombreuses races de Radis, les unes
-oléifères, d’autres comestibles, quelques-unes à racines énormes. Une
-telle abondance de formes n’a pu se produire qu’à la suite d’une longue
-culture. En effet, le Radis est mentionné dans le _Rhya_, ouvrage
-chinois de l’an 1100 avant notre ère[323].
-
- [323] Bretschneider, _Botanicon Sinicum_, t. II, p. 39.
-
-Si la culture du Radis est aussi très ancienne dans l’Europe
-méridionale, où doit-on placer le point de départ de sa transformation
-en plante potagère? Le transport du Radis cultivé du midi de l’Europe en
-Chine au travers toute l’Asie, dans les temps non civilisés, serait une
-exception peu probable à une certaine loi historique: les apports de
-plantes cultivées se sont faits généralement en sens contraire. Ils ont
-marché de l’est à l’ouest comme les invasions humaines. L’habitat du _R.
-maritimus_ paraissant s’étendre à l’est peut-être jusqu’à l’Inde ou à la
-Chine, certains sujets venus en terre très fertile ont pu devenir
-accidentellement comestibles à la fois en Extrême-Orient et dans
-l’Europe méridionale.
-
-Plusieurs botanistes soupçonnent que le _Raphanus sativas_ ou Radis
-cultivé est simplement un état particulier, à grosse racine et à fruit
-non articulé du _Raphanus Raphanistrum_, Ravenelle ou Raveluche, plante
-très commune de nos moissons, souvent confondue avec la Moutarde sauvage
-ou Sanve, et qu’on trouve à l’état spontané dans toute l’Europe et
-l’Asie tempérées[324].
-
- [324] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, p. 25.
-
-Certaines expériences de M. Carrière paraissent donner quelque créance à
-cette hypothèse. Vers 1865, M. Carrière, alors chef des pépinières au
-Muséum, entreprit la transformation du _R. Raphanistrum_ en plante
-potagère. A la quatrième génération seulement, il aurait obtenu des
-Radis à racine charnue, de forme, de grosseur et de coloris variés, dont
-il a donné des figures bien faites pour étonner[325]. Mais il y a tout
-lieu de croire que les Radis de M. Carrière naïvement baptisés du nom de
-Radis de famille, à cause de leur grosseur, étaient des produits
-hybrides et le résultat d’un pollen étranger de hasard transmis par la
-voie éolienne ou mieux par les nombreux insectes qui butinent sur les
-fleurs des Crucifères. On eût aimé que l’expérimentateur montrât en même
-temps les états successifs par lesquels ses semis ont dû passer, s’il y
-a eu véritablement amélioration progressive. Une contre-expérience
-tentée par M. Decaisne, professeur au Muséum, et conduite avec tout le
-soin désirable, a été suivie pendant plusieurs années par M. D. Bois,
-aujourd’hui assistant de la chaire de culture au Muséum, de qui nous
-tenons ce détail; elle n’a donné que des résultats négatifs.
-
- [325] _Journal Soc. imp. d’Hort._ 1869, p. 253, 329.
-
-La déviation accidentelle du type obtenue par M. Carrière n’a pas été
-remarquée dans la nature. Pourtant le _Raphanus Raphanistrum_ habite les
-champs cultivés, en terrain fumé, labouré, travaillé, c’est-à-dire que
-la Ravenelle croît naturellement dans des conditions très favorables aux
-variations spontanées et identiques à celles créées par le chef des
-pépinières du Muséum pour ses expériences culturales.
-
-Deux caractères botaniques de premier ordre contredisent en outre la
-filiation présumée du Radis dans l’hypothèse de M. Carrière. Le Radis
-cultivé diffère du _R. Raphanistrum_ par sa silique ventrue, non
-articulée, par la couleur de ses fleurs blanches ou violettes, jamais
-jaunes. A ces arguments s’ajoute un caractère physiologique: la
-délicatesse du Radis sous nos climats indique qu’il doit procéder plutôt
-d’une forme méridionale que d’une plante indigène aussi rustique qu’est
-la Ravenelle sauvage. Comme tant d’autres plantes domestiques, le Radis
-serait-il un produit hybride et le résultat d’un croisement entre _R.
-maritimus_ et _R. Raphanistrum_? ou bien serait-il dérivé d’une forme
-asiatique aujourd’hui disparue de la nature sauvage? La grande analogie
-qui existe entre le Radis cultivé, le _Mougri_ de Java, les Radis
-oléifères d’Extrême-Orient et de l’Inde donnerait créance à cette
-dernière hypothèse.
-
-Les Anciens ont possédé plusieurs sortes de Radis qu’il n’est guère
-possible d’identifier. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, appelle
-_surmaia_ un Radis dont les constructeurs de la grande pyramide d’Egypte
-ont fait une énorme consommation constatée par une inscription lapidaire
-qui se voyait encore de son temps.
-
-Des archéologues ont signalé le Radis figuré sur les murs du temple de
-Karnak, dans l’Ile de Philæ (Haute-Egypte). Une peinture de Pompéi
-représente une botte de Radis ronds en compagnie d’autres légumes[326].
-
- [326] _Pitture d’Ercolano_, t. II, p. 52.
-
-On suppose que _radicula_ et _syriaca radix_ de Columelle et de Pline, à
-chair tendre et douce, sont nos petits Radis roses à forme globuleuse,
-pendant que la Rave du Mont-Algide (_algidense_), très allongée, à chair
-translucide, serait la forme longue de nos Radis[327]. Il est prudent de
-faire des réserves sur ces identifications, vu la brièveté et
-l’insuffisance des descriptions anciennes.
-
- [327] Columelle, l. X, c. 114; l. XI, c. 3.--Pline, l. XIX, 26.
-
-Le Radis ne paraît pas avoir été largement répandu au moyen âge dans le
-Nord de l’Europe. En Italie et en général dans le Midi, il devait être
-plus apprécié. Au XVIIIe siècle, les variétés italiennes étaient
-réputées les plus délicates pour la table. Nous constaterons, à ce
-propos, que les légumes aqueux rafraîchissants, les salades et les
-plantes condimentaires destinées à exciter les fonctions digestives sont
-entrés de préférence au potager des méridionaux, tandis que le besoin
-d’une alimentation azotée a obligé les habitants des climats froids à
-cultiver principalement les légumes très nourrissants, les racines
-féculentes, les Légumineuses.
-
-Il faut arriver au XVIe siècle pour voir distinctement le Radis dans les
-_Histoires des Plantes_ des premiers botanistes qui l’ont décrit et
-figuré. Comme de nos jours, il était mangé avant le repas pour stimuler
-l’appétit. C’est le _Raphanus longus_ de Tragus, Matthiole, Lonicer et
-Camerarius; le _R. purpureus minor_ de Lobel; le _Radicula sativa minor_
-de Dodoens. Ruel, ancien botaniste français (1536), dit que l’on sert
-quotidiennement cette racine sur les tables sous le nom vulgaire de
-_Radis_. Cependant l’appellation usuelle était Raifort cultivé; le Cran
-(_Cochlearia Armoracia_), qui est le véritable Raifort, portait le nom
-de Raifort sauvage. Entre ces plantes Crucifères voisines: Raifort,
-Radis et Raves, il y a eu une perpétuelle confusion de noms.
-
-Actuellement le Raifort des Parisiens n’est autre chose que le Radis
-noir. Les Radis longs sont encore nommés Raves de jardin par les
-jardiniers.
-
-[Illustration: RADIS (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Au XVIIe siècle le Radis _de tous les mois_ commençait à être largement
-cultivé. Le _Jardinier françois_ (1651), La Quintinie (1690), le
-_Jardinier solitaire_ (1704) le sèment sur couche à chaque décours de la
-lune. Tous l’appellent Raifort ou petite Rave. Plus tard le terme Radis
-fut réservé aux petits Radis ronds.
-
-L’Italie semble avoir fourni les premiers Radis rouges, tel le Raifort
-purpuré de Lobel, figuré aussi par Matthiole et Dalechamps. Gérarde,
-auteur anglais (1597), représente deux variétés de Radis, une à racine
-globuleuse; l’autre à racine oblongue. Parkinson (1629) ne connaissait
-que le Radis noir d’hiver et un Radis blanc dont il existait plusieurs
-formes.
-
-C’est que nos jolies variétés si agréables à l’œil, appétissants Radis
-tendres, croquants, à l’eau savoureuse, sont des conquêtes modernes du
-jardinage, et surtout du jardinage français. L’abbé Rozier, à l’article
-_Rave_ de son _Cours d’Agriculture_ qui parut en 1789, fixait à 30
-années en arrière l’apparition des variétés perfectionnées de Radis. Le
-Radis typique de l’ancien temps paraissant avoir été un long Radis
-blanc, gris ou rougeâtre, médiocre au point de vue culinaire.
-
-D’après Miller, le Radis rouge rond ou rose n’aurait été introduit de
-France en Angleterre qu’en 1802.
-
-De Combles, en 1749, connaissait trois variétés de petites Raves,
-c’est-à-dire de Radis longs blancs ou rouges et huit sortes de _radix_,
-comprenant sous ce terme les petits Radis ronds, les gros Radis d’été et
-les Radis noirs d’hiver. Des Radis de table, il existe aujourd’hui des
-variétés sans nombre dont les noms remplissent les catalogues des
-grainiers. Le _petit saumoné_, le _rose demi-long_, le _rose à bout
-blanc_, le _long écarlate_, le _rond écarlate_ et autres ont été tour à
-tour les favoris de la mode. Nous ne connaissons pas de plus ravissant
-tableau que la collection des Radis modernes figurée dans une planche
-coloriée qui accompagne un article sur ce légume dû à la plume autorisée
-de M. Henri de Vilmorin[328]. Quelles merveilleuses nuances dans les
-frais coloris! Quelle diversité dans les formes, depuis le _long
-écarlate_, Rave en miniature, jusqu’au _rose à bout blanc_ terminé par
-une fine queue de rat qui est la véritable racine.
-
- [328] _Revue hortic._ 1898, p. 84.
-
-Aujourd’hui, le type recherché serait le _demi-long_, à bout en massue,
-semblable à un petit Navet _Marteau_. Les maraîchers connaissent le peu
-de fixité de ces sous-variétés qu’ils maintiennent difficilement pures,
-le double jeu de la fécondation croisée et de la variation naturelle les
-transformant sans cesse.
-
-Quelques Radis d’agrément, sans importance économique, méritent d’être
-signalés. Ce sont des introductions récentes.
-
-Le Radis _rose d’hiver de Chine_ a été introduit par les missionnaires
-en 1837 et propagé par les soins de M. l’abbé Voisin. Il figure comme
-nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1840.
-
-Le Radis _rouge monstrueux de Kashgar_, originaire de l’Asie Centrale, a
-été réintroduit par M. Paillieux en 1890.
-
-En 1874 fut mis au commerce sous le nom de _Raphanus acanthiformis_ un
-énorme Radis blanc plus tendre que le Radis noir, simple variété du _R.
-sativus_ cultivée au Japon sous le nom de _Daïkon_. Dans ce pays on le
-consomme cru, cuit ou confit dans le sel et il s’en fait une énorme
-consommation. La presse horticole a beaucoup parlé de ces Radis
-exotiques que l’on peut manger en guise de Navets dont ils ont assez le
-goût. MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés de Radis
-du Japon ou _Daïkon_ un substantiel chapitre de leur _Potager d’un
-Curieux_.
-
-C’est encore à M. Paillieux que l’on doit la réintroduction du Radis
-serpent (_R. caudatus_ L.) dans nos cultures. C’est une espèce distincte
-dont les siliques, extraordinairement longues, sont comestibles; elles
-se consomment à la croque au sel comme nos Radis dont elles ont le goût.
-La plante est cultivée dans l’Inde et surtout à Java où elle paraît
-spontanée. Le nom local est _Mougri_. Le Radis serpent a été signalé
-pour la première fois par Linné en 1767 dans son premier _Mantissa_ (p.
-95).
-
-_Raphanus_, le nom latin scientifique du Radis, vient du grec; ce nom
-fait allusion à la rapidité de la croissance de la plante. Dans toutes
-les langues européennes le nom du Radis est dérivé du latin _radix_,
-racine. L’ancien français présente les formes suivantes, depuis le XIIe
-siècle: _raïs_, _raïz_, _rait_, _raix_, _radix_.
-
-
-
-
-SALSIFIS
-
-(_Tragopogon porrifolium_ L.)
-
-
-Plante bisannuelle à racine comestible, fusiforme, blanche, charnue,
-d’un goût très doux, que l’on confond parfois avec la Scorsonère ou
-Salsifis noir qui a la racine noire extérieurement et les fleurs jaunes,
-tandis que le Salsifis a la racine blanche et les fleurs d’un pourpre
-violet. Les deux plantes se ressemblent et appartiennent à la même
-famille des Composées-Chicoracées, mais elles sont botaniquement
-distinctes.
-
-Le Salsifis se trouve spontané dans les départements méridionaux de la
-France, en Suisse, Grèce, Italie, Dalmatie et Algérie. Le Salsifis des
-prés (_Tragopogon pratense_ L.), commun aux environs de Paris, est une
-autre espèce non cultivée et différente du Salsifis des jardins.
-
-Le nom grec _Tragopogon_, qui veut dire barbe de bouc (à cause des
-aigrettes plumeuses des semences), s’appliquait dans l’Antiquité soit à
-notre Salsifis cultivé, soit au _Tragopogon crocifolium_, qui appartient
-aussi à la flore grecque. De la culture du Salsifis chez les Anciens,
-nous ne connaissons rien. Peut-être se contentaient-ils de le recueillir
-à l’état sauvage? D’aucuns ont vu dans une peinture de Pompéi une botte
-d’Asperges en compagnie de Carottes et peut-être de Radis[329]. Nous
-reconnaissons très distinctement dans ces prétendues Asperges les
-racines fusiformes du Salsifis préparées pour le marché.
-
- [329] _Pitture d’Ercolano_, t. II, pl. VIII, p. 52.
-
-Le moyen âge paraît ignorer le Salsifis qu’Olivier de Serres signale
-comme une plante nouvelle: «Une autre racine de valeur, dit-il, est
-aussi arrivée en nostre cognoissance depuis peu de temps en çà, tenant
-rang honorable au jardin; c’est le Sercifi»[330].
-
- [330] _Théâtre d’Agriculture_, l. VI, p. 531.
-
-La culture doit être plus ancienne en Italie. Selon Césalpin:
-«Tragopogon s’appelle vulgairement chez nous _sassefrica_; on vend ses
-racines comme légume»[331]. Salsifis semblerait donc emprunté à
-l’italien _sassefrica_--qui frotte les pierres--mot peu explicable. Le
-_Tragopogon porrifolium_ de l’Europe méridionale, forme sauvage de notre
-Salsifis, habite souvent les endroits pierreux. _Sassefrica_ peut être
-un mot identique à Saxifrage--qui brise les pierres--toutes les
-Saxifrages étant des plantes saxatiles. Perce-pierre se rapporte aussi à
-cette station habituelle dans les lieux pierreux.
-
- [331] _De plantis_ (1583), p. 517.
-
-Ruellius (1536) donne la forme latine _saxifica_ et indique le mot comme
-venant de l’Etrurie. L’orthographe actuelle est assez récente. On
-écrivait autrefois: sassefigue, sassafy, serquifie, selsifie, cercifix,
-salcifix.
-
-Le Salsifis blanc a été amélioré. Les plantes non sélectionnées
-produisent souvent des racines petites et fourchues. Les variétés sont
-peu nombreuses: _Mammouth_, variété anglaise, _Sutton’s Giant_, Salsifis
-_amélioré à grosse racine_.
-
-Il y a un siècle ou deux le Salsifis était beaucoup plus cultivé
-qu’aujourd’hui. On a remplacé en grande partie ce légume par la
-Scorsonère d’Espagne.
-
-
-
-
-SCOLYME
-
-(_Scolymus hispanicus_ L.)
-
-
-Le Scolyme est une plante bisannuelle, de la famille des Composées, à
-feuilles très épineuses, ayant le port et l’aspect d’un Chardon.
-Analogue au Salsifis et à la Scorsonère, il serait, selon quelques
-dégustateurs, supérieur en qualité à ces derniers légumes.
-
-Le Scolyme croît à l’état sauvage dans tout le midi de l’Europe: Iles
-Canaries, Madère, Italie, Grèce, Espagne, Provence, Languedoc,
-Mauritanie. Jusqu’à présent il n’a été que peu ou pas cultivé, mais de
-tout temps les paysans de la région de l’Olivier ont récolté la racine
-pivotante, blanche et assez charnue du Scolyme sauvage pour la manger en
-guise de Salsifis ou de Scorsonère.
-
-Chez les anciens Grecs, il est déjà question d’un _Scolumos_, Chicoracée
-ou Carduacée dont on mangeait la racine cuite. Le _Scolumos_ de
-Théophraste a été identifié au _Scolymus hispanicus_ de Linné par
-Clusius, Lobel, Tabernæmontanus, Camerarius, mais Dalechamps ne sait pas
-si ce nom doit s’appliquer au Scolyme, au Cardon ou même au Panicaut ou
-Chardon-Roland (_Eryngium campestre_ L.) dont les tiges et les racines
-étaient alimentaires chez les Grecs, d’après Pline qui l’appelle _Centum
-capita_.
-
-Le _Scolumos_ de Dioscoride serait le _Cactos_ de Théophraste,
-c’est-à-dire le Cardon. L’Artichaut, qui est une variété de Cardon,
-rappelle par son nom linnéen, _Cynara Scolymus_, cette confusion de noms
-entre deux Composées également épineuses et dont on mangeait la racine
-chez les Anciens.
-
-Le Scolyme a été décrit et figuré par les botanistes de la Renaissance
-sous les noms suivants:
-
- _Scolimus Theophrasti_, Clusius.
- _Eryngium luteum monspelliense_, Clusius.
- _Carduus Chrysanthemus_, Dodoens.
- _Eryngium Vegetii_, Camerarius.
-
-Ch. de l’Escluse signale l’usage de la racine de Scolyme à Salamanque et
-en Castille. La plante est très commune en Espagne. Le naturaliste Belon
-en parle dans ses _Singularitez_, l’ayant observé dans les Iles de
-l’Archipel. Les Grecs modernes l’appellent _Scolumbros_.
-
-Aucun auteur ancien de jardinage ne mentionne le Scolyme. L’initiative
-de sa culture jardinière revient à M. Robert, directeur du Jardin
-botanique de la Marine, à Toulon. Lors de ses herborisations autour de
-cette ville, il rencontrait souvent le _Scolymus hispanicus_ à l’état
-sauvage.
-
-Connaissant par expérience les bienfaits de la culture, vers 1835 il eut
-l’idée d’améliorer le Scolyme pour en faire un succédané du Salsifis et
-de la Scorsonère. Ses essais ayant réussi, il montra, par une notice
-publiée dans les Mémoires de la Société des Sciences, Belles-Lettres et
-Arts du département du Var, que le Scolyme sélectionné offrait des
-racines grosses, blanches, charnues, agréables au goût, dignes de
-figurer à côté de la Scorsonère. En 1838, M. Robert envoya des graines à
-Paris et la Société royale d’Horticulture lui décerna une médaille
-d’argent pour introduction d’un nouveau légume[332].
-
- [332] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, t. XXV (1839), p. 153.
-
-Jacques, de Neuilly, Bossin, Battereau, d’Anet, et quelques autres,
-expérimentèrent le Scolyme et l’on vit paraître le nouveau légume aux
-séances de la Société royale d’Horticulture. M. Vilmorin commença la
-culture du Scolyme en 1836. A partir de l’année 1840, il le classe parmi
-les plantes potagères dans les éditions successives du _Bon jardinier_,
-attestant que le Scolyme constitue une acquisition de valeur pour les
-jardins. La presse horticole l’a également recommandé à différentes
-reprises.
-
-Le Scolyme paraît avoir été l’objet d’une certaine culture locale dans
-le Lyonnais et le Vivarais, à une date assez ancienne, si nous en
-croyons une note de M. G. Bravy publiée en 1866: «Le Scolyme d’Espagne
-est depuis longtemps reconnu comme un bon légume et cultivé
-dans plusieurs départements. En 1830, sur le conseil de M.
-Jacquemet-Bonnefont, habile horticulteur d’Annonay, j’avais essayé dans
-le Puy-de-Dôme la culture de cette plante, et je fus tellement satisfait
-du résultat que non seulement je l’ai continuée depuis, mais que je
-m’empressai de la conseiller à mon tour à mes voisins. La supériorité de
-sa racine sur celle du Salsifis et de la Scorsonère comme finesse de
-chair et délicatesse de goût, la fit admettre dans beaucoup de jardins.
-Le même M. Jacquemet, que je crois être le premier promoteur de cette
-culture, répandit le Scolyme dans le Rhône, l’Ardèche et les
-départements voisins. En 1845 et 1846, je l’ai trouvé abondamment
-cultivé dans les potagers de Lyon, de Vienne, etc.»[333].
-
- [333] _Bull. Soc. d’Hortic. et de Bot. de l’Hérault_, 1866, p. 210.
-
-Cependant, malgré quelques cultures locales et malgré les tentatives de
-M. Vilmorin pour faire accepter ce légume, il était si peu vulgarisé à
-la fin du XIXe siècle que MM. Paillieux et Bois ont cru devoir
-l’expérimenter à Crosnes parmi leurs plantes potagères nouvelles ou peu
-connues. D’après les auteurs du _Potager d’un Curieux_ «la saveur des
-racines du Scolyme est infiniment plus agréable que celle des
-Scorsonères et des Salsifis[334]».
-
- [334] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 555.
-
-Aujourd’hui la plante est sensiblement améliorée. On obtient des pivots
-beaucoup plus charnus et d’une forme plus régulière que ceux du Scolyme
-sauvage.
-
-Il existe bien un inconvénient: la présence d’une «corde» qui a été
-probablement un obstacle au succès de ce légume, car sa racine partage
-avec celle du Chervis le défaut de posséder un axe central fibreux
-immangeable que l’on doit enlever avant ou après la cuisson.
-
-Dans le Midi on mange beaucoup de Scolymes, mais la plante n’y est que
-peu ou pas cultivée. A Montpellier, on vend sous le nom de _Cardousse_
-ou _Cardouille_ (diminutif de Chardon) les racines de Scolyme
-débarrassées de leur mèche ligneuse, c’est-à-dire réduites à la partie
-corticale. Il se fait aussi une grande consommation de Scolymes en
-Espagne. La plante se vend sur les marchés pendant cinq mois de l’année.
-En France, on devrait cultiver davantage le Scolyme; cette racine
-alimentaire mérite de devenir autre chose qu’un légume de fantaisie.
-
-
-
-
-SCORSONÈRE D’ESPAGNE
-
-(_Scorzonera hispanica_ L.)
-
-
-L’introduction dans nos jardins de la Scorsonère d’Espagne, Salsifis
-noir, Ecorce noire, remonte à 200 ou 250 ans. La culture de cette plante
-s’est peu à peu substituée à celle du véritable Salsifis auquel elle
-ressemble, mais sa racine est brune à l’extérieur. Comme elle jouit des
-mêmes propriétés alimentaires, on la cultive de préférence à ce dernier
-légume pour l’approvisionnement des marchés.
-
-La racine pivotante de la Scorsonère est plus cylindrique et régulière,
-plus tendre que celle du Salsifis blanc; la plante est aussi d’un
-meilleur rendement et la racine offre la particularité avantageuse de ne
-jamais devenir filandreuse, demeurant comestible même après la
-floraison.
-
-La Scorsonère est spontanée en Europe, depuis l’Espagne où elle est
-commune, le midi de la France et l’Allemagne jusqu’à la région du
-Caucase et peut-être jusqu’en Sibérie, mais elle manque à la Sicile et à
-la Grèce[335].
-
- [335] De Candolle, _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 35.
-
-Son histoire commence au XVIe siècle.
-
-Le botaniste italien Matthiole donna, le premier, dans ses _Commentaires
-sur Dioscoride_, la figure et la description de la plante accompagnées
-du récit légendaire suivant:
-
-«Nous pouvons mettre sous l’espèce de la plante Barbe de bouc
-(Salsifis), celle que les Espagnols nomment scurzonera ou scorzonera,
-d’autant qu’elle est fort souveraine contre la morsure de la vipère
-qu’ils nomment en leur langue scurzo. Or c’est une plante nouvellement
-trouvée, et je m’asseure qu’il ne se trouvera personne auparavant qui
-l’ait décrite. Un serf africain acheté par le seigneur Cerverus
-Leridanus la trouva premièrement en Catalogne d’Espagne. Car, comme il
-voyait plusieurs moissonneurs parmy les champs, mordus de vipères, en
-extrême danger de leur vie, se souvenant de l’herbe qu’il avoit vû en
-Afrique, et même du remède, l’ayant trouvée, il leur donnoit en brevage
-le jus de la racine de cette herbe et les guérissoit tous, ne voulant
-enseigner cette recepte à personne de peur de perdre telle pratique. Qui
-fut cause que plusieurs y prenant garde, et observant par succession de
-tems le lieu d’où il l’apportoit, enfin le trouvèrent et même les
-reliques (restes) des herbes qu’il avoit couppées. Ainsi on en arracha,
-et on en fit l’expérience, et fut de rechef confirmé qu’elle était
-singulière à tel accident, et pour ce aussi à cause de son effet la
-nommèrent scurzonera, comme qui diroit vipérine. La première que je vis
-jamais fut celle qui me fut envoyée par le seigneur Jean Odoric
-Melchior, médecin de la reine des Romains. Depuis j’en vis une toute
-verdoyante et en fleur, étant à la cour de l’Empereur Ferdinand, qu’on
-luy avoit envoyée d’Espagne par rareté[336].»
-
- [336] _Commentaires_, éd. 1688, p. 226.
-
-C’est donc comme plante médicinale que la Scorsonère a été introduite
-dans les jardins des grands vers le milieu du XVIe siècle. Elle fut
-décrite par tous les anciens botanistes. Nous donnons ci-après sa
-synonymie:
-
-_Scorzonera hispanica_, Matthiole, Dodoens, Lonicer, Camerarius,
-Cæsalpinus.
-
-_Scorzonera germanica_, Gesner, Tabernæmontanus.
-
-_Scorzonera major hispanica_, Clusius.
-
-_Viperaria humilis_, _V. hispanica_, Gerarde.
-
-_Scorzonera illirica_, Alpinus.
-
-_Scorzonera latifolia sinuata_, C. Bauhin.
-
-Aucun de ces écrivains n’a songé à faire de la Scorsonère une plante
-alimentaire. Matthiole et Dodoens conseillaient bien d’en manger la
-racine, mais comme préservatif contre les poisons et la peste. Cette
-racine, disaient-ils, possède encore une autre vertu merveilleuse: elle
-est incomparable pour égayer l’homme, pour chasser la tristesse et les
-chagrins: elle provoque le rire!
-
-Dalechamps, au XVIe siècle, en parle aussi seulement comme d’une plante
-médicinale. Clusius, qui a publié en 1571 un ouvrage sur les plantes
-d’Espagne, reste muet sur la Scorsonère si commune en ce pays. Dans son
-_Histoire des plantes rares_ (1601) il en donne une description et une
-excellente figure sur bois, sans parler des fabuleux mérites que les
-gens de son temps lui reconnaissaient.
-
-Les Napolitains, au XVIe siècle, faisaient confire au sucre les racines
-d’une Scorsonère à racine tubéreuse, originaire de Sicile, le
-_Scorzonera deliciosa_, qu’ils mangeaient pour se garantir de la peste.
-
-Boerhaave, fameux médecin hollandais, qui jouissait d’une réputation
-européenne, contribua beaucoup à faire connaître la Scorsonère que l’on
-supposait douée de vertus miraculeuses. Il l’employait contre les
-maladies hypocondriaques et les obstructions, administrant à ses malades
-le suc de la racine pris le matin à jeun à la dose de trois onces. La
-Scorsonère passait encore pour augmenter le lait des nourrices. Alors,
-dans toute l’Europe, on s’empressa de faire boire aux nourrices l’eau
-dans laquelle avaient bouilli des racines de Scorsonère.
-
-Avant la découverte de la vaccine, cette plante était aussi un
-préservatif contre la petite vérole.
-
-La grande similitude de la Scorsonère et du Salsifis, celui-ci plus
-anciennement cultivé, la fit néanmoins entrer au potager, lorsque sa
-vogue de plante guérissante fut épuisée.
-
-Olivier de Serres (1600) ne connaissait pas la Scorsonère. L’auteur du
-_Jardinier françois_ (1651) prétend avoir cultivé un des premiers ce
-légume en France[337]. Van der Groen, jardinier du Prince d’Orange, qui
-écrivait son _Jardin des Pays-Bas_ en 1669, dit que les Brabançons
-mangeaient beaucoup de Scorsonères.
-
- [337] _Le Jardinier françois_, éd. 1665, p. 113.
-
-La Quintinie (1690) l’estimait «une de nos principales racines, qui est
-admirable cuite, soit pour le plaisir du goût, soit pour la santé du
-corps». En Allemagne sa culture ne serait devenue générale que vers
-1770.
-
-Scorsonère signifie simplement _écorce noire_, et quelques-uns
-l’appellent ainsi sans qu’il soit besoin de faire intervenir le catalan
-_scorzo_, vipère. Clusius écrit _scorsonera_, comme s’il dérivait ce nom
-de _escorsa_, écorce. Il devait être fixé sur les prétendues propriétés
-de la plante antidote du venin de la vipère, fable propagée par le récit
-de Matthiole et qui a donné lieu à une fausse étymologie du nom de la
-Scorsonère. Le vieux français écrivait logiquement _escorsonnère_.
-
-
-
-
-Plantes Tuberculeuses ou Rhizomateuses
-
-
-
-
-CROSNE DU JAPON
-
-(_Stachys affinis_ Bunge.--_S. tuberifera_ NAUDIN)
-
-
-Une des meilleures introductions du XIXe siècle. Le Crosne est une
-Labiée vivace pourvue de nombreux rhizomes traçants où se trouvent les
-matières de réserve de la plante et qui forment comme des chapelets de
-petits tubercules féculents, blancs, très tendres, d’un goût agréable.
-La préparation culinaire de ces petits tubercules est facile et leur
-valeur alimentaire assez riche lorsqu’ils sont consommés frais.
-
-On pourrait croire que la plante est originaire du Japon. Or,
-l’introducteur de ce nouveau légume, M. Paillieux, en le qualifiant de
-Crosne _du Japon_, avait simplement voulu lui donner un cachet
-d’exotisme qui plaît toujours. Mais le _Stachys affinis_ paraît plutôt
-originaire de la Chine septentrionale où il est employé dans
-l’alimentation depuis un temps immémorial.
-
-Selon Bretschneider, les tubercules du _Stachys_ sont décrits comme
-alimentaires dans les écrits chinois des XIVe, XVIe et XVIIe
-siècles[338]. Au Japon, on connaît aussi la plante de longue date sous
-le nom de _Choro-gi_. Le Crosne fut introduit en France et vulgarisé à
-la fin du XIXe siècle par M. Paillieux, amateur qui s’occupa si
-ardemment de l’acclimatation des plantes utiles étrangères à notre pays,
-avec l’aide de M. D. Bois, assistant au Muséum.
-
- [338] _Bot. Sin._ 53, 59, 83, 85.
-
-Le _Stachys affinis_ ou Crosne est entré dans l’alimentation avec une
-rapidité tout à fait exceptionnelle. M. D. Bois a raconté jadis les
-phases de cette vulgarisation et l’adresse que déploya l’introducteur,
-ancien négociant, pour «lancer» sa plante alimentaire nouvelle, à
-l’instar d’un article commercial. Nous laissons la parole au
-collaborateur de M. Paillieux:
-
-«C’est en 1882 que M. Paillieux reçut quelques tubercules d’une plante
-qui figurait depuis longtemps sur ses listes de _desiderata_, le
-_Stachys affinis_, et qui étaient envoyés par M. le Dr Bretschneider,
-médecin de la légation russe à Pékin, à la Société nationale
-d’acclimatation. Sauf cinq ou six, ces tubercules avaient pourri pendant
-le voyage, et ce n’est pas sans quelques doutes dans le succès que M.
-Paillieux mit en culture les débris les moins endommagés de cet envoi.
-Mais la puissance de végétation de la plante fut telle que chaque
-tubercule planté donna, dès la première année, une récolte
-satisfaisante. La deuxième année des touffes plantées sur vieilles
-couches produisirent plus de cent pour un.
-
-«C’eût été le moment de mettre le légume au commerce, si M. Paillieux
-avait eu en vue un bénéfice quelconque à retirer de sa culture. Il se
-garda de procéder ainsi, voulant, au contraire, que le jour où le Crosne
-ferait son apparition en public, il pût être livré _à bon marché_ à la
-consommation.
-
-«Pour être sûr que le nouveau légume serait tout de suite vendu _bon
-marché_, de façon à ne pas décourager les consommateurs désireux de le
-connaître, M. Paillieux prit le parti de se faire lui-même producteur et
-vendeur. Il loua quelques pièces de terre auprès de son jardin, y planta
-des Stachys et s’assura ainsi une récolte qui, à la fin de l’hiver
-1886-1887, put être évaluée à environ 3000 kilogrammes.
-
-«Tout d’abord convaincu que le nom de _Stachys_ serait difficilement
-adopté par le public, il donna au tubercule le nom de _Crosne_ qui était
-celui de son village, pour rappeler le lieu où la plante avait été
-cultivée pour la première fois en Europe. En même temps, il fit imprimer
-des milliers de prospectus qui, non seulement faisaient connaître le
-légume, mais donnaient les indications les plus précises sur ses
-principaux modes de préparation culinaire. En outre, M. Paillieux _fit
-la place_, cherchant partout des acheteurs, vantant sa marchandise comme
-aurait pu le faire le plus habile commis voyageur, et finissant toujours
-par la placer, par cette raison toute simple que, s’il n’arrivait pas à
-la _vendre_, il finissait par la donner.
-
-«L’opération ainsi conduite devait réussir. Peu à peu, M. Paillieux vit
-arriver les commandes non seulement de Paris, mais de Lille, Lyon,
-Roubaix, Amiens, Reims, Marseille, etc. Puis le Crosne se répandit à
-l’étranger et M. Paillieux reçut des commandes de Bruxelles, de
-Strasbourg, de Londres et de Berlin. La vente augmenta chaque jour, et,
-dès la première année, le légume était lancé et le succès assuré.
-
-«Enfin M. Paillieux s’adressa à Brébant, le restaurateur bien connu, qui
-reconnut les mérites du nouveau légume et l’admit sur sa carte du jour
-en le faisant entrer dans la _salade japonaise_, mets à la mode, dont la
-recette venait d’être plaisamment donnée au théâtre dans une pièce
-d’Alexandre Dumas fils, _Francillon_.
-
-«Les amateurs devinrent de plus en plus nombreux, et, en 1888, les
-récoltes furent insuffisantes pour répondre aux demandes qui parvenaient
-à Crosne de tous côtés. M. Paillieux étendit ses cultures. Des centaines
-de publications françaises et étrangères, horticoles et scientifiques,
-célébrèrent à l’envi la nouvelle plante, et en 1889, les
-commissionnaires des Halles à Paris, commencèrent à recevoir et à vendre
-une grande quantité de tubercules, quantité qui, depuis cette année,
-alla en augmentant chaque hiver[339].»
-
- [339] _Revue horticole_, 1898, p. 215.
-
-Une espèce indigène voisine du _Stachys affinis_, l’Epiaire à chapelets,
-Ortie morte (_Stachys palustris_), est commune en Europe sur le bord des
-mares et des fossés inondés; elle possède aussi des rhizomes ou tiges
-souterraines contenant une fécule amylacée qui l’a fait employer
-autrefois dans l’alimentation en temps de disette, principalement en
-Angleterre. Dans ce pays, on mêlait cette fécule à la farine de Blé. La
-culture a même été essayée. En 1830, M. J. Houlton, professeur de
-botanique en Angleterre, préconisa la plante, disant que ses racines
-tuberculeuses contenaient une matière farineuse alimentaire depuis
-octobre jusqu’à la fin de l’hiver. C’est alors, disait-il, qu’elles
-peuvent être employées comme légume. L’examen des qualités culinaires de
-l’Epiaire à chapelets laissa à Jacques, jardinier du roi et à Poiteau,
-l’impression que ce nouveau légume manquait de saveur, «que c’était un
-aliment doux et fade qui laisse échapper cependant un peu d’amertume
-dont le siège est dans l’écorce»[340].
-
- [340] _Ann. Soc. roy. d’Hort. de Paris_, t. VI (1830), p. 224.--t. VII
- (1830), p. 219.
-
-Le Crosne du Japon a une supériorité considérable sur son congénère
-européen, comme grosseur et surtout comme saveur. Epiaire est la
-traduction française du mot grec _Stachys_, épi.
-
-
-
-
-HELIANTI
-
-(_Helianthus decapetalus_ L.)
-
-
-Sous le nom d’Hélianti--dérivé d’_Helianthus_--on a tenté, ces dernières
-années, d’introduire dans les cultures un Soleil vivace, voisin du
-Topinambour et originaire de l’Amérique du Nord, qui possède comme tous
-ses congénères des rhizomes charnus et au besoin comestibles.
-L’_Helianthus decapetalus_ a bien l’aspect du Topinambour, mais ses
-rhizomes sont allongés, lisses, de la grosseur du doigt ou au-dessous.
-
-La plante était cultivée depuis longtemps sans autre usage dans les
-jardins botaniques lorsqu’en 1905 M. Raphaël de Noter, publiciste
-horticole, essaya d’en faire une plante potagère et fourragère. Une
-brochurette sensationnelle qu’il publia sur ce Topinambour méconnu lui
-donne le nom d’Hélianti ou Salsifis d’Amérique. D’après le dire du
-propagateur, l’Hélianti produirait à l’hectare 100.000 kilogr. de
-tubercules délicieux, convenant aussi bien à la nourriture de l’homme
-qu’à celle des animaux domestiques; enfin ce nouveau légume serait «une
-des découvertes les plus intéressantes du XXe siècle dans le règne
-végétal», ce qui est un peu exagéré.
-
-Les expériences récentes ne donnent pas tout à fait les mêmes résultats
-que ceux énumérés par les nombreuses réclames commerciales publiées en
-faveur de l’Hélianti. Les cultivateurs indépendants disent qu’il est
-inférieur au Topinambour comme rendement aussi bien qu’au point de vue
-culinaire. Ce serait un légume mou, sans consistance, peu relevé comme
-goût et inférieur au Salsifis auquel on a voulu le comparer. Il n’est
-pas probable que l’Hélianti détrône jamais le Topinambour, qui est déjà
-lui-même un légume médiocre. La plante, toutefois, pourrait rendre des
-services comme fourrage vert.
-
-
-
-
-IGNAME DE CHINE
-
-(_Dioscorea Batatas_ Dcn.)
-
-
-Les Ignames sont des plantes grimpantes monocotylédones de la famille
-des Dioscorées, voisine des Amaryllidées.
-
-Leur rhizome tuberculeux, souvent très gros, est alimentaire. Ces
-plantes appartiennent au genre _Dioscorea_, dont il existe 15 ou 20
-espèces comestibles très différentes et beaucoup cultivées dans l’Inde,
-la Chine, l’Afrique, l’Archipel malais, l’Amérique intertropicale. Dans
-toutes ces régions, les tubercules féculents des Ignames rendent les
-mêmes services que la Pomme de terre. Outre la fécule, ils contiennent
-une substance mucilagineuse azotée qui les rend très nutritifs.
-
-Une seule espèce, suffisamment rustique sous nos climats, est cultivée
-en France à titre de légume de luxe par des amateurs peu nombreux. C’est
-l’Igname de Chine, à rhizome très allongé, en forme de massue. L’espèce,
-largement cultivée pour l’alimentation dans le Nord de la Chine, n’a
-jamais été trouvée à l’état sauvage, mais le _Dioscorea japonica_ de
-Thunberg pourrait bien être son type sauvage.
-
-L’introduction de l’Igname de Chine en France est assez récente. En
-1846, le vice-amiral Cécile avait rapporté d’un voyage en Chine un
-tubercule qu’il remit au Muséum. Le dit rhizome fut cultivé en pot et
-rentré en serre pendant l’hiver jusqu’en 1850, époque où l’on reconnut
-la plante nommée par Thunberg _Dioscorea japonica_. En 1850, M. de
-Montigny, consul de France à Shang-Haï, fit une seconde introduction qui
-donna des résultats pratiques. On apprit de l’introducteur que le
-tubercule de l’Igname était aussi apprécié en Chine que la Pomme de
-terre l’est en Europe. La maladie qui sévissait depuis quelques années
-sur le précieux tubercule faisait craindre sa disparition dans nos pays;
-aussi l’Igname, présentée comme un succédané de la Pomme de terre, parut
-d’abord appelée à un grand avenir. M. Decaisne, professeur de culture au
-Muséum, et Pépin, jardinier-chef, firent connaître la nouvelle racine
-alimentaire par des articles de la presse horticole. Puis
-l’horticulteur-pépiniériste Paillet la propagea pour le commerce dans
-son établissement. En 1855, M. Naudin prédisait qu’avant un demi-siècle
-l’Igname serait devenue aussi populaire, dans une moitié de l’Europe,
-que l’est la Pomme de terre elle-même. Mais la difficulté de l’arrachage
-a été un obstacle à la vulgarisation de cette plante utile: le rhizome
-plonge dans le sol à une profondeur qui atteint un mètre et plus et sa
-nature cassante rend l’extraction encore plus difficile. La plantation
-de l’Igname en billon, qui se pratique en Chine, fut bien souvent
-recommandée dans la dernière moitié du XIXe siècle comme supprimant ou
-atténuant ces inconvénients, cependant la plante n’est pas devenue une
-production jardinière.
-
-M. Hardy, au Jardin du Hamman à Alger, M. Quihou, au Jardin
-d’Acclimatation de Paris, cherchèrent vainement à obtenir une variété de
-ce légume à tubercules arrondis. Un amateur, M. P. Chappellier, s’est
-efforcé de rendre la culture de l’Igname pratique en effectuant des
-semis. Après de nombreux insuccès, M. Chappellier est arrivé récemment à
-obtenir une Igname améliorée que la maison Vilmorin mettait en vente en
-1906. Les tubercules de cette Igname sont de moitié moins longs que ceux
-du type ordinaire pour un poids sensiblement égal variant entre 450 et
-500 grammes. Leur longueur ne dépasse pas 40 centimètres; cette Igname
-est femelle. Grâce à cette amélioration, l’arrachage ne nécessite
-désormais que la levée de deux fers de bêche au lieu d’exiger comme
-jadis l’enlèvement de plus d’un mètre de terre[341].
-
- [341] _Jal Soc. nat. Hortic. Fr._, 1907, p. 727.--_Le Jardin_, 1908,
- p. 38.
-
-Cette amélioration aura-t-elle pour effet de rendre potagère l’Igname de
-Chine? Il ne semble pas que ce tubercule dont la chair est cependant
-supérieure à celle de la Pomme de terre, puisse se répandre beaucoup en
-dehors des jardins d’amateurs de légumes curieux et rares.
-
-L’introduction, en 1862, de l’Igname plate (_Dioscorea Decaisneana_), à
-tubercules petits et arrondis, n’a pas produit de résultat appréciable
-et pas davantage celle de l’Igname de Farges (_Dioscorea Fargesi_),
-envoyée en France en 1894 par le P. Farges, missionnaire au Se-tchuen
-(Chine occidentale), qui est comestible, produisant des tubercules de la
-grosseur d’une petite Orange, lesquels se développent presque à la
-surface du sol[342].
-
- [342] Paillieux et Bois, _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 248.
-
-Les Egyptiens, ni l’Antiquité classique n’ont pas connu l’Igname. Il n’y
-a pas de noms sanscrits. On peut se baser sur ces faits pour dire que
-l’Ancien et le Nouveau Monde ont cultivé simultanément les Ignames
-depuis des époques probablement moins reculées que beaucoup de plantes
-alimentaires. Les Caraïbes des Antilles possédaient une espèce qu’ils
-appelaient _ages_ ou _ajes_ et, bien que plusieurs espèces du genre
-_Dioscorea_ croissent spontanément au Brésil et à la Guyane, il semble
-que les formes cultivées en Amérique ont été plutôt introduites de
-l’Ancien Monde. A quelle date et par quelle voie a pu se faire cette
-introduction qui soulève un problème très intéressant: celui des
-relations qui ont existé entre les deux mondes avant Colomb?
-
-L’Igname n’est donc connue en Europe que depuis la découverte de
-l’Amérique. Au XVIe siècle les botanistes en ont parlé. Dalechamps et
-Clusius la figurent comme une variété de Patate. D’ailleurs, entre ces
-plantes, la confusion des noms est continuelle chez les anciens
-botanistes. Selon Morison, en Amérique, la Patate était aussi désignée
-sous le nom d’_Inhame_. Dans l’Inde, d’après Petiver, une espèce de
-_Dioscorea_ s’appelait _Inhame_. Bien que ce nom, aujourd’hui fixé sous
-la forme _Igname_, nous soit parvenu de l’Amérique, il paraît bien
-dériver du verbe _yam_, manger, qui appartient aux dialectes des nègres
-de la Guinée. L’Escluse qui avait voyagé dans le sud de l’Espagne et
-dans le Portugal, en 1563, nous apprend que la Colocase (_Colocasia
-antiquorum_), plante à souche alimentaire, originaire d’Afrique et
-naturalisée dans tous les pays chauds, était recherchée par les esclaves
-nègres qui la mangeaient crue ou cuite sous le nom d’_Inhame_. Les
-Espagnols qui avaient vu la Colocase étaient prêts, dans le début de la
-découverte, à transporter son nom africain à la première racine cultivée
-qu’ils virent en Amérique. De là les noms de _yam_, _niame_, _inhame_
-appliqués à la plante que les Caraïbes appelaient _ajes_ et qui est
-certainement un _Dioscorea_[343]. Igname aurait donc eu primitivement le
-sens de grosse racine, ou mieux de racine nourrissante.
-
- [343] Asa Gray, _Am. Journal of Sciences_, t. XXV, p. 250.
-
-
-
-
-PATATE DOUCE ou BATATE
-
-(_Batatas edulis_ Choisy)
-
-
-Dans toutes les régions chaudes du globe: l’Amérique du Sud et même
-tempérée du Nord, la Chine, le Japon, l’Inde, l’Afrique du Sud, la
-Patate douce est l’une des bases de l’alimentation; elle remplace la
-Pomme de terre des pays tempérés. Les Américains, en particulier, en
-font une énorme consommation.
-
-Dans le nord de la France, la Patate est cultivée par un petit nombre
-d’amateurs, quoiqu’elle soit connue depuis la découverte de l’Amérique
-et qu’elle ait été en vogue à certain moment dans le cours du siècle
-dernier; mais sa culture qui exige des soins, l’emploi des couches et
-des châssis, enfin la conservation difficile du tubercule, lequel a un
-goût sucré qui ne plaît pas aux personnes habituées à la Pomme de terre,
-ont empêché la vulgarisation, sous nos climats, de cet excellent légume.
-
-La Patate appartient à la famille des Convolvulacées, dont presque
-toutes les espèces sont rhizomateuses; elle produit des renflements
-tuberculeux plus ou moins volumineux et de forme variable, selon les
-variétés, qui sont groupés à la base de la tige rampante ou volubile. La
-Patate est plus féculente que l’Igname et sa fécule, différente de celle
-de la Pomme de terre, a un goût sucré qu’elle doit au saccharose qui
-constitue avec l’amidon les matières de réserve de la plante.
-
-L’origine de la Patate est douteuse. Les botanistes ne l’ont pas trouvée
-à l’état spontané. Chose bien étonnante, on a pu constater son
-existence, à l’état cultivé, dans beaucoup de régions tropicales qui
-n’ont jamais eu entre elles de communications connues. La diffusion de
-la plante a pu commencer dès l’époque préhistorique avec les premières
-migrations humaines. Ainsi la Patate était cultivée simultanément en
-Asie, dans le Nouveau Monde et les grandes îles de la Polynésie,
-séparées des continents par d’immenses espaces. Comment se fit la
-dispersion de l’espèce et quel est son point de départ?
-
-L’hypothèse de l’origine américaine est soutenue par de Candolle et
-d’autres éminents botanistes. La Chine connaît la Patate seulement
-depuis le IIe ou le IIIe siècle de l’ère chrétienne. Il est évident, dit
-de Candolle, que si la plante avait été connue dans l’Inde à l’époque de
-la langue sanscrite, elle se serait répandue dans l’Ancien Monde, car sa
-propagation est aisée et son utilité évidente[344]. L’Egypte, le monde
-gréco-romain, les Arabes du moyen âge ont en effet ignoré la Patate.
-D’autre part, les 15 espèces connues du genre _Batatas_ se trouvent
-toutes en Amérique, savoir 11 dans ce continent seul et 4 à la fois en
-Amérique et dans l’Ancien Monde, avec possibilité ou probabilité de
-transports[345].
-
- [344] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 45.
-
- [345] _Loc. cit._, p. 43.
-
-Les partisans de l’origine asiatique de la Patate objectent que le
-transport de la plante dans les îles polynésiennes est plus concevable,
-si l’on admet comme point de départ l’Asie méridionale, qu’une
-importation américaine. Les îles de l’Océanie furent peuplées
-primitivement par une race nègre, par les ancêtres des Papous actuels,
-subjugués plus tard par les migrations malaises. Or le mot péruvien
-_Cumar_, pour Patate, est analogue aux noms employés par les races
-polynésiennes, de la Nouvelle-Zélande à Tahiti: _kumala_, _kumara_,
-_umara_, etc. «La Patate nous vient de Hawaiki, ont dit les Maoris de la
-Nouvelle-Zélande. Or, pour les Polynésiens, qu’est-ce que Hawaiki? C’est
-le _Pays des Ancêtres_.» La race conquérante qui s’est répandue en
-Malaisie et en Océanie a pour berceau la presqu’île de Malacca, Java,
-Sumatra. Ce fait expliquerait le passage de la Patate des contrées
-méridionales de l’Asie en Malaisie et ensuite dans toute la
-Polynésie[346].
-
- [346] _Courtet_, La Patate douce et les Polynésiens. (_Bull. Soc.
- d’acclim. de Fr._ 1909, p. 186.)]
-
-Il resterait à expliquer comment la Patate est arrivée en Amérique d’où
-elle nous est parvenue avec le premier voyage de Colomb qui offrit à la
-Reine Isabelle des Patates avec d’autres produits du Nouveau Monde.
-Peter Martyr, dans le 9e livre de sa seconde _Décade_ (1514), donne le
-nom de _Batata_, plante cultivée dans le Honduras. Les premiers
-navigateurs nommaient aussi la plante _camote_, _amote_, _ajes_ (_ajes_
-est également le nom caraïbe de l’Igname). Oviedo qui écrivait en
-1525-35 décrit 5 variétés de cette plante généralement cultivée à Cuba
-et ailleurs et grandement estimée. Garcilasso de Vega, contemporain de
-la conquête, mentionne le nom péruvien _apichu_. _Camote_, qui a été
-conservé par les Espagnols, est le nom du Yucatan. Les Caraïbes
-appelaient la Patate _maby_. Le grand nombre de noms employés par les
-aborigènes indique une culture très ancienne. _Batata_, d’où l’on a fait
-Patate, est aussi un nom américain. La grande similitude des tubercules
-de la Patate et de la Pomme de terre a été la cause d’une confusion de
-noms entre les deux plantes pourtant bien différentes par leurs autres
-caractères. De là vient que les Anglais nomment la Pomme de terre
-_Potato_. En Belgique, dans le midi de la France, Patate est synonyme de
-Pomme de terre.
-
-Dès la seconde moitié du XVIe siècle, la culture de la Patate était
-largement répandue en Espagne, en Portugal et en Italie. Clusius, en
-1566, décrit 3 variétés encore cultivées: la rouge, la rose et la
-blanche. Il note, en 1576, que l’on essayait sa culture en Belgique.
-
-La Patate a fait son apparition en France beaucoup plus tard. Poiteau a
-écrit jadis une notice historique sur son introduction dans notre
-pays[347]. Nous lui empruntons les détails suivants:
-
- [347] _Annales Soc. roy. d’Hortic. de Paris_, 1835, tome XVI, p. 73.
-
-«Il n’est pas probable que la Patate ait été connue en France du temps
-de Louis XIV, puisque ni La Quintinie, ni Tournefort n’en parlent. Elle
-n’est pas mentionnée dans le catalogue du jardin botanique de
-Montpellier, publié par Gouan, de 1762 à 1765, mais il est certain,
-d’après ce qu’en ont dit Richard et Gondoin, tous deux jardiniers de
-Louis XV, le premier à Trianon et le second à Choisy, qu’ils ont cultivé
-la Patate pour la table de ce roi, qui, assuraient-ils, l’aimait
-beaucoup. Or, ce fut vers 1750 que les jardins de Trianon, dirigés par
-Richard, ont commencé à avoir de la célébrité pour la grande quantité de
-plantes étrangères qu’ils renfermaient. On peut donc dire que la culture
-de la Patate, comme plante alimentaire, a commencé en France vers 1750.
-
-«Depuis la mort de Louis XV jusque vers 1800, la Patate fut reléguée
-dans les serres chaudes des jardins botaniques. La culture pour
-l’alimentation reprit par suite d’une circonstance fortuite,
-c’est-à-dire lorsque le général Bonaparte épousa en 1794, Joséphine, qui
-était créole et en cette qualité aimait beaucoup les Patates. Quand
-Bonaparte fut parti pour l’Egypte en 1798, sa femme s’établit à la
-Malmaison. L’humble Patate osa se montrer parmi les plantes somptueuses
-qui abondaient à la Malmaison, et Joséphine, fidèle à son goût créole,
-la fit cultiver pour sa table. En 1804, Joséphine devint impératrice, et
-bientôt M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce fut nommé administrateur
-des Jardins de la Couronne. Eclairé sur la culture de la Patate par son
-précédent séjour en Amérique et par ses essais sous le Consulat, il en
-fit cultiver à Saint-Cloud avec un succès et une abondance jusqu’alors
-inconnus en France, et Joséphine put en régaler toute sa cour.
-
-«Alors la Patate devint à la mode chez les courtisans; ils en firent
-cultiver pour eux-mêmes et beaucoup de personnes purent, sinon manger,
-du moins goûter de la Patate. Bientôt les restaurateurs, instruits des
-bonnes qualités de la Patate par les bruits venant de la Cour, voulurent
-en servir sur leurs tables et ils en demandèrent aux jardiniers.
-Quelques-uns de ceux-ci essayèrent de la cultiver comme des Melons,
-réussirent plus ou moins bien, et en vendirent un peu d’abord à 5 francs
-la livre; ce prix descendit vite à 2 francs et au-dessous; et, malgré
-cette diminution, les restaurateurs n’en consommèrent pas davantage,
-aussi les jardiniers, qui ne pouvaient vendre toute leur récolte,
-renoncèrent à la culture de cette plante. Après l’Empire, il ne s’est
-trouvé aucun personnage auguste à la Cour des Bourbons qui aimât la
-Patate avec prédilection; et, comme les courtisans n’ont jamais d’autre
-goût que celui du souverain, la Patate a été peu à peu délaissée.»
-
-Il convient de citer ici les noms des quelques auteurs ou agronomes qui
-ont essayé d’attirer l’attention du public sur ce légume; d’abord l’abbé
-Rozier et Parmentier, vers 1780. M. Vallet de Villeneuve, grand
-propriétaire dans le Var, Vilmorin et M. Tougard, vers 1830, ont tenté
-d’en propager la culture. Puis la maladie de la Pomme de terre, en 1845,
-qui fit chercher partout des succédanés au précieux tubercule, provoqua
-quelques mémoires sur la culture de la Patate dus à MM. de Gasparin,
-Reynier, Sageret[348].
-
- [348] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1847, p. 194.--_Mém. Soc. nat.
- d’Agric._, t. L, (1842), p. 69.--_id._ t. LXII, p. 449.
-
-
-
-
-POMME DE TERRE
-
-(_Solanum tuberosum_ L.)
-
-
-Pour tous les peuples de race blanche habitant les pays tempérés de
-l’Europe et de l’Amérique, la Pomme de terre est certainement, avec le
-Blé, la principale ressource alimentaire d’origine végétale. C’est le
-cadeau le plus utile que nous ait fait le Nouveau Monde. Cultivée sur
-une faible étendue à la fin du XVIIIe siècle, son expansion a été
-prodigieuse durant le cours du XIXe siècle et, de nos jours, les
-emblavures en Pommes de terre s’accroissent encore chaque année. Est-il
-nécessaire de rappeler ici les services que rend ce tubercule aux
-classes laborieuses? L’entrée de la Pomme de terre dans l’alimentation a
-éloigné pour toujours le spectre des famines qui désolaient
-périodiquement l’Europe autrefois. Plante agricole et horticole, on la
-cultive aussi bien au potager qu’en grande culture pour la table, pour
-la nourriture des animaux domestiques, pour l’industrie féculière et la
-distillerie.
-
-La Pomme de terre appartient à la famille des Solanées et au genre
-Morelle (_Solanum_). Elle est caractérisée par la production de
-tubercules souterrains qui sont les seules parties alimentaires de la
-plante. En réalité ces tubercules sont des portions de rhizomes renflés
-ou mieux des bourgeons souterrains presqu’entièrement constitués par de
-l’amidon très riche en hydrate de carbone, substance de réserve qu’on
-nomme fécule dans le langage industriel ou commercial. Peut-être la
-tubérisation de la Pomme de terre n’est-elle pas un caractère naturel de
-la plante. Il est possible que ce soit un fait acquis par l’effet de
-diverses causes extérieures. M. Noël Bernard a émis l’hypothèse que la
-tubérisation serait produite par l’action d’un Champignon vivant en
-parasite sur les tiges souterraines ou rhizomes. Et, en effet,
-l’amélioration de la Pomme de terre qui consiste dans l’accroissement du
-volume des tubercules se produit surtout dans les milieux cultivés
-riches en microorganismes par suite des fumures. Chez les _Solanum_
-tubérifères sauvages, les tubercules sont très petits. Ils peuvent même
-manquer, ce qui montre que le tubercule n’est pas indispensable à la vie
-de la plante. Les _Solanum_ tubérifères sont tous américains. On en
-connaît 6 ou 7 espèces[349]. Mais l’origine de la plante est entourée
-d’incertitudes. Là-dessus les opinions des botanistes sont très
-partagées. Pour Linné, Humboldt et les anciens auteurs, toutes les
-formes variées de la Pomme de terre cultivée dérivent d’une seule
-espèce, le _S. tuberosum_, que l’on trouverait, au dire des voyageurs,
-dans la Cordillière des Andes, au Chili, etc. Sans doute les
-naturalistes ont rencontré dans toute l’Amérique du Sud et au Mexique,
-des S. tubérifères avec les apparences de la spontanéité. Or toutes ces
-Pommes de terre sauvages ont été prises pour le type spécifique, dont
-notre _S. tuberosum_ ne serait qu’un perfectionnement dû à la culture.
-Aujourd’hui, au lieu de reconnaître un type unique dans ces plantes
-spontanées, on admet qu’elles appartiennent à des espèces distinctes
-quoique très voisines, et on est de plus en plus persuadé que notre
-Pomme de terre, qui était cultivée par les aborigènes de l’Amérique du
-Sud plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, résulte de
-croisements antérieurs à la découverte de Colomb, entre plusieurs
-espèces indigènes américaines. Les parents peuvent être: _S.
-etuberosum_, _Maglia_, _Commersoni_. D’ailleurs la Pomme de terre, telle
-que nous la possédons en Europe, n’existe qu’à l’état cultivé et il ne
-faut pas oublier que des échantillons trouvés sur les pentes les plus
-escarpées des Andes peuvent être des restes de la culture des anciens
-Péruviens.
-
- [349] Baker, _Journal of the Linnean Society_, t. XV (1884), p. 489,
- 507.
-
-M. Ed. André nous paraît avoir, le premier, émis des doutes sur l’unité
-spécifique du _S. tuberosum_. Il a donné d’excellentes raisons de croire
-que l’introduction de ce nouveau tubercule dans l’Amérique du Nord et en
-Europe a porté sur des formes d’espèces déjà mêlées depuis
-longtemps[350].
-
- [350] _Rev. hortic._ 1900, p. 322.
-
-M. Sutton, qui a expérimenté et cultivé pendant plus de 20 ans tous les
-types de Pommes de terre sauvages, croit que l’espèce _etuberosum_ est
-celle qui se rapproche le plus de la Pomme de terre cultivée[351]. Mais
-le _S. etuberosum_ est si voisin de notre plante agricole que d’aucuns
-le considèrent comme une variété du _S. tuberosum_.
-
- [351] _Notes sur les types ou espèces sauvages de Solanum tubéreux_,
- Gand, 1908.
-
-Actuellement, on fait grand bruit des transformations par variations
-brusques constatées sur le _S. Commersoni_ par un cultivateur, M.
-Labergerie, et des professeurs, tels que MM. Heckel, Planchon, Bonnier.
-Cette espèce de _Solanum_ vit à l’état sauvage dans une partie de
-l’Amérique du Sud, au Mexique. Ses tubercules sont très amers,
-immangeables et cependant lesdits observateurs les auraient vus se
-transformer, dans leurs cultures expérimentales, _sans semis_, en 3 ou 4
-années, en tubercules analogues à ceux de nos bonnes variétés. Le même
-phénomène se serait produit avec le _S. Maglia_, espèce chilienne. Cette
-amélioration, par _mutation gemmaire_, des _Solanum_ tubérifères
-sauvages serait due, selon lesdits observateurs, à l’influence du milieu
-cultural, c’est-à-dire à l’action des fumures intensives de nos jardins.
-La variation par bourgeon est contestée par M. Sutton et par beaucoup
-d’autres cultivateurs ou savants. Il n’est donc pas permis d’établir
-actuellement des conclusions définitives: l’origine de la Pomme de terre
-reste incertaine.
-
-Au moment de la découverte du Nouveau Monde, la Pomme de terre était
-répandue dans toute l’Amérique du Sud. Avec le Maïs, elle formait la
-base de l’alimentation végétale des Chiliens et des Péruviens. Ceux-ci
-l’appelaient _Papas_. Ils possédaient des tubercules rouges, jaunes,
-blancs et même violets, ronds ou oblongs.
-
-La grande extension de la plante est démontrée par l’abondance des
-dénominations appartenant aux langues aujourd’hui éteintes de l’Amérique
-du Sud.
-
-Ainsi Garcilasso dit qu’il existait 9 noms de variétés de _Papas_ dans
-l’idiome _Chibcha_.
-
-Un dictionnaire de la langue _Aymara_, compilé par Bertonio, donne les
-noms de 11 variétés de Pommes de terre. Les indigènes de la région des
-Andes consommaient le tubercule après une préparation spéciale. Ils
-faisaient geler et macérer ensuite leurs Pommes de terre dans une eau
-courante afin de transformer l’amidon en saccharine. Le tubercule était
-ensuite piétiné, puis séché et conservé pour l’usage. Cette denrée
-alimentaire, encore employée dans les Andes, prenant alors le nom de
-_Chuño_ ou _Chumo_.
-
-Les Espagnols qui avaient conquis le Pérou avec Pizarre vers 1530,
-connurent la Pomme de terre aux environs de Quito. Le premier en date
-qui en fait mention est Pietro Cieza de Léon qui voyagea au Pérou en
-1532-1535. Plusieurs écrivains espagnols mentionnent ensuite parmi les
-productions naturelles et économiques du pays ce tubercule qui
-n’excitait pas autrement la curiosité des conquistadores: Lopez de
-Gomara (1554) et Auguste Zarate (1555). C’est vers cette époque que les
-Espagnols introduisirent la Pomme de terre en Espagne, d’où elle se
-répandit assez vite en Italie, mais il ne reste aucune trace écrite de
-ces importations qui passèrent inaperçues des contemporains. Les
-importations de la Pomme de terre en Europe se sont faites par deux
-voies différentes, par les Espagnols d’abord, par les Anglais ensuite à
-la fin du XVIe siècle qui la tirèrent sans doute de l’Amérique du Nord
-où les Espagnols l’avaient déjà acclimatée. La variété reçue en Espagne
-était rougeâtre, à fleurs violettes. C’est celle que l’on a si longtemps
-appelée Truffe rouge et que Clusius a popularisée. La variété introduite
-en Irlande par les Anglais était jaunâtre, à fleurs blanches ou
-violacées. Le P. jésuite Acosta, en 1591, dans _Historia natural y moral
-de las Indias_, donne des détails plus circonstanciés sur la Pomme de
-terre, puis le Français Frézier, le R. P. Feuillée, etc. M. Roze a
-groupé toutes les narrations de ces voyageurs avec d’intéressants
-commentaires auxquels nous renvoyons le lecteur[352]. Les observations
-des explorateurs plus modernes s’attaquent enfin à l’origine botanique
-de la plante, tel Molina qui a cité la Pomme de terre _Maglia_ du Chili,
-que plus tard Darwin et Sabine ont prise pour le type sauvage du _S.
-tuberosum_. Humboldt et Bonpland, dans leur _Voyage en Amérique_ (1807),
-ont envisagé la plante sous le rapport historique. Ils admettent que la
-Pomme de terre n’avait pas pénétré dans l’Amérique du Nord avant
-l’arrivée des Européens. Cela paraît probable, d’après les recherches
-des naturalistes américains Asa Gray, Trumbull et Harris.
-
- [352] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 5, et suivantes.
-
-D’après les récits accrédités en Angleterre, Sir Raleigh, favori de la
-reine Elisabeth, chargé de coloniser les côtes de l’Amérique du Nord
-aurait rapporté, en 1586, la Pomme de terre de la Caroline, où il n’a
-jamais été, d’après les _Raleghana_, de Brusfield et les _Chroniques_ du
-jardinier de R. Daydon Jackson. C’est une pure légende qui fait le
-pendant à celle de Parmentier en France. Son compagnon de voyage,
-Herriott ou Hariot, a bien cité parmi les productions naturelles de la
-Virginie un tubercule comestible nommé _Openauk_ probablement dans la
-langue des Algonquins et dont il a donné une description très vague. La
-plupart des auteurs ont admis qu’il s’agissait de la Pomme de terre et
-même du _S. Commersoni_. Mais Herriot ne mentionne aucunement
-l’introduction en Angleterre de l’Openhauk dont le signalement convient
-aussi bien à l’_Apios tuberosa_, Légumineuse à tubérosités farineuses,
-que les Peaux-Rouges consommaient volontiers, sans la cultiver: «Une
-sorte de racine de forme ronde, quelquefois de la grosseur d’une noix,
-quelquefois plus grosse, que l’on trouve dans les terrains humides ou
-marécageux; les tubercules sont liés les uns aux autres comme avec une
-corde (stolons)».
-
-L’amiral Drake qui guerroya longtemps contre les Espagnols, le corsaire
-Hawkings, auraient aussi joué un rôle d’introducteurs de la Pomme de
-terre. On peut tirer de ces récits légendaires une déduction très
-raisonnable: que la Pomme de terre a été introduite en Angleterre par
-des corsaires anglais à la suite de «prises» faites sur les Espagnols
-qui transportaient la Pomme de terre à bord de leurs navires, à titre de
-provision de bouche.
-
-En somme, il n’y a pas de preuve absolue de l’existence de la Pomme de
-terre en Angleterre avant la mention de l’apothicaire Gerarde qui la
-cultivait dans son jardin d’Holborn en 1586 ou peu après. Il en faisait
-très grand cas, puisqu’il est représenté au frontispice de son _Herball_
-tenant à la main un rameau fleuri de Pomme de terre.
-
-Cependant Ch. de l’Escluse, d’Arras, est le véritable vulgarisateur de
-la plante en Europe. La culture de la Pomme de terre, à la fin du XVIe
-siècle, était déjà populaire en Italie. Le légat du Pape apporta en
-Belgique quelques tubercules en 1586. Une personne de sa suite en donna
-à Philippe de Sivry, gouverneur de Mons qui cultiva cette rareté, et en
-envoya à son tour en 1588 deux tubercules à L’Escluse, alors à Vienne où
-il dirigeait les jardins de l’empereur Maximilien. L’année suivante, ce
-botaniste reçut encore du même Sivry le dessin colorié de la Pomme de
-terre qui se voit aujourd’hui au Musée Plantin, à Anvers. L’Escluse est
-donc le premier botaniste qui ait scientifiquement décrit la plante dans
-son _Histoire des plantes_ qui parut en 1601[353]. Il a répandu la Pomme
-de terre en Allemagne, en France, où elle arriva dans l’Est par la
-Suisse. Gaspar Bauhin paraît l’avoir reçue à Bâle vers 1590. D’après des
-documents authentiques, on la voit cultivée en Angleterre dans le
-Lancashire depuis 1634. En 1663 M. Buckland, du Somersetshire, attira
-l’attention de la Société royale d’Angleterre sur la valeur alimentaire
-de la Pomme de terre et en recommanda chaleureusement la culture dans
-tout le royaume. Un passage du _Voyage de Lister en France en 1698_,
-l’indique comme un aliment des plus vulgaires dans toute l’Angleterre.
-Elle était connue en Saxe en 1680. La culture en grand date de 1728 en
-Ecosse, en Prusse 1738, en Bohême 1716, etc. Dès la première moitié du
-XVIIIe siècle, les cultivateurs du Luxembourg, du pays de Liège, de
-Trèves en Allemagne, payaient la dîme des Pommes de terre, ce qui
-indique une culture des plus étendues, égale au moins à celle du Seigle
-ou de l’Avoine. La Suède n’a reçu la Pomme de terre qu’en 1766. En
-Alsace elle paraît connue depuis 1709. Vers 1770 on la cultivait en
-grand dans toute l’Alsace[354].
-
- [353] _Hist. pl._ lib. IV, cap. LII.
-
- [354] Dietz, Le Climat du Ban de la Roche (_Bull. Soc. Sc. Agric. et
- Arts de la Basse-Alsace_, 1887).
-
-L’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en France est peu
-connue. C’est ce qui a peut-être aidé à créer ce que nous appellerons la
-_légende de Parmentier_.
-
-Parmentier--agronome et philanthrope--telles sont les épithètes
-généralement accolées à son nom, a la réputation aujourd’hui bien
-établie d’avoir introduit en France la culture de la Pomme de terre.
-C’est là une croyance des plus répandues, même chez les personnes qui
-appartiennent à la classe instruite. Et pourtant l’erreur est manifeste
-pour quiconque étudie d’assez près l’histoire de l’introduction du
-précieux tubercule en France.
-
-D’où vient cette grave méprise?
-
-Cela s’explique aisément.
-
-Les connaissances forcément superficielles du public sont puisées dans
-les manuels de l’enseignement scolaire et dans les dictionnaires usuels
-dont les notions déjà trop sommaires ne sont pas toujours très justes.
-Nous pouvons citer, entre autres, le dictionnaire le plus populaire,
-celui qui se trouve dans toutes les mains: «Parmentier, agronome et
-philanthrope, né à Montdidier, a introduit en France la culture de la
-Pomme de terre.» Voilà qui est clair et net. Prenons maintenant un
-ouvrage d’un genre tout différent. Ici l’auteur devient dithyrambique:
-«Qui ne connaît le nom de Parmentier, l’agronome et le philanthrope,
-celui à qui la France est redevable de la culture de la Pomme de terre,
-celui qui fit d’un légume ignoré une source d’alimentation pour les
-populations pauvres!»
-
-Dans un recueil scientifique, un vulgarisateur, dont l’érudition était
-cette fois en défaut, écrivait encore récemment que «Parmentier,
-pharmacien militaire du temps de Louis XVI, rapporta d’Allemagne la
-Pomme de terre en France.» Est-il utile de poursuivre des citations
-banales qui se trouvent partout?
-
-Ces affirmations répétées ont néanmoins créé un état d’esprit tel qu’il
-semble bien paradoxal de contester à cet homme célèbre son titre de
-«bienfaiteur de l’humanité». Cependant l’histoire n’a-t-elle pas modifié
-quelquefois l’opinion légendaire que l’on se formait sur la valeur de
-tel ou tel personnage célèbre?
-
-Sans doute on ne saurait donner trop de louanges à un bienfaiteur de
-l’humanité; mais d’abord, Parmentier a-t-il mérité ce titre? A-t-il,
-nous ne dirons pas _introduit_, mais simplement _vulgarisé_, une plante
-alimentaire précieuse méconnue de son temps?
-
-Laissons les faits et les dates répondre à cette interrogation, en
-rappelant que Parmentier, né en 1737, ne commença sa campagne
-_effective_ en faveur de la Pomme de terre qu’en 1783, moment où il
-entreprit, avec l’appui de Louis XVI, ses fameuses expériences de la
-plaine des Sablons et de la plaine de Grenelle organisées avec la mise
-en scène que l’on sait: fossés creusés pour isoler ses champs de Pommes
-de terre; pseudo-gardes ayant pour mission de favoriser les larcins
-provoqués par l’attrait du fruit défendu. Or c’était faire à la Solanée
-américaine une réclame bien inutile. Avant cette date, la Pomme de terre
-était cultivée et servait à l’alimentation dans toutes les provinces
-françaises; elle n’avait eu nullement besoin de Parmentier, ni du roi de
-France, pour faire son chemin dans le monde. Louis XVI, en autorisant
-l’expérience de la plaine des Sablons, avait voulu simplement marquer
-l’intérêt qu’il prenait à une plus grande extension de la culture d’un
-tubercule si utile au peuple. Il avait sans doute la même intention
-lorsqu’il parut en 1781 à une fête de la cour avec une fleur de Pomme de
-terre à la boutonnière. Ces anecdotes ont été souvent racontées dans les
-ouvrages populaires et, comme on attache une importance en général
-exagérée à tous les actes royaux, on a interprété _plus tard_ ces faits
-insignifiants en leur donnant une conséquence fausse: savoir, que
-Parmentier, avec la collaboration de Louis XVI, avait pris l’initiative
-de la culture de la Pomme de terre en France. M. Labourasse qui a
-attiré, le premier, l’attention sur la légende de Parmentier, fait
-remarquer, avec raison, qu’en citant toujours la fameuse plantation de
-50 arpents de Pommes de terre dans la plaine des Sablons on allait à
-l’encontre du but proposé: «Peut-être a-t-on pensé, dit-il, que planter
-_50 arpents_ en une seule fois, d’un tubercule _peu répandu_ était chose
-difficile, et qu’en confirmant ainsi la légende, on risquait fort de
-l’ébranler»[355].
-
- [355] Labourasse, La Légende de Parmentier. (_Mém. Soc. des Lettres,
- Sciences et Arts de Bar-le-Duc_), 2e série, tome IX (1891).
-
-Quelques-uns, obligés de reconnaître l’existence d’une culture _en
-grand_ de la Pomme de terre, longtemps avant la naissance de Parmentier,
-dans les Vosges, en Franche-Comté, en Lorraine, dans le Dauphiné, les
-Ardennes, la Bourgogne, etc., limitent son intervention bienfaisante à
-la région parisienne et au Nord de la France. Nous verrons plus loin ce
-qu’il faut penser de cette assertion.
-
-Le plus curieux, c’est que Parmentier n’a jamais prétendu faire
-connaître les qualités nutritives de la Pomme de terre à la France, ni
-même à l’Ile-de-France, ce qui eût été absolument ridicule. Les auteurs
-de panégyriques sur Parmentier n’ont donc jamais lu son ouvrage
-fondamental: l’_Examen chymique des Pommes de terre_ (Paris, in-12,
-1773), dans lequel il dit expressément (page 1) que «l’usage de cette
-plante alimentaire _est adopté depuis un siècle_», et plus loin (page
-5): «Elle s’est tellement répandue qu’il y a des provinces où les Pommes
-de terre sont devenues une partie de la nourriture des pauvres gens; on
-en voit depuis quelques années des champs entiers couverts dans le
-voisinage de la capitale, _où elles sont si communes que tous ses
-marchés en sont remplis_ et qu’elles se vendent au coin des rues, cuites
-ou crues, comme on y vend depuis longtemps des châtaignes.» Parmentier
-constate encore (p. 201) que des établissements charitables de Lyon et
-de Paris l’emploient pour la nourriture des pauvres. Ces arguments qui
-sortent de la bouche même de Parmentier paraissent pourtant décisifs. Et
-cette extension considérable de la culture du tubercule n’est pas
-l’œuvre de Parmentier puisque l’_Examen chymique_, qui parut en 1773,
-marque le commencement de la propagande _écrite_ du prétendu
-vulgarisateur de la Pomme de terre en France. Mais, dira-t-on, pourquoi
-cette campagne inutile et insensée si la Pomme de terre était devenue
-plante des plus vulgaires? L’erreur vient de ce que l’on croit, de nos
-jours, que Parmentier préconisait la Pomme de terre à titre de légume,
-tandis qu’il se proposait seulement d’en extraire la fécule pour faire
-du pain et c’était là d’abord son unique point de vue. Il croyait que
-l’amidon de la Pomme de terre, plus connu sous le nom de fécule, pouvait
-être substitué à la farine de Blé, ignorant l’importance dans la
-nutrition, du gluten, découvert par Beccaria, en 1727, dans la farine de
-Froment. Le Blé et les Céréales renferment à la fois de l’amidon et du
-gluten, substance azotée très nutritive. La présence du gluten est en
-outre indispensable à la panification. La Pomme de terre ne contient que
-de l’amidon; on n’obtient de sa fécule que des gâteaux, biscuits de
-Savoie ou autres analogues, et non un pain ayant subi la fermentation
-qui le rend digestible et agréable au goût.
-
-Parmentier fut amené d’une manière fortuite à s’occuper de la Pomme de
-terre qu’il avait vue largement cultivée en Alsace et en Allemagne
-pendant son séjour à l’armée du Rhin où il était employé en qualité
-d’apothicaire. A la suite de la disette de 1770, l’Académie de Besançon
-mit au concours la question des substances alimentaires qui pourraient
-atténuer les calamités des fréquentes famines causées par les mauvaises
-récoltes de Céréales dans les années froides et pluvieuses. Parmentier
-obtint le prix; il signala particulièrement le tubercule en question et
-son mémoire fut imprimé en 1771. Cet événement l’engagea à persévérer
-dans une voie où il avait trouvé un succès flatteur. Il est juste de
-dire que la plupart des six concurrents de Parmentier avaient également
-signalé la Pomme de terre parmi les substances alimentaires les plus
-propres à suppléer à l’insuffisance des Céréales.
-
-Parmentier publia en 1773 son _Examen chymique des Pommes de terre_ dans
-lequel il indiquait divers procédés pour faire du pain avec la fécule de
-cette Solanée, avec ou sans mélange de farine de Blé. Même dans cette
-circonstance, Parmentier n’était pas un innovateur. On employait déjà la
-fécule de Pomme de terre pour faire des biscuits de Savoie et dans
-d’autres préparations culinaires. Quant au pain de Pomme de terre, on
-l’essayait dix ans avant la publication du mémoire qui valut à
-Parmentier le prix de l’Académie de Besançon. En 1761, M. Faiguet (cité
-dans l’ouvrage de Parmentier, page 44, sous le nom de Falguet) avait
-présenté à l’Académie des Sciences un pain de Pomme de terre, en
-s’associant au sieur Malouin, selon le témoignage de Legrand d’Aussy
-(_Histoire de la Vie privée des François_, t. Ier, p. 113, éd. 1815),
-qui ajoute: «Parmentier a repris en sous-œuvre les travaux des deux
-associés». D’autre part Hirzel, médecin suisse, avait publié à Zurich,
-en 1761: _Die Wirthschaft eines philosophischen Bauers_, ouvrage
-d’économie rurale et domestique, qui fut traduit plus tard en français
-sous le titre de _Le Socrate rustique_ (Lausanne, 1777), lequel contient
-onze pages concernant la Pomme de terre, la façon de la cultiver, de la
-conserver, ses préparations culinaires et la manière d’en faire du pain.
-Enfin le chevalier Mustel, savant normand, avait devancé en France
-Parmentier. Il a écrit sur la Pomme de terre et traité, avant lui, d’une
-manière détaillée, la fabrication du pain de Pomme de terre, imaginé une
-machine pour séparer la fécule par le râpage et le lavage. Le _Journal
-de l’Agriculture, du Commerce et des Finances_, année 1767 contient un
-premier article de 28 pages sur ce sujet, du chevalier Mustel. Il est
-intitulé: _Mémoire sur les Pommes de terre et le pain économique_, lu à
-la Société royale d’Agriculture de Rouen. Ce travail, amplifié, parut en
-volume en 1769 et Parmentier dut en prendre quelque peu la substance,
-puisqu’en 1779 Mustel réclama la priorité de l’invention et accusa
-formellement Parmentier de plagiat, dans une lettre que nous
-reproduirons plus loin. M. Réville, curé de Saint-Aubin de Scello, cité
-par Parmentier (_Examen chymique_, page 44), le savant Duhamel et autres
-encore ont donné, avant Parmentier, des recettes pour la fabrication du
-pain avec la pulpe de la Pomme de terre.
-
-Parmentier était un publiciste et non un agronome, comme on l’a dit trop
-souvent. Sauf l’expérience pratique de la plaine des Sablons, sa
-propagande a été faite uniquement par des écrits. Les partisans de la
-légende de Parmentier s’appuient sur l’influence de ses livres et
-articles de vulgarisation, insérés dans certains journaux du temps, qui
-auraient réussi à triompher des préjugés hostiles à la culture de la
-Pomme de terre. Or le paysan, qui lit si peu aujourd’hui, ne lisait pas
-du tout il y a 130 ans. Il est évident que _pas un seul_ cultivateur n’a
-lu son livre capital, l’_Examen chymique des Pommes de terre_.
-Parmentier a prêché les mérites de la Pomme de terre à des convertis,
-aux abonnés du _Journal de Paris_ et de la _Feuille du cultivateur_,
-grands seigneurs propriétaires, ou bourgeois lettrés qui vantaient bien
-la Pomme de terre comme aliment pour le peuple, mais qui n’en usaient
-guère pour eux-mêmes, comme nous le verrons par la suite. La propagande
-très tardive de Parmentier n’a pas pénétré dans les milieux où elle
-aurait pu être de quelque utilité, c’est-à-dire chez les gens arriérés
-qui avaient encore contre la culture de la Pomme de terre diverses
-préventions.
-
-D’ailleurs, depuis longtemps, les philanthropes s’occupaient beaucoup de
-la Pomme de terre. Vers le milieu du XVIIIe siècle, l’Agriculture, si
-longtemps méprisée et délaissée par le gouvernement et les classes
-dirigeantes, devint à la mode sous l’influence des Economistes, de
-l’Encyclopédie et des écrivains comme Jean-Jacques Rousseau qui
-exaltaient la nature et la vie des champs. De grands seigneurs se firent
-agronomes, tels les ducs d’Harcourt, de Choiseul, de la
-Rochefoucauld-Liancourt, de Béthune-Charost, le marquis de Turbilly et
-autres, tous ardents propagateurs de la Pomme de terre dans leurs
-domaines et chez leurs voisins. A ce moment, les Economistes Vincent de
-Gournay, Quesnay et Trudaine, se préoccupaient des intérêts agricoles et
-parlaient sur l’Agriculture dans le salon de Mme Geoffrin. Les _âmes
-sensibles_ cherchaient les moyens d’améliorer le sort des campagnards et
-l’on ne trouvait pas d’autres remèdes à la misère que le conseil de
-cultiver des Pommes de terre. C’était une philanthropie facile et peu
-dispendieuse, celle qui consistait à dire aux pauvres gens: «Mangez des
-Pommes de terre puisque le pain fait défaut.»
-
-Voltaire, avec son grand bon sens, avait vu l’inutilité de tous ces
-bavardages. Dans l’_Encyclopédie_, à l’article _Blé_, il a écrit ceci:
-
-«Vers 1750, la nation française, rassasiée de vers, de tragédies, de
-romans, de réflexions plus ou moins romanesques et de disputes
-théologiques sur la grâce et les convulsions, se mit enfin à raisonner
-sur les blés. On oublia même les bergers pour ne parler que du froment
-et du seigle. On écrivit des choses utiles sur l’Agriculture; tout le
-monde les lut, excepté les laboureurs.»
-
-Avant Parmentier, les ministres Turgot et Bertin, les Bureaux (Sociétés)
-d’Agriculture qui, d’après leurs statuts, devaient travailler à
-«favoriser les progrès de l’Agriculture, faire des expériences et
-découvertes utiles, instruire le public et exciter le zèle des
-cultivateurs», s’occupèrent beaucoup de la Pomme de terre. La Société
-d’Agriculture de Paris fut établie par un arrêt du Conseil royal en mars
-1761, à la requête du ministre Bertin. De 1755 à 1763, d’autres sociétés
-furent créées dans tous les grands centres agricoles. Elles firent de
-louables efforts pour favoriser l’Agriculture, surtout en livrant
-gratuitement aux paysans de bonnes semences. Ces sociétés, qui avaient
-au moins un but pratique, ont certainement contribué à la propagation de
-la Pomme de terre beaucoup plus que tous les écrits des agriculteurs en
-chambre.
-
-Voici une autre appréciation tirée du _Bon Jardinier_ (année 1785, p.
-62) et due à la plume de l’un des rédacteurs: de Grâce ou Vilmorin,
-hommes qu’on ne peut soupçonner de malveillance vis-à-vis de Parmentier
-qui paraît implicitement désigné dans l’article _Pomme de terre_: «Il
-n’y a pas de légume sur lequel on ait tant écrit et pour lequel on ait
-montré tant d’enthousiasme. On en a fait du pain trouvé excellent par
-les riches, des biscuits de Savoie, des gâteaux, des ragoûts de toutes
-les sortes, et puis on a dit: «_Le pauvre doit être fort content de
-cette nourriture._» Notez que les premiers pains faits avec la pulpe de
-ce tubercule étaient mêlés de bonne farine, que les ragoûts étaient bien
-assaisonnés, etc. Les têtes échauffées par les publications des
-Economistes ont employé les terres à froment à la culture de ce légume,
-qui, anciennement était à bas prix, et qui est devenu cher pour le
-peuple, surtout à Paris et aux environs. Ce n’est pas ici le lieu de
-réfuter tous les systèmes imaginés sur cette matière. D’ailleurs
-l’enthousiasme tombe et en même temps le prix de la denrée; avant qu’on
-l’eût tant prônée, elle était d’un très grand usage dans plusieurs
-provinces et le pauvre en avait toujours fait sa nourriture; aussi il
-était inutile de tant écrire sur ce sujet».
-
-Remarquons que cette critique de l’œuvre du «propagateur
-philanthropique» de la Pomme de terre et des publicistes en général, a
-été faite au moment où la propagande de Parmentier battait son plein, et
-par les hommes les plus compétents de l’époque en agriculture. L’un
-d’eux, Vilmorin, devait devenir conseiller de l’Agriculture sous le
-Directoire.
-
-Ceci nous amène à expliquer pourquoi Parmentier ne fut pas populaire de
-son vivant. Il n’a joui d’une certaine notoriété dans le monde savant
-que dans les dernières années de son existence et sa grande célébrité ne
-survint qu’après sa mort.
-
-Les biographes de Parmentier insistent beaucoup sur ce fait qu’il n’a
-connu de son vivant que des détracteurs, que l’on a méconnu les services
-qu’il avait rendus, qu’il a été ridiculisé à cause de ses efforts
-humanitaires. En effet, Parmentier a pu être ridiculisé justement à
-cause de l’insistance qu’il mettait à démontrer les mérites nullement
-contestés de la Pomme de terre. Dans les milieux populaires, comme le
-montrent certaines anecdotes, il a pu être mal noté en voulant imposer
-un pain de Pomme de terre reconnu mauvais.
-
-L’enthousiasme de Parmentier pour _sa_ Pomme de terre l’entraînait
-encore peu de temps avant sa mort survenue en 1813, à continuer sa
-propagande habituelle, alors qu’en 1802, année de disette, on avait
-dépavé les cours et labouré les allées des jardins pour les planter en
-Pommes de terre. En 1793, à la suite d’une ridicule motion de la
-Convention nationale, on avait même converti le Jardin des Tuileries en
-champ de Pommes de terre! Le tubercule, semble-t-il, était suffisamment
-connu. Les contemporains de Parmentier ont donc pu sans trop d’injustice
-méconnaître les services de ce fécond publiciste agricole et considérer
-comme une sorte de monomanie le zèle qui le porta à écrire une centaine
-de mémoires sur un sujet si rebattu. Mais, jamais axiome ne fut plus
-vrai: _Verba volant, scripta manent_ «les paroles volent et les écrits
-restent». En effet, ce sont diverses circonstances heureuses qui ont mis
-Parmentier en vedette et lui ont donné sa gloire posthume: la faveur
-royale, surtout ses livres et ses nombreux articles parsemés dans la
-_Feuille du cultivateur_ et dans le _Journal de Paris_ qui ont fait
-illusion sur son rôle lorsque les gens de son temps furent disparus.
-Ouvrier de la dernière heure, Parmentier a recueilli le bénéfice des
-efforts de ceux qui l’ont précédé et qui sont demeurés ignorés. Ce sont
-les hommes de la deuxième génération, ceux qui n’ont connu Parmentier
-qu’à travers ses écrits, qui ont fait valoir ses titres à la
-reconnaissance de l’humanité. Serait-il logique de prétendre qu’ils
-connaissaient mieux que les précédents les conditions dans lesquelles
-s’est faite la vulgarisation de la Pomme de terre?
-
-Dès le début de la campagne de Parmentier il y eut des protestations
-contre les prétentions de certaines personnes qui l’érigeaient en
-promoteur de la culture de la Pomme de terre. Dans une brochure
-rarissime intitulée _Lettre d’un garçon apothicaire à M. Cadet, maître
-apothicaire dans la rue Saint-Antoine_ (Paris, 1777, in-12), nous
-trouvons ce passage qui remet la chose au point:
-
-«Vous voulez attribuer à M. Parmentier, apothicaire, les notions que
-nous avons aujourd’hui sur les qualités nutritives de la Pomme de terre:
-vous supposez qu’avant lui on la regardait comme nuisible... mais ce
-chimiste lui-même a convenu que les qualités nutritives de ce végétal
-étaient connues avant lui... il a cité Ellis, M. Tissot, M. Falguet, M.
-Réville, le chevalier Mustel, etc. Il a convenu que la Pomme de terre
-avait été d’un grand secours en Irlande pendant la famine de 1740,
-qu’elles entrent dans la soupe des pauvres de la Charité de Lyon et
-qu’elles sont la base du riz économique qu’on distribue aux pauvres chez
-les sœurs de la Charité de la paroisse de Saint-Roch (à Paris).
-
-«... Mais il en est encore beaucoup d’autres qui ont précédé M.
-Parmentier dans la même carrière, tels sont Venel (mis pour Engel)
-(_Dictionnaire encyclopédique_ t. XIII, p. 4) qui a présenté la Pomme de
-terre comme un aliment assez abondant et assez salutaire, M. Geoffroy
-(_Mat. médicale_, 1743, t. VI, p. 451) qui a indiqué différentes
-manières de les préparer comme aliment et M. Lemery qui, dans son
-_Traité des drogues simples_ (1699, p. 348), nous apprend que de son
-temps on s’en servait déjà comme aliment[356].»
-
- [356] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 84.
-
-L’auteur de cette brochure aurait pu citer encore l’illustre Duhamel qui
-a longuement parlé de la Pomme de terre dans son _Traité de la culture
-des terres_ (1755). Ce ne sont pas les _Instructions_ qui ont manqué aux
-cultivateurs. A partir de 1765 jusqu’à la Révolution, on trouve dans les
-Archives départementales quantité de pièces imprimées, mémoires sur la
-Luzerne, la Garance, le Tabac et le Mûrier et sur la Pomme de terre.
-Citons parmi ces tracts: _Manière de cultiver les Pommes de terre et les
-avantages qu’on en retire. Présenté à Monseigneur l’Intendant de
-Picardie_ (XVIIIe siècle).--_Mémoire sur la culture des Pommes de terre
-et la manière d’en faire du pain_ (XVIIIe siècle).--_Instruction sur la
-culture des Pommes de terre, par MM. Delporte frères, de
-Boulogne-sur-Mer._--_Extrait d’un mémoire adressé par le sieur Dottin
-maître de poste à Villers-Bretonneux, à M. Dupleix, intendant de
-Picardie_ (Amiens, 1768, 8 p. in-4º)[357].--_Rapport de la Faculté de
-Médecine sur l’usage des Pommes de terre_ (Paris, 1771, in-4º) etc.
-
- [357] Toutes ces notices sont antérieures à 1768.
-
-Nous avons fait allusion à une protestation du chevalier Mustel, de
-Rouen, contre les agissements de Parmentier. C’est une lettre adressée à
-l’intendant de la généralité de Rouen. Ce curieux document semble avoir
-été inconnu aux biographes de Parmentier:
-
-«Rouen, faubourg Saint-Sever, 1779.
-
-J’ay sçu qu’un M. Parmentier sonne le tocsin à Paris, pour se dire le
-seul, l’unique auteur du pain de Pommes de terre, et cela, dit-il, parce
-qu’il fait du pain avec la Pomme de terre sans farine. Cet homme m’a
-écrit annuellement depuis dix ans pour me demander différents
-éclaircissements sur mes opérations. Je luy ay mandé que j’avais fait du
-pain de Pommes de terre avec et sans mixtion de farine, que l’un a été
-trouvé très bon, et l’autre, purement de Pommes de terre, insipide et
-pâteux, tel que celuy que M. Parmentier nous envoie icy, quoyqu’il l’ait
-relevé par le sel. Cet homme me met donc dans la nécessité de le juger
-de mauvaise foy et de le regarder comme un intrigant qui veut
-s’approprier mon travail et surprendre le gouvernement pour en tirer
-quelque avantage. On sçait combien j’ay travaillé à ce sujet et tout le
-zèle que j’y ai mis. Il le sçait mieux qu’un aultre, puisque je luy ay
-communiqué des détails particuliers dont il profite aujourd’hui[358]».
-
- [358] _Arch. Seine-Inférieure_, C. 118.
-
-Nous avons dit qu’au moment où Parmentier écrivit son premier ouvrage,
-en 1773, la Pomme de terre était largement cultivée dans toutes les
-provinces françaises pour la nourriture des pauvres gens et des animaux
-domestiques.
-
-Depuis quelques années il a été tiré des archives locales certains
-documents qui fournissent des indications positives sur les dates de la
-culture _en grand_ de la plante américaine dans les diverses régions
-françaises. Souvent ce sont des pièces de procédure concernant les
-luttes soutenues par les curés décimateurs contre leurs paroissiens qui
-refusaient de leur payer la dîme des Pommes de terre. Or, il est de
-toute évidence que les curés ont dû réclamer cette redevance seulement
-lorsque l’extension de la Pomme de terre réduisait considérablement les
-emblavures de Blé, Orge, Avoine, Pois, Fèves, etc., et diminuait, par
-cela même, leurs revenus fondés en partie sur les grandes et petites
-dîmes.
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans les localités est certainement
-plus ancienne que les dates données ci-après, car la plante a dû faire
-un stage dans les jardins avant d’avoir les honneurs de la grande
-culture.
-
-Des pièces de procédure relatives à un certain nombre de villages des
-Ardennes, nous apprennent que la Pomme de terre était cultivée à Pure en
-1749; à Raucennes, le tubercule était connu de 1750 à 1760; à Chemery,
-les décimateurs réclament la dîme des «crompires» en 1772; elle est
-payée, disent-ils, par les habitants depuis vingt ans. Plusieurs témoins
-qui déposent dans ces procès, font remonter, pour certains villages, la
-culture de la Pomme de terre à des dates plus anciennes; 1733, 1744,
-etc.[359]
-
- [359] Laurent, _La Pomme de terre dans les Ardennes_, broch. in-8º,
- 1899.
-
-Des documents analogues établissent l’ancienneté de la culture de la
-Pomme de terre en Lorraine, c’est-à-dire dans les Vosges, la Meuse et la
-Meurthe-et-Moselle. Le Val de Saint-Dié cultivait la Pomme de terre dès
-le XVIIe siècle. Les Suédois l’avait apportée en Lorraine pendant les
-guerres sous le duc Charles IV. D’après Gravier (_Histoire de
-Saint-Dié_), ce fut le curé de La Broque, Louis Piat, qui, le premier,
-exigea de ses paroissiens la dîme des Pommes de terre. Sur leur refus,
-une sentence du prévost de Badonvillers, en date du 19 octobre 1693, les
-condamna à livrer à leur curé le cinquantième du produit pour tenir lieu
-de dîme. Cette sentence déclarait les habitants de la vallée de la Celle
-soumis à la même servitude. En 1715, un laboureur de Saint-Dié, nommé
-Jacques Finance, refusa de payer la dîme des Pommes de terre au chapitre
-de cette ville, soutenu dans son refus par le maire et les habitants du
-Val, se fondant sur ce qu’ils cultivaient «ce fruit» depuis plus de 40
-ans sans en payer la dîme[360]. Les habitants de Schirmeck et de La
-Broque invoquaient aussi la prescription.
-
- [360] Charton (Ch.), Histoire de l’introduction de la Pomme de terre
- dans les Vosges (_Annales Soc. d’Em. des Vosges_ (1868, p. 159).
-
-A la suite d’interminables procès de ce genre (Voir pièces G. 124,
-années 1711-1773, _Arch. des Vosges_), Léopold, duc de Lorraine, établit
-officiellement la dîme des Pommes de terre, par arrêts du 28 juin 1715
-et du 6 mars 1719, dans tous les héritages soumis à la grosse ou menue
-dîme[361]. L’arrêt de 1715 constate expressément l’ancienneté de la
-culture en Lorraine: «Il est vrai que ce fruit qui est connu dans la
-Vosge depuis 50 ans se plante vers les mois de mars ou d’avril...»
-
- [361] _Recueil des Edits de Léopold Ier, duc de Lorraine_, t. II,
- Nancy, 1733.
-
-Dans le _Dictionnaire du département de la Moselle_ (1817, tome II, p.
-10), Viville dit: «La Pomme de terre se cultive en grand à la charrue
-depuis plus de 80 ans dans le département de la Moselle.» Le _Traité du
-département de Metz_, de Stemer, imprimé en 1796, signale fréquemment
-les cultures de «cronpires», nom de la Pomme de terre dans la Lorraine
-allemande. D’autres documents établissent que dans la Meuse la Pomme de
-terre était connue avant 1740 dans l’arrondissement de Commercy.
-
-D’après les archives provenant de l’Intendance de Lorraine, la récolte
-dans la subdélégation de Saint-Dié a été, en 1758, de 1.270 résaux de
-Froment (le résal équivaut à 120 litres); 9.106 résaux de Seigle; 7.087
-d’Avoine et enfin 18.829 résaux de Pommes de terre[362]. Or c’est
-justement François de Neufchâteau, académicien et agronome, né en
-Lorraine, pays où la Pomme de terre était connue au XVIIe siècle, élevé
-à Neufchâteau, dans une région où on la cultivait en 1758 plus que les
-Céréales, qui proposait de donner à la Pomme de terre le nom de
-_Parmentière_ «en l’honneur de son inventeur» (_sic_)! François de
-Neufchâteau était l’ami de Parmentier: c’est là une sorte d’excuse.
-Cependant, en cette circonstance, il aurait dû se remémorer l’adage
-antique: «_amicus Plato, magis_...»
-
- [362] Voir _Archives des Vosges_, C. 83, 84, 85, 87.--G. 1973 et G.
- 1974.
-
-En somme, tout l’Est de la France a connu la Pomme de terre 100 ou 150
-ans avant la naissance de Parmentier. Des baux provenant de l’ancienne
-abbaye de Remiremont mentionnent des redevances de sacs de Pommes de
-terre sous le règne de Louis XIII. Le nom que la plante porte dans le
-patois vosgien, où elle s’appelle _quémote_, montre qu’elle est entrée
-en France au temps de la domination espagnole en Franche-Comté. _Camote_
-était le nom mexicain de la Patate. Les Espagnols l’ont conservé pour
-désigner la Pomme de terre.
-
-Les frères Bauhin, botanistes suisses, qui possédaient la Pomme de terre
-à Bâle, dès 1592, sont peut-être les introducteurs du précieux tubercule
-dans l’Est de la France. Gaspard Bauhin dit en 1620, dans son _Prodromus
-Theatri botanici_, que la Pomme de terre est cultivée en Bourgogne, qui
-est devenue plus tard la Franche-Comté, et que les Bourguignons ont
-l’habitude de provigner les rameaux de la plante pour augmenter la
-production des tubercules. On remarque en effet chez les espèces ou
-races de Pommes de terre sauvages ou à demi-sauvages la naissance en
-grand nombre de petits tubercules à l’aisselle des feuilles. D’après un
-historien local, ce sont les comtes de Montbéliard qui ont introduit la
-Pomme de terre dans ce pays avant 1772[363]. Un Catalogue des plantes de
-la Principauté de Montbéliard, composé en 1759 par le Dr Berdot, indique
-la Pomme de terre comme cultivée en plein champ: «_S. tuberosum
-esculentum_ C. B. _In agris colitur._»
-
- [363] Suchet (l’abbé), La Pomme de terre en Franche-Comté (_Annuaire
- du Doubs et de la Franche-Comté pour 1870_, pp. 177-195).
-
-Notre grand agronome Olivier de Serres cultivait la Pomme de terre dans
-sa terre du Pradel située près de Villeneuve-de-Berg, petite ville du
-Vivarais qui fait aujourd’hui partie du département de l’Ardèche. Il
-connaissait les qualités nutritives de la Pomme de terre qu’il appelle
-cartoufle ou truffe, à laquelle il a consacré un chapitre de son
-_Théâtre d’Agriculture_ (Chap. X, liv. VI). Or la 1re édition de cet
-ouvrage date de 1600. La plante était d’ailleurs nouvelle et venait de
-Suisse ce qui explique le nom _Cartoufle_ dénaturé de _Tarteuffel_,
-modification germanique du terme italien _Tartuffoli_ (_Truffe_) dont se
-sont servis les premiers descripteurs de la Pomme de terre: Ch. de
-l’Escluse et les Bauhin. «Cest arbuste, dict Cartoufle, porte fruict
-(tubercule) de même nom, semblable à Truffes et par d’aucuns ainsi
-appellé. Il est venu de Suisse en Dauphiné depuis peu de temps en çà.»
-
-La description assez confuse d’Olivier de Serres a fait naître des
-doutes sur l’identité de la plante. On a pensé qu’il s’agissait du
-Topinambour et Parmentier a propagé cette erreur. L’édition du _Théâtre
-d’Agriculture_ publiée en 1804 par la Société d’Agriculture de la Seine
-contient de nombreuses notes explicatives dues aux principaux agronomes
-du temps. Parmentier chargé, en raison de sa compétence spéciale, de
-commenter le chapitre de la Cartoufle n’a pas reconnu le tubercule
-américain qu’il a pris pour le Topinambour. Cependant Olivier de Serres
-parle de la plante comme ayant des «jettons (rameaux) faisant des fleurs
-blanches» tandis que les fleurs du Topinambour sont invariablement
-jaunes. Olivier de Serres signale aussi ce provignage des tiges de la
-Pomme de terre pratiqué en Bourgogne et ailleurs, opération qui ne
-conviendrait en aucune façon au Topinambour qui ne produit aucun
-tubercule axillaire et dont les tiges sont droites et rigides. Il s’agit
-donc bien de la Pomme de terre et c’est aussi l’avis de M. le Dr
-Clos[364] et de M. Roze[365] qui ont soumis à une critique plus sévère
-le texte de l’agronome vivarais.
-
- [364] _Journal d’Agric. pratique pour le Midi de la France_, 1875, p.
- 285.
-
- [365] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 119-120.
-
-Dans une région cévenole voisine, le Velay, nous constatons l’existence
-de la Pomme de terre à partir de 1735, quoique sa culture soit
-évidemment plus ancienne. Les registres des insinuations de la
-Sénéchaussée du Puy conservés aux Archives de la Haute-Loire contiennent
-un certain nombre de donations entre vifs depuis 1735 jusqu’en 1778. Ces
-donations de biens sont faites sous réserves par les donateurs d’être
-logés, nourris et entretenus par les bénéficiaires et, en cas
-d’incompatibilité, de recevoir, outre une pension viagère, des habits,
-du linge, du bois, diverses productions agricoles comme le droit de
-prendre «des raves en la ravière, des truffes en la truffière». A partir
-de 1767, on emploie dans ces actes, concurremment avec le terme Truffe,
-le mot Pomme de terre. Il y avait deux variétés également cultivées: la
-Truffe rouge, et la Truffe blanche[366].
-
- [366] Voir toute la série B des _Arch. de la Haute-Loire_ et _Annales
- de la Soc. d’Agric. Sciences et Arts du Puy_, t. XXVII (1864-65), p.
- 67.
-
-Dans la région de Saint-Etienne on consommait habituellement la Pomme de
-terre sous Louis XIV. Un poète stéphanois du XVIIe siècle, messire Jean
-Chapelon, prêtre, décédé en 1695, a chanté en vers patois le
-_tupinanbo_, précieux en temps de famine[367]. Le terme Topinambour
-n’est ici qu’un synonyme de Truffe. Il a été donné parfois à la Pomme de
-terre, notamment par l’arrêt de 1715, du duc de Lorraine, cité plus
-haut.
-
- [367] _Œuvres_, éd. 1820, Saint-Etienne, in-8º.
-
-Le précieux tubercule n’était pas davantage inconnu en Auvergne avant la
-campagne de Parmentier. Voici une note du curé de Vallore (Auvergne)
-relevée dans ses registres de catholicité: «Depuis 1766 jusqu’en 1773,
-il y a eu la plus grande misère. La famine a été grande: il n’est
-pourtant mort personne de faim. Les truffes ou pommes de terre ont été
-d’un grand secours. On en mettait dans le pain à moitié truffes et
-moitié blé et le pain était passable. Elles ont valu 25 sols le
-quarteron en 68 et 69.» Le quarteron équivaut à 16 litres environ[368].
-
- [368] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 131.
-
-Pour le Beaujolais nous avons un document imprimé de la même époque.
-L’auteur d’un _Mémoire historique et économique sur le Beaujolais_
-(Paris, in-8, 1770, p. 139) nommé Brisson, a discuté le pour et le
-contre de la culture de la Pomme de terre. Il constate que «les gens
-bien pauvres en consomment plus que de pain» et, après cela, il n’en dit
-pas de bien: «On n’a pas à se féliciter de l’introduction de la Truffe
-en Beaujolais», probablement parce que l’on consacrait à cette culture
-les bonnes terres à Blé, ce qui faisait augmenter le prix du pain.
-
-Dans les Archives de l’Isère (Dauphiné), quelques pièces mentionnent les
-Pommes de terre: année 1762, l’hôpital de Grenoble achète des Truffes à
-22 s. le quintal[369]. Passons dans le Lyonnais. Un ouvrage qui date de
-1713 nous apprend que «l’on mange aussi à Lyon et en plusieurs autres
-pays une sorte de truffe nommée en latin _Solanum esculentum_ et en
-français truffes rouges. Elles approchent assez de la qualité des
-topinambours»[370]. La culture de ce tubercule devait être encore plus
-répandue en 1771, d’après le _Voyage au Mont-Pilat_, de La Tourette
-(page 130) qui fut publié cette année: «Cette plante se cultive à Pilat
-(Forez) et dans tout le Lyonnais; sa racine tubéreuse fournit un aliment
-abondant et sain; son goût est préférable à la truffe du Taupinambour
-des Anglais.»
-
- [369] _Arch. Isère_, série E. 141. E. I, 169.
-
- [370] Andry, _Traité des aliments de Caresme_, t. Ier, p. 150.
-
-Voici un document provenant du Bourbonnais: Acte reçu par Bonnet,
-notaire, dans un village très retiré de cette province, le 27 janvier
-1771. La récolte des Pommes de terre était abondante puisqu’un nommé
-Jean Parout, laboureur de la paroisse de Loddes, achetait de Pierre
-Gacon, demeurant à Laust: «Cent poinçons de Pommes de terre dites
-communément Tartoufles» à raison de six francs le poinçon de 200 litres
-environ, ce qui était bon marché[371].
-
- [371] _Cabinet historique_, Recherches historiques dans les études de
- notariat, t. XIV (1868), p. 292.
-
-La Pomme de terre est ancienne dans le Morvan. Un manuscrit écrit à
-Tazilly (Nièvre), de 1715 à 1760, contient une indication culturale: «Il
-ne faut pas arracher les _treffes_ (corruption de truffe qu’on emploie
-encore aujourd’hui pour Pomme de terre) avant qu’elles ne soient bien en
-maturité». Ce passage a été écrit vers 1740[372]. Une monographie de la
-commune d’Auxy (arrondissement d’Autun) faite en 1890 par M. Trenay,
-instituteur, relate la mention suivante inscrite à la fin du registre de
-1770 de l’état civil tenu par le curé: «Les Pommes de terre, qui furent
-d’un très grand secours pour le peuple, se vendirent jusqu’à 9 francs le
-poinçon»[373]. C’était une année de famine.
-
- [372] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 53.
-
- [373] _Revue Scientifique_, 19 décembre 1896.
-
-La Pomme de terre avait pénétré dans les Alpes avant la naissance de
-Parmentier. Nous trouvons dans les archives des Hautes-Alpes un paiement
-fait par l’hôpital de Gap, le 20 février 1730, pour 2 quintaux et 22
-livres de Pommes de terre payés 5 l. 17 s. 6 d. En septembre 1773 le
-quintal valait 2 l. 13 s.[374] Pièces relatives à une enquête faite dans
-l’arrondissement d’Embrun: la réponse des communautés aux questions
-posées par les procureurs généraux des Etats du Dauphiné, le 28 février
-1789, est partout la même: «Les Pommes de terre ou Truffes, avec le
-laitage, forment le fond de la nourriture des habitants[375]».
-
- [374] _Arch. Hautes-Alpes_, série H. suppl. nºs 619, 582.
-
- [375] _Arch. Hautes-Alpes_, Voir toute la série C.--_Arch. Drôme_,
- série E. nº 12374.
-
-En Languedoc, la culture de la Pomme de terre est très ancienne. La
-récolte de 1782 ayant été perdue par suite des intempéries, la
-consternation fut générale, ce tubercule entrant pour une large part
-dans l’alimentation du pays.
-
-Le P. d’Ardenne, amateur et auteur distingué, qui habitait la Provence,
-avait vu les débuts de la culture de la Pomme de terre dans sa région,
-mais elle se répandait beaucoup avant 1769. Il écrit dans son _Année
-champêtre_ (1769), t. II, p. 300:
-
-«Et ici, quoique je l’aie vue, pour ainsi dire, naître parmi nous, je la
-vois se multiplier dans les champs, l’on ne dédaigne pas non plus de la
-cultiver dans les jardins, et elle paroît à table sous différentes
-métamorphoses qui la rendent agréable.»
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans le pays toulousain date de
-1765. Sous Louis XV, le diocèse de Castres était administré par Mgr du
-Barral, évêque qui prenait grand souci du bien-être de ses ouailles. Ce
-prélat distribua des tubercules de la précieuse Solanée aux curés de
-toutes les paroisses de son diocèse et leur imposa comme un devoir sacré
-d’en propager la culture[376]. De grands propriétaires ont donné une
-forte impulsion à cette culture dans le département de la Haute-Garonne.
-M. Picot de Lapeyrouse, dans sa _Topographie rurale du canton de
-Montastruc_, écrite en 1814, dit qu’ayant vu la Pomme de terre
-(_patane_) dans les Pyrénées «où on la cultive depuis plus de 50 ans»,
-en fit venir quelques hectolitres en 1776, qu’il distribua aux paysans,
-après en avoir planté lui-même dans ses domaines pour donner le bon
-exemple.
-
- [376] Théron de Montaugé, _L’Agriculture et les classes rurales dans
- le pays toulousain depuis le milieu du XVIIIe siècle_. Paris, in-8,
- p. 13.
-
-Un Mémoire de Raymond de Saint-Sauveur, daté de 1778, dit que les Pommes
-de terre sont cultivées dans deux ou trois cantons élevés du Roussillon.
-On mêlait la fécule au Seigle pour en faire du pain en temps de
-disette[377].
-
- [377] Brutails, Notes sur l’économie rurale du Roussillon à la fin de
- l’ancien régime (_Soc. agric. scientif. et litt. des
- Pyrénées-Orientales_), t. XXX (1889), p. 312.
-
-Pour le Limousin, nous avons une intéressante thèse pour le doctorat de
-M. René Lafarge, qui nous renseigne sur l’introduction de la Pomme de
-terre. C’est Turgot, intendant de Limoges en 1762-1774 qui l’a
-généralisée, mais on la voyait déjà aux environs des grandes villes
-comme Limoges et Brive. «Vers 1750 un mystérieux inconnu arrivait dans
-cette dernière ville. Tout ce qu’on put savoir sur sa personnalité,
-c’est qu’il était anglais, il disait s’appeler le chevalier Binet. Plus
-tard on apprit qu’il était duc d’Hamilton. S’étant lié avec Treilhard et
-plusieurs autres personnages de conséquence de Brive, il les invitait
-parfois à dîner. Un jour il fit manger à ses hôtes un mets inconnu en
-Limousin, de la morue avec des Pommes de terre. Treilhard raconte même
-plus tard à la Société d’Agriculture que ce mélange n’avait excité en
-lui aucune sensation bien flatteuse. Cependant, sur les instances du
-chevalier Binet, il fit semer quelques Pommes de terre. C’est la trace
-la plus ancienne que j’aie trouvée de l’existence de la Pomme de terre
-en Limousin. Aussi lorsque Turgot en 1764 proposa d’envoyer des
-_Patates_ au Bureau d’Agriculture de Brive, il lui fut répondu qu’elles
-existaient déjà». Mais c’est seulement pendant l’intendance de Turgot et
-sous l’influence active et continue de la Société d’Agriculture de
-Limoges que la Pomme de terre prit de l’extension et devint une culture
-générale[378]. En 1763, les membres de cette société d’Agriculture
-commencent à présenter aux séances des _Patates_ recueillies dans leurs
-domaines. Le 11 février 1764, d’après les procès-verbaux, «le secrétaire
-a aussy fait remettre un sac assez considérable de Patates, dont partie
-sera envoyée au Bureau d’Angoulême, et l’autre partie à M. l’évêque de
-Tulle. Tous les associés présents ont assuré que leurs voisins en
-établissaient dans leurs terres et qu’on devait espérer de voir en peu
-d’années ce fruit abondant et utile aussy commun dans cette province
-qu’en Allemagne»[379]. De ce moment date l’introduction de la Pomme de
-terre dans le Poitou, dans l’arrondissement de Rochechouart (Vienne),
-par l’intermédiaire de M. de Saint-Laurent[380].
-
- [378] Lafarge, _L’Agriculture en Limousin au XVIIIe siècle_. Paris,
- 1902, in-8, p. 203.
-
- [379] Leroux (Alfr.), _Choix de Doc. hist. sur le Limousin_, t. III,
- pp. 157, 223, etc.
-
- [380] _Bull. Soc. des Amis des Sc. des Rochechouart_, t. VIII, nº 1,
- p. 5.
-
-Turgot la mentionne en 1766 dans l’_Etat des productions du sol_: «On
-doit mettre au nombre des légumes les Pommes de terre dont la culture
-commence à s’étendre dans les élections de Limoges et d’Angoulême»[381].
-En 1770, elle était très répandue et contribua pour une grande part à
-éviter la famine.
-
- [381] Turgot, _Œuvres_ I, p. 538.
-
-C’est à Marguerite de Bertin, demoiselle de Belle-Isle, sœur du
-contrôleur général des Finances, Henri Bertin, que l’on doit
-l’introduction de la Pomme de terre en Périgord. Mlle de Bertin écrivait
-en 1771 à M. Gravier, régisseur des domaines qu’elle possédait aux
-environs de Périgueux: «Je recommande à votre fils les Pommes de
-terre... Petit Jean en a vu travailler l’année dernière. C’est le temps
-(5 avril) de les semer si elles ne le sont déjà.» Mlle de Bertin
-écrivait encore le 14 janvier 1774: «Peut-être que votre exemple pour la
-Pomme de terre donnera envie aux métayers d’en user pour l’année
-prochaine. _On en tire grand parti dans ce pays_», c’est-à-dire à
-Paris[382].
-
- [382] Bussière (G.), _Esquisses historiques sur la Révolution en
- Périgord_, 1re partie, Paris, 1877.
-
-La Pomme de terre prospérait à Belle-Ile en 1770[383]. Selon le P.
-d’Ardenne, un certain Moreau Kerlidu, près Lorient, prétendait en avoir
-cultivé un des premiers en Bretagne. Il avait reçu la Truffe rouge
-d’Irlande[384]. Elle devait être cultivée çà et là à une date ancienne
-puisqu’une lettre communiquée au _Journal de Paris_, année 1779, est
-adressée à Parmentier; l’auteur fait connaître qu’il cultive la Pomme de
-terre à la charrue en Bretagne depuis 1741. En 1760, la Société
-d’Agriculture de Rennes s’efforçait d’en répandre l’usage pour la
-nourriture de l’homme car elle excitait des défiances dans cette
-province et on la donnait plutôt aux animaux[385]. Pour combattre ce
-préjugé, le contrôleur général Terray expédia partout un placard de
-l’Académie de médecine[386].
-
- [383] Dupuy, l’Agric. et les classes agric. en Bretagne au XVIIIe s.
- (_Ann. de Bretagne_, t. VI (1890) p. 20).--Sée, _Les Classes rurales
- en Bretagne_, p. 419.
-
- [384] P. d’Ardenne, _Année Champêtre_, 1769, t. II, p. 299.--t. III,
- p. 287.
-
- [385] _Corps d’Observations de la Soc. d’Agric. de Bretagne_, t. II,
- p. 102, 105.
-
- [386] _Arch. Ille-et-Vilaine_, série C. 81.
-
-C’est le maréchal d’Harcourt et M. John de Crevecœur qui ont répandu la
-Pomme de terre dans le Calvados. Mustel, précurseur peu connu de
-Parmentier, l’a propagée dans toute la Normandie. Une lettre de Mustel à
-M. de Crosne, intendant de Normandie, en date du 12 septembre 1770, prie
-ce personnage de déterminer le ministre à affecter une somme suffisante
-pour la distribution gratuite de semences de Pomme de terre aux
-cultivateurs[387].
-
- [387] _Arch. Seine-Inférieure_, série C. 118.
-
-Dans le Beauvaisis, c’est M. le duc de Larochefoucauld-Liancourt qui a
-popularisé la Pomme de terre[388]. M. Dottin, grand agriculteur de
-Villers-Bretonneux, a été un zélé propagateur de la Pomme de terre en
-Picardie vers 1766.
-
- [388] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XII, p. 73.--Grare, _Le
- canton d’Auneuil_.
-
-Le _Patriote artésien_, publication qui date de 1761, énumère la Pomme
-de terre parmi les productions naturelles de la province d’Artois[389].
-En 1768, _Le Bon Fermier_, ouvrage publié par Bosc, indique (p. 268) la
-Pomme de terre comme une plante des plus communes et des plus vulgaires
-en grande culture dans l’Artois, «d’un usage général pour les hommes et
-les animaux».
-
- [389] Calonne (de), _La Vie agricole sous l’ancien régime_, p. 84,
- 304.
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans le Boulonnais date de 1763.
-«Cette année, M. de Boyne, ministre de la marine, avait chargé M.
-Chanlaire, commissaire de la marine à Boulogne, de recevoir d’Angleterre
-une certaine quantité de tubercules afin d’en essayer la culture dans
-une de ses terres.
-
-«Ces tubercules arrivèrent en assez mauvais état. M. Chanlair fit faire
-un triage de ces racines et il s’en trouva un petit nombre de boisseaux
-de bonne qualité qu’il fit planter et qui réussirent parfaitement. Elles
-étaient de l’espèce jaune. L’année suivante, toute la récolte fut mise
-en terre, et la vente du produit qui en résulta s’éleva à 1500 francs.
-Depuis cette époque la culture s’en est chaque jour étendue
-davantage»[390].
-
- [390] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XV (1812), p. 423.
-
-L’usage de la Pomme de terre a été tardif dans la Brie, comme dans tous
-les pays riches. On la cultivait toutefois sur de petites surfaces dès
-les premières années du règne de Louis XVI[391]. En 1785, la Pomme de
-terre était cultivée dans l’arrondissement de Montereau pour la
-nourriture des bestiaux. En 1790, on commença à la cultiver plus en
-grand pour la nourriture des habitants[392].
-
- [391] Leroy (G.), Recherches sur l’Agric. de S.-et-Marne (_Bull. Soc.
- d’Arch. Sc. et Lettres de S.-et-M._, 1868, p. 404).--_Arch.
- S.-et-M._, série G. nº 250.
-
- [392] Delettre, _Histoire de la Province du Montois_, t. I, p. 267.
-
-La Pomme de terre a été vulgarisée dans le Berry vers 1765 par le duc de
-Béthune-Charost, homme instruit, au courant de tous les progrès
-agricoles et grand propriétaire dans l’arrondissement de Bourges[393].
-Le marquis de Turbilly, noble angevin né en 1717, décédé en 1776, a
-consacré sa fortune à des améliorations agricoles. Il a répandu l’usage
-de la Pomme de terre dans l’Anjou et l’Orléanais[394]. Mais combien de
-cultivateurs distingués comme Duhamel, M. de Villiers, en Champagne, et
-beaucoup d’autres, ont su, avant Parmentier, donner dans diverses
-provinces une impulsion à la culture de cette plante utile!
-
- [393] Menault, _Histoire agricole du Berry_, pp. 103-104, 309.
-
- [394] Guillory, Notice sur le marquis de Turbilly (_Bull. Soc.
- Industr. d’Angers_ (1849), p. 173; 1859, p. 54).
-
-On a vu plus haut que Parmentier, dans son premier ouvrage,
-reconnaissait que de son temps la Pomme de terre couvrait des champs
-entiers dans le voisinage de la capitale. La consommation de cette
-denrée était toutefois restreinte à la classe pauvre et à une partie
-seulement de la classe aisée.
-
-Mais la région parisienne a connu la Pomme de terre à une date beaucoup
-plus ancienne. En 1613, on la servit sur la table du jeune roi Louis
-XIII. On ne dit pas si ce légume y fit une seconde apparition. La Pomme
-de terre figure, comme plante botanique, dans les catalogues du Jardin
-royal des Plantes sous le nom de _Solanum tuberosum esculentum_[395].
-_Le Traité des Drogues simples_ de Lemery (1699) la note déjà comme
-plante culinaire usitée, fait confirmé par le Dr Lister, savant anglais
-qui accompagna le duc de Portland dans son ambassade à Paris, en 1698,
-pour la ratification du traité de Riswick. Lister a laissé une
-intéressante relation de son passage dans la capitale de Louis XIV. A
-propos des denrées alimentaires consommées par les Parisiens, il
-constate avec surprise que l’on a quelque peine à trouver sur les
-marchés des Pommes de terre, «ces tubercules qui sont d’un si grand
-usage en Angleterre[396]». Il s’ensuit que, sous Louis XIV, la Pomme de
-terre n’était pas inconnue à Paris, quoique rare. Trouverait-on
-aujourd’hui facilement sur les marchés parisiens ou chez les marchands
-de comestibles le Cerfeuil bulbeux, la Tétragone, le Chou marin et
-autres légumes assez cultivés pourtant dans les jardins bourgeois?
-
- [395] Denys Joncquet, _Hortus_, 1658.
-
- [396] _Voyage de Lister à Paris en 1698_, trad. par M. de Sermizelles;
- Paris, 1873, in-8.
-
-Une vingtaine d’années plus tard, la plante paraît cultivée en plein
-champ aux environs de Paris. Elle figure dans la plus ancienne Flore
-parisienne, le _Botanicon parisiense_ de Sébastien Vaillant, paru en
-1723, sous les noms vulgaires de Patate ou Truffe rouge, qui sont les
-noms primitifs de la Pomme de terre en France. Une seconde édition du
-même ouvrage, publiée en 1727 par Boerhaave, porte la même mention et,
-cette fois, avec le signe abréviatif us ce qui signifie que la Pomme de
-terre était cultivée et en usage, enfin qu’elle pouvait se rencontrer
-dans les champs aux environs de Paris. Au milieu du XVIIIe siècle, la
-Pomme de terre était entrée, à Paris même, sous le nom de Truffe, dans
-les habitudes culinaires du bas peuple. Ici nous avons une attestation
-concluante. En 1749, alors que Parmentier n’avait que 13 ans, de Combles
-publia son _Ecole du Potager_. Il a consacré le dernier chapitre de cet
-ouvrage à la description de la Truffe, ses différentes espèces, ses
-propriétés, sa culture[397]. Nous en donnons ci-après quelques passages:
-
- [397] _Ecole du Potager_, chap. LXXIX, éd. 1749.
-
-«Voici une plante dont aucun auteur n’a parlé, et vraisemblablement
-c’est par mépris pour elle qu’on l’a exclue de la classe des plantes
-potagères, car elle est trop anciennement connue et trop répandue pour
-qu’elle ait pu échapper à leur connaissance; cependant il y a de
-l’injustice à omettre un fruit qui sert de nourriture à une grande
-partie des hommes de toutes les nations; je ne veux pas l’élever plus
-qu’il ne mérite, car je connais tous ses défauts dont je parlerai; mais
-j’estime qu’il doit avoir place avec les autres, puisqu’il sert
-utilement et qu’il a ses amateurs; ce n’est pas seulement le bas peuple
-et les gens de la campagne qui en vivent dans la plupart de nos
-provinces; ce sont les personnes même les plus aisées des villes, et je
-puis avancer de plus par la connaissance que j’en ai, que beaucoup de
-gens l’aiment par passion: je mets à part si c’est affectation bien
-placée, ou dépravation de goût; il a ses partisans, cela me suffit.
-
-«... Un fait certain, c’est que ce fruit nourrit et que par la force de
-l’habitude il n’incommode point ceux qui y sont accoutumés de jeunesse;
-d’ailleurs il est d’un grand rapport et d’une grande économie pour les
-gens du bas état; ces avantages peuvent bien balancer ses défauts. _Il
-n’est pas inconnu à Paris_, mais il est vrai qu’il est abandonné au
-petit peuple et que les gens d’un certain ordre mettent au-dessous d’eux
-de le voir paroître sur leur table; je ne veux point leur en inspirer le
-goût que je n’ai pas moi-même; mais on ne doit pas condamner ceux à qui
-il plaît et à qui il est profitable.»
-
-En 1771, la Faculté de Médecine avait répandu à profusion un _Rapport
-sur l’usage des Pommes de terre_ afin de détruire les derniers préjugés
-qui empêchaient certaines personnes de consommer ces tubercules. Nous
-lisons à la page 2 de cette plaquette: «Vous savez, Messieurs, _qu’elles
-sont communes à Paris_, surtout parmi les gens que leur pauvreté met
-hors d’état de se procurer des aliments de bonne qualité, et cependant
-il y a peu d’années que la Pomme de terre se voit dans nos marchés assez
-communément pour dire qu’elles font partie de la nourriture du peuple».
-
-Une pièce de procédure des Archives départementales va éclairer mieux
-encore notre religion sur la question de savoir si la Pomme de terre
-était vulgaire ou non dans les environs de Paris avant la propagande de
-Parmentier:
-
-(_Archives de Seine-et-Oise_, série E. 1667, liasse): Plainte en date du
-19 septembre 1772 contre la fille de la veuve Riquet et la fille Claude
-Hamelin pour avoir volé des Truffes ou Pommes de terre à Marly-la-Ville
-(Seine-et-Oise), dans un champ appartenant à M. de Nantouillet. A la
-date du 22 septembre, sentence rendue contre les délinquantes qui
-avaient avoué sans vergogne avoir volé ces Pommes de terre et avaient en
-outre eu l’impudence de se moquer du garde-champêtre. Ce M. de
-Nantouillet n’était pas philanthrope à la façon de Parmentier, dont le
-seul rôle de vulgarisateur a été la plantation d’un immense champ de
-Pommes de terre qui devait être à dessein livré au pillage; et cela pour
-convaincre le bas peuple de l’innocuité d’un légume... que l’on volait
-couramment en plein champ, douze ans auparavant, aux portes de la
-capitale et que les pauvres gens, on le voit, mangeaient sans crainte de
-devenir lépreux.
-
-C’est pourquoi il ne faut pas chercher la cause de la lenteur de la
-propagation de la Pomme de terre dans de vains préjugés comme l’ont
-répété à satiété les Economistes et Parmentier. L’importance de ces
-préjugés a d’ailleurs été notablement exagérée par les écrivains. La
-plante n’était nullement tenue pour malsaine par la majorité des gens.
-
-La première et la principale cause de la défaveur de la Pomme de terre,
-avant le XIXe siècle, réside dans la mauvaise qualité des tubercules des
-variétés primitives. Avant leur amélioration par la culture et surtout
-par les semis, les Pommes de terre étaient indigestes, aqueuses, âcres
-ou amères, comme le sont les Pommes de terre sauvages du Chili, enfin
-immangeables, au moins pour les personnes habituées à une bonne
-nourriture. Là-dessus tous les auteurs sont unanimes. C’était,
-disent-ils, une nourriture grossière, indigeste, «bonne pour le peuple».
-La Pomme de terre ancienne ne ressemblait en rien à la nôtre qui est
-douce, farineuse, légère, digestible au point qu’elle est employée dans
-toutes les maladies chroniques de l’estomac et des intestins. La purée
-de Pomme de terre est même le seul aliment que peuvent digérer certains
-dyspeptiques. La Pomme de terre ancienne conservait une quantité
-appréciable de solanine, la substance vénéneuse des Solanées, que la
-culture a fait presque entièrement disparaître.
-
-On raconte que la reine Elisabeth, d’Angleterre, sur le conseil d’un
-philanthrope, invita un grand nombre de seigneurs à prendre part à un
-repas composé de mets uniquement préparés avec la Pomme de terre;
-elle-même n’y voulut pas toucher et bien lui en advint, car ces Pommes
-de terre étaient encore peu comestibles; les convives en eurent les
-entrailles tellement impressionnées qu’à la fin du banquet la reine se
-trouva seule à table[398].
-
- [398] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 314.
-
-La solanine est un poison très violent même pris en petite quantité. Les
-tubercules de Pomme de terre verdis à la lumière deviennent vénéneux. On
-a constaté des cas d’empoisonnement par l’ingestion de Pommes de terre
-avec leurs germes. Dans la croyance que la Pomme de terre était un fruit
-souterrain, on a dû autrefois la consommer dans tous ces états et même à
-l’état cru. On voit d’ici les résultats désastreux dus à l’ignorance et
-la défaveur jetée sur la Pomme de terre s’explique fort bien, car il est
-rare qu’un préjugé ne soit pas fondé sur une chose vraie. Ainsi on a
-constaté des éruptions eczémateuses chez des animaux nourris avec la
-pulpe de Pomme de terre. L’opinion ancienne que ce tubercule peut donner
-des maladies de peau, et même la lèpre, trouve sa justification: des cas
-pathologiques semblables ont été certainement observés autrefois sur
-l’homme et sur les animaux domestiques.
-
-Pour appuyer la légende de Parmentier, les ouvrages populaires font état
-d’un prétendu arrêt du Parlement de Besançon, daté de 1630, qui aurait
-interdit la culture de cette plante: «Attendu que la Pomme de terre est
-une substance pernicieuse et _que son usage peut donner la lèpre_,
-défense est faite, sous peine d’une amende arbitraire, de la cultiver
-dans le territoire de Salins.» Or cet arrêt est controuvé. En 1630, le
-Parlement de Besançon n’existait pas. Il était à Dôle et fut supprimé en
-1668 par le roi d’Espagne. M. Roze, auteur consciencieux, a recherché ce
-document dont les Edits généraux ne font pas mention. «On comprend,
-dit-il, qu’un édit sur la culture de la Pomme de terre devait appartenir
-à cette catégorie. Il n’a donc pas existé[399]».
-
- [399] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 123.
-
-Nos pères, routiniers, certes, et ayant plus que nous une répugnance
-pour les choses nouvelles, avaient néanmoins trop de bon sens pour
-rejeter sans motifs sérieux une plante qui est aujourd’hui une des bases
-de l’alimentation. La Pomme de terre ancienne ne valait rien, c’est un
-fait incontestable. Autrement elle aurait été introduite dans la
-consommation aussi vite que l’a été le Topinambour dont les qualités
-culinaires ne sont pas comparables à celles de la Pomme de terre.
-
-La Pomme de terre non améliorée ne valait pas le Topinambour qui a
-figuré dans les menus de grands repas jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
-Les traités de cuisine montrent la Pomme de terre culinaire seulement
-vers le règne de Louis XVI[400], car, même à la fin du XVIIIe siècle, on
-n’avait pas encore amélioré suffisamment son tubercule au point de le
-rendre comestible pour les classes aisées. Nous avons cité plus haut de
-Combles et vu le peu d’estime qu’il avait pour la «truffe». Voici ce que
-dit de la Pomme de terre la grande _Encyclopédie_ (vol. XIII, p. 4,
-imprimé en 1774):
-
- [400] _Les Soupers de la Cour_, éd. 1778, t. III, p. 207.
-
-«Cette racine, de quelque manière qu’on l’apprête, est fade et
-farineuse. Elle ne saurait passer pour un aliment agréable; mais elle
-fournit un aliment assez abondant et assez salutaire aux hommes qui ne
-demandent qu’à se sustenter. On reproche avec raison à la Pomme de terre
-d’être venteuse, mais qu’est-ce que des vents pour les organes vigoureux
-des paysans et des manœuvres?».
-
-Cette citation méritait d’être reproduite, malgré ce qu’elle a d’assez
-rabelaisien. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’a pas précisément
-la réputation d’avoir donné asile aux préjugés. L’article Pomme de terre
-est dû à la plume d’Engel, agronome distingué. On peut croire que son
-appréciation est l’expression de la vérité.
-
-Nous reconnaissons maintenant pourquoi la culture de la Pomme de terre
-s’est généralisée si tard dans les pays riches, comme l’Ile-de-France,
-la Brie, la Beauce et autres terres à Froment, tandis qu’elle était
-acceptée à une date bien antérieure en Franche-Comté, Lorraine,
-Ardennes, Morvan, Cévennes, etc., pays très pauvres où les pauvres gens
-n’avaient pas le choix des aliments.
-
-On ne songeait pas autrefois à semer des graines de plantes potagères et
-économiques, comme on le fait aujourd’hui, dans le but d’en obtenir de
-nouvelles races plus avantageuses que les anciennes. Depuis son
-introduction en Europe, on avait constamment reproduit la Pomme de terre
-par plantation de tubercules. Tant que le mode de reproduction asexuée a
-été employé, la plante n’a pu varier et s’améliorer.
-
-Les améliorations brusques par _mutations gemmaires_ que l’on dit avoir
-constatées récemment ne se produisaient pas sans doute dans les
-anciennes cultures, puisque de Combles, en 1749, reprochait à la vieille
-variété rouge son âcreté qui lui faisait préférer pour la table la
-variété blanche ou la jaune: elle était demeurée à peu près ce qu’elle
-était, lorsqu’elle fut apportée à demi-sauvage du Nouveau Monde, à la
-fin du XVIe siècle!
-
-Le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, écrivain horticole distingué et
-directeur des jardins royaux, écrivait en 1837:
-
-«Il y a 60 ans que nous ne possédions encore que les deux variétés
-primitives: la rouge et la jaune, toutes les deux rondes; ces variétés
-étaient âcres et d’un goût si désagréable que les habitants de nos
-campagnes ont été naturellement portés à croire que les tubercules de
-cette plante étaient plutôt destinés à la nourriture des bestiaux qu’à
-celle de l’homme... les écrits qui parurent alors, loin d’indiquer les
-moyens d’y remédier, accusèrent la population de se laisser dominer par
-de vains préjugés qui l’exposaient à souffrir la famine. Ces écrits,
-vantés encore de nos jours, furent tout à fait inutiles au
-perfectionnement de la Pomme de terre, mais ne purent même atteindre le
-but qu’ils se proposaient, celui de convaincre les intéressés, qui alors
-ne lisaient point[401]».
-
- [401] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 397.
-
-Les semis et la culture nous ont donc donné nos excellentes Pommes de
-terre actuelles et ceci viendrait appuyer l’hypothèse de ceux qui
-admettent que la tubérisation est le résultat de l’action de
-microorganismes sur les tiges souterraines de la Pomme de terre.
-
-A une séance de la Société nationale d’Horticulture de France, en 1874,
-un membre rappela qu’à la date de 40 ou 50 ans auparavant, la Pomme de
-terre _de Hollande_, si farineuse, était sensiblement aqueuse; «une
-culture continue, observa M. Laizier, président du Comité de culture
-potagère, en a beaucoup amélioré la qualité et l’a rendue telle que nous
-la voyons aujourd’hui[402]».
-
- [402] _Jal Soc. nat. d’Horic. Fr._ 1874, p. 27.
-
-Consultons maintenant les écrivains horticoles anglais les plus éminents
-et nous verrons que leur appréciation des qualités culinaires de la
-Pomme de terre ancienne n’est guère favorable. Mortimer, dans
-_Gardener’s Kalendar_ (1708) dit que la Pomme de terre n’est pas aussi
-bonne ni aussi saine que le Topinambour, mais qu’elle peut être bonne
-pour les porcs. Bradley constate, vers 1719, qu’elle est inférieure en
-qualité au Salsifis, à la Betterave ou au Chervis. Enfin le
-_Dictionnaire de jardinage_ de Miller (éd. 1754) dit que les Pommes de
-terre sont méprisées par les riches qui les regardent comme une
-nourriture bonne seulement pour les pauvres gens.
-
-Une autre cause du peu d’empressement que la classe bourgeoise, pour qui
-les raisons d’économie sont secondaires, a mis à consommer la Pomme de
-terre, c’est que l’éducation du goût, l’accoutumance vis-à-vis de cet
-aliment n’était pas faite. La Pomme de terre semblait un mets fade,
-insipide ou pâteux à toutes les personnes qui n’en avaient pas mangé dès
-leur enfance. Plusieurs de nos correspondants, qui aiment beaucoup la
-Pomme de terre, nous ont affirmé que leurs grands parents, nés vers la
-fin du XVIIIe siècle, avaient une sorte de répugnance pour ce tubercule
-et n’en mangeaient jamais. Ceci est confirmé par une observation que fit
-Pépin, ancien jardinier-chef du Muséum, à une séance de la Société
-impériale d’Agriculture (2 février 1870): «Au commencement du XIXe
-siècle, dit-il, on comptait peu de variétés de Pomme de terre; on les
-cultivait seulement pour les animaux. Ce n’est que depuis 1820 que
-l’usage en a été introduit dans les classes aisées».
-
-Dans une _Notice sur les tubercules proposés pour remplacer la Pomme de
-terre_, écrite en 1850, le Dr F. Mérat, savant botaniste, vient encore
-corroborer les appréciations de tous les auteurs précités:
-
-«Il paraît qu’à son introduction en Europe, la Pomme de terre produisait
-peu de tubercules, qu’ils étaient petits et de chétive qualité, et comme
-on les goûtait crus, on ne pouvait que répugner à leur usage...
-
-«Cela explique pourquoi on fut si longtemps avant de s’en nourrir, et
-pourquoi on les donnait alors aux animaux plutôt que pour une prétendue
-répugnance pour une plante qui plaisait tant aux pourceaux; car nos
-pères n’étaient pas plus indifférents que nous pour ce qui est bon, et
-on les calomnie quand on prétend que les animaux que nous venons de
-nommer avaient plus d’esprit qu’eux en ne refusant pas de s’en
-nourrir... Il a fallu une longue culture et des soins appropriés pour
-amener cette plante à l’état d’être appétée par l’homme... Mais
-lorsqu’on s’est avisé d’en faire des semis, ce qui ne remonte guère qu’à
-soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a obtenu des variétés diverses
-parmi lesquelles il s’en est trouvé de plus délicates qui ont été plus
-goûtées.»
-
-C’est, en effet, à partir de 1760 que des cultivateurs eurent l’idée de
-faire des semis de graines de Pommes de terre. La plante était préparée
-à varier par une culture déjà ancienne. Des variétés nouvelles naquirent
-aussitôt; les tubercules plus gros, plus féculents, perdirent leur
-âcreté native et cette amélioration de la qualité de la Pomme de terre
-coïncida exactement avec la campagne de Parmentier. Ce facteur, si gros
-de conséquences pour la diffusion de la Pomme de terre dans les milieux
-bourgeois, a passé inaperçu de tous les auteurs qui se sont occupés de
-l’historique du précieux tubercule.
-
-Nous ne saurions donc trop répéter que Parmentier n’a ni introduit, ni
-vulgarisé la Pomme de terre en France. L’amélioration de la qualité de
-la Pomme de terre, l’habitude prise par la jeune génération d’user de ce
-nouvel aliment, ont été les seules causes de la propagation plus rapide
-de ce tubercule à la fin du XVIIIe siècle, et, sur ces causes,
-Parmentier ne pouvait avoir aucune influence. A-t-il seulement accéléré
-l’adoption de la Pomme de terre par les cultivateurs? C’est peu
-probable, et nous croyons avoir donné dans cette notice de bonnes
-raisons d’en douter. Aussi nous rééditerons à propos de la propagande
-tardive de Parmentier en faveur de la Pomme de terre, le mot très juste
-d’un de ses contemporains:
-
-M. Paton, directeur de l’Ecole forestière de Nancy, rappelait jadis un
-souvenir de famille dans une lettre écrite à propos de la brochure de M.
-Labourasse citée plus haut:
-
-«Mon grand-père maternel, dit-il, était pharmacien à l’armée de Moreau,
-sous les ordres de Parmentier, et je lui ai entendu souvent se moquer de
-son chef et de son invention, en disant qu’il n’était qu’un
-vulgarisateur d’une chose déjà vulgaire».
-
-Le rôle de Parmentier dans la propagation de la Pomme de terre fut en
-réalité très modeste. Concédons qu’il a, le premier, fait l’analyse
-chimique de la Pomme de terre, qu’il a montré la place de cette plante
-dans les assolements et indiqué quelques bonnes méthodes de culture. Il
-a été en outre un chimiste remarquable qui a rendu de grands services en
-perfectionnant la mouture du Blé, la fabrication des eaux-de-vie, des
-vinaigres, du sucre, etc. Il a découvert le sucre de fécule ou glucose
-et ses propriétés. Cela suffit pour que Parmentier conserve des droits à
-la reconnaissance de l’humanité.
-
-Quelques mots sur la synonymie de la Pomme de terre peuvent compléter
-utilement l’historique de l’introduction de ce tubercule en France.
-
-Les botanistes de la Renaissance, sans se soucier de l’invraisemblance
-de leurs déterminations, ont voulu reconnaître dans la Pomme de terre
-américaine une plante des Anciens. Pour Clusius, ce devait être
-l’_Arachidna_ de Théophraste, tandis que Cortusus reconnaissait dans la
-plante nouvelle le _Picnocomon_ de Dioscoride. L’espagnol Acosta a
-donné, le premier, à la Pomme de terre son nom péruvien _papas_ (Papas
-radix). Besler, dans son _Hortus Eystettensis_ (1613), l’appelle _papas
-Peruanorum_. (Papas des Péruviens). On pourrait rapprocher du celtique
-_papa_ bouillie, purée (vieux français _de la pape_), ce mot _papas_ qui
-paraît signifier chez les Péruviens racine alimentaire. Mais c’est là,
-sans doute, une pure coïncidence. Parkinson (1629) a nommé la Pomme de
-terre _Battata Virginianorum_ (Batate de Virginie), pour la distinguer
-de la vraie Patate des Espagnols connue depuis longtemps. La Patate,
-tubercule d’une plante de la famille des Convolvulacées ou des Liserons,
-se dit en anglais _Batata_ qui est le nom espagnol et portugais de cette
-plante emprunté à la langue des indigènes de l’île d’Haïti
-(Saint-Domingue), sur le témoignage de Peter Martyr (1511-16) et de
-Navagerio (1526).
-
-L’analogie qui existe entre les deux tubercules a produit une confusion
-de noms dont on retrouve les traces aujourd’hui, puisque la Pomme de
-terre s’appelle encore Patate dans le midi de la France, principalement
-dans le Bordelais, quelques parties de la Normandie et de la Bretagne.
-Dans la Vendée et le Bocage on prononce _pataque_ et _patache_ dans
-l’Anjou. _Patraque jaune_ est le nom d’une très ancienne variété de
-Pomme de terre. _Potato_ des Anglais n’est qu’une corruption du terme
-caraïbe _Batata_ ou _Patata_. Bauhin, au XVIIe siècle, reconnaissant une
-Solanée dans la plante nouvelle, lui donna le nom scientifique de
-_Solanum tuberosum esculentum_.
-
-C’est Duhamel, dans son _Traité de la culture des terres_ (1755) qui a
-consacré le nom de Pomme de terre et cette dénomination a prévalu en
-France sur les anciens synonymes: Truffe, Cartoufle, Patate, mais
-Furetière, dans son dictionnaire, imprimé à la fin du XVIIe siècle,
-donnait déjà ce nom comme synonyme de Truffe rouge.
-
-Truffe est le nom primitif de la Pomme de terre en Italie et en France.
-En italien moderne _Tartufo bianco_ ou _Patata_. Truffe se dit encore
-pour Pomme de terre dans le Lyonnais et le Forez. Dans les patois
-savoyard et genevois, Pomme de terre se dit _tufelle_. En Languedoc
-_tufère_ ou _tufène_. Dans tout le Comtat, province qui appartenait au
-Pape avant la Révolution, la Pomme de terre porte en langage vulgaire le
-nom de _tartifle_, de l’italien _tartufo_, Truffe, dont le radical se
-trouve dans _trufa_, tromperie[403] parce que la Truffe, Champignon, se
-cache sous terre. Ainsi fait la Pomme de terre, que l’on prenait pour un
-fruit souterrain, d’où le nom Truffe rouge, parce que la variété rouge
-était la plus commune autrefois. Ainsi fait, au figuré, Tartufe
-l’hypocrite, qui dissimule ses sentiments pour mieux tromper[404]. Le
-_Kartoffel_ des Allemands--c’est chez eux le nom de la Pomme de
-terre--est une corruption de l’italien _taratouffli_, Truffe de terre.
-_Cartoufle_, qui s’emploie dans quelques pays français, dérive du mot
-allemand. Nous avons vu qu’Olivier de Serres, au XVIe siècle,
-connaissait sous ce nom la Pomme de terre que l’Est de la France a
-vraisemblablement reçue de la Suisse allemande. Cependant, pour quelques
-lieux français (Anjou et Maine), il est possible que ce terme ne remonte
-qu’à l’invasion de 1815. Les soldats allemands demandaient souvent des
-_Kartoffen_; les paysans adoptèrent ce nom d’abord en plaisantant, puis
-par habitude. _Crompire_, employé pour Pomme de terre, dans la Lorraine
-allemande, en Alsace, dans quelques parties de la Belgique, est un mot
-flamand dénaturé de _grund birn_ ou _grond peer_, poire de terre[405].
-
- [403] Le vieux français possédait le verbe _trufer_, tromper.
-
- [404] De l’origine du mot Tartufe (_Revue des Provinces_, 1865, p.
- 322).
-
- [405] Voir _Intermédiaire des Curieux_, I, p. 154; XXI, p. 91, 172,
- 251, 410; XXV, p. 409; XXVI, p. 70.
-
-Les variétés de Pommes de terre sont aujourd’hui fort nombreuses.
-Limitées aux deux races primitives pendant plus de 200 ans, l’agronome
-Engel en comptait déjà 40 sortes en 1777 que Parmentier réduit à 12 en
-1789. Lorsque la Société d’Agriculture de la Seine réunit en 1815 les
-variétés en usage, il s’en trouva 120 environ qui furent confiées à M.
-de Vilmorin. C’est l’origine de la collection actuelle de Verrières qui
-en comprend plus de 800[406]. La plupart des variétés anciennes sont
-disparues par caducité. Une douzaine vivotent péniblement, mais la
-_Chave_, la _Marjolin_ et la _Vitelotte_ sont toujours largement
-cultivées. La _Schaw_ ou _Chave_, ou _Patraque jaune_, avait été
-rapportée d’Angleterre en 1810. _Segonzac_ ou _Saint Jean_, lancée en
-1839 par Morel de Vindé, ne paraît guère différente.
-
- [406] Vilmorin (Henri de), _Catalogue méthodique et synonymique des
- principales variétés de Pommes de terre_. 3e éd., 1902.
-
-La _Marjolin_ est d’origine anglaise. C’était l’_Early Kidney_ ou
-_rognon hâtif_. Dès 1815 on avait en France la variété _Cornichon
-jaune_, sorte analogue. M. Hardy la cultive au Potager de Versailles, en
-1824, sous le nom de Pomme de terre hâtive. On doit le nom de
-_Marjolin_, féminisé quelquefois en _Marjolaine_, au comte Lelieur[407].
-Poiteau paraît l’avoir appelée Pomme de terre _hétéroclite_[408].
-
- [407] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 396.
-
- [408] _Ann. Soc. d’Hortic._ 1831 (t. IX, p. 204).
-
-Rentrent dans la catégorie des Pommes de terre oblongues, lisses, à
-chair jaune, aux yeux peu marqués: _Marjolin Tétard_ (H. Rigaud avant
-1870) obtenue par Tétart, cultivateur à Groslay[409]; _Royale_ ou _Royal
-ash-leaved Kidney_, obtenue en 1864 par Thomas Rivers dont
-l’établissement était à Sawbridgeworth (Angleterre); _Belle-de-Fontenay_
-(H. Rigaud, 1893); _Belle de Juillet_, semis de Paulsen qui l’a nommée
-en allemand _Juli_, d’où l’on a fait en France _Belle de Juillet_
-(Vilmorin, 1898); _Joseph Rigault_ obtenue en 1879 par J. Rigault,
-cultivateur de Pommes de terre à Groslay, mise au commerce en 1884; _à
-feuilles d’ortie_ (Courtois-Gérard, 1864). La variété _Jaune de
-Hollande_ ou _Parmentière_ a une histoire obscure que M. Mottet a essayé
-d’éclaircir[410]. Elle a été pendant plus d’un siècle la première pour
-la table. Elle paraît connue maintenant sous les noms de _Quarantaine de
-la Halle_, ou _de Noisy, Marjolin tardive_ _Hollande_ est un nom
-commercial qui s’applique à beaucoup de variétés à chair jaune et à peau
-lisse. _Pousse debout_ (Thierry-Tollard vers 1847) a remplacé l’ancienne
-_Rouge longue de Hollande_. _Victor_, encore plus hâtive que la
-_Marjolin_, est une variété peu ancienne. Obtenue en Angleterre, elle
-était encore rare en 1887. _Reine des Polders_ (Vilmorin, 1893) paraît
-avoir été cultivée d’abord dans les polders de la baie du Mont
-Saint-Michel vers 1890; mise au commerce par Vilmorin en 1892-93, mais
-il y a une autre race _Des polders_ (Van Geert 1852). _Magnum Bonum_
-variété obtenue par James Clark, de Christchurch (Hampshire) vers 1878,
-mise au commerce par Sutton; _Institut de Beauvais_, nouvelle en 1886, a
-été obtenue dans l’établissement de ce nom; _Saucisse_ ou _Généreuse_,
-commençait à se répandre vers 1867. _Early rose_, ou _Rose hâtive_,
-aurait été obtenue aux Etats-Unis en 1867 par M. Bressee, de Brandon. On
-la vendait alors 60 dollars le boisseau. Gloède, horticulteur à
-Beauvais, l’a figurée dans son catalogue dès 1869, mais elle n’a guère
-été connue en France qu’en 1871.
-
- [409] Rapport _Jal Soc. nat. d’Hortic. Fr._ 1876, p. 124.
-
- [410] _Revue Horticole_, 1899, p. 389.
-
-Il se fait un grand commerce de Pommes de terre hâtées à Roscoff, et
-dans le Finistère, à Saint-Pol-de-Léon, à Jersey. La plus grande partie
-est destinée à l’Angleterre. Les premières Pommes de terre hâtives
-arrivent d’Algérie, puis du Vaucluse, surtout de Barbentane.
-
-Serait-il possible de remplacer la Pomme de terre par d’autres
-tubercules féculents qui rendraient les mêmes services? L’expérience en
-a été faite. A partir de 1845, pendant plusieurs années, à la suite de
-l’invasion de la maladie de la Pomme de terre causée par le _Phytophtora
-infestans_, on craignit la disparition complète du précieux tubercule.
-On expérimenta diverses plantes américaines à racines féculentes
-alimentaires consommées par les aborigènes, entre autres l’_Apios
-tuberosa_, l’_Arracacha_, l’_Ulluco_ et d’autres encore. Tous ces essais
-de culture sont restés infructueux: la Pomme de terre n’a pas de
-succédanés.
-
-
-
-
-TOPINAMBOUR
-
-(_Helianthus tuberosus_ L.)
-
-
-Le Soleil vivace, à tiges annuelles, à rhizomes renflés en forme de
-tubercules, qui a nom Topinambour, est originaire du Nouveau Monde,
-comme toutes les autres espèces du genre _Helianthus_, plantes de la
-famille des Composées répandues en grand nombre dans les régions
-tempérées et froides de l’Amérique du nord.
-
-L’histoire du Topinambour ne commence qu’au XVIIe siècle avec la
-colonisation française du Canada. La côte du Canada fut découverte en
-1497 par Sébastien Cabot. François Ier prit possession de ce pays qu’on
-appela la Nouvelle-France. En 1534, Jacques Cartier explora le golfe du
-Saint-Laurent et fonda le port de Sainte-Croix, premier établissement
-français au Canada. Le navigateur Champlain, envoyé en mission par Henri
-IV, fonda plus tard Québec et, dès lors, les colons affluèrent à la
-Nouvelle-France.
-
-Nous savons par les _Relations_ des anciens voyageurs que les premiers
-émigrés dans ces contrées inhospitalières subirent de grandes
-privations. Pour échapper à de fréquentes famines, ils durent apprendre
-des Hurons et des Algonquins la recherche des racines sauvages
-comestibles. Mais il n’est pas facile de distinguer sous le nom de noix
-de terre ou autres appellations comme truffes, poires de terre ou pommes
-de terre, que les voyageurs leur donnaient, les trois ou quatre
-tubercules mangés par les Indiens d’Amérique: _Solanum tuberosum_,
-_Apios_, Topinambour, _Aralia trifolia_ et un _Cyperus_. Leurs
-descriptions, brèves et vagues, prêtent à confusion surtout entre les
-tubercules de l’_Apios_ et ceux du Topinambour. Il ne paraît pas
-douteux, cependant, que Champlain, dès 1603, avait réellement vu entre
-les mains des indigènes du Nord des Etats-Unis actuels «des racines
-qu’ils cultivent, lesquelles ont le goût d’Artichaut»[411]. Des
-botanistes comme Asa Gray et Decaisne auxquels nous devons beaucoup de
-nos renseignements sur l’histoire du Topinambour admettent que Champlain
-parle de l’_Helianthus tuberosus_[412]. Lescarbot, un des colonisateurs
-du Canada, fait allusion à cette même plante dans la 3e éd. de son
-_Histoire de la Nouvelle-France_: «Il y a encore en cette terre certaine
-sorte de racines grosses comme naveaux ou truffes, très excellentes à
-manger, ayant un goût retirant aux cardes (Cardons), voire plus
-agréable, lesquelles, plantées, multiplient comme par dépit en telle
-façon que c’est merveille»[413]. Lescarbot ajoute que ces racines sont
-bonnes cuites sous la cendre ou mangées crues avec du poivre, sel et
-huile. «Nous avons apporté quelques-unes de ces racines en France
-lesquelles ont tellement multiplié, que les jardins en sont maintenant
-garnis, mais j’en veux mal à ceux qui les font nommer Topinambaux aux
-crieurs des rues; les sauvages les appellent _chiquebi_». Sur ce point,
-Lescarbot se trompe: _chiquebi_ était le nom sous lequel les Algonquins
-désignaient les tubercules de l’_Apios_.
-
- [411] _Voyage de Champlain_, réimpression 1830, t. I, p. 110.
-
- [412] Voir _American Journal of Science_, 1877 (XIII); 1883
- (XXVI).--_Flore des Serres_, t. XXIII, p. 112.
-
- [413] _Hist. de la Nouvelle-France_, l. VI, p. 931 (3e éd. 1618).
-
-Dans tous les cas, il est intéressant de constater que le Topinambour,
-introduit en France quelques années plus tôt, était répandu en 1618 dans
-les jardins et déjà denrée populaire; ce qui s’explique par la
-prodigieuse multiplication de la plante et la facilité de sa culture.
-
-Claude Mollet, jardinier royal, confirme l’extension de la plante
-nouvelle en France vers 1610-1615, époque de la rédaction de son _Traité
-de jardinage_: «Les gros Treufles (Truffes), dit-il, sont fort bonnes
-(_sic_) à manger en Caresme, les faisant cuire dans la braise comme les
-poires, et après qu’ils sont cuits, les peler, et leur faire une saulce
-comme à des Artichaux; en les mangeant, ils ont le même goût
-d’Artichaux»[414].
-
- [414] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 150.
-
-Decaisne cite encore le passage suivant d’un auteur contemporain de
-Mollet et de Lescarbot: «Depuis quelques années en çà, nous avons
-recouvert une plante qui, à bon droit, doit être mise au rang des
-_herbes du Soleil_; le vulgaire l’appelle Truffe du Canada. Cette racine
-est si bonne à manger bouillie dans de l’eau avec du sel ou cuite sous
-la cendre, qu’il semble que l’on mange des cardes (Cardons). Nous
-l’appellerons doncques _Herba Solis radice et flore prolifero_[415].»
-
- [415] Ant. Colin, _Histoire des Drogues, Epiceries_, etc. _qui
- naissent aux Indes_, Lyon (1619).
-
-Gabriel Sagard, missionnaire Récollet de saint François, parlant des
-racines consommées par les sauvages des Etats-Unis et du Canada indique
-aussi les noms vulgaires portés en France par le Topinambour au début de
-sa vulgarisation: «Les racines que nous appelons canadiennes ou pommes
-de Canada... dit-il dans le _Grand voyage du pays des Hurons_ (1632).
-
-Pommes de Canada, du nom de son pays d’origine, et Truffes du Canada ont
-donc été les noms primitifs du Topinambour qui a encore eu les synonymes
-suivants: Artichaut du Canada, ou simplement Canada, Tartifle, qui ont
-été aussi les noms de la Pomme de terre.
-
-Les Flamands et les Wallons adoptèrent le nom de poire de terre
-(grond-peer), d’où est venu _cronpire_, réservé plutôt aujourd’hui à la
-Pomme de terre. Le nom anglais du Topinambour: _Jerusalem Artichoke_,
-Artichaut de Jérusalem, est une corruption de l’italien _Girasole_
-(Tournesol ou Soleil) combiné avec le goût de fond d’Artichaut des
-tubercules du Topinambour.
-
-La plante appelée Cartoufle, de l’italien _Tartuffi_, truffe, si peu
-clairement décrite par Olivier de Serres en 1600, n’est pas le
-Topinambour comme Parmentier l’a cru et comme on le voit dans une note
-de la belle édition de 1804 du _Théâtre d’Agriculture_. C’est la Pomme
-de terre.
-
-Le mot Topinambour, qui a prévalu en France, a une origine populaire due
-à une circonstance particulière. Un événement de l’année 1613 qui amusa
-tous les Parisiens fut l’arrivée de six sauvages Tupinambas de la côte
-du Brésil. Ces Indiens, de la grande famille des Caraïbes, avaient été
-les alliés de la France au XVIe siècle.
-
-Malherbe écrit, à la date du 15 avril 1613, au célèbre Peiresc:
-«Aujourd’hui, le sieur de Razilly qui depuis quelques jours est de
-retour de l’île de Maragnon, (ou Maragnan, île du Brésil) a fait voir à
-la Reine six Toupinamboux qu’il a amenés de ce pays-là. En passant par
-Rouen, il les fit habiller à la française: car, selon la coutume du
-pays, ils vont tout nus, hormis quelque haillon noir qu’ils mettent
-devant leurs parties honteuses; les femmes ne portent du tout rien. Ils
-ont dansé une espèce de branle sans se tenir par les mains et sans
-bouger d’une place; leurs violons étoient une courge comme celles dont
-les pèlerins se servent pour boire, et dedans il y avoit comme des clous
-ou des épingles[416].»
-
- [416] _Lettres de Malherbe_, éd. Lalanne, t. III p. 297, 314, etc.
-
-A l’exemple de la Cour, tout Paris voulut voir danser la «sarabande» des
-pauvres sauvages. Mais, deux mois après leur arrivée, trois Toupinamboux
-étaient déjà morts. On se hâta de baptiser les survivants et le roi fut
-leur parrain, ce qui porta à son comble la popularité des
-Toupinamboux[417]. Il est probable que les tribus des Tupi-Guarani du
-Brésil cultivaient le nouveau tubercule qui commençait à se répandre en
-France vers 1613. Par suite de cette coïncidence, la langue vulgaire
-adopta pour le légume exotique le nom des Toupinamboux en le modifiant
-légèrement.
-
- [417] _Mercure de France_, 1613, p. 175.
-
-De là vint aussi la croyance à l’origine brésilienne du Topinambour que
-Linné a consacrée dans son _Species_; mais dans son _Hortus
-Cliffortianus_, où il est d’ordinaire plus exact au point de vue de la
-géographie botanique, il donne à la plante sa véritable origine
-nord-américaine. Plusieurs botanistes éminents suivaient naguère la
-première référence linnéenne sans songer à l’impossibilité de la
-naturalisation d’une plante des pays équatoriaux sous le dur climat du
-Canada.
-
-Le _Phytopinax_ de Bauhin (1596) ne connaît pas encore le Topinambour,
-mais le _Pinax_ de 1623 l’appelle _Chrysanthemum Canada quibusdam_,
-_Canada_ et _Artichoki sub terra aliis_.
-
-Le botaniste italien Fabio Colonna qui avait vu la plante dans le jardin
-du cardinal Farnèse, à Rome, est le premier qui ait décrit
-scientifiquement le Topinambour, en 1616, sous le nom de _Flos Solis_ ou
-_Aster Peruanus_. Il a donné aussi la première figure de cette Composée
-dont l’aspect ancien est assez différent de ce que nous voyons dans nos
-jardins: la plante est très rameuse et de port pyramidal[418].
-
- [418] _Ecphasis_, l. II, p. 13, et _Botanical Mag._ t. 7545.
-
-Le Topinambour a été introduit en Angleterre en 1617. A cette date, John
-Goodyer, de Maple Durham, Hampshire, reçut d’un Français, M.
-Franqueville, de Londres, deux petits tubercules qu’il planta et soigna
-si bien qu’avant 1621 il aurait pu approvisionner de tubercules la ville
-d’Hampshire. Goodyer écrivit une notice sur la culture de cette plante
-et l’adressa à T. Johnson qui l’inséra dans sa 2e édition de l’_Herball_
-de Gérarde (1636). Auparavant, Parkinson avait figuré le Topinambour
-sous le nom de Battatas of Canada dans son _Paradisus_ (1629). Dans son
-_Theater of Plants_ (1640), il l’appelle Artichaut de Jérusalem, nom qui
-a prévalu en Angleterre.
-
-Dès le temps de Parkinson, le Topinambour entrait dans la confection des
-pâtisseries anglaises, avec les Marrons, Dattes et Raisins secs; il
-était cultivé en si grande quantité que le bas peuple commençait à le
-mépriser, ce qui s’explique assez: le Topinambour répugne vite si l’on
-en mange souvent.
-
-L’Italie semble avoir reçu le Topinambour du Pérou avant 1616.
-
-Pierre Hondt fit connaître le Topinambour à la Belgique. Il donna une
-description détaillée de ce végétal qu’il désignait sous le nom
-d’Artichaut souterrain.
-
-Van Ravelingen, continuateur de Dodoens, nous apprend qu’on cultivait
-les «Canadas» en grand en Belgique et en France dès 1613[419]. C’était,
-disait-il, une nourriture commune. En France, et dans les Pays-Bas, on
-mangeait les racines cuites, assaisonnées de poivre. En Zélande, c’était
-un aliment quotidien de novembre à Pâques. On pelait les tubercules et
-on les passait dans la farine, puis on les mangeait frits au beurre.
-D’autres fois on les coupait en tranches, on les rôtissait sur la poële
-et on les saupoudrait de sucre; on les mangeait en guise de Panais
-sucré. Ou bien encore on cuisait les tubercules entre deux plats avec du
-beurre et de l’huile fine et un assaisonnement de sel, poivre,
-gingembre, muscade, cannelle, clous de girofle.
-
- [419] _Jal d’Agric. de Belgique_, t. I (1848), p. 49 et suiv.
-
-Le savant auteur Van Sterbeeck fut un grand admirateur du Topinambour;
-il en avait compris l’importance pour l’Agriculture. Il nous apprend
-qu’en 1658 le Topinambour, connu sous le nom de Canada, était cultivé en
-grand sur les digues près d’Anvers, que de son temps, l’homme mangeait
-les jeunes feuilles de cette plante, cuites et mélangées avec des Choux.
-On les mangeait en guise d’Epinards, bref ces feuilles étaient un vrai
-légume[420]. En Virginie, on mentionne le Topinambour comme cultivé sous
-le nom d’_Hartichoke_ en 1648 par les colons anglo-américains.
-Aujourd’hui on le rencontre dans les contrées les plus reculées, en
-Perse, dans l’Inde, Afghanistan, etc.
-
- [420] _Jal d’Agric. pratique de la Belgique_, t. I (1848), p. 47.
-
-En France, ce tubercule a été beaucoup cultivé au XVIIe siècle pour la
-table alors que la Pomme de terre était pour ainsi dire inconnue. On le
-considérait comme un mets délicat quoique ordinaire et tous les livres
-de cuisine le font figurer sur les menus. D’ailleurs il était connu sous
-le nom de Pomme de terre autant que sous celui de Topinambour. Le
-_Jardinier françois_, de Bonnefons (1651), dit: «Taupinambours ou Pommes
-de terre, ce sont des racines rondes qui viennent par nœuds et que l’on
-mange dans le caresme en forme de fonds d’Artichaux». Lemery (_Traité
-des aliments_, 1709), de Combles, la _Nlle Maison rustique_, au XVIIIe
-siècle, appellent ce légume Pomme de terre. C’est le synonyme que
-donnent aussi les grands dictionnaires du XVIIe siècle. Furetière (1690)
-dit à l’article «Taupinambour»: «racine ronde que les pauvres gens
-mangent cuite avec du sel, du beurre et du vinaigre. On l’appelle
-autrement Pomme de terre.»
-
-Au XVIIIe siècle, la culture du Topinambour périclita au fur et à mesure
-que s’étendit celle de la Pomme de terre véritable. De Combles (1749)
-donne une appréciation peu favorable au Topinambour: «Voici le plus
-mauvais légume dans l’opinion générale; cependant le peuple qui est la
-partie la plus nombreuse de l’humanité s’en nourrit, je dois par
-conséquent placer ce légume avec les autres. Les fruits (tubercules)
-sont de la grosseur d’un œuf; cette plante est venue d’Amérique, du pays
-des Topinambours, d’où elle tire son nom[421].
-
- [421] _Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 573.
-
-En effet, si l’on n’admettait plus de son temps le Topinambour sur les
-tables bourgeoises, comme on le faisait au XVIIe siècle, sa culture
-prospérait dans tous les pays pauvres de l’Europe. Nous voyons que, sur
-la réclamation du clergé du comté de Namur, le prince Charles de
-Lorraine établit en Belgique des dîmes sur les Topinambours par décret
-en date du 7 février 1763[422].
-
- [422] _Recueil des Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens_, IX, p. 2.
-
-Il est assez inexplicable que, pour une plante aussi largement cultivée
-depuis 250 ans et répandue à l’état sauvage sur une grande partie des
-Etats-Unis, l’identité spécifique de l’_Helianthus tuberosus_ soit
-restée si longtemps douteuse, et son pays d’origine méconnu. Depuis 1884
-seulement, on est fixé sur ces différents points. L’_Helianthus
-doronicoides_ Lamk. n’est pas, comme on le croyait, la souche de nos
-Topinambours cultivés. L’_Helianthus tuberosus_ est une espèce
-distincte, reconnue bien spontanée dans le Bas-Canada où Champlain
-l’avait vue autrefois; il existe aussi au Sud de l’Arkansas, dans la
-Géorgie centrale, sur le territoire d’Indiana. L’espèce _doronicoides_,
-de Lamarck, fort différente, a les feuilles opposées, sessiles, jamais
-cordiformes et les rhizomes non renflés. Le _Botanical Magazine_, tab.
-7545, a donné la figure du Topinambour sauvage.
-
-Le Topinambour n’est guère cultivé dans les potagers français. En
-employant pour l’usage culinaire certaines variétés améliorées à saveur
-plus fine, il formerait un légume de second ordre. Un auteur dit que le
-Topinambour _frit_ est une véritable friandise.
-
-Victor Yvart, fameux agronome, a introduit le Topinambour dans la grande
-culture en 1790. Là on en tire un parti avantageux pour la nourriture du
-bétail. L’inuline, matière amylacée liquide qui remplace la fécule dans
-les tubercules de Topinambours et qui se trouve aussi chez d’autres
-plantes: Grande Aunée (_Inula Helenium_), Dahlia, etc. fut découverte en
-1804 par Valentine Rose.
-
-Les tubercules des variétés améliorées sont plus arrondis, moins
-mamelonnés que ceux du type ordinaire. Nous citerons: Topinambour
-_Patate_ (Vilmorin 1895); T. _blanc amélioré_ (Vilmorin 1908). Les
-tubercules épais, de forme régulière, de ces variétés sont recherchés,
-paraît-il, par quelques fabricants de conserves qui savent très bien les
-convertir en fonds d’Artichaut de «qualité supérieure». Voilà, souvent,
-à quoi sert le progrès!
-
-
-
-
-Légumineuses
-
-
-
-
-FÈVE
-
-(_Faba vulgaris_ Mœnch)
-
-
-Parmi les substances comestibles d’origine végétale, les graines des
-Légumineuses se placent au premier rang. Il n’est pas d’aliments
-végétaux plus riches en matières azotées, et par conséquent plus
-nutritifs, que la fécule de la Fève, de la Lentille, du Pois et du
-Haricot.
-
-Cultivées dès les temps préhistoriques, les Légumineuses ont dû suppléer
-bien souvent à l’insuffisance des Céréales. Nous savons que chez les
-Hébreux, en Grèce, à Rome, dans l’ancienne France, on mélangeait, en
-temps de famine, à la farine de Froment celle de la Fève ou de la
-Lentille pour en faire un pain grossier, indigeste, mais très
-nourrissant.
-
-L’origine de la Fève est incertaine. On l’a vaguement indiquée autrefois
-comme étant spontanée au midi de la mer Caspienne, en Perse, en
-Mauritanie. Ces indications n’ont pas été confirmées par les voyageurs
-modernes. D’ailleurs de Candolle a reconnu erronés les renseignements
-donnés sur ce sujet par quelques anciens botanistes; leurs herbiers ne
-présentent pas non plus aucun échantillon de Fève à l’état spontané.
-Pour l’Afrique du Nord, dit de Candolle, le botaniste Cosson, qui a le
-mieux exploré cette région, n’a vu nulle part la Fève sauvage. Munby a
-mentionné la Fève comme spontanée en Algérie, à Oran; mais comme les
-Arabes cultivent beaucoup la Fève, elle se rencontre peut-être
-accidentellement hors des cultures. Il ne faut pas oublier cependant que
-Pline (l. XVIII, c. 12) parle d’une Fève sauvage en Mauritanie; il
-ajoute qu’elle est dure et qu’on ne peut pas la cuire, ce qui fait
-douter de l’espèce. Les botanistes qui ont écrit sur l’Egypte et la
-Cyrénaïque, en particulier les plus récents, donnent la Fève pour
-cultivée[423].
-
- [423] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 253.
-
-En somme, on n’a jamais vu la Fève sauvage et pourtant les régions d’où
-la plante sort indubitablement ont été explorées par maints botanistes.
-
-Ici nous citons textuellement de Candolle: «Quant à l’habitation
-spontanée de la Fève, il est possible qu’elle ait été double il y a
-quelques milliers d’années, l’un des centres étant au midi de la mer
-Caspienne, l’autre dans l’Afrique septentrionale. Ces sortes
-d’habitations que j’ai appelées disjointes sont rares dans les plantes
-dicotylédones, mais il en existe des exemples précisément dans les
-contrées dont je viens de parler. Il est probable que l’habitation de la
-Fève est depuis longtemps en voie de diminution et d’extinction. La
-nature de la plante appuie cette hypothèse, car ses graines n’ont aucun
-moyen de dispersion et les rongeurs et autres animaux peuvent s’en
-emparer avec facilité. L’habitation dans l’Asie occidentale était
-peut-être moins limitée jadis que maintenant et celle en Afrique à
-l’époque de Pline, s’étendait peut-être plus ou moins. La lutte pour
-l’existence, défavorable à cette plante, comme au Maïs, l’aurait
-cantonnée peu à peu et l’aurait fait disparaître, si l’homme ne l’avait
-sauvée en la cultivant»[424].
-
- [424] _Loc. cit._, p. 256.
-
-Un article récent de M. le Dr Trabut vient appuyer les observations si
-judicieuses d’A. de Candolle. Ce botaniste a trouvé la Fève spontanée en
-Algérie dans les jachères indigènes de la région dite le _Sersou_. Les
-femmes arabes récoltent ces Fèves, de taille très réduite, qui
-présentent une grande analogie avec certaines Féverolles. La graine est
-beaucoup plus dure que celle des races cultivées; elle gonfle plus
-difficilement dans l’eau et cuit très mal; ce qui confirme l’observation
-de Pline sur la Fève de Mauritanie. C’est avec le _Faba celtica nana_
-récolté par Heer dans les débris des habitations lacustres de la Suisse,
-que la Fève de Sersou a le plus d’analogie. Les dimensions de 6 à 9 m/m
-qui sont celles des graines du Sersou, comme des graines des palafittes,
-sont dépassées par toutes les races actuellement cultivées[425].
-
- [425] Dr Trabut, L’indigènat de la Fève en Algérie (_Bull. Soc. bot.
- de Fr._, 1910, nº 5, p. 424 et 1911, p. 3).
-
-La culture de la Fève est préhistorique en Europe, en Asie-Mineure, en
-Egypte, d’après les découvertes archéologiques modernes. Elle paraît en
-compagnie des Céréales et d’autres Légumineuses, dès l’âge de la pierre,
-dans les souterrains d’Aggetelek, en Hongrie. Une variété de Fève, à
-graines beaucoup plus petites que celles de la Féverolle, sans doute
-très voisine de la forme sauvage, et que M. Heer a nommée _Faba
-celtica_, était cultivée à l’époque de l’âge du bronze par les habitants
-des cités lacustres de la Suisse, de la Lombardie et de la Savoie[426].
-Schliemann a recueilli quantité de Fèves carbonisées dans les ruines de
-la seconde ville préhistorique de la colline d’Hissarlik qu’il suppose
-être la Troie célébrée par l’_Iliade_[427]. En Egypte, des semences ont
-été trouvées dans des tombes de la XIIe dynastie (2.200 à 2.400 av.
-J.-C.)[428].
-
- [426] Heer, _Pflanzen der Pfahlbauten_, p. 22.
-
- [427] _Ilios_, éd. française (1885), p. 6.
-
- [428] Schweinfurth, _Nature_, 1883, p. 314.
-
-La Bible cite deux fois ce légume sous le nom sémitique _pol_ ou _phul_,
-conservé par l’arabe _ful_ ou _foul_; en égyptien _aour_ ou _wour_ qui
-équivaut à _four_, _foul_, nom assez fréquent dans les listes
-d’offrandes funéraires[429]. D’après le _Livre des Rois_, qui date de
-mille ans environ avant notre ère, le roi David, fuyant devant son fils
-Absalon révolté, fut accueilli par les habitants de Mahanaïm qui lui
-offrirent du Blé, de l’Orge, des Fèves et des Lentilles. D’autre part,
-dans le _Livre d’Ezéchiel_, nous voyons que ce prophète reçut de Jéhovah
-l’ordre de se nourrir, pendant 390 jours, en signe d’affliction, d’un
-pain formé de Froment, d’Orge, de Fève, de Millet et d’Epeautre, parce
-que ce pain était celui que l’on mangeait en temps de disette.
-
- [429] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, art. _Fève_.
-
-La culture de la Fève doit être très ancienne dans l’Afrique
-septentrionale, car les Berbers possèdent un nom vernaculaire, _Ibiou_,
-qu’ils n’ont pas emprunté aux Sémites. Les Chinois ne possèdent la Fève
-que depuis le premier siècle avant l’ère chrétienne. Le général
-Chang-Kien la rapporta de l’Asie occidentale sous le règne de Wuti[430].
-
- [430] Bretschneider, _On the Study_, p. 15.
-
-Dans les temps historiques, on voit la Fève légume des plus cultivés.
-Les écrivains classiques la mentionnent assez souvent, ce qui montre
-qu’elle a été largement consommée par les Grecs, les Romains et autres
-peuples de l’antiquité, bien que certaines superstitions semblent avoir
-restreint l’usage de ce légume à la classe pauvre.
-
-Les préjugés relatifs à l’interdiction des Fèves comme aliment ont
-peut-être commencé en Egypte. Hérodote dit que les prêtres de ce pays
-ont tellement les Fèves en horreur qu’on n’en sème point dans toute
-l’Egypte et, si par hasard il en survient quelque plante, ils en
-détournent les yeux comme de quelque chose d’immonde. Ceci est
-manifestement exagéré. On semait des Fèves en Egypte. En dehors des
-prêtres, qui ont pu s’abstenir de cet aliment par pratique religieuse,
-la masse du peuple n’a jamais dédaigné la Fève, témoin la présence
-fréquente de ce Légumineux parmi les offrandes funéraires[431].
-
- [431] _Bulletin de l’Institut égyptien_, 1884, p. 7.
-
-La Fève a été un aliment populaire chez les anciens Grecs. L’_Iliade_
-d’Homère fait déjà allusion à la Fève, puis Théocrite, sous le nom de
-_Kuamos_; ce terme paraissant avoir le sens de graine comestible en
-général. C’est pourquoi Théophraste appelle la Fève _Kuamos ellenikos_,
-Fève grecque, pour la distinguer de la Fève d’Egypte qui est le fruit du
-Nélombo. On offrait des gâteaux de Fèves à certains dieux et déesses.
-Dans les fêtes que les Athéniens célébraient chaque année sous le nom de
-Pyanésies, en l’honneur d’Apollon, tout le monde devait manger des
-Fèves.
-
-Pythagore, fondateur d’une secte célèbre dans l’antiquité, et qui avait
-puisé ses idées philosophiques en Egypte, introduisit en Grèce les
-superstitions égyptiennes relatives à la Fève. Ses disciples
-considéraient la Fève comme quelque chose d’impur. Quoique végétariens,
-ils n’en mangeaient pas et refusaient même d’y toucher. L’histoire
-raconte que des pythagoriciens poursuivis par les soldats de Denys,
-tyran de Syracuse, arrivés devant un champ de Fèves, n’osèrent le
-traverser et se firent massacrer. Mais cette aversion pour la Fève, dont
-les motifs sont mal connus, car les pythagoriciens en faisaient un
-secret, remonte plus loin que Pythagore. La mythologie en porte une
-trace évidente. D’après la fable grecque, lorsque Cérès vint à Phénéos,
-en Arcadie, la déesse fit don aux habitants de cette ville de plusieurs
-graines Légumineuses, mais elle exclut la Fève du nombre de ses
-dons[432].
-
- [432] Gubernatis, _Mythologie des plantes_, t. II, p. 132.
-
-Il est probable que les croyances superstitieuses relatives aux Fèves se
-rattachent au dogme de la métempsycose. D’après le témoignage de
-quelques auteurs, les Anciens, ou du moins un certain nombre de
-personnes, ont cru à la transmigration des âmes dans les Fèves. De là le
-caractère funèbre attribué à la plante. On mangeait ordinairement des
-Fèves dans les festins qui suivent les funérailles. Elles jouaient un
-rôle dans les lémurales, fêtes instituées pour conjurer les visites
-nocturnes des lémures, âmes errantes de ceux qui avaient mal vécu. On
-supposait ces esprits malfaisants enclins à s’approcher des maisons pour
-tourmenter les vivants. Pendant les fêtes lémurales, le père de famille
-se levait à minuit, accomplissait un rite religieux qui consistait à
-emplir sa bouche de Fèves et à les rejeter une à une derrière lui en
-prononçant neuf fois ces paroles: «Par ces Fèves, je me débarrasse de
-vous, moi et les miens».
-
-Les Romains, qui mangeaient les graines amères ou coriaces du Lupin et
-du Pois chiche et même d’autres Légumineuses de moindre valeur, comme
-l’Ers, la Gesse et la Vesce, faisaient grand cas des Fèves. Les
-candidats aux charges publiques n’oubliaient pas, au moment des
-élections, les distributions de Fèves parmi les largesses qu’ils
-faisaient au peuple. Une des plus grandes familles patriciennes de Rome,
-la _gens_ Fabia, tirait son nom patronymique des Fèves. Cependant,
-toujours parce que la Fève était plante funèbre, le grand Pontife de la
-religion officielle, le flamine Dial, ne pouvait en manger; il lui était
-même interdit de nommer ce légume. Pline donne pour raison de cette
-interdiction que la fleur papillonacée de cette plante porte des
-«lettres lugubres». Il entendait par ces mots les macules noires des
-pétales latéraux (ailes) qui semblaient être, aux yeux des Romains
-superstitieux, des marques infernales.
-
-Le moyen âge n’a pas connu ces préjugés. A aucune époque, la
-consommation des Légumineuses: Fèves, Pois et Lentilles n’a été aussi
-grande. Un article des lois saliques, renouvelé dans les capitulaires de
-Charlemagne, punit d’une forte amende le vol de ces légumes cultivés en
-plein champ.
-
-Au XIIIe siècle, d’après les _Cris de Paris_, la Fève en cosse ou en
-purée chaude se vendait abondamment dans les rues de Paris. On
-appréciait alors les Fèves frasées (écorcées). En hiver, les moines,
-dans leurs abbayes, mangeaient le plus souvent le _pulmentum_, potage
-fait de pain et de Fèves sèches. Enfin la Fève paraît avoir été, au
-moyen âge, avec Choux, Raves, Aulx, Poireaux et Oignons, un des
-principaux légumes du paysan français, si l’on en croit le _Dit de
-l’Oustillement au villain_ qui énumère toutes les choses nécessaires au
-ménage:
-
- Se li covient les feves
- Et les chols et les reves
- Et aus et porions
- Et civos et oignons[433].
-
- [433] Montaiglon, _Recueil de poésies_, t. II, p. 149.
-
-Les rues _aux Fèves_ que l’on voit dans les grandes villes de province
-témoignent assez de l’importance du commerce des graines Légumineuses au
-moyen âge. Les grainiers se trouvaient groupés dans ces rues selon les
-habitudes corporatives de l’ancien temps.
-
-L’historien Monteil dit que dans tous les temps le prix des Fèves a été
-le même que celui du pain. Mais depuis l’introduction de la Pomme de
-terre et du Haricot, on a considérablement diminué les emblavures de
-cette Légumineuse.
-
-De nos jours, les Orientaux, les Arabes surtout, sont ceux qui mangent
-le plus de Fèves. A Paris elles sont peu estimées.
-
-Vilmorin cite quelques variétés dignes de figurer au potager. Quant à la
-Féverolle ou Gourgane, qui doit représenter la plante avant son
-amélioration, c’est une Fève purement agricole.
-
-D’après Pictet le mot Fève nous est parvenu du latin _faba_, lequel
-correspond à l’ancien prussien _babo_, à l’ancien slave _bobu_, au celte
-_fa_, _fav_, _fao_, selon les dialectes. _Faba_ et _bobu_ se rattachent
-probablement au sanscrit _bhag_ manger et au grec _phago_ qui a la même
-signification.
-
-_Faba_, Fève et _fabaria_, févière, ont servi à dénommer plusieurs
-villages français: Favières, Faverolles, Favelles, Favols, Favril,
-Favèdes, Faverage, Bezu-les-Fèves, etc.
-
-
-
-
-HARICOT COMMUN
-
-(_Phaseolus vulgaris_ L.)
-
-
-Il est curieux de constater les changements survenus en peu de temps
-dans la cuisine française par suite de l’introduction de certains
-légumes de grande valeur: le Haricot et la Pomme de terre. Introduit
-d’Amérique au XVIe siècle, la vulgarisation du Haricot commun ne remonte
-qu’au milieu du XVIIe siècle. La Pomme de terre est entrée plus tard
-encore dans l’alimentation et cependant ces deux légumes, pour ainsi
-dire récents, ont modifié des habitudes gastronomiques séculaires. Ils
-ont remplacé, dans les ragoûts et autres préparations culinaires, le
-Navet et la Fève qui jouaient autrefois le principal rôle comme
-accompagnement des viandes. Ils ont produit une diminution considérable
-dans la consommation du Pois sec et de la Lentille, peut-être fait
-disparaître le Chervis et réduit le Panais à n’être désormais qu’une
-simple plante condimentaire.
-
-L’origine américaine du Haricot commun est généralement admise
-aujourd’hui depuis qu’elle a été démontrée par les travaux de MM. Asa
-Gray et Trumbull, Körnicke, Wittmack et autres[434].
-
- [434] _American Journal of Sciences_, 3e série, t. XXVI, p. 130
- (1883).--_Verhandlungen des Naturhist. Ver. der Rheinlande
- Westphalens_, 1885, 4e série, XI, p. 136.
-
-Les botanistes, et avec eux les auteurs horticoles, ont longtemps tenu
-ce légume pour une plante indienne parfaitement connue des Grecs, des
-Romains et du moyen âge sous les noms de phaseolus, fasiolos, faselus,
-lobos, smilax et faséole.
-
-Cette croyance à l’origine asiatique du Haricot commun, traditionnelle
-autrefois, et que nous avons nous-même partagée[435], s’explique par la
-grande ressemblance de la graine et des caractères de la végétation qui
-existe entre un genre de Légumineuses, les Doliques--qui sont les
-Haricots de l’Ancien Monde--et les Phaséolées américaines. Les Grecs et
-les Romains ont en effet cultivé pour l’alimentation le Dolichos (_Vigna
-sinensis_) et ses variétés, principalement le Dolique à œil noir (_D.
-melanophthalmus_) et comme les descriptions vagues de Dioscoride, de
-Galien, de Pline et des agronomes latins s’adaptent aussi bien au genre
-_Dolichos_ qu’au _Phaseolus_, les commentateurs ont identifié les
-espèces des Anciens avec les Légumineuses nouvelles importées d’Amérique
-auxquelles ils ont transporté le nom classique de faséole. En somme, la
-principale preuve de l’existence du Haricot dans l’Ancien Monde, c’est
-qu’il porte un nom dérivé du grec _fasiolos_ ou du latin _Phaseolus_.
-
- [435] Gibault, Etude historique sur le Haricot commun (_Journal S. N.
- H. F._ 1896, p. 658).--Bonnet (Docteur Ed.), Le Haricot avant la
- découverte de l’Amérique (_Journal de Botanique_, XI,
- 1897).--Wittmack (Docteur), De l’origine du Haricot commun (_Journal
- S. N. H. F._ 1897, p. 155).
-
-Nous allons exposer les arguments historiques, archéologiques, et
-philologiques, extraits des divers auteurs nommés plus haut et qui
-militent victorieusement en faveur de l’autre opinion.
-
-D’abord, la plante Légumineuse des Anciens est-elle identique au Haricot
-commun? Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ), dans une description
-insuffisante qui ne permet pas de reconnaître la plante dont il s’agit,
-est le premier naturaliste qui parle du Dolichos. Dioscoride a consacré
-deux chapitres différents à deux formes d’une même Légumineuse. Son
-_Smilax keraea_ (Smilax des jardins), est une plante grimpante à graine
-réniforme, à très longue gousse appelée _lobos_; ce dernier caractère se
-rapporte tout particulièrement au Dolique. Le second _phasiolos_ de
-Dioscoride est une forme naine, non volubile, de la même plante. Le nom
-de la gousse, _lobos_, fut transféré à la plante parce qu’on mangeait
-les graines avec la gousse comme on le fait pour certains Haricots. Le
-mot a passé du grec aux arabes qui l’appliquent au _Dolichos Lubia_ ou
-autres variétés, sous la forme _Loubiâ_. Galien, au IIe siècle de notre
-ère, dit positivement que _Lobos_, _Phasiolos_ et _Dolichos_ sont une
-même plante, ce qui est confirmé par Aetius au VIe siècle. Cet auteur
-dit que de son temps le _Dolichos_ et le _Phasiolos_ des Anciens sont
-appelés par les uns _lobos_, par quelques autres _smilax_.
-L’identification de la Légumineuse des Anciens est confirmée par les
-peintures de deux manuscrits grecs datant du Ve siècle, conservés à la
-Bibliothèque impériale de Vienne. M. Körnicke a reconnu la variété naine
-du _D. melanophthalmus_, figurée sous le nom de _phasiolos_, dans une
-miniature de chacun de ces manuscrits, ce qui concorde avec les
-indications des auteurs qui ont signalé deux formes de Doliques cultivés
-par les Anciens.
-
-Un fait qui a une très grande importance dans la question controversée,
-c’est qu’on n’a pas trouvé le Haricot commun dans les cités lacustres,
-ni dans les fouilles de la Troade qui ont fourni le Pois et la Fève. Le
-Haricot est absent des sépultures de l’Egypte ancienne. On peut aussi
-tirer des conclusions de certains détails culturaux donnés par les
-agronomes latins qui plantaient leur _faselus_ à l’automne, époque de
-semis qui ne convient pas à notre Haricot. Le _longa faselus_ de
-Columelle est sans doute un Dolique; cette épithète s’applique bien à la
-longue cosse du Dolique. On pense que parfois le _faselus_ des Latins a
-pu être la Féverolle ou la Jarosse (_Lathyrus Cicera_); ce sont
-d’ailleurs les seules Légumineuses recueillies dans les ruines de
-Pompei. Des commentateurs croient reconnaître le Pois des champs dans le
-_faselum vile_ de Virgile; l’adjectif _vile_ désignant évidemment une
-graine commune, sans valeur.
-
-Le Faséole du moyen âge est une plante au moins aussi incertaine que le
-_Faseolus_ des Latins. Ce doit être tantôt un Pois, ou une Gesse ou un
-Lupin. Les _Faseoli_ de Pierre de Crescenzi et d’Albert le Grand (XIIIe
-siècle) caractérisés par une tache noire à l’ombilic, sont bien les
-Doliques à œil noir, toujours très cultivés en Italie.
-
-Jusqu’à présent rien dans les textes anciens n’indique l’existence du
-Haricot commun. Mais, avec la découverte de l’Amérique, les
-renseignements sur ce légume deviennent nombreux et précis. A partir du
-XVIe siècle, les botanistes décrivent et figurent les espèces du genre
-_Phaseolus_ spontanées dans l’Amérique méridionale (_Ph. lunatus_,
-_multiflorus_, etc.), et enfin l’on commence à parler de ce légume.
-
-Lorsque les Européens débarquèrent en Amérique, le Haricot était cultivé
-d’un bout à l’autre du Nouveau Monde par les indigènes. Le fait a été
-très remarqué par les premiers explorateurs. Pas un seul n’a manqué de
-parler de ces «fèves» différentes de celles d’Europe, récoltées par les
-tribus indiennes.
-
-Asa Gray a recueilli tous les récits des voyageurs qui ont fait allusion
-à cette Fève étrangère à l’Europe et les mots employés pour désigner ce
-légume indiquent assez qu’ils ne connaissaient pas la plante.
-
-Trois semaines après son débarquement dans le Nouveau Monde, Colomb vit,
-près de Nuevitas, à Cuba, des champs plantés avec «faxones et fabas»,
-très différents de ceux d’Espagne, et deux jours après il trouva encore
-une terre bien cultivée «avec fexoes et habas très différents des
-nôtres». _Fexoes_ ou _faxones_, synonymes de _frejoles_, sont les noms
-espagnols du _Phaseolus vulgaris_ et c’est par hasard que ces noms
-ressemblent au Phaséole, car ils appartiennent aux langues caraïbes.
-Cabeça de Vaca trouva les «Fèves» cultivées par les Indiens de la
-Floride en 1528. De Soto, en 1539, vit aussi en Floride et à l’ouest du
-Mississipi des champs de Maïs, de Haricots et de Courges. Oviedo
-(1525-35) parle des fésoles «dont il y a plusieurs espèces dans les
-Indes Occidentales». Il les cite à Saint-Domingue, sur les autres îles
-et plus abondamment encore sur le continent.
-
-«Dans la province de Nagranda (Nicaragua), dit-il, j’ai vu recueillir
-des centaines de boisseaux de ces fésoles.» Lescarbot constate en 1608
-que les Indiens du Maine, comme ceux de la Virginie et de la Floride,
-plantent leur Maïs sur billons et qu’entre les intervalles ils sèment
-des Fèves de couleurs variées et d’un goût délicat. Jacques Cartier, qui
-découvrit le Saint-Laurent en 1535, trouva à l’embouchure de ce fleuve,
-chez les Indiens, beaucoup de Maïs et de «fèbves».
-
-Les trouvailles archéologiques établissent aussi que la culture du
-Haricot était générale en Amérique avant l’arrivée des Européens. Le
-docteur Wittmack a eu à déterminer des graines de _Phaseolus vulgaris_
-trouvées dans les anciens tombeaux d’Ancon près Lima (Pérou)[436]. En
-1869, le capitaine F. Burton exhuma des Haricots de sépultures
-péruviennes antérieures à la découverte de l’Amérique. M. Wittmack a
-encore identifié d’autres Haricots préhistoriques recueillis dans les
-tombeaux de l’Arizona, de l’Utah et des Cliffs-Ruins aux Etats-Unis.
-
- [436] _Journal Soc. N. H. F._ 1897, p. 155.--De Rochebrune,
- _Recherches d’ethnographie botanique sur la Flore des sépultures
- péruviennes d’Ancon_, 1879, in-8.
-
-Devant l’ensemble de ces faits, on est obligé d’admettre que la culture
-du Haricot est préhistorique dans le Nouveau Monde. Les indigènes
-possédaient de nombreuses variétés et chaque peuple américain avait un
-nom particulier pour désigner cette plante alimentaire, indices d’une
-culture antique; et d’ailleurs, on n’a pas trouvé le Haricot à l’état
-sauvage, ni en Amérique ni dans l’Ancien Monde comme c’est le cas pour
-le Pois, la Fève et la Lentille, Légumineuses employées par l’homme
-depuis les temps les plus reculés.
-
-La linguistique appuie par diverses considérations l’origine récente et
-étrangère à l’Europe du Haricot commun. «Dans la plupart des idiomes de
-l’Europe, dit M. de Charencey, le nom de ce végétal est formé par voie
-de composition plutôt que par voie de dérivation, comme c’est le cas
-pour les plantes dont l’introduction est relativement récente, la Pomme
-de terre, par exemple»[437].
-
- [437] _De l’origine américaine du Phaseolus vulg._ Paris, 1904, broch.
- de 3 p. in-8.
-
-Il n’existe en effet de noms primitifs du Haricot que dans les langues
-américaines. En France, avant l’emploi du mot Haricot, qui est un ancien
-terme culinaire, on a appelé ce légume Fève de Rome, Fève peinte
-(variétés à graines colorées). En Normandie on dit encore Fève ou
-«feuve» pour Haricot. _Kidney-bean_ signifie en anglais Fève-rognon, en
-raison de la forme du grain de Haricot. L’allemand a appelé ce légume
-_Welsh-Bohne_, Fève italienne, ou mieux étrangère. _Klinboome_,
-Fève-lierre, est le nom hollandais, parce que la plante est souvent
-grimpante. Le basque dit _India Baba_, Fève d’Inde. Le castillan
-_Arvejas luengas_ est tiré du nom de la Gesse. A ces noms s’ajoutent
-Fève turque, et l’espagnol _Judias_, littéralement plante juive,
-allusions claires à l’origine du Haricot venu de pays non chrétiens.
-
-D’après M. Hamy, l’éminent professeur d’anthropologie au Muséum, notre
-mot actuel dériverait d’_Ayacotl_, nom du Haricot dans la langue nahuatl
-parlée par les anciens Mexicains. Ce nom américain se serait confondu
-avec le mot Haricot qui existait dans l’ancienne langue française pour
-désigner un ragoût soit de mouton ou d’autre viande accommodé avec des
-légumes, Fèves et Navets principalement.
-
-Haricot se rattache au vieux français _haligote_, morceau, pièce;
-_haligoter_, _haricoter_ mettre en pièces. On sait que le ragoût connu
-sous le nom de «haricot de mouton» se compose de morceaux de viande
-coupés assez menus. _Ayacotl_ se transforma par analogie de consonnance
-en Haricot, d’autant mieux que le nouveau légume fut bientôt substitué,
-avec avantage, aux Fèves et aux Navets dans la préparation dudit mets.
-
-Haricot paraît pour la première fois avec le sens de légume dans le
-lexique de Oudin (1640). Le premier ouvrage horticole qui le signale est
-le _Jardinier françois_ de Bonnefons (1651). On y voit un chapitre
-consacré aux petites fèves de Haricot, ou Callicot (_sic_) ou Féverotte.
-La Quintinie disait encore, en 1690, Fève de Haricot et Liger (1708)
-Pois d’Haricot. Le Haricot légume n’est devenu véritablement populaire
-qu’au XVIIIe siècle. Le _Cuisinier françois_ de La Varenne (1651), et
-même d’autres traités de cuisine postérieurs, ne le mentionnent pas
-encore dans leurs menus interminables où paraissent pourtant des légumes
-peu distingués, comme la Fève, la Lentille, le Topinambour.
-
-Le Haricot est pour la première fois décrit et figuré en 1542 par les
-botanistes allemands Tragus et Fuchs, puis successivement dans les
-recueils botaniques de Lonicer, Matthiole, Césalpin, Dodoens,
-Dalechamps, Clusius. La plupart signalent son origine étrangère et lui
-donnent le nom scientifique de _Smilax hortensis_, l’assimilant au
-Dolique grimpant des Anciens. Les noms vulgaires français, au XVIe
-siècle, étaient phaséole, fazol de Turquie, fèbve peinte, etc.
-
-Olivier de Serres (1600) fait une très brève mention du «faziol».
-Vraisemblablement ce légume si commun aujourd’hui ne jouait encore aucun
-rôle dans l’agriculture du temps.
-
-En Angleterre, Barnaby Googe a commencé à parler du Haricot en 1572,
-sous le nom de _French bean_ qui indique une importation française.
-Gerarde a figuré plusieurs variétés dans son _Herball_ (1597). A cette
-date, le Haricot ne paraissait en Angleterre que sur les tables des
-riches. L’agronome Giovanni Tatti, rapporté par le docteur Ed. Bonnet,
-aurait le premier, en Italie, à la date de 1560, recommandé la culture
-du Haricot.
-
-Le Haricot commun doit appartenir à la flore de l’Amérique tropicale,
-attendu que la plus grande partie des espèces du genre _Phaseolus_ est
-spontanée dans l’Amérique méridionale.
-
-La variabilité du _Ph. vulgaris_ est très grande. Une monographie
-récente énumère 472 races ou variétés cultivées de Haricot, dues pour la
-plupart à la variation naturelle ou à la sélection[438]. Les variétés de
-Haricot à rames à grain noir doivent se rapprocher le plus du Haricot
-primitif. La variation a produit sur l’espèce type volubile deux
-modifications très importantes au point de vue économique: les Haricots
-sans parchemin ou _Mange-tout_, dont la cosse est comestible, et les
-Haricots nains. Le nanisme, chez les plantes, est une dégénérescence du
-type normal. Cependant cette variation pathologique est considérée au
-point de vue horticole comme un perfectionnement, parce qu’elle est
-avantageuse dans certains cas.
-
- [438] Comes (Orazio), _Del Fagiuolo comune_, Napoli, 1909, in-8.
-
-Remontent au XVIIIe siècle les races suivantes qui ont donné de
-nombreuses sous-variétés: _Soissons_, _de Prague_, _Riz_, _Sabre_,
-_Princesse_, _Prédome_, _Rognon de Caux_, _Rouge d’Orléans_, _nain hâtif
-de Laon_, aujourd’hui _Flageolet_.
-
-Le Haricot _de Soissons_ est une variété locale des plus estimées pour
-la consommation du grain à l’état sec. A notre connaissance, de Combles
-(1749) a cité pour la première fois le nom de cette variété cultivée en
-grand depuis environ 200 ans dans les communes voisines de Soissons. A
-l’époque de la Révolution, la culture du Haricot de Soissons donnait
-déjà lieu à un grand commerce d’exportation, menacé aujourd’hui de
-disparition par suite de la concurrence d’autres régions. Cette variété
-est abondamment produite maintenant dans les Landes et les départements
-du Sud-Ouest.
-
-Le Haricot _nain hâtif de Laon_ s’appelle _Flageolet_ depuis une
-centaine d’années. Le mot Flageolet est une dernière corruption de
-_faziol_, _faséole_, _fageole_, dérivés de _Phaseolus_. La forme
-_flagot_ se trouve dans une liste de mets d’un compte de dépenses de la
-fin du XVIe siècle[439]. La ressemblance phonétique de flageolet,
-instrument de musique connu, a pu donner lieu à la dernière variante.
-
- [439] _Archives Nord_, t. IX, série B. 96.
-
-Parmi les variétés d’obtention moderne, il en est quelques-unes dont
-l’historique mérite d’être fixé. M. Chevrier, cultivateur à Brétigny,
-près Montlhéry, a inauguré la série des Haricots à grain vert. La
-coloration verte du grain de Haricot pour la consommation d’hiver,
-obtenue d’ordinaire par l’addition de sels de cuivre, au grand détriment
-de la santé publique, est recherchée. Le Haricot _Chevrier_,
-sous-variété du _Flageolet_, mis au commerce par Forgeot vers 1878,
-possède naturellement un coloris verdâtre moyennant un traitement
-spécial: l’arrachage des plantes un peu avant maturité du grain et le
-séchage des cosses à l’ombre. Ce type a été perfectionné par Bonnemain,
-l’heureux semeur d’Etampes. On lui doit plusieurs variétés rustiques et
-à grand rendement: _Merveille de France_ (1883), _Roi des Verts_ (1884),
-_Triomphe des châssis_ (1892), _Roi des noirs_ (1893), etc. Pour la
-production du Haricot vert, le _Bagnolet_, déjà ancien, est très
-employé. Le Haricot _de Chalandray_ se cultive ordinairement sous
-châssis; il a été obtenu vers 1889 par M. Bez, amateur au château de
-Chalandray, près Montgeron (Seine-et-Oise). Le Haricot _Intestin_ est un
-gain de M. Perrier de la Bathie (1870), propriétaire à Albertville
-(Savoie). Le Haricot _d’Alger_ paraît être le plus ancien de la série
-des Haricots «beurre», ainsi dits de la couleur de la cosse. D’après le
-grainier Bossin, les Haricots _beurre_ auraient été introduits en France
-vers 1840.
-
-L’Algérie, Valence, Grenade et Malaga font une exportation importante de
-Haricots de primeur. Le Haricot de saison est cultivé en grand dans la
-banlieue sud de Paris, à Limours, Arpajon, Montlhéry, Dourdan, Etampes,
-Massy.
-
-
-
-
-LENTILLE
-
-(_Ervum Lens_ L.)
-
-
-La Lentille a toujours été cultivée dans les champs plutôt que dans les
-jardins; cependant cette plante à la graine farineuse, saine, agréable,
-très riche en matière azotée, a joué un rôle si important dans
-l’alimentation humaine qu’on ne peut l’omettre, pour ce motif, d’une
-_Histoire des légumes_.
-
-La Lentille est une espèce végétale éteinte hors des cultures. Comme la
-Fève, le Pois chiche, le Haricot, le Maïs, le Tabac, elle n’existe plus
-à l’état sauvage. Si l’homme cessait de propager ces plantes utiles ou
-agréables, leur disparition complète ne serait plus qu’une affaire de
-temps. D’après de Candolle, les espèces ci-dessus mentionnées, excepté
-le Tabac, ont des graines remplies de fécule, qui sont recherchées par
-les oiseaux, les rongeurs et divers insectes, sans pouvoir traverser
-intactes leurs voies digestives. C’est probablement la cause, unique ou
-principale, de leur infériorité dans la lutte pour l’existence[440].
-
- [440] _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 370.
-
-L’emploi de la Lentille remonte à la période préhistorique. Cette plante
-était cultivée en Hongrie à l’époque de l’âge de pierre, d’après les
-graines trouvées dans les souterrains d’Aggetelek[441]. Les Lacustres de
-l’âge du bronze des îles Saint-Pierre et de Bienne (Suisse) possédaient
-une petite Lentille qu’ils ont dû recevoir de l’Italie, comme la plupart
-de leurs végétaux cultivés[442].
-
- [441] _Loc. cit._, p. 378.
-
- [442] Heer, _Pflanzen der Pfahlbauten_, p. 23.
-
-En Egypte, d’après Schweinfurth, la Lentille a été trouvée dans des
-tombes de la XIIe dynastie, c’est-à-dire vers 2200 ou 2400 avant notre
-ère, sous la forme d’une boule de bouillie de la grosseur du poing dans
-laquelle on a pu isoler et reconnaître quelques graines entières. Ces
-graines ne diffèrent en rien de l’espèce que l’on vend communément de
-nos jours sur les marchés d’Egypte.
-
-Le Musée du Louvre possède trois Lentilles non cuites, et par conséquent
-intactes, provenant des tombeaux égyptiens; elles sont absolument
-analogues à la variété de petite taille actuellement cultivée dans le
-Nord et l’Est de la France, que l’on nomme Lentille rouge, Lentillon ou
-Lentille _à la Reine_.
-
-La plus ancienne mention hiéroglyphique de cette plante date de la XIXe
-dynastie, sous le nom _Arshana_, qui ne paraît pas égyptien et peut être
-une altération, par graphie vicieuse, du nom sémitique de la
-Lentille[443].
-
- [443] _Recueil de travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie
- égyptiennes_, t. XVII (1895), p. 192.--Loret, _Flore pharaonique_,
- 2e éd., p. 97.
-
-La Bible cite 3 ou 4 fois ce nom: _Adashum_, pluriel _Adashim_ ou
-_Adâsîm_[444]. Il ne saurait y avoir de doute sur l’identification de la
-plante, car l’arabe a conservé le mot _Adas_ pour Lentille. Ce nom
-sémitique est même passé aux Berbères du Nord de l’Afrique sous la forme
-_Adès_. D’après la Genèse, Esaü vendit son droit d’aînesse pour un plat
-de Lentilles. L’ancêtre des Arabes, arrivant des champs affamé, aperçut
-son frère Jacob en train de préparer de la bouillie d’_Adâsîm_. Il lui
-dit: «Laisse-moi manger de cette chose rougeâtre». Or la couleur
-attribuée par le récit de la Genèse à ce mets convient bien à la purée
-ou bouillie de Lentilles faite avec les graines séparées de leur écorce,
-et qui est rouge pâle[445].
-
- [444] _Gen._ XXV, 34.--II _Reg._ XVII, 28.--_Ezech._ IV, 9.
-
- [445] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article _Lentille_.
-
-Pour les Orientaux actuels, la bouillie de Lentilles mondées préparée
-avec de l’huile et de l’Ail, est toujours un plat recherché. Des
-peintures du tombeau de Ramsès III font assister à la préparation de ce
-mets chez les anciens Egyptiens[446]. La Lentille de Péluse, port de mer
-sur le Delta, était renommée même à Rome[447]. Les Grecs faisaient aussi
-grand cas de la Lentille, _Phacos_[448]. Dans toute l’antiquité, on a
-introduit la Lentille, en temps de disette, dans la fabrication du pain.
-C’est probablement pour cette raison et à cause de la vulgarité de cette
-nourriture que, d’après les rabbins juifs du moyen âge, la Lentille est
-la première nourriture que les Juifs doivent prendre dans le deuil.
-
- [446] Wilkinson, _Manners and customs_, 1878, t. II, p. 32.
-
- [447] Martial, _Epigr._ l. XIII, 9.--Pline, XVIII, c. 31.
-
- [448] Athénée, _Banquet des savants_, l. IV.
-
-La culture de la Lentille est beaucoup plus importante dans les pays
-chauds que dans nos régions. D’après une communication qui nous a été
-obligeamment fournie par M. H. Dauthenay: «avant 1870 la plus grande
-partie des Lentilles consommées en France était cultivée en Beauce
-(Eure-et-Loire, Loiret); cette Légumineuse faisait partie des
-assolements comme plante _reposante_. C’est de 1850 à 1860 que le
-principal marché aux Lentilles, qui se tenait à Gallardon
-(Eure-et-Loire), fut le plus florissant. Paris, à lui seul, consommait
-alors chaque année quatre millions de litres de Lentilles. Les autres
-centres de culture étaient, en France, la Provence pour la Lentille _à
-la Reine_, petite et rougeâtre. La Lentille d’Auvergne, très petite et
-vert sombre, était cultivée aux environs du Puy, sur des terrains
-volcaniques, à une altitude de 600 m. environ.
-
-«De 1860 à 1870, la culture de la belle Lentille, celle de Gallardon,
-commença à émigrer en Lorraine, où le climat plus froid que celui de la
-Beauce contrariait l’existence du puceron ou de la «Bruche» de la
-Lentille. Si les Lentilles de Provence et d’Auvergne ne sont guère
-attaquées par cet insecte nuisible, c’est grâce à la culture hivernale
-des premières et à la haute altitude des cultures des secondes. Mais
-lorsque le commerce, depuis longtemps désolé de vendre des Lentilles
-blondes de Beauce contenant chacune une Bruche, vit que celles de
-Lorraine n’en présentaient pas, ces dernières firent prime sur le
-marché. Survint la guerre de 1870. La masse des cultivateurs que
-renfermait l’armée allemande ayant discerné la situation, et ayant
-compris que nul climat et nulles terres, à la fois légères et fertiles,
-ne pouvaient mieux convenir que dans certaines parties de l’Allemagne,
-où la propriété est peu divisée, à la culture _en grand_ de la Lentille,
-y transportèrent ensuite cette culture. Le Mecklembourg, le Brandebourg,
-puis tout le nord de la Prusse, y compris les environs de Kœnigsberg,
-l’entreprirent avec le plus grand succès et l’on ne consomme plus guère
-en France d’autres Lentilles que celles d’Allemagne, exemptes de Bruche.
-Il vient toujours sur les marchés un peu de Lentilles _à la Reine_ du
-Midi et de l’Est, un peu de celles d’Auvergne. Dans l’Est, en Champagne,
-en Picardie et dans le Doubs, on cultive encore un peu la Lentille
-blonde. Le produit de cette plante est faible: 10 à 25 hectolitres à
-l’hectare».
-
-D’après le botaniste Engler, la Lentille paraît venue de l’Asie-Mineure.
-Cependant la diversité des noms aryens, grec et latin, peut faire
-supposer que la patrie primitive de la Lentille s’étendait de l’Asie
-occidentale au Sud de l’Europe, à l’époque où les premiers hommes ont
-commencé à recueillir cette graine alimentaire.
-
-Le mot français Lentille vient du latin _Lens_, de signification
-inconnue, mais évidemment apparenté au nom ancien slave _Lesha_, ainsi
-qu’aux noms actuels russe, illyrien, lithuanien et à l’ancien allemand
-_Linsi_.
-
-Pictet cite plusieurs noms sanscrits tels que _Masura_, _Rênuka_,
-_Mangalya_, etc. _Mangalya_, de _Mangala_, bonheur, salut, est un de ces
-termes laudatifs, dit-il, que l’ancienne langue aimait à appliquer aux
-plantes estimées pour leur utilité ou leur agrément. Ce nom se retrouve
-dans le persan _Mangâ_[449].
-
- [449] Pictet, _Les Origines indo-européennes_, t. I, p. 363.
-
-On vend aujourd’hui, comme un produit oriental, la farine légèrement
-aromatisée de la Lentille sous le nom de _Revalescière_ ou _Revalenta_.
-Ce nom n’est qu’un simple anagramme du nom latin de la plante _Ervum
-Lens_, au pluriel _Erva Lenta_, dont on a fait, en renversant la
-première syllabe, _Revalenta_[450].
-
- [450] Hamilton, _Les plantes de la Bible_, p. 57.
-
-
-
-
-POIS
-
-(_Pisum sativum_ L.)
-
-
-Plusieurs espèces végétales très anciennement cultivées ont une origine
-incertaine. C’est le cas pour le Pois des jardins, dont le grain
-alimentaire est consommé depuis la plus haute antiquité et qu’on ne
-trouve pas à l’état sauvage.
-
-Alph. de Candolle, si bien informé d’ordinaire sur l’origine et la
-patrie de nos plantes domestiques, ne se prononce pas sur cette
-Légumineuse. Il se peut que le Pois potager soit une forme dérivée du
-Pois des champs (_Pisum arvense_), appelé aussi Pois gris, bisaille,
-pisaille, cultivé en grande culture surtout comme fourrage. Le Pois des
-champs existe à l’état spontané en Italie et étend de là son habitat
-vers la région orientale de l’Europe. Il diffère du _Pisum sativum_ par
-ses fleurs solitaires sur les pédoncules, toujours rougeâtres au lieu
-d’être blanches et par ses graines anguleuses par suite de leur
-compression dans la cosse, au lieu d’être rondes. La plante n’est donc
-pas très distincte spécifiquement du Pois des jardins, qui a bien les
-fleurs groupées par deux sur les pédoncules, mais parfois elles sont
-solitaires. En outre, certaines variétés de Pois potagers,
-particulièrement dans les classes des Pois sans parchemin (_Mange-tout_)
-et des Pois ridés ont, les unes des fleurs violettes, d’un coloris plus
-foncé sur les ailes et la carène; d’autres ont les graines anguleuses.
-Ces variétés forment le passage entre les deux types de Pois; leurs
-caractères annoncent une étroite parenté. Peut-être un ancêtre commun
-a-t-il existé?
-
-En ce qui concerne le Pois potager, le fait qu’il n’est pas complètement
-rustique sous nos climats indique qu’il procède d’une forme méridionale.
-
-La culture du Pois potager est préhistorique en Europe. Des Pois à
-grains sphériques, différents par conséquent de ceux du Pois des champs,
-datant de l’époque de l’âge de la pierre, ont été découverts dans les
-souterrains d’Aggetelek en Hongrie[451]. M. Heer aurait trouvé le petit
-Pois rond dans les restes des cités lacustres de la Suisse, à la station
-de Moosseedorf qui date de l’âge de la pierre, mais il n’a donné des
-figures que du Pois de l’île de Saint-Pierre, station qui remonte
-seulement à l’âge du bronze. Les petits Pois exhumés par M. Perrin des
-palafittes du lac du Bourget sont aussi de l’époque du bronze (1000 à
-2000 avant notre ère). Ceux-ci peuvent avoir été cultivés par les
-peuples aryens. En Asie-Mineure, les professeurs Virchow et Wittmack ont
-reconnu le _Pisum sativum_ dans les grains carbonisés de la Cité brûlée
-d’Hissarlik, qui est peut être la Troie d’Homère[452]. Ces graines
-préhistoriques appartiennent à des races particulières; elles se
-distinguent par leur petitesse de celles actuellement cultivées.
-
- [451] De Candolle, _Origine_, p. 378.
-
- [452] Schliemann, _Ilios_, éd. 1885, p. 368.
-
-L’Inde a possédé le petit Pois à une époque ancienne, s’il existe, comme
-le dit Piddington, un nom sanscrit: _Harenso_, et plusieurs autres noms
-dans les langues indiennes actuelles. Chez les Hébreux et en Egypte, on
-n’a pas trouvé le Pois des jardins d’une façon certaine. Dans la
-_Vulgate_, traduction latine de la Bible par saint Jérôme, le Pois se
-montre pour traduire le mot hébreu _qâli_ répété deux fois dans les
-Saintes Ecritures. Lorsque le roi David fugitif arriva à Mahanaïm, les
-habitants lui offrirent du Froment, de l’Orge, puis des Fèves, des
-Lentilles et des Pois grillés. Les graine grillés sont une nourriture
-très usitée en Orient, ce que voudrait dire _qâli_[453]. Comme les
-Arabes et les Orientaux en général ont toujours cultivé, non le Pois des
-jardins, mais le Pois chiche, on peut supposer que les grains grillés
-dont parle la Bible appartenaient à cette dernière espèce.
-
- [453] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article _Pois_.
-
-En Egypte, le botaniste Newberry a reconnu parmi les grains mêlés
-accidentellement à l’Orge d’une tombe de la XIIe dynastie, six grains
-d’un _Pisum_ qui n’est ni le _P. sativum_, ni le _P. arvense_. Il ne
-reste que le _Pisum elatius_ Bieb., spontané dans le Delta[454]. Ce Pois
-est une espèce distincte, indigène dans la région méditerranéenne. On le
-cultive en Algérie.
-
- [454] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 93.
-
-Les Grecs possédaient une Légumineuse qu’ils appelaient _Pisos_ ou
-_Pison_, que l’on est porté, dit Ed. Fournier, à identifier avec notre
-Pois actuel, mais il y a longtemps déjà que Link a reconnu combien
-différait du Pois ce légume qui souffrait du froid dans la région
-méditerranéenne (Pline XVIII, 31), que l’on ne pouvait semer qu’au
-printemps dans l’Italie méridionale. C’était probablement aussi le
-_Pisum elatius_[455].
-
- [455] Daremberg, _Dictionnaire_, article _Cibaria_.
-
-On a introduit le Pois en Chine de l’Asie occidentale. Le _Pent-sao_,
-rédigé à la fin du XVIe siècle de notre ère, le nomme Pois mahométan.
-Ces considérations et quelques données linguistiques amènent de Candolle
-à dire, à propos de l’origine géographique du Pois des jardins, que
-«l’espèce paraît avoir existé dans l’Asie occidentale, peut-être du midi
-du Caucase à la Perse, avant d’être cultivée»[456].
-
- [456] _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 264.
-
-Les agronomes latins Columelle et Palladius connaissaient le Pois des
-jardins qui devait être tenu en médiocre estime, si l’on en juge par la
-sécheresse de leurs descriptions. Ces auteurs attachent certainement
-plus d’importance aux autres Légumineuses alimentaires: Lupin, Pois
-chiche et Gesse. Au reste, de nos jours encore, le Pois potager est un
-légume de la région tempérée ou tempérée froide plutôt que du Midi de
-l’Europe.
-
-Au contraire, la consommation du Pois à l’état sec, dans l’ancienne
-France, devait être extrêmement importante. Un article des lois
-saliques, que nous avons déjà citées à propos des Fèves et des
-Lentilles, protégeait les nombreux champs de Pois de l’époque franque
-contre les déprédations. Au moyen âge, Pois, Fèves et Lentilles,
-ressources contre les fréquentes famines, ont été cultivés presque
-autant que le Blé. Ces légumes secs sont remplacés aujourd’hui, en
-partie, par la Pomme de terre et le Haricot d’origine américaine.
-
-On voit dans une _Vie de Charles le Bon_, comte de Flandre (1119-1127),
-que ce personnage ordonna de semer des Fèves et des Pois en vue d’une
-famine[457].
-
- [457] _Collection de Mémoires_ (Guisot), t. VIII, p. 245.
-
-Aussi riche en matières nutritives, le Pois sec était plus apprécié que
-la Fève et la Lentille. Les textes abondent qui montrent son rôle dans
-l’alimentation ancienne. Tout d’abord il fallait s’attendre à trouver le
-Pois dans les _Cris de Paris_:
-
-«J’ay pois en cosse touz noviaus» (nouveaux), dit le poète Guillaume de
-la Villeneuve au XIIIe siècle. Comme de nos jours, le cri de _Pois
-vert!_ retentissait dans les rues, mais on le vendait aussi sous forme
-de purée chaude (pois pilés). Cette purée composait la «pitance»
-ordinaire donnée aux pauvres à la porte des couvents. Dans les
-règlements des hôpitaux, il est spécifié qu’on doit délivrer à chaque
-pauvre une écuelle de soupe aux Pois, dite Pois-potaige. A l’Hôtel-Dieu
-de Paris, on comptait 150 jours maigres par an pendant lesquels les
-légumes secs formaient le fond de la nourriture. Aussi, dans les comptes
-de dépenses de nos Archives, reviennent fort souvent les mentions de
-boisseaux, setiers, minots et bichets de Pois et de Fèves lesquels
-payaient la petite dîme.
-
-Les fabliaux et poésies badines nous apprennent que l’on accommodait ces
-Légumineuses de différentes manières:
-
- Pois à l’huile et fèves pilées,
- Fèves frasées (écorcées) et blancs pois,
- Pois chaus, pois tèves (tièdes) et pois frois,
- Pois conraés (préparés) et civotés (assaisonnés)[458].
-
- [458] Barbazan, _Fabliaux_, t. IV, p. 93.
-
-Dans la cuisine ancienne, le Pois au lard était fort goûté. Il semble,
-d’après la fréquence des citations, que le Pois sec, dit Pois blanc,
-cuit avec du porc salé, a été, jusqu’au XVIe siècle, un mets de
-prédilection pour toutes les classes de la société. On le servait comme
-entrée, témoins les descriptions de repas de maints romans de chevalerie
-ou poésies: «Au premier mets eurent pois au lard.»
-
-Dalechamps (XVIe siècle) dit au chapitre Pois de son _Histoire des
-plantes_: «Mesme les riches les font cuire avec de la chair salée ou
-lard et s’en font une fort bonne viande (nourriture) qui ose mesme
-comparoir aux grands banquets.»
-
-Le goût des petits Pois verts semble assez moderne. On le vit naître au
-XVIIe siècle, quand le jardinage put mettre à la disposition des
-gourmets les variétés de Pois _à écosser_ perfectionnées en Hollande et
-lorsque l’invention des primeurs due à l’introduction dans le matériel
-horticole des châssis et des bâches chauffées, permit de récolter ce
-légume quelques semaines avant l’apparition des produits de la pleine
-terre.
-
-Manger des petits Pois de primeur était une mode de bon ton à la cour de
-Louis XIV. On lit dans une lettre de Mme de Maintenon, datée du 16 mai
-1696: «Le chapitre des Pois dure toujours; l’impatience d’en manger, le
-plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois
-points que nos princes traitent depuis quatre jours. Il y a des dames
-qui, après avoir soupé avec le roi, et bien soupé, trouvent des Pois
-chez elles avant de se coucher, au risque d’une indigestion. C’est une
-mode, une fureur et l’une suit l’autre.»
-
-Le grand roi donnait l’exemple et son amour immodéré des petits Pois lui
-valut de nombreuses indispositions que relate d’une façon très réaliste
-le _Journal de la santé du roi Louis XIV_, rédigé par son médecin Fagon.
-
-Cet engouement pour les petits Pois de primeur a laissé des traces dans
-la littérature du temps. Une comédie écrite en 1665 par Villiers,
-intitulée _Les Costeaux ou les friands Marquis_, roule entièrement sur
-la bonne chère. On y voit un certain marquis qui ne veut manger des Pois
-que dans leur nouveauté, lorsqu’ils coûtent 100 francs le litron[459].
-Par contre, un autre estime que les Pois «précipités» sont certainement
-malsains, étant nés de la pourriture du fumier[460].
-
- [459] Mesure qui contenait 3-1/2 setiers ou 3/4 de pinte.
-
- [460] Gibault. _Origines de la culture forcée_ (_Journal S. N. H. F._
- 1898, p. 1109).
-
-Des races de Pois cultivés au moyen âge nous ne connaissons rien. Le
-capitulaire _de Villis_ note un Pois mauresque (_Pisum mauriscum_) qu’il
-n’est pas possible d’identifier. Jean Ruel (_De naturâ stirpium_, 1536)
-connaissait un Pois dont on mangeait les gousses jeunes avec les grains
-(Pois _Mange-tout_). De son temps les botanistes distinguaient bien les
-Pois _ramés_ (_Pisum majus_) et les variétés naines (_P. minus_). Ces
-dernières dues à la culture et à la sélection. Comme on le voit, la
-variation a produit chez cette Légumineuse alimentaire exactement les
-mêmes phénomènes que nous avons signalés à propos du Haricot.
-
-C’est en Angleterre, à l’époque de la Renaissance, que nous trouvons les
-premières variétés dénommées. Le Pois a été et est encore un légume
-favori des peuples anglo-saxons. Vers le moment de la conquête normande,
-c’était déjà, d’après les vieilles chroniques, une des principales
-récoltes des campagnes anglaises; aussi les mentions du Pois dans les
-archives anglaises sont aussi fréquentes qu’en France[461].
-
- [461] Sherwood, Garden Peas (_J. R. H. S._) vol. XXII, 1898-99, p.
- 289.
-
-Turner, dans un poème sur les travaux des champs[462], a consacré
-quelques lignes au Pois _Rouncival_. Ce devait être un Pois français
-importé en Angleterre au moyen âge. _Rouncival_ ou _Ronceval_ est une
-traduction anglaise de Roncevaux, village pyrénéen rendu célèbre par la
-_Chanson de Roland_. Au XVIIe siècle, les ouvrages horticoles indiquent
-plusieurs types de Pois anglais: les _Hotspurs_; les _Sugar Pease_ dont
-il y avait trois variétés; ceux-ci sont des Pois _Mange-tout_ presque
-inconnus aujourd’hui dans la cuisine anglaise; un Pois hâtif, le _Fulham
-Pease_ ou Pois français. Il y avait cinq variétés de _Ronceval_ ou
-_Hastings_, probablement sorte de Pois ridé primitif, le plus goûté des
-Anglais.
-
- [462] _A hundred Good Points of Husbandry_, 1557.
-
-Il semble, d’après un passage de Fuller, écrivain qui vivait sous le
-règne d’Elisabeth, que la qualité de ces anciens Pois, peut-être
-excellente pour purée, laissait à désirer pour la consommation à l’état
-vert. Il dit qu’on avait l’habitude de demander à la Hollande des Pois
-regardés par les dames comme une friandise, car «ils venaient de si loin
-et coûtaient si chers.»
-
-En France, au XVIIe siècle, on avait des Pois à rames, nains, hâtifs, _à
-couronne_. Selon le _Jardinier françois_ (1651), «il y a une espèce qui
-peut se manger en vert et qu’on appelle Pois de Hollande, elle était
-fort rare il n’y a pas longtemps.» Vers 1600, M. de Buhy, ambassadeur de
-France en Hollande, avait apporté un Pois sans parchemin (Mange-tout)
-très estimé. Un Pois à œil noir, caractérisé par une tache noire à
-l’ombilic, était populaire sur les marchés parisiens.
-
-Au XVIIIe siècle, les Pois favoris étaient le _Michaux_, variété hâtive
-du Pois de Hollande, le _Baron_, le _Dominé_, ainsi nommés, selon de
-Combles, du nom des paysans qui les ont obtenus, le _carré vert_ et
-_blanc_, le _Marly_, etc. Le village de Clamart fournissait aux marchés
-parisiens une variété locale estimée.
-
-Enfin se firent les premiers essais de fécondation artificielle entre
-sortes différentes. Il en résulta la création d’un type nouveau--le Pois
-ridé--à grains anguleux, de qualité plus sucrée et moëlleuse que le Pois
-rond, dû à M. Thomas Knight, d’Elton, président de la Société royale
-d’Horticulture de Londres, qui commença ses croisements méthodiques en
-1787. Il a relaté en 1799 dans les _Philosophical Transactions_ les
-procédés qu’il employait et les résultats obtenus. Le Pois ridé de
-Knight a été introduit en France en 1810 par M. de Vilmorin.
-
-En 1842, parut le Pois _Prince-Albert_, dédié au prince Albert de
-Saxe-Cobourg, amélioration sous le rapport de la précocité des races
-hâtives. Mis au commerce par la maison Cormack, de Londres, il fut
-introduit la même année à Paris par le grainier Bossin.
-
-L’amélioration des Pois potagers a été considérable depuis 60 ans. Elle
-est due, pour la plus grande part, aux croisements raisonnés des semeurs
-anglais qui ont cherché à obtenir tantôt la précocité de la race,
-tantôt, avec la qualité du grain, l’accroissement de taille de la cosse,
-l’augmentation des grains en nombre et en grosseur. De leurs obtentions
-si nombreuses, nous ne pouvons citer que les plus remarquables.
-
-Un catalogue du grainier James Carter notait encore en 1842 le _Ronceval
-blanc_ et autres; mais, dix ans plus tard, les variétés aux noms
-moyenageux avaient été retirées du commerce, remplacées par _Victoria_,
-de J. Carter (1847), _Champion of England_, propagé par Fairbeard, le
-grand maraîcher de Camberwell (1853), _British Queen_, obtenu par
-Cormack, célèbre grainier et cultivateur à Lewisham. Le populaire _Nec
-plus ultra_ aurait été obtenu par Fairbeard en 1840; mais ce Pois a une
-histoire très embrouillée. On le donne aussi comme une obtention d’un
-nommé Payne, de Northampton. Connu d’abord sous le nom de _Payne’s
-Conqueror_, il fut acheté par le grainier Jeyes, devint _Jeyes’
-Conqueror_ et ne prit que plus tard vers 1853 son nom définitif[463].
-_Veitch Perfection_ date de 1859. _Caractacus_, variété américaine, a
-été obtenu par Waite vers 1851.
-
- [463] _Gardeners’ Chronicle_, 1889, II, p. 417.
-
-De 1860 à 1880, le Dr MacLean, de Colchester, a contribué par ses semis
-heureux au perfectionnement du Pois ridé. Thomas Laxton, décédé en 1893,
-est le plus célèbre des semeurs de Pois. Il commença ses expériences
-vers 1865. On lui doit _William the First_, _Fillbasket_, _Dr Hogg_,
-_William Hurst_ que nous appelons _Serpette vert_, _Alpha_, _Gradus_; ce
-dernier considéré comme sa plus belle conquête. _Téléphone_,
-_Télégraphe_, _Stratagème_ sont des gains de Culverwell, jardinier à
-Thorpe Perrow. Henry Eckford, jardinier fleuriste, très connu par ses
-cultures de Pois de senteur, a aussi obtenu quelques beaux Pois
-culinaires. De Sutton, nous citerons les Pois _Emeraude_, _Bijou_, etc.
-
-Les variétés à gros rendement: _Téléphone_ et _Fillbasket_ (plein le
-panier) sont largement cultivés aux environs de Paris pour
-l’approvisionnement des marchés. Les centres de production du Pois pour
-la consommation parisienne sont: Meulan, Vaux, Triel, Ivry, Rueil,
-Puteaux, Nanterre, Marcoussis, pour les environs de Paris; puis Hyères
-(Var), Brive, Agen, Bordeaux. Les petits Pois sont envoyés d’Hyères, à
-partir du 15 mars; puis d’autres localités du Var et du Vaucluse.
-Ensuite viennent ceux de Villeneuve-sur-Lot, d’Agen et de Bordeaux, à la
-fin du mois d’avril. Brive et Tours font leurs expéditions dans le
-courant du mois de mai. Les petits Pois des environs de Paris ne sont
-amenés sur le carreau des Halles que vers la fin du mois de mai.
-
-Le mot Pois vient du latin _Pisum_, lequel se rattache à une racine
-sanscrite _piç_, _pis_, être divisé, être décomposé. Le sanscrit _pêci_
-désigne le Pois séparé de sa gousse. L’irlandais a le mot _piosa_,
-morceau, miette[464]. Le mot Pois, avant d’arriver à cette forme
-moderne, a passé par les formes _pis_, _pes_, _peis_. _Peis_ est resté
-dans la région normanno-picarde, mais dans le dialecte bourguignon et
-dans celui de l’Ile-de-France il s’est élargi en _Pois_; c’est le
-français moderne. Le _Pisum_ latin a fourni quelques noms patronymiques.
-Citons le nom de l’illustre famille romaine des Pisons à laquelle Horace
-a dédié son _Art poétique_; le botaniste hollandais Pison qui, au milieu
-du XVIIe siècle, a décrit les productions naturelles du Brésil.
-
- [464] Pictet, _Origines indo-européennes_, t. II, p. 359.
-
-_Pisum_, Pois et _pissaria_, de la basse latinité, lieux abondants en
-Pois, ont contribué à la formation de certains noms de lieux habités
-comme _Pis_ (Gironde), La Pise (Allier), Pizou (Dordogne), Pizeux
-(Jura), Pizieux (Sarthe), Pisy (Yonne), etc.
-
-
-
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-Fruits légumiers
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-ANANAS
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-(_Bromelia Ananas_ L.)
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-La culture de l’Ananas en France était à son apogée entre les années
-1840 et 1850; culture de grand luxe s’entend, car elle n’a jamais été
-pratiquée que dans les jardins des maisons princières et des châteaux,
-là où le jardinier pouvait disposer d’un matériel et des moyens de
-chauffage qu’exige une plante tropicale pour la maturation de son fruit.
-La mode s’étant mise de la partie, il n’était pas possible de présenter
-décemment un dessert sans un bel Ananas comme pièce triomphale. Beaucoup
-de châteaux possédaient alors leurs serres spéciales, bâches et châssis
-à Ananas. Savoir amener à bien les Ananas était la pierre de touche du
-jardinier habile dans son art. Une culture commerciale existait aussi,
-lorsque le primeuriste pouvait vendre 20 ou 25 francs un fruit d’une
-préparation longue et dispendieuse: il faut un an et demi à trois ans
-pour obtenir des fruits et la plante ne fructifie qu’une fois.
-
-Mais où sont les neiges d’antan? La disparition de l’Ananas, comme fruit
-forcé, commença avec l’invention des conserves par Fr. Appert en 1804 et
-se poursuivit au fur et à mesure que la rapidité des moyens de
-communication facilita l’importation en Europe des fruits exotiques à
-l’état frais. Quoique produisant des fruits supérieurs à tous points de
-vue, il était impossible au forceur de lutter contre la concurrence des
-Ananas cultivés en plein air aux Iles Canaries et aux Açores qui
-arrivent en abondance sur nos marchés où ils sont vendus à très bas
-prix. Et puis, est-il utile de dire que ce fruit, autrefois
-aristocratique, ne fut plus aussi recherché lorsqu’il se trouva à la
-portée de toutes les bourses? C’est assez dans l’ordre des choses.
-
-L’Ananas est une plante américaine. L’espèce a été trouvée sauvage au
-Mexique, au Brésil, dans l’Amérique centrale, à la Guyane. Avant la
-découverte du Nouveau Monde, aucun écrivain n’a parlé de cette
-Broméliacée qui a été transportée de bonne heure dans tous les pays
-tropicaux où elle s’est aisément naturalisée. La plante n’a pas de nom
-asiatique original. L’Inde aurait reçu l’Ananas, dès le XVIe siècle,
-importé d’Amérique par les jésuites. Rheede, gouverneur de Malabar au
-XVIIe siècle, regardait l’Ananas comme une plante étrangère, quoique
-largement cultivée de son temps dans toutes les parties de l’Inde et
-bien qu’on la trouvât sauvage aux Célèbes et ailleurs. D’après le P.
-Kircher, les Chinois cultivaient l’Ananas au XVIIe siècle, mais on
-pensait qu’il leur avait été apporté du Pérou[465].
-
- [465] De Candolle, _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 249.
-
-Tous les premiers voyageurs qui ont laissé des _Relations_ sur
-l’Amérique ont parlé d’un fruit délicieux nommé _Nana_, rappelant à la
-fois le goût du Melon, de la Fraise ou de la Framboise. _Nana_ était le
-nom brésilien; en langue caraïbe: fleur ou parfum, par redoublement
-_ana-ana_, parfum des parfums. L’élision d’un _a_ aura produit le nom
-définitif propagé par les Portugais et qui se trouve employé par Jean de
-Lery, voyageur français, ministre protestant à Genève, dans son
-_Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, dite Amérique_, 1578.
-André Thevet décrit et figure les _Nanas_ dans son ouvrage publié en
-1558: _Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée
-Amérique_. Le milanais Benzoni (_Histoire du Nouveau-Monde_, 1565)
-appelle ce fruit _Pina_, du nom que lui donnaient les Espagnols frappés
-de sa ressemblance avec le cône du Pin. Les Anglais appellent aussi
-l’Ananas _Pine-Apple_, Pomme de Pin.
-
-Hernandez indique l’Ananas cultivé à Haïti et au Mexique sous le nom
-indigène de _Matzatli_. Acosta, auteur espagnol (_Histoire naturelle et
-morale des Indes_, 1616) remarque que les Ananas ont été transportés de
-Santa Cruz aux Indes-Orientales et de là en Chine. Les hollandais Pison
-et Marcgraf, qui ont accompagné le prince de Nassau au Brésil, ont
-laissé une description des productions naturelles de ce pays (_Historia
-naturalis brasiliensis_, 1646). Ils ont donné une bonne figure de
-l’Ananas. Mais Hernandez de Oviedo, gouverneur de Saint-Domingue, est le
-premier qui ait figuré, décrit la plante et donné sur elle
-d’intéressants détails dans _Historia de la Indias_, éditions de 1535 et
-de 1546. Il connaissait trois variétés: _yayama_, _boniama_ et
-_yagagua_.
-
-Dalechamps, reproduisant les figures de l’Ananas d’Oviedo et d’Acosta, a
-cité les passages les plus caractéristiques de ces auteurs: «Il pousse
-en l’île espagnole (Saint-Domingue) et autres d’alentour, un fruit que
-les Espagnols appellent Pinas, parce qu’il ressemble à une Pomme de Pin,
-non pas qu’il ait les écailles si dures, mais parce que son écorce
-semble être compartie par écailles quoique elle s’enlève entière avec le
-couteau, comme celle d’un Melon. Or, comme ce fruit surpasse en
-délicatesse tous les autres fruits a-t-il la couleur fort belle étant
-jaune vert...»
-
-«Le fruit est de la grosseur d’un Melon, de fort belle couleur rouge qui
-réjouit la veuë, tout séparé par partie, comme les pommes de Cyprès,
-mais il est plein de durillons par dehors, tellement qu’à voir ces
-fruicts de loin on dirait que ce sont de grosses Pommes de Pin. Le
-fruict (combien que peu de gens en mangent) a un goût assez plaisant,
-toutefois il est astringent avec une âpreté mal plaisante[466].»
-
- [466] _Histoire des plantes_, éd. 1615, t. II, pp. 604, 737.
-
-En 1703, le P. Plumier, prenant l’Ananas pour type d’une nouvelle
-famille, fonda le genre _Bromelia_, en l’honneur d’un botaniste suédois
-nommé Olaf Bromelius.
-
-Pendant longtemps il fut difficile d’expédier en Europe des fruits
-d’Ananas que la pourriture détruisait avant leur arrivée. En 1559, des
-voyageurs hollandais rapportèrent dans leur patrie des fruits
-originaires de Java et confits dans du sucre. Peut-être a-t-on pu
-introduire accidentellement quelques spécimens en pots? Nous savons
-qu’un Ananas fut offert à Charles-Quint, lequel refusa très prudemment
-d’y goûter dans la crainte de s’empoisonner. La présentation d’un Ananas
-à Charles II, roi d’Angleterre, qui mourut en 1685, parut si
-remarquable, qu’une peinture a conservé le souvenir de cet événement.
-
-Nous soupçonnons toutefois que cet Ananas fut le premier produit par les
-serres anglaises, car c’est à ce moment que la plante fit son apparition
-en Europe. Miller en attribue l’importation à un réfugié français
-protestant, nommé Le Court, horticulteur ou amateur d’horticulture à
-Leyde (Hollande), vers la fin du XVIIe siècle. Ce Le Court (orthographié
-aussi Lacour) a traduit en français un traité de jardinage hollandais,
-de Groot, sous le titre _Les Agréments de la campagne_, ouvrage qui a eu
-plusieurs éditions. On y voit déjà traité le forçage de l’Ananas. Le
-Court aurait fait venir des Antilles des œilletons d’Ananas emballés
-dans de la mousse. Après plusieurs essais plus ou moins heureux, il
-parvint à trouver le traitement convenable à cette plante sous nos
-climats froids. De la Hollande, l’Ananas aurait été introduit en
-Angleterre par un M. Bentinck. Il paraît que Rose, un des jardiniers les
-plus distingués sous le règne de Charles II, le cultivait déjà.
-
-A ce moment, on connaissait fort peu l’Ananas en France. Voici ce qu’en
-dit l’article «Anana» du _Dictionnaire_ de Furetière, édition 1690:
-«Fruit des Indes qui a une telle vertu que si on laisse un clou dedans
-pendant une nuict, il en consumera tout l’acier. Ce fruit a un goût
-sucré et vineux qui tient quelque peu du jus de cerise. Ce fruit se
-cueille vert et jaunit en meurissant et vient à un arbre qui est une
-espèce de platane (_sic_).»
-
-On était un peu plus familier avec l’Ananas vers 1723. Nous prenons ceci
-dans les souvenirs du littérateur Segrais: «On nous apporte présentement
-quantité d’Ananas confits des îles de l’Amérique. L’on en mange en
-Europe tels qu’ils sont en ces pays-là. Un vice-roi du Brésil en ayant
-envoyé au roi de Portugal dans une conjoncture favorable et le bâtiment
-étant arrivé à Lisbonne avant qu’ils fussent corrompus. Mme de
-Maintenon, qui en a mangé à la Martinique dans sa jeunesse, m’a dit que
-l’Ananas a le goût entre l’Abricot et le Melon[467].»
-
- [467] _Segraisiana_ (1723), t. I, p. 202.
-
-En France, la culture a commencé au Potager de Versailles ou au château
-royal de Choisy-le-Roi. Le roi Louis XV, qui s’intéressait beaucoup au
-jardinage, reçut en 1730, probablement de missionnaires jésuites, deux
-œilletons d’Ananas. Il les confia à Lenormand fils, directeur des
-cultures royales. Cette plante nouvelle donna en 1733 deux fruits qui
-attirèrent l’attention des curieux. Le roi fit l’essai d’un de ces
-fruits le 28 décembre et le trouva très bon[468].
-
- [468] Pluche, _Spectacle de la nature_ (1735), t. II, p. 211.
-
-La culture ayant réussi, on voit s’établir au Potager de Versailles,
-d’après les comptes des bâtiments du Roi, des serres spéciales à Ananas
-en 1738 et plus tard en 1752. Au milieu du XVIIIe siècle on citait
-plusieurs châteaux où la culture de l’Ananas se faisait sur une large
-échelle, entre autres chez le duc de Luxembourg. Mercier dit en 1782:
-«J’ai vu 4000 pots d’Ananas chez le duc de Bouillon, à Navarre, près
-Evreux; le duc en a tous les jours 8 à 10 sur sa table. C’est un
-jardinier anglais qui dirige ses cultures[469].» A la veille de la
-Révolution, le château royal de Choisy-le-Roi était réputé pour ses
-Ananas et Edy, jardinier-chef, passait pour le plus habile spécialiste
-du temps.
-
- [469] _Tableau de Paris_ (éd. 1782), t. II, p. 292.
-
-La Révolution fit disparaître la culture aristocratique et coûteuse de
-l’Ananas qui ne fut reprise qu’à la rentrée des Bourbons. Louis XVIII
-rappela Edy, qui avait gardé la tradition, à la direction du Potager de
-Versailles. Ce praticien, en simplifiant la culture de l’Ananas, la
-rendit plus accessible aux moyens propriétaires. Il forma de nombreux et
-excellents élèves, parmi lesquels Gontier, l’horticulteur à qui l’on
-doit la vulgarisation de la culture de l’Ananas. Celui-ci fonda en 1819,
-à ses risques et périls, un établissement modèle de forçage, à
-Montsouris, rue de la Fontaine-Issoire, où les jardiniers de la France
-entière vinrent s’initier aux petits secrets du métier.
-
-A partir de ce moment, les jardiniers français passèrent maîtres dans la
-culture des Ananas qui prit, de ce fait, une plus grande extension.
-
-Le fameux Tamponet, horticulteur dont l’établissement était situé 16,
-rue de la Muette au faubourg Saint-Antoine, avant d’être fleuriste, se
-fit une réputation dans la production des primeurs. Il fut l’un des
-premiers qui cultivèrent l’Ananas en pleine terre.
-
-Nicolas Lémon, établi en 1815, 3, rue Desnoyer, près la Barrière de
-Belleville, avait formé la collection d’Ananas la plus complète qui
-existât, puisqu’en 1834 elle comptait 35 variétés dont il avait reconnu
-les mérites. C’est chez lui que plusieurs variétés nouvelles ont
-fructifié pour la première fois[470]. Avec Gontier et Lémon, Pelvilain
-mérite d’être cité comme semeur et grand cultivateur d’Ananas. Ces
-praticiens enrichirent l’horticulture de plusieurs variétés hâtives ou à
-gros fruits, avantageuses par conséquent pour le commerce. Ont cultivé
-aussi l’Ananas avec supériorité, Grison et Massé qui succédèrent à Edy
-au Potager du roi, David, jardinier du célèbre amateur Boursault.
-
- [470] _Le Jardin_, 1908, p. 268.
-
-L’introduction par Gontier, vers 1830, du thermosiphon dans le matériel
-horticole, favorisa la culture de cette plante tropicale qui prit, de ce
-fait, et avec la faveur de la mode, un nouvel essor. Le déclin était
-proche. Courtois-Gérard constate en 1867 que l’on commençait à recevoir
-des Antilles des Ananas dont le prix ne dépassait pas deux francs[471].
-Vers 1872, Londres en recevait des cargaisons entières au prix de 1
-schilling la pièce. L’Amérique du Sud en expédiait aussi à Paris que
-l’on vendait 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Gustave Crémont, primeuriste à
-Sarcelles (Seine-et-Oise), a été un des derniers cultivateurs d’Ananas.
-Il a cessé cette culture en 1900 et, cependant, cette année encore, il
-vendit des Ananas 12 et 15 francs la pièce, ce qui démontre la
-supériorité écrasante de l’Ananas obtenu sous nos climats par la culture
-forcée. Actuellement, la production locale en France et en Angleterre
-est remplacée par les importations des Antilles, des îles Canaries, de
-l’Afrique du Sud, etc. Les serres de la Mariette, fondées à Paramé
-(Bretagne), fournissent cependant beaucoup de fruits forcés aux
-marchands de comestibles.
-
- [471] _Rapport du Jury international. Exposition de 1867. Plantes
- Potagères_, Paris, 21 p. in-8.
-
-
-
-
-AUBERGINE ou MELONGÈNE
-
-(_Solanum Melongena_ L.)
-
-
-L’Aubergine appartient à la famille des Solanées. Cette plante annuelle
-produit une baie comestible qui est, selon les variétés, allongée ou
-piriforme, globuleuse ou en forme d’œuf, d’où le nom anglais Egg-Plant.
-En France on l’appelle aussi Poule pondeuse, Vérangène, Méringeanne
-(Provence), Viédaze (Languedoc).
-
-Dans le Nord de la France, ce fruit légumier est d’une consommation
-restreinte, si on la compare à celle de la Tomate sa congénère; mais
-dans le Midi, en Italie et dans les pays tropicaux, l’Aubergine est très
-recherchée et beaucoup cultivée.
-
-L’origine indienne de la plante est très probable. En effet, on trouve à
-l’état spontané dans la province de Madras et en Birmanie un _Solanum
-insanum_ (Roxburgh), rattaché par ses caractères botaniques à l’espèce
-linnéenne _Solanum Melongena_, quoiqu’il s’éloigne sensiblement de notre
-Aubergine, laquelle n’a jamais été rencontrée à l’état sauvage et doit
-être une forme obtenue par la culture.
-
-La plante possède, en outre, plusieurs noms sanscrits. On ne peut
-douter, par conséquent, qu’elle ne fût connue dans l’Inde depuis un
-temps très reculé. Le nom original qu’elle porte dans l’Afrique du Nord
-indique un transport ancien, antérieur au moyen âge[472]. Pourtant les
-Anciens ne l’ont pas mentionnée. L’Aubergine fut connue d’abord par les
-Arabes. L’écrivain musulman Ibn-el-Beïthar, qui habitait l’Espagne au
-XIIIe siècle, cite tous les auteurs arabes qui en ont parlé:
-_L’Agriculture Nabathéenne_ (IVe siècle), les médecins Avicenne (VIIe
-siècle) et Rhazès (IXe siècle). Ces auteurs emploient, pour désigner la
-plante, les mots _badingan_, _badenjân_, _badendjâl_[473]. Ces noms, peu
-modifiés, sont encore ceux de l’Aubergine, en Perse, à Sumatra, etc.
-
- [472] De Candolle, _Origine_, 4e éd. p. 229.
-
- [473] _Notices et Extraits des Ms._, t. 23, p. 91.
-
-Les linguistes expliquent par suite de quels changements phonétiques
-notre mot Aubergine est venu, par l’intermédiaire de l’espagnol
-_alberengena_, de l’arabe _albadinjan_ (_al_ article arabe) qui lui-même
-vient du persan _badin-gan_, très voisin du sanscrit _vatin-gana_; ce
-nom paraissant faire allusion à de prétendues propriétés carminatives
-qu’aurait le fruit de l’Aubergine.
-
-Quant au synonyme Melongène, plusieurs étymologistes le font dériver, à
-tort, de _mala insana_, par l’intermédiaire de l’italien _Melanzana_.
-_Mala insana_, pomme malsaine, est un nom assez moderne donné à la
-plante par les savants, au XVe siècle, parce qu’on attribuait à
-l’Aubergine les propriétés en général nocives des plantes de la famille
-des Solanées. En réalité, Melongène, Vérangène, Méringeanne, sont
-d’autres altérations du mot persan arabisé _Badinjân_.
-
-L’introduction de la plante vivante en Europe ne remonte guère qu’à la
-fin du moyen âge (XVe siècle) et sa vulgarisation coïncide avec la
-découverte de l’Amérique. Cependant plusieurs auteurs l’ont nommée
-auparavant. Le moine Albert le Grand et le médecin Arnauld de
-Villeneuve, qui vivaient au XIIIe siècle, connaissaient le fruit de
-l’Aubergine qu’ils appellent _Melongena_. Plus anciennement, l’abbesse
-de Bingen, sainte Hildegarde, qui mourut en 1180, dans son ouvrage
-posthume, publié seulement en 1544, sous le nom de _Physica_, mentionne
-le _megilana_ que Sprengel a assimilé à notre Melongène, mais on peut
-avoir des doutes sur cette identification.
-
-Un manuscrit du _Tacuinum sanitatis_, exécuté en Italie et examiné par
-M. le docteur Ed. Bonnet, a représenté le fruit de l’Aubergine, ce qui
-semble prouver que ce fruit était connu, dès la fin du XIVe siècle, en
-Italie où il devait être apporté, de temps à autre, par les vaisseaux
-Gênois, Pisans ou Vénitiens qui allaient trafiquer sur les côtes de
-Barbarie et d’Egypte[474]. Le Tacuin, qui est une version latine d’un
-ouvrage arabe, a rendu le nom oriental de l’Aubergine par _Melongiane_.
-Le _Jardin de Santé_ et le _Grant Herbier_ (XVe siècle) appellent aussi
-le fruit _Melonge_.
-
- [474] Bonnet (Dr), _Etude sur deux manuscrits médico-botaniques
- exécutés en Italie aux XIVe et XVe siècles_, 1898, p. 21.
-
-En Italie, dès la fin du XVe siècle, on mangeait les fruits de
-l’Aubergine cuits à la manière des Champignons avec huile, sel et
-poivre, selon Ermolao Barbaro, qui appelle la plante _Petonciana_. C’est
-encore en Italie un des noms de l’Aubergine. Le même auteur emploie
-aussi l’appellation _Mala insana_, pomme malsaine, qui semble montrer
-que ce fruit était tenu en réelle mésestime. D’après le _Jardin de
-Santé_ et le _Grant Herbier_, encyclopédies médicales du XVe siècle:
-«Melonges, ce sont fruitz d’une herbe ainsi appelée qui porte fruitz
-grands comme poires. Ils valent plus pour mangier que comme médecine,
-toutefois ont qualité mauvaise».
-
-Malgré ces appréciations livresques, qui n’ont jamais eu beaucoup de
-portée, au milieu du XVIe siècle, on consommait largement l’Aubergine en
-Italie et en Espagne. Alors on nommait fréquemment le fruit de
-l’Aubergine Pomme d’or ou Pomme d’amour, quoique ces derniers noms aient
-été plutôt réservés à la Tomate.
-
-Soderini, auteur italien (XVIe siècle), donne le nom de Pomme d’or à la
-_melanzane_ et après il en parle comme d’une chose très commune dont on
-mangeait les fruits de son temps[475].
-
- [475] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd., p. 37.
-
-L’Aubergine fut introduite de bonne heure dans le Nouveau Monde et y
-prospéra de telle façon que le voyageur Pison (1658) l’indique comme une
-plante brésilienne sous le nom portugais de _Belingela_.
-
-Dans le nord de l’Europe, on connut d’abord les variétés oviformes.
-Pendant longtemps, la plante fut cultivée par curiosité ou pour
-l’ornement.
-
-D’après Fuchs: «on plante les pommiers d’Amours es jardins, mais le plus
-souvent on les tient aux fenestres dedens des pots de terre[476].» Fuchs
-connaissait les variétés pourpre et jaune. Tragus (1552) dit la plante
-récemment importée de Naples en Allemagne. Le flamand Dodoens dit que
-les herboristes plantent la _Verangène_ en leurs jardins; «les fruits
-apportent peu de nourriture au corps et sont même mauvais,
-malfaisants[477].» Dalechamps (1587) figure trois sortes: une longue,
-une ronde, une un peu piriforme. Dodoens connaissait les formes ronde et
-oblongue, les couleurs pourpre et blanche. J. Bauhin (1651) nomme la
-plante _Solanum pomiferum_; il mentionne plusieurs variétés.
-
- [476] _Hist. des plantes_, éd. 1549, p. 301. fig.
-
- [477] _Hist. des pl._, éd. 1616, p. 458.
-
-On voit que tous nos types d’Aubergine sont anciens. Les formes ovales,
-rondes, oblongues, piriformes de nos variétés actuelles ont été décrites
-et figurées par les anciens écrivains; elles sont demeurées sans
-changement, avec leurs coloris divers, à travers une culture de
-plusieurs siècles sous des climats variés. M. Sturtevant, qui fait ces
-réflexions, croit que les types de nos variétés, qui ont une grande
-fixité, ne sont point produits par la culture et la sélection de
-l’homme, mais doivent descendre directement de prototypes sauvages[478].
-
- [478] _American Naturalist_, t. XXI, p. 979.
-
-La culture de l’Aubergine pour usage alimentaire est ancienne en
-Provence et dans le Languedoc; à Paris elle date seulement du
-commencement du XIXe siècle. Le _Traité de culture potagère_ de de
-Combles (1749) dit: «on n’en cultive dans ce climat que pour la
-curiosité». Un catalogue de la maison Andrieux-Vilmorin de 1760 classe
-l’Aubergine parmi les plantes annuelles ornementales. Le _Bon Jardinier_
-de 1809 signale enfin l’Aubergine pour usage culinaire: «on les sert en
-entremets: c’est un ragoût de fantaisie». Decouflé, maraîcher
-primeuriste de la rue de la Santé, introduisit, vers 1825, la vente de
-l’Aubergine sur les marchés parisiens.
-
-
-
-
-CONCOMBRE
-
-(_Cucumis sativus_ L.)
-
-
-En France on mange peu de Concombres à l’état adulte. Ce fruit légumier
-est plutôt cultivé chez nous en vue de la production du «Cornichon».
-Dans d’autres pays on le recherche assez et on s’en sert en guise de
-hors-d’œuvre. Le Concombre, légume sans valeur nutritive, mais laxatif
-et rafraîchissant, convient bien dans les climats chauds et secs. Il est
-entré dans l’alimentation des Orientaux qui le mangent cru, bouilli ou
-cuit avec les viandes, depuis un temps immémorial; depuis 3000 ans au
-moins dans l’Inde, comme le prouve l’existence d’un nom sanscrit
-_Soukasa_. L’Europe orientale l’a reçu à l’époque préhistorique. A
-propos de son ancienneté, de Candolle dit que des graines de Concombre
-ont été trouvées dans des cendres préhistoriques, à Szilahom (Hongrie).
-
-Cependant ce savant botaniste n’admet pas la croyance à la présence du
-Concombre chez les anciens Egyptiens. Il est ici manifestement dans
-l’erreur. Flanders Petrie a retrouvé des Concombres et des parties de
-plantes au Fayoum, à partir de la XIIe dynastie jusqu’à l’époque
-gréco-romaine des tombes de _Hawara_. Un des noms coptes: _Shop_,
-_Shopi_ répond au grec _Sikuos_ de la traduction de la Bible par les
-_Septante_. Le Concombre est d’ailleurs très souvent représenté sur les
-parois des tombes parmi les offrandes funéraires[479].
-
- [479] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 75.
-
-La Bible est donc le plus ancien monument littéraire qui parle de ce
-fruit. Dans le désert Sinaïque, les Israélites regrettaient les
-Concombres (_qissuim_) de l’Egypte[480]. Et il est à remarquer que le
-Concombre est encore maintenant un légume des plus cultivés par les
-Egyptiens modernes. Lorsque les Juifs furent établis dans la Terre
-promise, cette Cucurbitacée devint une nourriture ordinaire et préférée
-de ce peuple. On en voyait des champs entiers au milieu desquels le
-cultivateur construisait des cabanes de branchages, où il demeurait pour
-éloigner les chacals et autres animaux sauvages friands de ce fruit. Les
-Concombres une fois recueillis, on abandonnait et on laissait tomber ces
-misérables abris[481]. De là cette allusion du prophète Isaïe, à propos
-de Jérusalem devenue déserte: «La fille de Sion reste comme une cabane
-dans une vigne, comme une hutte dans un champ de concombres[482].»
-
- [480] _Nombres_, XI, 5.
-
- [481] Vigouroux, _Dict. de la Bible_.--Hamilton, _Les plantes de la
- Bible_, p. 34.
-
- [482] _Isaïe_, I, 8.
-
-Les Anciens ont eu pour le Concombre une estime supérieure à celle que
-nous avons pour ce légume. Les Grecs le cultivaient sous le nom que lui
-donne Théophraste: _Sikuos_, nom assez vague qui paraît un terme général
-pour désigner les Cucurbitacées. _Sikuos hemeros_ de Dioscoride désigne
-particulièrement le Concombre. Columelle, chez les Latins, a décrit sa
-culture[483]. Pline, qui semble avoir emprunté à Columelle ses
-renseignements, dit que l’empereur Tibère aimait les Concombres avec
-passion; aussi lui en servait-on tous les jours à sa table. On les
-cultivait dans des caisses suspendues sur des roues, afin de pouvoir
-facilement les exposer au soleil et les garantir du froid en les
-retirant dans des serres garnies de vitrages[484].
-
- [483] _De re rustica_, lib. X, cap. III.
-
- [484] _Hist. nat._ l. XIX, 24; l. XXIII, 5.
-
-Ce passage a été cité pour montrer que les Anciens savaient hâter la
-maturation des fruits à l’aide de couches mobiles ou de serres garnies
-de pierres transparentes en guise de vitres. Martial a écrit aussi une
-épigramme sur ce sujet[485]. Parmi les renseignements qu’il a compilés
-sur le Concombre, Pline n’a pas oublié le côté du merveilleux. Il
-affirme que le Concombre a une véritable horreur de l’huile et une
-grande affection pour l’eau. «De ce fait, dit-il, on peut se procurer
-une preuve évidente, car si vous placez un vase rempli d’eau à quatre
-doigts de distance d’un Concombre, dans l’espace d’une nuit, l’eau aura
-été absorbée par ce fruit, et, d’autre part, si vous placez dans les
-mêmes conditions un vase d’huile, le Concombre aura pris une forme
-recourbée pour se détourner autant que possible de son objet
-d’aversion.»
-
- [485] _Epigrammes_, l. VII, 14.
-
-On s’explique difficilement le grand nombre de préjugés concernant les
-Cucurbitacées que l’on trouve chez les anciens auteurs sur les choses
-rustiques. On conseillait, par exemple, de battre du tambour et de jouer
-de la flûte auprès des Melons et des Citrouilles pour les faire grossir.
-Un peu partout, on interdisait l’accès des melonnières à certaines
-personnes que l’on supposait devoir exercer une mauvaise influence sur
-les jeunes fruits et en provoquer le flétrissement. Et combien d’autres
-sottises semblables que l’on retrouve enseignées dans des livres sérieux
-presque jusqu’au XVIIIe siècle!
-
-Les botanistes de la Renaissance ont décrit et figuré le Concombre:
-Fuchsius (1542), Tragus (1552), Camerarius (1586), Dalechamps (1587),
-Gerarde (1597). Ils connaissaient plusieurs variétés et deux principales
-formes: celle allongée et l’autre plus arrondie. Le fruit, rugueux et
-irrégulier, paraît très inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.
-
-De nos jours la culture du Concombre est importante en Angleterre, en
-Amérique et en Russie. Les Hollandais sont aussi grands producteurs de
-Concombres. Sur les bords de la Meuse, des centaines d’hectares sont
-consacrés à cette culture très rémunératrice. En Angleterre, le forçage
-en serre du Concombre pendant l’hiver est devenu une industrie prospère
-et lucrative, depuis que ce fruit s’est démocratisé et paraît sur toutes
-les tables. Dans le Bedfordshire, on élève aussi le Concombre à l’air
-libre pour la production du Cornichon.
-
-Le Cornichon n’est pas différent du Concombre. On appelle de ce nom,
-parce qu’il affecte l’apparence d’une petite corne, le Concombre _à
-fruits verts_, récolté très jeune, de la grosseur du doigt, et mariné
-avec des assaisonnements spéciaux pour en faire un condiment.
-
-Mais pourquoi ce mot «Cornichon» a-t-il pris le sens moral figuré de
-niais un peu présomptueux, quelquefois celui d’ignorant?
-
-Le sens ironique du mot Cornichon provient-il de ce que ce fruit de
-Concombre n’a pas atteint tout son développement et n’est, en somme,
-qu’un _avorton_ de Concombre bon seulement à figurer dans un bocal?
-C’est très probable. Littré donne une autre explication. Il dit que
-c’est le Cornichon, petit Concombre, qui a peut-être introduit le sens
-de niais, le Concombre étant un fruit insipide et plat. C’est ainsi que
-Louis Veuillot, grand polémiste sous le second Empire, appelait ses
-adversaires _Navets_.
-
-[Illustration: CONCOMBRE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_
-de Dalechamps.]
-
-Cornichon, au sens figuré, se dit en anglais _greenhorn_ (corne verte).
-Cela concorde avec la définition donnée plus haut--avorton de
-Concombre--et rappelle la qualification _verdant green_ attribuée
-plaisamment aux jeunes universitaires d’Oxford. Dans l’argot de nos
-grandes écoles militaires, la dénomination burlesque de «Melons»
-s’applique aux élèves de première année. Tous ces sobriquets symbolisent
-l’ignorance du débutant. Quoi qu’il en soit, Cornichon est un terme de
-dérision spécial aux Français. Il doit sortir de la langue des halles.
-
-Mais les autres plantes Cucurbitacées ont aussi fourni leur contingent
-aux appellations injurieuses de la rhétorique populaire: _Gourde_
-indique la stupidité ou l’indolence. _Melon_ et _Citrouille_ ont le sens
-d’homme mou, lâche ou inintelligent. En Languedoc, dit le _Dictionnaire_
-Borel, on appelle _Courges_ les hébétés ou les fous. En Angleterre, les
-équivalents de Gourde, Melon, Citrouille, sont employés comme termes
-injurieux pour marquer la sottise présomptueuse. Dans la langue
-italienne on retrouve les mêmes expressions. De _Zucca_, Courge, dérive
-_zuccone_, c’est-à-dire tête vide, imbécile. A _Citruollo_, Citrouille,
-se rattache _citrullo_, sot. De même on dit _mellone_, Melon, de
-quelqu’un qui est peu intelligent.
-
-De telles habitudes de langage remontent à la plus haute antiquité. Les
-Anciens se servaient de ces injures: Thersite, un des héros d’Homère,
-devant Troie, reprochant aux Grecs leur manque de courage, les appelle
-_pepones_. Traduisons par Calebasses, Citrouilles ou Potirons[486]. Dans
-un texte plus récent que l’_Iliade_, nous trouvons l’expression
-_Cucurbitæ caput_, tête de Citrouille (Apulée). Les comédies de Plaute
-fournissent des mots analogues.
-
- [486] Voir _Intermédiaire des Curieux_, VII, 395, 479; IX, 450, 537,
- 596, 621; X, 54.
-
-Vraisemblablement, les caractères physiques du fruit des Cucurbitacées
-qui est gonflé, bouffi, quelquefois insipide, le plus souvent creux à
-l’intérieur, ont déterminé la naissance de ces appellations. N’est-ce
-pas ainsi que se présentent nos ignorants prétentieux, suffisants? Il
-n’y a en eux rien de substantiel!
-
-Le pays d’origine du Concombre était inconnu à Linné et à Lamarck au
-XVIIIe siècle. Au milieu du XIXe siècle on n’avait trouvé l’espèce
-sauvage nulle part. Alph. de Candolle soupçonnait avec raison une
-origine indienne pour divers motifs tirés de son ancienneté en Asie et
-en Europe et surtout de l’existence d’un nom sanscrit. Il écrivait en
-1855 dans sa _Géographie botanique_: «La patrie est probablement le
-Nord-Ouest de l’Inde, par exemple le Caboul ou quelque pays adjacent.
-Tout fait présumer qu’on le découvrira un jour dans ces régions encore
-mal connues.»
-
-En effet, selon les botanistes actuels, la forme sauvage du Concombre
-existe dans l’Inde. Sir Joseph Hooker, après avoir décrit la variété
-remarquable de Concombre dite _de Sikkim_, ajoute que la forme
-_Hardwickii_, spontanée dans la région himalayenne, de Kumaon à Sikkim,
-ne diffère pas du _C. sativus_ par ses caractères essentiels[487].
-
- [487] De Candolle, _Origine_, 4e éd., p. 211.
-
-Une plante cultivée depuis si longtemps a naturellement beaucoup varié
-sous tous les rapports: forme, couleur et grosseur du fruit. Les
-maraîchers de Paris obtiennent le Cornichon du Concombre _vert petit
-parisien_. Le Concombre _blanc long parisien_ est une variété grandement
-améliorée par ces habiles cultivateurs (Vilmorin, 1889-90). On cultive,
-spécialement pour la parfumerie, le Concombre _de Bonneuil_.
-
-Les Anglais possèdent plusieurs races très perfectionnées. Leur variété
-_Télégraphe_, excellente pour le forçage, obtenue par Rollisson, à
-Tooting, est populaire en France. Créée vers 1850, la variété
-_Rollisson’s Telegraph_ a plusieurs fois changé de nom (Vilmorin,
-1873-74).
-
-Selon Bretschneider, le Concombre n’a été apporté de l’Occident en Chine
-que vers 140-86 avant J.-C., lors du retour de Chang-Kien envoyé en
-Bactriane par un souverain chinois. Mais du côté de l’Asie et l’Europe,
-la diversité des noms de cette Cucurbitacée indique une grande extension
-à des époques très reculées. «Avec le _Kischuim_ des Hébreux, nous avons
-cité le _Sikuos_ des Grecs qui pourrait avoir une parenté avec le terme
-sémitique. _Sikua_ dans le grec moderne et aussi _Aggouria_, d’une
-ancienne racine des langues aryennes et qui se retrouve dans le bohême
-_Agurka_, l’allemand _Gurke_. Les Albanais (descendants des Pélasges?)
-ont un tout autre nom: _Kratsavets_ qu’on reconnaît dans le slave
-_Krastavak_. En tartare _Kiar_. Le nom _Chiar_ existe aussi en arabe
-pour quelque variété de Concombre. Ce serait un nom touranien, antérieur
-au sanscrit, par où la culture dans l’Asie aurait plus de 3000
-ans[488].»
-
- [488] De Candolle, _loc. cit._, p. 211.
-
-Le mot français Concombre dérive du latin _Cucumis_, _Cucumeres_. Il
-existait dès le XIIIe siècle. Ruel (1536), Dalechamps (1587), donnent la
-forme _Cocombre_. L’orthographe actuelle date du XVIIe siècle.
-
-
-
-
-COURGES
-
-(_Cucurbita maxima_ DUCH.; _C. Pepo_ L.; _C. moschata_ DUCH.)
-
-
-Outre le Melon et le Concombre, la famille des Cucurbitacées fournit à
-la culture potagère un certain nombre de plantes dont le fruit à chair
-pulpeuse, plus ou moins farineuse et sucrée, se mange sous forme de
-soupes, purées ou potages. Ce sont les Courges, Potirons, Giraumons,
-Citrouilles, mots qui sont à peu près synonymes dans la langue des
-jardiniers. Ainsi le _Manuel_ de jardinage de Noisette (1825) les a
-employés indifféremment. Si nous cherchons à leur donner quelque
-précision, nous trouvons que le mot _Courge_, d’origine méridionale,
-réduction et condensation du latin _Cucurbita_[489], est un terme
-général employé pour désigner toutes les sortes de Cucurbitacées
-alimentaires ou d’ornement qui se rapportent à trois espèces botaniques
-distinctes appartenant au genre _Cucurbita_: les _C. maxima_, _C. Pepo_
-et _C. moschata_.
-
- [489] Forme redoublée de _curvus_ (courbe), pour exprimer la plante
- qui serpente et s’enroule.
-
-Les Potirons sont des variétés du _C. maxima_. Ce groupe comprend les
-plus grosses Courges. On a vu des Potirons de 2 m. 50 de circonférence
-pesant plus de 100 kilogr. La chair est homogène, peu filandreuse,
-supérieure en qualité à celle des Citrouilles vraies. La forme typique
-des fruits est celle d’une sphère déprimée aux deux pôles. Qui ne s’est
-arrêté un instant devant le monstrueux Potiron _gros jaune de Hollande_
-qui figure, à l’automne, à l’étalage de tous les fruitiers? Il semble
-que ce nom de _Potiron_ ne s’applique que depuis peu de temps, par
-analogie de forme sans doute, à ces fruits globuleux et ventrus. C’était
-autrefois l’un des noms vulgaires de l’Agaric champêtre ou Champignon de
-couche sauvage. Camerarius, au XVIe siècle, appelle notre Champignon
-_Potyron_ ou _Capignon_. Duchesne, auteur horticole qui écrivait à la
-fin du XVIIIe siècle et qui, avant Naudin, a contribué à classer
-scientifiquement les Courges, fait cette remarque à propos du Potiron:
-«Je ne sais comment on a pu lui transporter le nom de Potiron qui
-jusqu’au commencement de ce siècle se donnait à Paris à ce qu’on y nomme
-aujourd’hui des Champignons[490].»
-
- [490] _Manuscrit fr._ 12333, p. 25 (Bibl. Nat.).
-
-Les _Giraumons_, dont les fruits très sucrés font d’excellents potages,
-sont des Potirons à œil hypertrophié par suite de la saillie des
-carpelles qui forment 3 ou 4 lobes arrondis au sommet du fruit, tels les
-Potirons _Turbans_ ou _Bonnets turcs_, ainsi nommés à cause de leur
-physionomie spéciale. De Combles, dans son _Ecole du Potager_ (1749), a
-signalé en ces termes l’introduction du mot Giraumon dans la langue
-horticole: «Il nous est venu depuis peu une nouvelle espèce (de
-Citrouille) qu’on appelle _giromon_» (_sic_). Il est difficile de
-déterminer la Cucurbitacée qui portait ce nouveau nom. Les groupes des
-Giraumons et des Patissons sont si mal définis que Naudin, il y a 50
-ans, appelait Giraumons des Courges longues, comme la C. _des Patagons_
-et la Courge _d’Italie_ classées aujourd’hui dans les Citrouilles
-vraies. Seringe, qui donna en 1847 la liste des Courges cultivées qu’il
-connaissait, appelle Patisson la Courge _Turban_, réservant le nom de
-Giraumon au vrai Patisson des jardiniers actuels, qui se rapporte au
-_Cucurbita Pepo_. Suivant un étymologiste, Duchesne, le Giraumon aurait
-pris ce nom à cause: 1º de sa rondeur, du latin _gyrus_ ou _girus_,
-tour, rond, comme _girasol_ (italien _girasole_) dit aussi _tournesol_;
-2º de la grosseur souvent extraordinaire de ce fruit et c’est cette
-grosseur qui a suggéré apparemment le second élément du mot français
-giro-mont. Duchesne croit que ce nom a été formé aux Antilles. On
-définit la plante, dit-il, Courge d’Amérique.
-
-Les formes si nombreuses et si variées du _Cucurbita Pepo_ composent le
-groupe des Citrouilles vraies ou Pépons. Le fruit, à chair filandreuse,
-est ovoïde, cylindrique ou prismatique, déprimé dans les Patissons. Nous
-citerons, parmi les Citrouilles vraies, la C. _de Touraine_, la C.
-_sucrière du Brésil_, la _Courge à la moëlle_, la C. _des Patagons_, la
-C. _Cou tors_, la _Coucourzelle d’Italie_, etc. La Citrouille, dit
-Naudin, est la moins recommandable des Courges comme plante potagère,
-mais la plus riche en plantes ornementales. Le C. _Pepo_ possède, en
-effet, au plus haut degré, le caractère saillant de la famille des
-Cucurbitacées c’est-à-dire le polymorphisme des fruits, très décoratifs,
-qui trouvent leur emploi dans l’ornementation des jardins aussi bien que
-dans l’art culinaire. Comme le dit excellemment Naudin, «ce qui frappe
-surtout dans ces altérations communes des trois types de _Cucurbita_,
-c’est la prodigieuse variabilité de la forme, du volume et de la couleur
-des fruits, qui, véritables protées, se montrent indifféremment tantôt
-allongés en massue, tantôt sphériques ou tout à fait déprimés, les uns à
-peau molle, les autres à coque dure et ligneuse[491].»
-
- [491] Naudin, _Ann. Sc. Nat._ série IV, t. VI, p. 16.
-
-Dans la catégorie des Pépons alimentaires se placent encore les
-_Patissons_ ou _Bonnets d’électeur_, objets de curiosité et assez
-estimés comme aliment pour leur chair fine. Ils sont ainsi nommés par
-allusion à la forme très déprimée des fruits qui se prolongent sur les
-côtés en 8 ou 10 cornes (lobes) plus ou moins saillantes, de manière à
-simuler la toque des magistrats ou certaines pâtisseries.
-
-La troisième espèce de _Cucurbita_, le _C. moschata_ ou Courge musquée,
-à cause de la saveur relevée de la chair, a peu de représentants sous
-nos climats tempérés; elle exige plus de chaleur que les deux
-précédentes, aussi est-elle surtout cultivée dans les pays chauds. La
-Courge _pleine de Naples_ ou C. _porte-manteau_ est une variété de
-Courge musquée.
-
-La grande diversité des Courges alimentaires, le polymorphisme de leurs
-fruits, sont autant de preuves de l’ancienneté de la culture de ces
-plantes potagères. Leur patrie première était naguère inconnue. Dans les
-temps plutôt modernes, on a attribué une origine indienne à toutes les
-Courges cultivées. On se fondait peut-être sur des noms sans valeur,
-tels que Courge _d’Inde_ donné par les botanistes du XVIe siècle. Lobel
-a figuré un _Pepo maximus indicus_, qui se rapporte bien à l’espèce
-_Cucurbita Pepo_, mais il ne faut pas oublier que l’Amérique s’appelait
-alors les Indes Occidentales. Le fait que les Anciens ont cultivé des
-Cucurbitacées alimentaires assimilées par les modernes à nos espèces
-actuelles, à cause de leurs noms: _pepones_ et _cucurbitæ_, a pu amener
-l’idée que ces plantes étaient originaires des contrées chaudes de
-l’Ancien Monde; de l’Inde, comme le Concombre et la Gourde. Tous les
-botanistes qui ont étudié les Cucurbitacées, comme de Candolle, Naudin,
-Cogniaux, ont pensé ainsi. Dans son _Origine des plantes cultivées_ (4e
-éd. p. 803), de Candolle admettait cependant la possibilité d’une
-origine américaine seulement pour le groupe des Citrouilles (_Cucurbita
-Pepo_), se basant sur la découverte d’une variété _texana_, rapportée
-avec certitude au _C. Pepo_, et trouvée à l’état très probablement
-sauvage sur les rives du Guadalupe supérieur. Mais les naturalistes
-américains: docteur Harris, Asa Gray, Trumbull et aussi Fisher-Benzon,
-ont démontré, plus récemment, l’origine américaine de toutes les
-Courges.
-
-Les preuves archéologiques, historiques et philologiques paraissent
-décisives. Potirons et Patissons n’ont certainement été connus en Europe
-qu’après la découverte de l’Amérique. Les Cucurbitacées des Anciens et
-du moyen âge étaient des Gourdes ou Calebasses (_Lagenaria_) qui
-viennent de l’Inde. On s’imagine généralement que les Gourdes, plantes
-curieuses ou décoratives de nos jardins, ne sont pas comestibles. C’est
-une erreur. Certaines variétés peuvent servir à l’alimentation, aussi
-bien que la Courge _à la moëlle_, par exemple. Duchesne dit que la
-Gourde _trompette_ est mangeable. Apicius, chez les Romains, a donné des
-recettes culinaires pour la Gourde. Pline en parle comme d’une plante
-comestible. Albert le Grand, également, durant le moyen âge. Bauhin a
-cité deux variétés de Calebasses alimentaires. D’autre part, on n’a
-jamais trouvé, en Asie, de Potiron (ou autre Courge) à l’état sauvage.
-Il n’existe aucun nom sanscrit pour cette plante. Aucune espèce
-semblable ou analogue n’est indiquée dans les ouvrages chinois et les
-noms modernes des Courges et des Potirons cultivés actuellement montrent
-une origine étrangère méridionale. On n’a pas constaté la présence d’un
-Potiron dans l’ancienne Egypte[492]. La Bible ne mentionne, en fait de
-Cucurbitacées, que le Concombre et la Pastèque.
-
- [492] De Candolle, _Origine des plantes_, p. 200.
-
-Mais en Amérique il en est tout autrement. Les premiers voyageurs qui
-visitèrent le Nouveau Monde trouvèrent des Courges dans les Antilles, au
-Pérou, dans la Floride et aux Etats-Unis avant que les Européens ne
-vinssent s’y établir. Leur présence est signalée dès Colomb. On lit dans
-la _Relation_ de son premier voyage, que le 3 décembre 1492, entrant
-dans une petite rivière (Rio Boma) près l’extrémité orientale de l’île
-de Cuba, il rencontra un populeux village d’Indiens et vit d’immenses
-champs «plantés avec plusieurs choses du pays et des calebazzas». Or ces
-Calebasses n’étaient certainement pas des Gourdes de pèlerin, mais des
-Courges. En juillet 1528, Cabeça de Vaca trouva près de Tampa Bay en
-Floride: «maïs, fèbves et _pumpkins_ en abondance». _Pumpkin_ est un mot
-dérivé du _Pepo_ latin et employé dans les langues anglo-saxonnes pour
-Courge. Dans l’été et l’automne de 1539, de Soto trouve la Floride
-occidentale, «bien fournie de maïs, beans (Haricots) et pumpkins». Ces
-pumpkins étaient meilleurs et plus savoureux que ceux d’Espagne,
-c’est-à-dire que les Calebasses cultivées en Europe. En 1535, Jacques
-Cartier, le premier explorateur du Saint-Laurent, vit chez les Indiens
-du Canada «grand quantité de gros Melons, Concombres et Courges».
-
-Enfin aucune Courge n’est figurée dans l’_Herbarius Pataviæ impressus_
-de 1485, antérieur à la découverte de l’Amérique, tandis que des
-Potirons se rencontrent dans les œuvres des botanistes de la
-Renaissance, particulièrement chez Dodoens et Lobel. «Les noms qu’ils
-donnent à ces plantes indiquent une origine étrangère; mais les auteurs
-ne pouvaient rien affirmer à cet égard, d’autant plus que le nom Inde
-signifiait ou l’Amérique ou l’Asie méridionale[493].»
-
- [493] De Candolle, _loc. cit._, p. 202.
-
-Si l’on ajoute à ces preuves historiques, les indices tirés de la
-linguistique, ceux que présentent le folklore et l’archéologie, on verra
-que les arguments sont décisifs en faveur de l’origine américaine de nos
-Courges cultivées.
-
-Les premiers explorateurs ont désigné les Courges américaines par les
-noms qui étaient en usage chez les indigènes, montrant par là qu’ils les
-reconnaissaient différentes des Cucurbitacées alimentaires européennes.
-Ainsi le mot _Squash_ qui a survécu dans les langues anglo-saxonnes est
-un terme dénaturé de la langue des aborigènes de l’Amérique du Nord.
-D’après Pierre Martyr, un des premiers historiens de l’Amérique, la
-Citrouille joue un rôle essentiel dans les fables mythologiques
-indiennes des peuples Peaux-Rouges, analogue à celui de l’œuf cosmique
-orphique et brahmanique. Dans le folklore des races européennes, les
-Cucurbitacées symbolisent la fécondité et l’abondance, en raison du
-grand nombre de leurs graines et de l’opulence de leurs formes[494].
-
- [494] Gubernatis, _Mythologie des plantes_, t. II, p. 98.
-
-Des graines de _Cucurbita maxima_ et de _C. moschata_ ont été trouvées
-dans les tombes péruviennes du cimetière d’Ancon, près Lima, et
-déterminées par MM. Wittmack et Naudin. Les doutes que l’on pouvait
-avoir autrefois sur l’époque des tombeaux d’Ancon, sont aujourd’hui
-tranchés; ils sont certainement pré-colombiens et correspondent à la
-période incasique s’étendant du XIIe au XVe siècle.
-
-Malgré la présence de graines de Courge musquée dans les tombes d’Ancon,
-cette Cucurbitacée peut appartenir à l’Ancien Monde et avoir été
-transportée en Amérique, comme la Gourde, à une époque inconnue et
-antérieure à la découverte de Colomb. Un manuscrit du XIVe siècle, d’un
-_Tacuin_, traduction latine d’un ouvrage arabe, représente une Courge.
-On reconnaît, selon le docteur Bonnet, la forme très caractérisée de la
-Courge d’_Afrique_ ou C. _de Naples_. Dans le fameux Livre d’heures
-d’Anne de Bretagne, une figure de Courge est qualifiée de «Quegourde de
-Turquie» (en latin _Colloquintidæ_). Decaisne en fait la Citrouille (_C.
-Pepo_) et M. le Dr Bonnet dit qu’il est plus probable que c’est le C.
-_moschata_, appelé Courge d’_Afrique_ ou C. _des Bédouins_. Le Livre
-d’heures d’Anne de Bretagne a été exécuté vers 1508, quelques années
-seulement après la découverte de l’Amérique.
-
-Potirons et Giraumons exceptés, les Courges sont peu en faveur en
-France. En Angleterre, la Courge _à la moëlle_ (_Vegetable marrow_) qui
-est une variété de la Courge _des Patagons_, est un légume des plus
-populaires et très bon marché. La Courge _à la moëlle_ n’est mangée qu’à
-l’état très jeune; elle aurait été introduite en Angleterre vers 1700,
-selon les uns. Cependant Sabine dit que la plante était expérimentée en
-1816 dans le jardin de la Société d’Horticulture de Londres. «Je n’ai pu
-obtenir, dit-il, que des renseignements incertains au sujet de cette
-Gourde; elle est certainement nouvelle dans ce pays et je crois qu’elle
-a été introduite de semences apportées par un moine de l’Inde ou
-probablement de la Perse où elle est appelée _Cicader_[495].» Les
-Anglais font une grande consommation de cette «moëlle végétale».
-
- [495] _Hortic. Trans._ t. II (1re série), p. 255.
-
-La Coucourzelle ou Courge d’_Italie_, envoyée d’Italie à M. le duc
-d’Orléans en 1820, fut d’abord cultivée au Potager de Versailles. Un
-certain nombre de Courges, qui peuvent être rangées dans la classe des
-Potirons, viennent d’Amérique. La Courge _de l’Ohio_ a été importée des
-Etats-Unis vers 1820 et reçue en France, d’Angleterre, en 1845. Le _Bon
-Jardinier_ de 1840 note comme nouveauté la Courge _sucrière_ du Brésil.
-Cette Courge fut donnée à M. Vilmorin en 1839, par M. Quetel, de Caen.
-La Courge _de Hubbard_, introduite en 1857 par Grégory, figure en 1868
-dans le catalogue Vilmorin comme originaire des Etats-Unis. Parmi les
-races très modernes, nous voyons le Potiron _rouge vif d’Etampes_
-(Vilmorin, 1873-74); le Potiron _Mammouth_ (Vilmorin, 1894-95), à chair
-supérieure à celle du P. _jaune gros_ qui est la variété la plus
-populaire aux environs de Paris. Le Potiron _bronzé de Montlhéry_,
-nouveauté de 1895, etc. D’après Naudin, le Potiron _Turban_ (ou
-Giraumon) est probablement d’origine américaine.
-
-
-
-
-FRAISIER
-
-(_Fragaria vesca_ L.--_Fr. elatior_ Ehrh.--_Fr. collina_ Ehrh.--_Fr.
-chiloensis_ Duch.--_Fr. virginiana_ Mill.)
-
-
-La Fraise est-elle un fruit ou un légume? La question a été
-controversée. Evidemment, au point de vue botanique, la Fraise serait
-même une agrégation de fruits (achaines) placés sur un réceptacle accru.
-Car ce que l’on mange, c’est le réceptacle devenu charnu, succulent,
-rempli d’un suc acidulé et sucré, agréablement parfumé.
-
-On mange la Fraise au dessert comme l’Ananas: c’est donc un fruit. Aussi
-l’Arboriculture fruitière l’a-t-elle revendiquée comme rentrant dans ses
-attributions. Mais, pour les jardiniers et le grand public, ce fruit
-sera toujours un légume, parce qu’il provient d’une plante herbacée se
-cultivant au jardin potager.
-
-La Fraise est considérée de nos jours comme une délicatesse de la table
-dont il serait superflu de faire l’éloge. On se demande pourquoi ce
-fruit si réputé n’a pas joui de la même faveur chez les Anciens.
-
-Les Grecs n’ont pas connu la Fraise. Le _Komaron_ désignait, chez eux,
-l’Arbousier, arbuste de la région méditerranéenne dont le fruit, de
-qualité médiocre, a l’apparence d’une Fraise, ressemblance qui explique
-comment des auteurs anciens ont pu confondre les deux fruits. Nicolas
-Myrepsus, médecin d’Alexandrie qui vivait au XIIIe siècle à la cour des
-empereurs byzantins de Nicée, fit le premier mention du _fragoula_, nom
-grec de la Fraise véritable.
-
-Les Romains distinguaient bien la Fraise (_Fragum_) de l’Arbouse
-(_Arbutus_); cependant, tout en lui reconnaissant une saveur et un
-parfum agréables, puisque _fragum_ dérive de _fragrans_, odorant, suave,
-ils se sont contentés de la recueillir dans les bois comme un fruit
-champêtre, indigne de la culture. Ce que montrent différents textes de
-la littérature latine.
-
-Virgile a écrit là-dessus des vers charmants:
-
- Qui legitis flores et humi nascentia fraga,
- Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba!
-
-«Jeunes gens qui cueillez les fleurs et la fraise naissante, fuyez ce
-lieu: un froid serpent se cache sous l’herbe[496]!»
-
- [496] _Eglogues III_, vers nº 92.
-
-Pline le naturaliste remarque que les Fraises de terre ont la chair très
-différente de l’Arbouse (considérée comme la Fraise en arbre) qui
-d’ailleurs, dit-il, est de la même famille. Cette erreur grossière avait
-sa source dans l’ignorance des Anciens sur la nature des plantes et
-leurs affinités. «C’est la seule plante, dit-il encore, qui rampe à
-terre dont le fruit ressemble à celui des arbrisseaux... quant à
-l’unedon (fruit de l’Arbousier), c’est un fruit peu estimé[497].»
-Ailleurs, Pline cite les plantes sauvages que l’on consommait de son
-temps en Italie comme les Fraises, le Panais, le Houblon «encore ces
-différentes espèces sont-elles plutôt d’agrestes hors-d’œuvre que des
-aliments proprement dits.» Le même naturaliste ne mentionne pas la
-Fraise dans les chapitres qu’il a consacrés aux plantes cultivées.
-
- [497] Pline, _Hist. nat._ XV, 18, 28; XXI, 50.
-
-Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description de l’âge
-d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les mortels se
-nourrissaient en ces temps heureux: «la Fraise des montagnes, les fruits
-du Cornouiller et de l’Arbousier, ceux de la Mûre des buissons et les
-Glands tombés de l’arbre de Jupiter[498].»
-
- [498] Ovide, _Métamorphoses_, l. 1, vers nº 110.
-
-Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius n’ont pas
-mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été davantage cultivé
-dans le haut moyen âge, puisque la fameuse liste des plantes de
-Charlemagne, que nous avons souvent citée, ne le comprend pas.
-
-Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son _De re Cibariâ_, que la
-Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois dans les
-jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur l’autorité
-quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les commencements de la
-culture du Fraisier au XVe ou même au XVIe siècle. Or nous trouvons des
-textes qui montrent sa présence dans les jardins au XIVe siècle et sans
-doute il n’y était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses,
-on voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que chez les
-princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.
-
-Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de la France:
-«année 1324: pour frasiers a planter en le montaigne, acatés (achetés) à
-Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.[499]»
-
- [499] J. M. Richard, _Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée
- d’Arras_. Paris, 1888.
-
-Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean Dudoy n’en
-planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les jardins royaux du
-Louvre[500].
-
- [500] Le Roux de Lincy, _Comptes de dépenses de Charles V_, p. 12.
-
-Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs de Bourgogne,
-la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur quatre quartiers du
-jardin dit de la Duchesse. D’après les comptes, ces plantes étaient
-particulièrement soignées, bien fumées, et on perpétuait les plants en
-repiquant des coulants dans les vides[501]. C’était là, sans doute, une
-culture à l’état embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était
-si appréciée de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait
-lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà dans
-les menus de repas[502]. Enfin, au XVIe siècle, on la vendait couramment
-dans les rues comme le témoigne ce quatrain des _Cris de Paris_:
-
- Fraize, fraize, douce fraize!
- Approchez, petite bouche,
- Gardez-bien qu’on ne les froisse,
- Et gardez qu’on ne vous touche.
-
- [501] Picard, _Les jardins du château de Rouvres_, broch. s. d. p.
- 168.
-
- [502] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216-224.
-
-Il s’agissait, naturellement, de la Fraise des bois cultivée au potager,
-cette Fraise si commune en France dans les clairières des bois
-sablonneux et sur le gazon des coteaux découverts.
-
-Le genre _Fragaria_ a été étudié avec beaucoup de soin, d’abord par
-Miller, qui a donné dans son _Dictionnaire des jardiniers_ d’excellentes
-instructions sur la culture de ce fruit; par Duchesne fils, auteur d’une
-remarquable monographie du Fraisier (1766); M. de Lambertye a écrit sur
-le Fraisier le livre le plus complet qui existe; puis le botaniste G.
-Gay a donné une étude sur le genre Fraisier, cherchant à débrouiller
-l’inextricable problème de l’origine des espèces et des hybrides. De
-Madame Elisa de Vilmorin, d’excellentes descriptions, avec de belles
-planches coloriées, dans le _Jardin fruitier du Muséum_, par M.
-Decaisne. Nous avons emprunté à ces divers auteurs une bonne partie de
-nos renseignements.
-
-Avant le XVIIIe siècle, on ne voit pas que le Fraisier ait été l’objet
-d’une grande culture. Les premiers botanistes, au XVIe siècle, n’ont
-parlé que du Fraisier des bois à peine introduit dans les jardins.
-L’édition de la _Maison rustique_, de 1570, donne quelques détails
-intéressants parmi beaucoup de préjugés. Olivier de Serres et Cl.
-Mollet, au commencement du XVIIe siècle, tirent parti du Fraisier comme
-plante à fleurs pour orner les compartiments. Cela ne veut pas dire
-qu’ils n’en consommaient pas les fruits. Dans le _Jardinier françois_
-(1651), il est un peu question du Fraisier: «Les fraises sont de 4
-sortes, des blanches, des grosses rouges, des copprons et des petites
-rouges ou sauvages». Ces espèces se réduisent, en somme, à deux: le
-Capron et des variétés du _Fragaria vesca_. La Quintinie (1690) n’en
-connaissait pas d’autres. Mais le jardinier de Louis XIV commençait à
-forcer la plante pour la table royale.
-
-Le genre _Fragaria_ comprend trois espèces indigènes en Europe. Le
-_Fragaria vesca_ ou Fraisier des bois, plante rosacée des régions
-boisées ou montagneuses de presque tout l’hémisphère boréal a été le
-premier cultivé. D’ailleurs, parmi les Fraisiers, c’est celui qui
-produit les fruits les plus exquis.
-
-Depuis longtemps, le Fraisier des bois a disparu des jardins, remplacé
-par des variétés améliorées issues de lui. Nous indiquerons d’abord une
-race sans coulants que Furetière mentionnait en 1690 dans, son
-_Dictionnaire_. Formant de très grosses touffes, on l’employait naguère
-pour faire des bordures sous le nom de Fraisier-buisson. Une
-amélioration avantageuse est la forme remontante.
-
-Normalement, le Fraisier des bois fructifie une seule fois, au
-printemps, tandis que le Fraisier _des Quatre-Saisons_, appelé peut-être
-improprement Fraisier _des Alpes_, donne aussi des fruits à l’automne.
-L’origine de cette race est incertaine. Elle n’est sans doute qu’une
-simple variation fixée du _Fragaria vesca_, dont elle ne diffère que par
-son caractère remontant, ses fruits plus gros et allongés au lieu d’être
-arrondis. Dès le XVIe siècle, des botanistes avaient signalé dans les
-Alpes des Fraisiers à floraison continue et la tradition--rapportée par
-Duchesne--veut que Fougeroux de Bondaroy, neveu du physiologiste
-Duhamel, en ait rapporté les premières graines du Mont-Cenis vers 1760.
-Phillips, cependant, assure que les Anglais avaient reçu de Hollande le
-Fraisier des Alpes avant cette époque. Ils en auraient envoyé des plants
-au Jardin royal de Trianon où Duchesne le vit en 1766. M. de Lambertye
-et d’autres écrivains fraisiéristes, se basant sur les dires de
-botanistes modernes qui n’auraient jamais rencontré ce Fraisier dans
-leurs herborisations alpines, inclinent à croire que la variété
-remontante est née dans les cultures. Quoi qu’il en soit, le Fraisier
-_des Quatre-Saisons_ nous est connu depuis 150 ans environ. Il a peu
-varié si on le compare aux Fraisiers hybrides des espèces américaines
-qui, en moins de 50 ans, ont donné naissance à tant de races si
-différentes comme saveur, couleur du fruit, précocité ou tardivité.
-
-La race sans coulants, connue sous le nom de Fraisier _de Gaillon_, a
-été obtenue dans le premier quart du XIXe siècle, à Gaillon, par M.
-Lebaube, conservateur des forêts. Une variété à fruits blancs, sans
-coulants, est due à Morel de Vindé, agronome.
-
-Le Fraisier _de Montreuil_ ou Fr. _Fressant_ est encore un descendant du
-Fr. des bois. Un nommé Fressant, le cultiva le premier dans les environs
-de Paris, au commencement du XVIIIe siècle. Vers 1800 ce Fraisier était
-le seul cultivé pour l’approvisionnement de Paris à Montreuil,
-Montlhéry, Bagnolet, Romainville et autres localités de la banlieue où
-l’on se livre à la culture commerciale de ce fruit depuis plus de deux
-siècles. D’autres variétés du Fr. des bois ont été successivement à la
-mode: _Reine des Quatre-Saisons_ (Gauthier, vers 1866), _James_ (Bruant,
-1878), _Belle de Meaux_ (Ed. Lefort, 1885), _Quatre-Saisons améliorée_
-(Lapierre, 1896), etc. De nos jours, la culture commerciale de ces
-variétés qui ont une supériorité incontestable, mais dont la cueillette
-est dispendieuse pour le producteur, tend à diminuer, tandis que celle
-des gros fruits augmente de plus en plus.
-
-Les Caprons, ces précurseurs de la Fraise à gros fruits, ont été
-beaucoup cultivés autrefois; ils dérivent d’une autre espèce indigène le
-_Fr. elatior_ qui est assez rare dans les bois montueux de la région
-parisienne. Le Capron est le Fraisier _Hautbois_ des Anglais. Parkinson,
-l’appelait en 1629 Fraisier de Bohême et Hautbois; ce dernier nom,
-dit-il, est une corruption de l’allemand _haarbeere_. Duchesne dit que
-le mot est français et l’explique avec vraisemblance par une allusion à
-la grande taille de ce Fraisier et à ses hampes élevées.
-
-Le _Fragaria collina_, assez rare sur les coteaux arides, dans les
-forêts de Saint-Germain, de Compiègne, à Malesherbes, aux environs de
-Provins, a donné naissance au Fraisier _étoilé_ qui possède encore les
-synonymes suivants: _Breslinge_, _Craquelin_, Fraisier _vineux de
-Champagne_, etc. Le Fraisier _de Bargemont_, _Majaufe_ de Provence
-serait, d’après le botaniste J. Gay, soit une forme du _Fr. collina_
-soit un hybride du _Fr. vesca_ et du _Fr. collina_. Ce type est
-originaire de Bargemont, dans le Var. Il est entré dans les cultures
-vers 1760.
-
-Ces Fraisiers, ainsi que les Caprons, ne se rencontrent plus guère que
-dans les collections. Avec les variétés de Fraisiers des bois améliorés,
-ils ont été les seuls cultivés, avant la vogue des gros fruits issus des
-espèces introduites d’Amérique au XVIIe et au XVIIIe siècle.
-
-Comme l’Europe, les pays tempérés du Nouveau Monde possédaient deux ou
-trois représentants du genre _Fragaria_: Le Fr. du Chili, _Fr.
-chiloensis_, le Fr. de Virginie, _Fr. virginiana_ et le _Fr.
-grandiflora_, Fr. _de Caroline_ ou Fr. _Ananas_. Les deux premiers sont
-généralement considérés comme des espèces bien distinctes. Le troisième
-peut être une variété du Fraisier de Virginie ou un hybride. D’ailleurs
-l’extrême variabilité des Fraisiers américains rend très probable
-l’existence en Amérique d’un seul type primitif d’où seraient sorties
-toutes les formes actuelles.
-
-Le Fraisier écarlate de Virginie a fait son apparition en Europe au
-commencement du XVIIe siècle, mais on ne possède aucun renseignement sur
-son introduction. La Fraise écarlate de Virginie se trouve sur les
-catalogues de Jean Robin, botaniste de Louis XIII en 1624 et de
-l’anglais Tradescant vers le même temps (1629). Miller l’a décrit dans
-son _Dictionnaire_, et dans la _Pomona_ de Langley imprimée à Londres en
-1729, on trouve une bonne figure gravée et la description du _Fr.
-virginiana_. Cependant ni le _Jardinier françois_, ni la Quintinie n’ont
-cultivé ce Fraisier.
-
-Le Fraisier du Chili a été introduit en Europe en 1715 par un voyageur
-français, lequel, par une coïncidence singulière, s’appelait Frézier.
-Sur cette introduction, nous extrayons les renseignements qui suivent
-d’un petit travail de M. Blanchard, jardinier-chef du Jardin botanique
-de la Marine qui a contribué à faire connaître le nom de ce Frézier,
-ingénieur et voyageur, né à Chambéry, en 1682, d’une famille écossaise
-qui émigra en France à la fin du XVIe siècle. La réputation que Frézier
-s’était acquise dans le corps du génie ayant attiré sur lui les regards,
-vers 1711, on l’envoya prendre connaissance des colonies espagnoles de
-l’Amérique méridionale. Il s’embarqua le 23 novembre 1711 à Saint-Malo.
-Le 18 juin 1712, il se trouvait à La Conception. Il visita la ville, en
-donna l’histoire ainsi que celle des productions minérales et végétales
-du Chili et en particulier d’un Fraisier vivant à l’état sauvage et
-recherché par les colons espagnols. A son retour à Paris en 1715, il
-présenta à Louis XIV le résultat de son voyage dont il publia en 1716 la
-première édition, sous le titre de: _Relation du voyage de la mer du
-Sud, des côtes du Chili et du Pérou, fait pendant les années 1712, 1713
-et 1714_. A titre de curiosité, il rapporta des plantes vivantes de
-Fraisier du Chili.
-
-Frézier, en 1740, vint à Brest en qualité de directeur des
-fortifications; il mourut dans cette ville en 1773[503]. C’est
-évidemment à ce personnage que l’on doit l’introduction dans les
-environs de Brest, du Fraisier du Chili. Il s’en fait à Plougastel une
-culture des plus importantes pour l’exportation et la consommation des
-villes bretonnes. Là seulement, de nos jours, on rencontre le Fraisier
-du Chili pur type, auquel l’air humide du climat marin est
-indispensable. Plougastel était déjà célèbre par ses Fraises vers la fin
-du XVIIIe siècle. En 1720 le Fraisier du Chili était en Hollande; il fut
-transporté en Angleterre en 1727. Malgré l’introduction réelle faite par
-Frézier, l’origine du Fraisier du Chili reste discutable. Quelques-uns
-pensent qu’il peut être né d’un Capronnier européen transporté en
-Amérique par les Espagnols pour qui la Fraise, paraît-il, est une
-friandise recherchée[504]. La plante rapportée par Frézier était
-hermaphrodite-femelle et serait par conséquent demeurée stérile si elle
-n’avait été fécondée en Europe par une espèce préexistante à gros
-fruits. Le Capronnier mâle ou le Fraisier de Virginie ont-ils joué un
-rôle dans cette fécondation?
-
- [503] Blanchard, le Fraisier de Plougastel, _Jal S. N. H. F._, 1878,
- p. 624, 712; 1879, p. 48, 99.
-
- [504] Millet, _Les Fraisiers_, p. 30.
-
-Dans tous les cas, il est certain que nos Fraisiers à gros fruits
-doivent sortir par variation ou hybridation des Fraisiers américains.
-Hybrides probables des espèces précédentes, les Fraisiers _de Caroline_,
-_de Bath_ et _Ananas_, qui constituent la plus ancienne amélioration du
-groupe des Fraisiers à gros fruits, ont une origine problématique sur
-laquelle nous ne nous étendrons pas. Ils ont été souvent confondus et
-paraissent peu distincts. Le Fraisier _Ananas_ a paru en Allemagne,
-d’aucuns disent en Hollande, vers 1760; de là il s’est répandu en
-France, en Suisse et en Angleterre. Vers cette époque deux Fraisiers
-très distincts ont été cultivés dans les jardins sous le nom de Fr.
-_Ananas_, à cause du goût et du parfum de leurs fruits. L’un était le
-Fraisier _Ananas_ de Miller et des catalogues hollandais[505]. De cette
-sorte paraissent descendues toutes les grosses Fraises dites
-_Anglaises_. Un autre Fraisier _Ananas_ introduit à Trianon sous Louis
-XV a été décrit par Poiteau. C’est ce Fr. _Ananas_, type français, qui a
-approvisionné de gros fruits la ville de Paris pendant plus d’un
-demi-siècle. Il a disparu seulement devant les introductions anglaises.
-
- [505] Mme de Vilmorin, _Jardin fruitier du Muséum_, t. V, p. 15.
-
-Le premier essai de la culture de la Fraise remonte à 1760, date
-mémorable dans l’histoire du Fraisier. Le roi Louis XV avait une
-véritable passion pour la Fraise. Duchesne a fait allusion à cette
-gourmandise royale: «La Fraise, dit-il, est un de nos fruits les plus
-agréables. Notre Roi la chérit. On vient de rassembler par son ordre au
-Petit-Trianon les différentes sortes existantes en Europe: la fortune du
-Fraisier est faite.»
-
-Toutefois, malgré l’introduction de tant d’espèces et de variétés
-nouvelles du genre Fraisier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il
-faut arriver en 1820, date de l’apparition des premières Fraises
-anglaises, pour rencontrer des gains remarquables. Ce sont les Anglais
-qui ont enrichi les jardins, par le moyen des semis, des premières
-sortes à gros fruits, les plus délicates pour la table. Les Fraises
-_Elton_ (1809) et _Downton_ dues à des fécondations croisées de
-l’éminent président de la Société royale d’horticulture de Londres, M.
-Andrew Knight, ont été le point de départ des améliorations de la Fraise
-à gros fruits. Myatt, fameux semeur, de Deptford, paraît avoir opéré sur
-des hybrides de Knight pour obtenir _British Queen_, si longtemps
-réputée. De Keen, maraîcher à Isleworth, on connaît surtout _Keen’s
-Seedling_ (1821). Ont eu leur moment de vogue _Wilmot’s Superb_ (1823),
-Myatt, _Admiral Dundas_, _Eleanor_ (Myatt 1847), _Sir Harris_,
-_Victoria_ (Trollop 1852), _Jucunda_ (Salter 1854). La Fraise de
-_Barnes_ supplante l’ancienne Fraise de _Bath_ ou _Ananas_. Avant 1837,
-Lindley énumérait 62 variétés cultivées en Angleterre. _Elton_ fut
-propagée par Truffaut, de Versailles, vers 1830, mais l’entrée en France
-des Fraises anglaises a été lente et tardive. Entre 1840 et 1850, Jamin
-et Durand, horticulteurs à Paris, rue de Buffon, et ensuite à
-Bourg-la-Reine, avaient une collection de Fraises anglaises encore très
-peu répandues. En France, les améliorations de la grosse Fraise
-commencèrent avec Gabriel Pelvilain, jardinier-chef du château royal de
-Meudon, qui obtint en 1844, d’un semis de Fraise _Elton_, un gain
-supérieur en qualité à la plupart des Fraises anglaises connues par leur
-extrême acidité, et qu’il nomma _Princesse royale_ en l’honneur de la
-Duchesse d’Orléans. Ce fut la première Fraise à gros fruit de grande
-culture. Sa grande productivité en permettait la vente à bas prix. La
-grosse Fraise commença vers cette époque à entrer dans la consommation
-populaire.
-
-_Princesse royale_, à qui l’on pouvait reprocher une mèche centrale
-ligneuse, fut vite détrônée par d’autres variétés à gros rendement,
-comme _Marguerite_, issue d’un semis effectué en 1858 à
-Châlons-sur-Marne, par Lebreton. _Vicomtesse Héricart de Thury_ obtenue
-par Jean-Laurent Jamin et mise au commerce en 1852. C’est encore la
-Fraise la plus populaire des rues sous le nom dénaturé de «Ricart». _Dr
-Morère_, variété élevée par Berger, de Verrières (S.-et-O.), qui
-l’obtint dans un semis en 1865. Mise au commerce par Durand en 1871.
-_Sir Joseph Paxton_, gain anglais de Bradley, la principale Fraise des
-marchés anglais. _Noble_, variété anglaise de Laxton (vers 1896);
-_Général Chanzy_, de Riffaud; _Jarles_, type perfectionné de _Dr Morère_
-(1899) et d’autres encore. Les unes se faisant remarquer par leur
-précocité, leur productivité, leur fermeté, et propres à la culture
-commerciale; d’autres variétés à la chair délicatement parfumée, au beau
-coloris, avantageuses pour le jardin de l’amateur.
-
-Le règne de Napoléon III a vu plusieurs semeurs-fraisiéristes qui ont
-produit une série de variétés de ces Fraisiers issus de types
-américains. Les noms de leurs obtentions, pour la plupart oubliées
-aujourd’hui, remplissent les catalogues et les périodiques horticoles du
-temps. Ce sont Graindorge, à Bagnolet; Robine, à Sceaux; Gloëde, à Moret
-et ensuite à Beauvais. Celui-ci, qui cultivait jusqu’à 300 sortes de
-Fraisiers, a mis au commerce beaucoup de Fraises anglaises et les gains
-de certains amateurs français comme ceux du Dr Nicaise, à
-Châlons-sur-Marne. La première obtention de cet ancien chirurgien des
-Hôpitaux militaires devenu amateur de Fraises, fut _La Châlonnaise_
-(1852). On a beaucoup parlé de sa Fraise _Dr Nicaise_ (1863), un fruit
-énorme, de forme irrégulière. Parmi les semeurs étrangers on remarque
-Ingram, jardinier-chef des jardins royaux de Frogmore et le capitaine
-Laxton, en Angleterre. De Jonghe, en Belgique, est l’obtenteur de _La
-Constante_.
-
-Parmi les fraisiculteurs plus modernes, il faut noter Gauthier, à Caen,
-François Lapierre, pépiniériste au Grand-Montrouge, obtenteur de _La
-France_ (1885); il a beaucoup contribué à la vulgarisation des bonnes
-variétés dans les environs de Paris. Ed. Lefort, de Meaux, s’est
-particulièrement consacré à l’amélioration des Fraisiers. Semeur
-heureux, il a obtenu _Belle de Meaux_, _Ed. Lefort_, _Le Czar_ et
-autres.
-
-Une amélioration très avantageuse survenue récemment dans le groupe des
-hybrides à gros fruits est la qualité remontante qui appartenait
-jusqu’ici au seul Fraisier des Alpes issu de notre principale espèce
-indigène. Cependant les Fraisiers américains ont assez souvent la
-faculté de remonter dans le Midi. Même sous le climat parisien, on a pu
-voir quelquefois des fruits en août et septembre sous l’influence de
-certaines causes atmosphériques. Dans des conditions exceptionnelles de
-culture, _Vicomtesse Héricart_ et _Marguerite_ donnent aussi une 2e
-récolte de fruits, sans être, malgré cette particularité, franchement
-remontantes. C’est à M. l’abbé Thivolet, curé de Chanoves
-(Saône-et-Loire), que revient le mérite de la création du premier
-Fraisier remontant: le _Saint-Joseph_ obtenu de semis en 1893
-(Synonymes: _Rubicunda_, _Léon XIII_), et dont l’amélioration a été
-rapide. Déjà _Jeanne-d’Arc_ due à Ed. Lefort (1897) était un fruit de
-qualité supérieure. Puis vint _Saint-Antoine de Padoue_, autre obtention
-de M. l’abbé Thivolet, mise au commerce en 1899 par la maison Vilmorin.
-Cette série nouvelle de formes remontantes dans le genre Fraisier permet
-à la grosse Fraise de figurer sur les tables à la fin de l’été et à
-l’automne concurremment avec la Fraise _des Quatre-Saisons_.
-
-Comme nous l’avons dit, la vulgarisation de la Fraise due au bas prix
-des sortes à gros rendement, ne remonte qu’au milieu du XIXe siècle.
-Elle a eu d’heureuses conséquences économiques en mettant un fruit
-excellent à la portée de la classe ouvrière presqu’entièrement privée de
-ces aliments agréables et hygiéniques. Les _Annales de la Société royale
-d’Horticulture_ constatent en 1845 que l’on commence à Paris la vente
-des Fraises sur les petites voitures. C’étaient encore des Fraises
-_Capron_ et _des Quatre-Saisons_. En 1854, Hérincq signale dans son
-_Horticulteur français_ qu’il se vend dans les rues de Paris des Fraises
-à 0,20 c. la livre, «ce qui, dit-il, ne s’était pas encore vu dans la
-capitale où la Fraise était jadis considérée comme fruit de luxe».
-
-La culture de la Fraise a pris de nos jours une extension incroyable
-autour de toutes les grandes villes. Dans certains départements, il
-s’est créé des exploitations spéciales pour l’exportation. Les plus
-grandes fraiseraies du monde se trouvent en Angleterre et aux
-Etats-Unis. Moins vastes, les cultures françaises sont aussi plus
-nombreuses. Vaucluse, Var, Alpes-Maritimes, Rhône, Maine-et-Loire,
-Tarn-et-Garonne produisent beaucoup de Fraises. Dans le département du
-Nord, la Fraise donne lieu à une importante culture sous verre. Les
-cultures spéciales de Plougastel (Finistère) sont célèbres.
-L’exportation se fait surtout sur Paris et en Angleterre. Le commerce de
-la Fraise est très important à Carpentras, Toulon, Hyères, Orange,
-Avignon, etc. L’initiative de la culture de la Fraise en
-Vaucluse revient à M. François Martin, né à Carpentras en 1844.
-L’approvisionnement de Paris en Fraises de saison est tiré
-principalement des départements de la Seine et de Seine-et-Oise. La
-région classique de la Fraise autour de Paris est constituée par la
-vallée de l’Yvette entre Chevreuse et Palaiseau et la vallée de la
-Bièvre. La commune de Palaiseau, seule, a environ 100 hectares de
-fraiseraies. Le canton en a 700. C’est une culture récente[506].
-
- [506] Ardouin-Dumazet, _Voyage en France_, 45e série, p. 208.
-
-Au XVIIe siècle, selon Tallemand des Réaux, le village de Bagnolet, près
-Paris, fournissait de Fraises les tables luxueuses. Un siècle plus tard,
-Montreuil paraît être le principal centre de culture des environs de
-Paris. Roger Shabol disait en 1770: «il se vend annuellement pour dix
-mille écus de Fraises dans cette localité». Nous citerons, pour l’époque
-actuelle, parmi les principaux centres producteurs de Fraises
-commerciales: Sceaux, Antony, Marcoussis, Orsay, Fontenay-aux-Roses,
-Clamart, Groslay, Montlhéry, Argenteuil.
-
-M. Georges Villain a donné des détails intéressants sur les cultures de
-Fraises des autres régions françaises:
-
-«La Fraise est cultivée dans cinq groupes principaux: Carpentras,
-Plougastel, Hyères, Saumur et Montauban. Les expéditions de Carpentras
-ont doublé depuis dix ans (1900-1910). La variété _Marguerite_ qui ne
-peut supporter les longs parcours a été remplacée par la _Héricart_, la
-_Paxton_, la _May-Queen_. Cette culture est très rémunératrice; on cite
-un cultivateur qui, sur un hectare, a récolté 5.280 francs, laissant un
-bénéfice net de 2.400 francs.
-
-«A Plougastel, même progression: la surface cultivée en Fraises est de
-600 hectares; on en vend actuellement pour près de 1.500.000 francs.
-Entre deux rangs de Fraises est intercalée une rangée de petits Pois. La
-plus grande partie de ces deux récoltes va en Angleterre. Angers et
-Saumur expédient, durant un mois, dix wagons de 5.000 kilogr. de Fraises
-par jour vendues à Paris de 45 à 100 francs les 100 kilogr.[507].»
-
- [507] _Bull. Soc. nat. d’Agric._, 1910, p. 268.
-
-Hyères et Toulon expédient sur Paris, dès le 1er avril, par wagons
-pleins, la petite Fraise des bois améliorée. Fin avril et en mai
-arrivent de Carpentras et environs les grosses Fraises cultivées sous
-verre. C’est une culture très lucrative. En avril-mai des fruits
-_extra-gros_ provenant de la culture sous verre, peuvent atteindre le
-prix de 0,75 c. à 2 fr. pièce, selon la rareté ou la demande de la
-marchandise.
-
-
-
-
-MELON
-
-(_Cucumis Melo_ L.)
-
-
-De tous les fruits qu’obtient l’art du jardinier, le Melon est celui qui
-a le plus excité la gourmandise des hommes. Il n’est rien de tel, en
-effet, qu’un _bon_ Melon à la chair tendre, fondante, sucrée, vineuse,
-pour délecter le palais d’un gourmet.
-
-Le Melon a été le fruit préféré d’une foule de personnages illustres,
-depuis Claudius Albinus, cet empereur romain célèbre par sa voracité,
-qui mangea un jour dix Melons en un seul repas, jusqu’au maréchal de
-Belle-Isle, au XVIIIe siècle, qui se contentait d’en manger trois par
-jour régulièrement.
-
-Si l’on en croit certaines anecdotes historiques, ce fruit, mangé sans
-modération, aurait causé la mort de quatre empereurs, d’un pape et de
-beaucoup d’autres personnages de moindre importance. Il y a peut-être
-quelque exagération. Cependant, d’après l’historien Mathieu, dans sa
-_Vie de Louis XI_, le pape Paul II serait bien mort d’apoplexie, à 54
-ans, pour avoir mangé à son dîner une trop grande quantité de Melon. Cet
-événement arriva en 1471. On peut encore citer parmi ces amateurs de
-Melon qui s’exposèrent pour lui à la mort, Albert II, empereur
-d’Autriche, lequel décéda en Hongrie en 1439, «parce que comme disoient
-aucuns, il avoit mangé trop de pompons»[508].
-
- [508] N. Gilles, _Annales_, t. II, éd. 1492.
-
-Chez les auteurs du XVIe siècle, _pompon_, _poupon_, _popon_, traduction
-du latin _pepo_, est synonyme de Melon. C’est même le mot qu’emploient
-habituellement les poètes:
-
- L’artichaut et la salade,
- L’asperge et la pastenade,
- Et les pompons tourangeaux,
- Me sont herbes plus friandes,
- Que les royales viandes
- Qui se servent à monceaux[509].
-
- [509] Ronsard, _Odes_ III, XXI. _Bibl. Elz._
-
-Le vieux dictionnaire anglo-français de Cotgrave dit: «A pompion or
-melon». Le terme «pompon» s’appliquait aux races à très gros fruits
-oblongs, sans beaucoup de saveur, comme on en cultive encore en plein
-air dans le Midi, tandis que les Melons étaient ronds, à chair sucrée et
-supérieurs en qualité aux pompons.
-
-Le Melon n’a pas été connu de la haute antiquité. Il est arrivé en
-Europe au premier siècle de l’ère chrétienne. L’ancienne Egypte ne le
-possédait pas, autrement un fruit aussi savoureux eût été répandu plus
-tôt dans le monde gréco-romain où les gourmets abondaient. On a dit que
-les Hébreux, sortis de la terre de Gessen, et affamés pendant leur
-séjour au désert regrettaient les Melons d’Egypte. Les _Abattishim_ du
-texte biblique[510], _Pepones_ de la traduction des Septante et de la
-Vulgate, placés aussitôt après les _Kissuim_, qui désignent certainement
-les Concombres, sont seulement des Pastèques ou Melons d’eau, autre
-Cucurbitacée originaire de l’Afrique australe, très cultivée par les
-Egyptiens modernes et par ceux des temps pharaoniques. On voit le Melon
-d’eau fréquemment figuré sur les peintures des tombes parmi les
-offrandes funéraires. La linguistique montre qu’_Abattishi_ est bien le
-Melon d’eau, puisque l’arabe _battikh_, d’où vient notre mot Pastèque,
-descend évidemment du terme hébraïque. Les traductions qui rendent
-_Abattishim_ par _Pepones_, n’indiquent qu’une Cucurbitacée vague, car
-il n’est pas possible de savoir exactement à quelles espèces se
-rapportent les _Pepones_, _Cucumeres_ et _Cucurbitæ_ des Anciens.
-
- [510] _Nombres_ XI, 5.
-
-Unger a cru avoir trouvé la représentation du Melon ordinaire dans une
-tombe de Saqqarah, nécropole de l’ancienne Memphis, mais cette
-identification n’est pas admise par les botanistes qui ont examiné le
-dessin publié par l’archéologue allemand.
-
-Les preuves historiques de l’existence du Melon chez les Anciens ne se
-rencontrent qu’aux environs de l’ère chrétienne. Columelle a décrit dans
-son poème des _Jardins_ un _Cucumis_ à fruits très allongés et
-contournés dont les caractères conviennent au Melon _serpent_[511].
-Pline a signalé en ces termes la découverte de notre Melon cultivé: «Au
-moment où j’écris, on vient de découvrir en Campanie (environs de
-Naples) une variété (de Concombre) qui a la forme d’un Coing; on
-m’apprend qu’un premier individu naquit ainsi par hasard et qu’ensuite
-la graine en a fait une espèce. On nomme ces Concombres mélopépons
-(_melopepones_). Ils ne sont pas suspendus, mais ils s’arrondissent sur
-le sol. Ce qu’ils offrent de singulier, outre la figure, la couleur et
-l’odeur, c’est que, devenus mûrs, ils se séparent de leur queue, bien
-qu’ils ne soient pas suspendus»[512]. Naudin, dans son _Mémoire sur les
-Cucurbitacées_, a commenté ainsi ce passage: «On reconnaît aisément, aux
-incohérences de son récit, que Pline n’avait pas observé lui-même les
-plantes dont il parle, et qu’il se bornait à rapporter les dires
-d’autrui; néanmoins il précise bien, dans ce passage, les caractères du
-Melon, sa forme obovoïde, sa couleur jaune, son odeur et sa séparation
-spontanée d’avec le pédoncule, bien qu’il s’arrondisse à terre et ne
-soit pas suspendu. Ces deux derniers caractères suffiraient à
-caractériser le Melon, à l’exclusion de toute autre espèce»[513].
-
- [511] _De Re rustica_, l. X.
-
- [512] _Histoire naturelle_, l. XIX. C. 23.
-
- [513] _Ann. Sc. Nat._ série IV, t. XII, p. 33-34.
-
-Pline nomme ce fruit, nouveau pour lui, _melopepo_, parce qu’il
-ressemblait à un Coing ou à une Pomme, comme l’indique le radical
-_mélon_. Nous avons encore des races à fruits obovoïdes, de la grosseur
-d’une orange et qui doivent se rapprocher de ce type primitif.
-Palladius, au IVe ou Ve siècle, le nomme simplement _Melo_, terme qui a
-fourni le français Melon. Tous les autres écrivains de la basse époque,
-comme Vopiscus, Julius Capitolinus, historien de l’empereur Claudius
-Albinus cité plus haut, nomment les _Melones_, alors très répandus en
-Italie. Le bon marché des Melons indique un fruit très vulgaire, car
-l’Edit de Dioclétien (300 après J.-C.) établit le tarif maximum de 4
-centimes pièce de notre monnaie pour deux beaux Melons (_melopepones
-major_).
-
-Les documents archéologiques concernant le Melon ne remontent pas non
-plus au-delà de l’ère chrétienne. Une peinture d’Herculanum, trouvée en
-1757 (Musée de Naples), montre la moitié d’un Melon fidèlement
-dessiné[514]. Une autre figure du Melon existe dans la célèbre mosaïque
-des fruits au Musée du Vatican. Flanders Petrie a découvert plusieurs
-spécimens au Fayoum, dans les tombes d’Hawara, qui datent de l’époque
-gréco-romaine. M. le Dr Ed. Bonnet a examiné les plantes représentées
-sur les vases du trésor de Boscoreale, (Musée du Louvre) remarquable
-collection d’orfèvrerie qui peut remonter au Ier siècle: «un Melon,
-dit-il, complète, avec les Raisins et la Grenade, la série des fruits
-que la femme symbolisant la ville d’Alexandrie porte dans une corne
-d’abondance; c’est une sorte de petit Cantaloup à ombilic déprimé et à
-côtes assez saillantes; sa taille, à en juger par les proportions
-respectives des autres fruits, égalait une fois et demie celle de la
-Grenade, ce qui concorde assez bien avec les dimensions que Pline
-attribue à ses Melons. Si, comme cela paraît assez probable, la plante
-d’où dérivent nos Melons cultivés est originaire de l’Afrique centrale,
-rien d’étonnant qu’elle se soit d’abord répandue dans la vallée du Nil
-et que l’artiste alexandrin l’ait fait figurer parmi les productions de
-la Basse-Egypte[515]».
-
- [514] _Pitture di Ercolano_, vol. III, tav. 4.
-
- [515] Extrait des comptes rendus de l’_Association Française pour
- l’avancement des Sciences_. Congrès de Boulogne-sur-Mer, 1899.
-
-Sauf chez les musulmans, le Melon ne paraît plus cultivé en Europe au
-moyen âge. Les _Pepones_ et les _Cucurbitæ_ des jardins de Charlemagne
-étaient des Gourdes ou Calebasses. On n’a sans doute jamais cultivé le
-Melon en Gaule sous l’empire romain. Dans les pays froids ou tempérés,
-cette Cucurbitacée ne peut réussir qu’au moyen des couches, des châssis,
-des paillassons et de la taille. Ces conditions, qui en font sous nos
-climats un légume de luxe, sont l’apanage d’un jardinage très avancé.
-
-Introduit d’Orient ou d’Espagne en Italie, le Melon reparaît au XVe
-siècle. Les conquêtes de Charles VIII le firent connaître à la France.
-Selon la tradition, ce roi l’aurait rapporté de Naples en 1495, au
-retour de son expédition d’Italie. La culture des Melons fut d’abord
-pratiquée dans le Midi; ils remontèrent assez tard dans le Nord de la
-France parce que l’on ignorait l’art de les protéger contre le froid.
-Bruyerin-Champier, au milieu du XVIe siècle, vante les excellents Melons
-sucrins des environs de Narbonne. Au XVIIe siècle, on amenait à grands
-frais les Melons de la Touraine et de l’Anjou pour la consommation
-parisienne. Ceux de Langeais, à 5 lieues de Tours, étaient réputés. Les
-Melons se vendaient alors sur le Pont-Neuf, comme les denrées de luxe en
-général et Tallemand des Réaux nous apprend, dans une de ses
-_Historiettes_, que les marchandes s’écriaient, pour amorcer les
-acheteurs: «Voicy de vrais Langeys!» Au reste, les anecdotes fourmillent
-à propos du goût des personnages distingués pour ce fruit alors dans sa
-nouveauté. Depuis Henri IV, l’amour du Melon paraît avoir été
-héréditaire dans la famille des Bourbons. Un passage des _Mémoires_ de
-Sully (chap. 148) contient à ce sujet un tableau de mœurs curieux. Le
-grand ministre de Henri IV narre que le roi, au retour de la chasse,
-rencontre Parfait, son maître d’Hôtel, qui lui apportait des Melons:
-«Parfait qui portait un grand bassin doré, couvert d’une belle
-serviette, lequel de loing commença de crier fort haut: Sire,
-embrassez-moy la cuisse[516]; Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai
-quantité, et de fort bons. Ce qu’entendant le Roy, il dit à ceux qui
-estoient auprès de luy: Voilà Parfait bien réjouy, cela luy fera faire
-un doigt de lard sur les costes; et voy bien qu’il m’apporte de bons
-melons, dont je suis bien aise, car j’en veux manger aujourd’hui tout
-mon saoul, d’autant qu’ils ne me font jamais mal quand ils sont bons,
-que je les mange quand j’ay bien faim et avant la viande, comme
-l’ordonnent mes médecins.» Henri IV eut cependant, par le fait de son
-fruit de prédilection, une indigestion mémorable relatée en ces termes
-par le chroniqueur l’Estoile: «Au mois d’août 1607, le roi de France se
-trouva malade d’un melon. Un docteur en Sorbonne fit en ce temps le
-procès du Melon à cause du mal qu’il avoit fait au roi.» Nous avons lu
-une plaquette en vers, aujourd’hui rarissime, du sieur Le Maistre,
-intitulée _Le Procès du Melon_. L’auteur de ce plaisant poème voue
-sérieusement à l’exécration publique la Cucurbitacée coupable, dit-il,
-du crime de lèse-majesté (_sic_).
-
- [516] Expression en usage pour dire «remerciez-moi».
-
-La Quintinie ne pouvait servir des Melons à Louis XIV qu’en juin. Ce roi
-les appréciait fort. Louis XV en était encore plus friand. Son château
-de Choisy-le-Roi possédait de belles melonnières que dirigeait le
-jardinier Gondouin, lequel ne manquait jamais d’envoyer à la cour des
-Melons bien mûrs le Jeudi-Saint, c’est-à-dire au plus tôt le 20 mars et
-le 22 avril au plus tard. Nous savons aussi que Noisette, fameux
-horticulteur, continuant cette tradition, présentait chaque année à
-Louis XVIII les Cantaloups les plus précoces provenant de ses cultures
-de Fontenay-aux-Roses.
-
-Sous l’ancienne monarchie, certaines personnes témoignaient leur
-loyalisme envers le souverain en lui présentant les plus belles
-productions de leurs jardins, et en particulier des primeurs, toujours
-bien accueillies. Il faut croire que ce fut une coutume aussi ancienne
-que durable, car nous trouvons dans les œuvres de Ronsard un sonnet
-adressé à Charles IX à propos d’un présent de pompons de son jardin que
-le poète envoya en 1567, au roi son protecteur.
-
-Comme pour montrer le grand cas que l’on faisait de ce fruit délectable,
-des opuscules sur le Melon ont été publiés à une époque où les auteurs
-n’écrivaient pas d’ordinaire sur une plante potagère. Jacques Pons,
-médecin lyonnais, fit paraître une brochure intitulée: _Sommaire Traité
-des Melons_, dont les deux éditions (1583 et 1586) sont devenues
-extrêmement rares. Un peu plus tard, le _Théâtre d’agriculture_,
-d’Olivier de Serres (1600), les éditions successives de la _Maison
-rustique_ de Ch. Estienne décrivent minutieusement la culture primitive
-du Melon. On remarque chez ces auteurs les préventions des anciens
-agronomes contre l’emploi du fumier frais dans la construction des
-couches, qu’ils considèrent comme pouvant gâter la bonté et odeur du
-Melon et nuire à la santé. Leur taille consiste à «chastrer la poincte
-des jects de l’herbe». C’est le pincement réitéré à deux yeux qu’ont
-pratiqué tous les jardiniers d’autrefois. Parmi d’autres opérations très
-arriérées, il faut signaler celle complètement inefficace de tremper les
-graines à semer dans des liquides aromatisés, afin de communiquer aux
-Melons la saveur et le parfum de ces liqueurs; enfin l’habitude de
-«couper les oreilles», expression en usage pour désigner l’ablation des
-cotylédons; puis la suppression inutile ou nuisible des fleurs mâles
-dites «fausses fleurs».
-
-Dans la culture primitive, on abritait les plantes au moyen de planches
-ou de nattes soutenues sur des piquets. Cl. Mollet, jardinier de Louis
-XIII, qui, le premier, a signalé l’emploi des châssis, donne déjà
-d’excellents conseils sur la conduite du Melon. De ce moment date la
-culture perfectionnée de cette plante potagère.
-
-L’origine du Melon était demeurée incertaine à de Candolle et à Naudin.
-Ils admettaient que toutes les variétés de Melons cultivés semblaient
-dériver soit d’une race sauvage de l’Inde, le _Cucumis pubescens_, soit
-d’une race africaine, le _C. arenarius_ des bords du Niger.
-
-Cette dernière forme, de la grosseur d’une Prune, obovoïde, n’offrant
-que peu de côtes, mais des bariolures plus foncées, semble bien être le
-type primitif du Melon cultivé. On n’en connaissait précédemment que des
-échantillons découverts par Cosson à Port-Juvénal, parmi d’autres
-plantes exotiques introduites dans cette localité du littoral de la
-Méditerranée par le lavage des laines de provenance étrangère. Naudin
-nomma cette forme _Cucumis Melo_ var. _Cossonianus_. Récemment, M.
-Auguste Chevalier, botaniste-explorateur, a recueilli, au cours de son
-voyage au Soudan des échantillons d’un _Cucumis_, véritable Melon en
-miniature, qui présente tous les caractères botaniques du Melon cultivé.
-Comparé avec les aquarelles de Naudin conservées au Muséum, ce Melon a
-été reconnu identique à la variété de Cosson, certainement d’origine
-africaine[517].
-
- [517] _Bull. du Muséum_, 1901, p. 284.
-
-Comme on le voit, le type primitif n’est plus reconnaissable dans nos
-variétés cultivées, tant l’espèce est mutable sous l’influence de la
-sélection. Le Melon est l’un des fruits que les horticulteurs ont le
-plus transformé au point de vue de la grosseur et de la qualité. Naudin,
-qui a cultivé au Muséum le Melon sauvage de Cosson, l’avait si bien
-amélioré dans le court espace de deux ans, par la sélection ou plutôt
-par l’hybridation, que les produits n’étaient presque pas différents des
-petites races de Melons domestiques.
-
-Au commencement du XVIe siècle, Amatus Lusitanus dit qu’il y avait de
-nombreuses variétés de Melons, les unes à peau mince, d’autres à écorce
-épaisse, certaines à chair rouge ou blanche. Ruellius (1536) cite les
-_sucrins_ ou _succrobes_. Gerarde connaissait les formes ronde, longue,
-ovale, piriforme. Camerarius a parlé du Melon à côtes et du Melon brodé
-dont l’écorce est recouverte d’un réseau subéreux blanchâtre. C’est
-l’ancien Melon maraîcher, qui fut à peu près le seul cultivé pour le
-marché jusqu’à ce que le _Cantaloup_ l’eût supplanté. Les maraîchers
-élevaient encore des Melons brodés il y a 50 ans, car il a fallu
-beaucoup de temps pour habituer le public à consommer un produit
-cependant bien supérieur. Et pourtant nous pouvons croire que les
-anciens Melons maraîchers étaient rarement bons. Autrement comment
-expliquer les continuelles doléances sur la difficulté de trouver un bon
-Melon?
-
-Un poëte a dit de ces Melons:
-
- Les amis de l’heure présente
- Ont le naturel du Melon:
- Il faut en essayer plus de trente
- Avant d’en trouver un bon[518].
-
- [518] Claude Mermet (XVIe siècle).
-
-Le _Cantaloup_ est le meilleur des Melons. Il serait venu d’Arménie dans
-le XVe siècle, apporté par les missionnaires et élevé d’abord à
-Cantalupi, maison de plaisance des Papes, à sept lieues de Rome, d’où il
-s’est répandu dans les autres pays d’Europe en retenant le nom du lieu
-où les papes l’avaient fait cultiver. L’introduction en France du
-Cantaloup, plus sucré, plus fin que le Melon brodé, ne remonte pas
-au-delà du milieu du XVIIIe siècle. De Combles, dans son _Ecole du
-Potager_ (1749) nous semble avoir parlé le premier du Melon _de
-Florence_ ou _Cantalupi_. Les Hollandais l’ont cultivé plus
-anciennement[519].
-
- [519] Lacourt, _Les Agréments de la Campagne_, (1752) tome III, p.
- 181.
-
-Le catalogue d’Andrieux-Vilmorin pour 1778 note déjà plusieurs
-sous-variétés de cette race. C’est Fournier, le premier maraîcher qui,
-vers 1780, a fait usage des châssis dans sa culture, qui a introduit
-quelques années après le Cantaloup dans la culture maraîchère[520].
-
- [520] Moreau et Daverne, _Traité_, p. 4.
-
-L’ancien _Cantaloup_ a été perfectionné sans cesse par les maraîchers
-parisiens. Le Melon actuel est plus lourd, plus plein, l’écorce est
-mince et lisse, les côtes peu marquées, tandis que le _Cantaloup_
-d’autrefois montrait une écorce épaisse, verruqueuse ou galeuse avec des
-côtes très saillantes. Etait-ce un _Cantaloup_ auquel Bernardin de
-Saint-Pierre faisait allusion, lorsqu’il nous apprend si naïvement dans
-ses _Etudes de la Nature_, que le Melon est un fruit «destiné à être
-mangé en famille», la nature l’ayant elle-même partagé en tranches?
-
-Deux sous-variétés de _Cantaloup_ paraissent actuellement beaucoup
-cultivées: le _noir des Carmes_ et le _Prescott à fond blanc_. Le
-_Cantaloup noir des Carmes_ a été cultivé d’abord au Potager de
-Versailles, puis propagé vers la fin du XVIIIe siècle par M. Béville,
-amateur de jardinage. Le _C. Prescott_ doit son nom à un jardinier
-anglais nommé Prescott qui l’apporta à Paris vers 1800.
-
-La culture maraîchère du Melon est importante en France. Les mauvais
-Melons sont devenus rares et les prix abordables. Nous avons constaté,
-d’après d’anciennes mercuriales des Halles de Paris, que vers 1830 un
-beau Melon ne se vendait pas moins de 4, 6, et 8 francs, même dans la
-saison d’abondance. Ces prix ont considérablement diminué depuis que la
-facilité des communications permet l’apport des Melons cultivés en grand
-et en pleine terre dans l’Anjou, l’Angoumois, la Normandie et surtout la
-Provence. Cavaillon, dans le Comtat, est à citer comme un des principaux
-centres de production.
-
-
-
-
-TOMATE
-
-(_Lycopersicum esculentum_ Miller)
-
-
-Après avoir été longtemps cultivée pour la seule curiosité ou
-l’agrément, la Tomate est devenue presque de nos jours une plante
-potagère. On en fait une consommation surprenante en Angleterre, plus
-encore aux Etats-Unis. En France, depuis 40 ans surtout, le fruit de
-cette Solanée annuelle est entré largement dans l’alimentation qui
-l’utilise pour les sauces et les assaisonnements. On la mange aussi
-farcie.
-
-La Tomate était inconnue avant la découverte de l’Amérique. On ne la
-trouve pas cependant à l’état sauvage sur le Nouveau Continent, au moins
-sous la forme que nous lui connaissons; mais le genre de Solanées auquel
-Tournefort a attribué le nom de _Lycopersicum_ est exclusivement
-américain. L’on rencontre seulement à l’état spontané sur le littoral du
-Pérou, dans le Pérou oriental, aux Antilles, au Sud du Texas, etc., la
-forme à très petits fruits sphériques connue sous le nom de Tomate
-Cerise (_L. cerasiforme_) qui paraît être le type normal de la plante.
-Les sortes à fruits gros ou côtelés ne se voient qu’à l’état cultivé.
-
-Selon la remarque de Candolle, la plante n’a point de nom dans les
-langues anciennes de l’Asie, ni même dans les langues modernes
-indiennes. Elle n’était pas encore cultivée au Japon au temps de
-Thunberg, c’est-à-dire il y a un siècle, et le silence des anciens
-auteurs sur la Chine montre qu’elle y est moderne[521].
-
- [521] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 231.
-
-Il est vrai que le genre dont la Tomate est le type porte le nom d’une
-plante citée par les auteurs de l’antiquité classique: _Lycopersicum_,
-de _lycos_, loup et _persicum_, pêche--Pêche de loup--en raison de ses
-propriétés toxiques. Ce pouvait être la Mandragore ou autre Solanée
-vénéneuse, dont le nom n’a été transféré à une plante américaine que par
-suite d’une de ces fausses identifications, si habituelles aux
-botanistes de la Renaissance.
-
-L’origine américaine de la Tomate est donc incontestable. Le centre de
-l’habitation de l’espèce doit être le Pérou où la culture paraît
-ancienne. Au commencement du XIXe siècle, le naturaliste de Martius dit
-avoir vu la Tomate sauvage aux alentours de Rio-de-Janeiro et de Para.
-Humboldt l’aurait trouvée sauvage au Venezuela où elle était peut-être
-aussi seulement naturalisée. Unger l’a vue subspontanée aux îles
-Galapagos, Wilks aux îles Fidji et à l’île de l’Ascension, Grant au
-centre de l’Afrique. Dans les pays tropicaux, la plante échappée des
-jardins se propage aisément et finit par retourner à son état primitif.
-C’est ainsi probablement, dit de Candolle, que l’habitation s’est
-étendue du Pérou au Brésil et au nord jusqu’au Mexique[522].
-
- [522] _Loc. cit._, p. 232.
-
-La plante fut apportée de bonne heure en Europe, bien avant la Pomme de
-terre, le Topinambour, le Maïs et le Tabac. Elle venait du Pérou,
-d’après le nom adopté par les premiers botanistes descripteurs: _Mala
-peruviana_, Pomme du Pérou; en espagnol _Pomi del Peru_.
-
-Pomme d’amour est aussi un nom contemporain de l’introduction de cette
-plante exotique, la Tomate ayant été considérée, à l’origine, comme une
-sorte de Melongène qui portait ce nom. _Love-apple_, _Liebesapfel_ ou
-Pomme d’amour sont encore les noms usuels de la Tomate en Angleterre et
-en Allemagne. Pomme d’or, qui était également un des synonymes de la
-Tomate, fait supposer que telle était la couleur du fruit des premières
-plantes importées (variétés à fruits jaunes).
-
-En France, le nom de Tomate a généralement prévalu sur ces synonymes
-poétiques. Ce mot appartient sous la forme _Tomatl_ à la langue nahuatl
-parlée par les anciens Mexicains. Il serait composé d’un radical _toma_,
-de signification obscure--peut-être veut-il dire fruit--combiné avec le
-suffixe _tl_ employé dans le langage des Aztèques pour former les
-substantifs. Nous avons reçu le mot des Espagnols qui l’écrivaient
-_Tomata_ ou _Tomate_.
-
-Les anciens Mexicains faisaient grand cas de la Tomate[523]. C’était,
-avec le Maïs, le Haricot et le Piment annuel, une de leurs principales
-cultures. Hernandez, dans son _Histoire de la Nouvelle Espagne_, a un
-chapitre _de Tomatl, seu planta acinosa vel solano_ et il a décrit
-plusieurs sortes sous leurs noms mexicains (éd. 1651, p. 295). C’est
-Guillandinus, de Padoue, qui a introduit pour la première fois le nom de
-Tomate dans la nomenclature scientifique. Dans son traité _De Papyro_
-(1572), il décrit cette plante comme une espèce de Pomme d’amour, sous
-le nom de _Tomatle Americanorum_. Auparavant, Matthiole (1554), qui
-l’appelle _Pomo d’oro_, l’avait représentée comme une sorte de _Mala
-insana_, c’est-à-dire d’Aubergine. Il dit qu’elle était apparue
-récemment en Italie.
-
- [523] Bancroft, _Native races_, t. I, p. 653; t. II, p. 356.
-
-La Tomate fut employée culinairement dès son introduction par les
-Espagnols et les Portugais. Son usage est relativement ancien en Italie
-et en Provence, car les fruits aqueux et pulpeux ont toujours été très
-goûtés des méridionaux. Dans le Nord, au contraire, tenue en suspicion à
-cause de sa parenté avec les Solanées dangereuses, elle a été plante
-d’ornement jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Les appréciations des
-anciens botanistes sont en effet peu favorables à la Tomate. Dalechamps,
-qui la prenait sans doute pour un Piment doux, a donné une figure de la
-plante et de son fruit au chapitre Poivre d’Inde de son ouvrage. Il
-connaissait deux variétés de Pommes d’amour: une à fruit rouge avec de
-profondes cannelures; une à fruit jaune sans côtelage. «Ces Pommes,
-dit-il, comme aussi toute la plante refroidissent, toutefois un peu
-moins que la Mandragore; parquoy il est dangereux d’en user. Toutefois
-aucuns en mangent les Pommes cuites, avec huile, sel et poivre. Elles
-donnent peu de nourriture au corps, laquelle est mauvaise et corrompue.
-Aucuns tiennent que c’est le Lycopersion (_sic_) de Galien»[524].
-D’après Dodoens, botaniste belge: «Cette herbe est une plante étrangère
-et ne se trouve point en ce païs sinon ès jardins de quelques
-herboristes. Les feuilles sont semblables à celles de la Mandragore, par
-conséquent il est dangereux d’en user[525]».
-
- [524] _Hist. des plantes_, éd. 1653, t. I, p. 533.
-
- [525] _Hist. des pl._ trad. par Clusius, p. 298.
-
-Les anciens auteurs ont noté plusieurs variétés différenciées par le
-coloris rouge, jaune, orange et blanc, mais jusqu’au milieu du XIXe
-siècle, c’est la Tomate _grosse rouge_, très côtelée, type commercial
-bien connu des maraîchers, qui a été la plus cultivée.
-
-Comme nous l’avons dit plus haut, la culture maraîchère et potagère de
-la Tomate est moderne. Le plus ancien catalogue de la maison
-Andrieux-Vilmorin, que nous connaissions, date de 1760. La Pomme d’amour
-est encore classée, dans ce catalogue, parmi les plantes ornementales
-annuelles. Dans un autre catalogue d’Andrieux, daté de 1778, la Tomate
-figure, cette fois, parmi les plantes potagères. Le _Bon Jardinier_ de
-1785 l’admet aussi parmi les légumes: «On fait des sauces avec le fruit
-qui en provient». La culture devait être bien peu répandue car Rozier,
-dans son _Cours d’Agriculture_ (1789), dit ceci: «Cette plante n’est pas
-connue par les jardiniers dans les provinces du nord, et, s’ils la
-cultivent, c’est plus par curiosité que par intérêt; mais en Italie, en
-Espagne, en Provence, en Languedoc, ce fruit est très recherché».
-
-En 1805, le grainier Tollard constate les progrès de la culture de cette
-Solanée: «Thomate (_sic_); ce fruit pulpeux qu’on appelle aussi Pomme
-d’Amour s’est beaucoup multiplié depuis quelques années.» Il s’agissait
-simplement de la culture bourgeoise, car les maraîchers parisiens n’ont
-commencé à élever la Tomate pour le marché que vers 1830.
-
-L’usage de la Tomate se généralisa d’abord chez les nations de l’Europe
-méridionale et les races anglo-saxonnes furent les dernières à la
-recevoir dans leurs potagers. D’après Sturtevant, Châteauvieux (1812)
-mentionne leur culture en Italie sur une large échelle pour les marchés
-de Naples et de Rome. L’usage de la Tomate n’est devenu général aux
-Etats-Unis que vers 1835 ou 1840. Or il y a aujourd’hui plus de 60
-variétés nommées dans les catalogues des grainiers américains[526].
-
- [526] _The American Naturalist_, t. XXV.
-
-[Illustration: TOMATE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dodoens.]
-
-L’amélioration de cette plante potagère et la création de types nouveaux
-par l’hybridation ne remonte qu’au dernier quart du XIXe siècle, à la
-suite de l’énorme extension des cultures de Tomates dans tous les pays
-du monde. La plus grande partie des races améliorées vient de l’Amérique
-ou de l’Angleterre.
-
-Vers 1850, la Tomate _grosse rouge maraîchère_ était à peu près la seule
-cultivée. La Tomate _Trophy_, obtenue vers 1850, est un des premiers
-résultats des hybridations américaines. _Frogmore selected_ est une
-amélioration due à M. Thomas, jardinier de la reine Victoria; puis
-vinrent _Earliest of all_, _Golden Queen_, variété jaune. _Perfection_ a
-été obtenue par Livingstone à Columbus, Ohio (U. S. A.) vers 1883. La
-Tomate _Chemin_ est une amélioration de la Tomate _Perfection_ et un
-gain de M. Chemin, habile maraîcher à Issy[527]. Elle fut mise au
-commerce par Vilmorin en 1888. Du grainier James Carter, nous citerons
-_Duke of York_ (1892), _Sunrise_ (1905). _Conférence_ a paru en 1889
-pendant le Congrès tenu à Chiswick. La Tomate _Champion_ a été importée
-d’Amérique par Vilmorin vers 1889. _Mikado_ est aussi une sorte
-américaine. De même _ponderosa_, à fruit énorme, qui peut peser plus de
-800 grammes.
-
- [527] Rapport (_Jal S. N. H. F._ 1888, p. 526.)
-
-Le goût général paraît préférer maintenant les Tomates très grosses,
-rouge écarlate et non côtelées. Les Tomates de primeur viennent des Iles
-Canaries, de l’Algérie, de quelques départements méridionaux: Vaucluse,
-Bouches-du-Rhône, Lot-et-Garonne.
-
-
-
-
-Plantes condimentaires
-
-
-
-
-CERFEUIL
-
-(_Anthriscus Cerefolium_ Hoffm.)
-
-
-Les condiments jouent un rôle de première importance dans l’art
-culinaire. Ils sont même indispensables pour assurer la digestibilité
-des aliments, sans parler du point de vue purement gastronomique, car
-des mets non assaisonnés seraient peu appétissants. De là vient que,
-pour augmenter le nombre des épices employées par les «cordons bleus»,
-nous cultivons dans les jardins potagers quelques plantes
-condimentaires. Nous citerons le Persil, le Cerfeuil, l’Estragon, l’Ail
-et les Cives, le Cresson alénois, le Thym et la Sarriette. Comme on le
-voit, les fines herbes sont surtout des plantes aromatiques et
-excitantes. Les unes donnent du goût aux sauces et aux aliments;
-d’autres, sous le nom de fournitures, servent à relever la fadeur des
-salades.
-
-On n’ignore pas que les habitudes culinaires varient selon les temps et
-les lieux. Chaque peuple a ses mets et ses condiments préférés.
-
-La cuisine ancienne, beaucoup plus épicée que la nôtre, admettait
-l’emploi d’une foule d’aromates et de plantes condimentaires inusités de
-nos jours. De celles-ci nous parlerons plus longuement au chapitre des
-plantes potagères abandonnées.
-
-Chez les anciens Grecs, par exemple, les principaux assaisonnements de
-ce genre étaient les Câpres, l’Origan, la Ciboulette, la Sauge, l’Ail,
-la Rue, le Thym, le Seseli, le Cumin et le Silphion qui paraît être une
-Ombellifère voisine des Férules[528].
-
- [528] Athénée, _Banquet des Savants_, l. 4, p. 148.
-
-Les Romains employaient le Gingembre de l’Arabie, le Cumin d’Egypte,
-l’Anis et l’Aneth, Coriandre, Menthe, Origan, Carvi, Câpres, Thym,
-Ciboulette, Rue, Sauge, Persil, Cerfeuil, Ache, Basilic, Serpolet,
-Cresson alénois, Pouliot.
-
-Une liste des plantes condimentaires employées au moyen âge
-comprendrait: Baume-Coq, Sarriette, Pouliot, Basilic, Hysope,
-Marjolaine, Menthe, Souci, Oseille, Sauge, Orvale ou Toute-bonne,
-Persil, Romarin, Lavande, Fenouil[529].
-
- [529] _Ménagier de Paris_, t. II, pp. 126, 231.
-
-Il n’est si petit jardin qui ne contienne du Cerfeuil, cette Ombellifère
-annuelle à l’odeur fine et agréable. C’est l’une des herbes
-condimentaires les plus usitées pour l’assaisonnement des salades,
-omelettes, vinaigrettes et pour aromatiser les potages.
-
-Selon Alph. de Candolle, le Cerfeuil paraît indigène dans le Sud-Est de
-la Russie et dans l’Asie méridionale tempérée. Des botanistes l’ont
-rencontré spontané en Crimée, au midi du Caucase, dans les montagnes
-septentrionales de la Perse.
-
-L’espèce a dû se propager d’Orient dans le monde gréco-romain pendant
-les trois siècles qui ont précédé l’ère actuelle[530].
-
- [530] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 72.
-
-Les Anciens ont employé le Cerfeuil comme plante condimentaire, mais il
-n’a dû acquérir une véritable importance culinaire qu’à partir du moyen
-âge. Pline et Palladius connaissaient le _Cærefolium_, herbe, dit le
-premier auteur, que les Grecs appellent _Pœderos_ et que l’on mange
-cuite comme les autres légumes[531]. Columelle a grécisé le nom de la
-plante en _Chærophyllum_, mot conservé par les botanistes pour désigner
-le Cerfeuil bulbeux.
-
- [531] Pline, l. XIX, 54.--Palladius, l. III, 24.
-
-Le _Cerefolium_ latin est la source du mot français Cerfeuil et du nom
-de cette plante dans la plupart des langues européennes: italien,
-_Cerefoglio_; anglais, _Chervil_; allemand, _Korffol_; flamand,
-_Kervell_, etc.
-
-Au XIIe siècle, le _Glossaire de Tours_ donne les synonymes suivants:
-«_Cerfolium_, _Sermenna_, en langue romane: _Cerfoiz_.» Quelques livres
-de recettes médicales du XIIIe siècle orthographient _cierfuel_,
-_cierfieul_, _li cierfieus_[532]. Au XVIe siècle, on rencontre les
-formes _cherfeult_, _cerfueil_, _serfueil_, etc.
-
- [532] Bibl. nat. Ms. f. fr. nº 2039 et _Romania_, t. XVIII, p. 573.
-
-
-
-
-CRESSON ALÉNOIS
-
-(_Lepidium sativum_ L.)
-
-
-Petite Crucifère annuelle à saveur âcre et piquante employée comme
-plante condimentaire depuis les temps les plus reculés. On la mêle aux
-salades; on en garnit les viandes rôties.
-
-Son origine est incertaine. De Candolle cite de nombreux botanistes qui
-l’ont recueillie dans l’Europe orientale, en Afrique et surtout en Asie,
-mais ils ne paraît pas qu’ils l’aient trouvée à l’état franchement
-spontané. Le Cresson alénois, très rustique, s’est naturalisé partout;
-il se ressème de lui-même et s’échappe des cultures. De Candolle est
-porté à croire que la plante est originaire de Perse, d’où elle a pu se
-répandre à une époque ancienne dans les jardins de l’Inde, de la Syrie,
-de la Grèce, de l’Egypte et jusqu’en Abyssinie[533].
-
- [533] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 69.
-
-Il semble bien que ce soit le _Kardamon_ de Théophraste et de
-Dioscoride, puisque _Kardamon_ est le nom vulgaire du Cresson alénois
-dans la Grèce moderne. Cette herbe, au goût acre et brûlant, a été
-souvent mentionnée par les auteurs grecs et latins; ces derniers
-l’appelaient _Nasturtium_.
-
-Pline explique que _Nasturtium_ vient de _nasus torsus_, c’est-à-dire
-plante qui fait tordre le nez par son acrimonie[534]. Dans le Languedoc,
-on appelle le Cresson alénois Nasitor. A cause de ses propriétés
-excitantes, cette Crucifère passait, chez les Anciens, pour donner de la
-subtilité d’esprit aux sots et aussi du courage: «Mange du
-_Nasturtium_», disait-on ironiquement au paresseux ou au lâche.
-
- [534] Pline, _Hist. nat._ l. XX, 42.
-
-Au moyen âge, le Cresson alénois devait être un condiment populaire.
-Guillaume de la Villeneuve, poète qui a mis en vers les _Cris de Paris_,
-nous apprend qu’on le vendait couramment dans les rues au XIIIe siècle:
-
- «Vey ci bon cresson orlenois»
-
-L’ancienne forme française du mot alénois a été diversement expliquée.
-La plupart des dictionnaires étymologiques font venir _orlenois_
-d’Orléans, comme signifiant Cresson d’Orléans, ce qui n’est guère
-probable, attendu que le Cresson alénois se trouvait partout. Pour
-d’aucuns, ce serait plutôt un dérivé par barbarisme de l’adjectif latin
-_hortense_, soit Cresson de jardin, de même qu’_ortulane_, adjectif
-analogue employé jusqu’au XVIe siècle, mais celui-ci a une formation
-régulière. Il est vrai que la plante s’appelait en latin _Nasturtium
-hortense_, Cresson de jardin, pour la distinguer du Cresson de fontaine.
-Les Anglais et les Allemands disent toujours _Garden Cress_,
-_Garten-Kresse_, c’est-à-dire Cresson de jardin.
-
-Nous admettrons plutôt qu’alénois dérive du vieux français _alenaz_,
-_aleinas_, petit poignard, poinçon, petite alène, allusion à la saveur
-extrêmement piquante de la plante.
-
-Par suite de sa culture très ancienne, le Cresson alénois cultivé
-présente quelque différence avec la plante sauvage; ses feuilles sont
-plus larges et d’un vert plus foncé. La jolie variété _à feuilles
-frisées_ est ancienne; elle est mentionnée par Bauhin, de même celle _à
-larges feuilles_[535]. Le Cresson alénois _doré_, sous-variété du
-Cresson _à larges feuilles_ et qui se distingue par la teinte jaunâtre
-de son feuillage, est moderne. Les ouvrages horticoles n’en parlent qu’à
-partir du premier quart du XIXe siècle.
-
- [535] _Phytopinax_ (1596), pp. 160, 161;--_Pinax_ (1623), pp. 103,
- 104.
-
-
-
-
-ESTRAGON
-
-(_Artemisia Dracunculus_ L.)
-
-
-Armoise aromatique à odeur pénétrante qui se trouve dans les plus
-modestes potagers. Une «pointe» d’Estragon ajoutée à la salade la rend
-exquise et de plus facile digestion en raison des propriétés stimulantes
-de la plante. On s’en sert encore comme condiment pour les ragoûts et
-pour aromatiser le vinaigre.
-
-C’est une plante herbacée, vivace, spontanée dans la Russie méridionale,
-la Sibérie, la Tartarie. Les Anciens ne l’ont pas connue, quoique
-Dalechamps veuille l’identifier a une herbe nommée Chrysocome par
-Dioscoride.
-
-L’Estragon a été introduit au moyen âge et n’est devenu vulgaire qu’au
-XVIe siècle. Les Orientaux nous ont transmis la plante et son nom dans
-lequel on retrouve sans peine, malgré la déformation qu’il devait subir
-en passant par les langues européennes, le vocable arabe _Tarkhoun_, qui
-devint d’abord _Tarchon_, _Targon_; puis, afin que ce mot barbare eût au
-moins le sens d’un nom connu, il fut converti en _Dragon_. Le nom
-linnéen _Artemisia Dracunculus_ a conservé le souvenir de cette
-transformation d’origine populaire. Les Allemands ont _Dracon_, en
-Italie _Draconcello_. Les Anglais ont gardé une forme très ancienne avec
-leur _Tarragon_.
-
-De là vient que Sprengel et plusieurs commentateurs ont cru reconnaître
-l’Estragon dans le _Dragantea_ du capitulaire _de Villis_ de
-Charlemagne; mais, d’après les herbollaires du moyen âge, il est certain
-que l’_Herba Dragontea_, _Dracontia_ ou _Colubrina_, est une Aroïdée
-qu’on appelle aujourd’hui la Serpentaire (_Dracunculus polyphyllus_ L.).
-D’après un manuscrit du XIIIe siècle: «Serpentaire, dragontée,
-colebrine, tot est un»[536].
-
- [536] _Bibl. Sainte Geneviève_, Ms. nº 3113. fº 70. verso.
-
-La compilation arabe d’Ibn-el-Beïthar (XIIIe siècle) cite tous les
-écrivains musulmans, y compris les médecins Rhazès et Avicenne, qui ont
-parlé de l’Estragon sous le nom de _Tarkhoun_ bien avant que la
-plante fut connue en Europe. L’Estragon porte encore ce même
-nom--_Tarkhoun_--en Orient. D’après Ibn-el-Beïthar: «C’est un légume
-bien connu en Syrie, mais que l’on trouve rarement en Egypte». «C’est un
-légume de table, dit Ali-Ibn-Mohammed, et on y sert ses pousses encore
-tendres avec la menthe et autres herbes pour exciter l’appétit et
-parfumer l’haleine»[537].
-
- [537] _Traité des Simples_, nº 1459.
-
-La première mention en Europe est dans Siméon Sethi, médecin qui vivait
-au milieu du XIIe siècle. Il l’appelle _Tarchon_[538]. En Italie, Pietro
-de Crescenzi, au XIIIe siècle, ne fait pas mention de l’Estragon, mais
-Agostino Gallo (XVIe siècle) en parle comme d’une herbe condimentaire
-pour la salade et enseigne la manière de la cultiver[539].
-
- [538] _Syntagma de Cib. facult._ Basilæ. 1538.
-
- [539] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd. p. 70.
-
-En Angleterre, Gerarde connaissait la plante en 1597[540].
-
- [540] _Herball_, 193.
-
-Toutefois, à l’époque de la Renaissance, l’Estragon ne paraît pas
-universellement répandu. D’après Dodoens: «l’herbe dragon n’a esté
-descrite de personne que de Ruellius (1536) et n’est encore cognue sinon
-dans aucunes villes de ce païs, comme Anvers, Bruxelles, Malines et là
-où ceste herbe a esté premièrement apportée de France»[541].
-
- [541] _Hist. des plantes_, trad. De l’Escluse (1557), p. 433.
-
-Le mot actuel «Estragon» doit être issu, par prosthèse, de la langue
-vulgaire. La _Maison rustique_ de Jean Liébault (XVIe siècle) dit ceci:
-«Targon, que les jardiniers appellent estragon».
-
-
-
-
-PERSIL
-
-(_Petroselinum sativum_ L.)
-
-
-Dans la cuisine moderne, le Persil est la principale des fines herbes.
-La plante est excitante et stomachique comme toutes les herbes
-condimentaires. On en fait usage pour l’assaisonnement des viandes, pour
-aromatiser les potages. Quelquefois le Persil n’est plus qu’une
-garniture destinée simplement à orner certains plats et, plus haut, au
-chapitre Céleri, nous avons émis l’idée que l’emploi décoratif de l’Ache
-ou Céleri sauvage dans l’Antiquité a dû contribuer à cette coutume
-culinaire moderne.
-
-Les auteurs anciens ont beaucoup parlé de l’Ache--_Selinon_ des grecs,
-_Apium_ des Latins,--tantôt plante funéraire que l’on plantait sur les
-tombeaux; d’autrefois l’Ache entrait dans la confection des couronnes.
-Les Grecs couronnaient d’Ache verte les vainqueurs aux jeux olympiques.
-L’Ache faisait encore l’ornement des repas. On le voit par les vers de
-Virgile et d’Horace:
-
- Neu desint epulis rosæ
- Neu vivax apium, neu breve lilium[542].
-
- [542] Horace, _Odes_ 36, livre I.
-
-«Que les Roses, l’Ache toujours verte et le Lis éphémère ne manquent
-jamais à vos festins.»
-
-Sous le nom d’Ache, les Anciens ont compris le Céleri sauvage ou Ache
-des marais (_Apium graveolens_) et le Persil, autre espèce du genre
-_Apium_, qu’ils ont employé comme assaisonnement, mais beaucoup moins
-que nous. La plante servait surtout à couronner les vainqueurs aux jeux
-ou les convives dans les banquets, tandis que le Céleri sauvage ou Ache
-des marais a été seulement plante funéraire. C’était l’Ache véritable.
-Le Persil doit être l’_Apium amarum_ et l’_Apium viride_ de Virgile[543]
-et celui qu’Horace qualifiait de vivace.
-
- [543] _Eglogues_ VI, 68;--_Géorgiques_, IV, 121.
-
-Théophraste (300 ans avant J.-C.) devait distinguer le Persil du Céleri,
-puisqu’il parle d’une variété d’Ache à feuilles frisées. Or il existe
-une variété de Persil dont le feuillage frisé est fort élégant.
-Toutefois la plante possédait déjà son nom spécial dans l’Antiquité.
-Dioscoride et Pline[544] ont parlé, l’un du _petroselinon_, l’autre du
-_petroselinum_, nom qui signifie _selinon_ (Ache) des pierres, à cause
-d’une circonstance naturelle d’habitation. Le Persil sauvage se plaisant
-dans les endroits rocailleux. Ces auteurs ont considéré le Persil comme
-une plante officinale et quelquefois condimentaire. Galien, médecin
-grec, (164 après J.-C.), dit que le Persil est fort bon à la bouche et à
-l’estomac et que quelques-uns le mangent avec le Maceron et la Laitue.
-Apicius l’a aussi noté dans son traité culinaire sous le nom d’_Apium
-viride_ (Ache verte).
-
- [544] _Hist. nat._, l. XIX c. 37, 46; l. XX, c. 11.
-
-Le Persil paraît cultivé chez les Romains. Columelle (Ier siècle de
-l’ère chrétienne) a connu une variété à feuilles larges et une à
-feuillage frisé. Palladius a observé, ce qui est vrai, que les vieilles
-graines de Persil germent mieux que les semences récentes.
-
-A l’époque de Charlemagne, le Persil n’était plus que plante culinaire.
-Cet empereur le cultivait dans ses jardins. Albert le Grand, au XIIIe
-siècle, parle de l’Ache ou _Petroselinum_ comme d’une plante très
-usuelle. Le _Grant Herbier_, encyclopédie du XVe siècle, en fait
-l’éloge: «l’herbe aussi mise cuyte avec les viandes conforte la
-digestion et oste les ventosités du ventre.»
-
-L’Anglais Phillips dit que les jardiniers anglais ont reçu le Persil en
-1548. Peut-on, raisonnablement, fixer une date d’introduction pour une
-plante aussi anciennement connue sur le continent? Et pourtant, pour le
-Persil et d’autres plantes, de Candolle, Jacques et Hérincq, etc. ont
-cité les dates fantaisistes de Phillips comme articles de foi.
-
-Le Persil passe pour être originaire de l’île de Sardaigne. Il est
-certain que cette Ombellifère est sauvage dans tout le Midi de l’Europe,
-depuis l’Espagne jusqu’en Macédoine. On l’a trouvée aussi à Tlemcen, en
-Algérie, et dans le Liban[545].
-
- [545] De Candolle, _Origine des plantes cultivées_, 4e éd. p. 72.
-
-Les modifications produites par la culture sur cette espèce végétale ont
-porté sur les feuilles et les racines. La variété commune ne diffère de
-la plante sauvage que par ses feuilles plus larges. La variété à
-feuilles frisées est très ancienne. Celle _à feuilles de Fougère_ dont
-le feuillage est, non plus crispé, mais découpé en nombreux segments,
-indiquée comme nouveauté par les catalogues modernes des grainiers,
-était connue de Bauhin, au XVIIe siècle. Le Persil _de Naples_ est une
-grande forme branchue; comme le Céleri, on peut le faire blanchir. Ce
-doit être l’_Apium hortense maximum_ de Bauhin. Nous avons parlé
-ailleurs du Persil dont la racine charnue est comestible.
-
-Le mot Persil dérive du latin _petroselinum_ par l’intermédiaire, du
-bas-latin _petrosilium_. On rencontre cette forme corrompue dans les
-textes du XIIe siècle. D’après le _Glossaire de Tours_: «_Petrosilium_,
-c’est en langue romane le _perresit_»[546]. Au XIIIe siècle, on trouve
-la forme _presin_[547]. Dans un traité de cuisine de l’an 1306, nous
-voyons _perresil_[548].
-
- [546] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1869, p. 327.
-
- [547] _Etudes Romanes. Remèdes populaires_, p. 259.
-
- [548] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216, 224.
-
-Au XIVe siècle on écrivait _présin_ et _perrecin_. _Pércil_ se voit dans
-le _Ménagier de Paris_, qui date de la fin du XIVe siècle.
-
-
-
-
-PIMENT ANNUEL
-
-(_Capsicum annuum_ L.)
-
-
-Plante herbacée annuelle appartenant à la famille des Solanées. Le
-fruit, qui est une baie, tantôt sèche, tantôt un peu pulpeuse, fournit
-un condiment usité en certains pays. On ne fait une grande consommation
-des Piments que dans les pays chauds, en Italie, en Espagne, dans les
-deux Amériques. Chez nous, c’est un assaisonnement peu employé. On voit
-quelques pieds de _Capsicum_ dans les potagers bourgeois plutôt comme
-plante curieuse, à cause de ses jolis fruits.
-
-Il existe pour cette plante plusieurs synonymes comme Poivre _d’Inde_,
-Poivre _du Brésil_ ou _de Guinée_, Poivre _long_, _Poivron_, qui
-indiquent une origine étrangère peu ancienne et surtout la ressemblance
-de saveur avec le Poivre. _Corail des jardins_ rappelle le coloris des
-baies reluisantes des variétés les plus cultivées.
-
-Les variétés de Piment sont innombrables. Il en est à fruits rouges,
-jaunes, violets, de forme très variable. Certaines contiennent un
-principe actif spécial, de nature chimique, nommé _capsicine_, dont
-l’action sur l’estomac est fort stimulante. Ce sont les Piments
-condimentaires. Quant aux Piments doux, variétés horticoles à gros
-fruits un peu charnus, la disparition de la capsicine, résultat de la
-culture, permet de les employer comme fruits légumiers, au même titre
-que les Tomates et les Aubergines.
-
-Le _Capsicum annuum_ était inconnu dans l’Ancien Monde avant la
-découverte de l’Amérique. La Guyane est probablement son pays d’origine,
-car à l’époque de la découverte, les Indiens d’Amérique cultivaient les
-Piments, depuis le Chili jusqu’au Mexique, sous des noms dont les
-radicaux se retrouvent dans les langues caraïbes. Toutefois la plante
-n’a pas été trouvée à l’état sauvage. C’est là un indice d’une culture
-très ancienne.
-
-Les Piments étaient d’un usage général chez les Indiens, comme le
-constate Bancroft, l’historien des races humaines du Nouveau Monde[549].
-Un ancien auteur, Sahagun, cite chez les Aztèques, le _Chili_, un des
-noms vernaculaires du Piment, plus fréquemment que les autres herbes
-comestibles[550]. Veytia dit que les Olmèques cultivaient le _Chili_ ou
-_Chilli_ plus anciennement que les Toltèques et l’on sait que ces
-peuples ont précédé les Aztèques au Mexique. Le jésuite espagnol
-d’Acosta dit dans son _Histoire naturelle et morale des Indes_ (1590)
-que le Piment est le principal assaisonnement des Indiens et leur seule
-épice. Ceci explique pourquoi les Espagnols, frappés de ce fait, ont
-signalé cette plante condimentaire dès le premier moment de la
-découverte du Nouveau Monde, témoins une lettre de Peter Martyr, de
-septembre 1493, dans laquelle il dit que Colomb rapporta en Europe un
-Poivre d’une saveur plus brûlante que le Poivre ordinaire. Le Piment est
-encore mentionné comme condiment par Chanca, médecin de la flotte de
-Colomb, lorsqu’il fit son second voyage aux Indes occidentales, dans une
-lettre adressée en 1494 au Chapitre de Séville[551].
-
- [549] _Native races_, t. I, p. 624, 653; t. II, p. 455.
-
- [550] _Historia general de las cosas de nueva España._
-
- [551] Sturtevant, _The American Naturalist_, t. XXIV, p. 151.
-
-Déjà, en 1506, le botaniste Valerius Cordus (_Hist. plant._ lib. I, c.
-VII) décrivait très exactement le _Capsicum_, mais sans indiquer le pays
-d’origine de la plante. Les Piments sont ensuite particulièrement
-décrits par Oviedo qui arriva dans l’Amérique tropicale espagnole en
-1514. La plante fut importée en Europe vers cette date.
-
-Au milieu du XVIe siècle, le Piment était cultivé comme plante curieuse
-un peu partout. Dodoens dit qu’en Belgique on le voit aux jardins des
-herboristes qui le tiennent dans des pots de terre.
-
-L’allemand Tragus prétend que le Piment pousse en Portugal, dans l’Inde
-et en Afrique et qu’il a été importé en Europe par des navigateurs. Il
-ajoute que les fruits sont des siliques[552] à couleur d’abord verte
-finissant par devenir rouge comme du corail. Il dit qu’on a dénommé
-cette plante Poivre d’Allemagne (_Piper Germaniæ_) et que ce n’est ni le
-Poivre blanc, ni le Poivre noir, mais une variété de végétal dont les
-fruits possèdent la forte saveur du Poivre[553].
-
- [552] D’où le nom _Capsicum_, _capsa_, boîte.
-
- [553] Guillard, _Les Piments des Solanées_, p. 5.
-
-Léonard Fuchs assimile la plante nouvelle à un Poivre indéterminable des
-Anciens, nommé _Piperitis_ et par Pline _Siliquastrum_, en raison des
-grandes siliques qu’il produit. Ce botaniste dit qu’on trouvait le
-Siliquastre (c’est-à-dire le Piment) dans toute l’Allemagne où il était
-d’importation récente et peu répandu. Lui-même ne devait pas connaître
-la plante, puisqu’il a figuré le fruit comme une capsule déhiscente à
-l’extrémité. Il nous apprend que de son temps (1542) on connaissait
-quatre espèces de Siliquastre: le grand, le petit, le long et le large
-Siliquastre. Or ces quatre espèces constituaient déjà quatre des
-principales variétés de Piments actuellement connus[554].
-
- [554] _loc. cit._ p. 6.
-
-Le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont cultivé le Piment beaucoup plus
-tôt. En effet, Matthiole, au milieu du XVIe siècle, parlant du Poivre
-d’Inde, dit que de son temps il était commun partout en Italie; il
-indique trois variétés. Soderini également en parle comme d’une chose
-vulgaire[555].
-
- [555] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd. p. 39.
-
-On trouve le Piment dans l’ouvrage de Camerarius (1586) sous le nom de
-_Piper indicum_. Dalechamps (1587) a donné 4 figures de Poivre d’Inde,
-puis vint Clusius (1600) qui donne aussi la description de plusieurs
-Poivres américains. Il dit que la plante a été transportée du Brésil aux
-Indes par les Portugais, qu’elle est arrivée en Angleterre en 1548.
-_Hortus Eystettensis_, de Besler (1613), montre quelques variétés
-nouvellement introduites, entre autres le Piment Cerise (_Capsicum
-cerasiforme_).
-
-En somme, comme nous l’avons fait entrevoir plus haut, aucune forme
-actuelle ne paraît être de création récente. Tous nos types de Piments
-devaient exister dans les anciennes cultures américaines.
-
-Les Portugais et les Espagnols, propagateurs des _Capsicum_, ont les
-premiers appelé ces plantes _Pimento_, _Pimiento_ du Brésil,
-c’est-à-dire Poivre du Brésil. D’après le _Glossaire_ de Ducange,
-_Pimienta_, chez les Espagnols, c’est le Poivre.
-
-Piment dérive du latin _pigmentum_, matière colorante, et nous avons
-conservé le sens primitif dans le français pigment, orpiment (sulfure
-jaune d’arsenic ou réalgar), Orpin, plante de la famille des
-Crassulacées (_Sedum Telephium_). Certains _Sedum_ ont les fleurs d’un
-jaune superbe.
-
-Dans le latin médiéval, avec les formes _pigment_, _piument_, _piement_,
-_pyment_, le mot se présente avec le sens de boisson stimulante faite de
-vin et de miel dans laquelle entraient force épices et aromates. Le
-_Glossaire_ de Ducange, le _Dictionnaire_ de l’ancienne langue française
-de La Curne, et celui de Godefroy, donnent du mot piment de nombreux
-exemples tirés de la littérature du moyen âge. Une phrase d’un roman de
-chevalerie montre que, dès le XIIe siècle, on servait dans les repas
-d’apparat, sous le nom de piment, une boisson épicée, suave et
-odoriférante:
-
- Je vos vuel commander
- Que del piument me servez au disner.
-
-(_Raoul de Cambrai_, v. 570)
-
-Cette composition aromatique s’employait même dans les embaumements:
-
-D’après la _Chanson de Roland_, v. 2969, les corps des héros morts à
-Roncevaux «ben sunt lavez de _piment_ et de vin».
-
-On comprend maintenant pourquoi le mot piment s’est appliqué au Poivre
-du Brésil, après son introduction en Europe, et aussi à diverses plantes
-dont l’action est excitante comme la Mélisse (Piment des abeilles), la
-Persicaire (Piment d’eau), le Myrica Galé (Piment royal), etc.
-
-Le Piment de la Jamaïque est fourni par les _Pimenta_, genre de
-Myrtacées, très différents des _Capsicum_. On vendait autrefois le fruit
-condimentaire dans les épiceries sous le nom de Quatre-Epices. Le Piment
-ou Poivre de Cayenne est fourni par le _Capsicum frutescens_, espèce
-presque arborescente, dont le fruit à saveur âcre et brûlante s’emploie
-pulvérisé. Comme les _Pimenta_, le Poivre de Cayenne n’est cultivé que
-sous les tropiques.
-
-
-
-
-PIMPRENELLE
-
-(_Poterium Sanguisorba_ L.)
-
-
-Herbe condimentaire qui a été beaucoup usitée autrefois. On mêlait aux
-salades, principalement aux Laitues, ses jeunes et tendres feuilles au
-goût agréable de Concombre. Elle n’est plus à présent que rarement
-cultivée dans les jardins potagers.
-
-La plante est indigène, vivace et commune dans les prairies sèches.
-C’est le _Sanguisorba_ de Fuchs, le _Pimpinella_ de Dalechamps (XVIe
-siècle). La _Maison rustique_ de Ch. Estienne compte la Pimprenelle
-parmi les bonne fournitures. Un siècle plus tard, La Quintinie tenait
-cette herbe en haute estime au Potager de Versailles.
-
-Le nom de la plante ne se trouve pas chez les écrivains grecs ou latins.
-Il paraît au moyen âge seulement. Le _Glossaire_ de Tours (XIIe siècle)
-dit: «Pipinella, en langue romane, _piprenelle_». On prononça ensuite
-_pimpernelle_, forme ancienne qu’ont gardée les langues anglaise et
-flamande, ainsi que les dialectes provinciaux français. L’anglais dit
-aussi _Burnet_, à cause de la couleur brune des fleurs de la plante.
-
-Le nom de la Pimprenelle est assez souvent cité dans les vieilles
-poésies sous cette forme démodée:
-
- «Herbes agréables à l’œil,
- «Délicatesse bien sucrée
- «De ciboulette et de cerfeüil,
- «De pimpernelle et chicorée»[556].
-
- [556] Dufour, _Divertissements d’amour_ (1667), p. 263.
-
-Par cette description poétique d’une salade, on voit que la forme
-moderne Pimprenelle n’existait pas encore à la fin du XVIIe siècle et
-qu’elle est due à une nouvelle métathèse, c’est-à-dire à une
-transposition de lettres.
-
-Quant au nom lui-même, il peut s’expliquer par une corruption du latin
-_bipinella_, _bipinnula_ (_bipennis_ ou à deux ailes), ce qui s’accorde
-parfaitement avec la disposition des feuilles bipennées de la
-Pimprenelle.
-
-
-
-
-RAIFORT SAUVAGE, CRAN, CRANSON, RAIFORT
-
-(_Cochlearia Armoracia_ L.)
-
-
-Plante potagère peu cultivée en France mais populaire dans les pays du
-Nord, en Angleterre, Allemagne, Alsace surtout. Sa racine, grosse et
-longue, de consistance ferme, est condimentaire. Le Raifort possède au
-plus haut degré les propriétés stimulantes et stomachiques de certaines
-Crucifères; une fois râpée, la racine de Raifort peut remplacer la
-moutarde dont elle a le goût. En Alsace, on considère la plante comme un
-légume, un remède et un apéritif. Le Raifort figure à presque tous les
-repas soit cru, soit cuit, et il est rare qu’un Alsacien méprise ce
-mets[557].
-
- [557] Wagner, Culture du Raifort en Alsace. (_Journal Soc. nat.
- d’Hortic. de Fr._ 1902, p. 803).
-
-Les noms employés en France pour désigner ce végétal indiquent une
-origine étrangère et relativement récente. _Cran de Bretagne_ est dû au
-nom botanique _Armoracia_ imposé à la plante par Linné. Or ce nom n’a
-rien de commun avec l’Armorique, ancien nom de la Bretagne. L’adjectif
-dérivé d’Armorique serait _armoricus, ica_ et non _armoracia_; en outre,
-au dire de tous les botanistes qui ont exploré la région, le _Cochlearia
-Armoracia_ n’existe pas à l’état sauvage en Bretagne. Ce dernier nom
-viendrait d’une plante Crucifère du Pont mentionnée par Pline et qu’il
-appelle _Armoracia_, _Armoracium_ de Columelle, laquelle est plutôt un
-Radis. La description de Pline ne convient pas au Raifort: «Il y a une
-espèce de raphanus sauvage nommée par les Grecs _agrion_, par les
-nations pontiques _armon_, par les Latins _armoracia_; elle a beaucoup
-de feuilles et peu de racines». Et Pline ne parle pas de la saveur
-piquante qui caractérise le Raifort. D’autre part, le Raifort n’existe
-en Grèce ni sauvage ni cultivé. C’est aussi une plante peu connue en
-Italie où ses noms ne dérivent pas de l’_Armoracia_ latin. En
-Angleterre, le botaniste Watson regarde le Cran comme introduit. On le
-rencontre çà et là en divers endroits; mais une plante vivace qui
-repullule si aisément par le moindre tronçon de racine peut paraître
-indigène dans des lieux où elle n’est que naturalisée.
-
-Alphonse de Candolle a exposé d’excellents arguments tirés de la
-géographie botanique et de la linguistique qui démontrent que le pays
-d’origine du Cran n’est pas l’Ouest ni le Midi de l’Europe.
-
-«Le _Cochlearia Armoracia_, dit-il, est une plante de l’Europe tempérée,
-_orientale_ principalement. Elle est répandue de la Finlande à Astrakhan
-et au désert de Cuman, Grisebach l’indique aussi dans plusieurs
-localités de la Turquie d’Europe. Plus on avance vers l’Ouest de
-l’Europe, moins les auteurs de Flores paraissent certains de la qualité
-indigène, plus les localités sont éparses et suspectes. L’espèce est
-plus rare en Norwège qu’en Suède, et dans les îles Britanniques plus
-qu’en Hollande, où l’on ne soupçonne pas une origine étrangère.
-
-«Les noms de l’espèce confirment une habitation primitive à l’Est plutôt
-qu’à l’Ouest de l’Europe; ainsi le nom _Chren_, en russe, se retrouve
-dans toutes les langues slaves. Il s’est introduit dans quelques
-dialectes allemands, par exemple autour de Vienne, ou bien il a persisté
-dans ce pays, malgré la superposition de la langue allemande. Nous lui
-devons aussi le mot français _Cran_ ou _Cranson_. Le mot usité en
-Allemagne _Merretig_, et en Hollande _Meerradys_, d’où le dialecte de la
-Suisse romande a tiré le mot _Méridi_ ou _Mérédi_, signifie radis de mer
-et n’a pas quelque chose de primitif comme le mot _Chren_. Il résulte
-probablement de ce que l’espèce réussit près de la mer, circonstance
-commune avec beaucoup de Crucifères. Le nom suédois _Pepparrot_ peut
-faire penser que l’espèce est plus récente en Suède que l’introduction
-du poivre dans le commerce du Nord de l’Europe. Toutefois ce nom
-pourrait avoir succédé à un nom plus ancien demeuré inconnu. Le nom
-anglais _Horse radish_ (radis de cheval) n’est pas d’une nature
-originale, qui puisse faire croire à l’existence de l’espèce dans le
-pays avant la domination anglo-saxonne. Il veut dire radis très fort.
-Dans la France occidentale, le nom de _Raifort_, qui est le plus usité,
-signifie simplement racine forte. On disait autrefois en France
-_Moutarde des Allemands_, _Moutarde des Capucins_, ce qui montre une
-origine étrangère et peu ancienne. Au contraire, le mot _Chren_ de
-toutes les langues slaves, mot qui a pénétré dans quelques dialectes
-allemands et français sous la forme de _Kreen_ et _Cran_ ou _Cranson_,
-est bien d’une nature primitive, montrant l’antiquité de l’espèce dans
-l’Europe orientale tempérée. Il est donc infiniment probable que la
-culture a propagé et naturalisé la plante de l’Est à l’Ouest depuis
-environ un millier d’années[558]».
-
- [558] _Géographie botanique raisonnée_, p. 654.
-
-En effet, nous ne voyons pas le Raifort, ni dans la liste des plantes du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, ni dans les herbollaires du XVe
-siècle. Ruellius (1536) indique sa culture en Italie sous le nom
-_Armoracia_. D’après Fuchs, c’était au XVIe siècle une plante
-condimentaire en Germanie[559], ce qui est confirmé par Camerarius,
-lequel, parlant du _Raphanus rusticanus montanus_ qui s’appelle en
-Allemagne Kren, en France Raifort sauvage, dit que les Allemands, les
-Hongrois et les Polonais assaisonnent leurs aliments avec sa
-racine[560]. Dalechamps (1587), qui établit aussi sa culture dans
-l’Europe orientale, ne la mentionne pas en France. En Angleterre,
-Gerarde, en 1597, note la plante comme étant dans les jardins. Rauwolf,
-en 1573, l’avait observée cultivée à Alep, dans son voyage en Orient.
-
- [559] _Hist. pl._ (1542), p. 660.
-
- [560] _Epitome_ (1586), p. 225.
-
-Le _Dictionnaire_ étymologique de Hatzfeld et Darmesteter dit que le mot
-_Cran_ a été introduit dans la langue française au XVIIIe siècle, de
-l’allemand moderne. Nous avons relevé ce mot dans un compte de dépenses
-du XVIe siècle: Etats journaliers de la dépense de l’hôtel de l’empereur
-Charles-Quint, années 1530-1533: «Cabus, Porées, Epinards, Oignons,
-Pois, Fèves, Cran, Naveaulx, etc.»[561].
-
- [561] _Arch. Nord_, série B. 3477.
-
-Le Raifort est beaucoup cultivé en Bavière (Franconie). Une bonne partie
-du Raifort qui se consomme en France provient de la région franconienne.
-
-
-
-
-Plantes potagères abandonnées
-
-
-Après avoir servi aux usages culinaires pendant plusieurs siècles,
-certaines plantes potagères sont aujourd’hui plus ou moins délaissées,
-voire même complètement abandonnées. On ne rencontre plus, par exemple,
-dans les jardins modernes, le Chervis, le Maceron, la Livèche,
-l’Anserine Bon-Henri, la Patience et quelques autres légumes tombés en
-défaveur seulement vers le XVIIe ou le XVIIIe siècle. Quelle cuisinière
-connaît, de nos jours, la Rue, la Sauge, la Marjolaine, le Baume-Coq, la
-Trippe-Madame, la Roquette, la Corne-de-Cerf, fournitures très employées
-autrefois pour assaisonner les mets et les salades?
-
-Pour expliquer cet abandon, on ne saurait ici accuser les caprices de la
-mode. Il faudrait plutôt en rechercher les causes dans les progrès de
-l’Horticulture. C’est l’introduction du Céleri, au XVIe siècle, qui a
-fait disparaître des jardins le Maceron et la Livèche, ses anciens
-succédanés. L’Oseille a remplacé, pour les potages aux herbes, les
-feuilles du Souci, de la Bourrache et de la Buglosse. Quant à ces
-nombreuses plantes aromatiques destinées aux assaisonnements et devenues
-introuvables à l’heure présente dans nos cultures, leur disparition
-tient tout simplement à ce qu’on n’aime plus autant la cuisine très
-épicée dont se délectaient nos arrière-grands-pères.
-
-La perte de quelques herbes potagères a été largement compensée par
-d’autres introductions. Une disparition est toutefois regrettable: celle
-du Chervis. Nous en avons parlé au chapitre des légumes-racines. Qui
-sait si nous ne verrons pas, tôt ou tard, un revirement s’opérer en sa
-faveur?
-
- * * * * *
-
-Les Anciens n’ont pas cultivé le Céleri, et pourtant ils employaient
-l’Ache, qui est le Céleri à l’état sauvage, comme plante funéraire. Ils
-remplaçaient ce légume par une autre Ombellifère voisine, le Maceron
-(_Smyrnium Olusatrum_ L.) c’est-à-dire légume noir, à cause de la
-couleur foncée du beau feuillage très découpé de cette plante presque
-ornementale. Le Maceron ou grande Ache est indigène dans les pâturages
-humides des contrées méridionales de l’Europe. En France, on le trouve
-en quelques endroits dans l’Ouest sur les rivages maritimes. On le voit
-aussi subspontané autour des vieux châteaux et anciens monastères. C’est
-une plante bisannuelle, à racine grosse et blanche, à odeur forte. La
-saveur se rapproche de celle du Persil.
-
-Cette plante est aujourd’hui complètement abandonnée après quinze
-siècles et plus de culture générale. Il est facile de suivre son
-histoire, peu de plantes ayant été plus répandues dans les anciens
-jardins. Théophraste, chez les Grecs, la connaissait sous le nom
-d’_Ipposelinum_ (_Hipposelinum_ est le nom correct de Dioscoride et de
-Galien).
-
-Au commencement de l’ère chrétienne, Dioscoride, médecin grec, dit qu’on
-en mangeait la racine ou les feuilles à volonté. Pline et Columelle
-décrivent sa culture. Apicius donne une recette pour sa préparation
-culinaire. Dans le haut moyen âge c’était un légume ordinaire, puisqu’il
-figure dans le capitulaire _de Villis_, de Charlemagne. Son nom Maceron,
-d’origine inconnue, vient d’Italie, où l’on appréciait beaucoup le
-_Macerone_. On le voit largement cultivé en Angleterre, d’après Pena et
-Lobel (1570). Au XVIIe siècle, on l’appelait souvent Persil de Macédoine
-(en anglais _Alexander_). Parkinson (1629) dit qu’on mange les sommités
-et les racines crues ou bouillies avec huile et vinaigre. La Quintinie
-(1690) ne se servait plus du Maceron qu’en guise de fourniture de
-salade, après l’avoir fait blanchir. De Combles cite encore le Maceron
-en 1749, mais il a dû disparaître des jardins vers le XVIIe siècle.
-
-La plante a néanmoins quelques qualités culinaires. On peut consommer la
-racine, comme celle du Céleri-Rave, après l’avoir conservée à la cave,
-dans le sable, durant l’hiver, pour l’attendrir.
-
- * * * * *
-
-La Livèche, plante médicinale très en vogue au moyen âge, a été aussi
-cultivée pour les mêmes usages culinaires que le Maceron. On l’appelle
-aussi Ache de montagne. C’est une Ombellifère à odeur fortement
-aromatique.
-
- * * * * *
-
-Les Romains ont admis dans leurs potagers la Mauve commune. Ils
-faisaient grand cas des jeunes pousses et des sommités bouillies et
-assaisonnées avec du sel, de l’huile et du vinaigre. Dans le Midi, on
-fait encore entrer la Mauve dans les _brèdes_, sorte de pot-pourri
-composé de légumes. La plante est nourrissante, car les Malvacées
-contiennent un mucilage azoté nutritif. La Mauve est en outre laxative
-par son suc émollient.
-
- * * * * *
-
-On ignore aujourd’hui que le Souci, la Bourrache et la Buglosse ont été
-herbes potagères. Les feuilles, jeunes et tendres, s’employaient dans
-les soupes maigres et bouillons rafraîchissants, comme notre Oseille.
-
- * * * * *
-
-L’Ansérine Bon-Henri ou Epinard sauvage est une Chénopodée vivace
-indigène qui a été cultivée comme plante alimentaire. Cette herbe est
-commune au voisinage des habitations; on l’appelle encore _Sarron_,
-_Serron_, _Toute-bonne_, à cause de ses propriétés antiscorbutiques. Par
-ses feuilles hastées, triangulaires, le Bon-Henri ressemble assez à
-l’Epinard; il peut servir aux mêmes usages, mais il est inférieur en
-qualité.
-
- * * * * *
-
-La Patience, Parelle, Epinard perpétuel ou Dogue, Polygonée vivace,
-originaire de la Turquie d’Europe et de la Perse, a été beaucoup
-cultivée comme herbe potagère et on l’utilise encore dans les provinces.
-Au XVIIIe siècle, on la voyait dans tous les jardins. Cette plante est
-très voisine de l’Oseille, mais ses feuilles sont moins acides. Les
-Grecs et les Romains ont employé la Patience sous le nom de _Lapathon_
-ou _Lapathum_. Fraas conjecture que le _Rumex sativus_ de Pline est
-aussi la Patience. Le nom de la plante Patience n’a aucun rapport de
-sens avec le sentiment qui consiste à souffrir: latin _pati_,
-_patientia_; mais sa forme primitive a certainement subi des
-modifications qui l’ont peu à peu identifié avec ce dernier. Nous
-trouvons dans Varron et Isidore de Séville la variante _Lapathium_.
-C’est cette forme qui, scindée en deux parties: _La_ et _pathium_
-conduisit apparemment au français la (article) et Patience
-(substantif)[562].
-
- [562] Communication obligeamment fournie par M. J.-A. Leriche.
-
- * * * * *
-
-Le Fenouil officinal, qui exhale une suave odeur anisée, a été très
-usité dans la cuisine au moyen âge, dans le Nord de l’Europe surtout.
-
-La plante était cultivée autant pour ses usages condimentaires que
-médicinaux. A ce dernier point de vue, les fruits aromatiques du Fenouil
-faisaient partie des quatre _semences chaudes_ de l’ancienne médecine.
-On enveloppait de Fenouil vert les poissons frits, afin de les imprégner
-de son agréable odeur. Il y a un témoignage de la grande extension de la
-culture ancienne de cette plante et des autres que nous mentionnons ici:
-on les rencontre presque toujours, à l’état subspontané, près des ruines
-de vieux châteaux ou d’anciens monastères. Combien de fois avons-nous
-trouvé, dans le voisinage des ruines, avec le Fenouil commun, la
-Mélisse, l’Hysope, la Rue, la Livèche, l’Epurge, la Podagraire et autres
-plantes conservées des cultures du moyen âge!
-
- * * * * *
-
-Il est une catégorie de plantes potagères de second ordre, celles
-destinées aux assaisonnements, qui a eu une grande importance dans les
-anciens jardins, la cuisine très épicée ayant été de mode depuis
-l’époque romaine jusqu’au XVIe siècle.
-
-Pour assaisonner les mets, on a cultivé les plantes suivantes:
-
- * * * * *
-
-La Rue (_Ruta graveolens_ L.), petit sous-arbrisseau à feuilles
-persistantes, d’une odeur forte et désagréable. C’est une plante
-vénéneuse. Sans doute devait-on l’employer avec modération et d’ailleurs
-la cuisson peut atténuer, dans une certaine mesure, ses effets
-dangereux. Chez les Romains, la Rue était le condiment nécessaire du
-_moretum_, ce plat national du paysan, fait avec de l’Ail, de l’Oignon,
-de l’Ache, de la Rue et du fromage broyés dans un mortier. L’usage de
-cette plante à odeur nauséabonde était général, comme on le voit par
-maints exemples: Cornelius Cethegus, ayant été élu consul l’an de Rome
-420, fit au peuple des largesses de vin aromatisé avec de la Rue. Le
-poète Martial, invitant à dîner son ami Julius Cerealis, lui promet un
-mets assaisonné de Rue: «Il y aura, dit-il, la laitue qui tient le
-ventre libre, avec les filets qui se détachent des poireaux, enfin une
-tranche de thon où les feuilles de la rue ne seront pas oubliées».
-
- * * * * *
-
-Les Romains faisaient aussi grand cas de l’Aunée (_Inula Helenium_ L.),
-Composée vivace indigène, à racines charnues fort âcres et amères. Comme
-la culture n’enlève pas à la Grande Aunée sa saveur désagréable, il y a
-lieu de croire que la racine de la plante n’a été usitée que comme
-condiment ou médicament. Pline dit qu’on l’accommodait de diverses
-manières pour en vaincre l’âcreté: bouillie, confite dans du miel,
-etc.[563] Julie, fille d’Auguste, affligée d’une maladie d’estomac, en
-mangeait tous les jours, l’Aunée passant pour salutaire dans ce cas
-pathologique. La médecine empirique du temps n’avait pas trop fait
-fausse route: c’est en effet un amer aromatique, tonique de l’estomac,
-comme la Gentiane. Au moyen âge, l’Ecole de médecine de Salerne a
-beaucoup vanté l’Aunée sous le nom d’_Enula Campana_.
-
- [563] _Hist. nat._ l. XXIX, 29.
-
- * * * * *
-
-Une foule de Labiées aromatiques, qui rentrent aujourd’hui plutôt dans
-la matière médicale, ont été plantes culinaires. On a cultivé pour
-assaisonnements dans les anciens jardins, la Sauge officinale, la
-Sclarée ou Toute-bonne, les Menthes, la Mélisse, l’Hysope, la
-Marjolaine, la Cataire, toutes plantes employées dans les mets après
-avoir été séchées et pulvérisées, afin d’économiser les épices vraies
-qui étaient d’un prix inabordable pour les bourses petites et moyennes.
-
-L’Ecole de médecine de Salerne a consacré les vertus de la Sauge par un
-dicton peut-être un peu hyperbolique: _Cur moriatur homo cui salvia
-crescit in horto?_ «Comment pourrait-il mourir celui qui possède la
-Sauge dans son jardin?»
-
- * * * * *
-
-Peu de plantes ont été plus populaires que la Marjolaine et, si la
-plante n’est plus culinaire, son nom est encore poétiquement connu.
-Toutes les Menthes étaient autrefois employées dans la cuisine, surtout
-la Menthe Pouliot. Chez les Juifs, la Menthe payait la dîme comme
-l’Aneth et le Cumin et l’on voit par l’Evangile que les Pharisiens
-payaient cette petite dîme avec ostentation.
-
-Le Coq des jardins (_Balsamita suaveolens_), Balsamite, Baume-Coq,
-Menthe-Coq, Composée vivace, originaire des Alpes, à feuilles dentées en
-scie, fortement aromatiques, s’est beaucoup mis dans les sauces. La
-Quintinie en faisait encore blanchir pour la table du roi, comme
-fourniture de salade. Le mot Coq est une corruption de _Cost_, la plante
-ayant été nommée par les herboristes _Costus hortensis_, par analogie
-avec le _Costus arabicus_, plante indienne qui fournissait des aromates.
-
-La Tanaisie elle-même a joué un rôle culinaire.
-
- * * * * *
-
-La Nigelle de Damas, Nielle ou Toute-épice, jolie Renonculacée, a fourni
-longtemps un condiment estimé pour ses graines carminatives, chaudes et
-aromatiques. Les semences de la Nigelle remplaçaient le Poivre, les
-clous de Girofle et la Noix de Muscade. Les Orientaux en ont conservé
-l’usage. C’est le _Gith_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, mot
-dérivé de l’hébreu _Gesah_. La plante est citée dans la Bible. _Nigella_
-est une allusion à la couleur noire des graines.
-
- * * * * *
-
-Pour assaisonner les salades, on a cultivé quelques plantes
-condimentaires sans usage aujourd’hui: le Plantain Corne-de-Cerf
-(_Plantago Coronopus_ L.), plante annuelle commune dans les lieux
-sablonneux. Les feuilles sont longues, étroites et découpées comme de
-petits bois de cerf, d’un goût astringent assez agréable.
-
- * * * * *
-
-La Trippe-Madame (_Sedum album_ L.), est une petite herbe indigène, à
-feuilles cylindriques très succulentes. La plante est astringente, âcre
-et caustique; elle est très commune sur les vieux murs, sur les toits de
-chaume, dans les lieux secs; néanmoins, comme le Plantain Corne-de-Cerf,
-on en semait beaucoup sur couche au XVIIe siècle, pour agrémenter les
-salades. Souvent le nom est orthographié Trique-Madame, mais la vraie
-leçon est Trippe-Madame. Ce nom grotesque peut s’expliquer par le vieux
-français _trippe_, sorte de danse; tripper, danser en trépignant,
-probablement en raison des propriétés excitantes de la plante.
-
- * * * * *
-
-La Roquette (_Eruca sativa_ L.), herbe Crucifère annuelle ou
-bisannuelle, d’une odeur forte et désagréable, a joui d’une grande
-faveur. Chez les Romains, c’était l’unique assaisonnement des Laitues,
-du Pourpier, des Endives. Columelle et Martial ont chanté les propriétés
-stimulantes qu’on attribuait à la Roquette. Le Midi de la France et
-l’Italie, qui aiment les plantes condimentaires à forte saveur, font
-toujours entrer la Roquette dans les salades. Nous n’aurions garde
-d’oublier la Sanemonde (_Geum urbanum_ L.), herbe Rosacée indigène qu’on
-appelle aujourd’hui Benoite, et dont on mêlait aussi les jeunes feuilles
-aux salades.
-
- * * * * *
-
-Le Cerfeuil musqué (_Myrrhis odorata_), inusité maintenant, a été en
-vogue au XVIe et au XVIIe siècle. C’est l’Alexandre Myrrhis de Cl.
-Mollet, le _Cerefolium majus_ de Parkinson.
-
- * * * * *
-
-Comme succédanés du Cresson ont été cultivées, avec la grande Passerage,
-d’autres Crucifères très vulgaires, possédant à peu près la même saveur:
-le Cresson des prés (_Cardamine pratensis_ L.), et le Vélar ou Barbarée
-précoce (_Erysimum præcox_ L.).
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
- Ail 151
- Ananas 323
- Anserine Bon-Henri 397
- Arroche 77
- Artichaut 13
- Asperge 3
- Aubergine 329
- Aunée 399
-
- Barbe de Capucin 111
- Baselle 78
- Batate 239
- Bette 94
- Betterave potagère 173
- Blète 79
-
- Cardon 13
- Carotte 180
- Céleri 23
- Céleri-Rave 32
- Cerfeuil 377
- Cerfeuil bulbeux 189
- Cerfeuil de Prescott 195
- Champignon de couche 35
- Chervis 196
- Chicorée Endive 107
- Chicorée sauvage 111
- Chou 41
- Chou de Bruxelles 48
- Chou de Chine 68
- Chou-fleur 54
- Chou-marin 59
- Ciboule 156
- Ciboulette 156
- Claytone perfoliée 80
- Concombre 333
- Coq des jardins 400
- Courges 340
- Crambé 59
- Cran de Bretagne 391
- Cresson alénois 379
- Cresson de fontaine 121
- Crosne du Japon 231
-
- Echalote 159
- Endive de Bruxelles 116
- Epinard 81
- Estragon 381
-
- Fenouil doux 64
- Fenouil officinal 398
- Fève 295
- Fraisier 347
-
- Haricot 301
- Hélianti 234
-
- Igname de Chine 235
-
- Laitue 127
- Lentille 310
- Livèche 397
-
- Maceron 396
- Mâche 136
- Melon 361
- Melongène 329
-
- Navet 199
- Nigelle de Damas 400
-
- Oignon 161
- Oseille 88
- Ovidius 65
- Oxalide 92
-
- Panais 210
- Patate douce 239
- Patience 397
- Persil 383
- Persil de Hambourg 212
- Pé-tsaï 68
- Piment annuel 385
- Pimprenelle 390
- Pissenlit 141
- Plantain Corne-de-Cerf 401
- Poireau 167
- Poirée 94
- Pois 314
- Pomme de terre 243
- Pourpier 99
-
- Quinoa 102
-
- Radis 214
- Raifort 391
- Raiponce 147
- Rhubarbe 71
- Roquette 401
- Rue 399
-
- Salsifis 222
- Scolyme 223
- Scorsonère d’Espagne 227
-
- Tétragone 103
- Tomate 370
- Topinambour 286
- Trippe-Madame 401
-
- Witloof 116
-
-
-Vannes.--Imp. LAFOLYE Frères.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***
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