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-The Project Gutenberg eBook of Histoire des légumes, by Georges Gibault
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire des légumes
-
-Author: Georges Gibault
-
-Release Date: November 12, 2021 [eBook #66715]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***
-
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DES
- LÉGUMES
-
- PAR
- M. Georges GIBAULT
- BIBLIOTHÉCAIRE
- DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D’HORTICULTURE DE FRANCE
-
- Ouvrage honoré d’une MÉDAILLE D’OR
- de la Société nationale d’Horticulture de France.
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HORTICOLE
- 84 BIS, RUE DE GRENELLE
-
- 1912
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-On connaît maintenant la patrie primitive de presque toutes les plantes
-cultivées. Les botanistes ont retrouvé, à l’état spontané, c’est-à-dire
-sauvage, le plus grand nombre des espèces végétales utiles à l’homme.
-Mais, depuis le point initial de leur mise en culture jusqu’au moment
-présent, combien d’étapes parcourues dont le souvenir est à jamais
-perdu! On aurait désiré pouvoir les suivre dans leurs migrations chez
-les différents peuples, voir leurs transformations successives sous
-l’influence du changement de milieu, assister à la naissance des
-variétés de plus en plus améliorées par l’effet de la sélection
-naturelle ou par la main intelligente de l’homme. Une telle histoire
-complète des végétaux cultivés, si elle était possible, serait en même
-temps une véritable histoire de la civilisation.
-
-Malheureusement, notre curiosité sur ce point ne sera jamais entièrement
-satisfaite. L’archéologie, qui permet à l’historien de reconstituer une
-époque avec les restes matériels échappés à la destruction, ne peut
-être, dans le cas présent, que d’un faible secours.
-
-Ici, on le comprend, tout a disparu. Les documents archéologiques se
-bornent aux fruits, graines et fragments de plantes trouvés dans les
-tombeaux de l’Ancienne Egypte, débris végétaux des cités lacustres de la
-Suisse, de la Savoie et de la Lombardie, peintures et autres
-représentations figurées sur les monuments et certains manuscrits. Nous
-devons nous contenter surtout des précieuses mais trop rares indications
-éparses dans les œuvres littéraires des temps passés.
-
- * * * * *
-
-Nous nous sommes proposé de réunir et d’étudier ces renseignements en
-limitant nos recherches aux plantes potagères cultivées sous les climats
-tempérés européens. Des _Essais_ que nous avons publiés jadis sur
-l’histoire de quelques légumes dans plusieurs publications horticoles
-comme le _Moniteur d’Horticulture_, la _Revue horticole_, le _Petit
-Jardin_, la _Revue d’Horticulture pratique_, ont été favorablement
-accueillis. Ce sont ces études, plus développées, et étendues à toutes
-les plantes potagères de nos jardins, que nous présentons aujourd’hui au
-public. Les plantes sont rangées par catégories et classées selon
-l’ordre alphabétique.
-
- * * * * *
-
-Le présent ouvrage a été honoré d’une médaille d’or par la Société
-nationale d’Horticulture de France sur le rapport de M. PHILIPPE L. DE
-VILMORIN, qui nous a très aimablement autorisé à le reproduire
-ci-dessous:
-
- Si la métaphore n’était pas si osée, je dirais qu’un rapport sur le
- livre de M. Gibault peut s’écrire «les yeux fermés». Pour qui connaît
- l’auteur, son érudition profonde, sa documentation précise et sa
- méthode consciencieuse de travail, aucun doute ne peut exister sur la
- valeur intrinsèque de l’ouvrage. Pour qui a lu les _Monographies_ de
- divers légumes, publiées par le bibliothécaire de la Société nationale
- d’Horticulture, dans les journaux horticoles, et qui forment pour
- ainsi dire l’avant-garde de l’œuvre complète où sont enrégimentées
- toutes les plantes potagères usuelles, il est certain que M. Gibault
- sait donner à une étude, en apparence aride et technique, une tournure
- littéraire et un charme captivant. Puisque je vais conclure en
- demandant que le manuscrit soit renvoyé à la commission des
- récompenses, il m’est sans doute permis de dire le bien que j’en
- pense, et d’estimer que l’ouvrage de M. Gibault peut sur bien des
- points être comparé à celui d’Alphonse de Candolle, sur l’«origine des
- plantes cultivées».
-
- Privilégié, puisque j’ai été chargé de ce rapport, j’ai pu avant
- beaucoup d’autres lire cette suite de monographies qui sont autant de
- «nouvelles» reliées entre elles par l’intérêt commun du potager.
- L’auteur a trouvé le moyen d’éviter l’énumération sèche, les citations
- fatigantes et le didactisme absolu, sans tomber dans le développement
- littéraire et vague et la phraséologie superflue. Chacun de ses
- chapitres est un petit roman étudié, précis, par moment presque
- palpitant, comme si celui qui les a écrits avait vécu dans l’intimité
- des plantes dont il parle, et que celles-ci lui aient spontanément
- apporté leurs impressions et indiqué les sources historiques à
- consulter. C’est un tout, c’est une suite, et avec M. Gibault nous
- nous intéressons à l’histoire des légumes comme à celle d’êtres
- pensant et agissant. Il est donc certain qu’elle sera appréciée de
- ceux--et de celles--mêmes qui ne sont pas professionnellement ou
- théoriquement initiés à l’étude des plantes et leur origine.
-
- Et pour ceux qui observent journellement l’évolution des êtres
- vivants, que ce soit au point de vue pratique ou au point de vue
- purement scientifique, le livre de M. Gibault sera d’une lecture non
- moins attrayante, et en même temps d’une utilité immédiate. Il leur
- apportera des documents précis, indiscutables, pris aux meilleures
- sources, sur les modifications qu’ont subies un grand nombre de
- plantes au cours des temps historiques.
-
- Nous verrons, par exemple, comment l’Asperge et le Céleri ont peu
- varié depuis l’état sauvage, leurs qualités potagères provenant des
- conditions auxquelles ils sont soumis, tandis que le Chou est d’un
- polymorphisme déconcertant et héréditaire.
-
- Il est inutile d’insister sur l’importance de telles constatations, ni
- surtout sur celle des conclusions qu’on en peut déduire. Si le
- problème de l’influence de la culture sur la variation est de nouveau
- posé, nous aurons des documents sérieux pour le résoudre.
-
- Au point de vue historique, M. Gibault, qui n’a négligé aucune source
- de documentation, précise beaucoup de faits et réduit nombre de
- légendes à leur juste valeur. Avec une grande impartialité, parfois,
- comme pour la Pomme de terre, à l’encontre des opinions généralement
- admises, il cherche à faire la lumière, et il la fait. Dans le champ
- un peu épineux qu’il a moissonné, il restera peu à glaner pour ceux
- qui, après lui, s’occuperont de l’histoire des légumes. Tout ce qui
- peut intéresser cette histoire est englobé dans son livre: fossiles,
- végétaux des cités lacustres ou des tombes antiques; preuves ou
- probabilités tirées de l’étymologie sanscrite, grecque, arabe ou
- gothique--herbiers anciens--allusions, citations, descriptions des
- anciens auteurs, naturalistes, historiens, géographes, littérateurs et
- même poètes--et des économistes en ce qui concerne la valeur vénale ou
- le prix de revient des denrées alimentaires--dans tous les temps et
- dans tous les pays; iconographie, renseignements tirés des journaux
- horticoles, depuis qu’ils existent et des catalogues des
- horticulteurs, depuis qu’il en paraît... tout est réuni, analysé,
- classé, interprété et présenté au public sous une forme aussi
- substantielle qu’agréable.
-
-
-
-
-TABLE DES DIVISIONS[1]
-
- [1] _Cette nomenclature n’est point rigoureusement scientifique: elle
- a été envisagée seulement au point de vue alimentaire et établie en
- ne considérant que la partie comestible de la plante._
-
-
- LÉGUMES PROPREMENT DITS
- HERBAGES LÉGUMIERS
- LÉGUMES-SALADES
- PLANTES BULBEUSES
- LÉGUMES-RACINES
- PLANTES TUBERCULEUSES OU RHIZOMATEUSES
- LÉGUMINEUSES
- FRUITS LÉGUMIERS
- PLANTES CONDIMENTAIRES
- PLANTES POTAGÈRES ABANDONNÉES
-
-
-
-
-HISTOIRE DES LÉGUMES
-
-
-
-
-Légumes proprement dits
-
-
-
-
-ASPERGE
-
-(_Asparagus officinalis_ L.)
-
-
-En quelques contrées on recherche, pour la table, les jeunes pousses de
-certaines plantes cueillies au moment où elles sortent de terre
-naturellement étiolées, tendres et sans trop d’amertume: celles des
-Asperges sauvages, du Houblon, de l’Ornithogale (_Ornithogalum
-pyrenaicum_), de l’Orobanche (_Orobanche cruenta_), du Fragon épineux
-(_Ruscus aculeatus_), du Tamier (_Tamus communis_), de la Bryone, etc.;
-mais, tandis que l’on se contente de récolter ces espèces indigènes dans
-les champs ou le long des haies, l’Asperge a obtenu les honneurs de la
-culture potagère. Ce que l’on appelle vulgairement une Asperge n’est
-donc, à proprement parler, qu’un «turion» c’est-à-dire une jeune pousse
-d’Asperge non ramifiée, seule partie de la plante susceptible de servir
-d’aliment.
-
-L’Asperge est le type de la famille des Asparaginées qui comprend
-plusieurs espèces du genre _Asparagus_, plantes vivaces à tige ligneuse
-ou semi-ligneuse, d’un aspect fort gracieux. Plusieurs sont alimentaires
-à l’état jeune. L’Asperge à menues feuilles (_Asparagus tenuifolius_ L.)
-des lieux boisés ou montagneux de l’Europe, l’Asperge à feuilles aiguës
-(_A. acutifolius_ L.) de l’Europe méridionale et de l’Afrique
-septentrionale, récoltées à l’état sauvage, sont admises même sur les
-bonnes tables en Italie, en Espagne, en Algérie, bien que leurs turions
-soient très grêles, verts et moins savoureux que ceux de l’Asperge
-cultivée.
-
-Ces Asperges botaniques n’ont aucune part dans la paternité de l’Asperge
-de nos jardins laquelle descend d’une autre espèce indigène: l’Asperge
-officinale (_Asparagus officinalis_ L.) qui se plaît particulièrement
-dans les terrains sablonneux et incultes. On la trouve, en France, sur
-les bords et dans les îlots du Rhône et de la Loire; elle existe
-spontanément en Pologne, en Angleterre, en Suède, sur les rives du Volga
-et jusqu’en Sibérie.
-
-La culture de l’Asperge est ancienne; elle date de plus de 2000 ans.
-
-Les anciens Egyptiens l’ont peut-être cultivée. En tout cas les
-égyptologues ont cru reconnaître l’Asperge dans plusieurs
-représentations, bas-reliefs ou peintures. M. V. Loret dit que les
-Asperges sont figurées sur les monuments égyptiens sous la forme de
-corps droits, assez minces et allongés, coupés carrément à une extrémité
-et arrondis à l’autre, peints en vert clair et ordinairement attachés en
-bottes au moyen de deux ou trois liens. On trouve ces représentations
-dès l’époque des dynasties memphites (3000 ans avant Jésus-Christ). M.
-Loret ne connaît pas de textes hiéroglyphiques représentant l’_Asparagus
-officinalis_. Dans les lexiques copto-arabes, le nom de l’Asperge est
-_Krikonalia_ ou simplement _Alia_. C’est là, sans doute, l’ancien nom
-égyptien[2].
-
- [2] _Flore pharaonique_, 2e éd. nº 48.
-
-Les Grecs récoltaient les turions d’une Asperge sauvage, l’A.
-_acutifolius_, grande espèce ligneuse, à feuilles persistantes
-épineuses. Ils semblent avoir connu l’Asperge officinale sans faire
-aucun essai de culture de cette plante qui était peut-être pour eux plus
-médicinale qu’alimentaire.
-
-Le nom de l’Asperge vient des Grecs. Théophraste (300 avant
-Jésus-Christ) parle d’une plante nommée _Asparagos_ d’où est venu le
-latin _Asparagus_ et le français Asperge. Les Athéniens, paraît-il,
-prononçaient _Aspharagos_ ou _Phaspharagos_[3]. Avant de désigner
-exclusivement le plus délicat de tous les légumes, le mot Asperge avait
-le sens plus général de jeune pousse tendre d’un végétal quelconque. Les
-Grecs, dit le médecin Galien, appellent Asperges presque tous les jets
-tendres des herbes potagères comme ceux des Choux, des Laitues, des
-Bettes, des Mauves, etc.
-
- [3] Athénée, _Deipn._ l. II.
-
-Chez les Romains, les jeunes bourgeons comestibles du Fragon épineux
-vendus sur les marchés portaient aussi le nom d’_Asparagi_.
-
-L’étymologie de l’Asperge tirée du mot _asperitas_ est donc
-inacceptable. Il est vrai que plusieurs espèces d’Asperges sauvages ont
-les tiges épineuses. C’est pourquoi Nonnius dit: «_Asparagus ab
-asperitate dicitur_[4].»
-
- [4] _De re cibaria_, cap. 16. éd. 1645.
-
-Les exemples anciens du mot Asperge, pris dans la littérature française
-des XVe et XVIe siècles, offrent de nombreuses variantes
-orthographiques. La forme primitive est le plus souvent _Esperge_ ou
-_Esparge_. On trouve aussi _Asperague_, _Anasperague_ (Grant Herbier, nº
-453), _Sperage_ (Jardin de santé), _Spergue_, _Sparage_; ces dernières
-formes se rapprochent de l’allemand moderne _Spargel_. Rabelais et
-Matthiole font «esperge» du genre masculin comme l’_Asparagus_ latin.
-
-Vers l’an 200 avant notre ère, Caton, dans son ouvrage sur l’économie
-rurale, enseigne très clairement la manière de cultiver l’Asperge[5].
-
- [5] _De re rustica_, c. 161.
-
-Le vieux Romain recommande de propager ce végétal par semis, de
-transplanter les griffes--les jardiniers d’alors appelaient la racine
-enchevêtrée de l’Asperge _spongia_, éponge--dans de petites fosses.
-Jusqu’au milieu du siècle dernier, moment où les asparagiculteurs
-d’Argenteuil imaginèrent la culture en taupinière ou sur butte, on n’a
-connu que la plantation en fosses décrite pour la première fois par
-Caton.
-
-Au commencement de l’Empire romain, l’Asperge était devenue un mets
-recherché auquel les pauvres gens ne pouvaient prétendre. De toutes les
-herbes potagères, dit Pline, c’est la plus délicate à manger et celle
-que l’on cultive avec le plus de soins[6].
-
- [6] _Histoire naturelle_, l. XIX, c. 8.
-
-On estimait surtout les Asperges de Ravenne qui pesaient jusqu’à 1/3 de
-livre. Nos cultivateurs font mieux. On a vu quelquefois des Asperges
-d’Argenteuil de 0,20 centimètres de circonférence et pesant 600 grammes.
-Plus tard les Asperges deviennent bon marché. D’après l’Edit du maximum,
-promulgué en l’an 301 après Jésus-Christ par Dioclétien, 25 Asperges en
-branches cultivées se vendaient 6 deniers, soit 0,12 centimes. Les
-gourmets mangeaient alors l’Asperge très peu cuite. Ils préparaient ce
-légume au moyen d’une ébullition si rapide qu’elle était passée en
-proverbe. Suétone, dans sa _Vie d’Auguste_, nous apprend que cet
-empereur était friand d’Asperges et disait volontiers: _Citius quam
-asparagi coquantur_, pour indiquer une action plus rapidement exécutée
-que la coction de l’Asperge. Divers passages des satiristes latins
-Juvénal[7] et Martial[8] montrent que la vogue de l’Asperge cultivée
-(_altilis_) n’empêchait pas l’Asperge sauvage (_corruda_) d’être
-recherchée même par les citadins. Le poète Martial avoue n’aimer ni les
-unes ni les autres.
-
- [7] _Satires_, XI, vers nº 68.
-
- [8] _Epigrammes_, l. XIII, 21.
-
-Pendant le moyen âge, les légumes de luxe cultivés par les Romains
-disparaissent, ou, s’ils se conservent dans quelques cloîtres, les
-auteurs n’en font plus mention. Seuls, les habiles horticulteurs
-qu’étaient les Arabes d’Espagne les cultivaient. De même les Musulmans
-de l’Egypte et de la Syrie. _Helyoun_ (Asperge en arabe), c’est
-l’Aspharadj des Espagnols, dit Ibn-el-Beïthar, botaniste arabe au XIIIe
-siècle. Un roman persan, _Maçoudi_, écrit en l’an 336 de l’hégyre (IXe
-siècle), vante l’Asperge de Damas comme un mets exquis[9].
-
- [9] Texte et traduct. par Barbier de Meynard, t. VIII, p. 395.
-
-En Europe la culture de l’Asperge a dû commencer assez tard, peut-être
-dans les alluvions sablonneuses et fertiles des vallées du Rhin et de
-l’Escaut, comme le témoignent les noms des vieilles races
-perfectionnées: Asperge _de Hollande_, _d’Allemagne_, _de Pologne_,
-_d’Ulm_, _de Darmstadt_, etc. En France, l’importation des bonnes races
-s’est probablement faite par la Flandre française. La ville de
-Marchiennes (Nord), autrefois centre important de culture de l’Asperge
-et qui a donné son nom à une race locale issue de la variété _de
-Hollande_, a sans doute reçu ce légume de la Belgique.
-
-Le plus ancien texte que nous connaissions, mentionnant l’Asperge dans
-les temps modernes, remonte au XVe siècle et le document appartient
-justement à la région nord de la France. D’après un inventaire fait vers
-1469 à la suite d’un procès, le potager des chanoines de la collégiale
-de Saint-Amé, de Douai (Nord), comprenait, entre autres légumes, des
-«esperges».
-
-Le midi cultivait l’Asperge au commencement du XVIe siècle. Un compte de
-dépenses de l’Hôtel de Ville d’Agen constate qu’au dîner des Consuls le
-jour de la Pentecôte de l’année 1503, on mangea des Asperges
-(_espergos_) qui coûtèrent à la municipalité la somme de 40 sols
-tournois.
-
-Ruellius, auteur français, cite l’Asperge en 1536 comme un légume connu.
-En Angleterre, la plante est mentionnée par Turner en 1538.
-
-Dans le courant du XVIe siècle, ce légume se répand de plus en plus. La
-province allait chercher des griffes ou des graines d’Asperges à Paris.
-Dans un compte de dépenses de 1534: «à un homme qui travailla une
-journée à planter des esperges que Olivier apporta de Paris»[10].
-
- [10] _Arch. Aube_, D. 398.
-
-Pantagruel de Rabelais aimait beaucoup les «esperges». D’autres auteurs
-regardent l’Asperge comme un mets raffiné. User de cette délicatesse
-excitait l’indignation des gens atrabilaires. Un pamphlet politique du
-temps de la Ligue montre que les ligueurs, parmi d’autres griefs mieux
-fondés, reprochaient à Henri III de faire servir des Asperges et des
-Artichauts dans les somptueux banquets qu’il offrait à ses mignons[11].
-Gourmandise fort excusable pourtant!
-
- [11] D’Embry, _L’Isle des Hermaphrodites_, éd. 1605, p. 162.
-
-Si nous en jugeons par les descriptions de deux contemporains,
-Dalechamps[12] et l’anglais Gerarde, l’Asperge cultivée, au XVIe siècle,
-n’atteignait que la dimension d’une grosse plume de cygne. Nous
-reproduisons ici la gravure sur bois que donne Dalechamps de l’Asperge
-cultivée de son temps, bien peu différente de la forme sauvage. C’est
-cette Asperge commune ou Asperge verte, fluette et souvent amère, qui a
-été cultivée en France jusqu’à la vulgarisation assez tardive dans nos
-contrées de la grosse Asperge de Hollande.
-
- [12] _Hist. des plantes_, t. I, p. 517, éd. 1615.
-
-La culture ancienne de l’Asperge, longuement décrite par Olivier de
-Serres et Ch. Estienne, était très défectueuse.
-
-De Serres (1600) déplante ses Asperges au bout de 2 ou 3 ans pour les
-replanter plus profondément; mauvaise opération puisqu’il retardait
-inutilement la jouissance de son aspergerie. Sa coutume absurde de
-«châtrer» l’aspergerie est également un procédé inadmissible, l’intérêt
-du cultivateur n’étant pas d’affaiblir, en retranchant une partie des
-yeux, son plant d’Asperges qu’il doit au contraire désirer très
-productif. «L’on chastre l’aspergerie, ostant des tiges ce qui est
-treuvé de superflu, comme pour les artichaux, dont les restantes estant
-deschargées en fructifient copieusement.»
-
-Plus loin: «Est remarquable la naturelle amitié de l’asperge avec les
-cornes de la moutonnaille, pour s’accroistre gaiement près d’elles: qui
-a fait croire à aucuns, les asperges procéder immédiatement des cornes.
-Pour laquelle cause, au fond de la fosse, met-on un lict de cornes,
-qu’on couvre de quatre doigts ou demi-pied de terre et par dessus les
-asperges sont plantées.»
-
-[Illustration: ASPERGE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des Plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Ici nous sommes en présence d’un préjugé qui remonte aux premiers âges
-du jardinage. Les Géoponiques grecs admettent que les Asperges sont le
-produit de cornes de bélier mises en terre. Pline, rapportant cette
-fable, semble y ajouter foi. Au XVIe siècle, et jusqu’au milieu du
-XVIIe, nombre d’auteurs font allusion à cette prétendue propriété des
-cornes d’animaux de la race ovine d’engendrer des Asperges.
-
-Certains y voyaient surtout un prétexte à des plaisanteries
-rabelaisiennes. Noël du Fail dit que les Asperges ne pouvaient être
-rares à Paris «où il y a abondance de cornes»[13]. Rabelais lui-même n’a
-pas manqué de s’en égayer[14].
-
- [13] _Contes d’Eutrapel_, 1585, éd. elzévir. t. II, p. 267.
-
- [14] _Œuvres_, l. IV, chap. VII.
-
-Dans ce préjugé si ancien, il y avait une part de vérité. La «dominante»
-de l’Asperge paraît être l’azote. D’après des recherches récentes, la
-fumure azotée détermine un surcroît de rendement considérable[15]. Or la
-corne concassée, engrais à décomposition lente, sans faire naître des
-Asperges, devait favoriser puissamment la végétation des aspergeries. La
-constatation de ce phénomène aura donné lieu à ce curieux préjugé.
-
- [15] _Voyez_ Vercier, _Jal Soc. nat. d’Hortic._, 1907, p.
- 369.--Rousseaux et Brioux, _Bull. Soc. nat. d’Agric._, 1907, p. 33.
-
-Le choix des porte-graines, c’est-à-dire la sélection pratiquée par les
-cultivateurs n’a pas été sans améliorer cette plante potagère,
-quoiqu’elle soit peu modifiée au fond. Les consommateurs désiraient de
-très gros turions à extrémité arrondie, d’une jolie teinte rosée ou
-violacée. Quant à la longueur de la partie blanche comestible, on sait
-qu’elle provient du mode de culture, c’est-à-dire de l’épaisseur plus ou
-moins grande du rechargement annuel.
-
-De l’Asperge commune, peu éloignée de l’état sauvage, est donc née la
-grosse Asperge, dont il n’existe que deux races principales: l’Asperge
-_violette de Hollande_, dite aussi _d’Allemagne_ ou _de Pologne_ et
-l’Asperge _d’Argenteuil_ hâtive ou tardive. La première, comme ses
-différents noms l’indiquent, est cultivée depuis un temps immémorial
-dans le Nord de l’Europe. Les races locales _de Darmstadt_, _d’Ulm_, _de
-Marchiennes_, _de Vendôme_, _de Strasbourg_, etc., issues de la variété
-de Hollande, n’en sont pas distinctes.
-
-La grosse Asperge n’a été introduite en France qu’au commencement du
-XVIIIe siècle, et elle ne s’est vulgarisée que plus tard. Cl. Mollet,
-dans son _Théâtre des plans et jardinages_ écrit en 1610-1615, dit que
-de son temps il y avait plusieurs sortes d’Asperges, que les meilleures
-et les plus grosses venaient de Milan. Nous ne connaissons rien autre
-chose sur cette Asperge italienne. De Combles signale la grosse Asperge
-en ces termes: «L’Asperge de Pologne ou de Hollande ne s’est point
-encore multipliée au point d’en voir paroître dans les marchés publics;
-il n’y a que les gens qui en élèvent pour eux-mêmes qui en jouissent et
-comme la plantation en est très coûteuse, il se pourroit qu’elle ne
-devînt jamais marchande»[16].
-
- [16] _Ecole du Potager_, 1749, t. I, p. 206.
-
-En effet, à cette époque, et même bien plus tard, le village
-d’Aubervilliers qui fournissait la presque totalité de la consommation
-parisienne ne cultivait que l’Asperge commune.
-
-L’Asperge _rose hâtive d’Argenteuil_, voisine de la race de Hollande,
-mais supérieure en poids et plus précoce de dix jours, est une obtention
-des cultivateurs de ce village dont elle a fait la fortune[17].
-
- [17] Voyez _Revue horticole_, 1867, p. 153, 426; 1868, p. 87; 1888, p.
- 101.
-
-La culture de l’Asperge dans les villages d’Epinay, Bezons et Argenteuil
-est très ancienne. Mais ce n’est que vers 1800 qu’elle prit une grande
-extension. MM. Levesque, dit Charlemagne, et Lescot père furent les
-premiers habitants d’Argenteuil qui, vers 1805, introduisirent la
-culture en grand de l’Asperge dans les Vignes, puis sur tout le
-territoire de la commune. Deux membres d’une famille Lhérault ont
-beaucoup contribué aux progrès de l’asparagiculture à Argenteuil. M.
-Lhérault-Salbœuf, décédé en 1888, à l’âge de 85 ans, commença la culture
-de l’Asperge dans cette localité vers 1830 et y apporta beaucoup de
-perfectionnements. Il est en outre l’obtenteur d’une race sélectionnée,
-l’Asperge _améliorée tardive d’Argenteuil_ remarquable par ses énormes
-turions et sa productivité (lorsqu’elle se trouve dans les conditions
-voulues). Il présenta ce gain à la Société impériale d’Horticulture le
-25 avril 1861. En 1862, M. Louis Lhérault fit connaître sa variété _rose
-hâtive_ qui ne diffère de la précédente que par sa précocité. Mais déjà,
-en 1845, un cultivateur nommé Lescot-Bast possédait des Asperges hâtives
-qui lui valurent une récompense de premier ordre d’une exposition
-horticole de Versailles. Un autre cultivateur d’Argenteuil, M.
-Dingremont, a aussi disputé à Louis Lhérault l’honneur d’avoir créé une
-race hâtive[18]. En même temps, les asparagiculteurs d’Argenteuil
-substituaient à l’ancien mode de culture en fosses la culture à plat
-avec le buttage des touffes, ce qui permettait l’introduction de
-l’Asperge dans la grande culture. Des centres de production furent alors
-fondés dans certaines régions et le voisinage des grandes villes. C’est
-une culture des plus rémunératrices. La grande culture de l’Asperge en
-France occupe actuellement une superficie de 7000 hectares dans 42
-départements principalement: Seine-et-Oise, Seine, Loir-et-Cher, Yonne,
-Côte-d’Or, Aisne, Creuse, Vienne, Charente, Pyrénées-Orientales. Biskra
-en Algérie, Lauris et Cavaillon dans le Vaucluse, l’Auxerrois,
-Dombasles-sur-Meurthe, le canton de Ribécourt, Montmacq, le département
-des Côtes-du-Nord du côté d’Issignac, etc., sont des centres de
-production très importants qui ont fait entrer l’Asperge, autrefois
-légume de luxe, dans la consommation courante.
-
- [18] _Journ. Soc. d’Hortic. de Fr._ 1863, p. 447; 1879, p. 289.
-
-La Quintinie paraît être le premier qui ait cultivé l’Asperge
-artificiellement hors de sa saison, pour la table de Louis XIV. Il
-pratiquait le forçage sur couche et sous châssis et servait l’Asperge au
-grand roi dès le mois de décembre. La culture maraîchère a commencé à
-chauffer l’Asperge blanche seulement vers l’époque de la Révolution.
-Tamponet, fameux horticulteur de Reuilly, aurait été un des premiers à
-s’en occuper[19]. Nous savons que Quentin père, maraîcher à Saint-Ouen,
-forçait l’Asperge blanche en 1792[20]. Ce même Quentin et son beau-frère
-Marie ont introduit dans cette localité, vers 1800, la culture de
-l’Asperge verte, très recherchée par l’art culinaire sous le nom
-d’Asperge aux petits pois. C’est une spécialité qui est aujourd’hui,
-avec l’éducation des griffes d’Asperges, en vue du forçage, une source
-de richesse pour la commune de Saint-Ouen[21]. L’art culinaire réclamant
-des turions de 6 à 7 millimètres de diamètre seulement, c’est-à-dire
-minces et allongés, on emploie une race qui se rapproche de l’Asperge
-sauvage et les turions sont récoltés verdis à la lumière lorsque les
-feuilles commencent à se développer.
-
- [19] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1843, p. 403.
-
- [20] Moreau et Daverne, _Manuel_, p. 4.
-
- [21] _Revue horticole_, 1897, p. 136.
-
-En somme, quoique cultivée depuis plus de 2000 ans, l’Asperge est une
-plante qui n’a pas varié notablement. L’Asperge cultivée diffère peu du
-type sauvage. Le volume du turion, chez la plante cultivée, résulte
-surtout de la culture dans un sol ameubli et très fertile. Bossin,
-grainier-fleuriste à Paris, dans un opuscule publié en 1845[22], dit que
-son père, sans posséder la grosse Asperge _de Hollande_, obtenait
-néanmoins des turions de 15 centimètres de circonférence au moyen de
-fumures appropriées et de soins culturaux.
-
- [22] _Instruction pratique sur la plantation des Asperges_.
-
-
-
-
-CARDON et ARTICHAUT
-
-(_Cynara Cardunculus_ L.--_C. Scolymus_ L.)
-
-
-Entre ces deux Chardons élevés au rang de plantes potagères de premier
-ordre, il n’y a pas la moindre différence sous le rapport des caractères
-botaniques. Ce sont deux variétés formées par la culture et issues du
-Cardon sauvage (_Cynara Cardunculus_ L.), Cynarocéphale très épineuse,
-indigène dans le Midi de la France, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le
-Nord de l’Afrique, les îles de la Méditerranée. Ces plantes ne forment
-donc qu’une seule espèce bien que Linné ait cru devoir les classer comme
-espèces distinctes parce que le Cardon a les feuilles épineuses et son
-cousin germain l’Artichaut les feuilles peu ou pas épineuses. Or, ce
-caractère de mince importance, est même inconstant. Depuis Linné,
-l’Horticulture s’est enrichie de variétés de Cardons sans épines, dits
-_inermes_.
-
-A la suite d’une longue culture, les deux plantes ont subi de grandes
-modifications dans leurs parties utiles. Chez le Cardon, la variation
-s’est portée sur les côtes ou nervures médianes des feuilles qui se sont
-épaissies et fournissent un mets des plus recherchés après avoir été
-«blanchies», c’est-à-dire étiolées. Les feuilles ont aussi perdu tout ou
-partie de leurs épines, selon les variétés. La différenciation de
-l’Artichaut s’est faite sur le capitule floral (tête) en épaississant le
-réceptacle (fond) et la base des bractées ou écailles de l’involucre
-(feuilles). Dans la plupart des variétés, la plante n’est plus du tout
-spinescente.
-
-Le Cardon sauvage, fréquent dans le Midi sur les coteaux secs,
-sablonneux ou calcaires, est assurément le type de l’espèce. Ce ne peut
-être l’Artichaut, ce dernier n’ayant jamais été trouvé hors des jardins.
-Selon la remarque de A. de Candolle, comme la région de la Méditerranée,
-patrie de tous les _Cynara_, a été explorée à fond par les botanistes,
-on peut affirmer qu’il n’existe nulle part à l’état spontané.
-
-L’Artichaut est donc une forme obtenue par la culture. Il retourne
-d’ailleurs facilement au type commun de Cardon sauvage. On voit ce
-phénomène se produire, tantôt par atavisme chez certains sujets issus de
-graines, tantôt par dégénérescence chez des plantes qui végètent dans de
-mauvaises conditions de culture. Nous avons vu, nous-même, dans un
-jardin du Limousin, un malheureux pied d’Artichaut cultivé dans un
-terrain stérile. Il était retourné à l’état de Chardon épineux. Depuis
-de longues années, il épanouissait ses jolis capitules bleu d’azur, à la
-satisfaction du propriétaire du lieu, lequel ne se doutait pas que son
-«bouquet», pour employer son expression, était comestible.
-
-De ces deux plantes produites par l’industrie des jardiniers, la forme
-Cardon est la plus ancienne. Ceci est démontré par les variations
-nombreuses des races de Cardons cultivés qui diffèrent beaucoup au point
-de vue de la division des feuilles, du nombre des épines et de la
-taille, diversités qui indiquent une culture ancienne. Nous avons aussi
-des indices historiques.
-
-Il est certain que l’Antiquité a connu le Cardon cultivé et sauvage sous
-les noms de _Cactos_, _Scolymus_, _Cynara_, _Carduus_. Au contraire des
-Modernes qui mangent seulement la partie charnue des feuilles de cette
-plante, les Anciens, tout en appréciant les Cardes blanchies par
-enfouissement, consommaient aussi les têtes que nous trouvons dures et
-trop petites. On mangeait alors toutes les Carduacées indigènes,
-comestibles pour des populations pauvres et peu difficiles, ce que font
-encore les Arabes de l’Algérie.
-
-Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) mentionne le Cardon dans son
-Traité des plantes, sous le nom de _Cactos_, plante épineuse qui vient,
-dit-il, de Sicile, et dont on mange les pétioles écorcés et le fruit
-appelé Ascalia. Le Cardon sauvage croît aujourd’hui en Grèce, mais
-peut-être à la suite d’une naturalisation postérieure à Théophraste.
-
-Après ce naturaliste, d’autres auteurs grecs parlent du Cardon comme
-d’une plante comestible. Athénée dit que le _Cactos_ est analogue à ce
-que les Romains nomment _Carduus_ et les Grecs _Cynara_. Sophocle écrit
-_Kynara_ et _Kynaros_. Le _Scolymos_ paraît être le Cardon sauvage,
-cependant E. Fournier donne le _Scolumos_ de Dioscoride comme une autre
-Composée alimentaire le Scolyme, nommé aussi Cardousse ou Cardouille
-(_Scolymus hispanicus_).
-
-Tous ces noms ont été conservés dans la nomenclature botanique par les
-botanistes de la Renaissance et appliqués à peu près justement sauf pour
-le _Cactos_. Croyant reconnaître la plante épineuse de Théophraste dans
-un végétal américain, ils ont donné par erreur le nom de _Cactus_ à un
-genre de plante parfaitement inconnu aux anciens Grecs.
-
-Que devient le Cardon--_Cinara_ de Columelle et _Carduus_ de Pline--dans
-les mains des horticulteurs romains? Certes il a fait de grands progrès.
-Les gourmets, qui ne manquaient pas, commencent à s’en délecter. Le
-voilà cité par Pline le naturaliste comme un légume de luxe réservé aux
-riches. Carthage la Grande et Cordoue en Andalousie se livrent à la
-culture du Cardon pour l’approvisionnement de Rome; culture si
-lucrative, selon Pline, qu’on voyait des planches de ce légume rapporter
-6000 sesterces par an (un sesterce, 15 à 20 centimes de notre monnaie).
-Loin de se réjouir de ce mouvement commercial, le philosophe stoïcien
-qu’est Pline, ennemi du luxe et du bien-être, déclare ne rapporter ce
-fait qu’avec honte pour montrer la dépravation de ses concitoyens qui
-poussent la sensualité jusqu’à manger des Chardons perfectionnés[23].
-
- [23] _Hist. nat._, l. XIX, 43.
-
-Avant lui, Varron avait déjà écrit une satire contre la recherche et les
-délices des mets servis dans les repas. Parmi les productions
-recherchées par les gastronomes, et que Varron voue au mépris, figurent,
-avec de nombreux oiseaux et poissons, les Noix de Thasos, les Dattes de
-l’Egypte et même les Glands doux de l’Espagne[24].
-
- [24] Aulu-Gelle, _Nuits attiques_, VII, 16.
-
-A coup sûr, ce rigoriste aurait proscrit les Cardons et les Artichauts
-s’il les avait connus!
-
-La culture perfectionnée de ce légume semble donc avoir commencé à
-Cordoue et en Afrique vers le IIe siècle de notre ère. Une variété
-ancienne s’appelle encore aujourd’hui Cardon _d’Espagne_. La culture du
-Cardon s’est maintenue en Italie durant le moyen âge. Pierre de
-Crescenzi, agronome qui vivait à Bologne au XIIIe siècle, en parle dans
-son Traité d’Agriculture.
-
-De tout ceci il appert que les Anciens ont connu seulement le Cardon et
-non l’Artichaut. Comment ce dernier légume fut-il produit et à quelle
-époque? L’Artichaut résulte probablement d’une modification survenue à
-certains sujets dans les cultures de Cardons et cette amélioration
-serait due aux talents des jardiniers italiens du XVe siècle. Ici nous
-avons des dates d’introduction.
-
-Selon Targioni-Tozetti, un nommé Filippo Strozzi aurait apporté, de
-Naples à Florence, quelques pieds d’Artichauts en l’année 1466[25]. Vers
-la même époque, l’auteur du curieux roman italien _Le songe de
-Poliphile_ cite l’Artichaut «cher à Vénus». D’autre part, Ermolao
-Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en 1495, raconte dans un de
-ses ouvrages avoir vu un pied unique d’Artichaut cultivé comme une
-nouveauté dans un jardin particulier à Venise.
-
- [25] _Cenni storici_, 2e éd. p. 43.
-
-[Illustration: ARTICHAUT (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des Plantes_
-de Dalechamps.]
-
-Cinquante ans plus tard, en 1557, Matthiole dit que l’Artichaut est
-abondant en Toscane, qu’il vient de Naples et est originaire de Sicile.
-Peut-être les Arabes, longtemps maîtres de la Sicile, ont-ils apporté
-d’Espagne quelques variétés de Cardons spécialement cultivés pour la
-délicatesse de leurs capitules à fonds plus ou moins charnus. C’est
-possible. Déjà Ibn-el-Awam, écrivain de l’Espagne musulmane au moyen
-âge, indique dans son Traité d’Agriculture la culture du _Kinaria_
-auquel il faut donner beaucoup d’eau pour obtenir de gros fruits, phrase
-qui convient bien à notre Artichaut.
-
-En France, l’Artichaut était en grande vogue dès la première moitié du
-XVIe siècle. Il a été introduit en Angleterre vers 1548, sous Henri VIII
-qui les aimait beaucoup[26].
-
- [26] Phillips, _History of cultivated vegetables_, II, p. 23.
-
-Alors, de tous côtés, divers auteurs parlent de ce nouveau légume et le
-nomment avec de nombreuses variantes orthographiques. Les plus anciens
-botanistes tels que Ruel, Lonicer, l’appellent _Articol_, du mot
-néo-latin _Articacton_ ou plutôt _Articalctum_. Rabelais, dans son
-Pantagruel (livre IV, chap. 59), fait figurer les «Artichaulx» parmi les
-mets recherchés par les Gastrolâtres. Le médecin anversois Nonnius
-prononçait _Artachoche_. Voici l’orthographe adoptée par le poète
-Ronsard dans une ode _à son valet_[27].
-
- «Achète des abricôs,
- Des pompons, des artichôs,
- Des fraises et de la crême,
- C’est en esté ce que j’ayme.»
-
- [27] _Odes_, I. 11, 18.
-
-L’orthographe avec le T final ne paraît définitivement fixée que vers le
-XVIIIe siècle.
-
-Pendant longtemps l’Artichaut fut un légume rare et cher. Il ne va pas
-sur la table des pauvres, dit Bruyerin-Champier (XVIe siècle). On ne le
-trouvait que dans les jardins de bonnes maisons. D’après Dalechamps: «il
-ne se fait pas de banquets somptueux où l’on ne serve de cette «viande»
-pourvu que c’en soit la saison». Mais, gros scandale! Comme autrefois,
-ceux qui mangeaient des Artichauts et des Asperges devaient subir les
-invectives des gens qui ont toujours voulu, sans beaucoup de succès,
-réformer les mœurs... des autres. Nous pouvons donner un échantillon de
-la prose d’un de ces esprits chagrins, le sieur Daigue, auteur en 1530,
-du rare opuscule _Singulier traicté contenant les propriétés_, etc.:
-«Nous, comme brutes, dévorons eschardons, viande (nourriture) naturelle
-des asnes. O nous, par trop voluptueux, nous par trop sujets à
-gulositez! O prodigues de ventre, ce seroit merveille n’estre permys aux
-asnes manger Artichaultz.»
-
-On retrouve les mêmes récriminations dans les ouvrages du médecin
-Mizault et dans le _De re Cibaria_ de Bruyerin-Champier.
-
-Ces préjugés contre les légumes de luxe ont été fort tenaces dans
-certains milieux. Le _Roman bourgeois_, de Furetières, écrit en 1666,
-dépeint très bien les mœurs et l’étroitesse d’esprit de la bourgeoisie
-au XVIIe siècle.
-
-C’est une grand’mère qui parle: «Quand nous estions fille, dit-elle, il
-nous falloit vivre avec tant de retenue, que la plus hardie n’auroit pas
-osé lever les yeux sur un garçon. Si quelqu’une de nous eust mangé des
-asperges ou des artichaux, on l’auroit monstrée au doigt, mais
-aujourd’hui les jeunes filles sont plus effrontées que des pages de
-cour[28].»
-
- [28] Tome I, éd. Jeannet, p. 181.
-
-Malgré tout, le grand monde mangeait beaucoup d’Artichauts, et d’autant
-plus que la médecine du temps attribuait à ce légume des propriétés
-«réchauffantes», selon l’expression de Brantôme, qui devait s’y
-connaître[29]. L’Artichaut était considéré comme un succédané des
-Truffes, Morilles et autres mets stimulants. A ce propos, La
-Framboisière, médecin de Louis XIII, est très explicite dans son vieux
-français qui, comme le latin, brave dans les mots l’honnêteté![30]
-
- [29] _Œuvres_, t. IX, p. 221.
-
- [30] _Œuvres_, 1613. p. 95.
-
-La reine Catherine de Médicis, de voluptueuse mémoire, adorait les fonds
-d’Artichauts. Le chroniqueur L’Estoile, dans son _Journal_, à la date du
-19 juin 1575, raconte que la Reine-mère se trouvant au repas de noces de
-Mlle d’Artigues, mangea tant de fonds d’Artichauts qu’elle «cuida
-crever», dit-il peu respectueusement. Connaissant son faible on a dû lui
-servir souvent son mets favori. Deux menus de grands festins que la
-reine Catherine a honorés de sa présence nous en donnent la preuve. En
-juin 1549, les échevins de la Ville de Paris lui offrirent un splendide
-repas dans le Parloir-aux-Bourgeois; on y consomma douze douzaines
-d’Artichauts, à 6 livres la douzaine[31]. Le 28 août 1563, la reine
-visitait Falaise, on lui servit un grand dîner maigre et le compte de
-dépenses marque pour légumes et fruits: Artichauts 6 sols, Pois chiches
-4 sols, Oranges 5 sols[32].
-
- [31] Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, t. III, p. 418.
-
- [32] Ferrière-Percy (de la), _Journal de la Comtesse de Sanzay_, p.
- 125.
-
-L’origine des variétés de Cardons et d’Artichauts est obscure et
-incertaine. Il en est de même d’ailleurs pour toutes les anciennes
-variétés de plantes horticoles et l’usage de les distinguer par des noms
-particuliers est assez moderne.
-
-La variété dite Cardon _de Tours_ est très ancienne. Quoique épineuse,
-elle était déjà préférée, au XVIIe siècle, au Cardon _d’Espagne_.
-
-Le Cardon _inerme_ ou sans épines a fait son apparition vers 1800. Le
-_Bon Jardinier_ de 1801 le cite pour la première fois comme une
-nouveauté due à un jardinier français.
-
-Le Cardon _plein sans épines, à côtes rougeâtres_ a été mis au commerce
-vers 1819 par Vilmorin qui l’avait reçu de M. de Lacour-Gouffé,
-directeur du Jardin botanique de Marseille. Le Cardon _Puvis_, introduit
-dans les cultures parisiennes en 1841, fut communiqué à M. de Vilmorin
-par le savant agronome qui lui a donné son nom.
-
-Bauhin, au commencement du XVIIe siècle, se contentait de distinguer les
-races d’Artichauts par la forme conique ou globuleuse des têtes ou par
-le coloris vert ou violet des écailles. Il y avait déjà des races
-précoces. Le _Jardinier françois_ (1651) ne connaît que deux sortes: le
-vert et le violet. La Quintinie cultivait, en plus, le rouge.
-
-L’_Ecole du Potager_, par de Combles (1749), qui est le plus ancien
-ouvrage spécial sur la culture potagère, admet cinq variétés: le blanc,
-le vert, le violet, le rouge et le _Sucré de Gênes_. Le vert, dit-il, a
-les têtes très grosses et est le plus répandu sur les marchés. Cette
-variété était sans doute analogue à l’Artichaut _gros vert de Laon_,
-l’Artichaut français par excellence dont le nom paraît vers la fin du
-XVIIIe siècle[33]. Gerarde, auteur anglais (1596), connaissait deux
-variétés, une d’origine française, à capitule conique et la variété
-_Globe_, la plus populaire en Angleterre. Miller, en 1732, ne cite
-encore que ces mêmes variétés: L’Artichaut _de France_, à tête conique,
-à écailles étroites, vertes et tournées en dehors et l’Artichaut _rond_,
-à écailles larges, tournées en dedans et dont la partie charnue est très
-épaisse. On la préfère beaucoup à l’autre, dit-il.
-
- [33] _Soupers de la Cour_ (1778), t. II, p. 210.
-
-L’Artichaut _gros camus de Bretagne_ a été introduit dans les environs
-de Paris vers 1810 par M. Féburier, agronome de Versailles, et propagé
-par les maisons Tollard et Vilmorin.
-
-La culture ancienne du Cardon différait beaucoup de celle pratiquée de
-nos jours. Olivier de Serres, au XVIe siècle, ne connaissait d’autre
-méthode que celle des Anciens: «La plante qu’on veut blanchir est
-premièrement deschargée du superflu de son ramage (feuillage), coupant
-ses summitez à la serpe et du reste faict un botteau, lié estroitement
-avec des oziers en trois endroits.
-
-«Après creusera-on une fossette, longue, estroite, profonde d’environ un
-pied et demi, au devant de la plante d’icelle, où sans aucunes en
-arracher, le botteau sera couché et couvert des rognures du ramage;
-finalement la terre est remise sur le botteau et la pressant avec les
-pieds, par ce moyen se blanchira en trois semaines ou un mois.»
-
-La méthode moderne est plus commode, on obtient le même résultat avec
-l’empaillage des pieds sur place. Ch. Estienne a reproduit, dans sa
-_Maison rustique_, tous les préjugés ridicules sur la culture des
-plantes et les erreurs des agronomes latins Columelle et Palladius: «Si
-l’on veut, dit-il, que l’Artichaut (ou Cardon) vienne sans épines, il
-faut frotter contre une pierre et rompre l’extrémité de la graine qui
-est pointue, ou mettre la graine en manière d’ente dans la racine de la
-Laitue. Vous aurez Artichaut de bonne senteur si vous mettez tremper la
-graine trois jours en jus de rose ou de lis, huile de laurier ou
-lavande.»
-
-L’intéressante question de l’étymologie du mot Artichaut est incertaine.
-Les anciens botanistes le donnent comme dérivé de _Cocalum_, cône ou
-strobile de Pin, par allusion aux écailles imbriquées du capitule.
-Littré dit qu’Artichaut vient de l’arabe _ardhi_ terre et _schoki_,
-épine.
-
-Le mot arabe pour Artichaut: _Harshaf_ ou _Kharchioff_, a été aussi mis
-en ligne.
-
-Autre solution proposée par un éminent linguiste:
-
-On peut admettre deux mots types pour les différents noms de l’Artichaut
-dans les langues européennes, le français _Artichaut_ et l’italien
-_Carciofo_.
-
-Artichaut dérive d’un mot bas-latin créé par les herboristes au XVe
-siècle, pour désigner le nouveau légume dont on mangeait les capitules.
-Ce mot néo-latin se présente chez les botanistes de la Renaissance sous
-les diverses formes: _Articoctus_, _Articactus_, _Articoccalus_,
-_Alcocalus_ et autres.
-
-Comme le montre le T final, Artichaut est sorti de la forme correcte
-_Articoctus_.
-
-_Articoctus_ ou _Articactus_ peut s’expliquer par l’adverbe grec _Arti_
-préfixé au mot _Cactos_ ou _Cactus_ qui désignait le Chardon cultivé
-chez les Anciens. Le mot composé _Articoctus_ aurait le sens de fruit de
-Chardon nouvellement développé, comme nous disons tête d’Artichaut.
-
-Sont dérivés du néo-latin _Articoctus_ tous les noms de l’Artichaut dans
-les langues du Nord de l’Europe: français, anglais, allemand, flamand,
-polonais, etc.; le provençal _Artichaou_, le limousin _Artijaou_, le
-vénitien _Articioco_, le génois _Articiocca_, etc., par suite de
-l’influence française dans la haute Italie.
-
-Les variantes orthographiques résultent des prononciations locales.
-
-Le second mot type, l’italien _Carciofo_ (qui se prononce _Khartchoffo_,
-avec l’_o_ final presque muet), est sûrement dérivé de l’arabe _Harshaf_
-(Artichaut) qui aurait formé le nom de ce légume dans les dialectes de
-l’Italie centrale et méridionale, dans ceux de la Péninsule hispanique:
-
-L’italien _Carciofo_; le romain _Carciofano_; le napolitain _Carcioffa_;
-le catalan _Carxofa_; la langue franque d’Alger _Carchouf_; le
-languedocien _Carchoflo_. L’espagnol _Alcachofa_ dérive aussi de
-_Harshaf_ précédé de l’article arabe _al_. De même le portugais
-_Alcachofra_; l’andalou _Alcarcil_; le sarde, _Iscarzoffa_, etc.
-
-Par exception, le sicilien _Cacocciula_ semble dérivé directement du
-grec. Il serait alors un diminutif du mot _Cactos_[34].
-
- [34] Bonaparte (Louis Lucien), _Neo-Latin Names for «artichoke»_;
- London, 1885, in-8 de 7 p. (Extrait de _Philosophic. Trans._).
-
-
-
-
-CÉLERI
-
-(_Apium graveolens_ L.)
-
-
-Les Céleris cultivés sont des races jardinières issues de l’Ache
-odorante (_Apium graveolens_ L.), Ombellifère semi-aquatique, peut-être
-vénéneuse, botaniquement apparentée aux genres Persil, Berle, Ciguë,
-Œnanthe et autres de la tribu des Cicutées.
-
-Parmi nos plantes potagères on ne saurait donc trouver un plus
-remarquable exemple des changements avantageux que peut produire la
-culture sur une plante sauvage dangereuse qu’elle a transformée ici en
-légume savoureux, très sain, quoique de digestion un peu difficile.
-
-L’Ache ou Céleri sauvage est une herbe bisannuelle, à odeur aromatique
-forte et désagréable, d’une saveur âcre et brûlante; ses feuilles
-luisantes, très découpées, rappellent bien l’aspect du Céleri cultivé,
-mais la plante sauvage est plus drageonnante, se rapprochant par là des
-variétés de Céleris dits _à couper_; en outre, les feuilles de l’Ache ne
-présentent pas les côtes larges et épaisses qui rendent comestible le
-Céleri cultivé ni surtout le renflement bulbeux de la base de la tige du
-Céleri-Rave.
-
-L’Ache odorante croît abondamment dans les endroits marécageux du
-littoral des mers européennes. Son aire de dispersion est très étendue
-comme il arrive fréquemment chez les plantes aquatiques ou
-semi-aquatiques qui ont une aire moyenne plus grande que les autres.
-L’Ache se trouve depuis la Suède au Nord jusqu’à l’Algérie au Sud; en
-Egypte, en Abyssinie; en Asie depuis le Bélouchistan jusqu’aux montagnes
-de l’Inde anglaise[35]. Des botanistes l’ont rencontrée en Fuégie, en
-Californie et dans la Nouvelle-Zélande. Elle manque à la flore
-parisienne.
-
- [35] De Candolle, _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 71.
-
-On peut suivre l’histoire du Céleri sauvage et cultivé à travers les
-âges.
-
-Quoique la culture du Céleri, comme plante alimentaire, ne soit pas
-ancienne, l’Ache des marais qui en est incontestablement la forme
-sauvage avait été remarquée dès la haute antiquité et servait à divers
-usages. Les Grecs et les Romains l’employaient comme plante funéraire.
-Le moyen âge en fit une plante médicinale importante.
-
-Enfin, au XVIe siècle, l’Ache, sous le nom italien de Céleri, devint
-légume.
-
-Les commentateurs admettent que la plante nommée _Selinon_ dont il est
-déjà parlé dans l’_Odyssée_ d’Homère et plus tard chez les poètes grecs
-Pindare, Aristophane, Anacréon, Théocrite, est l’Ache odorante, de même
-que l’_Eleioselinon_ de Théophraste et de Dioscoride. Le Céleri sauvage
-jouait alors un rôle dans les cérémonies funèbres. On en couronnait les
-morts, on en plantait sur les tombeaux, d’où le dicton «il ne lui manque
-plus que l’Ache» pour indiquer l’état désespéré d’un malade. Cet usage
-s’étendait même en dehors du monde gréco-romain. On a trouvé dans des
-tombeaux de l’ancienne Egypte des guirlandes composées de rameaux de
-Céleri entrelacés avec des pétales de Lotus bleu[36].
-
- [36] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 78.
-
-Dans Virgile et Horace, l’Ache porte le nom latin d’_Apium_. Un vers
-d’Horace nous apprend que l’Ache associée aux Roses et aux Lis faisait
-l’ornement des repas. Mais cet _Apium_ pourrait bien être le Persil, de
-même que l’Ache verte donnée comme récompense en Grèce, sous forme de
-couronnes, aux vainqueurs des jeux Néméens.
-
-Il est bien difficile d’identifier certains noms donnés aux plantes par
-les Anciens et d’en établir la concordance avec les dénominations
-modernes des végétaux. Les mots _Selinon_ et _Apium_ désignent en grec
-et en latin tantôt l’Ache, tantôt le Persil, autre espèce du genre
-_Apium_ que nous distinguons par un nom particulier. Les Romains, si
-superstitieux, auraient-ils admis dans leurs festins une plante
-funéraire d’ailleurs malodorante et de mauvais présage? C’est assez
-douteux, tandis que le Persil par son gai feuillage et son arome pouvait
-remplir plus agréablement le rôle de plante décorative des festins. La
-coutume d’orner les plats et certains mets de branches de Persil ne
-serait-elle pas une tradition perpétuée d’un usage antique?
-
-Pline et Palladius emploient encore le nom d’origine grecque
-_Helioselinum_ qui veut dire Ache ou Persil de marais. Il s’agit bien du
-Céleri cette fois. Pline distingue l’Ache sauvage et la variété cultivée
-dont on fait blanchir les feuilles, dit-il, ce qui diminue beaucoup
-l’amertume. On ne peut cependant conclure de cette phrase que l’Ache
-était largement cultivée pour l’alimentation. L’_Edit du maximum_
-promulgué en 301, sous Dioclétien, qui tarifie toutes les plantes
-légumières mises en vente sur les marchés de l’empire romain, ne
-mentionne pas le Céleri. L’antiquité avait d’ailleurs une autre
-Ombellifère très voisine pour remplacer l’Ache des jardins, c’était le
-Maceron (_Smyrnium Olus-atrum_ L.), plante aujourd’hui disparue des
-jardins. Bien qu’inférieur en qualité au Céleri, le Maceron a été
-pendant plus de quinze siècles l’objet d’une culture importante. On a
-consommé, jusqu’au XVIe siècle, ses feuilles, ses pétioles blanchis à la
-façon du Céleri et ses racines volumineuses en guise de Céleri-Rave.
-Toutefois l’art culinaire a pu se servir très anciennement, comme
-condiment, de quelques variétés d’Ache adoucies par la culture ou
-naturellement dépourvues d’âcreté, car on a remarqué une grande
-diversité de saveur dans l’Ache sauvage. Le botaniste Forster dit que
-les matelots du capitaine Cook ont employé l’Ache comme plante
-antiscorbutique lorsque ce navigateur explora la Nouvelle-Zélande, ce
-qui indique qu’elle n’est pas toujours vénéneuse.
-
-L’Ache reparaît au moyen âge sous la forme de plante médicinale très
-estimée. On lui reconnaît des propriétés médicamenteuses contre les
-opilations, c’est-à-dire les obstructions des conduits naturels. Jusqu’à
-une époque assez rapprochée de nous, le Céleri sauvage a passé pour être
-un fondant et un diurétique. D’après l’_Hortulus_ du moine Strabo (IXe
-siècle), P. de Crescence (XIIIe siècle), Barthélemy de Glanville (XIVe
-siècle), le _Jardin de Santé_, le _Grant Herbier_ (XVe siècle): la
-commune Ache ouvre les conduits du foie et de la rate, fait bien uriner,
-brise la pierre et la gravelle, vaut contre jaunisse, hydropisie,
-morsure de bêtes venimeuses, etc.
-
-Avec tant de qualités il n’est pas étonnant que l’on ait planté l’Ache
-dans tous les jardins. Toutefois, personne ne paraît l’avoir cultivée
-comme plante potagère avant le milieu du XVIe siècle, et encore tous les
-botanistes de la Renaissance: Fuchs (1542), Tragus (1552), Matthiole
-(1558), Dodoens (1583), Dalechamps (1587), Camerarius (1588), Pena et
-Lobel (1570), Gerarde (1591), Clusius (1601), ne connaissent que l’Ache
-médicinale. Même le nom donné par Bauhin au Céleri: _Apium vulgare
-ingratus_ (_sic_) n’indique pas que l’on en faisait grand cas pour la
-cuisine au commencement du XVIIe siècle.
-
-Pendant ces mille ans de culture à titre de plante médicinale, le type
-varia peu sans doute, cependant l’«ébranlement» finit par se produire et
-donna naissance aux variétés de Céleris alimentaires.
-
-Le Céleri creux ou Céleri _à couper_, encore très voisin de la forme
-sauvage, est la première amélioration obtenue par la culture. Dans cet
-état, la plante a perdu l’odeur repoussante et l’âcreté qui la rendaient
-suspecte, mais les tiges sont creuses et filandreuses. On utilise
-seulement les feuilles et les tendres sommités pour assaisonner les
-bouillons, ragoûts et comme fourniture de salade.
-
-Bruyerin-Champier (_De re Cibaria_, 1562), signale l’emploi du Céleri
-creux dans la cuisine comme plante condimentaire aromatique. Les
-différentes éditions de la _Maison rustique_, de Ch. Estienne,
-mentionnent aussi le Céleri creux, non au chapitre des plantes
-potagères, mais avec les fines herbes. Olivier de Serres (1600) ne
-connaissait pas davantage les grandes variétés à côtes, c’est-à-dire à
-pétioles devenus charnus et tendres après blanchiment. Il cite l’Ache
-des jardins avec le Persil, Cerfeuil et autres herbes destinées aux
-assaisonnements.
-
-L’apparition du mot Céleri dans la langue horticole ou culinaire
-coïncide justement avec l’introduction des variétés de Céleri à côtes
-pleines, originaires d’Italie, et les seules véritablement comestibles.
-
-Dans ce nouveau perfectionnement du Céleri creux ou _à couper_, ce sont
-les pétioles creusés en gouttières qui ont pris un développement anormal
-et constituent les «côtes» de Céleris; en même temps, la partie
-inférieure de la tige sur laquelle s’insèrent ces pétioles modifiés a
-grossi proportionnellement de manière à former ce qu’on appelle le
-«cœur» du Céleri[37].
-
- [37] Duchartre, _Journ. Soc. nat. Hortic. Fr_. 1885, p. 674.
-
-Selon Targioni-Tozetti, auteur autorisé, on cultivait le Céleri en
-Italie, pour la table, dès le XVIe siècle. Comme tous les méridionaux,
-les Italiens ont toujours eu un goût prononcé pour les herbes à forte
-saveur. La longue culture de l’Ache pour usages médicinaux a pu leur
-suggérer l’idée d’employer dans la cuisine une plante aussi fortement
-aromatique, mais on va voir que, même au XVIe siècle, le Céleri était
-loin d’être un légume populaire en Italie. Le poète Alamanni (chant V de
-sa _Cultivazione_, qu’il termina en 1546) note l’_Apium_ comme plante
-médicinale et adresse des louanges à un autre végétal Ombellifère de
-genre voisin, au _Macerone_. Ainsi le Maceron était alors cultivé en
-Toscane de préférence au Céleri. Vers le même temps, Soderini et
-Agostino Riccio (1596) disent: «Le Céleri (Sedano) n’est guère en usage
-dans la cité de Florence».[38] En Angleterre, Parkinson (1629) considère
-le «Sellery» comme une rareté. Mais du temps de Ray (1686) il était bien
-connu. Cet auteur montre que la culture du Céleri a commencé en Italie
-et s’est étendue graduellement à la France et à l’Angleterre. Selon Van
-den Groen, le «Seleri» était assez répandu en 1669 dans le Brabant.
-
- [38] _Cenni storici_, 2e éd., p. 50.
-
-En France, d’après le Catalogue de Guy de la Brosse, on cultivait en
-1641 au Jardin royal des plantes de Paris, en même temps que l’Ache
-sauvage, l’_Apium Italorum seu Celerum_ c’est-à-dire l’Ache des Italiens
-ou Céleri. Le _Jardinier françois_ (1651) cite le «Sceleri» d’Italie
-parmi les salades. Mais, mieux que les auteurs horticoles, les livres de
-cuisine nous renseignent sur l’emploi alimentaire des variétés
-primitives de Céleris à côtes qui paraissent avoir été recherchées
-d’abord comme friandise, après préparation spéciale.
-
-Le fameux _Cuisinier françois_ de La Varenne (1651) attache peu
-d’importance au Céleri; c’est pour lui un entremets de carême qui se
-mange cru ou cuit avec huile, poivre et sel. Un autre traité très
-estimé: _Le Maître d’Hôtel_ (1659) s’étend plus longuement sur le
-«Sellery» des Italiens, qu’il appelle aussi _Apuy_, nom évidemment
-dérivé de l’_Apium_ latin.
-
-Il donne une seule recette qui est très curieuse: «Prenez des cottons
-(côtes) d’Apuy bien blancs, ratissez-les comme des raves et coupez-les
-en longueur environ de six doigts. Liez-les par petites bottes et
-faites-les cuire dans l’eau avec un peu de sel. Lorsqu’ils seront cuits
-tirez et égouttez. Faites-les ensuite sécher entre deux serviettes:
-étant secs, dressez-les sur une assiette et garnissez-la de citrons, de
-grenades et betteraves cuites.»
-
-Comme on le voit, le Céleri n’avait pas dans la cuisine ancienne
-l’importance qu’il a prise de nos jours. Il a fallu qu’une sélection
-prolongée perfectionnât les variétés primitives, à côtes trop maigres et
-à cœurs peu fournis pour que ce légume puisse entrer dans les
-préparations culinaires sérieuses.
-
-L’idéal était d’obtenir des races non drageonnantes, à côtes nombreuses,
-serrées, épaisses, à chair ferme et cassante, non filandreuse et à cœur
-très plein.
-
-Ces améliorations, qui se poursuivent encore aujourd’hui, commencèrent
-vers le XVIIIe siècle.
-
-Alors on ne se contenta plus de manger le Céleri en hors-d’œuvre ou en
-salade; les cuisiniers purent l’accommoder au jus, en ragoût, à la sauce
-blanche.
-
-Dès l’époque de La Quintinie, qui décéda en 1690, on connaissait les
-divers procédés destinés à attendrir ce légume par l’étiolat: buttage,
-empaillage. Le jardinier de Louis XIV pratiquait déjà la culture en
-tranchées. Il ne connaissait qu’une sorte de Céleri. Nous sommes plus
-riches. En 1904, la 3e édition des _Plantes potagères_ de
-Vilmorin-Andrieux décrivait plus de 30 variétés suffisamment distinctes;
-les différences portant surtout sur les découpures des feuilles, la
-grosseur et la couleur des pétioles, la taille et la vigueur de la
-plante.
-
-Les variétés anglaises et américaines sont innombrables.
-
-Nous n’avons pas trouvé de noms ni de représentations iconographiques
-des variétés primitives de Céleri à côtes. De Combles cite le Céleri
-_long_ ou tendre, le Céleri _court_ ou dur, enfin le Céleri _plein_ qui
-ne différait du _long_ que par sa côte pleine et charnue. Les deux
-premières sortes avaient leurs côtes creuses[39].
-
- [39] _Ecole du Jardin Potager_, 1749, t. I, p. 321.
-
-Malgré ce défaut, c’est le Céleri _long_ qui a été le plus cultivé, à
-cause de sa grandeur, du moins jusqu’aux premières années du XIXe
-siècle. On reprochait au Céleri _plein_, mal fixé et dur, de dégénérer
-facilement. Pourtant le catalogue d’Andrieux pour 1778 annonce d’abord
-le Céleri _plein_, ensuite le _panaché rose_. Toutes ces sortes,
-éliminées par d’autres plus perfectionnées, furent remplacées par un C.
-_plein blanc_ qu’on améliora encore et qui fut le plus généralement
-cultivé dans la région parisienne pendant le cours du siècle dernier. Le
-_Bon Jardinier_ de 1812 signale un C. _turc_, variété nouvelle
-originaire de Prusse. C’était une sous-variété du _plein_ commun mais à
-côtes plus charnues, plus tendres, d’une saveur moins aromatique; elle
-figurait sur les catalogues de Vilmorin depuis 20 ans. Le C. _turc_ a
-été beaucoup cultivé; vers 1890 on le disait à peu près disparu.
-
-D’après les ouvrages horticoles du temps, on cultivait, vers 1825, le
-grand Céleri _long_, le _plein blanc_, le _turc_, le _nain frisé_. Le
-_Bon Jardinier_ de 1825, place au premier rang le _plein blanc_, puis le
-_turc_, le _frisé_ et quelques variétés nouvelles à côtes colorées; le
-_plein rouge_, le _plein rose_, le _gros violet de Touraine_. Ce dernier
-est resté dans les cultures; il a produit une multitude de sous-variétés
-colorées. Vers 1830, il passait pour le plus remarquable des Céleris par
-l’épaisseur de ses côtes et le volume entier de la plante. Nous avons
-maintenant un Céleri _violet à grosse côte_ (Vilmorin 1895), issu du
-Céleri _Pascal_; un Céleri _plein doré à côte rose_ (Vilm. 1896) et
-beaucoup d’autres Céleris colorés d’origine anglaise. Il est à noter que
-l’Ache sauvage des terrains salés des bords de la mer, son habitat
-préféré, présente souvent aussi un coloris intense rouge ou violet.
-
-Dans la seconde moitié du siècle dernier, les maraîchers parisiens
-avaient adopté et estimaient beaucoup le C. _court hâtif_, à cœur très
-plein, qu’ils appelaient à tort Céleri _turc_, nom qui doit être réservé
-à une forte variété du C. _plein blanc_.
-
-Les anciennes variétés de Céleris avaient gardé de l’état sauvage une
-fâcheuse tendance à émettre des rejets ou bourgeons adventifs, au grand
-détriment de la grosseur des parties comestibles: le cœur et les côtes;
-aussi les semeurs s’appliquèrent-ils à produire des races sans drageons.
-Vilmorin annonçait en 1877, comme une amélioration notable, son C.
-_plein blanc court à grosse côte_ ne drageonnant pas.
-
-Un autre desideratum était d’obtenir l’étiolat naturel du Céleri, car le
-blanchiment a l’inconvénient de faire souvent pourrir les plantes.
-
-On doit à un habile maraîcher d’Issy (Seine), M. G. Chemin, un C. _plein
-blanc doré Chemin_ dont les côtes prennent naturellement une teinte
-jaune pâle de sorte que ce Céleri n’a besoin d’être soumis que peu de
-temps à l’étiolat. Cette nouvelle race, trouvée et sélectionnée par M.
-Chemin en 1875, fut mise au commerce en 1885, date de l’introduction
-d’un Céleri analogue, le C. _plein blanc d’Amérique_ à côtes
-naturellement blanches et intéressant par la teinte argentée de son
-feuillage.
-
-Une nouveauté de 1890, le C. _Pascal_, à côtes vertes, mais très tendres
-et blanchissant facilement, réunit peut-être toutes les conditions
-requises pour un Céleri parfait: étiolat rapide, côtes épaisses et
-charnues, longue conservation.
-
-Quelle piteuse figure ferait le Céleri cultivé il y a 200 ans par La
-Quintinie à côté de ce produit perfectionné!
-
-Chez d’autres sortes, la variation a modifié aussi le feuillage qui est
-devenu curieusement découpé comme dans le C. _Corne de Cerf_ (1891), le
-C. _plein à feuille de Fougère_ (Vilm. 1894); ou bien frisé dans le C.
-_plein blanc doré et frisé_ (_Rivoire_, 1906).
-
-Il y a des races géantes, moyennes, courtes et naines. Parmi ces
-dernières, citons un Céleri de fantaisie, le C. _Scarole_ (Forgeot,
-1886) qui ne dépasse pas 10 à 12 centimètres de hauteur.
-
-
-CÉLERI-RAVE.
-
-Un second type de Céleri, dont l’importance n’est pas moindre pour l’art
-culinaire, le Céleri-Rave, est celui qui a été le plus profondément
-modifié par cette mystérieuse faculté qu’ont les plantes de varier sous
-l’influence de la culture. Ici, les pétioles creux et amers, comme à
-l’état sauvage, sont inutilisables. La variation s’est portée sur la
-base de la tige et le haut de la racine amenant un développement anormal
-de ces parties de la plante qui se sont réunies pour former une
-tubérosité à chair moelleuse constituant un mets très fin.
-
-Contrairement à l’opinion généralement admise, le Céleri-Rave est plus
-ancien que le Céleri à côte. Ce qui l’a fait croire d’origine récente,
-c’est que sa culture a toujours été localisée et peu étendue. Les
-marchés ne le reçoivent que depuis un petit nombre d’années.
-
-Les Anciens, qui consommaient les racines moins succulentes du Maceron,
-n’ont pas eu l’idée de développer la souche déjà volumineuse du Céleri
-sauvage pour la rendre comestible. Qui pourra jamais dire où et quand
-s’est fait ce perfectionnement?
-
-Quelques botanistes de la Renaissance, en particulier Ruellius (_De
-naturâ stirpium_, 1536) témoignent que l’on mangeait de leur temps la
-racine de l’Ache soit crue, soit cuite. L’Italie a probablement commencé
-la culture de ce légume. Le savant Porta dit avoir vu le Céleri-Rave
-qu’il appelle _Apium capitatum_ dans les jardins de Theano, Santa-Agatha
-et autres lieux en Apulie. Il décrit le bulbe comme étant de la grosseur
-de la tête d’un homme, et d’un goût doux, agréable et parfumé[40].
-
- [40] _Villæ libri_ XII, 1592.
-
-Le botaniste Rauwolf, qui voyageait en Orient en 1573, parle de
-l’_Eppich_--nom germanique de l’Ache--dont on mangeait les racines après
-cuisson, avec sel et poivre, à Tripoli, et à Alep en Syrie[41].
-
- [41] Gronowius, _Orient._ 1755, p. 35.
-
-Bauhin cite un _Selinum tuberosum_ qui est incontestablement le
-Céleri-Rave. Au milieu du XVIIe siècle, le _Cuisinier françois_ de La
-Varenne et les autres traités similaires donnent des recettes culinaires
-pour la préparation de la racine de Céleri. On la mangeait surtout en
-salade. Puis ce légume passe de mode et s’éclipse au point que De
-Combles parlant en 1749 du Céleri _à grosse racine_, pouvait dire: «Ce
-Céleri n’est guère cultivé en France, mais on en fait grand cas en
-Allemagne et on a raison; il n’y a point de soupe, ni presque de ragoût
-où on ne l’emploie». Cependant la culture du Céleri-Rave n’a jamais été
-abandonnée dans le Nord et l’Est de la France. Il y a 60 ans, Victor
-Pâquet, publiciste horticole, d’origine normande, affirmait que le
-Céleri-Rave a été très anciennement cultivé dans le Bessin normand où on
-le connaissait sous les vieux noms de Persil de marais ou de
-Sellery-Navet[42].
-
- [42] _Traité_, 1846, p. 208.
-
-En Angleterre, le Céleri-Rave (Celeriac) a été introduit très tard.
-Switzer, auteur horticole qui écrivait en 1729, ne le connaissait que
-par ouï dire. Plus tard encore, Miller le disait peu répandu. Comme en
-France, ce légume n’a fait son apparition sur les marchés anglais que
-depuis peu de temps.
-
-Le Céleri-Rave était si peu cultivé, vers la fin du XVIIIe siècle, que
-les catalogues de Vilmorin, le _Bon Jardinier_, etc. le considèrent
-comme à peu près nouveau. Le grainier Tollard disait en 1805: «Le Céleri
-à grosse racine est un excellent légume trop peu connu en France»[43].
-C’était alors ce que nous appelons un légume de fantaisie; quelques
-amateurs recherchaient les sous-variétés à bulbes veinés de rouge et de
-violet. Il faut dire que la masse charnue comestible du Céleri-Rave
-ancien était racineuse, irrégulière, branchue ou fourchue. A la longue
-on est arrivé à former des races à bulbes réguliers ou sphériques,
-lisses et nets, peu feuillus.
-
- [43] _Traité des végétaux_, 1re éd. (1805).
-
-Ce sont les Allemands qui ont perfectionné le Céleri-Rave, que Tollard
-croyait même né dans leur pays. Le Céleri-Rave _d’Erfurt_, à souche
-beaucoup plus nette et régulière que celle de la race commune, est
-mentionné pour la première fois dans le _Bon Jardinier_ de 1857. Une
-autre sorte d’origine allemande, s’appelle Céleri-Rave _Géant de
-Prague_, à cause de sa pomme énorme. La variété _Lisse amélioré de
-Paris_ est une obtention des habiles maraîchers parisiens.
-
-Nous avons dit plus haut que le mot Céleri ne se rencontrait pas avant
-le XVIIe siècle. Pourtant M. Léopold Delisles a trouvé un exemple unique
-fort ancien dans ses recherches sur la condition de la classe agricole
-en Normandie au moyen âge.
-
-L’Ache figure dans un compte de l’Hôtel-Dieu d’Evreux, en 1419; elle y
-est appelée _Scellerin_[44].
-
- [44] _Etudes sur la condition de la classe agricole_, éd. 1903, p.
- 496.
-
-Céleri paraît bien dérivé par altération de _Selinon_, le mot grec pour
-Ache ou Persil, latinisé en _Selinum_, puis _Selina_, _Seleni_ et enfin
-Céleri emprunté de l’italien. D’après les anciens glossaires
-latin-roman: _Selinum id est Apium_ (Selinum c’est l’Ache). Le radical
-est d’ailleurs toujours conservé dans l’orthographe ancienne: Sellery,
-Scelleri, etc.
-
-Quant au mot Ache, il vient de l’_Apium_ latin ou plutôt celte dont
-l’étymologie est tirée des lieux aquatiques que cette plante préfère:
-_apon_, eau en celte (même racine que _aqua_, eau en latin). _Apium_ a
-fait Ache après avoir passé par les intermédiaires _Apcha_, _Apche_,
-_Ache_.
-
-La grande diversité des noms de l’Ache odorante: grec _Selinon_, latin
-_Apium_, anglais _Smallage_, arabe _Asalis_, égyptien _Kerafs_, chinois
-_Ch’intsaï_, etc., indique que cette plante a été cultivée ou employée
-isolément, à une date très ancienne, dans des contrées différentes,
-tandis que le mot Céleri à peine modifié, comme dans la plupart des
-langues européennes, démontre l’extension récente d’une variété
-comestible.
-
-L’aptitude à la variation paraît être faible chez l’Ache devenue si tard
-plante potagère. En somme, sauf chez le Céleri-Rave qui a subi une
-transformation remarquable, les modifications du type n’ont pas été
-profondes dans les Céleris à côtes. Miller a essayé autrefois, en
-Angleterre, de transformer l’Ache sauvage en Céleri comestible. Il lui a
-été impossible de déterminer l’ébranlement nécessaire à la production
-des variétés. Sa culture en terreau pur tenu constamment humide et ses
-semis successifs pendant de longues années ne lui ont jamais donné que
-de l’Ache d’un superbe développement.
-
-
-
-
-CHAMPIGNON DE COUCHE
-
-(_Agaricus campestris_ L.)
-
-
-Le Champignon de couche est devenu depuis une centaine d’années surtout
-un condiment indispensable dans la cuisine moderne pour les ragoûts et
-autres préparations culinaires auxquels il communique son arome spécial
-très apprécié.
-
-Ce Champignon, le seul que l’on puisse produire artificiellement d’une
-manière régulière, appartient au genre Agaric. On l’appelle Agaric
-champêtre, Pratelle, Potiron, Mousseron, etc., lorsqu’il est à l’état
-sauvage. Comme beaucoup de Cryptogames, il vit sur les matières
-végétales en décomposition. On le trouve, à l’état spontané, dans les
-prairies sèches où paît le bétail, sur les accotements gazonnés des
-routes et il est probable que de temps immémorial les gens de la
-campagne ont connu ses qualités alimentaires. Horace vantant les _Fungi
-patenses_[45], à son avis les meilleurs Champignons, entendait
-évidemment parler de l’Agaric champêtre récolté à l’état naturel, car
-l’origine de la production artificielle de ce Champignon est
-relativement récente.
-
- [45] _Satires_, II, 5, 20.
-
-Nous n’avons pas trouvé trace d’une culture de Champignon de couche
-avant le commencement du XVIIe siècle. Olivier de Serres (1600) doit
-être, ce nous semble, le premier auteur qui en ait parlé[46].
-
- [46] _Théâtre d’Agriculture_, 1600, p. 563.
-
-Ce sont les maraîchers parisiens qui l’ont commencée et, bien qu’elle se
-soit beaucoup étendue depuis un siècle, Paris est resté le centre de
-l’industrie essentiellement française du Champignon de couche.
-
-Le point de départ peut se deviner: les maraîchers primeuristes voyaient
-fréquemment leurs couches à Melons envahies, à l’automne, par des
-«volées» d’excellents Champignons comestibles nés spontanément dans le
-fumier à demi décomposé, qui est le _substratum_ préféré de l’Agaric
-champêtre. L’intelligence des cultivateurs parisiens devait tirer parti
-de cette bonne aubaine. Les maraîchers s’ingénièrent à reproduire d’une
-manière régulière ce qui n’était qu’un accident heureux. Néanmoins le
-mode de reproduction du Champignon étant demeuré longtemps inconnu, il
-se passa un certain laps de temps avant qu’une culture sérieuse fût
-établie.
-
-Les opinions anciennes sur la nature des Champignons étaient fort
-erronées. On croyait que ces végétaux naissaient sans semences, résultat
-de la putréfaction de substances animales et végétales ou mis au monde
-par les tonnerres d’automne, comme le disait le savant anglais Evelyn au
-XVIIe siècle. Aussi semble-t-il que la culture primitive attendait
-surtout du hasard la production du Champignon de couche.
-
-C’est ce que l’on voit au XVIIe siècle, dans les ouvrages horticoles qui
-parlent incidemment des couches à Champignons de plein air, dressées en
-tranchées à l’automne, recouvertes de deux ou trois doigts d’épaisseur
-de terre fine et sur lesquelles on pouvait espérer récolter quelques
-volées de Champignons plusieurs mois après leur établissement.
-
-Les cultivateurs qui avaient l’habitude de jeter sur les couches «les
-épluchures de Champignons et l’eau dans laquelle ont été lavés ceux
-qu’on apprête à la cuisine» montraient déjà un certain esprit
-scientifique. C’est la culture enseignée par le _Jardinier françois_
-(1651).
-
-A la fin du XVIIe siècle, la consommation du Champignon de couche était
-déjà assez grande dans la ville de Paris pour que le voyageur anglais
-Lister qui visita notre capitale en 1698, consacre un long passage de
-son _Journal_ à cette culture inconnue en Angleterre: «Il n’y a rien que
-les François aiment autant que les Champignons. On en a tous les jours
-et tant que dure l’hiver, en abondance et de tout frais. J’en fus
-surpris, et je ne me figurois pas d’où ils venoient, jusqu’à ce que je
-sçusse qu’on les faisoit venir sur couche dans les jardins.
-
-«De ces Champignons forcés, on en a nombre de récoltes dans l’année;
-mais pour les mois d’août, de septembre et d’octobre, où ils poussent
-naturellement en pleine terre, on n’en fait pas sur couches.
-
-«En dehors de la barrière de Vaugirard, et je l’ai vu, on creuse dans
-les champs et les jardins des tranchées que l’on remplit de fumier de
-cheval, à deux ou trois pieds de profondeur; on rejette dessus la terre
-qu’on en a tirée, qu’on dispose en talus élevé et l’on recouvre le tout
-de fumier pailleux de cheval. Les Champignons poussent là-dessus après
-la pluie, et si la pluie ne tombe pas, on arrose ces couches tous les
-jours même en hiver.
-
-«Six jours après qu’ils ont commencé à se montrer on les récolte pour le
-marché. Il y a des couches qui en donnent beaucoup et d’autres qui n’en
-donnent guère, ce qui prouve qu’ils proviennent de semences dans le
-terrain, car toutes ces couches sont faites de même.
-
-«Un jardinier me disoit que l’année précédente un arpent de terrain
-ainsi cultivé lui avoit fait perdre cent écus; mais ordinairement cette
-culture est aussi profitable qu’aucune autre[47].»
-
- [47] _Voyage de Lister_, trad. Sermizelles, p. 139.
-
-Quelques années plus tard, la culture parisienne du Champignon de couche
-paraît singulièrement perfectionnée. En 1707, le botaniste Tournefort
-présenta à l’Académie royale des Sciences un remarquable mémoire sur
-cette spécialité horticole[48]. Nous y voyons que déjà les expressions
-techniques du métier de champignonniste sont en usage. La préparation
-assez compliquée du fumier se fait à peu près comme de nos jours. On
-sait alors que le _blanc_ peut reproduire le végétal Cryptogame dont le
-Champignon n’est que la fructification. Le botaniste Marchant père avait
-démontré en 1678 devant l’Académie des Sciences que les filaments blancs
-qui se développent dans le fumier sont les germes reproducteurs du
-Champignon. Dès ce moment on pratiquait le _lardage_ des meules au moyen
-de _mises_ de blanc en _galettes_ et on connaissait aussi sous son nom
-actuel l’opération du _gobetage_ qui consiste à recouvrir la meule
-lardée d’une mince couche de terre maigre et salpétrée que l’on bat
-ensuite avec le dos d’une petite pelle de bois nommée _taloche_.
-
- [48] _Mém. Acad. roy. des Sciences_, 1707, pp. 58-66.
-
-Les champignonnistes, qui prononcent _goptage_, ont emprunté ce terme à
-l’art du maçon: gobeter, c’est crépir en faisant entrer le plâtre, le
-mortier, dans les joints avec le plat de la truelle.
-
-Cinquante ans plus tard on constate encore de nouveaux progrès[49]. Les
-couches montées par les champignonnistes s’appellent _meules_. A la
-culture du Champignon de couche à l’air libre s’adjoint alors celle
-pratiquée dans les caves ou celliers; ensuite dans les carrières
-souterraines de Paris. La consommation du Champignon n’est devenue
-considérable que depuis cette dernière innovation qui a transformé en
-véritable industrie la culture relativement peu importante des
-maraîchers.
-
- [49] De Combles, _L’Ecole du Potager_ (1749), t. I, p. 351.
-
-Ceux qui se spécialisèrent devinrent des champignonnistes. Ils
-s’installèrent dans les carrières abandonnées creusées dans le calcaire
-grossier du bassin parisien. Ces carrières souterraines, nombreuses sur
-la rive gauche de la Seine, ont été creusées à des époques indéterminées
-pour la construction de Paris. Elles offraient les meilleures conditions
-d’égalité de température et d’obscurité requises pour la culture
-commerciale du Champignon.
-
-Victor Pâquet, auteur horticole en général bien informé, semble
-attribuer l’invention de la culture du Champignon en carrière à un
-jardinier parisien nommé Chambry lequel aurait vécu au commencement du
-XIXe siècle[50]. Dans un autre ouvrage, le même écrivain dit qu’un
-réfractaire, vers 1812 ou 1813, cultiva le premier des Champignons dans
-une carrière parisienne où il s’était réfugié pour se soustraire au
-service militaire[51]. Nous ignorons si cet innovateur est le Chambry
-précédemment nommé. Les champignonnistes que nous avons consultés n’ont
-pas conservé de souvenirs traditionnels sur l’événement rapporté par
-Victor Pâquet. Ils n’ont pas oublié cependant les noms des premiers
-spécialistes qui s’établirent dans les carrières à ciel couvert de
-Paris. D’ailleurs, parmi les principaux champignonnistes parisiens
-actuels, un certain nombre sont les descendants des fondateurs de cette
-industrie.
-
- [50] _Traité de culture potagère_ (1846), p. 211.
-
- [51] _Traité de culture des Champignons_ (1847), p. 165.
-
-D’après des renseignements que nous devons à l’obligeante amitié de M.
-Curé, secrétaire général du Syndicat des maraîchers parisiens, les
-premières carrières où cette culture fut établie sont celles de Passy,
-probablement même sous l’emplacement du Palais du Trocadéro, et celles
-de Montrouge dans les Catacombes (13e et 14e arrondissements). Cela
-remonterait au premier quart du XIXe siècle.
-
-Les premiers spécialistes qui ont réussi, tant à Passy qu’à Montrouge,
-appartiennent aux familles Heurtot et Legrain; Marchand dans le XIIIe
-arrondissement du côté de la Maison-Blanche; à Vaugirard un nommé
-Daniel, dont la famille n’existe plus dans la corporation. Il en est de
-même pour Arbot, des carrières de Montrouge et de Châtillon.
-
-On peut citer comme ayant suivi ces précurseurs les noms des Moulin,
-Buvin, Gérard, Brique, Souland, Tarenne.
-
-Depuis, beaucoup de familles nouvelles ont créé d’autres exploitations
-dans la banlieue parisienne. Celles de Nanterre, Houilles, Carrières
-Saint-Denis, Livry, Montesson, Romainville, Noisy-le-Sec, Bagneux, Vaux,
-Triel, etc., sont plus récentes; de même les champignonnières de la
-grande banlieue: celles de la vallée de l’Oise, à Méry, aux environs de
-Creil et de Méru (Oise). La région Nord comprend de nombreuses
-champignonnières installées dans les anciennes carrières à plâtre de
-Franconville, d’Ecouen, de Montmorency. D’autres, enfin, sur la rive
-gauche de la Seine, dans la craie blanche qui fournit le blanc de
-Meudon.
-
-La vente du Champignon de couche à Paris et la fabrication des conserves
-destinées à l’étranger ont pris de nos jours une considérable extension.
-
-La production quotidienne des champignonnières parisiennes atteindrait
-25.000 kilogrammes, en pleine saison. On estime à dix millions de francs
-le produit annuel de la vente du Champignon de couche cultivé à Paris et
-aux environs. Dans le seul département de la Seine, la corporation des
-champignonnistes compte 250 patrons qui emploient plus de mille
-ouvriers. Il en résulte que toutes les carrières souterraines de la
-région parisienne où l’extraction de la pierre a cessé, et même celles
-en état d’exploitation, sont occupées par des champignonnistes, ces
-hommes étant parfois autant carriers que champignonnistes.
-
-Appartient à l’histoire du Champignon de couche, la production
-scientifique du _blanc_ par le semis des spores effectuée à l’Institut
-Pasteur. Ce procédé permet de livrer au champignonniste le blanc vierge
-stérilisé en tubes bouchés ou en plaques comprimées.
-
-C’est M. le Dr Répin, de l’Institut Pasteur, qui a trouvé le moyen
-pratique de faire des semis et du blanc vierge. Vers 1893 le Dr Répin
-céda à la maison Vilmorin son procédé de culture en tablettes de fumier
-comprimé. Dans les cultures de Reuilly on sélectionne et on isole trois
-types principaux: le blanc, le blond, le gris. On peut donc aujourd’hui
-semer, planter, sélectionner le Champignon de couche comme tous les
-autres végétaux.
-
-
-
-
-CHOU
-
-(_Brassica oleracea_ L.)
-
-
-Cette plante potagère si vulgaire appartient à la végétation indigène.
-On trouve le Chou, à l’état sauvage, sur les rivages maritimes de la
-Normandie, à Jersey, dans la Charente-Inférieure, sur les côtes de
-l’Angleterre méridionale et de l’Irlande, en Danemark. Il existe encore
-près de Nice, de Gênes et de Lucques. Trois autres formes voisines,
-vivaces et presque ligneuses, habitent aussi la région méditerranéenne;
-le _Brassica balearica_ Pers. des Iles Baléares; le _B. insularis_
-Moris, de la Sardaigne; le _B. cretica_ Lamk. de la Grèce, qui ont pu
-contribuer, par l’hybridation, à la formation des variétés actuellement
-existantes.
-
-Le type sauvage, d’où sont issues les nombreuses variétés et
-sous-variétés de Choux cultivés est une plante herbacée, vivace,
-bisannuelle ou trisannuelle, de 60 centimètres à 1 mètre de hauteur,
-rameuse, à feuilles épaisses, glauques, lobées, sinuées-ondulées. La
-fleur, qui est blanche ou jaune pâle, la silique et les graines
-présentent exactement les mêmes caractères dans le Chou sauvage et les
-variétés de Choux cultivés, mais là se borne la ressemblance. Plus de
-4000 ans de culture et l’influence de la sélection, ont singulièrement
-modifié la descendance du type primitif: aussi le touriste peu familier
-avec la botanique ne saurait reconnaître l’ancêtre des Choux potagers
-dans l’herbe Crucifère qui végète sur les falaises normandes et les
-rochers calcaires de la Méditerranée.
-
-Comment cette plante assez peu remarquable a-t-elle pu donner naissance
-aux nombreuses races de Choux cultivés: Choux pommés, Choux de
-Bruxelles, Choux-fleurs, Choux-Raves, Choux rouges, Choux fourragers et
-autres, si éloignés du type sauvage, si différentes entre elles par le
-mode de disposition des tiges et des feuilles, par la forme, la couleur,
-la taille, l’aspect général?
-
-La variabilité a produit ce phénomène.
-
-Il n’y a peut-être pas d’espèce végétale qui possède autant de tendance
-à la variation que le _Brassica oleracea_, d’où le grand nombre des
-races et sous-variétés de Choux potagers et leur polymorphisme.
-
-Dans les Choux pommés, la tige a été atrophiée; les feuilles se sont
-imbriquées pour former une tête ou «pomme» plus ou moins serrée.
-D’autres races, au contraire, ne pomment pas: ce sont les Choux verts ou
-Choux fourragers, aux feuilles amples et détachées et les Choux frisés.
-Le développement des bourgeons latéraux, situés à l’aisselle des
-feuilles, a donné naissance au Chou _de Bruxelles_. Dans les Choux-Raves
-ou Choux _de Siam_, la partie inférieure de la tige s’est renflée
-au-dessus du sol, en bulbe volumineux et comestible. Les Choux-fleurs et
-les Brocolis sont le produit du développement anormal des organes
-floraux gorgés de sucs et de la fasciation qui a élargi les rameaux. Et
-combien d’autres modifications curieuses: Chou moëllier, Chou à grosses
-côtes, Chou rouge, etc.
-
-Cette faculté de variation du _B. oleracea_ n’est pas encore épuisée. Le
-Chou _de Bruxelles_ n’est connu que depuis une centaine d’années. En
-1885, Carrière signalait l’apparition d’une forme nouvelle de ce Chou,
-_à feuilles et à pommes rouge-violet_, trouvée dans une culture de Choux
-_de Bruxelles_, à Rosny-sous-Bois, localité des environs de Paris où
-l’on cultive en grand cette race si originale[52].
-
- [52] _Rev. hortic._, 1885, p. 477; 1896, p. 259.
-
-La culture du Chou remonte à l’époque préhistorique. L’homme primitif,
-dont la principale occupation était la recherche des aliments, sut
-découvrir les qualités nutritives de ce végétal. Naturellement, la
-cueillette des feuilles de la plante sauvage précéda sa domestication.
-Cultivé ensuite dans le voisinage des habitations, où le sol est
-toujours saturé de détritus organiques, le Chou, auquel les engrais
-azotés sont favorables, ne tarda pas à s’améliorer.
-
-D’après la distribution géographique de l’espèce et les données
-linguistiques, c’est en Europe que les innombrables variétés de Choux se
-sont formées. En effet, les noms du Chou sont nombreux dans les langues
-européennes, et rares ou modernes dans les asiatiques[53]. Les noms
-européens se rattachent à quatre racines distinctes et anciennes:
-
- [53] Alph. de Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 67.
-
-_Caulos_, en grec, tige de légume, _Caulis_, tige et Chou, chez les
-Latins. De là viennent le _Chou_ des Français, le _Cavolo_ des Italiens,
-_Col_ des Espagnols, _Kohl_ des Allemands, _Kale_ des Anglais, etc.
-
-_Kap_, _Cab_, qui signifie tête dans les langues celtiques comme _caput_
-en latin; cette racine a donné Chou _Cabus_, _Cabbage_ des Anglais.
-
-_Bresic_, _Brassic_, dont l’origine est celte et latine; ce nom est
-conservé dans le _Brassica_ latin, et sans doute dans les _Berza_ et
-_Verza_ des Espagnols et des Portugais.
-
-_Krambai_ et _Crambe_ des Grecs et des Latins. Ce nom a été appliqué au
-Chou marin (_Crambe maritima_ L.) qui n’est pas un Chou, mais une autre
-Crucifère comestible.
-
-Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) distinguait trois sortes de
-Choux: les pommés, les frisés et les verts.
-
-Mais ce légume ne paraît pas avoir été fort apprécié des Grecs. Il en
-était autrement chez les Romains qui le considéraient comme le premier
-de tous les légumes; de là son nom latin _olus_, légume par excellence.
-
-L’éloge enthousiaste du Chou, dans le _De re rustica_, de Caton, est à
-lire. L’ancien agronome latin expose que le Chou favorise la digestion
-et dissipe l’ivresse. Si, dit-il, dans un repas, vous désirez boire
-largement, et manger avec appétit, mangez auparavant des Choux crus
-confits dans du vinaigre, et autant que bon vous semblera. Mangez-en
-encore après le repas. Le Chou entretient la santé. On l’applique pilé
-sur les plaies et tumeurs. Il guérit la mélancolie; il chasse tout, il
-guérit tout!
-
-Pourquoi faut-il que le Chou ait aujourd’hui perdu tant de précieuses
-qualités?
-
-Laissons l’histoire légendaire et quelquefois amusante du Chou, pour
-examiner sous quelles formes se présentaient les races cultivées à
-l’époque romaine. Caton, Pline et Columelle citent les noms de huit ou
-dix variétés, mais l’insuffisance des descriptions rend leur
-identification à peu près impossible. Très vraisemblablement, ces
-variétés primitives ont depuis longtemps disparu. Elles ont dû céder la
-place aux races améliorées. Qui sait si les hommes d’il y a deux mille
-ans ne reconnaîtraient pas un de leurs bons légumes dans le Chou gros
-comme le poing et à peine pommé que l’on voit de nos jours chez les
-Arabes?
-
-Les Romains ont-ils connu, comme le prétendent certains commentateurs,
-les Choux-fleurs hâtifs et tardifs sous les noms d’_Olus Pompeianum_ et
-_Cyprianum_? Le _Brassica Apiana_ de Pline, _Selinousia_ d’Athénée,
-est-il un Chou frisé et le _B. Lacuturrica_ un Chou-Rave? Tout cela est
-très incertain. Incontestablement, ils ont cultivé plusieurs Choux
-verts, ceux-ci s’écartant le moins du Chou sauvage. Leur _Olus
-Halmyridianum_ était peut-être le Crambé ou Chou marin.
-
-Le Chou de Cumes, un des plus estimés, était un Chou pommé, comme
-l’indiquent les expressions _folio sessili_ «à feuilles sessiles» et
-_capite patulum_ «à tête étalée».
-
-Sous les noms d’_Ormenos_, de _Cymæ_ ou _Cymata_, ils paraissent avoir
-recherché, comme une friandise, les jeunes pousses ou les rameaux encore
-tendres de certains Choux, ce qui a donné lieu de croire que les Romains
-mangeaient les bourgeons axillaires appelés aujourd’hui Choux _de
-Bruxelles_. Il est probable que les pousses désignées sous le nom de
-_Cymæ_ étaient plutôt recueillies sur une forme à jets du Brocoli,
-c’est-à-dire sur un Brocoli-Asperge. Apicius, fameux gourmet, a donné
-plusieurs modes de préparations culinaires de ces produits qui
-comprennent aussi les rejets et jeunes tendrons poussés sur les Choux
-après qu’on a coupé la tête[54]. Ce genre d’aliment est encore apprécié
-en France et surtout en Italie et en Angleterre.
-
- [54] _De re culinaria_, lib. III, cap. IX.
-
-Au moyen âge le Chou entrait pour une large part dans l’alimentation du
-peuple. On vendait force Choux dans les rues de Paris, et les poètes qui
-ont mis en vers, voire même en musique, les différents _Cris de Paris_,
-n’oublient pas la mélopée spéciale du crieur de Choux:
-
- Choux gelez, les bons choux gelez!
- Ilz sont plus tendres que rosées.
- Ilz ont cru parmi les poirées,
- Et n’ont jamais été greslez[55].
-
- [55] Anthoine Truquet, _Les cent et sept cris de Paris_, 1545.
-
-D’après le _Ménagier de Paris_, sorte de «Maison rustique» du XIVe
-siècle, «les meilleurs choulx sont ceulx qui ont été férus de la gelée».
-
-Le Chou est quelquefois mentionné dans les vieilles chroniques
-françaises. «L’année fut moult bonne», disent-elles avec satisfaction,
-lorsque, dans les années d’abondance les légumes et surtout les Choux
-sont à bas prix. Citons un texte naïf et singulièrement suggestif: «Cet
-an 1438, grande année de choux et de navets; car le boissel ne coûtoit
-que 6 deniers parisis, par quoi les gens appaisoient leur faim, et à
-leurs enfans» (_sic_)[56].
-
- [56] Dupré de Saint-Maur, _Variations dans le prix des denrées_, p.
- 59.
-
-Nous ferons remarquer que, depuis le moyen âge, la valeur des denrées
-alimentaires a monté régulièrement. Toutes proportions gardées, la
-nourriture est plus coûteuse qu’autrefois. La comparaison des prix de
-vente, évalués en monnaie moderne, des Choux vendus sur les marchés, à
-différentes époques, permettra de constater ce phénomène économique.
-
-Un édit de Dioclétien réglementant la vente des denrées, en l’an 301 de
-notre ère, fixe ainsi qu’il suit le prix maximum des Choux vendus sur
-les marchés de l’empire romain: 5 Choux de premier choix 0 fr. 08; 10
-choux de deuxième choix 0 fr. 08. A Strasbourg, pendant les XVe et XVIe
-siècles, les prix des Choux varient de 0 fr. 02 à 0 fr. 08 pièce. Ils
-valent, au siècle suivant, de 0 fr. 04 à 0 fr. 09 et se tiennent pendant
-tout le XVIIIe siècle entre 0 fr. 04 et 0 fr. 08[57].
-
- [57] Hanauer, _Etude économique sur l’Alsace ancienne_, t. II, p. 245.
-
-Pendant la période révolutionnaire, en 1790, les Choux pommés sont
-vendus 0 fr. 05 pièce, à Soissons; 0 fr. 09 à Verdun; 0 fr. 24 à Arras;
-0 fr. 17 à Rennes et à Blois; 0 fr. 12 à Melun; 0 fr. 24 à
-Clermont-Ferrand[58]. De nos jours, à Paris, les prix minima et maxima
-de la «marchandise» paraissent varier entre 0 fr. 10 et 0 fr. 40 pièce.
-
- [58] Biolley, _Les prix en 1790_, p. 242.
-
-Au XIIIe siècle, d’après le médecin Arnaud de Villeneuve, on ne
-connaissait encore, en France, que trois sortes de Choux: les blancs,
-les verts et les frisés. «Choulx blans et Choulx cabus est tout un», dit
-le _Ménagier de Paris_, qui ajoute à cette liste les Choux romains,
-sortes à tête moins serrée, d’origine italienne. Notre gros Chou _de
-Saint-Denis_, dit aussi _de Bonneuil_ ou _d’Aubervilliers_, représente
-le Chou blanc du moyen âge. Cette variété locale est peut-être, avec le
-Chou _Quintal_, la plus ancienne variété de Chou potager. Au XVIe
-siècle, arrivent d’Italie les Choux _de Milan_ ou _de Savoie_ (_Savoy
-Cabbage_ des Anglais), sans doute peu différents des Choux _romains_;
-les Pancaliers (Pancalieri, ville de Piémont), toutes variétés de Choux
-plus ou moins pommés à feuilles bullées et crispées, qui ont supplanté
-fort vite, et à juste titre, pour la cuisine bourgeoise, les anciens
-gros Choux cabus à feuilles lisses et à senteur par trop prononcée. «Ils
-ne s’arrondissent pas si fort comme le Chou cabus, dit Dalechamps,
-botaniste lyonnais au XVIe siècle, et n’ont pas la feuille si bien
-enroulée au milieu, toutefois elles y sont blanches. Au reste, ils sont
-forts tendres et doux et sont tenus pour les meilleurs aujourd’hui[59].»
-
- [59] _Hist. des plantes_, éd. 1615, t. I, p. 438.
-
-A ce moment sont également connus le Chou-fleur, le Brocoli-Asperge, le
-Chou rouge, le Chou-Rave, divers Choux frisés, décrits et figurés, pour
-la plupart, dans les grands in-folios des botanistes de la Renaissance:
-Fuchs, Dodoens, Dalechamps, Clusius.
-
-Le Chou-Rave, à tige renflée au-dessus du sol, paraît ancien. On est
-tenté d’identifier _ravacaulos_ du capitulaire _de Villis_, de
-Charlemagne, avec le Chou-Rave. Targioni-Tozetti dit avoir vu ce Chou
-figuré dans un _Livre des Simples_, manuscrit de 1415, conservé à la
-Bibliothèque de Saint-Marc de Venise[60]. Cependant Matthiole, en 1558,
-parle du Chou-Rave comme étant récemment introduit en Allemagne, de
-l’Italie. Il est décrit et figuré par Camerarius (1586), Dalechamps
-(1587) et autres.
-
- [60] _Cenni storici sulla introduzione di varie piante_, 2e éd., p.
- 55.
-
-La première mention du Chou rouge est dans Pena et Lobel (1570). Gerarde
-(1597) et Dodoens (1616) en donnent les figures. La pomme sphérique et
-dure du Chou rouge indique, pour cette classe de Choux, une origine
-ancienne. Au XVIIe siècle, on a commencé à utiliser certaines variétés
-de Choux frisés et colorés pour l’ornementation des jardins. Parkinson,
-auteur anglais, les signale en 1629.
-
-Les anciens botanistes n’ont figuré que le Chou à pomme ronde (cabus).
-Le Chou précoce à pomme conique est donc relativement récent. En effet,
-les Choux d’_York_ et _Cœur de Bœuf_, d’origine anglaise ou flamande, ne
-paraissent qu’au XVIIIe siècle.
-
-Maintenant, les variétés de Choux potagers sont innombrables. De
-Candolle, dans un _Mémoire sur les différentes espèces et variétés de
-Choux cultivés en Europe_, publié en 1822, décrit 30 variétés environ.
-Mais si nous consultons un ouvrage moderne, par exemple _Les Plantes
-potagères_, de Vilmorin-Andrieux, nous pourrons voir que le nombre des
-variétés de Choux cultivés de nos jours s’élève à une centaine au moins.
-
-Du XIIIe au XVe siècle, les formes ordinaires françaises dérivées du
-latin _caulis_, Chou, sont _chol_, _col_, au pluriel _chos_, _choz_. Ces
-mots ont donné naissance à plusieurs noms patronymiques: _Cholet_,
-_Chollet_, _Caulier_, _Caulet_, _Colet_. Le diminutif _Caulet_ a été
-conservé par le patois picard.
-
-La Bretagne et la Normandie expédient aux Halles de Paris les premiers
-arrivages de Choux printaniers. Viennent ensuite les Choux hâtifs
-appartenant à la section des _Cœur-de-Bœuf_, produits par les
-primeuristes de Malakoff, Montrouge, Vaugirard, Vincennes, Bobigny,
-Vitry, etc.
-
-Pour la consommation ordinaire, Gennevilliers, Versailles, Palaiseau,
-Pontoise, Le Bourget, Saint-Denis, La Courneuve, sont les principales
-localités de la banlieue qui alimentent les marchés parisiens.
-
-
-
-
-CHOU DE BRUXELLES
-
-(_Brassica oleracea gemmifera_ Hort.)
-
-
-Dans l’histoire du Chou _de Bruxelles_, tout est mystérieux. D’abord son
-origine est mal définie. Est-ce un «sport» sélectionné d’un Chou _de
-Milan_ ou d’un Chou pommé quelconque? Ne serait-il pas un métis d’un
-Chou vert? Par ses caractères généraux, le Chou _de Bruxelles_ se
-rapproche beaucoup de la forme _Milan_. D’autre part, comme chez les
-Choux verts, sa rosette terminale ne pomme pas et sa tige ne présente
-pas l’atrophie qui existe toujours chez les Choux pommés. Dans les
-variétés primitives de Chou _de Bruxelles_, la tige était même très
-élevée; l’obtention des races naines est relativement récente (Chou _de
-Bruxelles nain_, Vilmorin, 1866).
-
-Pour P. Joigneaux, sans aucun doute, le Chou _de Bruxelles_ est issu
-d’un Chou de Milan: «Le _Spruyt_ de Bruxelles, dit-il, dans le _Livre de
-la Ferme_, est bien certainement une variété de ce que nous appelons en
-France le petit Chou _Milan_. Pour s’en convaincre il suffit de semer de
-la graine prise au-dessus de la tige du Chou à jets; les plantes qui en
-proviennent donnent peu de rosettes et se couronnent d’une tête de Chou
-_de Milan_ qui accuse parfaitement l’origine.»
-
-L’opinion de P. Joigneaux est généralement admise. Les praticiens disent
-avoir vu maintes fois dans les cultures de Choux _de Bruxelles_ des
-sujets «dégénérés» retournant par atavisme au type primitif supposé,
-c’est-à-dire à la forme _Milan_.
-
-Les observations de M. Carrière donnent lieu à des conclusions
-différentes. Pour l’ancien Directeur de la _Revue horticole_ «ce qui est
-à peu près hors de doute, c’est que le Chou _de Bruxelles_ n’est autre
-qu’une variété de Chou pommé quelconque. Nous disons quelconque, parce
-que là où on cultive le Chou _de Bruxelles_ sur des étendues
-considérables, par exemple aux environs de Paris, à Bagnolet, Montreuil,
-Villemomble, Nogent, Fontenay et surtout Rosny-sous-Bois, l’on voit
-chaque année, dans les semis provenant de graines pourtant bien épurées,
-sortir des individus qui diffèrent plus ou moins de la mère, parfois
-même du tout au tout, lesquels non plus n’ont entre eux rien de commun.
-On y voit des Choux blancs, des _Cœur de Bœuf_, des frisés et même des
-Choux _de Milan_».
-
-Ailleurs, Carrière est encore plus explicite: «Il y a toujours dans les
-plantations de Choux _de Bruxelles_ des individus plus ou moins
-dégénérés qui, parfois même, changent complètement de nature et, par une
-sorte d’atavisme, semblent indiquer leur origine. En effet, il se
-rencontre presque toujours, dans les plantations, des formes
-intermédiaires qui semblent se rattacher à diverses races, surtout aux
-Choux cabus blancs ou _à grosses côtes_. La forme _Milan_ est une rare
-exception et encore, lorsqu’elle se montre, n’est-elle jamais
-franche[61].»
-
- [61] _Revue horticole_, 1880, p. 595; 1885, p. 324.
-
-Sommes-nous mieux renseignés sur un autre problème des plus
-intéressants: d’où vient le Chou _de Bruxelles_?
-
-Son nom semble indiquer une origine brabançonne et, d’ailleurs, certains
-écrivains belges revendiquent le _Spruyt_ de Bruxelles comme une
-propriété nationale. D’après ces auteurs, ce Chou, produit du sol,
-serait cultivé dans le Brabant depuis un temps immémorial. Ed. Morren
-dit qu’il a été importé en Belgique par les légions romaines de Jules
-César[62]. Mais, pour appuyer sa thèse, l’éminent journaliste belge n’a
-pu trouver aucun document dans les annales de l’Horticulture de son
-pays. Il s’est inspiré d’un article intitulé _Jules César et les Choux
-de Bruxelles_, publié dans l’_Indépendance belge_ du 1er mai 1845,
-lequel article a tout simplement, au point de vue historique, la valeur
-d’un pur roman.
-
- [62] _Annales de Gand_, 1848, p. 37.
-
-Le Chou _de Bruxelles_ paraît néanmoins une variété «endémique». Un
-mémoire de Jean-Baptiste Van Mons, professeur de chimie et d’économie
-rurale à l’Université de Louvain et présenté à la Société royale
-d’Horticulture de Londres le 7 juillet 1818, dit ceci:
-
-«Nous n’avons aucune information sur l’origine de ce légume, mais il se
-trouve depuis très longtemps dans nos jardins car il est mentionné dans
-les règlements de nos marchés en 1213, sous le nom de _Spruyten_, qu’il
-porte encore aujourd’hui»[63].
-
- [63] _Horticultural Transactions_, t. III (1re série), p. 197.
-
-Deux pièces de comptabilité des archives du département du Nord donnent
-encore une indication sur ce problème horticole.
-
-Les archives de Lille conservent un grand nombre de registres de
-dépenses, remontant aux XVe et XVIe siècles, des différents princes de
-la Maison de Bourgogne. Dans un «état journalier» de la dépense du duc
-de Bourgogne, Charles Le Téméraire, en date du 10 février 1472, au
-château de Male, nous trouvons ce détail intéressant: «Pour les noces de
-Messire Bauduin de Lannoy et de Michielle Denne, l’une des Demoiselles
-de ma ditte Dame: un cent de _sprocq_». Dans un autre «état journalier»
-de la dépense de l’hôtel de l’archiduc Maximilien, duc de Bourgogne et
-comte de Flandre, à Bruges, nous voyons encore à la date du 4 mars 1481:
-«dépenses pour les noces d’Alcande de Brébérode qui fut épousée à
-l’Hôtel: un demi-cent de _sprot_»[64].
-
- [64] _Archives Nord_, série B. 3436, 3444.
-
-Que peut signifier le mot _sprocq_ ou _sprot_ s’il n’indique pas les
-petites pommes du Chou _de Bruxelles_? D’après le dictionnaire
-rouchi-français de Hécart, _sprot_ ou _sprout_ sont les mots flamands du
-Nord de la France pour Chou _de Bruxelles_. En Belgique, ce Chou, en
-quelque sorte national, s’appelle _spruyt_, et _sprout_ en anglais. Dans
-les langues germaniques ce mot a le sens de jeune bourgeon ou rejet.
-
-Les documents cités plus haut peuvent faire admettre que la culture du
-Chou de Bruxelles est très ancienne dans les pays flamands et que
-probablement cette race de Chou est un produit du sol de la Belgique.
-
-Il est toutefois difficile d’expliquer le silence de tous les anciens
-livres de jardinage sur un légume aussi précieux pour l’art culinaire.
-Il est encore étrange qu’une race si particulière n’ait pas attiré
-l’attention des anciens botanistes. Fuchs, Dodoens, Clusius, Bauhin,
-Dalechamps, ont décrit ou figuré tous les Choux connus. Aucun d’eux n’a
-parlé du Chou _de Bruxelles_.
-
-Seul, Dalechamps figure un Chou à plusieurs têtes, sous le nom de
-_Brassica capitata polycephalos_, qu’il note comme une espèce rare et
-sans usage[65]. Nous avons reproduit le bois gravé de ce Chou curieux
-qui paraît avoir été cultivé pendant longtemps dans les jardins
-botaniques. Bauhin connaissait le Chou à plusieurs têtes[66]. On le voit
-aussi figurer dans l’ouvrage de Morison[67].
-
- [65] _Historia plantarum_ (1587), t. I, p. 521.
-
- [66] _Pinax_ (1623), III.
-
- [67] _Plantarum Historia_ (1715), part. 11. liv. III, tab. I, fol. 3.
-
-Cette production de bourgeons caulinaires qui forment ensuite des pommes
-de diverses grosseurs est due à la variabilité de l’espèce. Dans notre
-Chou _de Bruxelles_, qui doit être sorti d’un sport analogue, les
-rosettes sont d’égale grosseur, étagées le long de la tige et non
-groupées au sommet comme dans le Chou de Dalechamps.
-
-[Illustration: BRASSICA CAPITATA POLYCEPHALOS (XVIe siècle) d’après
-l’_Histoire des plantes_ de Dalechamps.]
-
-Dans tous les cas, la fin du XVIIIe siècle est l’époque la plus ancienne
-où l’on constate avec certitude l’existence du Chou _de Bruxelles_ qui
-portait alors le nom de Chou _frangé_ ou _frisé d’Allemagne_.
-
-A partir de 1820 seulement, on le trouve appelé généralement Chou de
-Bruxelles, appellation qui dénote une grande extension de la culture de
-ce Chou dans le Brabant vers le commencement du siècle dernier.
-
-En 1845, les cultivateurs français étaient encore tributaires, pour la
-semence de Chou _de Bruxelles_, de M. Rampelberg, grainetier du roi
-Léopold, au Grand-Marché de Bruxelles. Aujourd’hui on récolte partout
-d’excellentes graines de Chou de Bruxelles, moyennant certains soins
-donnés aux porte-graines.
-
-Le _Traité des Jardins_, par Le Berryais, paraît être le premier ouvrage
-horticole qui ait mentionné le Chou _de Bruxelles_ sous le nom primitif
-de Chou _frisé d’Allemagne_[68]. Le _Dictionnaire des Jardiniers
-françois_ de Fillassier, édition de 1789, décrit aussi cette race
-nouvelle, qu’il appelle encore Chou _des Samnites_. En 1804, nous
-trouvons pour la première fois le synonyme Chou _à jets du Brabant_,
-dans une note de la dernière édition du _Théâtre d’Agriculture_
-d’Olivier de Serres (éd. 1804, t. II, p. 455). A partir de 1805, le _Bon
-Jardinier_ consacre chaque année quelques lignes au «Chou _frangé_ ou
-_frisé d’Allemagne_ ou _à rejets du Brabant_». Le nouveau Chou figure
-aussi dans le _Calendrier du Jardinier_, de Bastien (1807). Ceci indique
-qu’il était déjà populaire. Cependant d’importants ouvrages de l’époque
-tels que l’_Encyclopédie méthodique_ de Lamarck, le _Botaniste
-cultivateur_, de Dumont-Courset, etc., qui ont traité le chapitre des
-Choux d’une manière étendue, ne le connaissent pas encore.
-
- [68] _Traité des jardins_ ou _Le Nouveau de la Quintinie_ (1785), t.
- II, p. 139.
-
-Dans une causerie faite en 1863 à la Société impériale d’Horticulture,
-le grainier Bossin et un autre membre de la Société, rappelant leurs
-souvenirs de jeunesse, fixaient les débuts de la culture bourgeoise du
-Chou _de Bruxelles_, aux environs de Paris, entre 1808 et 1815[69]. En
-1828, le maraîcher-primeuriste Découflé cultivait le Chou de Bruxelles
-dans ses jardins de la rue de la Santé comme légume de luxe qu’il
-vendait à la Halle au prix de 1 franc 20 la livre.
-
- [69] _Jal Soc. imp. d’Hortic._, 1863, p. 321.
-
-Nous n’avons pas trouvé le nom de Chou _de Bruxelles_, avant 1818.
-L’édition de 1818 du _Bon Jardinier_ et celles postérieures abandonnent
-les anciens synonymes et emploient désormais les noms: Chou _de
-Bruxelles_, Chou _à jets_, Chou _rosette_.
-
-De Candolle père écrivait en 1822: «Le Chou _à jets_ est remarquable; ce
-Chou se cultive en abondance dans la Belgique et est fort recherché pour
-sa délicatesse: il est connu sous les noms de Chou _à jets_, _à rejets_,
-Chou _de Bruxelles_, Chou _à mille têtes_, etc. Il serait possible que
-le _Brassica capitata polycephalos_ de Dalechamps se rapportât à cette
-variété»[70].
-
- [70] _Mémoire sur les différentes espèces et variétés de Choux_, p.
- 18.
-
-En France, la culture maraîchère du Chou de Bruxelles n’est pas
-ancienne. MM. Gardebled et Godinot, de Rosny-sous-Bois, auraient
-commencé à cultiver ce Chou vers 1838 en petite quantité, car la vente
-était très limitée; seuls quelques marchands à la Halle et au marché
-Saint-Honoré leur achetaient. Ce n’est guère que vers 1842 ou 1843 que
-la culture du Chou _de Bruxelles_ a pris une grande extension à
-Rosny-sous-Bois, puis à Fontenay, Nogent, etc.[71].
-
- [71] _Revue horticole_, 1880, p. 295; 1885, p. 323.
-
-
-
-
-CHOU-FLEUR
-
-(_Brassica oleracea botrytis cauliflora_ D. C.)
-
-
-Le Chou-fleur et le Brocoli, qui est un Chou-fleur tardif, constituent
-une division très distincte parmi les races de Choux potagers.
-
-Ici, la partie comestible du végétal est formée par l’inflorescence tout
-entière. Ce sont les fleurs plus ou moins avortées qui se mangent, avec
-les pédicelles hypertrophiés par l’accumulation passagère des sucs
-nourriciers. Le nom vieux français de _Chou flory_, aujourd’hui
-Chou-fleur, est fondé sur ce caractère particulier.
-
-L’introduction du Chou-fleur en France ne remonte guère au-delà du
-milieu du XVIe siècle.
-
-La région du Levant est probablement la patrie primitive de cet
-excellent légume, qui s’appelait encore autrefois Chou _de Chypre_, la
-tradition lui assignant l’île de Chypre pour pays d’origine, peut-être
-parce qu’alors les jardiniers se croyaient obligés de faire venir la
-semence de cette île; celle récoltée en France était, soi-disant, de
-mauvaise qualité, ou n’arrivait pas à maturité. La lecture des vieux
-livres de jardinage nous apprend que pendant plus de deux siècles on a
-tiré la graine de Chou-fleur de Malte, de Candie et de l’Italie. A un
-certain moment, il fut même de mode d’aller chercher la semence en
-Angleterre ou en Hollande. Moreau et Daverne, qui écrivaient en 1845
-disent: «Il y a 50 ans, on croyait que la graine de Chou-fleur récoltée
-en France ne pouvait donner de beaux produits, et on la tirait toute
-d’Angleterre. A présent, chaque maraîcher récolte sa graine[72].»
-
- [72] _Manuel de culture maraîchère_, p. 115.
-
-Les anciens ont-ils connu le Chou-fleur? Leur Chou de Chypre et surtout
-le Chou de Pompéi des auteurs latins (_Brassica cypria_ et _B.
-pompeiana_) dont Pline dit que «la tige grossit en atteignant les
-feuilles» peuvent se rapporter au Chou-fleur ou au moins à un Brocoli
-branchu analogue à notre Brocoli-Asperge, que l’on doit considérer comme
-la forme primitive du Chou-fleur. Sur ce Chou à jets, les Romains
-récoltaient les _cymæ_, ou pousses charnues, très recherchées des
-gourmets de l’ancienne Rome.
-
-Il est fait mention pour la première fois du Chou-fleur dans les
-ouvrages des botanistes arabes de l’Espagne. Ibn-el-Awam, auteur d’un
-_Traité de l’Agriculture_, au XIIe siècle, en connaissait trois
-variétés. Il l’appelle Chou de Syrie, ce qui est une indication pour son
-origine. Ibn-el-Beïthar, botaniste de Malaga, mort à Damas en 1248,
-décrit le Chou-fleur dans son _Traité des Simples_, sous le nom de
-_Quonnabit_, nom arabe qu’on lui donne encore aujourd’hui. Les Musulmans
-d’Espagne ont pu importer le Chou-fleur de la Syrie plusieurs siècles
-avant les contrées du nord de l’Europe, grâce aux relations fréquentes
-qu’ils avaient avec leurs coreligionnaires de l’Asie-Mineure. Cependant,
-ce n’est pas par la voie espagnole que ce légume a été introduit en
-France. Les Génois passent pour l’avoir reçu du Levant et cultivé les
-premiers, tradition vraisemblable, car la République génoise avait au
-XVIe siècle le monopole du commerce maritime européen avec l’Orient. De
-là, le nouveau légume se serait lentement propagé en France, en
-Allemagne, dans les Flandres.
-
-Au milieu du XVIe siècle, il semble encore bien peu cultivé: Ruel n’en
-fait pas mention (1536), ni Léonard Fuchs, qui figure pourtant quelques
-autres Choux dans son _Stirpium Imagines_ (1545), pas plus que Tragus
-(1552) et Matthiole (1558).
-
-Nous trouvons une première et assez bonne figure du Chou-fleur, en 1554,
-dans le _Stirpium Historia_ de Dodoens. Le botaniste flamand dit que la
-graine de ce Chou, appelé par les Italiens _cauliflores_, vient de
-Chypre, «car elle ne mûrit nulle part ailleurs, cette espèce étant très
-sensible au froid». Quelques années plus tard, en 1557, de l’Escluse,
-dans sa traduction française de l’_Histoire des plantes_ de Dodoens,
-avec le même bois gravé, donne cette description du Chou-fleur: «La
-tierce espèce de Chou blanc est fort estrange et s’appelle Chou-flory.
-Il a au commencement les feuilles grisâtres comme le Chou blanc et puis
-après au milieu d’icelles, au lieu de feuilles amassées ensemble,
-produict plusieurs tigettes blanches, grosses et douces... ces tiges
-ainsi croissant sont appelées la fleur de ce Chou».
-
-[Illustration: CHOU-FLEUR (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_
-de Dodoens.]
-
-En 1600, Olivier de Serres mentionne rapidement le Chou-fleur qu’il
-paraît connaître seulement sous son nom italien: «Cauli-fiori, ainsi
-dicts des Italiens, encore assés rares en France, tiendront rang
-honorable au jardin pour leur délicatesse[73]». Sous Henri IV, le
-Chou-fleur commençait à entrer dans l’alimentation. Le _Pourtraict de la
-santé_, de Joseph du Chesne, nous apprend qu’en 1606 «parmi les Choux,
-les Choux-fleurs sont les plus rares et les meilleurs; on s’en sert en
-potage et en salade avec l’huile et le vinaigre».
-
- [73] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1804, tom. II, p. 249.
-
-Chose curieuse, le Chou-fleur a été importé dans le Nouveau Monde à une
-date ancienne; on le trouvait abondamment à Haïti, dès 1565, à une
-époque où il était si rare en France[74].
-
- [74] _American Naturalist_, vol. XXI, p. 702.
-
-En Angleterre, il a été figuré par Gerarde en 1597, mais Parkinson dit
-que de son temps (1629) il était peu connu. D’après Miller, le
-Chou-fleur n’a commencé à acquérir une certaine perfection et à être
-vendu sur les marchés de Londres qu’en 1680. Au XVIIIe siècle, les
-Anglais, jusqu’alors tributaires de la Hollande pour ce légume,
-devinrent maîtres dans la culture du Chou-fleur. Quant à l’Allemagne,
-Gaspard Bauhin qui écrivait au commencement du XVIIe siècle, indique
-expressément les jardins, en petit nombre, dans lesquels on le
-cultivait. Henri Hesse rapporte que du temps de sa jeunesse les
-souverains en avaient seuls dans leurs jardins, et qu’en 1660, la graine
-qu’on faisait venir de Chypre, de Candie et de Constantinople coûtait
-deux thalers (7 francs 50) la demi-once. A Erfurt, célèbre localité
-horticole qui a donné naissance à une race recommandable, le Chou-fleur
-_d’Erfurt_, la culture remonte à 1660; elle a été perfectionnée, au
-siècle suivant, par Reichart, qui commença à cultiver le Chou-fleur en
-vue de la production des graines. La ville d’Erfurt est restée depuis
-cette époque, le grand centre, pour l’Allemagne, de la culture du
-Chou-fleur.
-
-Les maraîchers parisiens sont très habiles dans la production de ce
-légume; ils obtiennent des pommes d’un gros volume, serrées, bien
-arrondies, absolument incomparables.
-
-Chambourcy, village de Seine-et-Oise, près Saint-Germain-en-Laye, est
-renommé pour ses cultures de Choux-fleurs. Les habitants de ce village
-cultivent près de 3 millions de plants sur une étendue de 250 à 300
-hectares. M. Hippolyte Jamet, maraîcher, commença en 1850 la culture en
-grand du Chou-fleur à Chambourcy pour l’alimentation des marchés
-parisiens. Gennevilliers, Nogent-sur-Marne, Sarcelles et Groslay sont
-aussi des centres de production fortement concurrencés d’ailleurs par
-Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Malo, Saint-Omer et Angers qui élèvent
-aussi le Chou-fleur en grand pour Paris et l’exportation.
-
-De Combles, au XVIIIe siècle, nomme les Choux-fleurs _tendre_, _dur_ et
-_demi-dur_. Vers 1835, les maraîchers parisiens adoptèrent une race
-supérieure, plus précoce, le _Gros-Salomon_, trouvée par l’un d’eux.
-Quelques années plus tard, on apprécia aussi le _Petit-Salomon_. Puis
-Lenormand, maraîcher, établi rue de Reuilly, propagea en 1849 un de ses
-gains issu du _Gros-Salomon_, le Chou-fleur _Lenormand_. Nous citerons
-encore parmi les races modernes les plus estimables: Chou-fleur
-_d’Erfurt_ (nouveauté de 1856); _Lenormand à pied court_ (1865);
-_Alléaume_ (Vilmorin, 1882-83); _Picpus_ (Vilmorin, 1884-85);
-_Trocadéro_ (Forgeot, 1891).
-
-
-
-
-CRAMBÉ ou CHOU MARIN
-
-(_Crambe maritima_ L.)
-
-
-Le Crambé, _Seakale_ des Anglais, c’est-à-dire Chou marin, n’est pas un
-Chou. Il est très distinct du genre _Brassica_, bien que son aspect
-général soit celui d’un Chou. C’est une plante indigène, vivace, à
-feuilles ovales, amples, épaisses, d’un vert glauque, sinuées-frangées,
-appartenant à la famille des Crucifères. Son fruit est une silicule
-presque sphérique, ne renfermant qu’une seule graine, très différente
-par conséquent de la silique allongée et polysperme du genre Chou.
-
-On trouve le Chou marin, à l’état sauvage, sur toutes les plages
-maritimes de l’Europe occidentale, sur le littoral de la Baltique et de
-la Mer du Nord, sur quelques points des côtes de France et d’Italie. Il
-est particulièrement abondant sur les rivages de la Grande-Bretagne; on
-le rencontre entre Folkstone et Douvres, dans le Cornouailles, le
-Cumberland, Kent, Sussex, Essex, Devonshire, etc. Son habitat naturel
-est le gravier des plages, les endroits secs et caillouteux riches en
-humus, mais il paraît encore préférer les crevasses des hautes falaises
-inaccessibles.
-
-Au point de vue culinaire, le Chou marin rentre dans le groupe de
-légumes que l’on consomme seulement blanchis comme le Cardon, le Fenouil
-doux, la Poirée à Cardes, l’Asperge et même la Rhubarbe. On mange, au
-printemps, les jeunes pétioles des feuilles étiolés, d’un blanc rosé,
-d’un goût très fin intermédiaire entre l’Asperge et le Chou-fleur,
-accommodés au beurre ou à la sauce blanche.
-
-L’usage culinaire des pétioles épais et charnus de cette plante
-Crucifère a commencé en Angleterre. Dans ce pays, on goûte le Chou marin
-plus que partout ailleurs. Le _Seakale_ est un légume national anglais.
-
-Plusieurs siècles avant de figurer sur les tables à titre de légume fin,
-les pousses étiolées du Chou marin enfouies sous le sable apporté par le
-flot, devaient être cueillies, au sortir de l’hiver, par les femmes des
-pêcheurs, pour être mangées comme des Choux.
-
-Il est même assez vraisemblable que cette plante a servi à
-l’alimentation des Anciens. _Crambe_ était l’un des noms donnés par les
-Grecs à diverses sortes de Choux. Pourtant on ne peut affirmer avec
-certitude que le _Krambe agria_ de Dioscoride, de même que l’_Almurys_
-cité par Eudème dans le _Banquet des Savants_ d’Athénée, se rapportent
-bien à notre Chou marin mais les commentateurs veulent reconnaître ce
-légume dans l’_Olus Halmyridianum_ dont Pline dit: «Il est une autre
-espèce de Chou qui a aussi son mérite. On les appelle Halmyrides parce
-qu’ils ne croissent que sur les côtes. Ils se conservent toujours verts
-et on en fait des provisions pour les voyages de long-cours sur
-mer»[75]. Si l’on admet cette interprétation, les Anciens auraient
-conservé dans l’huile ou la saumure le Chou marin récolté à l’état
-sauvage.
-
- [75] _Hist. nat._ l. XIX, c. 41.--Athénée, l. IX, p. 369.
-
-Au XVIe siècle, le Chou marin était parfaitement connu des botanistes
-sous le nom de _Brassica marina_, mais non cultivé. Lobel et Turner en
-envoyèrent des graines sur le continent. Dalechamps (1587) donne une
-figure exacte du Chou marin lequel, dit-il, «croît ès lieux maritimes
-d’Angleterre, mais pour ce qu’il n’est pas cultivé et qu’on n’en tient
-compte, la plante est rude et fort dure et ses bourgeons mal plaisants;
-et néanmoins on en pourrait bien manger[76]». Ce botaniste ignorait que
-le Chou marin n’est comestible qu’après avoir été complètement privé
-d’air et de lumière. Le buttage même est insuffisant pour lui enlever
-son âcreté naturelle. On n’obtient des pousses tendres et savoureuses
-que depuis l’emploi des pots spéciaux à blanchir et des cloches de bois.
-
- [76] _Histoire des plantes_, trad. Desmoulin, éd. 1653, t. II, p. 281.
-
-La culture anglaise du Chou marin a dû commencer au XVIIe siècle.
-Parkinson, pourtant plus horticulteur que botaniste, ne connaît pas
-encore ce légume en 1629, date de la publication de son _Paradisus
-terrestris_, mais son dernier ouvrage (1640), sous le vieux nom
-anglo-saxon de _Sea Colewort_, montre le Crambé déjà cultivé dans les
-jardins pour aliment[77].
-
- [77] _Theatrum botanicum_, p. 270.
-
-Miller écrivit le premier en praticien sur la culture de ce légume.
-L’édition de 1731 de son Dictionnaire de jardinage donne seulement des
-indications culturales très succinctes. Le chapitre du Chou marin, plus
-développé dans l’édition de 1758, nous apprend que l’on se contentait,
-chaque automne, de recouvrir les planches de Crambé d’une couche de
-sable ou de gravier de 4 à 5 pouces d’épaisseur pour favoriser
-l’étiolement des bourgeons au printemps.
-
-On vendait déjà le Chou marin sur les marchés des grandes villes.
-William Curtis, fondateur du _Botanical Magazine_, dans une brochure de
-propagande publiée à la fin du XVIIIe siècle en faveur de ce légume, dit
-que M. Jones, de Chelsea, vit des bottes de Seakale, à l’état cultivé,
-exposées en vente au marché de Chichester, en l’année 1753.
-
-A Dublin (Irlande), où la plante croît à l’état sauvage sur la côte, on
-la voit cultivée au moins depuis 1764. Loudon dit que le Dr Lettsom
-cultivait le Seakale vers 1767, à Grove Hill, et que, par lui, le Chou
-marin a été propagé autour de Londres.
-
-La grande extension de ce légume en Angleterre paraît dater de la fin du
-XVIIIe siècle et coïncide avec le perfectionnement des méthodes de
-culture.
-
-Au buttage primitif, s’adjoint alors l’emploi des pots à blanchir
-spécialement fabriqués à cette intention et des cloches ou caisses
-carrées en bois munies d’un couvercle, pour faire produire la plante
-hors de sa saison[78]. Ces appareils, mis en place à l’automne et
-recouverts de fumier chaud permettaient de récolter les pousses
-blanchies pendant près de la moitié de l’année.
-
- [78] _Horticultural Transactions_, vol. I, p. 13; vol. IV, p. 63.
-
-En France, le Crambé maritime était cultivé au Jardin du Roi avant la
-Révolution. Lamarck, qui le cite (_Encyclopédie méthodique_) ne parle
-pas de ses propriétés alimentaires. Le Chou marin n’est mentionné, comme
-plante économique, qu’au commencement du XIXe siècle, d’abord par
-Vilmorin dans une note de l’édition de 1804, d’Olivier de Serres, puis
-par Bastien, le grainier Tollard, etc. Le _Bon Jardinier_ en parle à
-partir de 1810. Thouin le recommandait aussi dans les _Annales du
-Muséum_.
-
-En 1825, Noisette remarque que cette nouveauté horticole ne s’est pas
-beaucoup répandue en France depuis son introduction[79]. Cependant
-Découflé, grand maraîcher primeuriste, établi rue de la Santé, qui
-cultivait spécialement les légumes de luxe, forçait le Crambé depuis
-quelques années pour les marchands de comestibles et quelques
-restaurants parisiens. La Société royale d’Horticulture de Paris lui
-décerna en 1828 une médaille d’encouragement pour ses belles cultures
-forcées de Chou marin[80]. Un peu plus tard, Gontier, le premier
-maraîcher qui appliqua le thermosiphon à la culture maraîchère, élevait
-aussi ce légume pour la vente.
-
- [79] _Manuel du Jardinier_, t. III, p. 357.
-
- [80] _Annales_, t. III (1828), p. 259.
-
-Une notice sur le Chou marin, de M. Soulange-Bodin (1828), dit que M. de
-Vilmorin en a fait, dès l’année 1825, un premier essai de vente à Paris
-et que le Crambé est cultivé depuis 10 ans au Potager de Versailles.
-«Mais ce n’est que depuis 4 ans qu’on l’a suffisamment multiplié.
-Maintenant, on en fournit continuellement à la «Bouche du Roi» depuis le
-1er novembre jusqu’au 1er avril.»[81] Sous Louis-Philippe, M. Massey,
-directeur du Potager, mettait tous ses soins à la culture de ce
-légume[82].
-
- [81] _Annales Soc. d’Hortic._, t. II (1828), p. 176.
-
- [82] _Journal Soc. d’Hortic. de Seine-et-Oise_, 1846-47, p. 128.
-
-Depuis cette époque, maintes fois les périodiques horticoles français
-ont recommandé le Chou marin, excellent légume, d’un goût plus fin que
-le Chou-fleur et qui a l’avantage d’arriver avant l’Asperge. Le Crambé
-n’est cependant pas devenu populaire. Un petit nombre d’amateurs le
-cultivent en France. C’est de Londres que les marchands de comestibles
-font venir ceux que l’on consomme à Paris[83].
-
- [83] Paillieux et Bois, _Nouveaux légumes d’hiver_, p. 101.
-
-M. de Vilmorin faisait observer, en 1840, que le Chou marin cultivé en
-Angleterre d’une façon intensive depuis au moins 50 ans n’avait subi
-aucun changement sensible dans sa forme ou ses dimensions. La 3e édition
-des _Plantes potagères_ de Vilmorin-Andrieux (1904) dit que les Anglais
-possèdent maintenant plusieurs variétés horticoles du Crambé; celle que
-l’on désigne sous le nom de _Feltham white_ serait la plus
-perfectionnée.
-
-
-
-
-FENOUIL DOUX
-
-(_Anethum dulce_ D. C.)
-
-
-Le Fenouil doux, dit aussi Fenouil de Florence ou de Bologne, est une
-plante potagère très estimable, dont parlent tous les ouvrages
-d’Horticulture, mais que l’on s’obstine en France à ne pas cultiver. La
-plante appartient à la famille des Ombellifères; elle n’est qu’une
-variété modifiée du Fenouil officinal indigène dans l’Europe
-méridionale.
-
-Ce sont les pétioles foliaires renflés à la base et devenus succulents
-qui forment la partie comestible du Fenouil doux. Par le buttage, on
-obtient de ces pétioles étiolés et agglomérés une sorte de «pomme» d’un
-goût sucré et aromatique, que l’on mange soit cru comme un hors-d’œuvre,
-soit cuit à l’étuvée et associée aux viandes, soit en salade comme le
-Céleri avec lequel le Fenouil a d’ailleurs les plus grands rapports.
-
-Le Fenouil doux est un légume relativement moderne. Selon quelques
-auteurs il aurait été apporté des Açores. Il serait plutôt d’origine
-syrienne. Dans tous les cas, les auteurs grecs et latins l’ont ignoré.
-Crescenzi, agronome italien au XIIIe siècle, ne parle que du Fenouil
-commun. La première mention certaine est dans Agostino del Riccio,
-lequel dit qu’au milieu du XVIe siècle, le Fenouil doux--_Finocchio
-dolce_--était cultivé en Italie comme plante étrangère et nouvelle dans
-quelques jardins qu’il cite. Vers cette époque, il aurait été apporté de
-Bologne à Florence. Les frères Bauhin et Gesner l’appellent Fenouil de
-Florence ou romain[84].
-
- [84] Targioni-Tozetti. _Cenni storici_, 2e éd., p. 52.
-
-En effet, pour les Italiens, c’est un légume favori. On le trouve chez
-eux sur toutes les tables pendant six mois de l’année. _Finocchio e pane
-mi bastua!_ Il me suffit d’avoir du Fenouil et du pain. C’est un dicton
-populaire du dialecte vénitien.
-
-En France, sans être généralisée, la culture du Fenouil doux était
-autrefois plus en honneur. Cl. Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis
-XIII, le cultivait au potager royal[85]. Ici on sent l’influence de la
-cour italienne des Médicis. Van der Groen, jardinier du Prince d’Orange,
-le dit cultivé dans le Brabant en 1669. L’abbé Rozier (_Cours
-d’Agriculture_, 1786) constate qu’il était assez répandu dans le Nord de
-la France où on ne le trouve plus assurément.
-
- [85] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 159.
-
-Dans les temps modernes, M. Audot, éditeur horticole, appela l’attention
-sur cette plante potagère d’un usage général en Italie et qu’il avait
-remarquée pendant un voyage qu’il fit en 1839-40[86]. Sous le second
-Empire M. Vavin, à Bessancourt, grand amateur de plantes potagères
-curieuses, présenta plusieurs fois des échantillons de Fenouil doux aux
-séances de la Société impériale d’Horticulture et en recommanda la
-culture dans le Journal de cette Société[87]. Nous n’aurions garde
-d’oublier, parmi les propagateurs du Fenouil doux, MM. Paillieux et
-Bois. Leur _Potager d’un Curieux_ contient un long chapitre sur cette
-plante potagère négligée qui serait une excellente addition à nos
-légumes d’hiver.
-
- [86] _Rev. hortic._ t. V, (1re série) p. 16.
-
- [87] _Jal Soc. imp. d’Hortic._ 1862, p. 222; 1870, p. 492.
-
-
-
-
-OVIDIUS
-
-(_Crambe Tataria_ Jacq.--_C. Tatarica_ Willd.)
-
-
-Sous le nom d’_Ovidius_, on a tenté d’introduire, il y a quelques
-années, comme nouveau légume, une plante dont les jeunes pousses
-rappellent tout à fait celles du Crambé maritime. C’était en effet une
-espèce Crucifère voisine, le _Crambe Tataria_, qui vit à l’état sauvage
-en Hongrie, Moravie, Valachie, Russie méridionale.
-
-D’après M. Grignan, ledit légume aurait été introduit par un «chef»
-distingué, M. Ovide Bichot, ex-président de l’Académie de cuisine de
-Paris, lequel ayant occupé des postes très importants à l’étranger avait
-su découvrir les mérites de ce Crambé. Il se procura des graines et, de
-retour en France, résolut d’en faire profiter ses compatriotes. Grâce à
-M. Ovide Bichot, la plante fut mise au commerce en 1904 par la maison
-Thiébaut-Legendre qui lui avait donné le nom d’_Ovidius_, en souvenir de
-son introducteur[88].
-
- [88] _Rev. hortic._, 1904, p. 177.
-
-Le _Crambe Tataria_ n’est pas précisément une plante nouvelle. M.
-Rodigas l’a mentionné autrefois comme étant alimentaire dans son pays
-d’origine[89]. Antérieurement, il a été l’objet de dissertations
-archéologiques de la part de Cuvier et de Thiébaud de Berneaud qui ont
-cru reconnaître dans cette plante le _Chara_ des Anciens. Enfin MM.
-Paillieux et Bois, après avoir cultivé l’Ovidius à Crosnes, sous le nom
-de Crambé de Tartarie, lui ont consacré une longue notice dans leur
-_Potager d’un Curieux_. Ils reproduisent _in extenso_ la traduction
-d’une thèse inaugurale médicale d’un noble hongrois, publiée en 1779 par
-Jacquin dans ses _Miscellanea austriaca_ et contenant des détails
-intéressants sur l’histoire de cette plante[90].
-
- [89] _Culture potagère_, 3e éd. (1865), p. 253.
-
- [90] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 129.
-
-Nous y voyons que Clusius, imité en ceci par Bauhin, appelle la plante
-_Tataria ungarica_ et la range à tort dans la famille des Ombellifères.
-L’illustre chercheur de plantes avait obtenu des racines de la Hongrie
-transdanubienne. Il la cultiva pendant deux années dans son jardin de
-Vienne. Les Hongrois voisins d’Erlau, dit-il, de même que ceux qui
-habitent immédiatement au-delà des frontières de la Dacie s’en
-nourrissent dans les années de disette et de misère à la place de pain.
-Ils furent instruits par hasard de l’usage de cette racine par les
-Tartares, d’où ils lui donnèrent le nom de _Tataria_, parce que, comme
-les Allemands, ils appellent communément _Tatars_ ceux que nous nommons
-Tartares[91].
-
- [91] Clusius, _Hist. pl._ l. VI, c. XIV.
-
-En 1777, Jacquin parvenait à acquérir quelques racines vivantes pour le
-jardin botanique de Vienne et, sur sa demande, le savant Pallas lui
-adressait, de Saint-Pétersbourg, les renseignements qu’il possédait sur
-la plante appelée _Tataria_ par les Hongrois. Ce Crambé, disait-il,
-croît dans cette vaste plaine méridionale, qui s’étend du Dnieper au
-Jaïk, le _Rymnus_ des anciens. Dans les terrains secs, il acquiert le
-goût de Navet; les cosaques qui habitent les déserts du Don le mangent
-avidement cru et cuit[92]. Selon le Dr Regel, la plante se trouve à
-l’état sauvage dans la Russie méridionale; on ne la cultive nulle part.
-
- [92] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 136.
-
-Les auteurs du _Potager d’un Curieux_ doutaient fort que ce soit jamais
-un légume à introduire dans nos potagers, mais, disent-ils, on pourrait
-peut-être en obtenir une de ces fécules légères propres à l’alimentation
-analogues à celles qui portent le nom d’Arrow-root, et qui sont tirées
-du _Maranta arundinacea_, du _Tacca pinnatifida_, de divers _Canna_,
-etc.
-
-Toutefois nous ferons remarquer que l’Ovidius n’a pas été introduit en
-vue d’une utilisation de ses racines féculentes. Dans la notice qu’il a
-consacrée aux usages culinaires de sa plante, M. Bichot conseille
-seulement l’emploi des jeunes pousses blanchies, coupées avant qu’elles
-n’aient traversé la couche de terre ou de sable dont elles ont été
-recouvertes. C’est, en somme, un succédané du Chou marin, avec la même
-culture et les mêmes usages économiques. Les pousses, dit
-l’introducteur, n’ont pas l’âcreté du Crambé maritime ni l’amertume de
-l’Endive.
-
-Malgré ces avantages, nous ne croyons pas que depuis 1904 l’Ovidius se
-soit beaucoup propagé dans les jardins potagers.
-
-Clusius se demandait déjà, au XVIe siècle, si le _Crambe Tataria_
-n’était pas la racine _Chara_ qui servit de pain aux soldats de Jules
-César assiégeant Dyrrachium en Albanie pendant sa lutte contre
-Pompée[93].
-
- [93] César, _De Bello civ._, l. III, 48.--Suétone, _Jules César_,
- 68.--Pline, _Hist. nat._ l. XIX, 41.
-
-Cuvier, Thiébaud de Berneaud, dans une savante dissertation, Martens,
-sont d’avis que la plante _Chara_ se rapporte à ce Crambé.
-
-M. Fée a longuement examiné ce problème historique et botanique dans ses
-commentaires de l’édition latine-française de Pline, de Panckoucke (vol.
-XII, p. 364). Selon ce savant, le _Chara_ de César, _Lapsana_ et _Cyma
-sylvestris_ de Pline, qui seraient une seule et même plante, doivent
-plutôt se rapporter à un _Brassica_ à racine charnue. Mais les
-objections très justes qu’il oppose à l’identification proposée par
-Thiébaud de Berneaud peuvent s’appliquer également au Chou-Rave ou au
-Chou-Navet. Comme toujours, la détermination exacte des plantes des
-anciens est, dans certains cas, bien difficile, voire même impossible.
-
-
-
-
-PÉ-TSAÏ ou CHOU DE CHINE
-
-(_Brassica chinensis_ L.)
-
-
-Pé-tsaï, mot chinois qui peut se traduire par _légume blanc_. Le Pé-tsaï
-est une plante potagère annuelle d’un grand usage dans tout
-l’Extrême-Orient, Chine, Japon, Indo-Chine. Il est mentionné dans les
-ouvrages chinois sur l’agriculture des XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe
-siècles[94].
-
- [94] Bretschneider, _Bot. Sin._ 59, 78, 83, 85.
-
-Quoique appartenant au genre _Brassica_, de la famille des Crucifères,
-le Chou de Chine diffère beaucoup de nos Choux européens. Il se
-rapproche des Moutardes (_Sinapis_). Des deux variétés principales
-introduites dans les cultures européennes, l’une, le _Pé-tsaï_ a plutôt
-l’aspect d’une Laitue romaine. Le _Pak-Choï_ ressemble à une
-Carde-Poirée. La saveur douce de ce légume rappelle un peu celle de la
-Chicorée cuite.
-
-Le Chou de Chine n’a guère d’histoire; son introduction en Europe est
-récente.
-
-Dès le XVIIIe siècle, les missionnaires avaient signalé l’importance de
-sa culture dans l’Empire chinois. Il figurait depuis une dizaine
-d’années au Jardin du Roi, à titre de plante botanique, lorsqu’en 1836
-les missionnaires envoyèrent des graines de Pé-tsaï au R. P. Voisin,
-supérieur des Missions étrangères à Paris, qui s’empressa de les
-communiquer à M. Vilmorin.
-
-Le 22 novembre 1837, à la séance de la Société royale d’Horticulture, M.
-Vilmorin déposa sur le Bureau deux premiers pieds de Pé-tsaï provenant
-de ses cultures.
-
-De 1837 à 1840, une notice de M. Ducros de Sixt, avocat à la cour
-royale, plusieurs notes ou rapports de Pépin, Bossin, Poiteau,
-Mérat[95], montrent que l’on expérimentait le Pé-tsaï comme plante
-culinaire nouvelle et que les résultats de la culture étaient peu
-satisfaisants. Semée au printemps ou en été, la plante montait à graines
-à la troisième ou quatrième feuille. Le semis au mois d’août, grâce à la
-végétation extraordinairement rapide du Chou de Chine, permettait
-d’obtenir une plante bien développée en octobre et novembre, à un moment
-où d’autres légumes préférables sont abondants. Pour plier le Pé-tsaï à
-nos exigences, Pépin, jardinier-chef du Jardin du Roi, fit de nombreuses
-tentatives infructueuses qu’il a consignées dans un intéressant
-mémoire[96].
-
- [95] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ vol. XXIII, pp. 105, 154, 156, 159,
- 229.
-
- [96] _Loc. cit._, t. XXVI, p. 18.
-
-En 1847, le Pé-tsaï était encore en observation au Jardin d’expériences
-de la Société royale d’Horticulture. Un rapport dit: «Nous continuons à
-essayer de faire pommer le Pé-tsaï, ce Chou blond apporté de Chine il y
-a quelques années quoiqu’il ne paraisse guère se prêter à acquérir cette
-propriété[97]».
-
- [97] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ 1847, p. 677.
-
-Comme on le voit, dix ans après son introduction, le Chou de Chine
-n’était pas encore devenu un légume de marché, contrairement aux
-espérances qu’il avait fait naître d’abord. Finalement on abandonna à
-peu près cette plante exotique. Quelques amateurs, sous le second
-Empire, M. Vavin, de Bessancourt, notamment, présentaient parfois comme
-légume curieux, à la Société centrale d’Horticulture, des échantillons
-de Pé-tsaï et de Chou de Chang-ton, autre variété du Chou de Chine. Ce
-Chou rentrait dans la catégorie des plantes alimentaires
-qu’expérimentèrent à Crosnes, MM. Paillieux et Bois, de 1875 à 1899.
-Déconseillant la culture estivale qui ne pouvait donner aucun résultat
-sous le ciel européen, ils estimaient que Roscoff, Cavaillon, Hyères, se
-prêteraient à la production hivernale du Chou de Chine qui pourrait
-peut-être prendre à Paris une place importante dans l’alimentation à un
-moment où l’on manque de légumes frais[98].
-
- [98] _Potager d’un Curieux_, 3e éd. p. 475.
-
-L’un des auteurs du _Potager d’un Curieux_, M. D. Bois, assistant au
-Muséum, devait faire une réintroduction du Pé-tsaï, à son retour d’une
-mission scientifique en Extrême-Orient (1902-1903). Ayant rapporté des
-graines choisies parmi les meilleures variétés de Pé-tsaï cultivées au
-Tonkin, il pensa que l’on ferait bien, malgré les échecs antérieurs, de
-tenter une fois de plus la domestication de ce légume méritant. Il
-confia dans ce but des graines à un intelligent maraîcher parisien, M.
-Curé, lequel employa les procédés connus des praticiens pour empêcher ou
-retarder la montée à graines de certains légumes et qui consistent
-principalement à semer sur couche très chaude.
-
-A la séance du 13 octobre 1904, de la Société nationale d’Horticulture
-de France, M. Curé présentait un pied de Pé-tsaï pesant 3 kil. 500, très
-bien pommé, provenant d’un semis fait le 10 juillet. La plante eut un
-commencement de vogue à la suite d’articles élogieux parus dans la
-presse horticole et dans la grande presse. Pendant quelque temps des
-maraîchers en apportèrent aux Halles, mais la faveur d’un début heureux
-ne s’est pas continuée pour le Pé-tsaï. Le moment où ce légume sera
-recherché par le public français n’est pas encore venu.
-
-
-
-
-RHUBARBE
-
-(_Rheum_ sp.)
-
-
-Des goûts et des couleurs mieux vaut ne pas discuter. Tel ou tel légume,
-très recherché par certains peuples, peut être parfaitement inconnu ou
-dédaigné chez leurs voisins. Le Fenouil doux, par exemple, se trouve sur
-toutes les tables en Italie; il ne paraît guère usité ailleurs. Les
-Français ont un goût spécial pour la Carotte et l’Oseille, légumes
-beaucoup moins appréciés à l’étranger. De même, le Chou marin et la
-Rhubarbe comestible sont des légumes _anglais_.
-
-La Rhubarbe est une superbe plante vivace de la famille des Polygonées,
-à la fois médicinale, ornementale et alimentaire, mais les parties de la
-plante employées par l’art culinaire ne participent en rien aux
-propriétés laxatives de la racine. Les espèces du genre _Rheum_ ont
-exactement le facies des Patiences et des Oseilles; elles ont aussi
-l’acidité de ces herbes sures.
-
-La Rhubarbe alimentaire est l’objet d’une culture très étendue en
-Angleterre et aux Etats-Unis. Autour des villes on en voit des champs
-entiers. Dans ce pays, au printemps surtout, on consomme une prodigieuse
-quantité de pétioles de Rhubarbe accommodés en tartes, confitures ou
-marmelades. Ce légume rafraîchissant est encore assez apprécié en
-Allemagne, Russie, Hollande, et même dans le Nord de la France.
-
-Les énormes pétioles et les grosses nervures des feuilles de la Rhubarbe
-pelés, coupés en tronçons, cuits à l’eau bouillante et sucrés,
-fournissent une pulpe agréablement acidulée qui peut remplacer les
-Groseilles et les Pommes dans les puddings, tourtes et autres
-préparations culinaires dont sont friands les peuples anglo-saxons. Les
-acides citrique et malique que la plante contient lui donnent une saveur
-approchant celle des fruits qui entrent ordinairement dans la confection
-des pâtisseries. On fait encore blanchir les jeunes pousses de Rhubarbe
-sous de larges pots renversés ou sous des boîtes _ad hoc_ et on les
-mange apprêtées comme des Cardons.
-
-C’est, néanmoins, un légume récent. La culture intensive de la Rhubarbe
-pour l’alimentation ne remonte pas à plus de cent ans.
-
-Les Rhubarbes, car on en cultive un certain nombre d’espèces distinctes,
-sont originaires des régions septentrionales et moyennes du continent
-asiatique; elles habitent la Sibérie méridionale, la Mongolie, la
-Tartarie chinoise, le Thibet, l’Himalaya, la Perse, la Syrie, la région
-du Volga.
-
-La Rhubarbe entrait déjà dans la matière médicale des anciens Grecs et
-des Arabes comme drogue purgative et tonique. Dioscoride parlant de la
-plus ancienne espèce connue des Européens, la Rhubarbe Rhapontique, dit:
-«le Rhapontique que les Grecs nomment Rha ou Rheon croît dans les pays
-qui sont par delà le Bosphore», c’est-à-dire dans les régions alors
-barbares de la Russie. Ammien Marcellin, qui écrivait au IVe siècle de
-notre ère, précise que le Rha est un fleuve (aujourd’hui le Volga) sur
-les bords duquel croît une racine qui en porte le nom et qui est très
-renommée en médecine.
-
-Vers la fin du moyen âge, les racines mondées de la Rhubarbe médicinale
-arrivaient déjà en Europe du centre de l’Asie, soit par la Russie, soit
-par la Méditerranée. On croyait naguère que toutes ces racines
-appartenaient au _Rheum palmatum_, dite Rhubarbe des boutiques ou
-Rhubarbe de Chine, cependant la Rhubarbe commerciale la plus estimée n’a
-été déterminée par M. Baillon qu’en 1870 sous le nom de _R. officinale_.
-Mais nous nous occupons seulement des Rhubarbes cultivées pour leurs
-pétioles charnus et alimentaires.
-
-La Rhubarbe Rhapontique, originaire de la région du Volga et de la
-Sibérie méridionale, a été la première espèce importée à l’état de
-plante vivante dans nos pays. Les auteurs horticoles indiquent l’année
-1573 comme date de son introduction. Morren nomme l’introducteur: ce
-serait Adolphe Occo, médecin à Augsbourg, auteur d’une pharmacopée
-célèbre en Allemagne qui l’aurait introduite en 1570.
-
-L’Anglais Lyte, traducteur de Dodoens (1578) parle d’une manière vague
-de la Rhubarbe «plante étrange cultivée dans les jardins de quelques
-curieux herboristes», et qu’il ne paraît pas bien connaître. Gérarde,
-dans son _Herball_ (1597) mentionne la Rhubarbe et dit qu’on peut manger
-les feuilles comme la Poirée et les Epinards.
-
-Prosper Alpin cultivait la Rhapontique au commencement du XVIIe siècle,
-au jardin botanique de Padoue. Il en donne une figure et une
-description[99].
-
- [99] _De plantis exoticis_, p. 188.
-
-Parkinson en aurait obtenu des graines avant 1629, date de la
-publication de son ouvrage. Cet auteur ne semble pas soupçonner encore
-les qualités alimentaires de la Rhubarbe, observant cependant que les
-feuilles ont une saveur acide très fine[100].
-
- [100] _Paradisus terrestris_, p. 485.
-
-D’autres espèces furent successivement introduites: en 1732 le _R.
-undulatum_ L., vulgairement Rhubarbe de Moscovie. Cette espèce fut
-envoyée à Jussieu, à Paris, et au Jardin des Apothicaires de Chelsea
-comme fournissant la véritable Rhubarbe du commerce. Boerhaave,
-directeur du Jardin botanique de Leyde en avait aussi reçu des graines
-en 1750. _R. compactum_ L. a été introduit de la Sibérie et de la
-Tartarie chinoise en 1758. _R. palmatum_ L., originaire de la Tartarie
-chinoise, de la Mongolie, du Népaul, était nouveau en Europe en 1763.
-
-La Rhubarbe hybride (_R. hybridum_ L.) d’origine inconnue est cultivée
-depuis 1780. Plusieurs botanistes l’ont considérée comme une hybride du
-_R. palmatum_ et du _R. Rhaponticum_. La Rhubarbe Groseille (_R. Ribes_
-L.) fut apportée d’Orient en 1724. La plante croît sur le Liban et dans
-les parties montagneuses de la Perse. _R. australe_ Don et _R. Emodi_
-Wall. furent importés du Népaul par Wallich en 1828.
-
-On ne voit pas bien quand la Rhubarbe a commencé à entrer dans les
-habitudes culinaires anglaises.
-
-Les premières éditions du Dictionnaire de jardinage de Miller (1724,
-1731) ne parlent pas de l’usage alimentaire de la Rhubarbe, mais nous
-trouvons une première référence dans la traduction française de cet
-ouvrage faite en 1765 et l’édition anglaise de 1768 dit aussi que l’on
-cultive la Rhubarbe pour les pétioles de ses feuilles dont on fait des
-tourtes au printemps, ce qui est encore confirmé par Mawe, auteur
-horticole qui écrivait en 1778.
-
-Enfin, en 1822, Phillips nous apprend que, si les cuisinières ne mettent
-plus comme autrefois les feuilles de Rhubarbe dans les soupes, la plante
-tient son rang dans le potager pour les tourtes printanières[101].
-
- [101] _History of Garden vegetables_, t. II, p. 119.
-
-Vers 1815, les jardiniers commencèrent à apporter les bottes de pétioles
-de Rhubarbe sur les marchés de Londres. En 1830, la culture de ce
-nouveau légume s’était généralisée. Autour de Londres plus de 100 acres
-de terre étaient consacrées à la Rhubarbe. M. Wilmot, célèbre
-cultivateur de Fraises, envoyait sur la place de Londres la Rhubarbe par
-charretées. A la même date, les Etats-Unis prenaient goût à ce légume.
-On peut lire cette note dans les publications horticoles du temps: «La
-culture s’est si fort accrue autour d’Edimbourg qu’un jardinier
-commerçant qui avait beaucoup de peine, il y a peu d’années à en vendre
-4 ou 5 douzaines de bottes de pétioles dans la matinée, en débite 3 ou
-400 bottes[102].»
-
- [102] _Annales Soc. d’Hortic. de Paris_, 1832, p. 35.
-
-Le blanchiment de la Rhubarbe dans le but de manger les jeunes pousses
-comme le Chou marin ne remonte pas au delà de 1816. Le 7 mai de cette
-année, Thomas Hare lut en effet un mémoire devant la Société royale de
-Londres dans lequel il signala les avantages de ce mode de culture
-trouvé par hasard l’année précédente au jardin botanique de
-Chelsea[103].
-
- [103] _Hortic. Transact._, vol. II, p. 258.
-
-Knight, président de la Société royale d’Horticulture de Londres, a
-relaté dans le recueil des actes de cette Société ses expériences faites
-pour perfectionner le forçage de la Rhubarbe, en employant à peu près
-les mêmes procédés que pour le Chou marin[104].
-
- [104] _Hortic. Transactions_, vol. III, pp. 143, 154.
-
-Tous les _Rheum_ ne sont pas également propres à l’alimentation. La
-Rhubarbe Rhapontique possède une trop grande acidité. Le _R. palmatum_
-aurait une saveur fade plutôt désagréable. Ce sont les _R. hybridum_,
-_compactum_ et _undulatum_ qui ont la plus grande valeur alimentaire et
-surtout les variétés d’origine anglaise issues de divers croisements
-entre ces dernières espèces. Les variétés horticoles préférées sont
-celles qui se distinguent par la coloration rouge des pétioles et leur
-saveur aromatique après cuisson.
-
-La Rhubarbe Groseille (_R. Ribes_ L.) est aussi une sorte très
-recommandable. En Orient, où elle porte le nom arabe ou persan de
-_Rîbâs_, elle est alimentaire de temps immémorial. Ibn-el-Beïthar
-disait, au XIIIe siècle: «plante très commune dans la Syrie et dans la
-Perse; à l’instar de la Bette, elle fournit des côtes d’une certaine
-grosseur»[105]. Rauwolf avait remarqué cette plante dans un voyage en
-Orient en 1573; il l’appelle _Arebum_[106]. Ce _Rheum_ a exactement le
-goût de Groseille. Pour cette cause, et sans doute par suite de la
-ressemblance du nom, Linné l’a appelé _Ribes_, nom générique du
-Groseillier.
-
- [105] _Extraits des Manuscrits_, t. XXV (1) p. 190
-
- [106] Gronowius, _Orient._ p. 49.
-
-_R. Rhaponticum_ a été la première sorte employée en Angleterre pour
-usage culinaire. Sa vogue a duré jusqu’en 1820 moment où cette Rhubarbe
-a été remplacée dans les jardins par des variétés issues de semis des
-_R. undulatum_, _compactum_ et _palmatum_. C’est en 1820 que Myatt,
-fameux semeur, commença à envoyer ses produits au marché de
-Covent-Garden, à Londres. Vers 1825 l’amélioration était remarquable, la
-saveur plus douce, les pétioles plus gros et plus nombreux. William
-Buck, jardinier de l’honorable Fulke Greville Howard, à Elford,
-produisit de belles races: _Elford_ et _Buck_. Viennent ensuite les
-variétés _Wilmott_, _Queen Victoria_; cette dernière variété obtenue par
-Myatt; elle est encore cultivée. _Prince Albert_, _Linneus_, _Mitchell’s
-royal Albert_, _rouge hâtive de Tobolsk_, race très précoce, etc. On a
-créé depuis bien d’autres formes nouvelles.
-
-La Rhubarbe alimentaire est peu usitée en France et encore moins
-cultivée. Dès 1805 le _Bon Jardinier_ recommandait la Rhubarbe aux
-amateurs de plantes potagères nouvelles. A partir de 1830, la _Revue
-horticole_ a donné de bons articles sur l’emploi de la Rhubarbe comme
-plante alimentaire. Jacques, jardinier de Louis-Philippe, au château de
-Neuilly, a été aussi un zélé propagateur de ce légume. Malgré cela, sauf
-en Picardie et en Flandre, la plante n’est pas entrée dans les mœurs
-françaises.
-
-Rhubarbe est un mot composé, quoique Linné, d’après Pline, le fasse
-venir du grec _rheo_, je coule, à cause de l’effet purgatif de la racine
-de cette plante.
-
-L’étymologie la plus probable est celle-ci: _Rha_, ancien nom du Volga,
-devenu le nom d’une racine employée en médecine, et _barbarum_, barbare:
-plante qui croît sur les bords du Volga dont les riverains étaient
-barbares.
-
-D’après Littré, Isidore de Séville, dans ses _Etymologies_, interprète
-_Rheu_ par racine; le latin dit _Rhabarbarum_ et aussi _Rheubarbarum_:
-racine barbare ou du pays des barbares.
-
-Le mot français Rhubarbe se montre dès le XIIIe siècle sous la forme
-_Rheubarbe_[107].
-
- [107] _Livre des Remèdes._ Ms. Bibl. Sainte-Geneviève, nº 3113, fº 63,
- verso.
-
-
-
-
-Herbages légumiers
-
-
-
-
-ARROCHE
-
-(_Atriplex hortensis_ L.)
-
-
-Nombreuses sont les plantes herbacées qui peuvent fournir un aliment
-rafraîchissant et hygiénique, employées tantôt dans les potages aux
-herbes, tantôt hachées et tamisées après ébullition, avec un
-assaisonnement convenable.
-
-On a consommé jadis une foule de plantes sauvages dans les soupes aux
-légumes, ou préparées à la manière des Epinards: l’Ortie, la Morelle,
-les Amarantes, la Mercuriale, etc. Mais parlons seulement des plantes
-admises au potager.
-
-Parmi celles-ci, l’Arroche est peut-être le plus anciennement cultivé de
-tous les légumes herbacés. Cette Chénopodée annuelle, originaire de
-l’Europe septentrionale et de la Sibérie, s’appelait chez les Grecs
-_Atraphaxis_ et chez les Romains _Atriplex_, nom qui équivaut à «qui
-n’est pas nourrissant» et, en effet, tous les légumes de ce genre
-contiennent peu de matières alibiles.
-
-La grande variété des noms de l’Arroche montre combien cette plante a
-été populaire autrefois.
-
-Un glossaire du XIIe siècle donne à l’Arroche ou _Atriplex_ plusieurs
-synonymes barbares: «_grisolocanna_, _atrofaxos_, _viniscus_, _cato_; en
-langue romane: _arepe_»[108].
-
- [108] Glossaire de Tours (_Bibl. Ecole des Chartes_, 1869, p. 334).
-
-Les noms vulgaires du français moderne sont aussi très nombreux: arrode,
-arrouse, érode, belle-dame, bonne-dame, poule grasse, irible, follette,
-preudefemme, etc.
-
-Cette plante était en honneur dans les potagers au moyen âge et à
-l’époque de la Renaissance. «Les Italiens, dit Ch. Estienne, dans sa
-_Maison rustique_ (XVIe siècle), font une sorte de tartre (_sic_) des
-Arroches: ils hachent menu leurs feuilles, les pislent avec formage,
-beurre frais et jaune d’œufs, puis avec paste les incorporent et font
-cuire au four.»
-
-Il est fait mention de la variété à feuilles rouges, sous le nom d’arose
-rouge, dans plusieurs comptes de dépenses concernant les jardins des
-ducs de Bourgogne au XIVe siècle[109]. L’Arroche rouge, qui peut servir
-de plante d’ornement, était connue de Turner en Angleterre en 1538.
-
- [109] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756.
-
-L’Arroche a beaucoup perdu de son antique réputation, cependant elle est
-encore estimée par quelques personnes. On en trouve sur les marchés, en
-petite quantité.
-
-
-
-
-BASELLE
-
-(_Basella rubra_ L.--_Basella cordifolia_ LAMARCK)
-
-
-L’Asie tropicale est la patrie des Baselles. Ce sont des plantes
-sarmenteuses appartenant à la famille des Salsolacées. Elles peuvent
-s’élever à 1 m. 50 ou 2 mètres de hauteur et leurs feuilles épaisses et
-succulentes s’emploient largement comme Epinard dans tous les pays
-chauds.
-
-Le hollandais Van Rheede, gouverneur de Malabar, fit le premier
-connaître la Baselle blanche en 1688[110]. Les indigènes consommaient
-cette plante sous le nom indien de _Basella_, que l’on a conservé. Van
-Rheede envoya des graines au jardin botanique d’Amsterdam. Ray, en 1704,
-décrit la Baselle comme cultivée dans les jardins anglais. La variété
-blanche a été introduite en Europe en 1731.
-
- [110] _Hortus Malabaricus_, V, p. 45.
-
-Au milieu du XVIIIe siècle, l’écrivain horticole de Combles signale la
-Baselle en ces termes: «Il nous est venu depuis peu de l’Amérique une
-nouvelle espèce d’Epinard sous le nom de Basella, dont les Américains
-font grand usage; mais il faudra encore du temps avant qu’elle puisse
-être répandue. C’est au Jardin du Roi que je l’ai vue, et peut-être
-n’est-elle que là[111]».
-
- [111] _Ecole du Potager_, 1749, t. II, p. 31.
-
-De Combles avait expérimenté les qualités culinaires de la plante et il
-en conseillait l’usage. Nous trouvons mention de la Baselle dans le _Bon
-Jardinier_ de 1797; elle était certainement très peu connue.
-
-La Baselle _de Chine à très larges feuilles_ (_Basella cordifolia_) a
-été importée de Chine en 1839, par le capitaine Geoffroy. MM.
-Vilmorin-Andrieux disent que cette plante serait certainement préférable
-aux autres espèces de Baselle à cause de l’ampleur de ses feuilles et de
-l’abondance de leur produit[112].
-
- [112] _Plantes potagères_, 3e éd., p. 33.
-
-En 1846, la Société royale d’Horticulture de Paris cultivait toutes les
-Baselles dans son Jardin d’expériences. Un rapport de Poiteau n’est
-guère élogieux pour ce légume[113]. MM. Paillieux et Bois sont plus
-indulgents: «La nécessité de palisser la Baselle sur un treillage ne
-permet pas aux maraîchers de s’en occuper, mais les jardiniers peuvent
-l’admettre dans le potager. C’est un assez bon légume[114].»
-
- [113] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ 1846, p. 296.
-
- [114] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 51.
-
-En somme, comme succédané de l’Epinard, la Baselle vient après la
-Tétragone.
-
-
-
-
-BLÈTE
-
-(_Blitum rubrum_ Rchb.--_B. virgatum_ L.--_B. capitatum_ L.)
-
-
-Herbe fade, sans valeur, quoique émolliente et rafraîchissante comme
-toutes les Chénopodées.
-
-La Blète rouge est une herbe annuelle, commune en France aux abords des
-habitations, sur les berges des rivières, etc. Les deux autres espèces
-sont naturalisées un peu partout. On trouve quelquefois le _Blitum
-capitatum_ ou Epinard-Fraise cultivé dans les jardins à cause de ses
-fruits charnus rouge vif ressemblant à une petite Fraise. La Blète ou
-Blite a été cultivée comme alimentaire ou récoltée à l’état sauvage à
-une date très ancienne. C’était le seul Epinard des Anciens. Hippocrate,
-Théophraste et Dioscoride, chez les Grecs, mentionnent la Blète, en grec
-_Bliton_ et en latin _Blitum_, dont le nom paraît signifier plante
-insipide et sans goût, d’où l’adjectif latin _bliteus_, sot, vil,
-méprisable.
-
-A propos de la Blète, Pline rappelle que le poète comique grec Ménandre
-met en scène des maris qui, pour se moquer de leurs femmes, les
-appellent du nom de cette plante. Plaute se sert aussi de l’expression
-_blitea_ comme terme de mépris.
-
-La Blète était largement cultivée au moyen âge. Le _Dictionnaire
-d’Histoire naturelle_ de Bomare (éd. 1800) dit la plante commune dans
-les jardins et nous savons que dans nos provinces du Sud-Ouest on la
-mange encore avec plaisir.
-
-Le mot espagnol ou portugais _bredos_ est une altération de _Blitum_.
-Aux Antilles et dans les colonies on mange beaucoup de _brèdes_, mélange
-de légumes verts consommés cuits: Morelle, Epinards, Amarante, Pourpier,
-etc.
-
-
-
-
-CLAYTONE PERFOLIÉE
-
-(_Claytonia perfoliata_ Willd.)
-
-
-La Claytone à feuilles perfoliées ou Pourpier d’hiver est une herbe
-annuelle dont les jeunes tiges et les feuilles en forme de cornet, un
-peu charnues, sont comestibles, comme tous les Pourpiers.
-
-Cette Portulacée, originaire de Cuba, du Mexique, de l’Amérique du
-Nord-Ouest a été introduite de Vancouver par Menzies en 1796. Trouvée
-par Humboldt et Bonpland à Cuba, près du port de Batano, ces
-naturalistes la rapportèrent en Europe et la donnèrent au Jardin des
-Plantes de Paris en 1804.
-
-En 1831 seulement, la _Revue horticole_ attira l’attention sur cette
-plante succulente, à la suite d’une lettre de M. Madiot, directeur de la
-Pépinière de naturalisation du département du Rhône, à Lyon, lequel
-avait expérimenté que la Claytone, jusqu’alors cultivée dans les jardins
-botaniques et considérée comme une herbe inutile, était bonne à manger
-crue en salade ou cuite comme l’Oseille ou les Epinards sous un
-fricandeau[115].
-
- [115] _Revue horticole_, 1831, p. 357.
-
-Vilmorin recommanda la Claytone en 1833 dans le _Bon Jardinier_, puis
-d’autres périodiques horticoles lui firent quelque réclame durant le
-cours du XIXe siècle. Bien que l’on puisse faire quelques coupes
-annuelles, la faible production foliacée de cette plante ne lui a pas
-permis de devenir un légume utile. Selon les auteurs du _Potager d’un
-Curieux_, la Claytone est un bon succédané de l’Epinard, mais elle
-restera légume de fantaisie occasionnellement cultivée. En Californie,
-la variété indigène _exigua_ est d’un usage fréquent pour les soupes aux
-herbes.
-
-
-
-
-EPINARD
-
-(_Spinacia oleracea_ L.)
-
-
-L’Epinard a été inconnu aux Anciens. En fait de plantes légumières de ce
-genre, ils avaient l’Arroche et la Blète, herbes fades dont les
-écrivains grecs et latins parlent d’une façon assez méprisante.
-
-Ce sont les Musulmans de la Perse, par l’intermédiaire des Arabes, qui
-nous ont gratifié de ce légume sain et agréable. Peut-être est-il une
-conquête des Croisades, car il s’est montré en Europe en plein moyen
-âge.
-
-L’Epinard était très populaire en Orient; les écrivains arabes, dans
-leur langage toujours hyperbolique, le qualifiaient de «Prince des
-légumes». Nos médecins l’appellent, moins poétiquement, le balai de
-l’estomac, en raison de ses propriétés laxatives.
-
-Comme on n’a pas trouvé l’Epinard à l’état sauvage, au moins d’une
-manière certaine et qu’il est indubitablement originaire de la région
-comprise entre le Caucase et le golfe Persique, ou de l’Asie-Mineure,
-les botanistes sont tentés de croire que l’Epinard de nos jardins n’est
-qu’une modification cultivée du _Spinacia tetrandra_ Roxbg., Epinard qui
-vit à l’état sauvage au Midi du Caucase, dans le Turkestan, en Perse et
-dans l’Afghanistan où on l’emploie aussi comme légume. Cette autre
-espèce asiatique est peu différente de notre ancien Epinard à feuilles
-triangulaires, allongées, à fruits épineux, lequel devait se rapprocher
-de la forme sauvage.
-
-Le nom de l’Epinard vient de l’Arabe _Isfânâdsch_, _Esbanach_ ou
-_Sebanach_, suivant les auteurs et il est probablement dérivé du persan
-_Ispany_ ou _Ispanai_[116].
-
- [116] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 78.
-
-La connaissance des livres orientaux, qui nous ont appris la véritable
-origine du mot Epinard, ne remonte pas bien loin. C’est pourquoi on voit
-toujours reproduites, dans les ouvrages populaires, les étymologies
-imaginées à l’époque de la Renaissance pour expliquer ce nom de légume.
-Epinard, en latin _Spinacia_, dérivé de _spina_, épine, pouvait, avec
-quelque raison, s’appliquer à une plante dont le fruit est muni de
-cornes ou de pointes. De même, la forme ancienne _Spanachia_ paraissait
-indiquer un légume venu d’Espagne.
-
-Dans la croyance nullement démontrée que l’Epinard nous avait été
-transmis par les Arabes d’Espagne, Tragus et d’autres anciens botanistes
-appelaient ce légume _Hispanicum olus_, légume espagnol.
-
-Il est probable, dit Alph. de Candolle, que la culture a commencé dans
-l’ancien empire des Mèdes et des Perses depuis la civilisation
-gréco-romaine, ou qu’elle ne s’est pas répandue promptement à l’est ni à
-l’ouest de son origine persane. Le Dr Bretschneider nous apprend que le
-nom chinois de l’Epinard est _Po-sso-ts’ao_, ce qui signifie Herbe de
-Perse, et que les légumes occidentaux ont été introduits ordinairement
-en Chine un siècle avant notre ère. Comme on ne connaît pas de nom
-hébreu, les Arabes doivent avoir reçu des Persans la plante et le
-nom[117].
-
- [117] _Loc. cit._, p. 79.
-
-L’_Agriculture Nabathéenne_, compilation faite en Syrie vers le IVe
-siècle de l’ère chrétienne, connaît l’Epinard. Les médecins persans et
-arabes: Avicenne, Serapion, Razès en parlent vers le Xe siècle. L’un
-d’eux dit que les gens de Ninive et de Babylone sèment l’Epinard hiver
-et été et en font grand usage[118].
-
- [118] Ibn-el-Beïthar, _Notices et Extraits des manuscrits_, t. XXIII,
- p. 60.
-
-La culture est ancienne en Espagne, car les Maures avaient de fréquentes
-relations avec les Musulmans de l’Asie-Mineure et de la Perse. Au XIe
-siècle, un auteur arabe d’Espagne, Ibn-Had-Jadj, rapporté par
-Ibn-el-Awam, aurait composé un _Traité de l’Epinard_ où il dit qu’à
-Séville on en semait de précoces en janvier[119].
-
- [119] Ibn-el-Awam, traduct. Clément-Mullet, tome II, p. 154.
-
-En France et en Italie, l’introduction de l’Epinard doit remonter au
-temps des Croisades, quoique Matthiole et Brassavola le disent nouveau
-en Italie au XVIe siècle. Ruellius (1536) paraît aussi le connaître en
-France depuis peu de temps. Sur la foi sans doute de ces auteurs mal
-informés, A. de Candolle pense que l’introduction de l’Epinard en Europe
-a dû se faire vers le XVe siècle. C’est une date qu’il faut reculer de
-trois siècles au moins.
-
-Albert le Grand, moine qui vivait en Bavière au XIIIe siècle, décrit
-l’Epinard (_Spinachia_), qui a, dit-il, les semences épineuses. Un de
-ses contemporains, le médecin français Arnauld de Villeneuve, cite cette
-plante parmi les aliments usuels[120]. Crescenzi, agronome italien, né à
-Bologne en 1230, dit que l’Epinard (_Spinacia_) est supérieur en qualité
-à l’Arroche et qu’on le sème avec profit à l’automne pour le carême
-suivant[121].
-
- [120] _Opera_, éd. Bâle, 1585, p. 801.
-
- [121] _Ruralium commodorum_, l. VI, c. 55.
-
-Cette plante potagère, qui était une très utile ressource en temps de
-carême, avait été accueillie avec faveur, à cause de sa précocité; on la
-voit déjà très vulgaire au XIIIe siècle.
-
-Nous avons relevé de nombreuses mentions de l’Epinard, dès le
-commencement du XIVe siècle, dans les comptes de dépenses des maisons
-princières conservés aux archives départementales. Nous citerons
-quelques-uns de ces documents:
-
-1302-1329. Achat de semences pour les jardins du château de Hesdin, à la
-comtesse Mahaut d’Artois: «1 lb. d’_espinarde_ XII deniers[122]».
-
- [122] Richard, _Mahaut d’Artois_, p. 142.
-
-1378-1379. Dépenses faites pour les jardins du château de
-Rouvre-lès-Dijon, à Mgr le Duc de Bourgogne où il y a «16 quartiers de
-terre pour semer choux, pourotes (Poireaux), persin (Persil), blettes,
-bourace (Bourrache), _espinaces_...»
-
-1388-1389. Comptes de dépenses pour le château de Guermoles au même duc
-de Bourgogne: «acheté pour le curtil (jardin): perrecy, _espinoiches_,
-lattues (Laitues), bouroiches, graines d’oignons[123]».
-
- [123] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756, 4784.
-
-D’après le _Ménagier de Paris_, ouvrage rédigé en 1393: «il y a une
-espèce de porée qu’on appelle _espinoche_, et qui se mange au
-commencement du karesme.»
-
-L’ancien français _espinoiche_, _espinoche_ était encore en usage au
-XVIe siècle, conjointement avec le mot _espinard_. La terminaison _ard_,
-selon Darmesteter, provient d’une étymologie populaire qui a rattaché le
-mot à épine, à cause des graines piquantes de la plante (latin _ardere_,
-brûler, piquer); _espinoche_ s’est conservé dans le patois Messin. Dans
-le Jura on dit aussi _espenoche_ pour Epinard.
-
-[Illustration: EPINARD (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Au XVIe siècle, Olivier de Serres et Liébault décrivent la culture de
-l’Epinard. Ce dernier dit, dans sa _Maison rustique_: «Les Parisiens
-savent assez combien sont utiles les épinards pour la nourriture en
-temps de caresme, lesquels en font divers appareils pour leurs banquets:
-maintenant les fricassent avec beurre et verjus; maintenant les
-confisent à petit feu avec beurre en pots de terre; maintenant en font
-des tourtes et plusieurs autres manières.»
-
-Il entrait beaucoup d’ingrédients dans les pâtisseries appelées
-_tourtes_. En fait de substances végétales, une recette de Taillevent,
-maître-queux de Charles V, qui a laissé un petit traité culinaire,
-montre qu’il entrait dans les tourtes des Bettes, des Epinards et des
-Laitues hachés et broyés dans un mortier, avec des fournitures
-aromatiques:
-
-«Pour faire une tourte: prenez perressi, mente, bedtes, espinoches,
-letuces, marjolienne (Marjolaine), basilique, pilieu (Pouliot)[124]...»
-
- [124] _Le Viandier_, éd. Pichon, 1892, p. 41. Cf. _Ménagier de Paris_,
- t. II, p. 218.
-
-D’après Bruyerin-Champier, au XVIe siècle, les pâtissiers parisiens
-employaient l’Epinard pour la fabrication de petits pâtés ou boulettes
-qu’ils vendaient surtout aux étudiants.
-
-L’Epinard est une plante dioïque, c’est-à-dire que les fleurs mâles et
-femelles se trouvent sur des pieds différents. Tous les anciens auteurs
-prenant l’Epinard mâle pour la plante femelle, et réciproquement, disent
-que l’Epinard mâle, seul, produit la graine. Au milieu du XVIIIe siècle,
-de Combles tombe dans la même erreur, alors pourtant que les sexes des
-plantes étaient mieux connus.
-
-Une recette de culture d’Olivier de Serres est encore un de ces préjugés
-comme il y en avait tant dans l’ancien jardinage: Pour avoir des
-Epinards de monstrueuse grandeur, il faut tremper la graine 24 heures
-dans de l’eau en laquelle du bon fumier aurait été dissout.
-
-Il eût été préférable de chercher à rendre l’Epinard primitif plus
-alimentaire en créant des races à feuilles nombreuses, amples, arrondies
-et succulentes.
-
-Ce sont les caractères que présentent nos variétés actuelles. Comme
-point de comparaison, nous reproduisons le maigre feuillage hasté de
-l’Epinard contemporain d’Olivier de Serres, d’après une gravure sur bois
-de l’_Histoire des Plantes_ de Dalechamps (1587).
-
-Dès le milieu du XVIe siècle, le botaniste Tragus avait signalé une race
-à graine ronde non épineuse, souche probable du gros Epinard, ou Epinard
-_de Hollande_, qui est certainement un produit de la culture. Il n’y a
-aucune bonne raison de croire que le gros Epinard à graine ronde est une
-espèce distincte. C’est une variété fixée: l’augmentation du volume de
-la plante, l’ampleur des feuilles qui, de pointues deviennent rondes et
-charnues, la disparition des piquants, sont des modifications très
-ordinaires chez les plantes sous l’influence de la bonne culture.
-
-Olivier de Serres (1600) connaissait un Epinard «sans piquerons». Le
-_Jardinier françois_ (1651) cultivait, avec l’Epinard commun, un Epinard
-_blond_, à graine sans piquants, plus délicat que l’autre.
-
-Vers la fin du XVIIIe siècle, commencent à se montrer deux races
-supérieures dénommées Epinard _d’Angleterre_ et Epinard _de Hollande_,
-toutes deux probablement originaires des Pays-Bas.
-
-L’Epinard _d’Angleterre_, issu de l’Epinard commun, s’en distingue par
-ses feuilles plus grandes et nombreuses mais toujours sagittées. Il a
-gardé de son origine les graines piquantes et la rusticité que perdent
-toujours les races très améliorées. La résistance de l’Epinard
-_d’Angleterre_ à la chaleur le fait rechercher pour les semis
-printaniers, car le grand défaut de cette herbe potagère est de monter à
-graine aussitôt que la température commence à s’élever.
-
-L’Epinard _de Hollande_ peut passer pour le point de départ de nos races
-à graines rondes qui en sont des sous-variétés améliorées[125].
-
- [125] Vilmorin, _Plantes potagères_, 3e éd., p. 235.
-
-Parmi celles-ci l’Epinard _de Flandre_, nouveauté de 1829 (Vilmorin), a
-été en vogue pendant longtemps. Il est sensiblement amélioré sous le
-rapport du feuillage plus grand, plus arrondi que celui de la race-mère.
-
-De l’Epinard _de Flandre_, sont issues les sous-variétés _d’Esquernes_,
-_à feuille de Laitue_, _Gaudry_, formes à peine distinctes, à feuilles
-ovales, étalées. L’Epinard _Gaudry_ a été trouvé en 1842, par un
-propriétaire de ce nom, à Presles, près Beaumont-sur-Oise. C’était
-l’Epinard supérieur au milieu du siècle dernier.
-
-En 1869, M. Lambin, directeur du Jardin-Ecole de Soissons, fit connaître
-l’Epinard _lent à monter_, qui forme des touffes compactes et ramassées.
-
-L’Epinard _monstrueux de Viroflay_ a été mis au commerce par Vilmorin en
-1880. L’Epinard _paresseux de Castillon_, nouveauté de 1889, est encore,
-comme son nom l’indique, un «lent à monter».
-
-En Angleterre, l’Epinard favori est le _Victoria_, d’obtention assez
-récente et déjà en voie d’être remplacé par _The Carter_ et autres.
-Comme il est arrivé pour beaucoup de légumes, l’Angleterre a connu
-l’Epinard longtemps après son introduction en France. Dans son _Herball_
-de 1568, Turner dit que cette plante potagère est introduite récemment
-et peu employée.
-
-
-
-
-OSEILLE
-
-(_Rumex acetosa_ L.)
-
-
-Il est peu de pays où l’on aime l’Oseille autant qu’en France. On
-recherche cette herbe potagère à cause de l’acidité des feuilles, due à
-la présence en quantité notable d’oxalate acide de potasse, soit pour la
-préparation des soupes, soit pour les sauces et assaisonnements, et
-souvent comme plat spécial.
-
-Les fermes à légumes et les maraîchers de la banlieue parisienne
-produisent abondamment l’Oseille en grande culture. Vers 1895,
-l’approvisionnement annuel des Halles de Paris, d’après une statistique
-officielle, n’exigeait pas moins de 20 millions de kilogrammes de
-feuilles d’Oseille.
-
-Mais en Angleterre et dans les pays où l’on parle anglais, ce légume ne
-semble pas populaire.
-
-Les diverses Oseilles cultivées appartiennent au genre _Rumex_ de la
-famille des Polygonées dont la plupart des espèces sont spontanées en
-Europe.
-
-L’Oseille commune descend du _Rumex acetosa_, plante vivace à feuilles
-hastées ou sagittées, très répandue en France dans les prairies,
-pâturages, lisières et clairières des bois. D’autres espèces également
-cultivées: _R. montanus_ ou _arifolius_ (Oseille vierge) et _R.
-scutatus_ (Oseille ronde) sont indigènes dans les parties montagneuses
-de l’Europe.
-
-Les Anciens cultivaient les Oseilles pour usage culinaire. Autant que
-l’on peut s’en rendre compte, l’importance de cette herbe potagère
-devait être très secondaire. Un _Lapathum_ cité par Plaute et Horace est
-sans doute une Oseille.
-
-En général, le _Lapathum_ des Anciens semble être la Patience dont on
-mangeait les feuilles cuites et la racine douée de quelques vertus
-médicinales, tandis que l’_Oxalis_ de Dioscoride, l’_Oxulapathon_ de
-Galien, qui servait à ranimer l’appétit, le _Rumex_ de Pline et de
-Virgile[126] doivent plutôt comprendre les espèces à feuilles acides du
-genre _Rumex_ et par conséquent notre Oseille.
-
- [126] _Hist. nat._ l. XX, 85, 86.--_Moretum_, vers nº 72.
-
-Au XIIe siècle seulement, les glossaires latin-roman commencent à citer
-son nom: «_Acidula_, _acetosa_, _acida_, en langue romane
-_surele_»[127]. Surelle, qui se rattache à l’adjectif sur, sure, est
-encore un nom vulgaire de l’Oseille à notre époque et il s’est conservé
-dans l’anglais _Sorrel_.
-
- [127] Langue romane est ici synonyme de langue vulgaire.
-
-Neckam, moine anglais au XIIe siècle, appelle l’Oseille _acidularum_
-dans son ouvrage _De naturis rerum_. Dans les Herbollaires du moyen âge,
-le nom latin est toujours _acetosa_ (acide, aigre), qui convient à la
-saveur de la plante.
-
-Au XIVe siècle, l’Oseille paraît jouer un certain rôle culinaire. Cette
-herbe formait la base des différentes sauces vertes non bouillies et
-très usitées, dont le _Ménagier de Paris_ donne quelques recettes[128].
-Un passage d’une poésie d’Eustache Deschamps (XVe siècle) fait allusion
-à cet emploi de l’Oseille:
-
- «Vinaigre usez, _osille_ a vo povoir
- «En voz sausses[129]».
-
- [128] _Ménagier_, t. II, p. 229, 231.
-
- [129] _Œuvres_ VII, 40.
-
-Le _Ménagier de Paris_ donne aussi quelques détails de culture; il
-recommande de cueillir toujours les grandes feuilles et de laisser
-croître les petites.
-
-Maints comptes de dépenses des XIVe et XVe siècles citent l’Oseille:
-
-_Avril 1385._ Compte de dépenses de l’hôtel de Marguerite de Flandre:
-
-«Pour _oisille_ (Oseille) et perressin (Persil), XVI deniers[130]».
-
- [130] _Mém. Acad. Dijon_, t. VIII, p. 275.
-
-_30 mai 1412._ Dépenses pour un dîner: «Pour persil, ozaille et autres
-herbes 9 deniers[131]».
-
- [131] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, p. 225.
-
-Nous avons trouvé aussi mention de l’Oseille dans les comptes de
-dépenses de l’hôtel de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et de Charles
-Quint (XVe et XVIe siècles) sous le nom d’_aigret_ ou _esgret_[132],
-terme encore employé aujourd’hui dans le Nord de la France.
-
- [132] _Archives Nord_, série B. 3429, 3469, 3477.
-
-Une miniature du célèbre livre d’Heures d’Anne de Bretagne figure une
-herbe dite _vinnete_, qui est l’Oseille. _Vinette_ est synonyme
-d’Oseille dans le Poitou, le Centre, la Bretagne et la Normandie.
-Brantôme, qui cite ce nom, orthographie _vignette_.
-
-En présence de ces témoignages, on est assez surpris d’entendre
-Bruyerin-Champier déclarer qu’il avait vu commencer l’usage de l’Oseille
-de son temps, c’est-à-dire au XVIe siècle.
-
-Au XVIIe siècle, l’Oseille était abondamment cultivée aux environs de
-Paris. Le voyageur anglais Lister le constate avec quelque étonnement,
-car cette herbe n’était guère usitée en Angleterre: «On a un tel goût
-pour l’oseille que j’en vis des arpens tout entiers. Rien au reste n’est
-plus sain et cela peut très bien remplacer le citron dans le scorbut ou
-les affections qui s’y rattachent»[133].
-
- [133] _Voyage à Paris en 1698_, traduct. par de Sermizelles, p. 139.
-
-Olivier de Serres (1600) connaissait deux Oseilles: la longue et la
-ronde. Le _Jardinier françois_ (1651) cultivait plusieurs sortes dont
-une qui ne grainait pas. La Quintinie (1690) cite l’Oseille commune, la
-ronde et la grande qui était probablement une variété améliorée.
-
-Sans avoir beaucoup modifié la plante, la culture a cependant produit
-une variété fixée, l’Oseille _de Belleville_, à feuilles moins acides,
-plus blondes et plus amples que celles du type. Nous trouvons pour la
-première fois le nom de cette variété dans l’_Ecole du Potager_ par de
-Combles (1749).
-
-C’est aujourd’hui la sorte la plus communément cultivée. L’Oseille _de
-Lyon_, de création récente, est une amélioration sensible de l’Oseille
-_de Belleville_. L’Oseille _vierge_ était connue sous ce nom dès le
-XVIIIe siècle. Les botanistes admettent qu’elle dérive du _Rumex
-montanus_. Cette espèce est plus ou moins stérile, par conséquent, la
-cueillette des feuilles peut se poursuivre sans interruption.
-
-D’après Pictet, la plupart des noms européens de l’Oseille sont tirés de
-l’acidité des feuilles de cette plante, cependant ils n’offrent pas
-entre eux d’affinités radicales. Le sanscrit _amla_ désigne l’_Oxalis
-corniculata_ et signifie acide. L’allemand moderne a conservé une trace
-du terme sanscrit dans _sauerampfer_, Oseille.
-
-Quant à notre mot français _Oseille_, le Dictionnaire étymologique de
-Darmesteter le dit d’origine inconnue. Littré admet qu’il est dérivé du
-grec et du latin _Oxalis_ (_Oxus_, acide) par l’intermédiaire d’une
-forme non latine: _Oxalia_. Dalechamps, au XVIe siècle, dit bien
-«_Oxaille_» synonyme d’«_Ozeile_» et il donne aussi le mot comme venant
-d’_Oxalis_; mais, comme on l’a vu plus haut, la forme primitive n’est
-pas _Oxaille_. Nous trouvons dans un glossaire du XIIIe siècle: «hec
-accidula, _Osile_», puis d’autres textes montrent les variantes
-_Osille_, _Oisille_ et enfin _Ozaille_, _Ozeille_, _Oseille_.
-
-Les Oseilles cultivées sont au nombre des plantes les moins modifiées
-par la culture. Les semis de graines provenant de variétés améliorées
-retournent facilement au type sauvage à feuilles hastées, et la plante
-cultivée se distingue à peine de la plante sauvage lorsque celle-ci
-s’est développée dans des conditions favorables à sa végétation[134].
-
- [134] Vilmorin, _Plantes potagères_, 3e éd., p. 477.
-
-
-
-
-OXALIDE
-
-(_Oxalis crenata_ Jacq.--_O. Deppei_ Sweet)
-
-
-Quoique possédant presque la saveur acidulée de l’Oseille, les feuilles
-des _Oxalis_ ne peuvent être que des succédanés insignifiants et
-inutiles de cette plante potagère.
-
-Nous possédons une espèce indigène qui croît dans les bois frais,
-l’_Oxalis acetosella_, en français: _Alleluia_, _Surelle_, _Pain de
-coucou_, aujourd’hui inusitée, mais qui a été cultivée autrefois pour
-manger en salade.
-
-Dans les jardins modernes, les curieux cultivent deux espèces
-américaines: l’Oxalide crénelée, principalement pour ses racines, et
-l’Oxalide de Deppe pour ses jolies fleurs ornementales. Toutes deux sont
-des plantes vivaces à racines tubéreuses arrondies ou napiformes, plus
-ou moins alimentaires.
-
-L’Oxalide crénelée est indigène dans les montagnes du Pérou et du Chili.
-Il semble que de temps immémorial, sous le nom d’_Oca_, les tubercules
-de l’Oxalide crénelée ont été l’objet d’une grande consommation dans les
-régions froides de l’Amérique du Sud et du Mexique.
-
-Vers 1829, la plante fut importée en Angleterre et en Allemagne. En
-1833, les publications horticoles françaises commencent à la préconiser
-comme une nouveauté précieuse par ses racines alimentaires[135]. D’après
-le _Bon jardinier_ de 1840, quelques amateurs cultivaient déjà en grand
-l’Oxalide crénelée dans le Finistère.
-
- [135] _Revue hortic._ 1833-1838.--_Ann. Soc. roy. d’Hort._, t. XVI,
- XIX, XXII, XXIII.--_Bon Jardinier_, 1838.
-
-Jacquin aîné, grainier, quai de la Mégisserie, Jacques, jardinier du
-roi, à Neuilly, Utérart, pépiniériste à Farcy-les-Lys (S.-et-M.),
-furent, par leurs articles élogieux, de zélés propagateurs du nouveau
-légume. La maladie des Pommes de terre, qui, depuis 1845, détruisit en
-partie les récoltes, pendant plusieurs années, attira aussi l’attention
-sur l’Oca. On espérait, bien à tort, grâce à la grande fécondité de la
-plante, trouver un excellent succédané de la Pomme de terre. Dans leur
-pays d’origine, les tubercules subissent une dessication spéciale pour
-enlever l’acidité qui les rend, surtout sous nos climats, peu avantageux
-à déguster. Une intéressante note de Weddell donne de curieux
-renseignements sur les différents modes de préparation que nécessitent
-les tubercules pour devenir comestibles[136].
-
- [136] _Rev. hort._ 1852, p. 148.
-
-En 1850, le Muséum reçut de M. Boursier, consul de France à Quito, un
-Oca rouge à peau carminé vif, considéré au Pérou comme de qualité
-supérieure.
-
-Depuis 1835 jusqu’en 1850, on s’est beaucoup occupé de l’Oxalide
-crénelée, puis le silence s’est fait sur cette plante. Cependant, en
-dernier lieu, MM. Paillieux et Bois ont consacré aux Ocas un intéressant
-chapitre de leur _Potager d’un Curieux_, résumant et leurs propres
-expériences et les observations des premiers propagateurs de l’Oxalide
-crénelée. Ils nous apprennent qu’on voit chaque année quelques
-tubercules d’Oca dans les étalages des marchands de produits exotiques
-et de quelques grands épiciers. C’est la variété rouge qui est ainsi
-offerte comme un excellent légume de fantaisie, dont la consommation ne
-s’étendra jamais beaucoup.
-
-L’Oxalide de Deppe vient du Mexique. M. Barclay l’apporta en Angleterre
-en 1827 et, six ans plus tard, vers la fin de 1833, Jacquin aîné
-l’introduisit en France et la vit fleurir, pour la première fois en
-1836[137]. En même temps que Morren, Directeur du Jardin de l’Université
-de Liège, vantait l’Oxalide de Deppe, trouvant les tubercules d’un goût
-plus délicat que celui de l’Asperge ou de la jeune Carotte[138], Poiteau
-qui expérimentait la plante, la déclarait immangeable[139]. Un rapport
-du Dr Mérat dit aussi: «Au total c’est un légume nouveau, mais qui ne
-paraît pas devoir faire fortune». La vérité est que les tubercules
-napiformes de cet _Oxalis_ sont très tendres, aqueux et très fades.
-L’Oxalide de Deppe est plutôt considérée aujourd’hui comme une jolie
-plante d’ornement.
-
- [137] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 459.
-
- [138] _Revue horticole_, 1845, p. 277.
-
- [139] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1846, p. 298.
-
-
-
-
-POIRÉE ou BETTE
-
-(_Beta vulgaris_ L. et _Beta Cicla_ L.)
-
-
-Dans l’alimentation ancienne, la consommation des soupes aux légumes,
-des _porées_, comme on disait, était très grande, d’après le témoignage
-de la littérature du moyen âge qui en fait constamment mention.
-
-La Bette étant autrefois la principale et la plus employée des herbes à
-potages, pour cette raison on l’appela vulgairement Poirée, altération
-de _porée_; le mot ayant subi la même déformation que Poireau au lieu de
-la forme correcte Porreau (de _porrum_).
-
-Le terme culinaire _porée_ est donc dérivé de _porrum_, nom latin du
-Poireau, lequel entrait pour une large part, avec la Bette, l’Arroche,
-le Pourpier, l’Oseille et autres herbes dans la confection des soupes
-aux légumes.
-
-Poirée prit même le sens plus étendu de légume vert en général. Avant
-l’établissement des Halles centrales, le premier marché aux légumes du
-vieux Paris n’était qu’une simple voie publique répondant au nom de rue
-_du Marché à la Poirée_[140].
-
- [140] Cette rue a été détruite lors de la création des Halles
- centrales.
-
-Dans le Nord de la France et en Belgique, où les soupes aux légumes sont
-restées traditionnelles, presque chaque ville possède une rue _à la
-Poirée_ ou une place _aux Herbes potagères_ consacrées, de temps
-immémorial, à la vente des légumes.
-
-La Bette ou Jotte des Tourangeaux et des Bretons appartient à la famille
-des Chénopodées comme tant d’autres plantes potagères fort utiles au
-point de vue hygiénique, quoique faiblement nutritives.
-
-Selon le dire des botanistes, on doit rapporter au _Beta maritima_,
-plante bisannuelle à racine fusiforme-fibreuse de la grosseur du petit
-doigt, l’origine de nos Poirées, Cardes et Betteraves cultivées qui en
-seraient des variétés grandement modifiées par la culture.
-
-La Bette sauvage est commune dans les terrains sablonneux maritimes des
-contrées méridionales de l’Europe; en Perse, dans l’Inde, peut-être en
-Amérique.
-
-La culture a produit sur l’espèce type deux sortes de modifications qui
-ont créé deux catégories de plantes très différentes par leur aspect et
-leurs usages, tout en possédant les mêmes caractères botaniques: les
-Betteraves et les Poirées.
-
-Dans le premier cas, le développement considérable de la racine de la
-Betterave a donné naissance aux Betteraves de table, fourragères et
-sucrières. Nous parlerons des Betteraves potagères au chapitre des
-légumes-racines.
-
-Mais, tandis que le pivot restait grêle, la modification s’est aussi
-portée sur les feuilles qui ont pris de l’ampleur et sont devenues
-alimentaires. On consomme les feuilles de la Poirée blonde et en général
-celles des variétés à pétioles étroits cuites et mêlées à l’Oseille pour
-en adoucir l’acidité, ou bien hachées à la manière des Epinards, avec un
-assaisonnement relevé d’épices.
-
-Enfin, de l’hypertrophie considérable des pétioles et des nervures
-résultent les Poirées à Cardes dont le nom rappelle le Cardon de la
-famille des Composées, parce que les côtes larges, tendres et charnues
-des feuilles de ces variétés servent aux mêmes usages culinaires que le
-Cardon.
-
-Les plus anciens auteurs grecs mentionnent la Bette sous le nom de
-_Teutlon_. Aristophane en parlait déjà dans sa pièce des _Grenouilles_
-au Ve siècle avant l’ère chrétienne. Aristote, environ 350 ans avant
-Jésus-Christ connaissait la Bette rouge. Théophraste nomme deux sortes:
-la noire et la blanche, cette dernière dite _Sicula_, c’est-à-dire
-sicilienne.
-
-Selon quelques auteurs, le nom scientifique actuel de la Poirée: _Beta
-Cicla_ ou _Cycla_ serait une altération de _Sicula_, mais d’autres le
-font dériver du grec _Kuklos_, cercle, parce que la coupe transversale
-d’une racine montre des cercles concentriques. Cependant cette
-dénomination ancienne _Sicula_ se retrouve dans plusieurs noms modernes
-de la Poirée: grec _sescoula_, arabe _selq_, espagnol _acelga_,
-portugais _selga_.
-
-Chez les Romains, les classes pauvres faisaient un grand usage
-alimentaire des feuilles de la Bette (_Beta_). Columelle, Pline et
-Palladius connaissaient les variétés blanche et noire des Grecs. Le
-botaniste Fée remarque avec raison qu’aucune partie de la Bette n’a
-cette nuance noire, et que, vraisemblablement, les adjectifs latin et
-grec _niger_ et _melanos_ ne correspondent pas avec notre mot noir. Il
-s’agissait d’une variété à feuilles rouge foncé.
-
-La Poirée, légume fade et indigeste, n’était pas estimée. C’était un
-aliment pour les artisans aux robustes estomacs. Le médecin Galien, chez
-les Grecs, disait que la Poirée ne peut être mangée impunément en grande
-quantité. Pline n’en avait probablement jamais mangé; il fait cette
-réflexion: «Les médecins croient la Bette plus malsaine que le Chou;
-aussi ne me rappelé-je pas en avoir vu servir»[141]. Il ajoute que la
-Bette à large côte passe pour la meilleure, et que l’on voit des Poirées
-de deux pieds d’étendue. La plante était donc grandement améliorée.
-
- [141] _Hist. nat._, l. XIX, c. 40.
-
-Bien qu’Apicius ait donné une recette culinaire pour la Bette, les
-satiristes Juvénal[142] et Perse[143] témoignent de leur côté que la
-fade Bette était une nourriture de pauvres gens et que, pour être
-mangeable, elle exigeait un fort assaisonnement de vin et de poivre.
-
- [142] _Satires_, XIII, 13.
-
- [143] _Œuvres_, III, vers nº 113.
-
-La Bette ne devait conquérir la popularité qu’au moyen âge. Charlemagne
-faisait cultiver la Poirée dans ses jardins. Son fameux capitulaire _de
-Villis_ lui conserve le nom correct _Beta_, pendant que ce même document
-affuble l’Arroche et la Blette de noms barbares: _adripia_ et _bleda_.
-Albert le Grand, au XIIIe siècle, emploie le mot _acelga_, qui s’est
-conservé dans l’espagnol.
-
-Au moyen âge, il n’y avait pas de repas sans _porée_ et, dit le
-_Ménagier de Paris_, la vraie porée est la porée de Bette. Il y avait
-aussi des porées de Choux, d’Epinards, de Cresson, de Poireaux et
-d’autres herbes bouillies. Autant qu’on peut en juger par les textes,
-c’était une purée très claire, une sorte de bouillon de légumes[144].
-Voici, d’ailleurs, une recette datant du XIVe siècle, et prise à bonne
-source puisqu’elle émane d’un cuisinier royal: «Pour faire porée, soit
-bourboulye (bouillie) en eaue boulant (bouillante) et puis la mettés sur
-une ays (planche) et hâchés menu, et purés (pressez) entre voz mains et
-puis broyés au mortier[145].»
-
- [144] _Ménagier de Paris_, t. II, p. 137.
-
- [145] Taillevent, _Le Viandier_, éd. Pichon, p. 82.
-
-Au XVIIe siècle, le peuple parisien consommait encore beaucoup de
-Poirées. Ce légume abondait sur les marchés. D’après le voyageur anglais
-Lister (1698): «En avril et mai, on trouve une quantité de Bette
-blanche, légume dont nous n’usons guère, et jamais, que je sache, pour
-en faire des ragoûts. Les feuilles en sont longues et larges, et on les
-lie, comme nous faisons à nos Laitues, pour les blanchir, après quoi on
-les coupe sur le pied. Les côtes en sont larges et tendres, et c’est de
-cela seulement que l’on se sert après en avoir jeté les feuilles vertes,
-et on les accommode de diverses façons[146].»
-
- [146] _Voyage à Paris_, trad. Sermizelles. p. 139.
-
-La Poirée n’a pas de nom sanscrit. La plante a dû se répandre assez tard
-en dehors du bassin méditerranéen où la culture a d’abord commencé. En
-Chine, la Poirée--Tien-ts’aï--est citée dans les écrits du VIIe et du
-VIIIe siècle de notre ère, puis aux XIVe, XVIe et XVIIe siècles[147].
-
- [147] Bretschneider, _Bot. Sin._, 53, 59, 79, 83.
-
-Il est possible que la variété _maritima_ du _Beta vulgaris_ soit la
-souche des Poirées anciennes à pétioles étroits. Dans nos cultures, la
-Poirée _blonde à cardes vertes_, peu cultivée, doit représenter la
-Poirée primitive. La variété _Cicla_, abondante dans la région
-méditerranéenne, en Espagne, Portugal, etc. a pu produire les formes à
-très grosses côtes, d’origine plus moderne.
-
-La Poirée _du Chili_, également alimentaire, est surtout cultivée pour
-l’ornementation des jardins à cause de son beau coloris rouge et jaune.
-Le _Gardeners’ Chronicle_ (1844, p. 591) disait que la Bette du Chili à
-feuilles colorées avait été introduite de la Belgique en Angleterre 10
-ou 12 ans auparavant. Pourtant, nous trouvons dans Gérarde (1597)
-mention d’une Poirée colorée. Lobel décrit aussi une Poirée à tige jaune
-panachée de rouge et Bauhin (1651) cite deux sortes de Poirées
-nouvelles, une rouge et l’autre jaune.
-
-Carrière dit que la Poirée du Chili a été introduite dans les jardins
-français vers 1866.
-
-La Poirée blonde se trouve encore sur les marchés mais les consommateurs
-délaissent de plus en plus ce légume. Nous l’avons rarement vue dans les
-potagers bourgeois. Le bon estomac des campagnards, qui ne craint pas
-les aliments un peu indigestes, fait toujours honneur à cette vieille
-plante potagère de nos pères, au moins dans l’Est et l’Ouest de la
-France.
-
-
-
-
-POURPIER
-
-(_Portulaca oleracea_ L.)
-
-
-On emploie les feuilles et les tendres sommités du Pourpier comme légume
-cuit, succédané de l’Oseille et de l’Epinard, ou pour manger cru en
-salade, mais c’est une herbe potagère de plus en plus délaissée.
-
-Cette plante, à tiges et à feuilles très charnues, est répandue dans le
-monde entier. Naturalisée autour des lieux habités, elle pullule partout
-comme une mauvaise herbe. Son habitat primitif paraît être les régions
-orientales. De Candolle dit que les documents linguistiques et
-botaniques concourent à faire regarder l’espèce comme originaire de
-toute la région qui s’étend de l’Himalaya occidental à la Russie
-méridionale et à la Grèce[148]. Le Pourpier paraît aussi spontané en
-Amérique. Du moins les premiers explorateurs ont vu cette herbe sur les
-côtes américaines dès les premiers temps de la découverte du Nouveau
-Monde[149]. La culture, ou au moins l’emploi alimentaire du Pourpier,
-remonte aux temps les plus reculés. C’était l’_Andrachne_ des
-Grecs[150]. La plante était connue d’Hippocrate, de Théophraste et de
-Dioscoride. Galien, médecin grec, ne l’estimait pas. Les Romains
-cultivaient le Pourpier qu’ils appelaient _Portulaca_[151].
-
- [148] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 70.
-
- [149] _Am. Journal of Sciences_, 1883, p. 253.
-
- [150] Fraas, _Synopsis_, p. 109.
-
- [151] Pline XIX, 56.--Columelle X, 351.
-
-Au moyen âge on voit cette herbe très en faveur auprès des Arabes.
-Légume béni, légume émollient, tels sont les qualificatifs que lui donne
-Ibn-el-Beïthar[152].
-
- [152] _Notices et Extraits des Manuscrits_, t. XXIII, p. 224.
-
-Albert le Grand, au XIIIe siècle, mentionne seulement la plante sauvage,
-qui a les tiges rampantes. Au XIVe siècle les textes des archives
-montrent le Pourpier cultivé même dans les jardins princiers[153]. Les
-paysans se contentaient sans doute de le ramasser autour de leurs
-demeures comme ils le font encore aujourd’hui. On le connaissait alors
-sous les noms de _porcelaine_, _pourcelaine_, _porchaille_, _poulpié_,
-_porpié_. _Porcelaine_ a été conservé dans l’anglais _purslane_.
-_Porchaille_ peut venir de ce que la plante est un excellent aliment
-pour les porcs. _Poulpié_ ou _Poulpied_ équivaut à pied de poulet, en
-latin _pullipedem_. En Anjou, _piépou_, parce que les organes de la
-fleur rappellent la trace laissée sur le sable par la patte du poulet.
-D’après le _Glossaire de Tours_, _piethpuel_ était le nom roman ou
-vulgaire du Pourpier au XIIe siècle.
-
- [153] _Arch. Côte-d’Or_, série B. 5756.
-
-Le Pourpier, à l’état sauvage ou subspontané a les tiges rampantes; la
-plante cultivée diffère en ce qu’elle a les tiges érigées. Ruellius, au
-XVIe siècle, connaissait une variété améliorée à tiges érigées.
-Dalechamps cite également le Pourpier sauvage et la race des jardins et
-ces deux botanistes signalent la coutume de mettre le Pourpier en
-compote pour en faire une salade d’hiver. Ce Pourpier confit se
-préparait dans un baril avec du verjus, sel, vinaigre et Fenouil vert.
-
-Ecoutez ce _cri de Paris_ que nous trouvons dans une plaquette
-intitulée: _Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris_,
-par Antoine Truquet (1545):
-
- A mon beau pourpié!
- Ne trouveray-je point quelque sire
- Pour en acheter pour confire?
- Tout en est beau jusques aux piedz.
-
-D’après le médecin Andry, c’était un plat de carême: «On fait avec le
-pourpier et la percepierre des compotes au sel et au vinaigre, fort
-usitées en carême»[154].
-
- [154] _Traité des aliments de Caresme_ (1713), t. I, p. 175.
-
-Au XVIIe siècle, le Pourpier était une plante potagère de premier ordre.
-Le _Jardinier françois_ (1651) recommande d’en faire des semis tous les
-mois afin d’avoir toujours ce légume jeune et tendre. La Quintinie
-forçait le Pourpier pour la table de Louis XIV, et si Boileau a fait
-figurer cette herbe dans son _Repas ridicule_, c’est sans doute parce
-que la salade de Pourpier était très usuelle[155].
-
- [155] Satire III (1665).
-
-Nous cultivons dans les jardins modernes deux variétés de Pourpier: une
-variété verte, évidemment la plus ancienne, et un Pourpier _doré à
-larges feuilles_. Cette race à feuilles jaunâtres, préférables pour
-l’usage culinaire, était inconnue à Bauhin qui n’en parle ni dans le
-_Phytopinax_ de 1596, ni dans le _Pinax_ de 1623. Le _Jardinier
-françois_ (1651) cite pour la première fois, croyons-nous, le nom du
-Pourpier _doré_ «qui est, dit-il, le plus délicat, naguère apporté des
-îles de Saint-Christophe». L’amphitryon, dont Boileau dans sa troisième
-satire, critique si agréablement le luxe mesquin et les prétentions
-ridicules, avait cru devoir offrir à ses hôtes une salade de Pourpier
-_jaune_, c’est-à-dire de Pourpier _doré_, seule variété digne de figurer
-dans un repas d’apparat.
-
-En 1840, les maraîchers apportaient encore aux Halles de Paris une
-petite quantité de Pourpier «pour agrémenter la salade[156]». Ils ont
-aujourd’hui complètement abandonné cette culture. Il arrive seulement
-aux Halles un peu de Pourpier sauvage ramassé par de pauvres gens dans
-les vignes ou les champs cultivés de la banlieue parisienne.
-
- [156] Moreau et Daverne, Manuel, p. 273.
-
-Dans le Nord de la France, on utilise encore assez cette herbe en
-potages ou comme légume cuit au jus. Le Centre et le Midi paraissent
-plutôt consommer le Pourpier en salade.
-
-
-
-
-QUINOA
-
-(_Chenopodium Quinoa_ Wild.)
-
-
-Légume d’amateur, d’introduction peu ancienne. La plante est originaire
-du Chili. Au moment de la découverte de l’Amérique, les Espagnols la
-trouvèrent cultivée, à titre de Céréale, sur les hauts plateaux de la
-Nouvelle-Grenade, du Pérou et du Chili.
-
-Les indigènes mangeaient les feuilles cuites et les graines farineuses
-de cette Chénopodée annuelle qu’ils appelaient _Quinua_ ou
-_Quinoa_[157]. En Europe, on consomme seulement le feuillage en guise
-d’Epinard.
-
- [157] Clusius, _Hist. pl._ l. IV, cap. LIII.
-
-Le R. P. Feuillée, religieux Minime, a décrit et figuré pour la première
-fois le Quinoa dans son _Histoire des Plantes médicinales du Pérou_, qui
-parut de 1709 à 1711. Plus tard, le voyageur botaniste Dombey en fit un
-grand éloge comme plante alimentaire et en rapporta des semences à son
-retour du Pérou en 1779. Alexandre de Humboldt et Bonpland firent aussi
-des distributions de graines de Quinoa. En Angleterre et en France, les
-premiers essais de culture ne donnèrent aucun résultat.
-
-Ce fut Loudon, écrivain horticole anglais, qui appela l’attention sur le
-Quinoa en publiant dans son journal un long article sur cette plante
-nouvelle[158].
-
- [158] _Gardeners’ Magazine_, décembre 1834.--_Ann. Soc. roy.
- d’Hortic._, tome XVII, p. 197.
-
-M. de Vilmorin essaya la plante en 1835 et 1836; il distribua des
-graines qu’il avait reçues de M. Lambert vice-président de la Société
-Linnéenne de Londres et de M. Buchet de Martigny, consul de France près
-la République bolivienne. La _Revue horticole_ parle ensuite du
-Quinoa[159], définitivement classé parmi les plantes potagères dans le
-_Bon Jardinier_ de 1839, où M. de Vilmorin donne un bon article résumant
-à peu près tout ce que l’on peut dire du Quinoa.
-
- [159] _Rev. hortic._, tome III (1835-37), p. 69; tome IV (1838-41), p.
- 159.
-
-Après avoir été vantée à l’excès, cette plante est aujourd’hui bien
-oubliée. En Angleterre, elle est plus appréciée qu’en France.
-
-Les cuisinières, paraît-il, sont hostiles au Quinoa: les feuilles sont
-plus petites que celles de l’Epinard et l’efflorescence gommeuse qui les
-recouvre en rend la manipulation désagréable.
-
-Selon les auteurs du _Potager d’un Curieux_, le Quinoa supplée
-passablement l’Epinard.
-
-
-
-
-TÉTRAGONE CORNUE
-
-(_Tetragonia expansa_ Murray)
-
-
-La Tétragone ou Epinard de la Nouvelle-Zélande occupe assurément la
-première place parmi les succédanés de l’Epinard. C’est le véritable
-Epinard d’été puisqu’il peut végéter en sol sec pendant les grandes
-chaleurs qui rendent impossible la culture de l’Epinard.
-
-Au point de vue culinaire, la Tétragone fournit une pulpe moins sèche,
-plus onctueuse que celle de l’Epinard, qualité pour les uns, défaut pour
-les autres.
-
-La plante est indigène dans les grandes îles de l’Océanie: Australie,
-Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie; on la trouve en Chine, au Japon,
-au Chili, mais peut-être est-elle naturalisée dans ces derniers pays.
-C’est la seule plante potagère que l’européen ait tirée de
-l’Australasie; c’est aussi l’unique végétal alimentaire appartenant à la
-famille des Ficoïdes.
-
-L’introduction de la Tétragone en Europe n’est pas ancienne. Sir Joseph
-Banks découvrit cette plante en 1770, à la Nouvelle-Zélande pendant le
-premier voyage autour du monde du capitaine Cook. Le naturaliste anglais
-remarqua cette herbe succulente qui étalait sur le sol ses longues
-ramifications. Il en rapporta des graines qui furent semées aux jardins
-de Kew, au retour de l’expédition en 1772.
-
-Au second voyage de Cook, le botaniste Forster, qui accompagnait
-l’expédition, retrouva la plante en abondance au même endroit appelé le
-détroit de la Reine Charlotte. Forster eut l’intuition que la Tétragone,
-dont les feuilles épaisses et charnues lui rappelaient celles des
-Arroches comestibles de nos pays, pouvait offrir une précieuse ressource
-à l’équipage du capitaine Cook menacé du scorbut par suite de manque de
-légumes frais. Un nouveau légume, qui n’est pas sans valeur, était
-trouvé!
-
-Ce botaniste reconnut encore la plante sur les côtes de Tonga-Tabou, une
-des îles de l’Archipel des Amis. Les Polynésiens ignoraient qu’elle fût
-alimentaire après cuisson.
-
-La Tétragone fut nommée par le professeur Murray, de Göttingen, qui en
-publia, en 1783, une figure et une description comme plante nouvelle. Le
-professeur Pallas, vers la même époque, donna aussi une description de
-la Tétragone à laquelle il imposa le nom spécifique de _cornuta_,
-cornue, l’ayant trouvée sous ce nom dans le jardin du comte Demidoff, à
-Moscou, où elle avait été reçue du botaniste Jacquin, de Vienne.
-
-La Tétragone resta pendant un certain temps cultivée seulement dans les
-jardins botaniques.
-
-En France, le grainier Tollard signala le premier à l’attention la
-Tétragone dans la première édition de son _Traité des végétaux_ (1805).
-Il constate d’ailleurs qu’elle était connue d’un petit nombre de
-personnes qui la mangeaient comme Epinard.
-
-Vers 1820, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande commençait à se répandre
-dans les cultures anglaises. Au printemps de 1820, M. Vilmorin adressa,
-comme nouveauté, à la Société royale d’Horticulture de Londres des
-graines de Tétragone qui furent semées au jardin de la société à
-Kensington. Le 16 octobre 1821, John Anderson, jardinier du comte
-d’Essex, lisait devant la Société Linnéenne de Londres un intéressant
-historique de l’introduction de la plante en Europe[160].
-
- [160] _Transact. of the hortic. Soc._ t. IV, p. 488.
-
-Enfin le nouveau légume fut compris dans les distributions de graines
-faites par le Jardin royal des Plantes, de Paris. A partir de 1819, le
-comte d’Ourches, grand agronome et propagateur de plantes utiles,
-commença une active propagande en faveur de la Tétragone. Il publia
-plusieurs notes dans lesquelles il donnait les résultats de ses
-expériences sur la culture de cette plante nouvelle[161].
-
- [161] _Annales d’Agric._, 1819, p. 391.--_Bon Jardinier_, 1821.
-
-Cependant, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande devait rester confiné
-pendant longtemps encore dans quelques jardins d’amateurs. Une note de
-Poiteau constate qu’en 1846 la Tétragone est toujours délaissée par la
-consommation et qu’on n’en voit presque jamais sur les marchés[162].
-L’auteur ajoute judicieusement: «Est-ce la faute des horticulteurs?
-Est-ce la faute des consommateurs? Non, c’est la faute du goût et de la
-routine».
-
- [162] _Ann. Soc. roy. d’Hortic_, 1846, p. 296.
-
-La culture de la Tétragone s’est répandue plus vite en Angleterre et aux
-Etats-Unis où on la voit largement employée dans l’alimentation dès
-1828. En Belgique, selon Morren, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande ne
-serait sorti des jardins botaniques pour entrer au potager que vers
-1830.
-
-Aujourd’hui, tous les jardiniers de châteaux et de bonnes maisons
-bourgeoises cultivent la Tétragone pour remplacer l’Epinard pendant les
-grandes chaleurs, mais cette denrée horticole ne se voit jamais sur les
-marchés, ni chez les grands marchands de comestibles.
-
-Quoique cultivée intensivement depuis une centaine d’années, la
-Tétragone n’a pas encore varié; la plante est restée telle qu’elle était
-à l’état sauvage.
-
-MM. Paillieux et Bois ont cité comme un bon légume de fantaisie une
-autre Ficoïde, la Glaciale, l’herbe à la glace, (_Mesembrianthemum
-crystallinum_ L.), admirable plante d’ornement des jardins qui peut
-fournir un délicat légume pendant l’été.
-
-L’herbe à la glace est une herbe annuelle, originaire du Cap, des
-Canaries, etc. et cultivée depuis longtemps.
-
-D’après Duchesne (_Répertoire des plantes utiles_), on mange très
-souvent les feuilles de la Glaciale comme légume, à l’île Bourbon. MM.
-Paillieux et Bois citent dans leur ouvrage des lettres de leurs
-correspondants qui recommandent l’emploi de cette Ficoïde en guise
-d’Epinards[163].
-
- [163] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 199.
-
-
-
-
-Légumes-Salades
-
-
-
-
-CHICORÉE ENDIVE
-
-(_Cichorium Endivia_ L.)
-
-
-Toutes les parties des plantes peuvent se consommer à l’état cru ou
-cuit, préparées avec un assaisonnement de sel, poivre, huile et
-vinaigre: des racines (Betterave, Céleri, Raiponce); des bulbes et des
-rhizomes (Oignon et Crosne); des réceptacles charnus (Artichaut); des
-fruits (Tomate, Concombre); des feuilles principalement. Ce sont les
-salades; mets très hygiéniques qui ont une influence bienfaisante sur la
-santé. Dans l’ordre du repas, la salade se mange ordinairement en guise
-d’entremets.
-
-En France et en Italie, sont considérées seulement comme de vraies
-salades les parties foliacées, à l’état vert ou demi-blanchi,
-additionnées de fournitures aromatiques pour relever l’insipidité
-naturelle aux herbes à salade. Nous ne parlerons ici que des salades
-potagères, mais il existe d’innombrables salades rustiques abandonnées
-aux campagnards.
-
-Sous le nom d’Endives, on distingue les Chicorées _frisées_ et les
-_Scaroles_, plantes annuelles de la famille des Composées-Chicoracées
-qui comptent parmi nos bonnes salades. Par ordre d’importance, elles
-viennent après la Laitue. Ce sont des races fixées, les premières à
-feuilles très divisées, les autres à feuilles presque entières du
-_Cichorium Endivia_, qu’il ne faut pas confondre avec une espèce
-voisine, le _Cichorium Intybus_ ou Chicorée sauvage. Celle-ci est
-vivace, beaucoup plus amère, elle fournit à nos tables la _Barbe de
-Capucin_, la _Chicorée amère améliorée_ et la _Chicorée Witloof_
-improprement appelée Endive de Bruxelles.
-
-L’origine des Endives était encore incertaine il y a peu d’années. Tous
-les anciens ouvrages attribuent à l’Endive une origine indienne. De
-Candolle et plusieurs botanistes ont éclairé cette question d’une
-manière satisfaisante. Ils ont eu l’idée de comparer les Endives
-cultivées avec une espèce annuelle spontanée dans la région
-méditerranéenne, le _Cichorium pumilum_ Jacquin, et les différences ont
-été trouvées si légères que l’identité spécifique a pu être soupçonnée
-par quelques-uns, affirmée par le plus grand nombre. M. de Candolle
-admet que nos Chicorées frisées et nos Scaroles résultent d’une culture
-soignée de cette espèce sauvage qui existe, dit-il, dans toute la région
-dont la Méditerranée est le centre, depuis Madère, le Maroc et
-l’Algérie, jusqu’à la Palestine, le Caucase et le Turkestan. Elle est
-commune surtout dans les îles de la Méditerranée et de la Grèce[164].
-
- [164] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 78.
-
-En raison de l’habitat du _C. pumilum_ il est probable que la plante
-améliorée est sortie du milieu gréco-romain.
-
-Nous en trouvons la preuve dans la linguistique. Endive dérive du latin
-_Intybus_, _Intubum_, _Intiba_, selon les auteurs. L’évolution du mot se
-poursuit, passant par le grec _Entubon_, l’arabe _Indubâ_, le grec
-bysantin _Endibon_ lequel rétablit la dentale _d_. Le _b_ grec se
-prononçant comme le _v_ français prépare la voie au bas-latin _Endivia_
-et au français _Endive_.
-
-Cependant on ne possède aucune preuve certaine que l’Endive ait été
-servie sur les tables des Anciens. Horace dit bien qu’il ne désire, pour
-assurer son bonheur, que des Olives, de la Chicorée et de la Mauve[165].
-Il se peut que son _cicorea_ représente l’Endive. De même l’_Intiba_ du
-décret de Dioclétien qui devait être une plante potagère importante
-puisqu’elle figure dans un tarif officiel des denrées alimentaires.
-
- [165] _Horace_, l. I. Ode 31.
-
-Le mot Chicorée vient directement du latin _cicorea_, lequel est
-lui-même d’origine orientale. Durant tout le moyen âge et jusqu’au XVIIe
-siècle, il fut écrit et prononcé _cicorée_. Nous avons emprunté à
-l’italien la prononciation de la première syllabe _ci_ assimilé à chi
-(prononcé _tchi_ par les Italiens). L’influence de l’italien sur le mot
-_cicorée_ a pénétré en France vers le milieu du XVIe siècle, avec la
-cour des Médicis.
-
-_Induba_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne peut désigner
-l’Endive et aussi la Chicorée sauvage. Les Arabes employaient couramment
-l’Endive sous le nom d’_Induba_ ou d’_Hindâbâ_. La plante est indiquée
-dans le _Tacuin_, matière médicale arabe du XIIe siècle, traduite en
-latin au XIVe siècle[166].
-
- [166] Bonnet (Dr Ed.), _Etude sur deux manuscrits
- médicaux-botaniques_, p. 10.
-
-Crescenzi, en Italie, Albert-le-Grand, en Allemagne paraissent avoir
-connu l’Endive dans le XIIIe siècle. Au XVe siècle, on voit paraître
-l’Endive en France dans certains comptes de dépenses mais plutôt pour
-usage économique (eau de toilette): «Année 1413: A Meigret, épicier,
-pour eaue d’Andive (_sic_), pour Mlle la Comtesse»[167]. En Italie, on
-la voit entrée dans les cultures tout récemment. D’après Platine (XVe
-siècle), auteur italien d’un traité de cuisine et d’hygiène: «Je dirai
-toujours que l’Endive est une espèce de Laitue, nonobstant que d’elle et
-de son nom nos anciens prédécesseurs n’en fasse aucunement
-mention»[168].
-
- [167] Godefroy, _Dict. de l’anc. langue française_.
-
- [168] _De l’honnête volupté_, éd. 1539, p. 96.
-
-Au XVIe siècle enfin on s’aperçut que l’Endive était mangeable après
-avoir été blanchie. «L’Endive, dit Ch. Estienne, autrement nommée
-Scariole ou Laitue aigre ou sauvage sert plus en médecine qu’autrement,
-et ne se cultive au jardin parce qu’elle est toujours amère. Pourtant,
-étant liée et couverte dans le sablon durant l’hiver, peut devenir
-tendre et blanche et se garde ainsi tout l’hiver.» Olivier de Serres
-(1600) donne des détails de culture plus précis. De son temps, pour
-étioler cette salade, on l’enterrait pendant 12 à 15 jours après l’avoir
-liée. Les modernes se contentent de la lier sur place sans l’enterrer.
-
-Les botanistes de la Renaissance tels que Camerarius, Dalechamps,
-Gerarde, Pena et Lobel ont figuré des Endives aux feuilles larges et
-crépues, presque entières, types primitifs de nos Scaroles et de la
-_Batavian Endive_ des Anglais. Les formes finement frisées, beaucoup
-plus recherchées aujourd’hui, parce qu’elles sont plus tendres, sont
-plus récentes.
-
-D’ailleurs c’est par le mot Scarole et non par Chicorée que les
-«herbalistes» désignent ces anciennes variétés d’Endives. Nous ne voyons
-pas avant le XVe siècle ce terme Scarole ou Scariole emprunté de
-l’italien _Scariola_, qui devait être un nom populaire pour toutes les
-Laitues sauvages en général. Pour cette raison sans doute le mot a été
-conservé comme nom spécifique du _Lactuca Scariola_, herbe indigène dont
-nos Laitues cultivées sont des modifications. L’étymologie de _Scariola_
-est inconnue. Il n’est pas probable qu’il soit une corruption du mot
-_cicorea_. Est-il un dérivé du grec _Seris_ par l’intermédiaire d’une
-forme _Seriola_ indiquée par les botanistes de la Renaissance? _Seris_
-de Pline, Chicoracée cultivée et qui était mangée en salade a été
-assimilé à l’Endive par Matthiole, Dodoens et Dalechamps.
-
-Cl. Mollet, au commencement du XVIIe siècle, distinguait deux Chicorées:
-«une qui est frisonnée et l’autre qui ne l’est pas» (Scarole). La plus
-ancienne variété de ces Chicorées «frisonnées» est la _fine d’Italie_.
-La Chicorée _frisée de Meaux_ en est une sous-variété locale qui était
-presque la seule cultivée au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe.
-La ville de Meaux, centre très important de culture maraîchère,
-fournissait autrefois la majeure partie de la consommation parisienne en
-salades diverses. D’autres localités, telles que Versailles, Palaiseau,
-Gonesse, Chevreuse contribuent maintenant, avec Meaux, à
-l’approvisionnement des marchés, pour cette sorte de denrée horticole.
-
-La Chicorée _fine de Rouen_ ou _Corne de Cerf_, qui est une des plus
-appréciées aujourd’hui, parut comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de
-1832. La Chicorée _Mousse_, si finement découpée, a été obtenue par le
-grainier Jacquin, en 1847. La Chicorée _de la Passion_ a figuré pour la
-première fois à l’Exposition de 1867, exposée par le grainier
-Courtois-Gérard. La Chicorée _fine de Louviers_ paraît sortie de la
-Chicorée _fine de Rouen_ (Catalogue Vilmorin, 1871-72). D’ailleurs,
-entre les mains des maraîchers, toutes ces races de Chicorées se
-transforment successivement; aussi serait-il téméraire d’affirmer que la
-Chicorée _fine de Meaux_ actuelle est tout à fait identique à l’ancienne
-variété mère, et cette observation peut s’appliquer à bien d’autres
-plantes potagères qui s’améliorent incessamment par le choix des
-porte-graines.
-
-Stainville, maraîcher aux Champs-Elysées, a été le premier qui força la
-Chicorée _fine d’Italie_ en 1791. Vilmorin décrit une vingtaine de
-Chicorées frisées et 4 ou 5 Scaroles seulement.
-
-
-
-
-CHICORÉE SAUVAGE, BARBE DE CAPUCIN
-
-(_Cichorium Intybus_ L.)
-
-
-La Chicorée sauvage ou Chicorée amère intéresse la grande culture comme
-plante fourragère et comme plante industrielle (Chicorée à café). Non
-moins précieuse au point de vue horticole, elle fournit à
-l’alimentation, outre les salades de Chicorée sauvage, améliorée et
-panachée, un produit étiolé très estimé en France sous le nom de _Barbe
-de Capucin_ et un excellent légume de création récente, le _Witloof_,
-improprement appelé Endive.
-
-Le type sauvage est une herbe vivace, d’une saveur très amère,
-appartenant à la famille des Composées, dont l’habitat, très vaste,
-s’étend sur toute l’Europe et sur une partie de l’Asie. Sa fréquence sur
-le bord des chemins et des champs indique que la dissémination de
-l’espèce a été inconsciemment favorisée par l’homme. La Chicorée sauvage
-est assez commune en France sur les chemins, dans les lieux secs,
-incultes et arides.
-
-Sans étioler la Chicorée sauvage, les Anciens l’ont néanmoins cultivée
-comme légume et plante médicinale. Pline connaissait déjà ses propriétés
-dépuratives; il la préconisait pour le foie, la rate et la vessie.
-
-La synonymie ancienne de la plante comprendrait des noms d’origine
-latine, égyptienne et peut-être syrienne. _Intubus_ ou _Intubum_,
-_Cichorium_, _Ambubeja_ ou _Ambubaia_ désignaient sans doute chez les
-Anciens la Chicorée sauvage[169]. _Seris_ et _Picrida_ seraient plutôt
-des Chicorées cultivées. Les opinions des commentateurs sont
-contradictoires en ce qui concerne l’application de ces différents noms
-communs probablement à la Chicorée et aux Endives. Selon Pline, le mot
-latinisé _Cichorium_ viendrait d’Egypte où l’on a toujours fait grand
-usage des Chicorées[170]. A propos des noms orientaux de la Chicorée
-sauvage, Ed. Fournier observe que les meilleures variétés alimentaires
-de ce légume paraissent être venues successivement de l’Orient: «témoins
-les noms de la plante: son nom syrien qui rappelle la cavité de la tige,
-creuse comme une flûte et que les Romains transcrivirent par _Ambubaia_
-et traduisirent par _Intubus_ et _Intubum_; son nom copte qui devint en
-grec _Kikorè_ et _Kikorion_; enfin son nom arabe (_Induba_ ou _Hindabâ_)
-qui fournit le terme _Endivia_ au latin barbare du moyen âge»[171].
-
- [169] Pline XIX, 39; XX, 29, 30.--Virg. _Georg._ 1 vers nº 120, 4 vers
- nº 120.
-
- [170] Maillet, _Descript. de l’Egypte_, éd. 1735, p. 12.
-
- [171] Daremberg, _Dictionnaire des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-_Intiba_ du décret de Dioclétien sur le prix des denrées, _Intubas_ du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne n’ont pas de signification bien
-précise; ces noms devaient s’appliquer à la fois à la Chicorée sauvage
-et aux Endives.
-
-Au XIVe siècle, la forme française du nom était Cicorée ou Cycorée.
-D’après Crescence, Platéaire, le _Jardin de Santé_, la Chicorée avait au
-moyen âge une synonymie très embrouillée; on l’appelait encore
-_Cucubine_, _Solsequium_, _Verrucaria_, _Sponsa Solis_, _Dyonisia_,
-_Heliotropium_ qui étaient également les noms du Souci.
-
-Les botanistes de la Renaissance décrivent et figurent la Chicorée
-sauvage sans dire si elle est cultivée. L’un d’eux, Camerarius (1586),
-représente une variété à grosse racine, celle qui est aujourd’hui
-l’objet d’une grande culture dans le Nord de la France comme succédané
-du café[172].
-
- [172] _Epitome_, p. 285.
-
-Jusqu’au XVIIe siècle, sans doute, la Chicorée sauvage n’a été qu’une
-plante médicinale très employée. Saint-Simon, racontant la mort
-d’Henriette d’Angleterre qui a inspiré à Bossuet une oraison funèbre des
-plus pathétiques, dit que cette princesse décéda subitement à
-Saint-Cloud, en 1670, après avoir pris son infusion habituelle de
-Chicorée rafraîchissante.
-
-L’étiolement a pour effet de développer les feuilles de la Chicorée
-sauvage en lanières d’un blanc jaunâtre, de 20 centimètres et plus de
-longueur, plus ou moins étroites, selon le mode de forçage et la variété
-employée. On appelle Barbe de Capucin ce produit qui fait une salade
-d’hiver estimée principalement en France et dans les régions
-septentrionales de l’Europe, malgré une amertume assez marquée.
-
-Nous trouvons une première mention de la Chicorée sauvage étiolée dans
-un ouvrage de Cl. Mollet, rédigé vers 1610-1615: «La Chicorée sauvage
-est fort excellente, la feuille sert en salade, la faisant
-blanchir[173].» Le botaniste belge Dodoens dit, vers la même époque, que
-cette plante sauvage et commune en Germanie est aussi cultivée dans les
-jardins[174].
-
- [173] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 15.
-
- [174] _Pemptades_ (1616), p. 633.
-
-Au milieu du XVIIIe siècle, on voit la Barbe de Capucin entrée dans la
-culture maraîchère. Le _Dictionnaire d’Agriculture_ de La Chesnaye
-(1751) nous apprend que les maraîchers portent du fumier chaud dans les
-caves dont ils font une couche de la hauteur d’un pied et qu’ils y
-enterrent leur Chicorée par grosses bottes.
-
-Le Catalogue d’Andrieux-Vilmorin de 1773, le _Bon Jardinier_ de 1797,
-décrivent la manière de faire blanchir la Chicorée sauvage. C’est
-qu’alors la culture de la Barbe de Capucin était généralisée en France.
-Il paraît que l’usage de cette salade a été introduit en Angleterre par
-les réfugiés français durant la Révolution.
-
-La culture industrielle de la Barbe de Capucin pour les marchés
-parisiens a commencé à Montreuil-sous-Bois (Seine) sans que l’on puisse
-dire exactement vers quelle époque. Mais cette culture n’a pris une
-grande importance qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle,
-moment où les maraîchers adoptèrent la Chicorée à grosse racine ou
-Chicorée à café qui produit des lanières étiolées plus abondantes, plus
-tendres et un peu moins amères. Pour la confection des bottes destinées
-au forçage, cette race est en outre plus avantageuse que la Chicorée
-ordinaire à cause de ses racines fusiformes, droites et régulières, au
-lieu d’être fourchues et malformées comme le sont celles de la variété
-commune.
-
-M. Lepère, le célèbre arboriculteur de Montreuil, a raconté autrefois
-l’origine de cette amélioration[175]. En 1853, un employé de
-l’établissement de M. Louesse, grainetier parisien, livra par erreur à
-un cultivateur de Montreuil de la graine de Chicorée à café en place de
-celle de Chicorée sauvage ordinaire qui lui avait été demandée. Les
-plantes venues de cette semence produisirent si abondamment des feuilles
-bonnes à blanchir que la personne qui les cultivait eut le soin d’en
-garder de la semence. Ce fait ouvrit les yeux de ses voisins et c’est de
-là que, de proche en proche, la culture de la même variété s’est étendue
-dans la commune de Montreuil.
-
- [175] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._ 1869, p. 146.
-
-La méthode de culture ancienne de Montreuil consistait à réunir en
-grosses bottes les racines de Chicorée arrachées à partir d’octobre. Ces
-bottes étaient descendues dans une cave privée d’air et de lumière,
-placées debout, serrées les unes contre les autres sur une couche de
-fumier chaud de 25 à 30 centimètres d’épaisseur. On bassinait une ou
-deux fois par jour avec de l’eau tiède. Il fallait 25 jours environ pour
-faire venir une «cavée» de Barbe de Capucin. C’est à peu près le système
-actuel, sauf qu’aujourd’hui l’emploi de la chaleur artificielle permet
-de réduire les apports de fumiers dans les caves et au besoin de s’en
-passer, d’où économie de temps, de main-d’œuvre, etc.
-
-En 1869, Montreuil possédait 100 maraîchers étioleurs de Chicorée
-sauvage lesquels consacraient 35 hectares de terrain à la production des
-racines. A ce moment, un cultivateur, M. Charton (Louis) imagina, le
-premier, d’introduire un poêle dans sa cave pour activer la végétation
-des racines; par ce moyen, il pouvait livrer sa salade au bout de 14
-jours seulement. Un autre, M. Charles Pezeril utilisa le thermosiphon
-pour le forçage, perfectionnements qui rendirent la culture de la Barbe
-de Capucin plus lucrative[176].
-
- [176] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._ 1869, p. 232; 1870, p. 237.
-
-Actuellement, plus de 600 maraîchers ou étioleurs pratiquent le forçage
-de la Chicorée dans la région Est parisienne, principalement à
-Montreuil, Vincennes, Saint-Mandé, Maisons-Alfort, Créteil, Rosny,
-Bobigny. Pour la seule commune de Montreuil, on en compte trois cents.
-Les uns sont des maraîchers qui utilisent ainsi leur personnel pendant
-la mauvaise saison. Beaucoup sont des jeunes gens employés chez les
-arboriculteurs. Ils s’occupent pendant l’hiver à ce travail très
-rémunérateur qui leur permet au bout de quelques années de s’établir à
-leur compte. La production de cette salade représente pour le seul
-département de la Seine, une valeur marchande annuelle qui dépasse
-1.150.000 francs, sur le marché des Halles centrales[177].
-
- [177] _Rev. hortic._ 1908, p. 16.
-
-L’élevage des racines de Chicorée destinées au forçage se fait au loin
-et non sur les terres des cultivateurs de Montreuil. Pour les petits
-industriels que sont les étioleurs de Chicorée le loyer des terres de la
-banlieue serait d’un prix trop élevé; en outre, pour éviter le
-_pourridié_, maladie cryptogamique dangereuse, il est indispensable de
-cultiver la Chicorée dans un sol non fumé et qui n’ait pas été emblavé
-récemment avec cette même plante.
-
-Mais la Chicorée se mange aussi à l’état naturel sous le nom de Chicorée
-à couper. On consomme les feuilles très jeunes comme salade passablement
-amère que les maraîchers savent protéger à l’aide de petits abris et
-d’un buttage et qu’ils livrent aux marchés en mars et en avril.
-
-La variation de la Chicorée sauvage dans la nature est assez fréquente.
-On trouve à l’état sauvage des plantes à feuilles courtes et entières
-comme celles de nos Chicorées améliorées, d’autres à nervures rouges,
-prototype des Chicorées à feuilles colorées.
-
-Le grainier Jacquin aîné qui a poursuivi de 1825 à 1850 l’amélioration
-de la Chicorée sauvage avait obtenu de semis dans ses cultures
-d’Ollainville, près Arpajon, plusieurs variétés bien fixées. Il
-possédait, entre autres, une race à feuilles larges, courtes, et
-rapprochées comme une Scarole, des Chicorées améliorées frisées,
-peut-être hybrides, d’autres à feuillage maculé et tacheté de brun
-pourpre, analogues aux Chicorées italiennes. Cependant les races
-obtenues par Jacquin étaient restées vivaces et non annuelles comme est
-l’Endive, ce qui ne permet pas de croire que la Chicorée frisée et la
-Scarole sont des variétés anciennes obtenues du _C. Intybus_.
-
-En Lombardie, dans la région de Trévise, les Chicorées à feuilles
-colorées sont très en usage. Elles ont été introduites en France à
-différentes reprises, en 1869, par Courtois-Gérard, grainier à Paris; en
-1886, par Vilmorin; en 1906 par Cayeux.
-
-
-
-
-CHICORÉE WITLOOF ou ENDIVE DE BRUXELLES
-
-
-La Chicorée sauvage amère nous avait déjà donné la Barbe de Capucin;
-nous lui devons un autre produit étiolé, le Witloof, qui n’est autre
-chose qu’une Barbe de Capucin pommée obtenue par un procédé de culture
-spécial, c’est-à-dire par le forçage _en terre_, à l’abri de l’air,
-tandis que la Barbe de Capucin subit seulement le forçage en cave, mais
-à l’air libre.
-
-A Paris, on appelle ce légume Endive, improprement car la véritable
-Endive est le _Cichorium Endivia_, Chicoracée annuelle originaire du
-Midi de l’Europe et d’où proviennent par variations les Chicorées
-frisées et les Scaroles.
-
-De création récente, le Witloof est une obtention belge, ce qui explique
-son nom flamand dérivé de _wit_, blanc et _loof_, feuillage. Dans la
-Belgique flamande, le nom Witloof, _feuille blanche_, était donné depuis
-longtemps à la Barbe de Capucin.
-
-Pour produire le Witloof, il importe de se servir de la Chicorée _à
-grosse racine de Bruxelles_, sous-variété d’une Chicorée à café dite
-Chicorée _à grosse racine de Magdebourg_, caractérisée par la largeur de
-ses feuilles entières et dressées.
-
-On ouvre une tranchée de 70 c. à 80 centimètres de profondeur. Les
-racines de la Chicorée, après préparation, sont placées au fond, debout,
-serrées et recouvertes de terreau tamisé. Sur le tout on établit une
-couche de fumier de cheval de 0,60 à 1 mètre d’épaisseur dont la
-chaleur, au bout d’un laps de temps assez court, doit développer les
-feuilles de la Chicorée sous forme de petites pommes blanches et
-allongées ressemblant à un cœur de Laitue _Romaine_. Ces pommes,
-accommodées au jus, à la sauce blanche, ou en salade à l’état cru,
-constituent un délicieux légume d’hiver et de premier printemps, tendre
-et succulent, moins amer que la Barbe de Capucin par suite d’un
-étiolement plus complet et dont la saveur se rapproche assez de celle du
-Chou marin.
-
-Un phénomène qui se reproduit chez toutes les plantes légumières
-développées dans l’obscurité, c’est la diminution du limbe de la
-feuille, réduite alors presque à la nervure médiane qui atteint sa
-taille normale ou prend même un notable accroissement. Nous pourrions
-citer comme exemples les côtes du Cardon ou de la Poirée à Cardes, les
-lanières étroites et allongées de la Barbe de Capucin et surtout le
-Witloof dont la pomme est entièrement formée par les larges nervures
-médianes épaissies des feuilles radicales de la Chicorée _à grosse
-racine de Bruxelles_.
-
-Tout en admettant une tendance à pommer chez cette variété, il est bien
-démontré que la pression du fumier et la résistance qu’il oppose au
-développement des jeunes feuilles de Chicorée oblige celles-ci à
-demeurer serrées et imbriquées en manière de pomme. Les cultivateurs qui
-ne suivent pas la méthode de culture belge, sommairement indiquée plus
-haut, n’obtiennent que des pommes plus ou moins étalées.
-
-Il semble que la découverte du forçage en terre de la Chicorée _à grosse
-racine_ soit due au hasard. M. le Professeur Rodigas en a donné
-l’historique suivant:
-
-«Il y a 60 ans environ, le Jardin botanique de Bruxelles, aujourd’hui
-établissement de l’Etat, était le siège et la propriété de la Société
-d’Horticulture de Belgique. Les vastes souterrains de ce jardin
-botanique étaient loués à des particuliers et servaient en grande partie
-à la culture des Champignons. Vers les années 1850 et 1851, le jardinier
-en chef, M. Bresiers profitait de l’établissement de ces
-champignonnières pour blanchir quelques légumes et produire entre autre
-la salade d’hiver offerte par les feuilles blanchies, tendres, longues
-et minces de la Chicorée sauvage. Un jour, M. Bresiers remarqua que sa
-Chicorée, au lieu de former ces longues lanières habituelles, avait
-produit une sorte de pomme relativement serrée, rappelant pour la forme
-le milieu durci et blanc d’une Laitue Romaine.
-
-«Ce résultat frappa vivement le chef de culture; il dut utiliser, en
-grande partie, lui-même, ce produit sans pouvoir le vendre à la
-verdurière à qui il cédait le trop plein de ses cultures. L’année
-suivante, le même effet se produisit et la cause en fut attribuée à la
-nature du fumier employé pour les couches, ce qui était une erreur. Une
-meule spéciale fut montée avec soin dans les conditions antérieures: le
-même ouvrier plaça les bottes de Chicorée et les couvrit de terre fine
-comme auparavant; de nouveau il y eut formation de pommes sur la moitié
-environ de la meule et production de Barbe de Capucin sur l’autre
-moitié. Alors on remarqua que les chicons étaient produits à l’endroit
-où l’on avait mis le plus de terre. Le Witloof était trouvé, mais il
-demeura le secret de quelques ouvriers du Jardin botanique.
-
-«M. Bresiers vint à mourir; sa veuve se retira à Merxem, village
-important de la banlieue d’Anvers; elle porta avec elle le secret de la
-culture du Witloof; ce secret devint le secret de son jardinier;
-celui-ci le passa au jardinier de la famille Moretus et c’est ainsi que
-peu à peu l’invention de Bresiers devint le secret de tout le
-monde[178].»
-
- [178] _Lyon hortic._, 1904, p. 86.
-
-Répandu fort vite et très populaire dans son pays d’origine, le Witloof
-resta néanmoins légume local pendant plus de vingt ans. Il était
-primitivement produit par les maraîchers de Schaerbeek lès Bruxelles et
-de Saint-Gilles; puis, quand à la suite de la demande étrangère la
-Belgique se fit exportatrice du nouveau légume, la culture s’étendit
-dans toutes les autres communes de la banlieue de Bruxelles.
-
-Le Witloof a été introduit en France par M. Henri de Vilmorin qui eut
-l’occasion de voir ce produit maraîcher inconnu en France à l’Exposition
-horticole de Gand en 1873. Il fit connaître la plante et indiqua sa
-culture en publiant quelques notes dans les journaux spéciaux[179]. On
-vit pour la première fois le Witloof à Paris en 1875, présenté, cette
-année, par l’introducteur, à la Société nationale d’Horticulture.
-
- [179] _Rev. hortic._, 1813, p. 167.--_Jal Soc. nat. d’Hortic._ 1875,
- p. 56.
-
-L’entrée rapide du Witloof dans la consommation ordinaire est un fait
-rare dans l’histoire des nouveaux légumes; les meilleurs doivent lutter
-longtemps contre la routine et l’indifférence du public avant d’être
-appréciés.
-
-Peu d’années après les articles de M. H. de Vilmorin, on vendait le
-Witloof aux Halles sous le nom d’Endive de Bruxelles et les petites
-marchandes le voituraient dans les rues de Paris: il avait atteint le
-faîte de la renommée!
-
-Bruxelles est demeuré jusqu’à ce jour le grand centre de la production
-du Witloof qui a pris depuis une quinzaine d’années une importance
-considérable. Quelques cultivateurs français ont essayé de concurrencer
-leurs voisins belges. Vincent Berthault, jardinier à Rungis
-(Seine-et-Oise), aurait commencé en 1881 des essais de culture du
-Witloof, mais M. Berthault-Cottard, horticulteur à Saint-Mard
-(Seine-et-Marne), a été le premier dans les environs de Paris à cultiver
-en grand l’Endive de Bruxelles.
-
-En employant la méthode belge avec de légères modifications, il obtenait
-de très beaux résultats. Vers 1892, le nouveau légume tendait même à
-entrer dans la grande culture. M. Besnard, fermier à Coupvray
-(Seine-et-Marne), pratiquait à cette époque la culture de la Chicorée à
-grosse racine pour le forçage sur une étendue de plus de deux hectares.
-
-Pendant les 4 mois de l’hiver 1883-84, il serait venu de Belgique aux
-Halles de Paris environ 1500 kilogrammes de Witloof par jour, vendu en
-moyenne 80 c. le kilogramme. En 1897, on évaluait à 1.500.000
-kilogrammes la quantité d’Endives de Bruxelles importées de la Belgique.
-Aux Halles de Paris, il s’en débitait environ 1 million de kilogrammes
-dont les trois quarts de provenance étrangère.
-
-L’exportation belge du Witloof s’étend jusqu’aux Etats-Unis. Pour
-répondre à cette immense consommation, les cultivateurs des communes
-limitrophes de Bruxelles, qui pratiquent la fabrication de cette denrée
-horticole, emploient de plus en plus le forçage par le feu qui leur
-permet de livrer au commerce des pommes de Witloof après un forçage de
-13 jours seulement. Avec l’ancienne méthode de forçage par le fumier, on
-n’obtenait un produit marchand qu’au bout de 20 jours ou même davantage.
-
-
-
-
-CRESSON DE FONTAINE
-
-(_Nasturtium officinale_ R. Br.--_Sisymbrium Nasturtium_ L.)
-
-
-Le Cresson de fontaine, à la saveur agréablement piquante, plaît
-beaucoup aux Français, grands mangeurs de salade. Il ne constitue pas
-cependant une salade proprement dite. C’est presque un condiment. On
-emploie ordinairement le Cresson comme garniture de plats ou
-accompagnement des viandes rôties et grillées. Plus rarement on le mange
-cuit en guise d’Epinards. Dans ce cas, il perd par la coction les
-principes sulfureux et azotés qui lui donnent ses propriétés
-thérapeutiques. Ce n’est plus alors qu’un légume vert. A l’état cru, les
-huiles essentielles sulfo-azotées, l’iode que le Cresson contient en
-font un aliment hygiénique très populaire sous le nom pittoresque de
-«Santé du corps».
-
-Le Cresson de fontaine, plante vivace aquatique de la famille des
-Crucifères, est répandu dans les eaux vives et les lieux à demi inondés
-de l’Europe, en Orient, en Amérique, dans l’Asie-Méridionale, en somme,
-dans toutes les régions froides, tempérées ou tempérées-chaudes du
-globe.
-
-Nous passerons rapidement en revue l’histoire ancienne du Cresson de
-fontaine: il semble avoir été connu des Grecs sous le nom de _Kardamon_.
-_Sium_ et _Sisymbrium_ sont les noms en usage chez les Latins;
-_Nasturtium_ étant le mot réservé au Cresson alénois. Mais le Cresson
-Sisymbre mentionné dans le tarif des denrées établi par Dioclétien peut
-ne pas être le Cresson de fontaine, car on a consommé jadis plusieurs
-Crucifères possédant à peu près la même saveur piquante que le Cresson:
-l’herbe de Sainte-Barbe (_Barbarea præcox_), le Cresson des prés
-(_Cardamine pratensis_) etc. Autre exemple de la confusion des noms
-anciens du Cresson: le _Sisymbrium_ du capitulaire _de Villis_ de
-Charlemagne n’est autre que la Menthe aquatique, de la famille des
-Labiées, tandis que le _Nasturtium_ du même document est bien le Cresson
-de fontaine appelé également par les botanistes de la Renaissance
-_Nasturtium aquaticum_. Matthiole, Camerarius et Césalpin le nomment
-_Sisymbrium aquaticum_. Linné a réuni les deux noms sous lesquels le
-Cresson de fontaine était connu de son temps pour en faire son
-_Sisymbrium Nasturtium_.
-
-Tous les vieux botanistes parlent du Cresson comme d’une plante sauvage
-que l’on mange tant crue que cuite à l’entrée du repas. Cependant, à une
-époque ancienne, il a été l’objet d’une certaine culture, au moins dans
-les établissements religieux. Quelques pièces des Archives nationales et
-départementales établissent l’existence de cressonnières dès le XIIIe
-siècle sur divers points du Pas-de-Calais, de l’Oise, de la Loire, etc.
-Au XIVe siècle, le Cresson paraît beaucoup cultivé dans la province
-d’Artois, aux environs de Douai, de Lens, à l’abbaye de Saint-Bertin, en
-Picardie[180].
-
- [180] _Bull. Soc. bot. Fr._ t. V. p. 743.--_Dictionnaire_ Godefroy, au
- mot _Cresson_.
-
-La culture commerciale du Cresson pour l’alimentation des grandes villes
-n’est pas aussi ancienne. Nous savons par le témoignage d’Héricart de
-Thury, de Mérat et de Loiseleur-Deslongchamps qu’au commencement du XIXe
-siècle on allait jusqu’à 30 ou 40 lieues de Paris chercher dans les
-ruisseaux et les fossés le Cresson sauvage pour l’approvisionnement de
-la capitale. Il était revendu dans les rues de Paris par les
-cressonniers, gens vêtus d’un costume spécial.
-
-C’est que la «Santé du corps» a toujours été un régal pour les
-Parisiens. Le Cresson de fontaine figure en bonne place dans les _Cris
-de Paris_ sous le nom de Cresson _de Calier_ ou _de Cailly_.
-
-En quelques endroits, on appelle simplement _Cailli_ ou _Cailly_ le
-Cresson de fontaine, probablement parce que cette herbe était en partie
-tirée de la Normandie. Il y a deux Cailly en Normandie, l’un près de
-Louviers, l’autre à cinq lieues de Rouen. Ces localités devaient
-autrefois fournir un Cresson renommé.
-
-Voici un _Cri de Paris_ au XVIe siècle où il est question du Cresson de
-Calier:
-
- «Pour gens desgoutez, non malades,
- «J’ay du bon Cresson de Calier,
- «Pour un peu vos cœurs écailler (_égayer_),
- «Il n’est rien meilleur pour salades[181].»
-
- [181] _Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris_, par
- Anthoine Truquet (1545).
-
-_La Chambrière à louer_ est le titre d’une pièce satirique du milieu du
-XVIe siècle; on voit là une servante qui énumère ses talents
-culinaires[182]:
-
- «Avec du Cresson de Cailly
- «Et puis quelques herbettes fades,
- «Feray cent sortes de salades».
-
- [182] Montaiglon, _Recueil d’anciennes poésies françoises_, t. I, p.
- 94.
-
-La culture en grand du Cresson a commencé en Allemagne, autour d’Erfurt,
-dans le district bien arrosé de Dreienbrünnen. On dit qu’elle fut
-inventée au XVIIe siècle par Nicolas Meissner qui imagina de cultiver le
-Cresson en larges fossés remplis d’eau courante. Reichart, fameux
-maraîcher et cultivateur de graines, d’Erfurt, aurait ensuite introduit,
-au XVIIIe siècle, de grandes améliorations dans la cressiculture
-allemande[183].
-
- [183] Loudon, _Encyclopedia_, p. 219.
-
-Personne n’a cultivé le Cresson de fontaine en Angleterre avant William
-Bradbery qui fit ses premiers essais en février 1808, à Springhead près
-Northfleet, dans le Kent. Il put bientôt en envoyer régulièrement au
-marché de Londres, puis il étendit cette culture lucrative et fonda à
-grands frais de vastes cressonnières à West Hyde, dans le Hertfordshire,
-pour l’approvisionnement des marchés de la capitale anglaise. En 1821,
-les fosses à Cresson de M. Bradbery couvraient une étendue de 5 acres.
-Tous les jours de l’année, excepté le samedi, il envoyait, tantôt au
-marché de Covent-Garden, tantôt à celui de Newgate de nombreuses mannes
-de Cresson contenant chacune huit douzaines de bottes[184].
-
- [184] _Hortic. Trans._, 1re série, t. IV, p. 537.
-
-L’industrie du Cresson de fontaine a fait son apparition en France en
-1811, dans la vallée de la Nonette, près Senlis (Oise). C’est à un
-officier d’administration de la grande Armée, M. Cardon, que l’on doit
-la création de cette culture spéciale si importante aujourd’hui. M.
-Héricart de Thury en a raconté l’origine lorsqu’en 1835 la Société
-royale d’Horticulture décerna à M. Cardon une grande médaille d’argent
-pour les grands services qu’il avait rendus à l’Horticulture française.
-
-«Dans l’hiver de 1809 à 1810, après la paix qui suivit la seconde
-campagne d’Autriche, M. Cardon, alors directeur principal de la caisse
-des Hôpitaux de la grande Armée, se trouvait au quartier général, à
-Erfurt, capitale de la Haute-Thuringe. En se promenant aux environs de
-cette ville, et la terre étant couverte de neige, il fut étonné de voir
-de longs fossés, de 3 à 4 mètres environ de largeur, présentant la plus
-brillante verdure. Il se dirigea vers ces fossés, curieux de connaître
-la cause de cette espèce de phénomène qui lui semblait étrange pour la
-saison, et il reconnut avec étonnement que ces fossés étaient une
-immense culture de Cresson de fontaine, présentant l’aspect des plus
-beaux tapis de verdure sur une terre alors couverte de neige.
-
-«M. Cardon apprit que cette culture était établie depuis plusieurs
-années sur des sources d’eau jaillissantes, et que le fonds appartenait
-à la ville d’Erfurt qui le louait alors plus de 60.000 francs.
-
-«Dès qu’il eut recueilli les premiers renseignements sur cette culture
-du Cresson, M. Cardon sentit de quelle importance serait, aux environs
-de Paris, l’introduction d’une telle branche d’industrie horticole. Il
-chercha dans les environs de Paris un terrain convenable constamment
-arrosé de sources d’eau vive, et après de longues recherches, il trouva
-en 1811, à Saint-Léonard, dans la vallée de la Nonette, entre Senlis et
-Chantilly, un terrain régulier de 12 arpents environ, qui lui paraissait
-offrir toutes les conditions nécessaires. Il fit venir deux chefs
-ouvriers des cressonnières d’Erfurt pour diriger ses travaux[185].»
-
- [185] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._ (1825), t. XXII, pp. 77-88.
-
-M. Cardon fut bientôt en état d’envoyer par voitures aux Halles de Paris
-du superbe Cresson qui ne ressemblait en rien au Cresson sauvage
-furtivement récolté par les anciens cressonniers lesquels ne se
-faisaient pas faute, paraît-il, de livrer au public des bottes composées
-d’herbes de marécages, Renoncules et surtout Véronique Beccabonga
-entourées de quelques feuilles de Cresson. Aussi les dames de la Halle
-achetaient une fois plus cher celui de M. Cardon, sous le nom de
-_Cresson de Monseigneur_, ce produit de choix étant considéré comme
-provenant du domaine du prince de Condé, à Chantilly.
-
-Dès 1815, M. Faussier, s’associant avec un des allemands amenés d’Erfurt
-par M. Cardon, fonda un établissement rival à Saint-Firmin, autre
-localité voisine de Chantilly. En 1833, il transporta son industrie à
-Saint-Gratien (Seine-et-Oise), vers la queue de l’étang, sur un terrain
-de 12 arpents. Les cressonnières se composaient quelques années plus
-tard d’au moins 40 fossés alimentés d’eau courante par des puits
-artésiens forés pour suppléer à l’insuffisance des sources naturelles.
-Vers le même moment, M. Billet père créait des cressonnières plus vastes
-encore dans la vallée de la Nonette, à Senlis et à Baron (Oise). Puis
-d’autres cultivateurs, tentés par le succès des précédents, en
-établirent un peu partout dans la même région: à Borest, Fontaines,
-Saint-Denis, Luzarches, Pontarmé, etc. En 1843, M. Billet fils fondait à
-Gonesse (Seine) des cressonnières ne comptant pas moins de 190 fossés et
-d’autres à Duvy (Oise) de 150 fossés. Ces chiffres sont infiniment
-dépassés aujourd’hui. D’après les statistiques officielles, les
-cressonnières de Gonesse fournissaient, en 1899, avec leurs 4.300
-fossés, 60 paniers de Cresson par jour au printemps. (Le panier contient
-généralement 240 bottes, soit 50 kilogrammes.)
-
-La plus grande partie du Cresson vendu aux Halles de Paris vient des
-départements de l’Oise, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure,
-Eure-et-Loir. Les environs de Senlis fournissent le quart de l’arrivage.
-Crépy-en-Valois, Duvy, Nanteuil-le-Haudouin (Oise), Provins
-(Seine-et-Marne), Saint-Gratien (Seine-et-Oise), sont les principaux
-centres qui approvisionnent le carreau des Halles.
-
-Depuis le commencement de la culture en grand, d’intelligents
-cressiculteurs ont créé par semis et sélection des races améliorées qui
-diffèrent du type sauvage par le raccourcissement de la tige,
-l’accroissement du nombre des feuilles plus rapprochées les unes des
-autres et dont les folioles sont plus amples et arrondies. Souvent, le
-lobe terminal seul (ovale-cordiforme) augmente d’étendue, tandis que les
-lobes latéraux (ovales ou oblongs), ou restent stationnaires, ou
-diminuent d’étendue ou même avortent tout à fait[186]. Chez ces races
-perfectionnées, l’épaississement de la lame de la feuille devenue plus
-consistante, est une autre modification fort utile pour un Cresson
-commercial auquel on demande de se conserver frais le plus longtemps
-possible.
-
- [186] Ad. Chatin, _Le Cresson_ (1865), p. 7.
-
-De nos jours le commerce du Cresson a une très grande importance.
-D’après les statistiques officielles, le montant de la vente à la criée
-aux Halles de Paris, en 1899, a été de 1.031.741 francs pour 5.973.750
-kilogr. En 1901, le panier de 240 bottes de Cresson s’est vendu, au
-maximum 23 fr. 79; au minimum 8 fr. 34. Les prix sont très élevés
-pendant les fortes gelées. Une ancienne mercuriale des Halles de Paris
-montre que le Cresson s’obtenait en février 1828, pour 1 fr. 40 les 12
-bottes de 1re qualité. Héricart de Thury évaluait, en 1835, à 1 franc 30
-le prix moyen de la douzaine de bottes. En 1842, Poiteau donnait le
-chiffre de 0,80 c. Dans sa magistrale étude sur le Cresson, M. Ad.
-Chatin dit, en 1865, que le prix moyen n’est pas inférieur à 0,45 c.
-
-Une étymologie classique fait venir le mot Cresson du latin _crescere_,
-croître, en raison de la rapidité de la croissance de cette plante, qui
-est si grande que, dans certaines cressonnières, on peut couper le
-Cresson tous les 10 à 15 jours en été. Littré admet cette étymologie,
-mais le Dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter se prononce pour
-l’origine germanique du mot Cresson dérivé du verbe haut allemand
-_chresan_, ramper, d’où _Chresso_ ou _Kressa_, allemand moderne
-_Kresse_. Cette étymologie est admissible. Les formes primitives
-françaises du mot Cresson s’éloignent beaucoup de la construction du
-verbe latin _crescere_. Dans un manuscrit du IXe siècle, on voit le
-bas-latin _crissonus_ qui ne semble pas en dériver[187]. Le
-_Dictionnaire_ de Jean de Garlande (XIIe siècle) dit: «Nasturcium
-dicitur gallice _creson_». Dans le _Glossaire de Tours_ (XIIe siècle)
-«Nasturcium aquaticum id est _cressaienz_». Dès les XIIe et XIIIe
-siècles existe le terme _cressonaria_, lieux où croît le Cresson; puis
-on rencontre dans divers documents: _crexon_ et _kerson_, par métathèse
-(Picardie et Nord de la France); _creison_, _croyson_, _creçon_, etc.
-
- [187] Bibl. nat. _Ms. suppl. latin_ 1319 fº 178.
-
-
-
-
-LAITUE
-
-(_Lactuca sativa_ L.)
-
-
-Comme les Chicorées et les Endives, la Laitue appartient à la grande
-famille des Composées-Chicoracées. C’est la plus importante, la plus
-employée et la meilleure des salades. Les Laitues sont des plantes
-estimées à juste titre; elles exercent sur l’économie humaine une action
-rafraîchissante, tempérante, très légèrement narcotique.
-
-On en distingue deux catégories bien tranchées: les Laitues _pommées_
-dont les feuilles orbiculaires, très concaves, ondulées, s’appliquent
-l’une contre l’autre de manière à former une pomme globuleuse ou
-aplatie, renouvelant dans une autre famille de plantes le phénomène qui
-se produit chez le Chou Cabus; les Laitues _romaines_ ont les feuilles
-concaves, droites, peu ondulées; celles-ci forment une pomme haute,
-ovoïde-allongée que l’on pourrait rapprocher de la pomme similaire du
-Chou _Cœur de Bœuf_. Quelques-uns font encore une classe distincte des
-Laitues _frisées_ dont les feuilles sont fortement ondulées-crispées.
-
-Ces catégories de Laitues comprennent plusieurs centaines de variétés
-qui ont, pour la plupart, leurs qualités spéciales; elles diffèrent par
-la saveur, la forme, le coloris et l’ampleur des feuilles. Les unes sont
-propres à la culture d’été ou d’automne; d’autres réussissent mieux au
-printemps; plusieurs sont assez rustiques pour passer l’hiver sous nos
-climats sans autre protection qu’un abri léger.
-
-Les principales variétés de Laitues cultivées sont bien fixées,
-s’hybrident peu par conséquent, ce qui indique une culture ancienne.
-L’antiquité a dû connaître tous nos principaux types de Laitues.
-L’époque moderne ne paraît pas avoir produit des variétés possédant des
-caractères nouveaux. Un certain nombre, parmi les meilleures que nous
-cultivons, étaient déjà en usage sous leur nom actuel au XVIIe ou au
-moins au XVIIIe siècle. Cependant la rigoureuse sélection pratiquée à
-l’époque moderne par les maraîchers parisiens n’a pas été sans apporter
-quelques améliorations à ces salades. L’amertume naturelle aux anciennes
-variétés de Laitues cultivées, sans doute issues d’une herbe sauvage
-vireuse, le _Lactuca Scariola_, a dû notablement diminuer. Nous pouvons
-croire en outre que les pommes sont aujourd’hui plus serrées, les
-feuilles plus tendres et plus succulentes.
-
-Cette plante potagère est probablement une variété obtenue par la
-culture du _Lactuca Scariola_, Laitue sauvage annuelle ou bisannuelle, à
-fleurs jaunes, commune en France dans les lieux incultes et pierreux,
-les terres remuées, le bord des chemins.
-
-Son habitat s’étend sur toute l’Europe tempérée et méridionale, aux îles
-Canaries et Madère, en Algérie, en Abyssinie et dans l’Asie occidentale
-tempérée.
-
-Le botaniste Boissier en a cité des échantillons de l’Arabie Pétrée
-jusqu’à la Mésopotamie et le Caucase. Il mentionne une variété à
-feuilles crispées, par conséquent analogue à certaines Laitues de nos
-jardins, apportée d’une montagne du Kurdistan. D’après de Candolle,
-l’espèce croît encore en Sibérie, dans l’Inde septentrionale du Cachemir
-au Népaul[188]. Dans nos régions, le _Lactuca Scariola_ pourrait bien
-être fort souvent le _Lactuca sativa_ retourné à l’état sauvage, cette
-plante se présentant avec une apparence subspontanée.
-
- [188] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 76.
-
-La Laitue vireuse (_Lactuca virosa_ L.), variété de la même espèce,
-croît en Europe le long des haies, sur les vieux murs et au bord des
-champs; elle a toujours été considérée comme vénéneuse. On a supposé que
-cette forme sauvage se serait adaptée à nos besoins à la suite d’une
-culture prolongée et, comme l’Ache des marais devenu Céleri, aurait
-perdu ses propriétés vénéneuses.
-
-Une autre Laitue indigène, le _Lactuca perennis_, ou Laitue vivace,
-habite les coteaux pierreux, les terrains calcaires en friche, les
-moissons. Dans le midi et le centre de la France, les paysans la mangent
-comme le Pissenlit. Vilmorin père l’a recommandée comme plante potagère
-à introduire dans les jardins. Etant vivace, cette Laitue sauvage à
-fleurs bleues ou violacées s’éloigne trop sensiblement de notre Laitue
-annuelle à fleurs jaunes pour être son type primitif.
-
-Comme on le voit, l’origine des Laitues cultivées est incertaine. Les
-différences qui existent entre les Laitues _pommées_ et les Laitues
-_romaines_ sont plutôt d’ordre horticole; les caractères identiques de
-la fleur et du fruit ne permettent pas de croire qu’elles appartiennent
-à deux types botaniques distincts d’autant plus que ces deux principales
-classes de Laitues sont reliées entre elles par une série de variétés
-qui forment la transition. Cependant, en raison de la diversité de la
-couleur des semences, blanches, noires ou jaunes des Laitues actuelles,
-une origine hybride peut toujours être soupçonnée. N’est-ce pas le cas
-pour le plus grand nombre de nos plantes domestiques?
-
-Vilmorin fait cette remarque que, d’après certaines formes chinoises non
-pommées, on peut supposer que la Laitue, à son état naturel, doit se
-composer d’une rosette de grandes feuilles allongées, un peu spatulées,
-plus ou moins ondulées et dentées sur les bords[189]. Dans nos cultures,
-les Laitues dites _à couper_ se rapprochent certainement de la forme
-primitive.
-
- [189] _Plantes potagères_, 3e éd., p. 349.
-
-La culture a dû prendre naissance en Orient de formes asiatiques du
-_Lactuca Scariola_. Le botaniste Boissier, cité plus haut, signalant une
-Laitue sauvage à feuilles crispées originaire des montagnes du
-Kurdistan, montre que l’on trouve dans la nature des prototypes d’où
-proviennent vraisemblablement nos Laitues cultivées.
-
-Quant à l’antiquité de la culture de cette plante potagère, nous ne
-pouvons que reproduire les déductions que de Candolle a tirées de la
-linguistique. «Les anciens Grecs et les Romains, dit-il, cultivaient la
-Laitue, surtout comme salade. En Orient la culture remonte peut-être à
-une époque plus ancienne. Cependant, d’après les noms vulgaires
-originaux, soit en Asie, soit en Europe, il ne semble pas que cette
-plante ait été généralement et très anciennement cultivée. On ne cite
-pas de nom sanscrit ni hébreu, ni de la langue reconstruite des Aryens.
-Il existe un nom grec _Tridax_; latin, _Lactuca_; persan et hindoustani,
-_Kahu_ et l’analogue arabe _Chuss_ ou _Chass_. Le nom latin existe aussi
-légèrement modifié, dans plusieurs langues slaves et germaniques, ce qui
-peut signifier, ou que les Aryens occidentaux l’ont répandu, ou que la
-culture s’est propagée plus tard, avec le nom, du midi au nord de
-l’Europe. Le Dr Bretschneider dit que la Laitue n’est pas très ancienne
-en Chine et qu’elle y a été introduite de l’ouest. Le premier ouvrage où
-elle est mentionnée date de 600 à 900 de notre ère»[190].
-
- [190] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 76.
-
-Loret admet la Laitue parmi les plantes des temps pharaoniques d’après
-plusieurs dessins qu’il a relevés sur place. La plante a la forme d’une
-Laitue allongée, aux feuilles sinuées et longuement lancéolées. Braun a
-trouvé des graines antiques en étudiant les restes de végétaux égyptiens
-du Musée de Berlin[191]. D’ailleurs le _Lactuca Scariola_ est indigène
-en Egypte. Il a été découvert en 1875 dans la Haute-Egypte par le Dr E.
-Sickenberger. Dans le Delta on trouve aussi en abondance des Laitues
-sauvages. La Laitue faisait partie des _Herbes amères_ que les Hébreux
-étaient tenus de manger dans le festin religieux de la Pâque. Les
-rabbins commentateurs de la Bible désignent cinq espèces de plantes que
-l’on pouvait manger avec l’agneau pascal: Laitue, Endive et Chicorée
-sauvage, puis des herbes condimentaires qui ont dû varier selon les
-temps et les lieux: Roquette, Cresson, Persil, Marrube, etc. La
-traduction grecque des Septante appelle ces plantes _picrides_,
-c’est-à-dire Laitues sauvages. La Vulgate, traduction latine de la Bible
-par saint Jérôme, rend par _Lactucæ agrestes_ le mot hébreu _merôrîm_
-qui désigne les _Herbes amères_. _Lactucæ agrestes_ est un terme général
-qui comprend la Laitue cultivée, la Laitue vivace, _Lactuca Scariola_,
-les Endives et la Chicorée sauvage[192].
-
- [191] _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 68.
-
- [192] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article Herbes amères.
-
-D’après une anecdote racontée par Hérodote, la Laitue paraissait sur la
-table des rois de Perse environ 550 ans avant notre ère. Vers l’an 300,
-Théophraste, chez les Grecs, connaissait trois variétés. Aux environs de
-l’ère chrétienne, Pline et Columelle en énumèrent un plus grand nombre
-qu’ils distinguent, comme le font les modernes, par la couleur et la
-forme des feuilles. Beaucoup sont aussi désignées par le nom de leur
-pays d’origine. En lisant ces auteurs, nous voyons défiler des Laitues
-précoces, frisées, sessiles, c’est-à-dire pommées; puis la Cyprienne,
-veinée de rouge, très estimée; la Cécilienne, purpurine, ainsi nommée de
-Cecilius Metellus qui fut consul durant la première guerre punique; la
-Bétique, d’origine espagnole, la Laconienne, la Cappadocienne, de forme
-allongée, qui paraît rentrer dans la catégorie des Romaines[193].
-Martial décerne à cette dernière variété l’épithète de _vile_ qu’il faut
-traduire par commune ou bon marché. La Laitue était très goûtée à Rome.
-Une branche de la famille patricienne des Valerius se fit honneur de
-porter le surnom de _Lactucini_, de même que les Fabius tiraient leur
-nom des Fèves; les Lentuli, des Lentilles; les Pisoni, des Pois; les
-Ciceroni, des Pois chiches.
-
- [193] _Columelle_, l. X.--_Pline_, l. XIX, c. 38.
-
-Les médecins reconnaissaient à la Laitue des vertus calmantes et
-émollientes. C’était la principale des salades. On relevait sa fadeur
-avec un assaisonnement de Roquette, herbe Crucifère âcre et stimulante.
-Les Romains terminaient le souper par une salade de Laitue, sans doute
-pour disposer au sommeil. Il est possible que le suc blanc et amer de la
-Laitue soit légèrement soporifique; cependant il n’est pas analogue à
-l’opium bien qu’on l’ait introduit dans la matière médicale sous les
-noms de _Lactucarium_ et de _Thridace_. A partir de Domitien, il se fit
-un changement dans les mœurs épulaires. L’ordre fut interverti et l’on
-mangea désormais la salade au commencement du repas, avec les Radis et
-crudités, pour exciter l’appétit[194].
-
- [194] Martial, _Epigr._ l. XIII, 2.
-
-La Laitue est en relation avec le mythe d’Adonis, dieu phénicien et
-syrien que la Bible appelle Thammuz (_Ezéchiel_ VIII, 14) mais que les
-Grecs n’ont connu que par la formule orientale d’invocation _Adonaï_ qui
-signifie «mon seigneur». Les fêtes de ce dieu ont occupé une place
-considérable dans le monde antique grec et romain. La Laitue avait un
-rôle dans son culte parce que Vénus, d’après la fable, aurait couché sur
-un lit de Laitue le corps d’Adonis, son favori, tué à la chasse par un
-sanglier. Au solstice d’été les femmes semaient dans des vases d’argent,
-des pots de terre ou des paniers toutes sortes de plantes qui germent et
-croissent rapidement, surtout des Laitues. Ces plantes levaient en
-quelques jours, puis se flétrissaient aussitôt; image de l’existence
-éphémère d’Adonis, personnification des forces de la nature et des
-vicissitudes des saisons. Les _Jardins d’Adonis_, c’est ainsi qu’on
-appelait les vases remplis de Laitues, étaient solennellement portés
-avec les images du dieu dans la pompe des Adonies[195]. La légende
-d’Adonis a été beaucoup développée par les poètes. Ils ont fait naître
-l’Anémone du sang d’Adonis et la Rose des pleurs de Vénus sur la mort de
-son favori.
-
- [195] Daremberg, _Dict. des Antiquités_, article _Adonis_.
-
-Les auteurs du moyen âge et de la Renaissance n’ont connu qu’un nombre
-très restreint de variétés. Le _Ménagier de Paris_ indique au XIVe
-siècle les Laitues de France et d’Avignon. Ch. Estienne, l’auteur de la
-_Maison rustique_, dans la seconde moitié du XVIe siècle, dit que l’on
-cultive en France quatre sortes de Laitues, savoir: la crépue, la têtue,
-la pommée, la blanche. Gérarde (1597), en Angleterre, énumère huit
-variétés. Olivier de Serres (1600) ne parle que de trois ou quatre
-sortes seulement. Il en existait un plus grand nombre, mais nos
-prédécesseurs ne savaient pas distinguer les différences, trop minimes
-pour eux, sur lesquelles nous établissons les variétés de plantes
-cultivées.
-
-Au XVIe siècle, on recevait de l’Italie les bonnes variétés de salade.
-Nous savons par les lettres de Maître Rabelais que pendant ses voyages à
-Rome en 1534 et en 1537, il envoya des graines de Laitues à son ami
-Geoffroy d’Estissac, évêque de Maillezais, entre autres des graines de
-Naples «desquelles le Saint-Père fait semer en son jardin secret du
-Belvédère». On a supposé que cette salade était la _Romaine_ et on fait
-généralement honneur à Rabelais de son introduction en France. C’est une
-erreur. Déjà les Romains possédaient dans la _Cappadocienne_ un type de
-Laitue à pomme très allongée semblable à la _Romaine_. Au moyen âge, les
-Arabes d’Espagne cultivaient une Laitue pommée, la Laitue de Cordoue;
-une autre, nommée Laitue de Séville, rappelle notre _Romaine_, d’après
-la description d’Ibn-el-Beïthar (XIIIe siècle).
-
-La première mention positive de cette sorte se trouve dans l’ouvrage de
-Crescenzi, agronome italien au XIIIe siècle. On lit, au livre VI de son
-_Traité d’Agriculture_: «mais les grandes laitues qu’on appelle
-romaines, _qui ont les semences blanches_, doivent être transplantées
-afin qu’elles deviennent douces».
-
-Cette Laitue fut apportée par les Papes à Avignon. De là son nom de
-_Romaine_. L’introduction à Paris serait due à Bureau de la Rivière,
-ministre de Charles V, lequel aurait rapporté cette salade d’un voyage
-diplomatique qu’il fit à Avignon en 1389, selon le témoignage formel
-d’un ouvrage du temps: «Et _nota_ que la semence des laictues de France
-est noire, et la semence des laitues d’Avignon est plus blanche, et en
-fit apporter Mgr de la Rivière et sont les laictues trop moilleures et
-plus tendres assez que celles de France»[196]. La Laitue d’Avignon ne
-peut être que la _Romaine_ puisque Ch. Estienne (_Maison rustique_)
-constate que la _Romaine_ est la seule espèce de Laitue _à graines
-blanches_ qu’on connût encore au XVIe siècle. Le nom donné en Angleterre
-à la Romaine _Cos Lettuce_, de l’île de Cos dans l’Archipel grec, patrie
-d’Hippocrate, paraît indiquer une croyance à une origine orientale de
-cette variété. Selon Parkinson, John Tradescant, jardinier de Charles
-Ier, l’apporta en Angleterre.
-
- [196] _Ménagier de Paris_, t. II, p. 46.
-
-Dans les temps modernes, les Laitues ont été améliorées surtout en
-France, en Hollande et en Allemagne.
-
-Beaucoup de variétés parmi celles qui étaient déjà dénommées au XVIIe
-siècle sont encore en usage et particulièrement les Laitues destinées
-aux cultures de primeurs: _Crêpe_, _à coquille_, _Passion_, _Gotte_ ou
-_Gau_. Claude Mollet nomme vers 1610-1615: la Laitue _Crêpe_, la Laitue
-_pommée_; la _Romaine_ qu’il appelle Laitue _de Lombardie_. Surviennent,
-dans le _Jardinier françois_ (1651): Laitue _de Gênes_, _à coquille_,
-_capucine_ ou _rouge_; la _Royale_, les _Chicons_. _Chicon_, comme
-synonyme de Romaine, est à peu près tombé en désuétude; le mot signifie
-plutôt la pomme d’une salade: un chicon de Witloof. La Quintinie
-cultivait en 1690: Laitue _Romaine_, _à coquille_, _Passion_, _Crêpe
-blonde_ et _verte_, _Royale_, _Bellegarde_, _Capucine_, _de Gênes_,
-_Perpignane_, _Impériale_, _d’Aubervilliers_, _George_. De Combles
-(_Ecole du Potager_, 1749) énumère 25 variétés de Laitues pommées. Outre
-les précédentes, il nomme la _Batavia_, la _Versailles_, la _Sanguine_,
-la _Dauphine_, la _Grosse blonde_. La Laitue préférée à cette époque
-était l’_Impériale_ ou Laitue _d’Autriche_. De Combles connaissait sept
-variétés de Romaines. A la fin du XVIIIe siècle et pendant une partie du
-XIXe, la Laitue _Cocasse_ a été la favorite des marchés parisiens. La
-vogue de la _Palatine_, qui est aussi ancienne, dure toujours. C’est une
-des plus cultivées par les maraîchers pour la consommation d’été et
-d’automne. Sont des gains plus récents: Laitue _Semoroz_ obtenue par un
-jardinier genevois vers 1850; Laitue _Bossin_, amélioration de la L.
-_Chou de Naples_ (vers 1865); _Merveille des 4 Saisons_, la reine des
-Laitues (Catalogue Vilmorin 1880-1881); Romaine _Ballon_ (1881-83);
-Laitue _Trocadéro_ (1883-84); Laitue _blonde du Cazard_ (1898-1900).
-
-Ces dernières années, M. Paillieux a appelé l’attention sur deux Laitues
-curieuses: la Laitue _Gigogne_, forme non pommée, originaire du Pamir et
-la Laitue _Asperge_, variation de la Laitue commune dont on mange les
-tiges lorsqu’elle est jeune[197].
-
- [197] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 536.
-
-L’origine du forçage des Laitues paraît remonter au jardinier de Louis
-XIV, La Quintinie, qui fournissait des salades en janvier à la table
-royale.
-
-Dulac et Chemin ont commencé à forcer la Romaine en 1812. Les maraîchers
-parisiens sont d’excellents spécialistes dans la culture hâtée des
-salades. Leurs produits ne sont jamais égalés dans les concours
-internationaux; cette culture des Laitues sous cloches et sous châssis
-est pour eux une des plus lucratives.
-
-Le mot Laitue vient du latin _Lactuca_ (radical _lac_, lait) car toutes
-les Laitues sont des plantes lactescentes. Dans toutes les langues de
-l’Europe, le nom de cette plante potagère dérive du latin _Lactuca_:
-anglais, _lettuce_; allemand, _lattich_; italien, _lattuga_; espagnol,
-_lachucha_; hollandais, _latuw_; russe, _laktuk_, etc.
-
-D’après cet indice linguistique, l’introduction de la Laitue en Europe
-ne date que de la domination romaine.
-
-
-
-
-MACHE
-
-(_Valerianella olitoria_ Mœnch)
-
-
-Bien qu’on cite la Mâche çà et là dans les jardins à l’époque de la
-Renaissance, la culture potagère de cette plante ne paraît pas remonter
-en France au-delà de la seconde moitié du XVIIe siècle.
-
-Autrefois simple salade de paysan, on se contentait de la récolter dans
-la campagne avec le Pissenlit et autres herbes rustiques.
-
-C’est ainsi que le poète Ronsard s’en allait par les champs, en
-compagnie de son valet, pour cueillir la Mâche sous le nom de Boursette
-qu’elle porte encore aujourd’hui en certains lieux:
-
- «Tu t’en iras, Jamyn, d’une autre part
- Chercher soigneux la boursette toffue,
- La pasquerette à la feuille menue,
- La pimprenelle heureuse pour le sang
- Et pour la ratte, et pour le mal de flanc;
- Je cueilleray, compagne de la mousse,
- La responsette à la racine douce
- Et le bouton des nouveaux groiseliers
- Qui le printemps annoncent les premiers[198].»
-
- [198] _Œuvres_, éd. Blanchemain, t. VI, p. 87.
-
-Si le poète, avec ses goûts champêtres, s’accommodait de cette salade
-vulgaire, au siècle de Louis XIV il eût été presque impoli d’en servir
-sur une table bourgeoise. Là-dessus nous devons croire La Quintinie qui
-s’exprime ainsi: «Mâche, salade sauvage et rustique, aussi la fait-on
-rarement paroître en bonne compagnie»[199].
-
- [199] _Traité des Jardins_, éd. 1690, t. II, p. 393.
-
-Pourtant on commençait à l’estimer puisqu’un de ses contemporains,
-Aristote, jardinier de Puteaux, la semait dans les jardins[200].
-
- [200] _Instruction ou Art de cultiver les fleurs_, 1674.
-
-Le _Jardinier solitaire_ (1704) ne paraît pas la dédaigner: «Mâche,
-c’est une légume (_sic_)[201] pour la salade». Enfin, au XVIIIe siècle,
-elle est universellement acceptée comme plante potagère.
-
- [201] Légume était au XVIIe et même au XVIIIe siècle du genre féminin.
-
-C’est une petite Valérianée annuelle indigène, peut-être naturalisée,
-commune dans les champs cultivés, dans les vignes, aux abords des
-villages; elle germe à l’automne pour fleurir et fructifier l’année
-suivante; ses rosettes de feuilles radicales comestibles fournissent une
-bonne salade d’hiver avec son accompagnement habituel de Betterave à
-chair rouge.
-
-La Mâche est répandue dans toute l’Europe tempérée et méridionale, dans
-le Nord de l’Afrique, l’Asie-Mineure, et les environs du Caucase.
-Commune en France, elle affectionne exclusivement les terres remuées, le
-voisinage des habitations, ce qui fait douter de son indigénat.
-Serait-elle une de ces plantes adventices comme le Bluet, le Coquelicot,
-la Nielle des Blés, le Miroir de Vénus, qui ont été introduites chez
-nous avec les Céréales à l’époque préhistorique?
-
-Les flores italiennes citent la Mâche en Sardaigne et en Sicile dans les
-prés et pâturages de montagnes, c’est-à-dire à l’état bien spontané. De
-Candolle soupçonne qu’elle est originaire de ces îles seulement et que
-partout ailleurs elle est adventive ou naturalisée. Ce qui lui fait
-penser, dit-il, c’est qu’on n’a découvert chez les auteurs grecs ou
-latins aucun nom qui paraisse pouvoir lui être attribué; il ajoute qu’on
-ne peut citer d’une manière certaine aucun botaniste qui en ait parlé et
-qu’il n’en est pas question non plus parmi les légumes usités en France
-au XVIIe siècle, d’après le _Jardinier françois_ de 1651 et l’ouvrage de
-Lauremberg _Horticultura_ (Francfort, 1632)[202].
-
- [202] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd., p. 73.
-
-La vérité est que la culture de la Mâche commençait seulement à cette
-époque. Quant aux anciens botanistes, _tous_ décrivent la Mâche à l’état
-sauvage; quelques-uns l’indiquent dans les jardins sous des noms divers
-qui ont pu tromper A. de Candolle. Cependant Lobel (_Observationes_,
-1576, p. 412), Camerarius (_Hort. med._, 1588, p. 175), ont donné des
-figures sur bois représentant la plante qui est parfaitement
-reconnaissable.
-
-On trouve dans le _Pinax_, de Bauhin, la synonymie suivante pour la
-Mâche:
-
- _Locusta quibusdam_, Gesner.
- _Album Olus_, Dodoens.
- _Phu minimum alterum_, Lobel.
- _Valeriana campestris_, Camerarius.
- _Lactuca agnina_, Tabernæmontanus.
- _Bupleuron_, Cæsalpinus.
-
-L’auteur anglais Gerarde (1597) dit que cette salade est usitée par les
-Français et les Hollandais qui habitent l’Angleterre et qu’on la sème
-dans les jardins[203]. Il figure deux variétés. L’édition de Dodoens
-(1616) figure aussi une variété améliorée des jardins, à feuilles
-rondes, sous le nom d’_Album Olus_[204]. J. Bauhin décrit deux sortes de
-Mâches et dit, d’après Tabernæmontanus, qu’on la trouve dans les jardins
-aussi bien que dans les champs et les vignes[205].
-
- [203] _Herball_, XXXV, 242.
-
- [204] _Pemptades_ (1616), p. 647.
-
- [205] _Hist. pl._ (1651), t. III, p. 324.
-
-D’autre part, la multiplicité des noms vulgaires de cette plante
-témoigne aussi en faveur, sinon de la spontanéité de l’espèce, au moins
-de son usage alimentaire ancien, car, en général, les légumes indigènes
-sont seuls pourvus d’une riche synonymie.
-
-La Mâche s’appelle encore doucette, boursette, blanchette, éclairette,
-pommette, chuquette, orillette, gallinette, poule grasse, coquille,
-rampon, accroupie, laitue d’agneau, salade de blé, salade royale, salade
-de chanoine, barbe de chanoine, et autres.
-
-Le mot Mâche est d’origine inconnue. Il ne semble pas entré dans la
-langue française avant le XVIIe siècle. Le vieux _Dictionnaire_ de Jean
-Nicot (1606) ne le connaît pas. Le _Dictionnaire_ de Cotgrave (1611) le
-montre probablement pour la première fois «Mache... une herbe». La forme
-primitive étant _Mache_, le mot ne semble pas dériver du verbe mâcher
-qui s’écrivait autrefois _mascher_.
-
-Doucette s’explique par la saveur douceâtre de la plante. On mange la
-Mâche en salade pendant le carême, d’où salade de chanoine. Laitue
-d’agneau, parce que la plante est recherchée par les brebis, etc. La
-plupart des noms étrangers sont des traductions de ces noms vulgaires
-qui ont aussi formé les dénominations scientifiques de Tabernæmontanus
-et de Dodoens: _Lactuca agnina_ et _Album Olus_.
-
-_Locusta_, nom donné par Gesner, a été conservé par Linné comme nom
-spécifique dans _Valerianella Locusta_. Ce nom aurait été donné à la
-Mâche par les commentateurs de Pline au XVe siècle.
-
-D’après les Ecritures, saint Jean-Baptiste, réfugié au désert, se
-nourrissait principalement de sauterelles. Les anciens naturalistes
-interprétant le mot latin _locusta_, sauterelle, par herbe sauvage, la
-Mâche leur semblait être la plante alimentaire dont saint Jean-Baptiste
-avait dû vivre pendant cette période de son existence. _Bupleuron_ de
-Césalpin, qu’on a appliqué depuis au genre _Bupleurum_ de la famille des
-Ombellifères, est une plante alimentaire de Pline, absolument
-indéterminable.
-
-Les botanistes admettent plusieurs espèces de Mâches indigènes,
-différenciées par certains caractères tirés du fruit, mais rien ne les
-distingue au point de vue de l’aspect général. Toutes ces espèces ont
-des feuilles ovales-oblongues disposées en rosette.
-
-La Mâche a été beaucoup améliorée par la culture. Les petites touffes à
-feuilles étroites, pointues et peu nombreuses du type sauvage sont
-devenues beaucoup plus volumineuses par suite du développement précoce
-des bourgeons axillaires, de sorte que, dans les variétés horticoles, la
-rosette de feuilles radicales se complique des ramifications de la
-plante à l’état foliacé. La feuille a pris également, avec plus
-d’ampleur, une forme arrondie, plus spatulée que celle du type.
-
-Vilmorin admet six variétés distinctes. Les maraîchers cultivent surtout
-les Mâches _ronde_, _verte d’Etampes_, _verte à cœur plein_, dont les
-feuilles très charnues supportent mieux le transport que les autres
-sortes à feuilles moins résistantes.
-
-La Mâche _d’Italie_, dite aussi _Régence_, grosse Mâche, est une espèce
-distincte (_Valerianella eriocarpa_ Desv.), originaire de la région
-méditerranéenne, à touffe volumineuse, à feuilles légèrement velues.
-Pendant le XIXe siècle, les maraîchers ont beaucoup cultivé la Mâche
-_d’Italie_ pour les marchés, à cause de son volume et parce qu’elle est
-lente à monter. Ils préfèrent aujourd’hui la Mâche _verte d’Etampes_,
-variété améliorée mise au commerce en 1873.
-
-
-
-
-PISSENLIT
-
-(_Leontodon Taraxacum_ L.)
-
-
-Dans les campagnes on a dû de tout temps manger les feuilles du
-Pissenlit, quoiqu’il ne soit pas cité par Pline et les agronomes latins,
-ni au moyen âge.
-
-Ruellius et Dalechamps, à l’époque de la Renaissance, notent cette
-plante comme herbe médicinale dépurative pouvant aussi se consommer en
-salade ou cuite en manière de légume, mais sans mention de culture. Pour
-Olivier de Serres, le «Pisse-en-lict» ou Œil de Bœuf, bon en décoction
-contre la jaunisse et diverses obstructions, entre seulement au jardin
-des Simples.
-
-Depuis deux siècles au moins, le Pissenlit sauvage récolté par les
-enfants et les bonnes femmes de la campagne, arrivait en abondance aux
-Halles de Paris, comme salade de premier printemps[206].
-
- [206] Lamarre, _Traité de la Police_, 1719, t. III.
-
-La culture est toute moderne. Ceux d’entre nous qui ont atteint le
-demi-siècle ont vu cette herbe indigène, assez méprisée autrefois,
-passer au rang de plante potagère.
-
-Selon Fraas, l’_Aphake_, dont parle Théophraste, serait le Pissenlit,
-appelé par les Grecs modernes _Picraphake_. Les Latins ne semblent pas
-avoir bien distingué le Pissenlit de la Chicorée sauvage. Déjà
-semblables par le suc lactescent et amer, certaines formes de Pissenlit
-à feuilles presque entières ont pu être confondues avec la Chicorée
-sauvage.
-
-Au XVIe siècle, le Pissenlit a été décrit et figuré par plusieurs
-botanistes. Selon la coutume des érudits du temps, ils ont recherché si
-la plante avait été connue des Anciens. Dalechamps et Fuchs, qui ont
-pris l’_Hedypnois_ de Pline pour le Pissenlit, se sont probablement
-trompés. Fée, dans son commentaire de Pline, suppose que l’_Hedypnois_
-est le Pissenlit des marais (_Leontodon palustre_). Ce peut être aussi
-la Picridie, autre Chicoracée que l’on mange en salade et très appréciée
-en Italie. Camerarius identifie le Pissenlit à l’_Ambubeia_, plante des
-anciens qui est la Chicorée sauvage, d’après la plupart des
-commentateurs.
-
-Le Pissenlit est une Composée-Chicoracée vivace, à racine pivotante, à
-feuilles toutes radicales, disposées en rosette. La plante est très
-commune en Europe et répandue partout: dans les prairies, les jardins,
-les lieux cultivés et incultes, surtout au voisinage des habitations,
-enfin dans les stations les plus diverses, attendu que la dissémination
-des semences est remarquablement favorisée par l’aigrette plumeuse qui
-surmonte le fruit et que le vent transporte au loin.
-
-Dans la nature la forme des feuilles du Pissenlit est extrêmement
-variable. Selon l’habitat, deux modifications principales se présentent:
-
-En terrain très sec et aride, la plante émet des rosettes de feuilles
-apprimées contre le sol, à lobes étroits, profondément roncinés,
-c’est-à-dire arqués en crochet. Les feuilles de certaines formes
-appauvries peuvent être encore finement découpées ou réduites à la
-nervure médiane.
-
-En terre substantielle et surtout en station humide ou ombragée, le
-Pissenlit aura des feuilles érigées, longues et larges, presque
-entières, semblables à celles de la Chicorée sauvage cultivée.
-
-Entre ces deux types de Pissenlits sauvages, existe une multitude de
-formes intermédiaires: des plantes à feuilles longues, minces, entières;
-d’autres à feuilles courtes, épaisses, très divisées; des Pissenlits à
-rosette maigre; d’autres forment des touffes bien fournies et même une
-sorte de cœur. Il y a longtemps que les botanistes ont reconnu ces
-distinctions. Bauhin, dans son _Pinax_ (1623), cite les deux variations
-principales: celle à feuilles larges et entières et celle à feuilles
-étroites et roncinées.
-
-Si la culture en grand du Pissenlit pour l’approvisionnement des marchés
-remonte à 50 ans seulement, auparavant il y a eu des essais de culture
-isolés. Au XVIIIe siècle, le _Dictionnaire_ de Miller dit que quelques
-personnes font blanchir le Pissenlit, ce qui implique une culture.
-D’après Bomare, cette salade se cultive dans les jardins et paraît sur
-les meilleures tables[207]. Bosc écrivait ceci en 1809: «quelques
-amateurs sèment le Pissenlit dans leurs jardins et le font blanchir en
-le couvrant de paille»[208].
-
- [207] _Dictionnaire d’Hist. nat._, 1768, t. II.
-
- [208] Joignaux, _Le Livre de la Ferme_, t. II, p. 636.
-
-En Amérique, on voit qu’un M. Corey, de Brookline, Massachusetts,
-apporta en 1836 au marché de Boston des Pissenlits cultivés dont les
-semences avaient été récoltées sur des pieds à larges feuilles à l’état
-sauvage[209].
-
- [209] _Mass. Hort. Soc. Trans._ 1884, p. 128.
-
-En France, Noisette donne quelques indications sur la culture du
-Pissenlit en 1829[210]. Enfin, en novembre 1839, M. Ponsard, de
-Châlons-sur-Marne, adressait à M. Vilmorin une lettre dans laquelle il
-décrivait sa culture nouvelle alors du Pissenlit: «Voulant remplacer,
-dit-il, la Chicorée sauvage ou Barbe de Capucin par quelque chose de
-moins amer et de plus savoureux, j’ai choisi le Pissenlit Dent de Lion.
-Je l’ai semé sur une terre bien amendée; au mois d’octobre, je l’ai
-recouvert de 6 pouces de sable gras et, à 15 jours de là, j’ai commencé
-à obtenir des Pissenlits perçant à travers la couche de sable...» Deux
-autres amateurs, M. Audot, éditeur de l’_Almanach du Bon Jardinier_ et
-M. Duplessis, propriétaire à Chartrettes, près Melun, cultivaient aussi
-le Pissenlit vers 1840[211]. Le 11 avril 1855, M. Nadault de Buffon
-déposait sur le bureau de la Société impériale d’Horticulture plusieurs
-pieds de Pissenlits très remarquables par le développement de leur
-partie charnue et par la blancheur de leurs pétioles, provenant des
-cultures de Mme Poirel habitant la commune de Trilport (S.-et-M.).
-
- [210] _Manuel du Jardinier_, t. II, p. 367.
-
- [211] _Le Bon Jardinier_, 1840, p. 27.
-
-C’est à Montmagny (Seine-et-Oise) que la culture maraîchère du Pissenlit
-pour les marchés a commencé. «En 1857, raconte Carrière, un nommé Joseph
-Châtelain, de Montmagny, a eu l’idée de tenter cette culture pour la
-première fois. Cette pensée lui est venue en voyant certaines gens aller
-chercher des Pissenlits dans les champs, principalement dans ceux de
-Luzerne, où, par suite des labours, les plantes avaient été enterrées et
-sortaient du sol où elles avaient poussé et acquis une couleur blanche
-due à l’étiolement qu’elles avaient subi à l’abri de la lumière. Ce
-cultivateur fit recueillir des graines dans les champs et les sema dans
-son jardin. Bientôt l’attention fut appelée sur cette plante dont la
-réputation s’établissait. Cependant, ce n’est que quelques années plus
-tard, vers 1865, que deux autres cultivateurs, M. Guinier (Louis-Ange)
-et M. Jean-Louis Ledru, se livrèrent à cette culture qui déjà se
-pratiquait en divers endroits, notamment au Potager de Versailles, où le
-Pissenlit est cultivé depuis 1862. A partir de cette époque, l’élan
-était donné; les cultivateurs allèrent progressivement en augmentant, et
-il en fut de même des surfaces cultivées qui s’étendirent constamment.
-Aujourd’hui, c’est par centaines d’arpents que, dans la commune de
-Montmagny sont cultivés les Pissenlits. Une progression analogue se
-produisit dans les communes voisines qui ont suivi cet exemple[212].»
-
- [212] _Rev. Hortic._ 1886, p. 142.
-
-Nancy paraît avoir été la première ville de France approvisionnée de
-Pissenlits par les maraîchers. Le _Bon Cultivateur_, recueil agronomique
-publié par la Société centrale d’Agriculture de Nancy, constate en 1845
-que dans cette ville existe une superbe culture maraîchère inconnue à
-Paris: celle du Pissenlit Dent de Lion, «excellente salade, semée sur
-place, ou mieux repiquée en automne, recouverte pendant l’hiver d’une
-terre légère ou de sable gras. Aussitôt que les grands froids cessent,
-elle est livrée à la consommation. Un rapport sur la culture du
-Pissenlit ou Chicorée des prés par MM. Martin et Patenotte fut lu à la
-Section d’Horticulture de la Société centrale d’Agriculture de Nancy le
-10 septembre 1846. Nous y relevons les détails suivants: «Avant 1828, on
-ne s’était pas encore occupé d’essayer la culture de cette espèce de
-salade dans nos jardins, quoiqu’elle fût d’un usage général dans notre
-ville et ses environs. Cette plante se cueillait dans les prés à l’état
-sauvage. On ne se préoccupait nullement de la pensée que transplantée
-dans de bons terrains elle pourrait arriver à donner une salade fort
-agréable. C’est en 1828 qu’un pépiniériste de notre ville, M. Adrien,
-fit le premier l’essai de la culture de cette salade et c’est à lui que
-nous en devons la connaissance. Deux variétés se distinguent, l’une à
-feuilles lisses et larges, et l’autre à feuilles frisées[213].»
-
- [213] _Le Bon Cultivateur de Nancy_, 1845 et 1846.
-
-Actuellement, outre Montmagny, les villages de Deuil et Sarcelles
-(Seine-et-Oise), Meaux (Seine-et-Marne), sont les principaux centres qui
-livrent aux marchés de la capitale la plante blanchie par les procédés
-dont on se sert pour produire la Barbe de Capucin, ou demi-blanchie au
-moyen du buttage. Le Pissenlit vert, plus savoureux, est recherché par
-un grand nombre de personnes. Les départements de l’Ouest: Vendée,
-Deux-Sèvres, Mayenne et la Nièvre en expédient une quantité
-considérable. Le Pissenlit vert se vend toute l’année. Février et mars
-sont les mois des grands arrivages. La saison du Pissenlit blanchi va de
-décembre à avril. Le demi-blanchi se vend de mars à mai.
-
-Deux variations principales du Pissenlit sauvage sont cultivées dans les
-jardins: celle à cœur plein, c’est-à-dire pommée comme nos salades
-Laitues et Romaines, et celle à feuillage dentelé et frisé rappelant la
-Chicorée _mousse_. Les variétés de Pissenlit admises dans les jardins
-sont tout à fait fixées, ce qui est remarquable pour une plante soumise
-à la culture depuis si peu de temps. Nous avons vu plus haut que le
-Pissenlit à l’état spontané subissait grandement l’influence du milieu,
-qu’il se modifiait selon la station sèche ou humide. Aussi peut-on
-admettre que nos variétés cultivées résultent d’une sélection de
-variations _naturelles_, puisqu’elles ont toutes leurs prototypes dans
-la nature, et nous savons que les premiers semeurs ne manquaient pas de
-choisir des graines de Pissenlit sur les pieds sauvages offrant les
-caractères les plus avantageux pour la culture potagère.
-
-Presque au début de la culture, on présentait à la Société impériale
-d’Horticulture des pieds de Pissenlit _amélioré_ à cœur déjà plein et
-formant des touffes volumineuses[214].
-
- [214] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._, 1868, p. 505.
-
-En 1869, Vilmorin mit au commerce le Pissenlit _amélioré à cœur plein_,
-et un autre _amélioré à large feuille_. M. Vincent Cauchin, cultivateur
-à Montmagny, obtenait en 1877 un Pissenlit _amélioré frisé_, variation
-intéressante, encore accentuée dans le Pissenlit _mousse_ obtenu dans
-les cultures de M. Vilmorin (1885). Nous citerons encore le Pissenlit
-_Chicorée_, nouveauté de 1891, à feuilles longues et dressées,
-convenable pour le forçage en cave comme Barbe de Capucin.
-
-Dans toutes les langues de l’Europe, les noms vernaculaires du Pissenlit
-sont fondés sur certaines particularités plus ou moins frappantes de la
-plante. Le plus ancien et le plus répandu se rapporte à la forme
-recourbée des lobes de la feuille qui ressemblent à la dent canine des
-grands félins, d’où le nom _Dent de lion_. _Leontodon_ est la forme
-grecque de ce nom. En Angleterre, on trouve, dans un document gallois,
-le Pissenlit mentionné, au XIIIe siècle, sous le nom _Dant-y-Llew_[215].
-Les Anglais ont gardé le mot français, corrompu en _Dandelion_.
-
- [215] Sturtevant, _Americ. Naturalist_, 1886, p. 5.
-
-_Pissenlit_ se rapporte à l’action diurétique exercée par la plante sur
-les jeunes enfants. Le mot était en usage dès le XVIe siècle. Ruellius
-(1536) dit: «Galli pueruli florem _pissanlitum_ vocant», c’est-à-dire:
-les petits enfants français appellent cette plante Pissenlit. L’auteur
-explique ensuite ingénument l’origine de cette locution vulgaire: «Les
-enfants qui en mangent, dit-il, sont exposés à un fâcheux accident
-nocturne...»[216]. Pena et Lobel ont consacré un chapitre au Pissenlit.
-Ils traduisent le mot par _Urinaria_[217]. Le latin _Taraxacum_, du grec
-_tarasso_, je trouble, fait allusion au même effet diurétique.
-
- [216] _De naturâ stirpium_, p. 581.
-
- [217] _Adversaria_ (1570), p. 84.
-
-_Tête de moine_, autre nom populaire, s’explique par l’aspect du
-réceptacle dénudé après la chute des achaines (fruits), et qui ressemble
-alors à la tête tonsurée de certains moines. _Groin de porc_ a peut-être
-une origine analogue. _Salade de chien_, _Salade de taupe_ montrent le
-peu d’estime que l’on avait autrefois pour cette salade de campagnards.
-De tous ces noms vulgaires, en France, c’est le plus trivial qui a
-prévalu. Au XVIIIe siècle, on l’orthographiait encore Pisse-en-lit,
-conformément à sa signification. Lamarre, dans son _Traité_, dit
-Pissant-Lit (_sic_).
-
-
-
-
-RAIPONCE
-
-(_Campanula Rapunculus_ L.)
-
-
-La Campanule Raiponce a été autrefois beaucoup plus cultivée
-qu’aujourd’hui pour sa blanche racine à chair croquante mangée en salade
-crue ou cuite. Pourquoi cette excellente salade de nos pères est-elle
-délaissée maintenant au point que sa culture est réduite à peu de chose?
-Admettons un changement dans les goûts culinaires qui, par contre, a
-fait admettre sur les meilleures tables des salades anciennement
-abandonnées aux pauvres gens, comme le Pissenlit et la Mâche.
-
-Cette Campanule bisannuelle à racine pivotante et charnue croît à l’état
-sauvage en Allemagne, Angleterre, Suisse, Nord de l’Italie; elle est
-particulièrement commune en France sur la lisière des bois humides, au
-bord des chemins, dans les prairies et pâturages. La racine, déjà
-mangeable, mais assez maigre de la plante sauvage, a subi sous
-l’influence de la culture l’accroissement en taille et en grosseur que
-donne toujours un sol riche et meuble.
-
-Cette culture peut remonter à quelques siècles. Il n’en est pas question
-durant le moyen âge. Nous ignorons aussi si les Anciens ont fait usage
-de la Raiponce que Fée assimile avec doute à une plante de Pline,
-l’_Erineon_[218].
-
- [218] _Hist. nat._, XXIII, 65.
-
-A partir du XVe siècle on voit la Raiponce assez fréquemment citée dans
-les poésies du temps.
-
-Un poème du roi René d’Anjou, _Les Amours du bergier et de la
-bergeronne_, donne la description d’un repas rustique où figure la
-Raiponce sauvage:
-
- «Du sel et aussi des noisetes,
- Et foison sauvages pommetes,
- Des responses et des herbetes,
- Des champignons[219]».
-
- [219] _Œuvres du roi René_, tome II, p. 121.
-
-L’auteur d’un curieux et rare traité sur l’enfer et les démons, daté de
-1508, explique que les gourmands, s’ils sont damnés, seront punis par où
-ils ont péché. Pour eux plus de mets délectables, plus de ces bonnes
-salades de Cresson, de Laitue et de Raiponce assaisonnées de Cerfeuil:
-
- «Serfueil n’y aura ne cresson
- Ne lettue aussi ne responce[220].»
-
- [220] _Le Livre de la Déablerie_, l. II, ch. 22.
-
-On peut inférer de ce document que la salade de Raiponce était un
-aliment recherché dès le XVe siècle. Rabelais, au milieu du XVIe siècle,
-classe la Raiponce parmi les mets usités[221]. Pena et Lobel, Matthiole,
-l’indiquent cultivée dans les jardins. Dalechamps dit: «on la sème aux
-jardins pour avoir une racine plus grande.» Pour voir l’importance de la
-Raiponce dans l’alimentation ancienne, il faut lire un passage d’Olivier
-de Serres (1600) qui en fait grand éloge:
-
- [221] _Pantagruel_, l. IV.
-
-«Il sera bien à propos d’en apprivoiser au jardin pour en avoir de
-réserve, à cause de la bonté de telle plante désirable avec raison, se
-mangeant avec appétit, tout ce qu’elle produit et de racine et de
-feuille et crud et cuit[222].»
-
- [222] _Théâtre d’Agriculture_, 1re éd., p. 531.
-
-Au XVIIe siècle, la Raiponce, salade d’automne et d’hiver, était très en
-vogue. D’après le cuisinier La Varenne, on la servait dans les repas
-d’apparat. La culture a diminué à partir du XVIIIe siècle. Pourtant, il
-y a une centaine d’années, elle était encore commune sur les marchés et
-largement cultivée au moins en France[223]. D’ailleurs Raiponce, Mâche
-et Pissenlit ont toujours été des salades _françaises_ appréciées
-surtout par nos compatriotes.
-
- [223] _Hortic. Trans._ t. III (1820), p. 19.
-
-Raiponce est en France le nom le plus répandu. Il y a d’autres synonymes
-moins connus: _bâton de Jacob_, _cheveux d’évêque_, _pied de
-sauterelle_, _rampon_; ce dernier, analogue à l’anglais _rampion_,
-viendrait de l’italien _ramponzo-olo_. Selon le Dictionnaire
-étymologique de Hatzfeld et Darmesteter, il n’est pas probable que le
-radical du mot Raiponce soit le latin _rapum_, rave, car l’orthographe
-primitive est toujours _responce_. Au commencement du XIXe siècle, on
-écrivait encore _reponce_. Les noms latins ou néo-latins donnés à la
-Raiponce par les botanistes de la Renaissance: _rapunculus_ (_rapontium
-parvum_ de Gerarde) auront été forgés par analogie d’après le mot
-français et, effectivement, la racine de la plante ressemble bien à une
-petite Rave.
-
-En somme, Raiponce, écrit aussi _responce_ et _reponce_, est le même mot
-que _Rhapontic_, racine d’une Rhubarbe originaire des bords du
-Pont-Euxin. La syllabe _rai_ représente le latin _Rha_ de _Rhaponticum_;
-la syllabe _ré_ représente le _Rhe_ de _Rheum_ (Rhubarbe); _res_ est
-l’équivalent graphique de _re_ et _ponce_ découle régulièrement de
-_pontic_[224].
-
- [224] Communication due à l’obligeance de M. J.-A. Leriche, professeur
- honoraire de l’Université.
-
-Sans aucun doute, on peut attribuer à l’entrée de la Pomme de terre dans
-l’alimentation générale la disparition plus ou moins complète de nos
-jardins de trois racines comestibles des plus usitées autrefois:
-Chervis, Panais, Raiponce.
-
-
-
-
-Plantes bulbeuses
-
-
-
-
-AIL
-
-(_Allium sativum_ L.)
-
-
-Toutes nos plantes à bulbes comestibles appartiennent à la famille des
-Liliacées et au seul genre _Allium_.
-
-La plupart des espèces de ce genre contiennent une matière mucilagineuse
-nutritive associée à une huile volatile sulfurée âcre et irritante qui
-leur donne des propriétés alimentaires et principalement condimentaires.
-
-L’Oignon et le Poireau, à la fois aliments et condiments, sont des
-légumes d’une importance capitale au jardin potager. Ail, Echalote,
-Ciboule et Ciboulette fournissent des assaisonnements à l’art culinaire,
-soit par leurs bulbes à saveur très forte, soit par leurs feuilles à
-odeur pénétrante qui possèdent les mêmes propriétés.
-
-Chez nos Alliacées potagères, les Cives exceptées, la partie utilisée
-est le bulbe, souche souterraine arrondie composée d’une base nommée
-plateau et de tuniques charnues concentriques contenant les matières de
-réserve de la plante. Le bulbe de l’Ail s’appelle vulgairement _gousse_.
-En terme de jardinage on dit aussi _caïeu_.
-
-L’Ail est un stimulant très énergique des voies digestives. Il forme le
-condiment habituel des peuples méridionaux qui ont besoin d’exciter
-fortement l’estomac affaibli par la chaleur. Les habitants du midi de la
-France, les Italiens et les Espagnols ont pour l’Ail le goût que l’on
-sait. On prétend même que le nom de l’Ail entre dans le juron _Carajo!_
-si familier aux Espagnols. D’après une anecdote dont nous ne
-garantissons pas l’authenticité, Jayme Ier roi d’Aragon, assiégeait
-Valence, en 1238, lorsque la cueillette de l’Ail pour la soupe coûta la
-vie à deux seigneurs, sous les murs de la ville, et lui inspira
-l’exclamation _caro ajo!_ (cher ail!), laquelle, par l’élision de l’o,
-serait devenue l’origine de ce juron national.
-
-Dans le Nord de l’Europe, on fait de l’Ail un usage plus discret.
-D’ailleurs, de tout temps, la classe pauvre, seule, qui se nourrit
-d’aliments grossiers, a fait un grand emploi de ce condiment excitant
-dont les gens délicats ont toujours redouté l’acrimonie et la senteur
-incommode. Dans la Rome ancienne, l’Ail était surtout le condiment du
-bas peuple. Il formait la base du _moretum_, mets ordinaire des paysans
-et des soldats dans lequel entrait l’Ail broyé avec de l’huile[225], du
-vinaigre, du fromage et des herbes aromatiques. Les Latins nommaient
-_Ulpicum_ l’Ail d’Orient (_Allium Ampeloprasum_) qui fournissait en
-général ce mets rustique. Cette espèce vit à l’état sauvage dans tout le
-Midi de l’Europe et en Orient. C’est probablement la souche du Poireau.
-
- [225] C’est l’Aïoli des Méridionaux.
-
-L’Ail d’Orient produit des gousses très grosses et à saveur moins forte
-que celle de l’Ail ordinaire.
-
-Les moissonneurs et les soldats romains employaient beaucoup l’Ail dans
-leur alimentation, car on croyait alors que cette plante donne des
-forces aux travailleurs et du courage aux guerriers par sa vertu
-stimulante. Pour cette raison aussi, les Romains en nourrissaient les
-coqs qu’ils dressaient pour les combats.
-
-Mais les raffinés avaient l’Ail en horreur. Le poète Horace a déversé
-ses invectives contre cette plante dans une ode tout entière demeurée
-célèbre[226].
-
- [226] _Epodes_ III.
-
-L’Ail paraît avoir été estimé chez les Grecs. Hippocrate le préférait à
-l’Oignon. Cependant l’Ail figurait parmi les plantes auxquelles étaient
-attachées certaines superstitions religieuses. Il n’était pas permis à
-ceux qui avaient mangé de l’Ail d’entrer dans le temple de Cybèle. Perse
-raconte que les criminels en mangeaient pendant plusieurs jours pour se
-purifier de leurs crimes. Ne serait-ce pas par suite de ces traditions
-antiques que l’Ail était plante magique au moyen âge?
-
-Hérodote, auteur très véridique, dit que les Egyptiens consommaient
-beaucoup d’Ail. C’est, à la vérité, la seule autorité que l’on puisse
-invoquer, avec la Bible qui nomme l’Ail une seule fois dans le _Livre
-des Nombres_. Pourtant la figure de l’Ail n’est pas représentée sur les
-monuments égyptiens et son nom, _Sagin_ ou _Shagin_, n’a jamais été
-rencontré dans les textes hiéroglyphiques[227]. Il est possible que l’on
-ait évité de représenter l’Ail, parce que, comme en Grèce, les prêtres
-considéraient cette plante comme impure.
-
- [227] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 37.
-
-Au moyen âge, on faisait une prodigieuse consommation de ce bulbe, même
-dans le Nord de la France, sous forme de sauce piquante nommée _aillée_
-ou _aillie_. D’après les _Cris de Paris_ mis en vers, les ailliers ou
-marchands de sauces ambulants criaient dans les rues de Paris cette
-sauce à l’Ail d’un usage général au XIIIe siècle. L’aillée se composait
-d’Ail, d’Amandes, et de mie de pain pilés ensemble et détrempés avec un
-peu de bouillon; cette sauce à l’Ail avait la consistance de la moutarde
-et se gardait de même. Au XVIe siècle, Charles Estienne parle encore de
-ce condiment alors relégué dans la classe du bas peuple. Champier, à la
-même époque, donne une autre recette fort usitée à Bordeaux et à
-Toulouse dans laquelle il n’entrait que de l’Ail pilé avec des
-Noix[228]. En somme, l’aillée était identique au _moretum_ des Latins et
-devait en descendre par tradition culinaire.
-
- [228] Le Grand d’Aussy, _Vie privée des François_, t. I, p. 17; t. II,
- p. 251.
-
-Dans les titres du moyen âge concernant les redevances féodales et les
-dîmes, les mentions de l’Ail sont communes. Pour la Normandie, M.
-Léopold Delisles en a relevé de nombreux exemples: l’Ail est cité
-plusieurs fois dans l’acte de reconnaissance des droits de l’évêque de
-Bayeux à Isigny, au XIIe siècle. Parmi les conditions d’une fieffe
-consentie par Robert de Bailleul, est l’obligation de rendre cent têtes
-d’Aulx en septembre. Le seigneur d’Estellant, d’après le _Coutumier des
-forêts_, s’il ne gardait pas bien la rivière pendant la chasse du fils
-du roi, était condamné à une amende d’une touffe d’Aulx, etc.[229]
-
- [229] _Etudes sur la condition de la classe agricole en Normandie au
- moyen âge_, 2e éd., p. 494.
-
-Avant la Révolution, la dîme de l’Ail rapportait annuellement plus de
-3000 francs à l’Archevêché d’Albi. Il fallait, pour arriver à ce
-chiffre, une culture singulièrement étendue autour de cette ville pour
-cette seule plante.
-
-L’Ail n’est plus qu’une plante culinaire. Il a joué autrefois un rôle
-dans la matière médicale. Galien, médecin grec, l’appelle la thériaque
-des pauvres. C’était un médicament à la portée de tous. Ceux qui
-l’employaient naguère contre les maux de dents et comme préservatif
-contre les maladies pestilentielles suivaient en cela une opinion fort
-ancienne qui remonte à Pline. Cet auteur parle de l’Ail comme du
-principal médicament que l’on connaisse: l’Ail neutralise tous les
-venins, guérit la lèpre, l’asthme, la toux. C’est un vermifuge, un
-odontalgique, un diurétique, le meilleur préservatif contré la
-peste[230]. L’ancienne médecine l’a beaucoup employé. Le grand médecin
-Sydenham le recommandait dans l’hydropisie. L’Ail entrait dans la
-composition du vinaigre «des quatre voleurs», longtemps regardé comme
-anti-pestilentiel.
-
- [230] _Hist. nat._, l. XIX, 32, XX, 23.--Notes de Fée dans l’éd. de
- Panckoucke, t. XII, p. 346.
-
-D’après Alph. de Candolle, l’Ail n’est pas indigène en Europe, quoique
-çà et là on en ait recueilli des échantillons qui avaient plus ou moins
-l’apparence de l’être. Une plante aussi habituellement cultivée et qui
-se propage si aisément peut se répandre hors des jardins et durer
-quelque temps, sans être d’origine spontanée. Le seul pays où l’Ail ait
-été trouvé à l’état sauvage, d’une manière bien certaine, est le désert
-des Kirghis de Sooungarie[231].
-
- [231] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 51.
-
-Les documents historiques et linguistiques confirment-ils une origine
-uniquement du Sud-Ouest de la Sibérie?
-
-L’Ail est cultivé depuis longtemps en Chine sous le nom de _Suan_. On
-l’écrit en chinois par un signe unique, ce qui est ordinairement
-l’indice d’une espèce très anciennement connue et même spontanée. M. de
-Candolle présume, puisque les flores du Japon n’en parlent pas, que
-l’espèce n’était pas sauvage dans la Sibérie orientale, mais que les
-Mongols l’ont apportée en Chine.
-
-Il existe un nom sanscrit, _Mahoushouda_, devenu _Loshoun_ en bengali,
-et dont le nom hébreu _Schoum_, _Schumin_ qui a produit le _Thoum_ ou
-_Toum_ des Arabes, ne paraît pas éloigné. L’allemand _Knoblauch_, Ail,
-paraît dérivé de l’esthonien _Krunslauk_. L’ancien nom grec est
-_Scorodon_, en grec moderne _Scordon_. L’_Allium_ des Latins a passé
-dans les langues d’origine latine. «Or il y a là un problème difficile à
-expliquer. Si l’Ail a été transporté par les Aryas du seul pays des
-Kirghis, pourquoi tant de noms celtiques, slaves, grecs, latins,
-différents du sanscrit? Pour expliquer cette diversité, il faudrait
-supposer une extension de la patrie primitive vers l’ouest de
-l’habitation connue aujourd’hui, extension qui aurait été antérieure aux
-migrations des Aryas, ou bien admettre, ce qui est possible, que
-certaines formes spontanées en Europe ne sont que des variétés de
-l’_Allium sativum_. Alors tout concorderait: les peuples les plus
-anciens d’Europe et de l’Asie occidentale auraient cultivé l’espèce
-telle qu’ils la trouvaient depuis la Tartarie jusqu’en Espagne, en lui
-donnant des noms plus ou moins différents»[232].
-
- [232] _Loc. cit._, p. 52.
-
-Dans toutes les langues, la signification du mot qui sert à désigner
-cette plante paraît se rattacher aux diverses propriétés de l’Ail.
-
-D’après Pictet, l’_Allium_ des Latins rappelle le sanscrit _âlu_ qui
-indique une racine alimentaire. Le _Scorodon_ des Grecs peut se lier au
-sanscrit _ehard_ analogue à _vomere_ des Latins à cause des éructations
-qu’occasionne l’usage de cette Alliacée. D’autres noms sont des
-appellations laudatives exprimant la satisfaction, le plaisir
-gastronomique que donnait ce condiment aux anciens peuples, ou bien
-encore rappellent diverses propriétés de l’Ail; son action vermifuge,
-son odeur forte, etc.[233].
-
- [233] Pictet, _Origines_, t. I, p. 377.
-
-L’Ail d’Espagne ou Rocambole (_Allium Scorodoprasum_ L.) paraît être une
-simple variété de l’Ail commun. Il est spontané en Russie depuis la
-Finlande jusqu’en Crimée. Sa culture ne paraît pas ancienne. Il semble
-avoir été inconnu aux auteurs grecs et latins et même à Olivier de
-Serres. Aujourd’hui les Génois le cultivent en grand sous le nom d’Ail
-rose.
-
-Malgré sa physionomie française, le mot Rocambole vient de l’allemand;
-quoique Littré donne une autre étymologie négligeable, Rocambole dérive
-de _Bolle_, Oignon, croissant parmi les rochers, _Rocken_.
-
-
-
-
-CIBOULE et CIBOULETTE
-
-(_Allium fistulosum_ L.--_Allium Schœnoprasum_ L.)
-
-
-A côté des Alliacées potagères bulbeuses se placent les Cives qui ne
-forment pas de bulbes: la Ciboule dont les feuilles hachées peuvent
-remplacer l’Oignon; la Ciboulette à la fine odeur, agréable
-assaisonnement des salades. Les Cives ont donné leur nom à une
-préparation culinaire, le civet, primitivement ragoût cuit avec des
-Cives.
-
-La Ciboule est une plante vivace d’origine sibérienne. Dans les temps
-modernes seulement, les botanistes russes l’ont trouvée sauvage vers les
-Monts Altaï, du pays des Kirghis au lac Baïkal.
-
-Les Anciens n’ont peut-être pas connu cette plante condimentaire. A
-moins que le _Cepola_ de Columelle--diminutif de _Cepa_, Oignon--ne soit
-la Ciboule? Au moyen âge on appelait aussi la Ciboule _ognonnette_. Mais
-Alph. de Candolle croit que les Anciens ne cultivaient pas cette plante.
-Elle doit être arrivée de Russie en Europe, dit-il, dans le moyen âge ou
-à peu près.
-
-Son existence en Europe dans le haut moyen âge est certaine. _Cepa_ du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, placé sur cette liste de plantes
-entre l’Ail et l’Echalote, ne peut être que la Ciboule, attendu que
-l’Oignon y figure dans un autre endroit sous le nom vulgaire _unio_.
-Plus tard nous trouvons dans les textes depuis le XIIe jusqu’au XVIe
-siècle des formes latines et françaises anciennes du mot Ciboule dérivé
-de _Cepa_: _Cepula_, _Civollo_, _Civolli_, _Cibolle_, _Cibor_, _Cibot_,
-_Civolle_, _Chive_[234], _Sipoulle_[235]. Dodoens et d’autres botanistes
-au XVIe siècle ont figuré la Ciboule qu’ils appellent _Cepa oblonga_.
-
- [234] _Arch. Nord_, série B. 3249.
-
- [235] Ch. Estienne, _Maison rustique_.
-
-La Cive _de Portugal_ est citée par de Combles en 1749. Il est possible
-que la «Cibolle d’Espaigne», d’un compte de dépenses de cuisine de
-1369-1373, soit cette espèce de Ciboule[236].
-
- [236] _Arch. Nord_, série B. 3257.
-
-La Ciboule ou Oignon _Catawissa_ est une grande Ciboule vivace
-prolifère, c’est-à-dire produisant au lieu de fleurs des petits bulbes
-excellents pour confire au vinaigre. Les Anglais l’ont beaucoup cultivée
-au commencement du XIXe siècle pour faire des _pickles_, sous le nom de
-Tree or Bulb-bearing Onion (_Allium canadense_)[237]. Cette variété
-d’_Allium fistulosum_ a été importée d’Amérique en France par M.
-Lanthilhac et mise en vente par M. Gagneire aîné, horticulteur à
-Bergerac[238].
-
- [237] _Hort. Trans._ t. III (1re série), p. 378.
-
- [238] _Rev. hort._, 1875, p. 57.
-
-On croyait la Ciboule _Catawissa_ d’origine canadienne, mais les auteurs
-du _Potager d’un Curieux_, d’après le Dr Bretschneider, la présentent
-comme une plante chinoise. Un Français, nommé Louis Le Comte, jésuite,
-missionnaire en Chine en 1687, publia à Paris en 1696 un ouvrage
-intitulé _Nouveaux mémoires sur l’état de la Chine_, dans lequel il
-parle d’un Oignon chinois produisant des bulbes au lieu de fleurs. Cet
-Oignon paraît être celui qu’un ouvrage chinois a décrit et figuré au
-XIVe siècle. Le dessin, très reconnaissable, se rapporte bien à la
-Ciboule _Catawissa_[239].
-
- [239] _Potager d’un Curieux_, 3e éd. p. 92.
-
-La Ciboule est peu employée dans la région parisienne. Dans l’Anjou, en
-Touraine, on mange quelquefois des soupes à la Cive.
-
-La Ciboulette, Civette ou Appétit, est une petite herbe aux feuilles
-fistuleuses, menues et pointues d’où son nom tiré du grec
-_Schœnoprasum_, Ail en forme de jonc. Cette petite plante à la fine
-odeur est cultivée depuis les temps les plus reculés pour condiment.
-Elle occupe une aire d’une immense étendue dans l’hémisphère nord de
-l’Ancien et du Nouveau Monde. Une variété rencontrée dans les Alpes
-paraît la plus voisine de la Civette cultivée.
-
-La plante étant sauvage et commune en Italie et en Grèce, il est évident
-que les Anciens ont dû l’utiliser.
-
-Est-ce, comme on l’a dit, le _Scorodon Schiston_ de Théophraste ou le
-_Gethillis_ d’Athénée? On ne peut l’affirmer. Mais _Britlas_, du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, peut être pleinement identifié
-avec la Ciboulette; cette plante, en vieil allemand, ayant porté le nom
-de _Brislauch_. Au 16e siècle, la Ciboulette se trouvait dans tous les
-jardins d’Europe.
-
-
-
-
-ECHALOTE
-
-(_Allium Ascalonicum_ L.)
-
-
-Pour la cuisine du Nord de l’Europe, c’est un précieux assaisonnement;
-car cette Alliacée n’est que peu ou pas cultivée dans les régions
-méridionales, comme l’Egypte, la Grèce, la Syrie, où l’on place
-pourtant, mais à tort, son habitat naturel.
-
-Ici, ouvrons une petite parenthèse.--On prétend, et tous, les ouvrages
-populaires l’enseignent, que l’Echalote vient d’Ascalon, ville ancienne
-de Palestine qui serait son pays d’origine--.
-
-Cette opinion repose sur une bévue de Pline. Reproduisant, dans son
-_Histoire naturelle_, une phrase de Théophraste qui parle d’une plante
-nommée _Askalônion_, il a ajouté ce malheureux commentaire: «ainsi
-appelée d’Ascalon, ville de Judée». Que pouvait être au juste
-l’Askalônion? Il serait difficile de le dire. Selon Ed. Fournier,
-l’Echalote ne présente pas les caractères de la plante décrite par
-Théophraste; cette dernière, qui est le _Cepina_ de Columelle, ne
-donnait pas de caïeux; elle ne peut être, par conséquent, l’_Allium
-Ascalonicum_[240].
-
- [240] Daremberg, _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-Autre argument. Pas plus en Palestine qu’ailleurs, l’Echalote n’a été
-trouvée à l’état sauvage. Alph. de Candolle n’a relevé dans les flores
-et les herbiers aucune trace de sa spontanéité. Aussi ce botaniste
-pense-t-il qu’elle n’est pas une espèce, mais une variété de l’Oignon
-commun, modification amenée par la culture et survenue à peu près au
-commencement de l’ère chrétienne[241].
-
- [241] _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd. p. 56.
-
-A cette date, les Anciens s’en servaient dans la cuisine presque autant
-que nous. Cela n’empêche pas tous les dictionnaires de noter l’Echalote
-comme rapportée d’Ascalon en Europe par les Croisés, tradition
-fantaisiste vraisemblablement née de sa prétendue origine syrienne. Au
-temps des Croisades, on parlait beaucoup d’Ascalon. Cette petite ville
-sur la Méditerranée a été témoin d’une grande victoire remportée par les
-chrétiens sur les musulmans lors de la première Croisade. Elle fut
-prise, reprise, finalement détruite. Tout cela était suffisant pour
-créer une légende!
-
-Grâce à Pline, _Askalônion_ s’est conservé dans toutes les langues
-européennes pour désigner une Alliacée non botaniquement distincte de
-l’Oignon, mais très différente de ce légume au double point de vue
-culinaire et horticole et qui s’appelle en France _Echalote_, en
-Angleterre _Shalot_, en Italie _Scalogno_, en Espagne _Chalote_, etc.
-
-Charlemagne possédait l’Echalote dans ses jardins. Son capitulaire _de
-Villis_ nomme _Ascalonica_ l’Echalote placée à côté de la Ciboule
-(_Cepa_) et de l’Ail (_Alia_)--l’Oignon étant désigné dans une autre
-partie de ce document sous son nom latin trivial _Unio_.
-
-Au XIIe siècle, le _Dictionnaire_ de Jean de Garlande donne,
-croyons-nous, la première forme française du mot Echalote: «Inula
-gallice dicitur _Eschaloigne_». D’après les _Cris de Paris_ de Guillaume
-de la Villeneuve, c’était exactement, au XIIIe siècle, la clameur que
-lançaient dans les rues les petits marchands ambulants: _Bonnes
-eschaloingnes d’Etampes!_
-
-Au moyen âge, Etampes et ses environs cultivaient en grand l’Echalote et
-l’Oignon pour la consommation parisienne.
-
-_Inula_ (mis pour _Ascalonica_), qui a toujours été appliqué à la grande
-Aunée (_Inula Helenium_), est difficilement explicable et pourtant nous
-retrouvons ce nom sous la forme _hinnulis_, par graphie vicieuse sans
-doute, dans un autre document du XIIe siècle, le _De naturis rerum_, de
-l’anglais Neckam[242]. Godefroy cite ce mot _hinnula_, d’après le
-_Glossaire de Glascow_: «hec hinnula, escalone» et enregistre en même
-temps jusqu’à 12 variantes du mot _eschaloigne_, d’où sort notre terme
-actuel Echalote.
-
- [242] _Rerum britannicarum Medii Ævi scriptores_, t. V. c. 166.
-
-La culture de cette Alliacée, comme celle de l’Ail et de l’Oignon, était
-très étendue en Normandie au moyen âge. M. Léopold Delisle cite deux
-actes féodaux qui mentionnent l’Echalote: Tarif de la prévôté de Caen au
-XIIe siècle: «De summa ceparum, vel aliorum, vel _caloniorum_ iiij
-denarios.»--Accord fait sur les dîmes entre le curé de Chars (Vexin) et
-les moines de l’abbaye de Saint Denis, en 1261: «Decime ortorum,
-linorum, cannaborum, alliorum, _scalonniarum_[243]».
-
- [243] _Loc. cit._, p. 495.
-
-
-
-
-OIGNON
-
-(_Allium Cepa_ L.)
-
-
-L’Oignon est un de nos légumes le plus anciennement cultivé. Son emploi
-remonte à la période préhistorique. Comme pour nos principales espèces
-légumières, pour l’Oignon certainement, le régime de la cueillette a
-précédé de longtemps son amélioration par la culture.
-
-Le bulbe de l’Oignon est alimentaire; il contient des matières
-nutritives par son mucilage abondant, riche en sucre et en fécule; son
-odeur et sa saveur ont dû, en outre, le faire rechercher, à titre de
-condiment, par les anciens peuples de l’Asie centrale qui paraît être le
-pays d’origine de l’Oignon.
-
-Des documents historiques montrent cette plante déjà cultivée et usitée
-dans la magie chez les Chaldéens, plusieurs milliers d’années avant
-notre ère.
-
-Originaire du plateau de l’Iran, l’Oignon avait déjà été importé en
-Egypte dès les premières dynasties. Les Egyptiens en faisaient une
-grande consommation.
-
-D’ailleurs l’Oignon d’Egypte est remarquablement gros, doux et sucré.
-Nous le savions par la Bible. Le Livre sacré dit que les Hébreux
-regrettaient amèrement dans le désert Arabique les Oignons et les
-légumes d’Egypte[244]. Du temps d’Hérodote (500 ans av. Jésus-Christ),
-il existait encore une inscription lapidaire sur la grande pyramide
-relatant qu’on avait dépensé 1600 talents d’argent (environ 7 à 8
-millions) pour les Oignons, Aulx et Poireaux fournis aux ouvriers qui
-érigèrent ce monument.
-
- [244] _Nombres_, XI, 5.
-
-Nulle plante n’a été plus fréquemment représentée dans les peintures des
-tombeaux égyptiens. Un prêtre à l’attitude hiératique est souvent figuré
-déposant une glane d’Oignons sur un autel comme offrande funéraire[245].
-On en a même trouvé dans la main d’une momie[246]. Symbolisme religieux;
-c’est possible. Toutefois il ne paraît pas douteux que ce bulbe était
-l’un des aliments les plus estimés du peuple égyptien qui avait pour
-l’Oignon et les autres Alliacées une vénération singulière. De là naquit
-l’idée d’un prétendu culte rendu par les Egyptiens à certains légumes.
-Ce sont les satiristes romains, gens assez malveillants en général, et
-de plus étrangers aux religions de cette nation qui ont commencé à
-attirer par leurs moqueries l’attention sur le culte «hortulaire» des
-anciens Egyptiens.
-
- [245] Wilkinson, _Ancient Egyptians_, t. I, p. 168.
-
- [246] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 37.
-
-Ne donne-t-on pas comme une preuve irréfutable de cette adoration
-ridicule les vers suivants de Juvénal:
-
- _Porrum et cœpa nefas violare et frangere morsu.
- O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis Numina!_[247]
-
- [247] _Satires_, XV, 9.
-
-«C’est un sacrilège que de presser sous sa dent le poireau ou l’oignon.
-Oh! la sainte nation qui voit naître dans ses jardins de pareilles
-divinités!»
-
-Or ce passage est tiré d’une satire destinée à ridiculiser les religions
-et les animaux sacrés des anciens Egyptiens. Ce document n’est, par son
-exagération même, qu’un témoignage historique de faible valeur.
-
-Le satiriste Lucien dit que l’Oignon était la divinité des Pélusiotes.
-Les habitants de Péluse semblent en effet s’être abstenus de l’Oignon
-comme aliment par pratique religieuse. Pline relate que les Egyptiens
-juraient par l’Ail et l’Oignon, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire
-par les noms de leurs dieux. Plus tard les apologistes chrétiens ont
-consacré de bonne foi l’opinion, admise aujourd’hui, que les Egyptiens
-adoraient l’Oignon et d’autres légumes en citant les écrivains de la
-Grèce et de Rome pour les besoins de leur polémique avec les payens.
-
-Le culte des légumes, s’il a jamais existé, se trouvait sans doute
-limité à quelques localités, comme Péluse, dont les habitants auraient
-été fétichistes. Il se peut aussi que l’Oignon ait été simplement
-l’attribut spécial d’une divinité (de la déesse Isis, par exemple, cette
-divinité solaire représentant la lune) et alors le culte rendu à ce
-bulbe ne serait que symbolique. C’est assez l’opinion de quelques
-mythologues[248].
-
- [248] Voir _Mém. Soc. Acad. Savoie_, t. XI, p. 325.--De Paw,
- _Recherches sur les Egyptiens et les Chinois_.
-
-Les Grecs connaissaient l’Oignon du temps d’Homère. La cuisine romaine
-l’employait beaucoup; il semble, d’après Apicius qui en donne de
-nombreuses recettes culinaires, que l’Oignon servait surtout
-d’assaisonnements. Columelle, Pallade et autres, qui ont écrit _de re
-rustica_, donnent des détails sur sa culture en Italie.
-
-La transplantation était pratiquée. Au XVIe siècle, Ch. Estienne et
-Olivier de Serres suivaient encore ces vieux errements. Nulle part on ne
-voit le semis en place comme cela se fait de nos jours.
-
-Au moyen âge, l’Oignon paraît avoir été un légume de grande
-consommation. Les regrattiers qui alors remplaçaient à la fois les
-épiciers et les fruitiers d’aujourd’hui vendaient l’Oignon avec les
-Aulx, Oranges, Citrons, Châtaignes, sous le nom commercial d’_aigrun_
-(légumes aigres ou âcres). Sur la voie publique on débitait aussi force
-Oignons. D’après les _Cris de Paris_ et le _Dit de l’Apostoile_, au
-XIIIe siècle, on tirait l’Oignon de Corbeil, l’Echalote d’Etampes, et
-l’Ail de Gandelus (Aisne). «Rouge comme un Oingnon de Corbeil». C’était
-un dicton de l’Ile-de-France. Ch. Estienne écrivait au XVIe siècle: «Les
-meilleurs de France viennent à la Ferté l’Oignon, petite ville près
-d’Etampes.»
-
-Les cultures d’Oignons étaient considérables en Normandie et on exigeait
-la dîme de ce légume. Dans les titres féodaux, l’Oignon est encore plus
-souvent cité que l’Ail. On voit des rentes annuelles d’une glane
-d’Oignons[249]. Cela rappelle les redevances d’un bouquet ou d’un
-chapeau de Roses!
-
- [249] Lechaudé, _Extrait des Chartes_, t. I, p. 349.
-
-La si ancienne culture de l’Oignon a produit d’innombrables variétés qui
-diffèrent par la dimension et la forme du bulbe. Il en est de plats, de
-sphériques, de piriformes, d’allongés, comme ceux d’une variété
-japonaise qui atteindraient un pied de long. La couleur des tuniques est
-aussi très variée.
-
-Les anciens connaissaient un grand nombre de variétés qu’ils désignaient
-par le nom de leur pays d’origine.
-
-Théophraste en nomme plusieurs. Pline distingue l’Oignon d’Afrique, des
-Gaules, de Tusculum, d’Amiterne[250]. Columelle indique l’Oignon des
-Marses sous le nom populaire d’_unio_.
-
- [250] _Hist. nat._ XIX, 32.
-
-A l’époque de la Renaissance, toutes nos formes actuelles d’Oignon,
-depuis celle classique discoïde, sont figurées par Camerarius, Fuchs,
-Lobel, Dodoens et Matthiole. Miller, au XVIIIe siècle, connaissait trois
-variétés principales: l’Oignon _de Strasbourg_, celui _d’Espagne_ et
-l’Oignon _blanc d’Egypte_. De Combles (1749) admet 9 sortes distinctes:
-«_rouge rond_, le _pâle_, le _blanc_, _rond_ dont il y a deux espèces,
-le _hâtif_ et le _tardif_, le _long rouge_ et _blanc_, l’Oignon
-_d’Espagne_, le petit Oignon _de Florence_.» Il fait la remarque que le
-rouge est le plus cultivé. Le pâle est le plus estimé parce que c’est le
-plus doux. Les écrivains horticoles de la fin du XVIIIe et du
-commencement du XIXe siècle ne citent pas d’autres variétés que celles
-désignées ci-dessus le plus souvent par de simples adjectifs
-qualificatifs.
-
-Les diverses races anciennes sont des races locales qui se sont
-lentement adaptées au sol et au climat de l’endroit où elles étaient
-cultivées de temps immémorial. L’on conçoit que les noms des obtenteurs
-et l’époque de leur création seront à jamais ignorés. Ainsi s’expliquent
-les noms: Oignon _jaune de Mulhouse_, _de Cambrai_, _de Zittau_, _gros
-plat d’Italie_, _pâle de Niort_, _de Madère_, _blond d’Aubervilliers_,
-etc. _Jaune paille des Vertus_, la variété la plus répandue dans la
-grande culture aux environs de Paris, n’est évidemment que l’ancien
-Oignon _jaune pâle_ cité par de Combles, sélectionné par les maraîchers
-de la banlieue nord parisienne.
-
-Le petit Oignon _blanc hâtif de Florence_ fut réintroduit sous le nom
-d’Oignon _de Nocera_ par M. Audot, éditeur, qui en rapporta des semences
-en l’année 1840, de Nocera, petite ville voisine du Vésuve.
-
-D’après un rapport du jardinier-chef de la Société royale d’Horticulture
-de Londres, en 1819, les jardins anglais possédaient: le gros Oignon
-_blanc_ des Français, un Oignon _blanc hâtif_, Oignon _de Portugal_;
-_The Eversham_ ou _Reading_ Onion; l’Oignon _de Strasbourg_; _The
-Deptford_ Onion, la sorte principalement cultivée dans le voisinage de
-Londres et le plus usité après l’Oignon _de Strasbourg_; _James’
-Keeping_ Onion, sorte très populaire; l’Oignon _Patate_, etc.[251]
-
- [251] _Hortic. Trans._ t. III (1re série), p. 369.
-
-_The Reading_ mis au commerce par Sutton avant 1845 a été pendant
-longtemps un Oignon favori des potagers anglais. C’était une remarquable
-sélection des races espagnoles. Il fut suivi par _Improved Banbury_, du
-nom d’une ville renommée pour ses Oignons.
-
-L’Oignon _jaune de Danvers_, d’origine américaine, fut importé en France
-par Vilmorin en 1856. Paraît être une sélection du _jaune de Danvers_,
-la célèbre variété anglaise _Ailsa Craig_, obtenue vers 1875 par le
-jardinier du Marquis d’Ailsa. De même, _Cranston’s Excelsior_ obtenu par
-Cranston, de Hereford, en 1880.
-
-Si, avec Pictet et Alph. de Candolle, nous examinons la question de
-l’origine de l’Oignon, nous devons reconnaître que les divergences de
-ses noms chez les différents peuples indiquent que la plante ne s’est
-pas propagée d’un centre unique et que, dès l’origine, elle a dû se
-rencontrer spontanée dans une grande partie de l’Asie occidentale. En
-effet, d’après les données botaniques, l’habitation de l’Oignon peut
-s’étendre de la Palestine à l’Inde. Stokes a découvert l’_Allium Cepa_
-dans le Béloutchistan. Griffith l’a rapporté de l’Afghanistan et
-Thomson, de Lahore (Inde). L’herbier Boissier possède un échantillon
-recueilli dans les régions montagneuses du Korassan. Le Dr Regel fils a
-trouvé l’Oignon sauvage au nord de Kuldscha, Turkestan occidental[252].
-
- [252] De Candolle, _Orig. des pl._, 4e éd., p. 54.
-
-Nous avons tiré d’_unio_, latin populaire des paysans de l’Italie et de
-la Gaule, l’expression française Oignon, tandis que du mot littéraire
-_Cepa_ est dérivé le terme _Ciboule_, autre sorte d’Oignon. _Unio_
-viendrait, selon les anciens étymologistes, de ce que le bulbe de
-l’Oignon est unique contrairement à d’autres _Allium_, comme l’Ail et
-l’Echalote, dont les bulbes sont groupés. C’est une explication un peu
-forcée, dit M. Pictet, car jamais un objet naturel n’a été désigné par
-un substantif abstrait. Il rattache _unio_ (pour _usnio_) à la racine
-_ush_; en sancrit _ushna_, Oignon, littéralement chaud, brûlant,
-piquant, de l’âcreté du suc[253].
-
- [253] _Origines indo-européennes_, t. I, p. 370.
-
-M. Léopold Delisle a signalé l’emploi du français Oignon dans un texte
-latin de 1131: «Et in hareng et _ungeons_ et oleo et nucibus...»[254].
-Au XIIIe siècle, nous voyons la forme _Oingnon_ dans le _Livre des
-Mestiers_ d’Etienne Boileau: «_Oingnons_, poiriauz, naviaus, civos qui
-viennent par eaue». Au XVe siècle la forme _Ongnon_ était
-habituelle[255].
-
- [254] _Etudes sur la condition_, etc. 2e éd., p. 494.
-
- [255] Montaiglon, _Recueil_, t. I, p. 204.
-
-
-
-
-POIREAU
-
-(_Allium Porrum_ L.)
-
-
-Au jardin, le Poireau ou Porreau se place au premier rang parmi les
-légumes. A la cuisine on l’apprécie comme il le mérite: il fait des
-soupes délicieuses; mangé comme l’Asperge, c’est un plat économique et
-sain, non à dédaigner; enfin, de tous les ingrédients qui entrent dans
-la composition du pot-au-feu, il est un de ceux que la cuisinière prise
-le plus.
-
-Le Poireau n’a pas été rencontré à l’état sauvage; c’est pourquoi la
-plupart des botanistes le considèrent comme une forme cultivée de
-l’_Allium Ampeloprasum_, vulgairement Ail d’Orient, Ail faux-Poireau,
-Poireau des vignes; herbe spontanée et fort commune dans la région
-méditerranéenne, l’Europe centrale, l’Orient et l’Algérie. La
-description de l’_Ulpicum_ des Romains semble se rapporter à cette
-plante. Les deux formes sont d’ailleurs très voisines.
-
-La souche probable du Poireau possède un gros bulbe divisé en plusieurs
-caïeux à saveur et odeur d’Ail et de Poireau; ses feuilles sont plus
-étroites que celle du Poireau et son ombelle de fleurs est moins dense.
-Il ne semble pas que le bulbe unique et si peu prononcé du Poireau
-infirme l’opinion des botanistes qui voient dans cette plante potagère
-une simple variété de l’_Allium Ampeloprasum_, attendu que le Poireau,
-essentiellement polymorphe, peut, sous l’influence d’un traitement
-spécial, produire des caïeux, devenir vivace et gazonnant comme la
-Ciboulette. Le Poireau perpétuel ou vivace, qui produit des drageons ou
-rejets, ne serait-il pas un retour au type primitif? En plus, c’est
-justement sous l’influence de la culture que l’on constate la
-disparition du renflement bulbeux du Poireau au bénéfice de la portion
-inférieure de ses feuilles engainantes. Ces gaines, emboîtées les unes
-dans les autres, étiolées par leur séjour en terre, forment la seule
-partie comestible de la plante. Les formes anciennes étaient bulbeuses.
-Camerarius (1586) donne deux figures de Poireaux avec bulbe très
-prononcé. L’anglais Gerarde (1597) a figuré aussi un Poireau à bulbe.
-Quant aux Romains, ils tenaient beaucoup à développer la base de la
-plante qu’ils appelaient la tête; nous disons aussi une tête d’Ail. Pour
-cela, ils employaient divers procédés culturaux que Pline relate. Une
-coutume des Anciens pour obtenir une soi-disant grosse tête consistait à
-placer au-dessous du bulbe une pierre ou une tuile.
-
-Les Anciens distinguaient deux sortes de Poireaux: le _Porrum capitatum_
-ou Poireau à tête, qui est notre Poireau cultivé mais bulbeux, et le
-_Porrum sectile_, c’est-à-dire le Poireau à couper dont les Anciens ont
-souvent parlé[256]. De ce dernier légume, on consommait seulement les
-feuilles. Aussi doit-on penser qu’il s’agit d’un Poireau vivace ou
-perpétuel, dont on tondait les feuilles après l’avoir semé très dru pour
-cet usage. En Normandie, on mange les feuilles du Poireau perpétuel
-coupées menu dans une soupe qui a gardé le vieux nom français de
-«porée».
-
- [256] Juvénal, _Satires_, III, v. 253.--Martial, _Epigr._ X. v. 48,
- etc.
-
-C’est de ce Poireau que l’empereur Néron mangeait à l’huile pour
-améliorer sa voix. Ceux qui raillaient les prétentions musicales de
-Néron l’avaient surnommé _porrophage_. On croyait que le Poireau donne
-de la netteté à la voix et, dit-on, ce préjugé se serait perpétué
-presque jusqu’à nos jours.
-
-Les textes bibliques mentionnent le Poireau, _Chatsir_, en hébreu. «Il
-nous souvient, disaient à Moïse les enfants d’Israël en route vers la
-Terre promise, des poissons que nous mangions en Egypte sans qu’il nous
-en coûtât rien, ainsi que des concombres, des pastèques, des poireaux,
-des oignons et des aulx»[257].
-
- [257] _Nombres_ XI, 5.
-
-Pline, sous l’empire romain, célébrait encore l’excellence des Poireaux
-d’Egypte.
-
-Le savant égyptologue M. V. Loret a découvert des documents qui
-confirment la Bible. L’examen des textes hiéroglyphiques l’a amené à
-identifier le mot _aaqi_ avec le Poireau, par ce fait que la plante
-_aaqi_ est mentionnée comme un légume ordinairement attaché en botte. Il
-est vrai, dit-il, que d’autres légumes peuvent être attachés en bottes,
-par exemple les Radis, les Navets et les Carottes, mais jamais ces
-dernières espèces n’ont été figurées dans les tombeaux parmi les objets
-comestibles, tandis qu’au contraire la représentation de bottes
-d’Oignons, d’Aulx ou de Poireaux, tombe si naturellement sous le pinceau
-des peintres chargés de dessiner des victuailles, qu’il n’est presque
-pas de monument funéraire qui n’ait sa botte d’Oignons ou de Poireaux
-étalée sur une table d’offrande[258].
-
- [258] _Recueil de Travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie
- égyptiennes et assyriennes_, t. XVI, p. 1.
-
-Le _Papyrus des métiers_, cité par M. Loret, montre, en décrivant le
-labeur du maraîcher, que le légume _aaqi_ était communément cultivé sous
-les Ramessides: «Il se lève le matin pour arroser les poireaux; il se
-couche tard pour les choux». Dans un autre papyrus, et celui-là d’une
-antiquité beaucoup plus reculée, le roi Chéops, pour récompenser un
-magicien habile, lui accorde un traitement de mille poires, cent cruches
-de bière, un bœuf et cent bottes de poireaux.
-
-C’est le Poireau qui a donné son nom à un mets extrêmement populaire au
-moyen âge, la _porée_, bien que ce mets ait été souvent confectionné
-avec d’autres herbes: Chou, Bette, Epinard, Pourpier. La porée était en
-général une soupe aux légumes, parfois un plat de légumes hachés. Les
-Anglais appellent toujours _porridge_ le potage aux légumes.
-Actuellement, dans le Tournaisis, la porée est un plat de Choux hachés
-et accommodés avec du beurre. Arras était réputé au moyen âge pour ses
-délicieuses porées, d’où le dicton caractéristique du _Dit des Pays_:
-
- «Bonne porée à Arras»
-
-Les habitants de la Picardie et de l’Artois ont gardé un goût très vif
-pour le Poireau, car les porées d’Arras étaient faites surtout de
-Poireaux. On mange en Picardie des pâtisseries spéciales, de la tarte _à
-porjon_ (_porjon_, _porion_, nom local du Poireau). Bref c’était
-autrefois un légume si utile qu’il serait bien étonnant de ne pas le
-voir figurer dans les _Cris de Paris_:
-
- A mes beaux poireaux
- Qui cuysent en eaue!
- C’est un bon potage
- Avec du laictage![259]
-
- [259] _Les cent et sept cris de Paris_ (1545).
-
-Au temps d’Olivier de Serres, la culture compliquée du Poireau est à
-noter:
-
-«Semer vers la Sainte Agathe, dit le célèbre agronome, et en lune
-nouvelle, selon l’observation des jardiniers; seront bien sarclés afin
-que les herbes malignes ne les oppriment. Jusques à la mi-juin, ils
-demeureront au séminaire (pépinière), puis seront plantés en planches
-pour y achever leur service.
-
-«Ce sera lune croissant, leur ayant auparavant roigné les bouts de
-l’herbe (du feuillage) et des racines. L’on les recourbe dans terre en
-les plantant: puis, au bout de quelques mois, comme si on les voulait
-replanter, rouvert le rayon, l’on les y enfonce plus profondément
-qu’auparavant, à la mode du provigner, afin de blanchir beaucoup de leur
-racine»[260].
-
- [260] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1600, l. VI, p. 510.
-
-Aujourd’hui on plante droit et, pour obtenir beaucoup de blanc, il
-suffit, une fois pour toutes, d’enfoncer le plant assez profondément.
-
-Les anciens distinguaient-ils des races de Poireaux? Nous l’ignorons.
-Dans tous les cas, au dire de Pline, les gourmets savaient bien
-apprécier d’abord ceux d’Egypte, puis ceux d’Ostie et d’Aricie, centres
-de la culture pour la consommation de Rome.
-
-Les Poireaux d’Aricie, aujourd’hui Riccia, ont été célébrés par les
-poètes. Martial s’écrie: «Aricie, célèbre par sa forêt, nous envoie les
-plus beaux Poireaux; voyez la verdure de leurs tiges et la blancheur de
-leurs têtes»[261]!
-
- [261] _Epigrammes_, XIII, 19.
-
-Columelle renchérit encore. Pour lui, Aricie est la mère des Poireaux!
-
- «_Et mater Aricia porri_»[262]
-
- [262] _De re rustica_, X, vers nº 202.
-
-Nos races de Poireaux sont peu distinctes. Il existe seulement des
-variétés plus ou moins rustiques. Le développement de l’appareil
-foliaire de cette plante potagère dépend surtout de l’abondance des
-engrais. Le Poireau _monstrueux de Carentan_, lui-même, cultivé en sol
-non fumé, donnerait un piètre résultat. Cependant, de longue date, on a
-distingué des Poireaux dits _longs_ et d’autres _courts_; ces derniers
-plus gros, mais les autres plus profitables, possédant plus de matière
-blanche étiolée. Les botanistes du XVIe siècle figuraient ces deux
-formes. De Combles (1749) connaît deux Poireaux, le _long_, qui est le
-plus cultivé; le _court_ est le plus rustique[263].
-
- [263] _Ecole du Potager_, t. II, p. 399.
-
-Le _long de Paris_ actuel doit être une sélection de la première
-variété.
-
-Rouen a toujours réussi dans la culture du Poireau. Son territoire a
-produit une race estimée. Vers 1830, on commençait à parler d’un Poireau
-_gros court de Rouen_, remarquable par sa grosseur. Un premier
-échantillon fut présenté en 1833 à la Société royale d’Horticulture de
-Paris. Les années suivantes, Pépin, jardinier-chef du Muséum,
-expérimentait cette variété nouvelle que les maraîchers adoptèrent
-ensuite pour la culture sous châssis[264].
-
- [264] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._ (1833), t. XIII, p. 332.--(1838), t.
- XXII, p. 129.--(1839), t. XXIV, p. 207.
-
-Le Poireau _monstrueux de Carentan_, le roi des Poireaux, mis au
-commerce en 1874, est une forme améliorée du _gros court de Rouen_.
-
-Le prosaïque Poireau jouit en certains endroits d’une véritable
-considération. A Peebles (Angleterre), existe une société horticole qui
-a pour objet l’amélioration de ce légume. Le _Peebles Leek Club_
-organise chaque année une exposition et, naturellement, le premier prix
-est décerné à l’heureux propriétaire du Poireau le plus phénoménal.
-
-Même en France, on a vu des Poireaux atteignant le poids de 2 kilogr. et
-demi. Malgré ce beau résultat, n’attendons pas, dans notre pays, la
-création prochaine d’un club des Poireaux. Les membres auraient à
-supporter trop de plaisanteries très usées et très peu spirituelles...
-
-Où il y aurait lieu de s’étonner, c’est lorsqu’on voit une plante aussi
-vulgaire servir d’emblème national. Le Poireau symbolise le Pays de
-Galles en Angleterre depuis la victoire de Cressy, gagnée en 640 par les
-Gallois sur les Saxons, envahisseurs des Iles Britanniques. Shakespeare
-nous apprend que pour se distinguer dans la bataille les Gallois avaient
-arboré sur leurs casques cette plante potagère. Naguère, les habitants
-du pays de Galles portaient le Poireau, comme un emblème national, le
-jour de la fête de leur patron saint David, ancien roi des Gallois.
-
-Actuellement, le centre de la culture du Poireau dans la région
-parisienne est Mézières, près Mantes. Ce village a produit une race
-locale estimée depuis quelques années, le Poireau _long de Mézières_.
-Les apports aux Halles de Paris viennent ensuite de Croissy, Montesson,
-La Courneuve, Villejuif.
-
-
-
-
-Légumes-racines
-
-
-
-
-BETTERAVE POTAGÈRE
-
-(_Beta vulgaris_ L. var. _rapacea_)
-
-
-Comme plantes alimentaires, les légumes-racines viennent par ordre
-d’importance après les Céréales et les Légumineuses. Ils forment le fond
-de l’alimentation populaire dans les pays du Nord de l’Europe, justement
-appréciés en Pologne, Russie, Suède, Allemagne, Alsace, etc. pour
-l’abondance des matières nutritives qu’ils contiennent et pour la
-facilité de leur préparation culinaire: une simple cuisson à l’eau, au
-four ou sous la cendre.
-
-En France, où l’importance des légumes-racines est moindre, Carottes,
-Navets, Céleri-Rave, Betteraves et autres tiennent néanmoins une place
-notable au jardin potager.
-
-La Betterave de table, en particulier, appartient, au point de vue
-culinaire, à la catégorie des salades d’hiver; on la mange cuite,
-découpée en rondelles et associée à la Mâche, à la Barbe de Capucin ou
-aux Pommes de terre. La Betterave s’emploie encore comme hors-d’œuvre ou
-comme légume.
-
-Le type spontané des Betteraves, et aussi des Bettes et Poirées à Carde,
-est la Bette maritime (_Beta maritima_ L.), plante vivace ou bisannuelle
-de la famille des Chénopodées, quelquefois sous-frutescente, à racine
-fusiforme, grêle, commune sur les bords de l’Océan et de la
-Méditerranée, jusqu’à la mer Caspienne, la Perse et l’Inde.
-
-L’influence de la culture et les conditions climatériques différentes
-ont produit sur cette plante déjà très polymorphe des terrains
-sablonneux maritimes, des modifications de deux sortes:
-
-1º _Beta Cicla_: l’accroissement s’est porté sur les feuilles, pétioles
-et nervures des feuilles, tandis que la racine restait grêle, ce qui a
-donné naissance aux Bettes et aux Poirées à Cardes.
-
-2º _Beta vulgaris_ var. _rapacea_: la variation a été limitée à la
-racine qui est devenue volumineuse, charnue, tendre et sucrée, semblable
-à celle de la Rave, aussi l’appelle-t-on Betterave, Bette en forme de
-Rave.
-
-Nous ne parlerons ici que des Betteraves de table chez lesquelles la
-culture a développé, avec la matière saccharine, les principes colorés.
-Les Betteraves fourragères et sucrières ont la même origine et ne
-diffèrent des Betteraves potagères que par certaines qualités spéciales.
-
-La Betterave est sortie des Bettes, plus récemment que les Poirées et
-par l’intermédiaire de ces variétés déjà améliorées auxquelles de
-Candolle assigne une antiquité de 4 à 6 siècles avant l’ère chrétienne.
-Le type primitif de l’espèce, la Bette maritime, est une plante couchée,
-traçante, à racine fibreuse. Les Poirées, au contraire, ont tous les
-caractères généraux de la Betterave. La faculté de variation est grande
-chez cette plante. Carrière a plusieurs fois remarqué dans les cultures
-de Poirées des pieds à racine principale charnue, plus ou moins renflée;
-il estime avec raison que ces individus forment le passage entre les
-Bettes et les Betteraves[265]. Vilmorin a aussi démontré par ses
-expériences sur l’amélioration des Betteraves sucrières et fourragères
-que les modifications acquises deviennent très vite héréditaires.
-
- [265] _Revue horticole_, 1886, p. 224.
-
-Nous avons dit plus haut que dans l’Antiquité on mangeait beaucoup les
-feuilles passablement indigestes de la Bette, _Teutlon_ des Grecs,
-_Beta_ des Latins. Des variétés aux racines quelque peu charnues
-existaient, puisque Théophraste, Dioscoride et Galien les mentionnent,
-bien que ce soit seulement pour usage médicinal. On mangeait quelquefois
-ces racines. Athénée les trouve agréables au goût. Apicius donne des
-recettes culinaires. Cependant, comme ni Columelle, ni Pline, ni
-Palladius n’indiquent une culture de Betterave, on peut dire qu’elle a
-été à peu près inconnue aux Anciens. En somme, la Betterave est un
-légume moderne. Au XIIIe siècle, Albert le Grand ne mentionne pas cette
-racine alimentaire. Crescenzi, en Italie, ne la connaît pas non plus.
-
-La Betterave semble originaire de Germanie. De là elle serait venue en
-Toscane vers le commencement du XVIe siècle, selon le témoignage de
-Soderini et du Père Agostino del Riccio[266]. Le nom _Beta romana_,
-Bette romaine, qui lui est donné par Dodoens, Gérarde, Parkinson,
-implique l’importation d’Italie dans les autres pays d’Europe de
-variétés améliorées italiennes.
-
- [266] Targioni, _Cenni storici_, 1re. éd., p. 64.
-
-Ermolao Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en 1495, auteur d’un
-Commentaire sur Dioscoride, a probablement parlé le premier des Bettes à
-racines charnues. Il représente la Betterave comme une racine simple,
-droite, longue, charnue, douce au goût[267]. Ruellius s’est approprié
-cette description, ajoutant que cette racine n’est pas désagréable à
-manger et plaît à quelques-uns[268]. La première édition de l’_Histoire
-des Plantes_ de Fuchs donne la figure d’une Bette rouge à racine maigre,
-fibreuse[269]. Une édition française de 1549 signale la Betterave comme
-un légume encore rare dans son pays d’origine: «La race rouge est
-cultivée par excellence ès jardins des seigneurs; car elle n’est pas
-encore cognue de tous les jardiniers»[270]. L’italien Matthiole, qui
-écrivait en 1558, est l’auteur qui donne le plus de renseignements sur
-l’origine de la Betterave:
-
- [267] Ruellius, _Dioscoride_ (1529), p. 124.
-
- [268] _De naturâ stirpium_ (1536), p. 481.
-
- [269] _De stirpium_ (1542), p. 807.
-
- [270] _Hist. des plantes_ (1549), p. 120.
-
-«En Allemagne il y en a de rouges et feuilles et racines lesquelles sont
-grosses comme des raves et sont si rouges qu’on estimeroit leur jus être
-du sang. Les Allemands mangent leurs racines en hyver, cuites entre deux
-cendres: et les dépouillant de leur pelure, petit à petit ils les
-mangent en salade avec un peu de poivre tout ainsi qu’on fait des
-carottes et y trouvent meilleur goût qu’aux carottes. Ils en usent aussi
-avec le rôty les ayans fait un peu cuire et couppé de travers en pièces
-et mises en composte, y mêlant du reffort sauvage découpé
-auparavant»[271].
-
- [271] _Commentaires_, éd. Lyon, 1680, p. 200.
-
-Le point de départ de toutes nos races actuelles se retrouve dans les
-bois gravés où les botanistes de la Renaissance ont figuré les types de
-Betteraves connus de leur temps:
-
-
-I
-
- _Beta rubra_, Lobel, Matthiole.
- -- _rubra romana_, Dodoens.
- _Rapum alterum_, Tragus.
- _Rapum rubrum_, Fuchs.
- _Beta nigra_, Matthiole, Dodoens, etc.
-
-La Bette rouge romaine, à la racine grosse et longue, doit être
-considérée comme le prototype de la variété actuelle _rouge longue_, la
-plus répandue sur les marchés.
-
-
-II
-
-_Beta rubra_, Matthiole, Camerarius, Dalechamps.
-
-Matthiole figurait cette première forme améliorée dès 1558. Racine assez
-volumineuse, napiforme; ancêtre probable de la variété _rouge naine_ et
-des races demi-longues.
-
-
-III
-
- _Beta Erythrorhizos_, Dodoens, Dalechamps.
- _Beta rubra radice crassa_, J. Bauhin.
-
-Racine globuleuse; type primitif des sortes rondes, précoces.
-
-
-IV
-
-_Beta quarta radice buxea_, Césalpin.
-
-La plus ancienne des variétés à chair jaune. La couleur rouge intense de
-la chair de la Betterave, plus agréable à l’œil, est aujourd’hui la
-condition exigée d’une Betterave à salade. Au commencement du XIXe
-siècle on semble avoir préféré à la cuisine les sortes à chair jaune
-foncé beaucoup plus sucrées, comme la _jaune de Castelnaudary_, au moins
-pour la préparation de la fricassée de Betteraves, peu usitée de nos
-jours. Les cordons bleus que nous avons consultés ne paraissent pas
-connaître cet ancien mets dont voici la recette: Coupez les racines
-_cuites_ en rondelles; mettez dans une casserole avec du beurre, du
-Persil, de la Ciboule hachée, un peu d’Ail, une pincée de farine, du
-sel, du poivre et faites bouillir un quart d’heure.
-
-Le naturaliste Belon, du Mans, assure que les Orientaux faisaient usage
-de la Betterave au commencement du XVIe siècle: «Les Turcs ont de moult
-bonnes inventions de confitures en saulmures, qui sont de petite valeur,
-qu’on vend par les villes de Turquie: car ils confisent les racines des
-Bettes, qui sont grosses comme les deux poings, dont les unes sont
-blanches ou jaunâtres, et les autres sont rouges, qui sont celles que
-plusieurs ont estimé être des Raves, mais cela est faux»[272].
-
- [272] _Singularitez_, p. 423.
-
-Olivier de Serres (1600) est le premier auteur français qui ait parlé de
-la Betterave: «Une espèce de pastenade (ancien nom de la Carotte et du
-Panais) est la betterave; laquelle nous est venue d’Italie n’a pas
-longtemps. C’est une racine fort rouge, assés grosse, dont les feuilles
-sont des bettes et tout cela est bon à manger: le jus que la racine rend
-en cuisant semble à syrop au sucre, et est très beau à voir pour sa
-vermeille couleur»[273].
-
- [273] _Théâtre d’Agriculture_ (1re éd.), p. 530.
-
-Claude Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis XIII, avait bonne
-opinion de la Betterave: «C’est une racine grandement excellente; elle
-peut servir en fricassée et aussi en salade»[274].
-
- [274] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 147.
-
-Cinquante ans après Olivier de Serres, ce légume était vulgarisé. Les
-menus du cuisinier La Varenne (1651) montrent la Betterave en fricassée,
-en hors-d’œuvre et en salade.
-
-En 1629, l’anglais Parkinson connaissait la Betterave rouge romaine;
-elle est en usage, dit-il, pour ses feuilles et sa racine qui est de la
-taille de la plus grande Carotte, très rouge en dedans et en dehors,
-quelquefois courte comme un Navet, d’autrefois large comme une
-Rave[275].
-
- [275] _Paradisus_, p. 488.
-
-Nombreuses sont les variations de la Betterave qui portent sur la forme
-de la racine, le coloris de la chair et la précocité plus ou moins
-grande. Vilmorin, dans la 3e éd. de ses _Plantes potagères_, décrit 17
-variétés principales de Betterave de table à chair rouge et 2 variétés à
-chair jaune. Il nomme, en outre, un grand nombre de races cultivées à
-l’étranger.
-
-Les plus anciennes variétés françaises sont des sortes fusiformes: la
-_grosse rouge_, encore aujourd’hui la principale variété commerciale; la
-_petite rouge de Castelnaudary_, bonne race languedocienne; on la dit
-peu cultivée à présent, mais il y a un siècle elle était la première des
-Betteraves de table; la _Crapaudine_, sous-variété de la précédente, à
-écorce noire et fendillée, encore très goûtée; la _jaune de
-Castelnaudary_, réputée pour sa forte teneur en sucre.
-
-De Combles, en 1749, connaissait trois sortes seulement: la _grosse
-rouge_, la _rouge de Castelnaudary_, la _blanche_[276]; vers 1800 les
-auteurs horticoles n’en citeront pas d’autres.
-
- [276] _Ecole du Potager_, 1749, t. I, p. 254.
-
-En 1818, on cultivait au jardin de la Société royale d’Horticulture de
-Londres: _rouge grosse_ de France; _longue rouge_, d’origine anglaise;
-une _rouge naine_; la _rouge ronde précoce_ des Français; une autre
-_petite Betterave rouge_ française «singulièrement estimable»; la _rouge
-de Castelnaudary_; la _jaune de Castelnaudary_ «la plus exquise variété
-qui puisse être cultivée pour la table».
-
-Enfin les races hâtives paraissent avec les Betteraves à racine petite,
-arrondie ou aplatie, végétant en partie hors du sol, particularités
-physiologiques qui expliquent leur précocité. Pour les usages
-culinaires, ces racines sont meilleures que les grosses Betteraves
-ordinaires et préférables pour le potager; cependant les races à racines
-longues seront toujours cultivées pour la consommation hivernale.
-
-La _rouge ronde précoce_, variété à racine arrondie, un peu aplatie, à
-peine à moitié enterrée, a été obtenue dans les cultures de Tollard aîné
-en 1810; elle n’est pas abandonnée.
-
-Une amélioration des Betteraves rondes précoces amena le type plat,
-déprimé, en forme de Navet _de Milan_, dit «égyptien». En dépit de leur
-nom, les Betteraves égyptiennes sont d’origine lombarde. La variété
-_Bassano_, à racine large, aplatie, à chair sucrée, zonée de blanc et de
-rose fut une des premières introductions. Poiteau, en 1841, en
-présentait quelques spécimens à la Société royale d’Horticulture de
-Paris, issus de graines données par M. Maupoil, horticulteur au Dolo,
-près Venise, à M. Audot, éditeur horticole. A cette époque la _Bassano_
-était abondamment répandue sur tous les marchés de l’Italie du Nord. La
-Betterave _rouge noir plate d’Egypte_ se montre en 1879. C’est une race
-extrêmement précoce et peut-être la meilleure des variétés potagères
-hâtives. _Rouge plate de Trévise_, également napiforme, est une
-nouveauté de 1883. _Reine des noires_, celle-ci piriforme, à chair d’un
-rouge tellement foncé qu’elle est presque noire, mise au commerce par
-Vilmorin en 1889. Les Anglais et les Américains ont beaucoup amélioré le
-type égyptien. Il y a 20 ou 25 ans nous est venue d’Amérique la
-Betterave _Eclipse_ obtenue par Gregory. C’est une Betterave égyptienne
-absolument sphérique, dont _Sutton’s Globe_ (1891) est une amélioration.
-
-Les potagers anglais avaient en 1837: _Dwarf red_, que nous appelons
-Betterave _rouge de Covent-Garden_; _large red_ qui équivaut à notre
-_grosse rouge_ et _Turnip rooted_, c’est-à-dire notre _rouge ronde_ en
-forme de Navet plat. En 1841 fut introduit _Whyte Black_, variété à
-chair presque noire. Plus tard arriva _Pine Apple_, puis _Dell’s
-Crimson_ que le Bon Jardinier présente en 1883 comme nouveauté sous le
-nom de _rouge naine de Dell_ mais connue en Angleterre dès 1869. Dans
-ces dernières années: _Cheltenham green top_ (1893) et enfin le type
-_Globe_ très voisin de la Betterave _Eclipse_, mais encore plus parfait
-de forme.
-
-
-
-
-CAROTTE
-
-(_Daucus Carota_ L.)
-
-
-Voilà un légume éminemment national. De toutes les contrées d’Europe, la
-France est, en effet, le pays où l’on mange le plus de Carottes, et il
-semble que nous ayons hérité ce goût de lointains aïeux, puisque Pline,
-au premier siècle de notre ère, appelle cette racine «pastinaca
-gallica»[277]. L’épithète _gallica_, gauloise, indiquerait l’importation
-en Italie d’une race de Carottes améliorées par nos ancêtres gaulois, si
-toutefois Pline a voulu désigner par ce mot la Carotte domestique, ce
-qui est probable. Mais il est difficile de déterminer avec une entière
-certitude l’identité des plantes nommées par les Anciens _Pastinaca_,
-_Daucus_, _Siser_, _Staphylinos_ que les commentateurs rapportent à la
-Carotte ou à d’autres plantes.
-
- [277] _Hist. nat._ XIX, 5.
-
-Le terme _pastinaca_, dérivé de _pastus_, aliment, nourriture,
-comprenait, chez les Latins, non seulement la Carotte, mais encore des
-plantes qui n’ont de commun avec la Carotte que leur racine pivotante et
-charnue, comme la Guimauve. Le Panais, autre genre de la famille des
-Ombellifères, devint aussi un _Pastinaca_, et il a gardé ce nom latin
-dans la nomenclature scientifique. Il en est résulté que la Carotte et
-le Panais ont été longtemps confondus sous le nom de _pastenade_. Les
-patois du midi, du centre et de l’est de la France appellent toujours la
-Carotte pastenade, pastonade, pastenague, patenaille, selon les lieux.
-
-Le _Daucus_ des Latins, le _Daucos_ des Grecs, représentent la Carotte
-sauvage, alors plante médicinale. A l’époque de la Renaissance, le
-_Daucus_ des officines était aussi la Carotte sauvage, dont les graines
-aromatiques, très employées par les apothicaires, faisaient partie des
-quatre semences chaudes et figurent, à ce titre, dans une foule de
-récipés.
-
-Certains commentateurs pensent que le _Siser_ est le Chervis (_Sium
-Sisarum_ L.), Ombellifère à racines comestibles groupées et divergentes.
-Sprengel voit la Carotte dans le _Siser_ de Columelle. _Siser_ était
-peut-être le nom spécial d’une race de Carottes courtes analogues à nos
-appétissantes Carottes à châssis. A l’appui de cette opinion, on peut
-faire remarquer que les botanistes de la Renaissance appelaient _Siser_
-la forme courte de la Carotte cultivée.
-
-Le _Staphylinos_ des Grecs est sans doute la Carotte domestique,
-peut-être le Panais.
-
-Les Grecs avaient aussi le nom _Karoton_[278], en latin _Carota_, d’où
-vient notre mot Carotte. M. Pictet, savant linguiste, en retrouve
-l’étymologie dans le sanscrit. Il est très probable, dit-il, que
-l’irlandais _curran_, racine pivotante en général, a la même origine
-étymologique, de même que le mot _Cran_ pour Raifort, qui n’en est
-qu’une forme contractée[279].
-
- [278] _Athénée_, l. IX.
-
- [279] _Origines indo-européennes_, t. I, p. 374.
-
-Cet indice linguistique ne prouve pas que la culture de la Carotte
-remonte aux Aryas primitifs. On peut toutefois lui assigner une
-antiquité de plus de 2000 ans.
-
-La Carotte cultivée est une amélioration de la Carotte sauvage, plante
-indigène extrêmement commune, qui a subi du fait de la culture une telle
-transformation qu’on aurait peine à reconnaître notre Carotte dans la
-racine sèche, grêle, ramifiée et presque ligneuse, âcre au goût et à
-forte senteur de la Carotte sauvage son prototype, que la culture a
-rendue charnue, tendre, douce et sucrée. La Carotte cultivée est
-toutefois un légume très peu nourrissant; elle contient une matière
-féculente unie à un suc aqueux sucré, un principe aromatique et une
-substance colorante.
-
-La Carotte sauvage est une plante Ombellifère, bisannuelle, spontanée
-dans toute l’Europe, à Madère, Alger, dans la région du Caucase, en
-Chine. Il y a plusieurs noms sanscrits et persans, ce qui prouve son
-existence dans l’Asie occidentale tempérée.
-
-En France, on rencontre cette plante sur le bord des chemins, dans les
-prés secs, les terres cultivées et incultes mais profondes et fertiles.
-
-D’une manière générale, la Carotte paraît avoir été beaucoup moins
-usitée autrefois dans la cuisine qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il est
-vrai que les bonnes races, telles que les Carottes dites «sans cœur»,
-les Carottes à bout obtus, les petites Carottes à forcer, si savoureuses
-et tendres, sont de création récente.
-
-[Illustration: CAROTTE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Les Romains et surtout les Grecs ont fait peu de cas de cette racine
-alimentaire, sans doute parce que les pays du Midi ne produisent que des
-Carottes fibreuses, de qualité médiocre. Ce légume a été surtout cultivé
-et amélioré dans la zone moyenne de l’Europe. Pourtant Apicius, écrivain
-culinaire latin du IIIe siècle, donne des recettes pour la préparation
-du légume nommé Carota (_seu pastinaca_). Une botte de Carottes est
-figurée dans une peinture d’Herculanum[280]. Ce sont des racines
-semblables à celles de notre variété _demi-longue pointue_ mais un peu
-plus effilées. On croit reconnaître la Carotte dans le fameux
-capitulaire _de Villis_, de Charlemagne, sous le nom barbare de
-_Caruitas_. Le _Pastenaca_ du même document serait le Panais. Pierre de
-Crescenzi, agronome italien du XIIIe siècle, cite un _Pastinaca_ rouge
-qui est certainement la Carotte. Enfin, au XIVe siècle, l’auteur anonyme
-du _Ménagier de Paris_, montre que la Carotte était alors un légume
-vulgaire qui se vendait par bottes pour une minime piécette:
-«_Garroites_ sont racines rouges que l’on vent ès halles par pongnées,
-et chascune pongnée un blanc[281].» C’est, croyons-nous, le plus ancien
-exemple littéraire du mot français Carotte et il faut avouer qu’il
-paraît pour la première fois sous une forme plutôt bizarre.
-
- [280] _Pitture d’Ercolano_, II, p. 52.
-
- [281] Ménagier, t. II, p. 244.
-
-Le Traité sur l’hygiène et les aliments de l’italien Platine (XVe
-siècle) consacre un chapitre aux «pastenades et cariotes». Nous
-reproduisons sa recette culinaire dans le vieux français naïf d’un
-traducteur du XVIe siècle: «... Si les cariotes sont bien cuites sous
-les cendres et charbons, les laisser un peu refroidir; puis les plumer
-(_sic_) et nettoyer les cendres, après les mettre par petits morceaux
-dedans un plat avec sel, huile et vinaigre, et si tu y veux mettre un
-peu de vin cuit, puis répandre par dessus des épices douces, n’y a rien
-à manger qui soit plus délectable.»
-
-C’est possible, après tout. Cependant cette préparation sort un peu de
-nos habitudes culinaires. Au XVIIe siècle, il y a progrès dans la
-manière d’accommoder ce légume. Pour le _Cuisinier françois_ de La
-Varenne (1631), la Carotte est un plat de carême. Il donne comme entrées
-pour le Vendredi-Saint: Carottes rouges frites avec une sauce rousse
-par-dessus. Carottes blanches fricassées et ailleurs Carottes rouges en
-rouelles à la sauce blanche. Un autre auteur culinaire prépare les
-Carottes jaunes au beurre roux de la manière suivante: «Estant
-boüillies, coupez-les par tranches et les fricassez en beurre roux;
-assaisonnez de sel, poivre, fines herbes, un peu de farine frite et
-vinaigre»[282].
-
- [282] P. de Lune, _Le nouveau et parfaict Cuisinier_ (1680), p. 347.
-
-Jusqu’ici on ne voit pas que la Carotte fût très recherchée. Ce sont,
-paraît-il, les fameux «petits soupers» du Régent qui auraient, sous
-Louis XV, mis ce légume à la mode. Puis le premier Empire, brillante
-époque pour la gastronomie, continua la vogue de la Carotte, servie
-désormais plutôt avec les viandes.
-
-Comme chez toutes les plantes anciennement cultivées, la Carotte a
-produit beaucoup de variétés qui diffèrent par la couleur, la grosseur
-et la forme des racines. Que l’on compare les minuscules Carottes à
-châssis et les énormes Carottes «à vaches» de la grande culture, les
-sortes coniques ou fusiformes, les cylindriques à bout obtus, dont
-l’extrémité se termine abruptement! Depuis la forme presque sphérique de
-la Carotte _à forcer parisienne_ jusqu’à celle longuement effilée de la
-Carotte _rouge longue d’Altringham_, qui peut atteindre plus de 0,50
-centimètres de longueur, combien de variétés intermédiaires toutes très
-distinctes!
-
-Au XVIe siècle, on cultivait des variétés rouges, jaunes, blanches, que
-les auteurs appellent indifféremment Carottes ou Pastenades, le terme
-Carottes paraissant toutefois réservé de préférence aux racines rouges.
-Cependant Olivier de Serres donne le nom de Pastenade à la variété
-rouge, et ce nom de Pastenade est encore celui dont on se sert en
-Provence pour désigner les Carottes. Bruyerin-Champier (1560) signale
-une variété jaune fort appréciée en Lorraine. Une variété à peau et à
-chair d’un violet foncé, spéciale au Midi, est ancienne. Dès 1815, M.
-Vilmorin la cultivait, l’ayant reçue d’Espagne de M. le Marquis de la
-Bendenna. Cette Carotte noire a été récemment réintroduite comme une
-nouveauté horticole[283].
-
- [283] _Journal Soc. nat. Hortic. Fr._, 1907, p. 185.
-
-Les plus anciennes variétés sont celles à racines longues et pointues;
-ce qui le démontre bien, c’est que dans les semis elles ont le plus de
-tendance à retourner au type sauvage; c’est-à-dire à dégénérer.
-
-Quelques-unes de ces sortes anciennes, démodées aujourd’hui, ont eu leur
-moment de célébrité, telles les Carottes _blanche des Vosges_, _blanche
-de Breteuil_, _rouge pâle de Flandre_, _jaune longue d’Achicourt_. Vers
-1830, la Picardie et le Nord de la France expédiaient à Paris une énorme
-quantité de ces deux dernières variétés.
-
-Avant l’introduction, en France, de l’excellente Carotte rouge _courte
-de Hollande_, les Carottes blanches et jaunes, dédaignées aujourd’hui,
-ont été très employées dans la cuisine à cause de leur douceur.
-L’infériorité culinaire des anciennes Carottes rouges, d’un coloris
-pourtant si avantageux, tenait à leur saveur trop prononcée et
-probablement aussi à la prédominance de la partie centrale
-fibro-ligneuse qu’on appelle le «cœur». Ainsi de Combles (1749) n’admet
-comme variétés potagères que la Carotte jaune longue ou ronde et la
-Carotte blanche[284]. Selon Le Berryais (1789): «La Carotte jaune longue
-est la plus commune dans les jardins; la rouge devient à la mode, elle
-est fort bonne, mais son goût fort ne plaît pas à tout le monde[285].»
-En 1825, Noisette, dans son _Manuel des Jardins_, regarde encore la
-Carotte jaune longue ou ronde comme la meilleure de toutes «malgré les
-nouvelles acquisitions qu’on a faites depuis quelques années».
-
- [284] _L’Ecole du Potager_, t. I, p. 305.
-
- [285] _Traité des Jardins_, t. II, p. 88.
-
-La Carotte rouge _courte de Hollande_ s’est répandue en France vers
-1800. Le catalogue du grainier Andrieux la notait déjà en 1778. Le Père
-d’Ardenne connaissait avant 1770 une Carotte orangée «plus tendre,
-gracieuse à voir, plus délicate et plus douce» qu’il tirait de la
-Hollande[286]. Les maraîchers parisiens adoptèrent et perfectionnèrent
-cette précieuse race hâtive d’où sont sorties les Carottes très courtes
-spécialement employées pour forcer. Vers le milieu du XIXe siècle, ils
-commençaient la culture de la Carotte en primeurs. Il importait pour eux
-de posséder une race s’adaptant à la culture sous châssis, c’est-à-dire
-très courte, à végétation ultra rapide, à feuillage peu abondant. On
-sait que les légumes-racines se rapprochant le plus de la forme
-sphérique sont les plus précoces. C’est le cas pour les variétés rondes
-de Carottes, Navets, Oignons, Radis; aussi la Carotte _Grelot_, en forme
-de toupie, dont le nom paraît dans le _Bon Jardinier_ de 1850, était
-déjà un perfectionnement notable de la Carotte _ronde hâtive_. Elle fut
-supplantée par la Carotte _à forcer parisienne_, (Vilmorin, 1888-89),
-qui présente une forme ronde déprimée, plus large que longue, analogue à
-celle de certains Navets plats.
-
- [286] _Année champêtre_, 1770, t. II, p. 236.
-
-Les maraîchers ont encore gagné quelques autres sous-variétés issues de
-la race _de Hollande_: la Carotte _courte de Croissy_, obtenue dans le
-village de Croissy (Seine-et-Oise), principal centre de la culture de la
-Carotte pour l’approvisionnement des marchés de Paris; la Carotte
-_demi-courte de Guérande_, nouvelle en 1884, originaire de
-Basse-Bretagne.
-
-Les Carottes cylindriques à bout obtus sont encore des races très
-perfectionnées, d’obtention récente: Carotte rouge _demi-longue
-nantaise_ (1864); C. _demi-longue de Carentan sans cœur_ (1877),
-_demi-longue de Luc_ (Vilmorin 1873), _courte hâtive de Saint-Fiacre_,
-_longue obtuse sans cœur des Ardennes_ (Denaiffe 1893), etc. Avec une
-racine à extrémité arrondie, ces variétés ont une forme cylindrique
-impeccablement régulière, une peau lisse, nette, sans radicelles, un
-feuillage fin, peu abondant. Nous sommes loin, on le voit, de la Carotte
-sauvage et des grossières racines des variétés primitives.
-
-Une dernière amélioration était désirable: la disparition du cœur,
-c’est-à-dire de l’axe fibreux, lequel est peu apparent à l’état jeune,
-mais dont l’épaississement progressif finit, à la maturité, par rendre
-la Carotte moins propre à l’alimentation. Il faut savoir que la chair de
-la Carotte n’est autre chose que la réserve de matières nutritives
-accumulées par cette plante bisannuelle pour sa floraison et sa
-fructification; le siège de son appareil de réserve résidant dans
-l’écorce. Chez les races _sans cœur_, cette hypertrophie des parties
-corticales est encore plus marquée; elle se fait au détriment de la
-partie ligneuse de la racine, alors extrêmement réduite, de sorte que la
-chair devient tendre, rouge, enfin homogène depuis la périphérie
-jusqu’au centre.
-
-Il y a déjà plusieurs types de Carotte sans cœur: _rouge longue obtuse
-sans cœur_, _demi-longue nantaise_, _demi-longue de Carentan_, etc.,
-toutes caractérisées en outre par le peu d’abondance du feuillage, car
-il existe une étroite corrélation entre le développement de l’appareil
-foliaire et celui du corps ligneux ou cœur de la Carotte.
-
-Nous avons montré plus haut que la culture de la Carotte était très
-ancienne en Europe.
-
-Le Dr Bretschneider dit qu’en Chine la Carotte est signalée sous la
-dynastie des Yuan (1280-1368) comme ayant été apportée de l’Asie
-occidentale. Dans l’Inde, cette plante potagère passe pour être venue de
-la Perse. Les Arabes d’Espagne possédaient au XIIIe siècle une Carotte
-rouge et une autre jaunâtre. Ibn-el-Awam dit que tous les musulmans font
-usage de cette racine, mais que dans les pays chauds la chaleur lui fait
-perdre son bon goût et la rend âcre[287].
-
- [287] Trad. Clément-Mullet, t. II, p. 176.
-
-En Angleterre, Gérarde, à la fin du XVIe siècle, connaissait deux
-variétés, une jaune et une rouge, toutes deux de forme longue.
-
-Divers auteurs ont prétendu que la Carotte avait été introduite en
-Angleterre par les Flamands, sous le règne d’Elisabeth, vers 1558. Il
-s’agit là, évidemment, d’une simple introduction de variétés étrangères;
-d’ailleurs ce pays était encore, dans les temps modernes, très en retard
-sous le rapport de la culture des bonnes variétés de Carottes. Un auteur
-horticole, M. Guihéneuf, disait en 1875, que le marché de Londres était
-principalement approvisionné avec la Carotte _du Surrey_ «grossière,
-sans saveur, avec un cœur suffisamment développé pour faire une canne».
-Pourtant il existe deux variétés anglaises de bonne qualité: la Carotte
-_intermédiaire de James_ et la Carotte _rouge longue d’Altringham_, race
-née dans le village de ce nom près de Chester et qui date déjà d’une
-centaine d’années.
-
-Vers 1830, M. Vilmorin entreprit, à Verrières, des expériences pour
-améliorer la Carotte sauvage. Miller dit qu’il a cultivé pendant plus de
-20 ans la Carotte sauvage de la même manière que la Carotte des jardins
-sans avoir pu jamais améliorer leurs racines qui ont toujours continué à
-être petites, gluantes, d’un goût chaud et piquant. Van Mons, M. Beckman
-ont vainement essayé, à leur tour, de faire varier la Carotte sauvage.
-
-A la quatrième génération seulement, M. Vilmorin aurait pu récolter des
-racines à peu près mangeables[288]. M. Decaisne a démontré, plus tard,
-que ces Carottes sauvages améliorées ne pouvaient être que des hybrides
-produits par le voisinage de Carottes cultivées. En effet, d’autres
-expériences tentées par M. Vilmorin, aux Barres (Loiret), dans un milieu
-sans doute moins favorable aux croisements accidentels ne donnèrent
-aucun résultat. Dans la nature, on n’a jamais constaté aucune
-amélioration de la Carotte sauvage. Si cette plante indigène très
-commune possédait une grande faculté de variation, on ne manquerait pas
-de trouver à l’état sauvage des prototypes se rapportant par la forme ou
-la couleur à nos diverses variétés cultivées. Il a donc fallu
-l’intervention de l’homme pour produire nos Carottes perfectionnées et
-un laps de temps de plus de 2000 ans![289]
-
- [288] _Horticultural Transactions of London_ vol. II, 2e série, p.
- 348.--_Le Bon Jardinier_, 1838, p. 16; 1840, p. 195.--_Ann. Soc.
- d’Hortic. de Paris_ t. XVIII, p. 85.
-
- [289] _Revue horticole_ 1860, p. 316; 1861, p. 383.--_L’Horticulteur
- français_, 1869, pp. 101, 142, 171, 213.
-
-
-
-
-CERFEUIL BULBEUX
-
-(_Chærophyllum bulbosum_ L.)
-
-
-Une des meilleures introductions de plantes culinaires parmi celles qui
-ont été faites au XIXe siècle. Mais, comme on l’a dit souvent, rien
-n’est plus difficile à vulgariser qu’un bon légume. Le Cerfeuil bulbeux
-figure bien aux étalages de certains fruitiers, néanmoins on le
-rencontre trop rarement dans les potagers bourgeois, malgré la réclame
-que lui ont mainte et mainte fois donnée les journaux horticoles.
-D’autre part les maraîchers ne peuvent entreprendre que la culture de
-légumes d’une vente courante. Or le faible rendement de la plante,
-l’exiguïté de ses racines comparativement à la taille des autres racines
-ou tubercules alimentaires, et qui rend leur préparation plus laborieuse
-pour les cuisinières, sont des inconvénients qui nuiront toujours à la
-popularité de cet excellent légume. Il ne sortira pas, sans doute, du
-potager de l’amateur.
-
-Le Cerfeuil bulbeux ou tubéreux--nom impropre, puisqu’il ne produit
-qu’une simple racine de la forme et du volume d’une petite Carotte
-courte de Hollande--appartient à la famille des Ombellifères. La partie
-comestible est sa racine féculente, à chair un peu sucrée, rappelant le
-goût de la Châtaigne, et que l’on accommode au beurre à la façon des
-Carottes nouvelles ou des Pommes de terre. La plante est bisannuelle.
-Elle serait indigène en Russie, Sibérie, Perse, Allemagne, Prusse,
-Autriche et même, selon la flore de Godron et Grenier, en Alsace et en
-Lorraine. A l’état sauvage, le Cerfeuil bulbeux a des racines fibreuses
-et filandreuses, de la grosseur d’une Noisette. De toute antiquité il
-paraît avoir été consommé dans l’Europe septentrionale. Sa culture doit
-être ancienne en Allemagne.
-
-Au XVIe siècle, Tabernæmontanus et Camerarius, botanistes allemands,
-décrivent le Cerfeuil bulbeux sauvage que Ch. de l’Escluse devait, le
-premier, faire connaître complètement en 1601, dans son _Histoire des
-plantes rares_[290]. Les vieux auteurs ont employé différents noms pour
-décrire cette plante dont voici la synonymie:
-
- [290] _Hist. pl._ II, 200.
-
- _Myrrhis cicutaria_, Tabernæmontanus.
- _Bulbocastanum coniophyllon_, Camerarius.
- _Cicutaria bulbosa_, Bauhin.
- _Cicutaria pannonica_, Clusius.
- _Myrrhis bulbosa_, Sprengel.
- _Scandix bulbosa_, Roth.
- _Chærophyllum bulbosum_, Linné.
-
-Charles de l’Escluse est donc le premier botaniste qui ait appelé
-l’attention sur cette plante Ombellifère qu’il avait remarquée pendant
-son séjour dans les Etats-Autrichiens (1574-1588). Par suite d’une
-certaine ressemblance du Cerfeuil bulbeux avec la Grande Ciguë (_Conium
-maculatum_ L.), cependant très différente au point de vue botanique, il
-avait réuni les deux plantes dans son genre _Cicutaria_. Nous empruntons
-à une notice historique de l’érudit M. E. Roze la traduction suivante de
-de l’Escluse au sujet du _Cicutaria pannonica_ qui est notre Cerfeuil
-bulbeux[291]:
-
- [291] _Journal. Soc. nat. d’Hortic._ 1899, p. 75.
-
-«Le _Cicutaria pannonica_ émet de sa racine cinq à six feuilles, ou
-davantage: elles sont ramifiées comme celles du Persil, toutefois plus
-petites et plus finement découpées, se rapprochant beaucoup des feuilles
-de la plante appelée _Bulbocastanum_ mais avec une saveur tant soit peu
-âcre. La tige a d’ordinaire un pied de haut, et quelquefois même
-(lorsque la plante croît dans un sol fertile) une coudée: cette tige
-s’épaissit autour des nœuds et porte une ombelle de petites fleurs
-blanches, auxquelles succède une graine oblongue, qui ressemble assez
-bien à celle du Cerfeuil. La racine est tubéreuse, presque pareille à
-celle du _Bulbocastanum_, mais arrondie et quelque peu turbinée à sa
-partie inférieure... Elle est intérieurement blanche et a la saveur et
-l’odeur de la Carotte ou presque du Panais; elle est recouverte d’une
-écorce brune ou noirâtre, et, lorsque la tige s’élève, cette racine
-s’allonge comme un Navet, devient plus turbinée, puis se flétrit en se
-plissant et se détruit. Une fois la semence mûre, la plante meurt, pour
-renaître toutefois chaque année de cette semence qui se sème
-d’elle-même.
-
-«Au retour du printemps, cette plante se montre dans les jardins et dans
-les lieux herbeux de la campagne de Vienne (Autriche); elle croît aussi
-dans des localités semblables en Hongrie. A cette époque, ses racines
-très fermes et succulentes, couronnées de leurs premières feuilles, sont
-apportées pour être vendues sur le marché de Vienne. En effet, on les
-fait cuire, puis avec de l’huile, du vinaigre et du sel, on les sert
-habituellement sur les premières tables. Est-ce une nourriture saine? Je
-ne sais.
-
-«La plante fleurit en avril et mai, et en juin la semence est parvenue à
-sa pleine maturité.
-
-«J’ai été longtemps dans le doute de savoir sous quel nom je ferais
-connaître cette plante. Enfin, après avoir examiné avec soin ses
-caractères, il m’a paru que je ne pouvais lui donner un nom plus
-convenable (du moins c’est mon opinion) que celui de _Cicutaria_ parce
-que sa consommation fréquente n’est pas sans danger et qu’elle peut
-causer une certaine pesanteur ou douleur de tête, comme je l’ai déjà
-éprouvé.
-
-«En Autriche, on l’appelle vulgairement _Peperlin_, et en Hongrie
-_Magiaro Salata_, de ce que l’on mange sa racine avec ses premières
-feuilles en vinaigrettes».
-
-Avant de se répandre dans les autres pays d’Europe, le Cerfeuil bulbeux
-a été longtemps légume local en Allemagne et en Hollande. Un des
-principaux propagateurs en France du Cerfeuil bulbeux, M. Vavin, disait
-naguère qu’à Munich il abonde sur les marchés, mais que les maraîchers
-de ce pays ne sont pas parvenus à en obtenir des racines aussi belles
-que les nôtres. Cela tient, dit-il, probablement au climat et à la
-nature du sol[292]. Nous croyons plutôt que la supériorité de nos
-produits tenait au soin apporté par les cultivateurs français dans le
-choix des porte-graines.
-
- [292] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1870, p. 488.
-
-En effet, le Cerfeuil bulbeux pourrait être cité comme un nouvel exemple
-des améliorations parfois rapides que produit la culture sur une plante
-sauvage. Actuellement au bout d’un demi-siècle de culture, les racines
-améliorées atteignent la grosseur d’une petite Carotte et on n’a jamais
-constaté sur elles la toxicité signalée autrefois par de l’Escluse. Il
-est vrai que l’on ne consomme plus les feuilles du Cerfeuil bulbeux qui
-peuvent après tout contenir des sucs vénéneux comme il y en a chez tant
-d’autres plantes de la famille des Ombellifères.
-
-La première apparition du Cerfeuil bulbeux en France remonte à l’année
-1840. A cette date, M. Lissa, négociant, répandit dans le commerce des
-graines ou des racines de Cerfeuil bulbeux sous le nom de _Scandix
-bulbosa_, plante légumière, disait-il, très usitée en Allemagne. Le 16
-février 1842, il en présenta des graines et des racines à la Société
-royale d’Horticulture de Paris et, à la suite de cette présentation, le
-_Scandix bulbosa_ fut expérimenté par Jacques, jardinier de
-Louis-Philippe, à Neuilly, par les grainiers Courtois-Gérard et Bossin,
-et Pépin au Jardin des Plantes.
-
-Vilmorin l’annonce comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1843; il
-dit qu’il en a fait l’essai et a reconnu que la plante produit à son
-pied un petit nombre de tubercules de la grosseur d’une Noix et
-au-dessous.
-
-Le Cerfeuil bulbeux n’eut pas positivement à ses débuts une «bonne
-presse». On rappelait de tous côtés sa parenté avec la Grande Ciguë; il
-était au moins suspect. Un rapport signé par Loiseleur-Deslongchamps et
-Pépin regarde cette plante comme douteuse pour être employée dans la
-section des plantes alimentaires[293].
-
- [293] _Annales Soc. roy. d’Hortic._ t. XXX, p. 79; t. XXXII, p. 252.
-
-Au bout de quelques années, Jacques, de Neuilly, découragé par le faible
-produit de la plante et le volume insignifiant des racines obtenues,
-abandonna la culture du Cerfeuil bulbeux. Il avait donné des graines à
-M. Vivet, jardinier chef, chez M. Parent, au château de Coubert
-(Seine-et-Marne). C’est à ce simple jardinier que nous sommes redevables
-d’un nouveau légume qu’il améliora progressivement en pratiquant la
-sélection des porte-graines d’après le procédé recommandé par le
-chimiste Payen et qui consiste à choisir chaque année pour porte-graines
-les plantes qui ont le poids spécifique le plus fort. On s’en assure en
-plongeant successivement les racines dans des solutions graduellement
-plus salées et on conserve seulement celles qui sont tombées au fond du
-vase dans la solution la plus dense.
-
-M. Vivet commença ses semis de Cerfeuil bulbeux en septembre 1848. La
-récolte qu’il obtint l’année suivante lui donna des racines dont la
-grosseur était à peu près celle d’une Noisette. En 1855 il pouvait
-présenter à la Société impériale d’Horticulture 8 échantillons de
-Cerfeuil bulbeux qui avaient un poids total de 335 grammes ce qui
-donnait pour chacun d’eux une moyenne de 41 grammes. En 1856 il en
-déposait 8 autres qui pesaient tous ensemble 1 kilogramme 40 grammes,
-c’est-à-dire qui avaient un poids moyen de 130 grammes. Dans la suite,
-le poids moyen de ses obtentions atteignait 169 grammes[294].
-
- [294] _Journal Soc. Imp. d’Hortic._ 1856, p. 593; 1857, p. 544.
-
-Dès cette époque, la Société zoologique d’Acclimatation se préoccupait
-de la vulgarisation du Cerfeuil bulbeux. En 1865, elle proposa un prix
-pour l’horticulteur qui aurait obtenu les cent plus beaux tubercules de
-cette plante alimentaire. M. Baptiste Fromont, jardinier chez M. Vavin,
-amateur à Bessancourt, et M. Vivet, furent récompensés à ce concours. En
-1856, on vit pour la première fois le Cerfeuil bulbeux exposé à une
-Exposition horticole. Il y eut, cette année, 4 lots de ce produit,
-présentés à l’Exposition d’automne de la Société impériale
-d’Horticulture. Un tubercule pesait 215 grammes. Vers cette époque le
-chimiste Payen faisait aussi connaître le résultat de ses recherches sur
-la valeur nutritive du nouveau légume. D’après ses analyses chimiques, à
-poids égal, le Cerfeuil bulbeux est le plus riche de tous nos produits
-en substance alimentaire. Il serait une fois plus nutritif que la Pomme
-de terre. On peut donc s’étonner à bon droit qu’à l’heure actuelle ce
-légume ne soit pas plus généralement cultivé.
-
-Le _Bon Jardinier_ de 1884 annonçait une nouvelle variété de Cerfeuil
-bulbeux à racine ronde, très courte. Comme le fait remarquer M.
-Vilmorin, ce n’est pas un progrès, puisque cette racine n’a pas une
-longueur démesurée.
-
-
-
-
-CERFEUIL DE PRESCOTT
-
-(_Chærophyllum Prescottii_ D. C.)
-
-
-Il ne semble pas que le Cerfeuil _de Prescott_ soit autre chose qu’une
-variété améliorée de Cerfeuil bulbeux, à racine beaucoup plus
-volumineuse, jaune d’or à l’extérieur, quoique la chair soit également
-délicate et blanche, d’un goût différent et préférable à la variété
-ordinaire.
-
-Le _Journal de la Société impériale d’Horticulture_ a donné jadis de
-cette variété de Cerfeuil bulbeux l’historique que nous reproduisons
-ici:
-
-«Depuis très longtemps les habitants de l’Oural et de l’Altaï ramassent
-pour s’en nourrir les parties souterraines tubériformes d’une plante de
-la famille des Ombellifères qui croît naturellement dans ces contrées.
-Cette plante ressemble à notre Cerfeuil bulbeux au point que les anciens
-voyageurs qui l’ont vue en Sibérie, notamment Folk et Georgi, l’ont
-confondue avec celui-ci; cependant Gmelin, dans sa Flore de Sibérie,
-l’avait très bien distinguée et lui avait donné le nom de Cerfeuil à
-racine turbinée, charnue.
-
-«C’est au Jardin botanique de Saint-Pétersbourg que revient le mérite
-d’avoir introduit le Cerfeuil de Prescott ou de Sibérie; mais les
-botanistes de ce grand établissement n’ont pas fait attention au mérite
-qu’il pouvait avoir comme plante alimentaire. De l’herbier de
-Saint-Pétersbourg, un échantillon en fleur et en fruit de cette espèce
-arriva entre les mains de M. Prescott, botaniste anglais établi à Berne,
-qui le communiqua à de Candolle, lorsqu’il s’occupait, pour son
-_Prodromus_, de la famille des Ombellifères. Aussi le célèbre botaniste
-genevois a-t-il donné à l’espèce le nom de _Chærophyllum Prescottii_.
-
-«C’est seulement en 1852 que des graines de cette plante ont été
-envoyées de Pétersbourg au jardin botanique d’Upsal. M. Daniel Mueller,
-jardinier de cet établissement, ayant remarqué, en automne, qu’elle
-avait produit des racines tubéreuses, eut l’idée de faire cuire
-celles-ci pour les goûter. Ces tubercules se montrèrent faciles à cuire
-et de bon goût. Alors M. Mueller fit connaître cette découverte dans le
-_Journal d’Horticulture de Hamboury_, recommanda de cultiver ce Cerfeuil
-comme plante alimentaire et en distribua libéralement des graines[295].»
-
- [295] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1855, p. 41; 1857, p. 130; 1859,
- pp. 583, 696.
-
-
-
-
-CHERVIS
-
-(_Sium Sisarum_ L.)
-
-
-Nous aurions pu classer le Chervis, appelé aussi Girole, parmi les
-légumes oubliés. C’est une Ombellifère vivace, généralement considérée
-comme originaire de l’Asie orientale; mais, d’après le botaniste
-Maximowicz, elle serait seulement spontanée dans la Sibérie altaïque et
-la Perse septentrionale. La plante produit des tiges cannelées, hautes
-d’un pied ou deux, rappelant celles du Panais. Les racines sont
-nombreuses, comestibles, disposées en faisceau comme celles du Dahlia,
-blanches en dedans, d’un goût sucré et agréable.
-
-C’est du moins l’avis de tous les anciens auteurs qui représentent le
-Chervis comme un manger délicat et friand. Olivier de Serres, le
-_Jardinier françois_ et bien d’autres en ont fait l’éloge. On faisait
-subir à ce légume toutes les préparations culinaires en usage pour la
-Scorsonère: en friture, au beurre, à la sauce ou à l’huile. Le
-_Cuisinier françois_ (1651) de La Varenne dit que le Chervis se sert sur
-les meilleures tables.
-
-[Illustration: CHERVIS (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Il paraît très en faveur dès le XVIe siècle et il était encore un peu
-cultivé au milieu du XVIIIe. Pourquoi a-t-il disparu des jardins
-modernes?
-
-On a généralement identifié le Chervis avec le _Sisaron_ de Dioscoride
-et avec le _Siser_ des Romains dont Tibère était si friand. Nous savons
-que cet empereur imposait aux Germains des bords du Rhin un tribut de
-racines nommées _Siser_, cette plante ne pouvant acquérir ses qualités
-que sous les climats froids.
-
-De Candolle a examiné ce problème botanique avec son érudition
-habituelle et sans le résoudre. Il doute toutefois que les Grecs et les
-Romains aient connu le Chervis. La plante de l’empereur était peut-être
-le Panais. Pline dit que le _Siser_ possède une mèche centrale ligneuse
-qu’on enlève quand il est cuit, ce qui se rapporterait bien au Chervis,
-mais aussi au Panais à sa deuxième année. D’autres botanistes proposent,
-comme équivalents du Siser, la Carotte et la Betterave. Au XVIe siècle,
-le nom _Siser_ était appliqué au Chervis, à la Carotte et même au
-Panais.
-
-Dans tous les cas, le Chervis ne paraît pas avoir été connu dans le haut
-moyen âge. Il est probablement venu vers le XVe siècle par l’Allemagne
-et la Russie.
-
-Jacques et Hérincq, auteurs souvent cités, quoique sujets à caution pour
-leurs indications historiques, font remonter l’introduction du Chervis
-en Europe au milieu du XVIe siècle. Or Rabelais, dans le livre IV de son
-_Pantagruel_, nous a transmis une longue nomenclature des mets que
-préféraient ses contemporains. Ce livre a bien paru, en 1552, mais
-Rabelais, citant l’_escherviz_ parmi les plantes potagères les plus
-vulgaires, indique assez qu’il était répandu et connu depuis longtemps
-déjà.
-
-Dans les temps modernes, on a essayé de réhabiliter cette plante
-intéressante qui n’est plus que très rarement cultivée. Les auteurs du
-XVIIe siècle n’ont pas signalé cette «corde» qui existe dans la racine
-du Chervis et est un inconvénient pour l’art culinaire. N’étant plus
-cultivée depuis longtemps, la plante a dû retourner à l’état sauvage. Il
-serait facile de l’améliorer à nouveau.
-
-Le Chervis figure dans le calendrier républicain en brumaire an II (1794
-vieux style) à la place d’un saint, ce qui indique qu’il n’était pas
-encore oublié à la fin du XVIIIe siècle.
-
-Le mot Chervis a une origine obscure. Godefroy et Darmesteter voient
-dans Chervis, ou Chirouis, une autre forme de _Carvi_, plante
-Ombellifère. Faut-il y voir une déformation de _Siser_, par
-l’intermédiaire d’un diminutif: _serullum_, _servillum_ et _chervillum_?
-
-
-
-
-NAVET
-
-(_Brassica Napus_ L.)
-
-
-Le Navet appartient au genre _Brassica_ de la famille des Crucifères.
-Botaniquement c’est un Chou. Toutefois, le Chou proprement dit et le
-Navet sont deux espèces distinctes puisqu’elles n’ont jamais produit
-d’hybrides entre elles.
-
-Les distinctions assez arbitraires et contradictoires imaginées par les
-botanistes pour classer les plantes alimentaires et économiques qui
-composent le genre _Brassica_ montrent combien il est difficile de
-remonter à l’origine du Navet. C’est ainsi que Linné a établi quatre
-espèces de ces plantes très proches parentes: _Brassica oleracea_,
-_campestris_, _Napus_ et _Rapa_, c’est-à-dire le Chou, le Colza, le
-Navet et la Rave. Mais Lamarck rangeait parmi les Choux le Colza qui lui
-semblait être son type originel. Il constituait avec le Navet et la
-Rave, trop semblables pour être séparés, son _Brassica asperifolia_.
-Selon Lamarck, le type primitif du Navet était la Navette, Crucifère à
-racines grêles, cultivée pour ses graines oléagineuses. La _Flore_ de
-Grenier et Godron considère, au contraire, la Navette comme une simple
-variété oléifère à racine non charnue du _B. Napus_.
-
-Quoi qu’il en soit, la plante qui se rapproche le plus du Navet est le
-_B. campestris_ de Linné (_B. asperifolia_ Lamarck) qui ne diffère que
-peu ou pas de la Navette ou du Colza. Linné a indiqué cette plante dans
-les sables du bord de la mer, en Suède (Gothland), en Hollande et en
-Angleterre, ce qui est confirmé pour la Suède méridionale par Fries,
-lequel mentionne le _B. campestris_ (type du _Rapa_ avec racines grêles)
-comme vraiment spontané dans toute la péninsule scandinave, la Finlande
-et le Danemarck. Ledebour l’indique dans toute la Russie, la Sibérie et
-sur les bords de la mer Caspienne[296].
-
- [296] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, 4e éd. p. 29.
-
-Mais la spontanéité de ce Chou champêtre, type primitif présumé du
-Navet, n’est pas certaine. Comme il ne diffère pas sensiblement des
-variétés cultivées pour la production de l’huile (Navette et Colza) et
-que son habitat est vaguement indiqué par les flores au voisinage des
-champs, on peut croire que les individus réputés sauvages sont seulement
-subspontanés et descendent d’individus cultivés.
-
-M. Blanchard, jardinier en chef du Jardin botanique de la Marine à
-Brest, est le seul botaniste qui ait indiqué avec précision une localité
-où croît le Navet sauvage. Lors d’une herborisation à l’île d’Ouessant,
-le 6 septembre 1874, il récolta des graines d’une plante Crucifère
-paraissant bien spontanée, qui furent semées au printemps de l’année
-suivante au Jardin botanique, où, étudiée avec soin, la plante fut
-reconnue pour être le _B. Napus_. Des informations prises sur les lieux
-montrèrent que le Navet cultivé, la Navette et le Colza étaient inconnus
-dans l’île d’Ouessant, par conséquent l’indigénat du Navet sauvage parut
-certaine à M. Blanchard. Les botanistes avaient d’ailleurs signalé ce
-légume comme devant être originaire des régions maritimes. Il réussit
-particulièrement bien sous les cieux humides et brumeux des pays du Nord
-de l’Europe. Le Turnep[297] est la principale richesse agricole de
-l’Angleterre.
-
- [297] Navet, en anglais.
-
-Le Navet sauvage de l’île d’Ouessant différait beaucoup du Navet
-cultivé, non seulement par sa mince racine pivotante, mais encore par
-les autres caractères de sa végétation. Cultivé avec soin au Jardin
-botanique, au bout de 14 années et des sélections successives, on
-réussit à développer quelque peu sa racine. On obtint de ses graines un
-mauvais Navet dont le plus bel échantillon mesurait 12 centimètres de
-longueur; sa grosseur était à peu près celle du doigt à la partie
-supérieure[298].
-
- [298] _Rev. hortic._ 1891, p. 456, 481, 498.
-
-On peut juger par là du laps de temps qui a été nécessaire pour amener
-cette herbe sauvage à l’état de plante comestible. Rien ne la désignait
-pour un usage alimentaire. Il faut admettre qu’une variation spontanée
-survenue dans la nature aura transformé sa racine grêle qui s’est
-augmentée d’une masse de tissu cellulaire aqueux et a pris une forme
-conique ou turbinée. Cet accident tératologique survenu sans doute à des
-_Brassica Napus_ placés en terre fortement fumée aura attiré l’attention
-des hommes primitifs, toujours à la recherche de substances
-alimentaires.
-
-En somme, c’est l’histoire de toutes nos plantes potagères, qui ne sont
-que des monstruosités héréditaires soigneusement conservées, augmentées
-par la sélection et propagées par la culture.
-
-Loin d’être, comme on le croyait, son type primitif, la Navette ne
-serait qu’une variété de _B. Napus_ à graines oléagineuses. Les deux
-plantes sont semblables ou à peu près par l’organisation de la fleur et
-du fruit. Si leurs usages économiques diffèrent, c’est que chez
-l’une--la Navette--les matières de réserve de la plante se sont déposées
-dans les graines. Par compensation, en vertu de la loi de balancement
-organique, sa racine doit rester grêle; tandis que chez le Navet, par
-suite de l’hypertrophie considérable de la racine, devenue le réservoir
-alimentaire de la plante, les graines ne sont plus que faiblement
-oléagineuses.
-
-On ne peut accepter les deux espèces: _Brassica Napus_ et _B. Rapa_
-fondées par Linné uniquement sur la forme de la racine du Navet et de la
-Rave. Le type de la Rave étant considéré par ce botaniste comme une
-racine orbiculaire et aplatie, par opposition au Navet conique ou
-fusiforme. Mais il y a des Navets ronds et des Raves allongées. La
-saveur différente de ces deux variétés de _B. Napus_ est peut-être le
-seul caractère qui les distingue. Ce qu’on appelle Rave est un gros
-Navet rond, plus ou moins plat, employé dans la grande culture pour
-l’alimentation du bétail. Tout porte à croire que le Navet est une
-variété de Rave perfectionnée, que sa saveur douce et sucrée rend plus
-propre à la cuisine.
-
-L’emploi par l’homme de ce Chou à racine renflée doit remonter aux temps
-préhistoriques. La Rave cuite sous la cendre paraît avoir eu une large
-part dans l’alimentation des anciens habitants du Nord de l’Europe.
-Raves et Navets originaires, comme nous l’avons dit, des rivages
-maritimes, n’acquièrent leurs qualités que dans les contrées froides ou
-tempérées-froides, au ciel brumeux. En Belgique, selon Morren, la
-végétation du Navet devient de plus en plus belle à mesure qu’il se
-rapproche de la mer. Le Midi ne produit que de mauvais Navets.
-
-La Rave a été la ressource des pays pauvres, au sol ingrat; elle croît
-dans les sols sablonneux et graveleux où nulle autre plante ne saurait
-prospérer. C’était, avec le Chou, le principal légume des peuples
-germains et gaulois[299]. Il est bon de rappeler que, de nos jours, les
-habitants du Lyonnais, de la Savoie, de l’Auvergne et du Limousin--ces
-derniers sont de souche purement celtique--consomment toujours beaucoup
-de Raves dans les soupes, par nécessité peut-être, mais surtout par
-tradition, car ce végétal est fort peu nourrissant. La Rave est chose si
-commune en Limousin qu’on a appelé plaisamment la Rabioule ou Rave du
-Limousin la «denrée de Limoges». Des vers épigrammatiques que nous
-citerons dans ce charmant dialecte de la langue d’Oc, soulignent encore
-ironiquement la pauvreté proverbiale du pays des «mâche-rabes» comme
-disait Rabelais:
-
- Se la Rabiola et la Castagna
- Venount a manqua
- Lou païs es rouina.
-
- [299] Reynier, _Economie rurale des Celtes_, p. 438.
-
-C’est-à-dire: si la Rabioule et la Châtaigne viennent à manquer, tout le
-pays est ruiné!
-
-Les Grecs et les Romains ont connu la Rave et le Navet. Le grec
-_goggulos_ ou _goggulis_ (chose ronde) se traduit en latin par _rapa_,
-Rave ou _napus_, Navet. _Bunias_ étant plus particulièrement le nom grec
-du Navet.
-
-La littérature latine classique montre le rôle important qu’avait la
-Rave dans l’alimentation des anciens Romains. Qui ne connaît l’anecdote
-historique de Curius Dentatus, ce caractère antique qui fut trois fois
-consul et reçut deux fois les honneurs du triomphe? Après ses victoires
-il retournait à sa chaumière vivre de sa vie simple et rude de paysan
-latin. Les Samnites, ennemis de Rome, vinrent un jour lui offrir des
-présents pour l’amener à soutenir leur cause. A ce moment, l’ancien
-dictateur faisait cuire sous la cendre les Raves de son repas rustique.
-Un tel homme pouvait dédaigner l’or des Samnites!
-
-Plus tard, la Rave perdit beaucoup de son importance alimentaire. On
-jetait des Raves sur quelqu’un en signe de mépris. Et pourtant, aux
-beaux temps de l’Empire, on en mangeait encore, si l’on en croit le
-poète Martial qui adresse cette épigramme à propos d’un présent de
-Raves: «Ces Raves, amies de l’hiver et des frimas, je vous les donne;
-Romulus en mange à la table des dieux»[300]. Pline connaissait plusieurs
-sortes de Navets-Raves, mais n’a-t-il pas compris sous le terme général
-_Napus_, le Raifort, le Radis noir et même la Betterave? Il mentionne
-que la Rave atteint quelquefois le poids de 40 livres. Dans les pays
-au-delà du Pô, dit-il, c’est la meilleure récolte après le vin et le
-blé[301]. On appréciait beaucoup à Rome les Navets d’Amiterne, ville
-d’Italie voisine d’Aquilée; ceux-ci paraissent être de vrais Navets,
-puis les Navets ronds de Nurcie, aujourd’hui Nurza, qui étaient sans
-doute des Raves, que les Anciens ne distinguaient pas mieux que nous des
-Navets. L’Edit de Dioclétien sur le prix maximum des denrées (vers 300)
-mentionne des _radices_ que l’on a pris pour des Radis, mais qui sont
-des Raves, puisque la traduction grecque rend le mot par _gogguloi_.
-Aucun Navet n’est représenté dans les peintures pompéiennes si riches en
-légumes. Ed. Fournier a reproduit une peinture découverte à Rome en
-1783 qui représente, dit-il, des Raves servies crues sur un
-plateau; au milieu du plateau se trouve un petit vase destiné à
-l’assaisonnement[302]. Sur un vase d’argent du trésor de Boscoréale
-(Musée du Louvre) provenant du service de table d’un riche affranchi
-romain et trouvé sous les cendres du Vésuve, l’artiste a ciselé une
-botte de Navets (coupe dite au sanglier). M. le Dr Ed. Bonnet regarde
-ces légumes comme appartenant à nos races de Navets ronds. La racine en
-est subsphérique, un peu turbinée et les feuilles radicales allongées,
-très légèrement ondulées sur les bords[303].
-
- [300] _Epigrammes_, l. XIII, 16, 20.
-
- [301] _Hist. nat._ l. XVIII, 34, 35.
-
- [302] _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
- [303] _Association pour l’Avancement des Sciences_, 1899.
-
-Apicius a indiqué plusieurs préparations culinaires pour les Raves et
-les Navets. Les cuisiniers romains n’ont pas ignoré l’art de «parer» les
-aliments. Ils savaient donner aux Raves jusqu’à seize couleurs
-différentes. On préférait la couleur pourpre. C’est, dit Pline, le seul
-aliment que l’on teigne[304].
-
- [304] _Hist. nat._ l. XVIII, 34, 35.
-
-Au moyen âge le Navet a été une nourriture des plus ordinaires. Comme ce
-légume se marie bien avec les viandes, surtout le mouton, avant
-l’introduction de la Pomme de terre et du Haricot, il entrait dans tous
-les ragoûts et fricassées. Charles Estienne, au XVIe siècle, fait la
-remarque que les Parisiens aiment beaucoup les Navets et qu’ils estiment
-ceux de Maisons, de Saint-Germain, de Vaugirard et d’Aubervilliers.
-
-De là le dicton du _Dit des Pays_: A Aubervilliers les Naveaulx! qu’une
-variante applique aussi à Vaugirard, car à cette date ancienne les
-terres de ces villages de la banlieue parisienne étaient déjà consacrées
-à la culture maraîchère.
-
-Champier (XVIe siècle) met au premier rang les Navets d’Orléans. Pour la
-table du roi on en faisait venir de Saulieu en Bourgogne. Le Navet était
-donc d’un grand débit et devait se vendre avec avantage. Aussi
-comprend-on le joyeux _Cri de Paris_ de la marchande de Navets:
-
- Quand je fus mariée rien n’avois;
- Mais (Dieu mercy) j’en ai pour l’heure,
- Que j’ai gaigné a mes Navetz.
- Qui veut vivre, il faut qu’il labeure[305].
-
- [305] Pour _laboure_: travaille.
-
-Au XVIIIe siècle, le Navet le plus réputé pour la table est celui de
-Freneuse, de forme allongée et petit comme tous les Navets très fins qui
-s’obtiennent seulement dans les terres sablonneuses et douces.
-
-Le mérite culinaire du Navet est moins apprécié aujourd’hui qu’au moyen
-âge. Avec les viandes, on accommode de préférence au Navet les Pommes de
-terre, les Haricots et d’autres légumes. Quoique les livres de cuisine
-donnent toujours des recettes pour la préparation des Navets au sucre,
-Navets glacés, à la sauce blanche, purée de Navets, on l’emploie plutôt
-comme assaisonnement dans les potages, comme garniture surtout avec le
-canard. Sans le _Canard aux Navets_ combien de gens ignoreraient le goût
-de ce vieux légume!
-
-Les Anglais sont si conservateurs qu’ils ont gardé même les anciennes
-habitudes culinaires. Ce sont aujourd’hui les plus grands mangeurs de
-Navets du monde. Mais combien leur _Turnep_ est inférieur au fin Navet
-français!
-
-Nous extrayons les passages suivants de la relation du voyage en France
-à la fin du XVIIe siècle de l’anglais Martin Lister: «Les racines de ce
-pays diffèrent beaucoup des nôtres. Ici il n’y a point de turneps ronds,
-mais ils sont tous longs et minces et d’excellent goût d’ailleurs et
-propres à assaisonner les potages ou les ragoûts, pour lesquels les
-nôtres sont trop forts. On a récemment introduit cette espèce en
-Angleterre, mais nos jardiniers ne savent pas la gouverner. Les plaines
-sablonneuses de Vaugirard, auprès de Paris, sont fameuses par cet
-excellent légume. Après nous être avancés en France l’espace de 2 ou 3
-journées, nous ne trouvâmes plus d’autres turneps que les navets; et ils
-étaient meilleurs à mesure que nous approchions de Paris. Ils ne sont
-pas plus gros qu’un manche de couteau et excellents comme je viens de le
-dire, soit dans le potage soit avec du mouton[306].»
-
- [306] _Voyage de Lister à Paris_, Trad. Sermizelles, p. 134.
-
-Il y a une centaine d’années, Phillips faisait la même observation:
-«Nous avons remarqué que Paris est approvisionné par un navet long,
-fusiforme, de la forme d’une carotte et qu’on appelle navet des Vertus.
-Ils sont certainement plus doux que nos turneps et bien supérieurs pour
-potages et autres préparations culinaires[307].»
-
- [307] _History of cultivated vegetables_ (1828), t. II, p. 366.
-
-Comme toutes les plantes très anciennement cultivées, l’espèce _Napus_
-du genre _Brassica_ a produit beaucoup de variétés dissemblables, les
-unes de forme sphérique, d’autres fusiformes, turbinées ou très
-effilées; elles diffèrent encore par la grosseur, la couleur blanche,
-jaune, grise, parfois rouge (_rouge plat hâtif_), ou noire (_noir rond
-sucré_).
-
-Chez le Navet, l’influence du milieu cultural est plus remarquable que
-chez tout autre légume. De là le grand nombre de races localisées dont
-beaucoup dégénèrent facilement, et perdent leurs qualités spéciales
-lorsqu’elles ne sont plus soumises à l’influence du climat et des
-propriétés physiques et chimiques de leur sol natal.
-
-Dans les temps modernes, les Français ont perfectionné le Navet. Nous
-citions plus haut le Navet _d’Aubervilliers_ ou _des Vertus_. La plaine
-des Vertus est constituée par le territoire d’Aubervilliers, ce village
-parisien renommé depuis plus de quatre siècles pour ses cultures de gros
-légumes. Les maraîchers de cette région ont créé les races commerciales
-les plus cultivées en France. Le beau Navet _Marteau_ est issu de
-l’ancien Navet _long des Vertus_ ou plutôt de sa sous-variété _hâtif des
-Vertus_. La race _Marteau_, caractérisée par sa forme renflée en massue,
-s’est montrée entre 1850 et 1860. Nous n’avons pas rencontré ce nom
-avant 1858. C’est alors que le grainier Louesse cite avec l’orthographe
-_Martot_, ce Navet que l’on préfère, dit-il, à cause de sa belle forme
-obtuse et arrondie à l’extrémité[308]. La 3e édition du _Manuel de
-Culture potagère_ de Courtois-Gérard (1858) mentionne la sous-variété du
-Navet _hâtif des Vertus_ nommée _Marteau_ que sa deuxième édition (1853)
-ne connaissait pas. Est-ce le renflement de la partie inférieure qui lui
-a valu ce nom? Peut-être. On pourrait aussi soupçonner, à cause de cette
-particularité, un transfert du nom d’un vieux Navet normand le N.
-_Martot_ ou _Maltot_. Le _Traité des plantes potagères_ de Vilmorin
-admet _Martot_ ou _Maltot_ comme synonymes de N. _gris de Morigny_. Le
-véritable Navet _Maltot_ est populaire dans le Calvados d’où il est
-vraisemblablement sorti. Il existe un village du nom Maltôt dans ce
-département et aussi une localité dénommée Martot dans le département de
-l’Eure.
-
- [308] _L’Hortic. français_, 1857, p. 183.
-
-Une sélection de la race _Marteau des Vertus_ est le N. _à forcer
-demi-long_ obtenu vers 1890, obtus, mais non renflé à l’extrémité, que
-l’on cultive sur une grande échelle pour l’exportation. Les feuilles,
-réduites en nombre et en dimension, la rapidité de sa croissance, en
-font le Navet idéal pour la culture sous châssis.
-
-A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, les maraîchers
-parisiens faisaient en petite quantité une culture forcée d’une variété
-hâtive, mais au fur et à mesure que la Pomme de terre nouvellement
-introduite fut plus recherchée, la culture du Navet forcé devint moins
-lucrative; elle fut finalement abandonnée. Après la guerre de 1870, nous
-dit M. Curé, secrétaire du Syndicat des maraîchers parisiens, quelques
-jeunes maraîchers eurent l’idée d’entreprendre la culture forcée du
-Navet _blanc hâtif_ race _Marteau_. Ce Navet, d’une croissance
-extra-rapide, n’occupe pas la terre longtemps, ce qui diminue son prix
-de revient.
-
-D’autre part, sa qualité est très supérieure à celle des Navets cultivés
-dans le Midi pour primeurs. Aussi l’industrie du Navet forcé a pris
-depuis cette époque une grande place dans la culture maraîchère des
-environs de Paris et son exportation en Angleterre, Belgique, Allemagne,
-Russie pendant les mois de mars et d’avril de chaque année atteindrait
-le taux respectable de trois millions de francs[309]. Les races
-anglaises _Early Milan_, _Snow Ball_, _Red Globe_, etc., ont aussi une
-aptitude spéciale à réussir sur couche.
-
- [309] _Rev. hortic._, 1902, p. 165.
-
-Le Navet _rond des Vertus_ encore appelé N. _de Croissy_ est très commun
-sur les marchés. Croissy, village situé non loin de la machine de Marly,
-s’est spécialisé depuis plus d’un siècle dans la culture du Navet et de
-la Carotte; il fournit les premiers Navets de pleine terre envoyés aux
-Halles de Paris au commencement de mai et alimente les marchés parisiens
-pendant la plus grande partie de l’année. Montesson, Palaiseau, Flins et
-Viarmes sont des centres de production du Navet très importants.
-
-Les Navets dits _secs_ diffèrent de ces races maraîchères par leur chair
-plus sucrée et qui reste ferme après cuisson au lieu d’être aqueuse et
-fondante. Les variétés anciennes _de Saulieu_, _de Meaux_, _de Teltau_,
-_de Freneuse_ appartiennent à cette catégorie de Navets fins.
-
-Le Navet réputé de Freneuse a fait connaître le nom de ce charmant
-village situé sur les bords de la Seine, près de Mantes. Entre 1600 et
-1650 les habitants de Freneuse commencèrent à consacrer la plus grande
-partie de leur territoire très sableux à la production du Navet
-ordinaire qu’ils allaient ensuite exporter dans la région normande sur
-les marchés de Gisors, La Roche-Guyon, Magny, Vernon. Quelques
-cultivateurs amenaient leur voiture jusqu’à Rouen, Beauvais et Paris.
-
-La culture plus lucrative de l’Asperge, qui a pris une grande extension
-à Freneuse à partir de 1865, a fait disparaître l’industrie du Navet. Le
-cultivateur freneusier sème toujours quelques ares de «petite graine»
-pour les besoins de sa maison. Celui-là est le vrai Navet _de Freneuse_
-qui n’est jamais venu à Paris. Le Navet vendu autrefois sous ce nom
-provenait du territoire de Flins, près Poissy[310].
-
- [310] Communication due à l’obligeance de M. Renout, maire de
- Freneuse.
-
-Il existe en France une certaine prévention contre les Navets à chair
-jaune, d’ailleurs excellents. Sont cependant assez cultivés le N. _Boule
-d’or_, jolie variété sphérique, importée d’Angleterre en 1844 par le
-comte de Gourcy, agronome, et issu du N. _jaune de Malte_, le Navet
-_jaune de Montmagny_, nouveauté de 1875.
-
-Selon Littré, le mot français Navet est dérivé du latin _Napus_ par
-l’intermédiaire d’un diminutif _Napetus_ et par suite de la tendance à
-changer le _p_ en _b_ ou en _v_. Dans les lois saliques nous voyons déjà
-_nabina_ et _navina_, lieux cultivés en Navets. Les textes du moyen âge
-présentent les formes: _naviet_, _navez_; _navel_ et _naveau_ sont les
-dérivés les plus fréquents; ce dernier a été usité jusqu’au XVIIe
-siècle. Les patois berrichons et picards ont gardé naviau et naveau.
-
-Quant à la Rave, toutes les langues européennes ont un nom commun: grec,
-_rapus_ et _raphus_; latin _rapa_; irlandais _raîb_, _raibe_; ancien
-allemand _raba_, _ruoba_; scandinave _rôfa_; ancien slave _repa_; russe
-_rjepa_, etc. La racine sanscrite _rap_, paraît exprimer une idée de
-gonflement, de plénitude qui s’appliquerait fort bien aux formes des
-racines en question[311].
-
- [311] Pictet, _Orig. indo-européennes_, t. I, p. 376.
-
-
-
-
-PANAIS
-
-(_Pastinaca sativa_ L.)
-
-
-Le Panais est un légume bien déchu de son ancienne popularité. Ils sont
-rares aujourd’hui ceux qui aiment la chair pâteuse et le goût aromatique
-de cette racine qui n’entre plus guère dans les cuisines que pour servir
-à l’assaisonnement des potages.
-
-Avant l’introduction de la Pomme de terre, la chair du Panais, reconnue
-plus nourrissante que celle de la Carotte, était un aliment estimé pour
-les jours maigres. Contrairement à l’usage actuel, on mangeait beaucoup
-de Panais et peu de Carottes.
-
-Le botaniste allemand Tragus (1552) dit que le Panais et le _Phaseolus_
-forment le fond de la nourriture pendant le Carême. Avant la Réforme, on
-cultivait en grand le Panais, en Angleterre, pour la nourriture de
-l’homme, car c’était l’accompagnement favori du poisson séché consommé
-en temps de carême.
-
-Dans toute l’Europe, cette racine devait être autrefois une importante
-denrée pour les classes pauvres. D’après Dalechamps (XVIe siècle),
-_Pastinaca_ (Panais) vient de _pascere_, paître[312] «parce que la
-populace en mange souvent et s’en repaît». De son emploi alimentaire si
-fréquent le Panais a gardé le nom de _Pastinaca_, en français Pastenade,
-qui lui était d’abord commun avec la Carotte. Les déformations
-successives du mot _Pastinaca_ ont donné: pastenaie, patenais, pasnaie,
-panais.
-
- [312] Ou mieux de _pastus_, aliment.
-
-Le Panais cultivé descend du Panais sauvage, Ombellifère bisannuelle
-indigène. Cette plante est commune dans l’Europe méridionale et
-tempérée; on la trouve en France dans les champs, les pâturages secs,
-les terres incultes.
-
-Le Panais sauvage a une racine fusiforme, blanchâtre, très coriace,
-enfin immangeable, mais la culture l’a rendue charnue et plus
-volumineuse. On a vu des Panais ronds pesant 1 kilogramme 175 grammes.
-
-Les commentateurs ne sont pas bien d’accord sur la question de savoir si
-le Panais a été connu des Anciens. On croit voir le Panais dans une
-racine comestible nommée par Pline et Dioscoride _Elaphoboscon_[313].
-C’est du moins l’opinion de Sprengel, de Fée, de Sibthorp. Le
-_Staphylinos_ des Grecs est peut-être le Panais sauvage. Il est possible
-que les divers _Pastinaca_ des auteurs latins comprennent le
-Panais[314]. Dans tous les cas, la culture du Panais dès le haut moyen
-âge n’est pas douteuse.
-
- [313] _Hist. nat._ l. XXII, chap. 37.
-
- [314] Ed. Fournier, _Dict. des Antiquités_, article _Cibaria_.
-
-Le capitulaire _de Villis_, de Charlemagne, distingue bien le Panais et
-la Carotte: _Pastenaca_ et _Caruitas_.
-
-Deux vers de Gauthier de Coinci, poète au XIIIe siècle, montrent que le
-Panais était alors chose vulgaire:
-
- «Car une truie une basnaie
- «Aime assez mielx c’un marc d’argent.»
-
-(_Miracles de la Vierge_)
-
-C’est là sans doute le plus ancien exemple du mot français Panais (avec
-la forme basnaie pour pasnaie).
-
-Le Traité de Courtillage, inséré dans le _Ménagier de Paris_ (1393),
-donne une indication culturale: «Panoit soit semé large à large».
-
-En l’an 1473, il y eut si grande disette de Navets et de Panais qu’un
-chroniqueur en fit la remarque: «Les navets, les pastenées et racines
-estoient sy chières con vendoit IIII navels II deniers, III pastenées I
-denier[315].»
-
- [315] Larchey, _Journal de Jehan Aubrion_, p. 53.
-
-Au XVIe siècle, les botanistes; Tragus, Camerarius, Lobel, Dalechamps,
-Gérarde, décrivent ou figurent un grand Panais long, race primitive qui
-se rapproche de la forme sauvage, le nommant _Pastinaca sativa_ ou
-_domestica_. Fuchs l’appelle _Sisarum sativum magnum_ et Clusius, dans
-sa traduction de Dodoens: grand Chervis cultivé. Pour Dalechamps et
-Lobel, c’est la Pastenade des jardins.
-
-On voit déjà poindre une race supérieure, à couronne creuse, qui est
-représentée à notre époque par le Panais _long_ ou _demi-long de
-Guernesey_, lequel est caractérisé par une rigole circulaire du collet,
-d’où partent les feuilles[316].
-
- [316] Camerarius, _Epitome_ (1586), p. 507.
-
-Au XVIIe siècle, apparaissent les Panais ronds, plus larges que hauts, à
-développement plus rapide, à feuillage peu abondant, par conséquent
-appropriés à la culture bourgeoise. Ce sont aujourd’hui les plus
-recherchés pour le potager; ils sont précoces comme tous les
-légumes-racines de forme sphérique et leur feuillage réduit les rend
-moins encombrants.
-
-Le Panais rond s’est aussi appelé Panais _de Siam_[317].
-
- [317] De Combles, _L’Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 693.
-
-Jusqu’à ce qu’il fut détrôné par la Pomme de terre, le Panais a été en
-honneur dans la cuisine. Le grand cuisinier La Varenne servait sur les
-tables princières des plats de Panais à la sauce, blanche. Le mode de
-préparation le plus fréquent, au XVIIe siècle, était le Panais bouilli,
-frit et passé dans la pâte, à la manière de nos Salsifis.
-
-
-
-
-PERSIL DE HAMBOURG ou A GROSSES RACINES
-
-
-Comme le Céleri-Rave, le Cerfeuil bulbeux, et quelques autres plantes à
-parties souterraines alimentaires, le Persil à grosses racines semble
-avoir été usité de longue date en Hollande, Allemagne, Pologne; les
-légumes-racines en général sont toujours entrés pour une large part dans
-l’alimentation des peuples du Nord de l’Europe.
-
-Simple variété du Persil commun, le Persil tubéreux est cultivé pour sa
-racine fusiforme, renflée, devenue succulente, qui constitue un bon
-légume d’hiver au goût de Céleri-Rave, s’accommodant comme les jeunes
-Carottes ou les Salsifis; le feuillage conservant d’ailleurs ses
-propriétés condimentaires.
-
-M. Margueritte, jardinier en chef de l’Institut des nobles à Varsovie,
-lorsqu’il introduisit il y a cinquante ans ce légume alors inconnu en
-France, ne se doutait pas qu’aux derniers siècles le Persil à grosses
-racines était admis dans la cuisine française: il arrive parfois que des
-nouveautés horticoles ne sont que des réintroductions. C’est le cas pour
-le Persil de Hambourg.
-
-Fuchs connaissait la plante à l’état cultivé en Allemagne en 1542[318].
-On l’indiquait alors comme originaire de Hollande avec le nom de Persil
-hollandais. Au commencement du XVIIe siècle on voit ce Persil en France.
-D’après Cl. Mollet: «Les racines de gros Persil sont aussi fort
-excellentes[319].» Son fils André, jardinier de la reine de Suède, dit
-dans son _Jardin de plaisir_ (1651) que les racines du gros Persil sont
-mangées en Suède. La plante figure dans certains traités de cuisine
-français du XVIIIe siècle. De Combles en parle en 1749: «Le Persil à
-grosses racines n’est pas assez connu en France et mal à propos on
-néglige de le cultiver; les Allemands en font grand cas avec justice et
-c’est l’espèce à laquelle ils sont le plus attachés[320].» On voit
-encore le Persil de Hambourg dans un catalogue d’Andrieux-Vilmorin
-(1783).
-
- [318] _De Stirpium_ (1542), p. 573.
-
- [319] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 150.
-
- [320] _L’Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 390.
-
-En 1726 le grainier anglais Towsend, auteur d’un ouvrage intitulé
-_Seedsman_, dit qu’en Hollande le peuple fait cuire les racines du gros
-Persil et les mange comme un bon plat. Miller prétend l’avoir introduit
-en Angleterre en 1727.
-
-En 1860, M. Margueritte, le réintroducteur du Persil de Hambourg en
-France, publia une note destinée à appeler l’attention sur cette plante
-alimentaire qui, disait-il, «se vend en abondance sur les marchés de
-Varsovie»[321].
-
- [321] _Journal Soc. imp. d’Hortic._, 1860, p. 343.
-
-Vers 1865-1868, M. Vavin, amateur à Bessancourt, cultivait le Persil à
-grosses racines. Dans les communications qu’il fit à la Société
-impériale d’Horticulture sur cette plante nouvelle, il ne lui reconnaît
-qu’une qualité médiocre. Depuis, le Persil de Hambourg a sans doute été
-amélioré. Il semble peu cultivé. La _Revue horticole_ l’a signalé
-plusieurs fois à partir de 1882. On en connaît deux variétés, l’une à
-racines très longues; une autre à racines plus courtes et plus grosses.
-
-
-
-
-RADIS
-
-(_Raphanus sativus_ L.)
-
-
-Evidemment ce n’est pas pour leur valeur alimentaire que sont cultivés
-les jolis petits Radis au frais coloris rose ou écarlate. L’art
-culinaire les accepte comme un hors-d’œuvre appétissant en même temps
-qu’une décoration pour les tables. Gros Radis d’été, Radis noir d’hiver,
-à la chair ferme et piquante, ne sont aussi que des condiments
-apéritifs... pour ceux qui possèdent l’intégrité de leurs facultés
-digestives.
-
-Les Radis appartiennent au genre _Raphanus_ de la famille des
-Crucifères, voisin des _Sinapis_ (Moutarde) et des _Brassica_ (Choux,
-Colza, Navets-Raves). Comme ces dernières plantes, il comprend deux
-classes de variétés: des Radis à graines nombreuses et oléagineuses,
-mais dont la racine n’est pas charnue. On les cultive en Chine, en
-Orient, pour extraire l’huile des graines. Nos Radis ne sont que des
-plantes potagères; chez ceux-ci, la base de la tige renflée se confond
-avec la racine pivotante pour former une sorte de tubercule comestible
-globuleux, ovoïde ou allongé.
-
-L’origine du Radis est incertaine. On peut soupçonner le _Raphanus
-maritimus_ d’être son type primitif. Dans tous les cas, cette espèce
-sauvage commune dans la région méditerranéenne est la plante la plus
-voisine de notre Radis, tant par sa racine vivace qui produit la seconde
-année un pivot assez gros, allongé, que par l’important caractère de son
-fruit, presque semblable à la silique ventrue et subéreuse du Radis
-cultivé.
-
-Pour le botaniste J. Gay, le Radis des anciens Grecs n’est autre que le
-_Raphanus maritimus_ dont l’habitat s’étend de Gibraltar à la Mer
-Caspienne[322]. L’origine géographique de la plante concorde avec les
-données des anciens auteurs. Ce serait le _Raphanis agria_ de
-Dioscoride, lequel, selon Pline, se nommait _Armon_ ou _Armor_ dans le
-Pont, d’où l’_Armoracia_ des Latins, nom qui a été abusivement appliqué
-par Pline au grand Raifort (_Cochlearia Armoracia_). La linguistique
-reconnaît une origine arienne au terme _Armoracia_. Le mot existe dans
-l’arménien et le cymrique avec le sens de racine. L’identification de
-l’_Armoracia_ avec notre Radis paraît d’autant plus juste que les
-Italiens ont conservé le mot _Ramoraccio_ pour désigner cette plante
-potagère, tandis qu’ils ne connaissent le Raifort que sous le nom de
-_Raffano_.
-
- [322] De Candolle, _Géographie botanique_, II, p. 826.
-
-D’après Linné, beaucoup d’auteurs ont indiqué le Radis comme originaire
-de l’Extrême-Orient. Il est vrai que la Chine et le Japon possèdent
-depuis la plus haute antiquité de nombreuses races de Radis, les unes
-oléifères, d’autres comestibles, quelques-unes à racines énormes. Une
-telle abondance de formes n’a pu se produire qu’à la suite d’une longue
-culture. En effet, le Radis est mentionné dans le _Rhya_, ouvrage
-chinois de l’an 1100 avant notre ère[323].
-
- [323] Bretschneider, _Botanicon Sinicum_, t. II, p. 39.
-
-Si la culture du Radis est aussi très ancienne dans l’Europe
-méridionale, où doit-on placer le point de départ de sa transformation
-en plante potagère? Le transport du Radis cultivé du midi de l’Europe en
-Chine au travers toute l’Asie, dans les temps non civilisés, serait une
-exception peu probable à une certaine loi historique: les apports de
-plantes cultivées se sont faits généralement en sens contraire. Ils ont
-marché de l’est à l’ouest comme les invasions humaines. L’habitat du _R.
-maritimus_ paraissant s’étendre à l’est peut-être jusqu’à l’Inde ou à la
-Chine, certains sujets venus en terre très fertile ont pu devenir
-accidentellement comestibles à la fois en Extrême-Orient et dans
-l’Europe méridionale.
-
-Plusieurs botanistes soupçonnent que le _Raphanus sativas_ ou Radis
-cultivé est simplement un état particulier, à grosse racine et à fruit
-non articulé du _Raphanus Raphanistrum_, Ravenelle ou Raveluche, plante
-très commune de nos moissons, souvent confondue avec la Moutarde sauvage
-ou Sanve, et qu’on trouve à l’état spontané dans toute l’Europe et
-l’Asie tempérées[324].
-
- [324] De Candolle, _Orig. des pl. cultivées_, p. 25.
-
-Certaines expériences de M. Carrière paraissent donner quelque créance à
-cette hypothèse. Vers 1865, M. Carrière, alors chef des pépinières au
-Muséum, entreprit la transformation du _R. Raphanistrum_ en plante
-potagère. A la quatrième génération seulement, il aurait obtenu des
-Radis à racine charnue, de forme, de grosseur et de coloris variés, dont
-il a donné des figures bien faites pour étonner[325]. Mais il y a tout
-lieu de croire que les Radis de M. Carrière naïvement baptisés du nom de
-Radis de famille, à cause de leur grosseur, étaient des produits
-hybrides et le résultat d’un pollen étranger de hasard transmis par la
-voie éolienne ou mieux par les nombreux insectes qui butinent sur les
-fleurs des Crucifères. On eût aimé que l’expérimentateur montrât en même
-temps les états successifs par lesquels ses semis ont dû passer, s’il y
-a eu véritablement amélioration progressive. Une contre-expérience
-tentée par M. Decaisne, professeur au Muséum, et conduite avec tout le
-soin désirable, a été suivie pendant plusieurs années par M. D. Bois,
-aujourd’hui assistant de la chaire de culture au Muséum, de qui nous
-tenons ce détail; elle n’a donné que des résultats négatifs.
-
- [325] _Journal Soc. imp. d’Hort._ 1869, p. 253, 329.
-
-La déviation accidentelle du type obtenue par M. Carrière n’a pas été
-remarquée dans la nature. Pourtant le _Raphanus Raphanistrum_ habite les
-champs cultivés, en terrain fumé, labouré, travaillé, c’est-à-dire que
-la Ravenelle croît naturellement dans des conditions très favorables aux
-variations spontanées et identiques à celles créées par le chef des
-pépinières du Muséum pour ses expériences culturales.
-
-Deux caractères botaniques de premier ordre contredisent en outre la
-filiation présumée du Radis dans l’hypothèse de M. Carrière. Le Radis
-cultivé diffère du _R. Raphanistrum_ par sa silique ventrue, non
-articulée, par la couleur de ses fleurs blanches ou violettes, jamais
-jaunes. A ces arguments s’ajoute un caractère physiologique: la
-délicatesse du Radis sous nos climats indique qu’il doit procéder plutôt
-d’une forme méridionale que d’une plante indigène aussi rustique qu’est
-la Ravenelle sauvage. Comme tant d’autres plantes domestiques, le Radis
-serait-il un produit hybride et le résultat d’un croisement entre _R.
-maritimus_ et _R. Raphanistrum_? ou bien serait-il dérivé d’une forme
-asiatique aujourd’hui disparue de la nature sauvage? La grande analogie
-qui existe entre le Radis cultivé, le _Mougri_ de Java, les Radis
-oléifères d’Extrême-Orient et de l’Inde donnerait créance à cette
-dernière hypothèse.
-
-Les Anciens ont possédé plusieurs sortes de Radis qu’il n’est guère
-possible d’identifier. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, appelle
-_surmaia_ un Radis dont les constructeurs de la grande pyramide d’Egypte
-ont fait une énorme consommation constatée par une inscription lapidaire
-qui se voyait encore de son temps.
-
-Des archéologues ont signalé le Radis figuré sur les murs du temple de
-Karnak, dans l’Ile de Philæ (Haute-Egypte). Une peinture de Pompéi
-représente une botte de Radis ronds en compagnie d’autres légumes[326].
-
- [326] _Pitture d’Ercolano_, t. II, p. 52.
-
-On suppose que _radicula_ et _syriaca radix_ de Columelle et de Pline, à
-chair tendre et douce, sont nos petits Radis roses à forme globuleuse,
-pendant que la Rave du Mont-Algide (_algidense_), très allongée, à chair
-translucide, serait la forme longue de nos Radis[327]. Il est prudent de
-faire des réserves sur ces identifications, vu la brièveté et
-l’insuffisance des descriptions anciennes.
-
- [327] Columelle, l. X, c. 114; l. XI, c. 3.--Pline, l. XIX, 26.
-
-Le Radis ne paraît pas avoir été largement répandu au moyen âge dans le
-Nord de l’Europe. En Italie et en général dans le Midi, il devait être
-plus apprécié. Au XVIIIe siècle, les variétés italiennes étaient
-réputées les plus délicates pour la table. Nous constaterons, à ce
-propos, que les légumes aqueux rafraîchissants, les salades et les
-plantes condimentaires destinées à exciter les fonctions digestives sont
-entrés de préférence au potager des méridionaux, tandis que le besoin
-d’une alimentation azotée a obligé les habitants des climats froids à
-cultiver principalement les légumes très nourrissants, les racines
-féculentes, les Légumineuses.
-
-Il faut arriver au XVIe siècle pour voir distinctement le Radis dans les
-_Histoires des Plantes_ des premiers botanistes qui l’ont décrit et
-figuré. Comme de nos jours, il était mangé avant le repas pour stimuler
-l’appétit. C’est le _Raphanus longus_ de Tragus, Matthiole, Lonicer et
-Camerarius; le _R. purpureus minor_ de Lobel; le _Radicula sativa minor_
-de Dodoens. Ruel, ancien botaniste français (1536), dit que l’on sert
-quotidiennement cette racine sur les tables sous le nom vulgaire de
-_Radis_. Cependant l’appellation usuelle était Raifort cultivé; le Cran
-(_Cochlearia Armoracia_), qui est le véritable Raifort, portait le nom
-de Raifort sauvage. Entre ces plantes Crucifères voisines: Raifort,
-Radis et Raves, il y a eu une perpétuelle confusion de noms.
-
-Actuellement le Raifort des Parisiens n’est autre chose que le Radis
-noir. Les Radis longs sont encore nommés Raves de jardin par les
-jardiniers.
-
-[Illustration: RADIS (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dalechamps.]
-
-Au XVIIe siècle le Radis _de tous les mois_ commençait à être largement
-cultivé. Le _Jardinier françois_ (1651), La Quintinie (1690), le
-_Jardinier solitaire_ (1704) le sèment sur couche à chaque décours de la
-lune. Tous l’appellent Raifort ou petite Rave. Plus tard le terme Radis
-fut réservé aux petits Radis ronds.
-
-L’Italie semble avoir fourni les premiers Radis rouges, tel le Raifort
-purpuré de Lobel, figuré aussi par Matthiole et Dalechamps. Gérarde,
-auteur anglais (1597), représente deux variétés de Radis, une à racine
-globuleuse; l’autre à racine oblongue. Parkinson (1629) ne connaissait
-que le Radis noir d’hiver et un Radis blanc dont il existait plusieurs
-formes.
-
-C’est que nos jolies variétés si agréables à l’œil, appétissants Radis
-tendres, croquants, à l’eau savoureuse, sont des conquêtes modernes du
-jardinage, et surtout du jardinage français. L’abbé Rozier, à l’article
-_Rave_ de son _Cours d’Agriculture_ qui parut en 1789, fixait à 30
-années en arrière l’apparition des variétés perfectionnées de Radis. Le
-Radis typique de l’ancien temps paraissant avoir été un long Radis
-blanc, gris ou rougeâtre, médiocre au point de vue culinaire.
-
-D’après Miller, le Radis rouge rond ou rose n’aurait été introduit de
-France en Angleterre qu’en 1802.
-
-De Combles, en 1749, connaissait trois variétés de petites Raves,
-c’est-à-dire de Radis longs blancs ou rouges et huit sortes de _radix_,
-comprenant sous ce terme les petits Radis ronds, les gros Radis d’été et
-les Radis noirs d’hiver. Des Radis de table, il existe aujourd’hui des
-variétés sans nombre dont les noms remplissent les catalogues des
-grainiers. Le _petit saumoné_, le _rose demi-long_, le _rose à bout
-blanc_, le _long écarlate_, le _rond écarlate_ et autres ont été tour à
-tour les favoris de la mode. Nous ne connaissons pas de plus ravissant
-tableau que la collection des Radis modernes figurée dans une planche
-coloriée qui accompagne un article sur ce légume dû à la plume autorisée
-de M. Henri de Vilmorin[328]. Quelles merveilleuses nuances dans les
-frais coloris! Quelle diversité dans les formes, depuis le _long
-écarlate_, Rave en miniature, jusqu’au _rose à bout blanc_ terminé par
-une fine queue de rat qui est la véritable racine.
-
- [328] _Revue hortic._ 1898, p. 84.
-
-Aujourd’hui, le type recherché serait le _demi-long_, à bout en massue,
-semblable à un petit Navet _Marteau_. Les maraîchers connaissent le peu
-de fixité de ces sous-variétés qu’ils maintiennent difficilement pures,
-le double jeu de la fécondation croisée et de la variation naturelle les
-transformant sans cesse.
-
-Quelques Radis d’agrément, sans importance économique, méritent d’être
-signalés. Ce sont des introductions récentes.
-
-Le Radis _rose d’hiver de Chine_ a été introduit par les missionnaires
-en 1837 et propagé par les soins de M. l’abbé Voisin. Il figure comme
-nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1840.
-
-Le Radis _rouge monstrueux de Kashgar_, originaire de l’Asie Centrale, a
-été réintroduit par M. Paillieux en 1890.
-
-En 1874 fut mis au commerce sous le nom de _Raphanus acanthiformis_ un
-énorme Radis blanc plus tendre que le Radis noir, simple variété du _R.
-sativus_ cultivée au Japon sous le nom de _Daïkon_. Dans ce pays on le
-consomme cru, cuit ou confit dans le sel et il s’en fait une énorme
-consommation. La presse horticole a beaucoup parlé de ces Radis
-exotiques que l’on peut manger en guise de Navets dont ils ont assez le
-goût. MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés de Radis
-du Japon ou _Daïkon_ un substantiel chapitre de leur _Potager d’un
-Curieux_.
-
-C’est encore à M. Paillieux que l’on doit la réintroduction du Radis
-serpent (_R. caudatus_ L.) dans nos cultures. C’est une espèce distincte
-dont les siliques, extraordinairement longues, sont comestibles; elles
-se consomment à la croque au sel comme nos Radis dont elles ont le goût.
-La plante est cultivée dans l’Inde et surtout à Java où elle paraît
-spontanée. Le nom local est _Mougri_. Le Radis serpent a été signalé
-pour la première fois par Linné en 1767 dans son premier _Mantissa_ (p.
-95).
-
-_Raphanus_, le nom latin scientifique du Radis, vient du grec; ce nom
-fait allusion à la rapidité de la croissance de la plante. Dans toutes
-les langues européennes le nom du Radis est dérivé du latin _radix_,
-racine. L’ancien français présente les formes suivantes, depuis le XIIe
-siècle: _raïs_, _raïz_, _rait_, _raix_, _radix_.
-
-
-
-
-SALSIFIS
-
-(_Tragopogon porrifolium_ L.)
-
-
-Plante bisannuelle à racine comestible, fusiforme, blanche, charnue,
-d’un goût très doux, que l’on confond parfois avec la Scorsonère ou
-Salsifis noir qui a la racine noire extérieurement et les fleurs jaunes,
-tandis que le Salsifis a la racine blanche et les fleurs d’un pourpre
-violet. Les deux plantes se ressemblent et appartiennent à la même
-famille des Composées-Chicoracées, mais elles sont botaniquement
-distinctes.
-
-Le Salsifis se trouve spontané dans les départements méridionaux de la
-France, en Suisse, Grèce, Italie, Dalmatie et Algérie. Le Salsifis des
-prés (_Tragopogon pratense_ L.), commun aux environs de Paris, est une
-autre espèce non cultivée et différente du Salsifis des jardins.
-
-Le nom grec _Tragopogon_, qui veut dire barbe de bouc (à cause des
-aigrettes plumeuses des semences), s’appliquait dans l’Antiquité soit à
-notre Salsifis cultivé, soit au _Tragopogon crocifolium_, qui appartient
-aussi à la flore grecque. De la culture du Salsifis chez les Anciens,
-nous ne connaissons rien. Peut-être se contentaient-ils de le recueillir
-à l’état sauvage? D’aucuns ont vu dans une peinture de Pompéi une botte
-d’Asperges en compagnie de Carottes et peut-être de Radis[329]. Nous
-reconnaissons très distinctement dans ces prétendues Asperges les
-racines fusiformes du Salsifis préparées pour le marché.
-
- [329] _Pitture d’Ercolano_, t. II, pl. VIII, p. 52.
-
-Le moyen âge paraît ignorer le Salsifis qu’Olivier de Serres signale
-comme une plante nouvelle: «Une autre racine de valeur, dit-il, est
-aussi arrivée en nostre cognoissance depuis peu de temps en çà, tenant
-rang honorable au jardin; c’est le Sercifi»[330].
-
- [330] _Théâtre d’Agriculture_, l. VI, p. 531.
-
-La culture doit être plus ancienne en Italie. Selon Césalpin:
-«Tragopogon s’appelle vulgairement chez nous _sassefrica_; on vend ses
-racines comme légume»[331]. Salsifis semblerait donc emprunté à
-l’italien _sassefrica_--qui frotte les pierres--mot peu explicable. Le
-_Tragopogon porrifolium_ de l’Europe méridionale, forme sauvage de notre
-Salsifis, habite souvent les endroits pierreux. _Sassefrica_ peut être
-un mot identique à Saxifrage--qui brise les pierres--toutes les
-Saxifrages étant des plantes saxatiles. Perce-pierre se rapporte aussi à
-cette station habituelle dans les lieux pierreux.
-
- [331] _De plantis_ (1583), p. 517.
-
-Ruellius (1536) donne la forme latine _saxifica_ et indique le mot comme
-venant de l’Etrurie. L’orthographe actuelle est assez récente. On
-écrivait autrefois: sassefigue, sassafy, serquifie, selsifie, cercifix,
-salcifix.
-
-Le Salsifis blanc a été amélioré. Les plantes non sélectionnées
-produisent souvent des racines petites et fourchues. Les variétés sont
-peu nombreuses: _Mammouth_, variété anglaise, _Sutton’s Giant_, Salsifis
-_amélioré à grosse racine_.
-
-Il y a un siècle ou deux le Salsifis était beaucoup plus cultivé
-qu’aujourd’hui. On a remplacé en grande partie ce légume par la
-Scorsonère d’Espagne.
-
-
-
-
-SCOLYME
-
-(_Scolymus hispanicus_ L.)
-
-
-Le Scolyme est une plante bisannuelle, de la famille des Composées, à
-feuilles très épineuses, ayant le port et l’aspect d’un Chardon.
-Analogue au Salsifis et à la Scorsonère, il serait, selon quelques
-dégustateurs, supérieur en qualité à ces derniers légumes.
-
-Le Scolyme croît à l’état sauvage dans tout le midi de l’Europe: Iles
-Canaries, Madère, Italie, Grèce, Espagne, Provence, Languedoc,
-Mauritanie. Jusqu’à présent il n’a été que peu ou pas cultivé, mais de
-tout temps les paysans de la région de l’Olivier ont récolté la racine
-pivotante, blanche et assez charnue du Scolyme sauvage pour la manger en
-guise de Salsifis ou de Scorsonère.
-
-Chez les anciens Grecs, il est déjà question d’un _Scolumos_, Chicoracée
-ou Carduacée dont on mangeait la racine cuite. Le _Scolumos_ de
-Théophraste a été identifié au _Scolymus hispanicus_ de Linné par
-Clusius, Lobel, Tabernæmontanus, Camerarius, mais Dalechamps ne sait pas
-si ce nom doit s’appliquer au Scolyme, au Cardon ou même au Panicaut ou
-Chardon-Roland (_Eryngium campestre_ L.) dont les tiges et les racines
-étaient alimentaires chez les Grecs, d’après Pline qui l’appelle _Centum
-capita_.
-
-Le _Scolumos_ de Dioscoride serait le _Cactos_ de Théophraste,
-c’est-à-dire le Cardon. L’Artichaut, qui est une variété de Cardon,
-rappelle par son nom linnéen, _Cynara Scolymus_, cette confusion de noms
-entre deux Composées également épineuses et dont on mangeait la racine
-chez les Anciens.
-
-Le Scolyme a été décrit et figuré par les botanistes de la Renaissance
-sous les noms suivants:
-
- _Scolimus Theophrasti_, Clusius.
- _Eryngium luteum monspelliense_, Clusius.
- _Carduus Chrysanthemus_, Dodoens.
- _Eryngium Vegetii_, Camerarius.
-
-Ch. de l’Escluse signale l’usage de la racine de Scolyme à Salamanque et
-en Castille. La plante est très commune en Espagne. Le naturaliste Belon
-en parle dans ses _Singularitez_, l’ayant observé dans les Iles de
-l’Archipel. Les Grecs modernes l’appellent _Scolumbros_.
-
-Aucun auteur ancien de jardinage ne mentionne le Scolyme. L’initiative
-de sa culture jardinière revient à M. Robert, directeur du Jardin
-botanique de la Marine, à Toulon. Lors de ses herborisations autour de
-cette ville, il rencontrait souvent le _Scolymus hispanicus_ à l’état
-sauvage.
-
-Connaissant par expérience les bienfaits de la culture, vers 1835 il eut
-l’idée d’améliorer le Scolyme pour en faire un succédané du Salsifis et
-de la Scorsonère. Ses essais ayant réussi, il montra, par une notice
-publiée dans les Mémoires de la Société des Sciences, Belles-Lettres et
-Arts du département du Var, que le Scolyme sélectionné offrait des
-racines grosses, blanches, charnues, agréables au goût, dignes de
-figurer à côté de la Scorsonère. En 1838, M. Robert envoya des graines à
-Paris et la Société royale d’Horticulture lui décerna une médaille
-d’argent pour introduction d’un nouveau légume[332].
-
- [332] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, t. XXV (1839), p. 153.
-
-Jacques, de Neuilly, Bossin, Battereau, d’Anet, et quelques autres,
-expérimentèrent le Scolyme et l’on vit paraître le nouveau légume aux
-séances de la Société royale d’Horticulture. M. Vilmorin commença la
-culture du Scolyme en 1836. A partir de l’année 1840, il le classe parmi
-les plantes potagères dans les éditions successives du _Bon jardinier_,
-attestant que le Scolyme constitue une acquisition de valeur pour les
-jardins. La presse horticole l’a également recommandé à différentes
-reprises.
-
-Le Scolyme paraît avoir été l’objet d’une certaine culture locale dans
-le Lyonnais et le Vivarais, à une date assez ancienne, si nous en
-croyons une note de M. G. Bravy publiée en 1866: «Le Scolyme d’Espagne
-est depuis longtemps reconnu comme un bon légume et cultivé
-dans plusieurs départements. En 1830, sur le conseil de M.
-Jacquemet-Bonnefont, habile horticulteur d’Annonay, j’avais essayé dans
-le Puy-de-Dôme la culture de cette plante, et je fus tellement satisfait
-du résultat que non seulement je l’ai continuée depuis, mais que je
-m’empressai de la conseiller à mon tour à mes voisins. La supériorité de
-sa racine sur celle du Salsifis et de la Scorsonère comme finesse de
-chair et délicatesse de goût, la fit admettre dans beaucoup de jardins.
-Le même M. Jacquemet, que je crois être le premier promoteur de cette
-culture, répandit le Scolyme dans le Rhône, l’Ardèche et les
-départements voisins. En 1845 et 1846, je l’ai trouvé abondamment
-cultivé dans les potagers de Lyon, de Vienne, etc.»[333].
-
- [333] _Bull. Soc. d’Hortic. et de Bot. de l’Hérault_, 1866, p. 210.
-
-Cependant, malgré quelques cultures locales et malgré les tentatives de
-M. Vilmorin pour faire accepter ce légume, il était si peu vulgarisé à
-la fin du XIXe siècle que MM. Paillieux et Bois ont cru devoir
-l’expérimenter à Crosnes parmi leurs plantes potagères nouvelles ou peu
-connues. D’après les auteurs du _Potager d’un Curieux_ «la saveur des
-racines du Scolyme est infiniment plus agréable que celle des
-Scorsonères et des Salsifis[334]».
-
- [334] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 555.
-
-Aujourd’hui la plante est sensiblement améliorée. On obtient des pivots
-beaucoup plus charnus et d’une forme plus régulière que ceux du Scolyme
-sauvage.
-
-Il existe bien un inconvénient: la présence d’une «corde» qui a été
-probablement un obstacle au succès de ce légume, car sa racine partage
-avec celle du Chervis le défaut de posséder un axe central fibreux
-immangeable que l’on doit enlever avant ou après la cuisson.
-
-Dans le Midi on mange beaucoup de Scolymes, mais la plante n’y est que
-peu ou pas cultivée. A Montpellier, on vend sous le nom de _Cardousse_
-ou _Cardouille_ (diminutif de Chardon) les racines de Scolyme
-débarrassées de leur mèche ligneuse, c’est-à-dire réduites à la partie
-corticale. Il se fait aussi une grande consommation de Scolymes en
-Espagne. La plante se vend sur les marchés pendant cinq mois de l’année.
-En France, on devrait cultiver davantage le Scolyme; cette racine
-alimentaire mérite de devenir autre chose qu’un légume de fantaisie.
-
-
-
-
-SCORSONÈRE D’ESPAGNE
-
-(_Scorzonera hispanica_ L.)
-
-
-L’introduction dans nos jardins de la Scorsonère d’Espagne, Salsifis
-noir, Ecorce noire, remonte à 200 ou 250 ans. La culture de cette plante
-s’est peu à peu substituée à celle du véritable Salsifis auquel elle
-ressemble, mais sa racine est brune à l’extérieur. Comme elle jouit des
-mêmes propriétés alimentaires, on la cultive de préférence à ce dernier
-légume pour l’approvisionnement des marchés.
-
-La racine pivotante de la Scorsonère est plus cylindrique et régulière,
-plus tendre que celle du Salsifis blanc; la plante est aussi d’un
-meilleur rendement et la racine offre la particularité avantageuse de ne
-jamais devenir filandreuse, demeurant comestible même après la
-floraison.
-
-La Scorsonère est spontanée en Europe, depuis l’Espagne où elle est
-commune, le midi de la France et l’Allemagne jusqu’à la région du
-Caucase et peut-être jusqu’en Sibérie, mais elle manque à la Sicile et à
-la Grèce[335].
-
- [335] De Candolle, _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 35.
-
-Son histoire commence au XVIe siècle.
-
-Le botaniste italien Matthiole donna, le premier, dans ses _Commentaires
-sur Dioscoride_, la figure et la description de la plante accompagnées
-du récit légendaire suivant:
-
-«Nous pouvons mettre sous l’espèce de la plante Barbe de bouc
-(Salsifis), celle que les Espagnols nomment scurzonera ou scorzonera,
-d’autant qu’elle est fort souveraine contre la morsure de la vipère
-qu’ils nomment en leur langue scurzo. Or c’est une plante nouvellement
-trouvée, et je m’asseure qu’il ne se trouvera personne auparavant qui
-l’ait décrite. Un serf africain acheté par le seigneur Cerverus
-Leridanus la trouva premièrement en Catalogne d’Espagne. Car, comme il
-voyait plusieurs moissonneurs parmy les champs, mordus de vipères, en
-extrême danger de leur vie, se souvenant de l’herbe qu’il avoit vû en
-Afrique, et même du remède, l’ayant trouvée, il leur donnoit en brevage
-le jus de la racine de cette herbe et les guérissoit tous, ne voulant
-enseigner cette recepte à personne de peur de perdre telle pratique. Qui
-fut cause que plusieurs y prenant garde, et observant par succession de
-tems le lieu d’où il l’apportoit, enfin le trouvèrent et même les
-reliques (restes) des herbes qu’il avoit couppées. Ainsi on en arracha,
-et on en fit l’expérience, et fut de rechef confirmé qu’elle était
-singulière à tel accident, et pour ce aussi à cause de son effet la
-nommèrent scurzonera, comme qui diroit vipérine. La première que je vis
-jamais fut celle qui me fut envoyée par le seigneur Jean Odoric
-Melchior, médecin de la reine des Romains. Depuis j’en vis une toute
-verdoyante et en fleur, étant à la cour de l’Empereur Ferdinand, qu’on
-luy avoit envoyée d’Espagne par rareté[336].»
-
- [336] _Commentaires_, éd. 1688, p. 226.
-
-C’est donc comme plante médicinale que la Scorsonère a été introduite
-dans les jardins des grands vers le milieu du XVIe siècle. Elle fut
-décrite par tous les anciens botanistes. Nous donnons ci-après sa
-synonymie:
-
-_Scorzonera hispanica_, Matthiole, Dodoens, Lonicer, Camerarius,
-Cæsalpinus.
-
-_Scorzonera germanica_, Gesner, Tabernæmontanus.
-
-_Scorzonera major hispanica_, Clusius.
-
-_Viperaria humilis_, _V. hispanica_, Gerarde.
-
-_Scorzonera illirica_, Alpinus.
-
-_Scorzonera latifolia sinuata_, C. Bauhin.
-
-Aucun de ces écrivains n’a songé à faire de la Scorsonère une plante
-alimentaire. Matthiole et Dodoens conseillaient bien d’en manger la
-racine, mais comme préservatif contre les poisons et la peste. Cette
-racine, disaient-ils, possède encore une autre vertu merveilleuse: elle
-est incomparable pour égayer l’homme, pour chasser la tristesse et les
-chagrins: elle provoque le rire!
-
-Dalechamps, au XVIe siècle, en parle aussi seulement comme d’une plante
-médicinale. Clusius, qui a publié en 1571 un ouvrage sur les plantes
-d’Espagne, reste muet sur la Scorsonère si commune en ce pays. Dans son
-_Histoire des plantes rares_ (1601) il en donne une description et une
-excellente figure sur bois, sans parler des fabuleux mérites que les
-gens de son temps lui reconnaissaient.
-
-Les Napolitains, au XVIe siècle, faisaient confire au sucre les racines
-d’une Scorsonère à racine tubéreuse, originaire de Sicile, le
-_Scorzonera deliciosa_, qu’ils mangeaient pour se garantir de la peste.
-
-Boerhaave, fameux médecin hollandais, qui jouissait d’une réputation
-européenne, contribua beaucoup à faire connaître la Scorsonère que l’on
-supposait douée de vertus miraculeuses. Il l’employait contre les
-maladies hypocondriaques et les obstructions, administrant à ses malades
-le suc de la racine pris le matin à jeun à la dose de trois onces. La
-Scorsonère passait encore pour augmenter le lait des nourrices. Alors,
-dans toute l’Europe, on s’empressa de faire boire aux nourrices l’eau
-dans laquelle avaient bouilli des racines de Scorsonère.
-
-Avant la découverte de la vaccine, cette plante était aussi un
-préservatif contre la petite vérole.
-
-La grande similitude de la Scorsonère et du Salsifis, celui-ci plus
-anciennement cultivé, la fit néanmoins entrer au potager, lorsque sa
-vogue de plante guérissante fut épuisée.
-
-Olivier de Serres (1600) ne connaissait pas la Scorsonère. L’auteur du
-_Jardinier françois_ (1651) prétend avoir cultivé un des premiers ce
-légume en France[337]. Van der Groen, jardinier du Prince d’Orange, qui
-écrivait son _Jardin des Pays-Bas_ en 1669, dit que les Brabançons
-mangeaient beaucoup de Scorsonères.
-
- [337] _Le Jardinier françois_, éd. 1665, p. 113.
-
-La Quintinie (1690) l’estimait «une de nos principales racines, qui est
-admirable cuite, soit pour le plaisir du goût, soit pour la santé du
-corps». En Allemagne sa culture ne serait devenue générale que vers
-1770.
-
-Scorsonère signifie simplement _écorce noire_, et quelques-uns
-l’appellent ainsi sans qu’il soit besoin de faire intervenir le catalan
-_scorzo_, vipère. Clusius écrit _scorsonera_, comme s’il dérivait ce nom
-de _escorsa_, écorce. Il devait être fixé sur les prétendues propriétés
-de la plante antidote du venin de la vipère, fable propagée par le récit
-de Matthiole et qui a donné lieu à une fausse étymologie du nom de la
-Scorsonère. Le vieux français écrivait logiquement _escorsonnère_.
-
-
-
-
-Plantes Tuberculeuses ou Rhizomateuses
-
-
-
-
-CROSNE DU JAPON
-
-(_Stachys affinis_ Bunge.--_S. tuberifera_ NAUDIN)
-
-
-Une des meilleures introductions du XIXe siècle. Le Crosne est une
-Labiée vivace pourvue de nombreux rhizomes traçants où se trouvent les
-matières de réserve de la plante et qui forment comme des chapelets de
-petits tubercules féculents, blancs, très tendres, d’un goût agréable.
-La préparation culinaire de ces petits tubercules est facile et leur
-valeur alimentaire assez riche lorsqu’ils sont consommés frais.
-
-On pourrait croire que la plante est originaire du Japon. Or,
-l’introducteur de ce nouveau légume, M. Paillieux, en le qualifiant de
-Crosne _du Japon_, avait simplement voulu lui donner un cachet
-d’exotisme qui plaît toujours. Mais le _Stachys affinis_ paraît plutôt
-originaire de la Chine septentrionale où il est employé dans
-l’alimentation depuis un temps immémorial.
-
-Selon Bretschneider, les tubercules du _Stachys_ sont décrits comme
-alimentaires dans les écrits chinois des XIVe, XVIe et XVIIe
-siècles[338]. Au Japon, on connaît aussi la plante de longue date sous
-le nom de _Choro-gi_. Le Crosne fut introduit en France et vulgarisé à
-la fin du XIXe siècle par M. Paillieux, amateur qui s’occupa si
-ardemment de l’acclimatation des plantes utiles étrangères à notre pays,
-avec l’aide de M. D. Bois, assistant au Muséum.
-
- [338] _Bot. Sin._ 53, 59, 83, 85.
-
-Le _Stachys affinis_ ou Crosne est entré dans l’alimentation avec une
-rapidité tout à fait exceptionnelle. M. D. Bois a raconté jadis les
-phases de cette vulgarisation et l’adresse que déploya l’introducteur,
-ancien négociant, pour «lancer» sa plante alimentaire nouvelle, à
-l’instar d’un article commercial. Nous laissons la parole au
-collaborateur de M. Paillieux:
-
-«C’est en 1882 que M. Paillieux reçut quelques tubercules d’une plante
-qui figurait depuis longtemps sur ses listes de _desiderata_, le
-_Stachys affinis_, et qui étaient envoyés par M. le Dr Bretschneider,
-médecin de la légation russe à Pékin, à la Société nationale
-d’acclimatation. Sauf cinq ou six, ces tubercules avaient pourri pendant
-le voyage, et ce n’est pas sans quelques doutes dans le succès que M.
-Paillieux mit en culture les débris les moins endommagés de cet envoi.
-Mais la puissance de végétation de la plante fut telle que chaque
-tubercule planté donna, dès la première année, une récolte
-satisfaisante. La deuxième année des touffes plantées sur vieilles
-couches produisirent plus de cent pour un.
-
-«C’eût été le moment de mettre le légume au commerce, si M. Paillieux
-avait eu en vue un bénéfice quelconque à retirer de sa culture. Il se
-garda de procéder ainsi, voulant, au contraire, que le jour où le Crosne
-ferait son apparition en public, il pût être livré _à bon marché_ à la
-consommation.
-
-«Pour être sûr que le nouveau légume serait tout de suite vendu _bon
-marché_, de façon à ne pas décourager les consommateurs désireux de le
-connaître, M. Paillieux prit le parti de se faire lui-même producteur et
-vendeur. Il loua quelques pièces de terre auprès de son jardin, y planta
-des Stachys et s’assura ainsi une récolte qui, à la fin de l’hiver
-1886-1887, put être évaluée à environ 3000 kilogrammes.
-
-«Tout d’abord convaincu que le nom de _Stachys_ serait difficilement
-adopté par le public, il donna au tubercule le nom de _Crosne_ qui était
-celui de son village, pour rappeler le lieu où la plante avait été
-cultivée pour la première fois en Europe. En même temps, il fit imprimer
-des milliers de prospectus qui, non seulement faisaient connaître le
-légume, mais donnaient les indications les plus précises sur ses
-principaux modes de préparation culinaire. En outre, M. Paillieux _fit
-la place_, cherchant partout des acheteurs, vantant sa marchandise comme
-aurait pu le faire le plus habile commis voyageur, et finissant toujours
-par la placer, par cette raison toute simple que, s’il n’arrivait pas à
-la _vendre_, il finissait par la donner.
-
-«L’opération ainsi conduite devait réussir. Peu à peu, M. Paillieux vit
-arriver les commandes non seulement de Paris, mais de Lille, Lyon,
-Roubaix, Amiens, Reims, Marseille, etc. Puis le Crosne se répandit à
-l’étranger et M. Paillieux reçut des commandes de Bruxelles, de
-Strasbourg, de Londres et de Berlin. La vente augmenta chaque jour, et,
-dès la première année, le légume était lancé et le succès assuré.
-
-«Enfin M. Paillieux s’adressa à Brébant, le restaurateur bien connu, qui
-reconnut les mérites du nouveau légume et l’admit sur sa carte du jour
-en le faisant entrer dans la _salade japonaise_, mets à la mode, dont la
-recette venait d’être plaisamment donnée au théâtre dans une pièce
-d’Alexandre Dumas fils, _Francillon_.
-
-«Les amateurs devinrent de plus en plus nombreux, et, en 1888, les
-récoltes furent insuffisantes pour répondre aux demandes qui parvenaient
-à Crosne de tous côtés. M. Paillieux étendit ses cultures. Des centaines
-de publications françaises et étrangères, horticoles et scientifiques,
-célébrèrent à l’envi la nouvelle plante, et en 1889, les
-commissionnaires des Halles à Paris, commencèrent à recevoir et à vendre
-une grande quantité de tubercules, quantité qui, depuis cette année,
-alla en augmentant chaque hiver[339].»
-
- [339] _Revue horticole_, 1898, p. 215.
-
-Une espèce indigène voisine du _Stachys affinis_, l’Epiaire à chapelets,
-Ortie morte (_Stachys palustris_), est commune en Europe sur le bord des
-mares et des fossés inondés; elle possède aussi des rhizomes ou tiges
-souterraines contenant une fécule amylacée qui l’a fait employer
-autrefois dans l’alimentation en temps de disette, principalement en
-Angleterre. Dans ce pays, on mêlait cette fécule à la farine de Blé. La
-culture a même été essayée. En 1830, M. J. Houlton, professeur de
-botanique en Angleterre, préconisa la plante, disant que ses racines
-tuberculeuses contenaient une matière farineuse alimentaire depuis
-octobre jusqu’à la fin de l’hiver. C’est alors, disait-il, qu’elles
-peuvent être employées comme légume. L’examen des qualités culinaires de
-l’Epiaire à chapelets laissa à Jacques, jardinier du roi et à Poiteau,
-l’impression que ce nouveau légume manquait de saveur, «que c’était un
-aliment doux et fade qui laisse échapper cependant un peu d’amertume
-dont le siège est dans l’écorce»[340].
-
- [340] _Ann. Soc. roy. d’Hort. de Paris_, t. VI (1830), p. 224.--t. VII
- (1830), p. 219.
-
-Le Crosne du Japon a une supériorité considérable sur son congénère
-européen, comme grosseur et surtout comme saveur. Epiaire est la
-traduction française du mot grec _Stachys_, épi.
-
-
-
-
-HELIANTI
-
-(_Helianthus decapetalus_ L.)
-
-
-Sous le nom d’Hélianti--dérivé d’_Helianthus_--on a tenté, ces dernières
-années, d’introduire dans les cultures un Soleil vivace, voisin du
-Topinambour et originaire de l’Amérique du Nord, qui possède comme tous
-ses congénères des rhizomes charnus et au besoin comestibles.
-L’_Helianthus decapetalus_ a bien l’aspect du Topinambour, mais ses
-rhizomes sont allongés, lisses, de la grosseur du doigt ou au-dessous.
-
-La plante était cultivée depuis longtemps sans autre usage dans les
-jardins botaniques lorsqu’en 1905 M. Raphaël de Noter, publiciste
-horticole, essaya d’en faire une plante potagère et fourragère. Une
-brochurette sensationnelle qu’il publia sur ce Topinambour méconnu lui
-donne le nom d’Hélianti ou Salsifis d’Amérique. D’après le dire du
-propagateur, l’Hélianti produirait à l’hectare 100.000 kilogr. de
-tubercules délicieux, convenant aussi bien à la nourriture de l’homme
-qu’à celle des animaux domestiques; enfin ce nouveau légume serait «une
-des découvertes les plus intéressantes du XXe siècle dans le règne
-végétal», ce qui est un peu exagéré.
-
-Les expériences récentes ne donnent pas tout à fait les mêmes résultats
-que ceux énumérés par les nombreuses réclames commerciales publiées en
-faveur de l’Hélianti. Les cultivateurs indépendants disent qu’il est
-inférieur au Topinambour comme rendement aussi bien qu’au point de vue
-culinaire. Ce serait un légume mou, sans consistance, peu relevé comme
-goût et inférieur au Salsifis auquel on a voulu le comparer. Il n’est
-pas probable que l’Hélianti détrône jamais le Topinambour, qui est déjà
-lui-même un légume médiocre. La plante, toutefois, pourrait rendre des
-services comme fourrage vert.
-
-
-
-
-IGNAME DE CHINE
-
-(_Dioscorea Batatas_ Dcn.)
-
-
-Les Ignames sont des plantes grimpantes monocotylédones de la famille
-des Dioscorées, voisine des Amaryllidées.
-
-Leur rhizome tuberculeux, souvent très gros, est alimentaire. Ces
-plantes appartiennent au genre _Dioscorea_, dont il existe 15 ou 20
-espèces comestibles très différentes et beaucoup cultivées dans l’Inde,
-la Chine, l’Afrique, l’Archipel malais, l’Amérique intertropicale. Dans
-toutes ces régions, les tubercules féculents des Ignames rendent les
-mêmes services que la Pomme de terre. Outre la fécule, ils contiennent
-une substance mucilagineuse azotée qui les rend très nutritifs.
-
-Une seule espèce, suffisamment rustique sous nos climats, est cultivée
-en France à titre de légume de luxe par des amateurs peu nombreux. C’est
-l’Igname de Chine, à rhizome très allongé, en forme de massue. L’espèce,
-largement cultivée pour l’alimentation dans le Nord de la Chine, n’a
-jamais été trouvée à l’état sauvage, mais le _Dioscorea japonica_ de
-Thunberg pourrait bien être son type sauvage.
-
-L’introduction de l’Igname de Chine en France est assez récente. En
-1846, le vice-amiral Cécile avait rapporté d’un voyage en Chine un
-tubercule qu’il remit au Muséum. Le dit rhizome fut cultivé en pot et
-rentré en serre pendant l’hiver jusqu’en 1850, époque où l’on reconnut
-la plante nommée par Thunberg _Dioscorea japonica_. En 1850, M. de
-Montigny, consul de France à Shang-Haï, fit une seconde introduction qui
-donna des résultats pratiques. On apprit de l’introducteur que le
-tubercule de l’Igname était aussi apprécié en Chine que la Pomme de
-terre l’est en Europe. La maladie qui sévissait depuis quelques années
-sur le précieux tubercule faisait craindre sa disparition dans nos pays;
-aussi l’Igname, présentée comme un succédané de la Pomme de terre, parut
-d’abord appelée à un grand avenir. M. Decaisne, professeur de culture au
-Muséum, et Pépin, jardinier-chef, firent connaître la nouvelle racine
-alimentaire par des articles de la presse horticole. Puis
-l’horticulteur-pépiniériste Paillet la propagea pour le commerce dans
-son établissement. En 1855, M. Naudin prédisait qu’avant un demi-siècle
-l’Igname serait devenue aussi populaire, dans une moitié de l’Europe,
-que l’est la Pomme de terre elle-même. Mais la difficulté de l’arrachage
-a été un obstacle à la vulgarisation de cette plante utile: le rhizome
-plonge dans le sol à une profondeur qui atteint un mètre et plus et sa
-nature cassante rend l’extraction encore plus difficile. La plantation
-de l’Igname en billon, qui se pratique en Chine, fut bien souvent
-recommandée dans la dernière moitié du XIXe siècle comme supprimant ou
-atténuant ces inconvénients, cependant la plante n’est pas devenue une
-production jardinière.
-
-M. Hardy, au Jardin du Hamman à Alger, M. Quihou, au Jardin
-d’Acclimatation de Paris, cherchèrent vainement à obtenir une variété de
-ce légume à tubercules arrondis. Un amateur, M. P. Chappellier, s’est
-efforcé de rendre la culture de l’Igname pratique en effectuant des
-semis. Après de nombreux insuccès, M. Chappellier est arrivé récemment à
-obtenir une Igname améliorée que la maison Vilmorin mettait en vente en
-1906. Les tubercules de cette Igname sont de moitié moins longs que ceux
-du type ordinaire pour un poids sensiblement égal variant entre 450 et
-500 grammes. Leur longueur ne dépasse pas 40 centimètres; cette Igname
-est femelle. Grâce à cette amélioration, l’arrachage ne nécessite
-désormais que la levée de deux fers de bêche au lieu d’exiger comme
-jadis l’enlèvement de plus d’un mètre de terre[341].
-
- [341] _Jal Soc. nat. Hortic. Fr._, 1907, p. 727.--_Le Jardin_, 1908,
- p. 38.
-
-Cette amélioration aura-t-elle pour effet de rendre potagère l’Igname de
-Chine? Il ne semble pas que ce tubercule dont la chair est cependant
-supérieure à celle de la Pomme de terre, puisse se répandre beaucoup en
-dehors des jardins d’amateurs de légumes curieux et rares.
-
-L’introduction, en 1862, de l’Igname plate (_Dioscorea Decaisneana_), à
-tubercules petits et arrondis, n’a pas produit de résultat appréciable
-et pas davantage celle de l’Igname de Farges (_Dioscorea Fargesi_),
-envoyée en France en 1894 par le P. Farges, missionnaire au Se-tchuen
-(Chine occidentale), qui est comestible, produisant des tubercules de la
-grosseur d’une petite Orange, lesquels se développent presque à la
-surface du sol[342].
-
- [342] Paillieux et Bois, _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 248.
-
-Les Egyptiens, ni l’Antiquité classique n’ont pas connu l’Igname. Il n’y
-a pas de noms sanscrits. On peut se baser sur ces faits pour dire que
-l’Ancien et le Nouveau Monde ont cultivé simultanément les Ignames
-depuis des époques probablement moins reculées que beaucoup de plantes
-alimentaires. Les Caraïbes des Antilles possédaient une espèce qu’ils
-appelaient _ages_ ou _ajes_ et, bien que plusieurs espèces du genre
-_Dioscorea_ croissent spontanément au Brésil et à la Guyane, il semble
-que les formes cultivées en Amérique ont été plutôt introduites de
-l’Ancien Monde. A quelle date et par quelle voie a pu se faire cette
-introduction qui soulève un problème très intéressant: celui des
-relations qui ont existé entre les deux mondes avant Colomb?
-
-L’Igname n’est donc connue en Europe que depuis la découverte de
-l’Amérique. Au XVIe siècle les botanistes en ont parlé. Dalechamps et
-Clusius la figurent comme une variété de Patate. D’ailleurs, entre ces
-plantes, la confusion des noms est continuelle chez les anciens
-botanistes. Selon Morison, en Amérique, la Patate était aussi désignée
-sous le nom d’_Inhame_. Dans l’Inde, d’après Petiver, une espèce de
-_Dioscorea_ s’appelait _Inhame_. Bien que ce nom, aujourd’hui fixé sous
-la forme _Igname_, nous soit parvenu de l’Amérique, il paraît bien
-dériver du verbe _yam_, manger, qui appartient aux dialectes des nègres
-de la Guinée. L’Escluse qui avait voyagé dans le sud de l’Espagne et
-dans le Portugal, en 1563, nous apprend que la Colocase (_Colocasia
-antiquorum_), plante à souche alimentaire, originaire d’Afrique et
-naturalisée dans tous les pays chauds, était recherchée par les esclaves
-nègres qui la mangeaient crue ou cuite sous le nom d’_Inhame_. Les
-Espagnols qui avaient vu la Colocase étaient prêts, dans le début de la
-découverte, à transporter son nom africain à la première racine cultivée
-qu’ils virent en Amérique. De là les noms de _yam_, _niame_, _inhame_
-appliqués à la plante que les Caraïbes appelaient _ajes_ et qui est
-certainement un _Dioscorea_[343]. Igname aurait donc eu primitivement le
-sens de grosse racine, ou mieux de racine nourrissante.
-
- [343] Asa Gray, _Am. Journal of Sciences_, t. XXV, p. 250.
-
-
-
-
-PATATE DOUCE ou BATATE
-
-(_Batatas edulis_ Choisy)
-
-
-Dans toutes les régions chaudes du globe: l’Amérique du Sud et même
-tempérée du Nord, la Chine, le Japon, l’Inde, l’Afrique du Sud, la
-Patate douce est l’une des bases de l’alimentation; elle remplace la
-Pomme de terre des pays tempérés. Les Américains, en particulier, en
-font une énorme consommation.
-
-Dans le nord de la France, la Patate est cultivée par un petit nombre
-d’amateurs, quoiqu’elle soit connue depuis la découverte de l’Amérique
-et qu’elle ait été en vogue à certain moment dans le cours du siècle
-dernier; mais sa culture qui exige des soins, l’emploi des couches et
-des châssis, enfin la conservation difficile du tubercule, lequel a un
-goût sucré qui ne plaît pas aux personnes habituées à la Pomme de terre,
-ont empêché la vulgarisation, sous nos climats, de cet excellent légume.
-
-La Patate appartient à la famille des Convolvulacées, dont presque
-toutes les espèces sont rhizomateuses; elle produit des renflements
-tuberculeux plus ou moins volumineux et de forme variable, selon les
-variétés, qui sont groupés à la base de la tige rampante ou volubile. La
-Patate est plus féculente que l’Igname et sa fécule, différente de celle
-de la Pomme de terre, a un goût sucré qu’elle doit au saccharose qui
-constitue avec l’amidon les matières de réserve de la plante.
-
-L’origine de la Patate est douteuse. Les botanistes ne l’ont pas trouvée
-à l’état spontané. Chose bien étonnante, on a pu constater son
-existence, à l’état cultivé, dans beaucoup de régions tropicales qui
-n’ont jamais eu entre elles de communications connues. La diffusion de
-la plante a pu commencer dès l’époque préhistorique avec les premières
-migrations humaines. Ainsi la Patate était cultivée simultanément en
-Asie, dans le Nouveau Monde et les grandes îles de la Polynésie,
-séparées des continents par d’immenses espaces. Comment se fit la
-dispersion de l’espèce et quel est son point de départ?
-
-L’hypothèse de l’origine américaine est soutenue par de Candolle et
-d’autres éminents botanistes. La Chine connaît la Patate seulement
-depuis le IIe ou le IIIe siècle de l’ère chrétienne. Il est évident, dit
-de Candolle, que si la plante avait été connue dans l’Inde à l’époque de
-la langue sanscrite, elle se serait répandue dans l’Ancien Monde, car sa
-propagation est aisée et son utilité évidente[344]. L’Egypte, le monde
-gréco-romain, les Arabes du moyen âge ont en effet ignoré la Patate.
-D’autre part, les 15 espèces connues du genre _Batatas_ se trouvent
-toutes en Amérique, savoir 11 dans ce continent seul et 4 à la fois en
-Amérique et dans l’Ancien Monde, avec possibilité ou probabilité de
-transports[345].
-
- [344] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 45.
-
- [345] _Loc. cit._, p. 43.
-
-Les partisans de l’origine asiatique de la Patate objectent que le
-transport de la plante dans les îles polynésiennes est plus concevable,
-si l’on admet comme point de départ l’Asie méridionale, qu’une
-importation américaine. Les îles de l’Océanie furent peuplées
-primitivement par une race nègre, par les ancêtres des Papous actuels,
-subjugués plus tard par les migrations malaises. Or le mot péruvien
-_Cumar_, pour Patate, est analogue aux noms employés par les races
-polynésiennes, de la Nouvelle-Zélande à Tahiti: _kumala_, _kumara_,
-_umara_, etc. «La Patate nous vient de Hawaiki, ont dit les Maoris de la
-Nouvelle-Zélande. Or, pour les Polynésiens, qu’est-ce que Hawaiki? C’est
-le _Pays des Ancêtres_.» La race conquérante qui s’est répandue en
-Malaisie et en Océanie a pour berceau la presqu’île de Malacca, Java,
-Sumatra. Ce fait expliquerait le passage de la Patate des contrées
-méridionales de l’Asie en Malaisie et ensuite dans toute la
-Polynésie[346].
-
- [346] _Courtet_, La Patate douce et les Polynésiens. (_Bull. Soc.
- d’acclim. de Fr._ 1909, p. 186.)]
-
-Il resterait à expliquer comment la Patate est arrivée en Amérique d’où
-elle nous est parvenue avec le premier voyage de Colomb qui offrit à la
-Reine Isabelle des Patates avec d’autres produits du Nouveau Monde.
-Peter Martyr, dans le 9e livre de sa seconde _Décade_ (1514), donne le
-nom de _Batata_, plante cultivée dans le Honduras. Les premiers
-navigateurs nommaient aussi la plante _camote_, _amote_, _ajes_ (_ajes_
-est également le nom caraïbe de l’Igname). Oviedo qui écrivait en
-1525-35 décrit 5 variétés de cette plante généralement cultivée à Cuba
-et ailleurs et grandement estimée. Garcilasso de Vega, contemporain de
-la conquête, mentionne le nom péruvien _apichu_. _Camote_, qui a été
-conservé par les Espagnols, est le nom du Yucatan. Les Caraïbes
-appelaient la Patate _maby_. Le grand nombre de noms employés par les
-aborigènes indique une culture très ancienne. _Batata_, d’où l’on a fait
-Patate, est aussi un nom américain. La grande similitude des tubercules
-de la Patate et de la Pomme de terre a été la cause d’une confusion de
-noms entre les deux plantes pourtant bien différentes par leurs autres
-caractères. De là vient que les Anglais nomment la Pomme de terre
-_Potato_. En Belgique, dans le midi de la France, Patate est synonyme de
-Pomme de terre.
-
-Dès la seconde moitié du XVIe siècle, la culture de la Patate était
-largement répandue en Espagne, en Portugal et en Italie. Clusius, en
-1566, décrit 3 variétés encore cultivées: la rouge, la rose et la
-blanche. Il note, en 1576, que l’on essayait sa culture en Belgique.
-
-La Patate a fait son apparition en France beaucoup plus tard. Poiteau a
-écrit jadis une notice historique sur son introduction dans notre
-pays[347]. Nous lui empruntons les détails suivants:
-
- [347] _Annales Soc. roy. d’Hortic. de Paris_, 1835, tome XVI, p. 73.
-
-«Il n’est pas probable que la Patate ait été connue en France du temps
-de Louis XIV, puisque ni La Quintinie, ni Tournefort n’en parlent. Elle
-n’est pas mentionnée dans le catalogue du jardin botanique de
-Montpellier, publié par Gouan, de 1762 à 1765, mais il est certain,
-d’après ce qu’en ont dit Richard et Gondoin, tous deux jardiniers de
-Louis XV, le premier à Trianon et le second à Choisy, qu’ils ont cultivé
-la Patate pour la table de ce roi, qui, assuraient-ils, l’aimait
-beaucoup. Or, ce fut vers 1750 que les jardins de Trianon, dirigés par
-Richard, ont commencé à avoir de la célébrité pour la grande quantité de
-plantes étrangères qu’ils renfermaient. On peut donc dire que la culture
-de la Patate, comme plante alimentaire, a commencé en France vers 1750.
-
-«Depuis la mort de Louis XV jusque vers 1800, la Patate fut reléguée
-dans les serres chaudes des jardins botaniques. La culture pour
-l’alimentation reprit par suite d’une circonstance fortuite,
-c’est-à-dire lorsque le général Bonaparte épousa en 1794, Joséphine, qui
-était créole et en cette qualité aimait beaucoup les Patates. Quand
-Bonaparte fut parti pour l’Egypte en 1798, sa femme s’établit à la
-Malmaison. L’humble Patate osa se montrer parmi les plantes somptueuses
-qui abondaient à la Malmaison, et Joséphine, fidèle à son goût créole,
-la fit cultiver pour sa table. En 1804, Joséphine devint impératrice, et
-bientôt M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce fut nommé administrateur
-des Jardins de la Couronne. Eclairé sur la culture de la Patate par son
-précédent séjour en Amérique et par ses essais sous le Consulat, il en
-fit cultiver à Saint-Cloud avec un succès et une abondance jusqu’alors
-inconnus en France, et Joséphine put en régaler toute sa cour.
-
-«Alors la Patate devint à la mode chez les courtisans; ils en firent
-cultiver pour eux-mêmes et beaucoup de personnes purent, sinon manger,
-du moins goûter de la Patate. Bientôt les restaurateurs, instruits des
-bonnes qualités de la Patate par les bruits venant de la Cour, voulurent
-en servir sur leurs tables et ils en demandèrent aux jardiniers.
-Quelques-uns de ceux-ci essayèrent de la cultiver comme des Melons,
-réussirent plus ou moins bien, et en vendirent un peu d’abord à 5 francs
-la livre; ce prix descendit vite à 2 francs et au-dessous; et, malgré
-cette diminution, les restaurateurs n’en consommèrent pas davantage,
-aussi les jardiniers, qui ne pouvaient vendre toute leur récolte,
-renoncèrent à la culture de cette plante. Après l’Empire, il ne s’est
-trouvé aucun personnage auguste à la Cour des Bourbons qui aimât la
-Patate avec prédilection; et, comme les courtisans n’ont jamais d’autre
-goût que celui du souverain, la Patate a été peu à peu délaissée.»
-
-Il convient de citer ici les noms des quelques auteurs ou agronomes qui
-ont essayé d’attirer l’attention du public sur ce légume; d’abord l’abbé
-Rozier et Parmentier, vers 1780. M. Vallet de Villeneuve, grand
-propriétaire dans le Var, Vilmorin et M. Tougard, vers 1830, ont tenté
-d’en propager la culture. Puis la maladie de la Pomme de terre, en 1845,
-qui fit chercher partout des succédanés au précieux tubercule, provoqua
-quelques mémoires sur la culture de la Patate dus à MM. de Gasparin,
-Reynier, Sageret[348].
-
- [348] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, 1847, p. 194.--_Mém. Soc. nat.
- d’Agric._, t. L, (1842), p. 69.--_id._ t. LXII, p. 449.
-
-
-
-
-POMME DE TERRE
-
-(_Solanum tuberosum_ L.)
-
-
-Pour tous les peuples de race blanche habitant les pays tempérés de
-l’Europe et de l’Amérique, la Pomme de terre est certainement, avec le
-Blé, la principale ressource alimentaire d’origine végétale. C’est le
-cadeau le plus utile que nous ait fait le Nouveau Monde. Cultivée sur
-une faible étendue à la fin du XVIIIe siècle, son expansion a été
-prodigieuse durant le cours du XIXe siècle et, de nos jours, les
-emblavures en Pommes de terre s’accroissent encore chaque année. Est-il
-nécessaire de rappeler ici les services que rend ce tubercule aux
-classes laborieuses? L’entrée de la Pomme de terre dans l’alimentation a
-éloigné pour toujours le spectre des famines qui désolaient
-périodiquement l’Europe autrefois. Plante agricole et horticole, on la
-cultive aussi bien au potager qu’en grande culture pour la table, pour
-la nourriture des animaux domestiques, pour l’industrie féculière et la
-distillerie.
-
-La Pomme de terre appartient à la famille des Solanées et au genre
-Morelle (_Solanum_). Elle est caractérisée par la production de
-tubercules souterrains qui sont les seules parties alimentaires de la
-plante. En réalité ces tubercules sont des portions de rhizomes renflés
-ou mieux des bourgeons souterrains presqu’entièrement constitués par de
-l’amidon très riche en hydrate de carbone, substance de réserve qu’on
-nomme fécule dans le langage industriel ou commercial. Peut-être la
-tubérisation de la Pomme de terre n’est-elle pas un caractère naturel de
-la plante. Il est possible que ce soit un fait acquis par l’effet de
-diverses causes extérieures. M. Noël Bernard a émis l’hypothèse que la
-tubérisation serait produite par l’action d’un Champignon vivant en
-parasite sur les tiges souterraines ou rhizomes. Et, en effet,
-l’amélioration de la Pomme de terre qui consiste dans l’accroissement du
-volume des tubercules se produit surtout dans les milieux cultivés
-riches en microorganismes par suite des fumures. Chez les _Solanum_
-tubérifères sauvages, les tubercules sont très petits. Ils peuvent même
-manquer, ce qui montre que le tubercule n’est pas indispensable à la vie
-de la plante. Les _Solanum_ tubérifères sont tous américains. On en
-connaît 6 ou 7 espèces[349]. Mais l’origine de la plante est entourée
-d’incertitudes. Là-dessus les opinions des botanistes sont très
-partagées. Pour Linné, Humboldt et les anciens auteurs, toutes les
-formes variées de la Pomme de terre cultivée dérivent d’une seule
-espèce, le _S. tuberosum_, que l’on trouverait, au dire des voyageurs,
-dans la Cordillière des Andes, au Chili, etc. Sans doute les
-naturalistes ont rencontré dans toute l’Amérique du Sud et au Mexique,
-des S. tubérifères avec les apparences de la spontanéité. Or toutes ces
-Pommes de terre sauvages ont été prises pour le type spécifique, dont
-notre _S. tuberosum_ ne serait qu’un perfectionnement dû à la culture.
-Aujourd’hui, au lieu de reconnaître un type unique dans ces plantes
-spontanées, on admet qu’elles appartiennent à des espèces distinctes
-quoique très voisines, et on est de plus en plus persuadé que notre
-Pomme de terre, qui était cultivée par les aborigènes de l’Amérique du
-Sud plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, résulte de
-croisements antérieurs à la découverte de Colomb, entre plusieurs
-espèces indigènes américaines. Les parents peuvent être: _S.
-etuberosum_, _Maglia_, _Commersoni_. D’ailleurs la Pomme de terre, telle
-que nous la possédons en Europe, n’existe qu’à l’état cultivé et il ne
-faut pas oublier que des échantillons trouvés sur les pentes les plus
-escarpées des Andes peuvent être des restes de la culture des anciens
-Péruviens.
-
- [349] Baker, _Journal of the Linnean Society_, t. XV (1884), p. 489,
- 507.
-
-M. Ed. André nous paraît avoir, le premier, émis des doutes sur l’unité
-spécifique du _S. tuberosum_. Il a donné d’excellentes raisons de croire
-que l’introduction de ce nouveau tubercule dans l’Amérique du Nord et en
-Europe a porté sur des formes d’espèces déjà mêlées depuis
-longtemps[350].
-
- [350] _Rev. hortic._ 1900, p. 322.
-
-M. Sutton, qui a expérimenté et cultivé pendant plus de 20 ans tous les
-types de Pommes de terre sauvages, croit que l’espèce _etuberosum_ est
-celle qui se rapproche le plus de la Pomme de terre cultivée[351]. Mais
-le _S. etuberosum_ est si voisin de notre plante agricole que d’aucuns
-le considèrent comme une variété du _S. tuberosum_.
-
- [351] _Notes sur les types ou espèces sauvages de Solanum tubéreux_,
- Gand, 1908.
-
-Actuellement, on fait grand bruit des transformations par variations
-brusques constatées sur le _S. Commersoni_ par un cultivateur, M.
-Labergerie, et des professeurs, tels que MM. Heckel, Planchon, Bonnier.
-Cette espèce de _Solanum_ vit à l’état sauvage dans une partie de
-l’Amérique du Sud, au Mexique. Ses tubercules sont très amers,
-immangeables et cependant lesdits observateurs les auraient vus se
-transformer, dans leurs cultures expérimentales, _sans semis_, en 3 ou 4
-années, en tubercules analogues à ceux de nos bonnes variétés. Le même
-phénomène se serait produit avec le _S. Maglia_, espèce chilienne. Cette
-amélioration, par _mutation gemmaire_, des _Solanum_ tubérifères
-sauvages serait due, selon lesdits observateurs, à l’influence du milieu
-cultural, c’est-à-dire à l’action des fumures intensives de nos jardins.
-La variation par bourgeon est contestée par M. Sutton et par beaucoup
-d’autres cultivateurs ou savants. Il n’est donc pas permis d’établir
-actuellement des conclusions définitives: l’origine de la Pomme de terre
-reste incertaine.
-
-Au moment de la découverte du Nouveau Monde, la Pomme de terre était
-répandue dans toute l’Amérique du Sud. Avec le Maïs, elle formait la
-base de l’alimentation végétale des Chiliens et des Péruviens. Ceux-ci
-l’appelaient _Papas_. Ils possédaient des tubercules rouges, jaunes,
-blancs et même violets, ronds ou oblongs.
-
-La grande extension de la plante est démontrée par l’abondance des
-dénominations appartenant aux langues aujourd’hui éteintes de l’Amérique
-du Sud.
-
-Ainsi Garcilasso dit qu’il existait 9 noms de variétés de _Papas_ dans
-l’idiome _Chibcha_.
-
-Un dictionnaire de la langue _Aymara_, compilé par Bertonio, donne les
-noms de 11 variétés de Pommes de terre. Les indigènes de la région des
-Andes consommaient le tubercule après une préparation spéciale. Ils
-faisaient geler et macérer ensuite leurs Pommes de terre dans une eau
-courante afin de transformer l’amidon en saccharine. Le tubercule était
-ensuite piétiné, puis séché et conservé pour l’usage. Cette denrée
-alimentaire, encore employée dans les Andes, prenant alors le nom de
-_Chuño_ ou _Chumo_.
-
-Les Espagnols qui avaient conquis le Pérou avec Pizarre vers 1530,
-connurent la Pomme de terre aux environs de Quito. Le premier en date
-qui en fait mention est Pietro Cieza de Léon qui voyagea au Pérou en
-1532-1535. Plusieurs écrivains espagnols mentionnent ensuite parmi les
-productions naturelles et économiques du pays ce tubercule qui
-n’excitait pas autrement la curiosité des conquistadores: Lopez de
-Gomara (1554) et Auguste Zarate (1555). C’est vers cette époque que les
-Espagnols introduisirent la Pomme de terre en Espagne, d’où elle se
-répandit assez vite en Italie, mais il ne reste aucune trace écrite de
-ces importations qui passèrent inaperçues des contemporains. Les
-importations de la Pomme de terre en Europe se sont faites par deux
-voies différentes, par les Espagnols d’abord, par les Anglais ensuite à
-la fin du XVIe siècle qui la tirèrent sans doute de l’Amérique du Nord
-où les Espagnols l’avaient déjà acclimatée. La variété reçue en Espagne
-était rougeâtre, à fleurs violettes. C’est celle que l’on a si longtemps
-appelée Truffe rouge et que Clusius a popularisée. La variété introduite
-en Irlande par les Anglais était jaunâtre, à fleurs blanches ou
-violacées. Le P. jésuite Acosta, en 1591, dans _Historia natural y moral
-de las Indias_, donne des détails plus circonstanciés sur la Pomme de
-terre, puis le Français Frézier, le R. P. Feuillée, etc. M. Roze a
-groupé toutes les narrations de ces voyageurs avec d’intéressants
-commentaires auxquels nous renvoyons le lecteur[352]. Les observations
-des explorateurs plus modernes s’attaquent enfin à l’origine botanique
-de la plante, tel Molina qui a cité la Pomme de terre _Maglia_ du Chili,
-que plus tard Darwin et Sabine ont prise pour le type sauvage du _S.
-tuberosum_. Humboldt et Bonpland, dans leur _Voyage en Amérique_ (1807),
-ont envisagé la plante sous le rapport historique. Ils admettent que la
-Pomme de terre n’avait pas pénétré dans l’Amérique du Nord avant
-l’arrivée des Européens. Cela paraît probable, d’après les recherches
-des naturalistes américains Asa Gray, Trumbull et Harris.
-
- [352] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 5, et suivantes.
-
-D’après les récits accrédités en Angleterre, Sir Raleigh, favori de la
-reine Elisabeth, chargé de coloniser les côtes de l’Amérique du Nord
-aurait rapporté, en 1586, la Pomme de terre de la Caroline, où il n’a
-jamais été, d’après les _Raleghana_, de Brusfield et les _Chroniques_ du
-jardinier de R. Daydon Jackson. C’est une pure légende qui fait le
-pendant à celle de Parmentier en France. Son compagnon de voyage,
-Herriott ou Hariot, a bien cité parmi les productions naturelles de la
-Virginie un tubercule comestible nommé _Openauk_ probablement dans la
-langue des Algonquins et dont il a donné une description très vague. La
-plupart des auteurs ont admis qu’il s’agissait de la Pomme de terre et
-même du _S. Commersoni_. Mais Herriot ne mentionne aucunement
-l’introduction en Angleterre de l’Openhauk dont le signalement convient
-aussi bien à l’_Apios tuberosa_, Légumineuse à tubérosités farineuses,
-que les Peaux-Rouges consommaient volontiers, sans la cultiver: «Une
-sorte de racine de forme ronde, quelquefois de la grosseur d’une noix,
-quelquefois plus grosse, que l’on trouve dans les terrains humides ou
-marécageux; les tubercules sont liés les uns aux autres comme avec une
-corde (stolons)».
-
-L’amiral Drake qui guerroya longtemps contre les Espagnols, le corsaire
-Hawkings, auraient aussi joué un rôle d’introducteurs de la Pomme de
-terre. On peut tirer de ces récits légendaires une déduction très
-raisonnable: que la Pomme de terre a été introduite en Angleterre par
-des corsaires anglais à la suite de «prises» faites sur les Espagnols
-qui transportaient la Pomme de terre à bord de leurs navires, à titre de
-provision de bouche.
-
-En somme, il n’y a pas de preuve absolue de l’existence de la Pomme de
-terre en Angleterre avant la mention de l’apothicaire Gerarde qui la
-cultivait dans son jardin d’Holborn en 1586 ou peu après. Il en faisait
-très grand cas, puisqu’il est représenté au frontispice de son _Herball_
-tenant à la main un rameau fleuri de Pomme de terre.
-
-Cependant Ch. de l’Escluse, d’Arras, est le véritable vulgarisateur de
-la plante en Europe. La culture de la Pomme de terre, à la fin du XVIe
-siècle, était déjà populaire en Italie. Le légat du Pape apporta en
-Belgique quelques tubercules en 1586. Une personne de sa suite en donna
-à Philippe de Sivry, gouverneur de Mons qui cultiva cette rareté, et en
-envoya à son tour en 1588 deux tubercules à L’Escluse, alors à Vienne où
-il dirigeait les jardins de l’empereur Maximilien. L’année suivante, ce
-botaniste reçut encore du même Sivry le dessin colorié de la Pomme de
-terre qui se voit aujourd’hui au Musée Plantin, à Anvers. L’Escluse est
-donc le premier botaniste qui ait scientifiquement décrit la plante dans
-son _Histoire des plantes_ qui parut en 1601[353]. Il a répandu la Pomme
-de terre en Allemagne, en France, où elle arriva dans l’Est par la
-Suisse. Gaspar Bauhin paraît l’avoir reçue à Bâle vers 1590. D’après des
-documents authentiques, on la voit cultivée en Angleterre dans le
-Lancashire depuis 1634. En 1663 M. Buckland, du Somersetshire, attira
-l’attention de la Société royale d’Angleterre sur la valeur alimentaire
-de la Pomme de terre et en recommanda chaleureusement la culture dans
-tout le royaume. Un passage du _Voyage de Lister en France en 1698_,
-l’indique comme un aliment des plus vulgaires dans toute l’Angleterre.
-Elle était connue en Saxe en 1680. La culture en grand date de 1728 en
-Ecosse, en Prusse 1738, en Bohême 1716, etc. Dès la première moitié du
-XVIIIe siècle, les cultivateurs du Luxembourg, du pays de Liège, de
-Trèves en Allemagne, payaient la dîme des Pommes de terre, ce qui
-indique une culture des plus étendues, égale au moins à celle du Seigle
-ou de l’Avoine. La Suède n’a reçu la Pomme de terre qu’en 1766. En
-Alsace elle paraît connue depuis 1709. Vers 1770 on la cultivait en
-grand dans toute l’Alsace[354].
-
- [353] _Hist. pl._ lib. IV, cap. LII.
-
- [354] Dietz, Le Climat du Ban de la Roche (_Bull. Soc. Sc. Agric. et
- Arts de la Basse-Alsace_, 1887).
-
-L’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en France est peu
-connue. C’est ce qui a peut-être aidé à créer ce que nous appellerons la
-_légende de Parmentier_.
-
-Parmentier--agronome et philanthrope--telles sont les épithètes
-généralement accolées à son nom, a la réputation aujourd’hui bien
-établie d’avoir introduit en France la culture de la Pomme de terre.
-C’est là une croyance des plus répandues, même chez les personnes qui
-appartiennent à la classe instruite. Et pourtant l’erreur est manifeste
-pour quiconque étudie d’assez près l’histoire de l’introduction du
-précieux tubercule en France.
-
-D’où vient cette grave méprise?
-
-Cela s’explique aisément.
-
-Les connaissances forcément superficielles du public sont puisées dans
-les manuels de l’enseignement scolaire et dans les dictionnaires usuels
-dont les notions déjà trop sommaires ne sont pas toujours très justes.
-Nous pouvons citer, entre autres, le dictionnaire le plus populaire,
-celui qui se trouve dans toutes les mains: «Parmentier, agronome et
-philanthrope, né à Montdidier, a introduit en France la culture de la
-Pomme de terre.» Voilà qui est clair et net. Prenons maintenant un
-ouvrage d’un genre tout différent. Ici l’auteur devient dithyrambique:
-«Qui ne connaît le nom de Parmentier, l’agronome et le philanthrope,
-celui à qui la France est redevable de la culture de la Pomme de terre,
-celui qui fit d’un légume ignoré une source d’alimentation pour les
-populations pauvres!»
-
-Dans un recueil scientifique, un vulgarisateur, dont l’érudition était
-cette fois en défaut, écrivait encore récemment que «Parmentier,
-pharmacien militaire du temps de Louis XVI, rapporta d’Allemagne la
-Pomme de terre en France.» Est-il utile de poursuivre des citations
-banales qui se trouvent partout?
-
-Ces affirmations répétées ont néanmoins créé un état d’esprit tel qu’il
-semble bien paradoxal de contester à cet homme célèbre son titre de
-«bienfaiteur de l’humanité». Cependant l’histoire n’a-t-elle pas modifié
-quelquefois l’opinion légendaire que l’on se formait sur la valeur de
-tel ou tel personnage célèbre?
-
-Sans doute on ne saurait donner trop de louanges à un bienfaiteur de
-l’humanité; mais d’abord, Parmentier a-t-il mérité ce titre? A-t-il,
-nous ne dirons pas _introduit_, mais simplement _vulgarisé_, une plante
-alimentaire précieuse méconnue de son temps?
-
-Laissons les faits et les dates répondre à cette interrogation, en
-rappelant que Parmentier, né en 1737, ne commença sa campagne
-_effective_ en faveur de la Pomme de terre qu’en 1783, moment où il
-entreprit, avec l’appui de Louis XVI, ses fameuses expériences de la
-plaine des Sablons et de la plaine de Grenelle organisées avec la mise
-en scène que l’on sait: fossés creusés pour isoler ses champs de Pommes
-de terre; pseudo-gardes ayant pour mission de favoriser les larcins
-provoqués par l’attrait du fruit défendu. Or c’était faire à la Solanée
-américaine une réclame bien inutile. Avant cette date, la Pomme de terre
-était cultivée et servait à l’alimentation dans toutes les provinces
-françaises; elle n’avait eu nullement besoin de Parmentier, ni du roi de
-France, pour faire son chemin dans le monde. Louis XVI, en autorisant
-l’expérience de la plaine des Sablons, avait voulu simplement marquer
-l’intérêt qu’il prenait à une plus grande extension de la culture d’un
-tubercule si utile au peuple. Il avait sans doute la même intention
-lorsqu’il parut en 1781 à une fête de la cour avec une fleur de Pomme de
-terre à la boutonnière. Ces anecdotes ont été souvent racontées dans les
-ouvrages populaires et, comme on attache une importance en général
-exagérée à tous les actes royaux, on a interprété _plus tard_ ces faits
-insignifiants en leur donnant une conséquence fausse: savoir, que
-Parmentier, avec la collaboration de Louis XVI, avait pris l’initiative
-de la culture de la Pomme de terre en France. M. Labourasse qui a
-attiré, le premier, l’attention sur la légende de Parmentier, fait
-remarquer, avec raison, qu’en citant toujours la fameuse plantation de
-50 arpents de Pommes de terre dans la plaine des Sablons on allait à
-l’encontre du but proposé: «Peut-être a-t-on pensé, dit-il, que planter
-_50 arpents_ en une seule fois, d’un tubercule _peu répandu_ était chose
-difficile, et qu’en confirmant ainsi la légende, on risquait fort de
-l’ébranler»[355].
-
- [355] Labourasse, La Légende de Parmentier. (_Mém. Soc. des Lettres,
- Sciences et Arts de Bar-le-Duc_), 2e série, tome IX (1891).
-
-Quelques-uns, obligés de reconnaître l’existence d’une culture _en
-grand_ de la Pomme de terre, longtemps avant la naissance de Parmentier,
-dans les Vosges, en Franche-Comté, en Lorraine, dans le Dauphiné, les
-Ardennes, la Bourgogne, etc., limitent son intervention bienfaisante à
-la région parisienne et au Nord de la France. Nous verrons plus loin ce
-qu’il faut penser de cette assertion.
-
-Le plus curieux, c’est que Parmentier n’a jamais prétendu faire
-connaître les qualités nutritives de la Pomme de terre à la France, ni
-même à l’Ile-de-France, ce qui eût été absolument ridicule. Les auteurs
-de panégyriques sur Parmentier n’ont donc jamais lu son ouvrage
-fondamental: l’_Examen chymique des Pommes de terre_ (Paris, in-12,
-1773), dans lequel il dit expressément (page 1) que «l’usage de cette
-plante alimentaire _est adopté depuis un siècle_», et plus loin (page
-5): «Elle s’est tellement répandue qu’il y a des provinces où les Pommes
-de terre sont devenues une partie de la nourriture des pauvres gens; on
-en voit depuis quelques années des champs entiers couverts dans le
-voisinage de la capitale, _où elles sont si communes que tous ses
-marchés en sont remplis_ et qu’elles se vendent au coin des rues, cuites
-ou crues, comme on y vend depuis longtemps des châtaignes.» Parmentier
-constate encore (p. 201) que des établissements charitables de Lyon et
-de Paris l’emploient pour la nourriture des pauvres. Ces arguments qui
-sortent de la bouche même de Parmentier paraissent pourtant décisifs. Et
-cette extension considérable de la culture du tubercule n’est pas
-l’œuvre de Parmentier puisque l’_Examen chymique_, qui parut en 1773,
-marque le commencement de la propagande _écrite_ du prétendu
-vulgarisateur de la Pomme de terre en France. Mais, dira-t-on, pourquoi
-cette campagne inutile et insensée si la Pomme de terre était devenue
-plante des plus vulgaires? L’erreur vient de ce que l’on croit, de nos
-jours, que Parmentier préconisait la Pomme de terre à titre de légume,
-tandis qu’il se proposait seulement d’en extraire la fécule pour faire
-du pain et c’était là d’abord son unique point de vue. Il croyait que
-l’amidon de la Pomme de terre, plus connu sous le nom de fécule, pouvait
-être substitué à la farine de Blé, ignorant l’importance dans la
-nutrition, du gluten, découvert par Beccaria, en 1727, dans la farine de
-Froment. Le Blé et les Céréales renferment à la fois de l’amidon et du
-gluten, substance azotée très nutritive. La présence du gluten est en
-outre indispensable à la panification. La Pomme de terre ne contient que
-de l’amidon; on n’obtient de sa fécule que des gâteaux, biscuits de
-Savoie ou autres analogues, et non un pain ayant subi la fermentation
-qui le rend digestible et agréable au goût.
-
-Parmentier fut amené d’une manière fortuite à s’occuper de la Pomme de
-terre qu’il avait vue largement cultivée en Alsace et en Allemagne
-pendant son séjour à l’armée du Rhin où il était employé en qualité
-d’apothicaire. A la suite de la disette de 1770, l’Académie de Besançon
-mit au concours la question des substances alimentaires qui pourraient
-atténuer les calamités des fréquentes famines causées par les mauvaises
-récoltes de Céréales dans les années froides et pluvieuses. Parmentier
-obtint le prix; il signala particulièrement le tubercule en question et
-son mémoire fut imprimé en 1771. Cet événement l’engagea à persévérer
-dans une voie où il avait trouvé un succès flatteur. Il est juste de
-dire que la plupart des six concurrents de Parmentier avaient également
-signalé la Pomme de terre parmi les substances alimentaires les plus
-propres à suppléer à l’insuffisance des Céréales.
-
-Parmentier publia en 1773 son _Examen chymique des Pommes de terre_ dans
-lequel il indiquait divers procédés pour faire du pain avec la fécule de
-cette Solanée, avec ou sans mélange de farine de Blé. Même dans cette
-circonstance, Parmentier n’était pas un innovateur. On employait déjà la
-fécule de Pomme de terre pour faire des biscuits de Savoie et dans
-d’autres préparations culinaires. Quant au pain de Pomme de terre, on
-l’essayait dix ans avant la publication du mémoire qui valut à
-Parmentier le prix de l’Académie de Besançon. En 1761, M. Faiguet (cité
-dans l’ouvrage de Parmentier, page 44, sous le nom de Falguet) avait
-présenté à l’Académie des Sciences un pain de Pomme de terre, en
-s’associant au sieur Malouin, selon le témoignage de Legrand d’Aussy
-(_Histoire de la Vie privée des François_, t. Ier, p. 113, éd. 1815),
-qui ajoute: «Parmentier a repris en sous-œuvre les travaux des deux
-associés». D’autre part Hirzel, médecin suisse, avait publié à Zurich,
-en 1761: _Die Wirthschaft eines philosophischen Bauers_, ouvrage
-d’économie rurale et domestique, qui fut traduit plus tard en français
-sous le titre de _Le Socrate rustique_ (Lausanne, 1777), lequel contient
-onze pages concernant la Pomme de terre, la façon de la cultiver, de la
-conserver, ses préparations culinaires et la manière d’en faire du pain.
-Enfin le chevalier Mustel, savant normand, avait devancé en France
-Parmentier. Il a écrit sur la Pomme de terre et traité, avant lui, d’une
-manière détaillée, la fabrication du pain de Pomme de terre, imaginé une
-machine pour séparer la fécule par le râpage et le lavage. Le _Journal
-de l’Agriculture, du Commerce et des Finances_, année 1767 contient un
-premier article de 28 pages sur ce sujet, du chevalier Mustel. Il est
-intitulé: _Mémoire sur les Pommes de terre et le pain économique_, lu à
-la Société royale d’Agriculture de Rouen. Ce travail, amplifié, parut en
-volume en 1769 et Parmentier dut en prendre quelque peu la substance,
-puisqu’en 1779 Mustel réclama la priorité de l’invention et accusa
-formellement Parmentier de plagiat, dans une lettre que nous
-reproduirons plus loin. M. Réville, curé de Saint-Aubin de Scello, cité
-par Parmentier (_Examen chymique_, page 44), le savant Duhamel et autres
-encore ont donné, avant Parmentier, des recettes pour la fabrication du
-pain avec la pulpe de la Pomme de terre.
-
-Parmentier était un publiciste et non un agronome, comme on l’a dit trop
-souvent. Sauf l’expérience pratique de la plaine des Sablons, sa
-propagande a été faite uniquement par des écrits. Les partisans de la
-légende de Parmentier s’appuient sur l’influence de ses livres et
-articles de vulgarisation, insérés dans certains journaux du temps, qui
-auraient réussi à triompher des préjugés hostiles à la culture de la
-Pomme de terre. Or le paysan, qui lit si peu aujourd’hui, ne lisait pas
-du tout il y a 130 ans. Il est évident que _pas un seul_ cultivateur n’a
-lu son livre capital, l’_Examen chymique des Pommes de terre_.
-Parmentier a prêché les mérites de la Pomme de terre à des convertis,
-aux abonnés du _Journal de Paris_ et de la _Feuille du cultivateur_,
-grands seigneurs propriétaires, ou bourgeois lettrés qui vantaient bien
-la Pomme de terre comme aliment pour le peuple, mais qui n’en usaient
-guère pour eux-mêmes, comme nous le verrons par la suite. La propagande
-très tardive de Parmentier n’a pas pénétré dans les milieux où elle
-aurait pu être de quelque utilité, c’est-à-dire chez les gens arriérés
-qui avaient encore contre la culture de la Pomme de terre diverses
-préventions.
-
-D’ailleurs, depuis longtemps, les philanthropes s’occupaient beaucoup de
-la Pomme de terre. Vers le milieu du XVIIIe siècle, l’Agriculture, si
-longtemps méprisée et délaissée par le gouvernement et les classes
-dirigeantes, devint à la mode sous l’influence des Economistes, de
-l’Encyclopédie et des écrivains comme Jean-Jacques Rousseau qui
-exaltaient la nature et la vie des champs. De grands seigneurs se firent
-agronomes, tels les ducs d’Harcourt, de Choiseul, de la
-Rochefoucauld-Liancourt, de Béthune-Charost, le marquis de Turbilly et
-autres, tous ardents propagateurs de la Pomme de terre dans leurs
-domaines et chez leurs voisins. A ce moment, les Economistes Vincent de
-Gournay, Quesnay et Trudaine, se préoccupaient des intérêts agricoles et
-parlaient sur l’Agriculture dans le salon de Mme Geoffrin. Les _âmes
-sensibles_ cherchaient les moyens d’améliorer le sort des campagnards et
-l’on ne trouvait pas d’autres remèdes à la misère que le conseil de
-cultiver des Pommes de terre. C’était une philanthropie facile et peu
-dispendieuse, celle qui consistait à dire aux pauvres gens: «Mangez des
-Pommes de terre puisque le pain fait défaut.»
-
-Voltaire, avec son grand bon sens, avait vu l’inutilité de tous ces
-bavardages. Dans l’_Encyclopédie_, à l’article _Blé_, il a écrit ceci:
-
-«Vers 1750, la nation française, rassasiée de vers, de tragédies, de
-romans, de réflexions plus ou moins romanesques et de disputes
-théologiques sur la grâce et les convulsions, se mit enfin à raisonner
-sur les blés. On oublia même les bergers pour ne parler que du froment
-et du seigle. On écrivit des choses utiles sur l’Agriculture; tout le
-monde les lut, excepté les laboureurs.»
-
-Avant Parmentier, les ministres Turgot et Bertin, les Bureaux (Sociétés)
-d’Agriculture qui, d’après leurs statuts, devaient travailler à
-«favoriser les progrès de l’Agriculture, faire des expériences et
-découvertes utiles, instruire le public et exciter le zèle des
-cultivateurs», s’occupèrent beaucoup de la Pomme de terre. La Société
-d’Agriculture de Paris fut établie par un arrêt du Conseil royal en mars
-1761, à la requête du ministre Bertin. De 1755 à 1763, d’autres sociétés
-furent créées dans tous les grands centres agricoles. Elles firent de
-louables efforts pour favoriser l’Agriculture, surtout en livrant
-gratuitement aux paysans de bonnes semences. Ces sociétés, qui avaient
-au moins un but pratique, ont certainement contribué à la propagation de
-la Pomme de terre beaucoup plus que tous les écrits des agriculteurs en
-chambre.
-
-Voici une autre appréciation tirée du _Bon Jardinier_ (année 1785, p.
-62) et due à la plume de l’un des rédacteurs: de Grâce ou Vilmorin,
-hommes qu’on ne peut soupçonner de malveillance vis-à-vis de Parmentier
-qui paraît implicitement désigné dans l’article _Pomme de terre_: «Il
-n’y a pas de légume sur lequel on ait tant écrit et pour lequel on ait
-montré tant d’enthousiasme. On en a fait du pain trouvé excellent par
-les riches, des biscuits de Savoie, des gâteaux, des ragoûts de toutes
-les sortes, et puis on a dit: «_Le pauvre doit être fort content de
-cette nourriture._» Notez que les premiers pains faits avec la pulpe de
-ce tubercule étaient mêlés de bonne farine, que les ragoûts étaient bien
-assaisonnés, etc. Les têtes échauffées par les publications des
-Economistes ont employé les terres à froment à la culture de ce légume,
-qui, anciennement était à bas prix, et qui est devenu cher pour le
-peuple, surtout à Paris et aux environs. Ce n’est pas ici le lieu de
-réfuter tous les systèmes imaginés sur cette matière. D’ailleurs
-l’enthousiasme tombe et en même temps le prix de la denrée; avant qu’on
-l’eût tant prônée, elle était d’un très grand usage dans plusieurs
-provinces et le pauvre en avait toujours fait sa nourriture; aussi il
-était inutile de tant écrire sur ce sujet».
-
-Remarquons que cette critique de l’œuvre du «propagateur
-philanthropique» de la Pomme de terre et des publicistes en général, a
-été faite au moment où la propagande de Parmentier battait son plein, et
-par les hommes les plus compétents de l’époque en agriculture. L’un
-d’eux, Vilmorin, devait devenir conseiller de l’Agriculture sous le
-Directoire.
-
-Ceci nous amène à expliquer pourquoi Parmentier ne fut pas populaire de
-son vivant. Il n’a joui d’une certaine notoriété dans le monde savant
-que dans les dernières années de son existence et sa grande célébrité ne
-survint qu’après sa mort.
-
-Les biographes de Parmentier insistent beaucoup sur ce fait qu’il n’a
-connu de son vivant que des détracteurs, que l’on a méconnu les services
-qu’il avait rendus, qu’il a été ridiculisé à cause de ses efforts
-humanitaires. En effet, Parmentier a pu être ridiculisé justement à
-cause de l’insistance qu’il mettait à démontrer les mérites nullement
-contestés de la Pomme de terre. Dans les milieux populaires, comme le
-montrent certaines anecdotes, il a pu être mal noté en voulant imposer
-un pain de Pomme de terre reconnu mauvais.
-
-L’enthousiasme de Parmentier pour _sa_ Pomme de terre l’entraînait
-encore peu de temps avant sa mort survenue en 1813, à continuer sa
-propagande habituelle, alors qu’en 1802, année de disette, on avait
-dépavé les cours et labouré les allées des jardins pour les planter en
-Pommes de terre. En 1793, à la suite d’une ridicule motion de la
-Convention nationale, on avait même converti le Jardin des Tuileries en
-champ de Pommes de terre! Le tubercule, semble-t-il, était suffisamment
-connu. Les contemporains de Parmentier ont donc pu sans trop d’injustice
-méconnaître les services de ce fécond publiciste agricole et considérer
-comme une sorte de monomanie le zèle qui le porta à écrire une centaine
-de mémoires sur un sujet si rebattu. Mais, jamais axiome ne fut plus
-vrai: _Verba volant, scripta manent_ «les paroles volent et les écrits
-restent». En effet, ce sont diverses circonstances heureuses qui ont mis
-Parmentier en vedette et lui ont donné sa gloire posthume: la faveur
-royale, surtout ses livres et ses nombreux articles parsemés dans la
-_Feuille du cultivateur_ et dans le _Journal de Paris_ qui ont fait
-illusion sur son rôle lorsque les gens de son temps furent disparus.
-Ouvrier de la dernière heure, Parmentier a recueilli le bénéfice des
-efforts de ceux qui l’ont précédé et qui sont demeurés ignorés. Ce sont
-les hommes de la deuxième génération, ceux qui n’ont connu Parmentier
-qu’à travers ses écrits, qui ont fait valoir ses titres à la
-reconnaissance de l’humanité. Serait-il logique de prétendre qu’ils
-connaissaient mieux que les précédents les conditions dans lesquelles
-s’est faite la vulgarisation de la Pomme de terre?
-
-Dès le début de la campagne de Parmentier il y eut des protestations
-contre les prétentions de certaines personnes qui l’érigeaient en
-promoteur de la culture de la Pomme de terre. Dans une brochure
-rarissime intitulée _Lettre d’un garçon apothicaire à M. Cadet, maître
-apothicaire dans la rue Saint-Antoine_ (Paris, 1777, in-12), nous
-trouvons ce passage qui remet la chose au point:
-
-«Vous voulez attribuer à M. Parmentier, apothicaire, les notions que
-nous avons aujourd’hui sur les qualités nutritives de la Pomme de terre:
-vous supposez qu’avant lui on la regardait comme nuisible... mais ce
-chimiste lui-même a convenu que les qualités nutritives de ce végétal
-étaient connues avant lui... il a cité Ellis, M. Tissot, M. Falguet, M.
-Réville, le chevalier Mustel, etc. Il a convenu que la Pomme de terre
-avait été d’un grand secours en Irlande pendant la famine de 1740,
-qu’elles entrent dans la soupe des pauvres de la Charité de Lyon et
-qu’elles sont la base du riz économique qu’on distribue aux pauvres chez
-les sœurs de la Charité de la paroisse de Saint-Roch (à Paris).
-
-«... Mais il en est encore beaucoup d’autres qui ont précédé M.
-Parmentier dans la même carrière, tels sont Venel (mis pour Engel)
-(_Dictionnaire encyclopédique_ t. XIII, p. 4) qui a présenté la Pomme de
-terre comme un aliment assez abondant et assez salutaire, M. Geoffroy
-(_Mat. médicale_, 1743, t. VI, p. 451) qui a indiqué différentes
-manières de les préparer comme aliment et M. Lemery qui, dans son
-_Traité des drogues simples_ (1699, p. 348), nous apprend que de son
-temps on s’en servait déjà comme aliment[356].»
-
- [356] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 84.
-
-L’auteur de cette brochure aurait pu citer encore l’illustre Duhamel qui
-a longuement parlé de la Pomme de terre dans son _Traité de la culture
-des terres_ (1755). Ce ne sont pas les _Instructions_ qui ont manqué aux
-cultivateurs. A partir de 1765 jusqu’à la Révolution, on trouve dans les
-Archives départementales quantité de pièces imprimées, mémoires sur la
-Luzerne, la Garance, le Tabac et le Mûrier et sur la Pomme de terre.
-Citons parmi ces tracts: _Manière de cultiver les Pommes de terre et les
-avantages qu’on en retire. Présenté à Monseigneur l’Intendant de
-Picardie_ (XVIIIe siècle).--_Mémoire sur la culture des Pommes de terre
-et la manière d’en faire du pain_ (XVIIIe siècle).--_Instruction sur la
-culture des Pommes de terre, par MM. Delporte frères, de
-Boulogne-sur-Mer._--_Extrait d’un mémoire adressé par le sieur Dottin
-maître de poste à Villers-Bretonneux, à M. Dupleix, intendant de
-Picardie_ (Amiens, 1768, 8 p. in-4º)[357].--_Rapport de la Faculté de
-Médecine sur l’usage des Pommes de terre_ (Paris, 1771, in-4º) etc.
-
- [357] Toutes ces notices sont antérieures à 1768.
-
-Nous avons fait allusion à une protestation du chevalier Mustel, de
-Rouen, contre les agissements de Parmentier. C’est une lettre adressée à
-l’intendant de la généralité de Rouen. Ce curieux document semble avoir
-été inconnu aux biographes de Parmentier:
-
-«Rouen, faubourg Saint-Sever, 1779.
-
-J’ay sçu qu’un M. Parmentier sonne le tocsin à Paris, pour se dire le
-seul, l’unique auteur du pain de Pommes de terre, et cela, dit-il, parce
-qu’il fait du pain avec la Pomme de terre sans farine. Cet homme m’a
-écrit annuellement depuis dix ans pour me demander différents
-éclaircissements sur mes opérations. Je luy ay mandé que j’avais fait du
-pain de Pommes de terre avec et sans mixtion de farine, que l’un a été
-trouvé très bon, et l’autre, purement de Pommes de terre, insipide et
-pâteux, tel que celuy que M. Parmentier nous envoie icy, quoyqu’il l’ait
-relevé par le sel. Cet homme me met donc dans la nécessité de le juger
-de mauvaise foy et de le regarder comme un intrigant qui veut
-s’approprier mon travail et surprendre le gouvernement pour en tirer
-quelque avantage. On sçait combien j’ay travaillé à ce sujet et tout le
-zèle que j’y ai mis. Il le sçait mieux qu’un aultre, puisque je luy ay
-communiqué des détails particuliers dont il profite aujourd’hui[358]».
-
- [358] _Arch. Seine-Inférieure_, C. 118.
-
-Nous avons dit qu’au moment où Parmentier écrivit son premier ouvrage,
-en 1773, la Pomme de terre était largement cultivée dans toutes les
-provinces françaises pour la nourriture des pauvres gens et des animaux
-domestiques.
-
-Depuis quelques années il a été tiré des archives locales certains
-documents qui fournissent des indications positives sur les dates de la
-culture _en grand_ de la plante américaine dans les diverses régions
-françaises. Souvent ce sont des pièces de procédure concernant les
-luttes soutenues par les curés décimateurs contre leurs paroissiens qui
-refusaient de leur payer la dîme des Pommes de terre. Or, il est de
-toute évidence que les curés ont dû réclamer cette redevance seulement
-lorsque l’extension de la Pomme de terre réduisait considérablement les
-emblavures de Blé, Orge, Avoine, Pois, Fèves, etc., et diminuait, par
-cela même, leurs revenus fondés en partie sur les grandes et petites
-dîmes.
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans les localités est certainement
-plus ancienne que les dates données ci-après, car la plante a dû faire
-un stage dans les jardins avant d’avoir les honneurs de la grande
-culture.
-
-Des pièces de procédure relatives à un certain nombre de villages des
-Ardennes, nous apprennent que la Pomme de terre était cultivée à Pure en
-1749; à Raucennes, le tubercule était connu de 1750 à 1760; à Chemery,
-les décimateurs réclament la dîme des «crompires» en 1772; elle est
-payée, disent-ils, par les habitants depuis vingt ans. Plusieurs témoins
-qui déposent dans ces procès, font remonter, pour certains villages, la
-culture de la Pomme de terre à des dates plus anciennes; 1733, 1744,
-etc.[359]
-
- [359] Laurent, _La Pomme de terre dans les Ardennes_, broch. in-8º,
- 1899.
-
-Des documents analogues établissent l’ancienneté de la culture de la
-Pomme de terre en Lorraine, c’est-à-dire dans les Vosges, la Meuse et la
-Meurthe-et-Moselle. Le Val de Saint-Dié cultivait la Pomme de terre dès
-le XVIIe siècle. Les Suédois l’avait apportée en Lorraine pendant les
-guerres sous le duc Charles IV. D’après Gravier (_Histoire de
-Saint-Dié_), ce fut le curé de La Broque, Louis Piat, qui, le premier,
-exigea de ses paroissiens la dîme des Pommes de terre. Sur leur refus,
-une sentence du prévost de Badonvillers, en date du 19 octobre 1693, les
-condamna à livrer à leur curé le cinquantième du produit pour tenir lieu
-de dîme. Cette sentence déclarait les habitants de la vallée de la Celle
-soumis à la même servitude. En 1715, un laboureur de Saint-Dié, nommé
-Jacques Finance, refusa de payer la dîme des Pommes de terre au chapitre
-de cette ville, soutenu dans son refus par le maire et les habitants du
-Val, se fondant sur ce qu’ils cultivaient «ce fruit» depuis plus de 40
-ans sans en payer la dîme[360]. Les habitants de Schirmeck et de La
-Broque invoquaient aussi la prescription.
-
- [360] Charton (Ch.), Histoire de l’introduction de la Pomme de terre
- dans les Vosges (_Annales Soc. d’Em. des Vosges_ (1868, p. 159).
-
-A la suite d’interminables procès de ce genre (Voir pièces G. 124,
-années 1711-1773, _Arch. des Vosges_), Léopold, duc de Lorraine, établit
-officiellement la dîme des Pommes de terre, par arrêts du 28 juin 1715
-et du 6 mars 1719, dans tous les héritages soumis à la grosse ou menue
-dîme[361]. L’arrêt de 1715 constate expressément l’ancienneté de la
-culture en Lorraine: «Il est vrai que ce fruit qui est connu dans la
-Vosge depuis 50 ans se plante vers les mois de mars ou d’avril...»
-
- [361] _Recueil des Edits de Léopold Ier, duc de Lorraine_, t. II,
- Nancy, 1733.
-
-Dans le _Dictionnaire du département de la Moselle_ (1817, tome II, p.
-10), Viville dit: «La Pomme de terre se cultive en grand à la charrue
-depuis plus de 80 ans dans le département de la Moselle.» Le _Traité du
-département de Metz_, de Stemer, imprimé en 1796, signale fréquemment
-les cultures de «cronpires», nom de la Pomme de terre dans la Lorraine
-allemande. D’autres documents établissent que dans la Meuse la Pomme de
-terre était connue avant 1740 dans l’arrondissement de Commercy.
-
-D’après les archives provenant de l’Intendance de Lorraine, la récolte
-dans la subdélégation de Saint-Dié a été, en 1758, de 1.270 résaux de
-Froment (le résal équivaut à 120 litres); 9.106 résaux de Seigle; 7.087
-d’Avoine et enfin 18.829 résaux de Pommes de terre[362]. Or c’est
-justement François de Neufchâteau, académicien et agronome, né en
-Lorraine, pays où la Pomme de terre était connue au XVIIe siècle, élevé
-à Neufchâteau, dans une région où on la cultivait en 1758 plus que les
-Céréales, qui proposait de donner à la Pomme de terre le nom de
-_Parmentière_ «en l’honneur de son inventeur» (_sic_)! François de
-Neufchâteau était l’ami de Parmentier: c’est là une sorte d’excuse.
-Cependant, en cette circonstance, il aurait dû se remémorer l’adage
-antique: «_amicus Plato, magis_...»
-
- [362] Voir _Archives des Vosges_, C. 83, 84, 85, 87.--G. 1973 et G.
- 1974.
-
-En somme, tout l’Est de la France a connu la Pomme de terre 100 ou 150
-ans avant la naissance de Parmentier. Des baux provenant de l’ancienne
-abbaye de Remiremont mentionnent des redevances de sacs de Pommes de
-terre sous le règne de Louis XIII. Le nom que la plante porte dans le
-patois vosgien, où elle s’appelle _quémote_, montre qu’elle est entrée
-en France au temps de la domination espagnole en Franche-Comté. _Camote_
-était le nom mexicain de la Patate. Les Espagnols l’ont conservé pour
-désigner la Pomme de terre.
-
-Les frères Bauhin, botanistes suisses, qui possédaient la Pomme de terre
-à Bâle, dès 1592, sont peut-être les introducteurs du précieux tubercule
-dans l’Est de la France. Gaspard Bauhin dit en 1620, dans son _Prodromus
-Theatri botanici_, que la Pomme de terre est cultivée en Bourgogne, qui
-est devenue plus tard la Franche-Comté, et que les Bourguignons ont
-l’habitude de provigner les rameaux de la plante pour augmenter la
-production des tubercules. On remarque en effet chez les espèces ou
-races de Pommes de terre sauvages ou à demi-sauvages la naissance en
-grand nombre de petits tubercules à l’aisselle des feuilles. D’après un
-historien local, ce sont les comtes de Montbéliard qui ont introduit la
-Pomme de terre dans ce pays avant 1772[363]. Un Catalogue des plantes de
-la Principauté de Montbéliard, composé en 1759 par le Dr Berdot, indique
-la Pomme de terre comme cultivée en plein champ: «_S. tuberosum
-esculentum_ C. B. _In agris colitur._»
-
- [363] Suchet (l’abbé), La Pomme de terre en Franche-Comté (_Annuaire
- du Doubs et de la Franche-Comté pour 1870_, pp. 177-195).
-
-Notre grand agronome Olivier de Serres cultivait la Pomme de terre dans
-sa terre du Pradel située près de Villeneuve-de-Berg, petite ville du
-Vivarais qui fait aujourd’hui partie du département de l’Ardèche. Il
-connaissait les qualités nutritives de la Pomme de terre qu’il appelle
-cartoufle ou truffe, à laquelle il a consacré un chapitre de son
-_Théâtre d’Agriculture_ (Chap. X, liv. VI). Or la 1re édition de cet
-ouvrage date de 1600. La plante était d’ailleurs nouvelle et venait de
-Suisse ce qui explique le nom _Cartoufle_ dénaturé de _Tarteuffel_,
-modification germanique du terme italien _Tartuffoli_ (_Truffe_) dont se
-sont servis les premiers descripteurs de la Pomme de terre: Ch. de
-l’Escluse et les Bauhin. «Cest arbuste, dict Cartoufle, porte fruict
-(tubercule) de même nom, semblable à Truffes et par d’aucuns ainsi
-appellé. Il est venu de Suisse en Dauphiné depuis peu de temps en çà.»
-
-La description assez confuse d’Olivier de Serres a fait naître des
-doutes sur l’identité de la plante. On a pensé qu’il s’agissait du
-Topinambour et Parmentier a propagé cette erreur. L’édition du _Théâtre
-d’Agriculture_ publiée en 1804 par la Société d’Agriculture de la Seine
-contient de nombreuses notes explicatives dues aux principaux agronomes
-du temps. Parmentier chargé, en raison de sa compétence spéciale, de
-commenter le chapitre de la Cartoufle n’a pas reconnu le tubercule
-américain qu’il a pris pour le Topinambour. Cependant Olivier de Serres
-parle de la plante comme ayant des «jettons (rameaux) faisant des fleurs
-blanches» tandis que les fleurs du Topinambour sont invariablement
-jaunes. Olivier de Serres signale aussi ce provignage des tiges de la
-Pomme de terre pratiqué en Bourgogne et ailleurs, opération qui ne
-conviendrait en aucune façon au Topinambour qui ne produit aucun
-tubercule axillaire et dont les tiges sont droites et rigides. Il s’agit
-donc bien de la Pomme de terre et c’est aussi l’avis de M. le Dr
-Clos[364] et de M. Roze[365] qui ont soumis à une critique plus sévère
-le texte de l’agronome vivarais.
-
- [364] _Journal d’Agric. pratique pour le Midi de la France_, 1875, p.
- 285.
-
- [365] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 119-120.
-
-Dans une région cévenole voisine, le Velay, nous constatons l’existence
-de la Pomme de terre à partir de 1735, quoique sa culture soit
-évidemment plus ancienne. Les registres des insinuations de la
-Sénéchaussée du Puy conservés aux Archives de la Haute-Loire contiennent
-un certain nombre de donations entre vifs depuis 1735 jusqu’en 1778. Ces
-donations de biens sont faites sous réserves par les donateurs d’être
-logés, nourris et entretenus par les bénéficiaires et, en cas
-d’incompatibilité, de recevoir, outre une pension viagère, des habits,
-du linge, du bois, diverses productions agricoles comme le droit de
-prendre «des raves en la ravière, des truffes en la truffière». A partir
-de 1767, on emploie dans ces actes, concurremment avec le terme Truffe,
-le mot Pomme de terre. Il y avait deux variétés également cultivées: la
-Truffe rouge, et la Truffe blanche[366].
-
- [366] Voir toute la série B des _Arch. de la Haute-Loire_ et _Annales
- de la Soc. d’Agric. Sciences et Arts du Puy_, t. XXVII (1864-65), p.
- 67.
-
-Dans la région de Saint-Etienne on consommait habituellement la Pomme de
-terre sous Louis XIV. Un poète stéphanois du XVIIe siècle, messire Jean
-Chapelon, prêtre, décédé en 1695, a chanté en vers patois le
-_tupinanbo_, précieux en temps de famine[367]. Le terme Topinambour
-n’est ici qu’un synonyme de Truffe. Il a été donné parfois à la Pomme de
-terre, notamment par l’arrêt de 1715, du duc de Lorraine, cité plus
-haut.
-
- [367] _Œuvres_, éd. 1820, Saint-Etienne, in-8º.
-
-Le précieux tubercule n’était pas davantage inconnu en Auvergne avant la
-campagne de Parmentier. Voici une note du curé de Vallore (Auvergne)
-relevée dans ses registres de catholicité: «Depuis 1766 jusqu’en 1773,
-il y a eu la plus grande misère. La famine a été grande: il n’est
-pourtant mort personne de faim. Les truffes ou pommes de terre ont été
-d’un grand secours. On en mettait dans le pain à moitié truffes et
-moitié blé et le pain était passable. Elles ont valu 25 sols le
-quarteron en 68 et 69.» Le quarteron équivaut à 16 litres environ[368].
-
- [368] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 131.
-
-Pour le Beaujolais nous avons un document imprimé de la même époque.
-L’auteur d’un _Mémoire historique et économique sur le Beaujolais_
-(Paris, in-8, 1770, p. 139) nommé Brisson, a discuté le pour et le
-contre de la culture de la Pomme de terre. Il constate que «les gens
-bien pauvres en consomment plus que de pain» et, après cela, il n’en dit
-pas de bien: «On n’a pas à se féliciter de l’introduction de la Truffe
-en Beaujolais», probablement parce que l’on consacrait à cette culture
-les bonnes terres à Blé, ce qui faisait augmenter le prix du pain.
-
-Dans les Archives de l’Isère (Dauphiné), quelques pièces mentionnent les
-Pommes de terre: année 1762, l’hôpital de Grenoble achète des Truffes à
-22 s. le quintal[369]. Passons dans le Lyonnais. Un ouvrage qui date de
-1713 nous apprend que «l’on mange aussi à Lyon et en plusieurs autres
-pays une sorte de truffe nommée en latin _Solanum esculentum_ et en
-français truffes rouges. Elles approchent assez de la qualité des
-topinambours»[370]. La culture de ce tubercule devait être encore plus
-répandue en 1771, d’après le _Voyage au Mont-Pilat_, de La Tourette
-(page 130) qui fut publié cette année: «Cette plante se cultive à Pilat
-(Forez) et dans tout le Lyonnais; sa racine tubéreuse fournit un aliment
-abondant et sain; son goût est préférable à la truffe du Taupinambour
-des Anglais.»
-
- [369] _Arch. Isère_, série E. 141. E. I, 169.
-
- [370] Andry, _Traité des aliments de Caresme_, t. Ier, p. 150.
-
-Voici un document provenant du Bourbonnais: Acte reçu par Bonnet,
-notaire, dans un village très retiré de cette province, le 27 janvier
-1771. La récolte des Pommes de terre était abondante puisqu’un nommé
-Jean Parout, laboureur de la paroisse de Loddes, achetait de Pierre
-Gacon, demeurant à Laust: «Cent poinçons de Pommes de terre dites
-communément Tartoufles» à raison de six francs le poinçon de 200 litres
-environ, ce qui était bon marché[371].
-
- [371] _Cabinet historique_, Recherches historiques dans les études de
- notariat, t. XIV (1868), p. 292.
-
-La Pomme de terre est ancienne dans le Morvan. Un manuscrit écrit à
-Tazilly (Nièvre), de 1715 à 1760, contient une indication culturale: «Il
-ne faut pas arracher les _treffes_ (corruption de truffe qu’on emploie
-encore aujourd’hui pour Pomme de terre) avant qu’elles ne soient bien en
-maturité». Ce passage a été écrit vers 1740[372]. Une monographie de la
-commune d’Auxy (arrondissement d’Autun) faite en 1890 par M. Trenay,
-instituteur, relate la mention suivante inscrite à la fin du registre de
-1770 de l’état civil tenu par le curé: «Les Pommes de terre, qui furent
-d’un très grand secours pour le peuple, se vendirent jusqu’à 9 francs le
-poinçon»[373]. C’était une année de famine.
-
- [372] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXVI, p. 53.
-
- [373] _Revue Scientifique_, 19 décembre 1896.
-
-La Pomme de terre avait pénétré dans les Alpes avant la naissance de
-Parmentier. Nous trouvons dans les archives des Hautes-Alpes un paiement
-fait par l’hôpital de Gap, le 20 février 1730, pour 2 quintaux et 22
-livres de Pommes de terre payés 5 l. 17 s. 6 d. En septembre 1773 le
-quintal valait 2 l. 13 s.[374] Pièces relatives à une enquête faite dans
-l’arrondissement d’Embrun: la réponse des communautés aux questions
-posées par les procureurs généraux des Etats du Dauphiné, le 28 février
-1789, est partout la même: «Les Pommes de terre ou Truffes, avec le
-laitage, forment le fond de la nourriture des habitants[375]».
-
- [374] _Arch. Hautes-Alpes_, série H. suppl. nºs 619, 582.
-
- [375] _Arch. Hautes-Alpes_, Voir toute la série C.--_Arch. Drôme_,
- série E. nº 12374.
-
-En Languedoc, la culture de la Pomme de terre est très ancienne. La
-récolte de 1782 ayant été perdue par suite des intempéries, la
-consternation fut générale, ce tubercule entrant pour une large part
-dans l’alimentation du pays.
-
-Le P. d’Ardenne, amateur et auteur distingué, qui habitait la Provence,
-avait vu les débuts de la culture de la Pomme de terre dans sa région,
-mais elle se répandait beaucoup avant 1769. Il écrit dans son _Année
-champêtre_ (1769), t. II, p. 300:
-
-«Et ici, quoique je l’aie vue, pour ainsi dire, naître parmi nous, je la
-vois se multiplier dans les champs, l’on ne dédaigne pas non plus de la
-cultiver dans les jardins, et elle paroît à table sous différentes
-métamorphoses qui la rendent agréable.»
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans le pays toulousain date de
-1765. Sous Louis XV, le diocèse de Castres était administré par Mgr du
-Barral, évêque qui prenait grand souci du bien-être de ses ouailles. Ce
-prélat distribua des tubercules de la précieuse Solanée aux curés de
-toutes les paroisses de son diocèse et leur imposa comme un devoir sacré
-d’en propager la culture[376]. De grands propriétaires ont donné une
-forte impulsion à cette culture dans le département de la Haute-Garonne.
-M. Picot de Lapeyrouse, dans sa _Topographie rurale du canton de
-Montastruc_, écrite en 1814, dit qu’ayant vu la Pomme de terre
-(_patane_) dans les Pyrénées «où on la cultive depuis plus de 50 ans»,
-en fit venir quelques hectolitres en 1776, qu’il distribua aux paysans,
-après en avoir planté lui-même dans ses domaines pour donner le bon
-exemple.
-
- [376] Théron de Montaugé, _L’Agriculture et les classes rurales dans
- le pays toulousain depuis le milieu du XVIIIe siècle_. Paris, in-8,
- p. 13.
-
-Un Mémoire de Raymond de Saint-Sauveur, daté de 1778, dit que les Pommes
-de terre sont cultivées dans deux ou trois cantons élevés du Roussillon.
-On mêlait la fécule au Seigle pour en faire du pain en temps de
-disette[377].
-
- [377] Brutails, Notes sur l’économie rurale du Roussillon à la fin de
- l’ancien régime (_Soc. agric. scientif. et litt. des
- Pyrénées-Orientales_), t. XXX (1889), p. 312.
-
-Pour le Limousin, nous avons une intéressante thèse pour le doctorat de
-M. René Lafarge, qui nous renseigne sur l’introduction de la Pomme de
-terre. C’est Turgot, intendant de Limoges en 1762-1774 qui l’a
-généralisée, mais on la voyait déjà aux environs des grandes villes
-comme Limoges et Brive. «Vers 1750 un mystérieux inconnu arrivait dans
-cette dernière ville. Tout ce qu’on put savoir sur sa personnalité,
-c’est qu’il était anglais, il disait s’appeler le chevalier Binet. Plus
-tard on apprit qu’il était duc d’Hamilton. S’étant lié avec Treilhard et
-plusieurs autres personnages de conséquence de Brive, il les invitait
-parfois à dîner. Un jour il fit manger à ses hôtes un mets inconnu en
-Limousin, de la morue avec des Pommes de terre. Treilhard raconte même
-plus tard à la Société d’Agriculture que ce mélange n’avait excité en
-lui aucune sensation bien flatteuse. Cependant, sur les instances du
-chevalier Binet, il fit semer quelques Pommes de terre. C’est la trace
-la plus ancienne que j’aie trouvée de l’existence de la Pomme de terre
-en Limousin. Aussi lorsque Turgot en 1764 proposa d’envoyer des
-_Patates_ au Bureau d’Agriculture de Brive, il lui fut répondu qu’elles
-existaient déjà». Mais c’est seulement pendant l’intendance de Turgot et
-sous l’influence active et continue de la Société d’Agriculture de
-Limoges que la Pomme de terre prit de l’extension et devint une culture
-générale[378]. En 1763, les membres de cette société d’Agriculture
-commencent à présenter aux séances des _Patates_ recueillies dans leurs
-domaines. Le 11 février 1764, d’après les procès-verbaux, «le secrétaire
-a aussy fait remettre un sac assez considérable de Patates, dont partie
-sera envoyée au Bureau d’Angoulême, et l’autre partie à M. l’évêque de
-Tulle. Tous les associés présents ont assuré que leurs voisins en
-établissaient dans leurs terres et qu’on devait espérer de voir en peu
-d’années ce fruit abondant et utile aussy commun dans cette province
-qu’en Allemagne»[379]. De ce moment date l’introduction de la Pomme de
-terre dans le Poitou, dans l’arrondissement de Rochechouart (Vienne),
-par l’intermédiaire de M. de Saint-Laurent[380].
-
- [378] Lafarge, _L’Agriculture en Limousin au XVIIIe siècle_. Paris,
- 1902, in-8, p. 203.
-
- [379] Leroux (Alfr.), _Choix de Doc. hist. sur le Limousin_, t. III,
- pp. 157, 223, etc.
-
- [380] _Bull. Soc. des Amis des Sc. des Rochechouart_, t. VIII, nº 1,
- p. 5.
-
-Turgot la mentionne en 1766 dans l’_Etat des productions du sol_: «On
-doit mettre au nombre des légumes les Pommes de terre dont la culture
-commence à s’étendre dans les élections de Limoges et d’Angoulême»[381].
-En 1770, elle était très répandue et contribua pour une grande part à
-éviter la famine.
-
- [381] Turgot, _Œuvres_ I, p. 538.
-
-C’est à Marguerite de Bertin, demoiselle de Belle-Isle, sœur du
-contrôleur général des Finances, Henri Bertin, que l’on doit
-l’introduction de la Pomme de terre en Périgord. Mlle de Bertin écrivait
-en 1771 à M. Gravier, régisseur des domaines qu’elle possédait aux
-environs de Périgueux: «Je recommande à votre fils les Pommes de
-terre... Petit Jean en a vu travailler l’année dernière. C’est le temps
-(5 avril) de les semer si elles ne le sont déjà.» Mlle de Bertin
-écrivait encore le 14 janvier 1774: «Peut-être que votre exemple pour la
-Pomme de terre donnera envie aux métayers d’en user pour l’année
-prochaine. _On en tire grand parti dans ce pays_», c’est-à-dire à
-Paris[382].
-
- [382] Bussière (G.), _Esquisses historiques sur la Révolution en
- Périgord_, 1re partie, Paris, 1877.
-
-La Pomme de terre prospérait à Belle-Ile en 1770[383]. Selon le P.
-d’Ardenne, un certain Moreau Kerlidu, près Lorient, prétendait en avoir
-cultivé un des premiers en Bretagne. Il avait reçu la Truffe rouge
-d’Irlande[384]. Elle devait être cultivée çà et là à une date ancienne
-puisqu’une lettre communiquée au _Journal de Paris_, année 1779, est
-adressée à Parmentier; l’auteur fait connaître qu’il cultive la Pomme de
-terre à la charrue en Bretagne depuis 1741. En 1760, la Société
-d’Agriculture de Rennes s’efforçait d’en répandre l’usage pour la
-nourriture de l’homme car elle excitait des défiances dans cette
-province et on la donnait plutôt aux animaux[385]. Pour combattre ce
-préjugé, le contrôleur général Terray expédia partout un placard de
-l’Académie de médecine[386].
-
- [383] Dupuy, l’Agric. et les classes agric. en Bretagne au XVIIIe s.
- (_Ann. de Bretagne_, t. VI (1890) p. 20).--Sée, _Les Classes rurales
- en Bretagne_, p. 419.
-
- [384] P. d’Ardenne, _Année Champêtre_, 1769, t. II, p. 299.--t. III,
- p. 287.
-
- [385] _Corps d’Observations de la Soc. d’Agric. de Bretagne_, t. II,
- p. 102, 105.
-
- [386] _Arch. Ille-et-Vilaine_, série C. 81.
-
-C’est le maréchal d’Harcourt et M. John de Crevecœur qui ont répandu la
-Pomme de terre dans le Calvados. Mustel, précurseur peu connu de
-Parmentier, l’a propagée dans toute la Normandie. Une lettre de Mustel à
-M. de Crosne, intendant de Normandie, en date du 12 septembre 1770, prie
-ce personnage de déterminer le ministre à affecter une somme suffisante
-pour la distribution gratuite de semences de Pomme de terre aux
-cultivateurs[387].
-
- [387] _Arch. Seine-Inférieure_, série C. 118.
-
-Dans le Beauvaisis, c’est M. le duc de Larochefoucauld-Liancourt qui a
-popularisé la Pomme de terre[388]. M. Dottin, grand agriculteur de
-Villers-Bretonneux, a été un zélé propagateur de la Pomme de terre en
-Picardie vers 1766.
-
- [388] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XII, p. 73.--Grare, _Le
- canton d’Auneuil_.
-
-Le _Patriote artésien_, publication qui date de 1761, énumère la Pomme
-de terre parmi les productions naturelles de la province d’Artois[389].
-En 1768, _Le Bon Fermier_, ouvrage publié par Bosc, indique (p. 268) la
-Pomme de terre comme une plante des plus communes et des plus vulgaires
-en grande culture dans l’Artois, «d’un usage général pour les hommes et
-les animaux».
-
- [389] Calonne (de), _La Vie agricole sous l’ancien régime_, p. 84,
- 304.
-
-L’introduction de la Pomme de terre dans le Boulonnais date de 1763.
-«Cette année, M. de Boyne, ministre de la marine, avait chargé M.
-Chanlaire, commissaire de la marine à Boulogne, de recevoir d’Angleterre
-une certaine quantité de tubercules afin d’en essayer la culture dans
-une de ses terres.
-
-«Ces tubercules arrivèrent en assez mauvais état. M. Chanlair fit faire
-un triage de ces racines et il s’en trouva un petit nombre de boisseaux
-de bonne qualité qu’il fit planter et qui réussirent parfaitement. Elles
-étaient de l’espèce jaune. L’année suivante, toute la récolte fut mise
-en terre, et la vente du produit qui en résulta s’éleva à 1500 francs.
-Depuis cette époque la culture s’en est chaque jour étendue
-davantage»[390].
-
- [390] _Mém. Soc. d’Agric. de la Seine_, t. XV (1812), p. 423.
-
-L’usage de la Pomme de terre a été tardif dans la Brie, comme dans tous
-les pays riches. On la cultivait toutefois sur de petites surfaces dès
-les premières années du règne de Louis XVI[391]. En 1785, la Pomme de
-terre était cultivée dans l’arrondissement de Montereau pour la
-nourriture des bestiaux. En 1790, on commença à la cultiver plus en
-grand pour la nourriture des habitants[392].
-
- [391] Leroy (G.), Recherches sur l’Agric. de S.-et-Marne (_Bull. Soc.
- d’Arch. Sc. et Lettres de S.-et-M._, 1868, p. 404).--_Arch.
- S.-et-M._, série G. nº 250.
-
- [392] Delettre, _Histoire de la Province du Montois_, t. I, p. 267.
-
-La Pomme de terre a été vulgarisée dans le Berry vers 1765 par le duc de
-Béthune-Charost, homme instruit, au courant de tous les progrès
-agricoles et grand propriétaire dans l’arrondissement de Bourges[393].
-Le marquis de Turbilly, noble angevin né en 1717, décédé en 1776, a
-consacré sa fortune à des améliorations agricoles. Il a répandu l’usage
-de la Pomme de terre dans l’Anjou et l’Orléanais[394]. Mais combien de
-cultivateurs distingués comme Duhamel, M. de Villiers, en Champagne, et
-beaucoup d’autres, ont su, avant Parmentier, donner dans diverses
-provinces une impulsion à la culture de cette plante utile!
-
- [393] Menault, _Histoire agricole du Berry_, pp. 103-104, 309.
-
- [394] Guillory, Notice sur le marquis de Turbilly (_Bull. Soc.
- Industr. d’Angers_ (1849), p. 173; 1859, p. 54).
-
-On a vu plus haut que Parmentier, dans son premier ouvrage,
-reconnaissait que de son temps la Pomme de terre couvrait des champs
-entiers dans le voisinage de la capitale. La consommation de cette
-denrée était toutefois restreinte à la classe pauvre et à une partie
-seulement de la classe aisée.
-
-Mais la région parisienne a connu la Pomme de terre à une date beaucoup
-plus ancienne. En 1613, on la servit sur la table du jeune roi Louis
-XIII. On ne dit pas si ce légume y fit une seconde apparition. La Pomme
-de terre figure, comme plante botanique, dans les catalogues du Jardin
-royal des Plantes sous le nom de _Solanum tuberosum esculentum_[395].
-_Le Traité des Drogues simples_ de Lemery (1699) la note déjà comme
-plante culinaire usitée, fait confirmé par le Dr Lister, savant anglais
-qui accompagna le duc de Portland dans son ambassade à Paris, en 1698,
-pour la ratification du traité de Riswick. Lister a laissé une
-intéressante relation de son passage dans la capitale de Louis XIV. A
-propos des denrées alimentaires consommées par les Parisiens, il
-constate avec surprise que l’on a quelque peine à trouver sur les
-marchés des Pommes de terre, «ces tubercules qui sont d’un si grand
-usage en Angleterre[396]». Il s’ensuit que, sous Louis XIV, la Pomme de
-terre n’était pas inconnue à Paris, quoique rare. Trouverait-on
-aujourd’hui facilement sur les marchés parisiens ou chez les marchands
-de comestibles le Cerfeuil bulbeux, la Tétragone, le Chou marin et
-autres légumes assez cultivés pourtant dans les jardins bourgeois?
-
- [395] Denys Joncquet, _Hortus_, 1658.
-
- [396] _Voyage de Lister à Paris en 1698_, trad. par M. de Sermizelles;
- Paris, 1873, in-8.
-
-Une vingtaine d’années plus tard, la plante paraît cultivée en plein
-champ aux environs de Paris. Elle figure dans la plus ancienne Flore
-parisienne, le _Botanicon parisiense_ de Sébastien Vaillant, paru en
-1723, sous les noms vulgaires de Patate ou Truffe rouge, qui sont les
-noms primitifs de la Pomme de terre en France. Une seconde édition du
-même ouvrage, publiée en 1727 par Boerhaave, porte la même mention et,
-cette fois, avec le signe abréviatif us ce qui signifie que la Pomme de
-terre était cultivée et en usage, enfin qu’elle pouvait se rencontrer
-dans les champs aux environs de Paris. Au milieu du XVIIIe siècle, la
-Pomme de terre était entrée, à Paris même, sous le nom de Truffe, dans
-les habitudes culinaires du bas peuple. Ici nous avons une attestation
-concluante. En 1749, alors que Parmentier n’avait que 13 ans, de Combles
-publia son _Ecole du Potager_. Il a consacré le dernier chapitre de cet
-ouvrage à la description de la Truffe, ses différentes espèces, ses
-propriétés, sa culture[397]. Nous en donnons ci-après quelques passages:
-
- [397] _Ecole du Potager_, chap. LXXIX, éd. 1749.
-
-«Voici une plante dont aucun auteur n’a parlé, et vraisemblablement
-c’est par mépris pour elle qu’on l’a exclue de la classe des plantes
-potagères, car elle est trop anciennement connue et trop répandue pour
-qu’elle ait pu échapper à leur connaissance; cependant il y a de
-l’injustice à omettre un fruit qui sert de nourriture à une grande
-partie des hommes de toutes les nations; je ne veux pas l’élever plus
-qu’il ne mérite, car je connais tous ses défauts dont je parlerai; mais
-j’estime qu’il doit avoir place avec les autres, puisqu’il sert
-utilement et qu’il a ses amateurs; ce n’est pas seulement le bas peuple
-et les gens de la campagne qui en vivent dans la plupart de nos
-provinces; ce sont les personnes même les plus aisées des villes, et je
-puis avancer de plus par la connaissance que j’en ai, que beaucoup de
-gens l’aiment par passion: je mets à part si c’est affectation bien
-placée, ou dépravation de goût; il a ses partisans, cela me suffit.
-
-«... Un fait certain, c’est que ce fruit nourrit et que par la force de
-l’habitude il n’incommode point ceux qui y sont accoutumés de jeunesse;
-d’ailleurs il est d’un grand rapport et d’une grande économie pour les
-gens du bas état; ces avantages peuvent bien balancer ses défauts. _Il
-n’est pas inconnu à Paris_, mais il est vrai qu’il est abandonné au
-petit peuple et que les gens d’un certain ordre mettent au-dessous d’eux
-de le voir paroître sur leur table; je ne veux point leur en inspirer le
-goût que je n’ai pas moi-même; mais on ne doit pas condamner ceux à qui
-il plaît et à qui il est profitable.»
-
-En 1771, la Faculté de Médecine avait répandu à profusion un _Rapport
-sur l’usage des Pommes de terre_ afin de détruire les derniers préjugés
-qui empêchaient certaines personnes de consommer ces tubercules. Nous
-lisons à la page 2 de cette plaquette: «Vous savez, Messieurs, _qu’elles
-sont communes à Paris_, surtout parmi les gens que leur pauvreté met
-hors d’état de se procurer des aliments de bonne qualité, et cependant
-il y a peu d’années que la Pomme de terre se voit dans nos marchés assez
-communément pour dire qu’elles font partie de la nourriture du peuple».
-
-Une pièce de procédure des Archives départementales va éclairer mieux
-encore notre religion sur la question de savoir si la Pomme de terre
-était vulgaire ou non dans les environs de Paris avant la propagande de
-Parmentier:
-
-(_Archives de Seine-et-Oise_, série E. 1667, liasse): Plainte en date du
-19 septembre 1772 contre la fille de la veuve Riquet et la fille Claude
-Hamelin pour avoir volé des Truffes ou Pommes de terre à Marly-la-Ville
-(Seine-et-Oise), dans un champ appartenant à M. de Nantouillet. A la
-date du 22 septembre, sentence rendue contre les délinquantes qui
-avaient avoué sans vergogne avoir volé ces Pommes de terre et avaient en
-outre eu l’impudence de se moquer du garde-champêtre. Ce M. de
-Nantouillet n’était pas philanthrope à la façon de Parmentier, dont le
-seul rôle de vulgarisateur a été la plantation d’un immense champ de
-Pommes de terre qui devait être à dessein livré au pillage; et cela pour
-convaincre le bas peuple de l’innocuité d’un légume... que l’on volait
-couramment en plein champ, douze ans auparavant, aux portes de la
-capitale et que les pauvres gens, on le voit, mangeaient sans crainte de
-devenir lépreux.
-
-C’est pourquoi il ne faut pas chercher la cause de la lenteur de la
-propagation de la Pomme de terre dans de vains préjugés comme l’ont
-répété à satiété les Economistes et Parmentier. L’importance de ces
-préjugés a d’ailleurs été notablement exagérée par les écrivains. La
-plante n’était nullement tenue pour malsaine par la majorité des gens.
-
-La première et la principale cause de la défaveur de la Pomme de terre,
-avant le XIXe siècle, réside dans la mauvaise qualité des tubercules des
-variétés primitives. Avant leur amélioration par la culture et surtout
-par les semis, les Pommes de terre étaient indigestes, aqueuses, âcres
-ou amères, comme le sont les Pommes de terre sauvages du Chili, enfin
-immangeables, au moins pour les personnes habituées à une bonne
-nourriture. Là-dessus tous les auteurs sont unanimes. C’était,
-disent-ils, une nourriture grossière, indigeste, «bonne pour le peuple».
-La Pomme de terre ancienne ne ressemblait en rien à la nôtre qui est
-douce, farineuse, légère, digestible au point qu’elle est employée dans
-toutes les maladies chroniques de l’estomac et des intestins. La purée
-de Pomme de terre est même le seul aliment que peuvent digérer certains
-dyspeptiques. La Pomme de terre ancienne conservait une quantité
-appréciable de solanine, la substance vénéneuse des Solanées, que la
-culture a fait presque entièrement disparaître.
-
-On raconte que la reine Elisabeth, d’Angleterre, sur le conseil d’un
-philanthrope, invita un grand nombre de seigneurs à prendre part à un
-repas composé de mets uniquement préparés avec la Pomme de terre;
-elle-même n’y voulut pas toucher et bien lui en advint, car ces Pommes
-de terre étaient encore peu comestibles; les convives en eurent les
-entrailles tellement impressionnées qu’à la fin du banquet la reine se
-trouva seule à table[398].
-
- [398] _Intermédiaire des Curieux_, t. XXV, p. 314.
-
-La solanine est un poison très violent même pris en petite quantité. Les
-tubercules de Pomme de terre verdis à la lumière deviennent vénéneux. On
-a constaté des cas d’empoisonnement par l’ingestion de Pommes de terre
-avec leurs germes. Dans la croyance que la Pomme de terre était un fruit
-souterrain, on a dû autrefois la consommer dans tous ces états et même à
-l’état cru. On voit d’ici les résultats désastreux dus à l’ignorance et
-la défaveur jetée sur la Pomme de terre s’explique fort bien, car il est
-rare qu’un préjugé ne soit pas fondé sur une chose vraie. Ainsi on a
-constaté des éruptions eczémateuses chez des animaux nourris avec la
-pulpe de Pomme de terre. L’opinion ancienne que ce tubercule peut donner
-des maladies de peau, et même la lèpre, trouve sa justification: des cas
-pathologiques semblables ont été certainement observés autrefois sur
-l’homme et sur les animaux domestiques.
-
-Pour appuyer la légende de Parmentier, les ouvrages populaires font état
-d’un prétendu arrêt du Parlement de Besançon, daté de 1630, qui aurait
-interdit la culture de cette plante: «Attendu que la Pomme de terre est
-une substance pernicieuse et _que son usage peut donner la lèpre_,
-défense est faite, sous peine d’une amende arbitraire, de la cultiver
-dans le territoire de Salins.» Or cet arrêt est controuvé. En 1630, le
-Parlement de Besançon n’existait pas. Il était à Dôle et fut supprimé en
-1668 par le roi d’Espagne. M. Roze, auteur consciencieux, a recherché ce
-document dont les Edits généraux ne font pas mention. «On comprend,
-dit-il, qu’un édit sur la culture de la Pomme de terre devait appartenir
-à cette catégorie. Il n’a donc pas existé[399]».
-
- [399] _Histoire de la Pomme de terre_, p. 123.
-
-Nos pères, routiniers, certes, et ayant plus que nous une répugnance
-pour les choses nouvelles, avaient néanmoins trop de bon sens pour
-rejeter sans motifs sérieux une plante qui est aujourd’hui une des bases
-de l’alimentation. La Pomme de terre ancienne ne valait rien, c’est un
-fait incontestable. Autrement elle aurait été introduite dans la
-consommation aussi vite que l’a été le Topinambour dont les qualités
-culinaires ne sont pas comparables à celles de la Pomme de terre.
-
-La Pomme de terre non améliorée ne valait pas le Topinambour qui a
-figuré dans les menus de grands repas jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
-Les traités de cuisine montrent la Pomme de terre culinaire seulement
-vers le règne de Louis XVI[400], car, même à la fin du XVIIIe siècle, on
-n’avait pas encore amélioré suffisamment son tubercule au point de le
-rendre comestible pour les classes aisées. Nous avons cité plus haut de
-Combles et vu le peu d’estime qu’il avait pour la «truffe». Voici ce que
-dit de la Pomme de terre la grande _Encyclopédie_ (vol. XIII, p. 4,
-imprimé en 1774):
-
- [400] _Les Soupers de la Cour_, éd. 1778, t. III, p. 207.
-
-«Cette racine, de quelque manière qu’on l’apprête, est fade et
-farineuse. Elle ne saurait passer pour un aliment agréable; mais elle
-fournit un aliment assez abondant et assez salutaire aux hommes qui ne
-demandent qu’à se sustenter. On reproche avec raison à la Pomme de terre
-d’être venteuse, mais qu’est-ce que des vents pour les organes vigoureux
-des paysans et des manœuvres?».
-
-Cette citation méritait d’être reproduite, malgré ce qu’elle a d’assez
-rabelaisien. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’a pas précisément
-la réputation d’avoir donné asile aux préjugés. L’article Pomme de terre
-est dû à la plume d’Engel, agronome distingué. On peut croire que son
-appréciation est l’expression de la vérité.
-
-Nous reconnaissons maintenant pourquoi la culture de la Pomme de terre
-s’est généralisée si tard dans les pays riches, comme l’Ile-de-France,
-la Brie, la Beauce et autres terres à Froment, tandis qu’elle était
-acceptée à une date bien antérieure en Franche-Comté, Lorraine,
-Ardennes, Morvan, Cévennes, etc., pays très pauvres où les pauvres gens
-n’avaient pas le choix des aliments.
-
-On ne songeait pas autrefois à semer des graines de plantes potagères et
-économiques, comme on le fait aujourd’hui, dans le but d’en obtenir de
-nouvelles races plus avantageuses que les anciennes. Depuis son
-introduction en Europe, on avait constamment reproduit la Pomme de terre
-par plantation de tubercules. Tant que le mode de reproduction asexuée a
-été employé, la plante n’a pu varier et s’améliorer.
-
-Les améliorations brusques par _mutations gemmaires_ que l’on dit avoir
-constatées récemment ne se produisaient pas sans doute dans les
-anciennes cultures, puisque de Combles, en 1749, reprochait à la vieille
-variété rouge son âcreté qui lui faisait préférer pour la table la
-variété blanche ou la jaune: elle était demeurée à peu près ce qu’elle
-était, lorsqu’elle fut apportée à demi-sauvage du Nouveau Monde, à la
-fin du XVIe siècle!
-
-Le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, écrivain horticole distingué et
-directeur des jardins royaux, écrivait en 1837:
-
-«Il y a 60 ans que nous ne possédions encore que les deux variétés
-primitives: la rouge et la jaune, toutes les deux rondes; ces variétés
-étaient âcres et d’un goût si désagréable que les habitants de nos
-campagnes ont été naturellement portés à croire que les tubercules de
-cette plante étaient plutôt destinés à la nourriture des bestiaux qu’à
-celle de l’homme... les écrits qui parurent alors, loin d’indiquer les
-moyens d’y remédier, accusèrent la population de se laisser dominer par
-de vains préjugés qui l’exposaient à souffrir la famine. Ces écrits,
-vantés encore de nos jours, furent tout à fait inutiles au
-perfectionnement de la Pomme de terre, mais ne purent même atteindre le
-but qu’ils se proposaient, celui de convaincre les intéressés, qui alors
-ne lisaient point[401]».
-
- [401] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 397.
-
-Les semis et la culture nous ont donc donné nos excellentes Pommes de
-terre actuelles et ceci viendrait appuyer l’hypothèse de ceux qui
-admettent que la tubérisation est le résultat de l’action de
-microorganismes sur les tiges souterraines de la Pomme de terre.
-
-A une séance de la Société nationale d’Horticulture de France, en 1874,
-un membre rappela qu’à la date de 40 ou 50 ans auparavant, la Pomme de
-terre _de Hollande_, si farineuse, était sensiblement aqueuse; «une
-culture continue, observa M. Laizier, président du Comité de culture
-potagère, en a beaucoup amélioré la qualité et l’a rendue telle que nous
-la voyons aujourd’hui[402]».
-
- [402] _Jal Soc. nat. d’Horic. Fr._ 1874, p. 27.
-
-Consultons maintenant les écrivains horticoles anglais les plus éminents
-et nous verrons que leur appréciation des qualités culinaires de la
-Pomme de terre ancienne n’est guère favorable. Mortimer, dans
-_Gardener’s Kalendar_ (1708) dit que la Pomme de terre n’est pas aussi
-bonne ni aussi saine que le Topinambour, mais qu’elle peut être bonne
-pour les porcs. Bradley constate, vers 1719, qu’elle est inférieure en
-qualité au Salsifis, à la Betterave ou au Chervis. Enfin le
-_Dictionnaire de jardinage_ de Miller (éd. 1754) dit que les Pommes de
-terre sont méprisées par les riches qui les regardent comme une
-nourriture bonne seulement pour les pauvres gens.
-
-Une autre cause du peu d’empressement que la classe bourgeoise, pour qui
-les raisons d’économie sont secondaires, a mis à consommer la Pomme de
-terre, c’est que l’éducation du goût, l’accoutumance vis-à-vis de cet
-aliment n’était pas faite. La Pomme de terre semblait un mets fade,
-insipide ou pâteux à toutes les personnes qui n’en avaient pas mangé dès
-leur enfance. Plusieurs de nos correspondants, qui aiment beaucoup la
-Pomme de terre, nous ont affirmé que leurs grands parents, nés vers la
-fin du XVIIIe siècle, avaient une sorte de répugnance pour ce tubercule
-et n’en mangeaient jamais. Ceci est confirmé par une observation que fit
-Pépin, ancien jardinier-chef du Muséum, à une séance de la Société
-impériale d’Agriculture (2 février 1870): «Au commencement du XIXe
-siècle, dit-il, on comptait peu de variétés de Pomme de terre; on les
-cultivait seulement pour les animaux. Ce n’est que depuis 1820 que
-l’usage en a été introduit dans les classes aisées».
-
-Dans une _Notice sur les tubercules proposés pour remplacer la Pomme de
-terre_, écrite en 1850, le Dr F. Mérat, savant botaniste, vient encore
-corroborer les appréciations de tous les auteurs précités:
-
-«Il paraît qu’à son introduction en Europe, la Pomme de terre produisait
-peu de tubercules, qu’ils étaient petits et de chétive qualité, et comme
-on les goûtait crus, on ne pouvait que répugner à leur usage...
-
-«Cela explique pourquoi on fut si longtemps avant de s’en nourrir, et
-pourquoi on les donnait alors aux animaux plutôt que pour une prétendue
-répugnance pour une plante qui plaisait tant aux pourceaux; car nos
-pères n’étaient pas plus indifférents que nous pour ce qui est bon, et
-on les calomnie quand on prétend que les animaux que nous venons de
-nommer avaient plus d’esprit qu’eux en ne refusant pas de s’en
-nourrir... Il a fallu une longue culture et des soins appropriés pour
-amener cette plante à l’état d’être appétée par l’homme... Mais
-lorsqu’on s’est avisé d’en faire des semis, ce qui ne remonte guère qu’à
-soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a obtenu des variétés diverses
-parmi lesquelles il s’en est trouvé de plus délicates qui ont été plus
-goûtées.»
-
-C’est, en effet, à partir de 1760 que des cultivateurs eurent l’idée de
-faire des semis de graines de Pommes de terre. La plante était préparée
-à varier par une culture déjà ancienne. Des variétés nouvelles naquirent
-aussitôt; les tubercules plus gros, plus féculents, perdirent leur
-âcreté native et cette amélioration de la qualité de la Pomme de terre
-coïncida exactement avec la campagne de Parmentier. Ce facteur, si gros
-de conséquences pour la diffusion de la Pomme de terre dans les milieux
-bourgeois, a passé inaperçu de tous les auteurs qui se sont occupés de
-l’historique du précieux tubercule.
-
-Nous ne saurions donc trop répéter que Parmentier n’a ni introduit, ni
-vulgarisé la Pomme de terre en France. L’amélioration de la qualité de
-la Pomme de terre, l’habitude prise par la jeune génération d’user de ce
-nouvel aliment, ont été les seules causes de la propagation plus rapide
-de ce tubercule à la fin du XVIIIe siècle, et, sur ces causes,
-Parmentier ne pouvait avoir aucune influence. A-t-il seulement accéléré
-l’adoption de la Pomme de terre par les cultivateurs? C’est peu
-probable, et nous croyons avoir donné dans cette notice de bonnes
-raisons d’en douter. Aussi nous rééditerons à propos de la propagande
-tardive de Parmentier en faveur de la Pomme de terre, le mot très juste
-d’un de ses contemporains:
-
-M. Paton, directeur de l’Ecole forestière de Nancy, rappelait jadis un
-souvenir de famille dans une lettre écrite à propos de la brochure de M.
-Labourasse citée plus haut:
-
-«Mon grand-père maternel, dit-il, était pharmacien à l’armée de Moreau,
-sous les ordres de Parmentier, et je lui ai entendu souvent se moquer de
-son chef et de son invention, en disant qu’il n’était qu’un
-vulgarisateur d’une chose déjà vulgaire».
-
-Le rôle de Parmentier dans la propagation de la Pomme de terre fut en
-réalité très modeste. Concédons qu’il a, le premier, fait l’analyse
-chimique de la Pomme de terre, qu’il a montré la place de cette plante
-dans les assolements et indiqué quelques bonnes méthodes de culture. Il
-a été en outre un chimiste remarquable qui a rendu de grands services en
-perfectionnant la mouture du Blé, la fabrication des eaux-de-vie, des
-vinaigres, du sucre, etc. Il a découvert le sucre de fécule ou glucose
-et ses propriétés. Cela suffit pour que Parmentier conserve des droits à
-la reconnaissance de l’humanité.
-
-Quelques mots sur la synonymie de la Pomme de terre peuvent compléter
-utilement l’historique de l’introduction de ce tubercule en France.
-
-Les botanistes de la Renaissance, sans se soucier de l’invraisemblance
-de leurs déterminations, ont voulu reconnaître dans la Pomme de terre
-américaine une plante des Anciens. Pour Clusius, ce devait être
-l’_Arachidna_ de Théophraste, tandis que Cortusus reconnaissait dans la
-plante nouvelle le _Picnocomon_ de Dioscoride. L’espagnol Acosta a
-donné, le premier, à la Pomme de terre son nom péruvien _papas_ (Papas
-radix). Besler, dans son _Hortus Eystettensis_ (1613), l’appelle _papas
-Peruanorum_. (Papas des Péruviens). On pourrait rapprocher du celtique
-_papa_ bouillie, purée (vieux français _de la pape_), ce mot _papas_ qui
-paraît signifier chez les Péruviens racine alimentaire. Mais c’est là,
-sans doute, une pure coïncidence. Parkinson (1629) a nommé la Pomme de
-terre _Battata Virginianorum_ (Batate de Virginie), pour la distinguer
-de la vraie Patate des Espagnols connue depuis longtemps. La Patate,
-tubercule d’une plante de la famille des Convolvulacées ou des Liserons,
-se dit en anglais _Batata_ qui est le nom espagnol et portugais de cette
-plante emprunté à la langue des indigènes de l’île d’Haïti
-(Saint-Domingue), sur le témoignage de Peter Martyr (1511-16) et de
-Navagerio (1526).
-
-L’analogie qui existe entre les deux tubercules a produit une confusion
-de noms dont on retrouve les traces aujourd’hui, puisque la Pomme de
-terre s’appelle encore Patate dans le midi de la France, principalement
-dans le Bordelais, quelques parties de la Normandie et de la Bretagne.
-Dans la Vendée et le Bocage on prononce _pataque_ et _patache_ dans
-l’Anjou. _Patraque jaune_ est le nom d’une très ancienne variété de
-Pomme de terre. _Potato_ des Anglais n’est qu’une corruption du terme
-caraïbe _Batata_ ou _Patata_. Bauhin, au XVIIe siècle, reconnaissant une
-Solanée dans la plante nouvelle, lui donna le nom scientifique de
-_Solanum tuberosum esculentum_.
-
-C’est Duhamel, dans son _Traité de la culture des terres_ (1755) qui a
-consacré le nom de Pomme de terre et cette dénomination a prévalu en
-France sur les anciens synonymes: Truffe, Cartoufle, Patate, mais
-Furetière, dans son dictionnaire, imprimé à la fin du XVIIe siècle,
-donnait déjà ce nom comme synonyme de Truffe rouge.
-
-Truffe est le nom primitif de la Pomme de terre en Italie et en France.
-En italien moderne _Tartufo bianco_ ou _Patata_. Truffe se dit encore
-pour Pomme de terre dans le Lyonnais et le Forez. Dans les patois
-savoyard et genevois, Pomme de terre se dit _tufelle_. En Languedoc
-_tufère_ ou _tufène_. Dans tout le Comtat, province qui appartenait au
-Pape avant la Révolution, la Pomme de terre porte en langage vulgaire le
-nom de _tartifle_, de l’italien _tartufo_, Truffe, dont le radical se
-trouve dans _trufa_, tromperie[403] parce que la Truffe, Champignon, se
-cache sous terre. Ainsi fait la Pomme de terre, que l’on prenait pour un
-fruit souterrain, d’où le nom Truffe rouge, parce que la variété rouge
-était la plus commune autrefois. Ainsi fait, au figuré, Tartufe
-l’hypocrite, qui dissimule ses sentiments pour mieux tromper[404]. Le
-_Kartoffel_ des Allemands--c’est chez eux le nom de la Pomme de
-terre--est une corruption de l’italien _taratouffli_, Truffe de terre.
-_Cartoufle_, qui s’emploie dans quelques pays français, dérive du mot
-allemand. Nous avons vu qu’Olivier de Serres, au XVIe siècle,
-connaissait sous ce nom la Pomme de terre que l’Est de la France a
-vraisemblablement reçue de la Suisse allemande. Cependant, pour quelques
-lieux français (Anjou et Maine), il est possible que ce terme ne remonte
-qu’à l’invasion de 1815. Les soldats allemands demandaient souvent des
-_Kartoffen_; les paysans adoptèrent ce nom d’abord en plaisantant, puis
-par habitude. _Crompire_, employé pour Pomme de terre, dans la Lorraine
-allemande, en Alsace, dans quelques parties de la Belgique, est un mot
-flamand dénaturé de _grund birn_ ou _grond peer_, poire de terre[405].
-
- [403] Le vieux français possédait le verbe _trufer_, tromper.
-
- [404] De l’origine du mot Tartufe (_Revue des Provinces_, 1865, p.
- 322).
-
- [405] Voir _Intermédiaire des Curieux_, I, p. 154; XXI, p. 91, 172,
- 251, 410; XXV, p. 409; XXVI, p. 70.
-
-Les variétés de Pommes de terre sont aujourd’hui fort nombreuses.
-Limitées aux deux races primitives pendant plus de 200 ans, l’agronome
-Engel en comptait déjà 40 sortes en 1777 que Parmentier réduit à 12 en
-1789. Lorsque la Société d’Agriculture de la Seine réunit en 1815 les
-variétés en usage, il s’en trouva 120 environ qui furent confiées à M.
-de Vilmorin. C’est l’origine de la collection actuelle de Verrières qui
-en comprend plus de 800[406]. La plupart des variétés anciennes sont
-disparues par caducité. Une douzaine vivotent péniblement, mais la
-_Chave_, la _Marjolin_ et la _Vitelotte_ sont toujours largement
-cultivées. La _Schaw_ ou _Chave_, ou _Patraque jaune_, avait été
-rapportée d’Angleterre en 1810. _Segonzac_ ou _Saint Jean_, lancée en
-1839 par Morel de Vindé, ne paraît guère différente.
-
- [406] Vilmorin (Henri de), _Catalogue méthodique et synonymique des
- principales variétés de Pommes de terre_. 3e éd., 1902.
-
-La _Marjolin_ est d’origine anglaise. C’était l’_Early Kidney_ ou
-_rognon hâtif_. Dès 1815 on avait en France la variété _Cornichon
-jaune_, sorte analogue. M. Hardy la cultive au Potager de Versailles, en
-1824, sous le nom de Pomme de terre hâtive. On doit le nom de
-_Marjolin_, féminisé quelquefois en _Marjolaine_, au comte Lelieur[407].
-Poiteau paraît l’avoir appelée Pomme de terre _hétéroclite_[408].
-
- [407] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 396.
-
- [408] _Ann. Soc. d’Hortic._ 1831 (t. IX, p. 204).
-
-Rentrent dans la catégorie des Pommes de terre oblongues, lisses, à
-chair jaune, aux yeux peu marqués: _Marjolin Tétard_ (H. Rigaud avant
-1870) obtenue par Tétart, cultivateur à Groslay[409]; _Royale_ ou _Royal
-ash-leaved Kidney_, obtenue en 1864 par Thomas Rivers dont
-l’établissement était à Sawbridgeworth (Angleterre); _Belle-de-Fontenay_
-(H. Rigaud, 1893); _Belle de Juillet_, semis de Paulsen qui l’a nommée
-en allemand _Juli_, d’où l’on a fait en France _Belle de Juillet_
-(Vilmorin, 1898); _Joseph Rigault_ obtenue en 1879 par J. Rigault,
-cultivateur de Pommes de terre à Groslay, mise au commerce en 1884; _à
-feuilles d’ortie_ (Courtois-Gérard, 1864). La variété _Jaune de
-Hollande_ ou _Parmentière_ a une histoire obscure que M. Mottet a essayé
-d’éclaircir[410]. Elle a été pendant plus d’un siècle la première pour
-la table. Elle paraît connue maintenant sous les noms de _Quarantaine de
-la Halle_, ou _de Noisy, Marjolin tardive_ _Hollande_ est un nom
-commercial qui s’applique à beaucoup de variétés à chair jaune et à peau
-lisse. _Pousse debout_ (Thierry-Tollard vers 1847) a remplacé l’ancienne
-_Rouge longue de Hollande_. _Victor_, encore plus hâtive que la
-_Marjolin_, est une variété peu ancienne. Obtenue en Angleterre, elle
-était encore rare en 1887. _Reine des Polders_ (Vilmorin, 1893) paraît
-avoir été cultivée d’abord dans les polders de la baie du Mont
-Saint-Michel vers 1890; mise au commerce par Vilmorin en 1892-93, mais
-il y a une autre race _Des polders_ (Van Geert 1852). _Magnum Bonum_
-variété obtenue par James Clark, de Christchurch (Hampshire) vers 1878,
-mise au commerce par Sutton; _Institut de Beauvais_, nouvelle en 1886, a
-été obtenue dans l’établissement de ce nom; _Saucisse_ ou _Généreuse_,
-commençait à se répandre vers 1867. _Early rose_, ou _Rose hâtive_,
-aurait été obtenue aux Etats-Unis en 1867 par M. Bressee, de Brandon. On
-la vendait alors 60 dollars le boisseau. Gloède, horticulteur à
-Beauvais, l’a figurée dans son catalogue dès 1869, mais elle n’a guère
-été connue en France qu’en 1871.
-
- [409] Rapport _Jal Soc. nat. d’Hortic. Fr._ 1876, p. 124.
-
- [410] _Revue Horticole_, 1899, p. 389.
-
-Il se fait un grand commerce de Pommes de terre hâtées à Roscoff, et
-dans le Finistère, à Saint-Pol-de-Léon, à Jersey. La plus grande partie
-est destinée à l’Angleterre. Les premières Pommes de terre hâtives
-arrivent d’Algérie, puis du Vaucluse, surtout de Barbentane.
-
-Serait-il possible de remplacer la Pomme de terre par d’autres
-tubercules féculents qui rendraient les mêmes services? L’expérience en
-a été faite. A partir de 1845, pendant plusieurs années, à la suite de
-l’invasion de la maladie de la Pomme de terre causée par le _Phytophtora
-infestans_, on craignit la disparition complète du précieux tubercule.
-On expérimenta diverses plantes américaines à racines féculentes
-alimentaires consommées par les aborigènes, entre autres l’_Apios
-tuberosa_, l’_Arracacha_, l’_Ulluco_ et d’autres encore. Tous ces essais
-de culture sont restés infructueux: la Pomme de terre n’a pas de
-succédanés.
-
-
-
-
-TOPINAMBOUR
-
-(_Helianthus tuberosus_ L.)
-
-
-Le Soleil vivace, à tiges annuelles, à rhizomes renflés en forme de
-tubercules, qui a nom Topinambour, est originaire du Nouveau Monde,
-comme toutes les autres espèces du genre _Helianthus_, plantes de la
-famille des Composées répandues en grand nombre dans les régions
-tempérées et froides de l’Amérique du nord.
-
-L’histoire du Topinambour ne commence qu’au XVIIe siècle avec la
-colonisation française du Canada. La côte du Canada fut découverte en
-1497 par Sébastien Cabot. François Ier prit possession de ce pays qu’on
-appela la Nouvelle-France. En 1534, Jacques Cartier explora le golfe du
-Saint-Laurent et fonda le port de Sainte-Croix, premier établissement
-français au Canada. Le navigateur Champlain, envoyé en mission par Henri
-IV, fonda plus tard Québec et, dès lors, les colons affluèrent à la
-Nouvelle-France.
-
-Nous savons par les _Relations_ des anciens voyageurs que les premiers
-émigrés dans ces contrées inhospitalières subirent de grandes
-privations. Pour échapper à de fréquentes famines, ils durent apprendre
-des Hurons et des Algonquins la recherche des racines sauvages
-comestibles. Mais il n’est pas facile de distinguer sous le nom de noix
-de terre ou autres appellations comme truffes, poires de terre ou pommes
-de terre, que les voyageurs leur donnaient, les trois ou quatre
-tubercules mangés par les Indiens d’Amérique: _Solanum tuberosum_,
-_Apios_, Topinambour, _Aralia trifolia_ et un _Cyperus_. Leurs
-descriptions, brèves et vagues, prêtent à confusion surtout entre les
-tubercules de l’_Apios_ et ceux du Topinambour. Il ne paraît pas
-douteux, cependant, que Champlain, dès 1603, avait réellement vu entre
-les mains des indigènes du Nord des Etats-Unis actuels «des racines
-qu’ils cultivent, lesquelles ont le goût d’Artichaut»[411]. Des
-botanistes comme Asa Gray et Decaisne auxquels nous devons beaucoup de
-nos renseignements sur l’histoire du Topinambour admettent que Champlain
-parle de l’_Helianthus tuberosus_[412]. Lescarbot, un des colonisateurs
-du Canada, fait allusion à cette même plante dans la 3e éd. de son
-_Histoire de la Nouvelle-France_: «Il y a encore en cette terre certaine
-sorte de racines grosses comme naveaux ou truffes, très excellentes à
-manger, ayant un goût retirant aux cardes (Cardons), voire plus
-agréable, lesquelles, plantées, multiplient comme par dépit en telle
-façon que c’est merveille»[413]. Lescarbot ajoute que ces racines sont
-bonnes cuites sous la cendre ou mangées crues avec du poivre, sel et
-huile. «Nous avons apporté quelques-unes de ces racines en France
-lesquelles ont tellement multiplié, que les jardins en sont maintenant
-garnis, mais j’en veux mal à ceux qui les font nommer Topinambaux aux
-crieurs des rues; les sauvages les appellent _chiquebi_». Sur ce point,
-Lescarbot se trompe: _chiquebi_ était le nom sous lequel les Algonquins
-désignaient les tubercules de l’_Apios_.
-
- [411] _Voyage de Champlain_, réimpression 1830, t. I, p. 110.
-
- [412] Voir _American Journal of Science_, 1877 (XIII); 1883
- (XXVI).--_Flore des Serres_, t. XXIII, p. 112.
-
- [413] _Hist. de la Nouvelle-France_, l. VI, p. 931 (3e éd. 1618).
-
-Dans tous les cas, il est intéressant de constater que le Topinambour,
-introduit en France quelques années plus tôt, était répandu en 1618 dans
-les jardins et déjà denrée populaire; ce qui s’explique par la
-prodigieuse multiplication de la plante et la facilité de sa culture.
-
-Claude Mollet, jardinier royal, confirme l’extension de la plante
-nouvelle en France vers 1610-1615, époque de la rédaction de son _Traité
-de jardinage_: «Les gros Treufles (Truffes), dit-il, sont fort bonnes
-(_sic_) à manger en Caresme, les faisant cuire dans la braise comme les
-poires, et après qu’ils sont cuits, les peler, et leur faire une saulce
-comme à des Artichaux; en les mangeant, ils ont le même goût
-d’Artichaux»[414].
-
- [414] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 150.
-
-Decaisne cite encore le passage suivant d’un auteur contemporain de
-Mollet et de Lescarbot: «Depuis quelques années en çà, nous avons
-recouvert une plante qui, à bon droit, doit être mise au rang des
-_herbes du Soleil_; le vulgaire l’appelle Truffe du Canada. Cette racine
-est si bonne à manger bouillie dans de l’eau avec du sel ou cuite sous
-la cendre, qu’il semble que l’on mange des cardes (Cardons). Nous
-l’appellerons doncques _Herba Solis radice et flore prolifero_[415].»
-
- [415] Ant. Colin, _Histoire des Drogues, Epiceries_, etc. _qui
- naissent aux Indes_, Lyon (1619).
-
-Gabriel Sagard, missionnaire Récollet de saint François, parlant des
-racines consommées par les sauvages des Etats-Unis et du Canada indique
-aussi les noms vulgaires portés en France par le Topinambour au début de
-sa vulgarisation: «Les racines que nous appelons canadiennes ou pommes
-de Canada... dit-il dans le _Grand voyage du pays des Hurons_ (1632).
-
-Pommes de Canada, du nom de son pays d’origine, et Truffes du Canada ont
-donc été les noms primitifs du Topinambour qui a encore eu les synonymes
-suivants: Artichaut du Canada, ou simplement Canada, Tartifle, qui ont
-été aussi les noms de la Pomme de terre.
-
-Les Flamands et les Wallons adoptèrent le nom de poire de terre
-(grond-peer), d’où est venu _cronpire_, réservé plutôt aujourd’hui à la
-Pomme de terre. Le nom anglais du Topinambour: _Jerusalem Artichoke_,
-Artichaut de Jérusalem, est une corruption de l’italien _Girasole_
-(Tournesol ou Soleil) combiné avec le goût de fond d’Artichaut des
-tubercules du Topinambour.
-
-La plante appelée Cartoufle, de l’italien _Tartuffi_, truffe, si peu
-clairement décrite par Olivier de Serres en 1600, n’est pas le
-Topinambour comme Parmentier l’a cru et comme on le voit dans une note
-de la belle édition de 1804 du _Théâtre d’Agriculture_. C’est la Pomme
-de terre.
-
-Le mot Topinambour, qui a prévalu en France, a une origine populaire due
-à une circonstance particulière. Un événement de l’année 1613 qui amusa
-tous les Parisiens fut l’arrivée de six sauvages Tupinambas de la côte
-du Brésil. Ces Indiens, de la grande famille des Caraïbes, avaient été
-les alliés de la France au XVIe siècle.
-
-Malherbe écrit, à la date du 15 avril 1613, au célèbre Peiresc:
-«Aujourd’hui, le sieur de Razilly qui depuis quelques jours est de
-retour de l’île de Maragnon, (ou Maragnan, île du Brésil) a fait voir à
-la Reine six Toupinamboux qu’il a amenés de ce pays-là. En passant par
-Rouen, il les fit habiller à la française: car, selon la coutume du
-pays, ils vont tout nus, hormis quelque haillon noir qu’ils mettent
-devant leurs parties honteuses; les femmes ne portent du tout rien. Ils
-ont dansé une espèce de branle sans se tenir par les mains et sans
-bouger d’une place; leurs violons étoient une courge comme celles dont
-les pèlerins se servent pour boire, et dedans il y avoit comme des clous
-ou des épingles[416].»
-
- [416] _Lettres de Malherbe_, éd. Lalanne, t. III p. 297, 314, etc.
-
-A l’exemple de la Cour, tout Paris voulut voir danser la «sarabande» des
-pauvres sauvages. Mais, deux mois après leur arrivée, trois Toupinamboux
-étaient déjà morts. On se hâta de baptiser les survivants et le roi fut
-leur parrain, ce qui porta à son comble la popularité des
-Toupinamboux[417]. Il est probable que les tribus des Tupi-Guarani du
-Brésil cultivaient le nouveau tubercule qui commençait à se répandre en
-France vers 1613. Par suite de cette coïncidence, la langue vulgaire
-adopta pour le légume exotique le nom des Toupinamboux en le modifiant
-légèrement.
-
- [417] _Mercure de France_, 1613, p. 175.
-
-De là vint aussi la croyance à l’origine brésilienne du Topinambour que
-Linné a consacrée dans son _Species_; mais dans son _Hortus
-Cliffortianus_, où il est d’ordinaire plus exact au point de vue de la
-géographie botanique, il donne à la plante sa véritable origine
-nord-américaine. Plusieurs botanistes éminents suivaient naguère la
-première référence linnéenne sans songer à l’impossibilité de la
-naturalisation d’une plante des pays équatoriaux sous le dur climat du
-Canada.
-
-Le _Phytopinax_ de Bauhin (1596) ne connaît pas encore le Topinambour,
-mais le _Pinax_ de 1623 l’appelle _Chrysanthemum Canada quibusdam_,
-_Canada_ et _Artichoki sub terra aliis_.
-
-Le botaniste italien Fabio Colonna qui avait vu la plante dans le jardin
-du cardinal Farnèse, à Rome, est le premier qui ait décrit
-scientifiquement le Topinambour, en 1616, sous le nom de _Flos Solis_ ou
-_Aster Peruanus_. Il a donné aussi la première figure de cette Composée
-dont l’aspect ancien est assez différent de ce que nous voyons dans nos
-jardins: la plante est très rameuse et de port pyramidal[418].
-
- [418] _Ecphasis_, l. II, p. 13, et _Botanical Mag._ t. 7545.
-
-Le Topinambour a été introduit en Angleterre en 1617. A cette date, John
-Goodyer, de Maple Durham, Hampshire, reçut d’un Français, M.
-Franqueville, de Londres, deux petits tubercules qu’il planta et soigna
-si bien qu’avant 1621 il aurait pu approvisionner de tubercules la ville
-d’Hampshire. Goodyer écrivit une notice sur la culture de cette plante
-et l’adressa à T. Johnson qui l’inséra dans sa 2e édition de l’_Herball_
-de Gérarde (1636). Auparavant, Parkinson avait figuré le Topinambour
-sous le nom de Battatas of Canada dans son _Paradisus_ (1629). Dans son
-_Theater of Plants_ (1640), il l’appelle Artichaut de Jérusalem, nom qui
-a prévalu en Angleterre.
-
-Dès le temps de Parkinson, le Topinambour entrait dans la confection des
-pâtisseries anglaises, avec les Marrons, Dattes et Raisins secs; il
-était cultivé en si grande quantité que le bas peuple commençait à le
-mépriser, ce qui s’explique assez: le Topinambour répugne vite si l’on
-en mange souvent.
-
-L’Italie semble avoir reçu le Topinambour du Pérou avant 1616.
-
-Pierre Hondt fit connaître le Topinambour à la Belgique. Il donna une
-description détaillée de ce végétal qu’il désignait sous le nom
-d’Artichaut souterrain.
-
-Van Ravelingen, continuateur de Dodoens, nous apprend qu’on cultivait
-les «Canadas» en grand en Belgique et en France dès 1613[419]. C’était,
-disait-il, une nourriture commune. En France, et dans les Pays-Bas, on
-mangeait les racines cuites, assaisonnées de poivre. En Zélande, c’était
-un aliment quotidien de novembre à Pâques. On pelait les tubercules et
-on les passait dans la farine, puis on les mangeait frits au beurre.
-D’autres fois on les coupait en tranches, on les rôtissait sur la poële
-et on les saupoudrait de sucre; on les mangeait en guise de Panais
-sucré. Ou bien encore on cuisait les tubercules entre deux plats avec du
-beurre et de l’huile fine et un assaisonnement de sel, poivre,
-gingembre, muscade, cannelle, clous de girofle.
-
- [419] _Jal d’Agric. de Belgique_, t. I (1848), p. 49 et suiv.
-
-Le savant auteur Van Sterbeeck fut un grand admirateur du Topinambour;
-il en avait compris l’importance pour l’Agriculture. Il nous apprend
-qu’en 1658 le Topinambour, connu sous le nom de Canada, était cultivé en
-grand sur les digues près d’Anvers, que de son temps, l’homme mangeait
-les jeunes feuilles de cette plante, cuites et mélangées avec des Choux.
-On les mangeait en guise d’Epinards, bref ces feuilles étaient un vrai
-légume[420]. En Virginie, on mentionne le Topinambour comme cultivé sous
-le nom d’_Hartichoke_ en 1648 par les colons anglo-américains.
-Aujourd’hui on le rencontre dans les contrées les plus reculées, en
-Perse, dans l’Inde, Afghanistan, etc.
-
- [420] _Jal d’Agric. pratique de la Belgique_, t. I (1848), p. 47.
-
-En France, ce tubercule a été beaucoup cultivé au XVIIe siècle pour la
-table alors que la Pomme de terre était pour ainsi dire inconnue. On le
-considérait comme un mets délicat quoique ordinaire et tous les livres
-de cuisine le font figurer sur les menus. D’ailleurs il était connu sous
-le nom de Pomme de terre autant que sous celui de Topinambour. Le
-_Jardinier françois_, de Bonnefons (1651), dit: «Taupinambours ou Pommes
-de terre, ce sont des racines rondes qui viennent par nœuds et que l’on
-mange dans le caresme en forme de fonds d’Artichaux». Lemery (_Traité
-des aliments_, 1709), de Combles, la _Nlle Maison rustique_, au XVIIIe
-siècle, appellent ce légume Pomme de terre. C’est le synonyme que
-donnent aussi les grands dictionnaires du XVIIe siècle. Furetière (1690)
-dit à l’article «Taupinambour»: «racine ronde que les pauvres gens
-mangent cuite avec du sel, du beurre et du vinaigre. On l’appelle
-autrement Pomme de terre.»
-
-Au XVIIIe siècle, la culture du Topinambour périclita au fur et à mesure
-que s’étendit celle de la Pomme de terre véritable. De Combles (1749)
-donne une appréciation peu favorable au Topinambour: «Voici le plus
-mauvais légume dans l’opinion générale; cependant le peuple qui est la
-partie la plus nombreuse de l’humanité s’en nourrit, je dois par
-conséquent placer ce légume avec les autres. Les fruits (tubercules)
-sont de la grosseur d’un œuf; cette plante est venue d’Amérique, du pays
-des Topinambours, d’où elle tire son nom[421].
-
- [421] _Ecole du Potager_ (1749), t. II, p. 573.
-
-En effet, si l’on n’admettait plus de son temps le Topinambour sur les
-tables bourgeoises, comme on le faisait au XVIIe siècle, sa culture
-prospérait dans tous les pays pauvres de l’Europe. Nous voyons que, sur
-la réclamation du clergé du comté de Namur, le prince Charles de
-Lorraine établit en Belgique des dîmes sur les Topinambours par décret
-en date du 7 février 1763[422].
-
- [422] _Recueil des Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens_, IX, p. 2.
-
-Il est assez inexplicable que, pour une plante aussi largement cultivée
-depuis 250 ans et répandue à l’état sauvage sur une grande partie des
-Etats-Unis, l’identité spécifique de l’_Helianthus tuberosus_ soit
-restée si longtemps douteuse, et son pays d’origine méconnu. Depuis 1884
-seulement, on est fixé sur ces différents points. L’_Helianthus
-doronicoides_ Lamk. n’est pas, comme on le croyait, la souche de nos
-Topinambours cultivés. L’_Helianthus tuberosus_ est une espèce
-distincte, reconnue bien spontanée dans le Bas-Canada où Champlain
-l’avait vue autrefois; il existe aussi au Sud de l’Arkansas, dans la
-Géorgie centrale, sur le territoire d’Indiana. L’espèce _doronicoides_,
-de Lamarck, fort différente, a les feuilles opposées, sessiles, jamais
-cordiformes et les rhizomes non renflés. Le _Botanical Magazine_, tab.
-7545, a donné la figure du Topinambour sauvage.
-
-Le Topinambour n’est guère cultivé dans les potagers français. En
-employant pour l’usage culinaire certaines variétés améliorées à saveur
-plus fine, il formerait un légume de second ordre. Un auteur dit que le
-Topinambour _frit_ est une véritable friandise.
-
-Victor Yvart, fameux agronome, a introduit le Topinambour dans la grande
-culture en 1790. Là on en tire un parti avantageux pour la nourriture du
-bétail. L’inuline, matière amylacée liquide qui remplace la fécule dans
-les tubercules de Topinambours et qui se trouve aussi chez d’autres
-plantes: Grande Aunée (_Inula Helenium_), Dahlia, etc. fut découverte en
-1804 par Valentine Rose.
-
-Les tubercules des variétés améliorées sont plus arrondis, moins
-mamelonnés que ceux du type ordinaire. Nous citerons: Topinambour
-_Patate_ (Vilmorin 1895); T. _blanc amélioré_ (Vilmorin 1908). Les
-tubercules épais, de forme régulière, de ces variétés sont recherchés,
-paraît-il, par quelques fabricants de conserves qui savent très bien les
-convertir en fonds d’Artichaut de «qualité supérieure». Voilà, souvent,
-à quoi sert le progrès!
-
-
-
-
-Légumineuses
-
-
-
-
-FÈVE
-
-(_Faba vulgaris_ Mœnch)
-
-
-Parmi les substances comestibles d’origine végétale, les graines des
-Légumineuses se placent au premier rang. Il n’est pas d’aliments
-végétaux plus riches en matières azotées, et par conséquent plus
-nutritifs, que la fécule de la Fève, de la Lentille, du Pois et du
-Haricot.
-
-Cultivées dès les temps préhistoriques, les Légumineuses ont dû suppléer
-bien souvent à l’insuffisance des Céréales. Nous savons que chez les
-Hébreux, en Grèce, à Rome, dans l’ancienne France, on mélangeait, en
-temps de famine, à la farine de Froment celle de la Fève ou de la
-Lentille pour en faire un pain grossier, indigeste, mais très
-nourrissant.
-
-L’origine de la Fève est incertaine. On l’a vaguement indiquée autrefois
-comme étant spontanée au midi de la mer Caspienne, en Perse, en
-Mauritanie. Ces indications n’ont pas été confirmées par les voyageurs
-modernes. D’ailleurs de Candolle a reconnu erronés les renseignements
-donnés sur ce sujet par quelques anciens botanistes; leurs herbiers ne
-présentent pas non plus aucun échantillon de Fève à l’état spontané.
-Pour l’Afrique du Nord, dit de Candolle, le botaniste Cosson, qui a le
-mieux exploré cette région, n’a vu nulle part la Fève sauvage. Munby a
-mentionné la Fève comme spontanée en Algérie, à Oran; mais comme les
-Arabes cultivent beaucoup la Fève, elle se rencontre peut-être
-accidentellement hors des cultures. Il ne faut pas oublier cependant que
-Pline (l. XVIII, c. 12) parle d’une Fève sauvage en Mauritanie; il
-ajoute qu’elle est dure et qu’on ne peut pas la cuire, ce qui fait
-douter de l’espèce. Les botanistes qui ont écrit sur l’Egypte et la
-Cyrénaïque, en particulier les plus récents, donnent la Fève pour
-cultivée[423].
-
- [423] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 253.
-
-En somme, on n’a jamais vu la Fève sauvage et pourtant les régions d’où
-la plante sort indubitablement ont été explorées par maints botanistes.
-
-Ici nous citons textuellement de Candolle: «Quant à l’habitation
-spontanée de la Fève, il est possible qu’elle ait été double il y a
-quelques milliers d’années, l’un des centres étant au midi de la mer
-Caspienne, l’autre dans l’Afrique septentrionale. Ces sortes
-d’habitations que j’ai appelées disjointes sont rares dans les plantes
-dicotylédones, mais il en existe des exemples précisément dans les
-contrées dont je viens de parler. Il est probable que l’habitation de la
-Fève est depuis longtemps en voie de diminution et d’extinction. La
-nature de la plante appuie cette hypothèse, car ses graines n’ont aucun
-moyen de dispersion et les rongeurs et autres animaux peuvent s’en
-emparer avec facilité. L’habitation dans l’Asie occidentale était
-peut-être moins limitée jadis que maintenant et celle en Afrique à
-l’époque de Pline, s’étendait peut-être plus ou moins. La lutte pour
-l’existence, défavorable à cette plante, comme au Maïs, l’aurait
-cantonnée peu à peu et l’aurait fait disparaître, si l’homme ne l’avait
-sauvée en la cultivant»[424].
-
- [424] _Loc. cit._, p. 256.
-
-Un article récent de M. le Dr Trabut vient appuyer les observations si
-judicieuses d’A. de Candolle. Ce botaniste a trouvé la Fève spontanée en
-Algérie dans les jachères indigènes de la région dite le _Sersou_. Les
-femmes arabes récoltent ces Fèves, de taille très réduite, qui
-présentent une grande analogie avec certaines Féverolles. La graine est
-beaucoup plus dure que celle des races cultivées; elle gonfle plus
-difficilement dans l’eau et cuit très mal; ce qui confirme l’observation
-de Pline sur la Fève de Mauritanie. C’est avec le _Faba celtica nana_
-récolté par Heer dans les débris des habitations lacustres de la Suisse,
-que la Fève de Sersou a le plus d’analogie. Les dimensions de 6 à 9 m/m
-qui sont celles des graines du Sersou, comme des graines des palafittes,
-sont dépassées par toutes les races actuellement cultivées[425].
-
- [425] Dr Trabut, L’indigènat de la Fève en Algérie (_Bull. Soc. bot.
- de Fr._, 1910, nº 5, p. 424 et 1911, p. 3).
-
-La culture de la Fève est préhistorique en Europe, en Asie-Mineure, en
-Egypte, d’après les découvertes archéologiques modernes. Elle paraît en
-compagnie des Céréales et d’autres Légumineuses, dès l’âge de la pierre,
-dans les souterrains d’Aggetelek, en Hongrie. Une variété de Fève, à
-graines beaucoup plus petites que celles de la Féverolle, sans doute
-très voisine de la forme sauvage, et que M. Heer a nommée _Faba
-celtica_, était cultivée à l’époque de l’âge du bronze par les habitants
-des cités lacustres de la Suisse, de la Lombardie et de la Savoie[426].
-Schliemann a recueilli quantité de Fèves carbonisées dans les ruines de
-la seconde ville préhistorique de la colline d’Hissarlik qu’il suppose
-être la Troie célébrée par l’_Iliade_[427]. En Egypte, des semences ont
-été trouvées dans des tombes de la XIIe dynastie (2.200 à 2.400 av.
-J.-C.)[428].
-
- [426] Heer, _Pflanzen der Pfahlbauten_, p. 22.
-
- [427] _Ilios_, éd. française (1885), p. 6.
-
- [428] Schweinfurth, _Nature_, 1883, p. 314.
-
-La Bible cite deux fois ce légume sous le nom sémitique _pol_ ou _phul_,
-conservé par l’arabe _ful_ ou _foul_; en égyptien _aour_ ou _wour_ qui
-équivaut à _four_, _foul_, nom assez fréquent dans les listes
-d’offrandes funéraires[429]. D’après le _Livre des Rois_, qui date de
-mille ans environ avant notre ère, le roi David, fuyant devant son fils
-Absalon révolté, fut accueilli par les habitants de Mahanaïm qui lui
-offrirent du Blé, de l’Orge, des Fèves et des Lentilles. D’autre part,
-dans le _Livre d’Ezéchiel_, nous voyons que ce prophète reçut de Jéhovah
-l’ordre de se nourrir, pendant 390 jours, en signe d’affliction, d’un
-pain formé de Froment, d’Orge, de Fève, de Millet et d’Epeautre, parce
-que ce pain était celui que l’on mangeait en temps de disette.
-
- [429] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, art. _Fève_.
-
-La culture de la Fève doit être très ancienne dans l’Afrique
-septentrionale, car les Berbers possèdent un nom vernaculaire, _Ibiou_,
-qu’ils n’ont pas emprunté aux Sémites. Les Chinois ne possèdent la Fève
-que depuis le premier siècle avant l’ère chrétienne. Le général
-Chang-Kien la rapporta de l’Asie occidentale sous le règne de Wuti[430].
-
- [430] Bretschneider, _On the Study_, p. 15.
-
-Dans les temps historiques, on voit la Fève légume des plus cultivés.
-Les écrivains classiques la mentionnent assez souvent, ce qui montre
-qu’elle a été largement consommée par les Grecs, les Romains et autres
-peuples de l’antiquité, bien que certaines superstitions semblent avoir
-restreint l’usage de ce légume à la classe pauvre.
-
-Les préjugés relatifs à l’interdiction des Fèves comme aliment ont
-peut-être commencé en Egypte. Hérodote dit que les prêtres de ce pays
-ont tellement les Fèves en horreur qu’on n’en sème point dans toute
-l’Egypte et, si par hasard il en survient quelque plante, ils en
-détournent les yeux comme de quelque chose d’immonde. Ceci est
-manifestement exagéré. On semait des Fèves en Egypte. En dehors des
-prêtres, qui ont pu s’abstenir de cet aliment par pratique religieuse,
-la masse du peuple n’a jamais dédaigné la Fève, témoin la présence
-fréquente de ce Légumineux parmi les offrandes funéraires[431].
-
- [431] _Bulletin de l’Institut égyptien_, 1884, p. 7.
-
-La Fève a été un aliment populaire chez les anciens Grecs. L’_Iliade_
-d’Homère fait déjà allusion à la Fève, puis Théocrite, sous le nom de
-_Kuamos_; ce terme paraissant avoir le sens de graine comestible en
-général. C’est pourquoi Théophraste appelle la Fève _Kuamos ellenikos_,
-Fève grecque, pour la distinguer de la Fève d’Egypte qui est le fruit du
-Nélombo. On offrait des gâteaux de Fèves à certains dieux et déesses.
-Dans les fêtes que les Athéniens célébraient chaque année sous le nom de
-Pyanésies, en l’honneur d’Apollon, tout le monde devait manger des
-Fèves.
-
-Pythagore, fondateur d’une secte célèbre dans l’antiquité, et qui avait
-puisé ses idées philosophiques en Egypte, introduisit en Grèce les
-superstitions égyptiennes relatives à la Fève. Ses disciples
-considéraient la Fève comme quelque chose d’impur. Quoique végétariens,
-ils n’en mangeaient pas et refusaient même d’y toucher. L’histoire
-raconte que des pythagoriciens poursuivis par les soldats de Denys,
-tyran de Syracuse, arrivés devant un champ de Fèves, n’osèrent le
-traverser et se firent massacrer. Mais cette aversion pour la Fève, dont
-les motifs sont mal connus, car les pythagoriciens en faisaient un
-secret, remonte plus loin que Pythagore. La mythologie en porte une
-trace évidente. D’après la fable grecque, lorsque Cérès vint à Phénéos,
-en Arcadie, la déesse fit don aux habitants de cette ville de plusieurs
-graines Légumineuses, mais elle exclut la Fève du nombre de ses
-dons[432].
-
- [432] Gubernatis, _Mythologie des plantes_, t. II, p. 132.
-
-Il est probable que les croyances superstitieuses relatives aux Fèves se
-rattachent au dogme de la métempsycose. D’après le témoignage de
-quelques auteurs, les Anciens, ou du moins un certain nombre de
-personnes, ont cru à la transmigration des âmes dans les Fèves. De là le
-caractère funèbre attribué à la plante. On mangeait ordinairement des
-Fèves dans les festins qui suivent les funérailles. Elles jouaient un
-rôle dans les lémurales, fêtes instituées pour conjurer les visites
-nocturnes des lémures, âmes errantes de ceux qui avaient mal vécu. On
-supposait ces esprits malfaisants enclins à s’approcher des maisons pour
-tourmenter les vivants. Pendant les fêtes lémurales, le père de famille
-se levait à minuit, accomplissait un rite religieux qui consistait à
-emplir sa bouche de Fèves et à les rejeter une à une derrière lui en
-prononçant neuf fois ces paroles: «Par ces Fèves, je me débarrasse de
-vous, moi et les miens».
-
-Les Romains, qui mangeaient les graines amères ou coriaces du Lupin et
-du Pois chiche et même d’autres Légumineuses de moindre valeur, comme
-l’Ers, la Gesse et la Vesce, faisaient grand cas des Fèves. Les
-candidats aux charges publiques n’oubliaient pas, au moment des
-élections, les distributions de Fèves parmi les largesses qu’ils
-faisaient au peuple. Une des plus grandes familles patriciennes de Rome,
-la _gens_ Fabia, tirait son nom patronymique des Fèves. Cependant,
-toujours parce que la Fève était plante funèbre, le grand Pontife de la
-religion officielle, le flamine Dial, ne pouvait en manger; il lui était
-même interdit de nommer ce légume. Pline donne pour raison de cette
-interdiction que la fleur papillonacée de cette plante porte des
-«lettres lugubres». Il entendait par ces mots les macules noires des
-pétales latéraux (ailes) qui semblaient être, aux yeux des Romains
-superstitieux, des marques infernales.
-
-Le moyen âge n’a pas connu ces préjugés. A aucune époque, la
-consommation des Légumineuses: Fèves, Pois et Lentilles n’a été aussi
-grande. Un article des lois saliques, renouvelé dans les capitulaires de
-Charlemagne, punit d’une forte amende le vol de ces légumes cultivés en
-plein champ.
-
-Au XIIIe siècle, d’après les _Cris de Paris_, la Fève en cosse ou en
-purée chaude se vendait abondamment dans les rues de Paris. On
-appréciait alors les Fèves frasées (écorcées). En hiver, les moines,
-dans leurs abbayes, mangeaient le plus souvent le _pulmentum_, potage
-fait de pain et de Fèves sèches. Enfin la Fève paraît avoir été, au
-moyen âge, avec Choux, Raves, Aulx, Poireaux et Oignons, un des
-principaux légumes du paysan français, si l’on en croit le _Dit de
-l’Oustillement au villain_ qui énumère toutes les choses nécessaires au
-ménage:
-
- Se li covient les feves
- Et les chols et les reves
- Et aus et porions
- Et civos et oignons[433].
-
- [433] Montaiglon, _Recueil de poésies_, t. II, p. 149.
-
-Les rues _aux Fèves_ que l’on voit dans les grandes villes de province
-témoignent assez de l’importance du commerce des graines Légumineuses au
-moyen âge. Les grainiers se trouvaient groupés dans ces rues selon les
-habitudes corporatives de l’ancien temps.
-
-L’historien Monteil dit que dans tous les temps le prix des Fèves a été
-le même que celui du pain. Mais depuis l’introduction de la Pomme de
-terre et du Haricot, on a considérablement diminué les emblavures de
-cette Légumineuse.
-
-De nos jours, les Orientaux, les Arabes surtout, sont ceux qui mangent
-le plus de Fèves. A Paris elles sont peu estimées.
-
-Vilmorin cite quelques variétés dignes de figurer au potager. Quant à la
-Féverolle ou Gourgane, qui doit représenter la plante avant son
-amélioration, c’est une Fève purement agricole.
-
-D’après Pictet le mot Fève nous est parvenu du latin _faba_, lequel
-correspond à l’ancien prussien _babo_, à l’ancien slave _bobu_, au celte
-_fa_, _fav_, _fao_, selon les dialectes. _Faba_ et _bobu_ se rattachent
-probablement au sanscrit _bhag_ manger et au grec _phago_ qui a la même
-signification.
-
-_Faba_, Fève et _fabaria_, févière, ont servi à dénommer plusieurs
-villages français: Favières, Faverolles, Favelles, Favols, Favril,
-Favèdes, Faverage, Bezu-les-Fèves, etc.
-
-
-
-
-HARICOT COMMUN
-
-(_Phaseolus vulgaris_ L.)
-
-
-Il est curieux de constater les changements survenus en peu de temps
-dans la cuisine française par suite de l’introduction de certains
-légumes de grande valeur: le Haricot et la Pomme de terre. Introduit
-d’Amérique au XVIe siècle, la vulgarisation du Haricot commun ne remonte
-qu’au milieu du XVIIe siècle. La Pomme de terre est entrée plus tard
-encore dans l’alimentation et cependant ces deux légumes, pour ainsi
-dire récents, ont modifié des habitudes gastronomiques séculaires. Ils
-ont remplacé, dans les ragoûts et autres préparations culinaires, le
-Navet et la Fève qui jouaient autrefois le principal rôle comme
-accompagnement des viandes. Ils ont produit une diminution considérable
-dans la consommation du Pois sec et de la Lentille, peut-être fait
-disparaître le Chervis et réduit le Panais à n’être désormais qu’une
-simple plante condimentaire.
-
-L’origine américaine du Haricot commun est généralement admise
-aujourd’hui depuis qu’elle a été démontrée par les travaux de MM. Asa
-Gray et Trumbull, Körnicke, Wittmack et autres[434].
-
- [434] _American Journal of Sciences_, 3e série, t. XXVI, p. 130
- (1883).--_Verhandlungen des Naturhist. Ver. der Rheinlande
- Westphalens_, 1885, 4e série, XI, p. 136.
-
-Les botanistes, et avec eux les auteurs horticoles, ont longtemps tenu
-ce légume pour une plante indienne parfaitement connue des Grecs, des
-Romains et du moyen âge sous les noms de phaseolus, fasiolos, faselus,
-lobos, smilax et faséole.
-
-Cette croyance à l’origine asiatique du Haricot commun, traditionnelle
-autrefois, et que nous avons nous-même partagée[435], s’explique par la
-grande ressemblance de la graine et des caractères de la végétation qui
-existe entre un genre de Légumineuses, les Doliques--qui sont les
-Haricots de l’Ancien Monde--et les Phaséolées américaines. Les Grecs et
-les Romains ont en effet cultivé pour l’alimentation le Dolichos (_Vigna
-sinensis_) et ses variétés, principalement le Dolique à œil noir (_D.
-melanophthalmus_) et comme les descriptions vagues de Dioscoride, de
-Galien, de Pline et des agronomes latins s’adaptent aussi bien au genre
-_Dolichos_ qu’au _Phaseolus_, les commentateurs ont identifié les
-espèces des Anciens avec les Légumineuses nouvelles importées d’Amérique
-auxquelles ils ont transporté le nom classique de faséole. En somme, la
-principale preuve de l’existence du Haricot dans l’Ancien Monde, c’est
-qu’il porte un nom dérivé du grec _fasiolos_ ou du latin _Phaseolus_.
-
- [435] Gibault, Etude historique sur le Haricot commun (_Journal S. N.
- H. F._ 1896, p. 658).--Bonnet (Docteur Ed.), Le Haricot avant la
- découverte de l’Amérique (_Journal de Botanique_, XI,
- 1897).--Wittmack (Docteur), De l’origine du Haricot commun (_Journal
- S. N. H. F._ 1897, p. 155).
-
-Nous allons exposer les arguments historiques, archéologiques, et
-philologiques, extraits des divers auteurs nommés plus haut et qui
-militent victorieusement en faveur de l’autre opinion.
-
-D’abord, la plante Légumineuse des Anciens est-elle identique au Haricot
-commun? Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ), dans une description
-insuffisante qui ne permet pas de reconnaître la plante dont il s’agit,
-est le premier naturaliste qui parle du Dolichos. Dioscoride a consacré
-deux chapitres différents à deux formes d’une même Légumineuse. Son
-_Smilax keraea_ (Smilax des jardins), est une plante grimpante à graine
-réniforme, à très longue gousse appelée _lobos_; ce dernier caractère se
-rapporte tout particulièrement au Dolique. Le second _phasiolos_ de
-Dioscoride est une forme naine, non volubile, de la même plante. Le nom
-de la gousse, _lobos_, fut transféré à la plante parce qu’on mangeait
-les graines avec la gousse comme on le fait pour certains Haricots. Le
-mot a passé du grec aux arabes qui l’appliquent au _Dolichos Lubia_ ou
-autres variétés, sous la forme _Loubiâ_. Galien, au IIe siècle de notre
-ère, dit positivement que _Lobos_, _Phasiolos_ et _Dolichos_ sont une
-même plante, ce qui est confirmé par Aetius au VIe siècle. Cet auteur
-dit que de son temps le _Dolichos_ et le _Phasiolos_ des Anciens sont
-appelés par les uns _lobos_, par quelques autres _smilax_.
-L’identification de la Légumineuse des Anciens est confirmée par les
-peintures de deux manuscrits grecs datant du Ve siècle, conservés à la
-Bibliothèque impériale de Vienne. M. Körnicke a reconnu la variété naine
-du _D. melanophthalmus_, figurée sous le nom de _phasiolos_, dans une
-miniature de chacun de ces manuscrits, ce qui concorde avec les
-indications des auteurs qui ont signalé deux formes de Doliques cultivés
-par les Anciens.
-
-Un fait qui a une très grande importance dans la question controversée,
-c’est qu’on n’a pas trouvé le Haricot commun dans les cités lacustres,
-ni dans les fouilles de la Troade qui ont fourni le Pois et la Fève. Le
-Haricot est absent des sépultures de l’Egypte ancienne. On peut aussi
-tirer des conclusions de certains détails culturaux donnés par les
-agronomes latins qui plantaient leur _faselus_ à l’automne, époque de
-semis qui ne convient pas à notre Haricot. Le _longa faselus_ de
-Columelle est sans doute un Dolique; cette épithète s’applique bien à la
-longue cosse du Dolique. On pense que parfois le _faselus_ des Latins a
-pu être la Féverolle ou la Jarosse (_Lathyrus Cicera_); ce sont
-d’ailleurs les seules Légumineuses recueillies dans les ruines de
-Pompei. Des commentateurs croient reconnaître le Pois des champs dans le
-_faselum vile_ de Virgile; l’adjectif _vile_ désignant évidemment une
-graine commune, sans valeur.
-
-Le Faséole du moyen âge est une plante au moins aussi incertaine que le
-_Faseolus_ des Latins. Ce doit être tantôt un Pois, ou une Gesse ou un
-Lupin. Les _Faseoli_ de Pierre de Crescenzi et d’Albert le Grand (XIIIe
-siècle) caractérisés par une tache noire à l’ombilic, sont bien les
-Doliques à œil noir, toujours très cultivés en Italie.
-
-Jusqu’à présent rien dans les textes anciens n’indique l’existence du
-Haricot commun. Mais, avec la découverte de l’Amérique, les
-renseignements sur ce légume deviennent nombreux et précis. A partir du
-XVIe siècle, les botanistes décrivent et figurent les espèces du genre
-_Phaseolus_ spontanées dans l’Amérique méridionale (_Ph. lunatus_,
-_multiflorus_, etc.), et enfin l’on commence à parler de ce légume.
-
-Lorsque les Européens débarquèrent en Amérique, le Haricot était cultivé
-d’un bout à l’autre du Nouveau Monde par les indigènes. Le fait a été
-très remarqué par les premiers explorateurs. Pas un seul n’a manqué de
-parler de ces «fèves» différentes de celles d’Europe, récoltées par les
-tribus indiennes.
-
-Asa Gray a recueilli tous les récits des voyageurs qui ont fait allusion
-à cette Fève étrangère à l’Europe et les mots employés pour désigner ce
-légume indiquent assez qu’ils ne connaissaient pas la plante.
-
-Trois semaines après son débarquement dans le Nouveau Monde, Colomb vit,
-près de Nuevitas, à Cuba, des champs plantés avec «faxones et fabas»,
-très différents de ceux d’Espagne, et deux jours après il trouva encore
-une terre bien cultivée «avec fexoes et habas très différents des
-nôtres». _Fexoes_ ou _faxones_, synonymes de _frejoles_, sont les noms
-espagnols du _Phaseolus vulgaris_ et c’est par hasard que ces noms
-ressemblent au Phaséole, car ils appartiennent aux langues caraïbes.
-Cabeça de Vaca trouva les «Fèves» cultivées par les Indiens de la
-Floride en 1528. De Soto, en 1539, vit aussi en Floride et à l’ouest du
-Mississipi des champs de Maïs, de Haricots et de Courges. Oviedo
-(1525-35) parle des fésoles «dont il y a plusieurs espèces dans les
-Indes Occidentales». Il les cite à Saint-Domingue, sur les autres îles
-et plus abondamment encore sur le continent.
-
-«Dans la province de Nagranda (Nicaragua), dit-il, j’ai vu recueillir
-des centaines de boisseaux de ces fésoles.» Lescarbot constate en 1608
-que les Indiens du Maine, comme ceux de la Virginie et de la Floride,
-plantent leur Maïs sur billons et qu’entre les intervalles ils sèment
-des Fèves de couleurs variées et d’un goût délicat. Jacques Cartier, qui
-découvrit le Saint-Laurent en 1535, trouva à l’embouchure de ce fleuve,
-chez les Indiens, beaucoup de Maïs et de «fèbves».
-
-Les trouvailles archéologiques établissent aussi que la culture du
-Haricot était générale en Amérique avant l’arrivée des Européens. Le
-docteur Wittmack a eu à déterminer des graines de _Phaseolus vulgaris_
-trouvées dans les anciens tombeaux d’Ancon près Lima (Pérou)[436]. En
-1869, le capitaine F. Burton exhuma des Haricots de sépultures
-péruviennes antérieures à la découverte de l’Amérique. M. Wittmack a
-encore identifié d’autres Haricots préhistoriques recueillis dans les
-tombeaux de l’Arizona, de l’Utah et des Cliffs-Ruins aux Etats-Unis.
-
- [436] _Journal Soc. N. H. F._ 1897, p. 155.--De Rochebrune,
- _Recherches d’ethnographie botanique sur la Flore des sépultures
- péruviennes d’Ancon_, 1879, in-8.
-
-Devant l’ensemble de ces faits, on est obligé d’admettre que la culture
-du Haricot est préhistorique dans le Nouveau Monde. Les indigènes
-possédaient de nombreuses variétés et chaque peuple américain avait un
-nom particulier pour désigner cette plante alimentaire, indices d’une
-culture antique; et d’ailleurs, on n’a pas trouvé le Haricot à l’état
-sauvage, ni en Amérique ni dans l’Ancien Monde comme c’est le cas pour
-le Pois, la Fève et la Lentille, Légumineuses employées par l’homme
-depuis les temps les plus reculés.
-
-La linguistique appuie par diverses considérations l’origine récente et
-étrangère à l’Europe du Haricot commun. «Dans la plupart des idiomes de
-l’Europe, dit M. de Charencey, le nom de ce végétal est formé par voie
-de composition plutôt que par voie de dérivation, comme c’est le cas
-pour les plantes dont l’introduction est relativement récente, la Pomme
-de terre, par exemple»[437].
-
- [437] _De l’origine américaine du Phaseolus vulg._ Paris, 1904, broch.
- de 3 p. in-8.
-
-Il n’existe en effet de noms primitifs du Haricot que dans les langues
-américaines. En France, avant l’emploi du mot Haricot, qui est un ancien
-terme culinaire, on a appelé ce légume Fève de Rome, Fève peinte
-(variétés à graines colorées). En Normandie on dit encore Fève ou
-«feuve» pour Haricot. _Kidney-bean_ signifie en anglais Fève-rognon, en
-raison de la forme du grain de Haricot. L’allemand a appelé ce légume
-_Welsh-Bohne_, Fève italienne, ou mieux étrangère. _Klinboome_,
-Fève-lierre, est le nom hollandais, parce que la plante est souvent
-grimpante. Le basque dit _India Baba_, Fève d’Inde. Le castillan
-_Arvejas luengas_ est tiré du nom de la Gesse. A ces noms s’ajoutent
-Fève turque, et l’espagnol _Judias_, littéralement plante juive,
-allusions claires à l’origine du Haricot venu de pays non chrétiens.
-
-D’après M. Hamy, l’éminent professeur d’anthropologie au Muséum, notre
-mot actuel dériverait d’_Ayacotl_, nom du Haricot dans la langue nahuatl
-parlée par les anciens Mexicains. Ce nom américain se serait confondu
-avec le mot Haricot qui existait dans l’ancienne langue française pour
-désigner un ragoût soit de mouton ou d’autre viande accommodé avec des
-légumes, Fèves et Navets principalement.
-
-Haricot se rattache au vieux français _haligote_, morceau, pièce;
-_haligoter_, _haricoter_ mettre en pièces. On sait que le ragoût connu
-sous le nom de «haricot de mouton» se compose de morceaux de viande
-coupés assez menus. _Ayacotl_ se transforma par analogie de consonnance
-en Haricot, d’autant mieux que le nouveau légume fut bientôt substitué,
-avec avantage, aux Fèves et aux Navets dans la préparation dudit mets.
-
-Haricot paraît pour la première fois avec le sens de légume dans le
-lexique de Oudin (1640). Le premier ouvrage horticole qui le signale est
-le _Jardinier françois_ de Bonnefons (1651). On y voit un chapitre
-consacré aux petites fèves de Haricot, ou Callicot (_sic_) ou Féverotte.
-La Quintinie disait encore, en 1690, Fève de Haricot et Liger (1708)
-Pois d’Haricot. Le Haricot légume n’est devenu véritablement populaire
-qu’au XVIIIe siècle. Le _Cuisinier françois_ de La Varenne (1651), et
-même d’autres traités de cuisine postérieurs, ne le mentionnent pas
-encore dans leurs menus interminables où paraissent pourtant des légumes
-peu distingués, comme la Fève, la Lentille, le Topinambour.
-
-Le Haricot est pour la première fois décrit et figuré en 1542 par les
-botanistes allemands Tragus et Fuchs, puis successivement dans les
-recueils botaniques de Lonicer, Matthiole, Césalpin, Dodoens,
-Dalechamps, Clusius. La plupart signalent son origine étrangère et lui
-donnent le nom scientifique de _Smilax hortensis_, l’assimilant au
-Dolique grimpant des Anciens. Les noms vulgaires français, au XVIe
-siècle, étaient phaséole, fazol de Turquie, fèbve peinte, etc.
-
-Olivier de Serres (1600) fait une très brève mention du «faziol».
-Vraisemblablement ce légume si commun aujourd’hui ne jouait encore aucun
-rôle dans l’agriculture du temps.
-
-En Angleterre, Barnaby Googe a commencé à parler du Haricot en 1572,
-sous le nom de _French bean_ qui indique une importation française.
-Gerarde a figuré plusieurs variétés dans son _Herball_ (1597). A cette
-date, le Haricot ne paraissait en Angleterre que sur les tables des
-riches. L’agronome Giovanni Tatti, rapporté par le docteur Ed. Bonnet,
-aurait le premier, en Italie, à la date de 1560, recommandé la culture
-du Haricot.
-
-Le Haricot commun doit appartenir à la flore de l’Amérique tropicale,
-attendu que la plus grande partie des espèces du genre _Phaseolus_ est
-spontanée dans l’Amérique méridionale.
-
-La variabilité du _Ph. vulgaris_ est très grande. Une monographie
-récente énumère 472 races ou variétés cultivées de Haricot, dues pour la
-plupart à la variation naturelle ou à la sélection[438]. Les variétés de
-Haricot à rames à grain noir doivent se rapprocher le plus du Haricot
-primitif. La variation a produit sur l’espèce type volubile deux
-modifications très importantes au point de vue économique: les Haricots
-sans parchemin ou _Mange-tout_, dont la cosse est comestible, et les
-Haricots nains. Le nanisme, chez les plantes, est une dégénérescence du
-type normal. Cependant cette variation pathologique est considérée au
-point de vue horticole comme un perfectionnement, parce qu’elle est
-avantageuse dans certains cas.
-
- [438] Comes (Orazio), _Del Fagiuolo comune_, Napoli, 1909, in-8.
-
-Remontent au XVIIIe siècle les races suivantes qui ont donné de
-nombreuses sous-variétés: _Soissons_, _de Prague_, _Riz_, _Sabre_,
-_Princesse_, _Prédome_, _Rognon de Caux_, _Rouge d’Orléans_, _nain hâtif
-de Laon_, aujourd’hui _Flageolet_.
-
-Le Haricot _de Soissons_ est une variété locale des plus estimées pour
-la consommation du grain à l’état sec. A notre connaissance, de Combles
-(1749) a cité pour la première fois le nom de cette variété cultivée en
-grand depuis environ 200 ans dans les communes voisines de Soissons. A
-l’époque de la Révolution, la culture du Haricot de Soissons donnait
-déjà lieu à un grand commerce d’exportation, menacé aujourd’hui de
-disparition par suite de la concurrence d’autres régions. Cette variété
-est abondamment produite maintenant dans les Landes et les départements
-du Sud-Ouest.
-
-Le Haricot _nain hâtif de Laon_ s’appelle _Flageolet_ depuis une
-centaine d’années. Le mot Flageolet est une dernière corruption de
-_faziol_, _faséole_, _fageole_, dérivés de _Phaseolus_. La forme
-_flagot_ se trouve dans une liste de mets d’un compte de dépenses de la
-fin du XVIe siècle[439]. La ressemblance phonétique de flageolet,
-instrument de musique connu, a pu donner lieu à la dernière variante.
-
- [439] _Archives Nord_, t. IX, série B. 96.
-
-Parmi les variétés d’obtention moderne, il en est quelques-unes dont
-l’historique mérite d’être fixé. M. Chevrier, cultivateur à Brétigny,
-près Montlhéry, a inauguré la série des Haricots à grain vert. La
-coloration verte du grain de Haricot pour la consommation d’hiver,
-obtenue d’ordinaire par l’addition de sels de cuivre, au grand détriment
-de la santé publique, est recherchée. Le Haricot _Chevrier_,
-sous-variété du _Flageolet_, mis au commerce par Forgeot vers 1878,
-possède naturellement un coloris verdâtre moyennant un traitement
-spécial: l’arrachage des plantes un peu avant maturité du grain et le
-séchage des cosses à l’ombre. Ce type a été perfectionné par Bonnemain,
-l’heureux semeur d’Etampes. On lui doit plusieurs variétés rustiques et
-à grand rendement: _Merveille de France_ (1883), _Roi des Verts_ (1884),
-_Triomphe des châssis_ (1892), _Roi des noirs_ (1893), etc. Pour la
-production du Haricot vert, le _Bagnolet_, déjà ancien, est très
-employé. Le Haricot _de Chalandray_ se cultive ordinairement sous
-châssis; il a été obtenu vers 1889 par M. Bez, amateur au château de
-Chalandray, près Montgeron (Seine-et-Oise). Le Haricot _Intestin_ est un
-gain de M. Perrier de la Bathie (1870), propriétaire à Albertville
-(Savoie). Le Haricot _d’Alger_ paraît être le plus ancien de la série
-des Haricots «beurre», ainsi dits de la couleur de la cosse. D’après le
-grainier Bossin, les Haricots _beurre_ auraient été introduits en France
-vers 1840.
-
-L’Algérie, Valence, Grenade et Malaga font une exportation importante de
-Haricots de primeur. Le Haricot de saison est cultivé en grand dans la
-banlieue sud de Paris, à Limours, Arpajon, Montlhéry, Dourdan, Etampes,
-Massy.
-
-
-
-
-LENTILLE
-
-(_Ervum Lens_ L.)
-
-
-La Lentille a toujours été cultivée dans les champs plutôt que dans les
-jardins; cependant cette plante à la graine farineuse, saine, agréable,
-très riche en matière azotée, a joué un rôle si important dans
-l’alimentation humaine qu’on ne peut l’omettre, pour ce motif, d’une
-_Histoire des légumes_.
-
-La Lentille est une espèce végétale éteinte hors des cultures. Comme la
-Fève, le Pois chiche, le Haricot, le Maïs, le Tabac, elle n’existe plus
-à l’état sauvage. Si l’homme cessait de propager ces plantes utiles ou
-agréables, leur disparition complète ne serait plus qu’une affaire de
-temps. D’après de Candolle, les espèces ci-dessus mentionnées, excepté
-le Tabac, ont des graines remplies de fécule, qui sont recherchées par
-les oiseaux, les rongeurs et divers insectes, sans pouvoir traverser
-intactes leurs voies digestives. C’est probablement la cause, unique ou
-principale, de leur infériorité dans la lutte pour l’existence[440].
-
- [440] _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 370.
-
-L’emploi de la Lentille remonte à la période préhistorique. Cette plante
-était cultivée en Hongrie à l’époque de l’âge de pierre, d’après les
-graines trouvées dans les souterrains d’Aggetelek[441]. Les Lacustres de
-l’âge du bronze des îles Saint-Pierre et de Bienne (Suisse) possédaient
-une petite Lentille qu’ils ont dû recevoir de l’Italie, comme la plupart
-de leurs végétaux cultivés[442].
-
- [441] _Loc. cit._, p. 378.
-
- [442] Heer, _Pflanzen der Pfahlbauten_, p. 23.
-
-En Egypte, d’après Schweinfurth, la Lentille a été trouvée dans des
-tombes de la XIIe dynastie, c’est-à-dire vers 2200 ou 2400 avant notre
-ère, sous la forme d’une boule de bouillie de la grosseur du poing dans
-laquelle on a pu isoler et reconnaître quelques graines entières. Ces
-graines ne diffèrent en rien de l’espèce que l’on vend communément de
-nos jours sur les marchés d’Egypte.
-
-Le Musée du Louvre possède trois Lentilles non cuites, et par conséquent
-intactes, provenant des tombeaux égyptiens; elles sont absolument
-analogues à la variété de petite taille actuellement cultivée dans le
-Nord et l’Est de la France, que l’on nomme Lentille rouge, Lentillon ou
-Lentille _à la Reine_.
-
-La plus ancienne mention hiéroglyphique de cette plante date de la XIXe
-dynastie, sous le nom _Arshana_, qui ne paraît pas égyptien et peut être
-une altération, par graphie vicieuse, du nom sémitique de la
-Lentille[443].
-
- [443] _Recueil de travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie
- égyptiennes_, t. XVII (1895), p. 192.--Loret, _Flore pharaonique_,
- 2e éd., p. 97.
-
-La Bible cite 3 ou 4 fois ce nom: _Adashum_, pluriel _Adashim_ ou
-_Adâsîm_[444]. Il ne saurait y avoir de doute sur l’identification de la
-plante, car l’arabe a conservé le mot _Adas_ pour Lentille. Ce nom
-sémitique est même passé aux Berbères du Nord de l’Afrique sous la forme
-_Adès_. D’après la Genèse, Esaü vendit son droit d’aînesse pour un plat
-de Lentilles. L’ancêtre des Arabes, arrivant des champs affamé, aperçut
-son frère Jacob en train de préparer de la bouillie d’_Adâsîm_. Il lui
-dit: «Laisse-moi manger de cette chose rougeâtre». Or la couleur
-attribuée par le récit de la Genèse à ce mets convient bien à la purée
-ou bouillie de Lentilles faite avec les graines séparées de leur écorce,
-et qui est rouge pâle[445].
-
- [444] _Gen._ XXV, 34.--II _Reg._ XVII, 28.--_Ezech._ IV, 9.
-
- [445] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article _Lentille_.
-
-Pour les Orientaux actuels, la bouillie de Lentilles mondées préparée
-avec de l’huile et de l’Ail, est toujours un plat recherché. Des
-peintures du tombeau de Ramsès III font assister à la préparation de ce
-mets chez les anciens Egyptiens[446]. La Lentille de Péluse, port de mer
-sur le Delta, était renommée même à Rome[447]. Les Grecs faisaient aussi
-grand cas de la Lentille, _Phacos_[448]. Dans toute l’antiquité, on a
-introduit la Lentille, en temps de disette, dans la fabrication du pain.
-C’est probablement pour cette raison et à cause de la vulgarité de cette
-nourriture que, d’après les rabbins juifs du moyen âge, la Lentille est
-la première nourriture que les Juifs doivent prendre dans le deuil.
-
- [446] Wilkinson, _Manners and customs_, 1878, t. II, p. 32.
-
- [447] Martial, _Epigr._ l. XIII, 9.--Pline, XVIII, c. 31.
-
- [448] Athénée, _Banquet des savants_, l. IV.
-
-La culture de la Lentille est beaucoup plus importante dans les pays
-chauds que dans nos régions. D’après une communication qui nous a été
-obligeamment fournie par M. H. Dauthenay: «avant 1870 la plus grande
-partie des Lentilles consommées en France était cultivée en Beauce
-(Eure-et-Loire, Loiret); cette Légumineuse faisait partie des
-assolements comme plante _reposante_. C’est de 1850 à 1860 que le
-principal marché aux Lentilles, qui se tenait à Gallardon
-(Eure-et-Loire), fut le plus florissant. Paris, à lui seul, consommait
-alors chaque année quatre millions de litres de Lentilles. Les autres
-centres de culture étaient, en France, la Provence pour la Lentille _à
-la Reine_, petite et rougeâtre. La Lentille d’Auvergne, très petite et
-vert sombre, était cultivée aux environs du Puy, sur des terrains
-volcaniques, à une altitude de 600 m. environ.
-
-«De 1860 à 1870, la culture de la belle Lentille, celle de Gallardon,
-commença à émigrer en Lorraine, où le climat plus froid que celui de la
-Beauce contrariait l’existence du puceron ou de la «Bruche» de la
-Lentille. Si les Lentilles de Provence et d’Auvergne ne sont guère
-attaquées par cet insecte nuisible, c’est grâce à la culture hivernale
-des premières et à la haute altitude des cultures des secondes. Mais
-lorsque le commerce, depuis longtemps désolé de vendre des Lentilles
-blondes de Beauce contenant chacune une Bruche, vit que celles de
-Lorraine n’en présentaient pas, ces dernières firent prime sur le
-marché. Survint la guerre de 1870. La masse des cultivateurs que
-renfermait l’armée allemande ayant discerné la situation, et ayant
-compris que nul climat et nulles terres, à la fois légères et fertiles,
-ne pouvaient mieux convenir que dans certaines parties de l’Allemagne,
-où la propriété est peu divisée, à la culture _en grand_ de la Lentille,
-y transportèrent ensuite cette culture. Le Mecklembourg, le Brandebourg,
-puis tout le nord de la Prusse, y compris les environs de Kœnigsberg,
-l’entreprirent avec le plus grand succès et l’on ne consomme plus guère
-en France d’autres Lentilles que celles d’Allemagne, exemptes de Bruche.
-Il vient toujours sur les marchés un peu de Lentilles _à la Reine_ du
-Midi et de l’Est, un peu de celles d’Auvergne. Dans l’Est, en Champagne,
-en Picardie et dans le Doubs, on cultive encore un peu la Lentille
-blonde. Le produit de cette plante est faible: 10 à 25 hectolitres à
-l’hectare».
-
-D’après le botaniste Engler, la Lentille paraît venue de l’Asie-Mineure.
-Cependant la diversité des noms aryens, grec et latin, peut faire
-supposer que la patrie primitive de la Lentille s’étendait de l’Asie
-occidentale au Sud de l’Europe, à l’époque où les premiers hommes ont
-commencé à recueillir cette graine alimentaire.
-
-Le mot français Lentille vient du latin _Lens_, de signification
-inconnue, mais évidemment apparenté au nom ancien slave _Lesha_, ainsi
-qu’aux noms actuels russe, illyrien, lithuanien et à l’ancien allemand
-_Linsi_.
-
-Pictet cite plusieurs noms sanscrits tels que _Masura_, _Rênuka_,
-_Mangalya_, etc. _Mangalya_, de _Mangala_, bonheur, salut, est un de ces
-termes laudatifs, dit-il, que l’ancienne langue aimait à appliquer aux
-plantes estimées pour leur utilité ou leur agrément. Ce nom se retrouve
-dans le persan _Mangâ_[449].
-
- [449] Pictet, _Les Origines indo-européennes_, t. I, p. 363.
-
-On vend aujourd’hui, comme un produit oriental, la farine légèrement
-aromatisée de la Lentille sous le nom de _Revalescière_ ou _Revalenta_.
-Ce nom n’est qu’un simple anagramme du nom latin de la plante _Ervum
-Lens_, au pluriel _Erva Lenta_, dont on a fait, en renversant la
-première syllabe, _Revalenta_[450].
-
- [450] Hamilton, _Les plantes de la Bible_, p. 57.
-
-
-
-
-POIS
-
-(_Pisum sativum_ L.)
-
-
-Plusieurs espèces végétales très anciennement cultivées ont une origine
-incertaine. C’est le cas pour le Pois des jardins, dont le grain
-alimentaire est consommé depuis la plus haute antiquité et qu’on ne
-trouve pas à l’état sauvage.
-
-Alph. de Candolle, si bien informé d’ordinaire sur l’origine et la
-patrie de nos plantes domestiques, ne se prononce pas sur cette
-Légumineuse. Il se peut que le Pois potager soit une forme dérivée du
-Pois des champs (_Pisum arvense_), appelé aussi Pois gris, bisaille,
-pisaille, cultivé en grande culture surtout comme fourrage. Le Pois des
-champs existe à l’état spontané en Italie et étend de là son habitat
-vers la région orientale de l’Europe. Il diffère du _Pisum sativum_ par
-ses fleurs solitaires sur les pédoncules, toujours rougeâtres au lieu
-d’être blanches et par ses graines anguleuses par suite de leur
-compression dans la cosse, au lieu d’être rondes. La plante n’est donc
-pas très distincte spécifiquement du Pois des jardins, qui a bien les
-fleurs groupées par deux sur les pédoncules, mais parfois elles sont
-solitaires. En outre, certaines variétés de Pois potagers,
-particulièrement dans les classes des Pois sans parchemin (_Mange-tout_)
-et des Pois ridés ont, les unes des fleurs violettes, d’un coloris plus
-foncé sur les ailes et la carène; d’autres ont les graines anguleuses.
-Ces variétés forment le passage entre les deux types de Pois; leurs
-caractères annoncent une étroite parenté. Peut-être un ancêtre commun
-a-t-il existé?
-
-En ce qui concerne le Pois potager, le fait qu’il n’est pas complètement
-rustique sous nos climats indique qu’il procède d’une forme méridionale.
-
-La culture du Pois potager est préhistorique en Europe. Des Pois à
-grains sphériques, différents par conséquent de ceux du Pois des champs,
-datant de l’époque de l’âge de la pierre, ont été découverts dans les
-souterrains d’Aggetelek en Hongrie[451]. M. Heer aurait trouvé le petit
-Pois rond dans les restes des cités lacustres de la Suisse, à la station
-de Moosseedorf qui date de l’âge de la pierre, mais il n’a donné des
-figures que du Pois de l’île de Saint-Pierre, station qui remonte
-seulement à l’âge du bronze. Les petits Pois exhumés par M. Perrin des
-palafittes du lac du Bourget sont aussi de l’époque du bronze (1000 à
-2000 avant notre ère). Ceux-ci peuvent avoir été cultivés par les
-peuples aryens. En Asie-Mineure, les professeurs Virchow et Wittmack ont
-reconnu le _Pisum sativum_ dans les grains carbonisés de la Cité brûlée
-d’Hissarlik, qui est peut être la Troie d’Homère[452]. Ces graines
-préhistoriques appartiennent à des races particulières; elles se
-distinguent par leur petitesse de celles actuellement cultivées.
-
- [451] De Candolle, _Origine_, p. 378.
-
- [452] Schliemann, _Ilios_, éd. 1885, p. 368.
-
-L’Inde a possédé le petit Pois à une époque ancienne, s’il existe, comme
-le dit Piddington, un nom sanscrit: _Harenso_, et plusieurs autres noms
-dans les langues indiennes actuelles. Chez les Hébreux et en Egypte, on
-n’a pas trouvé le Pois des jardins d’une façon certaine. Dans la
-_Vulgate_, traduction latine de la Bible par saint Jérôme, le Pois se
-montre pour traduire le mot hébreu _qâli_ répété deux fois dans les
-Saintes Ecritures. Lorsque le roi David fugitif arriva à Mahanaïm, les
-habitants lui offrirent du Froment, de l’Orge, puis des Fèves, des
-Lentilles et des Pois grillés. Les graine grillés sont une nourriture
-très usitée en Orient, ce que voudrait dire _qâli_[453]. Comme les
-Arabes et les Orientaux en général ont toujours cultivé, non le Pois des
-jardins, mais le Pois chiche, on peut supposer que les grains grillés
-dont parle la Bible appartenaient à cette dernière espèce.
-
- [453] Vigouroux, _Dict. de la Bible_, article _Pois_.
-
-En Egypte, le botaniste Newberry a reconnu parmi les grains mêlés
-accidentellement à l’Orge d’une tombe de la XIIe dynastie, six grains
-d’un _Pisum_ qui n’est ni le _P. sativum_, ni le _P. arvense_. Il ne
-reste que le _Pisum elatius_ Bieb., spontané dans le Delta[454]. Ce Pois
-est une espèce distincte, indigène dans la région méditerranéenne. On le
-cultive en Algérie.
-
- [454] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 93.
-
-Les Grecs possédaient une Légumineuse qu’ils appelaient _Pisos_ ou
-_Pison_, que l’on est porté, dit Ed. Fournier, à identifier avec notre
-Pois actuel, mais il y a longtemps déjà que Link a reconnu combien
-différait du Pois ce légume qui souffrait du froid dans la région
-méditerranéenne (Pline XVIII, 31), que l’on ne pouvait semer qu’au
-printemps dans l’Italie méridionale. C’était probablement aussi le
-_Pisum elatius_[455].
-
- [455] Daremberg, _Dictionnaire_, article _Cibaria_.
-
-On a introduit le Pois en Chine de l’Asie occidentale. Le _Pent-sao_,
-rédigé à la fin du XVIe siècle de notre ère, le nomme Pois mahométan.
-Ces considérations et quelques données linguistiques amènent de Candolle
-à dire, à propos de l’origine géographique du Pois des jardins, que
-«l’espèce paraît avoir existé dans l’Asie occidentale, peut-être du midi
-du Caucase à la Perse, avant d’être cultivée»[456].
-
- [456] _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 264.
-
-Les agronomes latins Columelle et Palladius connaissaient le Pois des
-jardins qui devait être tenu en médiocre estime, si l’on en juge par la
-sécheresse de leurs descriptions. Ces auteurs attachent certainement
-plus d’importance aux autres Légumineuses alimentaires: Lupin, Pois
-chiche et Gesse. Au reste, de nos jours encore, le Pois potager est un
-légume de la région tempérée ou tempérée froide plutôt que du Midi de
-l’Europe.
-
-Au contraire, la consommation du Pois à l’état sec, dans l’ancienne
-France, devait être extrêmement importante. Un article des lois
-saliques, que nous avons déjà citées à propos des Fèves et des
-Lentilles, protégeait les nombreux champs de Pois de l’époque franque
-contre les déprédations. Au moyen âge, Pois, Fèves et Lentilles,
-ressources contre les fréquentes famines, ont été cultivés presque
-autant que le Blé. Ces légumes secs sont remplacés aujourd’hui, en
-partie, par la Pomme de terre et le Haricot d’origine américaine.
-
-On voit dans une _Vie de Charles le Bon_, comte de Flandre (1119-1127),
-que ce personnage ordonna de semer des Fèves et des Pois en vue d’une
-famine[457].
-
- [457] _Collection de Mémoires_ (Guisot), t. VIII, p. 245.
-
-Aussi riche en matières nutritives, le Pois sec était plus apprécié que
-la Fève et la Lentille. Les textes abondent qui montrent son rôle dans
-l’alimentation ancienne. Tout d’abord il fallait s’attendre à trouver le
-Pois dans les _Cris de Paris_:
-
-«J’ay pois en cosse touz noviaus» (nouveaux), dit le poète Guillaume de
-la Villeneuve au XIIIe siècle. Comme de nos jours, le cri de _Pois
-vert!_ retentissait dans les rues, mais on le vendait aussi sous forme
-de purée chaude (pois pilés). Cette purée composait la «pitance»
-ordinaire donnée aux pauvres à la porte des couvents. Dans les
-règlements des hôpitaux, il est spécifié qu’on doit délivrer à chaque
-pauvre une écuelle de soupe aux Pois, dite Pois-potaige. A l’Hôtel-Dieu
-de Paris, on comptait 150 jours maigres par an pendant lesquels les
-légumes secs formaient le fond de la nourriture. Aussi, dans les comptes
-de dépenses de nos Archives, reviennent fort souvent les mentions de
-boisseaux, setiers, minots et bichets de Pois et de Fèves lesquels
-payaient la petite dîme.
-
-Les fabliaux et poésies badines nous apprennent que l’on accommodait ces
-Légumineuses de différentes manières:
-
- Pois à l’huile et fèves pilées,
- Fèves frasées (écorcées) et blancs pois,
- Pois chaus, pois tèves (tièdes) et pois frois,
- Pois conraés (préparés) et civotés (assaisonnés)[458].
-
- [458] Barbazan, _Fabliaux_, t. IV, p. 93.
-
-Dans la cuisine ancienne, le Pois au lard était fort goûté. Il semble,
-d’après la fréquence des citations, que le Pois sec, dit Pois blanc,
-cuit avec du porc salé, a été, jusqu’au XVIe siècle, un mets de
-prédilection pour toutes les classes de la société. On le servait comme
-entrée, témoins les descriptions de repas de maints romans de chevalerie
-ou poésies: «Au premier mets eurent pois au lard.»
-
-Dalechamps (XVIe siècle) dit au chapitre Pois de son _Histoire des
-plantes_: «Mesme les riches les font cuire avec de la chair salée ou
-lard et s’en font une fort bonne viande (nourriture) qui ose mesme
-comparoir aux grands banquets.»
-
-Le goût des petits Pois verts semble assez moderne. On le vit naître au
-XVIIe siècle, quand le jardinage put mettre à la disposition des
-gourmets les variétés de Pois _à écosser_ perfectionnées en Hollande et
-lorsque l’invention des primeurs due à l’introduction dans le matériel
-horticole des châssis et des bâches chauffées, permit de récolter ce
-légume quelques semaines avant l’apparition des produits de la pleine
-terre.
-
-Manger des petits Pois de primeur était une mode de bon ton à la cour de
-Louis XIV. On lit dans une lettre de Mme de Maintenon, datée du 16 mai
-1696: «Le chapitre des Pois dure toujours; l’impatience d’en manger, le
-plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois
-points que nos princes traitent depuis quatre jours. Il y a des dames
-qui, après avoir soupé avec le roi, et bien soupé, trouvent des Pois
-chez elles avant de se coucher, au risque d’une indigestion. C’est une
-mode, une fureur et l’une suit l’autre.»
-
-Le grand roi donnait l’exemple et son amour immodéré des petits Pois lui
-valut de nombreuses indispositions que relate d’une façon très réaliste
-le _Journal de la santé du roi Louis XIV_, rédigé par son médecin Fagon.
-
-Cet engouement pour les petits Pois de primeur a laissé des traces dans
-la littérature du temps. Une comédie écrite en 1665 par Villiers,
-intitulée _Les Costeaux ou les friands Marquis_, roule entièrement sur
-la bonne chère. On y voit un certain marquis qui ne veut manger des Pois
-que dans leur nouveauté, lorsqu’ils coûtent 100 francs le litron[459].
-Par contre, un autre estime que les Pois «précipités» sont certainement
-malsains, étant nés de la pourriture du fumier[460].
-
- [459] Mesure qui contenait 3-1/2 setiers ou 3/4 de pinte.
-
- [460] Gibault. _Origines de la culture forcée_ (_Journal S. N. H. F._
- 1898, p. 1109).
-
-Des races de Pois cultivés au moyen âge nous ne connaissons rien. Le
-capitulaire _de Villis_ note un Pois mauresque (_Pisum mauriscum_) qu’il
-n’est pas possible d’identifier. Jean Ruel (_De naturâ stirpium_, 1536)
-connaissait un Pois dont on mangeait les gousses jeunes avec les grains
-(Pois _Mange-tout_). De son temps les botanistes distinguaient bien les
-Pois _ramés_ (_Pisum majus_) et les variétés naines (_P. minus_). Ces
-dernières dues à la culture et à la sélection. Comme on le voit, la
-variation a produit chez cette Légumineuse alimentaire exactement les
-mêmes phénomènes que nous avons signalés à propos du Haricot.
-
-C’est en Angleterre, à l’époque de la Renaissance, que nous trouvons les
-premières variétés dénommées. Le Pois a été et est encore un légume
-favori des peuples anglo-saxons. Vers le moment de la conquête normande,
-c’était déjà, d’après les vieilles chroniques, une des principales
-récoltes des campagnes anglaises; aussi les mentions du Pois dans les
-archives anglaises sont aussi fréquentes qu’en France[461].
-
- [461] Sherwood, Garden Peas (_J. R. H. S._) vol. XXII, 1898-99, p.
- 289.
-
-Turner, dans un poème sur les travaux des champs[462], a consacré
-quelques lignes au Pois _Rouncival_. Ce devait être un Pois français
-importé en Angleterre au moyen âge. _Rouncival_ ou _Ronceval_ est une
-traduction anglaise de Roncevaux, village pyrénéen rendu célèbre par la
-_Chanson de Roland_. Au XVIIe siècle, les ouvrages horticoles indiquent
-plusieurs types de Pois anglais: les _Hotspurs_; les _Sugar Pease_ dont
-il y avait trois variétés; ceux-ci sont des Pois _Mange-tout_ presque
-inconnus aujourd’hui dans la cuisine anglaise; un Pois hâtif, le _Fulham
-Pease_ ou Pois français. Il y avait cinq variétés de _Ronceval_ ou
-_Hastings_, probablement sorte de Pois ridé primitif, le plus goûté des
-Anglais.
-
- [462] _A hundred Good Points of Husbandry_, 1557.
-
-Il semble, d’après un passage de Fuller, écrivain qui vivait sous le
-règne d’Elisabeth, que la qualité de ces anciens Pois, peut-être
-excellente pour purée, laissait à désirer pour la consommation à l’état
-vert. Il dit qu’on avait l’habitude de demander à la Hollande des Pois
-regardés par les dames comme une friandise, car «ils venaient de si loin
-et coûtaient si chers.»
-
-En France, au XVIIe siècle, on avait des Pois à rames, nains, hâtifs, _à
-couronne_. Selon le _Jardinier françois_ (1651), «il y a une espèce qui
-peut se manger en vert et qu’on appelle Pois de Hollande, elle était
-fort rare il n’y a pas longtemps.» Vers 1600, M. de Buhy, ambassadeur de
-France en Hollande, avait apporté un Pois sans parchemin (Mange-tout)
-très estimé. Un Pois à œil noir, caractérisé par une tache noire à
-l’ombilic, était populaire sur les marchés parisiens.
-
-Au XVIIIe siècle, les Pois favoris étaient le _Michaux_, variété hâtive
-du Pois de Hollande, le _Baron_, le _Dominé_, ainsi nommés, selon de
-Combles, du nom des paysans qui les ont obtenus, le _carré vert_ et
-_blanc_, le _Marly_, etc. Le village de Clamart fournissait aux marchés
-parisiens une variété locale estimée.
-
-Enfin se firent les premiers essais de fécondation artificielle entre
-sortes différentes. Il en résulta la création d’un type nouveau--le Pois
-ridé--à grains anguleux, de qualité plus sucrée et moëlleuse que le Pois
-rond, dû à M. Thomas Knight, d’Elton, président de la Société royale
-d’Horticulture de Londres, qui commença ses croisements méthodiques en
-1787. Il a relaté en 1799 dans les _Philosophical Transactions_ les
-procédés qu’il employait et les résultats obtenus. Le Pois ridé de
-Knight a été introduit en France en 1810 par M. de Vilmorin.
-
-En 1842, parut le Pois _Prince-Albert_, dédié au prince Albert de
-Saxe-Cobourg, amélioration sous le rapport de la précocité des races
-hâtives. Mis au commerce par la maison Cormack, de Londres, il fut
-introduit la même année à Paris par le grainier Bossin.
-
-L’amélioration des Pois potagers a été considérable depuis 60 ans. Elle
-est due, pour la plus grande part, aux croisements raisonnés des semeurs
-anglais qui ont cherché à obtenir tantôt la précocité de la race,
-tantôt, avec la qualité du grain, l’accroissement de taille de la cosse,
-l’augmentation des grains en nombre et en grosseur. De leurs obtentions
-si nombreuses, nous ne pouvons citer que les plus remarquables.
-
-Un catalogue du grainier James Carter notait encore en 1842 le _Ronceval
-blanc_ et autres; mais, dix ans plus tard, les variétés aux noms
-moyenageux avaient été retirées du commerce, remplacées par _Victoria_,
-de J. Carter (1847), _Champion of England_, propagé par Fairbeard, le
-grand maraîcher de Camberwell (1853), _British Queen_, obtenu par
-Cormack, célèbre grainier et cultivateur à Lewisham. Le populaire _Nec
-plus ultra_ aurait été obtenu par Fairbeard en 1840; mais ce Pois a une
-histoire très embrouillée. On le donne aussi comme une obtention d’un
-nommé Payne, de Northampton. Connu d’abord sous le nom de _Payne’s
-Conqueror_, il fut acheté par le grainier Jeyes, devint _Jeyes’
-Conqueror_ et ne prit que plus tard vers 1853 son nom définitif[463].
-_Veitch Perfection_ date de 1859. _Caractacus_, variété américaine, a
-été obtenu par Waite vers 1851.
-
- [463] _Gardeners’ Chronicle_, 1889, II, p. 417.
-
-De 1860 à 1880, le Dr MacLean, de Colchester, a contribué par ses semis
-heureux au perfectionnement du Pois ridé. Thomas Laxton, décédé en 1893,
-est le plus célèbre des semeurs de Pois. Il commença ses expériences
-vers 1865. On lui doit _William the First_, _Fillbasket_, _Dr Hogg_,
-_William Hurst_ que nous appelons _Serpette vert_, _Alpha_, _Gradus_; ce
-dernier considéré comme sa plus belle conquête. _Téléphone_,
-_Télégraphe_, _Stratagème_ sont des gains de Culverwell, jardinier à
-Thorpe Perrow. Henry Eckford, jardinier fleuriste, très connu par ses
-cultures de Pois de senteur, a aussi obtenu quelques beaux Pois
-culinaires. De Sutton, nous citerons les Pois _Emeraude_, _Bijou_, etc.
-
-Les variétés à gros rendement: _Téléphone_ et _Fillbasket_ (plein le
-panier) sont largement cultivés aux environs de Paris pour
-l’approvisionnement des marchés. Les centres de production du Pois pour
-la consommation parisienne sont: Meulan, Vaux, Triel, Ivry, Rueil,
-Puteaux, Nanterre, Marcoussis, pour les environs de Paris; puis Hyères
-(Var), Brive, Agen, Bordeaux. Les petits Pois sont envoyés d’Hyères, à
-partir du 15 mars; puis d’autres localités du Var et du Vaucluse.
-Ensuite viennent ceux de Villeneuve-sur-Lot, d’Agen et de Bordeaux, à la
-fin du mois d’avril. Brive et Tours font leurs expéditions dans le
-courant du mois de mai. Les petits Pois des environs de Paris ne sont
-amenés sur le carreau des Halles que vers la fin du mois de mai.
-
-Le mot Pois vient du latin _Pisum_, lequel se rattache à une racine
-sanscrite _piç_, _pis_, être divisé, être décomposé. Le sanscrit _pêci_
-désigne le Pois séparé de sa gousse. L’irlandais a le mot _piosa_,
-morceau, miette[464]. Le mot Pois, avant d’arriver à cette forme
-moderne, a passé par les formes _pis_, _pes_, _peis_. _Peis_ est resté
-dans la région normanno-picarde, mais dans le dialecte bourguignon et
-dans celui de l’Ile-de-France il s’est élargi en _Pois_; c’est le
-français moderne. Le _Pisum_ latin a fourni quelques noms patronymiques.
-Citons le nom de l’illustre famille romaine des Pisons à laquelle Horace
-a dédié son _Art poétique_; le botaniste hollandais Pison qui, au milieu
-du XVIIe siècle, a décrit les productions naturelles du Brésil.
-
- [464] Pictet, _Origines indo-européennes_, t. II, p. 359.
-
-_Pisum_, Pois et _pissaria_, de la basse latinité, lieux abondants en
-Pois, ont contribué à la formation de certains noms de lieux habités
-comme _Pis_ (Gironde), La Pise (Allier), Pizou (Dordogne), Pizeux
-(Jura), Pizieux (Sarthe), Pisy (Yonne), etc.
-
-
-
-
-Fruits légumiers
-
-
-
-
-ANANAS
-
-(_Bromelia Ananas_ L.)
-
-
-La culture de l’Ananas en France était à son apogée entre les années
-1840 et 1850; culture de grand luxe s’entend, car elle n’a jamais été
-pratiquée que dans les jardins des maisons princières et des châteaux,
-là où le jardinier pouvait disposer d’un matériel et des moyens de
-chauffage qu’exige une plante tropicale pour la maturation de son fruit.
-La mode s’étant mise de la partie, il n’était pas possible de présenter
-décemment un dessert sans un bel Ananas comme pièce triomphale. Beaucoup
-de châteaux possédaient alors leurs serres spéciales, bâches et châssis
-à Ananas. Savoir amener à bien les Ananas était la pierre de touche du
-jardinier habile dans son art. Une culture commerciale existait aussi,
-lorsque le primeuriste pouvait vendre 20 ou 25 francs un fruit d’une
-préparation longue et dispendieuse: il faut un an et demi à trois ans
-pour obtenir des fruits et la plante ne fructifie qu’une fois.
-
-Mais où sont les neiges d’antan? La disparition de l’Ananas, comme fruit
-forcé, commença avec l’invention des conserves par Fr. Appert en 1804 et
-se poursuivit au fur et à mesure que la rapidité des moyens de
-communication facilita l’importation en Europe des fruits exotiques à
-l’état frais. Quoique produisant des fruits supérieurs à tous points de
-vue, il était impossible au forceur de lutter contre la concurrence des
-Ananas cultivés en plein air aux Iles Canaries et aux Açores qui
-arrivent en abondance sur nos marchés où ils sont vendus à très bas
-prix. Et puis, est-il utile de dire que ce fruit, autrefois
-aristocratique, ne fut plus aussi recherché lorsqu’il se trouva à la
-portée de toutes les bourses? C’est assez dans l’ordre des choses.
-
-L’Ananas est une plante américaine. L’espèce a été trouvée sauvage au
-Mexique, au Brésil, dans l’Amérique centrale, à la Guyane. Avant la
-découverte du Nouveau Monde, aucun écrivain n’a parlé de cette
-Broméliacée qui a été transportée de bonne heure dans tous les pays
-tropicaux où elle s’est aisément naturalisée. La plante n’a pas de nom
-asiatique original. L’Inde aurait reçu l’Ananas, dès le XVIe siècle,
-importé d’Amérique par les jésuites. Rheede, gouverneur de Malabar au
-XVIIe siècle, regardait l’Ananas comme une plante étrangère, quoique
-largement cultivée de son temps dans toutes les parties de l’Inde et
-bien qu’on la trouvât sauvage aux Célèbes et ailleurs. D’après le P.
-Kircher, les Chinois cultivaient l’Ananas au XVIIe siècle, mais on
-pensait qu’il leur avait été apporté du Pérou[465].
-
- [465] De Candolle, _Origine des plantes cultivées_, 4e éd., p. 249.
-
-Tous les premiers voyageurs qui ont laissé des _Relations_ sur
-l’Amérique ont parlé d’un fruit délicieux nommé _Nana_, rappelant à la
-fois le goût du Melon, de la Fraise ou de la Framboise. _Nana_ était le
-nom brésilien; en langue caraïbe: fleur ou parfum, par redoublement
-_ana-ana_, parfum des parfums. L’élision d’un _a_ aura produit le nom
-définitif propagé par les Portugais et qui se trouve employé par Jean de
-Lery, voyageur français, ministre protestant à Genève, dans son
-_Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, dite Amérique_, 1578.
-André Thevet décrit et figure les _Nanas_ dans son ouvrage publié en
-1558: _Les Singularitez de la France antarctique autrement nommée
-Amérique_. Le milanais Benzoni (_Histoire du Nouveau-Monde_, 1565)
-appelle ce fruit _Pina_, du nom que lui donnaient les Espagnols frappés
-de sa ressemblance avec le cône du Pin. Les Anglais appellent aussi
-l’Ananas _Pine-Apple_, Pomme de Pin.
-
-Hernandez indique l’Ananas cultivé à Haïti et au Mexique sous le nom
-indigène de _Matzatli_. Acosta, auteur espagnol (_Histoire naturelle et
-morale des Indes_, 1616) remarque que les Ananas ont été transportés de
-Santa Cruz aux Indes-Orientales et de là en Chine. Les hollandais Pison
-et Marcgraf, qui ont accompagné le prince de Nassau au Brésil, ont
-laissé une description des productions naturelles de ce pays (_Historia
-naturalis brasiliensis_, 1646). Ils ont donné une bonne figure de
-l’Ananas. Mais Hernandez de Oviedo, gouverneur de Saint-Domingue, est le
-premier qui ait figuré, décrit la plante et donné sur elle
-d’intéressants détails dans _Historia de la Indias_, éditions de 1535 et
-de 1546. Il connaissait trois variétés: _yayama_, _boniama_ et
-_yagagua_.
-
-Dalechamps, reproduisant les figures de l’Ananas d’Oviedo et d’Acosta, a
-cité les passages les plus caractéristiques de ces auteurs: «Il pousse
-en l’île espagnole (Saint-Domingue) et autres d’alentour, un fruit que
-les Espagnols appellent Pinas, parce qu’il ressemble à une Pomme de Pin,
-non pas qu’il ait les écailles si dures, mais parce que son écorce
-semble être compartie par écailles quoique elle s’enlève entière avec le
-couteau, comme celle d’un Melon. Or, comme ce fruit surpasse en
-délicatesse tous les autres fruits a-t-il la couleur fort belle étant
-jaune vert...»
-
-«Le fruit est de la grosseur d’un Melon, de fort belle couleur rouge qui
-réjouit la veuë, tout séparé par partie, comme les pommes de Cyprès,
-mais il est plein de durillons par dehors, tellement qu’à voir ces
-fruicts de loin on dirait que ce sont de grosses Pommes de Pin. Le
-fruict (combien que peu de gens en mangent) a un goût assez plaisant,
-toutefois il est astringent avec une âpreté mal plaisante[466].»
-
- [466] _Histoire des plantes_, éd. 1615, t. II, pp. 604, 737.
-
-En 1703, le P. Plumier, prenant l’Ananas pour type d’une nouvelle
-famille, fonda le genre _Bromelia_, en l’honneur d’un botaniste suédois
-nommé Olaf Bromelius.
-
-Pendant longtemps il fut difficile d’expédier en Europe des fruits
-d’Ananas que la pourriture détruisait avant leur arrivée. En 1559, des
-voyageurs hollandais rapportèrent dans leur patrie des fruits
-originaires de Java et confits dans du sucre. Peut-être a-t-on pu
-introduire accidentellement quelques spécimens en pots? Nous savons
-qu’un Ananas fut offert à Charles-Quint, lequel refusa très prudemment
-d’y goûter dans la crainte de s’empoisonner. La présentation d’un Ananas
-à Charles II, roi d’Angleterre, qui mourut en 1685, parut si
-remarquable, qu’une peinture a conservé le souvenir de cet événement.
-
-Nous soupçonnons toutefois que cet Ananas fut le premier produit par les
-serres anglaises, car c’est à ce moment que la plante fit son apparition
-en Europe. Miller en attribue l’importation à un réfugié français
-protestant, nommé Le Court, horticulteur ou amateur d’horticulture à
-Leyde (Hollande), vers la fin du XVIIe siècle. Ce Le Court (orthographié
-aussi Lacour) a traduit en français un traité de jardinage hollandais,
-de Groot, sous le titre _Les Agréments de la campagne_, ouvrage qui a eu
-plusieurs éditions. On y voit déjà traité le forçage de l’Ananas. Le
-Court aurait fait venir des Antilles des œilletons d’Ananas emballés
-dans de la mousse. Après plusieurs essais plus ou moins heureux, il
-parvint à trouver le traitement convenable à cette plante sous nos
-climats froids. De la Hollande, l’Ananas aurait été introduit en
-Angleterre par un M. Bentinck. Il paraît que Rose, un des jardiniers les
-plus distingués sous le règne de Charles II, le cultivait déjà.
-
-A ce moment, on connaissait fort peu l’Ananas en France. Voici ce qu’en
-dit l’article «Anana» du _Dictionnaire_ de Furetière, édition 1690:
-«Fruit des Indes qui a une telle vertu que si on laisse un clou dedans
-pendant une nuict, il en consumera tout l’acier. Ce fruit a un goût
-sucré et vineux qui tient quelque peu du jus de cerise. Ce fruit se
-cueille vert et jaunit en meurissant et vient à un arbre qui est une
-espèce de platane (_sic_).»
-
-On était un peu plus familier avec l’Ananas vers 1723. Nous prenons ceci
-dans les souvenirs du littérateur Segrais: «On nous apporte présentement
-quantité d’Ananas confits des îles de l’Amérique. L’on en mange en
-Europe tels qu’ils sont en ces pays-là. Un vice-roi du Brésil en ayant
-envoyé au roi de Portugal dans une conjoncture favorable et le bâtiment
-étant arrivé à Lisbonne avant qu’ils fussent corrompus. Mme de
-Maintenon, qui en a mangé à la Martinique dans sa jeunesse, m’a dit que
-l’Ananas a le goût entre l’Abricot et le Melon[467].»
-
- [467] _Segraisiana_ (1723), t. I, p. 202.
-
-En France, la culture a commencé au Potager de Versailles ou au château
-royal de Choisy-le-Roi. Le roi Louis XV, qui s’intéressait beaucoup au
-jardinage, reçut en 1730, probablement de missionnaires jésuites, deux
-œilletons d’Ananas. Il les confia à Lenormand fils, directeur des
-cultures royales. Cette plante nouvelle donna en 1733 deux fruits qui
-attirèrent l’attention des curieux. Le roi fit l’essai d’un de ces
-fruits le 28 décembre et le trouva très bon[468].
-
- [468] Pluche, _Spectacle de la nature_ (1735), t. II, p. 211.
-
-La culture ayant réussi, on voit s’établir au Potager de Versailles,
-d’après les comptes des bâtiments du Roi, des serres spéciales à Ananas
-en 1738 et plus tard en 1752. Au milieu du XVIIIe siècle on citait
-plusieurs châteaux où la culture de l’Ananas se faisait sur une large
-échelle, entre autres chez le duc de Luxembourg. Mercier dit en 1782:
-«J’ai vu 4000 pots d’Ananas chez le duc de Bouillon, à Navarre, près
-Evreux; le duc en a tous les jours 8 à 10 sur sa table. C’est un
-jardinier anglais qui dirige ses cultures[469].» A la veille de la
-Révolution, le château royal de Choisy-le-Roi était réputé pour ses
-Ananas et Edy, jardinier-chef, passait pour le plus habile spécialiste
-du temps.
-
- [469] _Tableau de Paris_ (éd. 1782), t. II, p. 292.
-
-La Révolution fit disparaître la culture aristocratique et coûteuse de
-l’Ananas qui ne fut reprise qu’à la rentrée des Bourbons. Louis XVIII
-rappela Edy, qui avait gardé la tradition, à la direction du Potager de
-Versailles. Ce praticien, en simplifiant la culture de l’Ananas, la
-rendit plus accessible aux moyens propriétaires. Il forma de nombreux et
-excellents élèves, parmi lesquels Gontier, l’horticulteur à qui l’on
-doit la vulgarisation de la culture de l’Ananas. Celui-ci fonda en 1819,
-à ses risques et périls, un établissement modèle de forçage, à
-Montsouris, rue de la Fontaine-Issoire, où les jardiniers de la France
-entière vinrent s’initier aux petits secrets du métier.
-
-A partir de ce moment, les jardiniers français passèrent maîtres dans la
-culture des Ananas qui prit, de ce fait, une plus grande extension.
-
-Le fameux Tamponet, horticulteur dont l’établissement était situé 16,
-rue de la Muette au faubourg Saint-Antoine, avant d’être fleuriste, se
-fit une réputation dans la production des primeurs. Il fut l’un des
-premiers qui cultivèrent l’Ananas en pleine terre.
-
-Nicolas Lémon, établi en 1815, 3, rue Desnoyer, près la Barrière de
-Belleville, avait formé la collection d’Ananas la plus complète qui
-existât, puisqu’en 1834 elle comptait 35 variétés dont il avait reconnu
-les mérites. C’est chez lui que plusieurs variétés nouvelles ont
-fructifié pour la première fois[470]. Avec Gontier et Lémon, Pelvilain
-mérite d’être cité comme semeur et grand cultivateur d’Ananas. Ces
-praticiens enrichirent l’horticulture de plusieurs variétés hâtives ou à
-gros fruits, avantageuses par conséquent pour le commerce. Ont cultivé
-aussi l’Ananas avec supériorité, Grison et Massé qui succédèrent à Edy
-au Potager du roi, David, jardinier du célèbre amateur Boursault.
-
- [470] _Le Jardin_, 1908, p. 268.
-
-L’introduction par Gontier, vers 1830, du thermosiphon dans le matériel
-horticole, favorisa la culture de cette plante tropicale qui prit, de ce
-fait, et avec la faveur de la mode, un nouvel essor. Le déclin était
-proche. Courtois-Gérard constate en 1867 que l’on commençait à recevoir
-des Antilles des Ananas dont le prix ne dépassait pas deux francs[471].
-Vers 1872, Londres en recevait des cargaisons entières au prix de 1
-schilling la pièce. L’Amérique du Sud en expédiait aussi à Paris que
-l’on vendait 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Gustave Crémont, primeuriste à
-Sarcelles (Seine-et-Oise), a été un des derniers cultivateurs d’Ananas.
-Il a cessé cette culture en 1900 et, cependant, cette année encore, il
-vendit des Ananas 12 et 15 francs la pièce, ce qui démontre la
-supériorité écrasante de l’Ananas obtenu sous nos climats par la culture
-forcée. Actuellement, la production locale en France et en Angleterre
-est remplacée par les importations des Antilles, des îles Canaries, de
-l’Afrique du Sud, etc. Les serres de la Mariette, fondées à Paramé
-(Bretagne), fournissent cependant beaucoup de fruits forcés aux
-marchands de comestibles.
-
- [471] _Rapport du Jury international. Exposition de 1867. Plantes
- Potagères_, Paris, 21 p. in-8.
-
-
-
-
-AUBERGINE ou MELONGÈNE
-
-(_Solanum Melongena_ L.)
-
-
-L’Aubergine appartient à la famille des Solanées. Cette plante annuelle
-produit une baie comestible qui est, selon les variétés, allongée ou
-piriforme, globuleuse ou en forme d’œuf, d’où le nom anglais Egg-Plant.
-En France on l’appelle aussi Poule pondeuse, Vérangène, Méringeanne
-(Provence), Viédaze (Languedoc).
-
-Dans le Nord de la France, ce fruit légumier est d’une consommation
-restreinte, si on la compare à celle de la Tomate sa congénère; mais
-dans le Midi, en Italie et dans les pays tropicaux, l’Aubergine est très
-recherchée et beaucoup cultivée.
-
-L’origine indienne de la plante est très probable. En effet, on trouve à
-l’état spontané dans la province de Madras et en Birmanie un _Solanum
-insanum_ (Roxburgh), rattaché par ses caractères botaniques à l’espèce
-linnéenne _Solanum Melongena_, quoiqu’il s’éloigne sensiblement de notre
-Aubergine, laquelle n’a jamais été rencontrée à l’état sauvage et doit
-être une forme obtenue par la culture.
-
-La plante possède, en outre, plusieurs noms sanscrits. On ne peut
-douter, par conséquent, qu’elle ne fût connue dans l’Inde depuis un
-temps très reculé. Le nom original qu’elle porte dans l’Afrique du Nord
-indique un transport ancien, antérieur au moyen âge[472]. Pourtant les
-Anciens ne l’ont pas mentionnée. L’Aubergine fut connue d’abord par les
-Arabes. L’écrivain musulman Ibn-el-Beïthar, qui habitait l’Espagne au
-XIIIe siècle, cite tous les auteurs arabes qui en ont parlé:
-_L’Agriculture Nabathéenne_ (IVe siècle), les médecins Avicenne (VIIe
-siècle) et Rhazès (IXe siècle). Ces auteurs emploient, pour désigner la
-plante, les mots _badingan_, _badenjân_, _badendjâl_[473]. Ces noms, peu
-modifiés, sont encore ceux de l’Aubergine, en Perse, à Sumatra, etc.
-
- [472] De Candolle, _Origine_, 4e éd. p. 229.
-
- [473] _Notices et Extraits des Ms._, t. 23, p. 91.
-
-Les linguistes expliquent par suite de quels changements phonétiques
-notre mot Aubergine est venu, par l’intermédiaire de l’espagnol
-_alberengena_, de l’arabe _albadinjan_ (_al_ article arabe) qui lui-même
-vient du persan _badin-gan_, très voisin du sanscrit _vatin-gana_; ce
-nom paraissant faire allusion à de prétendues propriétés carminatives
-qu’aurait le fruit de l’Aubergine.
-
-Quant au synonyme Melongène, plusieurs étymologistes le font dériver, à
-tort, de _mala insana_, par l’intermédiaire de l’italien _Melanzana_.
-_Mala insana_, pomme malsaine, est un nom assez moderne donné à la
-plante par les savants, au XVe siècle, parce qu’on attribuait à
-l’Aubergine les propriétés en général nocives des plantes de la famille
-des Solanées. En réalité, Melongène, Vérangène, Méringeanne, sont
-d’autres altérations du mot persan arabisé _Badinjân_.
-
-L’introduction de la plante vivante en Europe ne remonte guère qu’à la
-fin du moyen âge (XVe siècle) et sa vulgarisation coïncide avec la
-découverte de l’Amérique. Cependant plusieurs auteurs l’ont nommée
-auparavant. Le moine Albert le Grand et le médecin Arnauld de
-Villeneuve, qui vivaient au XIIIe siècle, connaissaient le fruit de
-l’Aubergine qu’ils appellent _Melongena_. Plus anciennement, l’abbesse
-de Bingen, sainte Hildegarde, qui mourut en 1180, dans son ouvrage
-posthume, publié seulement en 1544, sous le nom de _Physica_, mentionne
-le _megilana_ que Sprengel a assimilé à notre Melongène, mais on peut
-avoir des doutes sur cette identification.
-
-Un manuscrit du _Tacuinum sanitatis_, exécuté en Italie et examiné par
-M. le docteur Ed. Bonnet, a représenté le fruit de l’Aubergine, ce qui
-semble prouver que ce fruit était connu, dès la fin du XIVe siècle, en
-Italie où il devait être apporté, de temps à autre, par les vaisseaux
-Gênois, Pisans ou Vénitiens qui allaient trafiquer sur les côtes de
-Barbarie et d’Egypte[474]. Le Tacuin, qui est une version latine d’un
-ouvrage arabe, a rendu le nom oriental de l’Aubergine par _Melongiane_.
-Le _Jardin de Santé_ et le _Grant Herbier_ (XVe siècle) appellent aussi
-le fruit _Melonge_.
-
- [474] Bonnet (Dr), _Etude sur deux manuscrits médico-botaniques
- exécutés en Italie aux XIVe et XVe siècles_, 1898, p. 21.
-
-En Italie, dès la fin du XVe siècle, on mangeait les fruits de
-l’Aubergine cuits à la manière des Champignons avec huile, sel et
-poivre, selon Ermolao Barbaro, qui appelle la plante _Petonciana_. C’est
-encore en Italie un des noms de l’Aubergine. Le même auteur emploie
-aussi l’appellation _Mala insana_, pomme malsaine, qui semble montrer
-que ce fruit était tenu en réelle mésestime. D’après le _Jardin de
-Santé_ et le _Grant Herbier_, encyclopédies médicales du XVe siècle:
-«Melonges, ce sont fruitz d’une herbe ainsi appelée qui porte fruitz
-grands comme poires. Ils valent plus pour mangier que comme médecine,
-toutefois ont qualité mauvaise».
-
-Malgré ces appréciations livresques, qui n’ont jamais eu beaucoup de
-portée, au milieu du XVIe siècle, on consommait largement l’Aubergine en
-Italie et en Espagne. Alors on nommait fréquemment le fruit de
-l’Aubergine Pomme d’or ou Pomme d’amour, quoique ces derniers noms aient
-été plutôt réservés à la Tomate.
-
-Soderini, auteur italien (XVIe siècle), donne le nom de Pomme d’or à la
-_melanzane_ et après il en parle comme d’une chose très commune dont on
-mangeait les fruits de son temps[475].
-
- [475] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd., p. 37.
-
-L’Aubergine fut introduite de bonne heure dans le Nouveau Monde et y
-prospéra de telle façon que le voyageur Pison (1658) l’indique comme une
-plante brésilienne sous le nom portugais de _Belingela_.
-
-Dans le nord de l’Europe, on connut d’abord les variétés oviformes.
-Pendant longtemps, la plante fut cultivée par curiosité ou pour
-l’ornement.
-
-D’après Fuchs: «on plante les pommiers d’Amours es jardins, mais le plus
-souvent on les tient aux fenestres dedens des pots de terre[476].» Fuchs
-connaissait les variétés pourpre et jaune. Tragus (1552) dit la plante
-récemment importée de Naples en Allemagne. Le flamand Dodoens dit que
-les herboristes plantent la _Verangène_ en leurs jardins; «les fruits
-apportent peu de nourriture au corps et sont même mauvais,
-malfaisants[477].» Dalechamps (1587) figure trois sortes: une longue,
-une ronde, une un peu piriforme. Dodoens connaissait les formes ronde et
-oblongue, les couleurs pourpre et blanche. J. Bauhin (1651) nomme la
-plante _Solanum pomiferum_; il mentionne plusieurs variétés.
-
- [476] _Hist. des plantes_, éd. 1549, p. 301. fig.
-
- [477] _Hist. des pl._, éd. 1616, p. 458.
-
-On voit que tous nos types d’Aubergine sont anciens. Les formes ovales,
-rondes, oblongues, piriformes de nos variétés actuelles ont été décrites
-et figurées par les anciens écrivains; elles sont demeurées sans
-changement, avec leurs coloris divers, à travers une culture de
-plusieurs siècles sous des climats variés. M. Sturtevant, qui fait ces
-réflexions, croit que les types de nos variétés, qui ont une grande
-fixité, ne sont point produits par la culture et la sélection de
-l’homme, mais doivent descendre directement de prototypes sauvages[478].
-
- [478] _American Naturalist_, t. XXI, p. 979.
-
-La culture de l’Aubergine pour usage alimentaire est ancienne en
-Provence et dans le Languedoc; à Paris elle date seulement du
-commencement du XIXe siècle. Le _Traité de culture potagère_ de de
-Combles (1749) dit: «on n’en cultive dans ce climat que pour la
-curiosité». Un catalogue de la maison Andrieux-Vilmorin de 1760 classe
-l’Aubergine parmi les plantes annuelles ornementales. Le _Bon Jardinier_
-de 1809 signale enfin l’Aubergine pour usage culinaire: «on les sert en
-entremets: c’est un ragoût de fantaisie». Decouflé, maraîcher
-primeuriste de la rue de la Santé, introduisit, vers 1825, la vente de
-l’Aubergine sur les marchés parisiens.
-
-
-
-
-CONCOMBRE
-
-(_Cucumis sativus_ L.)
-
-
-En France on mange peu de Concombres à l’état adulte. Ce fruit légumier
-est plutôt cultivé chez nous en vue de la production du «Cornichon».
-Dans d’autres pays on le recherche assez et on s’en sert en guise de
-hors-d’œuvre. Le Concombre, légume sans valeur nutritive, mais laxatif
-et rafraîchissant, convient bien dans les climats chauds et secs. Il est
-entré dans l’alimentation des Orientaux qui le mangent cru, bouilli ou
-cuit avec les viandes, depuis un temps immémorial; depuis 3000 ans au
-moins dans l’Inde, comme le prouve l’existence d’un nom sanscrit
-_Soukasa_. L’Europe orientale l’a reçu à l’époque préhistorique. A
-propos de son ancienneté, de Candolle dit que des graines de Concombre
-ont été trouvées dans des cendres préhistoriques, à Szilahom (Hongrie).
-
-Cependant ce savant botaniste n’admet pas la croyance à la présence du
-Concombre chez les anciens Egyptiens. Il est ici manifestement dans
-l’erreur. Flanders Petrie a retrouvé des Concombres et des parties de
-plantes au Fayoum, à partir de la XIIe dynastie jusqu’à l’époque
-gréco-romaine des tombes de _Hawara_. Un des noms coptes: _Shop_,
-_Shopi_ répond au grec _Sikuos_ de la traduction de la Bible par les
-_Septante_. Le Concombre est d’ailleurs très souvent représenté sur les
-parois des tombes parmi les offrandes funéraires[479].
-
- [479] Loret, _Flore pharaonique_, 2e éd., p. 75.
-
-La Bible est donc le plus ancien monument littéraire qui parle de ce
-fruit. Dans le désert Sinaïque, les Israélites regrettaient les
-Concombres (_qissuim_) de l’Egypte[480]. Et il est à remarquer que le
-Concombre est encore maintenant un légume des plus cultivés par les
-Egyptiens modernes. Lorsque les Juifs furent établis dans la Terre
-promise, cette Cucurbitacée devint une nourriture ordinaire et préférée
-de ce peuple. On en voyait des champs entiers au milieu desquels le
-cultivateur construisait des cabanes de branchages, où il demeurait pour
-éloigner les chacals et autres animaux sauvages friands de ce fruit. Les
-Concombres une fois recueillis, on abandonnait et on laissait tomber ces
-misérables abris[481]. De là cette allusion du prophète Isaïe, à propos
-de Jérusalem devenue déserte: «La fille de Sion reste comme une cabane
-dans une vigne, comme une hutte dans un champ de concombres[482].»
-
- [480] _Nombres_, XI, 5.
-
- [481] Vigouroux, _Dict. de la Bible_.--Hamilton, _Les plantes de la
- Bible_, p. 34.
-
- [482] _Isaïe_, I, 8.
-
-Les Anciens ont eu pour le Concombre une estime supérieure à celle que
-nous avons pour ce légume. Les Grecs le cultivaient sous le nom que lui
-donne Théophraste: _Sikuos_, nom assez vague qui paraît un terme général
-pour désigner les Cucurbitacées. _Sikuos hemeros_ de Dioscoride désigne
-particulièrement le Concombre. Columelle, chez les Latins, a décrit sa
-culture[483]. Pline, qui semble avoir emprunté à Columelle ses
-renseignements, dit que l’empereur Tibère aimait les Concombres avec
-passion; aussi lui en servait-on tous les jours à sa table. On les
-cultivait dans des caisses suspendues sur des roues, afin de pouvoir
-facilement les exposer au soleil et les garantir du froid en les
-retirant dans des serres garnies de vitrages[484].
-
- [483] _De re rustica_, lib. X, cap. III.
-
- [484] _Hist. nat._ l. XIX, 24; l. XXIII, 5.
-
-Ce passage a été cité pour montrer que les Anciens savaient hâter la
-maturation des fruits à l’aide de couches mobiles ou de serres garnies
-de pierres transparentes en guise de vitres. Martial a écrit aussi une
-épigramme sur ce sujet[485]. Parmi les renseignements qu’il a compilés
-sur le Concombre, Pline n’a pas oublié le côté du merveilleux. Il
-affirme que le Concombre a une véritable horreur de l’huile et une
-grande affection pour l’eau. «De ce fait, dit-il, on peut se procurer
-une preuve évidente, car si vous placez un vase rempli d’eau à quatre
-doigts de distance d’un Concombre, dans l’espace d’une nuit, l’eau aura
-été absorbée par ce fruit, et, d’autre part, si vous placez dans les
-mêmes conditions un vase d’huile, le Concombre aura pris une forme
-recourbée pour se détourner autant que possible de son objet
-d’aversion.»
-
- [485] _Epigrammes_, l. VII, 14.
-
-On s’explique difficilement le grand nombre de préjugés concernant les
-Cucurbitacées que l’on trouve chez les anciens auteurs sur les choses
-rustiques. On conseillait, par exemple, de battre du tambour et de jouer
-de la flûte auprès des Melons et des Citrouilles pour les faire grossir.
-Un peu partout, on interdisait l’accès des melonnières à certaines
-personnes que l’on supposait devoir exercer une mauvaise influence sur
-les jeunes fruits et en provoquer le flétrissement. Et combien d’autres
-sottises semblables que l’on retrouve enseignées dans des livres sérieux
-presque jusqu’au XVIIIe siècle!
-
-Les botanistes de la Renaissance ont décrit et figuré le Concombre:
-Fuchsius (1542), Tragus (1552), Camerarius (1586), Dalechamps (1587),
-Gerarde (1597). Ils connaissaient plusieurs variétés et deux principales
-formes: celle allongée et l’autre plus arrondie. Le fruit, rugueux et
-irrégulier, paraît très inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.
-
-De nos jours la culture du Concombre est importante en Angleterre, en
-Amérique et en Russie. Les Hollandais sont aussi grands producteurs de
-Concombres. Sur les bords de la Meuse, des centaines d’hectares sont
-consacrés à cette culture très rémunératrice. En Angleterre, le forçage
-en serre du Concombre pendant l’hiver est devenu une industrie prospère
-et lucrative, depuis que ce fruit s’est démocratisé et paraît sur toutes
-les tables. Dans le Bedfordshire, on élève aussi le Concombre à l’air
-libre pour la production du Cornichon.
-
-Le Cornichon n’est pas différent du Concombre. On appelle de ce nom,
-parce qu’il affecte l’apparence d’une petite corne, le Concombre _à
-fruits verts_, récolté très jeune, de la grosseur du doigt, et mariné
-avec des assaisonnements spéciaux pour en faire un condiment.
-
-Mais pourquoi ce mot «Cornichon» a-t-il pris le sens moral figuré de
-niais un peu présomptueux, quelquefois celui d’ignorant?
-
-Le sens ironique du mot Cornichon provient-il de ce que ce fruit de
-Concombre n’a pas atteint tout son développement et n’est, en somme,
-qu’un _avorton_ de Concombre bon seulement à figurer dans un bocal?
-C’est très probable. Littré donne une autre explication. Il dit que
-c’est le Cornichon, petit Concombre, qui a peut-être introduit le sens
-de niais, le Concombre étant un fruit insipide et plat. C’est ainsi que
-Louis Veuillot, grand polémiste sous le second Empire, appelait ses
-adversaires _Navets_.
-
-[Illustration: CONCOMBRE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_
-de Dalechamps.]
-
-Cornichon, au sens figuré, se dit en anglais _greenhorn_ (corne verte).
-Cela concorde avec la définition donnée plus haut--avorton de
-Concombre--et rappelle la qualification _verdant green_ attribuée
-plaisamment aux jeunes universitaires d’Oxford. Dans l’argot de nos
-grandes écoles militaires, la dénomination burlesque de «Melons»
-s’applique aux élèves de première année. Tous ces sobriquets symbolisent
-l’ignorance du débutant. Quoi qu’il en soit, Cornichon est un terme de
-dérision spécial aux Français. Il doit sortir de la langue des halles.
-
-Mais les autres plantes Cucurbitacées ont aussi fourni leur contingent
-aux appellations injurieuses de la rhétorique populaire: _Gourde_
-indique la stupidité ou l’indolence. _Melon_ et _Citrouille_ ont le sens
-d’homme mou, lâche ou inintelligent. En Languedoc, dit le _Dictionnaire_
-Borel, on appelle _Courges_ les hébétés ou les fous. En Angleterre, les
-équivalents de Gourde, Melon, Citrouille, sont employés comme termes
-injurieux pour marquer la sottise présomptueuse. Dans la langue
-italienne on retrouve les mêmes expressions. De _Zucca_, Courge, dérive
-_zuccone_, c’est-à-dire tête vide, imbécile. A _Citruollo_, Citrouille,
-se rattache _citrullo_, sot. De même on dit _mellone_, Melon, de
-quelqu’un qui est peu intelligent.
-
-De telles habitudes de langage remontent à la plus haute antiquité. Les
-Anciens se servaient de ces injures: Thersite, un des héros d’Homère,
-devant Troie, reprochant aux Grecs leur manque de courage, les appelle
-_pepones_. Traduisons par Calebasses, Citrouilles ou Potirons[486]. Dans
-un texte plus récent que l’_Iliade_, nous trouvons l’expression
-_Cucurbitæ caput_, tête de Citrouille (Apulée). Les comédies de Plaute
-fournissent des mots analogues.
-
- [486] Voir _Intermédiaire des Curieux_, VII, 395, 479; IX, 450, 537,
- 596, 621; X, 54.
-
-Vraisemblablement, les caractères physiques du fruit des Cucurbitacées
-qui est gonflé, bouffi, quelquefois insipide, le plus souvent creux à
-l’intérieur, ont déterminé la naissance de ces appellations. N’est-ce
-pas ainsi que se présentent nos ignorants prétentieux, suffisants? Il
-n’y a en eux rien de substantiel!
-
-Le pays d’origine du Concombre était inconnu à Linné et à Lamarck au
-XVIIIe siècle. Au milieu du XIXe siècle on n’avait trouvé l’espèce
-sauvage nulle part. Alph. de Candolle soupçonnait avec raison une
-origine indienne pour divers motifs tirés de son ancienneté en Asie et
-en Europe et surtout de l’existence d’un nom sanscrit. Il écrivait en
-1855 dans sa _Géographie botanique_: «La patrie est probablement le
-Nord-Ouest de l’Inde, par exemple le Caboul ou quelque pays adjacent.
-Tout fait présumer qu’on le découvrira un jour dans ces régions encore
-mal connues.»
-
-En effet, selon les botanistes actuels, la forme sauvage du Concombre
-existe dans l’Inde. Sir Joseph Hooker, après avoir décrit la variété
-remarquable de Concombre dite _de Sikkim_, ajoute que la forme
-_Hardwickii_, spontanée dans la région himalayenne, de Kumaon à Sikkim,
-ne diffère pas du _C. sativus_ par ses caractères essentiels[487].
-
- [487] De Candolle, _Origine_, 4e éd., p. 211.
-
-Une plante cultivée depuis si longtemps a naturellement beaucoup varié
-sous tous les rapports: forme, couleur et grosseur du fruit. Les
-maraîchers de Paris obtiennent le Cornichon du Concombre _vert petit
-parisien_. Le Concombre _blanc long parisien_ est une variété grandement
-améliorée par ces habiles cultivateurs (Vilmorin, 1889-90). On cultive,
-spécialement pour la parfumerie, le Concombre _de Bonneuil_.
-
-Les Anglais possèdent plusieurs races très perfectionnées. Leur variété
-_Télégraphe_, excellente pour le forçage, obtenue par Rollisson, à
-Tooting, est populaire en France. Créée vers 1850, la variété
-_Rollisson’s Telegraph_ a plusieurs fois changé de nom (Vilmorin,
-1873-74).
-
-Selon Bretschneider, le Concombre n’a été apporté de l’Occident en Chine
-que vers 140-86 avant J.-C., lors du retour de Chang-Kien envoyé en
-Bactriane par un souverain chinois. Mais du côté de l’Asie et l’Europe,
-la diversité des noms de cette Cucurbitacée indique une grande extension
-à des époques très reculées. «Avec le _Kischuim_ des Hébreux, nous avons
-cité le _Sikuos_ des Grecs qui pourrait avoir une parenté avec le terme
-sémitique. _Sikua_ dans le grec moderne et aussi _Aggouria_, d’une
-ancienne racine des langues aryennes et qui se retrouve dans le bohême
-_Agurka_, l’allemand _Gurke_. Les Albanais (descendants des Pélasges?)
-ont un tout autre nom: _Kratsavets_ qu’on reconnaît dans le slave
-_Krastavak_. En tartare _Kiar_. Le nom _Chiar_ existe aussi en arabe
-pour quelque variété de Concombre. Ce serait un nom touranien, antérieur
-au sanscrit, par où la culture dans l’Asie aurait plus de 3000
-ans[488].»
-
- [488] De Candolle, _loc. cit._, p. 211.
-
-Le mot français Concombre dérive du latin _Cucumis_, _Cucumeres_. Il
-existait dès le XIIIe siècle. Ruel (1536), Dalechamps (1587), donnent la
-forme _Cocombre_. L’orthographe actuelle date du XVIIe siècle.
-
-
-
-
-COURGES
-
-(_Cucurbita maxima_ DUCH.; _C. Pepo_ L.; _C. moschata_ DUCH.)
-
-
-Outre le Melon et le Concombre, la famille des Cucurbitacées fournit à
-la culture potagère un certain nombre de plantes dont le fruit à chair
-pulpeuse, plus ou moins farineuse et sucrée, se mange sous forme de
-soupes, purées ou potages. Ce sont les Courges, Potirons, Giraumons,
-Citrouilles, mots qui sont à peu près synonymes dans la langue des
-jardiniers. Ainsi le _Manuel_ de jardinage de Noisette (1825) les a
-employés indifféremment. Si nous cherchons à leur donner quelque
-précision, nous trouvons que le mot _Courge_, d’origine méridionale,
-réduction et condensation du latin _Cucurbita_[489], est un terme
-général employé pour désigner toutes les sortes de Cucurbitacées
-alimentaires ou d’ornement qui se rapportent à trois espèces botaniques
-distinctes appartenant au genre _Cucurbita_: les _C. maxima_, _C. Pepo_
-et _C. moschata_.
-
- [489] Forme redoublée de _curvus_ (courbe), pour exprimer la plante
- qui serpente et s’enroule.
-
-Les Potirons sont des variétés du _C. maxima_. Ce groupe comprend les
-plus grosses Courges. On a vu des Potirons de 2 m. 50 de circonférence
-pesant plus de 100 kilogr. La chair est homogène, peu filandreuse,
-supérieure en qualité à celle des Citrouilles vraies. La forme typique
-des fruits est celle d’une sphère déprimée aux deux pôles. Qui ne s’est
-arrêté un instant devant le monstrueux Potiron _gros jaune de Hollande_
-qui figure, à l’automne, à l’étalage de tous les fruitiers? Il semble
-que ce nom de _Potiron_ ne s’applique que depuis peu de temps, par
-analogie de forme sans doute, à ces fruits globuleux et ventrus. C’était
-autrefois l’un des noms vulgaires de l’Agaric champêtre ou Champignon de
-couche sauvage. Camerarius, au XVIe siècle, appelle notre Champignon
-_Potyron_ ou _Capignon_. Duchesne, auteur horticole qui écrivait à la
-fin du XVIIIe siècle et qui, avant Naudin, a contribué à classer
-scientifiquement les Courges, fait cette remarque à propos du Potiron:
-«Je ne sais comment on a pu lui transporter le nom de Potiron qui
-jusqu’au commencement de ce siècle se donnait à Paris à ce qu’on y nomme
-aujourd’hui des Champignons[490].»
-
- [490] _Manuscrit fr._ 12333, p. 25 (Bibl. Nat.).
-
-Les _Giraumons_, dont les fruits très sucrés font d’excellents potages,
-sont des Potirons à œil hypertrophié par suite de la saillie des
-carpelles qui forment 3 ou 4 lobes arrondis au sommet du fruit, tels les
-Potirons _Turbans_ ou _Bonnets turcs_, ainsi nommés à cause de leur
-physionomie spéciale. De Combles, dans son _Ecole du Potager_ (1749), a
-signalé en ces termes l’introduction du mot Giraumon dans la langue
-horticole: «Il nous est venu depuis peu une nouvelle espèce (de
-Citrouille) qu’on appelle _giromon_» (_sic_). Il est difficile de
-déterminer la Cucurbitacée qui portait ce nouveau nom. Les groupes des
-Giraumons et des Patissons sont si mal définis que Naudin, il y a 50
-ans, appelait Giraumons des Courges longues, comme la C. _des Patagons_
-et la Courge _d’Italie_ classées aujourd’hui dans les Citrouilles
-vraies. Seringe, qui donna en 1847 la liste des Courges cultivées qu’il
-connaissait, appelle Patisson la Courge _Turban_, réservant le nom de
-Giraumon au vrai Patisson des jardiniers actuels, qui se rapporte au
-_Cucurbita Pepo_. Suivant un étymologiste, Duchesne, le Giraumon aurait
-pris ce nom à cause: 1º de sa rondeur, du latin _gyrus_ ou _girus_,
-tour, rond, comme _girasol_ (italien _girasole_) dit aussi _tournesol_;
-2º de la grosseur souvent extraordinaire de ce fruit et c’est cette
-grosseur qui a suggéré apparemment le second élément du mot français
-giro-mont. Duchesne croit que ce nom a été formé aux Antilles. On
-définit la plante, dit-il, Courge d’Amérique.
-
-Les formes si nombreuses et si variées du _Cucurbita Pepo_ composent le
-groupe des Citrouilles vraies ou Pépons. Le fruit, à chair filandreuse,
-est ovoïde, cylindrique ou prismatique, déprimé dans les Patissons. Nous
-citerons, parmi les Citrouilles vraies, la C. _de Touraine_, la C.
-_sucrière du Brésil_, la _Courge à la moëlle_, la C. _des Patagons_, la
-C. _Cou tors_, la _Coucourzelle d’Italie_, etc. La Citrouille, dit
-Naudin, est la moins recommandable des Courges comme plante potagère,
-mais la plus riche en plantes ornementales. Le C. _Pepo_ possède, en
-effet, au plus haut degré, le caractère saillant de la famille des
-Cucurbitacées c’est-à-dire le polymorphisme des fruits, très décoratifs,
-qui trouvent leur emploi dans l’ornementation des jardins aussi bien que
-dans l’art culinaire. Comme le dit excellemment Naudin, «ce qui frappe
-surtout dans ces altérations communes des trois types de _Cucurbita_,
-c’est la prodigieuse variabilité de la forme, du volume et de la couleur
-des fruits, qui, véritables protées, se montrent indifféremment tantôt
-allongés en massue, tantôt sphériques ou tout à fait déprimés, les uns à
-peau molle, les autres à coque dure et ligneuse[491].»
-
- [491] Naudin, _Ann. Sc. Nat._ série IV, t. VI, p. 16.
-
-Dans la catégorie des Pépons alimentaires se placent encore les
-_Patissons_ ou _Bonnets d’électeur_, objets de curiosité et assez
-estimés comme aliment pour leur chair fine. Ils sont ainsi nommés par
-allusion à la forme très déprimée des fruits qui se prolongent sur les
-côtés en 8 ou 10 cornes (lobes) plus ou moins saillantes, de manière à
-simuler la toque des magistrats ou certaines pâtisseries.
-
-La troisième espèce de _Cucurbita_, le _C. moschata_ ou Courge musquée,
-à cause de la saveur relevée de la chair, a peu de représentants sous
-nos climats tempérés; elle exige plus de chaleur que les deux
-précédentes, aussi est-elle surtout cultivée dans les pays chauds. La
-Courge _pleine de Naples_ ou C. _porte-manteau_ est une variété de
-Courge musquée.
-
-La grande diversité des Courges alimentaires, le polymorphisme de leurs
-fruits, sont autant de preuves de l’ancienneté de la culture de ces
-plantes potagères. Leur patrie première était naguère inconnue. Dans les
-temps plutôt modernes, on a attribué une origine indienne à toutes les
-Courges cultivées. On se fondait peut-être sur des noms sans valeur,
-tels que Courge _d’Inde_ donné par les botanistes du XVIe siècle. Lobel
-a figuré un _Pepo maximus indicus_, qui se rapporte bien à l’espèce
-_Cucurbita Pepo_, mais il ne faut pas oublier que l’Amérique s’appelait
-alors les Indes Occidentales. Le fait que les Anciens ont cultivé des
-Cucurbitacées alimentaires assimilées par les modernes à nos espèces
-actuelles, à cause de leurs noms: _pepones_ et _cucurbitæ_, a pu amener
-l’idée que ces plantes étaient originaires des contrées chaudes de
-l’Ancien Monde; de l’Inde, comme le Concombre et la Gourde. Tous les
-botanistes qui ont étudié les Cucurbitacées, comme de Candolle, Naudin,
-Cogniaux, ont pensé ainsi. Dans son _Origine des plantes cultivées_ (4e
-éd. p. 803), de Candolle admettait cependant la possibilité d’une
-origine américaine seulement pour le groupe des Citrouilles (_Cucurbita
-Pepo_), se basant sur la découverte d’une variété _texana_, rapportée
-avec certitude au _C. Pepo_, et trouvée à l’état très probablement
-sauvage sur les rives du Guadalupe supérieur. Mais les naturalistes
-américains: docteur Harris, Asa Gray, Trumbull et aussi Fisher-Benzon,
-ont démontré, plus récemment, l’origine américaine de toutes les
-Courges.
-
-Les preuves archéologiques, historiques et philologiques paraissent
-décisives. Potirons et Patissons n’ont certainement été connus en Europe
-qu’après la découverte de l’Amérique. Les Cucurbitacées des Anciens et
-du moyen âge étaient des Gourdes ou Calebasses (_Lagenaria_) qui
-viennent de l’Inde. On s’imagine généralement que les Gourdes, plantes
-curieuses ou décoratives de nos jardins, ne sont pas comestibles. C’est
-une erreur. Certaines variétés peuvent servir à l’alimentation, aussi
-bien que la Courge _à la moëlle_, par exemple. Duchesne dit que la
-Gourde _trompette_ est mangeable. Apicius, chez les Romains, a donné des
-recettes culinaires pour la Gourde. Pline en parle comme d’une plante
-comestible. Albert le Grand, également, durant le moyen âge. Bauhin a
-cité deux variétés de Calebasses alimentaires. D’autre part, on n’a
-jamais trouvé, en Asie, de Potiron (ou autre Courge) à l’état sauvage.
-Il n’existe aucun nom sanscrit pour cette plante. Aucune espèce
-semblable ou analogue n’est indiquée dans les ouvrages chinois et les
-noms modernes des Courges et des Potirons cultivés actuellement montrent
-une origine étrangère méridionale. On n’a pas constaté la présence d’un
-Potiron dans l’ancienne Egypte[492]. La Bible ne mentionne, en fait de
-Cucurbitacées, que le Concombre et la Pastèque.
-
- [492] De Candolle, _Origine des plantes_, p. 200.
-
-Mais en Amérique il en est tout autrement. Les premiers voyageurs qui
-visitèrent le Nouveau Monde trouvèrent des Courges dans les Antilles, au
-Pérou, dans la Floride et aux Etats-Unis avant que les Européens ne
-vinssent s’y établir. Leur présence est signalée dès Colomb. On lit dans
-la _Relation_ de son premier voyage, que le 3 décembre 1492, entrant
-dans une petite rivière (Rio Boma) près l’extrémité orientale de l’île
-de Cuba, il rencontra un populeux village d’Indiens et vit d’immenses
-champs «plantés avec plusieurs choses du pays et des calebazzas». Or ces
-Calebasses n’étaient certainement pas des Gourdes de pèlerin, mais des
-Courges. En juillet 1528, Cabeça de Vaca trouva près de Tampa Bay en
-Floride: «maïs, fèbves et _pumpkins_ en abondance». _Pumpkin_ est un mot
-dérivé du _Pepo_ latin et employé dans les langues anglo-saxonnes pour
-Courge. Dans l’été et l’automne de 1539, de Soto trouve la Floride
-occidentale, «bien fournie de maïs, beans (Haricots) et pumpkins». Ces
-pumpkins étaient meilleurs et plus savoureux que ceux d’Espagne,
-c’est-à-dire que les Calebasses cultivées en Europe. En 1535, Jacques
-Cartier, le premier explorateur du Saint-Laurent, vit chez les Indiens
-du Canada «grand quantité de gros Melons, Concombres et Courges».
-
-Enfin aucune Courge n’est figurée dans l’_Herbarius Pataviæ impressus_
-de 1485, antérieur à la découverte de l’Amérique, tandis que des
-Potirons se rencontrent dans les œuvres des botanistes de la
-Renaissance, particulièrement chez Dodoens et Lobel. «Les noms qu’ils
-donnent à ces plantes indiquent une origine étrangère; mais les auteurs
-ne pouvaient rien affirmer à cet égard, d’autant plus que le nom Inde
-signifiait ou l’Amérique ou l’Asie méridionale[493].»
-
- [493] De Candolle, _loc. cit._, p. 202.
-
-Si l’on ajoute à ces preuves historiques, les indices tirés de la
-linguistique, ceux que présentent le folklore et l’archéologie, on verra
-que les arguments sont décisifs en faveur de l’origine américaine de nos
-Courges cultivées.
-
-Les premiers explorateurs ont désigné les Courges américaines par les
-noms qui étaient en usage chez les indigènes, montrant par là qu’ils les
-reconnaissaient différentes des Cucurbitacées alimentaires européennes.
-Ainsi le mot _Squash_ qui a survécu dans les langues anglo-saxonnes est
-un terme dénaturé de la langue des aborigènes de l’Amérique du Nord.
-D’après Pierre Martyr, un des premiers historiens de l’Amérique, la
-Citrouille joue un rôle essentiel dans les fables mythologiques
-indiennes des peuples Peaux-Rouges, analogue à celui de l’œuf cosmique
-orphique et brahmanique. Dans le folklore des races européennes, les
-Cucurbitacées symbolisent la fécondité et l’abondance, en raison du
-grand nombre de leurs graines et de l’opulence de leurs formes[494].
-
- [494] Gubernatis, _Mythologie des plantes_, t. II, p. 98.
-
-Des graines de _Cucurbita maxima_ et de _C. moschata_ ont été trouvées
-dans les tombes péruviennes du cimetière d’Ancon, près Lima, et
-déterminées par MM. Wittmack et Naudin. Les doutes que l’on pouvait
-avoir autrefois sur l’époque des tombeaux d’Ancon, sont aujourd’hui
-tranchés; ils sont certainement pré-colombiens et correspondent à la
-période incasique s’étendant du XIIe au XVe siècle.
-
-Malgré la présence de graines de Courge musquée dans les tombes d’Ancon,
-cette Cucurbitacée peut appartenir à l’Ancien Monde et avoir été
-transportée en Amérique, comme la Gourde, à une époque inconnue et
-antérieure à la découverte de Colomb. Un manuscrit du XIVe siècle, d’un
-_Tacuin_, traduction latine d’un ouvrage arabe, représente une Courge.
-On reconnaît, selon le docteur Bonnet, la forme très caractérisée de la
-Courge d’_Afrique_ ou C. _de Naples_. Dans le fameux Livre d’heures
-d’Anne de Bretagne, une figure de Courge est qualifiée de «Quegourde de
-Turquie» (en latin _Colloquintidæ_). Decaisne en fait la Citrouille (_C.
-Pepo_) et M. le Dr Bonnet dit qu’il est plus probable que c’est le C.
-_moschata_, appelé Courge d’_Afrique_ ou C. _des Bédouins_. Le Livre
-d’heures d’Anne de Bretagne a été exécuté vers 1508, quelques années
-seulement après la découverte de l’Amérique.
-
-Potirons et Giraumons exceptés, les Courges sont peu en faveur en
-France. En Angleterre, la Courge _à la moëlle_ (_Vegetable marrow_) qui
-est une variété de la Courge _des Patagons_, est un légume des plus
-populaires et très bon marché. La Courge _à la moëlle_ n’est mangée qu’à
-l’état très jeune; elle aurait été introduite en Angleterre vers 1700,
-selon les uns. Cependant Sabine dit que la plante était expérimentée en
-1816 dans le jardin de la Société d’Horticulture de Londres. «Je n’ai pu
-obtenir, dit-il, que des renseignements incertains au sujet de cette
-Gourde; elle est certainement nouvelle dans ce pays et je crois qu’elle
-a été introduite de semences apportées par un moine de l’Inde ou
-probablement de la Perse où elle est appelée _Cicader_[495].» Les
-Anglais font une grande consommation de cette «moëlle végétale».
-
- [495] _Hortic. Trans._ t. II (1re série), p. 255.
-
-La Coucourzelle ou Courge d’_Italie_, envoyée d’Italie à M. le duc
-d’Orléans en 1820, fut d’abord cultivée au Potager de Versailles. Un
-certain nombre de Courges, qui peuvent être rangées dans la classe des
-Potirons, viennent d’Amérique. La Courge _de l’Ohio_ a été importée des
-Etats-Unis vers 1820 et reçue en France, d’Angleterre, en 1845. Le _Bon
-Jardinier_ de 1840 note comme nouveauté la Courge _sucrière_ du Brésil.
-Cette Courge fut donnée à M. Vilmorin en 1839, par M. Quetel, de Caen.
-La Courge _de Hubbard_, introduite en 1857 par Grégory, figure en 1868
-dans le catalogue Vilmorin comme originaire des Etats-Unis. Parmi les
-races très modernes, nous voyons le Potiron _rouge vif d’Etampes_
-(Vilmorin, 1873-74); le Potiron _Mammouth_ (Vilmorin, 1894-95), à chair
-supérieure à celle du P. _jaune gros_ qui est la variété la plus
-populaire aux environs de Paris. Le Potiron _bronzé de Montlhéry_,
-nouveauté de 1895, etc. D’après Naudin, le Potiron _Turban_ (ou
-Giraumon) est probablement d’origine américaine.
-
-
-
-
-FRAISIER
-
-(_Fragaria vesca_ L.--_Fr. elatior_ Ehrh.--_Fr. collina_ Ehrh.--_Fr.
-chiloensis_ Duch.--_Fr. virginiana_ Mill.)
-
-
-La Fraise est-elle un fruit ou un légume? La question a été
-controversée. Evidemment, au point de vue botanique, la Fraise serait
-même une agrégation de fruits (achaines) placés sur un réceptacle accru.
-Car ce que l’on mange, c’est le réceptacle devenu charnu, succulent,
-rempli d’un suc acidulé et sucré, agréablement parfumé.
-
-On mange la Fraise au dessert comme l’Ananas: c’est donc un fruit. Aussi
-l’Arboriculture fruitière l’a-t-elle revendiquée comme rentrant dans ses
-attributions. Mais, pour les jardiniers et le grand public, ce fruit
-sera toujours un légume, parce qu’il provient d’une plante herbacée se
-cultivant au jardin potager.
-
-La Fraise est considérée de nos jours comme une délicatesse de la table
-dont il serait superflu de faire l’éloge. On se demande pourquoi ce
-fruit si réputé n’a pas joui de la même faveur chez les Anciens.
-
-Les Grecs n’ont pas connu la Fraise. Le _Komaron_ désignait, chez eux,
-l’Arbousier, arbuste de la région méditerranéenne dont le fruit, de
-qualité médiocre, a l’apparence d’une Fraise, ressemblance qui explique
-comment des auteurs anciens ont pu confondre les deux fruits. Nicolas
-Myrepsus, médecin d’Alexandrie qui vivait au XIIIe siècle à la cour des
-empereurs byzantins de Nicée, fit le premier mention du _fragoula_, nom
-grec de la Fraise véritable.
-
-Les Romains distinguaient bien la Fraise (_Fragum_) de l’Arbouse
-(_Arbutus_); cependant, tout en lui reconnaissant une saveur et un
-parfum agréables, puisque _fragum_ dérive de _fragrans_, odorant, suave,
-ils se sont contentés de la recueillir dans les bois comme un fruit
-champêtre, indigne de la culture. Ce que montrent différents textes de
-la littérature latine.
-
-Virgile a écrit là-dessus des vers charmants:
-
- Qui legitis flores et humi nascentia fraga,
- Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba!
-
-«Jeunes gens qui cueillez les fleurs et la fraise naissante, fuyez ce
-lieu: un froid serpent se cache sous l’herbe[496]!»
-
- [496] _Eglogues III_, vers nº 92.
-
-Pline le naturaliste remarque que les Fraises de terre ont la chair très
-différente de l’Arbouse (considérée comme la Fraise en arbre) qui
-d’ailleurs, dit-il, est de la même famille. Cette erreur grossière avait
-sa source dans l’ignorance des Anciens sur la nature des plantes et
-leurs affinités. «C’est la seule plante, dit-il encore, qui rampe à
-terre dont le fruit ressemble à celui des arbrisseaux... quant à
-l’unedon (fruit de l’Arbousier), c’est un fruit peu estimé[497].»
-Ailleurs, Pline cite les plantes sauvages que l’on consommait de son
-temps en Italie comme les Fraises, le Panais, le Houblon «encore ces
-différentes espèces sont-elles plutôt d’agrestes hors-d’œuvre que des
-aliments proprement dits.» Le même naturaliste ne mentionne pas la
-Fraise dans les chapitres qu’il a consacrés aux plantes cultivées.
-
- [497] Pline, _Hist. nat._ XV, 18, 28; XXI, 50.
-
-Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description de l’âge
-d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les mortels se
-nourrissaient en ces temps heureux: «la Fraise des montagnes, les fruits
-du Cornouiller et de l’Arbousier, ceux de la Mûre des buissons et les
-Glands tombés de l’arbre de Jupiter[498].»
-
- [498] Ovide, _Métamorphoses_, l. 1, vers nº 110.
-
-Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius n’ont pas
-mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été davantage cultivé
-dans le haut moyen âge, puisque la fameuse liste des plantes de
-Charlemagne, que nous avons souvent citée, ne le comprend pas.
-
-Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son _De re Cibariâ_, que la
-Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois dans les
-jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur l’autorité
-quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les commencements de la
-culture du Fraisier au XVe ou même au XVIe siècle. Or nous trouvons des
-textes qui montrent sa présence dans les jardins au XIVe siècle et sans
-doute il n’y était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses,
-on voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que chez les
-princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.
-
-Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de la France:
-«année 1324: pour frasiers a planter en le montaigne, acatés (achetés) à
-Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.[499]»
-
- [499] J. M. Richard, _Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée
- d’Arras_. Paris, 1888.
-
-Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean Dudoy n’en
-planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les jardins royaux du
-Louvre[500].
-
- [500] Le Roux de Lincy, _Comptes de dépenses de Charles V_, p. 12.
-
-Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs de Bourgogne,
-la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur quatre quartiers du
-jardin dit de la Duchesse. D’après les comptes, ces plantes étaient
-particulièrement soignées, bien fumées, et on perpétuait les plants en
-repiquant des coulants dans les vides[501]. C’était là, sans doute, une
-culture à l’état embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était
-si appréciée de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait
-lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà dans
-les menus de repas[502]. Enfin, au XVIe siècle, on la vendait couramment
-dans les rues comme le témoigne ce quatrain des _Cris de Paris_:
-
- Fraize, fraize, douce fraize!
- Approchez, petite bouche,
- Gardez-bien qu’on ne les froisse,
- Et gardez qu’on ne vous touche.
-
- [501] Picard, _Les jardins du château de Rouvres_, broch. s. d. p.
- 168.
-
- [502] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216-224.
-
-Il s’agissait, naturellement, de la Fraise des bois cultivée au potager,
-cette Fraise si commune en France dans les clairières des bois
-sablonneux et sur le gazon des coteaux découverts.
-
-Le genre _Fragaria_ a été étudié avec beaucoup de soin, d’abord par
-Miller, qui a donné dans son _Dictionnaire des jardiniers_ d’excellentes
-instructions sur la culture de ce fruit; par Duchesne fils, auteur d’une
-remarquable monographie du Fraisier (1766); M. de Lambertye a écrit sur
-le Fraisier le livre le plus complet qui existe; puis le botaniste G.
-Gay a donné une étude sur le genre Fraisier, cherchant à débrouiller
-l’inextricable problème de l’origine des espèces et des hybrides. De
-Madame Elisa de Vilmorin, d’excellentes descriptions, avec de belles
-planches coloriées, dans le _Jardin fruitier du Muséum_, par M.
-Decaisne. Nous avons emprunté à ces divers auteurs une bonne partie de
-nos renseignements.
-
-Avant le XVIIIe siècle, on ne voit pas que le Fraisier ait été l’objet
-d’une grande culture. Les premiers botanistes, au XVIe siècle, n’ont
-parlé que du Fraisier des bois à peine introduit dans les jardins.
-L’édition de la _Maison rustique_, de 1570, donne quelques détails
-intéressants parmi beaucoup de préjugés. Olivier de Serres et Cl.
-Mollet, au commencement du XVIIe siècle, tirent parti du Fraisier comme
-plante à fleurs pour orner les compartiments. Cela ne veut pas dire
-qu’ils n’en consommaient pas les fruits. Dans le _Jardinier françois_
-(1651), il est un peu question du Fraisier: «Les fraises sont de 4
-sortes, des blanches, des grosses rouges, des copprons et des petites
-rouges ou sauvages». Ces espèces se réduisent, en somme, à deux: le
-Capron et des variétés du _Fragaria vesca_. La Quintinie (1690) n’en
-connaissait pas d’autres. Mais le jardinier de Louis XIV commençait à
-forcer la plante pour la table royale.
-
-Le genre _Fragaria_ comprend trois espèces indigènes en Europe. Le
-_Fragaria vesca_ ou Fraisier des bois, plante rosacée des régions
-boisées ou montagneuses de presque tout l’hémisphère boréal a été le
-premier cultivé. D’ailleurs, parmi les Fraisiers, c’est celui qui
-produit les fruits les plus exquis.
-
-Depuis longtemps, le Fraisier des bois a disparu des jardins, remplacé
-par des variétés améliorées issues de lui. Nous indiquerons d’abord une
-race sans coulants que Furetière mentionnait en 1690 dans, son
-_Dictionnaire_. Formant de très grosses touffes, on l’employait naguère
-pour faire des bordures sous le nom de Fraisier-buisson. Une
-amélioration avantageuse est la forme remontante.
-
-Normalement, le Fraisier des bois fructifie une seule fois, au
-printemps, tandis que le Fraisier _des Quatre-Saisons_, appelé peut-être
-improprement Fraisier _des Alpes_, donne aussi des fruits à l’automne.
-L’origine de cette race est incertaine. Elle n’est sans doute qu’une
-simple variation fixée du _Fragaria vesca_, dont elle ne diffère que par
-son caractère remontant, ses fruits plus gros et allongés au lieu d’être
-arrondis. Dès le XVIe siècle, des botanistes avaient signalé dans les
-Alpes des Fraisiers à floraison continue et la tradition--rapportée par
-Duchesne--veut que Fougeroux de Bondaroy, neveu du physiologiste
-Duhamel, en ait rapporté les premières graines du Mont-Cenis vers 1760.
-Phillips, cependant, assure que les Anglais avaient reçu de Hollande le
-Fraisier des Alpes avant cette époque. Ils en auraient envoyé des plants
-au Jardin royal de Trianon où Duchesne le vit en 1766. M. de Lambertye
-et d’autres écrivains fraisiéristes, se basant sur les dires de
-botanistes modernes qui n’auraient jamais rencontré ce Fraisier dans
-leurs herborisations alpines, inclinent à croire que la variété
-remontante est née dans les cultures. Quoi qu’il en soit, le Fraisier
-_des Quatre-Saisons_ nous est connu depuis 150 ans environ. Il a peu
-varié si on le compare aux Fraisiers hybrides des espèces américaines
-qui, en moins de 50 ans, ont donné naissance à tant de races si
-différentes comme saveur, couleur du fruit, précocité ou tardivité.
-
-La race sans coulants, connue sous le nom de Fraisier _de Gaillon_, a
-été obtenue dans le premier quart du XIXe siècle, à Gaillon, par M.
-Lebaube, conservateur des forêts. Une variété à fruits blancs, sans
-coulants, est due à Morel de Vindé, agronome.
-
-Le Fraisier _de Montreuil_ ou Fr. _Fressant_ est encore un descendant du
-Fr. des bois. Un nommé Fressant, le cultiva le premier dans les environs
-de Paris, au commencement du XVIIIe siècle. Vers 1800 ce Fraisier était
-le seul cultivé pour l’approvisionnement de Paris à Montreuil,
-Montlhéry, Bagnolet, Romainville et autres localités de la banlieue où
-l’on se livre à la culture commerciale de ce fruit depuis plus de deux
-siècles. D’autres variétés du Fr. des bois ont été successivement à la
-mode: _Reine des Quatre-Saisons_ (Gauthier, vers 1866), _James_ (Bruant,
-1878), _Belle de Meaux_ (Ed. Lefort, 1885), _Quatre-Saisons améliorée_
-(Lapierre, 1896), etc. De nos jours, la culture commerciale de ces
-variétés qui ont une supériorité incontestable, mais dont la cueillette
-est dispendieuse pour le producteur, tend à diminuer, tandis que celle
-des gros fruits augmente de plus en plus.
-
-Les Caprons, ces précurseurs de la Fraise à gros fruits, ont été
-beaucoup cultivés autrefois; ils dérivent d’une autre espèce indigène le
-_Fr. elatior_ qui est assez rare dans les bois montueux de la région
-parisienne. Le Capron est le Fraisier _Hautbois_ des Anglais. Parkinson,
-l’appelait en 1629 Fraisier de Bohême et Hautbois; ce dernier nom,
-dit-il, est une corruption de l’allemand _haarbeere_. Duchesne dit que
-le mot est français et l’explique avec vraisemblance par une allusion à
-la grande taille de ce Fraisier et à ses hampes élevées.
-
-Le _Fragaria collina_, assez rare sur les coteaux arides, dans les
-forêts de Saint-Germain, de Compiègne, à Malesherbes, aux environs de
-Provins, a donné naissance au Fraisier _étoilé_ qui possède encore les
-synonymes suivants: _Breslinge_, _Craquelin_, Fraisier _vineux de
-Champagne_, etc. Le Fraisier _de Bargemont_, _Majaufe_ de Provence
-serait, d’après le botaniste J. Gay, soit une forme du _Fr. collina_
-soit un hybride du _Fr. vesca_ et du _Fr. collina_. Ce type est
-originaire de Bargemont, dans le Var. Il est entré dans les cultures
-vers 1760.
-
-Ces Fraisiers, ainsi que les Caprons, ne se rencontrent plus guère que
-dans les collections. Avec les variétés de Fraisiers des bois améliorés,
-ils ont été les seuls cultivés, avant la vogue des gros fruits issus des
-espèces introduites d’Amérique au XVIIe et au XVIIIe siècle.
-
-Comme l’Europe, les pays tempérés du Nouveau Monde possédaient deux ou
-trois représentants du genre _Fragaria_: Le Fr. du Chili, _Fr.
-chiloensis_, le Fr. de Virginie, _Fr. virginiana_ et le _Fr.
-grandiflora_, Fr. _de Caroline_ ou Fr. _Ananas_. Les deux premiers sont
-généralement considérés comme des espèces bien distinctes. Le troisième
-peut être une variété du Fraisier de Virginie ou un hybride. D’ailleurs
-l’extrême variabilité des Fraisiers américains rend très probable
-l’existence en Amérique d’un seul type primitif d’où seraient sorties
-toutes les formes actuelles.
-
-Le Fraisier écarlate de Virginie a fait son apparition en Europe au
-commencement du XVIIe siècle, mais on ne possède aucun renseignement sur
-son introduction. La Fraise écarlate de Virginie se trouve sur les
-catalogues de Jean Robin, botaniste de Louis XIII en 1624 et de
-l’anglais Tradescant vers le même temps (1629). Miller l’a décrit dans
-son _Dictionnaire_, et dans la _Pomona_ de Langley imprimée à Londres en
-1729, on trouve une bonne figure gravée et la description du _Fr.
-virginiana_. Cependant ni le _Jardinier françois_, ni la Quintinie n’ont
-cultivé ce Fraisier.
-
-Le Fraisier du Chili a été introduit en Europe en 1715 par un voyageur
-français, lequel, par une coïncidence singulière, s’appelait Frézier.
-Sur cette introduction, nous extrayons les renseignements qui suivent
-d’un petit travail de M. Blanchard, jardinier-chef du Jardin botanique
-de la Marine qui a contribué à faire connaître le nom de ce Frézier,
-ingénieur et voyageur, né à Chambéry, en 1682, d’une famille écossaise
-qui émigra en France à la fin du XVIe siècle. La réputation que Frézier
-s’était acquise dans le corps du génie ayant attiré sur lui les regards,
-vers 1711, on l’envoya prendre connaissance des colonies espagnoles de
-l’Amérique méridionale. Il s’embarqua le 23 novembre 1711 à Saint-Malo.
-Le 18 juin 1712, il se trouvait à La Conception. Il visita la ville, en
-donna l’histoire ainsi que celle des productions minérales et végétales
-du Chili et en particulier d’un Fraisier vivant à l’état sauvage et
-recherché par les colons espagnols. A son retour à Paris en 1715, il
-présenta à Louis XIV le résultat de son voyage dont il publia en 1716 la
-première édition, sous le titre de: _Relation du voyage de la mer du
-Sud, des côtes du Chili et du Pérou, fait pendant les années 1712, 1713
-et 1714_. A titre de curiosité, il rapporta des plantes vivantes de
-Fraisier du Chili.
-
-Frézier, en 1740, vint à Brest en qualité de directeur des
-fortifications; il mourut dans cette ville en 1773[503]. C’est
-évidemment à ce personnage que l’on doit l’introduction dans les
-environs de Brest, du Fraisier du Chili. Il s’en fait à Plougastel une
-culture des plus importantes pour l’exportation et la consommation des
-villes bretonnes. Là seulement, de nos jours, on rencontre le Fraisier
-du Chili pur type, auquel l’air humide du climat marin est
-indispensable. Plougastel était déjà célèbre par ses Fraises vers la fin
-du XVIIIe siècle. En 1720 le Fraisier du Chili était en Hollande; il fut
-transporté en Angleterre en 1727. Malgré l’introduction réelle faite par
-Frézier, l’origine du Fraisier du Chili reste discutable. Quelques-uns
-pensent qu’il peut être né d’un Capronnier européen transporté en
-Amérique par les Espagnols pour qui la Fraise, paraît-il, est une
-friandise recherchée[504]. La plante rapportée par Frézier était
-hermaphrodite-femelle et serait par conséquent demeurée stérile si elle
-n’avait été fécondée en Europe par une espèce préexistante à gros
-fruits. Le Capronnier mâle ou le Fraisier de Virginie ont-ils joué un
-rôle dans cette fécondation?
-
- [503] Blanchard, le Fraisier de Plougastel, _Jal S. N. H. F._, 1878,
- p. 624, 712; 1879, p. 48, 99.
-
- [504] Millet, _Les Fraisiers_, p. 30.
-
-Dans tous les cas, il est certain que nos Fraisiers à gros fruits
-doivent sortir par variation ou hybridation des Fraisiers américains.
-Hybrides probables des espèces précédentes, les Fraisiers _de Caroline_,
-_de Bath_ et _Ananas_, qui constituent la plus ancienne amélioration du
-groupe des Fraisiers à gros fruits, ont une origine problématique sur
-laquelle nous ne nous étendrons pas. Ils ont été souvent confondus et
-paraissent peu distincts. Le Fraisier _Ananas_ a paru en Allemagne,
-d’aucuns disent en Hollande, vers 1760; de là il s’est répandu en
-France, en Suisse et en Angleterre. Vers cette époque deux Fraisiers
-très distincts ont été cultivés dans les jardins sous le nom de Fr.
-_Ananas_, à cause du goût et du parfum de leurs fruits. L’un était le
-Fraisier _Ananas_ de Miller et des catalogues hollandais[505]. De cette
-sorte paraissent descendues toutes les grosses Fraises dites
-_Anglaises_. Un autre Fraisier _Ananas_ introduit à Trianon sous Louis
-XV a été décrit par Poiteau. C’est ce Fr. _Ananas_, type français, qui a
-approvisionné de gros fruits la ville de Paris pendant plus d’un
-demi-siècle. Il a disparu seulement devant les introductions anglaises.
-
- [505] Mme de Vilmorin, _Jardin fruitier du Muséum_, t. V, p. 15.
-
-Le premier essai de la culture de la Fraise remonte à 1760, date
-mémorable dans l’histoire du Fraisier. Le roi Louis XV avait une
-véritable passion pour la Fraise. Duchesne a fait allusion à cette
-gourmandise royale: «La Fraise, dit-il, est un de nos fruits les plus
-agréables. Notre Roi la chérit. On vient de rassembler par son ordre au
-Petit-Trianon les différentes sortes existantes en Europe: la fortune du
-Fraisier est faite.»
-
-Toutefois, malgré l’introduction de tant d’espèces et de variétés
-nouvelles du genre Fraisier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il
-faut arriver en 1820, date de l’apparition des premières Fraises
-anglaises, pour rencontrer des gains remarquables. Ce sont les Anglais
-qui ont enrichi les jardins, par le moyen des semis, des premières
-sortes à gros fruits, les plus délicates pour la table. Les Fraises
-_Elton_ (1809) et _Downton_ dues à des fécondations croisées de
-l’éminent président de la Société royale d’horticulture de Londres, M.
-Andrew Knight, ont été le point de départ des améliorations de la Fraise
-à gros fruits. Myatt, fameux semeur, de Deptford, paraît avoir opéré sur
-des hybrides de Knight pour obtenir _British Queen_, si longtemps
-réputée. De Keen, maraîcher à Isleworth, on connaît surtout _Keen’s
-Seedling_ (1821). Ont eu leur moment de vogue _Wilmot’s Superb_ (1823),
-Myatt, _Admiral Dundas_, _Eleanor_ (Myatt 1847), _Sir Harris_,
-_Victoria_ (Trollop 1852), _Jucunda_ (Salter 1854). La Fraise de
-_Barnes_ supplante l’ancienne Fraise de _Bath_ ou _Ananas_. Avant 1837,
-Lindley énumérait 62 variétés cultivées en Angleterre. _Elton_ fut
-propagée par Truffaut, de Versailles, vers 1830, mais l’entrée en France
-des Fraises anglaises a été lente et tardive. Entre 1840 et 1850, Jamin
-et Durand, horticulteurs à Paris, rue de Buffon, et ensuite à
-Bourg-la-Reine, avaient une collection de Fraises anglaises encore très
-peu répandues. En France, les améliorations de la grosse Fraise
-commencèrent avec Gabriel Pelvilain, jardinier-chef du château royal de
-Meudon, qui obtint en 1844, d’un semis de Fraise _Elton_, un gain
-supérieur en qualité à la plupart des Fraises anglaises connues par leur
-extrême acidité, et qu’il nomma _Princesse royale_ en l’honneur de la
-Duchesse d’Orléans. Ce fut la première Fraise à gros fruit de grande
-culture. Sa grande productivité en permettait la vente à bas prix. La
-grosse Fraise commença vers cette époque à entrer dans la consommation
-populaire.
-
-_Princesse royale_, à qui l’on pouvait reprocher une mèche centrale
-ligneuse, fut vite détrônée par d’autres variétés à gros rendement,
-comme _Marguerite_, issue d’un semis effectué en 1858 à
-Châlons-sur-Marne, par Lebreton. _Vicomtesse Héricart de Thury_ obtenue
-par Jean-Laurent Jamin et mise au commerce en 1852. C’est encore la
-Fraise la plus populaire des rues sous le nom dénaturé de «Ricart». _Dr
-Morère_, variété élevée par Berger, de Verrières (S.-et-O.), qui
-l’obtint dans un semis en 1865. Mise au commerce par Durand en 1871.
-_Sir Joseph Paxton_, gain anglais de Bradley, la principale Fraise des
-marchés anglais. _Noble_, variété anglaise de Laxton (vers 1896);
-_Général Chanzy_, de Riffaud; _Jarles_, type perfectionné de _Dr Morère_
-(1899) et d’autres encore. Les unes se faisant remarquer par leur
-précocité, leur productivité, leur fermeté, et propres à la culture
-commerciale; d’autres variétés à la chair délicatement parfumée, au beau
-coloris, avantageuses pour le jardin de l’amateur.
-
-Le règne de Napoléon III a vu plusieurs semeurs-fraisiéristes qui ont
-produit une série de variétés de ces Fraisiers issus de types
-américains. Les noms de leurs obtentions, pour la plupart oubliées
-aujourd’hui, remplissent les catalogues et les périodiques horticoles du
-temps. Ce sont Graindorge, à Bagnolet; Robine, à Sceaux; Gloëde, à Moret
-et ensuite à Beauvais. Celui-ci, qui cultivait jusqu’à 300 sortes de
-Fraisiers, a mis au commerce beaucoup de Fraises anglaises et les gains
-de certains amateurs français comme ceux du Dr Nicaise, à
-Châlons-sur-Marne. La première obtention de cet ancien chirurgien des
-Hôpitaux militaires devenu amateur de Fraises, fut _La Châlonnaise_
-(1852). On a beaucoup parlé de sa Fraise _Dr Nicaise_ (1863), un fruit
-énorme, de forme irrégulière. Parmi les semeurs étrangers on remarque
-Ingram, jardinier-chef des jardins royaux de Frogmore et le capitaine
-Laxton, en Angleterre. De Jonghe, en Belgique, est l’obtenteur de _La
-Constante_.
-
-Parmi les fraisiculteurs plus modernes, il faut noter Gauthier, à Caen,
-François Lapierre, pépiniériste au Grand-Montrouge, obtenteur de _La
-France_ (1885); il a beaucoup contribué à la vulgarisation des bonnes
-variétés dans les environs de Paris. Ed. Lefort, de Meaux, s’est
-particulièrement consacré à l’amélioration des Fraisiers. Semeur
-heureux, il a obtenu _Belle de Meaux_, _Ed. Lefort_, _Le Czar_ et
-autres.
-
-Une amélioration très avantageuse survenue récemment dans le groupe des
-hybrides à gros fruits est la qualité remontante qui appartenait
-jusqu’ici au seul Fraisier des Alpes issu de notre principale espèce
-indigène. Cependant les Fraisiers américains ont assez souvent la
-faculté de remonter dans le Midi. Même sous le climat parisien, on a pu
-voir quelquefois des fruits en août et septembre sous l’influence de
-certaines causes atmosphériques. Dans des conditions exceptionnelles de
-culture, _Vicomtesse Héricart_ et _Marguerite_ donnent aussi une 2e
-récolte de fruits, sans être, malgré cette particularité, franchement
-remontantes. C’est à M. l’abbé Thivolet, curé de Chanoves
-(Saône-et-Loire), que revient le mérite de la création du premier
-Fraisier remontant: le _Saint-Joseph_ obtenu de semis en 1893
-(Synonymes: _Rubicunda_, _Léon XIII_), et dont l’amélioration a été
-rapide. Déjà _Jeanne-d’Arc_ due à Ed. Lefort (1897) était un fruit de
-qualité supérieure. Puis vint _Saint-Antoine de Padoue_, autre obtention
-de M. l’abbé Thivolet, mise au commerce en 1899 par la maison Vilmorin.
-Cette série nouvelle de formes remontantes dans le genre Fraisier permet
-à la grosse Fraise de figurer sur les tables à la fin de l’été et à
-l’automne concurremment avec la Fraise _des Quatre-Saisons_.
-
-Comme nous l’avons dit, la vulgarisation de la Fraise due au bas prix
-des sortes à gros rendement, ne remonte qu’au milieu du XIXe siècle.
-Elle a eu d’heureuses conséquences économiques en mettant un fruit
-excellent à la portée de la classe ouvrière presqu’entièrement privée de
-ces aliments agréables et hygiéniques. Les _Annales de la Société royale
-d’Horticulture_ constatent en 1845 que l’on commence à Paris la vente
-des Fraises sur les petites voitures. C’étaient encore des Fraises
-_Capron_ et _des Quatre-Saisons_. En 1854, Hérincq signale dans son
-_Horticulteur français_ qu’il se vend dans les rues de Paris des Fraises
-à 0,20 c. la livre, «ce qui, dit-il, ne s’était pas encore vu dans la
-capitale où la Fraise était jadis considérée comme fruit de luxe».
-
-La culture de la Fraise a pris de nos jours une extension incroyable
-autour de toutes les grandes villes. Dans certains départements, il
-s’est créé des exploitations spéciales pour l’exportation. Les plus
-grandes fraiseraies du monde se trouvent en Angleterre et aux
-Etats-Unis. Moins vastes, les cultures françaises sont aussi plus
-nombreuses. Vaucluse, Var, Alpes-Maritimes, Rhône, Maine-et-Loire,
-Tarn-et-Garonne produisent beaucoup de Fraises. Dans le département du
-Nord, la Fraise donne lieu à une importante culture sous verre. Les
-cultures spéciales de Plougastel (Finistère) sont célèbres.
-L’exportation se fait surtout sur Paris et en Angleterre. Le commerce de
-la Fraise est très important à Carpentras, Toulon, Hyères, Orange,
-Avignon, etc. L’initiative de la culture de la Fraise en
-Vaucluse revient à M. François Martin, né à Carpentras en 1844.
-L’approvisionnement de Paris en Fraises de saison est tiré
-principalement des départements de la Seine et de Seine-et-Oise. La
-région classique de la Fraise autour de Paris est constituée par la
-vallée de l’Yvette entre Chevreuse et Palaiseau et la vallée de la
-Bièvre. La commune de Palaiseau, seule, a environ 100 hectares de
-fraiseraies. Le canton en a 700. C’est une culture récente[506].
-
- [506] Ardouin-Dumazet, _Voyage en France_, 45e série, p. 208.
-
-Au XVIIe siècle, selon Tallemand des Réaux, le village de Bagnolet, près
-Paris, fournissait de Fraises les tables luxueuses. Un siècle plus tard,
-Montreuil paraît être le principal centre de culture des environs de
-Paris. Roger Shabol disait en 1770: «il se vend annuellement pour dix
-mille écus de Fraises dans cette localité». Nous citerons, pour l’époque
-actuelle, parmi les principaux centres producteurs de Fraises
-commerciales: Sceaux, Antony, Marcoussis, Orsay, Fontenay-aux-Roses,
-Clamart, Groslay, Montlhéry, Argenteuil.
-
-M. Georges Villain a donné des détails intéressants sur les cultures de
-Fraises des autres régions françaises:
-
-«La Fraise est cultivée dans cinq groupes principaux: Carpentras,
-Plougastel, Hyères, Saumur et Montauban. Les expéditions de Carpentras
-ont doublé depuis dix ans (1900-1910). La variété _Marguerite_ qui ne
-peut supporter les longs parcours a été remplacée par la _Héricart_, la
-_Paxton_, la _May-Queen_. Cette culture est très rémunératrice; on cite
-un cultivateur qui, sur un hectare, a récolté 5.280 francs, laissant un
-bénéfice net de 2.400 francs.
-
-«A Plougastel, même progression: la surface cultivée en Fraises est de
-600 hectares; on en vend actuellement pour près de 1.500.000 francs.
-Entre deux rangs de Fraises est intercalée une rangée de petits Pois. La
-plus grande partie de ces deux récoltes va en Angleterre. Angers et
-Saumur expédient, durant un mois, dix wagons de 5.000 kilogr. de Fraises
-par jour vendues à Paris de 45 à 100 francs les 100 kilogr.[507].»
-
- [507] _Bull. Soc. nat. d’Agric._, 1910, p. 268.
-
-Hyères et Toulon expédient sur Paris, dès le 1er avril, par wagons
-pleins, la petite Fraise des bois améliorée. Fin avril et en mai
-arrivent de Carpentras et environs les grosses Fraises cultivées sous
-verre. C’est une culture très lucrative. En avril-mai des fruits
-_extra-gros_ provenant de la culture sous verre, peuvent atteindre le
-prix de 0,75 c. à 2 fr. pièce, selon la rareté ou la demande de la
-marchandise.
-
-
-
-
-MELON
-
-(_Cucumis Melo_ L.)
-
-
-De tous les fruits qu’obtient l’art du jardinier, le Melon est celui qui
-a le plus excité la gourmandise des hommes. Il n’est rien de tel, en
-effet, qu’un _bon_ Melon à la chair tendre, fondante, sucrée, vineuse,
-pour délecter le palais d’un gourmet.
-
-Le Melon a été le fruit préféré d’une foule de personnages illustres,
-depuis Claudius Albinus, cet empereur romain célèbre par sa voracité,
-qui mangea un jour dix Melons en un seul repas, jusqu’au maréchal de
-Belle-Isle, au XVIIIe siècle, qui se contentait d’en manger trois par
-jour régulièrement.
-
-Si l’on en croit certaines anecdotes historiques, ce fruit, mangé sans
-modération, aurait causé la mort de quatre empereurs, d’un pape et de
-beaucoup d’autres personnages de moindre importance. Il y a peut-être
-quelque exagération. Cependant, d’après l’historien Mathieu, dans sa
-_Vie de Louis XI_, le pape Paul II serait bien mort d’apoplexie, à 54
-ans, pour avoir mangé à son dîner une trop grande quantité de Melon. Cet
-événement arriva en 1471. On peut encore citer parmi ces amateurs de
-Melon qui s’exposèrent pour lui à la mort, Albert II, empereur
-d’Autriche, lequel décéda en Hongrie en 1439, «parce que comme disoient
-aucuns, il avoit mangé trop de pompons»[508].
-
- [508] N. Gilles, _Annales_, t. II, éd. 1492.
-
-Chez les auteurs du XVIe siècle, _pompon_, _poupon_, _popon_, traduction
-du latin _pepo_, est synonyme de Melon. C’est même le mot qu’emploient
-habituellement les poètes:
-
- L’artichaut et la salade,
- L’asperge et la pastenade,
- Et les pompons tourangeaux,
- Me sont herbes plus friandes,
- Que les royales viandes
- Qui se servent à monceaux[509].
-
- [509] Ronsard, _Odes_ III, XXI. _Bibl. Elz._
-
-Le vieux dictionnaire anglo-français de Cotgrave dit: «A pompion or
-melon». Le terme «pompon» s’appliquait aux races à très gros fruits
-oblongs, sans beaucoup de saveur, comme on en cultive encore en plein
-air dans le Midi, tandis que les Melons étaient ronds, à chair sucrée et
-supérieurs en qualité aux pompons.
-
-Le Melon n’a pas été connu de la haute antiquité. Il est arrivé en
-Europe au premier siècle de l’ère chrétienne. L’ancienne Egypte ne le
-possédait pas, autrement un fruit aussi savoureux eût été répandu plus
-tôt dans le monde gréco-romain où les gourmets abondaient. On a dit que
-les Hébreux, sortis de la terre de Gessen, et affamés pendant leur
-séjour au désert regrettaient les Melons d’Egypte. Les _Abattishim_ du
-texte biblique[510], _Pepones_ de la traduction des Septante et de la
-Vulgate, placés aussitôt après les _Kissuim_, qui désignent certainement
-les Concombres, sont seulement des Pastèques ou Melons d’eau, autre
-Cucurbitacée originaire de l’Afrique australe, très cultivée par les
-Egyptiens modernes et par ceux des temps pharaoniques. On voit le Melon
-d’eau fréquemment figuré sur les peintures des tombes parmi les
-offrandes funéraires. La linguistique montre qu’_Abattishi_ est bien le
-Melon d’eau, puisque l’arabe _battikh_, d’où vient notre mot Pastèque,
-descend évidemment du terme hébraïque. Les traductions qui rendent
-_Abattishim_ par _Pepones_, n’indiquent qu’une Cucurbitacée vague, car
-il n’est pas possible de savoir exactement à quelles espèces se
-rapportent les _Pepones_, _Cucumeres_ et _Cucurbitæ_ des Anciens.
-
- [510] _Nombres_ XI, 5.
-
-Unger a cru avoir trouvé la représentation du Melon ordinaire dans une
-tombe de Saqqarah, nécropole de l’ancienne Memphis, mais cette
-identification n’est pas admise par les botanistes qui ont examiné le
-dessin publié par l’archéologue allemand.
-
-Les preuves historiques de l’existence du Melon chez les Anciens ne se
-rencontrent qu’aux environs de l’ère chrétienne. Columelle a décrit dans
-son poème des _Jardins_ un _Cucumis_ à fruits très allongés et
-contournés dont les caractères conviennent au Melon _serpent_[511].
-Pline a signalé en ces termes la découverte de notre Melon cultivé: «Au
-moment où j’écris, on vient de découvrir en Campanie (environs de
-Naples) une variété (de Concombre) qui a la forme d’un Coing; on
-m’apprend qu’un premier individu naquit ainsi par hasard et qu’ensuite
-la graine en a fait une espèce. On nomme ces Concombres mélopépons
-(_melopepones_). Ils ne sont pas suspendus, mais ils s’arrondissent sur
-le sol. Ce qu’ils offrent de singulier, outre la figure, la couleur et
-l’odeur, c’est que, devenus mûrs, ils se séparent de leur queue, bien
-qu’ils ne soient pas suspendus»[512]. Naudin, dans son _Mémoire sur les
-Cucurbitacées_, a commenté ainsi ce passage: «On reconnaît aisément, aux
-incohérences de son récit, que Pline n’avait pas observé lui-même les
-plantes dont il parle, et qu’il se bornait à rapporter les dires
-d’autrui; néanmoins il précise bien, dans ce passage, les caractères du
-Melon, sa forme obovoïde, sa couleur jaune, son odeur et sa séparation
-spontanée d’avec le pédoncule, bien qu’il s’arrondisse à terre et ne
-soit pas suspendu. Ces deux derniers caractères suffiraient à
-caractériser le Melon, à l’exclusion de toute autre espèce»[513].
-
- [511] _De Re rustica_, l. X.
-
- [512] _Histoire naturelle_, l. XIX. C. 23.
-
- [513] _Ann. Sc. Nat._ série IV, t. XII, p. 33-34.
-
-Pline nomme ce fruit, nouveau pour lui, _melopepo_, parce qu’il
-ressemblait à un Coing ou à une Pomme, comme l’indique le radical
-_mélon_. Nous avons encore des races à fruits obovoïdes, de la grosseur
-d’une orange et qui doivent se rapprocher de ce type primitif.
-Palladius, au IVe ou Ve siècle, le nomme simplement _Melo_, terme qui a
-fourni le français Melon. Tous les autres écrivains de la basse époque,
-comme Vopiscus, Julius Capitolinus, historien de l’empereur Claudius
-Albinus cité plus haut, nomment les _Melones_, alors très répandus en
-Italie. Le bon marché des Melons indique un fruit très vulgaire, car
-l’Edit de Dioclétien (300 après J.-C.) établit le tarif maximum de 4
-centimes pièce de notre monnaie pour deux beaux Melons (_melopepones
-major_).
-
-Les documents archéologiques concernant le Melon ne remontent pas non
-plus au-delà de l’ère chrétienne. Une peinture d’Herculanum, trouvée en
-1757 (Musée de Naples), montre la moitié d’un Melon fidèlement
-dessiné[514]. Une autre figure du Melon existe dans la célèbre mosaïque
-des fruits au Musée du Vatican. Flanders Petrie a découvert plusieurs
-spécimens au Fayoum, dans les tombes d’Hawara, qui datent de l’époque
-gréco-romaine. M. le Dr Ed. Bonnet a examiné les plantes représentées
-sur les vases du trésor de Boscoreale, (Musée du Louvre) remarquable
-collection d’orfèvrerie qui peut remonter au Ier siècle: «un Melon,
-dit-il, complète, avec les Raisins et la Grenade, la série des fruits
-que la femme symbolisant la ville d’Alexandrie porte dans une corne
-d’abondance; c’est une sorte de petit Cantaloup à ombilic déprimé et à
-côtes assez saillantes; sa taille, à en juger par les proportions
-respectives des autres fruits, égalait une fois et demie celle de la
-Grenade, ce qui concorde assez bien avec les dimensions que Pline
-attribue à ses Melons. Si, comme cela paraît assez probable, la plante
-d’où dérivent nos Melons cultivés est originaire de l’Afrique centrale,
-rien d’étonnant qu’elle se soit d’abord répandue dans la vallée du Nil
-et que l’artiste alexandrin l’ait fait figurer parmi les productions de
-la Basse-Egypte[515]».
-
- [514] _Pitture di Ercolano_, vol. III, tav. 4.
-
- [515] Extrait des comptes rendus de l’_Association Française pour
- l’avancement des Sciences_. Congrès de Boulogne-sur-Mer, 1899.
-
-Sauf chez les musulmans, le Melon ne paraît plus cultivé en Europe au
-moyen âge. Les _Pepones_ et les _Cucurbitæ_ des jardins de Charlemagne
-étaient des Gourdes ou Calebasses. On n’a sans doute jamais cultivé le
-Melon en Gaule sous l’empire romain. Dans les pays froids ou tempérés,
-cette Cucurbitacée ne peut réussir qu’au moyen des couches, des châssis,
-des paillassons et de la taille. Ces conditions, qui en font sous nos
-climats un légume de luxe, sont l’apanage d’un jardinage très avancé.
-
-Introduit d’Orient ou d’Espagne en Italie, le Melon reparaît au XVe
-siècle. Les conquêtes de Charles VIII le firent connaître à la France.
-Selon la tradition, ce roi l’aurait rapporté de Naples en 1495, au
-retour de son expédition d’Italie. La culture des Melons fut d’abord
-pratiquée dans le Midi; ils remontèrent assez tard dans le Nord de la
-France parce que l’on ignorait l’art de les protéger contre le froid.
-Bruyerin-Champier, au milieu du XVIe siècle, vante les excellents Melons
-sucrins des environs de Narbonne. Au XVIIe siècle, on amenait à grands
-frais les Melons de la Touraine et de l’Anjou pour la consommation
-parisienne. Ceux de Langeais, à 5 lieues de Tours, étaient réputés. Les
-Melons se vendaient alors sur le Pont-Neuf, comme les denrées de luxe en
-général et Tallemand des Réaux nous apprend, dans une de ses
-_Historiettes_, que les marchandes s’écriaient, pour amorcer les
-acheteurs: «Voicy de vrais Langeys!» Au reste, les anecdotes fourmillent
-à propos du goût des personnages distingués pour ce fruit alors dans sa
-nouveauté. Depuis Henri IV, l’amour du Melon paraît avoir été
-héréditaire dans la famille des Bourbons. Un passage des _Mémoires_ de
-Sully (chap. 148) contient à ce sujet un tableau de mœurs curieux. Le
-grand ministre de Henri IV narre que le roi, au retour de la chasse,
-rencontre Parfait, son maître d’Hôtel, qui lui apportait des Melons:
-«Parfait qui portait un grand bassin doré, couvert d’une belle
-serviette, lequel de loing commença de crier fort haut: Sire,
-embrassez-moy la cuisse[516]; Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai
-quantité, et de fort bons. Ce qu’entendant le Roy, il dit à ceux qui
-estoient auprès de luy: Voilà Parfait bien réjouy, cela luy fera faire
-un doigt de lard sur les costes; et voy bien qu’il m’apporte de bons
-melons, dont je suis bien aise, car j’en veux manger aujourd’hui tout
-mon saoul, d’autant qu’ils ne me font jamais mal quand ils sont bons,
-que je les mange quand j’ay bien faim et avant la viande, comme
-l’ordonnent mes médecins.» Henri IV eut cependant, par le fait de son
-fruit de prédilection, une indigestion mémorable relatée en ces termes
-par le chroniqueur l’Estoile: «Au mois d’août 1607, le roi de France se
-trouva malade d’un melon. Un docteur en Sorbonne fit en ce temps le
-procès du Melon à cause du mal qu’il avoit fait au roi.» Nous avons lu
-une plaquette en vers, aujourd’hui rarissime, du sieur Le Maistre,
-intitulée _Le Procès du Melon_. L’auteur de ce plaisant poème voue
-sérieusement à l’exécration publique la Cucurbitacée coupable, dit-il,
-du crime de lèse-majesté (_sic_).
-
- [516] Expression en usage pour dire «remerciez-moi».
-
-La Quintinie ne pouvait servir des Melons à Louis XIV qu’en juin. Ce roi
-les appréciait fort. Louis XV en était encore plus friand. Son château
-de Choisy-le-Roi possédait de belles melonnières que dirigeait le
-jardinier Gondouin, lequel ne manquait jamais d’envoyer à la cour des
-Melons bien mûrs le Jeudi-Saint, c’est-à-dire au plus tôt le 20 mars et
-le 22 avril au plus tard. Nous savons aussi que Noisette, fameux
-horticulteur, continuant cette tradition, présentait chaque année à
-Louis XVIII les Cantaloups les plus précoces provenant de ses cultures
-de Fontenay-aux-Roses.
-
-Sous l’ancienne monarchie, certaines personnes témoignaient leur
-loyalisme envers le souverain en lui présentant les plus belles
-productions de leurs jardins, et en particulier des primeurs, toujours
-bien accueillies. Il faut croire que ce fut une coutume aussi ancienne
-que durable, car nous trouvons dans les œuvres de Ronsard un sonnet
-adressé à Charles IX à propos d’un présent de pompons de son jardin que
-le poète envoya en 1567, au roi son protecteur.
-
-Comme pour montrer le grand cas que l’on faisait de ce fruit délectable,
-des opuscules sur le Melon ont été publiés à une époque où les auteurs
-n’écrivaient pas d’ordinaire sur une plante potagère. Jacques Pons,
-médecin lyonnais, fit paraître une brochure intitulée: _Sommaire Traité
-des Melons_, dont les deux éditions (1583 et 1586) sont devenues
-extrêmement rares. Un peu plus tard, le _Théâtre d’agriculture_,
-d’Olivier de Serres (1600), les éditions successives de la _Maison
-rustique_ de Ch. Estienne décrivent minutieusement la culture primitive
-du Melon. On remarque chez ces auteurs les préventions des anciens
-agronomes contre l’emploi du fumier frais dans la construction des
-couches, qu’ils considèrent comme pouvant gâter la bonté et odeur du
-Melon et nuire à la santé. Leur taille consiste à «chastrer la poincte
-des jects de l’herbe». C’est le pincement réitéré à deux yeux qu’ont
-pratiqué tous les jardiniers d’autrefois. Parmi d’autres opérations très
-arriérées, il faut signaler celle complètement inefficace de tremper les
-graines à semer dans des liquides aromatisés, afin de communiquer aux
-Melons la saveur et le parfum de ces liqueurs; enfin l’habitude de
-«couper les oreilles», expression en usage pour désigner l’ablation des
-cotylédons; puis la suppression inutile ou nuisible des fleurs mâles
-dites «fausses fleurs».
-
-Dans la culture primitive, on abritait les plantes au moyen de planches
-ou de nattes soutenues sur des piquets. Cl. Mollet, jardinier de Louis
-XIII, qui, le premier, a signalé l’emploi des châssis, donne déjà
-d’excellents conseils sur la conduite du Melon. De ce moment date la
-culture perfectionnée de cette plante potagère.
-
-L’origine du Melon était demeurée incertaine à de Candolle et à Naudin.
-Ils admettaient que toutes les variétés de Melons cultivés semblaient
-dériver soit d’une race sauvage de l’Inde, le _Cucumis pubescens_, soit
-d’une race africaine, le _C. arenarius_ des bords du Niger.
-
-Cette dernière forme, de la grosseur d’une Prune, obovoïde, n’offrant
-que peu de côtes, mais des bariolures plus foncées, semble bien être le
-type primitif du Melon cultivé. On n’en connaissait précédemment que des
-échantillons découverts par Cosson à Port-Juvénal, parmi d’autres
-plantes exotiques introduites dans cette localité du littoral de la
-Méditerranée par le lavage des laines de provenance étrangère. Naudin
-nomma cette forme _Cucumis Melo_ var. _Cossonianus_. Récemment, M.
-Auguste Chevalier, botaniste-explorateur, a recueilli, au cours de son
-voyage au Soudan des échantillons d’un _Cucumis_, véritable Melon en
-miniature, qui présente tous les caractères botaniques du Melon cultivé.
-Comparé avec les aquarelles de Naudin conservées au Muséum, ce Melon a
-été reconnu identique à la variété de Cosson, certainement d’origine
-africaine[517].
-
- [517] _Bull. du Muséum_, 1901, p. 284.
-
-Comme on le voit, le type primitif n’est plus reconnaissable dans nos
-variétés cultivées, tant l’espèce est mutable sous l’influence de la
-sélection. Le Melon est l’un des fruits que les horticulteurs ont le
-plus transformé au point de vue de la grosseur et de la qualité. Naudin,
-qui a cultivé au Muséum le Melon sauvage de Cosson, l’avait si bien
-amélioré dans le court espace de deux ans, par la sélection ou plutôt
-par l’hybridation, que les produits n’étaient presque pas différents des
-petites races de Melons domestiques.
-
-Au commencement du XVIe siècle, Amatus Lusitanus dit qu’il y avait de
-nombreuses variétés de Melons, les unes à peau mince, d’autres à écorce
-épaisse, certaines à chair rouge ou blanche. Ruellius (1536) cite les
-_sucrins_ ou _succrobes_. Gerarde connaissait les formes ronde, longue,
-ovale, piriforme. Camerarius a parlé du Melon à côtes et du Melon brodé
-dont l’écorce est recouverte d’un réseau subéreux blanchâtre. C’est
-l’ancien Melon maraîcher, qui fut à peu près le seul cultivé pour le
-marché jusqu’à ce que le _Cantaloup_ l’eût supplanté. Les maraîchers
-élevaient encore des Melons brodés il y a 50 ans, car il a fallu
-beaucoup de temps pour habituer le public à consommer un produit
-cependant bien supérieur. Et pourtant nous pouvons croire que les
-anciens Melons maraîchers étaient rarement bons. Autrement comment
-expliquer les continuelles doléances sur la difficulté de trouver un bon
-Melon?
-
-Un poëte a dit de ces Melons:
-
- Les amis de l’heure présente
- Ont le naturel du Melon:
- Il faut en essayer plus de trente
- Avant d’en trouver un bon[518].
-
- [518] Claude Mermet (XVIe siècle).
-
-Le _Cantaloup_ est le meilleur des Melons. Il serait venu d’Arménie dans
-le XVe siècle, apporté par les missionnaires et élevé d’abord à
-Cantalupi, maison de plaisance des Papes, à sept lieues de Rome, d’où il
-s’est répandu dans les autres pays d’Europe en retenant le nom du lieu
-où les papes l’avaient fait cultiver. L’introduction en France du
-Cantaloup, plus sucré, plus fin que le Melon brodé, ne remonte pas
-au-delà du milieu du XVIIIe siècle. De Combles, dans son _Ecole du
-Potager_ (1749) nous semble avoir parlé le premier du Melon _de
-Florence_ ou _Cantalupi_. Les Hollandais l’ont cultivé plus
-anciennement[519].
-
- [519] Lacourt, _Les Agréments de la Campagne_, (1752) tome III, p.
- 181.
-
-Le catalogue d’Andrieux-Vilmorin pour 1778 note déjà plusieurs
-sous-variétés de cette race. C’est Fournier, le premier maraîcher qui,
-vers 1780, a fait usage des châssis dans sa culture, qui a introduit
-quelques années après le Cantaloup dans la culture maraîchère[520].
-
- [520] Moreau et Daverne, _Traité_, p. 4.
-
-L’ancien _Cantaloup_ a été perfectionné sans cesse par les maraîchers
-parisiens. Le Melon actuel est plus lourd, plus plein, l’écorce est
-mince et lisse, les côtes peu marquées, tandis que le _Cantaloup_
-d’autrefois montrait une écorce épaisse, verruqueuse ou galeuse avec des
-côtes très saillantes. Etait-ce un _Cantaloup_ auquel Bernardin de
-Saint-Pierre faisait allusion, lorsqu’il nous apprend si naïvement dans
-ses _Etudes de la Nature_, que le Melon est un fruit «destiné à être
-mangé en famille», la nature l’ayant elle-même partagé en tranches?
-
-Deux sous-variétés de _Cantaloup_ paraissent actuellement beaucoup
-cultivées: le _noir des Carmes_ et le _Prescott à fond blanc_. Le
-_Cantaloup noir des Carmes_ a été cultivé d’abord au Potager de
-Versailles, puis propagé vers la fin du XVIIIe siècle par M. Béville,
-amateur de jardinage. Le _C. Prescott_ doit son nom à un jardinier
-anglais nommé Prescott qui l’apporta à Paris vers 1800.
-
-La culture maraîchère du Melon est importante en France. Les mauvais
-Melons sont devenus rares et les prix abordables. Nous avons constaté,
-d’après d’anciennes mercuriales des Halles de Paris, que vers 1830 un
-beau Melon ne se vendait pas moins de 4, 6, et 8 francs, même dans la
-saison d’abondance. Ces prix ont considérablement diminué depuis que la
-facilité des communications permet l’apport des Melons cultivés en grand
-et en pleine terre dans l’Anjou, l’Angoumois, la Normandie et surtout la
-Provence. Cavaillon, dans le Comtat, est à citer comme un des principaux
-centres de production.
-
-
-
-
-TOMATE
-
-(_Lycopersicum esculentum_ Miller)
-
-
-Après avoir été longtemps cultivée pour la seule curiosité ou
-l’agrément, la Tomate est devenue presque de nos jours une plante
-potagère. On en fait une consommation surprenante en Angleterre, plus
-encore aux Etats-Unis. En France, depuis 40 ans surtout, le fruit de
-cette Solanée annuelle est entré largement dans l’alimentation qui
-l’utilise pour les sauces et les assaisonnements. On la mange aussi
-farcie.
-
-La Tomate était inconnue avant la découverte de l’Amérique. On ne la
-trouve pas cependant à l’état sauvage sur le Nouveau Continent, au moins
-sous la forme que nous lui connaissons; mais le genre de Solanées auquel
-Tournefort a attribué le nom de _Lycopersicum_ est exclusivement
-américain. L’on rencontre seulement à l’état spontané sur le littoral du
-Pérou, dans le Pérou oriental, aux Antilles, au Sud du Texas, etc., la
-forme à très petits fruits sphériques connue sous le nom de Tomate
-Cerise (_L. cerasiforme_) qui paraît être le type normal de la plante.
-Les sortes à fruits gros ou côtelés ne se voient qu’à l’état cultivé.
-
-Selon la remarque de Candolle, la plante n’a point de nom dans les
-langues anciennes de l’Asie, ni même dans les langues modernes
-indiennes. Elle n’était pas encore cultivée au Japon au temps de
-Thunberg, c’est-à-dire il y a un siècle, et le silence des anciens
-auteurs sur la Chine montre qu’elle y est moderne[521].
-
- [521] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 231.
-
-Il est vrai que le genre dont la Tomate est le type porte le nom d’une
-plante citée par les auteurs de l’antiquité classique: _Lycopersicum_,
-de _lycos_, loup et _persicum_, pêche--Pêche de loup--en raison de ses
-propriétés toxiques. Ce pouvait être la Mandragore ou autre Solanée
-vénéneuse, dont le nom n’a été transféré à une plante américaine que par
-suite d’une de ces fausses identifications, si habituelles aux
-botanistes de la Renaissance.
-
-L’origine américaine de la Tomate est donc incontestable. Le centre de
-l’habitation de l’espèce doit être le Pérou où la culture paraît
-ancienne. Au commencement du XIXe siècle, le naturaliste de Martius dit
-avoir vu la Tomate sauvage aux alentours de Rio-de-Janeiro et de Para.
-Humboldt l’aurait trouvée sauvage au Venezuela où elle était peut-être
-aussi seulement naturalisée. Unger l’a vue subspontanée aux îles
-Galapagos, Wilks aux îles Fidji et à l’île de l’Ascension, Grant au
-centre de l’Afrique. Dans les pays tropicaux, la plante échappée des
-jardins se propage aisément et finit par retourner à son état primitif.
-C’est ainsi probablement, dit de Candolle, que l’habitation s’est
-étendue du Pérou au Brésil et au nord jusqu’au Mexique[522].
-
- [522] _Loc. cit._, p. 232.
-
-La plante fut apportée de bonne heure en Europe, bien avant la Pomme de
-terre, le Topinambour, le Maïs et le Tabac. Elle venait du Pérou,
-d’après le nom adopté par les premiers botanistes descripteurs: _Mala
-peruviana_, Pomme du Pérou; en espagnol _Pomi del Peru_.
-
-Pomme d’amour est aussi un nom contemporain de l’introduction de cette
-plante exotique, la Tomate ayant été considérée, à l’origine, comme une
-sorte de Melongène qui portait ce nom. _Love-apple_, _Liebesapfel_ ou
-Pomme d’amour sont encore les noms usuels de la Tomate en Angleterre et
-en Allemagne. Pomme d’or, qui était également un des synonymes de la
-Tomate, fait supposer que telle était la couleur du fruit des premières
-plantes importées (variétés à fruits jaunes).
-
-En France, le nom de Tomate a généralement prévalu sur ces synonymes
-poétiques. Ce mot appartient sous la forme _Tomatl_ à la langue nahuatl
-parlée par les anciens Mexicains. Il serait composé d’un radical _toma_,
-de signification obscure--peut-être veut-il dire fruit--combiné avec le
-suffixe _tl_ employé dans le langage des Aztèques pour former les
-substantifs. Nous avons reçu le mot des Espagnols qui l’écrivaient
-_Tomata_ ou _Tomate_.
-
-Les anciens Mexicains faisaient grand cas de la Tomate[523]. C’était,
-avec le Maïs, le Haricot et le Piment annuel, une de leurs principales
-cultures. Hernandez, dans son _Histoire de la Nouvelle Espagne_, a un
-chapitre _de Tomatl, seu planta acinosa vel solano_ et il a décrit
-plusieurs sortes sous leurs noms mexicains (éd. 1651, p. 295). C’est
-Guillandinus, de Padoue, qui a introduit pour la première fois le nom de
-Tomate dans la nomenclature scientifique. Dans son traité _De Papyro_
-(1572), il décrit cette plante comme une espèce de Pomme d’amour, sous
-le nom de _Tomatle Americanorum_. Auparavant, Matthiole (1554), qui
-l’appelle _Pomo d’oro_, l’avait représentée comme une sorte de _Mala
-insana_, c’est-à-dire d’Aubergine. Il dit qu’elle était apparue
-récemment en Italie.
-
- [523] Bancroft, _Native races_, t. I, p. 653; t. II, p. 356.
-
-La Tomate fut employée culinairement dès son introduction par les
-Espagnols et les Portugais. Son usage est relativement ancien en Italie
-et en Provence, car les fruits aqueux et pulpeux ont toujours été très
-goûtés des méridionaux. Dans le Nord, au contraire, tenue en suspicion à
-cause de sa parenté avec les Solanées dangereuses, elle a été plante
-d’ornement jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Les appréciations des
-anciens botanistes sont en effet peu favorables à la Tomate. Dalechamps,
-qui la prenait sans doute pour un Piment doux, a donné une figure de la
-plante et de son fruit au chapitre Poivre d’Inde de son ouvrage. Il
-connaissait deux variétés de Pommes d’amour: une à fruit rouge avec de
-profondes cannelures; une à fruit jaune sans côtelage. «Ces Pommes,
-dit-il, comme aussi toute la plante refroidissent, toutefois un peu
-moins que la Mandragore; parquoy il est dangereux d’en user. Toutefois
-aucuns en mangent les Pommes cuites, avec huile, sel et poivre. Elles
-donnent peu de nourriture au corps, laquelle est mauvaise et corrompue.
-Aucuns tiennent que c’est le Lycopersion (_sic_) de Galien»[524].
-D’après Dodoens, botaniste belge: «Cette herbe est une plante étrangère
-et ne se trouve point en ce païs sinon ès jardins de quelques
-herboristes. Les feuilles sont semblables à celles de la Mandragore, par
-conséquent il est dangereux d’en user[525]».
-
- [524] _Hist. des plantes_, éd. 1653, t. I, p. 533.
-
- [525] _Hist. des pl._ trad. par Clusius, p. 298.
-
-Les anciens auteurs ont noté plusieurs variétés différenciées par le
-coloris rouge, jaune, orange et blanc, mais jusqu’au milieu du XIXe
-siècle, c’est la Tomate _grosse rouge_, très côtelée, type commercial
-bien connu des maraîchers, qui a été la plus cultivée.
-
-Comme nous l’avons dit plus haut, la culture maraîchère et potagère de
-la Tomate est moderne. Le plus ancien catalogue de la maison
-Andrieux-Vilmorin, que nous connaissions, date de 1760. La Pomme d’amour
-est encore classée, dans ce catalogue, parmi les plantes ornementales
-annuelles. Dans un autre catalogue d’Andrieux, daté de 1778, la Tomate
-figure, cette fois, parmi les plantes potagères. Le _Bon Jardinier_ de
-1785 l’admet aussi parmi les légumes: «On fait des sauces avec le fruit
-qui en provient». La culture devait être bien peu répandue car Rozier,
-dans son _Cours d’Agriculture_ (1789), dit ceci: «Cette plante n’est pas
-connue par les jardiniers dans les provinces du nord, et, s’ils la
-cultivent, c’est plus par curiosité que par intérêt; mais en Italie, en
-Espagne, en Provence, en Languedoc, ce fruit est très recherché».
-
-En 1805, le grainier Tollard constate les progrès de la culture de cette
-Solanée: «Thomate (_sic_); ce fruit pulpeux qu’on appelle aussi Pomme
-d’Amour s’est beaucoup multiplié depuis quelques années.» Il s’agissait
-simplement de la culture bourgeoise, car les maraîchers parisiens n’ont
-commencé à élever la Tomate pour le marché que vers 1830.
-
-L’usage de la Tomate se généralisa d’abord chez les nations de l’Europe
-méridionale et les races anglo-saxonnes furent les dernières à la
-recevoir dans leurs potagers. D’après Sturtevant, Châteauvieux (1812)
-mentionne leur culture en Italie sur une large échelle pour les marchés
-de Naples et de Rome. L’usage de la Tomate n’est devenu général aux
-Etats-Unis que vers 1835 ou 1840. Or il y a aujourd’hui plus de 60
-variétés nommées dans les catalogues des grainiers américains[526].
-
- [526] _The American Naturalist_, t. XXV.
-
-[Illustration: TOMATE (XVIe siècle) d’après l’_Histoire des plantes_ de
-Dodoens.]
-
-L’amélioration de cette plante potagère et la création de types nouveaux
-par l’hybridation ne remonte qu’au dernier quart du XIXe siècle, à la
-suite de l’énorme extension des cultures de Tomates dans tous les pays
-du monde. La plus grande partie des races améliorées vient de l’Amérique
-ou de l’Angleterre.
-
-Vers 1850, la Tomate _grosse rouge maraîchère_ était à peu près la seule
-cultivée. La Tomate _Trophy_, obtenue vers 1850, est un des premiers
-résultats des hybridations américaines. _Frogmore selected_ est une
-amélioration due à M. Thomas, jardinier de la reine Victoria; puis
-vinrent _Earliest of all_, _Golden Queen_, variété jaune. _Perfection_ a
-été obtenue par Livingstone à Columbus, Ohio (U. S. A.) vers 1883. La
-Tomate _Chemin_ est une amélioration de la Tomate _Perfection_ et un
-gain de M. Chemin, habile maraîcher à Issy[527]. Elle fut mise au
-commerce par Vilmorin en 1888. Du grainier James Carter, nous citerons
-_Duke of York_ (1892), _Sunrise_ (1905). _Conférence_ a paru en 1889
-pendant le Congrès tenu à Chiswick. La Tomate _Champion_ a été importée
-d’Amérique par Vilmorin vers 1889. _Mikado_ est aussi une sorte
-américaine. De même _ponderosa_, à fruit énorme, qui peut peser plus de
-800 grammes.
-
- [527] Rapport (_Jal S. N. H. F._ 1888, p. 526.)
-
-Le goût général paraît préférer maintenant les Tomates très grosses,
-rouge écarlate et non côtelées. Les Tomates de primeur viennent des Iles
-Canaries, de l’Algérie, de quelques départements méridionaux: Vaucluse,
-Bouches-du-Rhône, Lot-et-Garonne.
-
-
-
-
-Plantes condimentaires
-
-
-
-
-CERFEUIL
-
-(_Anthriscus Cerefolium_ Hoffm.)
-
-
-Les condiments jouent un rôle de première importance dans l’art
-culinaire. Ils sont même indispensables pour assurer la digestibilité
-des aliments, sans parler du point de vue purement gastronomique, car
-des mets non assaisonnés seraient peu appétissants. De là vient que,
-pour augmenter le nombre des épices employées par les «cordons bleus»,
-nous cultivons dans les jardins potagers quelques plantes
-condimentaires. Nous citerons le Persil, le Cerfeuil, l’Estragon, l’Ail
-et les Cives, le Cresson alénois, le Thym et la Sarriette. Comme on le
-voit, les fines herbes sont surtout des plantes aromatiques et
-excitantes. Les unes donnent du goût aux sauces et aux aliments;
-d’autres, sous le nom de fournitures, servent à relever la fadeur des
-salades.
-
-On n’ignore pas que les habitudes culinaires varient selon les temps et
-les lieux. Chaque peuple a ses mets et ses condiments préférés.
-
-La cuisine ancienne, beaucoup plus épicée que la nôtre, admettait
-l’emploi d’une foule d’aromates et de plantes condimentaires inusités de
-nos jours. De celles-ci nous parlerons plus longuement au chapitre des
-plantes potagères abandonnées.
-
-Chez les anciens Grecs, par exemple, les principaux assaisonnements de
-ce genre étaient les Câpres, l’Origan, la Ciboulette, la Sauge, l’Ail,
-la Rue, le Thym, le Seseli, le Cumin et le Silphion qui paraît être une
-Ombellifère voisine des Férules[528].
-
- [528] Athénée, _Banquet des Savants_, l. 4, p. 148.
-
-Les Romains employaient le Gingembre de l’Arabie, le Cumin d’Egypte,
-l’Anis et l’Aneth, Coriandre, Menthe, Origan, Carvi, Câpres, Thym,
-Ciboulette, Rue, Sauge, Persil, Cerfeuil, Ache, Basilic, Serpolet,
-Cresson alénois, Pouliot.
-
-Une liste des plantes condimentaires employées au moyen âge
-comprendrait: Baume-Coq, Sarriette, Pouliot, Basilic, Hysope,
-Marjolaine, Menthe, Souci, Oseille, Sauge, Orvale ou Toute-bonne,
-Persil, Romarin, Lavande, Fenouil[529].
-
- [529] _Ménagier de Paris_, t. II, pp. 126, 231.
-
-Il n’est si petit jardin qui ne contienne du Cerfeuil, cette Ombellifère
-annuelle à l’odeur fine et agréable. C’est l’une des herbes
-condimentaires les plus usitées pour l’assaisonnement des salades,
-omelettes, vinaigrettes et pour aromatiser les potages.
-
-Selon Alph. de Candolle, le Cerfeuil paraît indigène dans le Sud-Est de
-la Russie et dans l’Asie méridionale tempérée. Des botanistes l’ont
-rencontré spontané en Crimée, au midi du Caucase, dans les montagnes
-septentrionales de la Perse.
-
-L’espèce a dû se propager d’Orient dans le monde gréco-romain pendant
-les trois siècles qui ont précédé l’ère actuelle[530].
-
- [530] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 72.
-
-Les Anciens ont employé le Cerfeuil comme plante condimentaire, mais il
-n’a dû acquérir une véritable importance culinaire qu’à partir du moyen
-âge. Pline et Palladius connaissaient le _Cærefolium_, herbe, dit le
-premier auteur, que les Grecs appellent _Pœderos_ et que l’on mange
-cuite comme les autres légumes[531]. Columelle a grécisé le nom de la
-plante en _Chærophyllum_, mot conservé par les botanistes pour désigner
-le Cerfeuil bulbeux.
-
- [531] Pline, l. XIX, 54.--Palladius, l. III, 24.
-
-Le _Cerefolium_ latin est la source du mot français Cerfeuil et du nom
-de cette plante dans la plupart des langues européennes: italien,
-_Cerefoglio_; anglais, _Chervil_; allemand, _Korffol_; flamand,
-_Kervell_, etc.
-
-Au XIIe siècle, le _Glossaire de Tours_ donne les synonymes suivants:
-«_Cerfolium_, _Sermenna_, en langue romane: _Cerfoiz_.» Quelques livres
-de recettes médicales du XIIIe siècle orthographient _cierfuel_,
-_cierfieul_, _li cierfieus_[532]. Au XVIe siècle, on rencontre les
-formes _cherfeult_, _cerfueil_, _serfueil_, etc.
-
- [532] Bibl. nat. Ms. f. fr. nº 2039 et _Romania_, t. XVIII, p. 573.
-
-
-
-
-CRESSON ALÉNOIS
-
-(_Lepidium sativum_ L.)
-
-
-Petite Crucifère annuelle à saveur âcre et piquante employée comme
-plante condimentaire depuis les temps les plus reculés. On la mêle aux
-salades; on en garnit les viandes rôties.
-
-Son origine est incertaine. De Candolle cite de nombreux botanistes qui
-l’ont recueillie dans l’Europe orientale, en Afrique et surtout en Asie,
-mais ils ne paraît pas qu’ils l’aient trouvée à l’état franchement
-spontané. Le Cresson alénois, très rustique, s’est naturalisé partout;
-il se ressème de lui-même et s’échappe des cultures. De Candolle est
-porté à croire que la plante est originaire de Perse, d’où elle a pu se
-répandre à une époque ancienne dans les jardins de l’Inde, de la Syrie,
-de la Grèce, de l’Egypte et jusqu’en Abyssinie[533].
-
- [533] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd. p. 69.
-
-Il semble bien que ce soit le _Kardamon_ de Théophraste et de
-Dioscoride, puisque _Kardamon_ est le nom vulgaire du Cresson alénois
-dans la Grèce moderne. Cette herbe, au goût acre et brûlant, a été
-souvent mentionnée par les auteurs grecs et latins; ces derniers
-l’appelaient _Nasturtium_.
-
-Pline explique que _Nasturtium_ vient de _nasus torsus_, c’est-à-dire
-plante qui fait tordre le nez par son acrimonie[534]. Dans le Languedoc,
-on appelle le Cresson alénois Nasitor. A cause de ses propriétés
-excitantes, cette Crucifère passait, chez les Anciens, pour donner de la
-subtilité d’esprit aux sots et aussi du courage: «Mange du
-_Nasturtium_», disait-on ironiquement au paresseux ou au lâche.
-
- [534] Pline, _Hist. nat._ l. XX, 42.
-
-Au moyen âge, le Cresson alénois devait être un condiment populaire.
-Guillaume de la Villeneuve, poète qui a mis en vers les _Cris de Paris_,
-nous apprend qu’on le vendait couramment dans les rues au XIIIe siècle:
-
- «Vey ci bon cresson orlenois»
-
-L’ancienne forme française du mot alénois a été diversement expliquée.
-La plupart des dictionnaires étymologiques font venir _orlenois_
-d’Orléans, comme signifiant Cresson d’Orléans, ce qui n’est guère
-probable, attendu que le Cresson alénois se trouvait partout. Pour
-d’aucuns, ce serait plutôt un dérivé par barbarisme de l’adjectif latin
-_hortense_, soit Cresson de jardin, de même qu’_ortulane_, adjectif
-analogue employé jusqu’au XVIe siècle, mais celui-ci a une formation
-régulière. Il est vrai que la plante s’appelait en latin _Nasturtium
-hortense_, Cresson de jardin, pour la distinguer du Cresson de fontaine.
-Les Anglais et les Allemands disent toujours _Garden Cress_,
-_Garten-Kresse_, c’est-à-dire Cresson de jardin.
-
-Nous admettrons plutôt qu’alénois dérive du vieux français _alenaz_,
-_aleinas_, petit poignard, poinçon, petite alène, allusion à la saveur
-extrêmement piquante de la plante.
-
-Par suite de sa culture très ancienne, le Cresson alénois cultivé
-présente quelque différence avec la plante sauvage; ses feuilles sont
-plus larges et d’un vert plus foncé. La jolie variété _à feuilles
-frisées_ est ancienne; elle est mentionnée par Bauhin, de même celle _à
-larges feuilles_[535]. Le Cresson alénois _doré_, sous-variété du
-Cresson _à larges feuilles_ et qui se distingue par la teinte jaunâtre
-de son feuillage, est moderne. Les ouvrages horticoles n’en parlent qu’à
-partir du premier quart du XIXe siècle.
-
- [535] _Phytopinax_ (1596), pp. 160, 161;--_Pinax_ (1623), pp. 103,
- 104.
-
-
-
-
-ESTRAGON
-
-(_Artemisia Dracunculus_ L.)
-
-
-Armoise aromatique à odeur pénétrante qui se trouve dans les plus
-modestes potagers. Une «pointe» d’Estragon ajoutée à la salade la rend
-exquise et de plus facile digestion en raison des propriétés stimulantes
-de la plante. On s’en sert encore comme condiment pour les ragoûts et
-pour aromatiser le vinaigre.
-
-C’est une plante herbacée, vivace, spontanée dans la Russie méridionale,
-la Sibérie, la Tartarie. Les Anciens ne l’ont pas connue, quoique
-Dalechamps veuille l’identifier a une herbe nommée Chrysocome par
-Dioscoride.
-
-L’Estragon a été introduit au moyen âge et n’est devenu vulgaire qu’au
-XVIe siècle. Les Orientaux nous ont transmis la plante et son nom dans
-lequel on retrouve sans peine, malgré la déformation qu’il devait subir
-en passant par les langues européennes, le vocable arabe _Tarkhoun_, qui
-devint d’abord _Tarchon_, _Targon_; puis, afin que ce mot barbare eût au
-moins le sens d’un nom connu, il fut converti en _Dragon_. Le nom
-linnéen _Artemisia Dracunculus_ a conservé le souvenir de cette
-transformation d’origine populaire. Les Allemands ont _Dracon_, en
-Italie _Draconcello_. Les Anglais ont gardé une forme très ancienne avec
-leur _Tarragon_.
-
-De là vient que Sprengel et plusieurs commentateurs ont cru reconnaître
-l’Estragon dans le _Dragantea_ du capitulaire _de Villis_ de
-Charlemagne; mais, d’après les herbollaires du moyen âge, il est certain
-que l’_Herba Dragontea_, _Dracontia_ ou _Colubrina_, est une Aroïdée
-qu’on appelle aujourd’hui la Serpentaire (_Dracunculus polyphyllus_ L.).
-D’après un manuscrit du XIIIe siècle: «Serpentaire, dragontée,
-colebrine, tot est un»[536].
-
- [536] _Bibl. Sainte Geneviève_, Ms. nº 3113. fº 70. verso.
-
-La compilation arabe d’Ibn-el-Beïthar (XIIIe siècle) cite tous les
-écrivains musulmans, y compris les médecins Rhazès et Avicenne, qui ont
-parlé de l’Estragon sous le nom de _Tarkhoun_ bien avant que la
-plante fut connue en Europe. L’Estragon porte encore ce même
-nom--_Tarkhoun_--en Orient. D’après Ibn-el-Beïthar: «C’est un légume
-bien connu en Syrie, mais que l’on trouve rarement en Egypte». «C’est un
-légume de table, dit Ali-Ibn-Mohammed, et on y sert ses pousses encore
-tendres avec la menthe et autres herbes pour exciter l’appétit et
-parfumer l’haleine»[537].
-
- [537] _Traité des Simples_, nº 1459.
-
-La première mention en Europe est dans Siméon Sethi, médecin qui vivait
-au milieu du XIIe siècle. Il l’appelle _Tarchon_[538]. En Italie, Pietro
-de Crescenzi, au XIIIe siècle, ne fait pas mention de l’Estragon, mais
-Agostino Gallo (XVIe siècle) en parle comme d’une herbe condimentaire
-pour la salade et enseigne la manière de la cultiver[539].
-
- [538] _Syntagma de Cib. facult._ Basilæ. 1538.
-
- [539] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd. p. 70.
-
-En Angleterre, Gerarde connaissait la plante en 1597[540].
-
- [540] _Herball_, 193.
-
-Toutefois, à l’époque de la Renaissance, l’Estragon ne paraît pas
-universellement répandu. D’après Dodoens: «l’herbe dragon n’a esté
-descrite de personne que de Ruellius (1536) et n’est encore cognue sinon
-dans aucunes villes de ce païs, comme Anvers, Bruxelles, Malines et là
-où ceste herbe a esté premièrement apportée de France»[541].
-
- [541] _Hist. des plantes_, trad. De l’Escluse (1557), p. 433.
-
-Le mot actuel «Estragon» doit être issu, par prosthèse, de la langue
-vulgaire. La _Maison rustique_ de Jean Liébault (XVIe siècle) dit ceci:
-«Targon, que les jardiniers appellent estragon».
-
-
-
-
-PERSIL
-
-(_Petroselinum sativum_ L.)
-
-
-Dans la cuisine moderne, le Persil est la principale des fines herbes.
-La plante est excitante et stomachique comme toutes les herbes
-condimentaires. On en fait usage pour l’assaisonnement des viandes, pour
-aromatiser les potages. Quelquefois le Persil n’est plus qu’une
-garniture destinée simplement à orner certains plats et, plus haut, au
-chapitre Céleri, nous avons émis l’idée que l’emploi décoratif de l’Ache
-ou Céleri sauvage dans l’Antiquité a dû contribuer à cette coutume
-culinaire moderne.
-
-Les auteurs anciens ont beaucoup parlé de l’Ache--_Selinon_ des grecs,
-_Apium_ des Latins,--tantôt plante funéraire que l’on plantait sur les
-tombeaux; d’autrefois l’Ache entrait dans la confection des couronnes.
-Les Grecs couronnaient d’Ache verte les vainqueurs aux jeux olympiques.
-L’Ache faisait encore l’ornement des repas. On le voit par les vers de
-Virgile et d’Horace:
-
- Neu desint epulis rosæ
- Neu vivax apium, neu breve lilium[542].
-
- [542] Horace, _Odes_ 36, livre I.
-
-«Que les Roses, l’Ache toujours verte et le Lis éphémère ne manquent
-jamais à vos festins.»
-
-Sous le nom d’Ache, les Anciens ont compris le Céleri sauvage ou Ache
-des marais (_Apium graveolens_) et le Persil, autre espèce du genre
-_Apium_, qu’ils ont employé comme assaisonnement, mais beaucoup moins
-que nous. La plante servait surtout à couronner les vainqueurs aux jeux
-ou les convives dans les banquets, tandis que le Céleri sauvage ou Ache
-des marais a été seulement plante funéraire. C’était l’Ache véritable.
-Le Persil doit être l’_Apium amarum_ et l’_Apium viride_ de Virgile[543]
-et celui qu’Horace qualifiait de vivace.
-
- [543] _Eglogues_ VI, 68;--_Géorgiques_, IV, 121.
-
-Théophraste (300 ans avant J.-C.) devait distinguer le Persil du Céleri,
-puisqu’il parle d’une variété d’Ache à feuilles frisées. Or il existe
-une variété de Persil dont le feuillage frisé est fort élégant.
-Toutefois la plante possédait déjà son nom spécial dans l’Antiquité.
-Dioscoride et Pline[544] ont parlé, l’un du _petroselinon_, l’autre du
-_petroselinum_, nom qui signifie _selinon_ (Ache) des pierres, à cause
-d’une circonstance naturelle d’habitation. Le Persil sauvage se plaisant
-dans les endroits rocailleux. Ces auteurs ont considéré le Persil comme
-une plante officinale et quelquefois condimentaire. Galien, médecin
-grec, (164 après J.-C.), dit que le Persil est fort bon à la bouche et à
-l’estomac et que quelques-uns le mangent avec le Maceron et la Laitue.
-Apicius l’a aussi noté dans son traité culinaire sous le nom d’_Apium
-viride_ (Ache verte).
-
- [544] _Hist. nat._, l. XIX c. 37, 46; l. XX, c. 11.
-
-Le Persil paraît cultivé chez les Romains. Columelle (Ier siècle de
-l’ère chrétienne) a connu une variété à feuilles larges et une à
-feuillage frisé. Palladius a observé, ce qui est vrai, que les vieilles
-graines de Persil germent mieux que les semences récentes.
-
-A l’époque de Charlemagne, le Persil n’était plus que plante culinaire.
-Cet empereur le cultivait dans ses jardins. Albert le Grand, au XIIIe
-siècle, parle de l’Ache ou _Petroselinum_ comme d’une plante très
-usuelle. Le _Grant Herbier_, encyclopédie du XVe siècle, en fait
-l’éloge: «l’herbe aussi mise cuyte avec les viandes conforte la
-digestion et oste les ventosités du ventre.»
-
-L’Anglais Phillips dit que les jardiniers anglais ont reçu le Persil en
-1548. Peut-on, raisonnablement, fixer une date d’introduction pour une
-plante aussi anciennement connue sur le continent? Et pourtant, pour le
-Persil et d’autres plantes, de Candolle, Jacques et Hérincq, etc. ont
-cité les dates fantaisistes de Phillips comme articles de foi.
-
-Le Persil passe pour être originaire de l’île de Sardaigne. Il est
-certain que cette Ombellifère est sauvage dans tout le Midi de l’Europe,
-depuis l’Espagne jusqu’en Macédoine. On l’a trouvée aussi à Tlemcen, en
-Algérie, et dans le Liban[545].
-
- [545] De Candolle, _Origine des plantes cultivées_, 4e éd. p. 72.
-
-Les modifications produites par la culture sur cette espèce végétale ont
-porté sur les feuilles et les racines. La variété commune ne diffère de
-la plante sauvage que par ses feuilles plus larges. La variété à
-feuilles frisées est très ancienne. Celle _à feuilles de Fougère_ dont
-le feuillage est, non plus crispé, mais découpé en nombreux segments,
-indiquée comme nouveauté par les catalogues modernes des grainiers,
-était connue de Bauhin, au XVIIe siècle. Le Persil _de Naples_ est une
-grande forme branchue; comme le Céleri, on peut le faire blanchir. Ce
-doit être l’_Apium hortense maximum_ de Bauhin. Nous avons parlé
-ailleurs du Persil dont la racine charnue est comestible.
-
-Le mot Persil dérive du latin _petroselinum_ par l’intermédiaire, du
-bas-latin _petrosilium_. On rencontre cette forme corrompue dans les
-textes du XIIe siècle. D’après le _Glossaire de Tours_: «_Petrosilium_,
-c’est en langue romane le _perresit_»[546]. Au XIIIe siècle, on trouve
-la forme _presin_[547]. Dans un traité de cuisine de l’an 1306, nous
-voyons _perresil_[548].
-
- [546] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1869, p. 327.
-
- [547] _Etudes Romanes. Remèdes populaires_, p. 259.
-
- [548] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216, 224.
-
-Au XIVe siècle on écrivait _présin_ et _perrecin_. _Pércil_ se voit dans
-le _Ménagier de Paris_, qui date de la fin du XIVe siècle.
-
-
-
-
-PIMENT ANNUEL
-
-(_Capsicum annuum_ L.)
-
-
-Plante herbacée annuelle appartenant à la famille des Solanées. Le
-fruit, qui est une baie, tantôt sèche, tantôt un peu pulpeuse, fournit
-un condiment usité en certains pays. On ne fait une grande consommation
-des Piments que dans les pays chauds, en Italie, en Espagne, dans les
-deux Amériques. Chez nous, c’est un assaisonnement peu employé. On voit
-quelques pieds de _Capsicum_ dans les potagers bourgeois plutôt comme
-plante curieuse, à cause de ses jolis fruits.
-
-Il existe pour cette plante plusieurs synonymes comme Poivre _d’Inde_,
-Poivre _du Brésil_ ou _de Guinée_, Poivre _long_, _Poivron_, qui
-indiquent une origine étrangère peu ancienne et surtout la ressemblance
-de saveur avec le Poivre. _Corail des jardins_ rappelle le coloris des
-baies reluisantes des variétés les plus cultivées.
-
-Les variétés de Piment sont innombrables. Il en est à fruits rouges,
-jaunes, violets, de forme très variable. Certaines contiennent un
-principe actif spécial, de nature chimique, nommé _capsicine_, dont
-l’action sur l’estomac est fort stimulante. Ce sont les Piments
-condimentaires. Quant aux Piments doux, variétés horticoles à gros
-fruits un peu charnus, la disparition de la capsicine, résultat de la
-culture, permet de les employer comme fruits légumiers, au même titre
-que les Tomates et les Aubergines.
-
-Le _Capsicum annuum_ était inconnu dans l’Ancien Monde avant la
-découverte de l’Amérique. La Guyane est probablement son pays d’origine,
-car à l’époque de la découverte, les Indiens d’Amérique cultivaient les
-Piments, depuis le Chili jusqu’au Mexique, sous des noms dont les
-radicaux se retrouvent dans les langues caraïbes. Toutefois la plante
-n’a pas été trouvée à l’état sauvage. C’est là un indice d’une culture
-très ancienne.
-
-Les Piments étaient d’un usage général chez les Indiens, comme le
-constate Bancroft, l’historien des races humaines du Nouveau Monde[549].
-Un ancien auteur, Sahagun, cite chez les Aztèques, le _Chili_, un des
-noms vernaculaires du Piment, plus fréquemment que les autres herbes
-comestibles[550]. Veytia dit que les Olmèques cultivaient le _Chili_ ou
-_Chilli_ plus anciennement que les Toltèques et l’on sait que ces
-peuples ont précédé les Aztèques au Mexique. Le jésuite espagnol
-d’Acosta dit dans son _Histoire naturelle et morale des Indes_ (1590)
-que le Piment est le principal assaisonnement des Indiens et leur seule
-épice. Ceci explique pourquoi les Espagnols, frappés de ce fait, ont
-signalé cette plante condimentaire dès le premier moment de la
-découverte du Nouveau Monde, témoins une lettre de Peter Martyr, de
-septembre 1493, dans laquelle il dit que Colomb rapporta en Europe un
-Poivre d’une saveur plus brûlante que le Poivre ordinaire. Le Piment est
-encore mentionné comme condiment par Chanca, médecin de la flotte de
-Colomb, lorsqu’il fit son second voyage aux Indes occidentales, dans une
-lettre adressée en 1494 au Chapitre de Séville[551].
-
- [549] _Native races_, t. I, p. 624, 653; t. II, p. 455.
-
- [550] _Historia general de las cosas de nueva España._
-
- [551] Sturtevant, _The American Naturalist_, t. XXIV, p. 151.
-
-Déjà, en 1506, le botaniste Valerius Cordus (_Hist. plant._ lib. I, c.
-VII) décrivait très exactement le _Capsicum_, mais sans indiquer le pays
-d’origine de la plante. Les Piments sont ensuite particulièrement
-décrits par Oviedo qui arriva dans l’Amérique tropicale espagnole en
-1514. La plante fut importée en Europe vers cette date.
-
-Au milieu du XVIe siècle, le Piment était cultivé comme plante curieuse
-un peu partout. Dodoens dit qu’en Belgique on le voit aux jardins des
-herboristes qui le tiennent dans des pots de terre.
-
-L’allemand Tragus prétend que le Piment pousse en Portugal, dans l’Inde
-et en Afrique et qu’il a été importé en Europe par des navigateurs. Il
-ajoute que les fruits sont des siliques[552] à couleur d’abord verte
-finissant par devenir rouge comme du corail. Il dit qu’on a dénommé
-cette plante Poivre d’Allemagne (_Piper Germaniæ_) et que ce n’est ni le
-Poivre blanc, ni le Poivre noir, mais une variété de végétal dont les
-fruits possèdent la forte saveur du Poivre[553].
-
- [552] D’où le nom _Capsicum_, _capsa_, boîte.
-
- [553] Guillard, _Les Piments des Solanées_, p. 5.
-
-Léonard Fuchs assimile la plante nouvelle à un Poivre indéterminable des
-Anciens, nommé _Piperitis_ et par Pline _Siliquastrum_, en raison des
-grandes siliques qu’il produit. Ce botaniste dit qu’on trouvait le
-Siliquastre (c’est-à-dire le Piment) dans toute l’Allemagne où il était
-d’importation récente et peu répandu. Lui-même ne devait pas connaître
-la plante, puisqu’il a figuré le fruit comme une capsule déhiscente à
-l’extrémité. Il nous apprend que de son temps (1542) on connaissait
-quatre espèces de Siliquastre: le grand, le petit, le long et le large
-Siliquastre. Or ces quatre espèces constituaient déjà quatre des
-principales variétés de Piments actuellement connus[554].
-
- [554] _loc. cit._ p. 6.
-
-Le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont cultivé le Piment beaucoup plus
-tôt. En effet, Matthiole, au milieu du XVIe siècle, parlant du Poivre
-d’Inde, dit que de son temps il était commun partout en Italie; il
-indique trois variétés. Soderini également en parle comme d’une chose
-vulgaire[555].
-
- [555] Targioni, _Cenni storici_, 2e éd. p. 39.
-
-On trouve le Piment dans l’ouvrage de Camerarius (1586) sous le nom de
-_Piper indicum_. Dalechamps (1587) a donné 4 figures de Poivre d’Inde,
-puis vint Clusius (1600) qui donne aussi la description de plusieurs
-Poivres américains. Il dit que la plante a été transportée du Brésil aux
-Indes par les Portugais, qu’elle est arrivée en Angleterre en 1548.
-_Hortus Eystettensis_, de Besler (1613), montre quelques variétés
-nouvellement introduites, entre autres le Piment Cerise (_Capsicum
-cerasiforme_).
-
-En somme, comme nous l’avons fait entrevoir plus haut, aucune forme
-actuelle ne paraît être de création récente. Tous nos types de Piments
-devaient exister dans les anciennes cultures américaines.
-
-Les Portugais et les Espagnols, propagateurs des _Capsicum_, ont les
-premiers appelé ces plantes _Pimento_, _Pimiento_ du Brésil,
-c’est-à-dire Poivre du Brésil. D’après le _Glossaire_ de Ducange,
-_Pimienta_, chez les Espagnols, c’est le Poivre.
-
-Piment dérive du latin _pigmentum_, matière colorante, et nous avons
-conservé le sens primitif dans le français pigment, orpiment (sulfure
-jaune d’arsenic ou réalgar), Orpin, plante de la famille des
-Crassulacées (_Sedum Telephium_). Certains _Sedum_ ont les fleurs d’un
-jaune superbe.
-
-Dans le latin médiéval, avec les formes _pigment_, _piument_, _piement_,
-_pyment_, le mot se présente avec le sens de boisson stimulante faite de
-vin et de miel dans laquelle entraient force épices et aromates. Le
-_Glossaire_ de Ducange, le _Dictionnaire_ de l’ancienne langue française
-de La Curne, et celui de Godefroy, donnent du mot piment de nombreux
-exemples tirés de la littérature du moyen âge. Une phrase d’un roman de
-chevalerie montre que, dès le XIIe siècle, on servait dans les repas
-d’apparat, sous le nom de piment, une boisson épicée, suave et
-odoriférante:
-
- Je vos vuel commander
- Que del piument me servez au disner.
-
-(_Raoul de Cambrai_, v. 570)
-
-Cette composition aromatique s’employait même dans les embaumements:
-
-D’après la _Chanson de Roland_, v. 2969, les corps des héros morts à
-Roncevaux «ben sunt lavez de _piment_ et de vin».
-
-On comprend maintenant pourquoi le mot piment s’est appliqué au Poivre
-du Brésil, après son introduction en Europe, et aussi à diverses plantes
-dont l’action est excitante comme la Mélisse (Piment des abeilles), la
-Persicaire (Piment d’eau), le Myrica Galé (Piment royal), etc.
-
-Le Piment de la Jamaïque est fourni par les _Pimenta_, genre de
-Myrtacées, très différents des _Capsicum_. On vendait autrefois le fruit
-condimentaire dans les épiceries sous le nom de Quatre-Epices. Le Piment
-ou Poivre de Cayenne est fourni par le _Capsicum frutescens_, espèce
-presque arborescente, dont le fruit à saveur âcre et brûlante s’emploie
-pulvérisé. Comme les _Pimenta_, le Poivre de Cayenne n’est cultivé que
-sous les tropiques.
-
-
-
-
-PIMPRENELLE
-
-(_Poterium Sanguisorba_ L.)
-
-
-Herbe condimentaire qui a été beaucoup usitée autrefois. On mêlait aux
-salades, principalement aux Laitues, ses jeunes et tendres feuilles au
-goût agréable de Concombre. Elle n’est plus à présent que rarement
-cultivée dans les jardins potagers.
-
-La plante est indigène, vivace et commune dans les prairies sèches.
-C’est le _Sanguisorba_ de Fuchs, le _Pimpinella_ de Dalechamps (XVIe
-siècle). La _Maison rustique_ de Ch. Estienne compte la Pimprenelle
-parmi les bonne fournitures. Un siècle plus tard, La Quintinie tenait
-cette herbe en haute estime au Potager de Versailles.
-
-Le nom de la plante ne se trouve pas chez les écrivains grecs ou latins.
-Il paraît au moyen âge seulement. Le _Glossaire_ de Tours (XIIe siècle)
-dit: «Pipinella, en langue romane, _piprenelle_». On prononça ensuite
-_pimpernelle_, forme ancienne qu’ont gardée les langues anglaise et
-flamande, ainsi que les dialectes provinciaux français. L’anglais dit
-aussi _Burnet_, à cause de la couleur brune des fleurs de la plante.
-
-Le nom de la Pimprenelle est assez souvent cité dans les vieilles
-poésies sous cette forme démodée:
-
- «Herbes agréables à l’œil,
- «Délicatesse bien sucrée
- «De ciboulette et de cerfeüil,
- «De pimpernelle et chicorée»[556].
-
- [556] Dufour, _Divertissements d’amour_ (1667), p. 263.
-
-Par cette description poétique d’une salade, on voit que la forme
-moderne Pimprenelle n’existait pas encore à la fin du XVIIe siècle et
-qu’elle est due à une nouvelle métathèse, c’est-à-dire à une
-transposition de lettres.
-
-Quant au nom lui-même, il peut s’expliquer par une corruption du latin
-_bipinella_, _bipinnula_ (_bipennis_ ou à deux ailes), ce qui s’accorde
-parfaitement avec la disposition des feuilles bipennées de la
-Pimprenelle.
-
-
-
-
-RAIFORT SAUVAGE, CRAN, CRANSON, RAIFORT
-
-(_Cochlearia Armoracia_ L.)
-
-
-Plante potagère peu cultivée en France mais populaire dans les pays du
-Nord, en Angleterre, Allemagne, Alsace surtout. Sa racine, grosse et
-longue, de consistance ferme, est condimentaire. Le Raifort possède au
-plus haut degré les propriétés stimulantes et stomachiques de certaines
-Crucifères; une fois râpée, la racine de Raifort peut remplacer la
-moutarde dont elle a le goût. En Alsace, on considère la plante comme un
-légume, un remède et un apéritif. Le Raifort figure à presque tous les
-repas soit cru, soit cuit, et il est rare qu’un Alsacien méprise ce
-mets[557].
-
- [557] Wagner, Culture du Raifort en Alsace. (_Journal Soc. nat.
- d’Hortic. de Fr._ 1902, p. 803).
-
-Les noms employés en France pour désigner ce végétal indiquent une
-origine étrangère et relativement récente. _Cran de Bretagne_ est dû au
-nom botanique _Armoracia_ imposé à la plante par Linné. Or ce nom n’a
-rien de commun avec l’Armorique, ancien nom de la Bretagne. L’adjectif
-dérivé d’Armorique serait _armoricus, ica_ et non _armoracia_; en outre,
-au dire de tous les botanistes qui ont exploré la région, le _Cochlearia
-Armoracia_ n’existe pas à l’état sauvage en Bretagne. Ce dernier nom
-viendrait d’une plante Crucifère du Pont mentionnée par Pline et qu’il
-appelle _Armoracia_, _Armoracium_ de Columelle, laquelle est plutôt un
-Radis. La description de Pline ne convient pas au Raifort: «Il y a une
-espèce de raphanus sauvage nommée par les Grecs _agrion_, par les
-nations pontiques _armon_, par les Latins _armoracia_; elle a beaucoup
-de feuilles et peu de racines». Et Pline ne parle pas de la saveur
-piquante qui caractérise le Raifort. D’autre part, le Raifort n’existe
-en Grèce ni sauvage ni cultivé. C’est aussi une plante peu connue en
-Italie où ses noms ne dérivent pas de l’_Armoracia_ latin. En
-Angleterre, le botaniste Watson regarde le Cran comme introduit. On le
-rencontre çà et là en divers endroits; mais une plante vivace qui
-repullule si aisément par le moindre tronçon de racine peut paraître
-indigène dans des lieux où elle n’est que naturalisée.
-
-Alphonse de Candolle a exposé d’excellents arguments tirés de la
-géographie botanique et de la linguistique qui démontrent que le pays
-d’origine du Cran n’est pas l’Ouest ni le Midi de l’Europe.
-
-«Le _Cochlearia Armoracia_, dit-il, est une plante de l’Europe tempérée,
-_orientale_ principalement. Elle est répandue de la Finlande à Astrakhan
-et au désert de Cuman, Grisebach l’indique aussi dans plusieurs
-localités de la Turquie d’Europe. Plus on avance vers l’Ouest de
-l’Europe, moins les auteurs de Flores paraissent certains de la qualité
-indigène, plus les localités sont éparses et suspectes. L’espèce est
-plus rare en Norwège qu’en Suède, et dans les îles Britanniques plus
-qu’en Hollande, où l’on ne soupçonne pas une origine étrangère.
-
-«Les noms de l’espèce confirment une habitation primitive à l’Est plutôt
-qu’à l’Ouest de l’Europe; ainsi le nom _Chren_, en russe, se retrouve
-dans toutes les langues slaves. Il s’est introduit dans quelques
-dialectes allemands, par exemple autour de Vienne, ou bien il a persisté
-dans ce pays, malgré la superposition de la langue allemande. Nous lui
-devons aussi le mot français _Cran_ ou _Cranson_. Le mot usité en
-Allemagne _Merretig_, et en Hollande _Meerradys_, d’où le dialecte de la
-Suisse romande a tiré le mot _Méridi_ ou _Mérédi_, signifie radis de mer
-et n’a pas quelque chose de primitif comme le mot _Chren_. Il résulte
-probablement de ce que l’espèce réussit près de la mer, circonstance
-commune avec beaucoup de Crucifères. Le nom suédois _Pepparrot_ peut
-faire penser que l’espèce est plus récente en Suède que l’introduction
-du poivre dans le commerce du Nord de l’Europe. Toutefois ce nom
-pourrait avoir succédé à un nom plus ancien demeuré inconnu. Le nom
-anglais _Horse radish_ (radis de cheval) n’est pas d’une nature
-originale, qui puisse faire croire à l’existence de l’espèce dans le
-pays avant la domination anglo-saxonne. Il veut dire radis très fort.
-Dans la France occidentale, le nom de _Raifort_, qui est le plus usité,
-signifie simplement racine forte. On disait autrefois en France
-_Moutarde des Allemands_, _Moutarde des Capucins_, ce qui montre une
-origine étrangère et peu ancienne. Au contraire, le mot _Chren_ de
-toutes les langues slaves, mot qui a pénétré dans quelques dialectes
-allemands et français sous la forme de _Kreen_ et _Cran_ ou _Cranson_,
-est bien d’une nature primitive, montrant l’antiquité de l’espèce dans
-l’Europe orientale tempérée. Il est donc infiniment probable que la
-culture a propagé et naturalisé la plante de l’Est à l’Ouest depuis
-environ un millier d’années[558]».
-
- [558] _Géographie botanique raisonnée_, p. 654.
-
-En effet, nous ne voyons pas le Raifort, ni dans la liste des plantes du
-capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, ni dans les herbollaires du XVe
-siècle. Ruellius (1536) indique sa culture en Italie sous le nom
-_Armoracia_. D’après Fuchs, c’était au XVIe siècle une plante
-condimentaire en Germanie[559], ce qui est confirmé par Camerarius,
-lequel, parlant du _Raphanus rusticanus montanus_ qui s’appelle en
-Allemagne Kren, en France Raifort sauvage, dit que les Allemands, les
-Hongrois et les Polonais assaisonnent leurs aliments avec sa
-racine[560]. Dalechamps (1587), qui établit aussi sa culture dans
-l’Europe orientale, ne la mentionne pas en France. En Angleterre,
-Gerarde, en 1597, note la plante comme étant dans les jardins. Rauwolf,
-en 1573, l’avait observée cultivée à Alep, dans son voyage en Orient.
-
- [559] _Hist. pl._ (1542), p. 660.
-
- [560] _Epitome_ (1586), p. 225.
-
-Le _Dictionnaire_ étymologique de Hatzfeld et Darmesteter dit que le mot
-_Cran_ a été introduit dans la langue française au XVIIIe siècle, de
-l’allemand moderne. Nous avons relevé ce mot dans un compte de dépenses
-du XVIe siècle: Etats journaliers de la dépense de l’hôtel de l’empereur
-Charles-Quint, années 1530-1533: «Cabus, Porées, Epinards, Oignons,
-Pois, Fèves, Cran, Naveaulx, etc.»[561].
-
- [561] _Arch. Nord_, série B. 3477.
-
-Le Raifort est beaucoup cultivé en Bavière (Franconie). Une bonne partie
-du Raifort qui se consomme en France provient de la région franconienne.
-
-
-
-
-Plantes potagères abandonnées
-
-
-Après avoir servi aux usages culinaires pendant plusieurs siècles,
-certaines plantes potagères sont aujourd’hui plus ou moins délaissées,
-voire même complètement abandonnées. On ne rencontre plus, par exemple,
-dans les jardins modernes, le Chervis, le Maceron, la Livèche,
-l’Anserine Bon-Henri, la Patience et quelques autres légumes tombés en
-défaveur seulement vers le XVIIe ou le XVIIIe siècle. Quelle cuisinière
-connaît, de nos jours, la Rue, la Sauge, la Marjolaine, le Baume-Coq, la
-Trippe-Madame, la Roquette, la Corne-de-Cerf, fournitures très employées
-autrefois pour assaisonner les mets et les salades?
-
-Pour expliquer cet abandon, on ne saurait ici accuser les caprices de la
-mode. Il faudrait plutôt en rechercher les causes dans les progrès de
-l’Horticulture. C’est l’introduction du Céleri, au XVIe siècle, qui a
-fait disparaître des jardins le Maceron et la Livèche, ses anciens
-succédanés. L’Oseille a remplacé, pour les potages aux herbes, les
-feuilles du Souci, de la Bourrache et de la Buglosse. Quant à ces
-nombreuses plantes aromatiques destinées aux assaisonnements et devenues
-introuvables à l’heure présente dans nos cultures, leur disparition
-tient tout simplement à ce qu’on n’aime plus autant la cuisine très
-épicée dont se délectaient nos arrière-grands-pères.
-
-La perte de quelques herbes potagères a été largement compensée par
-d’autres introductions. Une disparition est toutefois regrettable: celle
-du Chervis. Nous en avons parlé au chapitre des légumes-racines. Qui
-sait si nous ne verrons pas, tôt ou tard, un revirement s’opérer en sa
-faveur?
-
- * * * * *
-
-Les Anciens n’ont pas cultivé le Céleri, et pourtant ils employaient
-l’Ache, qui est le Céleri à l’état sauvage, comme plante funéraire. Ils
-remplaçaient ce légume par une autre Ombellifère voisine, le Maceron
-(_Smyrnium Olusatrum_ L.) c’est-à-dire légume noir, à cause de la
-couleur foncée du beau feuillage très découpé de cette plante presque
-ornementale. Le Maceron ou grande Ache est indigène dans les pâturages
-humides des contrées méridionales de l’Europe. En France, on le trouve
-en quelques endroits dans l’Ouest sur les rivages maritimes. On le voit
-aussi subspontané autour des vieux châteaux et anciens monastères. C’est
-une plante bisannuelle, à racine grosse et blanche, à odeur forte. La
-saveur se rapproche de celle du Persil.
-
-Cette plante est aujourd’hui complètement abandonnée après quinze
-siècles et plus de culture générale. Il est facile de suivre son
-histoire, peu de plantes ayant été plus répandues dans les anciens
-jardins. Théophraste, chez les Grecs, la connaissait sous le nom
-d’_Ipposelinum_ (_Hipposelinum_ est le nom correct de Dioscoride et de
-Galien).
-
-Au commencement de l’ère chrétienne, Dioscoride, médecin grec, dit qu’on
-en mangeait la racine ou les feuilles à volonté. Pline et Columelle
-décrivent sa culture. Apicius donne une recette pour sa préparation
-culinaire. Dans le haut moyen âge c’était un légume ordinaire, puisqu’il
-figure dans le capitulaire _de Villis_, de Charlemagne. Son nom Maceron,
-d’origine inconnue, vient d’Italie, où l’on appréciait beaucoup le
-_Macerone_. On le voit largement cultivé en Angleterre, d’après Pena et
-Lobel (1570). Au XVIIe siècle, on l’appelait souvent Persil de Macédoine
-(en anglais _Alexander_). Parkinson (1629) dit qu’on mange les sommités
-et les racines crues ou bouillies avec huile et vinaigre. La Quintinie
-(1690) ne se servait plus du Maceron qu’en guise de fourniture de
-salade, après l’avoir fait blanchir. De Combles cite encore le Maceron
-en 1749, mais il a dû disparaître des jardins vers le XVIIe siècle.
-
-La plante a néanmoins quelques qualités culinaires. On peut consommer la
-racine, comme celle du Céleri-Rave, après l’avoir conservée à la cave,
-dans le sable, durant l’hiver, pour l’attendrir.
-
- * * * * *
-
-La Livèche, plante médicinale très en vogue au moyen âge, a été aussi
-cultivée pour les mêmes usages culinaires que le Maceron. On l’appelle
-aussi Ache de montagne. C’est une Ombellifère à odeur fortement
-aromatique.
-
- * * * * *
-
-Les Romains ont admis dans leurs potagers la Mauve commune. Ils
-faisaient grand cas des jeunes pousses et des sommités bouillies et
-assaisonnées avec du sel, de l’huile et du vinaigre. Dans le Midi, on
-fait encore entrer la Mauve dans les _brèdes_, sorte de pot-pourri
-composé de légumes. La plante est nourrissante, car les Malvacées
-contiennent un mucilage azoté nutritif. La Mauve est en outre laxative
-par son suc émollient.
-
- * * * * *
-
-On ignore aujourd’hui que le Souci, la Bourrache et la Buglosse ont été
-herbes potagères. Les feuilles, jeunes et tendres, s’employaient dans
-les soupes maigres et bouillons rafraîchissants, comme notre Oseille.
-
- * * * * *
-
-L’Ansérine Bon-Henri ou Epinard sauvage est une Chénopodée vivace
-indigène qui a été cultivée comme plante alimentaire. Cette herbe est
-commune au voisinage des habitations; on l’appelle encore _Sarron_,
-_Serron_, _Toute-bonne_, à cause de ses propriétés antiscorbutiques. Par
-ses feuilles hastées, triangulaires, le Bon-Henri ressemble assez à
-l’Epinard; il peut servir aux mêmes usages, mais il est inférieur en
-qualité.
-
- * * * * *
-
-La Patience, Parelle, Epinard perpétuel ou Dogue, Polygonée vivace,
-originaire de la Turquie d’Europe et de la Perse, a été beaucoup
-cultivée comme herbe potagère et on l’utilise encore dans les provinces.
-Au XVIIIe siècle, on la voyait dans tous les jardins. Cette plante est
-très voisine de l’Oseille, mais ses feuilles sont moins acides. Les
-Grecs et les Romains ont employé la Patience sous le nom de _Lapathon_
-ou _Lapathum_. Fraas conjecture que le _Rumex sativus_ de Pline est
-aussi la Patience. Le nom de la plante Patience n’a aucun rapport de
-sens avec le sentiment qui consiste à souffrir: latin _pati_,
-_patientia_; mais sa forme primitive a certainement subi des
-modifications qui l’ont peu à peu identifié avec ce dernier. Nous
-trouvons dans Varron et Isidore de Séville la variante _Lapathium_.
-C’est cette forme qui, scindée en deux parties: _La_ et _pathium_
-conduisit apparemment au français la (article) et Patience
-(substantif)[562].
-
- [562] Communication obligeamment fournie par M. J.-A. Leriche.
-
- * * * * *
-
-Le Fenouil officinal, qui exhale une suave odeur anisée, a été très
-usité dans la cuisine au moyen âge, dans le Nord de l’Europe surtout.
-
-La plante était cultivée autant pour ses usages condimentaires que
-médicinaux. A ce dernier point de vue, les fruits aromatiques du Fenouil
-faisaient partie des quatre _semences chaudes_ de l’ancienne médecine.
-On enveloppait de Fenouil vert les poissons frits, afin de les imprégner
-de son agréable odeur. Il y a un témoignage de la grande extension de la
-culture ancienne de cette plante et des autres que nous mentionnons ici:
-on les rencontre presque toujours, à l’état subspontané, près des ruines
-de vieux châteaux ou d’anciens monastères. Combien de fois avons-nous
-trouvé, dans le voisinage des ruines, avec le Fenouil commun, la
-Mélisse, l’Hysope, la Rue, la Livèche, l’Epurge, la Podagraire et autres
-plantes conservées des cultures du moyen âge!
-
- * * * * *
-
-Il est une catégorie de plantes potagères de second ordre, celles
-destinées aux assaisonnements, qui a eu une grande importance dans les
-anciens jardins, la cuisine très épicée ayant été de mode depuis
-l’époque romaine jusqu’au XVIe siècle.
-
-Pour assaisonner les mets, on a cultivé les plantes suivantes:
-
- * * * * *
-
-La Rue (_Ruta graveolens_ L.), petit sous-arbrisseau à feuilles
-persistantes, d’une odeur forte et désagréable. C’est une plante
-vénéneuse. Sans doute devait-on l’employer avec modération et d’ailleurs
-la cuisson peut atténuer, dans une certaine mesure, ses effets
-dangereux. Chez les Romains, la Rue était le condiment nécessaire du
-_moretum_, ce plat national du paysan, fait avec de l’Ail, de l’Oignon,
-de l’Ache, de la Rue et du fromage broyés dans un mortier. L’usage de
-cette plante à odeur nauséabonde était général, comme on le voit par
-maints exemples: Cornelius Cethegus, ayant été élu consul l’an de Rome
-420, fit au peuple des largesses de vin aromatisé avec de la Rue. Le
-poète Martial, invitant à dîner son ami Julius Cerealis, lui promet un
-mets assaisonné de Rue: «Il y aura, dit-il, la laitue qui tient le
-ventre libre, avec les filets qui se détachent des poireaux, enfin une
-tranche de thon où les feuilles de la rue ne seront pas oubliées».
-
- * * * * *
-
-Les Romains faisaient aussi grand cas de l’Aunée (_Inula Helenium_ L.),
-Composée vivace indigène, à racines charnues fort âcres et amères. Comme
-la culture n’enlève pas à la Grande Aunée sa saveur désagréable, il y a
-lieu de croire que la racine de la plante n’a été usitée que comme
-condiment ou médicament. Pline dit qu’on l’accommodait de diverses
-manières pour en vaincre l’âcreté: bouillie, confite dans du miel,
-etc.[563] Julie, fille d’Auguste, affligée d’une maladie d’estomac, en
-mangeait tous les jours, l’Aunée passant pour salutaire dans ce cas
-pathologique. La médecine empirique du temps n’avait pas trop fait
-fausse route: c’est en effet un amer aromatique, tonique de l’estomac,
-comme la Gentiane. Au moyen âge, l’Ecole de médecine de Salerne a
-beaucoup vanté l’Aunée sous le nom d’_Enula Campana_.
-
- [563] _Hist. nat._ l. XXIX, 29.
-
- * * * * *
-
-Une foule de Labiées aromatiques, qui rentrent aujourd’hui plutôt dans
-la matière médicale, ont été plantes culinaires. On a cultivé pour
-assaisonnements dans les anciens jardins, la Sauge officinale, la
-Sclarée ou Toute-bonne, les Menthes, la Mélisse, l’Hysope, la
-Marjolaine, la Cataire, toutes plantes employées dans les mets après
-avoir été séchées et pulvérisées, afin d’économiser les épices vraies
-qui étaient d’un prix inabordable pour les bourses petites et moyennes.
-
-L’Ecole de médecine de Salerne a consacré les vertus de la Sauge par un
-dicton peut-être un peu hyperbolique: _Cur moriatur homo cui salvia
-crescit in horto?_ «Comment pourrait-il mourir celui qui possède la
-Sauge dans son jardin?»
-
- * * * * *
-
-Peu de plantes ont été plus populaires que la Marjolaine et, si la
-plante n’est plus culinaire, son nom est encore poétiquement connu.
-Toutes les Menthes étaient autrefois employées dans la cuisine, surtout
-la Menthe Pouliot. Chez les Juifs, la Menthe payait la dîme comme
-l’Aneth et le Cumin et l’on voit par l’Evangile que les Pharisiens
-payaient cette petite dîme avec ostentation.
-
-Le Coq des jardins (_Balsamita suaveolens_), Balsamite, Baume-Coq,
-Menthe-Coq, Composée vivace, originaire des Alpes, à feuilles dentées en
-scie, fortement aromatiques, s’est beaucoup mis dans les sauces. La
-Quintinie en faisait encore blanchir pour la table du roi, comme
-fourniture de salade. Le mot Coq est une corruption de _Cost_, la plante
-ayant été nommée par les herboristes _Costus hortensis_, par analogie
-avec le _Costus arabicus_, plante indienne qui fournissait des aromates.
-
-La Tanaisie elle-même a joué un rôle culinaire.
-
- * * * * *
-
-La Nigelle de Damas, Nielle ou Toute-épice, jolie Renonculacée, a fourni
-longtemps un condiment estimé pour ses graines carminatives, chaudes et
-aromatiques. Les semences de la Nigelle remplaçaient le Poivre, les
-clous de Girofle et la Noix de Muscade. Les Orientaux en ont conservé
-l’usage. C’est le _Gith_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne, mot
-dérivé de l’hébreu _Gesah_. La plante est citée dans la Bible. _Nigella_
-est une allusion à la couleur noire des graines.
-
- * * * * *
-
-Pour assaisonner les salades, on a cultivé quelques plantes
-condimentaires sans usage aujourd’hui: le Plantain Corne-de-Cerf
-(_Plantago Coronopus_ L.), plante annuelle commune dans les lieux
-sablonneux. Les feuilles sont longues, étroites et découpées comme de
-petits bois de cerf, d’un goût astringent assez agréable.
-
- * * * * *
-
-La Trippe-Madame (_Sedum album_ L.), est une petite herbe indigène, à
-feuilles cylindriques très succulentes. La plante est astringente, âcre
-et caustique; elle est très commune sur les vieux murs, sur les toits de
-chaume, dans les lieux secs; néanmoins, comme le Plantain Corne-de-Cerf,
-on en semait beaucoup sur couche au XVIIe siècle, pour agrémenter les
-salades. Souvent le nom est orthographié Trique-Madame, mais la vraie
-leçon est Trippe-Madame. Ce nom grotesque peut s’expliquer par le vieux
-français _trippe_, sorte de danse; tripper, danser en trépignant,
-probablement en raison des propriétés excitantes de la plante.
-
- * * * * *
-
-La Roquette (_Eruca sativa_ L.), herbe Crucifère annuelle ou
-bisannuelle, d’une odeur forte et désagréable, a joui d’une grande
-faveur. Chez les Romains, c’était l’unique assaisonnement des Laitues,
-du Pourpier, des Endives. Columelle et Martial ont chanté les propriétés
-stimulantes qu’on attribuait à la Roquette. Le Midi de la France et
-l’Italie, qui aiment les plantes condimentaires à forte saveur, font
-toujours entrer la Roquette dans les salades. Nous n’aurions garde
-d’oublier la Sanemonde (_Geum urbanum_ L.), herbe Rosacée indigène qu’on
-appelle aujourd’hui Benoite, et dont on mêlait aussi les jeunes feuilles
-aux salades.
-
- * * * * *
-
-Le Cerfeuil musqué (_Myrrhis odorata_), inusité maintenant, a été en
-vogue au XVIe et au XVIIe siècle. C’est l’Alexandre Myrrhis de Cl.
-Mollet, le _Cerefolium majus_ de Parkinson.
-
- * * * * *
-
-Comme succédanés du Cresson ont été cultivées, avec la grande Passerage,
-d’autres Crucifères très vulgaires, possédant à peu près la même saveur:
-le Cresson des prés (_Cardamine pratensis_ L.), et le Vélar ou Barbarée
-précoce (_Erysimum præcox_ L.).
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
- Ail 151
- Ananas 323
- Anserine Bon-Henri 397
- Arroche 77
- Artichaut 13
- Asperge 3
- Aubergine 329
- Aunée 399
-
- Barbe de Capucin 111
- Baselle 78
- Batate 239
- Bette 94
- Betterave potagère 173
- Blète 79
-
- Cardon 13
- Carotte 180
- Céleri 23
- Céleri-Rave 32
- Cerfeuil 377
- Cerfeuil bulbeux 189
- Cerfeuil de Prescott 195
- Champignon de couche 35
- Chervis 196
- Chicorée Endive 107
- Chicorée sauvage 111
- Chou 41
- Chou de Bruxelles 48
- Chou de Chine 68
- Chou-fleur 54
- Chou-marin 59
- Ciboule 156
- Ciboulette 156
- Claytone perfoliée 80
- Concombre 333
- Coq des jardins 400
- Courges 340
- Crambé 59
- Cran de Bretagne 391
- Cresson alénois 379
- Cresson de fontaine 121
- Crosne du Japon 231
-
- Echalote 159
- Endive de Bruxelles 116
- Epinard 81
- Estragon 381
-
- Fenouil doux 64
- Fenouil officinal 398
- Fève 295
- Fraisier 347
-
- Haricot 301
- Hélianti 234
-
- Igname de Chine 235
-
- Laitue 127
- Lentille 310
- Livèche 397
-
- Maceron 396
- Mâche 136
- Melon 361
- Melongène 329
-
- Navet 199
- Nigelle de Damas 400
-
- Oignon 161
- Oseille 88
- Ovidius 65
- Oxalide 92
-
- Panais 210
- Patate douce 239
- Patience 397
- Persil 383
- Persil de Hambourg 212
- Pé-tsaï 68
- Piment annuel 385
- Pimprenelle 390
- Pissenlit 141
- Plantain Corne-de-Cerf 401
- Poireau 167
- Poirée 94
- Pois 314
- Pomme de terre 243
- Pourpier 99
-
- Quinoa 102
-
- Radis 214
- Raifort 391
- Raiponce 147
- Rhubarbe 71
- Roquette 401
- Rue 399
-
- Salsifis 222
- Scolyme 223
- Scorsonère d’Espagne 227
-
- Tétragone 103
- Tomate 370
- Topinambour 286
- Trippe-Madame 401
-
- Witloof 116
-
-
-Vannes.--Imp. LAFOLYE Frères.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***
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-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire des légumes, by Georges Gibault</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire des légumes</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Georges Gibault</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 12, 2021 [eBook #66715]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***</div>
-<h1>HISTOIRE<br />
-<span class="xsmall">DES</span><br />
-LÉGUMES</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="large">M. <span class="sc">Georges</span> GIBAULT</span><br />
-<span class="xsmall">BIBLIOTHÉCAIRE<br />
-DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE D’HORTICULTURE DE FRANCE</span></p>
-
-<p class="c i">Ouvrage honoré d’une <span class="sc">Médaille d’or</span>
-de la Société nationale d’Horticulture de France.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE HORTICOLE<br />
-84<sup>BIS</sup>, <span class="small">RUE DE GRENELLE</span></p>
-
-<p class="c">1912</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AVANT-PROPOS</h2>
-
-
-<p>On connaît maintenant la patrie primitive de presque
-toutes les plantes cultivées. Les botanistes ont retrouvé,
-à l’état spontané, c’est-à-dire sauvage, le plus grand nombre
-des espèces végétales utiles à l’homme. Mais, depuis le point
-initial de leur mise en culture jusqu’au moment présent,
-combien d’étapes parcourues dont le souvenir est à jamais
-perdu ! On aurait désiré pouvoir les suivre dans leurs migrations
-chez les différents peuples, voir leurs transformations
-successives sous l’influence du changement de milieu,
-assister à la naissance des variétés de plus en plus améliorées
-par l’effet de la sélection naturelle ou par la main
-intelligente de l’homme. Une telle histoire complète des
-végétaux cultivés, si elle était possible, serait en même
-temps une véritable histoire de la civilisation.</p>
-
-<p>Malheureusement, notre curiosité sur ce point ne sera
-jamais entièrement satisfaite. L’archéologie, qui permet à
-l’historien de reconstituer une époque avec les restes matériels
-échappés à la destruction, ne peut être, dans le cas
-présent, que d’un faible secours.</p>
-
-<p>Ici, on le comprend, tout a disparu. Les documents archéologiques
-se bornent aux fruits, graines et fragments de
-plantes trouvés dans les tombeaux de l’Ancienne Egypte,
-débris végétaux des cités lacustres de la Suisse, de la Savoie
-et de la Lombardie, peintures et autres représentations figurées
-sur les monuments et certains manuscrits. Nous devons
-nous contenter surtout des précieuses mais trop rares indications
-éparses dans les œuvres littéraires des temps passés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous nous sommes proposé de réunir et d’étudier ces
-renseignements en limitant nos recherches aux plantes potagères
-cultivées sous les climats tempérés européens.
-Des <i>Essais</i> que nous avons publiés jadis sur l’histoire de
-quelques légumes dans plusieurs publications horticoles
-comme le <i>Moniteur d’Horticulture</i>, la <i>Revue horticole</i>, le
-<i>Petit Jardin</i>, la <i>Revue d’Horticulture pratique</i>, ont été favorablement
-accueillis. Ce sont ces études, plus développées,
-et étendues à toutes les plantes potagères de nos jardins,
-que nous présentons aujourd’hui au public. Les plantes sont
-rangées par catégories et classées selon l’ordre alphabétique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="i">Le présent ouvrage a été honoré d’une médaille d’or par
-la Société nationale d’Horticulture de France sur le rapport
-de <span class="sc">M. Philippe L. de Vilmorin</span>, qui nous a très aimablement
-autorisé à le reproduire ci-dessous :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Si la métaphore n’était pas si osée, je dirais qu’un rapport
-sur le livre de M. Gibault peut s’écrire « les yeux fermés ».
-Pour qui connaît l’auteur, son érudition profonde, sa documentation
-précise et sa méthode consciencieuse de travail,
-aucun doute ne peut exister sur la valeur intrinsèque de
-l’ouvrage. Pour qui a lu les <i>Monographies</i> de divers légumes,
-publiées par le bibliothécaire de la Société nationale d’Horticulture,
-dans les journaux horticoles, et qui forment pour
-ainsi dire l’avant-garde de l’œuvre complète où sont enrégimentées
-toutes les plantes potagères usuelles, il est certain
-que M. Gibault sait donner à une étude, en apparence aride
-et technique, une tournure littéraire et un charme captivant.
-Puisque je vais conclure en demandant que le manuscrit soit
-renvoyé à la commission des récompenses, il m’est sans
-doute permis de dire le bien que j’en pense, et d’estimer
-que l’ouvrage de M. Gibault peut sur bien des points être
-comparé à celui d’Alphonse de Candolle, sur l’« origine des
-plantes cultivées ».</p>
-
-<p>Privilégié, puisque j’ai été chargé de ce rapport, j’ai pu
-avant beaucoup d’autres lire cette suite de monographies
-qui sont autant de « nouvelles » reliées entre elles par
-l’intérêt commun du potager. L’auteur a trouvé le moyen
-d’éviter l’énumération sèche, les citations fatigantes et le
-didactisme absolu, sans tomber dans le développement littéraire
-et vague et la phraséologie superflue. Chacun de ses
-chapitres est un petit roman étudié, précis, par moment
-presque palpitant, comme si celui qui les a écrits avait vécu
-dans l’intimité des plantes dont il parle, et que celles-ci lui
-aient spontanément apporté leurs impressions et indiqué
-les sources historiques à consulter. C’est un tout, c’est une
-suite, et avec M. Gibault nous nous intéressons à l’histoire
-des légumes comme à celle d’êtres pensant et agissant. Il
-est donc certain qu’elle sera appréciée de ceux — et de celles — mêmes
-qui ne sont pas professionnellement ou théoriquement
-initiés à l’étude des plantes et leur origine.</p>
-
-<p>Et pour ceux qui observent journellement l’évolution des
-êtres vivants, que ce soit au point de vue pratique ou au
-point de vue purement scientifique, le livre de M. Gibault
-sera d’une lecture non moins attrayante, et en même temps
-d’une utilité immédiate. Il leur apportera des documents
-précis, indiscutables, pris aux meilleures sources, sur les
-modifications qu’ont subies un grand nombre de plantes au
-cours des temps historiques.</p>
-
-<p>Nous verrons, par exemple, comment l’Asperge et le
-Céleri ont peu varié depuis l’état sauvage, leurs qualités
-potagères provenant des conditions auxquelles ils sont
-soumis, tandis que le Chou est d’un polymorphisme
-déconcertant et héréditaire.</p>
-
-<p>Il est inutile d’insister sur l’importance de telles constatations,
-ni surtout sur celle des conclusions qu’on en peut
-déduire. Si le problème de l’influence de la culture sur la
-variation est de nouveau posé, nous aurons des documents
-sérieux pour le résoudre.</p>
-
-<p>Au point de vue historique, M. Gibault, qui n’a négligé
-aucune source de documentation, précise beaucoup de faits
-et réduit nombre de légendes à leur juste valeur. Avec une
-grande impartialité, parfois, comme pour la Pomme de terre,
-à l’encontre des opinions généralement admises, il cherche
-à faire la lumière, et il la fait. Dans le champ un peu épineux
-qu’il a moissonné, il restera peu à glaner pour ceux qui, après
-lui, s’occuperont de l’histoire des légumes. Tout ce qui peut
-intéresser cette histoire est englobé dans son livre : fossiles,
-végétaux des cités lacustres ou des tombes antiques ; preuves
-ou probabilités tirées de l’étymologie sanscrite, grecque,
-arabe ou gothique — herbiers anciens — allusions, citations,
-descriptions des anciens auteurs, naturalistes, historiens,
-géographes, littérateurs et même poètes — et des économistes
-en ce qui concerne la valeur vénale ou le prix de
-revient des denrées alimentaires — dans tous les temps et
-dans tous les pays ; iconographie, renseignements tirés des
-journaux horticoles, depuis qu’ils existent et des catalogues
-des horticulteurs, depuis qu’il en paraît… tout est réuni,
-analysé, classé, interprété et présenté au public sous une
-forme aussi substantielle qu’agréable.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES DIVISIONS<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Cette nomenclature n’est point rigoureusement scientifique :
-elle a été envisagée seulement au point de vue
-alimentaire et établie en ne considérant que la partie comestible
-de la plante.</i></p>
-</div>
-
-<ul>
-<li><a href="#ch1">LÉGUMES PROPREMENT DITS</a></li>
-<li><a href="#ch2">HERBAGES LÉGUMIERS</a></li>
-<li><a href="#ch3">LÉGUMES-SALADES</a></li>
-<li><a href="#ch4">PLANTES BULBEUSES</a></li>
-<li><a href="#ch5">LÉGUMES-RACINES</a></li>
-<li><a href="#ch6">PLANTES TUBERCULEUSES OU RHIZOMATEUSES</a></li>
-<li><a href="#ch7">LÉGUMINEUSES</a></li>
-<li><a href="#ch8">FRUITS LÉGUMIERS</a></li>
-<li><a href="#ch9">PLANTES CONDIMENTAIRES</a></li>
-<li><a href="#ch10">PLANTES POTAGÈRES ABANDONNÉES</a></li>
-</ul>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">HISTOIRE DES LÉGUMES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">Légumes proprement dits</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg1">ASPERGE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Asparagus officinalis</i> L.)</p>
-
-
-<p>En quelques contrées on recherche, pour la table, les jeunes
-pousses de certaines plantes cueillies au moment où elles sortent
-de terre naturellement étiolées, tendres et sans trop d’amertume :
-celles des Asperges sauvages, du Houblon, de l’Ornithogale
-(<i lang="la" xml:lang="la">Ornithogalum pyrenaicum</i>), de l’Orobanche (<i lang="la" xml:lang="la">Orobanche cruenta</i>),
-du Fragon épineux (<i lang="la" xml:lang="la">Ruscus aculeatus</i>), du Tamier (<i lang="la" xml:lang="la">Tamus
-communis</i>), de la Bryone, etc. ; mais, tandis que l’on se contente
-de récolter ces espèces indigènes dans les champs ou le
-long des haies, l’Asperge a obtenu les honneurs de la culture
-potagère. Ce que l’on appelle vulgairement une Asperge n’est
-donc, à proprement parler, qu’un « turion » c’est-à-dire une
-jeune pousse d’Asperge non ramifiée, seule partie de la plante
-susceptible de servir d’aliment.</p>
-
-<p>L’Asperge est le type de la famille des Asparaginées qui
-comprend plusieurs espèces du genre <i lang="la" xml:lang="la">Asparagus</i>, plantes vivaces
-à tige ligneuse ou semi-ligneuse, d’un aspect fort gracieux.
-Plusieurs sont alimentaires à l’état jeune. L’Asperge à menues
-feuilles (<i lang="la" xml:lang="la">Asparagus tenuifolius</i> L.) des lieux boisés ou montagneux
-de l’Europe, l’Asperge à feuilles aiguës (<i lang="la" xml:lang="la">A. acutifolius</i>
-L.) de l’Europe méridionale et de l’Afrique septentrionale,
-récoltées à l’état sauvage, sont admises même sur les bonnes
-tables en Italie, en Espagne, en Algérie, bien que leurs turions
-soient très grêles, verts et moins savoureux que ceux de l’Asperge
-cultivée.</p>
-
-<p>Ces Asperges botaniques n’ont aucune part dans la paternité
-de l’Asperge de nos jardins laquelle descend d’une autre
-espèce indigène : l’Asperge officinale (<i lang="la" xml:lang="la">Asparagus officinalis</i> L.)
-qui se plaît particulièrement dans les terrains sablonneux et
-incultes. On la trouve, en France, sur les bords et dans les
-îlots du Rhône et de la Loire ; elle existe spontanément en
-Pologne, en Angleterre, en Suède, sur les rives du Volga et
-jusqu’en Sibérie.</p>
-
-<p>La culture de l’Asperge est ancienne ; elle date de plus de
-2000 ans.</p>
-
-<p>Les anciens Egyptiens l’ont peut-être cultivée. En tout cas
-les égyptologues ont cru reconnaître l’Asperge dans plusieurs
-représentations, bas-reliefs ou peintures. M. V. Loret dit que
-les Asperges sont figurées sur les monuments égyptiens sous
-la forme de corps droits, assez minces et allongés, coupés
-carrément à une extrémité et arrondis à l’autre, peints en
-vert clair et ordinairement attachés en bottes au moyen de
-deux ou trois liens. On trouve ces représentations dès l’époque
-des dynasties memphites (3000 ans avant Jésus-Christ).
-M. Loret ne connaît pas de textes hiéroglyphiques représentant
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Asparagus officinalis</i>. Dans les lexiques copto-arabes, le
-nom de l’Asperge est <i>Krikonalia</i> ou simplement <i>Alia</i>. C’est
-là, sans doute, l’ancien nom égyptien<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd. n<sup>o</sup> 48.</p>
-</div>
-<p>Les Grecs récoltaient les turions d’une Asperge sauvage,
-l’A. <i lang="la" xml:lang="la">acutifolius</i>, grande espèce ligneuse, à feuilles persistantes
-épineuses. Ils semblent avoir connu l’Asperge officinale
-sans faire aucun essai de culture de cette plante qui
-était peut-être pour eux plus médicinale qu’alimentaire.</p>
-
-<p>Le nom de l’Asperge vient des Grecs. Théophraste (300 avant
-Jésus-Christ) parle d’une plante nommée <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Asparagos</i> d’où
-est venu le latin <i lang="la" xml:lang="la">Asparagus</i> et le français Asperge. Les Athéniens,
-paraît-il, prononçaient <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Aspharagos</i> ou <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Phaspharagos</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.
-Avant de désigner exclusivement le plus délicat de tous les
-légumes, le mot Asperge avait le sens plus général de jeune
-pousse tendre d’un végétal quelconque. Les Grecs, dit le médecin
-Galien, appellent Asperges presque tous les jets tendres
-des herbes potagères comme ceux des Choux, des Laitues, des
-Bettes, des Mauves, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Athénée, <i>Deipn.</i> l. <small>II</small>.</p>
-</div>
-<p>Chez les Romains, les jeunes bourgeons comestibles du
-Fragon épineux vendus sur les marchés portaient aussi le
-nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Asparagi</i>.</p>
-
-<p>L’étymologie de l’Asperge tirée du mot <i lang="la" xml:lang="la">asperitas</i> est donc
-inacceptable. Il est vrai que plusieurs espèces d’Asperges
-sauvages ont les tiges épineuses. C’est pourquoi Nonnius dit :
-« <i lang="la" xml:lang="la">Asparagus ab asperitate dicitur</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De re cibaria</i>, cap. 16. éd. 1645.</p>
-</div>
-<p>Les exemples anciens du mot Asperge, pris dans la littérature
-française des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, offrent de nombreuses
-variantes orthographiques. La forme primitive est le plus
-souvent <i>Esperge</i> ou <i>Esparge</i>. On trouve aussi <i>Asperague</i>, <i>Anasperague</i>
-(Grant Herbier, n<sup>o</sup> 453), <i>Sperage</i> (Jardin de santé),
-<i>Spergue</i>, <i>Sparage</i> ; ces dernières formes se rapprochent de l’allemand
-moderne <i lang="de" xml:lang="de">Spargel</i>. Rabelais et Matthiole font « esperge »
-du genre masculin comme l’<i lang="la" xml:lang="la">Asparagus</i> latin.</p>
-
-<p>Vers l’an 200 avant notre ère, Caton, dans son ouvrage sur
-l’économie rurale, enseigne très clairement la manière de
-cultiver l’Asperge<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica</i>, c. 161.</p>
-</div>
-<p>Le vieux Romain recommande de propager ce végétal par
-semis, de transplanter les griffes — les jardiniers d’alors
-appelaient la racine enchevêtrée de l’Asperge <i lang="la" xml:lang="la">spongia</i>,
-éponge — dans de petites fosses. Jusqu’au milieu du siècle
-dernier, moment où les asparagiculteurs d’Argenteuil imaginèrent
-la culture en taupinière ou sur butte, on n’a connu
-que la plantation en fosses décrite pour la première fois par
-Caton.</p>
-
-<p>Au commencement de l’Empire romain, l’Asperge était
-devenue un mets recherché auquel les pauvres gens ne pouvaient
-prétendre. De toutes les herbes potagères, dit Pline,
-c’est la plus délicate à manger et celle que l’on cultive avec
-le plus de soins<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Histoire naturelle</i>, l. XIX, c. 8.</p>
-</div>
-<p>On estimait surtout les Asperges de Ravenne qui pesaient
-jusqu’à ⅓ de livre. Nos cultivateurs font mieux. On a vu
-quelquefois des Asperges d’Argenteuil de 0,20 centimètres
-de circonférence et pesant 600 grammes. Plus tard les Asperges
-deviennent bon marché. D’après l’Edit du maximum, promulgué
-en l’an 301 après Jésus-Christ par Dioclétien, 25
-Asperges en branches cultivées se vendaient 6 deniers, soit
-0,12 centimes. Les gourmets mangeaient alors l’Asperge très
-peu cuite. Ils préparaient ce légume au moyen d’une ébullition
-si rapide qu’elle était passée en proverbe. Suétone, dans sa <i>Vie
-d’Auguste</i>, nous apprend que cet empereur était friand
-d’Asperges et disait volontiers : <i lang="la" xml:lang="la">Citius quam asparagi coquantur</i>,
-pour indiquer une action plus rapidement exécutée que
-la coction de l’Asperge. Divers passages des satiristes latins
-Juvénal<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> et Martial<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> montrent que la vogue de l’Asperge
-cultivée (<i lang="la" xml:lang="la">altilis</i>) n’empêchait pas l’Asperge sauvage (<i lang="la" xml:lang="la">corruda</i>)
-d’être recherchée même par les citadins. Le poète Martial
-avoue n’aimer ni les unes ni les autres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Satires</i>, XI, vers n<sup>o</sup> 68.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Epigrammes</i>, l. XIII, 21.</p>
-</div>
-<p>Pendant le moyen âge, les légumes de luxe cultivés par les
-Romains disparaissent, ou, s’ils se conservent dans quelques
-cloîtres, les auteurs n’en font plus mention. Seuls, les habiles
-horticulteurs qu’étaient les Arabes d’Espagne les cultivaient.
-De même les Musulmans de l’Egypte et de la Syrie. <i>Helyoun</i>
-(Asperge en arabe), c’est l’Aspharadj des Espagnols, dit Ibn-el-Beïthar,
-botaniste arabe au XIII<sup>e</sup> siècle. Un roman persan, <i>Maçoudi</i>,
-écrit en l’an 336 de l’hégyre (IX<sup>e</sup> siècle), vante l’Asperge
-de Damas comme un mets exquis<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Texte et traduct. par Barbier de Meynard, t. <small>VIII</small>, p. 395.</p>
-</div>
-<p>En Europe la culture de l’Asperge a dû commencer assez
-tard, peut-être dans les alluvions sablonneuses et fertiles des
-vallées du Rhin et de l’Escaut, comme le témoignent les noms
-des vieilles races perfectionnées : Asperge <i>de Hollande</i>, <i>d’Allemagne</i>,
-<i>de Pologne</i>, <i>d’Ulm</i>, <i>de Darmstadt</i>, etc. En France, l’importation
-des bonnes races s’est probablement faite par la
-Flandre française. La ville de Marchiennes (Nord), autrefois
-centre important de culture de l’Asperge et qui a donné son
-nom à une race locale issue de la variété <i>de Hollande</i>, a sans
-doute reçu ce légume de la Belgique.</p>
-
-<p>Le plus ancien texte que nous connaissions, mentionnant
-l’Asperge dans les temps modernes, remonte au XV<sup>e</sup> siècle et
-le document appartient justement à la région nord de la
-France. D’après un inventaire fait vers 1469 à la suite d’un
-procès, le potager des chanoines de la collégiale de Saint-Amé, de
-Douai (Nord), comprenait, entre autres légumes, des « esperges ».</p>
-
-<p>Le midi cultivait l’Asperge au commencement du XVI<sup>e</sup> siècle.
-Un compte de dépenses de l’Hôtel de Ville d’Agen constate
-qu’au dîner des Consuls le jour de la Pentecôte de l’année 1503,
-on mangea des Asperges (<i lang="oc" xml:lang="oc">espergos</i>) qui coûtèrent à la municipalité
-la somme de 40 sols tournois.</p>
-
-<p>Ruellius, auteur français, cite l’Asperge en 1536 comme un
-légume connu. En Angleterre, la plante est mentionnée par
-Turner en 1538.</p>
-
-<p>Dans le courant du XVI<sup>e</sup> siècle, ce légume se répand de plus
-en plus. La province allait chercher des griffes ou des graines
-d’Asperges à Paris. Dans un compte de dépenses de 1534 : « à
-un homme qui travailla une journée à planter des esperges que
-Olivier apporta de Paris »<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Arch. Aube</i>, D. 398.</p>
-</div>
-<p>Pantagruel de Rabelais aimait beaucoup les « esperges ».
-D’autres auteurs regardent l’Asperge comme un mets raffiné.
-User de cette délicatesse excitait l’indignation des gens atrabilaires.
-Un pamphlet politique du temps de la Ligue montre
-que les ligueurs, parmi d’autres griefs mieux fondés, reprochaient
-à Henri III de faire servir des Asperges et des Artichauts
-dans les somptueux banquets qu’il offrait à ses mignons<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.
-Gourmandise fort excusable pourtant !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> D’Embry, <i>L’Isle des Hermaphrodites</i>, éd. 1605, p. 162.</p>
-</div>
-<p>Si nous en jugeons par les descriptions de deux contemporains,
-Dalechamps<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> et l’anglais Gerarde, l’Asperge cultivée,
-au XVI<sup>e</sup> siècle, n’atteignait que la dimension d’une grosse
-plume de cygne. Nous reproduisons ici la gravure sur bois que
-donne Dalechamps de l’Asperge cultivée de son temps, bien
-peu différente de la forme sauvage. C’est cette Asperge commune
-ou Asperge verte, fluette et souvent amère, qui a été cultivée
-en France jusqu’à la vulgarisation assez tardive dans nos
-contrées de la grosse Asperge de Hollande.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Hist. des plantes</i>, t. <small>I</small>, p. 517, éd. 1615.</p>
-</div>
-<p>La culture ancienne de l’Asperge, longuement décrite par
-Olivier de Serres et Ch. Estienne, était très défectueuse.</p>
-
-<p>De Serres (1600) déplante ses Asperges au bout de 2 ou 3 ans
-pour les replanter plus profondément ; mauvaise opération
-puisqu’il retardait inutilement la jouissance de son aspergerie.
-Sa coutume absurde de « châtrer » l’aspergerie est également
-un procédé inadmissible, l’intérêt du cultivateur n’étant pas
-d’affaiblir, en retranchant une partie des yeux, son plant d’Asperges
-qu’il doit au contraire désirer très productif. « L’on
-chastre l’aspergerie, ostant des tiges ce qui est treuvé de superflu,
-comme pour les artichaux, dont les restantes estant deschargées
-en fructifient copieusement. »</p>
-
-<p>Plus loin : « Est remarquable la naturelle amitié de l’asperge
-avec les cornes de la moutonnaille, pour s’accroistre
-gaiement près d’elles : qui a fait croire à aucuns, les asperges
-procéder immédiatement des cornes. Pour laquelle cause, au
-fond de la fosse, met-on un lict de cornes, qu’on couvre de
-quatre doigts ou demi-pied de terre et par dessus les asperges
-sont plantées. »</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="legende">ASPERGE (XVI<sup>e</sup> siècle) d’après l’<i>Histoire des Plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Ici nous sommes en présence d’un préjugé qui remonte aux
-premiers âges du jardinage. Les Géoponiques grecs admettent
-que les Asperges sont le produit de cornes de bélier mises en
-terre. Pline, rapportant cette fable, semble y ajouter foi. Au
-XVI<sup>e</sup> siècle, et jusqu’au milieu du XVII<sup>e</sup>, nombre d’auteurs font
-allusion à cette prétendue propriété des cornes d’animaux de la
-race ovine d’engendrer des Asperges.</p>
-
-<p>Certains y voyaient surtout un prétexte à des plaisanteries
-rabelaisiennes. Noël du Fail dit que les Asperges ne pouvaient
-être rares à Paris « où il y a abondance de cornes »<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Rabelais
-lui-même n’a pas manqué de s’en égayer<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Contes d’Eutrapel</i>, 1585, éd. elzévir. t. <small>II</small>, p. 267.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Œuvres</i>, l. IV, chap. VII.</p>
-</div>
-<p>Dans ce préjugé si ancien, il y avait une part de vérité. La
-« dominante » de l’Asperge paraît être l’azote. D’après des recherches
-récentes, la fumure azotée détermine un surcroît de
-rendement considérable<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Or la corne concassée, engrais à
-décomposition lente, sans faire naître des Asperges, devait favoriser
-puissamment la végétation des aspergeries. La constatation
-de ce phénomène aura donné lieu à ce curieux préjugé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Voyez</i> Vercier, <i>J<sup>al</sup> Soc. nat. d’Hortic.</i>, 1907, p. 369. — Rousseaux et Brioux,
-<i>Bull. Soc. nat. d’Agric.</i>, 1907, p. 33.</p>
-</div>
-<p>Le choix des porte-graines, c’est-à-dire la sélection pratiquée
-par les cultivateurs n’a pas été sans améliorer cette plante potagère,
-quoiqu’elle soit peu modifiée au fond. Les consommateurs
-désiraient de très gros turions à extrémité arrondie,
-d’une jolie teinte rosée ou violacée. Quant à la longueur de la
-partie blanche comestible, on sait qu’elle provient du mode de
-culture, c’est-à-dire de l’épaisseur plus ou moins grande du
-rechargement annuel.</p>
-
-<p>De l’Asperge commune, peu éloignée de l’état sauvage, est
-donc née la grosse Asperge, dont il n’existe que deux races
-principales : l’Asperge <i>violette de Hollande</i>, dite aussi <i>d’Allemagne</i>
-ou <i>de Pologne</i> et l’Asperge <i>d’Argenteuil</i> hâtive ou tardive.
-La première, comme ses différents noms l’indiquent, est
-cultivée depuis un temps immémorial dans le Nord de l’Europe.
-Les races locales <i>de Darmstadt</i>, <i>d’Ulm</i>, <i>de Marchiennes</i>, <i>de Vendôme</i>,
-<i>de Strasbourg</i>, etc., issues de la variété de Hollande,
-n’en sont pas distinctes.</p>
-
-<p>La grosse Asperge n’a été introduite en France qu’au commencement
-du XVIII<sup>e</sup> siècle, et elle ne s’est vulgarisée que
-plus tard. Cl. Mollet, dans son <i>Théâtre des plans et jardinages</i>
-écrit en 1610-1615, dit que de son temps il y avait plusieurs
-sortes d’Asperges, que les meilleures et les plus grosses venaient
-de Milan. Nous ne connaissons rien autre chose sur cette
-Asperge italienne. De Combles signale la grosse Asperge en
-ces termes : « L’Asperge de Pologne ou de Hollande ne s’est
-point encore multipliée au point d’en voir paroître dans les
-marchés publics ; il n’y a que les gens qui en élèvent pour
-eux-mêmes qui en jouissent et comme la plantation en est très
-coûteuse, il se pourroit qu’elle ne devînt jamais marchande »<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Ecole du Potager</i>, 1749, t. <small>I</small>, p. 206.</p>
-</div>
-<p>En effet, à cette époque, et même bien plus tard, le village
-d’Aubervilliers qui fournissait la presque totalité de la consommation
-parisienne ne cultivait que l’Asperge commune.</p>
-
-<p>L’Asperge <i>rose hâtive d’Argenteuil</i>, voisine de la race de Hollande,
-mais supérieure en poids et plus précoce de dix jours,
-est une obtention des cultivateurs de ce village dont elle a fait
-la fortune<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voyez <i>Revue horticole</i>, 1867, p. 153, 426 ; 1868, p. 87 ; 1888, p. 101.</p>
-</div>
-<p>La culture de l’Asperge dans les villages d’Epinay, Bezons et
-Argenteuil est très ancienne. Mais ce n’est que vers 1800
-qu’elle prit une grande extension. MM. Levesque, dit Charlemagne,
-et Lescot père furent les premiers habitants d’Argenteuil
-qui, vers 1805, introduisirent la culture en grand de l’Asperge
-dans les Vignes, puis sur tout le territoire de la commune. Deux
-membres d’une famille Lhérault ont beaucoup contribué aux
-progrès de l’asparagiculture à Argenteuil. M. Lhérault-Salbœuf,
-décédé en 1888, à l’âge de 85 ans, commença la culture de
-l’Asperge dans cette localité vers 1830 et y apporta beaucoup
-de perfectionnements. Il est en outre l’obtenteur d’une race sélectionnée,
-l’Asperge <i>améliorée tardive d’Argenteuil</i> remarquable
-par ses énormes turions et sa productivité (lorsqu’elle
-se trouve dans les conditions voulues). Il présenta ce gain à la
-Société impériale d’Horticulture le 25 avril 1861. En 1862,
-M. Louis Lhérault fit connaître sa variété <i>rose hâtive</i> qui ne diffère
-de la précédente que par sa précocité. Mais déjà, en 1845,
-un cultivateur nommé Lescot-Bast possédait des Asperges hâtives
-qui lui valurent une récompense de premier ordre d’une
-exposition horticole de Versailles. Un autre cultivateur d’Argenteuil,
-M. Dingremont, a aussi disputé à Louis Lhérault l’honneur
-d’avoir créé une race hâtive<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. En même temps, les asparagiculteurs
-d’Argenteuil substituaient à l’ancien mode de
-culture en fosses la culture à plat avec le buttage des touffes,
-ce qui permettait l’introduction de l’Asperge dans la grande
-culture. Des centres de production furent alors fondés dans certaines
-régions et le voisinage des grandes villes. C’est une culture
-des plus rémunératrices. La grande culture de l’Asperge
-en France occupe actuellement une superficie de 7000 hectares
-dans 42 départements principalement : Seine-et-Oise, Seine,
-Loir-et-Cher, Yonne, Côte-d’Or, Aisne, Creuse, Vienne, Charente,
-Pyrénées-Orientales. Biskra en Algérie, Lauris et Cavaillon
-dans le Vaucluse, l’Auxerrois, Dombasles-sur-Meurthe, le canton
-de Ribécourt, Montmacq, le département des Côtes-du-Nord
-du côté d’Issignac, etc., sont des centres de production très importants
-qui ont fait entrer l’Asperge, autrefois légume de
-luxe, dans la consommation courante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Journ. Soc. d’Hortic. de Fr.</i> 1863, p. 447 ; 1879, p. 289.</p>
-</div>
-<p>La Quintinie paraît être le premier qui ait cultivé l’Asperge
-artificiellement hors de sa saison, pour la table de Louis XIV.
-Il pratiquait le forçage sur couche et sous châssis et servait
-l’Asperge au grand roi dès le mois de décembre. La culture
-maraîchère a commencé à chauffer l’Asperge blanche seulement
-vers l’époque de la Révolution. Tamponet, fameux horticulteur
-de Reuilly, aurait été un des premiers à s’en occuper<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.
-Nous savons que Quentin père, maraîcher à Saint-Ouen,
-forçait l’Asperge blanche en 1792<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Ce même Quentin
-et son beau-frère Marie ont introduit dans cette localité, vers
-1800, la culture de l’Asperge verte, très recherchée par l’art
-culinaire sous le nom d’Asperge aux petits pois. C’est une spécialité
-qui est aujourd’hui, avec l’éducation des griffes d’Asperges,
-en vue du forçage, une source de richesse pour la
-commune de Saint-Ouen<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. L’art culinaire réclamant des
-turions de 6 à 7 millimètres de diamètre seulement, c’est-à-dire
-minces et allongés, on emploie une race qui se rapproche
-de l’Asperge sauvage et les turions sont récoltés verdis à la
-lumière lorsque les feuilles commencent à se développer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i>, 1843, p. 403.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Moreau et Daverne, <i>Manuel</i>, p. 4.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1897, p. 136.</p>
-</div>
-<p>En somme, quoique cultivée depuis plus de 2000 ans, l’Asperge
-est une plante qui n’a pas varié notablement. L’Asperge
-cultivée diffère peu du type sauvage. Le volume du turion, chez
-la plante cultivée, résulte surtout de la culture dans un sol
-ameubli et très fertile. Bossin, grainier-fleuriste à Paris, dans
-un opuscule publié en 1845<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, dit que son père, sans posséder
-la grosse Asperge <i>de Hollande</i>, obtenait néanmoins des turions
-de 15 centimètres de circonférence au moyen de fumures
-appropriées et de soins culturaux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Instruction pratique sur la plantation des Asperges</i>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg2">CARDON <span class="small">ET</span> ARTICHAUT</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cynara Cardunculus</i> L. — <i lang="la" xml:lang="la">C. Scolymus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Entre ces deux Chardons élevés au rang de plantes potagères
-de premier ordre, il n’y a pas la moindre différence sous
-le rapport des caractères botaniques. Ce sont deux variétés
-formées par la culture et issues du Cardon sauvage (<i lang="la" xml:lang="la">Cynara
-Cardunculus</i> L.), Cynarocéphale très épineuse, indigène dans
-le Midi de la France, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le Nord de
-l’Afrique, les îles de la Méditerranée. Ces plantes ne forment
-donc qu’une seule espèce bien que Linné ait cru devoir les
-classer comme espèces distinctes parce que le Cardon a les
-feuilles épineuses et son cousin germain l’Artichaut les feuilles
-peu ou pas épineuses. Or, ce caractère de mince importance,
-est même inconstant. Depuis Linné, l’Horticulture s’est enrichie
-de variétés de Cardons sans épines, dits <i>inermes</i>.</p>
-
-<p>A la suite d’une longue culture, les deux plantes ont subi
-de grandes modifications dans leurs parties utiles. Chez le Cardon,
-la variation s’est portée sur les côtes ou nervures médianes
-des feuilles qui se sont épaissies et fournissent un mets
-des plus recherchés après avoir été « blanchies », c’est-à-dire
-étiolées. Les feuilles ont aussi perdu tout ou partie de leurs
-épines, selon les variétés. La différenciation de l’Artichaut
-s’est faite sur le capitule floral (tête) en épaississant le réceptacle
-(fond) et la base des bractées ou écailles de l’involucre
-(feuilles). Dans la plupart des variétés, la plante n’est plus du
-tout spinescente.</p>
-
-<p>Le Cardon sauvage, fréquent dans le Midi sur les coteaux
-secs, sablonneux ou calcaires, est assurément le type de l’espèce.
-Ce ne peut être l’Artichaut, ce dernier n’ayant jamais été
-trouvé hors des jardins. Selon la remarque de A. de Candolle,
-comme la région de la Méditerranée, patrie de tous les <i lang="la" xml:lang="la">Cynara</i>,
-a été explorée à fond par les botanistes, on peut affirmer qu’il
-n’existe nulle part à l’état spontané.</p>
-
-<p>L’Artichaut est donc une forme obtenue par la culture. Il retourne
-d’ailleurs facilement au type commun de Cardon sauvage.
-On voit ce phénomène se produire, tantôt par atavisme chez
-certains sujets issus de graines, tantôt par dégénérescence chez
-des plantes qui végètent dans de mauvaises conditions de culture.
-Nous avons vu, nous-même, dans un jardin du Limousin,
-un malheureux pied d’Artichaut cultivé dans un terrain stérile.
-Il était retourné à l’état de Chardon épineux. Depuis de longues
-années, il épanouissait ses jolis capitules bleu d’azur, à la satisfaction
-du propriétaire du lieu, lequel ne se doutait pas
-que son « bouquet », pour employer son expression, était comestible.</p>
-
-<p>De ces deux plantes produites par l’industrie des jardiniers,
-la forme Cardon est la plus ancienne. Ceci est démontré par
-les variations nombreuses des races de Cardons cultivés qui
-diffèrent beaucoup au point de vue de la division des feuilles,
-du nombre des épines et de la taille, diversités qui indiquent
-une culture ancienne. Nous avons aussi des indices historiques.</p>
-
-<p>Il est certain que l’Antiquité a connu le Cardon cultivé et
-sauvage sous les noms de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Scolymus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Cynara</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Carduus</i>.
-Au contraire des Modernes qui mangent seulement la partie
-charnue des feuilles de cette plante, les Anciens, tout en appréciant
-les Cardes blanchies par enfouissement, consommaient
-aussi les têtes que nous trouvons dures et trop petites. On
-mangeait alors toutes les Carduacées indigènes, comestibles
-pour des populations pauvres et peu difficiles, ce que font
-encore les Arabes de l’Algérie.</p>
-
-<p>Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) mentionne le
-Cardon dans son Traité des plantes, sous le nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i>,
-plante épineuse qui vient, dit-il, de Sicile, et dont on mange
-les pétioles écorcés et le fruit appelé Ascalia. Le Cardon sauvage
-croît aujourd’hui en Grèce, mais peut-être à la suite d’une naturalisation
-postérieure à Théophraste.</p>
-
-<p>Après ce naturaliste, d’autres auteurs grecs parlent du
-Cardon comme d’une plante comestible. Athénée dit que le
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i> est analogue à ce que les Romains nomment <i lang="la" xml:lang="la">Carduus</i>
-et les Grecs <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cynara</i>. Sophocle écrit <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kynara</i> et <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kynaros</i>. Le
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scolymos</i> paraît être le Cardon sauvage, cependant E. Fournier
-donne le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scolumos</i> de Dioscoride comme une autre Composée
-alimentaire le Scolyme, nommé aussi Cardousse ou Cardouille
-(<i lang="la" xml:lang="la">Scolymus hispanicus</i>).</p>
-
-<p>Tous ces noms ont été conservés dans la nomenclature botanique
-par les botanistes de la Renaissance et appliqués à peu
-près justement sauf pour le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i>. Croyant reconnaître la
-plante épineuse de Théophraste dans un végétal américain,
-ils ont donné par erreur le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Cactus</i> à un genre de
-plante parfaitement inconnu aux anciens Grecs.</p>
-
-<p>Que devient le Cardon — <i lang="la" xml:lang="la">Cinara</i> de Columelle et <i lang="la" xml:lang="la">Carduus</i>
-de Pline — dans les mains des horticulteurs romains ? Certes
-il a fait de grands progrès. Les gourmets, qui ne manquaient
-pas, commencent à s’en délecter. Le voilà cité par Pline le naturaliste
-comme un légume de luxe réservé aux riches. Carthage
-la Grande et Cordoue en Andalousie se livrent à la culture
-du Cardon pour l’approvisionnement de Rome ; culture si
-lucrative, selon Pline, qu’on voyait des planches de ce légume
-rapporter 6000 sesterces par an (un sesterce, 15 à 20 centimes
-de notre monnaie). Loin de se réjouir de ce mouvement commercial,
-le philosophe stoïcien qu’est Pline, ennemi du luxe et
-du bien-être, déclare ne rapporter ce fait qu’avec honte pour
-montrer la dépravation de ses concitoyens qui poussent la sensualité
-jusqu’à manger des Chardons perfectionnés<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, l. XIX, 43.</p>
-</div>
-<p>Avant lui, Varron avait déjà écrit une satire contre la recherche
-et les délices des mets servis dans les repas. Parmi les
-productions recherchées par les gastronomes, et que Varron
-voue au mépris, figurent, avec de nombreux oiseaux et poissons,
-les Noix de Thasos, les Dattes de l’Egypte et même les
-Glands doux de l’Espagne<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Aulu-Gelle, <i>Nuits attiques</i>, VII, 16.</p>
-</div>
-<p>A coup sûr, ce rigoriste aurait proscrit les Cardons et les
-Artichauts s’il les avait connus !</p>
-
-<p>La culture perfectionnée de ce légume semble donc avoir
-commencé à Cordoue et en Afrique vers le II<sup>e</sup> siècle de notre
-ère. Une variété ancienne s’appelle encore aujourd’hui Cardon
-<i>d’Espagne</i>. La culture du Cardon s’est maintenue en Italie durant
-le moyen âge. Pierre de Crescenzi, agronome qui vivait à
-Bologne au XIII<sup>e</sup> siècle, en parle dans son Traité d’Agriculture.</p>
-
-<p>De tout ceci il appert que les Anciens ont connu seulement
-le Cardon et non l’Artichaut. Comment ce dernier légume fut-il
-produit et à quelle époque ? L’Artichaut résulte probablement
-d’une modification survenue à certains sujets dans les cultures
-de Cardons et cette amélioration serait due aux talents des jardiniers
-italiens du XV<sup>e</sup> siècle. Ici nous avons des dates d’introduction.</p>
-
-<p>Selon Targioni-Tozetti, un nommé Filippo Strozzi aurait apporté,
-de Naples à Florence, quelques pieds d’Artichauts en
-l’année 1466<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Vers la même époque, l’auteur du curieux
-roman italien <i>Le songe de Poliphile</i> cite l’Artichaut « cher à
-Vénus ». D’autre part, Ermolao Barbaro, patriarche de Venise,
-qui mourut en 1495, raconte dans un de ses ouvrages avoir vu
-un pied unique d’Artichaut cultivé comme une nouveauté dans
-un jardin particulier à Venise.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd. p. 43.</p>
-</div>
-<div class="c">
-<img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="legende">ARTICHAUT (XVI<sup>e</sup> siècle) d’après l’<i>Histoire des Plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Cinquante ans plus tard, en 1557, Matthiole dit que l’Artichaut
-est abondant en Toscane, qu’il vient de Naples et est originaire
-de Sicile. Peut-être les Arabes, longtemps maîtres de la Sicile,
-ont-ils apporté d’Espagne quelques variétés de Cardons spécialement
-cultivés pour la délicatesse de leurs capitules à fonds
-plus ou moins charnus. C’est possible. Déjà Ibn-el-Awam,
-écrivain de l’Espagne musulmane au moyen âge, indique
-dans son Traité d’Agriculture la culture du <i>Kinaria</i> auquel il
-faut donner beaucoup d’eau pour obtenir de gros fruits, phrase
-qui convient bien à notre Artichaut.</p>
-
-<p>En France, l’Artichaut était en grande vogue dès la première
-moitié du XVI<sup>e</sup> siècle. Il a été introduit en Angleterre vers
-1548, sous Henri VIII qui les aimait beaucoup<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Phillips, <i lang="en" xml:lang="en">History of cultivated vegetables</i>, II, p. 23.</p>
-</div>
-<p>Alors, de tous côtés, divers auteurs parlent de ce nouveau
-légume et le nomment avec de nombreuses variantes orthographiques.
-Les plus anciens botanistes tels que Ruel, Lonicer,
-l’appellent <i>Articol</i>, du mot néo-latin <i lang="la" xml:lang="la">Articacton</i> ou plutôt <i lang="la" xml:lang="la">Articalctum</i>.
-Rabelais, dans son Pantagruel (livre IV, chap. 59),
-fait figurer les « Artichaulx » parmi les mets recherchés par
-les Gastrolâtres. Le médecin anversois Nonnius prononçait
-<i>Artachoche</i>. Voici l’orthographe adoptée par le poète Ronsard
-dans une ode <i>à son valet</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Achète des abricôs,</div>
-<div class="verse">Des pompons, des artichôs,</div>
-<div class="verse">Des fraises et de la crême,</div>
-<div class="verse">C’est en esté ce que j’ayme. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Odes</i>, I. 11, 18.</p>
-</div>
-<p>L’orthographe avec le T final ne paraît définitivement fixée
-que vers le XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Pendant longtemps l’Artichaut fut un légume rare et cher.
-Il ne va pas sur la table des pauvres, dit Bruyerin-Champier
-(XVI<sup>e</sup> siècle). On ne le trouvait que dans les jardins de bonnes
-maisons. D’après Dalechamps : « il ne se fait pas de banquets
-somptueux où l’on ne serve de cette « viande » pourvu que c’en
-soit la saison ». Mais, gros scandale ! Comme autrefois, ceux qui
-mangeaient des Artichauts et des Asperges devaient subir les
-invectives des gens qui ont toujours voulu, sans beaucoup de
-succès, réformer les mœurs… des autres. Nous pouvons donner
-un échantillon de la prose d’un de ces esprits chagrins, le
-sieur Daigue, auteur en 1530, du rare opuscule <i>Singulier
-traicté contenant les propriétés</i>, etc. : « Nous, comme brutes,
-dévorons eschardons, viande (nourriture) naturelle des asnes.
-O nous, par trop voluptueux, nous par trop sujets à gulositez !
-O prodigues de ventre, ce seroit merveille n’estre permys aux
-asnes manger Artichaultz. »</p>
-
-<p>On retrouve les mêmes récriminations dans les ouvrages du
-médecin Mizault et dans le <i lang="la" xml:lang="la">De re Cibaria</i> de Bruyerin-Champier.</p>
-
-<p>Ces préjugés contre les légumes de luxe ont été fort tenaces
-dans certains milieux. Le <i>Roman bourgeois</i>, de Furetières, écrit
-en 1666, dépeint très bien les mœurs et l’étroitesse d’esprit de
-la bourgeoisie au XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>C’est une grand’mère qui parle : « Quand nous estions fille,
-dit-elle, il nous falloit vivre avec tant de retenue, que la plus
-hardie n’auroit pas osé lever les yeux sur un garçon. Si quelqu’une
-de nous eust mangé des asperges ou des artichaux, on
-l’auroit monstrée au doigt, mais aujourd’hui les jeunes filles
-sont plus effrontées que des pages de cour<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Tome <small>I</small>, éd. Jeannet, p. 181.</p>
-</div>
-<p>Malgré tout, le grand monde mangeait beaucoup d’Artichauts,
-et d’autant plus que la médecine du temps attribuait
-à ce légume des propriétés « réchauffantes », selon l’expression
-de Brantôme, qui devait s’y connaître<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. L’Artichaut était
-considéré comme un succédané des Truffes, Morilles et autres
-mets stimulants. A ce propos, La Framboisière, médecin de
-Louis XIII, est très explicite dans son vieux français qui,
-comme le latin, brave dans les mots l’honnêteté !<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Œuvres</i>, t. <small>IX</small>, p. 221.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Œuvres</i>, 1613. p. 95.</p>
-</div>
-<p>La reine Catherine de Médicis, de voluptueuse mémoire, adorait
-les fonds d’Artichauts. Le chroniqueur L’Estoile, dans son
-<i>Journal</i>, à la date du 19 juin 1575, raconte que la Reine-mère
-se trouvant au repas de noces de M<sup>lle</sup> d’Artigues, mangea tant
-de fonds d’Artichauts qu’elle « cuida crever », dit-il peu respectueusement.
-Connaissant son faible on a dû lui servir souvent
-son mets favori. Deux menus de grands festins que la
-reine Catherine a honorés de sa présence nous en donnent la
-preuve. En juin 1549, les échevins de la Ville de Paris lui
-offrirent un splendide repas dans le Parloir-aux-Bourgeois ; on
-y consomma douze douzaines d’Artichauts, à 6 livres la douzaine<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
-Le 28 août 1563, la reine visitait Falaise, on lui servit
-un grand dîner maigre et le compte de dépenses marque
-pour légumes et fruits : Artichauts 6 sols, Pois chiches 4 sols,
-Oranges 5 sols<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Cimber et Danjou, <i>Archives curieuses</i>, t. <small>III</small>, p. 418.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Ferrière-Percy (de la), <i>Journal de la Comtesse de Sanzay</i>, p. 125.</p>
-</div>
-<p>L’origine des variétés de Cardons et d’Artichauts est obscure
-et incertaine. Il en est de même d’ailleurs pour toutes les anciennes
-variétés de plantes horticoles et l’usage de les distinguer
-par des noms particuliers est assez moderne.</p>
-
-<p>La variété dite Cardon <i>de Tours</i> est très ancienne. Quoique
-épineuse, elle était déjà préférée, au XVII<sup>e</sup> siècle, au Cardon
-<i>d’Espagne</i>.</p>
-
-<p>Le Cardon <i>inerme</i> ou sans épines a fait son apparition vers
-1800. Le <i>Bon Jardinier</i> de 1801 le cite pour la première fois
-comme une nouveauté due à un jardinier français.</p>
-
-<p>Le Cardon <i>plein sans épines, à côtes rougeâtres</i> a été mis au
-commerce vers 1819 par Vilmorin qui l’avait reçu de M. de Lacour-Gouffé,
-directeur du Jardin botanique de Marseille. Le
-Cardon <i>Puvis</i>, introduit dans les cultures parisiennes en 1841,
-fut communiqué à M. de Vilmorin par le savant agronome qui
-lui a donné son nom.</p>
-
-<p>Bauhin, au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, se contentait de
-distinguer les races d’Artichauts par la forme conique ou globuleuse
-des têtes ou par le coloris vert ou violet des écailles.
-Il y avait déjà des races précoces. Le <i>Jardinier françois</i> (1651)
-ne connaît que deux sortes : le vert et le violet. La Quintinie
-cultivait, en plus, le rouge.</p>
-
-<p>L’<i>Ecole du Potager</i>, par de Combles (1749), qui est le plus
-ancien ouvrage spécial sur la culture potagère, admet cinq
-variétés : le blanc, le vert, le violet, le rouge et le <i>Sucré de
-Gênes</i>. Le vert, dit-il, a les têtes très grosses et est le plus
-répandu sur les marchés. Cette variété était sans doute analogue
-à l’Artichaut <i>gros vert de Laon</i>, l’Artichaut français par
-excellence dont le nom paraît vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
-Gerarde, auteur anglais (1596), connaissait deux variétés, une
-d’origine française, à capitule conique et la variété <i>Globe</i>, la
-plus populaire en Angleterre. Miller, en 1732, ne cite encore
-que ces mêmes variétés : L’Artichaut <i>de France</i>, à tête
-conique, à écailles étroites, vertes et tournées en dehors et
-l’Artichaut <i>rond</i>, à écailles larges, tournées en dedans et dont
-la partie charnue est très épaisse. On la préfère beaucoup à
-l’autre, dit-il.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Soupers de la Cour</i> (1778), t. <small>II</small>, p. 210.</p>
-</div>
-<p>L’Artichaut <i>gros camus de Bretagne</i> a été introduit dans
-les environs de Paris vers 1810 par M. Féburier, agronome
-de Versailles, et propagé par les maisons Tollard et Vilmorin.</p>
-
-<p>La culture ancienne du Cardon différait beaucoup de celle
-pratiquée de nos jours. Olivier de Serres, au XVI<sup>e</sup> siècle, ne
-connaissait d’autre méthode que celle des Anciens : « La plante
-qu’on veut blanchir est premièrement deschargée du superflu
-de son ramage (feuillage), coupant ses summitez à la serpe
-et du reste faict un botteau, lié estroitement avec des oziers
-en trois endroits.</p>
-
-<p>« Après creusera-on une fossette, longue, estroite, profonde
-d’environ un pied et demi, au devant de la plante d’icelle, où
-sans aucunes en arracher, le botteau sera couché et couvert des
-rognures du ramage ; finalement la terre est remise sur le
-botteau et la pressant avec les pieds, par ce moyen se blanchira
-en trois semaines ou un mois. »</p>
-
-<p>La méthode moderne est plus commode, on obtient le même
-résultat avec l’empaillage des pieds sur place. Ch. Estienne a
-reproduit, dans sa <i>Maison rustique</i>, tous les préjugés ridicules
-sur la culture des plantes et les erreurs des agronomes latins
-Columelle et Palladius : « Si l’on veut, dit-il, que l’Artichaut
-(ou Cardon) vienne sans épines, il faut frotter contre une pierre
-et rompre l’extrémité de la graine qui est pointue, ou mettre la
-graine en manière d’ente dans la racine de la Laitue. Vous aurez
-Artichaut de bonne senteur si vous mettez tremper la graine
-trois jours en jus de rose ou de lis, huile de laurier ou lavande. »</p>
-
-<p>L’intéressante question de l’étymologie du mot Artichaut est
-incertaine. Les anciens botanistes le donnent comme dérivé
-de <i lang="la" xml:lang="la">Cocalum</i>, cône ou strobile de Pin, par allusion aux écailles
-imbriquées du capitule. Littré dit qu’Artichaut vient de l’arabe
-<i>ardhi</i> terre et <i>schoki</i>, épine.</p>
-
-<p>Le mot arabe pour Artichaut : <i>Harshaf</i> ou <i>Kharchioff</i>, a été
-aussi mis en ligne.</p>
-
-<p>Autre solution proposée par un éminent linguiste :</p>
-
-<p>On peut admettre deux mots types pour les différents noms
-de l’Artichaut dans les langues européennes, le français <i>Artichaut</i>
-et l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Carciofo</i>.</p>
-
-<p>Artichaut dérive d’un mot bas-latin créé par les herboristes
-au XV<sup>e</sup> siècle, pour désigner le nouveau légume dont on
-mangeait les capitules. Ce mot néo-latin se présente chez les
-botanistes de la Renaissance sous les diverses formes : <i lang="la" xml:lang="la">Articoctus</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">Articactus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Articoccalus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Alcocalus</i> et autres.</p>
-
-<p>Comme le montre le T final, Artichaut est sorti de la forme
-correcte <i lang="la" xml:lang="la">Articoctus</i>.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Articoctus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Articactus</i> peut s’expliquer par l’adverbe grec
-<i lang="la" xml:lang="la">Arti</i> préfixé au mot <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Cactus</i> qui désignait le Chardon
-cultivé chez les Anciens. Le mot composé <i lang="la" xml:lang="la">Articoctus</i> aurait le
-sens de fruit de Chardon nouvellement développé, comme nous
-disons tête d’Artichaut.</p>
-
-<p>Sont dérivés du néo-latin <i lang="la" xml:lang="la">Articoctus</i> tous les noms de l’Artichaut
-dans les langues du Nord de l’Europe : français, anglais,
-allemand, flamand, polonais, etc. ; le provençal <i>Artichaou</i>, le
-limousin <i>Artijaou</i>, le vénitien <i>Articioco</i>, le génois <i>Articiocca</i>,
-etc., par suite de l’influence française dans la haute Italie.</p>
-
-<p>Les variantes orthographiques résultent des prononciations
-locales.</p>
-
-<p>Le second mot type, l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Carciofo</i> (qui se prononce
-<i>Khartchoffo</i>, avec l’<i>o</i> final presque muet), est sûrement dérivé
-de l’arabe <i>Harshaf</i> (Artichaut) qui aurait formé le nom de ce
-légume dans les dialectes de l’Italie centrale et méridionale,
-dans ceux de la Péninsule hispanique :</p>
-
-<p>L’italien <i lang="it" xml:lang="it">Carciofo</i> ; le romain <i lang="it" xml:lang="it">Carciofano</i> ; le napolitain <i lang="it" xml:lang="it">Carcioffa</i> ;
-le catalan <i lang="ca" xml:lang="ca">Carxofa</i> ; la langue franque d’Alger <i>Carchouf</i> ;
-le languedocien <i lang="oc" xml:lang="oc">Carchoflo</i>. L’espagnol <i lang="es" xml:lang="es">Alcachofa</i> dérive
-aussi de <i>Harshaf</i> précédé de l’article arabe <i>al</i>. De même le
-portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">Alcachofra</i> ; l’andalou <i>Alcarcil</i> ; le sarde, <i>Iscarzoffa</i>,
-etc.</p>
-
-<p>Par exception, le sicilien <i lang="it" xml:lang="it">Cacocciula</i> semble dérivé directement
-du grec. Il serait alors un diminutif du mot <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Bonaparte (Louis Lucien), <i lang="en" xml:lang="en">Neo-Latin Names for « artichoke »</i> ; London,
-1885, in-8 de 7 p. (Extrait de <i>Philosophic. Trans.</i>).</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg3">CÉLERI</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Apium graveolens</i> L.)</p>
-
-
-<p>Les Céleris cultivés sont des races jardinières issues de l’Ache
-odorante (<i lang="la" xml:lang="la">Apium graveolens</i> L.), Ombellifère semi-aquatique,
-peut-être vénéneuse, botaniquement apparentée aux genres
-Persil, Berle, Ciguë, Œnanthe et autres de la tribu des
-Cicutées.</p>
-
-<p>Parmi nos plantes potagères on ne saurait donc trouver un
-plus remarquable exemple des changements avantageux que
-peut produire la culture sur une plante sauvage dangereuse
-qu’elle a transformée ici en légume savoureux, très sain,
-quoique de digestion un peu difficile.</p>
-
-<p>L’Ache ou Céleri sauvage est une herbe bisannuelle, à odeur
-aromatique forte et désagréable, d’une saveur âcre et brûlante ;
-ses feuilles luisantes, très découpées, rappellent bien l’aspect
-du Céleri cultivé, mais la plante sauvage est plus drageonnante,
-se rapprochant par là des variétés de Céleris dits <i>à
-couper</i> ; en outre, les feuilles de l’Ache ne présentent pas les
-côtes larges et épaisses qui rendent comestible le Céleri cultivé
-ni surtout le renflement bulbeux de la base de la tige du
-Céleri-Rave.</p>
-
-<p>L’Ache odorante croît abondamment dans les endroits marécageux
-du littoral des mers européennes. Son aire de dispersion
-est très étendue comme il arrive fréquemment chez
-les plantes aquatiques ou semi-aquatiques qui ont une aire
-moyenne plus grande que les autres. L’Ache se trouve depuis
-la Suède au Nord jusqu’à l’Algérie au Sud ; en Egypte, en
-Abyssinie ; en Asie depuis le Bélouchistan jusqu’aux montagnes
-de l’Inde anglaise<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. Des botanistes l’ont rencontrée
-en Fuégie, en Californie et dans la Nouvelle-Zélande. Elle
-manque à la flore parisienne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> De Candolle, <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 71.</p>
-</div>
-<p>On peut suivre l’histoire du Céleri sauvage et cultivé à travers
-les âges.</p>
-
-<p>Quoique la culture du Céleri, comme plante alimentaire, ne
-soit pas ancienne, l’Ache des marais qui en est incontestablement
-la forme sauvage avait été remarquée dès la haute antiquité
-et servait à divers usages. Les Grecs et les Romains l’employaient
-comme plante funéraire. Le moyen âge en fit une
-plante médicinale importante.</p>
-
-<p>Enfin, au XVI<sup>e</sup> siècle, l’Ache, sous le nom italien de Céleri,
-devint légume.</p>
-
-<p>Les commentateurs admettent que la plante nommée <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Selinon</i>
-dont il est déjà parlé dans l’<i>Odyssée</i> d’Homère et plus tard chez
-les poètes grecs Pindare, Aristophane, Anacréon, Théocrite,
-est l’Ache odorante, de même que l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Eleioselinon</i> de Théophraste
-et de Dioscoride. Le Céleri sauvage jouait alors un
-rôle dans les cérémonies funèbres. On en couronnait les morts,
-on en plantait sur les tombeaux, d’où le dicton « il ne lui
-manque plus que l’Ache » pour indiquer l’état désespéré d’un
-malade. Cet usage s’étendait même en dehors du monde gréco-romain.
-On a trouvé dans des tombeaux de l’ancienne Egypte
-des guirlandes composées de rameaux de Céleri entrelacés avec
-des pétales de Lotus bleu<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 78.</p>
-</div>
-<p>Dans Virgile et Horace, l’Ache porte le nom latin d’<i lang="la" xml:lang="la">Apium</i>.
-Un vers d’Horace nous apprend que l’Ache associée aux Roses
-et aux Lis faisait l’ornement des repas. Mais cet <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> pourrait
-bien être le Persil, de même que l’Ache verte donnée
-comme récompense en Grèce, sous forme de couronnes, aux
-vainqueurs des jeux Néméens.</p>
-
-<p>Il est bien difficile d’identifier certains noms donnés aux
-plantes par les Anciens et d’en établir la concordance avec les dénominations
-modernes des végétaux. Les mots <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Selinon</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i>
-désignent en grec et en latin tantôt l’Ache, tantôt le Persil,
-autre espèce du genre <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> que nous distinguons par un nom
-particulier. Les Romains, si superstitieux, auraient-ils admis
-dans leurs festins une plante funéraire d’ailleurs malodorante
-et de mauvais présage ? C’est assez douteux, tandis que le Persil
-par son gai feuillage et son arome pouvait remplir plus agréablement
-le rôle de plante décorative des festins. La coutume
-d’orner les plats et certains mets de branches de Persil ne serait-elle
-pas une tradition perpétuée d’un usage antique ?</p>
-
-<p>Pline et Palladius emploient encore le nom d’origine grecque
-<i lang="la" xml:lang="la">Helioselinum</i> qui veut dire Ache ou Persil de marais. Il s’agit
-bien du Céleri cette fois. Pline distingue l’Ache sauvage et la
-variété cultivée dont on fait blanchir les feuilles, dit-il, ce qui diminue
-beaucoup l’amertume. On ne peut cependant conclure de
-cette phrase que l’Ache était largement cultivée pour l’alimentation.
-L’<i>Edit du maximum</i> promulgué en 301, sous Dioclétien,
-qui tarifie toutes les plantes légumières mises en vente sur les
-marchés de l’empire romain, ne mentionne pas le Céleri. L’antiquité
-avait d’ailleurs une autre Ombellifère très voisine pour
-remplacer l’Ache des jardins, c’était le Maceron (<i lang="la" xml:lang="la">Smyrnium
-Olus-atrum</i> L.), plante aujourd’hui disparue des jardins. Bien
-qu’inférieur en qualité au Céleri, le Maceron a été pendant plus
-de quinze siècles l’objet d’une culture importante. On a consommé,
-jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle, ses feuilles, ses pétioles blanchis
-à la façon du Céleri et ses racines volumineuses en guise de
-Céleri-Rave. Toutefois l’art culinaire a pu se servir très anciennement,
-comme condiment, de quelques variétés d’Ache
-adoucies par la culture ou naturellement dépourvues d’âcreté,
-car on a remarqué une grande diversité de saveur dans l’Ache
-sauvage. Le botaniste Forster dit que les matelots du capitaine
-Cook ont employé l’Ache comme plante antiscorbutique lorsque
-ce navigateur explora la Nouvelle-Zélande, ce qui indique
-qu’elle n’est pas toujours vénéneuse.</p>
-
-<p>L’Ache reparaît au moyen âge sous la forme de plante médicinale
-très estimée. On lui reconnaît des propriétés médicamenteuses
-contre les opilations, c’est-à-dire les obstructions
-des conduits naturels. Jusqu’à une époque assez rapprochée de
-nous, le Céleri sauvage a passé pour être un fondant et un
-diurétique. D’après l’<i lang="la" xml:lang="la">Hortulus</i> du moine Strabo (IX<sup>e</sup> siècle),
-P. de Crescence (XIII<sup>e</sup> siècle), Barthélemy de Glanville (XIV<sup>e</sup>
-siècle), le <i>Jardin de Santé</i>, le <i>Grant Herbier</i> (XV<sup>e</sup> siècle) : la
-commune Ache ouvre les conduits du foie et de la rate, fait bien
-uriner, brise la pierre et la gravelle, vaut contre jaunisse, hydropisie,
-morsure de bêtes venimeuses, etc.</p>
-
-<p>Avec tant de qualités il n’est pas étonnant que l’on ait planté
-l’Ache dans tous les jardins. Toutefois, personne ne paraît
-l’avoir cultivée comme plante potagère avant le milieu du
-XVI<sup>e</sup> siècle, et encore tous les botanistes de la Renaissance :
-Fuchs (1542), Tragus (1552), Matthiole (1558), Dodoens (1583),
-Dalechamps (1587), Camerarius (1588), Pena et Lobel (1570),
-Gerarde (1591), Clusius (1601), ne connaissent que l’Ache médicinale.
-Même le nom donné par Bauhin au Céleri : <i lang="la" xml:lang="la">Apium
-vulgare ingratus</i> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) n’indique pas que l’on en faisait grand
-cas pour la cuisine au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Pendant ces mille ans de culture à titre de plante médicinale,
-le type varia peu sans doute, cependant l’« ébranlement »
-finit par se produire et donna naissance aux variétés de Céleris
-alimentaires.</p>
-
-<p>Le Céleri creux ou Céleri <i>à couper</i>, encore très voisin de la
-forme sauvage, est la première amélioration obtenue par la
-culture. Dans cet état, la plante a perdu l’odeur repoussante et
-l’âcreté qui la rendaient suspecte, mais les tiges sont creuses
-et filandreuses. On utilise seulement les feuilles et les tendres
-sommités pour assaisonner les bouillons, ragoûts et comme
-fourniture de salade.</p>
-
-<p>Bruyerin-Champier (<i lang="la" xml:lang="la">De re Cibaria</i>, 1562), signale l’emploi du
-Céleri creux dans la cuisine comme plante condimentaire aromatique.
-Les différentes éditions de la <i>Maison rustique</i>, de Ch.
-Estienne, mentionnent aussi le Céleri creux, non au chapitre
-des plantes potagères, mais avec les fines herbes. Olivier
-de Serres (1600) ne connaissait pas davantage les grandes variétés
-à côtes, c’est-à-dire à pétioles devenus charnus et
-tendres après blanchiment. Il cite l’Ache des jardins avec le
-Persil, Cerfeuil et autres herbes destinées aux assaisonnements.</p>
-
-<p>L’apparition du mot Céleri dans la langue horticole ou culinaire
-coïncide justement avec l’introduction des variétés de
-Céleri à côtes pleines, originaires d’Italie, et les seules véritablement
-comestibles.</p>
-
-<p>Dans ce nouveau perfectionnement du Céleri creux ou <i>à
-couper</i>, ce sont les pétioles creusés en gouttières qui ont pris
-un développement anormal et constituent les « côtes » de
-Céleris ; en même temps, la partie inférieure de la tige sur
-laquelle s’insèrent ces pétioles modifiés a grossi proportionnellement
-de manière à former ce qu’on appelle le « cœur »
-du Céleri<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Duchartre, <i>Journ. Soc. nat. Hortic. Fr</i>. 1885, p. 674.</p>
-</div>
-<p>Selon Targioni-Tozetti, auteur autorisé, on cultivait le
-Céleri en Italie, pour la table, dès le XVI<sup>e</sup> siècle. Comme tous
-les méridionaux, les Italiens ont toujours eu un goût prononcé
-pour les herbes à forte saveur. La longue culture de l’Ache
-pour usages médicinaux a pu leur suggérer l’idée d’employer
-dans la cuisine une plante aussi fortement aromatique, mais
-on va voir que, même au XVI<sup>e</sup> siècle, le Céleri était loin d’être
-un légume populaire en Italie. Le poète Alamanni (chant V
-de sa <i lang="it" xml:lang="it">Cultivazione</i>, qu’il termina en 1546) note l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> comme
-plante médicinale et adresse des louanges à un autre végétal
-Ombellifère de genre voisin, au <i lang="it" xml:lang="it">Macerone</i>. Ainsi le Maceron
-était alors cultivé en Toscane de préférence au Céleri. Vers
-le même temps, Soderini et Agostino Riccio (1596) disent :
-« Le Céleri (Sedano) n’est guère en usage dans la cité de
-Florence ».<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> En Angleterre, Parkinson (1629) considère
-le « Sellery » comme une rareté. Mais du temps de Ray
-(1686) il était bien connu. Cet auteur montre que la culture
-du Céleri a commencé en Italie et s’est étendue graduellement
-à la France et à l’Angleterre. Selon Van den Groen, le « Seleri »
-était assez répandu en 1669 dans le Brabant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 50.</p>
-</div>
-<p>En France, d’après le Catalogue de Guy de la Brosse, on
-cultivait en 1641 au Jardin royal des plantes de Paris, en même
-temps que l’Ache sauvage, l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium Italorum seu Celerum</i> c’est-à-dire
-l’Ache des Italiens ou Céleri. Le <i>Jardinier françois</i>
-(1651) cite le « Sceleri » d’Italie parmi les salades. Mais, mieux
-que les auteurs horticoles, les livres de cuisine nous renseignent
-sur l’emploi alimentaire des variétés primitives de
-Céleris à côtes qui paraissent avoir été recherchées d’abord
-comme friandise, après préparation spéciale.</p>
-
-<p>Le fameux <i>Cuisinier françois</i> de La Varenne (1651) attache
-peu d’importance au Céleri ; c’est pour lui un entremets de
-carême qui se mange cru ou cuit avec huile, poivre et sel. Un
-autre traité très estimé : <i>Le Maître d’Hôtel</i> (1659) s’étend plus
-longuement sur le « Sellery » des Italiens, qu’il appelle aussi
-<i>Apuy</i>, nom évidemment dérivé de l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> latin.</p>
-
-<p>Il donne une seule recette qui est très curieuse : « Prenez des
-cottons (côtes) d’Apuy bien blancs, ratissez-les comme des
-raves et coupez-les en longueur environ de six doigts. Liez-les
-par petites bottes et faites-les cuire dans l’eau avec un peu de
-sel. Lorsqu’ils seront cuits tirez et égouttez. Faites-les ensuite
-sécher entre deux serviettes : étant secs, dressez-les sur une
-assiette et garnissez-la de citrons, de grenades et betteraves
-cuites. »</p>
-
-<p>Comme on le voit, le Céleri n’avait pas dans la cuisine
-ancienne l’importance qu’il a prise de nos jours. Il a fallu
-qu’une sélection prolongée perfectionnât les variétés primitives,
-à côtes trop maigres et à cœurs peu fournis pour que ce légume
-puisse entrer dans les préparations culinaires sérieuses.</p>
-
-<p>L’idéal était d’obtenir des races non drageonnantes, à côtes
-nombreuses, serrées, épaisses, à chair ferme et cassante, non
-filandreuse et à cœur très plein.</p>
-
-<p>Ces améliorations, qui se poursuivent encore aujourd’hui,
-commencèrent vers le XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Alors on ne se contenta plus de manger le Céleri en hors-d’œuvre
-ou en salade ; les cuisiniers purent l’accommoder au
-jus, en ragoût, à la sauce blanche.</p>
-
-<p>Dès l’époque de La Quintinie, qui décéda en 1690, on connaissait
-les divers procédés destinés à attendrir ce légume par
-l’étiolat : buttage, empaillage. Le jardinier de Louis XIV pratiquait
-déjà la culture en tranchées. Il ne connaissait qu’une
-sorte de Céleri. Nous sommes plus riches. En 1904, la 3<sup>e</sup>
-édition des <i>Plantes potagères</i> de Vilmorin-Andrieux décrivait
-plus de 30 variétés suffisamment distinctes ; les différences
-portant surtout sur les découpures des feuilles, la grosseur et
-la couleur des pétioles, la taille et la vigueur de la plante.</p>
-
-<p>Les variétés anglaises et américaines sont innombrables.</p>
-
-<p>Nous n’avons pas trouvé de noms ni de représentations
-iconographiques des variétés primitives de Céleri à côtes. De
-Combles cite le Céleri <i>long</i> ou tendre, le Céleri <i>court</i> ou dur,
-enfin le Céleri <i>plein</i> qui ne différait du <i>long</i> que par sa côte
-pleine et charnue. Les deux premières sortes avaient leurs
-côtes creuses<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Ecole du Jardin Potager</i>, 1749, t. <small>I</small>, p. 321.</p>
-</div>
-<p>Malgré ce défaut, c’est le Céleri <i>long</i> qui a été le plus cultivé,
-à cause de sa grandeur, du moins jusqu’aux premières années
-du XIX<sup>e</sup> siècle. On reprochait au Céleri <i>plein</i>, mal fixé et dur,
-de dégénérer facilement. Pourtant le catalogue d’Andrieux
-pour 1778 annonce d’abord le Céleri <i>plein</i>, ensuite le <i>panaché
-rose</i>. Toutes ces sortes, éliminées par d’autres plus perfectionnées,
-furent remplacées par un C. <i>plein blanc</i> qu’on
-améliora encore et qui fut le plus généralement cultivé dans
-la région parisienne pendant le cours du siècle dernier. Le
-<i>Bon Jardinier</i> de 1812 signale un C. <i>turc</i>, variété nouvelle
-originaire de Prusse. C’était une sous-variété du <i>plein</i> commun
-mais à côtes plus charnues, plus tendres, d’une saveur moins
-aromatique ; elle figurait sur les catalogues de Vilmorin
-depuis 20 ans. Le C. <i>turc</i> a été beaucoup cultivé ; vers 1890
-on le disait à peu près disparu.</p>
-
-<p>D’après les ouvrages horticoles du temps, on cultivait, vers
-1825, le grand Céleri <i>long</i>, le <i>plein blanc</i>, le <i>turc</i>, le <i>nain frisé</i>.
-Le <i>Bon Jardinier</i> de 1825, place au premier rang le <i>plein blanc</i>,
-puis le <i>turc</i>, le <i>frisé</i> et quelques variétés nouvelles à côtes colorées ;
-le <i>plein rouge</i>, le <i>plein rose</i>, le <i>gros violet de Touraine</i>.
-Ce dernier est resté dans les cultures ; il a produit une multitude
-de sous-variétés colorées. Vers 1830, il passait pour le
-plus remarquable des Céleris par l’épaisseur de ses côtes et le
-volume entier de la plante. Nous avons maintenant un Céleri
-<i>violet à grosse côte</i> (Vilmorin 1895), issu du Céleri <i>Pascal</i> ; un
-Céleri <i>plein doré à côte rose</i> (Vilm. 1896) et beaucoup d’autres
-Céleris colorés d’origine anglaise. Il est à noter que l’Ache sauvage
-des terrains salés des bords de la mer, son habitat préféré,
-présente souvent aussi un coloris intense rouge ou violet.</p>
-
-<p>Dans la seconde moitié du siècle dernier, les maraîchers parisiens
-avaient adopté et estimaient beaucoup le C. <i>court hâtif</i>,
-à cœur très plein, qu’ils appelaient à tort Céleri <i>turc</i>, nom qui
-doit être réservé à une forte variété du C. <i>plein blanc</i>.</p>
-
-<p>Les anciennes variétés de Céleris avaient gardé de l’état sauvage
-une fâcheuse tendance à émettre des rejets ou bourgeons
-adventifs, au grand détriment de la grosseur des parties comestibles :
-le cœur et les côtes ; aussi les semeurs s’appliquèrent-ils
-à produire des races sans drageons. Vilmorin annonçait en
-1877, comme une amélioration notable, son C. <i>plein blanc court
-à grosse côte</i> ne drageonnant pas.</p>
-
-<p>Un autre <span lang="la" xml:lang="la">desideratum</span> était d’obtenir l’étiolat naturel du
-Céleri, car le blanchiment a l’inconvénient de faire souvent
-pourrir les plantes.</p>
-
-<p>On doit à un habile maraîcher d’Issy (Seine), M. G. Chemin,
-un C. <i>plein blanc doré Chemin</i> dont les côtes prennent naturellement
-une teinte jaune pâle de sorte que ce Céleri n’a
-besoin d’être soumis que peu de temps à l’étiolat. Cette nouvelle
-race, trouvée et sélectionnée par M. Chemin en 1875, fut mise
-au commerce en 1885, date de l’introduction d’un Céleri analogue,
-le C. <i>plein blanc d’Amérique</i> à côtes naturellement
-blanches et intéressant par la teinte argentée de son feuillage.</p>
-
-<p>Une nouveauté de 1890, le C. <i>Pascal</i>, à côtes vertes, mais
-très tendres et blanchissant facilement, réunit peut-être toutes
-les conditions requises pour un Céleri parfait : étiolat rapide,
-côtes épaisses et charnues, longue conservation.</p>
-
-<p>Quelle piteuse figure ferait le Céleri cultivé il y a 200 ans
-par La Quintinie à côté de ce produit perfectionné !</p>
-
-<p>Chez d’autres sortes, la variation a modifié aussi le feuillage
-qui est devenu curieusement découpé comme dans le C. <i>Corne
-de Cerf</i> (1891), le C. <i>plein à feuille de Fougère</i> (Vilm. 1894) ;
-ou bien frisé dans le C. <i>plein blanc doré et frisé</i> (<i>Rivoire</i>,
-1906).</p>
-
-<p>Il y a des races géantes, moyennes, courtes et naines. Parmi
-ces dernières, citons un Céleri de fantaisie, le C. <i>Scarole</i> (Forgeot,
-1886) qui ne dépasse pas 10 à 12 centimètres de hauteur.</p>
-
-
-<p class="c" id="leg75"><span class="sc">Céleri-Rave.</span></p>
-
-<p>Un second type de Céleri, dont l’importance n’est pas
-moindre pour l’art culinaire, le Céleri-Rave, est celui qui a
-été le plus profondément modifié par cette mystérieuse faculté
-qu’ont les plantes de varier sous l’influence de la culture. Ici,
-les pétioles creux et amers, comme à l’état sauvage, sont inutilisables.
-La variation s’est portée sur la base de la tige et le
-haut de la racine amenant un développement anormal de ces
-parties de la plante qui se sont réunies pour former une tubérosité
-à chair moelleuse constituant un mets très fin.</p>
-
-<p>Contrairement à l’opinion généralement admise, le Céleri-Rave
-est plus ancien que le Céleri à côte. Ce qui l’a fait croire
-d’origine récente, c’est que sa culture a toujours été localisée et
-peu étendue. Les marchés ne le reçoivent que depuis un petit
-nombre d’années.</p>
-
-<p>Les Anciens, qui consommaient les racines moins succulentes
-du Maceron, n’ont pas eu l’idée de développer la souche déjà
-volumineuse du Céleri sauvage pour la rendre comestible. Qui
-pourra jamais dire où et quand s’est fait ce perfectionnement ?</p>
-
-<p>Quelques botanistes de la Renaissance, en particulier Ruellius
-(<i lang="la" xml:lang="la">De naturâ stirpium</i>, 1536) témoignent que l’on mangeait
-de leur temps la racine de l’Ache soit crue, soit cuite. L’Italie
-a probablement commencé la culture de ce légume. Le savant
-Porta dit avoir vu le Céleri-Rave qu’il appelle <i lang="la" xml:lang="la">Apium capitatum</i>
-dans les jardins de Theano, Santa-Agatha et autres lieux
-en Apulie. Il décrit le bulbe comme étant de la grosseur de la
-tête d’un homme, et d’un goût doux, agréable et parfumé<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Villæ libri</i> XII, 1592.</p>
-</div>
-<p>Le botaniste Rauwolf, qui voyageait en Orient en 1573, parle
-de l’<i>Eppich</i> — nom germanique de l’Ache — dont on mangeait
-les racines après cuisson, avec sel et poivre, à Tripoli, et à Alep
-en Syrie<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Gronowius, <i>Orient.</i> 1755, p. 35.</p>
-</div>
-<p>Bauhin cite un <i lang="la" xml:lang="la">Selinum tuberosum</i> qui est incontestablement
-le Céleri-Rave. Au milieu du XVII<sup>e</sup> siècle, le <i>Cuisinier françois</i>
-de La Varenne et les autres traités similaires donnent des recettes
-culinaires pour la préparation de la racine de Céleri. On
-la mangeait surtout en salade. Puis ce légume passe de mode
-et s’éclipse au point que De Combles parlant en 1749 du Céleri
-<i>à grosse racine</i>, pouvait dire : « Ce Céleri n’est guère cultivé en
-France, mais on en fait grand cas en Allemagne et on a raison ;
-il n’y a point de soupe, ni presque de ragoût où on ne l’emploie ».
-Cependant la culture du Céleri-Rave n’a jamais été
-abandonnée dans le Nord et l’Est de la France. Il y a 60 ans,
-Victor Pâquet, publiciste horticole, d’origine normande, affirmait
-que le Céleri-Rave a été très anciennement cultivé dans
-le Bessin normand où on le connaissait sous les vieux noms
-de Persil de marais ou de Sellery-Navet<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Traité</i>, 1846, p. 208.</p>
-</div>
-<p>En Angleterre, le Céleri-Rave (Celeriac) a été introduit très
-tard. Switzer, auteur horticole qui écrivait en 1729, ne le connaissait
-que par ouï dire. Plus tard encore, Miller le disait peu
-répandu. Comme en France, ce légume n’a fait son apparition
-sur les marchés anglais que depuis peu de temps.</p>
-
-<p>Le Céleri-Rave était si peu cultivé, vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle,
-que les catalogues de Vilmorin, le <i>Bon Jardinier</i>, etc. le considèrent
-comme à peu près nouveau. Le grainier Tollard disait
-en 1805 : « Le Céleri à grosse racine est un excellent légume
-trop peu connu en France »<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. C’était alors ce que nous appelons
-un légume de fantaisie ; quelques amateurs recherchaient
-les sous-variétés à bulbes veinés de rouge et de violet. Il faut
-dire que la masse charnue comestible du Céleri-Rave ancien
-était racineuse, irrégulière, branchue ou fourchue. A la longue
-on est arrivé à former des races à bulbes réguliers ou sphériques,
-lisses et nets, peu feuillus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Traité des végétaux</i>, 1<sup>re</sup> éd. (1805).</p>
-</div>
-<p>Ce sont les Allemands qui ont perfectionné le Céleri-Rave,
-que Tollard croyait même né dans leur pays. Le Céleri-Rave
-<i>d’Erfurt</i>, à souche beaucoup plus nette et régulière que celle
-de la race commune, est mentionné pour la première fois dans
-le <i>Bon Jardinier</i> de 1857. Une autre sorte d’origine allemande,
-s’appelle Céleri-Rave <i>Géant de Prague</i>, à cause de sa pomme
-énorme. La variété <i>Lisse amélioré de Paris</i> est une obtention
-des habiles maraîchers parisiens.</p>
-
-<p>Nous avons dit plus haut que le mot Céleri ne se rencontrait
-pas avant le XVII<sup>e</sup> siècle. Pourtant M. Léopold Delisles a
-trouvé un exemple unique fort ancien dans ses recherches sur
-la condition de la classe agricole en Normandie au moyen
-âge.</p>
-
-<p>L’Ache figure dans un compte de l’Hôtel-Dieu d’Evreux, en
-1419 ; elle y est appelée <i>Scellerin</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Etudes sur la condition de la classe agricole</i>, éd. 1903, p. 496.</p>
-</div>
-<p>Céleri paraît bien dérivé par altération de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Selinon</i>, le mot
-grec pour Ache ou Persil, latinisé en <i lang="la" xml:lang="la">Selinum</i>, puis <i lang="la" xml:lang="la">Selina</i>,
-<i>Seleni</i> et enfin Céleri emprunté de l’italien. D’après les anciens
-glossaires latin-roman : <i lang="la" xml:lang="la">Selinum id est Apium</i> (Selinum c’est
-l’Ache). Le radical est d’ailleurs toujours conservé dans l’orthographe
-ancienne : Sellery, Scelleri, etc.</p>
-
-<p>Quant au mot Ache, il vient de l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> latin ou plutôt celte
-dont l’étymologie est tirée des lieux aquatiques que cette
-plante préfère : <i>apon</i>, eau en celte (même racine que <i lang="la" xml:lang="la">aqua</i>, eau
-en latin). <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> a fait Ache après avoir passé par les intermédiaires
-<i>Apcha</i>, <i>Apche</i>, <i>Ache</i>.</p>
-
-<p>La grande diversité des noms de l’Ache odorante : grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Selinon</i>,
-latin <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i>, anglais <i>Smallage</i>, arabe <i>Asalis</i>, égyptien
-<i>Kerafs</i>, chinois <i>Ch’intsaï</i>, etc., indique que cette plante a été
-cultivée ou employée isolément, à une date très ancienne, dans
-des contrées différentes, tandis que le mot Céleri à peine modifié,
-comme dans la plupart des langues européennes, démontre
-l’extension récente d’une variété comestible.</p>
-
-<p>L’aptitude à la variation paraît être faible chez l’Ache devenue
-si tard plante potagère. En somme, sauf chez le Céleri-Rave
-qui a subi une transformation remarquable, les modifications
-du type n’ont pas été profondes dans les Céleris à côtes.
-Miller a essayé autrefois, en Angleterre, de transformer l’Ache
-sauvage en Céleri comestible. Il lui a été impossible de déterminer
-l’ébranlement nécessaire à la production des variétés. Sa
-culture en terreau pur tenu constamment humide et ses semis
-successifs pendant de longues années ne lui ont jamais donné
-que de l’Ache d’un superbe développement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg4">CHAMPIGNON DE COUCHE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Agaricus campestris</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Champignon de couche est devenu depuis une centaine
-d’années surtout un condiment indispensable dans la cuisine
-moderne pour les ragoûts et autres préparations culinaires auxquels
-il communique son arome spécial très apprécié.</p>
-
-<p>Ce Champignon, le seul que l’on puisse produire artificiellement
-d’une manière régulière, appartient au genre Agaric.
-On l’appelle Agaric champêtre, Pratelle, Potiron, Mousseron, etc.,
-lorsqu’il est à l’état sauvage. Comme beaucoup de Cryptogames,
-il vit sur les matières végétales en décomposition. On
-le trouve, à l’état spontané, dans les prairies sèches où paît le
-bétail, sur les accotements gazonnés des routes et il est probable
-que de temps immémorial les gens de la campagne ont
-connu ses qualités alimentaires. Horace vantant les <i lang="la" xml:lang="la">Fungi patenses</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>,
-à son avis les meilleurs Champignons, entendait
-évidemment parler de l’Agaric champêtre récolté à l’état naturel,
-car l’origine de la production artificielle de ce Champignon
-est relativement récente.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Satires</i>, II, 5, 20.</p>
-</div>
-<p>Nous n’avons pas trouvé trace d’une culture de Champignon
-de couche avant le commencement du XVII<sup>e</sup> siècle. Olivier
-de Serres (1600) doit être, ce nous semble, le premier auteur
-qui en ait parlé<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Théâtre d’Agriculture</i>, 1600, p. 563.</p>
-</div>
-<p>Ce sont les maraîchers parisiens qui l’ont commencée et,
-bien qu’elle se soit beaucoup étendue depuis un siècle, Paris
-est resté le centre de l’industrie essentiellement française
-du Champignon de couche.</p>
-
-<p>Le point de départ peut se deviner : les maraîchers primeuristes
-voyaient fréquemment leurs couches à Melons envahies,
-à l’automne, par des « volées » d’excellents Champignons
-comestibles nés spontanément dans le fumier à demi
-décomposé, qui est le <i lang="la" xml:lang="la">substratum</i> préféré de l’Agaric champêtre.
-L’intelligence des cultivateurs parisiens devait tirer
-parti de cette bonne aubaine. Les maraîchers s’ingénièrent à
-reproduire d’une manière régulière ce qui n’était qu’un
-accident heureux. Néanmoins le mode de reproduction du
-Champignon étant demeuré longtemps inconnu, il se passa
-un certain laps de temps avant qu’une culture sérieuse fût
-établie.</p>
-
-<p>Les opinions anciennes sur la nature des Champignons
-étaient fort erronées. On croyait que ces végétaux naissaient sans
-semences, résultat de la putréfaction de substances animales
-et végétales ou mis au monde par les tonnerres d’automne,
-comme le disait le savant anglais Evelyn au XVII<sup>e</sup> siècle.
-Aussi semble-t-il que la culture primitive attendait surtout
-du hasard la production du Champignon de couche.</p>
-
-<p>C’est ce que l’on voit au XVII<sup>e</sup> siècle, dans les ouvrages horticoles
-qui parlent incidemment des couches à Champignons de
-plein air, dressées en tranchées à l’automne, recouvertes
-de deux ou trois doigts d’épaisseur de terre fine et sur lesquelles
-on pouvait espérer récolter quelques volées de Champignons
-plusieurs mois après leur établissement.</p>
-
-<p>Les cultivateurs qui avaient l’habitude de jeter sur les
-couches « les épluchures de Champignons et l’eau dans
-laquelle ont été lavés ceux qu’on apprête à la cuisine » montraient
-déjà un certain esprit scientifique. C’est la culture
-enseignée par le <i>Jardinier françois</i> (1651).</p>
-
-<p>A la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, la consommation du Champignon de
-couche était déjà assez grande dans la ville de Paris pour que
-le voyageur anglais Lister qui visita notre capitale en 1698,
-consacre un long passage de son <i>Journal</i> à cette culture inconnue
-en Angleterre : « Il n’y a rien que les François aiment autant
-que les Champignons. On en a tous les jours et tant que
-dure l’hiver, en abondance et de tout frais. J’en fus surpris, et
-je ne me figurois pas d’où ils venoient, jusqu’à ce que je sçusse
-qu’on les faisoit venir sur couche dans les jardins.</p>
-
-<p>« De ces Champignons forcés, on en a nombre de récoltes dans
-l’année ; mais pour les mois d’août, de septembre et d’octobre,
-où ils poussent naturellement en pleine terre, on n’en fait pas
-sur couches.</p>
-
-<p>« En dehors de la barrière de Vaugirard, et je l’ai vu, on
-creuse dans les champs et les jardins des tranchées que l’on remplit
-de fumier de cheval, à deux ou trois pieds de profondeur ; on
-rejette dessus la terre qu’on en a tirée, qu’on dispose en talus
-élevé et l’on recouvre le tout de fumier pailleux de cheval. Les
-Champignons poussent là-dessus après la pluie, et si la pluie ne
-tombe pas, on arrose ces couches tous les jours même en hiver.</p>
-
-<p>« Six jours après qu’ils ont commencé à se montrer on les
-récolte pour le marché. Il y a des couches qui en donnent
-beaucoup et d’autres qui n’en donnent guère, ce qui prouve
-qu’ils proviennent de semences dans le terrain, car toutes ces
-couches sont faites de même.</p>
-
-<p>« Un jardinier me disoit que l’année précédente un arpent de
-terrain ainsi cultivé lui avoit fait perdre cent écus ; mais ordinairement
-cette culture est aussi profitable qu’aucune autre<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Voyage de Lister</i>, trad. Sermizelles, p. 139.</p>
-</div>
-<p>Quelques années plus tard, la culture parisienne du Champignon
-de couche paraît singulièrement perfectionnée. En 1707,
-le botaniste Tournefort présenta à l’Académie royale des
-Sciences un remarquable mémoire sur cette spécialité horticole<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.
-Nous y voyons que déjà les expressions techniques du
-métier de champignonniste sont en usage. La préparation assez
-compliquée du fumier se fait à peu près comme de nos jours.
-On sait alors que le <i>blanc</i> peut reproduire le végétal Cryptogame
-dont le Champignon n’est que la fructification. Le botaniste
-Marchant père avait démontré en 1678 devant l’Académie
-des Sciences que les filaments blancs qui se développent dans
-le fumier sont les germes reproducteurs du Champignon. Dès
-ce moment on pratiquait le <i>lardage</i> des meules au moyen de
-<i>mises</i> de blanc en <i>galettes</i> et on connaissait aussi sous son nom
-actuel l’opération du <i>gobetage</i> qui consiste à recouvrir la meule
-lardée d’une mince couche de terre maigre et salpétrée que l’on
-bat ensuite avec le dos d’une petite pelle de bois nommée <i>taloche</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Mém. Acad. roy. des Sciences</i>, 1707, pp. 58-66.</p>
-</div>
-<p>Les champignonnistes, qui prononcent <i>goptage</i>, ont emprunté
-ce terme à l’art du maçon : gobeter, c’est crépir en faisant
-entrer le plâtre, le mortier, dans les joints avec le plat de
-la truelle.</p>
-
-<p>Cinquante ans plus tard on constate encore de nouveaux progrès<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.
-Les couches montées par les champignonnistes s’appellent
-<i>meules</i>. A la culture du Champignon de couche à l’air
-libre s’adjoint alors celle pratiquée dans les caves ou celliers ;
-ensuite dans les carrières souterraines de Paris. La consommation
-du Champignon n’est devenue considérable que
-depuis cette dernière innovation qui a transformé en véritable
-industrie la culture relativement peu importante des maraîchers.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> De Combles, <i>L’Ecole du Potager</i> (1749), t. <small>I</small>, p. 351.</p>
-</div>
-<p>Ceux qui se spécialisèrent devinrent des champignonnistes.
-Ils s’installèrent dans les carrières abandonnées creusées dans
-le calcaire grossier du bassin parisien. Ces carrières souterraines,
-nombreuses sur la rive gauche de la Seine, ont
-été creusées à des époques indéterminées pour la construction
-de Paris. Elles offraient les meilleures conditions d’égalité
-de température et d’obscurité requises pour la culture commerciale
-du Champignon.</p>
-
-<p>Victor Pâquet, auteur horticole en général bien informé,
-semble attribuer l’invention de la culture du Champignon en
-carrière à un jardinier parisien nommé Chambry lequel aurait
-vécu au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Dans un autre
-ouvrage, le même écrivain dit qu’un réfractaire, vers 1812
-ou 1813, cultiva le premier des Champignons dans une carrière
-parisienne où il s’était réfugié pour se soustraire au
-service militaire<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Nous ignorons si cet innovateur est le
-Chambry précédemment nommé. Les champignonnistes que
-nous avons consultés n’ont pas conservé de souvenirs traditionnels
-sur l’événement rapporté par Victor Pâquet. Ils n’ont
-pas oublié cependant les noms des premiers spécialistes qui
-s’établirent dans les carrières à ciel couvert de Paris. D’ailleurs,
-parmi les principaux champignonnistes parisiens actuels,
-un certain nombre sont les descendants des fondateurs
-de cette industrie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Traité de culture potagère</i> (1846), p. 211.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Traité de culture des Champignons</i> (1847), p. 165.</p>
-</div>
-<p>D’après des renseignements que nous devons à l’obligeante
-amitié de M. Curé, secrétaire général du Syndicat des maraîchers
-parisiens, les premières carrières où cette culture fut
-établie sont celles de Passy, probablement même sous l’emplacement
-du Palais du Trocadéro, et celles de Montrouge dans les
-Catacombes (13<sup>e</sup> et 14<sup>e</sup> arrondissements). Cela remonterait au
-premier quart du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Les premiers spécialistes qui ont réussi, tant à Passy qu’à
-Montrouge, appartiennent aux familles Heurtot et Legrain ;
-Marchand dans le XIII<sup>e</sup> arrondissement du côté de la Maison-Blanche ;
-à Vaugirard un nommé Daniel, dont la famille n’existe
-plus dans la corporation. Il en est de même pour Arbot, des
-carrières de Montrouge et de Châtillon.</p>
-
-<p>On peut citer comme ayant suivi ces précurseurs les noms
-des Moulin, Buvin, Gérard, Brique, Souland, Tarenne.</p>
-
-<p>Depuis, beaucoup de familles nouvelles ont créé d’autres exploitations
-dans la banlieue parisienne. Celles de Nanterre,
-Houilles, Carrières Saint-Denis, Livry, Montesson, Romainville,
-Noisy-le-Sec, Bagneux, Vaux, Triel, etc., sont plus récentes ;
-de même les champignonnières de la grande banlieue :
-celles de la vallée de l’Oise, à Méry, aux environs de Creil et
-de Méru (Oise). La région Nord comprend de nombreuses
-champignonnières installées dans les anciennes carrières à
-plâtre de Franconville, d’Ecouen, de Montmorency. D’autres,
-enfin, sur la rive gauche de la Seine, dans la craie blanche qui
-fournit le blanc de Meudon.</p>
-
-<p>La vente du Champignon de couche à Paris et la fabrication
-des conserves destinées à l’étranger ont pris de nos jours une
-considérable extension.</p>
-
-<p>La production quotidienne des champignonnières parisiennes
-atteindrait 25.000 kilogrammes, en pleine saison. On estime
-à dix millions de francs le produit annuel de la vente du Champignon
-de couche cultivé à Paris et aux environs. Dans le seul
-département de la Seine, la corporation des champignonnistes
-compte 250 patrons qui emploient plus de mille ouvriers. Il en
-résulte que toutes les carrières souterraines de la région parisienne
-où l’extraction de la pierre a cessé, et même celles en
-état d’exploitation, sont occupées par des champignonnistes, ces
-hommes étant parfois autant carriers que champignonnistes.</p>
-
-<p>Appartient à l’histoire du Champignon de couche, la production
-scientifique du <i>blanc</i> par le semis des spores effectuée à
-l’Institut Pasteur. Ce procédé permet de livrer au champignonniste
-le blanc vierge stérilisé en tubes bouchés ou en plaques
-comprimées.</p>
-
-<p>C’est M. le D<sup>r</sup> Répin, de l’Institut Pasteur, qui a trouvé le
-moyen pratique de faire des semis et du blanc vierge. Vers 1893
-le D<sup>r</sup> Répin céda à la maison Vilmorin son procédé de culture
-en tablettes de fumier comprimé. Dans les cultures de Reuilly
-on sélectionne et on isole trois types principaux : le blanc, le
-blond, le gris. On peut donc aujourd’hui semer, planter, sélectionner
-le Champignon de couche comme tous les autres
-végétaux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg5">CHOU</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica oleracea</i> L.)</p>
-
-
-<p>Cette plante potagère si vulgaire appartient à la végétation
-indigène. On trouve le Chou, à l’état sauvage, sur les rivages
-maritimes de la Normandie, à Jersey, dans la Charente-Inférieure,
-sur les côtes de l’Angleterre méridionale et de l’Irlande,
-en Danemark. Il existe encore près de Nice, de Gênes et de
-Lucques. Trois autres formes voisines, vivaces et presque
-ligneuses, habitent aussi la région méditerranéenne ; le <i lang="la" xml:lang="la">Brassica
-balearica</i> Pers. des Iles Baléares ; le <i lang="la" xml:lang="la">B. insularis</i> Moris, de
-la Sardaigne ; le <i lang="la" xml:lang="la">B. cretica</i> Lamk. de la Grèce, qui ont pu contribuer,
-par l’hybridation, à la formation des variétés actuellement
-existantes.</p>
-
-<p>Le type sauvage, d’où sont issues les nombreuses variétés
-et sous-variétés de Choux cultivés est une plante herbacée,
-vivace, bisannuelle ou trisannuelle, de 60 centimètres à 1 mètre
-de hauteur, rameuse, à feuilles épaisses, glauques, lobées, sinuées-ondulées.
-La fleur, qui est blanche ou jaune pâle, la silique
-et les graines présentent exactement les mêmes caractères
-dans le Chou sauvage et les variétés de Choux cultivés,
-mais là se borne la ressemblance. Plus de 4000 ans de culture
-et l’influence de la sélection, ont singulièrement modifié la descendance
-du type primitif : aussi le touriste peu familier avec
-la botanique ne saurait reconnaître l’ancêtre des Choux potagers
-dans l’herbe Crucifère qui végète sur les falaises normandes
-et les rochers calcaires de la Méditerranée.</p>
-
-<p>Comment cette plante assez peu remarquable a-t-elle pu
-donner naissance aux nombreuses races de Choux cultivés :
-Choux pommés, Choux de Bruxelles, Choux-fleurs, Choux-Raves,
-Choux rouges, Choux fourragers et autres, si éloignés du type
-sauvage, si différentes entre elles par le mode de disposition
-des tiges et des feuilles, par la forme, la couleur, la taille, l’aspect
-général ?</p>
-
-<p>La variabilité a produit ce phénomène.</p>
-
-<p>Il n’y a peut-être pas d’espèce végétale qui possède autant
-de tendance à la variation que le <i lang="la" xml:lang="la">Brassica oleracea</i>, d’où le
-grand nombre des races et sous-variétés de Choux potagers et
-leur polymorphisme.</p>
-
-<p>Dans les Choux pommés, la tige a été atrophiée ; les feuilles
-se sont imbriquées pour former une tête ou « pomme » plus
-ou moins serrée. D’autres races, au contraire, ne pomment pas :
-ce sont les Choux verts ou Choux fourragers, aux feuilles
-amples et détachées et les Choux frisés. Le développement des
-bourgeons latéraux, situés à l’aisselle des feuilles, a donné naissance
-au Chou <i>de Bruxelles</i>. Dans les Choux-Raves ou Choux
-<i>de Siam</i>, la partie inférieure de la tige s’est renflée au-dessus
-du sol, en bulbe volumineux et comestible. Les Choux-fleurs et
-les Brocolis sont le produit du développement anormal des organes
-floraux gorgés de sucs et de la fasciation qui a élargi les
-rameaux. Et combien d’autres modifications curieuses : Chou
-moëllier, Chou à grosses côtes, Chou rouge, etc.</p>
-
-<p>Cette faculté de variation du <i lang="la" xml:lang="la">B. oleracea</i> n’est pas encore
-épuisée. Le Chou <i>de Bruxelles</i> n’est connu que depuis une
-centaine d’années. En 1885, Carrière signalait l’apparition
-d’une forme nouvelle de ce Chou, <i>à feuilles et à pommes rouge-violet</i>,
-trouvée dans une culture de Choux <i>de Bruxelles</i>, à
-Rosny-sous-Bois, localité des environs de Paris où l’on cultive
-en grand cette race si originale<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Rev. hortic.</i>, 1885, p. 477 ; 1896, p. 259.</p>
-</div>
-<p>La culture du Chou remonte à l’époque préhistorique.
-L’homme primitif, dont la principale occupation était la recherche
-des aliments, sut découvrir les qualités nutritives de
-ce végétal. Naturellement, la cueillette des feuilles de la plante
-sauvage précéda sa domestication. Cultivé ensuite dans le voisinage
-des habitations, où le sol est toujours saturé de détritus
-organiques, le Chou, auquel les engrais azotés sont favorables,
-ne tarda pas à s’améliorer.</p>
-
-<p>D’après la distribution géographique de l’espèce et les données
-linguistiques, c’est en Europe que les innombrables variétés
-de Choux se sont formées. En effet, les noms du Chou
-sont nombreux dans les langues européennes, et rares ou modernes
-dans les asiatiques<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Les noms européens se rattachent
-à quatre racines distinctes et anciennes :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Alph. de Candolle, <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 67.</p>
-</div>
-<p><i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Caulos</i>, en grec, tige de légume, <i lang="la" xml:lang="la">Caulis</i>, tige et Chou, chez
-les Latins. De là viennent le <i>Chou</i> des Français, le <i lang="it" xml:lang="it">Cavolo</i> des
-Italiens, <i lang="es" xml:lang="es">Col</i> des Espagnols, <i lang="de" xml:lang="de">Kohl</i> des Allemands, <i lang="en" xml:lang="en">Kale</i> des
-Anglais, etc.</p>
-
-<p><i>Kap</i>, <i>Cab</i>, qui signifie tête dans les langues celtiques comme
-<i lang="la" xml:lang="la">caput</i> en latin ; cette racine a donné Chou <i lang="la" xml:lang="la">Cabus</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Cabbage</i> des
-Anglais.</p>
-
-<p><i>Bresic</i>, <i>Brassic</i>, dont l’origine est celte et latine ; ce nom est
-conservé dans le <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i> latin, et sans doute dans les <i lang="es" xml:lang="es">Berza</i> et
-<i lang="pt" xml:lang="pt">Verza</i> des Espagnols et des Portugais.</p>
-
-<p><i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Krambai</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Crambe</i> des Grecs et des Latins. Ce nom a été
-appliqué au Chou marin (<i lang="la" xml:lang="la">Crambe maritima</i> L.) qui n’est pas
-un Chou, mais une autre Crucifère comestible.</p>
-
-<p>Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ) distinguait trois
-sortes de Choux : les pommés, les frisés et les verts.</p>
-
-<p>Mais ce légume ne paraît pas avoir été fort apprécié des Grecs.
-Il en était autrement chez les Romains qui le considéraient
-comme le premier de tous les légumes ; de là son nom latin
-<i lang="la" xml:lang="la">olus</i>, légume par excellence.</p>
-
-<p>L’éloge enthousiaste du Chou, dans le <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica</i>, de Caton,
-est à lire. L’ancien agronome latin expose que le Chou
-favorise la digestion et dissipe l’ivresse. Si, dit-il, dans un
-repas, vous désirez boire largement, et manger avec appétit,
-mangez auparavant des Choux crus confits dans du vinaigre,
-et autant que bon vous semblera. Mangez-en encore après le
-repas. Le Chou entretient la santé. On l’applique pilé sur les
-plaies et tumeurs. Il guérit la mélancolie ; il chasse tout, il
-guérit tout !</p>
-
-<p>Pourquoi faut-il que le Chou ait aujourd’hui perdu tant de
-précieuses qualités ?</p>
-
-<p>Laissons l’histoire légendaire et quelquefois amusante du
-Chou, pour examiner sous quelles formes se présentaient les
-races cultivées à l’époque romaine. Caton, Pline et Columelle
-citent les noms de huit ou dix variétés, mais l’insuffisance des
-descriptions rend leur identification à peu près impossible.
-Très vraisemblablement, ces variétés primitives ont depuis
-longtemps disparu. Elles ont dû céder la place aux races améliorées.
-Qui sait si les hommes d’il y a deux mille ans ne reconnaîtraient
-pas un de leurs bons légumes dans le Chou gros
-comme le poing et à peine pommé que l’on voit de nos jours
-chez les Arabes ?</p>
-
-<p>Les Romains ont-ils connu, comme le prétendent certains
-commentateurs, les Choux-fleurs hâtifs et tardifs sous les noms
-d’<i lang="la" xml:lang="la">Olus Pompeianum</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Cyprianum</i> ? Le <i lang="la" xml:lang="la">Brassica Apiana</i> de
-Pline, <i lang="la" xml:lang="la">Selinousia</i> d’Athénée, est-il un Chou frisé et le <i lang="la" xml:lang="la">B. Lacuturrica</i>
-un Chou-Rave ? Tout cela est très incertain. Incontestablement,
-ils ont cultivé plusieurs Choux verts, ceux-ci s’écartant
-le moins du Chou sauvage. Leur <i lang="la" xml:lang="la">Olus Halmyridianum</i>
-était peut-être le Crambé ou Chou marin.</p>
-
-<p>Le Chou de Cumes, un des plus estimés, était un Chou
-pommé, comme l’indiquent les expressions <i lang="la" xml:lang="la">folio sessili</i> « à
-feuilles sessiles » et <i lang="la" xml:lang="la">capite patulum</i> « à tête étalée ».</p>
-
-<p>Sous les noms d’<i lang="la" xml:lang="la">Ormenos</i>, de <i lang="la" xml:lang="la">Cymæ</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Cymata</i>, ils paraissent
-avoir recherché, comme une friandise, les jeunes pousses ou
-les rameaux encore tendres de certains Choux, ce qui a donné
-lieu de croire que les Romains mangeaient les bourgeons
-axillaires appelés aujourd’hui Choux <i>de Bruxelles</i>. Il est probable
-que les pousses désignées sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Cymæ</i> étaient
-plutôt recueillies sur une forme à jets du Brocoli, c’est-à-dire
-sur un Brocoli-Asperge. Apicius, fameux gourmet, a donné
-plusieurs modes de préparations culinaires de ces produits qui
-comprennent aussi les rejets et jeunes tendrons poussés sur
-les Choux après qu’on a coupé la tête<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. Ce genre d’aliment
-est encore apprécié en France et surtout en Italie et en Angleterre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>De re culinaria</i>, lib. III, cap. IX.</span></p>
-</div>
-<p>Au moyen âge le Chou entrait pour une large part dans
-l’alimentation du peuple. On vendait force Choux dans les rues
-de Paris, et les poètes qui ont mis en vers, voire même en
-musique, les différents <i>Cris de Paris</i>, n’oublient pas la mélopée
-spéciale du crieur de Choux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Choux gelez, les bons choux gelez !</div>
-<div class="verse">Ilz sont plus tendres que rosées.</div>
-<div class="verse">Ilz ont cru parmi les poirées,</div>
-<div class="verse">Et n’ont jamais été greslez<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Anthoine Truquet, <i>Les cent et sept cris de Paris</i>, 1545.</p>
-</div>
-<p>D’après le <i>Ménagier de Paris</i>, sorte de « Maison rustique »
-du XIV<sup>e</sup> siècle, « les meilleurs choulx sont ceulx qui ont été
-férus de la gelée ».</p>
-
-<p>Le Chou est quelquefois mentionné dans les vieilles chroniques
-françaises. « L’année fut moult bonne », disent-elles
-avec satisfaction, lorsque, dans les années d’abondance les
-légumes et surtout les Choux sont à bas prix. Citons un texte
-naïf et singulièrement suggestif : « Cet an 1438, grande année
-de choux et de navets ; car le boissel ne coûtoit que 6 deniers
-parisis, par quoi les gens appaisoient leur faim, et à leurs
-enfans » (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>)<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Dupré de Saint-Maur, <i>Variations dans le prix des denrées</i>, p. 59.</p>
-</div>
-<p>Nous ferons remarquer que, depuis le moyen âge, la valeur
-des denrées alimentaires a monté régulièrement. Toutes proportions
-gardées, la nourriture est plus coûteuse qu’autrefois.
-La comparaison des prix de vente, évalués en monnaie moderne,
-des Choux vendus sur les marchés, à différentes époques,
-permettra de constater ce phénomène économique.</p>
-
-<p>Un édit de Dioclétien réglementant la vente des denrées,
-en l’an 301 de notre ère, fixe ainsi qu’il suit le prix maximum
-des Choux vendus sur les marchés de l’empire romain : 5 Choux
-de premier choix 0 fr. 08 ; 10 choux de deuxième choix 0 fr. 08.
-A Strasbourg, pendant les XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, les prix des
-Choux varient de 0 fr. 02 à 0 fr. 08 pièce. Ils valent, au siècle
-suivant, de 0 fr. 04 à 0 fr. 09 et se tiennent pendant tout le
-XVIII<sup>e</sup> siècle entre 0 fr. 04 et 0 fr. 08<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Hanauer, <i>Etude économique sur l’Alsace ancienne</i>, t. <small>II</small>, p. 245.</p>
-</div>
-<p>Pendant la période révolutionnaire, en 1790, les Choux
-pommés sont vendus 0 fr. 05 pièce, à Soissons ; 0 fr. 09 à Verdun ;
-0 fr. 24 à Arras ; 0 fr. 17 à Rennes et à Blois ; 0 fr. 12 à
-Melun ; 0 fr. 24 à Clermont-Ferrand<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. De nos jours, à Paris,
-les prix minima et maxima de la « marchandise » paraissent
-varier entre 0 fr. 10 et 0 fr. 40 pièce.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Biolley, <i>Les prix en 1790</i>, p. 242.</p>
-</div>
-<p>Au XIII<sup>e</sup> siècle, d’après le médecin Arnaud de Villeneuve,
-on ne connaissait encore, en France, que trois sortes de
-Choux : les blancs, les verts et les frisés. « Choulx blans et
-Choulx cabus est tout un », dit le <i>Ménagier de Paris</i>, qui ajoute
-à cette liste les Choux romains, sortes à tête moins serrée,
-d’origine italienne. Notre gros Chou <i>de Saint-Denis</i>, dit aussi
-<i>de Bonneuil</i> ou <i>d’Aubervilliers</i>, représente le Chou blanc du
-moyen âge. Cette variété locale est peut-être, avec le Chou
-<i>Quintal</i>, la plus ancienne variété de Chou potager. Au
-XVI<sup>e</sup> siècle, arrivent d’Italie les Choux <i>de Milan</i> ou <i>de Savoie</i>
-(<i lang="en" xml:lang="en">Savoy Cabbage</i> des Anglais), sans doute peu différents des
-Choux <i>romains</i> ; les Pancaliers (Pancalieri, ville de Piémont),
-toutes variétés de Choux plus ou moins pommés à feuilles bullées
-et crispées, qui ont supplanté fort vite, et à juste titre,
-pour la cuisine bourgeoise, les anciens gros Choux cabus à
-feuilles lisses et à senteur par trop prononcée. « Ils ne s’arrondissent
-pas si fort comme le Chou cabus, dit Dalechamps,
-botaniste lyonnais au XVI<sup>e</sup> siècle, et n’ont pas la feuille si bien
-enroulée au milieu, toutefois elles y sont blanches. Au reste,
-ils sont forts tendres et doux et sont tenus pour les meilleurs
-aujourd’hui<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Hist. des plantes</i>, éd. 1615, t. <small>I</small>, p. 438.</p>
-</div>
-<p>A ce moment sont également connus le Chou-fleur, le Brocoli-Asperge,
-le Chou rouge, le Chou-Rave, divers Choux frisés,
-décrits et figurés, pour la plupart, dans les grands in-folios des
-botanistes de la Renaissance : Fuchs, Dodoens, Dalechamps,
-Clusius.</p>
-
-<p>Le Chou-Rave, à tige renflée au-dessus du sol, paraît ancien.
-On est tenté d’identifier <i lang="la" xml:lang="la">ravacaulos</i> du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i>, de
-Charlemagne, avec le Chou-Rave. Targioni-Tozetti dit avoir
-vu ce Chou figuré dans un <i>Livre des Simples</i>, manuscrit de
-1415, conservé à la Bibliothèque de Saint-Marc de Venise<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.
-Cependant Matthiole, en 1558, parle du Chou-Rave comme
-étant récemment introduit en Allemagne, de l’Italie. Il est décrit
-et figuré par Camerarius (1586), Dalechamps (1587) et
-autres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici sulla introduzione di varie piante</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 55.</p>
-</div>
-<p>La première mention du Chou rouge est dans Pena et Lobel
-(1570). Gerarde (1597) et Dodoens (1616) en donnent les figures.
-La pomme sphérique et dure du Chou rouge indique, pour cette
-classe de Choux, une origine ancienne. Au XVII<sup>e</sup> siècle, on a
-commencé à utiliser certaines variétés de Choux frisés et colorés
-pour l’ornementation des jardins. Parkinson, auteur
-anglais, les signale en 1629.</p>
-
-<p>Les anciens botanistes n’ont figuré que le Chou à pomme
-ronde (cabus). Le Chou précoce à pomme conique est donc relativement
-récent. En effet, les Choux d’<i>York</i> et <i>Cœur de Bœuf</i>,
-d’origine anglaise ou flamande, ne paraissent qu’au XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Maintenant, les variétés de Choux potagers sont innombrables.
-De Candolle, dans un <i>Mémoire sur les différentes espèces
-et variétés de Choux cultivés en Europe</i>, publié en 1822, décrit
-30 variétés environ. Mais si nous consultons un ouvrage
-moderne, par exemple <i>Les Plantes potagères</i>, de Vilmorin-Andrieux,
-nous pourrons voir que le nombre des variétés de Choux
-cultivés de nos jours s’élève à une centaine au moins.</p>
-
-<p>Du XIII<sup>e</sup> au XV<sup>e</sup> siècle, les formes ordinaires françaises dérivées
-du latin <i lang="la" xml:lang="la">caulis</i>, Chou, sont <i>chol</i>, <i>col</i>, au pluriel <i>chos</i>, <i>choz</i>.
-Ces mots ont donné naissance à plusieurs noms patronymiques :
-<i>Cholet</i>, <i>Chollet</i>, <i>Caulier</i>, <i>Caulet</i>, <i>Colet</i>. Le diminutif
-<i>Caulet</i> a été conservé par le patois picard.</p>
-
-<p>La Bretagne et la Normandie expédient aux Halles de Paris
-les premiers arrivages de Choux printaniers. Viennent ensuite
-les Choux hâtifs appartenant à la section des <i>Cœur-de-Bœuf</i>,
-produits par les primeuristes de Malakoff, Montrouge, Vaugirard,
-Vincennes, Bobigny, Vitry, etc.</p>
-
-<p>Pour la consommation ordinaire, Gennevilliers, Versailles,
-Palaiseau, Pontoise, Le Bourget, Saint-Denis, La Courneuve,
-sont les principales localités de la banlieue qui alimentent les
-marchés parisiens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg6">CHOU DE BRUXELLES</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica oleracea gemmifera</i> Hort.)</p>
-
-
-<p>Dans l’histoire du Chou <i>de Bruxelles</i>, tout est mystérieux.
-D’abord son origine est mal définie. Est-ce un « sport » sélectionné
-d’un Chou <i>de Milan</i> ou d’un Chou pommé quelconque ?
-Ne serait-il pas un métis d’un Chou vert ? Par ses caractères
-généraux, le Chou <i>de Bruxelles</i> se rapproche beaucoup de la
-forme <i>Milan</i>. D’autre part, comme chez les Choux verts, sa
-rosette terminale ne pomme pas et sa tige ne présente pas
-l’atrophie qui existe toujours chez les Choux pommés. Dans les
-variétés primitives de Chou <i>de Bruxelles</i>, la tige était même
-très élevée ; l’obtention des races naines est relativement
-récente (Chou <i>de Bruxelles nain</i>, Vilmorin, 1866).</p>
-
-<p>Pour P. Joigneaux, sans aucun doute, le Chou <i>de Bruxelles</i>
-est issu d’un Chou de Milan : « Le <i lang="nl" xml:lang="nl">Spruyt</i> de Bruxelles, dit-il,
-dans le <i>Livre de la Ferme</i>, est bien certainement une variété
-de ce que nous appelons en France le petit Chou <i>Milan</i>. Pour
-s’en convaincre il suffit de semer de la graine prise au-dessus
-de la tige du Chou à jets ; les plantes qui en proviennent
-donnent peu de rosettes et se couronnent d’une tête de Chou
-<i>de Milan</i> qui accuse parfaitement l’origine. »</p>
-
-<p>L’opinion de P. Joigneaux est généralement admise. Les
-praticiens disent avoir vu maintes fois dans les cultures de
-Choux <i>de Bruxelles</i> des sujets « dégénérés » retournant par
-atavisme au type primitif supposé, c’est-à-dire à la forme <i>Milan</i>.</p>
-
-<p>Les observations de M. Carrière donnent lieu à des conclusions
-différentes. Pour l’ancien Directeur de la <i>Revue horticole</i>
-« ce qui est à peu près hors de doute, c’est que le Chou
-<i>de Bruxelles</i> n’est autre qu’une variété de Chou pommé
-quelconque. Nous disons quelconque, parce que là où on
-cultive le Chou <i>de Bruxelles</i> sur des étendues considérables,
-par exemple aux environs de Paris, à Bagnolet, Montreuil,
-Villemomble, Nogent, Fontenay et surtout Rosny-sous-Bois,
-l’on voit chaque année, dans les semis provenant de graines
-pourtant bien épurées, sortir des individus qui diffèrent plus
-ou moins de la mère, parfois même du tout au tout, lesquels
-non plus n’ont entre eux rien de commun. On y voit des Choux
-blancs, des <i>Cœur de Bœuf</i>, des frisés et même des Choux <i>de
-Milan</i> ».</p>
-
-<p>Ailleurs, Carrière est encore plus explicite : « Il y a toujours
-dans les plantations de Choux <i>de Bruxelles</i> des individus plus
-ou moins dégénérés qui, parfois même, changent complètement
-de nature et, par une sorte d’atavisme, semblent indiquer leur
-origine. En effet, il se rencontre presque toujours, dans les
-plantations, des formes intermédiaires qui semblent se rattacher
-à diverses races, surtout aux Choux cabus blancs ou <i>à
-grosses côtes</i>. La forme <i>Milan</i> est une rare exception et encore,
-lorsqu’elle se montre, n’est-elle jamais franche<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1880, p. 595 ; 1885, p. 324.</p>
-</div>
-<p>Sommes-nous mieux renseignés sur un autre problème des
-plus intéressants : d’où vient le Chou <i>de Bruxelles</i> ?</p>
-
-<p>Son nom semble indiquer une origine brabançonne et, d’ailleurs,
-certains écrivains belges revendiquent le <i lang="nl" xml:lang="nl">Spruyt</i> de
-Bruxelles comme une propriété nationale. D’après ces auteurs,
-ce Chou, produit du sol, serait cultivé dans le Brabant depuis
-un temps immémorial. Ed. Morren dit qu’il a été importé en
-Belgique par les légions romaines de Jules César<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. Mais,
-pour appuyer sa thèse, l’éminent journaliste belge n’a pu
-trouver aucun document dans les annales de l’Horticulture de
-son pays. Il s’est inspiré d’un article intitulé <i>Jules César et les
-Choux de Bruxelles</i>, publié dans l’<i>Indépendance belge</i> du
-1<sup>er</sup> mai 1845, lequel article a tout simplement, au point de vue
-historique, la valeur d’un pur roman.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Annales de Gand</i>, 1848, p. 37.</p>
-</div>
-<p>Le Chou <i>de Bruxelles</i> paraît néanmoins une variété « endémique ».
-Un mémoire de Jean-Baptiste Van Mons, professeur
-de chimie et d’économie rurale à l’Université de Louvain
-et présenté à la Société royale d’Horticulture de Londres le
-7 juillet 1818, dit ceci :</p>
-
-<p>« Nous n’avons aucune information sur l’origine de ce légume,
-mais il se trouve depuis très longtemps dans nos jardins
-car il est mentionné dans les règlements de nos marchés
-en 1213, sous le nom de <i lang="nl" xml:lang="nl">Spruyten</i>, qu’il porte encore aujourd’hui »<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Horticultural Transactions</i>, t. <small>III</small> (1<sup>re</sup> série), p. 197.</p>
-</div>
-<p>Deux pièces de comptabilité des archives du département du
-Nord donnent encore une indication sur ce problème horticole.</p>
-
-<p>Les archives de Lille conservent un grand nombre de registres
-de dépenses, remontant aux XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, des
-différents princes de la Maison de Bourgogne. Dans un « état
-journalier » de la dépense du duc de Bourgogne, Charles Le
-Téméraire, en date du 10 février 1472, au château de Male,
-nous trouvons ce détail intéressant : « Pour les noces de Messire
-Bauduin de Lannoy et de Michielle Denne, l’une des Demoiselles
-de ma ditte Dame : un cent de <i>sprocq</i> ». Dans un
-autre « état journalier » de la dépense de l’hôtel de l’archiduc
-Maximilien, duc de Bourgogne et comte de Flandre, à
-Bruges, nous voyons encore à la date du 4 mars 1481 : « dépenses
-pour les noces d’Alcande de Brébérode qui fut épousée
-à l’Hôtel : un demi-cent de <i lang="nl" xml:lang="nl">sprot</i> »<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Archives Nord</i>, série B. 3436, 3444.</p>
-</div>
-<p>Que peut signifier le mot <i>sprocq</i> ou <i lang="nl" xml:lang="nl">sprot</i> s’il n’indique pas
-les petites pommes du Chou <i>de Bruxelles</i> ? D’après le dictionnaire
-rouchi-français de Hécart, <i lang="nl" xml:lang="nl">sprot</i> ou <i lang="nl" xml:lang="nl">sprout</i> sont les mots
-flamands du Nord de la France pour Chou <i>de Bruxelles</i>. En
-Belgique, ce Chou, en quelque sorte national, s’appelle <i lang="nl" xml:lang="nl">spruyt</i>,
-et <i lang="en" xml:lang="en">sprout</i> en anglais. Dans les langues germaniques ce mot a
-le sens de jeune bourgeon ou rejet.</p>
-
-<p>Les documents cités plus haut peuvent faire admettre que
-la culture du Chou de Bruxelles est très ancienne dans les pays
-flamands et que probablement cette race de Chou est un produit
-du sol de la Belgique.</p>
-
-<p>Il est toutefois difficile d’expliquer le silence de tous les
-anciens livres de jardinage sur un légume aussi précieux
-pour l’art culinaire. Il est encore étrange qu’une race si particulière
-n’ait pas attiré l’attention des anciens botanistes.
-Fuchs, Dodoens, Clusius, Bauhin, Dalechamps, ont décrit ou
-figuré tous les Choux connus. Aucun d’eux n’a parlé du Chou
-<i>de Bruxelles</i>.</p>
-
-<p>Seul, Dalechamps figure un Chou à plusieurs têtes, sous
-le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Brassica capitata polycephalos</i>, qu’il note comme une
-espèce rare et sans usage<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Nous avons reproduit le bois
-gravé de ce Chou curieux qui paraît avoir été cultivé pendant
-longtemps dans les jardins botaniques. Bauhin connaissait
-le Chou à plusieurs têtes<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. On le voit aussi figurer dans l’ouvrage
-de Morison<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Historia plantarum</i> (1587), t. <small>I</small>, p. 521.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Pinax</i> (1623), III.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Plantarum Historia</i> (1715), part. 11. liv. III, tab. I, fol. 3.</p>
-</div>
-<p>Cette production de bourgeons caulinaires qui forment ensuite
-des pommes de diverses grosseurs est due à la variabilité
-de l’espèce. Dans notre Chou <i>de Bruxelles</i>, qui doit être
-sorti d’un sport analogue, les rosettes sont d’égale grosseur,
-étagées le long de la tige et non groupées au sommet comme
-dans le Chou de Dalechamps.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="legende"><span lang="la" xml:lang="la">BRASSICA CAPITATA POLYCEPHALOS</span> (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Dans tous les cas, la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle est l’époque la plus
-ancienne où l’on constate avec certitude l’existence du Chou
-<i>de Bruxelles</i> qui portait alors le nom de Chou <i>frangé</i> ou <i>frisé
-d’Allemagne</i>.</p>
-
-<p>A partir de 1820 seulement, on le trouve appelé généralement
-Chou de Bruxelles, appellation qui dénote une grande
-extension de la culture de ce Chou dans le Brabant vers le commencement
-du siècle dernier.</p>
-
-<p>En 1845, les cultivateurs français étaient encore tributaires,
-pour la semence de Chou <i>de Bruxelles</i>, de M. Rampelberg,
-grainetier du roi Léopold, au Grand-Marché de Bruxelles. Aujourd’hui
-on récolte partout d’excellentes graines de Chou de
-Bruxelles, moyennant certains soins donnés aux porte-graines.</p>
-
-<p>Le <i>Traité des Jardins</i>, par Le Berryais, paraît être le premier
-ouvrage horticole qui ait mentionné le Chou <i>de Bruxelles</i>
-sous le nom primitif de Chou <i>frisé d’Allemagne</i><a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. Le <i>Dictionnaire
-des Jardiniers françois</i> de Fillassier, édition de 1789,
-décrit aussi cette race nouvelle, qu’il appelle encore Chou <i>des
-Samnites</i>. En 1804, nous trouvons pour la première fois le
-synonyme Chou <i>à jets du Brabant</i>, dans une note de la dernière
-édition du <i>Théâtre d’Agriculture</i> d’Olivier de Serres (éd.
-1804, t. <small>II</small>, p. 455). A partir de 1805, le <i>Bon Jardinier</i> consacre
-chaque année quelques lignes au « Chou <i>frangé</i> ou <i>frisé d’Allemagne</i>
-ou <i>à rejets du Brabant</i> ». Le nouveau Chou figure
-aussi dans le <i>Calendrier du Jardinier</i>, de Bastien (1807). Ceci
-indique qu’il était déjà populaire. Cependant d’importants ouvrages
-de l’époque tels que l’<i>Encyclopédie méthodique</i> de Lamarck,
-le <i>Botaniste cultivateur</i>, de Dumont-Courset, etc., qui
-ont traité le chapitre des Choux d’une manière étendue, ne le
-connaissent pas encore.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Traité des jardins</i> ou <i>Le Nouveau de la Quintinie</i> (1785), t. <small>II</small>, p. 139.</p>
-</div>
-<p>Dans une causerie faite en 1863 à la Société impériale d’Horticulture,
-le grainier Bossin et un autre membre de la Société,
-rappelant leurs souvenirs de jeunesse, fixaient les débuts
-de la culture bourgeoise du Chou <i>de Bruxelles</i>, aux environs
-de Paris, entre 1808 et 1815<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. En 1828, le maraîcher-primeuriste
-Découflé cultivait le Chou de Bruxelles dans ses
-jardins de la rue de la Santé comme légume de luxe qu’il vendait
-à la Halle au prix de 1 franc 20 la livre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>J<sup>al</sup> Soc. imp. d’Hortic.</i>, 1863, p. 321.</p>
-</div>
-<p>Nous n’avons pas trouvé le nom de Chou <i>de Bruxelles</i>, avant
-1818. L’édition de 1818 du <i>Bon Jardinier</i> et celles postérieures
-abandonnent les anciens synonymes et emploient désormais
-les noms : Chou <i>de Bruxelles</i>, Chou <i>à jets</i>, Chou <i>rosette</i>.</p>
-
-<p>De Candolle père écrivait en 1822 : « Le Chou <i>à jets</i> est remarquable ;
-ce Chou se cultive en abondance dans la Belgique
-et est fort recherché pour sa délicatesse : il est connu sous les
-noms de Chou <i>à jets</i>, <i>à rejets</i>, Chou <i>de Bruxelles</i>, Chou <i>à mille
-têtes</i>, etc. Il serait possible que le <i lang="la" xml:lang="la">Brassica capitata polycephalos</i>
-de Dalechamps se rapportât à cette variété »<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Mémoire sur les différentes espèces et variétés de Choux</i>, p. 18.</p>
-</div>
-<p>En France, la culture maraîchère du Chou de Bruxelles
-n’est pas ancienne. MM. Gardebled et Godinot, de Rosny-sous-Bois,
-auraient commencé à cultiver ce Chou vers 1838
-en petite quantité, car la vente était très limitée ; seuls
-quelques marchands à la Halle et au marché Saint-Honoré
-leur achetaient. Ce n’est guère que vers 1842 ou 1843 que la
-culture du Chou <i>de Bruxelles</i> a pris une grande extension à
-Rosny-sous-Bois, puis à Fontenay, Nogent, etc.<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1880, p. 295 ; 1885, p. 323.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg7">CHOU-FLEUR</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica oleracea botrytis cauliflora</i> D. C.)</p>
-
-
-<p>Le Chou-fleur et le Brocoli, qui est un Chou-fleur tardif,
-constituent une division très distincte parmi les races de
-Choux potagers.</p>
-
-<p>Ici, la partie comestible du végétal est formée par l’inflorescence
-tout entière. Ce sont les fleurs plus ou moins avortées
-qui se mangent, avec les pédicelles hypertrophiés par l’accumulation
-passagère des sucs nourriciers. Le nom vieux
-français de <i>Chou flory</i>, aujourd’hui Chou-fleur, est fondé sur
-ce caractère particulier.</p>
-
-<p>L’introduction du Chou-fleur en France ne remonte guère
-au-delà du milieu du XVI<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>La région du Levant est probablement la patrie primitive
-de cet excellent légume, qui s’appelait encore autrefois Chou
-<i>de Chypre</i>, la tradition lui assignant l’île de Chypre pour
-pays d’origine, peut-être parce qu’alors les jardiniers se
-croyaient obligés de faire venir la semence de cette île ; celle
-récoltée en France était, soi-disant, de mauvaise qualité, ou
-n’arrivait pas à maturité. La lecture des vieux livres de jardinage
-nous apprend que pendant plus de deux siècles on a
-tiré la graine de Chou-fleur de Malte, de Candie et de l’Italie.
-A un certain moment, il fut même de mode d’aller chercher la
-semence en Angleterre ou en Hollande. Moreau et Daverne,
-qui écrivaient en 1845 disent : « Il y a 50 ans, on croyait que
-la graine de Chou-fleur récoltée en France ne pouvait donner
-de beaux produits, et on la tirait toute d’Angleterre. A présent,
-chaque maraîcher récolte sa graine<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Manuel de culture maraîchère</i>, p. 115.</p>
-</div>
-<p>Les anciens ont-ils connu le Chou-fleur ? Leur Chou de
-Chypre et surtout le Chou de Pompéi des auteurs latins
-(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica cypria</i> et <i lang="la" xml:lang="la">B. pompeiana</i>) dont Pline dit que « la tige
-grossit en atteignant les feuilles » peuvent se rapporter au
-Chou-fleur ou au moins à un Brocoli branchu analogue à notre
-Brocoli-Asperge, que l’on doit considérer comme la forme primitive
-du Chou-fleur. Sur ce Chou à jets, les Romains récoltaient
-les <i lang="la" xml:lang="la">cymæ</i>, ou pousses charnues, très recherchées des
-gourmets de l’ancienne Rome.</p>
-
-<p>Il est fait mention pour la première fois du Chou-fleur dans
-les ouvrages des botanistes arabes de l’Espagne. Ibn-el-Awam,
-auteur d’un <i>Traité de l’Agriculture</i>, au XII<sup>e</sup> siècle, en connaissait
-trois variétés. Il l’appelle Chou de Syrie, ce qui est une
-indication pour son origine. Ibn-el-Beïthar, botaniste de Malaga,
-mort à Damas en 1248, décrit le Chou-fleur dans son
-<i>Traité des Simples</i>, sous le nom de <i>Quonnabit</i>, nom arabe
-qu’on lui donne encore aujourd’hui. Les Musulmans d’Espagne
-ont pu importer le Chou-fleur de la Syrie plusieurs
-siècles avant les contrées du nord de l’Europe, grâce aux relations
-fréquentes qu’ils avaient avec leurs coreligionnaires
-de l’Asie-Mineure. Cependant, ce n’est pas par la voie espagnole
-que ce légume a été introduit en France. Les Génois
-passent pour l’avoir reçu du Levant et cultivé les premiers,
-tradition vraisemblable, car la République génoise avait au
-XVI<sup>e</sup> siècle le monopole du commerce maritime européen avec
-l’Orient. De là, le nouveau légume se serait lentement propagé
-en France, en Allemagne, dans les Flandres.</p>
-
-<p>Au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, il semble encore bien peu cultivé :
-Ruel n’en fait pas mention (1536), ni Léonard Fuchs, qui
-figure pourtant quelques autres Choux dans son <i lang="la" xml:lang="la">Stirpium Imagines</i>
-(1545), pas plus que Tragus (1552) et Matthiole (1558).</p>
-
-<p>Nous trouvons une première et assez bonne figure du Chou-fleur,
-en 1554, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Stirpium Historia</i> de Dodoens. Le botaniste
-flamand dit que la graine de ce Chou, appelé par les
-Italiens <i lang="la" xml:lang="la">cauliflores</i>, vient de Chypre, « car elle ne mûrit nulle
-part ailleurs, cette espèce étant très sensible au froid ».
-Quelques années plus tard, en 1557, de l’Escluse, dans sa traduction
-française de l’<i>Histoire des plantes</i> de Dodoens, avec le
-même bois gravé, donne cette description du Chou-fleur : « La
-tierce espèce de Chou blanc est fort estrange et s’appelle Chou-flory.
-Il a au commencement les feuilles grisâtres comme le
-Chou blanc et puis après au milieu d’icelles, au lieu de feuilles
-amassées ensemble, produict plusieurs tigettes blanches,
-grosses et douces… ces tiges ainsi croissant sont appelées la
-fleur de ce Chou ».</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="legende">CHOU-FLEUR (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dodoens.</div>
-</div>
-<p>En 1600, Olivier de Serres mentionne rapidement le Chou-fleur
-qu’il paraît connaître seulement sous son nom italien :
-« Cauli-fiori, ainsi dicts des Italiens, encore assés rares en
-France, tiendront rang honorable au jardin pour leur délicatesse<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> ».
-Sous Henri IV, le Chou-fleur commençait à entrer
-dans l’alimentation. Le <i>Pourtraict de la santé</i>, de Joseph du
-Chesne, nous apprend qu’en 1606 « parmi les Choux, les
-Choux-fleurs sont les plus rares et les meilleurs ; on s’en sert
-en potage et en salade avec l’huile et le vinaigre ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Théâtre d’agriculture</i>, éd. 1804, tom. <small>II</small>, p. 249.</p>
-</div>
-<p>Chose curieuse, le Chou-fleur a été importé dans le Nouveau
-Monde à une date ancienne ; on le trouvait abondamment à
-Haïti, dès 1565, à une époque où il était si rare en France<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">American Naturalist</i>, vol. XXI, p. 702.</p>
-</div>
-<p>En Angleterre, il a été figuré par Gerarde en 1597, mais
-Parkinson dit que de son temps (1629) il était peu connu.
-D’après Miller, le Chou-fleur n’a commencé à acquérir une
-certaine perfection et à être vendu sur les marchés de Londres
-qu’en 1680. Au XVIII<sup>e</sup> siècle, les Anglais, jusqu’alors tributaires
-de la Hollande pour ce légume, devinrent maîtres dans
-la culture du Chou-fleur. Quant à l’Allemagne, Gaspard Bauhin
-qui écrivait au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, indique expressément
-les jardins, en petit nombre, dans lesquels on le cultivait.
-Henri Hesse rapporte que du temps de sa jeunesse les
-souverains en avaient seuls dans leurs jardins, et qu’en 1660,
-la graine qu’on faisait venir de Chypre, de Candie et de Constantinople
-coûtait deux thalers (7 francs 50) la demi-once. A
-Erfurt, célèbre localité horticole qui a donné naissance à une
-race recommandable, le Chou-fleur <i>d’Erfurt</i>, la culture remonte
-à 1660 ; elle a été perfectionnée, au siècle suivant, par
-Reichart, qui commença à cultiver le Chou-fleur en vue de la
-production des graines. La ville d’Erfurt est restée depuis cette
-époque, le grand centre, pour l’Allemagne, de la culture du
-Chou-fleur.</p>
-
-<p>Les maraîchers parisiens sont très habiles dans la production
-de ce légume ; ils obtiennent des pommes d’un gros volume,
-serrées, bien arrondies, absolument incomparables.</p>
-
-<p>Chambourcy, village de Seine-et-Oise, près Saint-Germain-en-Laye,
-est renommé pour ses cultures de Choux-fleurs. Les
-habitants de ce village cultivent près de 3 millions de plants
-sur une étendue de 250 à 300 hectares. M. Hippolyte Jamet,
-maraîcher, commença en 1850 la culture en grand du Chou-fleur
-à Chambourcy pour l’alimentation des marchés parisiens.
-Gennevilliers, Nogent-sur-Marne, Sarcelles et Groslay sont aussi
-des centres de production fortement concurrencés d’ailleurs par
-Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Malo, Saint-Omer et Angers
-qui élèvent aussi le Chou-fleur en grand pour Paris et l’exportation.</p>
-
-<p>De Combles, au XVIII<sup>e</sup> siècle, nomme les Choux-fleurs <i>tendre</i>,
-<i>dur</i> et <i>demi-dur</i>. Vers 1835, les maraîchers parisiens adoptèrent
-une race supérieure, plus précoce, le <i>Gros-Salomon</i>,
-trouvée par l’un d’eux. Quelques années plus tard, on apprécia
-aussi le <i>Petit-Salomon</i>. Puis Lenormand, maraîcher, établi
-rue de Reuilly, propagea en 1849 un de ses gains issu du <i>Gros-Salomon</i>,
-le Chou-fleur <i>Lenormand</i>. Nous citerons encore parmi
-les races modernes les plus estimables : Chou-fleur <i>d’Erfurt</i>
-(nouveauté de 1856) ; <i>Lenormand à pied court</i> (1865) ; <i>Alléaume</i>
-(Vilmorin, 1882-83) ; <i>Picpus</i> (Vilmorin, 1884-85) ; <i>Trocadéro</i>
-(Forgeot, 1891).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg8">CRAMBÉ <span class="small">OU</span> CHOU MARIN</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Crambe maritima</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Crambé, <i lang="en" xml:lang="en">Seakale</i> des Anglais, c’est-à-dire Chou marin,
-n’est pas un Chou. Il est très distinct du genre <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i>, bien
-que son aspect général soit celui d’un Chou. C’est une plante
-indigène, vivace, à feuilles ovales, amples, épaisses, d’un vert
-glauque, sinuées-frangées, appartenant à la famille des Crucifères.
-Son fruit est une silicule presque sphérique, ne renfermant
-qu’une seule graine, très différente par conséquent de la
-silique allongée et polysperme du genre Chou.</p>
-
-<p>On trouve le Chou marin, à l’état sauvage, sur toutes les
-plages maritimes de l’Europe occidentale, sur le littoral de la
-Baltique et de la Mer du Nord, sur quelques points des côtes de
-France et d’Italie. Il est particulièrement abondant sur les rivages
-de la Grande-Bretagne ; on le rencontre entre Folkstone
-et Douvres, dans le Cornouailles, le Cumberland, Kent, Sussex,
-Essex, Devonshire, etc. Son habitat naturel est le gravier des
-plages, les endroits secs et caillouteux riches en humus, mais
-il paraît encore préférer les crevasses des hautes falaises inaccessibles.</p>
-
-<p>Au point de vue culinaire, le Chou marin rentre dans le groupe
-de légumes que l’on consomme seulement blanchis comme le
-Cardon, le Fenouil doux, la Poirée à Cardes, l’Asperge et même
-la Rhubarbe. On mange, au printemps, les jeunes pétioles des
-feuilles étiolés, d’un blanc rosé, d’un goût très fin intermédiaire
-entre l’Asperge et le Chou-fleur, accommodés au beurre ou à
-la sauce blanche.</p>
-
-<p>L’usage culinaire des pétioles épais et charnus de cette plante
-Crucifère a commencé en Angleterre. Dans ce pays, on goûte le
-Chou marin plus que partout ailleurs. Le <i lang="en" xml:lang="en">Seakale</i> est un légume
-national anglais.</p>
-
-<p>Plusieurs siècles avant de figurer sur les tables à titre de légume
-fin, les pousses étiolées du Chou marin enfouies sous le
-sable apporté par le flot, devaient être cueillies, au sortir de
-l’hiver, par les femmes des pêcheurs, pour être mangées comme
-des Choux.</p>
-
-<p>Il est même assez vraisemblable que cette plante a servi à
-l’alimentation des Anciens. <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Crambe</i> était l’un des noms donnés
-par les Grecs à diverses sortes de Choux. Pourtant on ne peut
-affirmer avec certitude que le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Krambe agria</i> de Dioscoride, de
-même que l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Almurys</i> cité par Eudème dans le <i>Banquet des Savants</i>
-d’Athénée, se rapportent bien à notre Chou marin mais
-les commentateurs veulent reconnaître ce légume dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Olus
-Halmyridianum</i> dont Pline dit : « Il est une autre espèce de
-Chou qui a aussi son mérite. On les appelle Halmyrides parce
-qu’ils ne croissent que sur les côtes. Ils se conservent toujours
-verts et on en fait des provisions pour les voyages de long-cours
-sur mer »<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Si l’on admet cette interprétation, les Anciens
-auraient conservé dans l’huile ou la saumure le Chou marin
-récolté à l’état sauvage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XIX, c. 41. — Athénée, l. IX, p. 369.</p>
-</div>
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, le Chou marin était parfaitement connu des
-botanistes sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Brassica marina</i>, mais non cultivé.
-Lobel et Turner en envoyèrent des graines sur le continent.
-Dalechamps (1587) donne une figure exacte du Chou marin lequel,
-dit-il, « croît ès lieux maritimes d’Angleterre, mais pour
-ce qu’il n’est pas cultivé et qu’on n’en tient compte, la plante
-est rude et fort dure et ses bourgeons mal plaisants ; et néanmoins
-on en pourrait bien manger<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> ». Ce botaniste ignorait
-que le Chou marin n’est comestible qu’après avoir été complètement
-privé d’air et de lumière. Le buttage même est insuffisant
-pour lui enlever son âcreté naturelle. On n’obtient des
-pousses tendres et savoureuses que depuis l’emploi des pots
-spéciaux à blanchir et des cloches de bois.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Histoire des plantes</i>, trad. Desmoulin, éd. 1653, t. <small>II</small>, p. 281.</p>
-</div>
-<p>La culture anglaise du Chou marin a dû commencer au
-XVII<sup>e</sup> siècle. Parkinson, pourtant plus horticulteur que botaniste,
-ne connaît pas encore ce légume en 1629, date de la publication
-de son <i lang="la" xml:lang="la">Paradisus terrestris</i>, mais son dernier ouvrage
-(1640), sous le vieux nom anglo-saxon de <i lang="en" xml:lang="en">Sea Colewort</i>, montre
-le Crambé déjà cultivé dans les jardins pour aliment<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Theatrum botanicum</i>, p. 270.</p>
-</div>
-<p>Miller écrivit le premier en praticien sur la culture de ce
-légume. L’édition de 1731 de son Dictionnaire de jardinage
-donne seulement des indications culturales très succinctes. Le
-chapitre du Chou marin, plus développé dans l’édition de 1758,
-nous apprend que l’on se contentait, chaque automne, de recouvrir
-les planches de Crambé d’une couche de sable ou de
-gravier de 4 à 5 pouces d’épaisseur pour favoriser l’étiolement
-des bourgeons au printemps.</p>
-
-<p>On vendait déjà le Chou marin sur les marchés des grandes
-villes. William Curtis, fondateur du <i lang="en" xml:lang="en">Botanical Magazine</i>, dans
-une brochure de propagande publiée à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle
-en faveur de ce légume, dit que M. Jones, de Chelsea, vit des
-bottes de <span lang="en" xml:lang="en">Seakale</span>, à l’état cultivé, exposées en vente au marché
-de Chichester, en l’année 1753.</p>
-
-<p>A Dublin (Irlande), où la plante croît à l’état sauvage sur la
-côte, on la voit cultivée au moins depuis 1764. Loudon dit que
-le D<sup>r</sup> Lettsom cultivait le <span lang="en" xml:lang="en">Seakale</span> vers 1767, à Grove Hill, et
-que, par lui, le Chou marin a été propagé autour de Londres.</p>
-
-<p>La grande extension de ce légume en Angleterre paraît dater
-de la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et coïncide avec le perfectionnement
-des méthodes de culture.</p>
-
-<p>Au buttage primitif, s’adjoint alors l’emploi des pots à blanchir
-spécialement fabriqués à cette intention et des cloches ou
-caisses carrées en bois munies d’un couvercle, pour faire produire
-la plante hors de sa saison<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. Ces appareils, mis en
-place à l’automne et recouverts de fumier chaud permettaient
-de récolter les pousses blanchies pendant près de la moitié de
-l’année.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Horticultural Transactions</i>, vol. I, p. 13 ; vol. IV, p. 63.</p>
-</div>
-<p>En France, le Crambé maritime était cultivé au Jardin du
-Roi avant la Révolution. Lamarck, qui le cite (<i>Encyclopédie
-méthodique</i>) ne parle pas de ses propriétés alimentaires. Le
-Chou marin n’est mentionné, comme plante économique, qu’au
-commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, d’abord par Vilmorin dans une
-note de l’édition de 1804, d’Olivier de Serres, puis par Bastien,
-le grainier Tollard, etc. Le <i>Bon Jardinier</i> en parle à partir
-de 1810. Thouin le recommandait aussi dans les <i>Annales
-du Muséum</i>.</p>
-
-<p>En 1825, Noisette remarque que cette nouveauté horticole ne
-s’est pas beaucoup répandue en France depuis son introduction<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.
-Cependant Découflé, grand maraîcher primeuriste,
-établi rue de la Santé, qui cultivait spécialement les légumes
-de luxe, forçait le Crambé depuis quelques années pour les
-marchands de comestibles et quelques restaurants parisiens.
-La Société royale d’Horticulture de Paris lui décerna en 1828
-une médaille d’encouragement pour ses belles cultures forcées
-de Chou marin<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. Un peu plus tard, Gontier, le premier maraîcher
-qui appliqua le thermosiphon à la culture maraîchère,
-élevait aussi ce légume pour la vente.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Manuel du Jardinier</i>, t. <small>III</small>, p. 357.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Annales</i>, t. <small>III</small> (1828), p. 259.</p>
-</div>
-<p>Une notice sur le Chou marin, de M. Soulange-Bodin (1828),
-dit que M. de Vilmorin en a fait, dès l’année 1825, un premier
-essai de vente à Paris et que le Crambé est cultivé depuis
-10 ans au Potager de Versailles. « Mais ce n’est que depuis
-4 ans qu’on l’a suffisamment multiplié. Maintenant, on en fournit
-continuellement à la « Bouche du Roi » depuis le 1<sup>er</sup> novembre
-jusqu’au 1<sup>er</sup> avril. »<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> Sous Louis-Philippe, M. Massey,
-directeur du Potager, mettait tous ses soins à la culture
-de ce légume<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Annales Soc. d’Hortic.</i>, t. <small>II</small> (1828), p. 176.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Journal Soc. d’Hortic. de Seine-et-Oise</i>, 1846-47, p. 128.</p>
-</div>
-<p>Depuis cette époque, maintes fois les périodiques horticoles
-français ont recommandé le Chou marin, excellent légume,
-d’un goût plus fin que le Chou-fleur et qui a l’avantage d’arriver
-avant l’Asperge. Le Crambé n’est cependant pas devenu
-populaire. Un petit nombre d’amateurs le cultivent en France.
-C’est de Londres que les marchands de comestibles font venir
-ceux que l’on consomme à Paris<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Paillieux et Bois, <i>Nouveaux légumes d’hiver</i>, p. 101.</p>
-</div>
-<p>M. de Vilmorin faisait observer, en 1840, que le Chou
-marin cultivé en Angleterre d’une façon intensive depuis au
-moins 50 ans n’avait subi aucun changement sensible dans sa
-forme ou ses dimensions. La 3<sup>e</sup> édition des <i>Plantes potagères</i>
-de Vilmorin-Andrieux (1904) dit que les Anglais possèdent
-maintenant plusieurs variétés horticoles du Crambé ; celle que
-l’on désigne sous le nom de <i lang="en" xml:lang="en">Feltham white</i> serait la plus
-perfectionnée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg9">FENOUIL DOUX</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Anethum dulce</i> D. C.)</p>
-
-
-<p>Le Fenouil doux, dit aussi Fenouil de Florence ou de Bologne,
-est une plante potagère très estimable, dont parlent
-tous les ouvrages d’Horticulture, mais que l’on s’obstine en
-France à ne pas cultiver. La plante appartient à la famille des
-Ombellifères ; elle n’est qu’une variété modifiée du Fenouil
-officinal indigène dans l’Europe méridionale.</p>
-
-<p>Ce sont les pétioles foliaires renflés à la base et devenus succulents
-qui forment la partie comestible du Fenouil doux.
-Par le buttage, on obtient de ces pétioles étiolés et agglomérés
-une sorte de « pomme » d’un goût sucré et aromatique,
-que l’on mange soit cru comme un hors-d’œuvre, soit cuit à
-l’étuvée et associée aux viandes, soit en salade comme le Céleri
-avec lequel le Fenouil a d’ailleurs les plus grands rapports.</p>
-
-<p>Le Fenouil doux est un légume relativement moderne. Selon
-quelques auteurs il aurait été apporté des Açores. Il serait plutôt
-d’origine syrienne. Dans tous les cas, les auteurs grecs et
-latins l’ont ignoré. Crescenzi, agronome italien au XIII<sup>e</sup> siècle,
-ne parle que du Fenouil commun. La première mention certaine
-est dans Agostino del Riccio, lequel dit qu’au milieu du
-XVI<sup>e</sup> siècle, le Fenouil doux — <i lang="it" xml:lang="it">Finocchio dolce</i> — était cultivé
-en Italie comme plante étrangère et nouvelle dans quelques
-jardins qu’il cite. Vers cette époque, il aurait été apporté de
-Bologne à Florence. Les frères Bauhin et Gesner l’appellent
-Fenouil de Florence ou romain<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Targioni-Tozetti. <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 52.</p>
-</div>
-<p>En effet, pour les Italiens, c’est un légume favori. On le
-trouve chez eux sur toutes les tables pendant six mois de l’année.
-<i lang="it" xml:lang="it">Finocchio e pane mi bastua !</i> Il me suffit d’avoir du Fenouil
-et du pain. C’est un dicton populaire du dialecte vénitien.</p>
-
-<p>En France, sans être généralisée, la culture du Fenouil doux
-était autrefois plus en honneur. Cl. Mollet, jardinier de Henri IV
-et de Louis XIII, le cultivait au potager royal<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. Ici on sent
-l’influence de la cour italienne des Médicis. Van der Groen,
-jardinier du Prince d’Orange, le dit cultivé dans le Brabant
-en 1669. L’abbé Rozier (<i>Cours d’Agriculture</i>, 1786) constate
-qu’il était assez répandu dans le Nord de la France où on ne le
-trouve plus assurément.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Théâtre des plans et jardinages</i>, p. 159.</p>
-</div>
-<p>Dans les temps modernes, M. Audot, éditeur horticole, appela
-l’attention sur cette plante potagère d’un usage général en Italie
-et qu’il avait remarquée pendant un voyage qu’il fit en 1839-40<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.
-Sous le second Empire M. Vavin, à Bessancourt, grand
-amateur de plantes potagères curieuses, présenta plusieurs fois
-des échantillons de Fenouil doux aux séances de la Société impériale
-d’Horticulture et en recommanda la culture dans le
-Journal de cette Société<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Nous n’aurions garde d’oublier,
-parmi les propagateurs du Fenouil doux, MM. Paillieux et Bois.
-Leur <i>Potager d’un Curieux</i> contient un long chapitre sur cette
-plante potagère négligée qui serait une excellente addition à nos
-légumes d’hiver.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Rev. hortic.</i> t. <small>V</small>, (1<sup>re</sup> série) p. 16.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>J<sup>al</sup> Soc. imp. d’Hortic.</i> 1862, p. 222 ; 1870, p. 492.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg10">OVIDIUS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Crambe Tataria</i> Jacq. — <i lang="la" xml:lang="la">C. Tatarica</i> Willd.)</p>
-
-
-<p>Sous le nom d’<i>Ovidius</i>, on a tenté d’introduire, il y a
-quelques années, comme nouveau légume, une plante dont les
-jeunes pousses rappellent tout à fait celles du Crambé maritime.
-C’était en effet une espèce Crucifère voisine, le <i lang="la" xml:lang="la">Crambe
-Tataria</i>, qui vit à l’état sauvage en Hongrie, Moravie, Valachie,
-Russie méridionale.</p>
-
-<p>D’après M. Grignan, ledit légume aurait été introduit par
-un « chef » distingué, M. Ovide Bichot, ex-président de l’Académie
-de cuisine de Paris, lequel ayant occupé des postes
-très importants à l’étranger avait su découvrir les mérites de
-ce Crambé. Il se procura des graines et, de retour en France,
-résolut d’en faire profiter ses compatriotes. Grâce à M. Ovide
-Bichot, la plante fut mise au commerce en 1904 par la maison
-Thiébaut-Legendre qui lui avait donné le nom d’<i>Ovidius</i>, en
-souvenir de son introducteur<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Rev. hortic.</i>, 1904, p. 177.</p>
-</div>
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Crambe Tataria</i> n’est pas précisément une plante nouvelle.
-M. Rodigas l’a mentionné autrefois comme étant alimentaire
-dans son pays d’origine<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Antérieurement, il a été
-l’objet de dissertations archéologiques de la part de Cuvier et
-de Thiébaud de Berneaud qui ont cru reconnaître dans cette
-plante le <i>Chara</i> des Anciens. Enfin MM. Paillieux et Bois,
-après avoir cultivé l’Ovidius à Crosnes, sous le nom de Crambé
-de Tartarie, lui ont consacré une longue notice dans leur <i>Potager
-d’un Curieux</i>. Ils reproduisent <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i> la traduction
-d’une thèse inaugurale médicale d’un noble hongrois, publiée
-en 1779 par Jacquin dans ses <i lang="la" xml:lang="la">Miscellanea austriaca</i> et
-contenant des détails intéressants sur l’histoire de cette
-plante<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Culture potagère</i>, 3<sup>e</sup> éd. (1865), p. 253.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 129.</p>
-</div>
-<p>Nous y voyons que Clusius, imité en ceci par Bauhin, appelle
-la plante <i lang="la" xml:lang="la">Tataria ungarica</i> et la range à tort dans la
-famille des Ombellifères. L’illustre chercheur de plantes avait
-obtenu des racines de la Hongrie transdanubienne. Il la cultiva
-pendant deux années dans son jardin de Vienne. Les Hongrois
-voisins d’Erlau, dit-il, de même que ceux qui habitent
-immédiatement au-delà des frontières de la Dacie s’en nourrissent
-dans les années de disette et de misère à la place de
-pain. Ils furent instruits par hasard de l’usage de cette racine
-par les Tartares, d’où ils lui donnèrent le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Tataria</i>,
-parce que, comme les Allemands, ils appellent communément
-<i>Tatars</i> ceux que nous nommons Tartares<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Clusius, <span lang="la" xml:lang="la"><i>Hist. pl.</i> l. VI, c. XIV.</span></p>
-</div>
-<p>En 1777, Jacquin parvenait à acquérir quelques racines vivantes
-pour le jardin botanique de Vienne et, sur sa demande,
-le savant Pallas lui adressait, de Saint-Pétersbourg, les renseignements
-qu’il possédait sur la plante appelée <i>Tataria</i> par
-les Hongrois. Ce Crambé, disait-il, croît dans cette vaste plaine
-méridionale, qui s’étend du Dnieper au Jaïk, le <i lang="la" xml:lang="la">Rymnus</i> des
-anciens. Dans les terrains secs, il acquiert le goût de Navet ;
-les cosaques qui habitent les déserts du Don le mangent avidement
-cru et cuit<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. Selon le D<sup>r</sup> Regel, la plante se trouve à
-l’état sauvage dans la Russie méridionale ; on ne la cultive
-nulle part.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 136.</p>
-</div>
-<p>Les auteurs du <i>Potager d’un Curieux</i> doutaient fort que ce
-soit jamais un légume à introduire dans nos potagers, mais,
-disent-ils, on pourrait peut-être en obtenir une de ces fécules
-légères propres à l’alimentation analogues à celles qui portent
-le nom d’<span lang="en" xml:lang="en">Arrow-root</span>, et qui sont tirées du <i lang="la" xml:lang="la">Maranta arundinacea</i>,
-du <i lang="la" xml:lang="la">Tacca pinnatifida</i>, de divers <i>Canna</i>, etc.</p>
-
-<p>Toutefois nous ferons remarquer que l’Ovidius n’a pas été
-introduit en vue d’une utilisation de ses racines féculentes.
-Dans la notice qu’il a consacrée aux usages culinaires de sa
-plante, M. Bichot conseille seulement l’emploi des jeunes
-pousses blanchies, coupées avant qu’elles n’aient traversé la
-couche de terre ou de sable dont elles ont été recouvertes. C’est,
-en somme, un succédané du Chou marin, avec la même culture
-et les mêmes usages économiques. Les pousses, dit l’introducteur,
-n’ont pas l’âcreté du Crambé maritime ni l’amertume de
-l’Endive.</p>
-
-<p>Malgré ces avantages, nous ne croyons pas que depuis 1904
-l’Ovidius se soit beaucoup propagé dans les jardins potagers.</p>
-
-<p>Clusius se demandait déjà, au XVI<sup>e</sup> siècle, si le <i lang="la" xml:lang="la">Crambe Tataria</i>
-n’était pas la racine <i lang="la" xml:lang="la">Chara</i> qui servit de pain aux soldats de
-Jules César assiégeant Dyrrachium en Albanie pendant sa lutte
-contre Pompée<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> César, <i lang="la" xml:lang="la">De Bello civ.</i>, l. III, 48. — Suétone, <i>Jules César</i>, 68. — Pline, <i>Hist.
-nat.</i> l. XIX, 41.</p>
-</div>
-<p>Cuvier, Thiébaud de Berneaud, dans une savante dissertation,
-Martens, sont d’avis que la plante <i lang="la" xml:lang="la">Chara</i> se rapporte à ce
-Crambé.</p>
-
-<p>M. Fée a longuement examiné ce problème historique et
-botanique dans ses commentaires de l’édition latine-française
-de Pline, de Panckoucke (vol. XII, p. 364). Selon ce savant,
-le <i lang="la" xml:lang="la">Chara</i> de César, <i lang="la" xml:lang="la">Lapsana</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Cyma sylvestris</i> de Pline,
-qui seraient une seule et même plante, doivent plutôt se rapporter
-à un <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i> à racine charnue. Mais les objections très
-justes qu’il oppose à l’identification proposée par Thiébaud de
-Berneaud peuvent s’appliquer également au Chou-Rave ou au
-Chou-Navet. Comme toujours, la détermination exacte des
-plantes des anciens est, dans certains cas, bien difficile, voire
-même impossible.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg11">PÉ-TSAÏ <span class="small">OU</span> CHOU DE CHINE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica chinensis</i> L.)</p>
-
-
-<p>Pé-tsaï, mot chinois qui peut se traduire par <i>légume blanc</i>.
-Le Pé-tsaï est une plante potagère annuelle d’un grand usage
-dans tout l’Extrême-Orient, Chine, Japon, Indo-Chine. Il est
-mentionné dans les ouvrages chinois sur l’agriculture des
-XV<sup>e</sup>, XVI<sup>e</sup>, XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Bretschneider, <i>Bot. Sin.</i> 59, 78, 83, 85.</p>
-</div>
-<p>Quoique appartenant au genre <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i>, de la famille des
-Crucifères, le Chou de Chine diffère beaucoup de nos Choux
-européens. Il se rapproche des Moutardes (<i lang="la" xml:lang="la">Sinapis</i>). Des deux
-variétés principales introduites dans les cultures européennes,
-l’une, le <i>Pé-tsaï</i> a plutôt l’aspect d’une Laitue romaine. Le <i>Pak-Choï</i>
-ressemble à une Carde-Poirée. La saveur douce de ce légume
-rappelle un peu celle de la Chicorée cuite.</p>
-
-<p>Le Chou de Chine n’a guère d’histoire ; son introduction en
-Europe est récente.</p>
-
-<p>Dès le XVIII<sup>e</sup> siècle, les missionnaires avaient signalé l’importance
-de sa culture dans l’Empire chinois. Il figurait depuis
-une dizaine d’années au Jardin du Roi, à titre de plante botanique,
-lorsqu’en 1836 les missionnaires envoyèrent des graines
-de Pé-tsaï au R. P. Voisin, supérieur des Missions étrangères
-à Paris, qui s’empressa de les communiquer à M. Vilmorin.</p>
-
-<p>Le 22 novembre 1837, à la séance de la Société royale d’Horticulture,
-M. Vilmorin déposa sur le Bureau deux premiers
-pieds de Pé-tsaï provenant de ses cultures.</p>
-
-<p>De 1837 à 1840, une notice de M. Ducros de Sixt, avocat à
-la cour royale, plusieurs notes ou rapports de Pépin, Bossin,
-Poiteau, Mérat<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, montrent que l’on expérimentait le Pé-tsaï
-comme plante culinaire nouvelle et que les résultats de la culture
-étaient peu satisfaisants. Semée au printemps ou en été,
-la plante montait à graines à la troisième ou quatrième feuille.
-Le semis au mois d’août, grâce à la végétation extraordinairement
-rapide du Chou de Chine, permettait d’obtenir une
-plante bien développée en octobre et novembre, à un moment
-où d’autres légumes préférables sont abondants. Pour plier le
-Pé-tsaï à nos exigences, Pépin, jardinier-chef du Jardin du Roi,
-fit de nombreuses tentatives infructueuses qu’il a consignées
-dans un intéressant mémoire<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Annales Soc. roy. d’Hortic.</i> vol. XXIII, pp. 105, 154, 156, 159, 229.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, t. <small>XXVI</small>, p. 18.</p>
-</div>
-<p>En 1847, le Pé-tsaï était encore en observation au Jardin
-d’expériences de la Société royale d’Horticulture. Un rapport
-dit : « Nous continuons à essayer de faire pommer le Pé-tsaï,
-ce Chou blond apporté de Chine il y a quelques années quoiqu’il
-ne paraisse guère se prêter à acquérir cette propriété<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Annales Soc. roy. d’Hortic.</i> 1847, p. 677.</p>
-</div>
-<p>Comme on le voit, dix ans après son introduction, le Chou de
-Chine n’était pas encore devenu un légume de marché, contrairement
-aux espérances qu’il avait fait naître d’abord. Finalement
-on abandonna à peu près cette plante exotique. Quelques
-amateurs, sous le second Empire, M. Vavin, de Bessancourt,
-notamment, présentaient parfois comme légume curieux, à la
-Société centrale d’Horticulture, des échantillons de Pé-tsaï et
-de Chou de Chang-ton, autre variété du Chou de Chine. Ce Chou
-rentrait dans la catégorie des plantes alimentaires qu’expérimentèrent
-à Crosnes, MM. Paillieux et Bois, de 1875 à 1899.
-Déconseillant la culture estivale qui ne pouvait donner aucun
-résultat sous le ciel européen, ils estimaient que Roscoff, Cavaillon,
-Hyères, se prêteraient à la production hivernale du
-Chou de Chine qui pourrait peut-être prendre à Paris une place
-importante dans l’alimentation à un moment où l’on manque
-de légumes frais<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd. p. 475.</p>
-</div>
-<p>L’un des auteurs du <i>Potager d’un Curieux</i>, M. D. Bois, assistant
-au Muséum, devait faire une réintroduction du Pé-tsaï,
-à son retour d’une mission scientifique en Extrême-Orient
-(1902-1903). Ayant rapporté des graines choisies parmi les
-meilleures variétés de Pé-tsaï cultivées au Tonkin, il pensa
-que l’on ferait bien, malgré les échecs antérieurs, de tenter
-une fois de plus la domestication de ce légume méritant. Il
-confia dans ce but des graines à un intelligent maraîcher parisien,
-M. Curé, lequel employa les procédés connus des praticiens
-pour empêcher ou retarder la montée à graines de certains
-légumes et qui consistent principalement à semer sur couche
-très chaude.</p>
-
-<p>A la séance du 13 octobre 1904, de la Société nationale
-d’Horticulture de France, M. Curé présentait un pied de Pé-tsaï
-pesant 3 kil. 500, très bien pommé, provenant d’un semis
-fait le 10 juillet. La plante eut un commencement de vogue
-à la suite d’articles élogieux parus dans la presse horticole et
-dans la grande presse. Pendant quelque temps des maraîchers
-en apportèrent aux Halles, mais la faveur d’un début heureux
-ne s’est pas continuée pour le Pé-tsaï. Le moment où ce légume
-sera recherché par le public français n’est pas encore
-venu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg12">RHUBARBE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Rheum</i> sp.)</p>
-
-
-<p>Des goûts et des couleurs mieux vaut ne pas discuter. Tel
-ou tel légume, très recherché par certains peuples, peut être
-parfaitement inconnu ou dédaigné chez leurs voisins. Le Fenouil
-doux, par exemple, se trouve sur toutes les tables en
-Italie ; il ne paraît guère usité ailleurs. Les Français ont un
-goût spécial pour la Carotte et l’Oseille, légumes beaucoup
-moins appréciés à l’étranger. De même, le Chou marin et la
-Rhubarbe comestible sont des légumes <i>anglais</i>.</p>
-
-<p>La Rhubarbe est une superbe plante vivace de la famille des
-Polygonées, à la fois médicinale, ornementale et alimentaire,
-mais les parties de la plante employées par l’art culinaire ne
-participent en rien aux propriétés laxatives de la racine. Les
-espèces du genre <i lang="la" xml:lang="la">Rheum</i> ont exactement le <span lang="la" xml:lang="la">facies</span> des Patiences
-et des Oseilles ; elles ont aussi l’acidité de ces herbes sures.</p>
-
-<p>La Rhubarbe alimentaire est l’objet d’une culture très étendue
-en Angleterre et aux Etats-Unis. Autour des villes on en
-voit des champs entiers. Dans ce pays, au printemps surtout,
-on consomme une prodigieuse quantité de pétioles de Rhubarbe
-accommodés en tartes, confitures ou marmelades. Ce légume
-rafraîchissant est encore assez apprécié en Allemagne,
-Russie, Hollande, et même dans le Nord de la France.</p>
-
-<p>Les énormes pétioles et les grosses nervures des feuilles de
-la Rhubarbe pelés, coupés en tronçons, cuits à l’eau bouillante
-et sucrés, fournissent une pulpe agréablement acidulée qui
-peut remplacer les Groseilles et les Pommes dans les puddings,
-tourtes et autres préparations culinaires dont sont friands
-les peuples anglo-saxons. Les acides citrique et malique que
-la plante contient lui donnent une saveur approchant celle des
-fruits qui entrent ordinairement dans la confection des pâtisseries.
-On fait encore blanchir les jeunes pousses de Rhubarbe
-sous de larges pots renversés ou sous des boîtes <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> et on
-les mange apprêtées comme des Cardons.</p>
-
-<p>C’est, néanmoins, un légume récent. La culture intensive
-de la Rhubarbe pour l’alimentation ne remonte pas à plus de
-cent ans.</p>
-
-<p>Les Rhubarbes, car on en cultive un certain nombre d’espèces
-distinctes, sont originaires des régions septentrionales et
-moyennes du continent asiatique ; elles habitent la Sibérie méridionale,
-la Mongolie, la Tartarie chinoise, le Thibet, l’Himalaya,
-la Perse, la Syrie, la région du Volga.</p>
-
-<p>La Rhubarbe entrait déjà dans la matière médicale des anciens
-Grecs et des Arabes comme drogue purgative et tonique.
-Dioscoride parlant de la plus ancienne espèce connue des Européens,
-la Rhubarbe Rhapontique, dit : « le Rhapontique que
-les Grecs nomment Rha ou Rheon croît dans les pays qui sont
-par delà le Bosphore », c’est-à-dire dans les régions alors barbares
-de la Russie. Ammien Marcellin, qui écrivait au IV<sup>e</sup> siècle
-de notre ère, précise que le Rha est un fleuve (aujourd’hui
-le Volga) sur les bords duquel croît une racine qui en porte
-le nom et qui est très renommée en médecine.</p>
-
-<p>Vers la fin du moyen âge, les racines mondées de la Rhubarbe
-médicinale arrivaient déjà en Europe du centre de l’Asie,
-soit par la Russie, soit par la Méditerranée. On croyait naguère
-que toutes ces racines appartenaient au <i lang="la" xml:lang="la">Rheum palmatum</i>, dite
-Rhubarbe des boutiques ou Rhubarbe de Chine, cependant la
-Rhubarbe commerciale la plus estimée n’a été déterminée par
-M. Baillon qu’en 1870 sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">R. officinale</i>. Mais nous
-nous occupons seulement des Rhubarbes cultivées pour leurs
-pétioles charnus et alimentaires.</p>
-
-<p>La Rhubarbe Rhapontique, originaire de la région du Volga
-et de la Sibérie méridionale, a été la première espèce importée
-à l’état de plante vivante dans nos pays. Les auteurs horticoles
-indiquent l’année 1573 comme date de son introduction.
-Morren nomme l’introducteur : ce serait Adolphe Occo, médecin
-à Augsbourg, auteur d’une pharmacopée célèbre en Allemagne
-qui l’aurait introduite en 1570.</p>
-
-<p>L’Anglais Lyte, traducteur de Dodoens (1578) parle d’une
-manière vague de la Rhubarbe « plante étrange cultivée dans
-les jardins de quelques curieux herboristes », et qu’il ne paraît
-pas bien connaître. Gérarde, dans son <i>Herball</i> (1597) mentionne
-la Rhubarbe et dit qu’on peut manger les feuilles comme la
-Poirée et les Epinards.</p>
-
-<p>Prosper Alpin cultivait la Rhapontique au commencement
-du XVII<sup>e</sup> siècle, au jardin botanique de Padoue. Il en donne
-une figure et une description<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De plantis exoticis</i>, p. 188.</p>
-</div>
-<p>Parkinson en aurait obtenu des graines avant 1629, date de
-la publication de son ouvrage. Cet auteur ne semble pas soupçonner
-encore les qualités alimentaires de la Rhubarbe, observant
-cependant que les feuilles ont une saveur acide très
-fine<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Paradisus terrestris</i>, p. 485.</p>
-</div>
-<p>D’autres espèces furent successivement introduites : en 1732
-le <i lang="la" xml:lang="la">R. undulatum</i> L., vulgairement Rhubarbe de Moscovie. Cette
-espèce fut envoyée à Jussieu, à Paris, et au Jardin des Apothicaires
-de Chelsea comme fournissant la véritable Rhubarbe du
-commerce. Boerhaave, directeur du Jardin botanique de Leyde
-en avait aussi reçu des graines en 1750. <i lang="la" xml:lang="la">R. compactum</i> L. a été
-introduit de la Sibérie et de la Tartarie chinoise en 1758.
-<i lang="la" xml:lang="la">R. palmatum</i> L., originaire de la Tartarie chinoise, de la Mongolie,
-du Népaul, était nouveau en Europe en 1763.</p>
-
-<p>La Rhubarbe hybride (<i lang="la" xml:lang="la">R. hybridum</i> L.) d’origine inconnue
-est cultivée depuis 1780. Plusieurs botanistes l’ont considérée
-comme une hybride du <i lang="la" xml:lang="la">R. palmatum</i> et du <i lang="la" xml:lang="la">R. Rhaponticum</i>.
-La Rhubarbe Groseille (<i lang="la" xml:lang="la">R. Ribes</i> L.) fut apportée d’Orient en
-1724. La plante croît sur le Liban et dans les parties montagneuses
-de la Perse. <i>R. australe</i> Don et <i>R. Emodi</i> Wall. furent
-importés du Népaul par Wallich en 1828.</p>
-
-<p>On ne voit pas bien quand la Rhubarbe a commencé à entrer
-dans les habitudes culinaires anglaises.</p>
-
-<p>Les premières éditions du Dictionnaire de jardinage de Miller
-(1724, 1731) ne parlent pas de l’usage alimentaire de la
-Rhubarbe, mais nous trouvons une première référence dans la
-traduction française de cet ouvrage faite en 1765 et l’édition
-anglaise de 1768 dit aussi que l’on cultive la Rhubarbe pour
-les pétioles de ses feuilles dont on fait des tourtes au printemps,
-ce qui est encore confirmé par Mawe, auteur horticole qui écrivait
-en 1778.</p>
-
-<p>Enfin, en 1822, Phillips nous apprend que, si les cuisinières
-ne mettent plus comme autrefois les feuilles de Rhubarbe dans
-les soupes, la plante tient son rang dans le potager pour les
-tourtes printanières<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">History of Garden vegetables</i>, t. <small>II</small>, p. 119.</p>
-</div>
-<p>Vers 1815, les jardiniers commencèrent à apporter les bottes
-de pétioles de Rhubarbe sur les marchés de Londres. En 1830,
-la culture de ce nouveau légume s’était généralisée. Autour de
-Londres plus de 100 acres de terre étaient consacrées à la Rhubarbe.
-M. Wilmot, célèbre cultivateur de Fraises, envoyait sur
-la place de Londres la Rhubarbe par charretées. A la même
-date, les Etats-Unis prenaient goût à ce légume. On peut lire
-cette note dans les publications horticoles du temps : « La culture
-s’est si fort accrue autour d’Edimbourg qu’un jardinier
-commerçant qui avait beaucoup de peine, il y a peu d’années à
-en vendre 4 ou 5 douzaines de bottes de pétioles dans la matinée,
-en débite 3 ou 400 bottes<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>Annales Soc. d’Hortic. de Paris</i>, 1832, p. 35.</p>
-</div>
-<p>Le blanchiment de la Rhubarbe dans le but de manger les
-jeunes pousses comme le Chou marin ne remonte pas au delà de
-1816. Le 7 mai de cette année, Thomas Hare lut en effet un
-mémoire devant la Société royale de Londres dans lequel il
-signala les avantages de ce mode de culture trouvé par hasard
-l’année précédente au jardin botanique de Chelsea<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Hortic. Transact.</i>, vol. II, p. 258.</p>
-</div>
-<p>Knight, président de la Société royale d’Horticulture de
-Londres, a relaté dans le recueil des actes de cette Société ses
-expériences faites pour perfectionner le forçage de la Rhubarbe,
-en employant à peu près les mêmes procédés que pour le Chou
-marin<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Hortic. Transactions</i>, vol. III, pp. 143, 154.</p>
-</div>
-<p>Tous les <i lang="la" xml:lang="la">Rheum</i> ne sont pas également propres à l’alimentation.
-La Rhubarbe Rhapontique possède une trop grande
-acidité. Le <i lang="la" xml:lang="la">R. palmatum</i> aurait une saveur fade plutôt désagréable.
-Ce sont les <i lang="la" xml:lang="la">R. hybridum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">compactum</i> et <i lang="la" xml:lang="la">undulatum</i> qui
-ont la plus grande valeur alimentaire et surtout les variétés
-d’origine anglaise issues de divers croisements entre ces dernières
-espèces. Les variétés horticoles préférées sont celles qui
-se distinguent par la coloration rouge des pétioles et leur saveur
-aromatique après cuisson.</p>
-
-<p>La Rhubarbe Groseille (<i lang="la" xml:lang="la">R. Ribes</i> L.) est aussi une sorte très
-recommandable. En Orient, où elle porte le nom arabe ou persan
-de <i>Rîbâs</i>, elle est alimentaire de temps immémorial. Ibn-el-Beïthar
-disait, au XIII<sup>e</sup> siècle : « plante très commune dans
-la Syrie et dans la Perse ; à l’instar de la Bette, elle fournit des
-côtes d’une certaine grosseur »<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>. Rauwolf avait remarqué
-cette plante dans un voyage en Orient en 1573 ; il l’appelle
-<i lang="la" xml:lang="la">Arebum</i><a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. Ce <i lang="la" xml:lang="la">Rheum</i> a exactement le goût de Groseille. Pour
-cette cause, et sans doute par suite de la ressemblance du nom,
-Linné l’a appelé <i lang="la" xml:lang="la">Ribes</i>, nom générique du Groseillier.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Extraits des Manuscrits</i>, t. <small>XXV</small> (1) p. 190</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Gronowius, <i>Orient.</i> p. 49.</p>
-</div>
-<p><i lang="la" xml:lang="la">R. Rhaponticum</i> a été la première sorte employée en Angleterre
-pour usage culinaire. Sa vogue a duré jusqu’en 1820 moment
-où cette Rhubarbe a été remplacée dans les jardins par
-des variétés issues de semis des <i lang="la" xml:lang="la">R. undulatum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">compactum</i> et
-<i lang="la" xml:lang="la">palmatum</i>. C’est en 1820 que Myatt, fameux semeur, commença
-à envoyer ses produits au marché de Covent-Garden, à Londres.
-Vers 1825 l’amélioration était remarquable, la saveur plus
-douce, les pétioles plus gros et plus nombreux. William Buck,
-jardinier de l’honorable Fulke Greville Howard, à Elford, produisit
-de belles races : <i>Elford</i> et <i>Buck</i>. Viennent ensuite les variétés
-<i>Wilmott</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Queen Victoria</i> ; cette dernière variété obtenue
-par Myatt ; elle est encore cultivée. <i>Prince Albert</i>, <i>Linneus</i>, <i>Mitchell’s
-royal Albert</i>, <i>rouge hâtive de Tobolsk</i>, race très précoce,
-etc. On a créé depuis bien d’autres formes nouvelles.</p>
-
-<p>La Rhubarbe alimentaire est peu usitée en France et encore
-moins cultivée. Dès 1805 le <i>Bon Jardinier</i> recommandait la
-Rhubarbe aux amateurs de plantes potagères nouvelles. A
-partir de 1830, la <i>Revue horticole</i> a donné de bons articles sur
-l’emploi de la Rhubarbe comme plante alimentaire. Jacques,
-jardinier de Louis-Philippe, au château de Neuilly, a été aussi
-un zélé propagateur de ce légume. Malgré cela, sauf en Picardie
-et en Flandre, la plante n’est pas entrée dans les mœurs
-françaises.</p>
-
-<p>Rhubarbe est un mot composé, quoique Linné, d’après Pline,
-le fasse venir du grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">rheo</i>, je coule, à cause de l’effet purgatif
-de la racine de cette plante.</p>
-
-<p>L’étymologie la plus probable est celle-ci : <i>Rha</i>, ancien nom
-du Volga, devenu le nom d’une racine employée en médecine,
-et <i lang="la" xml:lang="la">barbarum</i>, barbare : plante qui croît sur les bords du Volga
-dont les riverains étaient barbares.</p>
-
-<p>D’après Littré, Isidore de Séville, dans ses <i>Etymologies</i>, interprète
-<i>Rheu</i> par racine ; le latin dit <i lang="la" xml:lang="la">Rhabarbarum</i> et aussi
-<i lang="la" xml:lang="la">Rheubarbarum</i> : racine barbare ou du pays des barbares.</p>
-
-<p>Le mot français Rhubarbe se montre dès le XIII<sup>e</sup> siècle sous
-la forme <i>Rheubarbe</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Livre des Remèdes.</i> Ms. Bibl. Sainte-Geneviève, n<sup>o</sup> 3113, f<sup>o</sup> 63, verso.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">Herbages légumiers</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg13">ARROCHE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Atriplex hortensis</i> L.)</p>
-
-
-<p>Nombreuses sont les plantes herbacées qui peuvent fournir
-un aliment rafraîchissant et hygiénique, employées tantôt
-dans les potages aux herbes, tantôt hachées et tamisées après
-ébullition, avec un assaisonnement convenable.</p>
-
-<p>On a consommé jadis une foule de plantes sauvages dans les
-soupes aux légumes, ou préparées à la manière des Epinards :
-l’Ortie, la Morelle, les Amarantes, la Mercuriale, etc. Mais parlons
-seulement des plantes admises au potager.</p>
-
-<p>Parmi celles-ci, l’Arroche est peut-être le plus anciennement
-cultivé de tous les légumes herbacés. Cette Chénopodée
-annuelle, originaire de l’Europe septentrionale et de la Sibérie,
-s’appelait chez les Grecs <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Atraphaxis</i> et chez les Romains
-<i lang="la" xml:lang="la">Atriplex</i>, nom qui équivaut à « qui n’est pas nourrissant » et,
-en effet, tous les légumes de ce genre contiennent peu de matières
-alibiles.</p>
-
-<p>La grande variété des noms de l’Arroche montre combien
-cette plante a été populaire autrefois.</p>
-
-<p>Un glossaire du XII<sup>e</sup> siècle donne à l’Arroche ou <i lang="la" xml:lang="la">Atriplex</i>
-plusieurs synonymes barbares : « <i lang="la" xml:lang="la">grisolocanna</i>, <i lang="la" xml:lang="la">atrofaxos</i>, <i lang="la" xml:lang="la">viniscus</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">cato</i> ; en langue romane : <i>arepe</i> »<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Glossaire de Tours (<i>Bibl. Ecole des Chartes</i>, 1869, p. 334).</p>
-</div>
-<p>Les noms vulgaires du français moderne sont aussi très
-nombreux : arrode, arrouse, érode, belle-dame, bonne-dame,
-poule grasse, irible, follette, preudefemme, etc.</p>
-
-<p>Cette plante était en honneur dans les potagers au moyen
-âge et à l’époque de la Renaissance. « Les Italiens, dit Ch. Estienne,
-dans sa <i>Maison rustique</i> (XVI<sup>e</sup> siècle), font une sorte de
-tartre (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) des Arroches : ils hachent menu leurs feuilles, les
-pislent avec formage, beurre frais et jaune d’œufs, puis avec
-paste les incorporent et font cuire au four. »</p>
-
-<p>Il est fait mention de la variété à feuilles rouges, sous le
-nom d’arose rouge, dans plusieurs comptes de dépenses concernant
-les jardins des ducs de Bourgogne au XIV<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.
-L’Arroche rouge, qui peut servir de plante d’ornement, était
-connue de Turner en Angleterre en 1538.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Arch. Côte-d’Or</i>, série B. 5756.</p>
-</div>
-<p>L’Arroche a beaucoup perdu de son antique réputation, cependant
-elle est encore estimée par quelques personnes. On
-en trouve sur les marchés, en petite quantité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg14">BASELLE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Basella rubra</i> L. — <i lang="la" xml:lang="la">Basella cordifolia</i> <span class="sc">Lamarck</span>)</p>
-
-
-<p>L’Asie tropicale est la patrie des Baselles. Ce sont des
-plantes sarmenteuses appartenant à la famille des Salsolacées.
-Elles peuvent s’élever à 1 m. 50 ou 2 mètres de hauteur et
-leurs feuilles épaisses et succulentes s’emploient largement
-comme Epinard dans tous les pays chauds.</p>
-
-<p>Le hollandais Van Rheede, gouverneur de Malabar, fit le
-premier connaître la Baselle blanche en 1688<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Les indigènes
-consommaient cette plante sous le nom indien de <i>Basella</i>,
-que l’on a conservé. Van Rheede envoya des graines au
-jardin botanique d’Amsterdam. Ray, en 1704, décrit la Baselle
-comme cultivée dans les jardins anglais. La variété blanche
-a été introduite en Europe en 1731.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Hortus Malabaricus</i>, V, p. 45.</p>
-</div>
-<p>Au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, l’écrivain horticole de Combles
-signale la Baselle en ces termes : « Il nous est venu depuis peu
-de l’Amérique une nouvelle espèce d’Epinard sous le nom de
-Basella, dont les Américains font grand usage ; mais il faudra
-encore du temps avant qu’elle puisse être répandue. C’est au
-Jardin du Roi que je l’ai vue, et peut-être n’est-elle que là<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Ecole du Potager</i>, 1749, t. <small>II</small>, p. 31.</p>
-</div>
-<p>De Combles avait expérimenté les qualités culinaires de la
-plante et il en conseillait l’usage. Nous trouvons mention de
-la Baselle dans le <i>Bon Jardinier</i> de 1797 ; elle était certainement
-très peu connue.</p>
-
-<p>La Baselle <i>de Chine à très larges feuilles</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Basella cordifolia</i>)
-a été importée de Chine en 1839, par le capitaine Geoffroy.
-MM. Vilmorin-Andrieux disent que cette plante serait certainement
-préférable aux autres espèces de Baselle à cause de l’ampleur
-de ses feuilles et de l’abondance de leur produit<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Plantes potagères</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 33.</p>
-</div>
-<p>En 1846, la Société royale d’Horticulture de Paris cultivait
-toutes les Baselles dans son Jardin d’expériences. Un rapport
-de Poiteau n’est guère élogieux pour ce légume<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. MM. Paillieux
-et Bois sont plus indulgents : « La nécessité de palisser
-la Baselle sur un treillage ne permet pas aux maraîchers de s’en
-occuper, mais les jardiniers peuvent l’admettre dans le potager.
-C’est un assez bon légume<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Annales Soc. roy. d’Hortic.</i> 1846, p. 296.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 51.</p>
-</div>
-<p>En somme, comme succédané de l’Epinard, la Baselle vient
-après la Tétragone.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg15">BLÈTE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Blitum rubrum</i> Rchb. — <i lang="la" xml:lang="la">B. virgatum</i> L. — <i lang="la" xml:lang="la">B. capitatum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Herbe fade, sans valeur, quoique émolliente et rafraîchissante
-comme toutes les Chénopodées.</p>
-
-<p>La Blète rouge est une herbe annuelle, commune en France
-aux abords des habitations, sur les berges des rivières, etc.
-Les deux autres espèces sont naturalisées un peu partout. On
-trouve quelquefois le <i lang="la" xml:lang="la">Blitum capitatum</i> ou Epinard-Fraise cultivé
-dans les jardins à cause de ses fruits charnus rouge vif
-ressemblant à une petite Fraise. La Blète ou Blite a été cultivée
-comme alimentaire ou récoltée à l’état sauvage à une date
-très ancienne. C’était le seul Epinard des Anciens. Hippocrate,
-Théophraste et Dioscoride, chez les Grecs, mentionnent la
-Blète, en grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Bliton</i> et en latin <i lang="la" xml:lang="la">Blitum</i>, dont le nom paraît
-signifier plante insipide et sans goût, d’où l’adjectif latin
-<i lang="la" xml:lang="la">bliteus</i>, sot, vil, méprisable.</p>
-
-<p>A propos de la Blète, Pline rappelle que le poète comique
-grec Ménandre met en scène des maris qui, pour se moquer de
-leurs femmes, les appellent du nom de cette plante. Plaute
-se sert aussi de l’expression <i lang="la" xml:lang="la">blitea</i> comme terme de mépris.</p>
-
-<p>La Blète était largement cultivée au moyen âge. Le <i>Dictionnaire
-d’Histoire naturelle</i> de Bomare (éd. 1800) dit la plante
-commune dans les jardins et nous savons que dans nos provinces
-du Sud-Ouest on la mange encore avec plaisir.</p>
-
-<p>Le mot espagnol ou portugais <i lang="es" xml:lang="es">bredos</i> est une altération de
-<i lang="la" xml:lang="la">Blitum</i>. Aux Antilles et dans les colonies on mange beaucoup
-de <i>brèdes</i>, mélange de légumes verts consommés cuits : Morelle,
-Epinards, Amarante, Pourpier, etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg16">CLAYTONE PERFOLIÉE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Claytonia perfoliata</i> Willd.)</p>
-
-
-<p>La Claytone à feuilles perfoliées ou Pourpier d’hiver est une
-herbe annuelle dont les jeunes tiges et les feuilles en forme de
-cornet, un peu charnues, sont comestibles, comme tous les
-Pourpiers.</p>
-
-<p>Cette Portulacée, originaire de Cuba, du Mexique, de l’Amérique
-du Nord-Ouest a été introduite de Vancouver par
-Menzies en 1796. Trouvée par Humboldt et Bonpland à Cuba,
-près du port de Batano, ces naturalistes la rapportèrent en
-Europe et la donnèrent au Jardin des Plantes de Paris en 1804.</p>
-
-<p>En 1831 seulement, la <i>Revue horticole</i> attira l’attention sur
-cette plante succulente, à la suite d’une lettre de M. Madiot,
-directeur de la Pépinière de naturalisation du département du
-Rhône, à Lyon, lequel avait expérimenté que la Claytone,
-jusqu’alors cultivée dans les jardins botaniques et considérée
-comme une herbe inutile, était bonne à manger crue en salade
-ou cuite comme l’Oseille ou les Epinards sous un fricandeau<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1831, p. 357.</p>
-</div>
-<p>Vilmorin recommanda la Claytone en 1833 dans le <i>Bon Jardinier</i>,
-puis d’autres périodiques horticoles lui firent quelque
-réclame durant le cours du XIX<sup>e</sup> siècle. Bien que l’on puisse
-faire quelques coupes annuelles, la faible production foliacée
-de cette plante ne lui a pas permis de devenir un légume utile.
-Selon les auteurs du <i>Potager d’un Curieux</i>, la Claytone est un
-bon succédané de l’Epinard, mais elle restera légume de fantaisie
-occasionnellement cultivée. En Californie, la variété indigène
-<i lang="la" xml:lang="la">exigua</i> est d’un usage fréquent pour les soupes aux
-herbes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg17">EPINARD</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Spinacia oleracea</i> L.)</p>
-
-
-<p>L’Epinard a été inconnu aux Anciens. En fait de plantes légumières
-de ce genre, ils avaient l’Arroche et la Blète, herbes
-fades dont les écrivains grecs et latins parlent d’une façon assez
-méprisante.</p>
-
-<p>Ce sont les Musulmans de la Perse, par l’intermédiaire des
-Arabes, qui nous ont gratifié de ce légume sain et agréable.
-Peut-être est-il une conquête des Croisades, car il s’est montré
-en Europe en plein moyen âge.</p>
-
-<p>L’Epinard était très populaire en Orient ; les écrivains arabes,
-dans leur langage toujours hyperbolique, le qualifiaient de
-« Prince des légumes ». Nos médecins l’appellent, moins poétiquement,
-le balai de l’estomac, en raison de ses propriétés
-laxatives.</p>
-
-<p>Comme on n’a pas trouvé l’Epinard à l’état sauvage, au
-moins d’une manière certaine et qu’il est indubitablement originaire
-de la région comprise entre le Caucase et le golfe Persique,
-ou de l’Asie-Mineure, les botanistes sont tentés de croire
-que l’Epinard de nos jardins n’est qu’une modification cultivée
-du <i lang="la" xml:lang="la">Spinacia tetrandra</i> Roxbg., Epinard qui vit à l’état sauvage
-au Midi du Caucase, dans le Turkestan, en Perse et dans
-l’Afghanistan où on l’emploie aussi comme légume. Cette autre
-espèce asiatique est peu différente de notre ancien Epinard à
-feuilles triangulaires, allongées, à fruits épineux, lequel devait
-se rapprocher de la forme sauvage.</p>
-
-<p>Le nom de l’Epinard vient de l’Arabe <i>Isfânâdsch</i>, <i>Esbanach</i>
-ou <i>Sebanach</i>, suivant les auteurs et il est probablement dérivé
-du persan <i>Ispany</i> ou <i>Ispanai</i><a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> De Candolle, <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 78.</p>
-</div>
-<p>La connaissance des livres orientaux, qui nous ont appris la
-véritable origine du mot Epinard, ne remonte pas bien loin.
-C’est pourquoi on voit toujours reproduites, dans les ouvrages
-populaires, les étymologies imaginées à l’époque de la Renaissance
-pour expliquer ce nom de légume. Epinard, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Spinacia</i>,
-dérivé de <i lang="la" xml:lang="la">spina</i>, épine, pouvait, avec quelque raison,
-s’appliquer à une plante dont le fruit est muni de cornes ou
-de pointes. De même, la forme ancienne <i lang="la" xml:lang="la">Spanachia</i> paraissait
-indiquer un légume venu d’Espagne.</p>
-
-<p>Dans la croyance nullement démontrée que l’Epinard nous
-avait été transmis par les Arabes d’Espagne, Tragus et d’autres
-anciens botanistes appelaient ce légume <i lang="la" xml:lang="la">Hispanicum olus</i>, légume
-espagnol.</p>
-
-<p>Il est probable, dit Alph. de Candolle, que la culture a commencé
-dans l’ancien empire des Mèdes et des Perses depuis
-la civilisation gréco-romaine, ou qu’elle ne s’est pas répandue
-promptement à l’est ni à l’ouest de son origine persane. Le
-D<sup>r</sup> Bretschneider nous apprend que le nom chinois de l’Epinard
-est <i>Po-sso-ts’ao</i>, ce qui signifie Herbe de Perse, et que les légumes
-occidentaux ont été introduits ordinairement en Chine
-un siècle avant notre ère. Comme on ne connaît pas de nom
-hébreu, les Arabes doivent avoir reçu des Persans la plante
-et le nom<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 79.</p>
-</div>
-<p>L’<i>Agriculture Nabathéenne</i>, compilation faite en Syrie vers
-le IV<sup>e</sup> siècle de l’ère chrétienne, connaît l’Epinard. Les médecins
-persans et arabes : Avicenne, Serapion, Razès en parlent vers
-le X<sup>e</sup> siècle. L’un d’eux dit que les gens de Ninive et de Babylone
-sèment l’Epinard hiver et été et en font grand usage<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Ibn-el-Beïthar, <i>Notices et Extraits des manuscrits</i>, t. <small>XXIII</small>, p. 60.</p>
-</div>
-<p>La culture est ancienne en Espagne, car les Maures avaient
-de fréquentes relations avec les Musulmans de l’Asie-Mineure
-et de la Perse. Au XI<sup>e</sup> siècle, un auteur arabe d’Espagne, Ibn-Had-Jadj,
-rapporté par Ibn-el-Awam, aurait composé un <i>Traité
-de l’Epinard</i> où il dit qu’à Séville on en semait de précoces en
-janvier<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Ibn-el-Awam, traduct. Clément-Mullet, tome <small>II</small>, p. 154.</p>
-</div>
-<p>En France et en Italie, l’introduction de l’Epinard doit remonter
-au temps des Croisades, quoique Matthiole et Brassavola
-le disent nouveau en Italie au XVI<sup>e</sup> siècle. Ruellius (1536)
-paraît aussi le connaître en France depuis peu de temps. Sur
-la foi sans doute de ces auteurs mal informés, A. de Candolle
-pense que l’introduction de l’Epinard en Europe a dû se faire
-vers le XV<sup>e</sup> siècle. C’est une date qu’il faut reculer de trois
-siècles au moins.</p>
-
-<p>Albert le Grand, moine qui vivait en Bavière au XIII<sup>e</sup> siècle,
-décrit l’Epinard (<i lang="la" xml:lang="la">Spinachia</i>), qui a, dit-il, les semences épineuses.
-Un de ses contemporains, le médecin français Arnauld
-de Villeneuve, cite cette plante parmi les aliments usuels<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.
-Crescenzi, agronome italien, né à Bologne en 1230, dit que
-l’Epinard (<i lang="la" xml:lang="la">Spinacia</i>) est supérieur en qualité à l’Arroche et
-qu’on le sème avec profit à l’automne pour le carême suivant<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Opera</i>, éd. Bâle, 1585, p. 801.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ruralium commodorum</i>, l. VI, c. 55.</p>
-</div>
-<p>Cette plante potagère, qui était une très utile ressource en
-temps de carême, avait été accueillie avec faveur, à cause de
-sa précocité ; on la voit déjà très vulgaire au XIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Nous avons relevé de nombreuses mentions de l’Epinard, dès
-le commencement du XIV<sup>e</sup> siècle, dans les comptes de dépenses
-des maisons princières conservés aux archives départementales.
-Nous citerons quelques-uns de ces documents :</p>
-
-<p>1302-1329. Achat de semences pour les jardins du château
-de Hesdin, à la comtesse Mahaut d’Artois : « 1 lb. d’<i>espinarde</i>
-XII deniers<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Richard, <i>Mahaut d’Artois</i>, p. 142.</p>
-</div>
-<p>1378-1379. Dépenses faites pour les jardins du château de
-Rouvre-lès-Dijon, à M<sup>gr</sup> le Duc de Bourgogne où il y a
-« 16 quartiers de terre pour semer choux, pourotes (Poireaux),
-persin (Persil), blettes, bourace (Bourrache), <i>espinaces</i>… »</p>
-
-<p>1388-1389. Comptes de dépenses pour le château de Guermoles
-au même duc de Bourgogne : « acheté pour le curtil
-(jardin) : perrecy, <i>espinoiches</i>, lattues (Laitues), bouroiches,
-graines d’oignons<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Arch. Côte-d’Or</i>, série B. 5756, 4784.</p>
-</div>
-<p>D’après le <i>Ménagier de Paris</i>, ouvrage rédigé en 1393 : « il
-y a une espèce de porée qu’on appelle <i>espinoche</i>, et qui se
-mange au commencement du karesme. »</p>
-
-<p>L’ancien français <i>espinoiche</i>, <i>espinoche</i> était encore en usage
-au XVI<sup>e</sup> siècle, conjointement avec le mot <i>espinard</i>. La terminaison
-<i>ard</i>, selon Darmesteter, provient d’une étymologie populaire
-qui a rattaché le mot à épine, à cause des graines piquantes
-de la plante (latin <i lang="la" xml:lang="la">ardere</i>, brûler, piquer) ; <i>espinoche</i>
-s’est conservé dans le patois Messin. Dans le Jura on dit aussi
-<i>espenoche</i> pour Epinard.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu5.jpg" alt="" />
-<div class="legende">EPINARD (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, Olivier de Serres et Liébault décrivent la
-culture de l’Epinard. Ce dernier dit, dans sa <i>Maison rustique</i> :
-« Les Parisiens savent assez combien sont utiles les épinards
-pour la nourriture en temps de caresme, lesquels en font divers
-appareils pour leurs banquets : maintenant les fricassent
-avec beurre et verjus ; maintenant les confisent à petit feu
-avec beurre en pots de terre ; maintenant en font des tourtes
-et plusieurs autres manières. »</p>
-
-<p>Il entrait beaucoup d’ingrédients dans les pâtisseries appelées
-<i>tourtes</i>. En fait de substances végétales, une recette de
-Taillevent, maître-queux de Charles V, qui a laissé un petit
-traité culinaire, montre qu’il entrait dans les tourtes des Bettes,
-des Epinards et des Laitues hachés et broyés dans un mortier,
-avec des fournitures aromatiques :</p>
-
-<p>« Pour faire une tourte : prenez perressi, mente, bedtes, espinoches,
-letuces, marjolienne (Marjolaine), basilique, pilieu
-(Pouliot)<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Le Viandier</i>, éd. Pichon, 1892, p. 41. Cf. <i>Ménagier de Paris</i>, t. <small>II</small>, p. 218.</p>
-</div>
-<p>D’après Bruyerin-Champier, au XVI<sup>e</sup> siècle, les pâtissiers
-parisiens employaient l’Epinard pour la fabrication de
-petits pâtés ou boulettes qu’ils vendaient surtout aux étudiants.</p>
-
-<p>L’Epinard est une plante dioïque, c’est-à-dire que les fleurs
-mâles et femelles se trouvent sur des pieds différents. Tous
-les anciens auteurs prenant l’Epinard mâle pour la plante femelle,
-et réciproquement, disent que l’Epinard mâle, seul,
-produit la graine. Au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, de Combles
-tombe dans la même erreur, alors pourtant que les sexes des
-plantes étaient mieux connus.</p>
-
-<p>Une recette de culture d’Olivier de Serres est encore un de
-ces préjugés comme il y en avait tant dans l’ancien jardinage :
-Pour avoir des Epinards de monstrueuse grandeur, il faut tremper
-la graine 24 heures dans de l’eau en laquelle du bon fumier
-aurait été dissout.</p>
-
-<p>Il eût été préférable de chercher à rendre l’Epinard primitif
-plus alimentaire en créant des races à feuilles nombreuses,
-amples, arrondies et succulentes.</p>
-
-<p>Ce sont les caractères que présentent nos variétés actuelles.
-Comme point de comparaison, nous reproduisons le maigre
-feuillage hasté de l’Epinard contemporain d’Olivier de Serres,
-d’après une gravure sur bois de l’<i>Histoire des Plantes</i> de Dalechamps
-(1587).</p>
-
-<p>Dès le milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, le botaniste Tragus avait signalé
-une race à graine ronde non épineuse, souche probable
-du gros Epinard, ou Epinard <i>de Hollande</i>, qui est certainement
-un produit de la culture. Il n’y a aucune bonne raison de croire
-que le gros Epinard à graine ronde est une espèce distincte.
-C’est une variété fixée : l’augmentation du volume de la plante,
-l’ampleur des feuilles qui, de pointues deviennent rondes et
-charnues, la disparition des piquants, sont des modifications
-très ordinaires chez les plantes sous l’influence de la bonne
-culture.</p>
-
-<p>Olivier de Serres (1600) connaissait un Epinard « sans piquerons ».
-Le <i>Jardinier françois</i> (1651) cultivait, avec l’Epinard
-commun, un Epinard <i>blond</i>, à graine sans piquants, plus
-délicat que l’autre.</p>
-
-<p>Vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, commencent à se montrer deux
-races supérieures dénommées Epinard <i>d’Angleterre</i> et Epinard
-<i>de Hollande</i>, toutes deux probablement originaires des Pays-Bas.</p>
-
-<p>L’Epinard <i>d’Angleterre</i>, issu de l’Epinard commun, s’en distingue
-par ses feuilles plus grandes et nombreuses mais toujours
-sagittées. Il a gardé de son origine les graines piquantes
-et la rusticité que perdent toujours les races très améliorées.
-La résistance de l’Epinard <i>d’Angleterre</i> à la chaleur le fait rechercher
-pour les semis printaniers, car le grand défaut de
-cette herbe potagère est de monter à graine aussitôt que la température
-commence à s’élever.</p>
-
-<p>L’Epinard <i>de Hollande</i> peut passer pour le point de départ
-de nos races à graines rondes qui en sont des sous-variétés
-améliorées<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Vilmorin, <i>Plantes potagères</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 235.</p>
-</div>
-<p>Parmi celles-ci l’Epinard <i>de Flandre</i>, nouveauté de 1829
-(Vilmorin), a été en vogue pendant longtemps. Il est sensiblement
-amélioré sous le rapport du feuillage plus grand, plus
-arrondi que celui de la race-mère.</p>
-
-<p>De l’Epinard <i>de Flandre</i>, sont issues les sous-variétés <i>d’Esquernes</i>,
-<i>à feuille de Laitue</i>, <i>Gaudry</i>, formes à peine distinctes,
-à feuilles ovales, étalées. L’Epinard <i>Gaudry</i> a été
-trouvé en 1842, par un propriétaire de ce nom, à Presles, près
-Beaumont-sur-Oise. C’était l’Epinard supérieur au milieu du
-siècle dernier.</p>
-
-<p>En 1869, M. Lambin, directeur du Jardin-Ecole de Soissons,
-fit connaître l’Epinard <i>lent à monter</i>, qui forme des touffes
-compactes et ramassées.</p>
-
-<p>L’Epinard <i>monstrueux de Viroflay</i> a été mis au commerce
-par Vilmorin en 1880. L’Epinard <i>paresseux de Castillon</i>, nouveauté
-de 1889, est encore, comme son nom l’indique, un
-« lent à monter ».</p>
-
-<p>En Angleterre, l’Epinard favori est le <i>Victoria</i>, d’obtention
-assez récente et déjà en voie d’être remplacé par <i lang="en" xml:lang="en">The Carter</i> et
-autres. Comme il est arrivé pour beaucoup de légumes, l’Angleterre
-a connu l’Epinard longtemps après son introduction
-en France. Dans son <i>Herball</i> de 1568, Turner dit que cette
-plante potagère est introduite récemment et peu employée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg18">OSEILLE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Rumex acetosa</i> L.)</p>
-
-
-<p>Il est peu de pays où l’on aime l’Oseille autant qu’en France.
-On recherche cette herbe potagère à cause de l’acidité des
-feuilles, due à la présence en quantité notable d’oxalate acide
-de potasse, soit pour la préparation des soupes, soit pour les
-sauces et assaisonnements, et souvent comme plat spécial.</p>
-
-<p>Les fermes à légumes et les maraîchers de la banlieue parisienne
-produisent abondamment l’Oseille en grande culture.
-Vers 1895, l’approvisionnement annuel des Halles de Paris,
-d’après une statistique officielle, n’exigeait pas moins de 20
-millions de kilogrammes de feuilles d’Oseille.</p>
-
-<p>Mais en Angleterre et dans les pays où l’on parle anglais, ce
-légume ne semble pas populaire.</p>
-
-<p>Les diverses Oseilles cultivées appartiennent au genre <i lang="la" xml:lang="la">Rumex</i>
-de la famille des Polygonées dont la plupart des espèces
-sont spontanées en Europe.</p>
-
-<p>L’Oseille commune descend du <i lang="la" xml:lang="la">Rumex acetosa</i>, plante vivace
-à feuilles hastées ou sagittées, très répandue en France dans les
-prairies, pâturages, lisières et clairières des bois. D’autres espèces
-également cultivées : <i lang="la" xml:lang="la">R. montanus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">arifolius</i> (Oseille
-vierge) et <i lang="la" xml:lang="la">R. scutatus</i> (Oseille ronde) sont indigènes dans les
-parties montagneuses de l’Europe.</p>
-
-<p>Les Anciens cultivaient les Oseilles pour usage culinaire.
-Autant que l’on peut s’en rendre compte, l’importance de cette
-herbe potagère devait être très secondaire. Un <i lang="la" xml:lang="la">Lapathum</i> cité
-par Plaute et Horace est sans doute une Oseille.</p>
-
-<p>En général, le <i lang="la" xml:lang="la">Lapathum</i> des Anciens semble être la Patience
-dont on mangeait les feuilles cuites et la racine douée de
-quelques vertus médicinales, tandis que l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Oxalis</i> de Dioscoride,
-l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Oxulapathon</i> de Galien, qui servait à ranimer l’appétit, le <i lang="la" xml:lang="la">Rumex</i>
-de Pline et de Virgile<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a> doivent plutôt comprendre les espèces
-à feuilles acides du genre <i lang="la" xml:lang="la">Rumex</i> et par conséquent notre
-Oseille.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XX, 85, 86. — <i lang="la" xml:lang="la">Moretum</i>, vers n<sup>o</sup> 72.</p>
-</div>
-<p>Au XII<sup>e</sup> siècle seulement, les glossaires latin-roman commencent
-à citer son nom : « <i lang="la" xml:lang="la">Acidula</i>, <i lang="la" xml:lang="la">acetosa</i>, <i lang="la" xml:lang="la">acida</i>, en langue
-romane <i>surele</i> »<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Surelle, qui se rattache à l’adjectif sur,
-sure, est encore un nom vulgaire de l’Oseille à notre époque et
-il s’est conservé dans l’anglais <i lang="en" xml:lang="en">Sorrel</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Langue romane est ici synonyme de langue vulgaire.</p>
-</div>
-<p>Neckam, moine anglais au XII<sup>e</sup> siècle, appelle l’Oseille <i lang="la" xml:lang="la">acidularum</i>
-dans son ouvrage <i lang="la" xml:lang="la">De naturis rerum</i>. Dans les Herbollaires
-du moyen âge, le nom latin est toujours <i lang="la" xml:lang="la">acetosa</i> (acide,
-aigre), qui convient à la saveur de la plante.</p>
-
-<p>Au XIV<sup>e</sup> siècle, l’Oseille paraît jouer un certain rôle culinaire.
-Cette herbe formait la base des différentes sauces vertes
-non bouillies et très usitées, dont le <i>Ménagier de Paris</i> donne
-quelques recettes<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Un passage d’une poésie d’Eustache Deschamps
-(XV<sup>e</sup> siècle) fait allusion à cet emploi de l’Oseille :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Vinaigre usez, <i>osille</i> a vo povoir</div>
-<div class="verse">« En voz sausses<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> ».</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Ménagier</i>, t. <small>II</small>, p. 229, 231.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> <i>Œuvres</i> VII, 40.</p>
-</div>
-<p>Le <i>Ménagier de Paris</i> donne aussi quelques détails de culture ;
-il recommande de cueillir toujours les grandes feuilles
-et de laisser croître les petites.</p>
-
-<p>Maints comptes de dépenses des XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles citent
-l’Oseille :</p>
-
-<p><i>Avril 1385.</i> Compte de dépenses de l’hôtel de Marguerite de
-Flandre :</p>
-
-<p>« Pour <i>oisille</i> (Oseille) et perressin (Persil), XVI deniers<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Mém. Acad. Dijon</i>, t. <small>VIII</small>, p. 275.</p>
-</div>
-<p><i>30 mai 1412.</i> Dépenses pour un dîner : « Pour persil, ozaille
-et autres herbes 9 deniers<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Bibl. Ecole des Chartes</i>, 1860, p. 225.</p>
-</div>
-<p>Nous avons trouvé aussi mention de l’Oseille dans les comptes
-de dépenses de l’hôtel de Philippe le Bon, duc de Bourgogne,
-et de Charles Quint (XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles) sous le nom d’<i>aigret</i>
-ou <i>esgret</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, terme encore employé aujourd’hui dans le Nord
-de la France.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Archives Nord</i>, série B. 3429, 3469, 3477.</p>
-</div>
-<p>Une miniature du célèbre livre d’Heures d’Anne de Bretagne
-figure une herbe dite <i>vinnete</i>, qui est l’Oseille. <i>Vinette</i> est synonyme
-d’Oseille dans le Poitou, le Centre, la Bretagne et la
-Normandie. Brantôme, qui cite ce nom, orthographie <i>vignette</i>.</p>
-
-<p>En présence de ces témoignages, on est assez surpris d’entendre
-Bruyerin-Champier déclarer qu’il avait vu commencer
-l’usage de l’Oseille de son temps, c’est-à-dire au XVI<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, l’Oseille était abondamment cultivée aux
-environs de Paris. Le voyageur anglais Lister le constate avec
-quelque étonnement, car cette herbe n’était guère usitée en
-Angleterre : « On a un tel goût pour l’oseille que j’en vis des
-arpens tout entiers. Rien au reste n’est plus sain et cela peut
-très bien remplacer le citron dans le scorbut ou les affections
-qui s’y rattachent »<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <i>Voyage à Paris en 1698</i>, traduct. par de Sermizelles, p. 139.</p>
-</div>
-<p>Olivier de Serres (1600) connaissait deux Oseilles : la longue et
-la ronde. Le <i>Jardinier françois</i> (1651) cultivait plusieurs sortes
-dont une qui ne grainait pas. La Quintinie (1690) cite l’Oseille
-commune, la ronde et la grande qui était probablement une variété
-améliorée.</p>
-
-<p>Sans avoir beaucoup modifié la plante, la culture a cependant
-produit une variété fixée, l’Oseille <i>de Belleville</i>, à feuilles
-moins acides, plus blondes et plus amples que celles du type.
-Nous trouvons pour la première fois le nom de cette variété
-dans l’<i>Ecole du Potager</i> par de Combles (1749).</p>
-
-<p>C’est aujourd’hui la sorte la plus communément cultivée.
-L’Oseille <i>de Lyon</i>, de création récente, est une amélioration
-sensible de l’Oseille <i>de Belleville</i>. L’Oseille <i>vierge</i> était connue
-sous ce nom dès le XVIII<sup>e</sup> siècle. Les botanistes admettent
-qu’elle dérive du <i lang="la" xml:lang="la">Rumex montanus</i>. Cette espèce est plus ou
-moins stérile, par conséquent, la cueillette des feuilles peut se
-poursuivre sans interruption.</p>
-
-<p>D’après Pictet, la plupart des noms européens de l’Oseille
-sont tirés de l’acidité des feuilles de cette plante, cependant ils
-n’offrent pas entre eux d’affinités radicales. Le sanscrit <i>amla</i>
-désigne l’<i lang="la" xml:lang="la">Oxalis corniculata</i> et signifie acide. L’allemand moderne
-a conservé une trace du terme sanscrit dans <i lang="de" xml:lang="de">sauerampfer</i>,
-Oseille.</p>
-
-<p>Quant à notre mot français <i>Oseille</i>, le Dictionnaire étymologique
-de Darmesteter le dit d’origine inconnue. Littré admet
-qu’il est dérivé du grec et du latin <i lang="la" xml:lang="la">Oxalis</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Oxus</i>, acide) par l’intermédiaire
-d’une forme non latine : <i lang="la" xml:lang="la">Oxalia</i>. Dalechamps, au
-XVI<sup>e</sup> siècle, dit bien « <i>Oxaille</i> » synonyme d’« <i>Ozeile</i> » et il
-donne aussi le mot comme venant d’<i lang="la" xml:lang="la">Oxalis</i> ; mais, comme on l’a
-vu plus haut, la forme primitive n’est pas <i>Oxaille</i>. Nous trouvons
-dans un glossaire du XIII<sup>e</sup> siècle : « <span lang="la" xml:lang="la">hec accidula</span>, <i>Osile</i> »,
-puis d’autres textes montrent les variantes <i>Osille</i>, <i>Oisille</i> et enfin
-<i>Ozaille</i>, <i>Ozeille</i>, <i>Oseille</i>.</p>
-
-<p>Les Oseilles cultivées sont au nombre des plantes les moins
-modifiées par la culture. Les semis de graines provenant de
-variétés améliorées retournent facilement au type sauvage à
-feuilles hastées, et la plante cultivée se distingue à peine de la
-plante sauvage lorsque celle-ci s’est développée dans des conditions
-favorables à sa végétation<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Vilmorin, <i>Plantes potagères</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 477.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg19">OXALIDE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Oxalis crenata</i> Jacq. — <i lang="la" xml:lang="la">O. Deppei</i> Sweet)</p>
-
-
-<p>Quoique possédant presque la saveur acidulée de l’Oseille,
-les feuilles des <i lang="la" xml:lang="la">Oxalis</i> ne peuvent être que des succédanés insignifiants
-et inutiles de cette plante potagère.</p>
-
-<p>Nous possédons une espèce indigène qui croît dans les bois
-frais, l’<i lang="la" xml:lang="la">Oxalis acetosella</i>, en français : <i>Alleluia</i>, <i>Surelle</i>, <i>Pain
-de coucou</i>, aujourd’hui inusitée, mais qui a été cultivée autrefois
-pour manger en salade.</p>
-
-<p>Dans les jardins modernes, les curieux cultivent deux espèces
-américaines : l’Oxalide crénelée, principalement pour
-ses racines, et l’Oxalide de Deppe pour ses jolies fleurs ornementales.
-Toutes deux sont des plantes vivaces à racines tubéreuses
-arrondies ou napiformes, plus ou moins alimentaires.</p>
-
-<p>L’Oxalide crénelée est indigène dans les montagnes du Pérou
-et du Chili. Il semble que de temps immémorial, sous le
-nom d’<i>Oca</i>, les tubercules de l’Oxalide crénelée ont été l’objet
-d’une grande consommation dans les régions froides de l’Amérique
-du Sud et du Mexique.</p>
-
-<p>Vers 1829, la plante fut importée en Angleterre et en Allemagne.
-En 1833, les publications horticoles françaises commencent
-à la préconiser comme une nouveauté précieuse par
-ses racines alimentaires<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. D’après le <i>Bon jardinier</i> de 1840,
-quelques amateurs cultivaient déjà en grand l’Oxalide crénelée
-dans le Finistère.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> <i>Revue hortic.</i> 1833-1838. — <i>Ann. Soc. roy. d’Hort.</i>, t. <small>XVI</small>, <small>XIX</small>, <small>XXII</small>, <small>XXIII</small>. — <i>Bon
-Jardinier</i>, 1838.</p>
-</div>
-<p>Jacquin aîné, grainier, quai de la Mégisserie, Jacques, jardinier
-du roi, à Neuilly, Utérart, pépiniériste à Farcy-les-Lys
-(S.-et-M.), furent, par leurs articles élogieux, de zélés propagateurs
-du nouveau légume. La maladie des Pommes de terre,
-qui, depuis 1845, détruisit en partie les récoltes, pendant plusieurs
-années, attira aussi l’attention sur l’Oca. On espérait,
-bien à tort, grâce à la grande fécondité de la plante, trouver un
-excellent succédané de la Pomme de terre. Dans leur pays
-d’origine, les tubercules subissent une dessication spéciale
-pour enlever l’acidité qui les rend, surtout sous nos climats,
-peu avantageux à déguster. Une intéressante note de Weddell
-donne de curieux renseignements sur les différents modes de
-préparation que nécessitent les tubercules pour devenir comestibles<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i>Rev. hort.</i> 1852, p. 148.</p>
-</div>
-<p>En 1850, le Muséum reçut de M. Boursier, consul de France
-à Quito, un Oca rouge à peau carminé vif, considéré au Pérou
-comme de qualité supérieure.</p>
-
-<p>Depuis 1835 jusqu’en 1850, on s’est beaucoup occupé de l’Oxalide
-crénelée, puis le silence s’est fait sur cette plante. Cependant,
-en dernier lieu, MM. Paillieux et Bois ont consacré aux
-Ocas un intéressant chapitre de leur <i>Potager d’un Curieux</i>, résumant
-et leurs propres expériences et les observations des
-premiers propagateurs de l’Oxalide crénelée. Ils nous apprennent
-qu’on voit chaque année quelques tubercules d’Oca
-dans les étalages des marchands de produits exotiques et de
-quelques grands épiciers. C’est la variété rouge qui est ainsi
-offerte comme un excellent légume de fantaisie, dont la consommation
-ne s’étendra jamais beaucoup.</p>
-
-<p>L’Oxalide de Deppe vient du Mexique. M. Barclay l’apporta
-en Angleterre en 1827 et, six ans plus tard, vers la fin de 1833,
-Jacquin aîné l’introduisit en France et la vit fleurir, pour la
-première fois en 1836<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. En même temps que Morren, Directeur
-du Jardin de l’Université de Liège, vantait l’Oxalide de
-Deppe, trouvant les tubercules d’un goût plus délicat que celui
-de l’Asperge ou de la jeune Carotte<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, Poiteau qui expérimentait
-la plante, la déclarait immangeable<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>. Un rapport du
-D<sup>r</sup> Mérat dit aussi : « Au total c’est un légume nouveau, mais
-qui ne paraît pas devoir faire fortune ». La vérité est que les
-tubercules napiformes de cet <i lang="la" xml:lang="la">Oxalis</i> sont très tendres, aqueux
-et très fades. L’Oxalide de Deppe est plutôt considérée aujourd’hui
-comme une jolie plante d’ornement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 459.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1845, p. 277.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i>, 1846, p. 298.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg20">POIRÉE <span class="small">OU</span> BETTE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Beta vulgaris</i> L. et <i lang="la" xml:lang="la">Beta Cicla</i> L.)</p>
-
-
-<p>Dans l’alimentation ancienne, la consommation des soupes
-aux légumes, des <i>porées</i>, comme on disait, était très grande,
-d’après le témoignage de la littérature du moyen âge qui en
-fait constamment mention.</p>
-
-<p>La Bette étant autrefois la principale et la plus employée des
-herbes à potages, pour cette raison on l’appela vulgairement
-Poirée, altération de <i>porée</i> ; le mot ayant subi la même déformation
-que Poireau au lieu de la forme correcte Porreau (de
-<i lang="la" xml:lang="la">porrum</i>).</p>
-
-<p>Le terme culinaire <i>porée</i> est donc dérivé de <i lang="la" xml:lang="la">porrum</i>, nom
-latin du Poireau, lequel entrait pour une large part, avec la
-Bette, l’Arroche, le Pourpier, l’Oseille et autres herbes dans la
-confection des soupes aux légumes.</p>
-
-<p>Poirée prit même le sens plus étendu de légume vert en général.
-Avant l’établissement des Halles centrales, le premier
-marché aux légumes du vieux Paris n’était qu’une simple
-voie publique répondant au nom de rue <i>du Marché à la
-Poirée</i><a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Cette rue a été détruite lors de la création des Halles centrales.</p>
-</div>
-<p>Dans le Nord de la France et en Belgique, où les soupes aux
-légumes sont restées traditionnelles, presque chaque ville possède
-une rue <i>à la Poirée</i> ou une place <i>aux Herbes potagères</i>
-consacrées, de temps immémorial, à la vente des légumes.</p>
-
-<p>La Bette ou Jotte des Tourangeaux et des Bretons appartient
-à la famille des Chénopodées comme tant d’autres plantes
-potagères fort utiles au point de vue hygiénique, quoique faiblement
-nutritives.</p>
-
-<p>Selon le dire des botanistes, on doit rapporter au <i lang="la" xml:lang="la">Beta maritima</i>,
-plante bisannuelle à racine fusiforme-fibreuse de la grosseur
-du petit doigt, l’origine de nos Poirées, Cardes et Betteraves
-cultivées qui en seraient des variétés grandement
-modifiées par la culture.</p>
-
-<p>La Bette sauvage est commune dans les terrains sablonneux
-maritimes des contrées méridionales de l’Europe ; en Perse,
-dans l’Inde, peut-être en Amérique.</p>
-
-<p>La culture a produit sur l’espèce type deux sortes de modifications
-qui ont créé deux catégories de plantes très différentes
-par leur aspect et leurs usages, tout en possédant les mêmes
-caractères botaniques : les Betteraves et les Poirées.</p>
-
-<p>Dans le premier cas, le développement considérable de la racine
-de la Betterave a donné naissance aux Betteraves de table,
-fourragères et sucrières. Nous parlerons des Betteraves potagères
-au chapitre des légumes-racines.</p>
-
-<p>Mais, tandis que le pivot restait grêle, la modification s’est
-aussi portée sur les feuilles qui ont pris de l’ampleur et sont
-devenues alimentaires. On consomme les feuilles de la Poirée
-blonde et en général celles des variétés à pétioles étroits cuites
-et mêlées à l’Oseille pour en adoucir l’acidité, ou bien hachées
-à la manière des Epinards, avec un assaisonnement relevé d’épices.</p>
-
-<p>Enfin, de l’hypertrophie considérable des pétioles et des nervures
-résultent les Poirées à Cardes dont le nom rappelle le
-Cardon de la famille des Composées, parce que les côtes larges,
-tendres et charnues des feuilles de ces variétés servent aux
-mêmes usages culinaires que le Cardon.</p>
-
-<p>Les plus anciens auteurs grecs mentionnent la Bette sous le
-nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Teutlon</i>. Aristophane en parlait déjà dans sa pièce des
-<i>Grenouilles</i> au V<sup>e</sup> siècle avant l’ère chrétienne. Aristote, environ
-350 ans avant Jésus-Christ connaissait la Bette rouge.
-Théophraste nomme deux sortes : la noire et la blanche, cette
-dernière dite <i lang="la" xml:lang="la">Sicula</i>, c’est-à-dire sicilienne.</p>
-
-<p>Selon quelques auteurs, le nom scientifique actuel de la Poirée :
-<i lang="la" xml:lang="la">Beta Cicla</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Cycla</i> serait une altération de <i lang="la" xml:lang="la">Sicula</i>, mais
-d’autres le font dériver du grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kuklos</i>, cercle, parce que la coupe
-transversale d’une racine montre des cercles concentriques.
-Cependant cette dénomination ancienne <i lang="la" xml:lang="la">Sicula</i> se retrouve dans
-plusieurs noms modernes de la Poirée : grec <i lang="el-Latn" xml:lang="el-Latn">sescoula</i>, arabe
-<i>selq</i>, espagnol <i lang="es" xml:lang="es">acelga</i>, portugais <i lang="pt" xml:lang="pt">selga</i>.</p>
-
-<p>Chez les Romains, les classes pauvres faisaient un grand
-usage alimentaire des feuilles de la Bette (<i lang="la" xml:lang="la">Beta</i>). Columelle,
-Pline et Palladius connaissaient les variétés blanche et noire
-des Grecs. Le botaniste Fée remarque avec raison qu’aucune
-partie de la Bette n’a cette nuance noire, et que, vraisemblablement,
-les adjectifs latin et grec <i lang="la" xml:lang="la">niger</i> et <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">melanos</i> ne correspondent
-pas avec notre mot noir. Il s’agissait d’une variété à
-feuilles rouge foncé.</p>
-
-<p>La Poirée, légume fade et indigeste, n’était pas estimée. C’était
-un aliment pour les artisans aux robustes estomacs. Le
-médecin Galien, chez les Grecs, disait que la Poirée ne peut être
-mangée impunément en grande quantité. Pline n’en avait probablement
-jamais mangé ; il fait cette réflexion : « Les médecins
-croient la Bette plus malsaine que le Chou ; aussi ne me
-rappelé-je pas en avoir vu servir »<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Il ajoute que la Bette à
-large côte passe pour la meilleure, et que l’on voit des Poirées
-de deux pieds d’étendue. La plante était donc grandement améliorée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, l. XIX, c. 40.</p>
-</div>
-<p>Bien qu’Apicius ait donné une recette culinaire pour la Bette,
-les satiristes Juvénal<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> et Perse<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> témoignent de leur côté
-que la fade Bette était une nourriture de pauvres gens et que,
-pour être mangeable, elle exigeait un fort assaisonnement de
-vin et de poivre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Satires</i>, XIII, 13.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Œuvres</i>, III, vers n<sup>o</sup> 113.</p>
-</div>
-<p>La Bette ne devait conquérir la popularité qu’au moyen âge.
-Charlemagne faisait cultiver la Poirée dans ses jardins. Son
-fameux capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> lui conserve le nom correct <i lang="la" xml:lang="la">Beta</i>,
-pendant que ce même document affuble l’Arroche et la Blette
-de noms barbares : <i lang="la" xml:lang="la">adripia</i> et <i lang="la" xml:lang="la">bleda</i>. Albert le Grand, au
-XIII<sup>e</sup> siècle, emploie le mot <i lang="la" xml:lang="la">acelga</i>, qui s’est conservé dans
-l’espagnol.</p>
-
-<p>Au moyen âge, il n’y avait pas de repas sans <i>porée</i> et, dit le
-<i>Ménagier de Paris</i>, la vraie porée est la porée de Bette. Il y
-avait aussi des porées de Choux, d’Epinards, de Cresson, de
-Poireaux et d’autres herbes bouillies. Autant qu’on peut en
-juger par les textes, c’était une purée très claire, une sorte de
-bouillon de légumes<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Voici, d’ailleurs, une recette datant
-du XIV<sup>e</sup> siècle, et prise à bonne source puisqu’elle émane d’un
-cuisinier royal : « Pour faire porée, soit bourboulye (bouillie)
-en eaue boulant (bouillante) et puis la mettés sur une ays
-(planche) et hâchés menu, et purés (pressez) entre voz mains et
-puis broyés au mortier<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Ménagier de Paris</i>, t. <small>II</small>, p. 137.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Taillevent, <i>Le Viandier</i>, éd. Pichon, p. 82.</p>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, le peuple parisien consommait encore
-beaucoup de Poirées. Ce légume abondait sur les marchés.
-D’après le voyageur anglais Lister (1698) : « En avril et mai,
-on trouve une quantité de Bette blanche, légume dont nous
-n’usons guère, et jamais, que je sache, pour en faire des ragoûts.
-Les feuilles en sont longues et larges, et on les lie,
-comme nous faisons à nos Laitues, pour les blanchir, après
-quoi on les coupe sur le pied. Les côtes en sont larges et
-tendres, et c’est de cela seulement que l’on se sert après en
-avoir jeté les feuilles vertes, et on les accommode de diverses
-façons<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Voyage à Paris</i>, trad. Sermizelles. p. 139.</p>
-</div>
-<p>La Poirée n’a pas de nom sanscrit. La plante a dû se répandre
-assez tard en dehors du bassin méditerranéen où la
-culture a d’abord commencé. En Chine, la Poirée — Tien-ts’aï — est
-citée dans les écrits du VII<sup>e</sup> et du VIII<sup>e</sup> siècle de notre
-ère, puis aux XIV<sup>e</sup>, XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> siècles<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Bretschneider, <i>Bot. Sin.</i>, 53, 59, 79, 83.</p>
-</div>
-<p>Il est possible que la variété <i lang="la" xml:lang="la">maritima</i> du <i lang="la" xml:lang="la">Beta vulgaris</i> soit
-la souche des Poirées anciennes à pétioles étroits. Dans nos
-cultures, la Poirée <i>blonde à cardes vertes</i>, peu cultivée, doit
-représenter la Poirée primitive. La variété <i lang="la" xml:lang="la">Cicla</i>, abondante
-dans la région méditerranéenne, en Espagne, Portugal, etc. a
-pu produire les formes à très grosses côtes, d’origine plus
-moderne.</p>
-
-<p>La Poirée <i>du Chili</i>, également alimentaire, est surtout cultivée
-pour l’ornementation des jardins à cause de son beau
-coloris rouge et jaune. Le <i lang="en" xml:lang="en">Gardeners’ Chronicle</i> (1844, p. 591)
-disait que la Bette du Chili à feuilles colorées avait été introduite
-de la Belgique en Angleterre 10 ou 12 ans auparavant.
-Pourtant, nous trouvons dans Gérarde (1597) mention d’une
-Poirée colorée. Lobel décrit aussi une Poirée à tige jaune panachée
-de rouge et Bauhin (1651) cite deux sortes de Poirées
-nouvelles, une rouge et l’autre jaune.</p>
-
-<p>Carrière dit que la Poirée du Chili a été introduite dans les
-jardins français vers 1866.</p>
-
-<p>La Poirée blonde se trouve encore sur les marchés mais les
-consommateurs délaissent de plus en plus ce légume. Nous
-l’avons rarement vue dans les potagers bourgeois. Le bon estomac
-des campagnards, qui ne craint pas les aliments un peu
-indigestes, fait toujours honneur à cette vieille plante potagère
-de nos pères, au moins dans l’Est et l’Ouest de la France.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg21">POURPIER</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Portulaca oleracea</i> L.)</p>
-
-
-<p>On emploie les feuilles et les tendres sommités du Pourpier
-comme légume cuit, succédané de l’Oseille et de l’Epinard, ou
-pour manger cru en salade, mais c’est une herbe potagère de
-plus en plus délaissée.</p>
-
-<p>Cette plante, à tiges et à feuilles très charnues, est répandue
-dans le monde entier. Naturalisée autour des lieux habités,
-elle pullule partout comme une mauvaise herbe. Son habitat
-primitif paraît être les régions orientales. De Candolle dit que
-les documents linguistiques et botaniques concourent à faire
-regarder l’espèce comme originaire de toute la région qui s’étend
-de l’Himalaya occidental à la Russie méridionale et à la
-Grèce<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. Le Pourpier paraît aussi spontané en Amérique. Du
-moins les premiers explorateurs ont vu cette herbe sur les côtes
-américaines dès les premiers temps de la découverte du
-Nouveau Monde<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. La culture, ou au moins l’emploi alimentaire
-du Pourpier, remonte aux temps les plus reculés. C’était
-l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Andrachne</i> des Grecs<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. La plante était connue d’Hippocrate,
-de Théophraste et de Dioscoride. Galien, médecin grec, ne l’estimait
-pas. Les Romains cultivaient le Pourpier qu’ils appelaient
-<i lang="la" xml:lang="la">Portulaca</i><a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 70.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Am. Journal of Sciences</i>, 1883, p. 253.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Fraas, <i>Synopsis</i>, p. 109.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Pline XIX, 56. — Columelle X, 351.</p>
-</div>
-<p>Au moyen âge on voit cette herbe très en faveur auprès des
-Arabes. Légume béni, légume émollient, tels sont les qualificatifs
-que lui donne Ibn-el-Beïthar<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Notices et Extraits des Manuscrits</i>, t. <small>XXIII</small>, p. 224.</p>
-</div>
-<p>Albert le Grand, au XIII<sup>e</sup> siècle, mentionne seulement la
-plante sauvage, qui a les tiges rampantes. Au XIV<sup>e</sup> siècle les
-textes des archives montrent le Pourpier cultivé même dans
-les jardins princiers<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. Les paysans se contentaient sans doute
-de le ramasser autour de leurs demeures comme ils le font encore
-aujourd’hui. On le connaissait alors sous les noms de
-<i>porcelaine</i>, <i>pourcelaine</i>, <i>porchaille</i>, <i>poulpié</i>, <i>porpié</i>. <i>Porcelaine</i>
-a été conservé dans l’anglais <i lang="en" xml:lang="en">purslane</i>. <i>Porchaille</i> peut venir
-de ce que la plante est un excellent aliment pour les porcs.
-<i>Poulpié</i> ou <i>Poulpied</i> équivaut à pied de poulet, en latin <i lang="la" xml:lang="la">pullipedem</i>.
-En Anjou, <i>piépou</i>, parce que les organes de la fleur rappellent
-la trace laissée sur le sable par la patte du poulet. D’après
-le <i>Glossaire de Tours</i>, <i>piethpuel</i> était le nom roman ou
-vulgaire du Pourpier au XII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Arch. Côte-d’Or</i>, série B. 5756.</p>
-</div>
-<p>Le Pourpier, à l’état sauvage ou subspontané a les tiges
-rampantes ; la plante cultivée diffère en ce qu’elle a les tiges
-érigées. Ruellius, au XVI<sup>e</sup> siècle, connaissait une variété améliorée
-à tiges érigées. Dalechamps cite également le Pourpier
-sauvage et la race des jardins et ces deux botanistes signalent
-la coutume de mettre le Pourpier en compote pour en faire une
-salade d’hiver. Ce Pourpier confit se préparait dans un baril
-avec du verjus, sel, vinaigre et Fenouil vert.</p>
-
-<p>Ecoutez ce <i>cri de Paris</i> que nous trouvons dans une plaquette
-intitulée : <i>Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris</i>,
-par Antoine Truquet (1545) :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A mon beau pourpié !</div>
-<div class="verse">Ne trouveray-je point quelque sire</div>
-<div class="verse">Pour en acheter pour confire ?</div>
-<div class="verse">Tout en est beau jusques aux piedz.</div>
-</div>
-
-<p>D’après le médecin Andry, c’était un plat de carême : « On
-fait avec le pourpier et la percepierre des compotes au sel et
-au vinaigre, fort usitées en carême »<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Traité des aliments de Caresme</i> (1713), t. <small>I</small>, p. 175.</p>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, le Pourpier était une plante potagère de
-premier ordre. Le <i>Jardinier françois</i> (1651) recommande d’en
-faire des semis tous les mois afin d’avoir toujours ce légume
-jeune et tendre. La Quintinie forçait le Pourpier pour la table
-de Louis XIV, et si Boileau a fait figurer cette herbe dans son
-<i>Repas ridicule</i>, c’est sans doute parce que la salade de Pourpier
-était très usuelle<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Satire III (1665).</p>
-</div>
-<p>Nous cultivons dans les jardins modernes deux variétés de
-Pourpier : une variété verte, évidemment la plus ancienne, et
-un Pourpier <i>doré à larges feuilles</i>. Cette race à feuilles jaunâtres,
-préférables pour l’usage culinaire, était inconnue à Bauhin
-qui n’en parle ni dans le <i>Phytopinax</i> de 1596, ni dans le
-<i>Pinax</i> de 1623. Le <i>Jardinier françois</i> (1651) cite pour la première
-fois, croyons-nous, le nom du Pourpier <i>doré</i> « qui est,
-dit-il, le plus délicat, naguère apporté des îles de Saint-Christophe ».
-L’amphitryon, dont Boileau dans sa troisième satire,
-critique si agréablement le luxe mesquin et les prétentions ridicules,
-avait cru devoir offrir à ses hôtes une salade de Pourpier
-<i>jaune</i>, c’est-à-dire de Pourpier <i>doré</i>, seule variété digne
-de figurer dans un repas d’apparat.</p>
-
-<p>En 1840, les maraîchers apportaient encore aux Halles de
-Paris une petite quantité de Pourpier « pour agrémenter la
-salade<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a> ». Ils ont aujourd’hui complètement abandonné cette
-culture. Il arrive seulement aux Halles un peu de Pourpier
-sauvage ramassé par de pauvres gens dans les vignes ou les
-champs cultivés de la banlieue parisienne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Moreau et Daverne, Manuel, p. 273.</p>
-</div>
-<p>Dans le Nord de la France, on utilise encore assez cette
-herbe en potages ou comme légume cuit au jus. Le Centre et
-le Midi paraissent plutôt consommer le Pourpier en salade.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg22">QUINOA</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Chenopodium Quinoa</i> Wild.)</p>
-
-
-<p>Légume d’amateur, d’introduction peu ancienne. La plante
-est originaire du Chili. Au moment de la découverte de l’Amérique,
-les Espagnols la trouvèrent cultivée, à titre de Céréale,
-sur les hauts plateaux de la Nouvelle-Grenade, du Pérou et du
-Chili.</p>
-
-<p>Les indigènes mangeaient les feuilles cuites et les graines
-farineuses de cette Chénopodée annuelle qu’ils appelaient <i>Quinua</i>
-ou <i>Quinoa</i><a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. En Europe, on consomme seulement le
-feuillage en guise d’Epinard.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Clusius, <span lang="la" xml:lang="la"><i>Hist. pl.</i> l. IV, cap. LIII.</span></p>
-</div>
-<p>Le R. P. Feuillée, religieux Minime, a décrit et figuré pour
-la première fois le Quinoa dans son <i>Histoire des Plantes médicinales
-du Pérou</i>, qui parut de 1709 à 1711. Plus tard, le voyageur
-botaniste Dombey en fit un grand éloge comme plante
-alimentaire et en rapporta des semences à son retour du Pérou
-en 1779. Alexandre de Humboldt et Bonpland firent aussi
-des distributions de graines de Quinoa. En Angleterre et en
-France, les premiers essais de culture ne donnèrent aucun résultat.</p>
-
-<p>Ce fut Loudon, écrivain horticole anglais, qui appela l’attention
-sur le Quinoa en publiant dans son journal un long
-article sur cette plante nouvelle<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Gardeners’ Magazine</i>, décembre 1834. — <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i>, tome <small>XVII</small>,
-p. 197.</p>
-</div>
-<p>M. de Vilmorin essaya la plante en 1835 et 1836 ; il distribua
-des graines qu’il avait reçues de M. Lambert vice-président
-de la Société Linnéenne de Londres et de M. Buchet de Martigny,
-consul de France près la République bolivienne. La <i>Revue
-horticole</i> parle ensuite du Quinoa<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, définitivement classé
-parmi les plantes potagères dans le <i>Bon Jardinier</i> de 1839, où
-M. de Vilmorin donne un bon article résumant à peu près tout
-ce que l’on peut dire du Quinoa.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Rev. hortic.</i>, tome <small>III</small> (1835-37), p. 69 ; tome <small>IV</small> (1838-41), p. 159.</p>
-</div>
-<p>Après avoir été vantée à l’excès, cette plante est aujourd’hui
-bien oubliée. En Angleterre, elle est plus appréciée qu’en
-France.</p>
-
-<p>Les cuisinières, paraît-il, sont hostiles au Quinoa : les
-feuilles sont plus petites que celles de l’Epinard et l’efflorescence
-gommeuse qui les recouvre en rend la manipulation
-désagréable.</p>
-
-<p>Selon les auteurs du <i>Potager d’un Curieux</i>, le Quinoa supplée
-passablement l’Epinard.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg23">TÉTRAGONE CORNUE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Tetragonia expansa</i> Murray)</p>
-
-
-<p>La Tétragone ou Epinard de la Nouvelle-Zélande occupe
-assurément la première place parmi les succédanés de l’Epinard.
-C’est le véritable Epinard d’été puisqu’il peut végéter en
-sol sec pendant les grandes chaleurs qui rendent impossible la
-culture de l’Epinard.</p>
-
-<p>Au point de vue culinaire, la Tétragone fournit une pulpe
-moins sèche, plus onctueuse que celle de l’Epinard, qualité
-pour les uns, défaut pour les autres.</p>
-
-<p>La plante est indigène dans les grandes îles de l’Océanie :
-Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie ; on la trouve
-en Chine, au Japon, au Chili, mais peut-être est-elle naturalisée
-dans ces derniers pays. C’est la seule plante potagère que
-l’européen ait tirée de l’Australasie ; c’est aussi l’unique végétal
-alimentaire appartenant à la famille des Ficoïdes.</p>
-
-<p>L’introduction de la Tétragone en Europe n’est pas ancienne.
-Sir Joseph Banks découvrit cette plante en 1770, à la Nouvelle-Zélande
-pendant le premier voyage autour du monde du capitaine
-Cook. Le naturaliste anglais remarqua cette herbe succulente
-qui étalait sur le sol ses longues ramifications. Il en rapporta
-des graines qui furent semées aux jardins de Kew, au
-retour de l’expédition en 1772.</p>
-
-<p>Au second voyage de Cook, le botaniste Forster, qui accompagnait
-l’expédition, retrouva la plante en abondance au même
-endroit appelé le détroit de la Reine Charlotte. Forster eut
-l’intuition que la Tétragone, dont les feuilles épaisses et charnues
-lui rappelaient celles des Arroches comestibles de nos
-pays, pouvait offrir une précieuse ressource à l’équipage du capitaine
-Cook menacé du scorbut par suite de manque de légumes
-frais. Un nouveau légume, qui n’est pas sans valeur,
-était trouvé !</p>
-
-<p>Ce botaniste reconnut encore la plante sur les côtes de
-Tonga-Tabou, une des îles de l’Archipel des Amis. Les Polynésiens
-ignoraient qu’elle fût alimentaire après cuisson.</p>
-
-<p>La Tétragone fut nommée par le professeur Murray, de Göttingen,
-qui en publia, en 1783, une figure et une description
-comme plante nouvelle. Le professeur Pallas, vers la même
-époque, donna aussi une description de la Tétragone à laquelle
-il imposa le nom spécifique de <i lang="la" xml:lang="la">cornuta</i>, cornue, l’ayant trouvée
-sous ce nom dans le jardin du comte Demidoff, à Moscou, où
-elle avait été reçue du botaniste Jacquin, de Vienne.</p>
-
-<p>La Tétragone resta pendant un certain temps cultivée seulement
-dans les jardins botaniques.</p>
-
-<p>En France, le grainier Tollard signala le premier à l’attention
-la Tétragone dans la première édition de son <i>Traité des végétaux</i>
-(1805). Il constate d’ailleurs qu’elle était connue d’un petit
-nombre de personnes qui la mangeaient comme Epinard.</p>
-
-<p>Vers 1820, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande commençait à
-se répandre dans les cultures anglaises. Au printemps de 1820,
-M. Vilmorin adressa, comme nouveauté, à la Société royale
-d’Horticulture de Londres des graines de Tétragone qui furent
-semées au jardin de la société à Kensington. Le 16 octobre
-1821, John Anderson, jardinier du comte d’Essex, lisait devant
-la Société Linnéenne de Londres un intéressant historique de
-l’introduction de la plante en Europe<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Transact. of the hortic. Soc.</i> t. <small>IV</small>, p. 488.</p>
-</div>
-<p>Enfin le nouveau légume fut compris dans les distributions
-de graines faites par le Jardin royal des Plantes, de Paris. A partir
-de 1819, le comte d’Ourches, grand agronome et propagateur
-de plantes utiles, commença une active propagande en faveur de
-la Tétragone. Il publia plusieurs notes dans lesquelles il donnait
-les résultats de ses expériences sur la culture de cette plante
-nouvelle<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Annales d’Agric.</i>, 1819, p. 391. — <i>Bon Jardinier</i>, 1821.</p>
-</div>
-<p>Cependant, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande devait rester
-confiné pendant longtemps encore dans quelques jardins d’amateurs.
-Une note de Poiteau constate qu’en 1846 la Tétragone
-est toujours délaissée par la consommation et qu’on n’en voit
-presque jamais sur les marchés<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. L’auteur ajoute judicieusement :
-« Est-ce la faute des horticulteurs ? Est-ce la faute des
-consommateurs ? Non, c’est la faute du goût et de la routine ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic</i>, 1846, p. 296.</p>
-</div>
-<p>La culture de la Tétragone s’est répandue plus vite en Angleterre
-et aux Etats-Unis où on la voit largement employée dans
-l’alimentation dès 1828. En Belgique, selon Morren, l’Epinard
-de la Nouvelle-Zélande ne serait sorti des jardins botaniques
-pour entrer au potager que vers 1830.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, tous les jardiniers de châteaux et de bonnes
-maisons bourgeoises cultivent la Tétragone pour remplacer
-l’Epinard pendant les grandes chaleurs, mais cette denrée horticole
-ne se voit jamais sur les marchés, ni chez les grands
-marchands de comestibles.</p>
-
-<p>Quoique cultivée intensivement depuis une centaine d’années,
-la Tétragone n’a pas encore varié ; la plante est restée
-telle qu’elle était à l’état sauvage.</p>
-
-<p>MM. Paillieux et Bois ont cité comme un bon légume de
-fantaisie une autre Ficoïde, la Glaciale, l’herbe à la glace,
-(<i lang="la" xml:lang="la">Mesembrianthemum crystallinum</i> L.), admirable plante d’ornement
-des jardins qui peut fournir un délicat légume pendant
-l’été.</p>
-
-<p>L’herbe à la glace est une herbe annuelle, originaire du
-Cap, des Canaries, etc. et cultivée depuis longtemps.</p>
-
-<p>D’après Duchesne (<i>Répertoire des plantes utiles</i>), on mange
-très souvent les feuilles de la Glaciale comme légume, à l’île
-Bourbon. MM. Paillieux et Bois citent dans leur ouvrage des
-lettres de leurs correspondants qui recommandent l’emploi de
-cette Ficoïde en guise d’Epinards<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 199.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">Légumes-Salades</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg24">CHICORÉE ENDIVE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cichorium Endivia</i> L.)</p>
-
-
-<p>Toutes les parties des plantes peuvent se consommer à l’état
-cru ou cuit, préparées avec un assaisonnement de sel, poivre,
-huile et vinaigre : des racines (Betterave, Céleri, Raiponce) ;
-des bulbes et des rhizomes (Oignon et Crosne) ; des réceptacles
-charnus (Artichaut) ; des fruits (Tomate, Concombre) ;
-des feuilles principalement. Ce sont les salades ; mets très
-hygiéniques qui ont une influence bienfaisante sur la santé.
-Dans l’ordre du repas, la salade se mange ordinairement en
-guise d’entremets.</p>
-
-<p>En France et en Italie, sont considérées seulement comme
-de vraies salades les parties foliacées, à l’état vert ou demi-blanchi,
-additionnées de fournitures aromatiques pour relever
-l’insipidité naturelle aux herbes à salade. Nous ne parlerons
-ici que des salades potagères, mais il existe d’innombrables
-salades rustiques abandonnées aux campagnards.</p>
-
-<p>Sous le nom d’Endives, on distingue les Chicorées <i>frisées</i> et
-les <i>Scaroles</i>, plantes annuelles de la famille des Composées-Chicoracées
-qui comptent parmi nos bonnes salades. Par ordre
-d’importance, elles viennent après la Laitue. Ce sont des
-races fixées, les premières à feuilles très divisées, les autres à
-feuilles presque entières du <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium Endivia</i>, qu’il ne faut
-pas confondre avec une espèce voisine, le <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium Intybus</i> ou
-Chicorée sauvage. Celle-ci est vivace, beaucoup plus amère,
-elle fournit à nos tables la <i>Barbe de Capucin</i>, la <i>Chicorée
-amère améliorée</i> et la <i>Chicorée Witloof</i> improprement appelée
-Endive de Bruxelles.</p>
-
-<p>L’origine des Endives était encore incertaine il y a peu
-d’années. Tous les anciens ouvrages attribuent à l’Endive une
-origine indienne. De Candolle et plusieurs botanistes ont éclairé
-cette question d’une manière satisfaisante. Ils ont eu l’idée de
-comparer les Endives cultivées avec une espèce annuelle spontanée
-dans la région méditerranéenne, le <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium pumilum</i>
-Jacquin, et les différences ont été trouvées si légères que
-l’identité spécifique a pu être soupçonnée par quelques-uns,
-affirmée par le plus grand nombre. M. de Candolle admet que
-nos Chicorées frisées et nos Scaroles résultent d’une culture
-soignée de cette espèce sauvage qui existe, dit-il, dans toute la
-région dont la Méditerranée est le centre, depuis Madère, le
-Maroc et l’Algérie, jusqu’à la Palestine, le Caucase et le Turkestan.
-Elle est commune surtout dans les îles de la Méditerranée
-et de la Grèce<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 78.</p>
-</div>
-<p>En raison de l’habitat du <i lang="la" xml:lang="la">C. pumilum</i> il est probable que la
-plante améliorée est sortie du milieu gréco-romain.</p>
-
-<p>Nous en trouvons la preuve dans la linguistique. Endive dérive
-du latin <i lang="la" xml:lang="la">Intybus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Intubum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Intiba</i>, selon les auteurs.
-L’évolution du mot se poursuit, passant par le grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Entubon</i>,
-l’arabe <i>Indubâ</i>, le grec bysantin <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Endibon</i> lequel rétablit la dentale
-<i>d</i>. Le <i>b</i> grec se prononçant comme le <i>v</i> français prépare la
-voie au bas-latin <i lang="la" xml:lang="la">Endivia</i> et au français <i>Endive</i>.</p>
-
-<p>Cependant on ne possède aucune preuve certaine que l’Endive
-ait été servie sur les tables des Anciens. Horace dit bien
-qu’il ne désire, pour assurer son bonheur, que des Olives, de
-la Chicorée et de la Mauve<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. Il se peut que son <i lang="la" xml:lang="la">cicorea</i> représente
-l’Endive. De même l’<i lang="la" xml:lang="la">Intiba</i> du décret de Dioclétien qui
-devait être une plante potagère importante puisqu’elle figure
-dans un tarif officiel des denrées alimentaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Horace</i>, l. <small>I</small>. Ode 31.</p>
-</div>
-<p>Le mot Chicorée vient directement du latin <i lang="la" xml:lang="la">cicorea</i>, lequel est
-lui-même d’origine orientale. Durant tout le moyen âge et
-jusqu’au XVII<sup>e</sup> siècle, il fut écrit et prononcé <i>cicorée</i>. Nous avons
-emprunté à l’italien la prononciation de la première syllabe <i lang="it" xml:lang="it">ci</i>
-assimilé à chi (prononcé <i>tchi</i> par les Italiens). L’influence de
-l’italien sur le mot <i>cicorée</i> a pénétré en France vers le milieu
-du XVI<sup>e</sup> siècle, avec la cour des Médicis.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Induba</i> du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne peut désigner
-l’Endive et aussi la Chicorée sauvage. Les Arabes employaient
-couramment l’Endive sous le nom d’<i>Induba</i> ou d’<i>Hindâbâ</i>.
-La plante est indiquée dans le <i>Tacuin</i>, matière médicale
-arabe du XII<sup>e</sup> siècle, traduite en latin au XIV<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Bonnet (D<sup>r</sup> Ed.), <i>Etude sur deux manuscrits médicaux-botaniques</i>, p. 10.</p>
-</div>
-<p>Crescenzi, en Italie, Albert-le-Grand, en Allemagne paraissent
-avoir connu l’Endive dans le XIII<sup>e</sup> siècle. Au XV<sup>e</sup> siècle,
-on voit paraître l’Endive en France dans certains comptes de
-dépenses mais plutôt pour usage économique (eau de toilette) :
-« Année 1413 : A Meigret, épicier, pour eaue d’Andive (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>),
-pour M<sup>lle</sup> la Comtesse »<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. En Italie, on la voit entrée dans les
-cultures tout récemment. D’après Platine (XV<sup>e</sup> siècle), auteur
-italien d’un traité de cuisine et d’hygiène : « Je dirai toujours
-que l’Endive est une espèce de Laitue, nonobstant que d’elle et
-de son nom nos anciens prédécesseurs n’en fasse aucunement
-mention »<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Godefroy, <i>Dict. de l’anc. langue française</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <i>De l’honnête volupté</i>, éd. 1539, p. 96.</p>
-</div>
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle enfin on s’aperçut que l’Endive était mangeable
-après avoir été blanchie. « L’Endive, dit Ch. Estienne,
-autrement nommée Scariole ou Laitue aigre ou sauvage sert
-plus en médecine qu’autrement, et ne se cultive au jardin parce
-qu’elle est toujours amère. Pourtant, étant liée et couverte
-dans le sablon durant l’hiver, peut devenir tendre et blanche
-et se garde ainsi tout l’hiver. » Olivier de Serres (1600) donne
-des détails de culture plus précis. De son temps, pour étioler
-cette salade, on l’enterrait pendant 12 à 15 jours après l’avoir
-liée. Les modernes se contentent de la lier sur place sans l’enterrer.</p>
-
-<p>Les botanistes de la Renaissance tels que Camerarius, Dalechamps,
-Gerarde, Pena et Lobel ont figuré des Endives aux
-feuilles larges et crépues, presque entières, types primitifs de
-nos Scaroles et de la <i lang="en" xml:lang="en">Batavian Endive</i> des Anglais. Les formes
-finement frisées, beaucoup plus recherchées aujourd’hui, parce
-qu’elles sont plus tendres, sont plus récentes.</p>
-
-<p>D’ailleurs c’est par le mot Scarole et non par Chicorée que les
-« herbalistes » désignent ces anciennes variétés d’Endives. Nous
-ne voyons pas avant le XV<sup>e</sup> siècle ce terme Scarole ou Scariole
-emprunté de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Scariola</i>, qui devait être un nom populaire
-pour toutes les Laitues sauvages en général. Pour cette
-raison sans doute le mot a été conservé comme nom spécifique
-du <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i>, herbe indigène dont nos Laitues cultivées
-sont des modifications. L’étymologie de <i lang="la" xml:lang="la">Scariola</i> est inconnue.
-Il n’est pas probable qu’il soit une corruption du mot <i lang="la" xml:lang="la">cicorea</i>.
-Est-il un dérivé du grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Seris</i> par l’intermédiaire d’une forme
-<i>Seriola</i> indiquée par les botanistes de la Renaissance ? <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Seris</i> de
-Pline, Chicoracée cultivée et qui était mangée en salade a été
-assimilé à l’Endive par Matthiole, Dodoens et Dalechamps.</p>
-
-<p>Cl. Mollet, au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, distinguait
-deux Chicorées : « une qui est frisonnée et l’autre qui ne l’est
-pas » (Scarole). La plus ancienne variété de ces Chicorées « frisonnées »
-est la <i>fine d’Italie</i>. La Chicorée <i>frisée de Meaux</i> en
-est une sous-variété locale qui était presque la seule cultivée
-au XVIII<sup>e</sup> siècle et au commencement du XIX<sup>e</sup>. La ville de
-Meaux, centre très important de culture maraîchère, fournissait
-autrefois la majeure partie de la consommation parisienne en
-salades diverses. D’autres localités, telles que Versailles, Palaiseau,
-Gonesse, Chevreuse contribuent maintenant, avec
-Meaux, à l’approvisionnement des marchés, pour cette sorte
-de denrée horticole.</p>
-
-<p>La Chicorée <i>fine de Rouen</i> ou <i>Corne de Cerf</i>, qui est une des
-plus appréciées aujourd’hui, parut comme nouveauté dans le
-<i>Bon Jardinier</i> de 1832. La Chicorée <i>Mousse</i>, si finement découpée,
-a été obtenue par le grainier Jacquin, en 1847. La Chicorée
-<i>de la Passion</i> a figuré pour la première fois à l’Exposition
-de 1867, exposée par le grainier Courtois-Gérard. La Chicorée
-<i>fine de Louviers</i> paraît sortie de la Chicorée <i>fine de Rouen</i> (Catalogue
-Vilmorin, 1871-72). D’ailleurs, entre les mains des maraîchers,
-toutes ces races de Chicorées se transforment successivement ;
-aussi serait-il téméraire d’affirmer que la Chicorée
-<i>fine de Meaux</i> actuelle est tout à fait identique à l’ancienne
-variété mère, et cette observation peut s’appliquer à bien d’autres
-plantes potagères qui s’améliorent incessamment par le choix
-des porte-graines.</p>
-
-<p>Stainville, maraîcher aux Champs-Elysées, a été le premier
-qui força la Chicorée <i>fine d’Italie</i> en 1791. Vilmorin décrit une
-vingtaine de Chicorées frisées et 4 ou 5 Scaroles seulement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg25">CHICORÉE SAUVAGE, BARBE DE CAPUCIN</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cichorium Intybus</i> L.)</p>
-
-
-<p>La Chicorée sauvage ou Chicorée amère intéresse la grande
-culture comme plante fourragère et comme plante industrielle
-(Chicorée à café). Non moins précieuse au point de vue horticole,
-elle fournit à l’alimentation, outre les salades de Chicorée
-sauvage, améliorée et panachée, un produit étiolé très estimé
-en France sous le nom de <i>Barbe de Capucin</i> et un excellent
-légume de création récente, le <i>Witloof</i>, improprement appelé
-Endive.</p>
-
-<p>Le type sauvage est une herbe vivace, d’une saveur très
-amère, appartenant à la famille des Composées, dont l’habitat,
-très vaste, s’étend sur toute l’Europe et sur une partie de l’Asie.
-Sa fréquence sur le bord des chemins et des champs indique
-que la dissémination de l’espèce a été inconsciemment favorisée
-par l’homme. La Chicorée sauvage est assez commune en France
-sur les chemins, dans les lieux secs, incultes et arides.</p>
-
-<p>Sans étioler la Chicorée sauvage, les Anciens l’ont néanmoins
-cultivée comme légume et plante médicinale. Pline
-connaissait déjà ses propriétés dépuratives ; il la préconisait
-pour le foie, la rate et la vessie.</p>
-
-<p>La synonymie ancienne de la plante comprendrait des noms
-d’origine latine, égyptienne et peut-être syrienne. <i lang="la" xml:lang="la">Intubus</i> ou
-<i lang="la" xml:lang="la">Intubum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Ambubeja</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Ambubaia</i> désignaient sans
-doute chez les Anciens la Chicorée sauvage<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. <i>Seris</i> et <i>Picrida</i>
-seraient plutôt des Chicorées cultivées. Les opinions des commentateurs
-sont contradictoires en ce qui concerne l’application
-de ces différents noms communs probablement à la Chicorée
-et aux Endives. Selon Pline, le mot latinisé <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium</i> viendrait
-d’Egypte où l’on a toujours fait grand usage des Chicorées<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>.
-A propos des noms orientaux de la Chicorée sauvage,
-Ed. Fournier observe que les meilleures variétés alimentaires
-de ce légume paraissent être venues successivement de l’Orient :
-« témoins les noms de la plante : son nom syrien qui
-rappelle la cavité de la tige, creuse comme une flûte et que les
-Romains transcrivirent par <i lang="la" xml:lang="la">Ambubaia</i> et traduisirent par <i lang="la" xml:lang="la">Intubus</i>
-et <i lang="la" xml:lang="la">Intubum</i> ; son nom copte qui devint en grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kikorè</i> et
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kikorion</i> ; enfin son nom arabe (<i>Induba</i> ou <i>Hindabâ</i>) qui fournit
-le terme <i lang="la" xml:lang="la">Endivia</i> au latin barbare du moyen âge »<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Pline XIX, 39 ; XX, 29, 30. — Virg. <i>Georg.</i> 1 vers n<sup>o</sup> 120, 4 vers n<sup>o</sup> 120.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Maillet, <i>Descript. de l’Egypte</i>, éd. 1735, p. 12.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Daremberg, <i>Dictionnaire des Antiquités</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">Cibaria</i>.</p>
-</div>
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Intiba</i> du décret de Dioclétien sur le prix des denrées, <i lang="la" xml:lang="la">Intubas</i>
-du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne n’ont pas de signification
-bien précise ; ces noms devaient s’appliquer à la fois
-à la Chicorée sauvage et aux Endives.</p>
-
-<p>Au XIV<sup>e</sup> siècle, la forme française du nom était Cicorée ou
-Cycorée. D’après Crescence, Platéaire, le <i>Jardin de Santé</i>, la
-Chicorée avait au moyen âge une synonymie très embrouillée ;
-on l’appelait encore <i>Cucubine</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Solsequium</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Verrucaria</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Sponsa
-Solis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Dyonisia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Heliotropium</i> qui étaient également les noms
-du Souci.</p>
-
-<p>Les botanistes de la Renaissance décrivent et figurent la
-Chicorée sauvage sans dire si elle est cultivée. L’un d’eux,
-Camerarius (1586), représente une variété à grosse racine, celle
-qui est aujourd’hui l’objet d’une grande culture dans le Nord
-de la France comme succédané du café<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Epitome</i>, p. 285.</p>
-</div>
-<p>Jusqu’au XVII<sup>e</sup> siècle, sans doute, la Chicorée sauvage n’a
-été qu’une plante médicinale très employée. Saint-Simon, racontant
-la mort d’Henriette d’Angleterre qui a inspiré à Bossuet
-une oraison funèbre des plus pathétiques, dit que cette
-princesse décéda subitement à Saint-Cloud, en 1670, après
-avoir pris son infusion habituelle de Chicorée rafraîchissante.</p>
-
-<p>L’étiolement a pour effet de développer les feuilles de la
-Chicorée sauvage en lanières d’un blanc jaunâtre, de 20 centimètres
-et plus de longueur, plus ou moins étroites, selon le
-mode de forçage et la variété employée. On appelle Barbe de
-Capucin ce produit qui fait une salade d’hiver estimée principalement
-en France et dans les régions septentrionales de
-l’Europe, malgré une amertume assez marquée.</p>
-
-<p>Nous trouvons une première mention de la Chicorée sauvage
-étiolée dans un ouvrage de Cl. Mollet, rédigé vers 1610-1615 :
-« La Chicorée sauvage est fort excellente, la feuille sert
-en salade, la faisant blanchir<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. » Le botaniste belge Dodoens
-dit, vers la même époque, que cette plante sauvage et commune
-en Germanie est aussi cultivée dans les jardins<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Théâtre des plans et jardinages</i>, p. 15.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Pemptades</i> (1616), p. 633.</p>
-</div>
-<p>Au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, on voit la Barbe de Capucin entrée
-dans la culture maraîchère. Le <i>Dictionnaire d’Agriculture</i> de
-La Chesnaye (1751) nous apprend que les maraîchers portent
-du fumier chaud dans les caves dont ils font une couche de la
-hauteur d’un pied et qu’ils y enterrent leur Chicorée par
-grosses bottes.</p>
-
-<p>Le Catalogue d’Andrieux-Vilmorin de 1773, le <i>Bon Jardinier</i>
-de 1797, décrivent la manière de faire blanchir la Chicorée sauvage.
-C’est qu’alors la culture de la Barbe de Capucin était généralisée
-en France. Il paraît que l’usage de cette salade a été
-introduit en Angleterre par les réfugiés français durant la Révolution.</p>
-
-<p>La culture industrielle de la Barbe de Capucin pour les
-marchés parisiens a commencé à Montreuil-sous-Bois (Seine)
-sans que l’on puisse dire exactement vers quelle époque. Mais
-cette culture n’a pris une grande importance qu’à partir de la
-seconde moitié du XIX<sup>e</sup> siècle, moment où les maraîchers adoptèrent
-la Chicorée à grosse racine ou Chicorée à café qui produit
-des lanières étiolées plus abondantes, plus tendres et un
-peu moins amères. Pour la confection des bottes destinées au
-forçage, cette race est en outre plus avantageuse que la Chicorée
-ordinaire à cause de ses racines fusiformes, droites et régulières,
-au lieu d’être fourchues et malformées comme le
-sont celles de la variété commune.</p>
-
-<p>M. Lepère, le célèbre arboriculteur de Montreuil, a raconté
-autrefois l’origine de cette amélioration<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>. En 1853, un employé
-de l’établissement de M. Louesse, grainetier parisien,
-livra par erreur à un cultivateur de Montreuil de la graine
-de Chicorée à café en place de celle de Chicorée sauvage ordinaire
-qui lui avait été demandée. Les plantes venues de cette semence
-produisirent si abondamment des feuilles bonnes à blanchir
-que la personne qui les cultivait eut le soin d’en garder
-de la semence. Ce fait ouvrit les yeux de ses voisins et c’est
-de là que, de proche en proche, la culture de la même variété
-s’est étendue dans la commune de Montreuil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> <i>Journ. Soc. imp. d’Hortic.</i> 1869, p. 146.</p>
-</div>
-<p>La méthode de culture ancienne de Montreuil consistait à
-réunir en grosses bottes les racines de Chicorée arrachées à
-partir d’octobre. Ces bottes étaient descendues dans une cave
-privée d’air et de lumière, placées debout, serrées les unes
-contre les autres sur une couche de fumier chaud de 25 à 30 centimètres
-d’épaisseur. On bassinait une ou deux fois par jour
-avec de l’eau tiède. Il fallait 25 jours environ pour faire venir
-une « cavée » de Barbe de Capucin. C’est à peu près le système
-actuel, sauf qu’aujourd’hui l’emploi de la chaleur artificielle
-permet de réduire les apports de fumiers dans les caves et
-au besoin de s’en passer, d’où économie de temps, de main-d’œuvre,
-etc.</p>
-
-<p>En 1869, Montreuil possédait 100 maraîchers étioleurs de
-Chicorée sauvage lesquels consacraient 35 hectares de terrain
-à la production des racines. A ce moment, un cultivateur,
-M. Charton (Louis) imagina, le premier, d’introduire un poêle
-dans sa cave pour activer la végétation des racines ; par ce
-moyen, il pouvait livrer sa salade au bout de 14 jours seulement.
-Un autre, M. Charles Pezeril utilisa le thermosiphon
-pour le forçage, perfectionnements qui rendirent la culture
-de la Barbe de Capucin plus lucrative<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> <i>Journ. Soc. imp. d’Hortic.</i> 1869, p. 232 ; 1870, p. 237.</p>
-</div>
-<p>Actuellement, plus de 600 maraîchers ou étioleurs pratiquent
-le forçage de la Chicorée dans la région Est parisienne, principalement
-à Montreuil, Vincennes, Saint-Mandé, Maisons-Alfort,
-Créteil, Rosny, Bobigny. Pour la seule commune de Montreuil,
-on en compte trois cents. Les uns sont des maraîchers
-qui utilisent ainsi leur personnel pendant la mauvaise saison.
-Beaucoup sont des jeunes gens employés chez les arboriculteurs.
-Ils s’occupent pendant l’hiver à ce travail très rémunérateur
-qui leur permet au bout de quelques années de s’établir à leur
-compte. La production de cette salade représente pour le seul
-département de la Seine, une valeur marchande annuelle qui
-dépasse 1.150.000 francs, sur le marché des Halles centrales<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Rev. hortic.</i> 1908, p. 16.</p>
-</div>
-<p>L’élevage des racines de Chicorée destinées au forçage se fait
-au loin et non sur les terres des cultivateurs de Montreuil. Pour
-les petits industriels que sont les étioleurs de Chicorée le loyer
-des terres de la banlieue serait d’un prix trop élevé ; en outre,
-pour éviter le <i>pourridié</i>, maladie cryptogamique dangereuse, il
-est indispensable de cultiver la Chicorée dans un sol non fumé
-et qui n’ait pas été emblavé récemment avec cette même plante.</p>
-
-<p>Mais la Chicorée se mange aussi à l’état naturel sous le
-nom de Chicorée à couper. On consomme les feuilles très
-jeunes comme salade passablement amère que les maraîchers
-savent protéger à l’aide de petits abris et d’un buttage et qu’ils
-livrent aux marchés en mars et en avril.</p>
-
-<p>La variation de la Chicorée sauvage dans la nature est assez
-fréquente. On trouve à l’état sauvage des plantes à feuilles
-courtes et entières comme celles de nos Chicorées améliorées,
-d’autres à nervures rouges, prototype des Chicorées à feuilles
-colorées.</p>
-
-<p>Le grainier Jacquin aîné qui a poursuivi de 1825 à 1850 l’amélioration
-de la Chicorée sauvage avait obtenu de semis dans
-ses cultures d’Ollainville, près Arpajon, plusieurs variétés bien
-fixées. Il possédait, entre autres, une race à feuilles larges,
-courtes, et rapprochées comme une Scarole, des Chicorées améliorées
-frisées, peut-être hybrides, d’autres à feuillage maculé
-et tacheté de brun pourpre, analogues aux Chicorées italiennes.
-Cependant les races obtenues par Jacquin étaient restées vivaces
-et non annuelles comme est l’Endive, ce qui ne permet pas de
-croire que la Chicorée frisée et la Scarole sont des variétés anciennes
-obtenues du <i lang="la" xml:lang="la">C. Intybus</i>.</p>
-
-<p>En Lombardie, dans la région de Trévise, les Chicorées à
-feuilles colorées sont très en usage. Elles ont été introduites en
-France à différentes reprises, en 1869, par Courtois-Gérard,
-grainier à Paris ; en 1886, par Vilmorin ; en 1906 par Cayeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg26">CHICORÉE WITLOOF <span class="small">OU</span> ENDIVE DE BRUXELLES</h3>
-
-
-<p>La Chicorée sauvage amère nous avait déjà donné la Barbe
-de Capucin ; nous lui devons un autre produit étiolé, le
-Witloof, qui n’est autre chose qu’une Barbe de Capucin pommée
-obtenue par un procédé de culture spécial, c’est-à-dire
-par le forçage <i>en terre</i>, à l’abri de l’air, tandis que la Barbe
-de Capucin subit seulement le forçage en cave, mais à l’air
-libre.</p>
-
-<p>A Paris, on appelle ce légume Endive, improprement car la
-véritable Endive est le <i lang="la" xml:lang="la">Cichorium Endivia</i>, Chicoracée annuelle
-originaire du Midi de l’Europe et d’où proviennent par variations
-les Chicorées frisées et les Scaroles.</p>
-
-<p>De création récente, le Witloof est une obtention belge,
-ce qui explique son nom flamand dérivé de <i lang="nl" xml:lang="nl">wit</i>, blanc et <i lang="nl" xml:lang="nl">loof</i>,
-feuillage. Dans la Belgique flamande, le nom Witloof, <i>feuille
-blanche</i>, était donné depuis longtemps à la Barbe de Capucin.</p>
-
-<p>Pour produire le Witloof, il importe de se servir de la Chicorée
-<i>à grosse racine de Bruxelles</i>, sous-variété d’une Chicorée
-à café dite Chicorée <i>à grosse racine de Magdebourg</i>, caractérisée
-par la largeur de ses feuilles entières et dressées.</p>
-
-<p>On ouvre une tranchée de 70 c. à 80 centimètres de profondeur.
-Les racines de la Chicorée, après préparation, sont placées
-au fond, debout, serrées et recouvertes de terreau tamisé.
-Sur le tout on établit une couche de fumier de cheval de 0,60 à
-1 mètre d’épaisseur dont la chaleur, au bout d’un laps de temps
-assez court, doit développer les feuilles de la Chicorée sous
-forme de petites pommes blanches et allongées ressemblant à
-un cœur de Laitue <i>Romaine</i>. Ces pommes, accommodées au jus,
-à la sauce blanche, ou en salade à l’état cru, constituent un
-délicieux légume d’hiver et de premier printemps, tendre et
-succulent, moins amer que la Barbe de Capucin par suite d’un
-étiolement plus complet et dont la saveur se rapproche assez de
-celle du Chou marin.</p>
-
-<p>Un phénomène qui se reproduit chez toutes les plantes légumières
-développées dans l’obscurité, c’est la diminution du
-limbe de la feuille, réduite alors presque à la nervure médiane
-qui atteint sa taille normale ou prend même un notable accroissement.
-Nous pourrions citer comme exemples les côtes
-du Cardon ou de la Poirée à Cardes, les lanières étroites et allongées
-de la Barbe de Capucin et surtout le Witloof dont la
-pomme est entièrement formée par les larges nervures médianes
-épaissies des feuilles radicales de la Chicorée <i>à grosse
-racine de Bruxelles</i>.</p>
-
-<p>Tout en admettant une tendance à pommer chez cette variété,
-il est bien démontré que la pression du fumier et la résistance
-qu’il oppose au développement des jeunes feuilles de Chicorée
-oblige celles-ci à demeurer serrées et imbriquées en manière
-de pomme. Les cultivateurs qui ne suivent pas la méthode de
-culture belge, sommairement indiquée plus haut, n’obtiennent
-que des pommes plus ou moins étalées.</p>
-
-<p>Il semble que la découverte du forçage en terre de la Chicorée
-<i>à grosse racine</i> soit due au hasard. M. le Professeur Rodigas en
-a donné l’historique suivant :</p>
-
-<p>« Il y a 60 ans environ, le Jardin botanique de Bruxelles, aujourd’hui
-établissement de l’Etat, était le siège et la propriété
-de la Société d’Horticulture de Belgique. Les vastes souterrains
-de ce jardin botanique étaient loués à des particuliers et servaient
-en grande partie à la culture des Champignons. Vers les
-années 1850 et 1851, le jardinier en chef, M. Bresiers profitait
-de l’établissement de ces champignonnières pour blanchir
-quelques légumes et produire entre autre la salade d’hiver
-offerte par les feuilles blanchies, tendres, longues et minces
-de la Chicorée sauvage. Un jour, M. Bresiers remarqua que sa
-Chicorée, au lieu de former ces longues lanières habituelles,
-avait produit une sorte de pomme relativement serrée, rappelant
-pour la forme le milieu durci et blanc d’une Laitue Romaine.</p>
-
-<p>« Ce résultat frappa vivement le chef de culture ; il dut utiliser,
-en grande partie, lui-même, ce produit sans pouvoir le
-vendre à la verdurière à qui il cédait le trop plein de ses cultures.
-L’année suivante, le même effet se produisit et la cause
-en fut attribuée à la nature du fumier employé pour les couches,
-ce qui était une erreur. Une meule spéciale fut montée avec
-soin dans les conditions antérieures : le même ouvrier plaça
-les bottes de Chicorée et les couvrit de terre fine comme auparavant ;
-de nouveau il y eut formation de pommes sur la
-moitié environ de la meule et production de Barbe de Capucin
-sur l’autre moitié. Alors on remarqua que les chicons
-étaient produits à l’endroit où l’on avait mis le plus de terre.
-Le Witloof était trouvé, mais il demeura le secret de quelques
-ouvriers du Jardin botanique.</p>
-
-<p>« M. Bresiers vint à mourir ; sa veuve se retira à Merxem,
-village important de la banlieue d’Anvers ; elle porta avec elle
-le secret de la culture du Witloof ; ce secret devint le secret
-de son jardinier ; celui-ci le passa au jardinier de la famille
-Moretus et c’est ainsi que peu à peu l’invention de Bresiers devint
-le secret de tout le monde<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Lyon hortic.</i>, 1904, p. 86.</p>
-</div>
-<p>Répandu fort vite et très populaire dans son pays d’origine,
-le Witloof resta néanmoins légume local pendant plus de
-vingt ans. Il était primitivement produit par les maraîchers de
-Schaerbeek lès Bruxelles et de Saint-Gilles ; puis, quand à la
-suite de la demande étrangère la Belgique se fit exportatrice
-du nouveau légume, la culture s’étendit dans toutes les autres
-communes de la banlieue de Bruxelles.</p>
-
-<p>Le Witloof a été introduit en France par M. Henri de Vilmorin
-qui eut l’occasion de voir ce produit maraîcher inconnu en
-France à l’Exposition horticole de Gand en 1873. Il fit connaître
-la plante et indiqua sa culture en publiant quelques notes dans
-les journaux spéciaux<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. On vit pour la première fois le Witloof
-à Paris en 1875, présenté, cette année, par l’introducteur,
-à la Société nationale d’Horticulture.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Rev. hortic.</i>, 1813, p. 167. — <i>J<sup>al</sup> Soc. nat. d’Hortic.</i> 1875, p. 56.</p>
-</div>
-<p>L’entrée rapide du Witloof dans la consommation ordinaire
-est un fait rare dans l’histoire des nouveaux légumes ; les meilleurs
-doivent lutter longtemps contre la routine et l’indifférence
-du public avant d’être appréciés.</p>
-
-<p>Peu d’années après les articles de M. H. de Vilmorin, on vendait
-le Witloof aux Halles sous le nom d’Endive de Bruxelles et
-les petites marchandes le voituraient dans les rues de Paris : il
-avait atteint le faîte de la renommée !</p>
-
-<p>Bruxelles est demeuré jusqu’à ce jour le grand centre de la
-production du Witloof qui a pris depuis une quinzaine d’années
-une importance considérable. Quelques cultivateurs français
-ont essayé de concurrencer leurs voisins belges. Vincent
-Berthault, jardinier à Rungis (Seine-et-Oise), aurait commencé
-en 1881 des essais de culture du Witloof, mais M. Berthault-Cottard,
-horticulteur à Saint-Mard (Seine-et-Marne), a été le
-premier dans les environs de Paris à cultiver en grand l’Endive
-de Bruxelles.</p>
-
-<p>En employant la méthode belge avec de légères modifications,
-il obtenait de très beaux résultats. Vers 1892, le nouveau
-légume tendait même à entrer dans la grande culture.
-M. Besnard, fermier à Coupvray (Seine-et-Marne), pratiquait à
-cette époque la culture de la Chicorée à grosse racine pour le
-forçage sur une étendue de plus de deux hectares.</p>
-
-<p>Pendant les 4 mois de l’hiver 1883-84, il serait venu de Belgique
-aux Halles de Paris environ 1500 kilogrammes de Witloof
-par jour, vendu en moyenne 80 c. le kilogramme. En 1897,
-on évaluait à 1.500.000 kilogrammes la quantité d’Endives de
-Bruxelles importées de la Belgique. Aux Halles de Paris, il s’en
-débitait environ 1 million de kilogrammes dont les trois quarts
-de provenance étrangère.</p>
-
-<p>L’exportation belge du Witloof s’étend jusqu’aux Etats-Unis.
-Pour répondre à cette immense consommation, les cultivateurs
-des communes limitrophes de Bruxelles, qui pratiquent
-la fabrication de cette denrée horticole, emploient de plus en
-plus le forçage par le feu qui leur permet de livrer au commerce
-des pommes de Witloof après un forçage de 13 jours
-seulement. Avec l’ancienne méthode de forçage par le fumier,
-on n’obtenait un produit marchand qu’au bout de 20 jours ou
-même davantage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg27">CRESSON DE FONTAINE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium officinale</i> R. Br. — <i lang="la" xml:lang="la">Sisymbrium Nasturtium</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Cresson de fontaine, à la saveur agréablement piquante,
-plaît beaucoup aux Français, grands mangeurs de salade. Il
-ne constitue pas cependant une salade proprement dite. C’est
-presque un condiment. On emploie ordinairement le Cresson
-comme garniture de plats ou accompagnement des viandes rôties
-et grillées. Plus rarement on le mange cuit en guise d’Epinards.
-Dans ce cas, il perd par la coction les principes sulfureux et
-azotés qui lui donnent ses propriétés thérapeutiques. Ce n’est
-plus alors qu’un légume vert. A l’état cru, les huiles essentielles
-sulfo-azotées, l’iode que le Cresson contient en font un aliment
-hygiénique très populaire sous le nom pittoresque de
-« Santé du corps ».</p>
-
-<p>Le Cresson de fontaine, plante vivace aquatique de la famille
-des Crucifères, est répandu dans les eaux vives et les
-lieux à demi inondés de l’Europe, en Orient, en Amérique,
-dans l’Asie-Méridionale, en somme, dans toutes les régions
-froides, tempérées ou tempérées-chaudes du globe.</p>
-
-<p>Nous passerons rapidement en revue l’histoire ancienne du
-Cresson de fontaine : il semble avoir été connu des Grecs sous
-le nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kardamon</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Sium</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Sisymbrium</i> sont les noms en
-usage chez les Latins ; <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium</i> étant le mot réservé au
-Cresson alénois. Mais le Cresson Sisymbre mentionné dans
-le tarif des denrées établi par Dioclétien peut ne pas être le
-Cresson de fontaine, car on a consommé jadis plusieurs Crucifères
-possédant à peu près la même saveur piquante que le
-Cresson : l’herbe de Sainte-Barbe (<i lang="la" xml:lang="la">Barbarea præcox</i>), le Cresson
-des prés (<i lang="la" xml:lang="la">Cardamine pratensis</i>) etc. Autre exemple de la confusion
-des noms anciens du Cresson : le <i lang="la" xml:lang="la">Sisymbrium</i> du capitulaire
-<i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne n’est autre que la Menthe aquatique,
-de la famille des Labiées, tandis que le <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium</i> du
-même document est bien le Cresson de fontaine appelé également
-par les botanistes de la Renaissance <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium aquaticum</i>.
-Matthiole, Camerarius et Césalpin le nomment <i lang="la" xml:lang="la">Sisymbrium
-aquaticum</i>. Linné a réuni les deux noms sous lesquels le Cresson
-de fontaine était connu de son temps pour en faire son <i lang="la" xml:lang="la">Sisymbrium
-Nasturtium</i>.</p>
-
-<p>Tous les vieux botanistes parlent du Cresson comme d’une
-plante sauvage que l’on mange tant crue que cuite à l’entrée
-du repas. Cependant, à une époque ancienne, il a été l’objet
-d’une certaine culture, au moins dans les établissements religieux.
-Quelques pièces des Archives nationales et départementales
-établissent l’existence de cressonnières dès le XIII<sup>e</sup> siècle
-sur divers points du Pas-de-Calais, de l’Oise, de la Loire, etc.
-Au XIV<sup>e</sup> siècle, le Cresson paraît beaucoup cultivé dans la province
-d’Artois, aux environs de Douai, de Lens, à l’abbaye de
-Saint-Bertin, en Picardie<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Bull. Soc. bot. Fr.</i> t. <small>V</small>. p. 743. — <i>Dictionnaire</i> Godefroy, au mot <i>Cresson</i>.</p>
-</div>
-<p>La culture commerciale du Cresson pour l’alimentation des
-grandes villes n’est pas aussi ancienne. Nous savons par le témoignage
-d’Héricart de Thury, de Mérat et de Loiseleur-Deslongchamps
-qu’au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle on allait jusqu’à
-30 ou 40 lieues de Paris chercher dans les ruisseaux et
-les fossés le Cresson sauvage pour l’approvisionnement de la
-capitale. Il était revendu dans les rues de Paris par les
-cressonniers, gens vêtus d’un costume spécial.</p>
-
-<p>C’est que la « Santé du corps » a toujours été un régal
-pour les Parisiens. Le Cresson de fontaine figure en bonne
-place dans les <i>Cris de Paris</i> sous le nom de Cresson <i>de Calier</i>
-ou <i>de Cailly</i>.</p>
-
-<p>En quelques endroits, on appelle simplement <i>Cailli</i> ou <i>Cailly</i>
-le Cresson de fontaine, probablement parce que cette herbe
-était en partie tirée de la Normandie. Il y a deux Cailly en
-Normandie, l’un près de Louviers, l’autre à cinq lieues de
-Rouen. Ces localités devaient autrefois fournir un Cresson
-renommé.</p>
-
-<p>Voici un <i>Cri de Paris</i> au XVI<sup>e</sup> siècle où il est question du
-Cresson de Calier :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Pour gens desgoutez, non malades,</div>
-<div class="verse">« J’ay du bon Cresson de Calier,</div>
-<div class="verse">« Pour un peu vos cœurs écailler (<i>égayer</i>),</div>
-<div class="verse">« Il n’est rien meilleur pour salades<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Les cent et sept cris que l’on crie journellement à Paris</i>, par Anthoine
-Truquet (1545).</p>
-</div>
-<p><i>La Chambrière à louer</i> est le titre d’une pièce satirique du
-milieu du XVI<sup>e</sup> siècle ; on voit là une servante qui énumère
-ses talents culinaires<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Avec du Cresson de Cailly</div>
-<div class="verse">« Et puis quelques herbettes fades,</div>
-<div class="verse">« Feray cent sortes de salades ».</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Montaiglon, <i>Recueil d’anciennes poésies françoises</i>, t. <small>I</small>, p. 94.</p>
-</div>
-<p>La culture en grand du Cresson a commencé en Allemagne,
-autour d’Erfurt, dans le district bien arrosé de Dreienbrünnen.
-On dit qu’elle fut inventée au XVII<sup>e</sup> siècle par Nicolas Meissner
-qui imagina de cultiver le Cresson en larges fossés remplis
-d’eau courante. Reichart, fameux maraîcher et cultivateur de
-graines, d’Erfurt, aurait ensuite introduit, au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-de grandes améliorations dans la cressiculture allemande<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Loudon, <i>Encyclopedia</i>, p. 219.</p>
-</div>
-<p>Personne n’a cultivé le Cresson de fontaine en Angleterre
-avant William Bradbery qui fit ses premiers essais en février
-1808, à Springhead près Northfleet, dans le Kent. Il put bientôt
-en envoyer régulièrement au marché de Londres, puis il étendit
-cette culture lucrative et fonda à grands frais de vastes cressonnières
-à West Hyde, dans le Hertfordshire, pour l’approvisionnement
-des marchés de la capitale anglaise. En 1821, les
-fosses à Cresson de M. Bradbery couvraient une étendue de
-5 acres. Tous les jours de l’année, excepté le samedi, il envoyait,
-tantôt au marché de Covent-Garden, tantôt à celui de
-Newgate de nombreuses mannes de Cresson contenant chacune
-huit douzaines de bottes<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> <i>Hortic. Trans.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. <small>IV</small>, p. 537.</p>
-</div>
-<p>L’industrie du Cresson de fontaine a fait son apparition en
-France en 1811, dans la vallée de la Nonette, près Senlis (Oise).
-C’est à un officier d’administration de la grande Armée,
-M. Cardon, que l’on doit la création de cette culture spéciale
-si importante aujourd’hui. M. Héricart de Thury en a raconté
-l’origine lorsqu’en 1835 la Société royale d’Horticulture décerna
-à M. Cardon une grande médaille d’argent pour les grands services
-qu’il avait rendus à l’Horticulture française.</p>
-
-<p>« Dans l’hiver de 1809 à 1810, après la paix qui suivit la
-seconde campagne d’Autriche, M. Cardon, alors directeur
-principal de la caisse des Hôpitaux de la grande Armée, se
-trouvait au quartier général, à Erfurt, capitale de la Haute-Thuringe.
-En se promenant aux environs de cette ville, et la
-terre étant couverte de neige, il fut étonné de voir de longs
-fossés, de 3 à 4 mètres environ de largeur, présentant la plus
-brillante verdure. Il se dirigea vers ces fossés, curieux de connaître
-la cause de cette espèce de phénomène qui lui semblait
-étrange pour la saison, et il reconnut avec étonnement que
-ces fossés étaient une immense culture de Cresson de fontaine,
-présentant l’aspect des plus beaux tapis de verdure sur une
-terre alors couverte de neige.</p>
-
-<p>« M. Cardon apprit que cette culture était établie depuis plusieurs
-années sur des sources d’eau jaillissantes, et que le
-fonds appartenait à la ville d’Erfurt qui le louait alors plus de
-60.000 francs.</p>
-
-<p>« Dès qu’il eut recueilli les premiers renseignements sur
-cette culture du Cresson, M. Cardon sentit de quelle importance
-serait, aux environs de Paris, l’introduction d’une telle branche
-d’industrie horticole. Il chercha dans les environs de Paris un
-terrain convenable constamment arrosé de sources d’eau vive,
-et après de longues recherches, il trouva en 1811, à Saint-Léonard,
-dans la vallée de la Nonette, entre Senlis et Chantilly, un
-terrain régulier de 12 arpents environ, qui lui paraissait offrir
-toutes les conditions nécessaires. Il fit venir deux chefs ouvriers
-des cressonnières d’Erfurt pour diriger ses travaux<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i> (1825), t. <small>XXII</small>, pp. 77-88.</p>
-</div>
-<p>M. Cardon fut bientôt en état d’envoyer par voitures aux
-Halles de Paris du superbe Cresson qui ne ressemblait en
-rien au Cresson sauvage furtivement récolté par les anciens
-cressonniers lesquels ne se faisaient pas faute, paraît-il, de
-livrer au public des bottes composées d’herbes de marécages,
-Renoncules et surtout Véronique Beccabonga entourées
-de quelques feuilles de Cresson. Aussi les dames de la Halle
-achetaient une fois plus cher celui de M. Cardon, sous le nom
-de <i>Cresson de Monseigneur</i>, ce produit de choix étant considéré
-comme provenant du domaine du prince de Condé, à
-Chantilly.</p>
-
-<p>Dès 1815, M. Faussier, s’associant avec un des allemands
-amenés d’Erfurt par M. Cardon, fonda un établissement rival à
-Saint-Firmin, autre localité voisine de Chantilly. En 1833, il
-transporta son industrie à Saint-Gratien (Seine-et-Oise), vers
-la queue de l’étang, sur un terrain de 12 arpents. Les cressonnières
-se composaient quelques années plus tard d’au moins
-40 fossés alimentés d’eau courante par des puits artésiens
-forés pour suppléer à l’insuffisance des sources naturelles. Vers
-le même moment, M. Billet père créait des cressonnières plus
-vastes encore dans la vallée de la Nonette, à Senlis et à Baron
-(Oise). Puis d’autres cultivateurs, tentés par le succès des
-précédents, en établirent un peu partout dans la même région :
-à Borest, Fontaines, Saint-Denis, Luzarches, Pontarmé, etc.
-En 1843, M. Billet fils fondait à Gonesse (Seine) des cressonnières
-ne comptant pas moins de 190 fossés et d’autres à Duvy
-(Oise) de 150 fossés. Ces chiffres sont infiniment dépassés
-aujourd’hui. D’après les statistiques officielles, les cressonnières
-de Gonesse fournissaient, en 1899, avec leurs 4.300 fossés,
-60 paniers de Cresson par jour au printemps. (Le panier contient
-généralement 240 bottes, soit 50 kilogrammes.)</p>
-
-<p>La plus grande partie du Cresson vendu aux Halles de Paris
-vient des départements de l’Oise, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne,
-Eure, Eure-et-Loir. Les environs de Senlis fournissent
-le quart de l’arrivage. Crépy-en-Valois, Duvy, Nanteuil-le-Haudouin
-(Oise), Provins (Seine-et-Marne), Saint-Gratien (Seine-et-Oise),
-sont les principaux centres qui approvisionnent le
-carreau des Halles.</p>
-
-<p>Depuis le commencement de la culture en grand, d’intelligents
-cressiculteurs ont créé par semis et sélection des races
-améliorées qui diffèrent du type sauvage par le raccourcissement
-de la tige, l’accroissement du nombre des feuilles plus
-rapprochées les unes des autres et dont les folioles sont plus
-amples et arrondies. Souvent, le lobe terminal seul (ovale-cordiforme)
-augmente d’étendue, tandis que les lobes latéraux
-(ovales ou oblongs), ou restent stationnaires, ou diminuent d’étendue
-ou même avortent tout à fait<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. Chez ces races perfectionnées,
-l’épaississement de la lame de la feuille devenue
-plus consistante, est une autre modification fort utile pour un
-Cresson commercial auquel on demande de se conserver frais le
-plus longtemps possible.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Ad. Chatin, <i>Le Cresson</i> (1865), p. 7.</p>
-</div>
-<p>De nos jours le commerce du Cresson a une très grande importance.
-D’après les statistiques officielles, le montant de la
-vente à la criée aux Halles de Paris, en 1899, a été de
-1.031.741 francs pour 5.973.750 kilogr. En 1901, le panier de
-240 bottes de Cresson s’est vendu, au maximum 23 fr. 79 ; au
-minimum 8 fr. 34. Les prix sont très élevés pendant les fortes
-gelées. Une ancienne mercuriale des Halles de Paris montre
-que le Cresson s’obtenait en février 1828, pour 1 fr. 40 les 12
-bottes de 1<sup>re</sup> qualité. Héricart de Thury évaluait, en 1835, à
-1 franc 30 le prix moyen de la douzaine de bottes. En 1842,
-Poiteau donnait le chiffre de 0,80 c. Dans sa magistrale étude
-sur le Cresson, M. Ad. Chatin dit, en 1865, que le prix moyen
-n’est pas inférieur à 0,45 c.</p>
-
-<p>Une étymologie classique fait venir le mot Cresson du latin
-<i lang="la" xml:lang="la">crescere</i>, croître, en raison de la rapidité de la croissance de
-cette plante, qui est si grande que, dans certaines cressonnières,
-on peut couper le Cresson tous les 10 à 15 jours en été.
-Littré admet cette étymologie, mais le Dictionnaire de Hatzfeld
-et Darmesteter se prononce pour l’origine germanique du
-mot Cresson dérivé du verbe haut allemand <i lang="gmh" xml:lang="gmh">chresan</i>, ramper,
-d’où <i>Chresso</i> ou <i>Kressa</i>, allemand moderne <i lang="de" xml:lang="de">Kresse</i>. Cette étymologie
-est admissible. Les formes primitives françaises du mot
-Cresson s’éloignent beaucoup de la construction du verbe latin
-<i lang="la" xml:lang="la">crescere</i>. Dans un manuscrit du IX<sup>e</sup> siècle, on voit le bas-latin
-<i lang="la" xml:lang="la">crissonus</i> qui ne semble pas en dériver<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Le <i>Dictionnaire</i> de
-Jean de Garlande (XII<sup>e</sup> siècle) dit : « <span lang="la" xml:lang="la">Nasturcium dicitur gallice</span>
-<i>creson</i> ». Dans le <i>Glossaire de Tours</i> (XII<sup>e</sup> siècle) « <span lang="la" xml:lang="la">Nasturcium
-aquaticum id est</span> <i>cressaienz</i> ». Dès les XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles
-existe le terme <i lang="la" xml:lang="la">cressonaria</i>, lieux où croît le Cresson ; puis on
-rencontre dans divers documents : <i>crexon</i> et <i>kerson</i>, par
-métathèse (Picardie et Nord de la France) ; <i>creison</i>, <i>croyson</i>,
-<i>creçon</i>, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Bibl. nat. <i>Ms. suppl. latin</i> 1319 f<sup>o</sup> 178.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg28">LAITUE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Lactuca sativa</i> L.)</p>
-
-
-<p>Comme les Chicorées et les Endives, la Laitue appartient à
-la grande famille des Composées-Chicoracées. C’est la plus importante,
-la plus employée et la meilleure des salades. Les Laitues
-sont des plantes estimées à juste titre ; elles exercent sur
-l’économie humaine une action rafraîchissante, tempérante,
-très légèrement narcotique.</p>
-
-<p>On en distingue deux catégories bien tranchées : les Laitues
-<i>pommées</i> dont les feuilles orbiculaires, très concaves, ondulées,
-s’appliquent l’une contre l’autre de manière à former
-une pomme globuleuse ou aplatie, renouvelant dans une autre
-famille de plantes le phénomène qui se produit chez le Chou
-Cabus ; les Laitues <i>romaines</i> ont les feuilles concaves, droites,
-peu ondulées ; celles-ci forment une pomme haute, ovoïde-allongée
-que l’on pourrait rapprocher de la pomme similaire du
-Chou <i>Cœur de Bœuf</i>. Quelques-uns font encore une classe distincte
-des Laitues <i>frisées</i> dont les feuilles sont fortement ondulées-crispées.</p>
-
-<p>Ces catégories de Laitues comprennent plusieurs centaines
-de variétés qui ont, pour la plupart, leurs qualités spéciales ;
-elles diffèrent par la saveur, la forme, le coloris et l’ampleur
-des feuilles. Les unes sont propres à la culture d’été ou d’automne ;
-d’autres réussissent mieux au printemps ; plusieurs
-sont assez rustiques pour passer l’hiver sous nos climats sans
-autre protection qu’un abri léger.</p>
-
-<p>Les principales variétés de Laitues cultivées sont bien fixées,
-s’hybrident peu par conséquent, ce qui indique une culture
-ancienne. L’antiquité a dû connaître tous nos principaux types
-de Laitues. L’époque moderne ne paraît pas avoir produit
-des variétés possédant des caractères nouveaux. Un certain
-nombre, parmi les meilleures que nous cultivons, étaient
-déjà en usage sous leur nom actuel au XVII<sup>e</sup> ou au moins au
-XVIII<sup>e</sup> siècle. Cependant la rigoureuse sélection pratiquée à
-l’époque moderne par les maraîchers parisiens n’a pas été sans
-apporter quelques améliorations à ces salades. L’amertume naturelle
-aux anciennes variétés de Laitues cultivées, sans doute
-issues d’une herbe sauvage vireuse, le <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i>, a dû
-notablement diminuer. Nous pouvons croire en outre que les
-pommes sont aujourd’hui plus serrées, les feuilles plus tendres
-et plus succulentes.</p>
-
-<p>Cette plante potagère est probablement une variété obtenue
-par la culture du <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i>, Laitue sauvage annuelle ou
-bisannuelle, à fleurs jaunes, commune en France dans les lieux
-incultes et pierreux, les terres remuées, le bord des chemins.</p>
-
-<p>Son habitat s’étend sur toute l’Europe tempérée et méridionale,
-aux îles Canaries et Madère, en Algérie, en Abyssinie et
-dans l’Asie occidentale tempérée.</p>
-
-<p>Le botaniste Boissier en a cité des échantillons de l’Arabie
-Pétrée jusqu’à la Mésopotamie et le Caucase. Il mentionne
-une variété à feuilles crispées, par conséquent analogue à certaines
-Laitues de nos jardins, apportée d’une montagne du
-Kurdistan. D’après de Candolle, l’espèce croît encore en Sibérie,
-dans l’Inde septentrionale du Cachemir au Népaul<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.
-Dans nos régions, le <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i> pourrait bien être fort
-souvent le <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca sativa</i> retourné à l’état sauvage, cette plante
-se présentant avec une apparence subspontanée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 76.</p>
-</div>
-<p>La Laitue vireuse (<i lang="la" xml:lang="la">Lactuca virosa</i> L.), variété de la même
-espèce, croît en Europe le long des haies, sur les vieux murs
-et au bord des champs ; elle a toujours été considérée comme
-vénéneuse. On a supposé que cette forme sauvage se serait
-adaptée à nos besoins à la suite d’une culture prolongée et,
-comme l’Ache des marais devenu Céleri, aurait perdu ses propriétés
-vénéneuses.</p>
-
-<p>Une autre Laitue indigène, le <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca perennis</i>, ou Laitue vivace,
-habite les coteaux pierreux, les terrains calcaires en
-friche, les moissons. Dans le midi et le centre de la France, les
-paysans la mangent comme le Pissenlit. Vilmorin père l’a recommandée
-comme plante potagère à introduire dans les jardins.
-Etant vivace, cette Laitue sauvage à fleurs bleues ou violacées
-s’éloigne trop sensiblement de notre Laitue annuelle à
-fleurs jaunes pour être son type primitif.</p>
-
-<p>Comme on le voit, l’origine des Laitues cultivées est incertaine.
-Les différences qui existent entre les Laitues <i>pommées</i> et
-les Laitues <i>romaines</i> sont plutôt d’ordre horticole ; les caractères
-identiques de la fleur et du fruit ne permettent pas de croire
-qu’elles appartiennent à deux types botaniques distincts d’autant
-plus que ces deux principales classes de Laitues sont reliées
-entre elles par une série de variétés qui forment la transition.
-Cependant, en raison de la diversité de la couleur des semences,
-blanches, noires ou jaunes des Laitues actuelles, une
-origine hybride peut toujours être soupçonnée. N’est-ce pas le
-cas pour le plus grand nombre de nos plantes domestiques ?</p>
-
-<p>Vilmorin fait cette remarque que, d’après certaines formes
-chinoises non pommées, on peut supposer que la Laitue, à son
-état naturel, doit se composer d’une rosette de grandes feuilles
-allongées, un peu spatulées, plus ou moins ondulées et dentées
-sur les bords<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>. Dans nos cultures, les Laitues dites <i>à couper</i>
-se rapprochent certainement de la forme primitive.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Plantes potagères</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 349.</p>
-</div>
-<p>La culture a dû prendre naissance en Orient de formes asiatiques
-du <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i>. Le botaniste Boissier, cité plus haut,
-signalant une Laitue sauvage à feuilles crispées originaire des
-montagnes du Kurdistan, montre que l’on trouve dans la
-nature des prototypes d’où proviennent vraisemblablement
-nos Laitues cultivées.</p>
-
-<p>Quant à l’antiquité de la culture de cette plante potagère,
-nous ne pouvons que reproduire les déductions que de Candolle
-a tirées de la linguistique. « Les anciens Grecs et les Romains,
-dit-il, cultivaient la Laitue, surtout comme salade. En Orient
-la culture remonte peut-être à une époque plus ancienne. Cependant,
-d’après les noms vulgaires originaux, soit en Asie,
-soit en Europe, il ne semble pas que cette plante ait été généralement
-et très anciennement cultivée. On ne cite pas de nom
-sanscrit ni hébreu, ni de la langue reconstruite des Aryens. Il
-existe un nom grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Tridax</i> ; latin, <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca</i> ; persan et hindoustani,
-<i>Kahu</i> et l’analogue arabe <i>Chuss</i> ou <i>Chass</i>. Le nom latin
-existe aussi légèrement modifié, dans plusieurs langues slaves
-et germaniques, ce qui peut signifier, ou que les Aryens occidentaux
-l’ont répandu, ou que la culture s’est propagée plus
-tard, avec le nom, du midi au nord de l’Europe. Le D<sup>r</sup> Bretschneider
-dit que la Laitue n’est pas très ancienne en Chine et
-qu’elle y a été introduite de l’ouest. Le premier ouvrage où elle
-est mentionnée date de 600 à 900 de notre ère »<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 76.</p>
-</div>
-<p>Loret admet la Laitue parmi les plantes des temps pharaoniques
-d’après plusieurs dessins qu’il a relevés sur place. La
-plante a la forme d’une Laitue allongée, aux feuilles sinuées et
-longuement lancéolées. Braun a trouvé des graines antiques
-en étudiant les restes de végétaux égyptiens du Musée de
-Berlin<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. D’ailleurs le <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i> est indigène en Egypte.
-Il a été découvert en 1875 dans la Haute-Egypte par le D<sup>r</sup> E.
-Sickenberger. Dans le Delta on trouve aussi en abondance
-des Laitues sauvages. La Laitue faisait partie des <i>Herbes amères</i>
-que les Hébreux étaient tenus de manger dans le festin religieux
-de la Pâque. Les rabbins commentateurs de la Bible désignent
-cinq espèces de plantes que l’on pouvait manger avec l’agneau
-pascal : Laitue, Endive et Chicorée sauvage, puis des herbes condimentaires
-qui ont dû varier selon les temps et les lieux :
-Roquette, Cresson, Persil, Marrube, etc. La traduction grecque
-des Septante appelle ces plantes <i>picrides</i>, c’est-à-dire Laitues
-sauvages. La Vulgate, traduction latine de la Bible par
-saint Jérôme, rend par <i lang="la" xml:lang="la">Lactucæ agrestes</i> le mot hébreu <i>merôrîm</i>
-qui désigne les <i>Herbes amères</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Lactucæ agrestes</i> est un terme
-général qui comprend la Laitue cultivée, la Laitue vivace,
-<i lang="la" xml:lang="la">Lactuca Scariola</i>, les Endives et la Chicorée sauvage<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 68.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Vigouroux, <i>Dict. de la Bible</i>, article Herbes amères.</p>
-</div>
-<p>D’après une anecdote racontée par Hérodote, la Laitue
-paraissait sur la table des rois de Perse environ 550 ans avant
-notre ère. Vers l’an 300, Théophraste, chez les Grecs, connaissait
-trois variétés. Aux environs de l’ère chrétienne, Pline
-et Columelle en énumèrent un plus grand nombre qu’ils distinguent,
-comme le font les modernes, par la couleur et la
-forme des feuilles. Beaucoup sont aussi désignées par le nom
-de leur pays d’origine. En lisant ces auteurs, nous voyons défiler
-des Laitues précoces, frisées, sessiles, c’est-à-dire pommées ;
-puis la Cyprienne, veinée de rouge, très estimée ; la Cécilienne,
-purpurine, ainsi nommée de Cecilius Metellus qui fut consul
-durant la première guerre punique ; la Bétique, d’origine
-espagnole, la Laconienne, la Cappadocienne, de forme allongée,
-qui paraît rentrer dans la catégorie des Romaines<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>. Martial
-décerne à cette dernière variété l’épithète de <i>vile</i> qu’il faut
-traduire par commune ou bon marché. La Laitue était très
-goûtée à Rome. Une branche de la famille patricienne des
-Valerius se fit honneur de porter le surnom de <i lang="la" xml:lang="la">Lactucini</i>, de
-même que les Fabius tiraient leur nom des Fèves ; les Lentuli,
-des Lentilles ; les Pisoni, des Pois ; les Ciceroni, des Pois chiches.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Columelle</i>, l. X. — <i>Pline</i>, l. XIX, c. 38.</p>
-</div>
-<p>Les médecins reconnaissaient à la Laitue des vertus calmantes
-et émollientes. C’était la principale des salades. On
-relevait sa fadeur avec un assaisonnement de Roquette, herbe
-Crucifère âcre et stimulante. Les Romains terminaient le souper
-par une salade de Laitue, sans doute pour disposer au sommeil.
-Il est possible que le suc blanc et amer de la Laitue soit légèrement
-soporifique ; cependant il n’est pas analogue à l’opium
-bien qu’on l’ait introduit dans la matière médicale sous les
-noms de <i lang="la" xml:lang="la">Lactucarium</i> et de <i>Thridace</i>. A partir de Domitien,
-il se fit un changement dans les mœurs épulaires. L’ordre fut
-interverti et l’on mangea désormais la salade au commencement
-du repas, avec les Radis et crudités, pour exciter
-l’appétit<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Martial, <i>Epigr.</i> l. XIII, 2.</p>
-</div>
-<p>La Laitue est en relation avec le mythe d’Adonis, dieu phénicien
-et syrien que la Bible appelle Thammuz (<i>Ezéchiel</i> VIII,
-14) mais que les Grecs n’ont connu que par la formule orientale
-d’invocation <i>Adonaï</i> qui signifie « mon seigneur ». Les
-fêtes de ce dieu ont occupé une place considérable dans le
-monde antique grec et romain. La Laitue avait un rôle dans
-son culte parce que Vénus, d’après la fable, aurait couché sur
-un lit de Laitue le corps d’Adonis, son favori, tué à la chasse
-par un sanglier. Au solstice d’été les femmes semaient dans des
-vases d’argent, des pots de terre ou des paniers toutes sortes
-de plantes qui germent et croissent rapidement, surtout des
-Laitues. Ces plantes levaient en quelques jours, puis se flétrissaient
-aussitôt ; image de l’existence éphémère d’Adonis, personnification
-des forces de la nature et des vicissitudes des
-saisons. Les <i>Jardins d’Adonis</i>, c’est ainsi qu’on appelait les
-vases remplis de Laitues, étaient solennellement portés avec les
-images du dieu dans la pompe des Adonies<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. La légende
-d’Adonis a été beaucoup développée par les poètes. Ils ont fait
-naître l’Anémone du sang d’Adonis et la Rose des pleurs de
-Vénus sur la mort de son favori.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Daremberg, <i>Dict. des Antiquités</i>, article <i>Adonis</i>.</p>
-</div>
-<p>Les auteurs du moyen âge et de la Renaissance n’ont connu
-qu’un nombre très restreint de variétés. Le <i>Ménagier de Paris</i>
-indique au XIV<sup>e</sup> siècle les Laitues de France et d’Avignon.
-Ch. Estienne, l’auteur de la <i>Maison rustique</i>, dans la seconde
-moitié du XVI<sup>e</sup> siècle, dit que l’on cultive en France quatre sortes
-de Laitues, savoir : la crépue, la têtue, la pommée, la blanche.
-Gérarde (1597), en Angleterre, énumère huit variétés. Olivier
-de Serres (1600) ne parle que de trois ou quatre sortes seulement.
-Il en existait un plus grand nombre, mais nos prédécesseurs
-ne savaient pas distinguer les différences, trop minimes
-pour eux, sur lesquelles nous établissons les variétés de plantes
-cultivées.</p>
-
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, on recevait de l’Italie les bonnes variétés de
-salade. Nous savons par les lettres de Maître Rabelais que pendant
-ses voyages à Rome en 1534 et en 1537, il envoya des
-graines de Laitues à son ami Geoffroy d’Estissac, évêque de
-Maillezais, entre autres des graines de Naples « desquelles le
-Saint-Père fait semer en son jardin secret du Belvédère ». On a
-supposé que cette salade était la <i>Romaine</i> et on fait généralement
-honneur à Rabelais de son introduction en France. C’est
-une erreur. Déjà les Romains possédaient dans la <i>Cappadocienne</i>
-un type de Laitue à pomme très allongée semblable à
-la <i>Romaine</i>. Au moyen âge, les Arabes d’Espagne cultivaient
-une Laitue pommée, la Laitue de Cordoue ; une autre, nommée
-Laitue de Séville, rappelle notre <i>Romaine</i>, d’après la description
-d’Ibn-el-Beïthar (XIII<sup>e</sup> siècle).</p>
-
-<p>La première mention positive de cette sorte se trouve dans
-l’ouvrage de Crescenzi, agronome italien au XIII<sup>e</sup> siècle. On
-lit, au livre VI de son <i>Traité d’Agriculture</i> : « mais les grandes
-laitues qu’on appelle romaines, <i>qui ont les semences blanches</i>,
-doivent être transplantées afin qu’elles deviennent douces ».</p>
-
-<p>Cette Laitue fut apportée par les Papes à Avignon. De là son
-nom de <i>Romaine</i>. L’introduction à Paris serait due à Bureau de la
-Rivière, ministre de Charles V, lequel aurait rapporté cette
-salade d’un voyage diplomatique qu’il fit à Avignon en 1389,
-selon le témoignage formel d’un ouvrage du temps : « Et <i>nota</i>
-que la semence des laictues de France est noire, et la semence
-des laitues d’Avignon est plus blanche, et en fit apporter
-M<sup>gr</sup> de la Rivière et sont les laictues trop moilleures et plus
-tendres assez que celles de France »<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>. La Laitue d’Avignon
-ne peut être que la <i>Romaine</i> puisque Ch. Estienne (<i>Maison rustique</i>)
-constate que la <i>Romaine</i> est la seule espèce de Laitue <i>à
-graines blanches</i> qu’on connût encore au XVI<sup>e</sup> siècle. Le nom
-donné en Angleterre à la Romaine <i lang="en" xml:lang="en">Cos Lettuce</i>, de l’île de Cos
-dans l’Archipel grec, patrie d’Hippocrate, paraît indiquer une
-croyance à une origine orientale de cette variété. Selon Parkinson,
-John Tradescant, jardinier de Charles I<sup>er</sup>, l’apporta en Angleterre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Ménagier de Paris</i>, t. <small>II</small>, p. 46.</p>
-</div>
-<p>Dans les temps modernes, les Laitues ont été améliorées surtout
-en France, en Hollande et en Allemagne.</p>
-
-<p>Beaucoup de variétés parmi celles qui étaient déjà dénommées
-au XVII<sup>e</sup> siècle sont encore en usage et particulièrement les
-Laitues destinées aux cultures de primeurs : <i>Crêpe</i>, <i>à coquille</i>,
-<i>Passion</i>, <i>Gotte</i> ou <i>Gau</i>. Claude Mollet nomme vers 1610-1615 :
-la Laitue <i>Crêpe</i>, la Laitue <i>pommée</i> ; la <i>Romaine</i> qu’il appelle
-Laitue <i>de Lombardie</i>. Surviennent, dans le <i>Jardinier françois</i>
-(1651) : Laitue <i>de Gênes</i>, <i>à coquille</i>, <i>capucine</i> ou <i>rouge</i> ; la
-<i>Royale</i>, les <i>Chicons</i>. <i>Chicon</i>, comme synonyme de Romaine,
-est à peu près tombé en désuétude ; le mot signifie plutôt la
-pomme d’une salade : un chicon de Witloof. La Quintinie cultivait
-en 1690 : Laitue <i>Romaine</i>, <i>à coquille</i>, <i>Passion</i>, <i>Crêpe blonde</i>
-et <i>verte</i>, <i>Royale</i>, <i>Bellegarde</i>, <i>Capucine</i>, <i>de Gênes</i>, <i>Perpignane</i>,
-<i>Impériale</i>, <i>d’Aubervilliers</i>, <i>George</i>. De Combles (<i>Ecole du Potager</i>,
-1749) énumère 25 variétés de Laitues pommées. Outre les
-précédentes, il nomme la <i>Batavia</i>, la <i>Versailles</i>, la <i>Sanguine</i>,
-la <i>Dauphine</i>, la <i>Grosse blonde</i>. La Laitue préférée à cette époque
-était l’<i>Impériale</i> ou Laitue <i>d’Autriche</i>. De Combles connaissait
-sept variétés de Romaines. A la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et pendant
-une partie du XIX<sup>e</sup>, la Laitue <i>Cocasse</i> a été la favorite des marchés
-parisiens. La vogue de la <i>Palatine</i>, qui est aussi ancienne,
-dure toujours. C’est une des plus cultivées par les maraîchers
-pour la consommation d’été et d’automne. Sont des gains plus
-récents : Laitue <i>Semoroz</i> obtenue par un jardinier genevois
-vers 1850 ; Laitue <i>Bossin</i>, amélioration de la L. <i>Chou de Naples</i>
-(vers 1865) ; <i>Merveille des 4 Saisons</i>, la reine des Laitues (Catalogue
-Vilmorin 1880-1881) ; Romaine <i>Ballon</i> (1881-83) ; Laitue
-<i>Trocadéro</i> (1883-84) ; Laitue <i>blonde du Cazard</i> (1898-1900).</p>
-
-<p>Ces dernières années, M. Paillieux a appelé l’attention sur
-deux Laitues curieuses : la Laitue <i>Gigogne</i>, forme non pommée,
-originaire du Pamir et la Laitue <i>Asperge</i>, variation de la
-Laitue commune dont on mange les tiges lorsqu’elle est jeune<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 536.</p>
-</div>
-<p>L’origine du forçage des Laitues paraît remonter au jardinier
-de Louis XIV, La Quintinie, qui fournissait des salades en janvier
-à la table royale.</p>
-
-<p>Dulac et Chemin ont commencé à forcer la Romaine en 1812.
-Les maraîchers parisiens sont d’excellents spécialistes dans
-la culture hâtée des salades. Leurs produits ne sont jamais
-égalés dans les concours internationaux ; cette culture des Laitues
-sous cloches et sous châssis est pour eux une des plus
-lucratives.</p>
-
-<p>Le mot Laitue vient du latin <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca</i> (radical <i>lac</i>, lait) car
-toutes les Laitues sont des plantes lactescentes. Dans toutes les
-langues de l’Europe, le nom de cette plante potagère dérive du
-latin <i lang="la" xml:lang="la">Lactuca</i> : anglais, <i lang="en" xml:lang="en">lettuce</i> ; allemand, <i lang="de" xml:lang="de">lattich</i> ; italien, <i lang="it" xml:lang="it">lattuga</i> ;
-espagnol, <i lang="es" xml:lang="es">lachucha</i> ; hollandais, <i lang="nl" xml:lang="nl">latuw</i> ; russe, <i>laktuk</i>, etc.</p>
-
-<p>D’après cet indice linguistique, l’introduction de la Laitue
-en Europe ne date que de la domination romaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg29">MACHE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Valerianella olitoria</i> Mœnch)</p>
-
-
-<p>Bien qu’on cite la Mâche çà et là dans les jardins à l’époque
-de la Renaissance, la culture potagère de cette plante ne paraît
-pas remonter en France au-delà de la seconde moitié du
-XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Autrefois simple salade de paysan, on se contentait de la récolter
-dans la campagne avec le Pissenlit et autres herbes rustiques.</p>
-
-<p>C’est ainsi que le poète Ronsard s’en allait par les champs,
-en compagnie de son valet, pour cueillir la Mâche sous le nom
-de Boursette qu’elle porte encore aujourd’hui en certains lieux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Tu t’en iras, Jamyn, d’une autre part</div>
-<div class="verse">Chercher soigneux la boursette toffue,</div>
-<div class="verse">La pasquerette à la feuille menue,</div>
-<div class="verse">La pimprenelle heureuse pour le sang</div>
-<div class="verse">Et pour la ratte, et pour le mal de flanc ;</div>
-<div class="verse">Je cueilleray, compagne de la mousse,</div>
-<div class="verse">La responsette à la racine douce</div>
-<div class="verse">Et le bouton des nouveaux groiseliers</div>
-<div class="verse">Qui le printemps annoncent les premiers<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i>Œuvres</i>, éd. Blanchemain, t. <small>VI</small>, p. 87.</p>
-</div>
-<p>Si le poète, avec ses goûts champêtres, s’accommodait de cette
-salade vulgaire, au siècle de Louis XIV il eût été presque impoli
-d’en servir sur une table bourgeoise. Là-dessus nous devons
-croire La Quintinie qui s’exprime ainsi : « Mâche, salade sauvage
-et rustique, aussi la fait-on rarement paroître en bonne
-compagnie »<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i>Traité des Jardins</i>, éd. 1690, t. <small>II</small>, p. 393.</p>
-</div>
-<p>Pourtant on commençait à l’estimer puisqu’un de ses contemporains,
-Aristote, jardinier de Puteaux, la semait dans les
-jardins<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Instruction ou Art de cultiver les fleurs</i>, 1674.</p>
-</div>
-<p>Le <i>Jardinier solitaire</i> (1704) ne paraît pas la dédaigner :
-« Mâche, c’est une légume (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>)<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> pour la salade ». Enfin, au
-XVIII<sup>e</sup> siècle, elle est universellement acceptée comme plante
-potagère.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Légume était au XVII<sup>e</sup> et même au XVIII<sup>e</sup> siècle du genre féminin.</p>
-</div>
-<p>C’est une petite Valérianée annuelle indigène, peut-être naturalisée,
-commune dans les champs cultivés, dans les vignes,
-aux abords des villages ; elle germe à l’automne pour fleurir
-et fructifier l’année suivante ; ses rosettes de feuilles radicales
-comestibles fournissent une bonne salade d’hiver avec son accompagnement
-habituel de Betterave à chair rouge.</p>
-
-<p>La Mâche est répandue dans toute l’Europe tempérée et méridionale,
-dans le Nord de l’Afrique, l’Asie-Mineure, et les environs
-du Caucase. Commune en France, elle affectionne exclusivement
-les terres remuées, le voisinage des habitations, ce
-qui fait douter de son indigénat. Serait-elle une de ces plantes
-adventices comme le Bluet, le Coquelicot, la Nielle des Blés,
-le Miroir de Vénus, qui ont été introduites chez nous avec les
-Céréales à l’époque préhistorique ?</p>
-
-<p>Les flores italiennes citent la Mâche en Sardaigne et en Sicile
-dans les prés et pâturages de montagnes, c’est-à-dire à
-l’état bien spontané. De Candolle soupçonne qu’elle est originaire
-de ces îles seulement et que partout ailleurs elle est adventive
-ou naturalisée. Ce qui lui fait penser, dit-il, c’est qu’on
-n’a découvert chez les auteurs grecs ou latins aucun nom qui
-paraisse pouvoir lui être attribué ; il ajoute qu’on ne peut
-citer d’une manière certaine aucun botaniste qui en ait parlé et
-qu’il n’en est pas question non plus parmi les légumes usités
-en France au XVII<sup>e</sup> siècle, d’après le <i>Jardinier françois</i> de 1651
-et l’ouvrage de Lauremberg <i>Horticultura</i> (Francfort, 1632)<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 73.</p>
-</div>
-<p>La vérité est que la culture de la Mâche commençait seulement
-à cette époque. Quant aux anciens botanistes, <i>tous</i> décrivent
-la Mâche à l’état sauvage ; quelques-uns l’indiquent
-dans les jardins sous des noms divers qui ont pu tromper A. de
-Candolle. Cependant Lobel (<i lang="la" xml:lang="la">Observationes</i>, 1576, p. 412), Camerarius
-(<i>Hort. med.</i>, 1588, p. 175), ont donné des figures sur
-bois représentant la plante qui est parfaitement reconnaissable.</p>
-
-<p>On trouve dans le <i>Pinax</i>, de Bauhin, la synonymie suivante
-pour la Mâche :</p>
-
-<ul>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Locusta quibusdam</i>, Gesner.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Album Olus</i>, Dodoens.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Phu minimum alterum</i>, Lobel.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Valeriana campestris</i>, Camerarius.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Lactuca agnina</i>, Tabernæmontanus.</li>
-<li><i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Bupleuron</i>, Cæsalpinus.</li>
-</ul>
-<p>L’auteur anglais Gerarde (1597) dit que cette salade est usitée
-par les Français et les Hollandais qui habitent l’Angleterre et
-qu’on la sème dans les jardins<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. Il figure deux variétés. L’édition
-de Dodoens (1616) figure aussi une variété améliorée des
-jardins, à feuilles rondes, sous le nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Album Olus</i><a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>. J. Bauhin
-décrit deux sortes de Mâches et dit, d’après Tabernæmontanus,
-qu’on la trouve dans les jardins aussi bien que dans les
-champs et les vignes<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Herball</i>, XXXV, 242.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Pemptades</i> (1616), p. 647.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Hist. pl.</i> (1651), t. III, p. 324.</p>
-</div>
-<p>D’autre part, la multiplicité des noms vulgaires de cette
-plante témoigne aussi en faveur, sinon de la spontanéité de
-l’espèce, au moins de son usage alimentaire ancien, car, en général,
-les légumes indigènes sont seuls pourvus d’une riche
-synonymie.</p>
-
-<p>La Mâche s’appelle encore doucette, boursette, blanchette,
-éclairette, pommette, chuquette, orillette, gallinette, poule
-grasse, coquille, rampon, accroupie, laitue d’agneau, salade de
-blé, salade royale, salade de chanoine, barbe de chanoine, et
-autres.</p>
-
-<p>Le mot Mâche est d’origine inconnue. Il ne semble pas entré
-dans la langue française avant le XVII<sup>e</sup> siècle. Le vieux <i>Dictionnaire</i>
-de Jean Nicot (1606) ne le connaît pas. Le <i>Dictionnaire</i>
-de Cotgrave (1611) le montre probablement pour la première
-fois « Mache… une herbe ». La forme primitive étant
-<i>Mache</i>, le mot ne semble pas dériver du verbe mâcher qui
-s’écrivait autrefois <i>mascher</i>.</p>
-
-<p>Doucette s’explique par la saveur douceâtre de la plante. On
-mange la Mâche en salade pendant le carême, d’où salade de
-chanoine. Laitue d’agneau, parce que la plante est recherchée
-par les brebis, etc. La plupart des noms étrangers sont des
-traductions de ces noms vulgaires qui ont aussi formé les dénominations
-scientifiques de Tabernæmontanus et de Dodoens :
-<i lang="la" xml:lang="la">Lactuca agnina</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Album Olus</i>.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Locusta</i>, nom donné par Gesner, a été conservé par Linné
-comme nom spécifique dans <i lang="la" xml:lang="la">Valerianella Locusta</i>. Ce nom aurait
-été donné à la Mâche par les commentateurs de Pline au
-XV<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>D’après les Ecritures, saint Jean-Baptiste, réfugié au désert,
-se nourrissait principalement de sauterelles. Les anciens naturalistes
-interprétant le mot latin <i lang="la" xml:lang="la">locusta</i>, sauterelle, par
-herbe sauvage, la Mâche leur semblait être la plante alimentaire
-dont saint Jean-Baptiste avait dû vivre pendant cette période
-de son existence. <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Bupleuron</i> de Césalpin, qu’on a appliqué
-depuis au genre <i lang="la" xml:lang="la">Bupleurum</i> de la famille des Ombellifères,
-est une plante alimentaire de Pline, absolument indéterminable.</p>
-
-<p>Les botanistes admettent plusieurs espèces de Mâches indigènes,
-différenciées par certains caractères tirés du fruit, mais
-rien ne les distingue au point de vue de l’aspect général. Toutes
-ces espèces ont des feuilles ovales-oblongues disposées en rosette.</p>
-
-<p>La Mâche a été beaucoup améliorée par la culture. Les petites
-touffes à feuilles étroites, pointues et peu nombreuses du
-type sauvage sont devenues beaucoup plus volumineuses par
-suite du développement précoce des bourgeons axillaires, de sorte
-que, dans les variétés horticoles, la rosette de feuilles radicales
-se complique des ramifications de la plante à l’état foliacé.
-La feuille a pris également, avec plus d’ampleur, une forme
-arrondie, plus spatulée que celle du type.</p>
-
-<p>Vilmorin admet six variétés distinctes. Les maraîchers cultivent
-surtout les Mâches <i>ronde</i>, <i>verte d’Etampes</i>, <i>verte à cœur
-plein</i>, dont les feuilles très charnues supportent mieux le
-transport que les autres sortes à feuilles moins résistantes.</p>
-
-<p>La Mâche <i>d’Italie</i>, dite aussi <i>Régence</i>, grosse Mâche, est une
-espèce distincte (<i lang="la" xml:lang="la">Valerianella eriocarpa</i> Desv.), originaire de
-la région méditerranéenne, à touffe volumineuse, à feuilles
-légèrement velues. Pendant le XIX<sup>e</sup> siècle, les maraîchers ont
-beaucoup cultivé la Mâche <i>d’Italie</i> pour les marchés, à cause
-de son volume et parce qu’elle est lente à monter. Ils préfèrent
-aujourd’hui la Mâche <i>verte d’Etampes</i>, variété améliorée
-mise au commerce en 1873.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg30">PISSENLIT</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Leontodon Taraxacum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Dans les campagnes on a dû de tout temps manger les
-feuilles du Pissenlit, quoiqu’il ne soit pas cité par Pline et les
-agronomes latins, ni au moyen âge.</p>
-
-<p>Ruellius et Dalechamps, à l’époque de la Renaissance,
-notent cette plante comme herbe médicinale dépurative pouvant
-aussi se consommer en salade ou cuite en manière de légume,
-mais sans mention de culture. Pour Olivier de Serres, le « Pisse-en-lict »
-ou Œil de Bœuf, bon en décoction contre la jaunisse
-et diverses obstructions, entre seulement au jardin des Simples.</p>
-
-<p>Depuis deux siècles au moins, le Pissenlit sauvage récolté
-par les enfants et les bonnes femmes de la campagne, arrivait
-en abondance aux Halles de Paris, comme salade de premier
-printemps<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Lamarre, <i>Traité de la Police</i>, 1719, t. <small>III</small>.</p>
-</div>
-<p>La culture est toute moderne. Ceux d’entre nous qui ont
-atteint le demi-siècle ont vu cette herbe indigène, assez méprisée
-autrefois, passer au rang de plante potagère.</p>
-
-<p>Selon Fraas, l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Aphake</i>, dont parle Théophraste, serait le
-Pissenlit, appelé par les Grecs modernes <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Picraphake</i>. Les Latins
-ne semblent pas avoir bien distingué le Pissenlit de la
-Chicorée sauvage. Déjà semblables par le suc lactescent et
-amer, certaines formes de Pissenlit à feuilles presque entières
-ont pu être confondues avec la Chicorée sauvage.</p>
-
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, le Pissenlit a été décrit et figuré par plusieurs
-botanistes. Selon la coutume des érudits du temps, ils
-ont recherché si la plante avait été connue des Anciens. Dalechamps
-et Fuchs, qui ont pris l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Hedypnois</i> de Pline pour le
-Pissenlit, se sont probablement trompés. Fée, dans son commentaire
-de Pline, suppose que l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Hedypnois</i> est le Pissenlit des
-marais (<i>Leontodon palustre</i>). Ce peut être aussi la Picridie,
-autre Chicoracée que l’on mange en salade et très appréciée en
-Italie. Camerarius identifie le Pissenlit à l’<i lang="la" xml:lang="la">Ambubeia</i>, plante
-des anciens qui est la Chicorée sauvage, d’après la plupart des
-commentateurs.</p>
-
-<p>Le Pissenlit est une Composée-Chicoracée vivace, à racine
-pivotante, à feuilles toutes radicales, disposées en rosette. La
-plante est très commune en Europe et répandue partout : dans
-les prairies, les jardins, les lieux cultivés et incultes, surtout
-au voisinage des habitations, enfin dans les stations les plus
-diverses, attendu que la dissémination des semences est remarquablement
-favorisée par l’aigrette plumeuse qui surmonte le
-fruit et que le vent transporte au loin.</p>
-
-<p>Dans la nature la forme des feuilles du Pissenlit est extrêmement
-variable. Selon l’habitat, deux modifications principales
-se présentent :</p>
-
-<p>En terrain très sec et aride, la plante émet des rosettes de
-feuilles apprimées contre le sol, à lobes étroits, profondément
-roncinés, c’est-à-dire arqués en crochet. Les feuilles de certaines
-formes appauvries peuvent être encore finement découpées
-ou réduites à la nervure médiane.</p>
-
-<p>En terre substantielle et surtout en station humide ou ombragée,
-le Pissenlit aura des feuilles érigées, longues et larges,
-presque entières, semblables à celles de la Chicorée sauvage
-cultivée.</p>
-
-<p>Entre ces deux types de Pissenlits sauvages, existe une multitude
-de formes intermédiaires : des plantes à feuilles
-longues, minces, entières ; d’autres à feuilles courtes, épaisses,
-très divisées ; des Pissenlits à rosette maigre ; d’autres forment
-des touffes bien fournies et même une sorte de cœur. Il y a
-longtemps que les botanistes ont reconnu ces distinctions.
-Bauhin, dans son <i>Pinax</i> (1623), cite les deux variations principales :
-celle à feuilles larges et entières et celle à feuilles
-étroites et roncinées.</p>
-
-<p>Si la culture en grand du Pissenlit pour l’approvisionnement
-des marchés remonte à 50 ans seulement, auparavant il y a eu
-des essais de culture isolés. Au XVIII<sup>e</sup> siècle, le <i>Dictionnaire</i>
-de Miller dit que quelques personnes font blanchir le Pissenlit,
-ce qui implique une culture. D’après Bomare, cette salade se
-cultive dans les jardins et paraît sur les meilleures tables<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.
-Bosc écrivait ceci en 1809 : « quelques amateurs sèment le
-Pissenlit dans leurs jardins et le font blanchir en le couvrant
-de paille »<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Dictionnaire d’Hist. nat.</i>, 1768, t. <small>II</small>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Joignaux, <i>Le Livre de la Ferme</i>, t. <small>II</small>, p. 636.</p>
-</div>
-<p>En Amérique, on voit qu’un M. Corey, de Brookline, Massachusetts,
-apporta en 1836 au marché de Boston des Pissenlits
-cultivés dont les semences avaient été récoltées sur des pieds à
-larges feuilles à l’état sauvage<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Mass. Hort. Soc. Trans.</i> 1884, p. 128.</p>
-</div>
-<p>En France, Noisette donne quelques indications sur la culture
-du Pissenlit en 1829<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. Enfin, en novembre 1839, M. Ponsard,
-de Châlons-sur-Marne, adressait à M. Vilmorin une lettre
-dans laquelle il décrivait sa culture nouvelle alors du Pissenlit :
-« Voulant remplacer, dit-il, la Chicorée sauvage ou Barbe
-de Capucin par quelque chose de moins amer et de plus
-savoureux, j’ai choisi le Pissenlit Dent de Lion. Je l’ai semé
-sur une terre bien amendée ; au mois d’octobre, je l’ai recouvert
-de 6 pouces de sable gras et, à 15 jours de là, j’ai commencé
-à obtenir des Pissenlits perçant à travers la couche de sable… »
-Deux autres amateurs, M. Audot, éditeur de l’<i>Almanach du
-Bon Jardinier</i> et M. Duplessis, propriétaire à Chartrettes, près
-Melun, cultivaient aussi le Pissenlit vers 1840<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. Le 11 avril
-1855, M. Nadault de Buffon déposait sur le bureau de la Société
-impériale d’Horticulture plusieurs pieds de Pissenlits très
-remarquables par le développement de leur partie charnue et
-par la blancheur de leurs pétioles, provenant des cultures de
-M<sup>me</sup> Poirel habitant la commune de Trilport (S.-et-M.).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Manuel du Jardinier</i>, t. <small>II</small>, p. 367.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Le Bon Jardinier</i>, 1840, p. 27.</p>
-</div>
-<p>C’est à Montmagny (Seine-et-Oise) que la culture maraîchère
-du Pissenlit pour les marchés a commencé. « En 1857, raconte
-Carrière, un nommé Joseph Châtelain, de Montmagny, a eu
-l’idée de tenter cette culture pour la première fois. Cette pensée
-lui est venue en voyant certaines gens aller chercher des Pissenlits
-dans les champs, principalement dans ceux de Luzerne,
-où, par suite des labours, les plantes avaient été enterrées et
-sortaient du sol où elles avaient poussé et acquis une couleur
-blanche due à l’étiolement qu’elles avaient subi à l’abri de la
-lumière. Ce cultivateur fit recueillir des graines dans les champs
-et les sema dans son jardin. Bientôt l’attention fut appelée
-sur cette plante dont la réputation s’établissait. Cependant,
-ce n’est que quelques années plus tard, vers 1865, que deux
-autres cultivateurs, M. Guinier (Louis-Ange) et M. Jean-Louis
-Ledru, se livrèrent à cette culture qui déjà se pratiquait en divers
-endroits, notamment au Potager de Versailles, où le Pissenlit
-est cultivé depuis 1862. A partir de cette époque, l’élan était
-donné ; les cultivateurs allèrent progressivement en augmentant,
-et il en fut de même des surfaces cultivées qui s’étendirent
-constamment. Aujourd’hui, c’est par centaines d’arpents que,
-dans la commune de Montmagny sont cultivés les Pissenlits.
-Une progression analogue se produisit dans les communes voisines
-qui ont suivi cet exemple<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Rev. Hortic.</i> 1886, p. 142.</p>
-</div>
-<p>Nancy paraît avoir été la première ville de France approvisionnée
-de Pissenlits par les maraîchers. Le <i>Bon Cultivateur</i>,
-recueil agronomique publié par la Société centrale d’Agriculture
-de Nancy, constate en 1845 que dans cette ville existe
-une superbe culture maraîchère inconnue à Paris : celle du Pissenlit
-Dent de Lion, « excellente salade, semée sur place, ou
-mieux repiquée en automne, recouverte pendant l’hiver d’une
-terre légère ou de sable gras. Aussitôt que les grands froids
-cessent, elle est livrée à la consommation. Un rapport sur la culture
-du Pissenlit ou Chicorée des prés par MM. Martin et Patenotte
-fut lu à la Section d’Horticulture de la Société centrale
-d’Agriculture de Nancy le 10 septembre 1846. Nous y relevons
-les détails suivants : « Avant 1828, on ne s’était pas encore occupé
-d’essayer la culture de cette espèce de salade dans nos jardins,
-quoiqu’elle fût d’un usage général dans notre ville et ses environs.
-Cette plante se cueillait dans les prés à l’état sauvage.
-On ne se préoccupait nullement de la pensée que transplantée
-dans de bons terrains elle pourrait arriver à donner une
-salade fort agréable. C’est en 1828 qu’un pépiniériste de
-notre ville, M. Adrien, fit le premier l’essai de la culture de
-cette salade et c’est à lui que nous en devons la connaissance.
-Deux variétés se distinguent, l’une à feuilles lisses et larges, et
-l’autre à feuilles frisées<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>Le Bon Cultivateur de Nancy</i>, 1845 et 1846.</p>
-</div>
-<p>Actuellement, outre Montmagny, les villages de Deuil et Sarcelles
-(Seine-et-Oise), Meaux (Seine-et-Marne), sont les principaux
-centres qui livrent aux marchés de la capitale la plante
-blanchie par les procédés dont on se sert pour produire la Barbe
-de Capucin, ou demi-blanchie au moyen du buttage. Le Pissenlit
-vert, plus savoureux, est recherché par un grand nombre de
-personnes. Les départements de l’Ouest : Vendée, Deux-Sèvres,
-Mayenne et la Nièvre en expédient une quantité considérable.
-Le Pissenlit vert se vend toute l’année. Février et mars sont
-les mois des grands arrivages. La saison du Pissenlit blanchi
-va de décembre à avril. Le demi-blanchi se vend de mars à mai.</p>
-
-<p>Deux variations principales du Pissenlit sauvage sont cultivées
-dans les jardins : celle à cœur plein, c’est-à-dire pommée
-comme nos salades Laitues et Romaines, et celle à feuillage
-dentelé et frisé rappelant la Chicorée <i>mousse</i>. Les variétés de
-Pissenlit admises dans les jardins sont tout à fait fixées, ce qui
-est remarquable pour une plante soumise à la culture depuis
-si peu de temps. Nous avons vu plus haut que le Pissenlit à
-l’état spontané subissait grandement l’influence du milieu, qu’il
-se modifiait selon la station sèche ou humide. Aussi peut-on
-admettre que nos variétés cultivées résultent d’une sélection
-de variations <i>naturelles</i>, puisqu’elles ont toutes leurs prototypes
-dans la nature, et nous savons que les premiers semeurs ne
-manquaient pas de choisir des graines de Pissenlit sur les pieds
-sauvages offrant les caractères les plus avantageux pour la culture
-potagère.</p>
-
-<p>Presque au début de la culture, on présentait à la Société
-impériale d’Horticulture des pieds de Pissenlit <i>amélioré</i> à cœur
-déjà plein et formant des touffes volumineuses<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Journ. Soc. imp. d’Hortic.</i>, 1868, p. 505.</p>
-</div>
-<p>En 1869, Vilmorin mit au commerce le Pissenlit <i>amélioré
-à cœur plein</i>, et un autre <i>amélioré à large feuille</i>. M. Vincent
-Cauchin, cultivateur à Montmagny, obtenait en 1877 un Pissenlit
-<i>amélioré frisé</i>, variation intéressante, encore accentuée
-dans le Pissenlit <i>mousse</i> obtenu dans les cultures de M. Vilmorin
-(1885). Nous citerons encore le Pissenlit <i>Chicorée</i>, nouveauté
-de 1891, à feuilles longues et dressées, convenable
-pour le forçage en cave comme Barbe de Capucin.</p>
-
-<p>Dans toutes les langues de l’Europe, les noms vernaculaires
-du Pissenlit sont fondés sur certaines particularités plus ou
-moins frappantes de la plante. Le plus ancien et le plus répandu
-se rapporte à la forme recourbée des lobes de la feuille
-qui ressemblent à la dent canine des grands félins, d’où le
-nom <i>Dent de lion</i>. <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Leontodon</i> est la forme grecque de ce nom.
-En Angleterre, on trouve, dans un document gallois, le Pissenlit
-mentionné, au XIII<sup>e</sup> siècle, sous le nom <i>Dant-y-Llew</i><a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>.
-Les Anglais ont gardé le mot français, corrompu en <i lang="en" xml:lang="en">Dandelion</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Sturtevant, <i lang="en" xml:lang="en">Americ. Naturalist</i>, 1886, p. 5.</p>
-</div>
-<p><i>Pissenlit</i> se rapporte à l’action diurétique exercée par la
-plante sur les jeunes enfants. Le mot était en usage dès le
-XVI<sup>e</sup> siècle. Ruellius (1536) dit : « <span lang="la" xml:lang="la">Galli pueruli florem <i>pissanlitum</i>
-vocant</span> », c’est-à-dire : les petits enfants français appellent
-cette plante Pissenlit. L’auteur explique ensuite ingénument
-l’origine de cette locution vulgaire : « Les enfants
-qui en mangent, dit-il, sont exposés à un fâcheux accident
-nocturne… »<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>. Pena et Lobel ont consacré un chapitre au Pissenlit.
-Ils traduisent le mot par <i lang="la" xml:lang="la">Urinaria</i><a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>. Le latin <i lang="la" xml:lang="la">Taraxacum</i>,
-du grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">tarasso</i>, je trouble, fait allusion au même effet
-diurétique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De naturâ stirpium</i>, p. 581.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Adversaria</i> (1570), p. 84.</p>
-</div>
-<p><i>Tête de moine</i>, autre nom populaire, s’explique par l’aspect
-du réceptacle dénudé après la chute des achaines (fruits), et
-qui ressemble alors à la tête tonsurée de certains moines.
-<i>Groin de porc</i> a peut-être une origine analogue. <i>Salade de chien</i>,
-<i>Salade de taupe</i> montrent le peu d’estime que l’on avait autrefois
-pour cette salade de campagnards. De tous ces noms vulgaires,
-en France, c’est le plus trivial qui a prévalu. Au
-XVIII<sup>e</sup> siècle, on l’orthographiait encore Pisse-en-lit, conformément
-à sa signification. Lamarre, dans son <i>Traité</i>, dit
-Pissant-Lit (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg31">RAIPONCE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Campanula Rapunculus</i> L.)</p>
-
-
-<p>La Campanule Raiponce a été autrefois beaucoup plus cultivée
-qu’aujourd’hui pour sa blanche racine à chair croquante
-mangée en salade crue ou cuite. Pourquoi cette excellente salade
-de nos pères est-elle délaissée maintenant au point que
-sa culture est réduite à peu de chose ? Admettons un changement
-dans les goûts culinaires qui, par contre, a fait admettre
-sur les meilleures tables des salades anciennement abandonnées
-aux pauvres gens, comme le Pissenlit et la Mâche.</p>
-
-<p>Cette Campanule bisannuelle à racine pivotante et charnue
-croît à l’état sauvage en Allemagne, Angleterre, Suisse, Nord
-de l’Italie ; elle est particulièrement commune en France sur
-la lisière des bois humides, au bord des chemins, dans les
-prairies et pâturages. La racine, déjà mangeable, mais assez
-maigre de la plante sauvage, a subi sous l’influence de la culture
-l’accroissement en taille et en grosseur que donne toujours
-un sol riche et meuble.</p>
-
-<p>Cette culture peut remonter à quelques siècles. Il n’en est
-pas question durant le moyen âge. Nous ignorons aussi si les
-Anciens ont fait usage de la Raiponce que Fée assimile avec
-doute à une plante de Pline, l’<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Erineon</i><a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, XXIII, 65.</p>
-</div>
-<p>A partir du XV<sup>e</sup> siècle on voit la Raiponce assez fréquemment
-citée dans les poésies du temps.</p>
-
-<p>Un poème du roi René d’Anjou, <i>Les Amours du bergier et de
-la bergeronne</i>, donne la description d’un repas rustique où figure
-la Raiponce sauvage :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Du sel et aussi des noisetes,</div>
-<div class="verse">Et foison sauvages pommetes,</div>
-<div class="verse">Des responses et des herbetes,</div>
-<div class="verse">Des champignons<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a> ».</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Œuvres du roi René</i>, tome <small>II</small>, p. 121.</p>
-</div>
-<p>L’auteur d’un curieux et rare traité sur l’enfer et les démons,
-daté de 1508, explique que les gourmands, s’ils sont damnés, seront
-punis par où ils ont péché. Pour eux plus de mets délectables,
-plus de ces bonnes salades de Cresson, de Laitue et de
-Raiponce assaisonnées de Cerfeuil :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Serfueil n’y aura ne cresson</div>
-<div class="verse">Ne lettue aussi ne responce<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Le Livre de la Déablerie</i>, l. II, ch. 22.</p>
-</div>
-<p>On peut inférer de ce document que la salade de Raiponce
-était un aliment recherché dès le XV<sup>e</sup> siècle. Rabelais, au milieu
-du XVI<sup>e</sup> siècle, classe la Raiponce parmi les mets usités<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Pena
-et Lobel, Matthiole, l’indiquent cultivée dans les jardins. Dalechamps
-dit : « on la sème aux jardins pour avoir une racine
-plus grande. » Pour voir l’importance de la Raiponce dans
-l’alimentation ancienne, il faut lire un passage d’Olivier de
-Serres (1600) qui en fait grand éloge :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Pantagruel</i>, l. IV.</p>
-</div>
-<p>« Il sera bien à propos d’en apprivoiser au jardin pour en
-avoir de réserve, à cause de la bonté de telle plante désirable
-avec raison, se mangeant avec appétit, tout ce qu’elle produit
-et de racine et de feuille et crud et cuit<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Théâtre d’Agriculture</i>, 1<sup>re</sup> éd., p. 531.</p>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, la Raiponce, salade d’automne et d’hiver,
-était très en vogue. D’après le cuisinier La Varenne, on la servait
-dans les repas d’apparat. La culture a diminué à partir du
-XVIII<sup>e</sup> siècle. Pourtant, il y a une centaine d’années, elle était
-encore commune sur les marchés et largement cultivée au
-moins en France<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>. D’ailleurs Raiponce, Mâche et Pissenlit
-ont toujours été des salades <i>françaises</i> appréciées surtout par
-nos compatriotes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Hortic. Trans.</i> t. <small>III</small> (1820), p. 19.</p>
-</div>
-<p>Raiponce est en France le nom le plus répandu. Il y a d’autres
-synonymes moins connus : <i>bâton de Jacob</i>, <i>cheveux d’évêque</i>,
-<i>pied de sauterelle</i>, <i>rampon</i> ; ce dernier, analogue à l’anglais
-<i lang="en" xml:lang="en">rampion</i>, viendrait de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">ramponzo-olo</i>. Selon le Dictionnaire
-étymologique de Hatzfeld et Darmesteter, il n’est pas probable
-que le radical du mot Raiponce soit le latin <i lang="la" xml:lang="la">rapum</i>, rave,
-car l’orthographe primitive est toujours <i>responce</i>. Au commencement
-du XIX<sup>e</sup> siècle, on écrivait encore <i>reponce</i>. Les noms
-latins ou néo-latins donnés à la Raiponce par les botanistes
-de la Renaissance : <i lang="la" xml:lang="la">rapunculus</i> (<i lang="la" xml:lang="la">rapontium parvum</i> de Gerarde)
-auront été forgés par analogie d’après le mot français et, effectivement,
-la racine de la plante ressemble bien à une petite
-Rave.</p>
-
-<p>En somme, Raiponce, écrit aussi <i>responce</i> et <i>reponce</i>, est le
-même mot que <i>Rhapontic</i>, racine d’une Rhubarbe originaire
-des bords du Pont-Euxin. La syllabe <i>rai</i> représente le latin
-<i>Rha</i> de <i lang="la" xml:lang="la">Rhaponticum</i> ; la syllabe <i>ré</i> représente le <i>Rhe</i> de <i lang="la" xml:lang="la">Rheum</i>
-(Rhubarbe) ; <i>res</i> est l’équivalent graphique de <i>re</i> et <i>ponce</i> découle
-régulièrement de <i>pontic</i><a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Communication due à l’obligeance de M. J.-A. Leriche, professeur honoraire
-de l’Université.</p>
-</div>
-<p>Sans aucun doute, on peut attribuer à l’entrée de la Pomme
-de terre dans l’alimentation générale la disparition plus ou
-moins complète de nos jardins de trois racines comestibles des
-plus usitées autrefois : Chervis, Panais, Raiponce.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">Plantes bulbeuses</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg32">AIL</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Allium sativum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Toutes nos plantes à bulbes comestibles appartiennent à la
-famille des Liliacées et au seul genre <i lang="la" xml:lang="la">Allium</i>.</p>
-
-<p>La plupart des espèces de ce genre contiennent une matière
-mucilagineuse nutritive associée à une huile volatile sulfurée
-âcre et irritante qui leur donne des propriétés alimentaires
-et principalement condimentaires.</p>
-
-<p>L’Oignon et le Poireau, à la fois aliments et condiments,
-sont des légumes d’une importance capitale au jardin potager.
-Ail, Echalote, Ciboule et Ciboulette fournissent des assaisonnements
-à l’art culinaire, soit par leurs bulbes à saveur très forte,
-soit par leurs feuilles à odeur pénétrante qui possèdent les
-mêmes propriétés.</p>
-
-<p>Chez nos Alliacées potagères, les Cives exceptées, la partie
-utilisée est le bulbe, souche souterraine arrondie composée
-d’une base nommée plateau et de tuniques charnues concentriques
-contenant les matières de réserve de la plante. Le bulbe
-de l’Ail s’appelle vulgairement <i>gousse</i>. En terme de jardinage
-on dit aussi <i>caïeu</i>.</p>
-
-<p>L’Ail est un stimulant très énergique des voies digestives. Il
-forme le condiment habituel des peuples méridionaux qui ont
-besoin d’exciter fortement l’estomac affaibli par la chaleur.
-Les habitants du midi de la France, les Italiens et les Espagnols
-ont pour l’Ail le goût que l’on sait. On prétend même
-que le nom de l’Ail entre dans le juron <i lang="es" xml:lang="es">Carajo !</i> si familier aux
-Espagnols. D’après une anecdote dont nous ne garantissons
-pas l’authenticité, Jayme I<sup>er</sup> roi d’Aragon, assiégeait Valence,
-en 1238, lorsque la cueillette de l’Ail pour la soupe coûta la
-vie à deux seigneurs, sous les murs de la ville, et lui inspira
-l’exclamation <i lang="es" xml:lang="es">caro ajo !</i> (cher ail !), laquelle, par l’élision de
-l’o, serait devenue l’origine de ce juron national.</p>
-
-<p>Dans le Nord de l’Europe, on fait de l’Ail un usage plus discret.
-D’ailleurs, de tout temps, la classe pauvre, seule, qui se
-nourrit d’aliments grossiers, a fait un grand emploi de ce condiment
-excitant dont les gens délicats ont toujours redouté
-l’acrimonie et la senteur incommode. Dans la Rome ancienne,
-l’Ail était surtout le condiment du bas peuple. Il formait la
-base du <i lang="la" xml:lang="la">moretum</i>, mets ordinaire des paysans et des soldats
-dans lequel entrait l’Ail broyé avec de l’huile<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>, du vinaigre,
-du fromage et des herbes aromatiques. Les Latins nommaient
-<i lang="la" xml:lang="la">Ulpicum</i> l’Ail d’Orient (<i lang="la" xml:lang="la">Allium Ampeloprasum</i>) qui fournissait
-en général ce mets rustique. Cette espèce vit à l’état sauvage
-dans tout le Midi de l’Europe et en Orient. C’est probablement
-la souche du Poireau.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> C’est l’Aïoli des Méridionaux.</p>
-</div>
-<p>L’Ail d’Orient produit des gousses très grosses et à saveur
-moins forte que celle de l’Ail ordinaire.</p>
-
-<p>Les moissonneurs et les soldats romains employaient beaucoup
-l’Ail dans leur alimentation, car on croyait alors que cette
-plante donne des forces aux travailleurs et du courage aux
-guerriers par sa vertu stimulante. Pour cette raison aussi, les
-Romains en nourrissaient les coqs qu’ils dressaient pour les
-combats.</p>
-
-<p>Mais les raffinés avaient l’Ail en horreur. Le poète Horace a
-déversé ses invectives contre cette plante dans une ode tout
-entière demeurée célèbre<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> <i>Epodes</i> III.</p>
-</div>
-<p>L’Ail paraît avoir été estimé chez les Grecs. Hippocrate le
-préférait à l’Oignon. Cependant l’Ail figurait parmi les plantes
-auxquelles étaient attachées certaines superstitions religieuses.
-Il n’était pas permis à ceux qui avaient mangé de l’Ail d’entrer
-dans le temple de Cybèle. Perse raconte que les criminels en
-mangeaient pendant plusieurs jours pour se purifier de leurs
-crimes. Ne serait-ce pas par suite de ces traditions antiques
-que l’Ail était plante magique au moyen âge ?</p>
-
-<p>Hérodote, auteur très véridique, dit que les Egyptiens consommaient
-beaucoup d’Ail. C’est, à la vérité, la seule autorité
-que l’on puisse invoquer, avec la Bible qui nomme l’Ail une
-seule fois dans le <i>Livre des Nombres</i>. Pourtant la figure de
-l’Ail n’est pas représentée sur les monuments égyptiens et son
-nom, <i>Sagin</i> ou <i>Shagin</i>, n’a jamais été rencontré dans les textes
-hiéroglyphiques<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>. Il est possible que l’on ait évité de représenter
-l’Ail, parce que, comme en Grèce, les prêtres considéraient
-cette plante comme impure.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 37.</p>
-</div>
-<p>Au moyen âge, on faisait une prodigieuse consommation de
-ce bulbe, même dans le Nord de la France, sous forme de sauce
-piquante nommée <i>aillée</i> ou <i>aillie</i>. D’après les <i>Cris de Paris</i> mis
-en vers, les ailliers ou marchands de sauces ambulants criaient
-dans les rues de Paris cette sauce à l’Ail d’un usage général au
-XIII<sup>e</sup> siècle. L’aillée se composait d’Ail, d’Amandes, et de
-mie de pain pilés ensemble et détrempés avec un peu de
-bouillon ; cette sauce à l’Ail avait la consistance de la moutarde
-et se gardait de même. Au XVI<sup>e</sup> siècle, Charles Estienne parle
-encore de ce condiment alors relégué dans la classe du bas
-peuple. Champier, à la même époque, donne une autre recette
-fort usitée à Bordeaux et à Toulouse dans laquelle il n’entrait
-que de l’Ail pilé avec des Noix<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>. En somme, l’aillée était
-identique au <i lang="la" xml:lang="la">moretum</i> des Latins et devait en descendre par
-tradition culinaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Le Grand d’Aussy, <i>Vie privée des François</i>, t. <small>I</small>, p. 17 ; t. <small>II</small>, p. 251.</p>
-</div>
-<p>Dans les titres du moyen âge concernant les redevances
-féodales et les dîmes, les mentions de l’Ail sont communes.
-Pour la Normandie, M. Léopold Delisles en a relevé de nombreux
-exemples : l’Ail est cité plusieurs fois dans l’acte de
-reconnaissance des droits de l’évêque de Bayeux à Isigny, au
-XII<sup>e</sup> siècle. Parmi les conditions d’une fieffe consentie par
-Robert de Bailleul, est l’obligation de rendre cent têtes d’Aulx
-en septembre. Le seigneur d’Estellant, d’après le <i>Coutumier des
-forêts</i>, s’il ne gardait pas bien la rivière pendant la chasse
-du fils du roi, était condamné à une amende d’une touffe
-d’Aulx, etc.<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Etudes sur la condition de la classe agricole en Normandie au moyen
-âge</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 494.</p>
-</div>
-<p>Avant la Révolution, la dîme de l’Ail rapportait annuellement
-plus de 3000 francs à l’Archevêché d’Albi. Il fallait,
-pour arriver à ce chiffre, une culture singulièrement étendue
-autour de cette ville pour cette seule plante.</p>
-
-<p>L’Ail n’est plus qu’une plante culinaire. Il a joué autrefois
-un rôle dans la matière médicale. Galien, médecin grec,
-l’appelle la thériaque des pauvres. C’était un médicament à
-la portée de tous. Ceux qui l’employaient naguère contre les
-maux de dents et comme préservatif contre les maladies
-pestilentielles suivaient en cela une opinion fort ancienne qui
-remonte à Pline. Cet auteur parle de l’Ail comme du principal
-médicament que l’on connaisse : l’Ail neutralise tous les
-venins, guérit la lèpre, l’asthme, la toux. C’est un vermifuge,
-un odontalgique, un diurétique, le meilleur préservatif
-contré la peste<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. L’ancienne médecine l’a beaucoup employé.
-Le grand médecin Sydenham le recommandait dans l’hydropisie.
-L’Ail entrait dans la composition du vinaigre « des
-quatre voleurs », longtemps regardé comme anti-pestilentiel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, l. XIX, 32, XX, 23. — Notes de Fée dans l’éd. de Panckoucke,
-t. <small>XII</small>, p. 346.</p>
-</div>
-<p>D’après Alph. de Candolle, l’Ail n’est pas indigène en Europe,
-quoique çà et là on en ait recueilli des échantillons qui avaient
-plus ou moins l’apparence de l’être. Une plante aussi habituellement
-cultivée et qui se propage si aisément peut se répandre
-hors des jardins et durer quelque temps, sans être
-d’origine spontanée. Le seul pays où l’Ail ait été trouvé à l’état
-sauvage, d’une manière bien certaine, est le désert des
-Kirghis de Sooungarie<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 51.</p>
-</div>
-<p>Les documents historiques et linguistiques confirment-ils
-une origine uniquement du Sud-Ouest de la Sibérie ?</p>
-
-<p>L’Ail est cultivé depuis longtemps en Chine sous le nom de
-<i>Suan</i>. On l’écrit en chinois par un signe unique, ce qui est ordinairement
-l’indice d’une espèce très anciennement connue
-et même spontanée. M. de Candolle présume, puisque les flores
-du Japon n’en parlent pas, que l’espèce n’était pas sauvage
-dans la Sibérie orientale, mais que les Mongols l’ont apportée
-en Chine.</p>
-
-<p>Il existe un nom sanscrit, <i>Mahoushouda</i>, devenu <i>Loshoun</i> en
-bengali, et dont le nom hébreu <i>Schoum</i>, <i>Schumin</i> qui a produit
-le <i>Thoum</i> ou <i>Toum</i> des Arabes, ne paraît pas éloigné.
-L’allemand <i lang="de" xml:lang="de">Knoblauch</i>, Ail, paraît dérivé de l’esthonien <i>Krunslauk</i>.
-L’ancien nom grec est <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scorodon</i>, en grec moderne <i lang="el-Latn" xml:lang="el-Latn">Scordon</i>.
-L’<i lang="la" xml:lang="la">Allium</i> des Latins a passé dans les langues d’origine
-latine. « Or il y a là un problème difficile à expliquer. Si l’Ail a
-été transporté par les Aryas du seul pays des Kirghis, pourquoi
-tant de noms celtiques, slaves, grecs, latins, différents du
-sanscrit ? Pour expliquer cette diversité, il faudrait supposer
-une extension de la patrie primitive vers l’ouest de l’habitation
-connue aujourd’hui, extension qui aurait été antérieure aux
-migrations des Aryas, ou bien admettre, ce qui est possible,
-que certaines formes spontanées en Europe ne sont que des
-variétés de l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium sativum</i>. Alors tout concorderait : les
-peuples les plus anciens d’Europe et de l’Asie occidentale auraient
-cultivé l’espèce telle qu’ils la trouvaient depuis la Tartarie
-jusqu’en Espagne, en lui donnant des noms plus ou moins
-différents »<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 52.</p>
-</div>
-<p>Dans toutes les langues, la signification du mot qui sert à
-désigner cette plante paraît se rattacher aux diverses propriétés
-de l’Ail.</p>
-
-<p>D’après Pictet, l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium</i> des Latins rappelle le sanscrit
-<i>âlu</i> qui indique une racine alimentaire. Le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scorodon</i> des Grecs
-peut se lier au sanscrit <i>ehard</i> analogue à <i lang="la" xml:lang="la">vomere</i> des Latins à
-cause des éructations qu’occasionne l’usage de cette Alliacée.
-D’autres noms sont des appellations laudatives exprimant la
-satisfaction, le plaisir gastronomique que donnait ce condiment
-aux anciens peuples, ou bien encore rappellent diverses propriétés
-de l’Ail ; son action vermifuge, son odeur forte, etc.<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Pictet, <i>Origines</i>, t. <small>I</small>, p. 377.</p>
-</div>
-<p>L’Ail d’Espagne ou Rocambole (<i lang="la" xml:lang="la">Allium Scorodoprasum</i> L.)
-paraît être une simple variété de l’Ail commun. Il est spontané
-en Russie depuis la Finlande jusqu’en Crimée. Sa culture ne
-paraît pas ancienne. Il semble avoir été inconnu aux auteurs
-grecs et latins et même à Olivier de Serres. Aujourd’hui les
-Génois le cultivent en grand sous le nom d’Ail rose.</p>
-
-<p>Malgré sa physionomie française, le mot Rocambole vient de
-l’allemand ; quoique Littré donne une autre étymologie négligeable,
-Rocambole dérive de <i lang="de" xml:lang="de">Bolle</i>, Oignon, croissant parmi
-les rochers, <i lang="de" xml:lang="de">Rocken</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg33">CIBOULE <span class="small">ET</span> CIBOULETTE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Allium fistulosum</i> L. — <i lang="la" xml:lang="la">Allium Schœnoprasum</i> L.)</p>
-
-
-<p>A côté des Alliacées potagères bulbeuses se placent les Cives
-qui ne forment pas de bulbes : la Ciboule dont les feuilles hachées
-peuvent remplacer l’Oignon ; la Ciboulette à la fine odeur,
-agréable assaisonnement des salades. Les Cives ont donné leur
-nom à une préparation culinaire, le civet, primitivement ragoût
-cuit avec des Cives.</p>
-
-<p>La Ciboule est une plante vivace d’origine sibérienne. Dans
-les temps modernes seulement, les botanistes russes l’ont trouvée
-sauvage vers les Monts Altaï, du pays des Kirghis au lac Baïkal.</p>
-
-<p>Les Anciens n’ont peut-être pas connu cette plante condimentaire.
-A moins que le <i lang="la" xml:lang="la">Cepola</i> de Columelle — diminutif
-de <i lang="la" xml:lang="la">Cepa</i>, Oignon — ne soit la Ciboule ? Au moyen âge on appelait
-aussi la Ciboule <i>ognonnette</i>. Mais Alph. de Candolle
-croit que les Anciens ne cultivaient pas cette plante. Elle doit
-être arrivée de Russie en Europe, dit-il, dans le moyen âge ou
-à peu près.</p>
-
-<p>Son existence en Europe dans le haut moyen âge est certaine.
-<i lang="la" xml:lang="la">Cepa</i> du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne, placé sur cette
-liste de plantes entre l’Ail et l’Echalote, ne peut être que la
-Ciboule, attendu que l’Oignon y figure dans un autre endroit
-sous le nom vulgaire <i lang="la" xml:lang="la">unio</i>. Plus tard nous trouvons dans les
-textes depuis le XII<sup>e</sup> jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle des formes latines
-et françaises anciennes du mot Ciboule dérivé de <i lang="la" xml:lang="la">Cepa</i> : <i lang="la" xml:lang="la">Cepula</i>,
-<i>Civollo</i>, <i>Civolli</i>, <i>Cibolle</i>, <i>Cibor</i>, <i>Cibot</i>,
-<i>Civolle</i>, <i>Chive</i><a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, <i>Sipoulle</i><a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.
-Dodoens et d’autres botanistes au XVI<sup>e</sup> siècle ont
-figuré la Ciboule qu’ils appellent <i lang="la" xml:lang="la">Cepa oblonga</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> <i>Arch. Nord</i>, série B. 3249.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Ch. Estienne, <i>Maison rustique</i>.</p>
-</div>
-<p>La Cive <i>de Portugal</i> est citée par de Combles en 1749. Il est
-possible que la « Cibolle d’Espaigne », d’un compte de dépenses
-de cuisine de 1369-1373, soit cette espèce de Ciboule<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Arch. Nord</i>, série B. 3257.</p>
-</div>
-<p>La Ciboule ou Oignon <i lang="la" xml:lang="la">Catawissa</i> est une grande Ciboule
-vivace prolifère, c’est-à-dire produisant au lieu de fleurs des
-petits bulbes excellents pour confire au vinaigre. Les Anglais
-l’ont beaucoup cultivée au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle pour
-faire des <i lang="en" xml:lang="en">pickles</i>, sous le nom de Tree or Bulb-bearing Onion
-(<i lang="la" xml:lang="la">Allium canadense</i>)<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Cette variété d’<i lang="la" xml:lang="la">Allium fistulosum</i> a
-été importée d’Amérique en France par M. Lanthilhac et mise
-en vente par M. Gagneire aîné, horticulteur à Bergerac<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Hort. Trans.</i> t. <small>III</small> (1<sup>re</sup> série), p. 378.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Rev. hort.</i>, 1875, p. 57.</p>
-</div>
-<p>On croyait la Ciboule <i lang="la" xml:lang="la">Catawissa</i> d’origine canadienne, mais
-les auteurs du <i>Potager d’un Curieux</i>, d’après le D<sup>r</sup> Bretschneider,
-la présentent comme une plante chinoise. Un Français,
-nommé Louis Le Comte, jésuite, missionnaire en Chine en 1687,
-publia à Paris en 1696 un ouvrage intitulé <i>Nouveaux mémoires
-sur l’état de la Chine</i>, dans lequel il parle d’un Oignon chinois
-produisant des bulbes au lieu de fleurs. Cet Oignon paraît
-être celui qu’un ouvrage chinois a décrit et figuré au XIV<sup>e</sup> siècle.
-Le dessin, très reconnaissable, se rapporte bien à la Ciboule
-<i lang="la" xml:lang="la">Catawissa</i><a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd. p. 92.</p>
-</div>
-<p>La Ciboule est peu employée dans la région parisienne. Dans
-l’Anjou, en Touraine, on mange quelquefois des soupes à la
-Cive.</p>
-
-<p>La Ciboulette, Civette ou Appétit, est une petite herbe aux
-feuilles fistuleuses, menues et pointues d’où son nom tiré du
-grec <i lang="la" xml:lang="la">Schœnoprasum</i>, Ail en forme de jonc. Cette petite plante
-à la fine odeur est cultivée depuis les temps les plus reculés
-pour condiment. Elle occupe une aire d’une immense étendue
-dans l’hémisphère nord de l’Ancien et du Nouveau Monde.
-Une variété rencontrée dans les Alpes paraît la plus voisine de
-la Civette cultivée.</p>
-
-<p>La plante étant sauvage et commune en Italie et en Grèce, il
-est évident que les Anciens ont dû l’utiliser.</p>
-
-<p>Est-ce, comme on l’a dit, le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scorodon Schiston</i> de Théophraste
-ou le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Gethillis</i> d’Athénée ? On ne peut l’affirmer. Mais
-<i lang="la" xml:lang="la">Britlas</i>, du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne, peut être
-pleinement identifié avec la Ciboulette ; cette plante, en vieil
-allemand, ayant porté le nom de <i lang="gmh" xml:lang="gmh">Brislauch</i>. Au 16<sup>e</sup> siècle, la
-Ciboulette se trouvait dans tous les jardins d’Europe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg34">ECHALOTE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Allium Ascalonicum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Pour la cuisine du Nord de l’Europe, c’est un précieux assaisonnement ;
-car cette Alliacée n’est que peu ou pas cultivée
-dans les régions méridionales, comme l’Egypte, la Grèce, la
-Syrie, où l’on place pourtant, mais à tort, son habitat naturel.</p>
-
-<p>Ici, ouvrons une petite parenthèse. — On prétend, et tous,
-les ouvrages populaires l’enseignent, que l’Echalote vient d’Ascalon,
-ville ancienne de Palestine qui serait son pays d’origine — .</p>
-
-<p>Cette opinion repose sur une bévue de Pline. Reproduisant,
-dans son <i>Histoire naturelle</i>, une phrase de Théophraste qui
-parle d’une plante nommée <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Askalônion</i>, il a ajouté ce malheureux
-commentaire : « ainsi appelée d’Ascalon, ville de Judée ».
-Que pouvait être au juste l’<span lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Askalônion</span> ? Il serait difficile
-de le dire. Selon Ed. Fournier, l’Echalote ne présente pas les
-caractères de la plante décrite par Théophraste ; cette dernière,
-qui est le <i lang="la" xml:lang="la">Cepina</i> de Columelle, ne donnait pas de caïeux ; elle
-ne peut être, par conséquent, l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium Ascalonicum</i><a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Daremberg, <i>Dict. des Antiquités</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">Cibaria</i>.</p>
-</div>
-<p>Autre argument. Pas plus en Palestine qu’ailleurs, l’Echalote
-n’a été trouvée à l’état sauvage. Alph. de Candolle n’a relevé
-dans les flores et les herbiers aucune trace de sa spontanéité.
-Aussi ce botaniste pense-t-il qu’elle n’est pas une espèce,
-mais une variété de l’Oignon commun, modification
-amenée par la culture et survenue à peu près au commencement
-de l’ère chrétienne<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 56.</p>
-</div>
-<p>A cette date, les Anciens s’en servaient dans la cuisine presque
-autant que nous. Cela n’empêche pas tous les dictionnaires de
-noter l’Echalote comme rapportée d’Ascalon en Europe par
-les Croisés, tradition fantaisiste vraisemblablement née de sa
-prétendue origine syrienne. Au temps des Croisades, on parlait
-beaucoup d’Ascalon. Cette petite ville sur la Méditerranée
-a été témoin d’une grande victoire remportée par les chrétiens
-sur les musulmans lors de la première Croisade. Elle fut prise,
-reprise, finalement détruite. Tout cela était suffisant pour créer
-une légende !</p>
-
-<p>Grâce à Pline, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Askalônion</i> s’est conservé dans toutes les
-langues européennes pour désigner une Alliacée non botaniquement
-distincte de l’Oignon, mais très différente de ce légume
-au double point de vue culinaire et horticole et qui s’appelle
-en France <i>Echalote</i>, en Angleterre <i lang="en" xml:lang="en">Shalot</i>, en Italie <i lang="it" xml:lang="it">Scalogno</i>,
-en Espagne <i lang="es" xml:lang="es">Chalote</i>, etc.</p>
-
-<p>Charlemagne possédait l’Echalote dans ses jardins. Son
-capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> nomme <i lang="la" xml:lang="la">Ascalonica</i> l’Echalote placée à
-côté de la Ciboule (<i lang="la" xml:lang="la">Cepa</i>) et de l’Ail (<i lang="la" xml:lang="la">Alia</i>) — l’Oignon étant
-désigné dans une autre partie de ce document sous son nom
-latin trivial <i lang="la" xml:lang="la">Unio</i>.</p>
-
-<p>Au XII<sup>e</sup> siècle, le <i>Dictionnaire</i> de Jean de Garlande donne,
-croyons-nous, la première forme française du mot Echalote :
-« <span lang="la" xml:lang="la">Inula gallice dicitur</span> <i>Eschaloigne</i> ». D’après les <i>Cris de Paris</i>
-de Guillaume de la Villeneuve, c’était exactement, au XIII<sup>e</sup>
-siècle, la clameur que lançaient dans les rues les petits marchands
-ambulants : <i>Bonnes eschaloingnes d’Etampes !</i></p>
-
-<p>Au moyen âge, Etampes et ses environs cultivaient en grand
-l’Echalote et l’Oignon pour la consommation parisienne.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Inula</i> (mis pour <i lang="la" xml:lang="la">Ascalonica</i>), qui a toujours été appliqué à
-la grande Aunée (<i lang="la" xml:lang="la">Inula Helenium</i>), est difficilement explicable
-et pourtant nous retrouvons ce nom sous la forme <i lang="la" xml:lang="la">hinnulis</i>,
-par graphie vicieuse sans doute, dans un autre document
-du XII<sup>e</sup> siècle, le <i lang="la" xml:lang="la">De naturis rerum</i>, de l’anglais Neckam<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.
-Godefroy cite ce mot <i lang="la" xml:lang="la">hinnula</i>, d’après le <i>Glossaire de
-Glascow</i> : « <span lang="la" xml:lang="la">hec hinnula</span>, escalone » et enregistre en même
-temps jusqu’à 12 variantes du mot <i>eschaloigne</i>, d’où sort notre
-terme actuel Echalote.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Rerum britannicarum Medii Ævi scriptores</i>, t. <small>V</small>. c. 166.</p>
-</div>
-<p>La culture de cette Alliacée, comme celle de l’Ail et de l’Oignon,
-était très étendue en Normandie au moyen âge. M. Léopold
-Delisle cite deux actes féodaux qui mentionnent l’Echalote :
-Tarif de la prévôté de Caen au XII<sup>e</sup> siècle : « <span lang="la" xml:lang="la">De summa
-ceparum, vel aliorum, vel <i>caloniorum</i> iiij denarios.</span> » — Accord
-fait sur les dîmes entre le curé de Chars (Vexin) et les
-moines de l’abbaye de Saint Denis, en 1261 : « <span lang="la" xml:lang="la">Decime ortorum,
-linorum, cannaborum, alliorum, <i>scalonniarum</i><a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a></span> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 495.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg35">OIGNON</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Allium Cepa</i> L.)</p>
-
-
-<p>L’Oignon est un de nos légumes le plus anciennement cultivé.
-Son emploi remonte à la période préhistorique. Comme
-pour nos principales espèces légumières, pour l’Oignon certainement,
-le régime de la cueillette a précédé de longtemps
-son amélioration par la culture.</p>
-
-<p>Le bulbe de l’Oignon est alimentaire ; il contient des matières
-nutritives par son mucilage abondant, riche en sucre et
-en fécule ; son odeur et sa saveur ont dû, en outre, le faire rechercher,
-à titre de condiment, par les anciens peuples de l’Asie
-centrale qui paraît être le pays d’origine de l’Oignon.</p>
-
-<p>Des documents historiques montrent cette plante déjà cultivée
-et usitée dans la magie chez les Chaldéens, plusieurs milliers
-d’années avant notre ère.</p>
-
-<p>Originaire du plateau de l’Iran, l’Oignon avait déjà été importé
-en Egypte dès les premières dynasties. Les Egyptiens en
-faisaient une grande consommation.</p>
-
-<p>D’ailleurs l’Oignon d’Egypte est remarquablement gros, doux
-et sucré. Nous le savions par la Bible. Le Livre sacré dit que
-les Hébreux regrettaient amèrement dans le désert Arabique
-les Oignons et les légumes d’Egypte<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>. Du temps d’Hérodote
-(500 ans av. Jésus-Christ), il existait encore une inscription
-lapidaire sur la grande pyramide relatant qu’on avait dépensé
-1 600 talents d’argent (environ 7 à 8 millions) pour les Oignons,
-Aulx et Poireaux fournis aux ouvriers qui érigèrent ce monument.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Nombres</i>, XI, 5.</p>
-</div>
-<p>Nulle plante n’a été plus fréquemment représentée dans
-les peintures des tombeaux égyptiens. Un prêtre à l’attitude
-hiératique est souvent figuré déposant une glane d’Oignons
-sur un autel comme offrande funéraire<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>. On en a même
-trouvé dans la main d’une momie<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>. Symbolisme religieux ;
-c’est possible. Toutefois il ne paraît pas douteux que ce bulbe
-était l’un des aliments les plus estimés du peuple égyptien qui
-avait pour l’Oignon et les autres Alliacées une vénération singulière.
-De là naquit l’idée d’un prétendu culte rendu par les Egyptiens
-à certains légumes. Ce sont les satiristes romains, gens
-assez malveillants en général, et de plus étrangers aux religions
-de cette nation qui ont commencé à attirer par leurs moqueries
-l’attention sur le culte « hortulaire » des anciens Egyptiens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Wilkinson, <i lang="en" xml:lang="en">Ancient Egyptians</i>, t. <small>I</small>, p. 168.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 37.</p>
-</div>
-<p>Ne donne-t-on pas comme une preuve irréfutable de cette
-adoration ridicule les vers suivants de Juvénal :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Porrum et cœpa nefas violare et frangere morsu.</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis Numina !</i><a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Satires</i>, XV, 9.</p>
-</div>
-<p>« C’est un sacrilège que de presser sous sa dent le poireau ou
-l’oignon. Oh ! la sainte nation qui voit naître dans ses jardins
-de pareilles divinités ! »</p>
-
-<p>Or ce passage est tiré d’une satire destinée à ridiculiser les
-religions et les animaux sacrés des anciens Egyptiens. Ce document
-n’est, par son exagération même, qu’un témoignage
-historique de faible valeur.</p>
-
-<p>Le satiriste Lucien dit que l’Oignon était la divinité des Pélusiotes.
-Les habitants de Péluse semblent en effet s’être abstenus
-de l’Oignon comme aliment par pratique religieuse. Pline
-relate que les Egyptiens juraient par l’Ail et l’Oignon, ainsi
-qu’ils avaient coutume de le faire par les noms de leurs dieux.
-Plus tard les apologistes chrétiens ont consacré de bonne foi
-l’opinion, admise aujourd’hui, que les Egyptiens adoraient l’Oignon
-et d’autres légumes en citant les écrivains de la Grèce et
-de Rome pour les besoins de leur polémique avec les payens.</p>
-
-<p>Le culte des légumes, s’il a jamais existé, se trouvait sans
-doute limité à quelques localités, comme Péluse, dont les habitants
-auraient été fétichistes. Il se peut aussi que l’Oignon
-ait été simplement l’attribut spécial d’une divinité (de la déesse
-Isis, par exemple, cette divinité solaire représentant la lune)
-et alors le culte rendu à ce bulbe ne serait que symbolique.
-C’est assez l’opinion de quelques mythologues<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Voir <i>Mém. Soc. Acad. Savoie</i>, t. <small>XI</small>, p. 325. — De Paw, <i>Recherches sur les
-Egyptiens et les Chinois</i>.</p>
-</div>
-<p>Les Grecs connaissaient l’Oignon du temps d’Homère. La
-cuisine romaine l’employait beaucoup ; il semble, d’après Apicius
-qui en donne de nombreuses recettes culinaires, que l’Oignon
-servait surtout d’assaisonnements. Columelle, Pallade et
-autres, qui ont écrit <i lang="la" xml:lang="la">de re rustica</i>, donnent des détails sur sa
-culture en Italie.</p>
-
-<p>La transplantation était pratiquée. Au XVI<sup>e</sup> siècle, Ch. Estienne
-et Olivier de Serres suivaient encore ces vieux errements.
-Nulle part on ne voit le semis en place comme cela se
-fait de nos jours.</p>
-
-<p>Au moyen âge, l’Oignon paraît avoir été un légume de grande
-consommation. Les regrattiers qui alors remplaçaient à la fois
-les épiciers et les fruitiers d’aujourd’hui vendaient l’Oignon
-avec les Aulx, Oranges, Citrons, Châtaignes, sous le nom commercial
-d’<i>aigrun</i> (légumes aigres ou âcres). Sur la voie publique
-on débitait aussi force Oignons. D’après les <i>Cris de Paris</i>
-et le <i>Dit de l’Apostoile</i>, au XIII<sup>e</sup> siècle, on tirait l’Oignon de
-Corbeil, l’Echalote d’Etampes, et l’Ail de Gandelus (Aisne).
-« Rouge comme un Oingnon de Corbeil ». C’était un dicton
-de l’Ile-de-France. Ch. Estienne écrivait au XVI<sup>e</sup> siècle : « Les
-meilleurs de France viennent à la Ferté l’Oignon, petite ville
-près d’Etampes. »</p>
-
-<p>Les cultures d’Oignons étaient considérables en Normandie
-et on exigeait la dîme de ce légume. Dans les titres féodaux,
-l’Oignon est encore plus souvent cité que l’Ail. On voit des
-rentes annuelles d’une glane d’Oignons<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>. Cela rappelle les
-redevances d’un bouquet ou d’un chapeau de Roses !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Lechaudé, <i>Extrait des Chartes</i>, t. <small>I</small>, p. 349.</p>
-</div>
-<p>La si ancienne culture de l’Oignon a produit d’innombrables
-variétés qui diffèrent par la dimension et la forme du bulbe.
-Il en est de plats, de sphériques, de piriformes, d’allongés,
-comme ceux d’une variété japonaise qui atteindraient un pied
-de long. La couleur des tuniques est aussi très variée.</p>
-
-<p>Les anciens connaissaient un grand nombre de variétés qu’ils
-désignaient par le nom de leur pays d’origine.</p>
-
-<p>Théophraste en nomme plusieurs. Pline distingue l’Oignon
-d’Afrique, des Gaules, de Tusculum, d’Amiterne<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. Columelle
-indique l’Oignon des Marses sous le nom populaire d’<i lang="la" xml:lang="la">unio</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> <i>Hist. nat.</i> XIX, 32.</p>
-</div>
-<p>A l’époque de la Renaissance, toutes nos formes actuelles
-d’Oignon, depuis celle classique discoïde, sont figurées par
-Camerarius, Fuchs, Lobel, Dodoens et Matthiole. Miller, au
-XVIII<sup>e</sup> siècle, connaissait trois variétés principales : l’Oignon
-<i>de Strasbourg</i>, celui <i>d’Espagne</i> et l’Oignon <i>blanc d’Egypte</i>. De
-Combles (1749) admet 9 sortes distinctes : « <i>rouge rond</i>, le <i>pâle</i>,
-le <i>blanc</i>, <i>rond</i> dont il y a deux espèces, le <i>hâtif</i> et le <i>tardif</i>, le
-<i>long rouge</i> et <i>blanc</i>, l’Oignon <i>d’Espagne</i>, le petit Oignon <i>de
-Florence</i>. » Il fait la remarque que le rouge est le plus cultivé.
-Le pâle est le plus estimé parce que c’est le plus doux.
-Les écrivains horticoles de la fin du XVIII<sup>e</sup> et du commencement
-du XIX<sup>e</sup> siècle ne citent pas d’autres variétés que celles désignées
-ci-dessus le plus souvent par de simples adjectifs qualificatifs.</p>
-
-<p>Les diverses races anciennes sont des races locales qui se
-sont lentement adaptées au sol et au climat de l’endroit où
-elles étaient cultivées de temps immémorial. L’on conçoit que
-les noms des obtenteurs et l’époque de leur création seront à
-jamais ignorés. Ainsi s’expliquent les noms : Oignon <i>jaune
-de Mulhouse</i>, <i>de Cambrai</i>, <i>de Zittau</i>, <i>gros plat d’Italie</i>, <i>pâle
-de Niort</i>, <i>de Madère</i>, <i>blond d’Aubervilliers</i>, etc. <i>Jaune paille
-des Vertus</i>, la variété la plus répandue dans la grande culture
-aux environs de Paris, n’est évidemment que l’ancien Oignon
-<i>jaune pâle</i> cité par de Combles, sélectionné par les maraîchers
-de la banlieue nord parisienne.</p>
-
-<p>Le petit Oignon <i>blanc hâtif de Florence</i> fut réintroduit sous
-le nom d’Oignon <i>de Nocera</i> par M. Audot, éditeur, qui en rapporta
-des semences en l’année 1840, de Nocera, petite ville
-voisine du Vésuve.</p>
-
-<p>D’après un rapport du jardinier-chef de la Société royale
-d’Horticulture de Londres, en 1819, les jardins anglais possédaient :
-le gros Oignon <i>blanc</i> des Français, un Oignon <i>blanc
-hâtif</i>, Oignon <i>de Portugal</i> ; <i lang="en" xml:lang="en">The Eversham</i> ou <span lang="en" xml:lang="en"><i>Reading</i> Onion</span> ;
-l’Oignon <i>de Strasbourg</i> ; <span lang="en" xml:lang="en"><i>The Deptford</i> Onion</span>, la sorte principalement
-cultivée dans le voisinage de Londres et le plus
-usité après l’Oignon <i>de Strasbourg</i> ; <span lang="en" xml:lang="en"><i>James’ Keeping</i> Onion</span>,
-sorte très populaire ; l’Oignon <i>Patate</i>, etc.<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Hortic. Trans.</i> t. <small>III</small> (1<sup>re</sup> série), p. 369.</p>
-</div>
-<p><i lang="en" xml:lang="en">The Reading</i> mis au commerce par Sutton avant 1845 a été
-pendant longtemps un Oignon favori des potagers anglais.
-C’était une remarquable sélection des races espagnoles. Il fut
-suivi par <i lang="en" xml:lang="en">Improved Banbury</i>, du nom d’une ville renommée
-pour ses Oignons.</p>
-
-<p>L’Oignon <i>jaune de Danvers</i>, d’origine américaine, fut importé
-en France par Vilmorin en 1856. Paraît être une sélection du
-<i>jaune de Danvers</i>, la célèbre variété anglaise <i>Ailsa Craig</i>, obtenue
-vers 1875 par le jardinier du M<sup>is</sup> d’Ailsa. De même, <i lang="en" xml:lang="en">Cranston’s
-Excelsior</i> obtenu par Cranston, de Hereford, en 1880.</p>
-
-<p>Si, avec Pictet et Alph. de Candolle, nous examinons la question
-de l’origine de l’Oignon, nous devons reconnaître que les
-divergences de ses noms chez les différents peuples indiquent
-que la plante ne s’est pas propagée d’un centre unique et que,
-dès l’origine, elle a dû se rencontrer spontanée dans une grande
-partie de l’Asie occidentale. En effet, d’après les données botaniques,
-l’habitation de l’Oignon peut s’étendre de la Palestine
-à l’Inde. Stokes a découvert l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium Cepa</i> dans le Béloutchistan.
-Griffith l’a rapporté de l’Afghanistan et Thomson, de
-Lahore (Inde). L’herbier Boissier possède un échantillon recueilli
-dans les régions montagneuses du Korassan. Le D<sup>r</sup> Regel
-fils a trouvé l’Oignon sauvage au nord de Kuldscha, Turkestan
-occidental<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> De Candolle, <i>Orig. des pl.</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 54.</p>
-</div>
-<p>Nous avons tiré d’<i lang="la" xml:lang="la">unio</i>, latin populaire des paysans de l’Italie
-et de la Gaule, l’expression française Oignon, tandis que
-du mot littéraire <i lang="la" xml:lang="la">Cepa</i> est dérivé le terme <i>Ciboule</i>, autre sorte
-d’Oignon. <i lang="la" xml:lang="la">Unio</i> viendrait, selon les anciens étymologistes, de
-ce que le bulbe de l’Oignon est unique contrairement à d’autres
-<i lang="la" xml:lang="la">Allium</i>, comme l’Ail et l’Echalote, dont les bulbes sont groupés.
-C’est une explication un peu forcée, dit M. Pictet, car jamais
-un objet naturel n’a été désigné par un substantif abstrait. Il
-rattache <i lang="la" xml:lang="la">unio</i> (pour <i>usnio</i>) à la racine <i>ush</i> ; en sancrit <i>ushna</i>,
-Oignon, littéralement chaud, brûlant, piquant, de l’âcreté du
-suc<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Origines indo-européennes</i>, t. <small>I</small>, p. 370.</p>
-</div>
-<p>M. Léopold Delisle a signalé l’emploi du français Oignon
-dans un texte latin de 1131 : « <span lang="la" xml:lang="la">Et in hareng et <i>ungeons</i> et
-oleo et nucibus…</span> »<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>. Au XIII<sup>e</sup> siècle, nous voyons la forme
-<i>Oingnon</i> dans le <i>Livre des Mestiers</i> d’Etienne Boileau : « <i>Oingnons</i>,
-poiriauz, naviaus, civos qui viennent par eaue ». Au
-XV<sup>e</sup> siècle la forme <i>Ongnon</i> était habituelle<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Etudes sur la condition</i>, etc. 2<sup>e</sup> éd., p. 494.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Montaiglon, <i>Recueil</i>, t. <small>I</small>, p. 204.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg36">POIREAU</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Allium Porrum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Au jardin, le Poireau ou Porreau se place au premier rang
-parmi les légumes. A la cuisine on l’apprécie comme il le mérite :
-il fait des soupes délicieuses ; mangé comme l’Asperge,
-c’est un plat économique et sain, non à dédaigner ; enfin, de
-tous les ingrédients qui entrent dans la composition du pot-au-feu,
-il est un de ceux que la cuisinière prise le plus.</p>
-
-<p>Le Poireau n’a pas été rencontré à l’état sauvage ; c’est pourquoi
-la plupart des botanistes le considèrent comme une forme
-cultivée de l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium Ampeloprasum</i>, vulgairement Ail d’Orient,
-Ail faux-Poireau, Poireau des vignes ; herbe spontanée et fort
-commune dans la région méditerranéenne, l’Europe centrale,
-l’Orient et l’Algérie. La description de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ulpicum</i> des Romains
-semble se rapporter à cette plante. Les deux formes sont d’ailleurs
-très voisines.</p>
-
-<p>La souche probable du Poireau possède un gros bulbe divisé
-en plusieurs caïeux à saveur et odeur d’Ail et de Poireau ; ses
-feuilles sont plus étroites que celle du Poireau et son ombelle
-de fleurs est moins dense. Il ne semble pas que le bulbe unique
-et si peu prononcé du Poireau infirme l’opinion des botanistes
-qui voient dans cette plante potagère une simple variété de
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Allium Ampeloprasum</i>, attendu que le Poireau, essentiellement
-polymorphe, peut, sous l’influence d’un traitement spécial,
-produire des caïeux, devenir vivace et gazonnant comme
-la Ciboulette. Le Poireau perpétuel ou vivace, qui produit des
-drageons ou rejets, ne serait-il pas un retour au type primitif ?
-En plus, c’est justement sous l’influence de la culture que l’on
-constate la disparition du renflement bulbeux du Poireau au
-bénéfice de la portion inférieure de ses feuilles engainantes.
-Ces gaines, emboîtées les unes dans les autres, étiolées par
-leur séjour en terre, forment la seule partie comestible de la
-plante. Les formes anciennes étaient bulbeuses. Camerarius
-(1586) donne deux figures de Poireaux avec bulbe très prononcé.
-L’anglais Gerarde (1597) a figuré aussi un Poireau
-à bulbe. Quant aux Romains, ils tenaient beaucoup à développer
-la base de la plante qu’ils appelaient la tête ; nous disons
-aussi une tête d’Ail. Pour cela, ils employaient divers procédés
-culturaux que Pline relate. Une coutume des Anciens pour
-obtenir une soi-disant grosse tête consistait à placer au-dessous
-du bulbe une pierre ou une tuile.</p>
-
-<p>Les Anciens distinguaient deux sortes de Poireaux : le
-<i lang="la" xml:lang="la">Porrum capitatum</i> ou Poireau à tête, qui est notre Poireau cultivé
-mais bulbeux, et le <i lang="la" xml:lang="la">Porrum sectile</i>, c’est-à-dire le Poireau à
-couper dont les Anciens ont souvent parlé<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>. De ce dernier
-légume, on consommait seulement les feuilles. Aussi doit-on
-penser qu’il s’agit d’un Poireau vivace ou perpétuel, dont on
-tondait les feuilles après l’avoir semé très dru pour cet usage.
-En Normandie, on mange les feuilles du Poireau perpétuel
-coupées menu dans une soupe qui a gardé le vieux nom français
-de « porée ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> Juvénal, <i>Satires</i>, III, v. 253. — Martial, <i>Epigr.</i> X. v. 48, etc.</p>
-</div>
-<p>C’est de ce Poireau que l’empereur Néron mangeait à l’huile
-pour améliorer sa voix. Ceux qui raillaient les prétentions
-musicales de Néron l’avaient surnommé <i>porrophage</i>. On
-croyait que le Poireau donne de la netteté à la voix et, dit-on,
-ce préjugé se serait perpétué presque jusqu’à nos jours.</p>
-
-<p>Les textes bibliques mentionnent le Poireau, <i>Chatsir</i>, en
-hébreu. « Il nous souvient, disaient à Moïse les enfants d’Israël
-en route vers la Terre promise, des poissons que nous mangions
-en Egypte sans qu’il nous en coûtât rien, ainsi que des concombres,
-des pastèques, des poireaux, des oignons et des
-aulx »<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> <i>Nombres</i> XI, 5.</p>
-</div>
-<p>Pline, sous l’empire romain, célébrait encore l’excellence des
-Poireaux d’Egypte.</p>
-
-<p>Le savant égyptologue M. V. Loret a découvert des documents
-qui confirment la Bible. L’examen des textes hiéroglyphiques
-l’a amené à identifier le mot <i>aaqi</i> avec le Poireau, par ce fait
-que la plante <i>aaqi</i> est mentionnée comme un légume ordinairement
-attaché en botte. Il est vrai, dit-il, que d’autres légumes
-peuvent être attachés en bottes, par exemple les Radis, les
-Navets et les Carottes, mais jamais ces dernières espèces n’ont
-été figurées dans les tombeaux parmi les objets comestibles,
-tandis qu’au contraire la représentation de bottes d’Oignons,
-d’Aulx ou de Poireaux, tombe si naturellement sous le pinceau
-des peintres chargés de dessiner des victuailles, qu’il n’est
-presque pas de monument funéraire qui n’ait sa botte d’Oignons
-ou de Poireaux étalée sur une table d’offrande<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Recueil de Travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie égyptiennes
-et assyriennes</i>, t. <small>XVI</small>, p. 1.</p>
-</div>
-<p>Le <i>Papyrus des métiers</i>, cité par M. Loret, montre, en décrivant
-le labeur du maraîcher, que le légume <i>aaqi</i> était
-communément cultivé sous les Ramessides : « Il se lève le
-matin pour arroser les poireaux ; il se couche tard pour les
-choux ». Dans un autre papyrus, et celui-là d’une antiquité
-beaucoup plus reculée, le roi Chéops, pour récompenser un
-magicien habile, lui accorde un traitement de mille poires,
-cent cruches de bière, un bœuf et cent bottes de poireaux.</p>
-
-<p>C’est le Poireau qui a donné son nom à un mets extrêmement
-populaire au moyen âge, la <i>porée</i>, bien que ce mets ait été
-souvent confectionné avec d’autres herbes : Chou, Bette, Epinard,
-Pourpier. La porée était en général une soupe aux légumes,
-parfois un plat de légumes hachés. Les Anglais appellent
-toujours <i lang="en" xml:lang="en">porridge</i> le potage aux légumes. Actuellement,
-dans le Tournaisis, la porée est un plat de Choux hachés et
-accommodés avec du beurre. Arras était réputé au moyen âge
-pour ses délicieuses porées, d’où le dicton caractéristique du
-<i>Dit des Pays</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Bonne porée à Arras »</div>
-</div>
-
-<p>Les habitants de la Picardie et de l’Artois ont gardé un goût
-très vif pour le Poireau, car les porées d’Arras étaient faites
-surtout de Poireaux. On mange en Picardie des pâtisseries
-spéciales, de la tarte <i>à porjon</i> (<i>porjon</i>, <i>porion</i>, nom local du
-Poireau). Bref c’était autrefois un légume si utile qu’il serait
-bien étonnant de ne pas le voir figurer dans les <i>Cris de Paris</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A mes beaux poireaux</div>
-<div class="verse">Qui cuysent en eaue !</div>
-<div class="verse">C’est un bon potage</div>
-<div class="verse">Avec du laictage !<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> <i>Les cent et sept cris de Paris</i> (1545).</p>
-</div>
-<p>Au temps d’Olivier de Serres, la culture compliquée du Poireau
-est à noter :</p>
-
-<p>« Semer vers la Sainte Agathe, dit le célèbre agronome, et
-en lune nouvelle, selon l’observation des jardiniers ; seront
-bien sarclés afin que les herbes malignes ne les oppriment.
-Jusques à la mi-juin, ils demeureront au séminaire (pépinière),
-puis seront plantés en planches pour y achever leur service.</p>
-
-<p>« Ce sera lune croissant, leur ayant auparavant roigné les
-bouts de l’herbe (du feuillage) et des racines. L’on les recourbe
-dans terre en les plantant : puis, au bout de quelques
-mois, comme si on les voulait replanter, rouvert le rayon, l’on
-les y enfonce plus profondément qu’auparavant, à la mode du
-provigner, afin de blanchir beaucoup de leur racine »<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Théâtre d’agriculture</i>, éd. 1600, l. VI, p. 510.</p>
-</div>
-<p>Aujourd’hui on plante droit et, pour obtenir beaucoup de
-blanc, il suffit, une fois pour toutes, d’enfoncer le plant assez
-profondément.</p>
-
-<p>Les anciens distinguaient-ils des races de Poireaux ? Nous
-l’ignorons. Dans tous les cas, au dire de Pline, les gourmets
-savaient bien apprécier d’abord ceux d’Egypte, puis ceux d’Ostie
-et d’Aricie, centres de la culture pour la consommation de
-Rome.</p>
-
-<p>Les Poireaux d’Aricie, aujourd’hui Riccia, ont été célébrés
-par les poètes. Martial s’écrie : « Aricie, célèbre par sa forêt,
-nous envoie les plus beaux Poireaux ; voyez la verdure de
-leurs tiges et la blancheur de leurs têtes »<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a> !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Epigrammes</i>, XIII, 19.</p>
-</div>
-<p>Columelle renchérit encore. Pour lui, Aricie est la mère des
-Poireaux !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« <i lang="la" xml:lang="la">Et mater Aricia porri</i> »<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica</i>, X, vers n<sup>o</sup> 202.</p>
-</div>
-<p>Nos races de Poireaux sont peu distinctes. Il existe seulement
-des variétés plus ou moins rustiques. Le développement de
-l’appareil foliaire de cette plante potagère dépend surtout de
-l’abondance des engrais. Le Poireau <i>monstrueux de Carentan</i>,
-lui-même, cultivé en sol non fumé, donnerait un piètre résultat.
-Cependant, de longue date, on a distingué des Poireaux dits
-<i>longs</i> et d’autres <i>courts</i> ; ces derniers plus gros, mais les autres
-plus profitables, possédant plus de matière blanche étiolée. Les
-botanistes du XVI<sup>e</sup> siècle figuraient ces deux formes. De Combles
-(1749) connaît deux Poireaux, le <i>long</i>, qui est le plus cultivé ; le
-<i>court</i> est le plus rustique<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> <i>Ecole du Potager</i>, t. <small>II</small>, p. 399.</p>
-</div>
-<p>Le <i>long de Paris</i> actuel doit être une sélection de la première
-variété.</p>
-
-<p>Rouen a toujours réussi dans la culture du Poireau. Son territoire
-a produit une race estimée. Vers 1830, on commençait
-à parler d’un Poireau <i>gros court de Rouen</i>, remarquable par sa
-grosseur. Un premier échantillon fut présenté en 1833 à la Société
-royale d’Horticulture de Paris. Les années suivantes, Pépin,
-jardinier-chef du Muséum, expérimentait cette variété nouvelle
-que les maraîchers adoptèrent ensuite pour la culture
-sous châssis<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i> (1833), t. <small>XIII</small>, p. 332. — (1838), t. <small>XXII</small>, p. 129. — (1839),
-t. <small>XXIV</small>, p. 207.</p>
-</div>
-<p>Le Poireau <i>monstrueux de Carentan</i>, le roi des Poireaux,
-mis au commerce en 1874, est une forme améliorée du <i>gros
-court de Rouen</i>.</p>
-
-<p>Le prosaïque Poireau jouit en certains endroits d’une véritable
-considération. A Peebles (Angleterre), existe une société
-horticole qui a pour objet l’amélioration de ce légume. Le
-<i lang="en" xml:lang="en">Peebles Leek Club</i> organise chaque année une exposition et, naturellement,
-le premier prix est décerné à l’heureux propriétaire
-du Poireau le plus phénoménal.</p>
-
-<p>Même en France, on a vu des Poireaux atteignant le poids de
-2 kilogr. et demi. Malgré ce beau résultat, n’attendons pas, dans
-notre pays, la création prochaine d’un club des Poireaux. Les
-membres auraient à supporter trop de plaisanteries très usées
-et très peu spirituelles…</p>
-
-<p>Où il y aurait lieu de s’étonner, c’est lorsqu’on voit une plante
-aussi vulgaire servir d’emblème national. Le Poireau symbolise
-le Pays de Galles en Angleterre depuis la victoire de Cressy,
-gagnée en 640 par les Gallois sur les Saxons, envahisseurs
-des Iles Britanniques. Shakespeare nous apprend que pour se
-distinguer dans la bataille les Gallois avaient arboré sur leurs
-casques cette plante potagère. Naguère, les habitants du pays
-de Galles portaient le Poireau, comme un emblème national,
-le jour de la fête de leur patron saint David, ancien roi des Gallois.</p>
-
-<p>Actuellement, le centre de la culture du Poireau dans la région
-parisienne est Mézières, près Mantes. Ce village a produit
-une race locale estimée depuis quelques années, le Poireau
-<i>long de Mézières</i>. Les apports aux Halles de Paris viennent ensuite
-de Croissy, Montesson, La Courneuve, Villejuif.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">Légumes-racines</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg37">BETTERAVE POTAGÈRE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Beta vulgaris</i> L. var. <i lang="la" xml:lang="la">rapacea</i>)</p>
-
-
-<p>Comme plantes alimentaires, les légumes-racines viennent
-par ordre d’importance après les Céréales et les Légumineuses.
-Ils forment le fond de l’alimentation populaire dans les pays
-du Nord de l’Europe, justement appréciés en Pologne, Russie,
-Suède, Allemagne, Alsace, etc. pour l’abondance des matières
-nutritives qu’ils contiennent et pour la facilité de leur préparation
-culinaire : une simple cuisson à l’eau, au four ou sous
-la cendre.</p>
-
-<p>En France, où l’importance des légumes-racines est moindre,
-Carottes, Navets, Céleri-Rave, Betteraves et autres tiennent
-néanmoins une place notable au jardin potager.</p>
-
-<p>La Betterave de table, en particulier, appartient, au point de
-vue culinaire, à la catégorie des salades d’hiver ; on la mange
-cuite, découpée en rondelles et associée à la Mâche, à la Barbe
-de Capucin ou aux Pommes de terre. La Betterave s’emploie
-encore comme hors-d’œuvre ou comme légume.</p>
-
-<p>Le type spontané des Betteraves, et aussi des Bettes et Poirées
-à Carde, est la Bette maritime (<i lang="la" xml:lang="la">Beta maritima</i> L.), plante
-vivace ou bisannuelle de la famille des Chénopodées, quelquefois
-sous-frutescente, à racine fusiforme, grêle, commune sur les
-bords de l’Océan et de la Méditerranée, jusqu’à la mer Caspienne,
-la Perse et l’Inde.</p>
-
-<p>L’influence de la culture et les conditions climatériques différentes
-ont produit sur cette plante déjà très polymorphe des
-terrains sablonneux maritimes, des modifications de deux sortes :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Beta Cicla</i> : l’accroissement s’est porté sur les feuilles, pétioles
-et nervures des feuilles, tandis que la racine restait grêle,
-ce qui a donné naissance aux Bettes et aux Poirées à Cardes.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i lang="la" xml:lang="la">Beta vulgaris</i> var. <i lang="la" xml:lang="la">rapacea</i> : la variation a été limitée à la
-racine qui est devenue volumineuse, charnue, tendre et sucrée,
-semblable à celle de la Rave, aussi l’appelle-t-on Betterave,
-Bette en forme de Rave.</p>
-
-<p>Nous ne parlerons ici que des Betteraves de table chez lesquelles
-la culture a développé, avec la matière saccharine, les
-principes colorés. Les Betteraves fourragères et sucrières ont
-la même origine et ne diffèrent des Betteraves potagères que
-par certaines qualités spéciales.</p>
-
-<p>La Betterave est sortie des Bettes, plus récemment que les
-Poirées et par l’intermédiaire de ces variétés déjà améliorées
-auxquelles de Candolle assigne une antiquité de 4 à 6 siècles
-avant l’ère chrétienne. Le type primitif de l’espèce, la Bette
-maritime, est une plante couchée, traçante, à racine fibreuse.
-Les Poirées, au contraire, ont tous les caractères généraux de
-la Betterave. La faculté de variation est grande chez cette
-plante. Carrière a plusieurs fois remarqué dans les cultures
-de Poirées des pieds à racine principale charnue, plus ou
-moins renflée ; il estime avec raison que ces individus forment
-le passage entre les Bettes et les Betteraves<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>. Vilmorin a aussi
-démontré par ses expériences sur l’amélioration des Betteraves
-sucrières et fourragères que les modifications acquises deviennent
-très vite héréditaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1886, p. 224.</p>
-</div>
-<p>Nous avons dit plus haut que dans l’Antiquité on mangeait
-beaucoup les feuilles passablement indigestes de la Bette,
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Teutlon</i> des Grecs, <i lang="la" xml:lang="la">Beta</i> des Latins. Des variétés aux racines
-quelque peu charnues existaient, puisque Théophraste, Dioscoride
-et Galien les mentionnent, bien que ce soit seulement
-pour usage médicinal. On mangeait quelquefois ces racines.
-Athénée les trouve agréables au goût. Apicius donne des recettes
-culinaires. Cependant, comme ni Columelle, ni Pline,
-ni Palladius n’indiquent une culture de Betterave, on peut
-dire qu’elle a été à peu près inconnue aux Anciens. En somme,
-la Betterave est un légume moderne. Au XIII<sup>e</sup> siècle, Albert
-le Grand ne mentionne pas cette racine alimentaire. Crescenzi,
-en Italie, ne la connaît pas non plus.</p>
-
-<p>La Betterave semble originaire de Germanie. De là elle serait
-venue en Toscane vers le commencement du XVI<sup>e</sup> siècle,
-selon le témoignage de Soderini et du Père Agostino del
-Riccio<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>. Le nom <i lang="la" xml:lang="la">Beta romana</i>, Bette romaine, qui lui est
-donné par Dodoens, Gérarde, Parkinson, implique l’importation
-d’Italie dans les autres pays d’Europe de variétés améliorées
-italiennes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Targioni, <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 1<sup>re</sup>. éd., p. 64.</p>
-</div>
-<p>Ermolao Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en
-1495, auteur d’un Commentaire sur Dioscoride, a probablement
-parlé le premier des Bettes à racines charnues. Il représente la
-Betterave comme une racine simple, droite, longue, charnue,
-douce au goût<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. Ruellius s’est approprié cette description,
-ajoutant que cette racine n’est pas désagréable à manger et plaît
-à quelques-uns<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>. La première édition de l’<i>Histoire des Plantes</i>
-de Fuchs donne la figure d’une Bette rouge à racine maigre,
-fibreuse<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>. Une édition française de 1549 signale la Betterave
-comme un légume encore rare dans son pays d’origine : « La
-race rouge est cultivée par excellence ès jardins des seigneurs ;
-car elle n’est pas encore cognue de tous les jardiniers »<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.
-L’italien Matthiole, qui écrivait en 1558, est l’auteur qui donne
-le plus de renseignements sur l’origine de la Betterave :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Ruellius, <i>Dioscoride</i> (1529), p. 124.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De naturâ stirpium</i> (1536), p. 481.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De stirpium</i> (1542), p. 807.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> <i>Hist. des plantes</i> (1549), p. 120.</p>
-</div>
-<p>« En Allemagne il y en a de rouges et feuilles et racines
-lesquelles sont grosses comme des raves et sont si rouges qu’on
-estimeroit leur jus être du sang. Les Allemands mangent leurs
-racines en hyver, cuites entre deux cendres : et les dépouillant
-de leur pelure, petit à petit ils les mangent en salade avec un
-peu de poivre tout ainsi qu’on fait des carottes et y trouvent
-meilleur goût qu’aux carottes. Ils en usent aussi avec le rôty
-les ayans fait un peu cuire et couppé de travers en pièces et
-mises en composte, y mêlant du reffort sauvage découpé
-auparavant »<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> <i>Commentaires</i>, éd. Lyon, 1680, p. 200.</p>
-</div>
-<p>Le point de départ de toutes nos races actuelles se retrouve
-dans les bois gravés où les botanistes de la Renaissance ont figuré
-les types de Betteraves connus de leur temps :</p>
-
-
-<p class="c ugap">I</p>
-
-
-<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Beta rubra</i>, Lobel, Matthiole.<br />
-— <i lang="la" xml:lang="la">rubra romana</i>, Dodoens.<br />
-<i lang="la" xml:lang="la">Rapum alterum</i>, Tragus.<br />
-<i lang="la" xml:lang="la">Rapum rubrum</i>, Fuchs.<br />
-<i lang="la" xml:lang="la">Beta nigra</i>, Matthiole, Dodoens, etc.</p>
-
-
-<p>La Bette rouge romaine, à la racine grosse et longue, doit
-être considérée comme le prototype de la variété actuelle <i>rouge
-longue</i>, la plus répandue sur les marchés.</p>
-
-
-<p class="c ugap">II</p>
-
-<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Beta rubra</i>, Matthiole, Camerarius, Dalechamps.</p>
-
-<p>Matthiole figurait cette première forme améliorée dès 1558.
-Racine assez volumineuse, napiforme ; ancêtre probable de la
-variété <i>rouge naine</i> et des races demi-longues.</p>
-
-
-<p class="c ugap">III</p>
-
-
-<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Beta Erythrorhizos</i>, Dodoens, Dalechamps.<br />
-<i lang="la" xml:lang="la">Beta rubra radice crassa</i>, J. Bauhin.</p>
-
-
-<p>Racine globuleuse ; type primitif des sortes rondes, précoces.</p>
-
-
-<p class="c ugap">IV</p>
-
-<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Beta quarta radice buxea</i>, Césalpin.</p>
-
-<p>La plus ancienne des variétés à chair jaune. La couleur rouge
-intense de la chair de la Betterave, plus agréable à l’œil, est
-aujourd’hui la condition exigée d’une Betterave à salade. Au
-commencement du XIX<sup>e</sup> siècle on semble avoir préféré à la cuisine
-les sortes à chair jaune foncé beaucoup plus sucrées,
-comme la <i>jaune de Castelnaudary</i>, au moins pour la préparation
-de la fricassée de Betteraves, peu usitée de nos jours.
-Les cordons bleus que nous avons consultés ne paraissent pas
-connaître cet ancien mets dont voici la recette : Coupez les
-racines <i>cuites</i> en rondelles ; mettez dans une casserole avec du
-beurre, du Persil, de la Ciboule hachée, un peu d’Ail, une pincée
-de farine, du sel, du poivre et faites bouillir un quart d’heure.</p>
-
-<p>Le naturaliste Belon, du Mans, assure que les Orientaux
-faisaient usage de la Betterave au commencement du
-XVI<sup>e</sup> siècle : « Les Turcs ont de moult bonnes inventions de
-confitures en saulmures, qui sont de petite valeur, qu’on vend
-par les villes de Turquie : car ils confisent les racines des
-Bettes, qui sont grosses comme les deux poings, dont les unes
-sont blanches ou jaunâtres, et les autres sont rouges, qui sont
-celles que plusieurs ont estimé être des Raves, mais cela est
-faux »<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> <i>Singularitez</i>, p. 423.</p>
-</div>
-<p>Olivier de Serres (1600) est le premier auteur français qui
-ait parlé de la Betterave : « Une espèce de pastenade (ancien
-nom de la Carotte et du Panais) est la betterave ; laquelle
-nous est venue d’Italie n’a pas longtemps. C’est une racine
-fort rouge, assés grosse, dont les feuilles sont des bettes et
-tout cela est bon à manger : le jus que la racine rend en cuisant
-semble à syrop au sucre, et est très beau à voir pour
-sa vermeille couleur »<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> <i>Théâtre d’Agriculture</i> (1<sup>re</sup> éd.), p. 530.</p>
-</div>
-<p>Claude Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis XIII, avait
-bonne opinion de la Betterave : « C’est une racine grandement
-excellente ; elle peut servir en fricassée et aussi en salade »<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Théâtre des plans et jardinages</i>, p. 147.</p>
-</div>
-<p>Cinquante ans après Olivier de Serres, ce légume était vulgarisé.
-Les menus du cuisinier La Varenne (1651) montrent la
-Betterave en fricassée, en hors-d’œuvre et en salade.</p>
-
-<p>En 1629, l’anglais Parkinson connaissait la Betterave rouge
-romaine ; elle est en usage, dit-il, pour ses feuilles et sa racine
-qui est de la taille de la plus grande Carotte, très rouge en
-dedans et en dehors, quelquefois courte comme un Navet,
-d’autrefois large comme une Rave<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Paradisus</i>, p. 488.</p>
-</div>
-<p>Nombreuses sont les variations de la Betterave qui portent
-sur la forme de la racine, le coloris de la chair et la précocité
-plus ou moins grande. Vilmorin, dans la 3<sup>e</sup> éd. de ses <i>Plantes
-potagères</i>, décrit 17 variétés principales de Betterave de table
-à chair rouge et 2 variétés à chair jaune. Il nomme, en outre,
-un grand nombre de races cultivées à l’étranger.</p>
-
-<p>Les plus anciennes variétés françaises sont des sortes fusiformes :
-la <i>grosse rouge</i>, encore aujourd’hui la principale variété
-commerciale ; la <i>petite rouge de Castelnaudary</i>, bonne
-race languedocienne ; on la dit peu cultivée à présent, mais il
-y a un siècle elle était la première des Betteraves de table ; la
-<i>Crapaudine</i>, sous-variété de la précédente, à écorce noire et
-fendillée, encore très goûtée ; la <i>jaune de Castelnaudary</i>, réputée
-pour sa forte teneur en sucre.</p>
-
-<p>De Combles, en 1749, connaissait trois sortes seulement : la
-<i>grosse rouge</i>, la <i>rouge de Castelnaudary</i>, la <i>blanche</i><a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a> ; vers
-1800 les auteurs horticoles n’en citeront pas d’autres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i>Ecole du Potager</i>, 1749, t. <small>I</small>, p. 254.</p>
-</div>
-<p>En 1818, on cultivait au jardin de la Société royale d’Horticulture
-de Londres : <i>rouge grosse</i> de France ; <i>longue rouge</i>,
-d’origine anglaise ; une <i>rouge naine</i> ; la <i>rouge ronde précoce</i> des
-Français ; une autre <i>petite Betterave rouge</i> française « singulièrement
-estimable » ; la <i>rouge de Castelnaudary</i> ; la <i>jaune de Castelnaudary</i>
-« la plus exquise variété qui puisse être cultivée
-pour la table ».</p>
-
-<p>Enfin les races hâtives paraissent avec les Betteraves à racine
-petite, arrondie ou aplatie, végétant en partie hors du sol,
-particularités physiologiques qui expliquent leur précocité.
-Pour les usages culinaires, ces racines sont meilleures que
-les grosses Betteraves ordinaires et préférables pour le potager ;
-cependant les races à racines longues seront toujours cultivées
-pour la consommation hivernale.</p>
-
-<p>La <i>rouge ronde précoce</i>, variété à racine arrondie, un peu
-aplatie, à peine à moitié enterrée, a été obtenue dans les cultures
-de Tollard aîné en 1810 ; elle n’est pas abandonnée.</p>
-
-<p>Une amélioration des Betteraves rondes précoces amena le
-type plat, déprimé, en forme de Navet <i>de Milan</i>, dit « égyptien ».
-En dépit de leur nom, les Betteraves égyptiennes sont
-d’origine lombarde. La variété <i>Bassano</i>, à racine large, aplatie,
-à chair sucrée, zonée de blanc et de rose fut une des premières
-introductions. Poiteau, en 1841, en présentait quelques
-spécimens à la Société royale d’Horticulture de Paris, issus
-de graines données par M. Maupoil, horticulteur au Dolo, près
-Venise, à M. Audot, éditeur horticole. A cette époque la <i>Bassano</i>
-était abondamment répandue sur tous les marchés de l’Italie
-du Nord. La Betterave <i>rouge noir plate d’Egypte</i> se
-montre en 1879. C’est une race extrêmement précoce et peut-être
-la meilleure des variétés potagères hâtives. <i>Rouge plate
-de Trévise</i>, également napiforme, est une nouveauté de 1883.
-<i>Reine des noires</i>, celle-ci piriforme, à chair d’un rouge tellement
-foncé qu’elle est presque noire, mise au commerce par
-Vilmorin en 1889. Les Anglais et les Américains ont beaucoup
-amélioré le type égyptien. Il y a 20 ou 25 ans nous est
-venue d’Amérique la Betterave <i>Eclipse</i> obtenue par Gregory.
-C’est une Betterave égyptienne absolument sphérique, dont
-<i lang="en" xml:lang="en">Sutton’s Globe</i> (1891) est une amélioration.</p>
-
-<p>Les potagers anglais avaient en 1837 : <i lang="en" xml:lang="en">Dwarf red</i>, que nous
-appelons Betterave <i>rouge de Covent-Garden</i> ; <i lang="en" xml:lang="en">large red</i> qui
-équivaut à notre <i>grosse rouge</i> et <i lang="en" xml:lang="en">Turnip rooted</i>, c’est-à-dire
-notre <i>rouge ronde</i> en forme de Navet plat. En 1841 fut introduit
-<i lang="en" xml:lang="en">Whyte Black</i>, variété à chair presque noire. Plus tard arriva
-<i lang="en" xml:lang="en">Pine Apple</i>, puis <i lang="en" xml:lang="en">Dell’s Crimson</i> que le Bon Jardinier présente
-en 1883 comme nouveauté sous le nom de <i>rouge naine de Dell</i>
-mais connue en Angleterre dès 1869. Dans ces dernières années :
-<i lang="en" xml:lang="en">Cheltenham green top</i> (1893) et enfin le type <i>Globe</i> très voisin
-de la Betterave <i>Eclipse</i>, mais encore plus parfait de forme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg38">CAROTTE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Daucus Carota</i> L.)</p>
-
-
-<p>Voilà un légume éminemment national. De toutes les contrées
-d’Europe, la France est, en effet, le pays où l’on mange le
-plus de Carottes, et il semble que nous ayons hérité ce goût
-de lointains aïeux, puisque Pline, au premier siècle de notre
-ère, appelle cette racine « <span lang="la" xml:lang="la">pastinaca gallica</span> »<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>. L’épithète
-<i lang="la" xml:lang="la">gallica</i>, gauloise, indiquerait l’importation en Italie d’une race
-de Carottes améliorées par nos ancêtres gaulois, si toutefois
-Pline a voulu désigner par ce mot la Carotte domestique, ce qui
-est probable. Mais il est difficile de déterminer avec une entière
-certitude l’identité des plantes nommées par les Anciens
-<i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Daucus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i>, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Staphylinos</i> que les commentateurs
-rapportent à la Carotte ou à d’autres plantes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Hist. nat.</i> XIX, 5.</p>
-</div>
-<p>Le terme <i lang="la" xml:lang="la">pastinaca</i>, dérivé de <i lang="la" xml:lang="la">pastus</i>, aliment, nourriture,
-comprenait, chez les Latins, non seulement la Carotte, mais
-encore des plantes qui n’ont de commun avec la Carotte que
-leur racine pivotante et charnue, comme la Guimauve. Le Panais,
-autre genre de la famille des Ombellifères, devint aussi
-un <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i>, et il a gardé ce nom latin dans la nomenclature
-scientifique. Il en est résulté que la Carotte et le Panais ont
-été longtemps confondus sous le nom de <i>pastenade</i>. Les patois
-du midi, du centre et de l’est de la France appellent toujours
-la Carotte pastenade, pastonade, pastenague, patenaille, selon
-les lieux.</p>
-
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Daucus</i> des Latins, le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Daucos</i> des Grecs, représentent la
-Carotte sauvage, alors plante médicinale. A l’époque de la Renaissance,
-le <i lang="la" xml:lang="la">Daucus</i> des officines était aussi la Carotte sauvage,
-dont les graines aromatiques, très employées par les apothicaires,
-faisaient partie des quatre semences chaudes et figurent,
-à ce titre, dans une foule de récipés.</p>
-
-<p>Certains commentateurs pensent que le <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> est le Chervis
-(<i lang="la" xml:lang="la">Sium Sisarum</i> L.), Ombellifère à racines comestibles groupées
-et divergentes. Sprengel voit la Carotte dans le <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> de Columelle.
-<i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> était peut-être le nom spécial d’une race de Carottes
-courtes analogues à nos appétissantes Carottes à châssis.
-A l’appui de cette opinion, on peut faire remarquer que les botanistes
-de la Renaissance appelaient <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> la forme courte de la
-Carotte cultivée.</p>
-
-<p>Le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Staphylinos</i> des Grecs est sans doute la Carotte domestique,
-peut-être le Panais.</p>
-
-<p>Les Grecs avaient aussi le nom <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Karoton</i><a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>, en latin <i lang="la" xml:lang="la">Carota</i>,
-d’où vient notre mot Carotte. M. Pictet, savant linguiste, en retrouve
-l’étymologie dans le sanscrit. Il est très probable, dit-il,
-que l’irlandais <i>curran</i>, racine pivotante en général, a la même
-origine étymologique, de même que le mot <i>Cran</i> pour Raifort,
-qui n’en est qu’une forme contractée<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> <i>Athénée</i>, l. IX.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> <i>Origines indo-européennes</i>, t. <small>I</small>, p. 374.</p>
-</div>
-<p>Cet indice linguistique ne prouve pas que la culture de la
-Carotte remonte aux Aryas primitifs. On peut toutefois lui
-assigner une antiquité de plus de 2000 ans.</p>
-
-<p>La Carotte cultivée est une amélioration de la Carotte sauvage,
-plante indigène extrêmement commune, qui a subi du
-fait de la culture une telle transformation qu’on aurait peine à
-reconnaître notre Carotte dans la racine sèche, grêle, ramifiée
-et presque ligneuse, âcre au goût et à forte senteur de la Carotte
-sauvage son prototype, que la culture a rendue charnue,
-tendre, douce et sucrée. La Carotte cultivée est toutefois un
-légume très peu nourrissant ; elle contient une matière féculente
-unie à un suc aqueux sucré, un principe aromatique et
-une substance colorante.</p>
-
-<p>La Carotte sauvage est une plante Ombellifère, bisannuelle,
-spontanée dans toute l’Europe, à Madère, Alger, dans la région
-du Caucase, en Chine. Il y a plusieurs noms sanscrits et persans,
-ce qui prouve son existence dans l’Asie occidentale tempérée.</p>
-
-<p>En France, on rencontre cette plante sur le bord des chemins,
-dans les prés secs, les terres cultivées et incultes mais
-profondes et fertiles.</p>
-
-<p>D’une manière générale, la Carotte paraît avoir été beaucoup
-moins usitée autrefois dans la cuisine qu’elle ne l’est aujourd’hui.
-Il est vrai que les bonnes races, telles que les Carottes
-dites « sans cœur », les Carottes à bout obtus, les petites
-Carottes à forcer, si savoureuses et tendres, sont de création
-récente.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu6.jpg" alt="" />
-<div class="legende">CAROTTE (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Les Romains et surtout les Grecs ont fait peu de cas de cette
-racine alimentaire, sans doute parce que les pays du Midi ne
-produisent que des Carottes fibreuses, de qualité médiocre.
-Ce légume a été surtout cultivé et amélioré dans la zone
-moyenne de l’Europe. Pourtant Apicius, écrivain culinaire latin
-du III<sup>e</sup> siècle, donne des recettes pour la préparation du légume
-nommé <span lang="la" xml:lang="la">Carota</span> (<i lang="la" xml:lang="la">seu pastinaca</i>). Une botte de Carottes
-est figurée dans une peinture d’Herculanum<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Ce sont des
-racines semblables à celles de notre variété <i>demi-longue pointue</i>
-mais un peu plus effilées. On croit reconnaître la Carotte dans
-le fameux capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i>, de Charlemagne, sous le nom
-barbare de <i lang="la" xml:lang="la">Caruitas</i>. Le <i lang="la" xml:lang="la">Pastenaca</i> du même document serait
-le Panais. Pierre de Crescenzi, agronome italien du XIII<sup>e</sup> siècle,
-cite un <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i> rouge qui est certainement la Carotte. Enfin,
-au XIV<sup>e</sup> siècle, l’auteur anonyme du <i>Ménagier de Paris</i>, montre
-que la Carotte était alors un légume vulgaire qui se vendait
-par bottes pour une minime piécette : « <i>Garroites</i> sont racines
-rouges que l’on vent ès halles par pongnées, et chascune
-pongnée un blanc<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>. » C’est, croyons-nous, le plus ancien
-exemple littéraire du mot français Carotte et il faut avouer qu’il
-paraît pour la première fois sous une forme plutôt bizarre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Pitture d’Ercolano</i>, II, p. 52.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Ménagier, t. <small>II</small>, p. 244.</p>
-</div>
-<p>Le Traité sur l’hygiène et les aliments de l’italien Platine
-(XV<sup>e</sup> siècle) consacre un chapitre aux « pastenades et cariotes ».
-Nous reproduisons sa recette culinaire dans le vieux
-français naïf d’un traducteur du XVI<sup>e</sup> siècle : « … Si les cariotes
-sont bien cuites sous les cendres et charbons, les laisser
-un peu refroidir ; puis les plumer (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) et nettoyer les
-cendres, après les mettre par petits morceaux dedans un plat
-avec sel, huile et vinaigre, et si tu y veux mettre un peu de
-vin cuit, puis répandre par dessus des épices douces, n’y a
-rien à manger qui soit plus délectable. »</p>
-
-<p>C’est possible, après tout. Cependant cette préparation sort
-un peu de nos habitudes culinaires. Au XVII<sup>e</sup> siècle, il y a
-progrès dans la manière d’accommoder ce légume. Pour le
-<i>Cuisinier françois</i> de La Varenne (1631), la Carotte est un
-plat de carême. Il donne comme entrées pour le Vendredi-Saint :
-Carottes rouges frites avec une sauce rousse par-dessus.
-Carottes blanches fricassées et ailleurs Carottes rouges en
-rouelles à la sauce blanche. Un autre auteur culinaire prépare
-les Carottes jaunes au beurre roux de la manière suivante :
-« Estant boüillies, coupez-les par tranches et les fricassez en
-beurre roux ; assaisonnez de sel, poivre, fines herbes, un peu
-de farine frite et vinaigre »<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> P. de Lune, <i>Le nouveau et parfaict Cuisinier</i> (1680), p. 347.</p>
-</div>
-<p>Jusqu’ici on ne voit pas que la Carotte fût très recherchée.
-Ce sont, paraît-il, les fameux « petits soupers » du Régent qui
-auraient, sous Louis XV, mis ce légume à la mode. Puis le
-premier Empire, brillante époque pour la gastronomie, continua
-la vogue de la Carotte, servie désormais plutôt avec les
-viandes.</p>
-
-<p>Comme chez toutes les plantes anciennement cultivées, la
-Carotte a produit beaucoup de variétés qui diffèrent par la couleur,
-la grosseur et la forme des racines. Que l’on compare
-les minuscules Carottes à châssis et les énormes Carottes « à
-vaches » de la grande culture, les sortes coniques ou fusiformes,
-les cylindriques à bout obtus, dont l’extrémité se termine
-abruptement ! Depuis la forme presque sphérique de la
-Carotte <i>à forcer parisienne</i> jusqu’à celle longuement effilée de
-la Carotte <i>rouge longue d’Altringham</i>, qui peut atteindre plus
-de 0,50 centimètres de longueur, combien de variétés intermédiaires
-toutes très distinctes !</p>
-
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, on cultivait des variétés rouges, jaunes,
-blanches, que les auteurs appellent indifféremment Carottes ou
-Pastenades, le terme Carottes paraissant toutefois réservé de
-préférence aux racines rouges. Cependant Olivier de Serres
-donne le nom de Pastenade à la variété rouge, et ce nom de
-Pastenade est encore celui dont on se sert en Provence pour
-désigner les Carottes. Bruyerin-Champier (1560) signale une
-variété jaune fort appréciée en Lorraine. Une variété à peau et
-à chair d’un violet foncé, spéciale au Midi, est ancienne. Dès
-1815, M. Vilmorin la cultivait, l’ayant reçue d’Espagne de M. le
-Marquis de la Bendenna. Cette Carotte noire a été récemment
-réintroduite comme une nouveauté horticole<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> <i>Journal Soc. nat. Hortic. Fr.</i>, 1907, p. 185.</p>
-</div>
-<p>Les plus anciennes variétés sont celles à racines longues et
-pointues ; ce qui le démontre bien, c’est que dans les semis
-elles ont le plus de tendance à retourner au type sauvage ; c’est-à-dire
-à dégénérer.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces sortes anciennes, démodées aujourd’hui,
-ont eu leur moment de célébrité, telles les Carottes
-<i>blanche des Vosges</i>, <i>blanche de Breteuil</i>, <i>rouge pâle de Flandre</i>,
-<i>jaune longue d’Achicourt</i>. Vers 1830, la Picardie et le Nord de
-la France expédiaient à Paris une énorme quantité de ces deux
-dernières variétés.</p>
-
-<p>Avant l’introduction, en France, de l’excellente Carotte rouge
-<i>courte de Hollande</i>, les Carottes blanches et jaunes, dédaignées
-aujourd’hui, ont été très employées dans la cuisine à cause de
-leur douceur. L’infériorité culinaire des anciennes Carottes
-rouges, d’un coloris pourtant si avantageux, tenait à leur saveur
-trop prononcée et probablement aussi à la prédominance de la
-partie centrale fibro-ligneuse qu’on appelle le « cœur ». Ainsi
-de Combles (1749) n’admet comme variétés potagères que la
-Carotte jaune longue ou ronde et la Carotte blanche<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>. Selon
-Le Berryais (1789) : « La Carotte jaune longue est la plus
-commune dans les jardins ; la rouge devient à la mode, elle est
-fort bonne, mais son goût fort ne plaît pas à tout le monde<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>. »
-En 1825, Noisette, dans son <i>Manuel des Jardins</i>, regarde encore
-la Carotte jaune longue ou ronde comme la meilleure de toutes
-« malgré les nouvelles acquisitions qu’on a faites depuis
-quelques années ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> <i>L’Ecole du Potager</i>, t. <small>I</small>, p. 305.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Traité des Jardins</i>, t. <small>II</small>, p. 88.</p>
-</div>
-<p>La Carotte rouge <i>courte de Hollande</i> s’est répandue en France
-vers 1800. Le catalogue du grainier Andrieux la notait déjà
-en 1778. Le Père d’Ardenne connaissait avant 1770 une Carotte
-orangée « plus tendre, gracieuse à voir, plus délicate et plus
-douce » qu’il tirait de la Hollande<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>. Les maraîchers parisiens
-adoptèrent et perfectionnèrent cette précieuse race hâtive
-d’où sont sorties les Carottes très courtes spécialement employées
-pour forcer. Vers le milieu du XIX<sup>e</sup> siècle, ils commençaient
-la culture de la Carotte en primeurs. Il importait
-pour eux de posséder une race s’adaptant à la culture sous
-châssis, c’est-à-dire très courte, à végétation ultra rapide, à
-feuillage peu abondant. On sait que les légumes-racines se
-rapprochant le plus de la forme sphérique sont les plus précoces.
-C’est le cas pour les variétés rondes de Carottes, Navets,
-Oignons, Radis ; aussi la Carotte <i>Grelot</i>, en forme de toupie,
-dont le nom paraît dans le <i>Bon Jardinier</i> de 1850, était déjà
-un perfectionnement notable de la Carotte <i>ronde hâtive</i>. Elle
-fut supplantée par la Carotte <i>à forcer parisienne</i>, (Vilmorin,
-1888-89), qui présente une forme ronde déprimée, plus large
-que longue, analogue à celle de certains Navets plats.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Année champêtre</i>, 1770, t. <small>II</small>, p. 236.</p>
-</div>
-<p>Les maraîchers ont encore gagné quelques autres sous-variétés
-issues de la race <i>de Hollande</i> : la Carotte <i>courte de Croissy</i>,
-obtenue dans le village de Croissy (Seine-et-Oise), principal
-centre de la culture de la Carotte pour l’approvisionnement
-des marchés de Paris ; la Carotte <i>demi-courte de Guérande</i>,
-nouvelle en 1884, originaire de Basse-Bretagne.</p>
-
-<p>Les Carottes cylindriques à bout obtus sont encore des races
-très perfectionnées, d’obtention récente : Carotte rouge <i>demi-longue
-nantaise</i> (1864) ; C. <i>demi-longue de Carentan sans cœur</i>
-(1877), <i>demi-longue de Luc</i> (Vilmorin 1873), <i>courte hâtive de
-Saint-Fiacre</i>, <i>longue obtuse sans cœur des Ardennes</i> (Denaiffe
-1893), etc. Avec une racine à extrémité arrondie, ces variétés
-ont une forme cylindrique impeccablement régulière, une peau
-lisse, nette, sans radicelles, un feuillage fin, peu abondant.
-Nous sommes loin, on le voit, de la Carotte sauvage et des
-grossières racines des variétés primitives.</p>
-
-<p>Une dernière amélioration était désirable : la disparition du
-cœur, c’est-à-dire de l’axe fibreux, lequel est peu apparent à
-l’état jeune, mais dont l’épaississement progressif finit, à la
-maturité, par rendre la Carotte moins propre à l’alimentation.
-Il faut savoir que la chair de la Carotte n’est autre chose que
-la réserve de matières nutritives accumulées par cette plante
-bisannuelle pour sa floraison et sa fructification ; le siège de son
-appareil de réserve résidant dans l’écorce. Chez les races <i>sans
-cœur</i>, cette hypertrophie des parties corticales est encore plus
-marquée ; elle se fait au détriment de la partie ligneuse de la
-racine, alors extrêmement réduite, de sorte que la chair devient
-tendre, rouge, enfin homogène depuis la périphérie
-jusqu’au centre.</p>
-
-<p>Il y a déjà plusieurs types de Carotte sans cœur : <i>rouge
-longue obtuse sans cœur</i>, <i>demi-longue nantaise</i>, <i>demi-longue
-de Carentan</i>, etc., toutes caractérisées en outre par le peu
-d’abondance du feuillage, car il existe une étroite corrélation
-entre le développement de l’appareil foliaire et celui du corps
-ligneux ou cœur de la Carotte.</p>
-
-<p>Nous avons montré plus haut que la culture de la Carotte
-était très ancienne en Europe.</p>
-
-<p>Le D<sup>r</sup> Bretschneider dit qu’en Chine la Carotte est signalée
-sous la dynastie des Yuan (1280-1368) comme ayant été apportée
-de l’Asie occidentale. Dans l’Inde, cette plante potagère
-passe pour être venue de la Perse. Les Arabes d’Espagne possédaient
-au XIII<sup>e</sup> siècle une Carotte rouge et une autre jaunâtre.
-Ibn-el-Awam dit que tous les musulmans font usage de
-cette racine, mais que dans les pays chauds la chaleur lui fait
-perdre son bon goût et la rend âcre<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Trad. Clément-Mullet, t. <small>II</small>, p. 176.</p>
-</div>
-<p>En Angleterre, Gérarde, à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, connaissait
-deux variétés, une jaune et une rouge, toutes deux de forme
-longue.</p>
-
-<p>Divers auteurs ont prétendu que la Carotte avait été introduite
-en Angleterre par les Flamands, sous le règne d’Elisabeth,
-vers 1558. Il s’agit là, évidemment, d’une simple introduction
-de variétés étrangères ; d’ailleurs ce pays était encore,
-dans les temps modernes, très en retard sous le rapport de la
-culture des bonnes variétés de Carottes. Un auteur horticole,
-M. Guihéneuf, disait en 1875, que le marché de Londres était
-principalement approvisionné avec la Carotte <i>du Surrey</i> « grossière,
-sans saveur, avec un cœur suffisamment développé pour
-faire une canne ». Pourtant il existe deux variétés anglaises de
-bonne qualité : la Carotte <i>intermédiaire de James</i> et la Carotte
-<i>rouge longue d’Altringham</i>, race née dans le village de ce nom
-près de Chester et qui date déjà d’une centaine d’années.</p>
-
-<p>Vers 1830, M. Vilmorin entreprit, à Verrières, des expériences
-pour améliorer la Carotte sauvage. Miller dit qu’il a
-cultivé pendant plus de 20 ans la Carotte sauvage de la même
-manière que la Carotte des jardins sans avoir pu jamais améliorer
-leurs racines qui ont toujours continué à être petites,
-gluantes, d’un goût chaud et piquant. Van Mons, M. Beckman
-ont vainement essayé, à leur tour, de faire varier la Carotte
-sauvage.</p>
-
-<p>A la quatrième génération seulement, M. Vilmorin aurait pu
-récolter des racines à peu près mangeables<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>. M. Decaisne
-a démontré, plus tard, que ces Carottes sauvages améliorées
-ne pouvaient être que des hybrides produits par le voisinage
-de Carottes cultivées. En effet, d’autres expériences tentées par
-M. Vilmorin, aux Barres (Loiret), dans un milieu sans doute
-moins favorable aux croisements accidentels ne donnèrent
-aucun résultat. Dans la nature, on n’a jamais constaté aucune
-amélioration de la Carotte sauvage. Si cette plante indigène
-très commune possédait une grande faculté de variation, on
-ne manquerait pas de trouver à l’état sauvage des prototypes
-se rapportant par la forme ou la couleur à nos diverses variétés
-cultivées. Il a donc fallu l’intervention de l’homme pour
-produire nos Carottes perfectionnées et un laps de temps de
-plus de 2000 ans !<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Horticultural Transactions of London</i> vol. <small>II</small>, 2<sup>e</sup> série, p. 348. — <i>Le Bon
-Jardinier</i>, 1838, p. 16 ; 1840, p. 195. — <i>Ann. Soc. d’Hortic. de Paris</i> t. <small>XVIII</small>, p. 85.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Revue horticole</i> 1860, p. 316 ; 1861, p. 383. — <i>L’Horticulteur français</i>, 1869,
-pp. 101, 142, 171, 213.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg39">CERFEUIL BULBEUX</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Chærophyllum bulbosum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Une des meilleures introductions de plantes culinaires parmi
-celles qui ont été faites au XIX<sup>e</sup> siècle. Mais, comme on l’a dit
-souvent, rien n’est plus difficile à vulgariser qu’un bon légume.
-Le Cerfeuil bulbeux figure bien aux étalages de certains
-fruitiers, néanmoins on le rencontre trop rarement dans les potagers
-bourgeois, malgré la réclame que lui ont mainte et mainte
-fois donnée les journaux horticoles. D’autre part les maraîchers
-ne peuvent entreprendre que la culture de légumes d’une vente
-courante. Or le faible rendement de la plante, l’exiguïté de ses
-racines comparativement à la taille des autres racines ou tubercules
-alimentaires, et qui rend leur préparation plus laborieuse
-pour les cuisinières, sont des inconvénients qui nuiront
-toujours à la popularité de cet excellent légume. Il ne sortira
-pas, sans doute, du potager de l’amateur.</p>
-
-<p>Le Cerfeuil bulbeux ou tubéreux — nom impropre, puisqu’il
-ne produit qu’une simple racine de la forme et du volume
-d’une petite Carotte courte de Hollande — appartient à la famille
-des Ombellifères. La partie comestible est sa racine féculente,
-à chair un peu sucrée, rappelant le goût de la Châtaigne,
-et que l’on accommode au beurre à la façon des Carottes
-nouvelles ou des Pommes de terre. La plante est bisannuelle. Elle
-serait indigène en Russie, Sibérie, Perse, Allemagne, Prusse,
-Autriche et même, selon la flore de Godron et Grenier, en Alsace
-et en Lorraine. A l’état sauvage, le Cerfeuil bulbeux a des
-racines fibreuses et filandreuses, de la grosseur d’une Noisette.
-De toute antiquité il paraît avoir été consommé dans l’Europe
-septentrionale. Sa culture doit être ancienne en Allemagne.</p>
-
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, Tabernæmontanus et Camerarius, botanistes
-allemands, décrivent le Cerfeuil bulbeux sauvage que Ch. de
-l’Escluse devait, le premier, faire connaître complètement en
-1601, dans son <i>Histoire des plantes rares</i><a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. Les vieux auteurs
-ont employé différents noms pour décrire cette plante dont
-voici la synonymie :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Hist. pl.</i> II, 200.</p>
-</div>
-<ul>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Myrrhis cicutaria</i>, Tabernæmontanus.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Bulbocastanum coniophyllon</i>, Camerarius.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria bulbosa</i>, Bauhin.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria pannonica</i>, Clusius.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Myrrhis bulbosa</i>, Sprengel.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Scandix bulbosa</i>, Roth.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Chærophyllum bulbosum</i>, Linné.</li>
-</ul>
-<p>Charles de l’Escluse est donc le premier botaniste qui ait
-appelé l’attention sur cette plante Ombellifère qu’il avait remarquée
-pendant son séjour dans les Etats-Autrichiens (1574-1588).
-Par suite d’une certaine ressemblance du Cerfeuil bulbeux
-avec la Grande Ciguë (<i lang="la" xml:lang="la">Conium maculatum</i> L.), cependant
-très différente au point de vue botanique, il avait réuni les
-deux plantes dans son genre <i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria</i>. Nous empruntons
-à une notice historique de l’érudit M. E. Roze la traduction
-suivante de de l’Escluse au sujet du <i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria pannonica</i> qui
-est notre Cerfeuil bulbeux<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a> :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Journal. Soc. nat. d’Hortic.</i> 1899, p. 75.</p>
-</div>
-<p>« Le <i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria pannonica</i> émet de sa racine cinq à six
-feuilles, ou davantage : elles sont ramifiées comme celles du
-Persil, toutefois plus petites et plus finement découpées, se
-rapprochant beaucoup des feuilles de la plante appelée <i lang="la" xml:lang="la">Bulbocastanum</i>
-mais avec une saveur tant soit peu âcre. La tige
-a d’ordinaire un pied de haut, et quelquefois même (lorsque
-la plante croît dans un sol fertile) une coudée : cette tige s’épaissit
-autour des nœuds et porte une ombelle de petites fleurs
-blanches, auxquelles succède une graine oblongue, qui ressemble
-assez bien à celle du Cerfeuil. La racine est tubéreuse,
-presque pareille à celle du <i lang="la" xml:lang="la">Bulbocastanum</i>, mais arrondie et
-quelque peu turbinée à sa partie inférieure… Elle est intérieurement
-blanche et a la saveur et l’odeur de la Carotte ou presque
-du Panais ; elle est recouverte d’une écorce brune ou noirâtre,
-et, lorsque la tige s’élève, cette racine s’allonge comme un
-Navet, devient plus turbinée, puis se flétrit en se plissant et se
-détruit. Une fois la semence mûre, la plante meurt, pour renaître
-toutefois chaque année de cette semence qui se sème
-d’elle-même.</p>
-
-<p>« Au retour du printemps, cette plante se montre dans les
-jardins et dans les lieux herbeux de la campagne de Vienne
-(Autriche) ; elle croît aussi dans des localités semblables en
-Hongrie. A cette époque, ses racines très fermes et succulentes,
-couronnées de leurs premières feuilles, sont apportées
-pour être vendues sur le marché de Vienne. En effet, on les
-fait cuire, puis avec de l’huile, du vinaigre et du sel, on les
-sert habituellement sur les premières tables. Est-ce une nourriture
-saine ? Je ne sais.</p>
-
-<p>« La plante fleurit en avril et mai, et en juin la semence
-est parvenue à sa pleine maturité.</p>
-
-<p>« J’ai été longtemps dans le doute de savoir sous quel nom
-je ferais connaître cette plante. Enfin, après avoir examiné
-avec soin ses caractères, il m’a paru que je ne pouvais lui
-donner un nom plus convenable (du moins c’est mon opinion)
-que celui de <i lang="la" xml:lang="la">Cicutaria</i> parce que sa consommation fréquente
-n’est pas sans danger et qu’elle peut causer une certaine
-pesanteur ou douleur de tête, comme je l’ai déjà éprouvé.</p>
-
-<p>« En Autriche, on l’appelle vulgairement <i>Peperlin</i>, et en
-Hongrie <i>Magiaro Salata</i>, de ce que l’on mange sa racine avec
-ses premières feuilles en vinaigrettes ».</p>
-
-<p>Avant de se répandre dans les autres pays d’Europe, le Cerfeuil
-bulbeux a été longtemps légume local en Allemagne et en
-Hollande. Un des principaux propagateurs en France du Cerfeuil
-bulbeux, M. Vavin, disait naguère qu’à Munich il abonde
-sur les marchés, mais que les maraîchers de ce pays ne sont
-pas parvenus à en obtenir des racines aussi belles que les nôtres.
-Cela tient, dit-il, probablement au climat et à la nature du
-sol<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>. Nous croyons plutôt que la supériorité de nos produits
-tenait au soin apporté par les cultivateurs français dans le
-choix des porte-graines.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> <i>Journal Soc. imp. d’Hortic.</i>, 1870, p. 488.</p>
-</div>
-<p>En effet, le Cerfeuil bulbeux pourrait être cité comme un
-nouvel exemple des améliorations parfois rapides que produit
-la culture sur une plante sauvage. Actuellement au bout d’un
-demi-siècle de culture, les racines améliorées atteignent la
-grosseur d’une petite Carotte et on n’a jamais constaté sur
-elles la toxicité signalée autrefois par de l’Escluse. Il est vrai
-que l’on ne consomme plus les feuilles du Cerfeuil bulbeux
-qui peuvent après tout contenir des sucs vénéneux comme il y
-en a chez tant d’autres plantes de la famille des Ombellifères.</p>
-
-<p>La première apparition du Cerfeuil bulbeux en France remonte
-à l’année 1840. A cette date, M. Lissa, négociant, répandit
-dans le commerce des graines ou des racines de Cerfeuil bulbeux
-sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Scandix bulbosa</i>, plante légumière, disait-il,
-très usitée en Allemagne. Le 16 février 1842, il en présenta
-des graines et des racines à la Société royale d’Horticulture
-de Paris et, à la suite de cette présentation, le <i lang="la" xml:lang="la">Scandix
-bulbosa</i> fut expérimenté par Jacques, jardinier de Louis-Philippe,
-à Neuilly, par les grainiers Courtois-Gérard et Bossin,
-et Pépin au Jardin des Plantes.</p>
-
-<p>Vilmorin l’annonce comme nouveauté dans le <i>Bon Jardinier</i>
-de 1843 ; il dit qu’il en a fait l’essai et a reconnu que la plante
-produit à son pied un petit nombre de tubercules de la grosseur
-d’une Noix et au-dessous.</p>
-
-<p>Le Cerfeuil bulbeux n’eut pas positivement à ses débuts une
-« bonne presse ». On rappelait de tous côtés sa parenté avec la
-Grande Ciguë ; il était au moins suspect. Un rapport signé par
-Loiseleur-Deslongchamps et Pépin regarde cette plante comme
-douteuse pour être employée dans la section des plantes alimentaires<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Annales Soc. roy. d’Hortic.</i> t. <small>XXX</small>, p. 79 ; t. <small>XXXII</small>, p. 252.</p>
-</div>
-<p>Au bout de quelques années, Jacques, de Neuilly, découragé
-par le faible produit de la plante et le volume insignifiant
-des racines obtenues, abandonna la culture du Cerfeuil bulbeux.
-Il avait donné des graines à M. Vivet, jardinier chef,
-chez M. Parent, au château de Coubert (Seine-et-Marne). C’est
-à ce simple jardinier que nous sommes redevables d’un nouveau
-légume qu’il améliora progressivement en pratiquant la
-sélection des porte-graines d’après le procédé recommandé par
-le chimiste Payen et qui consiste à choisir chaque année pour
-porte-graines les plantes qui ont le poids spécifique le plus
-fort. On s’en assure en plongeant successivement les racines
-dans des solutions graduellement plus salées et on conserve
-seulement celles qui sont tombées au fond du vase dans la solution
-la plus dense.</p>
-
-<p>M. Vivet commença ses semis de Cerfeuil bulbeux en septembre
-1848. La récolte qu’il obtint l’année suivante lui donna
-des racines dont la grosseur était à peu près celle d’une Noisette.
-En 1855 il pouvait présenter à la Société impériale d’Horticulture
-8 échantillons de Cerfeuil bulbeux qui avaient un
-poids total de 335 grammes ce qui donnait pour chacun d’eux
-une moyenne de 41 grammes. En 1856 il en déposait 8 autres
-qui pesaient tous ensemble 1 kilogramme 40 grammes, c’est-à-dire
-qui avaient un poids moyen de 130 grammes. Dans
-la suite, le poids moyen de ses obtentions atteignait 169
-grammes<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> <i>Journal Soc. Imp. d’Hortic.</i> 1856, p. 593 ; 1857, p. 544.</p>
-</div>
-<p>Dès cette époque, la Société zoologique d’Acclimatation se
-préoccupait de la vulgarisation du Cerfeuil bulbeux. En 1865,
-elle proposa un prix pour l’horticulteur qui aurait obtenu les
-cent plus beaux tubercules de cette plante alimentaire.
-M. Baptiste Fromont, jardinier chez M. Vavin, amateur à
-Bessancourt, et M. Vivet, furent récompensés à ce concours.
-En 1856, on vit pour la première fois le Cerfeuil bulbeux exposé
-à une Exposition horticole. Il y eut, cette année, 4 lots de
-ce produit, présentés à l’Exposition d’automne de la Société
-impériale d’Horticulture. Un tubercule pesait 215 grammes.
-Vers cette époque le chimiste Payen faisait aussi connaître
-le résultat de ses recherches sur la valeur nutritive du nouveau
-légume. D’après ses analyses chimiques, à poids égal, le Cerfeuil
-bulbeux est le plus riche de tous nos produits en substance
-alimentaire. Il serait une fois plus nutritif que la
-Pomme de terre. On peut donc s’étonner à bon droit qu’à
-l’heure actuelle ce légume ne soit pas plus généralement
-cultivé.</p>
-
-<p>Le <i>Bon Jardinier</i> de 1884 annonçait une nouvelle variété de
-Cerfeuil bulbeux à racine ronde, très courte. Comme le fait
-remarquer M. Vilmorin, ce n’est pas un progrès, puisque cette
-racine n’a pas une longueur démesurée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg40">CERFEUIL <span class="small">DE</span> PRESCOTT</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Chærophyllum Prescottii</i> D. C.)</p>
-
-
-<p>Il ne semble pas que le Cerfeuil <i>de Prescott</i> soit autre chose
-qu’une variété améliorée de Cerfeuil bulbeux, à racine beaucoup
-plus volumineuse, jaune d’or à l’extérieur, quoique la chair
-soit également délicate et blanche, d’un goût différent et préférable
-à la variété ordinaire.</p>
-
-<p>Le <i>Journal de la Société impériale d’Horticulture</i> a donné
-jadis de cette variété de Cerfeuil bulbeux l’historique que
-nous reproduisons ici :</p>
-
-<p>« Depuis très longtemps les habitants de l’Oural et de l’Altaï
-ramassent pour s’en nourrir les parties souterraines tubériformes
-d’une plante de la famille des Ombellifères qui croît
-naturellement dans ces contrées. Cette plante ressemble à notre
-Cerfeuil bulbeux au point que les anciens voyageurs qui l’ont
-vue en Sibérie, notamment Folk et Georgi, l’ont confondue
-avec celui-ci ; cependant Gmelin, dans sa Flore de Sibérie,
-l’avait très bien distinguée et lui avait donné le nom de Cerfeuil
-à racine turbinée, charnue.</p>
-
-<p>« C’est au Jardin botanique de Saint-Pétersbourg que revient
-le mérite d’avoir introduit le Cerfeuil de Prescott ou de Sibérie ;
-mais les botanistes de ce grand établissement n’ont pas fait
-attention au mérite qu’il pouvait avoir comme plante alimentaire.
-De l’herbier de Saint-Pétersbourg, un échantillon en fleur et
-en fruit de cette espèce arriva entre les mains de M. Prescott,
-botaniste anglais établi à Berne, qui le communiqua à de Candolle,
-lorsqu’il s’occupait, pour son <i lang="la" xml:lang="la">Prodromus</i>, de la famille des
-Ombellifères. Aussi le célèbre botaniste genevois a-t-il donné à
-l’espèce le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Chærophyllum Prescottii</i>.</p>
-
-<p>« C’est seulement en 1852 que des graines de cette plante
-ont été envoyées de Pétersbourg au jardin botanique d’Upsal.
-M. Daniel Mueller, jardinier de cet établissement, ayant remarqué,
-en automne, qu’elle avait produit des racines tubéreuses,
-eut l’idée de faire cuire celles-ci pour les goûter. Ces tubercules
-se montrèrent faciles à cuire et de bon goût. Alors
-M. Mueller fit connaître cette découverte dans le <i>Journal d’Horticulture
-de Hamboury</i>, recommanda de cultiver ce Cerfeuil
-comme plante alimentaire et en distribua libéralement des
-graines<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Journal Soc. imp. d’Hortic.</i>, 1855, p. 41 ; 1857, p. 130 ; 1859, pp. 583, 696.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg41">CHERVIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Sium Sisarum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Nous aurions pu classer le Chervis, appelé aussi Girole, parmi
-les légumes oubliés. C’est une Ombellifère vivace, généralement
-considérée comme originaire de l’Asie orientale ; mais,
-d’après le botaniste Maximowicz, elle serait seulement spontanée
-dans la Sibérie altaïque et la Perse septentrionale. La
-plante produit des tiges cannelées, hautes d’un pied ou deux,
-rappelant celles du Panais. Les racines sont nombreuses,
-comestibles, disposées en faisceau comme celles du Dahlia,
-blanches en dedans, d’un goût sucré et agréable.</p>
-
-<p>C’est du moins l’avis de tous les anciens auteurs qui représentent
-le Chervis comme un manger délicat et friand. Olivier
-de Serres, le <i>Jardinier françois</i> et bien d’autres en ont fait l’éloge.
-On faisait subir à ce légume toutes les préparations culinaires
-en usage pour la Scorsonère : en friture, au beurre, à la sauce
-ou à l’huile. Le <i>Cuisinier françois</i> (1651) de La Varenne dit
-que le Chervis se sert sur les meilleures tables.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu7.jpg" alt="" />
-<div class="legende">CHERVIS (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Il paraît très en faveur dès le XVI<sup>e</sup> siècle et il était encore un
-peu cultivé au milieu du XVIII<sup>e</sup>. Pourquoi a-t-il disparu des
-jardins modernes ?</p>
-
-<p>On a généralement identifié le Chervis avec le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Sisaron</i> de
-Dioscoride et avec le <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> des Romains dont Tibère était si
-friand. Nous savons que cet empereur imposait aux Germains des
-bords du Rhin un tribut de racines nommées <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i>, cette plante
-ne pouvant acquérir ses qualités que sous les climats froids.</p>
-
-<p>De Candolle a examiné ce problème botanique avec son
-érudition habituelle et sans le résoudre. Il doute toutefois que
-les Grecs et les Romains aient connu le Chervis. La plante de
-l’empereur était peut-être le Panais. Pline dit que le <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> possède
-une mèche centrale ligneuse qu’on enlève quand il est
-cuit, ce qui se rapporterait bien au Chervis, mais aussi au Panais
-à sa deuxième année. D’autres botanistes proposent, comme
-équivalents du Siser, la Carotte et la Betterave. Au XVI<sup>e</sup> siècle,
-le nom <i lang="la" xml:lang="la">Siser</i> était appliqué au Chervis, à la Carotte et même
-au Panais.</p>
-
-<p>Dans tous les cas, le Chervis ne paraît pas avoir été connu
-dans le haut moyen âge. Il est probablement venu vers le
-XV<sup>e</sup> siècle par l’Allemagne et la Russie.</p>
-
-<p>Jacques et Hérincq, auteurs souvent cités, quoique sujets à
-caution pour leurs indications historiques, font remonter l’introduction
-du Chervis en Europe au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle. Or
-Rabelais, dans le livre IV de son <i>Pantagruel</i>, nous a transmis
-une longue nomenclature des mets que préféraient ses contemporains.
-Ce livre a bien paru, en 1552, mais Rabelais, citant
-l’<i>escherviz</i> parmi les plantes potagères les plus vulgaires, indique
-assez qu’il était répandu et connu depuis longtemps déjà.</p>
-
-<p>Dans les temps modernes, on a essayé de réhabiliter cette
-plante intéressante qui n’est plus que très rarement cultivée.
-Les auteurs du XVII<sup>e</sup> siècle n’ont pas signalé cette « corde » qui
-existe dans la racine du Chervis et est un inconvénient pour
-l’art culinaire. N’étant plus cultivée depuis longtemps, la plante
-a dû retourner à l’état sauvage. Il serait facile de l’améliorer à
-nouveau.</p>
-
-<p>Le Chervis figure dans le calendrier républicain en brumaire
-an II (1794 vieux style) à la place d’un saint, ce qui indique
-qu’il n’était pas encore oublié à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Le mot Chervis a une origine obscure. Godefroy et Darmesteter
-voient dans Chervis, ou Chirouis, une autre forme de
-<i>Carvi</i>, plante Ombellifère. Faut-il y voir une déformation de
-<i lang="la" xml:lang="la">Siser</i>, par l’intermédiaire d’un diminutif : <i lang="la" xml:lang="la">serullum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">servillum</i>
-et <i lang="la" xml:lang="la">chervillum</i> ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg42">NAVET</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Brassica Napus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Navet appartient au genre <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i> de la famille des Crucifères.
-Botaniquement c’est un Chou. Toutefois, le Chou proprement
-dit et le Navet sont deux espèces distinctes puisqu’elles
-n’ont jamais produit d’hybrides entre elles.</p>
-
-<p>Les distinctions assez arbitraires et contradictoires imaginées
-par les botanistes pour classer les plantes alimentaires et
-économiques qui composent le genre <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i> montrent combien
-il est difficile de remonter à l’origine du Navet. C’est
-ainsi que Linné a établi quatre espèces de ces plantes très
-proches parentes : <i lang="la" xml:lang="la">Brassica oleracea</i>, <i lang="la" xml:lang="la">campestris</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Napus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Rapa</i>,
-c’est-à-dire le Chou, le Colza, le Navet et la Rave. Mais Lamarck
-rangeait parmi les Choux le Colza qui lui semblait
-être son type originel. Il constituait avec le Navet et la Rave,
-trop semblables pour être séparés, son <i lang="la" xml:lang="la">Brassica asperifolia</i>.
-Selon Lamarck, le type primitif du Navet était la Navette, Crucifère
-à racines grêles, cultivée pour ses graines oléagineuses.
-La <i>Flore</i> de Grenier et Godron considère, au contraire, la Navette
-comme une simple variété oléifère à racine non charnue du
-<i lang="la" xml:lang="la">B. Napus</i>.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, la plante qui se rapproche le plus du
-Navet est le <i lang="la" xml:lang="la">B. campestris</i> de Linné (<i lang="la" xml:lang="la">B. asperifolia</i> Lamarck)
-qui ne diffère que peu ou pas de la Navette ou du Colza.
-Linné a indiqué cette plante dans les sables du bord de la
-mer, en Suède (Gothland), en Hollande et en Angleterre, ce
-qui est confirmé pour la Suède méridionale par Fries, lequel
-mentionne le <i lang="la" xml:lang="la">B. campestris</i> (type du <i lang="la" xml:lang="la">Rapa</i> avec racines grêles)
-comme vraiment spontané dans toute la péninsule scandinave,
-la Finlande et le Danemarck. Ledebour l’indique dans toute
-la Russie, la Sibérie et sur les bords de la mer Caspienne<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> De Candolle, <i>Orig. des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 29.</p>
-</div>
-<p>Mais la spontanéité de ce Chou champêtre, type primitif
-présumé du Navet, n’est pas certaine. Comme il ne diffère pas
-sensiblement des variétés cultivées pour la production de
-l’huile (Navette et Colza) et que son habitat est vaguement
-indiqué par les flores au voisinage des champs, on peut croire
-que les individus réputés sauvages sont seulement subspontanés
-et descendent d’individus cultivés.</p>
-
-<p>M. Blanchard, jardinier en chef du Jardin botanique de la
-Marine à Brest, est le seul botaniste qui ait indiqué avec
-précision une localité où croît le Navet sauvage. Lors d’une
-herborisation à l’île d’Ouessant, le 6 septembre 1874, il récolta
-des graines d’une plante Crucifère paraissant bien spontanée,
-qui furent semées au printemps de l’année suivante au Jardin
-botanique, où, étudiée avec soin, la plante fut reconnue pour
-être le <i lang="la" xml:lang="la">B. Napus</i>. Des informations prises sur les lieux montrèrent
-que le Navet cultivé, la Navette et le Colza étaient
-inconnus dans l’île d’Ouessant, par conséquent l’indigénat du
-Navet sauvage parut certaine à M. Blanchard. Les botanistes
-avaient d’ailleurs signalé ce légume comme devant être originaire
-des régions maritimes. Il réussit particulièrement bien
-sous les cieux humides et brumeux des pays du Nord de
-l’Europe. Le Turnep<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a> est la principale richesse agricole de
-l’Angleterre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Navet, en anglais.</p>
-</div>
-<p>Le Navet sauvage de l’île d’Ouessant différait beaucoup du
-Navet cultivé, non seulement par sa mince racine pivotante,
-mais encore par les autres caractères de sa végétation. Cultivé
-avec soin au Jardin botanique, au bout de 14 années et des
-sélections successives, on réussit à développer quelque peu sa
-racine. On obtint de ses graines un mauvais Navet dont le
-plus bel échantillon mesurait 12 centimètres de longueur ; sa
-grosseur était à peu près celle du doigt à la partie supérieure<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> <i>Rev. hortic.</i> 1891, p. 456, 481, 498.</p>
-</div>
-<p>On peut juger par là du laps de temps qui a été nécessaire
-pour amener cette herbe sauvage à l’état de plante comestible.
-Rien ne la désignait pour un usage alimentaire. Il faut
-admettre qu’une variation spontanée survenue dans la nature
-aura transformé sa racine grêle qui s’est augmentée d’une
-masse de tissu cellulaire aqueux et a pris une forme conique ou
-turbinée. Cet accident tératologique survenu sans doute à des
-<i lang="la" xml:lang="la">Brassica Napus</i> placés en terre fortement fumée aura attiré
-l’attention des hommes primitifs, toujours à la recherche de
-substances alimentaires.</p>
-
-<p>En somme, c’est l’histoire de toutes nos plantes potagères,
-qui ne sont que des monstruosités héréditaires soigneusement
-conservées, augmentées par la sélection et propagées par la culture.</p>
-
-<p>Loin d’être, comme on le croyait, son type primitif, la Navette
-ne serait qu’une variété de <i lang="la" xml:lang="la">B. Napus</i> à graines oléagineuses.
-Les deux plantes sont semblables ou à peu près par
-l’organisation de la fleur et du fruit. Si leurs usages économiques
-diffèrent, c’est que chez l’une — la Navette — les matières
-de réserve de la plante se sont déposées dans les graines.
-Par compensation, en vertu de la loi de balancement organique,
-sa racine doit rester grêle ; tandis que chez le Navet, par
-suite de l’hypertrophie considérable de la racine, devenue
-le réservoir alimentaire de la plante, les graines ne sont plus
-que faiblement oléagineuses.</p>
-
-<p>On ne peut accepter les deux espèces : <i lang="la" xml:lang="la">Brassica Napus</i> et
-<i lang="la" xml:lang="la">B. Rapa</i> fondées par Linné uniquement sur la forme de la racine
-du Navet et de la Rave. Le type de la Rave étant considéré par
-ce botaniste comme une racine orbiculaire et aplatie, par opposition
-au Navet conique ou fusiforme. Mais il y a des Navets
-ronds et des Raves allongées. La saveur différente de ces deux
-variétés de <i lang="la" xml:lang="la">B. Napus</i> est peut-être le seul caractère qui les
-distingue. Ce qu’on appelle Rave est un gros Navet rond, plus
-ou moins plat, employé dans la grande culture pour l’alimentation
-du bétail. Tout porte à croire que le Navet est une
-variété de Rave perfectionnée, que sa saveur douce et sucrée
-rend plus propre à la cuisine.</p>
-
-<p>L’emploi par l’homme de ce Chou à racine renflée doit remonter
-aux temps préhistoriques. La Rave cuite sous la cendre
-paraît avoir eu une large part dans l’alimentation des anciens
-habitants du Nord de l’Europe. Raves et Navets originaires,
-comme nous l’avons dit, des rivages maritimes, n’acquièrent
-leurs qualités que dans les contrées froides ou tempérées-froides,
-au ciel brumeux. En Belgique, selon Morren, la végétation du
-Navet devient de plus en plus belle à mesure qu’il se rapproche
-de la mer. Le Midi ne produit que de mauvais Navets.</p>
-
-<p>La Rave a été la ressource des pays pauvres, au sol ingrat ;
-elle croît dans les sols sablonneux et graveleux où nulle autre
-plante ne saurait prospérer. C’était, avec le Chou, le principal
-légume des peuples germains et gaulois<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>. Il est bon de
-rappeler que, de nos jours, les habitants du Lyonnais, de la
-Savoie, de l’Auvergne et du Limousin — ces derniers sont
-de souche purement celtique — consomment toujours beaucoup
-de Raves dans les soupes, par nécessité peut-être, mais surtout
-par tradition, car ce végétal est fort peu nourrissant. La Rave
-est chose si commune en Limousin qu’on a appelé plaisamment
-la Rabioule ou Rave du Limousin la « denrée de Limoges ».
-Des vers épigrammatiques que nous citerons dans ce
-charmant dialecte de la langue d’Oc, soulignent encore ironiquement
-la pauvreté proverbiale du pays des « mâche-rabes »
-comme disait Rabelais :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Se la Rabiola et la Castagna</div>
-<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Venount a manqua</div>
-<div class="verse" lang="oc" xml:lang="oc">Lou païs es rouina.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Reynier, <i>Economie rurale des Celtes</i>, p. 438.</p>
-</div>
-<p>C’est-à-dire : si la Rabioule et la Châtaigne viennent à manquer,
-tout le pays est ruiné !</p>
-
-<p>Les Grecs et les Romains ont connu la Rave et le Navet. Le
-grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">goggulos</i> ou <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">goggulis</i> (chose ronde) se traduit en latin par
-<i lang="la" xml:lang="la">rapa</i>, Rave ou <i lang="la" xml:lang="la">napus</i>, Navet. <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Bunias</i> étant plus particulièrement
-le nom grec du Navet.</p>
-
-<p>La littérature latine classique montre le rôle important
-qu’avait la Rave dans l’alimentation des anciens Romains. Qui
-ne connaît l’anecdote historique de Curius Dentatus, ce caractère
-antique qui fut trois fois consul et reçut deux fois les
-honneurs du triomphe ? Après ses victoires il retournait à sa
-chaumière vivre de sa vie simple et rude de paysan latin. Les
-Samnites, ennemis de Rome, vinrent un jour lui offrir des présents
-pour l’amener à soutenir leur cause. A ce moment, l’ancien
-dictateur faisait cuire sous la cendre les Raves de son repas
-rustique. Un tel homme pouvait dédaigner l’or des Samnites !</p>
-
-<p>Plus tard, la Rave perdit beaucoup de son importance alimentaire.
-On jetait des Raves sur quelqu’un en signe de mépris.
-Et pourtant, aux beaux temps de l’Empire, on en mangeait
-encore, si l’on en croit le poète Martial qui adresse cette
-épigramme à propos d’un présent de Raves : « Ces Raves, amies
-de l’hiver et des frimas, je vous les donne ; Romulus en mange
-à la table des dieux »<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>. Pline connaissait plusieurs sortes
-de Navets-Raves, mais n’a-t-il pas compris sous le terme
-général <i lang="la" xml:lang="la">Napus</i>, le Raifort, le Radis noir et même la Betterave ?
-Il mentionne que la Rave atteint quelquefois le poids de
-40 livres. Dans les pays au-delà du Pô, dit-il, c’est la meilleure
-récolte après le vin et le blé<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. On appréciait beaucoup à
-Rome les Navets d’Amiterne, ville d’Italie voisine d’Aquilée ;
-ceux-ci paraissent être de vrais Navets, puis les Navets ronds de
-Nurcie, aujourd’hui Nurza, qui étaient sans doute des Raves, que
-les Anciens ne distinguaient pas mieux que nous des Navets.
-L’Edit de Dioclétien sur le prix maximum des denrées (vers 300)
-mentionne des <i lang="la" xml:lang="la">radices</i> que l’on a pris pour des Radis, mais qui
-sont des Raves, puisque la traduction grecque rend le mot par
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">gogguloi</i>. Aucun Navet n’est représenté dans les peintures
-pompéiennes si riches en légumes. Ed. Fournier a reproduit
-une peinture découverte à Rome en 1783 qui représente, dit-il,
-des Raves servies crues sur un plateau ; au milieu du plateau
-se trouve un petit vase destiné à l’assaisonnement<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>. Sur
-un vase d’argent du trésor de Boscoréale (Musée du Louvre)
-provenant du service de table d’un riche affranchi romain et
-trouvé sous les cendres du Vésuve, l’artiste a ciselé une botte
-de Navets (coupe dite au sanglier). M. le D<sup>r</sup> Ed. Bonnet regarde
-ces légumes comme appartenant à nos races de Navets ronds.
-La racine en est subsphérique, un peu turbinée et les feuilles
-radicales allongées, très légèrement ondulées sur les bords<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> <i>Epigrammes</i>, l. XIII, 16, 20.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XVIII, 34, 35.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Dict. des Antiquités</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">Cibaria</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> <i>Association pour l’Avancement des Sciences</i>, 1899.</p>
-</div>
-<p>Apicius a indiqué plusieurs préparations culinaires pour les
-Raves et les Navets. Les cuisiniers romains n’ont pas ignoré
-l’art de « parer » les aliments. Ils savaient donner aux Raves
-jusqu’à seize couleurs différentes. On préférait la couleur
-pourpre. C’est, dit Pline, le seul aliment que l’on teigne<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XVIII, 34, 35.</p>
-</div>
-<p>Au moyen âge le Navet a été une nourriture des plus ordinaires.
-Comme ce légume se marie bien avec les viandes,
-surtout le mouton, avant l’introduction de la Pomme de terre et
-du Haricot, il entrait dans tous les ragoûts et fricassées. Charles
-Estienne, au XVI<sup>e</sup> siècle, fait la remarque que les Parisiens
-aiment beaucoup les Navets et qu’ils estiment ceux de Maisons,
-de Saint-Germain, de Vaugirard et d’Aubervilliers.</p>
-
-<p>De là le dicton du <i>Dit des Pays</i> : A Aubervilliers les Naveaulx !
-qu’une variante applique aussi à Vaugirard, car à cette
-date ancienne les terres de ces villages de la banlieue parisienne
-étaient déjà consacrées à la culture maraîchère.</p>
-
-<p>Champier (XVI<sup>e</sup> siècle) met au premier rang les Navets d’Orléans.
-Pour la table du roi on en faisait venir de Saulieu en
-Bourgogne. Le Navet était donc d’un grand débit et devait se
-vendre avec avantage. Aussi comprend-on le joyeux <i>Cri de Paris</i>
-de la marchande de Navets :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand je fus mariée rien n’avois ;</div>
-<div class="verse">Mais (Dieu mercy) j’en ai pour l’heure,</div>
-<div class="verse">Que j’ai gaigné a mes Navetz.</div>
-<div class="verse">Qui veut vivre, il faut qu’il labeure<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Pour <i>laboure</i> : travaille.</p>
-</div>
-<p>Au XVIII<sup>e</sup> siècle, le Navet le plus réputé pour la table est
-celui de Freneuse, de forme allongée et petit comme tous les
-Navets très fins qui s’obtiennent seulement dans les terres
-sablonneuses et douces.</p>
-
-<p>Le mérite culinaire du Navet est moins apprécié aujourd’hui
-qu’au moyen âge. Avec les viandes, on accommode de préférence
-au Navet les Pommes de terre, les Haricots et d’autres
-légumes. Quoique les livres de cuisine donnent toujours des
-recettes pour la préparation des Navets au sucre, Navets glacés,
-à la sauce blanche, purée de Navets, on l’emploie plutôt
-comme assaisonnement dans les potages, comme garniture
-surtout avec le canard. Sans le <i>Canard aux Navets</i> combien
-de gens ignoreraient le goût de ce vieux légume !</p>
-
-<p>Les Anglais sont si conservateurs qu’ils ont gardé même les
-anciennes habitudes culinaires. Ce sont aujourd’hui les plus
-grands mangeurs de Navets du monde. Mais combien leur
-<i lang="en" xml:lang="en">Turnep</i> est inférieur au fin Navet français !</p>
-
-<p>Nous extrayons les passages suivants de la relation du
-voyage en France à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle de l’anglais Martin
-Lister : « Les racines de ce pays diffèrent beaucoup des nôtres.
-Ici il n’y a point de turneps ronds, mais ils sont tous longs et
-minces et d’excellent goût d’ailleurs et propres à assaisonner
-les potages ou les ragoûts, pour lesquels les nôtres sont trop
-forts. On a récemment introduit cette espèce en Angleterre,
-mais nos jardiniers ne savent pas la gouverner. Les plaines
-sablonneuses de Vaugirard, auprès de Paris, sont fameuses
-par cet excellent légume. Après nous être avancés en France
-l’espace de 2 ou 3 journées, nous ne trouvâmes plus d’autres
-turneps que les navets ; et ils étaient meilleurs à mesure que
-nous approchions de Paris. Ils ne sont pas plus gros qu’un
-manche de couteau et excellents comme je viens de le dire,
-soit dans le potage soit avec du mouton<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i>Voyage de Lister à Paris</i>, Trad. Sermizelles, p. 134.</p>
-</div>
-<p>Il y a une centaine d’années, Phillips faisait la même observation :
-« Nous avons remarqué que Paris est approvisionné
-par un navet long, fusiforme, de la forme d’une carotte et
-qu’on appelle navet des Vertus. Ils sont certainement plus
-doux que nos turneps et bien supérieurs pour potages et
-autres préparations culinaires<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">History of cultivated vegetables</i> (1828), t. <small>II</small>, p. 366.</p>
-</div>
-<p>Comme toutes les plantes très anciennement cultivées,
-l’espèce <i lang="la" xml:lang="la">Napus</i> du genre <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i> a produit beaucoup de variétés
-dissemblables, les unes de forme sphérique, d’autres fusiformes,
-turbinées ou très effilées ; elles diffèrent encore par la
-grosseur, la couleur blanche, jaune, grise, parfois rouge (<i>rouge
-plat hâtif</i>), ou noire (<i>noir rond sucré</i>).</p>
-
-<p>Chez le Navet, l’influence du milieu cultural est plus remarquable
-que chez tout autre légume. De là le grand nombre de
-races localisées dont beaucoup dégénèrent facilement, et perdent
-leurs qualités spéciales lorsqu’elles ne sont plus soumises
-à l’influence du climat et des propriétés physiques et chimiques
-de leur sol natal.</p>
-
-<p>Dans les temps modernes, les Français ont perfectionné le
-Navet. Nous citions plus haut le Navet <i>d’Aubervilliers</i> ou <i>des
-Vertus</i>. La plaine des Vertus est constituée par le territoire
-d’Aubervilliers, ce village parisien renommé depuis plus de
-quatre siècles pour ses cultures de gros légumes. Les maraîchers
-de cette région ont créé les races commerciales les plus cultivées
-en France. Le beau Navet <i>Marteau</i> est issu de l’ancien
-Navet <i>long des Vertus</i> ou plutôt de sa sous-variété <i>hâtif des
-Vertus</i>. La race <i>Marteau</i>, caractérisée par sa forme renflée en
-massue, s’est montrée entre 1850 et 1860. Nous n’avons pas
-rencontré ce nom avant 1858. C’est alors que le grainier Louesse
-cite avec l’orthographe <i>Martot</i>, ce Navet que l’on préfère, dit-il,
-à cause de sa belle forme obtuse et arrondie à l’extrémité<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>.
-La 3<sup>e</sup> édition du <i>Manuel de Culture potagère</i> de Courtois-Gérard
-(1858) mentionne la sous-variété du Navet <i>hâtif des Vertus</i>
-nommée <i>Marteau</i> que sa deuxième édition (1853) ne connaissait
-pas. Est-ce le renflement de la partie inférieure qui lui a valu
-ce nom ? Peut-être. On pourrait aussi soupçonner, à cause de
-cette particularité, un transfert du nom d’un vieux Navet
-normand le N. <i>Martot</i> ou <i>Maltot</i>. Le <i>Traité des plantes potagères</i>
-de Vilmorin admet <i>Martot</i> ou <i>Maltot</i> comme synonymes de
-N. <i>gris de Morigny</i>. Le véritable Navet <i>Maltot</i> est populaire
-dans le Calvados d’où il est vraisemblablement sorti. Il existe
-un village du nom Maltôt dans ce département et aussi une
-localité dénommée Martot dans le département de l’Eure.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> <i>L’Hortic. français</i>, 1857, p. 183.</p>
-</div>
-<p>Une sélection de la race <i>Marteau des Vertus</i> est le N. <i>à
-forcer demi-long</i> obtenu vers 1890, obtus, mais non renflé à
-l’extrémité, que l’on cultive sur une grande échelle pour l’exportation.
-Les feuilles, réduites en nombre et en dimension, la
-rapidité de sa croissance, en font le Navet idéal pour la culture
-sous châssis.</p>
-
-<p>A la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et au commencement du XIX<sup>e</sup>, les
-maraîchers parisiens faisaient en petite quantité une culture
-forcée d’une variété hâtive, mais au fur et à mesure que la
-Pomme de terre nouvellement introduite fut plus recherchée,
-la culture du Navet forcé devint moins lucrative ; elle fut finalement
-abandonnée. Après la guerre de 1870, nous dit M. Curé,
-secrétaire du Syndicat des maraîchers parisiens, quelques
-jeunes maraîchers eurent l’idée d’entreprendre la culture
-forcée du Navet <i>blanc hâtif</i> race <i>Marteau</i>. Ce Navet, d’une
-croissance extra-rapide, n’occupe pas la terre longtemps, ce qui
-diminue son prix de revient.</p>
-
-<p>D’autre part, sa qualité est très supérieure à celle des Navets
-cultivés dans le Midi pour primeurs. Aussi l’industrie du Navet
-forcé a pris depuis cette époque une grande place dans la
-culture maraîchère des environs de Paris et son exportation
-en Angleterre, Belgique, Allemagne, Russie pendant les mois
-de mars et d’avril de chaque année atteindrait le taux respectable
-de trois millions de francs<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>. Les races anglaises <i lang="en" xml:lang="en">Early
-Milan</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Snow Ball</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Red Globe</i>, etc., ont aussi une aptitude spéciale
-à réussir sur couche.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> <i>Rev. hortic.</i>, 1902, p. 165.</p>
-</div>
-<p>Le Navet <i>rond des Vertus</i> encore appelé N. <i>de Croissy</i> est
-très commun sur les marchés. Croissy, village situé non loin
-de la machine de Marly, s’est spécialisé depuis plus d’un siècle
-dans la culture du Navet et de la Carotte ; il fournit les premiers
-Navets de pleine terre envoyés aux Halles de Paris au
-commencement de mai et alimente les marchés parisiens pendant
-la plus grande partie de l’année. Montesson, Palaiseau,
-Flins et Viarmes sont des centres de production du Navet très
-importants.</p>
-
-<p>Les Navets dits <i>secs</i> diffèrent de ces races maraîchères par
-leur chair plus sucrée et qui reste ferme après cuisson au lieu
-d’être aqueuse et fondante. Les variétés anciennes <i>de Saulieu</i>,
-<i>de Meaux</i>, <i>de Teltau</i>, <i>de Freneuse</i> appartiennent à cette catégorie
-de Navets fins.</p>
-
-<p>Le Navet réputé de Freneuse a fait connaître le nom de ce
-charmant village situé sur les bords de la Seine, près de
-Mantes. Entre 1600 et 1650 les habitants de Freneuse commencèrent
-à consacrer la plus grande partie de leur territoire
-très sableux à la production du Navet ordinaire qu’ils allaient
-ensuite exporter dans la région normande sur les marchés de
-Gisors, La Roche-Guyon, Magny, Vernon. Quelques cultivateurs
-amenaient leur voiture jusqu’à Rouen, Beauvais et Paris.</p>
-
-<p>La culture plus lucrative de l’Asperge, qui a pris une grande
-extension à Freneuse à partir de 1865, a fait disparaître l’industrie
-du Navet. Le cultivateur freneusier sème toujours
-quelques ares de « petite graine » pour les besoins de sa maison.
-Celui-là est le vrai Navet <i>de Freneuse</i> qui n’est jamais
-venu à Paris. Le Navet vendu autrefois sous ce nom provenait
-du territoire de Flins, près Poissy<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Communication due à l’obligeance de M. Renout, maire de Freneuse.</p>
-</div>
-<p>Il existe en France une certaine prévention contre les Navets
-à chair jaune, d’ailleurs excellents. Sont cependant assez cultivés
-le N. <i>Boule d’or</i>, jolie variété sphérique, importée d’Angleterre
-en 1844 par le comte de Gourcy, agronome, et issu
-du N. <i>jaune de Malte</i>, le Navet <i>jaune de Montmagny</i>, nouveauté
-de 1875.</p>
-
-<p>Selon Littré, le mot français Navet est dérivé du latin <i lang="la" xml:lang="la">Napus</i>
-par l’intermédiaire d’un diminutif <i lang="la" xml:lang="la">Napetus</i> et par suite de la
-tendance à changer le <i>p</i> en <i>b</i> ou en <i>v</i>. Dans les lois saliques
-nous voyons déjà <i lang="la" xml:lang="la">nabina</i> et <i lang="la" xml:lang="la">navina</i>, lieux cultivés en Navets.
-Les textes du moyen âge présentent les formes : <i>naviet</i>,
-<i>navez</i> ; <i>navel</i> et <i>naveau</i> sont les dérivés les plus fréquents ; ce
-dernier a été usité jusqu’au XVII<sup>e</sup> siècle. Les patois berrichons
-et picards ont gardé naviau et naveau.</p>
-
-<p>Quant à la Rave, toutes les langues européennes ont un nom
-commun : grec, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">rapus</i> et <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">raphus</i> ; latin <i lang="la" xml:lang="la">rapa</i> ; irlandais <i>raîb</i>,
-<i>raibe</i> ; ancien allemand <i lang="gmh" xml:lang="gmh">raba</i>, <i lang="gmh" xml:lang="gmh">ruoba</i> ; scandinave <i>rôfa</i> ; ancien
-slave <i>repa</i> ; russe <i>rjepa</i>, etc. La racine sanscrite <i>rap</i>, paraît exprimer
-une idée de gonflement, de plénitude qui s’appliquerait
-fort bien aux formes des racines en question<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Pictet, <i>Orig. indo-européennes</i>, t. <small>I</small>, p. 376.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg43">PANAIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca sativa</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Panais est un légume bien déchu de son ancienne popularité.
-Ils sont rares aujourd’hui ceux qui aiment la chair
-pâteuse et le goût aromatique de cette racine qui n’entre plus
-guère dans les cuisines que pour servir à l’assaisonnement des
-potages.</p>
-
-<p>Avant l’introduction de la Pomme de terre, la chair du
-Panais, reconnue plus nourrissante que celle de la Carotte,
-était un aliment estimé pour les jours maigres. Contrairement
-à l’usage actuel, on mangeait beaucoup de Panais et peu de
-Carottes.</p>
-
-<p>Le botaniste allemand Tragus (1552) dit que le Panais et le
-<i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i> forment le fond de la nourriture pendant le Carême.
-Avant la Réforme, on cultivait en grand le Panais, en Angleterre,
-pour la nourriture de l’homme, car c’était l’accompagnement
-favori du poisson séché consommé en temps de carême.</p>
-
-<p>Dans toute l’Europe, cette racine devait être autrefois une
-importante denrée pour les classes pauvres. D’après Dalechamps
-(XVI<sup>e</sup> siècle), <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i> (Panais) vient de <i lang="la" xml:lang="la">pascere</i>,
-paître<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a> « parce que la populace en mange souvent et s’en
-repaît ». De son emploi alimentaire si fréquent le Panais a
-gardé le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i>, en français Pastenade, qui lui était
-d’abord commun avec la Carotte. Les déformations successives
-du mot <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i> ont donné : pastenaie, patenais, pasnaie,
-panais.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> Ou mieux de <i lang="la" xml:lang="la">pastus</i>, aliment.</p>
-</div>
-<p>Le Panais cultivé descend du Panais sauvage, Ombellifère
-bisannuelle indigène. Cette plante est commune dans l’Europe
-méridionale et tempérée ; on la trouve en France dans
-les champs, les pâturages secs, les terres incultes.</p>
-
-<p>Le Panais sauvage a une racine fusiforme, blanchâtre, très
-coriace, enfin immangeable, mais la culture l’a rendue charnue
-et plus volumineuse. On a vu des Panais ronds pesant 1 kilogramme
-175 grammes.</p>
-
-<p>Les commentateurs ne sont pas bien d’accord sur la question
-de savoir si le Panais a été connu des Anciens. On croit voir le
-Panais dans une racine comestible nommée par Pline et Dioscoride
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Elaphoboscon</i><a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>. C’est du moins l’opinion de Sprengel,
-de Fée, de Sibthorp. Le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Staphylinos</i> des Grecs est peut-être le
-Panais sauvage. Il est possible que les divers <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca</i> des
-auteurs latins comprennent le Panais<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>. Dans tous les cas, la
-culture du Panais dès le haut moyen âge n’est pas douteuse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XXII, chap. 37.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Ed. Fournier, <i>Dict. des Antiquités</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">Cibaria</i>.</p>
-</div>
-<p>Le capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i>, de Charlemagne, distingue bien le
-Panais et la Carotte : <i lang="la" xml:lang="la">Pastenaca</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Caruitas</i>.</p>
-
-<p>Deux vers de Gauthier de Coinci, poète au XIII<sup>e</sup> siècle,
-montrent que le Panais était alors chose vulgaire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Car une truie une basnaie</div>
-<div class="verse">« Aime assez mielx c’un marc d’argent. »</div>
-</div>
-
-<p class="attr">(<i>Miracles de la Vierge</i>)</p>
-
-<p>C’est là sans doute le plus ancien exemple du mot français
-Panais (avec la forme basnaie pour pasnaie).</p>
-
-<p>Le Traité de Courtillage, inséré dans le <i>Ménagier de Paris</i>
-(1393), donne une indication culturale : « Panoit soit semé
-large à large ».</p>
-
-<p>En l’an 1473, il y eut si grande disette de Navets et de Panais
-qu’un chroniqueur en fit la remarque : « Les navets, les pastenées
-et racines estoient sy chières con vendoit IIII navels
-II deniers, III pastenées I denier<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Larchey, <i>Journal de Jehan Aubrion</i>, p. 53.</p>
-</div>
-<p>Au XVI<sup>e</sup> siècle, les botanistes ; Tragus, Camerarius, Lobel,
-Dalechamps, Gérarde, décrivent ou figurent un grand Panais
-long, race primitive qui se rapproche de la forme sauvage,
-le nommant <i lang="la" xml:lang="la">Pastinaca sativa</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">domestica</i>. Fuchs l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">Sisarum
-sativum magnum</i> et Clusius, dans sa traduction de Dodoens :
-grand Chervis cultivé. Pour Dalechamps et Lobel, c’est
-la Pastenade des jardins.</p>
-
-<p>On voit déjà poindre une race supérieure, à couronne creuse,
-qui est représentée à notre époque par le Panais <i>long</i> ou <i>demi-long
-de Guernesey</i>, lequel est caractérisé par une rigole circulaire
-du collet, d’où partent les feuilles<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Camerarius, <i>Epitome</i> (1586), p. 507.</p>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, apparaissent les Panais ronds, plus larges
-que hauts, à développement plus rapide, à feuillage peu abondant,
-par conséquent appropriés à la culture bourgeoise. Ce sont
-aujourd’hui les plus recherchés pour le potager ; ils sont précoces
-comme tous les légumes-racines de forme sphérique et
-leur feuillage réduit les rend moins encombrants.</p>
-
-<p>Le Panais rond s’est aussi appelé Panais <i>de Siam</i><a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> De Combles, <i>L’Ecole du Potager</i> (1749), t. <small>II</small>, p. 693.</p>
-</div>
-<p>Jusqu’à ce qu’il fut détrôné par la Pomme de terre, le Panais
-a été en honneur dans la cuisine. Le grand cuisinier La Varenne
-servait sur les tables princières des plats de Panais à la sauce,
-blanche. Le mode de préparation le plus fréquent, au XVII<sup>e</sup> siècle,
-était le Panais bouilli, frit et passé dans la pâte, à la manière
-de nos Salsifis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg44">PERSIL DE HAMBOURG <span class="small">OU</span> A GROSSES RACINES</h3>
-
-
-<p>Comme le Céleri-Rave, le Cerfeuil bulbeux, et quelques
-autres plantes à parties souterraines alimentaires, le Persil à
-grosses racines semble avoir été usité de longue date en Hollande,
-Allemagne, Pologne ; les légumes-racines en général
-sont toujours entrés pour une large part dans l’alimentation
-des peuples du Nord de l’Europe.</p>
-
-<p>Simple variété du Persil commun, le Persil tubéreux est
-cultivé pour sa racine fusiforme, renflée, devenue succulente,
-qui constitue un bon légume d’hiver au goût de Céleri-Rave,
-s’accommodant comme les jeunes Carottes ou les Salsifis ; le
-feuillage conservant d’ailleurs ses propriétés condimentaires.</p>
-
-<p>M. Margueritte, jardinier en chef de l’Institut des nobles à
-Varsovie, lorsqu’il introduisit il y a cinquante ans ce légume
-alors inconnu en France, ne se doutait pas qu’aux derniers
-siècles le Persil à grosses racines était admis dans la cuisine
-française : il arrive parfois que des nouveautés horticoles ne
-sont que des réintroductions. C’est le cas pour le Persil de
-Hambourg.</p>
-
-<p>Fuchs connaissait la plante à l’état cultivé en Allemagne en
-1542<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. On l’indiquait alors comme originaire de Hollande
-avec le nom de Persil hollandais. Au commencement du XVII<sup>e</sup>
-siècle on voit ce Persil en France. D’après Cl. Mollet : « Les
-racines de gros Persil sont aussi fort excellentes<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>. » Son fils
-André, jardinier de la reine de Suède, dit dans son <i>Jardin de
-plaisir</i> (1651) que les racines du gros Persil sont mangées en
-Suède. La plante figure dans certains traités de cuisine français
-du XVIII<sup>e</sup> siècle. De Combles en parle en 1749 : « Le Persil à
-grosses racines n’est pas assez connu en France et mal à propos
-on néglige de le cultiver ; les Allemands en font grand cas avec
-justice et c’est l’espèce à laquelle ils sont le plus attachés<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>. »
-On voit encore le Persil de Hambourg dans un catalogue d’Andrieux-Vilmorin
-(1783).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Stirpium</i> (1542), p. 573.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Théâtre des plans et jardinages</i>, p. 150.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> <i>L’Ecole du Potager</i> (1749), t. <small>II</small>, p. 390.</p>
-</div>
-<p>En 1726 le grainier anglais Towsend, auteur d’un ouvrage
-intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Seedsman</i>, dit qu’en Hollande le peuple fait cuire les
-racines du gros Persil et les mange comme un bon plat. Miller
-prétend l’avoir introduit en Angleterre en 1727.</p>
-
-<p>En 1860, M. Margueritte, le réintroducteur du Persil de
-Hambourg en France, publia une note destinée à appeler l’attention
-sur cette plante alimentaire qui, disait-il, « se vend en
-abondance sur les marchés de Varsovie »<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> <i>Journal Soc. imp. d’Hortic.</i>, 1860, p. 343.</p>
-</div>
-<p>Vers 1865-1868, M. Vavin, amateur à Bessancourt, cultivait le
-Persil à grosses racines. Dans les communications qu’il fit à
-la Société impériale d’Horticulture sur cette plante nouvelle, il
-ne lui reconnaît qu’une qualité médiocre. Depuis, le Persil de
-Hambourg a sans doute été amélioré. Il semble peu cultivé. La
-<i>Revue horticole</i> l’a signalé plusieurs fois à partir de 1882. On
-en connaît deux variétés, l’une à racines très longues ; une
-autre à racines plus courtes et plus grosses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg45">RADIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Raphanus sativus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Evidemment ce n’est pas pour leur valeur alimentaire que
-sont cultivés les jolis petits Radis au frais coloris rose ou écarlate.
-L’art culinaire les accepte comme un hors-d’œuvre appétissant
-en même temps qu’une décoration pour les tables. Gros
-Radis d’été, Radis noir d’hiver, à la chair ferme et piquante,
-ne sont aussi que des condiments apéritifs… pour ceux qui
-possèdent l’intégrité de leurs facultés digestives.</p>
-
-<p>Les Radis appartiennent au genre <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus</i> de la famille
-des Crucifères, voisin des <i lang="la" xml:lang="la">Sinapis</i> (Moutarde) et des <i lang="la" xml:lang="la">Brassica</i>
-(Choux, Colza, Navets-Raves). Comme ces dernières plantes, il
-comprend deux classes de variétés : des Radis à graines nombreuses
-et oléagineuses, mais dont la racine n’est pas charnue.
-On les cultive en Chine, en Orient, pour extraire l’huile des
-graines. Nos Radis ne sont que des plantes potagères ; chez
-ceux-ci, la base de la tige renflée se confond avec la racine
-pivotante pour former une sorte de tubercule comestible globuleux,
-ovoïde ou allongé.</p>
-
-<p>L’origine du Radis est incertaine. On peut soupçonner le
-<i lang="la" xml:lang="la">Raphanus maritimus</i> d’être son type primitif. Dans tous les
-cas, cette espèce sauvage commune dans la région méditerranéenne
-est la plante la plus voisine de notre Radis, tant par
-sa racine vivace qui produit la seconde année un pivot assez
-gros, allongé, que par l’important caractère de son fruit,
-presque semblable à la silique ventrue et subéreuse du Radis
-cultivé.</p>
-
-<p>Pour le botaniste J. Gay, le Radis des anciens Grecs n’est
-autre que le <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus maritimus</i> dont l’habitat s’étend de Gibraltar
-à la Mer Caspienne<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>. L’origine géographique de la
-plante concorde avec les données des anciens auteurs. Ce serait
-le <i lang="la" xml:lang="la">Raphanis agria</i> de Dioscoride, lequel, selon Pline, se nommait
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Armon</i> ou <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Armor</i> dans le Pont, d’où l’<i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i> des Latins,
-nom qui a été abusivement appliqué par Pline au grand
-Raifort (<i lang="la" xml:lang="la">Cochlearia Armoracia</i>). La linguistique reconnaît une
-origine arienne au terme <i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i>. Le mot existe dans l’arménien
-et le cymrique avec le sens de racine. L’identification
-de l’<i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i> avec notre Radis paraît d’autant plus juste que
-les Italiens ont conservé le mot <i lang="it" xml:lang="it">Ramoraccio</i> pour désigner cette
-plante potagère, tandis qu’ils ne connaissent le Raifort que
-sous le nom de <i lang="it" xml:lang="it">Raffano</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> De Candolle, <i>Géographie botanique</i>, II, p. 826.</p>
-</div>
-<p>D’après Linné, beaucoup d’auteurs ont indiqué le Radis
-comme originaire de l’Extrême-Orient. Il est vrai que la Chine
-et le Japon possèdent depuis la plus haute antiquité de nombreuses
-races de Radis, les unes oléifères, d’autres comestibles,
-quelques-unes à racines énormes. Une telle abondance de
-formes n’a pu se produire qu’à la suite d’une longue culture.
-En effet, le Radis est mentionné dans le <i>Rhya</i>, ouvrage chinois
-de l’an 1100 avant notre ère<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Bretschneider, <i lang="la" xml:lang="la">Botanicon Sinicum</i>, t. <small>II</small>, p. 39.</p>
-</div>
-<p>Si la culture du Radis est aussi très ancienne dans l’Europe
-méridionale, où doit-on placer le point de départ de sa transformation
-en plante potagère ? Le transport du Radis cultivé du
-midi de l’Europe en Chine au travers toute l’Asie, dans les
-temps non civilisés, serait une exception peu probable à une
-certaine loi historique : les apports de plantes cultivées se sont
-faits généralement en sens contraire. Ils ont marché de l’est à
-l’ouest comme les invasions humaines. L’habitat du <i lang="la" xml:lang="la">R. maritimus</i>
-paraissant s’étendre à l’est peut-être jusqu’à l’Inde ou à
-la Chine, certains sujets venus en terre très fertile ont pu devenir
-accidentellement comestibles à la fois en Extrême-Orient
-et dans l’Europe méridionale.</p>
-
-<p>Plusieurs botanistes soupçonnent que le <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus sativas</i> ou
-Radis cultivé est simplement un état particulier, à grosse racine
-et à fruit non articulé du <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus Raphanistrum</i>, Ravenelle
-ou Raveluche, plante très commune de nos moissons,
-souvent confondue avec la Moutarde sauvage ou Sanve, et
-qu’on trouve à l’état spontané dans toute l’Europe et l’Asie
-tempérées<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> De Candolle, <i>Orig. des pl. cultivées</i>, p. 25.</p>
-</div>
-<p>Certaines expériences de M. Carrière paraissent donner
-quelque créance à cette hypothèse. Vers 1865, M. Carrière,
-alors chef des pépinières au Muséum, entreprit la transformation
-du <i lang="la" xml:lang="la">R. Raphanistrum</i> en plante potagère. A la quatrième
-génération seulement, il aurait obtenu des Radis à racine charnue,
-de forme, de grosseur et de coloris variés, dont il a donné
-des figures bien faites pour étonner<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>. Mais il y a tout lieu
-de croire que les Radis de M. Carrière naïvement baptisés du
-nom de Radis de famille, à cause de leur grosseur, étaient des
-produits hybrides et le résultat d’un pollen étranger de hasard
-transmis par la voie éolienne ou mieux par les nombreux insectes
-qui butinent sur les fleurs des Crucifères. On eût aimé
-que l’expérimentateur montrât en même temps les états successifs
-par lesquels ses semis ont dû passer, s’il y a eu véritablement
-amélioration progressive. Une contre-expérience tentée
-par M. Decaisne, professeur au Muséum, et conduite avec tout
-le soin désirable, a été suivie pendant plusieurs années par
-M. D. Bois, aujourd’hui assistant de la chaire de culture au
-Muséum, de qui nous tenons ce détail ; elle n’a donné que des
-résultats négatifs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Journal Soc. imp. d’Hort.</i> 1869, p. 253, 329.</p>
-</div>
-<p>La déviation accidentelle du type obtenue par M. Carrière n’a
-pas été remarquée dans la nature. Pourtant le <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus Raphanistrum</i>
-habite les champs cultivés, en terrain fumé, labouré,
-travaillé, c’est-à-dire que la Ravenelle croît naturellement
-dans des conditions très favorables aux variations spontanées
-et identiques à celles créées par le chef des pépinières du Muséum
-pour ses expériences culturales.</p>
-
-<p>Deux caractères botaniques de premier ordre contredisent
-en outre la filiation présumée du Radis dans l’hypothèse de
-M. Carrière. Le Radis cultivé diffère du <i lang="la" xml:lang="la">R. Raphanistrum</i> par
-sa silique ventrue, non articulée, par la couleur de ses fleurs
-blanches ou violettes, jamais jaunes. A ces arguments s’ajoute
-un caractère physiologique : la délicatesse du Radis sous nos
-climats indique qu’il doit procéder plutôt d’une forme méridionale
-que d’une plante indigène aussi rustique qu’est la Ravenelle
-sauvage. Comme tant d’autres plantes domestiques, le
-Radis serait-il un produit hybride et le résultat d’un croisement
-entre <i lang="la" xml:lang="la">R. maritimus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">R. Raphanistrum</i> ? ou bien serait-il
-dérivé d’une forme asiatique aujourd’hui disparue de la nature
-sauvage ? La grande analogie qui existe entre le Radis cultivé,
-le <i>Mougri</i> de Java, les Radis oléifères d’Extrême-Orient et de
-l’Inde donnerait créance à cette dernière hypothèse.</p>
-
-<p>Les Anciens ont possédé plusieurs sortes de Radis qu’il n’est
-guère possible d’identifier. Hérodote, au V<sup>e</sup> siècle avant notre
-ère, appelle <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">surmaia</i> un Radis dont les constructeurs de la
-grande pyramide d’Egypte ont fait une énorme consommation
-constatée par une inscription lapidaire qui se voyait encore de
-son temps.</p>
-
-<p>Des archéologues ont signalé le Radis figuré sur les murs du
-temple de Karnak, dans l’Ile de Philæ (Haute-Egypte). Une
-peinture de Pompéi représente une botte de Radis ronds en compagnie
-d’autres légumes<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Pitture d’Ercolano</i>, t. <small>II</small>, p. 52.</p>
-</div>
-<p>On suppose que <i lang="la" xml:lang="la">radicula</i> et <i lang="la" xml:lang="la">syriaca radix</i> de Columelle et de
-Pline, à chair tendre et douce, sont nos petits Radis roses à
-forme globuleuse, pendant que la Rave du Mont-Algide (<i lang="la" xml:lang="la">algidense</i>),
-très allongée, à chair translucide, serait la forme longue
-de nos Radis<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. Il est prudent de faire des réserves sur ces
-identifications, vu la brièveté et l’insuffisance des descriptions
-anciennes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> Columelle, l. X, c. 114 ; l. XI, c. 3. — Pline, l. XIX, 26.</p>
-</div>
-<p>Le Radis ne paraît pas avoir été largement répandu au
-moyen âge dans le Nord de l’Europe. En Italie et en général
-dans le Midi, il devait être plus apprécié. Au XVIII<sup>e</sup> siècle, les
-variétés italiennes étaient réputées les plus délicates pour la
-table. Nous constaterons, à ce propos, que les légumes aqueux
-rafraîchissants, les salades et les plantes condimentaires destinées
-à exciter les fonctions digestives sont entrés de préférence
-au potager des méridionaux, tandis que le besoin d’une alimentation
-azotée a obligé les habitants des climats froids à
-cultiver principalement les légumes très nourrissants, les racines
-féculentes, les Légumineuses.</p>
-
-<p>Il faut arriver au XVI<sup>e</sup> siècle pour voir distinctement le Radis
-dans les <i>Histoires des Plantes</i> des premiers botanistes qui l’ont
-décrit et figuré. Comme de nos jours, il était mangé avant le
-repas pour stimuler l’appétit. C’est le <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus longus</i> de Tragus,
-Matthiole, Lonicer et Camerarius ; le <i lang="la" xml:lang="la">R. purpureus minor</i>
-de Lobel ; le <i lang="la" xml:lang="la">Radicula sativa minor</i> de Dodoens. Ruel, ancien
-botaniste français (1536), dit que l’on sert quotidiennement
-cette racine sur les tables sous le nom vulgaire de <i>Radis</i>. Cependant
-l’appellation usuelle était Raifort cultivé ; le Cran
-(<i lang="la" xml:lang="la">Cochlearia Armoracia</i>), qui est le véritable Raifort, portait
-le nom de Raifort sauvage. Entre ces plantes Crucifères voisines :
-Raifort, Radis et Raves, il y a eu une perpétuelle confusion
-de noms.</p>
-
-<p>Actuellement le Raifort des Parisiens n’est autre chose que
-le Radis noir. Les Radis longs sont encore nommés Raves de
-jardin par les jardiniers.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu8.jpg" alt="" />
-<div class="legende">RADIS (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle le Radis <i>de tous les mois</i> commençait à être
-largement cultivé. Le <i>Jardinier françois</i> (1651), La Quintinie
-(1690), le <i>Jardinier solitaire</i> (1704) le sèment sur couche à
-chaque décours de la lune. Tous l’appellent Raifort ou petite
-Rave. Plus tard le terme Radis fut réservé aux petits Radis
-ronds.</p>
-
-<p>L’Italie semble avoir fourni les premiers Radis rouges, tel
-le Raifort purpuré de Lobel, figuré aussi par Matthiole et
-Dalechamps. Gérarde, auteur anglais (1597), représente deux
-variétés de Radis, une à racine globuleuse ; l’autre à racine
-oblongue. Parkinson (1629) ne connaissait que le Radis noir
-d’hiver et un Radis blanc dont il existait plusieurs formes.</p>
-
-<p>C’est que nos jolies variétés si agréables à l’œil, appétissants
-Radis tendres, croquants, à l’eau savoureuse, sont des conquêtes
-modernes du jardinage, et surtout du jardinage français.
-L’abbé Rozier, à l’article <i>Rave</i> de son <i>Cours d’Agriculture</i> qui
-parut en 1789, fixait à 30 années en arrière l’apparition des
-variétés perfectionnées de Radis. Le Radis typique de l’ancien
-temps paraissant avoir été un long Radis blanc, gris ou rougeâtre,
-médiocre au point de vue culinaire.</p>
-
-<p>D’après Miller, le Radis rouge rond ou rose n’aurait été introduit
-de France en Angleterre qu’en 1802.</p>
-
-<p>De Combles, en 1749, connaissait trois variétés de petites
-Raves, c’est-à-dire de Radis longs blancs ou rouges et huit sortes
-de <i>radix</i>, comprenant sous ce terme les petits Radis ronds, les
-gros Radis d’été et les Radis noirs d’hiver. Des Radis de table, il
-existe aujourd’hui des variétés sans nombre dont les noms remplissent
-les catalogues des grainiers. Le <i>petit saumoné</i>, le <i>rose
-demi-long</i>, le <i>rose à bout blanc</i>, le <i>long écarlate</i>, le <i>rond écarlate</i>
-et autres ont été tour à tour les favoris de la mode. Nous ne
-connaissons pas de plus ravissant tableau que la collection des
-Radis modernes figurée dans une planche coloriée qui accompagne
-un article sur ce légume dû à la plume autorisée de
-M. Henri de Vilmorin<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>. Quelles merveilleuses nuances dans
-les frais coloris ! Quelle diversité dans les formes, depuis le <i>long
-écarlate</i>, Rave en miniature, jusqu’au <i>rose à bout blanc</i> terminé
-par une fine queue de rat qui est la véritable racine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Revue hortic.</i> 1898, p. 84.</p>
-</div>
-<p>Aujourd’hui, le type recherché serait le <i>demi-long</i>, à bout en
-massue, semblable à un petit Navet <i>Marteau</i>. Les maraîchers
-connaissent le peu de fixité de ces sous-variétés qu’ils maintiennent
-difficilement pures, le double jeu de la fécondation
-croisée et de la variation naturelle les transformant sans cesse.</p>
-
-<p>Quelques Radis d’agrément, sans importance économique,
-méritent d’être signalés. Ce sont des introductions récentes.</p>
-
-<p>Le Radis <i>rose d’hiver de Chine</i> a été introduit par les missionnaires
-en 1837 et propagé par les soins de M. l’abbé Voisin.
-Il figure comme nouveauté dans le <i>Bon Jardinier</i> de 1840.</p>
-
-<p>Le Radis <i>rouge monstrueux de Kashgar</i>, originaire de l’Asie
-Centrale, a été réintroduit par M. Paillieux en 1890.</p>
-
-<p>En 1874 fut mis au commerce sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus acanthiformis</i>
-un énorme Radis blanc plus tendre que le Radis noir,
-simple variété du <i lang="la" xml:lang="la">R. sativus</i> cultivée au Japon sous le nom de
-<i>Daïkon</i>. Dans ce pays on le consomme cru, cuit ou confit dans
-le sel et il s’en fait une énorme consommation. La presse horticole
-a beaucoup parlé de ces Radis exotiques que l’on peut
-manger en guise de Navets dont ils ont assez le goût. MM. Paillieux
-et Bois ont consacré aux diverses variétés de Radis du Japon
-ou <i>Daïkon</i> un substantiel chapitre de leur <i>Potager d’un Curieux</i>.</p>
-
-<p>C’est encore à M. Paillieux que l’on doit la réintroduction
-du Radis serpent (<i lang="la" xml:lang="la">R. caudatus</i> L.) dans nos cultures. C’est une
-espèce distincte dont les siliques, extraordinairement longues,
-sont comestibles ; elles se consomment à la croque au sel
-comme nos Radis dont elles ont le goût. La plante est cultivée
-dans l’Inde et surtout à Java où elle paraît spontanée. Le nom
-local est <i>Mougri</i>. Le Radis serpent a été signalé pour la première
-fois par Linné en 1767 dans son premier <i lang="la" xml:lang="la">Mantissa</i> (p. 95).</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Raphanus</i>, le nom latin scientifique du Radis, vient du grec ;
-ce nom fait allusion à la rapidité de la croissance de la plante.
-Dans toutes les langues européennes le nom du Radis est dérivé
-du latin <i lang="la" xml:lang="la">radix</i>, racine. L’ancien français présente les formes
-suivantes, depuis le XII<sup>e</sup> siècle : <i>raïs</i>, <i>raïz</i>, <i>rait</i>, <i>raix</i>, <i>radix</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg46">SALSIFIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Tragopogon porrifolium</i> L.)</p>
-
-
-<p>Plante bisannuelle à racine comestible, fusiforme, blanche,
-charnue, d’un goût très doux, que l’on confond parfois avec la
-Scorsonère ou Salsifis noir qui a la racine noire extérieurement
-et les fleurs jaunes, tandis que le Salsifis a la racine blanche
-et les fleurs d’un pourpre violet. Les deux plantes se ressemblent
-et appartiennent à la même famille des Composées-Chicoracées,
-mais elles sont botaniquement distinctes.</p>
-
-<p>Le Salsifis se trouve spontané dans les départements méridionaux
-de la France, en Suisse, Grèce, Italie, Dalmatie et
-Algérie. Le Salsifis des prés (<i lang="la" xml:lang="la">Tragopogon pratense</i> L.), commun
-aux environs de Paris, est une autre espèce non cultivée et
-différente du Salsifis des jardins.</p>
-
-<p>Le nom grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Tragopogon</i>, qui veut dire barbe de bouc (à
-cause des aigrettes plumeuses des semences), s’appliquait dans
-l’Antiquité soit à notre Salsifis cultivé, soit au <i lang="la" xml:lang="la">Tragopogon crocifolium</i>,
-qui appartient aussi à la flore grecque. De la culture
-du Salsifis chez les Anciens, nous ne connaissons rien. Peut-être
-se contentaient-ils de le recueillir à l’état sauvage ? D’aucuns
-ont vu dans une peinture de Pompéi une botte d’Asperges
-en compagnie de Carottes et peut-être de Radis<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>. Nous reconnaissons
-très distinctement dans ces prétendues Asperges
-les racines fusiformes du Salsifis préparées pour le marché.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Pitture d’Ercolano</i>, t. <small>II</small>, pl. VIII, p. 52.</p>
-</div>
-<p>Le moyen âge paraît ignorer le Salsifis qu’Olivier de Serres
-signale comme une plante nouvelle : « Une autre racine de
-valeur, dit-il, est aussi arrivée en nostre cognoissance depuis
-peu de temps en çà, tenant rang honorable au jardin ; c’est le
-Sercifi »<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Théâtre d’Agriculture</i>, l. VI, p. 531.</p>
-</div>
-<p>La culture doit être plus ancienne en Italie. Selon Césalpin :
-« Tragopogon s’appelle vulgairement chez nous <i lang="it" xml:lang="it">sassefrica</i> ; on
-vend ses racines comme légume »<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>. Salsifis semblerait donc
-emprunté à l’italien <i lang="it" xml:lang="it">sassefrica</i> — qui frotte les pierres — mot
-peu explicable. Le <i lang="la" xml:lang="la">Tragopogon porrifolium</i> de l’Europe méridionale,
-forme sauvage de notre Salsifis, habite souvent les
-endroits pierreux. <i lang="it" xml:lang="it">Sassefrica</i> peut être un mot identique à Saxifrage — qui
-brise les pierres — toutes les Saxifrages étant
-des plantes saxatiles. Perce-pierre se rapporte aussi à cette
-station habituelle dans les lieux pierreux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De plantis</i> (1583), p. 517.</p>
-</div>
-<p>Ruellius (1536) donne la forme latine <i lang="la" xml:lang="la">saxifica</i> et indique le
-mot comme venant de l’Etrurie. L’orthographe actuelle est assez
-récente. On écrivait autrefois : sassefigue, sassafy, serquifie,
-selsifie, cercifix, salcifix.</p>
-
-<p>Le Salsifis blanc a été amélioré. Les plantes non sélectionnées
-produisent souvent des racines petites et fourchues. Les
-variétés sont peu nombreuses : <i>Mammouth</i>, variété anglaise,
-<i lang="en" xml:lang="en">Sutton’s Giant</i>, Salsifis <i>amélioré à grosse racine</i>.</p>
-
-<p>Il y a un siècle ou deux le Salsifis était beaucoup plus cultivé
-qu’aujourd’hui. On a remplacé en grande partie ce légume par
-la Scorsonère d’Espagne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg47">SCOLYME</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Scolymus hispanicus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Scolyme est une plante bisannuelle, de la famille des
-Composées, à feuilles très épineuses, ayant le port et l’aspect
-d’un Chardon. Analogue au Salsifis et à la Scorsonère, il serait,
-selon quelques dégustateurs, supérieur en qualité à ces derniers
-légumes.</p>
-
-<p>Le Scolyme croît à l’état sauvage dans tout le midi de l’Europe :
-Iles Canaries, Madère, Italie, Grèce, Espagne, Provence,
-Languedoc, Mauritanie. Jusqu’à présent il n’a été que peu ou
-pas cultivé, mais de tout temps les paysans de la région de
-l’Olivier ont récolté la racine pivotante, blanche et assez charnue
-du Scolyme sauvage pour la manger en guise de Salsifis
-ou de Scorsonère.</p>
-
-<p>Chez les anciens Grecs, il est déjà question d’un <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scolumos</i>,
-Chicoracée ou Carduacée dont on mangeait la racine cuite. Le
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scolumos</i> de Théophraste a été identifié au <i lang="la" xml:lang="la">Scolymus hispanicus</i>
-de Linné par Clusius, Lobel, Tabernæmontanus, Camerarius,
-mais Dalechamps ne sait pas si ce nom doit s’appliquer au
-Scolyme, au Cardon ou même au Panicaut ou Chardon-Roland
-(<i lang="la" xml:lang="la">Eryngium campestre</i> L.) dont les tiges et les racines étaient
-alimentaires chez les Grecs, d’après Pline qui l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">Centum
-capita</i>.</p>
-
-<p>Le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Scolumos</i> de Dioscoride serait le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Cactos</i> de Théophraste,
-c’est-à-dire le Cardon. L’Artichaut, qui est une variété de Cardon,
-rappelle par son nom linnéen, <i lang="la" xml:lang="la">Cynara Scolymus</i>, cette confusion
-de noms entre deux Composées également épineuses et
-dont on mangeait la racine chez les Anciens.</p>
-
-<p>Le Scolyme a été décrit et figuré par les botanistes de la Renaissance
-sous les noms suivants :</p>
-
-<ul>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Scolimus Theophrasti</i>, Clusius.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Eryngium luteum monspelliense</i>, Clusius.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Carduus Chrysanthemus</i>, Dodoens.</li>
-<li><i lang="la" xml:lang="la">Eryngium Vegetii</i>, Camerarius.</li>
-</ul>
-<p>Ch. de l’Escluse signale l’usage de la racine de Scolyme à
-Salamanque et en Castille. La plante est très commune en
-Espagne. Le naturaliste Belon en parle dans ses <i>Singularitez</i>,
-l’ayant observé dans les Iles de l’Archipel. Les Grecs modernes
-l’appellent <i lang="el-Latn" xml:lang="el-Latn">Scolumbros</i>.</p>
-
-<p>Aucun auteur ancien de jardinage ne mentionne le Scolyme.
-L’initiative de sa culture jardinière revient à M. Robert, directeur
-du Jardin botanique de la Marine, à Toulon. Lors de ses
-herborisations autour de cette ville, il rencontrait souvent le
-<i lang="la" xml:lang="la">Scolymus hispanicus</i> à l’état sauvage.</p>
-
-<p>Connaissant par expérience les bienfaits de la culture, vers
-1835 il eut l’idée d’améliorer le Scolyme pour en faire un
-succédané du Salsifis et de la Scorsonère. Ses essais ayant
-réussi, il montra, par une notice publiée dans les Mémoires de
-la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts du département
-du Var, que le Scolyme sélectionné offrait des racines grosses,
-blanches, charnues, agréables au goût, dignes de figurer à côté
-de la Scorsonère. En 1838, M. Robert envoya des graines à
-Paris et la Société royale d’Horticulture lui décerna une médaille
-d’argent pour introduction d’un nouveau légume<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i>, t. XXV (1839), p. 153.</p>
-</div>
-<p>Jacques, de Neuilly, Bossin, Battereau, d’Anet, et quelques
-autres, expérimentèrent le Scolyme et l’on vit paraître le
-nouveau légume aux séances de la Société royale d’Horticulture.
-M. Vilmorin commença la culture du Scolyme en 1836.
-A partir de l’année 1840, il le classe parmi les plantes potagères
-dans les éditions successives du <i>Bon jardinier</i>, attestant
-que le Scolyme constitue une acquisition de valeur pour les
-jardins. La presse horticole l’a également recommandé à
-différentes reprises.</p>
-
-<p>Le Scolyme paraît avoir été l’objet d’une certaine culture locale
-dans le Lyonnais et le Vivarais, à une date assez ancienne,
-si nous en croyons une note de M. G. Bravy publiée en 1866 :
-« Le Scolyme d’Espagne est depuis longtemps reconnu comme
-un bon légume et cultivé dans plusieurs départements. En
-1830, sur le conseil de M. Jacquemet-Bonnefont, habile horticulteur
-d’Annonay, j’avais essayé dans le Puy-de-Dôme la
-culture de cette plante, et je fus tellement satisfait du résultat
-que non seulement je l’ai continuée depuis, mais que je m’empressai
-de la conseiller à mon tour à mes voisins. La supériorité
-de sa racine sur celle du Salsifis et de la Scorsonère comme
-finesse de chair et délicatesse de goût, la fit admettre dans
-beaucoup de jardins. Le même M. Jacquemet, que je crois être
-le premier promoteur de cette culture, répandit le Scolyme dans
-le Rhône, l’Ardèche et les départements voisins. En 1845 et
-1846, je l’ai trouvé abondamment cultivé dans les potagers de
-Lyon, de Vienne, etc. »<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Bull. Soc. d’Hortic. et de Bot. de l’Hérault</i>, 1866, p. 210.</p>
-</div>
-<p>Cependant, malgré quelques cultures locales et malgré les
-tentatives de M. Vilmorin pour faire accepter ce légume, il
-était si peu vulgarisé à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle que MM. Paillieux
-et Bois ont cru devoir l’expérimenter à Crosnes parmi leurs
-plantes potagères nouvelles ou peu connues. D’après les auteurs
-du <i>Potager d’un Curieux</i> « la saveur des racines du Scolyme
-est infiniment plus agréable que celle des Scorsonères et des
-Salsifis<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 555.</p>
-</div>
-<p>Aujourd’hui la plante est sensiblement améliorée. On obtient
-des pivots beaucoup plus charnus et d’une forme plus régulière
-que ceux du Scolyme sauvage.</p>
-
-<p>Il existe bien un inconvénient : la présence d’une « corde »
-qui a été probablement un obstacle au succès de ce légume,
-car sa racine partage avec celle du Chervis le défaut de posséder
-un axe central fibreux immangeable que l’on doit enlever
-avant ou après la cuisson.</p>
-
-<p>Dans le Midi on mange beaucoup de Scolymes, mais la
-plante n’y est que peu ou pas cultivée. A Montpellier, on vend
-sous le nom de <i>Cardousse</i> ou <i>Cardouille</i> (diminutif de Chardon)
-les racines de Scolyme débarrassées de leur mèche ligneuse,
-c’est-à-dire réduites à la partie corticale. Il se fait aussi une
-grande consommation de Scolymes en Espagne. La plante se
-vend sur les marchés pendant cinq mois de l’année. En France,
-on devrait cultiver davantage le Scolyme ; cette racine alimentaire
-mérite de devenir autre chose qu’un légume de fantaisie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg48">SCORSONÈRE D’ESPAGNE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera hispanica</i> L.)</p>
-
-
-<p>L’introduction dans nos jardins de la Scorsonère d’Espagne,
-Salsifis noir, Ecorce noire, remonte à 200 ou 250 ans. La culture
-de cette plante s’est peu à peu substituée à celle du véritable
-Salsifis auquel elle ressemble, mais sa racine est brune
-à l’extérieur. Comme elle jouit des mêmes propriétés alimentaires,
-on la cultive de préférence à ce dernier légume
-pour l’approvisionnement des marchés.</p>
-
-<p>La racine pivotante de la Scorsonère est plus cylindrique
-et régulière, plus tendre que celle du Salsifis blanc ; la plante
-est aussi d’un meilleur rendement et la racine offre la particularité
-avantageuse de ne jamais devenir filandreuse, demeurant
-comestible même après la floraison.</p>
-
-<p>La Scorsonère est spontanée en Europe, depuis l’Espagne où
-elle est commune, le midi de la France et l’Allemagne jusqu’à
-la région du Caucase et peut-être jusqu’en Sibérie, mais elle
-manque à la Sicile et à la Grèce<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> De Candolle, <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 35.</p>
-</div>
-<p>Son histoire commence au XVI<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Le botaniste italien Matthiole donna, le premier, dans ses
-<i>Commentaires sur Dioscoride</i>, la figure et la description de la
-plante accompagnées du récit légendaire suivant :</p>
-
-<p>« Nous pouvons mettre sous l’espèce de la plante Barbe de
-bouc (Salsifis), celle que les Espagnols nomment scurzonera
-ou scorzonera, d’autant qu’elle est fort souveraine contre la
-morsure de la vipère qu’ils nomment en leur langue scurzo.
-Or c’est une plante nouvellement trouvée, et je m’asseure qu’il
-ne se trouvera personne auparavant qui l’ait décrite. Un serf
-africain acheté par le seigneur Cerverus Leridanus la trouva
-premièrement en Catalogne d’Espagne. Car, comme il voyait
-plusieurs moissonneurs parmy les champs, mordus de vipères,
-en extrême danger de leur vie, se souvenant de l’herbe qu’il
-avoit vû en Afrique, et même du remède, l’ayant trouvée, il
-leur donnoit en brevage le jus de la racine de cette herbe et
-les guérissoit tous, ne voulant enseigner cette recepte à personne
-de peur de perdre telle pratique. Qui fut cause que plusieurs
-y prenant garde, et observant par succession de tems le
-lieu d’où il l’apportoit, enfin le trouvèrent et même les reliques
-(restes) des herbes qu’il avoit couppées. Ainsi on en arracha, et
-on en fit l’expérience, et fut de rechef confirmé qu’elle était singulière
-à tel accident, et pour ce aussi à cause de son effet la
-nommèrent scurzonera, comme qui diroit vipérine. La première
-que je vis jamais fut celle qui me fut envoyée par le seigneur
-Jean Odoric Melchior, médecin de la reine des Romains.
-Depuis j’en vis une toute verdoyante et en fleur, étant à la
-cour de l’Empereur Ferdinand, qu’on luy avoit envoyée d’Espagne
-par rareté<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> <i>Commentaires</i>, éd. 1688, p. 226.</p>
-</div>
-<p>C’est donc comme plante médicinale que la Scorsonère a été
-introduite dans les jardins des grands vers le milieu du
-XVI<sup>e</sup> siècle. Elle fut décrite par tous les anciens botanistes.
-Nous donnons ci-après sa synonymie :</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera hispanica</i>, Matthiole, Dodoens, Lonicer, Camerarius,
-Cæsalpinus.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera germanica</i>, Gesner, Tabernæmontanus.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera major hispanica</i>, Clusius.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Viperaria humilis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">V. hispanica</i>, Gerarde.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera illirica</i>, Alpinus.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera latifolia sinuata</i>, C. Bauhin.</p>
-
-<p>Aucun de ces écrivains n’a songé à faire de la Scorsonère
-une plante alimentaire. Matthiole et Dodoens conseillaient bien
-d’en manger la racine, mais comme préservatif contre les poisons
-et la peste. Cette racine, disaient-ils, possède encore une
-autre vertu merveilleuse : elle est incomparable pour égayer
-l’homme, pour chasser la tristesse et les chagrins : elle provoque
-le rire !</p>
-
-<p>Dalechamps, au XVI<sup>e</sup> siècle, en parle aussi seulement comme
-d’une plante médicinale. Clusius, qui a publié en 1571 un
-ouvrage sur les plantes d’Espagne, reste muet sur la Scorsonère
-si commune en ce pays. Dans son <i>Histoire des plantes
-rares</i> (1601) il en donne une description et une excellente figure
-sur bois, sans parler des fabuleux mérites que les gens de son
-temps lui reconnaissaient.</p>
-
-<p>Les Napolitains, au XVI<sup>e</sup> siècle, faisaient confire au sucre
-les racines d’une Scorsonère à racine tubéreuse, originaire de
-Sicile, le <i lang="la" xml:lang="la">Scorzonera deliciosa</i>, qu’ils mangeaient pour se garantir
-de la peste.</p>
-
-<p>Boerhaave, fameux médecin hollandais, qui jouissait d’une
-réputation européenne, contribua beaucoup à faire connaître la
-Scorsonère que l’on supposait douée de vertus miraculeuses.
-Il l’employait contre les maladies hypocondriaques et les obstructions,
-administrant à ses malades le suc de la racine pris
-le matin à jeun à la dose de trois onces. La Scorsonère passait
-encore pour augmenter le lait des nourrices. Alors, dans toute
-l’Europe, on s’empressa de faire boire aux nourrices l’eau dans
-laquelle avaient bouilli des racines de Scorsonère.</p>
-
-<p>Avant la découverte de la vaccine, cette plante était aussi
-un préservatif contre la petite vérole.</p>
-
-<p>La grande similitude de la Scorsonère et du Salsifis, celui-ci
-plus anciennement cultivé, la fit néanmoins entrer au potager,
-lorsque sa vogue de plante guérissante fut épuisée.</p>
-
-<p>Olivier de Serres (1600) ne connaissait pas la Scorsonère.
-L’auteur du <i>Jardinier françois</i> (1651) prétend avoir cultivé un
-des premiers ce légume en France<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>. Van der Groen, jardinier
-du Prince d’Orange, qui écrivait son <i>Jardin des Pays-Bas</i> en
-1669, dit que les Brabançons mangeaient beaucoup de Scorsonères.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> <i>Le Jardinier françois</i>, éd. 1665, p. 113.</p>
-</div>
-<p>La Quintinie (1690) l’estimait « une de nos principales racines,
-qui est admirable cuite, soit pour le plaisir du goût, soit
-pour la santé du corps ». En Allemagne sa culture ne serait
-devenue générale que vers 1770.</p>
-
-<p>Scorsonère signifie simplement <i>écorce noire</i>, et quelques-uns
-l’appellent ainsi sans qu’il soit besoin de faire intervenir
-le catalan <i lang="ca" xml:lang="ca">scorzo</i>, vipère. Clusius écrit <i lang="la" xml:lang="la">scorsonera</i>, comme s’il
-dérivait ce nom de <i lang="es" xml:lang="es">escorsa</i>, écorce. Il devait être fixé sur les
-prétendues propriétés de la plante antidote du venin de la vipère,
-fable propagée par le récit de Matthiole et qui a donné
-lieu à une fausse étymologie du nom de la Scorsonère. Le vieux
-français écrivait logiquement <i>escorsonnère</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">Plantes
-Tuberculeuses ou Rhizomateuses</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg49">CROSNE DU JAPON</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Stachys affinis</i> Bunge. — <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberifera</i> <span class="sc">Naudin</span>)</p>
-
-
-<p>Une des meilleures introductions du XIX<sup>e</sup> siècle. Le Crosne est
-une Labiée vivace pourvue de nombreux rhizomes traçants où
-se trouvent les matières de réserve de la plante et qui forment
-comme des chapelets de petits tubercules féculents, blancs,
-très tendres, d’un goût agréable. La préparation culinaire de
-ces petits tubercules est facile et leur valeur alimentaire assez
-riche lorsqu’ils sont consommés frais.</p>
-
-<p>On pourrait croire que la plante est originaire du Japon.
-Or, l’introducteur de ce nouveau légume, M. Paillieux, en le
-qualifiant de Crosne <i>du Japon</i>, avait simplement voulu lui
-donner un cachet d’exotisme qui plaît toujours. Mais le <i lang="la" xml:lang="la">Stachys
-affinis</i> paraît plutôt originaire de la Chine septentrionale
-où il est employé dans l’alimentation depuis un temps immémorial.</p>
-
-<p>Selon Bretschneider, les tubercules du <i lang="la" xml:lang="la">Stachys</i> sont décrits
-comme alimentaires dans les écrits chinois des XIV<sup>e</sup>, XVI<sup>e</sup> et
-XVII<sup>e</sup> siècles<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. Au Japon, on connaît aussi la plante de longue
-date sous le nom de <i>Choro-gi</i>. Le Crosne fut introduit en France
-et vulgarisé à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle par M. Paillieux, amateur qui
-s’occupa si ardemment de l’acclimatation des plantes utiles
-étrangères à notre pays, avec l’aide de M. D. Bois, assistant au
-Muséum.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> <i>Bot. Sin.</i> 53, 59, 83, 85.</p>
-</div>
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Stachys affinis</i> ou Crosne est entré dans l’alimentation
-avec une rapidité tout à fait exceptionnelle. M. D. Bois a raconté
-jadis les phases de cette vulgarisation et l’adresse que
-déploya l’introducteur, ancien négociant, pour « lancer » sa
-plante alimentaire nouvelle, à l’instar d’un article commercial.
-Nous laissons la parole au collaborateur de M. Paillieux :</p>
-
-<p>« C’est en 1882 que M. Paillieux reçut quelques tubercules
-d’une plante qui figurait depuis longtemps sur ses listes de
-<i lang="la" xml:lang="la">desiderata</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">Stachys affinis</i>, et qui étaient envoyés par M. le
-D<sup>r</sup> Bretschneider, médecin de la légation russe à Pékin, à la
-Société nationale d’acclimatation. Sauf cinq ou six, ces tubercules
-avaient pourri pendant le voyage, et ce n’est pas sans
-quelques doutes dans le succès que M. Paillieux mit en culture
-les débris les moins endommagés de cet envoi. Mais la puissance
-de végétation de la plante fut telle que chaque tubercule
-planté donna, dès la première année, une récolte satisfaisante.
-La deuxième année des touffes plantées sur vieilles couches
-produisirent plus de cent pour un.</p>
-
-<p>« C’eût été le moment de mettre le légume au commerce, si
-M. Paillieux avait eu en vue un bénéfice quelconque à retirer
-de sa culture. Il se garda de procéder ainsi, voulant, au contraire,
-que le jour où le Crosne ferait son apparition en public,
-il pût être livré <i>à bon marché</i> à la consommation.</p>
-
-<p>« Pour être sûr que le nouveau légume serait tout de suite
-vendu <i>bon marché</i>, de façon à ne pas décourager les consommateurs
-désireux de le connaître, M. Paillieux prit le parti de
-se faire lui-même producteur et vendeur. Il loua quelques
-pièces de terre auprès de son jardin, y planta des Stachys et
-s’assura ainsi une récolte qui, à la fin de l’hiver 1886-1887, put
-être évaluée à environ 3000 kilogrammes.</p>
-
-<p>« Tout d’abord convaincu que le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Stachys</i> serait difficilement
-adopté par le public, il donna au tubercule le nom de
-<i>Crosne</i> qui était celui de son village, pour rappeler le lieu où
-la plante avait été cultivée pour la première fois en Europe.
-En même temps, il fit imprimer des milliers de prospectus qui,
-non seulement faisaient connaître le légume, mais donnaient
-les indications les plus précises sur ses principaux modes
-de préparation culinaire. En outre, M. Paillieux <i>fit la place</i>,
-cherchant partout des acheteurs, vantant sa marchandise
-comme aurait pu le faire le plus habile commis voyageur, et
-finissant toujours par la placer, par cette raison toute simple
-que, s’il n’arrivait pas à la <i>vendre</i>, il finissait par la donner.</p>
-
-<p>« L’opération ainsi conduite devait réussir. Peu à peu,
-M. Paillieux vit arriver les commandes non seulement de Paris,
-mais de Lille, Lyon, Roubaix, Amiens, Reims, Marseille, etc.
-Puis le Crosne se répandit à l’étranger et M. Paillieux reçut
-des commandes de Bruxelles, de Strasbourg, de Londres et de
-Berlin. La vente augmenta chaque jour, et, dès la première
-année, le légume était lancé et le succès assuré.</p>
-
-<p>« Enfin M. Paillieux s’adressa à Brébant, le restaurateur
-bien connu, qui reconnut les mérites du nouveau légume et
-l’admit sur sa carte du jour en le faisant entrer dans la <i>salade
-japonaise</i>, mets à la mode, dont la recette venait d’être plaisamment
-donnée au théâtre dans une pièce d’Alexandre Dumas
-fils, <i>Francillon</i>.</p>
-
-<p>« Les amateurs devinrent de plus en plus nombreux, et,
-en 1888, les récoltes furent insuffisantes pour répondre aux
-demandes qui parvenaient à Crosne de tous côtés. M. Paillieux
-étendit ses cultures. Des centaines de publications françaises
-et étrangères, horticoles et scientifiques, célébrèrent à l’envi
-la nouvelle plante, et en 1889, les commissionnaires des Halles
-à Paris, commencèrent à recevoir et à vendre une grande
-quantité de tubercules, quantité qui, depuis cette année, alla
-en augmentant chaque hiver<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Revue horticole</i>, 1898, p. 215.</p>
-</div>
-<p>Une espèce indigène voisine du <i lang="la" xml:lang="la">Stachys affinis</i>, l’Epiaire à chapelets,
-Ortie morte (<i lang="la" xml:lang="la">Stachys palustris</i>), est commune en Europe
-sur le bord des mares et des fossés inondés ; elle possède aussi
-des rhizomes ou tiges souterraines contenant une fécule amylacée
-qui l’a fait employer autrefois dans l’alimentation en temps
-de disette, principalement en Angleterre. Dans ce pays, on mêlait
-cette fécule à la farine de Blé. La culture a même été essayée.
-En 1830, M. J. Houlton, professeur de botanique en Angleterre,
-préconisa la plante, disant que ses racines tuberculeuses contenaient
-une matière farineuse alimentaire depuis octobre jusqu’à
-la fin de l’hiver. C’est alors, disait-il, qu’elles peuvent
-être employées comme légume. L’examen des qualités culinaires
-de l’Epiaire à chapelets laissa à Jacques, jardinier du
-roi et à Poiteau, l’impression que ce nouveau légume manquait
-de saveur, « que c’était un aliment doux et fade qui laisse
-échapper cependant un peu d’amertume dont le siège est dans
-l’écorce »<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hort. de Paris</i>, t. <small>VI</small> (1830), p. 224. — t. <small>VII</small> (1830), p. 219.</p>
-</div>
-<p>Le Crosne du Japon a une supériorité considérable sur son
-congénère européen, comme grosseur et surtout comme saveur.
-Epiaire est la traduction française du mot grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Stachys</i>,
-épi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg50">HELIANTI</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus decapetalus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Sous le nom d’Hélianti — dérivé d’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus</i> — on a tenté,
-ces dernières années, d’introduire dans les cultures un Soleil
-vivace, voisin du Topinambour et originaire de l’Amérique du
-Nord, qui possède comme tous ses congénères des rhizomes
-charnus et au besoin comestibles. L’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus decapetalus</i> a
-bien l’aspect du Topinambour, mais ses rhizomes sont allongés,
-lisses, de la grosseur du doigt ou au-dessous.</p>
-
-<p>La plante était cultivée depuis longtemps sans autre usage
-dans les jardins botaniques lorsqu’en 1905 M. Raphaël de Noter,
-publiciste horticole, essaya d’en faire une plante potagère
-et fourragère. Une brochurette sensationnelle qu’il publia sur
-ce Topinambour méconnu lui donne le nom d’Hélianti ou Salsifis
-d’Amérique. D’après le dire du propagateur, l’Hélianti
-produirait à l’hectare 100.000 kilogr. de tubercules délicieux,
-convenant aussi bien à la nourriture de l’homme qu’à celle
-des animaux domestiques ; enfin ce nouveau légume serait
-« une des découvertes les plus intéressantes du XX<sup>e</sup> siècle dans
-le règne végétal », ce qui est un peu exagéré.</p>
-
-<p>Les expériences récentes ne donnent pas tout à fait les
-mêmes résultats que ceux énumérés par les nombreuses réclames
-commerciales publiées en faveur de l’Hélianti. Les cultivateurs
-indépendants disent qu’il est inférieur au Topinambour
-comme rendement aussi bien qu’au point de vue culinaire.
-Ce serait un légume mou, sans consistance, peu relevé comme
-goût et inférieur au Salsifis auquel on a voulu le comparer.
-Il n’est pas probable que l’Hélianti détrône jamais le Topinambour,
-qui est déjà lui-même un légume médiocre. La plante,
-toutefois, pourrait rendre des services comme fourrage vert.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg51">IGNAME DE CHINE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea Batatas</i> Dcn.)</p>
-
-
-<p>Les Ignames sont des plantes grimpantes monocotylédones
-de la famille des Dioscorées, voisine des Amaryllidées.</p>
-
-<p>Leur rhizome tuberculeux, souvent très gros, est alimentaire.
-Ces plantes appartiennent au genre <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea</i>, dont il
-existe 15 ou 20 espèces comestibles très différentes et beaucoup
-cultivées dans l’Inde, la Chine, l’Afrique, l’Archipel malais,
-l’Amérique intertropicale. Dans toutes ces régions, les tubercules
-féculents des Ignames rendent les mêmes services que la
-Pomme de terre. Outre la fécule, ils contiennent une substance
-mucilagineuse azotée qui les rend très nutritifs.</p>
-
-<p>Une seule espèce, suffisamment rustique sous nos climats,
-est cultivée en France à titre de légume de luxe par des amateurs
-peu nombreux. C’est l’Igname de Chine, à rhizome très
-allongé, en forme de massue. L’espèce, largement cultivée
-pour l’alimentation dans le Nord de la Chine, n’a jamais été
-trouvée à l’état sauvage, mais le <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea japonica</i> de Thunberg
-pourrait bien être son type sauvage.</p>
-
-<p>L’introduction de l’Igname de Chine en France est assez récente.
-En 1846, le vice-amiral Cécile avait rapporté d’un
-voyage en Chine un tubercule qu’il remit au Muséum. Le dit
-rhizome fut cultivé en pot et rentré en serre pendant l’hiver
-jusqu’en 1850, époque où l’on reconnut la plante nommée par
-Thunberg <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea japonica</i>. En 1850, M. de Montigny, consul
-de France à Shang-Haï, fit une seconde introduction qui donna
-des résultats pratiques. On apprit de l’introducteur que le tubercule
-de l’Igname était aussi apprécié en Chine que la
-Pomme de terre l’est en Europe. La maladie qui sévissait depuis
-quelques années sur le précieux tubercule faisait craindre sa
-disparition dans nos pays ; aussi l’Igname, présentée comme un
-succédané de la Pomme de terre, parut d’abord appelée à un
-grand avenir. M. Decaisne, professeur de culture au Muséum,
-et Pépin, jardinier-chef, firent connaître la nouvelle racine
-alimentaire par des articles de la presse horticole. Puis l’horticulteur-pépiniériste
-Paillet la propagea pour le commerce
-dans son établissement. En 1855, M. Naudin prédisait qu’avant
-un demi-siècle l’Igname serait devenue aussi populaire, dans
-une moitié de l’Europe, que l’est la Pomme de terre elle-même.
-Mais la difficulté de l’arrachage a été un obstacle à la vulgarisation
-de cette plante utile : le rhizome plonge dans le sol à
-une profondeur qui atteint un mètre et plus et sa nature cassante
-rend l’extraction encore plus difficile. La plantation de
-l’Igname en billon, qui se pratique en Chine, fut bien souvent
-recommandée dans la dernière moitié du XIX<sup>e</sup> siècle comme
-supprimant ou atténuant ces inconvénients, cependant la
-plante n’est pas devenue une production jardinière.</p>
-
-<p>M. Hardy, au Jardin du Hamman à Alger, M. Quihou, au
-Jardin d’Acclimatation de Paris, cherchèrent vainement à obtenir
-une variété de ce légume à tubercules arrondis. Un amateur,
-M. P. Chappellier, s’est efforcé de rendre la culture de
-l’Igname pratique en effectuant des semis. Après de nombreux
-insuccès, M. Chappellier est arrivé récemment à obtenir une
-Igname améliorée que la maison Vilmorin mettait en vente
-en 1906. Les tubercules de cette Igname sont de moitié moins
-longs que ceux du type ordinaire pour un poids sensiblement égal
-variant entre 450 et 500 grammes. Leur longueur ne dépasse pas
-40 centimètres ; cette Igname est femelle. Grâce à cette amélioration,
-l’arrachage ne nécessite désormais que la levée de
-deux fers de bêche au lieu d’exiger comme jadis l’enlèvement
-de plus d’un mètre de terre<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>J<sup>al</sup> Soc. nat. Hortic. Fr.</i>, 1907, p. 727. — <i>Le Jardin</i>, 1908, p. 38.</p>
-</div>
-<p>Cette amélioration aura-t-elle pour effet de rendre potagère
-l’Igname de Chine ? Il ne semble pas que ce tubercule dont la
-chair est cependant supérieure à celle de la Pomme de terre,
-puisse se répandre beaucoup en dehors des jardins d’amateurs
-de légumes curieux et rares.</p>
-
-<p>L’introduction, en 1862, de l’Igname plate (<i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea Decaisneana</i>),
-à tubercules petits et arrondis, n’a pas produit de résultat
-appréciable et pas davantage celle de l’Igname de Farges
-(<i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea Fargesi</i>), envoyée en France en 1894 par le P. Farges,
-missionnaire au Se-tchuen (Chine occidentale), qui est comestible,
-produisant des tubercules de la grosseur d’une petite
-Orange, lesquels se développent presque à la surface du sol<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> Paillieux et Bois, <i>Potager d’un Curieux</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 248.</p>
-</div>
-<p>Les Egyptiens, ni l’Antiquité classique n’ont pas connu l’Igname.
-Il n’y a pas de noms sanscrits. On peut se baser
-sur ces faits pour dire que l’Ancien et le Nouveau Monde ont
-cultivé simultanément les Ignames depuis des époques probablement
-moins reculées que beaucoup de plantes alimentaires.
-Les Caraïbes des Antilles possédaient une espèce qu’ils appelaient
-<i>ages</i> ou <i>ajes</i> et, bien que plusieurs espèces du genre <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea</i>
-croissent spontanément au Brésil et à la Guyane, il
-semble que les formes cultivées en Amérique ont été plutôt introduites
-de l’Ancien Monde. A quelle date et par quelle voie a
-pu se faire cette introduction qui soulève un problème très intéressant :
-celui des relations qui ont existé entre les deux
-mondes avant Colomb ?</p>
-
-<p>L’Igname n’est donc connue en Europe que depuis la découverte
-de l’Amérique. Au XVI<sup>e</sup> siècle les botanistes en ont
-parlé. Dalechamps et Clusius la figurent comme une variété de
-Patate. D’ailleurs, entre ces plantes, la confusion des noms est
-continuelle chez les anciens botanistes. Selon Morison, en
-Amérique, la Patate était aussi désignée sous le nom d’<i>Inhame</i>.
-Dans l’Inde, d’après Petiver, une espèce de <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea</i> s’appelait
-<i>Inhame</i>. Bien que ce nom, aujourd’hui fixé sous la forme
-<i>Igname</i>, nous soit parvenu de l’Amérique, il paraît bien dériver
-du verbe <i>yam</i>, manger, qui appartient aux dialectes des
-nègres de la Guinée. L’Escluse qui avait voyagé dans le sud
-de l’Espagne et dans le Portugal, en 1563, nous apprend que
-la Colocase (<i lang="la" xml:lang="la">Colocasia antiquorum</i>), plante à souche alimentaire,
-originaire d’Afrique et naturalisée dans tous les pays chauds,
-était recherchée par les esclaves nègres qui la mangeaient crue
-ou cuite sous le nom d’<i>Inhame</i>. Les Espagnols qui avaient vu
-la Colocase étaient prêts, dans le début de la découverte, à
-transporter son nom africain à la première racine cultivée
-qu’ils virent en Amérique. De là les noms de <i>yam</i>, <i>niame</i>,
-<i>inhame</i> appliqués à la plante que les Caraïbes appelaient <i>ajes</i>
-et qui est certainement un <i lang="la" xml:lang="la">Dioscorea</i><a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>. Igname aurait donc
-eu primitivement le sens de grosse racine, ou mieux de racine
-nourrissante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Asa Gray, <i lang="en" xml:lang="en">Am. Journal of Sciences</i>, t. <small>XXV</small>, p. 250.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg52">PATATE DOUCE <span class="small">OU</span> BATATE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Batatas edulis</i> Choisy)</p>
-
-
-<p>Dans toutes les régions chaudes du globe : l’Amérique du
-Sud et même tempérée du Nord, la Chine, le Japon, l’Inde, l’Afrique
-du Sud, la Patate douce est l’une des bases de l’alimentation ;
-elle remplace la Pomme de terre des pays tempérés.
-Les Américains, en particulier, en font une énorme consommation.</p>
-
-<p>Dans le nord de la France, la Patate est cultivée par un petit
-nombre d’amateurs, quoiqu’elle soit connue depuis la découverte
-de l’Amérique et qu’elle ait été en vogue à certain
-moment dans le cours du siècle dernier ; mais sa culture qui
-exige des soins, l’emploi des couches et des châssis, enfin la
-conservation difficile du tubercule, lequel a un goût sucré qui
-ne plaît pas aux personnes habituées à la Pomme de terre, ont
-empêché la vulgarisation, sous nos climats, de cet excellent
-légume.</p>
-
-<p>La Patate appartient à la famille des Convolvulacées, dont
-presque toutes les espèces sont rhizomateuses ; elle produit des
-renflements tuberculeux plus ou moins volumineux et de forme
-variable, selon les variétés, qui sont groupés à la base de la
-tige rampante ou volubile. La Patate est plus féculente que l’Igname
-et sa fécule, différente de celle de la Pomme de terre, a
-un goût sucré qu’elle doit au saccharose qui constitue avec l’amidon
-les matières de réserve de la plante.</p>
-
-<p>L’origine de la Patate est douteuse. Les botanistes ne l’ont pas
-trouvée à l’état spontané. Chose bien étonnante, on a pu constater
-son existence, à l’état cultivé, dans beaucoup de régions
-tropicales qui n’ont jamais eu entre elles de communications
-connues. La diffusion de la plante a pu commencer dès l’époque
-préhistorique avec les premières migrations humaines.
-Ainsi la Patate était cultivée simultanément en Asie, dans le
-Nouveau Monde et les grandes îles de la Polynésie, séparées des
-continents par d’immenses espaces. Comment se fit la dispersion
-de l’espèce et quel est son point de départ ?</p>
-
-<p>L’hypothèse de l’origine américaine est soutenue par de Candolle
-et d’autres éminents botanistes. La Chine connaît la Patate
-seulement depuis le II<sup>e</sup> ou le III<sup>e</sup> siècle de l’ère chrétienne.
-Il est évident, dit de Candolle, que si la plante avait été connue
-dans l’Inde à l’époque de la langue sanscrite, elle se serait répandue
-dans l’Ancien Monde, car sa propagation est aisée et son
-utilité évidente<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>. L’Egypte, le monde gréco-romain, les
-Arabes du moyen âge ont en effet ignoré la Patate. D’autre part,
-les 15 espèces connues du genre <i lang="la" xml:lang="la">Batatas</i> se trouvent toutes en
-Amérique, savoir 11 dans ce continent seul et 4 à la fois en
-Amérique et dans l’Ancien Monde, avec possibilité ou probabilité
-de transports<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 45.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 43.</p>
-</div>
-<p>Les partisans de l’origine asiatique de la Patate objectent
-que le transport de la plante dans les îles polynésiennes est
-plus concevable, si l’on admet comme point de départ l’Asie
-méridionale, qu’une importation américaine. Les îles de l’Océanie
-furent peuplées primitivement par une race nègre, par les
-ancêtres des Papous actuels, subjugués plus tard par les migrations
-malaises. Or le mot péruvien <i>Cumar</i>, pour Patate, est
-analogue aux noms employés par les races polynésiennes, de la
-Nouvelle-Zélande à Tahiti : <i>kumala</i>, <i>kumara</i>, <i>umara</i>, etc. « La
-Patate nous vient de Hawaiki, ont dit les Maoris de la Nouvelle-Zélande.
-Or, pour les Polynésiens, qu’est-ce que Hawaiki ? C’est
-le <i>Pays des Ancêtres</i>. » La race conquérante qui s’est répandue
-en Malaisie et en Océanie a pour berceau la presqu’île de Malacca,
-Java, Sumatra. Ce fait expliquerait le passage de la Patate
-des contrées méridionales de l’Asie en Malaisie et ensuite dans
-toute la Polynésie<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Courtet</i>, La Patate douce et les Polynésiens. (<i>Bull. Soc. d’acclim. de Fr.</i>
-1909, p. 186.)]</p>
-</div>
-<p>Il resterait à expliquer comment la Patate est arrivée en Amérique
-d’où elle nous est parvenue avec le premier voyage de
-Colomb qui offrit à la Reine Isabelle des Patates avec d’autres
-produits du Nouveau Monde. Peter Martyr, dans le 9<sup>e</sup> livre de
-sa seconde <i>Décade</i> (1514), donne le nom de <i>Batata</i>, plante cultivée
-dans le Honduras. Les premiers navigateurs nommaient
-aussi la plante <i>camote</i>, <i>amote</i>, <i>ajes</i> (<i>ajes</i> est également le nom
-caraïbe de l’Igname). Oviedo qui écrivait en 1525-35 décrit 5 variétés
-de cette plante généralement cultivée à Cuba et ailleurs
-et grandement estimée. Garcilasso de Vega, contemporain de la
-conquête, mentionne le nom péruvien <i>apichu</i>. <i>Camote</i>, qui a
-été conservé par les Espagnols, est le nom du Yucatan. Les
-Caraïbes appelaient la Patate <i>maby</i>. Le grand nombre de noms
-employés par les aborigènes indique une culture très ancienne.
-<i>Batata</i>, d’où l’on a fait Patate, est aussi un nom américain. La
-grande similitude des tubercules de la Patate et de la Pomme
-de terre a été la cause d’une confusion de noms entre les deux
-plantes pourtant bien différentes par leurs autres caractères.
-De là vient que les Anglais nomment la Pomme de terre <i lang="en" xml:lang="en">Potato</i>.
-En Belgique, dans le midi de la France, Patate est synonyme
-de Pomme de terre.</p>
-
-<p>Dès la seconde moitié du XVI<sup>e</sup> siècle, la culture de la Patate
-était largement répandue en Espagne, en Portugal et en Italie.
-Clusius, en 1566, décrit 3 variétés encore cultivées : la rouge,
-la rose et la blanche. Il note, en 1576, que l’on essayait sa culture
-en Belgique.</p>
-
-<p>La Patate a fait son apparition en France beaucoup plus
-tard. Poiteau a écrit jadis une notice historique sur son introduction
-dans notre pays<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>. Nous lui empruntons les détails
-suivants :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Annales Soc. roy. d’Hortic. de Paris</i>, 1835, tome <small>XVI</small>, p. 73.</p>
-</div>
-<p>« Il n’est pas probable que la Patate ait été connue en France
-du temps de Louis XIV, puisque ni La Quintinie, ni Tournefort
-n’en parlent. Elle n’est pas mentionnée dans le catalogue
-du jardin botanique de Montpellier, publié par Gouan, de
-1762 à 1765, mais il est certain, d’après ce qu’en ont dit Richard
-et Gondoin, tous deux jardiniers de Louis XV, le premier à
-Trianon et le second à Choisy, qu’ils ont cultivé la Patate
-pour la table de ce roi, qui, assuraient-ils, l’aimait beaucoup.
-Or, ce fut vers 1750 que les jardins de Trianon, dirigés par
-Richard, ont commencé à avoir de la célébrité pour la grande
-quantité de plantes étrangères qu’ils renfermaient. On peut
-donc dire que la culture de la Patate, comme plante alimentaire,
-a commencé en France vers 1750.</p>
-
-<p>« Depuis la mort de Louis XV jusque vers 1800, la Patate
-fut reléguée dans les serres chaudes des jardins botaniques.
-La culture pour l’alimentation reprit par suite d’une circonstance
-fortuite, c’est-à-dire lorsque le général Bonaparte épousa
-en 1794, Joséphine, qui était créole et en cette qualité aimait
-beaucoup les Patates. Quand Bonaparte fut parti pour l’Egypte
-en 1798, sa femme s’établit à la Malmaison. L’humble Patate
-osa se montrer parmi les plantes somptueuses qui abondaient
-à la Malmaison, et Joséphine, fidèle à son goût créole, la fit
-cultiver pour sa table. En 1804, Joséphine devint impératrice,
-et bientôt M. le comte Lelieur de Ville-sur-Arce fut
-nommé administrateur des Jardins de la Couronne. Eclairé
-sur la culture de la Patate par son précédent séjour en Amérique
-et par ses essais sous le Consulat, il en fit cultiver à
-Saint-Cloud avec un succès et une abondance jusqu’alors inconnus
-en France, et Joséphine put en régaler toute sa cour.</p>
-
-<p>« Alors la Patate devint à la mode chez les courtisans ; ils
-en firent cultiver pour eux-mêmes et beaucoup de personnes
-purent, sinon manger, du moins goûter de la Patate. Bientôt
-les restaurateurs, instruits des bonnes qualités de la Patate
-par les bruits venant de la Cour, voulurent en servir sur leurs
-tables et ils en demandèrent aux jardiniers. Quelques-uns de
-ceux-ci essayèrent de la cultiver comme des Melons, réussirent
-plus ou moins bien, et en vendirent un peu d’abord à 5 francs
-la livre ; ce prix descendit vite à 2 francs et au-dessous ; et,
-malgré cette diminution, les restaurateurs n’en consommèrent
-pas davantage, aussi les jardiniers, qui ne pouvaient vendre
-toute leur récolte, renoncèrent à la culture de cette plante.
-Après l’Empire, il ne s’est trouvé aucun personnage auguste à
-la Cour des Bourbons qui aimât la Patate avec prédilection ;
-et, comme les courtisans n’ont jamais d’autre goût que celui
-du souverain, la Patate a été peu à peu délaissée. »</p>
-
-<p>Il convient de citer ici les noms des quelques auteurs ou
-agronomes qui ont essayé d’attirer l’attention du public sur
-ce légume ; d’abord l’abbé Rozier et Parmentier, vers 1780.
-M. Vallet de Villeneuve, grand propriétaire dans le Var, Vilmorin
-et M. Tougard, vers 1830, ont tenté d’en propager la
-culture. Puis la maladie de la Pomme de terre, en 1845, qui
-fit chercher partout des succédanés au précieux tubercule,
-provoqua quelques mémoires sur la culture de la Patate dus à
-MM. de Gasparin, Reynier, Sageret<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Ann. Soc. roy. d’Hortic.</i>, 1847, p. 194. — <i>Mém. Soc. nat. d’Agric.</i>, t. <small>L</small>,
-(1842), p. 69. — <i lang="la" xml:lang="la">id.</i> t. <small>LXII</small>, p. 449.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg53">POMME DE TERRE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Solanum tuberosum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Pour tous les peuples de race blanche habitant les pays tempérés
-de l’Europe et de l’Amérique, la Pomme de terre est certainement,
-avec le Blé, la principale ressource alimentaire d’origine
-végétale. C’est le cadeau le plus utile que nous ait fait le
-Nouveau Monde. Cultivée sur une faible étendue à la fin du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, son expansion a été prodigieuse durant le cours
-du XIX<sup>e</sup> siècle et, de nos jours, les emblavures en Pommes de
-terre s’accroissent encore chaque année. Est-il nécessaire de
-rappeler ici les services que rend ce tubercule aux classes laborieuses ?
-L’entrée de la Pomme de terre dans l’alimentation
-a éloigné pour toujours le spectre des famines qui désolaient
-périodiquement l’Europe autrefois. Plante agricole et horticole,
-on la cultive aussi bien au potager qu’en grande culture pour
-la table, pour la nourriture des animaux domestiques, pour
-l’industrie féculière et la distillerie.</p>
-
-<p>La Pomme de terre appartient à la famille des Solanées et au
-genre Morelle (<i lang="la" xml:lang="la">Solanum</i>). Elle est caractérisée par la production
-de tubercules souterrains qui sont les seules parties alimentaires
-de la plante. En réalité ces tubercules sont des portions de
-rhizomes renflés ou mieux des bourgeons souterrains presqu’entièrement
-constitués par de l’amidon très riche en hydrate de
-carbone, substance de réserve qu’on nomme fécule dans le langage
-industriel ou commercial. Peut-être la tubérisation de la
-Pomme de terre n’est-elle pas un caractère naturel de la plante.
-Il est possible que ce soit un fait acquis par l’effet de diverses
-causes extérieures. M. Noël Bernard a émis l’hypothèse que la
-tubérisation serait produite par l’action d’un Champignon vivant
-en parasite sur les tiges souterraines ou rhizomes. Et, en effet,
-l’amélioration de la Pomme de terre qui consiste dans l’accroissement
-du volume des tubercules se produit surtout dans
-les milieux cultivés riches en microorganismes par suite des
-fumures. Chez les <i lang="la" xml:lang="la">Solanum</i> tubérifères sauvages, les tubercules
-sont très petits. Ils peuvent même manquer, ce qui montre
-que le tubercule n’est pas indispensable à la vie de la plante.
-Les <i lang="la" xml:lang="la">Solanum</i> tubérifères sont tous américains. On en connaît
-6 ou 7 espèces<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>. Mais l’origine de la plante est entourée
-d’incertitudes. Là-dessus les opinions des botanistes sont très
-partagées. Pour Linné, Humboldt et les anciens auteurs, toutes
-les formes variées de la Pomme de terre cultivée dérivent
-d’une seule espèce, le <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum</i>, que l’on trouverait, au
-dire des voyageurs, dans la Cordillière des Andes, au Chili, etc.
-Sans doute les naturalistes ont rencontré dans toute l’Amérique
-du Sud et au Mexique, des S. tubérifères avec les apparences
-de la spontanéité. Or toutes ces Pommes de terre sauvages
-ont été prises pour le type spécifique, dont notre <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum</i>
-ne serait qu’un perfectionnement dû à la culture. Aujourd’hui,
-au lieu de reconnaître un type unique dans ces plantes spontanées,
-on admet qu’elles appartiennent à des espèces distinctes
-quoique très voisines, et on est de plus en plus persuadé que
-notre Pomme de terre, qui était cultivée par les aborigènes
-de l’Amérique du Sud plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens,
-résulte de croisements antérieurs à la découverte de
-Colomb, entre plusieurs espèces indigènes américaines. Les
-parents peuvent être : <i lang="la" xml:lang="la">S. etuberosum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Maglia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Commersoni</i>. D’ailleurs
-la Pomme de terre, telle que nous la possédons en Europe,
-n’existe qu’à l’état cultivé et il ne faut pas oublier que des
-échantillons trouvés sur les pentes les plus escarpées des Andes
-peuvent être des restes de la culture des anciens Péruviens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Baker, <i lang="en" xml:lang="en">Journal of the Linnean Society</i>, t. <small>XV</small> (1884), p. 489, 507.</p>
-</div>
-<p>M. Ed. André nous paraît avoir, le premier, émis des doutes
-sur l’unité spécifique du <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum</i>. Il a donné d’excellentes
-raisons de croire que l’introduction de ce nouveau tubercule
-dans l’Amérique du Nord et en Europe a porté sur des formes
-d’espèces déjà mêlées depuis longtemps<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> <i>Rev. hortic.</i> 1900, p. 322.</p>
-</div>
-<p>M. Sutton, qui a expérimenté et cultivé pendant plus de 20 ans
-tous les types de Pommes de terre sauvages, croit que l’espèce
-<i lang="la" xml:lang="la">etuberosum</i> est celle qui se rapproche le plus de la Pomme de
-terre cultivée<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>. Mais le <i lang="la" xml:lang="la">S. etuberosum</i> est si voisin de notre
-plante agricole que d’aucuns le considèrent comme une
-variété du <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Notes sur les types ou espèces sauvages de Solanum tubéreux</i>, Gand, 1908.</p>
-</div>
-<p>Actuellement, on fait grand bruit des transformations par
-variations brusques constatées sur le <i lang="la" xml:lang="la">S. Commersoni</i> par un
-cultivateur, M. Labergerie, et des professeurs, tels que MM. Heckel,
-Planchon, Bonnier. Cette espèce de <i lang="la" xml:lang="la">Solanum</i> vit à l’état sauvage
-dans une partie de l’Amérique du Sud, au Mexique. Ses tubercules
-sont très amers, immangeables et cependant lesdits
-observateurs les auraient vus se transformer, dans leurs cultures
-expérimentales, <i>sans semis</i>, en 3 ou 4 années, en tubercules
-analogues à ceux de nos bonnes variétés. Le même phénomène
-se serait produit avec le <i lang="la" xml:lang="la">S. Maglia</i>, espèce chilienne. Cette amélioration,
-par <i>mutation gemmaire</i>, des <i lang="la" xml:lang="la">Solanum</i> tubérifères
-sauvages serait due, selon lesdits observateurs, à l’influence du
-milieu cultural, c’est-à-dire à l’action des fumures intensives
-de nos jardins. La variation par bourgeon est contestée par
-M. Sutton et par beaucoup d’autres cultivateurs ou savants. Il
-n’est donc pas permis d’établir actuellement des conclusions
-définitives : l’origine de la Pomme de terre reste incertaine.</p>
-
-<p>Au moment de la découverte du Nouveau Monde, la Pomme
-de terre était répandue dans toute l’Amérique du Sud. Avec
-le Maïs, elle formait la base de l’alimentation végétale des
-Chiliens et des Péruviens. Ceux-ci l’appelaient <i>Papas</i>. Ils possédaient
-des tubercules rouges, jaunes, blancs et même violets,
-ronds ou oblongs.</p>
-
-<p>La grande extension de la plante est démontrée par l’abondance
-des dénominations appartenant aux langues aujourd’hui
-éteintes de l’Amérique du Sud.</p>
-
-<p>Ainsi Garcilasso dit qu’il existait 9 noms de variétés de <i>Papas</i>
-dans l’idiome <i>Chibcha</i>.</p>
-
-<p>Un dictionnaire de la langue <i>Aymara</i>, compilé par Bertonio,
-donne les noms de 11 variétés de Pommes de terre. Les indigènes
-de la région des Andes consommaient le tubercule après
-une préparation spéciale. Ils faisaient geler et macérer ensuite
-leurs Pommes de terre dans une eau courante afin de transformer
-l’amidon en saccharine. Le tubercule était ensuite piétiné,
-puis séché et conservé pour l’usage. Cette denrée alimentaire,
-encore employée dans les Andes, prenant alors le nom
-de <i>Chuño</i> ou <i>Chumo</i>.</p>
-
-<p>Les Espagnols qui avaient conquis le Pérou avec Pizarre
-vers 1530, connurent la Pomme de terre aux environs de Quito.
-Le premier en date qui en fait mention est Pietro Cieza de
-Léon qui voyagea au Pérou en 1532-1535. Plusieurs écrivains
-espagnols mentionnent ensuite parmi les productions naturelles
-et économiques du pays ce tubercule qui n’excitait pas
-autrement la curiosité des conquistadores : Lopez de Gomara
-(1554) et Auguste Zarate (1555). C’est vers cette époque que les
-Espagnols introduisirent la Pomme de terre en Espagne, d’où
-elle se répandit assez vite en Italie, mais il ne reste aucune
-trace écrite de ces importations qui passèrent inaperçues des
-contemporains. Les importations de la Pomme de terre en Europe
-se sont faites par deux voies différentes, par les Espagnols
-d’abord, par les Anglais ensuite à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle qui la
-tirèrent sans doute de l’Amérique du Nord où les Espagnols
-l’avaient déjà acclimatée. La variété reçue en Espagne était rougeâtre,
-à fleurs violettes. C’est celle que l’on a si longtemps
-appelée Truffe rouge et que Clusius a popularisée. La variété
-introduite en Irlande par les Anglais était jaunâtre, à fleurs
-blanches ou violacées. Le P. jésuite Acosta, en 1591, dans
-<i lang="es" xml:lang="es">Historia natural y moral de las Indias</i>, donne des détails plus
-circonstanciés sur la Pomme de terre, puis le Français Frézier,
-le R. P. Feuillée, etc. M. Roze a groupé toutes les narrations de
-ces voyageurs avec d’intéressants commentaires auxquels nous
-renvoyons le lecteur<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>. Les observations des explorateurs plus
-modernes s’attaquent enfin à l’origine botanique de la plante,
-tel Molina qui a cité la Pomme de terre <i>Maglia</i> du Chili, que
-plus tard Darwin et Sabine ont prise pour le type sauvage du
-<i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum</i>. Humboldt et Bonpland, dans leur <i>Voyage en Amérique</i>
-(1807), ont envisagé la plante sous le rapport historique.
-Ils admettent que la Pomme de terre n’avait pas pénétré dans
-l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Européens. Cela paraît
-probable, d’après les recherches des naturalistes américains
-Asa Gray, Trumbull et Harris.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> <i>Histoire de la Pomme de terre</i>, p. 5, et suivantes.</p>
-</div>
-<p>D’après les récits accrédités en Angleterre, Sir Raleigh, favori
-de la reine Elisabeth, chargé de coloniser les côtes de l’Amérique
-du Nord aurait rapporté, en 1586, la Pomme de terre de
-la Caroline, où il n’a jamais été, d’après les <i>Raleghana</i>, de
-Brusfield et les <i>Chroniques</i> du jardinier de R. Daydon Jackson.
-C’est une pure légende qui fait le pendant à celle de Parmentier
-en France. Son compagnon de voyage, Herriott ou Hariot, a
-bien cité parmi les productions naturelles de la Virginie un tubercule
-comestible nommé <i>Openauk</i> probablement dans la
-langue des Algonquins et dont il a donné une description très
-vague. La plupart des auteurs ont admis qu’il s’agissait de la
-Pomme de terre et même du <i lang="la" xml:lang="la">S. Commersoni</i>. Mais Herriot ne
-mentionne aucunement l’introduction en Angleterre de l’Openhauk
-dont le signalement convient aussi bien à l’<i lang="la" xml:lang="la">Apios tuberosa</i>,
-Légumineuse à tubérosités farineuses, que les Peaux-Rouges
-consommaient volontiers, sans la cultiver : « Une sorte
-de racine de forme ronde, quelquefois de la grosseur d’une noix,
-quelquefois plus grosse, que l’on trouve dans les terrains humides
-ou marécageux ; les tubercules sont liés les uns aux
-autres comme avec une corde (stolons) ».</p>
-
-<p>L’amiral Drake qui guerroya longtemps contre les Espagnols,
-le corsaire Hawkings, auraient aussi joué un rôle d’introducteurs
-de la Pomme de terre. On peut tirer de ces récits légendaires
-une déduction très raisonnable : que la Pomme de terre
-a été introduite en Angleterre par des corsaires anglais à la
-suite de « prises » faites sur les Espagnols qui transportaient
-la Pomme de terre à bord de leurs navires, à titre de provision
-de bouche.</p>
-
-<p>En somme, il n’y a pas de preuve absolue de l’existence de
-la Pomme de terre en Angleterre avant la mention de l’apothicaire
-Gerarde qui la cultivait dans son jardin d’Holborn en
-1586 ou peu après. Il en faisait très grand cas, puisqu’il est représenté
-au frontispice de son <i>Herball</i> tenant à la main un rameau
-fleuri de Pomme de terre.</p>
-
-<p>Cependant Ch. de l’Escluse, d’Arras, est le véritable vulgarisateur
-de la plante en Europe. La culture de la Pomme de
-terre, à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, était déjà populaire en Italie.
-Le légat du Pape apporta en Belgique quelques tubercules en
-1586. Une personne de sa suite en donna à Philippe de Sivry,
-gouverneur de Mons qui cultiva cette rareté, et en envoya à
-son tour en 1588 deux tubercules à L’Escluse, alors à Vienne
-où il dirigeait les jardins de l’empereur Maximilien. L’année
-suivante, ce botaniste reçut encore du même Sivry le dessin colorié
-de la Pomme de terre qui se voit aujourd’hui au Musée
-Plantin, à Anvers. L’Escluse est donc le premier botaniste qui
-ait scientifiquement décrit la plante dans son <i>Histoire des
-plantes</i> qui parut en 1601<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>. Il a répandu la Pomme de terre
-en Allemagne, en France, où elle arriva dans l’Est par la Suisse.
-Gaspar Bauhin paraît l’avoir reçue à Bâle vers 1590. D’après
-des documents authentiques, on la voit cultivée en Angleterre
-dans le Lancashire depuis 1634. En 1663 M. Buckland, du Somersetshire,
-attira l’attention de la Société royale d’Angleterre
-sur la valeur alimentaire de la Pomme de terre et en recommanda
-chaleureusement la culture dans tout le royaume. Un
-passage du <i>Voyage de Lister en France en 1698</i>, l’indique
-comme un aliment des plus vulgaires dans toute l’Angleterre.
-Elle était connue en Saxe en 1680. La culture en grand date de
-1728 en Ecosse, en Prusse 1738, en Bohême 1716, etc. Dès la
-première moitié du XVIII<sup>e</sup> siècle, les cultivateurs du Luxembourg,
-du pays de Liège, de Trèves en Allemagne, payaient la
-dîme des Pommes de terre, ce qui indique une culture des plus
-étendues, égale au moins à celle du Seigle ou de l’Avoine. La
-Suède n’a reçu la Pomme de terre qu’en 1766. En Alsace
-elle paraît connue depuis 1709. Vers 1770 on la cultivait en
-grand dans toute l’Alsace<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>Hist. pl.</i> lib. IV, cap. LII.</span></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Dietz, Le Climat du Ban de la Roche (<i>Bull. Soc. Sc. Agric. et Arts de la
-Basse-Alsace</i>, 1887).</p>
-</div>
-<p>L’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en France
-est peu connue. C’est ce qui a peut-être aidé à créer ce que
-nous appellerons la <i>légende de Parmentier</i>.</p>
-
-<p>Parmentier — agronome et philanthrope — telles sont les
-épithètes généralement accolées à son nom, a la réputation
-aujourd’hui bien établie d’avoir introduit en France la culture
-de la Pomme de terre. C’est là une croyance des plus répandues,
-même chez les personnes qui appartiennent à la classe instruite.
-Et pourtant l’erreur est manifeste pour quiconque étudie
-d’assez près l’histoire de l’introduction du précieux tubercule
-en France.</p>
-
-<p>D’où vient cette grave méprise ?</p>
-
-<p>Cela s’explique aisément.</p>
-
-<p>Les connaissances forcément superficielles du public sont
-puisées dans les manuels de l’enseignement scolaire et dans les
-dictionnaires usuels dont les notions déjà trop sommaires ne
-sont pas toujours très justes. Nous pouvons citer, entre autres,
-le dictionnaire le plus populaire, celui qui se trouve dans toutes
-les mains : « Parmentier, agronome et philanthrope, né à Montdidier,
-a introduit en France la culture de la Pomme de terre. »
-Voilà qui est clair et net. Prenons maintenant un ouvrage
-d’un genre tout différent. Ici l’auteur devient dithyrambique :
-« Qui ne connaît le nom de Parmentier, l’agronome et le
-philanthrope, celui à qui la France est redevable de la
-culture de la Pomme de terre, celui qui fit d’un légume ignoré
-une source d’alimentation pour les populations pauvres ! »</p>
-
-<p>Dans un recueil scientifique, un vulgarisateur, dont l’érudition
-était cette fois en défaut, écrivait encore récemment que
-« Parmentier, pharmacien militaire du temps de Louis XVI,
-rapporta d’Allemagne la Pomme de terre en France. » Est-il
-utile de poursuivre des citations banales qui se trouvent partout ?</p>
-
-<p>Ces affirmations répétées ont néanmoins créé un état d’esprit
-tel qu’il semble bien paradoxal de contester à cet homme célèbre
-son titre de « bienfaiteur de l’humanité ». Cependant l’histoire
-n’a-t-elle pas modifié quelquefois l’opinion légendaire que
-l’on se formait sur la valeur de tel ou tel personnage célèbre ?</p>
-
-<p>Sans doute on ne saurait donner trop de louanges à un
-bienfaiteur de l’humanité ; mais d’abord, Parmentier a-t-il
-mérité ce titre ? A-t-il, nous ne dirons pas <i>introduit</i>, mais
-simplement <i>vulgarisé</i>, une plante alimentaire précieuse méconnue
-de son temps ?</p>
-
-<p>Laissons les faits et les dates répondre à cette interrogation,
-en rappelant que Parmentier, né en 1737, ne commença sa
-campagne <i>effective</i> en faveur de la Pomme de terre qu’en 1783,
-moment où il entreprit, avec l’appui de Louis XVI, ses fameuses
-expériences de la plaine des Sablons et de la plaine de Grenelle
-organisées avec la mise en scène que l’on sait : fossés creusés
-pour isoler ses champs de Pommes de terre ; pseudo-gardes
-ayant pour mission de favoriser les larcins provoqués par
-l’attrait du fruit défendu. Or c’était faire à la Solanée américaine
-une réclame bien inutile. Avant cette date, la Pomme
-de terre était cultivée et servait à l’alimentation dans toutes
-les provinces françaises ; elle n’avait eu nullement besoin de
-Parmentier, ni du roi de France, pour faire son chemin dans
-le monde. Louis XVI, en autorisant l’expérience de la plaine
-des Sablons, avait voulu simplement marquer l’intérêt qu’il
-prenait à une plus grande extension de la culture d’un tubercule
-si utile au peuple. Il avait sans doute la même intention
-lorsqu’il parut en 1781 à une fête de la cour avec une fleur de
-Pomme de terre à la boutonnière. Ces anecdotes ont été souvent
-racontées dans les ouvrages populaires et, comme on
-attache une importance en général exagérée à tous les actes
-royaux, on a interprété <i>plus tard</i> ces faits insignifiants en leur
-donnant une conséquence fausse : savoir, que Parmentier,
-avec la collaboration de Louis XVI, avait pris l’initiative de la
-culture de la Pomme de terre en France. M. Labourasse qui a
-attiré, le premier, l’attention sur la légende de Parmentier,
-fait remarquer, avec raison, qu’en citant toujours la fameuse
-plantation de 50 arpents de Pommes de terre dans la plaine des
-Sablons on allait à l’encontre du but proposé : « Peut-être
-a-t-on pensé, dit-il, que planter <i>50 arpents</i> en une seule fois,
-d’un tubercule <i>peu répandu</i> était chose difficile, et qu’en
-confirmant ainsi la légende, on risquait fort de l’ébranler »<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Labourasse, La Légende de Parmentier. (<i>Mém. Soc. des Lettres, Sciences et
-Arts de Bar-le-Duc</i>), 2<sup>e</sup> série, tome <small>IX</small> (1891).</p>
-</div>
-<p>Quelques-uns, obligés de reconnaître l’existence d’une culture
-<i>en grand</i> de la Pomme de terre, longtemps avant la naissance
-de Parmentier, dans les Vosges, en Franche-Comté, en
-Lorraine, dans le Dauphiné, les Ardennes, la Bourgogne, etc.,
-limitent son intervention bienfaisante à la région parisienne
-et au Nord de la France. Nous verrons plus loin ce qu’il faut
-penser de cette assertion.</p>
-
-<p>Le plus curieux, c’est que Parmentier n’a jamais prétendu
-faire connaître les qualités nutritives de la Pomme de terre à
-la France, ni même à l’Ile-de-France, ce qui eût été absolument
-ridicule. Les auteurs de panégyriques sur Parmentier n’ont
-donc jamais lu son ouvrage fondamental : l’<i>Examen chymique
-des Pommes de terre</i> (Paris, in-12, 1773), dans lequel il dit expressément
-(page 1) que « l’usage de cette plante alimentaire
-<i>est adopté depuis un siècle</i> », et plus loin (page 5) : « Elle s’est
-tellement répandue qu’il y a des provinces où les Pommes de
-terre sont devenues une partie de la nourriture des pauvres
-gens ; on en voit depuis quelques années des champs entiers
-couverts dans le voisinage de la capitale, <i>où elles sont si communes
-que tous ses marchés en sont remplis</i> et qu’elles se vendent
-au coin des rues, cuites ou crues, comme on y vend depuis
-longtemps des châtaignes. » Parmentier constate encore (p. 201)
-que des établissements charitables de Lyon et de Paris l’emploient
-pour la nourriture des pauvres. Ces arguments qui
-sortent de la bouche même de Parmentier paraissent pourtant
-décisifs. Et cette extension considérable de la culture du tubercule
-n’est pas l’œuvre de Parmentier puisque l’<i>Examen chymique</i>,
-qui parut en 1773, marque le commencement de la
-propagande <i>écrite</i> du prétendu vulgarisateur de la Pomme de
-terre en France. Mais, dira-t-on, pourquoi cette campagne
-inutile et insensée si la Pomme de terre était devenue plante
-des plus vulgaires ? L’erreur vient de ce que l’on croit, de nos
-jours, que Parmentier préconisait la Pomme de terre à titre
-de légume, tandis qu’il se proposait seulement d’en extraire la
-fécule pour faire du pain et c’était là d’abord son unique point
-de vue. Il croyait que l’amidon de la Pomme de terre, plus
-connu sous le nom de fécule, pouvait être substitué à la farine
-de Blé, ignorant l’importance dans la nutrition, du gluten, découvert
-par Beccaria, en 1727, dans la farine de Froment. Le
-Blé et les Céréales renferment à la fois de l’amidon et du gluten,
-substance azotée très nutritive. La présence du gluten est
-en outre indispensable à la panification. La Pomme de terre
-ne contient que de l’amidon ; on n’obtient de sa fécule que des
-gâteaux, biscuits de Savoie ou autres analogues, et non un
-pain ayant subi la fermentation qui le rend digestible et
-agréable au goût.</p>
-
-<p>Parmentier fut amené d’une manière fortuite à s’occuper de
-la Pomme de terre qu’il avait vue largement cultivée en Alsace
-et en Allemagne pendant son séjour à l’armée du Rhin où il
-était employé en qualité d’apothicaire. A la suite de la disette
-de 1770, l’Académie de Besançon mit au concours la question
-des substances alimentaires qui pourraient atténuer les calamités
-des fréquentes famines causées par les mauvaises récoltes
-de Céréales dans les années froides et pluvieuses. Parmentier
-obtint le prix ; il signala particulièrement le tubercule en question
-et son mémoire fut imprimé en 1771. Cet événement l’engagea
-à persévérer dans une voie où il avait trouvé un succès
-flatteur. Il est juste de dire que la plupart des six concurrents
-de Parmentier avaient également signalé la Pomme de terre
-parmi les substances alimentaires les plus propres à suppléer
-à l’insuffisance des Céréales.</p>
-
-<p>Parmentier publia en 1773 son <i>Examen chymique des Pommes
-de terre</i> dans lequel il indiquait divers procédés pour faire du
-pain avec la fécule de cette Solanée, avec ou sans mélange de
-farine de Blé. Même dans cette circonstance, Parmentier n’était
-pas un innovateur. On employait déjà la fécule de Pomme de
-terre pour faire des biscuits de Savoie et dans d’autres préparations
-culinaires. Quant au pain de Pomme de terre, on l’essayait
-dix ans avant la publication du mémoire qui valut à
-Parmentier le prix de l’Académie de Besançon. En 1761,
-M. Faiguet (cité dans l’ouvrage de Parmentier, page 44, sous
-le nom de Falguet) avait présenté à l’Académie des Sciences un
-pain de Pomme de terre, en s’associant au sieur Malouin, selon
-le témoignage de Legrand d’Aussy (<i>Histoire de la Vie privée des
-François</i>, t. <small>I</small><sup>er</sup>, p. 113, éd. 1815), qui ajoute : « Parmentier a
-repris en sous-œuvre les travaux des deux associés ». D’autre
-part Hirzel, médecin suisse, avait publié à Zurich, en 1761 :
-<i lang="de" xml:lang="de">Die Wirthschaft eines philosophischen Bauers</i>, ouvrage d’économie
-rurale et domestique, qui fut traduit plus tard en français
-sous le titre de <i>Le Socrate rustique</i> (Lausanne, 1777), lequel
-contient onze pages concernant la Pomme de terre, la façon
-de la cultiver, de la conserver, ses préparations culinaires et la
-manière d’en faire du pain. Enfin le chevalier Mustel, savant
-normand, avait devancé en France Parmentier. Il a écrit sur
-la Pomme de terre et traité, avant lui, d’une manière détaillée,
-la fabrication du pain de Pomme de terre, imaginé une machine
-pour séparer la fécule par le râpage et le lavage. Le <i>Journal
-de l’Agriculture, du Commerce et des Finances</i>, année 1767
-contient un premier article de 28 pages sur ce sujet, du chevalier
-Mustel. Il est intitulé : <i>Mémoire sur les Pommes de terre et
-le pain économique</i>, lu à la Société royale d’Agriculture de
-Rouen. Ce travail, amplifié, parut en volume en 1769 et Parmentier
-dut en prendre quelque peu la substance, puisqu’en
-1779 Mustel réclama la priorité de l’invention et accusa formellement
-Parmentier de plagiat, dans une lettre que nous reproduirons
-plus loin. M. Réville, curé de Saint-Aubin de Scello,
-cité par Parmentier (<i>Examen chymique</i>, page 44), le savant Duhamel
-et autres encore ont donné, avant Parmentier, des recettes
-pour la fabrication du pain avec la pulpe de la Pomme de
-terre.</p>
-
-<p>Parmentier était un publiciste et non un agronome, comme
-on l’a dit trop souvent. Sauf l’expérience pratique de la plaine
-des Sablons, sa propagande a été faite uniquement par des
-écrits. Les partisans de la légende de Parmentier s’appuient
-sur l’influence de ses livres et articles de vulgarisation, insérés
-dans certains journaux du temps, qui auraient réussi à triompher
-des préjugés hostiles à la culture de la Pomme de terre.
-Or le paysan, qui lit si peu aujourd’hui, ne lisait pas du tout il
-y a 130 ans. Il est évident que <i>pas un seul</i> cultivateur n’a lu son
-livre capital, l’<i>Examen chymique des Pommes de terre</i>. Parmentier
-a prêché les mérites de la Pomme de terre à des convertis,
-aux abonnés du <i>Journal de Paris</i> et de la <i>Feuille du
-cultivateur</i>, grands seigneurs propriétaires, ou bourgeois lettrés
-qui vantaient bien la Pomme de terre comme aliment pour le
-peuple, mais qui n’en usaient guère pour eux-mêmes, comme
-nous le verrons par la suite. La propagande très tardive de Parmentier
-n’a pas pénétré dans les milieux où elle aurait pu être
-de quelque utilité, c’est-à-dire chez les gens arriérés qui avaient
-encore contre la culture de la Pomme de terre diverses préventions.</p>
-
-<p>D’ailleurs, depuis longtemps, les philanthropes s’occupaient
-beaucoup de la Pomme de terre. Vers le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle,
-l’Agriculture, si longtemps méprisée et délaissée par le gouvernement
-et les classes dirigeantes, devint à la mode sous l’influence
-des Economistes, de l’Encyclopédie et des écrivains
-comme Jean-Jacques Rousseau qui exaltaient la nature et la
-vie des champs. De grands seigneurs se firent agronomes, tels
-les ducs d’Harcourt, de Choiseul, de la Rochefoucauld-Liancourt,
-de Béthune-Charost, le marquis de Turbilly et autres,
-tous ardents propagateurs de la Pomme de terre dans leurs
-domaines et chez leurs voisins. A ce moment, les Economistes
-Vincent de Gournay, Quesnay et Trudaine, se préoccupaient des
-intérêts agricoles et parlaient sur l’Agriculture dans le salon
-de M<sup>me</sup> Geoffrin. Les <i>âmes sensibles</i> cherchaient les moyens
-d’améliorer le sort des campagnards et l’on ne trouvait pas
-d’autres remèdes à la misère que le conseil de cultiver des
-Pommes de terre. C’était une philanthropie facile et peu dispendieuse,
-celle qui consistait à dire aux pauvres gens : « Mangez
-des Pommes de terre puisque le pain fait défaut. »</p>
-
-<p>Voltaire, avec son grand bon sens, avait vu l’inutilité de
-tous ces bavardages. Dans l’<i>Encyclopédie</i>, à l’article <i>Blé</i>, il a
-écrit ceci :</p>
-
-<p>« Vers 1750, la nation française, rassasiée de vers, de tragédies,
-de romans, de réflexions plus ou moins romanesques et
-de disputes théologiques sur la grâce et les convulsions, se mit
-enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les bergers pour
-ne parler que du froment et du seigle. On écrivit des choses
-utiles sur l’Agriculture ; tout le monde les lut, excepté les
-laboureurs. »</p>
-
-<p>Avant Parmentier, les ministres Turgot et Bertin, les Bureaux
-(Sociétés) d’Agriculture qui, d’après leurs statuts, devaient travailler
-à « favoriser les progrès de l’Agriculture, faire des expériences
-et découvertes utiles, instruire le public et exciter le
-zèle des cultivateurs », s’occupèrent beaucoup de la Pomme de
-terre. La Société d’Agriculture de Paris fut établie par un
-arrêt du Conseil royal en mars 1761, à la requête du ministre
-Bertin. De 1755 à 1763, d’autres sociétés furent créées dans tous
-les grands centres agricoles. Elles firent de louables efforts
-pour favoriser l’Agriculture, surtout en livrant gratuitement
-aux paysans de bonnes semences. Ces sociétés, qui avaient au
-moins un but pratique, ont certainement contribué à la propagation
-de la Pomme de terre beaucoup plus que tous les
-écrits des agriculteurs en chambre.</p>
-
-<p>Voici une autre appréciation tirée du <i>Bon Jardinier</i> (année
-1785, p. 62) et due à la plume de l’un des rédacteurs : de Grâce
-ou Vilmorin, hommes qu’on ne peut soupçonner de malveillance
-vis-à-vis de Parmentier qui paraît implicitement désigné dans
-l’article <i>Pomme de terre</i> : « Il n’y a pas de légume sur lequel
-on ait tant écrit et pour lequel on ait montré tant d’enthousiasme.
-On en a fait du pain trouvé excellent par les riches, des biscuits
-de Savoie, des gâteaux, des ragoûts de toutes les sortes, et
-puis on a dit : « <i>Le pauvre doit être fort content de cette nourriture.</i> »
-Notez que les premiers pains faits avec la pulpe de ce
-tubercule étaient mêlés de bonne farine, que les ragoûts étaient
-bien assaisonnés, etc. Les têtes échauffées par les publications
-des Economistes ont employé les terres à froment à la culture
-de ce légume, qui, anciennement était à bas prix, et qui est
-devenu cher pour le peuple, surtout à Paris et aux environs. Ce
-n’est pas ici le lieu de réfuter tous les systèmes imaginés sur
-cette matière. D’ailleurs l’enthousiasme tombe et en même
-temps le prix de la denrée ; avant qu’on l’eût tant prônée, elle
-était d’un très grand usage dans plusieurs provinces et le pauvre
-en avait toujours fait sa nourriture ; aussi il était inutile de tant
-écrire sur ce sujet ».</p>
-
-<p>Remarquons que cette critique de l’œuvre du « propagateur
-philanthropique » de la Pomme de terre et des publicistes
-en général, a été faite au moment où la propagande de Parmentier
-battait son plein, et par les hommes les plus compétents
-de l’époque en agriculture. L’un d’eux, Vilmorin, devait
-devenir conseiller de l’Agriculture sous le Directoire.</p>
-
-<p>Ceci nous amène à expliquer pourquoi Parmentier ne fut
-pas populaire de son vivant. Il n’a joui d’une certaine notoriété
-dans le monde savant que dans les dernières années de son
-existence et sa grande célébrité ne survint qu’après sa mort.</p>
-
-<p>Les biographes de Parmentier insistent beaucoup sur ce fait
-qu’il n’a connu de son vivant que des détracteurs, que l’on a
-méconnu les services qu’il avait rendus, qu’il a été ridiculisé
-à cause de ses efforts humanitaires. En effet, Parmentier a pu
-être ridiculisé justement à cause de l’insistance qu’il mettait à
-démontrer les mérites nullement contestés de la Pomme de
-terre. Dans les milieux populaires, comme le montrent certaines
-anecdotes, il a pu être mal noté en voulant imposer un pain de
-Pomme de terre reconnu mauvais.</p>
-
-<p>L’enthousiasme de Parmentier pour <i>sa</i> Pomme de terre l’entraînait
-encore peu de temps avant sa mort survenue en 1813,
-à continuer sa propagande habituelle, alors qu’en 1802, année
-de disette, on avait dépavé les cours et labouré les allées des
-jardins pour les planter en Pommes de terre. En 1793, à la
-suite d’une ridicule motion de la Convention nationale, on avait
-même converti le Jardin des Tuileries en champ de Pommes
-de terre ! Le tubercule, semble-t-il, était suffisamment connu.
-Les contemporains de Parmentier ont donc pu sans trop d’injustice
-méconnaître les services de ce fécond publiciste agricole
-et considérer comme une sorte de monomanie le zèle qui
-le porta à écrire une centaine de mémoires sur un sujet si rebattu.
-Mais, jamais axiome ne fut plus vrai : <i lang="la" xml:lang="la">Verba volant,
-scripta manent</i> « les paroles volent et les écrits restent ». En
-effet, ce sont diverses circonstances heureuses qui ont mis Parmentier
-en vedette et lui ont donné sa gloire posthume : la
-faveur royale, surtout ses livres et ses nombreux articles
-parsemés dans la <i>Feuille du cultivateur</i> et dans le <i>Journal de
-Paris</i> qui ont fait illusion sur son rôle lorsque les gens de
-son temps furent disparus. Ouvrier de la dernière heure,
-Parmentier a recueilli le bénéfice des efforts de ceux qui l’ont
-précédé et qui sont demeurés ignorés. Ce sont les hommes
-de la deuxième génération, ceux qui n’ont connu Parmentier
-qu’à travers ses écrits, qui ont fait valoir ses titres à la
-reconnaissance de l’humanité. Serait-il logique de prétendre
-qu’ils connaissaient mieux que les précédents les conditions
-dans lesquelles s’est faite la vulgarisation de la Pomme de
-terre ?</p>
-
-<p>Dès le début de la campagne de Parmentier il y eut des
-protestations contre les prétentions de certaines personnes qui
-l’érigeaient en promoteur de la culture de la Pomme de terre.
-Dans une brochure rarissime intitulée <i>Lettre d’un garçon
-apothicaire à M. Cadet, maître apothicaire dans la rue Saint-Antoine</i>
-(Paris, 1777, in-12), nous trouvons ce passage qui remet
-la chose au point :</p>
-
-<p>« Vous voulez attribuer à M. Parmentier, apothicaire, les
-notions que nous avons aujourd’hui sur les qualités nutritives
-de la Pomme de terre : vous supposez qu’avant lui on la regardait
-comme nuisible… mais ce chimiste lui-même a convenu que
-les qualités nutritives de ce végétal étaient connues avant lui…
-il a cité Ellis, M. Tissot, M. Falguet, M. Réville, le chevalier
-Mustel, etc. Il a convenu que la Pomme de terre avait été d’un
-grand secours en Irlande pendant la famine de 1740, qu’elles
-entrent dans la soupe des pauvres de la Charité de Lyon et
-qu’elles sont la base du riz économique qu’on distribue aux
-pauvres chez les sœurs de la Charité de la paroisse de Saint-Roch
-(à Paris).</p>
-
-<p>« … Mais il en est encore beaucoup d’autres qui ont précédé
-M. Parmentier dans la même carrière, tels sont Venel (mis pour
-Engel) (<i>Dictionnaire encyclopédique</i> t. XIII, p. 4) qui a présenté
-la Pomme de terre comme un aliment assez abondant
-et assez salutaire, M. Geoffroy (<i>Mat. médicale</i>, 1743, t. VI, p. 451)
-qui a indiqué différentes manières de les préparer comme
-aliment et M. Lemery qui, dans son <i>Traité des drogues simples</i>
-(1699, p. 348), nous apprend que de son temps on s’en
-servait déjà comme aliment<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> <i>Intermédiaire des Curieux</i>, t. <small>XXV</small>, p. 84.</p>
-</div>
-<p>L’auteur de cette brochure aurait pu citer encore l’illustre
-Duhamel qui a longuement parlé de la Pomme de terre dans
-son <i>Traité de la culture des terres</i> (1755). Ce ne sont pas les
-<i>Instructions</i> qui ont manqué aux cultivateurs. A partir de 1765
-jusqu’à la Révolution, on trouve dans les Archives départementales
-quantité de pièces imprimées, mémoires sur la Luzerne,
-la Garance, le Tabac et le Mûrier et sur la Pomme de
-terre. Citons parmi ces tracts : <i>Manière de cultiver les Pommes
-de terre et les avantages qu’on en retire. Présenté à Monseigneur
-l’Intendant de Picardie</i> (XVIII<sup>e</sup> siècle). — <i>Mémoire sur la culture
-des Pommes de terre et la manière d’en faire du pain</i>
-(XVIII<sup>e</sup> siècle). — <i>Instruction sur la culture des Pommes de
-terre, par MM. Delporte frères, de Boulogne-sur-Mer.</i> — <i>Extrait
-d’un mémoire adressé par le sieur Dottin maître de poste
-à Villers-Bretonneux, à M. Dupleix, intendant de Picardie</i>
-(Amiens, 1768, 8 p. in-4<sup>o</sup>)<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>. — <i>Rapport de la Faculté de
-Médecine sur l’usage des Pommes de terre</i> (Paris, 1771,
-in-4<sup>o</sup>) etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Toutes ces notices sont antérieures à 1768.</p>
-</div>
-<p>Nous avons fait allusion à une protestation du chevalier
-Mustel, de Rouen, contre les agissements de Parmentier. C’est
-une lettre adressée à l’intendant de la généralité de Rouen.
-Ce curieux document semble avoir été inconnu aux biographes
-de Parmentier :</p>
-
-<p>« Rouen, faubourg Saint-Sever, 1779.</p>
-
-<p>J’ay sçu qu’un M. Parmentier sonne le tocsin à Paris,
-pour se dire le seul, l’unique auteur du pain de Pommes de
-terre, et cela, dit-il, parce qu’il fait du pain avec la Pomme
-de terre sans farine. Cet homme m’a écrit annuellement depuis
-dix ans pour me demander différents éclaircissements sur mes
-opérations. Je luy ay mandé que j’avais fait du pain de
-Pommes de terre avec et sans mixtion de farine, que l’un a
-été trouvé très bon, et l’autre, purement de Pommes de terre,
-insipide et pâteux, tel que celuy que M. Parmentier nous
-envoie icy, quoyqu’il l’ait relevé par le sel. Cet homme me
-met donc dans la nécessité de le juger de mauvaise foy et de
-le regarder comme un intrigant qui veut s’approprier mon
-travail et surprendre le gouvernement pour en tirer quelque
-avantage. On sçait combien j’ay travaillé à ce sujet et tout le
-zèle que j’y ai mis. Il le sçait mieux qu’un aultre, puisque
-je luy ay communiqué des détails particuliers dont il profite
-aujourd’hui<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Arch. Seine-Inférieure</i>, C. 118.</p>
-</div>
-<p>Nous avons dit qu’au moment où Parmentier écrivit son premier
-ouvrage, en 1773, la Pomme de terre était largement cultivée
-dans toutes les provinces françaises pour la nourriture
-des pauvres gens et des animaux domestiques.</p>
-
-<p>Depuis quelques années il a été tiré des archives locales certains
-documents qui fournissent des indications positives sur
-les dates de la culture <i>en grand</i> de la plante américaine dans
-les diverses régions françaises. Souvent ce sont des pièces de
-procédure concernant les luttes soutenues par les curés décimateurs
-contre leurs paroissiens qui refusaient de leur payer
-la dîme des Pommes de terre. Or, il est de toute évidence que
-les curés ont dû réclamer cette redevance seulement lorsque
-l’extension de la Pomme de terre réduisait considérablement
-les emblavures de Blé, Orge, Avoine, Pois, Fèves, etc., et diminuait,
-par cela même, leurs revenus fondés en partie sur les
-grandes et petites dîmes.</p>
-
-<p>L’introduction de la Pomme de terre dans les localités est
-certainement plus ancienne que les dates données ci-après, car
-la plante a dû faire un stage dans les jardins avant d’avoir les
-honneurs de la grande culture.</p>
-
-<p>Des pièces de procédure relatives à un certain nombre de
-villages des Ardennes, nous apprennent que la Pomme de terre
-était cultivée à Pure en 1749 ; à Raucennes, le tubercule était
-connu de 1750 à 1760 ; à Chemery, les décimateurs réclament
-la dîme des « crompires » en 1772 ; elle est payée, disent-ils,
-par les habitants depuis vingt ans. Plusieurs témoins qui déposent
-dans ces procès, font remonter, pour certains villages,
-la culture de la Pomme de terre à des dates plus anciennes ;
-1733, 1744, etc.<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Laurent, <i>La Pomme de terre dans les Ardennes</i>, broch. in-8<sup>o</sup>, 1899.</p>
-</div>
-<p>Des documents analogues établissent l’ancienneté de la culture
-de la Pomme de terre en Lorraine, c’est-à-dire dans les
-Vosges, la Meuse et la Meurthe-et-Moselle. Le Val de Saint-Dié
-cultivait la Pomme de terre dès le XVII<sup>e</sup> siècle. Les Suédois
-l’avait apportée en Lorraine pendant les guerres sous le
-duc Charles IV. D’après Gravier (<i>Histoire de Saint-Dié</i>), ce fut
-le curé de La Broque, Louis Piat, qui, le premier, exigea de ses
-paroissiens la dîme des Pommes de terre. Sur leur refus, une
-sentence du prévost de Badonvillers, en date du 19 octobre
-1693, les condamna à livrer à leur curé le cinquantième du
-produit pour tenir lieu de dîme. Cette sentence déclarait les
-habitants de la vallée de la Celle soumis à la même servitude.
-En 1715, un laboureur de Saint-Dié, nommé Jacques Finance,
-refusa de payer la dîme des Pommes de terre au chapitre de
-cette ville, soutenu dans son refus par le maire et les habitants
-du Val, se fondant sur ce qu’ils cultivaient « ce fruit »
-depuis plus de 40 ans sans en payer la dîme<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>. Les habitants
-de Schirmeck et de La Broque invoquaient aussi la prescription.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> Charton (Ch.), Histoire de l’introduction de la Pomme de terre dans les
-Vosges (<i>Annales Soc. d’Em. des Vosges</i> (1868, p. 159).</p>
-</div>
-<p>A la suite d’interminables procès de ce genre (Voir pièces
-G. 124, années 1711-1773, <i>Arch. des Vosges</i>), Léopold, duc de
-Lorraine, établit officiellement la dîme des Pommes de terre,
-par arrêts du 28 juin 1715 et du 6 mars 1719, dans tous les
-héritages soumis à la grosse ou menue dîme<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>. L’arrêt de
-1715 constate expressément l’ancienneté de la culture en
-Lorraine : « Il est vrai que ce fruit qui est connu dans la
-Vosge depuis 50 ans se plante vers les mois de mars ou d’avril… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Recueil des Edits de Léopold I<sup>er</sup>, duc de Lorraine</i>, t. <small>II</small>, Nancy, 1733.</p>
-</div>
-<p>Dans le <i>Dictionnaire du département de la Moselle</i> (1817,
-tome <small>II</small>, p. 10), Viville dit : « La Pomme de terre se cultive en
-grand à la charrue depuis plus de 80 ans dans le département
-de la Moselle. » Le <i>Traité du département de Metz</i>, de Stemer,
-imprimé en 1796, signale fréquemment les cultures de
-« cronpires », nom de la Pomme de terre dans la Lorraine
-allemande. D’autres documents établissent que dans la Meuse
-la Pomme de terre était connue avant 1740 dans l’arrondissement
-de Commercy.</p>
-
-<p>D’après les archives provenant de l’Intendance de Lorraine,
-la récolte dans la subdélégation de Saint-Dié a été, en 1758, de
-1.270 résaux de Froment (le résal équivaut à 120 litres) ; 9.106 résaux
-de Seigle ; 7.087 d’Avoine et enfin 18.829 résaux de Pommes
-de terre<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>. Or c’est justement François de Neufchâteau, académicien
-et agronome, né en Lorraine, pays où la Pomme de
-terre était connue au XVII<sup>e</sup> siècle, élevé à Neufchâteau, dans
-une région où on la cultivait en 1758 plus que les Céréales, qui
-proposait de donner à la Pomme de terre le nom de <i>Parmentière</i>
-« en l’honneur de son inventeur » (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) ! François de Neufchâteau
-était l’ami de Parmentier : c’est là une sorte d’excuse.
-Cependant, en cette circonstance, il aurait dû se remémorer
-l’adage antique : « <i lang="la" xml:lang="la">amicus Plato, magis</i>… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Voir <i>Archives des Vosges</i>, C. 83, 84, 85, 87. — G. 1973 et G. 1974.</p>
-</div>
-<p>En somme, tout l’Est de la France a connu la Pomme de
-terre 100 ou 150 ans avant la naissance de Parmentier. Des
-baux provenant de l’ancienne abbaye de Remiremont mentionnent
-des redevances de sacs de Pommes de terre sous le règne
-de Louis XIII. Le nom que la plante porte dans le patois vosgien,
-où elle s’appelle <i>quémote</i>, montre qu’elle est entrée en
-France au temps de la domination espagnole en Franche-Comté.
-<i>Camote</i> était le nom mexicain de la Patate. Les Espagnols l’ont
-conservé pour désigner la Pomme de terre.</p>
-
-<div class="empty"></div>
-<p>Les frères Bauhin, botanistes suisses, qui possédaient la
-Pomme de terre à Bâle, dès 1592, sont peut-être les introducteurs
-du précieux tubercule dans l’Est de la France. Gaspard
-Bauhin dit en 1620, dans son <i lang="la" xml:lang="la">Prodromus Theatri botanici</i>,
-que la Pomme de terre est cultivée en Bourgogne, qui est
-devenue plus tard la Franche-Comté, et que les Bourguignons
-ont l’habitude de provigner les rameaux de la plante
-pour augmenter la production des tubercules. On remarque
-en effet chez les espèces ou races de Pommes de terre sauvages
-ou à demi-sauvages la naissance en grand nombre de petits
-tubercules à l’aisselle des feuilles. D’après un historien local,
-ce sont les comtes de Montbéliard qui ont introduit la Pomme
-de terre dans ce pays avant 1772<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. Un Catalogue des plantes
-de la Principauté de Montbéliard, composé en 1759 par le
-D<sup>r</sup> Berdot, indique la Pomme de terre comme cultivée en plein
-champ : « <i lang="la" xml:lang="la">S. tuberosum esculentum</i> C. B. <i lang="la" xml:lang="la">In agris colitur.</i> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> Suchet (l’abbé), La Pomme de terre en Franche-Comté (<i>Annuaire du Doubs
-et de la Franche-Comté pour 1870</i>, pp. 177-195).</p>
-</div>
-<p>Notre grand agronome Olivier de Serres cultivait la Pomme
-de terre dans sa terre du Pradel située près de Villeneuve-de-Berg,
-petite ville du Vivarais qui fait aujourd’hui partie du
-département de l’Ardèche. Il connaissait les qualités nutritives
-de la Pomme de terre qu’il appelle cartoufle ou truffe, à laquelle
-il a consacré un chapitre de son <i>Théâtre d’Agriculture</i>
-(Chap. X, liv. VI). Or la 1<sup>re</sup> édition de cet ouvrage date de 1600.
-La plante était d’ailleurs nouvelle et venait de Suisse ce qui
-explique le nom <i>Cartoufle</i> dénaturé de <i lang="de" xml:lang="de">Tarteuffel</i>, modification
-germanique du terme italien <i lang="it" xml:lang="it">Tartuffoli</i> (<i>Truffe</i>) dont se
-sont servis les premiers descripteurs de la Pomme de terre :
-Ch. de l’Escluse et les Bauhin. « Cest arbuste, dict Cartoufle,
-porte fruict (tubercule) de même nom, semblable à Truffes et
-par d’aucuns ainsi appellé. Il est venu de Suisse en Dauphiné
-depuis peu de temps en çà. »</p>
-
-<p>La description assez confuse d’Olivier de Serres a fait
-naître des doutes sur l’identité de la plante. On a pensé qu’il
-s’agissait du Topinambour et Parmentier a propagé cette
-erreur. L’édition du <i>Théâtre d’Agriculture</i> publiée en 1804 par
-la Société d’Agriculture de la Seine contient de nombreuses
-notes explicatives dues aux principaux agronomes du temps.
-Parmentier chargé, en raison de sa compétence spéciale, de
-commenter le chapitre de la Cartoufle n’a pas reconnu le
-tubercule américain qu’il a pris pour le Topinambour. Cependant
-Olivier de Serres parle de la plante comme ayant des
-« jettons (rameaux) faisant des fleurs blanches » tandis que les
-fleurs du Topinambour sont invariablement jaunes. Olivier de
-Serres signale aussi ce provignage des tiges de la Pomme de
-terre pratiqué en Bourgogne et ailleurs, opération qui ne
-conviendrait en aucune façon au Topinambour qui ne produit
-aucun tubercule axillaire et dont les tiges sont droites et
-rigides. Il s’agit donc bien de la Pomme de terre et c’est aussi
-l’avis de M. le D<sup>r</sup> Clos<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a> et de M. Roze<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a> qui ont soumis à une
-critique plus sévère le texte de l’agronome vivarais.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> <i>Journal d’Agric. pratique pour le Midi de la France</i>, 1875, p. 285.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Histoire de la Pomme de terre</i>, p. 119-120.</p>
-</div>
-<p>Dans une région cévenole voisine, le Velay, nous constatons
-l’existence de la Pomme de terre à partir de 1735, quoique sa
-culture soit évidemment plus ancienne. Les registres des insinuations
-de la Sénéchaussée du Puy conservés aux Archives
-de la Haute-Loire contiennent un certain nombre de donations
-entre vifs depuis 1735 jusqu’en 1778. Ces donations de biens
-sont faites sous réserves par les donateurs d’être logés, nourris
-et entretenus par les bénéficiaires et, en cas d’incompatibilité,
-de recevoir, outre une pension viagère, des habits, du linge, du
-bois, diverses productions agricoles comme le droit de prendre
-« des raves en la ravière, des truffes en la truffière ». A partir
-de 1767, on emploie dans ces actes, concurremment avec le
-terme Truffe, le mot Pomme de terre. Il y avait deux variétés
-également cultivées : la Truffe rouge, et la Truffe blanche<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Voir toute la série B des <i>Arch. de la Haute-Loire</i> et <i>Annales de la Soc.
-d’Agric. Sciences et Arts du Puy</i>, t. <small>XXVII</small> (1864-65), p. 67.</p>
-</div>
-<p>Dans la région de Saint-Etienne on consommait habituellement
-la Pomme de terre sous Louis XIV. Un poète stéphanois
-du XVII<sup>e</sup> siècle, messire Jean Chapelon, prêtre, décédé en 1695,
-a chanté en vers patois le <i>tupinanbo</i>, précieux en temps de
-famine<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. Le terme Topinambour n’est ici qu’un synonyme de
-Truffe. Il a été donné parfois à la Pomme de terre, notamment
-par l’arrêt de 1715, du duc de Lorraine, cité plus haut.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> <i>Œuvres</i>, éd. 1820, Saint-Etienne, in-8<sup>o</sup>.</p>
-</div>
-<p>Le précieux tubercule n’était pas davantage inconnu en
-Auvergne avant la campagne de Parmentier. Voici une note
-du curé de Vallore (Auvergne) relevée dans ses registres de
-catholicité : « Depuis 1766 jusqu’en 1773, il y a eu la plus
-grande misère. La famine a été grande : il n’est pourtant mort
-personne de faim. Les truffes ou pommes de terre ont été
-d’un grand secours. On en mettait dans le pain à moitié
-truffes et moitié blé et le pain était passable. Elles ont valu
-25 sols le quarteron en 68 et 69. » Le quarteron équivaut à
-16 litres environ<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> <i>Intermédiaire des Curieux</i>, t. <small>XXVI</small>, p. 131.</p>
-</div>
-<p>Pour le Beaujolais nous avons un document imprimé de la
-même époque. L’auteur d’un <i>Mémoire historique et économique
-sur le Beaujolais</i> (Paris, in-8, 1770, p. 139) nommé
-Brisson, a discuté le pour et le contre de la culture de la
-Pomme de terre. Il constate que « les gens bien pauvres en
-consomment plus que de pain » et, après cela, il n’en dit pas
-de bien : « On n’a pas à se féliciter de l’introduction de la
-Truffe en Beaujolais », probablement parce que l’on consacrait
-à cette culture les bonnes terres à Blé, ce qui faisait augmenter
-le prix du pain.</p>
-
-<p>Dans les Archives de l’Isère (Dauphiné), quelques pièces
-mentionnent les Pommes de terre : année 1762, l’hôpital de
-Grenoble achète des Truffes à 22 s. le quintal<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>. Passons dans
-le Lyonnais. Un ouvrage qui date de 1713 nous apprend que
-« l’on mange aussi à Lyon et en plusieurs autres pays une
-sorte de truffe nommée en latin <i lang="la" xml:lang="la">Solanum esculentum</i> et en
-français truffes rouges. Elles approchent assez de la qualité
-des topinambours »<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. La culture de ce tubercule devait être
-encore plus répandue en 1771, d’après le <i>Voyage au Mont-Pilat</i>,
-de La Tourette (page 130) qui fut publié cette année :
-« Cette plante se cultive à Pilat (Forez) et dans tout le Lyonnais ;
-sa racine tubéreuse fournit un aliment abondant et sain ;
-son goût est préférable à la truffe du Taupinambour des Anglais. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> <i>Arch. Isère</i>, série E. 141. E. I, 169.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> Andry, <i>Traité des aliments de Caresme</i>, t. <small>I</small><sup>er</sup>, p. 150.</p>
-</div>
-<p>Voici un document provenant du Bourbonnais : Acte reçu
-par Bonnet, notaire, dans un village très retiré de cette province,
-le 27 janvier 1771. La récolte des Pommes de terre était
-abondante puisqu’un nommé Jean Parout, laboureur de la
-paroisse de Loddes, achetait de Pierre Gacon, demeurant à
-Laust : « Cent poinçons de Pommes de terre dites communément
-Tartoufles » à raison de six francs le poinçon de 200 litres
-environ, ce qui était bon marché<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> <i>Cabinet historique</i>, Recherches historiques dans les études de notariat,
-t. <small>XIV</small> (1868), p. 292.</p>
-</div>
-<p>La Pomme de terre est ancienne dans le Morvan. Un manuscrit
-écrit à Tazilly (Nièvre), de 1715 à 1760, contient une
-indication culturale : « Il ne faut pas arracher les <i>treffes</i> (corruption
-de truffe qu’on emploie encore aujourd’hui pour
-Pomme de terre) avant qu’elles ne soient bien en maturité ».
-Ce passage a été écrit vers 1740<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. Une monographie de la
-commune d’Auxy (arrondissement d’Autun) faite en 1890 par
-M. Trenay, instituteur, relate la mention suivante inscrite à la
-fin du registre de 1770 de l’état civil tenu par le curé : « Les
-Pommes de terre, qui furent d’un très grand secours pour le
-peuple, se vendirent jusqu’à 9 francs le poinçon »<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. C’était
-une année de famine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> <i>Intermédiaire des Curieux</i>, t. <small>XXVI</small>, p. 53.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Revue Scientifique</i>, 19 décembre 1896.</p>
-</div>
-<p>La Pomme de terre avait pénétré dans les Alpes avant la
-naissance de Parmentier. Nous trouvons dans les archives des
-Hautes-Alpes un paiement fait par l’hôpital de Gap, le 20 février
-1730, pour 2 quintaux et 22 livres de Pommes de terre payés
-5 l. 17 s. 6 d. En septembre 1773 le quintal valait 2 l. 13 s.<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>
-Pièces relatives à une enquête faite dans l’arrondissement
-d’Embrun : la réponse des communautés aux questions posées
-par les procureurs généraux des Etats du Dauphiné, le 28 février
-1789, est partout la même : « Les Pommes de terre ou Truffes,
-avec le laitage, forment le fond de la nourriture des
-habitants<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> <i>Arch. Hautes-Alpes</i>, série H. suppl. n<sup>os</sup> 619, 582.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> <i>Arch. Hautes-Alpes</i>, Voir toute la série C. — <i>Arch. Drôme</i>, série E. n<sup>o</sup> 12374.</p>
-</div>
-<p>En Languedoc, la culture de la Pomme de terre est très ancienne.
-La récolte de 1782 ayant été perdue par suite des
-intempéries, la consternation fut générale, ce tubercule entrant
-pour une large part dans l’alimentation du pays.</p>
-
-<p>Le P. d’Ardenne, amateur et auteur distingué, qui habitait
-la Provence, avait vu les débuts de la culture de la Pomme de
-terre dans sa région, mais elle se répandait beaucoup avant
-1769. Il écrit dans son <i>Année champêtre</i> (1769), t. II, p. 300 :</p>
-
-<p>« Et ici, quoique je l’aie vue, pour ainsi dire, naître parmi
-nous, je la vois se multiplier dans les champs, l’on ne dédaigne
-pas non plus de la cultiver dans les jardins, et elle paroît à
-table sous différentes métamorphoses qui la rendent agréable. »</p>
-
-<p>L’introduction de la Pomme de terre dans le pays toulousain
-date de 1765. Sous Louis XV, le diocèse de Castres était
-administré par M<sup>gr</sup> du Barral, évêque qui prenait grand souci
-du bien-être de ses ouailles. Ce prélat distribua des tubercules
-de la précieuse Solanée aux curés de toutes les paroisses
-de son diocèse et leur imposa comme un devoir sacré
-d’en propager la culture<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>. De grands propriétaires ont
-donné une forte impulsion à cette culture dans le département
-de la Haute-Garonne. M. Picot de Lapeyrouse, dans sa <i>Topographie
-rurale du canton de Montastruc</i>, écrite en 1814, dit
-qu’ayant vu la Pomme de terre (<i>patane</i>) dans les Pyrénées
-« où on la cultive depuis plus de 50 ans », en fit venir
-quelques hectolitres en 1776, qu’il distribua aux paysans,
-après en avoir planté lui-même dans ses domaines pour
-donner le bon exemple.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Théron de Montaugé, <i>L’Agriculture et les classes rurales dans le pays
-toulousain depuis le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle</i>. Paris, in-8, p. 13.</p>
-</div>
-<p>Un Mémoire de Raymond de Saint-Sauveur, daté de 1778,
-dit que les Pommes de terre sont cultivées dans deux ou trois
-cantons élevés du Roussillon. On mêlait la fécule au Seigle
-pour en faire du pain en temps de disette<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Brutails, Notes sur l’économie rurale du Roussillon à la fin de l’ancien régime
-(<i>Soc. agric. scientif. et litt. des Pyrénées-Orientales</i>), t. <small>XXX</small> (1889), p. 312.</p>
-</div>
-<p>Pour le Limousin, nous avons une intéressante thèse pour le
-doctorat de M. René Lafarge, qui nous renseigne sur l’introduction
-de la Pomme de terre. C’est Turgot, intendant de Limoges
-en 1762-1774 qui l’a généralisée, mais on la voyait déjà
-aux environs des grandes villes comme Limoges et Brive. « Vers
-1750 un mystérieux inconnu arrivait dans cette dernière ville.
-Tout ce qu’on put savoir sur sa personnalité, c’est qu’il était anglais,
-il disait s’appeler le chevalier Binet. Plus tard on apprit
-qu’il était duc d’Hamilton. S’étant lié avec Treilhard et plusieurs
-autres personnages de conséquence de Brive, il les invitait
-parfois à dîner. Un jour il fit manger à ses hôtes un mets
-inconnu en Limousin, de la morue avec des Pommes de terre.
-Treilhard raconte même plus tard à la Société d’Agriculture
-que ce mélange n’avait excité en lui aucune sensation bien flatteuse.
-Cependant, sur les instances du chevalier Binet, il fit semer
-quelques Pommes de terre. C’est la trace la plus ancienne
-que j’aie trouvée de l’existence de la Pomme de terre en Limousin.
-Aussi lorsque Turgot en 1764 proposa d’envoyer des <i>Patates</i>
-au Bureau d’Agriculture de Brive, il lui fut répondu qu’elles
-existaient déjà ». Mais c’est seulement pendant l’intendance de
-Turgot et sous l’influence active et continue de la Société d’Agriculture
-de Limoges que la Pomme de terre prit de l’extension et
-devint une culture générale<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>. En 1763, les membres de cette
-société d’Agriculture commencent à présenter aux séances des
-<i>Patates</i> recueillies dans leurs domaines. Le 11 février 1764,
-d’après les procès-verbaux, « le secrétaire a aussy fait remettre
-un sac assez considérable de Patates, dont partie sera envoyée au
-Bureau d’Angoulême, et l’autre partie à M. l’évêque de Tulle.
-Tous les associés présents ont assuré que leurs voisins en établissaient
-dans leurs terres et qu’on devait espérer de voir en peu
-d’années ce fruit abondant et utile aussy commun dans cette
-province qu’en Allemagne »<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>. De ce moment date l’introduction
-de la Pomme de terre dans le Poitou, dans l’arrondissement
-de Rochechouart (Vienne), par l’intermédiaire de M. de
-Saint-Laurent<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> Lafarge, <i>L’Agriculture en Limousin au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>. Paris, 1902, in-8, p. 203.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Leroux (Alfr.), <i>Choix de Doc. hist. sur le Limousin</i>, t. <small>III</small>, pp. 157, 223, etc.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> <i>Bull. Soc. des Amis des Sc. des Rochechouart</i>, t. <small>VIII</small>, n<sup>o</sup> 1, p. 5.</p>
-</div>
-<p>Turgot la mentionne en 1766 dans l’<i>Etat des productions du
-sol</i> : « On doit mettre au nombre des légumes les Pommes de
-terre dont la culture commence à s’étendre dans les élections
-de Limoges et d’Angoulême »<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>. En 1770, elle était très répandue
-et contribua pour une grande part à éviter la famine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Turgot, <i>Œuvres</i> I, p. 538.</p>
-</div>
-<p>C’est à Marguerite de Bertin, demoiselle de Belle-Isle, sœur
-du contrôleur général des Finances, Henri Bertin, que l’on
-doit l’introduction de la Pomme de terre en Périgord. M<sup>lle</sup> de
-Bertin écrivait en 1771 à M. Gravier, régisseur des domaines
-qu’elle possédait aux environs de Périgueux : « Je recommande
-à votre fils les Pommes de terre… Petit Jean en a vu
-travailler l’année dernière. C’est le temps (5 avril) de les semer
-si elles ne le sont déjà. » M<sup>lle</sup> de Bertin écrivait encore le
-14 janvier 1774 : « Peut-être que votre exemple pour la
-Pomme de terre donnera envie aux métayers d’en user pour
-l’année prochaine. <i>On en tire grand parti dans ce pays</i> », c’est-à-dire
-à Paris<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> Bussière (G.), <i>Esquisses historiques sur la Révolution en Périgord</i>, 1<sup>re</sup> partie,
-Paris, 1877.</p>
-</div>
-<p>La Pomme de terre prospérait à Belle-Ile en 1770<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. Selon
-le P. d’Ardenne, un certain Moreau Kerlidu, près Lorient,
-prétendait en avoir cultivé un des premiers en Bretagne. Il
-avait reçu la Truffe rouge d’Irlande<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>. Elle devait être cultivée
-çà et là à une date ancienne puisqu’une lettre communiquée
-au <i>Journal de Paris</i>, année 1779, est adressée à Parmentier ;
-l’auteur fait connaître qu’il cultive la Pomme de terre à la
-charrue en Bretagne depuis 1741. En 1760, la Société d’Agriculture
-de Rennes s’efforçait d’en répandre l’usage pour la
-nourriture de l’homme car elle excitait des défiances dans cette
-province et on la donnait plutôt aux animaux<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. Pour combattre
-ce préjugé, le contrôleur général Terray expédia partout
-un placard de l’Académie de médecine<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> Dupuy, l’Agric. et les classes agric. en Bretagne au XVIII<sup>e</sup> s. (<i>Ann. de
-Bretagne</i>, t. <small>VI</small> (1890) p. 20). — Sée, <i>Les Classes rurales en Bretagne</i>, p. 419.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> P. d’Ardenne, <i>Année Champêtre</i>, 1769, t. <small>II</small>, p. 299. — t. <small>III</small>, p. 287.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> <i>Corps d’Observations de la Soc. d’Agric. de Bretagne</i>, t. <small>II</small>, p. 102, 105.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>Arch. Ille-et-Vilaine</i>, série C. 81.</p>
-</div>
-<p>C’est le maréchal d’Harcourt et M. John de Crevecœur qui ont
-répandu la Pomme de terre dans le Calvados. Mustel, précurseur
-peu connu de Parmentier, l’a propagée dans toute la Normandie.
-Une lettre de Mustel à M. de Crosne, intendant de
-Normandie, en date du 12 septembre 1770, prie ce personnage
-de déterminer le ministre à affecter une somme suffisante pour
-la distribution gratuite de semences de Pomme de terre aux
-cultivateurs<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> <i>Arch. Seine-Inférieure</i>, série C. 118.</p>
-</div>
-<p>Dans le Beauvaisis, c’est M. le duc de Larochefoucauld-Liancourt
-qui a popularisé la Pomme de terre<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. M. Dottin,
-grand agriculteur de Villers-Bretonneux, a été un zélé propagateur
-de la Pomme de terre en Picardie vers 1766.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> <i>Mém. Soc. d’Agric. de la Seine</i>, t. <small>XII</small>, p. 73. — Grare, <i>Le canton d’Auneuil</i>.</p>
-</div>
-<p>Le <i>Patriote artésien</i>, publication qui date de 1761, énumère
-la Pomme de terre parmi les productions naturelles de la province
-d’Artois<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. En 1768, <i>Le Bon Fermier</i>, ouvrage publié
-par Bosc, indique (p. 268) la Pomme de terre comme une
-plante des plus communes et des plus vulgaires en grande
-culture dans l’Artois, « d’un usage général pour les hommes et
-les animaux ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Calonne (de), <i>La Vie agricole sous l’ancien régime</i>, p. 84, 304.</p>
-</div>
-<p>L’introduction de la Pomme de terre dans le Boulonnais date
-de 1763. « Cette année, M. de Boyne, ministre de la marine,
-avait chargé M. Chanlaire, commissaire de la marine à Boulogne,
-de recevoir d’Angleterre une certaine quantité de tubercules
-afin d’en essayer la culture dans une de ses terres.</p>
-
-<p>« Ces tubercules arrivèrent en assez mauvais état. M. Chanlair
-fit faire un triage de ces racines et il s’en trouva un petit
-nombre de boisseaux de bonne qualité qu’il fit planter et qui
-réussirent parfaitement. Elles étaient de l’espèce jaune. L’année
-suivante, toute la récolte fut mise en terre, et la vente du produit
-qui en résulta s’éleva à 1500 francs. Depuis cette époque la culture
-s’en est chaque jour étendue davantage »<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>Mém. Soc. d’Agric. de la Seine</i>, t. <small>XV</small> (1812), p. 423.</p>
-</div>
-<p>L’usage de la Pomme de terre a été tardif dans la Brie,
-comme dans tous les pays riches. On la cultivait toutefois sur
-de petites surfaces dès les premières années du règne de
-Louis XVI<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>. En 1785, la Pomme de terre était cultivée dans
-l’arrondissement de Montereau pour la nourriture des bestiaux.
-En 1790, on commença à la cultiver plus en grand pour la
-nourriture des habitants<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Leroy (G.), Recherches sur l’Agric. de S.-et-Marne (<i>Bull. Soc. d’Arch. Sc. et
-Lettres de S.-et-M.</i>, 1868, p. 404). — <i>Arch. S.-et-M.</i>, série G. n<sup>o</sup> 250.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Delettre, <i>Histoire de la Province du Montois</i>, t. <small>I</small>, p. 267.</p>
-</div>
-<p>La Pomme de terre a été vulgarisée dans le Berry vers 1765
-par le duc de Béthune-Charost, homme instruit, au courant de
-tous les progrès agricoles et grand propriétaire dans l’arrondissement
-de Bourges<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>. Le marquis de Turbilly, noble angevin
-né en 1717, décédé en 1776, a consacré sa fortune à des améliorations
-agricoles. Il a répandu l’usage de la Pomme de terre dans
-l’Anjou et l’Orléanais<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. Mais combien de cultivateurs distingués
-comme Duhamel, M. de Villiers, en Champagne, et
-beaucoup d’autres, ont su, avant Parmentier, donner dans
-diverses provinces une impulsion à la culture de cette plante
-utile !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> Menault, <i>Histoire agricole du Berry</i>, pp. 103-104, 309.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Guillory, Notice sur le marquis de Turbilly (<i>Bull. Soc. Industr. d’Angers</i>
-(1849), p. 173 ; 1859, p. 54).</p>
-</div>
-<p>On a vu plus haut que Parmentier, dans son premier ouvrage,
-reconnaissait que de son temps la Pomme de terre
-couvrait des champs entiers dans le voisinage de la capitale.
-La consommation de cette denrée était toutefois restreinte
-à la classe pauvre et à une partie seulement de la
-classe aisée.</p>
-
-<p>Mais la région parisienne a connu la Pomme de terre à une
-date beaucoup plus ancienne. En 1613, on la servit sur la
-table du jeune roi Louis XIII. On ne dit pas si ce légume y fit
-une seconde apparition. La Pomme de terre figure, comme
-plante botanique, dans les catalogues du Jardin royal des
-Plantes sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Solanum tuberosum esculentum</i><a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. <i>Le
-Traité des Drogues simples</i> de Lemery (1699) la note déjà comme
-plante culinaire usitée, fait confirmé par le D<sup>r</sup> Lister, savant anglais
-qui accompagna le duc de Portland dans son ambassade
-à Paris, en 1698, pour la ratification du traité de Riswick. Lister
-a laissé une intéressante relation de son passage dans la
-capitale de Louis XIV. A propos des denrées alimentaires consommées
-par les Parisiens, il constate avec surprise que l’on a
-quelque peine à trouver sur les marchés des Pommes de terre,
-« ces tubercules qui sont d’un si grand usage en Angleterre<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a> ».
-Il s’ensuit que, sous Louis XIV, la Pomme de terre n’était pas
-inconnue à Paris, quoique rare. Trouverait-on aujourd’hui facilement
-sur les marchés parisiens ou chez les marchands de
-comestibles le Cerfeuil bulbeux, la Tétragone, le Chou marin
-et autres légumes assez cultivés pourtant dans les jardins bourgeois ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Denys Joncquet, <i lang="la" xml:lang="la">Hortus</i>, 1658.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Voyage de Lister à Paris en 1698</i>, trad. par M. de Sermizelles ; Paris, 1873,
-in-8.</p>
-</div>
-<p>Une vingtaine d’années plus tard, la plante paraît cultivée
-en plein champ aux environs de Paris. Elle figure dans la plus
-ancienne Flore parisienne, le <i lang="la" xml:lang="la">Botanicon parisiense</i> de Sébastien
-Vaillant, paru en 1723, sous les noms vulgaires de Patate ou
-Truffe rouge, qui sont les noms primitifs de la Pomme de terre
-en France. Une seconde édition du même ouvrage, publiée en
-1727 par Boerhaave, porte la même mention et, cette fois,
-avec le signe abréviatif us ce qui signifie que la Pomme de
-terre était cultivée et en usage, enfin qu’elle pouvait se rencontrer
-dans les champs aux environs de Paris. Au milieu du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, la Pomme de terre était entrée, à Paris même,
-sous le nom de Truffe, dans les habitudes culinaires du bas
-peuple. Ici nous avons une attestation concluante. En 1749,
-alors que Parmentier n’avait que 13 ans, de Combles publia
-son <i>Ecole du Potager</i>. Il a consacré le dernier chapitre de cet
-ouvrage à la description de la Truffe, ses différentes espèces,
-ses propriétés, sa culture<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Nous en donnons ci-après quelques
-passages :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Ecole du Potager</i>, chap. LXXIX, éd. 1749.</p>
-</div>
-<p>« Voici une plante dont aucun auteur n’a parlé, et vraisemblablement
-c’est par mépris pour elle qu’on l’a exclue de la
-classe des plantes potagères, car elle est trop anciennement
-connue et trop répandue pour qu’elle ait pu échapper à leur
-connaissance ; cependant il y a de l’injustice à omettre un fruit
-qui sert de nourriture à une grande partie des hommes de
-toutes les nations ; je ne veux pas l’élever plus qu’il ne mérite,
-car je connais tous ses défauts dont je parlerai ; mais j’estime
-qu’il doit avoir place avec les autres, puisqu’il sert utilement
-et qu’il a ses amateurs ; ce n’est pas seulement le bas peuple
-et les gens de la campagne qui en vivent dans la plupart de
-nos provinces ; ce sont les personnes même les plus aisées des
-villes, et je puis avancer de plus par la connaissance que j’en
-ai, que beaucoup de gens l’aiment par passion : je mets à part
-si c’est affectation bien placée, ou dépravation de goût ; il a ses
-partisans, cela me suffit.</p>
-
-<p>« … Un fait certain, c’est que ce fruit nourrit et que par
-la force de l’habitude il n’incommode point ceux qui y sont
-accoutumés de jeunesse ; d’ailleurs il est d’un grand rapport et
-d’une grande économie pour les gens du bas état ; ces avantages
-peuvent bien balancer ses défauts. <i>Il n’est pas inconnu à Paris</i>,
-mais il est vrai qu’il est abandonné au petit peuple et que les
-gens d’un certain ordre mettent au-dessous d’eux de le voir
-paroître sur leur table ; je ne veux point leur en inspirer le
-goût que je n’ai pas moi-même ; mais on ne doit pas condamner
-ceux à qui il plaît et à qui il est profitable. »</p>
-
-<p>En 1771, la Faculté de Médecine avait répandu à profusion
-un <i>Rapport sur l’usage des Pommes de terre</i> afin de détruire les
-derniers préjugés qui empêchaient certaines personnes de consommer
-ces tubercules. Nous lisons à la page 2 de cette plaquette :
-« Vous savez, Messieurs, <i>qu’elles sont communes à
-Paris</i>, surtout parmi les gens que leur pauvreté met hors d’état
-de se procurer des aliments de bonne qualité, et cependant
-il y a peu d’années que la Pomme de terre se voit dans nos
-marchés assez communément pour dire qu’elles font partie de
-la nourriture du peuple ».</p>
-
-<p>Une pièce de procédure des Archives départementales va
-éclairer mieux encore notre religion sur la question de savoir
-si la Pomme de terre était vulgaire ou non dans les environs
-de Paris avant la propagande de Parmentier :</p>
-
-<p>(<i>Archives de Seine-et-Oise</i>, série E. 1667, liasse) : Plainte en
-date du 19 septembre 1772 contre la fille de la veuve Riquet
-et la fille Claude Hamelin pour avoir volé des Truffes ou
-Pommes de terre à Marly-la-Ville (Seine-et-Oise), dans un
-champ appartenant à M. de Nantouillet. A la date du 22 septembre,
-sentence rendue contre les délinquantes qui avaient
-avoué sans vergogne avoir volé ces Pommes de terre et avaient
-en outre eu l’impudence de se moquer du garde-champêtre.
-Ce M. de Nantouillet n’était pas philanthrope à la façon de
-Parmentier, dont le seul rôle de vulgarisateur a été la plantation
-d’un immense champ de Pommes de terre qui devait être
-à dessein livré au pillage ; et cela pour convaincre le bas peuple
-de l’innocuité d’un légume… que l’on volait couramment en
-plein champ, douze ans auparavant, aux portes de la capitale
-et que les pauvres gens, on le voit, mangeaient sans crainte
-de devenir lépreux.</p>
-
-<p>C’est pourquoi il ne faut pas chercher la cause de la lenteur
-de la propagation de la Pomme de terre dans de vains préjugés
-comme l’ont répété à satiété les Economistes et Parmentier.
-L’importance de ces préjugés a d’ailleurs été notablement
-exagérée par les écrivains. La plante n’était nullement tenue
-pour malsaine par la majorité des gens.</p>
-
-<p>La première et la principale cause de la défaveur de la
-Pomme de terre, avant le XIX<sup>e</sup> siècle, réside dans la mauvaise
-qualité des tubercules des variétés primitives. Avant leur
-amélioration par la culture et surtout par les semis, les
-Pommes de terre étaient indigestes, aqueuses, âcres ou amères,
-comme le sont les Pommes de terre sauvages du Chili, enfin
-immangeables, au moins pour les personnes habituées à
-une bonne nourriture. Là-dessus tous les auteurs sont unanimes.
-C’était, disent-ils, une nourriture grossière, indigeste, « bonne
-pour le peuple ». La Pomme de terre ancienne ne ressemblait
-en rien à la nôtre qui est douce, farineuse, légère, digestible
-au point qu’elle est employée dans toutes les maladies chroniques
-de l’estomac et des intestins. La purée de Pomme de
-terre est même le seul aliment que peuvent digérer certains
-dyspeptiques. La Pomme de terre ancienne conservait une
-quantité appréciable de solanine, la substance vénéneuse des
-Solanées, que la culture a fait presque entièrement disparaître.</p>
-
-<p>On raconte que la reine Elisabeth, d’Angleterre, sur le conseil
-d’un philanthrope, invita un grand nombre de seigneurs à
-prendre part à un repas composé de mets uniquement préparés
-avec la Pomme de terre ; elle-même n’y voulut pas toucher et
-bien lui en advint, car ces Pommes de terre étaient encore peu
-comestibles ; les convives en eurent les entrailles tellement
-impressionnées qu’à la fin du banquet la reine se trouva seule
-à table<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> <i>Intermédiaire des Curieux</i>, t. <small>XXV</small>, p. 314.</p>
-</div>
-<p>La solanine est un poison très violent même pris en petite
-quantité. Les tubercules de Pomme de terre verdis à la lumière
-deviennent vénéneux. On a constaté des cas d’empoisonnement
-par l’ingestion de Pommes de terre avec leurs germes.
-Dans la croyance que la Pomme de terre était un fruit souterrain,
-on a dû autrefois la consommer dans tous ces états et
-même à l’état cru. On voit d’ici les résultats désastreux dus à
-l’ignorance et la défaveur jetée sur la Pomme de terre s’explique
-fort bien, car il est rare qu’un préjugé ne soit pas fondé sur une
-chose vraie. Ainsi on a constaté des éruptions eczémateuses
-chez des animaux nourris avec la pulpe de Pomme de terre.
-L’opinion ancienne que ce tubercule peut donner des maladies
-de peau, et même la lèpre, trouve sa justification : des cas pathologiques
-semblables ont été certainement observés autrefois
-sur l’homme et sur les animaux domestiques.</p>
-
-<p>Pour appuyer la légende de Parmentier, les ouvrages populaires
-font état d’un prétendu arrêt du Parlement de Besançon,
-daté de 1630, qui aurait interdit la culture de cette plante :
-« Attendu que la Pomme de terre est une substance pernicieuse
-et <i>que son usage peut donner la lèpre</i>, défense est
-faite, sous peine d’une amende arbitraire, de la cultiver dans
-le territoire de Salins. » Or cet arrêt est controuvé. En 1630, le
-Parlement de Besançon n’existait pas. Il était à Dôle et fut
-supprimé en 1668 par le roi d’Espagne. M. Roze, auteur consciencieux,
-a recherché ce document dont les Edits généraux ne
-font pas mention. « On comprend, dit-il, qu’un édit sur la
-culture de la Pomme de terre devait appartenir à cette catégorie.
-Il n’a donc pas existé<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> <i>Histoire de la Pomme de terre</i>, p. 123.</p>
-</div>
-<p>Nos pères, routiniers, certes, et ayant plus que nous une
-répugnance pour les choses nouvelles, avaient néanmoins trop
-de bon sens pour rejeter sans motifs sérieux une plante qui
-est aujourd’hui une des bases de l’alimentation. La Pomme
-de terre ancienne ne valait rien, c’est un fait incontestable.
-Autrement elle aurait été introduite dans la consommation
-aussi vite que l’a été le Topinambour dont les qualités culinaires
-ne sont pas comparables à celles de la Pomme de terre.</p>
-
-<p>La Pomme de terre non améliorée ne valait pas le Topinambour
-qui a figuré dans les menus de grands repas jusqu’au milieu
-du XVIII<sup>e</sup> siècle. Les traités de cuisine montrent la Pomme
-de terre culinaire seulement vers le règne de Louis XVI<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>, car,
-même à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, on n’avait pas encore amélioré
-suffisamment son tubercule au point de le rendre comestible
-pour les classes aisées. Nous avons cité plus haut de Combles
-et vu le peu d’estime qu’il avait pour la « truffe ». Voici ce
-que dit de la Pomme de terre la grande <i>Encyclopédie</i> (vol. XIII,
-p. 4, imprimé en 1774) :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> <i>Les Soupers de la Cour</i>, éd. 1778, t. <small>III</small>, p. 207.</p>
-</div>
-<p>« Cette racine, de quelque manière qu’on l’apprête, est fade et
-farineuse. Elle ne saurait passer pour un aliment agréable ;
-mais elle fournit un aliment assez abondant et assez salutaire
-aux hommes qui ne demandent qu’à se sustenter. On reproche
-avec raison à la Pomme de terre d’être venteuse, mais qu’est-ce
-que des vents pour les organes vigoureux des paysans et
-des manœuvres ? ».</p>
-
-<p>Cette citation méritait d’être reproduite, malgré ce qu’elle a
-d’assez rabelaisien. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’a
-pas précisément la réputation d’avoir donné asile aux préjugés.
-L’article Pomme de terre est dû à la plume d’Engel, agronome
-distingué. On peut croire que son appréciation est l’expression
-de la vérité.</p>
-
-<p>Nous reconnaissons maintenant pourquoi la culture de la
-Pomme de terre s’est généralisée si tard dans les pays riches,
-comme l’Ile-de-France, la Brie, la Beauce et autres terres à
-Froment, tandis qu’elle était acceptée à une date bien antérieure
-en Franche-Comté, Lorraine, Ardennes, Morvan, Cévennes,
-etc., pays très pauvres où les pauvres gens n’avaient
-pas le choix des aliments.</p>
-
-<p>On ne songeait pas autrefois à semer des graines de plantes
-potagères et économiques, comme on le fait aujourd’hui, dans
-le but d’en obtenir de nouvelles races plus avantageuses que
-les anciennes. Depuis son introduction en Europe, on avait
-constamment reproduit la Pomme de terre par plantation de
-tubercules. Tant que le mode de reproduction asexuée a été
-employé, la plante n’a pu varier et s’améliorer.</p>
-
-<p>Les améliorations brusques par <i>mutations gemmaires</i> que
-l’on dit avoir constatées récemment ne se produisaient pas sans
-doute dans les anciennes cultures, puisque de Combles, en 1749,
-reprochait à la vieille variété rouge son âcreté qui lui faisait
-préférer pour la table la variété blanche ou la jaune : elle était
-demeurée à peu près ce qu’elle était, lorsqu’elle fut apportée
-à demi-sauvage du Nouveau Monde, à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle !</p>
-
-<p>Le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, écrivain horticole distingué
-et directeur des jardins royaux, écrivait en 1837 :</p>
-
-<div class="empty"></div>
-<p>« Il y a 60 ans que nous ne possédions encore que les deux
-variétés primitives : la rouge et la jaune, toutes les deux
-rondes ; ces variétés étaient âcres et d’un goût si désagréable
-que les habitants de nos campagnes ont été naturellement portés
-à croire que les tubercules de cette plante étaient plutôt destinés
-à la nourriture des bestiaux qu’à celle de l’homme… les
-écrits qui parurent alors, loin d’indiquer les moyens d’y remédier,
-accusèrent la population de se laisser dominer par de
-vains préjugés qui l’exposaient à souffrir la famine. Ces écrits,
-vantés encore de nos jours, furent tout à fait inutiles au perfectionnement
-de la Pomme de terre, mais ne purent même atteindre
-le but qu’ils se proposaient, celui de convaincre les
-intéressés, qui alors ne lisaient point<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> <i>Maison rustique du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, 1837, p. 397.</p>
-</div>
-<p>Les semis et la culture nous ont donc donné nos excellentes
-Pommes de terre actuelles et ceci viendrait appuyer l’hypothèse
-de ceux qui admettent que la tubérisation est le résultat de
-l’action de microorganismes sur les tiges souterraines de la
-Pomme de terre.</p>
-
-<p>A une séance de la Société nationale d’Horticulture de
-France, en 1874, un membre rappela qu’à la date de 40 ou 50
-ans auparavant, la Pomme de terre <i>de Hollande</i>, si farineuse,
-était sensiblement aqueuse ; « une culture continue, observa
-M. Laizier, président du Comité de culture potagère, en a
-beaucoup amélioré la qualité et l’a rendue telle que nous la
-voyons aujourd’hui<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> <i>J<sup>al</sup> Soc. nat. d’Horic. Fr.</i> 1874, p. 27.</p>
-</div>
-<p>Consultons maintenant les écrivains horticoles anglais les
-plus éminents et nous verrons que leur appréciation des qualités
-culinaires de la Pomme de terre ancienne n’est guère favorable.
-Mortimer, dans <i lang="en" xml:lang="en">Gardener’s Kalendar</i> (1708) dit que
-la Pomme de terre n’est pas aussi bonne ni aussi saine que le
-Topinambour, mais qu’elle peut être bonne pour les porcs.
-Bradley constate, vers 1719, qu’elle est inférieure en qualité
-au Salsifis, à la Betterave ou au Chervis. Enfin le <i>Dictionnaire
-de jardinage</i> de Miller (éd. 1754) dit que les Pommes de terre
-sont méprisées par les riches qui les regardent comme une
-nourriture bonne seulement pour les pauvres gens.</p>
-
-<p>Une autre cause du peu d’empressement que la classe bourgeoise,
-pour qui les raisons d’économie sont secondaires, a mis
-à consommer la Pomme de terre, c’est que l’éducation du
-goût, l’accoutumance vis-à-vis de cet aliment n’était pas faite.
-La Pomme de terre semblait un mets fade, insipide ou pâteux
-à toutes les personnes qui n’en avaient pas mangé dès leur
-enfance. Plusieurs de nos correspondants, qui aiment beaucoup
-la Pomme de terre, nous ont affirmé que leurs grands
-parents, nés vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, avaient une sorte de
-répugnance pour ce tubercule et n’en mangeaient jamais. Ceci
-est confirmé par une observation que fit Pépin, ancien jardinier-chef
-du Muséum, à une séance de la Société impériale d’Agriculture
-(2 février 1870) : « Au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle,
-dit-il, on comptait peu de variétés de Pomme de terre ; on les
-cultivait seulement pour les animaux. Ce n’est que depuis 1820
-que l’usage en a été introduit dans les classes aisées ».</p>
-
-<p>Dans une <i>Notice sur les tubercules proposés pour remplacer la
-Pomme de terre</i>, écrite en 1850, le D<sup>r</sup> F. Mérat, savant botaniste,
-vient encore corroborer les appréciations de tous les auteurs
-précités :</p>
-
-<p>« Il paraît qu’à son introduction en Europe, la Pomme de
-terre produisait peu de tubercules, qu’ils étaient petits et de
-chétive qualité, et comme on les goûtait crus, on ne pouvait
-que répugner à leur usage…</p>
-
-<p>« Cela explique pourquoi on fut si longtemps avant de s’en
-nourrir, et pourquoi on les donnait alors aux animaux plutôt
-que pour une prétendue répugnance pour une plante qui plaisait
-tant aux pourceaux ; car nos pères n’étaient pas plus indifférents
-que nous pour ce qui est bon, et on les calomnie
-quand on prétend que les animaux que nous venons de nommer
-avaient plus d’esprit qu’eux en ne refusant pas de s’en
-nourrir… Il a fallu une longue culture et des soins appropriés
-pour amener cette plante à l’état d’être appétée par l’homme…
-Mais lorsqu’on s’est avisé d’en faire des semis, ce qui ne remonte
-guère qu’à soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a obtenu
-des variétés diverses parmi lesquelles il s’en est trouvé
-de plus délicates qui ont été plus goûtées. »</p>
-
-<p>C’est, en effet, à partir de 1760 que des cultivateurs eurent
-l’idée de faire des semis de graines de Pommes de terre. La
-plante était préparée à varier par une culture déjà ancienne.
-Des variétés nouvelles naquirent aussitôt ; les tubercules plus
-gros, plus féculents, perdirent leur âcreté native et cette amélioration
-de la qualité de la Pomme de terre coïncida exactement
-avec la campagne de Parmentier. Ce facteur, si gros de
-conséquences pour la diffusion de la Pomme de terre dans les
-milieux bourgeois, a passé inaperçu de tous les auteurs qui se
-sont occupés de l’historique du précieux tubercule.</p>
-
-<p>Nous ne saurions donc trop répéter que Parmentier n’a ni
-introduit, ni vulgarisé la Pomme de terre en France. L’amélioration
-de la qualité de la Pomme de terre, l’habitude prise
-par la jeune génération d’user de ce nouvel aliment, ont été les
-seules causes de la propagation plus rapide de ce tubercule à
-la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, et, sur ces causes, Parmentier ne
-pouvait avoir aucune influence. A-t-il seulement accéléré
-l’adoption de la Pomme de terre par les cultivateurs ? C’est
-peu probable, et nous croyons avoir donné dans cette notice
-de bonnes raisons d’en douter. Aussi nous rééditerons à propos
-de la propagande tardive de Parmentier en faveur de la
-Pomme de terre, le mot très juste d’un de ses contemporains :</p>
-
-<p>M. Paton, directeur de l’Ecole forestière de Nancy, rappelait
-jadis un souvenir de famille dans une lettre écrite à propos
-de la brochure de M. Labourasse citée plus haut :</p>
-
-<p>« Mon grand-père maternel, dit-il, était pharmacien à l’armée
-de Moreau, sous les ordres de Parmentier, et je lui ai
-entendu souvent se moquer de son chef et de son invention,
-en disant qu’il n’était qu’un vulgarisateur d’une chose déjà
-vulgaire ».</p>
-
-<p>Le rôle de Parmentier dans la propagation de la Pomme de
-terre fut en réalité très modeste. Concédons qu’il a, le premier,
-fait l’analyse chimique de la Pomme de terre, qu’il a montré la
-place de cette plante dans les assolements et indiqué quelques
-bonnes méthodes de culture. Il a été en outre un chimiste remarquable
-qui a rendu de grands services en perfectionnant la
-mouture du Blé, la fabrication des eaux-de-vie, des vinaigres,
-du sucre, etc. Il a découvert le sucre de fécule ou glucose et
-ses propriétés. Cela suffit pour que Parmentier conserve des
-droits à la reconnaissance de l’humanité.</p>
-
-<p>Quelques mots sur la synonymie de la Pomme de terre
-peuvent compléter utilement l’historique de l’introduction de
-ce tubercule en France.</p>
-
-<p>Les botanistes de la Renaissance, sans se soucier de l’invraisemblance
-de leurs déterminations, ont voulu reconnaître dans
-la Pomme de terre américaine une plante des Anciens. Pour
-Clusius, ce devait être l’<i lang="la" xml:lang="la">Arachidna</i> de Théophraste, tandis que
-Cortusus reconnaissait dans la plante nouvelle le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Picnocomon</i> de
-Dioscoride. L’espagnol Acosta a donné, le premier, à la Pomme
-de terre son nom péruvien <i>papas</i> (<span lang="la" xml:lang="la">Papas radix</span>). Besler, dans son
-<i lang="la" xml:lang="la">Hortus Eystettensis</i> (1613), l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">papas Peruanorum</i>. (Papas
-des Péruviens). On pourrait rapprocher du celtique <i>papa</i>
-bouillie, purée (vieux français <i>de la pape</i>), ce mot <i>papas</i> qui
-paraît signifier chez les Péruviens racine alimentaire. Mais c’est
-là, sans doute, une pure coïncidence. Parkinson (1629) a nommé
-la Pomme de terre <i lang="la" xml:lang="la">Battata Virginianorum</i> (Batate de Virginie),
-pour la distinguer de la vraie Patate des Espagnols connue
-depuis longtemps. La Patate, tubercule d’une plante de la famille
-des Convolvulacées ou des Liserons, se dit en anglais
-<i>Batata</i> qui est le nom espagnol et portugais de cette plante emprunté
-à la langue des indigènes de l’île d’Haïti (Saint-Domingue),
-sur le témoignage de Peter Martyr (1511-16) et de
-Navagerio (1526).</p>
-
-<p>L’analogie qui existe entre les deux tubercules a produit une
-confusion de noms dont on retrouve les traces aujourd’hui,
-puisque la Pomme de terre s’appelle encore Patate dans le
-midi de la France, principalement dans le Bordelais, quelques
-parties de la Normandie et de la Bretagne. Dans la Vendée et
-le Bocage on prononce <i>pataque</i> et <i>patache</i> dans l’Anjou. <i>Patraque
-jaune</i> est le nom d’une très ancienne variété de Pomme
-de terre. <i lang="en" xml:lang="en">Potato</i> des Anglais n’est qu’une corruption du terme
-caraïbe <i>Batata</i> ou <i>Patata</i>. Bauhin, au XVII<sup>e</sup> siècle, reconnaissant
-une Solanée dans la plante nouvelle, lui donna le nom
-scientifique de <i lang="la" xml:lang="la">Solanum tuberosum esculentum</i>.</p>
-
-<p>C’est Duhamel, dans son <i>Traité de la culture des terres</i> (1755)
-qui a consacré le nom de Pomme de terre et cette dénomination
-a prévalu en France sur les anciens synonymes : Truffe,
-Cartoufle, Patate, mais Furetière, dans son dictionnaire, imprimé
-à la fin du XVII<sup>e</sup> siècle, donnait déjà ce nom comme
-synonyme de Truffe rouge.</p>
-
-<p>Truffe est le nom primitif de la Pomme de terre en Italie
-et en France. En italien moderne <i lang="it" xml:lang="it">Tartufo bianco</i> ou <i lang="it" xml:lang="it">Patata</i>.
-Truffe se dit encore pour Pomme de terre dans le Lyonnais
-et le Forez. Dans les patois savoyard et genevois, Pomme de
-terre se dit <i>tufelle</i>. En Languedoc <i>tufère</i> ou <i>tufène</i>. Dans tout
-le Comtat, province qui appartenait au Pape avant la Révolution,
-la Pomme de terre porte en langage vulgaire le nom
-de <i>tartifle</i>, de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">tartufo</i>, Truffe, dont le radical se trouve
-dans <i lang="it" xml:lang="it">trufa</i>, tromperie<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a> parce que la Truffe, Champignon,
-se cache sous terre. Ainsi fait la Pomme de terre, que l’on
-prenait pour un fruit souterrain, d’où le nom Truffe rouge,
-parce que la variété rouge était la plus commune autrefois.
-Ainsi fait, au figuré, Tartufe l’hypocrite, qui dissimule ses
-sentiments pour mieux tromper<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>. Le <i lang="de" xml:lang="de">Kartoffel</i> des Allemands — c’est
-chez eux le nom de la Pomme de terre — est
-une corruption de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">taratouffli</i>, Truffe de terre. <i>Cartoufle</i>,
-qui s’emploie dans quelques pays français, dérive du
-mot allemand. Nous avons vu qu’Olivier de Serres, au
-XVI<sup>e</sup> siècle, connaissait sous ce nom la Pomme de terre que
-l’Est de la France a vraisemblablement reçue de la Suisse
-allemande. Cependant, pour quelques lieux français (Anjou
-et Maine), il est possible que ce terme ne remonte qu’à l’invasion
-de 1815. Les soldats allemands demandaient souvent
-des <i lang="de" xml:lang="de">Kartoffen</i> ; les paysans adoptèrent ce nom d’abord en plaisantant,
-puis par habitude. <i>Crompire</i>, employé pour Pomme
-de terre, dans la Lorraine allemande, en Alsace, dans quelques
-parties de la Belgique, est un mot flamand dénaturé de <i lang="de" xml:lang="de">grund
-birn</i> ou <i lang="nl" xml:lang="nl">grond peer</i>, poire de terre<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> Le vieux français possédait le verbe <i>trufer</i>, tromper.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> De l’origine du mot Tartufe (<i>Revue des Provinces</i>, 1865, p. 322).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Voir <i>Intermédiaire des Curieux</i>, I, p. 154 ; XXI, p. 91, 172, 251, 410 ; XXV,
-p. 409 ; XXVI, p. 70.</p>
-</div>
-<p>Les variétés de Pommes de terre sont aujourd’hui fort nombreuses.
-Limitées aux deux races primitives pendant plus de
-200 ans, l’agronome Engel en comptait déjà 40 sortes en 1777
-que Parmentier réduit à 12 en 1789. Lorsque la Société d’Agriculture
-de la Seine réunit en 1815 les variétés en usage, il s’en
-trouva 120 environ qui furent confiées à M. de Vilmorin. C’est
-l’origine de la collection actuelle de Verrières qui en comprend
-plus de 800<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>. La plupart des variétés anciennes sont disparues
-par caducité. Une douzaine vivotent péniblement, mais la
-<i>Chave</i>, la <i>Marjolin</i> et la <i>Vitelotte</i> sont toujours largement cultivées.
-La <i>Schaw</i> ou <i>Chave</i>, ou <i>Patraque jaune</i>, avait été rapportée
-d’Angleterre en 1810. <i>Segonzac</i> ou <i>Saint Jean</i>, lancée en
-1839 par Morel de Vindé, ne paraît guère différente.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Vilmorin (Henri de), <i>Catalogue méthodique et synonymique des principales
-variétés de Pommes de terre</i>. 3<sup>e</sup> éd., 1902.</p>
-</div>
-<p>La <i>Marjolin</i> est d’origine anglaise. C’était l’<i lang="en" xml:lang="en">Early Kidney</i> ou
-<i>rognon hâtif</i>. Dès 1815 on avait en France la variété <i>Cornichon
-jaune</i>, sorte analogue. M. Hardy la cultive au Potager de Versailles,
-en 1824, sous le nom de Pomme de terre hâtive. On doit
-le nom de <i>Marjolin</i>, féminisé quelquefois en <i>Marjolaine</i>, au
-comte Lelieur<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>. Poiteau paraît l’avoir appelée Pomme de terre
-<i>hétéroclite</i><a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> <i>Maison rustique du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, 1837, p. 396.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> <i>Ann. Soc. d’Hortic.</i> 1831 (t. <small>IX</small>, p. 204).</p>
-</div>
-<p>Rentrent dans la catégorie des Pommes de terre oblongues,
-lisses, à chair jaune, aux yeux peu marqués : <i>Marjolin Tétard</i>
-(H. Rigaud avant 1870) obtenue par Tétart, cultivateur à
-Groslay<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a> ; <i>Royale</i> ou <i>Royal ash-leaved Kidney</i>, obtenue en
-1864 par Thomas Rivers dont l’établissement était à Sawbridgeworth
-(Angleterre) ; <i>Belle-de-Fontenay</i> (H. Rigaud, 1893) ; <i>Belle
-de Juillet</i>, semis de Paulsen qui l’a nommée en allemand <i>Juli</i>,
-d’où l’on a fait en France <i>Belle de Juillet</i> (Vilmorin, 1898) ;
-<i>Joseph Rigault</i> obtenue en 1879 par J. Rigault, cultivateur de
-Pommes de terre à Groslay, mise au commerce en 1884 ; <i>à
-feuilles d’ortie</i> (Courtois-Gérard, 1864). La variété <i>Jaune de
-Hollande</i> ou <i>Parmentière</i> a une histoire obscure que M. Mottet
-a essayé d’éclaircir<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>. Elle a été pendant plus d’un siècle la
-première pour la table. Elle paraît connue maintenant sous les
-noms de <i>Quarantaine de la Halle</i>, ou <i>de Noisy, Marjolin tardive</i>
-<i>Hollande</i> est un nom commercial qui s’applique à beaucoup de
-variétés à chair jaune et à peau lisse. <i>Pousse debout</i> (Thierry-Tollard
-vers 1847) a remplacé l’ancienne <i>Rouge longue de
-Hollande</i>. <i>Victor</i>, encore plus hâtive que la <i>Marjolin</i>, est une
-variété peu ancienne. Obtenue en Angleterre, elle était encore
-rare en 1887. <i>Reine des Polders</i> (Vilmorin, 1893) paraît avoir
-été cultivée d’abord dans les polders de la baie du Mont Saint-Michel
-vers 1890 ; mise au commerce par Vilmorin en 1892-93,
-mais il y a une autre race <i>Des polders</i> (Van Geert 1852). <i lang="la" xml:lang="la">Magnum
-Bonum</i> variété obtenue par James Clark, de Christchurch
-(Hampshire) vers 1878, mise au commerce par Sutton ; <i>Institut
-de Beauvais</i>, nouvelle en 1886, a été obtenue dans l’établissement
-de ce nom ; <i>Saucisse</i> ou <i>Généreuse</i>, commençait à se répandre
-vers 1867. <i lang="en" xml:lang="en">Early rose</i>, ou <i>Rose hâtive</i>, aurait été obtenue aux
-Etats-Unis en 1867 par M. Bressee, de Brandon. On la vendait
-alors 60 dollars le boisseau. Gloède, horticulteur à Beauvais, l’a
-figurée dans son catalogue dès 1869, mais elle n’a guère été
-connue en France qu’en 1871.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Rapport <i>J<sup>al</sup> Soc. nat. d’Hortic. Fr.</i> 1876, p. 124.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> <i>Revue Horticole</i>, 1899, p. 389.</p>
-</div>
-<p>Il se fait un grand commerce de Pommes de terre hâtées à
-Roscoff, et dans le Finistère, à Saint-Pol-de-Léon, à Jersey. La
-plus grande partie est destinée à l’Angleterre. Les premières
-Pommes de terre hâtives arrivent d’Algérie, puis du Vaucluse,
-surtout de Barbentane.</p>
-
-<p>Serait-il possible de remplacer la Pomme de terre par
-d’autres tubercules féculents qui rendraient les mêmes services ?
-L’expérience en a été faite. A partir de 1845, pendant plusieurs
-années, à la suite de l’invasion de la maladie de la Pomme
-de terre causée par le <i lang="la" xml:lang="la">Phytophtora infestans</i>, on craignit la
-disparition complète du précieux tubercule. On expérimenta
-diverses plantes américaines à racines féculentes alimentaires
-consommées par les aborigènes, entre autres l’<i lang="la" xml:lang="la">Apios tuberosa</i>,
-l’<i>Arracacha</i>, l’<i>Ulluco</i> et d’autres encore. Tous ces essais de culture
-sont restés infructueux : la Pomme de terre n’a pas de succédanés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg54">TOPINAMBOUR</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus tuberosus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Le Soleil vivace, à tiges annuelles, à rhizomes renflés en
-forme de tubercules, qui a nom Topinambour, est originaire du
-Nouveau Monde, comme toutes les autres espèces du genre
-<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus</i>, plantes de la famille des Composées répandues en
-grand nombre dans les régions tempérées et froides de l’Amérique
-du nord.</p>
-
-<p>L’histoire du Topinambour ne commence qu’au XVII<sup>e</sup> siècle
-avec la colonisation française du Canada. La côte du Canada
-fut découverte en 1497 par Sébastien Cabot. François I<sup>er</sup> prit
-possession de ce pays qu’on appela la Nouvelle-France. En
-1534, Jacques Cartier explora le golfe du Saint-Laurent et fonda
-le port de Sainte-Croix, premier établissement français au
-Canada. Le navigateur Champlain, envoyé en mission par
-Henri IV, fonda plus tard Québec et, dès lors, les colons
-affluèrent à la Nouvelle-France.</p>
-
-<p>Nous savons par les <i>Relations</i> des anciens voyageurs que
-les premiers émigrés dans ces contrées inhospitalières subirent
-de grandes privations. Pour échapper à de fréquentes famines,
-ils durent apprendre des Hurons et des Algonquins la recherche
-des racines sauvages comestibles. Mais il n’est pas facile de
-distinguer sous le nom de noix de terre ou autres appellations
-comme truffes, poires de terre ou pommes de terre, que les
-voyageurs leur donnaient, les trois ou quatre tubercules mangés
-par les Indiens d’Amérique : <i lang="la" xml:lang="la">Solanum tuberosum</i>, <i>Apios</i>, Topinambour,
-<i lang="la" xml:lang="la">Aralia trifolia</i> et un <i lang="la" xml:lang="la">Cyperus</i>. Leurs descriptions,
-brèves et vagues, prêtent à confusion surtout entre les tubercules
-de l’<i lang="la" xml:lang="la">Apios</i> et ceux du Topinambour. Il ne paraît pas
-douteux, cependant, que Champlain, dès 1603, avait réellement
-vu entre les mains des indigènes du Nord des Etats-Unis
-actuels « des racines qu’ils cultivent, lesquelles ont le goût
-d’Artichaut »<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>. Des botanistes comme Asa Gray et Decaisne
-auxquels nous devons beaucoup de nos renseignements sur
-l’histoire du Topinambour admettent que Champlain parle de
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus tuberosus</i><a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. Lescarbot, un des colonisateurs du
-Canada, fait allusion à cette même plante dans la 3<sup>e</sup> éd. de son
-<i>Histoire de la Nouvelle-France</i> : « Il y a encore en cette terre
-certaine sorte de racines grosses comme naveaux ou truffes,
-très excellentes à manger, ayant un goût retirant aux cardes
-(Cardons), voire plus agréable, lesquelles, plantées, multiplient
-comme par dépit en telle façon que c’est merveille »<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. Lescarbot
-ajoute que ces racines sont bonnes cuites sous la cendre
-ou mangées crues avec du poivre, sel et huile. « Nous avons
-apporté quelques-unes de ces racines en France lesquelles ont
-tellement multiplié, que les jardins en sont maintenant garnis,
-mais j’en veux mal à ceux qui les font nommer Topinambaux
-aux crieurs des rues ; les sauvages les appellent <i>chiquebi</i> ».
-Sur ce point, Lescarbot se trompe : <i>chiquebi</i> était le nom sous
-lequel les Algonquins désignaient les tubercules de l’<i>Apios</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Voyage de Champlain</i>, réimpression 1830, t. <small>I</small>, p. 110.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Voir <i lang="en" xml:lang="en">American Journal of Science</i>, 1877 (XIII) ; 1883 (XXVI). — <i>Flore des
-Serres</i>, t. <small>XXIII</small>, p. 112.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> <i>Hist. de la Nouvelle-France</i>, l. VI, p. 931 (3<sup>e</sup> éd. 1618).</p>
-</div>
-<p>Dans tous les cas, il est intéressant de constater que le Topinambour,
-introduit en France quelques années plus tôt, était
-répandu en 1618 dans les jardins et déjà denrée populaire ; ce
-qui s’explique par la prodigieuse multiplication de la plante
-et la facilité de sa culture.</p>
-
-<p>Claude Mollet, jardinier royal, confirme l’extension de la
-plante nouvelle en France vers 1610-1615, époque de la rédaction
-de son <i>Traité de jardinage</i> : « Les gros Treufles (Truffes),
-dit-il, sont fort bonnes (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) à manger en Caresme, les faisant
-cuire dans la braise comme les poires, et après qu’ils sont
-cuits, les peler, et leur faire une saulce comme à des Artichaux ;
-en les mangeant, ils ont le même goût d’Artichaux »<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> <i>Théâtre des plans et jardinages</i>, p. 150.</p>
-</div>
-<p>Decaisne cite encore le passage suivant d’un auteur contemporain
-de Mollet et de Lescarbot : « Depuis quelques années
-en çà, nous avons recouvert une plante qui, à bon droit, doit
-être mise au rang des <i>herbes du Soleil</i> ; le vulgaire l’appelle
-Truffe du Canada. Cette racine est si bonne à manger bouillie
-dans de l’eau avec du sel ou cuite sous la cendre, qu’il semble
-que l’on mange des cardes (Cardons). Nous l’appellerons
-doncques <i lang="la" xml:lang="la">Herba Solis radice et flore prolifero</i><a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Ant. Colin, <i>Histoire des Drogues, Epiceries</i>, etc. <i>qui naissent aux Indes</i>, Lyon
-(1619).</p>
-</div>
-<p>Gabriel Sagard, missionnaire Récollet de saint François,
-parlant des racines consommées par les sauvages des Etats-Unis
-et du Canada indique aussi les noms vulgaires portés
-en France par le Topinambour au début de sa vulgarisation :
-« Les racines que nous appelons canadiennes ou pommes
-de Canada… dit-il dans le <i>Grand voyage du pays des Hurons</i>
-(1632).</p>
-
-<p>Pommes de Canada, du nom de son pays d’origine, et Truffes
-du Canada ont donc été les noms primitifs du Topinambour
-qui a encore eu les synonymes suivants : Artichaut du Canada,
-ou simplement Canada, Tartifle, qui ont été aussi les noms
-de la Pomme de terre.</p>
-
-<p>Les Flamands et les Wallons adoptèrent le nom de poire de
-terre (grond-peer), d’où est venu <i>cronpire</i>, réservé plutôt
-aujourd’hui à la Pomme de terre. Le nom anglais du Topinambour :
-<i lang="en" xml:lang="en">Jerusalem Artichoke</i>, Artichaut de Jérusalem, est
-une corruption de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Girasole</i> (Tournesol ou Soleil)
-combiné avec le goût de fond d’Artichaut des tubercules du
-Topinambour.</p>
-
-<p>La plante appelée Cartoufle, de l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Tartuffi</i>, truffe, si
-peu clairement décrite par Olivier de Serres en 1600, n’est pas
-le Topinambour comme Parmentier l’a cru et comme on le voit
-dans une note de la belle édition de 1804 du <i>Théâtre d’Agriculture</i>.
-C’est la Pomme de terre.</p>
-
-<p>Le mot Topinambour, qui a prévalu en France, a une origine
-populaire due à une circonstance particulière. Un événement
-de l’année 1613 qui amusa tous les Parisiens fut l’arrivée de
-six sauvages Tupinambas de la côte du Brésil. Ces Indiens, de
-la grande famille des Caraïbes, avaient été les alliés de la
-France au XVI<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Malherbe écrit, à la date du 15 avril 1613, au célèbre Peiresc :
-« Aujourd’hui, le sieur de Razilly qui depuis quelques
-jours est de retour de l’île de Maragnon, (ou Maragnan, île du
-Brésil) a fait voir à la Reine six Toupinamboux qu’il a amenés
-de ce pays-là. En passant par Rouen, il les fit habiller à la
-française : car, selon la coutume du pays, ils vont tout nus, hormis
-quelque haillon noir qu’ils mettent devant leurs parties
-honteuses ; les femmes ne portent du tout rien. Ils ont dansé
-une espèce de branle sans se tenir par les mains et sans bouger
-d’une place ; leurs violons étoient une courge comme celles dont
-les pèlerins se servent pour boire, et dedans il y avoit comme
-des clous ou des épingles<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Lettres de Malherbe</i>, éd. Lalanne, t. <small>III</small> p. 297, 314, etc.</p>
-</div>
-<p>A l’exemple de la Cour, tout Paris voulut voir danser la
-« sarabande » des pauvres sauvages. Mais, deux mois après
-leur arrivée, trois Toupinamboux étaient déjà morts. On se hâta
-de baptiser les survivants et le roi fut leur parrain, ce qui porta
-à son comble la popularité des Toupinamboux<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Il est probable
-que les tribus des Tupi-Guarani du Brésil cultivaient le
-nouveau tubercule qui commençait à se répandre en France
-vers 1613. Par suite de cette coïncidence, la langue vulgaire
-adopta pour le légume exotique le nom des Toupinamboux en le
-modifiant légèrement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Mercure de France</i>, 1613, p. 175.</p>
-</div>
-<p>De là vint aussi la croyance à l’origine brésilienne du Topinambour
-que Linné a consacrée dans son <i lang="la" xml:lang="la">Species</i> ; mais dans son
-<i lang="la" xml:lang="la">Hortus Cliffortianus</i>, où il est d’ordinaire plus exact au point
-de vue de la géographie botanique, il donne à la plante sa véritable
-origine nord-américaine. Plusieurs botanistes éminents
-suivaient naguère la première référence linnéenne sans songer
-à l’impossibilité de la naturalisation d’une plante des pays
-équatoriaux sous le dur climat du Canada.</p>
-
-<p>Le <i>Phytopinax</i> de Bauhin (1596) ne connaît pas encore le Topinambour,
-mais le <i>Pinax</i> de 1623 l’appelle <i lang="la" xml:lang="la">Chrysanthemum
-Canada quibusdam</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Canada</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Artichoki sub terra aliis</i>.</p>
-
-<p>Le botaniste italien Fabio Colonna qui avait vu la plante
-dans le jardin du cardinal Farnèse, à Rome, est le premier qui
-ait décrit scientifiquement le Topinambour, en 1616, sous le
-nom de <i lang="la" xml:lang="la">Flos Solis</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Aster Peruanus</i>. Il a donné aussi la première
-figure de cette Composée dont l’aspect ancien est assez
-différent de ce que nous voyons dans nos jardins : la plante est
-très rameuse et de port pyramidal<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ecphasis</i>, l. II, p. 13, et <i lang="en" xml:lang="en">Botanical Mag.</i> t. 7545.</p>
-</div>
-<p>Le Topinambour a été introduit en Angleterre en 1617. A cette
-date, John Goodyer, de Maple Durham, Hampshire, reçut d’un
-Français, M. Franqueville, de Londres, deux petits tubercules
-qu’il planta et soigna si bien qu’avant 1621 il aurait pu approvisionner
-de tubercules la ville d’Hampshire. Goodyer écrivit
-une notice sur la culture de cette plante et l’adressa à T. Johnson
-qui l’inséra dans sa 2<sup>e</sup> édition de l’<i>Herball</i> de Gérarde (1636).
-Auparavant, Parkinson avait figuré le Topinambour sous le
-nom de <span lang="en" xml:lang="en">Battatas of Canada</span> dans son <i lang="la" xml:lang="la">Paradisus</i> (1629). Dans
-son <i lang="en" xml:lang="en">Theater of Plants</i> (1640), il l’appelle Artichaut de Jérusalem,
-nom qui a prévalu en Angleterre.</p>
-
-<p>Dès le temps de Parkinson, le Topinambour entrait dans la
-confection des pâtisseries anglaises, avec les Marrons, Dattes
-et Raisins secs ; il était cultivé en si grande quantité que le bas
-peuple commençait à le mépriser, ce qui s’explique assez : le
-Topinambour répugne vite si l’on en mange souvent.</p>
-
-<p>L’Italie semble avoir reçu le Topinambour du Pérou avant
-1616.</p>
-
-<p>Pierre Hondt fit connaître le Topinambour à la Belgique. Il
-donna une description détaillée de ce végétal qu’il désignait
-sous le nom d’Artichaut souterrain.</p>
-
-<p>Van Ravelingen, continuateur de Dodoens, nous apprend
-qu’on cultivait les « Canadas » en grand en Belgique et en
-France dès 1613<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>. C’était, disait-il, une nourriture commune.
-En France, et dans les Pays-Bas, on mangeait les racines cuites,
-assaisonnées de poivre. En Zélande, c’était un aliment quotidien
-de novembre à Pâques. On pelait les tubercules et on les
-passait dans la farine, puis on les mangeait frits au beurre.
-D’autres fois on les coupait en tranches, on les rôtissait sur la
-poële et on les saupoudrait de sucre ; on les mangeait en guise
-de Panais sucré. Ou bien encore on cuisait les tubercules entre
-deux plats avec du beurre et de l’huile fine et un assaisonnement
-de sel, poivre, gingembre, muscade, cannelle, clous de
-girofle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>J<sup>al</sup> d’Agric. de Belgique</i>, t. <small>I</small> (1848), p. 49 et suiv.</p>
-</div>
-<p>Le savant auteur Van Sterbeeck fut un grand admirateur du
-Topinambour ; il en avait compris l’importance pour l’Agriculture.
-Il nous apprend qu’en 1658 le Topinambour, connu sous
-le nom de Canada, était cultivé en grand sur les digues près
-d’Anvers, que de son temps, l’homme mangeait les jeunes
-feuilles de cette plante, cuites et mélangées avec des Choux.
-On les mangeait en guise d’Epinards, bref ces feuilles étaient
-un vrai légume<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. En Virginie, on mentionne le Topinambour
-comme cultivé sous le nom d’<i lang="en" xml:lang="en">Hartichoke</i> en 1648 par les colons
-anglo-américains. Aujourd’hui on le rencontre dans les
-contrées les plus reculées, en Perse, dans l’Inde, Afghanistan,
-etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> <i>J<sup>al</sup> d’Agric. pratique de la Belgique</i>, t. <small>I</small> (1848), p. 47.</p>
-</div>
-<p>En France, ce tubercule a été beaucoup cultivé au XVII<sup>e</sup> siècle
-pour la table alors que la Pomme de terre était pour ainsi dire
-inconnue. On le considérait comme un mets délicat quoique
-ordinaire et tous les livres de cuisine le font figurer sur les menus.
-D’ailleurs il était connu sous le nom de Pomme de terre
-autant que sous celui de Topinambour. Le <i>Jardinier françois</i>,
-de Bonnefons (1651), dit : « Taupinambours ou Pommes de
-terre, ce sont des racines rondes qui viennent par nœuds et que
-l’on mange dans le caresme en forme de fonds d’Artichaux ».
-Lemery (<i>Traité des aliments</i>, 1709), de Combles, la <i>N<sup>lle</sup> Maison
-rustique</i>, au XVIII<sup>e</sup> siècle, appellent ce légume Pomme de
-terre. C’est le synonyme que donnent aussi les grands dictionnaires
-du XVII<sup>e</sup> siècle. Furetière (1690) dit à l’article « Taupinambour » :
-« racine ronde que les pauvres gens mangent cuite
-avec du sel, du beurre et du vinaigre. On l’appelle autrement
-Pomme de terre. »</p>
-
-<p>Au XVIII<sup>e</sup> siècle, la culture du Topinambour périclita au fur
-et à mesure que s’étendit celle de la Pomme de terre véritable.
-De Combles (1749) donne une appréciation peu favorable au
-Topinambour : « Voici le plus mauvais légume dans l’opinion
-générale ; cependant le peuple qui est la partie la plus nombreuse
-de l’humanité s’en nourrit, je dois par conséquent placer
-ce légume avec les autres. Les fruits (tubercules) sont de la
-grosseur d’un œuf ; cette plante est venue d’Amérique, du pays
-des Topinambours, d’où elle tire son nom<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> <i>Ecole du Potager</i> (1749), t. <small>II</small>, p. 573.</p>
-</div>
-<p>En effet, si l’on n’admettait plus de son temps le Topinambour
-sur les tables bourgeoises, comme on le faisait au XVII<sup>e</sup>
-siècle, sa culture prospérait dans tous les pays pauvres de l’Europe.
-Nous voyons que, sur la réclamation du clergé du comté
-de Namur, le prince Charles de Lorraine établit en Belgique
-des dîmes sur les Topinambours par décret en date du 7 février
-1763<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> <i>Recueil des Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens</i>, IX, p. 2.</p>
-</div>
-<p>Il est assez inexplicable que, pour une plante aussi largement
-cultivée depuis 250 ans et répandue à l’état sauvage sur une
-grande partie des Etats-Unis, l’identité spécifique de l’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus
-tuberosus</i> soit restée si longtemps douteuse, et son
-pays d’origine méconnu. Depuis 1884 seulement, on est fixé
-sur ces différents points. L’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus doronicoides</i> Lamk. n’est
-pas, comme on le croyait, la souche de nos Topinambours cultivés.
-L’<i lang="la" xml:lang="la">Helianthus tuberosus</i> est une espèce distincte, reconnue
-bien spontanée dans le Bas-Canada où Champlain l’avait vue
-autrefois ; il existe aussi au Sud de l’Arkansas, dans la Géorgie
-centrale, sur le territoire d’Indiana. L’espèce <i lang="la" xml:lang="la">doronicoides</i>, de
-Lamarck, fort différente, a les feuilles opposées, sessiles, jamais
-cordiformes et les rhizomes non renflés. Le <i lang="en" xml:lang="en">Botanical Magazine</i>,
-tab. 7545, a donné la figure du Topinambour sauvage.</p>
-
-<p>Le Topinambour n’est guère cultivé dans les potagers français.
-En employant pour l’usage culinaire certaines variétés améliorées
-à saveur plus fine, il formerait un légume de second
-ordre. Un auteur dit que le Topinambour <i>frit</i> est une véritable
-friandise.</p>
-
-<p>Victor Yvart, fameux agronome, a introduit le Topinambour
-dans la grande culture en 1790. Là on en tire un parti avantageux
-pour la nourriture du bétail. L’inuline, matière amylacée
-liquide qui remplace la fécule dans les tubercules de
-Topinambours et qui se trouve aussi chez d’autres plantes :
-Grande Aunée (<i lang="la" xml:lang="la">Inula Helenium</i>), Dahlia, etc. fut découverte
-en 1804 par Valentine Rose.</p>
-
-<p>Les tubercules des variétés améliorées sont plus arrondis,
-moins mamelonnés que ceux du type ordinaire. Nous citerons :
-Topinambour <i>Patate</i> (Vilmorin 1895) ; T. <i>blanc amélioré</i> (Vilmorin
-1908). Les tubercules épais, de forme régulière, de ces variétés
-sont recherchés, paraît-il, par quelques fabricants de conserves
-qui savent très bien les convertir en fonds d’Artichaut de « qualité
-supérieure ». Voilà, souvent, à quoi sert le progrès !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">Légumineuses</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg55">FÈVE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Faba vulgaris</i> Mœnch)</p>
-
-
-<p>Parmi les substances comestibles d’origine végétale, les
-graines des Légumineuses se placent au premier rang. Il n’est
-pas d’aliments végétaux plus riches en matières azotées, et par
-conséquent plus nutritifs, que la fécule de la Fève, de la
-Lentille, du Pois et du Haricot.</p>
-
-<p>Cultivées dès les temps préhistoriques, les Légumineuses
-ont dû suppléer bien souvent à l’insuffisance des Céréales.
-Nous savons que chez les Hébreux, en Grèce, à Rome, dans
-l’ancienne France, on mélangeait, en temps de famine, à la
-farine de Froment celle de la Fève ou de la Lentille pour en
-faire un pain grossier, indigeste, mais très nourrissant.</p>
-
-<p>L’origine de la Fève est incertaine. On l’a vaguement indiquée
-autrefois comme étant spontanée au midi de la mer Caspienne,
-en Perse, en Mauritanie. Ces indications n’ont pas été confirmées
-par les voyageurs modernes. D’ailleurs de Candolle a
-reconnu erronés les renseignements donnés sur ce sujet par
-quelques anciens botanistes ; leurs herbiers ne présentent pas
-non plus aucun échantillon de Fève à l’état spontané. Pour
-l’Afrique du Nord, dit de Candolle, le botaniste Cosson, qui
-a le mieux exploré cette région, n’a vu nulle part la Fève
-sauvage. Munby a mentionné la Fève comme spontanée en
-Algérie, à Oran ; mais comme les Arabes cultivent beaucoup
-la Fève, elle se rencontre peut-être accidentellement hors des
-cultures. Il ne faut pas oublier cependant que Pline (l. XVIII,
-c. 12) parle d’une Fève sauvage en Mauritanie ; il ajoute qu’elle
-est dure et qu’on ne peut pas la cuire, ce qui fait douter de
-l’espèce. Les botanistes qui ont écrit sur l’Egypte et la Cyrénaïque,
-en particulier les plus récents, donnent la Fève pour
-cultivée<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 253.</p>
-</div>
-<p>En somme, on n’a jamais vu la Fève sauvage et pourtant
-les régions d’où la plante sort indubitablement ont été explorées
-par maints botanistes.</p>
-
-<p>Ici nous citons textuellement de Candolle : « Quant à l’habitation
-spontanée de la Fève, il est possible qu’elle ait été
-double il y a quelques milliers d’années, l’un des centres
-étant au midi de la mer Caspienne, l’autre dans l’Afrique septentrionale.
-Ces sortes d’habitations que j’ai appelées disjointes
-sont rares dans les plantes dicotylédones, mais il en
-existe des exemples précisément dans les contrées dont je viens
-de parler. Il est probable que l’habitation de la Fève est
-depuis longtemps en voie de diminution et d’extinction. La
-nature de la plante appuie cette hypothèse, car ses graines
-n’ont aucun moyen de dispersion et les rongeurs et autres
-animaux peuvent s’en emparer avec facilité. L’habitation dans
-l’Asie occidentale était peut-être moins limitée jadis que
-maintenant et celle en Afrique à l’époque de Pline, s’étendait
-peut-être plus ou moins. La lutte pour l’existence, défavorable
-à cette plante, comme au Maïs, l’aurait cantonnée peu à peu
-et l’aurait fait disparaître, si l’homme ne l’avait sauvée en la
-cultivant »<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 256.</p>
-</div>
-<p>Un article récent de M. le D<sup>r</sup> Trabut vient appuyer les observations
-si judicieuses d’A. de Candolle. Ce botaniste a trouvé
-la Fève spontanée en Algérie dans les jachères indigènes de la
-région dite le <i>Sersou</i>. Les femmes arabes récoltent ces Fèves,
-de taille très réduite, qui présentent une grande analogie avec
-certaines Féverolles. La graine est beaucoup plus dure que celle
-des races cultivées ; elle gonfle plus difficilement dans l’eau
-et cuit très mal ; ce qui confirme l’observation de Pline sur la
-Fève de Mauritanie. C’est avec le <i lang="la" xml:lang="la">Faba celtica nana</i> récolté par
-Heer dans les débris des habitations lacustres de la Suisse, que
-la Fève de Sersou a le plus d’analogie. Les dimensions de 6 à
-9 m/m qui sont celles des graines du Sersou, comme des graines
-des palafittes, sont dépassées par toutes les races actuellement
-cultivées<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> D<sup>r</sup> Trabut, L’indigènat de la Fève en Algérie (<i>Bull. Soc. bot. de Fr.</i>, 1910,
-n<sup>o</sup> 5, p. 424 et 1911, p. 3).</p>
-</div>
-<p>La culture de la Fève est préhistorique en Europe, en Asie-Mineure,
-en Egypte, d’après les découvertes archéologiques
-modernes. Elle paraît en compagnie des Céréales et d’autres
-Légumineuses, dès l’âge de la pierre, dans les souterrains d’Aggetelek,
-en Hongrie. Une variété de Fève, à graines beaucoup
-plus petites que celles de la Féverolle, sans doute très
-voisine de la forme sauvage, et que M. Heer a nommée <i lang="la" xml:lang="la">Faba
-celtica</i>, était cultivée à l’époque de l’âge du bronze par les
-habitants des cités lacustres de la Suisse, de la Lombardie et
-de la Savoie<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>. Schliemann a recueilli quantité de Fèves
-carbonisées dans les ruines de la seconde ville préhistorique
-de la colline d’Hissarlik qu’il suppose être la Troie célébrée
-par l’<i>Iliade</i><a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>. En Egypte, des semences ont été trouvées dans
-des tombes de la XII<sup>e</sup> dynastie (2.200 à 2.400 av. J.-C.)<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Heer, <i lang="de" xml:lang="de">Pflanzen der Pfahlbauten</i>, p. 22.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> <i>Ilios</i>, éd. française (1885), p. 6.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> Schweinfurth, <i>Nature</i>, 1883, p. 314.</p>
-</div>
-<p>La Bible cite deux fois ce légume sous le nom sémitique <i>pol</i>
-ou <i>phul</i>, conservé par l’arabe <i>ful</i> ou <i>foul</i> ; en égyptien <i>aour</i>
-ou <i>wour</i> qui équivaut à <i>four</i>, <i>foul</i>, nom assez fréquent dans les
-listes d’offrandes funéraires<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. D’après le <i>Livre des Rois</i>, qui
-date de mille ans environ avant notre ère, le roi David, fuyant
-devant son fils Absalon révolté, fut accueilli par les habitants
-de Mahanaïm qui lui offrirent du Blé, de l’Orge, des Fèves
-et des Lentilles. D’autre part, dans le <i>Livre d’Ezéchiel</i>, nous
-voyons que ce prophète reçut de Jéhovah l’ordre de se nourrir,
-pendant 390 jours, en signe d’affliction, d’un pain formé de
-Froment, d’Orge, de Fève, de Millet et d’Epeautre, parce que
-ce pain était celui que l’on mangeait en temps de disette.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> Vigouroux, <i>Dict. de la Bible</i>, art. <i>Fève</i>.</p>
-</div>
-<p>La culture de la Fève doit être très ancienne dans l’Afrique
-septentrionale, car les Berbers possèdent un nom vernaculaire,
-<i>Ibiou</i>, qu’ils n’ont pas emprunté aux Sémites. Les Chinois ne
-possèdent la Fève que depuis le premier siècle avant l’ère
-chrétienne. Le général Chang-Kien la rapporta de l’Asie occidentale
-sous le règne de Wuti<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> Bretschneider, <i lang="en" xml:lang="en">On the Study</i>, p. 15.</p>
-</div>
-<p>Dans les temps historiques, on voit la Fève légume des plus
-cultivés. Les écrivains classiques la mentionnent assez souvent,
-ce qui montre qu’elle a été largement consommée par les Grecs,
-les Romains et autres peuples de l’antiquité, bien que certaines
-superstitions semblent avoir restreint l’usage de ce légume à
-la classe pauvre.</p>
-
-<p>Les préjugés relatifs à l’interdiction des Fèves comme aliment
-ont peut-être commencé en Egypte. Hérodote dit que les
-prêtres de ce pays ont tellement les Fèves en horreur qu’on
-n’en sème point dans toute l’Egypte et, si par hasard il en survient
-quelque plante, ils en détournent les yeux comme de
-quelque chose d’immonde. Ceci est manifestement exagéré. On
-semait des Fèves en Egypte. En dehors des prêtres, qui ont pu
-s’abstenir de cet aliment par pratique religieuse, la masse du
-peuple n’a jamais dédaigné la Fève, témoin la présence fréquente
-de ce Légumineux parmi les offrandes funéraires<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Bulletin de l’Institut égyptien</i>, 1884, p. 7.</p>
-</div>
-<p>La Fève a été un aliment populaire chez les anciens Grecs.
-L’<i>Iliade</i> d’Homère fait déjà allusion à la Fève, puis Théocrite,
-sous le nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kuamos</i> ; ce terme paraissant avoir le sens de
-graine comestible en général. C’est pourquoi Théophraste
-appelle la Fève <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kuamos ellenikos</i>, Fève grecque, pour la distinguer
-de la Fève d’Egypte qui est le fruit du Nélombo. On
-offrait des gâteaux de Fèves à certains dieux et déesses. Dans
-les fêtes que les Athéniens célébraient chaque année sous le nom
-de Pyanésies, en l’honneur d’Apollon, tout le monde devait
-manger des Fèves.</p>
-
-<p>Pythagore, fondateur d’une secte célèbre dans l’antiquité, et
-qui avait puisé ses idées philosophiques en Egypte, introduisit
-en Grèce les superstitions égyptiennes relatives à la Fève. Ses
-disciples considéraient la Fève comme quelque chose d’impur.
-Quoique végétariens, ils n’en mangeaient pas et refusaient même
-d’y toucher. L’histoire raconte que des pythagoriciens poursuivis
-par les soldats de Denys, tyran de Syracuse, arrivés devant un
-champ de Fèves, n’osèrent le traverser et se firent massacrer.
-Mais cette aversion pour la Fève, dont les motifs sont mal
-connus, car les pythagoriciens en faisaient un secret, remonte
-plus loin que Pythagore. La mythologie en porte une trace
-évidente. D’après la fable grecque, lorsque Cérès vint à Phénéos,
-en Arcadie, la déesse fit don aux habitants de cette ville de
-plusieurs graines Légumineuses, mais elle exclut la Fève du
-nombre de ses dons<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> Gubernatis, <i>Mythologie des plantes</i>, t. <small>II</small>, p. 132.</p>
-</div>
-<p>Il est probable que les croyances superstitieuses relatives aux
-Fèves se rattachent au dogme de la métempsycose. D’après le
-témoignage de quelques auteurs, les Anciens, ou du moins un
-certain nombre de personnes, ont cru à la transmigration des
-âmes dans les Fèves. De là le caractère funèbre attribué à la
-plante. On mangeait ordinairement des Fèves dans les festins
-qui suivent les funérailles. Elles jouaient un rôle dans les lémurales,
-fêtes instituées pour conjurer les visites nocturnes des
-lémures, âmes errantes de ceux qui avaient mal vécu. On supposait
-ces esprits malfaisants enclins à s’approcher des
-maisons pour tourmenter les vivants. Pendant les fêtes lémurales,
-le père de famille se levait à minuit, accomplissait un
-rite religieux qui consistait à emplir sa bouche de Fèves et à
-les rejeter une à une derrière lui en prononçant neuf fois ces
-paroles : « Par ces Fèves, je me débarrasse de vous, moi et les
-miens ».</p>
-
-<p>Les Romains, qui mangeaient les graines amères ou coriaces
-du Lupin et du Pois chiche et même d’autres Légumineuses
-de moindre valeur, comme l’Ers, la Gesse et la Vesce,
-faisaient grand cas des Fèves. Les candidats aux charges publiques
-n’oubliaient pas, au moment des élections, les distributions
-de Fèves parmi les largesses qu’ils faisaient au
-peuple. Une des plus grandes familles patriciennes de Rome, la
-<i lang="la" xml:lang="la">gens</i> Fabia, tirait son nom patronymique des Fèves. Cependant,
-toujours parce que la Fève était plante funèbre, le grand Pontife
-de la religion officielle, le flamine Dial, ne pouvait en
-manger ; il lui était même interdit de nommer ce légume.
-Pline donne pour raison de cette interdiction que la fleur
-papillonacée de cette plante porte des « lettres lugubres ». Il
-entendait par ces mots les macules noires des pétales latéraux
-(ailes) qui semblaient être, aux yeux des Romains superstitieux,
-des marques infernales.</p>
-
-<p>Le moyen âge n’a pas connu ces préjugés. A aucune époque,
-la consommation des Légumineuses : Fèves, Pois et Lentilles n’a
-été aussi grande. Un article des lois saliques, renouvelé dans
-les capitulaires de Charlemagne, punit d’une forte amende le
-vol de ces légumes cultivés en plein champ.</p>
-
-<p>Au XIII<sup>e</sup> siècle, d’après les <i>Cris de Paris</i>, la Fève en cosse
-ou en purée chaude se vendait abondamment dans les rues de Paris.
-On appréciait alors les Fèves frasées (écorcées). En hiver,
-les moines, dans leurs abbayes, mangeaient le plus souvent le
-<i lang="la" xml:lang="la">pulmentum</i>, potage fait de pain et de Fèves sèches. Enfin la
-Fève paraît avoir été, au moyen âge, avec Choux, Raves, Aulx,
-Poireaux et Oignons, un des principaux légumes du paysan
-français, si l’on en croit le <i>Dit de l’Oustillement au villain</i> qui
-énumère toutes les choses nécessaires au ménage :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Se li covient les feves</div>
-<div class="verse">Et les chols et les reves</div>
-<div class="verse">Et aus et porions</div>
-<div class="verse">Et civos et oignons<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Montaiglon, <i>Recueil de poésies</i>, t. <small>II</small>, p. 149.</p>
-</div>
-<p>Les rues <i>aux Fèves</i> que l’on voit dans les grandes villes de
-province témoignent assez de l’importance du commerce des
-graines Légumineuses au moyen âge. Les grainiers se trouvaient
-groupés dans ces rues selon les habitudes corporatives de
-l’ancien temps.</p>
-
-<p>L’historien Monteil dit que dans tous les temps le prix des Fèves
-a été le même que celui du pain. Mais depuis l’introduction de
-la Pomme de terre et du Haricot, on a considérablement diminué
-les emblavures de cette Légumineuse.</p>
-
-<p>De nos jours, les Orientaux, les Arabes surtout, sont ceux
-qui mangent le plus de Fèves. A Paris elles sont peu estimées.</p>
-
-<p>Vilmorin cite quelques variétés dignes de figurer au potager.
-Quant à la Féverolle ou Gourgane, qui doit représenter la
-plante avant son amélioration, c’est une Fève purement agricole.</p>
-
-<p>D’après Pictet le mot Fève nous est parvenu du latin <i lang="la" xml:lang="la">faba</i>,
-lequel correspond à l’ancien prussien <i>babo</i>, à l’ancien slave <i>bobu</i>,
-au celte <i>fa</i>, <i>fav</i>, <i>fao</i>, selon les dialectes. <i>Faba</i> et <i>bobu</i> se
-rattachent probablement au sanscrit <i>bhag</i> manger et au grec
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">phago</i> qui a la même signification.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Faba</i>, Fève et <i lang="la" xml:lang="la">fabaria</i>, févière, ont servi à dénommer plusieurs
-villages français : Favières, Faverolles, Favelles, Favols,
-Favril, Favèdes, Faverage, Bezu-les-Fèves, etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg56">HARICOT COMMUN</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus vulgaris</i> L.)</p>
-
-
-<p>Il est curieux de constater les changements survenus en peu
-de temps dans la cuisine française par suite de l’introduction
-de certains légumes de grande valeur : le Haricot et la Pomme de
-terre. Introduit d’Amérique au XVI<sup>e</sup> siècle, la vulgarisation
-du Haricot commun ne remonte qu’au milieu du XVII<sup>e</sup> siècle.
-La Pomme de terre est entrée plus tard encore dans l’alimentation
-et cependant ces deux légumes, pour ainsi dire récents,
-ont modifié des habitudes gastronomiques séculaires. Ils
-ont remplacé, dans les ragoûts et autres préparations culinaires,
-le Navet et la Fève qui jouaient autrefois le principal rôle
-comme accompagnement des viandes. Ils ont produit une diminution
-considérable dans la consommation du Pois sec et de la
-Lentille, peut-être fait disparaître le Chervis et réduit le Panais
-à n’être désormais qu’une simple plante condimentaire.</p>
-
-<p>L’origine américaine du Haricot commun est généralement
-admise aujourd’hui depuis qu’elle a été démontrée par les travaux
-de MM. Asa Gray et Trumbull, Körnicke, Wittmack et
-autres<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">American Journal of Sciences</i>, 3<sup>e</sup> série, t. <small>XXVI</small>, p. 130 (1883). — <i lang="de" xml:lang="de">Verhandlungen
-des Naturhist. Ver. der Rheinlande Westphalens</i>, 1885, 4<sup>e</sup> série, XI, p. 136.</p>
-</div>
-<p>Les botanistes, et avec eux les auteurs horticoles, ont longtemps
-tenu ce légume pour une plante indienne parfaitement
-connue des Grecs, des Romains et du moyen âge sous les noms
-de <span lang="la" xml:lang="la">phaseolus</span>, fasiolos, faselus, lobos, smilax et faséole.</p>
-
-<p>Cette croyance à l’origine asiatique du Haricot commun,
-traditionnelle autrefois, et que nous avons nous-même partagée<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>,
-s’explique par la grande ressemblance de la graine et
-des caractères de la végétation qui existe entre un genre de Légumineuses,
-les Doliques — qui sont les Haricots de l’Ancien
-Monde — et les Phaséolées américaines. Les Grecs et les
-Romains ont en effet cultivé pour l’alimentation le Dolichos
-(<i lang="la" xml:lang="la">Vigna sinensis</i>) et ses variétés, principalement le Dolique à œil
-noir (<i lang="la" xml:lang="la">D. melanophthalmus</i>) et comme les descriptions vagues de
-Dioscoride, de Galien, de Pline et des agronomes latins s’adaptent
-aussi bien au genre <i lang="la" xml:lang="la">Dolichos</i> qu’au <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i>, les commentateurs
-ont identifié les espèces des Anciens avec les Légumineuses
-nouvelles importées d’Amérique auxquelles ils ont
-transporté le nom classique de faséole. En somme, la principale
-preuve de l’existence du Haricot dans l’Ancien Monde, c’est
-qu’il porte un nom dérivé du grec <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">fasiolos</i> ou du latin <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Gibault, Etude historique sur le Haricot commun (<i>Journal S. N. H. F.</i>
-1896, p. 658). — Bonnet (Docteur Ed.), Le Haricot avant la découverte de l’Amérique
-(<i>Journal de Botanique</i>, XI, 1897). — Wittmack (Docteur), De l’origine du
-Haricot commun (<i>Journal S. N. H. F.</i> 1897, p. 155).</p>
-</div>
-<p>Nous allons exposer les arguments historiques, archéologiques,
-et philologiques, extraits des divers auteurs nommés plus
-haut et qui militent victorieusement en faveur de l’autre opinion.</p>
-
-<p>D’abord, la plante Légumineuse des Anciens est-elle identique
-au Haricot commun ? Théophraste (300 ans avant Jésus-Christ),
-dans une description insuffisante qui ne permet pas de
-reconnaître la plante dont il s’agit, est le premier naturaliste
-qui parle du Dolichos. Dioscoride a consacré deux chapitres
-différents à deux formes d’une même Légumineuse. Son <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Smilax
-keraea</i> (Smilax des jardins), est une plante grimpante à graine
-réniforme, à très longue gousse appelée <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">lobos</i> ; ce dernier caractère
-se rapporte tout particulièrement au Dolique. Le second
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">phasiolos</i> de Dioscoride est une forme naine, non volubile, de
-la même plante. Le nom de la gousse, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">lobos</i>, fut transféré à la
-plante parce qu’on mangeait les graines avec la gousse comme
-on le fait pour certains Haricots. Le mot a passé du grec aux
-arabes qui l’appliquent au <i lang="la" xml:lang="la">Dolichos Lubia</i> ou autres variétés,
-sous la forme <i>Loubiâ</i>. Galien, au II<sup>e</sup> siècle de notre ère, dit positivement
-que <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Lobos</i>, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Phasiolos</i> et <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Dolichos</i> sont une même plante,
-ce qui est confirmé par Aetius au VI<sup>e</sup> siècle. Cet auteur dit que
-de son temps le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Dolichos</i> et le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Phasiolos</i> des Anciens sont appelés
-par les uns <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">lobos</i>, par quelques autres <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">smilax</i>. L’identification de
-la Légumineuse des Anciens est confirmée par les peintures de
-deux manuscrits grecs datant du V<sup>e</sup> siècle, conservés à la Bibliothèque
-impériale de Vienne. M. Körnicke a reconnu la variété
-naine du <i lang="la" xml:lang="la">D. melanophthalmus</i>, figurée sous le nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">phasiolos</i>,
-dans une miniature de chacun de ces manuscrits, ce qui concorde
-avec les indications des auteurs qui ont signalé deux
-formes de Doliques cultivés par les Anciens.</p>
-
-<p>Un fait qui a une très grande importance dans la question
-controversée, c’est qu’on n’a pas trouvé le Haricot commun
-dans les cités lacustres, ni dans les fouilles de la Troade qui
-ont fourni le Pois et la Fève. Le Haricot est absent des sépultures
-de l’Egypte ancienne. On peut aussi tirer des conclusions
-de certains détails culturaux donnés par les agronomes latins
-qui plantaient leur <i lang="la" xml:lang="la">faselus</i> à l’automne, époque de semis qui ne
-convient pas à notre Haricot. Le <i lang="la" xml:lang="la">longa faselus</i> de Columelle est
-sans doute un Dolique ; cette épithète s’applique bien à la
-longue cosse du Dolique. On pense que parfois le <i lang="la" xml:lang="la">faselus</i> des
-Latins a pu être la Féverolle ou la Jarosse (<i lang="la" xml:lang="la">Lathyrus Cicera</i>) ;
-ce sont d’ailleurs les seules Légumineuses recueillies dans les
-ruines de Pompei. Des commentateurs croient reconnaître le
-Pois des champs dans le <i lang="la" xml:lang="la">faselum vile</i> de Virgile ; l’adjectif <i lang="la" xml:lang="la">vile</i>
-désignant évidemment une graine commune, sans valeur.</p>
-
-<p>Le Faséole du moyen âge est une plante au moins aussi incertaine
-que le <i lang="la" xml:lang="la">Faseolus</i> des Latins. Ce doit être tantôt un Pois,
-ou une Gesse ou un Lupin. Les <i lang="la" xml:lang="la">Faseoli</i> de Pierre de Crescenzi
-et d’Albert le Grand (XIII<sup>e</sup> siècle) caractérisés par une tache
-noire à l’ombilic, sont bien les Doliques à œil noir, toujours très
-cultivés en Italie.</p>
-
-<p>Jusqu’à présent rien dans les textes anciens n’indique l’existence
-du Haricot commun. Mais, avec la découverte de l’Amérique,
-les renseignements sur ce légume deviennent nombreux
-et précis. A partir du XVI<sup>e</sup> siècle, les botanistes décrivent et
-figurent les espèces du genre <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i> spontanées dans l’Amérique
-méridionale (<i lang="la" xml:lang="la">Ph. lunatus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">multiflorus</i>, etc.), et enfin l’on
-commence à parler de ce légume.</p>
-
-<p>Lorsque les Européens débarquèrent en Amérique, le Haricot
-était cultivé d’un bout à l’autre du Nouveau Monde par les
-indigènes. Le fait a été très remarqué par les premiers explorateurs.
-Pas un seul n’a manqué de parler de ces « fèves »
-différentes de celles d’Europe, récoltées par les tribus indiennes.</p>
-
-<p>Asa Gray a recueilli tous les récits des voyageurs qui ont fait
-allusion à cette Fève étrangère à l’Europe et les mots employés
-pour désigner ce légume indiquent assez qu’ils ne connaissaient
-pas la plante.</p>
-
-<p>Trois semaines après son débarquement dans le Nouveau
-Monde, Colomb vit, près de Nuevitas, à Cuba, des champs plantés
-avec « faxones et fabas », très différents de ceux d’Espagne, et
-deux jours après il trouva encore une terre bien cultivée « avec
-fexoes et habas très différents des nôtres ». <i>Fexoes</i> ou <i>faxones</i>,
-synonymes de <i>frejoles</i>, sont les noms espagnols du <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus
-vulgaris</i> et c’est par hasard que ces noms ressemblent au Phaséole,
-car ils appartiennent aux langues caraïbes. Cabeça de
-Vaca trouva les « Fèves » cultivées par les Indiens de la Floride
-en 1528. De Soto, en 1539, vit aussi en Floride et à l’ouest du
-Mississipi des champs de Maïs, de Haricots et de Courges. Oviedo
-(1525-35) parle des fésoles « dont il y a plusieurs espèces dans
-les Indes Occidentales ». Il les cite à Saint-Domingue, sur
-les autres îles et plus abondamment encore sur le continent.</p>
-
-<p>« Dans la province de Nagranda (Nicaragua), dit-il, j’ai vu
-recueillir des centaines de boisseaux de ces fésoles. » Lescarbot
-constate en 1608 que les Indiens du Maine, comme ceux de
-la Virginie et de la Floride, plantent leur Maïs sur billons et
-qu’entre les intervalles ils sèment des Fèves de couleurs variées
-et d’un goût délicat. Jacques Cartier, qui découvrit le Saint-Laurent
-en 1535, trouva à l’embouchure de ce fleuve, chez les
-Indiens, beaucoup de Maïs et de « fèbves ».</p>
-
-<p>Les trouvailles archéologiques établissent aussi que la culture
-du Haricot était générale en Amérique avant l’arrivée des Européens.
-Le docteur Wittmack a eu à déterminer des graines
-de <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus vulgaris</i> trouvées dans les anciens tombeaux
-d’Ancon près Lima (Pérou)<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. En 1869, le capitaine F. Burton
-exhuma des Haricots de sépultures péruviennes antérieures à
-la découverte de l’Amérique. M. Wittmack a encore identifié
-d’autres Haricots préhistoriques recueillis dans les tombeaux
-de l’Arizona, de l’Utah et des <span lang="en" xml:lang="en">Cliffs-Ruins</span> aux Etats-Unis.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> <i>Journal Soc. N. H. F.</i> 1897, p. 155. — De Rochebrune, <i>Recherches d’ethnographie
-botanique sur la Flore des sépultures péruviennes d’Ancon</i>, 1879, in-8.</p>
-</div>
-<p>Devant l’ensemble de ces faits, on est obligé d’admettre que
-la culture du Haricot est préhistorique dans le Nouveau Monde.
-Les indigènes possédaient de nombreuses variétés et chaque
-peuple américain avait un nom particulier pour désigner cette
-plante alimentaire, indices d’une culture antique ; et d’ailleurs,
-on n’a pas trouvé le Haricot à l’état sauvage, ni en Amérique
-ni dans l’Ancien Monde comme c’est le cas pour le Pois, la
-Fève et la Lentille, Légumineuses employées par l’homme depuis
-les temps les plus reculés.</p>
-
-<p>La linguistique appuie par diverses considérations l’origine
-récente et étrangère à l’Europe du Haricot commun. « Dans la
-plupart des idiomes de l’Europe, dit M. de Charencey, le nom
-de ce végétal est formé par voie de composition plutôt que par
-voie de dérivation, comme c’est le cas pour les plantes dont
-l’introduction est relativement récente, la Pomme de terre, par
-exemple »<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> <i>De l’origine américaine du Phaseolus vulg.</i> Paris, 1904, broch. de 3 p. in-8.</p>
-</div>
-<p>Il n’existe en effet de noms primitifs du Haricot que dans les
-langues américaines. En France, avant l’emploi du mot Haricot,
-qui est un ancien terme culinaire, on a appelé ce légume
-Fève de Rome, Fève peinte (variétés à graines colorées). En
-Normandie on dit encore Fève ou « feuve » pour Haricot. <i lang="en" xml:lang="en">Kidney-bean</i>
-signifie en anglais Fève-rognon, en raison de la forme du
-grain de Haricot. L’allemand a appelé ce légume <i lang="de" xml:lang="de">Welsh-Bohne</i>,
-Fève italienne, ou mieux étrangère. <i lang="nl" xml:lang="nl">Klinboome</i>, Fève-lierre, est
-le nom hollandais, parce que la plante est souvent grimpante.
-Le basque dit <i lang="eu" xml:lang="eu">India Baba</i>, Fève d’Inde. Le castillan <i lang="es" xml:lang="es">Arvejas
-luengas</i> est tiré du nom de la Gesse. A ces noms s’ajoutent Fève
-turque, et l’espagnol <i lang="es" xml:lang="es">Judias</i>, littéralement plante juive, allusions
-claires à l’origine du Haricot venu de pays non chrétiens.</p>
-
-<p>D’après M. Hamy, l’éminent professeur d’anthropologie au
-Muséum, notre mot actuel dériverait d’<i>Ayacotl</i>, nom du Haricot
-dans la langue nahuatl parlée par les anciens Mexicains. Ce
-nom américain se serait confondu avec le mot Haricot qui existait
-dans l’ancienne langue française pour désigner un ragoût
-soit de mouton ou d’autre viande accommodé avec des légumes,
-Fèves et Navets principalement.</p>
-
-<p>Haricot se rattache au vieux français <i>haligote</i>, morceau,
-pièce ; <i>haligoter</i>, <i>haricoter</i> mettre en pièces. On sait que le ragoût
-connu sous le nom de « haricot de mouton » se compose
-de morceaux de viande coupés assez menus. <i>Ayacotl</i> se transforma
-par analogie de consonnance en Haricot, d’autant mieux
-que le nouveau légume fut bientôt substitué, avec avantage,
-aux Fèves et aux Navets dans la préparation dudit mets.</p>
-
-<p>Haricot paraît pour la première fois avec le sens de légume
-dans le lexique de Oudin (1640). Le premier ouvrage horticole
-qui le signale est le <i>Jardinier françois</i> de Bonnefons (1651). On
-y voit un chapitre consacré aux petites fèves de Haricot, ou
-Callicot (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) ou Féverotte. La Quintinie disait encore, en 1690,
-Fève de Haricot et Liger (1708) Pois d’Haricot. Le Haricot
-légume n’est devenu véritablement populaire qu’au XVIII<sup>e</sup>
-siècle. Le <i>Cuisinier françois</i> de La Varenne (1651), et même
-d’autres traités de cuisine postérieurs, ne le mentionnent pas
-encore dans leurs menus interminables où paraissent pourtant
-des légumes peu distingués, comme la Fève, la Lentille, le
-Topinambour.</p>
-
-<p>Le Haricot est pour la première fois décrit et figuré en 1542
-par les botanistes allemands Tragus et Fuchs, puis successivement
-dans les recueils botaniques de Lonicer, Matthiole,
-Césalpin, Dodoens, Dalechamps, Clusius. La plupart signalent
-son origine étrangère et lui donnent le nom scientifique de
-<i lang="la" xml:lang="la">Smilax hortensis</i>, l’assimilant au Dolique grimpant des Anciens.
-Les noms vulgaires français, au XVI<sup>e</sup> siècle, étaient phaséole,
-fazol de Turquie, fèbve peinte, etc.</p>
-
-<p>Olivier de Serres (1600) fait une très brève mention du « faziol ».
-Vraisemblablement ce légume si commun aujourd’hui
-ne jouait encore aucun rôle dans l’agriculture du temps.</p>
-
-<p>En Angleterre, Barnaby Googe a commencé à parler du Haricot
-en 1572, sous le nom de <i lang="en" xml:lang="en">French bean</i> qui indique une
-importation française. Gerarde a figuré plusieurs variétés dans
-son <i>Herball</i> (1597). A cette date, le Haricot ne paraissait en Angleterre
-que sur les tables des riches. L’agronome Giovanni
-Tatti, rapporté par le docteur Ed. Bonnet, aurait le premier,
-en Italie, à la date de 1560, recommandé la culture du
-Haricot.</p>
-
-<p>Le Haricot commun doit appartenir à la flore de l’Amérique
-tropicale, attendu que la plus grande partie des espèces du
-genre <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i> est spontanée dans l’Amérique méridionale.</p>
-
-<p>La variabilité du <i lang="la" xml:lang="la">Ph. vulgaris</i> est très grande. Une monographie
-récente énumère 472 races ou variétés cultivées de Haricot,
-dues pour la plupart à la variation naturelle ou à la sélection<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>.
-Les variétés de Haricot à rames à grain noir doivent
-se rapprocher le plus du Haricot primitif. La variation a produit
-sur l’espèce type volubile deux modifications très importantes
-au point de vue économique : les Haricots sans parchemin ou
-<i>Mange-tout</i>, dont la cosse est comestible, et les Haricots nains.
-Le nanisme, chez les plantes, est une dégénérescence du type
-normal. Cependant cette variation pathologique est considérée
-au point de vue horticole comme un perfectionnement, parce
-qu’elle est avantageuse dans certains cas.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> Comes (Orazio), <i lang="it" xml:lang="it">Del Fagiuolo comune</i>, Napoli, 1909, in-8.</p>
-</div>
-<p>Remontent au XVIII<sup>e</sup> siècle les races suivantes qui ont donné
-de nombreuses sous-variétés : <i>Soissons</i>, <i>de Prague</i>, <i>Riz</i>, <i>Sabre</i>,
-<i>Princesse</i>, <i>Prédome</i>, <i>Rognon de Caux</i>, <i>Rouge d’Orléans</i>, <i>nain
-hâtif de Laon</i>, aujourd’hui <i>Flageolet</i>.</p>
-
-<p>Le Haricot <i>de Soissons</i> est une variété locale des plus estimées
-pour la consommation du grain à l’état sec. A notre connaissance,
-de Combles (1749) a cité pour la première fois le nom de
-cette variété cultivée en grand depuis environ 200 ans dans
-les communes voisines de Soissons. A l’époque de la Révolution,
-la culture du Haricot de Soissons donnait déjà lieu à un grand
-commerce d’exportation, menacé aujourd’hui de disparition
-par suite de la concurrence d’autres régions. Cette variété est
-abondamment produite maintenant dans les Landes et les
-départements du Sud-Ouest.</p>
-
-<p>Le Haricot <i>nain hâtif de Laon</i> s’appelle <i>Flageolet</i> depuis une
-centaine d’années. Le mot Flageolet est une dernière corruption
-de <i>faziol</i>, <i>faséole</i>, <i>fageole</i>, dérivés de <i lang="la" xml:lang="la">Phaseolus</i>. La forme
-<i>flagot</i> se trouve dans une liste de mets d’un compte de dépenses
-de la fin du XVI<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>. La ressemblance phonétique de
-flageolet, instrument de musique connu, a pu donner lieu à
-la dernière variante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> <i>Archives Nord</i>, t. IX, série B. 96.</p>
-</div>
-<p>Parmi les variétés d’obtention moderne, il en est quelques-unes
-dont l’historique mérite d’être fixé. M. Chevrier, cultivateur
-à Brétigny, près Montlhéry, a inauguré la série des Haricots
-à grain vert. La coloration verte du grain de Haricot
-pour la consommation d’hiver, obtenue d’ordinaire par l’addition
-de sels de cuivre, au grand détriment de la santé publique,
-est recherchée. Le Haricot <i>Chevrier</i>, sous-variété du <i>Flageolet</i>,
-mis au commerce par Forgeot vers 1878, possède naturellement
-un coloris verdâtre moyennant un traitement spécial : l’arrachage
-des plantes un peu avant maturité du grain et le
-séchage des cosses à l’ombre. Ce type a été perfectionné par
-Bonnemain, l’heureux semeur d’Etampes. On lui doit plusieurs
-variétés rustiques et à grand rendement : <i>Merveille de France</i>
-(1883), <i>Roi des Verts</i> (1884), <i>Triomphe des châssis</i> (1892), <i>Roi des
-noirs</i> (1893), etc. Pour la production du Haricot vert, le <i>Bagnolet</i>,
-déjà ancien, est très employé. Le Haricot <i>de Chalandray</i> se cultive
-ordinairement sous châssis ; il a été obtenu vers 1889 par
-M. Bez, amateur au château de Chalandray, près Montgeron
-(Seine-et-Oise). Le Haricot <i>Intestin</i> est un gain de M. Perrier
-de la Bathie (1870), propriétaire à Albertville (Savoie). Le Haricot
-<i>d’Alger</i> paraît être le plus ancien de la série des Haricots
-« beurre », ainsi dits de la couleur de la cosse. D’après le
-grainier Bossin, les Haricots <i>beurre</i> auraient été introduits en
-France vers 1840.</p>
-
-<p>L’Algérie, Valence, Grenade et Malaga font une exportation
-importante de Haricots de primeur. Le Haricot de saison est
-cultivé en grand dans la banlieue sud de Paris, à Limours,
-Arpajon, Montlhéry, Dourdan, Etampes, Massy.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg57">LENTILLE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Ervum Lens</i> L.)</p>
-
-
-<p>La Lentille a toujours été cultivée dans les champs plutôt
-que dans les jardins ; cependant cette plante à la graine farineuse,
-saine, agréable, très riche en matière azotée, a joué un
-rôle si important dans l’alimentation humaine qu’on ne peut
-l’omettre, pour ce motif, d’une <i>Histoire des légumes</i>.</p>
-
-<p>La Lentille est une espèce végétale éteinte hors des cultures.
-Comme la Fève, le Pois chiche, le Haricot, le Maïs, le Tabac,
-elle n’existe plus à l’état sauvage. Si l’homme cessait de propager
-ces plantes utiles ou agréables, leur disparition complète
-ne serait plus qu’une affaire de temps. D’après de Candolle,
-les espèces ci-dessus mentionnées, excepté le Tabac, ont des
-graines remplies de fécule, qui sont recherchées par les oiseaux,
-les rongeurs et divers insectes, sans pouvoir traverser intactes
-leurs voies digestives. C’est probablement la cause, unique ou
-principale, de leur infériorité dans la lutte pour l’existence<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> <i>Origine des plantes cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 370.</p>
-</div>
-<p>L’emploi de la Lentille remonte à la période préhistorique.
-Cette plante était cultivée en Hongrie à l’époque de l’âge de
-pierre, d’après les graines trouvées dans les souterrains d’Aggetelek<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>.
-Les Lacustres de l’âge du bronze des îles Saint-Pierre
-et de Bienne (Suisse) possédaient une petite Lentille qu’ils ont
-dû recevoir de l’Italie, comme la plupart de leurs végétaux
-cultivés<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 378.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> Heer, <i lang="de" xml:lang="de">Pflanzen der Pfahlbauten</i>, p. 23.</p>
-</div>
-<p>En Egypte, d’après Schweinfurth, la Lentille a été trouvée
-dans des tombes de la XII<sup>e</sup> dynastie, c’est-à-dire vers 2200 ou
-2400 avant notre ère, sous la forme d’une boule de bouillie de
-la grosseur du poing dans laquelle on a pu isoler et reconnaître
-quelques graines entières. Ces graines ne diffèrent en
-rien de l’espèce que l’on vend communément de nos jours sur
-les marchés d’Egypte.</p>
-
-<p>Le Musée du Louvre possède trois Lentilles non cuites, et
-par conséquent intactes, provenant des tombeaux égyptiens ;
-elles sont absolument analogues à la variété de petite taille
-actuellement cultivée dans le Nord et l’Est de la France,
-que l’on nomme Lentille rouge, Lentillon ou Lentille <i>à la
-Reine</i>.</p>
-
-<p>La plus ancienne mention hiéroglyphique de cette plante
-date de la XIX<sup>e</sup> dynastie, sous le nom <i>Arshana</i>, qui ne paraît
-pas égyptien et peut être une altération, par graphie vicieuse,
-du nom sémitique de la Lentille<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> <i>Recueil de travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie égyptiennes</i>,
-t. <small>XVII</small> (1895), p. 192. — Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 97.</p>
-</div>
-<p>La Bible cite 3 ou 4 fois ce nom : <i>Adashum</i>, pluriel <i>Adashim</i>
-ou <i>Adâsîm</i><a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>. Il ne saurait y avoir de doute sur l’identification
-de la plante, car l’arabe a conservé le mot <i>Adas</i> pour
-Lentille. Ce nom sémitique est même passé aux Berbères du
-Nord de l’Afrique sous la forme <i>Adès</i>. D’après la Genèse, Esaü
-vendit son droit d’aînesse pour un plat de Lentilles. L’ancêtre
-des Arabes, arrivant des champs affamé, aperçut son frère Jacob
-en train de préparer de la bouillie d’<i>Adâsîm</i>. Il lui dit :
-« Laisse-moi manger de cette chose rougeâtre ». Or la couleur
-attribuée par le récit de la Genèse à ce mets convient bien à la
-purée ou bouillie de Lentilles faite avec les graines séparées de
-leur écorce, et qui est rouge pâle<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> <i>Gen.</i> XXV, 34. — II <i>Reg.</i> XVII, 28. — <i>Ezech.</i> IV, 9.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> Vigouroux, <i>Dict. de la Bible</i>, article <i>Lentille</i>.</p>
-</div>
-<p>Pour les Orientaux actuels, la bouillie de Lentilles mondées
-préparée avec de l’huile et de l’Ail, est toujours un plat recherché.
-Des peintures du tombeau de Ramsès III font assister
-à la préparation de ce mets chez les anciens Egyptiens<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>. La
-Lentille de Péluse, port de mer sur le Delta, était renommée
-même à Rome<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>. Les Grecs faisaient aussi grand cas de la
-Lentille, <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Phacos</i><a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>. Dans toute l’antiquité, on a introduit la
-Lentille, en temps de disette, dans la fabrication du pain. C’est
-probablement pour cette raison et à cause de la vulgarité de
-cette nourriture que, d’après les rabbins juifs du moyen âge, la
-Lentille est la première nourriture que les Juifs doivent
-prendre dans le deuil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> Wilkinson, <i lang="en" xml:lang="en">Manners and customs</i>, 1878, t. <small>II</small>, p. 32.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> Martial, <i>Epigr.</i> l. XIII, 9. — Pline, XVIII, c. 31.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> Athénée, <i>Banquet des savants</i>, l. IV.</p>
-</div>
-<p>La culture de la Lentille est beaucoup plus importante
-dans les pays chauds que dans nos régions. D’après une
-communication qui nous a été obligeamment fournie par
-M. H. Dauthenay : « avant 1870 la plus grande partie des Lentilles
-consommées en France était cultivée en Beauce (Eure-et-Loire,
-Loiret) ; cette Légumineuse faisait partie des assolements
-comme plante <i>reposante</i>. C’est de 1850 à 1860 que le principal
-marché aux Lentilles, qui se tenait à Gallardon (Eure-et-Loire),
-fut le plus florissant. Paris, à lui seul, consommait alors
-chaque année quatre millions de litres de Lentilles. Les autres
-centres de culture étaient, en France, la Provence pour la
-Lentille <i>à la Reine</i>, petite et rougeâtre. La Lentille d’Auvergne,
-très petite et vert sombre, était cultivée aux environs du Puy,
-sur des terrains volcaniques, à une altitude de 600 m. environ.</p>
-
-<p>« De 1860 à 1870, la culture de la belle Lentille, celle de
-Gallardon, commença à émigrer en Lorraine, où le climat
-plus froid que celui de la Beauce contrariait l’existence du
-puceron ou de la « Bruche » de la Lentille. Si les Lentilles de
-Provence et d’Auvergne ne sont guère attaquées par cet
-insecte nuisible, c’est grâce à la culture hivernale des premières
-et à la haute altitude des cultures des secondes. Mais
-lorsque le commerce, depuis longtemps désolé de vendre des
-Lentilles blondes de Beauce contenant chacune une Bruche,
-vit que celles de Lorraine n’en présentaient pas, ces dernières
-firent prime sur le marché. Survint la guerre de 1870. La
-masse des cultivateurs que renfermait l’armée allemande
-ayant discerné la situation, et ayant compris que nul climat
-et nulles terres, à la fois légères et fertiles, ne pouvaient
-mieux convenir que dans certaines parties de l’Allemagne, où
-la propriété est peu divisée, à la culture <i>en grand</i> de la Lentille,
-y transportèrent ensuite cette culture. Le Mecklembourg,
-le Brandebourg, puis tout le nord de la Prusse, y compris les
-environs de Kœnigsberg, l’entreprirent avec le plus grand
-succès et l’on ne consomme plus guère en France d’autres
-Lentilles que celles d’Allemagne, exemptes de Bruche. Il
-vient toujours sur les marchés un peu de Lentilles <i>à la Reine</i>
-du Midi et de l’Est, un peu de celles d’Auvergne. Dans l’Est,
-en Champagne, en Picardie et dans le Doubs, on cultive encore
-un peu la Lentille blonde. Le produit de cette plante
-est faible : 10 à 25 hectolitres à l’hectare ».</p>
-
-<p>D’après le botaniste Engler, la Lentille paraît venue de
-l’Asie-Mineure. Cependant la diversité des noms aryens, grec
-et latin, peut faire supposer que la patrie primitive de la Lentille
-s’étendait de l’Asie occidentale au Sud de l’Europe, à l’époque
-où les premiers hommes ont commencé à recueillir cette graine
-alimentaire.</p>
-
-<p>Le mot français Lentille vient du latin <i lang="la" xml:lang="la">Lens</i>, de signification
-inconnue, mais évidemment apparenté au nom ancien slave
-<i>Lesha</i>, ainsi qu’aux noms actuels russe, illyrien, lithuanien
-et à l’ancien allemand <i lang="gmh" xml:lang="gmh">Linsi</i>.</p>
-
-<p>Pictet cite plusieurs noms sanscrits tels que <i>Masura</i>, <i>Rênuka</i>,
-<i>Mangalya</i>, etc. <i>Mangalya</i>, de <i>Mangala</i>, bonheur, salut, est
-un de ces termes laudatifs, dit-il, que l’ancienne langue aimait
-à appliquer aux plantes estimées pour leur utilité ou leur agrément.
-Ce nom se retrouve dans le persan <i>Mangâ</i><a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> Pictet, <i>Les Origines indo-européennes</i>, t. <small>I</small>, p. 363.</p>
-</div>
-<p>On vend aujourd’hui, comme un produit oriental, la farine
-légèrement aromatisée de la Lentille sous le nom de <i>Revalescière</i>
-ou <i>Revalenta</i>. Ce nom n’est qu’un simple anagramme du nom
-latin de la plante <i lang="la" xml:lang="la">Ervum Lens</i>, au pluriel <i lang="la" xml:lang="la">Erva Lenta</i>, dont
-on a fait, en renversant la première syllabe, <i>Revalenta</i><a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> Hamilton, <i>Les plantes de la Bible</i>, p. 57.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg58">POIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Pisum sativum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Plusieurs espèces végétales très anciennement cultivées ont
-une origine incertaine. C’est le cas pour le Pois des jardins, dont
-le grain alimentaire est consommé depuis la plus haute antiquité
-et qu’on ne trouve pas à l’état sauvage.</p>
-
-<p>Alph. de Candolle, si bien informé d’ordinaire sur l’origine
-et la patrie de nos plantes domestiques, ne se prononce pas sur
-cette Légumineuse. Il se peut que le Pois potager soit une forme
-dérivée du Pois des champs (<i lang="la" xml:lang="la">Pisum arvense</i>), appelé aussi Pois
-gris, bisaille, pisaille, cultivé en grande culture surtout comme
-fourrage. Le Pois des champs existe à l’état spontané en Italie
-et étend de là son habitat vers la région orientale de l’Europe.
-Il diffère du <i lang="la" xml:lang="la">Pisum sativum</i> par ses fleurs solitaires sur les
-pédoncules, toujours rougeâtres au lieu d’être blanches et par
-ses graines anguleuses par suite de leur compression dans la
-cosse, au lieu d’être rondes. La plante n’est donc pas très distincte
-spécifiquement du Pois des jardins, qui a bien les fleurs
-groupées par deux sur les pédoncules, mais parfois elles sont
-solitaires. En outre, certaines variétés de Pois potagers, particulièrement
-dans les classes des Pois sans parchemin (<i>Mange-tout</i>)
-et des Pois ridés ont, les unes des fleurs violettes, d’un
-coloris plus foncé sur les ailes et la carène ; d’autres ont les
-graines anguleuses. Ces variétés forment le passage entre les
-deux types de Pois ; leurs caractères annoncent une étroite
-parenté. Peut-être un ancêtre commun a-t-il existé ?</p>
-
-<p>En ce qui concerne le Pois potager, le fait qu’il n’est pas
-complètement rustique sous nos climats indique qu’il procède
-d’une forme méridionale.</p>
-
-<p>La culture du Pois potager est préhistorique en Europe.
-Des Pois à grains sphériques, différents par conséquent de ceux
-du Pois des champs, datant de l’époque de l’âge de la pierre, ont
-été découverts dans les souterrains d’Aggetelek en Hongrie<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>.
-M. Heer aurait trouvé le petit Pois rond dans les restes des
-cités lacustres de la Suisse, à la station de Moosseedorf qui
-date de l’âge de la pierre, mais il n’a donné des figures que du
-Pois de l’île de Saint-Pierre, station qui remonte seulement à
-l’âge du bronze. Les petits Pois exhumés par M. Perrin des
-palafittes du lac du Bourget sont aussi de l’époque du bronze
-(1000 à 2000 avant notre ère). Ceux-ci peuvent avoir été cultivés
-par les peuples aryens. En Asie-Mineure, les professeurs
-Virchow et Wittmack ont reconnu le <i lang="la" xml:lang="la">Pisum sativum</i> dans les
-grains carbonisés de la Cité brûlée d’Hissarlik, qui est peut
-être la Troie d’Homère<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>. Ces graines préhistoriques appartiennent
-à des races particulières ; elles se distinguent par
-leur petitesse de celles actuellement cultivées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> De Candolle, <i>Origine</i>, p. 378.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> Schliemann, <i>Ilios</i>, éd. 1885, p. 368.</p>
-</div>
-<p>L’Inde a possédé le petit Pois à une époque ancienne, s’il
-existe, comme le dit Piddington, un nom sanscrit : <i>Harenso</i>,
-et plusieurs autres noms dans les langues indiennes actuelles.
-Chez les Hébreux et en Egypte, on n’a pas trouvé le Pois des
-jardins d’une façon certaine. Dans la <i>Vulgate</i>, traduction
-latine de la Bible par saint Jérôme, le Pois se montre pour
-traduire le mot hébreu <i>qâli</i> répété deux fois dans les Saintes
-Ecritures. Lorsque le roi David fugitif arriva à Mahanaïm, les
-habitants lui offrirent du Froment, de l’Orge, puis des Fèves,
-des Lentilles et des Pois grillés. Les graine grillés sont une
-nourriture très usitée en Orient, ce que voudrait dire <i>qâli</i><a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.
-Comme les Arabes et les Orientaux en général ont toujours
-cultivé, non le Pois des jardins, mais le Pois chiche, on peut
-supposer que les grains grillés dont parle la Bible appartenaient
-à cette dernière espèce.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> Vigouroux, <i>Dict. de la Bible</i>, article <i>Pois</i>.</p>
-</div>
-<p>En Egypte, le botaniste Newberry a reconnu parmi les
-grains mêlés accidentellement à l’Orge d’une tombe de la
-XII<sup>e</sup> dynastie, six grains d’un <i lang="la" xml:lang="la">Pisum</i> qui n’est ni le <i lang="la" xml:lang="la">P. sativum</i>,
-ni le <i lang="la" xml:lang="la">P. arvense</i>. Il ne reste que le <i lang="la" xml:lang="la">Pisum elatius</i> Bieb., spontané
-dans le Delta<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. Ce Pois est une espèce distincte, indigène
-dans la région méditerranéenne. On le cultive en Algérie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 93.</p>
-</div>
-<p>Les Grecs possédaient une Légumineuse qu’ils appelaient
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Pisos</i> ou <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Pison</i>, que l’on est porté, dit Ed. Fournier, à identifier
-avec notre Pois actuel, mais il y a longtemps déjà que
-Link a reconnu combien différait du Pois ce légume qui souffrait
-du froid dans la région méditerranéenne (Pline XVIII, 31),
-que l’on ne pouvait semer qu’au printemps dans l’Italie méridionale.
-C’était probablement aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Pisum elatius</i><a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> Daremberg, <i>Dictionnaire</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">Cibaria</i>.</p>
-</div>
-<p>On a introduit le Pois en Chine de l’Asie occidentale. Le
-<i>Pent-sao</i>, rédigé à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle de notre ère, le nomme
-Pois mahométan. Ces considérations et quelques données
-linguistiques amènent de Candolle à dire, à propos de l’origine
-géographique du Pois des jardins, que « l’espèce paraît avoir
-existé dans l’Asie occidentale, peut-être du midi du Caucase à
-la Perse, avant d’être cultivée »<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> <i>Origine des plantes cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 264.</p>
-</div>
-<p>Les agronomes latins Columelle et Palladius connaissaient
-le Pois des jardins qui devait être tenu en médiocre estime, si
-l’on en juge par la sécheresse de leurs descriptions. Ces auteurs
-attachent certainement plus d’importance aux autres Légumineuses
-alimentaires : Lupin, Pois chiche et Gesse. Au reste,
-de nos jours encore, le Pois potager est un légume de la région
-tempérée ou tempérée froide plutôt que du Midi de l’Europe.</p>
-
-<p>Au contraire, la consommation du Pois à l’état sec, dans
-l’ancienne France, devait être extrêmement importante. Un
-article des lois saliques, que nous avons déjà citées à propos
-des Fèves et des Lentilles, protégeait les nombreux champs de
-Pois de l’époque franque contre les déprédations. Au moyen
-âge, Pois, Fèves et Lentilles, ressources contre les fréquentes
-famines, ont été cultivés presque autant que le Blé. Ces légumes
-secs sont remplacés aujourd’hui, en partie, par la
-Pomme de terre et le Haricot d’origine américaine.</p>
-
-<p>On voit dans une <i>Vie de Charles le Bon</i>, comte de Flandre
-(1119-1127), que ce personnage ordonna de semer des Fèves
-et des Pois en vue d’une famine<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Collection de Mémoires</i> (Guisot), t. <small>VIII</small>, p. 245.</p>
-</div>
-<p>Aussi riche en matières nutritives, le Pois sec était plus
-apprécié que la Fève et la Lentille. Les textes abondent qui
-montrent son rôle dans l’alimentation ancienne. Tout d’abord
-il fallait s’attendre à trouver le Pois dans les <i>Cris de Paris</i> :</p>
-
-<p>« J’ay pois en cosse touz noviaus » (nouveaux), dit le poète
-Guillaume de la Villeneuve au XIII<sup>e</sup> siècle. Comme de nos
-jours, le cri de <i>Pois vert !</i> retentissait dans les rues, mais on
-le vendait aussi sous forme de purée chaude (pois pilés).
-Cette purée composait la « pitance » ordinaire donnée aux
-pauvres à la porte des couvents. Dans les règlements des hôpitaux,
-il est spécifié qu’on doit délivrer à chaque pauvre une
-écuelle de soupe aux Pois, dite Pois-potaige. A l’Hôtel-Dieu de
-Paris, on comptait 150 jours maigres par an pendant lesquels
-les légumes secs formaient le fond de la nourriture. Aussi, dans
-les comptes de dépenses de nos Archives, reviennent fort
-souvent les mentions de boisseaux, setiers, minots et bichets
-de Pois et de Fèves lesquels payaient la petite dîme.</p>
-
-<p>Les fabliaux et poésies badines nous apprennent que l’on
-accommodait ces Légumineuses de différentes manières :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pois à l’huile et fèves pilées,</div>
-<div class="verse">Fèves frasées (écorcées) et blancs pois,</div>
-<div class="verse">Pois chaus, pois tèves (tièdes) et pois frois,</div>
-<div class="verse">Pois conraés (préparés) et civotés (assaisonnés)<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> Barbazan, <i>Fabliaux</i>, t. <small>IV</small>, p. 93.</p>
-</div>
-<p>Dans la cuisine ancienne, le Pois au lard était fort goûté.
-Il semble, d’après la fréquence des citations, que le Pois sec,
-dit Pois blanc, cuit avec du porc salé, a été, jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle,
-un mets de prédilection pour toutes les classes de la société.
-On le servait comme entrée, témoins les descriptions de repas
-de maints romans de chevalerie ou poésies : « Au premier
-mets eurent pois au lard. »</p>
-
-<p>Dalechamps (XVI<sup>e</sup> siècle) dit au chapitre Pois de son <i>Histoire
-des plantes</i> : « Mesme les riches les font cuire avec de la
-chair salée ou lard et s’en font une fort bonne viande (nourriture)
-qui ose mesme comparoir aux grands banquets. »</p>
-
-<p>Le goût des petits Pois verts semble assez moderne. On le
-vit naître au XVII<sup>e</sup> siècle, quand le jardinage put mettre à la
-disposition des gourmets les variétés de Pois <i>à écosser</i> perfectionnées
-en Hollande et lorsque l’invention des primeurs due
-à l’introduction dans le matériel horticole des châssis et des
-bâches chauffées, permit de récolter ce légume quelques semaines
-avant l’apparition des produits de la pleine terre.</p>
-
-<p>Manger des petits Pois de primeur était une mode de bon ton
-à la cour de Louis XIV. On lit dans une lettre de M<sup>me</sup> de Maintenon,
-datée du 16 mai 1696 : « Le chapitre des Pois dure
-toujours ; l’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé
-et la joie d’en manger encore sont les trois points que nos
-princes traitent depuis quatre jours. Il y a des dames qui,
-après avoir soupé avec le roi, et bien soupé, trouvent des Pois
-chez elles avant de se coucher, au risque d’une indigestion.
-C’est une mode, une fureur et l’une suit l’autre. »</p>
-
-<p>Le grand roi donnait l’exemple et son amour immodéré des
-petits Pois lui valut de nombreuses indispositions que relate
-d’une façon très réaliste le <i>Journal de la santé du roi Louis XIV</i>,
-rédigé par son médecin Fagon.</p>
-
-<p>Cet engouement pour les petits Pois de primeur a laissé des
-traces dans la littérature du temps. Une comédie écrite en 1665
-par Villiers, intitulée <i>Les Costeaux ou les friands Marquis</i>, roule
-entièrement sur la bonne chère. On y voit un certain marquis
-qui ne veut manger des Pois que dans leur nouveauté, lorsqu’ils
-coûtent 100 francs le litron<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. Par contre, un autre
-estime que les Pois « précipités » sont certainement malsains,
-étant nés de la pourriture du fumier<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> Mesure qui contenait 3½ setiers ou ¾ de pinte.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Gibault. <i>Origines de la culture forcée</i> (<i>Journal S. N. H. F.</i> 1898, p. 1109).</p>
-</div>
-<p>Des races de Pois cultivés au moyen âge nous ne connaissons
-rien. Le capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> note un Pois mauresque (<i lang="la" xml:lang="la">Pisum
-mauriscum</i>) qu’il n’est pas possible d’identifier. Jean Ruel
-(<i lang="la" xml:lang="la">De naturâ stirpium</i>, 1536) connaissait un Pois dont on mangeait
-les gousses jeunes avec les grains (Pois <i>Mange-tout</i>). De son
-temps les botanistes distinguaient bien les Pois <i>ramés</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Pisum
-majus</i>) et les variétés naines (<i lang="la" xml:lang="la">P. minus</i>). Ces dernières dues
-à la culture et à la sélection. Comme on le voit, la variation
-a produit chez cette Légumineuse alimentaire exactement les
-mêmes phénomènes que nous avons signalés à propos du
-Haricot.</p>
-
-<p>C’est en Angleterre, à l’époque de la Renaissance, que nous
-trouvons les premières variétés dénommées. Le Pois a été et est
-encore un légume favori des peuples anglo-saxons. Vers le
-moment de la conquête normande, c’était déjà, d’après les
-vieilles chroniques, une des principales récoltes des campagnes
-anglaises ; aussi les mentions du Pois dans les archives anglaises
-sont aussi fréquentes qu’en France<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> Sherwood, <span lang="en" xml:lang="en">Garden Peas</span> (<i>J. R. H. S.</i>) vol. XXII, 1898-99, p. 289.</p>
-</div>
-<p>Turner, dans un poème sur les travaux des champs<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>, a
-consacré quelques lignes au Pois <i>Rouncival</i>. Ce devait être un
-Pois français importé en Angleterre au moyen âge. <i>Rouncival</i>
-ou <i>Ronceval</i> est une traduction anglaise de Roncevaux, village
-pyrénéen rendu célèbre par la <i>Chanson de Roland</i>. Au
-XVII<sup>e</sup> siècle, les ouvrages horticoles indiquent plusieurs types
-de Pois anglais : les <i lang="en" xml:lang="en">Hotspurs</i> ; les <i lang="en" xml:lang="en">Sugar Pease</i> dont il y avait
-trois variétés ; ceux-ci sont des Pois <i>Mange-tout</i> presque inconnus
-aujourd’hui dans la cuisine anglaise ; un Pois hâtif, le
-<i lang="en" xml:lang="en">Fulham Pease</i> ou Pois français. Il y avait cinq variétés de <i>Ronceval</i>
-ou <i>Hastings</i>, probablement sorte de Pois ridé primitif,
-le plus goûté des Anglais.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">A hundred Good Points of Husbandry</i>, 1557.</p>
-</div>
-<p>Il semble, d’après un passage de Fuller, écrivain qui vivait
-sous le règne d’Elisabeth, que la qualité de ces anciens Pois,
-peut-être excellente pour purée, laissait à désirer pour la consommation
-à l’état vert. Il dit qu’on avait l’habitude de demander
-à la Hollande des Pois regardés par les dames comme une
-friandise, car « ils venaient de si loin et coûtaient si chers. »</p>
-
-<p>En France, au XVII<sup>e</sup> siècle, on avait des Pois à rames,
-nains, hâtifs, <i>à couronne</i>. Selon le <i>Jardinier françois</i> (1651),
-« il y a une espèce qui peut se manger en vert et qu’on appelle
-Pois de Hollande, elle était fort rare il n’y a pas longtemps. »
-Vers 1600, M. de Buhy, ambassadeur de France en Hollande,
-avait apporté un Pois sans parchemin (Mange-tout) très estimé.
-Un Pois à œil noir, caractérisé par une tache noire à l’ombilic,
-était populaire sur les marchés parisiens.</p>
-
-<p>Au XVIII<sup>e</sup> siècle, les Pois favoris étaient le <i>Michaux</i>, variété
-hâtive du Pois de Hollande, le <i>Baron</i>, le <i>Dominé</i>, ainsi nommés,
-selon de Combles, du nom des paysans qui les ont obtenus,
-le <i>carré vert</i> et <i>blanc</i>, le <i>Marly</i>, etc. Le village de Clamart
-fournissait aux marchés parisiens une variété locale estimée.</p>
-
-<p>Enfin se firent les premiers essais de fécondation artificielle
-entre sortes différentes. Il en résulta la création d’un type
-nouveau — le Pois ridé — à grains anguleux, de qualité plus
-sucrée et moëlleuse que le Pois rond, dû à M. Thomas Knight,
-d’Elton, président de la Société royale d’Horticulture de
-Londres, qui commença ses croisements méthodiques en 1787.
-Il a relaté en 1799 dans les <i lang="en" xml:lang="en">Philosophical Transactions</i> les procédés
-qu’il employait et les résultats obtenus. Le Pois ridé
-de Knight a été introduit en France en 1810 par M. de Vilmorin.</p>
-
-<p>En 1842, parut le Pois <i>Prince-Albert</i>, dédié au prince Albert
-de Saxe-Cobourg, amélioration sous le rapport de la précocité
-des races hâtives. Mis au commerce par la maison Cormack,
-de Londres, il fut introduit la même année à Paris par le grainier
-Bossin.</p>
-
-<p>L’amélioration des Pois potagers a été considérable depuis
-60 ans. Elle est due, pour la plus grande part, aux croisements
-raisonnés des semeurs anglais qui ont cherché à obtenir
-tantôt la précocité de la race, tantôt, avec la qualité du grain,
-l’accroissement de taille de la cosse, l’augmentation des grains
-en nombre et en grosseur. De leurs obtentions si nombreuses,
-nous ne pouvons citer que les plus remarquables.</p>
-
-<p>Un catalogue du grainier James Carter notait encore en 1842 le
-<i>Ronceval blanc</i> et autres ; mais, dix ans plus tard, les variétés
-aux noms moyenageux avaient été retirées du commerce, remplacées
-par <i>Victoria</i>, de J. Carter (1847), <i lang="en" xml:lang="en">Champion of England</i>,
-propagé par Fairbeard, le grand maraîcher de Camberwell
-(1853), <i lang="en" xml:lang="en">British Queen</i>, obtenu par Cormack, célèbre grainier et
-cultivateur à Lewisham. Le populaire <i lang="la" xml:lang="la">Nec plus ultra</i> aurait été
-obtenu par Fairbeard en 1840 ; mais ce Pois a une histoire
-très embrouillée. On le donne aussi comme une obtention
-d’un nommé Payne, de Northampton. Connu d’abord sous le
-nom de <i lang="en" xml:lang="en">Payne’s Conqueror</i>, il fut acheté par le grainier Jeyes,
-devint <i lang="en" xml:lang="en">Jeyes’ Conqueror</i> et ne prit que plus tard vers 1853 son
-nom définitif<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>. <i lang="en" xml:lang="en">Veitch Perfection</i> date de 1859. <i lang="la" xml:lang="la">Caractacus</i>,
-variété américaine, a été obtenu par Waite vers 1851.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Gardeners’ Chronicle</i>, 1889, II, p. 417.</p>
-</div>
-<p>De 1860 à 1880, le D<sup>r</sup> MacLean, de Colchester, a contribué par
-ses semis heureux au perfectionnement du Pois ridé. Thomas
-Laxton, décédé en 1893, est le plus célèbre des semeurs de
-Pois. Il commença ses expériences vers 1865. On lui doit <i lang="en" xml:lang="en">William
-the First</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Fillbasket</i>, <i lang="en" xml:lang="en">D<sup>r</sup> Hogg</i>, <i lang="en" xml:lang="en">William Hurst</i> que nous
-appelons <i>Serpette vert</i>, <i>Alpha</i>, <i>Gradus</i> ; ce dernier considéré
-comme sa plus belle conquête. <i>Téléphone</i>, <i>Télégraphe</i>, <i>Stratagème</i>
-sont des gains de Culverwell, jardinier à Thorpe Perrow.
-Henry Eckford, jardinier fleuriste, très connu par ses
-cultures de Pois de senteur, a aussi obtenu quelques beaux
-Pois culinaires. De Sutton, nous citerons les Pois <i>Emeraude</i>,
-<i>Bijou</i>, etc.</p>
-
-<p>Les variétés à gros rendement : <i>Téléphone</i> et <i>Fillbasket</i>
-(plein le panier) sont largement cultivés aux environs de Paris
-pour l’approvisionnement des marchés. Les centres de production
-du Pois pour la consommation parisienne sont : Meulan,
-Vaux, Triel, Ivry, Rueil, Puteaux, Nanterre, Marcoussis, pour
-les environs de Paris ; puis Hyères (Var), Brive, Agen, Bordeaux.
-Les petits Pois sont envoyés d’Hyères, à partir du 15 mars ; puis
-d’autres localités du Var et du Vaucluse. Ensuite viennent ceux de
-Villeneuve-sur-Lot, d’Agen et de Bordeaux, à la fin du mois
-d’avril. Brive et Tours font leurs expéditions dans le courant
-du mois de mai. Les petits Pois des environs de Paris ne sont
-amenés sur le carreau des Halles que vers la fin du mois de mai.</p>
-
-<p>Le mot Pois vient du latin <i lang="la" xml:lang="la">Pisum</i>, lequel se rattache à une
-racine sanscrite <i>piç</i>, <i>pis</i>, être divisé, être décomposé. Le sanscrit
-<i>pêci</i> désigne le Pois séparé de sa gousse. L’irlandais a le mot
-<i>piosa</i>, morceau, miette<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>. Le mot Pois, avant d’arriver à cette
-forme moderne, a passé par les formes <i>pis</i>, <i>pes</i>, <i>peis</i>. <i>Peis</i> est resté
-dans la région normanno-picarde, mais dans le dialecte bourguignon
-et dans celui de l’Ile-de-France il s’est élargi en <i>Pois</i> ;
-c’est le français moderne. Le <i lang="la" xml:lang="la">Pisum</i> latin a fourni quelques
-noms patronymiques. Citons le nom de l’illustre famille
-romaine des Pisons à laquelle Horace a dédié son <i>Art poétique</i> ;
-le botaniste hollandais Pison qui, au milieu du XVII<sup>e</sup> siècle,
-a décrit les productions naturelles du Brésil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> Pictet, <i>Origines indo-européennes</i>, t. <small>II</small>, p. 359.</p>
-</div>
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Pisum</i>, Pois et <i lang="la" xml:lang="la">pissaria</i>, de la basse latinité, lieux abondants
-en Pois, ont contribué à la formation de certains noms de lieux
-habités comme <i>Pis</i> (Gironde), La Pise (Allier), Pizou (Dordogne),
-Pizeux (Jura), Pizieux (Sarthe), Pisy (Yonne), etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">Fruits légumiers</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg59">ANANAS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Bromelia Ananas</i> L.)</p>
-
-
-<p>La culture de l’Ananas en France était à son apogée entre
-les années 1840 et 1850 ; culture de grand luxe s’entend, car
-elle n’a jamais été pratiquée que dans les jardins des maisons
-princières et des châteaux, là où le jardinier pouvait disposer
-d’un matériel et des moyens de chauffage qu’exige une plante
-tropicale pour la maturation de son fruit. La mode s’étant
-mise de la partie, il n’était pas possible de présenter décemment
-un dessert sans un bel Ananas comme pièce triomphale.
-Beaucoup de châteaux possédaient alors leurs serres spéciales,
-bâches et châssis à Ananas. Savoir amener à bien les Ananas
-était la pierre de touche du jardinier habile dans son art. Une
-culture commerciale existait aussi, lorsque le primeuriste
-pouvait vendre 20 ou 25 francs un fruit d’une préparation
-longue et dispendieuse : il faut un an et demi à trois ans pour
-obtenir des fruits et la plante ne fructifie qu’une fois.</p>
-
-<p>Mais où sont les neiges d’antan ? La disparition de l’Ananas,
-comme fruit forcé, commença avec l’invention des conserves
-par Fr. Appert en 1804 et se poursuivit au fur et à mesure que
-la rapidité des moyens de communication facilita l’importation
-en Europe des fruits exotiques à l’état frais. Quoique produisant
-des fruits supérieurs à tous points de vue, il était impossible
-au forceur de lutter contre la concurrence des Ananas
-cultivés en plein air aux Iles Canaries et aux Açores qui arrivent
-en abondance sur nos marchés où ils sont vendus à
-très bas prix. Et puis, est-il utile de dire que ce fruit, autrefois
-aristocratique, ne fut plus aussi recherché lorsqu’il se
-trouva à la portée de toutes les bourses ? C’est assez dans
-l’ordre des choses.</p>
-
-<p>L’Ananas est une plante américaine. L’espèce a été trouvée
-sauvage au Mexique, au Brésil, dans l’Amérique centrale, à la
-Guyane. Avant la découverte du Nouveau Monde, aucun écrivain
-n’a parlé de cette Broméliacée qui a été transportée de
-bonne heure dans tous les pays tropicaux où elle s’est aisément
-naturalisée. La plante n’a pas de nom asiatique original.
-L’Inde aurait reçu l’Ananas, dès le XVI<sup>e</sup> siècle, importé d’Amérique
-par les jésuites. Rheede, gouverneur de Malabar au
-XVII<sup>e</sup> siècle, regardait l’Ananas comme une plante étrangère,
-quoique largement cultivée de son temps dans toutes les parties
-de l’Inde et bien qu’on la trouvât sauvage aux Célèbes et
-ailleurs. D’après le P. Kircher, les Chinois cultivaient l’Ananas
-au XVII<sup>e</sup> siècle, mais on pensait qu’il leur avait été
-apporté du Pérou<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> De Candolle, <i>Origine des plantes cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 249.</p>
-</div>
-<p>Tous les premiers voyageurs qui ont laissé des <i>Relations</i>
-sur l’Amérique ont parlé d’un fruit délicieux nommé <i>Nana</i>,
-rappelant à la fois le goût du Melon, de la Fraise ou de la
-Framboise. <i>Nana</i> était le nom brésilien ; en langue caraïbe :
-fleur ou parfum, par redoublement <i>ana-ana</i>, parfum des parfums.
-L’élision d’un <i>a</i> aura produit le nom définitif propagé
-par les Portugais et qui se trouve employé par Jean de Lery,
-voyageur français, ministre protestant à Genève, dans son
-<i>Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, dite Amérique</i>,
-1578. André Thevet décrit et figure les <i>Nanas</i> dans son ouvrage
-publié en 1558 : <i>Les Singularitez de la France antarctique
-autrement nommée Amérique</i>. Le milanais Benzoni (<i>Histoire du
-Nouveau-Monde</i>, 1565) appelle ce fruit <i>Pina</i>, du nom que lui
-donnaient les Espagnols frappés de sa ressemblance avec le
-cône du Pin. Les Anglais appellent aussi l’Ananas <i lang="en" xml:lang="en">Pine-Apple</i>,
-Pomme de Pin.</p>
-
-<p>Hernandez indique l’Ananas cultivé à Haïti et au Mexique
-sous le nom indigène de <i>Matzatli</i>. Acosta, auteur espagnol (<i>Histoire
-naturelle et morale des Indes</i>, 1616) remarque que les Ananas
-ont été transportés de Santa Cruz aux Indes-Orientales et
-de là en Chine. Les hollandais Pison et Marcgraf, qui ont
-accompagné le prince de Nassau au Brésil, ont laissé une description
-des productions naturelles de ce pays (<i lang="la" xml:lang="la">Historia naturalis
-brasiliensis</i>, 1646). Ils ont donné une bonne figure de
-l’Ananas. Mais Hernandez de Oviedo, gouverneur de Saint-Domingue,
-est le premier qui ait figuré, décrit la plante et
-donné sur elle d’intéressants détails dans <i lang="es" xml:lang="es">Historia de la Indias</i>,
-éditions de 1535 et de 1546. Il connaissait trois variétés : <i>yayama</i>,
-<i>boniama</i> et <i>yagagua</i>.</p>
-
-<p>Dalechamps, reproduisant les figures de l’Ananas d’Oviedo
-et d’Acosta, a cité les passages les plus caractéristiques de ces
-auteurs : « Il pousse en l’île espagnole (Saint-Domingue) et
-autres d’alentour, un fruit que les Espagnols appellent Pinas,
-parce qu’il ressemble à une Pomme de Pin, non pas qu’il ait
-les écailles si dures, mais parce que son écorce semble être
-compartie par écailles quoique elle s’enlève entière avec le couteau,
-comme celle d’un Melon. Or, comme ce fruit surpasse en délicatesse
-tous les autres fruits a-t-il la couleur fort belle étant
-jaune vert… »</p>
-
-<p>« Le fruit est de la grosseur d’un Melon, de fort belle
-couleur rouge qui réjouit la veuë, tout séparé par partie, comme
-les pommes de Cyprès, mais il est plein de durillons par dehors,
-tellement qu’à voir ces fruicts de loin on dirait que ce
-sont de grosses Pommes de Pin. Le fruict (combien que peu de
-gens en mangent) a un goût assez plaisant, toutefois il est astringent
-avec une âpreté mal plaisante<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> <i>Histoire des plantes</i>, éd. 1615, t. <small>II</small>, pp. 604, 737.</p>
-</div>
-<p>En 1703, le P. Plumier, prenant l’Ananas pour type d’une
-nouvelle famille, fonda le genre <i lang="la" xml:lang="la">Bromelia</i>, en l’honneur d’un
-botaniste suédois nommé Olaf Bromelius.</p>
-
-<p>Pendant longtemps il fut difficile d’expédier en Europe des
-fruits d’Ananas que la pourriture détruisait avant leur arrivée.
-En 1559, des voyageurs hollandais rapportèrent dans leur patrie
-des fruits originaires de Java et confits dans du sucre. Peut-être
-a-t-on pu introduire accidentellement quelques spécimens
-en pots ? Nous savons qu’un Ananas fut offert à Charles-Quint,
-lequel refusa très prudemment d’y goûter dans la crainte de
-s’empoisonner. La présentation d’un Ananas à Charles II, roi
-d’Angleterre, qui mourut en 1685, parut si remarquable, qu’une
-peinture a conservé le souvenir de cet événement.</p>
-
-<p>Nous soupçonnons toutefois que cet Ananas fut le premier
-produit par les serres anglaises, car c’est à ce moment que la
-plante fit son apparition en Europe. Miller en attribue l’importation
-à un réfugié français protestant, nommé Le Court, horticulteur
-ou amateur d’horticulture à Leyde (Hollande), vers la
-fin du XVII<sup>e</sup> siècle. Ce Le Court (orthographié aussi Lacour) a
-traduit en français un traité de jardinage hollandais, de Groot,
-sous le titre <i>Les Agréments de la campagne</i>, ouvrage qui a eu
-plusieurs éditions. On y voit déjà traité le forçage de l’Ananas.
-Le Court aurait fait venir des Antilles des œilletons d’Ananas
-emballés dans de la mousse. Après plusieurs essais plus ou
-moins heureux, il parvint à trouver le traitement convenable à
-cette plante sous nos climats froids. De la Hollande, l’Ananas
-aurait été introduit en Angleterre par un M. Bentinck. Il paraît
-que Rose, un des jardiniers les plus distingués sous le règne
-de Charles II, le cultivait déjà.</p>
-
-<p>A ce moment, on connaissait fort peu l’Ananas en France.
-Voici ce qu’en dit l’article « Anana » du <i>Dictionnaire</i> de Furetière,
-édition 1690 : « Fruit des Indes qui a une telle vertu
-que si on laisse un clou dedans pendant une nuict, il en consumera
-tout l’acier. Ce fruit a un goût sucré et vineux qui
-tient quelque peu du jus de cerise. Ce fruit se cueille vert et
-jaunit en meurissant et vient à un arbre qui est une espèce
-de platane (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>). »</p>
-
-<p>On était un peu plus familier avec l’Ananas vers 1723. Nous
-prenons ceci dans les souvenirs du littérateur Segrais : « On
-nous apporte présentement quantité d’Ananas confits des îles
-de l’Amérique. L’on en mange en Europe tels qu’ils sont en
-ces pays-là. Un vice-roi du Brésil en ayant envoyé au roi
-de Portugal dans une conjoncture favorable et le bâtiment
-étant arrivé à Lisbonne avant qu’ils fussent corrompus.
-M<sup>me</sup> de Maintenon, qui en a mangé à la Martinique dans sa
-jeunesse, m’a dit que l’Ananas a le goût entre l’Abricot et le
-Melon<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> <i>Segraisiana</i> (1723), t. <small>I</small>, p. 202.</p>
-</div>
-<p>En France, la culture a commencé au Potager de Versailles
-ou au château royal de Choisy-le-Roi. Le roi Louis XV, qui
-s’intéressait beaucoup au jardinage, reçut en 1730, probablement
-de missionnaires jésuites, deux œilletons d’Ananas. Il les
-confia à Lenormand fils, directeur des cultures royales. Cette
-plante nouvelle donna en 1733 deux fruits qui attirèrent l’attention
-des curieux. Le roi fit l’essai d’un de ces fruits le
-28 décembre et le trouva très bon<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> Pluche, <i>Spectacle de la nature</i> (1735), t. <small>II</small>, p. 211.</p>
-</div>
-<p>La culture ayant réussi, on voit s’établir au Potager de
-Versailles, d’après les comptes des bâtiments du Roi, des serres
-spéciales à Ananas en 1738 et plus tard en 1752. Au milieu
-du XVIII<sup>e</sup> siècle on citait plusieurs châteaux où la culture de
-l’Ananas se faisait sur une large échelle, entre autres chez le
-duc de Luxembourg. Mercier dit en 1782 : « J’ai vu 4000 pots
-d’Ananas chez le duc de Bouillon, à Navarre, près Evreux ; le
-duc en a tous les jours 8 à 10 sur sa table. C’est un jardinier
-anglais qui dirige ses cultures<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>. » A la veille de la Révolution,
-le château royal de Choisy-le-Roi était réputé pour ses
-Ananas et Edy, jardinier-chef, passait pour le plus habile spécialiste
-du temps.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Tableau de Paris</i> (éd. 1782), t. <small>II</small>, p. 292.</p>
-</div>
-<p>La Révolution fit disparaître la culture aristocratique et
-coûteuse de l’Ananas qui ne fut reprise qu’à la rentrée des
-Bourbons. Louis XVIII rappela Edy, qui avait gardé la tradition,
-à la direction du Potager de Versailles. Ce praticien,
-en simplifiant la culture de l’Ananas, la rendit plus accessible
-aux moyens propriétaires. Il forma de nombreux et excellents
-élèves, parmi lesquels Gontier, l’horticulteur à qui l’on doit la
-vulgarisation de la culture de l’Ananas. Celui-ci fonda en 1819,
-à ses risques et périls, un établissement modèle de forçage, à
-Montsouris, rue de la Fontaine-Issoire, où les jardiniers de
-la France entière vinrent s’initier aux petits secrets du métier.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, les jardiniers français passèrent
-maîtres dans la culture des Ananas qui prit, de ce fait, une plus
-grande extension.</p>
-
-<p>Le fameux Tamponet, horticulteur dont l’établissement était
-situé 16, rue de la Muette au faubourg Saint-Antoine, avant
-d’être fleuriste, se fit une réputation dans la production des
-primeurs. Il fut l’un des premiers qui cultivèrent l’Ananas
-en pleine terre.</p>
-
-<p>Nicolas Lémon, établi en 1815, 3, rue Desnoyer, près la Barrière
-de Belleville, avait formé la collection d’Ananas la plus
-complète qui existât, puisqu’en 1834 elle comptait 35 variétés dont
-il avait reconnu les mérites. C’est chez lui que plusieurs variétés
-nouvelles ont fructifié pour la première fois<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>. Avec Gontier
-et Lémon, Pelvilain mérite d’être cité comme semeur et grand
-cultivateur d’Ananas. Ces praticiens enrichirent l’horticulture
-de plusieurs variétés hâtives ou à gros fruits, avantageuses
-par conséquent pour le commerce. Ont cultivé aussi l’Ananas
-avec supériorité, Grison et Massé qui succédèrent à Edy au Potager
-du roi, David, jardinier du célèbre amateur Boursault.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> <i>Le Jardin</i>, 1908, p. 268.</p>
-</div>
-<p>L’introduction par Gontier, vers 1830, du thermosiphon dans
-le matériel horticole, favorisa la culture de cette plante tropicale
-qui prit, de ce fait, et avec la faveur de la mode, un
-nouvel essor. Le déclin était proche. Courtois-Gérard constate
-en 1867 que l’on commençait à recevoir des Antilles des Ananas
-dont le prix ne dépassait pas deux francs<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>. Vers 1872, Londres
-en recevait des cargaisons entières au prix de 1 schilling la pièce.
-L’Amérique du Sud en expédiait aussi à Paris que l’on vendait
-1 fr. 25 à 1 fr. 50. Gustave Crémont, primeuriste à Sarcelles
-(Seine-et-Oise), a été un des derniers cultivateurs d’Ananas. Il
-a cessé cette culture en 1900 et, cependant, cette année encore,
-il vendit des Ananas 12 et 15 francs la pièce, ce qui démontre la
-supériorité écrasante de l’Ananas obtenu sous nos climats par
-la culture forcée. Actuellement, la production locale en France
-et en Angleterre est remplacée par les importations des Antilles,
-des îles Canaries, de l’Afrique du Sud, etc. Les serres de la
-Mariette, fondées à Paramé (Bretagne), fournissent cependant
-beaucoup de fruits forcés aux marchands de comestibles.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> <i>Rapport du Jury international. Exposition de 1867. Plantes Potagères</i>,
-Paris, 21 p. in-8.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg60">AUBERGINE <span class="small">OU</span> MELONGÈNE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Solanum Melongena</i> L.)</p>
-
-
-<p>L’Aubergine appartient à la famille des Solanées. Cette
-plante annuelle produit une baie comestible qui est, selon les
-variétés, allongée ou piriforme, globuleuse ou en forme d’œuf,
-d’où le nom anglais <span lang="en" xml:lang="en">Egg-Plant</span>. En France on l’appelle aussi
-Poule pondeuse, Vérangène, Méringeanne (Provence), Viédaze
-(Languedoc).</p>
-
-<p>Dans le Nord de la France, ce fruit légumier est d’une
-consommation restreinte, si on la compare à celle de la Tomate
-sa congénère ; mais dans le Midi, en Italie et dans les pays
-tropicaux, l’Aubergine est très recherchée et beaucoup cultivée.</p>
-
-<p>L’origine indienne de la plante est très probable. En effet,
-on trouve à l’état spontané dans la province de Madras et en
-Birmanie un <i lang="la" xml:lang="la">Solanum insanum</i> (Roxburgh), rattaché par ses
-caractères botaniques à l’espèce linnéenne <i lang="la" xml:lang="la">Solanum Melongena</i>,
-quoiqu’il s’éloigne sensiblement de notre Aubergine, laquelle
-n’a jamais été rencontrée à l’état sauvage et doit être une
-forme obtenue par la culture.</p>
-
-<p>La plante possède, en outre, plusieurs noms sanscrits. On
-ne peut douter, par conséquent, qu’elle ne fût connue dans
-l’Inde depuis un temps très reculé. Le nom original qu’elle
-porte dans l’Afrique du Nord indique un transport ancien,
-antérieur au moyen âge<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>. Pourtant les Anciens ne l’ont pas
-mentionnée. L’Aubergine fut connue d’abord par les Arabes.
-L’écrivain musulman Ibn-el-Beïthar, qui habitait l’Espagne au
-XIII<sup>e</sup> siècle, cite tous les auteurs arabes qui en ont parlé :
-<i>L’Agriculture Nabathéenne</i> (IV<sup>e</sup> siècle), les médecins Avicenne
-(VII<sup>e</sup> siècle) et Rhazès (IX<sup>e</sup> siècle). Ces auteurs emploient, pour
-désigner la plante, les mots <i>badingan</i>, <i>badenjân</i>, <i>badendjâl</i><a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>.
-Ces noms, peu modifiés, sont encore ceux de l’Aubergine, en
-Perse, à Sumatra, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> De Candolle, <i>Origine</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 229.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> <i>Notices et Extraits des Ms.</i>, t. 23, p. 91.</p>
-</div>
-<p>Les linguistes expliquent par suite de quels changements
-phonétiques notre mot Aubergine est venu, par l’intermédiaire
-de l’espagnol <i lang="es" xml:lang="es">alberengena</i>, de l’arabe <i>albadinjan</i> (<i>al</i> article
-arabe) qui lui-même vient du persan <i>badin-gan</i>, très voisin
-du sanscrit <i>vatin-gana</i> ; ce nom paraissant faire allusion à de
-prétendues propriétés carminatives qu’aurait le fruit de l’Aubergine.</p>
-
-<p>Quant au synonyme Melongène, plusieurs étymologistes le
-font dériver, à tort, de <i lang="la" xml:lang="la">mala insana</i>, par l’intermédiaire de
-l’italien <i lang="it" xml:lang="it">Melanzana</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Mala insana</i>, pomme malsaine, est un
-nom assez moderne donné à la plante par les savants, au
-XV<sup>e</sup> siècle, parce qu’on attribuait à l’Aubergine les propriétés
-en général nocives des plantes de la famille des Solanées. En
-réalité, Melongène, Vérangène, Méringeanne, sont d’autres altérations
-du mot persan arabisé <i>Badinjân</i>.</p>
-
-<p>L’introduction de la plante vivante en Europe ne remonte
-guère qu’à la fin du moyen âge (XV<sup>e</sup> siècle) et sa vulgarisation
-coïncide avec la découverte de l’Amérique. Cependant plusieurs
-auteurs l’ont nommée auparavant. Le moine Albert le Grand
-et le médecin Arnauld de Villeneuve, qui vivaient au
-XIII<sup>e</sup> siècle, connaissaient le fruit de l’Aubergine qu’ils
-appellent <i>Melongena</i>. Plus anciennement, l’abbesse de Bingen,
-sainte Hildegarde, qui mourut en 1180, dans son ouvrage
-posthume, publié seulement en 1544, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Physica</i>,
-mentionne le <i>megilana</i> que Sprengel a assimilé à notre Melongène,
-mais on peut avoir des doutes sur cette identification.</p>
-
-<p>Un manuscrit du <i lang="la" xml:lang="la">Tacuinum sanitatis</i>, exécuté en Italie et
-examiné par M. le docteur Ed. Bonnet, a représenté le fruit de
-l’Aubergine, ce qui semble prouver que ce fruit était connu,
-dès la fin du XIV<sup>e</sup> siècle, en Italie où il devait être apporté, de
-temps à autre, par les vaisseaux Gênois, Pisans ou Vénitiens
-qui allaient trafiquer sur les côtes de Barbarie et d’Egypte<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>.
-Le Tacuin, qui est une version latine d’un ouvrage arabe, a
-rendu le nom oriental de l’Aubergine par <i>Melongiane</i>. Le <i>Jardin
-de Santé</i> et le <i>Grant Herbier</i> (XV<sup>e</sup> siècle) appellent aussi le fruit
-<i>Melonge</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> Bonnet (D<sup>r</sup>), <i>Etude sur deux manuscrits médico-botaniques exécutés en Italie
-aux XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles</i>, 1898, p. 21.</p>
-</div>
-<p>En Italie, dès la fin du XV<sup>e</sup> siècle, on mangeait les fruits de
-l’Aubergine cuits à la manière des Champignons avec huile,
-sel et poivre, selon Ermolao Barbaro, qui appelle la plante
-<i lang="it" xml:lang="it">Petonciana</i>. C’est encore en Italie un des noms de l’Aubergine.
-Le même auteur emploie aussi l’appellation <i lang="la" xml:lang="la">Mala insana</i>,
-pomme malsaine, qui semble montrer que ce fruit était tenu
-en réelle mésestime. D’après le <i>Jardin de Santé</i> et le <i>Grant
-Herbier</i>, encyclopédies médicales du XV<sup>e</sup> siècle : « Melonges,
-ce sont fruitz d’une herbe ainsi appelée qui porte fruitz grands
-comme poires. Ils valent plus pour mangier que comme médecine,
-toutefois ont qualité mauvaise ».</p>
-
-<p>Malgré ces appréciations livresques, qui n’ont jamais eu
-beaucoup de portée, au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, on consommait
-largement l’Aubergine en Italie et en Espagne. Alors on nommait
-fréquemment le fruit de l’Aubergine Pomme d’or ou
-Pomme d’amour, quoique ces derniers noms aient été plutôt
-réservés à la Tomate.</p>
-
-<p>Soderini, auteur italien (XVI<sup>e</sup> siècle), donne le nom de
-Pomme d’or à la <i lang="it" xml:lang="it">melanzane</i> et après il en parle comme d’une
-chose très commune dont on mangeait les fruits de son
-temps<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> Targioni, <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 37.</p>
-</div>
-<p>L’Aubergine fut introduite de bonne heure dans le Nouveau
-Monde et y prospéra de telle façon que le voyageur Pison (1658)
-l’indique comme une plante brésilienne sous le nom portugais
-de <i lang="pt" xml:lang="pt">Belingela</i>.</p>
-
-<p>Dans le nord de l’Europe, on connut d’abord les variétés oviformes.
-Pendant longtemps, la plante fut cultivée par curiosité
-ou pour l’ornement.</p>
-
-<p>D’après Fuchs : « on plante les pommiers d’Amours es
-jardins, mais le plus souvent on les tient aux fenestres dedens
-des pots de terre<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>. » Fuchs connaissait les variétés pourpre
-et jaune. Tragus (1552) dit la plante récemment importée de
-Naples en Allemagne. Le flamand Dodoens dit que les herboristes
-plantent la <i>Verangène</i> en leurs jardins ; « les fruits apportent
-peu de nourriture au corps et sont même mauvais,
-malfaisants<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>. » Dalechamps (1587) figure trois sortes : une
-longue, une ronde, une un peu piriforme. Dodoens connaissait
-les formes ronde et oblongue, les couleurs pourpre et blanche.
-J. Bauhin (1651) nomme la plante <i lang="la" xml:lang="la">Solanum pomiferum</i> ; il mentionne
-plusieurs variétés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> <i>Hist. des plantes</i>, éd. 1549, p. 301. fig.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> <i>Hist. des pl.</i>, éd. 1616, p. 458.</p>
-</div>
-<p>On voit que tous nos types d’Aubergine sont anciens. Les
-formes ovales, rondes, oblongues, piriformes de nos variétés
-actuelles ont été décrites et figurées par les anciens écrivains ;
-elles sont demeurées sans changement, avec leurs coloris divers,
-à travers une culture de plusieurs siècles sous des climats
-variés. M. Sturtevant, qui fait ces réflexions, croit que les types
-de nos variétés, qui ont une grande fixité, ne sont point produits
-par la culture et la sélection de l’homme, mais doivent
-descendre directement de prototypes sauvages<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">American Naturalist</i>, t. <small>XXI</small>, p. 979.</p>
-</div>
-<p>La culture de l’Aubergine pour usage alimentaire est ancienne
-en Provence et dans le Languedoc ; à Paris elle date seulement
-du commencement du XIX<sup>e</sup> siècle. Le <i>Traité de culture
-potagère</i> de de Combles (1749) dit : « on n’en cultive dans
-ce climat que pour la curiosité ». Un catalogue de la maison
-Andrieux-Vilmorin de 1760 classe l’Aubergine parmi les plantes
-annuelles ornementales. Le <i>Bon Jardinier</i> de 1809 signale
-enfin l’Aubergine pour usage culinaire : « on les sert en entremets :
-c’est un ragoût de fantaisie ». Decouflé, maraîcher primeuriste
-de la rue de la Santé, introduisit, vers 1825, la vente
-de l’Aubergine sur les marchés parisiens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg61">CONCOMBRE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cucumis sativus</i> L.)</p>
-
-
-<p>En France on mange peu de Concombres à l’état adulte. Ce
-fruit légumier est plutôt cultivé chez nous en vue de la production
-du « Cornichon ». Dans d’autres pays on le recherche assez et
-on s’en sert en guise de hors-d’œuvre. Le Concombre, légume
-sans valeur nutritive, mais laxatif et rafraîchissant, convient bien
-dans les climats chauds et secs. Il est entré dans l’alimentation
-des Orientaux qui le mangent cru, bouilli ou cuit avec les viandes,
-depuis un temps immémorial ; depuis 3000 ans au moins dans
-l’Inde, comme le prouve l’existence d’un nom sanscrit <i>Soukasa</i>.
-L’Europe orientale l’a reçu à l’époque préhistorique. A propos
-de son ancienneté, de Candolle dit que des graines de Concombre
-ont été trouvées dans des cendres préhistoriques, à Szilahom
-(Hongrie).</p>
-
-<p>Cependant ce savant botaniste n’admet pas la croyance à la
-présence du Concombre chez les anciens Egyptiens. Il est ici manifestement
-dans l’erreur. Flanders Petrie a retrouvé des Concombres
-et des parties de plantes au Fayoum, à partir de la
-XII<sup>e</sup> dynastie jusqu’à l’époque gréco-romaine des tombes de
-<i>Hawara</i>. Un des noms coptes : <i>Shop</i>, <i>Shopi</i> répond au grec
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Sikuos</i> de la traduction de la Bible par les <i>Septante</i>. Le Concombre
-est d’ailleurs très souvent représenté sur les parois
-des tombes parmi les offrandes funéraires<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> Loret, <i>Flore pharaonique</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 75.</p>
-</div>
-<p>La Bible est donc le plus ancien monument littéraire qui
-parle de ce fruit. Dans le désert Sinaïque, les Israélites regrettaient
-les Concombres (<i>qissuim</i>) de l’Egypte<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>. Et il est à
-remarquer que le Concombre est encore maintenant un légume
-des plus cultivés par les Egyptiens modernes. Lorsque les Juifs
-furent établis dans la Terre promise, cette Cucurbitacée devint
-une nourriture ordinaire et préférée de ce peuple. On en voyait
-des champs entiers au milieu desquels le cultivateur construisait
-des cabanes de branchages, où il demeurait pour éloigner
-les chacals et autres animaux sauvages friands de ce fruit. Les
-Concombres une fois recueillis, on abandonnait et on laissait
-tomber ces misérables abris<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>. De là cette allusion du prophète
-Isaïe, à propos de Jérusalem devenue déserte : « La fille de Sion
-reste comme une cabane dans une vigne, comme une hutte
-dans un champ de concombres<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Nombres</i>, XI, 5.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Vigouroux, <i>Dict. de la Bible</i>. — Hamilton, <i>Les plantes de la Bible</i>, p. 34.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> <i>Isaïe</i>, I, 8.</p>
-</div>
-<p>Les Anciens ont eu pour le Concombre une estime supérieure
-à celle que nous avons pour ce légume. Les Grecs le cultivaient
-sous le nom que lui donne Théophraste : <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Sikuos</i>, nom assez
-vague qui paraît un terme général pour désigner les Cucurbitacées.
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Sikuos hemeros</i> de Dioscoride désigne particulièrement le
-Concombre. Columelle, chez les Latins, a décrit sa culture<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>.
-Pline, qui semble avoir emprunté à Columelle ses renseignements,
-dit que l’empereur Tibère aimait les Concombres avec
-passion ; aussi lui en servait-on tous les jours à sa table.
-On les cultivait dans des caisses suspendues sur des roues,
-afin de pouvoir facilement les exposer au soleil et les garantir
-du froid en les retirant dans des serres garnies de vitrages<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la"><i>De re rustica</i>, lib. X, cap. III.</span></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XIX, 24 ; l. XXIII, 5.</p>
-</div>
-<p>Ce passage a été cité pour montrer que les Anciens savaient
-hâter la maturation des fruits à l’aide de couches mobiles ou
-de serres garnies de pierres transparentes en guise de vitres.
-Martial a écrit aussi une épigramme sur ce sujet<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>. Parmi les
-renseignements qu’il a compilés sur le Concombre, Pline n’a
-pas oublié le côté du merveilleux. Il affirme que le Concombre
-a une véritable horreur de l’huile et une grande affection
-pour l’eau. « De ce fait, dit-il, on peut se procurer une
-preuve évidente, car si vous placez un vase rempli d’eau à
-quatre doigts de distance d’un Concombre, dans l’espace d’une
-nuit, l’eau aura été absorbée par ce fruit, et, d’autre part, si
-vous placez dans les mêmes conditions un vase d’huile, le
-Concombre aura pris une forme recourbée pour se détourner
-autant que possible de son objet d’aversion. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> <i>Epigrammes</i>, l. VII, 14.</p>
-</div>
-<p>On s’explique difficilement le grand nombre de préjugés
-concernant les Cucurbitacées que l’on trouve chez les anciens
-auteurs sur les choses rustiques. On conseillait, par exemple,
-de battre du tambour et de jouer de la flûte auprès des Melons
-et des Citrouilles pour les faire grossir. Un peu partout, on
-interdisait l’accès des melonnières à certaines personnes que
-l’on supposait devoir exercer une mauvaise influence sur les
-jeunes fruits et en provoquer le flétrissement. Et combien
-d’autres sottises semblables que l’on retrouve enseignées dans
-des livres sérieux presque jusqu’au XVIII<sup>e</sup> siècle !</p>
-
-<p>Les botanistes de la Renaissance ont décrit et figuré le Concombre :
-Fuchsius (1542), Tragus (1552), Camerarius (1586),
-Dalechamps (1587), Gerarde (1597). Ils connaissaient plusieurs
-variétés et deux principales formes : celle allongée et l’autre
-plus arrondie. Le fruit, rugueux et irrégulier, paraît très inférieur
-à ce qu’il est aujourd’hui.</p>
-
-<p>De nos jours la culture du Concombre est importante en
-Angleterre, en Amérique et en Russie. Les Hollandais sont
-aussi grands producteurs de Concombres. Sur les bords de la
-Meuse, des centaines d’hectares sont consacrés à cette culture
-très rémunératrice. En Angleterre, le forçage en serre du Concombre
-pendant l’hiver est devenu une industrie prospère et
-lucrative, depuis que ce fruit s’est démocratisé et paraît sur
-toutes les tables. Dans le Bedfordshire, on élève aussi le Concombre
-à l’air libre pour la production du Cornichon.</p>
-
-<p>Le Cornichon n’est pas différent du Concombre. On appelle
-de ce nom, parce qu’il affecte l’apparence d’une petite corne, le
-Concombre <i>à fruits verts</i>, récolté très jeune, de la grosseur du
-doigt, et mariné avec des assaisonnements spéciaux pour en
-faire un condiment.</p>
-
-<p>Mais pourquoi ce mot « Cornichon » a-t-il pris le sens moral
-figuré de niais un peu présomptueux, quelquefois celui d’ignorant ?</p>
-
-<p>Le sens ironique du mot Cornichon provient-il de ce que ce
-fruit de Concombre n’a pas atteint tout son développement et
-n’est, en somme, qu’un <i>avorton</i> de Concombre bon seulement
-à figurer dans un bocal ? C’est très probable. Littré donne une
-autre explication. Il dit que c’est le Cornichon, petit Concombre,
-qui a peut-être introduit le sens de niais, le Concombre
-étant un fruit insipide et plat. C’est ainsi que Louis
-Veuillot, grand polémiste sous le second Empire, appelait ses
-adversaires <i>Navets</i>.</p>
-
-<div class="c">
-<img src="images/illu9.jpg" alt="" />
-<div class="legende">CONCOMBRE (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dalechamps.</div>
-</div>
-<p>Cornichon, au sens figuré, se dit en anglais <i lang="en" xml:lang="en">greenhorn</i> (corne
-verte). Cela concorde avec la définition donnée plus haut — avorton
-de Concombre — et rappelle la qualification <i lang="en" xml:lang="en">verdant
-green</i> attribuée plaisamment aux jeunes universitaires d’Oxford.
-Dans l’argot de nos grandes écoles militaires, la dénomination
-burlesque de « Melons » s’applique aux élèves de première
-année. Tous ces sobriquets symbolisent l’ignorance du
-débutant. Quoi qu’il en soit, Cornichon est un terme de dérision
-spécial aux Français. Il doit sortir de la langue des halles.</p>
-
-<p>Mais les autres plantes Cucurbitacées ont aussi fourni leur
-contingent aux appellations injurieuses de la rhétorique populaire :
-<i>Gourde</i> indique la stupidité ou l’indolence. <i>Melon</i> et <i>Citrouille</i>
-ont le sens d’homme mou, lâche ou inintelligent. En
-Languedoc, dit le <i>Dictionnaire</i> Borel, on appelle <i>Courges</i> les hébétés
-ou les fous. En Angleterre, les équivalents de Gourde,
-Melon, Citrouille, sont employés comme termes injurieux pour
-marquer la sottise présomptueuse. Dans la langue italienne on
-retrouve les mêmes expressions. De <i lang="it" xml:lang="it">Zucca</i>, Courge, dérive <i lang="it" xml:lang="it">zuccone</i>,
-c’est-à-dire tête vide, imbécile. A <i lang="it" xml:lang="it">Citruollo</i>, Citrouille, se
-rattache <i lang="it" xml:lang="it">citrullo</i>, sot. De même on dit <i lang="it" xml:lang="it">mellone</i>, Melon, de quelqu’un
-qui est peu intelligent.</p>
-
-<p>De telles habitudes de langage remontent à la plus haute
-antiquité. Les Anciens se servaient de ces injures : Thersite,
-un des héros d’Homère, devant Troie, reprochant aux Grecs
-leur manque de courage, les appelle <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">pepones</i>. Traduisons par
-Calebasses, Citrouilles ou Potirons<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>. Dans un texte plus récent
-que l’<i>Iliade</i>, nous trouvons l’expression <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbitæ caput</i>, tête
-de Citrouille (Apulée). Les comédies de Plaute fournissent des
-mots analogues.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> Voir <i>Intermédiaire des Curieux</i>, VII, 395, 479 ; IX, 450, 537, 596, 621 ; X, 54.</p>
-</div>
-<p>Vraisemblablement, les caractères physiques du fruit des
-Cucurbitacées qui est gonflé, bouffi, quelquefois insipide, le
-plus souvent creux à l’intérieur, ont déterminé la naissance de
-ces appellations. N’est-ce pas ainsi que se présentent nos ignorants
-prétentieux, suffisants ? Il n’y a en eux rien de substantiel !</p>
-
-<p>Le pays d’origine du Concombre était inconnu à Linné et à
-Lamarck au XVIII<sup>e</sup> siècle. Au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle on n’avait
-trouvé l’espèce sauvage nulle part. Alph. de Candolle soupçonnait
-avec raison une origine indienne pour divers motifs
-tirés de son ancienneté en Asie et en Europe et surtout de
-l’existence d’un nom sanscrit. Il écrivait en 1855 dans sa <i>Géographie
-botanique</i> : « La patrie est probablement le Nord-Ouest
-de l’Inde, par exemple le Caboul ou quelque pays adjacent.
-Tout fait présumer qu’on le découvrira un jour dans ces régions
-encore mal connues. »</p>
-
-<p>En effet, selon les botanistes actuels, la forme sauvage du
-Concombre existe dans l’Inde. Sir Joseph Hooker, après avoir
-décrit la variété remarquable de Concombre dite <i>de Sikkim</i>,
-ajoute que la forme <i>Hardwickii</i>, spontanée dans la région
-himalayenne, de Kumaon à Sikkim, ne diffère pas du <i lang="la" xml:lang="la">C. sativus</i>
-par ses caractères essentiels<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> De Candolle, <i>Origine</i>, 4<sup>e</sup> éd., p. 211.</p>
-</div>
-<p>Une plante cultivée depuis si longtemps a naturellement
-beaucoup varié sous tous les rapports : forme, couleur et
-grosseur du fruit. Les maraîchers de Paris obtiennent le
-Cornichon du Concombre <i>vert petit parisien</i>. Le Concombre
-<i>blanc long parisien</i> est une variété grandement améliorée par
-ces habiles cultivateurs (Vilmorin, 1889-90). On cultive,
-spécialement pour la parfumerie, le Concombre <i>de Bonneuil</i>.</p>
-
-<p>Les Anglais possèdent plusieurs races très perfectionnées.
-Leur variété <i>Télégraphe</i>, excellente pour le forçage, obtenue
-par Rollisson, à Tooting, est populaire en France. Créée vers
-1850, la variété <i lang="en" xml:lang="en">Rollisson’s Telegraph</i> a plusieurs fois changé de
-nom (Vilmorin, 1873-74).</p>
-
-<p>Selon Bretschneider, le Concombre n’a été apporté de l’Occident
-en Chine que vers 140-86 avant J.-C., lors du retour de
-Chang-Kien envoyé en Bactriane par un souverain chinois. Mais
-du côté de l’Asie et l’Europe, la diversité des noms de cette Cucurbitacée
-indique une grande extension à des époques très reculées.
-« Avec le <i>Kischuim</i> des Hébreux, nous avons cité le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Sikuos</i>
-des Grecs qui pourrait avoir une parenté avec le terme
-sémitique. <i lang="el-Latn" xml:lang="el-Latn">Sikua</i> dans le grec moderne et aussi <i>Aggouria</i>, d’une
-ancienne racine des langues aryennes et qui se retrouve dans
-le bohême <i>Agurka</i>, l’allemand <i lang="de" xml:lang="de">Gurke</i>. Les Albanais (descendants
-des Pélasges ?) ont un tout autre nom : <i>Kratsavets</i> qu’on reconnaît
-dans le slave <i>Krastavak</i>. En tartare <i>Kiar</i>. Le nom <i>Chiar</i>
-existe aussi en arabe pour quelque variété de Concombre. Ce
-serait un nom touranien, antérieur au sanscrit, par où la culture
-dans l’Asie aurait plus de 3000 ans<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> De Candolle, <i lang="la" xml:lang="la">loc. cit.</i>, p. 211.</p>
-</div>
-<p>Le mot français Concombre dérive du latin <i lang="la" xml:lang="la">Cucumis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Cucumeres</i>.
-Il existait dès le XIII<sup>e</sup> siècle. Ruel (1536), Dalechamps
-(1587), donnent la forme <i>Cocombre</i>. L’orthographe actuelle date
-du XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg62">COURGES</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita maxima</i> <span class="sc">Duch.</span> ; <i lang="la" xml:lang="la">C. Pepo</i> L. ; <i lang="la" xml:lang="la">C. moschata</i> <span class="sc">Duch.</span>)</p>
-
-
-<p>Outre le Melon et le Concombre, la famille des Cucurbitacées
-fournit à la culture potagère un certain nombre de plantes
-dont le fruit à chair pulpeuse, plus ou moins farineuse et sucrée,
-se mange sous forme de soupes, purées ou potages. Ce
-sont les Courges, Potirons, Giraumons, Citrouilles, mots qui
-sont à peu près synonymes dans la langue des jardiniers. Ainsi
-le <i>Manuel</i> de jardinage de Noisette (1825) les a employés indifféremment.
-Si nous cherchons à leur donner quelque précision,
-nous trouvons que le mot <i>Courge</i>, d’origine méridionale, réduction
-et condensation du latin <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita</i><a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>, est un terme
-général employé pour désigner toutes les sortes de Cucurbitacées
-alimentaires ou d’ornement qui se rapportent à trois espèces
-botaniques distinctes appartenant au genre <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita</i> :
-les <i lang="la" xml:lang="la">C. maxima</i>, <i lang="la" xml:lang="la">C. Pepo</i> et <i lang="la" xml:lang="la">C. moschata</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Forme redoublée de <i lang="la" xml:lang="la">curvus</i> (courbe), pour exprimer la plante qui serpente
-et s’enroule.</p>
-</div>
-<p>Les Potirons sont des variétés du <i lang="la" xml:lang="la">C. maxima</i>. Ce groupe
-comprend les plus grosses Courges. On a vu des Potirons de
-2 m. 50 de circonférence pesant plus de 100 kilogr. La chair
-est homogène, peu filandreuse, supérieure en qualité à celle des
-Citrouilles vraies. La forme typique des fruits est celle d’une
-sphère déprimée aux deux pôles. Qui ne s’est arrêté un instant
-devant le monstrueux Potiron <i>gros jaune de Hollande</i> qui figure,
-à l’automne, à l’étalage de tous les fruitiers ? Il semble
-que ce nom de <i>Potiron</i> ne s’applique que depuis peu de temps,
-par analogie de forme sans doute, à ces fruits globuleux et
-ventrus. C’était autrefois l’un des noms vulgaires de l’Agaric
-champêtre ou Champignon de couche sauvage. Camerarius,
-au XVI<sup>e</sup> siècle, appelle notre Champignon <i>Potyron</i> ou <i>Capignon</i>.
-Duchesne, auteur horticole qui écrivait à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle
-et qui, avant Naudin, a contribué à classer scientifiquement
-les Courges, fait cette remarque à propos du Potiron : « Je ne
-sais comment on a pu lui transporter le nom de Potiron qui
-jusqu’au commencement de ce siècle se donnait à Paris à ce
-qu’on y nomme aujourd’hui des Champignons<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> <i>Manuscrit fr.</i> 12333, p. 25 (Bibl. Nat.).</p>
-</div>
-<p>Les <i>Giraumons</i>, dont les fruits très sucrés font d’excellents
-potages, sont des Potirons à œil hypertrophié par suite de la
-saillie des carpelles qui forment 3 ou 4 lobes arrondis au sommet
-du fruit, tels les Potirons <i>Turbans</i> ou <i>Bonnets turcs</i>, ainsi
-nommés à cause de leur physionomie spéciale. De Combles,
-dans son <i>Ecole du Potager</i> (1749), a signalé en ces termes
-l’introduction du mot Giraumon dans la langue horticole : « Il
-nous est venu depuis peu une nouvelle espèce (de Citrouille)
-qu’on appelle <i>giromon</i> » (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>). Il est difficile de déterminer la
-Cucurbitacée qui portait ce nouveau nom. Les groupes des Giraumons
-et des Patissons sont si mal définis que Naudin, il y
-a 50 ans, appelait Giraumons des Courges longues, comme la C.
-<i>des Patagons</i> et la Courge <i>d’Italie</i> classées aujourd’hui dans les
-Citrouilles vraies. Seringe, qui donna en 1847 la liste des
-Courges cultivées qu’il connaissait, appelle Patisson la Courge
-<i>Turban</i>, réservant le nom de Giraumon au vrai Patisson des
-jardiniers actuels, qui se rapporte au <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita Pepo</i>. Suivant
-un étymologiste, Duchesne, le Giraumon aurait pris ce nom à
-cause : 1<sup>o</sup> de sa rondeur, du latin <i lang="la" xml:lang="la">gyrus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">girus</i>, tour, rond,
-comme <i>girasol</i> (italien <i lang="it" xml:lang="it">girasole</i>) dit aussi <i>tournesol</i> ; 2<sup>o</sup> de la
-grosseur souvent extraordinaire de ce fruit et c’est cette grosseur
-qui a suggéré apparemment le second élément du mot français
-giro-mont. Duchesne croit que ce nom a été formé aux
-Antilles. On définit la plante, dit-il, Courge d’Amérique.</p>
-
-<p>Les formes si nombreuses et si variées du <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita Pepo</i>
-composent le groupe des Citrouilles vraies ou Pépons. Le fruit,
-à chair filandreuse, est ovoïde, cylindrique ou prismatique, déprimé
-dans les Patissons. Nous citerons, parmi les Citrouilles
-vraies, la C. <i>de Touraine</i>, la C. <i>sucrière du Brésil</i>, la <i>Courge
-à la moëlle</i>, la C. <i>des Patagons</i>, la C. <i>Cou tors</i>, la <i>Coucourzelle
-d’Italie</i>, etc. La Citrouille, dit Naudin, est la moins recommandable
-des Courges comme plante potagère, mais la plus riche
-en plantes ornementales. Le C. <i lang="la" xml:lang="la">Pepo</i> possède, en effet, au plus
-haut degré, le caractère saillant de la famille des Cucurbitacées
-c’est-à-dire le polymorphisme des fruits, très décoratifs, qui
-trouvent leur emploi dans l’ornementation des jardins aussi
-bien que dans l’art culinaire. Comme le dit excellemment Naudin,
-« ce qui frappe surtout dans ces altérations communes des
-trois types de <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita</i>, c’est la prodigieuse variabilité de la
-forme, du volume et de la couleur des fruits, qui, véritables
-protées, se montrent indifféremment tantôt allongés en massue,
-tantôt sphériques ou tout à fait déprimés, les uns à peau molle,
-les autres à coque dure et ligneuse<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> Naudin, <i>Ann. Sc. Nat.</i> série IV, t. <small>VI</small>, p. 16.</p>
-</div>
-<p>Dans la catégorie des Pépons alimentaires se placent encore
-les <i>Patissons</i> ou <i>Bonnets d’électeur</i>, objets de curiosité et assez
-estimés comme aliment pour leur chair fine. Ils sont ainsi
-nommés par allusion à la forme très déprimée des fruits qui
-se prolongent sur les côtés en 8 ou 10 cornes (lobes) plus ou
-moins saillantes, de manière à simuler la toque des magistrats
-ou certaines pâtisseries.</p>
-
-<p>La troisième espèce de <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita</i>, le <i lang="la" xml:lang="la">C. moschata</i> ou Courge
-musquée, à cause de la saveur relevée de la chair, a peu de représentants
-sous nos climats tempérés ; elle exige plus de chaleur
-que les deux précédentes, aussi est-elle surtout cultivée
-dans les pays chauds. La Courge <i>pleine de Naples</i> ou C. <i>porte-manteau</i>
-est une variété de Courge musquée.</p>
-
-<p>La grande diversité des Courges alimentaires, le polymorphisme
-de leurs fruits, sont autant de preuves de l’ancienneté
-de la culture de ces plantes potagères. Leur patrie première
-était naguère inconnue. Dans les temps plutôt modernes, on a
-attribué une origine indienne à toutes les Courges cultivées.
-On se fondait peut-être sur des noms sans valeur, tels que
-Courge <i>d’Inde</i> donné par les botanistes du XVI<sup>e</sup> siècle. Lobel a
-figuré un <i lang="la" xml:lang="la">Pepo maximus indicus</i>, qui se rapporte bien à l’espèce
-<i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita Pepo</i>, mais il ne faut pas oublier que l’Amérique
-s’appelait alors les Indes Occidentales. Le fait que les Anciens
-ont cultivé des Cucurbitacées alimentaires assimilées par les
-modernes à nos espèces actuelles, à cause de leurs noms : <i lang="la" xml:lang="la">pepones</i>
-et <i lang="la" xml:lang="la">cucurbitæ</i>, a pu amener l’idée que ces plantes étaient
-originaires des contrées chaudes de l’Ancien Monde ; de l’Inde,
-comme le Concombre et la Gourde. Tous les botanistes qui ont
-étudié les Cucurbitacées, comme de Candolle, Naudin, Cogniaux,
-ont pensé ainsi. Dans son <i>Origine des plantes cultivées</i>
-(4<sup>e</sup> éd. p. 803), de Candolle admettait cependant la possibilité
-d’une origine américaine seulement pour le groupe des Citrouilles
-(<i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita Pepo</i>), se basant sur la découverte d’une
-variété <i lang="la" xml:lang="la">texana</i>, rapportée avec certitude au <i lang="la" xml:lang="la">C. Pepo</i>, et trouvée
-à l’état très probablement sauvage sur les rives du Guadalupe
-supérieur. Mais les naturalistes américains : docteur Harris,
-Asa Gray, Trumbull et aussi Fisher-Benzon, ont démontré,
-plus récemment, l’origine américaine de toutes les Courges.</p>
-
-<p>Les preuves archéologiques, historiques et philologiques
-paraissent décisives. Potirons et Patissons n’ont certainement
-été connus en Europe qu’après la découverte de l’Amérique.
-Les Cucurbitacées des Anciens et du moyen âge étaient des
-Gourdes ou Calebasses (<i lang="la" xml:lang="la">Lagenaria</i>) qui viennent de l’Inde.
-On s’imagine généralement que les Gourdes, plantes curieuses
-ou décoratives de nos jardins, ne sont pas comestibles. C’est
-une erreur. Certaines variétés peuvent servir à l’alimentation,
-aussi bien que la Courge <i>à la moëlle</i>, par exemple. Duchesne
-dit que la Gourde <i>trompette</i> est mangeable. Apicius, chez les
-Romains, a donné des recettes culinaires pour la Gourde.
-Pline en parle comme d’une plante comestible. Albert le
-Grand, également, durant le moyen âge. Bauhin a cité deux
-variétés de Calebasses alimentaires. D’autre part, on n’a
-jamais trouvé, en Asie, de Potiron (ou autre Courge) à l’état
-sauvage. Il n’existe aucun nom sanscrit pour cette plante.
-Aucune espèce semblable ou analogue n’est indiquée dans les
-ouvrages chinois et les noms modernes des Courges et des
-Potirons cultivés actuellement montrent une origine étrangère
-méridionale. On n’a pas constaté la présence d’un Potiron
-dans l’ancienne Egypte<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>. La Bible ne mentionne, en fait de
-Cucurbitacées, que le Concombre et la Pastèque.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> De Candolle, <i>Origine des plantes</i>, p. 200.</p>
-</div>
-<p>Mais en Amérique il en est tout autrement. Les premiers
-voyageurs qui visitèrent le Nouveau Monde trouvèrent des
-Courges dans les Antilles, au Pérou, dans la Floride et aux
-Etats-Unis avant que les Européens ne vinssent s’y établir.
-Leur présence est signalée dès Colomb. On lit dans la <i>Relation</i>
-de son premier voyage, que le 3 décembre 1492, entrant dans
-une petite rivière (Rio Boma) près l’extrémité orientale de
-l’île de Cuba, il rencontra un populeux village d’Indiens et
-vit d’immenses champs « plantés avec plusieurs choses du
-pays et des calebazzas ». Or ces Calebasses n’étaient certainement
-pas des Gourdes de pèlerin, mais des Courges. En juillet 1528,
-Cabeça de Vaca trouva près de Tampa Bay en Floride : « maïs,
-fèbves et <i lang="en" xml:lang="en">pumpkins</i> en abondance ». <i lang="en" xml:lang="en">Pumpkin</i> est un mot dérivé
-du <i lang="la" xml:lang="la">Pepo</i> latin et employé dans les langues anglo-saxonnes pour
-Courge. Dans l’été et l’automne de 1539, de Soto trouve la
-Floride occidentale, « bien fournie de maïs, <span lang="en" xml:lang="en">beans</span> (Haricots)
-et <span lang="en" xml:lang="en">pumpkins</span> ». Ces <span lang="en" xml:lang="en">pumpkins</span> étaient meilleurs et plus savoureux
-que ceux d’Espagne, c’est-à-dire que les Calebasses
-cultivées en Europe. En 1535, Jacques Cartier, le premier
-explorateur du Saint-Laurent, vit chez les Indiens du
-Canada « grand quantité de gros Melons, Concombres et
-Courges ».</p>
-
-<p>Enfin aucune Courge n’est figurée dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Herbarius Pataviæ
-impressus</i> de 1485, antérieur à la découverte de l’Amérique,
-tandis que des Potirons se rencontrent dans les œuvres des
-botanistes de la Renaissance, particulièrement chez Dodoens et
-Lobel. « Les noms qu’ils donnent à ces plantes indiquent une
-origine étrangère ; mais les auteurs ne pouvaient rien affirmer
-à cet égard, d’autant plus que le nom Inde signifiait ou l’Amérique
-ou l’Asie méridionale<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> De Candolle, <i lang="la" xml:lang="la">loc. cit.</i>, p. 202.</p>
-</div>
-<p>Si l’on ajoute à ces preuves historiques, les indices tirés de
-la linguistique, ceux que présentent le folklore et l’archéologie,
-on verra que les arguments sont décisifs en faveur de
-l’origine américaine de nos Courges cultivées.</p>
-
-<p>Les premiers explorateurs ont désigné les Courges américaines
-par les noms qui étaient en usage chez les indigènes,
-montrant par là qu’ils les reconnaissaient différentes des Cucurbitacées
-alimentaires européennes. Ainsi le mot <i lang="en" xml:lang="en">Squash</i> qui
-a survécu dans les langues anglo-saxonnes est un terme dénaturé
-de la langue des aborigènes de l’Amérique du Nord.
-D’après Pierre Martyr, un des premiers historiens de l’Amérique,
-la Citrouille joue un rôle essentiel dans les fables mythologiques
-indiennes des peuples Peaux-Rouges, analogue à
-celui de l’œuf cosmique orphique et brahmanique. Dans le
-folklore des races européennes, les Cucurbitacées symbolisent
-la fécondité et l’abondance, en raison du grand nombre de leurs
-graines et de l’opulence de leurs formes<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> Gubernatis, <i>Mythologie des plantes</i>, t. <small>II</small>, p. 98.</p>
-</div>
-<p>Des graines de <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbita maxima</i> et de <i lang="la" xml:lang="la">C. moschata</i> ont été
-trouvées dans les tombes péruviennes du cimetière d’Ancon,
-près Lima, et déterminées par MM. Wittmack et Naudin. Les
-doutes que l’on pouvait avoir autrefois sur l’époque des tombeaux
-d’Ancon, sont aujourd’hui tranchés ; ils sont certainement
-pré-colombiens et correspondent à la période incasique
-s’étendant du XII<sup>e</sup> au XV<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Malgré la présence de graines de Courge musquée dans les
-tombes d’Ancon, cette Cucurbitacée peut appartenir à l’Ancien
-Monde et avoir été transportée en Amérique, comme la Gourde,
-à une époque inconnue et antérieure à la découverte de
-Colomb. Un manuscrit du XIV<sup>e</sup> siècle, d’un <i>Tacuin</i>, traduction
-latine d’un ouvrage arabe, représente une Courge. On
-reconnaît, selon le docteur Bonnet, la forme très caractérisée
-de la Courge d’<i>Afrique</i> ou C. <i>de Naples</i>. Dans le
-fameux Livre d’heures d’Anne de Bretagne, une figure de
-Courge est qualifiée de « Quegourde de Turquie » (en latin
-<i lang="la" xml:lang="la">Colloquintidæ</i>). Decaisne en fait la Citrouille (<i lang="la" xml:lang="la">C. Pepo</i>) et
-M. le D<sup>r</sup> Bonnet dit qu’il est plus probable que c’est le C.
-<i lang="la" xml:lang="la">moschata</i>, appelé Courge d’<i>Afrique</i> ou C. <i>des Bédouins</i>.
-Le Livre d’heures d’Anne de Bretagne a été exécuté vers 1508,
-quelques années seulement après la découverte de l’Amérique.</p>
-
-<p>Potirons et Giraumons exceptés, les Courges sont peu en
-faveur en France. En Angleterre, la Courge <i>à la moëlle</i> (<i lang="en" xml:lang="en">Vegetable
-marrow</i>) qui est une variété de la Courge <i>des Patagons</i>,
-est un légume des plus populaires et très bon marché. La
-Courge <i>à la moëlle</i> n’est mangée qu’à l’état très jeune ; elle aurait
-été introduite en Angleterre vers 1700, selon les uns. Cependant
-Sabine dit que la plante était expérimentée en 1816
-dans le jardin de la Société d’Horticulture de Londres. « Je
-n’ai pu obtenir, dit-il, que des renseignements incertains au
-sujet de cette Gourde ; elle est certainement nouvelle dans ce
-pays et je crois qu’elle a été introduite de semences apportées
-par un moine de l’Inde ou probablement de la Perse où elle
-est appelée <i>Cicader</i><a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>. » Les Anglais font une grande consommation
-de cette « moëlle végétale ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Hortic. Trans.</i> t. <small>II</small> (1<sup>re</sup> série), p. 255.</p>
-</div>
-<p>La Coucourzelle ou Courge d’<i>Italie</i>, envoyée d’Italie à M. le
-duc d’Orléans en 1820, fut d’abord cultivée au Potager de Versailles.
-Un certain nombre de Courges, qui peuvent être rangées
-dans la classe des Potirons, viennent d’Amérique. La
-Courge <i>de l’Ohio</i> a été importée des Etats-Unis vers 1820 et
-reçue en France, d’Angleterre, en 1845. Le <i>Bon Jardinier</i> de
-1840 note comme nouveauté la Courge <i>sucrière</i> du Brésil. Cette
-Courge fut donnée à M. Vilmorin en 1839, par M. Quetel, de
-Caen. La Courge <i>de Hubbard</i>, introduite en 1857 par Grégory,
-figure en 1868 dans le catalogue Vilmorin comme originaire
-des Etats-Unis. Parmi les races très modernes, nous voyons le
-Potiron <i>rouge vif d’Etampes</i> (Vilmorin, 1873-74) ; le Potiron
-<i>Mammouth</i> (Vilmorin, 1894-95), à chair supérieure à celle du
-P. <i>jaune gros</i> qui est la variété la plus populaire aux environs
-de Paris. Le Potiron <i>bronzé de Montlhéry</i>, nouveauté de
-1895, etc. D’après Naudin, le Potiron <i>Turban</i> (ou Giraumon)
-est probablement d’origine américaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg63">FRAISIER</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Fragaria vesca</i> L. — <i lang="la" xml:lang="la">Fr. elatior</i> Ehrh. — <i lang="la" xml:lang="la">Fr. collina</i> Ehrh. — <i lang="la" xml:lang="la">Fr.
-chiloensis</i> Duch. — <i lang="la" xml:lang="la">Fr. virginiana</i> Mill.)</p>
-
-
-<p>La Fraise est-elle un fruit ou un légume ? La question a été
-controversée. Evidemment, au point de vue botanique, la
-Fraise serait même une agrégation de fruits (achaines) placés
-sur un réceptacle accru. Car ce que l’on mange, c’est le réceptacle
-devenu charnu, succulent, rempli d’un suc acidulé et
-sucré, agréablement parfumé.</p>
-
-<p>On mange la Fraise au dessert comme l’Ananas : c’est donc
-un fruit. Aussi l’Arboriculture fruitière l’a-t-elle revendiquée
-comme rentrant dans ses attributions. Mais, pour les jardiniers
-et le grand public, ce fruit sera toujours un légume, parce qu’il
-provient d’une plante herbacée se cultivant au jardin potager.</p>
-
-<p>La Fraise est considérée de nos jours comme une délicatesse
-de la table dont il serait superflu de faire l’éloge. On se demande
-pourquoi ce fruit si réputé n’a pas joui de la même
-faveur chez les Anciens.</p>
-
-<p>Les Grecs n’ont pas connu la Fraise. Le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Komaron</i> désignait,
-chez eux, l’Arbousier, arbuste de la région méditerranéenne
-dont le fruit, de qualité médiocre, a l’apparence d’une Fraise,
-ressemblance qui explique comment des auteurs anciens ont
-pu confondre les deux fruits. Nicolas Myrepsus, médecin d’Alexandrie
-qui vivait au XIII<sup>e</sup> siècle à la cour des empereurs
-byzantins de Nicée, fit le premier mention du <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">fragoula</i>, nom
-grec de la Fraise véritable.</p>
-
-<p>Les Romains distinguaient bien la Fraise (<i lang="la" xml:lang="la">Fragum</i>) de l’Arbouse
-(<i lang="la" xml:lang="la">Arbutus</i>) ; cependant, tout en lui reconnaissant une saveur
-et un parfum agréables, puisque <i lang="la" xml:lang="la">fragum</i> dérive de <i lang="la" xml:lang="la">fragrans</i>,
-odorant, suave, ils se sont contentés de la recueillir
-dans les bois comme un fruit champêtre, indigne de la culture.
-Ce que montrent différents textes de la littérature latine.</p>
-
-<p>Virgile a écrit là-dessus des vers charmants :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qui legitis flores et humi nascentia fraga,</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba !</div>
-</div>
-
-<p>« Jeunes gens qui cueillez les fleurs et la fraise naissante,
-fuyez ce lieu : un froid serpent se cache sous l’herbe<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a> ! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Eglogues III</i>, vers n<sup>o</sup> 92.</p>
-</div>
-<p>Pline le naturaliste remarque que les Fraises de terre ont la
-chair très différente de l’Arbouse (considérée comme la Fraise
-en arbre) qui d’ailleurs, dit-il, est de la même famille. Cette
-erreur grossière avait sa source dans l’ignorance des Anciens
-sur la nature des plantes et leurs affinités. « C’est la seule
-plante, dit-il encore, qui rampe à terre dont le fruit ressemble
-à celui des arbrisseaux… quant à l’unedon (fruit de l’Arbousier),
-c’est un fruit peu estimé<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>. » Ailleurs, Pline cite les
-plantes sauvages que l’on consommait de son temps en Italie
-comme les Fraises, le Panais, le Houblon « encore ces différentes
-espèces sont-elles plutôt d’agrestes hors-d’œuvre que
-des aliments proprement dits. » Le même naturaliste ne mentionne
-pas la Fraise dans les chapitres qu’il a consacrés aux
-plantes cultivées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> Pline, <i>Hist. nat.</i> XV, 18, 28 ; XXI, 50.</p>
-</div>
-<p>Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description
-de l’âge d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les
-mortels se nourrissaient en ces temps heureux : « la Fraise
-des montagnes, les fruits du Cornouiller et de l’Arbousier,
-ceux de la Mûre des buissons et les Glands tombés de l’arbre
-de Jupiter<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Ovide, <i>Métamorphoses</i>, l. 1, vers n<sup>o</sup> 110.</p>
-</div>
-<p>Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius
-n’ont pas mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été
-davantage cultivé dans le haut moyen âge, puisque la fameuse
-liste des plantes de Charlemagne, que nous avons souvent citée,
-ne le comprend pas.</p>
-
-<p>Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son <i lang="la" xml:lang="la">De re Cibariâ</i>,
-que la Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois
-dans les jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur
-l’autorité quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les
-commencements de la culture du Fraisier au XV<sup>e</sup> ou même
-au XVI<sup>e</sup> siècle. Or nous trouvons des textes qui montrent sa
-présence dans les jardins au XIV<sup>e</sup> siècle et sans doute il n’y
-était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses, on
-voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que
-chez les princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.</p>
-
-<p>Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de
-la France : « année 1324 : pour frasiers a planter en le montaigne,
-acatés (achetés) à Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> J. M. Richard, <i>Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée d’Arras</i>. Paris,
-1888.</p>
-</div>
-<p>Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean
-Dudoy n’en planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les
-jardins royaux du Louvre<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> Le Roux de Lincy, <i>Comptes de dépenses de Charles V</i>, p. 12.</p>
-</div>
-<p>Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs
-de Bourgogne, la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur
-quatre quartiers du jardin dit de la Duchesse. D’après les
-comptes, ces plantes étaient particulièrement soignées, bien
-fumées, et on perpétuait les plants en repiquant des coulants
-dans les vides<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>. C’était là, sans doute, une culture à l’état
-embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était si appréciée
-de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait
-lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà
-dans les menus de repas<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>. Enfin, au XVI<sup>e</sup> siècle, on la vendait
-couramment dans les rues comme le témoigne ce quatrain
-des <i>Cris de Paris</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fraize, fraize, douce fraize !</div>
-<div class="verse">Approchez, petite bouche,</div>
-<div class="verse">Gardez-bien qu’on ne les froisse,</div>
-<div class="verse">Et gardez qu’on ne vous touche.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> Picard, <i>Les jardins du château de Rouvres</i>, broch. s. d. p. 168.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> <i>Bibl. Ecole des Chartes</i>, 1860, pp. 216-224.</p>
-</div>
-<p>Il s’agissait, naturellement, de la Fraise des bois cultivée
-au potager, cette Fraise si commune en France dans les clairières
-des bois sablonneux et sur le gazon des coteaux découverts.</p>
-
-<p>Le genre <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria</i> a été étudié avec beaucoup de soin,
-d’abord par Miller, qui a donné dans son <i>Dictionnaire des jardiniers</i>
-d’excellentes instructions sur la culture de ce fruit ;
-par Duchesne fils, auteur d’une remarquable monographie du
-Fraisier (1766) ; M. de Lambertye a écrit sur le Fraisier le
-livre le plus complet qui existe ; puis le botaniste G. Gay a
-donné une étude sur le genre Fraisier, cherchant à débrouiller
-l’inextricable problème de l’origine des espèces et des hybrides.
-De Madame Elisa de Vilmorin, d’excellentes descriptions, avec
-de belles planches coloriées, dans le <i>Jardin fruitier du Muséum</i>,
-par M. Decaisne. Nous avons emprunté à ces divers auteurs
-une bonne partie de nos renseignements.</p>
-
-<p>Avant le XVIII<sup>e</sup> siècle, on ne voit pas que le Fraisier ait été
-l’objet d’une grande culture. Les premiers botanistes, au
-XVI<sup>e</sup> siècle, n’ont parlé que du Fraisier des bois à peine introduit
-dans les jardins. L’édition de la <i>Maison rustique</i>, de 1570,
-donne quelques détails intéressants parmi beaucoup de préjugés.
-Olivier de Serres et Cl. Mollet, au commencement du
-XVII<sup>e</sup> siècle, tirent parti du Fraisier comme plante à fleurs
-pour orner les compartiments. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en
-consommaient pas les fruits. Dans le <i>Jardinier françois</i> (1651),
-il est un peu question du Fraisier : « Les fraises sont de
-4 sortes, des blanches, des grosses rouges, des copprons et
-des petites rouges ou sauvages ». Ces espèces se réduisent, en
-somme, à deux : le Capron et des variétés du <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria vesca</i>.
-La Quintinie (1690) n’en connaissait pas d’autres. Mais le
-jardinier de Louis XIV commençait à forcer la plante pour la
-table royale.</p>
-
-<p>Le genre <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria</i> comprend trois espèces indigènes en
-Europe. Le <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria vesca</i> ou Fraisier des bois, plante rosacée
-des régions boisées ou montagneuses de presque tout l’hémisphère
-boréal a été le premier cultivé. D’ailleurs, parmi les
-Fraisiers, c’est celui qui produit les fruits les plus exquis.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, le Fraisier des bois a disparu des jardins,
-remplacé par des variétés améliorées issues de lui. Nous
-indiquerons d’abord une race sans coulants que Furetière
-mentionnait en 1690 dans, son <i>Dictionnaire</i>. Formant de très
-grosses touffes, on l’employait naguère pour faire des bordures
-sous le nom de Fraisier-buisson. Une amélioration avantageuse
-est la forme remontante.</p>
-
-<p>Normalement, le Fraisier des bois fructifie une seule fois, au
-printemps, tandis que le Fraisier <i>des Quatre-Saisons</i>, appelé
-peut-être improprement Fraisier <i>des Alpes</i>, donne aussi des
-fruits à l’automne. L’origine de cette race est incertaine. Elle
-n’est sans doute qu’une simple variation fixée du <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria vesca</i>,
-dont elle ne diffère que par son caractère remontant, ses fruits
-plus gros et allongés au lieu d’être arrondis. Dès le XVI<sup>e</sup> siècle,
-des botanistes avaient signalé dans les Alpes des Fraisiers à
-floraison continue et la tradition — rapportée par Duchesne — veut
-que Fougeroux de Bondaroy, neveu du physiologiste Duhamel,
-en ait rapporté les premières graines du Mont-Cenis
-vers 1760. Phillips, cependant, assure que les Anglais avaient
-reçu de Hollande le Fraisier des Alpes avant cette époque. Ils
-en auraient envoyé des plants au Jardin royal de Trianon où
-Duchesne le vit en 1766. M. de Lambertye et d’autres écrivains
-fraisiéristes, se basant sur les dires de botanistes modernes
-qui n’auraient jamais rencontré ce Fraisier dans leurs herborisations
-alpines, inclinent à croire que la variété remontante
-est née dans les cultures. Quoi qu’il en soit, le Fraisier <i>des
-Quatre-Saisons</i> nous est connu depuis 150 ans environ. Il a
-peu varié si on le compare aux Fraisiers hybrides des espèces
-américaines qui, en moins de 50 ans, ont donné naissance à
-tant de races si différentes comme saveur, couleur du fruit,
-précocité ou tardivité.</p>
-
-<p>La race sans coulants, connue sous le nom de Fraisier <i>de
-Gaillon</i>, a été obtenue dans le premier quart du XIX<sup>e</sup> siècle, à
-Gaillon, par M. Lebaube, conservateur des forêts. Une variété
-à fruits blancs, sans coulants, est due à Morel de Vindé, agronome.</p>
-
-<p>Le Fraisier <i>de Montreuil</i> ou Fr. <i>Fressant</i> est encore un descendant
-du Fr. des bois. Un nommé Fressant, le cultiva le
-premier dans les environs de Paris, au commencement du
-XVIII<sup>e</sup> siècle. Vers 1800 ce Fraisier était le seul cultivé pour
-l’approvisionnement de Paris à Montreuil, Montlhéry, Bagnolet,
-Romainville et autres localités de la banlieue où l’on se
-livre à la culture commerciale de ce fruit depuis plus de deux
-siècles. D’autres variétés du Fr. des bois ont été successivement
-à la mode : <i>Reine des Quatre-Saisons</i> (Gauthier, vers 1866),
-<i>James</i> (Bruant, 1878), <i>Belle de Meaux</i> (Ed. Lefort, 1885), <i>Quatre-Saisons
-améliorée</i> (Lapierre, 1896), etc. De nos jours, la culture
-commerciale de ces variétés qui ont une supériorité incontestable,
-mais dont la cueillette est dispendieuse pour le producteur,
-tend à diminuer, tandis que celle des gros fruits augmente
-de plus en plus.</p>
-
-<p>Les Caprons, ces précurseurs de la Fraise à gros fruits, ont
-été beaucoup cultivés autrefois ; ils dérivent d’une autre espèce
-indigène le <i lang="la" xml:lang="la">Fr. elatior</i> qui est assez rare dans les bois montueux
-de la région parisienne. Le Capron est le Fraisier <i>Hautbois</i>
-des Anglais. Parkinson, l’appelait en 1629 Fraisier de Bohême
-et Hautbois ; ce dernier nom, dit-il, est une corruption de
-l’allemand <i lang="de" xml:lang="de">haarbeere</i>. Duchesne dit que le mot est français et
-l’explique avec vraisemblance par une allusion à la grande
-taille de ce Fraisier et à ses hampes élevées.</p>
-
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria collina</i>, assez rare sur les coteaux arides, dans
-les forêts de Saint-Germain, de Compiègne, à Malesherbes, aux
-environs de Provins, a donné naissance au Fraisier <i>étoilé</i> qui
-possède encore les synonymes suivants : <i>Breslinge</i>, <i>Craquelin</i>,
-Fraisier <i>vineux de Champagne</i>, etc. Le Fraisier <i>de Bargemont</i>,
-<i>Majaufe</i> de Provence serait, d’après le botaniste J. Gay, soit
-une forme du <i lang="la" xml:lang="la">Fr. collina</i> soit un hybride du <i lang="la" xml:lang="la">Fr. vesca</i> et du
-<i lang="la" xml:lang="la">Fr. collina</i>. Ce type est originaire de Bargemont, dans le Var.
-Il est entré dans les cultures vers 1760.</p>
-
-<p>Ces Fraisiers, ainsi que les Caprons, ne se rencontrent plus
-guère que dans les collections. Avec les variétés de Fraisiers
-des bois améliorés, ils ont été les seuls cultivés, avant la vogue
-des gros fruits issus des espèces introduites d’Amérique au
-XVII<sup>e</sup> et au XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Comme l’Europe, les pays tempérés du Nouveau Monde possédaient
-deux ou trois représentants du genre <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria</i> : Le
-Fr. du Chili, <i lang="la" xml:lang="la">Fr. chiloensis</i>, le Fr. de Virginie, <i lang="la" xml:lang="la">Fr. virginiana</i> et
-le <i lang="la" xml:lang="la">Fr. grandiflora</i>, Fr. <i>de Caroline</i> ou Fr. <i>Ananas</i>. Les deux
-premiers sont généralement considérés comme des espèces bien
-distinctes. Le troisième peut être une variété du Fraisier de
-Virginie ou un hybride. D’ailleurs l’extrême variabilité des
-Fraisiers américains rend très probable l’existence en Amérique
-d’un seul type primitif d’où seraient sorties toutes les
-formes actuelles.</p>
-
-<p>Le Fraisier écarlate de Virginie a fait son apparition en Europe
-au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle, mais on ne possède
-aucun renseignement sur son introduction. La Fraise écarlate
-de Virginie se trouve sur les catalogues de Jean Robin, botaniste
-de Louis XIII en 1624 et de l’anglais Tradescant vers le
-même temps (1629). Miller l’a décrit dans son <i>Dictionnaire</i>, et
-dans la <i>Pomona</i> de Langley imprimée à Londres en 1729, on
-trouve une bonne figure gravée et la description du <i lang="la" xml:lang="la">Fr. virginiana</i>.
-Cependant ni le <i>Jardinier françois</i>, ni la Quintinie n’ont
-cultivé ce Fraisier.</p>
-
-<p>Le Fraisier du Chili a été introduit en Europe en 1715 par
-un voyageur français, lequel, par une coïncidence singulière,
-s’appelait Frézier. Sur cette introduction, nous extrayons les
-renseignements qui suivent d’un petit travail de M. Blanchard,
-jardinier-chef du Jardin botanique de la Marine qui a contribué
-à faire connaître le nom de ce Frézier, ingénieur et voyageur,
-né à Chambéry, en 1682, d’une famille écossaise qui émigra
-en France à la fin du XVI<sup>e</sup> siècle. La réputation que Frézier
-s’était acquise dans le corps du génie ayant attiré sur lui les
-regards, vers 1711, on l’envoya prendre connaissance des
-colonies espagnoles de l’Amérique méridionale. Il s’embarqua
-le 23 novembre 1711 à Saint-Malo. Le 18 juin 1712, il se
-trouvait à La Conception. Il visita la ville, en donna l’histoire
-ainsi que celle des productions minérales et végétales du Chili
-et en particulier d’un Fraisier vivant à l’état sauvage et recherché
-par les colons espagnols. A son retour à Paris en 1715, il
-présenta à Louis XIV le résultat de son voyage dont il publia
-en 1716 la première édition, sous le titre de : <i>Relation du voyage
-de la mer du Sud, des côtes du Chili et du Pérou, fait
-pendant les années 1712, 1713 et 1714</i>. A titre de curiosité, il
-rapporta des plantes vivantes de Fraisier du Chili.</p>
-
-<p>Frézier, en 1740, vint à Brest en qualité de directeur des
-fortifications ; il mourut dans cette ville en 1773<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>. C’est évidemment
-à ce personnage que l’on doit l’introduction dans les
-environs de Brest, du Fraisier du Chili. Il s’en fait à Plougastel
-une culture des plus importantes pour l’exportation et la
-consommation des villes bretonnes. Là seulement, de nos jours,
-on rencontre le Fraisier du Chili pur type, auquel l’air humide
-du climat marin est indispensable. Plougastel était déjà célèbre
-par ses Fraises vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle. En 1720 le Fraisier
-du Chili était en Hollande ; il fut transporté en Angleterre en
-1727. Malgré l’introduction réelle faite par Frézier, l’origine
-du Fraisier du Chili reste discutable. Quelques-uns pensent
-qu’il peut être né d’un Capronnier européen transporté en Amérique
-par les Espagnols pour qui la Fraise, paraît-il, est une
-friandise recherchée<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>. La plante rapportée par Frézier était
-hermaphrodite-femelle et serait par conséquent demeurée stérile
-si elle n’avait été fécondée en Europe par une espèce préexistante
-à gros fruits. Le Capronnier mâle ou le Fraisier de Virginie
-ont-ils joué un rôle dans cette fécondation ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Blanchard, le Fraisier de Plougastel, <i>J<sup>al</sup> S. N. H. F.</i>, 1878, p. 624, 712 ;
-1879, p. 48, 99.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> Millet, <i>Les Fraisiers</i>, p. 30.</p>
-</div>
-<p>Dans tous les cas, il est certain que nos Fraisiers à gros fruits
-doivent sortir par variation ou hybridation des Fraisiers américains.
-Hybrides probables des espèces précédentes, les Fraisiers
-<i>de Caroline</i>, <i>de Bath</i> et <i>Ananas</i>, qui constituent la plus
-ancienne amélioration du groupe des Fraisiers à gros fruits,
-ont une origine problématique sur laquelle nous ne nous
-étendrons pas. Ils ont été souvent confondus et paraissent peu
-distincts. Le Fraisier <i>Ananas</i> a paru en Allemagne, d’aucuns
-disent en Hollande, vers 1760 ; de là il s’est répandu en France,
-en Suisse et en Angleterre. Vers cette époque deux Fraisiers
-très distincts ont été cultivés dans les jardins sous le nom de
-Fr. <i>Ananas</i>, à cause du goût et du parfum de leurs fruits. L’un
-était le Fraisier <i>Ananas</i> de Miller et des catalogues hollandais<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>.
-De cette sorte paraissent descendues toutes les grosses
-Fraises dites <i>Anglaises</i>. Un autre Fraisier <i>Ananas</i> introduit à
-Trianon sous Louis XV a été décrit par Poiteau. C’est ce Fr.
-<i>Ananas</i>, type français, qui a approvisionné de gros fruits la
-ville de Paris pendant plus d’un demi-siècle. Il a disparu seulement
-devant les introductions anglaises.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> M<sup>me</sup> de Vilmorin, <i>Jardin fruitier du Muséum</i>, t. <small>V</small>, p. 15.</p>
-</div>
-<p>Le premier essai de la culture de la Fraise remonte à 1760,
-date mémorable dans l’histoire du Fraisier. Le roi Louis XV
-avait une véritable passion pour la Fraise. Duchesne a fait
-allusion à cette gourmandise royale : « La Fraise, dit-il, est
-un de nos fruits les plus agréables. Notre Roi la chérit. On
-vient de rassembler par son ordre au Petit-Trianon les différentes
-sortes existantes en Europe : la fortune du Fraisier est
-faite. »</p>
-
-<p>Toutefois, malgré l’introduction de tant d’espèces et de variétés
-nouvelles du genre Fraisier dans la seconde moitié du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, il faut arriver en 1820, date de l’apparition des
-premières Fraises anglaises, pour rencontrer des gains remarquables.
-Ce sont les Anglais qui ont enrichi les jardins, par
-le moyen des semis, des premières sortes à gros fruits, les
-plus délicates pour la table. Les Fraises <i>Elton</i> (1809) et <i>Downton</i>
-dues à des fécondations croisées de l’éminent président de la
-Société royale d’horticulture de Londres, M. Andrew Knight,
-ont été le point de départ des améliorations de la Fraise à
-gros fruits. Myatt, fameux semeur, de Deptford, paraît avoir
-opéré sur des hybrides de Knight pour obtenir <i lang="en" xml:lang="en">British Queen</i>,
-si longtemps réputée. De Keen, maraîcher à Isleworth, on
-connaît surtout <i lang="en" xml:lang="en">Keen’s Seedling</i> (1821). Ont eu leur moment
-de vogue <i lang="en" xml:lang="en">Wilmot’s Superb</i> (1823), Myatt, <i lang="en" xml:lang="en">Admiral Dundas</i>,
-<i>Eleanor</i> (Myatt 1847), <i lang="en" xml:lang="en">Sir Harris</i>, <i>Victoria</i> (Trollop 1852), <i lang="la" xml:lang="la">Jucunda</i>
-(Salter 1854). La Fraise de <i>Barnes</i> supplante l’ancienne Fraise
-de <i>Bath</i> ou <i>Ananas</i>. Avant 1837, Lindley énumérait 62 variétés
-cultivées en Angleterre. <i>Elton</i> fut propagée par Truffaut, de
-Versailles, vers 1830, mais l’entrée en France des Fraises
-anglaises a été lente et tardive. Entre 1840 et 1850, Jamin et
-Durand, horticulteurs à Paris, rue de Buffon, et ensuite à
-Bourg-la-Reine, avaient une collection de Fraises anglaises
-encore très peu répandues. En France, les améliorations de la
-grosse Fraise commencèrent avec Gabriel Pelvilain, jardinier-chef
-du château royal de Meudon, qui obtint en 1844, d’un
-semis de Fraise <i>Elton</i>, un gain supérieur en qualité à la
-plupart des Fraises anglaises connues par leur extrême acidité,
-et qu’il nomma <i>Princesse royale</i> en l’honneur de la Duchesse
-d’Orléans. Ce fut la première Fraise à gros fruit de grande
-culture. Sa grande productivité en permettait la vente à bas
-prix. La grosse Fraise commença vers cette époque à entrer
-dans la consommation populaire.</p>
-
-<p><i>Princesse royale</i>, à qui l’on pouvait reprocher une mèche centrale
-ligneuse, fut vite détrônée par d’autres variétés à gros rendement,
-comme <i>Marguerite</i>, issue d’un semis effectué en 1858
-à Châlons-sur-Marne, par Lebreton. <i>Vicomtesse Héricart de
-Thury</i> obtenue par Jean-Laurent Jamin et mise au commerce
-en 1852. C’est encore la Fraise la plus populaire des rues sous
-le nom dénaturé de « Ricart ». <i>D<sup>r</sup> Morère</i>, variété élevée par
-Berger, de Verrières (S.-et-O.), qui l’obtint dans un semis en
-1865. Mise au commerce par Durand en 1871. <i>Sir Joseph Paxton</i>,
-gain anglais de Bradley, la principale Fraise des marchés
-anglais. <i>Noble</i>, variété anglaise de Laxton (vers 1896) ; <i>Général
-Chanzy</i>, de Riffaud ; <i>Jarles</i>, type perfectionné de <i>D<sup>r</sup> Morère</i>
-(1899) et d’autres encore. Les unes se faisant remarquer par
-leur précocité, leur productivité, leur fermeté, et propres à la
-culture commerciale ; d’autres variétés à la chair délicatement
-parfumée, au beau coloris, avantageuses pour le jardin de l’amateur.</p>
-
-<p>Le règne de Napoléon III a vu plusieurs semeurs-fraisiéristes
-qui ont produit une série de variétés de ces Fraisiers issus de
-types américains. Les noms de leurs obtentions, pour la plupart
-oubliées aujourd’hui, remplissent les catalogues et les périodiques
-horticoles du temps. Ce sont Graindorge, à Bagnolet ;
-Robine, à Sceaux ; Gloëde, à Moret et ensuite à Beauvais. Celui-ci,
-qui cultivait jusqu’à 300 sortes de Fraisiers, a mis au commerce
-beaucoup de Fraises anglaises et les gains de certains
-amateurs français comme ceux du D<sup>r</sup> Nicaise, à Châlons-sur-Marne.
-La première obtention de cet ancien chirurgien des Hôpitaux
-militaires devenu amateur de Fraises, fut <i>La Châlonnaise</i>
-(1852). On a beaucoup parlé de sa Fraise <i>D<sup>r</sup> Nicaise</i> (1863), un
-fruit énorme, de forme irrégulière. Parmi les semeurs étrangers
-on remarque Ingram, jardinier-chef des jardins royaux de
-Frogmore et le capitaine Laxton, en Angleterre. De Jonghe,
-en Belgique, est l’obtenteur de <i>La Constante</i>.</p>
-
-<p>Parmi les fraisiculteurs plus modernes, il faut noter Gauthier,
-à Caen, François Lapierre, pépiniériste au Grand-Montrouge,
-obtenteur de <i>La France</i> (1885) ; il a beaucoup contribué
-à la vulgarisation des bonnes variétés dans les environs de
-Paris. Ed. Lefort, de Meaux, s’est particulièrement consacré à
-l’amélioration des Fraisiers. Semeur heureux, il a obtenu
-<i>Belle de Meaux</i>, <i>Ed. Lefort</i>, <i>Le Czar</i> et autres.</p>
-
-<p>Une amélioration très avantageuse survenue récemment
-dans le groupe des hybrides à gros fruits est la qualité remontante
-qui appartenait jusqu’ici au seul Fraisier des Alpes issu
-de notre principale espèce indigène. Cependant les Fraisiers
-américains ont assez souvent la faculté de remonter dans le
-Midi. Même sous le climat parisien, on a pu voir quelquefois
-des fruits en août et septembre sous l’influence de certaines
-causes atmosphériques. Dans des conditions exceptionnelles
-de culture, <i>Vicomtesse Héricart</i> et <i>Marguerite</i> donnent aussi
-une 2<sup>e</sup> récolte de fruits, sans être, malgré cette particularité,
-franchement remontantes. C’est à M. l’abbé Thivolet, curé de
-Chanoves (Saône-et-Loire), que revient le mérite de la création
-du premier Fraisier remontant : le <i>Saint-Joseph</i> obtenu de semis
-en 1893 (Synonymes : <i lang="la" xml:lang="la">Rubicunda</i>, <i>Léon XIII</i>), et dont l’amélioration
-a été rapide. Déjà <i>Jeanne-d’Arc</i> due à Ed. Lefort (1897)
-était un fruit de qualité supérieure. Puis vint <i>Saint-Antoine de
-Padoue</i>, autre obtention de M. l’abbé Thivolet, mise au commerce
-en 1899 par la maison Vilmorin. Cette série nouvelle
-de formes remontantes dans le genre Fraisier permet à la
-grosse Fraise de figurer sur les tables à la fin de l’été et à l’automne
-concurremment avec la Fraise <i>des Quatre-Saisons</i>.</p>
-
-<p>Comme nous l’avons dit, la vulgarisation de la Fraise due
-au bas prix des sortes à gros rendement, ne remonte qu’au milieu
-du XIX<sup>e</sup> siècle. Elle a eu d’heureuses conséquences économiques
-en mettant un fruit excellent à la portée de la classe
-ouvrière presqu’entièrement privée de ces aliments agréables
-et hygiéniques. Les <i>Annales de la Société royale d’Horticulture</i>
-constatent en 1845 que l’on commence à Paris la vente des
-Fraises sur les petites voitures. C’étaient encore des Fraises
-<i>Capron</i> et <i>des Quatre-Saisons</i>. En 1854, Hérincq signale dans
-son <i>Horticulteur français</i> qu’il se vend dans les rues de Paris
-des Fraises à 0,20 c. la livre, « ce qui, dit-il, ne s’était pas
-encore vu dans la capitale où la Fraise était jadis considérée
-comme fruit de luxe ».</p>
-
-<p>La culture de la Fraise a pris de nos jours une extension incroyable
-autour de toutes les grandes villes. Dans certains départements,
-il s’est créé des exploitations spéciales pour l’exportation.
-Les plus grandes fraiseraies du monde se trouvent
-en Angleterre et aux Etats-Unis. Moins vastes, les cultures
-françaises sont aussi plus nombreuses. Vaucluse, Var, Alpes-Maritimes,
-Rhône, Maine-et-Loire, Tarn-et-Garonne produisent
-beaucoup de Fraises. Dans le département du Nord, la Fraise
-donne lieu à une importante culture sous verre. Les cultures
-spéciales de Plougastel (Finistère) sont célèbres. L’exportation
-se fait surtout sur Paris et en Angleterre. Le commerce de la
-Fraise est très important à Carpentras, Toulon, Hyères, Orange,
-Avignon, etc. L’initiative de la culture de la Fraise en Vaucluse
-revient à M. François Martin, né à Carpentras en 1844.
-L’approvisionnement de Paris en Fraises de saison est tiré
-principalement des départements de la Seine et de Seine-et-Oise.
-La région classique de la Fraise autour de Paris est constituée
-par la vallée de l’Yvette entre Chevreuse et Palaiseau et
-la vallée de la Bièvre. La commune de Palaiseau, seule, a environ
-100 hectares de fraiseraies. Le canton en a 700. C’est
-une culture récente<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> Ardouin-Dumazet, <i>Voyage en France</i>, 45<sup>e</sup> série, p. 208.</p>
-</div>
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, selon Tallemand des Réaux, le village
-de Bagnolet, près Paris, fournissait de Fraises les tables
-luxueuses. Un siècle plus tard, Montreuil paraît être le principal
-centre de culture des environs de Paris. Roger Shabol disait
-en 1770 : « il se vend annuellement pour dix mille écus de
-Fraises dans cette localité ». Nous citerons, pour l’époque actuelle,
-parmi les principaux centres producteurs de Fraises
-commerciales : Sceaux, Antony, Marcoussis, Orsay, Fontenay-aux-Roses,
-Clamart, Groslay, Montlhéry, Argenteuil.</p>
-
-<p>M. Georges Villain a donné des détails intéressants sur les
-cultures de Fraises des autres régions françaises :</p>
-
-<p>« La Fraise est cultivée dans cinq groupes principaux : Carpentras,
-Plougastel, Hyères, Saumur et Montauban. Les expéditions
-de Carpentras ont doublé depuis dix ans (1900-1910).
-La variété <i>Marguerite</i> qui ne peut supporter les longs parcours
-a été remplacée par la <i>Héricart</i>, la <i>Paxton</i>, la <i lang="en" xml:lang="en">May-Queen</i>.
-Cette culture est très rémunératrice ; on cite un cultivateur
-qui, sur un hectare, a récolté 5.280 francs, laissant un bénéfice
-net de 2.400 francs.</p>
-
-<p>« A Plougastel, même progression : la surface cultivée en
-Fraises est de 600 hectares ; on en vend actuellement pour près
-de 1.500.000 francs. Entre deux rangs de Fraises est intercalée
-une rangée de petits Pois. La plus grande partie de ces deux
-récoltes va en Angleterre. Angers et Saumur expédient, durant
-un mois, dix wagons de 5.000 kilogr. de Fraises par jour vendues
-à Paris de 45 à 100 francs les 100 kilogr.<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> <i>Bull. Soc. nat. d’Agric.</i>, 1910, p. 268.</p>
-</div>
-<p>Hyères et Toulon expédient sur Paris, dès le 1<sup>er</sup> avril, par
-wagons pleins, la petite Fraise des bois améliorée. Fin avril
-et en mai arrivent de Carpentras et environs les grosses Fraises
-cultivées sous verre. C’est une culture très lucrative. En avril-mai
-des fruits <i>extra-gros</i> provenant de la culture sous verre,
-peuvent atteindre le prix de 0,75 c. à 2 fr. pièce, selon la rareté
-ou la demande de la marchandise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg64">MELON</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cucumis Melo</i> L.)</p>
-
-
-<p>De tous les fruits qu’obtient l’art du jardinier, le Melon est
-celui qui a le plus excité la gourmandise des hommes. Il n’est
-rien de tel, en effet, qu’un <i>bon</i> Melon à la chair tendre, fondante,
-sucrée, vineuse, pour délecter le palais d’un gourmet.</p>
-
-<p>Le Melon a été le fruit préféré d’une foule de personnages
-illustres, depuis Claudius Albinus, cet empereur romain célèbre
-par sa voracité, qui mangea un jour dix Melons en un
-seul repas, jusqu’au maréchal de Belle-Isle, au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-qui se contentait d’en manger trois par jour régulièrement.</p>
-
-<p>Si l’on en croit certaines anecdotes historiques, ce fruit,
-mangé sans modération, aurait causé la mort de quatre empereurs,
-d’un pape et de beaucoup d’autres personnages de
-moindre importance. Il y a peut-être quelque exagération. Cependant,
-d’après l’historien Mathieu, dans sa <i>Vie de Louis XI</i>,
-le pape Paul II serait bien mort d’apoplexie, à 54 ans, pour
-avoir mangé à son dîner une trop grande quantité de Melon.
-Cet événement arriva en 1471. On peut encore citer parmi ces
-amateurs de Melon qui s’exposèrent pour lui à la mort, Albert
-II, empereur d’Autriche, lequel décéda en Hongrie en
-1439, « parce que comme disoient aucuns, il avoit mangé
-trop de pompons »<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> N. Gilles, <i>Annales</i>, t. <small>II</small>, éd. 1492.</p>
-</div>
-<p>Chez les auteurs du XVI<sup>e</sup> siècle, <i>pompon</i>, <i>poupon</i>, <i>popon</i>,
-traduction du latin <i lang="la" xml:lang="la">pepo</i>, est synonyme de Melon. C’est même
-le mot qu’emploient habituellement les poètes :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’artichaut et la salade,</div>
-<div class="verse">L’asperge et la pastenade,</div>
-<div class="verse">Et les pompons tourangeaux,</div>
-<div class="verse">Me sont herbes plus friandes,</div>
-<div class="verse">Que les royales viandes</div>
-<div class="verse">Qui se servent à monceaux<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> Ronsard, <i>Odes</i> III, XXI. <i>Bibl. Elz.</i></p>
-</div>
-<p>Le vieux dictionnaire anglo-français de Cotgrave dit : « <span lang="en" xml:lang="en">A
-pompion or melon</span> ». Le terme « pompon » s’appliquait aux
-races à très gros fruits oblongs, sans beaucoup de saveur,
-comme on en cultive encore en plein air dans le Midi, tandis
-que les Melons étaient ronds, à chair sucrée et supérieurs en
-qualité aux pompons.</p>
-
-<p>Le Melon n’a pas été connu de la haute antiquité. Il est arrivé
-en Europe au premier siècle de l’ère chrétienne. L’ancienne
-Egypte ne le possédait pas, autrement un fruit aussi savoureux
-eût été répandu plus tôt dans le monde gréco-romain où les
-gourmets abondaient. On a dit que les Hébreux, sortis de la
-terre de Gessen, et affamés pendant leur séjour au désert regrettaient
-les Melons d’Egypte. Les <i>Abattishim</i> du texte biblique<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>,
-<i lang="la" xml:lang="la">Pepones</i> de la traduction des Septante et de la Vulgate,
-placés aussitôt après les <i>Kissuim</i>, qui désignent certainement
-les Concombres, sont seulement des Pastèques ou Melons
-d’eau, autre Cucurbitacée originaire de l’Afrique australe,
-très cultivée par les Egyptiens modernes et par ceux des temps
-pharaoniques. On voit le Melon d’eau fréquemment figuré sur
-les peintures des tombes parmi les offrandes funéraires. La
-linguistique montre qu’<i>Abattishi</i> est bien le Melon d’eau,
-puisque l’arabe <i>battikh</i>, d’où vient notre mot Pastèque, descend
-évidemment du terme hébraïque. Les traductions qui
-rendent <i>Abattishim</i> par <i lang="la" xml:lang="la">Pepones</i>, n’indiquent qu’une Cucurbitacée
-vague, car il n’est pas possible de savoir exactement à
-quelles espèces se rapportent les <i lang="la" xml:lang="la">Pepones</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Cucumeres</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbitæ</i>
-des Anciens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> <i>Nombres</i> XI, 5.</p>
-</div>
-<p>Unger a cru avoir trouvé la représentation du Melon ordinaire
-dans une tombe de Saqqarah, nécropole de l’ancienne Memphis,
-mais cette identification n’est pas admise par les botanistes
-qui ont examiné le dessin publié par l’archéologue allemand.</p>
-
-<p>Les preuves historiques de l’existence du Melon chez les
-Anciens ne se rencontrent qu’aux environs de l’ère chrétienne.
-Columelle a décrit dans son poème des <i>Jardins</i> un <i>Cucumis</i> à
-fruits très allongés et contournés dont les caractères conviennent
-au Melon <i>serpent</i><a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>. Pline a signalé en ces termes la découverte
-de notre Melon cultivé : « Au moment où j’écris, on
-vient de découvrir en Campanie (environs de Naples) une variété
-(de Concombre) qui a la forme d’un Coing ; on m’apprend
-qu’un premier individu naquit ainsi par hasard et qu’ensuite
-la graine en a fait une espèce. On nomme ces Concombres mélopépons
-(<i lang="la" xml:lang="la">melopepones</i>). Ils ne sont pas suspendus, mais ils
-s’arrondissent sur le sol. Ce qu’ils offrent de singulier, outre
-la figure, la couleur et l’odeur, c’est que, devenus mûrs, ils se
-séparent de leur queue, bien qu’ils ne soient pas suspendus »<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>.
-Naudin, dans son <i>Mémoire sur les Cucurbitacées</i>, a commenté
-ainsi ce passage : « On reconnaît aisément, aux incohérences
-de son récit, que Pline n’avait pas observé lui-même les plantes
-dont il parle, et qu’il se bornait à rapporter les dires d’autrui ;
-néanmoins il précise bien, dans ce passage, les caractères du
-Melon, sa forme obovoïde, sa couleur jaune, son odeur et sa
-séparation spontanée d’avec le pédoncule, bien qu’il s’arrondisse
-à terre et ne soit pas suspendu. Ces deux derniers caractères
-suffiraient à caractériser le Melon, à l’exclusion de toute autre
-espèce »<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Re rustica</i>, l. X.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> <i>Histoire naturelle</i>, l. XIX. C. 23.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Ann. Sc. Nat.</i> série IV, t. <small>XII</small>, p. 33-34.</p>
-</div>
-<p>Pline nomme ce fruit, nouveau pour lui, <i lang="la" xml:lang="la">melopepo</i>, parce
-qu’il ressemblait à un Coing ou à une Pomme, comme l’indique
-le radical <i>mélon</i>. Nous avons encore des races à fruits obovoïdes,
-de la grosseur d’une orange et qui doivent se rapprocher de ce
-type primitif. Palladius, au IV<sup>e</sup> ou V<sup>e</sup> siècle, le nomme simplement
-<i lang="la" xml:lang="la">Melo</i>, terme qui a fourni le français Melon. Tous les
-autres écrivains de la basse époque, comme Vopiscus, Julius
-Capitolinus, historien de l’empereur Claudius Albinus cité plus
-haut, nomment les <i lang="la" xml:lang="la">Melones</i>, alors très répandus en Italie. Le
-bon marché des Melons indique un fruit très vulgaire, car l’Edit
-de Dioclétien (300 après J.-C.) établit le tarif maximum de
-4 centimes pièce de notre monnaie pour deux beaux Melons
-(<i lang="la" xml:lang="la">melopepones major</i>).</p>
-
-<p>Les documents archéologiques concernant le Melon ne remontent
-pas non plus au-delà de l’ère chrétienne. Une peinture
-d’Herculanum, trouvée en 1757 (Musée de Naples), montre la
-moitié d’un Melon fidèlement dessiné<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>. Une autre figure du
-Melon existe dans la célèbre mosaïque des fruits au Musée du
-Vatican. Flanders Petrie a découvert plusieurs spécimens au
-Fayoum, dans les tombes d’Hawara, qui datent de l’époque
-gréco-romaine. M. le D<sup>r</sup> Ed. Bonnet a examiné les plantes représentées
-sur les vases du trésor de Boscoreale, (Musée du
-Louvre) remarquable collection d’orfèvrerie qui peut remonter
-au I<sup>er</sup> siècle : « un Melon, dit-il, complète, avec les Raisins et
-la Grenade, la série des fruits que la femme symbolisant la
-ville d’Alexandrie porte dans une corne d’abondance ; c’est une
-sorte de petit Cantaloup à ombilic déprimé et à côtes assez
-saillantes ; sa taille, à en juger par les proportions respectives
-des autres fruits, égalait une fois et demie celle de la Grenade,
-ce qui concorde assez bien avec les dimensions que Pline attribue
-à ses Melons. Si, comme cela paraît assez probable, la
-plante d’où dérivent nos Melons cultivés est originaire de l’Afrique
-centrale, rien d’étonnant qu’elle se soit d’abord répandue
-dans la vallée du Nil et que l’artiste alexandrin l’ait fait
-figurer parmi les productions de la Basse-Egypte<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Pitture di Ercolano</i>, vol. III, tav. 4.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Extrait des comptes rendus de l’<i>Association Française pour l’avancement
-des Sciences</i>. Congrès de Boulogne-sur-Mer, 1899.</p>
-</div>
-<p>Sauf chez les musulmans, le Melon ne paraît plus cultivé en
-Europe au moyen âge. Les <i lang="la" xml:lang="la">Pepones</i> et les <i lang="la" xml:lang="la">Cucurbitæ</i> des jardins
-de Charlemagne étaient des Gourdes ou Calebasses. On
-n’a sans doute jamais cultivé le Melon en Gaule sous l’empire
-romain. Dans les pays froids ou tempérés, cette Cucurbitacée
-ne peut réussir qu’au moyen des couches, des châssis, des
-paillassons et de la taille. Ces conditions, qui en font sous nos
-climats un légume de luxe, sont l’apanage d’un jardinage très
-avancé.</p>
-
-<p>Introduit d’Orient ou d’Espagne en Italie, le Melon reparaît
-au XV<sup>e</sup> siècle. Les conquêtes de Charles VIII le firent connaître
-à la France. Selon la tradition, ce roi l’aurait rapporté de
-Naples en 1495, au retour de son expédition d’Italie. La culture
-des Melons fut d’abord pratiquée dans le Midi ; ils remontèrent
-assez tard dans le Nord de la France parce que l’on ignorait
-l’art de les protéger contre le froid. Bruyerin-Champier, au
-milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, vante les excellents Melons sucrins des
-environs de Narbonne. Au XVII<sup>e</sup> siècle, on amenait à grands
-frais les Melons de la Touraine et de l’Anjou pour la consommation
-parisienne. Ceux de Langeais, à 5 lieues de Tours,
-étaient réputés. Les Melons se vendaient alors sur le Pont-Neuf,
-comme les denrées de luxe en général et Tallemand des Réaux
-nous apprend, dans une de ses <i>Historiettes</i>, que les marchandes
-s’écriaient, pour amorcer les acheteurs : « Voicy de vrais
-Langeys ! » Au reste, les anecdotes fourmillent à propos du
-goût des personnages distingués pour ce fruit alors dans sa
-nouveauté. Depuis Henri IV, l’amour du Melon paraît avoir
-été héréditaire dans la famille des Bourbons. Un passage des
-<i>Mémoires</i> de Sully (chap. 148) contient à ce sujet un tableau de
-mœurs curieux. Le grand ministre de Henri IV narre que le
-roi, au retour de la chasse, rencontre Parfait, son maître
-d’Hôtel, qui lui apportait des Melons : « Parfait qui portait un
-grand bassin doré, couvert d’une belle serviette, lequel de
-loing commença de crier fort haut : Sire, embrassez-moy la
-cuisse<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a> ; Sire, embrassez-moi la cuisse, car j’en ai quantité,
-et de fort bons. Ce qu’entendant le Roy, il dit à ceux qui
-estoient auprès de luy : Voilà Parfait bien réjouy, cela luy
-fera faire un doigt de lard sur les costes ; et voy bien qu’il
-m’apporte de bons melons, dont je suis bien aise, car j’en
-veux manger aujourd’hui tout mon saoul, d’autant qu’ils ne
-me font jamais mal quand ils sont bons, que je les mange
-quand j’ay bien faim et avant la viande, comme l’ordonnent
-mes médecins. » Henri IV eut cependant, par le fait de son fruit
-de prédilection, une indigestion mémorable relatée en ces
-termes par le chroniqueur l’Estoile : « Au mois d’août 1607, le
-roi de France se trouva malade d’un melon. Un docteur en Sorbonne
-fit en ce temps le procès du Melon à cause du mal qu’il
-avoit fait au roi. » Nous avons lu une plaquette en vers, aujourd’hui
-rarissime, du sieur Le Maistre, intitulée <i>Le Procès du
-Melon</i>. L’auteur de ce plaisant poème voue sérieusement à l’exécration
-publique la Cucurbitacée coupable, dit-il, du crime de
-lèse-majesté (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> Expression en usage pour dire « remerciez-moi ».</p>
-</div>
-<p>La Quintinie ne pouvait servir des Melons à Louis XIV qu’en
-juin. Ce roi les appréciait fort. Louis XV en était encore
-plus friand. Son château de Choisy-le-Roi possédait de belles
-melonnières que dirigeait le jardinier Gondouin, lequel ne
-manquait jamais d’envoyer à la cour des Melons bien mûrs le
-Jeudi-Saint, c’est-à-dire au plus tôt le 20 mars et le 22 avril au
-plus tard. Nous savons aussi que Noisette, fameux horticulteur,
-continuant cette tradition, présentait chaque année à
-Louis XVIII les Cantaloups les plus précoces provenant de
-ses cultures de Fontenay-aux-Roses.</p>
-
-<p>Sous l’ancienne monarchie, certaines personnes témoignaient
-leur loyalisme envers le souverain en lui présentant les plus
-belles productions de leurs jardins, et en particulier des primeurs,
-toujours bien accueillies. Il faut croire que ce fut une
-coutume aussi ancienne que durable, car nous trouvons dans
-les œuvres de Ronsard un sonnet adressé à Charles IX à propos
-d’un présent de pompons de son jardin que le poète envoya en
-1567, au roi son protecteur.</p>
-
-<p>Comme pour montrer le grand cas que l’on faisait de ce fruit
-délectable, des opuscules sur le Melon ont été publiés à une
-époque où les auteurs n’écrivaient pas d’ordinaire sur une
-plante potagère. Jacques Pons, médecin lyonnais, fit paraître
-une brochure intitulée : <i>Sommaire Traité des Melons</i>, dont les
-deux éditions (1583 et 1586) sont devenues extrêmement rares.
-Un peu plus tard, le <i>Théâtre d’agriculture</i>, d’Olivier de Serres
-(1600), les éditions successives de la <i>Maison rustique</i> de Ch. Estienne
-décrivent minutieusement la culture primitive du Melon.
-On remarque chez ces auteurs les préventions des anciens
-agronomes contre l’emploi du fumier frais dans la construction
-des couches, qu’ils considèrent comme pouvant gâter la bonté
-et odeur du Melon et nuire à la santé. Leur taille consiste à
-« chastrer la poincte des jects de l’herbe ». C’est le pincement
-réitéré à deux yeux qu’ont pratiqué tous les jardiniers d’autrefois.
-Parmi d’autres opérations très arriérées, il faut signaler
-celle complètement inefficace de tremper les graines à semer
-dans des liquides aromatisés, afin de communiquer aux Melons
-la saveur et le parfum de ces liqueurs ; enfin l’habitude de
-« couper les oreilles », expression en usage pour désigner l’ablation
-des cotylédons ; puis la suppression inutile ou nuisible
-des fleurs mâles dites « fausses fleurs ».</p>
-
-<p>Dans la culture primitive, on abritait les plantes au moyen
-de planches ou de nattes soutenues sur des piquets. Cl. Mollet,
-jardinier de Louis XIII, qui, le premier, a signalé l’emploi des
-châssis, donne déjà d’excellents conseils sur la conduite du
-Melon. De ce moment date la culture perfectionnée de cette
-plante potagère.</p>
-
-<p>L’origine du Melon était demeurée incertaine à de Candolle
-et à Naudin. Ils admettaient que toutes les variétés de Melons
-cultivés semblaient dériver soit d’une race sauvage de l’Inde,
-le <i lang="la" xml:lang="la">Cucumis pubescens</i>, soit d’une race africaine, le <i lang="la" xml:lang="la">C. arenarius</i>
-des bords du Niger.</p>
-
-<p>Cette dernière forme, de la grosseur d’une Prune, obovoïde,
-n’offrant que peu de côtes, mais des bariolures plus foncées,
-semble bien être le type primitif du Melon cultivé. On n’en
-connaissait précédemment que des échantillons découverts par
-Cosson à Port-Juvénal, parmi d’autres plantes exotiques introduites
-dans cette localité du littoral de la Méditerranée par le
-lavage des laines de provenance étrangère. Naudin nomma cette
-forme <i lang="la" xml:lang="la">Cucumis Melo</i> var. <i lang="la" xml:lang="la">Cossonianus</i>. Récemment, M. Auguste
-Chevalier, botaniste-explorateur, a recueilli, au cours de son
-voyage au Soudan des échantillons d’un <i lang="la" xml:lang="la">Cucumis</i>, véritable
-Melon en miniature, qui présente tous les caractères botaniques
-du Melon cultivé. Comparé avec les aquarelles de
-Naudin conservées au Muséum, ce Melon a été reconnu identique
-à la variété de Cosson, certainement d’origine africaine<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> <i>Bull. du Muséum</i>, 1901, p. 284.</p>
-</div>
-<p>Comme on le voit, le type primitif n’est plus reconnaissable
-dans nos variétés cultivées, tant l’espèce est mutable sous l’influence
-de la sélection. Le Melon est l’un des fruits que les
-horticulteurs ont le plus transformé au point de vue de la grosseur
-et de la qualité. Naudin, qui a cultivé au Muséum le Melon
-sauvage de Cosson, l’avait si bien amélioré dans le court
-espace de deux ans, par la sélection ou plutôt par l’hybridation,
-que les produits n’étaient presque pas différents des petites
-races de Melons domestiques.</p>
-
-<p>Au commencement du XVI<sup>e</sup> siècle, Amatus Lusitanus dit
-qu’il y avait de nombreuses variétés de Melons, les unes à
-peau mince, d’autres à écorce épaisse, certaines à chair rouge
-ou blanche. Ruellius (1536) cite les <i>sucrins</i> ou <i>succrobes</i>. Gerarde
-connaissait les formes ronde, longue, ovale, piriforme.
-Camerarius a parlé du Melon à côtes et du Melon brodé dont
-l’écorce est recouverte d’un réseau subéreux blanchâtre. C’est
-l’ancien Melon maraîcher, qui fut à peu près le seul cultivé
-pour le marché jusqu’à ce que le <i>Cantaloup</i> l’eût supplanté.
-Les maraîchers élevaient encore des Melons brodés il y a 50 ans,
-car il a fallu beaucoup de temps pour habituer le public à consommer
-un produit cependant bien supérieur. Et pourtant
-nous pouvons croire que les anciens Melons maraîchers étaient
-rarement bons. Autrement comment expliquer les continuelles
-doléances sur la difficulté de trouver un bon Melon ?</p>
-
-<p>Un poëte a dit de ces Melons :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les amis de l’heure présente</div>
-<div class="verse">Ont le naturel du Melon :</div>
-<div class="verse">Il faut en essayer plus de trente</div>
-<div class="verse">Avant d’en trouver un bon<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> Claude Mermet (XVI<sup>e</sup> siècle).</p>
-</div>
-<p>Le <i>Cantaloup</i> est le meilleur des Melons. Il serait venu d’Arménie
-dans le XV<sup>e</sup> siècle, apporté par les missionnaires et
-élevé d’abord à Cantalupi, maison de plaisance des Papes, à
-sept lieues de Rome, d’où il s’est répandu dans les autres pays
-d’Europe en retenant le nom du lieu où les papes l’avaient fait
-cultiver. L’introduction en France du Cantaloup, plus sucré,
-plus fin que le Melon brodé, ne remonte pas au-delà du milieu
-du XVIII<sup>e</sup> siècle. De Combles, dans son <i>Ecole du Potager</i> (1749)
-nous semble avoir parlé le premier du Melon <i>de Florence</i> ou
-<i lang="la" xml:lang="la">Cantalupi</i>. Les Hollandais l’ont cultivé plus anciennement<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> Lacourt, <i>Les Agréments de la Campagne</i>, (1752) tome <small>III</small>, p. 181.</p>
-</div>
-<p>Le catalogue d’Andrieux-Vilmorin pour 1778 note déjà plusieurs
-sous-variétés de cette race. C’est Fournier, le premier
-maraîcher qui, vers 1780, a fait usage des châssis dans sa culture,
-qui a introduit quelques années après le Cantaloup dans
-la culture maraîchère<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> Moreau et Daverne, <i>Traité</i>, p. 4.</p>
-</div>
-<p>L’ancien <i>Cantaloup</i> a été perfectionné sans cesse par les maraîchers
-parisiens. Le Melon actuel est plus lourd, plus plein,
-l’écorce est mince et lisse, les côtes peu marquées, tandis que
-le <i>Cantaloup</i> d’autrefois montrait une écorce épaisse, verruqueuse
-ou galeuse avec des côtes très saillantes. Etait-ce un
-<i>Cantaloup</i> auquel Bernardin de Saint-Pierre faisait allusion,
-lorsqu’il nous apprend si naïvement dans ses <i>Etudes de la Nature</i>,
-que le Melon est un fruit « destiné à être mangé en famille »,
-la nature l’ayant elle-même partagé en tranches ?</p>
-
-<p>Deux sous-variétés de <i>Cantaloup</i> paraissent actuellement
-beaucoup cultivées : le <i>noir des Carmes</i> et le <i>Prescott à fond
-blanc</i>. Le <i>Cantaloup noir des Carmes</i> a été cultivé d’abord au
-Potager de Versailles, puis propagé vers la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle
-par M. Béville, amateur de jardinage. Le <i>C. Prescott</i> doit son
-nom à un jardinier anglais nommé Prescott qui l’apporta à
-Paris vers 1800.</p>
-
-<p>La culture maraîchère du Melon est importante en France.
-Les mauvais Melons sont devenus rares et les prix abordables.
-Nous avons constaté, d’après d’anciennes mercuriales des
-Halles de Paris, que vers 1830 un beau Melon ne se vendait
-pas moins de 4, 6, et 8 francs, même dans la saison d’abondance.
-Ces prix ont considérablement diminué depuis que
-la facilité des communications permet l’apport des Melons cultivés
-en grand et en pleine terre dans l’Anjou, l’Angoumois, la
-Normandie et surtout la Provence. Cavaillon, dans le Comtat,
-est à citer comme un des principaux centres de production.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg65">TOMATE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Lycopersicum esculentum</i> Miller)</p>
-
-
-<p>Après avoir été longtemps cultivée pour la seule curiosité
-ou l’agrément, la Tomate est devenue presque de nos jours
-une plante potagère. On en fait une consommation surprenante
-en Angleterre, plus encore aux Etats-Unis. En France,
-depuis 40 ans surtout, le fruit de cette Solanée annuelle est
-entré largement dans l’alimentation qui l’utilise pour les sauces
-et les assaisonnements. On la mange aussi farcie.</p>
-
-<p>La Tomate était inconnue avant la découverte de l’Amérique.
-On ne la trouve pas cependant à l’état sauvage sur le
-Nouveau Continent, au moins sous la forme que nous lui
-connaissons ; mais le genre de Solanées auquel Tournefort a
-attribué le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Lycopersicum</i> est exclusivement américain.
-L’on rencontre seulement à l’état spontané sur le littoral du
-Pérou, dans le Pérou oriental, aux Antilles, au Sud du
-Texas, etc., la forme à très petits fruits sphériques connue sous
-le nom de Tomate Cerise (<i lang="la" xml:lang="la">L. cerasiforme</i>) qui paraît être le
-type normal de la plante. Les sortes à fruits gros ou côtelés ne
-se voient qu’à l’état cultivé.</p>
-
-<p>Selon la remarque de Candolle, la plante n’a point de nom
-dans les langues anciennes de l’Asie, ni même dans les langues
-modernes indiennes. Elle n’était pas encore cultivée au Japon
-au temps de Thunberg, c’est-à-dire il y a un siècle, et le silence
-des anciens auteurs sur la Chine montre qu’elle y est
-moderne<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 231.</p>
-</div>
-<p>Il est vrai que le genre dont la Tomate est le type porte le
-nom d’une plante citée par les auteurs de l’antiquité classique :
-<i lang="la" xml:lang="la">Lycopersicum</i>, de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">lycos</i>, loup et <i lang="la" xml:lang="la">persicum</i>, pêche — Pêche de
-loup — en raison de ses propriétés toxiques. Ce pouvait être
-la Mandragore ou autre Solanée vénéneuse, dont le nom n’a été
-transféré à une plante américaine que par suite d’une de ces
-fausses identifications, si habituelles aux botanistes de la Renaissance.</p>
-
-<p>L’origine américaine de la Tomate est donc incontestable. Le
-centre de l’habitation de l’espèce doit être le Pérou où la culture
-paraît ancienne. Au commencement du XIX<sup>e</sup> siècle, le naturaliste
-de Martius dit avoir vu la Tomate sauvage aux alentours
-de Rio-de-Janeiro et de Para. Humboldt l’aurait trouvée
-sauvage au Venezuela où elle était peut-être aussi seulement
-naturalisée. Unger l’a vue subspontanée aux îles Galapagos,
-Wilks aux îles Fidji et à l’île de l’Ascension, Grant au centre
-de l’Afrique. Dans les pays tropicaux, la plante échappée des
-jardins se propage aisément et finit par retourner à son état
-primitif. C’est ainsi probablement, dit de Candolle, que l’habitation
-s’est étendue du Pérou au Brésil et au nord jusqu’au
-Mexique<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Loc. cit.</i>, p. 232.</p>
-</div>
-<p>La plante fut apportée de bonne heure en Europe, bien avant
-la Pomme de terre, le Topinambour, le Maïs et le Tabac. Elle
-venait du Pérou, d’après le nom adopté par les premiers botanistes
-descripteurs : <i lang="la" xml:lang="la">Mala peruviana</i>, Pomme du Pérou ; en espagnol
-<i lang="es" xml:lang="es">Pomi del Peru</i>.</p>
-
-<p>Pomme d’amour est aussi un nom contemporain de l’introduction
-de cette plante exotique, la Tomate ayant été considérée,
-à l’origine, comme une sorte de Melongène qui portait ce
-nom. <i lang="en" xml:lang="en">Love-apple</i>, <i lang="de" xml:lang="de">Liebesapfel</i> ou Pomme d’amour sont encore
-les noms usuels de la Tomate en Angleterre et en Allemagne.
-Pomme d’or, qui était également un des synonymes de la Tomate,
-fait supposer que telle était la couleur du fruit des premières
-plantes importées (variétés à fruits jaunes).</p>
-
-<p>En France, le nom de Tomate a généralement prévalu sur
-ces synonymes poétiques. Ce mot appartient sous la forme
-<i>Tomatl</i> à la langue nahuatl parlée par les anciens Mexicains.
-Il serait composé d’un radical <i>toma</i>, de signification obscure — peut-être
-veut-il dire fruit — combiné avec le suffixe <i>tl</i> employé
-dans le langage des Aztèques pour former les substantifs.
-Nous avons reçu le mot des Espagnols qui l’écrivaient <i>Tomata</i>
-ou <i>Tomate</i>.</p>
-
-<p>Les anciens Mexicains faisaient grand cas de la Tomate<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>.
-C’était, avec le Maïs, le Haricot et le Piment annuel, une de
-leurs principales cultures. Hernandez, dans son <i>Histoire de la
-Nouvelle Espagne</i>, a un chapitre <i lang="la" xml:lang="la">de Tomatl, seu planta acinosa
-vel solano</i> et il a décrit plusieurs sortes sous leurs noms mexicains
-(éd. 1651, p. 295). C’est Guillandinus, de Padoue, qui a
-introduit pour la première fois le nom de Tomate dans la nomenclature
-scientifique. Dans son traité <i lang="la" xml:lang="la">De Papyro</i> (1572), il
-décrit cette plante comme une espèce de Pomme d’amour, sous
-le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Tomatle Americanorum</i>. Auparavant, Matthiole
-(1554), qui l’appelle <i lang="it" xml:lang="it">Pomo d’oro</i>, l’avait représentée comme
-une sorte de <i lang="la" xml:lang="la">Mala insana</i>, c’est-à-dire d’Aubergine. Il dit qu’elle
-était apparue récemment en Italie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> Bancroft, <i lang="en" xml:lang="en">Native races</i>, t. <small>I</small>, p. 653 ; t. <small>II</small>, p. 356.</p>
-</div>
-<p>La Tomate fut employée culinairement dès son introduction
-par les Espagnols et les Portugais. Son usage est relativement
-ancien en Italie et en Provence, car les fruits aqueux et pulpeux
-ont toujours été très goûtés des méridionaux. Dans le
-Nord, au contraire, tenue en suspicion à cause de sa parenté avec
-les Solanées dangereuses, elle a été plante d’ornement jusqu’à
-la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle. Les appréciations des anciens botanistes
-sont en effet peu favorables à la Tomate. Dalechamps,
-qui la prenait sans doute pour un Piment doux, a donné une
-figure de la plante et de son fruit au chapitre Poivre d’Inde de
-son ouvrage. Il connaissait deux variétés de Pommes d’amour :
-une à fruit rouge avec de profondes cannelures ; une à fruit
-jaune sans côtelage. « Ces Pommes, dit-il, comme aussi toute
-la plante refroidissent, toutefois un peu moins que la Mandragore ;
-parquoy il est dangereux d’en user. Toutefois aucuns en
-mangent les Pommes cuites, avec huile, sel et poivre. Elles
-donnent peu de nourriture au corps, laquelle est mauvaise et
-corrompue. Aucuns tiennent que c’est le Lycopersion (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) de
-Galien »<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>. D’après Dodoens, botaniste belge : « Cette herbe
-est une plante étrangère et ne se trouve point en ce païs sinon
-ès jardins de quelques herboristes. Les feuilles sont semblables
-à celles de la Mandragore, par conséquent il est dangereux
-d’en user<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> <i>Hist. des plantes</i>, éd. 1653, t. <small>I</small>, p. 533.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Hist. des pl.</i> trad. par Clusius, p. 298.</p>
-</div>
-<p>Les anciens auteurs ont noté plusieurs variétés différenciées
-par le coloris rouge, jaune, orange et blanc, mais jusqu’au
-milieu du XIX<sup>e</sup> siècle, c’est la Tomate <i>grosse rouge</i>, très côtelée,
-type commercial bien connu des maraîchers, qui a été la plus
-cultivée.</p>
-
-<p>Comme nous l’avons dit plus haut, la culture maraîchère et
-potagère de la Tomate est moderne. Le plus ancien catalogue
-de la maison Andrieux-Vilmorin, que nous connaissions, date de
-1760. La Pomme d’amour est encore classée, dans ce catalogue,
-parmi les plantes ornementales annuelles. Dans un autre catalogue
-d’Andrieux, daté de 1778, la Tomate figure, cette fois, parmi
-les plantes potagères. Le <i>Bon Jardinier</i> de 1785 l’admet aussi
-parmi les légumes : « On fait des sauces avec le fruit qui en
-provient ». La culture devait être bien peu répandue car Rozier,
-dans son <i>Cours d’Agriculture</i> (1789), dit ceci : « Cette plante
-n’est pas connue par les jardiniers dans les provinces du nord,
-et, s’ils la cultivent, c’est plus par curiosité que par intérêt ;
-mais en Italie, en Espagne, en Provence, en Languedoc, ce fruit
-est très recherché ».</p>
-
-<p>En 1805, le grainier Tollard constate les progrès de la culture
-de cette Solanée : « Thomate (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) ; ce fruit pulpeux qu’on
-appelle aussi Pomme d’Amour s’est beaucoup multiplié depuis
-quelques années. » Il s’agissait simplement de la culture
-bourgeoise, car les maraîchers parisiens n’ont commencé à
-élever la Tomate pour le marché que vers 1830.</p>
-
-<p>L’usage de la Tomate se généralisa d’abord chez les nations
-de l’Europe méridionale et les races anglo-saxonnes furent
-les dernières à la recevoir dans leurs potagers. D’après Sturtevant,
-Châteauvieux (1812) mentionne leur culture en Italie
-sur une large échelle pour les marchés de Naples et de Rome.
-L’usage de la Tomate n’est devenu général aux Etats-Unis
-que vers 1835 ou 1840. Or il y a aujourd’hui plus de 60 variétés
-nommées dans les catalogues des grainiers américains<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">The American Naturalist</i>, t. <small>XXV</small>.</p>
-</div>
-<div class="c">
-<img src="images/illu10.jpg" alt="" />
-<div class="legende">TOMATE (XVI<sup>e</sup> siècle)
-d’après l’<i>Histoire des plantes</i> de Dodoens.</div>
-</div>
-<p>L’amélioration de cette plante potagère et la création de
-types nouveaux par l’hybridation ne remonte qu’au dernier
-quart du XIX<sup>e</sup> siècle, à la suite de l’énorme extension des
-cultures de Tomates dans tous les pays du monde. La plus
-grande partie des races améliorées vient de l’Amérique ou de
-l’Angleterre.</p>
-
-<p>Vers 1850, la Tomate <i>grosse rouge maraîchère</i> était à peu
-près la seule cultivée. La Tomate <i lang="en" xml:lang="en">Trophy</i>, obtenue vers 1850,
-est un des premiers résultats des hybridations américaines.
-<i lang="en" xml:lang="en">Frogmore selected</i> est une amélioration due à M. Thomas, jardinier
-de la reine Victoria ; puis vinrent <i lang="en" xml:lang="en">Earliest of all</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Golden
-Queen</i>, variété jaune. <i>Perfection</i> a été obtenue par Livingstone
-à Columbus, Ohio (U. S. A.) vers 1883. La Tomate <i>Chemin</i> est
-une amélioration de la Tomate <i>Perfection</i> et un gain de M. Chemin,
-habile maraîcher à Issy<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>. Elle fut mise au commerce par
-Vilmorin en 1888. Du grainier James Carter, nous citerons <i lang="en" xml:lang="en">Duke
-of York</i> (1892), <i lang="en" xml:lang="en">Sunrise</i> (1905). <i>Conférence</i> a paru en 1889 pendant
-le Congrès tenu à Chiswick. La Tomate <i>Champion</i> a été
-importée d’Amérique par Vilmorin vers 1889. <i>Mikado</i> est
-aussi une sorte américaine. De même <i lang="la" xml:lang="la">ponderosa</i>, à fruit énorme,
-qui peut peser plus de 800 grammes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> Rapport (<i>J<sup>al</sup> S. N. H. F.</i> 1888, p. 526.)</p>
-</div>
-<p>Le goût général paraît préférer maintenant les Tomates très
-grosses, rouge écarlate et non côtelées. Les Tomates de primeur
-viennent des Iles Canaries, de l’Algérie, de quelques départements
-méridionaux : Vaucluse, Bouches-du-Rhône, Lot-et-Garonne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">Plantes condimentaires</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="leg66">CERFEUIL</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Anthriscus Cerefolium</i> Hoffm.)</p>
-
-
-<p>Les condiments jouent un rôle de première importance dans
-l’art culinaire. Ils sont même indispensables pour assurer la
-digestibilité des aliments, sans parler du point de vue purement
-gastronomique, car des mets non assaisonnés seraient
-peu appétissants. De là vient que, pour augmenter le nombre
-des épices employées par les « cordons bleus », nous cultivons
-dans les jardins potagers quelques plantes condimentaires. Nous
-citerons le Persil, le Cerfeuil, l’Estragon, l’Ail et les Cives, le
-Cresson alénois, le Thym et la Sarriette. Comme on le voit,
-les fines herbes sont surtout des plantes aromatiques et excitantes.
-Les unes donnent du goût aux sauces et aux aliments ;
-d’autres, sous le nom de fournitures, servent à relever la fadeur
-des salades.</p>
-
-<p>On n’ignore pas que les habitudes culinaires varient selon les
-temps et les lieux. Chaque peuple a ses mets et ses condiments
-préférés.</p>
-
-<p>La cuisine ancienne, beaucoup plus épicée que la nôtre,
-admettait l’emploi d’une foule d’aromates et de plantes condimentaires
-inusités de nos jours. De celles-ci nous parlerons
-plus longuement au chapitre des plantes potagères abandonnées.</p>
-
-<p>Chez les anciens Grecs, par exemple, les principaux assaisonnements
-de ce genre étaient les Câpres, l’Origan, la Ciboulette,
-la Sauge, l’Ail, la Rue, le Thym, le Seseli, le Cumin et
-le Silphion qui paraît être une Ombellifère voisine des Férules<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> Athénée, <i>Banquet des Savants</i>, l. 4, p. 148.</p>
-</div>
-<p>Les Romains employaient le Gingembre de l’Arabie, le
-Cumin d’Egypte, l’Anis et l’Aneth, Coriandre, Menthe, Origan,
-Carvi, Câpres, Thym, Ciboulette, Rue, Sauge, Persil, Cerfeuil,
-Ache, Basilic, Serpolet, Cresson alénois, Pouliot.</p>
-
-<p>Une liste des plantes condimentaires employées au moyen
-âge comprendrait : Baume-Coq, Sarriette, Pouliot, Basilic, Hysope,
-Marjolaine, Menthe, Souci, Oseille, Sauge, Orvale ou
-Toute-bonne, Persil, Romarin, Lavande, Fenouil<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> <i>Ménagier de Paris</i>, t. <small>II</small>, pp. 126, 231.</p>
-</div>
-<p>Il n’est si petit jardin qui ne contienne du Cerfeuil, cette
-Ombellifère annuelle à l’odeur fine et agréable. C’est l’une des
-herbes condimentaires les plus usitées pour l’assaisonnement
-des salades, omelettes, vinaigrettes et pour aromatiser les potages.</p>
-
-<p>Selon Alph. de Candolle, le Cerfeuil paraît indigène dans le
-Sud-Est de la Russie et dans l’Asie méridionale tempérée. Des
-botanistes l’ont rencontré spontané en Crimée, au midi du Caucase,
-dans les montagnes septentrionales de la Perse.</p>
-
-<p>L’espèce a dû se propager d’Orient dans le monde gréco-romain
-pendant les trois siècles qui ont précédé l’ère actuelle<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 72.</p>
-</div>
-<p>Les Anciens ont employé le Cerfeuil comme plante condimentaire,
-mais il n’a dû acquérir une véritable importance culinaire
-qu’à partir du moyen âge. Pline et Palladius connaissaient
-le <i lang="la" xml:lang="la">Cærefolium</i>, herbe, dit le premier auteur, que les
-Grecs appellent <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Pœderos</i> et que l’on mange cuite comme les
-autres légumes<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. Columelle a grécisé le nom de la plante
-en <i lang="la" xml:lang="la">Chærophyllum</i>, mot conservé par les botanistes pour désigner
-le Cerfeuil bulbeux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> Pline, l. XIX, 54. — Palladius, l. III, 24.</p>
-</div>
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Cerefolium</i> latin est la source du mot français Cerfeuil et
-du nom de cette plante dans la plupart des langues européennes :
-italien, <i lang="it" xml:lang="it">Cerefoglio</i> ; anglais, <i lang="en" xml:lang="en">Chervil</i> ; allemand, <i lang="de" xml:lang="de">Korffol</i> ;
-flamand, <i lang="nl" xml:lang="nl">Kervell</i>, etc.</p>
-
-<p>Au XII<sup>e</sup> siècle, le <i>Glossaire de Tours</i> donne les synonymes
-suivants : « <i lang="la" xml:lang="la">Cerfolium</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Sermenna</i>, en langue romane : <i>Cerfoiz</i>. »
-Quelques livres de recettes médicales du XIII<sup>e</sup> siècle
-orthographient <i>cierfuel</i>, <i>cierfieul</i>, <i>li cierfieus</i><a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>. Au XVI<sup>e</sup> siècle,
-on rencontre les formes <i>cherfeult</i>, <i>cerfueil</i>, <i>serfueil</i>, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> Bibl. nat. Ms. f. fr. n<sup>o</sup> 2039 et <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, t. <small>XVIII</small>, p. 573.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg67">CRESSON ALÉNOIS</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Lepidium sativum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Petite Crucifère annuelle à saveur âcre et piquante employée
-comme plante condimentaire depuis les temps les plus reculés.
-On la mêle aux salades ; on en garnit les viandes rôties.</p>
-
-<p>Son origine est incertaine. De Candolle cite de nombreux botanistes
-qui l’ont recueillie dans l’Europe orientale, en Afrique
-et surtout en Asie, mais ils ne paraît pas qu’ils l’aient trouvée
-à l’état franchement spontané. Le Cresson alénois, très rustique,
-s’est naturalisé partout ; il se ressème de lui-même et
-s’échappe des cultures. De Candolle est porté à croire que la
-plante est originaire de Perse, d’où elle a pu se répandre à une
-époque ancienne dans les jardins de l’Inde, de la Syrie, de la
-Grèce, de l’Egypte et jusqu’en Abyssinie<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> <i>Origine des pl. cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 69.</p>
-</div>
-<p>Il semble bien que ce soit le <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kardamon</i> de Théophraste et
-de Dioscoride, puisque <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Kardamon</i> est le nom vulgaire du Cresson
-alénois dans la Grèce moderne. Cette herbe, au goût acre
-et brûlant, a été souvent mentionnée par les auteurs grecs et
-latins ; ces derniers l’appelaient <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium</i>.</p>
-
-<p>Pline explique que <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium</i> vient de <i lang="la" xml:lang="la">nasus torsus</i>, c’est-à-dire
-plante qui fait tordre le nez par son acrimonie<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. Dans
-le Languedoc, on appelle le Cresson alénois Nasitor. A cause de
-ses propriétés excitantes, cette Crucifère passait, chez les Anciens,
-pour donner de la subtilité d’esprit aux sots et aussi du
-courage : « Mange du <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium</i> », disait-on ironiquement au
-paresseux ou au lâche.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> Pline, <i>Hist. nat.</i> l. XX, 42.</p>
-</div>
-<p>Au moyen âge, le Cresson alénois devait être un condiment
-populaire. Guillaume de la Villeneuve, poète qui a mis en vers
-les <i>Cris de Paris</i>, nous apprend qu’on le vendait couramment
-dans les rues au XIII<sup>e</sup> siècle :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Vey ci bon cresson orlenois »</div>
-</div>
-
-<p>L’ancienne forme française du mot alénois a été diversement
-expliquée. La plupart des dictionnaires étymologiques
-font venir <i>orlenois</i> d’Orléans, comme signifiant Cresson d’Orléans,
-ce qui n’est guère probable, attendu que le Cresson alénois
-se trouvait partout. Pour d’aucuns, ce serait plutôt un dérivé
-par barbarisme de l’adjectif latin <i lang="la" xml:lang="la">hortense</i>, soit Cresson de
-jardin, de même qu’<i lang="la" xml:lang="la">ortulane</i>, adjectif analogue employé jusqu’au
-XVI<sup>e</sup> siècle, mais celui-ci a une formation régulière. Il
-est vrai que la plante s’appelait en latin <i lang="la" xml:lang="la">Nasturtium hortense</i>,
-Cresson de jardin, pour la distinguer du Cresson de fontaine.
-Les Anglais et les Allemands disent toujours <i lang="en" xml:lang="en">Garden Cress</i>,
-<i lang="de" xml:lang="de">Garten-Kresse</i>, c’est-à-dire Cresson de jardin.</p>
-
-<p>Nous admettrons plutôt qu’alénois dérive du vieux français
-<i>alenaz</i>, <i>aleinas</i>, petit poignard, poinçon, petite alène, allusion
-à la saveur extrêmement piquante de la plante.</p>
-
-<p>Par suite de sa culture très ancienne, le Cresson alénois cultivé
-présente quelque différence avec la plante sauvage ; ses
-feuilles sont plus larges et d’un vert plus foncé. La jolie variété
-<i>à feuilles frisées</i> est ancienne ; elle est mentionnée par
-Bauhin, de même celle <i>à larges feuilles</i><a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>. Le Cresson alénois
-<i>doré</i>, sous-variété du Cresson <i>à larges feuilles</i> et qui se distingue
-par la teinte jaunâtre de son feuillage, est moderne. Les ouvrages
-horticoles n’en parlent qu’à partir du premier quart du
-XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> <i>Phytopinax</i> (1596), pp. 160, 161 ; — <i>Pinax</i> (1623), pp. 103, 104.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg68">ESTRAGON</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Artemisia Dracunculus</i> L.)</p>
-
-
-<p>Armoise aromatique à odeur pénétrante qui se trouve dans
-les plus modestes potagers. Une « pointe » d’Estragon ajoutée
-à la salade la rend exquise et de plus facile digestion en raison
-des propriétés stimulantes de la plante. On s’en sert encore
-comme condiment pour les ragoûts et pour aromatiser le vinaigre.</p>
-
-<p>C’est une plante herbacée, vivace, spontanée dans la Russie
-méridionale, la Sibérie, la Tartarie. Les Anciens ne l’ont pas
-connue, quoique Dalechamps veuille l’identifier a une herbe
-nommée Chrysocome par Dioscoride.</p>
-
-<p>L’Estragon a été introduit au moyen âge et n’est devenu vulgaire
-qu’au XVI<sup>e</sup> siècle. Les Orientaux nous ont transmis la
-plante et son nom dans lequel on retrouve sans peine, malgré
-la déformation qu’il devait subir en passant par les langues
-européennes, le vocable arabe <i>Tarkhoun</i>, qui devint d’abord
-<i>Tarchon</i>, <i>Targon</i> ; puis, afin que ce mot barbare eût au moins
-le sens d’un nom connu, il fut converti en <i>Dragon</i>. Le nom
-linnéen <i lang="la" xml:lang="la">Artemisia Dracunculus</i> a conservé le souvenir de cette
-transformation d’origine populaire. Les Allemands ont <i lang="de" xml:lang="de">Dracon</i>,
-en Italie <i lang="it" xml:lang="it">Draconcello</i>. Les Anglais ont gardé une forme très ancienne
-avec leur <i lang="en" xml:lang="en">Tarragon</i>.</p>
-
-<p>De là vient que Sprengel et plusieurs commentateurs ont cru
-reconnaître l’Estragon dans le <i lang="la" xml:lang="la">Dragantea</i> du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i>
-de Charlemagne ; mais, d’après les herbollaires du moyen âge,
-il est certain que l’<i lang="la" xml:lang="la">Herba Dragontea</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Dracontia</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Colubrina</i>,
-est une Aroïdée qu’on appelle aujourd’hui la Serpentaire (<i lang="la" xml:lang="la">Dracunculus
-polyphyllus</i> L.). D’après un manuscrit du XIII<sup>e</sup> siècle :
-« Serpentaire, dragontée, colebrine, tot est un »<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> <i>Bibl. Sainte Geneviève</i>, Ms. n<sup>o</sup> 3113. f<sup>o</sup> 70. verso.</p>
-</div>
-<p>La compilation arabe d’Ibn-el-Beïthar (XIII<sup>e</sup> siècle) cite tous
-les écrivains musulmans, y compris les médecins Rhazès et
-Avicenne, qui ont parlé de l’Estragon sous le nom de <i>Tarkhoun</i>
-bien avant que la plante fut connue en Europe. L’Estragon
-porte encore ce même nom — <i>Tarkhoun</i> — en Orient. D’après
-Ibn-el-Beïthar : « C’est un légume bien connu en Syrie, mais
-que l’on trouve rarement en Egypte ». « C’est un légume de
-table, dit Ali-Ibn-Mohammed, et on y sert ses pousses encore
-tendres avec la menthe et autres herbes pour exciter l’appétit
-et parfumer l’haleine »<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> <i>Traité des Simples</i>, n<sup>o</sup> 1459.</p>
-</div>
-<p>La première mention en Europe est dans Siméon Sethi,
-médecin qui vivait au milieu du XII<sup>e</sup> siècle. Il l’appelle <i>Tarchon</i><a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>.
-En Italie, Pietro de Crescenzi, au XIII<sup>e</sup> siècle, ne fait
-pas mention de l’Estragon, mais Agostino Gallo (XVI<sup>e</sup> siècle) en
-parle comme d’une herbe condimentaire pour la salade et
-enseigne la manière de la cultiver<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Syntagma de Cib. facult.</i> Basilæ. 1538.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> Targioni, <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd. p. 70.</p>
-</div>
-<p>En Angleterre, Gerarde connaissait la plante en 1597<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> <i>Herball</i>, 193.</p>
-</div>
-<p>Toutefois, à l’époque de la Renaissance, l’Estragon ne paraît
-pas universellement répandu. D’après Dodoens : « l’herbe
-dragon n’a esté descrite de personne que de Ruellius (1536) et
-n’est encore cognue sinon dans aucunes villes de ce païs,
-comme Anvers, Bruxelles, Malines et là où ceste herbe a esté
-premièrement apportée de France »<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> <i>Hist. des plantes</i>, trad. De l’Escluse (1557), p. 433.</p>
-</div>
-<p>Le mot actuel « Estragon » doit être issu, par prosthèse, de
-la langue vulgaire. La <i>Maison rustique</i> de Jean Liébault
-(XVI<sup>e</sup> siècle) dit ceci : « Targon, que les jardiniers appellent
-estragon ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg69">PERSIL</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Petroselinum sativum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Dans la cuisine moderne, le Persil est la principale des fines
-herbes. La plante est excitante et stomachique comme toutes
-les herbes condimentaires. On en fait usage pour l’assaisonnement
-des viandes, pour aromatiser les potages. Quelquefois le
-Persil n’est plus qu’une garniture destinée simplement à orner
-certains plats et, plus haut, au chapitre Céleri, nous avons émis
-l’idée que l’emploi décoratif de l’Ache ou Céleri sauvage dans
-l’Antiquité a dû contribuer à cette coutume culinaire moderne.</p>
-
-<p>Les auteurs anciens ont beaucoup parlé de l’Ache — <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Selinon</i>
-des grecs, <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i> des Latins, — tantôt plante funéraire
-que l’on plantait sur les tombeaux ; d’autrefois l’Ache entrait
-dans la confection des couronnes. Les Grecs couronnaient
-d’Ache verte les vainqueurs aux jeux olympiques. L’Ache faisait
-encore l’ornement des repas. On le voit par les vers de
-Virgile et d’Horace :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Neu desint epulis rosæ</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Neu vivax apium, neu breve lilium<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> Horace, <i>Odes</i> 36, livre I.</p>
-</div>
-<p>« Que les Roses, l’Ache toujours verte et le Lis éphémère ne
-manquent jamais à vos festins. »</p>
-
-<p>Sous le nom d’Ache, les Anciens ont compris le Céleri sauvage
-ou Ache des marais (<i lang="la" xml:lang="la">Apium graveolens</i>) et le Persil, autre
-espèce du genre <i lang="la" xml:lang="la">Apium</i>, qu’ils ont employé comme assaisonnement,
-mais beaucoup moins que nous. La plante servait surtout
-à couronner les vainqueurs aux jeux ou les convives dans
-les banquets, tandis que le Céleri sauvage ou Ache des marais
-a été seulement plante funéraire. C’était l’Ache véritable. Le
-Persil doit être l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium amarum</i> et l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium viride</i> de Virgile<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>
-et celui qu’Horace qualifiait de vivace.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> <i>Eglogues</i> VI, 68 ; — <i>Géorgiques</i>, IV, 121.</p>
-</div>
-<p>Théophraste (300 ans avant J.-C.) devait distinguer le Persil
-du Céleri, puisqu’il parle d’une variété d’Ache à feuilles frisées.
-Or il existe une variété de Persil dont le feuillage frisé est fort
-élégant. Toutefois la plante possédait déjà son nom spécial
-dans l’Antiquité. Dioscoride et Pline<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a> ont parlé, l’un du
-<i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">petroselinon</i>, l’autre du <i lang="la" xml:lang="la">petroselinum</i>, nom qui signifie <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">selinon</i>
-(Ache) des pierres, à cause d’une circonstance naturelle d’habitation.
-Le Persil sauvage se plaisant dans les endroits rocailleux.
-Ces auteurs ont considéré le Persil comme une plante officinale
-et quelquefois condimentaire. Galien, médecin grec,
-(164 après J.-C.), dit que le Persil est fort bon à la bouche et à
-l’estomac et que quelques-uns le mangent avec le Maceron et la
-Laitue. Apicius l’a aussi noté dans son traité culinaire sous le
-nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Apium viride</i> (Ache verte).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> <i>Hist. nat.</i>, l. XIX c. 37, 46 ; l. XX, c. 11.</p>
-</div>
-<p>Le Persil paraît cultivé chez les Romains. Columelle (I<sup>er</sup> siècle
-de l’ère chrétienne) a connu une variété à feuilles larges et une à
-feuillage frisé. Palladius a observé, ce qui est vrai, que les vieilles
-graines de Persil germent mieux que les semences récentes.</p>
-
-<p>A l’époque de Charlemagne, le Persil n’était plus que plante
-culinaire. Cet empereur le cultivait dans ses jardins. Albert le
-Grand, au XIII<sup>e</sup> siècle, parle de l’Ache ou <i lang="la" xml:lang="la">Petroselinum</i> comme
-d’une plante très usuelle. Le <i>Grant Herbier</i>, encyclopédie du
-XV<sup>e</sup> siècle, en fait l’éloge : « l’herbe aussi mise cuyte avec les
-viandes conforte la digestion et oste les ventosités du ventre. »</p>
-
-<p>L’Anglais Phillips dit que les jardiniers anglais ont reçu le
-Persil en 1548. Peut-on, raisonnablement, fixer une date d’introduction
-pour une plante aussi anciennement connue sur le
-continent ? Et pourtant, pour le Persil et d’autres plantes,
-de Candolle, Jacques et Hérincq, etc. ont cité les dates fantaisistes
-de Phillips comme articles de foi.</p>
-
-<p>Le Persil passe pour être originaire de l’île de Sardaigne. Il
-est certain que cette Ombellifère est sauvage dans tout le Midi
-de l’Europe, depuis l’Espagne jusqu’en Macédoine. On l’a trouvée
-aussi à Tlemcen, en Algérie, et dans le Liban<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> De Candolle, <i>Origine des plantes cultivées</i>, 4<sup>e</sup> éd. p. 72.</p>
-</div>
-<p>Les modifications produites par la culture sur cette espèce
-végétale ont porté sur les feuilles et les racines. La variété
-commune ne diffère de la plante sauvage que par ses feuilles
-plus larges. La variété à feuilles frisées est très ancienne.
-Celle <i>à feuilles de Fougère</i> dont le feuillage est, non plus
-crispé, mais découpé en nombreux segments, indiquée comme
-nouveauté par les catalogues modernes des grainiers, était
-connue de Bauhin, au XVII<sup>e</sup> siècle. Le Persil <i>de Naples</i> est une
-grande forme branchue ; comme le Céleri, on peut le faire
-blanchir. Ce doit être l’<i lang="la" xml:lang="la">Apium hortense maximum</i> de Bauhin.
-Nous avons parlé ailleurs du Persil dont la racine charnue est
-comestible.</p>
-
-<p>Le mot Persil dérive du latin <i lang="la" xml:lang="la">petroselinum</i> par l’intermédiaire,
-du bas-latin <i lang="la" xml:lang="la">petrosilium</i>. On rencontre cette forme
-corrompue dans les textes du XII<sup>e</sup> siècle. D’après le <i>Glossaire
-de Tours</i> : « <i lang="la" xml:lang="la">Petrosilium</i>, c’est en langue romane le <i>perresit</i> »<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>.
-Au XIII<sup>e</sup> siècle, on trouve la forme <i>presin</i><a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>. Dans
-un traité de cuisine de l’an 1306, nous voyons <i>perresil</i><a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> <i>Bibl. Ecole des Chartes</i>, 1869, p. 327.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> <i>Etudes Romanes. Remèdes populaires</i>, p. 259.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> <i>Bibl. Ecole des Chartes</i>, 1860, pp. 216, 224.</p>
-</div>
-<p>Au XIV<sup>e</sup> siècle on écrivait <i>présin</i> et <i>perrecin</i>. <i>Pércil</i> se voit
-dans le <i>Ménagier de Paris</i>, qui date de la fin du XIV<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg70">PIMENT ANNUEL</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Capsicum annuum</i> L.)</p>
-
-
-<p>Plante herbacée annuelle appartenant à la famille des Solanées.
-Le fruit, qui est une baie, tantôt sèche, tantôt un peu pulpeuse,
-fournit un condiment usité en certains pays. On ne fait
-une grande consommation des Piments que dans les pays
-chauds, en Italie, en Espagne, dans les deux Amériques. Chez
-nous, c’est un assaisonnement peu employé. On voit quelques
-pieds de <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum</i> dans les potagers bourgeois plutôt comme
-plante curieuse, à cause de ses jolis fruits.</p>
-
-<p>Il existe pour cette plante plusieurs synonymes comme
-Poivre <i>d’Inde</i>, Poivre <i>du Brésil</i> ou <i>de Guinée</i>, Poivre <i>long</i>,
-<i>Poivron</i>, qui indiquent une origine étrangère peu ancienne et
-surtout la ressemblance de saveur avec le Poivre. <i>Corail des
-jardins</i> rappelle le coloris des baies reluisantes des variétés
-les plus cultivées.</p>
-
-<p>Les variétés de Piment sont innombrables. Il en est à fruits
-rouges, jaunes, violets, de forme très variable. Certaines contiennent
-un principe actif spécial, de nature chimique, nommé
-<i>capsicine</i>, dont l’action sur l’estomac est fort stimulante. Ce
-sont les Piments condimentaires. Quant aux Piments doux,
-variétés horticoles à gros fruits un peu charnus, la disparition
-de la capsicine, résultat de la culture, permet de les employer
-comme fruits légumiers, au même titre que les Tomates et les
-Aubergines.</p>
-
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum annuum</i> était inconnu dans l’Ancien Monde
-avant la découverte de l’Amérique. La Guyane est probablement
-son pays d’origine, car à l’époque de la découverte, les
-Indiens d’Amérique cultivaient les Piments, depuis le Chili
-jusqu’au Mexique, sous des noms dont les radicaux se retrouvent
-dans les langues caraïbes. Toutefois la plante n’a pas
-été trouvée à l’état sauvage. C’est là un indice d’une culture
-très ancienne.</p>
-
-<p>Les Piments étaient d’un usage général chez les Indiens,
-comme le constate Bancroft, l’historien des races humaines
-du Nouveau Monde<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>. Un ancien auteur, Sahagun, cite chez
-les Aztèques, le <i>Chili</i>, un des noms vernaculaires du Piment,
-plus fréquemment que les autres herbes comestibles<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>.
-Veytia dit que les Olmèques cultivaient le <i>Chili</i> ou <i>Chilli</i> plus
-anciennement que les Toltèques et l’on sait que ces peuples
-ont précédé les Aztèques au Mexique. Le jésuite espagnol
-d’Acosta dit dans son <i>Histoire naturelle et morale des Indes</i>
-(1590) que le Piment est le principal assaisonnement des
-Indiens et leur seule épice. Ceci explique pourquoi les Espagnols,
-frappés de ce fait, ont signalé cette plante condimentaire dès le
-premier moment de la découverte du Nouveau Monde, témoins
-une lettre de Peter Martyr, de septembre 1493, dans laquelle
-il dit que Colomb rapporta en Europe un Poivre d’une saveur
-plus brûlante que le Poivre ordinaire. Le Piment est encore mentionné
-comme condiment par Chanca, médecin de la flotte de
-Colomb, lorsqu’il fit son second voyage aux Indes occidentales,
-dans une lettre adressée en 1494 au Chapitre de Séville<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Native races</i>, t. <small>I</small>, p. 624, 653 ; t. <small>II</small>, p. 455.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> <i lang="es" xml:lang="es">Historia general de las cosas de nueva España.</i></p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Sturtevant, <i lang="en" xml:lang="en">The American Naturalist</i>, t. <small>XXIV</small>, p. 151.</p>
-</div>
-<p>Déjà, en 1506, le botaniste Valerius Cordus (<span lang="la" xml:lang="la"><i>Hist. plant.</i> lib.
-I, c. VII</span>) décrivait très exactement le <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum</i>, mais sans indiquer
-le pays d’origine de la plante. Les Piments sont ensuite
-particulièrement décrits par Oviedo qui arriva dans l’Amérique
-tropicale espagnole en 1514. La plante fut importée en Europe
-vers cette date.</p>
-
-<p>Au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, le Piment était cultivé comme
-plante curieuse un peu partout. Dodoens dit qu’en Belgique
-on le voit aux jardins des herboristes qui le tiennent dans des
-pots de terre.</p>
-
-<p>L’allemand Tragus prétend que le Piment pousse en Portugal,
-dans l’Inde et en Afrique et qu’il a été importé en Europe
-par des navigateurs. Il ajoute que les fruits sont des siliques<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>
-à couleur d’abord verte finissant par devenir rouge comme du
-corail. Il dit qu’on a dénommé cette plante Poivre d’Allemagne
-(<i lang="la" xml:lang="la">Piper Germaniæ</i>) et que ce n’est ni le Poivre blanc, ni le
-Poivre noir, mais une variété de végétal dont les fruits possèdent
-la forte saveur du Poivre<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> D’où le nom <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">capsa</i>, boîte.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> Guillard, <i>Les Piments des Solanées</i>, p. 5.</p>
-</div>
-<p>Léonard Fuchs assimile la plante nouvelle à un Poivre indéterminable
-des Anciens, nommé <i lang="la" xml:lang="la">Piperitis</i> et par Pline <i lang="la" xml:lang="la">Siliquastrum</i>,
-en raison des grandes siliques qu’il produit. Ce botaniste
-dit qu’on trouvait le Siliquastre (c’est-à-dire le Piment)
-dans toute l’Allemagne où il était d’importation récente et peu
-répandu. Lui-même ne devait pas connaître la plante, puisqu’il
-a figuré le fruit comme une capsule déhiscente à l’extrémité.
-Il nous apprend que de son temps (1542) on connaissait
-quatre espèces de Siliquastre : le grand, le petit, le long et le
-large Siliquastre. Or ces quatre espèces constituaient déjà quatre
-des principales variétés de Piments actuellement connus<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">loc. cit.</i> p. 6.</p>
-</div>
-<p>Le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont cultivé le Piment beaucoup
-plus tôt. En effet, Matthiole, au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle,
-parlant du Poivre d’Inde, dit que de son temps il était commun
-partout en Italie ; il indique trois variétés. Soderini également en
-parle comme d’une chose vulgaire<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Targioni, <i lang="it" xml:lang="it">Cenni storici</i>, 2<sup>e</sup> éd. p. 39.</p>
-</div>
-<p>On trouve le Piment dans l’ouvrage de Camerarius (1586)
-sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Piper indicum</i>. Dalechamps (1587) a donné
-4 figures de Poivre d’Inde, puis vint Clusius (1600) qui donne
-aussi la description de plusieurs Poivres américains. Il dit que
-la plante a été transportée du Brésil aux Indes par les Portugais,
-qu’elle est arrivée en Angleterre en 1548. <i lang="la" xml:lang="la">Hortus Eystettensis</i>,
-de Besler (1613), montre quelques variétés nouvellement introduites,
-entre autres le Piment Cerise (<i lang="la" xml:lang="la">Capsicum cerasiforme</i>).</p>
-
-<p>En somme, comme nous l’avons fait entrevoir plus haut,
-aucune forme actuelle ne paraît être de création récente. Tous
-nos types de Piments devaient exister dans les anciennes cultures
-américaines.</p>
-
-<p>Les Portugais et les Espagnols, propagateurs des <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum</i>,
-ont les premiers appelé ces plantes <i>Pimento</i>, <i>Pimiento</i> du Brésil,
-c’est-à-dire Poivre du Brésil. D’après le <i>Glossaire</i> de Ducange,
-<i>Pimienta</i>, chez les Espagnols, c’est le Poivre.</p>
-
-<p>Piment dérive du latin <i lang="la" xml:lang="la">pigmentum</i>, matière colorante, et
-nous avons conservé le sens primitif dans le français pigment,
-orpiment (sulfure jaune d’arsenic ou réalgar), Orpin, plante de
-la famille des Crassulacées (<i lang="la" xml:lang="la">Sedum Telephium</i>). Certains <i lang="la" xml:lang="la">Sedum</i>
-ont les fleurs d’un jaune superbe.</p>
-
-<p>Dans le latin médiéval, avec les formes <i>pigment</i>, <i>piument</i>,
-<i>piement</i>, <i>pyment</i>, le mot se présente avec le sens de boisson stimulante
-faite de vin et de miel dans laquelle entraient force
-épices et aromates. Le <i>Glossaire</i> de Ducange, le <i>Dictionnaire</i>
-de l’ancienne langue française de La Curne, et celui de Godefroy,
-donnent du mot piment de nombreux exemples tirés de la littérature
-du moyen âge. Une phrase d’un roman de chevalerie
-montre que, dès le XII<sup>e</sup> siècle, on servait dans les repas d’apparat,
-sous le nom de piment, une boisson épicée, suave et
-odoriférante :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vos vuel commander</div>
-<div class="verse">Que del piument me servez au disner.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">(<i>Raoul de Cambrai</i>, v. 570)</p>
-
-<p>Cette composition aromatique s’employait même dans les
-embaumements :</p>
-
-<p>D’après la <i>Chanson de Roland</i>, v. 2969, les corps des
-héros morts à Roncevaux « ben sunt lavez de <i>piment</i> et
-de vin ».</p>
-
-<p>On comprend maintenant pourquoi le mot piment s’est appliqué
-au Poivre du Brésil, après son introduction en Europe,
-et aussi à diverses plantes dont l’action est excitante comme la
-Mélisse (Piment des abeilles), la Persicaire (Piment d’eau), le
-Myrica Galé (Piment royal), etc.</p>
-
-<p>Le Piment de la Jamaïque est fourni par les <i lang="la" xml:lang="la">Pimenta</i>, genre
-de Myrtacées, très différents des <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum</i>. On vendait autrefois
-le fruit condimentaire dans les épiceries sous le nom de
-Quatre-Epices. Le Piment ou Poivre de Cayenne est fourni par
-le <i lang="la" xml:lang="la">Capsicum frutescens</i>, espèce presque arborescente, dont le
-fruit à saveur âcre et brûlante s’emploie pulvérisé. Comme les
-<i lang="la" xml:lang="la">Pimenta</i>, le Poivre de Cayenne n’est cultivé que sous les tropiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg71">PIMPRENELLE</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Poterium Sanguisorba</i> L.)</p>
-
-
-<p>Herbe condimentaire qui a été beaucoup usitée autrefois.
-On mêlait aux salades, principalement aux Laitues, ses jeunes
-et tendres feuilles au goût agréable de Concombre. Elle n’est
-plus à présent que rarement cultivée dans les jardins potagers.</p>
-
-<p>La plante est indigène, vivace et commune dans les prairies
-sèches. C’est le <i lang="la" xml:lang="la">Sanguisorba</i> de Fuchs, le <i lang="la" xml:lang="la">Pimpinella</i> de
-Dalechamps (XVI<sup>e</sup> siècle). La <i>Maison rustique</i> de Ch. Estienne
-compte la Pimprenelle parmi les bonne fournitures. Un siècle
-plus tard, La Quintinie tenait cette herbe en haute estime au
-Potager de Versailles.</p>
-
-<p>Le nom de la plante ne se trouve pas chez les écrivains
-grecs ou latins. Il paraît au moyen âge seulement. Le <i>Glossaire</i>
-de Tours (XII<sup>e</sup> siècle) dit : « Pipinella, en langue romane,
-<i>piprenelle</i> ». On prononça ensuite <i>pimpernelle</i>, forme ancienne
-qu’ont gardée les langues anglaise et flamande, ainsi que les
-dialectes provinciaux français. L’anglais dit aussi <i lang="en" xml:lang="en">Burnet</i>,
-à cause de la couleur brune des fleurs de la plante.</p>
-
-<p>Le nom de la Pimprenelle est assez souvent cité dans les
-vieilles poésies sous cette forme démodée :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Herbes agréables à l’œil,</div>
-<div class="verse">« Délicatesse bien sucrée</div>
-<div class="verse">« De ciboulette et de cerfeüil,</div>
-<div class="verse">« De pimpernelle et chicorée »<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> Dufour, <i>Divertissements d’amour</i> (1667), p. 263.</p>
-</div>
-<p>Par cette description poétique d’une salade, on voit que la
-forme moderne Pimprenelle n’existait pas encore à la fin
-du XVII<sup>e</sup> siècle et qu’elle est due à une nouvelle métathèse,
-c’est-à-dire à une transposition de lettres.</p>
-
-<p>Quant au nom lui-même, il peut s’expliquer par une corruption
-du latin <i lang="la" xml:lang="la">bipinella</i>, <i lang="la" xml:lang="la">bipinnula</i> (<i lang="la" xml:lang="la">bipennis</i> ou à deux ailes), ce
-qui s’accorde parfaitement avec la disposition des feuilles bipennées
-de la Pimprenelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="leg72">RAIFORT SAUVAGE, CRAN, CRANSON, RAIFORT</h3>
-
-<p class="c">(<i lang="la" xml:lang="la">Cochlearia Armoracia</i> L.)</p>
-
-
-<p>Plante potagère peu cultivée en France mais populaire dans
-les pays du Nord, en Angleterre, Allemagne, Alsace surtout.
-Sa racine, grosse et longue, de consistance ferme, est condimentaire.
-Le Raifort possède au plus haut degré les propriétés
-stimulantes et stomachiques de certaines Crucifères ; une fois
-râpée, la racine de Raifort peut remplacer la moutarde dont
-elle a le goût. En Alsace, on considère la plante comme un
-légume, un remède et un apéritif. Le Raifort figure à presque
-tous les repas soit cru, soit cuit, et il est rare qu’un Alsacien
-méprise ce mets<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Wagner, Culture du Raifort en Alsace. (<i>Journal Soc. nat. d’Hortic. de Fr.</i>
-1902, p. 803).</p>
-</div>
-<p>Les noms employés en France pour désigner ce végétal indiquent
-une origine étrangère et relativement récente. <i>Cran de
-Bretagne</i> est dû au nom botanique <i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i> imposé à la plante
-par Linné. Or ce nom n’a rien de commun avec l’Armorique, ancien
-nom de la Bretagne. L’adjectif dérivé d’Armorique serait
-<i lang="la" xml:lang="la">armoricus, ica</i> et non <i lang="la" xml:lang="la">armoracia</i> ; en outre, au dire de tous
-les botanistes qui ont exploré la région, le <i lang="la" xml:lang="la">Cochlearia Armoracia</i>
-n’existe pas à l’état sauvage en Bretagne. Ce dernier nom
-viendrait d’une plante Crucifère du Pont mentionnée par
-Pline et qu’il appelle <i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Armoracium</i> de Columelle,
-laquelle est plutôt un Radis. La description de Pline ne convient
-pas au Raifort : « Il y a une espèce de raphanus sauvage
-nommée par les Grecs <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">agrion</i>, par les nations pontiques <i>armon</i>,
-par les Latins <i lang="la" xml:lang="la">armoracia</i> ; elle a beaucoup de feuilles et peu de
-racines ». Et Pline ne parle pas de la saveur piquante qui
-caractérise le Raifort. D’autre part, le Raifort n’existe en Grèce
-ni sauvage ni cultivé. C’est aussi une plante peu connue en
-Italie où ses noms ne dérivent pas de l’<i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i> latin. En Angleterre,
-le botaniste Watson regarde le Cran comme introduit.
-On le rencontre çà et là en divers endroits ; mais une plante
-vivace qui repullule si aisément par le moindre tronçon de
-racine peut paraître indigène dans des lieux où elle n’est que
-naturalisée.</p>
-
-<p>Alphonse de Candolle a exposé d’excellents arguments tirés
-de la géographie botanique et de la linguistique qui démontrent
-que le pays d’origine du Cran n’est pas l’Ouest ni le Midi de
-l’Europe.</p>
-
-<p>« Le <i lang="la" xml:lang="la">Cochlearia Armoracia</i>, dit-il, est une plante de l’Europe
-tempérée, <i>orientale</i> principalement. Elle est répandue de la
-Finlande à Astrakhan et au désert de Cuman, Grisebach l’indique
-aussi dans plusieurs localités de la Turquie d’Europe.
-Plus on avance vers l’Ouest de l’Europe, moins les auteurs de
-Flores paraissent certains de la qualité indigène, plus les localités
-sont éparses et suspectes. L’espèce est plus rare en Norwège
-qu’en Suède, et dans les îles Britanniques plus qu’en Hollande,
-où l’on ne soupçonne pas une origine étrangère.</p>
-
-<p>« Les noms de l’espèce confirment une habitation primitive
-à l’Est plutôt qu’à l’Ouest de l’Europe ; ainsi le nom <i>Chren</i>,
-en russe, se retrouve dans toutes les langues slaves. Il s’est introduit
-dans quelques dialectes allemands, par exemple autour
-de Vienne, ou bien il a persisté dans ce pays, malgré la superposition
-de la langue allemande. Nous lui devons aussi le mot
-français <i>Cran</i> ou <i>Cranson</i>. Le mot usité en Allemagne <i lang="de" xml:lang="de">Merretig</i>,
-et en Hollande <i lang="nl" xml:lang="nl">Meerradys</i>, d’où le dialecte de la Suisse romande
-a tiré le mot <i>Méridi</i> ou <i>Mérédi</i>, signifie radis de mer et n’a pas
-quelque chose de primitif comme le mot <i>Chren</i>. Il résulte probablement
-de ce que l’espèce réussit près de la mer, circonstance
-commune avec beaucoup de Crucifères. Le nom suédois <i>Pepparrot</i>
-peut faire penser que l’espèce est plus récente en Suède
-que l’introduction du poivre dans le commerce du Nord de
-l’Europe. Toutefois ce nom pourrait avoir succédé à un nom
-plus ancien demeuré inconnu. Le nom anglais <i lang="en" xml:lang="en">Horse radish</i>
-(radis de cheval) n’est pas d’une nature originale, qui puisse
-faire croire à l’existence de l’espèce dans le pays avant la domination
-anglo-saxonne. Il veut dire radis très fort. Dans la
-France occidentale, le nom de <i>Raifort</i>, qui est le plus usité,
-signifie simplement racine forte. On disait autrefois en France
-<i>Moutarde des Allemands</i>, <i>Moutarde des Capucins</i>, ce qui montre
-une origine étrangère et peu ancienne. Au contraire, le mot
-<i>Chren</i> de toutes les langues slaves, mot qui a pénétré dans
-quelques dialectes allemands et français sous la forme de <i>Kreen</i>
-et <i>Cran</i> ou <i>Cranson</i>, est bien d’une nature primitive, montrant
-l’antiquité de l’espèce dans l’Europe orientale tempérée.
-Il est donc infiniment probable que la culture a propagé et
-naturalisé la plante de l’Est à l’Ouest depuis environ un millier
-d’années<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> <i>Géographie botanique raisonnée</i>, p. 654.</p>
-</div>
-<p>En effet, nous ne voyons pas le Raifort, ni dans la liste des
-plantes du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne, ni dans les
-herbollaires du XV<sup>e</sup> siècle. Ruellius (1536) indique sa culture
-en Italie sous le nom <i lang="la" xml:lang="la">Armoracia</i>. D’après Fuchs, c’était au
-XVI<sup>e</sup> siècle une plante condimentaire en Germanie<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>, ce qui
-est confirmé par Camerarius, lequel, parlant du <i lang="la" xml:lang="la">Raphanus rusticanus
-montanus</i> qui s’appelle en Allemagne Kren, en France
-Raifort sauvage, dit que les Allemands, les Hongrois et les
-Polonais assaisonnent leurs aliments avec sa racine<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>. Dalechamps
-(1587), qui établit aussi sa culture dans l’Europe orientale,
-ne la mentionne pas en France. En Angleterre, Gerarde,
-en 1597, note la plante comme étant dans les jardins. Rauwolf,
-en 1573, l’avait observée cultivée à Alep, dans son voyage en
-Orient.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Hist. pl.</i> (1542), p. 660.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> <i>Epitome</i> (1586), p. 225.</p>
-</div>
-<p>Le <i>Dictionnaire</i> étymologique de Hatzfeld et Darmesteter
-dit que le mot <i>Cran</i> a été introduit dans la langue française au
-XVIII<sup>e</sup> siècle, de l’allemand moderne. Nous avons relevé ce
-mot dans un compte de dépenses du XVI<sup>e</sup> siècle : Etats journaliers
-de la dépense de l’hôtel de l’empereur Charles-Quint, années
-1530-1533 : « Cabus, Porées, Epinards, Oignons, Pois,
-Fèves, Cran, Naveaulx, etc. »<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> <i>Arch. Nord</i>, série B. 3477.</p>
-</div>
-<p>Le Raifort est beaucoup cultivé en Bavière (Franconie). Une
-bonne partie du Raifort qui se consomme en France provient
-de la région franconienne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">Plantes potagères abandonnées</h2>
-
-
-<p>Après avoir servi aux usages culinaires pendant plusieurs
-siècles, certaines plantes potagères sont aujourd’hui plus ou
-moins délaissées, voire même complètement abandonnées. On
-ne rencontre plus, par exemple, dans les jardins modernes, le
-Chervis, le Maceron, la Livèche, l’Anserine Bon-Henri, la Patience
-et quelques autres légumes tombés en défaveur seulement
-vers le XVII<sup>e</sup> ou le XVIII<sup>e</sup> siècle. Quelle cuisinière connaît, de
-nos jours, la Rue, la Sauge, la Marjolaine, le Baume-Coq,
-la Trippe-Madame, la Roquette, la Corne-de-Cerf, fournitures
-très employées autrefois pour assaisonner les mets et les
-salades ?</p>
-
-<p>Pour expliquer cet abandon, on ne saurait ici accuser les
-caprices de la mode. Il faudrait plutôt en rechercher les causes
-dans les progrès de l’Horticulture. C’est l’introduction du Céleri,
-au XVI<sup>e</sup> siècle, qui a fait disparaître des jardins le Maceron
-et la Livèche, ses anciens succédanés. L’Oseille a remplacé,
-pour les potages aux herbes, les feuilles du Souci, de la
-Bourrache et de la Buglosse. Quant à ces nombreuses plantes
-aromatiques destinées aux assaisonnements et devenues introuvables
-à l’heure présente dans nos cultures, leur disparition
-tient tout simplement à ce qu’on n’aime plus autant la cuisine
-très épicée dont se délectaient nos arrière-grands-pères.</p>
-
-<p>La perte de quelques herbes potagères a été largement compensée
-par d’autres introductions. Une disparition est toutefois
-regrettable : celle du Chervis. Nous en avons parlé au chapitre
-des légumes-racines. Qui sait si nous ne verrons pas, tôt ou
-tard, un revirement s’opérer en sa faveur ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg79">Les Anciens n’ont pas cultivé le Céleri, et pourtant ils employaient
-l’Ache, qui est le Céleri à l’état sauvage, comme plante
-funéraire. Ils remplaçaient ce légume par une autre Ombellifère
-voisine, le Maceron (<i lang="la" xml:lang="la">Smyrnium Olusatrum</i> L.) c’est-à-dire légume
-noir, à cause de la couleur foncée du beau feuillage très
-découpé de cette plante presque ornementale. Le Maceron ou
-grande Ache est indigène dans les pâturages humides des contrées
-méridionales de l’Europe. En France, on le trouve en
-quelques endroits dans l’Ouest sur les rivages maritimes. On le
-voit aussi subspontané autour des vieux châteaux et anciens
-monastères. C’est une plante bisannuelle, à racine grosse et
-blanche, à odeur forte. La saveur se rapproche de celle du Persil.</p>
-
-<p>Cette plante est aujourd’hui complètement abandonnée après
-quinze siècles et plus de culture générale. Il est facile de suivre
-son histoire, peu de plantes ayant été plus répandues dans les
-anciens jardins. Théophraste, chez les Grecs, la connaissait
-sous le nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Ipposelinum</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Hipposelinum</i> est le nom correct
-de Dioscoride et de Galien).</p>
-
-<p>Au commencement de l’ère chrétienne, Dioscoride, médecin
-grec, dit qu’on en mangeait la racine ou les feuilles à volonté.
-Pline et Columelle décrivent sa culture. Apicius donne une recette
-pour sa préparation culinaire. Dans le haut moyen âge
-c’était un légume ordinaire, puisqu’il figure dans le capitulaire
-<i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i>, de Charlemagne. Son nom Maceron, d’origine inconnue,
-vient d’Italie, où l’on appréciait beaucoup le <i>Macerone</i>.
-On le voit largement cultivé en Angleterre, d’après Pena et Lobel
-(1570). Au XVII<sup>e</sup> siècle, on l’appelait souvent Persil de Macédoine
-(en anglais <i lang="en" xml:lang="en">Alexander</i>). Parkinson (1629) dit qu’on
-mange les sommités et les racines crues ou bouillies avec
-huile et vinaigre. La Quintinie (1690) ne se servait plus du
-Maceron qu’en guise de fourniture de salade, après l’avoir fait
-blanchir. De Combles cite encore le Maceron en 1749, mais il
-a dû disparaître des jardins vers le XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>La plante a néanmoins quelques qualités culinaires. On peut
-consommer la racine, comme celle du Céleri-Rave, après l’avoir
-conservée à la cave, dans le sable, durant l’hiver, pour l’attendrir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg78">La Livèche, plante médicinale très en vogue au moyen âge,
-a été aussi cultivée pour les mêmes usages culinaires que le
-Maceron. On l’appelle aussi Ache de montagne. C’est une Ombellifère
-à odeur fortement aromatique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les Romains ont admis dans leurs potagers la Mauve commune.
-Ils faisaient grand cas des jeunes pousses et des sommités
-bouillies et assaisonnées avec du sel, de l’huile et du
-vinaigre. Dans le Midi, on fait encore entrer la Mauve dans
-les <i>brèdes</i>, sorte de pot-pourri composé de légumes. La plante
-est nourrissante, car les Malvacées contiennent un mucilage
-azoté nutritif. La Mauve est en outre laxative par son suc
-émollient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On ignore aujourd’hui que le Souci, la Bourrache et la Buglosse
-ont été herbes potagères. Les feuilles, jeunes et tendres,
-s’employaient dans les soupes maigres et bouillons rafraîchissants,
-comme notre Oseille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg73">L’Ansérine Bon-Henri ou Epinard sauvage est une Chénopodée
-vivace indigène qui a été cultivée comme plante alimentaire.
-Cette herbe est commune au voisinage des habitations ;
-on l’appelle encore <i>Sarron</i>, <i>Serron</i>, <i>Toute-bonne</i>, à cause de ses
-propriétés antiscorbutiques. Par ses feuilles hastées, triangulaires,
-le Bon-Henri ressemble assez à l’Epinard ; il peut servir
-aux mêmes usages, mais il est inférieur en qualité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg81">La Patience, Parelle, Epinard perpétuel ou Dogue, Polygonée
-vivace, originaire de la Turquie d’Europe et de la Perse, a
-été beaucoup cultivée comme herbe potagère et on l’utilise encore
-dans les provinces. Au XVIII<sup>e</sup> siècle, on la voyait dans tous
-les jardins. Cette plante est très voisine de l’Oseille, mais ses
-feuilles sont moins acides. Les Grecs et les Romains ont employé
-la Patience sous le nom de <i lang="grc-Latn" xml:lang="grc-Latn">Lapathon</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Lapathum</i>. Fraas
-conjecture que le <i lang="la" xml:lang="la">Rumex sativus</i> de Pline est aussi la Patience.
-Le nom de la plante Patience n’a aucun rapport de
-sens avec le sentiment qui consiste à souffrir : latin <i lang="la" xml:lang="la">pati</i>, <i lang="la" xml:lang="la">patientia</i> ;
-mais sa forme primitive a certainement subi des modifications
-qui l’ont peu à peu identifié avec ce dernier. Nous trouvons
-dans Varron et Isidore de Séville la variante <i lang="la" xml:lang="la">Lapathium</i>.
-C’est cette forme qui, scindée en deux parties : <i>La</i> et <i>pathium</i>
-conduisit apparemment au français la (article) et Patience (substantif)<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> Communication obligeamment fournie par M. J.-A. Leriche.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p id="leg77">Le Fenouil officinal, qui exhale une suave odeur anisée, a été
-très usité dans la cuisine au moyen âge, dans le Nord de l’Europe
-surtout.</p>
-
-<p>La plante était cultivée autant pour ses usages condimentaires
-que médicinaux. A ce dernier point de vue, les fruits
-aromatiques du Fenouil faisaient partie des quatre <i>semences
-chaudes</i> de l’ancienne médecine. On enveloppait de Fenouil
-vert les poissons frits, afin de les imprégner de son
-agréable odeur. Il y a un témoignage de la grande extension
-de la culture ancienne de cette plante et des autres que nous
-mentionnons ici : on les rencontre presque toujours, à l’état
-subspontané, près des ruines de vieux châteaux ou d’anciens
-monastères. Combien de fois avons-nous trouvé, dans le voisinage
-des ruines, avec le Fenouil commun, la Mélisse, l’Hysope,
-la Rue, la Livèche, l’Epurge, la Podagraire et autres plantes
-conservées des cultures du moyen âge !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est une catégorie de plantes potagères de second ordre,
-celles destinées aux assaisonnements, qui a eu une grande
-importance dans les anciens jardins, la cuisine très épicée ayant
-été de mode depuis l’époque romaine jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Pour assaisonner les mets, on a cultivé les plantes suivantes :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg84">La Rue (<i lang="la" xml:lang="la">Ruta graveolens</i> L.), petit sous-arbrisseau à feuilles
-persistantes, d’une odeur forte et désagréable. C’est une plante
-vénéneuse. Sans doute devait-on l’employer avec modération
-et d’ailleurs la cuisson peut atténuer, dans une certaine mesure,
-ses effets dangereux. Chez les Romains, la Rue était le
-condiment nécessaire du <i lang="la" xml:lang="la">moretum</i>, ce plat national du paysan,
-fait avec de l’Ail, de l’Oignon, de l’Ache, de la Rue et du fromage
-broyés dans un mortier. L’usage de cette plante à odeur
-nauséabonde était général, comme on le voit par maints
-exemples : Cornelius Cethegus, ayant été élu consul l’an de
-Rome 420, fit au peuple des largesses de vin aromatisé avec de
-la Rue. Le poète Martial, invitant à dîner son ami Julius Cerealis,
-lui promet un mets assaisonné de Rue : « Il y aura, dit-il,
-la laitue qui tient le ventre libre, avec les filets qui se détachent
-des poireaux, enfin une tranche de thon où les feuilles
-de la rue ne seront pas oubliées ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg74">Les Romains faisaient aussi grand cas de l’Aunée (<i lang="la" xml:lang="la">Inula Helenium</i>
-L.), Composée vivace indigène, à racines charnues fort
-âcres et amères. Comme la culture n’enlève pas à la Grande Aunée
-sa saveur désagréable, il y a lieu de croire que la racine
-de la plante n’a été usitée que comme condiment ou médicament.
-Pline dit qu’on l’accommodait de diverses manières pour
-en vaincre l’âcreté : bouillie, confite dans du miel, etc.<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>
-Julie, fille d’Auguste, affligée d’une maladie d’estomac, en
-mangeait tous les jours, l’Aunée passant pour salutaire dans
-ce cas pathologique. La médecine empirique du temps n’avait
-pas trop fait fausse route : c’est en effet un amer aromatique,
-tonique de l’estomac, comme la Gentiane. Au moyen âge, l’Ecole
-de médecine de Salerne a beaucoup vanté l’Aunée sous le
-nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Enula Campana</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Hist. nat.</i> l. XXIX, 29.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Une foule de Labiées aromatiques, qui rentrent aujourd’hui
-plutôt dans la matière médicale, ont été plantes culinaires. On
-a cultivé pour assaisonnements dans les anciens jardins, la
-Sauge officinale, la Sclarée ou Toute-bonne, les Menthes, la
-Mélisse, l’Hysope, la Marjolaine, la Cataire, toutes plantes employées
-dans les mets après avoir été séchées et pulvérisées,
-afin d’économiser les épices vraies qui étaient d’un prix inabordable
-pour les bourses petites et moyennes.</p>
-
-<p>L’Ecole de médecine de Salerne a consacré les vertus de la
-Sauge par un dicton peut-être un peu hyperbolique : <i lang="la" xml:lang="la">Cur moriatur
-homo cui salvia crescit in horto ?</i> « Comment pourrait-il
-mourir celui qui possède la Sauge dans son jardin ? »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu de plantes ont été plus populaires que la Marjolaine et,
-si la plante n’est plus culinaire, son nom est encore poétiquement
-connu. Toutes les Menthes étaient autrefois employées
-dans la cuisine, surtout la Menthe Pouliot. Chez les Juifs, la
-Menthe payait la dîme comme l’Aneth et le Cumin et l’on voit
-par l’Evangile que les Pharisiens payaient cette petite dîme
-avec ostentation.</p>
-
-<p id="leg76">Le Coq des jardins (<i lang="la" xml:lang="la">Balsamita suaveolens</i>), Balsamite, Baume-Coq,
-Menthe-Coq, Composée vivace, originaire des Alpes, à
-feuilles dentées en scie, fortement aromatiques, s’est beaucoup
-mis dans les sauces. La Quintinie en faisait encore blanchir
-pour la table du roi, comme fourniture de salade. Le mot
-Coq est une corruption de <i>Cost</i>, la plante ayant été nommée
-par les herboristes <i lang="la" xml:lang="la">Costus hortensis</i>, par analogie avec le <i lang="la" xml:lang="la">Costus
-arabicus</i>, plante indienne qui fournissait des aromates.</p>
-
-<p>La Tanaisie elle-même a joué un rôle culinaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg80">La Nigelle de Damas, Nielle ou Toute-épice, jolie Renonculacée,
-a fourni longtemps un condiment estimé pour ses graines
-carminatives, chaudes et aromatiques. Les semences de la Nigelle
-remplaçaient le Poivre, les clous de Girofle et la Noix de
-Muscade. Les Orientaux en ont conservé l’usage. C’est le <i>Gith</i>
-du capitulaire <i lang="la" xml:lang="la">de Villis</i> de Charlemagne, mot dérivé de l’hébreu
-<i>Gesah</i>. La plante est citée dans la Bible. <i lang="la" xml:lang="la">Nigella</i> est une
-allusion à la couleur noire des graines.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg82">Pour assaisonner les salades, on a cultivé quelques plantes
-condimentaires sans usage aujourd’hui : le Plantain Corne-de-Cerf
-(<i lang="la" xml:lang="la">Plantago Coronopus</i> L.), plante annuelle commune dans
-les lieux sablonneux. Les feuilles sont longues, étroites et découpées
-comme de petits bois de cerf, d’un goût astringent assez
-agréable.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg85">La Trippe-Madame (<i lang="la" xml:lang="la">Sedum album</i> L.), est une petite herbe
-indigène, à feuilles cylindriques très succulentes. La plante
-est astringente, âcre et caustique ; elle est très commune sur
-les vieux murs, sur les toits de chaume, dans les lieux secs ;
-néanmoins, comme le Plantain Corne-de-Cerf, on en semait
-beaucoup sur couche au XVII<sup>e</sup> siècle, pour agrémenter les salades.
-Souvent le nom est orthographié Trique-Madame, mais
-la vraie leçon est Trippe-Madame. Ce nom grotesque peut s’expliquer
-par le vieux français <i>trippe</i>, sorte de danse ; tripper,
-danser en trépignant, probablement en raison des propriétés
-excitantes de la plante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p id="leg83">La Roquette (<i lang="la" xml:lang="la">Eruca sativa</i> L.), herbe Crucifère annuelle ou
-bisannuelle, d’une odeur forte et désagréable, a joui d’une
-grande faveur. Chez les Romains, c’était l’unique assaisonnement
-des Laitues, du Pourpier, des Endives. Columelle et Martial
-ont chanté les propriétés stimulantes qu’on attribuait à la
-Roquette. Le Midi de la France et l’Italie, qui aiment les plantes
-condimentaires à forte saveur, font toujours entrer la Roquette
-dans les salades. Nous n’aurions garde d’oublier la Sanemonde
-(<i lang="la" xml:lang="la">Geum urbanum</i> L.), herbe Rosacée indigène qu’on appelle
-aujourd’hui Benoite, et dont on mêlait aussi les jeunes feuilles
-aux salades.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le Cerfeuil musqué (<i lang="la" xml:lang="la">Myrrhis odorata</i>), inusité maintenant,
-a été en vogue au XVI<sup>e</sup> et au XVII<sup>e</sup> siècle. C’est l’Alexandre
-Myrrhis de Cl. Mollet, le <i lang="la" xml:lang="la">Cerefolium majus</i> de Parkinson.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme succédanés du Cresson ont été cultivées, avec la
-grande Passerage, d’autres Crucifères très vulgaires, possédant
-à peu près la même saveur : le Cresson des prés (<i lang="la" xml:lang="la">Cardamine
-pratensis</i> L.), et le Vélar ou Barbarée précoce (<i lang="la" xml:lang="la">Erysimum præcox</i>
-L.).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="r small"><div>Pages</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Ail</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg32">151</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Ananas</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg59">323</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Anserine Bon-Henri</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg73">397</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Arroche</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg13">77</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Artichaut</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg2">13</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Asperge</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg1">3</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Aubergine</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg60">329</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Aunée</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg74">399</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Barbe de Capucin</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg25">111</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Baselle</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg14">78</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Batate</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg52">239</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Bette</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg20">94</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Betterave potagère</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg37">173</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Blète</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg15">79</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Cardon</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg2">13</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Carotte</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg38">180</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Céleri</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg3">23</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Céleri-Rave</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg75">32</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cerfeuil</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg66">377</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cerfeuil bulbeux</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg39">189</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cerfeuil de Prescott</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg40">195</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Champignon de couche</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg4">35</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chervis</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg41">196</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chicorée Endive</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg24">107</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chicorée sauvage</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg25">111</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chou</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg5">41</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chou de Bruxelles</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg6">48</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chou de Chine</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg11">68</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chou-fleur</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg7">54</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chou-marin</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg8">59</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Ciboule</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg33">156</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Ciboulette</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg33">156</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Claytone perfoliée</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg16">80</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Concombre</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg61">333</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Coq des jardins</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg76">400</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Courges</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg62">340</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Crambé</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg8">59</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cran de Bretagne</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg72">391</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cresson alénois</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg67">379</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Cresson de fontaine</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg27">121</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Crosne du Japon</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg49">231</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Echalote</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg34">159</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Endive de Bruxelles</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg26">116</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Epinard</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg17">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Estragon</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg67">381</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Fenouil doux</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg9">64</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fenouil officinal</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg77">398</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fève</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg55">295</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fraisier</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg63">347</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Haricot</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg56">301</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Hélianti</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg50">234</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Igname de Chine</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg51">235</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Laitue</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg28">127</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lentille</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg57">310</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Livèche</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg78">397</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Maceron</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg79">396</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mâche</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg29">136</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Melon</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg64">361</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Melongène</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg60">329</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Navet</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg42">199</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nigelle de Damas</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg80">400</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Oignon</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg35">161</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Oseille</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg18">88</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Ovidius</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg10">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Oxalide</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg19">92</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Panais</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg43">210</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Patate douce</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg52">239</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Patience</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg81">397</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Persil</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg69">383</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Persil de Hambourg</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg44">212</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pé-tsaï</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg11">68</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Piment annuel</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg70">385</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pimprenelle</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg71">390</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pissenlit</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg30">141</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Plantain Corne-de-Cerf</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg82">401</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Poireau</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg36">167</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Poirée</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg20">94</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pois</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg58">314</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pomme de terre</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg53">243</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pourpier</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg21">99</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Quinoa</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg22">102</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Radis</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg45">214</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Raifort</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg72">391</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Raiponce</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg31">147</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Rhubarbe</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg12">71</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Roquette</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg83">401</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Rue</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg84">399</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Salsifis</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg46">222</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Scolyme</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg47">223</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Scorsonère d’Espagne</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg48">227</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Tétragone</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg23">103</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tomate</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg65">370</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Topinambour</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg54">286</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Trippe-Madame</td>
-<td class="r"><div><a href="#leg85">401</a></div></td></tr>
-
-<tr><td class="top1em">Witloof</td>
-<td class="r top1em"><div><a href="#leg26">116</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Vannes. — Imp. LAFOLYE Frères.</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES LÉGUMES ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
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