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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of La neuvaine de Colette, by Jeanne Schultz.
-</title>
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La neuvaine de Colette, by Jeanne Schultz</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La neuvaine de Colette</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jeanne Schultz</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2021 [eBook #66645]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div>
-<p class="c large b">JEANNE SCHULTZ</p>
-
-
-<h1>LA NEUVAINE<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-COLETTE</h1>
-
-<p class="c"><i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i></p>
-
-<p class="c small">CENT NEUVIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-
-<p class="c large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c">Format grand in-18.</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">CE QU’ELLES PEUVENT</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="small">LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small">JEAN DE KERDREN</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small">LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE</td>
-<td class="bot">1 —</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.</p>
-
-<p class="c small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">LA<br />
-<span class="large">NEUVAINE DE COLETTE</span></p>
-
-
-<h2 class="nobreak">1<sup>er</sup> mars 18…</h2>
-
-
-<p>« De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi,
-Seigneur ! et ne m’oubliez pas
-dans cette neige qui monte tous les jours un
-peu plus autour de moi ! »</p>
-
-<p>J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire
-sans que jamais nul y réponde que, de
-guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses
-écrites ont plus de poids, me semble-t-il ;
-puis elles durent plus à faire surtout ; et, par
-la même raison qui m’a donné l’habitude de
-parler tout haut au lieu de penser, parce
-qu’un mot à prononcer et à faire résonner
-contre mes grandes boiseries me prenait
-plus de temps, je me mets à écrire aujourd’hui…
-Que trouverai-je pour demain, hélas !</p>
-
-<p>Mon bagage n’est point élégant, même pas
-suffisant, et il n’y a pas la plus petite serrure
-à secret pour fermer mon cahier ! L’encre
-était séchée dans la bouteille que j’ai trouvée,
-toutes mes plumes sont perdues, et je n’ai
-jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi
-en aurais-je puisque je n’écris à personne ?</p>
-
-<p>Descendre au village était impossible. Il y
-a six pieds de neige par les routes, sans parler
-des <i>combes</i> et des trous, où le vent entasse
-les flocons à des hauteurs où s’engloutirait
-une diligence de l’essieu jusqu’à la bâche…
-J’avais bien lu dans plusieurs livres comment
-les prisonniers se piquent une veine pour
-écrire avec leur sang sur un mouchoir de
-poche ; mais je n’y crois plus, car le linge
-boit tout et ce n’est pas lisible. Je peux le
-dire, car je l’ai essayé !</p>
-
-<p>Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre
-est revenue ; j’ai fait emprunter deux grandes
-plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé
-faire en toute patience, la pauvre bête, et,
-à force de bouleverser les rayons et les
-armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin,
-jaune comme du safran et épais
-comme du carton, dont on n’avait employé
-par bonheur qu’un seul côté des pages.
-L’autre me reste, et j’ai, de plus, l’avantage
-de lire en passant tout ce qu’il y a déjà
-d’écrit.</p>
-
-<p>Ce sont des querelles et des procès intentés
-par un sieur Jean Nicolas à une dame de
-Haut-Pignon, à propos de garennes dont les
-lapins dévastaient ses trèfles, et de limites
-dont les variations lésaient ses champs…</p>
-
-<p>Mon Dieu ! donnez-moi un voisin Jean
-Nicolas querelleur et disputeur, et des frontières
-qui prêtent à contestations, pour occuper
-ma solitude !</p>
-
-<p>Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande,
-qui connaissent exactement la signification
-de ce mot : <i>solitude</i>, et qui pensent
-quelquefois à tout ce qu’il veut dire ?</p>
-
-<p>« <i>Solitude</i>, explique le dictionnaire, solitude,
-état d’une personne qui est seule. » Et
-plus haut, au mot : <i>seul</i>, il ajoute judicieusement
-pour compléter ses renseignements :
-« <i>Seul</i>, qui est sans compagnie, qui n’est
-point avec d’autres. »</p>
-
-<p>Et c’est tout, pas un commentaire, pas un
-développement, pas une distinction, rien qui
-indique qu’on touche là à un des supplices
-les plus odieux de l’existence ; rien qui établisse
-des catégories, qui dise enfin qu’il y a
-solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est
-pas celle des chartreux dans leur cellule de
-cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure
-et le silence ; pas même celles des trappistes
-dans le petit jardinet où ils creusent
-leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à
-l’autre, en échangeant des paroles encourageantes ;
-mais la mienne, celle de Colette
-d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui
-est tout près de ne plus vouloir la supporter !…</p>
-
-<p>Seule à dix-huit ans, avec des idées plein
-les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir
-seulement une à oreille qui vive, seule
-pour rire, seule pour pleurer, et seule pour
-se mettre en colère : c’est à perdre l’esprit !…</p>
-
-<p>Durant l’été, l’automne même encore,
-c’était supportable : les arbres et les fleurs
-en disent et en savent plus long que beaucoup
-de gens ne le pensent.</p>
-
-<p>Couchée sous bois dans un nid de mousse,
-j’avais cent voix qui conversaient tous les
-jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient
-le long de mes joues me faisaient rire
-toute seule.</p>
-
-<p>Ou bien je montais, tant qu’elle avait de
-forces, la vieille Françoise, la jument qui
-tourne la roue du puits, et mon gros chien
-me prenait sur son dos pour finir la promenade
-quand elle n’en pouvait plus ; mon bon
-« Un », avec ses beaux grands poils noirs où
-mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à
-la cheville pendant qu’il me regarde écrire.</p>
-
-<p>Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais
-mise en confiance avec toutes celles qu’on
-voit dans notre coin, et, quand je leur racontais
-mes ennuis, plus d’une faisait un signe
-pitoyable qui me répondait de là-haut comme
-un clin d’œil amical.</p>
-
-<p>Mais ce vent qui souffle depuis six semaines,
-cette neige qui me bloque et cette voix de
-ma tante qui fait comme la bise et qui mord
-un peu plus fort tous les jours, c’est tout
-près de me conduire au désespoir !</p>
-
-<p>Il y a pas d’imagination qui puisse résister
-à cela ; je suis au bout des histoires que je
-me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus
-rien du tout derrière mon front et que je ne
-trouve qu’un grand creux quand le moment
-sera venu de frapper à sa porte pour lui
-demander aide dans quelque aventure extraordinaire !
-Car j’aurai mon aventure quelque
-jour, et même je la connais déjà.</p>
-
-<p>Elle est grande, brune, avec les cheveux
-noirs, les sourcils durs et les yeux sévères.
-Son teint est sombre, sa parole impérieuse,
-et il y a dans son regard un reflet singulier,
-oriental par la douceur, mais oriental aussi
-par une rigidité froide comme l’acier bleu
-des cimeterres ou comme le ressouvenir de
-quelque passé terrible ; car mon aventure,
-pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être
-d’étranges routes.</p>
-
-<p>Sa moustache sera fine, une simple ligne
-noire un peu hérissée ; et tout cela s’éclairera
-pour moi seule d’une grâce et d’un sourire
-imprévus.</p>
-
-<p>M’arrivera-t-elle au milieu des champs,
-dans la gaieté du matin ou dans la paix du
-soir ? Naturellement, ou au moyen de
-quelque bouleversement ? je ne sais, mais je
-sais seulement qu’elle viendra.</p>
-
-<p>Il me paraissait plus probable et plus joli
-de la trouver pendant les jours de mai ou de
-juin, et je ne passais jamais alors près d’une
-haie sans la tourner pour voir ce qui se
-cachait derrière ; mais j’espère encore pourtant,
-et chaque matin, en soulevant mon
-rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds
-n’ont pas marqué leur trace dans la neige
-sous ma fenêtre.</p>
-
-<p>Quand je vois que rien n’est venu, je
-l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est
-si dur, et les sentiers si défoncés ! J’entends
-qu’elle m’arrive intacte des quatre membres ;
-aussi je la loue de ne pas risquer une entorse
-pour se présenter un jour plus tôt, et je me
-remets en soupirant à attendre un lendemain
-qui n’est pas encore venu.</p>
-
-<p>Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop
-chancelante, je m’en vais chercher un des
-gros volumes qui remplissent la bibliothèque
-et qui ont bercé tous mes jours de pluie,
-et je relis de quelles façons diverses, mais
-toujours merveilleuses, les princesses des
-temps passés, qui se trouvaient enfermées
-dans une tour en ruine, parvenaient à en
-sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante,
-en vérité, et en voyant nos débuts si
-semblables, je ne demande qu’à avoir même
-fin.</p>
-
-<p>En effet, si la tour que j’habite ne croule
-pas, — celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà
-fait, et la mienne peut les suivre d’un instant
-à l’autre, — j’ai dans ma boiserie une
-porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et
-dans ma figure deux yeux bien fendus, bien
-brillants, qui seraient aussi propres à récompenser
-un héros qu’aucun de ceux qui
-luirent jamais.</p>
-
-<p>Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car
-je n’ai jamais compris la nuance qui permet
-de crier bien haut : « Voilà un beau cheval !
-Voilà une rose admirable ! » et qui interdit
-sévèrement la même remarque sur un visage
-à la confection duquel on n’a pas pourtant
-pris plus de part, tout simplement parce
-qu’il est à vous.</p>
-
-<p>Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre
-quelqu’un parler de son nez ou déclarer
-que ses yeux sont louches ; mais avouer tout
-bêtement que le bon Dieu les a placés
-droits… horreur ! c’est une chose sur laquelle
-chacun a dû garder la plus candide
-ignorance, comme si le plus petit coin de miroir
-ou la moindre source vive ne vous l’apprenait
-pas sans le secours de personne !…</p>
-
-<p>On se penche, on regarde et on voit joli…
-Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour
-que ses rides vous tordent le visage ?… Les
-cerfs et les biches qui venaient boire cet été
-pendant que je rêvais à petit bruit tout
-près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini,
-ils restaient là encore un instant, sans bouger,
-avec la tête inclinée et leurs yeux doux
-fixés sur leur image ; puis ils s’en allaient
-d’un bond, tout naïvement heureux de savoir
-leur pelage d’un brun si charmant et leurs
-grands bois si bien plantés. Après les biches,
-c’était moi qui me penchais, et je voyais tout
-ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu,
-avec les mêmes coups de nuage qui passaient
-brusquement en taches blanches ou grises,
-et quand je m’en allais ensuite, d’un bond,
-toujours comme elles, il ne m’était point
-désagréable non plus de songer à mon pelage.</p>
-
-<p>Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en
-deux mots et rappelle celui des bohémiennes
-de tous les pays, car mes yeux sont noirs et
-mes joues hâlées ; seulement je les crois
-blanches en dessous, et on s’en doute encore.
-Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un
-individu si pressé de voir le monde qu’il n’a
-pas pris le temps de se finir avant d’y entrer,
-et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge
-pour cela au train dont je l’y conduis ; et ma
-bouche ressemble à toutes les bouches… qui
-ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est
-la nuance de mes cheveux, d’un blond si
-rouge qu’il en est plus rouge que blond, et
-avec des mèches inégales qui tranchent au
-milieu comme une jupe de paysanne. S’il
-faut en croire les dires de ma tante, je ne
-serais pas grande, et elle a une façon de
-murmurer, quand je me trouve auprès
-d’elle : « Petite femme ! » qui me remet au
-ras du sol ; la vérité est que j’arrive à la hauteur
-de son coude, et je ne connais pas dans
-le pays un seul homme qui lui dépasse
-l’épaule ; la proportion me semble suffisante…</p>
-
-<p>Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que
-j’attends dans ma tour enguirlandée de
-lierre, dont le pied se perd dans la neige,
-mon libérateur et mon héros !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">2 mars.</h2>
-
-
-<p>Une chose qui m’a fait songer souvent et
-que je n’ai pourtant jamais osé demander à
-ma tante, c’est la nature des rapports qui
-nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je
-chez elle ? Est-ce elle qui m’a recueillie dans
-son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma
-ruine ? et les deux tours et les quatre murs
-qui restent debout, et qui ont encore la
-force de porter leur nom « d’Erlange de
-Fond-de-Vieux », sont-ils à mademoiselle
-d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange ?…</p>
-
-<p>Aussi loin que mes souvenirs remontent,
-je nous revois toujours, elle et moi, comme
-nous sommes encore aujourd’hui. Elle si
-froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement
-dans la plus vaste chambre du
-château, du côté où donne le soleil, et où ne
-souffle pas le vent, et moi poussant à mon
-gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie,
-sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous
-deux, Benoîte : la cuisinière, la fermière, le
-sommelier et le jardinier incarnés en une
-seule personne qui est de plus mon unique
-amie, et Françoise à la roue du puits, tournant
-du même pas un peu plus agile peut-être,
-voilà tout.</p>
-
-<p>Puis viennent mes deux années de couvent,
-ces deux années adorables où on me parlait,
-où on m’appelait par mon nom, où mon lit
-dormait entre douze autres lits blancs tout
-pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais
-des chuchotements si joyeux rien qu’avec
-un signe, et pendant lesquelles j’ai appris
-tant de choses, sinon toutes celles qu’on
-nous enseignait aux heures de classe. Mon
-couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles,
-où on m’a montré à tordre mes cheveux et à
-ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première
-fois ce qu’on appelait un idéal et comment
-il fallait qu’un homme, pour devenir
-un héros, fût nécessairement brun, pâle, un
-peu âgé, ténébreux et sarcastique !… Qui
-me rendra les heures charmantes de mon
-couvent !…</p>
-
-<p>Si hauts que fussent ses murs, tous les
-bruits de Paris ne mouraient pas au dehors,
-et les jours de parloir, il entrait des bouffées
-profanes qui faisaient leur chemin
-jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations
-de toute la semaine. Oh ! ces colloques
-mystérieux dans les massifs du parc
-qui nous protégeaient comme les jungles les
-plus impénétrables, et où cependant un bruit
-de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds
-et nous faisait détaler en un instant ; ces parties
-de cache-cache autour du piédestal des
-statues pour fuir ces religieuses qui avaient
-la réputation si terrible et la voix si bonne ;
-et ces billets fous qui couraient de pupitre
-en pupitre sous la forme d’un renseignement
-géographique, où retrouverai-je jamais
-quelque chose d’aussi charmant ?… La mer
-Méditerranée signifiait une personne et la
-mer Baltique une autre, et on leur faisait
-dire et faire des choses qui auraient bouleversé
-en un instant toutes les lois de la
-nature.</p>
-
-<p>Après les billets, c’étaient des cadeaux, de
-gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés
-sur des papiers blancs qu’on ornait de
-devises et de dessins, et qui étaient le signe
-d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient
-battre le cœur.</p>
-
-<p>Puis un jour, brusquement, reparaissant
-pour la première fois depuis qu’elle m’avait
-amenée, ma tante est venue et, sans un mot
-d’avertissement, elle m’a ramenée de même.</p>
-
-<p>— Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit
-sans préambule, et, puisque vous n’avez
-point trouvé à vous établir convenablement
-durant ces deux années, il faut rentrer à
-Erlange.</p>
-
-<p>Rentrer à Erlange ! J’étais atterrée. Il me
-semblait qu’on me poussait tout à coup dans
-un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur
-moi pendant que je respirais encore…</p>
-
-<p>— Mais, ma tante, disais-je éperdument,
-ne croyez pas cela, ne croyez pas que
-je sache rien du tout, c’est bien le contraire,
-car l’orthographe… le calcul… l’histoire…</p>
-
-<p>Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire,
-j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler
-pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre
-<i>b a ba</i> dans mon alphabet… Mais
-elle ne s’embarrassait point de si peu, et me
-coupant la parole avec sa manière habituelle :</p>
-
-<p>— Si vous ne savez rien, ma nièce, me
-dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez
-fait ici un séjour inutile de deux ans, et je
-me ferais scrupule de vous y laisser une
-heure de plus ! C’est, d’ailleurs, affaire à vous,
-et il en résultera simplement que vous ajouterez
-à votre position de fille sans dot le
-charme et l’appoint de fille ignorante, ce
-qui ne sera pas pour faciliter votre chemin
-dans la vie. Mais, Dieu merci ! ce ne
-sont point des choses que j’aurai sur
-la conscience, et j’ai pour moi de vous
-avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras…</p>
-
-<p>Elle se levait en même temps avec une
-décision qui rompait l’entretien sans retour
-et qui me jeta dans un désespoir si vif que je
-me rappelle m’être écriée, presque sans en
-avoir la volonté :</p>
-
-<p>— Et, si j’avais la vocation religieuse, ma
-tante ?</p>
-
-<p>— Dans ce cas, me répondit-elle en se
-retournant brusquement avec un sourire
-particulier, je vous laisserais ici en effet…</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers
-la porte sans me regarder :</p>
-
-<p>— Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir
-là-dessus, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle disparut comme un mauvais
-rêve.</p>
-
-<p>Vingt-quatre heures de gagnées ! Il me
-semblait que j’avais la paix pour jamais, et
-la coiffe et le grand voile de nos religieuses
-me semblaient presque jolis quand je pensais
-que c’étaient eux peut-être qui allaient
-m’arracher à l’exil !</p>
-
-<p>Quoique la défense fût formelle à cet
-égard, je gagnai les dortoirs au premier instant
-de loisir, et en un tour de main, avec
-deux mouchoirs blancs et mon tablier de
-laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe
-susdite.</p>
-
-<p>Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire,
-mais il n’y avait pourtant rien de
-repoussant dans mon aspect, et ce bandeau
-blanc au-dessus de mes sourcils et de mes
-yeux les faisait même, je crois, paraître plus
-longs et plus noirs. C’était un premier point,
-le plus important en tout cas, et ma résolution
-dès lors fut irrévocablement prise. Pendant
-le reste de la journée, je m’adonnai
-entièrement aux austérités auxquelles ma
-nouvelle vie me condamnait, et chargée
-d’une commission pour l’infirmerie, qui
-était située à l’autre bout du parc, je trouvai
-moyen de faire pieds nus, sans être vue, les
-trajets d’aller et de retour.</p>
-
-<p>Je n’en éprouvai point d’autre mal que
-des écorchures insignifiantes ; et, de plus en
-plus certaine de ma vocation, je passai une
-partie de cette nuit-là, je me le rappelle,
-agenouillée au pied de mon lit, pressant
-contre ma poitrine un trousseau de petites
-clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire
-que je m’étais attachés au cou en manière
-de discipline, et dont les pointes aiguës
-m’entraient désagréablement dans la peau.</p>
-
-<p>Deux fois, au passage de la surveillante,
-il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis
-de ma ferraille l’attira près de moi et la
-fit se pencher longtemps ; mais elle entendit
-une respiration si égale et vit des yeux si bien
-clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.</p>
-
-<p>Le lendemain, à mon réveil, le couvent
-était en émoi. Un archevêque, attendu pour
-la prise d’habit de cinq novices, et qui devait
-venir dans quelques jours seulement, s’était
-annoncé brusquement le matin, pressé par
-un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait
-à la hâte.</p>
-
-<p>C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant
-de lisser mes cheveux, dont les boucles se
-reformaient toujours, malgré toute l’eau que
-j’y employais, le ciel met sur mes pas tous
-les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre
-à ma tante ce soir positivement et en toute
-connaissance de cause. Il ne me fut cependant
-pas possible de parler en particulier à
-la supérieure ce matin-là, et je dus à mes
-essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement
-au dortoir :</p>
-
-<p>— Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est
-adorable ! me dit une compagne au moment
-où nous nous mettions en rang.</p>
-
-<p>Et, presque au même instant, la voix de
-la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur
-un ton beaucoup moins encourageant.</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Erlange ! me cria-t-elle
-impérieusement, avez-vous trempé votre tête
-dans la fontaine ? Allez vous sécher et vous
-recoiffer, je vous prie !</p>
-
-<p>Une fois en haut, je me rendis compte de
-l’effet. Mes cheveux s’étaient remis à tirebouchonner
-de plus belle, et l’eau s’était
-amassée en gouttes au bout de toutes les frisures
-et un peu partout. Ce n’était pas laid
-certainement, mais c’était antimonacal, et
-j’essuyai vivement cet ornement intempestif,
-qui simulait les diamants à s’y méprendre.</p>
-
-<p>Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu
-de la cérémonie ; ces fleurs, ces lumières
-et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont
-les grandes jupes de satin balayaient le
-chœur, excitaient ma ferveur jusqu’à l’impatience
-d’en être là.</p>
-
-<p>De très loin je voyais l’assistance, et, au
-premier rang, j’apercevais un grand jeune
-homme, un officier en uniforme dont les
-yeux me paraissaient rouges.</p>
-
-<p>Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière
-fois contempler sa fiancée ? Quelque
-bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et
-cela me sembla le comble du romanesque…</p>
-
-<p>Mais, quand on apporta cinq cercueils
-béants, et que les mariées de tout à l’heure
-habillées maintenant en religieuses et cachées
-sous un grand voile noir, s’y étendirent pour
-entendre chanter l’office des morts, ma résolution
-sauta par une brusque volte ; je
-sortis vivement mes clefs de mon corsage,
-et je m’en fus sans rien écouter, et grondée
-pour la dernière fois au couvent, afin d’apprêter
-moi-même et en toute hâte mon bagage.</p>
-
-<p>A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac
-à la main, les yeux noyés de mes adieux et
-les mains embarrassées par les images et les
-cadeaux de la dernière effusion, mais si résolue,
-qu’Erlange m’apparaissait au loin dans
-un nimbe glorieux, et que je marchai vers
-la porte aussitôt que ma tante entra.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit-elle avec un geste de surprise,
-que signifie cela ?</p>
-
-<p>— Je suis prête à partir, répondis-je seulement
-et sans faire attention à une nuance
-de dépit bien marquée qui m’est revenue plus
-tard.</p>
-
-<p>Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser
-la supérieure, et, sans rien voir qu’un
-brouillard humide, je passai la porte.</p>
-
-<p>— Gare de l’Est ! dit ma tante en montant
-en voiture.</p>
-
-<p>Et deux heures après nous roulions en
-chemin de fer, dans un silence digne des
-cinq nouvelles religieuses qui venaient de me
-chasser si inconsciemment de la maison du
-Seigneur.</p>
-
-<p>A la gare où nous nous sommes arrêtées,
-la patache jaune qui fait le service du village
-n’attendait plus que nous ; ma tante m’y
-poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement
-par son mutisme, je lui indiquais,
-par geste aussi, ma préférence pour
-la banquette du haut :</p>
-
-<p>— Non, non ! me répondit-elle d’un ton
-sec, vous ne me quitterez plus désormais.</p>
-
-<p>Au village, Françoise et la carriole étaient
-là, et ce même soir, encore tout étourdie de
-ce brusque changement, je me retrouvais
-entre les quatre murs de ma chambre, dont
-je m’aperçus à mon vif étonnement que tous
-les meubles avaient été déménagés.</p>
-
-<p>Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à
-un lumignon funéraire ; mes pas sonnaient
-comme dans une église, et en me voyant tout
-d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis
-la seule chose raisonnable qui fût à ma portée
-et, assise sur le parquet, les deux bras
-passés autour de ma valise, je me remis à
-pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir
-le matin, et dont la source généreuse s’était
-rouverte à point. Quand ce fut fait, je me
-levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de
-lune qui frappait au carreau, et remarquant
-pour la première fois combien la vallée qui
-nous isole de tout le pays est profonde et
-noire :</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de
-dire tout haut, qui viendra jamais me tirer
-d’ici ?…</p>
-
-<p>Et une bonne petite voix, que j’entends
-encore de temps en temps, me répondit à
-l’oreille :</p>
-
-<p>— Lui, sois tranquille !</p>
-
-<p>Et c’est depuis lors que je l’attends chaque
-jour, que je l’excuse chaque matin et que je
-l’espère sans relâche.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">3 mars.</h2>
-
-
-<p>Décidément, écrire a du bon, et je prends
-goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier
-de Jean Nicolas.</p>
-
-<p>Quand je suis devant lui, la plume en main,
-j’oublie tout le reste, et il me semble que je
-compte mes peines à quelque âme compatissante.
-Je me figure que j’ai près de moi un
-sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les
-compléments obligés de notre intimité, et je
-griffonne, je griffonne !…</p>
-
-<p>Loin de lui, j’emmagasine soigneusement
-toutes les idées qui me viennent, et quand,
-rentrée dans ma chambre, je me mets à lui
-parler, je m’aperçois qu’une chose en
-entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit
-ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine
-qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires !</p>
-
-<p>Alors, il me faut remonter de plus en plus,
-tourner les pages, arroser ma bouteille, et
-l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux
-holocaustes, pour peu que le temps actuel
-dure encore quelques jours !</p>
-
-<p>J’en étais donc restée à mon désespoir des
-premiers jours et aux paroles par lesquelles
-ma tante m’avait accueillie dans le parloir,
-et dont quelques mots m’avaient frappée
-particulièrement :</p>
-
-<p>— Puisque vous n’avez pas trouvé à vous
-établir convenablement pendant ces deux
-années, m’avait-elle dit…</p>
-
-<p>Était-ce donc pour chercher un mari
-qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle
-qu’on poussait la sollicitude là-bas
-jusqu’à nous réunir, le jeudi et le
-dimanche, avec des jeunes gens de bonne
-maison et d’âge approprié, qui causaient
-avec nous en nous renvoyant nos volants et
-nos balles ?</p>
-
-<p>La naïveté eût été grande, et je ne voyais
-pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture
-sous le front d’une telle femme ; mais
-la chose valait pourtant d’être éclaircie, et,
-malgré le temps que cette idée avait mis à
-faire son chemin dans mon esprit, malgré
-surtout la peur bien sentie et un peu lâche
-que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis
-l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger
-il y a deux mois environ.</p>
-
-<p>De la très courte explication que nous
-avons eue à ce sujet date ma complète connaissance
-de son caractère, ainsi que les
-quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa
-vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y
-trouvant apparemment aucun doux souvenir
-à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite
-m’a permis en outre d’apercevoir pas mal
-de choses concernant l’avenir qu’elle me
-réserve et qu’elle prépare à sa façon dans
-un sens qui contrarie absolument tous mes
-plans personnels. Je ne m’en tourmente
-guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements,
-me sentant très bien de force à les
-sauter à pieds joints, le cas échéant.</p>
-
-<p>Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est
-jamais connue autrement que laide, à quelque
-époque de son existence qu’elle veuille
-prendre ; et j’ai beau en la regardant me
-la figurer sans rides, sans moustaches,
-sans couperose, sans tout ce que l’âge
-lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels
-le temps n’a rien pu ajouter ni rien
-changer, malgré toute sa puissance.</p>
-
-<p>Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle
-certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire
-dès le berceau, alors que ce poupon
-en langes et en bonnet ruché trouvait
-déjà moyen de ne ressembler à nul autre !…
-Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas
-la disgrâce, et que le caractère et l’humeur
-qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance
-tout ce que celui-ci pouvait montrer
-ou promettre.</p>
-
-<p>Cette morosité chagrine venait-elle du
-sentiment de tant de laideur, ou cette laideur,
-au contraire, ne prenait-elle pas son
-principal désagrément dans cette habituelle
-et maussade expression ?… Nul n’aurait pu
-le dire au juste, et c’était exactement le
-pendant de la question du mauvais estomac
-et des mauvaises dents. « Lequel a gâté
-l’autre ? » se demandait-on volontiers en la
-voyant… Mais il était avéré que tous les
-deux l’étaient également.</p>
-
-<p>Et pourtant, si valable que fût l’excuse de
-cette humiliation, la loi n’est pas formelle à
-cet égard, et on a vu des laides aimables.
-La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains
-de ma tante affirmaient, m’a raconté
-Benoîte, avoir plus souvent encore été
-rebutés par les choses désagréables qu’elle
-leur disait que par la très vilaine bouche
-qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et
-étrangers y passaient indistinctement, et on
-peut croire si ce nom symbolique d’Épine,
-qui était le sien, fournissait des jeux de mots
-et des comparaisons appropriés à la jeunesse
-d’alors.</p>
-
-<p>On conçoit aisément d’après cela que la
-créature qui unissait à des degrés si extrêmes
-tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps
-sans grâce. Elle éloignait instinctivement,
-et ma mère, plus jeune de quelques
-années, était mariée depuis longtemps quand
-ma tante attendait encore l’être assez courageux
-pour l’arracher à son célibat. De cet
-espoir non réalisé et qui est resté tenace
-jusqu’au delà de ce qui était possible, une
-amertume et une humiliation intolérables
-lui sont toujours demeurées, et une rancune
-pleine de colère est le sentiment suprême
-qui survit dans son cœur.</p>
-
-<p>Les morts et les temps ont passé, mais son
-dépit est toujours là, et je dois ajouter
-qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec
-un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne.
-C’est son chat, sa perruche, son
-bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et
-je ne verrais nul inconvénient à l’occupation,
-peu évangélique pourtant, qui remplit
-tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit
-ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en
-servait à l’occasion.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce
-ressentiment, si amèrement profond, au lieu
-de se tourner, comme il l’aurait dû normalement,
-contre les auteurs du mal, s’est jeté
-tout entier sur les femmes plus heureuses
-qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés,
-et jusque sur celles qu’elle pressent capables
-de le faire un jour à leur tour !</p>
-
-<p>A-t-elle pensé que dans le péché il fallait
-regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle
-le polisson qui prend un fruit moins
-coupable que la pomme ou la pêche qui le
-tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt
-encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier
-vestige d’une faiblesse et d’une partialité
-bien mal récompensées jadis ? Je ne
-sais, n’ayant jamais fait que subir les effets
-de ce bizarre système de compensation.</p>
-
-<p>A ce titre pourtant, sa rancune serait un
-éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance
-et la forme surtout ne sont point enviables,
-et je crois que ma mère, d’après
-ce que je devine de son existence, aurait volontiers
-acheté un peu de paix du sacrifice de
-beaucoup de ses charmes.</p>
-
-<p>Cette horreur si puissante chez ma tante
-s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la
-société, aussi bien qu’à tous les âges.</p>
-
-<p>Le bruit d’une noce montant du village
-jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares
-sorties, si le hasard place sur sa route un
-couple de promis ou de jeunes époux un peu
-tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus
-après cela le regard qui les a suivis.</p>
-
-<p>Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que
-son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui
-communs, et, très logique en cela, elle a des
-tendresses et des soins caractéristiques pour
-les laides, les disgraciées, les oubliées,
-toutes celles qui promettent à son amour-propre
-des compagnes d’infortune.</p>
-
-<p>Qu’une d’elles se marie pourtant, et le
-charme est aussitôt rompu !…</p>
-
-<p>Telle est ma tante, et telles sont les causes
-singulières de la vie que je mène auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant
-à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à
-moitié, et je crois que la mort de mon père,
-arrivée brusquement, est le mal dont ma
-pauvre mère est morte elle-même peu de
-temps après.</p>
-
-<p>De la famille, ma tante Aurore restait
-seule (je dis Aurore, car, par une amère
-ironie, c’est celui de ses trois noms qui a
-prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait
-de droit ; mais de la façon dont elle
-portait la charge, le poids devait lui en être
-léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer
-jusqu’à l’heure où, je ne sais par
-quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle
-était entrée chez elle en ma personne,
-et que, par une transformation assez
-naturelle, la fillette se ferait femme quelque
-jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée
-qui détermina notre brusque départ pour
-Erlange, au moins la raison véritable et
-celle-là durent-elles éclore bien près l’une
-de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand
-elle me transplanta soudainement dans ce
-milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.</p>
-
-<p>Là s’écoula la phase nébuleuse de mon
-âge ingrat, phase suivie par ma tante avec
-un œil que je voudrais qualifier de bienveillant,
-mais où je crains plutôt qu’une curiosité
-inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il,
-en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux
-bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne
-s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était
-permis !…</p>
-
-<p>Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et
-le jour où j’eus secoué ma dernière écaille,
-ma tante me conduisit droit au couvent.</p>
-
-<p>Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute
-l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse
-que, pendant deux années au moins de mon
-temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et
-c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a
-trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe
-sans sortir de ses propres voies. Pour
-rien au monde elle n’aurait voulu manquer
-à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle
-l’a habillée de ce froc, sans le plus léger
-scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu
-de Paris tout ce qui se voit !</p>
-
-<p>Le temps révolu, elle est venue m’arracher
-à mes mondanités, et elle a ramené à
-Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui,
-avec la grâce de Dieu, marchera peut-être
-sur ses traces.</p>
-
-<p>Étant donné cela, on juge si ma proposition
-de ne plus quitter le couvent devait
-lui agréer !… Religieuse, mais c’était la
-solution consolatrice qui ne devait froisser
-aucune des papilles toujours hérissées
-de son chatouilleux amour-propre !</p>
-
-<p>Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et
-religieuse se touchent de bien près quand on
-effeuille les marguerites, sans compter que
-tout le monde peut prétendre à ce sort au
-même titre. Moins exigeant que les hommes,
-le couvent ne regarde pas à la qualité des
-minois qu’il enterre, et j’ai certainement
-agité le cœur de ma tante, pendant ces
-vingt-quatre heures, plus que je n’y avais
-encore réussi depuis ma naissance…</p>
-
-<p>Mais, pendant l’intervalle, ma vocation
-trop fragile s’était fondue comme on sait,
-et force a été à mademoiselle d’Épine de
-garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage
-qui paraît lui peser si fort que je ne
-peux pas m’empêcher de me figurer que,
-par un arrière-mirage diabolique, sa pensée
-la ramène, en nous voyant ensemble, au
-souvenir des freluquets d’autrefois — ces
-trop grands amateurs de bons mots — pour
-lui représenter le parti qu’ils auraient su
-tirer de ce rapprochement, et la façon dont
-ils auraient fait fleurir, dans leur langage
-imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants,
-trop célèbres jadis !…</p>
-
-<p>Si ce ne sont pas là rigoureusement les
-termes dont elle s’est servie en me parlant,
-car peu de gens se donneraient eux-mêmes
-les étrivières avec cette franchise d’allures,
-le sens en est scrupuleusement gardé, et
-je suis certaine que, tant avec mes propres
-souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec
-l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même,
-j’ai reconstitué son personnage dans le
-passé, le présent et même, hélas ! dans le
-futur !…</p>
-
-<p>Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou
-plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante
-se fait un devoir de verser régulièrement sur
-ma tête des paroles qui sonnent comme de
-petites pelletées de terre, et avec lesquelles
-elle espère arriver à me prouver que Colette
-est défunte et ne réclame plus en ce monde
-que la grâce d’un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>.</p>
-
-<p>Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu !
-comme disait le plus charmant de nos rois,
-qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas
-encore morte, et je compte bien le lui prouver
-quelque jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">4 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours
-plus fort et mon thermomètre a encore
-baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce
-parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre,
-après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule
-de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe
-à brûler mes chaises pour augmenter le feu
-de ma cheminée !</p>
-
-<p>Pour comble de malheur, les souvenirs
-des mois passés que j’avais évoqués depuis
-trois jours ont dû s’échapper de ma chambre
-comme un vol de chauves-souris ou de corneilles
-de mauvais augure, car l’aggravation
-d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer
-autrement, et jamais ses prévisions
-d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.</p>
-
-<p>Isolement et pauvreté, car il paraît que je
-suis pauvre ; murailles de pierre et murailles
-d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare
-du reste des humains avec une joie qu’elle
-ne parvient pas à cacher ; et quand elle
-découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses
-longues tablettes où la carie met des points
-de dominos, il me passe entre les deux
-épaules un souvenir d’ogresse que je ne
-domine pas.</p>
-
-<p>Tout n’est pas ombre cependant dans ses
-prévisions ; elle a des mots charmants quand
-elle me trace le tableau de nos deux vies se
-prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant
-toujours ensemble, et j’ai besoin, dans
-ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder
-la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point
-encore mis de ces barreaux qui empêchent
-les petits oiseaux de s’envoler, quand ils
-n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir
-faute de grain sur la grande route.</p>
-
-<p>Elle a bu à l’âcre source de la déception ;
-bon gré mal gré, elle entend que je m’y
-abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se
-charge pas de l’exécution, elle se réserve de
-me tourner de ses propres mains le gobelet
-de quassia amara où toute tisane devient
-amère… Sans doute, les planètes qui ont
-tracé mon horoscope lui semblent trop
-indulgentes, car elle se promet <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> d’en
-effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire
-ma destinée bien juste au cadre de la sienne.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution
-n’en demandaient pas davantage, après
-tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement
-que leur misère devînt la misère commune,
-et pour être plus sûrs que personne ne
-dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient
-le rôti… Mais de là à penser qu’une
-demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet
-phrygien, il y avait un monde !…</p>
-
-<p>En attendant, je me remeuble. Un hasard
-fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais
-depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils
-les plus douillets et mes armoires les moins
-délabrées ornent aujourd’hui la chambre de
-ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la
-porte en était restée battante, et un de ces
-coups de vent qui éparpillent les branches
-de nos arbres comme des fétus sous le battoir
-l’a ouverte au moment où je passais.</p>
-
-<p>C’est un petit palais.</p>
-
-<p>Ma tante a dû consacrer les deux années
-de mon absence à ouater son nid, tant il
-semble moelleux ; seulement, elle l’a fait
-avec la laine d’autrui, comme un oiseau
-pillard, et je ne cherche plus les tapisseries
-de la salle à manger ni les rares coussins du
-salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…</p>
-
-<p>Dans ces conditions, la délicatesse m’a
-paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise
-à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé
-la force de mes bras doublés de ceux de
-Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et
-mes murs se repeuplent.</p>
-
-<p>En revanche, les pièces intermédiaires se
-vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce
-n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine
-en se guidant sur le feu de nos campements
-des deux extrémités. La salle à manger reste
-le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté
-la vaisselle plate et toutes les chaises !…
-Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus,
-et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.</p>
-
-<p>Mes trois canapés, par exemple, sont tous
-pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par
-des grignotements de souris, tant les détails
-des reliefs en sont menus, et comme couverture
-de grandes tapisseries vertes, où des
-belles dames et des chevaliers bardés de fer
-se débitent des fadeurs dans un jardin dont
-les allées montent à pic.</p>
-
-<p>Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent
-souvent la cime des arbres, et toutes les
-figures sont vues de profil, les faces exigeant
-sans doute un travail trop difficile pour être
-brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins
-gai…</p>
-
-<p>Je les ai rangés chacun dans un panneau,
-et ma chambre est si longue à traverser, qu’en
-arrivant près de l’un, j’ai oublié comment
-était l’autre. Depuis le premier, je devrais
-voir lever le soleil ; du second, je fais
-face au couchant, et du troisième, je verrais
-la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui,
-de tous les trois, je n’ai vu que
-tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder
-un quatrième pour m’en aller pleurer
-dessus.</p>
-
-<p>Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce
-que ma tante aime le moins, et le choix en
-était innombrable. Il y en a de rondes, de
-carrées, de toutes les formes et de toutes les
-couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur,
-quelque chose de mes désirs errants, essaye
-sa niche sous chacune d’elles successivement.
-Entre les pieds des plus petites, sa bonne
-grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec
-des bonds de colère quand il se sent pris, en
-faisant voler les petits tiroirs et en aboyant
-comme un fou. Mais il me reviendra bientôt,
-je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes
-pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela,
-mon chien mériterait-il le nom que je lui ai
-donné depuis mon retour, et qui signifie
-tant de choses dans son unique syllabe ?</p>
-
-<p>Autrefois, pendant toute sa petite enfance,
-je l’appelais Pataud, un nom sans prétention
-que je lui avais choisi à cause de sa grâce un
-peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me
-connais mieux en individus aujourd’hui, et
-quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout
-de quelques jours j’ai fait le compte des
-amis qui me restaient, qui pensaient encore
-à moi et qui me le prouvaient… en tout et
-pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était
-lui !… De là son nom…</p>
-
-<p>Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai
-complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc,
-qui ont des colonnes torses en chêne noir et
-des coussins en velours cramoisi à glands
-d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je
-m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant
-l’histoire et les pensées de ceux qui les
-ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse
-odeur de poussière, d’où sortent des papillons
-qui volent d’un air effaré, encore lourds
-de leur interminable gourmandise !…</p>
-
-<p>Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination
-première, est placé à l’écart, et des autres,
-ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me
-manquait : des chaises basses, des chauffeuses,
-des rêveuses… qui ne se distinguent
-d’ailleurs entre elles que par les noms que je
-leur donne, mais qui me procurent l’illusion
-que je pourrais asseoir douze personnes à
-la fois… si elles venaient.</p>
-
-<p>Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher
-de me distraire. Quand elle me voit au dernier
-point de la mélancolie, elle emploie son
-grand moyen, et elle me dit tout bas en
-guignant la porte pour se préserver des
-surprises :</p>
-
-<p>— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?</p>
-
-<p>Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec
-la pâte et mes doigts avec le beurre, et je
-m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend
-ma place.</p>
-
-<p>Parfois aussi elle essaye de me mettre
-entre les mains son tricot, une chausse interminable
-dont je compte les mailles sans me
-déranger, mais je n’aime pas plus à travailler
-qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à
-recommencer ses contes de nourrice pour me
-faire rire. « Il y avait une fois un roi et une
-reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils,
-ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient
-pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée
-pour fille ?…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">5 mars.</h2>
-
-
-<p>Ce matin, une diversion s’est produite, et
-j’en ris encore toute seule. La provision des
-salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante,
-qui est très friande de ces choses, avait fait
-dire au village qu’on en apportât d’autres,
-de sorte que, vers neuf heures, une voiture
-couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux
-cerceaux et tous ses grelots en branle,
-entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses
-provisions qui arrivaient.</p>
-
-<p>Un nouveau visage, une nouvelle voix, du
-bruit sous la porte ; il me semblait qu’on
-tirait un rideau devant moi, et je suis descendue
-jusqu’en bas comme une folle.</p>
-
-<p>— Ah ! monsieur Bidouillet, c’est vous ! et
-vous apportez des saucisses ?</p>
-
-<p>— Mais pour vous servir, Mademoiselle !</p>
-
-<p>Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri
-et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en
-plein ébahissement, ses comestibles dans les
-bras et son bonnet fourré qui lui caressait les
-sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller
-les jambes du cheval avec un bouchon
-de paille, s’arrêtait tout court, comme un
-jouet dont le ressort vient de se casser…</p>
-
-<p>Évidemment ils me trouvaient aussi singulière
-l’un que l’autre ; la chaleur de ma réception
-les surprenait, et je suis certaine
-qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion
-de jambonneaux que je n’ai jamais connue ;
-mais on n’a pas attendu trois mois son
-interlocuteur pour se rebuter quand on le
-tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas
-grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis
-prise au garçon, que j’avais emmené se
-chauffer.</p>
-
-<p>— Que faisait-on au village ? Comment
-passait-on le temps ? Et croyait-on là-bas que
-la neige durerait encore longtemps ?</p>
-
-<p>Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait
-dans son silence, fendant sa bouche
-dans un rire inextinguible, et s’amusant à
-mes dépens avec tant de bonne foi que sa
-gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà
-riant tous les deux comme des nigauds.</p>
-
-<p>Après ça, la confiance est venue ; il est
-arrivé à me répondre, et je sais maintenant
-que dans la journée les gens d’en bas préparent
-les semences et remettent en état les
-charrues et les outils, et que le soir ils voisinent
-sans façon, entre un tas de noix qu’il
-s’agit de casser et des pommes qu’on doit
-éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons
-du feu, on débouche le vin blanc, et on
-s’en va coucher tout gai !… Il me semble que
-j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai
-ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin,
-comme ce pauvre hère qui mangeait son
-pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.</p>
-
-<p>Quant à la neige, dame ! elle peut durer,
-comme aussi elle peut s’arrêter, car il est
-sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul
-rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois
-que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais
-qu’il y avait parmi les paysans de vieux
-malins qui en savaient plus long…</p>
-
-<p>— Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu,
-mon bonhomme ? ai-je demandé enfin.</p>
-
-<p>— On dit le chapelet.</p>
-
-<p>— Et quand on l’a fini ?</p>
-
-<p>— Quand on l’a fini, ah ! dame ! mam’selle
-Colette, y a longtemps que je dors !</p>
-
-<p>Nous nous sommes mis à rire, et de là
-nous sommes passés aux bêtes.</p>
-
-<p>— Les Bidouillet en ont-ils beaucoup ? De
-quelles espèces sont-elles, et qui les soigne ?…</p>
-
-<p>Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail
-comme un pasteur entendu, car c’est lui
-le berger ; et comme il ajoutait que la peine
-allait se doubler cet été, tant la bande s’était
-augmentée :</p>
-
-<p>— N’auriez-vous pas besoin d’une bergère ?
-lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en
-connais une qui s’engagerait volontiers et
-sans faire trop de difficultés sur la question
-du salaire, encore !</p>
-
-<p>Aussitôt il a pris l’air matois du paysan
-qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent :</p>
-
-<p>— On pourrait voir, a-t-il dit ; est-ce
-qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette ?</p>
-
-<p>— Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je
-répondu, car c’est moi-même !</p>
-
-<p>Pour le coup, ç’a été notre dernier mot !
-l’ahurissement a repris le dessus, et je ne
-lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment
-où son père a crié depuis là-bas :</p>
-
-<p>— Eh ! garçon ! y es-tu ?</p>
-
-<p>Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait
-long à raconter, encore !</p>
-
-<p>— Pense à moi quand vous chercherez,
-lui ai-je dit au moment où la carriole passait
-la porte ; c’est très sérieux, tu sais ?</p>
-
-<p>Et je suis remontée jusqu’ici en courant,
-ravie de ma matinée.</p>
-
-<p>Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans
-le corridor, et, malgré la pile d’assiettes
-qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras
-en lui criant :</p>
-
-<p>— Réjouis-toi, Benoîte ! aujourd’hui nous
-casserons des noix toute la soirée.</p>
-
-<p>— Des noix ! m’a-t-elle dit, pourquoi faire ?
-Est-ce que tu as envie d’en manger ?</p>
-
-<p>— Eh ! non, ma pauvre vieille, c’est pour
-nous amuser ! Il paraît que ça fait rire, ce
-métier-là.</p>
-
-<p>Elle est partie en secouant la tête ; mais
-elle m’a promis de descendre un sac du grenier
-et de nous trouver deux marteaux pour
-taper au coin du feu !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">6 mars.</h2>
-
-
-<p>Depuis huit jours, nos deux vaches sont
-malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même
-intéressant, et il m’a cependant procuré la
-meilleure journée que j’aie passée depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Le premier jour de la sécheresse, on nous
-avait fait du thé, le second du café, et Benoîte
-parlait d’une soupe pour le troisième
-matin ; mais mademoiselle d’Épine, peu amie
-des privations, a fait prévenir une laitière du
-village qui, depuis lors, nous monte à dos
-d’âne la ration nécessaire.</p>
-
-<p>Ce matin, comme elle est venue en retard,
-j’étais levée à son arrivée et je la regardais
-mesurer son lait quand ma tante a sonné à
-tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale
-qui correspond de sa chambre à la cuisine
-se fait entendre hors des heures réglées ;
-mais quand le fait se produit, c’est signe
-extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait
-la cause de l’aventure, a pris à tout hasard
-son flacon de baume, devinant le réveil d’une
-douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès
-qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la bonne femme avait
-vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis,
-et elle s’apprêtait à repartir.</p>
-
-<p>— Vous en aviez donc monté trop ? lui
-ai-je dit, en voyant dans le second bât une
-autre cruche encore pleine.</p>
-
-<p>— Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y
-a que le compte.</p>
-
-<p>— Pour ici ?</p>
-
-<p>— Pas pour chez vous ; pour d’autres gens
-dont les vaches ne donnent plus non plus.</p>
-
-<p>— Comment ! vous montez encore plus
-haut ?</p>
-
-<p>— Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.</p>
-
-<p>Elle rechaussait ses sabots en me parlant,
-secouait ses épaules en songeant au froid du
-dehors, reprenait sa mesure et était déjà
-presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement,
-l’idée m’a prise de m’asseoir
-sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait
-moi-même en son nom, et de faire ainsi une
-course adorable sous les gros flocons qui tombaient.
-Rien que la pensée m’en rendait frémissante
-d’aise ; toute l’impatience de mes
-derniers jours de réclusion bouillait dans
-mes veines, et je voyais l’âne trottant dans
-la neige molle, le vent me fouettant les yeux,
-et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant
-du changement de visage.</p>
-
-<p>Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit
-mon plan en deux mots, avait beau faire,
-crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais
-plus compte et je m’équipais en poste.
-Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux
-qui laissent passer la voix : j’étais sûre que
-ma bonne n’entendrait mie, et je me savais
-de force à lui faire dire oui quand elle aurait
-huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.</p>
-
-<p>En même temps, je tentais ma nouvelle
-patronne en l’asseyant près du feu, je lui
-montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains
-gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure
-de repos et de chaleur arriverait juste à point
-pour la remettre. Je l’assurais de mes soins
-pour son bagage, de ma sollicitude pour son
-grison, de ma parfaite connaissance de la
-route et de la maison de ses clients, et, avant
-qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais
-sa mante sur les épaules, son capuchon sur
-les yeux et dans la main sa houssine rustique,
-dont je me servais fort dextrement, ma foi !</p>
-
-<p>Pendant le premier quart d’heure, ce ne
-fut qu’un enchantement : le trot de l’âne était
-doux, la neige qui me balayait les joues,
-soyeuse et légère comme un duvet, et je
-chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un
-muletier de profession. Mais peu à peu le
-sentier se mit à monter, les pierres cachées
-sous la neige et que je ne pouvais pas voir
-commencèrent à nous faire butter, et au
-tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea
-de mon affaire en deux coups le capuchon
-à droite, la mante à gauche, et moi,
-forcée de sauter à terre et de me rhabiller
-tant bien que mal pendant que l’âne maudit
-continuait sa route et que je le poursuivais
-en épuisant toutes les exclamations connues :</p>
-
-<p>— Oh !… oh là !… Ooooh là ! Oh là donc !</p>
-
-<p>Une fois repris, autre affaire pour se hisser :
-le bât tourne, les points d’appui manquent,
-je mets le pied sur dix monticules
-avant d’en trouver un qui ne soit pas tout
-neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux
-genoux ; et enfin assise sur ce château branlant,
-quand je pousse un cri de triomphe,
-l’âne est saisi de la fantaisie contraire ; ses
-quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau
-y aller de la voix, de la houssine et du talon,
-c’est un soliveau moins les sauts de mouton
-qu’il exécute et qui font sortir le lait en
-gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre
-jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet
-en sens contraire.</p>
-
-<p>— Allez ! Hop ! Hue ! Hue donc ! Prrr ! — jusqu’au
-moment où nos deux volontés
-tombent d’accord et où il repart subitement.</p>
-
-<p>Au « Nid-du-Fol », la neige est un cyclone
-et le vent une trombe, et quand j’arrive aux
-premières maisons, mon nez et mes lèvres
-sont comme ceux de la fermière.</p>
-
-<p>On s’exclame, on me réchauffe, et comme
-on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une
-tempête avant longtemps, je repars presque
-aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons
-vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons
-cela. La pente est dure à redescendre, la
-neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade
-en glissade, nous arrivons tant bien que
-mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale
-se produit.</p>
-
-<p>Là les difficultés augmentent ; avec une sagacité
-merveilleuse, mon âne comprend que
-le salut, impossible pour nous deux, est encore
-réalisable pour lui ; il manque des quatre
-pieds à la fois, se roule et me dépose dans
-une combe profonde où la neige amassée me
-reçoit comme un matelas, mais où je reste
-plus empêtrée que dans un nid de plumes,
-pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler
-le sol.</p>
-
-<p>C’était drôle, certainement, et mon premier
-mouvement a été de la gaieté, d’autant
-plus que je croyais pouvoir me remettre sur
-pied facilement et dès que je le voudrais…
-Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car,
-malgré tous mes efforts, cela me fut impossible,
-et je me sentais si maladroite que je
-me comparais, je me le rappelle, à un hanneton
-renversé sur le dos et agitant éperdument
-ses pattes en l’air.</p>
-
-<p>Je ne sentais plus aucune force dans mes
-membres, et, petit à petit, il me semblait que
-mon cœur s’en allait en eau comme la neige
-qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait
-pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir
-dans ma tête, tant elle se faisait vide…</p>
-
-<p>A part cela, d’ailleurs, la situation n’était
-pas désagréable ; la profondeur de mon trou
-m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré
-sa fraîcheur, était molle ; si molle même que
-je m’y enfonçais toujours davantage, et que,
-par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient
-comme une morte qu’on ensevelit
-doucement.</p>
-
-<p>A mesure que le temps passait, je sentais
-moins le froid ; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait
-et, malgré la sensation très nette
-que je gardais qu’on ne me retirerait jamais
-de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais
-souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y
-refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir
-les statues, si les statues s’avisent
-de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements
-dans des bras en marbre qui ne
-peuvent pas se lever, des paroles qui veulent
-vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer,
-et des idées qui cherchent à éclore dans
-une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer.
-Puis, peu à peu,… plus rien ! et il me
-semblait que je n’étais plus une femme en
-chair et en os, mais une masse de plomb tant
-cette lourdeur que je sentais devenait intense.</p>
-
-<p>Quant à la durée de cette suspension de
-vie, c’est ce que je ne peux pas estimer…
-A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe,
-car je crois que je n’en aurais souffert
-ni plus ni moins si elle s’était prolongée ;
-et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais
-même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît
-un si bon repos !…</p>
-
-<p>D’un côté de mon lit, on se désole : c’est
-ma pauvre Benoîte ; de l’autre, je sens un
-museau humide qui se glisse sous mes draps,
-et c’est ainsi que je me réveille entre mes
-deux plus chères affections… Sur un de mes
-canapés, au mépris de la dignité de mes
-belles dames, la laitière sanglote, et ma
-première sensation de connaissance est de
-remarquer qu’elle a toujours les mains
-aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée
-à les réchauffer pendant tout ce temps ?…</p>
-
-<p>Cependant je flotte encore dans le doute ;
-mon matelas est-il de neige ou de laine ?…
-Mais, en étendant les mains, je rencontre
-à droite et à gauche des bouteilles d’eau
-chaude posées contre moi, puis d’autres
-après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à
-mes pieds. C’est une crémation !… Et
-on a beau parler des effets de la réaction,
-éprouvés après un grand froid, je n’aurais
-sûrement pas trouvé cela dans mon fossé.
-Je crois décidément que je suis chez moi.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la seule figure familière qui
-manquait encore au tableau sort de l’ombre,
-et j’entends la voix de ma tante.</p>
-
-<p>— Elle est folle, archi-folle, et je vous
-répète que je ne peux rien pour elle !… Mais
-vraiment, elle aurait pu se rappeler que
-nous ne sommes pas organisées pour avoir
-quelqu’un de gelé dans la maison !</p>
-
-<p>Ainsi, je suis gelée ; cette idée m’impressionne,
-et pendant que la porte retombe sous
-la main aimable que je connais bien, toutes
-les histoires que j’ai entendu raconter me
-reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de
-doigts de pieds arrachés avec les bottines et
-de mains tombant avec le gant qui me font
-frémir ! Où a-t-on laissé les miennes, bon
-Dieu ?… Il me semble que je suis en verre
-filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité,
-je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un
-cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne
-en m’entendant respirer me fasse rire malgré
-moi.</p>
-
-<p>Mes lèvres ont tenu bon ; je hasarde mes
-bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve
-avec plaisir tous mes doigts attachés au
-bout. C’est un bon moment !</p>
-
-<p>Puis vient mon histoire, une histoire terrible,
-comme les sauvetages du mont Saint-Bernard,
-où le terre-neuve obligé joue son
-rôle en la personne de Un, et où j’apprends
-qu’après mon chien, je dois mon salut à la
-fermeté du galop de l’âne pendant son retour.</p>
-
-<p>Un peu moins d’ampleur dans l’allure,
-un coup de sabot plus mou, et les empreintes
-qui étaient déjà remplies aux trois
-quarts quand on a suivi leur trace pour
-venir me chercher eussent été comblées entièrement,
-et j’étais dans mon trou pour
-jusqu’au printemps prochain !…</p>
-
-<p>Après les larmes et la compassion, la
-gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte
-jure qu’elle ne me pardonnera jamais.</p>
-
-<p>Son ton est si sérieux, cette fois, que je
-crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au
-baiser du soir pour que la paix se fasse et
-que je la voie se fondre en tendresse.</p>
-
-<p>En attendant, elle me bourre de tisanes
-brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder
-et qu’elle me tend en détournant la tête, et
-dans les intervalles, Un me sert tout seul,
-c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma
-plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et
-cela sans se salir le bout des dents ; et c’est
-moitié à lui, moitié à mon patient muet que
-je viens de conter toute cette affaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">7 mars.</h2>
-
-
-<p>N’était la garde jalouse que Benoîte monte
-autour de moi, je repartirais pour mon trou,
-car, sur ma parole, tout est préférable à la
-vie que je mène ici !…</p>
-
-<p>De mon aventure il ne m’est rien resté,
-pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de
-n’avoir plus le droit de passer le seuil de la
-porte sans que mon chien me tire par ma
-robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive
-en courant et me fasse rentrer d’autorité.</p>
-
-<p>J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses
-d’autrefois, mais je me suis aperçue que
-je le savais par cœur, car, sans tourner la
-première page, j’ai continué la phrase que
-je lisais, et je pense qu’il me faudra bien
-quelques semaines pour l’oublier suffisamment…
-Le calendrier que je m’étais fait pour
-avoir à effacer une date chaque soir devenait
-trop lent : j’en ai récrit un autre pour toutes
-les heures de la journée, et cependant,
-quoique l’occupation soit douze fois plus
-fréquente, je me surprends encore à pousser
-l’aiguille de la pendule pour avancer la joie
-de mettre mon trait de plume sur l’heure
-que j’enterre !…</p>
-
-<p>Aussi cela ne peut-il pas durer comme
-ça !… Les chemins ne seront pas toujours
-impraticables, et je trouverai bien alors une
-façon de remplir mon temps, dussé-je courir
-le pays avec une balle de colporteur sur
-le dos !</p>
-
-<p>J’y ai songé ; j’ai même songé à mon
-bagage. Mais tout est si dévasté ici ! A peine
-ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie
-dans les armoires et dans un coffre quelques
-bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient
-nos montagnardes ?…</p>
-
-<p>Un métier dont je rêve, c’est celui des
-servantes d’auberge du village ! Toujours
-voir du monde ! toujours remuer ! toujours
-parler ! Le broc en main et le rire aux lèvres
-du matin au soir ! voilà une vie qui vaut la
-peine de vivre !… Seulement, m’engagerait-on
-là-bas ?… C’est ce que je ne sais pas.</p>
-
-<p>En attendant, la tristesse m’amollit. J’en
-viens à des concessions, à des compromis ;
-je me surprends à sacrifier quelque chose
-sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme
-jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé
-de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux
-bleus, un air bon enfant, une barbe naissante
-et une petite taille courte, pour peu
-qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici !…</p>
-
-<p>L’isolement rend faible, et je commence
-à comprendre les gens à qui on fait renier
-leurs convictions les plus établies par la torture…
-La mienne paraît légère au premier
-dire ! Mais, à la longue !… A la longue, en
-vérité, je crois qu’elle me ferait passer par
-l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper
-de cette façon !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">8 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon amie la laitière est venue prendre de
-mes nouvelles tout à l’heure jusque dans ma
-chambre, et s’assurer par elle-même que je
-suis sortie d’affaire sans difficulté.</p>
-
-<p>Elle en croit à peine ses yeux, et m’a
-avoué tout droit qu’elle m’a tenue pour
-morte une heure durant.</p>
-
-<p>Ce que c’est pourtant que les choses ; me
-voilà sans une égratignure, et ce plaisant
-d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur
-côté, garde l’écurie avec un rhume
-terrible, des bottes de paille autour de lui
-et des boissons chaudes servies dans son
-auge.</p>
-
-<p>La bonne femme ne s’en tourmente pas,
-d’ailleurs. Il est sujet, paraît-il, à ces petites
-misères, et les sabots dans ses pantoufles, il
-s’en guérit assez vite.</p>
-
-<p>Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait
-asseoir ma visiteuse, ravie que j’étais de
-l’aubaine, et très décidée à la faire causer
-longtemps.</p>
-
-<p>Naturellement, au bout d’un instant, mon
-équipée est revenue sur le tapis, et comme
-je riais en écoutant ses exclamations de
-frayeur et de pitié :</p>
-
-<p>— Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif,
-que pour une jeunesse, la vie n’est point
-gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez
-à changer quelquefois…</p>
-
-<p>Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout
-naïvement, elle m’a demandé si je ne pensais
-pas que le meilleur moyen serait encore
-de me marier et de m’en aller, et si ma tante
-ne s’occupait pas d’y pourvoir ?</p>
-
-<p>J’ai répondu non, sans rire cette fois et,
-au moment où elle passait la porte, je l’ai
-entendue qui marmottait entre ses dents :</p>
-
-<p>— Il y aurait la mère Lancien, peut-être,
-pour un bon conseil.</p>
-
-<p>Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner,
-mais il me tarde d’être à demain
-et de me faire dire qui est cette mère Lancien,
-aux conseils d’or, qui me tirerait peut-être
-de peine, s’il fallait en croire ma laitière…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">9 mars.</h2>
-
-
-<p>Il me semble qu’on vient d’enlever une
-des tuiles de mon toit, et que, par cette
-fente, je vois le ciel pour la première fois ;
-et je peux déjà sortir mon bras jusqu’au
-coude, tant la révélation de mon amie m’a
-mis l’espoir au cœur !</p>
-
-<p>Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien,
-ou j’y perdrai mon nom, et si l’oracle de
-cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon
-cas est désespéré, et il ne me restera qu’à
-me laisser aller au courant, les mains croisées
-sur les yeux et en disant : <i>Amen !</i></p>
-
-<p>Comment la réputation d’une telle femme
-n’était-elle pas arrivée jusqu’ici ? je ne me
-l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et
-les chouettes de nos ruines peuvent savoir
-des affaires du pigeonnier voisin.</p>
-
-<p>Cependant cette vénération qui l’entoure
-aurait dû escalader même notre roidillon,
-tant elle est bruyante ; et il faut entendre ma
-laitière l’expliquer. Quand elle m’en parlait
-tout à l’heure, on eût dit un lévite tirant le
-voile de l’autel devant une foule attentive
-et, en l’écoutant, je me surprenais à me lever
-pour faire la révérence chaque fois que son
-nom revenait, comme nous saluions autrefois
-pendant les vêpres au <i lang="la" xml:lang="la">Gloria Patri</i>,
-quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois
-comme des épis sous le même souffle.</p>
-
-<p>Et ce n’était point que j’eusse envie de
-rire, pourtant ! De coudrier ou de cèdre,
-j’adorerai toujours la baguette magique qui
-se tendra vers moi, et je vénère déjà le
-bonnet rond de mon conseil.</p>
-
-<p>Mort, mariage, naissance, cette femme
-prend part à tout dans le village !… Est-ce
-elle qui bénit les époux et qui glisse dans
-chaque berceau la destinée des marmots,
-je suis tentée de le croire, et si j’étais née à
-Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot
-que j’ai reçu !</p>
-
-<p>A moitié médecin avec cela, et la plus
-rude concurrence du docteur de la ville,
-elle recolle, guérit et réconforte avec une
-adresse de fée. Pieds déboutés, entailles en
-chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout,
-et comme ses emplâtres sentent bon le suif,
-que ses liqueurs embaument la menthe et
-le thym, et que ses ordonnances se donnent
-en patois franc, toutes choses qu’on connaît
-bien, on y a confiance et on les prend.</p>
-
-<p>Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille
-tous les patients, et plus d’un lui vient du
-poulailler ou de l’écurie.</p>
-
-<p>Elle sait la pâte à employer pour faire
-pondre une poule sur l’heure, les fourrages
-qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul
-doute que, si nous nous fussions adressées à
-elle en temps voulu, nos vaches n’eussent
-jamais connu l’humiliation de se voir tarir.</p>
-
-<p>Enfin, ce qui la complète et ce qui me
-touche plus directement, c’est que son habileté
-ne s’arrête pas aux choses matérielles,
-et qu’il n’est point d’affaire, si épineuse
-qu’elle puisse sembler, qu’elle ne parvienne
-à arranger. Comme le beau Percinet des
-contes de fées, qui démêlait dix tonneaux de
-plumes de colibri en trois coups de baguette,
-elle trouve le remède aux peines avec la
-même promptitude, et les plus récalcitrants,
-ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés
-et de guerre lasse, s’en reviennent ravis…</p>
-
-<p>De façon que la procession ne s’arrête
-jamais, des bêtes qu’on tire par le licou, des
-malades qu’on mène par le bras, ou des
-consultants qui s’en viennent lui parler à
-la brune, et qu’il faut prendre rang à sa
-porte.</p>
-
-<p>Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une
-magie toute blanche et toute nette, qui ne
-laisse pas le moindre diablotin au fond de
-ses marmites, et qui lui donna encore le loisir
-d’aller brûler des cierges pour les besoins
-de ses clients !</p>
-
-<p>Je la verrai demain, la chose est sûre, et
-Benoîte couchée en travers de la porte ne
-m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs,
-ma pauvre vieille n’en saura rien
-qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans
-dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton
-du pèlerin sans crier gare,… à ce point que
-je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand
-zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel
-un chien peut trop parler, malgré sa réserve
-forcée.</p>
-
-<p>Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à
-faire pitié et il gratte si fort la boiserie que
-je crois bien qu’il espère, à force d’ongles,
-faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille
-et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en
-parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">10 mars.</h2>
-
-
-<p>Entre la neige et moi, décidément il y a
-quelque affinité secrète, et pour un peu je
-crois qu’elle me gardait encore ce matin.
-Mais j’avais mieux à faire cette fois que de
-m’endormir sous le vent ! L’homme qui
-porte un trésor ou celui qui a les mains
-vides ne marchent pas de même !… J’ai lutté,
-et me voici !</p>
-
-<p>Mon départ a été facile. Une fois Benoîte
-plongée dans les joies d’un grand nettoyage,
-et Un enfermé dans une armoire, j’avais la
-clef des champs.</p>
-
-<p>Ma robe relevée haut, mes souliers de
-montagnarde aux pieds, un manteau de
-grand’mère sur les épaules, c’était un équipage
-à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais
-trajet ne fut plus allègre.</p>
-
-<p>Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs,
-qu’une boule noire dévalait sur le chemin
-et que mon pauvre chien me rejoignait.</p>
-
-<p>A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte
-ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en
-sais rien encore ; mais du moment que j’ai
-été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie
-et que personne ne le suivait, j’avoue
-que je me suis sentie ravie de m’appuyer
-contre lui tout le long de la route, et de
-pouvoir discuter à deux ce que nous allions
-dire et faire.</p>
-
-<p>La maison de la mère Lancien est bien à
-l’écart du village et nichée dans un bouquet
-de sapins dont les hautes branches s’étalent
-sur le toit comme une seconde couverture.
-La neige est battue dans le sentier qui y
-mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse
-guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la
-procession ce matin-là, et ma solitude me
-promettait une longue conférence…</p>
-
-<p>Tout en frappant à la porte du bout du
-doigt, je risque un œil contre le carreau de
-la fenêtre voisine… La prophétesse est là,
-assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou
-six tisons qui fumottent, et au-dessus une
-grosse marmite dont la bonne femme soulève
-délicatement le couvercle et hume le
-parfum… Hon ! ça sent la chair fraîche, il
-me semble !… Entre les deux épaules il me
-passe un petit froid, et sans refrapper je
-m’écarte un peu… Mais, bah ! est-ce que les
-sorcières ne savent pas tout ? A travers le
-mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre
-sa porte, me regarde un instant, tapie contre
-la muraille et penaude comme un petit ramoneur
-qui crie famine, et sans s’étonner
-davantage que si je venais chez elle pour la
-vingtième fois :</p>
-
-<p>— Mam’selle Colette ?… Entrez donc et
-chauffez-vous un peu, car le vent vous mord
-ce matin !…</p>
-
-<p>Puis elle m’installe dans un fauteuil de
-paille, et pendant que Un se couche à mes
-pieds en étendant voluptueusement ses pattes
-sur les pierres brûlantes, elle reprend sa
-place en face de moi. Au premier moment, je
-dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement.
-J’avais jeté mon manteau sur mon
-dossier, et les flocons qui se fondaient à la
-chaleur tombaient un à un en gouttes froides
-dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée
-de me reculer.</p>
-
-<p>Elle, pendant ce temps, avivait le feu,
-écartait les cendres, tout cela sans rien dire ;
-puis au moment où, n’y tenant plus, faute de
-mieux, j’allais lancer quelque sottise :</p>
-
-<p>— Les aimez-vous toutes chaudes ?
-demanda-t-elle tranquillement en découvrant
-de nouveau sa grande marmite et en sortant
-des pommes de terre cuites à point.</p>
-
-<p>Par les craquelures de la peau, la chair
-farineuse, presque argentée tant elle est
-blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose
-qui monte emplit toute la chambre de son
-parfum.</p>
-
-<p>En même temps ma langue se délie, et
-par phrases coupées, en m’interrompant à
-chaque instant pour souffler dans mes doigts
-ou pour changer ma pomme de terre de
-main, je raconte mes peines et je demande
-mon conseil.</p>
-
-<p>La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout
-sans un geste, les bras croisés par-dessus
-sa tête et avec un sourire qui se fait bon
-de plus en plus ; puis, quand j’ai fini :</p>
-
-<p>— Ma belle enfant, me dit-elle doucement,
-votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point
-d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans ; mais
-j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous
-aient mal renseignée sur ce que je sais faire,
-et que vous ne me croyez une puissance que
-je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples,
-et vous en trouveriez tout autant et peut-être
-de meilleurs que moi si vous cherchiez.
-Durant les froids que voici, par exemple,
-je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux,
-les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien
-à gagner au dehors, et, en même temps, je
-renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux
-qui s’endorment au coin du feu et dans
-l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux
-s’en trouvent bien et que personne n’y avait
-songé jusque-là, on crie au miracle de la
-mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre
-nous deux, nous pouvons dire que la malice
-n’est pas grande, n’est-ce pas ? Vous voilà
-bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si
-vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait
-un si long chemin pour chercher une vieille
-femme aussi peu avisée ! Peut-être allons-nous
-pourtant trouver ce qu’il vous faut.
-Si le temps des fées et des enchanteurs est
-passé, il nous reste encore cependant de
-bons génies, tout prêts à nous tirer de peine,
-et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que
-Dieu me garde d’en parler légèrement et de
-les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer
-autrefois ! Mais dans cette affaire où nul ne
-peut vous aider sur terre, que faites-vous
-des saints du paradis, ma jeune demoiselle ?</p>
-
-<p>« Des saints du paradis !… » J’avoue que
-j’étais abasourdie et que la mère Lancien
-tirant de sa huche à pain, pour me le présenter,
-un jeune et beau cavalier avec une
-moustache en crocs et un chapeau à plumes
-dans la main, m’eût à peine étonnée plus !
-Cependant, comme elle attendait toujours :</p>
-
-<p>— Mais rien du tout ! répondis-je.</p>
-
-<p>— Voilà, reprit-elle alors ; c’est ce que je
-pensais !</p>
-
-<p>Et elle se mit à m’expliquer si clairement
-comment on obtient, en priant bien, tout ce
-qu’on désire ; comment il faut s’y prendre ; à
-qui on demande telle grâce et à qui telle
-autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût
-vécu dans la familiarité de ces grands saints
-dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de
-leurs sentiments à tous.</p>
-
-<p>— Quand vous étiez enfant, me disait-elle,
-à qui demandiez-vous de vous donner les
-fruits placés trop haut pour vos petites mains
-sur les branches d’arbres ?… A de plus
-grands que vous, n’est-ce pas ? A force de
-grandir, vous voici maintenant à la taille de
-tous les autres pour les choses de la terre ;
-mais pour ce qui vous dépasse encore, faites
-comme autrefois, montez plus haut, car toujours
-il y aura quelque chose que vous ne
-pourrez pas atteindre !…</p>
-
-<p>Elle parlait si simplement, mais si grandement, — si
-ce mot-là s’emploie, — que, sans
-médire de notre curé, jamais un de ses sermons
-ne valut celui-là, et sa foi était si vraie
-et si communicative que mon cœur battait
-en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans
-les nuages, à travers les petits carreaux des
-fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis
-les mains entr’ouvertes, me souriant
-de loin et prêts à laisser tomber sur moi,
-à ma prière, tous les biens dont ils disposent.</p>
-
-<p>Comment n’avais-je jamais songé à ce
-recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir !
-Et quand je sens la place que ma neuvaine
-tient à présent dans ma vie et dans
-mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le
-temps perdu !</p>
-
-<p>Mais ce n’est plus la peine maintenant !
-Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent
-si courts quand on sait que le bonheur vous
-attend au bout !</p>
-
-<p>C’est à saint Joseph que je dois m’adresser,
-m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas
-mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui
-demande. Seulement les prières doivent être
-ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi
-complète !…</p>
-
-<p>Complète ! Mais je l’ai comme si le saint
-lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne
-prolongerais pas pour un empire ma neuvaine
-une demi-heure au delà du jour prescrit !…
-Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion
-de son second coup de baguette sur
-le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un !
-Seulement, je le frapperai en conscience et
-je trouverai des paroles si convaincantes
-que peut-être la source n’attendra même pas
-le neuvième jour pour jaillir.</p>
-
-<p>Oh ! cette mère Lancien, je l’adore ! Et, si
-elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera,
-je lui ferai sa place !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">11 mars.</h2>
-
-
-<p>L’autel que j’ai fait à mon saint est
-superbe, et tout un coin de ma chambre
-en est transformé.</p>
-
-<p>Ce qui m’a donné le plus de peine, par
-exemple, ç’a été de trouver une statue de
-lui, et j’allais de désespoir prendre un
-Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me
-permettre de l’invoquer sous le nom de
-saint Joseph, quand j’ai découvert dans la
-chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.</p>
-
-<p>La statue est petite, mais toute en argent,
-et la mignonne branche de lis qu’elle tient
-dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.</p>
-
-<p>En la mettant sur plusieurs supports, elle
-est arrivée à dépasser les candélabres, et très
-haute comme elle l’est maintenant, elle semble
-diminuée par l’éloignement et déjà à
-demi perdue dans le ciel.</p>
-
-<p>Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges
-qui pousse sous la neige dans le parc, et tous
-mes prie-Dieu que je ne veux plus employer
-pour aucun usage profane.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">12 mars.</h2>
-
-
-<p>Comment arrivera-t-il à mon secours ?
-Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur ?
-C’est ce que je ne peux pas concevoir,
-et je rêve de la manière dont un saint
-peut s’y prendre pour venir depuis le ciel
-arranger les affaires d’une pauvre Colette
-perdue dans sa montagne.</p>
-
-<p>Par quel mystère va-t-il déterminer un
-étranger à s’aventurer jusqu’ici ? Et ce monsieur,
-comment se présentera-t-il enfin ? Sonnera-t-il
-la grosse cloche de la porte, et
-pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte :
-« Mademoiselle, me voici ; c’est moi
-que saint Joseph envoie ?… »</p>
-
-<p>Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit !</p>
-
-<p>Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes
-soucis ne soient plus de la foi complète, et la
-mère Lancien a dit : « Aveugle ! » Alors je
-m’arrête, je me bouche les oreilles et les
-yeux, et je ne pense plus à rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">13 mars.</h2>
-
-
-<p>Mes prières se renouvellent si souvent,
-tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller
-devant ma statuette, que j’ai peur
-parfois de la lasser par ma monotonie, et je
-m’ingénie à varier mes formules.</p>
-
-<p>Je retourne mes phrases ; sur le fond toujours
-pareil, je remets d’autres mots, je
-choisis mes expressions avec la coquetterie
-d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir
-plusieurs langues et pouvoir dire ma prière
-le matin en français, à midi en italien et le
-soir en espagnol pour varier un peu.</p>
-
-<p>A mesure que le temps passe, d’ailleurs,
-mon espoir s’affermit, et c’est maintenant
-une certitude !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">14 mars.</h2>
-
-
-<p>Plus que cinq jours !…</p>
-
-<p>Malgré moi, par instants, je me trouble.
-Cet événement qui vient si vite et qui va
-changer toute ma vie, m’impressionne et
-m’agite.</p>
-
-<p>Pourtant, il me semble que je devrais me
-préparer un peu déjà, et ce matin je me
-suis mise à ranger mes affaires et les bibelots
-que j’aime.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et
-comme elle me regardait plier deux robes
-d’été :</p>
-
-<p>— Tu pars, ma Colette ? m’a-t-elle dit en
-riant…</p>
-
-<p>Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais
-le droit de rien annoncer encore ; mais elle
-ne savait pas dire si vrai !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">15 mars.</h2>
-
-
-<p>Certainement, entre moi et mon saint,
-l’entente se fait. Aujourd’hui, comme j’enlevais
-avec mon plus fin mouchoir de batiste
-la poussière tombée depuis la veille sur ses
-pieds, il m’a semblé qu’un sourire passait
-dans ses yeux et que sa petite branche de
-lis fléchissait un peu comme dans un signe
-encourageant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">16 mars.</h2>
-
-
-<p>Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma
-figure et dans mes manières, je ne sais pas,
-mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait
-inquiet quand il me suit.</p>
-
-<p>J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais
-montrer ; je n’ai vu que mes joues plus
-roses et mes yeux plus noirs. Il me semble
-que toutes les couleurs de ma personne ont
-foncé depuis quelques jours, et que là,
-comme ailleurs, l’approche d’un événement
-d’importance se fait sentir.</p>
-
-<p>Mon pauvre Un aussi ne comprend plus
-rien à mes façons d’agir. Autrefois, quand
-je m’agenouillais par terre, c’était pour me
-rapprocher de lui, et il se pelotonnait bien
-vite pour me servir de coussin ou de jouet.
-Maintenant, c’est le silence absolu que je
-lui impose, et mon doigt est invariablement
-levé quand il m’approche.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">17 mars.</h2>
-
-
-<p>Mon émotion grandit toujours, et je ne sais
-plus qu’imaginer pour mieux manifester ma
-ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance
-s’augmente aussi, et même j’ai peur
-qu’elle ne devienne de l’outrecuidance, tant
-je la sens paisible et forte ! Puis, je me mets
-à compter sur mes doigts les trois vertus
-théologales, et quand j’arrive à la foi je
-m’arrête.</p>
-
-<p>Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi
-ne ferait-elle pas dans mon mur la
-toute petite brèche qui m’est nécessaire pour
-sortir ?</p>
-
-<p>Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces
-significatives abondent autour de moi…</p>
-
-<p>Entre tous les mois de l’année, par exemple,
-ce conseil providentiel m’étant donné
-juste pendant le mois de mars, le mois de
-saint Joseph, et cette neuvaine qui a été commencée
-au hasard, sans préméditation, presque
-sans y penser, et qui va s’achever symboliquement
-le jour même de la fête du saint !…</p>
-
-<p>Sans me monter la tête, sans voir bleu, je
-peux bien le dire, il y a là une intention voulue,
-un avertissement muet, mais prophétique,
-et dont j’entends à merveille la profondeur !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">18 mars.</h2>
-
-
-<p>Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et
-dans cette nappe immaculée qui s’étend à
-perte du regard, je m’effraie de voir mon
-pauvre voyageur se hasarder.</p>
-
-<p>Par instants, il me semble que cet aspect
-est une image de ma vie : tout unie et toujours
-pareille, et n’attendant, comme les
-champs, qu’une marque de pas !… Puis j’oublie
-les analogies pour ne plus penser qu’au
-moment présent, au côté pratique.</p>
-
-<p>Entre les deux talus, verra-t-il seulement
-sa route, et si, comme moi, l’autre jour, le
-pied lui manque inopinément au bord de
-quelque fossé, qui viendra m’en avertir ?</p>
-
-<p>Si j’en avais encore le temps, je chercherais
-quelque autre saint, et je le prierais
-d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil
-pour faire sa venue moins rude.</p>
-
-<p>Mais ce serait du doute, mon saint à moi
-s’en fâcherait peut-être, et je remets tout
-entre ses mains, décidément !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">19 mars.</h2>
-
-
-<p>Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma
-destinée !… Il n’y a pas en moi une fibre qui
-ne soit agitée, et il me semble que mon sang
-court au double de son ordinaire et presque
-à fleur de peau depuis mes pieds jusqu’à ma
-tête.</p>
-
-<p>Mes prières elles-mêmes ne me tiennent
-plus tranquille… Je m’agenouille à présent
-auprès de ma fenêtre ; ma voix peut aller ainsi
-jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne
-quittent plus la cour.</p>
-
-<p>Tous les bruits me troublent, tous les mouvements
-les plus insignifiants me font tressaillir…
-On marche ! « Est-ce lui ?… » On
-frappe ! « Vient-on me chercher ?… » Et de
-tout ainsi !</p>
-
-<p>Pourtant je ne me figure pas son arrivée
-avant midi. C’est un point marquant, cette
-heure-là ! C’est le milieu du jour, et si peu
-que le soleil se montre maintenant, on sait
-qu’il vous fait passer tout d’un coup d’un moment
-à un autre.</p>
-
-<p>De même pour moi ce serait logique, il me
-semble, car mon matin est fini et mon midi
-pourrait sonner, je crois !</p>
-
-<p>Tout est prêt d’ailleurs ! J’ai mis ma robe
-la plus avenante, et à ma ceinture et dans
-mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure,
-la couleur de l’espérance, celle que la froidure
-elle-même n’a tuée ni dans le parc ni
-dans mon cœur ! Sans rien dire, j’ai pressenti
-Benoîte sur son déjeuner. Un convive de plus
-y trouverait place sans honte, et maintenant
-j’attends !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Comme dans cette chanson du guet que
-nous chantions jadis au couvent : « Les midi
-sont bien passés, » et rien n’est là !</p>
-
-<p>Derrière ma croisée, j’attends toujours.</p>
-
-<p>La nuit qui tombe m’attriste…</p>
-
-<p>Pourtant, dans cette demi-brume, je vois
-loin encore, et je regarde sans me lasser…
-Mais que le déjeuner m’a paru long ! Malgré
-moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre,
-et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque
-me revoilà seule encore ? Sans doute, les ombres
-du soir conviennent mieux à mon saint,
-et pour m’apporter le bonheur, il attend de
-pouvoir cacher sa main dans la brume.</p>
-
-<p>Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit,
-et je prépare ma veillée. Des bûches au feu,
-mon fauteuil près de la fenêtre, et devant
-mon autel un cierge, le dernier qui me reste,
-un tout petit ! Mais pour monter là-haut, il
-suffirait encore de moins, je pense, et pour
-ce qui est de mon voyageur, si faible que
-soit cette flamme, sa lueur piquera toujours
-bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera
-guère au conducteur qui me l’amène
-d’en faire une étoile s’il le veut !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">20 mars.</h2>
-
-
-<p>Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de
-mon lit ne m’a pas remise de ma veillée
-glaciale.</p>
-
-<p>C’est tard, minuit ! Jamais, jusqu’à présent,
-je n’avais été si loin dans la nuit, et à
-ces heures-là, dans ce calme étonnant, on
-se sent si diminué, si perdu !…</p>
-
-<p>Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la
-lune qui s’était levée faisait de grandes traînées
-d’argent, et les sapins du fond avaient
-l’air d’avoir leurs branches effrangées dans
-du cristal… Mais les heures sont si longues !…
-Cependant, à mesure que l’instant
-se rapprochait, mon cœur battait plus fort,
-et il me semblait que c’était quelque chose
-d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce
-tapage. Puis, au premier des douze coups
-tout s’est arrêté. « Maintenant ou jamais ! »
-ai-je pensé, et j’ai compté jusqu’au bout, les
-yeux fermés et les mains bien serrées sur
-mes paupières, attendant pour regarder que
-ce fût fini… Mais, après comme avant, la cour
-était vide, la cloche muette et la route sans
-l’ombre de vie !…</p>
-
-<p>Au même instant, mon cierge s’est éteint
-avec un petit cri… Il était au bout, je crois ;
-mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette
-elle-même le soufflait pour me montrer que
-tout était fini ! C’était lugubre. Et le cœur
-pourtant est ainsi fait qu’en même temps,
-à part moi, je reprenais déjà mon « jamais »
-de tout à l’heure. Ce n’était pas maintenant,
-c’est vrai, mais enfin demain était là, et on
-ne chicane pas comme ça un saint sur l’heure
-et la minute, comme s’il s’agissait d’un
-marché quelconque.</p>
-
-<p>Peut-être entendait-il que la neuvaine fût
-bien finie, bien accomplie, et voulait-il mettre
-la récompense au lendemain seulement.
-Un crédit de vingt-quatre heures, c’est un
-crédit qu’on peut faire !</p>
-
-<p>Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un
-somme, et me revoici à mon beffroi.</p>
-
-<p>Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">23 mars.</h2>
-
-
-<p>Comment il a fini !… Oh ! mon Dieu ! mon
-Dieu ! qui jamais aurait pu prévoir une chose
-semblable, et qui m’aurait dit que par une
-imprudence insensée je serais tout près de
-causer la mort d’un homme !…</p>
-
-<p>Comment c’est arrivé, je ne me rappelle
-plus bien maintenant ; mais cette attente qui
-ne finissait pas m’énervait, je crois.</p>
-
-<p>Toujours ces heures qui passaient sans
-rien m’apporter, c’était long, et mon espérance
-me faisait mal au cœur en s’en allant !</p>
-
-<p>Plus j’avais cru avec passion, plus cette
-désillusion m’était amère, et, peu à peu, une
-colère véritable et un ressentiment fou me
-montaient à la tête.</p>
-
-<p>C’était une tromperie cela !</p>
-
-<p>N’avais-je pas prié avec tout mon cœur ?
-Pourquoi alors les promesses ne se réalisaient-elles
-pas maintenant ?</p>
-
-<p>Je le demandais à haute voix, interrogeant
-et suppliant devant ma statue, et ensuite
-m’indignant et lui faisant des reproches.</p>
-
-<p>Mais pas plus mes prières que ma colère
-n’avaient d’effet, bien entendu… Seulement,
-à force de dire, je m’excitais moi-même et
-j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal
-comme s’il eût été volontaire…</p>
-
-<p>Puisque je criais ma tristesse, puisque je
-lui promettais tout ce que mon imagination
-et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi,
-lui, restait-il muet ?…</p>
-
-<p>Les gens qui sont tout seuls sur terre et
-que personne n’écoute, qui prient là-haut
-et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils
-faire ?</p>
-
-<p>Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais…
-je lui donnais du temps, enfin !…
-Et toujours rien, pourtant !…</p>
-
-<p>Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée,
-en colère comme je ne me suis jamais vue, et
-me sentant le droit de me venger vraiment,
-j’ai pris la statue dans ma main, et, de toute
-ma force, je l’ai lancée par la fenêtre qui
-donne sur la campagne en lui criant :</p>
-
-<p>— Vous m’avez trompée !… Allez-vous-en !…</p>
-
-<p>Le carreau qu’elle avait brisé en passant
-finissait de tomber sur le parquet quand j’ai
-entendu un cri en bas.</p>
-
-<p>C’était un homme, et il avait la figure
-couverte de sang. Mon Saint-Joseph lui avait
-troué le front au-dessus de l’œil gauche, et,
-comme le malheureux reculait tout saisi du
-choc, ses deux pieds à la fois se sont pris
-dans des pierres écroulées de notre mur, et
-dans sa chute il s’est brisé le genou.</p>
-
-<p>Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous
-le veillons, et c’est près de son lit que j’écris
-et que je pleure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">24 mars.</h2>
-
-
-<p>Le docteur est revenu, l’appareil du genou
-est posé définitivement ; mais la tête ne se
-dégage point encore, et c’est bien mauvais,
-paraît-il.</p>
-
-<p>On lui couvre le front de glace ; ce n’est
-pas ce qui manque ici, certes, et en sortant
-tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant
-sur l’épaule :</p>
-
-<p>— S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de
-votre faute, petite infirmière ; ayez bon courage !</p>
-
-<p>Bon courage, quand je regarde ces bandages
-et que j’entends ce délire !… Pourtant
-je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant
-que cela dépend de moi, et toutes mes
-heures se passent à chercher ce que je pourrais
-faire de mieux encore.</p>
-
-<p>Mais quelle peine avec ma tante ! quelles
-scènes et quels cris au début ! Au moment
-où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant
-toutes nos forces, à porter ce grand
-corps depuis la route jusque dans la cuisine,
-elle entrait par une autre porte.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? me cria-t-elle
-en levant les bras…</p>
-
-<p>— Un blessé, ma tante !…</p>
-
-<p>Et, pendant que je parlais, nous l’étendions
-provisoirement sur une couverture jetée devant
-l’âtre.</p>
-
-<p>— Un blessé ?… Que voulez-vous que je
-fasse d’un blessé ?… Où avez-vous trouvé
-celui-là ?…</p>
-
-<p>Et, comme elle multipliait toujours plus
-vite ses questions, Benoîte lui a dit sans s’arrêter :</p>
-
-<p>— C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la
-tête en lançant quelque chose dehors !…</p>
-
-<p>— Mais qui est-il ?… Qu’est-ce qu’il a dit ?
-Qu’est-ce qu’il demande enfin, cet individu ?…</p>
-
-<p>— La paix, ne pus-je m’empêcher de lui
-répondre en secouant les épaules… et
-quelque chose qui arrête ce sang !…</p>
-
-<p>— Je n’en veux point, vous savez que je
-n’en veux point, reprit-elle en s’écartant ; je
-ne reçois point d’hommes ici !…</p>
-
-<p>— Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore
-plus fort ; c’est mon affaire !</p>
-
-<p>— Et qu’en ferez-vous ?</p>
-
-<p>— Je le soignerai, naturellement !…</p>
-
-<p>— Où ça, et avec qui ? Toute seule la nuit
-et le jour ?</p>
-
-<p>— Avec ma bonne, et je lui donnerai ma
-chambre !</p>
-
-<p>— Vous êtes folle, me dit-elle violemment
-en me tournant le dos, et je saurai empêcher
-cela !</p>
-
-<p>— En quoi faisant, en le rejetant dehors
-et en l’envoyant mourir dans la nuit ?</p>
-
-<p>— Peuh ! fit-elle en avançant les lèvres. Ce
-sont de grands mots, ça ! Croyez-vous qu’on
-meure pour si peu !… Dans moins d’une
-heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera
-à s’en aller et qui ne comprendra
-pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades !</p>
-
-<p>— Soyez sûre alors que je ne le garderai
-pas de force !</p>
-
-<p>— Et s’il reste cependant comme le voilà,
-qu’entendez-vous faire ?</p>
-
-<p>— Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au
-comble de l’exaspération et en levant mon
-mouchoir que je tenais serré contre la blessure,
-j’entends refermer ce trou que vous
-voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et
-que ce monsieur partira comme vous dites,
-j’entends le supplier à mains jointes pour
-qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête.
-Comprenez-vous, ma tante ?</p>
-
-<p>Et sans plus rien vouloir écouter, sans
-rien ajouter à cette odieuse discussion dont
-j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles
-du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer
-tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux
-auprès de lui, mouillant son front d’eau
-claire et attendant comme le salut un battement
-de vie.</p>
-
-<p>Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes,
-et le filet de sang qui coulait doucement, sans
-s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en
-tache qui s’étendait largement.</p>
-
-<p>D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait
-dans le fond, marmottant incessamment
-les mêmes choses, et peu à peu une frayeur
-horrible me prenait que ces yeux clos sur
-lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais,
-et que ce ne fût le front d’un mort sur
-lequel la marque de ma main restât éternellement !…</p>
-
-<p>Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui
-passait en courant, et qui, dès le seuil de la
-porte, appelait à grands cris quelqu’un pour
-le faire arrêter ; et une seconde après le docteur
-rentrait avec elle. Une providence le
-faisait revenir par ce chemin détourné, et ma
-bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu
-l’avertir à temps… Une heure plus tard, à
-eux deux, ils avaient installé le malheureux
-dans son lit, pansé son front, et ramené sinon
-l’intelligence dans son regard, au moins
-rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.</p>
-
-<p>Avec une autorité qu’un étranger et un
-médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le
-docteur, excédé de ses représentations,
-l’avait fait sortir dès le commencement, et
-comme en s’en allant il la retrouvait encore
-dans le corridor à côté de moi, se plaignant,
-répétant son refus de soins, et lui criant dès
-qu’elle le voyait :</p>
-
-<p>— Vous savez, docteur, je ne m’en mêle
-pas, je ne ferai rien !…</p>
-
-<p>— C’est à merveille, Madame, lui répondit-il
-brusquement ; les jeunes mains sont
-plus douces et plus légères pour des plaies à
-panser, et c’est un calmant pour un malade
-qu’un joli visage à regarder.</p>
-
-<p>Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre
-fléchit un peu, les idées sont toujours vagues.</p>
-
-<p>Le nom qu’il prononce le plus souvent,
-c’est celui d’un certain Jacques, à qui il fait
-des discours inouïs, avec des mots si drôles
-que, malgré moi parfois, je ris et je pleure
-en même temps ! Puis, la seule phrase qu’il
-ait dite avant de tomber dans le chemin revient.
-Au moment où Benoîte et moi nous
-sortions encourant, il était à terre déjà, mais
-pas encore sans connaissance, et comme
-j’arrivais près de lui en lui criant éperdument :
-« Oh ! mon Dieu ! Monsieur, qu’avez-vous ? »
-il s’est relevé sur un genou, et avec
-quelque chose comme un sourire, si l’on peut
-croire qu’un homme sourie dans cet état-là :</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! a-t-il dit, c’est le brahme !</p>
-
-<p>Puis il est tombé et nous l’avons emporté.
-Depuis, son brahme revient quelquefois, et
-je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.</p>
-
-<p>Qu’est-ce au juste que cet homme, nous
-ne savons rien là-dessus. Le docteur s’est
-informé aux auberges du village ; nulle part,
-un voyageur répondant à ce signalement n’a
-été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi du sol
-dans ce chemin maudit.</p>
-
-<p>Ses habits sont élégants ; sa pelisse courte
-et très ajustée en fourrure superbe, ses
-mains sont blanches, et tout ce que le bandage
-laisse voir de sa figure est distingué.</p>
-
-<p>Dans ses poches, rien qu’un portefeuille
-sans adresse, et comme valise, une sorte de
-sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la
-serrure est fermée. Je répugne à l’idée de la
-faire sauter, et le docteur consent à attendre
-encore quelques jours, espérant qu’il pourra
-nous répondre lui-même.</p>
-
-<p>Benoîte aussi se perd en suppositions.</p>
-
-<p>— C’est peut-être un colporteur, me disait-elle
-tout à l’heure en regardant la forme bizarre
-de son bagage, ou bien encore un photographe !
-Il y en a qui n’ont guère plus
-d’affaires avec eux !</p>
-
-<p>Pour moi, je ne crois pas cela : à ses mains,
-à ses sourcils, à sa barbe, je le fais duc ou
-comte pour le moins, et gentilhomme en
-tout cas, et je m’ingénie à deviner son âge et
-son nom.</p>
-
-<p>Est-il beau ? Je ne le crois pas et je n’y
-pense pas maintenant. Mes remords et mes
-tourments me tiennent lieu de tout, même
-de sommeil et de nourriture, et le docteur
-s’est fâché tout rouge en me trouvant encore
-debout ce matin.</p>
-
-<p>D’autorité, il m’a forcée à descendre en
-bas et à marcher un peu dans la cour.</p>
-
-<p>Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu
-tout bleu et je suis remontée près du lit,
-bien déterminée à ne pas le quitter avant la
-connaissance revenue…</p>
-
-<p>Un mot sensé qui m’indique que la tête
-n’est point perdue, et à côté de cela tout le
-reste ne sera plus rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">25 mars.</h2>
-
-
-<p>Il a parlé, c’est fait ! il est sauvé, et je suis
-si follement heureuse que je voudrais crier
-tout haut.</p>
-
-<p>Hier soir, malgré tout mon sommeil, je
-voulais veiller encore, et pour être plus à
-l’aise que dans mes robes, dont les manches
-m’empêchent d’étendre les bras et dont les
-deux jupes accrochent tout, j’avais endossé
-en guise de douillette la moins fanée des
-vieilleries de soie que j’ai dénichées, le mois
-dernier, dans les bahuts.</p>
-
-<p>Dans cette grande jupe unie et souple, et
-dans ce corsage mince qui semblait fait à ma
-taille, je me sentais si à l’aise que je ne peux
-comprendre comment cela s’est fait, mais,
-au bout d’un instant, je me suis endormie
-dans mon fauteuil, et si vite que je n’ai même
-pas pu lutter, et que je suis restée ainsi,
-oubliant mon malade plus de deux heures
-peut-être.</p>
-
-<p>Puis la lampe qui baissait, le feu qui mourait,
-ce je ne sais quoi de froid et de triste
-qui passe au milieu des veillées solitaires,
-m’ont réveillée tout à coup, et j’ai couru voir
-l’heure.</p>
-
-<p>Il s’en fallait de quelques minutes que je
-fusse au moment de lui faire boire sa potion,
-Dieu merci ! et il me restait le temps de réchauffer
-la chambre qui se glaçait.</p>
-
-<p>A genoux devant le foyer, je posais des
-deux mains une grosse bûche sur ce qui restait
-de braise en soufflant avec ma bouche
-pour enflammer les brindilles de mousse,
-quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix
-qui me parlait, et ma surprise a été si vive
-que je me suis levée avec un cri de frayeur,
-sans rien comprendre d’abord.</p>
-
-<p>Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé
-et j’ai couru près du lit ; c’était bien lui qui
-m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il
-a de libre largement ouvert et me regardant
-avec une curiosité intense, il avait l’air plus
-surpris que s’il se trouvait subitement transporté
-dans l’autre monde, et avant de renouveler
-sa question, il resta si longtemps ainsi,
-m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux,
-que j’allais me hasarder à l’interroger moi-même
-quand, au mouvement de mes lèvres,
-il se hâta de me prévenir :</p>
-
-<p>— Madame, dit-il en hésitant, comme
-pour voir si j’allais protester, où suis-je
-donc, je vous prie ?</p>
-
-<p>— Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux,
-Monsieur ! répondis-je en tremblant
-un peu.</p>
-
-<p>— Connais pas du tout ! murmura-t-il…
-Et dont vous êtes la châtelaine ? continua-t-il
-en relevant la tête.</p>
-
-<p>— A moitié, Monsieur, oui.</p>
-
-<p>— Et… pardonnez-moi cette naïveté, Madame,
-mais, en vérité, je crois que j’ai perdu
-le sens… qu’est-ce que j’y peux bien faire,
-s’il vous plaît ?</p>
-
-<p>— Attendre votre guérison, Monsieur !…
-A la suite de ce terrible accident, nous vous
-avons transporté ici, et…</p>
-
-<p>— Ah ! c’était un accident ? fit-il.</p>
-
-<p>Et comme j’ouvrais la bouche pour lui
-crier : « Je vous supplie, au moins, de ne
-pas croire autre chose ! » il reprit toujours
-avec le même sang-froid :</p>
-
-<p>— Pousseriez-vous l’obligeance, Madame,
-jusqu’à me dire en quelle année nous sommes
-actuellement ?</p>
-
-<p>Si je n’avais pas vu le calme parfait de son
-visage, assurément je l’aurais cru repris du
-délire, mais il parlait avec l’aisance tranquille
-d’un homme qui fait la conversation
-et machinalement je répondis :</p>
-
-<p>— En 1885, Monsieur…</p>
-
-<p>— Vraiment ! dit il à mi-voix, comme s’il
-parlait pour lui seul. Je n’aurais pas cru que
-ce fût la mode !…</p>
-
-<p>Puis, sans transition :</p>
-
-<p>— Me serait-il possible d’avoir une plume
-et du papier pour rassurer un ami qui doit
-se mourir d’inquiétude ?</p>
-
-<p>— M. Jacques ? demandai-je malgré moi.</p>
-
-<p>— Précisément ! dit-il. Est-il donc venu
-ici, Madame ?</p>
-
-<p>— Non pas, Monsieur, mais dans votre
-délire…</p>
-
-<p>— Ah ! j’ai déliré, fit-il… Hum ! ai-je
-parlé pour de jeunes oreilles ?</p>
-
-<p>Et comme je secouais la tête sans y penser :</p>
-
-<p>— Oui, allons, tant mieux ! C’est donc décidément
-que la folie a plus de bon sens que
-la raison !… Et vous me ferez la grâce,
-Madame, de me donner ?…</p>
-
-<p>— Tout ce que vous voudrez, Monsieur,
-mais demain. Il fait nuit maintenant, on
-n’écrit pas la nuit.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? demanda-t-il, quand on a
-des lampes ?</p>
-
-<p>Et il se mit à sourire lui-même de ce
-qu’il disait, comme un enfant.</p>
-
-<p>— Parce que le docteur veut pour vous le
-calme et le repos le plus complet, et qu’il
-ne me pardonnerait jamais de vous avoir
-permis cela, répliquai-je…</p>
-
-<p>Son sourcil s’est froncé comme celui de
-quelqu’un qui ne connaît pas la résistance, et
-il a sorti son bras si vivement que, malgré
-moi, j’ai fait un pas en arrière. Il a souri
-de nouveau alors, et, inclinant la tête :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur ! m’a-t-il dit, et pardonnez-moi,
-Madame ; je vous tiens debout.
-En vérité, un malade est un pauvre cavalier.</p>
-
-<p>Et, du doigt, il m’indiquait un fauteuil.</p>
-
-<p>Pour moi, j’étais confondue ! Cet homme
-se réveillant du délire, chez des étrangers,
-souffrant très fort, et qui se mettait à parler
-tranquillement de n’importe quoi sur ce ton
-demi-railleur, et sans même demander quel
-était l’accident qui l’avait jeté dans ce lit,
-cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais
-imaginé.</p>
-
-<p>Sans m’asseoir, j’avais posé ma main sur
-le dossier du fauteuil, et je restais sans voix
-et sans idée devant cet étrange individu. Puis,
-la demie sonna à l’horloge, et le souvenir de
-la potion me revenant :</p>
-
-<p>— Il faut boire ceci, Monsieur ! lui dis-je
-en prenant le verre préparé sur la table.</p>
-
-<p>Mais il se recula avec un geste non équivoque,
-et, désolée, je répétai sur un ton
-suppliant :</p>
-
-<p>— Je vous en prie. Monsieur, c’est pour
-dormir !</p>
-
-<p>— Je le sais bien ! fit-il entre ses dents,
-c’est dans la pièce !…</p>
-
-<p>Il but sans ajouter un mot ; puis, comme
-Benoîte, que j’avais forcée à aller se jeter
-sur son lit, rentrait doucement :</p>
-
-<p>— Et voilà le vieux François ! ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Il reposa sa tête sur l’oreiller en murmurant :
-« Merci ! » et, dix minutes après, il
-dormait comme il a dormi jusqu’à l’arrivée
-du docteur, qui est près de lui à présent.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
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-<p>Le docteur est content, jusqu’à un certain
-point du moins, et il regarde la crainte
-d’une congestion comme tout à fait écartée.</p>
-
-<p>En revanche, le caractère de notre singulier
-malade ne le surprend pas moins que
-moi, et, tout à l’heure, en le quittant, il
-s’épongeait le front.</p>
-
-<p>— Quel gaillard ! ma pauvre enfant, m’a-t-il
-dit, et que n’est-il resté en léthargie un
-mois encore ! Nous n’en ferons plus façon
-maintenant ! Ne parle-t-il pas de se lever et
-de courir les champs !</p>
-
-<p>Il paraît que, ce matin, dès qu’il a vu
-entrer le docteur, il s’est assis à moitié sur
-son oreiller, sans plus se soucier de son
-appareil que s’il n’avait jamais existé, et a
-commencé à le remercier en termes brefs,
-mais courtois, de la peine qu’il lui donnait :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas un temps à faire courir la
-faculté par les sentiers ! a-t-il dit, et je vous
-présente toutes mes excuses, Monsieur.</p>
-
-<p>Puis il a recommencé une série de questions
-à peu près analogues à celles qu’il m’a
-posées cette nuit, ce qui prouve que mes réponses
-ne lui ont pas paru bien claires, et
-tout cela si rapidement que le docteur prétend
-qu’il haletait à le suivre.</p>
-
-<p>Une fois rassuré sur sa situation géographique,
-qui, évidemment, lui semble trouble,
-il s’est informé avec vivacité de ce qu’il avait
-au juste :</p>
-
-<p>— Je sens là un boulet ! a-t-il dit en
-montrant son genou ; qu’est-ce que c’est ?
-Vous ne m’avez pas coupé la jambe sans
-m’en avertir, je suppose ? Et ici ? M’a-t-on
-trépané, que j’ai toute la tête emmaillotée ?…</p>
-
-<p>Le docteur l’a rassuré de son mieux, mais
-il n’est pas de ces malades qu’on amuse avec
-des mots. Il resserre ses questions jusqu’au
-pourquoi et au comment de chaque chose,
-et il lui a fallu, par le menu, le détail de
-tous les os et de toutes les parties atteintes.
-Après quoi, il a demandé une glace, et le
-docteur lui a passé celle de sa trousse.</p>
-
-<p>— De la belle besogne ! a-t-il marmotté.
-Me lézarder ce que j’ai de mieux dans la
-figure !… Mais, bah ! le grand Pyrrhus a bien
-reçu une tuile, pourquoi ne périrais-je pas
-d’un tesson de bouteille ?…</p>
-
-<p>— Il n’est pas question de périr ! a répondu
-le docteur.</p>
-
-<p>— J’y compte pardieu bien ! a-t-il repris.
-Je me sens encore un peu mou ce matin ;
-mais, dans moins d’une semaine, j’aurai délivré
-mon hôtesse de la charge incommode
-d’un malade étranger. Dites-le-lui, docteur,
-je vous prie !…</p>
-
-<p>Et, comme le docteur inclinait la tête sans
-répondre avec un geste qui signifiait clairement :
-« Allez toujours, mon ami ! je ne
-veux pas vous contredire, mais vous dites
-des bêtises ! » le jeune homme s’est avisé que
-ce oui paternel ne devait être qu’un leurre
-ou un calmant de fiévreux, et qu’il y avait
-probablement une toute autre idée derrière
-ces gros sourcils blancs.</p>
-
-<p>Il s’est mis alors à interpeller le docteur et
-à le questionner si impérieusement pour
-savoir l’heure et la minute de sa guérison,
-insistant sur ce qu’on n’échafaude pas de
-fables à un homme de son âge, que celui-ci
-a fini par lui fixer un premier délai d’un
-mois, se réservant d’en ajouter un second
-le cas échéant.</p>
-
-<p>Il a fallu voir alors sa fureur, paraît-il !…</p>
-
-<p>— Un mois, docteur ! disait-il. Un mois !
-Vous voulez me garder ici un mois ! mais
-vous n’y pensez pas !… Je me suis taillé pour
-mon printemps une autre besogne que de surveiller
-la soudure de mes os, je vous prie de
-croire ! et le replâtrage se fera d’ailleurs
-partout aussi facilement qu’ici, j’imagine !…
-Un mois !… Mais dans un mois je dormirai
-sur une natte de latanier avec six esclaves
-pour m’éventer, et le ciel de l’Inde au-dessus
-de ma tête.</p>
-
-<p>— C’est que vous aurez alors rencontré
-un fin voilier, mon cher Monsieur ! lui a
-dit le docteur en riant… Mais, à part cela,
-raisonnons un peu. Vous ne tenez pas particulièrement,
-je pense, à demeurer estropié
-votre vie durant, faute de quelques jours de
-soins ?</p>
-
-<p>— Non, certes ! car je fais de mes pieds un
-usage auquel peu de gens songent ; mais avec
-cette boîte où je suis pris, qu’importe que
-je dorme dans mon lit ou en wagon, l’immobilité
-est toujours assurée !…</p>
-
-<p>— Si vous voyagiez sur les nuages, peut-être
-oui !…</p>
-
-<p>— Et même sans cela ! a-t-il repris avec
-vivacité. Pour quoi comptez-vous les sleeping ?
-Si sauvage que soit votre montagne,
-j’y trouverai toujours bien douze hommes
-qui consentiront à me porter à bras jusqu’à
-la prochaine gare. De ligne en ligne on gagne
-la mer, et là, sans un mouvement, sur
-des chalands et sur des plans inclinés,
-comme on roule les gros fardeaux, je me
-trouverai à bord, où je dépenserai sans
-compter tout le temps nécessaire à vos
-soudures.</p>
-
-<p>— Pour affaire capitale, Monsieur ? a demandé
-le docteur.</p>
-
-<p>— Pour mon plaisir et ma volonté, tout
-simplement.</p>
-
-<p>Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur
-a pris son chapeau et enlevé de la chaise où
-il séchait près du feu son gros paletot poilu ;
-mais, en le voyant prêt à sortir, le malade
-s’est agité si furieusement que, craignant un
-retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché
-du lit.</p>
-
-<p>— Et je voudrais bien savoir encore qui
-m’en empêcherait ? disait l’étranger en
-s’échauffant toujours plus.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! Monsieur, ce serait moi, a
-répondu le docteur en reposant son chapeau
-et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous
-tout droit une bonne fois, et puisque
-vous n’aimez pas les fables, parlons franc.
-Tout d’abord, permettez-moi de vous dire
-qu’au fond je me soucie de votre genou et de
-vous-même comme de l’objet le plus indifférent,
-et, en toute autre occasion, dès lors que
-vous ne tenez point à ce que les parties cassées
-se raccommodent, je vous laisserais tomber
-en pièces sans y mettre le petit doigt et de la
-meilleure grâce du monde, croyez-le ! Mais,
-pour le présent, je suis votre médecin, et les
-faits, dès lors, changent du tout au tout,
-Avez-vous été soldat, Monsieur ? je n’en
-sais rien, mais c’est probable, et toujours
-est-il que vous n’êtes point sans avoir connaissance
-de cette institution et de ce qui
-fait sa force. Je veux parler de l’obéissance
-à la consigne. On place un soldat à un poste,
-avec ordre de ne laisser passer âme qui vive.
-Pourquoi ? comment ? au nom de qui ? il n’en
-sait rien du tout ; mais fort de ce commandement,
-il baissera la baïonnette, vienne ami
-ou ennemi. Chez nous, quelque chose de semblable
-existe. Je vous vois dans un chemin, je
-ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et
-je ne barrerais pas votre route d’un caillou.
-Vienne une chute, une blessure, un mal qui
-vous jette à terre, du même coup vous êtes
-à moi, je reviens sur mes pas, je vous
-ramasse, je vous emporte et je réponds de
-vous comme le soldat de la porte qu’il garde.
-Je peux ne pas vous aimer, vous servir à
-regret, vous compter dans mes ennemis
-même ; la maladie et la mort sont là qui
-guettent : c’est mon devoir à moi de veiller
-et de déjouer leurs plans. Sans vous connaître,
-sans que personne vous ait remis à
-moi, puisque vous êtes blessé et que seul ici
-je peux vous guérir, je réponds de vous.
-Essayez de franchir cette porte, et je baisse
-ma pique, je vous en avertis, Monsieur !…</p>
-
-<p>— Docteur ! a répliqué aussitôt le jeune
-homme en lui tendant la main, pardonnez-moi,
-et soyez certain que me voici prisonnier
-sur parole. Je ne vous demande pas de
-m’excuser en vous disant : la maladie me
-rend maussade, car je suis toujours tel que
-vous me voyez là ; mais je vous avouerai que,
-si têtu que je sois, quand on me frappe dur
-et au bon endroit, je cède !</p>
-
-<p>— Une fois qu’on est prévenu, cela suffit,
-a répliqué le bon docteur.</p>
-
-<p>Et il a laissé son fougueux malade avec les
-matériaux voulus pour écrire, qu’il a enfin
-obtenus.</p>
-
-<p>Par la même occasion, nous avons été mis
-au courant du passeport de notre étranger,
-et approximativement, maintenant, nous
-savons qui il est.</p>
-
-<p>Son nom est le comte Pierre de Civreuse,
-et, autant qu’on peut préjuger d’un individu
-à première vue, m’a dit le docteur, sa profession
-est de faire des sottises. Au demeurant,
-un homme très bien, — il est de mon
-avis là-dessus, — et d’un caractère peu ordinaire,
-évidemment.</p>
-
-<p>Le docteur a décliné pareillement nos
-noms à ma tante et à moi, et nous voici tous
-présentés les uns aux autres ; mais de la
-cause véritable de l’accident, il n’a rien dit
-encore, effrayé de l’irritabilité de notre pensionnaire,
-et c’est pour moi un soulagement
-que je ne peux exprimer. De plus en plus
-maintenant cet étranger me fait peur, et je
-ne vois pas de quel front je soutiendrais une
-explication avec lui là-dessus.</p>
-
-<p>Benoîte, qui vient de ranger la chambre,
-me dit qu’il écrit toujours, et je le laisse tranquille
-avec son ami Jacques, bien anxieuse
-de savoir comment tout ceci finira, et comment
-je pourrai jamais obtenir mon pardon
-d’un caractère si peu avenant.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE DE CIVREUSE
-A JACQUES DE COLONGES</p>
-
-<p>« Tu m’as cru mort, mon pauvre bon,
-n’est-ce pas ? et je te dirai que, pendant quelques
-jours, je l’ai cru comme toi.</p>
-
-<p>» Durant je ne sais combien d’heures je
-suis resté enfoui, je ne peux pas dire où, sans
-doute où vont tous les gens sans connaissance,
-et cela me paraissait si bas sous terre,
-et si lourd, qu’avec mon reste de volonté je
-cherchais incessamment d’un coup d’épaule
-si je n’allais pas heurter les planches de mon
-cercueil. Certainement, dans ce lointain, on
-a dû faire déjà la moitié du voyage final, et
-on est là juste à l’extrême limite entre les
-deux mondes, à l’endroit où il suffit d’un
-grain de plomb pour faire pencher la balance.</p>
-
-<p>» … Heureusement pour moi, j’ai basculé
-du bon côté, humainement parlant, s’entend,
-et je me suis réveillé un beau soir un peu
-meurtri de ma chute ; mais, on ne tombe
-pas de si haut sans s’en apercevoir, avec le
-genou proprettement emmailloté dans une
-caisse en bois blanc et le front dans des bandages.</p>
-
-<p>» Minuit sonnait à une horloge, l’heure
-propice aux retours d’outre-tombe, et c’est
-le premier bruit matériel dont je me sois
-rendu compte.</p>
-
-<p>» Si je me rappelle bien ce qui se passe
-dans le monde, me suis-je dit, ces petites
-machines ne vont jamais au delà de douze
-coups ; si celle-ci ne les dépasse point, c’est
-donc que je suis sur terre et bien vivant.</p>
-
-<p>» Ainsi a-t-elle fait, et très sûr de mon
-identité, j’ai ouvert l’œil pour reconnaître la
-place.</p>
-
-<p>» Mon ami, connais-tu <i>la Fée</i>, d’Octave
-Feuillet ? une spirituelle petite pièce qui se
-joue un peu partout, et l’as-tu jamais vue
-représentée ? Eh bien, ce soir-là, qui est
-hier je crois, je me suis réveillé au premier
-acte de <i>la Fée</i>, et j’ai donné la réplique à
-mademoiselle d’Athol en personne pendant
-une scène ou deux. Ne crois pas que je rie
-et écoute-moi.</p>
-
-<p>» La première chose qu’un malade songe à
-inspecter, c’est son lit. Le mien était à colonnes
-torses, tendu de verdures Louis XIII,
-peut-être Louis XIV, je ne veux point en
-jurer, et avec une couverture en vieille soie
-que nous appellerons courtine, si tu veux
-bien. La pièce où je me trouvais, très grande,
-mal éclairée par deux bougies jaunes posées
-dans de grands flambeaux qui n’en finissaient
-plus, était boisée de chêne sculpté, et à force
-d’instinct, dans un vague noirâtre, on finissait
-par deviner très haut, très haut, les
-solives du plafond, avec un petit filet d’or qui
-brillait de place en place.</p>
-
-<p>» Contre le mur, de grands canapés raides,
-qui me donnaient mal au dos à regarder,
-une collection de prie-Dieu tous pareils,
-alignés comme à matines, et, sur le parquet,
-pas l’ombre de tapis.</p>
-
-<p>» Enfin, devant la cheminée, dans un fauteuil, — tu
-te doutais bien que je te gardais
-ce fauteuil pour la fin, n’est-ce pas ? — une
-petite dame mince, élégante et blonde qui
-dort toute droite dans une robe de satin rose
-à longue taille. Sa robe a deux cents ans,
-son front dix-huit : comment les accorder ?…
-Je travaille si longtemps ce problème que la
-petite dame se réveille brusquement, sans
-préparation.</p>
-
-<p>» Elle jette vers mon lit un coup d’œil d’écolier
-en faute ; dans la pénombre, j’ai l’air de
-dormir à poings fermés, je pense, et, tranquille
-de ce côté, en vestale fidèle, elle reporte
-ses soins sur le feu. Elle se baisse,
-arrange la braise, souffle à pleines lèvres et
-éparpille la cendre dans ses cheveux ; puis
-elle prend à deux mains une bûche, le quart
-d’un chêne de moyenne grosseur, et la dépose
-promptement dans l’âtre.</p>
-
-<p>» Elle remue, elle vit ; l’idée d’une châtelaine
-des temps anciens pétrifiée dans son
-nid par quelque enchantement bizarre me
-quitte définitivement, et c’est alors que je
-me vois dans le château breton où Jeanne
-d’Athol prépare ses pieux maléfices et convertit
-ce sceptique de Comminges par le
-seul charme de sa robe de grand’mère et
-de son parler vieillot. Seulement, pour cette
-fois, elle a oublié son nuage de poudre, et
-la couleur de ses cheveux n’aide point à
-l’illusion.</p>
-
-<p>» Le plus doucement que je peux, je l’appelle ;
-elle se dresse en jetant un cri. Évidemment,
-mon réveil n’était pas dans le programme,
-et son trouble est grand. Elle s’approche
-cependant, et nous causons un instant, marchant
-de quiproquo en quiproquo, elle m’égarant
-à dessein, moi lui montrant très bien
-que je lis dans son jeu. Finalement, elle se
-débarrasse de moi, comme on fait en pareil
-cas, avec un narcotique, lequel ne m’endort
-pas si vite toutefois que je ne puisse voir entrer
-le troisième personnage, une vieille
-duègne ridée comme une pomme de l’an
-passé, avec des petits yeux en vrille qu’on se
-sent déjà de l’autre côté de la tête avant
-qu’elle ait fini de vous regarder, et qui
-jouera au mieux le rôle du vieux François ;
-puis la toile se baisse, et je me réveille le
-lendemain matin, toujours dans le même
-cadre, mais en face d’un docteur spirituel et
-bourru qui m’explique mon cas en deux
-mots, et qui me remet si bien à ma place
-quand je tente de me révolter que j’en suis
-encore un peu bête.</p>
-
-<p>» Si tu veux tout savoir, mon ami, j’ai le
-front ouvert et le genou cassé. Avais-tu idée
-que ce fussent-là des choses si fragiles ? Moi,
-pas du tout ! et je me manie à présent avec
-une douceur et un respect attendris.</p>
-
-<p>» Conçoit-on qu’entre le fémur et le tibia,
-il puisse se produire une rupture si violente !
-Des esquilles par là, une fracture par
-ici, et au milieu de tout cela, une rotule
-hors des gonds, affolée comme une boussole
-qui a perdu le nord et ne tournant plus dans
-le bon sens !… Quant à ma boîte osseuse,
-c’est le frontal qui est lésé, et on me promet
-un rapprochement intime et solide sous peu
-de jours.</p>
-
-<p>» Somme toute, je ris, mais je suis furieux,
-furieux comme je sais l’être à mes meilleurs
-moments, et l’idée de la tâche qui te retient
-chez ton oncle pour des mois n’ajoute pas
-peu à mon ennui. Des semaines d’immobilité
-et pas toi pour me tenir tête !… Me
-vois-tu avec ma petite dame rose pour tout
-secours sous six pieds de neige ? Car j’ai
-oublié de te dire que, comme le blé semé en
-automne, nous sommes sous la neige actuellement ;
-il ne tient qu’à nous de germer, et
-pour monter me soigner jusqu’ici, il faut à
-mon docteur des bottes de sept lieues et des
-patins norvégiens alternativement.</p>
-
-<p>» Maintenant, la cause de tout cela, me
-demandes-tu, et aussi : que diable allais-tu
-faire dans cette galère ?…</p>
-
-<p>» Voici : tu te rappelles que j’avais l’intention,
-avant de gagner le pays du soleil, de
-me faire l’œil par un contraste frappant en
-venant me geler d’abord à quelques aspects
-d’hiver bien caractérisés, comme ces gourmands
-qui se préparent à un bon dîner par
-une matinée de jeûne et une longue course
-à l’air vif ?</p>
-
-<p>» A cet effet, je m’étais arrêté dans un petit
-village dont le nom ne te dirait rien, car tu ne
-le connais pas plus que je ne le connaissais
-hier, et muni seulement d’une espèce de sac
-de soldat j’étais parti à pied dans la montagne.</p>
-
-<p>» Je m’étais fait indiquer ma route en ce
-sens qu’en marchant tout droit, je savais
-que je devais finir par rencontrer sur la hauteur
-un point de vue superbe, une forêt de
-sapins, une échappée sur la vallée et voire
-même un château peut-être !</p>
-
-<p>» Au bout de cinq cents mètres, j’étais en
-pleine solitude, et s’il ne t’est jamais arrivé
-d’errer dans la campagne à cette époque de
-l’année, tu ne peux te figurer à quel point
-cette solitude-là est plus profonde que toutes
-les autres. Où on met le pied, pas une trace
-d’un autre pas, nul cri de bête dans les alentours,
-et plus même la diversité de la luzerne
-bleue, du sainfoin rose et du jaune de la
-paille, partout une tonalité unique et éclatante
-qui est admirable pendant la première
-demi-heure, mais fatigante pendant la
-seconde, et énervante et ophtalmique à la
-longue.</p>
-
-<p>» Plus d’accidents de terrain, plus de creux,
-plus de bosses : tout est nivelé ; c’est une
-égalité républicaine ! De loin en loin, une
-bande de corbeaux qui s’abat avec les piailleries
-effrontées des derniers survivants. C’est
-leur heure, et ils le savent ! Sur les buissons,
-de la neige et des petites larmes de
-givre. Une rosée vieille de trois mois et qui
-en a pour quelques semaines encore avant de
-s’évaporer, et une bise du diable qui vous
-coupe la figure en quatre !</p>
-
-<p>» Pourtant, il n’y a si long chemin dont on
-ne trouve le bout à la fin, et j’avais rencontré
-successivement l’échappée sur la vallée, la
-forêt et la belle vue promises, quand le château
-lui-même m’est apparu. Je te passe sa
-description, ne l’ayant regardé moi-même
-que très imparfaitement, comme tu vas le
-comprendre, et lui et moi étant d’ailleurs
-maintenant forcément gens de revue.</p>
-
-<p>» Une de ses ailes donne sur la route ; c’est
-devant celle-là que je m’étais arrêté, et je
-m’occupais innocemment à déblayer une
-grosse pierre pour m’asseoir dessus et regarder
-à loisir, tout saisi que j’étais de l’aspect
-sauvage et mélancolique de ce lieu.</p>
-
-<p>» Une curiosité singulière me prenait ; il
-me semblait que, derrière ces murs, quelque
-chose d’original et d’inattendu devait se
-cacher, et un désir impérieux d’y pénétrer
-me talonnait subitement. Tu le sais, d’ailleurs :
-de tout temps, ce qui est clos et paraissait
-inaccessible m’a tenté, et je ne me
-rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé
-une pomme sur les basses branches… Des
-hautes, je ne dirai pas autant.</p>
-
-<p>» En même temps, le souvenir de notre dernière
-conversation me revenait. Tu te rappelles
-ce soir où nous parlions ensemble
-de mon voyage et où tu me prêchais la
-prudence ? Une fois aux Indes, te disais-je,
-j’entends voir tout, et surtout ce qu’un œil
-européen ne doit pas connaître. Je veux
-descendre dans l’intimité de la famille
-et des cérémonies privées, connaître les
-coutumes burlesques ou ignobles, et me
-glisser enfin jusque dans les mystères du
-culte lui-même, quand je devrais user de
-vingt déguisements pour arriver aux pieds
-de Brahma et l’adorer sans voiles et selon
-les rites. — Et toi, tu me répondais sagement :</p>
-
-<p>»  — Gare-toi ! tout homme est jaloux de
-son secret et de l’inviolabilité de son foyer,
-mais les Orientaux plus que nul autre, et
-pour le plaisir de poser la semelle de ta botte
-où personne n’a mis le pied avant toi, tu
-risqueras quelque méchante affaire.</p>
-
-<p>»  — De la part de qui ? te demandais-je en
-riant. Penses-tu que le dieu se dérangera
-pour moi, et aurais-je la bonne fortune de
-le voir manœuvrer ses dix-huit jambes pour
-descendre de son piédestal ?</p>
-
-<p>»  — Lui, non, peut-être, disais-tu, mais ses
-fidèles sans remords, et tu es très capable,
-si tu franchis l’enceinte sacrée, de rencontrer
-quelque brahme qui te donne sur le nez
-pour te rappeler au respect des limites.</p>
-
-<p>» Pourquoi pensais-je à tout cela à ce moment ?
-Était-ce parce que je me demandais
-si la susceptibilité des Français serait aussi
-vite éveillée que celle des Indiens, ou bien
-parce que je sentais que je mesurais déjà
-inconsciemment de l’œil la hauteur du mur
-et la place d’une saillie où poser mon pied,
-je ne sais ; mais, juste à cet instant, un grand
-fracas de vitre brisée m’a fait lever la tête,
-et avant que j’aie pu dire : ouf ! un projectile
-dont je ne connais pas la nature, mais
-qui était lancé d’une main sûre, m’atteignait
-en plein front.</p>
-
-<p>» Le coup était si fort qu’il m’a fait chanceler,
-et pris des deux pieds dans des pierrailles,
-je me suis abattu sur les genoux de
-tout mon élan, sans pouvoir parer ma chute,
-et si maladroitement en somme, qu’il en est
-résulté tout le dommage que je t’ai dit plus
-haut.</p>
-
-<p>» Peut-on répondre d’une façon plus péremptoire
-aux indiscrétions des gens, et ta
-leçon pouvait-elle avoir une application plus
-prompte que cet écrasement de ma curiosité
-dans son œuf, et cette rencontre de ton
-brahme dès le troisième degré de longitude ?…</p>
-
-<p>» Quelqu’un accourait effaré et qui s’exclamait
-d’une manière confuse ; mais j’aurais
-juré que du sol venait subitement de monter
-un brouillard intense, car je ne distinguais
-plus rien déjà, et j’ai dû perdre connaissance
-presque aussitôt, je crois.</p>
-
-<p>» De mes premiers pansements je n’ai gardé
-nul souvenir, et mon sommeil de l’autre
-monde a duré, paraît-il, quatre jours pleins.</p>
-
-<p>» Quant à l’auteur de ma blessure et à l’instrument
-de mon supplice, on s’exprime sur
-ce point devant moi avec tant de réserve que
-j’en suis réduit encore aux suppositions ;
-mais que je revoie ma petite dame rose ou
-même la vieille aux yeux prompts, et je mènerai
-l’enquête à bien.</p>
-
-<p>» En attendant, je sais toujours le nom du
-manoir : c’est le château d’Erlange de Fond-de-Vieux,
-et tu peux m’y adresser tes lettres.</p>
-
-<p>» Le facteur y monte de temps en temps, et
-notamment quand le paquet pour les villages
-avoisinants lui paraît assez gros, ou
-qu’il est chargé par l’épicier ou le boucher
-de quelque dépôt d’importance qui mérite
-l’ascension.</p>
-
-<p>» Deux femmes seules l’habitent, mademoiselle
-d’Épine et mademoiselle d’Erlange, la
-tante et la nièce ; et quand j’ai voulu insinuer
-au docteur que je pourrais leur être,
-somme toute, un embarras sous plus d’un
-rapport, il a nié avec tant de bonhomie qu’il
-ne m’est resté qu’à mettre mes scrupules de
-côté et à accepter les bienfaits de ce petit
-phalanstère.</p>
-
-<p>» T’ai-je dit, à propos, qu’il parle d’un mois
-d’immobilité, ce docteur, terme qui, dans la
-bouche d’un médecin, signifie invariablement
-le double, et qu’il exige l’horizontale
-absolue ?</p>
-
-<p>» Cette idée me fait rugir, et quand je pense
-que pour une contemplation platonique devant
-un mur, contemplation qui a duré en
-tout dix minutes, et dont un chérubin n’aurait
-pas à rougir, je vais passer des semaines
-à m’assoter entre trois femmes, alors que je
-devrais courre le tigre dans les jungles, je
-suis tout prêt à achever ce qui me reste de
-tête !…</p>
-
-<p>»  — Mais puisque tu es dans la place et que
-tu grillais d’y entrer, de quoi te plains-tu ?
-vas-tu me répondre…</p>
-
-<p>» Eh ! mon cher, c’est parce que j’y suis,
-que j’en veux sortir maintenant ; j’ai vu ce
-qu’il en était, et cela ne suffirait pas à divertir
-un octogénaire.</p>
-
-<p>» Mais, tais-toi, Jacques, on frappe à la
-porte, et c’est un petit coup léger qui ne
-peut venir que d’un doigt menu. Baisse-toi
-dans ma ruelle, mon ami, et je te dirai tout,
-sois tranquille !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">26 mars.</h2>
-
-
-<p>Après le départ du docteur, hier, j’ai
-tardé si longtemps à rentrer dans la chambre
-de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire
-à son aise, que, finalement, je ne savais plus
-de quelle façon m’y prendre. Frapper, entrer
-et aller m’asseoir à ma place ordinaire,
-c’était le forcer à faire la conversation avec
-moi, et, d’un autre côté, l’abandonner indéfiniment,
-cela pouvait le gêner s’il désirait
-quelque chose.</p>
-
-<p>J’aurais bien envoyé Benoîte ; mais ma
-tante, qui feint d’ignorer complètement la
-présence du blessé, la surcharge d’ouvrage
-depuis quelques jours, et elle la retenait
-captive dans sa chambre sous le prétexte de
-battre ses rideaux.</p>
-
-<p>Une idée m’est venue alors, et, appelant
-mon chien, je lui ai fait comprendre tout
-doucement ce que j’attendais de lui, et où il
-devait porter le papier que j’attachais sur
-son collier. Puis j’ai frappé un léger coup à
-la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.</p>
-
-<p>Sur le papier, j’avais mis : « Prière à
-M. de Civreuse de dire s’il désire rester seul
-ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien
-rapportera la réponse ou l’attendra aussi
-longtemps qu’on le voudra ; il suffit de lui
-dire : « Allez. »</p>
-
-<p>Au bout d’une seconde, j’ai entendu « Un »
-qui grattait à la porte, et, sur son collier,
-j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on
-avait écrit : « M. de Civreuse ose à peine
-avouer qu’il meurt de faim et de soif, et qu’en
-se dressant tout à l’heure pour lui tendre
-son cou, le messager fidèle vient de lui culbuter
-sa table et son encrier. Il est au regret
-de ne pouvoir les ramasser lui-même. »</p>
-
-<p>Je suis entrée alors, et, en un tour
-main, j’ai eu remis le meuble sur pied et essuyé
-l’encre tant bien que mal, pendant que
-M. de Civreuse me disait, sur un ton d’interrogation :</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Épine ?… Mademoiselle
-d’Erlange ?</p>
-
-<p>— Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu
-vivement, peu satisfaite de la confusion.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des
-tantes de tout âge.</p>
-
-<p>Puis, comme je frottais le parquet du bout
-du pied, il a commencé à s’excuser à propos
-du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant
-que rien ne m’est plus indifférent
-qu’une tache, tant qu’elle n’est pas sur moi,
-ce qui est la vérité pure.</p>
-
-<p>Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque
-désir particulier touchant sa nourriture, en
-l’avertissant que le garde-manger d’Erlange
-est rustique ; et il m’a répondu que, s’apprêtant
-à faire un voyage pendant lequel il n’était
-pas certain de trouver tous les jours de quoi
-manger, il s’estimerait heureux s’il pouvait
-dîner régulièrement, quel que fût d’ailleurs
-le menu.</p>
-
-<p>J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante
-pendant un quart d’heure, et j’ai achevé le
-service quand elle a été partie, versant le
-vin, taillant le pain, etc. Tout en mangeant
-d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de Civreuse
-me posait quelques questions, toujours
-avec son ton froid et un peu indifférent, qui
-non seulement me glace, mais encore doit
-me faire répondre tout de travers, je pense,
-car il me regardait de temps en temps comme
-si je venais de dire la plus grosse bêtise du
-monde ; et, au bout d’un instant, je me suis
-mise à lui faire du café.</p>
-
-<p>Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait
-sur la braise, du café et toutes ses instructions ;
-mais, dame ! c’était une besogne
-si nouvelle pour moi, qu’au moment de commencer,
-je me suis aperçue tout à coup que
-je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait
-dit, et je suis restée devant le feu, assise sur
-mes talons, la bouillotte d’une main et le café
-de l’autre, dans une perplexité terrible.</p>
-
-<p>Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le
-savais bien, mais par lequel commencer et
-où les réunir, voilà le difficile.</p>
-
-<p>Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela
-me semblait drôle ; il était plus probable que
-c’était dans la bouillotte que je devais jeter le
-café. Quant à retourner auprès de Benoîte
-pour lui demander son avis, c’était me préparer
-une heure de cris et de reproches de la
-part de ma tante, et, d’un autre côté, M. de
-Civreuse me suivait de l’œil depuis son lit
-avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait.
-Je me suis décidée alors promptement,
-et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul
-coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai
-laissé mitonner un instant.</p>
-
-<p>— Voulez-vous que je vous serve, Monsieur ?
-lui ai-je demandé ensuite en m’approchant.</p>
-
-<p>— Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en
-me présentant sa tasse…</p>
-
-<p>Hélas ! c’était une boue véritable qui coulait,
-noirâtre, épaisse et laide à faire peine,
-et s’amoncelant dans le fond de la façon la
-moins appétissante.</p>
-
-<p>Je me suis arrêtée alors toute décontenancée,
-en m’écriant :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas cela ! Évidemment j’ai dû
-me tromper ; mais je ne sais pas faire le café !</p>
-
-<p>— Moi non plus, m’a répondu M. Pierre,
-qui tenait toujours sa tasse ; seulement je
-crois qu’on se sert de ça en général.</p>
-
-<p>Et il me montrait du doigt la cafetière que
-Benoîte avait posée sur une table et à laquelle
-je n’avais plus songé ; et, comme je lui
-demandais vivement pourquoi il ne m’avait
-rien dit :</p>
-
-<p>— J’ai cru que vous le faisiez à la turque,
-a-t-il répliqué.</p>
-
-<p>Finalement, je lui en ai passé une tasse
-dans un carré de batiste, et il l’a bue sans
-sourciller jusqu’au bout.</p>
-
-<p>— Vous avez donc repris votre vraie
-forme ? m’a-t-il dit ensuite, au moment où je
-me remettais à ma place habituelle dans mon
-fauteuil.</p>
-
-<p>— Ma vraie forme ?… mais je suis toujours
-ainsi.</p>
-
-<p>— Pas cette nuit !</p>
-
-<p>— Ah ! parce que j’avais mis cette
-vieille robe ! Le fait est que je devais avoir
-une étrange mine… et je me demande ce
-que vous avez pensé en me voyant ?</p>
-
-<p>— J’ai pensé que j’avais la bonne chance
-de trouver enfin un endroit où le temps avait
-arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée
-depuis deux cents ans.</p>
-
-<p>— Pourquoi la bonne chance ?</p>
-
-<p>— Parce que je ne connais rien de plus
-bête que l’époque actuelle, a-t-il répondu.</p>
-
-<p>Et moi j’ai repris aussitôt :</p>
-
-<p>— Eh bien, je sais pourtant quelque chose
-qui est plus bête encore, c’est de ne pas la
-connaître du tout, cette époque actuelle, et
-tel est mon cas !</p>
-
-<p>— Soyez tranquille, vous y ressemblez
-plus que vous ne le croyez ! a-t-il dit.</p>
-
-<p>Puis, comme il a compris que la phrase,
-après tout, n’était aimable qu’à moitié, il
-s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre
-un mot.</p>
-
-<p>— Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi
-l’avez-vous laissé dehors ? Ce n’est pas à cause
-de moi, j’espère ?</p>
-
-<p>— Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât…</p>
-
-<p>Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai
-couru ouvrir la porte, et ce fou de « Un »
-est entré d’un bond, se roulant sur mes
-pieds, collant son museau sur mes genoux,
-et me renversant à moitié dans l’ardeur de
-ses caresses.</p>
-
-<p>M. de Civreuse le regardait faire sans rien
-dire et, au moment où je m’agenouillais près
-de lui pour lui laisser passer ses pattes autour
-de mon cou :</p>
-
-<p>— Vous l’aimez beaucoup ? m’a-t-il demandé.</p>
-
-<p>— Infiniment ! ai-je répondu avec feu…
-Ma pauvre vieille bonne d’abord, et lui après :
-voilà mes deux plus chères affections !</p>
-
-<p>— Et la tante, en troisième ligne alors ?
-a-t-il dit à mi-voix, parlant plutôt pour lui
-que pour moi, je pense.</p>
-
-<p>J’ai marmotté sur le même ton :</p>
-
-<p>— Pas même.</p>
-
-<p>Mais il n’a pas entendu, je crois ; et je me
-suis levée pour débarrasser la table.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant, il m’a demandé
-l’heure et, en la lui disant, je n’ai pu m’empêcher
-d’ajouter :</p>
-
-<p>— J’ai peur que les jours ne vous paraissent
-bien longs ici, Monsieur, et que vous
-ne vous ennuyiez cruellement avant peu ?</p>
-
-<p>— Oh ! ce n’est pas à moi que je pense,
-a-t-il répondu aussitôt ; mais c’est pour vous
-que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire
-que cet étranger impotent qui s’implante tout
-à coup dans votre maison, et quel trouble
-cela va vous apporter !</p>
-
-<p>Il allait entamer le chapitre des remerciements,
-quand je l’ai interrompu en disant
-vivement :</p>
-
-<p>— Mais ne croyez pas cela : c’est que
-c’est justement tout le contraire !… J’en suis
-si contente !… ça m’amuse tant !</p>
-
-<p>Je pensais à ma solitude en parlant ainsi,
-et à cette joie d’avoir une vie animée pendant
-deux mois au moins ; mais il l’a pris
-autrement, je crois, car il a continué en
-serrant les lèvres et en inclinant cérémonieusement
-la tête :</p>
-
-<p>— Allons, tant mieux, à quelque chose
-malheur est bon, et je suis charmé de voir
-qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait
-dans cette affaire !</p>
-
-<p>Benoîte est entrée à ce moment-là, et
-j’en ai profité pour me glisser dehors, car
-je ne savais plus que dire.</p>
-
-<p>Somme toute, il ne me plaît pas du tout,
-ce monsieur, et n’était l’envie passionnée
-que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et
-de lui faire oublier peu à peu ma déplorable
-violence, je le prendrais en grippe
-immédiatement et je le lui montrerais sans
-fard !</p>
-
-<p>Cette froideur imperturbable me fait
-l’effet d’une bride qui cherche à retenir ma
-propre vivacité, comme si c’était son affaire,
-et cet œil railleur qui suit tout ce que je fais
-me donne envie de dire des insolences. Une
-fois son bandeau enlevé, quand il y en aura
-deux comme ça, ce ne sera plus tenable,
-et il me semble qu’à travers la porte, je les
-sens déjà qui pèsent sur moi !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, je suis au courant de tout, et
-j’ai manœuvré si habilement pendant un
-tête-à-tête que le hasard m’a ménagé avec
-Benoîte, le garde du corps de mademoiselle
-d’Erlange, que je me suis fait raconter
-tout ce que le docteur avait jugé bon de me
-taire dans son récit.</p>
-
-<p>» Mais d’abord je t’avais laissé, je crois,
-guettant derrière mon rideau l’entrée de ma
-blonde fée de la nuit passée, et tout curieux
-de la voir au grand jour.</p>
-
-<p>» Eh bien, mon ami, tu me croiras si tu
-veux, mais la magie se continuait, et elle
-se présentait cette fois sous la forme familière
-et sympathique d’un gros terre-neuve
-frisé.</p>
-
-<p>» L’intelligent animal marcha sans hésiter
-vers mon lit et, se dressant sur ses pattes de
-derrière, avec la grâce des éléphants de
-l’Hippodrome, inclina la tête pour me montrer
-un petit papier blanc attaché sur son
-collier.</p>
-
-<p>» Et lors la belle princesse lui dépêcha
-un messager sous la forme d’un hippogriphe
-à trois têtes, plus noir que l’enfer, et qui
-devait avec moult détails lui déclarer ses volontés.</p>
-
-<p>» Les volontés, cette fois, étaient rédigées
-en style simple et se résumaient à peu près
-à ceci :</p>
-
-<p>» Que désire actuellement monsieur de
-Civreuse ? » L’écriture, échevelée comme
-des branches de saule un jour de grand
-vent, cheminait sans façon de bas en haut
-du petit carré, et les derniers mots, pris
-de court, montaient littéralement les uns
-sur les autres.</p>
-
-<p>» A l’instant même, j’ai mal auguré de son
-auteur ! Qu’une femme n’écrive pas du tout
-si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire,
-que ce soit joli, et que les traces de sa plume
-ne ressemblent pas à la promenade fantastique
-d’un hanneton affolé ! C’est plus fort que
-moi, mais cela me produit le même effet que
-si je voyais une mignonne marquise tirer de
-sa poche un gros mouchoir de cotonnade ou
-se parfumer au patchouli.</p>
-
-<p>» Enfin, comme il n’était pas l’heure de
-philosopher et que le cou tendu du chien
-quêtait toujours sa réponse, je me décidai
-à avouer brutalement que je mourais de
-faim, et que ma meilleure ambition pour
-l’heure était d’avoir quelque chose à me mettre
-sous la dent. Ce n’était pas un madrigal,
-tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui
-ne sait pas écrire ! Puis, comme je me baissais
-pour rattacher le ruban au collier, le
-chien fit un mouvement, et d’un simple coup
-d’épaule envoya par terre table, encrier et le
-reste. Assez penaud, j’ajoutai un <i>post-scriptum</i>
-pour annoncer le malheur, et une minute
-après ma jeune gardienne de la nuit dernière
-entrait.</p>
-
-<p>» Elle était vêtue cette fois d’une robe
-quelconque, et avec ses cheveux tordus en
-huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante
-à n’importe quelle femme, qu’elle me fit
-l’effet disparate d’un vieux portrait de Vélasquez
-qu’on aurait restauré en remplaçant une
-tête d’enfant par celle d’une bonne paysanne
-bourguignonne… Est-il permis d’avoir à sa
-portée tant de couleur locale et de ne pas en
-user !… Très insoucieuse de l’effet qu’elle me
-produisait, je crois, elle réparait le dégât sans
-mot dire, relevant la table, pompant l’encre,
-et promenant son linge du bout du pied sur
-le parquet.</p>
-
-<p>» J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le
-plus humblement du monde ; mais, dès les
-premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement
-en disant : « Oh ! ne vous tourmentez
-pas, ça m’est si égal les taches ! » que, ma
-foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie
-pour aller au ravitaillement, et je suis resté
-avec mes pensées.</p>
-
-<p>» Mon cher, cette jeune fille me déplaisait
-déjà positivement. Son apparence répondait
-exactement à son écriture, et cette dernière
-phrase me la complétait. Moi aussi, parbleu,
-je me moque des taches, et j’ai vu couler
-d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre ;
-mais d’elle, cela me choquait.</p>
-
-<p>» S’il est une chose qui me déplaise entre
-toutes, c’est de rencontrer chez les autres,
-et particulièrement chez une femme, mes
-défauts dominants. Que diable ! je connais
-mon visage, et, quand je veux le voir, je n’ai
-qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me
-faille encore être forcé de retrouver ma grimace
-chez tout le monde. En tant que laideur,
-j’aime à changer, et mon bec d’aigle
-s’est toujours mieux accommodé du voisinage
-des petits nez de chien que de celui de ses
-pareils.</p>
-
-<p>» A son retour, elle s’est mise à me servir
-le repas que la vieille venait d’apporter, se
-remuant avec une vivacité pleine de bonne
-volonté, mais qui était d’une maladresse si
-absolue qu’au bout d’un instant j’en étais à
-ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait
-tout à coup d’une demi-ligne que son pouce
-ne sautât avec la tranche, la porcelaine se
-heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de
-moins féminin que cette jeune fille.</p>
-
-<p>» Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes
-diables d’yeux verts qui la troublaient. Allons
-donc ! est-ce moi aussi qui suis fautif pour
-ce café, sorti de ses mains et que j’ai bu
-jusqu’à la lie ?</p>
-
-<p>» Ah ! mon ami ! tout homme a son calice
-qu’il doit vider en ce monde, en attendant
-ceux que les promesses du purgatoire lui
-réservent encore, je le sais et je m’y résigne ;
-mais quelle amertume intolérable le mien
-avait revêtu ce jour-là !</p>
-
-<p>» De loin, j’avais regardé mademoiselle
-d’Erlange accroupie devant l’âtre, préparant
-son mélange avec la sûreté du talent, et,
-encore qu’il me semblât peu catholique, ma
-propre inexpérience me défendait des jugements
-téméraires jusqu’à la dégustation du
-moins. Mais alors !</p>
-
-<p>» As-tu dans ton passé de ces ressouvenirs
-de crèmes tournées ou manquées qui font
-pleurer de déception quand on est enfant ?
-Et vois-tu encore ce quelque chose d’épais
-et de trouble où des grains d’une origine
-inexpliquée nageaient et se multipliaient ?
-Mon pauvre Jacques, c’était cela même qu’on
-m’offrait ! J’avoue que j’étais vexé, et le
-fumet de ce moka qui me passait sous le nez
-en fumée, — sans le moindre jeu de mots, — m’a
-fait froncer le sourcil.</p>
-
-<p>» Je t’entends, plaignant la pauvrette et
-me querellant sur ma maussaderie. Eh ! mon
-cher, garde ta pitié ; sa déconvenue n’a pas
-été longue, je t’assure, et même je crois bien
-qu’elle n’attendait qu’un signe de moi pour
-rire aux éclats.</p>
-
-<p>» Mais, ma foi, je ne trouvais pas ça drôle
-du tout ; je n’ai pas remué, et, possédée de
-l’idée de tout réparer, elle a imaginé un
-expédient qui lui a semblé si fameux qu’elle
-me l’a annoncé avec un cri de joie. Puis elle
-a couru à une armoire, en a tiré un mouchoir
-de poche, et s’est mise à me décanter une
-tasse de son horrible boisson dans un des
-coins du linge qu’elle relevait délicatement. Il
-était tout blanc, je veux bien, mais avoue que
-cette passoire était d’un choix douteux et bien
-peu fait pour calmer mes susceptibilités !…</p>
-
-<p>» J’ai bu ! Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?
-Mais ce goût âcre, avec cette petite arrière-saveur
-de lavande, de verveine ou de je ne sais
-quoi, recueillie en outre dans la batiste, c’était
-atroce !…</p>
-
-<p>» Puis, avec la conscience du devoir accompli,
-elle est allée s’asseoir dans son grand
-fauteuil, contre le dossier duquel sa tête
-arrive aux trois quarts à peine, et j’ai tâché
-de la faire causer.</p>
-
-<p>» Veux-tu l’ordre et le nombre de ses affections ?
-Elle n’en fait pas mystère : sa vieille
-bonne, son chien, et puis voilà ; car la tante
-n’arrive qu’en vingt-cinquième ordre en
-façon de remplissage… et encore !</p>
-
-<p>» Quant à mon accident, elle m’en a dit tout
-de suite son sentiment sans se faire prier.
-Ça l’amuse, oh ! mais ça l’amuse, vois-tu !
-Elle n’a jamais rien vu de plus drôle
-que cette aventure ! — Au moins aurai-je
-la satisfaction de penser que ça divertira
-toujours quelqu’un, si ce n’est pas moi !</p>
-
-<p>» Établie sur ces prémisses, notre entente
-ne battait que d’une aile, comme tu comprends
-quand la duègne est rentrée fort à propos
-pour nous tirer de peine. Mademoiselle
-d’Erlange s’est envolée, et moi, qui par malheur
-n’en peux faire autant, je me suis carré
-dans mes oreillers, bien décidé à ne pas laisser
-aller Benoîte, puisque Benoîte il y a, sans
-avoir exprimé de sa vieille tête toutes les révélations
-qu’elle pouvait contenir.</p>
-
-<p>» Seulement, nos deux volontés se trouvaient
-être là-dessus diamétralement opposées,
-et elle paraissait aussi résolue à se taire
-que moi à la faire parler. Aussi, pendant un
-grand quart d’heure, avons-nous littéralement
-joué à cache-cache ensemble, elle finassant,
-moi la ramenant droit au but, pour la
-voir me glisser de nouveau entre les doigts,
-jusqu’à ce que j’enlève la position rondement,
-à la hussarde !</p>
-
-<p>» Mon ami, si tu l’oses, défends encore les
-petits doigts fins qui remuent si gentiment la
-porcelaine et qui savent apprêter un café si
-succulent, c’est leur propre marque que je
-porte au front, et mon antipathie contre mademoiselle
-d’Erlange était une prescience !</p>
-
-<p>» Mauvaises intentions, je ne dis pas, mais
-action un peu vive, tu en conviendras, je
-pense, et surtout quand tu connaîtras la nature
-du projectile employé. Il est lourd, massif
-et d’un noble métal. Devines-tu ? Non,
-bien entendu, et je te le donnerais en cent
-que tu n’en serais pas plus avancé.</p>
-
-<p>» Vois-tu dans un coin de ma chambre cette
-statue de saint Joseph qui s’enfonce dans
-l’angle, semblant vouloir gagner sur le mur ?
-C’est un joli morceau bien fini, ciselé en plein
-argent, que j’attribue sans hésiter à l’école
-italienne et qui pourrait être signé Cellini,
-tant le travail en est exquis ! Voilà cependant
-l’instrument de mon malheur !…</p>
-
-<p>» Pour que tu puisses comprendre comment
-s’est produite cette bizarre attaque, revenons
-de quelques jours en arrière, et figure-toi
-mademoiselle d’Erlange alors si pénétrée des
-vertus de ce même saint, si croyante en lui,
-si pleine d’une vénération passionnée à son
-endroit, que le plus clair de ses journées se
-passait à ses pieds.</p>
-
-<p>» Puis, tout d’un coup, sans raison apparente,
-soit déboire, soit lassitude, une scission
-profonde se produisant entre eux, et la jeune
-suppliante passant brusquement d’un sentiment
-à un autre, devenant aussi ardente dans
-la colère qu’elle s’était faite humble dans l’humilité,
-et enfin, dans un accès de rage impie,
-jetant ignominieusement au dehors la statue
-respectée.</p>
-
-<p>» Ne plus la prier, c’était trop peu de chose
-encore ! Les vieux Sicambres ne sont pas les
-seuls qui aiment à brûler ce qu’ils ont adoré,
-et d’ailleurs, comme la brave Benoîte me le
-disait en soupirant : « Elle ne fait jamais les
-choses à demi, ma fille ! » Jusque-là, rien à
-dire de cette façon d’agir. Je ne connais pas
-les griefs de cette jeune révoltée, c’était son
-droit peut-être, et, en tout cas, c’était strictement
-son affaire ! Mais le plus triste, c’est
-que, tandis que se jouait cette scène intime,
-et selon le train ordinaire du monde, c’était
-un innocent qui s’apprêtait à payer pour les
-coupables !</p>
-
-<p>» Tu le devines, mon ami ; pour cette fois,
-l’agneau de la fable allait être moi-même, et
-l’heure où la plus malavisée des rêveries me
-conduisait dans ce chemin désert dont je t’ai
-parlé était aussi l’instant précis où mademoiselle
-d’Erlange envoyait le pauvre saint à la
-volée à travers la campagne, commettant
-ainsi le double délit d’attenter à la vie de son
-prochain et d’infliger le plus mortifiant des
-traitements à un objet d’église.</p>
-
-<p>» Celui-ci, d’ailleurs, n’y mit nulle façon, et
-oubliant tout caractère sacré et pacifique, il
-me décousit avec la maestria d’un éclat d’obus
-de profession. Et voilà comment, sans crime
-appréciable que la société ou les dieux puissent
-me reprocher, j’ai été mis à deux doigts
-de la mort, et je reste menacé d’un genou
-hors d’usage ou du moins fort déprécié, tout
-cela parce qu’une petite fille et une statue
-d’argent ont eu maille à partir ensemble.</p>
-
-<p>» Que te semble maintenant de mademoiselle
-d’Erlange ? Ne crois-tu pas voir des griffes
-pousser sous ses ongles roses, et seras-tu
-tout à fait tranquille désormais durant les
-heures où elle me veillera seule ?… J’attends
-avec une curiosité que je ne peux te dire l’explication
-qui ne pourra pas manquer de se
-produire à ce sujet entre nous. Cette fière
-amazone montrera-t-elle quelque confusion ?
-Rien n’est moins certain, et je rassemble
-toute ma décision pour me tirer de là avec
-les honneurs de la guerre.</p>
-
-<p>» Je suis la victime, quand le diable y serait !
-Il ne faut pas qu’elle oublie cela ; et, si elle
-prend les choses par trop légèrement, j’arracherai
-mon bandeau comme on fait à la dernière
-page des romans d’Anne Radcliffe, et
-je lui montrerai ma plaie béante… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">27 mars.</h2>
-
-
-<p>Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout ! Mon
-Dieu, que dire, et de quel air me présenter ?
-Voilà les mots que je me suis répété incessamment
-hier, sans jamais trouver que faire.</p>
-
-<p>D’un côté, certainement, je n’étais pas
-fâchée que ce fût avoué. Les situations mal
-définies m’ont toujours été odieuses, et je me
-rappelle le temps où, étant petite fille, je demandais
-à ma tante « deux claques tout de
-suite », plutôt que la punition qu’elle me
-réservait pour le soir. Puisque cette fois
-encore j’étais sous le coup d’un blâme, je
-n’étais pas fâchée de savoir promptement
-ce qu’il allait être. Mais la façon de me
-présenter, le mot par lequel j’allais débuter ?
-C’était toujours ce qui ne me venait pas, ou
-du moins ce qui m’échappait, dès que j’approchais
-de la porte fatale.</p>
-
-<p>Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue
-si près que je tournais à demi la serrure ;
-puis, toujours prise de peur au dernier
-moment, je me sauvais avant d’avoir achevé
-mon geste. Il semblait en vérité que toutes
-mes idées restaient entassées dans la bibliothèque,
-dont j’ai fait ma retraite et ma
-chambre depuis quelque temps, car aussitôt
-que je m’y trouvais, les mots m’arrivaient
-en foule, je gesticulais avec noblesse, et les
-phrases les plus propres à émouvoir un cœur
-hautain se pressaient sur mes lèvres. J’avançais
-ainsi jusqu’à un divan où je supposais
-M. de Civreuse étendu, afin que la répétition
-fût complète, et saisissant le coin d’un coussin
-comme je me proposais de le faire pour
-sa main :</p>
-
-<p>— Monsieur, disais-je d’une voie émue,
-pardonnez-moi, je vous en supplie ! J’ai fait
-une folie dont le remords me restera toujours,
-et à laquelle je ne peux pas encore
-penser sans terreur ; mais voyez combien je
-suis malheureuse, et dites-moi, je vous en
-prie, que vous ne m’en voulez pas trop !
-Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas
-m’adresser une bonne parole, et je hais de
-ne point vivre en paix avec moi-même, car
-les reproches que je me fais sont bien plus
-durs que tous ceux que vous pourriez imaginer !</p>
-
-<p>Le coussin attirait ma main à lui, baisait
-courtoisement le bout de mes ongles et me
-donnait l’absolution sans trop se faire prier.
-Là-dessus, je repartais pénétrée de mon
-sujet ; mais, en passant ma porte, mon discours
-se troublait déjà ; à la traversée de
-l’antichambre il m’en échappait une moitié,
-et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet,
-si bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit
-décisif…</p>
-
-<p>C’est alors que je revenais d’un bond et,
-par un sortilège inexplicable, sur mon passage,
-mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes
-se relevant des dalles, sortant des boiseries
-et rentrant toutes à leur place, de façon
-qu’en arrivant auprès du divan symbolique,
-j’avais reconquis mon aisance, et j’étais de
-nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres
-propos analogues aux premiers, mais toujours
-plus persuasifs.</p>
-
-<p>Il fallait en finir pourtant ; le jour baissait,
-et je ne pouvais pas condamner M. de
-Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer
-pour lui apporter sa lampe. Il était évident
-que, tant que je réfléchirais ainsi, je repasserais
-par ces mêmes alternatives ridicules, et
-il ne me restait qu’à me prendre moi-même
-en traître.</p>
-
-<p>C’est alors que, tête baissée, comme
-un objet qu’on lance, j’ai franchi la porte et,
-d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant
-à mon étoile pour trouver ce mot heureux
-du début qui m’était si nécessaire et qui allait
-venir cette fois, je crois.</p>
-
-<p>Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée,
-s’était mis à regarder derrière moi dans le
-fond de la chambre avec une persistance
-tellement singulière, se penchant pour mieux
-voir, dardant obstinément son œil sur la
-porte que, malgré ma préoccupation, je me
-retournai, saisie de l’idée que je traînais
-avec ma robe quelque objet inattendu ou
-burlesque. Il n’y avait rien du tout, et, comme
-je le regardais toute surprise :</p>
-
-<p>— Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle,
-me dit-il tranquillement.</p>
-
-<p>Puis il renfonça sa tête dans son oreiller
-avec un geste de soulagement, laissant retomber
-sa paupière d’un air détaché, et si
-fort à son aise, si peu préparé aux explications
-émues que je lui réservais, que plus
-d’une audace en aurait perdu courage comme
-moi, je crois. Debout, immobile, avec la perplexité
-évidente de mon regard, mes lèvres
-qui commençaient toujours des mots sans
-jamais les finir, et ma lampe que je ne songeais
-pas à poser, j’étais en pleine gaucherie,
-et j’aurais donné beaucoup à qui m’eût
-assuré quelque chose de la superbe attitude
-de M. de Civreuse, ou tout au moins le placement
-naturel de mes bras et de mes pieds,
-dont la conduite ne m’avait jamais paru si
-difficile.</p>
-
-<p>Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec
-des nonchalances majestueuses d’empereur
-romain, n’ayant nul mouvement maladroit à
-craindre dans sa commode situation et jouissant
-insolemment de tous ses avantages.</p>
-
-<p>Cela ne devait pas durer longtemps ainsi,
-sous peine d’arriver au ridicule, et, d’ailleurs,
-cette froideur provocante agissait sur
-moi comme un coup de fouet. Puisqu’il ne
-voulait pas m’aider, ma foi, tant pis ! j’allais
-parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer
-les choses sans plus de façons.</p>
-
-<p>Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai
-d’un pas encore et, mettant la lumière sur
-la table :</p>
-
-<p>— Monsieur, commençai-je rapidement,
-voici votre lampe, — c’était tout ce que
-j’avais trouvé de plus original comme début, — et
-je vous prie de croire à tous mes
-regrets pour le déplorable accident dont
-vous souffrez encore ; mais, en vérité, ce
-n’est pas ma faute !</p>
-
-<p>— Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse
-m’en accuser non plus, fit-il tranquillement
-en relevant le front et en me regardant.</p>
-
-<p>— Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.</p>
-
-<p>Et comme il hochait la tête d’un air qui
-signifiait : « Allons, c’est bien heureux ! »
-je repris en m’interrompant vivement :</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que je sais bien que
-c’est ma faute, en réalité ; mais ce que j’entends,
-c’est que je ne l’ai pas fait exprès.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, je le crois, répondit-il
-avec son sourire railleur.</p>
-
-<p>— Car enfin, continuai-je en m’animant,
-comment pouvais-je savoir qu’il y avait quelqu’un
-là ? C’est tout à fait à nous, ce chemin,
-et personne n’y passe habituellement.</p>
-
-<p>— Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le
-même flegme ; c’est moi qui me suis rencontré
-là absolument hors de propos, et dès
-lors que je me trouvais chez vous, vous étiez
-complètement dans votre droit. Les seigneurs
-n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs
-terres, et chacun enfin n’a-t-il pas la liberté
-de vider ses querelles à sa façon et sans
-crier gare ? C’est affaire à ceux qui passent
-de lever la tête et de parer les coups !</p>
-
-<p>— Ah ! Monsieur, m’écriai-je alors, au
-comble de l’indignation, vous me faites dire
-des sottises que vous savez bien que je ne
-pense pas, et vous répondez bien méchamment
-au pardon que je vous demande !…</p>
-
-<p>Et, comme je sentais que les larmes me
-gagnaient malgré tous mes efforts, j’allais
-me sauver quand il m’arrêta du geste et me
-dit, en oubliant cette fois son insupportable
-froideur :</p>
-
-<p>— Mademoiselle, c’est moi qui vous demande
-pardon maintenant. Je suis un animal,
-et je voudrais me battre pour avoir fait
-pleurer la garde-malade dévouée qui veille si
-bien sur moi ! M’excusez-vous ?</p>
-
-<p>Mais autre chose est de faire couler des
-larmes ou de les arrêter. Je souriais, je
-répondais : « Oui, oui, » avec ma tête ; mais
-c’était commencé et il fallait que ça eût son
-cours, et j’avais beau mordre mes lèvres,
-enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien
-serré en petit tampon, y mettre la meilleure
-volonté du monde enfin, je ressemblais à une
-fontaine.</p>
-
-<p>De temps en temps, M. de Civreuse répétait
-ses excuses, et, ma foi, tout au fond du
-cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans
-ce grand œil glacial un peu d’anxiété et
-d’embarras. Après tout le trouble qu’il
-m’avait causé depuis quinze jours, c’était de
-bonne guerre. Pourtant je n’y ai mis nulle
-malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu,
-car je voyais combien cette attente le gênait,
-et, tous les deux, nous avons repris ensemble,
-dès que j’ai eu retrouvé ma voix :</p>
-
-<p>— Alors vous ne m’en voulez pas ?</p>
-
-<p>— Vous me pardonnez vraiment, alors ?</p>
-
-<p>Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de
-mon programme où je l’avais laissé ; seulement
-il s’est contenté de la serrer tout doucement,
-et il a ajouté en riant, mais cette
-fois sans noirceur :</p>
-
-<p>— Amnistie complète enfin, même pour
-lui, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et il me montrait du doigt la malheureuse
-statue de mon saint Joseph, qui se retrouve
-par je ne sais quel prodige dans un des coins
-de la chambre.</p>
-
-<p>J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant
-ainsi la chaleur de ma figure, que je sentais
-déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout
-gonflé et déplorablement luisant ; et, comme
-je ne répondais rien, M. de Civreuse a eu
-peur que je ne me remisse à pleurer, et il
-s’est dépêché d’ajouter :</p>
-
-<p>— Mais soyez tranquille, Mademoiselle ;
-je ne sais rien de la nature de vos griefs,
-je ne connais que la punition sans ses
-causes.</p>
-
-<p>— Je le pense bien, lui ai-je répondu, car
-il aurait fallu lire à travers mon front pour
-cela. Je n’en ai rien dit à personne.</p>
-
-<p>Il n’a pas insisté, et je suis partie pour
-aller mouiller mes yeux.</p>
-
-<p>Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du
-front de son blessé. Il dit que le mal disparaît
-avec la rapidité d’un miracle ; mais, quant
-au genou, il m’a avoué en confidence qu’il
-ne voit aucun mieux jusqu’à présent, et que
-le temps et une immobilité absolue sont les
-seules choses qui peuvent assurer une guérison
-complète. Fasse le ciel que M. de Civreuse
-consente à avaler de bonne grâce ces
-deux amères médecines !</p>
-
-<p>Quant à moi, c’est avec un soulagement
-que je ne peux pas dire que je reste à présent
-auprès de mon malade. Il n’y a plus
-d’explication pénible à redouter entre nous,
-et encore que son humeur n’en soit pas sensiblement
-adoucie, cela me met du moins
-beaucoup plus à l’aise.</p>
-
-<p>Pour lui, il reste un peu sombre, toujours
-froid, et avec cette tendance à l’ironie qui
-se fait jour à tout propos.</p>
-
-<p>— Je suis né grognon, voyez-vous, me
-disait-il tout à l’heure, et, comme personne
-n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en
-mon printemps, c’est maintenant un petit
-chêne dont moi-même je ne fais plus façon.</p>
-
-<p>— Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent ?
-lui ai-je demandé.</p>
-
-<p>— Mais ils s’en accommodent généralement,
-ou bien quand ils sont las, ils
-élaguent un peu.</p>
-
-<p>— Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu
-m’empêcher de répliquer ; à leur place, je
-chercherais un autre ombrage que ce petit
-chêne, il ne me semble pas sûr !…</p>
-
-<p>Il a froncé le sourcil. C’est sa manière
-quand il n’est pas content, et qu’il ne veut
-pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela
-signifie en propres termes : « Allez vous
-promener ! » Alors j’y ai été, et j’y suis
-encore.</p>
-
-<p>En fin de compte, je suis comme ses amis,
-je trouve qu’il y a singulièrement à élaguer
-parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a
-poussé tortu, quoique vigoureux.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, connais-tu un argument à la
-fois plus banal et plus irrésistible que les
-larmes ? C’est vieux comme le péché, tout le
-monde en use, tout le monde aussi connaît
-la simplicité du procédé, et cependant tout
-le monde s’y attendrit encore malgré soi. Ève
-a obtenu son premier pardon et scellé sa
-première réconciliation de ce liquide bienfaisant,
-et mademoiselle d’Erlange, — soit
-dit sans comparaison, — a si bien fait tout à
-l’heure que non seulement la paix est signée
-entre nous, mais encore que c’est moi-même
-qui ai demandé grâce.</p>
-
-<p>» Imagines-tu un rôle tout ensemble
-plus ridicule et plus gênant que celui d’un
-homme qui fait pleurer une femme, quand
-cette femme lui est tout à fait étrangère ?
-Les yeux dans son mouchoir, la voix
-inégale, ses explications coupées de gros
-soupirs et qui vous arrivent par fragments,
-il semble en vérité qu’on soit un
-bourreau, et on ne sait quelle contenance
-est bonne à prendre. La regarder, c’est
-indiscret. Détourner la tête, c’est cynique ;
-on a l’air de dire : « Je m’en moque ! » et il
-ne reste qu’à jurer qu’on est le plus grand
-des misérables, et à solliciter humblement
-son pardon.</p>
-
-<p>» Puis, je ne sais si tu sens ainsi, mais
-toute chose mal connue et rarement éprouvée
-impressionne davantage. Qu’on me parle
-d’entailles ou de bras cassés, je sais ce que
-c’est, j’en ai eu. Mais ces pleurs, ce flot
-pressé, impétueux, ininterrompu, cela ressemble
-si peu aux larmes que j’ai jamais
-versées, larmes rares et toujours cachées,
-que je les regardais avec cette vague frayeur
-de l’inconnu, me demandant quand et comment
-ils allaient finir, ce que mademoiselle
-d’Erlange éprouverait ensuite, et si elle ne
-risquait pas de se fondre ainsi tout entière
-comme une naïade alimentant quelque
-source vive ! Aussi étais-je prêt à toutes les
-capitulations, et me suis-je tenu comme
-heureux de troquer grief contre grief, et de
-lui donner mon entier pardon en échange de
-celui que je recevais d’elle.</p>
-
-<p>» Il n’y a que ce pauvre saint avec qui elle
-ne veut pas entendre parler d’accommodement !
-J’ai tenté de me porter médiateur,
-mais les faits ont dû être bien graves, car
-elle est restée froide, et je ne veux pas compromettre
-une paix si fraîche encore et si chèrement
-achetée par un zèle intempestif.</p>
-
-<p>» Et moi qui faisais tant d’état de l’entrevue,
-qui me voyais si maître de cette tête folle
-dans mon juste courroux, qui arrangeais si
-bien dans mon esprit toutes les vérités que
-je voulais lui dire et qu’il serait heureux
-cependant qu’elle entendît une fois ! Tu ris,
-traître ! c’est bien hors de propos, je t’assure,
-et jamais je ne fus moins disposé à te faire
-raison !… Notre paix d’ailleurs n’est encore
-qu’une paix armée. L’entente est faite sur un
-point, sur un point seulement. Nous ne reparlerons
-plus désormais de la raison qui nous
-procure l’avantage de ce tête-à-tête d’un mois
-auquel je ne peux pas songer sans frémir ;
-mais, à côté de cela, les causes de dissentiment
-ne nous manqueront pas, je crois.</p>
-
-<p>» Figure-toi toutes les oppositions du
-monde : le blanc et le noir, l’eau et le feu, deux
-chevaux perpétuellement lancés au galop et
-qui tournent chacun dans un sens, de façon
-à se heurter régulièrement à chaque tour de
-cirque avec les horions que tu devines, et
-tu nous verras dans la grande salle boisée où
-je me recolle comme le plus vulgaire des
-objets d’étagère ficelé soigneusement jusqu’à
-sécheresse parfaite.</p>
-
-<p>» Et encore, non, tiens, ma définition est
-mauvaise. Ne lis pas opposition absolue, car
-elle me ressemble, mon cher, et c’est là ce
-qui m’en est odieux, je te l’ai dit déjà ! On
-l’a habillée d’une robe, ornée d’une chevelure
-<i>ad hoc</i> à laquelle je n’aurais pu prétendre
-qu’à l’époque belliqueuse des Mérovingiens,
-dotée d’une prime fleur de candeur et de
-naïveté qui évidemment n’est plus mon partage,
-et, à part cela, nous sommes frères
-jumeaux. Or, pour une femme, tu me l’accorderas,
-il y a meilleur modèle à prendre que
-ton ami, et elle gagnerait assurément en
-grâce et en charme tant ce qu’elle perdrait
-en similitude. Entre tous les genres, le genre
-« bon garçon » est celui qui m’a toujours
-déplu davantage. Je l’aimerais mieux rêveuse,
-coquette, prude, sujette aux vapeurs, tout ce
-que tu voudras, enfin, qui me permît d’étudier
-la variété sur le vif pendant ma réclusion
-plutôt qu’avec cette assurance joviale et
-capricieuse qui se traduit par le <i lang="en" xml:lang="en">shake hand</i>
-classique qu’ont importé chez nous les mains
-nerveuses et les coudes pointus des filles
-d’Albion, et qui est la chose que je leur pardonne
-le moins, après leur laideur, toutefois !
-Tout à l’heure, au milieu de ses larmes, elle
-était plus femme déjà. Ce qui n’est point pour
-dire que, pendant ce moment-là, je m’amusais
-beaucoup plus, ni que j’étais alors précisément
-à mon aise ; mais j’aime le respect
-des vieux usages, et je veux les jeunes filles
-timides, soumises, un peu poltronnes au
-besoin, un peu idéalistes, d’une octave plus
-haut que nous enfin, comme l’écart entre les
-voix masculines et féminines !</p>
-
-<p>» Après cela, je ne m’en distrairai que
-mieux peut-être. Je partais en quête de pays
-nouveaux, de types étranges, d’individus originaux
-à étudier, et on prétend que ce que
-les Français connaissent le moins, c’est la
-France ! Étudions la France, mon ami, puisque
-nous y voici, et reçois les notes du voyageur
-avec la même bienveillance que si elles
-t’arrivaient des bords sacrés du Gange ou des
-sommets non moins sacrés de l’Himalaya.
-Elles auront du moins le mérite de plus de
-fraîcheur qu’après ce long trajet, et quand
-on pense à toutes les jolies choses que Bernardin
-de Saint-Pierre savait découvrir sur
-une seule feuille de fraisier, il faudrait que
-je fusse un grand maladroit pour n’en pas
-faire autant dans un arpent et plus qui m’entoure.</p>
-
-<p>» Mais me voici loin de mon affaire, je
-broutille aux considérations philosophiques
-comme un simple baudet au milieu du chemin,
-et l’équipage dans lequel je te conduis
-en cahote un peu, je crois. Tu veux l’histoire,
-n’est-ce pas ? Nous en étions restés aux larmes
-de mademoiselle d’Erlange, il me semble,
-et je gage que tu te figures bonnement que
-d’un seul mot j’allais les arrêter, comme je
-dois confesser que je les avais fait jaillir. Je
-m’excusais, c’était fini, et encore nous n’en
-étions qu’en plus parfait accord par la suite.</p>
-
-<p>» Oh ! mon ami ! Dieu te garde de provoquer
-jamais une crise dont tu ne peux plus te voir
-maître au bout d’un instant, car c’est terrible !
-On se sent petit devant un torrent
-débordé, dit-on, parce que c’est quelque
-chose d’impossible à maîtriser qui vous côtoie…
-Que me diras-tu donc des larmes d’une
-jeune fille ! Endigue-t-on davantage cela ? Je
-me faisais doux, je me faisais humble ; en
-vérité, je devenais plat, et le flot coulait toujours
-pourtant, et c’était merveille de voir
-toujours ce même petit mouchoir, large
-comme la paume de ma main, tourné, retourné,
-pétri en tout sens, et suffisant encore
-à la besogne ! Plié, il remplissait juste le
-creux d’un œil, si bien qu’il fallait les tamponner
-l’un après l’autre ; mais c’était fait
-d’un mouvement si prompt qu’on ne s’apercevait
-presque plus qu’il fût dédoublé, et,
-malgré la gêne que je ressentais, je ne pouvais
-pas m’empêcher de suivre curieusement
-cette admirable dextérité.</p>
-
-<p>» Je dois dire cependant que mademoiselle
-d’Erlange n’a point abusé de la situation ;
-elle s’est calmée aussitôt qu’elle l’a pu, m’a
-tendu la main sans rancune, je crois, et, à
-ma prière, s’est assise près de moi, au lieu
-de se sauver comme elle en avait manifestement
-l’intention.</p>
-
-<p>» Il me restait à réparer, et le quart d’heure
-de Rabelais de ma maladresse devait se solder
-par beaucoup d’amabilités, je le sentais.
-Il me fallait faire des frais, causer, la distraire,
-ôter enfin à ma brutalité tout ce
-qu’elle avait de trop violent, et… je ne m’en
-suis pas trop mal tiré, je pense !</p>
-
-<p>» Au commencement, de gros soupirs
-entrecoupaient ses paroles, de vrais soupirs
-d’enfant en détresse, et une larme qui reparaissait
-de temps en temps au bord des cils
-rappelait l’intervention du fameux mouchoir ;
-mais, peu à peu, elle s’est animée,
-si bien même qu’au bout d’un instant je la
-suivais avec peine.</p>
-
-<p>» Parler semble pour elle un plaisir extrême ;
-elle le fait avec vivacité, sans grande
-suite, et comme s’il s’agissait simplement
-d’un exercice hygiénique pour sa langue. Les
-questions, les réflexions, les faits se précipitent
-dans un curieux pêle-mêle ; elle prend
-ses idées à même le tas, sans trier, et les
-jette comme on lance du grain à des moineaux :
-« Hop ! hop ! attrape qui peut ! » Je gage bien
-que la parabole du semeur de l’Évangile ne
-l’a pas fait rêver souvent, et que ce qui se
-perd de grain aux broussailles du chemin ou
-sur les roches arides est le plus mince de
-ses soucis !</p>
-
-<p>» Ne crois pas pourtant qu’il s’agisse d’une
-bavarde vulgaire : son intarissable animation
-est plutôt une surabondance de vie, si
-je ne me trompe, et elle dépense sa force là,
-faute de pouvoir l’employer suffisamment ailleurs,
-quoiqu’elle y prenne déjà peine pourtant,
-je t’assure ! Tout en causant, elle va et
-vient, lutine son chien, arrange et dérange
-le feu vingt fois dans une heure, si bien
-qu’elle l’éteint à moitié et remplit la chambre
-de fumée. Elle ouvre alors les fenêtres en
-s’excusant, et rétablit un bûcher dont les
-flammes lèchent l’entablement de la cheminée,
-et qu’il faut arroser d’un seau d’eau
-pour nous garder d’un plus grand malheur.</p>
-
-<p>» Assise, elle ramène successivement ses
-deux pieds sous elle, à la turque, — comme
-son café, — et balance son buste en parlant
-de la manière la plus inquiétante pour son
-équilibre, qu’elle conserve cependant d’une
-façon merveilleuse, il faut lui rendre justice,
-et je soufflais à la suivre de l’œil.</p>
-
-<p>»  — Je vous trouve fiévreux, me disait peu
-après mon docteur ; que se passe-t-il ? Est-ce
-que nous vous aurions nourri trop tôt, et
-faut-il nous remettre à vous doser un bouillon
-de malade ?</p>
-
-<p>»  — Dosez-moi plutôt ce feu follet ! avais-je
-envie de lui répondre.</p>
-
-<p>» Mais, à tout prendre, vois-tu, Jacques,
-quatorze heures de solitude par jour, c’est
-beaucoup quand on est pris par la patte : ne
-médisons pas trop des intermèdes.</p>
-
-<p>» Notre conversation, très variée, m’a mis
-un peu au courant de ce qui nous entoure,
-choses et gens.</p>
-
-<p>» Le château dont je t’ai parlé, trop pompeusement
-peut-être, n’est pas décidément
-tout ce que j’en attendais, et, comme les décors
-de théâtre, derrière la façade qu’il
-montre au public, il cache plus d’une déception.
-Sa splendeur date de Louis XIII et sa
-décadence de la Révolution ; ce qui prouve,
-te dirait M. Prud’homme, que le bonheur sur
-cette terre dure plus que le malheur, contrairement
-à tout ce qu’on affirme à ce sujet,
-et ce qui signifie, je crois, tout bonnement,
-que cent ans est la limite extrême
-pendant laquelle des pierres consentent à
-tenir debout sans que personne les y aide.
-Quoi qu’il en soit, il a disparu déjà du
-noble bâtiment une aile tout entière, un
-clocheton et deux tourelles.</p>
-
-<p>» Elles ont croulé d’ailleurs sans violence,
-en tourelles de bonne compagnie, comme des
-gens trop las d’être debout, et qui s’assoient
-à terre faute de mieux. Puis le lierre qu’elles
-avaient entraîné s’est remis à verdoyer, les
-herbes folles et les giroflées, voyant qu’on
-ne songeait pas à déblayer, ont commencé
-à fleurir, et, l’an d’après, les oiseaux y ont
-niché, trouvant l’abri sûr et le parterre odorant.</p>
-
-<p>» Histoire de vieux murs, me diras-tu. Je
-connais ta ruine sans que tu me la décrives :
-elles se ressemblent toutes, ces décadences
-de châteaux !</p>
-
-<p>» Et la façon dont les propriétaires agissent
-en pareil cas se ressemble-t-elle aussi partout ?
-Et crois-tu que tu as vu beaucoup
-d’endroits où on fasse ce qu’on fait à Erlange
-dans ces circonstances-là ?…</p>
-
-<p>» Quand les lézardes se multiplient par
-trop, que leur entre-bâillure prend l’air
-sinistre de gens qui poussent leur dernier
-soupir, et que les pierres hochent décidément
-les jours de grand vent, chacun rassemble ses
-affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se
-manie sans trop de peine, et philosophiquement
-on transporte son bagage et soi-même
-dans une autre partie plus hospitalière et qui
-tienne encore debout.</p>
-
-<p>» Puis le premier ouragan a raison du radeau
-qu’on vient ainsi d’abandonner, il s’abat
-et devient le palais des hiboux et des fouines,
-pendant que les émigrants refont leur nid à
-côté, s’accommodant des nouveaux espaces,
-découvrant des avantages ou des misères,
-et pas plus émus qu’une tribu de Gaulois qui
-a décampé du matin pour changer de cieux
-et de gibier !</p>
-
-<p>» On a déjà quitté ainsi successivement la
-tour du Sud pour la tour du Nord et l’aile
-droite pour le centre, et si le centre fléchit
-à son tour, — mon Dieu, avec ces neiges qui
-l’écrasent, il faut s’attendre à tout ! — il restera
-encore l’aile gauche remise à neuf plus
-récemment, puis une tour, deux tours même,
-je crois, une chapelle et les communs.</p>
-
-<p>» En voilà pour assurer le loyer des petits
-enfants de mademoiselle d’Erlange et, à plus
-forte raison, la vie de cette tante mystérieuse,
-insaisissable, qui est encore une inconnue
-pour moi, et que je me prends parfois à croire
-un simple mythe.</p>
-
-<p>» Tout cela est certainement le dernier mot
-de la philosophie, si ce n’est pas de la démence,
-et pourtant c’est textuel. Mademoiselle
-d’Erlange paraît même considérer la
-chose comme très simple. On dirait, à l’entendre,
-qu’elle parle du changement le plus
-insignifiant, comme l’obligation de se déplacer
-dans un jardin quand le soleil vient
-vous chercher à l’ombre d’un massif, ou
-quelque chose d’analogue.</p>
-
-<p>»  — Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous
-fait ? m’a-t-elle dit en me voyant ouvrir
-de grands yeux ; vous seriez resté,
-vous ?</p>
-
-<p>»  — Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je
-répondu.</p>
-
-<p>»  — Avec qui ? Avec Benoîte et moi comme
-maçons et Françoise pour nous gâcher le
-plâtre avec ses sabots ?</p>
-
-<p>»  — Qui est Françoise ?</p>
-
-<p>»  — Ma jument, une bonne vieille bête qui
-butte pour rentrer dans son écurie et que je
-vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième
-affection.</p>
-
-<p>»  — Mais ne trouvez-vous pas, pourtant,
-n’ai-je pu m’empêcher de reprendre, que
-c’est une pitié de laisser crouler ainsi une
-belle habitation, et madame votre tante ne
-le sent-elle pas ?</p>
-
-<p>»  — Peuh ! a-t-elle repris en haussant les
-épaules et en riant ironiquement, ma tante
-sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange
-lui survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un
-abri jusqu’à la fin de ses jours, qu’est-ce
-que vous voulez « qu’après » lui fasse ?</p>
-
-<p>» Je n’ai pas osé insister : la question devenait
-trop personnelle, et nous en sommes
-revenus aux généralités. Très joyeusement,
-ma jeune interlocutrice m’a raconté comment
-elle avait meublé sa chambre, tirant
-de chacune des pièces ce qui y restait, et
-allant jusqu’à faire main basse sur les prie-Dieu
-de la chapelle.</p>
-
-<p>» Ainsi s’explique cette profusion monacale
-et bizarre de stalles de religieux qui m’avait
-frappé à mon premier réveil.</p>
-
-<p>» Elle appelle ça « ses chaises volantes », et,
-tout en parlant, elle les tirait l’une après
-l’autre jusque devant mon lit pour me les
-faire voir.</p>
-
-<p>»  — Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas
-varié, n’est-ce pas ? disait-elle en les tournant,
-mais c’est mignon à côté de mes canapés.
-Avez-vous vu les personnages de mes
-canapés ?</p>
-
-<p>» Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à
-moi, le roulant d’un bout à l’autre de la
-chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant
-contre le mur avec la même rapidité.</p>
-
-<p>» D’après tout ce que j’ai compris, le château
-est donc aussi désolé à l’intérieur qu’à
-l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant
-quelle est la bande de pillards qui l’a
-ainsi dévasté. L’insouciance et l’incurie n’y
-auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas
-un mobilier sur son dos à lui tout seul sans
-que la misère l’y aide quelque peu. Cette idée
-me tourmentait, car ma présence, dans ce
-cas, pouvait être une lourde charge pour
-mes hôtesses, et je me promettais de m’en
-ouvrir au docteur, quand mademoiselle d’Erlange
-a pris le taureau par les cornes, lisant
-miraculeusement derrière mon front ce qui
-m’occupait et le traduisant aussitôt avec
-clarté.</p>
-
-<p>»  — Vous voilà tout soucieux, Monsieur,
-parce que vous nous trouvez moins riches que
-vous ne l’imaginiez d’abord ! s’est-elle écriée.
-Mais rassurez-vous ! s’il ne pousse point à
-Erlange les quelques tables et chaises nécessaires
-pour nous remeubler, nous y avons
-tous les légumes de la Saint-Jean, sans
-compter poules et canards, et comme ma
-tante qui tient fort à son pauvre moi,
-trouve toujours moyen de ne point pâtir,
-il faut bien supposer qu’elle n’est pas
-arrivée au fond de son bas de laine, et
-que la disette ne nous menace pas encore.
-Puis, en définitive, dites-vous que vous
-auriez mauvaise grâce à vous tourmenter
-de cela, car ce n’est assurément pas votre
-faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il est
-assez d’usage en tous lieux qu’on héberge
-ses prisonniers.</p>
-
-<p>» Cette franche explication m’a mis à l’aise,
-et je n’ai plus fait que m’excuser d’avoir
-dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa
-chambre, lui demandant en grâce de la reprendre
-et de me faire transporter ailleurs.
-Mais elle a refusé, m’a répondu « qu’ailleurs »
-ici était un mot prétentieux, et que, du
-reste, elle tenait à me voir demeurer sur le
-lieu même du délit pour en faire une sorte
-de chapelle expiatoire.</p>
-
-<p>» Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une
-étrangeté qui m’avait frappé dès le début
-dans les inégalités de mon service de table,
-et je m’explique l’assemblage de cette porcelaine
-de Sèvres, du grand verre de Venise où
-mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie
-massive que je n’aime pas à voir
-mademoiselle d’Erlange manier trop près de
-moi, mêlées à la serviette de grosse toile bise
-et à ce couteau à treize sous qui complètent
-mon couvert.</p>
-
-<p>» Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma
-viande comme un jeune chien, me servant
-successivement du dos et du tranchant sans
-plus de succès, et tout près de m’impatienter.</p>
-
-<p>»  — Il coupe mal, n’est-ce pas ? m’a dit
-mademoiselle d’Erlange, qui me regardait
-faire avec jubilation, et vous êtes tout en
-colère !… Attendez, j’ai quelque chose qui
-fera votre affaire.</p>
-
-<p>» Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté
-triomphalement un petit poignard enfermé
-dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a
-sorti d’un geste en faisant jaillir un éclair
-bleu, et avec une vivacité qui m’a fait frémir.</p>
-
-<p>»  — Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme
-un ange : je m’en sers toujours pour mes
-plumes. Le voulez-vous ?</p>
-
-<p>» Ainsi se compose mon couvert, mon ami,
-et tu as à présent une idée assez exacte de
-mon abri, comme du personnel de mon entourage :
-la tante-fantôme, mon docteur, Benoîte,
-Un, et enfin mademoiselle Colette, car tel
-est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a
-bien voulu m’en faire part elle-même, ainsi
-que des réflexions qu’il lui suggérait.</p>
-
-<p>»  — Un drôle de nom, n’est-ce pas ? disait-elle :
-Col… Colette… Pourquoi pas Collerette ?
-Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où
-ça peut-il venir ?</p>
-
-<p>»  — Mais de la sainte du calendrier, je
-suppose…</p>
-
-<p>»  — C’est probable ! je n’y ai jamais songé !
-Je croyais qu’on avait imaginé ça pour moi.
-Mais vous la connaissez donc, sainte Colette ?
-Peut-être l’avez-vous priée contre les rages
-de dent ? Il paraît que c’est souverain et
-qu’on est certain de la guérison en s’adressant
-à elle !…</p>
-
-<p>»  — Je vous avouerai que non ! ai-je répondu ;
-d’une part, mes dents se sont tirées
-d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de
-l’autre, votre insuccès me dégoûterait à tout
-jamais des neuvaines, car je n’aurais pas la
-fatuité de croire que je pourrais réussir là
-où vous avez échoué si complètement.</p>
-
-<p>» Elle a rougi jusqu’à l’extrémité de ses
-doigts en détournant la tête ; mais, au bout
-d’un instant, elle a repris plus bas :</p>
-
-<p>»  — Oh ! c’est que moi je demandais du
-très difficile ; c’est pour ça !</p>
-
-<p>» Elle avait peur, évidemment, de me décourager
-par son insuccès et de m’induire
-en tentation ou en révolte, et moitié pour sa
-candeur, moitié parce que je craignais de
-l’avoir froissée, j’ai ajouté en manière de
-conclusion :</p>
-
-<p>»  — Il est certain qu’il ne faut jamais
-désespérer de rien, et peut-être ce que vous
-souhaitez est-il beaucoup plus près de vous
-que vous ne le pensez !…</p>
-
-<p>» Quant à sainte Colette, je ne crois que
-faiblement à ses vertus, voilà la vérité ; mais
-si tu entendais parler d’une de ses célestes
-compagnes qui présidât au reboutement des
-fractures, mets-lui un cierge, mon ami, car
-je n’avance pas, malheureusement. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">28 mars.</h2>
-
-
-<p>Depuis quelque temps, une idée m’est
-venue, et j’ai beau lui hausser les épaules en
-plein visage, lui montrer que je la trouve
-absurde, elle reste là et s’implante chez
-moi, si bien que je n’ai plus en tête autre
-chose.</p>
-
-<p>Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je
-ferme ma porte à trois verrous et que je
-tourne deux pages blanches, afin de mettre
-bien à part cette imagination ridicule.</p>
-
-<p>A force de réfléchir à ma dernière aventure,
-de repenser à la violente façon dont
-j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce
-qui en est résulté, au jour enfin où M. de
-Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis
-demandé,… je me suis dit qu’il était possible ;…
-enfin il m’est entré dans l’idée
-que peut-être saint Joseph avait exaucé mes
-prières malgré tout, et que M. de Civreuse
-était le sauveur et le héros attendu.</p>
-
-<p>Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange,
-qu’il ne pensait pas à moi, et qu’à présent
-encore ses façons ne sont rien moins que
-galantes… Mais cette coïncidence pourtant !</p>
-
-<p>Je demande de l’aide, et voilà que tout à
-coup, dans ma vie murée, pénètre un homme
-jeune, original et intéressant, sinon aimable,
-et tout à fait du bois dont on fait les héros !
-N’est-ce pas un coup du ciel, en vérité ! La
-maussaderie et la fureur de ma tante m’en
-sont de sûrs garants, et ses assauts journaliers
-me montrent qu’elle pense comme moi
-que le libérateur de Colette est arrivé.</p>
-
-<p>Quand je me fonds en excuses devant ma
-pauvre statue, que j’ai reprise, il me semble
-que son œil me sourit comme jadis et qu’elle
-me dit : « Tu vois bien que tu désespérais
-trop vite, et que je ne te trompais pas du
-tout ! » Puis, l’instant d’après, je me répète
-que je suis folle, et la figure glaciale de M. de
-Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie
-de moi juste autant que de mon chien, et il
-est aisé de voir qu’il s’exaspère de l’arrêt qui
-l’attache ici.</p>
-
-<p>Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien
-qu’il y vienne, et même qu’il soit très content
-d’être endommagé comme le voilà, par-dessus
-le marché, car enfin sans cela il passait
-outre !</p>
-
-<p>Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal
-de mes songes d’été ? je ne me rappelle plus,
-car à présent, quand je cherche à évoquer
-l’image de mon beau ténébreux, c’est la figure
-de M. Pierre qui vient devant mes yeux,
-et je ne remonte point aux premières pages
-de mon cahier pour voir si je me trompe oui
-ou non, puisque je le trouve bien ainsi.</p>
-
-<p>Son front, qu’on voit mal maintenant, est
-grand et large évidemment, ses cheveux sont
-châtains, coupés ras et dressés en brosse,
-son nez courbé est plutôt trop long, je crois ; sa
-bouche est toujours serrée, et sa barbe enfin
-n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien
-qu’une moustache non plus, et je voudrais
-bien lui demander comment elle s’appelle au
-juste.</p>
-
-<p>Quant à la nuance de son œil, de ses yeux
-plutôt, car je suppose que l’autre est tout pareil
-à celui que je connais, elle est singulière :
-ce n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et
-rien n’y ressemble davantage que l’eau des
-sources où je me mirais l’an dernier. Tout
-s’y trouve, jusqu’à l’ombre des nuages qu’on
-croirait y voir passer de temps en temps, car
-la couleur en varie suivant ses émotions, et
-le ton pâlit ou se fonce à tout instant.</p>
-
-<p>Son teint est brun, sauf depuis une raie
-qui coupe le front et d’où la peau est restée
-blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout
-drôle. On croirait qu’on a peint la figure
-d’une même nuance jusque-là et que, la
-couleur étant venue à manquer tout à coup,
-on a laissé le reste tel quel.</p>
-
-<p>Son caractère, par exemple, est brusque,
-peu aimable, et il a l’air d’un homme si accoutumé
-à faire ses propres volontés, que
-celles des autres ne doivent plus compter
-beaucoup.</p>
-
-<p>Je me figurais bien un tyran aussi tyran
-pour tout le monde, mais je le voyais s’adoucissant
-davantage à mon aspect…</p>
-
-<p>D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute
-la folie qu’il y a à s’attacher à pareille idée
-me revient. Jamais prince Charmant se fit-il
-moins charmant pour séduire la dame de ses
-pensées ? et ne suis-je pas forcée de m’apercevoir
-que M. de Civreuse ne ressemble actuellement
-qu’à un dogue enchaîné, un dogue
-savant, très bien élevé, très au courant des
-belles manières, mais qui ne s’amuse pas
-du tout dans sa niche, c’est visible.</p>
-
-<p>Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je
-de cette humeur sévère ? On dirait
-que, par un charme spécial, tout ce que je
-fais et tout ce que je dis est précisément le
-contraire de ce que je devrais dire ou faire, et
-je procure au sourcil de mon interlocuteur
-le plaisir d’une incessante gymnastique, tant
-il s’élève souvent dans les vifs étonnements
-que je lui cause. Or ce n’est pas pour être
-blâmée constamment qu’on attend depuis
-dix-huit ans sa liberté et un brin de joie…</p>
-
-<p>Et pourtant la mère Lancien paraissait
-bien sûre de son affaire en me promettant le
-succès, et elle a tant vu de choses, et moi si
-peu !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Ah ! mon ami, que je t’attendais bien là,
-et que ta dernière lettre te ressemble donc !</p>
-
-<p>» Tu t’enflammes, tu t’agites, tu bâtis tout
-un roman dans le vide, et tu me l’envoies
-en train express, en me demandant si tu n’es
-pas en retard et si tes félicitations arriveront
-avant ou après la cérémonie.</p>
-
-<p>» Cet accident qui m’abat sur la grand’route,
-ce vieux château où on me transporte évanoui,
-cette jeune fille qui me veille nuit et
-jour, arrosant mon lit de ses pleurs, tout ça
-te grise et te transporte ; tu me vois épris,
-fou d’amour, agenouillé aux pieds de ma
-belle, autant qu’homme qui a la patte cassée
-peut s’agenouiller, bénissant les chemins
-impraticables, parce que cette solitude
-à deux est une joie, aimant mes misères,
-parce qu’elles m’ont donné l’accès d’Erlange,
-et l’hiver, parce qu’il fait notre nid d’aigle
-imprenable et inaccessible aux jaloux et aux
-curieux.</p>
-
-<p>» Eh ! mon pauvre Jacques ! je n’ai pas ton
-tempérament de bois sec, ni ton envolée
-d’imagination, et tu dois te rappeler qu’autrefois
-déjà, quand nous allions dans le
-monde tous les deux ensemble, j’avais des
-cheveux blancs à côté de ta tête folle et de
-la fougue de tes caprices.</p>
-
-<p>» Tandis que toi, comme un gourmand,
-dévorais dans une soirée une et jusqu’à
-deux passions, t’éprenant parfois si violemment
-de tes danseuses qu’après le cotillon
-tu allais jusqu’à rêver mariage, c’est à peine
-si je donnais mon cœur une fois la semaine.
-Et encore m’est-il arrivé d’un dimanche
-à l’autre, et parfois durant toute une quinzaine,
-de le sentir sans pulsations.</p>
-
-<p>» Et tu veux, maintenant que je me suis
-brouillé avec le genre humain tout entier,
-avec les gentils camarades du boulevard
-comme avec les aimables mondaines, quand
-j’ai de tout par-dessus les deux yeux, que
-j’aille tomber amoureux comme un écolier
-et me charger d’une chaîne au moment où
-je secoue mes épaules avec bonheur !… Non !
-non ! et, si tu veux la place, Jacques, foi de
-Civreuse, je te cède tout sans regrets, le lit à
-colonnes, la gouttière de plâtre, et la petite
-blonde par-dessus le marché !</p>
-
-<p>» As-tu donc oublié déjà, mon pauvre ami,
-les deux années qui viennent de s’écouler ?
-Oui, évidemment, puisqu’elles n’ont été de
-ta part qu’un long dévouement, et que tu as
-dû, avec ta délicatesse farouche, t’imputer
-à crime de t’en souvenir. Seulement, pour
-moi, il n’en est pas de même, car il y a certaines
-choses dont l’amertume vous reste aux
-lèvres, quoi qu’on fasse pour la chasser, et
-mes expériences ont été de ce nombre.</p>
-
-<p>» J’étais si niais, vois-tu, si absurdement
-confiant, si convaincu de tout ce qu’on me
-disait ! J’avais trente amis intimes, et je les
-croyais tous solides, tous dévoués et sincères.</p>
-
-<p>» Dans vingt maisons de Paris, on m’ouvrait
-à grands battants les portes de l’intimité, et
-moi, qui m’y croyais reçu en souvenir de
-ma mère, j’y allais et j’y agissais comme si
-c’était sa main elle-même qui m’y eût présenté,
-sans l’ombre d’une arrière-pensée, et
-le seul évidemment qui n’eût pas d’arrière-pensée.</p>
-
-<p>» Pauvre sot qui n’oubliais qu’une chose :
-c’étaient ces trois cent mille livres de rente
-bien solides, bien indépendantes, que je
-tenais à ma libre disposition dans mes deux
-mains d’orphelin, et qui prenais pour moi,
-comme une bête, toutes les prévenances qui
-ne s’adressaient qu’à elles !</p>
-
-<p>» Puis, un matin, la ruine brusquement, tu
-te rappelles ? Mon banquier, un ami aussi,
-celui-là, versant tous mes capitaux dans des
-affaires si peu avouables qu’il n’avait point
-osé me consulter pour les y engloutir, et
-partant finalement avec tout ce qui restait
-pour édifier une nouvelle fortune dans la
-libre Amérique, et aussitôt, presque du même
-coup, ma nouvelle position se dessinant.</p>
-
-<p>» C’est lent, le télégraphe, auprès des nouvelles
-qui se colportent de bouche en bouche !
-Quatre heures après ma ruine, j’étais
-redevenu Pierre comme devant : chacun
-le savait, et au bout de huit jours j’étais
-oublié ! Les événements se tassent si vite à
-Paris ! A la suite de mon affaire, il y avait eu
-la chute d’un ministère, un divorce prononcé
-à huis clos, dont tous les journaux
-avaient crié le fort et le faible à son de
-trompe, et tu penses si la vague qui m’avait
-englouti était au large !</p>
-
-<p>» Mes intimités de famille se fermèrent
-avec ensemble. A quoi bon inviter un homme
-qui n’est plus un prétendant possible ? Et je
-m’aperçus seulement alors que, dans chacun
-de ces cercles choisis, la fille de la
-maison avait invariablement entre dix-huit
-et vingt ans.</p>
-
-<p>» Quant à mes amis, vois-tu, Jacques, ils
-furent tous parfaits ! Pas un qui ne traversât
-jusqu’à deux fois une rue ou un boulevard
-pour venir me serrer la main en me voyant
-de l’autre côté de la chaussée, pas un qui ne
-me témoignât sa sympathie.</p>
-
-<p>»  — Ce pauvre Civreuse, quelle guigne !</p>
-
-<p>»  — Quelle canaille que ce D*** : il est affiché,
-tu sais ? Et, à propos, fais-tu ta vente à
-l’hôtel Drouot ? La saison est excellente :
-c’est une chance, ça !</p>
-
-<p>»  — Quel plongeon, mon pauvre cher ! Ma
-parole, c’est à dégoûter de faire des placements
-ailleurs que dans sa paillasse !</p>
-
-<p>» C’était gentil, tout ça, et ça m’allait droit
-au cœur. Mais, au bout de la quinzaine, ma
-vente était faite, mon entresol loué, je n’avais
-plus mes lundis, tu sais, mes réceptions
-à table ouverte, et je ne soupais plus au
-café Anglais ; de plus, enfin, j’avais passé la
-Seine !…</p>
-
-<p>» Poursuit-on une aiguille dans une botte
-de foin, et un homme qui se loge au Jardin
-des Plantes ? De bonne foi, non ! et en moins
-de deux semaines, j’avais cette paix absolue,
-rêvée par bien des souffrances, mais qui,
-dans une grande ville où on a vécu heureux,
-s’appelle l’isolement plutôt que le repos.</p>
-
-<p>» Mon histoire aurait pu finir là, et il ne
-resterait qu’à mettre un point, sauf à ouvrir
-une parenthèse sur la lutte avec la misère,
-si pour mon bonheur, en plus de mes trente
-amis intimes, je n’en avais eu encore un
-autre, un trente et unième que je n’avais
-jamais confondu dans le tas, d’ailleurs.</p>
-
-<p>» Plus malin que les autres, celui-là découvrit
-ma retraite ; une fois dans la place,
-il ouvrit bravement ma caisse, et, la trouvant
-vide comme il s’y attendait, passa mon bras
-sous le sien et m’emmena chez lui, où il me
-contraignit à partager sa vie pendant deux
-années entières !</p>
-
-<p>» Et c’est que le tout n’était pas encore de
-l’offrir, ami Jacques, permets-moi de te le
-dire une fois en face, puisque j’en ai l’occasion,
-c’était de le faire de telle façon que
-j’aie accepté d’emblée, et que j’aie vécu chez
-toi en parasite durant tout ce temps, sans
-l’ombre d’une arrière-pensée.</p>
-
-<p>» Ne te récrie pas, c’était bien en parasite,
-car tu sais comme moi ce qu’est le salaire
-du travail des gens qui en cherchent parce
-qu’ils en ont besoin, et qui en cherchent du
-jour au lendemain, sans avoir passé par
-cette filière administrative qui fait la gloire
-de notre France.</p>
-
-<p>» Qu’est-ce que j’ai gagné au juste, je ne
-me le rappelle pas ; mais si j’ai payé, bon
-an mal an, durant ces jours de peine, le
-quart du loyer de notre appartement et mon
-blanchisseur, c’est qu’on m’a fait des concessions,
-j’en suis certain !</p>
-
-<p>» Quel état embrasser, en effet ? J’étais
-peintre à entrer sans conteste au Salon,
-quand je n’étais qu’un amateur ; mais je
-devenais barbouilleur à ne plus tirer cinquante
-francs d’une toile de six mètres dès
-qu’on soupçonnait que je la vendais pour
-m’en servir ! et, quant à la musique, il n’en
-faut pas parler ! Guitariste, c’était charmant
-sous les balcons, mais comme professeur, il
-ne m’aurait manqué que des élèves !…</p>
-
-<p>» Il me restait le choix entre le surnumérariat
-aux finances, — trois ans d’espérances
-et de rêves ambitieux qu’on fait en songeant
-aux appointements de quinze cents francs qui
-couronnent ce petit noviciat, — la diplomatie
-et les consulats, — sans la possibilité de
-m’acheter les bottes vernies et les gants frais
-qui sont le nerf de la guerre là-dedans ; ou
-enfin le journalisme !</p>
-
-<p>» A part cela, quand on a refusé de clouer
-son nom comme enseigne sur la porte d’un
-tripoteur d’affaires, dis-moi un peu comment
-un galant homme peut trouver à
-s’occuper dans Paris ?</p>
-
-<p>» Aussi pensais-je à émigrer, et, sans toi,
-y a-t-il fort à croire que j’aurais suivi mon
-coquin d’homme à travers les mers. Mais tu
-étais là, et je suis resté, le cœur un peu
-froissé déjà, je t’avouerai, par tout ce que
-j’avais vu, mais loin d’imaginer le revirement
-subit qui m’attendait encore et l’étude morale
-qui allait me permettre de compléter la
-bête humaine sur le vif.</p>
-
-<p>» Mon Dieu, je n’aurais eu qu’à ouvrir une
-des pages de La Rochefoucauld, j’aurais vu
-tout ça imprimé à l’avance. Mais qui est-ce
-qui croit La Rochefoucauld, avant d’avoir
-éprouvé par lui-même ce que son amère
-sagesse dénonce ?</p>
-
-<p>» Bref, je n’ai pas à te rappeler le dénouement
-de comédie qui me réveilla un beau
-matin. Le tour de roue était complet, et la
-Fortune me rapportait d’une main ce qu’elle
-m’avait pris de l’autre. Mon vieux fripon,
-plus riche que jamais, était mort intestat et
-sans enfants, et ses lacs de pétrole, revendiqués
-vigoureusement par toutes ses dupes,
-allaient nous rendre à chacun nos droits.
-Nos créances étaient bonnes, et on nous
-servit jusqu’aux intérêts de la somme : les
-économies bien involontaires que nous
-avions faites depuis deux ans !…</p>
-
-<p>» Trois jours après, Jacques, tu te rappelles ?
-les félicitations et les cartes pleuvaient
-chez nous, et de nouveau j’étais en possession
-de tous mes excellents compagnons. Il ne
-tenait qu’à moi de croire à un mauvais rêve,
-en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que
-j’avais cru perdu rentrait à la fois par la
-même porte : l’or et l’amitié.</p>
-
-<p>» Pour cette fois, c’était trop ! Un peu de
-patience, et je m’y serais trompé, peut-être.
-Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on
-voulait reprendre au point précis où elle
-était restée : ce déjeuner accepté deux ans
-avant et qu’on me réclamait ; cette valse,
-vieille de deux hivers, jaunie sur un carnet,
-et qu’on voulait me rappeler ! c’était vil et
-c’était grotesque à la fois, si bien que j’en
-riais, le cœur soulevé.</p>
-
-<p>» Me dérober seulement, c’était trop peu.
-On m’avait fait désabusé, méchant et cynique,
-et avec un plaisir mauvais j’entrai dans
-toutes les combinaisons, je caressai tous les
-espoirs, je courtisai toutes les ambitions,
-pour faire la déception plus sensible le jour
-où je briserais d’un coup toutes les ficelles
-des pantins que je tenais dans ma main.</p>
-
-<p>» Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de
-toi par la maladie de ton oncle et l’hiver
-de réclusion qu’elle te préparait, trouvant
-faibles tous les mots qui expriment la haine
-du genre humain, je m’en fus possédé du
-désir d’entendre mentir en chinois, en
-arabe et en hindoustani, comme je l’avais
-entendu faire en français, afin de m’assurer
-du moins que mon pays n’était ni en avance
-ni en retard sur ses contemporains.</p>
-
-<p>» Et c’est le moment que tu choisis pour
-me prêcher l’amour, la paix du ménage et la
-douce confiance qui en charme les heures !…</p>
-
-<p>» Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou,
-et mademoiselle d’Erlange, ne fût-elle pas
-pire que les autres femmes, ce qui n’est pas
-certain, est du moins semblable à elles
-toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.</p>
-
-<p>» Les preuves par lesquelles tu veux me
-convaincre de délit amoureux m’ont fait passer
-un bon moment, pourtant.</p>
-
-<p>»  — Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu ;
-tu lui parles, tu la regardes, tu la traites de
-blonde fée : allons, Pierre, avoue que tu es
-pris !</p>
-
-<p>» Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des
-jambes qui me permettent de m’enfuir,
-voyons ? Veux-tu que je lui parle en détournant
-la tête, et vas-tu voir dans les plaisantes
-fantaisies de mon premier réveil autre chose
-que les enjolivements ordinaires des voyageurs
-qui racontent leurs aventures ?</p>
-
-<p>» Quant à être blonde, mon ami, je n’y
-peux rien, elle est blonde, et je te l’ai dit tout
-droit sans penser à mal… Ceci me ramène à tes
-plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange : — Tu
-me forces à la rêver, me dis-tu ; à
-part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes
-aux tapisseries, aux tours croulantes, aux
-fariboles enfin ! J’ai le cadre, je le sais par
-cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie !</p>
-
-<p>» Le voici, et sincère d’une sincérité que
-mes yeux nullement prévenus, comme tu
-vois, peuvent te garantir absolue.</p>
-
-<p>» Mademoiselle Colette est plutôt petite,
-ou du moins, sans l’être en réalité, elle le paraît.
-Cela tient-il à la finesse invraisemblable
-de sa taille, à sa tête, qui, comme celle des
-statues grecques, est menue, ou à la prestesse
-et à la multiplicité de ses mouvements ?
-on ne sait pas. Mais il est certain que debout,
-dans ses rares instants d’immobilité, elle
-monte droit et haut comme un bouleau qui
-s’élance, et que je la regarde alors tout surpris.
-Où a-t-elle pris cette coudée de plus ?</p>
-
-<p>» Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit,
-elle part à droite ou à gauche de son pas
-glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de
-bon matin du logis et qui rend visite à des
-humains. Or, tu le sais, mon ami, les elfes
-n’ont ni taille ni âge.</p>
-
-<p>» Le nez est court, fin et un peu gamin,
-l’ovale est joli, plein comme un beau fruit,
-et le teint ambré.</p>
-
-<p>» Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au
-Cambodge, c’est une peau transparente,
-sous laquelle luit perpétuellement un rayon
-de soleil. Le front est grand, la bouche bien
-faite, et quant aux yeux, je te dirais bien volontiers
-qu’ils sont superbes, si tu devais le
-prendre comme il faut ; mais tu le prendras
-mal, et tu verras des flammes et des
-élans de passion où il n’y aura qu’un signalement
-de passeport consciencieux, car un
-passeport lui-même les remarquerait, j’en
-réponds, et même les émargerait tout courant
-aux « signes particuliers », tant ils ressemblent
-peu à ce qu’on voit communément.</p>
-
-<p>» Grands, superbement fendus, — autant
-sauter le pas ce soir, car je te connais, demain
-tu réclamerais, — ces yeux sont d’un
-noir profond, intense, et d’où sort un éclair
-incessant.</p>
-
-<p>» La paupière baissée, c’est le calme d’un
-enfant qui dort ; relevée, c’est fulgurant, et
-on croirait qu’une lumière intérieure éclaire
-cet iris qui flambe.</p>
-
-<p>» Le diamant noir existe-t-il ? Je n’en
-sais rien, quoiqu’on en parle souvent ; mais
-je crois que je me le figure assez bien maintenant.</p>
-
-<p>» Le trait distinctif du regard est une mobilité
-d’expression dont rien ne peut rendre
-la variété, et la vivacité générale se retrouve
-là. A la lettre, on y voit courir les idées, et
-c’est bien un peu traître, ces grands yeux qui
-pensent ainsi à livre ouvert.</p>
-
-<p>» Les cils retroussés se baissent rarement
-et avec un battement large comme le coup
-d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière
-n’éblouit pas ce regard-là, et le soleil et lui
-se fixent en camarades.</p>
-
-<p>» Les sourcils sont nets et fins. C’est un
-coup de pinceau pour lequel on ne s’est pas
-repris à deux fois.</p>
-
-<p>» Enfin, comme complément à ce mélange
-de grâce et de malice, figure-toi du côté
-gauche, au-dessus de la lèvre, une toute
-petite fossette venue on ne sait d’où, qui se
-creuse à tout propos et hors propos, relevant
-seulement un coin de la bouche, de sorte
-qu’elle ne rit que d’un côté à la fois et comme
-en contrebande, ce qui lui donne une expression
-de gaieté inexprimable.</p>
-
-<p>» Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette
-a des pieds et des mains d’enfant, parce
-que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu,
-pour terminer un corps élancé de jeune
-fille, ces deux gros pieds rebondis, aussi
-larges que longs, et ces petites pattes
-pleines de trous qu’ont les marmots ; cela
-fait frémir ! Mais les d’Erlange sont de
-bonne race, et on s’en aperçoit.</p>
-
-<p>» Somme toute, c’est une figure originale,
-remarquable sous beaucoup de rapports,
-devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration,
-à qui tu dédierais un sonnet chaque
-soir, et dont un peintre s’emparerait avec
-délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle
-qu’elle est. Je ne lui en demanderai pas
-moins quelque jour la permission de m’y
-essayer, et ma première aventure de voyage
-aura la première page de mon album.</p>
-
-<p>» Eh bien ! alors ? dis-tu… Eh bien ! est-on
-forcé d’aimer tout ce qui est beau ? Je te
-la détaille en artiste, comme je te décrirai
-dans trois mois des palais, des fleurs de lotus
-et des almées, si toutefois les almées existent
-autre part que dans les ballets de théâtres ;
-mais si tu vas imaginer un nouveau roman
-à chaque nouveau visage que je te présente,
-j’en serai réduit à t’écrire en style nègre.
-« Bon petit voyageur, bien arrivé. Fait
-jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé
-belle case pour se loger. Embrasse petit
-frère blanc. »</p>
-
-<p>» Il faut voir le monde comme il est, mon
-ami ; personne n’y vaut grand’chose, quand
-je nous ai mis hors de page toi et moi, et
-nous méritons mieux que ces poupées
-affolées d’équipages, de diamants et de toilettes
-que nous connaissons. Aussi ai-je fait
-vœu de célibat depuis longtemps, en ton
-nom comme au mien ; nous nous suffirons
-à nous deux. Signe le contrat et ne rêve plus
-bleu.</p>
-
-<p>» Quant à tes conseils délicats au sujet de
-mademoiselle Colette, sois tranquille, moraliste ;
-si je suis de bronze, elle est de cristal ;
-et je ne sache pas d’ailleurs que mon aspect
-soit pour enflammer actuellement. Et puis,
-que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi
-tout le long du jour puisse connaître au sentiment ?
-Ce n’est pas une femme, c’est une
-clochette toujours en branle, et on jurerait
-que la vie que nous menons est la plus divertissante
-qui soit.</p>
-
-<p>» Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant,
-et tout à l’heure, pendant que mademoiselle
-d’Erlange sautillait dans la chambre, se
-livrant au petit branle-bas qui lui est
-habituel, essuyant des porcelaines et des bibelots,
-que je suivais de l’œil dans ses doigts
-avec la mélancolie qu’on éprouve en regardant
-des condamnés à mort, et l’écoutant
-chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher
-de la questionner là-dessus.</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle
-est donc la chose qui peut vous égayer à ce
-point, et qu’est-ce qui vous met toujours
-ainsi le rire aux lèvres ?</p>
-
-<p>»  — Mais ma bonne humeur ! m’a-t-elle
-répondu. Est-ce que ça vous ennuie ?</p>
-
-<p>»  — Non pas ! Seulement vous m’étonnez,
-voilà tout.</p>
-
-<p>»  — Il est certain que ça ne vous ressemble
-guère ! a-t-elle riposté vivement. Et,
-s’il m’est permis d’interroger à mon tour,
-qu’est-ce qui fait donc que vous ne riez
-jamais, vous, en revanche ?</p>
-
-<p>»  — La souffrance, quant à présent, répondis-je
-d’abord sèchement.</p>
-
-<p>» Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge
-flagrant, et surtout du mouvement
-de dépit qui me portait à ce rappel très
-peu noble du passé, j’ai continué :</p>
-
-<p>»  — Mais, en général, je suppose que
-c’est une humeur contraire à la vôtre.</p>
-
-<p>» Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés
-d’un coup vif, et, souriant de nouveau, elle
-a dit :</p>
-
-<p>»  — La mauvaise, alors ?</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute,
-au moins pour tous ceux qui regardent le
-rire comme le signe assuré d’un aimable naturel,
-et non pas comme une grimace ou
-une simple contorsion de famille, donnant
-raison aux gens qui affirment que nous descendons
-du singe.</p>
-
-<p>»  — Du singe !…</p>
-
-<p>» Elle s’est reculée avec un geste effaré,
-embrassant d’un coup d’œil rapide ses mains
-et toute sa personne…</p>
-
-<p>»  — Je n’avais jamais entendu dire ça !
-Est-ce que c’est possible ? Est-ce que c’est
-vrai, Monsieur ? Comment l’a-t-on su ?</p>
-
-<p>» Puis, comme elle me voyait secouer la tête :</p>
-
-<p>»  — Non, oh ! que j’en suis aise, a-t-elle
-continué avant que j’aie pu placer un mot,
-car ce serait drôle, mais si dégoûtant…
-Voyez-vous ce qu’on éprouverait en rencontrant
-un babouin en cage et en se disant
-qu’il faut le vénérer comme un aïeul ! C’est
-bien assez de penser qu’on lui ressemble
-quand on rit.</p>
-
-<p>» Elle a couru à une glace, si haut placée
-qu’elle monte sur une table pour s’y voir, et
-regardant sa fossette se creuser :</p>
-
-<p>»  — Ma foi, c’est bien possible que ce ne
-soit qu’une contorsion après tout, a-t-elle
-dit avec philosophie ; mais c’est si bon quand
-même.</p>
-
-<p>» Et elle s’est reprise à rire de plus belle,
-comme preuve de ce qu’elle avançait, en
-sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans
-bruit et sans effort.</p>
-
-<p>» Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme
-sa gaieté, le fait d’une véritable enfant, et elle
-est restée pendant un instant encore toute à
-son accès de joie ; puis, comme je demeurais
-toujours sérieux, elle s’est assise, s’est
-calmée et a repris plus bas :</p>
-
-<p>»  — Peut-être, quand on est beaucoup plus
-vieux, beaucoup plus sage, enfin, n’aime-t-on
-plus ça, en effet ; mais je n’en suis pas
-encore là !…</p>
-
-<p>» Ah çà ! Jacques ! me prend-elle pour un
-patriarche, et t’es-tu aperçu depuis peu que
-j’aie grisonné et baissé à ce point ?</p>
-
-<p>» Enfin, cela va te tranquilliser du moins,
-et te montrer qu’il n’y a pas péril en la
-demeure.</p>
-
-<p>» Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai
-dit, et quant à elle, en revanche, voici
-qu’elle veut bien me considérer comme tellement
-sage et respectable qu’un peu plus
-elle me confondrait avec son grand-père le
-babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les
-deux.</p>
-
-<p>» Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de
-romans et dors sans rêver ; ma petite-fille et
-moi te souhaitons le bonsoir.</p>
-
-<p>» Mais surveille-toi, mon camarade ; tu vois
-comme ça vous prend un beau matin sans
-qu’on y songe.</p>
-
-<p>» Vous qui êtes si vieux… si vieux !…</p>
-
-<p>» On découvre mon front ce soir. Quelle
-mine va faire ma cicatrice ? J’y songe un
-peu, je t’avouerai.</p>
-
-<p>» Si la balafre est honorable, je m’en arrange ;
-mais si le trou rond et massif sent
-son coup de bâton ou de piédestal, je somme
-mademoiselle Colette et son exécuteur des
-hautes œuvres d’en redécoudre un peu ! Que
-diable ! on a son amour-propre, si vieux bonhomme
-qu’on soit ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">12 avril.</h2>
-
-
-<p>Dire que l’intimité progresse avec M. de
-Civreuse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier.
-Il est à présent ce qu’il était à son premier
-réveil : poli comme un roi, mais bourru
-comme un ours, et railleur en proportion,
-et nos moindres propos sont des escarmouches.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu donc toujours à te chipoter
-avec ton monsieur ? me disait Benoîte hier ;
-ça ne lui vaut rien, tu sais !</p>
-
-<p>— Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu,
-il voit rouge et moi blanc… Je ne
-puis pourtant pas lui laisser dire des énormités
-en l’approuvant toujours, rien que
-parce qu’il est malade, quand lui relève si
-vivement tout ce que je fais. C’est plus fort
-que moi !</p>
-
-<p>Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque
-matin et chaque soir, me dire que, si j’étais
-autrement, je lui plairais mieux sans doute,
-me jurer que je changerai le lendemain ; dès
-que je suis là et que j’entends ce ton calme
-qui critique tout indifféremment, les gens et
-les choses, je pars malgré moi et je lui réponds
-avec toute la vivacité et l’indignation
-que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis
-assise auprès du feu, écoutant la neige fondue
-qui tombe à grand bruit depuis les gouttières
-effondrées, et qu’au lieu de ma solitude
-du mois passé, je vois dans la chambre
-ce visage brun, que j’entends cette voix sonore
-me répondre ou me questionner, tout
-cela au milieu de ce soleil d’avril qui danse
-à travers les vitres, je me sens prise d’élans
-de joie si vifs et si fous que je me mets à rire
-sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me
-trouvant heureuse, heureuse !</p>
-
-<p>Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse,
-et c’est alors qu’il se met en campagne comme
-hier, se démenant pour me prouver qu’il
-n’y a pas de quoi être fier, en vérité, que
-toute cette bonne gaieté n’est que ressouvenirs
-de famille et d’éducation passée, et
-que nous rions comme les singes font des
-grimaces, pas autre chose !</p>
-
-<p>Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour
-m’effarer, ou parce qu’il y croit un peu ? Je ne
-démêle jamais qu’à moitié le fond des choses
-quand il me parle, et, fût-ce dix fois vrai,
-qu’y puis-je faire ? Faut-il me priver de rire
-et de gambader à cause d’une ressemblance
-fortuite ou même naturelle, et ne dois-je plus
-casser mes noisettes d’un coup de dent ou
-escalader les obstacles en trois bonds ? Voilà
-qui sent encore bien plus son cousinage !…</p>
-
-<p>C’est un pédant que nous laisserons à ses
-critiques s’il continue, car j’ai oublié de l’en
-avertir et de poser tout bas la condition à
-mon saint dans le beau temps fleuri où je le
-priais et où nous nous entendions tous les
-deux sur les dehors de mon sauveur ; mais
-on aimera Colette comme la voilà, avec son
-chien, avec ses défauts, avec son rire, avec
-ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à
-l’envers, ou bien elle retournera à ses affaires
-et continuera de décrocher des étoiles dans
-son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la
-main sur une bonne, une vraie qui n’ait pas
-trempé dans un seau d’eau pour y éteindre
-tous ses rayons avant de lui arriver.</p>
-
-<p>La vérité est que je suis furieuse, furieuse
-non seulement parce que M. de Civreuse ne
-m’a point à gré et me trouve laide, sotte et
-je ne sais quoi encore ; mais furieuse surtout
-parce que j’ai beau faire, je n’arrive pas à
-lui rendre sa politesse.</p>
-
-<p>Parfois je suis prête à courir à lui et à lui
-affirmer que, si son opinion n’est pas flatteuse
-pour moi, la mienne est en tout semblable à
-son égard ; puis je me défie de ma langue. Au
-fond, je ne le pense pas du tout, et voit-on
-ma diatribe se tournant tout à coup en compliment ?
-c’est à frémir !… Je ne sais pas si
-on arrive à dire du même ton ce qu’on sent
-et ce dont on ne pense pas le premier mot, et
-son oreille est bien déliée pour ne pas sentir
-la différence.</p>
-
-<p>Alors je prends le parti de me taire, et,
-rentrée dans ma chambre, tous les huis clos,
-je me dédommage en interpellant rudement
-mon imagination et mon cœur :</p>
-
-<p>« Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en
-les posant en face de moi, expliquez-vous :
-d’où vous viennent cette folie et cet engouement ?
-Que vous a-t-il fait, cet homme ? Il
-n’est pas aimable, à peine poli, moins beau
-que nous, assurément, et il est visible que
-nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il
-pour vous le cacher ? Depuis trois semaines,
-a-t-il tenté un mot tendre ou galant,
-le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus
-de sens qu’un pauvre soupir ? Un de vous en
-sait-il là-dessus plus long que moi ? Parlez !…</p>
-
-<p>Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais,
-pour courte qu’elle est, leur réponse ne se
-discute pas : « Il leur plaît quand même. »</p>
-
-<p>Et voilà comment je me trouve penser à
-M. de Civreuse un peu, souvent, toujours
-même, je crois, sans être tout à fait satisfaite
-de lui cependant et sans comprendre
-complètement ce qu’il a au fond du cœur.</p>
-
-<p>Parfois je me demande, en voyant les airs
-ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il
-ne sort pas comme moi d’un vieux château
-désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis
-l’ont gardé jusqu’à présent de la vue
-de toutes les femmes, comme mes créneaux
-m’ont préservée de tout contact avec âme
-qui vive.</p>
-
-<p>Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il
-aurait passé son pont-levis, car sa science
-des humains, pour n’être pas aimable, paraît
-fort étendue, et il sait bien des choses dont
-j’ignore même le nom. De là des conversations
-impossibles, où je lui réponds sans
-savoir au juste ce que je dis, où nous nous
-querellons sans que je comprenne bien pourquoi,
-et pendant lesquelles je ne suis pas
-sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il
-veut.</p>
-
-<p>Hier, par exemple, nous parlions des gens
-du monde ; je lui disais combien je connaissais
-peu de choses en dehors d’Erlange, et
-je le priais de me conter ce qu’on est et ce
-qu’on fait à côté de mon trou.</p>
-
-<p>Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à
-faire de telle façon la description que je lui
-demandais, que je l’écoutais abasourdie de
-l’entendre traiter tous les hommes indifféremment
-de misérables ou de scélérats…
-Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire ?
-Ce serait à ne plus oser poser le pied devant
-soi : là un traquenard, ici un piège, plus loin
-une mine qui n’attend que votre passage pour
-sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur
-tout cela des fleurs, des sourires et des paroles
-engageantes qui vous tendent la main.</p>
-
-<p>Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines
-remplies de poudre ? je ne sais ; et après avoir
-écouté religieusement au début, je n’ai pu
-m’empêcher de me révolter.</p>
-
-<p>— Mais alors, lui ai-je crié en bondissant,
-ce serait une caverne de voleurs que votre
-monde !</p>
-
-<p>A quoi il a répondu fort tranquillement :</p>
-
-<p>— C’est que ça y ressemble beaucoup, en
-effet !</p>
-
-<p>Et comme je m’exclamais, m’indignant, et
-lui demandant s’il était bien certain de ce
-qu’il racontait là.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! me dit-il, j’en parle comme
-le voyageur qui décrit le carrefour où on lui
-a enlevé sa montre et sa bourse ; voilà
-tout.</p>
-
-<p>Est-ce que vraiment on l’aurait volé ? Je
-n’ai pu m’empêcher de lui demander encore
-cela ; et, sans sourciller et assez sèchement,
-il m’a répondu :</p>
-
-<p>— Ma bonne foi et ma confiance, oui,
-Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas que cela
-vaille des doublons et une valise ?</p>
-
-<p>Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries.
-Dans ces cas-là, que puis-je répondre ? Je
-reste confondue, et je suivrais plus facilement
-sa conversation s’il lui plaisait de la
-tenir en chinois.</p>
-
-<p>Somme toute, il me paraît peu sujet aux
-illusions, et si, depuis dix-huit ans, je me
-noie dans les chimères et l’idéal, je crois que
-j’ai trouvé mon barrage.</p>
-
-<p>Point d’exception, d’ailleurs : nous ne valons
-pas mieux que les autres ; et, comme je
-nous mettais en avant, espérant un petit mot
-de courtoisie pour les femmes :</p>
-
-<p>— Peuh ! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts.
-Les loups mordent, les tigres y vont
-à coups de griffes ! Croyez-vous que l’un soit
-beaucoup meilleur que l’autre ?</p>
-
-<p>Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher
-avec cet aplomb, et le bon Dieu lui-même,
-qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas
-ainsi, j’en suis sûre.</p>
-
-<p>J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser
-au moins, de sorte que, me plantant devant
-lui :</p>
-
-<p>— Et moi que vous ne connaissez pas,
-m’écriai-je, qu’est-ce que je suis alors ?</p>
-
-<p>— Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire,
-en boutons ou déjà en fleurs, je ne saurais
-trop dire, mais je crois bien que tous les
-instincts y sont !</p>
-
-<p>En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant
-à qui me raccrocher :</p>
-
-<p>— Et M. Jacques, enfin ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Jacques !</p>
-
-<p>Alors, changeant de ton à l’instant :</p>
-
-<p>— Jacques ! ce sont tous les trésors,
-toutes les délicatesses, toutes les bontés, tous
-les courages de la terre réunis en un seul
-homme !</p>
-
-<p>Et, comme il reprenait haleine :</p>
-
-<p>— Alors, c’est une exception, celui-là ?
-dis-je ironiquement.</p>
-
-<p>— Précisément, l’exception qui confirme
-la règle.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?</p>
-
-<p>— Oh ! mon Dieu, pas grand’chose en
-vérité ! mais ça se répète. C’est une phrase
-qui court.</p>
-
-<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec mauvaise humeur,
-qu’on la rattrape une bonne fois et
-qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point
-de sens.</p>
-
-<p>Je disais une absurdité, je le sentais bien,
-mais j’étais agacée sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>M. de Civreuse se mit à rire sans répondre,
-et, recommençant où il en était resté, il
-reprit le panégyrique de son ami. Il s’était
-redressé, il parlait vite : assurément, on
-lui avait mis une langue de renfort, et,
-pour la première fois, je le voyais animé…
-Et il était joli, ce Jacques, et bon, et beau !
-Vraiment, je finissais par m’intéresser à
-lui ; il me semblait qu’on me décrivait un
-de ces royaumes-fées où tout est parfait,
-les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers
-de sucre candi et une petite pluie
-parfumée à la vanille pour les jours de chaleur !…
-Aussi, quand M. Pierre se laissa
-retomber sur son oreiller d’un air satisfait :</p>
-
-<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec conviction,
-je sens que je l’aimerais beaucoup, votre
-ami !</p>
-
-<p>Là-dessus il se retourna brusquement en
-fronçant son terrible sourcil, et me regardant
-dans les deux yeux :</p>
-
-<p>— Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son
-ton le plus mordant, qu’il en serait heureux
-et fier !</p>
-
-<p>Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai
-répliqué à mon tour, non moins vivement :</p>
-
-<p>— Mon Dieu, je le crois : n’est pas aimé
-qui veut, Monsieur !</p>
-
-<p>Après cela un silence, un silence lourd et
-écrasant.</p>
-
-<p>Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce
-caractère, et cette conversation s’explique-t-elle ?
-Voilà cependant l’ordinaire de nos
-causeries, et sans que je puisse comprendre
-comment, trois fois sur quatre, elles finissent
-en disputes.</p>
-
-<p>Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire ?
-Après avoir supporté en toute patience sa
-classification galante, qui me rangeait parmi
-des loups si je ne comptais pas dans des
-tigres, je tombais d’accord avec lui dans
-l’éloge de son ami, et le voilà brusquement
-en colère.</p>
-
-<p>Tourné contre le mur, l’air aussi étranger
-à ce qui l’entourait que s’il tombait de la
-lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter
-allègrement une petite marche, en l’accompagnant
-d’un mouvement vif sur sa couverture
-avec ses doigts.</p>
-
-<p>Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais,
-cherchant quelque entrée en matière
-et mordillant tous mes ongles l’un après
-l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que
-la petite marche, et, malgré moi, je suivais
-la rentrée, toujours la même, dont le rythme
-sautillant me faisait battre la mesure sans
-le vouloir. « La,… la,… la, la, la, la ! » Il
-était impossible que cela durât, et, d’ailleurs,
-je me sentais en humeur de bêtises. A la
-troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et
-comme la troisième rentrée arrivait sans que
-j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement
-le croisillon de la table avec mon
-pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec
-un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le
-flegme de M. Pierre ; il acheva paisiblement
-son trait sans se retourner, et, comme je
-marmottais un peu confuse :</p>
-
-<p>— C’est la table ; mon pied s’est pris
-dedans.</p>
-
-<p>— Ah ! fit-il seulement.</p>
-
-<p>Restait à réparer le désastre. Une tasse
-s’était répandue dans la bagarre.</p>
-
-<p>— Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en
-lui montrant le liquide.</p>
-
-<p>Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et,
-après l’avoir regardé faire :</p>
-
-<p>— C’est la tasse où il y avait de la morphine,
-me dit-il tranquillement ; il va dormir
-jusqu’à demain.</p>
-
-<p>Et il s’apprêtait à reprendre sa marche !</p>
-
-<p>Mais ce n’était pas là ce que j’entendais ;
-je répliquai qu’il se trompait. La contradiction
-l’arrêta sur place ; il retourna la
-tête pour me prouver que j’avais tort, et
-au bout d’un instant nous étions repartis.</p>
-
-<p>Voilà le type de nos relations. Certes, la
-fleur de galanterie en est absente, et cependant
-j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus,
-rien ne me fâche, rien ne me blesse, et mes
-colères perpétuelles s’apaisent si vite que le
-soir, quand, rentrée dans ma chambre, je
-secoue les cendres de ce feu pour y chercher
-une étincelle de rancune mal éteinte, tous
-mes souvenirs du jour en jaillissent comme
-un véritable feu d’artifice, et ce sont des
-fusées de joie et de plaisir que je fais sortir
-à la place.</p>
-
-<p>Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien ;
-mais dans l’avenir, dans un lointain brumeux,
-je me figure la revanche, et j’en ris
-toute seule à l’avance.</p>
-
-<p>Oh ! monsieur de Civreuse, le jour où vous
-tomberez à mes genoux, comme je vous y
-laisserai, et comme vous regretterez alors le
-temps perdu, pendant que vous attendrez
-anxieusement ces sourires que vous auriez
-si bien pu faire naître à ces heures-ci !…</p>
-
-<p>Souvent, pourtant, il me fait parler de ma
-vie à Erlange, de mon couvent, de ma tante.
-Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me
-faire des questions sur mes études. Un petit
-examen d’histoire et de géographie. En quoi
-je n’aurais pas brillé, assurément !</p>
-
-<p>A mon tour, je l’interroge sur son voyage.
-Mon Dieu, les belles choses qu’il fera et qu’il
-verra ! Aller partout où sa fantaisie le poussera ;
-n’attendre d’avis de personne ; chasser
-des éléphants comme on attrape ici des moineaux
-aux gluaux ; escalader des montagnes
-en haut desquelles on se trouve avoir sa tête
-au-dessus des nuages et ses pieds en dedans,
-de sorte qu’on ne les voit plus ; ramer sur
-le Gange, un grand fleuve sacré, — comme
-qui dirait une rivière d’eau bénite chez
-nous, — où on rencontre tantôt des crocodiles
-aussi longs que des bateaux, et tantôt
-des Indiens morts qui descendent le fil de
-l’eau pour s’en aller en paradis, car c’est le
-chemin, paraît-il, et voilà le système des
-enterrements là-bas ! Se promener en palanquin,
-et trouver chaque matin dans les
-huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un
-collier de perles, quel rêve, quelle vie !</p>
-
-<p>Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri
-muet, bien entendu : « Oh ! emmenez-moi !
-emmenez-moi ! comme domestique, comme
-page, comme cuisinière ou comme camarade,
-à votre volonté ! Je serai si facile, si
-brave, si audacieuse, si dure à la fatigue,
-si heureuse de souper d’un rôti de chacal ! »</p>
-
-<p>Mais comment dire tout cela ?</p>
-
-<p>Lui, cependant, me voyant suspendue à
-ses lèvres, les yeux brillants d’enthousiasme
-et les mains serrées dans mon émotion :</p>
-
-<p>— Ça vous paraît superbe, tout cela,
-n’est-ce pas ? me disait-il avec l’air habituel
-qu’il prend quand je m’enflamme…</p>
-
-<p>Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait
-qu’il a vécu déjà deux ou trois vies au
-moins, et que son quatrième essai l’ennuie
-comme un vieux livre qu’on sait par cœur.
-A telle page, je trouverai ceci, se dit-il,
-et à telle autre cela : et voilà d’où vient sa
-nonchalance pour toute chose, il n’a plus le
-plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette
-idée qui explique sa morosité, et parfois j’ai
-envie de lui demander : « Faisiez-vous ceci,
-et pensiez-vous cela dans votre première
-vie ? » Mais il me croirait folle, sans doute,
-aussi je garde sagement pour moi mes petites
-observations, et je me contente de lui répondre
-en toute sincérité combien je l’envie
-et comme cette vie d’aventures me séduit.</p>
-
-<p>— Bah ! vous en seriez bientôt lasse, me
-disait-il en haussant les épaules ; il n’y a ni
-pompon ni hochet par là-bas !</p>
-
-<p>M’en lasser, moi ! mais je trouverais ça
-adorable, je le sais, et d’ailleurs est-ce que
-j’en ai, des hochets, ici ? Si M. de Civreuse
-veut bien me les montrer, il m’obligera.</p>
-
-<p>Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui,
-dans mon berceau, rêvais de la flèche dorée
-qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais
-inaccessible, et qui depuis ai continué à
-souhaiter de même toutes les flèches placées
-trop haut !…</p>
-
-<p>— Mais vous ne savez donc pas ce que
-j’aime ? disais-je à M. Pierre : je désire tout
-ce que je ne peux pas faire !</p>
-
-<p>— Comme les Malais de Timor, me répondit-il
-en me regardant avec curiosité, qui
-adorent les crocodiles, parce que, disent-ils
-fort judicieusement : « Un crocodile avale un
-homme et un homme ne peut pas avaler un
-crocodile. »</p>
-
-<p>Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement
-ne me paraît pas si bête, et ces Malais me
-semblent assez logiques.</p>
-
-<p>Quand on n’aime pas par préférence, c’est
-quelque chose encore de vénérer par frayeur,
-et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un
-qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte
-d’être dévorée, comme volontiers je me ferais
-Malaise !</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas
-le nier ; mais c’est son flamboiement et son
-ardeur même qui me font peur.</p>
-
-<p>» Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de
-partir dans les nuages, te danserait perpétuellement
-devant les yeux ? Moi, ça m’énerve et
-je clignote. Seulement, il faut être juste, la
-fusée a de belles couleurs et un jet hardi.</p>
-
-<p>» C’est te dire que nous sommes en conversations
-réglées, et qu’elle ne se contraint nullement
-devant moi. Un patriarche, ça ne tire
-pas à conséquence, tu conçois !</p>
-
-<p>» Mais commençons d’abord par mes
-petites affaires de coquetterie, si tu veux
-bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais.
-La balafre descend les cheveux et coupe
-le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à
-dire, et avec cela je peux revenir de la tour
-Malakoff si je veux : c’est irréprochable.</p>
-
-<p>» Le bon docteur lui-même m’a contemplé
-orgueilleusement. Vanité d’artiste bien excusable !…
-Puis il a convié tout mon entourage à
-venir voir le modelé et le fini de ses raccords.</p>
-
-<p>» Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus
-avec sa naïveté habituelle, « C’était
-mieux avant, quoi ! c’est sûr ; mais pour du
-bien retapé, c’est du bien retapé ! » Et mademoiselle
-Colette m’a presque fait l’honneur
-d’une faiblesse.</p>
-
-<p>» Elle se penchait pour regarder, plus
-blanche que son mouchoir de batiste, et
-comme je haussais mes sourcils pour lui
-montrer mon agilité :</p>
-
-<p>»  — Ça bouge ! a-t-elle crié avec horreur
-en se tournant vers le docteur.</p>
-
-<p>»  — Quoi donc ? lui a-t-il dit. La peau du
-front ? Mais je l’espère bien, et la vôtre en
-fait tout autant.</p>
-
-<p>» Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour
-s’en assurer ; puis, tranquillisée, elle s’est
-rapprochée, et comparant alors mes deux
-yeux, celui fraîchement découvert et l’autre :</p>
-
-<p>»  — Il est tout pareil ! a-t-elle soupiré à
-voix basse.</p>
-
-<p>» Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait
-supposé borgne ou louche jusqu’à cette
-heure.</p>
-
-<p>» Puis, l’émotion calmée, le docteur est
-parti, Benoîte est retournée à ses fourneaux,
-appellation emphatique, car on cuisine
-encore à Erlange sur l’âtre et le trépied de
-nos pères, et nous nous sommes retrouvés,
-mademoiselle Colette et moi, dans notre
-tête-à-tête habituel.</p>
-
-<p>» Ce que nous y avons dit depuis quelques
-jours, tu ne saurais le croire, et mes découvertes
-sur ma jeune compagne se multiplient.</p>
-
-<p>» D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais
-j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle était
-d’une ignorance absolue. Une vraie petite
-carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si
-tu essayais de l’en plaindre, et ta sympathie
-serait mal venue, car elle supporte cette
-lacune avec la plus aimable philosophie, et
-a fait de tout ce qu’elle possède de connaissances
-une petite salade sans queue ni tête
-qui paraît lui suffire parfaitement.</p>
-
-<p>» Elle a passé cependant deux années dans
-un des meilleurs couvents de Paris ; mais
-nous sommes de grandes bêtes, toi et moi,
-si nous imaginons que c’est de travail qu’on
-s’occupe dans ces endroits-là.</p>
-
-<p>» De classe en classe, les intérêts varient.
-Des poupées on passe aux cerceaux, des cerceaux
-à la bibliothèque rose, de la bibliothèque
-rose aux mondanités, au pas de
-polka ou à l’esquisse illicite d’une valse enseignée
-sur le gazon ras des charmilles. Mais
-les études là-dedans ne sont jamais qu’un
-accessoire, un comparse, une cinquième roue
-de carrosse.</p>
-
-<p>» D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses
-idées là-dessus qu’elle m’a établies avec une
-limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais
-pu retenir que ce qui avait trait aux gens
-ou aux choses qu’elle aimait. Mais alors tout
-ça, elle le sait à ravir. Quant au reste : bernique !
-Voilà son système.</p>
-
-<p>» Ainsi son histoire de France, c’est très
-simple. Elle la prend à Charlemagne, « un
-grand qui l’intéresse », et elle sait très bien
-tout ce qui le regarde : la boule qu’il tient
-dans sa main, son épée, son grand pied et
-son neveu Roland surtout ! De là elle saute
-à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît
-tous ses bons mots, adore son profil et
-sa furia, mais s’embrouille un peu dans son
-histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il
-avait la France dans son berceau en
-naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos ?…
-Enfin Napoléon est son point final et
-son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous
-ou vivons-nous ? Voilà ce qu’elle
-ne sait guère, et jusqu’au prochain grand
-homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper !…
-La pauvre enfant risque de chômer
-longtemps, si j’en crois les jours présents ;
-que t’en semble ?</p>
-
-<p>» Entre temps, elle place à la diable Bayard,
-Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout
-ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses
-immenses interrègnes, et je ne suis pas bien
-sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion
-l’un ou l’autre.</p>
-
-<p>» Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé
-et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique
-bravement et en toute chose ; aussi,
-en fait de géographie, ses antipathies internationales,
-qui sont nombreuses, se font-elles
-jour nettement.</p>
-
-<p>» L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent,
-par exemple ! Sur sa carte, la Manche a un
-trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne
-dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré
-derechef, et comme les Italiens ne lui agréent
-pas plus que les premiers, la même ligne fatale
-ondule sur la crête des Alpes… En revanche,
-elle s’en va jusqu’en Russie pour
-s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois
-qu’elle se doute de plus d’une particularité
-de la terre de France.</p>
-
-<p>» Maintenant, dis-lui que le Parnasse est
-une colline qui fait face à Montmartre, tu ne
-l’étonneras nullement, et elle mélange les
-départements, les villes, les chemins de fer
-et les rivières avec la plus joyeuse aisance.</p>
-
-<p>» Ajoute à cela des fragments de connaissances
-variées qu’elle a recueillies on ne sait
-où, des vers en masse, quelques idées politiques,
-des anecdotes du temps du roi Guillaume,
-une façon de faire les additions pour
-laquelle on casserait aux gages le plus
-humble des apprentis savetiers, un aplomb
-merveilleux et une extrême vivacité de compréhension,
-et tu auras l’idée d’un assemblage
-à donner la jaunisse à un pédagogue,
-mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.</p>
-
-<p>» Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je
-contemple, je jouis, je me carre dans mon
-fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de
-te passer l’autre bout du téléphone, heureux
-coquin que tu es !</p>
-
-<p>» Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise
-d’impossible, je lui proposerais demain de
-partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à
-parier contre un qu’elle accepterait… Et
-cela dit sans la moindre fatuité, car je ne
-compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident.
-Mais voir des crocodiles, des serpents
-à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu
-le plaisir ? Elle ferait la route à la nage pour
-cela.</p>
-
-<p>» Il est incroyable de retrouver chez toutes
-les femmes ce même besoin d’émotions et
-d’aventures qu’elles prisent plus haut que
-tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant
-éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.</p>
-
-<p>» Vois-tu mademoiselle Colette face à face
-avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait
-en bâillant ; la pauvrette s’enfuirait, s’il
-lui restait des jambes toutefois, en poussant
-des cris affreux. Et cependant elle n’imagine
-pas à l’heure actuelle de bonheur comparable
-à celui de voir de près ces lézards qui
-sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants
-au berceau, à ce qu’elle a entendu dire,
-mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils
-sont, avalent leur homme comme des gaillards
-qui ont fait au moins leur seconde dentition,
-si je suis bien renseigné.</p>
-
-<p>» Je m’efforce de la désenchanter ; mais
-elle est décidée à voir tout en beau, et il y a
-tant de bleu sur sa palette que je désespère
-d’y mettre mon point noir. Tu cries à l’indignité,
-à l’abomination de désillusionner
-cette rêveuse !… Eh ! pourquoi ne veux-tu
-pas que j’apprenne à cette enfant que l’eau
-mouille et que le feu brûle ? elle serait capable
-de ne pas vouloir les suspecter et d’y
-mettre la main pour essayer. Tranquillise toi,
-d’ailleurs ; elle ne perd ni le boire ni le
-manger à suivre mes prêches sceptiques, et
-je voudrais que tu puisses la voir goûter ;
-c’est un spectacle réconfortant.</p>
-
-<p>» A quatre heures sonnant, au premier
-coup de l’horloge, une vieille patraque qui
-marche à son gré, avec le plus grand mépris
-de l’exactitude, et que mademoiselle Colette
-remonte elle-même tous les quinze jours
-dans les combles du château, elle se lève et
-disparaît en courant. Au milieu d’une phrase,
-à la moitié d’un mouvement, perdue dans
-l’exploration de ses ruines, elle part de
-même ; c’est toute affaire cessante ; et les
-naufragés de la <i>Méduse</i> n’iraient point à la
-provende d’une autre allure.</p>
-
-<p>» Cinq minutes avant, elle n’y songeait
-pas ; mais à quatre heures, c’est une défaillance,
-une fringale ! et, si l’aiguille dépassait
-le quart, tout serait perdu.</p>
-
-<p>» Les premiers jours, j’attendais son retour
-surpris, anxieux, et croyant toujours à une
-catastrophe qui avait motivé cette fuite ;
-mais au bout de cinq minutes, elle rentrait
-de son pas léger, un pan de sa robe relevé
-pour porter ses provisions, elle se rasseyait
-à sa place et reprenait tranquillement la
-conversation où elle en était restée, tout en
-dégustant son repas ; et quel repas !</p>
-
-<p>» Régulièrement, je le dis à sa louange,
-elle m’offre de le partager, mais elle en vient
-si bravement à bout toute seule, que je me
-ferais scrupule d’y toucher, et je la regarde
-casser ses noisettes d’un coup de dent
-comme un joujou de Nuremberg, manger
-des prunes sèches qui ressemblent à du
-caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes
-en pâte molle qui se tirent en grandes languettes
-blanches.</p>
-
-<p>» Une fois seulement j’ai accepté ses politesses.
-Des plis de sa robe, outre un énorme
-morceau de pain, elle avait sorti successivement
-cinq pommes rouges. Cinq pommes !
-comprends-tu ces estomacs de jeunes filles
-incapables d’achever un bon beefsteak saignant,
-et qui réduisent cinq pommes en quelques
-minutes ?</p>
-
-<p>» A sa première offre j’avais refusé, et, sans
-insister davantage, elle s’était mise à son
-affaire. Consciencieusement, avec la laine de
-sa robe, elle faisait briller chaque fruit avant
-de le manger, le frottant, le refrottant et ne
-le mettant sous sa dent que quand ses yeux
-noirs se reflétaient dans ce singulier miroir.
-Je la suivais, amusé par son manège, m’intéressant
-aux taches qui résistaient, et si occupé
-d’elle qu’au troisième fruit elle s’aperçut
-de mon attention. Y avait-il dans mon
-regard une lueur de convoitise ou le crut-elle
-seulement, je ne sais ; mais me tendant
-tout à coup la main :</p>
-
-<p>»  — J’en ai cinq aujourd’hui ; vraiment,
-vous pouvez en prendre une, me dit-elle avec
-gravité.</p>
-
-<p>» Et, comme je ne répondais rien, étourdi
-de cette munificence :</p>
-
-<p>»  — Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>» Et toujours du même pli de ses draperies,
-avec une ardeur qui lui faisait monter
-le sang aux joues, elle amena la pomme au
-point voulu, puis me la tendit.</p>
-
-<p>» Je la mangeai, comme tu penses, avec une
-reconnaissance proportionnée au bienfait :
-mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et
-d’un œil anxieux j’ai cherché le serpent sous
-les meubles. Il n’y était pas, fort heureusement…
-du moins en apparence.</p>
-
-<p>» Cela me remet en mémoire une appréciation
-physiologique de mademoiselle Colette,
-qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera
-son bagage scientifique.</p>
-
-<p>» C’était hier, à l’heure fatidique dont nous
-parlons. Au coup de quatre heures, elle était
-partie, et le quart avait sonné sans qu’elle
-eût reparu. Vois-tu cette anomalie : quinze
-minutes pour composer son festin ! Qu’allait-elle
-rapporter, juste ciel ! Je ne quittais pas la
-porte des yeux… Cinq minutes plus tard, elle
-reparut les deux mains pleines et la démarche
-posée, avec l’air de porter une relique.
-Un instant j’eus l’idée qu’elle ramenait
-son Saint-Joseph avec elle, et que la paix
-était faite entre eux ; mais il s’agissait bien
-de cela, ma foi ! L’objet de tant de soins était
-une portion de pain brûlant qui fumait
-entre ses doigts, — un chanteau, comme on
-dirait ici, — de la valeur d’un quart de
-miche à peu près, et au milieu duquel, dans
-la mie pâteuse où était ménagée une fente,
-un lit de crème épaisse et jaune se fondait
-avec un fumet des plus succulents.</p>
-
-<p>»  Elle poussa un soupir de soulagement en
-s’asseyant, branla la tête d’un air confiant et
-me montra l’objet en me disant à mi-voix
-avec une grimace expressive :</p>
-
-<p>»  — Ça brûle !</p>
-
-<p>» Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux
-régal, mordant et soufflant tour à tour.</p>
-
-<p>»  — Mais, ne pus-je m’empêcher de lui
-dire, vous n’allez pas manger ça ?</p>
-
-<p>»  — Si fait. Pourquoi pas ? c’est excellent.</p>
-
-<p>»  — Peut-être, mais c’est lourd comme du
-plomb ! Vous aurez mal à l’estomac.</p>
-
-<p>»  — L’estomac, répliqua-t-elle avec un air
-de supériorité : qu’est-ce que vous voulez
-que ça lui fasse ?</p>
-
-<p>» Et elle se renversa pour rire à son aise
-à cette idée que cette demi-livre de pâte
-chaude pût incommoder son estomac !</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu ! ça peut l’ennuyer à digérer,
-répondis-je seulement.</p>
-
-<p>» Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses,
-la pensée me vint qu’elle ne savait
-pas du tout de quoi je parlais, et, appelant
-à mon aide la description classique de mon
-enfance :</p>
-
-<p>»  — L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral,
-est une sorte de poche qui a la forme
-d’une cornemuse. Son extrémité renflée est
-placée dans la partie gauche et supérieure
-de…</p>
-
-<p>»  — Oh ! bien, dit-elle en m’interrompant
-sans façon, ce n’est pas du tout comme ça
-que je le vois, moi !</p>
-
-<p>» Et, comme le pain brûlait décidément
-par trop, elle le posa sur ses genoux, et
-sans se faire ; prier :</p>
-
-<p>»  — Voici, reprit-elle, comment je me le
-représente. Je vois un vieux bonhomme tout
-petit, tout cassé, en habit noisette, avec une
-perruque à marteaux et un jonc à pomme
-d’or, qui va et vient perpétuellement dans
-une petite chambre. Au milieu, une grosse
-cheminée par où dégringole tout ce qu’on lui
-envoie, et près de laquelle il se précipite dès
-qu’un chargement arrive. Il se baisse, trie,
-regarde, se frotte les mains quand ce qu’il
-reçoit lui semble bon, hausse les épaules et
-se fâche quand ça lui paraît mauvais : « Les
-niais, les imbéciles, que m’envoient-ils là ?
-marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que
-j’en fasse ? » Et il pousse tout cela du pied dans
-un coin où on met les choses qui ne servent
-à rien et où ira peut-être mon pain chaud,
-c’est possible ; mais voilà tout le dommage.
-Quant à une poche et à une cornemuse,
-je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne
-veux pas m’en occuper. Mon petit vieux
-suffit à la besogne, nous nous entendons à
-ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les
-jours de fruits verts, il a eu la politesse de
-ne jamais m’en rien dire : pourquoi changerais-je ?</p>
-
-<p>» Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait
-en se refroidissant, et la crème sentait
-meilleur que jamais : mademoiselle Colette
-le reprit délicatement du bout des doigts et
-acheva son goûter sans prononcer un mot,
-persuadée qu’elle m’avait convaincu de
-l’existence de son petit homme. Voilà sa
-logique.</p>
-
-<p>» Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses
-originalités s’expliquent. Je l’interrogeais
-hier sur son enfance, cherchant dans son
-passé la trace d’une gouvernante, d’un professeur,
-d’une direction quelconque enfin,
-et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât :</p>
-
-<p>»  — Qui donc vous a élevée ? ai-je fini par
-lui demander.</p>
-
-<p>»  — Moi, mais personne ! m’a-t-elle répondu ;
-j’ai poussé à ma guise comme j’ai
-voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation
-de ma solitude.</p>
-
-<p>» Et elle esquissait en l’air avec sa main le
-geste de quelqu’un qui pousse comme il
-veut…</p>
-
-<p>» Vois-tu cette éducation ? cette petite fille
-grandissant comme la folle avoine entre son
-dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore
-que son chien, et avec vingt-quatre heures
-chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction !
-Je conçois maintenant l’affaire
-qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance :
-de la pensée à l’action, il n’y a évidemment
-pour elle que le temps matériel
-d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul
-autre obstacle.</p>
-
-<p>» Il y a pourtant des heures mélancoliques
-dans cette existence qu’elle raconte sans une
-réticence, et la tante que tu sais est une
-affreuse bonne femme qui vient de me donner
-un échantillon de son humeur, et nous a fait
-une sortie dont toute notre petite société
-est encore ébranlée et dont la trace restera.</p>
-
-<p>» Il y a deux heures à peu près, je regardais
-Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter
-les tours les plus variés de son répertoire,
-ne dédaignant pas de prendre part
-elle-même de temps en temps aux exercices,
-quand la porte s’ouvrit brusquement, et une
-femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une
-laideur à discréditer Croquemitaine si elle
-se mettait jamais en tête de lui faire concurrence,
-elle s’annonça elle-même d’une
-voix qui remit instantanément sa jeune
-nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant
-sa maîtresse, qu’il gardait en montrant
-les dents.</p>
-
-<p>»  — Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine !
-me dit-elle. — La bien nommée, pensai-je
-à part moi :</p>
-
-<p>» Puis, à haute voix :</p>
-
-<p>»  — Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous
-présenter mon respect, répondis-je.</p>
-
-<p>» Mais elle s’en inquiétait bien, de mon
-respect !</p>
-
-<p>»  — Il y a un mois, continua-t-elle, que
-vous êtes arrivé chez moi, tombant on ne
-sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur,
-que vous étiez actuellement au terme de votre
-séjour, j’ai voulu vous voir une fois avant
-votre départ.</p>
-
-<p>» Arrivé me sembla fort, séjour plus
-encore, et tu conviendras qu’on ne met pas
-plus proprement les gens à la porte ; mais,
-avant que j’aie pu répliquer un mot, mademoiselle
-d’Erlange s’était redressée :</p>
-
-<p>»  — Dites chez nous ! cria-t-elle, et même
-chez moi, car M. de Civreuse est dans mon
-aile, vous le savez bien, et, quant à la façon
-dont il est « tombé » ici et que vous avez oubliée,
-paraît-il, je vais vous la remettre en
-mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en
-lançant quelque chose dehors, alors qu’il passait
-sur le chemin, ne songeant guère à nous,
-je vous assure ! et Benoîte et moi l’avons
-entré dans la cuisine, demi-mort. Puis, tandis
-qu’elle préparait cette chambre, et que moi
-je le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à
-côté de lui, de le soigner, de le guérir et
-d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à
-présent, ma tante, de toutes ces choses que
-je vous ai dites une fois déjà ?</p>
-
-<p>»  — Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle
-avec fureur en marchant sur la jeune
-fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me
-suis élevée contre ce rôle de garde-malade
-que vous remplissez ici dans des circonstances
-inqualifiables, et que cette fois je saurai bien
-vous forcer à le laisser !</p>
-
-<p>»  — Que ne vous en êtes-vous pas chargée ?
-riposta mademoiselle Colette. Il y avait
-plus d’une place près de ce lit, je crois !</p>
-
-<p>»  — Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant
-ce soir, soyez-en certaine. Mademoiselle !
-m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais
-jamais consenti à occuper un seul instant,
-quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si
-j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu
-contre le gré de quelqu’un ici !</p>
-
-<p>» J’étais hors de moi. Les insolences me
-brûlaient les lèvres, et je ne sais en vérité ce
-qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant.
-Assurément, ce n’est pas la présence de cette
-femme, et, si elle eût été seule, je crois bien
-que je me serais vengé en effarouchant sa
-pudeur par ce spectacle inattendu !… Mais
-elle n’était pas seule…</p>
-
-<p>» Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître
-mot à ma protestation, et se tournant vers sa
-nièce :</p>
-
-<p>»  — Vous voilà forcée à l’obéissance par
-un plus sage que vous, dit-elle seulement.</p>
-
-<p>» Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle
-s’en fut vers la porte, de son grand pas dégingandé,
-comme une frégate démâtée dont on
-tire sur le sable la carcasse hors d’usage et
-qui cahote à chaque rocher.</p>
-
-<p>» Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un
-quatrième personnage entrait en scène !
-c’était mon docteur qui arrivait comme une
-flèche, les sourcils froncés, la lèvre mécontente,
-et qui l’arrêta par le bras sans façon.</p>
-
-<p>»  — Qui est-ce qui parle d’obéissance dans
-la chambre d’un malade quand le docteur n’y
-est pas ? dit-il rudement.</p>
-
-<p>» Il avait écouté derrière la porte et ne s’en
-cachait pas.</p>
-
-<p>»  — Vous, continua-t-il en se tournant vers
-mademoiselle Colette, vous êtes à votre place
-ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai
-mise, c’est moi qui vous y garde, et j’en fais
-mon affaire ! Vous, Monsieur, me dit-il, vous
-n’avez pas oublié, je pense, notre première
-conversation ; vous savez comment j’entends
-la responsabilité ! J’ai votre parole,
-et vous ne quitterez pas Erlange que je ne
-lève moi-même votre écrou. Vous, enfin, Mademoiselle,
-ajouta-t-il en regardant la
-vieille fille qu’il n’avait pas lâchée, je vais
-avoir l’honneur de vous offrir mon bras
-pour vous reconduire jusqu’à votre chambre,
-et je vous conterai en route quelques
-particularités sur les fractures dont vous me
-paraissez mal connaître les effets, et qui vous
-intéresseront, j’en suis certain.</p>
-
-<p>» Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie,
-et à qui il souriait avec aménité, il
-lui fit traverser toute la chambre ; sur le
-seuil, il s’arrêta :</p>
-
-<p>»  — Et notez, dit-il en se retournant et en
-nous regardant, que mademoiselle d’Erlange
-s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce
-n’est pas une aile qui lui appartient ici,
-c’est le château tout entier, les ruines et le
-reste !</p>
-
-<p>» Puis ils sortirent.</p>
-
-<p>» Te dire que je rugissais intérieurement
-serait faible ; ma main esquissait de vagues
-moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à
-quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon
-adversaire, le sexe dont elle se prétendait la
-mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant
-des grenadiers qui passeraient pour damerets
-au prix de sa carrure !… D’ailleurs, l’idée de
-mademoiselle Colette me revenait ; l’algarade
-était plus rude encore pour elle.</p>
-
-<p>» Je me tournai de son côté, pensant la trouver
-en larmes ; mais elle en était loin, et l’œil
-allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone
-en courroux.</p>
-
-<p>»  — La méchante femme ! la méchante
-femme ! criait-elle en trépignant.</p>
-
-<p>» Puis brusquement s’abattant dans un
-fauteuil :</p>
-
-<p>»  — Voilà pourtant dix-huit ans que je vis
-auprès d’elle ! fit-elle avec éclat.</p>
-
-<p>»  — Est-elle donc toujours ainsi ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>»  — Toujours !</p>
-
-<p>»  — Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin ?</p>
-
-<p>»  — Que sait-on ? reprit-elle en hochant
-la tête. Du verjus dans l’esprit, peut-être !
-Je pense qu’il y a des femmes qui poussent
-mauvaises comme des herbes qui poussent
-orties. Elle est dans les orties, évidemment.</p>
-
-<p>»  — Et contre vous, à part ma présence ici,
-qu’est-ce qui la fâche habituellement ?</p>
-
-<p>» Elle ne répondit rien, me regardant d’un
-air indécis, avec une ombre de sourire qui
-relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement
-les longs poils de son chien. Je la
-regardais, attendant qu’elle parlât, et, tout
-en regardant, je me sentais si frappé du contraste
-de ce charmant visage avec le masque
-dur et large de la grande femme qui sortait
-de là, que je m’écriai sans réfléchir :</p>
-
-<p>»  — Serait-ce donc parce que vous avez
-dix-huit ans et qu’elle ?…</p>
-
-<p>» Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle
-d’Erlange me regarda à travers
-ses cils, tout en disant :</p>
-
-<p>»  — Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant,
-mais…</p>
-
-<p>» Elle se tut de nouveau, ses paupières
-se baissèrent complètement et ses cils se
-remirent à battre ses joues roses comme un
-éventail de dentelle. L’embarras est rare chez
-elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je
-formulai toute ma pensée.</p>
-
-<p>»  — Elle les a eus en effet, c’est évident ;
-mais son printemps n’avait pas la fleur du
-vôtre : voilà !</p>
-
-<p>» Comment je me laissai entraîner à ce
-madrigal, du diable si je peux le dire ! mais
-mademoiselle Colette m’avait bravement défendu
-tout à l’heure, elle méritait vraiment
-que je marchasse à la rescousse à mon tour.
-Elle prit d’ailleurs cela comme la simple
-énonciation d’un fait, se mit à rire franchement,
-et releva les yeux avec un petit geste
-qui signifiait : « C’est ça ; cette fois, vous y
-êtes ! » Puis, sans transition, tout à fait mise
-en confiance, elle laissa couler le flot de ses
-souvenirs, me racontant ceux des épisodes de
-son enfance qui se rapportaient à sa tante,
-ainsi que ses frayeurs de petite fille devant
-elle, le tout sans acrimonie aucune, mais
-avec une verve comique et malicieuse qui
-donnait une touche vivante et un relief burlesque
-au portrait de cette bizarre tutrice.
-« Égoïsme et jalousie ! » le cri le plus habituel
-à la bête, te résume cette femme, et je
-m’en vais te dire un trait qui la peint.</p>
-
-<p>» Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange
-pour que les ressources assez limitées
-du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire
-de la maison ; mais le menu, généralement
-soigné, n’est jamais plus soigné que les jours
-de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque
-plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle
-d’Épine dit à sa nièce :</p>
-
-<p>»  — Mon estomac ne supporte pas le
-maigre, Colette ; vous ferez abstinence pour
-nous deux.</p>
-
-<p>» Et la nièce mange ses sardines ou ses
-légumes au fumet des pigeonneaux de la
-tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis,
-le priant d’agréer la substitution…</p>
-
-<p>» Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire,
-et qu’elle s’aperçoive alors que ses
-billets n’étaient pas bons, je l’espère ; mais
-le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce
-qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout
-qui lui rendra ses années passées, les
-soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas
-reçus alors ?</p>
-
-<p>» Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration
-qui se joue ici, et c’est véritablement ce
-que cherche cette femme.</p>
-
-<p>» Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle
-refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses
-et ce lit de plumes où elle dort, que
-toutes ces recherches enfin qu’elle a pour
-elle seule ; elle entend maintenant l’étioler
-moralement entre quatre murs, et emprisonner
-si bien sa jeunesse et sa vie que nul
-ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.</p>
-
-<p>» Comment appelleras-tu ce crime, toi,
-alors, si tu nies qu’il y ait séquestration, et
-comment le puniras-tu ?</p>
-
-<p>» … Pour moi, j’entends le déjouer, tout
-au moins, et sans tarder ; et le lendemain du
-jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai !
-Dussé-je ameuter la presse, assembler un
-conseil de famille ou réclamer l’aide de la
-police, j’en viendrai à bout, et la porte
-de cet antre sera démurée… A qui donc
-appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est
-à ceux qui méprisent le monde et le connaissent
-comme il est !…</p>
-
-<p>» En échange de ses veilles et des soins
-qu’elle a pris de moi, mademoiselle Colette
-aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai
-sa cage ! Vive Dieu ! Jacques, tu m’entends,
-je te l’affirme !…</p>
-
-<p>» Une demi-heure plus tard, le docteur est
-revenu, et tu vois d’ici la discussion :</p>
-
-<p>»  — Docteur, je veux partir !</p>
-
-<p>»  — Monsieur, ne revenons pas là-dessus,
-je vous en prie.</p>
-
-<p>»  — Rendez-moi ma promesse !</p>
-
-<p>»  — Jamais de la vie ; vous êtes au point
-délicat et critique entre tous, ne me gâtez
-pas une si belle fracture.</p>
-
-<p>»  — Il m’est impossible de demeurer ici
-après la scène de tout à l’heure, vous le sentez
-bien !</p>
-
-<p>»  — Allons, je vous dis que cette femme
-est folle ! Faut-il que je lui signe un billet
-pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit
-en repos ?…</p>
-
-<p>» Et comme j’insistais :</p>
-
-<p>»  — Monsieur, me dit-il assez sèchement,
-je suis d’âge et de caractère à prendre la
-responsabilité de mes actes ; vous me ferez
-donc le plaisir de m’envoyer tous ceux qui
-pourront y trouver à redire.</p>
-
-<p>» Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle
-Colette continuait à crier :</p>
-
-<p>»  — Mais puisque vous êtes chez moi ! Mais
-puisqu’on vous dit que vous êtes chez moi !</p>
-
-<p>» La pauvrette n’y voyait pas plus loin.</p>
-
-<p>» Finalement, le docteur s’est engagé sur
-l’honneur à me libérer dans dix jours, et
-j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là.
-Mais en résumé, vois-tu, je suis exaspéré.
-J’ai beau faire, la position est fausse. A tous
-les bruits de portes, je tressaille comme un
-écolier en rupture de ban, et volontiers
-je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses
-affaires ! Seulement, elle n’y entend pas malice.
-C’est une scène, voilà tout, elle en a
-vu bien d’autres, et elle continue son train
-ordinaire en toute insouciance. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">20 avril.</h2>
-
-
-<p>C’est fini, les beaux jours s’en vont, et j’ai
-beau faire maintenant, sans savoir comment
-ni pourquoi, mais toutes mes rêveries finissent
-par des larmes.</p>
-
-<p>C’est sans le vouloir et sans même m’en
-apercevoir. Je m’assieds sur mon divan
-comme autrefois, je pense aux mêmes choses
-toujours, et ce qui me faisait plaisir hier, ce
-qui me faisait rire si gaiement que je mettais
-ma tête dans les coussins pour qu’on ne
-m’entendît pas, me rend triste à présent.
-J’enfonce encore ma figure à la même place,
-mais quand je me relève l’étoffe est mouillée,
-et c’est seulement alors que je m’aperçois
-que j’ai pleuré.</p>
-
-<p>Quelle scène affreuse elle a faite, ma tante,
-et comme j’avais le cœur serré ! Je craignais
-tant que M. Pierre ne se fâchât !</p>
-
-<p>Le docteur, heureusement, a tout raccommodé ;
-mais lui reste un peu contraint,
-un peu gêné, peut-être qu’il nous en
-veut malgré tout, et cela me fait tant de
-peine !</p>
-
-<p>Une semaine seulement à passer encore
-ici ! Mon Dieu, je n’aurais jamais cru qu’il se
-guérirait aussi vite ; c’est trop court ! C’est-à-dire
-que ce n’est pas la maladie qui est trop
-courte, c’est le séjour ! Je pensais qu’il resterait
-bien plus à Erlange, et surtout… Enfin,
-je ne croyais pas que cela finirait ainsi…
-Maintenant, c’est tout : personne ne se soucie
-de Colette ; passé la porte, lui n’y songera
-plus, et elle restera toute seule, bien plus
-seule que jamais, comme il fait plus noir
-dans un endroit qui était éclairé et d’où on
-enlève les lumières.</p>
-
-<p>Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi
-espère encore. Quoi et pourquoi ? elle ne
-peut pas le dire ; mais elle me répète toujours
-qu’elle voit sa revanche là-bas… J’ai peur
-que ce ne soit bien là-bas !</p>
-
-<p>Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il
-de rien ; près de lui je suis gaie plus que
-jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si
-bon dans cette grande chambre !… Je ne dis
-tout qu’à mes confidents : mon coussin et
-mon cahier, et quand j’ai fini du premier,
-je le porte près de la cheminée, je le fais
-sécher, et je prends le second… Les marges
-en sont méconnaissables ; sans y penser, j’y
-écris deux initiales, toujours les mêmes, en
-long, en large, enlacées, séparées, et tout à
-l’heure sur ma main gauche, j’ai mis son
-nom tout entier : une lettre sur chaque ongle
-et deux sur le dernier, sur celui du pouce.</p>
-
-<p>C’était drôle, et j’ai ri d’abord ; puis
-toujours cette bête de petite larme qui vient
-sans propos est tombée, et l’encre s’est
-brouillée… Voilà comme tout s’efface !…</p>
-
-<p>Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon
-terrain ; j’ai couru jusqu’au fond du parc, et
-sur l’écorce d’un grand sapin, celui près
-duquel j’ai le plus rêvé et sur lequel je grimpais
-l’automne dernier pour voir venir les
-aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe
-avec mon petit poignard. Il n’y a pas d’autre
-moyen de conter à un arbre ce qu’on pense,
-et j’étais bien aise qu’il le sût.</p>
-
-<p>En rentrant M. Pierre a remarqué ma
-robe humide et mes bottines mouillées.</p>
-
-<p>— Vous êtes sortie ? m’a-t-il demandé.</p>
-
-<p>Et moi j’ai répondu :</p>
-
-<p>— Oui, je viens de faire une course !</p>
-
-<p>S’il savait laquelle !…</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>»  — Mon ami, vous êtes une bête !…</p>
-
-<p>» Pourquoi le début de cette lettre
-qu’Henri IV écrivait, il y a bien trois cents
-ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire
-aujourd’hui ? Par analogie sans doute,
-et parce que, sur ce point-là au moins, tu
-ressembles ce matin à la perle des ministres.</p>
-
-<p>» Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette
-fois, m’a mis en colère ! Corbleu ! j’ai l’âge
-de raison, je crois ; je sais ce que je sens, et
-ce que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas
-le sens commun.</p>
-
-<p>» Mon pouls est excellent, ma tête libre et
-mon cœur gaillard, quoi que tu en dises, et
-il n’y a point de but caché à la campagne
-que je médite au profit de ma jeune hôtesse.</p>
-
-<p>»  — Te mêler de choses qui ne te regardent
-pas, me dis-tu ; t’attirer des millions
-d’ennuis et te faire remettre à ta place par le
-notaire de l’endroit, qui te renverra poliment
-à tes affaires, tout cela pour une personne
-qui t’est totalement indifférente, comme c’est
-probable, et comment veux-tu que je croie
-cela, surtout quand je sais que la personne
-en question est une jeune et jolie créature !…
-Allons, avoue et épouse-la, c’est le plus
-simple !…</p>
-
-<p>» Mon pauvre Jacques, tu résous les
-choses à coups de gaule, comme on abat des
-noix ; ton « plus simple » est tout bonnement
-héroïque, et, de plus, tu n’y connais rien.</p>
-
-<p>» Je ne travaille pas écus sur table, mon
-ami ; j’y vais pour l’honneur, pour l’amour
-de l’art, comme un antique chevalier, et tu
-m’avoueras que, si tous ces braves paladins
-qui défendaient jadis « la veuve et l’orphelin »
-s’étaient crus forcés ou même autorisés à
-épouser toutes les prisonnières qu’ils délivraient
-dans l’an, c’est un véritable harem
-que chacun d’eux aurait possédé, et la morale
-aurait fait table rase de l’institution dans
-les six mois !</p>
-
-<p>» Songe donc que je commence seulement
-mon tour du monde, et ne fais pas
-de mon épée un meuble de famille à la première
-étape ; elle danse dans le fourreau à
-l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir
-de joli, et le râtelier de la paix domestique
-lui fait horreur !… Puis enfin, si elle te
-semble d’un prix si inestimable, cette blonde,
-que ne viens-tu briguer l’emploi toi-même ?</p>
-
-<p>» En confidence, si tu veux tout savoir,
-mademoiselle Colette t’aime déjà ! Elle sent
-cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de
-tes coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé
-de ces bienveillantes dispositions. Maintenant
-te voilà au courant. Fais diligence, et
-je te présenterai.</p>
-
-<p>» Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie,
-car il m’irrite. Il ne me reste plus une
-semaine entière à passer ici, ne me fais pas
-mentir à cet excellent docteur et fuir un
-beau soir de guerre lasse ; et si ce n’est pas
-une querelle que tu cherches, pour Dieu,
-laisse-moi la paix et ne me poursuis plus
-de tes prévisions sentimentales !</p>
-
-<p>» Oui, je ne te dis pas qu’une imagination
-un peu enthousiaste, un cœur un peu neuf,
-quelques illusions encore fraîches, ne seraient
-pas émues ici… Ce cadre étrange,
-cette intimité, ces beaux yeux !…</p>
-
-<p>» Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est
-pas ma faute, Jacques ; il y aura demain neuf
-ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé,
-et il y a deux choses qu’on ne retrouve
-jamais : la jeunesse et les illusions. Si tu
-peux me les rendre, foi de désenchanté, je
-tombe à ses genoux.</p>
-
-<p>» Nos derniers jours se passent agréablement ;
-mademoiselle d’Erlange est plus gaie
-que jamais, et nulle contrainte n’est possible
-auprès d’elle.</p>
-
-<p>» Même entre nous, je peux bien te l’avouer ;
-mais cette liberté d’esprit et cet entrain me
-surprennent un peu.</p>
-
-<p>» Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur,
-je m’apprécie à mon juste prix, mais
-je vaux une émotion peut-être, et il me souvient
-d’une jeunesse dorée où je tenais honorablement
-ma place. Sans doute, c’est
-qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.</p>
-
-<p>» Note bien que je suis charmé de cela ; le
-contraire m’eût gêné, attristé, bourrelé de
-remords, et je ne t’en parle que pour mémoire.
-Seulement tu conviendras qu’il est
-singulier qu’une jeune fille qui est seule, qui
-s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son
-premier roman chez elle sous la forme d’un
-homme jeune et passable l’accueille ainsi,
-et nous pouvons mettre au panier avec tant
-d’autres la légende qui fait les cœurs de
-fillettes si inflammables. Du reste, je croirais
-volontiers que cette exubérance qui distingue
-mademoiselle d’Erlange lui sert en quelque
-sorte de déversoir, et que tant de manifestations
-extérieures laissent ses pensées
-intimes dans une grande placidité, avec un
-peu de sécheresse de cœur peut-être même,
-qu’expliquerait très bien, du reste, son enfance
-sans joie et sans tendresse.</p>
-
-<p>» Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux
-ainsi, et nous égayons nos derniers après-midi
-par l’exercice du noble jeu de dames.</p>
-
-<p>» Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques
-orages qui mouvementent les séances, car
-mademoiselle Colette n’aime pas à être battue,
-et, après les premières leçons, pendant
-lesquelles j’ai cru devoir la ménager en
-faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon
-jeu habituel, et je la gagne cinq fois sur six.</p>
-
-<p>» Sa patience, qui est courte, s’épuise vite
-dans ces conditions, et elle a des colères de
-chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les
-sourcils, tapote la table nerveusement, et
-finalement, quand le cas lui semble désespéré,
-brouille tout le jeu d’un grand coup
-de main. Je m’appuie alors avec majesté sur
-mes coussins et je regarde obstinément les
-solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive
-à composition, ce qui n’est jamais long.
-Elle range de nouveau les pions, repousse le
-jeu près de moi et marmotte à mi-voix :</p>
-
-<p>»  — C’était par trop mauvais, aussi !</p>
-
-<p>» Puis, persuadée que cela explique tout,
-elle me tend ses mains fermées pour me faire
-tirer et voir qui commencera, et tout
-reprend à peu près dans le même ordre.</p>
-
-<p>» Invariablement, au début, je lui propose
-de lui rendre des pions, et invariablement
-aussi elle refuse avec un air de dignité froissée,
-trouvant évidemment ses coups de main
-beaucoup plus réguliers que cette faveur, et
-insistant avec passion, en commençant chaque
-partie, pour que je joue avec elle comme
-avec n’importe qui, sérieusement et sans
-l’aider.</p>
-
-<p>» Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et
-au bout de cinq minutes elle trépigne : c’est
-logique.</p>
-
-<p>» Tout à l’heure, nous étions aux prises ;
-je la voyais s’enferrer, et deux fois de suite,
-bien malgré moi, je venais de faire râfle de
-quatre victimes d’un coup… Tu juges de son
-état : ses dents mordaient si fortement sa
-lèvre inférieure que le sang en était chassé,
-et elle embrassait toutes ses positions d’un
-coup d’œil éperdu de nageur qui perd pied.</p>
-
-<p>» Prudemment, je retirais déjà mes doigts,
-prévoyant quelque formidable culbute ; mais
-les choses tournèrent autrement, son front
-s’éclaira tout à coup, elle desserra la rude
-étreinte de ses dents, et le doigt sur un de
-ses pions, elle se mit à le conduire en biais
-tout droit, dérangeant mes propres pions au
-passage, mais sans violence et sans avoir le
-moins du monde l’air de se douter qu’elle
-marchait en pleine contravention. A un rang
-du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle
-me dit :</p>
-
-<p>»  — A vous !</p>
-
-<p>»  — Comment à moi ? Mais que faites-vous
-donc ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>»  — Eh bien ! me répondit-elle avec un
-magnifique aplomb, je vais à dame ! Je n’en
-viendrais jamais à bout en marchant dans ce
-sens-ci, j’ai pris l’autre.</p>
-
-<p>» C’est toujours le même mépris de toutes
-les barrières et de toutes les conventions, et
-cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée
-dans une tribu de libres Indiens… Je
-la vois sous sa tente, avec des plumes dans
-les cheveux, des lianes fleuries autour des
-épaules, rivalisant de cabrioles avec ses
-chèvres sauvages, et baptisée par la tribu
-enthousiaste du nom symbolique de « l’Oiseau-qui-chante »
-ou de « la-Flèche-qui-vole ».</p>
-
-<p>» En attendant, la-Flèche-qui-vole continue
-son office de bonne maîtresse de maison et
-s’ingénie à me distraire.</p>
-
-<p>» Depuis huit jours, je me lève. Aidé par
-Benoîte, dont la robuste épaule me sert de
-canne, je gagne un fauteuil qu’on place près
-de la fenêtre, j’étends mon appareil sur un
-autre siège placé en face de moi, et, guidé
-par mademoiselle Colette, je prends connaissance
-de la cour et des points principaux du
-château.</p>
-
-<p>»  — Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque,
-ici la salle à manger, ici la chapelle, et là, — en
-me montrant des ruines cette fois, — il y
-avait des salons, une grande salle des gardes,
-un oratoire, des galeries sans fin.</p>
-
-<p>» Le tout, souvenirs et restes intacts, est
-superbe ; c’est le type du pur style Louis XIII,
-élégant et sévère tout ensemble, et il y a là
-des sculptures qui me font rêver et dont je
-complimente sincèrement la châtelaine du
-lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs
-avec son originalité accoutumée.</p>
-
-<p>» Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait
-connaissance avec Françoise, la troisième
-amie de mademoiselle Colette, tu conviendras
-que les temps sont accomplis et que je peux
-quitter Erlange.</p>
-
-<p>» Il faisait hier une superbe journée, bien
-sèche et bien claire ; un battant de la fenêtre
-était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je
-humais la fraîcheur avec délices, quand je
-vis ma jeune gardienne qui traversait la
-cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya
-un petit salut de la main, et courut à une
-porte des communs qui donne sur la cour.</p>
-
-<p>»  — Je veux vous montrer Françoise ! me
-cria-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle sortit un instant après avec une
-grande bête poussive, à moitié aveugle, aux
-flancs saillants, au garrot énorme, très haute
-sur quatre pattes grêles et avec un poil d’un
-blanc jaunâtre.</p>
-
-<p>» Tout à fait indifférente à cette laideur,
-elle la tapotait, lui parlait et la bourrait de
-sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité
-que les dents de la vieille bête ne
-venaient pas à bout de ce qu’on lui présentait.
-Puis, quand elle eut fini :</p>
-
-<p>»  — Elle trotte encore pas mal, vous allez
-voir, me dit-elle.</p>
-
-<p>» Elle lui jeta une couverture sur le dos, la
-tira près d’un escalier de pierre, s’élança sur
-cette croupe massive comme un sylphe, et,
-l’excitant de la voix, la fit partir au trot.
-Mais à tous les pavés la monture buttait, sa
-grande tête avait des soubresauts de peur,
-et, avec ses naseaux fumants, elle semblait la
-bête de l’Apocalypse emportant je ne sais
-quel esprit dans sa course indécise.</p>
-
-<p>»  — C’est un jeu à vous casser le cou !
-criai-je à mademoiselle d’Erlange.</p>
-
-<p>»  — Bah ! répondit-elle, nous nous connaissons
-bien.</p>
-
-<p>» Au dixième tour, elle se laissa glisser à
-terre si rapidement que je crus à une chute,
-et reconduisit son amie avec les mêmes protestations
-de tendresse qu’elle lui avait prodiguées
-en venant.</p>
-
-<p>» Voilà comme elle parle aux bêtes, et je
-ne m’étonne plus qu’il ne lui reste rien à
-donner aux hommes : elle dépense là tout
-son cœur.</p>
-
-<p>» Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai
-plus que du village. Je compte rester là à l’auberge
-quelques jours, le temps de remonter
-ici encore une fois, remercier mon hôtesse,
-d’aller chez mon docteur et de t’aviser de
-mes projets.</p>
-
-<p>» Tourne donc la page, nous sommes au
-bout de l’aventure, et pour le revoir, à bientôt
-peut-être. J’ai tant manqué de paquebots
-depuis quelque temps que j’ai bien envie
-d’en laisser aller encore un sans moi, et de
-courir te serrer la main dans ta province. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">28 avril.</h2>
-
-
-<p>Tout est dit : M. de Civreuse est parti depuis
-hier, et je ne me retrouve plus ici.</p>
-
-<p>Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et
-silencieux, je sais comment mes pas résonnent
-dans les corridors et ma voix contre les
-boiseries, mais tout est changé maintenant.</p>
-
-<p>Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui
-c’est de la tristesse, et les deux choses
-pèsent bien différemment.</p>
-
-<p>De temps en temps, je fais la brave, je me
-joue la comédie à moi-même. Je range, je
-vais, je viens, je chantonne des petits airs
-tout gais, puis je m’assieds à côté de mon
-chien, je prends sa tête sur mes genoux et je
-me mets à lui parler comme jadis ; seulement,
-même avec lui, je me surprends en flagrant
-délit de mensonge.</p>
-
-<p>— Six semaines pour raccommoder une
-fracture, vois-tu, Un, c’est énorme, lui
-disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions
-cru que cela pourrait durer autant,
-n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du
-tout, car je comptais sur le double au moins
-pour à présent, et sur toujours pour plus
-tard.</p>
-
-<p>Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est
-pas sans deviner une petite émotion ou du
-moins sans la redouter, et volontiers elle
-m’aurait toujours auprès d’elle ; mais c’est
-ce que je ne veux pas, je prétends que le
-transport de mes affaires m’occupe, et je
-m’échappe.</p>
-
-<p>En réalité, je ne fais rien du tout et je
-laisse chaque chose comme elles étaient
-hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne
-chambre. Il y a là tant de souvenirs
-embusqués un peu partout, et ils s’élancent
-si vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas
-dormir à présent. J’aurais peur que tous ces
-revenants ne devinent mon secret et ne s’en
-aillent le conter à M. Pierre, qui en rirait
-peut-être, et je veux venir ici seulement
-pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure,
-je regrette, je me fâche, je fais ce que je veux ;
-puis, quand je me sens raisonnable, c’est
-l’heure de ma récréation, je reprends le chemin
-connu, je m’assieds à ma place habituelle,
-je regarde le lit vide, le fauteuil
-près de la fenêtre sans personne et je me
-souviens !…</p>
-
-<p>Souvent aussi je me sens prise de colère.
-Après tout, qu’est-il venu faire ici, cet
-homme ? pourquoi m’est-il entré dans la
-tête et dans le cœur comme cela, puisqu’il
-ne voulait rien de moi, et quelle est la puissance
-qui vous envoie ainsi un commencement
-de bonheur, juste ce qu’il vous faut
-pour être heureux, qui vous le laisse bien
-apprécier, bien regarder, et qui, à l’instant
-où vous croyez fermer vos mains pour le
-saisir, vous l’enlève brusquement ?</p>
-
-<p>Est-ce là ce qu’on appelle la Providence ?</p>
-
-<p>Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse
-n’a rien fait pour attirer mon attention, et
-c’est même je crois sa raideur qui m’a
-frappée et séduite.</p>
-
-<p>Si sombre qu’il fût, il souriait cependant
-quelquefois, et il y a un charme spécial au
-sourire des gens froids. C’est comme le
-soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès
-dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une
-fois seulement tous les cent ans, et dont la
-rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une
-fleur si rare que je suis occupée ?…</p>
-
-<p>Notre dernière journée s’est passée mieux
-qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même
-ne sentît une imperceptible émotion.</p>
-
-<p>Le matin, en entrant à mon heure habituelle,
-j’avais trouvé près de son fauteuil une
-table chargée de papier, d’une boîte à couleurs
-et d’un faisceau de crayons et de pinceaux.
-Benoîte lui donnait un verre, et dès
-qu’elle fut sortie :</p>
-
-<p>— Voudriez-vous, me dit-il très vite, me
-permettre de faire votre portrait sur cet
-album en deux coups de crayon ? Je viens
-d’esquisser ce côté du château, mais mes
-souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets
-si ma garde-malade n’était pas en première
-ligne.</p>
-
-<p>Je répondis oui, bien entendu, et je
-m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout
-en lui demandant :</p>
-
-<p>— Comment faut-il me poser ? debout,
-assise, de profil, de face ? — Et en même
-temps j’essayais toutes ces positions…</p>
-
-<p>Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un
-instant :</p>
-
-<p>— Si vous le voulez bien, me dit-il, vous
-vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous
-vous installerez près de la cheminée, comme
-vous étiez le soir de mon premier réveil ici.</p>
-
-<p>— Moins la robe, toutefois.</p>
-
-<p>— Moins la robe, malheureusement !</p>
-
-<p>— Malheureusement !… Voulez-vous que
-j’aille la mettre ?</p>
-
-<p>— Oh ! je n’oserais pas…</p>
-
-<p>— Mais c’est l’affaire d’une seconde !</p>
-
-<p>Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.</p>
-
-<p>Comme je le lui avais dit, un instant après
-je rentrais. Seulement la jupe de cette
-aïeule que je ne connais pas est bien trop
-longue pour moi ; j’avais beau la relever à
-deux mains, mes pieds se prenaient dans
-l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant,
-et comme à la fin je la laissai aller
-pour faire à M. de Civreuse une belle révérence
-de cour, il se trouva qu’en m’approchant
-de la cheminée, je me pris dedans, je
-ne sais comment, et je tombai rudement sur
-les deux genoux.</p>
-
-<p>M. Pierre jeta une exclamation, une
-espèce de cri, ma foi, qui me fit plaisir, et
-il fit le geste de se lever impétueusement.</p>
-
-<p>— Et votre genou ! lui criai-je. Ne bougez
-pas !</p>
-
-<p>Puis je me remis sur pied lestement et je
-m’assis dans mon fauteuil. Mais il était inquiet.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes
-bien sûre ? me disait-il… Mon Dieu ! quelle
-idée absurde j’ai eue de vous faire mettre
-cela !… Vraiment, vous n’avez rien ?…</p>
-
-<p>Je répondais : non, le cœur un peu battant…
-pas de ma chute, mais de cette voix
-anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un
-quart d’heure seulement, pour me laisser me
-reprendre, il se mit à sa tâche.</p>
-
-<p>Il allait, il allait, relevant à chaque instant
-ses yeux sur moi, me regardant avec une
-persistance qui me gênait fort, et me faisant
-reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure
-en quart d’heure. Le déjeuner nous interrompit ;
-mais à deux heures c’était fini. Il
-m’appela alors près de lui, et je ne pus m’empêcher
-de m’écrier envoyant la feuille qu’il
-me présentait :</p>
-
-<p>— C’est moi ! Ah ! mais que c’est donc
-joli !</p>
-
-<p>Le fait est que cette petite dame rose qui
-me souriait dans ce fauteuil, cette grande
-cheminée sombre dont les chenets se détachaient
-nettement, les sculptures des boiseries :
-c’était un vrai tableau, et je tombais
-d’admiration…</p>
-
-<p>— Qui, jolie ? me demanda M. de Civreuse
-assez railleusement : vous ou l’aquarelle ?</p>
-
-<p>— Le portrait, bien entendu !…</p>
-
-<p>Il me regarda un instant en souriant, puis
-avec une voix toute autre que celle que je lui
-connaissais :</p>
-
-<p>— Le portrait, c’est vous, car par bonheur
-il est ressemblant. Ne changez rien à votre
-exclamation.</p>
-
-<p>Je me tus ; c’est la seconde fois, peut-être,
-que j’entends un éloge sortir de sa bouche
-et cela m’émotionnait plus que je n’aurais
-voulu. Pourtant, je mourais d’envie d’avoir
-comme lui un souvenir de ce temps charmant
-que je sentais glisser entre mes doigts, et je
-cherchais nerveusement que dire et quel
-moyen employer.</p>
-
-<p>— Et si, moi aussi, je faisais votre portrait ?
-commençai-je en plaisantant.</p>
-
-<p>— Comment donc ! me répondit-il très
-sérieusement mais j’en serai charmé, et
-je vais me tenir tranquille comme une
-image.</p>
-
-<p>— C’est que je ne dessine pas très bien,
-balbutiai-je, toute saisie de me voir prise au
-mot ;… je n’ai jamais fait que le portrait de
-Un.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit-il, je me trouverai en
-excellente compagnie.</p>
-
-<p>Il me tendit un carton, une feuille de papier,
-du fusain, des crayons, et se posant de
-trois quarts :</p>
-
-<p>— Suis-je bien ainsi ? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>Je répondis :</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût
-mis sur la tête que j’aurais dit de même.</p>
-
-<p>Machinalement, pourtant, je commençai,
-le regardant comme je l’avais vu faire pour
-moi, et le trouvant beau comme j’aurais
-voulu seulement qu’il m’eût trouvée aussi.</p>
-
-<p>Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais
-lasse, énervée incapable de continuer. La
-figure qui était sur mon papier représentait
-tout ce qu’on voulait, une perruque de juge,
-un épouvantail à moineaux ou un roi nègre,
-et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent,
-quand je m’amusais à dessiner mon
-chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je
-donnais à mon favori une tête de mouton,
-une fourrure d’ours et quatre pattes
-grêles qui n’auraient pas porté un <span lang="en" xml:lang="en">king-charles</span>.</p>
-
-<p>En toute autre occasion, j’aurais ri ; mais
-les minutes que je comptais, toujours en songeant
-au départ, me mettaient l’esprit à l’envers,
-et je sentis que les larmes me montaient
-aux yeux. C’était ce que j’avais juré qui ne
-serait pas, et je courus à la cheminée prête à
-y lancer mon papier, en disant :</p>
-
-<p>— C’est impossible, je n’y entends rien !</p>
-
-<p>Mais M. de Givreuse m’arrêta :</p>
-
-<p>— Mon portrait ! cria-t-il ; montrez-moi
-mon portrait, j’ai le droit de le voir !</p>
-
-<p>Sans résister, je le lui apportai ; il le prit
-et le contempla gravement, puis, toujours
-avec le même sérieux :</p>
-
-<p>— Me permettez-vous de le retoucher ? dit-il.</p>
-
-<p>J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir
-il effaça tout. Puis en quatre traits de
-crayon, il fit un profil qui était la caricature
-du sien, si burlesquement ressemblant qu’il
-était impossible de le voir sans rire.</p>
-
-<p>Il écrivit en bas, de sa grande écriture :
-« Hommage respectueux du patient à l’auteur, »
-et me le tendit.</p>
-
-<p>En même temps, le docteur entra. Mon
-cœur se serra ; je compris que c’était tout, et,
-pendant que je sortais de la chambre, j’entendis
-la voiture commandée pour M. de Civreuse
-qui roulait dans la cour. Je me sauvai
-dans mon refuge, mon dessin en main, et là,
-une fois seule, je me mis à le regarder. Seulement,
-au lieu de rire comme un instant
-avant, je sentis que mes larmes coulaient sur
-ce nez invraisemblable et sur ces moustaches
-hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était
-bien naturel, car il était symbolique, ce dessin,
-et il ressemblait à mon héros comme
-la réalité ressemblait à mon rêve.</p>
-
-<p>Un instant après, le docteur me rappela.
-M. de Civreuse était debout au milieu de la
-pièce, soutenu par deux béquilles noires qui
-me firent un effet horrible. Il me parut que
-je l’avais rendu infirme pour le reste de ses
-jours ; je sentis que je pâlissais, et je me
-tournai involontairement vers le médecin en
-étendant les mains.</p>
-
-<p>— Ce n’est que pour les premiers jours,
-dit-il en souriant, car il avait compris ma
-peur.</p>
-
-<p>Par terre étaient les éclisses qui avaient
-remplacé le plâtre depuis deux semaines.</p>
-
-<p>— Brûlons-les ensemble, me dit M. de
-Civreuse en me les montrant.</p>
-
-<p>Je les ramassai comme il le voulait et je
-m’approchai du feu avec lui.</p>
-
-<p>Il maniait bien ses béquilles, mais un
-bruit sourd sur le parquet me troublait au
-point que je ne savais plus ce que je faisais.
-Le docteur sortit pour avertir Benoîte, et je
-lançai sur les bûches le premier morceau,
-puis le second.</p>
-
-<p>Au troisième, je repris courage, et, levant
-les yeux sur M. Pierre, je parvins à prononcer
-tout bas, mais sans trembler :</p>
-
-<p>— Me pardonnez-vous ?</p>
-
-<p>— Ah ! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais
-qu’il ne serait plus jamais question de
-choses de ce genre entre nous…</p>
-
-<p>Je le remerciai d’un mouvement de tête,
-et je continuai ma besogne sans rien ajouter,
-à genoux près du foyer, presque à ses pieds
-tandis que lui, debout, appuyé contre le
-chambranle, me dominait de toute sa taille…
-Comme c’était différent de ce que j’avais
-imaginé un jour !</p>
-
-<p>Cependant Benoîte entra. Elle venait dire
-adieu au voyageur et s’avança en faisant la
-révérence et en commençant un petit compliment
-où elle lui souhaitait meilleure
-chance et « que Dieu le bénisse » !</p>
-
-<p>Il la laissa dire jusqu’au bout ; puis, déposant
-ses béquilles et appuyant son genou
-malade sur le siège d’un fauteuil :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas avec des paroles que je
-pourrais vous remercier de tout votre dévouement,
-dit-il gaiement ; il faut que vous
-me permettiez de vous embrasser.</p>
-
-<p>Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite
-par les épaules, il l’embrassa sur les deux
-joues, tout droit et bien fort… Puis, comme
-le docteur criait en bas : « Allons, Monsieur,
-nous arriverons à la nuit close ! » il se tourna
-vers moi :</p>
-
-<p>— Notre excellent docteur veut bien se
-charger de mes adieux à mademoiselle
-d’Épine, me dit-il ; je n’aurais pas voulu vous
-imposer cette peine !…</p>
-
-<p>Il s’arrêta un peu ; puis, plus lentement,
-comme s’il cherchait ses mots, il ajouta :</p>
-
-<p>— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous
-exprimer toute ma reconnaissance, non
-seulement pour vos soins, mais aussi pour
-toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels
-vous avez égayé la monotonie d’une chambre
-de malade. C’était être deux fois bonne que
-de l’être ainsi.</p>
-
-<p>Je lui tendis la main, incapable de trouver
-un son dans ma gorge, qu’il me semblait
-qu’une personne invisible serrait de toute sa
-force. Il prit mes doigts, hésita un instant
-comme avant de parler, puis très rapidement
-il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je
-n’avais pas l’idée d’une impression semblable,
-et ce fut si étrange et si inattendu que mes
-yeux se voilèrent.</p>
-
-<p>Quand je les rouvris, il était près de la
-porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il
-descendit tout l’escalier assez vite et très
-adroitement, monta en voiture sans prononcer
-un mot, et seulement, quand le cheval
-s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et
-très gravement il me dit :</p>
-
-<p>— Adieu, Mademoiselle !</p>
-
-<p>Il me sembla qu’on scellait une pierre sur
-mon cœur, comme on avait enfermé dans un
-cercueil les religieuses que j’avais vues prendre
-le voile au couvent, et je me ressouvins
-de la <i>combe</i> où un jour d’hiver j’avais
-failli m’endormir pour toujours. Que n’y
-étais-je restée ?…</p>
-
-<p>Tant que la voiture fut en vue, je demeurai
-sur le seuil de la porte ; puis, quand elle
-eut disparu :</p>
-
-<p>— Viens-tu te chauffer ? dit Benoîte, qui
-me regardait.</p>
-
-<p>— Oui, lui répondis-je, j’y vais.</p>
-
-<p>Et je me sauvai jusqu’au fond du parc,
-près de ce sapin où j’avais gravé un nom
-quelques jours avant.</p>
-
-<p>La sève toute jeune qui montait s’échappait
-par les coupures, et chacune des lettres de
-ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre
-l’écorce froide : à droite et à gauche, tous
-les fourrés, encore blancs par places, étaient
-fermés ; j’étais seule ! Je me serrai contre ces
-amies, qui s’associaient ainsi à ma douleur,
-et silencieusement je fis comme elles.</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Je t’écris donc de l’auberge du village,
-et j’y suis depuis deux jours.</p>
-
-<p>» Te dire que cela vaut mon nid d’Erlange,
-et que j’ai un lit à colonnes et une cheminée
-Louis XIII, non. Mes poutrelles sont sur
-champ de fumée et mes murs blanchis à la
-chaux, si bien que tous mes habits s’en ressentent,
-et que mes manches sont comme
-celles d’un farinier bien actionné à sa tâche
-quand il sort de son moulin.</p>
-
-<p>» Mais quoi ! un voyageur doit s’attendre à
-cela, et on n’a pas à toute étape une hôtellerie
-seigneuriale.</p>
-
-<p>» Ce qu’il y a de mieux, c’est que mon genou
-fonctionne très proprement. Je me sers de
-mes béquilles avec la dextérité d’un invalide
-de profession, et je sortirais plus souvent
-si une queue de gamins ne me faisait pas
-escorte dès que je mets le nez dehors.</p>
-
-<p>» Heureux pays que ce village, où un
-éclopé peut être un sujet de telle curiosité et
-où on s’attroupe pour voir passer mes béquilles !
-L’espèce est rare, il paraît.</p>
-
-<p>» Pour me distraire, je crayonne au
-hasard. Un bout de clocher par-ci, un nuage
-par-là, et un mouton qui paît sur le nuage.
-C’est de la haute fantaisie, mais mes cartons
-ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui
-offrirai même pas ce qui lui plairait mieux
-peut-être, c’est-à-dire le portrait de mademoiselle
-d’Erlange, une tête quart de nature
-qui n’est ma foi pas mal du tout ! T’ai-je dit
-que je lui avais demandé de poser, décidément,
-et qu’elle avait bien voulu reprendre
-pour la circonstance sa robe de grand’mère
-de ma première soirée chez elle ?… Mais non,
-évidemment, puisque tu en étais resté à trois
-jours de mon départ.</p>
-
-<p>» Eh bien, le matin du lundi où je devais
-quitter Erlange, je me suis souvenu de mon
-intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste,
-et j’ai réussi au delà de tout ce que
-j’espérais. Très vivement menée, cette aquarelle
-n’est qu’une demi-ébauche ; mais je
-crois qu’elle perdrait en grâce tout ce qu’elle
-gagnerait en fini, et je la laisse telle quelle. On
-esquisse un sourire, on ne le fixe pas par
-A + B, surtout un sourire comme celui-là,
-et tout bien vu, en tenant compte du coloris,
-de la ressemblance, et modestie à part
-c’est un petit chef-d’œuvre !</p>
-
-<p>» Tu le verras, il vaut bien la peine d’un
-voyage, et je te le conduirai pour en avoir
-ton sentiment.</p>
-
-<p>» Moitié en riant, moitié sérieusement,
-mademoiselle d’Erlange a voulu me rendre
-la politesse, et elle a fait le plus affreux
-petit gâchis que tu puisses rêver, ce qui me
-laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer
-beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de
-cette façon.</p>
-
-<p>» Et c’est ainsi que ce sont passées nos
-dernières heures, causant et riant comme si
-les ferrailles de la carriole qui m’attendait
-n’avaient pas sonné dans la cour.</p>
-
-<p>» Sur un bûcher « solennel et expiatoire »,
-nous avons brûlé ensemble les éclisses qui
-m’emprisonnaient depuis tant de jours, et
-les adieux ont commencé.</p>
-
-<p>» Sans contredit, la plus émue de nous
-trois était Benoîte, que j’ai embrassée carrément
-sur les deux joues, et qui y aurait bien
-été, je crois, de sa petite larme. Mais que
-veux-tu faire au milieu d’individus de notre
-trempe ! Notre sang-froid l’a glacée.</p>
-
-<p>» Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle
-Colette par un petit compliment très courtois,
-très gentil, qu’elle a accueilli pourtant
-sans y répondre un mot, puis elle m’a tendu
-la main, et fouette cocher !</p>
-
-<p>» Regrettes-tu maintenant la déclaration
-que tu me conseillais pour le mot de la fin,
-et vois-tu le ridicule de cette situation : un
-homme parlant d’amour, s’échauffant, suppliant,
-mettant son âme à nu pour obtenir à
-l’heure des adieux un mot ou un regard, et
-accueilli par les éclats de rire d’une tête
-folle et d’un cœur sec ! Car elle aurait ri, je
-le gage !</p>
-
-<p>» En vérité, jamais je ne fus plus satisfait
-d’avoir passé le temps et le goût de semblables
-protestations, et de sentir mon cœur
-bien calme, bien paisible, comme un honnête
-guerrier retiré de la gloire et qui a pris ses
-invalides. Cela me fait dormir sans rêver,
-même sur de la balle d’avoine, et c’est
-quelque chose qu’un bon somme assuré !</p>
-
-<p>» Mes adieux à mademoiselle d’Épine
-seront faits par procuration. C’est le docteur
-qui se dévoue, et quant à Un, je ne t’en parle
-pas ; n’a-t-on pas dit depuis longtemps que
-« ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est
-le chien » !</p>
-
-<p>» Sur ce, je te quitte, c’est l’heure ou les
-troupeaux circulent dans le village pendant
-qu’on fait leur écurie ; c’est ma distraction
-de les voir passer, et j’y cueille des croquis
-superbes… »</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques ?
-Tu as vu ce qu’il en était, et tu sais que depuis
-un mois je mens à toi, à ma tête, à mon
-cœur, à tout enfin, même à cet amour qui
-me possède tout entier et que je cache cependant
-comme si ce bonheur sans second
-d’aimer avec folie était une chose honteuse.</p>
-
-<p>» Oui, je l’aime ! oui, je l’adore ! Et cette
-bravade que tu as reçue ce matin est la dernière.
-Es-tu content ?</p>
-
-<p>» Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure
-que j’ai rappelé l’enfant qui l’emportait ; je
-voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil
-était à terre, et si bien fondu que j’en cherchais
-la trace, et que je demandais quel était
-ce sentiment imbécile qui me défendait
-d’avouer que j’aimais depuis des semaines,
-parce qu’auparavant j’avais voué une haine
-au genre humain tout entier, que j’avais
-fermé mon cœur en écrivant dessus : <i lang="la" xml:lang="la">De profundis !</i>
-et que cette défaite soudaine causée
-par une enfant révoltait ma fierté !</p>
-
-<p>» Toujours la guirlande de fleurs des contes
-de fées sur laquelle se brise l’épée la mieux
-aiguisée ! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit
-ans qui a eu raison de tous mes dégoûts
-et de toutes mes défiances.</p>
-
-<p>» Et moi qui, comme un fou, au lieu de
-m’en réjouir, voulais continuer à douter,
-parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme
-flattait ma vanité et me grandissait !</p>
-
-<p>» Je te révolte !… Mais, tu vois bien, Jacques,
-que je suis prêt à toutes les expiations,
-et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai
-le front à terre… Que veux-tu de plus ?</p>
-
-<p>» Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car
-j’ai mes vingt ans ce soir, et que mes illusions
-sont là aussi. Je crois à tout, même au
-bien ! mais je crois surtout à l’amour, et il
-ne faut pas t’en plaindre, car il contient tout,
-sagesse et folie.</p>
-
-<p>» De bonne foi, mon ami, est-ce que tu
-t’imagines que depuis deux jours je dessine
-des moutons sur des nuages et des paysannes
-en jupon ? La vérité est que j’ai déchiré tout à
-l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite
-depuis avant-hier, que je recommencerai
-bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire
-les folies où mon cœur m’entraîne, dans la
-langue où je veux lui parler, je monterai ce
-soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle
-dans la grande chambre où je l’ai connue,
-et je lui dirai que je l’adore.</p>
-
-<p>» Tu parles de mes béquilles ! Mes béquilles,
-Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de
-joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et
-tous mes jours passés pour ne plus me souvenir
-que d’aujourd’hui et de demain ; et
-pour franchir cette montagne, crois-tu que
-je n’aie pas assez des ailes de l’amour ?…</p>
-
-<p>» Que je voudrais te la faire connaître ! Te
-l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et
-as-tu compris que ces folies et ces enfantillages
-dont je me plaignais sont peut-être ce
-que j’aime le mieux en elle ? Il ne fallait
-rien moins que cette originalité et cette fraîcheur
-pour réveiller ma jeunesse et ma vie
-engourdies, comme ces parfums nouveaux
-qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent
-jusqu’aux sens les plus émoussés.</p>
-
-<p>» C’est une fleur sauvage et charmante qui
-a poussé là entre terre et ciel pour moi, et
-pour moi seul, qui n’a aimé encore que des
-étoiles et des rêveries, que la brise de la
-montagne seule a effleurée, et qui réunit en
-elle toutes les grâces de la femme avec toute
-la verdeur de la nature même.</p>
-
-<p>» Avec sa main dans une de mes mains et la
-tienne dans l’autre, le monde est rempli
-pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il
-n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer,
-c’est l’infini !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>» Pense à moi ce soir, Jacques ; je monte là-haut,
-je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif
-de l’air d’Erlange ! S’il me faut écrire au
-lieu de parler, eh bien ! je trouverai dans ces
-ruines quelque coin où m’abriter, et pour
-tracer des paroles d’amour, faut-il plus que
-ce clair de lune ?…</p>
-
-<p>» Je t’envoie son portrait, je veux que tu la
-voies : demain, l’original sera à moi, ou tu
-pourras alors garder ceci à jamais, car ce
-serait mon legs suprême… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">30 avril.</h2>
-
-
-<p>« Mon Dieu, mon bonheur est trop grand,
-trop soudain, et il m’écrase. Aidez-moi à savoir
-le porter ! » Voilà mon cri du premier
-instant, et cependant une demi-heure plus
-tard, je ne savais plus si j’avais pleuré ; et
-ma joie était si bien entrée en moi que je ne
-me souvenais plus qu’elle n’eût pas été toujours !</p>
-
-<p>Hier, je crois qu’il était dix heures du soir
-à peu près, j’étais assise toute seule dans la
-chambre de M. de Civreuse ; — je l’appelle
-encore ainsi, — et, sans rien faire, les mains
-sur mes genoux, je songeais.</p>
-
-<p>Benoîte était partie depuis longtemps ; il
-n’y avait pas un souffle autour de moi, et je
-me sentais si seule que le bruit de mes propres
-mouvements me faisait tressaillir de
-frayeur.</p>
-
-<p>Tout à coup, au dehors, sur le chemin du
-village, les pierres se mirent à rouler, et
-j’entendis distinctement un pas d’homme.</p>
-
-<p>Mon cœur commença à battre si fort que
-je comptais ses coups. « Quelque paysan attardé,
-me dis-je. Un colporteur qui rentre. »
-Mais, quand il fut sous ma fenêtre, l’homme
-s’arrêta, et mon émotion devint telle que le
-bois de mon fauteuil que je serrais involontairement
-se marqua dans la paume de mes
-mains.</p>
-
-<p>— C’est lui ! me dis-je.</p>
-
-<p>Lui ! qui ? M. de Civreuse, parti l’avant-veille
-sur ses béquilles ! C’était impossible.
-Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix
-contenue, mais vibrante, et que je connaissais
-bien, monta jusqu’à moi, et j’entendis
-qu’on me disait :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur !</p>
-
-<p>Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu
-ni parler ni remuer ; je demeurai une seconde
-en suspens ; puis une pierre, grosse comme
-une noix, lancée avec une adresse extrême,
-traversa un des petits carreaux de la fenêtre
-et vint rouler jusqu’à mes pieds.</p>
-
-<p>Tout autour était plié un papier, et, revenue
-de mon saisissement, je le pris.</p>
-
-<p>L’écriture de M. de Civreuse le couvrait
-des deux côtés, et voici ce que je lus :</p>
-
-<p>« Colette, pardonnez-moi la folie de ce
-billet, et pardonnez-moi surtout la folie de
-cette façon dont je vous l’envoie ; mais, entre
-nous, est-ce que rien peut ressembler à ce
-qui est ailleurs ?</p>
-
-<p>» Puis c’est un château enchanté qu’Erlange
-à cette heure du soir ; tout est clos,
-et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.</p>
-
-<p>» Benoîte dort, je le devine, et il ne brille
-ici qu’une seule lampe que je connais bien,
-car c’est vers ce point, dont mon cœur fait
-une étoile, que je marche depuis deux
-heures.</p>
-
-<p>» Placé plus loin et plus haut, j’y serais
-monté de même cette nuit, sans pouvoir attendre
-le jour, parce que ce mot que je viens
-vous dire, je l’ai dans le cœur et sur les
-lèvres depuis longtemps déjà, parce que
-voilà six semaines que je le répète tout bas
-soir et matin, et qu’après vous avoir tant
-murmuré que je vous adorais sans que vous
-m’entendiez jamais, je veux maintenant vous
-le dire assez haut pour que mes paroles
-arrivent non pas seulement à vos oreilles,
-mais jusqu’au plus profond de vous-même.</p>
-
-<p>» Je vous aime… Mais je ne veux pas vous
-dire à présent comment je vous aime ; je
-veux voir votre sourire et vos yeux pendant
-que je vous parlerai et je ne veux plus
-perdre une seule minute de votre grâce. Je
-sais ce qu’il en coûte pour passer deux
-jours loin d’elle !</p>
-
-<p>» Maintenant ne me dites pas que vous ne
-voulez pas de mon amour, et que vous refusez
-toute cette vie et toute cette ardeur que
-je mets à vos pieds… N’avez-vous donc
-jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il
-serait facile pour un homme résolu de venir
-par une nuit comme celle-ci dans cette solitude,
-de vous prendre et de vous emporter
-si loin que nul ne retrouverait jamais votre
-trace ?…</p>
-
-<p>» Puis, je crois fermement qu’il y a des
-choses qui sont écrites dans le ciel de toute
-éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites,
-car c’est le bon Dieu lui-même qui les
-a signées, et notre mariage est de ce nombre.</p>
-
-<p>» Colette, dans ce chemin où vous m’avez
-jeté à genoux un jour sans le vouloir, j’attends
-votre réponse comme vous m’avez
-trouvé là ce matin d’hiver.</p>
-
-<p>» Pardonnez-moi cette vitre que je vais
-briser ; c’est la fenêtre sacrifiée, je crois, et
-je la choisis à dessein parce que j’ai la superstition
-de ce chemin par où m’est venu
-le bonheur…</p>
-
-<p>» Quand nous partirons tous les deux, si
-j’ai cette joie de vous emmener, j’emporterai
-avec vous cette petite statuette que vous
-savez, et à laquelle j’ai voué une reconnaissance
-passionnée, car sans elle, Colette, je
-passais !… »</p>
-
-<p>A mesure que je lisais, une joie ardente
-m’avait empli le cœur, et je ne pouvais croire
-à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible ?
-Était-ce bien lui ? était-ce bien moi ? Quoi,
-il m’aimait ! il m’aimait depuis longtemps,
-mon rêve était accompli, et toute
-cette souffrance devenait un mauvais songe ?</p>
-
-<p>En même temps, la surprise de ce long
-silence me venait. Pourquoi parler si tard ?
-Et quelle raison avait-il eue de me laisser
-pleurer ainsi ?</p>
-
-<p>Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil
-être revivait en moi, et toutes les folies de
-malice que mes larmes avaient noyées depuis
-deux jours secouaient leurs ailes et s’envolaient
-à la fois.</p>
-
-<p>Elles avaient compati quand je pleurais,
-elles s’étaient écartées discrètement ; mais
-cette heure de joie était à elles, elles la
-réclamaient, et les idées les plus folles se
-croisaient, chacune lançant la sienne !</p>
-
-<p>« Dis oui tout de suite ! » me conseillait
-pitoyablement mon cœur. « Jamais ! criaient
-les autres ; n’oublie pas nos projets, Colette ;
-il faut qu’il peine, n’ouvre pas tes mains si
-vite ! »</p>
-
-<p>De sorte que je ne savais plus auquel entendre,
-et que je riais les larmes aux yeux
-comme ces jours de ciel incertain où la pluie
-tombe ensoleillée… Beau temps ou orage, on
-ne sait pas.</p>
-
-<p>Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre
-et je l’ouvris. Au bruit de l’espagnolette, une
-silhouette perdue dans la nuit fit un brusque
-mouvement. Je la voyais mal parce que
-j’étais, moi, placée en pleine lumière et elle
-dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle
-allait parler ; je me penchai, et l’étrangeté
-de cette explication à distance me frappa
-soudain si vivement que ma gaieté l’emporta :</p>
-
-<p>— Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous
-à genoux ?</p>
-
-<p>— Colette, dit-il seulement, répondez-moi,
-je vous en conjure !…</p>
-
-<p>Je n’avais pas compté sur cet accent.
-Comme il le souhaitait, il entra jusqu’au
-fond de mon être, et troublée, hors de moi,
-ne trouvant plus un mot, je me mis à répéter
-machinalement la phrase que j’avais en tête
-un instant avant.</p>
-
-<p>— C’est que j’avais juré de vous y laisser
-bien longtemps, parce que…</p>
-
-<p>— Parce que ? répéta-t-il anxieusement…</p>
-
-<p>— Parce qu’il y a tant de jours que j’attends !…</p>
-
-<p>Mais il n’entendit pas ; j’avais parlé trop
-bas, et surtout ma voix tremblait trop.</p>
-
-<p>Il patienta une seconde encore, puis
-m’appela de ce même ton qui m’impressionnait
-si fort.</p>
-
-<p>J’étais incapable de répondre, et je me
-sauvai en criant :</p>
-
-<p>— Attendez !</p>
-
-<p>A mon cahier, il restait encore deux
-feuilles blanches, celle-ci et une autre : je
-l’arrachai, et à la hâte, sans réfléchir, j’écrivis
-ceci :</p>
-
-<p>« Ne m’enlevez pas, monsieur de Civreuse ;
-cela attire, je crois, de vilaines affaires avec
-les tribunaux, et d’ailleurs il n’y a nulle
-retraite où on me ferait rester si je ne le
-voulais pas !</p>
-
-<p>» Ce que vous aurez encore de plus sûr
-comme verrou, je vais vous le dire, c’est
-qu’où vous m’emmènerez, mon cœur sera !</p>
-
-<p>» Soyez sûr que je n’aurai garde d’oublier
-mon Saint-Joseph ; il a fait pour moi plus
-que vous ne pensez, et il y a certaine vieille
-femme aussi envers qui je vous dirai mes
-obligations, puisque vous aimez à être reconnaissant.</p>
-
-<p>» C’est une histoire que je vous conterai
-un soir de clair de lune comme celui-ci,
-d’abord parce que j’aime cette lueur, puis
-parce que, si le bonheur vous est venu un
-matin d’hiver, moi, c’est un soir de printemps
-qu’il vient de m’arriver ! »</p>
-
-
-<p class="t">PIERRE A JACQUES</p>
-
-<p>« Jacques, nous sommes fiancés, donne-moi
-ta main ; en me suivant, tu entreras en
-paradis.</p>
-
-<p>» Le curé de Fond-de-Vieux consent à monter
-nous marier ici ; les ouvriers sont dans
-la chapelle et la restaurent en toute hâte : elle
-sera prête dans trois semaines, et nous
-aurons les fleurs de juin pour l’embaumer.</p>
-
-<p>» Comment j’ai arraché son consentement
-à mademoiselle d’Épine, je n’en sais
-plus rien, et je ne suis pas certain de ne pas
-avoir employé la violence ; aussi se venge-t-elle,
-et sous prétexte de convenances, ne
-nous quitte-t-elle plus !</p>
-
-<p>» Camarades et étrangers, nous étions
-libres ; fiancés et tout près d’être époux, on
-nous surveille, et cette femme est mon supplice !</p>
-
-<p>» J’ai songé d’abord à me casser une
-seconde jambe, et maintenant j’apprends à
-Colette à parler latin… Il ne nous faut pas
-un bien grand répertoire, d’ailleurs, car
-le mot que nous répétons est toujours le
-même.</p>
-
-<p>» Le soir de notre mariage, fidèle à un de
-mes plans, je l’emporterai, sinon jusqu’aux
-Indes, du moins plus haut encore qu’Erlange.
-Il passe parfois des chevriers ici, et je ne
-veux nul regard dans mon éden !</p>
-
-<p>» A l’automne, je crois que tout sera prêt.
-Nous relevons nos ruines, et il faudra que
-tu choisisses ton appartement ces jours-ci
-dans les tours croulantes ou ailleurs ; tout
-est à toi.</p>
-
-<p>» Il n’y à qu’un endroit où il ne faut rien
-changer ; tu devines lequel, et tu y veilleras,
-ami, si tu viens me remplacer parfois pendant
-mon absence : c’est la grande chambre
-boisée de chêne où Benoîte et mon docteur
-m’ont apporté un jour sans connaissance. »</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c small gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 19286 4-10.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small">Vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Mariage de Mademoiselle Gimel</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FRANÇOIS DE BONDY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Moqueur ?</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Médecin des Dames de Néans</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉMILE CLERMONT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour promis</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE DE COULEVAIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Au Cœur de la Vie</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY DAGUERCHES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Monde, Vaste Monde !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GRAZIA DELEDDA</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Voie du Mal</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LOUIS DELZONS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Mascran</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY VAN DYKE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Génie de l’Amérique</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARY FLORAN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lequel l’aimait ?</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>DANIEL HALÉVY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Vie de Fréd. Nietzsche</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Mort de Philæ</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE MILLE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Biche écrasée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRI DE NOUSSANNE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Roman pour ma Fiancée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RICHARD O’MONROY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Irrésistible amour</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD PAILLERON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Théâtre complet (tome I)</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES PETTIT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Pétale de Rose et quelques Bonzes</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ERNEST REYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Quarante ans de Musique</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>J.-H. ROSNY J<sup>ne</sup></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Affaire Derive</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES SAGERET</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Paul le Nomade</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CAMILLE SAINT-SAËNS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Portraits et Souvenirs</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MATHILDE SERAO</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Vive la Vie !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANDRÉ TARDIEU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Prince de Bülow</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>VALENTINE THOMSON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Vie Sentimentale de Rachel</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Notes d’une Voyageuse en Turquie</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sur les Deux Rives</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>E. TOUCAS-MASSILLON</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Attaqueurs !</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Bien-Aimée</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>COLETTE YVER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Dames du Palais</td>
-<td class="bot">1</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div>
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>