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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La neuvaine de Colette</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jeanne Schultz</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2021 [eBook #66645]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div> -<p class="c large b">JEANNE SCHULTZ</p> - - -<h1>LA NEUVAINE<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -COLETTE</h1> - -<p class="c"><i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i></p> - -<p class="c small">CENT NEUVIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - - -<p class="c large">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c">Format grand in-18.</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small">CE QU’ELLES PEUVENT</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="small">LES FIANÇAILLES DE GABRIELLE</td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="small">JEAN DE KERDREN</td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -<tr><td class="small">LA MAIN DE SAINTE-MODESTINE</td> -<td class="bot">1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande.</p> - -<p class="c small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">LA<br /> -<span class="large">NEUVAINE DE COLETTE</span></p> - - -<h2 class="nobreak">1<sup>er</sup> mars 18…</h2> - - -<p>« De mourir de désespoir et d’ennui, préservez-moi, -Seigneur ! et ne m’oubliez pas -dans cette neige qui monte tous les jours un -peu plus autour de moi ! »</p> - -<p>J’ai tant formulé cette oraison jaculatoire -sans que jamais nul y réponde que, de -guerre lasse, je viens l’écrire. Les choses -écrites ont plus de poids, me semble-t-il ; -puis elles durent plus à faire surtout ; et, par -la même raison qui m’a donné l’habitude de -parler tout haut au lieu de penser, parce -qu’un mot à prononcer et à faire résonner -contre mes grandes boiseries me prenait -plus de temps, je me mets à écrire aujourd’hui… -Que trouverai-je pour demain, hélas !</p> - -<p>Mon bagage n’est point élégant, même pas -suffisant, et il n’y a pas la plus petite serrure -à secret pour fermer mon cahier ! L’encre -était séchée dans la bouteille que j’ai trouvée, -toutes mes plumes sont perdues, et je n’ai -jamais eu une feuille de papier ici. Pourquoi -en aurais-je puisque je n’écris à personne ?</p> - -<p>Descendre au village était impossible. Il y -a six pieds de neige par les routes, sans parler -des <i>combes</i> et des trous, où le vent entasse -les flocons à des hauteurs où s’engloutirait -une diligence de l’essieu jusqu’à la bâche… -J’avais bien lu dans plusieurs livres comment -les prisonniers se piquent une veine pour -écrire avec leur sang sur un mouchoir de -poche ; mais je n’y crois plus, car le linge -boit tout et ce n’est pas lisible. Je peux le -dire, car je l’ai essayé !</p> - -<p>Avec un peu d’eau, d’ailleurs, mon encre -est revenue ; j’ai fait emprunter deux grandes -plumes à la queue d’une oie, qui s’est laissé -faire en toute patience, la pauvre bête, et, -à force de bouleverser les rayons et les -armoires, j’ai trouvé ce gros cahier de parchemin, -jaune comme du safran et épais -comme du carton, dont on n’avait employé -par bonheur qu’un seul côté des pages. -L’autre me reste, et j’ai, de plus, l’avantage -de lire en passant tout ce qu’il y a déjà -d’écrit.</p> - -<p>Ce sont des querelles et des procès intentés -par un sieur Jean Nicolas à une dame de -Haut-Pignon, à propos de garennes dont les -lapins dévastaient ses trèfles, et de limites -dont les variations lésaient ses champs…</p> - -<p>Mon Dieu ! donnez-moi un voisin Jean -Nicolas querelleur et disputeur, et des frontières -qui prêtent à contestations, pour occuper -ma solitude !</p> - -<p>Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande, -qui connaissent exactement la signification -de ce mot : <i>solitude</i>, et qui pensent -quelquefois à tout ce qu’il veut dire ?</p> - -<p>« <i>Solitude</i>, explique le dictionnaire, solitude, -état d’une personne qui est seule. » Et -plus haut, au mot : <i>seul</i>, il ajoute judicieusement -pour compléter ses renseignements : -« <i>Seul</i>, qui est sans compagnie, qui n’est -point avec d’autres. »</p> - -<p>Et c’est tout, pas un commentaire, pas un -développement, pas une distinction, rien qui -indique qu’on touche là à un des supplices -les plus odieux de l’existence ; rien qui établisse -des catégories, qui dise enfin qu’il y a -solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est -pas celle des chartreux dans leur cellule de -cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure -et le silence ; pas même celles des trappistes -dans le petit jardinet où ils creusent -leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à -l’autre, en échangeant des paroles encourageantes ; -mais la mienne, celle de Colette -d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui -est tout près de ne plus vouloir la supporter !…</p> - -<p>Seule à dix-huit ans, avec des idées plein -les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir -seulement une à oreille qui vive, seule -pour rire, seule pour pleurer, et seule pour -se mettre en colère : c’est à perdre l’esprit !…</p> - -<p>Durant l’été, l’automne même encore, -c’était supportable : les arbres et les fleurs -en disent et en savent plus long que beaucoup -de gens ne le pensent.</p> - -<p>Couchée sous bois dans un nid de mousse, -j’avais cent voix qui conversaient tous les -jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient -le long de mes joues me faisaient rire -toute seule.</p> - -<p>Ou bien je montais, tant qu’elle avait de -forces, la vieille Françoise, la jument qui -tourne la roue du puits, et mon gros chien -me prenait sur son dos pour finir la promenade -quand elle n’en pouvait plus ; mon bon -« Un », avec ses beaux grands poils noirs où -mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à -la cheville pendant qu’il me regarde écrire.</p> - -<p>Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais -mise en confiance avec toutes celles qu’on -voit dans notre coin, et, quand je leur racontais -mes ennuis, plus d’une faisait un signe -pitoyable qui me répondait de là-haut comme -un clin d’œil amical.</p> - -<p>Mais ce vent qui souffle depuis six semaines, -cette neige qui me bloque et cette voix de -ma tante qui fait comme la bise et qui mord -un peu plus fort tous les jours, c’est tout -près de me conduire au désespoir !</p> - -<p>Il y a pas d’imagination qui puisse résister -à cela ; je suis au bout des histoires que je -me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus -rien du tout derrière mon front et que je ne -trouve qu’un grand creux quand le moment -sera venu de frapper à sa porte pour lui -demander aide dans quelque aventure extraordinaire ! -Car j’aurai mon aventure quelque -jour, et même je la connais déjà.</p> - -<p>Elle est grande, brune, avec les cheveux -noirs, les sourcils durs et les yeux sévères. -Son teint est sombre, sa parole impérieuse, -et il y a dans son regard un reflet singulier, -oriental par la douceur, mais oriental aussi -par une rigidité froide comme l’acier bleu -des cimeterres ou comme le ressouvenir de -quelque passé terrible ; car mon aventure, -pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être -d’étranges routes.</p> - -<p>Sa moustache sera fine, une simple ligne -noire un peu hérissée ; et tout cela s’éclairera -pour moi seule d’une grâce et d’un sourire -imprévus.</p> - -<p>M’arrivera-t-elle au milieu des champs, -dans la gaieté du matin ou dans la paix du -soir ? Naturellement, ou au moyen de -quelque bouleversement ? je ne sais, mais je -sais seulement qu’elle viendra.</p> - -<p>Il me paraissait plus probable et plus joli -de la trouver pendant les jours de mai ou de -juin, et je ne passais jamais alors près d’une -haie sans la tourner pour voir ce qui se -cachait derrière ; mais j’espère encore pourtant, -et chaque matin, en soulevant mon -rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds -n’ont pas marqué leur trace dans la neige -sous ma fenêtre.</p> - -<p>Quand je vois que rien n’est venu, je -l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est -si dur, et les sentiers si défoncés ! J’entends -qu’elle m’arrive intacte des quatre membres ; -aussi je la loue de ne pas risquer une entorse -pour se présenter un jour plus tôt, et je me -remets en soupirant à attendre un lendemain -qui n’est pas encore venu.</p> - -<p>Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop -chancelante, je m’en vais chercher un des -gros volumes qui remplissent la bibliothèque -et qui ont bercé tous mes jours de pluie, -et je relis de quelles façons diverses, mais -toujours merveilleuses, les princesses des -temps passés, qui se trouvaient enfermées -dans une tour en ruine, parvenaient à en -sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante, -en vérité, et en voyant nos débuts si -semblables, je ne demande qu’à avoir même -fin.</p> - -<p>En effet, si la tour que j’habite ne croule -pas, — celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà -fait, et la mienne peut les suivre d’un instant -à l’autre, — j’ai dans ma boiserie une -porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et -dans ma figure deux yeux bien fendus, bien -brillants, qui seraient aussi propres à récompenser -un héros qu’aucun de ceux qui -luirent jamais.</p> - -<p>Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car -je n’ai jamais compris la nuance qui permet -de crier bien haut : « Voilà un beau cheval ! -Voilà une rose admirable ! » et qui interdit -sévèrement la même remarque sur un visage -à la confection duquel on n’a pas pourtant -pris plus de part, tout simplement parce -qu’il est à vous.</p> - -<p>Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre -quelqu’un parler de son nez ou déclarer -que ses yeux sont louches ; mais avouer tout -bêtement que le bon Dieu les a placés -droits… horreur ! c’est une chose sur laquelle -chacun a dû garder la plus candide -ignorance, comme si le plus petit coin de miroir -ou la moindre source vive ne vous l’apprenait -pas sans le secours de personne !…</p> - -<p>On se penche, on regarde et on voit joli… -Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour -que ses rides vous tordent le visage ?… Les -cerfs et les biches qui venaient boire cet été -pendant que je rêvais à petit bruit tout -près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini, -ils restaient là encore un instant, sans bouger, -avec la tête inclinée et leurs yeux doux -fixés sur leur image ; puis ils s’en allaient -d’un bond, tout naïvement heureux de savoir -leur pelage d’un brun si charmant et leurs -grands bois si bien plantés. Après les biches, -c’était moi qui me penchais, et je voyais tout -ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu, -avec les mêmes coups de nuage qui passaient -brusquement en taches blanches ou grises, -et quand je m’en allais ensuite, d’un bond, -toujours comme elles, il ne m’était point -désagréable non plus de songer à mon pelage.</p> - -<p>Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en -deux mots et rappelle celui des bohémiennes -de tous les pays, car mes yeux sont noirs et -mes joues hâlées ; seulement je les crois -blanches en dessous, et on s’en doute encore. -Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un -individu si pressé de voir le monde qu’il n’a -pas pris le temps de se finir avant d’y entrer, -et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge -pour cela au train dont je l’y conduis ; et ma -bouche ressemble à toutes les bouches… qui -ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est -la nuance de mes cheveux, d’un blond si -rouge qu’il en est plus rouge que blond, et -avec des mèches inégales qui tranchent au -milieu comme une jupe de paysanne. S’il -faut en croire les dires de ma tante, je ne -serais pas grande, et elle a une façon de -murmurer, quand je me trouve auprès -d’elle : « Petite femme ! » qui me remet au -ras du sol ; la vérité est que j’arrive à la hauteur -de son coude, et je ne connais pas dans -le pays un seul homme qui lui dépasse -l’épaule ; la proportion me semble suffisante…</p> - -<p>Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que -j’attends dans ma tour enguirlandée de -lierre, dont le pied se perd dans la neige, -mon libérateur et mon héros !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">2 mars.</h2> - - -<p>Une chose qui m’a fait songer souvent et -que je n’ai pourtant jamais osé demander à -ma tante, c’est la nature des rapports qui -nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je -chez elle ? Est-ce elle qui m’a recueillie dans -son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma -ruine ? et les deux tours et les quatre murs -qui restent debout, et qui ont encore la -force de porter leur nom « d’Erlange de -Fond-de-Vieux », sont-ils à mademoiselle -d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange ?…</p> - -<p>Aussi loin que mes souvenirs remontent, -je nous revois toujours, elle et moi, comme -nous sommes encore aujourd’hui. Elle si -froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement -dans la plus vaste chambre du -château, du côté où donne le soleil, et où ne -souffle pas le vent, et moi poussant à mon -gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie, -sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous -deux, Benoîte : la cuisinière, la fermière, le -sommelier et le jardinier incarnés en une -seule personne qui est de plus mon unique -amie, et Françoise à la roue du puits, tournant -du même pas un peu plus agile peut-être, -voilà tout.</p> - -<p>Puis viennent mes deux années de couvent, -ces deux années adorables où on me parlait, -où on m’appelait par mon nom, où mon lit -dormait entre douze autres lits blancs tout -pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais -des chuchotements si joyeux rien qu’avec -un signe, et pendant lesquelles j’ai appris -tant de choses, sinon toutes celles qu’on -nous enseignait aux heures de classe. Mon -couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles, -où on m’a montré à tordre mes cheveux et à -ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première -fois ce qu’on appelait un idéal et comment -il fallait qu’un homme, pour devenir -un héros, fût nécessairement brun, pâle, un -peu âgé, ténébreux et sarcastique !… Qui -me rendra les heures charmantes de mon -couvent !…</p> - -<p>Si hauts que fussent ses murs, tous les -bruits de Paris ne mouraient pas au dehors, -et les jours de parloir, il entrait des bouffées -profanes qui faisaient leur chemin -jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations -de toute la semaine. Oh ! ces colloques -mystérieux dans les massifs du parc -qui nous protégeaient comme les jungles les -plus impénétrables, et où cependant un bruit -de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds -et nous faisait détaler en un instant ; ces parties -de cache-cache autour du piédestal des -statues pour fuir ces religieuses qui avaient -la réputation si terrible et la voix si bonne ; -et ces billets fous qui couraient de pupitre -en pupitre sous la forme d’un renseignement -géographique, où retrouverai-je jamais -quelque chose d’aussi charmant ?… La mer -Méditerranée signifiait une personne et la -mer Baltique une autre, et on leur faisait -dire et faire des choses qui auraient bouleversé -en un instant toutes les lois de la -nature.</p> - -<p>Après les billets, c’étaient des cadeaux, de -gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés -sur des papiers blancs qu’on ornait de -devises et de dessins, et qui étaient le signe -d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient -battre le cœur.</p> - -<p>Puis un jour, brusquement, reparaissant -pour la première fois depuis qu’elle m’avait -amenée, ma tante est venue et, sans un mot -d’avertissement, elle m’a ramenée de même.</p> - -<p>— Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit -sans préambule, et, puisque vous n’avez -point trouvé à vous établir convenablement -durant ces deux années, il faut rentrer à -Erlange.</p> - -<p>Rentrer à Erlange ! J’étais atterrée. Il me -semblait qu’on me poussait tout à coup dans -un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur -moi pendant que je respirais encore…</p> - -<p>— Mais, ma tante, disais-je éperdument, -ne croyez pas cela, ne croyez pas que -je sache rien du tout, c’est bien le contraire, -car l’orthographe… le calcul… l’histoire…</p> - -<p>Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire, -j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler -pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre -<i>b a ba</i> dans mon alphabet… Mais -elle ne s’embarrassait point de si peu, et me -coupant la parole avec sa manière habituelle :</p> - -<p>— Si vous ne savez rien, ma nièce, me -dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez -fait ici un séjour inutile de deux ans, et je -me ferais scrupule de vous y laisser une -heure de plus ! C’est, d’ailleurs, affaire à vous, -et il en résultera simplement que vous ajouterez -à votre position de fille sans dot le -charme et l’appoint de fille ignorante, ce -qui ne sera pas pour faciliter votre chemin -dans la vie. Mais, Dieu merci ! ce ne -sont point des choses que j’aurai sur -la conscience, et j’ai pour moi de vous -avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras…</p> - -<p>Elle se levait en même temps avec une -décision qui rompait l’entretien sans retour -et qui me jeta dans un désespoir si vif que je -me rappelle m’être écriée, presque sans en -avoir la volonté :</p> - -<p>— Et, si j’avais la vocation religieuse, ma -tante ?</p> - -<p>— Dans ce cas, me répondit-elle en se -retournant brusquement avec un sourire -particulier, je vous laisserais ici en effet…</p> - -<p>Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers -la porte sans me regarder :</p> - -<p>— Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir -là-dessus, ajouta-t-elle.</p> - -<p>Et elle disparut comme un mauvais -rêve.</p> - -<p>Vingt-quatre heures de gagnées ! Il me -semblait que j’avais la paix pour jamais, et -la coiffe et le grand voile de nos religieuses -me semblaient presque jolis quand je pensais -que c’étaient eux peut-être qui allaient -m’arracher à l’exil !</p> - -<p>Quoique la défense fût formelle à cet -égard, je gagnai les dortoirs au premier instant -de loisir, et en un tour de main, avec -deux mouchoirs blancs et mon tablier de -laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe -susdite.</p> - -<p>Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire, -mais il n’y avait pourtant rien de -repoussant dans mon aspect, et ce bandeau -blanc au-dessus de mes sourcils et de mes -yeux les faisait même, je crois, paraître plus -longs et plus noirs. C’était un premier point, -le plus important en tout cas, et ma résolution -dès lors fut irrévocablement prise. Pendant -le reste de la journée, je m’adonnai -entièrement aux austérités auxquelles ma -nouvelle vie me condamnait, et chargée -d’une commission pour l’infirmerie, qui -était située à l’autre bout du parc, je trouvai -moyen de faire pieds nus, sans être vue, les -trajets d’aller et de retour.</p> - -<p>Je n’en éprouvai point d’autre mal que -des écorchures insignifiantes ; et, de plus en -plus certaine de ma vocation, je passai une -partie de cette nuit-là, je me le rappelle, -agenouillée au pied de mon lit, pressant -contre ma poitrine un trousseau de petites -clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire -que je m’étais attachés au cou en manière -de discipline, et dont les pointes aiguës -m’entraient désagréablement dans la peau.</p> - -<p>Deux fois, au passage de la surveillante, -il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis -de ma ferraille l’attira près de moi et la -fit se pencher longtemps ; mais elle entendit -une respiration si égale et vit des yeux si bien -clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.</p> - -<p>Le lendemain, à mon réveil, le couvent -était en émoi. Un archevêque, attendu pour -la prise d’habit de cinq novices, et qui devait -venir dans quelques jours seulement, s’était -annoncé brusquement le matin, pressé par -un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait -à la hâte.</p> - -<p>C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant -de lisser mes cheveux, dont les boucles se -reformaient toujours, malgré toute l’eau que -j’y employais, le ciel met sur mes pas tous -les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre -à ma tante ce soir positivement et en toute -connaissance de cause. Il ne me fut cependant -pas possible de parler en particulier à -la supérieure ce matin-là, et je dus à mes -essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement -au dortoir :</p> - -<p>— Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est -adorable ! me dit une compagne au moment -où nous nous mettions en rang.</p> - -<p>Et, presque au même instant, la voix de -la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur -un ton beaucoup moins encourageant.</p> - -<p>— Mademoiselle d’Erlange ! me cria-t-elle -impérieusement, avez-vous trempé votre tête -dans la fontaine ? Allez vous sécher et vous -recoiffer, je vous prie !</p> - -<p>Une fois en haut, je me rendis compte de -l’effet. Mes cheveux s’étaient remis à tirebouchonner -de plus belle, et l’eau s’était -amassée en gouttes au bout de toutes les frisures -et un peu partout. Ce n’était pas laid -certainement, mais c’était antimonacal, et -j’essuyai vivement cet ornement intempestif, -qui simulait les diamants à s’y méprendre.</p> - -<p>Mon exaltation alla croissant jusqu’au milieu -de la cérémonie ; ces fleurs, ces lumières -et ces cinq jeunes filles vêtues de blanc, dont -les grandes jupes de satin balayaient le -chœur, excitaient ma ferveur jusqu’à l’impatience -d’en être là.</p> - -<p>De très loin je voyais l’assistance, et, au -premier rang, j’apercevais un grand jeune -homme, un officier en uniforme dont les -yeux me paraissaient rouges.</p> - -<p>Était-ce un fiancé qui venait pour la dernière -fois contempler sa fiancée ? Quelque -bruit de ce genre avait circulé parmi nous, et -cela me sembla le comble du romanesque…</p> - -<p>Mais, quand on apporta cinq cercueils -béants, et que les mariées de tout à l’heure -habillées maintenant en religieuses et cachées -sous un grand voile noir, s’y étendirent pour -entendre chanter l’office des morts, ma résolution -sauta par une brusque volte ; je -sortis vivement mes clefs de mon corsage, -et je m’en fus sans rien écouter, et grondée -pour la dernière fois au couvent, afin d’apprêter -moi-même et en toute hâte mon bagage.</p> - -<p>A l’heure dite, j’étais au parloir, mon sac -à la main, les yeux noyés de mes adieux et -les mains embarrassées par les images et les -cadeaux de la dernière effusion, mais si résolue, -qu’Erlange m’apparaissait au loin dans -un nimbe glorieux, et que je marchai vers -la porte aussitôt que ma tante entra.</p> - -<p>— Eh bien ! dit-elle avec un geste de surprise, -que signifie cela ?</p> - -<p>— Je suis prête à partir, répondis-je seulement -et sans faire attention à une nuance -de dépit bien marquée qui m’est revenue plus -tard.</p> - -<p>Je retrouvai de nouvelles larmes pour embrasser -la supérieure, et, sans rien voir qu’un -brouillard humide, je passai la porte.</p> - -<p>— Gare de l’Est ! dit ma tante en montant -en voiture.</p> - -<p>Et deux heures après nous roulions en -chemin de fer, dans un silence digne des -cinq nouvelles religieuses qui venaient de me -chasser si inconsciemment de la maison du -Seigneur.</p> - -<p>A la gare où nous nous sommes arrêtées, -la patache jaune qui fait le service du village -n’attendait plus que nous ; ma tante m’y -poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement -par son mutisme, je lui indiquais, -par geste aussi, ma préférence pour -la banquette du haut :</p> - -<p>— Non, non ! me répondit-elle d’un ton -sec, vous ne me quitterez plus désormais.</p> - -<p>Au village, Françoise et la carriole étaient -là, et ce même soir, encore tout étourdie de -ce brusque changement, je me retrouvais -entre les quatre murs de ma chambre, dont -je m’aperçus à mon vif étonnement que tous -les meubles avaient été déménagés.</p> - -<p>Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à -un lumignon funéraire ; mes pas sonnaient -comme dans une église, et en me voyant tout -d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis -la seule chose raisonnable qui fût à ma portée -et, assise sur le parquet, les deux bras -passés autour de ma valise, je me remis à -pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir -le matin, et dont la source généreuse s’était -rouverte à point. Quand ce fut fait, je me -levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de -lune qui frappait au carreau, et remarquant -pour la première fois combien la vallée qui -nous isole de tout le pays est profonde et -noire :</p> - -<p>— Mon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de -dire tout haut, qui viendra jamais me tirer -d’ici ?…</p> - -<p>Et une bonne petite voix, que j’entends -encore de temps en temps, me répondit à -l’oreille :</p> - -<p>— Lui, sois tranquille !</p> - -<p>Et c’est depuis lors que je l’attends chaque -jour, que je l’excuse chaque matin et que je -l’espère sans relâche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">3 mars.</h2> - - -<p>Décidément, écrire a du bon, et je prends -goût plus que je ne l’aurais imaginé au cahier -de Jean Nicolas.</p> - -<p>Quand je suis devant lui, la plume en main, -j’oublie tout le reste, et il me semble que je -compte mes peines à quelque âme compatissante. -Je me figure que j’ai près de moi un -sourd-muet, que l’ardoise et la craie sont les -compléments obligés de notre intimité, et je -griffonne, je griffonne !…</p> - -<p>Loin de lui, j’emmagasine soigneusement -toutes les idées qui me viennent, et quand, -rentrée dans ma chambre, je me mets à lui -parler, je m’aperçois qu’une chose en -entraîne une autre, et qu’après lui avoir dit -ceci, il faut encore ajouter cela, sous peine -qu’il ne comprenne plus rien à mes affaires !</p> - -<p>Alors, il me faut remonter de plus en plus, -tourner les pages, arroser ma bouteille, et -l’oie du sacrifice doit préparer de nouveaux -holocaustes, pour peu que le temps actuel -dure encore quelques jours !</p> - -<p>J’en étais donc restée à mon désespoir des -premiers jours et aux paroles par lesquelles -ma tante m’avait accueillie dans le parloir, -et dont quelques mots m’avaient frappée -particulièrement :</p> - -<p>— Puisque vous n’avez pas trouvé à vous -établir convenablement pendant ces deux -années, m’avait-elle dit…</p> - -<p>Était-ce donc pour chercher un mari -qu’elle m’avait envoyée au couvent, et s’imaginait-elle -qu’on poussait la sollicitude là-bas -jusqu’à nous réunir, le jeudi et le -dimanche, avec des jeunes gens de bonne -maison et d’âge approprié, qui causaient -avec nous en nous renvoyant nos volants et -nos balles ?</p> - -<p>La naïveté eût été grande, et je ne voyais -pas bien ce sentiment trouvant abri et nourriture -sous le front d’une telle femme ; mais -la chose valait pourtant d’être éclaircie, et, -malgré le temps que cette idée avait mis à -faire son chemin dans mon esprit, malgré -surtout la peur bien sentie et un peu lâche -que j’ai éprouvée auprès de ma tante depuis -l’âge du maillot, je me suis décidée à l’interroger -il y a deux mois environ.</p> - -<p>De la très courte explication que nous -avons eue à ce sujet date ma complète connaissance -de son caractère, ainsi que les -quelques aperçus que j’ai recueillis sur sa -vie passée, dont elle ne parle jamais, n’y -trouvant apparemment aucun doux souvenir -à évoquer. Cette entre-bâillure fortuite -m’a permis en outre d’apercevoir pas mal -de choses concernant l’avenir qu’elle me -réserve et qu’elle prépare à sa façon dans -un sens qui contrarie absolument tous mes -plans personnels. Je ne m’en tourmente -guère d’ailleurs, et la laisse à ses arrangements, -me sentant très bien de force à les -sauter à pieds joints, le cas échéant.</p> - -<p>Aurore-Raymonde-Edmée d’Épine ne s’est -jamais connue autrement que laide, à quelque -époque de son existence qu’elle veuille -prendre ; et j’ai beau en la regardant me -la figurer sans rides, sans moustaches, -sans couperose, sans tout ce que l’âge -lui a donné, enfin, il y a là des traits auxquels -le temps n’a rien pu ajouter ni rien -changer, malgré toute sa puissance.</p> - -<p>Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle -certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire -dès le berceau, alors que ce poupon -en langes et en bonnet ruché trouvait -déjà moyen de ne ressembler à nul autre !… -Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas -la disgrâce, et que le caractère et l’humeur -qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance -tout ce que celui-ci pouvait montrer -ou promettre.</p> - -<p>Cette morosité chagrine venait-elle du -sentiment de tant de laideur, ou cette laideur, -au contraire, ne prenait-elle pas son -principal désagrément dans cette habituelle -et maussade expression ?… Nul n’aurait pu -le dire au juste, et c’était exactement le -pendant de la question du mauvais estomac -et des mauvaises dents. « Lequel a gâté -l’autre ? » se demandait-on volontiers en la -voyant… Mais il était avéré que tous les -deux l’étaient également.</p> - -<p>Et pourtant, si valable que fût l’excuse de -cette humiliation, la loi n’est pas formelle à -cet égard, et on a vu des laides aimables. -La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains -de ma tante affirmaient, m’a raconté -Benoîte, avoir plus souvent encore été -rebutés par les choses désagréables qu’elle -leur disait que par la très vilaine bouche -qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et -étrangers y passaient indistinctement, et on -peut croire si ce nom symbolique d’Épine, -qui était le sien, fournissait des jeux de mots -et des comparaisons appropriés à la jeunesse -d’alors.</p> - -<p>On conçoit aisément d’après cela que la -créature qui unissait à des degrés si extrêmes -tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps -sans grâce. Elle éloignait instinctivement, -et ma mère, plus jeune de quelques -années, était mariée depuis longtemps quand -ma tante attendait encore l’être assez courageux -pour l’arracher à son célibat. De cet -espoir non réalisé et qui est resté tenace -jusqu’au delà de ce qui était possible, une -amertume et une humiliation intolérables -lui sont toujours demeurées, et une rancune -pleine de colère est le sentiment suprême -qui survit dans son cœur.</p> - -<p>Les morts et les temps ont passé, mais son -dépit est toujours là, et je dois ajouter -qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec -un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. -C’est son chat, sa perruche, son -bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et -je ne verrais nul inconvénient à l’occupation, -peu évangélique pourtant, qui remplit -tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit -ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en -servait à l’occasion.</p> - -<p>Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce -ressentiment, si amèrement profond, au lieu -de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, -contre les auteurs du mal, s’est jeté -tout entier sur les femmes plus heureuses -qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, -et jusque sur celles qu’elle pressent capables -de le faire un jour à leur tour !</p> - -<p>A-t-elle pensé que dans le péché il fallait -regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle -le polisson qui prend un fruit moins -coupable que la pomme ou la pêche qui le -tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt -encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier -vestige d’une faiblesse et d’une partialité -bien mal récompensées jadis ? Je ne -sais, n’ayant jamais fait que subir les effets -de ce bizarre système de compensation.</p> - -<p>A ce titre pourtant, sa rancune serait un -éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance -et la forme surtout ne sont point enviables, -et je crois que ma mère, d’après -ce que je devine de son existence, aurait volontiers -acheté un peu de paix du sacrifice de -beaucoup de ses charmes.</p> - -<p>Cette horreur si puissante chez ma tante -s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la -société, aussi bien qu’à tous les âges.</p> - -<p>Le bruit d’une noce montant du village -jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares -sorties, si le hasard place sur sa route un -couple de promis ou de jeunes époux un peu -tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus -après cela le regard qui les a suivis.</p> - -<p>Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que -son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui -communs, et, très logique en cela, elle a des -tendresses et des soins caractéristiques pour -les laides, les disgraciées, les oubliées, -toutes celles qui promettent à son amour-propre -des compagnes d’infortune.</p> - -<p>Qu’une d’elles se marie pourtant, et le -charme est aussitôt rompu !…</p> - -<p>Telle est ma tante, et telles sont les causes -singulières de la vie que je mène auprès -d’elle.</p> - -<p>Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant -à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à -moitié, et je crois que la mort de mon père, -arrivée brusquement, est le mal dont ma -pauvre mère est morte elle-même peu de -temps après.</p> - -<p>De la famille, ma tante Aurore restait -seule (je dis Aurore, car, par une amère -ironie, c’est celui de ses trois noms qui a -prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait -de droit ; mais de la façon dont elle -portait la charge, le poids devait lui en être -léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer -jusqu’à l’heure où, je ne sais par -quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle -était entrée chez elle en ma personne, -et que, par une transformation assez -naturelle, la fillette se ferait femme quelque -jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée -qui détermina notre brusque départ pour -Erlange, au moins la raison véritable et -celle-là durent-elles éclore bien près l’une -de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand -elle me transplanta soudainement dans ce -milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.</p> - -<p>Là s’écoula la phase nébuleuse de mon -âge ingrat, phase suivie par ma tante avec -un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, -mais où je crains plutôt qu’une curiosité -inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il, -en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux -bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne -s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était -permis !…</p> - -<p>Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et -le jour où j’eus secoué ma dernière écaille, -ma tante me conduisit droit au couvent.</p> - -<p>Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute -l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse -que, pendant deux années au moins de mon -temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et -c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a -trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe -sans sortir de ses propres voies. Pour -rien au monde elle n’aurait voulu manquer -à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle -l’a habillée de ce froc, sans le plus léger -scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu -de Paris tout ce qui se voit !</p> - -<p>Le temps révolu, elle est venue m’arracher -à mes mondanités, et elle a ramené à -Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, -avec la grâce de Dieu, marchera peut-être -sur ses traces.</p> - -<p>Étant donné cela, on juge si ma proposition -de ne plus quitter le couvent devait -lui agréer !… Religieuse, mais c’était la -solution consolatrice qui ne devait froisser -aucune des papilles toujours hérissées -de son chatouilleux amour-propre !</p> - -<p>Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et -religieuse se touchent de bien près quand on -effeuille les marguerites, sans compter que -tout le monde peut prétendre à ce sort au -même titre. Moins exigeant que les hommes, -le couvent ne regarde pas à la qualité des -minois qu’il enterre, et j’ai certainement -agité le cœur de ma tante, pendant ces -vingt-quatre heures, plus que je n’y avais -encore réussi depuis ma naissance…</p> - -<p>Mais, pendant l’intervalle, ma vocation -trop fragile s’était fondue comme on sait, -et force a été à mademoiselle d’Épine de -garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage -qui paraît lui peser si fort que je ne -peux pas m’empêcher de me figurer que, -par un arrière-mirage diabolique, sa pensée -la ramène, en nous voyant ensemble, au -souvenir des freluquets d’autrefois — ces -trop grands amateurs de bons mots — pour -lui représenter le parti qu’ils auraient su -tirer de ce rapprochement, et la façon dont -ils auraient fait fleurir, dans leur langage -imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants, -trop célèbres jadis !…</p> - -<p>Si ce ne sont pas là rigoureusement les -termes dont elle s’est servie en me parlant, -car peu de gens se donneraient eux-mêmes -les étrivières avec cette franchise d’allures, -le sens en est scrupuleusement gardé, et -je suis certaine que, tant avec mes propres -souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec -l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, -j’ai reconstitué son personnage dans le -passé, le présent et même, hélas ! dans le -futur !…</p> - -<p>Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou -plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante -se fait un devoir de verser régulièrement sur -ma tête des paroles qui sonnent comme de -petites pelletées de terre, et avec lesquelles -elle espère arriver à me prouver que Colette -est défunte et ne réclame plus en ce monde -que la grâce d’un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>.</p> - -<p>Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu ! -comme disait le plus charmant de nos rois, -qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas -encore morte, et je compte bien le lui prouver -quelque jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">4 mars.</h2> - - -<p>Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours -plus fort et mon thermomètre a encore -baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce -parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre, -après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule -de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe -à brûler mes chaises pour augmenter le feu -de ma cheminée !</p> - -<p>Pour comble de malheur, les souvenirs -des mois passés que j’avais évoqués depuis -trois jours ont dû s’échapper de ma chambre -comme un vol de chauves-souris ou de corneilles -de mauvais augure, car l’aggravation -d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer -autrement, et jamais ses prévisions -d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.</p> - -<p>Isolement et pauvreté, car il paraît que je -suis pauvre ; murailles de pierre et murailles -d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare -du reste des humains avec une joie qu’elle -ne parvient pas à cacher ; et quand elle -découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses -longues tablettes où la carie met des points -de dominos, il me passe entre les deux -épaules un souvenir d’ogresse que je ne -domine pas.</p> - -<p>Tout n’est pas ombre cependant dans ses -prévisions ; elle a des mots charmants quand -elle me trace le tableau de nos deux vies se -prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant -toujours ensemble, et j’ai besoin, dans -ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder -la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point -encore mis de ces barreaux qui empêchent -les petits oiseaux de s’envoler, quand ils -n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir -faute de grain sur la grande route.</p> - -<p>Elle a bu à l’âcre source de la déception ; -bon gré mal gré, elle entend que je m’y -abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se -charge pas de l’exécution, elle se réserve de -me tourner de ses propres mains le gobelet -de quassia amara où toute tisane devient -amère… Sans doute, les planètes qui ont -tracé mon horoscope lui semblent trop -indulgentes, car elle se promet <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> d’en -effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire -ma destinée bien juste au cadre de la sienne.</p> - -<p>Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution -n’en demandaient pas davantage, après -tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement -que leur misère devînt la misère commune, -et pour être plus sûrs que personne ne -dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient -le rôti… Mais de là à penser qu’une -demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet -phrygien, il y avait un monde !…</p> - -<p>En attendant, je me remeuble. Un hasard -fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais -depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils -les plus douillets et mes armoires les moins -délabrées ornent aujourd’hui la chambre de -ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la -porte en était restée battante, et un de ces -coups de vent qui éparpillent les branches -de nos arbres comme des fétus sous le battoir -l’a ouverte au moment où je passais.</p> - -<p>C’est un petit palais.</p> - -<p>Ma tante a dû consacrer les deux années -de mon absence à ouater son nid, tant il -semble moelleux ; seulement, elle l’a fait -avec la laine d’autrui, comme un oiseau -pillard, et je ne cherche plus les tapisseries -de la salle à manger ni les rares coussins du -salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…</p> - -<p>Dans ces conditions, la délicatesse m’a -paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise -à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé -la force de mes bras doublés de ceux de -Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et -mes murs se repeuplent.</p> - -<p>En revanche, les pièces intermédiaires se -vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce -n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine -en se guidant sur le feu de nos campements -des deux extrémités. La salle à manger reste -le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté -la vaisselle plate et toutes les chaises !… -Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus, -et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.</p> - -<p>Mes trois canapés, par exemple, sont tous -pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par -des grignotements de souris, tant les détails -des reliefs en sont menus, et comme couverture -de grandes tapisseries vertes, où des -belles dames et des chevaliers bardés de fer -se débitent des fadeurs dans un jardin dont -les allées montent à pic.</p> - -<p>Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent -souvent la cime des arbres, et toutes les -figures sont vues de profil, les faces exigeant -sans doute un travail trop difficile pour être -brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins -gai…</p> - -<p>Je les ai rangés chacun dans un panneau, -et ma chambre est si longue à traverser, qu’en -arrivant près de l’un, j’ai oublié comment -était l’autre. Depuis le premier, je devrais -voir lever le soleil ; du second, je fais -face au couchant, et du troisième, je verrais -la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui, -de tous les trois, je n’ai vu que -tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder -un quatrième pour m’en aller pleurer -dessus.</p> - -<p>Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce -que ma tante aime le moins, et le choix en -était innombrable. Il y en a de rondes, de -carrées, de toutes les formes et de toutes les -couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur, -quelque chose de mes désirs errants, essaye -sa niche sous chacune d’elles successivement. -Entre les pieds des plus petites, sa bonne -grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec -des bonds de colère quand il se sent pris, en -faisant voler les petits tiroirs et en aboyant -comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, -je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes -pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela, -mon chien mériterait-il le nom que je lui ai -donné depuis mon retour, et qui signifie -tant de choses dans son unique syllabe ?</p> - -<p>Autrefois, pendant toute sa petite enfance, -je l’appelais Pataud, un nom sans prétention -que je lui avais choisi à cause de sa grâce un -peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me -connais mieux en individus aujourd’hui, et -quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout -de quelques jours j’ai fait le compte des -amis qui me restaient, qui pensaient encore -à moi et qui me le prouvaient… en tout et -pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était -lui !… De là son nom…</p> - -<p>Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai -complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc, -qui ont des colonnes torses en chêne noir et -des coussins en velours cramoisi à glands -d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je -m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant -l’histoire et les pensées de ceux qui les -ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse -odeur de poussière, d’où sortent des papillons -qui volent d’un air effaré, encore lourds -de leur interminable gourmandise !…</p> - -<p>Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination -première, est placé à l’écart, et des autres, -ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me -manquait : des chaises basses, des chauffeuses, -des rêveuses… qui ne se distinguent -d’ailleurs entre elles que par les noms que je -leur donne, mais qui me procurent l’illusion -que je pourrais asseoir douze personnes à -la fois… si elles venaient.</p> - -<p>Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher -de me distraire. Quand elle me voit au dernier -point de la mélancolie, elle emploie son -grand moyen, et elle me dit tout bas en -guignant la porte pour se préserver des -surprises :</p> - -<p>— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?</p> - -<p>Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec -la pâte et mes doigts avec le beurre, et je -m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend -ma place.</p> - -<p>Parfois aussi elle essaye de me mettre -entre les mains son tricot, une chausse interminable -dont je compte les mailles sans me -déranger, mais je n’aime pas plus à travailler -qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à -recommencer ses contes de nourrice pour me -faire rire. « Il y avait une fois un roi et une -reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils, -ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient -pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée -pour fille ?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">5 mars.</h2> - - -<p>Ce matin, une diversion s’est produite, et -j’en ris encore toute seule. La provision des -salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, -qui est très friande de ces choses, avait fait -dire au village qu’on en apportât d’autres, -de sorte que, vers neuf heures, une voiture -couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux -cerceaux et tous ses grelots en branle, -entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses -provisions qui arrivaient.</p> - -<p>Un nouveau visage, une nouvelle voix, du -bruit sous la porte ; il me semblait qu’on -tirait un rideau devant moi, et je suis descendue -jusqu’en bas comme une folle.</p> - -<p>— Ah ! monsieur Bidouillet, c’est vous ! et -vous apportez des saucisses ?</p> - -<p>— Mais pour vous servir, Mademoiselle !</p> - -<p>Et le bonhomme se tournait vers moi, ahuri -et stupéfait, avec sa bouche et ses yeux en -plein ébahissement, ses comestibles dans les -bras et son bonnet fourré qui lui caressait les -sourcils, pendant que son fils, occupé à réveiller -les jambes du cheval avec un bouchon -de paille, s’arrêtait tout court, comme un -jouet dont le ressort vient de se casser…</p> - -<p>Évidemment ils me trouvaient aussi singulière -l’un que l’autre ; la chaleur de ma réception -les surprenait, et je suis certaine -qu’ils me croient à l’heure actuelle une passion -de jambonneaux que je n’ai jamais connue ; -mais on n’a pas attendu trois mois son -interlocuteur pour se rebuter quand on le -tient, et pendant que Bidouillet, qui n’est pas -grand causeur, suivait Benoîte, je m’en suis -prise au garçon, que j’avais emmené se -chauffer.</p> - -<p>— Que faisait-on au village ? Comment -passait-on le temps ? Et croyait-on là-bas que -la neige durerait encore longtemps ?</p> - -<p>Mais plus j’allais, plus le petit se retranchait -dans son silence, fendant sa bouche -dans un rire inextinguible, et s’amusant à -mes dépens avec tant de bonne foi que sa -gaieté a fini par me gagner, et que nous voilà -riant tous les deux comme des nigauds.</p> - -<p>Après ça, la confiance est venue ; il est -arrivé à me répondre, et je sais maintenant -que dans la journée les gens d’en bas préparent -les semences et remettent en état les -charrues et les outils, et que le soir ils voisinent -sans façon, entre un tas de noix qu’il -s’agit de casser et des pommes qu’on doit -éplucher. Quand c’est fait, on tire les marrons -du feu, on débouche le vin blanc, et on -s’en va coucher tout gai !… Il me semble que -j’en sens le fumet depuis ici, et j’ouvrirai -ma fenêtre ce soir pour écouter rire de loin, -comme ce pauvre hère qui mangeait son -pain à l’odeur du rôti qu’il enviait.</p> - -<p>Quant à la neige, dame ! elle peut durer, -comme aussi elle peut s’arrêter, car il est -sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul -rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois -que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais -qu’il y avait parmi les paysans de vieux -malins qui en savaient plus long…</p> - -<p>— Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, -mon bonhomme ? ai-je demandé enfin.</p> - -<p>— On dit le chapelet.</p> - -<p>— Et quand on l’a fini ?</p> - -<p>— Quand on l’a fini, ah ! dame ! mam’selle -Colette, y a longtemps que je dors !</p> - -<p>Nous nous sommes mis à rire, et de là -nous sommes passés aux bêtes.</p> - -<p>— Les Bidouillet en ont-ils beaucoup ? De -quelles espèces sont-elles, et qui les soigne ?…</p> - -<p>Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail -comme un pasteur entendu, car c’est lui -le berger ; et comme il ajoutait que la peine -allait se doubler cet été, tant la bande s’était -augmentée :</p> - -<p>— N’auriez-vous pas besoin d’une bergère ? -lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en -connais une qui s’engagerait volontiers et -sans faire trop de difficultés sur la question -du salaire, encore !</p> - -<p>Aussitôt il a pris l’air matois du paysan -qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent :</p> - -<p>— On pourrait voir, a-t-il dit ; est-ce -qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette ?</p> - -<p>— Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je -répondu, car c’est moi-même !</p> - -<p>Pour le coup, ç’a été notre dernier mot ! -l’ahurissement a repris le dessus, et je ne -lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment -où son père a crié depuis là-bas :</p> - -<p>— Eh ! garçon ! y es-tu ?</p> - -<p>Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait -long à raconter, encore !</p> - -<p>— Pense à moi quand vous chercherez, -lui ai-je dit au moment où la carriole passait -la porte ; c’est très sérieux, tu sais ?</p> - -<p>Et je suis remontée jusqu’ici en courant, -ravie de ma matinée.</p> - -<p>Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans -le corridor, et, malgré la pile d’assiettes -qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras -en lui criant :</p> - -<p>— Réjouis-toi, Benoîte ! aujourd’hui nous -casserons des noix toute la soirée.</p> - -<p>— Des noix ! m’a-t-elle dit, pourquoi faire ? -Est-ce que tu as envie d’en manger ?</p> - -<p>— Eh ! non, ma pauvre vieille, c’est pour -nous amuser ! Il paraît que ça fait rire, ce -métier-là.</p> - -<p>Elle est partie en secouant la tête ; mais -elle m’a promis de descendre un sac du grenier -et de nous trouver deux marteaux pour -taper au coin du feu !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">6 mars.</h2> - - -<p>Depuis huit jours, nos deux vaches sont -malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même -intéressant, et il m’a cependant procuré la -meilleure journée que j’aie passée depuis -longtemps.</p> - -<p>Le premier jour de la sécheresse, on nous -avait fait du thé, le second du café, et Benoîte -parlait d’une soupe pour le troisième -matin ; mais mademoiselle d’Épine, peu amie -des privations, a fait prévenir une laitière du -village qui, depuis lors, nous monte à dos -d’âne la ration nécessaire.</p> - -<p>Ce matin, comme elle est venue en retard, -j’étais levée à son arrivée et je la regardais -mesurer son lait quand ma tante a sonné à -tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale -qui correspond de sa chambre à la cuisine -se fait entendre hors des heures réglées ; -mais quand le fait se produit, c’est signe -extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait -la cause de l’aventure, a pris à tout hasard -son flacon de baume, devinant le réveil d’une -douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès -qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.</p> - -<p>Pendant ce temps, la bonne femme avait -vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis, -et elle s’apprêtait à repartir.</p> - -<p>— Vous en aviez donc monté trop ? lui -ai-je dit, en voyant dans le second bât une -autre cruche encore pleine.</p> - -<p>— Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y -a que le compte.</p> - -<p>— Pour ici ?</p> - -<p>— Pas pour chez vous ; pour d’autres gens -dont les vaches ne donnent plus non plus.</p> - -<p>— Comment ! vous montez encore plus -haut ?</p> - -<p>— Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.</p> - -<p>Elle rechaussait ses sabots en me parlant, -secouait ses épaules en songeant au froid du -dehors, reprenait sa mesure et était déjà -presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, -l’idée m’a prise de m’asseoir -sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait -moi-même en son nom, et de faire ainsi une -course adorable sous les gros flocons qui tombaient. -Rien que la pensée m’en rendait frémissante -d’aise ; toute l’impatience de mes -derniers jours de réclusion bouillait dans -mes veines, et je voyais l’âne trottant dans -la neige molle, le vent me fouettant les yeux, -et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant -du changement de visage.</p> - -<p>Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit -mon plan en deux mots, avait beau faire, -crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais -plus compte et je m’équipais en poste. -Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux -qui laissent passer la voix : j’étais sûre que -ma bonne n’entendrait mie, et je me savais -de force à lui faire dire oui quand elle aurait -huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.</p> - -<p>En même temps, je tentais ma nouvelle -patronne en l’asseyant près du feu, je lui -montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains -gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure -de repos et de chaleur arriverait juste à point -pour la remettre. Je l’assurais de mes soins -pour son bagage, de ma sollicitude pour son -grison, de ma parfaite connaissance de la -route et de la maison de ses clients, et, avant -qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais -sa mante sur les épaules, son capuchon sur -les yeux et dans la main sa houssine rustique, -dont je me servais fort dextrement, ma foi !</p> - -<p>Pendant le premier quart d’heure, ce ne -fut qu’un enchantement : le trot de l’âne était -doux, la neige qui me balayait les joues, -soyeuse et légère comme un duvet, et je -chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un -muletier de profession. Mais peu à peu le -sentier se mit à monter, les pierres cachées -sous la neige et que je ne pouvais pas voir -commencèrent à nous faire butter, et au -tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea -de mon affaire en deux coups le capuchon -à droite, la mante à gauche, et moi, -forcée de sauter à terre et de me rhabiller -tant bien que mal pendant que l’âne maudit -continuait sa route et que je le poursuivais -en épuisant toutes les exclamations connues :</p> - -<p>— Oh !… oh là !… Ooooh là ! Oh là donc !</p> - -<p>Une fois repris, autre affaire pour se hisser : -le bât tourne, les points d’appui manquent, -je mets le pied sur dix monticules -avant d’en trouver un qui ne soit pas tout -neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux -genoux ; et enfin assise sur ce château branlant, -quand je pousse un cri de triomphe, -l’âne est saisi de la fantaisie contraire ; ses -quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau -y aller de la voix, de la houssine et du talon, -c’est un soliveau moins les sauts de mouton -qu’il exécute et qui font sortir le lait en -gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre -jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet -en sens contraire.</p> - -<p>— Allez ! Hop ! Hue ! Hue donc ! Prrr ! — jusqu’au -moment où nos deux volontés -tombent d’accord et où il repart subitement.</p> - -<p>Au « Nid-du-Fol », la neige est un cyclone -et le vent une trombe, et quand j’arrive aux -premières maisons, mon nez et mes lèvres -sont comme ceux de la fermière.</p> - -<p>On s’exclame, on me réchauffe, et comme -on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une -tempête avant longtemps, je repars presque -aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons -vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons -cela. La pente est dure à redescendre, la -neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade -en glissade, nous arrivons tant bien que -mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale -se produit.</p> - -<p>Là les difficultés augmentent ; avec une sagacité -merveilleuse, mon âne comprend que -le salut, impossible pour nous deux, est encore -réalisable pour lui ; il manque des quatre -pieds à la fois, se roule et me dépose dans -une combe profonde où la neige amassée me -reçoit comme un matelas, mais où je reste -plus empêtrée que dans un nid de plumes, -pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler -le sol.</p> - -<p>C’était drôle, certainement, et mon premier -mouvement a été de la gaieté, d’autant -plus que je croyais pouvoir me remettre sur -pied facilement et dès que je le voudrais… -Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car, -malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, -et je me sentais si maladroite que je -me comparais, je me le rappelle, à un hanneton -renversé sur le dos et agitant éperdument -ses pattes en l’air.</p> - -<p>Je ne sentais plus aucune force dans mes -membres, et, petit à petit, il me semblait que -mon cœur s’en allait en eau comme la neige -qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait -pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir -dans ma tête, tant elle se faisait vide…</p> - -<p>A part cela, d’ailleurs, la situation n’était -pas désagréable ; la profondeur de mon trou -m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré -sa fraîcheur, était molle ; si molle même que -je m’y enfonçais toujours davantage, et que, -par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient -comme une morte qu’on ensevelit -doucement.</p> - -<p>A mesure que le temps passait, je sentais -moins le froid ; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait -et, malgré la sensation très nette -que je gardais qu’on ne me retirerait jamais -de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais -souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y -refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir -les statues, si les statues s’avisent -de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements -dans des bras en marbre qui ne -peuvent pas se lever, des paroles qui veulent -vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, -et des idées qui cherchent à éclore dans -une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer. -Puis, peu à peu,… plus rien ! et il me -semblait que je n’étais plus une femme en -chair et en os, mais une masse de plomb tant -cette lourdeur que je sentais devenait intense.</p> - -<p>Quant à la durée de cette suspension de -vie, c’est ce que je ne peux pas estimer… -A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, -car je crois que je n’en aurais souffert -ni plus ni moins si elle s’était prolongée ; -et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais -même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît -un si bon repos !…</p> - -<p>D’un côté de mon lit, on se désole : c’est -ma pauvre Benoîte ; de l’autre, je sens un -museau humide qui se glisse sous mes draps, -et c’est ainsi que je me réveille entre mes -deux plus chères affections… Sur un de mes -canapés, au mépris de la dignité de mes -belles dames, la laitière sanglote, et ma -première sensation de connaissance est de -remarquer qu’elle a toujours les mains -aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée -à les réchauffer pendant tout ce temps ?…</p> - -<p>Cependant je flotte encore dans le doute ; -mon matelas est-il de neige ou de laine ?… -Mais, en étendant les mains, je rencontre -à droite et à gauche des bouteilles d’eau -chaude posées contre moi, puis d’autres -après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à -mes pieds. C’est une crémation !… Et -on a beau parler des effets de la réaction, -éprouvés après un grand froid, je n’aurais -sûrement pas trouvé cela dans mon fossé. -Je crois décidément que je suis chez moi.</p> - -<p>D’ailleurs, la seule figure familière qui -manquait encore au tableau sort de l’ombre, -et j’entends la voix de ma tante.</p> - -<p>— Elle est folle, archi-folle, et je vous -répète que je ne peux rien pour elle !… Mais -vraiment, elle aurait pu se rappeler que -nous ne sommes pas organisées pour avoir -quelqu’un de gelé dans la maison !</p> - -<p>Ainsi, je suis gelée ; cette idée m’impressionne, -et pendant que la porte retombe sous -la main aimable que je connais bien, toutes -les histoires que j’ai entendu raconter me -reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de -doigts de pieds arrachés avec les bottines et -de mains tombant avec le gant qui me font -frémir ! Où a-t-on laissé les miennes, bon -Dieu ?… Il me semble que je suis en verre -filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité, -je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un -cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne -en m’entendant respirer me fasse rire malgré -moi.</p> - -<p>Mes lèvres ont tenu bon ; je hasarde mes -bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve -avec plaisir tous mes doigts attachés au -bout. C’est un bon moment !</p> - -<p>Puis vient mon histoire, une histoire terrible, -comme les sauvetages du mont Saint-Bernard, -où le terre-neuve obligé joue son -rôle en la personne de Un, et où j’apprends -qu’après mon chien, je dois mon salut à la -fermeté du galop de l’âne pendant son retour.</p> - -<p>Un peu moins d’ampleur dans l’allure, -un coup de sabot plus mou, et les empreintes -qui étaient déjà remplies aux trois -quarts quand on a suivi leur trace pour -venir me chercher eussent été comblées entièrement, -et j’étais dans mon trou pour -jusqu’au printemps prochain !…</p> - -<p>Après les larmes et la compassion, la -gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte -jure qu’elle ne me pardonnera jamais.</p> - -<p>Son ton est si sérieux, cette fois, que je -crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au -baiser du soir pour que la paix se fasse et -que je la voie se fondre en tendresse.</p> - -<p>En attendant, elle me bourre de tisanes -brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder -et qu’elle me tend en détournant la tête, et -dans les intervalles, Un me sert tout seul, -c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma -plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et -cela sans se salir le bout des dents ; et c’est -moitié à lui, moitié à mon patient muet que -je viens de conter toute cette affaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">7 mars.</h2> - - -<p>N’était la garde jalouse que Benoîte monte -autour de moi, je repartirais pour mon trou, -car, sur ma parole, tout est préférable à la -vie que je mène ici !…</p> - -<p>De mon aventure il ne m’est rien resté, -pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de -n’avoir plus le droit de passer le seuil de la -porte sans que mon chien me tire par ma -robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive -en courant et me fasse rentrer d’autorité.</p> - -<p>J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses -d’autrefois, mais je me suis aperçue que -je le savais par cœur, car, sans tourner la -première page, j’ai continué la phrase que -je lisais, et je pense qu’il me faudra bien -quelques semaines pour l’oublier suffisamment… -Le calendrier que je m’étais fait pour -avoir à effacer une date chaque soir devenait -trop lent : j’en ai récrit un autre pour toutes -les heures de la journée, et cependant, -quoique l’occupation soit douze fois plus -fréquente, je me surprends encore à pousser -l’aiguille de la pendule pour avancer la joie -de mettre mon trait de plume sur l’heure -que j’enterre !…</p> - -<p>Aussi cela ne peut-il pas durer comme -ça !… Les chemins ne seront pas toujours -impraticables, et je trouverai bien alors une -façon de remplir mon temps, dussé-je courir -le pays avec une balle de colporteur sur -le dos !</p> - -<p>J’y ai songé ; j’ai même songé à mon -bagage. Mais tout est si dévasté ici ! A peine -ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie -dans les armoires et dans un coffre quelques -bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient -nos montagnardes ?…</p> - -<p>Un métier dont je rêve, c’est celui des -servantes d’auberge du village ! Toujours -voir du monde ! toujours remuer ! toujours -parler ! Le broc en main et le rire aux lèvres -du matin au soir ! voilà une vie qui vaut la -peine de vivre !… Seulement, m’engagerait-on -là-bas ?… C’est ce que je ne sais pas.</p> - -<p>En attendant, la tristesse m’amollit. J’en -viens à des concessions, à des compromis ; -je me surprends à sacrifier quelque chose -sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme -jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé -de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux -bleus, un air bon enfant, une barbe naissante -et une petite taille courte, pour peu -qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici !…</p> - -<p>L’isolement rend faible, et je commence -à comprendre les gens à qui on fait renier -leurs convictions les plus établies par la torture… -La mienne paraît légère au premier -dire ! Mais, à la longue !… A la longue, en -vérité, je crois qu’elle me ferait passer par -l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper -de cette façon !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">8 mars.</h2> - - -<p>Mon amie la laitière est venue prendre de -mes nouvelles tout à l’heure jusque dans ma -chambre, et s’assurer par elle-même que je -suis sortie d’affaire sans difficulté.</p> - -<p>Elle en croit à peine ses yeux, et m’a -avoué tout droit qu’elle m’a tenue pour -morte une heure durant.</p> - -<p>Ce que c’est pourtant que les choses ; me -voilà sans une égratignure, et ce plaisant -d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur -côté, garde l’écurie avec un rhume -terrible, des bottes de paille autour de lui -et des boissons chaudes servies dans son -auge.</p> - -<p>La bonne femme ne s’en tourmente pas, -d’ailleurs. Il est sujet, paraît-il, à ces petites -misères, et les sabots dans ses pantoufles, il -s’en guérit assez vite.</p> - -<p>Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait -asseoir ma visiteuse, ravie que j’étais de -l’aubaine, et très décidée à la faire causer -longtemps.</p> - -<p>Naturellement, au bout d’un instant, mon -équipée est revenue sur le tapis, et comme -je riais en écoutant ses exclamations de -frayeur et de pitié :</p> - -<p>— Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif, -que pour une jeunesse, la vie n’est point -gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez -à changer quelquefois…</p> - -<p>Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout -naïvement, elle m’a demandé si je ne pensais -pas que le meilleur moyen serait encore -de me marier et de m’en aller, et si ma tante -ne s’occupait pas d’y pourvoir ?</p> - -<p>J’ai répondu non, sans rire cette fois et, -au moment où elle passait la porte, je l’ai -entendue qui marmottait entre ses dents :</p> - -<p>— Il y aurait la mère Lancien, peut-être, -pour un bon conseil.</p> - -<p>Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner, -mais il me tarde d’être à demain -et de me faire dire qui est cette mère Lancien, -aux conseils d’or, qui me tirerait peut-être -de peine, s’il fallait en croire ma laitière…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">9 mars.</h2> - - -<p>Il me semble qu’on vient d’enlever une -des tuiles de mon toit, et que, par cette -fente, je vois le ciel pour la première fois ; -et je peux déjà sortir mon bras jusqu’au -coude, tant la révélation de mon amie m’a -mis l’espoir au cœur !</p> - -<p>Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien, -ou j’y perdrai mon nom, et si l’oracle de -cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon -cas est désespéré, et il ne me restera qu’à -me laisser aller au courant, les mains croisées -sur les yeux et en disant : <i>Amen !</i></p> - -<p>Comment la réputation d’une telle femme -n’était-elle pas arrivée jusqu’ici ? je ne me -l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et -les chouettes de nos ruines peuvent savoir -des affaires du pigeonnier voisin.</p> - -<p>Cependant cette vénération qui l’entoure -aurait dû escalader même notre roidillon, -tant elle est bruyante ; et il faut entendre ma -laitière l’expliquer. Quand elle m’en parlait -tout à l’heure, on eût dit un lévite tirant le -voile de l’autel devant une foule attentive -et, en l’écoutant, je me surprenais à me lever -pour faire la révérence chaque fois que son -nom revenait, comme nous saluions autrefois -pendant les vêpres au <i lang="la" xml:lang="la">Gloria Patri</i>, -quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois -comme des épis sous le même souffle.</p> - -<p>Et ce n’était point que j’eusse envie de -rire, pourtant ! De coudrier ou de cèdre, -j’adorerai toujours la baguette magique qui -se tendra vers moi, et je vénère déjà le -bonnet rond de mon conseil.</p> - -<p>Mort, mariage, naissance, cette femme -prend part à tout dans le village !… Est-ce -elle qui bénit les époux et qui glisse dans -chaque berceau la destinée des marmots, -je suis tentée de le croire, et si j’étais née à -Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot -que j’ai reçu !</p> - -<p>A moitié médecin avec cela, et la plus -rude concurrence du docteur de la ville, -elle recolle, guérit et réconforte avec une -adresse de fée. Pieds déboutés, entailles en -chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout, -et comme ses emplâtres sentent bon le suif, -que ses liqueurs embaument la menthe et -le thym, et que ses ordonnances se donnent -en patois franc, toutes choses qu’on connaît -bien, on y a confiance et on les prend.</p> - -<p>Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille -tous les patients, et plus d’un lui vient du -poulailler ou de l’écurie.</p> - -<p>Elle sait la pâte à employer pour faire -pondre une poule sur l’heure, les fourrages -qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul -doute que, si nous nous fussions adressées à -elle en temps voulu, nos vaches n’eussent -jamais connu l’humiliation de se voir tarir.</p> - -<p>Enfin, ce qui la complète et ce qui me -touche plus directement, c’est que son habileté -ne s’arrête pas aux choses matérielles, -et qu’il n’est point d’affaire, si épineuse -qu’elle puisse sembler, qu’elle ne parvienne -à arranger. Comme le beau Percinet des -contes de fées, qui démêlait dix tonneaux de -plumes de colibri en trois coups de baguette, -elle trouve le remède aux peines avec la -même promptitude, et les plus récalcitrants, -ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés -et de guerre lasse, s’en reviennent ravis…</p> - -<p>De façon que la procession ne s’arrête -jamais, des bêtes qu’on tire par le licou, des -malades qu’on mène par le bras, ou des -consultants qui s’en viennent lui parler à -la brune, et qu’il faut prendre rang à sa -porte.</p> - -<p>Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une -magie toute blanche et toute nette, qui ne -laisse pas le moindre diablotin au fond de -ses marmites, et qui lui donna encore le loisir -d’aller brûler des cierges pour les besoins -de ses clients !</p> - -<p>Je la verrai demain, la chose est sûre, et -Benoîte couchée en travers de la porte ne -m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs, -ma pauvre vieille n’en saura rien -qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans -dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton -du pèlerin sans crier gare,… à ce point que -je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand -zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel -un chien peut trop parler, malgré sa réserve -forcée.</p> - -<p>Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à -faire pitié et il gratte si fort la boiserie que -je crois bien qu’il espère, à force d’ongles, -faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille -et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en -parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">10 mars.</h2> - - -<p>Entre la neige et moi, décidément il y a -quelque affinité secrète, et pour un peu je -crois qu’elle me gardait encore ce matin. -Mais j’avais mieux à faire cette fois que de -m’endormir sous le vent ! L’homme qui -porte un trésor ou celui qui a les mains -vides ne marchent pas de même !… J’ai lutté, -et me voici !</p> - -<p>Mon départ a été facile. Une fois Benoîte -plongée dans les joies d’un grand nettoyage, -et Un enfermé dans une armoire, j’avais la -clef des champs.</p> - -<p>Ma robe relevée haut, mes souliers de -montagnarde aux pieds, un manteau de -grand’mère sur les épaules, c’était un équipage -à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais -trajet ne fut plus allègre.</p> - -<p>Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, -qu’une boule noire dévalait sur le chemin -et que mon pauvre chien me rejoignait.</p> - -<p>A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte -ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en -sais rien encore ; mais du moment que j’ai -été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie -et que personne ne le suivait, j’avoue -que je me suis sentie ravie de m’appuyer -contre lui tout le long de la route, et de -pouvoir discuter à deux ce que nous allions -dire et faire.</p> - -<p>La maison de la mère Lancien est bien à -l’écart du village et nichée dans un bouquet -de sapins dont les hautes branches s’étalent -sur le toit comme une seconde couverture. -La neige est battue dans le sentier qui y -mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse -guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la -procession ce matin-là, et ma solitude me -promettait une longue conférence…</p> - -<p>Tout en frappant à la porte du bout du -doigt, je risque un œil contre le carreau de -la fenêtre voisine… La prophétesse est là, -assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou -six tisons qui fumottent, et au-dessus une -grosse marmite dont la bonne femme soulève -délicatement le couvercle et hume le -parfum… Hon ! ça sent la chair fraîche, il -me semble !… Entre les deux épaules il me -passe un petit froid, et sans refrapper je -m’écarte un peu… Mais, bah ! est-ce que les -sorcières ne savent pas tout ? A travers le -mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre -sa porte, me regarde un instant, tapie contre -la muraille et penaude comme un petit ramoneur -qui crie famine, et sans s’étonner -davantage que si je venais chez elle pour la -vingtième fois :</p> - -<p>— Mam’selle Colette ?… Entrez donc et -chauffez-vous un peu, car le vent vous mord -ce matin !…</p> - -<p>Puis elle m’installe dans un fauteuil de -paille, et pendant que Un se couche à mes -pieds en étendant voluptueusement ses pattes -sur les pierres brûlantes, elle reprend sa -place en face de moi. Au premier moment, je -dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. -J’avais jeté mon manteau sur mon -dossier, et les flocons qui se fondaient à la -chaleur tombaient un à un en gouttes froides -dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée -de me reculer.</p> - -<p>Elle, pendant ce temps, avivait le feu, -écartait les cendres, tout cela sans rien dire ; -puis au moment où, n’y tenant plus, faute de -mieux, j’allais lancer quelque sottise :</p> - -<p>— Les aimez-vous toutes chaudes ? -demanda-t-elle tranquillement en découvrant -de nouveau sa grande marmite et en sortant -des pommes de terre cuites à point.</p> - -<p>Par les craquelures de la peau, la chair -farineuse, presque argentée tant elle est -blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose -qui monte emplit toute la chambre de son -parfum.</p> - -<p>En même temps ma langue se délie, et -par phrases coupées, en m’interrompant à -chaque instant pour souffler dans mes doigts -ou pour changer ma pomme de terre de -main, je raconte mes peines et je demande -mon conseil.</p> - -<p>La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout -sans un geste, les bras croisés par-dessus -sa tête et avec un sourire qui se fait bon -de plus en plus ; puis, quand j’ai fini :</p> - -<p>— Ma belle enfant, me dit-elle doucement, -votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point -d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans ; mais -j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous -aient mal renseignée sur ce que je sais faire, -et que vous ne me croyez une puissance que -je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples, -et vous en trouveriez tout autant et peut-être -de meilleurs que moi si vous cherchiez. -Durant les froids que voici, par exemple, -je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux, -les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien -à gagner au dehors, et, en même temps, je -renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux -qui s’endorment au coin du feu et dans -l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux -s’en trouvent bien et que personne n’y avait -songé jusque-là, on crie au miracle de la -mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre -nous deux, nous pouvons dire que la malice -n’est pas grande, n’est-ce pas ? Vous voilà -bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si -vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait -un si long chemin pour chercher une vieille -femme aussi peu avisée ! Peut-être allons-nous -pourtant trouver ce qu’il vous faut. -Si le temps des fées et des enchanteurs est -passé, il nous reste encore cependant de -bons génies, tout prêts à nous tirer de peine, -et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que -Dieu me garde d’en parler légèrement et de -les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer -autrefois ! Mais dans cette affaire où nul ne -peut vous aider sur terre, que faites-vous -des saints du paradis, ma jeune demoiselle ?</p> - -<p>« Des saints du paradis !… » J’avoue que -j’étais abasourdie et que la mère Lancien -tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, -un jeune et beau cavalier avec une -moustache en crocs et un chapeau à plumes -dans la main, m’eût à peine étonnée plus ! -Cependant, comme elle attendait toujours :</p> - -<p>— Mais rien du tout ! répondis-je.</p> - -<p>— Voilà, reprit-elle alors ; c’est ce que je -pensais !</p> - -<p>Et elle se mit à m’expliquer si clairement -comment on obtient, en priant bien, tout ce -qu’on désire ; comment il faut s’y prendre ; à -qui on demande telle grâce et à qui telle -autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût -vécu dans la familiarité de ces grands saints -dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de -leurs sentiments à tous.</p> - -<p>— Quand vous étiez enfant, me disait-elle, -à qui demandiez-vous de vous donner les -fruits placés trop haut pour vos petites mains -sur les branches d’arbres ?… A de plus -grands que vous, n’est-ce pas ? A force de -grandir, vous voici maintenant à la taille de -tous les autres pour les choses de la terre ; -mais pour ce qui vous dépasse encore, faites -comme autrefois, montez plus haut, car toujours -il y aura quelque chose que vous ne -pourrez pas atteindre !…</p> - -<p>Elle parlait si simplement, mais si grandement, — si -ce mot-là s’emploie, — que, sans -médire de notre curé, jamais un de ses sermons -ne valut celui-là, et sa foi était si vraie -et si communicative que mon cœur battait -en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans -les nuages, à travers les petits carreaux des -fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis -les mains entr’ouvertes, me souriant -de loin et prêts à laisser tomber sur moi, -à ma prière, tous les biens dont ils disposent.</p> - -<p>Comment n’avais-je jamais songé à ce -recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir ! -Et quand je sens la place que ma neuvaine -tient à présent dans ma vie et dans -mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le -temps perdu !</p> - -<p>Mais ce n’est plus la peine maintenant ! -Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent -si courts quand on sait que le bonheur vous -attend au bout !</p> - -<p>C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, -m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas -mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui -demande. Seulement les prières doivent être -ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi -complète !…</p> - -<p>Complète ! Mais je l’ai comme si le saint -lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne -prolongerais pas pour un empire ma neuvaine -une demi-heure au delà du jour prescrit !… -Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion -de son second coup de baguette sur -le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un ! -Seulement, je le frapperai en conscience et -je trouverai des paroles si convaincantes -que peut-être la source n’attendra même pas -le neuvième jour pour jaillir.</p> - -<p>Oh ! cette mère Lancien, je l’adore ! Et, si -elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera, -je lui ferai sa place !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">11 mars.</h2> - - -<p>L’autel que j’ai fait à mon saint est -superbe, et tout un coin de ma chambre -en est transformé.</p> - -<p>Ce qui m’a donné le plus de peine, par -exemple, ç’a été de trouver une statue de -lui, et j’allais de désespoir prendre un -Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me -permettre de l’invoquer sous le nom de -saint Joseph, quand j’ai découvert dans la -chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.</p> - -<p>La statue est petite, mais toute en argent, -et la mignonne branche de lis qu’elle tient -dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.</p> - -<p>En la mettant sur plusieurs supports, elle -est arrivée à dépasser les candélabres, et très -haute comme elle l’est maintenant, elle semble -diminuée par l’éloignement et déjà à -demi perdue dans le ciel.</p> - -<p>Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges -qui pousse sous la neige dans le parc, et tous -mes prie-Dieu que je ne veux plus employer -pour aucun usage profane.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">12 mars.</h2> - - -<p>Comment arrivera-t-il à mon secours ? -Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur ? -C’est ce que je ne peux pas concevoir, -et je rêve de la manière dont un saint -peut s’y prendre pour venir depuis le ciel -arranger les affaires d’une pauvre Colette -perdue dans sa montagne.</p> - -<p>Par quel mystère va-t-il déterminer un -étranger à s’aventurer jusqu’ici ? Et ce monsieur, -comment se présentera-t-il enfin ? Sonnera-t-il -la grosse cloche de la porte, et -pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte : -« Mademoiselle, me voici ; c’est moi -que saint Joseph envoie ?… »</p> - -<p>Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit !</p> - -<p>Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes -soucis ne soient plus de la foi complète, et la -mère Lancien a dit : « Aveugle ! » Alors je -m’arrête, je me bouche les oreilles et les -yeux, et je ne pense plus à rien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">13 mars.</h2> - - -<p>Mes prières se renouvellent si souvent, -tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller -devant ma statuette, que j’ai peur -parfois de la lasser par ma monotonie, et je -m’ingénie à varier mes formules.</p> - -<p>Je retourne mes phrases ; sur le fond toujours -pareil, je remets d’autres mots, je -choisis mes expressions avec la coquetterie -d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir -plusieurs langues et pouvoir dire ma prière -le matin en français, à midi en italien et le -soir en espagnol pour varier un peu.</p> - -<p>A mesure que le temps passe, d’ailleurs, -mon espoir s’affermit, et c’est maintenant -une certitude !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">14 mars.</h2> - - -<p>Plus que cinq jours !…</p> - -<p>Malgré moi, par instants, je me trouble. -Cet événement qui vient si vite et qui va -changer toute ma vie, m’impressionne et -m’agite.</p> - -<p>Pourtant, il me semble que je devrais me -préparer un peu déjà, et ce matin je me -suis mise à ranger mes affaires et les bibelots -que j’aime.</p> - -<p>Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et -comme elle me regardait plier deux robes -d’été :</p> - -<p>— Tu pars, ma Colette ? m’a-t-elle dit en -riant…</p> - -<p>Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais -le droit de rien annoncer encore ; mais elle -ne savait pas dire si vrai !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">15 mars.</h2> - - -<p>Certainement, entre moi et mon saint, -l’entente se fait. Aujourd’hui, comme j’enlevais -avec mon plus fin mouchoir de batiste -la poussière tombée depuis la veille sur ses -pieds, il m’a semblé qu’un sourire passait -dans ses yeux et que sa petite branche de -lis fléchissait un peu comme dans un signe -encourageant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">16 mars.</h2> - - -<p>Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma -figure et dans mes manières, je ne sais pas, -mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait -inquiet quand il me suit.</p> - -<p>J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais -montrer ; je n’ai vu que mes joues plus -roses et mes yeux plus noirs. Il me semble -que toutes les couleurs de ma personne ont -foncé depuis quelques jours, et que là, -comme ailleurs, l’approche d’un événement -d’importance se fait sentir.</p> - -<p>Mon pauvre Un aussi ne comprend plus -rien à mes façons d’agir. Autrefois, quand -je m’agenouillais par terre, c’était pour me -rapprocher de lui, et il se pelotonnait bien -vite pour me servir de coussin ou de jouet. -Maintenant, c’est le silence absolu que je -lui impose, et mon doigt est invariablement -levé quand il m’approche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">17 mars.</h2> - - -<p>Mon émotion grandit toujours, et je ne sais -plus qu’imaginer pour mieux manifester ma -ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance -s’augmente aussi, et même j’ai peur -qu’elle ne devienne de l’outrecuidance, tant -je la sens paisible et forte ! Puis, je me mets -à compter sur mes doigts les trois vertus -théologales, et quand j’arrive à la foi je -m’arrête.</p> - -<p>Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi -ne ferait-elle pas dans mon mur la -toute petite brèche qui m’est nécessaire pour -sortir ?</p> - -<p>Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces -significatives abondent autour de moi…</p> - -<p>Entre tous les mois de l’année, par exemple, -ce conseil providentiel m’étant donné -juste pendant le mois de mars, le mois de -saint Joseph, et cette neuvaine qui a été commencée -au hasard, sans préméditation, presque -sans y penser, et qui va s’achever symboliquement -le jour même de la fête du saint !…</p> - -<p>Sans me monter la tête, sans voir bleu, je -peux bien le dire, il y a là une intention voulue, -un avertissement muet, mais prophétique, -et dont j’entends à merveille la profondeur !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">18 mars.</h2> - - -<p>Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et -dans cette nappe immaculée qui s’étend à -perte du regard, je m’effraie de voir mon -pauvre voyageur se hasarder.</p> - -<p>Par instants, il me semble que cet aspect -est une image de ma vie : tout unie et toujours -pareille, et n’attendant, comme les -champs, qu’une marque de pas !… Puis j’oublie -les analogies pour ne plus penser qu’au -moment présent, au côté pratique.</p> - -<p>Entre les deux talus, verra-t-il seulement -sa route, et si, comme moi, l’autre jour, le -pied lui manque inopinément au bord de -quelque fossé, qui viendra m’en avertir ?</p> - -<p>Si j’en avais encore le temps, je chercherais -quelque autre saint, et je le prierais -d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil -pour faire sa venue moins rude.</p> - -<p>Mais ce serait du doute, mon saint à moi -s’en fâcherait peut-être, et je remets tout -entre ses mains, décidément !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">19 mars.</h2> - - -<p>Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma -destinée !… Il n’y a pas en moi une fibre qui -ne soit agitée, et il me semble que mon sang -court au double de son ordinaire et presque -à fleur de peau depuis mes pieds jusqu’à ma -tête.</p> - -<p>Mes prières elles-mêmes ne me tiennent -plus tranquille… Je m’agenouille à présent -auprès de ma fenêtre ; ma voix peut aller ainsi -jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne -quittent plus la cour.</p> - -<p>Tous les bruits me troublent, tous les mouvements -les plus insignifiants me font tressaillir… -On marche ! « Est-ce lui ?… » On -frappe ! « Vient-on me chercher ?… » Et de -tout ainsi !</p> - -<p>Pourtant je ne me figure pas son arrivée -avant midi. C’est un point marquant, cette -heure-là ! C’est le milieu du jour, et si peu -que le soleil se montre maintenant, on sait -qu’il vous fait passer tout d’un coup d’un moment -à un autre.</p> - -<p>De même pour moi ce serait logique, il me -semble, car mon matin est fini et mon midi -pourrait sonner, je crois !</p> - -<p>Tout est prêt d’ailleurs ! J’ai mis ma robe -la plus avenante, et à ma ceinture et dans -mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure, -la couleur de l’espérance, celle que la froidure -elle-même n’a tuée ni dans le parc ni -dans mon cœur ! Sans rien dire, j’ai pressenti -Benoîte sur son déjeuner. Un convive de plus -y trouverait place sans honte, et maintenant -j’attends !…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Comme dans cette chanson du guet que -nous chantions jadis au couvent : « Les midi -sont bien passés, » et rien n’est là !</p> - -<p>Derrière ma croisée, j’attends toujours.</p> - -<p>La nuit qui tombe m’attriste…</p> - -<p>Pourtant, dans cette demi-brume, je vois -loin encore, et je regarde sans me lasser… -Mais que le déjeuner m’a paru long ! Malgré -moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre, -et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque -me revoilà seule encore ? Sans doute, les ombres -du soir conviennent mieux à mon saint, -et pour m’apporter le bonheur, il attend de -pouvoir cacher sa main dans la brume.</p> - -<p>Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit, -et je prépare ma veillée. Des bûches au feu, -mon fauteuil près de la fenêtre, et devant -mon autel un cierge, le dernier qui me reste, -un tout petit ! Mais pour monter là-haut, il -suffirait encore de moins, je pense, et pour -ce qui est de mon voyageur, si faible que -soit cette flamme, sa lueur piquera toujours -bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera -guère au conducteur qui me l’amène -d’en faire une étoile s’il le veut !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">20 mars.</h2> - - -<p>Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de -mon lit ne m’a pas remise de ma veillée -glaciale.</p> - -<p>C’est tard, minuit ! Jamais, jusqu’à présent, -je n’avais été si loin dans la nuit, et à -ces heures-là, dans ce calme étonnant, on -se sent si diminué, si perdu !…</p> - -<p>Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la -lune qui s’était levée faisait de grandes traînées -d’argent, et les sapins du fond avaient -l’air d’avoir leurs branches effrangées dans -du cristal… Mais les heures sont si longues !… -Cependant, à mesure que l’instant -se rapprochait, mon cœur battait plus fort, -et il me semblait que c’était quelque chose -d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce -tapage. Puis, au premier des douze coups -tout s’est arrêté. « Maintenant ou jamais ! » -ai-je pensé, et j’ai compté jusqu’au bout, les -yeux fermés et les mains bien serrées sur -mes paupières, attendant pour regarder que -ce fût fini… Mais, après comme avant, la cour -était vide, la cloche muette et la route sans -l’ombre de vie !…</p> - -<p>Au même instant, mon cierge s’est éteint -avec un petit cri… Il était au bout, je crois ; -mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette -elle-même le soufflait pour me montrer que -tout était fini ! C’était lugubre. Et le cœur -pourtant est ainsi fait qu’en même temps, -à part moi, je reprenais déjà mon « jamais » -de tout à l’heure. Ce n’était pas maintenant, -c’est vrai, mais enfin demain était là, et on -ne chicane pas comme ça un saint sur l’heure -et la minute, comme s’il s’agissait d’un -marché quelconque.</p> - -<p>Peut-être entendait-il que la neuvaine fût -bien finie, bien accomplie, et voulait-il mettre -la récompense au lendemain seulement. -Un crédit de vingt-quatre heures, c’est un -crédit qu’on peut faire !</p> - -<p>Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un -somme, et me revoici à mon beffroi.</p> - -<p>Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">23 mars.</h2> - - -<p>Comment il a fini !… Oh ! mon Dieu ! mon -Dieu ! qui jamais aurait pu prévoir une chose -semblable, et qui m’aurait dit que par une -imprudence insensée je serais tout près de -causer la mort d’un homme !…</p> - -<p>Comment c’est arrivé, je ne me rappelle -plus bien maintenant ; mais cette attente qui -ne finissait pas m’énervait, je crois.</p> - -<p>Toujours ces heures qui passaient sans -rien m’apporter, c’était long, et mon espérance -me faisait mal au cœur en s’en allant !</p> - -<p>Plus j’avais cru avec passion, plus cette -désillusion m’était amère, et, peu à peu, une -colère véritable et un ressentiment fou me -montaient à la tête.</p> - -<p>C’était une tromperie cela !</p> - -<p>N’avais-je pas prié avec tout mon cœur ? -Pourquoi alors les promesses ne se réalisaient-elles -pas maintenant ?</p> - -<p>Je le demandais à haute voix, interrogeant -et suppliant devant ma statue, et ensuite -m’indignant et lui faisant des reproches.</p> - -<p>Mais pas plus mes prières que ma colère -n’avaient d’effet, bien entendu… Seulement, -à force de dire, je m’excitais moi-même et -j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal -comme s’il eût été volontaire…</p> - -<p>Puisque je criais ma tristesse, puisque je -lui promettais tout ce que mon imagination -et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi, -lui, restait-il muet ?…</p> - -<p>Les gens qui sont tout seuls sur terre et -que personne n’écoute, qui prient là-haut -et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils -faire ?</p> - -<p>Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais… -je lui donnais du temps, enfin !… -Et toujours rien, pourtant !…</p> - -<p>Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée, -en colère comme je ne me suis jamais vue, et -me sentant le droit de me venger vraiment, -j’ai pris la statue dans ma main, et, de toute -ma force, je l’ai lancée par la fenêtre qui -donne sur la campagne en lui criant :</p> - -<p>— Vous m’avez trompée !… Allez-vous-en !…</p> - -<p>Le carreau qu’elle avait brisé en passant -finissait de tomber sur le parquet quand j’ai -entendu un cri en bas.</p> - -<p>C’était un homme, et il avait la figure -couverte de sang. Mon Saint-Joseph lui avait -troué le front au-dessus de l’œil gauche, et, -comme le malheureux reculait tout saisi du -choc, ses deux pieds à la fois se sont pris -dans des pierres écroulées de notre mur, et -dans sa chute il s’est brisé le genou.</p> - -<p>Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous -le veillons, et c’est près de son lit que j’écris -et que je pleure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">24 mars.</h2> - - -<p>Le docteur est revenu, l’appareil du genou -est posé définitivement ; mais la tête ne se -dégage point encore, et c’est bien mauvais, -paraît-il.</p> - -<p>On lui couvre le front de glace ; ce n’est -pas ce qui manque ici, certes, et en sortant -tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant -sur l’épaule :</p> - -<p>— S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de -votre faute, petite infirmière ; ayez bon courage !</p> - -<p>Bon courage, quand je regarde ces bandages -et que j’entends ce délire !… Pourtant -je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant -que cela dépend de moi, et toutes mes -heures se passent à chercher ce que je pourrais -faire de mieux encore.</p> - -<p>Mais quelle peine avec ma tante ! quelles -scènes et quels cris au début ! Au moment -où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant -toutes nos forces, à porter ce grand -corps depuis la route jusque dans la cuisine, -elle entrait par une autre porte.</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? me cria-t-elle -en levant les bras…</p> - -<p>— Un blessé, ma tante !…</p> - -<p>Et, pendant que je parlais, nous l’étendions -provisoirement sur une couverture jetée devant -l’âtre.</p> - -<p>— Un blessé ?… Que voulez-vous que je -fasse d’un blessé ?… Où avez-vous trouvé -celui-là ?…</p> - -<p>Et, comme elle multipliait toujours plus -vite ses questions, Benoîte lui a dit sans s’arrêter :</p> - -<p>— C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la -tête en lançant quelque chose dehors !…</p> - -<p>— Mais qui est-il ?… Qu’est-ce qu’il a dit ? -Qu’est-ce qu’il demande enfin, cet individu ?…</p> - -<p>— La paix, ne pus-je m’empêcher de lui -répondre en secouant les épaules… et -quelque chose qui arrête ce sang !…</p> - -<p>— Je n’en veux point, vous savez que je -n’en veux point, reprit-elle en s’écartant ; je -ne reçois point d’hommes ici !…</p> - -<p>— Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore -plus fort ; c’est mon affaire !</p> - -<p>— Et qu’en ferez-vous ?</p> - -<p>— Je le soignerai, naturellement !…</p> - -<p>— Où ça, et avec qui ? Toute seule la nuit -et le jour ?</p> - -<p>— Avec ma bonne, et je lui donnerai ma -chambre !</p> - -<p>— Vous êtes folle, me dit-elle violemment -en me tournant le dos, et je saurai empêcher -cela !</p> - -<p>— En quoi faisant, en le rejetant dehors -et en l’envoyant mourir dans la nuit ?</p> - -<p>— Peuh ! fit-elle en avançant les lèvres. Ce -sont de grands mots, ça ! Croyez-vous qu’on -meure pour si peu !… Dans moins d’une -heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera -à s’en aller et qui ne comprendra -pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades !</p> - -<p>— Soyez sûre alors que je ne le garderai -pas de force !</p> - -<p>— Et s’il reste cependant comme le voilà, -qu’entendez-vous faire ?</p> - -<p>— Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au -comble de l’exaspération et en levant mon -mouchoir que je tenais serré contre la blessure, -j’entends refermer ce trou que vous -voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et -que ce monsieur partira comme vous dites, -j’entends le supplier à mains jointes pour -qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête. -Comprenez-vous, ma tante ?</p> - -<p>Et sans plus rien vouloir écouter, sans -rien ajouter à cette odieuse discussion dont -j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles -du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer -tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux -auprès de lui, mouillant son front d’eau -claire et attendant comme le salut un battement -de vie.</p> - -<p>Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, -et le filet de sang qui coulait doucement, sans -s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en -tache qui s’étendait largement.</p> - -<p>D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait -dans le fond, marmottant incessamment -les mêmes choses, et peu à peu une frayeur -horrible me prenait que ces yeux clos sur -lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais, -et que ce ne fût le front d’un mort sur -lequel la marque de ma main restât éternellement !…</p> - -<p>Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui -passait en courant, et qui, dès le seuil de la -porte, appelait à grands cris quelqu’un pour -le faire arrêter ; et une seconde après le docteur -rentrait avec elle. Une providence le -faisait revenir par ce chemin détourné, et ma -bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu -l’avertir à temps… Une heure plus tard, à -eux deux, ils avaient installé le malheureux -dans son lit, pansé son front, et ramené sinon -l’intelligence dans son regard, au moins -rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.</p> - -<p>Avec une autorité qu’un étranger et un -médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le -docteur, excédé de ses représentations, -l’avait fait sortir dès le commencement, et -comme en s’en allant il la retrouvait encore -dans le corridor à côté de moi, se plaignant, -répétant son refus de soins, et lui criant dès -qu’elle le voyait :</p> - -<p>— Vous savez, docteur, je ne m’en mêle -pas, je ne ferai rien !…</p> - -<p>— C’est à merveille, Madame, lui répondit-il -brusquement ; les jeunes mains sont -plus douces et plus légères pour des plaies à -panser, et c’est un calmant pour un malade -qu’un joli visage à regarder.</p> - -<p>Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre -fléchit un peu, les idées sont toujours vagues.</p> - -<p>Le nom qu’il prononce le plus souvent, -c’est celui d’un certain Jacques, à qui il fait -des discours inouïs, avec des mots si drôles -que, malgré moi parfois, je ris et je pleure -en même temps ! Puis, la seule phrase qu’il -ait dite avant de tomber dans le chemin revient. -Au moment où Benoîte et moi nous -sortions encourant, il était à terre déjà, mais -pas encore sans connaissance, et comme -j’arrivais près de lui en lui criant éperdument : -« Oh ! mon Dieu ! Monsieur, qu’avez-vous ? » -il s’est relevé sur un genou, et avec -quelque chose comme un sourire, si l’on peut -croire qu’un homme sourie dans cet état-là :</p> - -<p>— Ah ! ah ! a-t-il dit, c’est le brahme !</p> - -<p>Puis il est tombé et nous l’avons emporté. -Depuis, son brahme revient quelquefois, et -je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.</p> - -<p>Qu’est-ce au juste que cet homme, nous -ne savons rien là-dessus. Le docteur s’est -informé aux auberges du village ; nulle part, -un voyageur répondant à ce signalement n’a -été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi du sol -dans ce chemin maudit.</p> - -<p>Ses habits sont élégants ; sa pelisse courte -et très ajustée en fourrure superbe, ses -mains sont blanches, et tout ce que le bandage -laisse voir de sa figure est distingué.</p> - -<p>Dans ses poches, rien qu’un portefeuille -sans adresse, et comme valise, une sorte de -sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la -serrure est fermée. Je répugne à l’idée de la -faire sauter, et le docteur consent à attendre -encore quelques jours, espérant qu’il pourra -nous répondre lui-même.</p> - -<p>Benoîte aussi se perd en suppositions.</p> - -<p>— C’est peut-être un colporteur, me disait-elle -tout à l’heure en regardant la forme bizarre -de son bagage, ou bien encore un photographe ! -Il y en a qui n’ont guère plus -d’affaires avec eux !</p> - -<p>Pour moi, je ne crois pas cela : à ses mains, -à ses sourcils, à sa barbe, je le fais duc ou -comte pour le moins, et gentilhomme en -tout cas, et je m’ingénie à deviner son âge et -son nom.</p> - -<p>Est-il beau ? Je ne le crois pas et je n’y -pense pas maintenant. Mes remords et mes -tourments me tiennent lieu de tout, même -de sommeil et de nourriture, et le docteur -s’est fâché tout rouge en me trouvant encore -debout ce matin.</p> - -<p>D’autorité, il m’a forcée à descendre en -bas et à marcher un peu dans la cour.</p> - -<p>Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu -tout bleu et je suis remontée près du lit, -bien déterminée à ne pas le quitter avant la -connaissance revenue…</p> - -<p>Un mot sensé qui m’indique que la tête -n’est point perdue, et à côté de cela tout le -reste ne sera plus rien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">25 mars.</h2> - - -<p>Il a parlé, c’est fait ! il est sauvé, et je suis -si follement heureuse que je voudrais crier -tout haut.</p> - -<p>Hier soir, malgré tout mon sommeil, je -voulais veiller encore, et pour être plus à -l’aise que dans mes robes, dont les manches -m’empêchent d’étendre les bras et dont les -deux jupes accrochent tout, j’avais endossé -en guise de douillette la moins fanée des -vieilleries de soie que j’ai dénichées, le mois -dernier, dans les bahuts.</p> - -<p>Dans cette grande jupe unie et souple, et -dans ce corsage mince qui semblait fait à ma -taille, je me sentais si à l’aise que je ne peux -comprendre comment cela s’est fait, mais, -au bout d’un instant, je me suis endormie -dans mon fauteuil, et si vite que je n’ai même -pas pu lutter, et que je suis restée ainsi, -oubliant mon malade plus de deux heures -peut-être.</p> - -<p>Puis la lampe qui baissait, le feu qui mourait, -ce je ne sais quoi de froid et de triste -qui passe au milieu des veillées solitaires, -m’ont réveillée tout à coup, et j’ai couru voir -l’heure.</p> - -<p>Il s’en fallait de quelques minutes que je -fusse au moment de lui faire boire sa potion, -Dieu merci ! et il me restait le temps de réchauffer -la chambre qui se glaçait.</p> - -<p>A genoux devant le foyer, je posais des -deux mains une grosse bûche sur ce qui restait -de braise en soufflant avec ma bouche -pour enflammer les brindilles de mousse, -quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix -qui me parlait, et ma surprise a été si vive -que je me suis levée avec un cri de frayeur, -sans rien comprendre d’abord.</p> - -<p>Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé -et j’ai couru près du lit ; c’était bien lui qui -m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il -a de libre largement ouvert et me regardant -avec une curiosité intense, il avait l’air plus -surpris que s’il se trouvait subitement transporté -dans l’autre monde, et avant de renouveler -sa question, il resta si longtemps ainsi, -m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux, -que j’allais me hasarder à l’interroger moi-même -quand, au mouvement de mes lèvres, -il se hâta de me prévenir :</p> - -<p>— Madame, dit-il en hésitant, comme -pour voir si j’allais protester, où suis-je -donc, je vous prie ?</p> - -<p>— Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux, -Monsieur ! répondis-je en tremblant -un peu.</p> - -<p>— Connais pas du tout ! murmura-t-il… -Et dont vous êtes la châtelaine ? continua-t-il -en relevant la tête.</p> - -<p>— A moitié, Monsieur, oui.</p> - -<p>— Et… pardonnez-moi cette naïveté, Madame, -mais, en vérité, je crois que j’ai perdu -le sens… qu’est-ce que j’y peux bien faire, -s’il vous plaît ?</p> - -<p>— Attendre votre guérison, Monsieur !… -A la suite de ce terrible accident, nous vous -avons transporté ici, et…</p> - -<p>— Ah ! c’était un accident ? fit-il.</p> - -<p>Et comme j’ouvrais la bouche pour lui -crier : « Je vous supplie, au moins, de ne -pas croire autre chose ! » il reprit toujours -avec le même sang-froid :</p> - -<p>— Pousseriez-vous l’obligeance, Madame, -jusqu’à me dire en quelle année nous sommes -actuellement ?</p> - -<p>Si je n’avais pas vu le calme parfait de son -visage, assurément je l’aurais cru repris du -délire, mais il parlait avec l’aisance tranquille -d’un homme qui fait la conversation -et machinalement je répondis :</p> - -<p>— En 1885, Monsieur…</p> - -<p>— Vraiment ! dit il à mi-voix, comme s’il -parlait pour lui seul. Je n’aurais pas cru que -ce fût la mode !…</p> - -<p>Puis, sans transition :</p> - -<p>— Me serait-il possible d’avoir une plume -et du papier pour rassurer un ami qui doit -se mourir d’inquiétude ?</p> - -<p>— M. Jacques ? demandai-je malgré moi.</p> - -<p>— Précisément ! dit-il. Est-il donc venu -ici, Madame ?</p> - -<p>— Non pas, Monsieur, mais dans votre -délire…</p> - -<p>— Ah ! j’ai déliré, fit-il… Hum ! ai-je -parlé pour de jeunes oreilles ?</p> - -<p>Et comme je secouais la tête sans y penser :</p> - -<p>— Oui, allons, tant mieux ! C’est donc décidément -que la folie a plus de bon sens que -la raison !… Et vous me ferez la grâce, -Madame, de me donner ?…</p> - -<p>— Tout ce que vous voudrez, Monsieur, -mais demain. Il fait nuit maintenant, on -n’écrit pas la nuit.</p> - -<p>— Pourquoi ? demanda-t-il, quand on a -des lampes ?</p> - -<p>Et il se mit à sourire lui-même de ce -qu’il disait, comme un enfant.</p> - -<p>— Parce que le docteur veut pour vous le -calme et le repos le plus complet, et qu’il -ne me pardonnerait jamais de vous avoir -permis cela, répliquai-je…</p> - -<p>Son sourcil s’est froncé comme celui de -quelqu’un qui ne connaît pas la résistance, et -il a sorti son bras si vivement que, malgré -moi, j’ai fait un pas en arrière. Il a souri -de nouveau alors, et, inclinant la tête :</p> - -<p>— N’ayez pas peur ! m’a-t-il dit, et pardonnez-moi, -Madame ; je vous tiens debout. -En vérité, un malade est un pauvre cavalier.</p> - -<p>Et, du doigt, il m’indiquait un fauteuil.</p> - -<p>Pour moi, j’étais confondue ! Cet homme -se réveillant du délire, chez des étrangers, -souffrant très fort, et qui se mettait à parler -tranquillement de n’importe quoi sur ce ton -demi-railleur, et sans même demander quel -était l’accident qui l’avait jeté dans ce lit, -cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais -imaginé.</p> - -<p>Sans m’asseoir, j’avais posé ma main sur -le dossier du fauteuil, et je restais sans voix -et sans idée devant cet étrange individu. Puis, -la demie sonna à l’horloge, et le souvenir de -la potion me revenant :</p> - -<p>— Il faut boire ceci, Monsieur ! lui dis-je -en prenant le verre préparé sur la table.</p> - -<p>Mais il se recula avec un geste non équivoque, -et, désolée, je répétai sur un ton -suppliant :</p> - -<p>— Je vous en prie. Monsieur, c’est pour -dormir !</p> - -<p>— Je le sais bien ! fit-il entre ses dents, -c’est dans la pièce !…</p> - -<p>Il but sans ajouter un mot ; puis, comme -Benoîte, que j’avais forcée à aller se jeter -sur son lit, rentrait doucement :</p> - -<p>— Et voilà le vieux François ! ajouta-t-il.</p> - -<p>Il reposa sa tête sur l’oreiller en murmurant : -« Merci ! » et, dix minutes après, il -dormait comme il a dormi jusqu’à l’arrivée -du docteur, qui est près de lui à présent.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le docteur est content, jusqu’à un certain -point du moins, et il regarde la crainte -d’une congestion comme tout à fait écartée.</p> - -<p>En revanche, le caractère de notre singulier -malade ne le surprend pas moins que -moi, et, tout à l’heure, en le quittant, il -s’épongeait le front.</p> - -<p>— Quel gaillard ! ma pauvre enfant, m’a-t-il -dit, et que n’est-il resté en léthargie un -mois encore ! Nous n’en ferons plus façon -maintenant ! Ne parle-t-il pas de se lever et -de courir les champs !</p> - -<p>Il paraît que, ce matin, dès qu’il a vu -entrer le docteur, il s’est assis à moitié sur -son oreiller, sans plus se soucier de son -appareil que s’il n’avait jamais existé, et a -commencé à le remercier en termes brefs, -mais courtois, de la peine qu’il lui donnait :</p> - -<p>— Ce n’est pas un temps à faire courir la -faculté par les sentiers ! a-t-il dit, et je vous -présente toutes mes excuses, Monsieur.</p> - -<p>Puis il a recommencé une série de questions -à peu près analogues à celles qu’il m’a -posées cette nuit, ce qui prouve que mes réponses -ne lui ont pas paru bien claires, et -tout cela si rapidement que le docteur prétend -qu’il haletait à le suivre.</p> - -<p>Une fois rassuré sur sa situation géographique, -qui, évidemment, lui semble trouble, -il s’est informé avec vivacité de ce qu’il avait -au juste :</p> - -<p>— Je sens là un boulet ! a-t-il dit en -montrant son genou ; qu’est-ce que c’est ? -Vous ne m’avez pas coupé la jambe sans -m’en avertir, je suppose ? Et ici ? M’a-t-on -trépané, que j’ai toute la tête emmaillotée ?…</p> - -<p>Le docteur l’a rassuré de son mieux, mais -il n’est pas de ces malades qu’on amuse avec -des mots. Il resserre ses questions jusqu’au -pourquoi et au comment de chaque chose, -et il lui a fallu, par le menu, le détail de -tous les os et de toutes les parties atteintes. -Après quoi, il a demandé une glace, et le -docteur lui a passé celle de sa trousse.</p> - -<p>— De la belle besogne ! a-t-il marmotté. -Me lézarder ce que j’ai de mieux dans la -figure !… Mais, bah ! le grand Pyrrhus a bien -reçu une tuile, pourquoi ne périrais-je pas -d’un tesson de bouteille ?…</p> - -<p>— Il n’est pas question de périr ! a répondu -le docteur.</p> - -<p>— J’y compte pardieu bien ! a-t-il repris. -Je me sens encore un peu mou ce matin ; -mais, dans moins d’une semaine, j’aurai délivré -mon hôtesse de la charge incommode -d’un malade étranger. Dites-le-lui, docteur, -je vous prie !…</p> - -<p>Et, comme le docteur inclinait la tête sans -répondre avec un geste qui signifiait clairement : -« Allez toujours, mon ami ! je ne -veux pas vous contredire, mais vous dites -des bêtises ! » le jeune homme s’est avisé que -ce oui paternel ne devait être qu’un leurre -ou un calmant de fiévreux, et qu’il y avait -probablement une toute autre idée derrière -ces gros sourcils blancs.</p> - -<p>Il s’est mis alors à interpeller le docteur et -à le questionner si impérieusement pour -savoir l’heure et la minute de sa guérison, -insistant sur ce qu’on n’échafaude pas de -fables à un homme de son âge, que celui-ci -a fini par lui fixer un premier délai d’un -mois, se réservant d’en ajouter un second -le cas échéant.</p> - -<p>Il a fallu voir alors sa fureur, paraît-il !…</p> - -<p>— Un mois, docteur ! disait-il. Un mois ! -Vous voulez me garder ici un mois ! mais -vous n’y pensez pas !… Je me suis taillé pour -mon printemps une autre besogne que de surveiller -la soudure de mes os, je vous prie de -croire ! et le replâtrage se fera d’ailleurs -partout aussi facilement qu’ici, j’imagine !… -Un mois !… Mais dans un mois je dormirai -sur une natte de latanier avec six esclaves -pour m’éventer, et le ciel de l’Inde au-dessus -de ma tête.</p> - -<p>— C’est que vous aurez alors rencontré -un fin voilier, mon cher Monsieur ! lui a -dit le docteur en riant… Mais, à part cela, -raisonnons un peu. Vous ne tenez pas particulièrement, -je pense, à demeurer estropié -votre vie durant, faute de quelques jours de -soins ?</p> - -<p>— Non, certes ! car je fais de mes pieds un -usage auquel peu de gens songent ; mais avec -cette boîte où je suis pris, qu’importe que -je dorme dans mon lit ou en wagon, l’immobilité -est toujours assurée !…</p> - -<p>— Si vous voyagiez sur les nuages, peut-être -oui !…</p> - -<p>— Et même sans cela ! a-t-il repris avec -vivacité. Pour quoi comptez-vous les sleeping ? -Si sauvage que soit votre montagne, -j’y trouverai toujours bien douze hommes -qui consentiront à me porter à bras jusqu’à -la prochaine gare. De ligne en ligne on gagne -la mer, et là, sans un mouvement, sur -des chalands et sur des plans inclinés, -comme on roule les gros fardeaux, je me -trouverai à bord, où je dépenserai sans -compter tout le temps nécessaire à vos -soudures.</p> - -<p>— Pour affaire capitale, Monsieur ? a demandé -le docteur.</p> - -<p>— Pour mon plaisir et ma volonté, tout -simplement.</p> - -<p>Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur -a pris son chapeau et enlevé de la chaise où -il séchait près du feu son gros paletot poilu ; -mais, en le voyant prêt à sortir, le malade -s’est agité si furieusement que, craignant un -retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché -du lit.</p> - -<p>— Et je voudrais bien savoir encore qui -m’en empêcherait ? disait l’étranger en -s’échauffant toujours plus.</p> - -<p>— Mon Dieu ! Monsieur, ce serait moi, a -répondu le docteur en reposant son chapeau -et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous -tout droit une bonne fois, et puisque -vous n’aimez pas les fables, parlons franc. -Tout d’abord, permettez-moi de vous dire -qu’au fond je me soucie de votre genou et de -vous-même comme de l’objet le plus indifférent, -et, en toute autre occasion, dès lors que -vous ne tenez point à ce que les parties cassées -se raccommodent, je vous laisserais tomber -en pièces sans y mettre le petit doigt et de la -meilleure grâce du monde, croyez-le ! Mais, -pour le présent, je suis votre médecin, et les -faits, dès lors, changent du tout au tout, -Avez-vous été soldat, Monsieur ? je n’en -sais rien, mais c’est probable, et toujours -est-il que vous n’êtes point sans avoir connaissance -de cette institution et de ce qui -fait sa force. Je veux parler de l’obéissance -à la consigne. On place un soldat à un poste, -avec ordre de ne laisser passer âme qui vive. -Pourquoi ? comment ? au nom de qui ? il n’en -sait rien du tout ; mais fort de ce commandement, -il baissera la baïonnette, vienne ami -ou ennemi. Chez nous, quelque chose de semblable -existe. Je vous vois dans un chemin, je -ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et -je ne barrerais pas votre route d’un caillou. -Vienne une chute, une blessure, un mal qui -vous jette à terre, du même coup vous êtes -à moi, je reviens sur mes pas, je vous -ramasse, je vous emporte et je réponds de -vous comme le soldat de la porte qu’il garde. -Je peux ne pas vous aimer, vous servir à -regret, vous compter dans mes ennemis -même ; la maladie et la mort sont là qui -guettent : c’est mon devoir à moi de veiller -et de déjouer leurs plans. Sans vous connaître, -sans que personne vous ait remis à -moi, puisque vous êtes blessé et que seul ici -je peux vous guérir, je réponds de vous. -Essayez de franchir cette porte, et je baisse -ma pique, je vous en avertis, Monsieur !…</p> - -<p>— Docteur ! a répliqué aussitôt le jeune -homme en lui tendant la main, pardonnez-moi, -et soyez certain que me voici prisonnier -sur parole. Je ne vous demande pas de -m’excuser en vous disant : la maladie me -rend maussade, car je suis toujours tel que -vous me voyez là ; mais je vous avouerai que, -si têtu que je sois, quand on me frappe dur -et au bon endroit, je cède !</p> - -<p>— Une fois qu’on est prévenu, cela suffit, -a répliqué le bon docteur.</p> - -<p>Et il a laissé son fougueux malade avec les -matériaux voulus pour écrire, qu’il a enfin -obtenus.</p> - -<p>Par la même occasion, nous avons été mis -au courant du passeport de notre étranger, -et approximativement, maintenant, nous -savons qui il est.</p> - -<p>Son nom est le comte Pierre de Civreuse, -et, autant qu’on peut préjuger d’un individu -à première vue, m’a dit le docteur, sa profession -est de faire des sottises. Au demeurant, -un homme très bien, — il est de mon -avis là-dessus, — et d’un caractère peu ordinaire, -évidemment.</p> - -<p>Le docteur a décliné pareillement nos -noms à ma tante et à moi, et nous voici tous -présentés les uns aux autres ; mais de la -cause véritable de l’accident, il n’a rien dit -encore, effrayé de l’irritabilité de notre pensionnaire, -et c’est pour moi un soulagement -que je ne peux exprimer. De plus en plus -maintenant cet étranger me fait peur, et je -ne vois pas de quel front je soutiendrais une -explication avec lui là-dessus.</p> - -<p>Benoîte, qui vient de ranger la chambre, -me dit qu’il écrit toujours, et je le laisse tranquille -avec son ami Jacques, bien anxieuse -de savoir comment tout ceci finira, et comment -je pourrai jamais obtenir mon pardon -d’un caractère si peu avenant.</p> - - -<p class="t">PIERRE DE CIVREUSE -A JACQUES DE COLONGES</p> - -<p>« Tu m’as cru mort, mon pauvre bon, -n’est-ce pas ? et je te dirai que, pendant quelques -jours, je l’ai cru comme toi.</p> - -<p>» Durant je ne sais combien d’heures je -suis resté enfoui, je ne peux pas dire où, sans -doute où vont tous les gens sans connaissance, -et cela me paraissait si bas sous terre, -et si lourd, qu’avec mon reste de volonté je -cherchais incessamment d’un coup d’épaule -si je n’allais pas heurter les planches de mon -cercueil. Certainement, dans ce lointain, on -a dû faire déjà la moitié du voyage final, et -on est là juste à l’extrême limite entre les -deux mondes, à l’endroit où il suffit d’un -grain de plomb pour faire pencher la balance.</p> - -<p>» … Heureusement pour moi, j’ai basculé -du bon côté, humainement parlant, s’entend, -et je me suis réveillé un beau soir un peu -meurtri de ma chute ; mais, on ne tombe -pas de si haut sans s’en apercevoir, avec le -genou proprettement emmailloté dans une -caisse en bois blanc et le front dans des bandages.</p> - -<p>» Minuit sonnait à une horloge, l’heure -propice aux retours d’outre-tombe, et c’est -le premier bruit matériel dont je me sois -rendu compte.</p> - -<p>» Si je me rappelle bien ce qui se passe -dans le monde, me suis-je dit, ces petites -machines ne vont jamais au delà de douze -coups ; si celle-ci ne les dépasse point, c’est -donc que je suis sur terre et bien vivant.</p> - -<p>» Ainsi a-t-elle fait, et très sûr de mon -identité, j’ai ouvert l’œil pour reconnaître la -place.</p> - -<p>» Mon ami, connais-tu <i>la Fée</i>, d’Octave -Feuillet ? une spirituelle petite pièce qui se -joue un peu partout, et l’as-tu jamais vue -représentée ? Eh bien, ce soir-là, qui est -hier je crois, je me suis réveillé au premier -acte de <i>la Fée</i>, et j’ai donné la réplique à -mademoiselle d’Athol en personne pendant -une scène ou deux. Ne crois pas que je rie -et écoute-moi.</p> - -<p>» La première chose qu’un malade songe à -inspecter, c’est son lit. Le mien était à colonnes -torses, tendu de verdures Louis XIII, -peut-être Louis XIV, je ne veux point en -jurer, et avec une couverture en vieille soie -que nous appellerons courtine, si tu veux -bien. La pièce où je me trouvais, très grande, -mal éclairée par deux bougies jaunes posées -dans de grands flambeaux qui n’en finissaient -plus, était boisée de chêne sculpté, et à force -d’instinct, dans un vague noirâtre, on finissait -par deviner très haut, très haut, les -solives du plafond, avec un petit filet d’or qui -brillait de place en place.</p> - -<p>» Contre le mur, de grands canapés raides, -qui me donnaient mal au dos à regarder, -une collection de prie-Dieu tous pareils, -alignés comme à matines, et, sur le parquet, -pas l’ombre de tapis.</p> - -<p>» Enfin, devant la cheminée, dans un fauteuil, — tu -te doutais bien que je te gardais -ce fauteuil pour la fin, n’est-ce pas ? — une -petite dame mince, élégante et blonde qui -dort toute droite dans une robe de satin rose -à longue taille. Sa robe a deux cents ans, -son front dix-huit : comment les accorder ?… -Je travaille si longtemps ce problème que la -petite dame se réveille brusquement, sans -préparation.</p> - -<p>» Elle jette vers mon lit un coup d’œil d’écolier -en faute ; dans la pénombre, j’ai l’air de -dormir à poings fermés, je pense, et, tranquille -de ce côté, en vestale fidèle, elle reporte -ses soins sur le feu. Elle se baisse, -arrange la braise, souffle à pleines lèvres et -éparpille la cendre dans ses cheveux ; puis -elle prend à deux mains une bûche, le quart -d’un chêne de moyenne grosseur, et la dépose -promptement dans l’âtre.</p> - -<p>» Elle remue, elle vit ; l’idée d’une châtelaine -des temps anciens pétrifiée dans son -nid par quelque enchantement bizarre me -quitte définitivement, et c’est alors que je -me vois dans le château breton où Jeanne -d’Athol prépare ses pieux maléfices et convertit -ce sceptique de Comminges par le -seul charme de sa robe de grand’mère et -de son parler vieillot. Seulement, pour cette -fois, elle a oublié son nuage de poudre, et -la couleur de ses cheveux n’aide point à -l’illusion.</p> - -<p>» Le plus doucement que je peux, je l’appelle ; -elle se dresse en jetant un cri. Évidemment, -mon réveil n’était pas dans le programme, -et son trouble est grand. Elle s’approche -cependant, et nous causons un instant, marchant -de quiproquo en quiproquo, elle m’égarant -à dessein, moi lui montrant très bien -que je lis dans son jeu. Finalement, elle se -débarrasse de moi, comme on fait en pareil -cas, avec un narcotique, lequel ne m’endort -pas si vite toutefois que je ne puisse voir entrer -le troisième personnage, une vieille -duègne ridée comme une pomme de l’an -passé, avec des petits yeux en vrille qu’on se -sent déjà de l’autre côté de la tête avant -qu’elle ait fini de vous regarder, et qui -jouera au mieux le rôle du vieux François ; -puis la toile se baisse, et je me réveille le -lendemain matin, toujours dans le même -cadre, mais en face d’un docteur spirituel et -bourru qui m’explique mon cas en deux -mots, et qui me remet si bien à ma place -quand je tente de me révolter que j’en suis -encore un peu bête.</p> - -<p>» Si tu veux tout savoir, mon ami, j’ai le -front ouvert et le genou cassé. Avais-tu idée -que ce fussent-là des choses si fragiles ? Moi, -pas du tout ! et je me manie à présent avec -une douceur et un respect attendris.</p> - -<p>» Conçoit-on qu’entre le fémur et le tibia, -il puisse se produire une rupture si violente ! -Des esquilles par là, une fracture par -ici, et au milieu de tout cela, une rotule -hors des gonds, affolée comme une boussole -qui a perdu le nord et ne tournant plus dans -le bon sens !… Quant à ma boîte osseuse, -c’est le frontal qui est lésé, et on me promet -un rapprochement intime et solide sous peu -de jours.</p> - -<p>» Somme toute, je ris, mais je suis furieux, -furieux comme je sais l’être à mes meilleurs -moments, et l’idée de la tâche qui te retient -chez ton oncle pour des mois n’ajoute pas -peu à mon ennui. Des semaines d’immobilité -et pas toi pour me tenir tête !… Me -vois-tu avec ma petite dame rose pour tout -secours sous six pieds de neige ? Car j’ai -oublié de te dire que, comme le blé semé en -automne, nous sommes sous la neige actuellement ; -il ne tient qu’à nous de germer, et -pour monter me soigner jusqu’ici, il faut à -mon docteur des bottes de sept lieues et des -patins norvégiens alternativement.</p> - -<p>» Maintenant, la cause de tout cela, me -demandes-tu, et aussi : que diable allais-tu -faire dans cette galère ?…</p> - -<p>» Voici : tu te rappelles que j’avais l’intention, -avant de gagner le pays du soleil, de -me faire l’œil par un contraste frappant en -venant me geler d’abord à quelques aspects -d’hiver bien caractérisés, comme ces gourmands -qui se préparent à un bon dîner par -une matinée de jeûne et une longue course -à l’air vif ?</p> - -<p>» A cet effet, je m’étais arrêté dans un petit -village dont le nom ne te dirait rien, car tu ne -le connais pas plus que je ne le connaissais -hier, et muni seulement d’une espèce de sac -de soldat j’étais parti à pied dans la montagne.</p> - -<p>» Je m’étais fait indiquer ma route en ce -sens qu’en marchant tout droit, je savais -que je devais finir par rencontrer sur la hauteur -un point de vue superbe, une forêt de -sapins, une échappée sur la vallée et voire -même un château peut-être !</p> - -<p>» Au bout de cinq cents mètres, j’étais en -pleine solitude, et s’il ne t’est jamais arrivé -d’errer dans la campagne à cette époque de -l’année, tu ne peux te figurer à quel point -cette solitude-là est plus profonde que toutes -les autres. Où on met le pied, pas une trace -d’un autre pas, nul cri de bête dans les alentours, -et plus même la diversité de la luzerne -bleue, du sainfoin rose et du jaune de la -paille, partout une tonalité unique et éclatante -qui est admirable pendant la première -demi-heure, mais fatigante pendant la -seconde, et énervante et ophtalmique à la -longue.</p> - -<p>» Plus d’accidents de terrain, plus de creux, -plus de bosses : tout est nivelé ; c’est une -égalité républicaine ! De loin en loin, une -bande de corbeaux qui s’abat avec les piailleries -effrontées des derniers survivants. C’est -leur heure, et ils le savent ! Sur les buissons, -de la neige et des petites larmes de -givre. Une rosée vieille de trois mois et qui -en a pour quelques semaines encore avant de -s’évaporer, et une bise du diable qui vous -coupe la figure en quatre !</p> - -<p>» Pourtant, il n’y a si long chemin dont on -ne trouve le bout à la fin, et j’avais rencontré -successivement l’échappée sur la vallée, la -forêt et la belle vue promises, quand le château -lui-même m’est apparu. Je te passe sa -description, ne l’ayant regardé moi-même -que très imparfaitement, comme tu vas le -comprendre, et lui et moi étant d’ailleurs -maintenant forcément gens de revue.</p> - -<p>» Une de ses ailes donne sur la route ; c’est -devant celle-là que je m’étais arrêté, et je -m’occupais innocemment à déblayer une -grosse pierre pour m’asseoir dessus et regarder -à loisir, tout saisi que j’étais de l’aspect -sauvage et mélancolique de ce lieu.</p> - -<p>» Une curiosité singulière me prenait ; il -me semblait que, derrière ces murs, quelque -chose d’original et d’inattendu devait se -cacher, et un désir impérieux d’y pénétrer -me talonnait subitement. Tu le sais, d’ailleurs : -de tout temps, ce qui est clos et paraissait -inaccessible m’a tenté, et je ne me -rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé -une pomme sur les basses branches… Des -hautes, je ne dirai pas autant.</p> - -<p>» En même temps, le souvenir de notre dernière -conversation me revenait. Tu te rappelles -ce soir où nous parlions ensemble -de mon voyage et où tu me prêchais la -prudence ? Une fois aux Indes, te disais-je, -j’entends voir tout, et surtout ce qu’un œil -européen ne doit pas connaître. Je veux -descendre dans l’intimité de la famille -et des cérémonies privées, connaître les -coutumes burlesques ou ignobles, et me -glisser enfin jusque dans les mystères du -culte lui-même, quand je devrais user de -vingt déguisements pour arriver aux pieds -de Brahma et l’adorer sans voiles et selon -les rites. — Et toi, tu me répondais sagement :</p> - -<p>» — Gare-toi ! tout homme est jaloux de -son secret et de l’inviolabilité de son foyer, -mais les Orientaux plus que nul autre, et -pour le plaisir de poser la semelle de ta botte -où personne n’a mis le pied avant toi, tu -risqueras quelque méchante affaire.</p> - -<p>» — De la part de qui ? te demandais-je en -riant. Penses-tu que le dieu se dérangera -pour moi, et aurais-je la bonne fortune de -le voir manœuvrer ses dix-huit jambes pour -descendre de son piédestal ?</p> - -<p>» — Lui, non, peut-être, disais-tu, mais ses -fidèles sans remords, et tu es très capable, -si tu franchis l’enceinte sacrée, de rencontrer -quelque brahme qui te donne sur le nez -pour te rappeler au respect des limites.</p> - -<p>» Pourquoi pensais-je à tout cela à ce moment ? -Était-ce parce que je me demandais -si la susceptibilité des Français serait aussi -vite éveillée que celle des Indiens, ou bien -parce que je sentais que je mesurais déjà -inconsciemment de l’œil la hauteur du mur -et la place d’une saillie où poser mon pied, -je ne sais ; mais, juste à cet instant, un grand -fracas de vitre brisée m’a fait lever la tête, -et avant que j’aie pu dire : ouf ! un projectile -dont je ne connais pas la nature, mais -qui était lancé d’une main sûre, m’atteignait -en plein front.</p> - -<p>» Le coup était si fort qu’il m’a fait chanceler, -et pris des deux pieds dans des pierrailles, -je me suis abattu sur les genoux de -tout mon élan, sans pouvoir parer ma chute, -et si maladroitement en somme, qu’il en est -résulté tout le dommage que je t’ai dit plus -haut.</p> - -<p>» Peut-on répondre d’une façon plus péremptoire -aux indiscrétions des gens, et ta -leçon pouvait-elle avoir une application plus -prompte que cet écrasement de ma curiosité -dans son œuf, et cette rencontre de ton -brahme dès le troisième degré de longitude ?…</p> - -<p>» Quelqu’un accourait effaré et qui s’exclamait -d’une manière confuse ; mais j’aurais -juré que du sol venait subitement de monter -un brouillard intense, car je ne distinguais -plus rien déjà, et j’ai dû perdre connaissance -presque aussitôt, je crois.</p> - -<p>» De mes premiers pansements je n’ai gardé -nul souvenir, et mon sommeil de l’autre -monde a duré, paraît-il, quatre jours pleins.</p> - -<p>» Quant à l’auteur de ma blessure et à l’instrument -de mon supplice, on s’exprime sur -ce point devant moi avec tant de réserve que -j’en suis réduit encore aux suppositions ; -mais que je revoie ma petite dame rose ou -même la vieille aux yeux prompts, et je mènerai -l’enquête à bien.</p> - -<p>» En attendant, je sais toujours le nom du -manoir : c’est le château d’Erlange de Fond-de-Vieux, -et tu peux m’y adresser tes lettres.</p> - -<p>» Le facteur y monte de temps en temps, et -notamment quand le paquet pour les villages -avoisinants lui paraît assez gros, ou -qu’il est chargé par l’épicier ou le boucher -de quelque dépôt d’importance qui mérite -l’ascension.</p> - -<p>» Deux femmes seules l’habitent, mademoiselle -d’Épine et mademoiselle d’Erlange, la -tante et la nièce ; et quand j’ai voulu insinuer -au docteur que je pourrais leur être, -somme toute, un embarras sous plus d’un -rapport, il a nié avec tant de bonhomie qu’il -ne m’est resté qu’à mettre mes scrupules de -côté et à accepter les bienfaits de ce petit -phalanstère.</p> - -<p>» T’ai-je dit, à propos, qu’il parle d’un mois -d’immobilité, ce docteur, terme qui, dans la -bouche d’un médecin, signifie invariablement -le double, et qu’il exige l’horizontale -absolue ?</p> - -<p>» Cette idée me fait rugir, et quand je pense -que pour une contemplation platonique devant -un mur, contemplation qui a duré en -tout dix minutes, et dont un chérubin n’aurait -pas à rougir, je vais passer des semaines -à m’assoter entre trois femmes, alors que je -devrais courre le tigre dans les jungles, je -suis tout prêt à achever ce qui me reste de -tête !…</p> - -<p>» — Mais puisque tu es dans la place et que -tu grillais d’y entrer, de quoi te plains-tu ? -vas-tu me répondre…</p> - -<p>» Eh ! mon cher, c’est parce que j’y suis, -que j’en veux sortir maintenant ; j’ai vu ce -qu’il en était, et cela ne suffirait pas à divertir -un octogénaire.</p> - -<p>» Mais, tais-toi, Jacques, on frappe à la -porte, et c’est un petit coup léger qui ne -peut venir que d’un doigt menu. Baisse-toi -dans ma ruelle, mon ami, et je te dirai tout, -sois tranquille !… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">26 mars.</h2> - - -<p>Après le départ du docteur, hier, j’ai -tardé si longtemps à rentrer dans la chambre -de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire -à son aise, que, finalement, je ne savais plus -de quelle façon m’y prendre. Frapper, entrer -et aller m’asseoir à ma place ordinaire, -c’était le forcer à faire la conversation avec -moi, et, d’un autre côté, l’abandonner indéfiniment, -cela pouvait le gêner s’il désirait -quelque chose.</p> - -<p>J’aurais bien envoyé Benoîte ; mais ma -tante, qui feint d’ignorer complètement la -présence du blessé, la surcharge d’ouvrage -depuis quelques jours, et elle la retenait -captive dans sa chambre sous le prétexte de -battre ses rideaux.</p> - -<p>Une idée m’est venue alors, et, appelant -mon chien, je lui ai fait comprendre tout -doucement ce que j’attendais de lui, et où il -devait porter le papier que j’attachais sur -son collier. Puis j’ai frappé un léger coup à -la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.</p> - -<p>Sur le papier, j’avais mis : « Prière à -M. de Civreuse de dire s’il désire rester seul -ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien -rapportera la réponse ou l’attendra aussi -longtemps qu’on le voudra ; il suffit de lui -dire : « Allez. »</p> - -<p>Au bout d’une seconde, j’ai entendu « Un » -qui grattait à la porte, et, sur son collier, -j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on -avait écrit : « M. de Civreuse ose à peine -avouer qu’il meurt de faim et de soif, et qu’en -se dressant tout à l’heure pour lui tendre -son cou, le messager fidèle vient de lui culbuter -sa table et son encrier. Il est au regret -de ne pouvoir les ramasser lui-même. »</p> - -<p>Je suis entrée alors, et, en un tour -main, j’ai eu remis le meuble sur pied et essuyé -l’encre tant bien que mal, pendant que -M. de Civreuse me disait, sur un ton d’interrogation :</p> - -<p>— Mademoiselle d’Épine ?… Mademoiselle -d’Erlange ?</p> - -<p>— Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu -vivement, peu satisfaite de la confusion.</p> - -<p>— Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des -tantes de tout âge.</p> - -<p>Puis, comme je frottais le parquet du bout -du pied, il a commencé à s’excuser à propos -du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant -que rien ne m’est plus indifférent -qu’une tache, tant qu’elle n’est pas sur moi, -ce qui est la vérité pure.</p> - -<p>Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque -désir particulier touchant sa nourriture, en -l’avertissant que le garde-manger d’Erlange -est rustique ; et il m’a répondu que, s’apprêtant -à faire un voyage pendant lequel il n’était -pas certain de trouver tous les jours de quoi -manger, il s’estimerait heureux s’il pouvait -dîner régulièrement, quel que fût d’ailleurs -le menu.</p> - -<p>J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante -pendant un quart d’heure, et j’ai achevé le -service quand elle a été partie, versant le -vin, taillant le pain, etc. Tout en mangeant -d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de Civreuse -me posait quelques questions, toujours -avec son ton froid et un peu indifférent, qui -non seulement me glace, mais encore doit -me faire répondre tout de travers, je pense, -car il me regardait de temps en temps comme -si je venais de dire la plus grosse bêtise du -monde ; et, au bout d’un instant, je me suis -mise à lui faire du café.</p> - -<p>Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait -sur la braise, du café et toutes ses instructions ; -mais, dame ! c’était une besogne -si nouvelle pour moi, qu’au moment de commencer, -je me suis aperçue tout à coup que -je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait -dit, et je suis restée devant le feu, assise sur -mes talons, la bouillotte d’une main et le café -de l’autre, dans une perplexité terrible.</p> - -<p>Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le -savais bien, mais par lequel commencer et -où les réunir, voilà le difficile.</p> - -<p>Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela -me semblait drôle ; il était plus probable que -c’était dans la bouillotte que je devais jeter le -café. Quant à retourner auprès de Benoîte -pour lui demander son avis, c’était me préparer -une heure de cris et de reproches de la -part de ma tante, et, d’un autre côté, M. de -Civreuse me suivait de l’œil depuis son lit -avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait. -Je me suis décidée alors promptement, -et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul -coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai -laissé mitonner un instant.</p> - -<p>— Voulez-vous que je vous serve, Monsieur ? -lui ai-je demandé ensuite en m’approchant.</p> - -<p>— Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en -me présentant sa tasse…</p> - -<p>Hélas ! c’était une boue véritable qui coulait, -noirâtre, épaisse et laide à faire peine, -et s’amoncelant dans le fond de la façon la -moins appétissante.</p> - -<p>Je me suis arrêtée alors toute décontenancée, -en m’écriant :</p> - -<p>— Ce n’est pas cela ! Évidemment j’ai dû -me tromper ; mais je ne sais pas faire le café !</p> - -<p>— Moi non plus, m’a répondu M. Pierre, -qui tenait toujours sa tasse ; seulement je -crois qu’on se sert de ça en général.</p> - -<p>Et il me montrait du doigt la cafetière que -Benoîte avait posée sur une table et à laquelle -je n’avais plus songé ; et, comme je lui -demandais vivement pourquoi il ne m’avait -rien dit :</p> - -<p>— J’ai cru que vous le faisiez à la turque, -a-t-il répliqué.</p> - -<p>Finalement, je lui en ai passé une tasse -dans un carré de batiste, et il l’a bue sans -sourciller jusqu’au bout.</p> - -<p>— Vous avez donc repris votre vraie -forme ? m’a-t-il dit ensuite, au moment où je -me remettais à ma place habituelle dans mon -fauteuil.</p> - -<p>— Ma vraie forme ?… mais je suis toujours -ainsi.</p> - -<p>— Pas cette nuit !</p> - -<p>— Ah ! parce que j’avais mis cette -vieille robe ! Le fait est que je devais avoir -une étrange mine… et je me demande ce -que vous avez pensé en me voyant ?</p> - -<p>— J’ai pensé que j’avais la bonne chance -de trouver enfin un endroit où le temps avait -arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée -depuis deux cents ans.</p> - -<p>— Pourquoi la bonne chance ?</p> - -<p>— Parce que je ne connais rien de plus -bête que l’époque actuelle, a-t-il répondu.</p> - -<p>Et moi j’ai repris aussitôt :</p> - -<p>— Eh bien, je sais pourtant quelque chose -qui est plus bête encore, c’est de ne pas la -connaître du tout, cette époque actuelle, et -tel est mon cas !</p> - -<p>— Soyez tranquille, vous y ressemblez -plus que vous ne le croyez ! a-t-il dit.</p> - -<p>Puis, comme il a compris que la phrase, -après tout, n’était aimable qu’à moitié, il -s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre -un mot.</p> - -<p>— Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi -l’avez-vous laissé dehors ? Ce n’est pas à cause -de moi, j’espère ?</p> - -<p>— Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât…</p> - -<p>Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai -couru ouvrir la porte, et ce fou de « Un » -est entré d’un bond, se roulant sur mes -pieds, collant son museau sur mes genoux, -et me renversant à moitié dans l’ardeur de -ses caresses.</p> - -<p>M. de Civreuse le regardait faire sans rien -dire et, au moment où je m’agenouillais près -de lui pour lui laisser passer ses pattes autour -de mon cou :</p> - -<p>— Vous l’aimez beaucoup ? m’a-t-il demandé.</p> - -<p>— Infiniment ! ai-je répondu avec feu… -Ma pauvre vieille bonne d’abord, et lui après : -voilà mes deux plus chères affections !</p> - -<p>— Et la tante, en troisième ligne alors ? -a-t-il dit à mi-voix, parlant plutôt pour lui -que pour moi, je pense.</p> - -<p>J’ai marmotté sur le même ton :</p> - -<p>— Pas même.</p> - -<p>Mais il n’a pas entendu, je crois ; et je me -suis levée pour débarrasser la table.</p> - -<p>Au bout d’un instant, il m’a demandé -l’heure et, en la lui disant, je n’ai pu m’empêcher -d’ajouter :</p> - -<p>— J’ai peur que les jours ne vous paraissent -bien longs ici, Monsieur, et que vous -ne vous ennuyiez cruellement avant peu ?</p> - -<p>— Oh ! ce n’est pas à moi que je pense, -a-t-il répondu aussitôt ; mais c’est pour vous -que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire -que cet étranger impotent qui s’implante tout -à coup dans votre maison, et quel trouble -cela va vous apporter !</p> - -<p>Il allait entamer le chapitre des remerciements, -quand je l’ai interrompu en disant -vivement :</p> - -<p>— Mais ne croyez pas cela : c’est que -c’est justement tout le contraire !… J’en suis -si contente !… ça m’amuse tant !</p> - -<p>Je pensais à ma solitude en parlant ainsi, -et à cette joie d’avoir une vie animée pendant -deux mois au moins ; mais il l’a pris -autrement, je crois, car il a continué en -serrant les lèvres et en inclinant cérémonieusement -la tête :</p> - -<p>— Allons, tant mieux, à quelque chose -malheur est bon, et je suis charmé de voir -qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait -dans cette affaire !</p> - -<p>Benoîte est entrée à ce moment-là, et -j’en ai profité pour me glisser dehors, car -je ne savais plus que dire.</p> - -<p>Somme toute, il ne me plaît pas du tout, -ce monsieur, et n’était l’envie passionnée -que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et -de lui faire oublier peu à peu ma déplorable -violence, je le prendrais en grippe -immédiatement et je le lui montrerais sans -fard !</p> - -<p>Cette froideur imperturbable me fait -l’effet d’une bride qui cherche à retenir ma -propre vivacité, comme si c’était son affaire, -et cet œil railleur qui suit tout ce que je fais -me donne envie de dire des insolences. Une -fois son bandeau enlevé, quand il y en aura -deux comme ça, ce ne sera plus tenable, -et il me semble qu’à travers la porte, je les -sens déjà qui pèsent sur moi !…</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Mon ami, je suis au courant de tout, et -j’ai manœuvré si habilement pendant un -tête-à-tête que le hasard m’a ménagé avec -Benoîte, le garde du corps de mademoiselle -d’Erlange, que je me suis fait raconter -tout ce que le docteur avait jugé bon de me -taire dans son récit.</p> - -<p>» Mais d’abord je t’avais laissé, je crois, -guettant derrière mon rideau l’entrée de ma -blonde fée de la nuit passée, et tout curieux -de la voir au grand jour.</p> - -<p>» Eh bien, mon ami, tu me croiras si tu -veux, mais la magie se continuait, et elle -se présentait cette fois sous la forme familière -et sympathique d’un gros terre-neuve -frisé.</p> - -<p>» L’intelligent animal marcha sans hésiter -vers mon lit et, se dressant sur ses pattes de -derrière, avec la grâce des éléphants de -l’Hippodrome, inclina la tête pour me montrer -un petit papier blanc attaché sur son -collier.</p> - -<p>» Et lors la belle princesse lui dépêcha -un messager sous la forme d’un hippogriphe -à trois têtes, plus noir que l’enfer, et qui -devait avec moult détails lui déclarer ses volontés.</p> - -<p>» Les volontés, cette fois, étaient rédigées -en style simple et se résumaient à peu près -à ceci :</p> - -<p>» Que désire actuellement monsieur de -Civreuse ? » L’écriture, échevelée comme -des branches de saule un jour de grand -vent, cheminait sans façon de bas en haut -du petit carré, et les derniers mots, pris -de court, montaient littéralement les uns -sur les autres.</p> - -<p>» A l’instant même, j’ai mal auguré de son -auteur ! Qu’une femme n’écrive pas du tout -si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire, -que ce soit joli, et que les traces de sa plume -ne ressemblent pas à la promenade fantastique -d’un hanneton affolé ! C’est plus fort que -moi, mais cela me produit le même effet que -si je voyais une mignonne marquise tirer de -sa poche un gros mouchoir de cotonnade ou -se parfumer au patchouli.</p> - -<p>» Enfin, comme il n’était pas l’heure de -philosopher et que le cou tendu du chien -quêtait toujours sa réponse, je me décidai -à avouer brutalement que je mourais de -faim, et que ma meilleure ambition pour -l’heure était d’avoir quelque chose à me mettre -sous la dent. Ce n’était pas un madrigal, -tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui -ne sait pas écrire ! Puis, comme je me baissais -pour rattacher le ruban au collier, le -chien fit un mouvement, et d’un simple coup -d’épaule envoya par terre table, encrier et le -reste. Assez penaud, j’ajoutai un <i>post-scriptum</i> -pour annoncer le malheur, et une minute -après ma jeune gardienne de la nuit dernière -entrait.</p> - -<p>» Elle était vêtue cette fois d’une robe -quelconque, et avec ses cheveux tordus en -huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante -à n’importe quelle femme, qu’elle me fit -l’effet disparate d’un vieux portrait de Vélasquez -qu’on aurait restauré en remplaçant une -tête d’enfant par celle d’une bonne paysanne -bourguignonne… Est-il permis d’avoir à sa -portée tant de couleur locale et de ne pas en -user !… Très insoucieuse de l’effet qu’elle me -produisait, je crois, elle réparait le dégât sans -mot dire, relevant la table, pompant l’encre, -et promenant son linge du bout du pied sur -le parquet.</p> - -<p>» J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le -plus humblement du monde ; mais, dès les -premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement -en disant : « Oh ! ne vous tourmentez -pas, ça m’est si égal les taches ! » que, ma -foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie -pour aller au ravitaillement, et je suis resté -avec mes pensées.</p> - -<p>» Mon cher, cette jeune fille me déplaisait -déjà positivement. Son apparence répondait -exactement à son écriture, et cette dernière -phrase me la complétait. Moi aussi, parbleu, -je me moque des taches, et j’ai vu couler -d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre ; -mais d’elle, cela me choquait.</p> - -<p>» S’il est une chose qui me déplaise entre -toutes, c’est de rencontrer chez les autres, -et particulièrement chez une femme, mes -défauts dominants. Que diable ! je connais -mon visage, et, quand je veux le voir, je n’ai -qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me -faille encore être forcé de retrouver ma grimace -chez tout le monde. En tant que laideur, -j’aime à changer, et mon bec d’aigle -s’est toujours mieux accommodé du voisinage -des petits nez de chien que de celui de ses -pareils.</p> - -<p>» A son retour, elle s’est mise à me servir -le repas que la vieille venait d’apporter, se -remuant avec une vivacité pleine de bonne -volonté, mais qui était d’une maladresse si -absolue qu’au bout d’un instant j’en étais à -ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait -tout à coup d’une demi-ligne que son pouce -ne sautât avec la tranche, la porcelaine se -heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de -moins féminin que cette jeune fille.</p> - -<p>» Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes -diables d’yeux verts qui la troublaient. Allons -donc ! est-ce moi aussi qui suis fautif pour -ce café, sorti de ses mains et que j’ai bu -jusqu’à la lie ?</p> - -<p>» Ah ! mon ami ! tout homme a son calice -qu’il doit vider en ce monde, en attendant -ceux que les promesses du purgatoire lui -réservent encore, je le sais et je m’y résigne ; -mais quelle amertume intolérable le mien -avait revêtu ce jour-là !</p> - -<p>» De loin, j’avais regardé mademoiselle -d’Erlange accroupie devant l’âtre, préparant -son mélange avec la sûreté du talent, et, -encore qu’il me semblât peu catholique, ma -propre inexpérience me défendait des jugements -téméraires jusqu’à la dégustation du -moins. Mais alors !</p> - -<p>» As-tu dans ton passé de ces ressouvenirs -de crèmes tournées ou manquées qui font -pleurer de déception quand on est enfant ? -Et vois-tu encore ce quelque chose d’épais -et de trouble où des grains d’une origine -inexpliquée nageaient et se multipliaient ? -Mon pauvre Jacques, c’était cela même qu’on -m’offrait ! J’avoue que j’étais vexé, et le -fumet de ce moka qui me passait sous le nez -en fumée, — sans le moindre jeu de mots, — m’a -fait froncer le sourcil.</p> - -<p>» Je t’entends, plaignant la pauvrette et -me querellant sur ma maussaderie. Eh ! mon -cher, garde ta pitié ; sa déconvenue n’a pas -été longue, je t’assure, et même je crois bien -qu’elle n’attendait qu’un signe de moi pour -rire aux éclats.</p> - -<p>» Mais, ma foi, je ne trouvais pas ça drôle -du tout ; je n’ai pas remué, et, possédée de -l’idée de tout réparer, elle a imaginé un -expédient qui lui a semblé si fameux qu’elle -me l’a annoncé avec un cri de joie. Puis elle -a couru à une armoire, en a tiré un mouchoir -de poche, et s’est mise à me décanter une -tasse de son horrible boisson dans un des -coins du linge qu’elle relevait délicatement. Il -était tout blanc, je veux bien, mais avoue que -cette passoire était d’un choix douteux et bien -peu fait pour calmer mes susceptibilités !…</p> - -<p>» J’ai bu ! Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ? -Mais ce goût âcre, avec cette petite arrière-saveur -de lavande, de verveine ou de je ne sais -quoi, recueillie en outre dans la batiste, c’était -atroce !…</p> - -<p>» Puis, avec la conscience du devoir accompli, -elle est allée s’asseoir dans son grand -fauteuil, contre le dossier duquel sa tête -arrive aux trois quarts à peine, et j’ai tâché -de la faire causer.</p> - -<p>» Veux-tu l’ordre et le nombre de ses affections ? -Elle n’en fait pas mystère : sa vieille -bonne, son chien, et puis voilà ; car la tante -n’arrive qu’en vingt-cinquième ordre en -façon de remplissage… et encore !</p> - -<p>» Quant à mon accident, elle m’en a dit tout -de suite son sentiment sans se faire prier. -Ça l’amuse, oh ! mais ça l’amuse, vois-tu ! -Elle n’a jamais rien vu de plus drôle -que cette aventure ! — Au moins aurai-je -la satisfaction de penser que ça divertira -toujours quelqu’un, si ce n’est pas moi !</p> - -<p>» Établie sur ces prémisses, notre entente -ne battait que d’une aile, comme tu comprends -quand la duègne est rentrée fort à propos -pour nous tirer de peine. Mademoiselle -d’Erlange s’est envolée, et moi, qui par malheur -n’en peux faire autant, je me suis carré -dans mes oreillers, bien décidé à ne pas laisser -aller Benoîte, puisque Benoîte il y a, sans -avoir exprimé de sa vieille tête toutes les révélations -qu’elle pouvait contenir.</p> - -<p>» Seulement, nos deux volontés se trouvaient -être là-dessus diamétralement opposées, -et elle paraissait aussi résolue à se taire -que moi à la faire parler. Aussi, pendant un -grand quart d’heure, avons-nous littéralement -joué à cache-cache ensemble, elle finassant, -moi la ramenant droit au but, pour la -voir me glisser de nouveau entre les doigts, -jusqu’à ce que j’enlève la position rondement, -à la hussarde !</p> - -<p>» Mon ami, si tu l’oses, défends encore les -petits doigts fins qui remuent si gentiment la -porcelaine et qui savent apprêter un café si -succulent, c’est leur propre marque que je -porte au front, et mon antipathie contre mademoiselle -d’Erlange était une prescience !</p> - -<p>» Mauvaises intentions, je ne dis pas, mais -action un peu vive, tu en conviendras, je -pense, et surtout quand tu connaîtras la nature -du projectile employé. Il est lourd, massif -et d’un noble métal. Devines-tu ? Non, -bien entendu, et je te le donnerais en cent -que tu n’en serais pas plus avancé.</p> - -<p>» Vois-tu dans un coin de ma chambre cette -statue de saint Joseph qui s’enfonce dans -l’angle, semblant vouloir gagner sur le mur ? -C’est un joli morceau bien fini, ciselé en plein -argent, que j’attribue sans hésiter à l’école -italienne et qui pourrait être signé Cellini, -tant le travail en est exquis ! Voilà cependant -l’instrument de mon malheur !…</p> - -<p>» Pour que tu puisses comprendre comment -s’est produite cette bizarre attaque, revenons -de quelques jours en arrière, et figure-toi -mademoiselle d’Erlange alors si pénétrée des -vertus de ce même saint, si croyante en lui, -si pleine d’une vénération passionnée à son -endroit, que le plus clair de ses journées se -passait à ses pieds.</p> - -<p>» Puis, tout d’un coup, sans raison apparente, -soit déboire, soit lassitude, une scission -profonde se produisant entre eux, et la jeune -suppliante passant brusquement d’un sentiment -à un autre, devenant aussi ardente dans -la colère qu’elle s’était faite humble dans l’humilité, -et enfin, dans un accès de rage impie, -jetant ignominieusement au dehors la statue -respectée.</p> - -<p>» Ne plus la prier, c’était trop peu de chose -encore ! Les vieux Sicambres ne sont pas les -seuls qui aiment à brûler ce qu’ils ont adoré, -et d’ailleurs, comme la brave Benoîte me le -disait en soupirant : « Elle ne fait jamais les -choses à demi, ma fille ! » Jusque-là, rien à -dire de cette façon d’agir. Je ne connais pas -les griefs de cette jeune révoltée, c’était son -droit peut-être, et, en tout cas, c’était strictement -son affaire ! Mais le plus triste, c’est -que, tandis que se jouait cette scène intime, -et selon le train ordinaire du monde, c’était -un innocent qui s’apprêtait à payer pour les -coupables !</p> - -<p>» Tu le devines, mon ami ; pour cette fois, -l’agneau de la fable allait être moi-même, et -l’heure où la plus malavisée des rêveries me -conduisait dans ce chemin désert dont je t’ai -parlé était aussi l’instant précis où mademoiselle -d’Erlange envoyait le pauvre saint à la -volée à travers la campagne, commettant -ainsi le double délit d’attenter à la vie de son -prochain et d’infliger le plus mortifiant des -traitements à un objet d’église.</p> - -<p>» Celui-ci, d’ailleurs, n’y mit nulle façon, et -oubliant tout caractère sacré et pacifique, il -me décousit avec la maestria d’un éclat d’obus -de profession. Et voilà comment, sans crime -appréciable que la société ou les dieux puissent -me reprocher, j’ai été mis à deux doigts -de la mort, et je reste menacé d’un genou -hors d’usage ou du moins fort déprécié, tout -cela parce qu’une petite fille et une statue -d’argent ont eu maille à partir ensemble.</p> - -<p>» Que te semble maintenant de mademoiselle -d’Erlange ? Ne crois-tu pas voir des griffes -pousser sous ses ongles roses, et seras-tu -tout à fait tranquille désormais durant les -heures où elle me veillera seule ?… J’attends -avec une curiosité que je ne peux te dire l’explication -qui ne pourra pas manquer de se -produire à ce sujet entre nous. Cette fière -amazone montrera-t-elle quelque confusion ? -Rien n’est moins certain, et je rassemble -toute ma décision pour me tirer de là avec -les honneurs de la guerre.</p> - -<p>» Je suis la victime, quand le diable y serait ! -Il ne faut pas qu’elle oublie cela ; et, si elle -prend les choses par trop légèrement, j’arracherai -mon bandeau comme on fait à la dernière -page des romans d’Anne Radcliffe, et -je lui montrerai ma plaie béante… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">27 mars.</h2> - - -<p>Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout ! Mon -Dieu, que dire, et de quel air me présenter ? -Voilà les mots que je me suis répété incessamment -hier, sans jamais trouver que faire.</p> - -<p>D’un côté, certainement, je n’étais pas -fâchée que ce fût avoué. Les situations mal -définies m’ont toujours été odieuses, et je me -rappelle le temps où, étant petite fille, je demandais -à ma tante « deux claques tout de -suite », plutôt que la punition qu’elle me -réservait pour le soir. Puisque cette fois -encore j’étais sous le coup d’un blâme, je -n’étais pas fâchée de savoir promptement -ce qu’il allait être. Mais la façon de me -présenter, le mot par lequel j’allais débuter ? -C’était toujours ce qui ne me venait pas, ou -du moins ce qui m’échappait, dès que j’approchais -de la porte fatale.</p> - -<p>Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue -si près que je tournais à demi la serrure ; -puis, toujours prise de peur au dernier -moment, je me sauvais avant d’avoir achevé -mon geste. Il semblait en vérité que toutes -mes idées restaient entassées dans la bibliothèque, -dont j’ai fait ma retraite et ma -chambre depuis quelque temps, car aussitôt -que je m’y trouvais, les mots m’arrivaient -en foule, je gesticulais avec noblesse, et les -phrases les plus propres à émouvoir un cœur -hautain se pressaient sur mes lèvres. J’avançais -ainsi jusqu’à un divan où je supposais -M. de Civreuse étendu, afin que la répétition -fût complète, et saisissant le coin d’un coussin -comme je me proposais de le faire pour -sa main :</p> - -<p>— Monsieur, disais-je d’une voie émue, -pardonnez-moi, je vous en supplie ! J’ai fait -une folie dont le remords me restera toujours, -et à laquelle je ne peux pas encore -penser sans terreur ; mais voyez combien je -suis malheureuse, et dites-moi, je vous en -prie, que vous ne m’en voulez pas trop ! -Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas -m’adresser une bonne parole, et je hais de -ne point vivre en paix avec moi-même, car -les reproches que je me fais sont bien plus -durs que tous ceux que vous pourriez imaginer !</p> - -<p>Le coussin attirait ma main à lui, baisait -courtoisement le bout de mes ongles et me -donnait l’absolution sans trop se faire prier. -Là-dessus, je repartais pénétrée de mon -sujet ; mais, en passant ma porte, mon discours -se troublait déjà ; à la traversée de -l’antichambre il m’en échappait une moitié, -et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet, -si bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit -décisif…</p> - -<p>C’est alors que je revenais d’un bond et, -par un sortilège inexplicable, sur mon passage, -mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes -se relevant des dalles, sortant des boiseries -et rentrant toutes à leur place, de façon -qu’en arrivant auprès du divan symbolique, -j’avais reconquis mon aisance, et j’étais de -nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres -propos analogues aux premiers, mais toujours -plus persuasifs.</p> - -<p>Il fallait en finir pourtant ; le jour baissait, -et je ne pouvais pas condamner M. de -Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer -pour lui apporter sa lampe. Il était évident -que, tant que je réfléchirais ainsi, je repasserais -par ces mêmes alternatives ridicules, et -il ne me restait qu’à me prendre moi-même -en traître.</p> - -<p>C’est alors que, tête baissée, comme -un objet qu’on lance, j’ai franchi la porte et, -d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant -à mon étoile pour trouver ce mot heureux -du début qui m’était si nécessaire et qui allait -venir cette fois, je crois.</p> - -<p>Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée, -s’était mis à regarder derrière moi dans le -fond de la chambre avec une persistance -tellement singulière, se penchant pour mieux -voir, dardant obstinément son œil sur la -porte que, malgré ma préoccupation, je me -retournai, saisie de l’idée que je traînais -avec ma robe quelque objet inattendu ou -burlesque. Il n’y avait rien du tout, et, comme -je le regardais toute surprise :</p> - -<p>— Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle, -me dit-il tranquillement.</p> - -<p>Puis il renfonça sa tête dans son oreiller -avec un geste de soulagement, laissant retomber -sa paupière d’un air détaché, et si -fort à son aise, si peu préparé aux explications -émues que je lui réservais, que plus -d’une audace en aurait perdu courage comme -moi, je crois. Debout, immobile, avec la perplexité -évidente de mon regard, mes lèvres -qui commençaient toujours des mots sans -jamais les finir, et ma lampe que je ne songeais -pas à poser, j’étais en pleine gaucherie, -et j’aurais donné beaucoup à qui m’eût -assuré quelque chose de la superbe attitude -de M. de Civreuse, ou tout au moins le placement -naturel de mes bras et de mes pieds, -dont la conduite ne m’avait jamais paru si -difficile.</p> - -<p>Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec -des nonchalances majestueuses d’empereur -romain, n’ayant nul mouvement maladroit à -craindre dans sa commode situation et jouissant -insolemment de tous ses avantages.</p> - -<p>Cela ne devait pas durer longtemps ainsi, -sous peine d’arriver au ridicule, et, d’ailleurs, -cette froideur provocante agissait sur -moi comme un coup de fouet. Puisqu’il ne -voulait pas m’aider, ma foi, tant pis ! j’allais -parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer -les choses sans plus de façons.</p> - -<p>Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai -d’un pas encore et, mettant la lumière sur -la table :</p> - -<p>— Monsieur, commençai-je rapidement, -voici votre lampe, — c’était tout ce que -j’avais trouvé de plus original comme début, — et -je vous prie de croire à tous mes -regrets pour le déplorable accident dont -vous souffrez encore ; mais, en vérité, ce -n’est pas ma faute !</p> - -<p>— Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse -m’en accuser non plus, fit-il tranquillement -en relevant le front et en me regardant.</p> - -<p>— Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.</p> - -<p>Et comme il hochait la tête d’un air qui -signifiait : « Allons, c’est bien heureux ! » -je repris en m’interrompant vivement :</p> - -<p>— C’est-à-dire que je sais bien que -c’est ma faute, en réalité ; mais ce que j’entends, -c’est que je ne l’ai pas fait exprès.</p> - -<p>— Mademoiselle, je le crois, répondit-il -avec son sourire railleur.</p> - -<p>— Car enfin, continuai-je en m’animant, -comment pouvais-je savoir qu’il y avait quelqu’un -là ? C’est tout à fait à nous, ce chemin, -et personne n’y passe habituellement.</p> - -<p>— Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le -même flegme ; c’est moi qui me suis rencontré -là absolument hors de propos, et dès -lors que je me trouvais chez vous, vous étiez -complètement dans votre droit. Les seigneurs -n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs -terres, et chacun enfin n’a-t-il pas la liberté -de vider ses querelles à sa façon et sans -crier gare ? C’est affaire à ceux qui passent -de lever la tête et de parer les coups !</p> - -<p>— Ah ! Monsieur, m’écriai-je alors, au -comble de l’indignation, vous me faites dire -des sottises que vous savez bien que je ne -pense pas, et vous répondez bien méchamment -au pardon que je vous demande !…</p> - -<p>Et, comme je sentais que les larmes me -gagnaient malgré tous mes efforts, j’allais -me sauver quand il m’arrêta du geste et me -dit, en oubliant cette fois son insupportable -froideur :</p> - -<p>— Mademoiselle, c’est moi qui vous demande -pardon maintenant. Je suis un animal, -et je voudrais me battre pour avoir fait -pleurer la garde-malade dévouée qui veille si -bien sur moi ! M’excusez-vous ?</p> - -<p>Mais autre chose est de faire couler des -larmes ou de les arrêter. Je souriais, je -répondais : « Oui, oui, » avec ma tête ; mais -c’était commencé et il fallait que ça eût son -cours, et j’avais beau mordre mes lèvres, -enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien -serré en petit tampon, y mettre la meilleure -volonté du monde enfin, je ressemblais à une -fontaine.</p> - -<p>De temps en temps, M. de Civreuse répétait -ses excuses, et, ma foi, tout au fond du -cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans -ce grand œil glacial un peu d’anxiété et -d’embarras. Après tout le trouble qu’il -m’avait causé depuis quinze jours, c’était de -bonne guerre. Pourtant je n’y ai mis nulle -malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, -car je voyais combien cette attente le gênait, -et, tous les deux, nous avons repris ensemble, -dès que j’ai eu retrouvé ma voix :</p> - -<p>— Alors vous ne m’en voulez pas ?</p> - -<p>— Vous me pardonnez vraiment, alors ?</p> - -<p>Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de -mon programme où je l’avais laissé ; seulement -il s’est contenté de la serrer tout doucement, -et il a ajouté en riant, mais cette -fois sans noirceur :</p> - -<p>— Amnistie complète enfin, même pour -lui, n’est-ce pas ?</p> - -<p>Et il me montrait du doigt la malheureuse -statue de mon saint Joseph, qui se retrouve -par je ne sais quel prodige dans un des coins -de la chambre.</p> - -<p>J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant -ainsi la chaleur de ma figure, que je sentais -déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout -gonflé et déplorablement luisant ; et, comme -je ne répondais rien, M. de Civreuse a eu -peur que je ne me remisse à pleurer, et il -s’est dépêché d’ajouter :</p> - -<p>— Mais soyez tranquille, Mademoiselle ; -je ne sais rien de la nature de vos griefs, -je ne connais que la punition sans ses -causes.</p> - -<p>— Je le pense bien, lui ai-je répondu, car -il aurait fallu lire à travers mon front pour -cela. Je n’en ai rien dit à personne.</p> - -<p>Il n’a pas insisté, et je suis partie pour -aller mouiller mes yeux.</p> - -<p>Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du -front de son blessé. Il dit que le mal disparaît -avec la rapidité d’un miracle ; mais, quant -au genou, il m’a avoué en confidence qu’il -ne voit aucun mieux jusqu’à présent, et que -le temps et une immobilité absolue sont les -seules choses qui peuvent assurer une guérison -complète. Fasse le ciel que M. de Civreuse -consente à avaler de bonne grâce ces -deux amères médecines !</p> - -<p>Quant à moi, c’est avec un soulagement -que je ne peux pas dire que je reste à présent -auprès de mon malade. Il n’y a plus -d’explication pénible à redouter entre nous, -et encore que son humeur n’en soit pas sensiblement -adoucie, cela me met du moins -beaucoup plus à l’aise.</p> - -<p>Pour lui, il reste un peu sombre, toujours -froid, et avec cette tendance à l’ironie qui -se fait jour à tout propos.</p> - -<p>— Je suis né grognon, voyez-vous, me -disait-il tout à l’heure, et, comme personne -n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en -mon printemps, c’est maintenant un petit -chêne dont moi-même je ne fais plus façon.</p> - -<p>— Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent ? -lui ai-je demandé.</p> - -<p>— Mais ils s’en accommodent généralement, -ou bien quand ils sont las, ils -élaguent un peu.</p> - -<p>— Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu -m’empêcher de répliquer ; à leur place, je -chercherais un autre ombrage que ce petit -chêne, il ne me semble pas sûr !…</p> - -<p>Il a froncé le sourcil. C’est sa manière -quand il n’est pas content, et qu’il ne veut -pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela -signifie en propres termes : « Allez vous -promener ! » Alors j’y ai été, et j’y suis -encore.</p> - -<p>En fin de compte, je suis comme ses amis, -je trouve qu’il y a singulièrement à élaguer -parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a -poussé tortu, quoique vigoureux.</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Mon ami, connais-tu un argument à la -fois plus banal et plus irrésistible que les -larmes ? C’est vieux comme le péché, tout le -monde en use, tout le monde aussi connaît -la simplicité du procédé, et cependant tout -le monde s’y attendrit encore malgré soi. Ève -a obtenu son premier pardon et scellé sa -première réconciliation de ce liquide bienfaisant, -et mademoiselle d’Erlange, — soit -dit sans comparaison, — a si bien fait tout à -l’heure que non seulement la paix est signée -entre nous, mais encore que c’est moi-même -qui ai demandé grâce.</p> - -<p>» Imagines-tu un rôle tout ensemble -plus ridicule et plus gênant que celui d’un -homme qui fait pleurer une femme, quand -cette femme lui est tout à fait étrangère ? -Les yeux dans son mouchoir, la voix -inégale, ses explications coupées de gros -soupirs et qui vous arrivent par fragments, -il semble en vérité qu’on soit un -bourreau, et on ne sait quelle contenance -est bonne à prendre. La regarder, c’est -indiscret. Détourner la tête, c’est cynique ; -on a l’air de dire : « Je m’en moque ! » et il -ne reste qu’à jurer qu’on est le plus grand -des misérables, et à solliciter humblement -son pardon.</p> - -<p>» Puis, je ne sais si tu sens ainsi, mais -toute chose mal connue et rarement éprouvée -impressionne davantage. Qu’on me parle -d’entailles ou de bras cassés, je sais ce que -c’est, j’en ai eu. Mais ces pleurs, ce flot -pressé, impétueux, ininterrompu, cela ressemble -si peu aux larmes que j’ai jamais -versées, larmes rares et toujours cachées, -que je les regardais avec cette vague frayeur -de l’inconnu, me demandant quand et comment -ils allaient finir, ce que mademoiselle -d’Erlange éprouverait ensuite, et si elle ne -risquait pas de se fondre ainsi tout entière -comme une naïade alimentant quelque -source vive ! Aussi étais-je prêt à toutes les -capitulations, et me suis-je tenu comme -heureux de troquer grief contre grief, et de -lui donner mon entier pardon en échange de -celui que je recevais d’elle.</p> - -<p>» Il n’y a que ce pauvre saint avec qui elle -ne veut pas entendre parler d’accommodement ! -J’ai tenté de me porter médiateur, -mais les faits ont dû être bien graves, car -elle est restée froide, et je ne veux pas compromettre -une paix si fraîche encore et si chèrement -achetée par un zèle intempestif.</p> - -<p>» Et moi qui faisais tant d’état de l’entrevue, -qui me voyais si maître de cette tête folle -dans mon juste courroux, qui arrangeais si -bien dans mon esprit toutes les vérités que -je voulais lui dire et qu’il serait heureux -cependant qu’elle entendît une fois ! Tu ris, -traître ! c’est bien hors de propos, je t’assure, -et jamais je ne fus moins disposé à te faire -raison !… Notre paix d’ailleurs n’est encore -qu’une paix armée. L’entente est faite sur un -point, sur un point seulement. Nous ne reparlerons -plus désormais de la raison qui nous -procure l’avantage de ce tête-à-tête d’un mois -auquel je ne peux pas songer sans frémir ; -mais, à côté de cela, les causes de dissentiment -ne nous manqueront pas, je crois.</p> - -<p>» Figure-toi toutes les oppositions du -monde : le blanc et le noir, l’eau et le feu, deux -chevaux perpétuellement lancés au galop et -qui tournent chacun dans un sens, de façon -à se heurter régulièrement à chaque tour de -cirque avec les horions que tu devines, et -tu nous verras dans la grande salle boisée où -je me recolle comme le plus vulgaire des -objets d’étagère ficelé soigneusement jusqu’à -sécheresse parfaite.</p> - -<p>» Et encore, non, tiens, ma définition est -mauvaise. Ne lis pas opposition absolue, car -elle me ressemble, mon cher, et c’est là ce -qui m’en est odieux, je te l’ai dit déjà ! On -l’a habillée d’une robe, ornée d’une chevelure -<i>ad hoc</i> à laquelle je n’aurais pu prétendre -qu’à l’époque belliqueuse des Mérovingiens, -dotée d’une prime fleur de candeur et de -naïveté qui évidemment n’est plus mon partage, -et, à part cela, nous sommes frères -jumeaux. Or, pour une femme, tu me l’accorderas, -il y a meilleur modèle à prendre que -ton ami, et elle gagnerait assurément en -grâce et en charme tant ce qu’elle perdrait -en similitude. Entre tous les genres, le genre -« bon garçon » est celui qui m’a toujours -déplu davantage. Je l’aimerais mieux rêveuse, -coquette, prude, sujette aux vapeurs, tout ce -que tu voudras, enfin, qui me permît d’étudier -la variété sur le vif pendant ma réclusion -plutôt qu’avec cette assurance joviale et -capricieuse qui se traduit par le <i lang="en" xml:lang="en">shake hand</i> -classique qu’ont importé chez nous les mains -nerveuses et les coudes pointus des filles -d’Albion, et qui est la chose que je leur pardonne -le moins, après leur laideur, toutefois ! -Tout à l’heure, au milieu de ses larmes, elle -était plus femme déjà. Ce qui n’est point pour -dire que, pendant ce moment-là, je m’amusais -beaucoup plus, ni que j’étais alors précisément -à mon aise ; mais j’aime le respect -des vieux usages, et je veux les jeunes filles -timides, soumises, un peu poltronnes au -besoin, un peu idéalistes, d’une octave plus -haut que nous enfin, comme l’écart entre les -voix masculines et féminines !</p> - -<p>» Après cela, je ne m’en distrairai que -mieux peut-être. Je partais en quête de pays -nouveaux, de types étranges, d’individus originaux -à étudier, et on prétend que ce que -les Français connaissent le moins, c’est la -France ! Étudions la France, mon ami, puisque -nous y voici, et reçois les notes du voyageur -avec la même bienveillance que si elles -t’arrivaient des bords sacrés du Gange ou des -sommets non moins sacrés de l’Himalaya. -Elles auront du moins le mérite de plus de -fraîcheur qu’après ce long trajet, et quand -on pense à toutes les jolies choses que Bernardin -de Saint-Pierre savait découvrir sur -une seule feuille de fraisier, il faudrait que -je fusse un grand maladroit pour n’en pas -faire autant dans un arpent et plus qui m’entoure.</p> - -<p>» Mais me voici loin de mon affaire, je -broutille aux considérations philosophiques -comme un simple baudet au milieu du chemin, -et l’équipage dans lequel je te conduis -en cahote un peu, je crois. Tu veux l’histoire, -n’est-ce pas ? Nous en étions restés aux larmes -de mademoiselle d’Erlange, il me semble, -et je gage que tu te figures bonnement que -d’un seul mot j’allais les arrêter, comme je -dois confesser que je les avais fait jaillir. Je -m’excusais, c’était fini, et encore nous n’en -étions qu’en plus parfait accord par la suite.</p> - -<p>» Oh ! mon ami ! Dieu te garde de provoquer -jamais une crise dont tu ne peux plus te voir -maître au bout d’un instant, car c’est terrible ! -On se sent petit devant un torrent -débordé, dit-on, parce que c’est quelque -chose d’impossible à maîtriser qui vous côtoie… -Que me diras-tu donc des larmes d’une -jeune fille ! Endigue-t-on davantage cela ? Je -me faisais doux, je me faisais humble ; en -vérité, je devenais plat, et le flot coulait toujours -pourtant, et c’était merveille de voir -toujours ce même petit mouchoir, large -comme la paume de ma main, tourné, retourné, -pétri en tout sens, et suffisant encore -à la besogne ! Plié, il remplissait juste le -creux d’un œil, si bien qu’il fallait les tamponner -l’un après l’autre ; mais c’était fait -d’un mouvement si prompt qu’on ne s’apercevait -presque plus qu’il fût dédoublé, et, -malgré la gêne que je ressentais, je ne pouvais -pas m’empêcher de suivre curieusement -cette admirable dextérité.</p> - -<p>» Je dois dire cependant que mademoiselle -d’Erlange n’a point abusé de la situation ; -elle s’est calmée aussitôt qu’elle l’a pu, m’a -tendu la main sans rancune, je crois, et, à -ma prière, s’est assise près de moi, au lieu -de se sauver comme elle en avait manifestement -l’intention.</p> - -<p>» Il me restait à réparer, et le quart d’heure -de Rabelais de ma maladresse devait se solder -par beaucoup d’amabilités, je le sentais. -Il me fallait faire des frais, causer, la distraire, -ôter enfin à ma brutalité tout ce -qu’elle avait de trop violent, et… je ne m’en -suis pas trop mal tiré, je pense !</p> - -<p>» Au commencement, de gros soupirs -entrecoupaient ses paroles, de vrais soupirs -d’enfant en détresse, et une larme qui reparaissait -de temps en temps au bord des cils -rappelait l’intervention du fameux mouchoir ; -mais, peu à peu, elle s’est animée, -si bien même qu’au bout d’un instant je la -suivais avec peine.</p> - -<p>» Parler semble pour elle un plaisir extrême ; -elle le fait avec vivacité, sans grande -suite, et comme s’il s’agissait simplement -d’un exercice hygiénique pour sa langue. Les -questions, les réflexions, les faits se précipitent -dans un curieux pêle-mêle ; elle prend -ses idées à même le tas, sans trier, et les -jette comme on lance du grain à des moineaux : -« Hop ! hop ! attrape qui peut ! » Je gage bien -que la parabole du semeur de l’Évangile ne -l’a pas fait rêver souvent, et que ce qui se -perd de grain aux broussailles du chemin ou -sur les roches arides est le plus mince de -ses soucis !</p> - -<p>» Ne crois pas pourtant qu’il s’agisse d’une -bavarde vulgaire : son intarissable animation -est plutôt une surabondance de vie, si -je ne me trompe, et elle dépense sa force là, -faute de pouvoir l’employer suffisamment ailleurs, -quoiqu’elle y prenne déjà peine pourtant, -je t’assure ! Tout en causant, elle va et -vient, lutine son chien, arrange et dérange -le feu vingt fois dans une heure, si bien -qu’elle l’éteint à moitié et remplit la chambre -de fumée. Elle ouvre alors les fenêtres en -s’excusant, et rétablit un bûcher dont les -flammes lèchent l’entablement de la cheminée, -et qu’il faut arroser d’un seau d’eau -pour nous garder d’un plus grand malheur.</p> - -<p>» Assise, elle ramène successivement ses -deux pieds sous elle, à la turque, — comme -son café, — et balance son buste en parlant -de la manière la plus inquiétante pour son -équilibre, qu’elle conserve cependant d’une -façon merveilleuse, il faut lui rendre justice, -et je soufflais à la suivre de l’œil.</p> - -<p>» — Je vous trouve fiévreux, me disait peu -après mon docteur ; que se passe-t-il ? Est-ce -que nous vous aurions nourri trop tôt, et -faut-il nous remettre à vous doser un bouillon -de malade ?</p> - -<p>» — Dosez-moi plutôt ce feu follet ! avais-je -envie de lui répondre.</p> - -<p>» Mais, à tout prendre, vois-tu, Jacques, -quatorze heures de solitude par jour, c’est -beaucoup quand on est pris par la patte : ne -médisons pas trop des intermèdes.</p> - -<p>» Notre conversation, très variée, m’a mis -un peu au courant de ce qui nous entoure, -choses et gens.</p> - -<p>» Le château dont je t’ai parlé, trop pompeusement -peut-être, n’est pas décidément -tout ce que j’en attendais, et, comme les décors -de théâtre, derrière la façade qu’il -montre au public, il cache plus d’une déception. -Sa splendeur date de Louis XIII et sa -décadence de la Révolution ; ce qui prouve, -te dirait M. Prud’homme, que le bonheur sur -cette terre dure plus que le malheur, contrairement -à tout ce qu’on affirme à ce sujet, -et ce qui signifie, je crois, tout bonnement, -que cent ans est la limite extrême -pendant laquelle des pierres consentent à -tenir debout sans que personne les y aide. -Quoi qu’il en soit, il a disparu déjà du -noble bâtiment une aile tout entière, un -clocheton et deux tourelles.</p> - -<p>» Elles ont croulé d’ailleurs sans violence, -en tourelles de bonne compagnie, comme des -gens trop las d’être debout, et qui s’assoient -à terre faute de mieux. Puis le lierre qu’elles -avaient entraîné s’est remis à verdoyer, les -herbes folles et les giroflées, voyant qu’on -ne songeait pas à déblayer, ont commencé -à fleurir, et, l’an d’après, les oiseaux y ont -niché, trouvant l’abri sûr et le parterre odorant.</p> - -<p>» Histoire de vieux murs, me diras-tu. Je -connais ta ruine sans que tu me la décrives : -elles se ressemblent toutes, ces décadences -de châteaux !</p> - -<p>» Et la façon dont les propriétaires agissent -en pareil cas se ressemble-t-elle aussi partout ? -Et crois-tu que tu as vu beaucoup -d’endroits où on fasse ce qu’on fait à Erlange -dans ces circonstances-là ?…</p> - -<p>» Quand les lézardes se multiplient par -trop, que leur entre-bâillure prend l’air -sinistre de gens qui poussent leur dernier -soupir, et que les pierres hochent décidément -les jours de grand vent, chacun rassemble ses -affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se -manie sans trop de peine, et philosophiquement -on transporte son bagage et soi-même -dans une autre partie plus hospitalière et qui -tienne encore debout.</p> - -<p>» Puis le premier ouragan a raison du radeau -qu’on vient ainsi d’abandonner, il s’abat -et devient le palais des hiboux et des fouines, -pendant que les émigrants refont leur nid à -côté, s’accommodant des nouveaux espaces, -découvrant des avantages ou des misères, -et pas plus émus qu’une tribu de Gaulois qui -a décampé du matin pour changer de cieux -et de gibier !</p> - -<p>» On a déjà quitté ainsi successivement la -tour du Sud pour la tour du Nord et l’aile -droite pour le centre, et si le centre fléchit -à son tour, — mon Dieu, avec ces neiges qui -l’écrasent, il faut s’attendre à tout ! — il restera -encore l’aile gauche remise à neuf plus -récemment, puis une tour, deux tours même, -je crois, une chapelle et les communs.</p> - -<p>» En voilà pour assurer le loyer des petits -enfants de mademoiselle d’Erlange et, à plus -forte raison, la vie de cette tante mystérieuse, -insaisissable, qui est encore une inconnue -pour moi, et que je me prends parfois à croire -un simple mythe.</p> - -<p>» Tout cela est certainement le dernier mot -de la philosophie, si ce n’est pas de la démence, -et pourtant c’est textuel. Mademoiselle -d’Erlange paraît même considérer la -chose comme très simple. On dirait, à l’entendre, -qu’elle parle du changement le plus -insignifiant, comme l’obligation de se déplacer -dans un jardin quand le soleil vient -vous chercher à l’ombre d’un massif, ou -quelque chose d’analogue.</p> - -<p>» — Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous -fait ? m’a-t-elle dit en me voyant ouvrir -de grands yeux ; vous seriez resté, -vous ?</p> - -<p>» — Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je -répondu.</p> - -<p>» — Avec qui ? Avec Benoîte et moi comme -maçons et Françoise pour nous gâcher le -plâtre avec ses sabots ?</p> - -<p>» — Qui est Françoise ?</p> - -<p>» — Ma jument, une bonne vieille bête qui -butte pour rentrer dans son écurie et que je -vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième -affection.</p> - -<p>» — Mais ne trouvez-vous pas, pourtant, -n’ai-je pu m’empêcher de reprendre, que -c’est une pitié de laisser crouler ainsi une -belle habitation, et madame votre tante ne -le sent-elle pas ?</p> - -<p>» — Peuh ! a-t-elle repris en haussant les -épaules et en riant ironiquement, ma tante -sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange -lui survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un -abri jusqu’à la fin de ses jours, qu’est-ce -que vous voulez « qu’après » lui fasse ?</p> - -<p>» Je n’ai pas osé insister : la question devenait -trop personnelle, et nous en sommes -revenus aux généralités. Très joyeusement, -ma jeune interlocutrice m’a raconté comment -elle avait meublé sa chambre, tirant -de chacune des pièces ce qui y restait, et -allant jusqu’à faire main basse sur les prie-Dieu -de la chapelle.</p> - -<p>» Ainsi s’explique cette profusion monacale -et bizarre de stalles de religieux qui m’avait -frappé à mon premier réveil.</p> - -<p>» Elle appelle ça « ses chaises volantes », et, -tout en parlant, elle les tirait l’une après -l’autre jusque devant mon lit pour me les -faire voir.</p> - -<p>» — Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas -varié, n’est-ce pas ? disait-elle en les tournant, -mais c’est mignon à côté de mes canapés. -Avez-vous vu les personnages de mes -canapés ?</p> - -<p>» Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à -moi, le roulant d’un bout à l’autre de la -chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant -contre le mur avec la même rapidité.</p> - -<p>» D’après tout ce que j’ai compris, le château -est donc aussi désolé à l’intérieur qu’à -l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant -quelle est la bande de pillards qui l’a -ainsi dévasté. L’insouciance et l’incurie n’y -auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas -un mobilier sur son dos à lui tout seul sans -que la misère l’y aide quelque peu. Cette idée -me tourmentait, car ma présence, dans ce -cas, pouvait être une lourde charge pour -mes hôtesses, et je me promettais de m’en -ouvrir au docteur, quand mademoiselle d’Erlange -a pris le taureau par les cornes, lisant -miraculeusement derrière mon front ce qui -m’occupait et le traduisant aussitôt avec -clarté.</p> - -<p>» — Vous voilà tout soucieux, Monsieur, -parce que vous nous trouvez moins riches que -vous ne l’imaginiez d’abord ! s’est-elle écriée. -Mais rassurez-vous ! s’il ne pousse point à -Erlange les quelques tables et chaises nécessaires -pour nous remeubler, nous y avons -tous les légumes de la Saint-Jean, sans -compter poules et canards, et comme ma -tante qui tient fort à son pauvre moi, -trouve toujours moyen de ne point pâtir, -il faut bien supposer qu’elle n’est pas -arrivée au fond de son bas de laine, et -que la disette ne nous menace pas encore. -Puis, en définitive, dites-vous que vous -auriez mauvaise grâce à vous tourmenter -de cela, car ce n’est assurément pas votre -faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il est -assez d’usage en tous lieux qu’on héberge -ses prisonniers.</p> - -<p>» Cette franche explication m’a mis à l’aise, -et je n’ai plus fait que m’excuser d’avoir -dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa -chambre, lui demandant en grâce de la reprendre -et de me faire transporter ailleurs. -Mais elle a refusé, m’a répondu « qu’ailleurs » -ici était un mot prétentieux, et que, du -reste, elle tenait à me voir demeurer sur le -lieu même du délit pour en faire une sorte -de chapelle expiatoire.</p> - -<p>» Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une -étrangeté qui m’avait frappé dès le début -dans les inégalités de mon service de table, -et je m’explique l’assemblage de cette porcelaine -de Sèvres, du grand verre de Venise où -mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie -massive que je n’aime pas à voir -mademoiselle d’Erlange manier trop près de -moi, mêlées à la serviette de grosse toile bise -et à ce couteau à treize sous qui complètent -mon couvert.</p> - -<p>» Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma -viande comme un jeune chien, me servant -successivement du dos et du tranchant sans -plus de succès, et tout près de m’impatienter.</p> - -<p>» — Il coupe mal, n’est-ce pas ? m’a dit -mademoiselle d’Erlange, qui me regardait -faire avec jubilation, et vous êtes tout en -colère !… Attendez, j’ai quelque chose qui -fera votre affaire.</p> - -<p>» Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté -triomphalement un petit poignard enfermé -dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a -sorti d’un geste en faisant jaillir un éclair -bleu, et avec une vivacité qui m’a fait frémir.</p> - -<p>» — Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme -un ange : je m’en sers toujours pour mes -plumes. Le voulez-vous ?</p> - -<p>» Ainsi se compose mon couvert, mon ami, -et tu as à présent une idée assez exacte de -mon abri, comme du personnel de mon entourage : -la tante-fantôme, mon docteur, Benoîte, -Un, et enfin mademoiselle Colette, car tel -est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a -bien voulu m’en faire part elle-même, ainsi -que des réflexions qu’il lui suggérait.</p> - -<p>» — Un drôle de nom, n’est-ce pas ? disait-elle : -Col… Colette… Pourquoi pas Collerette ? -Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où -ça peut-il venir ?</p> - -<p>» — Mais de la sainte du calendrier, je -suppose…</p> - -<p>» — C’est probable ! je n’y ai jamais songé ! -Je croyais qu’on avait imaginé ça pour moi. -Mais vous la connaissez donc, sainte Colette ? -Peut-être l’avez-vous priée contre les rages -de dent ? Il paraît que c’est souverain et -qu’on est certain de la guérison en s’adressant -à elle !…</p> - -<p>» — Je vous avouerai que non ! ai-je répondu ; -d’une part, mes dents se sont tirées -d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de -l’autre, votre insuccès me dégoûterait à tout -jamais des neuvaines, car je n’aurais pas la -fatuité de croire que je pourrais réussir là -où vous avez échoué si complètement.</p> - -<p>» Elle a rougi jusqu’à l’extrémité de ses -doigts en détournant la tête ; mais, au bout -d’un instant, elle a repris plus bas :</p> - -<p>» — Oh ! c’est que moi je demandais du -très difficile ; c’est pour ça !</p> - -<p>» Elle avait peur, évidemment, de me décourager -par son insuccès et de m’induire -en tentation ou en révolte, et moitié pour sa -candeur, moitié parce que je craignais de -l’avoir froissée, j’ai ajouté en manière de -conclusion :</p> - -<p>» — Il est certain qu’il ne faut jamais -désespérer de rien, et peut-être ce que vous -souhaitez est-il beaucoup plus près de vous -que vous ne le pensez !…</p> - -<p>» Quant à sainte Colette, je ne crois que -faiblement à ses vertus, voilà la vérité ; mais -si tu entendais parler d’une de ses célestes -compagnes qui présidât au reboutement des -fractures, mets-lui un cierge, mon ami, car -je n’avance pas, malheureusement. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">28 mars.</h2> - - -<p>Depuis quelque temps, une idée m’est -venue, et j’ai beau lui hausser les épaules en -plein visage, lui montrer que je la trouve -absurde, elle reste là et s’implante chez -moi, si bien que je n’ai plus en tête autre -chose.</p> - -<p>Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je -ferme ma porte à trois verrous et que je -tourne deux pages blanches, afin de mettre -bien à part cette imagination ridicule.</p> - -<p>A force de réfléchir à ma dernière aventure, -de repenser à la violente façon dont -j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce -qui en est résulté, au jour enfin où M. de -Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis -demandé,… je me suis dit qu’il était possible ;… -enfin il m’est entré dans l’idée -que peut-être saint Joseph avait exaucé mes -prières malgré tout, et que M. de Civreuse -était le sauveur et le héros attendu.</p> - -<p>Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange, -qu’il ne pensait pas à moi, et qu’à présent -encore ses façons ne sont rien moins que -galantes… Mais cette coïncidence pourtant !</p> - -<p>Je demande de l’aide, et voilà que tout à -coup, dans ma vie murée, pénètre un homme -jeune, original et intéressant, sinon aimable, -et tout à fait du bois dont on fait les héros ! -N’est-ce pas un coup du ciel, en vérité ! La -maussaderie et la fureur de ma tante m’en -sont de sûrs garants, et ses assauts journaliers -me montrent qu’elle pense comme moi -que le libérateur de Colette est arrivé.</p> - -<p>Quand je me fonds en excuses devant ma -pauvre statue, que j’ai reprise, il me semble -que son œil me sourit comme jadis et qu’elle -me dit : « Tu vois bien que tu désespérais -trop vite, et que je ne te trompais pas du -tout ! » Puis, l’instant d’après, je me répète -que je suis folle, et la figure glaciale de M. de -Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie -de moi juste autant que de mon chien, et il -est aisé de voir qu’il s’exaspère de l’arrêt qui -l’attache ici.</p> - -<p>Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien -qu’il y vienne, et même qu’il soit très content -d’être endommagé comme le voilà, par-dessus -le marché, car enfin sans cela il passait -outre !</p> - -<p>Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal -de mes songes d’été ? je ne me rappelle plus, -car à présent, quand je cherche à évoquer -l’image de mon beau ténébreux, c’est la figure -de M. Pierre qui vient devant mes yeux, -et je ne remonte point aux premières pages -de mon cahier pour voir si je me trompe oui -ou non, puisque je le trouve bien ainsi.</p> - -<p>Son front, qu’on voit mal maintenant, est -grand et large évidemment, ses cheveux sont -châtains, coupés ras et dressés en brosse, -son nez courbé est plutôt trop long, je crois ; sa -bouche est toujours serrée, et sa barbe enfin -n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien -qu’une moustache non plus, et je voudrais -bien lui demander comment elle s’appelle au -juste.</p> - -<p>Quant à la nuance de son œil, de ses yeux -plutôt, car je suppose que l’autre est tout pareil -à celui que je connais, elle est singulière : -ce n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et -rien n’y ressemble davantage que l’eau des -sources où je me mirais l’an dernier. Tout -s’y trouve, jusqu’à l’ombre des nuages qu’on -croirait y voir passer de temps en temps, car -la couleur en varie suivant ses émotions, et -le ton pâlit ou se fonce à tout instant.</p> - -<p>Son teint est brun, sauf depuis une raie -qui coupe le front et d’où la peau est restée -blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout -drôle. On croirait qu’on a peint la figure -d’une même nuance jusque-là et que, la -couleur étant venue à manquer tout à coup, -on a laissé le reste tel quel.</p> - -<p>Son caractère, par exemple, est brusque, -peu aimable, et il a l’air d’un homme si accoutumé -à faire ses propres volontés, que -celles des autres ne doivent plus compter -beaucoup.</p> - -<p>Je me figurais bien un tyran aussi tyran -pour tout le monde, mais je le voyais s’adoucissant -davantage à mon aspect…</p> - -<p>D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute -la folie qu’il y a à s’attacher à pareille idée -me revient. Jamais prince Charmant se fit-il -moins charmant pour séduire la dame de ses -pensées ? et ne suis-je pas forcée de m’apercevoir -que M. de Civreuse ne ressemble actuellement -qu’à un dogue enchaîné, un dogue -savant, très bien élevé, très au courant des -belles manières, mais qui ne s’amuse pas -du tout dans sa niche, c’est visible.</p> - -<p>Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je -de cette humeur sévère ? On dirait -que, par un charme spécial, tout ce que je -fais et tout ce que je dis est précisément le -contraire de ce que je devrais dire ou faire, et -je procure au sourcil de mon interlocuteur -le plaisir d’une incessante gymnastique, tant -il s’élève souvent dans les vifs étonnements -que je lui cause. Or ce n’est pas pour être -blâmée constamment qu’on attend depuis -dix-huit ans sa liberté et un brin de joie…</p> - -<p>Et pourtant la mère Lancien paraissait -bien sûre de son affaire en me promettant le -succès, et elle a tant vu de choses, et moi si -peu !…</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Ah ! mon ami, que je t’attendais bien là, -et que ta dernière lettre te ressemble donc !</p> - -<p>» Tu t’enflammes, tu t’agites, tu bâtis tout -un roman dans le vide, et tu me l’envoies -en train express, en me demandant si tu n’es -pas en retard et si tes félicitations arriveront -avant ou après la cérémonie.</p> - -<p>» Cet accident qui m’abat sur la grand’route, -ce vieux château où on me transporte évanoui, -cette jeune fille qui me veille nuit et -jour, arrosant mon lit de ses pleurs, tout ça -te grise et te transporte ; tu me vois épris, -fou d’amour, agenouillé aux pieds de ma -belle, autant qu’homme qui a la patte cassée -peut s’agenouiller, bénissant les chemins -impraticables, parce que cette solitude -à deux est une joie, aimant mes misères, -parce qu’elles m’ont donné l’accès d’Erlange, -et l’hiver, parce qu’il fait notre nid d’aigle -imprenable et inaccessible aux jaloux et aux -curieux.</p> - -<p>» Eh ! mon pauvre Jacques ! je n’ai pas ton -tempérament de bois sec, ni ton envolée -d’imagination, et tu dois te rappeler qu’autrefois -déjà, quand nous allions dans le -monde tous les deux ensemble, j’avais des -cheveux blancs à côté de ta tête folle et de -la fougue de tes caprices.</p> - -<p>» Tandis que toi, comme un gourmand, -dévorais dans une soirée une et jusqu’à -deux passions, t’éprenant parfois si violemment -de tes danseuses qu’après le cotillon -tu allais jusqu’à rêver mariage, c’est à peine -si je donnais mon cœur une fois la semaine. -Et encore m’est-il arrivé d’un dimanche -à l’autre, et parfois durant toute une quinzaine, -de le sentir sans pulsations.</p> - -<p>» Et tu veux, maintenant que je me suis -brouillé avec le genre humain tout entier, -avec les gentils camarades du boulevard -comme avec les aimables mondaines, quand -j’ai de tout par-dessus les deux yeux, que -j’aille tomber amoureux comme un écolier -et me charger d’une chaîne au moment où -je secoue mes épaules avec bonheur !… Non ! -non ! et, si tu veux la place, Jacques, foi de -Civreuse, je te cède tout sans regrets, le lit à -colonnes, la gouttière de plâtre, et la petite -blonde par-dessus le marché !</p> - -<p>» As-tu donc oublié déjà, mon pauvre ami, -les deux années qui viennent de s’écouler ? -Oui, évidemment, puisqu’elles n’ont été de -ta part qu’un long dévouement, et que tu as -dû, avec ta délicatesse farouche, t’imputer -à crime de t’en souvenir. Seulement, pour -moi, il n’en est pas de même, car il y a certaines -choses dont l’amertume vous reste aux -lèvres, quoi qu’on fasse pour la chasser, et -mes expériences ont été de ce nombre.</p> - -<p>» J’étais si niais, vois-tu, si absurdement -confiant, si convaincu de tout ce qu’on me -disait ! J’avais trente amis intimes, et je les -croyais tous solides, tous dévoués et sincères.</p> - -<p>» Dans vingt maisons de Paris, on m’ouvrait -à grands battants les portes de l’intimité, et -moi, qui m’y croyais reçu en souvenir de -ma mère, j’y allais et j’y agissais comme si -c’était sa main elle-même qui m’y eût présenté, -sans l’ombre d’une arrière-pensée, et -le seul évidemment qui n’eût pas d’arrière-pensée.</p> - -<p>» Pauvre sot qui n’oubliais qu’une chose : -c’étaient ces trois cent mille livres de rente -bien solides, bien indépendantes, que je -tenais à ma libre disposition dans mes deux -mains d’orphelin, et qui prenais pour moi, -comme une bête, toutes les prévenances qui -ne s’adressaient qu’à elles !</p> - -<p>» Puis, un matin, la ruine brusquement, tu -te rappelles ? Mon banquier, un ami aussi, -celui-là, versant tous mes capitaux dans des -affaires si peu avouables qu’il n’avait point -osé me consulter pour les y engloutir, et -partant finalement avec tout ce qui restait -pour édifier une nouvelle fortune dans la -libre Amérique, et aussitôt, presque du même -coup, ma nouvelle position se dessinant.</p> - -<p>» C’est lent, le télégraphe, auprès des nouvelles -qui se colportent de bouche en bouche ! -Quatre heures après ma ruine, j’étais -redevenu Pierre comme devant : chacun -le savait, et au bout de huit jours j’étais -oublié ! Les événements se tassent si vite à -Paris ! A la suite de mon affaire, il y avait eu -la chute d’un ministère, un divorce prononcé -à huis clos, dont tous les journaux -avaient crié le fort et le faible à son de -trompe, et tu penses si la vague qui m’avait -englouti était au large !</p> - -<p>» Mes intimités de famille se fermèrent -avec ensemble. A quoi bon inviter un homme -qui n’est plus un prétendant possible ? Et je -m’aperçus seulement alors que, dans chacun -de ces cercles choisis, la fille de la -maison avait invariablement entre dix-huit -et vingt ans.</p> - -<p>» Quant à mes amis, vois-tu, Jacques, ils -furent tous parfaits ! Pas un qui ne traversât -jusqu’à deux fois une rue ou un boulevard -pour venir me serrer la main en me voyant -de l’autre côté de la chaussée, pas un qui ne -me témoignât sa sympathie.</p> - -<p>» — Ce pauvre Civreuse, quelle guigne !</p> - -<p>» — Quelle canaille que ce D*** : il est affiché, -tu sais ? Et, à propos, fais-tu ta vente à -l’hôtel Drouot ? La saison est excellente : -c’est une chance, ça !</p> - -<p>» — Quel plongeon, mon pauvre cher ! Ma -parole, c’est à dégoûter de faire des placements -ailleurs que dans sa paillasse !</p> - -<p>» C’était gentil, tout ça, et ça m’allait droit -au cœur. Mais, au bout de la quinzaine, ma -vente était faite, mon entresol loué, je n’avais -plus mes lundis, tu sais, mes réceptions -à table ouverte, et je ne soupais plus au -café Anglais ; de plus, enfin, j’avais passé la -Seine !…</p> - -<p>» Poursuit-on une aiguille dans une botte -de foin, et un homme qui se loge au Jardin -des Plantes ? De bonne foi, non ! et en moins -de deux semaines, j’avais cette paix absolue, -rêvée par bien des souffrances, mais qui, -dans une grande ville où on a vécu heureux, -s’appelle l’isolement plutôt que le repos.</p> - -<p>» Mon histoire aurait pu finir là, et il ne -resterait qu’à mettre un point, sauf à ouvrir -une parenthèse sur la lutte avec la misère, -si pour mon bonheur, en plus de mes trente -amis intimes, je n’en avais eu encore un -autre, un trente et unième que je n’avais -jamais confondu dans le tas, d’ailleurs.</p> - -<p>» Plus malin que les autres, celui-là découvrit -ma retraite ; une fois dans la place, -il ouvrit bravement ma caisse, et, la trouvant -vide comme il s’y attendait, passa mon bras -sous le sien et m’emmena chez lui, où il me -contraignit à partager sa vie pendant deux -années entières !</p> - -<p>» Et c’est que le tout n’était pas encore de -l’offrir, ami Jacques, permets-moi de te le -dire une fois en face, puisque j’en ai l’occasion, -c’était de le faire de telle façon que -j’aie accepté d’emblée, et que j’aie vécu chez -toi en parasite durant tout ce temps, sans -l’ombre d’une arrière-pensée.</p> - -<p>» Ne te récrie pas, c’était bien en parasite, -car tu sais comme moi ce qu’est le salaire -du travail des gens qui en cherchent parce -qu’ils en ont besoin, et qui en cherchent du -jour au lendemain, sans avoir passé par -cette filière administrative qui fait la gloire -de notre France.</p> - -<p>» Qu’est-ce que j’ai gagné au juste, je ne -me le rappelle pas ; mais si j’ai payé, bon -an mal an, durant ces jours de peine, le -quart du loyer de notre appartement et mon -blanchisseur, c’est qu’on m’a fait des concessions, -j’en suis certain !</p> - -<p>» Quel état embrasser, en effet ? J’étais -peintre à entrer sans conteste au Salon, -quand je n’étais qu’un amateur ; mais je -devenais barbouilleur à ne plus tirer cinquante -francs d’une toile de six mètres dès -qu’on soupçonnait que je la vendais pour -m’en servir ! et, quant à la musique, il n’en -faut pas parler ! Guitariste, c’était charmant -sous les balcons, mais comme professeur, il -ne m’aurait manqué que des élèves !…</p> - -<p>» Il me restait le choix entre le surnumérariat -aux finances, — trois ans d’espérances -et de rêves ambitieux qu’on fait en songeant -aux appointements de quinze cents francs qui -couronnent ce petit noviciat, — la diplomatie -et les consulats, — sans la possibilité de -m’acheter les bottes vernies et les gants frais -qui sont le nerf de la guerre là-dedans ; ou -enfin le journalisme !</p> - -<p>» A part cela, quand on a refusé de clouer -son nom comme enseigne sur la porte d’un -tripoteur d’affaires, dis-moi un peu comment -un galant homme peut trouver à -s’occuper dans Paris ?</p> - -<p>» Aussi pensais-je à émigrer, et, sans toi, -y a-t-il fort à croire que j’aurais suivi mon -coquin d’homme à travers les mers. Mais tu -étais là, et je suis resté, le cœur un peu -froissé déjà, je t’avouerai, par tout ce que -j’avais vu, mais loin d’imaginer le revirement -subit qui m’attendait encore et l’étude morale -qui allait me permettre de compléter la -bête humaine sur le vif.</p> - -<p>» Mon Dieu, je n’aurais eu qu’à ouvrir une -des pages de La Rochefoucauld, j’aurais vu -tout ça imprimé à l’avance. Mais qui est-ce -qui croit La Rochefoucauld, avant d’avoir -éprouvé par lui-même ce que son amère -sagesse dénonce ?</p> - -<p>» Bref, je n’ai pas à te rappeler le dénouement -de comédie qui me réveilla un beau -matin. Le tour de roue était complet, et la -Fortune me rapportait d’une main ce qu’elle -m’avait pris de l’autre. Mon vieux fripon, -plus riche que jamais, était mort intestat et -sans enfants, et ses lacs de pétrole, revendiqués -vigoureusement par toutes ses dupes, -allaient nous rendre à chacun nos droits. -Nos créances étaient bonnes, et on nous -servit jusqu’aux intérêts de la somme : les -économies bien involontaires que nous -avions faites depuis deux ans !…</p> - -<p>» Trois jours après, Jacques, tu te rappelles ? -les félicitations et les cartes pleuvaient -chez nous, et de nouveau j’étais en possession -de tous mes excellents compagnons. Il ne -tenait qu’à moi de croire à un mauvais rêve, -en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que -j’avais cru perdu rentrait à la fois par la -même porte : l’or et l’amitié.</p> - -<p>» Pour cette fois, c’était trop ! Un peu de -patience, et je m’y serais trompé, peut-être. -Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on -voulait reprendre au point précis où elle -était restée : ce déjeuner accepté deux ans -avant et qu’on me réclamait ; cette valse, -vieille de deux hivers, jaunie sur un carnet, -et qu’on voulait me rappeler ! c’était vil et -c’était grotesque à la fois, si bien que j’en -riais, le cœur soulevé.</p> - -<p>» Me dérober seulement, c’était trop peu. -On m’avait fait désabusé, méchant et cynique, -et avec un plaisir mauvais j’entrai dans -toutes les combinaisons, je caressai tous les -espoirs, je courtisai toutes les ambitions, -pour faire la déception plus sensible le jour -où je briserais d’un coup toutes les ficelles -des pantins que je tenais dans ma main.</p> - -<p>» Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de -toi par la maladie de ton oncle et l’hiver -de réclusion qu’elle te préparait, trouvant -faibles tous les mots qui expriment la haine -du genre humain, je m’en fus possédé du -désir d’entendre mentir en chinois, en -arabe et en hindoustani, comme je l’avais -entendu faire en français, afin de m’assurer -du moins que mon pays n’était ni en avance -ni en retard sur ses contemporains.</p> - -<p>» Et c’est le moment que tu choisis pour -me prêcher l’amour, la paix du ménage et la -douce confiance qui en charme les heures !…</p> - -<p>» Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou, -et mademoiselle d’Erlange, ne fût-elle pas -pire que les autres femmes, ce qui n’est pas -certain, est du moins semblable à elles -toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.</p> - -<p>» Les preuves par lesquelles tu veux me -convaincre de délit amoureux m’ont fait passer -un bon moment, pourtant.</p> - -<p>» — Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu ; -tu lui parles, tu la regardes, tu la traites de -blonde fée : allons, Pierre, avoue que tu es -pris !</p> - -<p>» Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des -jambes qui me permettent de m’enfuir, -voyons ? Veux-tu que je lui parle en détournant -la tête, et vas-tu voir dans les plaisantes -fantaisies de mon premier réveil autre chose -que les enjolivements ordinaires des voyageurs -qui racontent leurs aventures ?</p> - -<p>» Quant à être blonde, mon ami, je n’y -peux rien, elle est blonde, et je te l’ai dit tout -droit sans penser à mal… Ceci me ramène à tes -plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange : — Tu -me forces à la rêver, me dis-tu ; à -part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes -aux tapisseries, aux tours croulantes, aux -fariboles enfin ! J’ai le cadre, je le sais par -cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie !</p> - -<p>» Le voici, et sincère d’une sincérité que -mes yeux nullement prévenus, comme tu -vois, peuvent te garantir absolue.</p> - -<p>» Mademoiselle Colette est plutôt petite, -ou du moins, sans l’être en réalité, elle le paraît. -Cela tient-il à la finesse invraisemblable -de sa taille, à sa tête, qui, comme celle des -statues grecques, est menue, ou à la prestesse -et à la multiplicité de ses mouvements ? -on ne sait pas. Mais il est certain que debout, -dans ses rares instants d’immobilité, elle -monte droit et haut comme un bouleau qui -s’élance, et que je la regarde alors tout surpris. -Où a-t-elle pris cette coudée de plus ?</p> - -<p>» Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit, -elle part à droite ou à gauche de son pas -glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de -bon matin du logis et qui rend visite à des -humains. Or, tu le sais, mon ami, les elfes -n’ont ni taille ni âge.</p> - -<p>» Le nez est court, fin et un peu gamin, -l’ovale est joli, plein comme un beau fruit, -et le teint ambré.</p> - -<p>» Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au -Cambodge, c’est une peau transparente, -sous laquelle luit perpétuellement un rayon -de soleil. Le front est grand, la bouche bien -faite, et quant aux yeux, je te dirais bien volontiers -qu’ils sont superbes, si tu devais le -prendre comme il faut ; mais tu le prendras -mal, et tu verras des flammes et des -élans de passion où il n’y aura qu’un signalement -de passeport consciencieux, car un -passeport lui-même les remarquerait, j’en -réponds, et même les émargerait tout courant -aux « signes particuliers », tant ils ressemblent -peu à ce qu’on voit communément.</p> - -<p>» Grands, superbement fendus, — autant -sauter le pas ce soir, car je te connais, demain -tu réclamerais, — ces yeux sont d’un -noir profond, intense, et d’où sort un éclair -incessant.</p> - -<p>» La paupière baissée, c’est le calme d’un -enfant qui dort ; relevée, c’est fulgurant, et -on croirait qu’une lumière intérieure éclaire -cet iris qui flambe.</p> - -<p>» Le diamant noir existe-t-il ? Je n’en -sais rien, quoiqu’on en parle souvent ; mais -je crois que je me le figure assez bien maintenant.</p> - -<p>» Le trait distinctif du regard est une mobilité -d’expression dont rien ne peut rendre -la variété, et la vivacité générale se retrouve -là. A la lettre, on y voit courir les idées, et -c’est bien un peu traître, ces grands yeux qui -pensent ainsi à livre ouvert.</p> - -<p>» Les cils retroussés se baissent rarement -et avec un battement large comme le coup -d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière -n’éblouit pas ce regard-là, et le soleil et lui -se fixent en camarades.</p> - -<p>» Les sourcils sont nets et fins. C’est un -coup de pinceau pour lequel on ne s’est pas -repris à deux fois.</p> - -<p>» Enfin, comme complément à ce mélange -de grâce et de malice, figure-toi du côté -gauche, au-dessus de la lèvre, une toute -petite fossette venue on ne sait d’où, qui se -creuse à tout propos et hors propos, relevant -seulement un coin de la bouche, de sorte -qu’elle ne rit que d’un côté à la fois et comme -en contrebande, ce qui lui donne une expression -de gaieté inexprimable.</p> - -<p>» Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette -a des pieds et des mains d’enfant, parce -que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu, -pour terminer un corps élancé de jeune -fille, ces deux gros pieds rebondis, aussi -larges que longs, et ces petites pattes -pleines de trous qu’ont les marmots ; cela -fait frémir ! Mais les d’Erlange sont de -bonne race, et on s’en aperçoit.</p> - -<p>» Somme toute, c’est une figure originale, -remarquable sous beaucoup de rapports, -devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration, -à qui tu dédierais un sonnet chaque -soir, et dont un peintre s’emparerait avec -délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle -qu’elle est. Je ne lui en demanderai pas -moins quelque jour la permission de m’y -essayer, et ma première aventure de voyage -aura la première page de mon album.</p> - -<p>» Eh bien ! alors ? dis-tu… Eh bien ! est-on -forcé d’aimer tout ce qui est beau ? Je te -la détaille en artiste, comme je te décrirai -dans trois mois des palais, des fleurs de lotus -et des almées, si toutefois les almées existent -autre part que dans les ballets de théâtres ; -mais si tu vas imaginer un nouveau roman -à chaque nouveau visage que je te présente, -j’en serai réduit à t’écrire en style nègre. -« Bon petit voyageur, bien arrivé. Fait -jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé -belle case pour se loger. Embrasse petit -frère blanc. »</p> - -<p>» Il faut voir le monde comme il est, mon -ami ; personne n’y vaut grand’chose, quand -je nous ai mis hors de page toi et moi, et -nous méritons mieux que ces poupées -affolées d’équipages, de diamants et de toilettes -que nous connaissons. Aussi ai-je fait -vœu de célibat depuis longtemps, en ton -nom comme au mien ; nous nous suffirons -à nous deux. Signe le contrat et ne rêve plus -bleu.</p> - -<p>» Quant à tes conseils délicats au sujet de -mademoiselle Colette, sois tranquille, moraliste ; -si je suis de bronze, elle est de cristal ; -et je ne sache pas d’ailleurs que mon aspect -soit pour enflammer actuellement. Et puis, -que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi -tout le long du jour puisse connaître au sentiment ? -Ce n’est pas une femme, c’est une -clochette toujours en branle, et on jurerait -que la vie que nous menons est la plus divertissante -qui soit.</p> - -<p>» Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant, -et tout à l’heure, pendant que mademoiselle -d’Erlange sautillait dans la chambre, se -livrant au petit branle-bas qui lui est -habituel, essuyant des porcelaines et des bibelots, -que je suivais de l’œil dans ses doigts -avec la mélancolie qu’on éprouve en regardant -des condamnés à mort, et l’écoutant -chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher -de la questionner là-dessus.</p> - -<p>» — Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle -est donc la chose qui peut vous égayer à ce -point, et qu’est-ce qui vous met toujours -ainsi le rire aux lèvres ?</p> - -<p>» — Mais ma bonne humeur ! m’a-t-elle -répondu. Est-ce que ça vous ennuie ?</p> - -<p>» — Non pas ! Seulement vous m’étonnez, -voilà tout.</p> - -<p>» — Il est certain que ça ne vous ressemble -guère ! a-t-elle riposté vivement. Et, -s’il m’est permis d’interroger à mon tour, -qu’est-ce qui fait donc que vous ne riez -jamais, vous, en revanche ?</p> - -<p>» — La souffrance, quant à présent, répondis-je -d’abord sèchement.</p> - -<p>» Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge -flagrant, et surtout du mouvement -de dépit qui me portait à ce rappel très -peu noble du passé, j’ai continué :</p> - -<p>» — Mais, en général, je suppose que -c’est une humeur contraire à la vôtre.</p> - -<p>» Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés -d’un coup vif, et, souriant de nouveau, elle -a dit :</p> - -<p>» — La mauvaise, alors ?</p> - -<p>» — Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute, -au moins pour tous ceux qui regardent le -rire comme le signe assuré d’un aimable naturel, -et non pas comme une grimace ou -une simple contorsion de famille, donnant -raison aux gens qui affirment que nous descendons -du singe.</p> - -<p>» — Du singe !…</p> - -<p>» Elle s’est reculée avec un geste effaré, -embrassant d’un coup d’œil rapide ses mains -et toute sa personne…</p> - -<p>» — Je n’avais jamais entendu dire ça ! -Est-ce que c’est possible ? Est-ce que c’est -vrai, Monsieur ? Comment l’a-t-on su ?</p> - -<p>» Puis, comme elle me voyait secouer la tête :</p> - -<p>» — Non, oh ! que j’en suis aise, a-t-elle -continué avant que j’aie pu placer un mot, -car ce serait drôle, mais si dégoûtant… -Voyez-vous ce qu’on éprouverait en rencontrant -un babouin en cage et en se disant -qu’il faut le vénérer comme un aïeul ! C’est -bien assez de penser qu’on lui ressemble -quand on rit.</p> - -<p>» Elle a couru à une glace, si haut placée -qu’elle monte sur une table pour s’y voir, et -regardant sa fossette se creuser :</p> - -<p>» — Ma foi, c’est bien possible que ce ne -soit qu’une contorsion après tout, a-t-elle -dit avec philosophie ; mais c’est si bon quand -même.</p> - -<p>» Et elle s’est reprise à rire de plus belle, -comme preuve de ce qu’elle avançait, en -sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans -bruit et sans effort.</p> - -<p>» Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme -sa gaieté, le fait d’une véritable enfant, et elle -est restée pendant un instant encore toute à -son accès de joie ; puis, comme je demeurais -toujours sérieux, elle s’est assise, s’est -calmée et a repris plus bas :</p> - -<p>» — Peut-être, quand on est beaucoup plus -vieux, beaucoup plus sage, enfin, n’aime-t-on -plus ça, en effet ; mais je n’en suis pas -encore là !…</p> - -<p>» Ah çà ! Jacques ! me prend-elle pour un -patriarche, et t’es-tu aperçu depuis peu que -j’aie grisonné et baissé à ce point ?</p> - -<p>» Enfin, cela va te tranquilliser du moins, -et te montrer qu’il n’y a pas péril en la -demeure.</p> - -<p>» Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai -dit, et quant à elle, en revanche, voici -qu’elle veut bien me considérer comme tellement -sage et respectable qu’un peu plus -elle me confondrait avec son grand-père le -babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les -deux.</p> - -<p>» Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de -romans et dors sans rêver ; ma petite-fille et -moi te souhaitons le bonsoir.</p> - -<p>» Mais surveille-toi, mon camarade ; tu vois -comme ça vous prend un beau matin sans -qu’on y songe.</p> - -<p>» Vous qui êtes si vieux… si vieux !…</p> - -<p>» On découvre mon front ce soir. Quelle -mine va faire ma cicatrice ? J’y songe un -peu, je t’avouerai.</p> - -<p>» Si la balafre est honorable, je m’en arrange ; -mais si le trou rond et massif sent -son coup de bâton ou de piédestal, je somme -mademoiselle Colette et son exécuteur des -hautes œuvres d’en redécoudre un peu ! Que -diable ! on a son amour-propre, si vieux bonhomme -qu’on soit ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">12 avril.</h2> - - -<p>Dire que l’intimité progresse avec M. de -Civreuse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier. -Il est à présent ce qu’il était à son premier -réveil : poli comme un roi, mais bourru -comme un ours, et railleur en proportion, -et nos moindres propos sont des escarmouches.</p> - -<p>— Qu’as-tu donc toujours à te chipoter -avec ton monsieur ? me disait Benoîte hier ; -ça ne lui vaut rien, tu sais !</p> - -<p>— Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, -il voit rouge et moi blanc… Je ne -puis pourtant pas lui laisser dire des énormités -en l’approuvant toujours, rien que -parce qu’il est malade, quand lui relève si -vivement tout ce que je fais. C’est plus fort -que moi !</p> - -<p>Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque -matin et chaque soir, me dire que, si j’étais -autrement, je lui plairais mieux sans doute, -me jurer que je changerai le lendemain ; dès -que je suis là et que j’entends ce ton calme -qui critique tout indifféremment, les gens et -les choses, je pars malgré moi et je lui réponds -avec toute la vivacité et l’indignation -que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis -assise auprès du feu, écoutant la neige fondue -qui tombe à grand bruit depuis les gouttières -effondrées, et qu’au lieu de ma solitude -du mois passé, je vois dans la chambre -ce visage brun, que j’entends cette voix sonore -me répondre ou me questionner, tout -cela au milieu de ce soleil d’avril qui danse -à travers les vitres, je me sens prise d’élans -de joie si vifs et si fous que je me mets à rire -sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me -trouvant heureuse, heureuse !</p> - -<p>Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, -et c’est alors qu’il se met en campagne comme -hier, se démenant pour me prouver qu’il -n’y a pas de quoi être fier, en vérité, que -toute cette bonne gaieté n’est que ressouvenirs -de famille et d’éducation passée, et -que nous rions comme les singes font des -grimaces, pas autre chose !</p> - -<p>Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour -m’effarer, ou parce qu’il y croit un peu ? Je ne -démêle jamais qu’à moitié le fond des choses -quand il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, -qu’y puis-je faire ? Faut-il me priver de rire -et de gambader à cause d’une ressemblance -fortuite ou même naturelle, et ne dois-je plus -casser mes noisettes d’un coup de dent ou -escalader les obstacles en trois bonds ? Voilà -qui sent encore bien plus son cousinage !…</p> - -<p>C’est un pédant que nous laisserons à ses -critiques s’il continue, car j’ai oublié de l’en -avertir et de poser tout bas la condition à -mon saint dans le beau temps fleuri où je le -priais et où nous nous entendions tous les -deux sur les dehors de mon sauveur ; mais -on aimera Colette comme la voilà, avec son -chien, avec ses défauts, avec son rire, avec -ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à -l’envers, ou bien elle retournera à ses affaires -et continuera de décrocher des étoiles dans -son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la -main sur une bonne, une vraie qui n’ait pas -trempé dans un seau d’eau pour y éteindre -tous ses rayons avant de lui arriver.</p> - -<p>La vérité est que je suis furieuse, furieuse -non seulement parce que M. de Civreuse ne -m’a point à gré et me trouve laide, sotte et -je ne sais quoi encore ; mais furieuse surtout -parce que j’ai beau faire, je n’arrive pas à -lui rendre sa politesse.</p> - -<p>Parfois je suis prête à courir à lui et à lui -affirmer que, si son opinion n’est pas flatteuse -pour moi, la mienne est en tout semblable à -son égard ; puis je me défie de ma langue. Au -fond, je ne le pense pas du tout, et voit-on -ma diatribe se tournant tout à coup en compliment ? -c’est à frémir !… Je ne sais pas si -on arrive à dire du même ton ce qu’on sent -et ce dont on ne pense pas le premier mot, et -son oreille est bien déliée pour ne pas sentir -la différence.</p> - -<p>Alors je prends le parti de me taire, et, -rentrée dans ma chambre, tous les huis clos, -je me dédommage en interpellant rudement -mon imagination et mon cœur :</p> - -<p>« Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en -les posant en face de moi, expliquez-vous : -d’où vous viennent cette folie et cet engouement ? -Que vous a-t-il fait, cet homme ? Il -n’est pas aimable, à peine poli, moins beau -que nous, assurément, et il est visible que -nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il -pour vous le cacher ? Depuis trois semaines, -a-t-il tenté un mot tendre ou galant, -le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus -de sens qu’un pauvre soupir ? Un de vous en -sait-il là-dessus plus long que moi ? Parlez !…</p> - -<p>Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, -pour courte qu’elle est, leur réponse ne se -discute pas : « Il leur plaît quand même. »</p> - -<p>Et voilà comment je me trouve penser à -M. de Civreuse un peu, souvent, toujours -même, je crois, sans être tout à fait satisfaite -de lui cependant et sans comprendre -complètement ce qu’il a au fond du cœur.</p> - -<p>Parfois je me demande, en voyant les airs -ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il -ne sort pas comme moi d’un vieux château -désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis -l’ont gardé jusqu’à présent de la vue -de toutes les femmes, comme mes créneaux -m’ont préservée de tout contact avec âme -qui vive.</p> - -<p>Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il -aurait passé son pont-levis, car sa science -des humains, pour n’être pas aimable, paraît -fort étendue, et il sait bien des choses dont -j’ignore même le nom. De là des conversations -impossibles, où je lui réponds sans -savoir au juste ce que je dis, où nous nous -querellons sans que je comprenne bien pourquoi, -et pendant lesquelles je ne suis pas -sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il -veut.</p> - -<p>Hier, par exemple, nous parlions des gens -du monde ; je lui disais combien je connaissais -peu de choses en dehors d’Erlange, et -je le priais de me conter ce qu’on est et ce -qu’on fait à côté de mon trou.</p> - -<p>Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à -faire de telle façon la description que je lui -demandais, que je l’écoutais abasourdie de -l’entendre traiter tous les hommes indifféremment -de misérables ou de scélérats… -Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire ? -Ce serait à ne plus oser poser le pied devant -soi : là un traquenard, ici un piège, plus loin -une mine qui n’attend que votre passage pour -sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur -tout cela des fleurs, des sourires et des paroles -engageantes qui vous tendent la main.</p> - -<p>Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines -remplies de poudre ? je ne sais ; et après avoir -écouté religieusement au début, je n’ai pu -m’empêcher de me révolter.</p> - -<p>— Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, -ce serait une caverne de voleurs que votre -monde !</p> - -<p>A quoi il a répondu fort tranquillement :</p> - -<p>— C’est que ça y ressemble beaucoup, en -effet !</p> - -<p>Et comme je m’exclamais, m’indignant, et -lui demandant s’il était bien certain de ce -qu’il racontait là.</p> - -<p>— Mon Dieu ! me dit-il, j’en parle comme -le voyageur qui décrit le carrefour où on lui -a enlevé sa montre et sa bourse ; voilà -tout.</p> - -<p>Est-ce que vraiment on l’aurait volé ? Je -n’ai pu m’empêcher de lui demander encore -cela ; et, sans sourciller et assez sèchement, -il m’a répondu :</p> - -<p>— Ma bonne foi et ma confiance, oui, -Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas que cela -vaille des doublons et une valise ?</p> - -<p>Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. -Dans ces cas-là, que puis-je répondre ? Je -reste confondue, et je suivrais plus facilement -sa conversation s’il lui plaisait de la -tenir en chinois.</p> - -<p>Somme toute, il me paraît peu sujet aux -illusions, et si, depuis dix-huit ans, je me -noie dans les chimères et l’idéal, je crois que -j’ai trouvé mon barrage.</p> - -<p>Point d’exception, d’ailleurs : nous ne valons -pas mieux que les autres ; et, comme je -nous mettais en avant, espérant un petit mot -de courtoisie pour les femmes :</p> - -<p>— Peuh ! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. -Les loups mordent, les tigres y vont -à coups de griffes ! Croyez-vous que l’un soit -beaucoup meilleur que l’autre ?</p> - -<p>Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher -avec cet aplomb, et le bon Dieu lui-même, -qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas -ainsi, j’en suis sûre.</p> - -<p>J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser -au moins, de sorte que, me plantant devant -lui :</p> - -<p>— Et moi que vous ne connaissez pas, -m’écriai-je, qu’est-ce que je suis alors ?</p> - -<p>— Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, -en boutons ou déjà en fleurs, je ne saurais -trop dire, mais je crois bien que tous les -instincts y sont !</p> - -<p>En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant -à qui me raccrocher :</p> - -<p>— Et M. Jacques, enfin ? demandai-je.</p> - -<p>— Jacques !</p> - -<p>Alors, changeant de ton à l’instant :</p> - -<p>— Jacques ! ce sont tous les trésors, -toutes les délicatesses, toutes les bontés, tous -les courages de la terre réunis en un seul -homme !</p> - -<p>Et, comme il reprenait haleine :</p> - -<p>— Alors, c’est une exception, celui-là ? -dis-je ironiquement.</p> - -<p>— Précisément, l’exception qui confirme -la règle.</p> - -<p>— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?</p> - -<p>— Oh ! mon Dieu, pas grand’chose en -vérité ! mais ça se répète. C’est une phrase -qui court.</p> - -<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec mauvaise humeur, -qu’on la rattrape une bonne fois et -qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point -de sens.</p> - -<p>Je disais une absurdité, je le sentais bien, -mais j’étais agacée sans savoir pourquoi.</p> - -<p>M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, -et, recommençant où il en était resté, il -reprit le panégyrique de son ami. Il s’était -redressé, il parlait vite : assurément, on -lui avait mis une langue de renfort, et, -pour la première fois, je le voyais animé… -Et il était joli, ce Jacques, et bon, et beau ! -Vraiment, je finissais par m’intéresser à -lui ; il me semblait qu’on me décrivait un -de ces royaumes-fées où tout est parfait, -les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers -de sucre candi et une petite pluie -parfumée à la vanille pour les jours de chaleur !… -Aussi, quand M. Pierre se laissa -retomber sur son oreiller d’un air satisfait :</p> - -<p>— Eh bien ! m’écriai-je avec conviction, -je sens que je l’aimerais beaucoup, votre -ami !</p> - -<p>Là-dessus il se retourna brusquement en -fronçant son terrible sourcil, et me regardant -dans les deux yeux :</p> - -<p>— Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son -ton le plus mordant, qu’il en serait heureux -et fier !</p> - -<p>Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai -répliqué à mon tour, non moins vivement :</p> - -<p>— Mon Dieu, je le crois : n’est pas aimé -qui veut, Monsieur !</p> - -<p>Après cela un silence, un silence lourd et -écrasant.</p> - -<p>Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce -caractère, et cette conversation s’explique-t-elle ? -Voilà cependant l’ordinaire de nos -causeries, et sans que je puisse comprendre -comment, trois fois sur quatre, elles finissent -en disputes.</p> - -<p>Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire ? -Après avoir supporté en toute patience sa -classification galante, qui me rangeait parmi -des loups si je ne comptais pas dans des -tigres, je tombais d’accord avec lui dans -l’éloge de son ami, et le voilà brusquement -en colère.</p> - -<p>Tourné contre le mur, l’air aussi étranger -à ce qui l’entourait que s’il tombait de la -lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter -allègrement une petite marche, en l’accompagnant -d’un mouvement vif sur sa couverture -avec ses doigts.</p> - -<p>Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, -cherchant quelque entrée en matière -et mordillant tous mes ongles l’un après -l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que -la petite marche, et, malgré moi, je suivais -la rentrée, toujours la même, dont le rythme -sautillant me faisait battre la mesure sans -le vouloir. « La,… la,… la, la, la, la ! » Il -était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, -je me sentais en humeur de bêtises. A la -troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et -comme la troisième rentrée arrivait sans que -j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement -le croisillon de la table avec mon -pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec -un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le -flegme de M. Pierre ; il acheva paisiblement -son trait sans se retourner, et, comme je -marmottais un peu confuse :</p> - -<p>— C’est la table ; mon pied s’est pris -dedans.</p> - -<p>— Ah ! fit-il seulement.</p> - -<p>Restait à réparer le désastre. Une tasse -s’était répandue dans la bagarre.</p> - -<p>— Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en -lui montrant le liquide.</p> - -<p>Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et, -après l’avoir regardé faire :</p> - -<p>— C’est la tasse où il y avait de la morphine, -me dit-il tranquillement ; il va dormir -jusqu’à demain.</p> - -<p>Et il s’apprêtait à reprendre sa marche !</p> - -<p>Mais ce n’était pas là ce que j’entendais ; -je répliquai qu’il se trompait. La contradiction -l’arrêta sur place ; il retourna la -tête pour me prouver que j’avais tort, et -au bout d’un instant nous étions repartis.</p> - -<p>Voilà le type de nos relations. Certes, la -fleur de galanterie en est absente, et cependant -j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus, -rien ne me fâche, rien ne me blesse, et mes -colères perpétuelles s’apaisent si vite que le -soir, quand, rentrée dans ma chambre, je -secoue les cendres de ce feu pour y chercher -une étincelle de rancune mal éteinte, tous -mes souvenirs du jour en jaillissent comme -un véritable feu d’artifice, et ce sont des -fusées de joie et de plaisir que je fais sortir -à la place.</p> - -<p>Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien ; -mais dans l’avenir, dans un lointain brumeux, -je me figure la revanche, et j’en ris -toute seule à l’avance.</p> - -<p>Oh ! monsieur de Civreuse, le jour où vous -tomberez à mes genoux, comme je vous y -laisserai, et comme vous regretterez alors le -temps perdu, pendant que vous attendrez -anxieusement ces sourires que vous auriez -si bien pu faire naître à ces heures-ci !…</p> - -<p>Souvent, pourtant, il me fait parler de ma -vie à Erlange, de mon couvent, de ma tante. -Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me -faire des questions sur mes études. Un petit -examen d’histoire et de géographie. En quoi -je n’aurais pas brillé, assurément !</p> - -<p>A mon tour, je l’interroge sur son voyage. -Mon Dieu, les belles choses qu’il fera et qu’il -verra ! Aller partout où sa fantaisie le poussera ; -n’attendre d’avis de personne ; chasser -des éléphants comme on attrape ici des moineaux -aux gluaux ; escalader des montagnes -en haut desquelles on se trouve avoir sa tête -au-dessus des nuages et ses pieds en dedans, -de sorte qu’on ne les voit plus ; ramer sur -le Gange, un grand fleuve sacré, — comme -qui dirait une rivière d’eau bénite chez -nous, — où on rencontre tantôt des crocodiles -aussi longs que des bateaux, et tantôt -des Indiens morts qui descendent le fil de -l’eau pour s’en aller en paradis, car c’est le -chemin, paraît-il, et voilà le système des -enterrements là-bas ! Se promener en palanquin, -et trouver chaque matin dans les -huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un -collier de perles, quel rêve, quelle vie !</p> - -<p>Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri -muet, bien entendu : « Oh ! emmenez-moi ! -emmenez-moi ! comme domestique, comme -page, comme cuisinière ou comme camarade, -à votre volonté ! Je serai si facile, si -brave, si audacieuse, si dure à la fatigue, -si heureuse de souper d’un rôti de chacal ! »</p> - -<p>Mais comment dire tout cela ?</p> - -<p>Lui, cependant, me voyant suspendue à -ses lèvres, les yeux brillants d’enthousiasme -et les mains serrées dans mon émotion :</p> - -<p>— Ça vous paraît superbe, tout cela, -n’est-ce pas ? me disait-il avec l’air habituel -qu’il prend quand je m’enflamme…</p> - -<p>Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait -qu’il a vécu déjà deux ou trois vies au -moins, et que son quatrième essai l’ennuie -comme un vieux livre qu’on sait par cœur. -A telle page, je trouverai ceci, se dit-il, -et à telle autre cela : et voilà d’où vient sa -nonchalance pour toute chose, il n’a plus le -plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette -idée qui explique sa morosité, et parfois j’ai -envie de lui demander : « Faisiez-vous ceci, -et pensiez-vous cela dans votre première -vie ? » Mais il me croirait folle, sans doute, -aussi je garde sagement pour moi mes petites -observations, et je me contente de lui répondre -en toute sincérité combien je l’envie -et comme cette vie d’aventures me séduit.</p> - -<p>— Bah ! vous en seriez bientôt lasse, me -disait-il en haussant les épaules ; il n’y a ni -pompon ni hochet par là-bas !</p> - -<p>M’en lasser, moi ! mais je trouverais ça -adorable, je le sais, et d’ailleurs est-ce que -j’en ai, des hochets, ici ? Si M. de Civreuse -veut bien me les montrer, il m’obligera.</p> - -<p>Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, -dans mon berceau, rêvais de la flèche dorée -qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais -inaccessible, et qui depuis ai continué à -souhaiter de même toutes les flèches placées -trop haut !…</p> - -<p>— Mais vous ne savez donc pas ce que -j’aime ? disais-je à M. Pierre : je désire tout -ce que je ne peux pas faire !</p> - -<p>— Comme les Malais de Timor, me répondit-il -en me regardant avec curiosité, qui -adorent les crocodiles, parce que, disent-ils -fort judicieusement : « Un crocodile avale un -homme et un homme ne peut pas avaler un -crocodile. »</p> - -<p>Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement -ne me paraît pas si bête, et ces Malais me -semblent assez logiques.</p> - -<p>Quand on n’aime pas par préférence, c’est -quelque chose encore de vénérer par frayeur, -et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un -qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte -d’être dévorée, comme volontiers je me ferais -Malaise !</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas -le nier ; mais c’est son flamboiement et son -ardeur même qui me font peur.</p> - -<p>» Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de -partir dans les nuages, te danserait perpétuellement -devant les yeux ? Moi, ça m’énerve et -je clignote. Seulement, il faut être juste, la -fusée a de belles couleurs et un jet hardi.</p> - -<p>» C’est te dire que nous sommes en conversations -réglées, et qu’elle ne se contraint nullement -devant moi. Un patriarche, ça ne tire -pas à conséquence, tu conçois !</p> - -<p>» Mais commençons d’abord par mes -petites affaires de coquetterie, si tu veux -bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais. -La balafre descend les cheveux et coupe -le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à -dire, et avec cela je peux revenir de la tour -Malakoff si je veux : c’est irréprochable.</p> - -<p>» Le bon docteur lui-même m’a contemplé -orgueilleusement. Vanité d’artiste bien excusable !… -Puis il a convié tout mon entourage à -venir voir le modelé et le fini de ses raccords.</p> - -<p>» Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus -avec sa naïveté habituelle, « C’était -mieux avant, quoi ! c’est sûr ; mais pour du -bien retapé, c’est du bien retapé ! » Et mademoiselle -Colette m’a presque fait l’honneur -d’une faiblesse.</p> - -<p>» Elle se penchait pour regarder, plus -blanche que son mouchoir de batiste, et -comme je haussais mes sourcils pour lui -montrer mon agilité :</p> - -<p>» — Ça bouge ! a-t-elle crié avec horreur -en se tournant vers le docteur.</p> - -<p>» — Quoi donc ? lui a-t-il dit. La peau du -front ? Mais je l’espère bien, et la vôtre en -fait tout autant.</p> - -<p>» Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour -s’en assurer ; puis, tranquillisée, elle s’est -rapprochée, et comparant alors mes deux -yeux, celui fraîchement découvert et l’autre :</p> - -<p>» — Il est tout pareil ! a-t-elle soupiré à -voix basse.</p> - -<p>» Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait -supposé borgne ou louche jusqu’à cette -heure.</p> - -<p>» Puis, l’émotion calmée, le docteur est -parti, Benoîte est retournée à ses fourneaux, -appellation emphatique, car on cuisine -encore à Erlange sur l’âtre et le trépied de -nos pères, et nous nous sommes retrouvés, -mademoiselle Colette et moi, dans notre -tête-à-tête habituel.</p> - -<p>» Ce que nous y avons dit depuis quelques -jours, tu ne saurais le croire, et mes découvertes -sur ma jeune compagne se multiplient.</p> - -<p>» D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais -j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle était -d’une ignorance absolue. Une vraie petite -carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si -tu essayais de l’en plaindre, et ta sympathie -serait mal venue, car elle supporte cette -lacune avec la plus aimable philosophie, et -a fait de tout ce qu’elle possède de connaissances -une petite salade sans queue ni tête -qui paraît lui suffire parfaitement.</p> - -<p>» Elle a passé cependant deux années dans -un des meilleurs couvents de Paris ; mais -nous sommes de grandes bêtes, toi et moi, -si nous imaginons que c’est de travail qu’on -s’occupe dans ces endroits-là.</p> - -<p>» De classe en classe, les intérêts varient. -Des poupées on passe aux cerceaux, des cerceaux -à la bibliothèque rose, de la bibliothèque -rose aux mondanités, au pas de -polka ou à l’esquisse illicite d’une valse enseignée -sur le gazon ras des charmilles. Mais -les études là-dedans ne sont jamais qu’un -accessoire, un comparse, une cinquième roue -de carrosse.</p> - -<p>» D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses -idées là-dessus qu’elle m’a établies avec une -limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais -pu retenir que ce qui avait trait aux gens -ou aux choses qu’elle aimait. Mais alors tout -ça, elle le sait à ravir. Quant au reste : bernique ! -Voilà son système.</p> - -<p>» Ainsi son histoire de France, c’est très -simple. Elle la prend à Charlemagne, « un -grand qui l’intéresse », et elle sait très bien -tout ce qui le regarde : la boule qu’il tient -dans sa main, son épée, son grand pied et -son neveu Roland surtout ! De là elle saute -à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît -tous ses bons mots, adore son profil et -sa furia, mais s’embrouille un peu dans son -histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il -avait la France dans son berceau en -naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos ?… -Enfin Napoléon est son point final et -son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous -ou vivons-nous ? Voilà ce qu’elle -ne sait guère, et jusqu’au prochain grand -homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper !… -La pauvre enfant risque de chômer -longtemps, si j’en crois les jours présents ; -que t’en semble ?</p> - -<p>» Entre temps, elle place à la diable Bayard, -Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout -ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses -immenses interrègnes, et je ne suis pas bien -sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion -l’un ou l’autre.</p> - -<p>» Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé -et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique -bravement et en toute chose ; aussi, -en fait de géographie, ses antipathies internationales, -qui sont nombreuses, se font-elles -jour nettement.</p> - -<p>» L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent, -par exemple ! Sur sa carte, la Manche a un -trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne -dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré -derechef, et comme les Italiens ne lui agréent -pas plus que les premiers, la même ligne fatale -ondule sur la crête des Alpes… En revanche, -elle s’en va jusqu’en Russie pour -s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois -qu’elle se doute de plus d’une particularité -de la terre de France.</p> - -<p>» Maintenant, dis-lui que le Parnasse est -une colline qui fait face à Montmartre, tu ne -l’étonneras nullement, et elle mélange les -départements, les villes, les chemins de fer -et les rivières avec la plus joyeuse aisance.</p> - -<p>» Ajoute à cela des fragments de connaissances -variées qu’elle a recueillies on ne sait -où, des vers en masse, quelques idées politiques, -des anecdotes du temps du roi Guillaume, -une façon de faire les additions pour -laquelle on casserait aux gages le plus -humble des apprentis savetiers, un aplomb -merveilleux et une extrême vivacité de compréhension, -et tu auras l’idée d’un assemblage -à donner la jaunisse à un pédagogue, -mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.</p> - -<p>» Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je -contemple, je jouis, je me carre dans mon -fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de -te passer l’autre bout du téléphone, heureux -coquin que tu es !</p> - -<p>» Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise -d’impossible, je lui proposerais demain de -partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à -parier contre un qu’elle accepterait… Et -cela dit sans la moindre fatuité, car je ne -compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident. -Mais voir des crocodiles, des serpents -à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu -le plaisir ? Elle ferait la route à la nage pour -cela.</p> - -<p>» Il est incroyable de retrouver chez toutes -les femmes ce même besoin d’émotions et -d’aventures qu’elles prisent plus haut que -tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant -éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.</p> - -<p>» Vois-tu mademoiselle Colette face à face -avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait -en bâillant ; la pauvrette s’enfuirait, s’il -lui restait des jambes toutefois, en poussant -des cris affreux. Et cependant elle n’imagine -pas à l’heure actuelle de bonheur comparable -à celui de voir de près ces lézards qui -sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants -au berceau, à ce qu’elle a entendu dire, -mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils -sont, avalent leur homme comme des gaillards -qui ont fait au moins leur seconde dentition, -si je suis bien renseigné.</p> - -<p>» Je m’efforce de la désenchanter ; mais -elle est décidée à voir tout en beau, et il y a -tant de bleu sur sa palette que je désespère -d’y mettre mon point noir. Tu cries à l’indignité, -à l’abomination de désillusionner -cette rêveuse !… Eh ! pourquoi ne veux-tu -pas que j’apprenne à cette enfant que l’eau -mouille et que le feu brûle ? elle serait capable -de ne pas vouloir les suspecter et d’y -mettre la main pour essayer. Tranquillise toi, -d’ailleurs ; elle ne perd ni le boire ni le -manger à suivre mes prêches sceptiques, et -je voudrais que tu puisses la voir goûter ; -c’est un spectacle réconfortant.</p> - -<p>» A quatre heures sonnant, au premier -coup de l’horloge, une vieille patraque qui -marche à son gré, avec le plus grand mépris -de l’exactitude, et que mademoiselle Colette -remonte elle-même tous les quinze jours -dans les combles du château, elle se lève et -disparaît en courant. Au milieu d’une phrase, -à la moitié d’un mouvement, perdue dans -l’exploration de ses ruines, elle part de -même ; c’est toute affaire cessante ; et les -naufragés de la <i>Méduse</i> n’iraient point à la -provende d’une autre allure.</p> - -<p>» Cinq minutes avant, elle n’y songeait -pas ; mais à quatre heures, c’est une défaillance, -une fringale ! et, si l’aiguille dépassait -le quart, tout serait perdu.</p> - -<p>» Les premiers jours, j’attendais son retour -surpris, anxieux, et croyant toujours à une -catastrophe qui avait motivé cette fuite ; -mais au bout de cinq minutes, elle rentrait -de son pas léger, un pan de sa robe relevé -pour porter ses provisions, elle se rasseyait -à sa place et reprenait tranquillement la -conversation où elle en était restée, tout en -dégustant son repas ; et quel repas !</p> - -<p>» Régulièrement, je le dis à sa louange, -elle m’offre de le partager, mais elle en vient -si bravement à bout toute seule, que je me -ferais scrupule d’y toucher, et je la regarde -casser ses noisettes d’un coup de dent -comme un joujou de Nuremberg, manger -des prunes sèches qui ressemblent à du -caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes -en pâte molle qui se tirent en grandes languettes -blanches.</p> - -<p>» Une fois seulement j’ai accepté ses politesses. -Des plis de sa robe, outre un énorme -morceau de pain, elle avait sorti successivement -cinq pommes rouges. Cinq pommes ! -comprends-tu ces estomacs de jeunes filles -incapables d’achever un bon beefsteak saignant, -et qui réduisent cinq pommes en quelques -minutes ?</p> - -<p>» A sa première offre j’avais refusé, et, sans -insister davantage, elle s’était mise à son -affaire. Consciencieusement, avec la laine de -sa robe, elle faisait briller chaque fruit avant -de le manger, le frottant, le refrottant et ne -le mettant sous sa dent que quand ses yeux -noirs se reflétaient dans ce singulier miroir. -Je la suivais, amusé par son manège, m’intéressant -aux taches qui résistaient, et si occupé -d’elle qu’au troisième fruit elle s’aperçut -de mon attention. Y avait-il dans mon -regard une lueur de convoitise ou le crut-elle -seulement, je ne sais ; mais me tendant -tout à coup la main :</p> - -<p>» — J’en ai cinq aujourd’hui ; vraiment, -vous pouvez en prendre une, me dit-elle avec -gravité.</p> - -<p>» Et, comme je ne répondais rien, étourdi -de cette munificence :</p> - -<p>» — Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.</p> - -<p>» Et toujours du même pli de ses draperies, -avec une ardeur qui lui faisait monter -le sang aux joues, elle amena la pomme au -point voulu, puis me la tendit.</p> - -<p>» Je la mangeai, comme tu penses, avec une -reconnaissance proportionnée au bienfait : -mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et -d’un œil anxieux j’ai cherché le serpent sous -les meubles. Il n’y était pas, fort heureusement… -du moins en apparence.</p> - -<p>» Cela me remet en mémoire une appréciation -physiologique de mademoiselle Colette, -qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera -son bagage scientifique.</p> - -<p>» C’était hier, à l’heure fatidique dont nous -parlons. Au coup de quatre heures, elle était -partie, et le quart avait sonné sans qu’elle -eût reparu. Vois-tu cette anomalie : quinze -minutes pour composer son festin ! Qu’allait-elle -rapporter, juste ciel ! Je ne quittais pas la -porte des yeux… Cinq minutes plus tard, elle -reparut les deux mains pleines et la démarche -posée, avec l’air de porter une relique. -Un instant j’eus l’idée qu’elle ramenait -son Saint-Joseph avec elle, et que la paix -était faite entre eux ; mais il s’agissait bien -de cela, ma foi ! L’objet de tant de soins était -une portion de pain brûlant qui fumait -entre ses doigts, — un chanteau, comme on -dirait ici, — de la valeur d’un quart de -miche à peu près, et au milieu duquel, dans -la mie pâteuse où était ménagée une fente, -un lit de crème épaisse et jaune se fondait -avec un fumet des plus succulents.</p> - -<p>» Elle poussa un soupir de soulagement en -s’asseyant, branla la tête d’un air confiant et -me montra l’objet en me disant à mi-voix -avec une grimace expressive :</p> - -<p>» — Ça brûle !</p> - -<p>» Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux -régal, mordant et soufflant tour à tour.</p> - -<p>» — Mais, ne pus-je m’empêcher de lui -dire, vous n’allez pas manger ça ?</p> - -<p>» — Si fait. Pourquoi pas ? c’est excellent.</p> - -<p>» — Peut-être, mais c’est lourd comme du -plomb ! Vous aurez mal à l’estomac.</p> - -<p>» — L’estomac, répliqua-t-elle avec un air -de supériorité : qu’est-ce que vous voulez -que ça lui fasse ?</p> - -<p>» Et elle se renversa pour rire à son aise -à cette idée que cette demi-livre de pâte -chaude pût incommoder son estomac !</p> - -<p>» — Mon Dieu ! ça peut l’ennuyer à digérer, -répondis-je seulement.</p> - -<p>» Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses, -la pensée me vint qu’elle ne savait -pas du tout de quoi je parlais, et, appelant -à mon aide la description classique de mon -enfance :</p> - -<p>» — L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral, -est une sorte de poche qui a la forme -d’une cornemuse. Son extrémité renflée est -placée dans la partie gauche et supérieure -de…</p> - -<p>» — Oh ! bien, dit-elle en m’interrompant -sans façon, ce n’est pas du tout comme ça -que je le vois, moi !</p> - -<p>» Et, comme le pain brûlait décidément -par trop, elle le posa sur ses genoux, et -sans se faire ; prier :</p> - -<p>» — Voici, reprit-elle, comment je me le -représente. Je vois un vieux bonhomme tout -petit, tout cassé, en habit noisette, avec une -perruque à marteaux et un jonc à pomme -d’or, qui va et vient perpétuellement dans -une petite chambre. Au milieu, une grosse -cheminée par où dégringole tout ce qu’on lui -envoie, et près de laquelle il se précipite dès -qu’un chargement arrive. Il se baisse, trie, -regarde, se frotte les mains quand ce qu’il -reçoit lui semble bon, hausse les épaules et -se fâche quand ça lui paraît mauvais : « Les -niais, les imbéciles, que m’envoient-ils là ? -marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que -j’en fasse ? » Et il pousse tout cela du pied dans -un coin où on met les choses qui ne servent -à rien et où ira peut-être mon pain chaud, -c’est possible ; mais voilà tout le dommage. -Quant à une poche et à une cornemuse, -je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne -veux pas m’en occuper. Mon petit vieux -suffit à la besogne, nous nous entendons à -ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les -jours de fruits verts, il a eu la politesse de -ne jamais m’en rien dire : pourquoi changerais-je ?</p> - -<p>» Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait -en se refroidissant, et la crème sentait -meilleur que jamais : mademoiselle Colette -le reprit délicatement du bout des doigts et -acheva son goûter sans prononcer un mot, -persuadée qu’elle m’avait convaincu de -l’existence de son petit homme. Voilà sa -logique.</p> - -<p>» Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses -originalités s’expliquent. Je l’interrogeais -hier sur son enfance, cherchant dans son -passé la trace d’une gouvernante, d’un professeur, -d’une direction quelconque enfin, -et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât :</p> - -<p>» — Qui donc vous a élevée ? ai-je fini par -lui demander.</p> - -<p>» — Moi, mais personne ! m’a-t-elle répondu ; -j’ai poussé à ma guise comme j’ai -voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation -de ma solitude.</p> - -<p>» Et elle esquissait en l’air avec sa main le -geste de quelqu’un qui pousse comme il -veut…</p> - -<p>» Vois-tu cette éducation ? cette petite fille -grandissant comme la folle avoine entre son -dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore -que son chien, et avec vingt-quatre heures -chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction ! -Je conçois maintenant l’affaire -qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance : -de la pensée à l’action, il n’y a évidemment -pour elle que le temps matériel -d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul -autre obstacle.</p> - -<p>» Il y a pourtant des heures mélancoliques -dans cette existence qu’elle raconte sans une -réticence, et la tante que tu sais est une -affreuse bonne femme qui vient de me donner -un échantillon de son humeur, et nous a fait -une sortie dont toute notre petite société -est encore ébranlée et dont la trace restera.</p> - -<p>» Il y a deux heures à peu près, je regardais -Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter -les tours les plus variés de son répertoire, -ne dédaignant pas de prendre part -elle-même de temps en temps aux exercices, -quand la porte s’ouvrit brusquement, et une -femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une -laideur à discréditer Croquemitaine si elle -se mettait jamais en tête de lui faire concurrence, -elle s’annonça elle-même d’une -voix qui remit instantanément sa jeune -nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant -sa maîtresse, qu’il gardait en montrant -les dents.</p> - -<p>» — Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine ! -me dit-elle. — La bien nommée, pensai-je -à part moi :</p> - -<p>» Puis, à haute voix :</p> - -<p>» — Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous -présenter mon respect, répondis-je.</p> - -<p>» Mais elle s’en inquiétait bien, de mon -respect !</p> - -<p>» — Il y a un mois, continua-t-elle, que -vous êtes arrivé chez moi, tombant on ne -sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur, -que vous étiez actuellement au terme de votre -séjour, j’ai voulu vous voir une fois avant -votre départ.</p> - -<p>» Arrivé me sembla fort, séjour plus -encore, et tu conviendras qu’on ne met pas -plus proprement les gens à la porte ; mais, -avant que j’aie pu répliquer un mot, mademoiselle -d’Erlange s’était redressée :</p> - -<p>» — Dites chez nous ! cria-t-elle, et même -chez moi, car M. de Civreuse est dans mon -aile, vous le savez bien, et, quant à la façon -dont il est « tombé » ici et que vous avez oubliée, -paraît-il, je vais vous la remettre en -mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en -lançant quelque chose dehors, alors qu’il passait -sur le chemin, ne songeant guère à nous, -je vous assure ! et Benoîte et moi l’avons -entré dans la cuisine, demi-mort. Puis, tandis -qu’elle préparait cette chambre, et que moi -je le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à -côté de lui, de le soigner, de le guérir et -d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à -présent, ma tante, de toutes ces choses que -je vous ai dites une fois déjà ?</p> - -<p>» — Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle -avec fureur en marchant sur la jeune -fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me -suis élevée contre ce rôle de garde-malade -que vous remplissez ici dans des circonstances -inqualifiables, et que cette fois je saurai bien -vous forcer à le laisser !</p> - -<p>» — Que ne vous en êtes-vous pas chargée ? -riposta mademoiselle Colette. Il y avait -plus d’une place près de ce lit, je crois !</p> - -<p>» — Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant -ce soir, soyez-en certaine. Mademoiselle ! -m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais -jamais consenti à occuper un seul instant, -quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si -j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu -contre le gré de quelqu’un ici !</p> - -<p>» J’étais hors de moi. Les insolences me -brûlaient les lèvres, et je ne sais en vérité ce -qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant. -Assurément, ce n’est pas la présence de cette -femme, et, si elle eût été seule, je crois bien -que je me serais vengé en effarouchant sa -pudeur par ce spectacle inattendu !… Mais -elle n’était pas seule…</p> - -<p>» Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître -mot à ma protestation, et se tournant vers sa -nièce :</p> - -<p>» — Vous voilà forcée à l’obéissance par -un plus sage que vous, dit-elle seulement.</p> - -<p>» Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle -s’en fut vers la porte, de son grand pas dégingandé, -comme une frégate démâtée dont on -tire sur le sable la carcasse hors d’usage et -qui cahote à chaque rocher.</p> - -<p>» Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un -quatrième personnage entrait en scène ! -c’était mon docteur qui arrivait comme une -flèche, les sourcils froncés, la lèvre mécontente, -et qui l’arrêta par le bras sans façon.</p> - -<p>» — Qui est-ce qui parle d’obéissance dans -la chambre d’un malade quand le docteur n’y -est pas ? dit-il rudement.</p> - -<p>» Il avait écouté derrière la porte et ne s’en -cachait pas.</p> - -<p>» — Vous, continua-t-il en se tournant vers -mademoiselle Colette, vous êtes à votre place -ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai -mise, c’est moi qui vous y garde, et j’en fais -mon affaire ! Vous, Monsieur, me dit-il, vous -n’avez pas oublié, je pense, notre première -conversation ; vous savez comment j’entends -la responsabilité ! J’ai votre parole, -et vous ne quitterez pas Erlange que je ne -lève moi-même votre écrou. Vous, enfin, Mademoiselle, -ajouta-t-il en regardant la -vieille fille qu’il n’avait pas lâchée, je vais -avoir l’honneur de vous offrir mon bras -pour vous reconduire jusqu’à votre chambre, -et je vous conterai en route quelques -particularités sur les fractures dont vous me -paraissez mal connaître les effets, et qui vous -intéresseront, j’en suis certain.</p> - -<p>» Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie, -et à qui il souriait avec aménité, il -lui fit traverser toute la chambre ; sur le -seuil, il s’arrêta :</p> - -<p>» — Et notez, dit-il en se retournant et en -nous regardant, que mademoiselle d’Erlange -s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce -n’est pas une aile qui lui appartient ici, -c’est le château tout entier, les ruines et le -reste !</p> - -<p>» Puis ils sortirent.</p> - -<p>» Te dire que je rugissais intérieurement -serait faible ; ma main esquissait de vagues -moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à -quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon -adversaire, le sexe dont elle se prétendait la -mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant -des grenadiers qui passeraient pour damerets -au prix de sa carrure !… D’ailleurs, l’idée de -mademoiselle Colette me revenait ; l’algarade -était plus rude encore pour elle.</p> - -<p>» Je me tournai de son côté, pensant la trouver -en larmes ; mais elle en était loin, et l’œil -allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone -en courroux.</p> - -<p>» — La méchante femme ! la méchante -femme ! criait-elle en trépignant.</p> - -<p>» Puis brusquement s’abattant dans un -fauteuil :</p> - -<p>» — Voilà pourtant dix-huit ans que je vis -auprès d’elle ! fit-elle avec éclat.</p> - -<p>» — Est-elle donc toujours ainsi ? lui demandai-je.</p> - -<p>» — Toujours !</p> - -<p>» — Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin ?</p> - -<p>» — Que sait-on ? reprit-elle en hochant -la tête. Du verjus dans l’esprit, peut-être ! -Je pense qu’il y a des femmes qui poussent -mauvaises comme des herbes qui poussent -orties. Elle est dans les orties, évidemment.</p> - -<p>» — Et contre vous, à part ma présence ici, -qu’est-ce qui la fâche habituellement ?</p> - -<p>» Elle ne répondit rien, me regardant d’un -air indécis, avec une ombre de sourire qui -relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement -les longs poils de son chien. Je la -regardais, attendant qu’elle parlât, et, tout -en regardant, je me sentais si frappé du contraste -de ce charmant visage avec le masque -dur et large de la grande femme qui sortait -de là, que je m’écriai sans réfléchir :</p> - -<p>» — Serait-ce donc parce que vous avez -dix-huit ans et qu’elle ?…</p> - -<p>» Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle -d’Erlange me regarda à travers -ses cils, tout en disant :</p> - -<p>» — Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant, -mais…</p> - -<p>» Elle se tut de nouveau, ses paupières -se baissèrent complètement et ses cils se -remirent à battre ses joues roses comme un -éventail de dentelle. L’embarras est rare chez -elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je -formulai toute ma pensée.</p> - -<p>» — Elle les a eus en effet, c’est évident ; -mais son printemps n’avait pas la fleur du -vôtre : voilà !</p> - -<p>» Comment je me laissai entraîner à ce -madrigal, du diable si je peux le dire ! mais -mademoiselle Colette m’avait bravement défendu -tout à l’heure, elle méritait vraiment -que je marchasse à la rescousse à mon tour. -Elle prit d’ailleurs cela comme la simple -énonciation d’un fait, se mit à rire franchement, -et releva les yeux avec un petit geste -qui signifiait : « C’est ça ; cette fois, vous y -êtes ! » Puis, sans transition, tout à fait mise -en confiance, elle laissa couler le flot de ses -souvenirs, me racontant ceux des épisodes de -son enfance qui se rapportaient à sa tante, -ainsi que ses frayeurs de petite fille devant -elle, le tout sans acrimonie aucune, mais -avec une verve comique et malicieuse qui -donnait une touche vivante et un relief burlesque -au portrait de cette bizarre tutrice. -« Égoïsme et jalousie ! » le cri le plus habituel -à la bête, te résume cette femme, et je -m’en vais te dire un trait qui la peint.</p> - -<p>» Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange -pour que les ressources assez limitées -du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire -de la maison ; mais le menu, généralement -soigné, n’est jamais plus soigné que les jours -de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque -plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle -d’Épine dit à sa nièce :</p> - -<p>» — Mon estomac ne supporte pas le -maigre, Colette ; vous ferez abstinence pour -nous deux.</p> - -<p>» Et la nièce mange ses sardines ou ses -légumes au fumet des pigeonneaux de la -tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis, -le priant d’agréer la substitution…</p> - -<p>» Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire, -et qu’elle s’aperçoive alors que ses -billets n’étaient pas bons, je l’espère ; mais -le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce -qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout -qui lui rendra ses années passées, les -soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas -reçus alors ?</p> - -<p>» Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration -qui se joue ici, et c’est véritablement ce -que cherche cette femme.</p> - -<p>» Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle -refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses -et ce lit de plumes où elle dort, que -toutes ces recherches enfin qu’elle a pour -elle seule ; elle entend maintenant l’étioler -moralement entre quatre murs, et emprisonner -si bien sa jeunesse et sa vie que nul -ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.</p> - -<p>» Comment appelleras-tu ce crime, toi, -alors, si tu nies qu’il y ait séquestration, et -comment le puniras-tu ?</p> - -<p>» … Pour moi, j’entends le déjouer, tout -au moins, et sans tarder ; et le lendemain du -jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai ! -Dussé-je ameuter la presse, assembler un -conseil de famille ou réclamer l’aide de la -police, j’en viendrai à bout, et la porte -de cet antre sera démurée… A qui donc -appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est -à ceux qui méprisent le monde et le connaissent -comme il est !…</p> - -<p>» En échange de ses veilles et des soins -qu’elle a pris de moi, mademoiselle Colette -aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai -sa cage ! Vive Dieu ! Jacques, tu m’entends, -je te l’affirme !…</p> - -<p>» Une demi-heure plus tard, le docteur est -revenu, et tu vois d’ici la discussion :</p> - -<p>» — Docteur, je veux partir !</p> - -<p>» — Monsieur, ne revenons pas là-dessus, -je vous en prie.</p> - -<p>» — Rendez-moi ma promesse !</p> - -<p>» — Jamais de la vie ; vous êtes au point -délicat et critique entre tous, ne me gâtez -pas une si belle fracture.</p> - -<p>» — Il m’est impossible de demeurer ici -après la scène de tout à l’heure, vous le sentez -bien !</p> - -<p>» — Allons, je vous dis que cette femme -est folle ! Faut-il que je lui signe un billet -pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit -en repos ?…</p> - -<p>» Et comme j’insistais :</p> - -<p>» — Monsieur, me dit-il assez sèchement, -je suis d’âge et de caractère à prendre la -responsabilité de mes actes ; vous me ferez -donc le plaisir de m’envoyer tous ceux qui -pourront y trouver à redire.</p> - -<p>» Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle -Colette continuait à crier :</p> - -<p>» — Mais puisque vous êtes chez moi ! Mais -puisqu’on vous dit que vous êtes chez moi !</p> - -<p>» La pauvrette n’y voyait pas plus loin.</p> - -<p>» Finalement, le docteur s’est engagé sur -l’honneur à me libérer dans dix jours, et -j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là. -Mais en résumé, vois-tu, je suis exaspéré. -J’ai beau faire, la position est fausse. A tous -les bruits de portes, je tressaille comme un -écolier en rupture de ban, et volontiers -je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses -affaires ! Seulement, elle n’y entend pas malice. -C’est une scène, voilà tout, elle en a -vu bien d’autres, et elle continue son train -ordinaire en toute insouciance. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">20 avril.</h2> - - -<p>C’est fini, les beaux jours s’en vont, et j’ai -beau faire maintenant, sans savoir comment -ni pourquoi, mais toutes mes rêveries finissent -par des larmes.</p> - -<p>C’est sans le vouloir et sans même m’en -apercevoir. Je m’assieds sur mon divan -comme autrefois, je pense aux mêmes choses -toujours, et ce qui me faisait plaisir hier, ce -qui me faisait rire si gaiement que je mettais -ma tête dans les coussins pour qu’on ne -m’entendît pas, me rend triste à présent. -J’enfonce encore ma figure à la même place, -mais quand je me relève l’étoffe est mouillée, -et c’est seulement alors que je m’aperçois -que j’ai pleuré.</p> - -<p>Quelle scène affreuse elle a faite, ma tante, -et comme j’avais le cœur serré ! Je craignais -tant que M. Pierre ne se fâchât !</p> - -<p>Le docteur, heureusement, a tout raccommodé ; -mais lui reste un peu contraint, -un peu gêné, peut-être qu’il nous en -veut malgré tout, et cela me fait tant de -peine !</p> - -<p>Une semaine seulement à passer encore -ici ! Mon Dieu, je n’aurais jamais cru qu’il se -guérirait aussi vite ; c’est trop court ! C’est-à-dire -que ce n’est pas la maladie qui est trop -courte, c’est le séjour ! Je pensais qu’il resterait -bien plus à Erlange, et surtout… Enfin, -je ne croyais pas que cela finirait ainsi… -Maintenant, c’est tout : personne ne se soucie -de Colette ; passé la porte, lui n’y songera -plus, et elle restera toute seule, bien plus -seule que jamais, comme il fait plus noir -dans un endroit qui était éclairé et d’où on -enlève les lumières.</p> - -<p>Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi -espère encore. Quoi et pourquoi ? elle ne -peut pas le dire ; mais elle me répète toujours -qu’elle voit sa revanche là-bas… J’ai peur -que ce ne soit bien là-bas !</p> - -<p>Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il -de rien ; près de lui je suis gaie plus que -jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si -bon dans cette grande chambre !… Je ne dis -tout qu’à mes confidents : mon coussin et -mon cahier, et quand j’ai fini du premier, -je le porte près de la cheminée, je le fais -sécher, et je prends le second… Les marges -en sont méconnaissables ; sans y penser, j’y -écris deux initiales, toujours les mêmes, en -long, en large, enlacées, séparées, et tout à -l’heure sur ma main gauche, j’ai mis son -nom tout entier : une lettre sur chaque ongle -et deux sur le dernier, sur celui du pouce.</p> - -<p>C’était drôle, et j’ai ri d’abord ; puis -toujours cette bête de petite larme qui vient -sans propos est tombée, et l’encre s’est -brouillée… Voilà comme tout s’efface !…</p> - -<p>Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon -terrain ; j’ai couru jusqu’au fond du parc, et -sur l’écorce d’un grand sapin, celui près -duquel j’ai le plus rêvé et sur lequel je grimpais -l’automne dernier pour voir venir les -aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe -avec mon petit poignard. Il n’y a pas d’autre -moyen de conter à un arbre ce qu’on pense, -et j’étais bien aise qu’il le sût.</p> - -<p>En rentrant M. Pierre a remarqué ma -robe humide et mes bottines mouillées.</p> - -<p>— Vous êtes sortie ? m’a-t-il demandé.</p> - -<p>Et moi j’ai répondu :</p> - -<p>— Oui, je viens de faire une course !</p> - -<p>S’il savait laquelle !…</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>» — Mon ami, vous êtes une bête !…</p> - -<p>» Pourquoi le début de cette lettre -qu’Henri IV écrivait, il y a bien trois cents -ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire -aujourd’hui ? Par analogie sans doute, -et parce que, sur ce point-là au moins, tu -ressembles ce matin à la perle des ministres.</p> - -<p>» Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette -fois, m’a mis en colère ! Corbleu ! j’ai l’âge -de raison, je crois ; je sais ce que je sens, et -ce que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas -le sens commun.</p> - -<p>» Mon pouls est excellent, ma tête libre et -mon cœur gaillard, quoi que tu en dises, et -il n’y a point de but caché à la campagne -que je médite au profit de ma jeune hôtesse.</p> - -<p>» — Te mêler de choses qui ne te regardent -pas, me dis-tu ; t’attirer des millions -d’ennuis et te faire remettre à ta place par le -notaire de l’endroit, qui te renverra poliment -à tes affaires, tout cela pour une personne -qui t’est totalement indifférente, comme c’est -probable, et comment veux-tu que je croie -cela, surtout quand je sais que la personne -en question est une jeune et jolie créature !… -Allons, avoue et épouse-la, c’est le plus -simple !…</p> - -<p>» Mon pauvre Jacques, tu résous les -choses à coups de gaule, comme on abat des -noix ; ton « plus simple » est tout bonnement -héroïque, et, de plus, tu n’y connais rien.</p> - -<p>» Je ne travaille pas écus sur table, mon -ami ; j’y vais pour l’honneur, pour l’amour -de l’art, comme un antique chevalier, et tu -m’avoueras que, si tous ces braves paladins -qui défendaient jadis « la veuve et l’orphelin » -s’étaient crus forcés ou même autorisés à -épouser toutes les prisonnières qu’ils délivraient -dans l’an, c’est un véritable harem -que chacun d’eux aurait possédé, et la morale -aurait fait table rase de l’institution dans -les six mois !</p> - -<p>» Songe donc que je commence seulement -mon tour du monde, et ne fais pas -de mon épée un meuble de famille à la première -étape ; elle danse dans le fourreau à -l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir -de joli, et le râtelier de la paix domestique -lui fait horreur !… Puis enfin, si elle te -semble d’un prix si inestimable, cette blonde, -que ne viens-tu briguer l’emploi toi-même ?</p> - -<p>» En confidence, si tu veux tout savoir, -mademoiselle Colette t’aime déjà ! Elle sent -cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de -tes coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé -de ces bienveillantes dispositions. Maintenant -te voilà au courant. Fais diligence, et -je te présenterai.</p> - -<p>» Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie, -car il m’irrite. Il ne me reste plus une -semaine entière à passer ici, ne me fais pas -mentir à cet excellent docteur et fuir un -beau soir de guerre lasse ; et si ce n’est pas -une querelle que tu cherches, pour Dieu, -laisse-moi la paix et ne me poursuis plus -de tes prévisions sentimentales !</p> - -<p>» Oui, je ne te dis pas qu’une imagination -un peu enthousiaste, un cœur un peu neuf, -quelques illusions encore fraîches, ne seraient -pas émues ici… Ce cadre étrange, -cette intimité, ces beaux yeux !…</p> - -<p>» Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est -pas ma faute, Jacques ; il y aura demain neuf -ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé, -et il y a deux choses qu’on ne retrouve -jamais : la jeunesse et les illusions. Si tu -peux me les rendre, foi de désenchanté, je -tombe à ses genoux.</p> - -<p>» Nos derniers jours se passent agréablement ; -mademoiselle d’Erlange est plus gaie -que jamais, et nulle contrainte n’est possible -auprès d’elle.</p> - -<p>» Même entre nous, je peux bien te l’avouer ; -mais cette liberté d’esprit et cet entrain me -surprennent un peu.</p> - -<p>» Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur, -je m’apprécie à mon juste prix, mais -je vaux une émotion peut-être, et il me souvient -d’une jeunesse dorée où je tenais honorablement -ma place. Sans doute, c’est -qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.</p> - -<p>» Note bien que je suis charmé de cela ; le -contraire m’eût gêné, attristé, bourrelé de -remords, et je ne t’en parle que pour mémoire. -Seulement tu conviendras qu’il est -singulier qu’une jeune fille qui est seule, qui -s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son -premier roman chez elle sous la forme d’un -homme jeune et passable l’accueille ainsi, -et nous pouvons mettre au panier avec tant -d’autres la légende qui fait les cœurs de -fillettes si inflammables. Du reste, je croirais -volontiers que cette exubérance qui distingue -mademoiselle d’Erlange lui sert en quelque -sorte de déversoir, et que tant de manifestations -extérieures laissent ses pensées -intimes dans une grande placidité, avec un -peu de sécheresse de cœur peut-être même, -qu’expliquerait très bien, du reste, son enfance -sans joie et sans tendresse.</p> - -<p>» Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux -ainsi, et nous égayons nos derniers après-midi -par l’exercice du noble jeu de dames.</p> - -<p>» Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques -orages qui mouvementent les séances, car -mademoiselle Colette n’aime pas à être battue, -et, après les premières leçons, pendant -lesquelles j’ai cru devoir la ménager en -faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon -jeu habituel, et je la gagne cinq fois sur six.</p> - -<p>» Sa patience, qui est courte, s’épuise vite -dans ces conditions, et elle a des colères de -chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les -sourcils, tapote la table nerveusement, et -finalement, quand le cas lui semble désespéré, -brouille tout le jeu d’un grand coup -de main. Je m’appuie alors avec majesté sur -mes coussins et je regarde obstinément les -solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive -à composition, ce qui n’est jamais long. -Elle range de nouveau les pions, repousse le -jeu près de moi et marmotte à mi-voix :</p> - -<p>» — C’était par trop mauvais, aussi !</p> - -<p>» Puis, persuadée que cela explique tout, -elle me tend ses mains fermées pour me faire -tirer et voir qui commencera, et tout -reprend à peu près dans le même ordre.</p> - -<p>» Invariablement, au début, je lui propose -de lui rendre des pions, et invariablement -aussi elle refuse avec un air de dignité froissée, -trouvant évidemment ses coups de main -beaucoup plus réguliers que cette faveur, et -insistant avec passion, en commençant chaque -partie, pour que je joue avec elle comme -avec n’importe qui, sérieusement et sans -l’aider.</p> - -<p>» Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et -au bout de cinq minutes elle trépigne : c’est -logique.</p> - -<p>» Tout à l’heure, nous étions aux prises ; -je la voyais s’enferrer, et deux fois de suite, -bien malgré moi, je venais de faire râfle de -quatre victimes d’un coup… Tu juges de son -état : ses dents mordaient si fortement sa -lèvre inférieure que le sang en était chassé, -et elle embrassait toutes ses positions d’un -coup d’œil éperdu de nageur qui perd pied.</p> - -<p>» Prudemment, je retirais déjà mes doigts, -prévoyant quelque formidable culbute ; mais -les choses tournèrent autrement, son front -s’éclaira tout à coup, elle desserra la rude -étreinte de ses dents, et le doigt sur un de -ses pions, elle se mit à le conduire en biais -tout droit, dérangeant mes propres pions au -passage, mais sans violence et sans avoir le -moins du monde l’air de se douter qu’elle -marchait en pleine contravention. A un rang -du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle -me dit :</p> - -<p>» — A vous !</p> - -<p>» — Comment à moi ? Mais que faites-vous -donc ? lui demandai-je.</p> - -<p>» — Eh bien ! me répondit-elle avec un -magnifique aplomb, je vais à dame ! Je n’en -viendrais jamais à bout en marchant dans ce -sens-ci, j’ai pris l’autre.</p> - -<p>» C’est toujours le même mépris de toutes -les barrières et de toutes les conventions, et -cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée -dans une tribu de libres Indiens… Je -la vois sous sa tente, avec des plumes dans -les cheveux, des lianes fleuries autour des -épaules, rivalisant de cabrioles avec ses -chèvres sauvages, et baptisée par la tribu -enthousiaste du nom symbolique de « l’Oiseau-qui-chante » -ou de « la-Flèche-qui-vole ».</p> - -<p>» En attendant, la-Flèche-qui-vole continue -son office de bonne maîtresse de maison et -s’ingénie à me distraire.</p> - -<p>» Depuis huit jours, je me lève. Aidé par -Benoîte, dont la robuste épaule me sert de -canne, je gagne un fauteuil qu’on place près -de la fenêtre, j’étends mon appareil sur un -autre siège placé en face de moi, et, guidé -par mademoiselle Colette, je prends connaissance -de la cour et des points principaux du -château.</p> - -<p>» — Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque, -ici la salle à manger, ici la chapelle, et là, — en -me montrant des ruines cette fois, — il y -avait des salons, une grande salle des gardes, -un oratoire, des galeries sans fin.</p> - -<p>» Le tout, souvenirs et restes intacts, est -superbe ; c’est le type du pur style Louis XIII, -élégant et sévère tout ensemble, et il y a là -des sculptures qui me font rêver et dont je -complimente sincèrement la châtelaine du -lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs -avec son originalité accoutumée.</p> - -<p>» Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait -connaissance avec Françoise, la troisième -amie de mademoiselle Colette, tu conviendras -que les temps sont accomplis et que je peux -quitter Erlange.</p> - -<p>» Il faisait hier une superbe journée, bien -sèche et bien claire ; un battant de la fenêtre -était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je -humais la fraîcheur avec délices, quand je -vis ma jeune gardienne qui traversait la -cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya -un petit salut de la main, et courut à une -porte des communs qui donne sur la cour.</p> - -<p>» — Je veux vous montrer Françoise ! me -cria-t-elle.</p> - -<p>Et elle sortit un instant après avec une -grande bête poussive, à moitié aveugle, aux -flancs saillants, au garrot énorme, très haute -sur quatre pattes grêles et avec un poil d’un -blanc jaunâtre.</p> - -<p>» Tout à fait indifférente à cette laideur, -elle la tapotait, lui parlait et la bourrait de -sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité -que les dents de la vieille bête ne -venaient pas à bout de ce qu’on lui présentait. -Puis, quand elle eut fini :</p> - -<p>» — Elle trotte encore pas mal, vous allez -voir, me dit-elle.</p> - -<p>» Elle lui jeta une couverture sur le dos, la -tira près d’un escalier de pierre, s’élança sur -cette croupe massive comme un sylphe, et, -l’excitant de la voix, la fit partir au trot. -Mais à tous les pavés la monture buttait, sa -grande tête avait des soubresauts de peur, -et, avec ses naseaux fumants, elle semblait la -bête de l’Apocalypse emportant je ne sais -quel esprit dans sa course indécise.</p> - -<p>» — C’est un jeu à vous casser le cou ! -criai-je à mademoiselle d’Erlange.</p> - -<p>» — Bah ! répondit-elle, nous nous connaissons -bien.</p> - -<p>» Au dixième tour, elle se laissa glisser à -terre si rapidement que je crus à une chute, -et reconduisit son amie avec les mêmes protestations -de tendresse qu’elle lui avait prodiguées -en venant.</p> - -<p>» Voilà comme elle parle aux bêtes, et je -ne m’étonne plus qu’il ne lui reste rien à -donner aux hommes : elle dépense là tout -son cœur.</p> - -<p>» Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai -plus que du village. Je compte rester là à l’auberge -quelques jours, le temps de remonter -ici encore une fois, remercier mon hôtesse, -d’aller chez mon docteur et de t’aviser de -mes projets.</p> - -<p>» Tourne donc la page, nous sommes au -bout de l’aventure, et pour le revoir, à bientôt -peut-être. J’ai tant manqué de paquebots -depuis quelque temps que j’ai bien envie -d’en laisser aller encore un sans moi, et de -courir te serrer la main dans ta province. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">28 avril.</h2> - - -<p>Tout est dit : M. de Civreuse est parti depuis -hier, et je ne me retrouve plus ici.</p> - -<p>Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et -silencieux, je sais comment mes pas résonnent -dans les corridors et ma voix contre les -boiseries, mais tout est changé maintenant.</p> - -<p>Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui -c’est de la tristesse, et les deux choses -pèsent bien différemment.</p> - -<p>De temps en temps, je fais la brave, je me -joue la comédie à moi-même. Je range, je -vais, je viens, je chantonne des petits airs -tout gais, puis je m’assieds à côté de mon -chien, je prends sa tête sur mes genoux et je -me mets à lui parler comme jadis ; seulement, -même avec lui, je me surprends en flagrant -délit de mensonge.</p> - -<p>— Six semaines pour raccommoder une -fracture, vois-tu, Un, c’est énorme, lui -disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions -cru que cela pourrait durer autant, -n’est-ce pas ?</p> - -<p>Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du -tout, car je comptais sur le double au moins -pour à présent, et sur toujours pour plus -tard.</p> - -<p>Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est -pas sans deviner une petite émotion ou du -moins sans la redouter, et volontiers elle -m’aurait toujours auprès d’elle ; mais c’est -ce que je ne veux pas, je prétends que le -transport de mes affaires m’occupe, et je -m’échappe.</p> - -<p>En réalité, je ne fais rien du tout et je -laisse chaque chose comme elles étaient -hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne -chambre. Il y a là tant de souvenirs -embusqués un peu partout, et ils s’élancent -si vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas -dormir à présent. J’aurais peur que tous ces -revenants ne devinent mon secret et ne s’en -aillent le conter à M. Pierre, qui en rirait -peut-être, et je veux venir ici seulement -pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure, -je regrette, je me fâche, je fais ce que je veux ; -puis, quand je me sens raisonnable, c’est -l’heure de ma récréation, je reprends le chemin -connu, je m’assieds à ma place habituelle, -je regarde le lit vide, le fauteuil -près de la fenêtre sans personne et je me -souviens !…</p> - -<p>Souvent aussi je me sens prise de colère. -Après tout, qu’est-il venu faire ici, cet -homme ? pourquoi m’est-il entré dans la -tête et dans le cœur comme cela, puisqu’il -ne voulait rien de moi, et quelle est la puissance -qui vous envoie ainsi un commencement -de bonheur, juste ce qu’il vous faut -pour être heureux, qui vous le laisse bien -apprécier, bien regarder, et qui, à l’instant -où vous croyez fermer vos mains pour le -saisir, vous l’enlève brusquement ?</p> - -<p>Est-ce là ce qu’on appelle la Providence ?</p> - -<p>Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse -n’a rien fait pour attirer mon attention, et -c’est même je crois sa raideur qui m’a -frappée et séduite.</p> - -<p>Si sombre qu’il fût, il souriait cependant -quelquefois, et il y a un charme spécial au -sourire des gens froids. C’est comme le -soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès -dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une -fois seulement tous les cent ans, et dont la -rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une -fleur si rare que je suis occupée ?…</p> - -<p>Notre dernière journée s’est passée mieux -qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même -ne sentît une imperceptible émotion.</p> - -<p>Le matin, en entrant à mon heure habituelle, -j’avais trouvé près de son fauteuil une -table chargée de papier, d’une boîte à couleurs -et d’un faisceau de crayons et de pinceaux. -Benoîte lui donnait un verre, et dès -qu’elle fut sortie :</p> - -<p>— Voudriez-vous, me dit-il très vite, me -permettre de faire votre portrait sur cet -album en deux coups de crayon ? Je viens -d’esquisser ce côté du château, mais mes -souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets -si ma garde-malade n’était pas en première -ligne.</p> - -<p>Je répondis oui, bien entendu, et je -m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout -en lui demandant :</p> - -<p>— Comment faut-il me poser ? debout, -assise, de profil, de face ? — Et en même -temps j’essayais toutes ces positions…</p> - -<p>Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un -instant :</p> - -<p>— Si vous le voulez bien, me dit-il, vous -vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous -vous installerez près de la cheminée, comme -vous étiez le soir de mon premier réveil ici.</p> - -<p>— Moins la robe, toutefois.</p> - -<p>— Moins la robe, malheureusement !</p> - -<p>— Malheureusement !… Voulez-vous que -j’aille la mettre ?</p> - -<p>— Oh ! je n’oserais pas…</p> - -<p>— Mais c’est l’affaire d’une seconde !</p> - -<p>Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.</p> - -<p>Comme je le lui avais dit, un instant après -je rentrais. Seulement la jupe de cette -aïeule que je ne connais pas est bien trop -longue pour moi ; j’avais beau la relever à -deux mains, mes pieds se prenaient dans -l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant, -et comme à la fin je la laissai aller -pour faire à M. de Civreuse une belle révérence -de cour, il se trouva qu’en m’approchant -de la cheminée, je me pris dedans, je -ne sais comment, et je tombai rudement sur -les deux genoux.</p> - -<p>M. Pierre jeta une exclamation, une -espèce de cri, ma foi, qui me fit plaisir, et -il fit le geste de se lever impétueusement.</p> - -<p>— Et votre genou ! lui criai-je. Ne bougez -pas !</p> - -<p>Puis je me remis sur pied lestement et je -m’assis dans mon fauteuil. Mais il était inquiet.</p> - -<p>— Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes -bien sûre ? me disait-il… Mon Dieu ! quelle -idée absurde j’ai eue de vous faire mettre -cela !… Vraiment, vous n’avez rien ?…</p> - -<p>Je répondais : non, le cœur un peu battant… -pas de ma chute, mais de cette voix -anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un -quart d’heure seulement, pour me laisser me -reprendre, il se mit à sa tâche.</p> - -<p>Il allait, il allait, relevant à chaque instant -ses yeux sur moi, me regardant avec une -persistance qui me gênait fort, et me faisant -reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure -en quart d’heure. Le déjeuner nous interrompit ; -mais à deux heures c’était fini. Il -m’appela alors près de lui, et je ne pus m’empêcher -de m’écrier envoyant la feuille qu’il -me présentait :</p> - -<p>— C’est moi ! Ah ! mais que c’est donc -joli !</p> - -<p>Le fait est que cette petite dame rose qui -me souriait dans ce fauteuil, cette grande -cheminée sombre dont les chenets se détachaient -nettement, les sculptures des boiseries : -c’était un vrai tableau, et je tombais -d’admiration…</p> - -<p>— Qui, jolie ? me demanda M. de Civreuse -assez railleusement : vous ou l’aquarelle ?</p> - -<p>— Le portrait, bien entendu !…</p> - -<p>Il me regarda un instant en souriant, puis -avec une voix toute autre que celle que je lui -connaissais :</p> - -<p>— Le portrait, c’est vous, car par bonheur -il est ressemblant. Ne changez rien à votre -exclamation.</p> - -<p>Je me tus ; c’est la seconde fois, peut-être, -que j’entends un éloge sortir de sa bouche -et cela m’émotionnait plus que je n’aurais -voulu. Pourtant, je mourais d’envie d’avoir -comme lui un souvenir de ce temps charmant -que je sentais glisser entre mes doigts, et je -cherchais nerveusement que dire et quel -moyen employer.</p> - -<p>— Et si, moi aussi, je faisais votre portrait ? -commençai-je en plaisantant.</p> - -<p>— Comment donc ! me répondit-il très -sérieusement mais j’en serai charmé, et -je vais me tenir tranquille comme une -image.</p> - -<p>— C’est que je ne dessine pas très bien, -balbutiai-je, toute saisie de me voir prise au -mot ;… je n’ai jamais fait que le portrait de -Un.</p> - -<p>— Eh bien, dit-il, je me trouverai en -excellente compagnie.</p> - -<p>Il me tendit un carton, une feuille de papier, -du fusain, des crayons, et se posant de -trois quarts :</p> - -<p>— Suis-je bien ainsi ? me demanda-t-il.</p> - -<p>Je répondis :</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût -mis sur la tête que j’aurais dit de même.</p> - -<p>Machinalement, pourtant, je commençai, -le regardant comme je l’avais vu faire pour -moi, et le trouvant beau comme j’aurais -voulu seulement qu’il m’eût trouvée aussi.</p> - -<p>Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais -lasse, énervée incapable de continuer. La -figure qui était sur mon papier représentait -tout ce qu’on voulait, une perruque de juge, -un épouvantail à moineaux ou un roi nègre, -et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent, -quand je m’amusais à dessiner mon -chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je -donnais à mon favori une tête de mouton, -une fourrure d’ours et quatre pattes -grêles qui n’auraient pas porté un <span lang="en" xml:lang="en">king-charles</span>.</p> - -<p>En toute autre occasion, j’aurais ri ; mais -les minutes que je comptais, toujours en songeant -au départ, me mettaient l’esprit à l’envers, -et je sentis que les larmes me montaient -aux yeux. C’était ce que j’avais juré qui ne -serait pas, et je courus à la cheminée prête à -y lancer mon papier, en disant :</p> - -<p>— C’est impossible, je n’y entends rien !</p> - -<p>Mais M. de Givreuse m’arrêta :</p> - -<p>— Mon portrait ! cria-t-il ; montrez-moi -mon portrait, j’ai le droit de le voir !</p> - -<p>Sans résister, je le lui apportai ; il le prit -et le contempla gravement, puis, toujours -avec le même sérieux :</p> - -<p>— Me permettez-vous de le retoucher ? dit-il.</p> - -<p>J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir -il effaça tout. Puis en quatre traits de -crayon, il fit un profil qui était la caricature -du sien, si burlesquement ressemblant qu’il -était impossible de le voir sans rire.</p> - -<p>Il écrivit en bas, de sa grande écriture : -« Hommage respectueux du patient à l’auteur, » -et me le tendit.</p> - -<p>En même temps, le docteur entra. Mon -cœur se serra ; je compris que c’était tout, et, -pendant que je sortais de la chambre, j’entendis -la voiture commandée pour M. de Civreuse -qui roulait dans la cour. Je me sauvai -dans mon refuge, mon dessin en main, et là, -une fois seule, je me mis à le regarder. Seulement, -au lieu de rire comme un instant -avant, je sentis que mes larmes coulaient sur -ce nez invraisemblable et sur ces moustaches -hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était -bien naturel, car il était symbolique, ce dessin, -et il ressemblait à mon héros comme -la réalité ressemblait à mon rêve.</p> - -<p>Un instant après, le docteur me rappela. -M. de Civreuse était debout au milieu de la -pièce, soutenu par deux béquilles noires qui -me firent un effet horrible. Il me parut que -je l’avais rendu infirme pour le reste de ses -jours ; je sentis que je pâlissais, et je me -tournai involontairement vers le médecin en -étendant les mains.</p> - -<p>— Ce n’est que pour les premiers jours, -dit-il en souriant, car il avait compris ma -peur.</p> - -<p>Par terre étaient les éclisses qui avaient -remplacé le plâtre depuis deux semaines.</p> - -<p>— Brûlons-les ensemble, me dit M. de -Civreuse en me les montrant.</p> - -<p>Je les ramassai comme il le voulait et je -m’approchai du feu avec lui.</p> - -<p>Il maniait bien ses béquilles, mais un -bruit sourd sur le parquet me troublait au -point que je ne savais plus ce que je faisais. -Le docteur sortit pour avertir Benoîte, et je -lançai sur les bûches le premier morceau, -puis le second.</p> - -<p>Au troisième, je repris courage, et, levant -les yeux sur M. Pierre, je parvins à prononcer -tout bas, mais sans trembler :</p> - -<p>— Me pardonnez-vous ?</p> - -<p>— Ah ! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais -qu’il ne serait plus jamais question de -choses de ce genre entre nous…</p> - -<p>Je le remerciai d’un mouvement de tête, -et je continuai ma besogne sans rien ajouter, -à genoux près du foyer, presque à ses pieds -tandis que lui, debout, appuyé contre le -chambranle, me dominait de toute sa taille… -Comme c’était différent de ce que j’avais -imaginé un jour !</p> - -<p>Cependant Benoîte entra. Elle venait dire -adieu au voyageur et s’avança en faisant la -révérence et en commençant un petit compliment -où elle lui souhaitait meilleure -chance et « que Dieu le bénisse » !</p> - -<p>Il la laissa dire jusqu’au bout ; puis, déposant -ses béquilles et appuyant son genou -malade sur le siège d’un fauteuil :</p> - -<p>— Ce n’est pas avec des paroles que je -pourrais vous remercier de tout votre dévouement, -dit-il gaiement ; il faut que vous -me permettiez de vous embrasser.</p> - -<p>Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite -par les épaules, il l’embrassa sur les deux -joues, tout droit et bien fort… Puis, comme -le docteur criait en bas : « Allons, Monsieur, -nous arriverons à la nuit close ! » il se tourna -vers moi :</p> - -<p>— Notre excellent docteur veut bien se -charger de mes adieux à mademoiselle -d’Épine, me dit-il ; je n’aurais pas voulu vous -imposer cette peine !…</p> - -<p>Il s’arrêta un peu ; puis, plus lentement, -comme s’il cherchait ses mots, il ajouta :</p> - -<p>— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous -exprimer toute ma reconnaissance, non -seulement pour vos soins, mais aussi pour -toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels -vous avez égayé la monotonie d’une chambre -de malade. C’était être deux fois bonne que -de l’être ainsi.</p> - -<p>Je lui tendis la main, incapable de trouver -un son dans ma gorge, qu’il me semblait -qu’une personne invisible serrait de toute sa -force. Il prit mes doigts, hésita un instant -comme avant de parler, puis très rapidement -il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je -n’avais pas l’idée d’une impression semblable, -et ce fut si étrange et si inattendu que mes -yeux se voilèrent.</p> - -<p>Quand je les rouvris, il était près de la -porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il -descendit tout l’escalier assez vite et très -adroitement, monta en voiture sans prononcer -un mot, et seulement, quand le cheval -s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et -très gravement il me dit :</p> - -<p>— Adieu, Mademoiselle !</p> - -<p>Il me sembla qu’on scellait une pierre sur -mon cœur, comme on avait enfermé dans un -cercueil les religieuses que j’avais vues prendre -le voile au couvent, et je me ressouvins -de la <i>combe</i> où un jour d’hiver j’avais -failli m’endormir pour toujours. Que n’y -étais-je restée ?…</p> - -<p>Tant que la voiture fut en vue, je demeurai -sur le seuil de la porte ; puis, quand elle -eut disparu :</p> - -<p>— Viens-tu te chauffer ? dit Benoîte, qui -me regardait.</p> - -<p>— Oui, lui répondis-je, j’y vais.</p> - -<p>Et je me sauvai jusqu’au fond du parc, -près de ce sapin où j’avais gravé un nom -quelques jours avant.</p> - -<p>La sève toute jeune qui montait s’échappait -par les coupures, et chacune des lettres de -ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre -l’écorce froide : à droite et à gauche, tous -les fourrés, encore blancs par places, étaient -fermés ; j’étais seule ! Je me serrai contre ces -amies, qui s’associaient ainsi à ma douleur, -et silencieusement je fis comme elles.</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Je t’écris donc de l’auberge du village, -et j’y suis depuis deux jours.</p> - -<p>» Te dire que cela vaut mon nid d’Erlange, -et que j’ai un lit à colonnes et une cheminée -Louis XIII, non. Mes poutrelles sont sur -champ de fumée et mes murs blanchis à la -chaux, si bien que tous mes habits s’en ressentent, -et que mes manches sont comme -celles d’un farinier bien actionné à sa tâche -quand il sort de son moulin.</p> - -<p>» Mais quoi ! un voyageur doit s’attendre à -cela, et on n’a pas à toute étape une hôtellerie -seigneuriale.</p> - -<p>» Ce qu’il y a de mieux, c’est que mon genou -fonctionne très proprement. Je me sers de -mes béquilles avec la dextérité d’un invalide -de profession, et je sortirais plus souvent -si une queue de gamins ne me faisait pas -escorte dès que je mets le nez dehors.</p> - -<p>» Heureux pays que ce village, où un -éclopé peut être un sujet de telle curiosité et -où on s’attroupe pour voir passer mes béquilles ! -L’espèce est rare, il paraît.</p> - -<p>» Pour me distraire, je crayonne au -hasard. Un bout de clocher par-ci, un nuage -par-là, et un mouton qui paît sur le nuage. -C’est de la haute fantaisie, mais mes cartons -ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui -offrirai même pas ce qui lui plairait mieux -peut-être, c’est-à-dire le portrait de mademoiselle -d’Erlange, une tête quart de nature -qui n’est ma foi pas mal du tout ! T’ai-je dit -que je lui avais demandé de poser, décidément, -et qu’elle avait bien voulu reprendre -pour la circonstance sa robe de grand’mère -de ma première soirée chez elle ?… Mais non, -évidemment, puisque tu en étais resté à trois -jours de mon départ.</p> - -<p>» Eh bien, le matin du lundi où je devais -quitter Erlange, je me suis souvenu de mon -intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste, -et j’ai réussi au delà de tout ce que -j’espérais. Très vivement menée, cette aquarelle -n’est qu’une demi-ébauche ; mais je -crois qu’elle perdrait en grâce tout ce qu’elle -gagnerait en fini, et je la laisse telle quelle. On -esquisse un sourire, on ne le fixe pas par -A + B, surtout un sourire comme celui-là, -et tout bien vu, en tenant compte du coloris, -de la ressemblance, et modestie à part -c’est un petit chef-d’œuvre !</p> - -<p>» Tu le verras, il vaut bien la peine d’un -voyage, et je te le conduirai pour en avoir -ton sentiment.</p> - -<p>» Moitié en riant, moitié sérieusement, -mademoiselle d’Erlange a voulu me rendre -la politesse, et elle a fait le plus affreux -petit gâchis que tu puisses rêver, ce qui me -laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer -beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de -cette façon.</p> - -<p>» Et c’est ainsi que ce sont passées nos -dernières heures, causant et riant comme si -les ferrailles de la carriole qui m’attendait -n’avaient pas sonné dans la cour.</p> - -<p>» Sur un bûcher « solennel et expiatoire », -nous avons brûlé ensemble les éclisses qui -m’emprisonnaient depuis tant de jours, et -les adieux ont commencé.</p> - -<p>» Sans contredit, la plus émue de nous -trois était Benoîte, que j’ai embrassée carrément -sur les deux joues, et qui y aurait bien -été, je crois, de sa petite larme. Mais que -veux-tu faire au milieu d’individus de notre -trempe ! Notre sang-froid l’a glacée.</p> - -<p>» Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle -Colette par un petit compliment très courtois, -très gentil, qu’elle a accueilli pourtant -sans y répondre un mot, puis elle m’a tendu -la main, et fouette cocher !</p> - -<p>» Regrettes-tu maintenant la déclaration -que tu me conseillais pour le mot de la fin, -et vois-tu le ridicule de cette situation : un -homme parlant d’amour, s’échauffant, suppliant, -mettant son âme à nu pour obtenir à -l’heure des adieux un mot ou un regard, et -accueilli par les éclats de rire d’une tête -folle et d’un cœur sec ! Car elle aurait ri, je -le gage !</p> - -<p>» En vérité, jamais je ne fus plus satisfait -d’avoir passé le temps et le goût de semblables -protestations, et de sentir mon cœur -bien calme, bien paisible, comme un honnête -guerrier retiré de la gloire et qui a pris ses -invalides. Cela me fait dormir sans rêver, -même sur de la balle d’avoine, et c’est -quelque chose qu’un bon somme assuré !</p> - -<p>» Mes adieux à mademoiselle d’Épine -seront faits par procuration. C’est le docteur -qui se dévoue, et quant à Un, je ne t’en parle -pas ; n’a-t-on pas dit depuis longtemps que -« ce qu’il y a de mieux dans l’homme, c’est -le chien » !</p> - -<p>» Sur ce, je te quitte, c’est l’heure ou les -troupeaux circulent dans le village pendant -qu’on fait leur écurie ; c’est ma distraction -de les voir passer, et j’y cueille des croquis -superbes… »</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques ? -Tu as vu ce qu’il en était, et tu sais que depuis -un mois je mens à toi, à ma tête, à mon -cœur, à tout enfin, même à cet amour qui -me possède tout entier et que je cache cependant -comme si ce bonheur sans second -d’aimer avec folie était une chose honteuse.</p> - -<p>» Oui, je l’aime ! oui, je l’adore ! Et cette -bravade que tu as reçue ce matin est la dernière. -Es-tu content ?</p> - -<p>» Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure -que j’ai rappelé l’enfant qui l’emportait ; je -voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil -était à terre, et si bien fondu que j’en cherchais -la trace, et que je demandais quel était -ce sentiment imbécile qui me défendait -d’avouer que j’aimais depuis des semaines, -parce qu’auparavant j’avais voué une haine -au genre humain tout entier, que j’avais -fermé mon cœur en écrivant dessus : <i lang="la" xml:lang="la">De profundis !</i> -et que cette défaite soudaine causée -par une enfant révoltait ma fierté !</p> - -<p>» Toujours la guirlande de fleurs des contes -de fées sur laquelle se brise l’épée la mieux -aiguisée ! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit -ans qui a eu raison de tous mes dégoûts -et de toutes mes défiances.</p> - -<p>» Et moi qui, comme un fou, au lieu de -m’en réjouir, voulais continuer à douter, -parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme -flattait ma vanité et me grandissait !</p> - -<p>» Je te révolte !… Mais, tu vois bien, Jacques, -que je suis prêt à toutes les expiations, -et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai -le front à terre… Que veux-tu de plus ?</p> - -<p>» Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car -j’ai mes vingt ans ce soir, et que mes illusions -sont là aussi. Je crois à tout, même au -bien ! mais je crois surtout à l’amour, et il -ne faut pas t’en plaindre, car il contient tout, -sagesse et folie.</p> - -<p>» De bonne foi, mon ami, est-ce que tu -t’imagines que depuis deux jours je dessine -des moutons sur des nuages et des paysannes -en jupon ? La vérité est que j’ai déchiré tout à -l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite -depuis avant-hier, que je recommencerai -bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire -les folies où mon cœur m’entraîne, dans la -langue où je veux lui parler, je monterai ce -soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle -dans la grande chambre où je l’ai connue, -et je lui dirai que je l’adore.</p> - -<p>» Tu parles de mes béquilles ! Mes béquilles, -Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de -joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et -tous mes jours passés pour ne plus me souvenir -que d’aujourd’hui et de demain ; et -pour franchir cette montagne, crois-tu que -je n’aie pas assez des ailes de l’amour ?…</p> - -<p>» Que je voudrais te la faire connaître ! Te -l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et -as-tu compris que ces folies et ces enfantillages -dont je me plaignais sont peut-être ce -que j’aime le mieux en elle ? Il ne fallait -rien moins que cette originalité et cette fraîcheur -pour réveiller ma jeunesse et ma vie -engourdies, comme ces parfums nouveaux -qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent -jusqu’aux sens les plus émoussés.</p> - -<p>» C’est une fleur sauvage et charmante qui -a poussé là entre terre et ciel pour moi, et -pour moi seul, qui n’a aimé encore que des -étoiles et des rêveries, que la brise de la -montagne seule a effleurée, et qui réunit en -elle toutes les grâces de la femme avec toute -la verdeur de la nature même.</p> - -<p>» Avec sa main dans une de mes mains et la -tienne dans l’autre, le monde est rempli -pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il -n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer, -c’est l’infini !…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>» Pense à moi ce soir, Jacques ; je monte là-haut, -je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif -de l’air d’Erlange ! S’il me faut écrire au -lieu de parler, eh bien ! je trouverai dans ces -ruines quelque coin où m’abriter, et pour -tracer des paroles d’amour, faut-il plus que -ce clair de lune ?…</p> - -<p>» Je t’envoie son portrait, je veux que tu la -voies : demain, l’original sera à moi, ou tu -pourras alors garder ceci à jamais, car ce -serait mon legs suprême… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">30 avril.</h2> - - -<p>« Mon Dieu, mon bonheur est trop grand, -trop soudain, et il m’écrase. Aidez-moi à savoir -le porter ! » Voilà mon cri du premier -instant, et cependant une demi-heure plus -tard, je ne savais plus si j’avais pleuré ; et -ma joie était si bien entrée en moi que je ne -me souvenais plus qu’elle n’eût pas été toujours !</p> - -<p>Hier, je crois qu’il était dix heures du soir -à peu près, j’étais assise toute seule dans la -chambre de M. de Civreuse ; — je l’appelle -encore ainsi, — et, sans rien faire, les mains -sur mes genoux, je songeais.</p> - -<p>Benoîte était partie depuis longtemps ; il -n’y avait pas un souffle autour de moi, et je -me sentais si seule que le bruit de mes propres -mouvements me faisait tressaillir de -frayeur.</p> - -<p>Tout à coup, au dehors, sur le chemin du -village, les pierres se mirent à rouler, et -j’entendis distinctement un pas d’homme.</p> - -<p>Mon cœur commença à battre si fort que -je comptais ses coups. « Quelque paysan attardé, -me dis-je. Un colporteur qui rentre. » -Mais, quand il fut sous ma fenêtre, l’homme -s’arrêta, et mon émotion devint telle que le -bois de mon fauteuil que je serrais involontairement -se marqua dans la paume de mes -mains.</p> - -<p>— C’est lui ! me dis-je.</p> - -<p>Lui ! qui ? M. de Civreuse, parti l’avant-veille -sur ses béquilles ! C’était impossible. -Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix -contenue, mais vibrante, et que je connaissais -bien, monta jusqu’à moi, et j’entendis -qu’on me disait :</p> - -<p>— N’ayez pas peur !</p> - -<p>Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu -ni parler ni remuer ; je demeurai une seconde -en suspens ; puis une pierre, grosse comme -une noix, lancée avec une adresse extrême, -traversa un des petits carreaux de la fenêtre -et vint rouler jusqu’à mes pieds.</p> - -<p>Tout autour était plié un papier, et, revenue -de mon saisissement, je le pris.</p> - -<p>L’écriture de M. de Civreuse le couvrait -des deux côtés, et voici ce que je lus :</p> - -<p>« Colette, pardonnez-moi la folie de ce -billet, et pardonnez-moi surtout la folie de -cette façon dont je vous l’envoie ; mais, entre -nous, est-ce que rien peut ressembler à ce -qui est ailleurs ?</p> - -<p>» Puis c’est un château enchanté qu’Erlange -à cette heure du soir ; tout est clos, -et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.</p> - -<p>» Benoîte dort, je le devine, et il ne brille -ici qu’une seule lampe que je connais bien, -car c’est vers ce point, dont mon cœur fait -une étoile, que je marche depuis deux -heures.</p> - -<p>» Placé plus loin et plus haut, j’y serais -monté de même cette nuit, sans pouvoir attendre -le jour, parce que ce mot que je viens -vous dire, je l’ai dans le cœur et sur les -lèvres depuis longtemps déjà, parce que -voilà six semaines que je le répète tout bas -soir et matin, et qu’après vous avoir tant -murmuré que je vous adorais sans que vous -m’entendiez jamais, je veux maintenant vous -le dire assez haut pour que mes paroles -arrivent non pas seulement à vos oreilles, -mais jusqu’au plus profond de vous-même.</p> - -<p>» Je vous aime… Mais je ne veux pas vous -dire à présent comment je vous aime ; je -veux voir votre sourire et vos yeux pendant -que je vous parlerai et je ne veux plus -perdre une seule minute de votre grâce. Je -sais ce qu’il en coûte pour passer deux -jours loin d’elle !</p> - -<p>» Maintenant ne me dites pas que vous ne -voulez pas de mon amour, et que vous refusez -toute cette vie et toute cette ardeur que -je mets à vos pieds… N’avez-vous donc -jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il -serait facile pour un homme résolu de venir -par une nuit comme celle-ci dans cette solitude, -de vous prendre et de vous emporter -si loin que nul ne retrouverait jamais votre -trace ?…</p> - -<p>» Puis, je crois fermement qu’il y a des -choses qui sont écrites dans le ciel de toute -éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites, -car c’est le bon Dieu lui-même qui les -a signées, et notre mariage est de ce nombre.</p> - -<p>» Colette, dans ce chemin où vous m’avez -jeté à genoux un jour sans le vouloir, j’attends -votre réponse comme vous m’avez -trouvé là ce matin d’hiver.</p> - -<p>» Pardonnez-moi cette vitre que je vais -briser ; c’est la fenêtre sacrifiée, je crois, et -je la choisis à dessein parce que j’ai la superstition -de ce chemin par où m’est venu -le bonheur…</p> - -<p>» Quand nous partirons tous les deux, si -j’ai cette joie de vous emmener, j’emporterai -avec vous cette petite statuette que vous -savez, et à laquelle j’ai voué une reconnaissance -passionnée, car sans elle, Colette, je -passais !… »</p> - -<p>A mesure que je lisais, une joie ardente -m’avait empli le cœur, et je ne pouvais croire -à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible ? -Était-ce bien lui ? était-ce bien moi ? Quoi, -il m’aimait ! il m’aimait depuis longtemps, -mon rêve était accompli, et toute -cette souffrance devenait un mauvais songe ?</p> - -<p>En même temps, la surprise de ce long -silence me venait. Pourquoi parler si tard ? -Et quelle raison avait-il eue de me laisser -pleurer ainsi ?</p> - -<p>Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil -être revivait en moi, et toutes les folies de -malice que mes larmes avaient noyées depuis -deux jours secouaient leurs ailes et s’envolaient -à la fois.</p> - -<p>Elles avaient compati quand je pleurais, -elles s’étaient écartées discrètement ; mais -cette heure de joie était à elles, elles la -réclamaient, et les idées les plus folles se -croisaient, chacune lançant la sienne !</p> - -<p>« Dis oui tout de suite ! » me conseillait -pitoyablement mon cœur. « Jamais ! criaient -les autres ; n’oublie pas nos projets, Colette ; -il faut qu’il peine, n’ouvre pas tes mains si -vite ! »</p> - -<p>De sorte que je ne savais plus auquel entendre, -et que je riais les larmes aux yeux -comme ces jours de ciel incertain où la pluie -tombe ensoleillée… Beau temps ou orage, on -ne sait pas.</p> - -<p>Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre -et je l’ouvris. Au bruit de l’espagnolette, une -silhouette perdue dans la nuit fit un brusque -mouvement. Je la voyais mal parce que -j’étais, moi, placée en pleine lumière et elle -dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle -allait parler ; je me penchai, et l’étrangeté -de cette explication à distance me frappa -soudain si vivement que ma gaieté l’emporta :</p> - -<p>— Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous -à genoux ?</p> - -<p>— Colette, dit-il seulement, répondez-moi, -je vous en conjure !…</p> - -<p>Je n’avais pas compté sur cet accent. -Comme il le souhaitait, il entra jusqu’au -fond de mon être, et troublée, hors de moi, -ne trouvant plus un mot, je me mis à répéter -machinalement la phrase que j’avais en tête -un instant avant.</p> - -<p>— C’est que j’avais juré de vous y laisser -bien longtemps, parce que…</p> - -<p>— Parce que ? répéta-t-il anxieusement…</p> - -<p>— Parce qu’il y a tant de jours que j’attends !…</p> - -<p>Mais il n’entendit pas ; j’avais parlé trop -bas, et surtout ma voix tremblait trop.</p> - -<p>Il patienta une seconde encore, puis -m’appela de ce même ton qui m’impressionnait -si fort.</p> - -<p>J’étais incapable de répondre, et je me -sauvai en criant :</p> - -<p>— Attendez !</p> - -<p>A mon cahier, il restait encore deux -feuilles blanches, celle-ci et une autre : je -l’arrachai, et à la hâte, sans réfléchir, j’écrivis -ceci :</p> - -<p>« Ne m’enlevez pas, monsieur de Civreuse ; -cela attire, je crois, de vilaines affaires avec -les tribunaux, et d’ailleurs il n’y a nulle -retraite où on me ferait rester si je ne le -voulais pas !</p> - -<p>» Ce que vous aurez encore de plus sûr -comme verrou, je vais vous le dire, c’est -qu’où vous m’emmènerez, mon cœur sera !</p> - -<p>» Soyez sûr que je n’aurai garde d’oublier -mon Saint-Joseph ; il a fait pour moi plus -que vous ne pensez, et il y a certaine vieille -femme aussi envers qui je vous dirai mes -obligations, puisque vous aimez à être reconnaissant.</p> - -<p>» C’est une histoire que je vous conterai -un soir de clair de lune comme celui-ci, -d’abord parce que j’aime cette lueur, puis -parce que, si le bonheur vous est venu un -matin d’hiver, moi, c’est un soir de printemps -qu’il vient de m’arriver ! »</p> - - -<p class="t">PIERRE A JACQUES</p> - -<p>« Jacques, nous sommes fiancés, donne-moi -ta main ; en me suivant, tu entreras en -paradis.</p> - -<p>» Le curé de Fond-de-Vieux consent à monter -nous marier ici ; les ouvriers sont dans -la chapelle et la restaurent en toute hâte : elle -sera prête dans trois semaines, et nous -aurons les fleurs de juin pour l’embaumer.</p> - -<p>» Comment j’ai arraché son consentement -à mademoiselle d’Épine, je n’en sais -plus rien, et je ne suis pas certain de ne pas -avoir employé la violence ; aussi se venge-t-elle, -et sous prétexte de convenances, ne -nous quitte-t-elle plus !</p> - -<p>» Camarades et étrangers, nous étions -libres ; fiancés et tout près d’être époux, on -nous surveille, et cette femme est mon supplice !</p> - -<p>» J’ai songé d’abord à me casser une -seconde jambe, et maintenant j’apprends à -Colette à parler latin… Il ne nous faut pas -un bien grand répertoire, d’ailleurs, car -le mot que nous répétons est toujours le -même.</p> - -<p>» Le soir de notre mariage, fidèle à un de -mes plans, je l’emporterai, sinon jusqu’aux -Indes, du moins plus haut encore qu’Erlange. -Il passe parfois des chevriers ici, et je ne -veux nul regard dans mon éden !</p> - -<p>» A l’automne, je crois que tout sera prêt. -Nous relevons nos ruines, et il faudra que -tu choisisses ton appartement ces jours-ci -dans les tours croulantes ou ailleurs ; tout -est à toi.</p> - -<p>» Il n’y à qu’un endroit où il ne faut rien -changer ; tu devines lequel, et tu y veilleras, -ami, si tu viens me remplacer parfois pendant -mon absence : c’est la grande chambre -boisée de chêne où Benoîte et mon docteur -m’ont apporté un jour sans connaissance. »</p> - - -<p class="c small gap">FIN</p> - - -<p class="c small gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 19286 4-10.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small">Vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Mariage de Mademoiselle Gimel</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FRANÇOIS DE BONDY</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Moqueur ?</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Médecin des Dames de Néans</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉMILE CLERMONT</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Amour promis</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE DE COULEVAIN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Au Cœur de la Vie</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY DAGUERCHES</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Monde, Vaste Monde !</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GRAZIA DELEDDA</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Voie du Mal</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LOUIS DELZONS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Mascran</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY VAN DYKE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Génie de l’Amérique</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARY FLORAN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Lequel l’aimait ?</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>DANIEL HALÉVY</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Vie de Fréd. Nietzsche</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Mort de Philæ</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>PIERRE MILLE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Biche écrasée</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRI DE NOUSSANNE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Roman pour ma Fiancée</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>RICHARD O’MONROY</div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Irrésistible amour</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD PAILLERON</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Théâtre complet (tome I)</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES PETTIT</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Pétale de Rose et quelques Bonzes</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ERNEST REYER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Quarante ans de Musique</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>J.-H. ROSNY J<sup>ne</sup></div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Affaire Derive</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES SAGERET</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Paul le Nomade</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CAMILLE SAINT-SAËNS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Portraits et Souvenirs</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MATHILDE SERAO</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Vive la Vie !</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANDRÉ TARDIEU</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Prince de Bülow</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>VALENTINE THOMSON</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Vie Sentimentale de Rachel</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Notes d’une Voyageuse en Turquie</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Sur les Deux Rives</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>E. TOUCAS-MASSILLON</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Attaqueurs !</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">La Bien-Aimée</td> -<td class="bot">1</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>COLETTE YVER</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les Dames du Palais</td> -<td class="bot">1</td></tr> -</table> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NEUVAINE DE COLETTE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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