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-The Project Gutenberg eBook of La neuvaine de Colette, by Jeanne Schultz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La neuvaine de Colette
-
-Author: Jeanne Schultz
-
-Release Date: November 1, 2021 [eBook #66645]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***
-
-
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-
- JEANNE SCHULTZ
-
- LA NEUVAINE
- DE
- COLETTE
-
- _Ouvrage couronné par l’Académie française_
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
-
- CE QU’ELLES PEUVENT 1 vol.
- LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE 1 --
- JEAN DE KERDREN 1 --
- LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-LA
-
-NEUVAINE DE COLETTE
-
-
-1er mars 18...
-
-
-«De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi, Seigneur! et ne
-m’oubliez pas dans cette neige qui monte tous les jours un peu plus
-autour de moi!»
-
-J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire sans que jamais nul y
-réponde que, de guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses écrites ont
-plus de poids, me semble-t-il; puis elles durent plus à faire surtout;
-et, par la même raison qui m’a donné l’habitude de parler tout haut au
-lieu de penser, parce qu’un mot à prononcer et à faire résonner contre
-mes grandes boiseries me prenait plus de temps, je me mets à écrire
-aujourd’hui... Que trouverai-je pour demain, hélas!
-
-Mon bagage n’est point élégant, même pas suffisant, et il n’y a pas la
-plus petite serrure à secret pour fermer mon cahier! L’encre était
-séchée dans la bouteille que j’ai trouvée, toutes mes plumes sont
-perdues, et je n’ai jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi en
-aurais-je puisque je n’écris à personne?
-
-Descendre au village était impossible. Il y a six pieds de neige par les
-routes, sans parler des _combes_ et des trous, où le vent entasse les
-flocons à des hauteurs où s’engloutirait une diligence de l’essieu
-jusqu’à la bâche... J’avais bien lu dans plusieurs livres comment les
-prisonniers se piquent une veine pour écrire avec leur sang sur un
-mouchoir de poche; mais je n’y crois plus, car le linge boit tout et ce
-n’est pas lisible. Je peux le dire, car je l’ai essayé!
-
-Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre est revenue; j’ai fait
-emprunter deux grandes plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé
-faire en toute patience, la pauvre bête, et, à force de bouleverser les
-rayons et les armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin, jaune
-comme du safran et épais comme du carton, dont on n’avait employé par
-bonheur qu’un seul côté des pages. L’autre me reste, et j’ai, de plus,
-l’avantage de lire en passant tout ce qu’il y a déjà d’écrit.
-
-Ce sont des querelles et des procès intentés par un sieur Jean Nicolas à
-une dame de Haut-Pignon, à propos de garennes dont les lapins
-dévastaient ses trèfles, et de limites dont les variations lésaient ses
-champs...
-
-Mon Dieu! donnez-moi un voisin Jean Nicolas querelleur et disputeur, et
-des frontières qui prêtent à contestations, pour occuper ma solitude!
-
-Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande, qui connaissent exactement
-la signification de ce mot: _solitude_, et qui pensent quelquefois à
-tout ce qu’il veut dire?
-
-«_Solitude_, explique le dictionnaire, solitude, état d’une personne qui
-est seule.» Et plus haut, au mot: _seul_, il ajoute judicieusement pour
-compléter ses renseignements: «_Seul_, qui est sans compagnie, qui n’est
-point avec d’autres.»
-
-Et c’est tout, pas un commentaire, pas un développement, pas une
-distinction, rien qui indique qu’on touche là à un des supplices les
-plus odieux de l’existence; rien qui établisse des catégories, qui dise
-enfin qu’il y a solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est pas
-celle des chartreux dans leur cellule de cinq pieds carrés, dont ils ont
-choisi l’envergure et le silence; pas même celles des trappistes dans le
-petit jardinet où ils creusent leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à
-l’autre, en échangeant des paroles encourageantes; mais la mienne, celle
-de Colette d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui est tout près de
-ne plus vouloir la supporter!...
-
-Seule à dix-huit ans, avec des idées plein les mains, et pas la
-possibilité d’en faire parvenir seulement une à oreille qui vive, seule
-pour rire, seule pour pleurer, et seule pour se mettre en colère: c’est
-à perdre l’esprit!...
-
-Durant l’été, l’automne même encore, c’était supportable: les arbres et
-les fleurs en disent et en savent plus long que beaucoup de gens ne le
-pensent.
-
-Couchée sous bois dans un nid de mousse, j’avais cent voix qui
-conversaient tous les jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient
-le long de mes joues me faisaient rire toute seule.
-
-Ou bien je montais, tant qu’elle avait de forces, la vieille Françoise,
-la jument qui tourne la roue du puits, et mon gros chien me prenait sur
-son dos pour finir la promenade quand elle n’en pouvait plus; mon bon
-«Un», avec ses beaux grands poils noirs où mes pieds s’enfoncent en ce
-moment jusqu’à la cheville pendant qu’il me regarde écrire.
-
-Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais mise en confiance avec
-toutes celles qu’on voit dans notre coin, et, quand je leur racontais
-mes ennuis, plus d’une faisait un signe pitoyable qui me répondait de
-là-haut comme un clin d’œil amical.
-
-Mais ce vent qui souffle depuis six semaines, cette neige qui me bloque
-et cette voix de ma tante qui fait comme la bise et qui mord un peu plus
-fort tous les jours, c’est tout près de me conduire au désespoir!
-
-Il y a pas d’imagination qui puisse résister à cela; je suis au bout des
-histoires que je me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus rien du
-tout derrière mon front et que je ne trouve qu’un grand creux quand le
-moment sera venu de frapper à sa porte pour lui demander aide dans
-quelque aventure extraordinaire! Car j’aurai mon aventure quelque jour,
-et même je la connais déjà.
-
-Elle est grande, brune, avec les cheveux noirs, les sourcils durs et les
-yeux sévères. Son teint est sombre, sa parole impérieuse, et il y a dans
-son regard un reflet singulier, oriental par la douceur, mais oriental
-aussi par une rigidité froide comme l’acier bleu des cimeterres ou comme
-le ressouvenir de quelque passé terrible; car mon aventure, pour arriver
-jusqu’à moi, aura traversé peut-être d’étranges routes.
-
-Sa moustache sera fine, une simple ligne noire un peu hérissée; et tout
-cela s’éclairera pour moi seule d’une grâce et d’un sourire imprévus.
-
-M’arrivera-t-elle au milieu des champs, dans la gaieté du matin ou dans
-la paix du soir? Naturellement, ou au moyen de quelque bouleversement?
-je ne sais, mais je sais seulement qu’elle viendra.
-
-Il me paraissait plus probable et plus joli de la trouver pendant les
-jours de mai ou de juin, et je ne passais jamais alors près d’une haie
-sans la tourner pour voir ce qui se cachait derrière; mais j’espère
-encore pourtant, et chaque matin, en soulevant mon rideau, je regarde
-avec soin si ses deux pieds n’ont pas marqué leur trace dans la neige
-sous ma fenêtre.
-
-Quand je vois que rien n’est venu, je l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le
-temps est si dur, et les sentiers si défoncés! J’entends qu’elle
-m’arrive intacte des quatre membres; aussi je la loue de ne pas risquer
-une entorse pour se présenter un jour plus tôt, et je me remets en
-soupirant à attendre un lendemain qui n’est pas encore venu.
-
-Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop chancelante, je m’en vais
-chercher un des gros volumes qui remplissent la bibliothèque et qui ont
-bercé tous mes jours de pluie, et je relis de quelles façons diverses,
-mais toujours merveilleuses, les princesses des temps passés, qui se
-trouvaient enfermées dans une tour en ruine, parvenaient à en sortir.
-Entre elles et moi, l’analogie est frappante, en vérité, et en voyant
-nos débuts si semblables, je ne demande qu’à avoir même fin.
-
-En effet, si la tour que j’habite ne croule pas,--celle de l’Est et
-celle d’à côté l’ont déjà fait, et la mienne peut les suivre d’un
-instant à l’autre,--j’ai dans ma boiserie une porte qui s’ouvre sur un
-escalier dérobé, et dans ma figure deux yeux bien fendus, bien
-brillants, qui seraient aussi propres à récompenser un héros qu’aucun de
-ceux qui luirent jamais.
-
-Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car je n’ai jamais compris la
-nuance qui permet de crier bien haut: «Voilà un beau cheval! Voilà une
-rose admirable!» et qui interdit sévèrement la même remarque sur un
-visage à la confection duquel on n’a pas pourtant pris plus de part,
-tout simplement parce qu’il est à vous.
-
-Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre quelqu’un parler de son nez
-ou déclarer que ses yeux sont louches; mais avouer tout bêtement que le
-bon Dieu les a placés droits... horreur! c’est une chose sur laquelle
-chacun a dû garder la plus candide ignorance, comme si le plus petit
-coin de miroir ou la moindre source vive ne vous l’apprenait pas sans le
-secours de personne!...
-
-On se penche, on regarde et on voit joli... Est-ce un crime, et faut-il
-troubler l’eau pour que ses rides vous tordent le visage?... Les cerfs
-et les biches qui venaient boire cet été pendant que je rêvais à petit
-bruit tout près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini, ils restaient
-là encore un instant, sans bouger, avec la tête inclinée et leurs yeux
-doux fixés sur leur image; puis ils s’en allaient d’un bond, tout
-naïvement heureux de savoir leur pelage d’un brun si charmant et leurs
-grands bois si bien plantés. Après les biches, c’était moi qui me
-penchais, et je voyais tout ce qu’elles avaient vu sur le même fond
-bleu, avec les mêmes coups de nuage qui passaient brusquement en taches
-blanches ou grises, et quand je m’en allais ensuite, d’un bond, toujours
-comme elles, il ne m’était point désagréable non plus de songer à mon
-pelage.
-
-Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en deux mots et rappelle celui
-des bohémiennes de tous les pays, car mes yeux sont noirs et mes joues
-hâlées; seulement je les crois blanches en dessous, et on s’en doute
-encore. Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un individu si pressé
-de voir le monde qu’il n’a pas pris le temps de se finir avant d’y
-entrer, et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge pour cela au train
-dont je l’y conduis; et ma bouche ressemble à toutes les bouches... qui
-ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est la nuance de mes cheveux,
-d’un blond si rouge qu’il en est plus rouge que blond, et avec des
-mèches inégales qui tranchent au milieu comme une jupe de paysanne. S’il
-faut en croire les dires de ma tante, je ne serais pas grande, et elle a
-une façon de murmurer, quand je me trouve auprès d’elle: «Petite femme!»
-qui me remet au ras du sol; la vérité est que j’arrive à la hauteur de
-son coude, et je ne connais pas dans le pays un seul homme qui lui
-dépasse l’épaule; la proportion me semble suffisante...
-
-Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que j’attends dans ma tour
-enguirlandée de lierre, dont le pied se perd dans la neige, mon
-libérateur et mon héros!...
-
-
-
-
-2 mars.
-
-
-Une chose qui m’a fait songer souvent et que je n’ai pourtant jamais osé
-demander à ma tante, c’est la nature des rapports qui nous lient.
-Est-elle chez moi, ou suis-je chez elle? Est-ce elle qui m’a recueillie
-dans son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma ruine? et les deux tours et
-les quatre murs qui restent debout, et qui ont encore la force de porter
-leur nom «d’Erlange de Fond-de-Vieux», sont-ils à mademoiselle d’Épine
-ou à mademoiselle d’Erlange?...
-
-Aussi loin que mes souvenirs remontent, je nous revois toujours, elle et
-moi, comme nous sommes encore aujourd’hui. Elle si froide, si sèche et
-si grande, enfermée éternellement dans la plus vaste chambre du château,
-du côté où donne le soleil, et où ne souffle pas le vent, et moi
-poussant à mon gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie, sans
-qu’elle parût s’en douter. Entre nous deux, Benoîte: la cuisinière, la
-fermière, le sommelier et le jardinier incarnés en une seule personne
-qui est de plus mon unique amie, et Françoise à la roue du puits,
-tournant du même pas un peu plus agile peut-être, voilà tout.
-
-Puis viennent mes deux années de couvent, ces deux années adorables où
-on me parlait, où on m’appelait par mon nom, où mon lit dormait entre
-douze autres lits blancs tout pareils, sous les couvertures desquels
-j’éveillais des chuchotements si joyeux rien qu’avec un signe, et
-pendant lesquelles j’ai appris tant de choses, sinon toutes celles qu’on
-nous enseignait aux heures de classe. Mon couvent, où j’ai noué des
-amitiés éternelles, où on m’a montré à tordre mes cheveux et à ouvrir un
-éventail, où j’ai su pour la première fois ce qu’on appelait un idéal et
-comment il fallait qu’un homme, pour devenir un héros, fût
-nécessairement brun, pâle, un peu âgé, ténébreux et sarcastique!... Qui
-me rendra les heures charmantes de mon couvent!...
-
-Si hauts que fussent ses murs, tous les bruits de Paris ne mouraient pas
-au dehors, et les jours de parloir, il entrait des bouffées profanes qui
-faisaient leur chemin jusqu’à nous, et qui nourrissaient les
-conversations de toute la semaine. Oh! ces colloques mystérieux dans les
-massifs du parc qui nous protégeaient comme les jungles les plus
-impénétrables, et où cependant un bruit de feuilles sèches nous mettait
-sur nos pieds et nous faisait détaler en un instant; ces parties de
-cache-cache autour du piédestal des statues pour fuir ces religieuses
-qui avaient la réputation si terrible et la voix si bonne; et ces
-billets fous qui couraient de pupitre en pupitre sous la forme d’un
-renseignement géographique, où retrouverai-je jamais quelque chose
-d’aussi charmant?... La mer Méditerranée signifiait une personne et la
-mer Baltique une autre, et on leur faisait dire et faire des choses qui
-auraient bouleversé en un instant toutes les lois de la nature.
-
-Après les billets, c’étaient des cadeaux, de gros nœuds de faveur, bleus
-ou feu, épinglés sur des papiers blancs qu’on ornait de devises et de
-dessins, et qui étaient le signe d’une tendresse et d’une préférence qui
-faisaient battre le cœur.
-
-Puis un jour, brusquement, reparaissant pour la première fois depuis
-qu’elle m’avait amenée, ma tante est venue et, sans un mot
-d’avertissement, elle m’a ramenée de même.
-
---Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit sans préambule, et, puisque
-vous n’avez point trouvé à vous établir convenablement durant ces deux
-années, il faut rentrer à Erlange.
-
-Rentrer à Erlange! J’étais atterrée. Il me semblait qu’on me poussait
-tout à coup dans un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur moi pendant
-que je respirais encore...
-
---Mais, ma tante, disais-je éperdument, ne croyez pas cela, ne croyez
-pas que je sache rien du tout, c’est bien le contraire, car
-l’orthographe... le calcul... l’histoire...
-
-Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire, j’aurais voulu en vérité ne
-plus savoir parler pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre
-_b a ba_ dans mon alphabet... Mais elle ne s’embarrassait point de si
-peu, et me coupant la parole avec sa manière habituelle:
-
---Si vous ne savez rien, ma nièce, me dit-elle sèchement, c’est donc que
-vous avez fait ici un séjour inutile de deux ans, et je me ferais
-scrupule de vous y laisser une heure de plus! C’est, d’ailleurs, affaire
-à vous, et il en résultera simplement que vous ajouterez à votre
-position de fille sans dot le charme et l’appoint de fille ignorante, ce
-qui ne sera pas pour faciliter votre chemin dans la vie. Mais, Dieu
-merci! ce ne sont point des choses que j’aurai sur la conscience, et
-j’ai pour moi de vous avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras...
-
-Elle se levait en même temps avec une décision qui rompait l’entretien
-sans retour et qui me jeta dans un désespoir si vif que je me rappelle
-m’être écriée, presque sans en avoir la volonté:
-
---Et, si j’avais la vocation religieuse, ma tante?
-
---Dans ce cas, me répondit-elle en se retournant brusquement avec un
-sourire particulier, je vous laisserais ici en effet...
-
-Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers la porte sans me regarder:
-
---Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir là-dessus, ajouta-t-elle.
-
-Et elle disparut comme un mauvais rêve.
-
-Vingt-quatre heures de gagnées! Il me semblait que j’avais la paix pour
-jamais, et la coiffe et le grand voile de nos religieuses me semblaient
-presque jolis quand je pensais que c’étaient eux peut-être qui allaient
-m’arracher à l’exil!
-
-Quoique la défense fût formelle à cet égard, je gagnai les dortoirs au
-premier instant de loisir, et en un tour de main, avec deux mouchoirs
-blancs et mon tablier de laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe
-susdite.
-
-Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire, mais il n’y avait pourtant
-rien de repoussant dans mon aspect, et ce bandeau blanc au-dessus de mes
-sourcils et de mes yeux les faisait même, je crois, paraître plus longs
-et plus noirs. C’était un premier point, le plus important en tout cas,
-et ma résolution dès lors fut irrévocablement prise. Pendant le reste de
-la journée, je m’adonnai entièrement aux austérités auxquelles ma
-nouvelle vie me condamnait, et chargée d’une commission pour
-l’infirmerie, qui était située à l’autre bout du parc, je trouvai moyen
-de faire pieds nus, sans être vue, les trajets d’aller et de retour.
-
-Je n’en éprouvai point d’autre mal que des écorchures insignifiantes;
-et, de plus en plus certaine de ma vocation, je passai une partie de
-cette nuit-là, je me le rappelle, agenouillée au pied de mon lit,
-pressant contre ma poitrine un trousseau de petites clefs, un canif
-fermé et un coupe-papier d’ivoire que je m’étais attachés au cou en
-manière de discipline, et dont les pointes aiguës m’entraient
-désagréablement dans la peau.
-
-Deux fois, au passage de la surveillante, il me fallut bondir dans mon
-lit, et le cliquetis de ma ferraille l’attira près de moi et la fit se
-pencher longtemps; mais elle entendit une respiration si égale et vit
-des yeux si bien clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.
-
-Le lendemain, à mon réveil, le couvent était en émoi. Un archevêque,
-attendu pour la prise d’habit de cinq novices, et qui devait venir dans
-quelques jours seulement, s’était annoncé brusquement le matin, pressé
-par un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait à la hâte.
-
-C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant de lisser mes cheveux, dont
-les boucles se reformaient toujours, malgré toute l’eau que j’y
-employais, le ciel met sur mes pas tous les moyens d’épreuve, et je
-pourrai répondre à ma tante ce soir positivement et en toute
-connaissance de cause. Il ne me fut cependant pas possible de parler en
-particulier à la supérieure ce matin-là, et je dus à mes essais de
-simplicité d’être renvoyée assez vivement au dortoir:
-
---Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est adorable! me dit une compagne
-au moment où nous nous mettions en rang.
-
-Et, presque au même instant, la voix de la sœur Agathe s’éleva à son
-tour, mais sur un ton beaucoup moins encourageant.
-
---Mademoiselle d’Erlange! me cria-t-elle impérieusement, avez-vous
-trempé votre tête dans la fontaine? Allez vous sécher et vous recoiffer,
-je vous prie!
-
-Une fois en haut, je me rendis compte de l’effet. Mes cheveux s’étaient
-remis à tirebouchonner de plus belle, et l’eau s’était amassée en
-gouttes au bout de toutes les frisures et un peu partout. Ce n’était pas
-laid certainement, mais c’était antimonacal, et j’essuyai vivement cet
-ornement intempestif, qui simulait les diamants à s’y méprendre.
-
-Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu de la cérémonie; ces
-fleurs, ces lumières et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont les
-grandes jupes de satin balayaient le chœur, excitaient ma ferveur
-jusqu’à l’impatience d’en être là.
-
-De très loin je voyais l’assistance, et, au premier rang, j’apercevais
-un grand jeune homme, un officier en uniforme dont les yeux me
-paraissaient rouges.
-
-Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière fois contempler sa
-fiancée? Quelque bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et cela me
-sembla le comble du romanesque...
-
-Mais, quand on apporta cinq cercueils béants, et que les mariées de tout
-à l’heure habillées maintenant en religieuses et cachées sous un grand
-voile noir, s’y étendirent pour entendre chanter l’office des morts, ma
-résolution sauta par une brusque volte; je sortis vivement mes clefs de
-mon corsage, et je m’en fus sans rien écouter, et grondée pour la
-dernière fois au couvent, afin d’apprêter moi-même et en toute hâte mon
-bagage.
-
-A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac à la main, les yeux noyés de
-mes adieux et les mains embarrassées par les images et les cadeaux de la
-dernière effusion, mais si résolue, qu’Erlange m’apparaissait au loin
-dans un nimbe glorieux, et que je marchai vers la porte aussitôt que ma
-tante entra.
-
---Eh bien! dit-elle avec un geste de surprise, que signifie cela?
-
---Je suis prête à partir, répondis-je seulement et sans faire attention
-à une nuance de dépit bien marquée qui m’est revenue plus tard.
-
-Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser la supérieure, et, sans
-rien voir qu’un brouillard humide, je passai la porte.
-
---Gare de l’Est! dit ma tante en montant en voiture.
-
-Et deux heures après nous roulions en chemin de fer, dans un silence
-digne des cinq nouvelles religieuses qui venaient de me chasser si
-inconsciemment de la maison du Seigneur.
-
-A la gare où nous nous sommes arrêtées, la patache jaune qui fait le
-service du village n’attendait plus que nous; ma tante m’y poussa d’un
-geste, et, comme gagnée involontairement par son mutisme, je lui
-indiquais, par geste aussi, ma préférence pour la banquette du haut:
-
---Non, non! me répondit-elle d’un ton sec, vous ne me quitterez plus
-désormais.
-
-Au village, Françoise et la carriole étaient là, et ce même soir, encore
-tout étourdie de ce brusque changement, je me retrouvais entre les
-quatre murs de ma chambre, dont je m’aperçus à mon vif étonnement que
-tous les meubles avaient été déménagés.
-
-Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à un lumignon funéraire; mes pas
-sonnaient comme dans une église, et en me voyant tout d’un coup si
-abandonnée et si perdue, je fis la seule chose raisonnable qui fût à ma
-portée et, assise sur le parquet, les deux bras passés autour de ma
-valise, je me remis à pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir le
-matin, et dont la source généreuse s’était rouverte à point. Quand ce
-fut fait, je me levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de lune qui
-frappait au carreau, et remarquant pour la première fois combien la
-vallée qui nous isole de tout le pays est profonde et noire:
-
---Mon Dieu! ne pus-je m’empêcher de dire tout haut, qui viendra jamais
-me tirer d’ici?...
-
-Et une bonne petite voix, que j’entends encore de temps en temps, me
-répondit à l’oreille:
-
---Lui, sois tranquille!
-
-Et c’est depuis lors que je l’attends chaque jour, que je l’excuse
-chaque matin et que je l’espère sans relâche.
-
-
-
-
-3 mars.
-
-
-Décidément, écrire a du bon, et je prends goût plus que je ne l’aurais
-imaginé au cahier de Jean Nicolas.
-
-Quand je suis devant lui, la plume en main, j’oublie tout le reste, et
-il me semble que je compte mes peines à quelque âme compatissante. Je me
-figure que j’ai près de moi un sourd-muet, que l’ardoise et la craie
-sont les compléments obligés de notre intimité, et je griffonne, je
-griffonne!...
-
-Loin de lui, j’emmagasine soigneusement toutes les idées qui me
-viennent, et quand, rentrée dans ma chambre, je me mets à lui parler, je
-m’aperçois qu’une chose en entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit
-ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine qu’il ne comprenne plus
-rien à mes affaires!
-
-Alors, il me faut remonter de plus en plus, tourner les pages, arroser
-ma bouteille, et l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux
-holocaustes, pour peu que le temps actuel dure encore quelques jours!
-
-J’en étais donc restée à mon désespoir des premiers jours et aux paroles
-par lesquelles ma tante m’avait accueillie dans le parloir, et dont
-quelques mots m’avaient frappée particulièrement:
-
---Puisque vous n’avez pas trouvé à vous établir convenablement pendant
-ces deux années, m’avait-elle dit...
-
-Était-ce donc pour chercher un mari qu’elle m’avait envoyée au couvent,
-et s’imaginait-elle qu’on poussait la sollicitude là-bas jusqu’à nous
-réunir, le jeudi et le dimanche, avec des jeunes gens de bonne maison et
-d’âge approprié, qui causaient avec nous en nous renvoyant nos volants
-et nos balles?
-
-La naïveté eût été grande, et je ne voyais pas bien ce sentiment
-trouvant abri et nourriture sous le front d’une telle femme; mais la
-chose valait pourtant d’être éclaircie, et, malgré le temps que cette
-idée avait mis à faire son chemin dans mon esprit, malgré surtout la
-peur bien sentie et un peu lâche que j’ai éprouvée auprès de ma tante
-depuis l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger il y a deux
-mois environ.
-
-De la très courte explication que nous avons eue à ce sujet date ma
-complète connaissance de son caractère, ainsi que les quelques aperçus
-que j’ai recueillis sur sa vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y
-trouvant apparemment aucun doux souvenir à évoquer. Cette entre-bâillure
-fortuite m’a permis en outre d’apercevoir pas mal de choses concernant
-l’avenir qu’elle me réserve et qu’elle prépare à sa façon dans un sens
-qui contrarie absolument tous mes plans personnels. Je ne m’en tourmente
-guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements, me sentant très bien
-de force à les sauter à pieds joints, le cas échéant.
-
-Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est jamais connue autrement que
-laide, à quelque époque de son existence qu’elle veuille prendre; et
-j’ai beau en la regardant me la figurer sans rides, sans moustaches,
-sans couperose, sans tout ce que l’âge lui a donné, enfin, il y a là des
-traits auxquels le temps n’a rien pu ajouter ni rien changer, malgré
-toute sa puissance.
-
-Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle certifie cette laideur fabuleuse
-comme légendaire dès le berceau, alors que ce poupon en langes et en
-bonnet ruché trouvait déjà moyen de ne ressembler à nul autre!... Le
-plus triste, c’est que là ne se bornait pas la disgrâce, et que le
-caractère et l’humeur qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance
-tout ce que celui-ci pouvait montrer ou promettre.
-
-Cette morosité chagrine venait-elle du sentiment de tant de laideur, ou
-cette laideur, au contraire, ne prenait-elle pas son principal
-désagrément dans cette habituelle et maussade expression?... Nul
-n’aurait pu le dire au juste, et c’était exactement le pendant de la
-question du mauvais estomac et des mauvaises dents. «Lequel a gâté
-l’autre?» se demandait-on volontiers en la voyant... Mais il était avéré
-que tous les deux l’étaient également.
-
-Et pourtant, si valable que fût l’excuse de cette humiliation, la loi
-n’est pas formelle à cet égard, et on a vu des laides aimables. La Belle
-et la Bête en font foi, et les contemporains de ma tante affirmaient,
-m’a raconté Benoîte, avoir plus souvent encore été rebutés par les
-choses désagréables qu’elle leur disait que par la très vilaine bouche
-qu’elle ouvrait pour cela; car parents, amis et étrangers y passaient
-indistinctement, et on peut croire si ce nom symbolique d’Épine, qui
-était le sien, fournissait des jeux de mots et des comparaisons
-appropriés à la jeunesse d’alors.
-
-On conçoit aisément d’après cela que la créature qui unissait à des
-degrés si extrêmes tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps sans
-grâce. Elle éloignait instinctivement, et ma mère, plus jeune de
-quelques années, était mariée depuis longtemps quand ma tante attendait
-encore l’être assez courageux pour l’arracher à son célibat. De cet
-espoir non réalisé et qui est resté tenace jusqu’au delà de ce qui était
-possible, une amertume et une humiliation intolérables lui sont toujours
-demeurées, et une rancune pleine de colère est le sentiment suprême qui
-survit dans son cœur.
-
-Les morts et les temps ont passé, mais son dépit est toujours là, et je
-dois ajouter qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec un soin
-qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. C’est son chat, sa perruche,
-son bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et je ne verrais nul
-inconvénient à l’occupation, peu évangélique pourtant, qui remplit tous
-ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit ainsi n’avait dents et
-ongles et ne s’en servait à l’occasion.
-
-Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce ressentiment, si amèrement
-profond, au lieu de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, contre
-les auteurs du mal, s’est jeté tout entier sur les femmes plus heureuses
-qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, et jusque sur celles qu’elle
-pressent capables de le faire un jour à leur tour!
-
-A-t-elle pensé que dans le péché il fallait regarder la cause plus que
-l’effet, et trouve-t-elle le polisson qui prend un fruit moins coupable
-que la pomme ou la pêche qui le tentent par leur insolente beauté? ou
-plutôt encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier vestige d’une
-faiblesse et d’une partialité bien mal récompensées jadis? Je ne sais,
-n’ayant jamais fait que subir les effets de ce bizarre système de
-compensation.
-
-A ce titre pourtant, sa rancune serait un éloge; mais il y a tel
-compliment dont la persistance et la forme surtout ne sont point
-enviables, et je crois que ma mère, d’après ce que je devine de son
-existence, aurait volontiers acheté un peu de paix du sacrifice de
-beaucoup de ses charmes.
-
-Cette horreur si puissante chez ma tante s’étend d’ailleurs à toutes les
-classes de la société, aussi bien qu’à tous les âges.
-
-Le bruit d’une noce montant du village jusqu’ici la met hors d’elle, et
-dans ses rares sorties, si le hasard place sur sa route un couple de
-promis ou de jeunes époux un peu tendres, il est à croire qu’ils
-n’oublient plus après cela le regard qui les a suivis.
-
-Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que son sort et son ennui
-fussent le sort et l’ennui communs, et, très logique en cela, elle a des
-tendresses et des soins caractéristiques pour les laides, les
-disgraciées, les oubliées, toutes celles qui promettent à son
-amour-propre des compagnes d’infortune.
-
-Qu’une d’elles se marie pourtant, et le charme est aussitôt rompu!...
-
-Telle est ma tante, et telles sont les causes singulières de la vie que
-je mène auprès d’elle.
-
-Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant à ce cœur si peu tendre, je ne
-le sais qu’à moitié, et je crois que la mort de mon père, arrivée
-brusquement, est le mal dont ma pauvre mère est morte elle-même peu de
-temps après.
-
-De la famille, ma tante Aurore restait seule (je dis Aurore, car, par
-une amère ironie, c’est celui de ses trois noms qui a prévalu), et la
-garde de l’orpheline lui revenait de droit; mais de la façon dont elle
-portait la charge, le poids devait lui en être léger, et je crois
-qu’elle se bornait à m’ignorer jusqu’à l’heure où, je ne sais par quel
-réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle était entrée chez elle
-en ma personne, et que, par une transformation assez naturelle, la
-fillette se ferait femme quelque jour. Si ce ne fut pas uniquement cette
-idée qui détermina notre brusque départ pour Erlange, au moins la raison
-véritable et celle-là durent-elles éclore bien près l’une de l’autre,
-car j’avais à peine dix ans quand elle me transplanta soudainement dans
-ce milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.
-
-Là s’écoula la phase nébuleuse de mon âge ingrat, phase suivie par ma
-tante avec un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, mais où je
-crains plutôt qu’une curiosité inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il,
-en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux bistrés, de ces pieds et de
-ces mains qui ne s’arrêtaient pas de grandir?... Le doute était
-permis!...
-
-Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et le jour où j’eus secoué ma
-dernière écaille, ma tante me conduisit droit au couvent.
-
-Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute l’avenir, avait exigé de sa
-sœur la promesse que, pendant deux années au moins de mon temps de jeune
-fille, je vivrais à Paris, et c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a
-trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe sans sortir de ses
-propres voies. Pour rien au monde elle n’aurait voulu manquer à sa
-parole, j’en suis persuadée, mais elle l’a habillée de ce froc, sans le
-plus léger scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu de Paris tout ce
-qui se voit!
-
-Le temps révolu, elle est venue m’arracher à mes mondanités, et elle a
-ramené à Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, avec la grâce de
-Dieu, marchera peut-être sur ses traces.
-
-Étant donné cela, on juge si ma proposition de ne plus quitter le
-couvent devait lui agréer!... Religieuse, mais c’était la solution
-consolatrice qui ne devait froisser aucune des papilles toujours
-hérissées de son chatouilleux amour-propre!
-
-Ce n’est point un mari, le voile! et fille et religieuse se touchent de
-bien près quand on effeuille les marguerites, sans compter que tout le
-monde peut prétendre à ce sort au même titre. Moins exigeant que les
-hommes, le couvent ne regarde pas à la qualité des minois qu’il enterre,
-et j’ai certainement agité le cœur de ma tante, pendant ces vingt-quatre
-heures, plus que je n’y avais encore réussi depuis ma naissance...
-
-Mais, pendant l’intervalle, ma vocation trop fragile s’était fondue
-comme on sait, et force a été à mademoiselle d’Épine de garder mes
-dix-huit ans à ses côtés. Voisinage qui paraît lui peser si fort que je
-ne peux pas m’empêcher de me figurer que, par un arrière-mirage
-diabolique, sa pensée la ramène, en nous voyant ensemble, au souvenir
-des freluquets d’autrefois--ces trop grands amateurs de bons mots--pour
-lui représenter le parti qu’ils auraient su tirer de ce rapprochement,
-et la façon dont ils auraient fait fleurir, dans leur langage imagé, un
-bouton frais sur les rameaux piquants, trop célèbres jadis!...
-
-Si ce ne sont pas là rigoureusement les termes dont elle s’est servie en
-me parlant, car peu de gens se donneraient eux-mêmes les étrivières avec
-cette franchise d’allures, le sens en est scrupuleusement gardé, et je
-suis certaine que, tant avec mes propres souvenirs qu’avec ceux de
-Benoîte, et avec l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, j’ai
-reconstitué son personnage dans le passé, le présent et même, hélas!
-dans le futur!...
-
-Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou plutôt sa stagnation
-habituelle, et ma tante se fait un devoir de verser régulièrement sur ma
-tête des paroles qui sonnent comme de petites pelletées de terre, et
-avec lesquelles elle espère arriver à me prouver que Colette est défunte
-et ne réclame plus en ce monde que la grâce d’un _De profundis_.
-
-Je la laisse aller!... Mais, vive Dieu! comme disait le plus charmant de
-nos rois, qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas encore morte, et je
-compte bien le lui prouver quelque jour.
-
-
-
-
-4 mars.
-
-
-Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a
-encore baissé! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le
-reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré
-l’épaule de ma tante? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes
-chaises pour augmenter le feu de ma cheminée!
-
-Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais
-évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol
-de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation
-d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses
-prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.
-
-Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre; murailles de
-pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste
-des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher; et quand
-elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la
-carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un
-souvenir d’ogresse que je ne domine pas.
-
-Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions; elle a des mots
-charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant
-indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin,
-dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de
-m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les
-petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force
-quitte à mourir faute de grain sur la grande route.
-
-Elle a bu à l’âcre source de la déception; bon gré mal gré, elle entend
-que je m’y abreuve à mon tour! Et si le sort ne se charge pas de
-l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le
-gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère... Sans doute,
-les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes,
-car elle se promet _in petto_ d’en effacer toutes les lignes d’or, afin
-de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.
-
-Mon Dieu! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas
-davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur
-misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne
-dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti... Mais de
-là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien,
-il y avait un monde!...
-
-En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je
-soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus
-douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la
-chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était
-restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches
-de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où
-je passais.
-
-C’est un petit palais.
-
-Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid,
-tant il semble moelleux; seulement, elle l’a fait avec la laine
-d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries
-de la salle à manger ni les rares coussins du salon: je sais qu’elle
-leur a fait un sort!...
-
-Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos; aussi, me
-suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes
-bras doublés de ceux de Benoîte: quatre bras qui en valent six! Et mes
-murs se repeuplent.
-
-En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à
-l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se
-guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à
-manger reste le seul terrain commun; aussi en ai-je respecté la
-vaisselle plate et toutes les chaises!... Les sièges, d’ailleurs, ne me
-manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.
-
-Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté,
-fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des
-reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries
-vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent
-des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.
-
-Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des
-arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant
-sans doute un travail trop difficile pour être brodées; mais l’ensemble
-n’en est pas moins gai...
-
-Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à
-traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était
-l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil; du second,
-je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la
-lune se voyait encore; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu
-que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour
-m’en aller pleurer dessus.
-
-Mes tables ne se comptent plus; c’est ce que ma tante aime le moins, et
-le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de
-toutes les formes et de toutes les couleurs, et «Un» qui a pris, j’en ai
-peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune
-d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne
-grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère
-quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant
-comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je
-retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin; sans
-cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon
-retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe?
-
-Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom
-sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu
-lourde et de sa grosse tête; mais je me connais mieux en individus
-aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de
-quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui
-pensaient encore à moi et qui me le prouvaient... en tout et pour tout,
-il y en avait un, un seul, et c’était lui!... De là son nom...
-
-Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu
-trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des
-coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué
-leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant
-l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits; mais je ne sens
-qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui
-volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable
-gourmandise!...
-
-Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à
-l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait:
-des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses... qui ne se
-distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne,
-mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes
-à la fois... si elles venaient.
-
-Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me
-voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et
-elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des
-surprises:
-
---Veux-tu faire des crêpes, ma Colette?
-
-Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec
-le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.
-
-Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une
-chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais
-je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en
-vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. «Il y
-avait une fois un roi et une reine...» Mais, pour Dieu! où donc
-sont-ils, ce roi et cette reine; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants,
-que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille?...
-
-
-
-
-5 mars.
-
-
-Ce matin, une diversion s’est produite, et j’en ris encore toute seule.
-La provision des salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, qui
-est très friande de ces choses, avait fait dire au village qu’on en
-apportât d’autres, de sorte que, vers neuf heures, une voiture couverte
-d’une toile, avec de la neige jusqu’aux cerceaux et tous ses grelots en
-branle, entrait dans la cour; c’était Bidouillet et ses provisions qui
-arrivaient.
-
-Un nouveau visage, une nouvelle voix, du bruit sous la porte; il me
-semblait qu’on tirait un rideau devant moi, et je suis descendue
-jusqu’en bas comme une folle.
-
---Ah! monsieur Bidouillet, c’est vous! et vous apportez des saucisses?
-
---Mais pour vous servir, Mademoiselle!
-
-Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri et stupéfait, avec sa bouche
-et ses yeux en plein ébahissement, ses comestibles dans les bras et son
-bonnet fourré qui lui caressait les sourcils, pendant que son fils,
-occupé à réveiller les jambes du cheval avec un bouchon de paille,
-s’arrêtait tout court, comme un jouet dont le ressort vient de se
-casser...
-
-Évidemment ils me trouvaient aussi singulière l’un que l’autre; la
-chaleur de ma réception les surprenait, et je suis certaine qu’ils me
-croient à l’heure actuelle une passion de jambonneaux que je n’ai jamais
-connue; mais on n’a pas attendu trois mois son interlocuteur pour se
-rebuter quand on le tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas
-grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis prise au garçon, que
-j’avais emmené se chauffer.
-
---Que faisait-on au village? Comment passait-on le temps? Et croyait-on
-là-bas que la neige durerait encore longtemps?
-
-Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait dans son silence,
-fendant sa bouche dans un rire inextinguible, et s’amusant à mes dépens
-avec tant de bonne foi que sa gaieté a fini par me gagner, et que nous
-voilà riant tous les deux comme des nigauds.
-
-Après ça, la confiance est venue; il est arrivé à me répondre, et je
-sais maintenant que dans la journée les gens d’en bas préparent les
-semences et remettent en état les charrues et les outils, et que le soir
-ils voisinent sans façon, entre un tas de noix qu’il s’agit de casser et
-des pommes qu’on doit éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons du
-feu, on débouche le vin blanc, et on s’en va coucher tout gai!... Il me
-semble que j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai ma fenêtre ce
-soir pour écouter rire de loin, comme ce pauvre hère qui mangeait son
-pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.
-
-Quant à la neige, dame! elle peut durer, comme aussi elle peut
-s’arrêter, car il est sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul rayon
-de soleil pour que ce soit fini. Je crois que j’en aurais trouvé autant,
-et je me figurais qu’il y avait parmi les paysans de vieux malins qui en
-savaient plus long...
-
---Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, mon bonhomme? ai-je
-demandé enfin.
-
---On dit le chapelet.
-
---Et quand on l’a fini?
-
---Quand on l’a fini, ah! dame! mam’selle Colette, y a longtemps que je
-dors!
-
-Nous nous sommes mis à rire, et de là nous sommes passés aux bêtes.
-
---Les Bidouillet en ont-ils beaucoup? De quelles espèces sont-elles, et
-qui les soigne?...
-
-Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail comme un pasteur entendu,
-car c’est lui le berger; et comme il ajoutait que la peine allait se
-doubler cet été, tant la bande s’était augmentée:
-
---N’auriez-vous pas besoin d’une bergère? lui ai-je demandé. Dans ce
-cas-là, moi j’en connais une qui s’engagerait volontiers et sans faire
-trop de difficultés sur la question du salaire, encore!
-
-Aussitôt il a pris l’air matois du paysan qui flaire une bonne affaire
-et, d’un ton indifférent:
-
---On pourrait voir, a-t-il dit; est-ce qu’elle est de chez vous,
-mam’selle Colette?
-
---Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je répondu, car c’est moi-même!
-
-Pour le coup, ç’a été notre dernier mot! l’ahurissement a repris le
-dessus, et je ne lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment où son
-père a crié depuis là-bas:
-
---Eh! garçon! y es-tu?
-
-Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait long à raconter,
-encore!
-
---Pense à moi quand vous chercherez, lui ai-je dit au moment où la
-carriole passait la porte; c’est très sérieux, tu sais?
-
-Et je suis remontée jusqu’ici en courant, ravie de ma matinée.
-
-Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans le corridor, et, malgré la
-pile d’assiettes qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras en lui
-criant:
-
---Réjouis-toi, Benoîte! aujourd’hui nous casserons des noix toute la
-soirée.
-
---Des noix! m’a-t-elle dit, pourquoi faire? Est-ce que tu as envie d’en
-manger?
-
---Eh! non, ma pauvre vieille, c’est pour nous amuser! Il paraît que ça
-fait rire, ce métier-là.
-
-Elle est partie en secouant la tête; mais elle m’a promis de descendre
-un sac du grenier et de nous trouver deux marteaux pour taper au coin du
-feu!
-
-
-
-
-6 mars.
-
-
-Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas
-drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure
-journée que j’aie passée depuis longtemps.
-
-Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second
-du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin; mais
-mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une
-laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration
-nécessaire.
-
-Ce matin, comme elle est venue en retard, j’étais levée à son arrivée et
-je la regardais mesurer son lait quand ma tante a sonné à tour de bras.
-Rarement la cloche de cathédrale qui correspond de sa chambre à la
-cuisine se fait entendre hors des heures réglées; mais quand le fait se
-produit, c’est signe extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait la
-cause de l’aventure, a pris à tout hasard son flacon de baume, devinant
-le réveil d’une douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès qu’elle
-paraît, des frictions répétées et vigoureuses.
-
-Pendant ce temps, la bonne femme avait vidé sa cruche, tous nos pots
-étaient remplis, et elle s’apprêtait à repartir.
-
---Vous en aviez donc monté trop? lui ai-je dit, en voyant dans le second
-bât une autre cruche encore pleine.
-
---Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y a que le compte.
-
---Pour ici?
-
---Pas pour chez vous; pour d’autres gens dont les vaches ne donnent plus
-non plus.
-
---Comment! vous montez encore plus haut?
-
---Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.
-
-Elle rechaussait ses sabots en me parlant, secouait ses épaules en
-songeant au froid du dehors, reprenait sa mesure et était déjà presque
-sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, l’idée m’a prise de
-m’asseoir sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait moi-même en
-son nom, et de faire ainsi une course adorable sous les gros flocons qui
-tombaient. Rien que la pensée m’en rendait frémissante d’aise; toute
-l’impatience de mes derniers jours de réclusion bouillait dans mes
-veines, et je voyais l’âne trottant dans la neige molle, le vent me
-fouettant les yeux, et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant
-du changement de visage.
-
-Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit mon plan en deux mots, avait
-beau faire, crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais plus
-compte et je m’équipais en poste. Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de
-ceux qui laissent passer la voix: j’étais sûre que ma bonne n’entendrait
-mie, et je me savais de force à lui faire dire oui quand elle aurait
-huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.
-
-En même temps, je tentais ma nouvelle patronne en l’asseyant près du
-feu, je lui montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains gourdes et
-les lèvres bleues, et qu’une heure de repos et de chaleur arriverait
-juste à point pour la remettre. Je l’assurais de mes soins pour son
-bagage, de ma sollicitude pour son grison, de ma parfaite connaissance
-de la route et de la maison de ses clients, et, avant qu’elle ait pu
-trouver un mot de plus, j’avais sa mante sur les épaules, son capuchon
-sur les yeux et dans la main sa houssine rustique, dont je me servais
-fort dextrement, ma foi!
-
-Pendant le premier quart d’heure, ce ne fut qu’un enchantement: le trot
-de l’âne était doux, la neige qui me balayait les joues, soyeuse et
-légère comme un duvet, et je chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un
-muletier de profession. Mais peu à peu le sentier se mit à monter, les
-pierres cachées sous la neige et que je ne pouvais pas voir commencèrent
-à nous faire butter, et au tournant d’un pli de terrain, le vent se
-chargea de mon affaire en deux coups le capuchon à droite, la mante à
-gauche, et moi, forcée de sauter à terre et de me rhabiller tant bien
-que mal pendant que l’âne maudit continuait sa route et que je le
-poursuivais en épuisant toutes les exclamations connues:
-
---Oh!... oh là!... Ooooh là! Oh là donc!
-
-Une fois repris, autre affaire pour se hisser: le bât tourne, les points
-d’appui manquent, je mets le pied sur dix monticules avant d’en trouver
-un qui ne soit pas tout neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux
-genoux; et enfin assise sur ce château branlant, quand je pousse un cri
-de triomphe, l’âne est saisi de la fantaisie contraire; ses quatre pieds
-se fichent en terre, et j’ai beau y aller de la voix, de la houssine et
-du talon, c’est un soliveau moins les sauts de mouton qu’il exécute et
-qui font sortir le lait en gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre
-jusqu’à mes oreilles... J’égrène le chapelet en sens contraire.
-
---Allez! Hop! Hue! Hue donc! Prrr!--jusqu’au moment où nos deux volontés
-tombent d’accord et où il repart subitement.
-
-Au «Nid-du-Fol», la neige est un cyclone et le vent une trombe, et quand
-j’arrive aux premières maisons, mon nez et mes lèvres sont comme ceux de
-la fermière.
-
-On s’exclame, on me réchauffe, et comme on me dit que l’air fraîchit et
-qu’il y aura une tempête avant longtemps, je repars presque aussitôt.
-Seulement, cette fois, nous avons vent debout, et ni mon âne ni moi
-n’aimons cela. La pente est dure à redescendre, la neige se gèle,
-devient mauvaise et, de glissade en glissade, nous arrivons tant bien
-que mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale se produit.
-
-Là les difficultés augmentent; avec une sagacité merveilleuse, mon âne
-comprend que le salut, impossible pour nous deux, est encore réalisable
-pour lui; il manque des quatre pieds à la fois, se roule et me dépose
-dans une combe profonde où la neige amassée me reçoit comme un matelas,
-mais où je reste plus empêtrée que dans un nid de plumes, pendant qu’il
-repart d’un galop qui fait trembler le sol.
-
-C’était drôle, certainement, et mon premier mouvement a été de la
-gaieté, d’autant plus que je croyais pouvoir me remettre sur pied
-facilement et dès que je le voudrais... Mais le choc m’avait étourdie
-sans doute, car, malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, et je
-me sentais si maladroite que je me comparais, je me le rappelle, à un
-hanneton renversé sur le dos et agitant éperdument ses pattes en l’air.
-
-Je ne sentais plus aucune force dans mes membres, et, petit à petit, il
-me semblait que mon cœur s’en allait en eau comme la neige qui fondait
-sous mes doigts et qu’on retirait pièce à pièce tout ce que j’ai coutume
-de sentir dans ma tête, tant elle se faisait vide...
-
-A part cela, d’ailleurs, la situation n’était pas désagréable; la
-profondeur de mon trou m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré sa
-fraîcheur, était molle; si molle même que je m’y enfonçais toujours
-davantage, et que, par petites poudrées, d’autres flocons me
-recouvraient comme une morte qu’on ensevelit doucement.
-
-A mesure que le temps passait, je sentais moins le froid; j’aimais ce
-sommeil qui m’envahissait et, malgré la sensation très nette que je
-gardais qu’on ne me retirerait jamais de là, je n’avais nulle frayeur,
-et j’aurais souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y refusaient, et
-j’éprouvais ce que doivent ressentir les statues, si les statues
-s’avisent de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements dans des
-bras en marbre qui ne peuvent pas se lever, des paroles qui veulent
-vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, et des idées qui
-cherchent à éclore dans une cervelle pétrifiée où rien ne peut
-s’imprimer. Puis, peu à peu,... plus rien! et il me semblait que je
-n’étais plus une femme en chair et en os, mais une masse de plomb tant
-cette lourdeur que je sentais devenait intense.
-
-Quant à la durée de cette suspension de vie, c’est ce que je ne peux pas
-estimer... A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, car je
-crois que je n’en aurais souffert ni plus ni moins si elle s’était
-prolongée; et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais même pas
-éloignée de me fâcher qu’on interrompît un si bon repos!...
-
-D’un côté de mon lit, on se désole: c’est ma pauvre Benoîte; de l’autre,
-je sens un museau humide qui se glisse sous mes draps, et c’est ainsi
-que je me réveille entre mes deux plus chères affections... Sur un de
-mes canapés, au mépris de la dignité de mes belles dames, la laitière
-sanglote, et ma première sensation de connaissance est de remarquer
-qu’elle a toujours les mains aussi rouges. Comment n’est-elle pas
-arrivée à les réchauffer pendant tout ce temps?...
-
-Cependant je flotte encore dans le doute; mon matelas est-il de neige ou
-de laine?... Mais, en étendant les mains, je rencontre à droite et à
-gauche des bouteilles d’eau chaude posées contre moi, puis d’autres
-après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à mes pieds. C’est une
-crémation!... Et on a beau parler des effets de la réaction, éprouvés
-après un grand froid, je n’aurais sûrement pas trouvé cela dans mon
-fossé. Je crois décidément que je suis chez moi.
-
-D’ailleurs, la seule figure familière qui manquait encore au tableau
-sort de l’ombre, et j’entends la voix de ma tante.
-
---Elle est folle, archi-folle, et je vous répète que je ne peux rien
-pour elle!... Mais vraiment, elle aurait pu se rappeler que nous ne
-sommes pas organisées pour avoir quelqu’un de gelé dans la maison!
-
-Ainsi, je suis gelée; cette idée m’impressionne, et pendant que la porte
-retombe sous la main aimable que je connais bien, toutes les histoires
-que j’ai entendu raconter me reviennent à l’esprit, et j’ai des visions
-de doigts de pieds arrachés avec les bottines et de mains tombant avec
-le gant qui me font frémir! Où a-t-on laissé les miennes, bon Dieu?...
-Il me semble que je suis en verre filé, et, prise de peur en pensant à
-ma fragilité, je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un cri de joie que
-jette ma pauvre vieille bonne en m’entendant respirer me fasse rire
-malgré moi.
-
-Mes lèvres ont tenu bon; je hasarde mes bras dehors pour les lui tendre,
-et je retrouve avec plaisir tous mes doigts attachés au bout. C’est un
-bon moment!
-
-Puis vient mon histoire, une histoire terrible, comme les sauvetages du
-mont Saint-Bernard, où le terre-neuve obligé joue son rôle en la
-personne de Un, et où j’apprends qu’après mon chien, je dois mon salut à
-la fermeté du galop de l’âne pendant son retour.
-
-Un peu moins d’ampleur dans l’allure, un coup de sabot plus mou, et les
-empreintes qui étaient déjà remplies aux trois quarts quand on a suivi
-leur trace pour venir me chercher eussent été comblées entièrement, et
-j’étais dans mon trou pour jusqu’au printemps prochain!...
-
-Après les larmes et la compassion, la gronderie est venue, bien entendu,
-et Benoîte jure qu’elle ne me pardonnera jamais.
-
-Son ton est si sérieux, cette fois, que je crois qu’il me faudra bien
-attendre jusqu’au baiser du soir pour que la paix se fasse et que je la
-voie se fondre en tendresse.
-
-En attendant, elle me bourre de tisanes brûlantes qu’elle m’apporte sans
-me regarder et qu’elle me tend en détournant la tête, et dans les
-intervalles, Un me sert tout seul, c’est lui qui m’a donné mon cahier,
-ma plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et cela sans se salir le bout
-des dents; et c’est moitié à lui, moitié à mon patient muet que je viens
-de conter toute cette affaire.
-
-
-
-
-7 mars.
-
-
-N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais
-pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je
-mène ici!...
-
-De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai
-gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans
-que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive
-en courant et me fasse rentrer d’autorité.
-
-J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses d’autrefois, mais je me
-suis aperçue que je le savais par cœur, car, sans tourner la première
-page, j’ai continué la phrase que je lisais, et je pense qu’il me faudra
-bien quelques semaines pour l’oublier suffisamment... Le calendrier que
-je m’étais fait pour avoir à effacer une date chaque soir devenait trop
-lent: j’en ai récrit un autre pour toutes les heures de la journée, et
-cependant, quoique l’occupation soit douze fois plus fréquente, je me
-surprends encore à pousser l’aiguille de la pendule pour avancer la joie
-de mettre mon trait de plume sur l’heure que j’enterre!...
-
-Aussi cela ne peut-il pas durer comme ça!... Les chemins ne seront pas
-toujours impraticables, et je trouverai bien alors une façon de remplir
-mon temps, dussé-je courir le pays avec une balle de colporteur sur le
-dos!
-
-J’y ai songé; j’ai même songé à mon bagage. Mais tout est si dévasté
-ici! A peine ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie dans les
-armoires et dans un coffre quelques bouts de dentelle emmêlés. Qu’en
-feraient nos montagnardes?...
-
-Un métier dont je rêve, c’est celui des servantes d’auberge du village!
-Toujours voir du monde! toujours remuer! toujours parler! Le broc en
-main et le rire aux lèvres du matin au soir! voilà une vie qui vaut la
-peine de vivre!... Seulement, m’engagerait-on là-bas?... C’est ce que je
-ne sais pas.
-
-En attendant, la tristesse m’amollit. J’en viens à des concessions, à
-des compromis; je me surprends à sacrifier quelque chose sur la couleur
-de mon idéal, ce type si ferme jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est
-arrivé de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux bleus, un air bon
-enfant, une barbe naissante et une petite taille courte, pour peu
-qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici!...
-
-L’isolement rend faible, et je commence à comprendre les gens à qui on
-fait renier leurs convictions les plus établies par la torture... La
-mienne paraît légère au premier dire! Mais, à la longue!... A la longue,
-en vérité, je crois qu’elle me ferait passer par l’anneau d’une bague si
-je pensais lui échapper de cette façon!
-
-
-
-
-8 mars.
-
-
-Mon amie la laitière est venue prendre de mes nouvelles tout à l’heure
-jusque dans ma chambre, et s’assurer par elle-même que je suis sortie
-d’affaire sans difficulté.
-
-Elle en croit à peine ses yeux, et m’a avoué tout droit qu’elle m’a
-tenue pour morte une heure durant.
-
-Ce que c’est pourtant que les choses; me voilà sans une égratignure, et
-ce plaisant d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur côté, garde
-l’écurie avec un rhume terrible, des bottes de paille autour de lui et
-des boissons chaudes servies dans son auge.
-
-La bonne femme ne s’en tourmente pas, d’ailleurs. Il est sujet,
-paraît-il, à ces petites misères, et les sabots dans ses pantoufles, il
-s’en guérit assez vite.
-
-Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait asseoir ma visiteuse, ravie
-que j’étais de l’aubaine, et très décidée à la faire causer longtemps.
-
-Naturellement, au bout d’un instant, mon équipée est revenue sur le
-tapis, et comme je riais en écoutant ses exclamations de frayeur et de
-pitié:
-
---Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif, que pour une jeunesse, la
-vie n’est point gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez à changer
-quelquefois...
-
-Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout naïvement, elle m’a demandé si
-je ne pensais pas que le meilleur moyen serait encore de me marier et de
-m’en aller, et si ma tante ne s’occupait pas d’y pourvoir?
-
-J’ai répondu non, sans rire cette fois et, au moment où elle passait la
-porte, je l’ai entendue qui marmottait entre ses dents:
-
---Il y aurait la mère Lancien, peut-être, pour un bon conseil.
-
-Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner, mais il me tarde d’être
-à demain et de me faire dire qui est cette mère Lancien, aux conseils
-d’or, qui me tirerait peut-être de peine, s’il fallait en croire ma
-laitière...
-
-
-
-
-9 mars.
-
-
-Il me semble qu’on vient d’enlever une des tuiles de mon toit, et que,
-par cette fente, je vois le ciel pour la première fois; et je peux déjà
-sortir mon bras jusqu’au coude, tant la révélation de mon amie m’a mis
-l’espoir au cœur!
-
-Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien, ou j’y perdrai mon nom, et si
-l’oracle de cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon cas est
-désespéré, et il ne me restera qu’à me laisser aller au courant, les
-mains croisées sur les yeux et en disant: _Amen!_
-
-Comment la réputation d’une telle femme n’était-elle pas arrivée
-jusqu’ici? je ne me l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et les
-chouettes de nos ruines peuvent savoir des affaires du pigeonnier
-voisin.
-
-Cependant cette vénération qui l’entoure aurait dû escalader même notre
-roidillon, tant elle est bruyante; et il faut entendre ma laitière
-l’expliquer. Quand elle m’en parlait tout à l’heure, on eût dit un
-lévite tirant le voile de l’autel devant une foule attentive et, en
-l’écoutant, je me surprenais à me lever pour faire la révérence chaque
-fois que son nom revenait, comme nous saluions autrefois pendant les
-vêpres au _Gloria Patri_, quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois
-comme des épis sous le même souffle.
-
-Et ce n’était point que j’eusse envie de rire, pourtant! De coudrier ou
-de cèdre, j’adorerai toujours la baguette magique qui se tendra vers
-moi, et je vénère déjà le bonnet rond de mon conseil.
-
-Mort, mariage, naissance, cette femme prend part à tout dans le
-village!... Est-ce elle qui bénit les époux et qui glisse dans chaque
-berceau la destinée des marmots, je suis tentée de le croire, et si
-j’étais née à Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot que j’ai reçu!
-
-A moitié médecin avec cela, et la plus rude concurrence du docteur de la
-ville, elle recolle, guérit et réconforte avec une adresse de fée. Pieds
-déboutés, entailles en chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout,
-et comme ses emplâtres sentent bon le suif, que ses liqueurs embaument
-la menthe et le thym, et que ses ordonnances se donnent en patois franc,
-toutes choses qu’on connaît bien, on y a confiance et on les prend.
-
-Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille tous les patients, et plus
-d’un lui vient du poulailler ou de l’écurie.
-
-Elle sait la pâte à employer pour faire pondre une poule sur l’heure,
-les fourrages qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul doute que, si
-nous nous fussions adressées à elle en temps voulu, nos vaches n’eussent
-jamais connu l’humiliation de se voir tarir.
-
-Enfin, ce qui la complète et ce qui me touche plus directement, c’est
-que son habileté ne s’arrête pas aux choses matérielles, et qu’il n’est
-point d’affaire, si épineuse qu’elle puisse sembler, qu’elle ne
-parvienne à arranger. Comme le beau Percinet des contes de fées, qui
-démêlait dix tonneaux de plumes de colibri en trois coups de baguette,
-elle trouve le remède aux peines avec la même promptitude, et les plus
-récalcitrants, ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés et de guerre
-lasse, s’en reviennent ravis...
-
-De façon que la procession ne s’arrête jamais, des bêtes qu’on tire par
-le licou, des malades qu’on mène par le bras, ou des consultants qui
-s’en viennent lui parler à la brune, et qu’il faut prendre rang à sa
-porte.
-
-Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une magie toute blanche et toute
-nette, qui ne laisse pas le moindre diablotin au fond de ses marmites,
-et qui lui donna encore le loisir d’aller brûler des cierges pour les
-besoins de ses clients!
-
-Je la verrai demain, la chose est sûre, et Benoîte couchée en travers de
-la porte ne m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs, ma pauvre
-vieille n’en saura rien qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans
-dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton du pèlerin sans crier
-gare,... à ce point que je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand zèle
-m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel un chien peut trop parler,
-malgré sa réserve forcée.
-
-Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à faire pitié et il gratte
-si fort la boiserie que je crois bien qu’il espère, à force d’ongles,
-faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille et, pour mieux garder
-mon secret, je ne m’en parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.
-
-
-
-
-10 mars.
-
-
-Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et
-pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais
-mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent! L’homme qui
-porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de
-même!... J’ai lutté, et me voici!
-
-Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un
-grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des
-champs.
-
-Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau
-de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en
-Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.
-
-Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire
-dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.
-
-A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se
-libérer, je n’en sais rien encore; mais du moment que j’ai été certaine
-qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait,
-j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long
-de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et
-faire.
-
-La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée
-dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit
-comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y
-mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en
-soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me
-promettait une longue conférence...
-
-Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le
-carreau de la fenêtre voisine... La prophétesse est là, assise à côté de
-l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une
-grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et
-hume le parfum... Hon! ça sent la chair fraîche, il me semble!... Entre
-les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je
-m’écarte un peu... Mais, bah! est-ce que les sorcières ne savent pas
-tout? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa
-porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme
-un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je
-venais chez elle pour la vingtième fois:
-
---Mam’selle Colette?... Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent
-vous mord ce matin!...
-
-Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se
-couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les
-pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier
-moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté
-mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la
-chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que
-j’eusse même l’idée de me reculer.
-
-Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela
-sans rien dire; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux,
-j’allais lancer quelque sottise:
-
---Les aimez-vous toutes chaudes? demanda-t-elle tranquillement en
-découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de
-terre cuites à point.
-
-Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée
-tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte
-emplit toute la chambre de son parfum.
-
-En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en
-m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour
-changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande
-mon conseil.
-
-La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés
-par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus;
-puis, quand j’ai fini:
-
---Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et
-je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans; mais j’ai
-peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que
-je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas.
-Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et
-peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que
-voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux,
-les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même
-temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au
-coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en
-trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au
-miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi... Entre nous deux,
-nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas? Vous
-voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout
-cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille
-femme aussi peu avisée! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il
-vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous
-reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine,
-et c’est à ceux-là que je vous adresse... Que Dieu me garde d’en parler
-légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois!
-Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que
-faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle?
-
-«Des saints du paradis!...» J’avoue que j’étais abasourdie et que la
-mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune
-et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans
-la main, m’eût à peine étonnée plus! Cependant, comme elle attendait
-toujours:
-
---Mais rien du tout! répondis-je.
-
---Voilà, reprit-elle alors; c’est ce que je pensais!
-
-Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant
-bien, tout ce qu’on désire; comment il faut s’y prendre; à qui on
-demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité
-qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle
-parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.
-
---Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous
-donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les
-branches d’arbres?... A de plus grands que vous, n’est-ce pas? A force
-de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour
-les choses de la terre; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites
-comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose
-que vous ne pourrez pas atteindre!...
-
-Elle parlait si simplement, mais si grandement,--si ce mot-là
-s’emploie,--que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne
-valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon
-cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à
-travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants
-du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à
-laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.
-
-Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus
-le concevoir! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent
-dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps
-perdu!
-
-Mais ce n’est plus la peine maintenant! Neuf jours sont sitôt passés, et
-ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au
-bout!
-
-C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et
-il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande.
-Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et
-la foi complète!...
-
-Complète! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa
-parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une
-demi-heure au delà du jour prescrit!... Moïse a payé trop chèrement
-l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je
-m’en tiendrai à un! Seulement, je le frapperai en conscience et je
-trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source
-n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.
-
-Oh! cette mère Lancien, je l’adore! Et, si elle le veut, dans le
-carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place!
-
-
-
-
-11 mars.
-
-
-L’autel que j’ai fait à mon saint est superbe, et tout un coin de ma
-chambre en est transformé.
-
-Ce qui m’a donné le plus de peine, par exemple, ç’a été de trouver une
-statue de lui, et j’allais de désespoir prendre un Saint-Jean-Baptiste,
-en le suppliant de me permettre de l’invoquer sous le nom de saint
-Joseph, quand j’ai découvert dans la chapelle, au fond d’un recoin, ce
-que je voulais.
-
-La statue est petite, mais toute en argent, et la mignonne branche de
-lis qu’elle tient dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.
-
-En la mettant sur plusieurs supports, elle est arrivée à dépasser les
-candélabres, et très haute comme elle l’est maintenant, elle semble
-diminuée par l’éloignement et déjà à demi perdue dans le ciel.
-
-Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges qui pousse sous la neige dans le
-parc, et tous mes prie-Dieu que je ne veux plus employer pour aucun
-usage profane.
-
-
-
-
-12 mars.
-
-
-Comment arrivera-t-il à mon secours? Sous quelle forme m’enverra-t-il
-mon libérateur? C’est ce que je ne peux pas concevoir, et je rêve de la
-manière dont un saint peut s’y prendre pour venir depuis le ciel
-arranger les affaires d’une pauvre Colette perdue dans sa montagne.
-
-Par quel mystère va-t-il déterminer un étranger à s’aventurer jusqu’ici?
-Et ce monsieur, comment se présentera-t-il enfin? Sonnera-t-il la grosse
-cloche de la porte, et pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte:
-«Mademoiselle, me voici; c’est moi que saint Joseph envoie?...»
-
-Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit!
-
-Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes soucis ne soient plus de la
-foi complète, et la mère Lancien a dit: «Aveugle!» Alors je m’arrête, je
-me bouche les oreilles et les yeux, et je ne pense plus à rien.
-
-
-
-
-13 mars.
-
-
-Mes prières se renouvellent si souvent, tant de fois dans un jour je
-viens m’agenouiller devant ma statuette, que j’ai peur parfois de la
-lasser par ma monotonie, et je m’ingénie à varier mes formules.
-
-Je retourne mes phrases; sur le fond toujours pareil, je remets d’autres
-mots, je choisis mes expressions avec la coquetterie d’un écrivain
-soigneux, et je voudrais savoir plusieurs langues et pouvoir dire ma
-prière le matin en français, à midi en italien et le soir en espagnol
-pour varier un peu.
-
-A mesure que le temps passe, d’ailleurs, mon espoir s’affermit, et c’est
-maintenant une certitude!
-
-
-
-
-14 mars.
-
-
-Plus que cinq jours!...
-
-Malgré moi, par instants, je me trouble. Cet événement qui vient si vite
-et qui va changer toute ma vie, m’impressionne et m’agite.
-
-Pourtant, il me semble que je devrais me préparer un peu déjà, et ce
-matin je me suis mise à ranger mes affaires et les bibelots que j’aime.
-
-Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et comme elle me regardait plier
-deux robes d’été:
-
---Tu pars, ma Colette? m’a-t-elle dit en riant...
-
-Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais le droit de rien annoncer
-encore; mais elle ne savait pas dire si vrai!
-
-
-
-
-15 mars.
-
-
-Certainement, entre moi et mon saint, l’entente se fait. Aujourd’hui,
-comme j’enlevais avec mon plus fin mouchoir de batiste la poussière
-tombée depuis la veille sur ses pieds, il m’a semblé qu’un sourire
-passait dans ses yeux et que sa petite branche de lis fléchissait un peu
-comme dans un signe encourageant.
-
-
-
-
-16 mars.
-
-
-Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma figure et dans mes manières,
-je ne sais pas, mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait inquiet
-quand il me suit.
-
-J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais montrer; je n’ai vu que
-mes joues plus roses et mes yeux plus noirs. Il me semble que toutes les
-couleurs de ma personne ont foncé depuis quelques jours, et que là,
-comme ailleurs, l’approche d’un événement d’importance se fait sentir.
-
-Mon pauvre Un aussi ne comprend plus rien à mes façons d’agir.
-Autrefois, quand je m’agenouillais par terre, c’était pour me rapprocher
-de lui, et il se pelotonnait bien vite pour me servir de coussin ou de
-jouet. Maintenant, c’est le silence absolu que je lui impose, et mon
-doigt est invariablement levé quand il m’approche.
-
-
-
-
-17 mars.
-
-
-Mon émotion grandit toujours, et je ne sais plus qu’imaginer pour mieux
-manifester ma ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance
-s’augmente aussi, et même j’ai peur qu’elle ne devienne de
-l’outrecuidance, tant je la sens paisible et forte! Puis, je me mets à
-compter sur mes doigts les trois vertus théologales, et quand j’arrive à
-la foi je m’arrête.
-
-Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi ne ferait-elle pas dans mon
-mur la toute petite brèche qui m’est nécessaire pour sortir?
-
-Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces significatives abondent
-autour de moi...
-
-Entre tous les mois de l’année, par exemple, ce conseil providentiel
-m’étant donné juste pendant le mois de mars, le mois de saint Joseph, et
-cette neuvaine qui a été commencée au hasard, sans préméditation,
-presque sans y penser, et qui va s’achever symboliquement le jour même
-de la fête du saint!...
-
-Sans me monter la tête, sans voir bleu, je peux bien le dire, il y a là
-une intention voulue, un avertissement muet, mais prophétique, et dont
-j’entends à merveille la profondeur!...
-
-
-
-
-18 mars.
-
-
-Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et dans cette nappe immaculée
-qui s’étend à perte du regard, je m’effraie de voir mon pauvre voyageur
-se hasarder.
-
-Par instants, il me semble que cet aspect est une image de ma vie: tout
-unie et toujours pareille, et n’attendant, comme les champs, qu’une
-marque de pas!... Puis j’oublie les analogies pour ne plus penser qu’au
-moment présent, au côté pratique.
-
-Entre les deux talus, verra-t-il seulement sa route, et si, comme moi,
-l’autre jour, le pied lui manque inopinément au bord de quelque fossé,
-qui viendra m’en avertir?
-
-Si j’en avais encore le temps, je chercherais quelque autre saint, et je
-le prierais d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil pour faire sa
-venue moins rude.
-
-Mais ce serait du doute, mon saint à moi s’en fâcherait peut-être, et je
-remets tout entre ses mains, décidément!...
-
-
-
-
-19 mars.
-
-
-Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma destinée!... Il n’y a pas en
-moi une fibre qui ne soit agitée, et il me semble que mon sang court au
-double de son ordinaire et presque à fleur de peau depuis mes pieds
-jusqu’à ma tête.
-
-Mes prières elles-mêmes ne me tiennent plus tranquille... Je
-m’agenouille à présent auprès de ma fenêtre; ma voix peut aller ainsi
-jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne quittent plus la cour.
-
-Tous les bruits me troublent, tous les mouvements les plus insignifiants
-me font tressaillir... On marche! «Est-ce lui?...» On frappe! «Vient-on
-me chercher?...» Et de tout ainsi!
-
-Pourtant je ne me figure pas son arrivée avant midi. C’est un point
-marquant, cette heure-là! C’est le milieu du jour, et si peu que le
-soleil se montre maintenant, on sait qu’il vous fait passer tout d’un
-coup d’un moment à un autre.
-
-De même pour moi ce serait logique, il me semble, car mon matin est fini
-et mon midi pourrait sonner, je crois!
-
-Tout est prêt d’ailleurs! J’ai mis ma robe la plus avenante, et à ma
-ceinture et dans mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure, la
-couleur de l’espérance, celle que la froidure elle-même n’a tuée ni dans
-le parc ni dans mon cœur! Sans rien dire, j’ai pressenti Benoîte sur son
-déjeuner. Un convive de plus y trouverait place sans honte, et
-maintenant j’attends!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Comme dans cette chanson du guet que nous chantions jadis au couvent:
-«Les midi sont bien passés,» et rien n’est là!
-
-Derrière ma croisée, j’attends toujours.
-
-La nuit qui tombe m’attriste...
-
-Pourtant, dans cette demi-brume, je vois loin encore, et je regarde sans
-me lasser... Mais que le déjeuner m’a paru long! Malgré moi, mes yeux ne
-quittaient pas la fenêtre, et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque
-me revoilà seule encore? Sans doute, les ombres du soir conviennent
-mieux à mon saint, et pour m’apporter le bonheur, il attend de pouvoir
-cacher sa main dans la brume.
-
-Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit, et je prépare ma veillée.
-Des bûches au feu, mon fauteuil près de la fenêtre, et devant mon autel
-un cierge, le dernier qui me reste, un tout petit! Mais pour monter
-là-haut, il suffirait encore de moins, je pense, et pour ce qui est de
-mon voyageur, si faible que soit cette flamme, sa lueur piquera toujours
-bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera guère au conducteur
-qui me l’amène d’en faire une étoile s’il le veut!...
-
-
-
-
-20 mars.
-
-
-Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de mon lit ne m’a pas remise
-de ma veillée glaciale.
-
-C’est tard, minuit! Jamais, jusqu’à présent, je n’avais été si loin dans
-la nuit, et à ces heures-là, dans ce calme étonnant, on se sent si
-diminué, si perdu!...
-
-Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la lune qui s’était levée faisait
-de grandes traînées d’argent, et les sapins du fond avaient l’air
-d’avoir leurs branches effrangées dans du cristal... Mais les heures
-sont si longues!... Cependant, à mesure que l’instant se rapprochait,
-mon cœur battait plus fort, et il me semblait que c’était quelque chose
-d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce tapage. Puis, au premier
-des douze coups tout s’est arrêté. «Maintenant ou jamais!» ai-je pensé,
-et j’ai compté jusqu’au bout, les yeux fermés et les mains bien serrées
-sur mes paupières, attendant pour regarder que ce fût fini... Mais,
-après comme avant, la cour était vide, la cloche muette et la route sans
-l’ombre de vie!...
-
-Au même instant, mon cierge s’est éteint avec un petit cri... Il était
-au bout, je crois; mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette
-elle-même le soufflait pour me montrer que tout était fini! C’était
-lugubre. Et le cœur pourtant est ainsi fait qu’en même temps, à part
-moi, je reprenais déjà mon «jamais» de tout à l’heure. Ce n’était pas
-maintenant, c’est vrai, mais enfin demain était là, et on ne chicane pas
-comme ça un saint sur l’heure et la minute, comme s’il s’agissait d’un
-marché quelconque.
-
-Peut-être entendait-il que la neuvaine fût bien finie, bien accomplie,
-et voulait-il mettre la récompense au lendemain seulement. Un crédit de
-vingt-quatre heures, c’est un crédit qu’on peut faire!
-
-Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un somme, et me revoici à mon
-beffroi.
-
-Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il?
-
-
-
-
-23 mars.
-
-
-Comment il a fini!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui jamais aurait pu
-prévoir une chose semblable, et qui m’aurait dit que par une imprudence
-insensée je serais tout près de causer la mort d’un homme!...
-
-Comment c’est arrivé, je ne me rappelle plus bien maintenant; mais cette
-attente qui ne finissait pas m’énervait, je crois.
-
-Toujours ces heures qui passaient sans rien m’apporter, c’était long, et
-mon espérance me faisait mal au cœur en s’en allant!
-
-Plus j’avais cru avec passion, plus cette désillusion m’était amère, et,
-peu à peu, une colère véritable et un ressentiment fou me montaient à la
-tête.
-
-C’était une tromperie cela!
-
-N’avais-je pas prié avec tout mon cœur? Pourquoi alors les promesses ne
-se réalisaient-elles pas maintenant?
-
-Je le demandais à haute voix, interrogeant et suppliant devant ma
-statue, et ensuite m’indignant et lui faisant des reproches.
-
-Mais pas plus mes prières que ma colère n’avaient d’effet, bien
-entendu... Seulement, à force de dire, je m’excitais moi-même et
-j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal comme s’il eût été
-volontaire...
-
-Puisque je criais ma tristesse, puisque je lui promettais tout ce que
-mon imagination et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi, lui,
-restait-il muet?...
-
-Les gens qui sont tout seuls sur terre et que personne n’écoute, qui
-prient là-haut et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils faire?
-
-Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais... je lui donnais du
-temps, enfin!... Et toujours rien, pourtant!...
-
-Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée, en colère comme je ne me
-suis jamais vue, et me sentant le droit de me venger vraiment, j’ai pris
-la statue dans ma main, et, de toute ma force, je l’ai lancée par la
-fenêtre qui donne sur la campagne en lui criant:
-
---Vous m’avez trompée!... Allez-vous-en!...
-
-Le carreau qu’elle avait brisé en passant finissait de tomber sur le
-parquet quand j’ai entendu un cri en bas.
-
-C’était un homme, et il avait la figure couverte de sang. Mon
-Saint-Joseph lui avait troué le front au-dessus de l’œil gauche, et,
-comme le malheureux reculait tout saisi du choc, ses deux pieds à la
-fois se sont pris dans des pierres écroulées de notre mur, et dans sa
-chute il s’est brisé le genou.
-
-Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous le veillons, et c’est près de
-son lit que j’écris et que je pleure.
-
-
-
-
-24 mars.
-
-
-Le docteur est revenu, l’appareil du genou est posé définitivement; mais
-la tête ne se dégage point encore, et c’est bien mauvais, paraît-il.
-
-On lui couvre le front de glace; ce n’est pas ce qui manque ici, certes,
-et en sortant tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant sur
-l’épaule:
-
---S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de votre faute, petite infirmière;
-ayez bon courage!
-
-Bon courage, quand je regarde ces bandages et que j’entends ce
-délire!... Pourtant je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant que
-cela dépend de moi, et toutes mes heures se passent à chercher ce que je
-pourrais faire de mieux encore.
-
-Mais quelle peine avec ma tante! quelles scènes et quels cris au début!
-Au moment où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant toutes nos
-forces, à porter ce grand corps depuis la route jusque dans la cuisine,
-elle entrait par une autre porte.
-
---Qu’est-ce que c’est que ça? me cria-t-elle en levant les bras...
-
---Un blessé, ma tante!...
-
-Et, pendant que je parlais, nous l’étendions provisoirement sur une
-couverture jetée devant l’âtre.
-
---Un blessé?... Que voulez-vous que je fasse d’un blessé?... Où
-avez-vous trouvé celui-là?...
-
-Et, comme elle multipliait toujours plus vite ses questions, Benoîte lui
-a dit sans s’arrêter:
-
---C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la tête en lançant quelque chose
-dehors!...
-
---Mais qui est-il?... Qu’est-ce qu’il a dit? Qu’est-ce qu’il demande
-enfin, cet individu?...
-
---La paix, ne pus-je m’empêcher de lui répondre en secouant les
-épaules... et quelque chose qui arrête ce sang!...
-
---Je n’en veux point, vous savez que je n’en veux point, reprit-elle en
-s’écartant; je ne reçois point d’hommes ici!...
-
---Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore plus fort; c’est mon
-affaire!
-
---Et qu’en ferez-vous?
-
---Je le soignerai, naturellement!...
-
---Où ça, et avec qui? Toute seule la nuit et le jour?
-
---Avec ma bonne, et je lui donnerai ma chambre!
-
---Vous êtes folle, me dit-elle violemment en me tournant le dos, et je
-saurai empêcher cela!
-
---En quoi faisant, en le rejetant dehors et en l’envoyant mourir dans la
-nuit?
-
---Peuh! fit-elle en avançant les lèvres. Ce sont de grands mots, ça!
-Croyez-vous qu’on meure pour si peu!... Dans moins d’une heure, c’est ce
-monsieur lui-même qui demandera à s’en aller et qui ne comprendra pas ce
-que vous lui voulez avec vos jérémiades!
-
---Soyez sûre alors que je ne le garderai pas de force!
-
---Et s’il reste cependant comme le voilà, qu’entendez-vous faire?
-
---Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au comble de l’exaspération et en
-levant mon mouchoir que je tenais serré contre la blessure, j’entends
-refermer ce trou que vous voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et
-que ce monsieur partira comme vous dites, j’entends le supplier à mains
-jointes pour qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête.
-Comprenez-vous, ma tante?
-
-Et sans plus rien vouloir écouter, sans rien ajouter à cette odieuse
-discussion dont j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles du pauvre
-blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer tout ce qu’il fallait, et je suis
-restée à genoux auprès de lui, mouillant son front d’eau claire et
-attendant comme le salut un battement de vie.
-
-Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, et le filet de sang qui
-coulait doucement, sans s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en
-tache qui s’étendait largement.
-
-D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait dans le fond, marmottant
-incessamment les mêmes choses, et peu à peu une frayeur horrible me
-prenait que ces yeux clos sur lesquels je me penchais ne se rouvrissent
-jamais, et que ce ne fût le front d’un mort sur lequel la marque de ma
-main restât éternellement!...
-
-Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui passait en courant, et qui,
-dès le seuil de la porte, appelait à grands cris quelqu’un pour le faire
-arrêter; et une seconde après le docteur rentrait avec elle. Une
-providence le faisait revenir par ce chemin détourné, et ma bonne, qui
-l’avait vu de la fenêtre, avait pu l’avertir à temps... Une heure plus
-tard, à eux deux, ils avaient installé le malheureux dans son lit, pansé
-son front, et ramené sinon l’intelligence dans son regard, au moins
-rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.
-
-Avec une autorité qu’un étranger et un médecin pouvait seul avoir sur ma
-tante, le docteur, excédé de ses représentations, l’avait fait sortir
-dès le commencement, et comme en s’en allant il la retrouvait encore
-dans le corridor à côté de moi, se plaignant, répétant son refus de
-soins, et lui criant dès qu’elle le voyait:
-
---Vous savez, docteur, je ne m’en mêle pas, je ne ferai rien!...
-
---C’est à merveille, Madame, lui répondit-il brusquement; les jeunes
-mains sont plus douces et plus légères pour des plaies à panser, et
-c’est un calmant pour un malade qu’un joli visage à regarder.
-
-Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre fléchit un peu, les idées
-sont toujours vagues.
-
-Le nom qu’il prononce le plus souvent, c’est celui d’un certain Jacques,
-à qui il fait des discours inouïs, avec des mots si drôles que, malgré
-moi parfois, je ris et je pleure en même temps! Puis, la seule phrase
-qu’il ait dite avant de tomber dans le chemin revient. Au moment où
-Benoîte et moi nous sortions encourant, il était à terre déjà, mais pas
-encore sans connaissance, et comme j’arrivais près de lui en lui criant
-éperdument: «Oh! mon Dieu! Monsieur, qu’avez-vous?» il s’est relevé sur
-un genou, et avec quelque chose comme un sourire, si l’on peut croire
-qu’un homme sourie dans cet état-là:
-
---Ah! ah! a-t-il dit, c’est le brahme!
-
-Puis il est tombé et nous l’avons emporté. Depuis, son brahme revient
-quelquefois, et je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.
-
-Qu’est-ce au juste que cet homme, nous ne savons rien là-dessus. Le
-docteur s’est informé aux auberges du village; nulle part, un voyageur
-répondant à ce signalement n’a été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi
-du sol dans ce chemin maudit.
-
-Ses habits sont élégants; sa pelisse courte et très ajustée en fourrure
-superbe, ses mains sont blanches, et tout ce que le bandage laisse voir
-de sa figure est distingué.
-
-Dans ses poches, rien qu’un portefeuille sans adresse, et comme valise,
-une sorte de sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la serrure est
-fermée. Je répugne à l’idée de la faire sauter, et le docteur consent à
-attendre encore quelques jours, espérant qu’il pourra nous répondre
-lui-même.
-
-Benoîte aussi se perd en suppositions.
-
---C’est peut-être un colporteur, me disait-elle tout à l’heure en
-regardant la forme bizarre de son bagage, ou bien encore un photographe!
-Il y en a qui n’ont guère plus d’affaires avec eux!
-
-Pour moi, je ne crois pas cela: à ses mains, à ses sourcils, à sa barbe,
-je le fais duc ou comte pour le moins, et gentilhomme en tout cas, et je
-m’ingénie à deviner son âge et son nom.
-
-Est-il beau? Je ne le crois pas et je n’y pense pas maintenant. Mes
-remords et mes tourments me tiennent lieu de tout, même de sommeil et de
-nourriture, et le docteur s’est fâché tout rouge en me trouvant encore
-debout ce matin.
-
-D’autorité, il m’a forcée à descendre en bas et à marcher un peu dans la
-cour.
-
-Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu tout bleu et je suis remontée
-près du lit, bien déterminée à ne pas le quitter avant la connaissance
-revenue...
-
-Un mot sensé qui m’indique que la tête n’est point perdue, et à côté de
-cela tout le reste ne sera plus rien.
-
-
-
-
-25 mars.
-
-
-Il a parlé, c’est fait! il est sauvé, et je suis si follement heureuse
-que je voudrais crier tout haut.
-
-Hier soir, malgré tout mon sommeil, je voulais veiller encore, et pour
-être plus à l’aise que dans mes robes, dont les manches m’empêchent
-d’étendre les bras et dont les deux jupes accrochent tout, j’avais
-endossé en guise de douillette la moins fanée des vieilleries de soie
-que j’ai dénichées, le mois dernier, dans les bahuts.
-
-Dans cette grande jupe unie et souple, et dans ce corsage mince qui
-semblait fait à ma taille, je me sentais si à l’aise que je ne peux
-comprendre comment cela s’est fait, mais, au bout d’un instant, je me
-suis endormie dans mon fauteuil, et si vite que je n’ai même pas pu
-lutter, et que je suis restée ainsi, oubliant mon malade plus de deux
-heures peut-être.
-
-Puis la lampe qui baissait, le feu qui mourait, ce je ne sais quoi de
-froid et de triste qui passe au milieu des veillées solitaires, m’ont
-réveillée tout à coup, et j’ai couru voir l’heure.
-
-Il s’en fallait de quelques minutes que je fusse au moment de lui faire
-boire sa potion, Dieu merci! et il me restait le temps de réchauffer la
-chambre qui se glaçait.
-
-A genoux devant le foyer, je posais des deux mains une grosse bûche sur
-ce qui restait de braise en soufflant avec ma bouche pour enflammer les
-brindilles de mousse, quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix qui
-me parlait, et ma surprise a été si vive que je me suis levée avec un
-cri de frayeur, sans rien comprendre d’abord.
-
-Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé et j’ai couru près du lit;
-c’était bien lui qui m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il a de
-libre largement ouvert et me regardant avec une curiosité intense, il
-avait l’air plus surpris que s’il se trouvait subitement transporté dans
-l’autre monde, et avant de renouveler sa question, il resta si longtemps
-ainsi, m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux, que j’allais me
-hasarder à l’interroger moi-même quand, au mouvement de mes lèvres, il
-se hâta de me prévenir:
-
---Madame, dit-il en hésitant, comme pour voir si j’allais protester, où
-suis-je donc, je vous prie?
-
---Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux, Monsieur! répondis-je en
-tremblant un peu.
-
---Connais pas du tout! murmura-t-il... Et dont vous êtes la châtelaine?
-continua-t-il en relevant la tête.
-
---A moitié, Monsieur, oui.
-
---Et... pardonnez-moi cette naïveté, Madame, mais, en vérité, je crois
-que j’ai perdu le sens... qu’est-ce que j’y peux bien faire, s’il vous
-plaît?
-
---Attendre votre guérison, Monsieur!... A la suite de ce terrible
-accident, nous vous avons transporté ici, et...
-
---Ah! c’était un accident? fit-il.
-
-Et comme j’ouvrais la bouche pour lui crier: «Je vous supplie, au moins,
-de ne pas croire autre chose!» il reprit toujours avec le même
-sang-froid:
-
---Pousseriez-vous l’obligeance, Madame, jusqu’à me dire en quelle année
-nous sommes actuellement?
-
-Si je n’avais pas vu le calme parfait de son visage, assurément je
-l’aurais cru repris du délire, mais il parlait avec l’aisance tranquille
-d’un homme qui fait la conversation et machinalement je répondis:
-
---En 1885, Monsieur...
-
---Vraiment! dit il à mi-voix, comme s’il parlait pour lui seul. Je
-n’aurais pas cru que ce fût la mode!...
-
-Puis, sans transition:
-
---Me serait-il possible d’avoir une plume et du papier pour rassurer un
-ami qui doit se mourir d’inquiétude?
-
---M. Jacques? demandai-je malgré moi.
-
---Précisément! dit-il. Est-il donc venu ici, Madame?
-
---Non pas, Monsieur, mais dans votre délire...
-
---Ah! j’ai déliré, fit-il... Hum! ai-je parlé pour de jeunes oreilles?
-
-Et comme je secouais la tête sans y penser:
-
---Oui, allons, tant mieux! C’est donc décidément que la folie a plus de
-bon sens que la raison!... Et vous me ferez la grâce, Madame, de me
-donner?...
-
---Tout ce que vous voudrez, Monsieur, mais demain. Il fait nuit
-maintenant, on n’écrit pas la nuit.
-
---Pourquoi? demanda-t-il, quand on a des lampes?
-
-Et il se mit à sourire lui-même de ce qu’il disait, comme un enfant.
-
---Parce que le docteur veut pour vous le calme et le repos le plus
-complet, et qu’il ne me pardonnerait jamais de vous avoir permis cela,
-répliquai-je...
-
-Son sourcil s’est froncé comme celui de quelqu’un qui ne connaît pas la
-résistance, et il a sorti son bras si vivement que, malgré moi, j’ai
-fait un pas en arrière. Il a souri de nouveau alors, et, inclinant la
-tête:
-
---N’ayez pas peur! m’a-t-il dit, et pardonnez-moi, Madame; je vous tiens
-debout. En vérité, un malade est un pauvre cavalier.
-
-Et, du doigt, il m’indiquait un fauteuil.
-
-Pour moi, j’étais confondue! Cet homme se réveillant du délire, chez des
-étrangers, souffrant très fort, et qui se mettait à parler
-tranquillement de n’importe quoi sur ce ton demi-railleur, et sans même
-demander quel était l’accident qui l’avait jeté dans ce lit, cela ne
-ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.
-
-Sans m’asseoir, j’avais posé ma main sur le dossier du fauteuil, et je
-restais sans voix et sans idée devant cet étrange individu. Puis, la
-demie sonna à l’horloge, et le souvenir de la potion me revenant:
-
---Il faut boire ceci, Monsieur! lui dis-je en prenant le verre préparé
-sur la table.
-
-Mais il se recula avec un geste non équivoque, et, désolée, je répétai
-sur un ton suppliant:
-
---Je vous en prie. Monsieur, c’est pour dormir!
-
---Je le sais bien! fit-il entre ses dents, c’est dans la pièce!...
-
-Il but sans ajouter un mot; puis, comme Benoîte, que j’avais forcée à
-aller se jeter sur son lit, rentrait doucement:
-
---Et voilà le vieux François! ajouta-t-il.
-
-Il reposa sa tête sur l’oreiller en murmurant: «Merci!» et, dix minutes
-après, il dormait comme il a dormi jusqu’à l’arrivée du docteur, qui est
-près de lui à présent.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le docteur est content, jusqu’à un certain point du moins, et il regarde
-la crainte d’une congestion comme tout à fait écartée.
-
-En revanche, le caractère de notre singulier malade ne le surprend pas
-moins que moi, et, tout à l’heure, en le quittant, il s’épongeait le
-front.
-
---Quel gaillard! ma pauvre enfant, m’a-t-il dit, et que n’est-il resté
-en léthargie un mois encore! Nous n’en ferons plus façon maintenant! Ne
-parle-t-il pas de se lever et de courir les champs!
-
-Il paraît que, ce matin, dès qu’il a vu entrer le docteur, il s’est
-assis à moitié sur son oreiller, sans plus se soucier de son appareil
-que s’il n’avait jamais existé, et a commencé à le remercier en termes
-brefs, mais courtois, de la peine qu’il lui donnait:
-
---Ce n’est pas un temps à faire courir la faculté par les sentiers!
-a-t-il dit, et je vous présente toutes mes excuses, Monsieur.
-
-Puis il a recommencé une série de questions à peu près analogues à
-celles qu’il m’a posées cette nuit, ce qui prouve que mes réponses ne
-lui ont pas paru bien claires, et tout cela si rapidement que le docteur
-prétend qu’il haletait à le suivre.
-
-Une fois rassuré sur sa situation géographique, qui, évidemment, lui
-semble trouble, il s’est informé avec vivacité de ce qu’il avait au
-juste:
-
---Je sens là un boulet! a-t-il dit en montrant son genou; qu’est-ce que
-c’est? Vous ne m’avez pas coupé la jambe sans m’en avertir, je suppose?
-Et ici? M’a-t-on trépané, que j’ai toute la tête emmaillotée?...
-
-Le docteur l’a rassuré de son mieux, mais il n’est pas de ces malades
-qu’on amuse avec des mots. Il resserre ses questions jusqu’au pourquoi
-et au comment de chaque chose, et il lui a fallu, par le menu, le détail
-de tous les os et de toutes les parties atteintes. Après quoi, il a
-demandé une glace, et le docteur lui a passé celle de sa trousse.
-
---De la belle besogne! a-t-il marmotté. Me lézarder ce que j’ai de mieux
-dans la figure!... Mais, bah! le grand Pyrrhus a bien reçu une tuile,
-pourquoi ne périrais-je pas d’un tesson de bouteille?...
-
---Il n’est pas question de périr! a répondu le docteur.
-
---J’y compte pardieu bien! a-t-il repris. Je me sens encore un peu mou
-ce matin; mais, dans moins d’une semaine, j’aurai délivré mon hôtesse de
-la charge incommode d’un malade étranger. Dites-le-lui, docteur, je vous
-prie!...
-
-Et, comme le docteur inclinait la tête sans répondre avec un geste qui
-signifiait clairement: «Allez toujours, mon ami! je ne veux pas vous
-contredire, mais vous dites des bêtises!» le jeune homme s’est avisé que
-ce oui paternel ne devait être qu’un leurre ou un calmant de fiévreux,
-et qu’il y avait probablement une toute autre idée derrière ces gros
-sourcils blancs.
-
-Il s’est mis alors à interpeller le docteur et à le questionner si
-impérieusement pour savoir l’heure et la minute de sa guérison,
-insistant sur ce qu’on n’échafaude pas de fables à un homme de son âge,
-que celui-ci a fini par lui fixer un premier délai d’un mois, se
-réservant d’en ajouter un second le cas échéant.
-
-Il a fallu voir alors sa fureur, paraît-il!...
-
---Un mois, docteur! disait-il. Un mois! Vous voulez me garder ici un
-mois! mais vous n’y pensez pas!... Je me suis taillé pour mon printemps
-une autre besogne que de surveiller la soudure de mes os, je vous prie
-de croire! et le replâtrage se fera d’ailleurs partout aussi facilement
-qu’ici, j’imagine!... Un mois!... Mais dans un mois je dormirai sur une
-natte de latanier avec six esclaves pour m’éventer, et le ciel de l’Inde
-au-dessus de ma tête.
-
---C’est que vous aurez alors rencontré un fin voilier, mon cher
-Monsieur! lui a dit le docteur en riant... Mais, à part cela, raisonnons
-un peu. Vous ne tenez pas particulièrement, je pense, à demeurer
-estropié votre vie durant, faute de quelques jours de soins?
-
---Non, certes! car je fais de mes pieds un usage auquel peu de gens
-songent; mais avec cette boîte où je suis pris, qu’importe que je dorme
-dans mon lit ou en wagon, l’immobilité est toujours assurée!...
-
---Si vous voyagiez sur les nuages, peut-être oui!...
-
---Et même sans cela! a-t-il repris avec vivacité. Pour quoi comptez-vous
-les sleeping? Si sauvage que soit votre montagne, j’y trouverai toujours
-bien douze hommes qui consentiront à me porter à bras jusqu’à la
-prochaine gare. De ligne en ligne on gagne la mer, et là, sans un
-mouvement, sur des chalands et sur des plans inclinés, comme on roule
-les gros fardeaux, je me trouverai à bord, où je dépenserai sans compter
-tout le temps nécessaire à vos soudures.
-
---Pour affaire capitale, Monsieur? a demandé le docteur.
-
---Pour mon plaisir et ma volonté, tout simplement.
-
-Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur a pris son chapeau et enlevé
-de la chaise où il séchait près du feu son gros paletot poilu; mais, en
-le voyant prêt à sortir, le malade s’est agité si furieusement que,
-craignant un retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché du lit.
-
---Et je voudrais bien savoir encore qui m’en empêcherait? disait
-l’étranger en s’échauffant toujours plus.
-
---Mon Dieu! Monsieur, ce serait moi, a répondu le docteur en reposant
-son chapeau et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous tout
-droit une bonne fois, et puisque vous n’aimez pas les fables, parlons
-franc. Tout d’abord, permettez-moi de vous dire qu’au fond je me soucie
-de votre genou et de vous-même comme de l’objet le plus indifférent, et,
-en toute autre occasion, dès lors que vous ne tenez point à ce que les
-parties cassées se raccommodent, je vous laisserais tomber en pièces
-sans y mettre le petit doigt et de la meilleure grâce du monde,
-croyez-le! Mais, pour le présent, je suis votre médecin, et les faits,
-dès lors, changent du tout au tout, Avez-vous été soldat, Monsieur? je
-n’en sais rien, mais c’est probable, et toujours est-il que vous n’êtes
-point sans avoir connaissance de cette institution et de ce qui fait sa
-force. Je veux parler de l’obéissance à la consigne. On place un soldat
-à un poste, avec ordre de ne laisser passer âme qui vive. Pourquoi?
-comment? au nom de qui? il n’en sait rien du tout; mais fort de ce
-commandement, il baissera la baïonnette, vienne ami ou ennemi. Chez
-nous, quelque chose de semblable existe. Je vous vois dans un chemin, je
-ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et je ne barrerais pas votre
-route d’un caillou. Vienne une chute, une blessure, un mal qui vous
-jette à terre, du même coup vous êtes à moi, je reviens sur mes pas, je
-vous ramasse, je vous emporte et je réponds de vous comme le soldat de
-la porte qu’il garde. Je peux ne pas vous aimer, vous servir à regret,
-vous compter dans mes ennemis même; la maladie et la mort sont là qui
-guettent: c’est mon devoir à moi de veiller et de déjouer leurs plans.
-Sans vous connaître, sans que personne vous ait remis à moi, puisque
-vous êtes blessé et que seul ici je peux vous guérir, je réponds de
-vous. Essayez de franchir cette porte, et je baisse ma pique, je vous en
-avertis, Monsieur!...
-
---Docteur! a répliqué aussitôt le jeune homme en lui tendant la main,
-pardonnez-moi, et soyez certain que me voici prisonnier sur parole. Je
-ne vous demande pas de m’excuser en vous disant: la maladie me rend
-maussade, car je suis toujours tel que vous me voyez là; mais je vous
-avouerai que, si têtu que je sois, quand on me frappe dur et au bon
-endroit, je cède!
-
---Une fois qu’on est prévenu, cela suffit, a répliqué le bon docteur.
-
-Et il a laissé son fougueux malade avec les matériaux voulus pour
-écrire, qu’il a enfin obtenus.
-
-Par la même occasion, nous avons été mis au courant du passeport de
-notre étranger, et approximativement, maintenant, nous savons qui il
-est.
-
-Son nom est le comte Pierre de Civreuse, et, autant qu’on peut préjuger
-d’un individu à première vue, m’a dit le docteur, sa profession est de
-faire des sottises. Au demeurant, un homme très bien,--il est de mon
-avis là-dessus,--et d’un caractère peu ordinaire, évidemment.
-
-Le docteur a décliné pareillement nos noms à ma tante et à moi, et nous
-voici tous présentés les uns aux autres; mais de la cause véritable de
-l’accident, il n’a rien dit encore, effrayé de l’irritabilité de notre
-pensionnaire, et c’est pour moi un soulagement que je ne peux exprimer.
-De plus en plus maintenant cet étranger me fait peur, et je ne vois pas
-de quel front je soutiendrais une explication avec lui là-dessus.
-
-Benoîte, qui vient de ranger la chambre, me dit qu’il écrit toujours, et
-je le laisse tranquille avec son ami Jacques, bien anxieuse de savoir
-comment tout ceci finira, et comment je pourrai jamais obtenir mon
-pardon d’un caractère si peu avenant.
-
-
-PIERRE DE CIVREUSE A JACQUES DE COLONGES
-
-«Tu m’as cru mort, mon pauvre bon, n’est-ce pas? et je te dirai que,
-pendant quelques jours, je l’ai cru comme toi.
-
-»Durant je ne sais combien d’heures je suis resté enfoui, je ne peux pas
-dire où, sans doute où vont tous les gens sans connaissance, et cela me
-paraissait si bas sous terre, et si lourd, qu’avec mon reste de volonté
-je cherchais incessamment d’un coup d’épaule si je n’allais pas heurter
-les planches de mon cercueil. Certainement, dans ce lointain, on a dû
-faire déjà la moitié du voyage final, et on est là juste à l’extrême
-limite entre les deux mondes, à l’endroit où il suffit d’un grain de
-plomb pour faire pencher la balance.
-
-»... Heureusement pour moi, j’ai basculé du bon côté, humainement
-parlant, s’entend, et je me suis réveillé un beau soir un peu meurtri de
-ma chute; mais, on ne tombe pas de si haut sans s’en apercevoir, avec le
-genou proprettement emmailloté dans une caisse en bois blanc et le front
-dans des bandages.
-
-»Minuit sonnait à une horloge, l’heure propice aux retours
-d’outre-tombe, et c’est le premier bruit matériel dont je me sois rendu
-compte.
-
-»Si je me rappelle bien ce qui se passe dans le monde, me suis-je dit,
-ces petites machines ne vont jamais au delà de douze coups; si celle-ci
-ne les dépasse point, c’est donc que je suis sur terre et bien vivant.
-
-»Ainsi a-t-elle fait, et très sûr de mon identité, j’ai ouvert l’œil
-pour reconnaître la place.
-
-»Mon ami, connais-tu _la Fée_, d’Octave Feuillet? une spirituelle petite
-pièce qui se joue un peu partout, et l’as-tu jamais vue représentée? Eh
-bien, ce soir-là, qui est hier je crois, je me suis réveillé au premier
-acte de _la Fée_, et j’ai donné la réplique à mademoiselle d’Athol en
-personne pendant une scène ou deux. Ne crois pas que je rie et
-écoute-moi.
-
-»La première chose qu’un malade songe à inspecter, c’est son lit. Le
-mien était à colonnes torses, tendu de verdures Louis XIII, peut-être
-Louis XIV, je ne veux point en jurer, et avec une couverture en vieille
-soie que nous appellerons courtine, si tu veux bien. La pièce où je me
-trouvais, très grande, mal éclairée par deux bougies jaunes posées dans
-de grands flambeaux qui n’en finissaient plus, était boisée de chêne
-sculpté, et à force d’instinct, dans un vague noirâtre, on finissait par
-deviner très haut, très haut, les solives du plafond, avec un petit
-filet d’or qui brillait de place en place.
-
-»Contre le mur, de grands canapés raides, qui me donnaient mal au dos à
-regarder, une collection de prie-Dieu tous pareils, alignés comme à
-matines, et, sur le parquet, pas l’ombre de tapis.
-
-»Enfin, devant la cheminée, dans un fauteuil,--tu te doutais bien que je
-te gardais ce fauteuil pour la fin, n’est-ce pas?--une petite dame
-mince, élégante et blonde qui dort toute droite dans une robe de satin
-rose à longue taille. Sa robe a deux cents ans, son front dix-huit:
-comment les accorder?... Je travaille si longtemps ce problème que la
-petite dame se réveille brusquement, sans préparation.
-
-»Elle jette vers mon lit un coup d’œil d’écolier en faute; dans la
-pénombre, j’ai l’air de dormir à poings fermés, je pense, et, tranquille
-de ce côté, en vestale fidèle, elle reporte ses soins sur le feu. Elle
-se baisse, arrange la braise, souffle à pleines lèvres et éparpille la
-cendre dans ses cheveux; puis elle prend à deux mains une bûche, le
-quart d’un chêne de moyenne grosseur, et la dépose promptement dans
-l’âtre.
-
-»Elle remue, elle vit; l’idée d’une châtelaine des temps anciens
-pétrifiée dans son nid par quelque enchantement bizarre me quitte
-définitivement, et c’est alors que je me vois dans le château breton où
-Jeanne d’Athol prépare ses pieux maléfices et convertit ce sceptique de
-Comminges par le seul charme de sa robe de grand’mère et de son parler
-vieillot. Seulement, pour cette fois, elle a oublié son nuage de poudre,
-et la couleur de ses cheveux n’aide point à l’illusion.
-
-»Le plus doucement que je peux, je l’appelle; elle se dresse en jetant
-un cri. Évidemment, mon réveil n’était pas dans le programme, et son
-trouble est grand. Elle s’approche cependant, et nous causons un
-instant, marchant de quiproquo en quiproquo, elle m’égarant à dessein,
-moi lui montrant très bien que je lis dans son jeu. Finalement, elle se
-débarrasse de moi, comme on fait en pareil cas, avec un narcotique,
-lequel ne m’endort pas si vite toutefois que je ne puisse voir entrer le
-troisième personnage, une vieille duègne ridée comme une pomme de l’an
-passé, avec des petits yeux en vrille qu’on se sent déjà de l’autre côté
-de la tête avant qu’elle ait fini de vous regarder, et qui jouera au
-mieux le rôle du vieux François; puis la toile se baisse, et je me
-réveille le lendemain matin, toujours dans le même cadre, mais en face
-d’un docteur spirituel et bourru qui m’explique mon cas en deux mots, et
-qui me remet si bien à ma place quand je tente de me révolter que j’en
-suis encore un peu bête.
-
-»Si tu veux tout savoir, mon ami, j’ai le front ouvert et le genou
-cassé. Avais-tu idée que ce fussent-là des choses si fragiles? Moi, pas
-du tout! et je me manie à présent avec une douceur et un respect
-attendris.
-
-»Conçoit-on qu’entre le fémur et le tibia, il puisse se produire une
-rupture si violente! Des esquilles par là, une fracture par ici, et au
-milieu de tout cela, une rotule hors des gonds, affolée comme une
-boussole qui a perdu le nord et ne tournant plus dans le bon sens!...
-Quant à ma boîte osseuse, c’est le frontal qui est lésé, et on me promet
-un rapprochement intime et solide sous peu de jours.
-
-»Somme toute, je ris, mais je suis furieux, furieux comme je sais l’être
-à mes meilleurs moments, et l’idée de la tâche qui te retient chez ton
-oncle pour des mois n’ajoute pas peu à mon ennui. Des semaines
-d’immobilité et pas toi pour me tenir tête!... Me vois-tu avec ma petite
-dame rose pour tout secours sous six pieds de neige? Car j’ai oublié de
-te dire que, comme le blé semé en automne, nous sommes sous la neige
-actuellement; il ne tient qu’à nous de germer, et pour monter me soigner
-jusqu’ici, il faut à mon docteur des bottes de sept lieues et des patins
-norvégiens alternativement.
-
-»Maintenant, la cause de tout cela, me demandes-tu, et aussi: que diable
-allais-tu faire dans cette galère?...
-
-»Voici: tu te rappelles que j’avais l’intention, avant de gagner le pays
-du soleil, de me faire l’œil par un contraste frappant en venant me
-geler d’abord à quelques aspects d’hiver bien caractérisés, comme ces
-gourmands qui se préparent à un bon dîner par une matinée de jeûne et
-une longue course à l’air vif?
-
-»A cet effet, je m’étais arrêté dans un petit village dont le nom ne te
-dirait rien, car tu ne le connais pas plus que je ne le connaissais
-hier, et muni seulement d’une espèce de sac de soldat j’étais parti à
-pied dans la montagne.
-
-»Je m’étais fait indiquer ma route en ce sens qu’en marchant tout droit,
-je savais que je devais finir par rencontrer sur la hauteur un point de
-vue superbe, une forêt de sapins, une échappée sur la vallée et voire
-même un château peut-être!
-
-»Au bout de cinq cents mètres, j’étais en pleine solitude, et s’il ne
-t’est jamais arrivé d’errer dans la campagne à cette époque de l’année,
-tu ne peux te figurer à quel point cette solitude-là est plus profonde
-que toutes les autres. Où on met le pied, pas une trace d’un autre pas,
-nul cri de bête dans les alentours, et plus même la diversité de la
-luzerne bleue, du sainfoin rose et du jaune de la paille, partout une
-tonalité unique et éclatante qui est admirable pendant la première
-demi-heure, mais fatigante pendant la seconde, et énervante et
-ophtalmique à la longue.
-
-»Plus d’accidents de terrain, plus de creux, plus de bosses: tout est
-nivelé; c’est une égalité républicaine! De loin en loin, une bande de
-corbeaux qui s’abat avec les piailleries effrontées des derniers
-survivants. C’est leur heure, et ils le savent! Sur les buissons, de la
-neige et des petites larmes de givre. Une rosée vieille de trois mois et
-qui en a pour quelques semaines encore avant de s’évaporer, et une bise
-du diable qui vous coupe la figure en quatre!
-
-»Pourtant, il n’y a si long chemin dont on ne trouve le bout à la fin,
-et j’avais rencontré successivement l’échappée sur la vallée, la forêt
-et la belle vue promises, quand le château lui-même m’est apparu. Je te
-passe sa description, ne l’ayant regardé moi-même que très
-imparfaitement, comme tu vas le comprendre, et lui et moi étant
-d’ailleurs maintenant forcément gens de revue.
-
-»Une de ses ailes donne sur la route; c’est devant celle-là que je
-m’étais arrêté, et je m’occupais innocemment à déblayer une grosse
-pierre pour m’asseoir dessus et regarder à loisir, tout saisi que
-j’étais de l’aspect sauvage et mélancolique de ce lieu.
-
-»Une curiosité singulière me prenait; il me semblait que, derrière ces
-murs, quelque chose d’original et d’inattendu devait se cacher, et un
-désir impérieux d’y pénétrer me talonnait subitement. Tu le sais,
-d’ailleurs: de tout temps, ce qui est clos et paraissait inaccessible
-m’a tenté, et je ne me rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé une
-pomme sur les basses branches... Des hautes, je ne dirai pas autant.
-
-»En même temps, le souvenir de notre dernière conversation me revenait.
-Tu te rappelles ce soir où nous parlions ensemble de mon voyage et où tu
-me prêchais la prudence? Une fois aux Indes, te disais-je, j’entends
-voir tout, et surtout ce qu’un œil européen ne doit pas connaître. Je
-veux descendre dans l’intimité de la famille et des cérémonies privées,
-connaître les coutumes burlesques ou ignobles, et me glisser enfin
-jusque dans les mystères du culte lui-même, quand je devrais user de
-vingt déguisements pour arriver aux pieds de Brahma et l’adorer sans
-voiles et selon les rites.--Et toi, tu me répondais sagement:
-
-»--Gare-toi! tout homme est jaloux de son secret et de l’inviolabilité
-de son foyer, mais les Orientaux plus que nul autre, et pour le plaisir
-de poser la semelle de ta botte où personne n’a mis le pied avant toi,
-tu risqueras quelque méchante affaire.
-
-»--De la part de qui? te demandais-je en riant. Penses-tu que le dieu se
-dérangera pour moi, et aurais-je la bonne fortune de le voir manœuvrer
-ses dix-huit jambes pour descendre de son piédestal?
-
-»--Lui, non, peut-être, disais-tu, mais ses fidèles sans remords, et tu
-es très capable, si tu franchis l’enceinte sacrée, de rencontrer quelque
-brahme qui te donne sur le nez pour te rappeler au respect des limites.
-
-»Pourquoi pensais-je à tout cela à ce moment? Était-ce parce que je me
-demandais si la susceptibilité des Français serait aussi vite éveillée
-que celle des Indiens, ou bien parce que je sentais que je mesurais déjà
-inconsciemment de l’œil la hauteur du mur et la place d’une saillie où
-poser mon pied, je ne sais; mais, juste à cet instant, un grand fracas
-de vitre brisée m’a fait lever la tête, et avant que j’aie pu dire: ouf!
-un projectile dont je ne connais pas la nature, mais qui était lancé
-d’une main sûre, m’atteignait en plein front.
-
-»Le coup était si fort qu’il m’a fait chanceler, et pris des deux pieds
-dans des pierrailles, je me suis abattu sur les genoux de tout mon élan,
-sans pouvoir parer ma chute, et si maladroitement en somme, qu’il en est
-résulté tout le dommage que je t’ai dit plus haut.
-
-»Peut-on répondre d’une façon plus péremptoire aux indiscrétions des
-gens, et ta leçon pouvait-elle avoir une application plus prompte que
-cet écrasement de ma curiosité dans son œuf, et cette rencontre de ton
-brahme dès le troisième degré de longitude?...
-
-»Quelqu’un accourait effaré et qui s’exclamait d’une manière confuse;
-mais j’aurais juré que du sol venait subitement de monter un brouillard
-intense, car je ne distinguais plus rien déjà, et j’ai dû perdre
-connaissance presque aussitôt, je crois.
-
-»De mes premiers pansements je n’ai gardé nul souvenir, et mon sommeil
-de l’autre monde a duré, paraît-il, quatre jours pleins.
-
-»Quant à l’auteur de ma blessure et à l’instrument de mon supplice, on
-s’exprime sur ce point devant moi avec tant de réserve que j’en suis
-réduit encore aux suppositions; mais que je revoie ma petite dame rose
-ou même la vieille aux yeux prompts, et je mènerai l’enquête à bien.
-
-»En attendant, je sais toujours le nom du manoir: c’est le château
-d’Erlange de Fond-de-Vieux, et tu peux m’y adresser tes lettres.
-
-»Le facteur y monte de temps en temps, et notamment quand le paquet pour
-les villages avoisinants lui paraît assez gros, ou qu’il est chargé par
-l’épicier ou le boucher de quelque dépôt d’importance qui mérite
-l’ascension.
-
-»Deux femmes seules l’habitent, mademoiselle d’Épine et mademoiselle
-d’Erlange, la tante et la nièce; et quand j’ai voulu insinuer au docteur
-que je pourrais leur être, somme toute, un embarras sous plus d’un
-rapport, il a nié avec tant de bonhomie qu’il ne m’est resté qu’à mettre
-mes scrupules de côté et à accepter les bienfaits de ce petit
-phalanstère.
-
-»T’ai-je dit, à propos, qu’il parle d’un mois d’immobilité, ce docteur,
-terme qui, dans la bouche d’un médecin, signifie invariablement le
-double, et qu’il exige l’horizontale absolue?
-
-»Cette idée me fait rugir, et quand je pense que pour une contemplation
-platonique devant un mur, contemplation qui a duré en tout dix minutes,
-et dont un chérubin n’aurait pas à rougir, je vais passer des semaines à
-m’assoter entre trois femmes, alors que je devrais courre le tigre dans
-les jungles, je suis tout prêt à achever ce qui me reste de tête!...
-
-»--Mais puisque tu es dans la place et que tu grillais d’y entrer, de
-quoi te plains-tu? vas-tu me répondre...
-
-»Eh! mon cher, c’est parce que j’y suis, que j’en veux sortir
-maintenant; j’ai vu ce qu’il en était, et cela ne suffirait pas à
-divertir un octogénaire.
-
-»Mais, tais-toi, Jacques, on frappe à la porte, et c’est un petit coup
-léger qui ne peut venir que d’un doigt menu. Baisse-toi dans ma ruelle,
-mon ami, et je te dirai tout, sois tranquille!...»
-
-
-
-
-26 mars.
-
-
-Après le départ du docteur, hier, j’ai tardé si longtemps à rentrer dans
-la chambre de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire à son aise, que,
-finalement, je ne savais plus de quelle façon m’y prendre. Frapper,
-entrer et aller m’asseoir à ma place ordinaire, c’était le forcer à
-faire la conversation avec moi, et, d’un autre côté, l’abandonner
-indéfiniment, cela pouvait le gêner s’il désirait quelque chose.
-
-J’aurais bien envoyé Benoîte; mais ma tante, qui feint d’ignorer
-complètement la présence du blessé, la surcharge d’ouvrage depuis
-quelques jours, et elle la retenait captive dans sa chambre sous le
-prétexte de battre ses rideaux.
-
-Une idée m’est venue alors, et, appelant mon chien, je lui ai fait
-comprendre tout doucement ce que j’attendais de lui, et où il devait
-porter le papier que j’attachais sur son collier. Puis j’ai frappé un
-léger coup à la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.
-
-Sur le papier, j’avais mis: «Prière à M. de Civreuse de dire s’il désire
-rester seul ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien rapportera la
-réponse ou l’attendra aussi longtemps qu’on le voudra; il suffit de lui
-dire: «Allez.»
-
-Au bout d’une seconde, j’ai entendu «Un» qui grattait à la porte, et,
-sur son collier, j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on avait
-écrit: «M. de Civreuse ose à peine avouer qu’il meurt de faim et de
-soif, et qu’en se dressant tout à l’heure pour lui tendre son cou, le
-messager fidèle vient de lui culbuter sa table et son encrier. Il est au
-regret de ne pouvoir les ramasser lui-même.»
-
-Je suis entrée alors, et, en un tour main, j’ai eu remis le meuble sur
-pied et essuyé l’encre tant bien que mal, pendant que M. de Civreuse me
-disait, sur un ton d’interrogation:
-
---Mademoiselle d’Épine?... Mademoiselle d’Erlange?
-
---Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu vivement, peu satisfaite de la
-confusion.
-
---Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des tantes de tout âge.
-
-Puis, comme je frottais le parquet du bout du pied, il a commencé à
-s’excuser à propos du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant
-que rien ne m’est plus indifférent qu’une tache, tant qu’elle n’est pas
-sur moi, ce qui est la vérité pure.
-
-Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque désir particulier touchant
-sa nourriture, en l’avertissant que le garde-manger d’Erlange est
-rustique; et il m’a répondu que, s’apprêtant à faire un voyage pendant
-lequel il n’était pas certain de trouver tous les jours de quoi manger,
-il s’estimerait heureux s’il pouvait dîner régulièrement, quel que fût
-d’ailleurs le menu.
-
-J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante pendant un quart d’heure, et
-j’ai achevé le service quand elle a été partie, versant le vin, taillant
-le pain, etc. Tout en mangeant d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de
-Civreuse me posait quelques questions, toujours avec son ton froid et un
-peu indifférent, qui non seulement me glace, mais encore doit me faire
-répondre tout de travers, je pense, car il me regardait de temps en
-temps comme si je venais de dire la plus grosse bêtise du monde; et, au
-bout d’un instant, je me suis mise à lui faire du café.
-
-Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait sur la braise, du café et
-toutes ses instructions; mais, dame! c’était une besogne si nouvelle
-pour moi, qu’au moment de commencer, je me suis aperçue tout à coup que
-je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait dit, et je suis restée
-devant le feu, assise sur mes talons, la bouillotte d’une main et le
-café de l’autre, dans une perplexité terrible.
-
-Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le savais bien, mais par
-lequel commencer et où les réunir, voilà le difficile.
-
-Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela me semblait drôle; il était
-plus probable que c’était dans la bouillotte que je devais jeter le
-café. Quant à retourner auprès de Benoîte pour lui demander son avis,
-c’était me préparer une heure de cris et de reproches de la part de ma
-tante, et, d’un autre côté, M. de Civreuse me suivait de l’œil depuis
-son lit avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait. Je me suis
-décidée alors promptement, et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul
-coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai laissé mitonner un
-instant.
-
---Voulez-vous que je vous serve, Monsieur? lui ai-je demandé ensuite en
-m’approchant.
-
---Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en me présentant sa tasse...
-
-Hélas! c’était une boue véritable qui coulait, noirâtre, épaisse et
-laide à faire peine, et s’amoncelant dans le fond de la façon la moins
-appétissante.
-
-Je me suis arrêtée alors toute décontenancée, en m’écriant:
-
---Ce n’est pas cela! Évidemment j’ai dû me tromper; mais je ne sais pas
-faire le café!
-
---Moi non plus, m’a répondu M. Pierre, qui tenait toujours sa tasse;
-seulement je crois qu’on se sert de ça en général.
-
-Et il me montrait du doigt la cafetière que Benoîte avait posée sur une
-table et à laquelle je n’avais plus songé; et, comme je lui demandais
-vivement pourquoi il ne m’avait rien dit:
-
---J’ai cru que vous le faisiez à la turque, a-t-il répliqué.
-
-Finalement, je lui en ai passé une tasse dans un carré de batiste, et il
-l’a bue sans sourciller jusqu’au bout.
-
---Vous avez donc repris votre vraie forme? m’a-t-il dit ensuite, au
-moment où je me remettais à ma place habituelle dans mon fauteuil.
-
---Ma vraie forme?... mais je suis toujours ainsi.
-
---Pas cette nuit!
-
---Ah! parce que j’avais mis cette vieille robe! Le fait est que je
-devais avoir une étrange mine... et je me demande ce que vous avez pensé
-en me voyant?
-
---J’ai pensé que j’avais la bonne chance de trouver enfin un endroit où
-le temps avait arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée depuis deux
-cents ans.
-
---Pourquoi la bonne chance?
-
---Parce que je ne connais rien de plus bête que l’époque actuelle,
-a-t-il répondu.
-
-Et moi j’ai repris aussitôt:
-
---Eh bien, je sais pourtant quelque chose qui est plus bête encore,
-c’est de ne pas la connaître du tout, cette époque actuelle, et tel est
-mon cas!
-
---Soyez tranquille, vous y ressemblez plus que vous ne le croyez! a-t-il
-dit.
-
-Puis, comme il a compris que la phrase, après tout, n’était aimable qu’à
-moitié, il s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre un mot.
-
---Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi l’avez-vous laissé dehors? Ce
-n’est pas à cause de moi, j’espère?
-
---Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât...
-
-Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai couru ouvrir la porte, et ce
-fou de «Un» est entré d’un bond, se roulant sur mes pieds, collant son
-museau sur mes genoux, et me renversant à moitié dans l’ardeur de ses
-caresses.
-
-M. de Civreuse le regardait faire sans rien dire et, au moment où je
-m’agenouillais près de lui pour lui laisser passer ses pattes autour de
-mon cou:
-
---Vous l’aimez beaucoup? m’a-t-il demandé.
-
---Infiniment! ai-je répondu avec feu... Ma pauvre vieille bonne d’abord,
-et lui après: voilà mes deux plus chères affections!
-
---Et la tante, en troisième ligne alors? a-t-il dit à mi-voix, parlant
-plutôt pour lui que pour moi, je pense.
-
-J’ai marmotté sur le même ton:
-
---Pas même.
-
-Mais il n’a pas entendu, je crois; et je me suis levée pour débarrasser
-la table.
-
-Au bout d’un instant, il m’a demandé l’heure et, en la lui disant, je
-n’ai pu m’empêcher d’ajouter:
-
---J’ai peur que les jours ne vous paraissent bien longs ici, Monsieur,
-et que vous ne vous ennuyiez cruellement avant peu?
-
---Oh! ce n’est pas à moi que je pense, a-t-il répondu aussitôt; mais
-c’est pour vous que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire que cet
-étranger impotent qui s’implante tout à coup dans votre maison, et quel
-trouble cela va vous apporter!
-
-Il allait entamer le chapitre des remerciements, quand je l’ai
-interrompu en disant vivement:
-
---Mais ne croyez pas cela: c’est que c’est justement tout le
-contraire!... J’en suis si contente!... ça m’amuse tant!
-
-Je pensais à ma solitude en parlant ainsi, et à cette joie d’avoir une
-vie animée pendant deux mois au moins; mais il l’a pris autrement, je
-crois, car il a continué en serrant les lèvres et en inclinant
-cérémonieusement la tête:
-
---Allons, tant mieux, à quelque chose malheur est bon, et je suis charmé
-de voir qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait dans cette affaire!
-
-Benoîte est entrée à ce moment-là, et j’en ai profité pour me glisser
-dehors, car je ne savais plus que dire.
-
-Somme toute, il ne me plaît pas du tout, ce monsieur, et n’était l’envie
-passionnée que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et de lui faire oublier
-peu à peu ma déplorable violence, je le prendrais en grippe
-immédiatement et je le lui montrerais sans fard!
-
-Cette froideur imperturbable me fait l’effet d’une bride qui cherche à
-retenir ma propre vivacité, comme si c’était son affaire, et cet œil
-railleur qui suit tout ce que je fais me donne envie de dire des
-insolences. Une fois son bandeau enlevé, quand il y en aura deux comme
-ça, ce ne sera plus tenable, et il me semble qu’à travers la porte, je
-les sens déjà qui pèsent sur moi!...
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Mon ami, je suis au courant de tout, et j’ai manœuvré si habilement
-pendant un tête-à-tête que le hasard m’a ménagé avec Benoîte, le garde
-du corps de mademoiselle d’Erlange, que je me suis fait raconter tout ce
-que le docteur avait jugé bon de me taire dans son récit.
-
-»Mais d’abord je t’avais laissé, je crois, guettant derrière mon rideau
-l’entrée de ma blonde fée de la nuit passée, et tout curieux de la voir
-au grand jour.
-
-»Eh bien, mon ami, tu me croiras si tu veux, mais la magie se
-continuait, et elle se présentait cette fois sous la forme familière et
-sympathique d’un gros terre-neuve frisé.
-
-»L’intelligent animal marcha sans hésiter vers mon lit et, se dressant
-sur ses pattes de derrière, avec la grâce des éléphants de l’Hippodrome,
-inclina la tête pour me montrer un petit papier blanc attaché sur son
-collier.
-
-»Et lors la belle princesse lui dépêcha un messager sous la forme d’un
-hippogriphe à trois têtes, plus noir que l’enfer, et qui devait avec
-moult détails lui déclarer ses volontés.
-
-»Les volontés, cette fois, étaient rédigées en style simple et se
-résumaient à peu près à ceci:
-
-»Que désire actuellement monsieur de Civreuse?» L’écriture, échevelée
-comme des branches de saule un jour de grand vent, cheminait sans façon
-de bas en haut du petit carré, et les derniers mots, pris de court,
-montaient littéralement les uns sur les autres.
-
-»A l’instant même, j’ai mal auguré de son auteur! Qu’une femme n’écrive
-pas du tout si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire, que ce soit
-joli, et que les traces de sa plume ne ressemblent pas à la promenade
-fantastique d’un hanneton affolé! C’est plus fort que moi, mais cela me
-produit le même effet que si je voyais une mignonne marquise tirer de sa
-poche un gros mouchoir de cotonnade ou se parfumer au patchouli.
-
-»Enfin, comme il n’était pas l’heure de philosopher et que le cou tendu
-du chien quêtait toujours sa réponse, je me décidai à avouer brutalement
-que je mourais de faim, et que ma meilleure ambition pour l’heure était
-d’avoir quelque chose à me mettre sous la dent. Ce n’était pas un
-madrigal, tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui ne sait pas
-écrire! Puis, comme je me baissais pour rattacher le ruban au collier,
-le chien fit un mouvement, et d’un simple coup d’épaule envoya par terre
-table, encrier et le reste. Assez penaud, j’ajoutai un _post-scriptum_
-pour annoncer le malheur, et une minute après ma jeune gardienne de la
-nuit dernière entrait.
-
-»Elle était vêtue cette fois d’une robe quelconque, et avec ses cheveux
-tordus en huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante à n’importe
-quelle femme, qu’elle me fit l’effet disparate d’un vieux portrait de
-Vélasquez qu’on aurait restauré en remplaçant une tête d’enfant par
-celle d’une bonne paysanne bourguignonne... Est-il permis d’avoir à sa
-portée tant de couleur locale et de ne pas en user!... Très insoucieuse
-de l’effet qu’elle me produisait, je crois, elle réparait le dégât sans
-mot dire, relevant la table, pompant l’encre, et promenant son linge du
-bout du pied sur le parquet.
-
-»J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le plus humblement du monde;
-mais, dès les premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement en
-disant: «Oh! ne vous tourmentez pas, ça m’est si égal les taches!» que,
-ma foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie pour aller au
-ravitaillement, et je suis resté avec mes pensées.
-
-»Mon cher, cette jeune fille me déplaisait déjà positivement. Son
-apparence répondait exactement à son écriture, et cette dernière phrase
-me la complétait. Moi aussi, parbleu, je me moque des taches, et j’ai vu
-couler d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre; mais d’elle, cela me
-choquait.
-
-»S’il est une chose qui me déplaise entre toutes, c’est de rencontrer
-chez les autres, et particulièrement chez une femme, mes défauts
-dominants. Que diable! je connais mon visage, et, quand je veux le voir,
-je n’ai qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me faille encore être
-forcé de retrouver ma grimace chez tout le monde. En tant que laideur,
-j’aime à changer, et mon bec d’aigle s’est toujours mieux accommodé du
-voisinage des petits nez de chien que de celui de ses pareils.
-
-»A son retour, elle s’est mise à me servir le repas que la vieille
-venait d’apporter, se remuant avec une vivacité pleine de bonne volonté,
-mais qui était d’une maladresse si absolue qu’au bout d’un instant j’en
-étais à ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait tout à coup d’une
-demi-ligne que son pouce ne sautât avec la tranche, la porcelaine se
-heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de moins féminin que cette
-jeune fille.
-
-»Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes diables d’yeux verts qui la
-troublaient. Allons donc! est-ce moi aussi qui suis fautif pour ce café,
-sorti de ses mains et que j’ai bu jusqu’à la lie?
-
-»Ah! mon ami! tout homme a son calice qu’il doit vider en ce monde, en
-attendant ceux que les promesses du purgatoire lui réservent encore, je
-le sais et je m’y résigne; mais quelle amertume intolérable le mien
-avait revêtu ce jour-là!
-
-»De loin, j’avais regardé mademoiselle d’Erlange accroupie devant
-l’âtre, préparant son mélange avec la sûreté du talent, et, encore qu’il
-me semblât peu catholique, ma propre inexpérience me défendait des
-jugements téméraires jusqu’à la dégustation du moins. Mais alors!
-
-»As-tu dans ton passé de ces ressouvenirs de crèmes tournées ou manquées
-qui font pleurer de déception quand on est enfant? Et vois-tu encore ce
-quelque chose d’épais et de trouble où des grains d’une origine
-inexpliquée nageaient et se multipliaient? Mon pauvre Jacques, c’était
-cela même qu’on m’offrait! J’avoue que j’étais vexé, et le fumet de ce
-moka qui me passait sous le nez en fumée,--sans le moindre jeu de
-mots,--m’a fait froncer le sourcil.
-
-»Je t’entends, plaignant la pauvrette et me querellant sur ma
-maussaderie. Eh! mon cher, garde ta pitié; sa déconvenue n’a pas été
-longue, je t’assure, et même je crois bien qu’elle n’attendait qu’un
-signe de moi pour rire aux éclats.
-
-»Mais, ma foi, je ne trouvais pas ça drôle du tout; je n’ai pas remué,
-et, possédée de l’idée de tout réparer, elle a imaginé un expédient qui
-lui a semblé si fameux qu’elle me l’a annoncé avec un cri de joie. Puis
-elle a couru à une armoire, en a tiré un mouchoir de poche, et s’est
-mise à me décanter une tasse de son horrible boisson dans un des coins
-du linge qu’elle relevait délicatement. Il était tout blanc, je veux
-bien, mais avoue que cette passoire était d’un choix douteux et bien peu
-fait pour calmer mes susceptibilités!...
-
-»J’ai bu! Qu’est-ce que tu aurais fait, toi? Mais ce goût âcre, avec
-cette petite arrière-saveur de lavande, de verveine ou de je ne sais
-quoi, recueillie en outre dans la batiste, c’était atroce!...
-
-»Puis, avec la conscience du devoir accompli, elle est allée s’asseoir
-dans son grand fauteuil, contre le dossier duquel sa tête arrive aux
-trois quarts à peine, et j’ai tâché de la faire causer.
-
-»Veux-tu l’ordre et le nombre de ses affections? Elle n’en fait pas
-mystère: sa vieille bonne, son chien, et puis voilà; car la tante
-n’arrive qu’en vingt-cinquième ordre en façon de remplissage... et
-encore!
-
-»Quant à mon accident, elle m’en a dit tout de suite son sentiment sans
-se faire prier. Ça l’amuse, oh! mais ça l’amuse, vois-tu! Elle n’a
-jamais rien vu de plus drôle que cette aventure!--Au moins aurai-je la
-satisfaction de penser que ça divertira toujours quelqu’un, si ce n’est
-pas moi!
-
-»Établie sur ces prémisses, notre entente ne battait que d’une aile,
-comme tu comprends quand la duègne est rentrée fort à propos pour nous
-tirer de peine. Mademoiselle d’Erlange s’est envolée, et moi, qui par
-malheur n’en peux faire autant, je me suis carré dans mes oreillers,
-bien décidé à ne pas laisser aller Benoîte, puisque Benoîte il y a, sans
-avoir exprimé de sa vieille tête toutes les révélations qu’elle pouvait
-contenir.
-
-»Seulement, nos deux volontés se trouvaient être là-dessus
-diamétralement opposées, et elle paraissait aussi résolue à se taire que
-moi à la faire parler. Aussi, pendant un grand quart d’heure, avons-nous
-littéralement joué à cache-cache ensemble, elle finassant, moi la
-ramenant droit au but, pour la voir me glisser de nouveau entre les
-doigts, jusqu’à ce que j’enlève la position rondement, à la hussarde!
-
-»Mon ami, si tu l’oses, défends encore les petits doigts fins qui
-remuent si gentiment la porcelaine et qui savent apprêter un café si
-succulent, c’est leur propre marque que je porte au front, et mon
-antipathie contre mademoiselle d’Erlange était une prescience!
-
-»Mauvaises intentions, je ne dis pas, mais action un peu vive, tu en
-conviendras, je pense, et surtout quand tu connaîtras la nature du
-projectile employé. Il est lourd, massif et d’un noble métal.
-Devines-tu? Non, bien entendu, et je te le donnerais en cent que tu n’en
-serais pas plus avancé.
-
-»Vois-tu dans un coin de ma chambre cette statue de saint Joseph qui
-s’enfonce dans l’angle, semblant vouloir gagner sur le mur? C’est un
-joli morceau bien fini, ciselé en plein argent, que j’attribue sans
-hésiter à l’école italienne et qui pourrait être signé Cellini, tant le
-travail en est exquis! Voilà cependant l’instrument de mon malheur!...
-
-»Pour que tu puisses comprendre comment s’est produite cette bizarre
-attaque, revenons de quelques jours en arrière, et figure-toi
-mademoiselle d’Erlange alors si pénétrée des vertus de ce même saint, si
-croyante en lui, si pleine d’une vénération passionnée à son endroit,
-que le plus clair de ses journées se passait à ses pieds.
-
-»Puis, tout d’un coup, sans raison apparente, soit déboire, soit
-lassitude, une scission profonde se produisant entre eux, et la jeune
-suppliante passant brusquement d’un sentiment à un autre, devenant aussi
-ardente dans la colère qu’elle s’était faite humble dans l’humilité, et
-enfin, dans un accès de rage impie, jetant ignominieusement au dehors la
-statue respectée.
-
-»Ne plus la prier, c’était trop peu de chose encore! Les vieux Sicambres
-ne sont pas les seuls qui aiment à brûler ce qu’ils ont adoré, et
-d’ailleurs, comme la brave Benoîte me le disait en soupirant: «Elle ne
-fait jamais les choses à demi, ma fille!» Jusque-là, rien à dire de
-cette façon d’agir. Je ne connais pas les griefs de cette jeune
-révoltée, c’était son droit peut-être, et, en tout cas, c’était
-strictement son affaire! Mais le plus triste, c’est que, tandis que se
-jouait cette scène intime, et selon le train ordinaire du monde, c’était
-un innocent qui s’apprêtait à payer pour les coupables!
-
-»Tu le devines, mon ami; pour cette fois, l’agneau de la fable allait
-être moi-même, et l’heure où la plus malavisée des rêveries me
-conduisait dans ce chemin désert dont je t’ai parlé était aussi
-l’instant précis où mademoiselle d’Erlange envoyait le pauvre saint à la
-volée à travers la campagne, commettant ainsi le double délit d’attenter
-à la vie de son prochain et d’infliger le plus mortifiant des
-traitements à un objet d’église.
-
-»Celui-ci, d’ailleurs, n’y mit nulle façon, et oubliant tout caractère
-sacré et pacifique, il me décousit avec la maestria d’un éclat d’obus de
-profession. Et voilà comment, sans crime appréciable que la société ou
-les dieux puissent me reprocher, j’ai été mis à deux doigts de la mort,
-et je reste menacé d’un genou hors d’usage ou du moins fort déprécié,
-tout cela parce qu’une petite fille et une statue d’argent ont eu maille
-à partir ensemble.
-
-»Que te semble maintenant de mademoiselle d’Erlange? Ne crois-tu pas
-voir des griffes pousser sous ses ongles roses, et seras-tu tout à fait
-tranquille désormais durant les heures où elle me veillera seule?...
-J’attends avec une curiosité que je ne peux te dire l’explication qui ne
-pourra pas manquer de se produire à ce sujet entre nous. Cette fière
-amazone montrera-t-elle quelque confusion? Rien n’est moins certain, et
-je rassemble toute ma décision pour me tirer de là avec les honneurs de
-la guerre.
-
-»Je suis la victime, quand le diable y serait! Il ne faut pas qu’elle
-oublie cela; et, si elle prend les choses par trop légèrement,
-j’arracherai mon bandeau comme on fait à la dernière page des romans
-d’Anne Radcliffe, et je lui montrerai ma plaie béante...»
-
-
-
-
-27 mars.
-
-
-Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout! Mon Dieu, que dire, et de quel air
-me présenter? Voilà les mots que je me suis répété incessamment hier,
-sans jamais trouver que faire.
-
-D’un côté, certainement, je n’étais pas fâchée que ce fût avoué. Les
-situations mal définies m’ont toujours été odieuses, et je me rappelle
-le temps où, étant petite fille, je demandais à ma tante «deux claques
-tout de suite», plutôt que la punition qu’elle me réservait pour le
-soir. Puisque cette fois encore j’étais sous le coup d’un blâme, je
-n’étais pas fâchée de savoir promptement ce qu’il allait être. Mais la
-façon de me présenter, le mot par lequel j’allais débuter? C’était
-toujours ce qui ne me venait pas, ou du moins ce qui m’échappait, dès
-que j’approchais de la porte fatale.
-
-Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue si près que je tournais à
-demi la serrure; puis, toujours prise de peur au dernier moment, je me
-sauvais avant d’avoir achevé mon geste. Il semblait en vérité que toutes
-mes idées restaient entassées dans la bibliothèque, dont j’ai fait ma
-retraite et ma chambre depuis quelque temps, car aussitôt que je m’y
-trouvais, les mots m’arrivaient en foule, je gesticulais avec noblesse,
-et les phrases les plus propres à émouvoir un cœur hautain se pressaient
-sur mes lèvres. J’avançais ainsi jusqu’à un divan où je supposais M. de
-Civreuse étendu, afin que la répétition fût complète, et saisissant le
-coin d’un coussin comme je me proposais de le faire pour sa main:
-
---Monsieur, disais-je d’une voie émue, pardonnez-moi, je vous en
-supplie! J’ai fait une folie dont le remords me restera toujours, et à
-laquelle je ne peux pas encore penser sans terreur; mais voyez combien
-je suis malheureuse, et dites-moi, je vous en prie, que vous ne m’en
-voulez pas trop! Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas m’adresser
-une bonne parole, et je hais de ne point vivre en paix avec moi-même,
-car les reproches que je me fais sont bien plus durs que tous ceux que
-vous pourriez imaginer!
-
-Le coussin attirait ma main à lui, baisait courtoisement le bout de mes
-ongles et me donnait l’absolution sans trop se faire prier. Là-dessus,
-je repartais pénétrée de mon sujet; mais, en passant ma porte, mon
-discours se troublait déjà; à la traversée de l’antichambre il m’en
-échappait une moitié, et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet, si
-bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit décisif...
-
-C’est alors que je revenais d’un bond et, par un sortilège inexplicable,
-sur mon passage, mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes se relevant des
-dalles, sortant des boiseries et rentrant toutes à leur place, de façon
-qu’en arrivant auprès du divan symbolique, j’avais reconquis mon
-aisance, et j’étais de nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres
-propos analogues aux premiers, mais toujours plus persuasifs.
-
-Il fallait en finir pourtant; le jour baissait, et je ne pouvais pas
-condamner M. de Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer pour lui
-apporter sa lampe. Il était évident que, tant que je réfléchirais ainsi,
-je repasserais par ces mêmes alternatives ridicules, et il ne me restait
-qu’à me prendre moi-même en traître.
-
-C’est alors que, tête baissée, comme un objet qu’on lance, j’ai franchi
-la porte et, d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant à mon
-étoile pour trouver ce mot heureux du début qui m’était si nécessaire et
-qui allait venir cette fois, je crois.
-
-Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée, s’était mis à regarder
-derrière moi dans le fond de la chambre avec une persistance tellement
-singulière, se penchant pour mieux voir, dardant obstinément son œil sur
-la porte que, malgré ma préoccupation, je me retournai, saisie de l’idée
-que je traînais avec ma robe quelque objet inattendu ou burlesque. Il
-n’y avait rien du tout, et, comme je le regardais toute surprise:
-
---Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle, me dit-il tranquillement.
-
-Puis il renfonça sa tête dans son oreiller avec un geste de soulagement,
-laissant retomber sa paupière d’un air détaché, et si fort à son aise,
-si peu préparé aux explications émues que je lui réservais, que plus
-d’une audace en aurait perdu courage comme moi, je crois. Debout,
-immobile, avec la perplexité évidente de mon regard, mes lèvres qui
-commençaient toujours des mots sans jamais les finir, et ma lampe que je
-ne songeais pas à poser, j’étais en pleine gaucherie, et j’aurais donné
-beaucoup à qui m’eût assuré quelque chose de la superbe attitude de M.
-de Civreuse, ou tout au moins le placement naturel de mes bras et de mes
-pieds, dont la conduite ne m’avait jamais paru si difficile.
-
-Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec des nonchalances majestueuses
-d’empereur romain, n’ayant nul mouvement maladroit à craindre dans sa
-commode situation et jouissant insolemment de tous ses avantages.
-
-Cela ne devait pas durer longtemps ainsi, sous peine d’arriver au
-ridicule, et, d’ailleurs, cette froideur provocante agissait sur moi
-comme un coup de fouet. Puisqu’il ne voulait pas m’aider, ma foi, tant
-pis! j’allais parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer les
-choses sans plus de façons.
-
-Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai d’un pas encore et, mettant
-la lumière sur la table:
-
---Monsieur, commençai-je rapidement, voici votre lampe,--c’était tout ce
-que j’avais trouvé de plus original comme début,--et je vous prie de
-croire à tous mes regrets pour le déplorable accident dont vous souffrez
-encore; mais, en vérité, ce n’est pas ma faute!
-
---Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse m’en accuser non plus, fit-il
-tranquillement en relevant le front et en me regardant.
-
---Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.
-
-Et comme il hochait la tête d’un air qui signifiait: «Allons, c’est bien
-heureux!» je repris en m’interrompant vivement:
-
---C’est-à-dire que je sais bien que c’est ma faute, en réalité; mais ce
-que j’entends, c’est que je ne l’ai pas fait exprès.
-
---Mademoiselle, je le crois, répondit-il avec son sourire railleur.
-
---Car enfin, continuai-je en m’animant, comment pouvais-je savoir qu’il
-y avait quelqu’un là? C’est tout à fait à nous, ce chemin, et personne
-n’y passe habituellement.
-
---Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le même flegme; c’est moi qui
-me suis rencontré là absolument hors de propos, et dès lors que je me
-trouvais chez vous, vous étiez complètement dans votre droit. Les
-seigneurs n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs terres, et chacun
-enfin n’a-t-il pas la liberté de vider ses querelles à sa façon et sans
-crier gare? C’est affaire à ceux qui passent de lever la tête et de
-parer les coups!
-
---Ah! Monsieur, m’écriai-je alors, au comble de l’indignation, vous me
-faites dire des sottises que vous savez bien que je ne pense pas, et
-vous répondez bien méchamment au pardon que je vous demande!...
-
-Et, comme je sentais que les larmes me gagnaient malgré tous mes
-efforts, j’allais me sauver quand il m’arrêta du geste et me dit, en
-oubliant cette fois son insupportable froideur:
-
---Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon maintenant. Je suis un
-animal, et je voudrais me battre pour avoir fait pleurer la garde-malade
-dévouée qui veille si bien sur moi! M’excusez-vous?
-
-Mais autre chose est de faire couler des larmes ou de les arrêter. Je
-souriais, je répondais: «Oui, oui,» avec ma tête; mais c’était commencé
-et il fallait que ça eût son cours, et j’avais beau mordre mes lèvres,
-enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien serré en petit tampon, y mettre
-la meilleure volonté du monde enfin, je ressemblais à une fontaine.
-
-De temps en temps, M. de Civreuse répétait ses excuses, et, ma foi, tout
-au fond du cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans ce grand œil
-glacial un peu d’anxiété et d’embarras. Après tout le trouble qu’il
-m’avait causé depuis quinze jours, c’était de bonne guerre. Pourtant je
-n’y ai mis nulle malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, car je
-voyais combien cette attente le gênait, et, tous les deux, nous avons
-repris ensemble, dès que j’ai eu retrouvé ma voix:
-
---Alors vous ne m’en voulez pas?
-
---Vous me pardonnez vraiment, alors?
-
-Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de mon programme où je l’avais
-laissé; seulement il s’est contenté de la serrer tout doucement, et il a
-ajouté en riant, mais cette fois sans noirceur:
-
---Amnistie complète enfin, même pour lui, n’est-ce pas?
-
-Et il me montrait du doigt la malheureuse statue de mon saint Joseph,
-qui se retrouve par je ne sais quel prodige dans un des coins de la
-chambre.
-
-J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant ainsi la chaleur de ma figure, que
-je sentais déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout gonflé et
-déplorablement luisant; et, comme je ne répondais rien, M. de Civreuse a
-eu peur que je ne me remisse à pleurer, et il s’est dépêché d’ajouter:
-
---Mais soyez tranquille, Mademoiselle; je ne sais rien de la nature de
-vos griefs, je ne connais que la punition sans ses causes.
-
---Je le pense bien, lui ai-je répondu, car il aurait fallu lire à
-travers mon front pour cela. Je n’en ai rien dit à personne.
-
-Il n’a pas insisté, et je suis partie pour aller mouiller mes yeux.
-
-Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du front de son blessé. Il dit
-que le mal disparaît avec la rapidité d’un miracle; mais, quant au
-genou, il m’a avoué en confidence qu’il ne voit aucun mieux jusqu’à
-présent, et que le temps et une immobilité absolue sont les seules
-choses qui peuvent assurer une guérison complète. Fasse le ciel que M.
-de Civreuse consente à avaler de bonne grâce ces deux amères médecines!
-
-Quant à moi, c’est avec un soulagement que je ne peux pas dire que je
-reste à présent auprès de mon malade. Il n’y a plus d’explication
-pénible à redouter entre nous, et encore que son humeur n’en soit pas
-sensiblement adoucie, cela me met du moins beaucoup plus à l’aise.
-
-Pour lui, il reste un peu sombre, toujours froid, et avec cette tendance
-à l’ironie qui se fait jour à tout propos.
-
---Je suis né grognon, voyez-vous, me disait-il tout à l’heure, et, comme
-personne n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en mon printemps, c’est
-maintenant un petit chêne dont moi-même je ne fais plus façon.
-
---Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent? lui ai-je demandé.
-
---Mais ils s’en accommodent généralement, ou bien quand ils sont las,
-ils élaguent un peu.
-
---Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu m’empêcher de répliquer; à leur
-place, je chercherais un autre ombrage que ce petit chêne, il ne me
-semble pas sûr!...
-
-Il a froncé le sourcil. C’est sa manière quand il n’est pas content, et
-qu’il ne veut pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela signifie en
-propres termes: «Allez vous promener!» Alors j’y ai été, et j’y suis
-encore.
-
-En fin de compte, je suis comme ses amis, je trouve qu’il y a
-singulièrement à élaguer parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a
-poussé tortu, quoique vigoureux.
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Mon ami, connais-tu un argument à la fois plus banal et plus
-irrésistible que les larmes? C’est vieux comme le péché, tout le monde
-en use, tout le monde aussi connaît la simplicité du procédé, et
-cependant tout le monde s’y attendrit encore malgré soi. Ève a obtenu
-son premier pardon et scellé sa première réconciliation de ce liquide
-bienfaisant, et mademoiselle d’Erlange,--soit dit sans comparaison,--a
-si bien fait tout à l’heure que non seulement la paix est signée entre
-nous, mais encore que c’est moi-même qui ai demandé grâce.
-
-»Imagines-tu un rôle tout ensemble plus ridicule et plus gênant que
-celui d’un homme qui fait pleurer une femme, quand cette femme lui est
-tout à fait étrangère? Les yeux dans son mouchoir, la voix inégale, ses
-explications coupées de gros soupirs et qui vous arrivent par fragments,
-il semble en vérité qu’on soit un bourreau, et on ne sait quelle
-contenance est bonne à prendre. La regarder, c’est indiscret. Détourner
-la tête, c’est cynique; on a l’air de dire: «Je m’en moque!» et il ne
-reste qu’à jurer qu’on est le plus grand des misérables, et à solliciter
-humblement son pardon.
-
-»Puis, je ne sais si tu sens ainsi, mais toute chose mal connue et
-rarement éprouvée impressionne davantage. Qu’on me parle d’entailles ou
-de bras cassés, je sais ce que c’est, j’en ai eu. Mais ces pleurs, ce
-flot pressé, impétueux, ininterrompu, cela ressemble si peu aux larmes
-que j’ai jamais versées, larmes rares et toujours cachées, que je les
-regardais avec cette vague frayeur de l’inconnu, me demandant quand et
-comment ils allaient finir, ce que mademoiselle d’Erlange éprouverait
-ensuite, et si elle ne risquait pas de se fondre ainsi tout entière
-comme une naïade alimentant quelque source vive! Aussi étais-je prêt à
-toutes les capitulations, et me suis-je tenu comme heureux de troquer
-grief contre grief, et de lui donner mon entier pardon en échange de
-celui que je recevais d’elle.
-
-»Il n’y a que ce pauvre saint avec qui elle ne veut pas entendre parler
-d’accommodement! J’ai tenté de me porter médiateur, mais les faits ont
-dû être bien graves, car elle est restée froide, et je ne veux pas
-compromettre une paix si fraîche encore et si chèrement achetée par un
-zèle intempestif.
-
-»Et moi qui faisais tant d’état de l’entrevue, qui me voyais si maître
-de cette tête folle dans mon juste courroux, qui arrangeais si bien dans
-mon esprit toutes les vérités que je voulais lui dire et qu’il serait
-heureux cependant qu’elle entendît une fois! Tu ris, traître! c’est bien
-hors de propos, je t’assure, et jamais je ne fus moins disposé à te
-faire raison!... Notre paix d’ailleurs n’est encore qu’une paix armée.
-L’entente est faite sur un point, sur un point seulement. Nous ne
-reparlerons plus désormais de la raison qui nous procure l’avantage de
-ce tête-à-tête d’un mois auquel je ne peux pas songer sans frémir; mais,
-à côté de cela, les causes de dissentiment ne nous manqueront pas, je
-crois.
-
-»Figure-toi toutes les oppositions du monde: le blanc et le noir, l’eau
-et le feu, deux chevaux perpétuellement lancés au galop et qui tournent
-chacun dans un sens, de façon à se heurter régulièrement à chaque tour
-de cirque avec les horions que tu devines, et tu nous verras dans la
-grande salle boisée où je me recolle comme le plus vulgaire des objets
-d’étagère ficelé soigneusement jusqu’à sécheresse parfaite.
-
-»Et encore, non, tiens, ma définition est mauvaise. Ne lis pas
-opposition absolue, car elle me ressemble, mon cher, et c’est là ce qui
-m’en est odieux, je te l’ai dit déjà! On l’a habillée d’une robe, ornée
-d’une chevelure _ad hoc_ à laquelle je n’aurais pu prétendre qu’à
-l’époque belliqueuse des Mérovingiens, dotée d’une prime fleur de
-candeur et de naïveté qui évidemment n’est plus mon partage, et, à part
-cela, nous sommes frères jumeaux. Or, pour une femme, tu me
-l’accorderas, il y a meilleur modèle à prendre que ton ami, et elle
-gagnerait assurément en grâce et en charme tant ce qu’elle perdrait en
-similitude. Entre tous les genres, le genre «bon garçon» est celui qui
-m’a toujours déplu davantage. Je l’aimerais mieux rêveuse, coquette,
-prude, sujette aux vapeurs, tout ce que tu voudras, enfin, qui me permît
-d’étudier la variété sur le vif pendant ma réclusion plutôt qu’avec
-cette assurance joviale et capricieuse qui se traduit par le _shake
-hand_ classique qu’ont importé chez nous les mains nerveuses et les
-coudes pointus des filles d’Albion, et qui est la chose que je leur
-pardonne le moins, après leur laideur, toutefois! Tout à l’heure, au
-milieu de ses larmes, elle était plus femme déjà. Ce qui n’est point
-pour dire que, pendant ce moment-là, je m’amusais beaucoup plus, ni que
-j’étais alors précisément à mon aise; mais j’aime le respect des vieux
-usages, et je veux les jeunes filles timides, soumises, un peu
-poltronnes au besoin, un peu idéalistes, d’une octave plus haut que nous
-enfin, comme l’écart entre les voix masculines et féminines!
-
-»Après cela, je ne m’en distrairai que mieux peut-être. Je partais en
-quête de pays nouveaux, de types étranges, d’individus originaux à
-étudier, et on prétend que ce que les Français connaissent le moins,
-c’est la France! Étudions la France, mon ami, puisque nous y voici, et
-reçois les notes du voyageur avec la même bienveillance que si elles
-t’arrivaient des bords sacrés du Gange ou des sommets non moins sacrés
-de l’Himalaya. Elles auront du moins le mérite de plus de fraîcheur
-qu’après ce long trajet, et quand on pense à toutes les jolies choses
-que Bernardin de Saint-Pierre savait découvrir sur une seule feuille de
-fraisier, il faudrait que je fusse un grand maladroit pour n’en pas
-faire autant dans un arpent et plus qui m’entoure.
-
-»Mais me voici loin de mon affaire, je broutille aux considérations
-philosophiques comme un simple baudet au milieu du chemin, et l’équipage
-dans lequel je te conduis en cahote un peu, je crois. Tu veux
-l’histoire, n’est-ce pas? Nous en étions restés aux larmes de
-mademoiselle d’Erlange, il me semble, et je gage que tu te figures
-bonnement que d’un seul mot j’allais les arrêter, comme je dois
-confesser que je les avais fait jaillir. Je m’excusais, c’était fini, et
-encore nous n’en étions qu’en plus parfait accord par la suite.
-
-»Oh! mon ami! Dieu te garde de provoquer jamais une crise dont tu ne
-peux plus te voir maître au bout d’un instant, car c’est terrible! On se
-sent petit devant un torrent débordé, dit-on, parce que c’est quelque
-chose d’impossible à maîtriser qui vous côtoie... Que me diras-tu donc
-des larmes d’une jeune fille! Endigue-t-on davantage cela? Je me faisais
-doux, je me faisais humble; en vérité, je devenais plat, et le flot
-coulait toujours pourtant, et c’était merveille de voir toujours ce même
-petit mouchoir, large comme la paume de ma main, tourné, retourné, pétri
-en tout sens, et suffisant encore à la besogne! Plié, il remplissait
-juste le creux d’un œil, si bien qu’il fallait les tamponner l’un après
-l’autre; mais c’était fait d’un mouvement si prompt qu’on ne
-s’apercevait presque plus qu’il fût dédoublé, et, malgré la gêne que je
-ressentais, je ne pouvais pas m’empêcher de suivre curieusement cette
-admirable dextérité.
-
-»Je dois dire cependant que mademoiselle d’Erlange n’a point abusé de la
-situation; elle s’est calmée aussitôt qu’elle l’a pu, m’a tendu la main
-sans rancune, je crois, et, à ma prière, s’est assise près de moi, au
-lieu de se sauver comme elle en avait manifestement l’intention.
-
-»Il me restait à réparer, et le quart d’heure de Rabelais de ma
-maladresse devait se solder par beaucoup d’amabilités, je le sentais. Il
-me fallait faire des frais, causer, la distraire, ôter enfin à ma
-brutalité tout ce qu’elle avait de trop violent, et... je ne m’en suis
-pas trop mal tiré, je pense!
-
-»Au commencement, de gros soupirs entrecoupaient ses paroles, de vrais
-soupirs d’enfant en détresse, et une larme qui reparaissait de temps en
-temps au bord des cils rappelait l’intervention du fameux mouchoir;
-mais, peu à peu, elle s’est animée, si bien même qu’au bout d’un instant
-je la suivais avec peine.
-
-»Parler semble pour elle un plaisir extrême; elle le fait avec vivacité,
-sans grande suite, et comme s’il s’agissait simplement d’un exercice
-hygiénique pour sa langue. Les questions, les réflexions, les faits se
-précipitent dans un curieux pêle-mêle; elle prend ses idées à même le
-tas, sans trier, et les jette comme on lance du grain à des moineaux:
-«Hop! hop! attrape qui peut!» Je gage bien que la parabole du semeur de
-l’Évangile ne l’a pas fait rêver souvent, et que ce qui se perd de grain
-aux broussailles du chemin ou sur les roches arides est le plus mince de
-ses soucis!
-
-»Ne crois pas pourtant qu’il s’agisse d’une bavarde vulgaire: son
-intarissable animation est plutôt une surabondance de vie, si je ne me
-trompe, et elle dépense sa force là, faute de pouvoir l’employer
-suffisamment ailleurs, quoiqu’elle y prenne déjà peine pourtant, je
-t’assure! Tout en causant, elle va et vient, lutine son chien, arrange
-et dérange le feu vingt fois dans une heure, si bien qu’elle l’éteint à
-moitié et remplit la chambre de fumée. Elle ouvre alors les fenêtres en
-s’excusant, et rétablit un bûcher dont les flammes lèchent l’entablement
-de la cheminée, et qu’il faut arroser d’un seau d’eau pour nous garder
-d’un plus grand malheur.
-
-»Assise, elle ramène successivement ses deux pieds sous elle, à la
-turque,--comme son café,--et balance son buste en parlant de la manière
-la plus inquiétante pour son équilibre, qu’elle conserve cependant d’une
-façon merveilleuse, il faut lui rendre justice, et je soufflais à la
-suivre de l’œil.
-
-»--Je vous trouve fiévreux, me disait peu après mon docteur; que se
-passe-t-il? Est-ce que nous vous aurions nourri trop tôt, et faut-il
-nous remettre à vous doser un bouillon de malade?
-
-»--Dosez-moi plutôt ce feu follet! avais-je envie de lui répondre.
-
-»Mais, à tout prendre, vois-tu, Jacques, quatorze heures de solitude par
-jour, c’est beaucoup quand on est pris par la patte: ne médisons pas
-trop des intermèdes.
-
-»Notre conversation, très variée, m’a mis un peu au courant de ce qui
-nous entoure, choses et gens.
-
-»Le château dont je t’ai parlé, trop pompeusement peut-être, n’est pas
-décidément tout ce que j’en attendais, et, comme les décors de théâtre,
-derrière la façade qu’il montre au public, il cache plus d’une
-déception. Sa splendeur date de Louis XIII et sa décadence de la
-Révolution; ce qui prouve, te dirait M. Prud’homme, que le bonheur sur
-cette terre dure plus que le malheur, contrairement à tout ce qu’on
-affirme à ce sujet, et ce qui signifie, je crois, tout bonnement, que
-cent ans est la limite extrême pendant laquelle des pierres consentent à
-tenir debout sans que personne les y aide. Quoi qu’il en soit, il a
-disparu déjà du noble bâtiment une aile tout entière, un clocheton et
-deux tourelles.
-
-»Elles ont croulé d’ailleurs sans violence, en tourelles de bonne
-compagnie, comme des gens trop las d’être debout, et qui s’assoient à
-terre faute de mieux. Puis le lierre qu’elles avaient entraîné s’est
-remis à verdoyer, les herbes folles et les giroflées, voyant qu’on ne
-songeait pas à déblayer, ont commencé à fleurir, et, l’an d’après, les
-oiseaux y ont niché, trouvant l’abri sûr et le parterre odorant.
-
-»Histoire de vieux murs, me diras-tu. Je connais ta ruine sans que tu me
-la décrives: elles se ressemblent toutes, ces décadences de châteaux!
-
-»Et la façon dont les propriétaires agissent en pareil cas se
-ressemble-t-elle aussi partout? Et crois-tu que tu as vu beaucoup
-d’endroits où on fasse ce qu’on fait à Erlange dans ces
-circonstances-là?...
-
-»Quand les lézardes se multiplient par trop, que leur entre-bâillure
-prend l’air sinistre de gens qui poussent leur dernier soupir, et que
-les pierres hochent décidément les jours de grand vent, chacun rassemble
-ses affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se manie sans trop de
-peine, et philosophiquement on transporte son bagage et soi-même dans
-une autre partie plus hospitalière et qui tienne encore debout.
-
-»Puis le premier ouragan a raison du radeau qu’on vient ainsi
-d’abandonner, il s’abat et devient le palais des hiboux et des fouines,
-pendant que les émigrants refont leur nid à côté, s’accommodant des
-nouveaux espaces, découvrant des avantages ou des misères, et pas plus
-émus qu’une tribu de Gaulois qui a décampé du matin pour changer de
-cieux et de gibier!
-
-»On a déjà quitté ainsi successivement la tour du Sud pour la tour du
-Nord et l’aile droite pour le centre, et si le centre fléchit à son
-tour,--mon Dieu, avec ces neiges qui l’écrasent, il faut s’attendre à
-tout!--il restera encore l’aile gauche remise à neuf plus récemment,
-puis une tour, deux tours même, je crois, une chapelle et les communs.
-
-»En voilà pour assurer le loyer des petits enfants de mademoiselle
-d’Erlange et, à plus forte raison, la vie de cette tante mystérieuse,
-insaisissable, qui est encore une inconnue pour moi, et que je me prends
-parfois à croire un simple mythe.
-
-»Tout cela est certainement le dernier mot de la philosophie, si ce
-n’est pas de la démence, et pourtant c’est textuel. Mademoiselle
-d’Erlange paraît même considérer la chose comme très simple. On dirait,
-à l’entendre, qu’elle parle du changement le plus insignifiant, comme
-l’obligation de se déplacer dans un jardin quand le soleil vient vous
-chercher à l’ombre d’un massif, ou quelque chose d’analogue.
-
-»--Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous fait? m’a-t-elle dit en me
-voyant ouvrir de grands yeux; vous seriez resté, vous?
-
-»--Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je répondu.
-
-»--Avec qui? Avec Benoîte et moi comme maçons et Françoise pour nous
-gâcher le plâtre avec ses sabots?
-
-»--Qui est Françoise?
-
-»--Ma jument, une bonne vieille bête qui butte pour rentrer dans son
-écurie et que je vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième
-affection.
-
-»--Mais ne trouvez-vous pas, pourtant, n’ai-je pu m’empêcher de
-reprendre, que c’est une pitié de laisser crouler ainsi une belle
-habitation, et madame votre tante ne le sent-elle pas?
-
-»--Peuh! a-t-elle repris en haussant les épaules et en riant
-ironiquement, ma tante sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange lui
-survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un abri jusqu’à la fin de ses
-jours, qu’est-ce que vous voulez «qu’après» lui fasse?
-
-»Je n’ai pas osé insister: la question devenait trop personnelle, et
-nous en sommes revenus aux généralités. Très joyeusement, ma jeune
-interlocutrice m’a raconté comment elle avait meublé sa chambre, tirant
-de chacune des pièces ce qui y restait, et allant jusqu’à faire main
-basse sur les prie-Dieu de la chapelle.
-
-»Ainsi s’explique cette profusion monacale et bizarre de stalles de
-religieux qui m’avait frappé à mon premier réveil.
-
-»Elle appelle ça «ses chaises volantes», et, tout en parlant, elle les
-tirait l’une après l’autre jusque devant mon lit pour me les faire voir.
-
-»--Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas varié, n’est-ce pas?
-disait-elle en les tournant, mais c’est mignon à côté de mes canapés.
-Avez-vous vu les personnages de mes canapés?
-
-»Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à moi, le roulant d’un bout à
-l’autre de la chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant contre le
-mur avec la même rapidité.
-
-»D’après tout ce que j’ai compris, le château est donc aussi désolé à
-l’intérieur qu’à l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant quelle
-est la bande de pillards qui l’a ainsi dévasté. L’insouciance et
-l’incurie n’y auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas un mobilier
-sur son dos à lui tout seul sans que la misère l’y aide quelque peu.
-Cette idée me tourmentait, car ma présence, dans ce cas, pouvait être
-une lourde charge pour mes hôtesses, et je me promettais de m’en ouvrir
-au docteur, quand mademoiselle d’Erlange a pris le taureau par les
-cornes, lisant miraculeusement derrière mon front ce qui m’occupait et
-le traduisant aussitôt avec clarté.
-
-»--Vous voilà tout soucieux, Monsieur, parce que vous nous trouvez moins
-riches que vous ne l’imaginiez d’abord! s’est-elle écriée. Mais
-rassurez-vous! s’il ne pousse point à Erlange les quelques tables et
-chaises nécessaires pour nous remeubler, nous y avons tous les légumes
-de la Saint-Jean, sans compter poules et canards, et comme ma tante qui
-tient fort à son pauvre moi, trouve toujours moyen de ne point pâtir, il
-faut bien supposer qu’elle n’est pas arrivée au fond de son bas de
-laine, et que la disette ne nous menace pas encore. Puis, en définitive,
-dites-vous que vous auriez mauvaise grâce à vous tourmenter de cela, car
-ce n’est assurément pas votre faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il
-est assez d’usage en tous lieux qu’on héberge ses prisonniers.
-
-»Cette franche explication m’a mis à l’aise, et je n’ai plus fait que
-m’excuser d’avoir dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa chambre, lui
-demandant en grâce de la reprendre et de me faire transporter ailleurs.
-Mais elle a refusé, m’a répondu «qu’ailleurs» ici était un mot
-prétentieux, et que, du reste, elle tenait à me voir demeurer sur le
-lieu même du délit pour en faire une sorte de chapelle expiatoire.
-
-»Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une étrangeté qui m’avait frappé
-dès le début dans les inégalités de mon service de table, et je
-m’explique l’assemblage de cette porcelaine de Sèvres, du grand verre de
-Venise où mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie massive que
-je n’aime pas à voir mademoiselle d’Erlange manier trop près de moi,
-mêlées à la serviette de grosse toile bise et à ce couteau à treize sous
-qui complètent mon couvert.
-
-»Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma viande comme un jeune chien, me
-servant successivement du dos et du tranchant sans plus de succès, et
-tout près de m’impatienter.
-
-»--Il coupe mal, n’est-ce pas? m’a dit mademoiselle d’Erlange, qui me
-regardait faire avec jubilation, et vous êtes tout en colère!...
-Attendez, j’ai quelque chose qui fera votre affaire.
-
-»Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté triomphalement un petit
-poignard enfermé dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a sorti
-d’un geste en faisant jaillir un éclair bleu, et avec une vivacité qui
-m’a fait frémir.
-
-»--Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme un ange: je m’en sers toujours
-pour mes plumes. Le voulez-vous?
-
-»Ainsi se compose mon couvert, mon ami, et tu as à présent une idée
-assez exacte de mon abri, comme du personnel de mon entourage: la
-tante-fantôme, mon docteur, Benoîte, Un, et enfin mademoiselle Colette,
-car tel est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a bien voulu m’en
-faire part elle-même, ainsi que des réflexions qu’il lui suggérait.
-
-»--Un drôle de nom, n’est-ce pas? disait-elle: Col... Colette...
-Pourquoi pas Collerette? Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où ça peut-il
-venir?
-
-»--Mais de la sainte du calendrier, je suppose...
-
-»--C’est probable! je n’y ai jamais songé! Je croyais qu’on avait
-imaginé ça pour moi. Mais vous la connaissez donc, sainte Colette?
-Peut-être l’avez-vous priée contre les rages de dent? Il paraît que
-c’est souverain et qu’on est certain de la guérison en s’adressant à
-elle!...
-
-»--Je vous avouerai que non! ai-je répondu; d’une part, mes dents se
-sont tirées d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de l’autre,
-votre insuccès me dégoûterait à tout jamais des neuvaines, car je
-n’aurais pas la fatuité de croire que je pourrais réussir là où vous
-avez échoué si complètement.
-
-»Elle a rougi jusqu’à l’extrémité de ses doigts en détournant la tête;
-mais, au bout d’un instant, elle a repris plus bas:
-
-»--Oh! c’est que moi je demandais du très difficile; c’est pour ça!
-
-»Elle avait peur, évidemment, de me décourager par son insuccès et de
-m’induire en tentation ou en révolte, et moitié pour sa candeur, moitié
-parce que je craignais de l’avoir froissée, j’ai ajouté en manière de
-conclusion:
-
-»--Il est certain qu’il ne faut jamais désespérer de rien, et peut-être
-ce que vous souhaitez est-il beaucoup plus près de vous que vous ne le
-pensez!...
-
-»Quant à sainte Colette, je ne crois que faiblement à ses vertus, voilà
-la vérité; mais si tu entendais parler d’une de ses célestes compagnes
-qui présidât au reboutement des fractures, mets-lui un cierge, mon ami,
-car je n’avance pas, malheureusement.»
-
-
-
-
-28 mars.
-
-
-Depuis quelque temps, une idée m’est venue, et j’ai beau lui hausser les
-épaules en plein visage, lui montrer que je la trouve absurde, elle
-reste là et s’implante chez moi, si bien que je n’ai plus en tête autre
-chose.
-
-Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je ferme ma porte à trois verrous
-et que je tourne deux pages blanches, afin de mettre bien à part cette
-imagination ridicule.
-
-A force de réfléchir à ma dernière aventure, de repenser à la violente
-façon dont j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce qui en est
-résulté, au jour enfin où M. de Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis
-demandé,... je me suis dit qu’il était possible;... enfin il m’est entré
-dans l’idée que peut-être saint Joseph avait exaucé mes prières malgré
-tout, et que M. de Civreuse était le sauveur et le héros attendu.
-
-Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange, qu’il ne pensait pas à moi,
-et qu’à présent encore ses façons ne sont rien moins que galantes...
-Mais cette coïncidence pourtant!
-
-Je demande de l’aide, et voilà que tout à coup, dans ma vie murée,
-pénètre un homme jeune, original et intéressant, sinon aimable, et tout
-à fait du bois dont on fait les héros! N’est-ce pas un coup du ciel, en
-vérité! La maussaderie et la fureur de ma tante m’en sont de sûrs
-garants, et ses assauts journaliers me montrent qu’elle pense comme moi
-que le libérateur de Colette est arrivé.
-
-Quand je me fonds en excuses devant ma pauvre statue, que j’ai reprise,
-il me semble que son œil me sourit comme jadis et qu’elle me dit: «Tu
-vois bien que tu désespérais trop vite, et que je ne te trompais pas du
-tout!» Puis, l’instant d’après, je me répète que je suis folle, et la
-figure glaciale de M. de Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie de
-moi juste autant que de mon chien, et il est aisé de voir qu’il
-s’exaspère de l’arrêt qui l’attache ici.
-
-Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien qu’il y vienne, et même qu’il
-soit très content d’être endommagé comme le voilà, par-dessus le marché,
-car enfin sans cela il passait outre!
-
-Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal de mes songes d’été? je
-ne me rappelle plus, car à présent, quand je cherche à évoquer l’image
-de mon beau ténébreux, c’est la figure de M. Pierre qui vient devant mes
-yeux, et je ne remonte point aux premières pages de mon cahier pour voir
-si je me trompe oui ou non, puisque je le trouve bien ainsi.
-
-Son front, qu’on voit mal maintenant, est grand et large évidemment, ses
-cheveux sont châtains, coupés ras et dressés en brosse, son nez courbé
-est plutôt trop long, je crois; sa bouche est toujours serrée, et sa
-barbe enfin n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien qu’une
-moustache non plus, et je voudrais bien lui demander comment elle
-s’appelle au juste.
-
-Quant à la nuance de son œil, de ses yeux plutôt, car je suppose que
-l’autre est tout pareil à celui que je connais, elle est singulière: ce
-n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et rien n’y ressemble davantage que
-l’eau des sources où je me mirais l’an dernier. Tout s’y trouve, jusqu’à
-l’ombre des nuages qu’on croirait y voir passer de temps en temps, car
-la couleur en varie suivant ses émotions, et le ton pâlit ou se fonce à
-tout instant.
-
-Son teint est brun, sauf depuis une raie qui coupe le front et d’où la
-peau est restée blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout drôle. On
-croirait qu’on a peint la figure d’une même nuance jusque-là et que, la
-couleur étant venue à manquer tout à coup, on a laissé le reste tel
-quel.
-
-Son caractère, par exemple, est brusque, peu aimable, et il a l’air d’un
-homme si accoutumé à faire ses propres volontés, que celles des autres
-ne doivent plus compter beaucoup.
-
-Je me figurais bien un tyran aussi tyran pour tout le monde, mais je le
-voyais s’adoucissant davantage à mon aspect...
-
-D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute la folie qu’il y a à
-s’attacher à pareille idée me revient. Jamais prince Charmant se fit-il
-moins charmant pour séduire la dame de ses pensées? et ne suis-je pas
-forcée de m’apercevoir que M. de Civreuse ne ressemble actuellement qu’à
-un dogue enchaîné, un dogue savant, très bien élevé, très au courant des
-belles manières, mais qui ne s’amuse pas du tout dans sa niche, c’est
-visible.
-
-Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je de cette humeur sévère? On
-dirait que, par un charme spécial, tout ce que je fais et tout ce que je
-dis est précisément le contraire de ce que je devrais dire ou faire, et
-je procure au sourcil de mon interlocuteur le plaisir d’une incessante
-gymnastique, tant il s’élève souvent dans les vifs étonnements que je
-lui cause. Or ce n’est pas pour être blâmée constamment qu’on attend
-depuis dix-huit ans sa liberté et un brin de joie...
-
-Et pourtant la mère Lancien paraissait bien sûre de son affaire en me
-promettant le succès, et elle a tant vu de choses, et moi si peu!...
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Ah! mon ami, que je t’attendais bien là, et que ta dernière lettre te
-ressemble donc!
-
-»Tu t’enflammes, tu t’agites, tu bâtis tout un roman dans le vide, et tu
-me l’envoies en train express, en me demandant si tu n’es pas en retard
-et si tes félicitations arriveront avant ou après la cérémonie.
-
-»Cet accident qui m’abat sur la grand’route, ce vieux château où on me
-transporte évanoui, cette jeune fille qui me veille nuit et jour,
-arrosant mon lit de ses pleurs, tout ça te grise et te transporte; tu me
-vois épris, fou d’amour, agenouillé aux pieds de ma belle, autant
-qu’homme qui a la patte cassée peut s’agenouiller, bénissant les chemins
-impraticables, parce que cette solitude à deux est une joie, aimant mes
-misères, parce qu’elles m’ont donné l’accès d’Erlange, et l’hiver, parce
-qu’il fait notre nid d’aigle imprenable et inaccessible aux jaloux et
-aux curieux.
-
-»Eh! mon pauvre Jacques! je n’ai pas ton tempérament de bois sec, ni ton
-envolée d’imagination, et tu dois te rappeler qu’autrefois déjà, quand
-nous allions dans le monde tous les deux ensemble, j’avais des cheveux
-blancs à côté de ta tête folle et de la fougue de tes caprices.
-
-»Tandis que toi, comme un gourmand, dévorais dans une soirée une et
-jusqu’à deux passions, t’éprenant parfois si violemment de tes danseuses
-qu’après le cotillon tu allais jusqu’à rêver mariage, c’est à peine si
-je donnais mon cœur une fois la semaine. Et encore m’est-il arrivé d’un
-dimanche à l’autre, et parfois durant toute une quinzaine, de le sentir
-sans pulsations.
-
-»Et tu veux, maintenant que je me suis brouillé avec le genre humain
-tout entier, avec les gentils camarades du boulevard comme avec les
-aimables mondaines, quand j’ai de tout par-dessus les deux yeux, que
-j’aille tomber amoureux comme un écolier et me charger d’une chaîne au
-moment où je secoue mes épaules avec bonheur!... Non! non! et, si tu
-veux la place, Jacques, foi de Civreuse, je te cède tout sans regrets,
-le lit à colonnes, la gouttière de plâtre, et la petite blonde
-par-dessus le marché!
-
-»As-tu donc oublié déjà, mon pauvre ami, les deux années qui viennent de
-s’écouler? Oui, évidemment, puisqu’elles n’ont été de ta part qu’un long
-dévouement, et que tu as dû, avec ta délicatesse farouche, t’imputer à
-crime de t’en souvenir. Seulement, pour moi, il n’en est pas de même,
-car il y a certaines choses dont l’amertume vous reste aux lèvres, quoi
-qu’on fasse pour la chasser, et mes expériences ont été de ce nombre.
-
-»J’étais si niais, vois-tu, si absurdement confiant, si convaincu de
-tout ce qu’on me disait! J’avais trente amis intimes, et je les croyais
-tous solides, tous dévoués et sincères.
-
-»Dans vingt maisons de Paris, on m’ouvrait à grands battants les portes
-de l’intimité, et moi, qui m’y croyais reçu en souvenir de ma mère, j’y
-allais et j’y agissais comme si c’était sa main elle-même qui m’y eût
-présenté, sans l’ombre d’une arrière-pensée, et le seul évidemment qui
-n’eût pas d’arrière-pensée.
-
-»Pauvre sot qui n’oubliais qu’une chose: c’étaient ces trois cent mille
-livres de rente bien solides, bien indépendantes, que je tenais à ma
-libre disposition dans mes deux mains d’orphelin, et qui prenais pour
-moi, comme une bête, toutes les prévenances qui ne s’adressaient qu’à
-elles!
-
-»Puis, un matin, la ruine brusquement, tu te rappelles? Mon banquier, un
-ami aussi, celui-là, versant tous mes capitaux dans des affaires si peu
-avouables qu’il n’avait point osé me consulter pour les y engloutir, et
-partant finalement avec tout ce qui restait pour édifier une nouvelle
-fortune dans la libre Amérique, et aussitôt, presque du même coup, ma
-nouvelle position se dessinant.
-
-»C’est lent, le télégraphe, auprès des nouvelles qui se colportent de
-bouche en bouche! Quatre heures après ma ruine, j’étais redevenu Pierre
-comme devant: chacun le savait, et au bout de huit jours j’étais oublié!
-Les événements se tassent si vite à Paris! A la suite de mon affaire, il
-y avait eu la chute d’un ministère, un divorce prononcé à huis clos,
-dont tous les journaux avaient crié le fort et le faible à son de
-trompe, et tu penses si la vague qui m’avait englouti était au large!
-
-»Mes intimités de famille se fermèrent avec ensemble. A quoi bon inviter
-un homme qui n’est plus un prétendant possible? Et je m’aperçus
-seulement alors que, dans chacun de ces cercles choisis, la fille de la
-maison avait invariablement entre dix-huit et vingt ans.
-
-»Quant à mes amis, vois-tu, Jacques, ils furent tous parfaits! Pas un
-qui ne traversât jusqu’à deux fois une rue ou un boulevard pour venir me
-serrer la main en me voyant de l’autre côté de la chaussée, pas un qui
-ne me témoignât sa sympathie.
-
-»--Ce pauvre Civreuse, quelle guigne!
-
-»--Quelle canaille que ce D***: il est affiché, tu sais? Et, à propos,
-fais-tu ta vente à l’hôtel Drouot? La saison est excellente: c’est une
-chance, ça!
-
-»--Quel plongeon, mon pauvre cher! Ma parole, c’est à dégoûter de faire
-des placements ailleurs que dans sa paillasse!
-
-»C’était gentil, tout ça, et ça m’allait droit au cœur. Mais, au bout de
-la quinzaine, ma vente était faite, mon entresol loué, je n’avais plus
-mes lundis, tu sais, mes réceptions à table ouverte, et je ne soupais
-plus au café Anglais; de plus, enfin, j’avais passé la Seine!...
-
-»Poursuit-on une aiguille dans une botte de foin, et un homme qui se
-loge au Jardin des Plantes? De bonne foi, non! et en moins de deux
-semaines, j’avais cette paix absolue, rêvée par bien des souffrances,
-mais qui, dans une grande ville où on a vécu heureux, s’appelle
-l’isolement plutôt que le repos.
-
-»Mon histoire aurait pu finir là, et il ne resterait qu’à mettre un
-point, sauf à ouvrir une parenthèse sur la lutte avec la misère, si pour
-mon bonheur, en plus de mes trente amis intimes, je n’en avais eu encore
-un autre, un trente et unième que je n’avais jamais confondu dans le
-tas, d’ailleurs.
-
-»Plus malin que les autres, celui-là découvrit ma retraite; une fois
-dans la place, il ouvrit bravement ma caisse, et, la trouvant vide comme
-il s’y attendait, passa mon bras sous le sien et m’emmena chez lui, où
-il me contraignit à partager sa vie pendant deux années entières!
-
-»Et c’est que le tout n’était pas encore de l’offrir, ami Jacques,
-permets-moi de te le dire une fois en face, puisque j’en ai l’occasion,
-c’était de le faire de telle façon que j’aie accepté d’emblée, et que
-j’aie vécu chez toi en parasite durant tout ce temps, sans l’ombre d’une
-arrière-pensée.
-
-»Ne te récrie pas, c’était bien en parasite, car tu sais comme moi ce
-qu’est le salaire du travail des gens qui en cherchent parce qu’ils en
-ont besoin, et qui en cherchent du jour au lendemain, sans avoir passé
-par cette filière administrative qui fait la gloire de notre France.
-
-»Qu’est-ce que j’ai gagné au juste, je ne me le rappelle pas; mais si
-j’ai payé, bon an mal an, durant ces jours de peine, le quart du loyer
-de notre appartement et mon blanchisseur, c’est qu’on m’a fait des
-concessions, j’en suis certain!
-
-»Quel état embrasser, en effet? J’étais peintre à entrer sans conteste
-au Salon, quand je n’étais qu’un amateur; mais je devenais barbouilleur
-à ne plus tirer cinquante francs d’une toile de six mètres dès qu’on
-soupçonnait que je la vendais pour m’en servir! et, quant à la musique,
-il n’en faut pas parler! Guitariste, c’était charmant sous les balcons,
-mais comme professeur, il ne m’aurait manqué que des élèves!...
-
-»Il me restait le choix entre le surnumérariat aux finances,--trois ans
-d’espérances et de rêves ambitieux qu’on fait en songeant aux
-appointements de quinze cents francs qui couronnent ce petit
-noviciat,--la diplomatie et les consulats,--sans la possibilité de
-m’acheter les bottes vernies et les gants frais qui sont le nerf de la
-guerre là-dedans; ou enfin le journalisme!
-
-»A part cela, quand on a refusé de clouer son nom comme enseigne sur la
-porte d’un tripoteur d’affaires, dis-moi un peu comment un galant homme
-peut trouver à s’occuper dans Paris?
-
-»Aussi pensais-je à émigrer, et, sans toi, y a-t-il fort à croire que
-j’aurais suivi mon coquin d’homme à travers les mers. Mais tu étais là,
-et je suis resté, le cœur un peu froissé déjà, je t’avouerai, par tout
-ce que j’avais vu, mais loin d’imaginer le revirement subit qui
-m’attendait encore et l’étude morale qui allait me permettre de
-compléter la bête humaine sur le vif.
-
-»Mon Dieu, je n’aurais eu qu’à ouvrir une des pages de La Rochefoucauld,
-j’aurais vu tout ça imprimé à l’avance. Mais qui est-ce qui croit La
-Rochefoucauld, avant d’avoir éprouvé par lui-même ce que son amère
-sagesse dénonce?
-
-»Bref, je n’ai pas à te rappeler le dénouement de comédie qui me
-réveilla un beau matin. Le tour de roue était complet, et la Fortune me
-rapportait d’une main ce qu’elle m’avait pris de l’autre. Mon vieux
-fripon, plus riche que jamais, était mort intestat et sans enfants, et
-ses lacs de pétrole, revendiqués vigoureusement par toutes ses dupes,
-allaient nous rendre à chacun nos droits. Nos créances étaient bonnes,
-et on nous servit jusqu’aux intérêts de la somme: les économies bien
-involontaires que nous avions faites depuis deux ans!...
-
-»Trois jours après, Jacques, tu te rappelles? les félicitations et les
-cartes pleuvaient chez nous, et de nouveau j’étais en possession de tous
-mes excellents compagnons. Il ne tenait qu’à moi de croire à un mauvais
-rêve, en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que j’avais cru perdu
-rentrait à la fois par la même porte: l’or et l’amitié.
-
-»Pour cette fois, c’était trop! Un peu de patience, et je m’y serais
-trompé, peut-être. Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on voulait
-reprendre au point précis où elle était restée: ce déjeuner accepté deux
-ans avant et qu’on me réclamait; cette valse, vieille de deux hivers,
-jaunie sur un carnet, et qu’on voulait me rappeler! c’était vil et
-c’était grotesque à la fois, si bien que j’en riais, le cœur soulevé.
-
-»Me dérober seulement, c’était trop peu. On m’avait fait désabusé,
-méchant et cynique, et avec un plaisir mauvais j’entrai dans toutes les
-combinaisons, je caressai tous les espoirs, je courtisai toutes les
-ambitions, pour faire la déception plus sensible le jour où je briserais
-d’un coup toutes les ficelles des pantins que je tenais dans ma main.
-
-»Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de toi par la maladie de ton oncle
-et l’hiver de réclusion qu’elle te préparait, trouvant faibles tous les
-mots qui expriment la haine du genre humain, je m’en fus possédé du
-désir d’entendre mentir en chinois, en arabe et en hindoustani, comme je
-l’avais entendu faire en français, afin de m’assurer du moins que mon
-pays n’était ni en avance ni en retard sur ses contemporains.
-
-»Et c’est le moment que tu choisis pour me prêcher l’amour, la paix du
-ménage et la douce confiance qui en charme les heures!...
-
-»Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou, et mademoiselle d’Erlange, ne
-fût-elle pas pire que les autres femmes, ce qui n’est pas certain, est
-du moins semblable à elles toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.
-
-»Les preuves par lesquelles tu veux me convaincre de délit amoureux
-m’ont fait passer un bon moment, pourtant.
-
-»--Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu; tu lui parles, tu la regardes,
-tu la traites de blonde fée: allons, Pierre, avoue que tu es pris!
-
-»Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des jambes qui me permettent de
-m’enfuir, voyons? Veux-tu que je lui parle en détournant la tête, et
-vas-tu voir dans les plaisantes fantaisies de mon premier réveil autre
-chose que les enjolivements ordinaires des voyageurs qui racontent leurs
-aventures?
-
-»Quant à être blonde, mon ami, je n’y peux rien, elle est blonde, et je
-te l’ai dit tout droit sans penser à mal... Ceci me ramène à tes
-plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange:--Tu me forces à la rêver,
-me dis-tu; à part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes aux
-tapisseries, aux tours croulantes, aux fariboles enfin! J’ai le cadre,
-je le sais par cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie!
-
-»Le voici, et sincère d’une sincérité que mes yeux nullement prévenus,
-comme tu vois, peuvent te garantir absolue.
-
-»Mademoiselle Colette est plutôt petite, ou du moins, sans l’être en
-réalité, elle le paraît. Cela tient-il à la finesse invraisemblable de
-sa taille, à sa tête, qui, comme celle des statues grecques, est menue,
-ou à la prestesse et à la multiplicité de ses mouvements? on ne sait
-pas. Mais il est certain que debout, dans ses rares instants
-d’immobilité, elle monte droit et haut comme un bouleau qui s’élance, et
-que je la regarde alors tout surpris. Où a-t-elle pris cette coudée de
-plus?
-
-»Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit, elle part à droite ou à
-gauche de son pas glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de bon
-matin du logis et qui rend visite à des humains. Or, tu le sais, mon
-ami, les elfes n’ont ni taille ni âge.
-
-»Le nez est court, fin et un peu gamin, l’ovale est joli, plein comme un
-beau fruit, et le teint ambré.
-
-»Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au Cambodge, c’est une peau
-transparente, sous laquelle luit perpétuellement un rayon de soleil. Le
-front est grand, la bouche bien faite, et quant aux yeux, je te dirais
-bien volontiers qu’ils sont superbes, si tu devais le prendre comme il
-faut; mais tu le prendras mal, et tu verras des flammes et des élans de
-passion où il n’y aura qu’un signalement de passeport consciencieux, car
-un passeport lui-même les remarquerait, j’en réponds, et même les
-émargerait tout courant aux «signes particuliers», tant ils ressemblent
-peu à ce qu’on voit communément.
-
-»Grands, superbement fendus,--autant sauter le pas ce soir, car je te
-connais, demain tu réclamerais,--ces yeux sont d’un noir profond,
-intense, et d’où sort un éclair incessant.
-
-»La paupière baissée, c’est le calme d’un enfant qui dort; relevée,
-c’est fulgurant, et on croirait qu’une lumière intérieure éclaire cet
-iris qui flambe.
-
-»Le diamant noir existe-t-il? Je n’en sais rien, quoiqu’on en parle
-souvent; mais je crois que je me le figure assez bien maintenant.
-
-»Le trait distinctif du regard est une mobilité d’expression dont rien
-ne peut rendre la variété, et la vivacité générale se retrouve là. A la
-lettre, on y voit courir les idées, et c’est bien un peu traître, ces
-grands yeux qui pensent ainsi à livre ouvert.
-
-»Les cils retroussés se baissent rarement et avec un battement large
-comme le coup d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière n’éblouit pas
-ce regard-là, et le soleil et lui se fixent en camarades.
-
-»Les sourcils sont nets et fins. C’est un coup de pinceau pour lequel on
-ne s’est pas repris à deux fois.
-
-»Enfin, comme complément à ce mélange de grâce et de malice, figure-toi
-du côté gauche, au-dessus de la lèvre, une toute petite fossette venue
-on ne sait d’où, qui se creuse à tout propos et hors propos, relevant
-seulement un coin de la bouche, de sorte qu’elle ne rit que d’un côté à
-la fois et comme en contrebande, ce qui lui donne une expression de
-gaieté inexprimable.
-
-»Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette a des pieds et des mains
-d’enfant, parce que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu, pour
-terminer un corps élancé de jeune fille, ces deux gros pieds rebondis,
-aussi larges que longs, et ces petites pattes pleines de trous qu’ont
-les marmots; cela fait frémir! Mais les d’Erlange sont de bonne race, et
-on s’en aperçoit.
-
-»Somme toute, c’est une figure originale, remarquable sous beaucoup de
-rapports, devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration, à qui tu
-dédierais un sonnet chaque soir, et dont un peintre s’emparerait avec
-délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle qu’elle est. Je ne lui en
-demanderai pas moins quelque jour la permission de m’y essayer, et ma
-première aventure de voyage aura la première page de mon album.
-
-»Eh bien! alors? dis-tu... Eh bien! est-on forcé d’aimer tout ce qui est
-beau? Je te la détaille en artiste, comme je te décrirai dans trois mois
-des palais, des fleurs de lotus et des almées, si toutefois les almées
-existent autre part que dans les ballets de théâtres; mais si tu vas
-imaginer un nouveau roman à chaque nouveau visage que je te présente,
-j’en serai réduit à t’écrire en style nègre. «Bon petit voyageur, bien
-arrivé. Fait jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé belle case pour
-se loger. Embrasse petit frère blanc.»
-
-»Il faut voir le monde comme il est, mon ami; personne n’y vaut
-grand’chose, quand je nous ai mis hors de page toi et moi, et nous
-méritons mieux que ces poupées affolées d’équipages, de diamants et de
-toilettes que nous connaissons. Aussi ai-je fait vœu de célibat depuis
-longtemps, en ton nom comme au mien; nous nous suffirons à nous deux.
-Signe le contrat et ne rêve plus bleu.
-
-»Quant à tes conseils délicats au sujet de mademoiselle Colette, sois
-tranquille, moraliste; si je suis de bronze, elle est de cristal; et je
-ne sache pas d’ailleurs que mon aspect soit pour enflammer actuellement.
-Et puis, que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi tout le long du jour
-puisse connaître au sentiment? Ce n’est pas une femme, c’est une
-clochette toujours en branle, et on jurerait que la vie que nous menons
-est la plus divertissante qui soit.
-
-»Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant, et tout à l’heure, pendant
-que mademoiselle d’Erlange sautillait dans la chambre, se livrant au
-petit branle-bas qui lui est habituel, essuyant des porcelaines et des
-bibelots, que je suivais de l’œil dans ses doigts avec la mélancolie
-qu’on éprouve en regardant des condamnés à mort, et l’écoutant
-chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher de la questionner
-là-dessus.
-
-»--Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle est donc la chose qui peut vous
-égayer à ce point, et qu’est-ce qui vous met toujours ainsi le rire aux
-lèvres?
-
-»--Mais ma bonne humeur! m’a-t-elle répondu. Est-ce que ça vous ennuie?
-
-»--Non pas! Seulement vous m’étonnez, voilà tout.
-
-»--Il est certain que ça ne vous ressemble guère! a-t-elle riposté
-vivement. Et, s’il m’est permis d’interroger à mon tour, qu’est-ce qui
-fait donc que vous ne riez jamais, vous, en revanche?
-
-»--La souffrance, quant à présent, répondis-je d’abord sèchement.
-
-»Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge flagrant, et surtout du
-mouvement de dépit qui me portait à ce rappel très peu noble du passé,
-j’ai continué:
-
-»--Mais, en général, je suppose que c’est une humeur contraire à la
-vôtre.
-
-»Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés d’un coup vif, et,
-souriant de nouveau, elle a dit:
-
-»--La mauvaise, alors?
-
-»--Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute, au moins pour tous ceux qui
-regardent le rire comme le signe assuré d’un aimable naturel, et non pas
-comme une grimace ou une simple contorsion de famille, donnant raison
-aux gens qui affirment que nous descendons du singe.
-
-»--Du singe!...
-
-»Elle s’est reculée avec un geste effaré, embrassant d’un coup d’œil
-rapide ses mains et toute sa personne...
-
-»--Je n’avais jamais entendu dire ça! Est-ce que c’est possible? Est-ce
-que c’est vrai, Monsieur? Comment l’a-t-on su?
-
-»Puis, comme elle me voyait secouer la tête:
-
-»--Non, oh! que j’en suis aise, a-t-elle continué avant que j’aie pu
-placer un mot, car ce serait drôle, mais si dégoûtant... Voyez-vous ce
-qu’on éprouverait en rencontrant un babouin en cage et en se disant
-qu’il faut le vénérer comme un aïeul! C’est bien assez de penser qu’on
-lui ressemble quand on rit.
-
-»Elle a couru à une glace, si haut placée qu’elle monte sur une table
-pour s’y voir, et regardant sa fossette se creuser:
-
-»--Ma foi, c’est bien possible que ce ne soit qu’une contorsion après
-tout, a-t-elle dit avec philosophie; mais c’est si bon quand même.
-
-»Et elle s’est reprise à rire de plus belle, comme preuve de ce qu’elle
-avançait, en sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans bruit et sans
-effort.
-
-»Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme sa gaieté, le fait d’une
-véritable enfant, et elle est restée pendant un instant encore toute à
-son accès de joie; puis, comme je demeurais toujours sérieux, elle s’est
-assise, s’est calmée et a repris plus bas:
-
-»--Peut-être, quand on est beaucoup plus vieux, beaucoup plus sage,
-enfin, n’aime-t-on plus ça, en effet; mais je n’en suis pas encore
-là!...
-
-»Ah çà! Jacques! me prend-elle pour un patriarche, et t’es-tu aperçu
-depuis peu que j’aie grisonné et baissé à ce point?
-
-»Enfin, cela va te tranquilliser du moins, et te montrer qu’il n’y a pas
-péril en la demeure.
-
-»Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai dit, et quant à elle, en
-revanche, voici qu’elle veut bien me considérer comme tellement sage et
-respectable qu’un peu plus elle me confondrait avec son grand-père le
-babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les deux.
-
-»Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de romans et dors sans rêver; ma
-petite-fille et moi te souhaitons le bonsoir.
-
-»Mais surveille-toi, mon camarade; tu vois comme ça vous prend un beau
-matin sans qu’on y songe.
-
-»Vous qui êtes si vieux... si vieux!...
-
-»On découvre mon front ce soir. Quelle mine va faire ma cicatrice? J’y
-songe un peu, je t’avouerai.
-
-»Si la balafre est honorable, je m’en arrange; mais si le trou rond et
-massif sent son coup de bâton ou de piédestal, je somme mademoiselle
-Colette et son exécuteur des hautes œuvres d’en redécoudre un peu! Que
-diable! on a son amour-propre, si vieux bonhomme qu’on soit!»
-
-
-
-
-12 avril.
-
-
-Dire que l’intimité progresse avec M. de Civreuse, non, pas plus
-aujourd’hui qu’hier. Il est à présent ce qu’il était à son premier
-réveil: poli comme un roi, mais bourru comme un ours, et railleur en
-proportion, et nos moindres propos sont des escarmouches.
-
---Qu’as-tu donc toujours à te chipoter avec ton monsieur? me disait
-Benoîte hier; ça ne lui vaut rien, tu sais!
-
---Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, il voit rouge et moi
-blanc... Je ne puis pourtant pas lui laisser dire des énormités en
-l’approuvant toujours, rien que parce qu’il est malade, quand lui relève
-si vivement tout ce que je fais. C’est plus fort que moi!
-
-Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque matin et chaque soir, me dire
-que, si j’étais autrement, je lui plairais mieux sans doute, me jurer
-que je changerai le lendemain; dès que je suis là et que j’entends ce
-ton calme qui critique tout indifféremment, les gens et les choses, je
-pars malgré moi et je lui réponds avec toute la vivacité et
-l’indignation que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis assise auprès
-du feu, écoutant la neige fondue qui tombe à grand bruit depuis les
-gouttières effondrées, et qu’au lieu de ma solitude du mois passé, je
-vois dans la chambre ce visage brun, que j’entends cette voix sonore me
-répondre ou me questionner, tout cela au milieu de ce soleil d’avril qui
-danse à travers les vitres, je me sens prise d’élans de joie si vifs et
-si fous que je me mets à rire sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me
-trouvant heureuse, heureuse!
-
-Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, et c’est alors qu’il se met
-en campagne comme hier, se démenant pour me prouver qu’il n’y a pas de
-quoi être fier, en vérité, que toute cette bonne gaieté n’est que
-ressouvenirs de famille et d’éducation passée, et que nous rions comme
-les singes font des grimaces, pas autre chose!
-
-Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour m’effarer, ou parce qu’il y
-croit un peu? Je ne démêle jamais qu’à moitié le fond des choses quand
-il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, qu’y puis-je faire? Faut-il me
-priver de rire et de gambader à cause d’une ressemblance fortuite ou
-même naturelle, et ne dois-je plus casser mes noisettes d’un coup de
-dent ou escalader les obstacles en trois bonds? Voilà qui sent encore
-bien plus son cousinage!...
-
-C’est un pédant que nous laisserons à ses critiques s’il continue, car
-j’ai oublié de l’en avertir et de poser tout bas la condition à mon
-saint dans le beau temps fleuri où je le priais et où nous nous
-entendions tous les deux sur les dehors de mon sauveur; mais on aimera
-Colette comme la voilà, avec son chien, avec ses défauts, avec son rire,
-avec ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à l’envers, ou bien elle
-retournera à ses affaires et continuera de décrocher des étoiles dans
-son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la main sur une bonne, une
-vraie qui n’ait pas trempé dans un seau d’eau pour y éteindre tous ses
-rayons avant de lui arriver.
-
-La vérité est que je suis furieuse, furieuse non seulement parce que M.
-de Civreuse ne m’a point à gré et me trouve laide, sotte et je ne sais
-quoi encore; mais furieuse surtout parce que j’ai beau faire, je
-n’arrive pas à lui rendre sa politesse.
-
-Parfois je suis prête à courir à lui et à lui affirmer que, si son
-opinion n’est pas flatteuse pour moi, la mienne est en tout semblable à
-son égard; puis je me défie de ma langue. Au fond, je ne le pense pas du
-tout, et voit-on ma diatribe se tournant tout à coup en compliment?
-c’est à frémir!... Je ne sais pas si on arrive à dire du même ton ce
-qu’on sent et ce dont on ne pense pas le premier mot, et son oreille est
-bien déliée pour ne pas sentir la différence.
-
-Alors je prends le parti de me taire, et, rentrée dans ma chambre, tous
-les huis clos, je me dédommage en interpellant rudement mon imagination
-et mon cœur:
-
-«Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi,
-expliquez-vous: d’où vous viennent cette folie et cet engouement? Que
-vous a-t-il fait, cet homme? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins
-beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons
-guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher? Depuis trois semaines,
-a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes
-et pas plus de sens qu’un pauvre soupir? Un de vous en sait-il là-dessus
-plus long que moi? Parlez!...
-
-Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est,
-leur réponse ne se discute pas: «Il leur plaît quand même.»
-
-Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent,
-toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui
-cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.
-
-Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au
-moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et
-ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de
-la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout
-contact avec âme qui vive.
-
-Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son
-pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît
-fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De
-là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste
-ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien
-pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours
-lui-même ce qu’il veut.
-
-Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde; je lui disais
-combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le
-priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.
-
-Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la
-description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de
-l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de
-scélérats... Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire? Ce serait à
-ne plus oser poser le pied devant soi: là un traquenard, ici un piège,
-plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà
-l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et
-des paroles engageantes qui vous tendent la main.
-
-Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre? je ne
-sais; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu
-m’empêcher de me révolter.
-
---Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de
-voleurs que votre monde!
-
-A quoi il a répondu fort tranquillement:
-
---C’est que ça y ressemble beaucoup, en effet!
-
-Et comme je m’exclamais, m’indignant, et lui demandant s’il était bien
-certain de ce qu’il racontait là.
-
---Mon Dieu! me dit-il, j’en parle comme le voyageur qui décrit le
-carrefour où on lui a enlevé sa montre et sa bourse; voilà tout.
-
-Est-ce que vraiment on l’aurait volé? Je n’ai pu m’empêcher de lui
-demander encore cela; et, sans sourciller et assez sèchement, il m’a
-répondu:
-
---Ma bonne foi et ma confiance, oui, Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas
-que cela vaille des doublons et une valise?
-
-Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. Dans ces cas-là, que puis-je
-répondre? Je reste confondue, et je suivrais plus facilement sa
-conversation s’il lui plaisait de la tenir en chinois.
-
-Somme toute, il me paraît peu sujet aux illusions, et si, depuis
-dix-huit ans, je me noie dans les chimères et l’idéal, je crois que j’ai
-trouvé mon barrage.
-
-Point d’exception, d’ailleurs: nous ne valons pas mieux que les autres;
-et, comme je nous mettais en avant, espérant un petit mot de courtoisie
-pour les femmes:
-
---Peuh! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. Les loups mordent, les
-tigres y vont à coups de griffes! Croyez-vous que l’un soit beaucoup
-meilleur que l’autre?
-
-Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher avec cet aplomb, et le bon Dieu
-lui-même, qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas ainsi, j’en
-suis sûre.
-
-J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser au moins, de sorte que, me
-plantant devant lui:
-
---Et moi que vous ne connaissez pas, m’écriai-je, qu’est-ce que je suis
-alors?
-
---Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, en boutons ou déjà en fleurs,
-je ne saurais trop dire, mais je crois bien que tous les instincts y
-sont!
-
-En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant à qui me raccrocher:
-
---Et M. Jacques, enfin? demandai-je.
-
---Jacques!
-
-Alors, changeant de ton à l’instant:
-
---Jacques! ce sont tous les trésors, toutes les délicatesses, toutes les
-bontés, tous les courages de la terre réunis en un seul homme!
-
-Et, comme il reprenait haleine:
-
---Alors, c’est une exception, celui-là? dis-je ironiquement.
-
---Précisément, l’exception qui confirme la règle.
-
---Qu’est-ce que ça veut dire, ça?
-
---Oh! mon Dieu, pas grand’chose en vérité! mais ça se répète. C’est une
-phrase qui court.
-
---Eh bien! m’écriai-je avec mauvaise humeur, qu’on la rattrape une bonne
-fois et qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point de sens.
-
-Je disais une absurdité, je le sentais bien, mais j’étais agacée sans
-savoir pourquoi.
-
-M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, et, recommençant où il en
-était resté, il reprit le panégyrique de son ami. Il s’était redressé,
-il parlait vite: assurément, on lui avait mis une langue de renfort, et,
-pour la première fois, je le voyais animé... Et il était joli, ce
-Jacques, et bon, et beau! Vraiment, je finissais par m’intéresser à lui;
-il me semblait qu’on me décrivait un de ces royaumes-fées où tout est
-parfait, les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers de sucre candi et
-une petite pluie parfumée à la vanille pour les jours de chaleur!...
-Aussi, quand M. Pierre se laissa retomber sur son oreiller d’un air
-satisfait:
-
---Eh bien! m’écriai-je avec conviction, je sens que je l’aimerais
-beaucoup, votre ami!
-
-Là-dessus il se retourna brusquement en fronçant son terrible sourcil,
-et me regardant dans les deux yeux:
-
---Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son ton le plus mordant, qu’il en
-serait heureux et fier!
-
-Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai répliqué à mon tour, non moins
-vivement:
-
---Mon Dieu, je le crois: n’est pas aimé qui veut, Monsieur!
-
-Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.
-
-Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette
-conversation s’explique-t-elle? Voilà cependant l’ordinaire de nos
-causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur
-quatre, elles finissent en disputes.
-
-Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire? Après avoir supporté en
-toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des
-loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec
-lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.
-
-Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il
-tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement
-une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa
-couverture avec ses doigts.
-
-Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée
-en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela
-faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais
-la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait
-battre la mesure sans le vouloir. «La,... la,... la, la, la, la!» Il
-était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur
-de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la
-troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je
-tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce
-qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté
-sans le flegme de M. Pierre; il acheva paisiblement son trait sans se
-retourner, et, comme je marmottais un peu confuse:
-
---C’est la table; mon pied s’est pris dedans.
-
---Ah! fit-il seulement.
-
-Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la
-bagarre.
-
---Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.
-
-Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et, après l’avoir regardé faire:
-
---C’est la tasse où il y avait de la morphine, me dit-il tranquillement;
-il va dormir jusqu’à demain.
-
-Et il s’apprêtait à reprendre sa marche!
-
-Mais ce n’était pas là ce que j’entendais; je répliquai qu’il se
-trompait. La contradiction l’arrêta sur place; il retourna la tête pour
-me prouver que j’avais tort, et au bout d’un instant nous étions
-repartis.
-
-Voilà le type de nos relations. Certes, la fleur de galanterie en est
-absente, et cependant j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus, rien ne
-me fâche, rien ne me blesse, et mes colères perpétuelles s’apaisent si
-vite que le soir, quand, rentrée dans ma chambre, je secoue les cendres
-de ce feu pour y chercher une étincelle de rancune mal éteinte, tous mes
-souvenirs du jour en jaillissent comme un véritable feu d’artifice, et
-ce sont des fusées de joie et de plaisir que je fais sortir à la place.
-
-Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien; mais dans l’avenir, dans un
-lointain brumeux, je me figure la revanche, et j’en ris toute seule à
-l’avance.
-
-Oh! monsieur de Civreuse, le jour où vous tomberez à mes genoux, comme
-je vous y laisserai, et comme vous regretterez alors le temps perdu,
-pendant que vous attendrez anxieusement ces sourires que vous auriez si
-bien pu faire naître à ces heures-ci!...
-
-Souvent, pourtant, il me fait parler de ma vie à Erlange, de mon
-couvent, de ma tante. Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me faire
-des questions sur mes études. Un petit examen d’histoire et de
-géographie. En quoi je n’aurais pas brillé, assurément!
-
-A mon tour, je l’interroge sur son voyage. Mon Dieu, les belles choses
-qu’il fera et qu’il verra! Aller partout où sa fantaisie le poussera;
-n’attendre d’avis de personne; chasser des éléphants comme on attrape
-ici des moineaux aux gluaux; escalader des montagnes en haut desquelles
-on se trouve avoir sa tête au-dessus des nuages et ses pieds en dedans,
-de sorte qu’on ne les voit plus; ramer sur le Gange, un grand fleuve
-sacré,--comme qui dirait une rivière d’eau bénite chez nous,--où on
-rencontre tantôt des crocodiles aussi longs que des bateaux, et tantôt
-des Indiens morts qui descendent le fil de l’eau pour s’en aller en
-paradis, car c’est le chemin, paraît-il, et voilà le système des
-enterrements là-bas! Se promener en palanquin, et trouver chaque matin
-dans les huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un collier de perles,
-quel rêve, quelle vie!
-
-Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri muet, bien entendu: «Oh!
-emmenez-moi! emmenez-moi! comme domestique, comme page, comme cuisinière
-ou comme camarade, à votre volonté! Je serai si facile, si brave, si
-audacieuse, si dure à la fatigue, si heureuse de souper d’un rôti de
-chacal!»
-
-Mais comment dire tout cela?
-
-Lui, cependant, me voyant suspendue à ses lèvres, les yeux brillants
-d’enthousiasme et les mains serrées dans mon émotion:
-
---Ça vous paraît superbe, tout cela, n’est-ce pas? me disait-il avec
-l’air habituel qu’il prend quand je m’enflamme...
-
-Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait qu’il a vécu déjà deux ou
-trois vies au moins, et que son quatrième essai l’ennuie comme un vieux
-livre qu’on sait par cœur. A telle page, je trouverai ceci, se dit-il,
-et à telle autre cela: et voilà d’où vient sa nonchalance pour toute
-chose, il n’a plus le plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette idée
-qui explique sa morosité, et parfois j’ai envie de lui demander:
-«Faisiez-vous ceci, et pensiez-vous cela dans votre première vie?» Mais
-il me croirait folle, sans doute, aussi je garde sagement pour moi mes
-petites observations, et je me contente de lui répondre en toute
-sincérité combien je l’envie et comme cette vie d’aventures me séduit.
-
---Bah! vous en seriez bientôt lasse, me disait-il en haussant les
-épaules; il n’y a ni pompon ni hochet par là-bas!
-
-M’en lasser, moi! mais je trouverais ça adorable, je le sais, et
-d’ailleurs est-ce que j’en ai, des hochets, ici? Si M. de Civreuse veut
-bien me les montrer, il m’obligera.
-
-Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, dans mon berceau, rêvais de
-la flèche dorée qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais
-inaccessible, et qui depuis ai continué à souhaiter de même toutes les
-flèches placées trop haut!...
-
---Mais vous ne savez donc pas ce que j’aime? disais-je à M. Pierre: je
-désire tout ce que je ne peux pas faire!
-
---Comme les Malais de Timor, me répondit-il en me regardant avec
-curiosité, qui adorent les crocodiles, parce que, disent-ils fort
-judicieusement: «Un crocodile avale un homme et un homme ne peut pas
-avaler un crocodile.»
-
-Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement ne me paraît pas si bête, et
-ces Malais me semblent assez logiques.
-
-Quand on n’aime pas par préférence, c’est quelque chose encore de
-vénérer par frayeur, et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un
-qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte d’être dévorée, comme volontiers
-je me ferais Malaise!
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas le nier; mais c’est son
-flamboiement et son ardeur même qui me font peur.
-
-»Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de partir dans les nuages, te
-danserait perpétuellement devant les yeux? Moi, ça m’énerve et je
-clignote. Seulement, il faut être juste, la fusée a de belles couleurs
-et un jet hardi.
-
-»C’est te dire que nous sommes en conversations réglées, et qu’elle ne
-se contraint nullement devant moi. Un patriarche, ça ne tire pas à
-conséquence, tu conçois!
-
-»Mais commençons d’abord par mes petites affaires de coquetterie, si tu
-veux bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais. La balafre descend
-les cheveux et coupe le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à
-dire, et avec cela je peux revenir de la tour Malakoff si je veux: c’est
-irréprochable.
-
-»Le bon docteur lui-même m’a contemplé orgueilleusement. Vanité
-d’artiste bien excusable!... Puis il a convié tout mon entourage à venir
-voir le modelé et le fini de ses raccords.
-
-»Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus avec sa naïveté
-habituelle, «C’était mieux avant, quoi! c’est sûr; mais pour du bien
-retapé, c’est du bien retapé!» Et mademoiselle Colette m’a presque fait
-l’honneur d’une faiblesse.
-
-»Elle se penchait pour regarder, plus blanche que son mouchoir de
-batiste, et comme je haussais mes sourcils pour lui montrer mon agilité:
-
-»--Ça bouge! a-t-elle crié avec horreur en se tournant vers le docteur.
-
-»--Quoi donc? lui a-t-il dit. La peau du front? Mais je l’espère bien,
-et la vôtre en fait tout autant.
-
-»Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour s’en assurer; puis,
-tranquillisée, elle s’est rapprochée, et comparant alors mes deux yeux,
-celui fraîchement découvert et l’autre:
-
-»--Il est tout pareil! a-t-elle soupiré à voix basse.
-
-»Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait supposé borgne ou louche jusqu’à
-cette heure.
-
-»Puis, l’émotion calmée, le docteur est parti, Benoîte est retournée à
-ses fourneaux, appellation emphatique, car on cuisine encore à Erlange
-sur l’âtre et le trépied de nos pères, et nous nous sommes retrouvés,
-mademoiselle Colette et moi, dans notre tête-à-tête habituel.
-
-»Ce que nous y avons dit depuis quelques jours, tu ne saurais le croire,
-et mes découvertes sur ma jeune compagne se multiplient.
-
-»D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais j’ai dû arriver à cette
-conclusion qu’elle était d’une ignorance absolue. Une vraie petite
-carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si tu essayais de l’en plaindre,
-et ta sympathie serait mal venue, car elle supporte cette lacune avec la
-plus aimable philosophie, et a fait de tout ce qu’elle possède de
-connaissances une petite salade sans queue ni tête qui paraît lui
-suffire parfaitement.
-
-»Elle a passé cependant deux années dans un des meilleurs couvents de
-Paris; mais nous sommes de grandes bêtes, toi et moi, si nous imaginons
-que c’est de travail qu’on s’occupe dans ces endroits-là.
-
-»De classe en classe, les intérêts varient. Des poupées on passe aux
-cerceaux, des cerceaux à la bibliothèque rose, de la bibliothèque rose
-aux mondanités, au pas de polka ou à l’esquisse illicite d’une valse
-enseignée sur le gazon ras des charmilles. Mais les études là-dedans ne
-sont jamais qu’un accessoire, un comparse, une cinquième roue de
-carrosse.
-
-»D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses idées là-dessus qu’elle m’a
-établies avec une limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais pu
-retenir que ce qui avait trait aux gens ou aux choses qu’elle aimait.
-Mais alors tout ça, elle le sait à ravir. Quant au reste: bernique!
-Voilà son système.
-
-»Ainsi son histoire de France, c’est très simple. Elle la prend à
-Charlemagne, «un grand qui l’intéresse», et elle sait très bien tout ce
-qui le regarde: la boule qu’il tient dans sa main, son épée, son grand
-pied et son neveu Roland surtout! De là elle saute à Henri IV, sa
-séduction suprême. Elle connaît tous ses bons mots, adore son profil et
-sa furia, mais s’embrouille un peu dans son histoire d’abjuration et de
-conquête. Puisqu’il avait la France dans son berceau en naissant,
-qu’allait-il guerroyer à son propos?... Enfin Napoléon est son point
-final et son dernier enthousiasme... Depuis, dormons-nous ou
-vivons-nous? Voilà ce qu’elle ne sait guère, et jusqu’au prochain grand
-homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper!... La pauvre enfant
-risque de chômer longtemps, si j’en crois les jours présents; que t’en
-semble?
-
-»Entre temps, elle place à la diable Bayard, Duguesclin, Jeanne d’Arc,
-et en général tout ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses
-immenses interrègnes, et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne les couronne
-pas à l’occasion l’un ou l’autre.
-
-»Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé et elle ne se borne pas à la
-théorie, elle l’applique bravement et en toute chose; aussi, en fait de
-géographie, ses antipathies internationales, qui sont nombreuses, se
-font-elles jour nettement.
-
-»L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent, par exemple! Sur sa carte,
-la Manche a un trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne dépasse jamais.
-Tu juges si le Rhin est barré derechef, et comme les Italiens ne lui
-agréent pas plus que les premiers, la même ligne fatale ondule sur la
-crête des Alpes... En revanche, elle s’en va jusqu’en Russie pour
-s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois qu’elle se doute de plus
-d’une particularité de la terre de France.
-
-»Maintenant, dis-lui que le Parnasse est une colline qui fait face à
-Montmartre, tu ne l’étonneras nullement, et elle mélange les
-départements, les villes, les chemins de fer et les rivières avec la
-plus joyeuse aisance.
-
-»Ajoute à cela des fragments de connaissances variées qu’elle a
-recueillies on ne sait où, des vers en masse, quelques idées politiques,
-des anecdotes du temps du roi Guillaume, une façon de faire les
-additions pour laquelle on casserait aux gages le plus humble des
-apprentis savetiers, un aplomb merveilleux et une extrême vivacité de
-compréhension, et tu auras l’idée d’un assemblage à donner la jaunisse à
-un pédagogue, mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.
-
-»Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je contemple, je jouis, je me
-carre dans mon fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de te passer
-l’autre bout du téléphone, heureux coquin que tu es!
-
-»Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise d’impossible, je lui
-proposerais demain de partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à
-parier contre un qu’elle accepterait... Et cela dit sans la moindre
-fatuité, car je ne compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident.
-Mais voir des crocodiles, des serpents à sonnettes et autres
-gentillesses, conçois-tu le plaisir? Elle ferait la route à la nage pour
-cela.
-
-»Il est incroyable de retrouver chez toutes les femmes ce même besoin
-d’émotions et d’aventures qu’elles prisent plus haut que tout autre
-plaisir, et qui leur ferait pourtant éprouver une frayeur mortelle s’il
-se réalisait.
-
-»Vois-tu mademoiselle Colette face à face avec une mâchoire d’alligator
-qui la regarderait en bâillant; la pauvrette s’enfuirait, s’il lui
-restait des jambes toutefois, en poussant des cris affreux. Et cependant
-elle n’imagine pas à l’heure actuelle de bonheur comparable à celui de
-voir de près ces lézards qui sanglotent le soir, avec le ton plaintif
-d’enfants au berceau, à ce qu’elle a entendu dire, mais qui à leurs
-heures, tout marmots qu’ils sont, avalent leur homme comme des gaillards
-qui ont fait au moins leur seconde dentition, si je suis bien renseigné.
-
-»Je m’efforce de la désenchanter; mais elle est décidée à voir tout en
-beau, et il y a tant de bleu sur sa palette que je désespère d’y mettre
-mon point noir. Tu cries à l’indignité, à l’abomination de
-désillusionner cette rêveuse!... Eh! pourquoi ne veux-tu pas que
-j’apprenne à cette enfant que l’eau mouille et que le feu brûle? elle
-serait capable de ne pas vouloir les suspecter et d’y mettre la main
-pour essayer. Tranquillise toi, d’ailleurs; elle ne perd ni le boire ni
-le manger à suivre mes prêches sceptiques, et je voudrais que tu puisses
-la voir goûter; c’est un spectacle réconfortant.
-
-»A quatre heures sonnant, au premier coup de l’horloge, une vieille
-patraque qui marche à son gré, avec le plus grand mépris de
-l’exactitude, et que mademoiselle Colette remonte elle-même tous les
-quinze jours dans les combles du château, elle se lève et disparaît en
-courant. Au milieu d’une phrase, à la moitié d’un mouvement, perdue dans
-l’exploration de ses ruines, elle part de même; c’est toute affaire
-cessante; et les naufragés de la _Méduse_ n’iraient point à la provende
-d’une autre allure.
-
-»Cinq minutes avant, elle n’y songeait pas; mais à quatre heures, c’est
-une défaillance, une fringale! et, si l’aiguille dépassait le quart,
-tout serait perdu.
-
-»Les premiers jours, j’attendais son retour surpris, anxieux, et croyant
-toujours à une catastrophe qui avait motivé cette fuite; mais au bout de
-cinq minutes, elle rentrait de son pas léger, un pan de sa robe relevé
-pour porter ses provisions, elle se rasseyait à sa place et reprenait
-tranquillement la conversation où elle en était restée, tout en
-dégustant son repas; et quel repas!
-
-»Régulièrement, je le dis à sa louange, elle m’offre de le partager,
-mais elle en vient si bravement à bout toute seule, que je me ferais
-scrupule d’y toucher, et je la regarde casser ses noisettes d’un coup de
-dent comme un joujou de Nuremberg, manger des prunes sèches qui
-ressemblent à du caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes en pâte
-molle qui se tirent en grandes languettes blanches.
-
-»Une fois seulement j’ai accepté ses politesses. Des plis de sa robe,
-outre un énorme morceau de pain, elle avait sorti successivement cinq
-pommes rouges. Cinq pommes! comprends-tu ces estomacs de jeunes filles
-incapables d’achever un bon beefsteak saignant, et qui réduisent cinq
-pommes en quelques minutes?
-
-»A sa première offre j’avais refusé, et, sans insister davantage, elle
-s’était mise à son affaire. Consciencieusement, avec la laine de sa
-robe, elle faisait briller chaque fruit avant de le manger, le frottant,
-le refrottant et ne le mettant sous sa dent que quand ses yeux noirs se
-reflétaient dans ce singulier miroir. Je la suivais, amusé par son
-manège, m’intéressant aux taches qui résistaient, et si occupé d’elle
-qu’au troisième fruit elle s’aperçut de mon attention. Y avait-il dans
-mon regard une lueur de convoitise ou le crut-elle seulement, je ne
-sais; mais me tendant tout à coup la main:
-
-»--J’en ai cinq aujourd’hui; vraiment, vous pouvez en prendre une, me
-dit-elle avec gravité.
-
-»Et, comme je ne répondais rien, étourdi de cette munificence:
-
-»--Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.
-
-»Et toujours du même pli de ses draperies, avec une ardeur qui lui
-faisait monter le sang aux joues, elle amena la pomme au point voulu,
-puis me la tendit.
-
-»Je la mangeai, comme tu penses, avec une reconnaissance proportionnée
-au bienfait: mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et d’un œil anxieux
-j’ai cherché le serpent sous les meubles. Il n’y était pas, fort
-heureusement... du moins en apparence.
-
-»Cela me remet en mémoire une appréciation physiologique de mademoiselle
-Colette, qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera son bagage
-scientifique.
-
-»C’était hier, à l’heure fatidique dont nous parlons. Au coup de quatre
-heures, elle était partie, et le quart avait sonné sans qu’elle eût
-reparu. Vois-tu cette anomalie: quinze minutes pour composer son festin!
-Qu’allait-elle rapporter, juste ciel! Je ne quittais pas la porte des
-yeux... Cinq minutes plus tard, elle reparut les deux mains pleines et
-la démarche posée, avec l’air de porter une relique. Un instant j’eus
-l’idée qu’elle ramenait son Saint-Joseph avec elle, et que la paix était
-faite entre eux; mais il s’agissait bien de cela, ma foi! L’objet de
-tant de soins était une portion de pain brûlant qui fumait entre ses
-doigts,--un chanteau, comme on dirait ici,--de la valeur d’un quart de
-miche à peu près, et au milieu duquel, dans la mie pâteuse où était
-ménagée une fente, un lit de crème épaisse et jaune se fondait avec un
-fumet des plus succulents.
-
-» Elle poussa un soupir de soulagement en s’asseyant, branla la tête
-d’un air confiant et me montra l’objet en me disant à mi-voix avec une
-grimace expressive:
-
-»--Ça brûle!
-
-»Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux régal, mordant et soufflant
-tour à tour.
-
-»--Mais, ne pus-je m’empêcher de lui dire, vous n’allez pas manger ça?
-
-»--Si fait. Pourquoi pas? c’est excellent.
-
-»--Peut-être, mais c’est lourd comme du plomb! Vous aurez mal à
-l’estomac.
-
-»--L’estomac, répliqua-t-elle avec un air de supériorité: qu’est-ce que
-vous voulez que ça lui fasse?
-
-»Et elle se renversa pour rire à son aise à cette idée que cette
-demi-livre de pâte chaude pût incommoder son estomac!
-
-»--Mon Dieu! ça peut l’ennuyer à digérer, répondis-je seulement.
-
-»Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses, la pensée me vint qu’elle
-ne savait pas du tout de quoi je parlais, et, appelant à mon aide la
-description classique de mon enfance:
-
-»--L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral, est une sorte de poche qui a
-la forme d’une cornemuse. Son extrémité renflée est placée dans la
-partie gauche et supérieure de...
-
-»--Oh! bien, dit-elle en m’interrompant sans façon, ce n’est pas du tout
-comme ça que je le vois, moi!
-
-»Et, comme le pain brûlait décidément par trop, elle le posa sur ses
-genoux, et sans se faire; prier:
-
-»--Voici, reprit-elle, comment je me le représente. Je vois un vieux
-bonhomme tout petit, tout cassé, en habit noisette, avec une perruque à
-marteaux et un jonc à pomme d’or, qui va et vient perpétuellement dans
-une petite chambre. Au milieu, une grosse cheminée par où dégringole
-tout ce qu’on lui envoie, et près de laquelle il se précipite dès qu’un
-chargement arrive. Il se baisse, trie, regarde, se frotte les mains
-quand ce qu’il reçoit lui semble bon, hausse les épaules et se fâche
-quand ça lui paraît mauvais: «Les niais, les imbéciles, que
-m’envoient-ils là? marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que j’en
-fasse?» Et il pousse tout cela du pied dans un coin où on met les choses
-qui ne servent à rien et où ira peut-être mon pain chaud, c’est
-possible; mais voilà tout le dommage. Quant à une poche et à une
-cornemuse, je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne veux pas m’en
-occuper. Mon petit vieux suffit à la besogne, nous nous entendons à
-ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les jours de fruits verts, il a
-eu la politesse de ne jamais m’en rien dire: pourquoi changerais-je?
-
-»Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait en se refroidissant, et la
-crème sentait meilleur que jamais: mademoiselle Colette le reprit
-délicatement du bout des doigts et acheva son goûter sans prononcer un
-mot, persuadée qu’elle m’avait convaincu de l’existence de son petit
-homme. Voilà sa logique.
-
-»Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses originalités s’expliquent.
-Je l’interrogeais hier sur son enfance, cherchant dans son passé la
-trace d’une gouvernante, d’un professeur, d’une direction quelconque
-enfin, et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât:
-
-»--Qui donc vous a élevée? ai-je fini par lui demander.
-
-»--Moi, mais personne! m’a-t-elle répondu; j’ai poussé à ma guise comme
-j’ai voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation de ma solitude.
-
-»Et elle esquissait en l’air avec sa main le geste de quelqu’un qui
-pousse comme il veut...
-
-»Vois-tu cette éducation? cette petite fille grandissant comme la folle
-avoine entre son dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore que son
-chien, et avec vingt-quatre heures chaque jour pour faire des bêtises à
-sa satisfaction! Je conçois maintenant l’affaire qui m’a procuré
-l’avantage de sa connaissance: de la pensée à l’action, il n’y a
-évidemment pour elle que le temps matériel d’accomplir sa fantaisie.
-Elle ne connaît nul autre obstacle.
-
-»Il y a pourtant des heures mélancoliques dans cette existence qu’elle
-raconte sans une réticence, et la tante que tu sais est une affreuse
-bonne femme qui vient de me donner un échantillon de son humeur, et nous
-a fait une sortie dont toute notre petite société est encore ébranlée et
-dont la trace restera.
-
-»Il y a deux heures à peu près, je regardais Un à qui mademoiselle
-Colette faisait exécuter les tours les plus variés de son répertoire, ne
-dédaignant pas de prendre part elle-même de temps en temps aux
-exercices, quand la porte s’ouvrit brusquement, et une femme entra.
-Grande, sèche, osseuse, d’une laideur à discréditer Croquemitaine si
-elle se mettait jamais en tête de lui faire concurrence, elle s’annonça
-elle-même d’une voix qui remit instantanément sa jeune nièce sur pied,
-et qui fit bondir le chien devant sa maîtresse, qu’il gardait en
-montrant les dents.
-
-»--Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine! me dit-elle.--La bien nommée,
-pensai-je à part moi:
-
-»Puis, à haute voix:
-
-»--Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous présenter mon respect,
-répondis-je.
-
-»Mais elle s’en inquiétait bien, de mon respect!
-
-»--Il y a un mois, continua-t-elle, que vous êtes arrivé chez moi,
-tombant on ne sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur, que vous étiez
-actuellement au terme de votre séjour, j’ai voulu vous voir une fois
-avant votre départ.
-
-»Arrivé me sembla fort, séjour plus encore, et tu conviendras qu’on ne
-met pas plus proprement les gens à la porte; mais, avant que j’aie pu
-répliquer un mot, mademoiselle d’Erlange s’était redressée:
-
-»--Dites chez nous! cria-t-elle, et même chez moi, car M. de Civreuse
-est dans mon aile, vous le savez bien, et, quant à la façon dont il est
-«tombé» ici et que vous avez oubliée, paraît-il, je vais vous la
-remettre en mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en lançant quelque
-chose dehors, alors qu’il passait sur le chemin, ne songeant guère à
-nous, je vous assure! et Benoîte et moi l’avons entré dans la cuisine,
-demi-mort. Puis, tandis qu’elle préparait cette chambre, et que moi je
-le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à côté de lui, de le soigner,
-de le guérir et d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à présent, ma
-tante, de toutes ces choses que je vous ai dites une fois déjà?
-
-»--Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle avec fureur en marchant
-sur la jeune fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me suis élevée
-contre ce rôle de garde-malade que vous remplissez ici dans des
-circonstances inqualifiables, et que cette fois je saurai bien vous
-forcer à le laisser!
-
-»--Que ne vous en êtes-vous pas chargée? riposta mademoiselle Colette.
-Il y avait plus d’une place près de ce lit, je crois!
-
-»--Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant ce soir, soyez-en certaine.
-Mademoiselle! m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais jamais consenti
-à occuper un seul instant, quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si
-j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu contre le gré de quelqu’un ici!
-
-»J’étais hors de moi. Les insolences me brûlaient les lèvres, et je ne
-sais en vérité ce qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant.
-Assurément, ce n’est pas la présence de cette femme, et, si elle eût été
-seule, je crois bien que je me serais vengé en effarouchant sa pudeur
-par ce spectacle inattendu!... Mais elle n’était pas seule...
-
-»Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître mot à ma protestation, et
-se tournant vers sa nièce:
-
-»--Vous voilà forcée à l’obéissance par un plus sage que vous, dit-elle
-seulement.
-
-»Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle s’en fut vers la porte,
-de son grand pas dégingandé, comme une frégate démâtée dont on tire sur
-le sable la carcasse hors d’usage et qui cahote à chaque rocher.
-
-»Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un quatrième personnage entrait en
-scène! c’était mon docteur qui arrivait comme une flèche, les sourcils
-froncés, la lèvre mécontente, et qui l’arrêta par le bras sans façon.
-
-»--Qui est-ce qui parle d’obéissance dans la chambre d’un malade quand
-le docteur n’y est pas? dit-il rudement.
-
-»Il avait écouté derrière la porte et ne s’en cachait pas.
-
-»--Vous, continua-t-il en se tournant vers mademoiselle Colette, vous
-êtes à votre place ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai mise,
-c’est moi qui vous y garde, et j’en fais mon affaire! Vous, Monsieur, me
-dit-il, vous n’avez pas oublié, je pense, notre première conversation;
-vous savez comment j’entends la responsabilité! J’ai votre parole, et
-vous ne quitterez pas Erlange que je ne lève moi-même votre écrou. Vous,
-enfin, Mademoiselle, ajouta-t-il en regardant la vieille fille qu’il
-n’avait pas lâchée, je vais avoir l’honneur de vous offrir mon bras pour
-vous reconduire jusqu’à votre chambre, et je vous conterai en route
-quelques particularités sur les fractures dont vous me paraissez mal
-connaître les effets, et qui vous intéresseront, j’en suis certain.
-
-»Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie, et à qui il souriait
-avec aménité, il lui fit traverser toute la chambre; sur le seuil, il
-s’arrêta:
-
-»--Et notez, dit-il en se retournant et en nous regardant, que
-mademoiselle d’Erlange s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce n’est
-pas une aile qui lui appartient ici, c’est le château tout entier, les
-ruines et le reste!
-
-»Puis ils sortirent.
-
-»Te dire que je rugissais intérieurement serait faible; ma main
-esquissait de vagues moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à
-quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon adversaire, le sexe dont
-elle se prétendait la mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant des
-grenadiers qui passeraient pour damerets au prix de sa carrure!...
-D’ailleurs, l’idée de mademoiselle Colette me revenait; l’algarade était
-plus rude encore pour elle.
-
-»Je me tournai de son côté, pensant la trouver en larmes; mais elle en
-était loin, et l’œil allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone
-en courroux.
-
-»--La méchante femme! la méchante femme! criait-elle en trépignant.
-
-»Puis brusquement s’abattant dans un fauteuil:
-
-»--Voilà pourtant dix-huit ans que je vis auprès d’elle! fit-elle avec
-éclat.
-
-»--Est-elle donc toujours ainsi? lui demandai-je.
-
-»--Toujours!
-
-»--Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin?
-
-»--Que sait-on? reprit-elle en hochant la tête. Du verjus dans l’esprit,
-peut-être! Je pense qu’il y a des femmes qui poussent mauvaises comme
-des herbes qui poussent orties. Elle est dans les orties, évidemment.
-
-»--Et contre vous, à part ma présence ici, qu’est-ce qui la fâche
-habituellement?
-
-»Elle ne répondit rien, me regardant d’un air indécis, avec une ombre de
-sourire qui relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement les
-longs poils de son chien. Je la regardais, attendant qu’elle parlât, et,
-tout en regardant, je me sentais si frappé du contraste de ce charmant
-visage avec le masque dur et large de la grande femme qui sortait de là,
-que je m’écriai sans réfléchir:
-
-»--Serait-ce donc parce que vous avez dix-huit ans et qu’elle?...
-
-»Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle d’Erlange me regarda à
-travers ses cils, tout en disant:
-
-»--Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant, mais...
-
-»Elle se tut de nouveau, ses paupières se baissèrent complètement et ses
-cils se remirent à battre ses joues roses comme un éventail de dentelle.
-L’embarras est rare chez elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je
-formulai toute ma pensée.
-
-»--Elle les a eus en effet, c’est évident; mais son printemps n’avait
-pas la fleur du vôtre: voilà!
-
-»Comment je me laissai entraîner à ce madrigal, du diable si je peux le
-dire! mais mademoiselle Colette m’avait bravement défendu tout à
-l’heure, elle méritait vraiment que je marchasse à la rescousse à mon
-tour. Elle prit d’ailleurs cela comme la simple énonciation d’un fait,
-se mit à rire franchement, et releva les yeux avec un petit geste qui
-signifiait: «C’est ça; cette fois, vous y êtes!» Puis, sans transition,
-tout à fait mise en confiance, elle laissa couler le flot de ses
-souvenirs, me racontant ceux des épisodes de son enfance qui se
-rapportaient à sa tante, ainsi que ses frayeurs de petite fille devant
-elle, le tout sans acrimonie aucune, mais avec une verve comique et
-malicieuse qui donnait une touche vivante et un relief burlesque au
-portrait de cette bizarre tutrice. «Égoïsme et jalousie!» le cri le plus
-habituel à la bête, te résume cette femme, et je m’en vais te dire un
-trait qui la peint.
-
-»Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange pour que les ressources
-assez limitées du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire de la maison;
-mais le menu, généralement soigné, n’est jamais plus soigné que les
-jours de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque plat choisi, et, en
-se mettant à table, mademoiselle d’Épine dit à sa nièce:
-
-»--Mon estomac ne supporte pas le maigre, Colette; vous ferez abstinence
-pour nous deux.
-
-»Et la nièce mange ses sardines ou ses légumes au fumet des pigeonneaux
-de la tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis, le priant
-d’agréer la substitution...
-
-»Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire, et qu’elle s’aperçoive
-alors que ses billets n’étaient pas bons, je l’espère; mais le
-purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce qui tirera cette enfant de
-ses griffes, et surtout qui lui rendra ses années passées, les soins
-affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas reçus alors?
-
-»Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration qui se joue ici, et
-c’est véritablement ce que cherche cette femme.
-
-»Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle refuse à sa nièce, que ces
-couvertures moelleuses et ce lit de plumes où elle dort, que toutes ces
-recherches enfin qu’elle a pour elle seule; elle entend maintenant
-l’étioler moralement entre quatre murs, et emprisonner si bien sa
-jeunesse et sa vie que nul ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.
-
-»Comment appelleras-tu ce crime, toi, alors, si tu nies qu’il y ait
-séquestration, et comment le puniras-tu?
-
-»... Pour moi, j’entends le déjouer, tout au moins, et sans tarder; et
-le lendemain du jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai! Dussé-je
-ameuter la presse, assembler un conseil de famille ou réclamer l’aide de
-la police, j’en viendrai à bout, et la porte de cet antre sera
-démurée... A qui donc appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est à
-ceux qui méprisent le monde et le connaissent comme il est!...
-
-»En échange de ses veilles et des soins qu’elle a pris de moi,
-mademoiselle Colette aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai sa
-cage! Vive Dieu! Jacques, tu m’entends, je te l’affirme!...
-
-»Une demi-heure plus tard, le docteur est revenu, et tu vois d’ici la
-discussion:
-
-»--Docteur, je veux partir!
-
-»--Monsieur, ne revenons pas là-dessus, je vous en prie.
-
-»--Rendez-moi ma promesse!
-
-»--Jamais de la vie; vous êtes au point délicat et critique entre tous,
-ne me gâtez pas une si belle fracture.
-
-»--Il m’est impossible de demeurer ici après la scène de tout à l’heure,
-vous le sentez bien!
-
-»--Allons, je vous dis que cette femme est folle! Faut-il que je lui
-signe un billet pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit en
-repos?...
-
-»Et comme j’insistais:
-
-»--Monsieur, me dit-il assez sèchement, je suis d’âge et de caractère à
-prendre la responsabilité de mes actes; vous me ferez donc le plaisir de
-m’envoyer tous ceux qui pourront y trouver à redire.
-
-»Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle Colette continuait à
-crier:
-
-»--Mais puisque vous êtes chez moi! Mais puisqu’on vous dit que vous
-êtes chez moi!
-
-»La pauvrette n’y voyait pas plus loin.
-
-»Finalement, le docteur s’est engagé sur l’honneur à me libérer dans dix
-jours, et j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là. Mais en
-résumé, vois-tu, je suis exaspéré. J’ai beau faire, la position est
-fausse. A tous les bruits de portes, je tressaille comme un écolier en
-rupture de ban, et volontiers je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses
-affaires! Seulement, elle n’y entend pas malice. C’est une scène, voilà
-tout, elle en a vu bien d’autres, et elle continue son train ordinaire
-en toute insouciance.»
-
-
-
-
-20 avril.
-
-
-C’est fini, les beaux jours s’en vont, et j’ai beau faire maintenant,
-sans savoir comment ni pourquoi, mais toutes mes rêveries finissent par
-des larmes.
-
-C’est sans le vouloir et sans même m’en apercevoir. Je m’assieds sur mon
-divan comme autrefois, je pense aux mêmes choses toujours, et ce qui me
-faisait plaisir hier, ce qui me faisait rire si gaiement que je mettais
-ma tête dans les coussins pour qu’on ne m’entendît pas, me rend triste à
-présent. J’enfonce encore ma figure à la même place, mais quand je me
-relève l’étoffe est mouillée, et c’est seulement alors que je m’aperçois
-que j’ai pleuré.
-
-Quelle scène affreuse elle a faite, ma tante, et comme j’avais le cœur
-serré! Je craignais tant que M. Pierre ne se fâchât!
-
-Le docteur, heureusement, a tout raccommodé; mais lui reste un peu
-contraint, un peu gêné, peut-être qu’il nous en veut malgré tout, et
-cela me fait tant de peine!
-
-Une semaine seulement à passer encore ici! Mon Dieu, je n’aurais jamais
-cru qu’il se guérirait aussi vite; c’est trop court! C’est-à-dire que ce
-n’est pas la maladie qui est trop courte, c’est le séjour! Je pensais
-qu’il resterait bien plus à Erlange, et surtout... Enfin, je ne croyais
-pas que cela finirait ainsi... Maintenant, c’est tout: personne ne se
-soucie de Colette; passé la porte, lui n’y songera plus, et elle restera
-toute seule, bien plus seule que jamais, comme il fait plus noir dans un
-endroit qui était éclairé et d’où on enlève les lumières.
-
-Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi espère encore. Quoi et
-pourquoi? elle ne peut pas le dire; mais elle me répète toujours qu’elle
-voit sa revanche là-bas... J’ai peur que ce ne soit bien là-bas!
-
-Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il de rien; près de lui je suis
-gaie plus que jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si bon dans
-cette grande chambre!... Je ne dis tout qu’à mes confidents: mon coussin
-et mon cahier, et quand j’ai fini du premier, je le porte près de la
-cheminée, je le fais sécher, et je prends le second... Les marges en
-sont méconnaissables; sans y penser, j’y écris deux initiales, toujours
-les mêmes, en long, en large, enlacées, séparées, et tout à l’heure sur
-ma main gauche, j’ai mis son nom tout entier: une lettre sur chaque
-ongle et deux sur le dernier, sur celui du pouce.
-
-C’était drôle, et j’ai ri d’abord; puis toujours cette bête de petite
-larme qui vient sans propos est tombée, et l’encre s’est brouillée...
-Voilà comme tout s’efface!...
-
-Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon terrain; j’ai couru jusqu’au fond
-du parc, et sur l’écorce d’un grand sapin, celui près duquel j’ai le
-plus rêvé et sur lequel je grimpais l’automne dernier pour voir venir
-les aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe avec mon petit poignard.
-Il n’y a pas d’autre moyen de conter à un arbre ce qu’on pense, et
-j’étais bien aise qu’il le sût.
-
-En rentrant M. Pierre a remarqué ma robe humide et mes bottines
-mouillées.
-
---Vous êtes sortie? m’a-t-il demandé.
-
-Et moi j’ai répondu:
-
---Oui, je viens de faire une course!
-
-S’il savait laquelle!...
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-»--Mon ami, vous êtes une bête!...
-
-»Pourquoi le début de cette lettre qu’Henri IV écrivait, il y a bien
-trois cents ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire
-aujourd’hui? Par analogie sans doute, et parce que, sur ce point-là au
-moins, tu ressembles ce matin à la perle des ministres.
-
-»Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette fois, m’a mis en colère!
-Corbleu! j’ai l’âge de raison, je crois; je sais ce que je sens, et ce
-que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas le sens commun.
-
-»Mon pouls est excellent, ma tête libre et mon cœur gaillard, quoi que
-tu en dises, et il n’y a point de but caché à la campagne que je médite
-au profit de ma jeune hôtesse.
-
-»--Te mêler de choses qui ne te regardent pas, me dis-tu; t’attirer des
-millions d’ennuis et te faire remettre à ta place par le notaire de
-l’endroit, qui te renverra poliment à tes affaires, tout cela pour une
-personne qui t’est totalement indifférente, comme c’est probable, et
-comment veux-tu que je croie cela, surtout quand je sais que la personne
-en question est une jeune et jolie créature!... Allons, avoue et
-épouse-la, c’est le plus simple!...
-
-»Mon pauvre Jacques, tu résous les choses à coups de gaule, comme on
-abat des noix; ton «plus simple» est tout bonnement héroïque, et, de
-plus, tu n’y connais rien.
-
-»Je ne travaille pas écus sur table, mon ami; j’y vais pour l’honneur,
-pour l’amour de l’art, comme un antique chevalier, et tu m’avoueras que,
-si tous ces braves paladins qui défendaient jadis «la veuve et
-l’orphelin» s’étaient crus forcés ou même autorisés à épouser toutes les
-prisonnières qu’ils délivraient dans l’an, c’est un véritable harem que
-chacun d’eux aurait possédé, et la morale aurait fait table rase de
-l’institution dans les six mois!
-
-»Songe donc que je commence seulement mon tour du monde, et ne fais pas
-de mon épée un meuble de famille à la première étape; elle danse dans le
-fourreau à l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir de joli, et
-le râtelier de la paix domestique lui fait horreur!... Puis enfin, si
-elle te semble d’un prix si inestimable, cette blonde, que ne viens-tu
-briguer l’emploi toi-même?
-
-»En confidence, si tu veux tout savoir, mademoiselle Colette t’aime
-déjà! Elle sent cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de tes
-coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé de ces bienveillantes
-dispositions. Maintenant te voilà au courant. Fais diligence, et je te
-présenterai.
-
-»Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie, car il m’irrite. Il ne me
-reste plus une semaine entière à passer ici, ne me fais pas mentir à cet
-excellent docteur et fuir un beau soir de guerre lasse; et si ce n’est
-pas une querelle que tu cherches, pour Dieu, laisse-moi la paix et ne me
-poursuis plus de tes prévisions sentimentales!
-
-»Oui, je ne te dis pas qu’une imagination un peu enthousiaste, un cœur
-un peu neuf, quelques illusions encore fraîches, ne seraient pas émues
-ici... Ce cadre étrange, cette intimité, ces beaux yeux!...
-
-»Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est pas ma faute, Jacques; il y
-aura demain neuf ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé, et il y a
-deux choses qu’on ne retrouve jamais: la jeunesse et les illusions. Si
-tu peux me les rendre, foi de désenchanté, je tombe à ses genoux.
-
-»Nos derniers jours se passent agréablement; mademoiselle d’Erlange est
-plus gaie que jamais, et nulle contrainte n’est possible auprès d’elle.
-
-»Même entre nous, je peux bien te l’avouer; mais cette liberté d’esprit
-et cet entrain me surprennent un peu.
-
-»Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur, je m’apprécie à mon
-juste prix, mais je vaux une émotion peut-être, et il me souvient d’une
-jeunesse dorée où je tenais honorablement ma place. Sans doute, c’est
-qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.
-
-»Note bien que je suis charmé de cela; le contraire m’eût gêné,
-attristé, bourrelé de remords, et je ne t’en parle que pour mémoire.
-Seulement tu conviendras qu’il est singulier qu’une jeune fille qui est
-seule, qui s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son premier roman
-chez elle sous la forme d’un homme jeune et passable l’accueille ainsi,
-et nous pouvons mettre au panier avec tant d’autres la légende qui fait
-les cœurs de fillettes si inflammables. Du reste, je croirais volontiers
-que cette exubérance qui distingue mademoiselle d’Erlange lui sert en
-quelque sorte de déversoir, et que tant de manifestations extérieures
-laissent ses pensées intimes dans une grande placidité, avec un peu de
-sécheresse de cœur peut-être même, qu’expliquerait très bien, du reste,
-son enfance sans joie et sans tendresse.
-
-»Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux ainsi, et nous égayons nos
-derniers après-midi par l’exercice du noble jeu de dames.
-
-»Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques orages qui mouvementent les
-séances, car mademoiselle Colette n’aime pas à être battue, et, après
-les premières leçons, pendant lesquelles j’ai cru devoir la ménager en
-faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon jeu habituel, et je la
-gagne cinq fois sur six.
-
-»Sa patience, qui est courte, s’épuise vite dans ces conditions, et elle
-a des colères de chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les sourcils,
-tapote la table nerveusement, et finalement, quand le cas lui semble
-désespéré, brouille tout le jeu d’un grand coup de main. Je m’appuie
-alors avec majesté sur mes coussins et je regarde obstinément les
-solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive à composition, ce qui
-n’est jamais long. Elle range de nouveau les pions, repousse le jeu près
-de moi et marmotte à mi-voix:
-
-»--C’était par trop mauvais, aussi!
-
-»Puis, persuadée que cela explique tout, elle me tend ses mains fermées
-pour me faire tirer et voir qui commencera, et tout reprend à peu près
-dans le même ordre.
-
-»Invariablement, au début, je lui propose de lui rendre des pions, et
-invariablement aussi elle refuse avec un air de dignité froissée,
-trouvant évidemment ses coups de main beaucoup plus réguliers que cette
-faveur, et insistant avec passion, en commençant chaque partie, pour que
-je joue avec elle comme avec n’importe qui, sérieusement et sans
-l’aider.
-
-»Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et au bout de cinq minutes elle
-trépigne: c’est logique.
-
-»Tout à l’heure, nous étions aux prises; je la voyais s’enferrer, et
-deux fois de suite, bien malgré moi, je venais de faire râfle de quatre
-victimes d’un coup... Tu juges de son état: ses dents mordaient si
-fortement sa lèvre inférieure que le sang en était chassé, et elle
-embrassait toutes ses positions d’un coup d’œil éperdu de nageur qui
-perd pied.
-
-»Prudemment, je retirais déjà mes doigts, prévoyant quelque formidable
-culbute; mais les choses tournèrent autrement, son front s’éclaira tout
-à coup, elle desserra la rude étreinte de ses dents, et le doigt sur un
-de ses pions, elle se mit à le conduire en biais tout droit, dérangeant
-mes propres pions au passage, mais sans violence et sans avoir le moins
-du monde l’air de se douter qu’elle marchait en pleine contravention. A
-un rang du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle me dit:
-
-»--A vous!
-
-»--Comment à moi? Mais que faites-vous donc? lui demandai-je.
-
-»--Eh bien! me répondit-elle avec un magnifique aplomb, je vais à dame!
-Je n’en viendrais jamais à bout en marchant dans ce sens-ci, j’ai pris
-l’autre.
-
-»C’est toujours le même mépris de toutes les barrières et de toutes les
-conventions, et cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée dans
-une tribu de libres Indiens... Je la vois sous sa tente, avec des plumes
-dans les cheveux, des lianes fleuries autour des épaules, rivalisant de
-cabrioles avec ses chèvres sauvages, et baptisée par la tribu
-enthousiaste du nom symbolique de «l’Oiseau-qui-chante» ou de
-«la-Flèche-qui-vole».
-
-»En attendant, la-Flèche-qui-vole continue son office de bonne maîtresse
-de maison et s’ingénie à me distraire.
-
-»Depuis huit jours, je me lève. Aidé par Benoîte, dont la robuste épaule
-me sert de canne, je gagne un fauteuil qu’on place près de la fenêtre,
-j’étends mon appareil sur un autre siège placé en face de moi, et, guidé
-par mademoiselle Colette, je prends connaissance de la cour et des
-points principaux du château.
-
-»--Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque, ici la salle à manger, ici
-la chapelle, et là,--en me montrant des ruines cette fois,--il y avait
-des salons, une grande salle des gardes, un oratoire, des galeries sans
-fin.
-
-»Le tout, souvenirs et restes intacts, est superbe; c’est le type du pur
-style Louis XIII, élégant et sévère tout ensemble, et il y a là des
-sculptures qui me font rêver et dont je complimente sincèrement la
-châtelaine du lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs avec son
-originalité accoutumée.
-
-»Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait connaissance avec Françoise,
-la troisième amie de mademoiselle Colette, tu conviendras que les temps
-sont accomplis et que je peux quitter Erlange.
-
-»Il faisait hier une superbe journée, bien sèche et bien claire; un
-battant de la fenêtre était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je
-humais la fraîcheur avec délices, quand je vis ma jeune gardienne qui
-traversait la cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya un petit
-salut de la main, et courut à une porte des communs qui donne sur la
-cour.
-
-»--Je veux vous montrer Françoise! me cria-t-elle.
-
-Et elle sortit un instant après avec une grande bête poussive, à moitié
-aveugle, aux flancs saillants, au garrot énorme, très haute sur quatre
-pattes grêles et avec un poil d’un blanc jaunâtre.
-
-»Tout à fait indifférente à cette laideur, elle la tapotait, lui parlait
-et la bourrait de sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité
-que les dents de la vieille bête ne venaient pas à bout de ce qu’on lui
-présentait. Puis, quand elle eut fini:
-
-»--Elle trotte encore pas mal, vous allez voir, me dit-elle.
-
-»Elle lui jeta une couverture sur le dos, la tira près d’un escalier de
-pierre, s’élança sur cette croupe massive comme un sylphe, et,
-l’excitant de la voix, la fit partir au trot. Mais à tous les pavés la
-monture buttait, sa grande tête avait des soubresauts de peur, et, avec
-ses naseaux fumants, elle semblait la bête de l’Apocalypse emportant je
-ne sais quel esprit dans sa course indécise.
-
-»--C’est un jeu à vous casser le cou! criai-je à mademoiselle d’Erlange.
-
-»--Bah! répondit-elle, nous nous connaissons bien.
-
-»Au dixième tour, elle se laissa glisser à terre si rapidement que je
-crus à une chute, et reconduisit son amie avec les mêmes protestations
-de tendresse qu’elle lui avait prodiguées en venant.
-
-»Voilà comme elle parle aux bêtes, et je ne m’étonne plus qu’il ne lui
-reste rien à donner aux hommes: elle dépense là tout son cœur.
-
-»Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai plus que du village. Je
-compte rester là à l’auberge quelques jours, le temps de remonter ici
-encore une fois, remercier mon hôtesse, d’aller chez mon docteur et de
-t’aviser de mes projets.
-
-»Tourne donc la page, nous sommes au bout de l’aventure, et pour le
-revoir, à bientôt peut-être. J’ai tant manqué de paquebots depuis
-quelque temps que j’ai bien envie d’en laisser aller encore un sans moi,
-et de courir te serrer la main dans ta province.»
-
-
-
-
-28 avril.
-
-
-Tout est dit: M. de Civreuse est parti depuis hier, et je ne me retrouve
-plus ici.
-
-Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et silencieux, je sais comment mes
-pas résonnent dans les corridors et ma voix contre les boiseries, mais
-tout est changé maintenant.
-
-Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui c’est de la tristesse,
-et les deux choses pèsent bien différemment.
-
-De temps en temps, je fais la brave, je me joue la comédie à moi-même.
-Je range, je vais, je viens, je chantonne des petits airs tout gais,
-puis je m’assieds à côté de mon chien, je prends sa tête sur mes genoux
-et je me mets à lui parler comme jadis; seulement, même avec lui, je me
-surprends en flagrant délit de mensonge.
-
---Six semaines pour raccommoder une fracture, vois-tu, Un, c’est énorme,
-lui disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions cru que cela
-pourrait durer autant, n’est-ce pas?
-
-Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du tout, car je comptais sur le
-double au moins pour à présent, et sur toujours pour plus tard.
-
-Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est pas sans deviner une petite
-émotion ou du moins sans la redouter, et volontiers elle m’aurait
-toujours auprès d’elle; mais c’est ce que je ne veux pas, je prétends
-que le transport de mes affaires m’occupe, et je m’échappe.
-
-En réalité, je ne fais rien du tout et je laisse chaque chose comme
-elles étaient hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne chambre. Il
-y a là tant de souvenirs embusqués un peu partout, et ils s’élancent si
-vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas dormir à présent. J’aurais
-peur que tous ces revenants ne devinent mon secret et ne s’en aillent le
-conter à M. Pierre, qui en rirait peut-être, et je veux venir ici
-seulement pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure, je regrette, je
-me fâche, je fais ce que je veux; puis, quand je me sens raisonnable,
-c’est l’heure de ma récréation, je reprends le chemin connu, je
-m’assieds à ma place habituelle, je regarde le lit vide, le fauteuil
-près de la fenêtre sans personne et je me souviens!...
-
-Souvent aussi je me sens prise de colère. Après tout, qu’est-il venu
-faire ici, cet homme? pourquoi m’est-il entré dans la tête et dans le
-cœur comme cela, puisqu’il ne voulait rien de moi, et quelle est la
-puissance qui vous envoie ainsi un commencement de bonheur, juste ce
-qu’il vous faut pour être heureux, qui vous le laisse bien apprécier,
-bien regarder, et qui, à l’instant où vous croyez fermer vos mains pour
-le saisir, vous l’enlève brusquement?
-
-Est-ce là ce qu’on appelle la Providence?
-
-Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse n’a rien fait pour attirer
-mon attention, et c’est même je crois sa raideur qui m’a frappée et
-séduite.
-
-Si sombre qu’il fût, il souriait cependant quelquefois, et il y a un
-charme spécial au sourire des gens froids. C’est comme le soleil en
-hiver ou comme cette fleur d’aloès dont me parlait M. Pierre, qui
-fleurit une fois seulement tous les cent ans, et dont la rareté fait le
-prix... Pourquoi est-ce d’une fleur si rare que je suis occupée?...
-
-Notre dernière journée s’est passée mieux qu’aucune, et je ne voudrais
-pas jurer que lui-même ne sentît une imperceptible émotion.
-
-Le matin, en entrant à mon heure habituelle, j’avais trouvé près de son
-fauteuil une table chargée de papier, d’une boîte à couleurs et d’un
-faisceau de crayons et de pinceaux. Benoîte lui donnait un verre, et dès
-qu’elle fut sortie:
-
---Voudriez-vous, me dit-il très vite, me permettre de faire votre
-portrait sur cet album en deux coups de crayon? Je viens d’esquisser ce
-côté du château, mais mes souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets
-si ma garde-malade n’était pas en première ligne.
-
-Je répondis oui, bien entendu, et je m’approchai pour voir ce qu’il
-tenait, tout en lui demandant:
-
---Comment faut-il me poser? debout, assise, de profil, de face?--Et en
-même temps j’essayais toutes ces positions...
-
-Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un instant:
-
---Si vous le voulez bien, me dit-il, vous vous assiérez dans ce grand
-fauteuil et vous vous installerez près de la cheminée, comme vous étiez
-le soir de mon premier réveil ici.
-
---Moins la robe, toutefois.
-
---Moins la robe, malheureusement!
-
---Malheureusement!... Voulez-vous que j’aille la mettre?
-
---Oh! je n’oserais pas...
-
---Mais c’est l’affaire d’une seconde!
-
-Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.
-
-Comme je le lui avais dit, un instant après je rentrais. Seulement la
-jupe de cette aïeule que je ne connais pas est bien trop longue pour
-moi; j’avais beau la relever à deux mains, mes pieds se prenaient dans
-l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant, et comme à la fin je la
-laissai aller pour faire à M. de Civreuse une belle révérence de cour,
-il se trouva qu’en m’approchant de la cheminée, je me pris dedans, je ne
-sais comment, et je tombai rudement sur les deux genoux.
-
-M. Pierre jeta une exclamation, une espèce de cri, ma foi, qui me fit
-plaisir, et il fit le geste de se lever impétueusement.
-
---Et votre genou! lui criai-je. Ne bougez pas!
-
-Puis je me remis sur pied lestement et je m’assis dans mon fauteuil.
-Mais il était inquiet.
-
---Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes bien sûre? me disait-il... Mon
-Dieu! quelle idée absurde j’ai eue de vous faire mettre cela!...
-Vraiment, vous n’avez rien?...
-
-Je répondais: non, le cœur un peu battant... pas de ma chute, mais de
-cette voix anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un quart d’heure
-seulement, pour me laisser me reprendre, il se mit à sa tâche.
-
-Il allait, il allait, relevant à chaque instant ses yeux sur moi, me
-regardant avec une persistance qui me gênait fort, et me faisant
-reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure en quart d’heure. Le
-déjeuner nous interrompit; mais à deux heures c’était fini. Il m’appela
-alors près de lui, et je ne pus m’empêcher de m’écrier envoyant la
-feuille qu’il me présentait:
-
---C’est moi! Ah! mais que c’est donc joli!
-
-Le fait est que cette petite dame rose qui me souriait dans ce fauteuil,
-cette grande cheminée sombre dont les chenets se détachaient nettement,
-les sculptures des boiseries: c’était un vrai tableau, et je tombais
-d’admiration...
-
---Qui, jolie? me demanda M. de Civreuse assez railleusement: vous ou
-l’aquarelle?
-
---Le portrait, bien entendu!...
-
-Il me regarda un instant en souriant, puis avec une voix toute autre que
-celle que je lui connaissais:
-
---Le portrait, c’est vous, car par bonheur il est ressemblant. Ne
-changez rien à votre exclamation.
-
-Je me tus; c’est la seconde fois, peut-être, que j’entends un éloge
-sortir de sa bouche et cela m’émotionnait plus que je n’aurais voulu.
-Pourtant, je mourais d’envie d’avoir comme lui un souvenir de ce temps
-charmant que je sentais glisser entre mes doigts, et je cherchais
-nerveusement que dire et quel moyen employer.
-
---Et si, moi aussi, je faisais votre portrait? commençai-je en
-plaisantant.
-
---Comment donc! me répondit-il très sérieusement mais j’en serai charmé,
-et je vais me tenir tranquille comme une image.
-
---C’est que je ne dessine pas très bien, balbutiai-je, toute saisie de
-me voir prise au mot;... je n’ai jamais fait que le portrait de Un.
-
---Eh bien, dit-il, je me trouverai en excellente compagnie.
-
-Il me tendit un carton, une feuille de papier, du fusain, des crayons,
-et se posant de trois quarts:
-
---Suis-je bien ainsi? me demanda-t-il.
-
-Je répondis:
-
---Parfaitement.
-
-J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût mis sur la tête que
-j’aurais dit de même.
-
-Machinalement, pourtant, je commençai, le regardant comme je l’avais vu
-faire pour moi, et le trouvant beau comme j’aurais voulu seulement qu’il
-m’eût trouvée aussi.
-
-Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais lasse, énervée incapable de
-continuer. La figure qui était sur mon papier représentait tout ce qu’on
-voulait, une perruque de juge, un épouvantail à moineaux ou un roi
-nègre, et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent, quand je
-m’amusais à dessiner mon chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je
-donnais à mon favori une tête de mouton, une fourrure d’ours et quatre
-pattes grêles qui n’auraient pas porté un king-charles.
-
-En toute autre occasion, j’aurais ri; mais les minutes que je comptais,
-toujours en songeant au départ, me mettaient l’esprit à l’envers, et je
-sentis que les larmes me montaient aux yeux. C’était ce que j’avais juré
-qui ne serait pas, et je courus à la cheminée prête à y lancer mon
-papier, en disant:
-
---C’est impossible, je n’y entends rien!
-
-Mais M. de Givreuse m’arrêta:
-
---Mon portrait! cria-t-il; montrez-moi mon portrait, j’ai le droit de le
-voir!
-
-Sans résister, je le lui apportai; il le prit et le contempla gravement,
-puis, toujours avec le même sérieux:
-
---Me permettez-vous de le retoucher? dit-il.
-
-J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir il effaça tout. Puis en
-quatre traits de crayon, il fit un profil qui était la caricature du
-sien, si burlesquement ressemblant qu’il était impossible de le voir
-sans rire.
-
-Il écrivit en bas, de sa grande écriture: «Hommage respectueux du
-patient à l’auteur,» et me le tendit.
-
-En même temps, le docteur entra. Mon cœur se serra; je compris que
-c’était tout, et, pendant que je sortais de la chambre, j’entendis la
-voiture commandée pour M. de Civreuse qui roulait dans la cour. Je me
-sauvai dans mon refuge, mon dessin en main, et là, une fois seule, je me
-mis à le regarder. Seulement, au lieu de rire comme un instant avant, je
-sentis que mes larmes coulaient sur ce nez invraisemblable et sur ces
-moustaches hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était bien
-naturel, car il était symbolique, ce dessin, et il ressemblait à mon
-héros comme la réalité ressemblait à mon rêve.
-
-Un instant après, le docteur me rappela. M. de Civreuse était debout au
-milieu de la pièce, soutenu par deux béquilles noires qui me firent un
-effet horrible. Il me parut que je l’avais rendu infirme pour le reste
-de ses jours; je sentis que je pâlissais, et je me tournai
-involontairement vers le médecin en étendant les mains.
-
---Ce n’est que pour les premiers jours, dit-il en souriant, car il avait
-compris ma peur.
-
-Par terre étaient les éclisses qui avaient remplacé le plâtre depuis
-deux semaines.
-
---Brûlons-les ensemble, me dit M. de Civreuse en me les montrant.
-
-Je les ramassai comme il le voulait et je m’approchai du feu avec lui.
-
-Il maniait bien ses béquilles, mais un bruit sourd sur le parquet me
-troublait au point que je ne savais plus ce que je faisais. Le docteur
-sortit pour avertir Benoîte, et je lançai sur les bûches le premier
-morceau, puis le second.
-
-Au troisième, je repris courage, et, levant les yeux sur M. Pierre, je
-parvins à prononcer tout bas, mais sans trembler:
-
---Me pardonnez-vous?
-
---Ah! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais qu’il ne serait plus jamais
-question de choses de ce genre entre nous...
-
-Je le remerciai d’un mouvement de tête, et je continuai ma besogne sans
-rien ajouter, à genoux près du foyer, presque à ses pieds tandis que
-lui, debout, appuyé contre le chambranle, me dominait de toute sa
-taille... Comme c’était différent de ce que j’avais imaginé un jour!
-
-Cependant Benoîte entra. Elle venait dire adieu au voyageur et s’avança
-en faisant la révérence et en commençant un petit compliment où elle lui
-souhaitait meilleure chance et «que Dieu le bénisse»!
-
-Il la laissa dire jusqu’au bout; puis, déposant ses béquilles et
-appuyant son genou malade sur le siège d’un fauteuil:
-
---Ce n’est pas avec des paroles que je pourrais vous remercier de tout
-votre dévouement, dit-il gaiement; il faut que vous me permettiez de
-vous embrasser.
-
-Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite par les épaules, il l’embrassa
-sur les deux joues, tout droit et bien fort... Puis, comme le docteur
-criait en bas: «Allons, Monsieur, nous arriverons à la nuit close!» il
-se tourna vers moi:
-
---Notre excellent docteur veut bien se charger de mes adieux à
-mademoiselle d’Épine, me dit-il; je n’aurais pas voulu vous imposer
-cette peine!...
-
-Il s’arrêta un peu; puis, plus lentement, comme s’il cherchait ses mots,
-il ajouta:
-
---Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance,
-non seulement pour vos soins, mais aussi pour toute la grâce et tout
-l’esprit avec lesquels vous avez égayé la monotonie d’une chambre de
-malade. C’était être deux fois bonne que de l’être ainsi.
-
-Je lui tendis la main, incapable de trouver un son dans ma gorge, qu’il
-me semblait qu’une personne invisible serrait de toute sa force. Il prit
-mes doigts, hésita un instant comme avant de parler, puis très
-rapidement il s’inclina et les effleura de ses lèvres... Je n’avais pas
-l’idée d’une impression semblable, et ce fut si étrange et si inattendu
-que mes yeux se voilèrent.
-
-Quand je les rouvris, il était près de la porte, et Benoîte le suivait
-avec son sac. Il descendit tout l’escalier assez vite et très
-adroitement, monta en voiture sans prononcer un mot, et seulement, quand
-le cheval s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et très gravement
-il me dit:
-
---Adieu, Mademoiselle!
-
-Il me sembla qu’on scellait une pierre sur mon cœur, comme on avait
-enfermé dans un cercueil les religieuses que j’avais vues prendre le
-voile au couvent, et je me ressouvins de la _combe_ où un jour d’hiver
-j’avais failli m’endormir pour toujours. Que n’y étais-je restée?...
-
-Tant que la voiture fut en vue, je demeurai sur le seuil de la porte;
-puis, quand elle eut disparu:
-
---Viens-tu te chauffer? dit Benoîte, qui me regardait.
-
---Oui, lui répondis-je, j’y vais.
-
-Et je me sauvai jusqu’au fond du parc, près de ce sapin où j’avais gravé
-un nom quelques jours avant.
-
-La sève toute jeune qui montait s’échappait par les coupures, et chacune
-des lettres de ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre l’écorce
-froide: à droite et à gauche, tous les fourrés, encore blancs par
-places, étaient fermés; j’étais seule! Je me serrai contre ces amies,
-qui s’associaient ainsi à ma douleur, et silencieusement je fis comme
-elles.
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Je t’écris donc de l’auberge du village, et j’y suis depuis deux jours.
-
-»Te dire que cela vaut mon nid d’Erlange, et que j’ai un lit à colonnes
-et une cheminée Louis XIII, non. Mes poutrelles sont sur champ de fumée
-et mes murs blanchis à la chaux, si bien que tous mes habits s’en
-ressentent, et que mes manches sont comme celles d’un farinier bien
-actionné à sa tâche quand il sort de son moulin.
-
-»Mais quoi! un voyageur doit s’attendre à cela, et on n’a pas à toute
-étape une hôtellerie seigneuriale.
-
-»Ce qu’il y a de mieux, c’est que mon genou fonctionne très proprement.
-Je me sers de mes béquilles avec la dextérité d’un invalide de
-profession, et je sortirais plus souvent si une queue de gamins ne me
-faisait pas escorte dès que je mets le nez dehors.
-
-»Heureux pays que ce village, où un éclopé peut être un sujet de telle
-curiosité et où on s’attroupe pour voir passer mes béquilles! L’espèce
-est rare, il paraît.
-
-»Pour me distraire, je crayonne au hasard. Un bout de clocher par-ci, un
-nuage par-là, et un mouton qui paît sur le nuage. C’est de la haute
-fantaisie, mais mes cartons ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui
-offrirai même pas ce qui lui plairait mieux peut-être, c’est-à-dire le
-portrait de mademoiselle d’Erlange, une tête quart de nature qui n’est
-ma foi pas mal du tout! T’ai-je dit que je lui avais demandé de poser,
-décidément, et qu’elle avait bien voulu reprendre pour la circonstance
-sa robe de grand’mère de ma première soirée chez elle?... Mais non,
-évidemment, puisque tu en étais resté à trois jours de mon départ.
-
-»Eh bien, le matin du lundi où je devais quitter Erlange, je me suis
-souvenu de mon intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste, et
-j’ai réussi au delà de tout ce que j’espérais. Très vivement menée,
-cette aquarelle n’est qu’une demi-ébauche; mais je crois qu’elle
-perdrait en grâce tout ce qu’elle gagnerait en fini, et je la laisse
-telle quelle. On esquisse un sourire, on ne le fixe pas par A + B,
-surtout un sourire comme celui-là, et tout bien vu, en tenant compte du
-coloris, de la ressemblance, et modestie à part c’est un petit
-chef-d’œuvre!
-
-»Tu le verras, il vaut bien la peine d’un voyage, et je te le conduirai
-pour en avoir ton sentiment.
-
-»Moitié en riant, moitié sérieusement, mademoiselle d’Erlange a voulu me
-rendre la politesse, et elle a fait le plus affreux petit gâchis que tu
-puisses rêver, ce qui me laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer
-beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de cette façon.
-
-»Et c’est ainsi que ce sont passées nos dernières heures, causant et
-riant comme si les ferrailles de la carriole qui m’attendait n’avaient
-pas sonné dans la cour.
-
-»Sur un bûcher «solennel et expiatoire», nous avons brûlé ensemble les
-éclisses qui m’emprisonnaient depuis tant de jours, et les adieux ont
-commencé.
-
-»Sans contredit, la plus émue de nous trois était Benoîte, que j’ai
-embrassée carrément sur les deux joues, et qui y aurait bien été, je
-crois, de sa petite larme. Mais que veux-tu faire au milieu d’individus
-de notre trempe! Notre sang-froid l’a glacée.
-
-»Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle Colette par un petit compliment
-très courtois, très gentil, qu’elle a accueilli pourtant sans y répondre
-un mot, puis elle m’a tendu la main, et fouette cocher!
-
-»Regrettes-tu maintenant la déclaration que tu me conseillais pour le
-mot de la fin, et vois-tu le ridicule de cette situation: un homme
-parlant d’amour, s’échauffant, suppliant, mettant son âme à nu pour
-obtenir à l’heure des adieux un mot ou un regard, et accueilli par les
-éclats de rire d’une tête folle et d’un cœur sec! Car elle aurait ri, je
-le gage!
-
-»En vérité, jamais je ne fus plus satisfait d’avoir passé le temps et le
-goût de semblables protestations, et de sentir mon cœur bien calme, bien
-paisible, comme un honnête guerrier retiré de la gloire et qui a pris
-ses invalides. Cela me fait dormir sans rêver, même sur de la balle
-d’avoine, et c’est quelque chose qu’un bon somme assuré!
-
-»Mes adieux à mademoiselle d’Épine seront faits par procuration. C’est
-le docteur qui se dévoue, et quant à Un, je ne t’en parle pas; n’a-t-on
-pas dit depuis longtemps que «ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est
-le chien»!
-
-»Sur ce, je te quitte, c’est l’heure ou les troupeaux circulent dans le
-village pendant qu’on fait leur écurie; c’est ma distraction de les voir
-passer, et j’y cueille des croquis superbes...»
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques? Tu as vu ce qu’il en était,
-et tu sais que depuis un mois je mens à toi, à ma tête, à mon cœur, à
-tout enfin, même à cet amour qui me possède tout entier et que je cache
-cependant comme si ce bonheur sans second d’aimer avec folie était une
-chose honteuse.
-
-»Oui, je l’aime! oui, je l’adore! Et cette bravade que tu as reçue ce
-matin est la dernière. Es-tu content?
-
-»Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure que j’ai rappelé l’enfant
-qui l’emportait; je voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil était à
-terre, et si bien fondu que j’en cherchais la trace, et que je demandais
-quel était ce sentiment imbécile qui me défendait d’avouer que j’aimais
-depuis des semaines, parce qu’auparavant j’avais voué une haine au genre
-humain tout entier, que j’avais fermé mon cœur en écrivant dessus: _De
-profundis!_ et que cette défaite soudaine causée par une enfant
-révoltait ma fierté!
-
-»Toujours la guirlande de fleurs des contes de fées sur laquelle se
-brise l’épée la mieux aiguisée! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit
-ans qui a eu raison de tous mes dégoûts et de toutes mes défiances.
-
-»Et moi qui, comme un fou, au lieu de m’en réjouir, voulais continuer à
-douter, parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme flattait ma
-vanité et me grandissait!
-
-»Je te révolte!... Mais, tu vois bien, Jacques, que je suis prêt à
-toutes les expiations, et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai le
-front à terre... Que veux-tu de plus?
-
-»Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car j’ai mes vingt ans ce
-soir, et que mes illusions sont là aussi. Je crois à tout, même au bien!
-mais je crois surtout à l’amour, et il ne faut pas t’en plaindre, car il
-contient tout, sagesse et folie.
-
-»De bonne foi, mon ami, est-ce que tu t’imagines que depuis deux jours
-je dessine des moutons sur des nuages et des paysannes en jupon? La
-vérité est que j’ai déchiré tout à l’heure la vingtième lettre que je
-lui ai écrite depuis avant-hier, que je recommencerai bientôt, et que,
-si je n’arrive pas à lui dire les folies où mon cœur m’entraîne, dans la
-langue où je veux lui parler, je monterai ce soir à Erlange, je
-m’agenouillerai devant elle dans la grande chambre où je l’ai connue, et
-je lui dirai que je l’adore.
-
-»Tu parles de mes béquilles! Mes béquilles, Jacques, mais j’en ai fait
-un grand feu de joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et tous mes
-jours passés pour ne plus me souvenir que d’aujourd’hui et de demain; et
-pour franchir cette montagne, crois-tu que je n’aie pas assez des ailes
-de l’amour?...
-
-»Que je voudrais te la faire connaître! Te l’ai-je bien décrite dans ma
-morosité, et as-tu compris que ces folies et ces enfantillages dont je
-me plaignais sont peut-être ce que j’aime le mieux en elle? Il ne
-fallait rien moins que cette originalité et cette fraîcheur pour
-réveiller ma jeunesse et ma vie engourdies, comme ces parfums nouveaux
-qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent jusqu’aux sens les plus
-émoussés.
-
-»C’est une fleur sauvage et charmante qui a poussé là entre terre et
-ciel pour moi, et pour moi seul, qui n’a aimé encore que des étoiles et
-des rêveries, que la brise de la montagne seule a effleurée, et qui
-réunit en elle toutes les grâces de la femme avec toute la verdeur de la
-nature même.
-
-»Avec sa main dans une de mes mains et la tienne dans l’autre, le monde
-est rempli pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il n’y a qu’une
-chose que je puisse lui comparer, c’est l’infini!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-»Pense à moi ce soir, Jacques; je monte là-haut, je ne puis plus
-demeurer ici, j’ai soif de l’air d’Erlange! S’il me faut écrire au lieu
-de parler, eh bien! je trouverai dans ces ruines quelque coin où
-m’abriter, et pour tracer des paroles d’amour, faut-il plus que ce clair
-de lune?...
-
-»Je t’envoie son portrait, je veux que tu la voies: demain, l’original
-sera à moi, ou tu pourras alors garder ceci à jamais, car ce serait mon
-legs suprême...»
-
-
-
-
-30 avril.
-
-
-«Mon Dieu, mon bonheur est trop grand, trop soudain, et il m’écrase.
-Aidez-moi à savoir le porter!» Voilà mon cri du premier instant, et
-cependant une demi-heure plus tard, je ne savais plus si j’avais pleuré;
-et ma joie était si bien entrée en moi que je ne me souvenais plus
-qu’elle n’eût pas été toujours!
-
-Hier, je crois qu’il était dix heures du soir à peu près, j’étais assise
-toute seule dans la chambre de M. de Civreuse;--je l’appelle encore
-ainsi,--et, sans rien faire, les mains sur mes genoux, je songeais.
-
-Benoîte était partie depuis longtemps; il n’y avait pas un souffle
-autour de moi, et je me sentais si seule que le bruit de mes propres
-mouvements me faisait tressaillir de frayeur.
-
-Tout à coup, au dehors, sur le chemin du village, les pierres se mirent
-à rouler, et j’entendis distinctement un pas d’homme.
-
-Mon cœur commença à battre si fort que je comptais ses coups. «Quelque
-paysan attardé, me dis-je. Un colporteur qui rentre.» Mais, quand il fut
-sous ma fenêtre, l’homme s’arrêta, et mon émotion devint telle que le
-bois de mon fauteuil que je serrais involontairement se marqua dans la
-paume de mes mains.
-
---C’est lui! me dis-je.
-
-Lui! qui? M. de Civreuse, parti l’avant-veille sur ses béquilles!
-C’était impossible. Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix
-contenue, mais vibrante, et que je connaissais bien, monta jusqu’à moi,
-et j’entendis qu’on me disait:
-
---N’ayez pas peur!
-
-Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu ni parler ni remuer; je
-demeurai une seconde en suspens; puis une pierre, grosse comme une noix,
-lancée avec une adresse extrême, traversa un des petits carreaux de la
-fenêtre et vint rouler jusqu’à mes pieds.
-
-Tout autour était plié un papier, et, revenue de mon saisissement, je le
-pris.
-
-L’écriture de M. de Civreuse le couvrait des deux côtés, et voici ce que
-je lus:
-
-«Colette, pardonnez-moi la folie de ce billet, et pardonnez-moi surtout
-la folie de cette façon dont je vous l’envoie; mais, entre nous, est-ce
-que rien peut ressembler à ce qui est ailleurs?
-
-»Puis c’est un château enchanté qu’Erlange à cette heure du soir; tout
-est clos, et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.
-
-»Benoîte dort, je le devine, et il ne brille ici qu’une seule lampe que
-je connais bien, car c’est vers ce point, dont mon cœur fait une étoile,
-que je marche depuis deux heures.
-
-»Placé plus loin et plus haut, j’y serais monté de même cette nuit, sans
-pouvoir attendre le jour, parce que ce mot que je viens vous dire, je
-l’ai dans le cœur et sur les lèvres depuis longtemps déjà, parce que
-voilà six semaines que je le répète tout bas soir et matin, et qu’après
-vous avoir tant murmuré que je vous adorais sans que vous m’entendiez
-jamais, je veux maintenant vous le dire assez haut pour que mes paroles
-arrivent non pas seulement à vos oreilles, mais jusqu’au plus profond de
-vous-même.
-
-»Je vous aime... Mais je ne veux pas vous dire à présent comment je vous
-aime; je veux voir votre sourire et vos yeux pendant que je vous
-parlerai et je ne veux plus perdre une seule minute de votre grâce. Je
-sais ce qu’il en coûte pour passer deux jours loin d’elle!
-
-»Maintenant ne me dites pas que vous ne voulez pas de mon amour, et que
-vous refusez toute cette vie et toute cette ardeur que je mets à vos
-pieds... N’avez-vous donc jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il
-serait facile pour un homme résolu de venir par une nuit comme celle-ci
-dans cette solitude, de vous prendre et de vous emporter si loin que nul
-ne retrouverait jamais votre trace?...
-
-»Puis, je crois fermement qu’il y a des choses qui sont écrites dans le
-ciel de toute éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites, car
-c’est le bon Dieu lui-même qui les a signées, et notre mariage est de ce
-nombre.
-
-»Colette, dans ce chemin où vous m’avez jeté à genoux un jour sans le
-vouloir, j’attends votre réponse comme vous m’avez trouvé là ce matin
-d’hiver.
-
-»Pardonnez-moi cette vitre que je vais briser; c’est la fenêtre
-sacrifiée, je crois, et je la choisis à dessein parce que j’ai la
-superstition de ce chemin par où m’est venu le bonheur...
-
-»Quand nous partirons tous les deux, si j’ai cette joie de vous emmener,
-j’emporterai avec vous cette petite statuette que vous savez, et à
-laquelle j’ai voué une reconnaissance passionnée, car sans elle,
-Colette, je passais!...»
-
-A mesure que je lisais, une joie ardente m’avait empli le cœur, et je ne
-pouvais croire à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible? Était-ce
-bien lui? était-ce bien moi? Quoi, il m’aimait! il m’aimait depuis
-longtemps, mon rêve était accompli, et toute cette souffrance devenait
-un mauvais songe?
-
-En même temps, la surprise de ce long silence me venait. Pourquoi parler
-si tard? Et quelle raison avait-il eue de me laisser pleurer ainsi?
-
-Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil être revivait en moi, et
-toutes les folies de malice que mes larmes avaient noyées depuis deux
-jours secouaient leurs ailes et s’envolaient à la fois.
-
-Elles avaient compati quand je pleurais, elles s’étaient écartées
-discrètement; mais cette heure de joie était à elles, elles la
-réclamaient, et les idées les plus folles se croisaient, chacune lançant
-la sienne!
-
-«Dis oui tout de suite!» me conseillait pitoyablement mon cœur. «Jamais!
-criaient les autres; n’oublie pas nos projets, Colette; il faut qu’il
-peine, n’ouvre pas tes mains si vite!»
-
-De sorte que je ne savais plus auquel entendre, et que je riais les
-larmes aux yeux comme ces jours de ciel incertain où la pluie tombe
-ensoleillée... Beau temps ou orage, on ne sait pas.
-
-Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre et je l’ouvris. Au bruit de
-l’espagnolette, une silhouette perdue dans la nuit fit un brusque
-mouvement. Je la voyais mal parce que j’étais, moi, placée en pleine
-lumière et elle dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle allait parler;
-je me penchai, et l’étrangeté de cette explication à distance me frappa
-soudain si vivement que ma gaieté l’emporta:
-
---Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous à genoux?
-
---Colette, dit-il seulement, répondez-moi, je vous en conjure!...
-
-Je n’avais pas compté sur cet accent. Comme il le souhaitait, il entra
-jusqu’au fond de mon être, et troublée, hors de moi, ne trouvant plus un
-mot, je me mis à répéter machinalement la phrase que j’avais en tête un
-instant avant.
-
---C’est que j’avais juré de vous y laisser bien longtemps, parce que...
-
---Parce que? répéta-t-il anxieusement...
-
---Parce qu’il y a tant de jours que j’attends!...
-
-Mais il n’entendit pas; j’avais parlé trop bas, et surtout ma voix
-tremblait trop.
-
-Il patienta une seconde encore, puis m’appela de ce même ton qui
-m’impressionnait si fort.
-
-J’étais incapable de répondre, et je me sauvai en criant:
-
---Attendez!
-
-A mon cahier, il restait encore deux feuilles blanches, celle-ci et une
-autre: je l’arrachai, et à la hâte, sans réfléchir, j’écrivis ceci:
-
-«Ne m’enlevez pas, monsieur de Civreuse; cela attire, je crois, de
-vilaines affaires avec les tribunaux, et d’ailleurs il n’y a nulle
-retraite où on me ferait rester si je ne le voulais pas!
-
-»Ce que vous aurez encore de plus sûr comme verrou, je vais vous le
-dire, c’est qu’où vous m’emmènerez, mon cœur sera!
-
-»Soyez sûr que je n’aurai garde d’oublier mon Saint-Joseph; il a fait
-pour moi plus que vous ne pensez, et il y a certaine vieille femme aussi
-envers qui je vous dirai mes obligations, puisque vous aimez à être
-reconnaissant.
-
-»C’est une histoire que je vous conterai un soir de clair de lune comme
-celui-ci, d’abord parce que j’aime cette lueur, puis parce que, si le
-bonheur vous est venu un matin d’hiver, moi, c’est un soir de printemps
-qu’il vient de m’arriver!»
-
-
-PIERRE A JACQUES
-
-«Jacques, nous sommes fiancés, donne-moi ta main; en me suivant, tu
-entreras en paradis.
-
-»Le curé de Fond-de-Vieux consent à monter nous marier ici; les ouvriers
-sont dans la chapelle et la restaurent en toute hâte: elle sera prête
-dans trois semaines, et nous aurons les fleurs de juin pour l’embaumer.
-
-»Comment j’ai arraché son consentement à mademoiselle d’Épine, je n’en
-sais plus rien, et je ne suis pas certain de ne pas avoir employé la
-violence; aussi se venge-t-elle, et sous prétexte de convenances, ne
-nous quitte-t-elle plus!
-
-»Camarades et étrangers, nous étions libres; fiancés et tout près d’être
-époux, on nous surveille, et cette femme est mon supplice!
-
-»J’ai songé d’abord à me casser une seconde jambe, et maintenant
-j’apprends à Colette à parler latin... Il ne nous faut pas un bien grand
-répertoire, d’ailleurs, car le mot que nous répétons est toujours le
-même.
-
-»Le soir de notre mariage, fidèle à un de mes plans, je l’emporterai,
-sinon jusqu’aux Indes, du moins plus haut encore qu’Erlange. Il passe
-parfois des chevriers ici, et je ne veux nul regard dans mon éden!
-
-»A l’automne, je crois que tout sera prêt. Nous relevons nos ruines, et
-il faudra que tu choisisses ton appartement ces jours-ci dans les tours
-croulantes ou ailleurs; tout est à toi.
-
-»Il n’y à qu’un endroit où il ne faut rien changer; tu devines lequel,
-et tu y veilleras, ami, si tu viens me remplacer parfois pendant mon
-absence: c’est la grande chambre boisée de chêne où Benoîte et mon
-docteur m’ont apporté un jour sans connaissance.»
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19286 4-10.
-
-
-
-
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- L’Affaire Derive 1
- JULES SAGERET
- Paul le Nomade 1
- CAMILLE SAINT-SAËNS
- Portraits et Souvenirs 1
- MATHILDE SERAO
- Vive la Vie! 1
- ANDRÉ TARDIEU
- Le Prince de Bülow 1
- VALENTINE THOMSON
- La Vie Sentimentale de Rachel 1
- MARCELLE TINAYRE
- Notes d’une Voyageuse en Turquie 1
- LÉON DE TINSEAU
- Sur les Deux Rives 1
- E. TOUCAS-MASSILLON
- Les Attaqueurs! 1
- JEAN-LOUIS VAUDOYER
- La Bien-Aimée 1
- COLETTE YVER
- Les Dames du Palais 1
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***
-
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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- The Project Gutenberg eBook of La neuvaine de Colette, by Jeanne Schultz.
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La neuvaine de Colette, by Jeanne Schultz</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La neuvaine de Colette</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jeanne Schultz</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2021 [eBook #66645]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div>
-<p class="c large b">JEANNE SCHULTZ</p>
-
-
-<h1>LA NEUVAINE<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-COLETTE</h1>
-
-<p class="c"><i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i></p>
-
-<p class="c small">CENT NEUVIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-
-<p class="c large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c">Format grand in-18.</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">CE QU’ELLES PEUVENT</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="small">LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small">JEAN DE KERDREN</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small">LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.</p>
-
-<p class="c small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">LA<br />
-<span class="large">NEUVAINE DE COLETTE</span></p>
-
-
-<h2 class="nobreak">1<sup>er</sup> mars 18…</h2>
-
-
-<p>« De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi,
-Seigneur ! et ne m’oubliez pas
-dans cette neige qui monte tous les jours un
-peu plus autour de moi ! »</p>
-
-<p>J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire
-sans que jamais nul y réponde que, de
-guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses
-écrites ont plus de poids, me semble-t-il ;
-puis elles durent plus à faire surtout ; et, par
-la même raison qui m’a donné l’habitude de
-parler tout haut au lieu de penser, parce
-qu’un mot à prononcer et à faire résonner
-contre mes grandes boiseries me prenait
-plus de temps, je me mets à écrire aujourd’hui…
-Que trouverai-je pour demain, hélas !</p>
-
-<p>Mon bagage n’est point élégant, même pas
-suffisant, et il n’y a pas la plus petite serrure
-à secret pour fermer mon cahier ! L’encre
-était séchée dans la bouteille que j’ai trouvée,
-toutes mes plumes sont perdues, et je n’ai
-jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi
-en aurais-je puisque je n’écris à personne ?</p>
-
-<p>Descendre au village était impossible. Il y
-a six pieds de neige par les routes, sans parler
-des <i>combes</i> et des trous, où le vent entasse
-les flocons à des hauteurs où s’engloutirait
-une diligence de l’essieu jusqu’à la bâche…
-J’avais bien lu dans plusieurs livres comment
-les prisonniers se piquent une veine pour
-écrire avec leur sang sur un mouchoir de
-poche ; mais je n’y crois plus, car le linge
-boit tout et ce n’est pas lisible. Je peux le
-dire, car je l’ai essayé !</p>
-
-<p>Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre
-est revenue ; j’ai fait emprunter deux grandes
-plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé
-faire en toute patience, la pauvre bête, et,
-à force de bouleverser les rayons et les
-armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin,
-jaune comme du safran et épais
-comme du carton, dont on n’avait employé
-par bonheur qu’un seul côté des pages.
-L’autre me reste, et j’ai, de plus, l’avantage
-de lire en passant tout ce qu’il y a déjà
-d’écrit.</p>
-
-<p>Ce sont des querelles et des procès intentés
-par un sieur Jean Nicolas à une dame de
-Haut-Pignon, à propos de garennes dont les
-lapins dévastaient ses trèfles, et de limites
-dont les variations lésaient ses champs…</p>
-
-<p>Mon Dieu ! donnez-moi un voisin Jean
-Nicolas querelleur et disputeur, et des frontières
-qui prêtent à contestations, pour occuper
-ma solitude !</p>
-
-<p>Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande,
-qui connaissent exactement la signification
-de ce mot : <i>solitude</i>, et qui pensent
-quelquefois à tout ce qu’il veut dire ?</p>
-
-<p>« <i>Solitude</i>, explique le dictionnaire, solitude,
-état d’une personne qui est seule. » Et
-plus haut, au mot : <i>seul</i>, il ajoute judicieusement
-pour compléter ses renseignements :
-« <i>Seul</i>, qui est sans compagnie, qui n’est
-point avec d’autres. »</p>
-
-<p>Et c’est tout, pas un commentaire, pas un
-développement, pas une distinction, rien qui
-indique qu’on touche là à un des supplices
-les plus odieux de l’existence ; rien qui établisse
-des catégories, qui dise enfin qu’il y a
-solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est
-pas celle des chartreux dans leur cellule de
-cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure
-et le silence ; pas même celles des trappistes
-dans le petit jardinet où ils creusent
-leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à
-l’autre, en échangeant des paroles encourageantes ;
-mais la mienne, celle de Colette
-d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui
-est tout près de ne plus vouloir la supporter !…</p>
-
-<p>Seule à dix-huit ans, avec des idées plein
-les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir
-seulement une à oreille qui vive, seule
-pour rire, seule pour pleurer, et seule pour
-se mettre en colère : c’est à perdre l’esprit !…</p>
-
-<p>Durant l’été, l’automne même encore,
-c’était supportable : les arbres et les fleurs
-en disent et en savent plus long que beaucoup
-de gens ne le pensent.</p>
-
-<p>Couchée sous bois dans un nid de mousse,
-j’avais cent voix qui conversaient tous les
-jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient
-le long de mes joues me faisaient rire
-toute seule.</p>
-
-<p>Ou bien je montais, tant qu’elle avait de
-forces, la vieille Françoise, la jument qui
-tourne la roue du puits, et mon gros chien
-me prenait sur son dos pour finir la promenade
-quand elle n’en pouvait plus ; mon bon
-« Un », avec ses beaux grands poils noirs où
-mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à
-la cheville pendant qu’il me regarde écrire.</p>
-
-<p>Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais
-mise en confiance avec toutes celles qu’on
-voit dans notre coin, et, quand je leur racontais
-mes ennuis, plus d’une faisait un signe
-pitoyable qui me répondait de là-haut comme
-un clin d’œil amical.</p>
-
-<p>Mais ce vent qui souffle depuis six semaines,
-cette neige qui me bloque et cette voix de
-ma tante qui fait comme la bise et qui mord
-un peu plus fort tous les jours, c’est tout
-près de me conduire au désespoir !</p>
-
-<p>Il y a pas d’imagination qui puisse résister
-à cela ; je suis au bout des histoires que je
-me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus
-rien du tout derrière mon front et que je ne
-trouve qu’un grand creux quand le moment
-sera venu de frapper à sa porte pour lui
-demander aide dans quelque aventure extraordinaire !
-Car j’aurai mon aventure quelque
-jour, et même je la connais déjà.</p>
-
-<p>Elle est grande, brune, avec les cheveux
-noirs, les sourcils durs et les yeux sévères.
-Son teint est sombre, sa parole impérieuse,
-et il y a dans son regard un reflet singulier,
-oriental par la douceur, mais oriental aussi
-par une rigidité froide comme l’acier bleu
-des cimeterres ou comme le ressouvenir de
-quelque passé terrible ; car mon aventure,
-pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être
-d’étranges routes.</p>
-
-<p>Sa moustache sera fine, une simple ligne
-noire un peu hérissée ; et tout cela s’éclairera
-pour moi seule d’une grâce et d’un sourire
-imprévus.</p>
-
-<p>M’arrivera-t-elle au milieu des champs,
-dans la gaieté du matin ou dans la paix du
-soir ? Naturellement, ou au moyen de
-quelque bouleversement ? je ne sais, mais je
-sais seulement qu’elle viendra.</p>
-
-<p>Il me paraissait plus probable et plus joli
-de la trouver pendant les jours de mai ou de
-juin, et je ne passais jamais alors près d’une
-haie sans la tourner pour voir ce qui se
-cachait derrière ; mais j’espère encore pourtant,
-et chaque matin, en soulevant mon
-rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds
-n’ont pas marqué leur trace dans la neige
-sous ma fenêtre.</p>
-
-<p>Quand je vois que rien n’est venu, je
-l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est
-si dur, et les sentiers si défoncés ! J’entends
-qu’elle m’arrive intacte des quatre membres ;
-aussi je la loue de ne pas risquer une entorse
-pour se présenter un jour plus tôt, et je me
-remets en soupirant à attendre un lendemain
-qui n’est pas encore venu.</p>
-
-<p>Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop
-chancelante, je m’en vais chercher un des
-gros volumes qui remplissent la bibliothèque
-et qui ont bercé tous mes jours de pluie,
-et je relis de quelles façons diverses, mais
-toujours merveilleuses, les princesses des
-temps passés, qui se trouvaient enfermées
-dans une tour en ruine, parvenaient à en
-sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante,
-en vérité, et en voyant nos débuts si
-semblables, je ne demande qu’à avoir même
-fin.</p>
-
-<p>En effet, si la tour que j’habite ne croule
-pas, — celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà
-fait, et la mienne peut les suivre d’un instant
-à l’autre, — j’ai dans ma boiserie une
-porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et
-dans ma figure deux yeux bien fendus, bien
-brillants, qui seraient aussi propres à récompenser
-un héros qu’aucun de ceux qui
-luirent jamais.</p>
-
-<p>Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car
-je n’ai jamais compris la nuance qui permet
-de crier bien haut : « Voilà un beau cheval !
-Voilà une rose admirable ! » et qui interdit
-sévèrement la même remarque sur un visage
-à la confection duquel on n’a pas pourtant
-pris plus de part, tout simplement parce
-qu’il est à vous.</p>
-
-<p>Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre
-quelqu’un parler de son nez ou déclarer
-que ses yeux sont louches ; mais avouer tout
-bêtement que le bon Dieu les a placés
-droits… horreur ! c’est une chose sur laquelle
-chacun a dû garder la plus candide
-ignorance, comme si le plus petit coin de miroir
-ou la moindre source vive ne vous l’apprenait
-pas sans le secours de personne !…</p>
-
-<p>On se penche, on regarde et on voit joli…
-Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour
-que ses rides vous tordent le visage ?… Les
-cerfs et les biches qui venaient boire cet été
-pendant que je rêvais à petit bruit tout
-près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini,
-ils restaient là encore un instant, sans bouger,
-avec la tête inclinée et leurs yeux doux
-fixés sur leur image ; puis ils s’en allaient
-d’un bond, tout naïvement heureux de savoir
-leur pelage d’un brun si charmant et leurs
-grands bois si bien plantés. Après les biches,
-c’était moi qui me penchais, et je voyais tout
-ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu,
-avec les mêmes coups de nuage qui passaient
-brusquement en taches blanches ou grises,
-et quand je m’en allais ensuite, d’un bond,
-toujours comme elles, il ne m’était point
-désagréable non plus de songer à mon pelage.</p>
-
-<p>Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en
-deux mots et rappelle celui des bohémiennes
-de tous les pays, car mes yeux sont noirs et
-mes joues hâlées ; seulement je les crois
-blanches en dessous, et on s’en doute encore.
-Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un
-individu si pressé de voir le monde qu’il n’a
-pas pris le temps de se finir avant d’y entrer,
-et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge
-pour cela au train dont je l’y conduis ; et ma
-bouche ressemble à toutes les bouches… qui
-ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est
-la nuance de mes cheveux, d’un blond si
-rouge qu’il en est plus rouge que blond, et
-avec des mèches inégales qui tranchent au
-milieu comme une jupe de paysanne. S’il
-faut en croire les dires de ma tante, je ne
-serais pas grande, et elle a une façon de
-murmurer, quand je me trouve auprès
-d’elle : « Petite femme ! » qui me remet au
-ras du sol ; la vérité est que j’arrive à la hauteur
-de son coude, et je ne connais pas dans
-le pays un seul homme qui lui dépasse
-l’épaule ; la proportion me semble suffisante…</p>
-
-<p>Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que
-j’attends dans ma tour enguirlandée de
-lierre, dont le pied se perd dans la neige,
-mon libérateur et mon héros !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">2 mars.</h2>
-
-
-<p>Une chose qui m’a fait songer souvent et
-que je n’ai pourtant jamais osé demander à
-ma tante, c’est la nature des rapports qui
-nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je
-chez elle ? Est-ce elle qui m’a recueillie dans
-son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma
-ruine ? et les deux tours et les quatre murs
-qui restent debout, et qui ont encore la
-force de porter leur nom « d’Erlange de
-Fond-de-Vieux », sont-ils à mademoiselle
-d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange ?…</p>
-
-<p>Aussi loin que mes souvenirs remontent,
-je nous revois toujours, elle et moi, comme
-nous sommes encore aujourd’hui. Elle si
-froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement
-dans la plus vaste chambre du
-château, du côté où donne le soleil, et où ne
-souffle pas le vent, et moi poussant à mon
-gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie,
-sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous
-deux, Benoîte : la cuisinière, la fermière, le
-sommelier et le jardinier incarnés en une
-seule personne qui est de plus mon unique
-amie, et Françoise à la roue du puits, tournant
-du même pas un peu plus agile peut-être,
-voilà tout.</p>
-
-<p>Puis viennent mes deux années de couvent,
-ces deux années adorables où on me parlait,
-où on m’appelait par mon nom, où mon lit
-dormait entre douze autres lits blancs tout
-pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais
-des chuchotements si joyeux rien qu’avec
-un signe, et pendant lesquelles j’ai appris
-tant de choses, sinon toutes celles qu’on
-nous enseignait aux heures de classe. Mon
-couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles,
-où on m’a montré à tordre mes cheveux et à
-ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première
-fois ce qu’on appelait un idéal et comment
-il fallait qu’un homme, pour devenir
-un héros, fût nécessairement brun, pâle, un
-peu âgé, ténébreux et sarcastique !… Qui
-me rendra les heures charmantes de mon
-couvent !…</p>
-
-<p>Si hauts que fussent ses murs, tous les
-bruits de Paris ne mouraient pas au dehors,
-et les jours de parloir, il entrait des bouffées
-profanes qui faisaient leur chemin
-jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations
-de toute la semaine. Oh ! ces colloques
-mystérieux dans les massifs du parc
-qui nous protégeaient comme les jungles les
-plus impénétrables, et où cependant un bruit
-de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds
-et nous faisait détaler en un instant ; ces parties
-de cache-cache autour du piédestal des
-statues pour fuir ces religieuses qui avaient
-la réputation si terrible et la voix si bonne ;
-et ces billets fous qui couraient de pupitre
-en pupitre sous la forme d’un renseignement
-géographique, où retrouverai-je jamais
-quelque chose d’aussi charmant ?… La mer
-Méditerranée signifiait une personne et la
-mer Baltique une autre, et on leur faisait
-dire et faire des choses qui auraient bouleversé
-en un instant toutes les lois de la
-nature.</p>
-
-<p>Après les billets, c’étaient des cadeaux, de
-gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés
-sur des papiers blancs qu’on ornait de
-devises et de dessins, et qui étaient le signe
-d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient
-battre le cœur.</p>
-
-<p>Puis un jour, brusquement, reparaissant
-pour la première fois depuis qu’elle m’avait
-amenée, ma tante est venue et, sans un mot
-d’avertissement, elle m’a ramenée de même.</p>
-
-<p>— Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit
-sans préambule, et, puisque vous n’avez
-point trouvé à vous établir convenablement
-durant ces deux années, il faut rentrer à
-Erlange.</p>
-
-<p>Rentrer à Erlange ! J’étais atterrée. Il me
-semblait qu’on me poussait tout à coup dans
-un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur
-moi pendant que je respirais encore…</p>
-
-<p>— Mais, ma tante, disais-je éperdument,
-ne croyez pas cela, ne croyez pas que
-je sache rien du tout, c’est bien le contraire,
-car l’orthographe… le calcul… l’histoire…</p>
-
-<p>Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire,
-j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler
-pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre
-<i>b a ba</i> dans mon alphabet… Mais
-elle ne s’embarrassait point de si peu, et me
-coupant la parole avec sa manière habituelle :</p>
-
-<p>— Si vous ne savez rien, ma nièce, me
-dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez
-fait ici un séjour inutile de deux ans, et je
-me ferais scrupule de vous y laisser une
-heure de plus ! C’est, d’ailleurs, affaire à vous,
-et il en résultera simplement que vous ajouterez
-à votre position de fille sans dot le
-charme et l’appoint de fille ignorante, ce
-qui ne sera pas pour faciliter votre chemin
-dans la vie. Mais, Dieu merci ! ce ne
-sont point des choses que j’aurai sur
-la conscience, et j’ai pour moi de vous
-avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras…</p>
-
-<p>Elle se levait en même temps avec une
-décision qui rompait l’entretien sans retour
-et qui me jeta dans un désespoir si vif que je
-me rappelle m’être écriée, presque sans en
-avoir la volonté :</p>
-
-<p>— Et, si j’avais la vocation religieuse, ma
-tante ?</p>
-
-<p>— Dans ce cas, me répondit-elle en se
-retournant brusquement avec un sourire
-particulier, je vous laisserais ici en effet…</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers
-la porte sans me regarder :</p>
-
-<p>— Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir
-là-dessus, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle disparut comme un mauvais
-rêve.</p>
-
-<p>Vingt-quatre heures de gagnées ! Il me
-semblait que j’avais la paix pour jamais, et
-la coiffe et le grand voile de nos religieuses
-me semblaient presque jolis quand je pensais
-que c’étaient eux peut-être qui allaient
-m’arracher à l’exil !</p>
-
-<p>Quoique la défense fût formelle à cet
-égard, je gagnai les dortoirs au premier instant
-de loisir, et en un tour de main, avec
-deux mouchoirs blancs et mon tablier de
-laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe
-susdite.</p>
-
-<p>Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire,
-mais il n’y avait pourtant rien de
-repoussant dans mon aspect, et ce bandeau
-blanc au-dessus de mes sourcils et de mes
-yeux les faisait même, je crois, paraître plus
-longs et plus noirs. C’était un premier point,
-le plus important en tout cas, et ma résolution
-dès lors fut irrévocablement prise. Pendant
-le reste de la journée, je m’adonnai
-entièrement aux austérités auxquelles ma
-nouvelle vie me condamnait, et chargée
-d’une commission pour l’infirmerie, qui
-était située à l’autre bout du parc, je trouvai
-moyen de faire pieds nus, sans être vue, les
-trajets d’aller et de retour.</p>
-
-<p>Je n’en éprouvai point d’autre mal que
-des écorchures insignifiantes ; et, de plus en
-plus certaine de ma vocation, je passai une
-partie de cette nuit-là, je me le rappelle,
-agenouillée au pied de mon lit, pressant
-contre ma poitrine un trousseau de petites
-clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire
-que je m’étais attachés au cou en manière
-de discipline, et dont les pointes aiguës
-m’entraient désagréablement dans la peau.</p>
-
-<p>Deux fois, au passage de la surveillante,
-il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis
-de ma ferraille l’attira près de moi et la
-fit se pencher longtemps ; mais elle entendit
-une respiration si égale et vit des yeux si bien
-clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.</p>
-
-<p>Le lendemain, à mon réveil, le couvent
-était en émoi. Un archevêque, attendu pour
-la prise d’habit de cinq novices, et qui devait
-venir dans quelques jours seulement, s’était
-annoncé brusquement le matin, pressé par
-un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait
-à la hâte.</p>
-
-<p>C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant
-de lisser mes cheveux, dont les boucles se
-reformaient toujours, malgré toute l’eau que
-j’y employais, le ciel met sur mes pas tous
-les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre
-à ma tante ce soir positivement et en toute
-connaissance de cause. Il ne me fut cependant
-pas possible de parler en particulier à
-la supérieure ce matin-là, et je dus à mes
-essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement
-au dortoir :</p>
-
-<p>— Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est
-adorable ! me dit une compagne au moment
-où nous nous mettions en rang.</p>
-
-<p>Et, presque au même instant, la voix de
-la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur
-un ton beaucoup moins encourageant.</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Erlange ! me cria-t-elle
-impérieusement, avez-vous trempé votre tête
-dans la fontaine ? Allez vous sécher et vous
-recoiffer, je vous prie !</p>
-
-<p>Une fois en haut, je me rendis compte de
-l’effet. Mes cheveux s’étaient remis à tirebouchonner
-de plus belle, et l’eau s’était
-amassée en gouttes au bout de toutes les frisures
-et un peu partout. Ce n’était pas laid
-certainement, mais c’était antimonacal, et
-j’essuyai vivement cet ornement intempestif,
-qui simulait les diamants à s’y méprendre.</p>
-
-<p>Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu
-de la cérémonie ; ces fleurs, ces lumières
-et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont
-les grandes jupes de satin balayaient le
-chœur, excitaient ma ferveur jusqu’à l’impatience
-d’en être là.</p>
-
-<p>De très loin je voyais l’assistance, et, au
-premier rang, j’apercevais un grand jeune
-homme, un officier en uniforme dont les
-yeux me paraissaient rouges.</p>
-
-<p>Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière
-fois contempler sa fiancée ? Quelque
-bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et
-cela me sembla le comble du romanesque…</p>
-
-<p>Mais, quand on apporta cinq cercueils
-béants, et que les mariées de tout à l’heure
-habillées maintenant en religieuses et cachées
-sous un grand voile noir, s’y étendirent pour
-entendre chanter l’office des morts, ma résolution
-sauta par une brusque volte ; je
-sortis vivement mes clefs de mon corsage,
-et je m’en fus sans rien écouter, et grondée
-pour la dernière fois au couvent, afin d’apprêter
-moi-même et en toute hâte mon bagage.</p>
-
-<p>A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac
-à la main, les yeux noyés de mes adieux et
-les mains embarrassées par les images et les
-cadeaux de la dernière effusion, mais si résolue,
-qu’Erlange m’apparaissait au loin dans
-un nimbe glorieux, et que je marchai vers
-la porte aussitôt que ma tante entra.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit-elle avec un geste de surprise,
-que signifie cela ?</p>
-
-<p>— Je suis prête à partir, répondis-je seulement
-et sans faire attention à une nuance
-de dépit bien marquée qui m’est revenue plus
-tard.</p>
-
-<p>Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser
-la supérieure, et, sans rien voir qu’un
-brouillard humide, je passai la porte.</p>
-
-<p>— Gare de l’Est ! dit ma tante en montant
-en voiture.</p>
-
-<p>Et deux heures après nous roulions en
-chemin de fer, dans un silence digne des
-cinq nouvelles religieuses qui venaient de me
-chasser si inconsciemment de la maison du
-Seigneur.</p>
-
-<p>A la gare où nous nous sommes arrêtées,
-la patache jaune qui fait le service du village
-n’attendait plus que nous ; ma tante m’y
-poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement
-par son mutisme, je lui indiquais,
-par geste aussi, ma préférence pour
-la banquette du haut :</p>
-
-<p>— Non, non ! me répondit-elle d’un ton
-sec, vous ne me quitterez plus désormais.</p>
-
-<p>Au village, Françoise et la carriole étaient
-là, et ce même soir, encore tout étourdie de
-ce brusque changement, je me retrouvais
-entre les quatre murs de ma chambre, dont
-je m’aperçus à mon vif étonnement que tous
-les meubles avaient été déménagés.</p>
-
-<p>Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à
-un lumignon funéraire ; mes pas sonnaient
-comme dans une église, et en me voyant tout
-d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis
-la seule chose raisonnable qui fût à ma portée
-et, assise sur le parquet, les deux bras
-passés autour de ma valise, je me remis à
-pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir
-le matin, et dont la source généreuse s’était
-rouverte à point. Quand ce fut fait, je me
-levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de
-lune qui frappait au carreau, et remarquant
-pour la première fois combien la vallée qui
-nous isole de tout le pays est profonde et
-noire :</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de
-dire tout haut, qui viendra jamais me tirer
-d’ici ?…</p>
-
-<p>Et une bonne petite voix, que j’entends
-encore de temps en temps, me répondit à
-l’oreille :</p>
-
-<p>— Lui, sois tranquille !</p>
-
-<p>Et c’est depuis lors que je l’attends chaque
-jour, que je l’excuse chaque matin et que je
-l’espère sans relâche.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">3 mars.</h2>
-
-
-<p>Décidément, écrire a du bon, et je prends
-goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier
-de Jean Nicolas.</p>
-
-<p>Quand je suis devant lui, la plume en main,
-j’oublie tout le reste, et il me semble que je
-compte mes peines à quelque âme compatissante.
-Je me figure que j’ai près de moi un
-sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les
-compléments obligés de notre intimité, et je
-griffonne, je griffonne !…</p>
-
-<p>Loin de lui, j’emmagasine soigneusement
-toutes les idées qui me viennent, et quand,
-rentrée dans ma chambre, je me mets à lui
-parler, je m’aperçois qu’une chose en
-entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit
-ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine
-qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires !</p>
-
-<p>Alors, il me faut remonter de plus en plus,
-tourner les pages, arroser ma bouteille, et
-l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux
-holocaustes, pour peu que le temps actuel
-dure encore quelques jours !</p>
-
-<p>J’en étais donc restée à mon désespoir des
-premiers jours et aux paroles par lesquelles
-ma tante m’avait accueillie dans le parloir,
-et dont quelques mots m’avaient frappée
-particulièrement :</p>
-
-<p>— Puisque vous n’avez pas trouvé à vous
-établir convenablement pendant ces deux
-années, m’avait-elle dit…</p>
-
-<p>Était-ce donc pour chercher un mari
-qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle
-qu’on poussait la sollicitude là-bas
-jusqu’à nous réunir, le jeudi et le
-dimanche, avec des jeunes gens de bonne
-maison et d’âge approprié, qui causaient
-avec nous en nous renvoyant nos volants et
-nos balles ?</p>
-
-<p>La naïveté eût été grande, et je ne voyais
-pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture
-sous le front d’une telle femme ; mais
-la chose valait pourtant d’être éclaircie, et,
-malgré le temps que cette idée avait mis à
-faire son chemin dans mon esprit, malgré
-surtout la peur bien sentie et un peu lâche
-que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis
-l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger
-il y a deux mois environ.</p>
-
-<p>De la très courte explication que nous
-avons eue à ce sujet date ma complète connaissance
-de son caractère, ainsi que les
-quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa
-vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y
-trouvant apparemment aucun doux souvenir
-à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite
-m’a permis en outre d’apercevoir pas mal
-de choses concernant l’avenir qu’elle me
-réserve et qu’elle prépare à sa façon dans
-un sens qui contrarie absolument tous mes
-plans personnels. Je ne m’en tourmente
-guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements,
-me sentant très bien de force à les
-sauter à pieds joints, le cas échéant.</p>
-
-<p>Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est
-jamais connue autrement que laide, à quelque
-époque de son existence qu’elle veuille
-prendre ; et j’ai beau en la regardant me
-la figurer sans rides, sans moustaches,
-sans couperose, sans tout ce que l’âge
-lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels
-le temps n’a rien pu ajouter ni rien
-changer, malgré toute sa puissance.</p>
-
-<p>Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle
-certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire
-dès le berceau, alors que ce poupon
-en langes et en bonnet ruché trouvait
-déjà moyen de ne ressembler à nul autre !…
-Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas
-la disgrâce, et que le caractère et l’humeur
-qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance
-tout ce que celui-ci pouvait montrer
-ou promettre.</p>
-
-<p>Cette morosité chagrine venait-elle du
-sentiment de tant de laideur, ou cette laideur,
-au contraire, ne prenait-elle pas son
-principal désagrément dans cette habituelle
-et maussade expression ?… Nul n’aurait pu
-le dire au juste, et c’était exactement le
-pendant de la question du mauvais estomac
-et des mauvaises dents. « Lequel a gâté
-l’autre ? » se demandait-on volontiers en la
-voyant… Mais il était avéré que tous les
-deux l’étaient également.</p>
-
-<p>Et pourtant, si valable que fût l’excuse de
-cette humiliation, la loi n’est pas formelle à
-cet égard, et on a vu des laides aimables.
-La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains
-de ma tante affirmaient, m’a raconté
-Benoîte, avoir plus souvent encore été
-rebutés par les choses désagréables qu’elle
-leur disait que par la très vilaine bouche
-qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et
-étrangers y passaient indistinctement, et on
-peut croire si ce nom symbolique d’Épine,
-qui était le sien, fournissait des jeux de mots
-et des comparaisons appropriés à la jeunesse
-d’alors.</p>
-
-<p>On conçoit aisément d’après cela que la
-créature qui unissait à des degrés si extrêmes
-tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps
-sans grâce. Elle éloignait instinctivement,
-et ma mère, plus jeune de quelques
-années, était mariée depuis longtemps quand
-ma tante attendait encore l’être assez courageux
-pour l’arracher à son célibat. De cet
-espoir non réalisé et qui est resté tenace
-jusqu’au delà de ce qui était possible, une
-amertume et une humiliation intolérables
-lui sont toujours demeurées, et une rancune
-pleine de colère est le sentiment suprême
-qui survit dans son cœur.</p>
-
-<p>Les morts et les temps ont passé, mais son
-dépit est toujours là, et je dois ajouter
-qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec
-un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne.
-C’est son chat, sa perruche, son
-bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et
-je ne verrais nul inconvénient à l’occupation,
-peu évangélique pourtant, qui remplit
-tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit
-ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en
-servait à l’occasion.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce
-ressentiment, si amèrement profond, au lieu
-de se tourner, comme il l’aurait dû normalement,
-contre les auteurs du mal, s’est jeté
-tout entier sur les femmes plus heureuses
-qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés,
-et jusque sur celles qu’elle pressent capables
-de le faire un jour à leur tour !</p>
-
-<p>A-t-elle pensé que dans le péché il fallait
-regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle
-le polisson qui prend un fruit moins
-coupable que la pomme ou la pêche qui le
-tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt
-encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier
-vestige d’une faiblesse et d’une partialité
-bien mal récompensées jadis ? Je ne
-sais, n’ayant jamais fait que subir les effets
-de ce bizarre système de compensation.</p>
-
-<p>A ce titre pourtant, sa rancune serait un
-éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance
-et la forme surtout ne sont point enviables,
-et je crois que ma mère, d’après
-ce que je devine de son existence, aurait volontiers
-acheté un peu de paix du sacrifice de
-beaucoup de ses charmes.</p>
-
-<p>Cette horreur si puissante chez ma tante
-s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la
-société, aussi bien qu’à tous les âges.</p>
-
-<p>Le bruit d’une noce montant du village
-jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares
-sorties, si le hasard place sur sa route un
-couple de promis ou de jeunes époux un peu
-tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus
-après cela le regard qui les a suivis.</p>
-
-<p>Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que
-son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui
-communs, et, très logique en cela, elle a des
-tendresses et des soins caractéristiques pour
-les laides, les disgraciées, les oubliées,
-toutes celles qui promettent à son amour-propre
-des compagnes d’infortune.</p>
-
-<p>Qu’une d’elles se marie pourtant, et le
-charme est aussitôt rompu !…</p>
-
-<p>Telle est ma tante, et telles sont les causes
-singulières de la vie que je mène auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant
-à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à
-moitié, et je crois que la mort de mon père,
-arrivée brusquement, est le mal dont ma
-pauvre mère est morte elle-même peu de
-temps après.</p>
-
-<p>De la famille, ma tante Aurore restait
-seule (je dis Aurore, car, par une amère
-ironie, c’est celui de ses trois noms qui a
-prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait
-de droit ; mais de la façon dont elle
-portait la charge, le poids devait lui en être
-léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer
-jusqu’à l’heure où, je ne sais par
-quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle
-était entrée chez elle en ma personne,
-et que, par une transformation assez
-naturelle, la fillette se ferait femme quelque
-jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée
-qui détermina notre brusque départ pour
-Erlange, au moins la raison véritable et
-celle-là durent-elles éclore bien près l’une
-de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand
-elle me transplanta soudainement dans ce
-milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.</p>
-
-<p>Là s’écoula la phase nébuleuse de mon
-âge ingrat, phase suivie par ma tante avec
-un œil que je voudrais qualifier de bienveillant,
-mais où je crains plutôt qu’une curiosité
-inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il,
-en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux
-bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne
-s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était
-permis !…</p>
-
-<p>Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et
-le jour où j’eus secoué ma dernière écaille,
-ma tante me conduisit droit au couvent.</p>
-
-<p>Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute
-l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse
-que, pendant deux années au moins de mon
-temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et
-c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a
-trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe
-sans sortir de ses propres voies. Pour
-rien au monde elle n’aurait voulu manquer
-à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle
-l’a habillée de ce froc, sans le plus léger
-scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu
-de Paris tout ce qui se voit !</p>
-
-<p>Le temps révolu, elle est venue m’arracher
-à mes mondanités, et elle a ramené à
-Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui,
-avec la grâce de Dieu, marchera peut-être
-sur ses traces.</p>
-
-<p>Étant donné cela, on juge si ma proposition
-de ne plus quitter le couvent devait
-lui agréer !… Religieuse, mais c’était la
-solution consolatrice qui ne devait froisser
-aucune des papilles toujours hérissées
-de son chatouilleux amour-propre !</p>
-
-<p>Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et
-religieuse se touchent de bien près quand on
-effeuille les marguerites, sans compter que
-tout le monde peut prétendre à ce sort au
-même titre. Moins exigeant que les hommes,
-le couvent ne regarde pas à la qualité des
-minois qu’il enterre, et j’ai certainement
-agité le cœur de ma tante, pendant ces
-vingt-quatre heures, plus que je n’y avais
-encore réussi depuis ma naissance…</p>
-
-<p>Mais, pendant l’intervalle, ma vocation
-trop fragile s’était fondue comme on sait,
-et force a été à mademoiselle d’Épine de
-garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage
-qui paraît lui peser si fort que je ne
-peux pas m’empêcher de me figurer que,
-par un arrière-mirage diabolique, sa pensée
-la ramène, en nous voyant ensemble, au
-souvenir des freluquets d’autrefois — ces
-trop grands amateurs de bons mots — pour
-lui représenter le parti qu’ils auraient su
-tirer de ce rapprochement, et la façon dont
-ils auraient fait fleurir, dans leur langage
-imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants,
-trop célèbres jadis !…</p>
-
-<p>Si ce ne sont pas là rigoureusement les
-termes dont elle s’est servie en me parlant,
-car peu de gens se donneraient eux-mêmes
-les étrivières avec cette franchise d’allures,
-le sens en est scrupuleusement gardé, et
-je suis certaine que, tant avec mes propres
-souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec
-l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même,
-j’ai reconstitué son personnage dans le
-passé, le présent et même, hélas ! dans le
-futur !…</p>
-
-<p>Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou
-plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante
-se fait un devoir de verser régulièrement sur
-ma tête des paroles qui sonnent comme de
-petites pelletées de terre, et avec lesquelles
-elle espère arriver à me prouver que Colette
-est défunte et ne réclame plus en ce monde
-que la grâce d’un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>.</p>
-
-<p>Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu !
-comme disait le plus charmant de nos rois,
-qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas
-encore morte, et je compte bien le lui prouver
-quelque jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">4 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours
-plus fort et mon thermomètre a encore
-baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce
-parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre,
-après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule
-de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe
-à brûler mes chaises pour augmenter le feu
-de ma cheminée !</p>
-
-<p>Pour comble de malheur, les souvenirs
-des mois passés que j’avais évoqués depuis
-trois jours ont dû s’échapper de ma chambre
-comme un vol de chauves-souris ou de corneilles
-de mauvais augure, car l’aggravation
-d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer
-autrement, et jamais ses prévisions
-d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.</p>
-
-<p>Isolement et pauvreté, car il paraît que je
-suis pauvre ; murailles de pierre et murailles
-d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare
-du reste des humains avec une joie qu’elle
-ne parvient pas à cacher ; et quand elle
-découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses
-longues tablettes où la carie met des points
-de dominos, il me passe entre les deux
-épaules un souvenir d’ogresse que je ne
-domine pas.</p>
-
-<p>Tout n’est pas ombre cependant dans ses
-prévisions ; elle a des mots charmants quand
-elle me trace le tableau de nos deux vies se
-prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant
-toujours ensemble, et j’ai besoin, dans
-ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder
-la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point
-encore mis de ces barreaux qui empêchent
-les petits oiseaux de s’envoler, quand ils
-n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir
-faute de grain sur la grande route.</p>
-
-<p>Elle a bu à l’âcre source de la déception ;
-bon gré mal gré, elle entend que je m’y
-abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se
-charge pas de l’exécution, elle se réserve de
-me tourner de ses propres mains le gobelet
-de quassia amara où toute tisane devient
-amère… Sans doute, les planètes qui ont
-tracé mon horoscope lui semblent trop
-indulgentes, car elle se promet <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> d’en
-effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire
-ma destinée bien juste au cadre de la sienne.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution
-n’en demandaient pas davantage, après
-tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement
-que leur misère devînt la misère commune,
-et pour être plus sûrs que personne ne
-dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient
-le rôti… Mais de là à penser qu’une
-demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet
-phrygien, il y avait un monde !…</p>
-
-<p>En attendant, je me remeuble. Un hasard
-fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais
-depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils
-les plus douillets et mes armoires les moins
-délabrées ornent aujourd’hui la chambre de
-ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la
-porte en était restée battante, et un de ces
-coups de vent qui éparpillent les branches
-de nos arbres comme des fétus sous le battoir
-l’a ouverte au moment où je passais.</p>
-
-<p>C’est un petit palais.</p>
-
-<p>Ma tante a dû consacrer les deux années
-de mon absence à ouater son nid, tant il
-semble moelleux ; seulement, elle l’a fait
-avec la laine d’autrui, comme un oiseau
-pillard, et je ne cherche plus les tapisseries
-de la salle à manger ni les rares coussins du
-salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…</p>
-
-<p>Dans ces conditions, la délicatesse m’a
-paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise
-à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé
-la force de mes bras doublés de ceux de
-Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et
-mes murs se repeuplent.</p>
-
-<p>En revanche, les pièces intermédiaires se
-vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce
-n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine
-en se guidant sur le feu de nos campements
-des deux extrémités. La salle à manger reste
-le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté
-la vaisselle plate et toutes les chaises !…
-Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus,
-et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.</p>
-
-<p>Mes trois canapés, par exemple, sont tous
-pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par
-des grignotements de souris, tant les détails
-des reliefs en sont menus, et comme couverture
-de grandes tapisseries vertes, où des
-belles dames et des chevaliers bardés de fer
-se débitent des fadeurs dans un jardin dont
-les allées montent à pic.</p>
-
-<p>Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent
-souvent la cime des arbres, et toutes les
-figures sont vues de profil, les faces exigeant
-sans doute un travail trop difficile pour être
-brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins
-gai…</p>
-
-<p>Je les ai rangés chacun dans un panneau,
-et ma chambre est si longue à traverser, qu’en
-arrivant près de l’un, j’ai oublié comment
-était l’autre. Depuis le premier, je devrais
-voir lever le soleil ; du second, je fais
-face au couchant, et du troisième, je verrais
-la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui,
-de tous les trois, je n’ai vu que
-tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder
-un quatrième pour m’en aller pleurer
-dessus.</p>
-
-<p>Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce
-que ma tante aime le moins, et le choix en
-était innombrable. Il y en a de rondes, de
-carrées, de toutes les formes et de toutes les
-couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur,
-quelque chose de mes désirs errants, essaye
-sa niche sous chacune d’elles successivement.
-Entre les pieds des plus petites, sa bonne
-grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec
-des bonds de colère quand il se sent pris, en
-faisant voler les petits tiroirs et en aboyant
-comme un fou. Mais il me reviendra bientôt,
-je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes
-pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela,
-mon chien mériterait-il le nom que je lui ai
-donné depuis mon retour, et qui signifie
-tant de choses dans son unique syllabe ?</p>
-
-<p>Autrefois, pendant toute sa petite enfance,
-je l’appelais Pataud, un nom sans prétention
-que je lui avais choisi à cause de sa grâce un
-peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me
-connais mieux en individus aujourd’hui, et
-quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout
-de quelques jours j’ai fait le compte des
-amis qui me restaient, qui pensaient encore
-à moi et qui me le prouvaient… en tout et
-pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était
-lui !… De là son nom…</p>
-
-<p>Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai
-complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc,
-qui ont des colonnes torses en chêne noir et
-des coussins en velours cramoisi à glands
-d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je
-m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant
-l’histoire et les pensées de ceux qui les
-ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse
-odeur de poussière, d’où sortent des papillons
-qui volent d’un air effaré, encore lourds
-de leur interminable gourmandise !…</p>
-
-<p>Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination
-première, est placé à l’écart, et des autres,
-ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me
-manquait : des chaises basses, des chauffeuses,
-des rêveuses… qui ne se distinguent
-d’ailleurs entre elles que par les noms que je
-leur donne, mais qui me procurent l’illusion
-que je pourrais asseoir douze personnes à
-la fois… si elles venaient.</p>
-
-<p>Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher
-de me distraire. Quand elle me voit au dernier
-point de la mélancolie, elle emploie son
-grand moyen, et elle me dit tout bas en
-guignant la porte pour se préserver des
-surprises :</p>
-
-<p>— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?</p>
-
-<p>Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec
-la pâte et mes doigts avec le beurre, et je
-m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend
-ma place.</p>
-
-<p>Parfois aussi elle essaye de me mettre
-entre les mains son tricot, une chausse interminable
-dont je compte les mailles sans me
-déranger, mais je n’aime pas plus à travailler
-qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à
-recommencer ses contes de nourrice pour me
-faire rire. « Il y avait une fois un roi et une
-reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils,
-ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient
-pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée
-pour fille ?…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">5 mars.</h2>
-
-
-<p>Ce matin, une diversion s’est produite, et
-j’en ris encore toute seule. La provision des
-salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante,
-qui est très friande de ces choses, avait fait
-dire au village qu’on en apportât d’autres,
-de sorte que, vers neuf heures, une voiture
-couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux
-cerceaux et tous ses grelots en branle,
-entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses
-provisions qui arrivaient.</p>
-
-<p>Un nouveau visage, une nouvelle voix, du
-bruit sous la porte ; il me semblait qu’on
-tirait un rideau devant moi, et je suis descendue
-jusqu’en bas comme une folle.</p>
-
-<p>— Ah ! monsieur Bidouillet, c’est vous ! et
-vous apportez des saucisses ?</p>
-
-<p>— Mais pour vous servir, Mademoiselle !</p>
-
-<p>Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri
-et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en
-plein ébahissement, ses comestibles dans les
-bras et son bonnet fourré qui lui caressait les
-sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller
-les jambes du cheval avec un bouchon
-de paille, s’arrêtait tout court, comme un
-jouet dont le ressort vient de se casser…</p>
-
-<p>Évidemment ils me trouvaient aussi singulière
-l’un que l’autre ; la chaleur de ma réception
-les surprenait, et je suis certaine
-qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion
-de jambonneaux que je n’ai jamais connue ;
-mais on n’a pas attendu trois mois son
-interlocuteur pour se rebuter quand on le
-tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas
-grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis
-prise au garçon, que j’avais emmené se
-chauffer.</p>
-
-<p>— Que faisait-on au village ? Comment
-passait-on le temps ? Et croyait-on là-bas que
-la neige durerait encore longtemps ?</p>
-
-<p>Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait
-dans son silence, fendant sa bouche
-dans un rire inextinguible, et s’amusant à
-mes dépens avec tant de bonne foi que sa
-gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà
-riant tous les deux comme des nigauds.</p>
-
-<p>Après ça, la confiance est venue ; il est
-arrivé à me répondre, et je sais maintenant
-que dans la journée les gens d’en bas préparent
-les semences et remettent en état les
-charrues et les outils, et que le soir ils voisinent
-sans façon, entre un tas de noix qu’il
-s’agit de casser et des pommes qu’on doit
-éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons
-du feu, on débouche le vin blanc, et on
-s’en va coucher tout gai !… Il me semble que
-j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai
-ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin,
-comme ce pauvre hère qui mangeait son
-pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.</p>
-
-<p>Quant à la neige, dame ! elle peut durer,
-comme aussi elle peut s’arrêter, car il est
-sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul
-rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois
-que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais
-qu’il y avait parmi les paysans de vieux
-malins qui en savaient plus long…</p>
-
-<p>— Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu,
-mon bonhomme ? ai-je demandé enfin.</p>
-
-<p>— On dit le chapelet.</p>
-
-<p>— Et quand on l’a fini ?</p>
-
-<p>— Quand on l’a fini, ah ! dame ! mam’selle
-Colette, y a longtemps que je dors !</p>
-
-<p>Nous nous sommes mis à rire, et de là
-nous sommes passés aux bêtes.</p>
-
-<p>— Les Bidouillet en ont-ils beaucoup ? De
-quelles espèces sont-elles, et qui les soigne ?…</p>
-
-<p>Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail
-comme un pasteur entendu, car c’est lui
-le berger ; et comme il ajoutait que la peine
-allait se doubler cet été, tant la bande s’était
-augmentée :</p>
-
-<p>— N’auriez-vous pas besoin d’une bergère ?
-lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en
-connais une qui s’engagerait volontiers et
-sans faire trop de difficultés sur la question
-du salaire, encore !</p>
-
-<p>Aussitôt il a pris l’air matois du paysan
-qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent :</p>
-
-<p>— On pourrait voir, a-t-il dit ; est-ce
-qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette ?</p>
-
-<p>— Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je
-répondu, car c’est moi-même !</p>
-
-<p>Pour le coup, ç’a été notre dernier mot !
-l’ahurissement a repris le dessus, et je ne
-lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment
-où son père a crié depuis là-bas :</p>
-
-<p>— Eh ! garçon ! y es-tu ?</p>
-
-<p>Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait
-long à raconter, encore !</p>
-
-<p>— Pense à moi quand vous chercherez,
-lui ai-je dit au moment où la carriole passait
-la porte ; c’est très sérieux, tu sais ?</p>
-
-<p>Et je suis remontée jusqu’ici en courant,
-ravie de ma matinée.</p>
-
-<p>Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans
-le corridor, et, malgré la pile d’assiettes
-qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras
-en lui criant :</p>
-
-<p>— Réjouis-toi, Benoîte ! aujourd’hui nous
-casserons des noix toute la soirée.</p>
-
-<p>— Des noix ! m’a-t-elle dit, pourquoi faire ?
-Est-ce que tu as envie d’en manger ?</p>
-
-<p>— Eh ! non, ma pauvre vieille, c’est pour
-nous amuser ! Il paraît que ça fait rire, ce
-métier-là.</p>
-
-<p>Elle est partie en secouant la tête ; mais
-elle m’a promis de descendre un sac du grenier
-et de nous trouver deux marteaux pour
-taper au coin du feu !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">6 mars.</h2>
-
-
-<p>Depuis huit jours, nos deux vaches sont
-malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même
-intéressant, et il m’a cependant procuré la
-meilleure journée que j’aie passée depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Le premier jour de la sécheresse, on nous
-avait fait du thé, le second du café, et Benoîte
-parlait d’une soupe pour le troisième
-matin ; mais mademoiselle d’Épine, peu amie
-des privations, a fait prévenir une laitière du
-village qui, depuis lors, nous monte à dos
-d’âne la ration nécessaire.</p>
-
-<p>Ce matin, comme elle est venue en retard,
-j’étais levée à son arrivée et je la regardais
-mesurer son lait quand ma tante a sonné à
-tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale
-qui correspond de sa chambre à la cuisine
-se fait entendre hors des heures réglées ;
-mais quand le fait se produit, c’est signe
-extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait
-la cause de l’aventure, a pris à tout hasard
-son flacon de baume, devinant le réveil d’une
-douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès
-qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la bonne femme avait
-vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis,
-et elle s’apprêtait à repartir.</p>
-
-<p>— Vous en aviez donc monté trop ? lui
-ai-je dit, en voyant dans le second bât une
-autre cruche encore pleine.</p>
-
-<p>— Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y
-a que le compte.</p>
-
-<p>— Pour ici ?</p>
-
-<p>— Pas pour chez vous ; pour d’autres gens
-dont les vaches ne donnent plus non plus.</p>
-
-<p>— Comment ! vous montez encore plus
-haut ?</p>
-
-<p>— Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.</p>
-
-<p>Elle rechaussait ses sabots en me parlant,
-secouait ses épaules en songeant au froid du
-dehors, reprenait sa mesure et était déjà
-presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement,
-l’idée m’a prise de m’asseoir
-sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait
-moi-même en son nom, et de faire ainsi une
-course adorable sous les gros flocons qui tombaient.
-Rien que la pensée m’en rendait frémissante
-d’aise ; toute l’impatience de mes
-derniers jours de réclusion bouillait dans
-mes veines, et je voyais l’âne trottant dans
-la neige molle, le vent me fouettant les yeux,
-et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant
-du changement de visage.</p>
-
-<p>Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit
-mon plan en deux mots, avait beau faire,
-crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais
-plus compte et je m’équipais en poste.
-Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux
-qui laissent passer la voix : j’étais sûre que
-ma bonne n’entendrait mie, et je me savais
-de force à lui faire dire oui quand elle aurait
-huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.</p>
-
-<p>En même temps, je tentais ma nouvelle
-patronne en l’asseyant près du feu, je lui
-montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains
-gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure
-de repos et de chaleur arriverait juste à point
-pour la remettre. Je l’assurais de mes soins
-pour son bagage, de ma sollicitude pour son
-grison, de ma parfaite connaissance de la
-route et de la maison de ses clients, et, avant
-qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais
-sa mante sur les épaules, son capuchon sur
-les yeux et dans la main sa houssine rustique,
-dont je me servais fort dextrement, ma foi !</p>
-
-<p>Pendant le premier quart d’heure, ce ne
-fut qu’un enchantement : le trot de l’âne était
-doux, la neige qui me balayait les joues,
-soyeuse et légère comme un duvet, et je
-chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un
-muletier de profession. Mais peu à peu le
-sentier se mit à monter, les pierres cachées
-sous la neige et que je ne pouvais pas voir
-commencèrent à nous faire butter, et au
-tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea
-de mon affaire en deux coups le capuchon
-à droite, la mante à gauche, et moi,
-forcée de sauter à terre et de me rhabiller
-tant bien que mal pendant que l’âne maudit
-continuait sa route et que je le poursuivais
-en épuisant toutes les exclamations connues :</p>
-
-<p>— Oh !… oh là !… Ooooh là ! Oh là donc !</p>
-
-<p>Une fois repris, autre affaire pour se hisser :
-le bât tourne, les points d’appui manquent,
-je mets le pied sur dix monticules
-avant d’en trouver un qui ne soit pas tout
-neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux
-genoux ; et enfin assise sur ce château branlant,
-quand je pousse un cri de triomphe,
-l’âne est saisi de la fantaisie contraire ; ses
-quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau
-y aller de la voix, de la houssine et du talon,
-c’est un soliveau moins les sauts de mouton
-qu’il exécute et qui font sortir le lait en
-gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre
-jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet
-en sens contraire.</p>
-
-<p>— Allez ! Hop ! Hue ! Hue donc ! Prrr ! — jusqu’au
-moment où nos deux volontés
-tombent d’accord et où il repart subitement.</p>
-
-<p>Au « Nid-du-Fol », la neige est un cyclone
-et le vent une trombe, et quand j’arrive aux
-premières maisons, mon nez et mes lèvres
-sont comme ceux de la fermière.</p>
-
-<p>On s’exclame, on me réchauffe, et comme
-on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une
-tempête avant longtemps, je repars presque
-aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons
-vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons
-cela. La pente est dure à redescendre, la
-neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade
-en glissade, nous arrivons tant bien que
-mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale
-se produit.</p>
-
-<p>Là les difficultés augmentent ; avec une sagacité
-merveilleuse, mon âne comprend que
-le salut, impossible pour nous deux, est encore
-réalisable pour lui ; il manque des quatre
-pieds à la fois, se roule et me dépose dans
-une combe profonde où la neige amassée me
-reçoit comme un matelas, mais où je reste
-plus empêtrée que dans un nid de plumes,
-pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler
-le sol.</p>
-
-<p>C’était drôle, certainement, et mon premier
-mouvement a été de la gaieté, d’autant
-plus que je croyais pouvoir me remettre sur
-pied facilement et dès que je le voudrais…
-Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car,
-malgré tous mes efforts, cela me fut impossible,
-et je me sentais si maladroite que je
-me comparais, je me le rappelle, à un hanneton
-renversé sur le dos et agitant éperdument
-ses pattes en l’air.</p>
-
-<p>Je ne sentais plus aucune force dans mes
-membres, et, petit à petit, il me semblait que
-mon cœur s’en allait en eau comme la neige
-qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait
-pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir
-dans ma tête, tant elle se faisait vide…</p>
-
-<p>A part cela, d’ailleurs, la situation n’était
-pas désagréable ; la profondeur de mon trou
-m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré
-sa fraîcheur, était molle ; si molle même que
-je m’y enfonçais toujours davantage, et que,
-par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient
-comme une morte qu’on ensevelit
-doucement.</p>
-
-<p>A mesure que le temps passait, je sentais
-moins le froid ; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait
-et, malgré la sensation très nette
-que je gardais qu’on ne me retirerait jamais
-de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais
-souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y
-refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir
-les statues, si les statues s’avisent
-de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements
-dans des bras en marbre qui ne
-peuvent pas se lever, des paroles qui veulent
-vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer,
-et des idées qui cherchent à éclore dans
-une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer.
-Puis, peu à peu,… plus rien ! et il me
-semblait que je n’étais plus une femme en
-chair et en os, mais une masse de plomb tant
-cette lourdeur que je sentais devenait intense.</p>
-
-<p>Quant à la durée de cette suspension de
-vie, c’est ce que je ne peux pas estimer…
-A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe,
-car je crois que je n’en aurais souffert
-ni plus ni moins si elle s’était prolongée ;
-et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais
-même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît
-un si bon repos !…</p>
-
-<p>D’un côté de mon lit, on se désole : c’est
-ma pauvre Benoîte ; de l’autre, je sens un
-museau humide qui se glisse sous mes draps,
-et c’est ainsi que je me réveille entre mes
-deux plus chères affections… Sur un de mes
-canapés, au mépris de la dignité de mes
-belles dames, la laitière sanglote, et ma
-première sensation de connaissance est de
-remarquer qu’elle a toujours les mains
-aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée
-à les réchauffer pendant tout ce temps ?…</p>
-
-<p>Cependant je flotte encore dans le doute ;
-mon matelas est-il de neige ou de laine ?…
-Mais, en étendant les mains, je rencontre
-à droite et à gauche des bouteilles d’eau
-chaude posées contre moi, puis d’autres
-après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à
-mes pieds. C’est une crémation !… Et
-on a beau parler des effets de la réaction,
-éprouvés après un grand froid, je n’aurais
-sûrement pas trouvé cela dans mon fossé.
-Je crois décidément que je suis chez moi.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la seule figure familière qui
-manquait encore au tableau sort de l’ombre,
-et j’entends la voix de ma tante.</p>
-
-<p>— Elle est folle, archi-folle, et je vous
-répète que je ne peux rien pour elle !… Mais
-vraiment, elle aurait pu se rappeler que
-nous ne sommes pas organisées pour avoir
-quelqu’un de gelé dans la maison !</p>
-
-<p>Ainsi, je suis gelée ; cette idée m’impressionne,
-et pendant que la porte retombe sous
-la main aimable que je connais bien, toutes
-les histoires que j’ai entendu raconter me
-reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de
-doigts de pieds arrachés avec les bottines et
-de mains tombant avec le gant qui me font
-frémir ! Où a-t-on laissé les miennes, bon
-Dieu ?… Il me semble que je suis en verre
-filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité,
-je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un
-cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne
-en m’entendant respirer me fasse rire malgré
-moi.</p>
-
-<p>Mes lèvres ont tenu bon ; je hasarde mes
-bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve
-avec plaisir tous mes doigts attachés au
-bout. C’est un bon moment !</p>
-
-<p>Puis vient mon histoire, une histoire terrible,
-comme les sauvetages du mont Saint-Bernard,
-où le terre-neuve obligé joue son
-rôle en la personne de Un, et où j’apprends
-qu’après mon chien, je dois mon salut à la
-fermeté du galop de l’âne pendant son retour.</p>
-
-<p>Un peu moins d’ampleur dans l’allure,
-un coup de sabot plus mou, et les empreintes
-qui étaient déjà remplies aux trois
-quarts quand on a suivi leur trace pour
-venir me chercher eussent été comblées entièrement,
-et j’étais dans mon trou pour
-jusqu’au printemps prochain !…</p>
-
-<p>Après les larmes et la compassion, la
-gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte
-jure qu’elle ne me pardonnera jamais.</p>
-
-<p>Son ton est si sérieux, cette fois, que je
-crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au
-baiser du soir pour que la paix se fasse et
-que je la voie se fondre en tendresse.</p>
-
-<p>En attendant, elle me bourre de tisanes
-brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder
-et qu’elle me tend en détournant la tête, et
-dans les intervalles, Un me sert tout seul,
-c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma
-plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et
-cela sans se salir le bout des dents ; et c’est
-moitié à lui, moitié à mon patient muet que
-je viens de conter toute cette affaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">7 mars.</h2>
-
-
-<p>N’était la garde jalouse que Benoîte monte
-autour de moi, je repartirais pour mon trou,
-car, sur ma parole, tout est préférable à la
-vie que je mène ici !…</p>
-
-<p>De mon aventure il ne m’est rien resté,
-pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de
-n’avoir plus le droit de passer le seuil de la
-porte sans que mon chien me tire par ma
-robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive
-en courant et me fasse rentrer d’autorité.</p>
-
-<p>J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses
-d’autrefois, mais je me suis aperçue que
-je le savais par cœur, car, sans tourner la
-première page, j’ai continué la phrase que
-je lisais, et je pense qu’il me faudra bien
-quelques semaines pour l’oublier suffisamment…
-Le calendrier que je m’étais fait pour
-avoir à effacer une date chaque soir devenait
-trop lent : j’en ai récrit un autre pour toutes
-les heures de la journée, et cependant,
-quoique l’occupation soit douze fois plus
-fréquente, je me surprends encore à pousser
-l’aiguille de la pendule pour avancer la joie
-de mettre mon trait de plume sur l’heure
-que j’enterre !…</p>
-
-<p>Aussi cela ne peut-il pas durer comme
-ça !… Les chemins ne seront pas toujours
-impraticables, et je trouverai bien alors une
-façon de remplir mon temps, dussé-je courir
-le pays avec une balle de colporteur sur
-le dos !</p>
-
-<p>J’y ai songé ; j’ai même songé à mon
-bagage. Mais tout est si dévasté ici ! A peine
-ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie
-dans les armoires et dans un coffre quelques
-bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient
-nos montagnardes ?…</p>
-
-<p>Un métier dont je rêve, c’est celui des
-servantes d’auberge du village ! Toujours
-voir du monde ! toujours remuer ! toujours
-parler ! Le broc en main et le rire aux lèvres
-du matin au soir ! voilà une vie qui vaut la
-peine de vivre !… Seulement, m’engagerait-on
-là-bas ?… C’est ce que je ne sais pas.</p>
-
-<p>En attendant, la tristesse m’amollit. J’en
-viens à des concessions, à des compromis ;
-je me surprends à sacrifier quelque chose
-sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme
-jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé
-de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux
-bleus, un air bon enfant, une barbe naissante
-et une petite taille courte, pour peu
-qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici !…</p>
-
-<p>L’isolement rend faible, et je commence
-à comprendre les gens à qui on fait renier
-leurs convictions les plus établies par la torture…
-La mienne paraît légère au premier
-dire ! Mais, à la longue !… A la longue, en
-vérité, je crois qu’elle me ferait passer par
-l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper
-de cette façon !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">8 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon amie la laitière est venue prendre de
-mes nouvelles tout à l’heure jusque dans ma
-chambre, et s’assurer par elle-même que je
-suis sortie d’affaire sans difficulté.</p>
-
-<p>Elle en croit à peine ses yeux, et m’a
-avoué tout droit qu’elle m’a tenue pour
-morte une heure durant.</p>
-
-<p>Ce que c’est pourtant que les choses ; me
-voilà sans une égratignure, et ce plaisant
-d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur
-côté, garde l’écurie avec un rhume
-terrible, des bottes de paille autour de lui
-et des boissons chaudes servies dans son
-auge.</p>
-
-<p>La bonne femme ne s’en tourmente pas,
-d’ailleurs. Il est sujet, paraît-il, à ces petites
-misères, et les sabots dans ses pantoufles, il
-s’en guérit assez vite.</p>
-
-<p>Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait
-asseoir ma visiteuse, ravie que j’étais de
-l’aubaine, et très décidée à la faire causer
-longtemps.</p>
-
-<p>Naturellement, au bout d’un instant, mon
-équipée est revenue sur le tapis, et comme
-je riais en écoutant ses exclamations de
-frayeur et de pitié :</p>
-
-<p>— Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif,
-que pour une jeunesse, la vie n’est point
-gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez
-à changer quelquefois…</p>
-
-<p>Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout
-naïvement, elle m’a demandé si je ne pensais
-pas que le meilleur moyen serait encore
-de me marier et de m’en aller, et si ma tante
-ne s’occupait pas d’y pourvoir ?</p>
-
-<p>J’ai répondu non, sans rire cette fois et,
-au moment où elle passait la porte, je l’ai
-entendue qui marmottait entre ses dents :</p>
-
-<p>— Il y aurait la mère Lancien, peut-être,
-pour un bon conseil.</p>
-
-<p>Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner,
-mais il me tarde d’être à demain
-et de me faire dire qui est cette mère Lancien,
-aux conseils d’or, qui me tirerait peut-être
-de peine, s’il fallait en croire ma laitière…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">9 mars.</h2>
-
-
-<p>Il me semble qu’on vient d’enlever une
-des tuiles de mon toit, et que, par cette
-fente, je vois le ciel pour la première fois ;
-et je peux déjà sortir mon bras jusqu’au
-coude, tant la révélation de mon amie m’a
-mis l’espoir au cœur !</p>
-
-<p>Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien,
-ou j’y perdrai mon nom, et si l’oracle de
-cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon
-cas est désespéré, et il ne me restera qu’à
-me laisser aller au courant, les mains croisées
-sur les yeux et en disant : <i>Amen !</i></p>
-
-<p>Comment la réputation d’une telle femme
-n’était-elle pas arrivée jusqu’ici ? je ne me
-l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et
-les chouettes de nos ruines peuvent savoir
-des affaires du pigeonnier voisin.</p>
-
-<p>Cependant cette vénération qui l’entoure
-aurait dû escalader même notre roidillon,
-tant elle est bruyante ; et il faut entendre ma
-laitière l’expliquer. Quand elle m’en parlait
-tout à l’heure, on eût dit un lévite tirant le
-voile de l’autel devant une foule attentive
-et, en l’écoutant, je me surprenais à me lever
-pour faire la révérence chaque fois que son
-nom revenait, comme nous saluions autrefois
-pendant les vêpres au <i lang="la" xml:lang="la">Gloria Patri</i>,
-quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois
-comme des épis sous le même souffle.</p>
-
-<p>Et ce n’était point que j’eusse envie de
-rire, pourtant ! De coudrier ou de cèdre,
-j’adorerai toujours la baguette magique qui
-se tendra vers moi, et je vénère déjà le
-bonnet rond de mon conseil.</p>
-
-<p>Mort, mariage, naissance, cette femme
-prend part à tout dans le village !… Est-ce
-elle qui bénit les époux et qui glisse dans
-chaque berceau la destinée des marmots,
-je suis tentée de le croire, et si j’étais née à
-Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot
-que j’ai reçu !</p>
-
-<p>A moitié médecin avec cela, et la plus
-rude concurrence du docteur de la ville,
-elle recolle, guérit et réconforte avec une
-adresse de fée. Pieds déboutés, entailles en
-chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout,
-et comme ses emplâtres sentent bon le suif,
-que ses liqueurs embaument la menthe et
-le thym, et que ses ordonnances se donnent
-en patois franc, toutes choses qu’on connaît
-bien, on y a confiance et on les prend.</p>
-
-<p>Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille
-tous les patients, et plus d’un lui vient du
-poulailler ou de l’écurie.</p>
-
-<p>Elle sait la pâte à employer pour faire
-pondre une poule sur l’heure, les fourrages
-qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul
-doute que, si nous nous fussions adressées à
-elle en temps voulu, nos vaches n’eussent
-jamais connu l’humiliation de se voir tarir.</p>
-
-<p>Enfin, ce qui la complète et ce qui me
-touche plus directement, c’est que son habileté
-ne s’arrête pas aux choses matérielles,
-et qu’il n’est point d’affaire, si épineuse
-qu’elle puisse sembler, qu’elle ne parvienne
-à arranger. Comme le beau Percinet des
-contes de fées, qui démêlait dix tonneaux de
-plumes de colibri en trois coups de baguette,
-elle trouve le remède aux peines avec la
-même promptitude, et les plus récalcitrants,
-ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés
-et de guerre lasse, s’en reviennent ravis…</p>
-
-<p>De façon que la procession ne s’arrête
-jamais, des bêtes qu’on tire par le licou, des
-malades qu’on mène par le bras, ou des
-consultants qui s’en viennent lui parler à
-la brune, et qu’il faut prendre rang à sa
-porte.</p>
-
-<p>Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une
-magie toute blanche et toute nette, qui ne
-laisse pas le moindre diablotin au fond de
-ses marmites, et qui lui donna encore le loisir
-d’aller brûler des cierges pour les besoins
-de ses clients !</p>
-
-<p>Je la verrai demain, la chose est sûre, et
-Benoîte couchée en travers de la porte ne
-m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs,
-ma pauvre vieille n’en saura rien
-qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans
-dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton
-du pèlerin sans crier gare,… à ce point que
-je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand
-zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel
-un chien peut trop parler, malgré sa réserve
-forcée.</p>
-
-<p>Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à
-faire pitié et il gratte si fort la boiserie que
-je crois bien qu’il espère, à force d’ongles,
-faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille
-et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en
-parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">10 mars.</h2>
-
-
-<p>Entre la neige et moi, décidément il y a
-quelque affinité secrète, et pour un peu je
-crois qu’elle me gardait encore ce matin.
-Mais j’avais mieux à faire cette fois que de
-m’endormir sous le vent ! L’homme qui
-porte un trésor ou celui qui a les mains
-vides ne marchent pas de même !… J’ai lutté,
-et me voici !</p>
-
-<p>Mon départ a été facile. Une fois Benoîte
-plongée dans les joies d’un grand nettoyage,
-et Un enfermé dans une armoire, j’avais la
-clef des champs.</p>
-
-<p>Ma robe relevée haut, mes souliers de
-montagnarde aux pieds, un manteau de
-grand’mère sur les épaules, c’était un équipage
-à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais
-trajet ne fut plus allègre.</p>
-
-<p>Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs,
-qu’une boule noire dévalait sur le chemin
-et que mon pauvre chien me rejoignait.</p>
-
-<p>A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte
-ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en
-sais rien encore ; mais du moment que j’ai
-été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie
-et que personne ne le suivait, j’avoue
-que je me suis sentie ravie de m’appuyer
-contre lui tout le long de la route, et de
-pouvoir discuter à deux ce que nous allions
-dire et faire.</p>
-
-<p>La maison de la mère Lancien est bien à
-l’écart du village et nichée dans un bouquet
-de sapins dont les hautes branches s’étalent
-sur le toit comme une seconde couverture.
-La neige est battue dans le sentier qui y
-mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse
-guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la
-procession ce matin-là, et ma solitude me
-promettait une longue conférence…</p>
-
-<p>Tout en frappant à la porte du bout du
-doigt, je risque un œil contre le carreau de
-la fenêtre voisine… La prophétesse est là,
-assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou
-six tisons qui fumottent, et au-dessus une
-grosse marmite dont la bonne femme soulève
-délicatement le couvercle et hume le
-parfum… Hon ! ça sent la chair fraîche, il
-me semble !… Entre les deux épaules il me
-passe un petit froid, et sans refrapper je
-m’écarte un peu… Mais, bah ! est-ce que les
-sorcières ne savent pas tout ? A travers le
-mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre
-sa porte, me regarde un instant, tapie contre
-la muraille et penaude comme un petit ramoneur
-qui crie famine, et sans s’étonner
-davantage que si je venais chez elle pour la
-vingtième fois :</p>
-
-<p>— Mam’selle Colette ?… Entrez donc et
-chauffez-vous un peu, car le vent vous mord
-ce matin !…</p>
-
-<p>Puis elle m’installe dans un fauteuil de
-paille, et pendant que Un se couche à mes
-pieds en étendant voluptueusement ses pattes
-sur les pierres brûlantes, elle reprend sa
-place en face de moi. Au premier moment, je
-dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement.
-J’avais jeté mon manteau sur mon
-dossier, et les flocons qui se fondaient à la
-chaleur tombaient un à un en gouttes froides
-dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée
-de me reculer.</p>
-
-<p>Elle, pendant ce temps, avivait le feu,
-écartait les cendres, tout cela sans rien dire ;
-puis au moment où, n’y tenant plus, faute de
-mieux, j’allais lancer quelque sottise :</p>
-
-<p>— Les aimez-vous toutes chaudes ?
-demanda-t-elle tranquillement en découvrant
-de nouveau sa grande marmite et en sortant
-des pommes de terre cuites à point.</p>
-
-<p>Par les craquelures de la peau, la chair
-farineuse, presque argentée tant elle est
-blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose
-qui monte emplit toute la chambre de son
-parfum.</p>
-
-<p>En même temps ma langue se délie, et
-par phrases coupées, en m’interrompant à
-chaque instant pour souffler dans mes doigts
-ou pour changer ma pomme de terre de
-main, je raconte mes peines et je demande
-mon conseil.</p>
-
-<p>La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout
-sans un geste, les bras croisés par-dessus
-sa tête et avec un sourire qui se fait bon
-de plus en plus ; puis, quand j’ai fini :</p>
-
-<p>— Ma belle enfant, me dit-elle doucement,
-votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point
-d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans ; mais
-j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous
-aient mal renseignée sur ce que je sais faire,
-et que vous ne me croyez une puissance que
-je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples,
-et vous en trouveriez tout autant et peut-être
-de meilleurs que moi si vous cherchiez.
-Durant les froids que voici, par exemple,
-je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux,
-les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien
-à gagner au dehors, et, en même temps, je
-renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux
-qui s’endorment au coin du feu et dans
-l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux
-s’en trouvent bien et que personne n’y avait
-songé jusque-là, on crie au miracle de la
-mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre
-nous deux, nous pouvons dire que la malice
-n’est pas grande, n’est-ce pas ? Vous voilà
-bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si
-vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait
-un si long chemin pour chercher une vieille
-femme aussi peu avisée ! Peut-être allons-nous
-pourtant trouver ce qu’il vous faut.
-Si le temps des fées et des enchanteurs est
-passé, il nous reste encore cependant de
-bons génies, tout prêts à nous tirer de peine,
-et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que
-Dieu me garde d’en parler légèrement et de
-les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer
-autrefois ! Mais dans cette affaire où nul ne
-peut vous aider sur terre, que faites-vous
-des saints du paradis, ma jeune demoiselle ?</p>
-
-<p>« Des saints du paradis !… » J’avoue que
-j’étais abasourdie et que la mère Lancien
-tirant de sa huche à pain, pour me le présenter,
-un jeune et beau cavalier avec une
-moustache en crocs et un chapeau à plumes
-dans la main, m’eût à peine étonnée plus !
-Cependant, comme elle attendait toujours :</p>
-
-<p>— Mais rien du tout ! répondis-je.</p>
-
-<p>— Voilà, reprit-elle alors ; c’est ce que je
-pensais !</p>
-
-<p>Et elle se mit à m’expliquer si clairement
-comment on obtient, en priant bien, tout ce
-qu’on désire ; comment il faut s’y prendre ; à
-qui on demande telle grâce et à qui telle
-autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût
-vécu dans la familiarité de ces grands saints
-dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de
-leurs sentiments à tous.</p>
-
-<p>— Quand vous étiez enfant, me disait-elle,
-à qui demandiez-vous de vous donner les
-fruits placés trop haut pour vos petites mains
-sur les branches d’arbres ?… A de plus
-grands que vous, n’est-ce pas ? A force de
-grandir, vous voici maintenant à la taille de
-tous les autres pour les choses de la terre ;
-mais pour ce qui vous dépasse encore, faites
-comme autrefois, montez plus haut, car toujours
-il y aura quelque chose que vous ne
-pourrez pas atteindre !…</p>
-
-<p>Elle parlait si simplement, mais si grandement, — si
-ce mot-là s’emploie, — que, sans
-médire de notre curé, jamais un de ses sermons
-ne valut celui-là, et sa foi était si vraie
-et si communicative que mon cœur battait
-en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans
-les nuages, à travers les petits carreaux des
-fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis
-les mains entr’ouvertes, me souriant
-de loin et prêts à laisser tomber sur moi,
-à ma prière, tous les biens dont ils disposent.</p>
-
-<p>Comment n’avais-je jamais songé à ce
-recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir !
-Et quand je sens la place que ma neuvaine
-tient à présent dans ma vie et dans
-mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le
-temps perdu !</p>
-
-<p>Mais ce n’est plus la peine maintenant !
-Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent
-si courts quand on sait que le bonheur vous
-attend au bout !</p>
-
-<p>C’est à saint Joseph que je dois m’adresser,
-m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas
-mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui
-demande. Seulement les prières doivent être
-ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi
-complète !…</p>
-
-<p>Complète ! Mais je l’ai comme si le saint
-lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne
-prolongerais pas pour un empire ma neuvaine
-une demi-heure au delà du jour prescrit !…
-Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion
-de son second coup de baguette sur
-le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un !
-Seulement, je le frapperai en conscience et
-je trouverai des paroles si convaincantes
-que peut-être la source n’attendra même pas
-le neuvième jour pour jaillir.</p>
-
-<p>Oh ! cette mère Lancien, je l’adore ! Et, si
-elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera,
-je lui ferai sa place !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">11 mars.</h2>
-
-
-<p>L’autel que j’ai fait à mon saint est
-superbe, et tout un coin de ma chambre
-en est transformé.</p>
-
-<p>Ce qui m’a donné le plus de peine, par
-exemple, ç’a été de trouver une statue de
-lui, et j’allais de désespoir prendre un
-Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me
-permettre de l’invoquer sous le nom de
-saint Joseph, quand j’ai découvert dans la
-chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.</p>
-
-<p>La statue est petite, mais toute en argent,
-et la mignonne branche de lis qu’elle tient
-dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.</p>
-
-<p>En la mettant sur plusieurs supports, elle
-est arrivée à dépasser les candélabres, et très
-haute comme elle l’est maintenant, elle semble
-diminuée par l’éloignement et déjà à
-demi perdue dans le ciel.</p>
-
-<p>Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges
-qui pousse sous la neige dans le parc, et tous
-mes prie-Dieu que je ne veux plus employer
-pour aucun usage profane.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">12 mars.</h2>
-
-
-<p>Comment arrivera-t-il à mon secours ?
-Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur ?
-C’est ce que je ne peux pas concevoir,
-et je rêve de la manière dont un saint
-peut s’y prendre pour venir depuis le ciel
-arranger les affaires d’une pauvre Colette
-perdue dans sa montagne.</p>
-
-<p>Par quel mystère va-t-il déterminer un
-étranger à s’aventurer jusqu’ici ? Et ce monsieur,
-comment se présentera-t-il enfin ? Sonnera-t-il
-la grosse cloche de la porte, et
-pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte :
-« Mademoiselle, me voici ; c’est moi
-que saint Joseph envoie ?… »</p>
-
-<p>Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit !</p>
-
-<p>Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes
-soucis ne soient plus de la foi complète, et la
-mère Lancien a dit : « Aveugle ! » Alors je
-m’arrête, je me bouche les oreilles et les
-yeux, et je ne pense plus à rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">13 mars.</h2>
-
-
-<p>Mes prières se renouvellent si souvent,
-tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller
-devant ma statuette, que j’ai peur
-parfois de la lasser par ma monotonie, et je
-m’ingénie à varier mes formules.</p>
-
-<p>Je retourne mes phrases ; sur le fond toujours
-pareil, je remets d’autres mots, je
-choisis mes expressions avec la coquetterie
-d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir
-plusieurs langues et pouvoir dire ma prière
-le matin en français, à midi en italien et le
-soir en espagnol pour varier un peu.</p>
-
-<p>A mesure que le temps passe, d’ailleurs,
-mon espoir s’affermit, et c’est maintenant
-une certitude !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">14 mars.</h2>
-
-
-<p>Plus que cinq jours !…</p>
-
-<p>Malgré moi, par instants, je me trouble.
-Cet événement qui vient si vite et qui va
-changer toute ma vie, m’impressionne et
-m’agite.</p>
-
-<p>Pourtant, il me semble que je devrais me
-préparer un peu déjà, et ce matin je me
-suis mise à ranger mes affaires et les bibelots
-que j’aime.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et
-comme elle me regardait plier deux robes
-d’été :</p>
-
-<p>— Tu pars, ma Colette ? m’a-t-elle dit en
-riant…</p>
-
-<p>Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais
-le droit de rien annoncer encore ; mais elle
-ne savait pas dire si vrai !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">15 mars.</h2>
-
-
-<p>Certainement, entre moi et mon saint,
-l’entente se fait. Aujourd’hui, comme j’enlevais
-avec mon plus fin mouchoir de batiste
-la poussière tombée depuis la veille sur ses
-pieds, il m’a semblé qu’un sourire passait
-dans ses yeux et que sa petite branche de
-lis fléchissait un peu comme dans un signe
-encourageant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">16 mars.</h2>
-
-
-<p>Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma
-figure et dans mes manières, je ne sais pas,
-mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait
-inquiet quand il me suit.</p>
-
-<p>J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais
-montrer ; je n’ai vu que mes joues plus
-roses et mes yeux plus noirs. Il me semble
-que toutes les couleurs de ma personne ont
-foncé depuis quelques jours, et que là,
-comme ailleurs, l’approche d’un événement
-d’importance se fait sentir.</p>
-
-<p>Mon pauvre Un aussi ne comprend plus
-rien à mes façons d’agir. Autrefois, quand
-je m’agenouillais par terre, c’était pour me
-rapprocher de lui, et il se pelotonnait bien
-vite pour me servir de coussin ou de jouet.
-Maintenant, c’est le silence absolu que je
-lui impose, et mon doigt est invariablement
-levé quand il m’approche.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">17 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon émotion grandit toujours, et je ne sais
-plus qu’imaginer pour mieux manifester ma
-ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance
-s’augmente aussi, et même j’ai peur
-qu’elle ne devienne de l’outrecuidance, tant
-je la sens paisible et forte ! Puis, je me mets
-à compter sur mes doigts les trois vertus
-théologales, et quand j’arrive à la foi je
-m’arrête.</p>
-
-<p>Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi
-ne ferait-elle pas dans mon mur la
-toute petite brèche qui m’est nécessaire pour
-sortir ?</p>
-
-<p>Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces
-significatives abondent autour de moi…</p>
-
-<p>Entre tous les mois de l’année, par exemple,
-ce conseil providentiel m’étant donné
-juste pendant le mois de mars, le mois de
-saint Joseph, et cette neuvaine qui a été commencée
-au hasard, sans préméditation, presque
-sans y penser, et qui va s’achever symboliquement
-le jour même de la fête du saint !…</p>
-
-<p>Sans me monter la tête, sans voir bleu, je
-peux bien le dire, il y a là une intention voulue,
-un avertissement muet, mais prophétique,
-et dont j’entends à merveille la profondeur !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">18 mars.</h2>
-
-
-<p>Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et
-dans cette nappe immaculée qui s’étend à
-perte du regard, je m’effraie de voir mon
-pauvre voyageur se hasarder.</p>
-
-<p>Par instants, il me semble que cet aspect
-est une image de ma vie : tout unie et toujours
-pareille, et n’attendant, comme les
-champs, qu’une marque de pas !… Puis j’oublie
-les analogies pour ne plus penser qu’au
-moment présent, au côté pratique.</p>
-
-<p>Entre les deux talus, verra-t-il seulement
-sa route, et si, comme moi, l’autre jour, le
-pied lui manque inopinément au bord de
-quelque fossé, qui viendra m’en avertir ?</p>
-
-<p>Si j’en avais encore le temps, je chercherais
-quelque autre saint, et je le prierais
-d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil
-pour faire sa venue moins rude.</p>
-
-<p>Mais ce serait du doute, mon saint à moi
-s’en fâcherait peut-être, et je remets tout
-entre ses mains, décidément !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">19 mars.</h2>
-
-
-<p>Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma
-destinée !… Il n’y a pas en moi une fibre qui
-ne soit agitée, et il me semble que mon sang
-court au double de son ordinaire et presque
-à fleur de peau depuis mes pieds jusqu’à ma
-tête.</p>
-
-<p>Mes prières elles-mêmes ne me tiennent
-plus tranquille… Je m’agenouille à présent
-auprès de ma fenêtre ; ma voix peut aller ainsi
-jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne
-quittent plus la cour.</p>
-
-<p>Tous les bruits me troublent, tous les mouvements
-les plus insignifiants me font tressaillir…
-On marche ! « Est-ce lui ?… » On
-frappe ! « Vient-on me chercher ?… » Et de
-tout ainsi !</p>
-
-<p>Pourtant je ne me figure pas son arrivée
-avant midi. C’est un point marquant, cette
-heure-là ! C’est le milieu du jour, et si peu
-que le soleil se montre maintenant, on sait
-qu’il vous fait passer tout d’un coup d’un moment
-à un autre.</p>
-
-<p>De même pour moi ce serait logique, il me
-semble, car mon matin est fini et mon midi
-pourrait sonner, je crois !</p>
-
-<p>Tout est prêt d’ailleurs ! J’ai mis ma robe
-la plus avenante, et à ma ceinture et dans
-mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure,
-la couleur de l’espérance, celle que la froidure
-elle-même n’a tuée ni dans le parc ni
-dans mon cœur ! Sans rien dire, j’ai pressenti
-Benoîte sur son déjeuner. Un convive de plus
-y trouverait place sans honte, et maintenant
-j’attends !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Comme dans cette chanson du guet que
-nous chantions jadis au couvent : « Les midi
-sont bien passés, » et rien n’est là !</p>
-
-<p>Derrière ma croisée, j’attends toujours.</p>
-
-<p>La nuit qui tombe m’attriste…</p>
-
-<p>Pourtant, dans cette demi-brume, je vois
-loin encore, et je regarde sans me lasser…
-Mais que le déjeuner m’a paru long ! Malgré
-moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre,
-et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque
-me revoilà seule encore ? Sans doute, les ombres
-du soir conviennent mieux à mon saint,
-et pour m’apporter le bonheur, il attend de
-pouvoir cacher sa main dans la brume.</p>
-
-<p>Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit,
-et je prépare ma veillée. Des bûches au feu,
-mon fauteuil près de la fenêtre, et devant
-mon autel un cierge, le dernier qui me reste,
-un tout petit ! Mais pour monter là-haut, il
-suffirait encore de moins, je pense, et pour
-ce qui est de mon voyageur, si faible que
-soit cette flamme, sa lueur piquera toujours
-bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera
-guère au conducteur qui me l’amène
-d’en faire une étoile s’il le veut !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">20 mars.</h2>
-
-
-<p>Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de
-mon lit ne m’a pas remise de ma veillée
-glaciale.</p>
-
-<p>C’est tard, minuit ! Jamais, jusqu’à présent,
-je n’avais été si loin dans la nuit, et à
-ces heures-là, dans ce calme étonnant, on
-se sent si diminué, si perdu !…</p>
-
-<p>Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la
-lune qui s’était levée faisait de grandes traînées
-d’argent, et les sapins du fond avaient
-l’air d’avoir leurs branches effrangées dans
-du cristal… Mais les heures sont si longues !…
-Cependant, à mesure que l’instant
-se rapprochait, mon cœur battait plus fort,
-et il me semblait que c’était quelque chose
-d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce
-tapage. Puis, au premier des douze coups
-tout s’est arrêté. « Maintenant ou jamais ! »
-ai-je pensé, et j’ai compté jusqu’au bout, les
-yeux fermés et les mains bien serrées sur
-mes paupières, attendant pour regarder que
-ce fût fini… Mais, après comme avant, la cour
-était vide, la cloche muette et la route sans
-l’ombre de vie !…</p>
-
-<p>Au même instant, mon cierge s’est éteint
-avec un petit cri… Il était au bout, je crois ;
-mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette
-elle-même le soufflait pour me montrer que
-tout était fini ! C’était lugubre. Et le cœur
-pourtant est ainsi fait qu’en même temps,
-à part moi, je reprenais déjà mon « jamais »
-de tout à l’heure. Ce n’était pas maintenant,
-c’est vrai, mais enfin demain était là, et on
-ne chicane pas comme ça un saint sur l’heure
-et la minute, comme s’il s’agissait d’un
-marché quelconque.</p>
-
-<p>Peut-être entendait-il que la neuvaine fût
-bien finie, bien accomplie, et voulait-il mettre
-la récompense au lendemain seulement.
-Un crédit de vingt-quatre heures, c’est un
-crédit qu’on peut faire !</p>
-
-<p>Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un
-somme, et me revoici à mon beffroi.</p>
-
-<p>Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">23 mars.</h2>
-
-
-<p>Comment il a fini !… Oh ! mon Dieu ! mon
-Dieu ! qui jamais aurait pu prévoir une chose
-semblable, et qui m’aurait dit que par une
-imprudence insensée je serais tout près de
-causer la mort d’un homme !…</p>
-
-<p>Comment c’est arrivé, je ne me rappelle
-plus bien maintenant ; mais cette attente qui
-ne finissait pas m’énervait, je crois.</p>
-
-<p>Toujours ces heures qui passaient sans
-rien m’apporter, c’était long, et mon espérance
-me faisait mal au cœur en s’en allant !</p>
-
-<p>Plus j’avais cru avec passion, plus cette
-désillusion m’était amère, et, peu à peu, une
-colère véritable et un ressentiment fou me
-montaient à la tête.</p>
-
-<p>C’était une tromperie cela !</p>
-
-<p>N’avais-je pas prié avec tout mon cœur ?
-Pourquoi alors les promesses ne se réalisaient-elles
-pas maintenant ?</p>
-
-<p>Je le demandais à haute voix, interrogeant
-et suppliant devant ma statue, et ensuite
-m’indignant et lui faisant des reproches.</p>
-
-<p>Mais pas plus mes prières que ma colère
-n’avaient d’effet, bien entendu… Seulement,
-à force de dire, je m’excitais moi-même et
-j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal
-comme s’il eût été volontaire…</p>
-
-<p>Puisque je criais ma tristesse, puisque je
-lui promettais tout ce que mon imagination
-et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi,
-lui, restait-il muet ?…</p>
-
-<p>Les gens qui sont tout seuls sur terre et
-que personne n’écoute, qui prient là-haut
-et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils
-faire ?</p>
-
-<p>Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais…
-je lui donnais du temps, enfin !…
-Et toujours rien, pourtant !…</p>
-
-<p>Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée,
-en colère comme je ne me suis jamais vue, et
-me sentant le droit de me venger vraiment,
-j’ai pris la statue dans ma main, et, de toute
-ma force, je l’ai lancée par la fenêtre qui
-donne sur la campagne en lui criant :</p>
-
-<p>— Vous m’avez trompée !… Allez-vous-en !…</p>
-
-<p>Le carreau qu’elle avait brisé en passant
-finissait de tomber sur le parquet quand j’ai
-entendu un cri en bas.</p>
-
-<p>C’était un homme, et il avait la figure
-couverte de sang. Mon Saint-Joseph lui avait
-troué le front au-dessus de l’œil gauche, et,
-comme le malheureux reculait tout saisi du
-choc, ses deux pieds à la fois se sont pris
-dans des pierres écroulées de notre mur, et
-dans sa chute il s’est brisé le genou.</p>
-
-<p>Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous
-le veillons, et c’est près de son lit que j’écris
-et que je pleure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">24 mars.</h2>
-
-
-<p>Le docteur est revenu, l’appareil du genou
-est posé définitivement ; mais la tête ne se
-dégage point encore, et c’est bien mauvais,
-paraît-il.</p>
-
-<p>On lui couvre le front de glace ; ce n’est
-pas ce qui manque ici, certes, et en sortant
-tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant
-sur l’épaule :</p>
-
-<p>— S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de
-votre faute, petite infirmière ; ayez bon courage !</p>
-
-<p>Bon courage, quand je regarde ces bandages
-et que j’entends ce délire !… Pourtant
-je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant
-que cela dépend de moi, et toutes mes
-heures se passent à chercher ce que je pourrais
-faire de mieux encore.</p>
-
-<p>Mais quelle peine avec ma tante ! quelles
-scènes et quels cris au début ! Au moment
-où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant
-toutes nos forces, à porter ce grand
-corps depuis la route jusque dans la cuisine,
-elle entrait par une autre porte.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? me cria-t-elle
-en levant les bras…</p>
-
-<p>— Un blessé, ma tante !…</p>
-
-<p>Et, pendant que je parlais, nous l’étendions
-provisoirement sur une couverture jetée devant
-l’âtre.</p>
-
-<p>— Un blessé ?… Que voulez-vous que je
-fasse d’un blessé ?… Où avez-vous trouvé
-celui-là ?…</p>
-
-<p>Et, comme elle multipliait toujours plus
-vite ses questions, Benoîte lui a dit sans s’arrêter :</p>
-
-<p>— C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la
-tête en lançant quelque chose dehors !…</p>
-
-<p>— Mais qui est-il ?… Qu’est-ce qu’il a dit ?
-Qu’est-ce qu’il demande enfin, cet individu ?…</p>
-
-<p>— La paix, ne pus-je m’empêcher de lui
-répondre en secouant les épaules… et
-quelque chose qui arrête ce sang !…</p>
-
-<p>— Je n’en veux point, vous savez que je
-n’en veux point, reprit-elle en s’écartant ; je
-ne reçois point d’hommes ici !…</p>
-
-<p>— Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore
-plus fort ; c’est mon affaire !</p>
-
-<p>— Et qu’en ferez-vous ?</p>
-
-<p>— Je le soignerai, naturellement !…</p>
-
-<p>— Où ça, et avec qui ? Toute seule la nuit
-et le jour ?</p>
-
-<p>— Avec ma bonne, et je lui donnerai ma
-chambre !</p>
-
-<p>— Vous êtes folle, me dit-elle violemment
-en me tournant le dos, et je saurai empêcher
-cela !</p>
-
-<p>— En quoi faisant, en le rejetant dehors
-et en l’envoyant mourir dans la nuit ?</p>
-
-<p>— Peuh ! fit-elle en avançant les lèvres. Ce
-sont de grands mots, ça ! Croyez-vous qu’on
-meure pour si peu !… Dans moins d’une
-heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera
-à s’en aller et qui ne comprendra
-pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades !</p>
-
-<p>— Soyez sûre alors que je ne le garderai
-pas de force !</p>
-
-<p>— Et s’il reste cependant comme le voilà,
-qu’entendez-vous faire ?</p>
-
-<p>— Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au
-comble de l’exaspération et en levant mon
-mouchoir que je tenais serré contre la blessure,
-j’entends refermer ce trou que vous
-voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et
-que ce monsieur partira comme vous dites,
-j’entends le supplier à mains jointes pour
-qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête.
-Comprenez-vous, ma tante ?</p>
-
-<p>Et sans plus rien vouloir écouter, sans
-rien ajouter à cette odieuse discussion dont
-j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles
-du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer
-tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux
-auprès de lui, mouillant son front d’eau
-claire et attendant comme le salut un battement
-de vie.</p>
-
-<p>Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes,
-et le filet de sang qui coulait doucement, sans
-s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en
-tache qui s’étendait largement.</p>
-
-<p>D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait
-dans le fond, marmottant incessamment
-les mêmes choses, et peu à peu une frayeur
-horrible me prenait que ces yeux clos sur
-lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais,
-et que ce ne fût le front d’un mort sur
-lequel la marque de ma main restât éternellement !…</p>
-
-<p>Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui
-passait en courant, et qui, dès le seuil de la
-porte, appelait à grands cris quelqu’un pour
-le faire arrêter ; et une seconde après le docteur
-rentrait avec elle. Une providence le
-faisait revenir par ce chemin détourné, et ma
-bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu
-l’avertir à temps… Une heure plus tard, à
-eux deux, ils avaient installé le malheureux
-dans son lit, pansé son front, et ramené sinon
-l’intelligence dans son regard, au moins
-rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.</p>
-
-<p>Avec une autorité qu’un étranger et un
-médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le
-docteur, excédé de ses représentations,
-l’avait fait sortir dès le commencement, et
-comme en s’en allant il la retrouvait encore
-dans le corridor à côté de moi, se plaignant,
-répétant son refus de soins, et lui criant dès
-qu’elle le voyait :</p>
-
-<p>— Vous savez, docteur, je ne m’en mêle
-pas, je ne ferai rien !…</p>
-
-<p>— C’est à merveille, Madame, lui répondit-il
-brusquement ; les jeunes mains sont
-plus douces et plus légères pour des plaies à
-panser, et c’est un calmant pour un malade
-qu’un joli visage à regarder.</p>
-
-<p>Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre
-fléchit un peu, les idées sont toujours vagues.</p>
-
-<p>Le nom qu’il prononce le plus souvent,
-c’est celui d’un certain Jacques, à qui il fait
-des discours inouïs, avec des mots si drôles
-que, malgré moi parfois, je ris et je pleure
-en même temps ! Puis, la seule phrase qu’il
-ait dite avant de tomber dans le chemin revient.
-Au moment où Benoîte et moi nous
-sortions encourant, il était à terre déjà, mais
-pas encore sans connaissance, et comme
-j’arrivais près de lui en lui criant éperdument :
-« Oh ! mon Dieu ! Monsieur, qu’avez-vous ? »
-il s’est relevé sur un genou, et avec
-quelque chose comme un sourire, si l’on peut
-croire qu’un homme sourie dans cet état-là :</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! a-t-il dit, c’est le brahme !</p>
-
-<p>Puis il est tombé et nous l’avons emporté.
-Depuis, son brahme revient quelquefois, et
-je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.</p>
-
-<p>Qu’est-ce au juste que cet homme, nous
-ne savons rien là-dessus. Le docteur s’est
-informé aux auberges du village ; nulle part,
-un voyageur répondant à ce signalement n’a
-été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi du sol
-dans ce chemin maudit.</p>
-
-<p>Ses habits sont élégants ; sa pelisse courte
-et très ajustée en fourrure superbe, ses
-mains sont blanches, et tout ce que le bandage
-laisse voir de sa figure est distingué.</p>
-
-<p>Dans ses poches, rien qu’un portefeuille
-sans adresse, et comme valise, une sorte de
-sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la
-serrure est fermée. Je répugne à l’idée de la
-faire sauter, et le docteur consent à attendre
-encore quelques jours, espérant qu’il pourra
-nous répondre lui-même.</p>
-
-<p>Benoîte aussi se perd en suppositions.</p>
-
-<p>— C’est peut-être un colporteur, me disait-elle
-tout à l’heure en regardant la forme bizarre
-de son bagage, ou bien encore un photographe !
-Il y en a qui n’ont guère plus
-d’affaires avec eux !</p>
-
-<p>Pour moi, je ne crois pas cela : à ses mains,
-à ses sourcils, à sa barbe, je le fais duc ou
-comte pour le moins, et gentilhomme en
-tout cas, et je m’ingénie à deviner son âge et
-son nom.</p>
-
-<p>Est-il beau ? Je ne le crois pas et je n’y
-pense pas maintenant. Mes remords et mes
-tourments me tiennent lieu de tout, même
-de sommeil et de nourriture, et le docteur
-s’est fâché tout rouge en me trouvant encore
-debout ce matin.</p>
-
-<p>D’autorité, il m’a forcée à descendre en
-bas et à marcher un peu dans la cour.</p>
-
-<p>Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu
-tout bleu et je suis remontée près du lit,
-bien déterminée à ne pas le quitter avant la
-connaissance revenue…</p>
-
-<p>Un mot sensé qui m’indique que la tête
-n’est point perdue, et à côté de cela tout le
-reste ne sera plus rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">25 mars.</h2>
-
-
-<p>Il a parlé, c’est fait ! il est sauvé, et je suis
-si follement heureuse que je voudrais crier
-tout haut.</p>
-
-<p>Hier soir, malgré tout mon sommeil, je
-voulais veiller encore, et pour être plus à
-l’aise que dans mes robes, dont les manches
-m’empêchent d’étendre les bras et dont les
-deux jupes accrochent tout, j’avais endossé
-en guise de douillette la moins fanée des
-vieilleries de soie que j’ai dénichées, le mois
-dernier, dans les bahuts.</p>
-
-<p>Dans cette grande jupe unie et souple, et
-dans ce corsage mince qui semblait fait à ma
-taille, je me sentais si à l’aise que je ne peux
-comprendre comment cela s’est fait, mais,
-au bout d’un instant, je me suis endormie
-dans mon fauteuil, et si vite que je n’ai même
-pas pu lutter, et que je suis restée ainsi,
-oubliant mon malade plus de deux heures
-peut-être.</p>
-
-<p>Puis la lampe qui baissait, le feu qui mourait,
-ce je ne sais quoi de froid et de triste
-qui passe au milieu des veillées solitaires,
-m’ont réveillée tout à coup, et j’ai couru voir
-l’heure.</p>
-
-<p>Il s’en fallait de quelques minutes que je
-fusse au moment de lui faire boire sa potion,
-Dieu merci ! et il me restait le temps de réchauffer
-la chambre qui se glaçait.</p>
-
-<p>A genoux devant le foyer, je posais des
-deux mains une grosse bûche sur ce qui restait
-de braise en soufflant avec ma bouche
-pour enflammer les brindilles de mousse,
-quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix
-qui me parlait, et ma surprise a été si vive
-que je me suis levée avec un cri de frayeur,
-sans rien comprendre d’abord.</p>
-
-<p>Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé
-et j’ai couru près du lit ; c’était bien lui qui
-m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il
-a de libre largement ouvert et me regardant
-avec une curiosité intense, il avait l’air plus
-surpris que s’il se trouvait subitement transporté
-dans l’autre monde, et avant de renouveler
-sa question, il resta si longtemps ainsi,
-m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux,
-que j’allais me hasarder à l’interroger moi-même
-quand, au mouvement de mes lèvres,
-il se hâta de me prévenir :</p>
-
-<p>— Madame, dit-il en hésitant, comme
-pour voir si j’allais protester, où suis-je
-donc, je vous prie ?</p>
-
-<p>— Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux,
-Monsieur ! répondis-je en tremblant
-un peu.</p>
-
-<p>— Connais pas du tout ! murmura-t-il…
-Et dont vous êtes la châtelaine ? continua-t-il
-en relevant la tête.</p>
-
-<p>— A moitié, Monsieur, oui.</p>
-
-<p>— Et… pardonnez-moi cette naïveté, Madame,
-mais, en vérité, je crois que j’ai perdu
-le sens… qu’est-ce que j’y peux bien faire,
-s’il vous plaît ?</p>
-
-<p>— Attendre votre guérison, Monsieur !…
-A la suite de ce terrible accident, nous vous
-avons transporté ici, et…</p>
-
-<p>— Ah ! c’était un accident ? fit-il.</p>
-
-<p>Et comme j’ouvrais la bouche pour lui
-crier : « Je vous supplie, au moins, de ne
-pas croire autre chose ! » il reprit toujours
-avec le même sang-froid :</p>
-
-<p>— Pousseriez-vous l’obligeance, Madame,
-jusqu’à me dire en quelle année nous sommes
-actuellement ?</p>
-
-<p>Si je n’avais pas vu le calme parfait de son
-visage, assurément je l’aurais cru repris du
-délire, mais il parlait avec l’aisance tranquille
-d’un homme qui fait la conversation
-et machinalement je répondis :</p>
-
-<p>— En 1885, Monsieur…</p>
-
-<p>— Vraiment ! dit il à mi-voix, comme s’il
-parlait pour lui seul. Je n’aurais pas cru que
-ce fût la mode !…</p>
-
-<p>Puis, sans transition :</p>
-
-<p>— Me serait-il possible d’avoir une plume
-et du papier pour rassurer un ami qui doit
-se mourir d’inquiétude ?</p>
-
-<p>— M. Jacques ? demandai-je malgré moi.</p>
-
-<p>— Précisément ! dit-il. Est-il donc venu
-ici, Madame ?</p>
-
-<p>— Non pas, Monsieur, mais dans votre
-délire…</p>
-
-<p>— Ah ! j’ai déliré, fit-il… Hum ! ai-je
-parlé pour de jeunes oreilles ?</p>
-
-<p>Et comme je secouais la tête sans y penser :</p>
-
-<p>— Oui, allons, tant mieux ! C’est donc décidément
-que la folie a plus de bon sens que
-la raison !… Et vous me ferez la grâce,
-Madame, de me donner ?…</p>
-
-<p>— Tout ce que vous voudrez, Monsieur,
-mais demain. Il fait nuit maintenant, on
-n’écrit pas la nuit.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? demanda-t-il, quand on a
-des lampes ?</p>
-
-<p>Et il se mit à sourire lui-même de ce
-qu’il disait, comme un enfant.</p>
-
-<p>— Parce que le docteur veut pour vous le
-calme et le repos le plus complet, et qu’il
-ne me pardonnerait jamais de vous avoir
-permis cela, répliquai-je…</p>
-
-<p>Son sourcil s’est froncé comme celui de
-quelqu’un qui ne connaît pas la résistance, et
-il a sorti son bras si vivement que, malgré
-moi, j’ai fait un pas en arrière. Il a souri
-de nouveau alors, et, inclinant la tête :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur ! m’a-t-il dit, et pardonnez-moi,
-Madame ; je vous tiens debout.
-En vérité, un malade est un pauvre cavalier.</p>
-
-<p>Et, du doigt, il m’indiquait un fauteuil.</p>
-
-<p>Pour moi, j’étais confondue ! Cet homme
-se réveillant du délire, chez des étrangers,
-souffrant très fort, et qui se mettait à parler
-tranquillement de n’importe quoi sur ce ton
-demi-railleur, et sans même demander quel
-était l’accident qui l’avait jeté dans ce lit,
-cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais
-imaginé.</p>
-
-<p>Sans m’asseoir, j’avais posé ma main sur
-le dossier du fauteuil, et je restais sans voix
-et sans idée devant cet étrange individu. Puis,
-la demie sonna à l’horloge, et le souvenir de
-la potion me revenant :</p>
-
-<p>— Il faut boire ceci, Monsieur ! lui dis-je
-en prenant le verre préparé sur la table.</p>
-
-<p>Mais il se recula avec un geste non équivoque,
-et, désolée, je répétai sur un ton
-suppliant :</p>
-
-<p>— Je vous en prie. Monsieur, c’est pour
-dormir !</p>
-
-<p>— Je le sais bien ! fit-il entre ses dents,
-c’est dans la pièce !…</p>
-
-<p>Il but sans ajouter un mot ; puis, comme
-Benoîte, que j’avais forcée à aller se jeter
-sur son lit, rentrait doucement :</p>
-
-<p>— Et voilà le vieux François ! ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Il reposa sa tête sur l’oreiller en murmurant :
-« Merci ! » et, dix minutes après, il
-dormait comme il a dormi jusqu’à l’arrivée
-du docteur, qui est près de lui à présent.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Le docteur est content, jusqu’à un certain
-point du moins, et il regarde la crainte
-d’une congestion comme tout à fait écartée.</p>
-
-<p>En revanche, le caractère de notre singulier
-malade ne le surprend pas moins que
-moi, et, tout à l’heure, en le quittant, il
-s’épongeait le front.</p>
-
-<p>— Quel gaillard ! ma pauvre enfant, m’a-t-il
-dit, et que n’est-il resté en léthargie un
-mois encore ! Nous n’en ferons plus façon
-maintenant ! Ne parle-t-il pas de se lever et
-de courir les champs !</p>
-
-<p>Il paraît que, ce matin, dès qu’il a vu
-entrer le docteur, il s’est assis à moitié sur
-son oreiller, sans plus se soucier de son
-appareil que s’il n’avait jamais existé, et a
-commencé à le remercier en termes brefs,
-mais courtois, de la peine qu’il lui donnait :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas un temps à faire courir la
-faculté par les sentiers ! a-t-il dit, et je vous
-présente toutes mes excuses, Monsieur.</p>
-
-<p>Puis il a recommencé une série de questions
-à peu près analogues à celles qu’il m’a
-posées cette nuit, ce qui prouve que mes réponses
-ne lui ont pas paru bien claires, et
-tout cela si rapidement que le docteur prétend
-qu’il haletait à le suivre.</p>
-
-<p>Une fois rassuré sur sa situation géographique,
-qui, évidemment, lui semble trouble,
-il s’est informé avec vivacité de ce qu’il avait
-au juste :</p>
-
-<p>— Je sens là un boulet ! a-t-il dit en
-montrant son genou ; qu’est-ce que c’est ?
-Vous ne m’avez pas coupé la jambe sans
-m’en avertir, je suppose ? Et ici ? M’a-t-on
-trépané, que j’ai toute la tête emmaillotée ?…</p>
-
-<p>Le docteur l’a rassuré de son mieux, mais
-il n’est pas de ces malades qu’on amuse avec
-des mots. Il resserre ses questions jusqu’au
-pourquoi et au comment de chaque chose,
-et il lui a fallu, par le menu, le détail de
-tous les os et de toutes les parties atteintes.
-Après quoi, il a demandé une glace, et le
-docteur lui a passé celle de sa trousse.</p>
-
-<p>— De la belle besogne ! a-t-il marmotté.
-Me lézarder ce que j’ai de mieux dans la
-figure !… Mais, bah ! le grand Pyrrhus a bien
-reçu une tuile, pourquoi ne périrais-je pas
-d’un tesson de bouteille ?…</p>
-
-<p>— Il n’est pas question de périr ! a répondu
-le docteur.</p>
-
-<p>— J’y compte pardieu bien ! a-t-il repris.
-Je me sens encore un peu mou ce matin ;
-mais, dans moins d’une semaine, j’aurai délivré
-mon hôtesse de la charge incommode
-d’un malade étranger. Dites-le-lui, docteur,
-je vous prie !…</p>
-
-<p>Et, comme le docteur inclinait la tête sans
-répondre avec un geste qui signifiait clairement :
-« Allez toujours, mon ami ! je ne
-veux pas vous contredire, mais vous dites
-des bêtises ! » le jeune homme s’est avisé que
-ce oui paternel ne devait être qu’un leurre
-ou un calmant de fiévreux, et qu’il y avait
-probablement une toute autre idée derrière
-ces gros sourcils blancs.</p>
-
-<p>Il s’est mis alors à interpeller le docteur et
-à le questionner si impérieusement pour
-savoir l’heure et la minute de sa guérison,
-insistant sur ce qu’on n’échafaude pas de
-fables à un homme de son âge, que celui-ci
-a fini par lui fixer un premier délai d’un
-mois, se réservant d’en ajouter un second
-le cas échéant.</p>
-
-<p>Il a fallu voir alors sa fureur, paraît-il !…</p>
-
-<p>— Un mois, docteur ! disait-il. Un mois !
-Vous voulez me garder ici un mois ! mais
-vous n’y pensez pas !… Je me suis taillé pour
-mon printemps une autre besogne que de surveiller
-la soudure de mes os, je vous prie de
-croire ! et le replâtrage se fera d’ailleurs
-partout aussi facilement qu’ici, j’imagine !…
-Un mois !… Mais dans un mois je dormirai
-sur une natte de latanier avec six esclaves
-pour m’éventer, et le ciel de l’Inde au-dessus
-de ma tête.</p>
-
-<p>— C’est que vous aurez alors rencontré
-un fin voilier, mon cher Monsieur ! lui a
-dit le docteur en riant… Mais, à part cela,
-raisonnons un peu. Vous ne tenez pas particulièrement,
-je pense, à demeurer estropié
-votre vie durant, faute de quelques jours de
-soins ?</p>
-
-<p>— Non, certes ! car je fais de mes pieds un
-usage auquel peu de gens songent ; mais avec
-cette boîte où je suis pris, qu’importe que
-je dorme dans mon lit ou en wagon, l’immobilité
-est toujours assurée !…</p>
-
-<p>— Si vous voyagiez sur les nuages, peut-être
-oui !…</p>
-
-<p>— Et même sans cela ! a-t-il repris avec
-vivacité. Pour quoi comptez-vous les sleeping ?
-Si sauvage que soit votre montagne,
-j’y trouverai toujours bien douze hommes
-qui consentiront à me porter à bras jusqu’à
-la prochaine gare. De ligne en ligne on gagne
-la mer, et là, sans un mouvement, sur
-des chalands et sur des plans inclinés,
-comme on roule les gros fardeaux, je me
-trouverai à bord, où je dépenserai sans
-compter tout le temps nécessaire à vos
-soudures.</p>
-
-<p>— Pour affaire capitale, Monsieur ? a demandé
-le docteur.</p>
-
-<p>— Pour mon plaisir et ma volonté, tout
-simplement.</p>
-
-<p>Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur
-a pris son chapeau et enlevé de la chaise où
-il séchait près du feu son gros paletot poilu ;
-mais, en le voyant prêt à sortir, le malade
-s’est agité si furieusement que, craignant un
-retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché
-du lit.</p>
-
-<p>— Et je voudrais bien savoir encore qui
-m’en empêcherait ? disait l’étranger en
-s’échauffant toujours plus.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! Monsieur, ce serait moi, a
-répondu le docteur en reposant son chapeau
-et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous
-tout droit une bonne fois, et puisque
-vous n’aimez pas les fables, parlons franc.
-Tout d’abord, permettez-moi de vous dire
-qu’au fond je me soucie de votre genou et de
-vous-même comme de l’objet le plus indifférent,
-et, en toute autre occasion, dès lors que
-vous ne tenez point à ce que les parties cassées
-se raccommodent, je vous laisserais tomber
-en pièces sans y mettre le petit doigt et de la
-meilleure grâce du monde, croyez-le ! Mais,
-pour le présent, je suis votre médecin, et les
-faits, dès lors, changent du tout au tout,
-Avez-vous été soldat, Monsieur ? je n’en
-sais rien, mais c’est probable, et toujours
-est-il que vous n’êtes point sans avoir connaissance
-de cette institution et de ce qui
-fait sa force. Je veux parler de l’obéissance
-à la consigne. On place un soldat à un poste,
-avec ordre de ne laisser passer âme qui vive.
-Pourquoi ? comment ? au nom de qui ? il n’en
-sait rien du tout ; mais fort de ce commandement,
-il baissera la baïonnette, vienne ami
-ou ennemi. Chez nous, quelque chose de semblable
-existe. Je vous vois dans un chemin, je
-ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et
-je ne barrerais pas votre route d’un caillou.
-Vienne une chute, une blessure, un mal qui
-vous jette à terre, du même coup vous êtes
-à moi, je reviens sur mes pas, je vous
-ramasse, je vous emporte et je réponds de
-vous comme le soldat de la porte qu’il garde.
-Je peux ne pas vous aimer, vous servir à
-regret, vous compter dans mes ennemis
-même ; la maladie et la mort sont là qui
-guettent : c’est mon devoir à moi de veiller
-et de déjouer leurs plans. Sans vous connaître,
-sans que personne vous ait remis à
-moi, puisque vous êtes blessé et que seul ici
-je peux vous guérir, je réponds de vous.
-Essayez de franchir cette porte, et je baisse
-ma pique, je vous en avertis, Monsieur !…</p>
-
-<p>— Docteur ! a répliqué aussitôt le jeune
-homme en lui tendant la main, pardonnez-moi,
-et soyez certain que me voici prisonnier
-sur parole. Je ne vous demande pas de
-m’excuser en vous disant : la maladie me
-rend maussade, car je suis toujours tel que
-vous me voyez là ; mais je vous avouerai que,
-si têtu que je sois, quand on me frappe dur
-et au bon endroit, je cède !</p>
-
-<p>— Une fois qu’on est prévenu, cela suffit,
-a répliqué le bon docteur.</p>
-
-<p>Et il a laissé son fougueux malade avec les
-matériaux voulus pour écrire, qu’il a enfin
-obtenus.</p>
-
-<p>Par la même occasion, nous avons été mis
-au courant du passeport de notre étranger,
-et approximativement, maintenant, nous
-savons qui il est.</p>
-
-<p>Son nom est le comte Pierre de Civreuse,
-et, autant qu’on peut préjuger d’un individu
-à première vue, m’a dit le docteur, sa profession
-est de faire des sottises. Au demeurant,
-un homme très bien, — il est de mon
-avis là-dessus, — et d’un caractère peu ordinaire,
-évidemment.</p>
-
-<p>Le docteur a décliné pareillement nos
-noms à ma tante et à moi, et nous voici tous
-présentés les uns aux autres ; mais de la
-cause véritable de l’accident, il n’a rien dit
-encore, effrayé de l’irritabilité de notre pensionnaire,
-et c’est pour moi un soulagement
-que je ne peux exprimer. De plus en plus
-maintenant cet étranger me fait peur, et je
-ne vois pas de quel front je soutiendrais une
-explication avec lui là-dessus.</p>
-
-<p>Benoîte, qui vient de ranger la chambre,
-me dit qu’il écrit toujours, et je le laisse tranquille
-avec son ami Jacques, bien anxieuse
-de savoir comment tout ceci finira, et comment
-je pourrai jamais obtenir mon pardon
-d’un caractère si peu avenant.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE DE CIVREUSE
-A JACQUES DE COLONGES</p>
-
-<p>« Tu m’as cru mort, mon pauvre bon,
-n’est-ce pas ? et je te dirai que, pendant quelques
-jours, je l’ai cru comme toi.</p>
-
-<p>» Durant je ne sais combien d’heures je
-suis resté enfoui, je ne peux pas dire où, sans
-doute où vont tous les gens sans connaissance,
-et cela me paraissait si bas sous terre,
-et si lourd, qu’avec mon reste de volonté je
-cherchais incessamment d’un coup d’épaule
-si je n’allais pas heurter les planches de mon
-cercueil. Certainement, dans ce lointain, on
-a dû faire déjà la moitié du voyage final, et
-on est là juste à l’extrême limite entre les
-deux mondes, à l’endroit où il suffit d’un
-grain de plomb pour faire pencher la balance.</p>
-
-<p>» … Heureusement pour moi, j’ai basculé
-du bon côté, humainement parlant, s’entend,
-et je me suis réveillé un beau soir un peu
-meurtri de ma chute ; mais, on ne tombe
-pas de si haut sans s’en apercevoir, avec le
-genou proprettement emmailloté dans une
-caisse en bois blanc et le front dans des bandages.</p>
-
-<p>» Minuit sonnait à une horloge, l’heure
-propice aux retours d’outre-tombe, et c’est
-le premier bruit matériel dont je me sois
-rendu compte.</p>
-
-<p>» Si je me rappelle bien ce qui se passe
-dans le monde, me suis-je dit, ces petites
-machines ne vont jamais au delà de douze
-coups ; si celle-ci ne les dépasse point, c’est
-donc que je suis sur terre et bien vivant.</p>
-
-<p>» Ainsi a-t-elle fait, et très sûr de mon
-identité, j’ai ouvert l’œil pour reconnaître la
-place.</p>
-
-<p>» Mon ami, connais-tu <i>la Fée</i>, d’Octave
-Feuillet ? une spirituelle petite pièce qui se
-joue un peu partout, et l’as-tu jamais vue
-représentée ? Eh bien, ce soir-là, qui est
-hier je crois, je me suis réveillé au premier
-acte de <i>la Fée</i>, et j’ai donné la réplique à
-mademoiselle d’Athol en personne pendant
-une scène ou deux. Ne crois pas que je rie
-et écoute-moi.</p>
-
-<p>» La première chose qu’un malade songe à
-inspecter, c’est son lit. Le mien était à colonnes
-torses, tendu de verdures Louis XIII,
-peut-être Louis XIV, je ne veux point en
-jurer, et avec une couverture en vieille soie
-que nous appellerons courtine, si tu veux
-bien. La pièce où je me trouvais, très grande,
-mal éclairée par deux bougies jaunes posées
-dans de grands flambeaux qui n’en finissaient
-plus, était boisée de chêne sculpté, et à force
-d’instinct, dans un vague noirâtre, on finissait
-par deviner très haut, très haut, les
-solives du plafond, avec un petit filet d’or qui
-brillait de place en place.</p>
-
-<p>» Contre le mur, de grands canapés raides,
-qui me donnaient mal au dos à regarder,
-une collection de prie-Dieu tous pareils,
-alignés comme à matines, et, sur le parquet,
-pas l’ombre de tapis.</p>
-
-<p>» Enfin, devant la cheminée, dans un fauteuil, — tu
-te doutais bien que je te gardais
-ce fauteuil pour la fin, n’est-ce pas ? — une
-petite dame mince, élégante et blonde qui
-dort toute droite dans une robe de satin rose
-à longue taille. Sa robe a deux cents ans,
-son front dix-huit : comment les accorder ?…
-Je travaille si longtemps ce problème que la
-petite dame se réveille brusquement, sans
-préparation.</p>
-
-<p>» Elle jette vers mon lit un coup d’œil d’écolier
-en faute ; dans la pénombre, j’ai l’air de
-dormir à poings fermés, je pense, et, tranquille
-de ce côté, en vestale fidèle, elle reporte
-ses soins sur le feu. Elle se baisse,
-arrange la braise, souffle à pleines lèvres et
-éparpille la cendre dans ses cheveux ; puis
-elle prend à deux mains une bûche, le quart
-d’un chêne de moyenne grosseur, et la dépose
-promptement dans l’âtre.</p>
-
-<p>» Elle remue, elle vit ; l’idée d’une châtelaine
-des temps anciens pétrifiée dans son
-nid par quelque enchantement bizarre me
-quitte définitivement, et c’est alors que je
-me vois dans le château breton où Jeanne
-d’Athol prépare ses pieux maléfices et convertit
-ce sceptique de Comminges par le
-seul charme de sa robe de grand’mère et
-de son parler vieillot. Seulement, pour cette
-fois, elle a oublié son nuage de poudre, et
-la couleur de ses cheveux n’aide point à
-l’illusion.</p>
-
-<p>» Le plus doucement que je peux, je l’appelle ;
-elle se dresse en jetant un cri. Évidemment,
-mon réveil n’était pas dans le programme,
-et son trouble est grand. Elle s’approche
-cependant, et nous causons un instant, marchant
-de quiproquo en quiproquo, elle m’égarant
-à dessein, moi lui montrant très bien
-que je lis dans son jeu. Finalement, elle se
-débarrasse de moi, comme on fait en pareil
-cas, avec un narcotique, lequel ne m’endort
-pas si vite toutefois que je ne puisse voir entrer
-le troisième personnage, une vieille
-duègne ridée comme une pomme de l’an
-passé, avec des petits yeux en vrille qu’on se
-sent déjà de l’autre côté de la tête avant
-qu’elle ait fini de vous regarder, et qui
-jouera au mieux le rôle du vieux François ;
-puis la toile se baisse, et je me réveille le
-lendemain matin, toujours dans le même
-cadre, mais en face d’un docteur spirituel et
-bourru qui m’explique mon cas en deux
-mots, et qui me remet si bien à ma place
-quand je tente de me révolter que j’en suis
-encore un peu bête.</p>
-
-<p>» Si tu veux tout savoir, mon ami, j’ai le
-front ouvert et le genou cassé. Avais-tu idée
-que ce fussent-là des choses si fragiles ? Moi,
-pas du tout ! et je me manie à présent avec
-une douceur et un respect attendris.</p>
-
-<p>» Conçoit-on qu’entre le fémur et le tibia,
-il puisse se produire une rupture si violente !
-Des esquilles par là, une fracture par
-ici, et au milieu de tout cela, une rotule
-hors des gonds, affolée comme une boussole
-qui a perdu le nord et ne tournant plus dans
-le bon sens !… Quant à ma boîte osseuse,
-c’est le frontal qui est lésé, et on me promet
-un rapprochement intime et solide sous peu
-de jours.</p>
-
-<p>» Somme toute, je ris, mais je suis furieux,
-furieux comme je sais l’être à mes meilleurs
-moments, et l’idée de la tâche qui te retient
-chez ton oncle pour des mois n’ajoute pas
-peu à mon ennui. Des semaines d’immobilité
-et pas toi pour me tenir tête !… Me
-vois-tu avec ma petite dame rose pour tout
-secours sous six pieds de neige ? Car j’ai
-oublié de te dire que, comme le blé semé en
-automne, nous sommes sous la neige actuellement ;
-il ne tient qu’à nous de germer, et
-pour monter me soigner jusqu’ici, il faut à
-mon docteur des bottes de sept lieues et des
-patins norvégiens alternativement.</p>
-
-<p>» Maintenant, la cause de tout cela, me
-demandes-tu, et aussi : que diable allais-tu
-faire dans cette galère ?…</p>
-
-<p>» Voici : tu te rappelles que j’avais l’intention,
-avant de gagner le pays du soleil, de
-me faire l’œil par un contraste frappant en
-venant me geler d’abord à quelques aspects
-d’hiver bien caractérisés, comme ces gourmands
-qui se préparent à un bon dîner par
-une matinée de jeûne et une longue course
-à l’air vif ?</p>
-
-<p>» A cet effet, je m’étais arrêté dans un petit
-village dont le nom ne te dirait rien, car tu ne
-le connais pas plus que je ne le connaissais
-hier, et muni seulement d’une espèce de sac
-de soldat j’étais parti à pied dans la montagne.</p>
-
-<p>» Je m’étais fait indiquer ma route en ce
-sens qu’en marchant tout droit, je savais
-que je devais finir par rencontrer sur la hauteur
-un point de vue superbe, une forêt de
-sapins, une échappée sur la vallée et voire
-même un château peut-être !</p>
-
-<p>» Au bout de cinq cents mètres, j’étais en
-pleine solitude, et s’il ne t’est jamais arrivé
-d’errer dans la campagne à cette époque de
-l’année, tu ne peux te figurer à quel point
-cette solitude-là est plus profonde que toutes
-les autres. Où on met le pied, pas une trace
-d’un autre pas, nul cri de bête dans les alentours,
-et plus même la diversité de la luzerne
-bleue, du sainfoin rose et du jaune de la
-paille, partout une tonalité unique et éclatante
-qui est admirable pendant la première
-demi-heure, mais fatigante pendant la
-seconde, et énervante et ophtalmique à la
-longue.</p>
-
-<p>» Plus d’accidents de terrain, plus de creux,
-plus de bosses : tout est nivelé ; c’est une
-égalité républicaine ! De loin en loin, une
-bande de corbeaux qui s’abat avec les piailleries
-effrontées des derniers survivants. C’est
-leur heure, et ils le savent ! Sur les buissons,
-de la neige et des petites larmes de
-givre. Une rosée vieille de trois mois et qui
-en a pour quelques semaines encore avant de
-s’évaporer, et une bise du diable qui vous
-coupe la figure en quatre !</p>
-
-<p>» Pourtant, il n’y a si long chemin dont on
-ne trouve le bout à la fin, et j’avais rencontré
-successivement l’échappée sur la vallée, la
-forêt et la belle vue promises, quand le château
-lui-même m’est apparu. Je te passe sa
-description, ne l’ayant regardé moi-même
-que très imparfaitement, comme tu vas le
-comprendre, et lui et moi étant d’ailleurs
-maintenant forcément gens de revue.</p>
-
-<p>» Une de ses ailes donne sur la route ; c’est
-devant celle-là que je m’étais arrêté, et je
-m’occupais innocemment à déblayer une
-grosse pierre pour m’asseoir dessus et regarder
-à loisir, tout saisi que j’étais de l’aspect
-sauvage et mélancolique de ce lieu.</p>
-
-<p>» Une curiosité singulière me prenait ; il
-me semblait que, derrière ces murs, quelque
-chose d’original et d’inattendu devait se
-cacher, et un désir impérieux d’y pénétrer
-me talonnait subitement. Tu le sais, d’ailleurs :
-de tout temps, ce qui est clos et paraissait
-inaccessible m’a tenté, et je ne me
-rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé
-une pomme sur les basses branches… Des
-hautes, je ne dirai pas autant.</p>
-
-<p>» En même temps, le souvenir de notre dernière
-conversation me revenait. Tu te rappelles
-ce soir où nous parlions ensemble
-de mon voyage et où tu me prêchais la
-prudence ? Une fois aux Indes, te disais-je,
-j’entends voir tout, et surtout ce qu’un œil
-européen ne doit pas connaître. Je veux
-descendre dans l’intimité de la famille
-et des cérémonies privées, connaître les
-coutumes burlesques ou ignobles, et me
-glisser enfin jusque dans les mystères du
-culte lui-même, quand je devrais user de
-vingt déguisements pour arriver aux pieds
-de Brahma et l’adorer sans voiles et selon
-les rites. — Et toi, tu me répondais sagement :</p>
-
-<p>»  — Gare-toi ! tout homme est jaloux de
-son secret et de l’inviolabilité de son foyer,
-mais les Orientaux plus que nul autre, et
-pour le plaisir de poser la semelle de ta botte
-où personne n’a mis le pied avant toi, tu
-risqueras quelque méchante affaire.</p>
-
-<p>»  — De la part de qui ? te demandais-je en
-riant. Penses-tu que le dieu se dérangera
-pour moi, et aurais-je la bonne fortune de
-le voir manœuvrer ses dix-huit jambes pour
-descendre de son piédestal ?</p>
-
-<p>»  — Lui, non, peut-être, disais-tu, mais ses
-fidèles sans remords, et tu es très capable,
-si tu franchis l’enceinte sacrée, de rencontrer
-quelque brahme qui te donne sur le nez
-pour te rappeler au respect des limites.</p>
-
-<p>» Pourquoi pensais-je à tout cela à ce moment ?
-Était-ce parce que je me demandais
-si la susceptibilité des Français serait aussi
-vite éveillée que celle des Indiens, ou bien
-parce que je sentais que je mesurais déjà
-inconsciemment de l’œil la hauteur du mur
-et la place d’une saillie où poser mon pied,
-je ne sais ; mais, juste à cet instant, un grand
-fracas de vitre brisée m’a fait lever la tête,
-et avant que j’aie pu dire : ouf ! un projectile
-dont je ne connais pas la nature, mais
-qui était lancé d’une main sûre, m’atteignait
-en plein front.</p>
-
-<p>» Le coup était si fort qu’il m’a fait chanceler,
-et pris des deux pieds dans des pierrailles,
-je me suis abattu sur les genoux de
-tout mon élan, sans pouvoir parer ma chute,
-et si maladroitement en somme, qu’il en est
-résulté tout le dommage que je t’ai dit plus
-haut.</p>
-
-<p>» Peut-on répondre d’une façon plus péremptoire
-aux indiscrétions des gens, et ta
-leçon pouvait-elle avoir une application plus
-prompte que cet écrasement de ma curiosité
-dans son œuf, et cette rencontre de ton
-brahme dès le troisième degré de longitude ?…</p>
-
-<p>» Quelqu’un accourait effaré et qui s’exclamait
-d’une manière confuse ; mais j’aurais
-juré que du sol venait subitement de monter
-un brouillard intense, car je ne distinguais
-plus rien déjà, et j’ai dû perdre connaissance
-presque aussitôt, je crois.</p>
-
-<p>» De mes premiers pansements je n’ai gardé
-nul souvenir, et mon sommeil de l’autre
-monde a duré, paraît-il, quatre jours pleins.</p>
-
-<p>» Quant à l’auteur de ma blessure et à l’instrument
-de mon supplice, on s’exprime sur
-ce point devant moi avec tant de réserve que
-j’en suis réduit encore aux suppositions ;
-mais que je revoie ma petite dame rose ou
-même la vieille aux yeux prompts, et je mènerai
-l’enquête à bien.</p>
-
-<p>» En attendant, je sais toujours le nom du
-manoir : c’est le château d’Erlange de Fond-de-Vieux,
-et tu peux m’y adresser tes lettres.</p>
-
-<p>» Le facteur y monte de temps en temps, et
-notamment quand le paquet pour les villages
-avoisinants lui paraît assez gros, ou
-qu’il est chargé par l’épicier ou le boucher
-de quelque dépôt d’importance qui mérite
-l’ascension.</p>
-
-<p>» Deux femmes seules l’habitent, mademoiselle
-d’Épine et mademoiselle d’Erlange, la
-tante et la nièce ; et quand j’ai voulu insinuer
-au docteur que je pourrais leur être,
-somme toute, un embarras sous plus d’un
-rapport, il a nié avec tant de bonhomie qu’il
-ne m’est resté qu’à mettre mes scrupules de
-côté et à accepter les bienfaits de ce petit
-phalanstère.</p>
-
-<p>» T’ai-je dit, à propos, qu’il parle d’un mois
-d’immobilité, ce docteur, terme qui, dans la
-bouche d’un médecin, signifie invariablement
-le double, et qu’il exige l’horizontale
-absolue ?</p>
-
-<p>» Cette idée me fait rugir, et quand je pense
-que pour une contemplation platonique devant
-un mur, contemplation qui a duré en
-tout dix minutes, et dont un chérubin n’aurait
-pas à rougir, je vais passer des semaines
-à m’assoter entre trois femmes, alors que je
-devrais courre le tigre dans les jungles, je
-suis tout prêt à achever ce qui me reste de
-tête !…</p>
-
-<p>»  — Mais puisque tu es dans la place et que
-tu grillais d’y entrer, de quoi te plains-tu ?
-vas-tu me répondre…</p>
-
-<p>» Eh ! mon cher, c’est parce que j’y suis,
-que j’en veux sortir maintenant ; j’ai vu ce
-qu’il en était, et cela ne suffirait pas à divertir
-un octogénaire.</p>
-
-<p>» Mais, tais-toi, Jacques, on frappe à la
-porte, et c’est un petit coup léger qui ne
-peut venir que d’un doigt menu. Baisse-toi
-dans ma ruelle, mon ami, et je te dirai tout,
-sois tranquille !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">26 mars.</h2>
-
-
-<p>Après le départ du docteur, hier, j’ai
-tardé si longtemps à rentrer dans la chambre
-de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire
-à son aise, que, finalement, je ne savais plus
-de quelle façon m’y prendre. Frapper, entrer
-et aller m’asseoir à ma place ordinaire,
-c’était le forcer à faire la conversation avec
-moi, et, d’un autre côté, l’abandonner indéfiniment,
-cela pouvait le gêner s’il désirait
-quelque chose.</p>
-
-<p>J’aurais bien envoyé Benoîte ; mais ma
-tante, qui feint d’ignorer complètement la
-présence du blessé, la surcharge d’ouvrage
-depuis quelques jours, et elle la retenait
-captive dans sa chambre sous le prétexte de
-battre ses rideaux.</p>
-
-<p>Une idée m’est venue alors, et, appelant
-mon chien, je lui ai fait comprendre tout
-doucement ce que j’attendais de lui, et où il
-devait porter le papier que j’attachais sur
-son collier. Puis j’ai frappé un léger coup à
-la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.</p>
-
-<p>Sur le papier, j’avais mis : « Prière à
-M. de Civreuse de dire s’il désire rester seul
-ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien
-rapportera la réponse ou l’attendra aussi
-longtemps qu’on le voudra ; il suffit de lui
-dire : « Allez. »</p>
-
-<p>Au bout d’une seconde, j’ai entendu « Un »
-qui grattait à la porte, et, sur son collier,
-j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on
-avait écrit : « M. de Civreuse ose à peine
-avouer qu’il meurt de faim et de soif, et qu’en
-se dressant tout à l’heure pour lui tendre
-son cou, le messager fidèle vient de lui culbuter
-sa table et son encrier. Il est au regret
-de ne pouvoir les ramasser lui-même. »</p>
-
-<p>Je suis entrée alors, et, en un tour
-main, j’ai eu remis le meuble sur pied et essuyé
-l’encre tant bien que mal, pendant que
-M. de Civreuse me disait, sur un ton d’interrogation :</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Épine ?… Mademoiselle
-d’Erlange ?</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu
-vivement, peu satisfaite de la confusion.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des
-tantes de tout âge.</p>
-
-<p>Puis, comme je frottais le parquet du bout
-du pied, il a commencé à s’excuser à propos
-du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant
-que rien ne m’est plus indifférent
-qu’une tache, tant qu’elle n’est pas sur moi,
-ce qui est la vérité pure.</p>
-
-<p>Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque
-désir particulier touchant sa nourriture, en
-l’avertissant que le garde-manger d’Erlange
-est rustique ; et il m’a répondu que, s’apprêtant
-à faire un voyage pendant lequel il n’était
-pas certain de trouver tous les jours de quoi
-manger, il s’estimerait heureux s’il pouvait
-dîner régulièrement, quel que fût d’ailleurs
-le menu.</p>
-
-<p>J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante
-pendant un quart d’heure, et j’ai achevé le
-service quand elle a été partie, versant le
-vin, taillant le pain, etc. Tout en mangeant
-d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de Civreuse
-me posait quelques questions, toujours
-avec son ton froid et un peu indifférent, qui
-non seulement me glace, mais encore doit
-me faire répondre tout de travers, je pense,
-car il me regardait de temps en temps comme
-si je venais de dire la plus grosse bêtise du
-monde ; et, au bout d’un instant, je me suis
-mise à lui faire du café.</p>
-
-<p>Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait
-sur la braise, du café et toutes ses instructions ;
-mais, dame ! c’était une besogne
-si nouvelle pour moi, qu’au moment de commencer,
-je me suis aperçue tout à coup que
-je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait
-dit, et je suis restée devant le feu, assise sur
-mes talons, la bouillotte d’une main et le café
-de l’autre, dans une perplexité terrible.</p>
-
-<p>Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le
-savais bien, mais par lequel commencer et
-où les réunir, voilà le difficile.</p>
-
-<p>Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela
-me semblait drôle ; il était plus probable que
-c’était dans la bouillotte que je devais jeter le
-café. Quant à retourner auprès de Benoîte
-pour lui demander son avis, c’était me préparer
-une heure de cris et de reproches de la
-part de ma tante, et, d’un autre côté, M. de
-Civreuse me suivait de l’œil depuis son lit
-avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait.
-Je me suis décidée alors promptement,
-et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul
-coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai
-laissé mitonner un instant.</p>
-
-<p>— Voulez-vous que je vous serve, Monsieur ?
-lui ai-je demandé ensuite en m’approchant.</p>
-
-<p>— Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en
-me présentant sa tasse…</p>
-
-<p>Hélas ! c’était une boue véritable qui coulait,
-noirâtre, épaisse et laide à faire peine,
-et s’amoncelant dans le fond de la façon la
-moins appétissante.</p>
-
-<p>Je me suis arrêtée alors toute décontenancée,
-en m’écriant :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas cela ! Évidemment j’ai dû
-me tromper ; mais je ne sais pas faire le café !</p>
-
-<p>— Moi non plus, m’a répondu M. Pierre,
-qui tenait toujours sa tasse ; seulement je
-crois qu’on se sert de ça en général.</p>
-
-<p>Et il me montrait du doigt la cafetière que
-Benoîte avait posée sur une table et à laquelle
-je n’avais plus songé ; et, comme je lui
-demandais vivement pourquoi il ne m’avait
-rien dit :</p>
-
-<p>— J’ai cru que vous le faisiez à la turque,
-a-t-il répliqué.</p>
-
-<p>Finalement, je lui en ai passé une tasse
-dans un carré de batiste, et il l’a bue sans
-sourciller jusqu’au bout.</p>
-
-<p>— Vous avez donc repris votre vraie
-forme ? m’a-t-il dit ensuite, au moment où je
-me remettais à ma place habituelle dans mon
-fauteuil.</p>
-
-<p>— Ma vraie forme ?… mais je suis toujours
-ainsi.</p>
-
-<p>— Pas cette nuit !</p>
-
-<p>— Ah ! parce que j’avais mis cette
-vieille robe ! Le fait est que je devais avoir
-une étrange mine… et je me demande ce
-que vous avez pensé en me voyant ?</p>
-
-<p>— J’ai pensé que j’avais la bonne chance
-de trouver enfin un endroit où le temps avait
-arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée
-depuis deux cents ans.</p>
-
-<p>— Pourquoi la bonne chance ?</p>
-
-<p>— Parce que je ne connais rien de plus
-bête que l’époque actuelle, a-t-il répondu.</p>
-
-<p>Et moi j’ai repris aussitôt :</p>
-
-<p>— Eh bien, je sais pourtant quelque chose
-qui est plus bête encore, c’est de ne pas la
-connaître du tout, cette époque actuelle, et
-tel est mon cas !</p>
-
-<p>— Soyez tranquille, vous y ressemblez
-plus que vous ne le croyez ! a-t-il dit.</p>
-
-<p>Puis, comme il a compris que la phrase,
-après tout, n’était aimable qu’à moitié, il
-s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre
-un mot.</p>
-
-<p>— Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi
-l’avez-vous laissé dehors ? Ce n’est pas à cause
-de moi, j’espère ?</p>
-
-<p>— Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât…</p>
-
-<p>Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai
-couru ouvrir la porte, et ce fou de « Un »
-est entré d’un bond, se roulant sur mes
-pieds, collant son museau sur mes genoux,
-et me renversant à moitié dans l’ardeur de
-ses caresses.</p>
-
-<p>M. de Civreuse le regardait faire sans rien
-dire et, au moment où je m’agenouillais près
-de lui pour lui laisser passer ses pattes autour
-de mon cou :</p>
-
-<p>— Vous l’aimez beaucoup ? m’a-t-il demandé.</p>
-
-<p>— Infiniment ! ai-je répondu avec feu…
-Ma pauvre vieille bonne d’abord, et lui après :
-voilà mes deux plus chères affections !</p>
-
-<p>— Et la tante, en troisième ligne alors ?
-a-t-il dit à mi-voix, parlant plutôt pour lui
-que pour moi, je pense.</p>
-
-<p>J’ai marmotté sur le même ton :</p>
-
-<p>— Pas même.</p>
-
-<p>Mais il n’a pas entendu, je crois ; et je me
-suis levée pour débarrasser la table.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, il m’a demandé
-l’heure et, en la lui disant, je n’ai pu m’empêcher
-d’ajouter :</p>
-
-<p>— J’ai peur que les jours ne vous paraissent
-bien longs ici, Monsieur, et que vous
-ne vous ennuyiez cruellement avant peu ?</p>
-
-<p>— Oh ! ce n’est pas à moi que je pense,
-a-t-il répondu aussitôt ; mais c’est pour vous
-que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire
-que cet étranger impotent qui s’implante tout
-à coup dans votre maison, et quel trouble
-cela va vous apporter !</p>
-
-<p>Il allait entamer le chapitre des remerciements,
-quand je l’ai interrompu en disant
-vivement :</p>
-
-<p>— Mais ne croyez pas cela : c’est que
-c’est justement tout le contraire !… J’en suis
-si contente !… ça m’amuse tant !</p>
-
-<p>Je pensais à ma solitude en parlant ainsi,
-et à cette joie d’avoir une vie animée pendant
-deux mois au moins ; mais il l’a pris
-autrement, je crois, car il a continué en
-serrant les lèvres et en inclinant cérémonieusement
-la tête :</p>
-
-<p>— Allons, tant mieux, à quelque chose
-malheur est bon, et je suis charmé de voir
-qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait
-dans cette affaire !</p>
-
-<p>Benoîte est entrée à ce moment-là, et
-j’en ai profité pour me glisser dehors, car
-je ne savais plus que dire.</p>
-
-<p>Somme toute, il ne me plaît pas du tout,
-ce monsieur, et n’était l’envie passionnée
-que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et
-de lui faire oublier peu à peu ma déplorable
-violence, je le prendrais en grippe
-immédiatement et je le lui montrerais sans
-fard !</p>
-
-<p>Cette froideur imperturbable me fait
-l’effet d’une bride qui cherche à retenir ma
-propre vivacité, comme si c’était son affaire,
-et cet œil railleur qui suit tout ce que je fais
-me donne envie de dire des insolences. Une
-fois son bandeau enlevé, quand il y en aura
-deux comme ça, ce ne sera plus tenable,
-et il me semble qu’à travers la porte, je les
-sens déjà qui pèsent sur moi !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, je suis au courant de tout, et
-j’ai manœuvré si habilement pendant un
-tête-à-tête que le hasard m’a ménagé avec
-Benoîte, le garde du corps de mademoiselle
-d’Erlange, que je me suis fait raconter
-tout ce que le docteur avait jugé bon de me
-taire dans son récit.</p>
-
-<p>» Mais d’abord je t’avais laissé, je crois,
-guettant derrière mon rideau l’entrée de ma
-blonde fée de la nuit passée, et tout curieux
-de la voir au grand jour.</p>
-
-<p>» Eh bien, mon ami, tu me croiras si tu
-veux, mais la magie se continuait, et elle
-se présentait cette fois sous la forme familière
-et sympathique d’un gros terre-neuve
-frisé.</p>
-
-<p>» L’intelligent animal marcha sans hésiter
-vers mon lit et, se dressant sur ses pattes de
-derrière, avec la grâce des éléphants de
-l’Hippodrome, inclina la tête pour me montrer
-un petit papier blanc attaché sur son
-collier.</p>
-
-<p>» Et lors la belle princesse lui dépêcha
-un messager sous la forme d’un hippogriphe
-à trois têtes, plus noir que l’enfer, et qui
-devait avec moult détails lui déclarer ses volontés.</p>
-
-<p>» Les volontés, cette fois, étaient rédigées
-en style simple et se résumaient à peu près
-à ceci :</p>
-
-<p>» Que désire actuellement monsieur de
-Civreuse ? » L’écriture, échevelée comme
-des branches de saule un jour de grand
-vent, cheminait sans façon de bas en haut
-du petit carré, et les derniers mots, pris
-de court, montaient littéralement les uns
-sur les autres.</p>
-
-<p>» A l’instant même, j’ai mal auguré de son
-auteur ! Qu’une femme n’écrive pas du tout
-si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire,
-que ce soit joli, et que les traces de sa plume
-ne ressemblent pas à la promenade fantastique
-d’un hanneton affolé ! C’est plus fort que
-moi, mais cela me produit le même effet que
-si je voyais une mignonne marquise tirer de
-sa poche un gros mouchoir de cotonnade ou
-se parfumer au patchouli.</p>
-
-<p>» Enfin, comme il n’était pas l’heure de
-philosopher et que le cou tendu du chien
-quêtait toujours sa réponse, je me décidai
-à avouer brutalement que je mourais de
-faim, et que ma meilleure ambition pour
-l’heure était d’avoir quelque chose à me mettre
-sous la dent. Ce n’était pas un madrigal,
-tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui
-ne sait pas écrire ! Puis, comme je me baissais
-pour rattacher le ruban au collier, le
-chien fit un mouvement, et d’un simple coup
-d’épaule envoya par terre table, encrier et le
-reste. Assez penaud, j’ajoutai un <i>post-scriptum</i>
-pour annoncer le malheur, et une minute
-après ma jeune gardienne de la nuit dernière
-entrait.</p>
-
-<p>» Elle était vêtue cette fois d’une robe
-quelconque, et avec ses cheveux tordus en
-huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante
-à n’importe quelle femme, qu’elle me fit
-l’effet disparate d’un vieux portrait de Vélasquez
-qu’on aurait restauré en remplaçant une
-tête d’enfant par celle d’une bonne paysanne
-bourguignonne… Est-il permis d’avoir à sa
-portée tant de couleur locale et de ne pas en
-user !… Très insoucieuse de l’effet qu’elle me
-produisait, je crois, elle réparait le dégât sans
-mot dire, relevant la table, pompant l’encre,
-et promenant son linge du bout du pied sur
-le parquet.</p>
-
-<p>» J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le
-plus humblement du monde ; mais, dès les
-premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement
-en disant : « Oh ! ne vous tourmentez
-pas, ça m’est si égal les taches ! » que, ma
-foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie
-pour aller au ravitaillement, et je suis resté
-avec mes pensées.</p>
-
-<p>» Mon cher, cette jeune fille me déplaisait
-déjà positivement. Son apparence répondait
-exactement à son écriture, et cette dernière
-phrase me la complétait. Moi aussi, parbleu,
-je me moque des taches, et j’ai vu couler
-d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre ;
-mais d’elle, cela me choquait.</p>
-
-<p>» S’il est une chose qui me déplaise entre
-toutes, c’est de rencontrer chez les autres,
-et particulièrement chez une femme, mes
-défauts dominants. Que diable ! je connais
-mon visage, et, quand je veux le voir, je n’ai
-qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me
-faille encore être forcé de retrouver ma grimace
-chez tout le monde. En tant que laideur,
-j’aime à changer, et mon bec d’aigle
-s’est toujours mieux accommodé du voisinage
-des petits nez de chien que de celui de ses
-pareils.</p>
-
-<p>» A son retour, elle s’est mise à me servir
-le repas que la vieille venait d’apporter, se
-remuant avec une vivacité pleine de bonne
-volonté, mais qui était d’une maladresse si
-absolue qu’au bout d’un instant j’en étais à
-ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait
-tout à coup d’une demi-ligne que son pouce
-ne sautât avec la tranche, la porcelaine se
-heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de
-moins féminin que cette jeune fille.</p>
-
-<p>» Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes
-diables d’yeux verts qui la troublaient. Allons
-donc ! est-ce moi aussi qui suis fautif pour
-ce café, sorti de ses mains et que j’ai bu
-jusqu’à la lie ?</p>
-
-<p>» Ah ! mon ami ! tout homme a son calice
-qu’il doit vider en ce monde, en attendant
-ceux que les promesses du purgatoire lui
-réservent encore, je le sais et je m’y résigne ;
-mais quelle amertume intolérable le mien
-avait revêtu ce jour-là !</p>
-
-<p>» De loin, j’avais regardé mademoiselle
-d’Erlange accroupie devant l’âtre, préparant
-son mélange avec la sûreté du talent, et,
-encore qu’il me semblât peu catholique, ma
-propre inexpérience me défendait des jugements
-téméraires jusqu’à la dégustation du
-moins. Mais alors !</p>
-
-<p>» As-tu dans ton passé de ces ressouvenirs
-de crèmes tournées ou manquées qui font
-pleurer de déception quand on est enfant ?
-Et vois-tu encore ce quelque chose d’épais
-et de trouble où des grains d’une origine
-inexpliquée nageaient et se multipliaient ?
-Mon pauvre Jacques, c’était cela même qu’on
-m’offrait ! J’avoue que j’étais vexé, et le
-fumet de ce moka qui me passait sous le nez
-en fumée, — sans le moindre jeu de mots, — m’a
-fait froncer le sourcil.</p>
-
-<p>» Je t’entends, plaignant la pauvrette et
-me querellant sur ma maussaderie. Eh ! mon
-cher, garde ta pitié ; sa déconvenue n’a pas
-été longue, je t’assure, et même je crois bien
-qu’elle n’attendait qu’un signe de moi pour
-rire aux éclats.</p>
-
-<p>» Mais, ma foi, je ne trouvais pas ça drôle
-du tout ; je n’ai pas remué, et, possédée de
-l’idée de tout réparer, elle a imaginé un
-expédient qui lui a semblé si fameux qu’elle
-me l’a annoncé avec un cri de joie. Puis elle
-a couru à une armoire, en a tiré un mouchoir
-de poche, et s’est mise à me décanter une
-tasse de son horrible boisson dans un des
-coins du linge qu’elle relevait délicatement. Il
-était tout blanc, je veux bien, mais avoue que
-cette passoire était d’un choix douteux et bien
-peu fait pour calmer mes susceptibilités !…</p>
-
-<p>» J’ai bu ! Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?
-Mais ce goût âcre, avec cette petite arrière-saveur
-de lavande, de verveine ou de je ne sais
-quoi, recueillie en outre dans la batiste, c’était
-atroce !…</p>
-
-<p>» Puis, avec la conscience du devoir accompli,
-elle est allée s’asseoir dans son grand
-fauteuil, contre le dossier duquel sa tête
-arrive aux trois quarts à peine, et j’ai tâché
-de la faire causer.</p>
-
-<p>» Veux-tu l’ordre et le nombre de ses affections ?
-Elle n’en fait pas mystère : sa vieille
-bonne, son chien, et puis voilà ; car la tante
-n’arrive qu’en vingt-cinquième ordre en
-façon de remplissage… et encore !</p>
-
-<p>» Quant à mon accident, elle m’en a dit tout
-de suite son sentiment sans se faire prier.
-Ça l’amuse, oh ! mais ça l’amuse, vois-tu !
-Elle n’a jamais rien vu de plus drôle
-que cette aventure ! — Au moins aurai-je
-la satisfaction de penser que ça divertira
-toujours quelqu’un, si ce n’est pas moi !</p>
-
-<p>» Établie sur ces prémisses, notre entente
-ne battait que d’une aile, comme tu comprends
-quand la duègne est rentrée fort à propos
-pour nous tirer de peine. Mademoiselle
-d’Erlange s’est envolée, et moi, qui par malheur
-n’en peux faire autant, je me suis carré
-dans mes oreillers, bien décidé à ne pas laisser
-aller Benoîte, puisque Benoîte il y a, sans
-avoir exprimé de sa vieille tête toutes les révélations
-qu’elle pouvait contenir.</p>
-
-<p>» Seulement, nos deux volontés se trouvaient
-être là-dessus diamétralement opposées,
-et elle paraissait aussi résolue à se taire
-que moi à la faire parler. Aussi, pendant un
-grand quart d’heure, avons-nous littéralement
-joué à cache-cache ensemble, elle finassant,
-moi la ramenant droit au but, pour la
-voir me glisser de nouveau entre les doigts,
-jusqu’à ce que j’enlève la position rondement,
-à la hussarde !</p>
-
-<p>» Mon ami, si tu l’oses, défends encore les
-petits doigts fins qui remuent si gentiment la
-porcelaine et qui savent apprêter un café si
-succulent, c’est leur propre marque que je
-porte au front, et mon antipathie contre mademoiselle
-d’Erlange était une prescience !</p>
-
-<p>» Mauvaises intentions, je ne dis pas, mais
-action un peu vive, tu en conviendras, je
-pense, et surtout quand tu connaîtras la nature
-du projectile employé. Il est lourd, massif
-et d’un noble métal. Devines-tu ? Non,
-bien entendu, et je te le donnerais en cent
-que tu n’en serais pas plus avancé.</p>
-
-<p>» Vois-tu dans un coin de ma chambre cette
-statue de saint Joseph qui s’enfonce dans
-l’angle, semblant vouloir gagner sur le mur ?
-C’est un joli morceau bien fini, ciselé en plein
-argent, que j’attribue sans hésiter à l’école
-italienne et qui pourrait être signé Cellini,
-tant le travail en est exquis ! Voilà cependant
-l’instrument de mon malheur !…</p>
-
-<p>» Pour que tu puisses comprendre comment
-s’est produite cette bizarre attaque, revenons
-de quelques jours en arrière, et figure-toi
-mademoiselle d’Erlange alors si pénétrée des
-vertus de ce même saint, si croyante en lui,
-si pleine d’une vénération passionnée à son
-endroit, que le plus clair de ses journées se
-passait à ses pieds.</p>
-
-<p>» Puis, tout d’un coup, sans raison apparente,
-soit déboire, soit lassitude, une scission
-profonde se produisant entre eux, et la jeune
-suppliante passant brusquement d’un sentiment
-à un autre, devenant aussi ardente dans
-la colère qu’elle s’était faite humble dans l’humilité,
-et enfin, dans un accès de rage impie,
-jetant ignominieusement au dehors la statue
-respectée.</p>
-
-<p>» Ne plus la prier, c’était trop peu de chose
-encore ! Les vieux Sicambres ne sont pas les
-seuls qui aiment à brûler ce qu’ils ont adoré,
-et d’ailleurs, comme la brave Benoîte me le
-disait en soupirant : « Elle ne fait jamais les
-choses à demi, ma fille ! » Jusque-là, rien à
-dire de cette façon d’agir. Je ne connais pas
-les griefs de cette jeune révoltée, c’était son
-droit peut-être, et, en tout cas, c’était strictement
-son affaire ! Mais le plus triste, c’est
-que, tandis que se jouait cette scène intime,
-et selon le train ordinaire du monde, c’était
-un innocent qui s’apprêtait à payer pour les
-coupables !</p>
-
-<p>» Tu le devines, mon ami ; pour cette fois,
-l’agneau de la fable allait être moi-même, et
-l’heure où la plus malavisée des rêveries me
-conduisait dans ce chemin désert dont je t’ai
-parlé était aussi l’instant précis où mademoiselle
-d’Erlange envoyait le pauvre saint à la
-volée à travers la campagne, commettant
-ainsi le double délit d’attenter à la vie de son
-prochain et d’infliger le plus mortifiant des
-traitements à un objet d’église.</p>
-
-<p>» Celui-ci, d’ailleurs, n’y mit nulle façon, et
-oubliant tout caractère sacré et pacifique, il
-me décousit avec la maestria d’un éclat d’obus
-de profession. Et voilà comment, sans crime
-appréciable que la société ou les dieux puissent
-me reprocher, j’ai été mis à deux doigts
-de la mort, et je reste menacé d’un genou
-hors d’usage ou du moins fort déprécié, tout
-cela parce qu’une petite fille et une statue
-d’argent ont eu maille à partir ensemble.</p>
-
-<p>» Que te semble maintenant de mademoiselle
-d’Erlange ? Ne crois-tu pas voir des griffes
-pousser sous ses ongles roses, et seras-tu
-tout à fait tranquille désormais durant les
-heures où elle me veillera seule ?… J’attends
-avec une curiosité que je ne peux te dire l’explication
-qui ne pourra pas manquer de se
-produire à ce sujet entre nous. Cette fière
-amazone montrera-t-elle quelque confusion ?
-Rien n’est moins certain, et je rassemble
-toute ma décision pour me tirer de là avec
-les honneurs de la guerre.</p>
-
-<p>» Je suis la victime, quand le diable y serait !
-Il ne faut pas qu’elle oublie cela ; et, si elle
-prend les choses par trop légèrement, j’arracherai
-mon bandeau comme on fait à la dernière
-page des romans d’Anne Radcliffe, et
-je lui montrerai ma plaie béante… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">27 mars.</h2>
-
-
-<p>Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout ! Mon
-Dieu, que dire, et de quel air me présenter ?
-Voilà les mots que je me suis répété incessamment
-hier, sans jamais trouver que faire.</p>
-
-<p>D’un côté, certainement, je n’étais pas
-fâchée que ce fût avoué. Les situations mal
-définies m’ont toujours été odieuses, et je me
-rappelle le temps où, étant petite fille, je demandais
-à ma tante « deux claques tout de
-suite », plutôt que la punition qu’elle me
-réservait pour le soir. Puisque cette fois
-encore j’étais sous le coup d’un blâme, je
-n’étais pas fâchée de savoir promptement
-ce qu’il allait être. Mais la façon de me
-présenter, le mot par lequel j’allais débuter ?
-C’était toujours ce qui ne me venait pas, ou
-du moins ce qui m’échappait, dès que j’approchais
-de la porte fatale.</p>
-
-<p>Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue
-si près que je tournais à demi la serrure ;
-puis, toujours prise de peur au dernier
-moment, je me sauvais avant d’avoir achevé
-mon geste. Il semblait en vérité que toutes
-mes idées restaient entassées dans la bibliothèque,
-dont j’ai fait ma retraite et ma
-chambre depuis quelque temps, car aussitôt
-que je m’y trouvais, les mots m’arrivaient
-en foule, je gesticulais avec noblesse, et les
-phrases les plus propres à émouvoir un cœur
-hautain se pressaient sur mes lèvres. J’avançais
-ainsi jusqu’à un divan où je supposais
-M. de Civreuse étendu, afin que la répétition
-fût complète, et saisissant le coin d’un coussin
-comme je me proposais de le faire pour
-sa main :</p>
-
-<p>— Monsieur, disais-je d’une voie émue,
-pardonnez-moi, je vous en supplie ! J’ai fait
-une folie dont le remords me restera toujours,
-et à laquelle je ne peux pas encore
-penser sans terreur ; mais voyez combien je
-suis malheureuse, et dites-moi, je vous en
-prie, que vous ne m’en voulez pas trop !
-Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas
-m’adresser une bonne parole, et je hais de
-ne point vivre en paix avec moi-même, car
-les reproches que je me fais sont bien plus
-durs que tous ceux que vous pourriez imaginer !</p>
-
-<p>Le coussin attirait ma main à lui, baisait
-courtoisement le bout de mes ongles et me
-donnait l’absolution sans trop se faire prier.
-Là-dessus, je repartais pénétrée de mon
-sujet ; mais, en passant ma porte, mon discours
-se troublait déjà ; à la traversée de
-l’antichambre il m’en échappait une moitié,
-et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet,
-si bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit
-décisif…</p>
-
-<p>C’est alors que je revenais d’un bond et,
-par un sortilège inexplicable, sur mon passage,
-mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes
-se relevant des dalles, sortant des boiseries
-et rentrant toutes à leur place, de façon
-qu’en arrivant auprès du divan symbolique,
-j’avais reconquis mon aisance, et j’étais de
-nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres
-propos analogues aux premiers, mais toujours
-plus persuasifs.</p>
-
-<p>Il fallait en finir pourtant ; le jour baissait,
-et je ne pouvais pas condamner M. de
-Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer
-pour lui apporter sa lampe. Il était évident
-que, tant que je réfléchirais ainsi, je repasserais
-par ces mêmes alternatives ridicules, et
-il ne me restait qu’à me prendre moi-même
-en traître.</p>
-
-<p>C’est alors que, tête baissée, comme
-un objet qu’on lance, j’ai franchi la porte et,
-d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant
-à mon étoile pour trouver ce mot heureux
-du début qui m’était si nécessaire et qui allait
-venir cette fois, je crois.</p>
-
-<p>Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée,
-s’était mis à regarder derrière moi dans le
-fond de la chambre avec une persistance
-tellement singulière, se penchant pour mieux
-voir, dardant obstinément son œil sur la
-porte que, malgré ma préoccupation, je me
-retournai, saisie de l’idée que je traînais
-avec ma robe quelque objet inattendu ou
-burlesque. Il n’y avait rien du tout, et, comme
-je le regardais toute surprise :</p>
-
-<p>— Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle,
-me dit-il tranquillement.</p>
-
-<p>Puis il renfonça sa tête dans son oreiller
-avec un geste de soulagement, laissant retomber
-sa paupière d’un air détaché, et si
-fort à son aise, si peu préparé aux explications
-émues que je lui réservais, que plus
-d’une audace en aurait perdu courage comme
-moi, je crois. Debout, immobile, avec la perplexité
-évidente de mon regard, mes lèvres
-qui commençaient toujours des mots sans
-jamais les finir, et ma lampe que je ne songeais
-pas à poser, j’étais en pleine gaucherie,
-et j’aurais donné beaucoup à qui m’eût
-assuré quelque chose de la superbe attitude
-de M. de Civreuse, ou tout au moins le placement
-naturel de mes bras et de mes pieds,
-dont la conduite ne m’avait jamais paru si
-difficile.</p>
-
-<p>Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec
-des nonchalances majestueuses d’empereur
-romain, n’ayant nul mouvement maladroit à
-craindre dans sa commode situation et jouissant
-insolemment de tous ses avantages.</p>
-
-<p>Cela ne devait pas durer longtemps ainsi,
-sous peine d’arriver au ridicule, et, d’ailleurs,
-cette froideur provocante agissait sur
-moi comme un coup de fouet. Puisqu’il ne
-voulait pas m’aider, ma foi, tant pis ! j’allais
-parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer
-les choses sans plus de façons.</p>
-
-<p>Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai
-d’un pas encore et, mettant la lumière sur
-la table :</p>
-
-<p>— Monsieur, commençai-je rapidement,
-voici votre lampe, — c’était tout ce que
-j’avais trouvé de plus original comme début, — et
-je vous prie de croire à tous mes
-regrets pour le déplorable accident dont
-vous souffrez encore ; mais, en vérité, ce
-n’est pas ma faute !</p>
-
-<p>— Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse
-m’en accuser non plus, fit-il tranquillement
-en relevant le front et en me regardant.</p>
-
-<p>— Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.</p>
-
-<p>Et comme il hochait la tête d’un air qui
-signifiait : « Allons, c’est bien heureux ! »
-je repris en m’interrompant vivement :</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que je sais bien que
-c’est ma faute, en réalité ; mais ce que j’entends,
-c’est que je ne l’ai pas fait exprès.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, je le crois, répondit-il
-avec son sourire railleur.</p>
-
-<p>— Car enfin, continuai-je en m’animant,
-comment pouvais-je savoir qu’il y avait quelqu’un
-là ? C’est tout à fait à nous, ce chemin,
-et personne n’y passe habituellement.</p>
-
-<p>— Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le
-même flegme ; c’est moi qui me suis rencontré
-là absolument hors de propos, et dès
-lors que je me trouvais chez vous, vous étiez
-complètement dans votre droit. Les seigneurs
-n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs
-terres, et chacun enfin n’a-t-il pas la liberté
-de vider ses querelles à sa façon et sans
-crier gare ? C’est affaire à ceux qui passent
-de lever la tête et de parer les coups !</p>
-
-<p>— Ah ! Monsieur, m’écriai-je alors, au
-comble de l’indignation, vous me faites dire
-des sottises que vous savez bien que je ne
-pense pas, et vous répondez bien méchamment
-au pardon que je vous demande !…</p>
-
-<p>Et, comme je sentais que les larmes me
-gagnaient malgré tous mes efforts, j’allais
-me sauver quand il m’arrêta du geste et me
-dit, en oubliant cette fois son insupportable
-froideur :</p>
-
-<p>— Mademoiselle, c’est moi qui vous demande
-pardon maintenant. Je suis un animal,
-et je voudrais me battre pour avoir fait
-pleurer la garde-malade dévouée qui veille si
-bien sur moi ! M’excusez-vous ?</p>
-
-<p>Mais autre chose est de faire couler des
-larmes ou de les arrêter. Je souriais, je
-répondais : « Oui, oui, » avec ma tête ; mais
-c’était commencé et il fallait que ça eût son
-cours, et j’avais beau mordre mes lèvres,
-enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien
-serré en petit tampon, y mettre la meilleure
-volonté du monde enfin, je ressemblais à une
-fontaine.</p>
-
-<p>De temps en temps, M. de Civreuse répétait
-ses excuses, et, ma foi, tout au fond du
-cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans
-ce grand œil glacial un peu d’anxiété et
-d’embarras. Après tout le trouble qu’il
-m’avait causé depuis quinze jours, c’était de
-bonne guerre. Pourtant je n’y ai mis nulle
-malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu,
-car je voyais combien cette attente le gênait,
-et, tous les deux, nous avons repris ensemble,
-dès que j’ai eu retrouvé ma voix :</p>
-
-<p>— Alors vous ne m’en voulez pas ?</p>
-
-<p>— Vous me pardonnez vraiment, alors ?</p>
-
-<p>Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de
-mon programme où je l’avais laissé ; seulement
-il s’est contenté de la serrer tout doucement,
-et il a ajouté en riant, mais cette
-fois sans noirceur :</p>
-
-<p>— Amnistie complète enfin, même pour
-lui, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et il me montrait du doigt la malheureuse
-statue de mon saint Joseph, qui se retrouve
-par je ne sais quel prodige dans un des coins
-de la chambre.</p>
-
-<p>J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant
-ainsi la chaleur de ma figure, que je sentais
-déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout
-gonflé et déplorablement luisant ; et, comme
-je ne répondais rien, M. de Civreuse a eu
-peur que je ne me remisse à pleurer, et il
-s’est dépêché d’ajouter :</p>
-
-<p>— Mais soyez tranquille, Mademoiselle ;
-je ne sais rien de la nature de vos griefs,
-je ne connais que la punition sans ses
-causes.</p>
-
-<p>— Je le pense bien, lui ai-je répondu, car
-il aurait fallu lire à travers mon front pour
-cela. Je n’en ai rien dit à personne.</p>
-
-<p>Il n’a pas insisté, et je suis partie pour
-aller mouiller mes yeux.</p>
-
-<p>Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du
-front de son blessé. Il dit que le mal disparaît
-avec la rapidité d’un miracle ; mais, quant
-au genou, il m’a avoué en confidence qu’il
-ne voit aucun mieux jusqu’à présent, et que
-le temps et une immobilité absolue sont les
-seules choses qui peuvent assurer une guérison
-complète. Fasse le ciel que M. de Civreuse
-consente à avaler de bonne grâce ces
-deux amères médecines !</p>
-
-<p>Quant à moi, c’est avec un soulagement
-que je ne peux pas dire que je reste à présent
-auprès de mon malade. Il n’y a plus
-d’explication pénible à redouter entre nous,
-et encore que son humeur n’en soit pas sensiblement
-adoucie, cela me met du moins
-beaucoup plus à l’aise.</p>
-
-<p>Pour lui, il reste un peu sombre, toujours
-froid, et avec cette tendance à l’ironie qui
-se fait jour à tout propos.</p>
-
-<p>— Je suis né grognon, voyez-vous, me
-disait-il tout à l’heure, et, comme personne
-n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en
-mon printemps, c’est maintenant un petit
-chêne dont moi-même je ne fais plus façon.</p>
-
-<p>— Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent ?
-lui ai-je demandé.</p>
-
-<p>— Mais ils s’en accommodent généralement,
-ou bien quand ils sont las, ils
-élaguent un peu.</p>
-
-<p>— Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu
-m’empêcher de répliquer ; à leur place, je
-chercherais un autre ombrage que ce petit
-chêne, il ne me semble pas sûr !…</p>
-
-<p>Il a froncé le sourcil. C’est sa manière
-quand il n’est pas content, et qu’il ne veut
-pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela
-signifie en propres termes : « Allez vous
-promener ! » Alors j’y ai été, et j’y suis
-encore.</p>
-
-<p>En fin de compte, je suis comme ses amis,
-je trouve qu’il y a singulièrement à élaguer
-parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a
-poussé tortu, quoique vigoureux.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, connais-tu un argument à la
-fois plus banal et plus irrésistible que les
-larmes ? C’est vieux comme le péché, tout le
-monde en use, tout le monde aussi connaît
-la simplicité du procédé, et cependant tout
-le monde s’y attendrit encore malgré soi. Ève
-a obtenu son premier pardon et scellé sa
-première réconciliation de ce liquide bienfaisant,
-et mademoiselle d’Erlange, — soit
-dit sans comparaison, — a si bien fait tout à
-l’heure que non seulement la paix est signée
-entre nous, mais encore que c’est moi-même
-qui ai demandé grâce.</p>
-
-<p>» Imagines-tu un rôle tout ensemble
-plus ridicule et plus gênant que celui d’un
-homme qui fait pleurer une femme, quand
-cette femme lui est tout à fait étrangère ?
-Les yeux dans son mouchoir, la voix
-inégale, ses explications coupées de gros
-soupirs et qui vous arrivent par fragments,
-il semble en vérité qu’on soit un
-bourreau, et on ne sait quelle contenance
-est bonne à prendre. La regarder, c’est
-indiscret. Détourner la tête, c’est cynique ;
-on a l’air de dire : « Je m’en moque ! » et il
-ne reste qu’à jurer qu’on est le plus grand
-des misérables, et à solliciter humblement
-son pardon.</p>
-
-<p>» Puis, je ne sais si tu sens ainsi, mais
-toute chose mal connue et rarement éprouvée
-impressionne davantage. Qu’on me parle
-d’entailles ou de bras cassés, je sais ce que
-c’est, j’en ai eu. Mais ces pleurs, ce flot
-pressé, impétueux, ininterrompu, cela ressemble
-si peu aux larmes que j’ai jamais
-versées, larmes rares et toujours cachées,
-que je les regardais avec cette vague frayeur
-de l’inconnu, me demandant quand et comment
-ils allaient finir, ce que mademoiselle
-d’Erlange éprouverait ensuite, et si elle ne
-risquait pas de se fondre ainsi tout entière
-comme une naïade alimentant quelque
-source vive ! Aussi étais-je prêt à toutes les
-capitulations, et me suis-je tenu comme
-heureux de troquer grief contre grief, et de
-lui donner mon entier pardon en échange de
-celui que je recevais d’elle.</p>
-
-<p>» Il n’y a que ce pauvre saint avec qui elle
-ne veut pas entendre parler d’accommodement !
-J’ai tenté de me porter médiateur,
-mais les faits ont dû être bien graves, car
-elle est restée froide, et je ne veux pas compromettre
-une paix si fraîche encore et si chèrement
-achetée par un zèle intempestif.</p>
-
-<p>» Et moi qui faisais tant d’état de l’entrevue,
-qui me voyais si maître de cette tête folle
-dans mon juste courroux, qui arrangeais si
-bien dans mon esprit toutes les vérités que
-je voulais lui dire et qu’il serait heureux
-cependant qu’elle entendît une fois ! Tu ris,
-traître ! c’est bien hors de propos, je t’assure,
-et jamais je ne fus moins disposé à te faire
-raison !… Notre paix d’ailleurs n’est encore
-qu’une paix armée. L’entente est faite sur un
-point, sur un point seulement. Nous ne reparlerons
-plus désormais de la raison qui nous
-procure l’avantage de ce tête-à-tête d’un mois
-auquel je ne peux pas songer sans frémir ;
-mais, à côté de cela, les causes de dissentiment
-ne nous manqueront pas, je crois.</p>
-
-<p>» Figure-toi toutes les oppositions du
-monde : le blanc et le noir, l’eau et le feu, deux
-chevaux perpétuellement lancés au galop et
-qui tournent chacun dans un sens, de façon
-à se heurter régulièrement à chaque tour de
-cirque avec les horions que tu devines, et
-tu nous verras dans la grande salle boisée où
-je me recolle comme le plus vulgaire des
-objets d’étagère ficelé soigneusement jusqu’à
-sécheresse parfaite.</p>
-
-<p>» Et encore, non, tiens, ma définition est
-mauvaise. Ne lis pas opposition absolue, car
-elle me ressemble, mon cher, et c’est là ce
-qui m’en est odieux, je te l’ai dit déjà ! On
-l’a habillée d’une robe, ornée d’une chevelure
-<i>ad hoc</i> à laquelle je n’aurais pu prétendre
-qu’à l’époque belliqueuse des Mérovingiens,
-dotée d’une prime fleur de candeur et de
-naïveté qui évidemment n’est plus mon partage,
-et, à part cela, nous sommes frères
-jumeaux. Or, pour une femme, tu me l’accorderas,
-il y a meilleur modèle à prendre que
-ton ami, et elle gagnerait assurément en
-grâce et en charme tant ce qu’elle perdrait
-en similitude. Entre tous les genres, le genre
-« bon garçon » est celui qui m’a toujours
-déplu davantage. Je l’aimerais mieux rêveuse,
-coquette, prude, sujette aux vapeurs, tout ce
-que tu voudras, enfin, qui me permît d’étudier
-la variété sur le vif pendant ma réclusion
-plutôt qu’avec cette assurance joviale et
-capricieuse qui se traduit par le <i lang="en" xml:lang="en">shake hand</i>
-classique qu’ont importé chez nous les mains
-nerveuses et les coudes pointus des filles
-d’Albion, et qui est la chose que je leur pardonne
-le moins, après leur laideur, toutefois !
-Tout à l’heure, au milieu de ses larmes, elle
-était plus femme déjà. Ce qui n’est point pour
-dire que, pendant ce moment-là, je m’amusais
-beaucoup plus, ni que j’étais alors précisément
-à mon aise ; mais j’aime le respect
-des vieux usages, et je veux les jeunes filles
-timides, soumises, un peu poltronnes au
-besoin, un peu idéalistes, d’une octave plus
-haut que nous enfin, comme l’écart entre les
-voix masculines et féminines !</p>
-
-<p>» Après cela, je ne m’en distrairai que
-mieux peut-être. Je partais en quête de pays
-nouveaux, de types étranges, d’individus originaux
-à étudier, et on prétend que ce que
-les Français connaissent le moins, c’est la
-France ! Étudions la France, mon ami, puisque
-nous y voici, et reçois les notes du voyageur
-avec la même bienveillance que si elles
-t’arrivaient des bords sacrés du Gange ou des
-sommets non moins sacrés de l’Himalaya.
-Elles auront du moins le mérite de plus de
-fraîcheur qu’après ce long trajet, et quand
-on pense à toutes les jolies choses que Bernardin
-de Saint-Pierre savait découvrir sur
-une seule feuille de fraisier, il faudrait que
-je fusse un grand maladroit pour n’en pas
-faire autant dans un arpent et plus qui m’entoure.</p>
-
-<p>» Mais me voici loin de mon affaire, je
-broutille aux considérations philosophiques
-comme un simple baudet au milieu du chemin,
-et l’équipage dans lequel je te conduis
-en cahote un peu, je crois. Tu veux l’histoire,
-n’est-ce pas ? Nous en étions restés aux larmes
-de mademoiselle d’Erlange, il me semble,
-et je gage que tu te figures bonnement que
-d’un seul mot j’allais les arrêter, comme je
-dois confesser que je les avais fait jaillir. Je
-m’excusais, c’était fini, et encore nous n’en
-étions qu’en plus parfait accord par la suite.</p>
-
-<p>» Oh ! mon ami ! Dieu te garde de provoquer
-jamais une crise dont tu ne peux plus te voir
-maître au bout d’un instant, car c’est terrible !
-On se sent petit devant un torrent
-débordé, dit-on, parce que c’est quelque
-chose d’impossible à maîtriser qui vous côtoie…
-Que me diras-tu donc des larmes d’une
-jeune fille ! Endigue-t-on davantage cela ? Je
-me faisais doux, je me faisais humble ; en
-vérité, je devenais plat, et le flot coulait toujours
-pourtant, et c’était merveille de voir
-toujours ce même petit mouchoir, large
-comme la paume de ma main, tourné, retourné,
-pétri en tout sens, et suffisant encore
-à la besogne ! Plié, il remplissait juste le
-creux d’un œil, si bien qu’il fallait les tamponner
-l’un après l’autre ; mais c’était fait
-d’un mouvement si prompt qu’on ne s’apercevait
-presque plus qu’il fût dédoublé, et,
-malgré la gêne que je ressentais, je ne pouvais
-pas m’empêcher de suivre curieusement
-cette admirable dextérité.</p>
-
-<p>» Je dois dire cependant que mademoiselle
-d’Erlange n’a point abusé de la situation ;
-elle s’est calmée aussitôt qu’elle l’a pu, m’a
-tendu la main sans rancune, je crois, et, à
-ma prière, s’est assise près de moi, au lieu
-de se sauver comme elle en avait manifestement
-l’intention.</p>
-
-<p>» Il me restait à réparer, et le quart d’heure
-de Rabelais de ma maladresse devait se solder
-par beaucoup d’amabilités, je le sentais.
-Il me fallait faire des frais, causer, la distraire,
-ôter enfin à ma brutalité tout ce
-qu’elle avait de trop violent, et… je ne m’en
-suis pas trop mal tiré, je pense !</p>
-
-<p>» Au commencement, de gros soupirs
-entrecoupaient ses paroles, de vrais soupirs
-d’enfant en détresse, et une larme qui reparaissait
-de temps en temps au bord des cils
-rappelait l’intervention du fameux mouchoir ;
-mais, peu à peu, elle s’est animée,
-si bien même qu’au bout d’un instant je la
-suivais avec peine.</p>
-
-<p>» Parler semble pour elle un plaisir extrême ;
-elle le fait avec vivacité, sans grande
-suite, et comme s’il s’agissait simplement
-d’un exercice hygiénique pour sa langue. Les
-questions, les réflexions, les faits se précipitent
-dans un curieux pêle-mêle ; elle prend
-ses idées à même le tas, sans trier, et les
-jette comme on lance du grain à des moineaux :
-« Hop ! hop ! attrape qui peut ! » Je gage bien
-que la parabole du semeur de l’Évangile ne
-l’a pas fait rêver souvent, et que ce qui se
-perd de grain aux broussailles du chemin ou
-sur les roches arides est le plus mince de
-ses soucis !</p>
-
-<p>» Ne crois pas pourtant qu’il s’agisse d’une
-bavarde vulgaire : son intarissable animation
-est plutôt une surabondance de vie, si
-je ne me trompe, et elle dépense sa force là,
-faute de pouvoir l’employer suffisamment ailleurs,
-quoiqu’elle y prenne déjà peine pourtant,
-je t’assure ! Tout en causant, elle va et
-vient, lutine son chien, arrange et dérange
-le feu vingt fois dans une heure, si bien
-qu’elle l’éteint à moitié et remplit la chambre
-de fumée. Elle ouvre alors les fenêtres en
-s’excusant, et rétablit un bûcher dont les
-flammes lèchent l’entablement de la cheminée,
-et qu’il faut arroser d’un seau d’eau
-pour nous garder d’un plus grand malheur.</p>
-
-<p>» Assise, elle ramène successivement ses
-deux pieds sous elle, à la turque, — comme
-son café, — et balance son buste en parlant
-de la manière la plus inquiétante pour son
-équilibre, qu’elle conserve cependant d’une
-façon merveilleuse, il faut lui rendre justice,
-et je soufflais à la suivre de l’œil.</p>
-
-<p>»  — Je vous trouve fiévreux, me disait peu
-après mon docteur ; que se passe-t-il ? Est-ce
-que nous vous aurions nourri trop tôt, et
-faut-il nous remettre à vous doser un bouillon
-de malade ?</p>
-
-<p>»  — Dosez-moi plutôt ce feu follet ! avais-je
-envie de lui répondre.</p>
-
-<p>» Mais, à tout prendre, vois-tu, Jacques,
-quatorze heures de solitude par jour, c’est
-beaucoup quand on est pris par la patte : ne
-médisons pas trop des intermèdes.</p>
-
-<p>» Notre conversation, très variée, m’a mis
-un peu au courant de ce qui nous entoure,
-choses et gens.</p>
-
-<p>» Le château dont je t’ai parlé, trop pompeusement
-peut-être, n’est pas décidément
-tout ce que j’en attendais, et, comme les décors
-de théâtre, derrière la façade qu’il
-montre au public, il cache plus d’une déception.
-Sa splendeur date de Louis XIII et sa
-décadence de la Révolution ; ce qui prouve,
-te dirait M. Prud’homme, que le bonheur sur
-cette terre dure plus que le malheur, contrairement
-à tout ce qu’on affirme à ce sujet,
-et ce qui signifie, je crois, tout bonnement,
-que cent ans est la limite extrême
-pendant laquelle des pierres consentent à
-tenir debout sans que personne les y aide.
-Quoi qu’il en soit, il a disparu déjà du
-noble bâtiment une aile tout entière, un
-clocheton et deux tourelles.</p>
-
-<p>» Elles ont croulé d’ailleurs sans violence,
-en tourelles de bonne compagnie, comme des
-gens trop las d’être debout, et qui s’assoient
-à terre faute de mieux. Puis le lierre qu’elles
-avaient entraîné s’est remis à verdoyer, les
-herbes folles et les giroflées, voyant qu’on
-ne songeait pas à déblayer, ont commencé
-à fleurir, et, l’an d’après, les oiseaux y ont
-niché, trouvant l’abri sûr et le parterre odorant.</p>
-
-<p>» Histoire de vieux murs, me diras-tu. Je
-connais ta ruine sans que tu me la décrives :
-elles se ressemblent toutes, ces décadences
-de châteaux !</p>
-
-<p>» Et la façon dont les propriétaires agissent
-en pareil cas se ressemble-t-elle aussi partout ?
-Et crois-tu que tu as vu beaucoup
-d’endroits où on fasse ce qu’on fait à Erlange
-dans ces circonstances-là ?…</p>
-
-<p>» Quand les lézardes se multiplient par
-trop, que leur entre-bâillure prend l’air
-sinistre de gens qui poussent leur dernier
-soupir, et que les pierres hochent décidément
-les jours de grand vent, chacun rassemble ses
-affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se
-manie sans trop de peine, et philosophiquement
-on transporte son bagage et soi-même
-dans une autre partie plus hospitalière et qui
-tienne encore debout.</p>
-
-<p>» Puis le premier ouragan a raison du radeau
-qu’on vient ainsi d’abandonner, il s’abat
-et devient le palais des hiboux et des fouines,
-pendant que les émigrants refont leur nid à
-côté, s’accommodant des nouveaux espaces,
-découvrant des avantages ou des misères,
-et pas plus émus qu’une tribu de Gaulois qui
-a décampé du matin pour changer de cieux
-et de gibier !</p>
-
-<p>» On a déjà quitté ainsi successivement la
-tour du Sud pour la tour du Nord et l’aile
-droite pour le centre, et si le centre fléchit
-à son tour, — mon Dieu, avec ces neiges qui
-l’écrasent, il faut s’attendre à tout ! — il restera
-encore l’aile gauche remise à neuf plus
-récemment, puis une tour, deux tours même,
-je crois, une chapelle et les communs.</p>
-
-<p>» En voilà pour assurer le loyer des petits
-enfants de mademoiselle d’Erlange et, à plus
-forte raison, la vie de cette tante mystérieuse,
-insaisissable, qui est encore une inconnue
-pour moi, et que je me prends parfois à croire
-un simple mythe.</p>
-
-<p>» Tout cela est certainement le dernier mot
-de la philosophie, si ce n’est pas de la démence,
-et pourtant c’est textuel. Mademoiselle
-d’Erlange paraît même considérer la
-chose comme très simple. On dirait, à l’entendre,
-qu’elle parle du changement le plus
-insignifiant, comme l’obligation de se déplacer
-dans un jardin quand le soleil vient
-vous chercher à l’ombre d’un massif, ou
-quelque chose d’analogue.</p>
-
-<p>»  — Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous
-fait ? m’a-t-elle dit en me voyant ouvrir
-de grands yeux ; vous seriez resté,
-vous ?</p>
-
-<p>»  — Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je
-répondu.</p>
-
-<p>»  — Avec qui ? Avec Benoîte et moi comme
-maçons et Françoise pour nous gâcher le
-plâtre avec ses sabots ?</p>
-
-<p>»  — Qui est Françoise ?</p>
-
-<p>»  — Ma jument, une bonne vieille bête qui
-butte pour rentrer dans son écurie et que je
-vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième
-affection.</p>
-
-<p>»  — Mais ne trouvez-vous pas, pourtant,
-n’ai-je pu m’empêcher de reprendre, que
-c’est une pitié de laisser crouler ainsi une
-belle habitation, et madame votre tante ne
-le sent-elle pas ?</p>
-
-<p>»  — Peuh ! a-t-elle repris en haussant les
-épaules et en riant ironiquement, ma tante
-sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange
-lui survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un
-abri jusqu’à la fin de ses jours, qu’est-ce
-que vous voulez « qu’après » lui fasse ?</p>
-
-<p>» Je n’ai pas osé insister : la question devenait
-trop personnelle, et nous en sommes
-revenus aux généralités. Très joyeusement,
-ma jeune interlocutrice m’a raconté comment
-elle avait meublé sa chambre, tirant
-de chacune des pièces ce qui y restait, et
-allant jusqu’à faire main basse sur les prie-Dieu
-de la chapelle.</p>
-
-<p>» Ainsi s’explique cette profusion monacale
-et bizarre de stalles de religieux qui m’avait
-frappé à mon premier réveil.</p>
-
-<p>» Elle appelle ça « ses chaises volantes », et,
-tout en parlant, elle les tirait l’une après
-l’autre jusque devant mon lit pour me les
-faire voir.</p>
-
-<p>»  — Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas
-varié, n’est-ce pas ? disait-elle en les tournant,
-mais c’est mignon à côté de mes canapés.
-Avez-vous vu les personnages de mes
-canapés ?</p>
-
-<p>» Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à
-moi, le roulant d’un bout à l’autre de la
-chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant
-contre le mur avec la même rapidité.</p>
-
-<p>» D’après tout ce que j’ai compris, le château
-est donc aussi désolé à l’intérieur qu’à
-l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant
-quelle est la bande de pillards qui l’a
-ainsi dévasté. L’insouciance et l’incurie n’y
-auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas
-un mobilier sur son dos à lui tout seul sans
-que la misère l’y aide quelque peu. Cette idée
-me tourmentait, car ma présence, dans ce
-cas, pouvait être une lourde charge pour
-mes hôtesses, et je me promettais de m’en
-ouvrir au docteur, quand mademoiselle d’Erlange
-a pris le taureau par les cornes, lisant
-miraculeusement derrière mon front ce qui
-m’occupait et le traduisant aussitôt avec
-clarté.</p>
-
-<p>»  — Vous voilà tout soucieux, Monsieur,
-parce que vous nous trouvez moins riches que
-vous ne l’imaginiez d’abord ! s’est-elle écriée.
-Mais rassurez-vous ! s’il ne pousse point à
-Erlange les quelques tables et chaises nécessaires
-pour nous remeubler, nous y avons
-tous les légumes de la Saint-Jean, sans
-compter poules et canards, et comme ma
-tante qui tient fort à son pauvre moi,
-trouve toujours moyen de ne point pâtir,
-il faut bien supposer qu’elle n’est pas
-arrivée au fond de son bas de laine, et
-que la disette ne nous menace pas encore.
-Puis, en définitive, dites-vous que vous
-auriez mauvaise grâce à vous tourmenter
-de cela, car ce n’est assurément pas votre
-faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il est
-assez d’usage en tous lieux qu’on héberge
-ses prisonniers.</p>
-
-<p>» Cette franche explication m’a mis à l’aise,
-et je n’ai plus fait que m’excuser d’avoir
-dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa
-chambre, lui demandant en grâce de la reprendre
-et de me faire transporter ailleurs.
-Mais elle a refusé, m’a répondu « qu’ailleurs »
-ici était un mot prétentieux, et que, du
-reste, elle tenait à me voir demeurer sur le
-lieu même du délit pour en faire une sorte
-de chapelle expiatoire.</p>
-
-<p>» Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une
-étrangeté qui m’avait frappé dès le début
-dans les inégalités de mon service de table,
-et je m’explique l’assemblage de cette porcelaine
-de Sèvres, du grand verre de Venise où
-mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie
-massive que je n’aime pas à voir
-mademoiselle d’Erlange manier trop près de
-moi, mêlées à la serviette de grosse toile bise
-et à ce couteau à treize sous qui complètent
-mon couvert.</p>
-
-<p>» Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma
-viande comme un jeune chien, me servant
-successivement du dos et du tranchant sans
-plus de succès, et tout près de m’impatienter.</p>
-
-<p>»  — Il coupe mal, n’est-ce pas ? m’a dit
-mademoiselle d’Erlange, qui me regardait
-faire avec jubilation, et vous êtes tout en
-colère !… Attendez, j’ai quelque chose qui
-fera votre affaire.</p>
-
-<p>» Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté
-triomphalement un petit poignard enfermé
-dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a
-sorti d’un geste en faisant jaillir un éclair
-bleu, et avec une vivacité qui m’a fait frémir.</p>
-
-<p>»  — Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme
-un ange : je m’en sers toujours pour mes
-plumes. Le voulez-vous ?</p>
-
-<p>» Ainsi se compose mon couvert, mon ami,
-et tu as à présent une idée assez exacte de
-mon abri, comme du personnel de mon entourage :
-la tante-fantôme, mon docteur, Benoîte,
-Un, et enfin mademoiselle Colette, car tel
-est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a
-bien voulu m’en faire part elle-même, ainsi
-que des réflexions qu’il lui suggérait.</p>
-
-<p>»  — Un drôle de nom, n’est-ce pas ? disait-elle :
-Col… Colette… Pourquoi pas Collerette ?
-Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où
-ça peut-il venir ?</p>
-
-<p>»  — Mais de la sainte du calendrier, je
-suppose…</p>
-
-<p>»  — C’est probable ! je n’y ai jamais songé !
-Je croyais qu’on avait imaginé ça pour moi.
-Mais vous la connaissez donc, sainte Colette ?
-Peut-être l’avez-vous priée contre les rages
-de dent ? Il paraît que c’est souverain et
-qu’on est certain de la guérison en s’adressant
-à elle !…</p>
-
-<p>»  — Je vous avouerai que non ! ai-je répondu ;
-d’une part, mes dents se sont tirées
-d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de
-l’autre, votre insuccès me dégoûterait à tout
-jamais des neuvaines, car je n’aurais pas la
-fatuité de croire que je pourrais réussir là
-où vous avez échoué si complètement.</p>
-
-<p>» Elle a rougi jusqu’à l’extrémité de ses
-doigts en détournant la tête ; mais, au bout
-d’un instant, elle a repris plus bas :</p>
-
-<p>»  — Oh ! c’est que moi je demandais du
-très difficile ; c’est pour ça !</p>
-
-<p>» Elle avait peur, évidemment, de me décourager
-par son insuccès et de m’induire
-en tentation ou en révolte, et moitié pour sa
-candeur, moitié parce que je craignais de
-l’avoir froissée, j’ai ajouté en manière de
-conclusion :</p>
-
-<p>»  — Il est certain qu’il ne faut jamais
-désespérer de rien, et peut-être ce que vous
-souhaitez est-il beaucoup plus près de vous
-que vous ne le pensez !…</p>
-
-<p>» Quant à sainte Colette, je ne crois que
-faiblement à ses vertus, voilà la vérité ; mais
-si tu entendais parler d’une de ses célestes
-compagnes qui présidât au reboutement des
-fractures, mets-lui un cierge, mon ami, car
-je n’avance pas, malheureusement. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">28 mars.</h2>
-
-
-<p>Depuis quelque temps, une idée m’est
-venue, et j’ai beau lui hausser les épaules en
-plein visage, lui montrer que je la trouve
-absurde, elle reste là et s’implante chez
-moi, si bien que je n’ai plus en tête autre
-chose.</p>
-
-<p>Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je
-ferme ma porte à trois verrous et que je
-tourne deux pages blanches, afin de mettre
-bien à part cette imagination ridicule.</p>
-
-<p>A force de réfléchir à ma dernière aventure,
-de repenser à la violente façon dont
-j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce
-qui en est résulté, au jour enfin où M. de
-Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis
-demandé,… je me suis dit qu’il était possible ;…
-enfin il m’est entré dans l’idée
-que peut-être saint Joseph avait exaucé mes
-prières malgré tout, et que M. de Civreuse
-était le sauveur et le héros attendu.</p>
-
-<p>Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange,
-qu’il ne pensait pas à moi, et qu’à présent
-encore ses façons ne sont rien moins que
-galantes… Mais cette coïncidence pourtant !</p>
-
-<p>Je demande de l’aide, et voilà que tout à
-coup, dans ma vie murée, pénètre un homme
-jeune, original et intéressant, sinon aimable,
-et tout à fait du bois dont on fait les héros !
-N’est-ce pas un coup du ciel, en vérité ! La
-maussaderie et la fureur de ma tante m’en
-sont de sûrs garants, et ses assauts journaliers
-me montrent qu’elle pense comme moi
-que le libérateur de Colette est arrivé.</p>
-
-<p>Quand je me fonds en excuses devant ma
-pauvre statue, que j’ai reprise, il me semble
-que son œil me sourit comme jadis et qu’elle
-me dit : « Tu vois bien que tu désespérais
-trop vite, et que je ne te trompais pas du
-tout ! » Puis, l’instant d’après, je me répète
-que je suis folle, et la figure glaciale de M. de
-Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie
-de moi juste autant que de mon chien, et il
-est aisé de voir qu’il s’exaspère de l’arrêt qui
-l’attache ici.</p>
-
-<p>Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien
-qu’il y vienne, et même qu’il soit très content
-d’être endommagé comme le voilà, par-dessus
-le marché, car enfin sans cela il passait
-outre !</p>
-
-<p>Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal
-de mes songes d’été ? je ne me rappelle plus,
-car à présent, quand je cherche à évoquer
-l’image de mon beau ténébreux, c’est la figure
-de M. Pierre qui vient devant mes yeux,
-et je ne remonte point aux premières pages
-de mon cahier pour voir si je me trompe oui
-ou non, puisque je le trouve bien ainsi.</p>
-
-<p>Son front, qu’on voit mal maintenant, est
-grand et large évidemment, ses cheveux sont
-châtains, coupés ras et dressés en brosse,
-son nez courbé est plutôt trop long, je crois ; sa
-bouche est toujours serrée, et sa barbe enfin
-n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien
-qu’une moustache non plus, et je voudrais
-bien lui demander comment elle s’appelle au
-juste.</p>
-
-<p>Quant à la nuance de son œil, de ses yeux
-plutôt, car je suppose que l’autre est tout pareil
-à celui que je connais, elle est singulière :
-ce n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et
-rien n’y ressemble davantage que l’eau des
-sources où je me mirais l’an dernier. Tout
-s’y trouve, jusqu’à l’ombre des nuages qu’on
-croirait y voir passer de temps en temps, car
-la couleur en varie suivant ses émotions, et
-le ton pâlit ou se fonce à tout instant.</p>
-
-<p>Son teint est brun, sauf depuis une raie
-qui coupe le front et d’où la peau est restée
-blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout
-drôle. On croirait qu’on a peint la figure
-d’une même nuance jusque-là et que, la
-couleur étant venue à manquer tout à coup,
-on a laissé le reste tel quel.</p>
-
-<p>Son caractère, par exemple, est brusque,
-peu aimable, et il a l’air d’un homme si accoutumé
-à faire ses propres volontés, que
-celles des autres ne doivent plus compter
-beaucoup.</p>
-
-<p>Je me figurais bien un tyran aussi tyran
-pour tout le monde, mais je le voyais s’adoucissant
-davantage à mon aspect…</p>
-
-<p>D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute
-la folie qu’il y a à s’attacher à pareille idée
-me revient. Jamais prince Charmant se fit-il
-moins charmant pour séduire la dame de ses
-pensées ? et ne suis-je pas forcée de m’apercevoir
-que M. de Civreuse ne ressemble actuellement
-qu’à un dogue enchaîné, un dogue
-savant, très bien élevé, très au courant des
-belles manières, mais qui ne s’amuse pas
-du tout dans sa niche, c’est visible.</p>
-
-<p>Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je
-de cette humeur sévère ? On dirait
-que, par un charme spécial, tout ce que je
-fais et tout ce que je dis est précisément le
-contraire de ce que je devrais dire ou faire, et
-je procure au sourcil de mon interlocuteur
-le plaisir d’une incessante gymnastique, tant
-il s’élève souvent dans les vifs étonnements
-que je lui cause. Or ce n’est pas pour être
-blâmée constamment qu’on attend depuis
-dix-huit ans sa liberté et un brin de joie…</p>
-
-<p>Et pourtant la mère Lancien paraissait
-bien sûre de son affaire en me promettant le
-succès, et elle a tant vu de choses, et moi si
-peu !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Ah ! mon ami, que je t’attendais bien là,
-et que ta dernière lettre te ressemble donc !</p>
-
-<p>» Tu t’enflammes, tu t’agites, tu bâtis tout
-un roman dans le vide, et tu me l’envoies
-en train express, en me demandant si tu n’es
-pas en retard et si tes félicitations arriveront
-avant ou après la cérémonie.</p>
-
-<p>» Cet accident qui m’abat sur la grand’route,
-ce vieux château où on me transporte évanoui,
-cette jeune fille qui me veille nuit et
-jour, arrosant mon lit de ses pleurs, tout ça
-te grise et te transporte ; tu me vois épris,
-fou d’amour, agenouillé aux pieds de ma
-belle, autant qu’homme qui a la patte cassée
-peut s’agenouiller, bénissant les chemins
-impraticables, parce que cette solitude
-à deux est une joie, aimant mes misères,
-parce qu’elles m’ont donné l’accès d’Erlange,
-et l’hiver, parce qu’il fait notre nid d’aigle
-imprenable et inaccessible aux jaloux et aux
-curieux.</p>
-
-<p>» Eh ! mon pauvre Jacques ! je n’ai pas ton
-tempérament de bois sec, ni ton envolée
-d’imagination, et tu dois te rappeler qu’autrefois
-déjà, quand nous allions dans le
-monde tous les deux ensemble, j’avais des
-cheveux blancs à côté de ta tête folle et de
-la fougue de tes caprices.</p>
-
-<p>» Tandis que toi, comme un gourmand,
-dévorais dans une soirée une et jusqu’à
-deux passions, t’éprenant parfois si violemment
-de tes danseuses qu’après le cotillon
-tu allais jusqu’à rêver mariage, c’est à peine
-si je donnais mon cœur une fois la semaine.
-Et encore m’est-il arrivé d’un dimanche
-à l’autre, et parfois durant toute une quinzaine,
-de le sentir sans pulsations.</p>
-
-<p>» Et tu veux, maintenant que je me suis
-brouillé avec le genre humain tout entier,
-avec les gentils camarades du boulevard
-comme avec les aimables mondaines, quand
-j’ai de tout par-dessus les deux yeux, que
-j’aille tomber amoureux comme un écolier
-et me charger d’une chaîne au moment où
-je secoue mes épaules avec bonheur !… Non !
-non ! et, si tu veux la place, Jacques, foi de
-Civreuse, je te cède tout sans regrets, le lit à
-colonnes, la gouttière de plâtre, et la petite
-blonde par-dessus le marché !</p>
-
-<p>» As-tu donc oublié déjà, mon pauvre ami,
-les deux années qui viennent de s’écouler ?
-Oui, évidemment, puisqu’elles n’ont été de
-ta part qu’un long dévouement, et que tu as
-dû, avec ta délicatesse farouche, t’imputer
-à crime de t’en souvenir. Seulement, pour
-moi, il n’en est pas de même, car il y a certaines
-choses dont l’amertume vous reste aux
-lèvres, quoi qu’on fasse pour la chasser, et
-mes expériences ont été de ce nombre.</p>
-
-<p>» J’étais si niais, vois-tu, si absurdement
-confiant, si convaincu de tout ce qu’on me
-disait ! J’avais trente amis intimes, et je les
-croyais tous solides, tous dévoués et sincères.</p>
-
-<p>» Dans vingt maisons de Paris, on m’ouvrait
-à grands battants les portes de l’intimité, et
-moi, qui m’y croyais reçu en souvenir de
-ma mère, j’y allais et j’y agissais comme si
-c’était sa main elle-même qui m’y eût présenté,
-sans l’ombre d’une arrière-pensée, et
-le seul évidemment qui n’eût pas d’arrière-pensée.</p>
-
-<p>» Pauvre sot qui n’oubliais qu’une chose :
-c’étaient ces trois cent mille livres de rente
-bien solides, bien indépendantes, que je
-tenais à ma libre disposition dans mes deux
-mains d’orphelin, et qui prenais pour moi,
-comme une bête, toutes les prévenances qui
-ne s’adressaient qu’à elles !</p>
-
-<p>» Puis, un matin, la ruine brusquement, tu
-te rappelles ? Mon banquier, un ami aussi,
-celui-là, versant tous mes capitaux dans des
-affaires si peu avouables qu’il n’avait point
-osé me consulter pour les y engloutir, et
-partant finalement avec tout ce qui restait
-pour édifier une nouvelle fortune dans la
-libre Amérique, et aussitôt, presque du même
-coup, ma nouvelle position se dessinant.</p>
-
-<p>» C’est lent, le télégraphe, auprès des nouvelles
-qui se colportent de bouche en bouche !
-Quatre heures après ma ruine, j’étais
-redevenu Pierre comme devant : chacun
-le savait, et au bout de huit jours j’étais
-oublié ! Les événements se tassent si vite à
-Paris ! A la suite de mon affaire, il y avait eu
-la chute d’un ministère, un divorce prononcé
-à huis clos, dont tous les journaux
-avaient crié le fort et le faible à son de
-trompe, et tu penses si la vague qui m’avait
-englouti était au large !</p>
-
-<p>» Mes intimités de famille se fermèrent
-avec ensemble. A quoi bon inviter un homme
-qui n’est plus un prétendant possible ? Et je
-m’aperçus seulement alors que, dans chacun
-de ces cercles choisis, la fille de la
-maison avait invariablement entre dix-huit
-et vingt ans.</p>
-
-<p>» Quant à mes amis, vois-tu, Jacques, ils
-furent tous parfaits ! Pas un qui ne traversât
-jusqu’à deux fois une rue ou un boulevard
-pour venir me serrer la main en me voyant
-de l’autre côté de la chaussée, pas un qui ne
-me témoignât sa sympathie.</p>
-
-<p>»  — Ce pauvre Civreuse, quelle guigne !</p>
-
-<p>»  — Quelle canaille que ce D*** : il est affiché,
-tu sais ? Et, à propos, fais-tu ta vente à
-l’hôtel Drouot ? La saison est excellente :
-c’est une chance, ça !</p>
-
-<p>»  — Quel plongeon, mon pauvre cher ! Ma
-parole, c’est à dégoûter de faire des placements
-ailleurs que dans sa paillasse !</p>
-
-<p>» C’était gentil, tout ça, et ça m’allait droit
-au cœur. Mais, au bout de la quinzaine, ma
-vente était faite, mon entresol loué, je n’avais
-plus mes lundis, tu sais, mes réceptions
-à table ouverte, et je ne soupais plus au
-café Anglais ; de plus, enfin, j’avais passé la
-Seine !…</p>
-
-<p>» Poursuit-on une aiguille dans une botte
-de foin, et un homme qui se loge au Jardin
-des Plantes ? De bonne foi, non ! et en moins
-de deux semaines, j’avais cette paix absolue,
-rêvée par bien des souffrances, mais qui,
-dans une grande ville où on a vécu heureux,
-s’appelle l’isolement plutôt que le repos.</p>
-
-<p>» Mon histoire aurait pu finir là, et il ne
-resterait qu’à mettre un point, sauf à ouvrir
-une parenthèse sur la lutte avec la misère,
-si pour mon bonheur, en plus de mes trente
-amis intimes, je n’en avais eu encore un
-autre, un trente et unième que je n’avais
-jamais confondu dans le tas, d’ailleurs.</p>
-
-<p>» Plus malin que les autres, celui-là découvrit
-ma retraite ; une fois dans la place,
-il ouvrit bravement ma caisse, et, la trouvant
-vide comme il s’y attendait, passa mon bras
-sous le sien et m’emmena chez lui, où il me
-contraignit à partager sa vie pendant deux
-années entières !</p>
-
-<p>» Et c’est que le tout n’était pas encore de
-l’offrir, ami Jacques, permets-moi de te le
-dire une fois en face, puisque j’en ai l’occasion,
-c’était de le faire de telle façon que
-j’aie accepté d’emblée, et que j’aie vécu chez
-toi en parasite durant tout ce temps, sans
-l’ombre d’une arrière-pensée.</p>
-
-<p>» Ne te récrie pas, c’était bien en parasite,
-car tu sais comme moi ce qu’est le salaire
-du travail des gens qui en cherchent parce
-qu’ils en ont besoin, et qui en cherchent du
-jour au lendemain, sans avoir passé par
-cette filière administrative qui fait la gloire
-de notre France.</p>
-
-<p>» Qu’est-ce que j’ai gagné au juste, je ne
-me le rappelle pas ; mais si j’ai payé, bon
-an mal an, durant ces jours de peine, le
-quart du loyer de notre appartement et mon
-blanchisseur, c’est qu’on m’a fait des concessions,
-j’en suis certain !</p>
-
-<p>» Quel état embrasser, en effet ? J’étais
-peintre à entrer sans conteste au Salon,
-quand je n’étais qu’un amateur ; mais je
-devenais barbouilleur à ne plus tirer cinquante
-francs d’une toile de six mètres dès
-qu’on soupçonnait que je la vendais pour
-m’en servir ! et, quant à la musique, il n’en
-faut pas parler ! Guitariste, c’était charmant
-sous les balcons, mais comme professeur, il
-ne m’aurait manqué que des élèves !…</p>
-
-<p>» Il me restait le choix entre le surnumérariat
-aux finances, — trois ans d’espérances
-et de rêves ambitieux qu’on fait en songeant
-aux appointements de quinze cents francs qui
-couronnent ce petit noviciat, — la diplomatie
-et les consulats, — sans la possibilité de
-m’acheter les bottes vernies et les gants frais
-qui sont le nerf de la guerre là-dedans ; ou
-enfin le journalisme !</p>
-
-<p>» A part cela, quand on a refusé de clouer
-son nom comme enseigne sur la porte d’un
-tripoteur d’affaires, dis-moi un peu comment
-un galant homme peut trouver à
-s’occuper dans Paris ?</p>
-
-<p>» Aussi pensais-je à émigrer, et, sans toi,
-y a-t-il fort à croire que j’aurais suivi mon
-coquin d’homme à travers les mers. Mais tu
-étais là, et je suis resté, le cœur un peu
-froissé déjà, je t’avouerai, par tout ce que
-j’avais vu, mais loin d’imaginer le revirement
-subit qui m’attendait encore et l’étude morale
-qui allait me permettre de compléter la
-bête humaine sur le vif.</p>
-
-<p>» Mon Dieu, je n’aurais eu qu’à ouvrir une
-des pages de La Rochefoucauld, j’aurais vu
-tout ça imprimé à l’avance. Mais qui est-ce
-qui croit La Rochefoucauld, avant d’avoir
-éprouvé par lui-même ce que son amère
-sagesse dénonce ?</p>
-
-<p>» Bref, je n’ai pas à te rappeler le dénouement
-de comédie qui me réveilla un beau
-matin. Le tour de roue était complet, et la
-Fortune me rapportait d’une main ce qu’elle
-m’avait pris de l’autre. Mon vieux fripon,
-plus riche que jamais, était mort intestat et
-sans enfants, et ses lacs de pétrole, revendiqués
-vigoureusement par toutes ses dupes,
-allaient nous rendre à chacun nos droits.
-Nos créances étaient bonnes, et on nous
-servit jusqu’aux intérêts de la somme : les
-économies bien involontaires que nous
-avions faites depuis deux ans !…</p>
-
-<p>» Trois jours après, Jacques, tu te rappelles ?
-les félicitations et les cartes pleuvaient
-chez nous, et de nouveau j’étais en possession
-de tous mes excellents compagnons. Il ne
-tenait qu’à moi de croire à un mauvais rêve,
-en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que
-j’avais cru perdu rentrait à la fois par la
-même porte : l’or et l’amitié.</p>
-
-<p>» Pour cette fois, c’était trop ! Un peu de
-patience, et je m’y serais trompé, peut-être.
-Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on
-voulait reprendre au point précis où elle
-était restée : ce déjeuner accepté deux ans
-avant et qu’on me réclamait ; cette valse,
-vieille de deux hivers, jaunie sur un carnet,
-et qu’on voulait me rappeler ! c’était vil et
-c’était grotesque à la fois, si bien que j’en
-riais, le cœur soulevé.</p>
-
-<p>» Me dérober seulement, c’était trop peu.
-On m’avait fait désabusé, méchant et cynique,
-et avec un plaisir mauvais j’entrai dans
-toutes les combinaisons, je caressai tous les
-espoirs, je courtisai toutes les ambitions,
-pour faire la déception plus sensible le jour
-où je briserais d’un coup toutes les ficelles
-des pantins que je tenais dans ma main.</p>
-
-<p>» Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de
-toi par la maladie de ton oncle et l’hiver
-de réclusion qu’elle te préparait, trouvant
-faibles tous les mots qui expriment la haine
-du genre humain, je m’en fus possédé du
-désir d’entendre mentir en chinois, en
-arabe et en hindoustani, comme je l’avais
-entendu faire en français, afin de m’assurer
-du moins que mon pays n’était ni en avance
-ni en retard sur ses contemporains.</p>
-
-<p>» Et c’est le moment que tu choisis pour
-me prêcher l’amour, la paix du ménage et la
-douce confiance qui en charme les heures !…</p>
-
-<p>» Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou,
-et mademoiselle d’Erlange, ne fût-elle pas
-pire que les autres femmes, ce qui n’est pas
-certain, est du moins semblable à elles
-toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.</p>
-
-<p>» Les preuves par lesquelles tu veux me
-convaincre de délit amoureux m’ont fait passer
-un bon moment, pourtant.</p>
-
-<p>»  — Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu ;
-tu lui parles, tu la regardes, tu la traites de
-blonde fée : allons, Pierre, avoue que tu es
-pris !</p>
-
-<p>» Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des
-jambes qui me permettent de m’enfuir,
-voyons ? Veux-tu que je lui parle en détournant
-la tête, et vas-tu voir dans les plaisantes
-fantaisies de mon premier réveil autre chose
-que les enjolivements ordinaires des voyageurs
-qui racontent leurs aventures ?</p>
-
-<p>» Quant à être blonde, mon ami, je n’y
-peux rien, elle est blonde, et je te l’ai dit tout
-droit sans penser à mal… Ceci me ramène à tes
-plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange : — Tu
-me forces à la rêver, me dis-tu ; à
-part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes
-aux tapisseries, aux tours croulantes, aux
-fariboles enfin ! J’ai le cadre, je le sais par
-cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie !</p>
-
-<p>» Le voici, et sincère d’une sincérité que
-mes yeux nullement prévenus, comme tu
-vois, peuvent te garantir absolue.</p>
-
-<p>» Mademoiselle Colette est plutôt petite,
-ou du moins, sans l’être en réalité, elle le paraît.
-Cela tient-il à la finesse invraisemblable
-de sa taille, à sa tête, qui, comme celle des
-statues grecques, est menue, ou à la prestesse
-et à la multiplicité de ses mouvements ?
-on ne sait pas. Mais il est certain que debout,
-dans ses rares instants d’immobilité, elle
-monte droit et haut comme un bouleau qui
-s’élance, et que je la regarde alors tout surpris.
-Où a-t-elle pris cette coudée de plus ?</p>
-
-<p>» Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit,
-elle part à droite ou à gauche de son pas
-glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de
-bon matin du logis et qui rend visite à des
-humains. Or, tu le sais, mon ami, les elfes
-n’ont ni taille ni âge.</p>
-
-<p>» Le nez est court, fin et un peu gamin,
-l’ovale est joli, plein comme un beau fruit,
-et le teint ambré.</p>
-
-<p>» Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au
-Cambodge, c’est une peau transparente,
-sous laquelle luit perpétuellement un rayon
-de soleil. Le front est grand, la bouche bien
-faite, et quant aux yeux, je te dirais bien volontiers
-qu’ils sont superbes, si tu devais le
-prendre comme il faut ; mais tu le prendras
-mal, et tu verras des flammes et des
-élans de passion où il n’y aura qu’un signalement
-de passeport consciencieux, car un
-passeport lui-même les remarquerait, j’en
-réponds, et même les émargerait tout courant
-aux « signes particuliers », tant ils ressemblent
-peu à ce qu’on voit communément.</p>
-
-<p>» Grands, superbement fendus, — autant
-sauter le pas ce soir, car je te connais, demain
-tu réclamerais, — ces yeux sont d’un
-noir profond, intense, et d’où sort un éclair
-incessant.</p>
-
-<p>» La paupière baissée, c’est le calme d’un
-enfant qui dort ; relevée, c’est fulgurant, et
-on croirait qu’une lumière intérieure éclaire
-cet iris qui flambe.</p>
-
-<p>» Le diamant noir existe-t-il ? Je n’en
-sais rien, quoiqu’on en parle souvent ; mais
-je crois que je me le figure assez bien maintenant.</p>
-
-<p>» Le trait distinctif du regard est une mobilité
-d’expression dont rien ne peut rendre
-la variété, et la vivacité générale se retrouve
-là. A la lettre, on y voit courir les idées, et
-c’est bien un peu traître, ces grands yeux qui
-pensent ainsi à livre ouvert.</p>
-
-<p>» Les cils retroussés se baissent rarement
-et avec un battement large comme le coup
-d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière
-n’éblouit pas ce regard-là, et le soleil et lui
-se fixent en camarades.</p>
-
-<p>» Les sourcils sont nets et fins. C’est un
-coup de pinceau pour lequel on ne s’est pas
-repris à deux fois.</p>
-
-<p>» Enfin, comme complément à ce mélange
-de grâce et de malice, figure-toi du côté
-gauche, au-dessus de la lèvre, une toute
-petite fossette venue on ne sait d’où, qui se
-creuse à tout propos et hors propos, relevant
-seulement un coin de la bouche, de sorte
-qu’elle ne rit que d’un côté à la fois et comme
-en contrebande, ce qui lui donne une expression
-de gaieté inexprimable.</p>
-
-<p>» Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette
-a des pieds et des mains d’enfant, parce
-que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu,
-pour terminer un corps élancé de jeune
-fille, ces deux gros pieds rebondis, aussi
-larges que longs, et ces petites pattes
-pleines de trous qu’ont les marmots ; cela
-fait frémir ! Mais les d’Erlange sont de
-bonne race, et on s’en aperçoit.</p>
-
-<p>» Somme toute, c’est une figure originale,
-remarquable sous beaucoup de rapports,
-devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration,
-à qui tu dédierais un sonnet chaque
-soir, et dont un peintre s’emparerait avec
-délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle
-qu’elle est. Je ne lui en demanderai pas
-moins quelque jour la permission de m’y
-essayer, et ma première aventure de voyage
-aura la première page de mon album.</p>
-
-<p>» Eh bien ! alors ? dis-tu… Eh bien ! est-on
-forcé d’aimer tout ce qui est beau ? Je te
-la détaille en artiste, comme je te décrirai
-dans trois mois des palais, des fleurs de lotus
-et des almées, si toutefois les almées existent
-autre part que dans les ballets de théâtres ;
-mais si tu vas imaginer un nouveau roman
-à chaque nouveau visage que je te présente,
-j’en serai réduit à t’écrire en style nègre.
-« Bon petit voyageur, bien arrivé. Fait
-jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé
-belle case pour se loger. Embrasse petit
-frère blanc. »</p>
-
-<p>» Il faut voir le monde comme il est, mon
-ami ; personne n’y vaut grand’chose, quand
-je nous ai mis hors de page toi et moi, et
-nous méritons mieux que ces poupées
-affolées d’équipages, de diamants et de toilettes
-que nous connaissons. Aussi ai-je fait
-vœu de célibat depuis longtemps, en ton
-nom comme au mien ; nous nous suffirons
-à nous deux. Signe le contrat et ne rêve plus
-bleu.</p>
-
-<p>» Quant à tes conseils délicats au sujet de
-mademoiselle Colette, sois tranquille, moraliste ;
-si je suis de bronze, elle est de cristal ;
-et je ne sache pas d’ailleurs que mon aspect
-soit pour enflammer actuellement. Et puis,
-que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi
-tout le long du jour puisse connaître au sentiment ?
-Ce n’est pas une femme, c’est une
-clochette toujours en branle, et on jurerait
-que la vie que nous menons est la plus divertissante
-qui soit.</p>
-
-<p>» Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant,
-et tout à l’heure, pendant que mademoiselle
-d’Erlange sautillait dans la chambre, se
-livrant au petit branle-bas qui lui est
-habituel, essuyant des porcelaines et des bibelots,
-que je suivais de l’œil dans ses doigts
-avec la mélancolie qu’on éprouve en regardant
-des condamnés à mort, et l’écoutant
-chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher
-de la questionner là-dessus.</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle
-est donc la chose qui peut vous égayer à ce
-point, et qu’est-ce qui vous met toujours
-ainsi le rire aux lèvres ?</p>
-
-<p>»  — Mais ma bonne humeur ! m’a-t-elle
-répondu. Est-ce que ça vous ennuie ?</p>
-
-<p>»  — Non pas ! Seulement vous m’étonnez,
-voilà tout.</p>
-
-<p>»  — Il est certain que ça ne vous ressemble
-guère ! a-t-elle riposté vivement. Et,
-s’il m’est permis d’interroger à mon tour,
-qu’est-ce qui fait donc que vous ne riez
-jamais, vous, en revanche ?</p>
-
-<p>»  — La souffrance, quant à présent, répondis-je
-d’abord sèchement.</p>
-
-<p>» Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge
-flagrant, et surtout du mouvement
-de dépit qui me portait à ce rappel très
-peu noble du passé, j’ai continué :</p>
-
-<p>»  — Mais, en général, je suppose que
-c’est une humeur contraire à la vôtre.</p>
-
-<p>» Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés
-d’un coup vif, et, souriant de nouveau, elle
-a dit :</p>
-
-<p>»  — La mauvaise, alors ?</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute,
-au moins pour tous ceux qui regardent le
-rire comme le signe assuré d’un aimable naturel,
-et non pas comme une grimace ou
-une simple contorsion de famille, donnant
-raison aux gens qui affirment que nous descendons
-du singe.</p>
-
-<p>»  — Du singe !…</p>
-
-<p>» Elle s’est reculée avec un geste effaré,
-embrassant d’un coup d’œil rapide ses mains
-et toute sa personne…</p>
-
-<p>»  — Je n’avais jamais entendu dire ça !
-Est-ce que c’est possible ? Est-ce que c’est
-vrai, Monsieur ? Comment l’a-t-on su ?</p>
-
-<p>» Puis, comme elle me voyait secouer la tête :</p>
-
-<p>»  — Non, oh ! que j’en suis aise, a-t-elle
-continué avant que j’aie pu placer un mot,
-car ce serait drôle, mais si dégoûtant…
-Voyez-vous ce qu’on éprouverait en rencontrant
-un babouin en cage et en se disant
-qu’il faut le vénérer comme un aïeul ! C’est
-bien assez de penser qu’on lui ressemble
-quand on rit.</p>
-
-<p>» Elle a couru à une glace, si haut placée
-qu’elle monte sur une table pour s’y voir, et
-regardant sa fossette se creuser :</p>
-
-<p>»  — Ma foi, c’est bien possible que ce ne
-soit qu’une contorsion après tout, a-t-elle
-dit avec philosophie ; mais c’est si bon quand
-même.</p>
-
-<p>» Et elle s’est reprise à rire de plus belle,
-comme preuve de ce qu’elle avançait, en
-sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans
-bruit et sans effort.</p>
-
-<p>» Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme
-sa gaieté, le fait d’une véritable enfant, et elle
-est restée pendant un instant encore toute à
-son accès de joie ; puis, comme je demeurais
-toujours sérieux, elle s’est assise, s’est
-calmée et a repris plus bas :</p>
-
-<p>»  — Peut-être, quand on est beaucoup plus
-vieux, beaucoup plus sage, enfin, n’aime-t-on
-plus ça, en effet ; mais je n’en suis pas
-encore là !…</p>
-
-<p>» Ah çà ! Jacques ! me prend-elle pour un
-patriarche, et t’es-tu aperçu depuis peu que
-j’aie grisonné et baissé à ce point ?</p>
-
-<p>» Enfin, cela va te tranquilliser du moins,
-et te montrer qu’il n’y a pas péril en la
-demeure.</p>
-
-<p>» Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai
-dit, et quant à elle, en revanche, voici
-qu’elle veut bien me considérer comme tellement
-sage et respectable qu’un peu plus
-elle me confondrait avec son grand-père le
-babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les
-deux.</p>
-
-<p>» Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de
-romans et dors sans rêver ; ma petite-fille et
-moi te souhaitons le bonsoir.</p>
-
-<p>» Mais surveille-toi, mon camarade ; tu vois
-comme ça vous prend un beau matin sans
-qu’on y songe.</p>
-
-<p>» Vous qui êtes si vieux… si vieux !…</p>
-
-<p>» On découvre mon front ce soir. Quelle
-mine va faire ma cicatrice ? J’y songe un
-peu, je t’avouerai.</p>
-
-<p>» Si la balafre est honorable, je m’en arrange ;
-mais si le trou rond et massif sent
-son coup de bâton ou de piédestal, je somme
-mademoiselle Colette et son exécuteur des
-hautes œuvres d’en redécoudre un peu ! Que
-diable ! on a son amour-propre, si vieux bonhomme
-qu’on soit ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">12 avril.</h2>
-
-
-<p>Dire que l’intimité progresse avec M. de
-Civreuse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier.
-Il est à présent ce qu’il était à son premier
-réveil : poli comme un roi, mais bourru
-comme un ours, et railleur en proportion,
-et nos moindres propos sont des escarmouches.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu donc toujours à te chipoter
-avec ton monsieur ? me disait Benoîte hier ;
-ça ne lui vaut rien, tu sais !</p>
-
-<p>— Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu,
-il voit rouge et moi blanc… Je ne
-puis pourtant pas lui laisser dire des énormités
-en l’approuvant toujours, rien que
-parce qu’il est malade, quand lui relève si
-vivement tout ce que je fais. C’est plus fort
-que moi !</p>
-
-<p>Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque
-matin et chaque soir, me dire que, si j’étais
-autrement, je lui plairais mieux sans doute,
-me jurer que je changerai le lendemain ; dès
-que je suis là et que j’entends ce ton calme
-qui critique tout indifféremment, les gens et
-les choses, je pars malgré moi et je lui réponds
-avec toute la vivacité et l’indignation
-que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis
-assise auprès du feu, écoutant la neige fondue
-qui tombe à grand bruit depuis les gouttières
-effondrées, et qu’au lieu de ma solitude
-du mois passé, je vois dans la chambre
-ce visage brun, que j’entends cette voix sonore
-me répondre ou me questionner, tout
-cela au milieu de ce soleil d’avril qui danse
-à travers les vitres, je me sens prise d’élans
-de joie si vifs et si fous que je me mets à rire
-sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me
-trouvant heureuse, heureuse !</p>
-
-<p>Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse,
-et c’est alors qu’il se met en campagne comme
-hier, se démenant pour me prouver qu’il
-n’y a pas de quoi être fier, en vérité, que
-toute cette bonne gaieté n’est que ressouvenirs
-de famille et d’éducation passée, et
-que nous rions comme les singes font des
-grimaces, pas autre chose !</p>
-
-<p>Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour
-m’effarer, ou parce qu’il y croit un peu ? Je ne
-démêle jamais qu’à moitié le fond des choses
-quand il me parle, et, fût-ce dix fois vrai,
-qu’y puis-je faire ? Faut-il me priver de rire
-et de gambader à cause d’une ressemblance
-fortuite ou même naturelle, et ne dois-je plus
-casser mes noisettes d’un coup de dent ou
-escalader les obstacles en trois bonds ? Voilà
-qui sent encore bien plus son cousinage !…</p>
-
-<p>C’est un pédant que nous laisserons à ses
-critiques s’il continue, car j’ai oublié de l’en
-avertir et de poser tout bas la condition à
-mon saint dans le beau temps fleuri où je le
-priais et où nous nous entendions tous les
-deux sur les dehors de mon sauveur ; mais
-on aimera Colette comme la voilà, avec son
-chien, avec ses défauts, avec son rire, avec
-ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à
-l’envers, ou bien elle retournera à ses affaires
-et continuera de décrocher des étoiles dans
-son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la
-main sur une bonne, une vraie qui n’ait pas
-trempé dans un seau d’eau pour y éteindre
-tous ses rayons avant de lui arriver.</p>
-
-<p>La vérité est que je suis furieuse, furieuse
-non seulement parce que M. de Civreuse ne
-m’a point à gré et me trouve laide, sotte et
-je ne sais quoi encore ; mais furieuse surtout
-parce que j’ai beau faire, je n’arrive pas à
-lui rendre sa politesse.</p>
-
-<p>Parfois je suis prête à courir à lui et à lui
-affirmer que, si son opinion n’est pas flatteuse
-pour moi, la mienne est en tout semblable à
-son égard ; puis je me défie de ma langue. Au
-fond, je ne le pense pas du tout, et voit-on
-ma diatribe se tournant tout à coup en compliment ?
-c’est à frémir !… Je ne sais pas si
-on arrive à dire du même ton ce qu’on sent
-et ce dont on ne pense pas le premier mot, et
-son oreille est bien déliée pour ne pas sentir
-la différence.</p>
-
-<p>Alors je prends le parti de me taire, et,
-rentrée dans ma chambre, tous les huis clos,
-je me dédommage en interpellant rudement
-mon imagination et mon cœur :</p>
-
-<p>« Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en
-les posant en face de moi, expliquez-vous :
-d’où vous viennent cette folie et cet engouement ?
-Que vous a-t-il fait, cet homme ? Il
-n’est pas aimable, à peine poli, moins beau
-que nous, assurément, et il est visible que
-nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il
-pour vous le cacher ? Depuis trois semaines,
-a-t-il tenté un mot tendre ou galant,
-le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus
-de sens qu’un pauvre soupir ? Un de vous en
-sait-il là-dessus plus long que moi ? Parlez !…</p>
-
-<p>Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais,
-pour courte qu’elle est, leur réponse ne se
-discute pas : « Il leur plaît quand même. »</p>
-
-<p>Et voilà comment je me trouve penser à
-M. de Civreuse un peu, souvent, toujours
-même, je crois, sans être tout à fait satisfaite
-de lui cependant et sans comprendre
-complètement ce qu’il a au fond du cœur.</p>
-
-<p>Parfois je me demande, en voyant les airs
-ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il
-ne sort pas comme moi d’un vieux château
-désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis
-l’ont gardé jusqu’à présent de la vue
-de toutes les femmes, comme mes créneaux
-m’ont préservée de tout contact avec âme
-qui vive.</p>
-
-<p>Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il
-aurait passé son pont-levis, car sa science
-des humains, pour n’être pas aimable, paraît
-fort étendue, et il sait bien des choses dont
-j’ignore même le nom. De là des conversations
-impossibles, où je lui réponds sans
-savoir au juste ce que je dis, où nous nous
-querellons sans que je comprenne bien pourquoi,
-et pendant lesquelles je ne suis pas
-sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il
-veut.</p>
-
-<p>Hier, par exemple, nous parlions des gens
-du monde ; je lui disais combien je connaissais
-peu de choses en dehors d’Erlange, et
-je le priais de me conter ce qu’on est et ce
-qu’on fait à côté de mon trou.</p>
-
-<p>Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à
-faire de telle façon la description que je lui
-demandais, que je l’écoutais abasourdie de
-l’entendre traiter tous les hommes indifféremment
-de misérables ou de scélérats…
-Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire ?
-Ce serait à ne plus oser poser le pied devant
-soi : là un traquenard, ici un piège, plus loin
-une mine qui n’attend que votre passage pour
-sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur
-tout cela des fleurs, des sourires et des paroles
-engageantes qui vous tendent la main.</p>
-
-<p>Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines
-remplies de poudre ? je ne sais ; et après avoir
-écouté religieusement au début, je n’ai pu
-m’empêcher de me révolter.</p>
-
-<p>— Mais alors, lui ai-je crié en bondissant,
-ce serait une caverne de voleurs que votre
-monde !</p>
-
-<p>A quoi il a répondu fort tranquillement :</p>
-
-<p>— C’est que ça y ressemble beaucoup, en
-effet !</p>
-
-<p>Et comme je m’exclamais, m’indignant, et
-lui demandant s’il était bien certain de ce
-qu’il racontait là.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! me dit-il, j’en parle comme
-le voyageur qui décrit le carrefour où on lui
-a enlevé sa montre et sa bourse ; voilà
-tout.</p>
-
-<p>Est-ce que vraiment on l’aurait volé ? Je
-n’ai pu m’empêcher de lui demander encore
-cela ; et, sans sourciller et assez sèchement,
-il m’a répondu :</p>
-
-<p>— Ma bonne foi et ma confiance, oui,
-Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas que cela
-vaille des doublons et une valise ?</p>
-
-<p>Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries.
-Dans ces cas-là, que puis-je répondre ? Je
-reste confondue, et je suivrais plus facilement
-sa conversation s’il lui plaisait de la
-tenir en chinois.</p>
-
-<p>Somme toute, il me paraît peu sujet aux
-illusions, et si, depuis dix-huit ans, je me
-noie dans les chimères et l’idéal, je crois que
-j’ai trouvé mon barrage.</p>
-
-<p>Point d’exception, d’ailleurs : nous ne valons
-pas mieux que les autres ; et, comme je
-nous mettais en avant, espérant un petit mot
-de courtoisie pour les femmes :</p>
-
-<p>— Peuh ! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts.
-Les loups mordent, les tigres y vont
-à coups de griffes ! Croyez-vous que l’un soit
-beaucoup meilleur que l’autre ?</p>
-
-<p>Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher
-avec cet aplomb, et le bon Dieu lui-même,
-qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas
-ainsi, j’en suis sûre.</p>
-
-<p>J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser
-au moins, de sorte que, me plantant devant
-lui :</p>
-
-<p>— Et moi que vous ne connaissez pas,
-m’écriai-je, qu’est-ce que je suis alors ?</p>
-
-<p>— Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire,
-en boutons ou déjà en fleurs, je ne saurais
-trop dire, mais je crois bien que tous les
-instincts y sont !</p>
-
-<p>En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant
-à qui me raccrocher :</p>
-
-<p>— Et M. Jacques, enfin ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Jacques !</p>
-
-<p>Alors, changeant de ton à l’instant :</p>
-
-<p>— Jacques ! ce sont tous les trésors,
-toutes les délicatesses, toutes les bontés, tous
-les courages de la terre réunis en un seul
-homme !</p>
-
-<p>Et, comme il reprenait haleine :</p>
-
-<p>— Alors, c’est une exception, celui-là ?
-dis-je ironiquement.</p>
-
-<p>— Précisément, l’exception qui confirme
-la règle.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?</p>
-
-<p>— Oh ! mon Dieu, pas grand’chose en
-vérité ! mais ça se répète. C’est une phrase
-qui court.</p>
-
-<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec mauvaise humeur,
-qu’on la rattrape une bonne fois et
-qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point
-de sens.</p>
-
-<p>Je disais une absurdité, je le sentais bien,
-mais j’étais agacée sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>M. de Civreuse se mit à rire sans répondre,
-et, recommençant où il en était resté, il
-reprit le panégyrique de son ami. Il s’était
-redressé, il parlait vite : assurément, on
-lui avait mis une langue de renfort, et,
-pour la première fois, je le voyais animé…
-Et il était joli, ce Jacques, et bon, et beau !
-Vraiment, je finissais par m’intéresser à
-lui ; il me semblait qu’on me décrivait un
-de ces royaumes-fées où tout est parfait,
-les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers
-de sucre candi et une petite pluie
-parfumée à la vanille pour les jours de chaleur !…
-Aussi, quand M. Pierre se laissa
-retomber sur son oreiller d’un air satisfait :</p>
-
-<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec conviction,
-je sens que je l’aimerais beaucoup, votre
-ami !</p>
-
-<p>Là-dessus il se retourna brusquement en
-fronçant son terrible sourcil, et me regardant
-dans les deux yeux :</p>
-
-<p>— Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son
-ton le plus mordant, qu’il en serait heureux
-et fier !</p>
-
-<p>Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai
-répliqué à mon tour, non moins vivement :</p>
-
-<p>— Mon Dieu, je le crois : n’est pas aimé
-qui veut, Monsieur !</p>
-
-<p>Après cela un silence, un silence lourd et
-écrasant.</p>
-
-<p>Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce
-caractère, et cette conversation s’explique-t-elle ?
-Voilà cependant l’ordinaire de nos
-causeries, et sans que je puisse comprendre
-comment, trois fois sur quatre, elles finissent
-en disputes.</p>
-
-<p>Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire ?
-Après avoir supporté en toute patience sa
-classification galante, qui me rangeait parmi
-des loups si je ne comptais pas dans des
-tigres, je tombais d’accord avec lui dans
-l’éloge de son ami, et le voilà brusquement
-en colère.</p>
-
-<p>Tourné contre le mur, l’air aussi étranger
-à ce qui l’entourait que s’il tombait de la
-lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter
-allègrement une petite marche, en l’accompagnant
-d’un mouvement vif sur sa couverture
-avec ses doigts.</p>
-
-<p>Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais,
-cherchant quelque entrée en matière
-et mordillant tous mes ongles l’un après
-l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que
-la petite marche, et, malgré moi, je suivais
-la rentrée, toujours la même, dont le rythme
-sautillant me faisait battre la mesure sans
-le vouloir. « La,… la,… la, la, la, la ! » Il
-était impossible que cela durât, et, d’ailleurs,
-je me sentais en humeur de bêtises. A la
-troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et
-comme la troisième rentrée arrivait sans que
-j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement
-le croisillon de la table avec mon
-pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec
-un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le
-flegme de M. Pierre ; il acheva paisiblement
-son trait sans se retourner, et, comme je
-marmottais un peu confuse :</p>
-
-<p>— C’est la table ; mon pied s’est pris
-dedans.</p>
-
-<p>— Ah ! fit-il seulement.</p>
-
-<p>Restait à réparer le désastre. Une tasse
-s’était répandue dans la bagarre.</p>
-
-<p>— Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en
-lui montrant le liquide.</p>
-
-<p>Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et,
-après l’avoir regardé faire :</p>
-
-<p>— C’est la tasse où il y avait de la morphine,
-me dit-il tranquillement ; il va dormir
-jusqu’à demain.</p>
-
-<p>Et il s’apprêtait à reprendre sa marche !</p>
-
-<p>Mais ce n’était pas là ce que j’entendais ;
-je répliquai qu’il se trompait. La contradiction
-l’arrêta sur place ; il retourna la
-tête pour me prouver que j’avais tort, et
-au bout d’un instant nous étions repartis.</p>
-
-<p>Voilà le type de nos relations. Certes, la
-fleur de galanterie en est absente, et cependant
-j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus,
-rien ne me fâche, rien ne me blesse, et mes
-colères perpétuelles s’apaisent si vite que le
-soir, quand, rentrée dans ma chambre, je
-secoue les cendres de ce feu pour y chercher
-une étincelle de rancune mal éteinte, tous
-mes souvenirs du jour en jaillissent comme
-un véritable feu d’artifice, et ce sont des
-fusées de joie et de plaisir que je fais sortir
-à la place.</p>
-
-<p>Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien ;
-mais dans l’avenir, dans un lointain brumeux,
-je me figure la revanche, et j’en ris
-toute seule à l’avance.</p>
-
-<p>Oh ! monsieur de Civreuse, le jour où vous
-tomberez à mes genoux, comme je vous y
-laisserai, et comme vous regretterez alors le
-temps perdu, pendant que vous attendrez
-anxieusement ces sourires que vous auriez
-si bien pu faire naître à ces heures-ci !…</p>
-
-<p>Souvent, pourtant, il me fait parler de ma
-vie à Erlange, de mon couvent, de ma tante.
-Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me
-faire des questions sur mes études. Un petit
-examen d’histoire et de géographie. En quoi
-je n’aurais pas brillé, assurément !</p>
-
-<p>A mon tour, je l’interroge sur son voyage.
-Mon Dieu, les belles choses qu’il fera et qu’il
-verra ! Aller partout où sa fantaisie le poussera ;
-n’attendre d’avis de personne ; chasser
-des éléphants comme on attrape ici des moineaux
-aux gluaux ; escalader des montagnes
-en haut desquelles on se trouve avoir sa tête
-au-dessus des nuages et ses pieds en dedans,
-de sorte qu’on ne les voit plus ; ramer sur
-le Gange, un grand fleuve sacré, — comme
-qui dirait une rivière d’eau bénite chez
-nous, — où on rencontre tantôt des crocodiles
-aussi longs que des bateaux, et tantôt
-des Indiens morts qui descendent le fil de
-l’eau pour s’en aller en paradis, car c’est le
-chemin, paraît-il, et voilà le système des
-enterrements là-bas ! Se promener en palanquin,
-et trouver chaque matin dans les
-huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un
-collier de perles, quel rêve, quelle vie !</p>
-
-<p>Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri
-muet, bien entendu : « Oh ! emmenez-moi !
-emmenez-moi ! comme domestique, comme
-page, comme cuisinière ou comme camarade,
-à votre volonté ! Je serai si facile, si
-brave, si audacieuse, si dure à la fatigue,
-si heureuse de souper d’un rôti de chacal ! »</p>
-
-<p>Mais comment dire tout cela ?</p>
-
-<p>Lui, cependant, me voyant suspendue à
-ses lèvres, les yeux brillants d’enthousiasme
-et les mains serrées dans mon émotion :</p>
-
-<p>— Ça vous paraît superbe, tout cela,
-n’est-ce pas ? me disait-il avec l’air habituel
-qu’il prend quand je m’enflamme…</p>
-
-<p>Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait
-qu’il a vécu déjà deux ou trois vies au
-moins, et que son quatrième essai l’ennuie
-comme un vieux livre qu’on sait par cœur.
-A telle page, je trouverai ceci, se dit-il,
-et à telle autre cela : et voilà d’où vient sa
-nonchalance pour toute chose, il n’a plus le
-plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette
-idée qui explique sa morosité, et parfois j’ai
-envie de lui demander : « Faisiez-vous ceci,
-et pensiez-vous cela dans votre première
-vie ? » Mais il me croirait folle, sans doute,
-aussi je garde sagement pour moi mes petites
-observations, et je me contente de lui répondre
-en toute sincérité combien je l’envie
-et comme cette vie d’aventures me séduit.</p>
-
-<p>— Bah ! vous en seriez bientôt lasse, me
-disait-il en haussant les épaules ; il n’y a ni
-pompon ni hochet par là-bas !</p>
-
-<p>M’en lasser, moi ! mais je trouverais ça
-adorable, je le sais, et d’ailleurs est-ce que
-j’en ai, des hochets, ici ? Si M. de Civreuse
-veut bien me les montrer, il m’obligera.</p>
-
-<p>Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui,
-dans mon berceau, rêvais de la flèche dorée
-qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais
-inaccessible, et qui depuis ai continué à
-souhaiter de même toutes les flèches placées
-trop haut !…</p>
-
-<p>— Mais vous ne savez donc pas ce que
-j’aime ? disais-je à M. Pierre : je désire tout
-ce que je ne peux pas faire !</p>
-
-<p>— Comme les Malais de Timor, me répondit-il
-en me regardant avec curiosité, qui
-adorent les crocodiles, parce que, disent-ils
-fort judicieusement : « Un crocodile avale un
-homme et un homme ne peut pas avaler un
-crocodile. »</p>
-
-<p>Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement
-ne me paraît pas si bête, et ces Malais me
-semblent assez logiques.</p>
-
-<p>Quand on n’aime pas par préférence, c’est
-quelque chose encore de vénérer par frayeur,
-et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un
-qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte
-d’être dévorée, comme volontiers je me ferais
-Malaise !</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas
-le nier ; mais c’est son flamboiement et son
-ardeur même qui me font peur.</p>
-
-<p>» Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de
-partir dans les nuages, te danserait perpétuellement
-devant les yeux ? Moi, ça m’énerve et
-je clignote. Seulement, il faut être juste, la
-fusée a de belles couleurs et un jet hardi.</p>
-
-<p>» C’est te dire que nous sommes en conversations
-réglées, et qu’elle ne se contraint nullement
-devant moi. Un patriarche, ça ne tire
-pas à conséquence, tu conçois !</p>
-
-<p>» Mais commençons d’abord par mes
-petites affaires de coquetterie, si tu veux
-bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais.
-La balafre descend les cheveux et coupe
-le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à
-dire, et avec cela je peux revenir de la tour
-Malakoff si je veux : c’est irréprochable.</p>
-
-<p>» Le bon docteur lui-même m’a contemplé
-orgueilleusement. Vanité d’artiste bien excusable !…
-Puis il a convié tout mon entourage à
-venir voir le modelé et le fini de ses raccords.</p>
-
-<p>» Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus
-avec sa naïveté habituelle, « C’était
-mieux avant, quoi ! c’est sûr ; mais pour du
-bien retapé, c’est du bien retapé ! » Et mademoiselle
-Colette m’a presque fait l’honneur
-d’une faiblesse.</p>
-
-<p>» Elle se penchait pour regarder, plus
-blanche que son mouchoir de batiste, et
-comme je haussais mes sourcils pour lui
-montrer mon agilité :</p>
-
-<p>»  — Ça bouge ! a-t-elle crié avec horreur
-en se tournant vers le docteur.</p>
-
-<p>»  — Quoi donc ? lui a-t-il dit. La peau du
-front ? Mais je l’espère bien, et la vôtre en
-fait tout autant.</p>
-
-<p>» Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour
-s’en assurer ; puis, tranquillisée, elle s’est
-rapprochée, et comparant alors mes deux
-yeux, celui fraîchement découvert et l’autre :</p>
-
-<p>»  — Il est tout pareil ! a-t-elle soupiré à
-voix basse.</p>
-
-<p>» Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait
-supposé borgne ou louche jusqu’à cette
-heure.</p>
-
-<p>» Puis, l’émotion calmée, le docteur est
-parti, Benoîte est retournée à ses fourneaux,
-appellation emphatique, car on cuisine
-encore à Erlange sur l’âtre et le trépied de
-nos pères, et nous nous sommes retrouvés,
-mademoiselle Colette et moi, dans notre
-tête-à-tête habituel.</p>
-
-<p>» Ce que nous y avons dit depuis quelques
-jours, tu ne saurais le croire, et mes découvertes
-sur ma jeune compagne se multiplient.</p>
-
-<p>» D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais
-j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle était
-d’une ignorance absolue. Une vraie petite
-carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si
-tu essayais de l’en plaindre, et ta sympathie
-serait mal venue, car elle supporte cette
-lacune avec la plus aimable philosophie, et
-a fait de tout ce qu’elle possède de connaissances
-une petite salade sans queue ni tête
-qui paraît lui suffire parfaitement.</p>
-
-<p>» Elle a passé cependant deux années dans
-un des meilleurs couvents de Paris ; mais
-nous sommes de grandes bêtes, toi et moi,
-si nous imaginons que c’est de travail qu’on
-s’occupe dans ces endroits-là.</p>
-
-<p>» De classe en classe, les intérêts varient.
-Des poupées on passe aux cerceaux, des cerceaux
-à la bibliothèque rose, de la bibliothèque
-rose aux mondanités, au pas de
-polka ou à l’esquisse illicite d’une valse enseignée
-sur le gazon ras des charmilles. Mais
-les études là-dedans ne sont jamais qu’un
-accessoire, un comparse, une cinquième roue
-de carrosse.</p>
-
-<p>» D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses
-idées là-dessus qu’elle m’a établies avec une
-limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais
-pu retenir que ce qui avait trait aux gens
-ou aux choses qu’elle aimait. Mais alors tout
-ça, elle le sait à ravir. Quant au reste : bernique !
-Voilà son système.</p>
-
-<p>» Ainsi son histoire de France, c’est très
-simple. Elle la prend à Charlemagne, « un
-grand qui l’intéresse », et elle sait très bien
-tout ce qui le regarde : la boule qu’il tient
-dans sa main, son épée, son grand pied et
-son neveu Roland surtout ! De là elle saute
-à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît
-tous ses bons mots, adore son profil et
-sa furia, mais s’embrouille un peu dans son
-histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il
-avait la France dans son berceau en
-naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos ?…
-Enfin Napoléon est son point final et
-son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous
-ou vivons-nous ? Voilà ce qu’elle
-ne sait guère, et jusqu’au prochain grand
-homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper !…
-La pauvre enfant risque de chômer
-longtemps, si j’en crois les jours présents ;
-que t’en semble ?</p>
-
-<p>» Entre temps, elle place à la diable Bayard,
-Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout
-ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses
-immenses interrègnes, et je ne suis pas bien
-sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion
-l’un ou l’autre.</p>
-
-<p>» Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé
-et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique
-bravement et en toute chose ; aussi,
-en fait de géographie, ses antipathies internationales,
-qui sont nombreuses, se font-elles
-jour nettement.</p>
-
-<p>» L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent,
-par exemple ! Sur sa carte, la Manche a un
-trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne
-dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré
-derechef, et comme les Italiens ne lui agréent
-pas plus que les premiers, la même ligne fatale
-ondule sur la crête des Alpes… En revanche,
-elle s’en va jusqu’en Russie pour
-s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois
-qu’elle se doute de plus d’une particularité
-de la terre de France.</p>
-
-<p>» Maintenant, dis-lui que le Parnasse est
-une colline qui fait face à Montmartre, tu ne
-l’étonneras nullement, et elle mélange les
-départements, les villes, les chemins de fer
-et les rivières avec la plus joyeuse aisance.</p>
-
-<p>» Ajoute à cela des fragments de connaissances
-variées qu’elle a recueillies on ne sait
-où, des vers en masse, quelques idées politiques,
-des anecdotes du temps du roi Guillaume,
-une façon de faire les additions pour
-laquelle on casserait aux gages le plus
-humble des apprentis savetiers, un aplomb
-merveilleux et une extrême vivacité de compréhension,
-et tu auras l’idée d’un assemblage
-à donner la jaunisse à un pédagogue,
-mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.</p>
-
-<p>» Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je
-contemple, je jouis, je me carre dans mon
-fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de
-te passer l’autre bout du téléphone, heureux
-coquin que tu es !</p>
-
-<p>» Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise
-d’impossible, je lui proposerais demain de
-partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à
-parier contre un qu’elle accepterait… Et
-cela dit sans la moindre fatuité, car je ne
-compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident.
-Mais voir des crocodiles, des serpents
-à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu
-le plaisir ? Elle ferait la route à la nage pour
-cela.</p>
-
-<p>» Il est incroyable de retrouver chez toutes
-les femmes ce même besoin d’émotions et
-d’aventures qu’elles prisent plus haut que
-tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant
-éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.</p>
-
-<p>» Vois-tu mademoiselle Colette face à face
-avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait
-en bâillant ; la pauvrette s’enfuirait, s’il
-lui restait des jambes toutefois, en poussant
-des cris affreux. Et cependant elle n’imagine
-pas à l’heure actuelle de bonheur comparable
-à celui de voir de près ces lézards qui
-sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants
-au berceau, à ce qu’elle a entendu dire,
-mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils
-sont, avalent leur homme comme des gaillards
-qui ont fait au moins leur seconde dentition,
-si je suis bien renseigné.</p>
-
-<p>» Je m’efforce de la désenchanter ; mais
-elle est décidée à voir tout en beau, et il y a
-tant de bleu sur sa palette que je désespère
-d’y mettre mon point noir. Tu cries à l’indignité,
-à l’abomination de désillusionner
-cette rêveuse !… Eh ! pourquoi ne veux-tu
-pas que j’apprenne à cette enfant que l’eau
-mouille et que le feu brûle ? elle serait capable
-de ne pas vouloir les suspecter et d’y
-mettre la main pour essayer. Tranquillise toi,
-d’ailleurs ; elle ne perd ni le boire ni le
-manger à suivre mes prêches sceptiques, et
-je voudrais que tu puisses la voir goûter ;
-c’est un spectacle réconfortant.</p>
-
-<p>» A quatre heures sonnant, au premier
-coup de l’horloge, une vieille patraque qui
-marche à son gré, avec le plus grand mépris
-de l’exactitude, et que mademoiselle Colette
-remonte elle-même tous les quinze jours
-dans les combles du château, elle se lève et
-disparaît en courant. Au milieu d’une phrase,
-à la moitié d’un mouvement, perdue dans
-l’exploration de ses ruines, elle part de
-même ; c’est toute affaire cessante ; et les
-naufragés de la <i>Méduse</i> n’iraient point à la
-provende d’une autre allure.</p>
-
-<p>» Cinq minutes avant, elle n’y songeait
-pas ; mais à quatre heures, c’est une défaillance,
-une fringale ! et, si l’aiguille dépassait
-le quart, tout serait perdu.</p>
-
-<p>» Les premiers jours, j’attendais son retour
-surpris, anxieux, et croyant toujours à une
-catastrophe qui avait motivé cette fuite ;
-mais au bout de cinq minutes, elle rentrait
-de son pas léger, un pan de sa robe relevé
-pour porter ses provisions, elle se rasseyait
-à sa place et reprenait tranquillement la
-conversation où elle en était restée, tout en
-dégustant son repas ; et quel repas !</p>
-
-<p>» Régulièrement, je le dis à sa louange,
-elle m’offre de le partager, mais elle en vient
-si bravement à bout toute seule, que je me
-ferais scrupule d’y toucher, et je la regarde
-casser ses noisettes d’un coup de dent
-comme un joujou de Nuremberg, manger
-des prunes sèches qui ressemblent à du
-caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes
-en pâte molle qui se tirent en grandes languettes
-blanches.</p>
-
-<p>» Une fois seulement j’ai accepté ses politesses.
-Des plis de sa robe, outre un énorme
-morceau de pain, elle avait sorti successivement
-cinq pommes rouges. Cinq pommes !
-comprends-tu ces estomacs de jeunes filles
-incapables d’achever un bon beefsteak saignant,
-et qui réduisent cinq pommes en quelques
-minutes ?</p>
-
-<p>» A sa première offre j’avais refusé, et, sans
-insister davantage, elle s’était mise à son
-affaire. Consciencieusement, avec la laine de
-sa robe, elle faisait briller chaque fruit avant
-de le manger, le frottant, le refrottant et ne
-le mettant sous sa dent que quand ses yeux
-noirs se reflétaient dans ce singulier miroir.
-Je la suivais, amusé par son manège, m’intéressant
-aux taches qui résistaient, et si occupé
-d’elle qu’au troisième fruit elle s’aperçut
-de mon attention. Y avait-il dans mon
-regard une lueur de convoitise ou le crut-elle
-seulement, je ne sais ; mais me tendant
-tout à coup la main :</p>
-
-<p>»  — J’en ai cinq aujourd’hui ; vraiment,
-vous pouvez en prendre une, me dit-elle avec
-gravité.</p>
-
-<p>» Et, comme je ne répondais rien, étourdi
-de cette munificence :</p>
-
-<p>»  — Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>» Et toujours du même pli de ses draperies,
-avec une ardeur qui lui faisait monter
-le sang aux joues, elle amena la pomme au
-point voulu, puis me la tendit.</p>
-
-<p>» Je la mangeai, comme tu penses, avec une
-reconnaissance proportionnée au bienfait :
-mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et
-d’un œil anxieux j’ai cherché le serpent sous
-les meubles. Il n’y était pas, fort heureusement…
-du moins en apparence.</p>
-
-<p>» Cela me remet en mémoire une appréciation
-physiologique de mademoiselle Colette,
-qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera
-son bagage scientifique.</p>
-
-<p>» C’était hier, à l’heure fatidique dont nous
-parlons. Au coup de quatre heures, elle était
-partie, et le quart avait sonné sans qu’elle
-eût reparu. Vois-tu cette anomalie : quinze
-minutes pour composer son festin ! Qu’allait-elle
-rapporter, juste ciel ! Je ne quittais pas la
-porte des yeux… Cinq minutes plus tard, elle
-reparut les deux mains pleines et la démarche
-posée, avec l’air de porter une relique.
-Un instant j’eus l’idée qu’elle ramenait
-son Saint-Joseph avec elle, et que la paix
-était faite entre eux ; mais il s’agissait bien
-de cela, ma foi ! L’objet de tant de soins était
-une portion de pain brûlant qui fumait
-entre ses doigts, — un chanteau, comme on
-dirait ici, — de la valeur d’un quart de
-miche à peu près, et au milieu duquel, dans
-la mie pâteuse où était ménagée une fente,
-un lit de crème épaisse et jaune se fondait
-avec un fumet des plus succulents.</p>
-
-<p>»  Elle poussa un soupir de soulagement en
-s’asseyant, branla la tête d’un air confiant et
-me montra l’objet en me disant à mi-voix
-avec une grimace expressive :</p>
-
-<p>»  — Ça brûle !</p>
-
-<p>» Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux
-régal, mordant et soufflant tour à tour.</p>
-
-<p>»  — Mais, ne pus-je m’empêcher de lui
-dire, vous n’allez pas manger ça ?</p>
-
-<p>»  — Si fait. Pourquoi pas ? c’est excellent.</p>
-
-<p>»  — Peut-être, mais c’est lourd comme du
-plomb ! Vous aurez mal à l’estomac.</p>
-
-<p>»  — L’estomac, répliqua-t-elle avec un air
-de supériorité : qu’est-ce que vous voulez
-que ça lui fasse ?</p>
-
-<p>» Et elle se renversa pour rire à son aise
-à cette idée que cette demi-livre de pâte
-chaude pût incommoder son estomac !</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu ! ça peut l’ennuyer à digérer,
-répondis-je seulement.</p>
-
-<p>» Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses,
-la pensée me vint qu’elle ne savait
-pas du tout de quoi je parlais, et, appelant
-à mon aide la description classique de mon
-enfance :</p>
-
-<p>»  — L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral,
-est une sorte de poche qui a la forme
-d’une cornemuse. Son extrémité renflée est
-placée dans la partie gauche et supérieure
-de…</p>
-
-<p>»  — Oh ! bien, dit-elle en m’interrompant
-sans façon, ce n’est pas du tout comme ça
-que je le vois, moi !</p>
-
-<p>» Et, comme le pain brûlait décidément
-par trop, elle le posa sur ses genoux, et
-sans se faire ; prier :</p>
-
-<p>»  — Voici, reprit-elle, comment je me le
-représente. Je vois un vieux bonhomme tout
-petit, tout cassé, en habit noisette, avec une
-perruque à marteaux et un jonc à pomme
-d’or, qui va et vient perpétuellement dans
-une petite chambre. Au milieu, une grosse
-cheminée par où dégringole tout ce qu’on lui
-envoie, et près de laquelle il se précipite dès
-qu’un chargement arrive. Il se baisse, trie,
-regarde, se frotte les mains quand ce qu’il
-reçoit lui semble bon, hausse les épaules et
-se fâche quand ça lui paraît mauvais : « Les
-niais, les imbéciles, que m’envoient-ils là ?
-marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que
-j’en fasse ? » Et il pousse tout cela du pied dans
-un coin où on met les choses qui ne servent
-à rien et où ira peut-être mon pain chaud,
-c’est possible ; mais voilà tout le dommage.
-Quant à une poche et à une cornemuse,
-je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne
-veux pas m’en occuper. Mon petit vieux
-suffit à la besogne, nous nous entendons à
-ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les
-jours de fruits verts, il a eu la politesse de
-ne jamais m’en rien dire : pourquoi changerais-je ?</p>
-
-<p>» Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait
-en se refroidissant, et la crème sentait
-meilleur que jamais : mademoiselle Colette
-le reprit délicatement du bout des doigts et
-acheva son goûter sans prononcer un mot,
-persuadée qu’elle m’avait convaincu de
-l’existence de son petit homme. Voilà sa
-logique.</p>
-
-<p>» Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses
-originalités s’expliquent. Je l’interrogeais
-hier sur son enfance, cherchant dans son
-passé la trace d’une gouvernante, d’un professeur,
-d’une direction quelconque enfin,
-et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât :</p>
-
-<p>»  — Qui donc vous a élevée ? ai-je fini par
-lui demander.</p>
-
-<p>»  — Moi, mais personne ! m’a-t-elle répondu ;
-j’ai poussé à ma guise comme j’ai
-voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation
-de ma solitude.</p>
-
-<p>» Et elle esquissait en l’air avec sa main le
-geste de quelqu’un qui pousse comme il
-veut…</p>
-
-<p>» Vois-tu cette éducation ? cette petite fille
-grandissant comme la folle avoine entre son
-dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore
-que son chien, et avec vingt-quatre heures
-chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction !
-Je conçois maintenant l’affaire
-qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance :
-de la pensée à l’action, il n’y a évidemment
-pour elle que le temps matériel
-d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul
-autre obstacle.</p>
-
-<p>» Il y a pourtant des heures mélancoliques
-dans cette existence qu’elle raconte sans une
-réticence, et la tante que tu sais est une
-affreuse bonne femme qui vient de me donner
-un échantillon de son humeur, et nous a fait
-une sortie dont toute notre petite société
-est encore ébranlée et dont la trace restera.</p>
-
-<p>» Il y a deux heures à peu près, je regardais
-Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter
-les tours les plus variés de son répertoire,
-ne dédaignant pas de prendre part
-elle-même de temps en temps aux exercices,
-quand la porte s’ouvrit brusquement, et une
-femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une
-laideur à discréditer Croquemitaine si elle
-se mettait jamais en tête de lui faire concurrence,
-elle s’annonça elle-même d’une
-voix qui remit instantanément sa jeune
-nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant
-sa maîtresse, qu’il gardait en montrant
-les dents.</p>
-
-<p>»  — Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine !
-me dit-elle. — La bien nommée, pensai-je
-à part moi :</p>
-
-<p>» Puis, à haute voix :</p>
-
-<p>»  — Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous
-présenter mon respect, répondis-je.</p>
-
-<p>» Mais elle s’en inquiétait bien, de mon
-respect !</p>
-
-<p>»  — Il y a un mois, continua-t-elle, que
-vous êtes arrivé chez moi, tombant on ne
-sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur,
-que vous étiez actuellement au terme de votre
-séjour, j’ai voulu vous voir une fois avant
-votre départ.</p>
-
-<p>» Arrivé me sembla fort, séjour plus
-encore, et tu conviendras qu’on ne met pas
-plus proprement les gens à la porte ; mais,
-avant que j’aie pu répliquer un mot, mademoiselle
-d’Erlange s’était redressée :</p>
-
-<p>»  — Dites chez nous ! cria-t-elle, et même
-chez moi, car M. de Civreuse est dans mon
-aile, vous le savez bien, et, quant à la façon
-dont il est « tombé » ici et que vous avez oubliée,
-paraît-il, je vais vous la remettre en
-mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en
-lançant quelque chose dehors, alors qu’il passait
-sur le chemin, ne songeant guère à nous,
-je vous assure ! et Benoîte et moi l’avons
-entré dans la cuisine, demi-mort. Puis, tandis
-qu’elle préparait cette chambre, et que moi
-je le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à
-côté de lui, de le soigner, de le guérir et
-d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à
-présent, ma tante, de toutes ces choses que
-je vous ai dites une fois déjà ?</p>
-
-<p>»  — Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle
-avec fureur en marchant sur la jeune
-fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me
-suis élevée contre ce rôle de garde-malade
-que vous remplissez ici dans des circonstances
-inqualifiables, et que cette fois je saurai bien
-vous forcer à le laisser !</p>
-
-<p>»  — Que ne vous en êtes-vous pas chargée ?
-riposta mademoiselle Colette. Il y avait
-plus d’une place près de ce lit, je crois !</p>
-
-<p>»  — Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant
-ce soir, soyez-en certaine. Mademoiselle !
-m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais
-jamais consenti à occuper un seul instant,
-quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si
-j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu
-contre le gré de quelqu’un ici !</p>
-
-<p>» J’étais hors de moi. Les insolences me
-brûlaient les lèvres, et je ne sais en vérité ce
-qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant.
-Assurément, ce n’est pas la présence de cette
-femme, et, si elle eût été seule, je crois bien
-que je me serais vengé en effarouchant sa
-pudeur par ce spectacle inattendu !… Mais
-elle n’était pas seule…</p>
-
-<p>» Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître
-mot à ma protestation, et se tournant vers sa
-nièce :</p>
-
-<p>»  — Vous voilà forcée à l’obéissance par
-un plus sage que vous, dit-elle seulement.</p>
-
-<p>» Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle
-s’en fut vers la porte, de son grand pas dégingandé,
-comme une frégate démâtée dont on
-tire sur le sable la carcasse hors d’usage et
-qui cahote à chaque rocher.</p>
-
-<p>» Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un
-quatrième personnage entrait en scène !
-c’était mon docteur qui arrivait comme une
-flèche, les sourcils froncés, la lèvre mécontente,
-et qui l’arrêta par le bras sans façon.</p>
-
-<p>»  — Qui est-ce qui parle d’obéissance dans
-la chambre d’un malade quand le docteur n’y
-est pas ? dit-il rudement.</p>
-
-<p>» Il avait écouté derrière la porte et ne s’en
-cachait pas.</p>
-
-<p>»  — Vous, continua-t-il en se tournant vers
-mademoiselle Colette, vous êtes à votre place
-ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai
-mise, c’est moi qui vous y garde, et j’en fais
-mon affaire ! Vous, Monsieur, me dit-il, vous
-n’avez pas oublié, je pense, notre première
-conversation ; vous savez comment j’entends
-la responsabilité ! J’ai votre parole,
-et vous ne quitterez pas Erlange que je ne
-lève moi-même votre écrou. Vous, enfin, Mademoiselle,
-ajouta-t-il en regardant la
-vieille fille qu’il n’avait pas lâchée, je vais
-avoir l’honneur de vous offrir mon bras
-pour vous reconduire jusqu’à votre chambre,
-et je vous conterai en route quelques
-particularités sur les fractures dont vous me
-paraissez mal connaître les effets, et qui vous
-intéresseront, j’en suis certain.</p>
-
-<p>» Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie,
-et à qui il souriait avec aménité, il
-lui fit traverser toute la chambre ; sur le
-seuil, il s’arrêta :</p>
-
-<p>»  — Et notez, dit-il en se retournant et en
-nous regardant, que mademoiselle d’Erlange
-s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce
-n’est pas une aile qui lui appartient ici,
-c’est le château tout entier, les ruines et le
-reste !</p>
-
-<p>» Puis ils sortirent.</p>
-
-<p>» Te dire que je rugissais intérieurement
-serait faible ; ma main esquissait de vagues
-moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à
-quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon
-adversaire, le sexe dont elle se prétendait la
-mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant
-des grenadiers qui passeraient pour damerets
-au prix de sa carrure !… D’ailleurs, l’idée de
-mademoiselle Colette me revenait ; l’algarade
-était plus rude encore pour elle.</p>
-
-<p>» Je me tournai de son côté, pensant la trouver
-en larmes ; mais elle en était loin, et l’œil
-allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone
-en courroux.</p>
-
-<p>»  — La méchante femme ! la méchante
-femme ! criait-elle en trépignant.</p>
-
-<p>» Puis brusquement s’abattant dans un
-fauteuil :</p>
-
-<p>»  — Voilà pourtant dix-huit ans que je vis
-auprès d’elle ! fit-elle avec éclat.</p>
-
-<p>»  — Est-elle donc toujours ainsi ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>»  — Toujours !</p>
-
-<p>»  — Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin ?</p>
-
-<p>»  — Que sait-on ? reprit-elle en hochant
-la tête. Du verjus dans l’esprit, peut-être !
-Je pense qu’il y a des femmes qui poussent
-mauvaises comme des herbes qui poussent
-orties. Elle est dans les orties, évidemment.</p>
-
-<p>»  — Et contre vous, à part ma présence ici,
-qu’est-ce qui la fâche habituellement ?</p>
-
-<p>» Elle ne répondit rien, me regardant d’un
-air indécis, avec une ombre de sourire qui
-relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement
-les longs poils de son chien. Je la
-regardais, attendant qu’elle parlât, et, tout
-en regardant, je me sentais si frappé du contraste
-de ce charmant visage avec le masque
-dur et large de la grande femme qui sortait
-de là, que je m’écriai sans réfléchir :</p>
-
-<p>»  — Serait-ce donc parce que vous avez
-dix-huit ans et qu’elle ?…</p>
-
-<p>» Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle
-d’Erlange me regarda à travers
-ses cils, tout en disant :</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant,
-mais…</p>
-
-<p>» Elle se tut de nouveau, ses paupières
-se baissèrent complètement et ses cils se
-remirent à battre ses joues roses comme un
-éventail de dentelle. L’embarras est rare chez
-elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je
-formulai toute ma pensée.</p>
-
-<p>»  — Elle les a eus en effet, c’est évident ;
-mais son printemps n’avait pas la fleur du
-vôtre : voilà !</p>
-
-<p>» Comment je me laissai entraîner à ce
-madrigal, du diable si je peux le dire ! mais
-mademoiselle Colette m’avait bravement défendu
-tout à l’heure, elle méritait vraiment
-que je marchasse à la rescousse à mon tour.
-Elle prit d’ailleurs cela comme la simple
-énonciation d’un fait, se mit à rire franchement,
-et releva les yeux avec un petit geste
-qui signifiait : « C’est ça ; cette fois, vous y
-êtes ! » Puis, sans transition, tout à fait mise
-en confiance, elle laissa couler le flot de ses
-souvenirs, me racontant ceux des épisodes de
-son enfance qui se rapportaient à sa tante,
-ainsi que ses frayeurs de petite fille devant
-elle, le tout sans acrimonie aucune, mais
-avec une verve comique et malicieuse qui
-donnait une touche vivante et un relief burlesque
-au portrait de cette bizarre tutrice.
-« Égoïsme et jalousie ! » le cri le plus habituel
-à la bête, te résume cette femme, et je
-m’en vais te dire un trait qui la peint.</p>
-
-<p>» Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange
-pour que les ressources assez limitées
-du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire
-de la maison ; mais le menu, généralement
-soigné, n’est jamais plus soigné que les jours
-de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque
-plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle
-d’Épine dit à sa nièce :</p>
-
-<p>»  — Mon estomac ne supporte pas le
-maigre, Colette ; vous ferez abstinence pour
-nous deux.</p>
-
-<p>» Et la nièce mange ses sardines ou ses
-légumes au fumet des pigeonneaux de la
-tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis,
-le priant d’agréer la substitution…</p>
-
-<p>» Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire,
-et qu’elle s’aperçoive alors que ses
-billets n’étaient pas bons, je l’espère ; mais
-le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce
-qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout
-qui lui rendra ses années passées, les
-soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas
-reçus alors ?</p>
-
-<p>» Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration
-qui se joue ici, et c’est véritablement ce
-que cherche cette femme.</p>
-
-<p>» Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle
-refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses
-et ce lit de plumes où elle dort, que
-toutes ces recherches enfin qu’elle a pour
-elle seule ; elle entend maintenant l’étioler
-moralement entre quatre murs, et emprisonner
-si bien sa jeunesse et sa vie que nul
-ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.</p>
-
-<p>» Comment appelleras-tu ce crime, toi,
-alors, si tu nies qu’il y ait séquestration, et
-comment le puniras-tu ?</p>
-
-<p>» … Pour moi, j’entends le déjouer, tout
-au moins, et sans tarder ; et le lendemain du
-jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai !
-Dussé-je ameuter la presse, assembler un
-conseil de famille ou réclamer l’aide de la
-police, j’en viendrai à bout, et la porte
-de cet antre sera démurée… A qui donc
-appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est
-à ceux qui méprisent le monde et le connaissent
-comme il est !…</p>
-
-<p>» En échange de ses veilles et des soins
-qu’elle a pris de moi, mademoiselle Colette
-aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai
-sa cage ! Vive Dieu ! Jacques, tu m’entends,
-je te l’affirme !…</p>
-
-<p>» Une demi-heure plus tard, le docteur est
-revenu, et tu vois d’ici la discussion :</p>
-
-<p>»  — Docteur, je veux partir !</p>
-
-<p>»  — Monsieur, ne revenons pas là-dessus,
-je vous en prie.</p>
-
-<p>»  — Rendez-moi ma promesse !</p>
-
-<p>»  — Jamais de la vie ; vous êtes au point
-délicat et critique entre tous, ne me gâtez
-pas une si belle fracture.</p>
-
-<p>»  — Il m’est impossible de demeurer ici
-après la scène de tout à l’heure, vous le sentez
-bien !</p>
-
-<p>»  — Allons, je vous dis que cette femme
-est folle ! Faut-il que je lui signe un billet
-pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit
-en repos ?…</p>
-
-<p>» Et comme j’insistais :</p>
-
-<p>»  — Monsieur, me dit-il assez sèchement,
-je suis d’âge et de caractère à prendre la
-responsabilité de mes actes ; vous me ferez
-donc le plaisir de m’envoyer tous ceux qui
-pourront y trouver à redire.</p>
-
-<p>» Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle
-Colette continuait à crier :</p>
-
-<p>»  — Mais puisque vous êtes chez moi ! Mais
-puisqu’on vous dit que vous êtes chez moi !</p>
-
-<p>» La pauvrette n’y voyait pas plus loin.</p>
-
-<p>» Finalement, le docteur s’est engagé sur
-l’honneur à me libérer dans dix jours, et
-j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là.
-Mais en résumé, vois-tu, je suis exaspéré.
-J’ai beau faire, la position est fausse. A tous
-les bruits de portes, je tressaille comme un
-écolier en rupture de ban, et volontiers
-je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses
-affaires ! Seulement, elle n’y entend pas malice.
-C’est une scène, voilà tout, elle en a
-vu bien d’autres, et elle continue son train
-ordinaire en toute insouciance. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">20 avril.</h2>
-
-
-<p>C’est fini, les beaux jours s’en vont, et j’ai
-beau faire maintenant, sans savoir comment
-ni pourquoi, mais toutes mes rêveries finissent
-par des larmes.</p>
-
-<p>C’est sans le vouloir et sans même m’en
-apercevoir. Je m’assieds sur mon divan
-comme autrefois, je pense aux mêmes choses
-toujours, et ce qui me faisait plaisir hier, ce
-qui me faisait rire si gaiement que je mettais
-ma tête dans les coussins pour qu’on ne
-m’entendît pas, me rend triste à présent.
-J’enfonce encore ma figure à la même place,
-mais quand je me relève l’étoffe est mouillée,
-et c’est seulement alors que je m’aperçois
-que j’ai pleuré.</p>
-
-<p>Quelle scène affreuse elle a faite, ma tante,
-et comme j’avais le cœur serré ! Je craignais
-tant que M. Pierre ne se fâchât !</p>
-
-<p>Le docteur, heureusement, a tout raccommodé ;
-mais lui reste un peu contraint,
-un peu gêné, peut-être qu’il nous en
-veut malgré tout, et cela me fait tant de
-peine !</p>
-
-<p>Une semaine seulement à passer encore
-ici ! Mon Dieu, je n’aurais jamais cru qu’il se
-guérirait aussi vite ; c’est trop court ! C’est-à-dire
-que ce n’est pas la maladie qui est trop
-courte, c’est le séjour ! Je pensais qu’il resterait
-bien plus à Erlange, et surtout… Enfin,
-je ne croyais pas que cela finirait ainsi…
-Maintenant, c’est tout : personne ne se soucie
-de Colette ; passé la porte, lui n’y songera
-plus, et elle restera toute seule, bien plus
-seule que jamais, comme il fait plus noir
-dans un endroit qui était éclairé et d’où on
-enlève les lumières.</p>
-
-<p>Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi
-espère encore. Quoi et pourquoi ? elle ne
-peut pas le dire ; mais elle me répète toujours
-qu’elle voit sa revanche là-bas… J’ai peur
-que ce ne soit bien là-bas !</p>
-
-<p>Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il
-de rien ; près de lui je suis gaie plus que
-jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si
-bon dans cette grande chambre !… Je ne dis
-tout qu’à mes confidents : mon coussin et
-mon cahier, et quand j’ai fini du premier,
-je le porte près de la cheminée, je le fais
-sécher, et je prends le second… Les marges
-en sont méconnaissables ; sans y penser, j’y
-écris deux initiales, toujours les mêmes, en
-long, en large, enlacées, séparées, et tout à
-l’heure sur ma main gauche, j’ai mis son
-nom tout entier : une lettre sur chaque ongle
-et deux sur le dernier, sur celui du pouce.</p>
-
-<p>C’était drôle, et j’ai ri d’abord ; puis
-toujours cette bête de petite larme qui vient
-sans propos est tombée, et l’encre s’est
-brouillée… Voilà comme tout s’efface !…</p>
-
-<p>Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon
-terrain ; j’ai couru jusqu’au fond du parc, et
-sur l’écorce d’un grand sapin, celui près
-duquel j’ai le plus rêvé et sur lequel je grimpais
-l’automne dernier pour voir venir les
-aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe
-avec mon petit poignard. Il n’y a pas d’autre
-moyen de conter à un arbre ce qu’on pense,
-et j’étais bien aise qu’il le sût.</p>
-
-<p>En rentrant M. Pierre a remarqué ma
-robe humide et mes bottines mouillées.</p>
-
-<p>— Vous êtes sortie ? m’a-t-il demandé.</p>
-
-<p>Et moi j’ai répondu :</p>
-
-<p>— Oui, je viens de faire une course !</p>
-
-<p>S’il savait laquelle !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>»  — Mon ami, vous êtes une bête !…</p>
-
-<p>» Pourquoi le début de cette lettre
-qu’Henri IV écrivait, il y a bien trois cents
-ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire
-aujourd’hui ? Par analogie sans doute,
-et parce que, sur ce point-là au moins, tu
-ressembles ce matin à la perle des ministres.</p>
-
-<p>» Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette
-fois, m’a mis en colère ! Corbleu ! j’ai l’âge
-de raison, je crois ; je sais ce que je sens, et
-ce que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas
-le sens commun.</p>
-
-<p>» Mon pouls est excellent, ma tête libre et
-mon cœur gaillard, quoi que tu en dises, et
-il n’y a point de but caché à la campagne
-que je médite au profit de ma jeune hôtesse.</p>
-
-<p>»  — Te mêler de choses qui ne te regardent
-pas, me dis-tu ; t’attirer des millions
-d’ennuis et te faire remettre à ta place par le
-notaire de l’endroit, qui te renverra poliment
-à tes affaires, tout cela pour une personne
-qui t’est totalement indifférente, comme c’est
-probable, et comment veux-tu que je croie
-cela, surtout quand je sais que la personne
-en question est une jeune et jolie créature !…
-Allons, avoue et épouse-la, c’est le plus
-simple !…</p>
-
-<p>» Mon pauvre Jacques, tu résous les
-choses à coups de gaule, comme on abat des
-noix ; ton « plus simple » est tout bonnement
-héroïque, et, de plus, tu n’y connais rien.</p>
-
-<p>» Je ne travaille pas écus sur table, mon
-ami ; j’y vais pour l’honneur, pour l’amour
-de l’art, comme un antique chevalier, et tu
-m’avoueras que, si tous ces braves paladins
-qui défendaient jadis « la veuve et l’orphelin »
-s’étaient crus forcés ou même autorisés à
-épouser toutes les prisonnières qu’ils délivraient
-dans l’an, c’est un véritable harem
-que chacun d’eux aurait possédé, et la morale
-aurait fait table rase de l’institution dans
-les six mois !</p>
-
-<p>» Songe donc que je commence seulement
-mon tour du monde, et ne fais pas
-de mon épée un meuble de famille à la première
-étape ; elle danse dans le fourreau à
-l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir
-de joli, et le râtelier de la paix domestique
-lui fait horreur !… Puis enfin, si elle te
-semble d’un prix si inestimable, cette blonde,
-que ne viens-tu briguer l’emploi toi-même ?</p>
-
-<p>» En confidence, si tu veux tout savoir,
-mademoiselle Colette t’aime déjà ! Elle sent
-cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de
-tes coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé
-de ces bienveillantes dispositions. Maintenant
-te voilà au courant. Fais diligence, et
-je te présenterai.</p>
-
-<p>» Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie,
-car il m’irrite. Il ne me reste plus une
-semaine entière à passer ici, ne me fais pas
-mentir à cet excellent docteur et fuir un
-beau soir de guerre lasse ; et si ce n’est pas
-une querelle que tu cherches, pour Dieu,
-laisse-moi la paix et ne me poursuis plus
-de tes prévisions sentimentales !</p>
-
-<p>» Oui, je ne te dis pas qu’une imagination
-un peu enthousiaste, un cœur un peu neuf,
-quelques illusions encore fraîches, ne seraient
-pas émues ici… Ce cadre étrange,
-cette intimité, ces beaux yeux !…</p>
-
-<p>» Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est
-pas ma faute, Jacques ; il y aura demain neuf
-ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé,
-et il y a deux choses qu’on ne retrouve
-jamais : la jeunesse et les illusions. Si tu
-peux me les rendre, foi de désenchanté, je
-tombe à ses genoux.</p>
-
-<p>» Nos derniers jours se passent agréablement ;
-mademoiselle d’Erlange est plus gaie
-que jamais, et nulle contrainte n’est possible
-auprès d’elle.</p>
-
-<p>» Même entre nous, je peux bien te l’avouer ;
-mais cette liberté d’esprit et cet entrain me
-surprennent un peu.</p>
-
-<p>» Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur,
-je m’apprécie à mon juste prix, mais
-je vaux une émotion peut-être, et il me souvient
-d’une jeunesse dorée où je tenais honorablement
-ma place. Sans doute, c’est
-qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.</p>
-
-<p>» Note bien que je suis charmé de cela ; le
-contraire m’eût gêné, attristé, bourrelé de
-remords, et je ne t’en parle que pour mémoire.
-Seulement tu conviendras qu’il est
-singulier qu’une jeune fille qui est seule, qui
-s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son
-premier roman chez elle sous la forme d’un
-homme jeune et passable l’accueille ainsi,
-et nous pouvons mettre au panier avec tant
-d’autres la légende qui fait les cœurs de
-fillettes si inflammables. Du reste, je croirais
-volontiers que cette exubérance qui distingue
-mademoiselle d’Erlange lui sert en quelque
-sorte de déversoir, et que tant de manifestations
-extérieures laissent ses pensées
-intimes dans une grande placidité, avec un
-peu de sécheresse de cœur peut-être même,
-qu’expliquerait très bien, du reste, son enfance
-sans joie et sans tendresse.</p>
-
-<p>» Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux
-ainsi, et nous égayons nos derniers après-midi
-par l’exercice du noble jeu de dames.</p>
-
-<p>» Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques
-orages qui mouvementent les séances, car
-mademoiselle Colette n’aime pas à être battue,
-et, après les premières leçons, pendant
-lesquelles j’ai cru devoir la ménager en
-faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon
-jeu habituel, et je la gagne cinq fois sur six.</p>
-
-<p>» Sa patience, qui est courte, s’épuise vite
-dans ces conditions, et elle a des colères de
-chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les
-sourcils, tapote la table nerveusement, et
-finalement, quand le cas lui semble désespéré,
-brouille tout le jeu d’un grand coup
-de main. Je m’appuie alors avec majesté sur
-mes coussins et je regarde obstinément les
-solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive
-à composition, ce qui n’est jamais long.
-Elle range de nouveau les pions, repousse le
-jeu près de moi et marmotte à mi-voix :</p>
-
-<p>»  — C’était par trop mauvais, aussi !</p>
-
-<p>» Puis, persuadée que cela explique tout,
-elle me tend ses mains fermées pour me faire
-tirer et voir qui commencera, et tout
-reprend à peu près dans le même ordre.</p>
-
-<p>» Invariablement, au début, je lui propose
-de lui rendre des pions, et invariablement
-aussi elle refuse avec un air de dignité froissée,
-trouvant évidemment ses coups de main
-beaucoup plus réguliers que cette faveur, et
-insistant avec passion, en commençant chaque
-partie, pour que je joue avec elle comme
-avec n’importe qui, sérieusement et sans
-l’aider.</p>
-
-<p>» Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et
-au bout de cinq minutes elle trépigne : c’est
-logique.</p>
-
-<p>» Tout à l’heure, nous étions aux prises ;
-je la voyais s’enferrer, et deux fois de suite,
-bien malgré moi, je venais de faire râfle de
-quatre victimes d’un coup… Tu juges de son
-état : ses dents mordaient si fortement sa
-lèvre inférieure que le sang en était chassé,
-et elle embrassait toutes ses positions d’un
-coup d’œil éperdu de nageur qui perd pied.</p>
-
-<p>» Prudemment, je retirais déjà mes doigts,
-prévoyant quelque formidable culbute ; mais
-les choses tournèrent autrement, son front
-s’éclaira tout à coup, elle desserra la rude
-étreinte de ses dents, et le doigt sur un de
-ses pions, elle se mit à le conduire en biais
-tout droit, dérangeant mes propres pions au
-passage, mais sans violence et sans avoir le
-moins du monde l’air de se douter qu’elle
-marchait en pleine contravention. A un rang
-du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle
-me dit :</p>
-
-<p>»  — A vous !</p>
-
-<p>»  — Comment à moi ? Mais que faites-vous
-donc ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>»  — Eh bien ! me répondit-elle avec un
-magnifique aplomb, je vais à dame ! Je n’en
-viendrais jamais à bout en marchant dans ce
-sens-ci, j’ai pris l’autre.</p>
-
-<p>» C’est toujours le même mépris de toutes
-les barrières et de toutes les conventions, et
-cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée
-dans une tribu de libres Indiens… Je
-la vois sous sa tente, avec des plumes dans
-les cheveux, des lianes fleuries autour des
-épaules, rivalisant de cabrioles avec ses
-chèvres sauvages, et baptisée par la tribu
-enthousiaste du nom symbolique de « l’Oiseau-qui-chante »
-ou de « la-Flèche-qui-vole ».</p>
-
-<p>» En attendant, la-Flèche-qui-vole continue
-son office de bonne maîtresse de maison et
-s’ingénie à me distraire.</p>
-
-<p>» Depuis huit jours, je me lève. Aidé par
-Benoîte, dont la robuste épaule me sert de
-canne, je gagne un fauteuil qu’on place près
-de la fenêtre, j’étends mon appareil sur un
-autre siège placé en face de moi, et, guidé
-par mademoiselle Colette, je prends connaissance
-de la cour et des points principaux du
-château.</p>
-
-<p>»  — Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque,
-ici la salle à manger, ici la chapelle, et là, — en
-me montrant des ruines cette fois, — il y
-avait des salons, une grande salle des gardes,
-un oratoire, des galeries sans fin.</p>
-
-<p>» Le tout, souvenirs et restes intacts, est
-superbe ; c’est le type du pur style Louis XIII,
-élégant et sévère tout ensemble, et il y a là
-des sculptures qui me font rêver et dont je
-complimente sincèrement la châtelaine du
-lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs
-avec son originalité accoutumée.</p>
-
-<p>» Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait
-connaissance avec Françoise, la troisième
-amie de mademoiselle Colette, tu conviendras
-que les temps sont accomplis et que je peux
-quitter Erlange.</p>
-
-<p>» Il faisait hier une superbe journée, bien
-sèche et bien claire ; un battant de la fenêtre
-était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je
-humais la fraîcheur avec délices, quand je
-vis ma jeune gardienne qui traversait la
-cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya
-un petit salut de la main, et courut à une
-porte des communs qui donne sur la cour.</p>
-
-<p>»  — Je veux vous montrer Françoise ! me
-cria-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle sortit un instant après avec une
-grande bête poussive, à moitié aveugle, aux
-flancs saillants, au garrot énorme, très haute
-sur quatre pattes grêles et avec un poil d’un
-blanc jaunâtre.</p>
-
-<p>» Tout à fait indifférente à cette laideur,
-elle la tapotait, lui parlait et la bourrait de
-sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité
-que les dents de la vieille bête ne
-venaient pas à bout de ce qu’on lui présentait.
-Puis, quand elle eut fini :</p>
-
-<p>»  — Elle trotte encore pas mal, vous allez
-voir, me dit-elle.</p>
-
-<p>» Elle lui jeta une couverture sur le dos, la
-tira près d’un escalier de pierre, s’élança sur
-cette croupe massive comme un sylphe, et,
-l’excitant de la voix, la fit partir au trot.
-Mais à tous les pavés la monture buttait, sa
-grande tête avait des soubresauts de peur,
-et, avec ses naseaux fumants, elle semblait la
-bête de l’Apocalypse emportant je ne sais
-quel esprit dans sa course indécise.</p>
-
-<p>»  — C’est un jeu à vous casser le cou !
-criai-je à mademoiselle d’Erlange.</p>
-
-<p>»  — Bah ! répondit-elle, nous nous connaissons
-bien.</p>
-
-<p>» Au dixième tour, elle se laissa glisser à
-terre si rapidement que je crus à une chute,
-et reconduisit son amie avec les mêmes protestations
-de tendresse qu’elle lui avait prodiguées
-en venant.</p>
-
-<p>» Voilà comme elle parle aux bêtes, et je
-ne m’étonne plus qu’il ne lui reste rien à
-donner aux hommes : elle dépense là tout
-son cœur.</p>
-
-<p>» Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai
-plus que du village. Je compte rester là à l’auberge
-quelques jours, le temps de remonter
-ici encore une fois, remercier mon hôtesse,
-d’aller chez mon docteur et de t’aviser de
-mes projets.</p>
-
-<p>» Tourne donc la page, nous sommes au
-bout de l’aventure, et pour le revoir, à bientôt
-peut-être. J’ai tant manqué de paquebots
-depuis quelque temps que j’ai bien envie
-d’en laisser aller encore un sans moi, et de
-courir te serrer la main dans ta province. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">28 avril.</h2>
-
-
-<p>Tout est dit : M. de Civreuse est parti depuis
-hier, et je ne me retrouve plus ici.</p>
-
-<p>Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et
-silencieux, je sais comment mes pas résonnent
-dans les corridors et ma voix contre les
-boiseries, mais tout est changé maintenant.</p>
-
-<p>Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui
-c’est de la tristesse, et les deux choses
-pèsent bien différemment.</p>
-
-<p>De temps en temps, je fais la brave, je me
-joue la comédie à moi-même. Je range, je
-vais, je viens, je chantonne des petits airs
-tout gais, puis je m’assieds à côté de mon
-chien, je prends sa tête sur mes genoux et je
-me mets à lui parler comme jadis ; seulement,
-même avec lui, je me surprends en flagrant
-délit de mensonge.</p>
-
-<p>— Six semaines pour raccommoder une
-fracture, vois-tu, Un, c’est énorme, lui
-disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions
-cru que cela pourrait durer autant,
-n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du
-tout, car je comptais sur le double au moins
-pour à présent, et sur toujours pour plus
-tard.</p>
-
-<p>Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est
-pas sans deviner une petite émotion ou du
-moins sans la redouter, et volontiers elle
-m’aurait toujours auprès d’elle ; mais c’est
-ce que je ne veux pas, je prétends que le
-transport de mes affaires m’occupe, et je
-m’échappe.</p>
-
-<p>En réalité, je ne fais rien du tout et je
-laisse chaque chose comme elles étaient
-hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne
-chambre. Il y a là tant de souvenirs
-embusqués un peu partout, et ils s’élancent
-si vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas
-dormir à présent. J’aurais peur que tous ces
-revenants ne devinent mon secret et ne s’en
-aillent le conter à M. Pierre, qui en rirait
-peut-être, et je veux venir ici seulement
-pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure,
-je regrette, je me fâche, je fais ce que je veux ;
-puis, quand je me sens raisonnable, c’est
-l’heure de ma récréation, je reprends le chemin
-connu, je m’assieds à ma place habituelle,
-je regarde le lit vide, le fauteuil
-près de la fenêtre sans personne et je me
-souviens !…</p>
-
-<p>Souvent aussi je me sens prise de colère.
-Après tout, qu’est-il venu faire ici, cet
-homme ? pourquoi m’est-il entré dans la
-tête et dans le cœur comme cela, puisqu’il
-ne voulait rien de moi, et quelle est la puissance
-qui vous envoie ainsi un commencement
-de bonheur, juste ce qu’il vous faut
-pour être heureux, qui vous le laisse bien
-apprécier, bien regarder, et qui, à l’instant
-où vous croyez fermer vos mains pour le
-saisir, vous l’enlève brusquement ?</p>
-
-<p>Est-ce là ce qu’on appelle la Providence ?</p>
-
-<p>Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse
-n’a rien fait pour attirer mon attention, et
-c’est même je crois sa raideur qui m’a
-frappée et séduite.</p>
-
-<p>Si sombre qu’il fût, il souriait cependant
-quelquefois, et il y a un charme spécial au
-sourire des gens froids. C’est comme le
-soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès
-dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une
-fois seulement tous les cent ans, et dont la
-rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une
-fleur si rare que je suis occupée ?…</p>
-
-<p>Notre dernière journée s’est passée mieux
-qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même
-ne sentît une imperceptible émotion.</p>
-
-<p>Le matin, en entrant à mon heure habituelle,
-j’avais trouvé près de son fauteuil une
-table chargée de papier, d’une boîte à couleurs
-et d’un faisceau de crayons et de pinceaux.
-Benoîte lui donnait un verre, et dès
-qu’elle fut sortie :</p>
-
-<p>— Voudriez-vous, me dit-il très vite, me
-permettre de faire votre portrait sur cet
-album en deux coups de crayon ? Je viens
-d’esquisser ce côté du château, mais mes
-souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets
-si ma garde-malade n’était pas en première
-ligne.</p>
-
-<p>Je répondis oui, bien entendu, et je
-m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout
-en lui demandant :</p>
-
-<p>— Comment faut-il me poser ? debout,
-assise, de profil, de face ? — Et en même
-temps j’essayais toutes ces positions…</p>
-
-<p>Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un
-instant :</p>
-
-<p>— Si vous le voulez bien, me dit-il, vous
-vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous
-vous installerez près de la cheminée, comme
-vous étiez le soir de mon premier réveil ici.</p>
-
-<p>— Moins la robe, toutefois.</p>
-
-<p>— Moins la robe, malheureusement !</p>
-
-<p>— Malheureusement !… Voulez-vous que
-j’aille la mettre ?</p>
-
-<p>— Oh ! je n’oserais pas…</p>
-
-<p>— Mais c’est l’affaire d’une seconde !</p>
-
-<p>Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.</p>
-
-<p>Comme je le lui avais dit, un instant après
-je rentrais. Seulement la jupe de cette
-aïeule que je ne connais pas est bien trop
-longue pour moi ; j’avais beau la relever à
-deux mains, mes pieds se prenaient dans
-l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant,
-et comme à la fin je la laissai aller
-pour faire à M. de Civreuse une belle révérence
-de cour, il se trouva qu’en m’approchant
-de la cheminée, je me pris dedans, je
-ne sais comment, et je tombai rudement sur
-les deux genoux.</p>
-
-<p>M. Pierre jeta une exclamation, une
-espèce de cri, ma foi, qui me fit plaisir, et
-il fit le geste de se lever impétueusement.</p>
-
-<p>— Et votre genou ! lui criai-je. Ne bougez
-pas !</p>
-
-<p>Puis je me remis sur pied lestement et je
-m’assis dans mon fauteuil. Mais il était inquiet.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes
-bien sûre ? me disait-il… Mon Dieu ! quelle
-idée absurde j’ai eue de vous faire mettre
-cela !… Vraiment, vous n’avez rien ?…</p>
-
-<p>Je répondais : non, le cœur un peu battant…
-pas de ma chute, mais de cette voix
-anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un
-quart d’heure seulement, pour me laisser me
-reprendre, il se mit à sa tâche.</p>
-
-<p>Il allait, il allait, relevant à chaque instant
-ses yeux sur moi, me regardant avec une
-persistance qui me gênait fort, et me faisant
-reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure
-en quart d’heure. Le déjeuner nous interrompit ;
-mais à deux heures c’était fini. Il
-m’appela alors près de lui, et je ne pus m’empêcher
-de m’écrier envoyant la feuille qu’il
-me présentait :</p>
-
-<p>— C’est moi ! Ah ! mais que c’est donc
-joli !</p>
-
-<p>Le fait est que cette petite dame rose qui
-me souriait dans ce fauteuil, cette grande
-cheminée sombre dont les chenets se détachaient
-nettement, les sculptures des boiseries :
-c’était un vrai tableau, et je tombais
-d’admiration…</p>
-
-<p>— Qui, jolie ? me demanda M. de Civreuse
-assez railleusement : vous ou l’aquarelle ?</p>
-
-<p>— Le portrait, bien entendu !…</p>
-
-<p>Il me regarda un instant en souriant, puis
-avec une voix toute autre que celle que je lui
-connaissais :</p>
-
-<p>— Le portrait, c’est vous, car par bonheur
-il est ressemblant. Ne changez rien à votre
-exclamation.</p>
-
-<p>Je me tus ; c’est la seconde fois, peut-être,
-que j’entends un éloge sortir de sa bouche
-et cela m’émotionnait plus que je n’aurais
-voulu. Pourtant, je mourais d’envie d’avoir
-comme lui un souvenir de ce temps charmant
-que je sentais glisser entre mes doigts, et je
-cherchais nerveusement que dire et quel
-moyen employer.</p>
-
-<p>— Et si, moi aussi, je faisais votre portrait ?
-commençai-je en plaisantant.</p>
-
-<p>— Comment donc ! me répondit-il très
-sérieusement mais j’en serai charmé, et
-je vais me tenir tranquille comme une
-image.</p>
-
-<p>— C’est que je ne dessine pas très bien,
-balbutiai-je, toute saisie de me voir prise au
-mot ;… je n’ai jamais fait que le portrait de
-Un.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit-il, je me trouverai en
-excellente compagnie.</p>
-
-<p>Il me tendit un carton, une feuille de papier,
-du fusain, des crayons, et se posant de
-trois quarts :</p>
-
-<p>— Suis-je bien ainsi ? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>Je répondis :</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût
-mis sur la tête que j’aurais dit de même.</p>
-
-<p>Machinalement, pourtant, je commençai,
-le regardant comme je l’avais vu faire pour
-moi, et le trouvant beau comme j’aurais
-voulu seulement qu’il m’eût trouvée aussi.</p>
-
-<p>Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais
-lasse, énervée incapable de continuer. La
-figure qui était sur mon papier représentait
-tout ce qu’on voulait, une perruque de juge,
-un épouvantail à moineaux ou un roi nègre,
-et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent,
-quand je m’amusais à dessiner mon
-chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je
-donnais à mon favori une tête de mouton,
-une fourrure d’ours et quatre pattes
-grêles qui n’auraient pas porté un <span lang="en" xml:lang="en">king-charles</span>.</p>
-
-<p>En toute autre occasion, j’aurais ri ; mais
-les minutes que je comptais, toujours en songeant
-au départ, me mettaient l’esprit à l’envers,
-et je sentis que les larmes me montaient
-aux yeux. C’était ce que j’avais juré qui ne
-serait pas, et je courus à la cheminée prête à
-y lancer mon papier, en disant :</p>
-
-<p>— C’est impossible, je n’y entends rien !</p>
-
-<p>Mais M. de Givreuse m’arrêta :</p>
-
-<p>— Mon portrait ! cria-t-il ; montrez-moi
-mon portrait, j’ai le droit de le voir !</p>
-
-<p>Sans résister, je le lui apportai ; il le prit
-et le contempla gravement, puis, toujours
-avec le même sérieux :</p>
-
-<p>— Me permettez-vous de le retoucher ? dit-il.</p>
-
-<p>J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir
-il effaça tout. Puis en quatre traits de
-crayon, il fit un profil qui était la caricature
-du sien, si burlesquement ressemblant qu’il
-était impossible de le voir sans rire.</p>
-
-<p>Il écrivit en bas, de sa grande écriture :
-« Hommage respectueux du patient à l’auteur, »
-et me le tendit.</p>
-
-<p>En même temps, le docteur entra. Mon
-cœur se serra ; je compris que c’était tout, et,
-pendant que je sortais de la chambre, j’entendis
-la voiture commandée pour M. de Civreuse
-qui roulait dans la cour. Je me sauvai
-dans mon refuge, mon dessin en main, et là,
-une fois seule, je me mis à le regarder. Seulement,
-au lieu de rire comme un instant
-avant, je sentis que mes larmes coulaient sur
-ce nez invraisemblable et sur ces moustaches
-hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était
-bien naturel, car il était symbolique, ce dessin,
-et il ressemblait à mon héros comme
-la réalité ressemblait à mon rêve.</p>
-
-<p>Un instant après, le docteur me rappela.
-M. de Civreuse était debout au milieu de la
-pièce, soutenu par deux béquilles noires qui
-me firent un effet horrible. Il me parut que
-je l’avais rendu infirme pour le reste de ses
-jours ; je sentis que je pâlissais, et je me
-tournai involontairement vers le médecin en
-étendant les mains.</p>
-
-<p>— Ce n’est que pour les premiers jours,
-dit-il en souriant, car il avait compris ma
-peur.</p>
-
-<p>Par terre étaient les éclisses qui avaient
-remplacé le plâtre depuis deux semaines.</p>
-
-<p>— Brûlons-les ensemble, me dit M. de
-Civreuse en me les montrant.</p>
-
-<p>Je les ramassai comme il le voulait et je
-m’approchai du feu avec lui.</p>
-
-<p>Il maniait bien ses béquilles, mais un
-bruit sourd sur le parquet me troublait au
-point que je ne savais plus ce que je faisais.
-Le docteur sortit pour avertir Benoîte, et je
-lançai sur les bûches le premier morceau,
-puis le second.</p>
-
-<p>Au troisième, je repris courage, et, levant
-les yeux sur M. Pierre, je parvins à prononcer
-tout bas, mais sans trembler :</p>
-
-<p>— Me pardonnez-vous ?</p>
-
-<p>— Ah ! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais
-qu’il ne serait plus jamais question de
-choses de ce genre entre nous…</p>
-
-<p>Je le remerciai d’un mouvement de tête,
-et je continuai ma besogne sans rien ajouter,
-à genoux près du foyer, presque à ses pieds
-tandis que lui, debout, appuyé contre le
-chambranle, me dominait de toute sa taille…
-Comme c’était différent de ce que j’avais
-imaginé un jour !</p>
-
-<p>Cependant Benoîte entra. Elle venait dire
-adieu au voyageur et s’avança en faisant la
-révérence et en commençant un petit compliment
-où elle lui souhaitait meilleure
-chance et « que Dieu le bénisse » !</p>
-
-<p>Il la laissa dire jusqu’au bout ; puis, déposant
-ses béquilles et appuyant son genou
-malade sur le siège d’un fauteuil :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas avec des paroles que je
-pourrais vous remercier de tout votre dévouement,
-dit-il gaiement ; il faut que vous
-me permettiez de vous embrasser.</p>
-
-<p>Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite
-par les épaules, il l’embrassa sur les deux
-joues, tout droit et bien fort… Puis, comme
-le docteur criait en bas : « Allons, Monsieur,
-nous arriverons à la nuit close ! » il se tourna
-vers moi :</p>
-
-<p>— Notre excellent docteur veut bien se
-charger de mes adieux à mademoiselle
-d’Épine, me dit-il ; je n’aurais pas voulu vous
-imposer cette peine !…</p>
-
-<p>Il s’arrêta un peu ; puis, plus lentement,
-comme s’il cherchait ses mots, il ajouta :</p>
-
-<p>— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous
-exprimer toute ma reconnaissance, non
-seulement pour vos soins, mais aussi pour
-toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels
-vous avez égayé la monotonie d’une chambre
-de malade. C’était être deux fois bonne que
-de l’être ainsi.</p>
-
-<p>Je lui tendis la main, incapable de trouver
-un son dans ma gorge, qu’il me semblait
-qu’une personne invisible serrait de toute sa
-force. Il prit mes doigts, hésita un instant
-comme avant de parler, puis très rapidement
-il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je
-n’avais pas l’idée d’une impression semblable,
-et ce fut si étrange et si inattendu que mes
-yeux se voilèrent.</p>
-
-<p>Quand je les rouvris, il était près de la
-porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il
-descendit tout l’escalier assez vite et très
-adroitement, monta en voiture sans prononcer
-un mot, et seulement, quand le cheval
-s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et
-très gravement il me dit :</p>
-
-<p>— Adieu, Mademoiselle !</p>
-
-<p>Il me sembla qu’on scellait une pierre sur
-mon cœur, comme on avait enfermé dans un
-cercueil les religieuses que j’avais vues prendre
-le voile au couvent, et je me ressouvins
-de la <i>combe</i> où un jour d’hiver j’avais
-failli m’endormir pour toujours. Que n’y
-étais-je restée ?…</p>
-
-<p>Tant que la voiture fut en vue, je demeurai
-sur le seuil de la porte ; puis, quand elle
-eut disparu :</p>
-
-<p>— Viens-tu te chauffer ? dit Benoîte, qui
-me regardait.</p>
-
-<p>— Oui, lui répondis-je, j’y vais.</p>
-
-<p>Et je me sauvai jusqu’au fond du parc,
-près de ce sapin où j’avais gravé un nom
-quelques jours avant.</p>
-
-<p>La sève toute jeune qui montait s’échappait
-par les coupures, et chacune des lettres de
-ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre
-l’écorce froide : à droite et à gauche, tous
-les fourrés, encore blancs par places, étaient
-fermés ; j’étais seule ! Je me serrai contre ces
-amies, qui s’associaient ainsi à ma douleur,
-et silencieusement je fis comme elles.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Je t’écris donc de l’auberge du village,
-et j’y suis depuis deux jours.</p>
-
-<p>» Te dire que cela vaut mon nid d’Erlange,
-et que j’ai un lit à colonnes et une cheminée
-Louis XIII, non. Mes poutrelles sont sur
-champ de fumée et mes murs blanchis à la
-chaux, si bien que tous mes habits s’en ressentent,
-et que mes manches sont comme
-celles d’un farinier bien actionné à sa tâche
-quand il sort de son moulin.</p>
-
-<p>» Mais quoi ! un voyageur doit s’attendre à
-cela, et on n’a pas à toute étape une hôtellerie
-seigneuriale.</p>
-
-<p>» Ce qu’il y a de mieux, c’est que mon genou
-fonctionne très proprement. Je me sers de
-mes béquilles avec la dextérité d’un invalide
-de profession, et je sortirais plus souvent
-si une queue de gamins ne me faisait pas
-escorte dès que je mets le nez dehors.</p>
-
-<p>» Heureux pays que ce village, où un
-éclopé peut être un sujet de telle curiosité et
-où on s’attroupe pour voir passer mes béquilles !
-L’espèce est rare, il paraît.</p>
-
-<p>» Pour me distraire, je crayonne au
-hasard. Un bout de clocher par-ci, un nuage
-par-là, et un mouton qui paît sur le nuage.
-C’est de la haute fantaisie, mais mes cartons
-ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui
-offrirai même pas ce qui lui plairait mieux
-peut-être, c’est-à-dire le portrait de mademoiselle
-d’Erlange, une tête quart de nature
-qui n’est ma foi pas mal du tout ! T’ai-je dit
-que je lui avais demandé de poser, décidément,
-et qu’elle avait bien voulu reprendre
-pour la circonstance sa robe de grand’mère
-de ma première soirée chez elle ?… Mais non,
-évidemment, puisque tu en étais resté à trois
-jours de mon départ.</p>
-
-<p>» Eh bien, le matin du lundi où je devais
-quitter Erlange, je me suis souvenu de mon
-intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste,
-et j’ai réussi au delà de tout ce que
-j’espérais. Très vivement menée, cette aquarelle
-n’est qu’une demi-ébauche ; mais je
-crois qu’elle perdrait en grâce tout ce qu’elle
-gagnerait en fini, et je la laisse telle quelle. On
-esquisse un sourire, on ne le fixe pas par
-A + B, surtout un sourire comme celui-là,
-et tout bien vu, en tenant compte du coloris,
-de la ressemblance, et modestie à part
-c’est un petit chef-d’œuvre !</p>
-
-<p>» Tu le verras, il vaut bien la peine d’un
-voyage, et je te le conduirai pour en avoir
-ton sentiment.</p>
-
-<p>» Moitié en riant, moitié sérieusement,
-mademoiselle d’Erlange a voulu me rendre
-la politesse, et elle a fait le plus affreux
-petit gâchis que tu puisses rêver, ce qui me
-laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer
-beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de
-cette façon.</p>
-
-<p>» Et c’est ainsi que ce sont passées nos
-dernières heures, causant et riant comme si
-les ferrailles de la carriole qui m’attendait
-n’avaient pas sonné dans la cour.</p>
-
-<p>» Sur un bûcher « solennel et expiatoire »,
-nous avons brûlé ensemble les éclisses qui
-m’emprisonnaient depuis tant de jours, et
-les adieux ont commencé.</p>
-
-<p>» Sans contredit, la plus émue de nous
-trois était Benoîte, que j’ai embrassée carrément
-sur les deux joues, et qui y aurait bien
-été, je crois, de sa petite larme. Mais que
-veux-tu faire au milieu d’individus de notre
-trempe ! Notre sang-froid l’a glacée.</p>
-
-<p>» Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle
-Colette par un petit compliment très courtois,
-très gentil, qu’elle a accueilli pourtant
-sans y répondre un mot, puis elle m’a tendu
-la main, et fouette cocher !</p>
-
-<p>» Regrettes-tu maintenant la déclaration
-que tu me conseillais pour le mot de la fin,
-et vois-tu le ridicule de cette situation : un
-homme parlant d’amour, s’échauffant, suppliant,
-mettant son âme à nu pour obtenir à
-l’heure des adieux un mot ou un regard, et
-accueilli par les éclats de rire d’une tête
-folle et d’un cœur sec ! Car elle aurait ri, je
-le gage !</p>
-
-<p>» En vérité, jamais je ne fus plus satisfait
-d’avoir passé le temps et le goût de semblables
-protestations, et de sentir mon cœur
-bien calme, bien paisible, comme un honnête
-guerrier retiré de la gloire et qui a pris ses
-invalides. Cela me fait dormir sans rêver,
-même sur de la balle d’avoine, et c’est
-quelque chose qu’un bon somme assuré !</p>
-
-<p>» Mes adieux à mademoiselle d’Épine
-seront faits par procuration. C’est le docteur
-qui se dévoue, et quant à Un, je ne t’en parle
-pas ; n’a-t-on pas dit depuis longtemps que
-« ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est
-le chien » !</p>
-
-<p>» Sur ce, je te quitte, c’est l’heure ou les
-troupeaux circulent dans le village pendant
-qu’on fait leur écurie ; c’est ma distraction
-de les voir passer, et j’y cueille des croquis
-superbes… »</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques ?
-Tu as vu ce qu’il en était, et tu sais que depuis
-un mois je mens à toi, à ma tête, à mon
-cœur, à tout enfin, même à cet amour qui
-me possède tout entier et que je cache cependant
-comme si ce bonheur sans second
-d’aimer avec folie était une chose honteuse.</p>
-
-<p>» Oui, je l’aime ! oui, je l’adore ! Et cette
-bravade que tu as reçue ce matin est la dernière.
-Es-tu content ?</p>
-
-<p>» Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure
-que j’ai rappelé l’enfant qui l’emportait ; je
-voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil
-était à terre, et si bien fondu que j’en cherchais
-la trace, et que je demandais quel était
-ce sentiment imbécile qui me défendait
-d’avouer que j’aimais depuis des semaines,
-parce qu’auparavant j’avais voué une haine
-au genre humain tout entier, que j’avais
-fermé mon cœur en écrivant dessus : <i lang="la" xml:lang="la">De profundis !</i>
-et que cette défaite soudaine causée
-par une enfant révoltait ma fierté !</p>
-
-<p>» Toujours la guirlande de fleurs des contes
-de fées sur laquelle se brise l’épée la mieux
-aiguisée ! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit
-ans qui a eu raison de tous mes dégoûts
-et de toutes mes défiances.</p>
-
-<p>» Et moi qui, comme un fou, au lieu de
-m’en réjouir, voulais continuer à douter,
-parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme
-flattait ma vanité et me grandissait !</p>
-
-<p>» Je te révolte !… Mais, tu vois bien, Jacques,
-que je suis prêt à toutes les expiations,
-et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai
-le front à terre… Que veux-tu de plus ?</p>
-
-<p>» Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car
-j’ai mes vingt ans ce soir, et que mes illusions
-sont là aussi. Je crois à tout, même au
-bien ! mais je crois surtout à l’amour, et il
-ne faut pas t’en plaindre, car il contient tout,
-sagesse et folie.</p>
-
-<p>» De bonne foi, mon ami, est-ce que tu
-t’imagines que depuis deux jours je dessine
-des moutons sur des nuages et des paysannes
-en jupon ? La vérité est que j’ai déchiré tout à
-l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite
-depuis avant-hier, que je recommencerai
-bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire
-les folies où mon cœur m’entraîne, dans la
-langue où je veux lui parler, je monterai ce
-soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle
-dans la grande chambre où je l’ai connue,
-et je lui dirai que je l’adore.</p>
-
-<p>» Tu parles de mes béquilles ! Mes béquilles,
-Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de
-joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et
-tous mes jours passés pour ne plus me souvenir
-que d’aujourd’hui et de demain ; et
-pour franchir cette montagne, crois-tu que
-je n’aie pas assez des ailes de l’amour ?…</p>
-
-<p>» Que je voudrais te la faire connaître ! Te
-l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et
-as-tu compris que ces folies et ces enfantillages
-dont je me plaignais sont peut-être ce
-que j’aime le mieux en elle ? Il ne fallait
-rien moins que cette originalité et cette fraîcheur
-pour réveiller ma jeunesse et ma vie
-engourdies, comme ces parfums nouveaux
-qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent
-jusqu’aux sens les plus émoussés.</p>
-
-<p>» C’est une fleur sauvage et charmante qui
-a poussé là entre terre et ciel pour moi, et
-pour moi seul, qui n’a aimé encore que des
-étoiles et des rêveries, que la brise de la
-montagne seule a effleurée, et qui réunit en
-elle toutes les grâces de la femme avec toute
-la verdeur de la nature même.</p>
-
-<p>» Avec sa main dans une de mes mains et la
-tienne dans l’autre, le monde est rempli
-pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il
-n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer,
-c’est l’infini !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>» Pense à moi ce soir, Jacques ; je monte là-haut,
-je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif
-de l’air d’Erlange ! S’il me faut écrire au
-lieu de parler, eh bien ! je trouverai dans ces
-ruines quelque coin où m’abriter, et pour
-tracer des paroles d’amour, faut-il plus que
-ce clair de lune ?…</p>
-
-<p>» Je t’envoie son portrait, je veux que tu la
-voies : demain, l’original sera à moi, ou tu
-pourras alors garder ceci à jamais, car ce
-serait mon legs suprême… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">30 avril.</h2>
-
-
-<p>« Mon Dieu, mon bonheur est trop grand,
-trop soudain, et il m’écrase. Aidez-moi à savoir
-le porter ! » Voilà mon cri du premier
-instant, et cependant une demi-heure plus
-tard, je ne savais plus si j’avais pleuré ; et
-ma joie était si bien entrée en moi que je ne
-me souvenais plus qu’elle n’eût pas été toujours !</p>
-
-<p>Hier, je crois qu’il était dix heures du soir
-à peu près, j’étais assise toute seule dans la
-chambre de M. de Civreuse ; — je l’appelle
-encore ainsi, — et, sans rien faire, les mains
-sur mes genoux, je songeais.</p>
-
-<p>Benoîte était partie depuis longtemps ; il
-n’y avait pas un souffle autour de moi, et je
-me sentais si seule que le bruit de mes propres
-mouvements me faisait tressaillir de
-frayeur.</p>
-
-<p>Tout à coup, au dehors, sur le chemin du
-village, les pierres se mirent à rouler, et
-j’entendis distinctement un pas d’homme.</p>
-
-<p>Mon cœur commença à battre si fort que
-je comptais ses coups. « Quelque paysan attardé,
-me dis-je. Un colporteur qui rentre. »
-Mais, quand il fut sous ma fenêtre, l’homme
-s’arrêta, et mon émotion devint telle que le
-bois de mon fauteuil que je serrais involontairement
-se marqua dans la paume de mes
-mains.</p>
-
-<p>— C’est lui ! me dis-je.</p>
-
-<p>Lui ! qui ? M. de Civreuse, parti l’avant-veille
-sur ses béquilles ! C’était impossible.
-Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix
-contenue, mais vibrante, et que je connaissais
-bien, monta jusqu’à moi, et j’entendis
-qu’on me disait :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur !</p>
-
-<p>Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu
-ni parler ni remuer ; je demeurai une seconde
-en suspens ; puis une pierre, grosse comme
-une noix, lancée avec une adresse extrême,
-traversa un des petits carreaux de la fenêtre
-et vint rouler jusqu’à mes pieds.</p>
-
-<p>Tout autour était plié un papier, et, revenue
-de mon saisissement, je le pris.</p>
-
-<p>L’écriture de M. de Civreuse le couvrait
-des deux côtés, et voici ce que je lus :</p>
-
-<p>« Colette, pardonnez-moi la folie de ce
-billet, et pardonnez-moi surtout la folie de
-cette façon dont je vous l’envoie ; mais, entre
-nous, est-ce que rien peut ressembler à ce
-qui est ailleurs ?</p>
-
-<p>» Puis c’est un château enchanté qu’Erlange
-à cette heure du soir ; tout est clos,
-et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.</p>
-
-<p>» Benoîte dort, je le devine, et il ne brille
-ici qu’une seule lampe que je connais bien,
-car c’est vers ce point, dont mon cœur fait
-une étoile, que je marche depuis deux
-heures.</p>
-
-<p>» Placé plus loin et plus haut, j’y serais
-monté de même cette nuit, sans pouvoir attendre
-le jour, parce que ce mot que je viens
-vous dire, je l’ai dans le cœur et sur les
-lèvres depuis longtemps déjà, parce que
-voilà six semaines que je le répète tout bas
-soir et matin, et qu’après vous avoir tant
-murmuré que je vous adorais sans que vous
-m’entendiez jamais, je veux maintenant vous
-le dire assez haut pour que mes paroles
-arrivent non pas seulement à vos oreilles,
-mais jusqu’au plus profond de vous-même.</p>
-
-<p>» Je vous aime… Mais je ne veux pas vous
-dire à présent comment je vous aime ; je
-veux voir votre sourire et vos yeux pendant
-que je vous parlerai et je ne veux plus
-perdre une seule minute de votre grâce. Je
-sais ce qu’il en coûte pour passer deux
-jours loin d’elle !</p>
-
-<p>» Maintenant ne me dites pas que vous ne
-voulez pas de mon amour, et que vous refusez
-toute cette vie et toute cette ardeur que
-je mets à vos pieds… N’avez-vous donc
-jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il
-serait facile pour un homme résolu de venir
-par une nuit comme celle-ci dans cette solitude,
-de vous prendre et de vous emporter
-si loin que nul ne retrouverait jamais votre
-trace ?…</p>
-
-<p>» Puis, je crois fermement qu’il y a des
-choses qui sont écrites dans le ciel de toute
-éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites,
-car c’est le bon Dieu lui-même qui les
-a signées, et notre mariage est de ce nombre.</p>
-
-<p>» Colette, dans ce chemin où vous m’avez
-jeté à genoux un jour sans le vouloir, j’attends
-votre réponse comme vous m’avez
-trouvé là ce matin d’hiver.</p>
-
-<p>» Pardonnez-moi cette vitre que je vais
-briser ; c’est la fenêtre sacrifiée, je crois, et
-je la choisis à dessein parce que j’ai la superstition
-de ce chemin par où m’est venu
-le bonheur…</p>
-
-<p>» Quand nous partirons tous les deux, si
-j’ai cette joie de vous emmener, j’emporterai
-avec vous cette petite statuette que vous
-savez, et à laquelle j’ai voué une reconnaissance
-passionnée, car sans elle, Colette, je
-passais !… »</p>
-
-<p>A mesure que je lisais, une joie ardente
-m’avait empli le cœur, et je ne pouvais croire
-à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible ?
-Était-ce bien lui ? était-ce bien moi ? Quoi,
-il m’aimait ! il m’aimait depuis longtemps,
-mon rêve était accompli, et toute
-cette souffrance devenait un mauvais songe ?</p>
-
-<p>En même temps, la surprise de ce long
-silence me venait. Pourquoi parler si tard ?
-Et quelle raison avait-il eue de me laisser
-pleurer ainsi ?</p>
-
-<p>Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil
-être revivait en moi, et toutes les folies de
-malice que mes larmes avaient noyées depuis
-deux jours secouaient leurs ailes et s’envolaient
-à la fois.</p>
-
-<p>Elles avaient compati quand je pleurais,
-elles s’étaient écartées discrètement ; mais
-cette heure de joie était à elles, elles la
-réclamaient, et les idées les plus folles se
-croisaient, chacune lançant la sienne !</p>
-
-<p>« Dis oui tout de suite ! » me conseillait
-pitoyablement mon cœur. « Jamais ! criaient
-les autres ; n’oublie pas nos projets, Colette ;
-il faut qu’il peine, n’ouvre pas tes mains si
-vite ! »</p>
-
-<p>De sorte que je ne savais plus auquel entendre,
-et que je riais les larmes aux yeux
-comme ces jours de ciel incertain où la pluie
-tombe ensoleillée… Beau temps ou orage, on
-ne sait pas.</p>
-
-<p>Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre
-et je l’ouvris. Au bruit de l’espagnolette, une
-silhouette perdue dans la nuit fit un brusque
-mouvement. Je la voyais mal parce que
-j’étais, moi, placée en pleine lumière et elle
-dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle
-allait parler ; je me penchai, et l’étrangeté
-de cette explication à distance me frappa
-soudain si vivement que ma gaieté l’emporta :</p>
-
-<p>— Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous
-à genoux ?</p>
-
-<p>— Colette, dit-il seulement, répondez-moi,
-je vous en conjure !…</p>
-
-<p>Je n’avais pas compté sur cet accent.
-Comme il le souhaitait, il entra jusqu’au
-fond de mon être, et troublée, hors de moi,
-ne trouvant plus un mot, je me mis à répéter
-machinalement la phrase que j’avais en tête
-un instant avant.</p>
-
-<p>— C’est que j’avais juré de vous y laisser
-bien longtemps, parce que…</p>
-
-<p>— Parce que ? répéta-t-il anxieusement…</p>
-
-<p>— Parce qu’il y a tant de jours que j’attends !…</p>
-
-<p>Mais il n’entendit pas ; j’avais parlé trop
-bas, et surtout ma voix tremblait trop.</p>
-
-<p>Il patienta une seconde encore, puis
-m’appela de ce même ton qui m’impressionnait
-si fort.</p>
-
-<p>J’étais incapable de répondre, et je me
-sauvai en criant :</p>
-
-<p>— Attendez !</p>
-
-<p>A mon cahier, il restait encore deux
-feuilles blanches, celle-ci et une autre : je
-l’arrachai, et à la hâte, sans réfléchir, j’écrivis
-ceci :</p>
-
-<p>« Ne m’enlevez pas, monsieur de Civreuse ;
-cela attire, je crois, de vilaines affaires avec
-les tribunaux, et d’ailleurs il n’y a nulle
-retraite où on me ferait rester si je ne le
-voulais pas !</p>
-
-<p>» Ce que vous aurez encore de plus sûr
-comme verrou, je vais vous le dire, c’est
-qu’où vous m’emmènerez, mon cœur sera !</p>
-
-<p>» Soyez sûr que je n’aurai garde d’oublier
-mon Saint-Joseph ; il a fait pour moi plus
-que vous ne pensez, et il y a certaine vieille
-femme aussi envers qui je vous dirai mes
-obligations, puisque vous aimez à être reconnaissant.</p>
-
-<p>» C’est une histoire que je vous conterai
-un soir de clair de lune comme celui-ci,
-d’abord parce que j’aime cette lueur, puis
-parce que, si le bonheur vous est venu un
-matin d’hiver, moi, c’est un soir de printemps
-qu’il vient de m’arriver ! »</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Jacques, nous sommes fiancés, donne-moi
-ta main ; en me suivant, tu entreras en
-paradis.</p>
-
-<p>» Le curé de Fond-de-Vieux consent à monter
-nous marier ici ; les ouvriers sont dans
-la chapelle et la restaurent en toute hâte : elle
-sera prête dans trois semaines, et nous
-aurons les fleurs de juin pour l’embaumer.</p>
-
-<p>» Comment j’ai arraché son consentement
-à mademoiselle d’Épine, je n’en sais
-plus rien, et je ne suis pas certain de ne pas
-avoir employé la violence ; aussi se venge-t-elle,
-et sous prétexte de convenances, ne
-nous quitte-t-elle plus !</p>
-
-<p>» Camarades et étrangers, nous étions
-libres ; fiancés et tout près d’être époux, on
-nous surveille, et cette femme est mon supplice !</p>
-
-<p>» J’ai songé d’abord à me casser une
-seconde jambe, et maintenant j’apprends à
-Colette à parler latin… Il ne nous faut pas
-un bien grand répertoire, d’ailleurs, car
-le mot que nous répétons est toujours le
-même.</p>
-
-<p>» Le soir de notre mariage, fidèle à un de
-mes plans, je l’emporterai, sinon jusqu’aux
-Indes, du moins plus haut encore qu’Erlange.
-Il passe parfois des chevriers ici, et je ne
-veux nul regard dans mon éden !</p>
-
-<p>» A l’automne, je crois que tout sera prêt.
-Nous relevons nos ruines, et il faudra que
-tu choisisses ton appartement ces jours-ci
-dans les tours croulantes ou ailleurs ; tout
-est à toi.</p>
-
-<p>» Il n’y à qu’un endroit où il ne faut rien
-changer ; tu devines lequel, et tu y veilleras,
-ami, si tu viens me remplacer parfois pendant
-mon absence : c’est la grande chambre
-boisée de chêne où Benoîte et mon docteur
-m’ont apporté un jour sans connaissance. »</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c small gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 19286 4-10.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small">Vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Mariage de Mademoiselle Gimel</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FRANÇOIS DE BONDY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Moqueur ?</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Médecin des Dames de Néans</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉMILE CLERMONT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour promis</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE DE COULEVAIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Au Cœur de la Vie</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY DAGUERCHES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Monde, Vaste Monde !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GRAZIA DELEDDA</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Voie du Mal</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LOUIS DELZONS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Mascran</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY VAN DYKE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Génie de l’Amérique</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARY FLORAN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lequel l’aimait ?</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>DANIEL HALÉVY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Vie de Fréd. Nietzsche</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Mort de Philæ</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE MILLE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Biche écrasée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRI DE NOUSSANNE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Roman pour ma Fiancée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RICHARD O’MONROY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Irrésistible amour</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD PAILLERON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Théâtre complet (tome I)</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES PETTIT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pétale de Rose et quelques Bonzes</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ERNEST REYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Quarante ans de Musique</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>J.-H. ROSNY J<sup>ne</sup></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Affaire Derive</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES SAGERET</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Paul le Nomade</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CAMILLE SAINT-SAËNS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Portraits et Souvenirs</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MATHILDE SERAO</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Vive la Vie !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANDRÉ TARDIEU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Prince de Bülow</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>VALENTINE THOMSON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Vie Sentimentale de Rachel</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Notes d’une Voyageuse en Turquie</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sur les Deux Rives</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>E. TOUCAS-MASSILLON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Attaqueurs !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Bien-Aimée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>COLETTE YVER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Dames du Palais</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
-
-</div>
-
-</body>
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