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-The Project Gutenberg eBook of Au Coeur Frais de la Forêt, by Camille
-Lemonnier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Au Coeur Frais de la Forêt
-
-Author: Camille Lemonnier
-
-Release Date: June 3, 2021 [eBook #65494]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries and the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU COEUR FRAIS DE LA FORÊT ***
-
-
-
- CAMILLE LEMONNIER
-
- Au Cœur Frais de La Forêt
-
- ROMAN
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
- LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
- 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
-
- 1900
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-ŒUVRES DE CAMILLE LEMONNIER
-
-
-ROMANS ET NOUVELLES
-
-Un Coin de Village.--Un Mâle.--Le Mort.--Thérèse
-Monique.--L’Hystérique.--Happe-Chair.--Ceux de la glèbe.--Noëls
-Flamands.--Madame Lupar.--Le Possédé.--Dames de Volupté.--La Fin des
-Bourgeois.--Claudine Lamour.--Le Bestiaire.--L’Arche.--L’Ironique
-Amour.--L’Ile vierge.--L’Homme en Amour.--La Vie Secrète.--Adam et Eve.
-
-
-CONTES POUR LES ENFANTS
-
-Bébés et Joujoux.--Histoires de huit Bêtes et une Poupée.--La Comédie
-des Jouets.--Les Jouets parlants.
-
-
-CRITIQUES D’ART
-
-Gustave Courbet et son Œuvre.--Mes Médailles.--Histoire des Beaux-Arts
-en Belgique.--En Allemagne.--Les Peintres de la Vie.
-
-
-DIVERS
-
-Les Charniers.
-
-La Belgique.
-
-
-THÉATRE
-
-Un Mâle, 4 actes, en collaboration avec A. BARBIER et J. DUBOIS.
-
-Le Mort.--Les Mains.--Les Yeux qui ont vu.
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée
-d’Antin, Paris.
-
-
-
-
-Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à
-la presse.
-
-
-
-
-AU CŒUR FRAIS
-
-DE LA FORÊT
-
-
-Je ne savais pas exactement quel âge j’avais: personne ne m’avait appris
-à compter les années; et elle-même ne parvenait pas à dépasser le
-chiffre dix quand on lui demandait le sien.
-
-Je lui dis donc: «Quel âge as-tu?» C’était la première fois. Elle me
-répondit comme à tout le monde:
-
---J’ai dix ans.
-
-La terre, pour elle, avait dix ans comme sa propre vie et la vie de
-toutes les choses autour d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur le mur
-par de petites lignes le degré de sa croissance en comptant: Un, trois,
-cinq, sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle avait maintenant. Il
-n’y avait à l’horizon de ses jours que d’horribles visages de misère et
-personne ne lui avait donné le nom familial.
-
-Elle me dit: «Dix ans»; et je me mis à rire, car moi, du moins, je
-pouvais compter jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder cent cerises
-ou cent noix, au temps de mes maraudes dans les vergers. Ensuite,
-toujours il était venu un homme armé d’une fourche ou un gros chien qui
-m’avait mis en fuite.
-
-Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et avec une pierre tranchante,
-je marquai l’endroit qu’atteignait la plus grande hauteur de sa tête.
-Puis je lui passai la pierre et à mon tour je me plaçai contre l’arbre
-en lui disant:
-
---Fais pour moi une marque dans l’écorce comme je l’ai fait pour toi.
-
-Alors seulement je me retournai et je vis qu’elle était plus petite que
-moi de près d’une main. J’étais content qu’il y eût entre nous cette
-différence.
-
---Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là et moi j’atteins presque à
-cette branche. Je suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts plus
-durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs années.
-
-Et nous nous parlions comme un frère et une sœur. Elle me regarda de
-côté avec ses yeux gris, des yeux de petit animal défiant.
-
---Si c’est pour me battre comme les autres que tu parles ainsi,
-fit-elle, j’aurais préféré ne pas aller avec toi contre l’arbre.
-
-Encore une fois je me mis à rire, je riais sans méchanceté.
-
---Mais non, petite fille, ce n’est pas pour ce que tu crois. Puisque je
-suis le plus grand, c’est moi qui les battrai quand ils viendront.
-
-Les autres jamais ne lui avaient parlé aussi doucement. Son regard
-s’éclaira à travers l’emmêlement de ses cheveux couleur de lin roui.
-Elle vint plus près de moi et me dit:
-
---Oh! tu ferais cela?
-
-Personne non plus ne m’avait parlé avant ce temps avec cette confiance.
-Une onde passa, une chose inconnue et grave comme quand le matin descend
-sur la plaine; et je ne disais rien, je n’aurais pu trouver de mot pour
-exprimer le sentiment étrange qui tout à coup liait ma force à sa
-faiblesse. Je remuai seulement la tête à petites fois un peu de temps,
-répondant ainsi à sa question; et c’était elle à présent qui riait.
-J’ignorais ce qui la faisait rire.
-
---Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche de sa jupe, si tu as faim,
-partage avec moi cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la porte d’une
-maison, là-bas.
-
-Elle me montrait avec le doigt la ville au loin. Je ne sais pas comment,
-ce matin-là, presque en même temps que moi, elle était descendue vers la
-campagne, si bien que nous nous étions trouvés l’un près de l’autre sous
-le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises dans les vergers; le
-fruit à peine commençait à se nouer; c’était le temps de l’année où la
-nature et nous semblions avoir le même âge d’enfance.
-
-Nous nous assîmes au pied de l’arbre; elle m’avait attiré par la main et
-maintenant elle rompait la tranche de pain: elle m’en donna la moitié.
-Ce fut la première cène, comme une petite Pâque des pauvres qui n’ont
-rien et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc nos dents dans cette
-miche qui autrefois avait été une mousse légère et fraîche et que nous
-dûmes casser comme un caillou. Il nous vint ainsi avec les restes
-dédaignés d’une desserte, un festin. Nous étions comme des moineaux de
-la ville picorant dans un tas la joyeuse provende du hasard. Quand il
-n’y eut plus que quelques miettes au creux de sa jupe, elle les roula
-dans sa main et me dit:
-
---Prends encore ceci, puisque tu es le plus grand.
-
-Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de ma taille, il était juste
-qu’à mon tour je lui offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent dans la
-plaine; elle était sèche et nue; des monceaux de gravats et
-d’escarbilles la boursouflaient de petits dômes; à une assez grande
-distance un chien famélique rongeait un os qu’il serrait entre ses
-pattes. Lui aussi était semblable à nous; il n’éprouvait pas de dégoût
-pour le résidu misérable qui apaisait sa faim.
-
---Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut aller plus loin. Là où
-nous verrons des mouches, il y aura sûrement de quoi manger.
-
-Nous longeâmes des décombres; un nuage crayeux se levait de nos pas;
-elle n’avait aux pieds qu’un lambeau d’espadrilles; quelquefois elle se
-détournait pour ne point se blesser aux tessons de bouteilles. Moi,
-j’allais sur mes plantaires; il y avait près d’une semaine que mes
-dernières bribes de semelles s’étaient détachées: c’était une vieille
-couple de bottines dépariées ayant chaussé, l’une un pied délicat de
-femme, l’autre, les orteils puissants d’un roulier. Avec ménagement je
-les avais portées pendant une partie de l’hiver. Nous marchâmes ainsi
-près d’une heure; et à la fin il passa de grosses mouches dorées; toutes
-se dirigeaient d’un vol alerte vers les zones cultivées. Il y avait
-longtemps que la ville avait disparu derrière nous.
-
-D’abord nous avions cessé de voir l’arbre sous lequel nous avions rompu
-le pain et puis à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent dans le
-brouillard des fumées. Maintenant nous avions la sensation d’être plus
-libres, comme si un poids nous eût été enlevé des épaules. Là où nous
-allions, la terre était à nous et il n’y avait plus que nous deux sur la
-terre. Cependant les paroles nous manquaient pour exprimer ce sentiment
-ou un autre; et nous ne savions pas si ce que nous ressentions était de
-la joie. Nous n’aurions pu dire non plus de quelles peines avant ce
-moment nous avions été tristes. Elle avait apparu dans cette banlieue
-pelée, avec ses cheveux roux et ses petites jambes maigres sous son
-loqueton de jupe; elle était venue vers l’arbre; nous ne nous
-connaissions pas et nous nous étions reconnus; moi aussi, en la voyant,
-j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire. Il n’y en avait point
-d’autre à une grande distance: il avait poussé dans ces confins
-hasardeux comme un pauvre, comme un ancêtre qui a vu mourir autour de
-lui les arbres d’une forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui
-dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre que nous nous
-rencontrions un jour, elle et moi, sous son feuillage, reverdi par le
-printemps.
-
-Vieil arbre à jamais inoublié! la grêle et les rafales t’avaient battu
-tout l’hiver et à présent tu avais une jeune chevelure de soleil. Tu
-étendis de l’ombre sur notre chemin de petits enfants errants, toi qui
-n’avais nulle ombre amie sur ton écorce. Oh! elle était venue si pâle,
-si lasse avec sa petite mine crispée, avec la fièvre de son petit corps
-qui n’avait pas été veillé par une mère! Elle et moi étions malades de
-la grande ville fumeuse et cependant nous ignorions de quoi l’un et
-l’autre nous étions malades. Nous avions un estomac et un cœur comme les
-autres hommes: nous n’avions jamais ri et nous avions toujours eu faim.
-Maintenant cette petite frappait fortement la terre avec ses talons
-comme si déjà le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant son
-petit jupon gras de boue et de suie, un rythme léger de danse. Et elle
-riait, oui, elle riait librement en montrant ses dents aiguës sous sa
-lèvre haute comme si elle eût mordu dans un pain de joie.
-
-Elle me dit étrangement:
-
---Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois une ville? Est-ce qu’il
-n’y avait pas un garçon et une fille qui un jour s’en allèrent l’un vers
-l’autre par la campagne?
-
-A peine la ville s’était effacée à l’horizon et cependant elle parlait
-de cela comme d’un événement lointain. C’était déjà autour de notre
-marche à petits bonds par la plaine comme l’air en désuétude sur lequel
-se chante une antique légende. Il y avait si longtemps que la ville
-n’était plus derrière nous, si longtemps que nous ne savions plus qui
-étaient ce jeune garçon et cette petite fille! Et à présent nous
-avancions dans une terre verte et riche. Une armée de mouches était nos
-ambassadeurs comme quand il vient un roi et une reine. Elles allaient
-par grands vols; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue dans notre
-royaume nouveau.
-
---Oh! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et on ne sait pas ce qu’il y a
-derrière!
-
-Elle mouilla son doigt et le tendit dans le vent, puis le porta à sa
-bouche.
-
---C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le lait.
-
-Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin; les vergers aux cerises
-étaient de l’autre côté de la ville. Nos pieds légers coururent,
-laissant dans la poussière des milliers d’empreintes, comme les pas d’un
-peuple venu à la file avant nous dans cette contrée de hauts feuillages.
-Et enfin nous foulâmes les prés de velours; un ruisseau sinua; je n’eus
-qu’à me pencher pour cueillir à poignées un cresson gras et poivré. Elle
-vint s’asseoir auprès de moi; elle défit les cordes qui retenaient les
-espadrilles à ses orteils; et ensuite, avec un frisson de plaisir, elle
-laissa couler ses pieds au fil de l’eau. Quelquefois, en riant,
-j’agitais avec mes talons le courant: des remous bouillonnaient,
-brouillant le reflet de ses jambes.
-
-Comme nous restions penchés sur le ruisseau, une grande clarté monta du
-fond de cette onde limpide; et nous reconnûmes nos visages. Il nous
-parut alors que nous nous voyions pour la première fois.
-
---Tu es bien plus beau que je ne croyais, fit-elle.
-
-Et je lui dis:
-
---Tu as tout le ciel dans tes cheveux.
-
-Nous n’étions pourtant que de pauvres petites vies de carrefour, sœurs
-des laborieux chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors trempé
-nos pieds dans la bourbe fétide des rigoles, gueusant à la limite des
-mornes faubourgs peuplés de logis délabrés et pustuleux. Tous nos jours
-avaient été des dimanches sans messe dans une paroisse de crimes et de
-misère, habitée par de lamentables foules aux bouches puant le juron et
-l’alcool. Et maintenant nous respirions librement sous le grand ciel
-sans limites, loin des hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais; nous
-n’avions pas encore goûté la douceur d’une telle trêve.
-
-Ah! il y avait tant d’années déjà que nous étions en marche! Il nous
-semblait que nous avions toujours marché avec nos pieds las d’enfants et
-aucun de nous ne savait d’où il venait: une main nous avait poussés et
-ensuite nous ne nous étions plus arrêtés. C’est pourquoi, sentant sous
-nous la terre molle et fraîche, nous demeurions émerveillés et heureux.
-Nous étions dans l’espace bleu un autre garçon et une autre fille qui ne
-connaissaient pas encore la joie du monde; et avant ce temps non plus
-nous n’avions pas connu la couleur du ciel.
-
-Il nous ondoya dans ses plis de soie comme la petite rivière baignait
-nos pieds: il éploya sur notre nudité les tentures somptueuses d’un
-palais. Le vent à nos oreilles ressemblait à une musique. Les paroles
-nous manquaient pour nous dire l’un à l’autre la beauté des prodiges.
-Pourtant, comme c’est toujours au ciel que l’homme vierge rapporte ses
-élans, j’avais dit ingénument: «Tu as tout le ciel dans tes cheveux.»
-
-Ce fut l’après-midi. Le soleil brûlait nos peaux rousses: il coulait de
-l’or dans notre sang. Nous étions repartis, suivant notre ombre sur le
-chemin. Elle sautait à cloche-pied, poussant du bout du pied une pierre
-devant elle. Une fois, elle se mit à courir si loin que je voulus crier
-après elle. Alors seulement je pensai que je ne savais pas même le nom
-dont on l’appelait. Je lui dis:
-
---Vois un peu: tu es venue et j’ignore encore ton nom.
-
-Elle me montra ses petits bras maigres.
-
---Je tremblais toujours quand j’étais petite. Mama une fois m’a appelée
-«Frilotte» et alors tous m’ont appelée ainsi. Voilà, je n’ai jamais su
-ce que c’était d’avoir chaud.
-
-Elle parla de cette part de sa vie comme d’une très ancienne chose. Je
-riais; je ne sentis pas dans le moment combien il était triste qu’elle
-n’eût connu qu’un nom si peu humain.
-
---Toi, tu es Frilotte, lui dis-je, et moi je suis Petit Vieux.
-
-Je ne sais plus qui une fois m’avait affublé de ce sobriquet par
-dérision de mon humeur taciturne et solitaire. Je n’en éprouvais ni
-honte ni peine. Cela m’était indifférent, après tout, comme la vie,
-comme l’idée qu’une créature m’eût mis au monde en me maudissant. Elle
-eût pu rire comme moi-même j’avais ri; son nom n’était pas plus ridicule
-que le mien; une même ironie pesait sur nos existences. Elle me regarda
-sérieusement.
-
---Oh! fit-elle, on t’appelle Petit Vieux, toi qui as des yeux comme un
-enfant!
-
-Je haussai les épaules et elle pensa à autre chose. Nous n’avions pas
-encore appris à nous étonner sur nous-mêmes. Nous étions des épaves
-roulées par le flot des âges; les foules avaient été notre famille.
-
-Cependant elle commença de bâiller et me dit:
-
---J’ai faim.
-
-C’était la première fois et c’était le mot de toute notre vie. A chaque
-heure du jour, notre corps nous criait: «Je te porte, je cède à tes
-volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure de mes forces. Une
-meule tourne à vide en moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi
-ou je te refuse le service de tes membres.» C’était le même cri qui sans
-trêve relançait par les rues de la ville la détresse affolée des meutes
-humaines. Nous l’avions toujours entendu: il nous réveillait sur les
-dalles où s’étiraient nos sommeils accablés; et voilà, il montait de
-nous, à présent, dans l’heure divine.
-
-Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment d’un devoir envers cette
-enfant venue sur mes pas. Je n’étais pas triste; la tristesse est si
-bien l’état naturel des dénués qu’elle demeure au fond de la vie comme
-une eau trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte de m’attendre. Je
-partis en courant, je suivis les mouches sous les arbres, toujours plus
-loin. Elles entrèrent dans une étable, et à côté j’aperçus une maison.
-Je savais par quelles paroles évoquer la charité; il m’était arrivé çà
-et là de tendre la main du fond d’un porche quand la chance ne m’aidait
-pas dans mes petits métiers précaires. L’été, j’allais cueillir des
-graminées et des bluets aux alentours des vergers; je revenais ensuite
-les proposer aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière des voitures
-devant les restaurants de nuit; mais de grands voyous violents et
-d’agiles vieillards sournois me disputaient ce poste convoité. Je me
-rabattais aussi vers les halles et m’employais à balayer le carreau
-suintant de marée ou juteux de fruits avariés. C’étaient là mes
-meilleurs profits.
-
-Je heurtai au seuil; une femme âgée arriva en traînant ses sabots.
-
---Frilotte a faim, lui dis-je avec décision. Si vous aviez un petit
-morceau de pain?
-
-L’aïeule était d’humeur gaie; elle se tourna vers une jeune mère qui,
-dans le fond de la pièce, berçait un enfant.
-
---Frilotte! fit-elle. Celle-là sûrement doit être aussi drôle que lui!
-
-Toutes deux riaient sans méchanceté. La pitoyable vieille prit dans la
-huche un quart de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les parts
-écrasa une coulée de beurre. Je ne sais pas si auparavant j’avais jamais
-éprouvé une telle joie. Je volai vers mon amie; je lui mis le pain dans
-les mains, disant:
-
---As-tu déjà mangé du beurre?
-
-Ses yeux luisaient; le vieil instinct de la défiance reparut; elle me
-regarda de côté comme si elle redoutait qu’après lui avoir donné le
-pain, je ne le reprisse. Je secouais la tête.
-
---Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu voudras.
-
-Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme les êtres qui ont mal
-appris à parler. Ouah! Ouah! fit-elle, exprimant ainsi une joie très
-franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre du seigle; et ensuite,
-comme elle avait fait la première fois sous l’arbre, elle divisa le pain
-de ses petites mains brunes. Nous étions allés vers de hauts peupliers;
-nous nous assîmes à leur ombre. Elle ne finissait pas de lécher le
-beurre; il avait une couleur de soleil. Quand la belle couche jaune eut
-toute fondu à sa bouche, elle commença seulement de mordre à dents
-profondes dans l’épaisseur du quignon. Oui, la ville était loin.
-
-Une fraîcheur monta comme nous achevions ce repas savoureux. Aucun de
-nous n’avait eu la pensée qu’il viendrait un moment où il nous faudrait
-nous décider à reprendre le chemin du vieil arbre. La plaine s’empourpra
-de rais obliques: je tendis le doigt vers la cité fumeuse.
-
---Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas?
-
-Elle me répondit:
-
---Si tu y retournes, j’irai avec toi.
-
-Je portais toujours un caillou dans ma poche. Quand il me fallait
-décider si la chance viendrait du chemin de droite ou du chemin de
-gauche, je tirais le caillou et le lançais en l’air. Ce caillou, en
-outre, me donnait l’illusion de posséder, comme les riches, quelque
-chose qui pesait le poids de l’argent. Les humbles petits pauvres ont
-vis-à-vis d’eux-mêmes de secourables ingéniosités. J’aurais pu prendre
-cette fois encore le caillou: le jetant devant moi, j’aurais par pile ou
-face fixé notre destinée. La décision tranquille de Frilotte me donna la
-confiance en moi-même. D’un esprit résolu, je dis:
-
---Nous irons par là.
-
-Je lui montrais la route en avant de nous. Maintenant nous étions tous
-deux pleins de haine pour la ville.
-
-Oh! la gueuse! la gueuse! l’horrible marâtre qui toujours nous avait
-retiré le pain des dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle
-sans lait! Nous y avions grelotté l’hiver et rôti l’été, nus, sans abri,
-trompant notre faim avec des rebuts que nous disputions aux chiens. Mais
-ceux-là se levaient plus matinalement que nous: presque toujours, quand
-nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient déjà passé. J’étais,
-moi, le Petit Vieux qui, depuis les jours de la petite enfance, traînait
-après lui la misère du monde. Je n’aurais pu dire quel sentiment me
-rendait à moi-même si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été jeune.
-J’étais le prolongement peut-être d’antiques races qui avaient souffert
-la faim et le froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur de pavé
-qui ne pouvait compter que jusqu’à dix, eût été incapable de faire le
-total de ses détresses. Mais celle-là était une essence vive; elle avait
-une gaîté de matin dans ses ailes légères d’oiseau. Elle riait comme rit
-le vent dans une chambre de malade quand les fenêtres sont ouvertes. Son
-mobile esprit de petite femme dansait devant elle sur le chemin. Elle se
-tourna une dernière fois vers l’endroit de l’horizon où avaient disparu
-les tours et cracha au loin avec une moue de colère. Et puis tout de
-suite elle ne pensa plus qu’à s’amuser de sa vie nouvelle.
-
---Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises à l’été? Il y aura des
-meules de foin tiède où dormir? Il y aura des tartines de beau pain
-beurré quand nous voudrons manger?
-
-Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle aspirait la senteur des
-herbages, le nez au vent, comme une petite génisse. L’âme de la terre
-entra en elle. Je pensais: «Là-bas il n’y aura pas de chiens levés avant
-le jour.»
-
-Le soleil se coucha paisiblement; le ciel sur notre marche semait des
-roses; le vent avait gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut des
-fermes, des toits de chaume, des clôtures fleuries. Les herbes et le
-sable rafraîchissaient nos pieds. Nous longeâmes ensuite un grand bois
-et tout le soir n’était pas tombé. Un peu de clarté pâlissait nos
-visages; nous étions l’un près de l’autre comme de petites ombres; de
-nouveau nous croyions ne nous être pas connus encore. Puis ce reste de
-jour s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle me dit
-singulièrement:
-
---Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là près de moi?
-
-Je disais:
-
---Est-ce bien toi, petite Frilotte?
-
-Nos noms nous étaient très doux comme le beurre de la tartine et nous
-n’apercevions plus les bouches qui les disaient. Elle coula sa main dans
-la mienne. Je n’avais pas encore senti la tiédeur de la chair chez les
-autres filles. D’affreuses petites guenons m’avaient mordu jusqu’au
-sang; moi-même je leur avais tiré les cheveux à poignées. La sensation
-n’avait pas été différente de mes rixes avec les garçons.
-
-Ce fut donc une chose nouvelle et profonde, la douceur de sa main dans
-ma main. Les cerises seules avaient la moiteur de cette petite peau
-tiède. Nous serions allés comme cela jusqu’au bout du monde. Un grand
-silence tomba: des voix d’enfants très loin s’étaient tues; l’aboi d’un
-chien un peu de temps aussi avait traîné; il n’y eut plus sur nous que
-la nuit du bois aux petites feuilles remuées, aux légers craquements de
-brindilles comme un peu plus de silence. Une apparence irréelle duvetait
-les formes, de fraîches soies d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous
-parlions plus, nous n’avions plus pour nous entendre que la chaleur de
-nos mains l’une dans l’autre.
-
-Nous n’avions pas peur: les nuits de la ville avec leurs réverbères
-clignotants et leurs râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme des
-morgues après des crépuscules livides, le noir humide des rues battues
-par les rafales hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs avaient épuisé
-en nous les frissons de l’effroi. C’était plutôt un sentiment de
-confiance et de sécurité comme si nous nous en remettions à une
-vigilance inconnue du soin de nous préserver. Quelqu’un doucement sembla
-parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être avait fermé les paupières
-du jour et berçait les arbres; et personne ne nous avait appris Dieu.
-Nous arrivâmes ainsi au bord d’une clairière.
-
-Là elle me dit:
-
---Je suis lasse, Petit Vieux.
-
-Sa main depuis un peu de temps pesait à mon bras. Ses pieds aussi
-râpaient sans courage le chemin. Mes plus belles nuits là-bas étaient
-celles que je passais, gîté aux poutrelles des grands ponts de fer,
-par-dessus le sombre fleuve tranquille. Il coulait de son flot éternel
-et sans bruit. Vers le matin de pesants chariots passaient; toute
-l’armature trépidait; j’étais bercé comme dans une tempête. Frilotte,
-elle, couchait dans l’odeur brûlante et fétide des taudis où s’entassait
-un remous humain. Quelquefois elle s’abattait derrière un remblai,
-contre une porte, près d’un soupirail de cave. Ni l’un ni l’autre ne
-connaissions encore la tendre nuit des bois.
-
-Dans le soir de la clairière, un chêne comme une église se dressa. Son
-pied se renflait de monstrueux orteils, feutrés de mousse. Je riais en
-tâtant la douceur de ce lit, moelleux comme un duvet de petit oiseau.
-
---Vois un peu, Frilotte, si tu ne serais pas bien ici, disais-je.
-
-Elle répondit quelque chose que je ne pouvais comprendre, et elle
-s’était laissée tomber entre les grosses nervures de l’arbre. Cependant
-moi, regardant le ciel splendide au-dessus d’elle, je dis encore tout
-bas:
-
---Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.
-
-Je ne savais pas de qui je parlais; il monte du fond des ignorants des
-paroles obscures qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles
-criblaient le feuillage léger du chêne; tous les trous du ciel, à
-travers le jeune printemps des feuilles, avaient une pâleur tranquille
-de veilleuses. Les nuits de Noël, il y avait comme cela des arbres
-éclairés aux vitrines. Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement. Elle
-avait replié ses jambes nues sous son jupon; ses paupières étaient
-retombées. Un souffle passa.
-
---Bonsoir, Petit Vieux.
-
-Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit cela. Celui-là toussait
-toujours. Il était venu coucher auprès de moi dans une cave près du
-fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux. Ce soir-là il
-m’avait dit tendrement bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était
-réveillé.
-
-J’étais couché au pied du chêne, dans le duvet frais de la terre avec
-une vie étrange en moi. Mes mains caressaient des tissus tendres et
-animés, comme une chair. Les arbres aussi vivaient, et les étoiles, et
-toute la profondeur du bois. J’eus là pour la première fois le
-pressentiment d’un mystère autour de la créature. Ce n’était qu’une idée
-venue de la beauté de la nuit et descendue au cours de mon sang. Et à
-peine je connaissais mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de mes membres
-blessés. Je connaissais bien moins les rapports de ma vie avec le sens
-éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé de Dieu et de l’univers?
-Mais la terre sous moi avait une pulsation; d’infinies rumeurs montaient
-de la clairière; la sève bruissait aux artérioles comme la salive à mes
-lèvres, comme le sang dans mes veines.
-
-J’avais collé mon oreille contre le chêne; il vibrait dans toute sa
-hauteur et une onde sonore courait sous son écorce. Mon ouïe subtile de
-petit sauvage croyait reconnaître le bruit de la ville quand de loin on
-l’entend dans les soirs, avec ses roulements de chars sur les dalles,
-ses musiques de cuivres et de tambours, son bourdonnement comme une
-ruche.
-
-Ma peur tout à coup trembla comme devant un prodige. J’aurais voulu
-réveiller Frilotte, lui crier:
-
---Petite fille! la terre a un cœur comme toi et moi!
-
-Les premiers hommes entrés aux forêts durent éprouver ce sentiment de
-terreur religieuse.
-
-Je couchai ma tête près de celle de Frilotte; je n’eus plus un
-mouvement; et un bruit léger, profond montait aussi de sa vie, son
-sommeil faisait une musique comme une grosse mouche, comme la
-respiration de cette terre nocturne. Un flot tranquille toujours
-s’élevait, s’abaissait; je regardais sous les étoiles sa bouche
-tendrement palpiter. Comme la mienne elle avait crié des injures; elle
-avait répété les paroles exécrables qui, sur des lèvres d’enfant, ont la
-rougeur déchirée d’une blessure. A présent elle frémissait doucement
-comme le cœur d’une rose. Un engourdissement me prit: je me sentis
-m’évanouir tièdement dans la chaleur de son sang.
-
-Et puis ce fut notre premier matin. Presque en même temps nous ouvrîmes
-les yeux. Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, roulaient sur
-nos visages. Notre chair était mouillée d’aube. Quel étonnement pour
-tous deux! Elle me regardait avec de claires prunelles émerveillées. Il
-me sembla que c’était une autre fille qui était près de moi. Elle
-n’avait plus dans l’heure fraîche le même front pâle qui la veille était
-venu vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre fleur de sang,
-ardente et mobile. Et encore une fois, dans le paysage vierge, ce fut
-comme si nous ne nous étions point encore vus. Elle reposait sur le lit
-de mousse comme un esprit de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je
-la considérais avec des yeux jeunes, lavés de lumière.
-
---C’est bien toi, Frilotte?
-
-Et auparavant je n’avais jamais souri.
-
---Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce toi, Petit Vieux, qui me
-touches avec ta main?
-
-Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière fumait; une ombre bleue
-tombait des arbres et coupait comme une proue le lac argenté des
-vapeurs. Le soleil crépitait, brillant et gras. Un coucou, dans les
-lointains du bois, chanta trois fois.
-
---Oh! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.
-
---Non, c’est un oiseau, petite fille.
-
-Cependant je ne savais pas quel était cet oiseau. Elle et moi ne
-connaissions que les moineaux des rues; et nous étions à présent
-nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont quitté la ville et sont venus
-vers les grands arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues,
-profondes. Le cœur de la terre à grands coups battit. La vie de moment
-en moment montait; elle roula comme une mer; et la même main qui avait
-fait glisser les gonds de la nuit rouvrait les écluses du jour.
-
-Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce du chêne. Il ronflait
-comme une meule; tout le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique
-comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme entière d’un peuple. Je n’étais
-plus le même enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère des
-ombres.
-
---Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi vit comme nous.
-
-Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors une joie ivre passa en
-moi. En criant, j’étreignis le grand arbre comme un ami, comme un frère.
-Une nuée d’oiseaux s’envola, un pivert au loin hennit. Chaque bruit de
-la forêt était un prodige; mais surtout le coucou nous charmait. De
-nouveau il frappa trois coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu un
-oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en poussant trois hoquets
-saccadés. Elle me dit:
-
---Allons là où crie cet oiseau.
-
-Nous marchâmes quelque temps dans le thym humide. Chaque pas dont nous
-foulions le sol moelleux faisait effluer des senteurs vertes. Nous
-appelions: Coucou! Coucou! Et à trois reprises encore l’oiseau répondit,
-mais chaque fois sa voix semblait se reculer dans la profondeur du bois.
-
-Les taillis s’épaissirent: une mêlée sauvage s’ouvrait et se refermait
-sur notre passage, et d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous saluer
-à la pointe des branches. Il y en avait qui du bout de leur bec
-semblaient égoutter une eau de cristal; chaque goutte tintait claire et
-fraîche. Des pinsons ressemblaient aux petits musiciens qui, le
-dimanche, s’en vont jouer du violon devant les guinguettes. Et puis le
-loriot siffla; il n’avait que quatre notes, toujours les mêmes; c’était
-mouillé, moqueur et tendre. Il y avait aussi à la ville un joueur de
-flageolet qui, avec ses doigts sur les trous du bois sonore, faisait ce
-bruit mélodieux. Quelquefois des geais aigrement criaient.
-
---Oh! disait Frilotte, je crois entendre la vieille femme se chamailler
-avec Mama.
-
-La joie du bois passa en nous. Avec patience j’essayais de moduler les
-quatre notes du loriot. Notre rire était une chanson d’oiseau à nos
-bouches: il montait de nous comme l’odeur du thym montait du sol foulé
-par nos pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes élémentaires avec
-la gaîté du matin. Autrefois nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à
-la pointe des dents, comme on mord pour se défendre. Nous étions alors
-les petites bêtes du hallier humain; nous n’avions pas entendu encore le
-rire du vent dans les arbres.
-
-Cependant Frilotte tout à coup commença de claquer des dents et de
-nouveau la faim était revenue. Comme le loup elle était sortie du bois
-et maintenant elle se jetait sur nous. C’était le même aboi que les
-autres matins, que tous les jours de notre vie. Nous prîmes une poignée
-d’herbes vertes; leur suc âcre nous crispa; nous essayâmes vainement de
-mâcher des écorces. Alors, avec des yeux pâles, elle se mit à parler du
-beau pain beurré de l’aïeule.
-
---Ah! dis-je, si seulement nous pouvions retrouver le chemin de cette
-maison!
-
-Nous n’avions pas perdu le courage; nous étions accoutumés à mériter par
-de patients labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. Nous
-tâchâmes de nous orienter. Nos pieds nus ne cessaient pas de frapper
-rapidement la terre. A la fin Frilotte se laissa tomber.
-
---Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. Moi je resterai ici.
-
-Mais tout de suite après, se cramponnant à mes mains:
-
---Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce que je ferais seule ici
-sans toi? Je ne veux pas mourir dans cet horrible bois.
-
-Je la pris donc dans mes bras et la portai un peu de temps; mais à mon
-tour je sentis mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement.
-Quelle ironie ce soleil et toute cette joie des arbres et des oiseaux
-par-dessus notre agonie! Nous étions là l’un près de l’autre, pressant
-notre estomac avec nos mains. Ensuite, en l’écrasant de tout le poids de
-notre corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la bête affamée qui
-criait en nous. A la ville du moins, les chiens quelquefois n’avaient
-pas tout mangé quand nous passions. La nature était plus terrible que
-les hommes.
-
-Comme encore une fois je me retournais sur le ventre, je vis s’avancer
-une file de gros insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous les
-herbes avec lenteur et semblaient se diriger vers un carnage, vers un
-pays de riches proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au pied d’un
-arbre un ramier mort, se mouvant sous l’assaut de leurs légions noires.
-Une vie rythmique palpitait sous les ailes; le duvet des plumes
-mollement ondulait par lentes et larges secousses continues. Cependant
-personne n’avait dit à ces insectes voraces qu’il y avait là un débris
-savoureux: leur sûr instinct les avait guidés et à présent par centaines
-ils se repaissaient du ramier.
-
-Un petit pauvre, un être primitif lie ses idées avec plus de spontanéité
-que le civilisé des villes. Je dis à Frilotte:
-
---Il y a des nids dans les arbres. Si je reste un peu de temps sans
-revenir, crie trois fois comme l’oiseau.
-
-Comme le chat au guet, je me glissai sous bois, écoutant la rumeur qui
-partait des hauts feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, le
-froissement des feuilles sèches et toujours je regardais au-dessus de
-moi dans l’épaisseur verte des branches. Une force meurtrière bandait
-mes nerfs. Mon cœur battait à se rompre. Je vécus certainement là une
-longue durée de vie. A la fin une cime s’agita; un émoi de maternité
-apeurée traîna un instant et puis retomba sur un frémissement de jeunes
-ailes. L’instinct du fauve, le goût forcené de la proie aussitôt darda.
-Pour jouir d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais maintes
-fois grimpé aux candélabres, noué mes genoux aux platanes lisses, d’une
-souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux et vaste, cette fois
-défia l’embrassement de mes membres trop courts. Un jeune hêtre
-heureusement par la cime joignait l’une des grosses branches de cet
-ancêtre du bois. Je l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent
-et à la force des reins je commençai à me hisser. Bientôt j’atteignis
-les hautes ramures; elles ployèrent, frêles et tendres; leur extrémité
-seulement frôlait les nervures puissantes du chêne. A présent l’effroi
-du nid grondait; le mâle gonflait la plume; la femelle largement avait
-blotti la couvée sous ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous
-son ventre les becs aigus et jaunes des petits en tumulte.
-
-Alors une décision froide noua ma volonté. Un sûr élan pouvait seul
-avoir raison de l’espace qui me séparait du nid. J’imprimai au hêtre des
-oscillations à mesure plus fortes et enfin me lançai. Je crus tomber de
-la hauteur d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua; la lumière et l’ombre
-se déchirèrent, d’un long bruit de soies fendues. Tout le chêne fut
-secoué comme par une rafale violente; et moi, élastique et souple, les
-yeux clairs dans ce bond prodigieux, je roulai parmi une mer de
-feuillages. Une branche, torsée comme un câble, m’arrêta, je
-m’accrochai; et un vol maintenant tourbillonnait; les ramiers me
-perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec une clameur sauvage, j’avais
-arraché le nid et le coulais contre ma chair.
-
-Je me laissai tomber de branche en branche; et puis, visant le jeune
-hêtre prochain, j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau
-plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages amortirent la chute; je
-roulai, sans trop de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures bruinaient
-à mes mains; une large entaille m’éraflait la joue; le sang des petits
-ramiers me barbouillait la poitrine.
-
-Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche tel que durent l’éprouver
-les anciens hommes des bois. J’avais joué ma vie dans un acte héroïque.
-Je m’étais égalé à ma volonté; je crois bien que l’instinct parla ainsi
-en moi, car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. Je criai par
-trois fois, mais je ne savais plus comment chantait le coucou: je
-poussais la clameur furieuse d’un roi. Et là-bas, une voix faible me
-répondait.
-
---Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, ces bêtes tout à l’heure
-vivaient.
-
-Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. Des roses vives
-fleurissaient ses joues; ses narines battaient. Elle fut contre moi les
-yeux brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, poussant son cri
-sauvage.
-
-Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. J’amassai du bois, des
-feuilles sèches; je pris mon caillou; j’en fis jaillir l’étincelle. Le
-feu pétilla clair et rose: il monta sous les chênes comme la petite âme
-de la couvée. Et entre les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé un
-scion que nous écartions ou rapprochions selon l’intensité de la flamme.
-Les chairs se dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à l’odeur d’encens
-du bois brûlé. Avec de longues salives nous regardions s’achever la
-cuisson. Comment un jeune garçon comme moi eût-il pu soupçonner la
-raison de l’exécrable attrait qui pour l’homme se dégage de la senteur
-d’une viande grésillante au feu? Le sang d’une vie sur le gril est plus
-délectable que la saveur d’un fruit généreux, que le parfum d’un pain
-fraîchement pétri. A peine, pour l’avoir reniflé au seuil des
-rôtisseries, je connaissais l’âcre relent poivré du charnage. Et
-maintenant à l’odeur de cette petite chair qui avait palpité et saignait
-un jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.
-
-L’instinct des carnassiers nous domina: nous lacérâmes les tendres
-filandres à la pointe des canines. Nous broyâmes entre nos molaires les
-jeunes os des fils du vieux chêne. Il nous en resta comme une griserie
-accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, une longue heure de
-sommeil.
-
-Au réveil, la soif à son tour nous tortura; cette viande flambée rendait
-nos gorges brûlantes. Mais l’herbe était chaude; nous sucions des
-feuilles; elles ne nous procurèrent qu’un rafraîchissement momentané.
-Nous regrettâmes le clair ruisseau: nous en avions pour jamais perdu le
-chemin. Entre lui et nous, comme une roue les grands arbres tournaient.
-
-Une forge écarlate s’alluma dans les fonds: le soleil roula comme une
-tête sous des marteaux. Nous étions dans un hallier épais, au cœur même
-du bois immense. Une illusion nous avait lancés parmi les ronces et les
-épines rougies par le couchant; de loin nous avions cru voir des fruits
-pourprés. Des échardes meurtrissaient nos jambes; un morceau de la jupe
-de Frilotte resta pris aux griffes du fourré. Elle jurait comme une
-vieille femme ivre; j’allais, tapant avec un bâton devant moi,
-prudemment. Des formes agiles et longues soudain s’élancèrent, un émoi
-effarouché et gracieux de vies légères, presque volantes, dans la
-sveltesse de leur fuite. Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible
-lévrier, du cheval ardent et sensible? Il y avait bien à la ville un
-jardin d’animaux; leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier.
-Ceux-là du moins avaient un nom dans ma mémoire, un nom qui quelquefois
-venait à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, loup. Et une fois,
-hissé à la crête d’un mur, j’avais pu voir, par delà la clôture, des
-toisons massives et des pas saccadés. Mais personne jamais ne nous avait
-parlé des innocents chevreuils.
-
---Oh! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit Vieux.
-
-Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage était en moi pour avoir
-goûté au sang.
-
---S’il en vient encore une, criai-je, je la tuerai.
-
---Le ferais-tu vraiment? dit-elle.
-
-Ses narines comme l’autre fois battaient.
-
-Le roncier un peu plus loin se creusa; une aire moelleuse et verte
-ondula aux pentes d’un vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes un
-cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source et serpentait à travers
-les fonds. Nous puisâmes avec nos paumes cette eau miraculeuse; elle
-filtrait de nos doigts en filets d’argent; nous n’avions jamais fini de
-boire, et une douceur profonde coulait avec elle dans nos poitrines
-altérées. Nous serions restés là des heures, divinement rafraîchis par
-le délicieux paysage.
-
-Nous suivîmes le léger courant; les arbres se reculèrent; une mare, un
-sommeil d’eau immobile se velouta d’une ombre violette. Doucement le
-ciel se mit à pâlir; des clartés d’étoiles, comme des gouttes de lait,
-ruisselèrent des mamelles de la nuit. Alors deux enfants, en se tenant
-par la main, remontèrent les pentes et ils ne riaient ni ne se
-parlaient, très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. Ils étaient
-venus de la ville horrible, avec leurs boyaux crevant de faim; ils
-s’étaient pris par la main et ils avaient marché devant eux. Une vie
-libre déjà les payait de leurs longues détresses exténuées. Et ni l’un
-ni l’autre n’avaient appris à joindre les doigts; une âme religieuse
-pourtant était sur leurs bouches.
-
-Elle se serra contre moi.
-
---Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois comme cela une église.
-
-Voilà, elle disait vrai: c’était bien là comme cette église dont elle
-parlait, mais toujours à la ville, au bout d’un peu de temps, un homme
-solennel nous chassait en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles.
-
-La nuit entra dans nos âmes sauvages comme un duvet, comme l’eau fraîche
-de la source. Un souffle lent montait, le vent d’une haleine comme un
-frôlement de plumes et de soies. Il y avait si longtemps que nous avions
-cessé de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant sous le tablier
-ronflant des ponts, toi dans des taudis fétides qu’empestait une odeur
-d’égout et d’alcool! Un arome de sèves et de gommes nous sucrait les
-lèvres. A chaque coup nous croyions aspirer l’énorme âme verte du bois.
-Nous avions les sens vierges de deux petits faunes aux écoutes du
-mystère.
-
-L’ombre trembla sur des randonnées agiles, de lents glissements furtifs.
-Des poursuites fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des chênes
-couraient des traques enamourées d’écureuils. Et des cris légers,
-quelquefois la plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient au
-craquement des branches, au froissis des feuillages, à de sourds
-battements d’ailes. Une rumeur continue traînait, la palpitation des
-vies proches ou lointaines rôdant sous bois. Un vol ouaté de hibou tout
-à coup s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et des palombes
-soupiraient comme des amants heureux. Presque aussitôt un galop fendit
-la nuit; des sabots précipités rebondirent vers la mare. Je revis la
-grâce svelte et frémissante des longs animaux aux yeux de femme.
-
-Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.
-
---Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas des bêtes comme les autres.
-
-L’air mou retomba au silence; la grande nuit du bois s’assoupit; il y
-eut comme un doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous nous
-endormîmes dans l’âme fraîche de la terre. Et encore une fois ensuite le
-matin s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur des arbres. Nous ne
-cessions pas d’admirer le prodige de leurs troncs énormes au-dessus de
-nous, si petits.
-
-Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les heures par la courbe du
-soleil. Six fois il s’était levé dans un ciel clair, fleuri de roses.
-Aussitôt montait la vie; le coucou, avec ses petits coups, donnait le
-signal. Celui-là était le chanteur matinal, posté derrière les portes du
-jour. Puis le loriot jouait son petit air; la plainte pâmée des palombes
-traînait; le pivert s’ébrouait avec un hennissement de poulain; l’aigre
-clameur des geais graillait; et nous reconnaissions aussi le foret
-strident de la pie et le rauque coup de rabot des corneilles. Nous
-inventâmes des noms pour les distinguer l’un de l’autre et quelques-uns
-nous charmaient, les autres stimulaient en nous le goût de la chasse et
-du combat.
-
-En nous glissant dans le vallon vert, nous allions regarder les
-chevreuils boire à la mare. Par petits bonds ils remontaient les pentes
-et à notre tour nous descendions vers la source pour y boire et y
-tremper nos pieds. Je ne pensais plus au meurtre; ils étaient semblables
-à nous, d’âme douce et confiante, dans la paix de la nature. Ils
-s’habituèrent à nos visages; nous pouvions les approcher à une petite
-distance; leurs frais yeux lumineux nous suivaient et n’étaient plus
-inquiets.
-
-L’heure de la faim me relançait vers les hauts feuillages. La chair du
-ramier nous était précieuse, d’un fumet moins âcre que la pie et le
-geai. L’instinct m’enseigna comment, en tordant mon lambeau de veste et
-en le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, je pouvais sûrement
-me hisser jusqu’aux nids. Ouah! Ouah! criait-elle. Ensuite le feu
-s’allumait, nous mangions innocemment de la vie ailée. Je n’osais pas
-encore toucher aux autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour; des
-gouttes de sève pleuvaient des feuilles; aux écorces se coagulait la
-sueur chaude des résines. Quelques essences suintaient une gomme poivrée
-qui brûlait nos lèvres; le cœur des chênes, nourri de sang vierge,
-sonnait comme un tambour. Cependant nous ignorions encore l’émoi de
-notre chair; nous ne nous étions pas aperçus d’un sexe différent.
-
-Vers la dixième nuit, la lune changea. Une fine pluie mouilla notre
-réveil; elle grésillait sur les mousses, elle ruisselait des feuillages
-avec une musique claire qui d’abord nous amusa. Le coucou, ce matin-là,
-sonna d’une voix enrouée et nous n’entendîmes plus les oiseaux joyeux du
-bois. Seuls les geais et les corneilles continuaient à se quereller
-durement dans le silence attristé. Vers le midi, la pluie s’épaissit:
-son bruit sourd et continu ressembla à la marche lointaine d’une foule.
-Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. Un air pesant et gris
-étamait le jour. Comme les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.
-
-Nous dûmes varier nos stations sous les chênes; l’ondée à mesure
-visitait nos abris. Alors la nécessité me rendit industrieux. J’allai
-dans le taillis couper les branches les plus droites. Je les juxtaposai,
-les serrant ensemble avec des brins de coudrier. Ce clayonnage nous
-procura un simulacre de toit; je le fixai sur deux piquets en lui
-gardant une déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues branches
-tressées ensuite formèrent les parois. Comme le froid nous avait pris,
-j’allumai un feu de brindilles près de la hutte. Nous eûmes ainsi au
-cœur du bois un campement, comme les fondations d’une jeune cité. Et il
-plut de l’aube à la nuit pendant cinq jours.
-
-Les arbres, sous la grande pluie féconde, se lustrèrent d’un vert ample
-et riche. Des germes s’épanouirent, une grâce frileuse de petites
-corolles pâles étoila les couches profondes. Les aromes aussi plus
-subtilement montaient des terreaux drainés. Un matin les oiseaux se
-remirent à chanter. Des jours de clarté fraîche dorèrent les feuillages.
-Nous quittâmes notre hutte; nous marchâmes longtemps à travers le bois.
-
-Un soir elle me dit:
-
---Pense donc à cela. Mama quelquefois me prenait dans ses genoux et
-m’embrassait.
-
-Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, j’eus le cœur serré de
-dépit.
-
---Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous retournerons à la ville. Tu iras
-retrouver cette Mama.
-
-Ma voix tremblait: je l’aurais battue si elle avait dit oui.
-
---Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, Petit Vieux. Mama
-toujours revenait avec des hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait
-plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite elle redevenait très
-tendre; elle pleurait en me demandant pardon. Si seulement tu voulais un
-peu caresser mes cheveux comme elle faisait!
-
-Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé cette chose un jour. Elle
-s’était pelotonnée contre moi et maintenant elle prenait mes mains, elle
-les appuyait doucement à son front.
-
---Oh! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux!
-
-Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et puis je m’en allai par le bois.
-Je n’étais pas fâché, c’était quelque chose de singulier en moi que je
-ne connaissais pas. Quand je revins, elle dormait tranquillement, les
-bras croisés sur sa poitrine.
-
-Une autre fois, nous étions partis au matin. Nous allions la main dans
-la main en balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient et je lui
-dis:
-
---Pense un peu à ceci. Il y a des hommes qui travaillent aux champs. Ils
-retournent la terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs et les
-chevaux. Ceux-là valent mieux que moi et toi.
-
-Elle fronça le sourcil et cria:
-
---Ils ne sont pas libres comme nous!
-
-Oh! elle disait là une chose vraie et cependant je ne pouvais lui donner
-raison. L’insecte, l’arbre et la source travaillent à leur manière; ils
-accomplissent une œuvre nécessaire comme le laboureur et le semeur. Moi
-j’avais des bras et des mains et ils m’étaient inutiles. Ainsi la loi
-reparut, la destinée qui voue l’homme au travail; et je ne raisonnais
-pas, c’était un instinct confus qui me donnait le regret d’une chose que
-j’aurais pu faire. Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité
-que les autres.
-
-Je marchais donc à côté de Frilotte sans rien dire, remué par des choses
-sans mots, tandis qu’elle follement riait et dansait sous les arbres.
-Tout à coup je m’arrêtai et criai sauvagement:
-
---Ils mangent du pain, ceux qui travaillent!
-
-Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant elles éclataient dans ce
-cri qui était celui des races, le vœu même de la vie. Oui, ceux-là
-ensemençaient la terre; le seigle et le froment levaient de leurs
-sueurs, et ensuite ils pétrissaient la claire mouture: le pain les
-payait de leurs peines.
-
-Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.
-
---Oh! fit-elle, casser avec les dents une croûte de pain!
-
-Nous aurions donné notre hutte pour être semblables à eux et savourer
-l’odeur aigre du seigle chaud. Il passa une tristesse sous les arbres,
-les thyms foulés cessèrent de nous réjouir. Nos salives avaient le goût
-amer du désir.
-
-C’était un midi de vent d’est, sec et brusque. La faim nous avait fait
-chercher au loin notre pâture; les nids commençaient à nous manquer.
-Bientôt les taillis se clairsemèrent; il n’y eut plus que des hêtres;
-leur colonnade montait et s’abaissait sur des pentes.
-
---Oh! dit-elle, serait-ce enfin la limite de ce bois?
-
-Nous n’osions nous regarder; toute la joie libre de notre vie fut
-oubliée; il n’exista plus que l’angoisse de l’inconnu du monde qui était
-par delà les hêtres. Maintenant soufflait vers nous une senteur âcre de
-vase et de houille. Je reconnus l’odeur de la brique cuite: elle
-demeurait aux bâtisses fraîches, aux maisons en construction où si
-souvent, dans le sable et le mortier, avaient gîté mes rudes nuits
-d’hiver.
-
---Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin. Il y avait aussi cette
-odeur à la ville.
-
-Elle se lança sans m’entendre et à mon tour je me mis à courir, poussé
-par une force. Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa de flocons
-légers. Des arbres dardèrent en fûts d’or des lisières brumeuses. Une
-plaine immense s’étendit. Avec un étonnement muet, nous regardions près
-des fours ardents, les paillotes d’un campement de briquetiers.
-
-Le soleil plombait droit, c’était midi. Des hommes dormaient, presque
-nus, le ventre à plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis sur les
-reins, taillaient avec le couteau de larges quartiers de pain et les
-portaient à leurs dents.
-
-Ceux-là continuellement remuaient leurs mâchoires comme des meules. Ils
-fermaient à demi les yeux dans la joie de savourer la lourde miche
-parfumée. Il nous parut qu’un long temps de notre vie s’était écoulé
-depuis que nous avions cessé de voir des êtres faits à notre image. Des
-femmes ensuite sortirent des huttes et apportèrent des jarres pleines
-d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants; les plus jeunes déjà
-aidaient au travail commun: la glaise gluait à leurs peaux et ils
-avaient les pieds agiles des chevreuils sous bois. Ensemble ils étaient
-la tribu des pétrisseurs de glèbes qui rase les campagnes et va devant
-le pas prochain des bâtisseurs de villes.
-
-Un chien nous aperçut et aboya; nous redevînmes les petites essences
-farouches que relance la peur des hommes en société. Une fuite rapide
-nous rejeta vers le bois. Mais de nouveau, au bout de quelque temps, une
-étrange sympathie nous ramenait. Une partie de l’équipe gâchait l’argile
-blonde que les femmes trempaient avec l’eau des seilles. Un va-et-vient
-de brouettes charriait la substance ainsi préparée, mollie à point pour
-la mise en formes. Et debout devant la table, le chef, un vieillard
-souple et nerveux, recevait la pâte, l’insérait dans des moules pareils
-à des gaufriers, égalisait les cases d’un coup adroit de plane, puis les
-passait à de lestes enfants qui les déversaient sur le sol poudré d’un
-sable d’or. Nous regardions sans nous parler la beauté harmonieuse de ce
-travail qui nous était encore inconnu.
-
-L’attrait mystérieux nous ramena le lendemain. J’aurais souhaité courir
-à leurs côtés, traîner des charges de glaise, sentir contre la mienne la
-chaleur de leur peau. Et encore une fois nous étions là, le corps avancé
-sur nos poings, regardant la plaine.
-
---Oh! fit-elle, des pains!
-
-Une des cabanes béait, et du doigt elle me montrait un rang de gros
-pains au mur. Ses dents aiguës tremblaient; moi aussi je considérais
-avec envie les puissantes croûtes dorées. Je ne songeais pas que ce pain
-avait été péniblement gagné par un travail sacré. Je la regardais et
-puis je regardais les grandes roues vermeilles. Son rire malade et
-saccadé m’encourageait.
-
-Avec prudence je rampai hors du bois, je me coulai jusqu’au seuil. Une
-pénombre tomba des solives et je ne voyais que la tache claire des
-pains. J’étendis la main; un bras s’abattit; je n’avais pas remarqué
-qu’un homme était couché sur une litière de paille, près de la porte. Il
-se dressa, me traîna par le camp et là-bas cette fille méchante à
-présent fuyait derrière les arbres. La tribu accourut aux cris de
-l’homme; il y eut un ameutement, des gestes forcenés; tous
-m’injuriaient. Mais soudain un des briquetiers poussa un cri de douleur
-et de colère. Comme une petite louve, une fille était sortie du bois et
-lui plantait ses canines dans la main. Du sang à la bouche, Frilotte les
-bravait en poussant son cri de guerre. Ouah! Ouah! Sa petite âme lâche
-s’était réveillée, intrépide et violente.
-
-Le chef à grands pas arriva, le vieillard agile et souple qui là-bas
-manœuvrait le gaufrier. Il fendit le groupe, me saisit la nuque,
-l’attira elle-même par le bras. Et il avait le regard droit dans un
-visage dur.
-
---Qui es-tu, toi qui voles les pains?
-
-Je le regardai franchement dans les yeux en haussant les épaules.
-
---Je ne sais pas.
-
---D’où viens-tu?
-
-J’indiquai un point de l’espace derrière moi.
-
---Et celle-là, dis, est-elle ta sœur?
-
-Je ne pensais pas qu’il m’eût fait cette question. J’ouvris la bouche et
-puis serrai les dents, ne sachant plus que répondre. Mais soudain
-Frilotte bizarrement cria:
-
---Je suis sa femme.
-
-Ces gens se mirent à rire; le chef seul, sous son sourcil froncé, ne
-riait pas et la regardait au fond des yeux. Elle lui avait parlé avec la
-fierté farouche d’une petite sauvage des villes qui ne fait pas de
-distinction entre la vie fraternelle et l’autre. Doucement il lui
-demanda:
-
---Quel âge as-tu?
-
---J’ai quatre tailles dans l’arbre de moins que Petit Vieux.
-
-A présent je riais avec les hommes qui étaient là. Cependant la femme de
-celui qui avait été mordu à la main tout à coup s’approcha, une pierre
-dans la main.
-
---Crois-moi, lui dit le chef, prends plutôt un pain et coupe-le par
-moitié. Ce garçon et cette fille n’ont commis d’autre crime que d’avoir
-faim.
-
-La femme laissa donc rouler la pierre; elle pénétra sous le chaume et
-ensuite elle revint, apportant la moitié d’un des grands pains. Il avait
-ôté sa large main de dessus mon épaule, il prit le pain; et maintenant
-il s’adressait à moi comme à un des siens, avec un visage paternel et
-grave.
-
---Les petits que tu vois autour de moi sont les fils de mes fils. Il y
-en a qui n’ont pas dix ans. Pourtant ils travaillent déjà et ils nous
-aident à gagner le pain que nous mangeons. Toi, tu préfères entrer dans
-les maisons et dérober le pain que tu n’as pas mérité. Eh bien, si elle
-et toi vous avez faim, emportez ceci. Il se peut qu’ensuite tu veuilles
-travailler à ton tour comme nous. Dans ce cas, reviens demain. Il n’y a
-jamais assez de bras pour cuire la brique et activer les fours.
-
-Sans doute celui-là connaissait la versatilité féminine. C’est pourquoi
-il ne se tourna pas vers cette petite fille; et il était devant moi
-comme un homme parlant à un homme. Je l’écoutais, remué d’un grand
-mouvement intérieur.
-
---Maintenant, allez, fit-il.
-
-Les femmes nous poussèrent hors du campement et à pas rapides il s’en
-retourna vers la table.
-
---Vois, fit-elle en riant, ceux-là se donnent du mal et nous sommes
-libres. Ce pain nous en paraîtra bien meilleur.
-
-La miche était fraîche et odorait le champ mûr; nous y enfoncions les
-dents furieusement. C’était encore de la vie, bien que ce ne fût plus du
-sang et des os, comme les proies que je dérobais aux arbres, et elle
-moussait à nos bouches, légère et dorée. Une chaleur me gonflait le
-cœur; je pensais au vieillard: aucun homme encore ne m’avait parlé avec
-cette bonté sévère. Si j’avais été seul, je serais retourné au camp.
-Cependant je me méfiais de Frilotte. Je sifflai entre mes dents et puis
-lui dis avec indifférence:
-
---Est-ce que toi aussi, tu n’aurais pas voulu avoir un père comme cet
-homme?
-
-Elle cessa de manger, me regarda sous le nez en secouant ses crins roux:
-
---Tous les hommes, c’est toi à présent pour moi, Petit Vieux,
-cria-t-elle avec une vraie joie de possession, avec un élan de vie
-personnelle et sauvage.
-
-Où donc cette petite fille animale prenait-elle de si étranges idées?
-Notre chair nous demeurait encore obscure et déjà elle me parlait comme
-une femme, avec une tendresse impérieuse dans le pli de ses sourcils. La
-force mâle aussitôt se rebella, l’instinct vierge de la défense, comme
-si elle avait attenté à la libre disposition de ma vie.
-
-Après tout, elle faisait pour moi partie du bois, avec les arbres et les
-œufs des nids. J’aurais pu lui tordre les cheveux dans mes poings et la
-tenir sous moi comme une ennemie terrassée. Elle se serait mise à
-pleurer sans pouvoir se défendre. Et ensuite j’aurais marché à travers
-le bois, elle serait retournée à la ville par un autre chemin. C’était
-là un sentiment qui peut-être me vint de ma louche hérédité. Il me
-sembla que cette petite était, par rapport à ma conscience d’homme, une
-humanité inférieure. Voilà, cette chose était en moi comme le caillou
-dans la terre.
-
-J’éprouvai le besoin de montrer de la décision. Je ramassai une motte de
-terre et la jetai devant moi, disant:
-
---Aussi sûrement que j’ai jeté cette terre, j’irai demain travailler
-avec eux.
-
-Du bout de son pied, elle repoussa la motte et cria aigrement:
-
---Toi, tu l’as mise ici et vois, maintenant elle est là-bas.
-
-Je m’en allai avec colère sous les arbres. Je sentais bien que si
-seulement j’avais fait un pas vers elle, elle aurait pensé:--Il en fera
-un second qui me le ramènera.
-
-Je sifflais comme les oiseaux par dérision de sa révolte inutile; et
-j’étais déjà loin, j’aurais voulu ne l’avoir pas quittée.
-
---Coucou! coucou! cria-t-elle. J’entendis ses pieds frapper nerveusement
-la terre derrière moi. Je tournai la tête et elle était là, soumise et
-sournoise.
-
---Pourquoi t’es-tu fâché? dit-elle. J’irai demain avec toi chez les
-hommes.
-
-Ses yeux luisaient ironiquement à travers ses cheveux.
-
-Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du bois: à pointe d’aube, dans
-la sueur fraîche de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle.
-J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon premier acte
-conscient d’homme.
-
-Le vent matinal tordait comme de légères chevelures les fumées au-dessus
-des paillotes. Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table, le chef au
-visage dur appela une de ses brus et dit:
-
---Tu les prendras sous ton toit, comme tes enfants.
-
-Cette femme alors nous mena vers la cabane et coupa deux larges tranches
-de pain. Et ensuite elle emplit d’une décoction de café un bol que nous
-nous passâmes de la bouche à la bouche. Puis de nouveau le vieillard
-vint et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il dit:
-
---Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau à la mare et avec cette eau
-vous tremperez l’argile.
-
-Cet homme ne s’occupa pas autrement de nous. Il parlait peu et ne disait
-que les paroles nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure, les pieds
-dans la flaque, emplit donc les tines, et je les charriais vers les
-hommes chargés de pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté
-maintenant s’égalaient à mon courage. Elle haïssait ces gens comme des
-maîtres, elle était encore trop près de la vie libre du bois, et
-cependant un étrange respect la rendait craintive: elle leur obéissait
-avec humilité.
-
-Elle vint près de moi sous la paillote, à la pause du midi. Nous
-rompîmes ensemble le premier pain du travail. La femme nous enveloppait
-de regards défiants et pourtant n’osait s’opposer à la volonté du Père.
-Elle nous dit:
-
---Mangez et buvez.
-
-Le pain était aigre et dur; les petits pauvres comme nous ne sont pas
-difficiles. Mais l’aîné des fils, plus grand que moi d’une tête, par jeu
-ou rancune, jeta vers nous une poignée de sable qui fit craquer les
-bouchées sous nos dents. Celui-là agissait méchamment, car nous avions
-mérité de manger le pain pur aussi bien que lui. Avec une force de chat
-sauvage, je lui sautai à la gorge; il roula; je frappais son visage avec
-mes poings. Le Père au bruit de la rixe arriva.
-
---Petit Vieux a raison, dit-il quand il connut le motif pour lequel nous
-en étions venus aux mains.
-
-Il réprimanda la femme pour nous avoir donné de la miche moisie et le
-garçon pour l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi nous
-dormîmes l’un près de l’autre, sous le midi brûlant. Maintenant aussi la
-mère donnait tort à son fils.
-
-Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare et puis moi, je roulais
-cette eau vers l’aire où les hommes gâchaient. La lune monta; un
-tourbillon léger de fumée dansait à la crête des fours comme une ronde
-de petites filles en tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts
-cônes braséèrent; ils ressemblaient à des palais en feu dont les rouges
-soupiraux inquiétaient la plaine. Une lassitude heureuse courbait nos
-membres. Nous avions pris notre part du repas en commun: le pain et la
-pomme de terre avaient comblé notre faim. A présent nous étions assis au
-seuil de la cabane et nous écoutions crépiter les houilles. La femme
-nous appela et dit:
-
---Le garçon couchera avec les garçons et la fille avec les filles.
-
-Derrière les portes fermées, des ronflements puissants montaient.
-Frilotte, avec un sentiment fier, avança le front comme une vraie petite
-femme:
-
---Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.
-
-Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un à côté de l’autre et elle ni
-moi n’avions encore échangé le baiser.
-
---Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi bien elle est ta femme.
-
-Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne voyions pas remuer la bouche dans
-cette nuit d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans honte.
-
-C’était le mois des nuits brèves. Une clarté passait, le frisson du
-petit jour comme derrière une porte un flambeau. Aussitôt les lits
-étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle des formes se levaient et se
-répandaient à travers le camp comme des ombres, comme des parts
-attardées de la nuit. Et nous aussi, dans le petit jour gris, nous
-étions pareils à des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie jusqu’à
-ce sol brûlé et aride. La senteur verte nous rappelait la hutte
-solitaire, au cœur du taillis.
-
-Avec les jours, le regret s’émoussa: nous parlions de la petite maison
-du bois sans douleur, comme d’un souvenir lointain. Les grands chênes
-rouges furent pour nous comme des parents restés en arrière tandis que
-la caravane s’enfonce à travers le vaste monde. On les aperçoit encore
-un peu de temps et puis ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant
-allait et venait, des bannes de sable fin dans les mains; elle passait
-ce sable au tamis et ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre
-d’or l’aire où à mesure les autres enfants mettaient sécher les haies de
-briques avant de les porter aux fours. La joie résida en nos gestes
-alertes et précis. Le pain aussi avait une saveur plus tonique depuis
-qu’il nous payait de notre labeur. Le soir et le matin, une des filles
-de la cabane disait à haute voix la prière; les autres se signaient
-quand elle avait fini: et à notre tour nous faisions le signe de croix
-comme des chrétiens vers l’orient.
-
-Quand la nuit tombait, nous allions regarder flamber les fours; ils
-dominaient la plaine nue. Cependant très loin, vers l’orient, les
-lumières d’une ville brûlaient comme des lampadaires. C’était une ville
-toute jeune: peut-être il y avait là déjà des malheureux, de petits
-pauvres comme nous sans gîte et sans pain; elle lignait de feux tout
-l’horizon. Et la campagne, l’arène dévastée et sans végétations toujours
-un peu plus diminuait à mesure qu’elle avançait. C’est pour cette ville
-que de l’aube à la nuit, le camp travaillait, moulant l’argile dans les
-formes et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement les
-briques sortaient de la terre, montaient, se dressaient en tours rouges
-par simulacre des maisons qu’elles serviraient bientôt à bâtir.
-
-Partout où passaient les briquetiers, le sol se vidait de ses sèves, un
-désert naissait. Il y avait des années qu’ils étaient en marche; ils
-arrivaient toujours après les moissons et ensuite les moissons ne
-repoussaient plus. Ils étaient maigres et desséchés comme la terre;
-leurs yeux étaient consumés de feux noirs comme les fours. Ils ne
-connaissaient pas le repos des dimanches. Quelquefois entre eux, avec
-des faces nostalgiques, ils se parlaient du village natal. Et nous
-étions, nous, deux petites graines d’humanité, germées du passé des
-cités. Nous avions renoncé à la vie libre pour prendre notre part de la
-sueur des hommes qui travaillent. Avec les autres nous marchions par la
-plaine du pas d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de demeurer
-tristes sans cause.
-
-Un jour la vieille femme du chef, étant à la table avec les autres
-hommes, passa la main sur le front de Frilotte et dit:
-
---N’est-ce pas une chose étrange? Notre petite Iule avait le même regard
-que celle-ci.
-
-Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois et qui dormait sous
-un tertre, dans le cimetière.
-
---Voilà, oui, mère! tu as dit la vérité, s’écrièrent les hommes. C’est
-là une chose étrange.
-
-Elle prit donc l’habitude de l’appeler de ce nom léger et musical; et
-moi aussi je finis par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était comme
-le vent dans les chênes, comme le cri d’un jeune oiseau, comme la petite
-eau d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi à la chanson qu’une
-nourrice chante près d’une enfant. Elle fut très fière de porter un nom
-que la fille des maîtres avait porté. Elle me disait:
-
---Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte et maintenant je suis Iule.
-Est-ce que tu ne me trouves pas changée?
-
-Comme on lui mettait plus de beurre qu’à moi sur ses tartines, Iule le
-raclait avec le couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne cessais
-pas de m’appeler le Petit Vieux. Même en changeant de nom, je serais
-demeuré celui qui traîne un faix de vieille humanité.
-
-Une fois elle commença à me reparler du bois comme, au temps de nos
-famines, elle me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres des yeux
-aigus qui semblaient regarder la hutte. Elle avait aussi une autre voix
-ardente et fiévreuse. Mais je vivais maintenant de la vie de la tribu;
-je ne pris pas attention à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la
-plaine, je dis:
-
---Ils ont mis le feu au troisième four.
-
-Elle ne m’entendit pas: son âme était partie vers la petite maison
-verte.
-
-Or, à quelques jours de là j’appelai en vain Iule: elle ne vint pas avec
-les bannes de sable; et alors je me mis à la chercher du côté des
-paillotes. Elle n’était pas sous les paillotes.
-
---Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur triste.
-
-Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir sous les arbres. Des
-branches cassées m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait fui.
-L’ancienne senteur subtile, l’arome des serpolets montait de ses foulées
-et tous les oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes cria le
-coucou. Comme un hoquet, comme un sanglot passa son cri dans la haute
-vie verte: je n’avais pas encore entendu pleurer ainsi l’oiseau. Le bois
-m’apparut une jeune éternité, un mystère vierge; je le considérais avec
-des yeux frais et nouveaux. O quelles rivières d’ombre ruisselaient sur
-ma chair calcinée à l’haleine ardente des fours! Quelles sources divines
-de paix s’égouttaient des arbres légèrement frissonnants! Une voix au
-loin appela.
-
-Ma chère Iule, me voilà maintenant près de toi! Tu reposes sur l’ancien
-lit de feuilles de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes mains et
-rien n’est changé, la hutte est toujours là comme si seulement je venais
-d’en unir les branches.
-
---Je savais que tu serais venu, dit-elle en riant franchement.
-
-Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau claire entre ses mains et
-ensuite se mit à lisser ses cheveux. Elle avait repris sa grâce de
-gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et souple. Et moi, en riant
-comme elle, par folie j’embrassais à présent les arbres en les entourant
-de mes bras. Je faisais là une chose obscure et spontanée qu’avaient dû
-faire les hommes des âges en regagnant la forêt après l’exil des villes.
-Le midi tomba et tout à coup je pensai à la tribu qui nous attendait
-près des fours.
-
---Iule, dis-je, je suis venu te chercher. L’ouvrage pressait.
-
-Je parlais avec décision, comme un homme qui a la conscience de son
-devoir.
-
---Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule n’ira pas avec toi.
-
---O Iule! les femmes mettaient cuire du beau pain doré sur la cendre.
-
-Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement vers la lisière. Le
-Père avec les aides manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et de loin
-me cria:
-
---Tu as fait sagement de revenir, Petit Vieux. Maintenant, tu n’ignores
-plus ce qui est bien et ce qui est mal.
-
-Iule avait un autre visage en écoutant cette simple parole.
-
-Il tomba des pluies; le venteux automne arrivait par la futaie. Les
-paillassons coururent comme un camp en marche; les hommes rentrèrent
-réparer les outils. Un jour brouillé et bas glissait à travers les
-vitres; à peine on voyait les mains battre sur l’enclumette le fer
-ébréché. Maintenant aussi les arbres du bois commençaient à
-s’empourprer.
-
-Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur de soleil sécha l’arène; les
-petites ombres dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire leurs
-gestes rythmés. Une suprême ardeur régna. Iule, ma chère Iule! avec quel
-entrain tes petites jambes blondes d’argile couraient sous la charge des
-briques fraîches! Toi et moi, avec le temps, étions devenus d’habiles
-ouvriers.
-
-La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait plus sa pipe qu’à la nuit,
-autour des feux de bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient du
-village; leurs faces étaient moins sombres, comme si déjà ils voyaient
-se lever derrière les fours le clocher natal.
-
-Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit était tombée quand elle
-rentra. A la clarté des lampes, des étoffes s’éployèrent; les femmes les
-palpaient entre leurs doigts. Il y eut des vêtements moelleux pour les
-enfants. Pour la première fois de notre vie nous sentîmes la douceur
-d’un tissu envelopper chaudement nos membres. La laine vêtit nos peaux
-nues qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous le soleil. Nous
-n’osions faire un mouvement, de peur de froisser la trame unie. Et moi,
-ce soir-là, je regardai avec une gaucherie timide cette sauvage fille
-des bois habillée comme une petite Vierge des chapelles et qui tournait
-sur elle-même, en cambrant sa taille. D’un cri tout à coup elle bondit
-vers le grand coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.
-
---Petit Vieux, est-ce bien moi? Me reconnais-tu encore? Jamais je ne me
-serais crue si belle.
-
-Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas avec Mama, la prostituée
-secourable, le pauvre bon cœur chargé de péchés.
-
---Petit Vieux!... Si elle pouvait me voir!
-
-D’intimes et heureuses sensations jaillirent, s’accordèrent à la joie de
-l’heure. Elle eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva grandie,
-dans l’importance d’une croissance sociale.
-
-Ce fut là la fin du travail; sous de bas ciels nébuleux, la lumière
-s’éteignit; on sentit peser la stagnation prochaine du solstice. Des
-attelages maintenant roulaient dans la plaine ravinée, de longues
-charrettes qui se comblaient d’empilements de briques et ensuite
-prenaient le chemin de la ville. Dans le désert rouge, parmi les flaques
-rouilleuses, il ne resta plus debout que les grands pilones entamés, la
-brèche déchiquetée des cuissons de l’été.
-
-D’abord les femmes partirent, les mères, l’aïeule, fléchies sous le
-poids des hardes: au petit matin on vit leurs silhouettes décroître dans
-l’air pluvieux. Elles marchaient sur un rang, à pas rapides, reprises
-par le désir de l’abri sûr, de la petite maison au village, dans la
-tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes un jour encore avec
-les hommes, rentrant les pailles, les tables, les moules.
-
---Hé! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche on va à l’église. Je mettrai
-ma belle robe. S’il y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles
-d’oreilles.
-
-Le Père retira les clefs. Le silence, la mort régnèrent dans l’ancienne
-animation du camp. Et à présent, avec la charge des bêches aux épaules,
-nous relayant pour pousser les brouettes où s’entassaient les ustensiles
-et les literies, les mâles de la tribu, à leur tour, dans la clarté
-brouillée du matin, fendaient la plaine.
-
-Nous traversâmes des villages; les fermes blanches à toits de tuiles
-rouges, les étables effumant un suint chaud se groupaient en rond autour
-des clochers pointus. Des chevaux tiraient la charrue; il y avait des
-enfants qui mangeaient d’épaisses miches beurrées sur le pas des portes.
-
-La nuit tomba: moyennant le denier du pauvre, nous fûmes hébergés dans
-une grange. La chaude senteur des pailles nous enveloppa; et, avec ses
-petits pieds las, Iule était près de moi, sa tête rousse dans ma
-poitrine.
-
-L’aube filtra par les joints des vantaux, le Père donna le signal et,
-encore une fois, les routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens sur
-des seuils commencèrent à nous saluer: les faces étaient cordiales,
-comme pour un retour attendu.
-
-Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée du jour. Et puis des fumées
-volèrent, l’odeur des feux de bois nous arriva du hameau. Toutes les
-portes étaient ouvertes. Des femmes avec des nourrissons dans les bras
-s’avançaient et embrassaient les hommes.
-
-C’était là, aux confins de la lande, une centaine de maisons
-badigeonnées au lait de chaux, parmi des emblavures et des vergers. Des
-fils, des pères en étaient sortis au temps de l’exode: et maintenant les
-barrières étaient levées, chacun rentrait dans les maisons où des petits
-étaient nés, où des vieux avaient été cloués dans leur bière. La mort et
-la vie avaient passé pendant leur absence et à leur tour ils arrivaient,
-maigres et errenés, ayant gagné le pain de l’hiver.
-
-Le Père poussa une porte et dit:
-
---Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez dans cette maison avec nos
-enfants et nous-mêmes.
-
-Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du carreau, après la longue
-marche harassée. La nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent;
-une garbure épaisse fuma sous la lampe claire. Aux siestes brèves du
-campement, nous n’avions pas connu un si grave et si naturel plaisir.
-
-Des voisins, de coriaces campagnards, de menues commères entrèrent, se
-pressèrent près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces: ils dirent les
-humbles fastes, les obscures destinées. L’histoire du hameau, tandis
-qu’au désert là-bas les autres peinaient, se déroula, la moisson, les
-labours, les semailles. Le charron avait remis un toit de tuiles à sa
-maison; la femme du messager avait eu deux jumeaux; des jeunes gens
-avaient échangé les promesses.
-
-Quelle chose nouvelle pour Iule et pour moi! A la ville comme à la
-forêt, nous avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités. Et voilà,
-ce hameau nous révélait le rudiment de la cité selon la vraie vie,
-chacun bêchant et ensemençant pour soi, mais tous associés de peine et
-d’intérêts, avec une communion de misère et de courage.
-
-Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain qu’il existait des âmes
-simples, différentes des haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord
-des villes. Ah! nous les connaissions bien, ceux-là, embusqués derrière
-la haie avec leurs chiens et leurs fourches, donnant la chasse aux
-petits pillards affamés qui maraudaient un navet à la limite de leur
-champ! La famille, la collectivité sociale vaguement s’éveillèrent,
-eurent un sens. Au campement déjà, dans les parlotes des soirs, on nous
-avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au hameau. Personne n’était
-riche, mais tout le monde travaillait; le pain jamais ne manquait à la
-faim des petits.
-
-La tribu reprit racine. Les ouvriers roux du feu furent, aux grasses
-matrices de la terre, un autre peuple redevenu laboureur. Des bêches
-fouissaient les courtils; les champs s’emplirent de brusques silhouettes
-qui traînaient la herse. On rentra les derniers fruits pour les réserves
-de l’hiver; je montai au verger cueillir la pomme pourprée d’automne.
-Iule avec prudence rassemblait la récolte dans les bannes. Quelle joie
-de palper et de croquer librement les belles pulpes vermeilles qui,
-autrefois, par delà les clos murés, excitaient si cruellement nos
-convoitises! Nos mains et nos habits étaient parfumés de sève verte.
-Nous vivions là dans l’abondance des biens de la terre, au cœur
-inépuisable des fructifications.
-
---Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule, une fois tu es venu dans la
-plaine avec moi. A présent nous avons un verger et une maison. Nous
-mangeons du bon pain frais. Si cependant toi et moi n’étions pas allés
-vers l’arbre, cela ne serait jamais arrivé.
-
-Avec son front court, elle exprimait là une idée juste de destinée; nous
-ne pouvions encore la comprendre et néanmoins elle remuait quelque chose
-de profond en nous. C’était comme une main qui était sortie d’un nuage
-et nous avait menés vers la vie.
-
-Les pommiers se dénudèrent: nous rentrâmes les dernières cueillettes;
-d’humbles richesses s’accumulèrent aux greniers. Les maisons
-ressemblèrent à de petites arches combles qui tranquillement attendaient
-l’hiver. Iule maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule à enfourner
-le pain. Ses mains sentirent l’oignon, le poireau, les bonnes herbes qui
-parfument le repas. On lui confiait aussi la vache; elle sut manier les
-aiguilles d’un tricot, et en tricotant, elle menait la bête pâturer au
-long de la route. Moi, avec les hommes, un jour je partis couper les
-osiers, dans la région des marais.
-
-Je connus l’alternance des travaux qui partageaient ces humbles
-existences. Le printemps venu, le hameau partait cuire la brique aux
-confins des villes. Il ne restait aux maisons que les vieillards, les
-jeunes mères et les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la vache, du
-mouton et du porc; ils entretenaient l’habitation et le courtil; ils
-regardaient l’épeautre, le seigle et la pomme de terre pousser au soleil
-de l’été, dans l’étendue solitaire. On s’entendait ensuite pour faire
-ensemble la moisson. Au retour, la grange était remplie: activement,
-silencieusement la maison s’était préparée à recevoir la tribu revenue
-de l’exil. Et puis arrivait l’hiver: avec des gestes souples on courbait
-l’osier, on maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent briquetier
-de l’été, le hâtif ouvrier des derniers labours devenait le vannier aux
-mains agiles, derrière les vitres étamées par le givre.
-
-Le fléau battit sous l’auvent des granges. Je portais le grain au
-moulin; j’en poussais devant moi une pleine brouettée. J’avais de bons
-moments parmi les fariniers aux masques blancs, dans la maison pâle où
-neigeait la farine. Le ronflement des ailes virant sur leurs axes me
-rappelait avec douceur le tonnerre sourd des ponts par-dessus mes
-sommeils blottis aux nervures du fer.
-
-Le petit pauvre est observateur: il saisit les analogies. Sa tête
-travaille comme le moulin broie la pulpe grasse du grain. Au coup de
-vent du hasard, elle aussi, dans l’immense aventure quotidienne de la
-vie, fait sa farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi, je regardais
-le geste lent des fariniers sous les hautes solives poudrées déverser
-aux conduits le sac de grain, arrêter ou mettre en mouvement le taquet.
-Ils étaient silencieux et patients, comme tous ceux qui s’aident des
-forces de la nature. Quand le vent cessait de souffler, le moulin
-chômait; et en sifflant doucement des airs mélancoliques, ils
-attendaient que le vent reprît. Je sifflais comme eux.
-
-Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment que moi aussi, en rapportant
-le grain moulu à la maison, je faisais une chose utile. Le moulin moud
-le blé et ensuite, au creux de la maie, des poings activement pétrissent
-la farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et le moulin. Quand
-enfin le pain levait, j’avais la conscience d’avoir pris ma part de
-l’œuvre. C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme de faire le
-bien et de mériter la vie. A présent que la réflexion m’est venue,
-j’admire quelles forces secourables, quelles réserves de courage et de
-sagesse reposent au fond de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un peu
-de temps que j’avais cessé d’être un petit vagabond, mêlé aux
-lamentables épaves que charrie le fleuve fangeux des villes; et déjà,
-par la puissance de l’exemple, aux approches d’une humanité simple et
-cordiale, je sentais en moi les mouvements d’une conscience. Cependant
-là-bas, torturé par la faim, il aurait pu m’arriver un jour de voler sur
-le comptoir du boulanger un pain. Tout l’appareil social se fût ébranlé
-pour me mener au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que j’étais un
-précoce criminel parce que, dans une société hypocrite et lâche, la
-faim, plus encore que le vol d’un pain, est un attentat à la moralité
-publique. Moi qui étais un enfant mis bas dans l’ombre d’un porche et à
-qui personne n’avait appris à travailler, moi qui avais poussé à la vie
-comme l’ivraie du bord des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs
-dortoirs d’une maison de correction, un être perverti, aux yeux
-cauteleux, au cœur fermenté de haine et de révolte.
-
-La première neige floconna: les vergers, les toits de feurre et de
-tuiles sombrèrent dans un silence blanc. L’intimité alors se retira au
-cœur des maisons, une quiète vie feutrée de silence et d’attente près
-des bêtes domestiques. L’horloge, au chaud des âtres, scanda les heures
-actives, le rythme des mains tressant l’osier, les molles et muettes
-détentes de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau, derrière les
-vitres, façonnait des bannes, des paniers à égoutter le fromage et de
-délicates corbeilles. On entendait au fond des étables le ruminement
-pesant des vaches, le barbotement des porcs dans l’auge; et les routes
-étaient vides, il n’y avait point d’autre bruit. Toute attache sembla
-coupée avec le monde du dehors. Cependant au matin un clapotement de
-sabots d’enfants traînait, filles et garçons en petites bandes, le nez
-bleu et les mains dans les moufles. C’était la classe du cordonnier
-Jean. Les sabots un peu de temps méandraient le long des haies et puis
-heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous allions avec les autres.
-Dans une chambre aux vitres brouillées, un vieil homme, des bésicles au
-nez, piquait l’alène et tirait le fil avec ses grosses mains noires de
-poix.
-
-Trois bancs s’alignaient près du poêle de fonte. Il y avait au mur
-d’antiques images et des livres dans le bahut: ils aidaient le vieil
-homme à méditer sur les choses de l’univers. Depuis bientôt soixante ans
-qu’il était au hameau, sa vie se passait à aimer le prochain et à
-ressemeler le pays, dans cet humble coin du monde. Il n’avait pas eu
-d’autre ambition, laissant venir à lui les petits enfants, leur
-enseignant ce qu’à grand effort de cerveau, sans l’aide d’aucun maître,
-il avait appris lui-même dans ses images et dans ses livres. Mon Dieu!
-ses livres! D’anciens almanachs, des Mathieu Laensberg de l’an quinze
-aux feuillets déchiquetés et racornis, comme grignotés par les souris,
-maculés par le coup de pouce mouillé dont il les tournait, jaunis et
-chinés à l’égal de la peau de ses mains! Il possédait aussi quelques
-fragments des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ, c’était
-vraiment comme une figure de lumière qui se levait devant nous, un homme
-infiniment bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.
-
---Christ est passé ce matin, disait Jean gravement. Il est entré ici, il
-s’est assis ici, il m’a dit de belles choses que je vais vous dire à mon
-tour.
-
-Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais la chaise qu’il me
-montrait du doigt. J’étais sûr que la chose était arrivée comme il
-disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il me semblait qu’il
-devait lui ressembler.
-
-Avec le tremblement de ses gros verres sur son nez picoté de trous
-noirs, il partait de là pour nous expliquer qu’il fallait aimer les
-autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa misère et ne point
-faire de mal aux bêtes.
-
-Je pense avec émotion au bonhomme Jean. Il ressuscite du passé de ma vie
-comme un humble saint de village. Si j’arrivai plus tard à démêler le
-bien du mal, moi le petit vagabond à l’âme obscure, c’est à lui, à la
-grande lumière qui tombait de ses mains ouvertes que je le dois.
-Cependant à peine il passa dans ma vie et il ne s’en est jamais allé.
-
-Assis parmi nous, ses mains cordées courant le long des lignes, il nous
-lisait les textes, nous expliquait les vieux symboles. C’était
-l’astrologue au chapeau pointu, à la robe constellée de lunes et
-d’étoiles; c’étaient les mois et les saisons, les solstices, les
-équinoxes; c’étaient les fables, les proverbes et les sentences. Je
-connus les Jours d’or du calendrier; les grands Béatifiés m’apparurent
-des ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés pour avoir fait leur
-devoir sur la terre.
-
-Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire. D’une grosse écriture à la
-craie il traçait sur le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait
-recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos ardoises en fussent
-remplis. La touche grinçait, mal conduite par les doigts gourds; tandis
-que nous nous appliquions à nos jambages, lui un peu de temps s’en
-allait battre un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant un sac de
-châtaignes sur le carreau, il nous enseignait l’arithmétique. Deux et
-deux font quatre et quatre font huit, et quatre fois huit... Qui aurait
-dit jamais, petite Iule, qu’un jour toi aussi pourrais compter jusqu’à
-cent?
-
-Quand le bonhomme disait: «Regardez-moi bien. C’est moi qui suis Dieu et
-je pousse la terre comme ceci et la lune comme cela,» je croyais
-véritablement que Dieu était devant moi et me révélait le grand mystère.
-
-La petite école finissait à midi. Alors, comme au matin, les sabots se
-remettaient à battre le long des haies. Parfois une rixe s’élevait. Les
-grands fonçaient sur les petits. Iule et moi tapions avec les poings: on
-la redoutait. Quand nous rentrions, la pomme de terre fumait sur la
-table. Il y avait là le père et trois de ses fils, assis autour de
-l’âtre sur des escabeaux bas, avec les outils et les osiers frais. Ils
-ne s’interrompaient de remuer les mains que pour manger et ensuite
-travaillaient jusqu’au soir. Iule avait pris goût à ce travail; j’y
-étais moins habile qu’elle. Les osiers sous ses doigts précis se
-déroulaient comme de minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait
-en délicats corbillons. Dans le taciturne hiver de la maison, l’horloge
-battait d’un pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron à petits
-bouillons cuisait à la crémaillère.
-
-Cette vie monotone doucement nous engourdissait. L’autre hiver j’avais
-gelé sous les ponts, Iule une nuit avait manqué ne plus jamais
-s’éveiller: c’était Mama qui l’avait ramenée à la vie en la couchant
-près d’elle dans sa chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là, en
-sa pauvre vie de misère et d’abjection? Ah oui! qu’était devenue la
-pauvre Mama avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle à trous
-sous lequel, comme une image de la mort galante, elle se pavanait dans
-le soir impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses aux passants?
-Elle toussait déjà en ce temps d’un si affreux râle d’alcool et de
-phtisie!
-
-Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que la maison, l’antique
-tradition familiale soit bien profondément incrustée au cœur des races
-pour ressusciter si vite l’instinct de la sociabilité. Comme de libres
-bêtes farouches, nous avions vécu, aux confins de l’humanité, l’aventure
-des jours. Et déjà nos fibres se reprenaient à la chaleur vive des
-contacts.
-
-Une filialité obscure palpita, m’assouplit à la vie commune près de
-l’ancêtre et de l’aïeule. Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus
-par les saints noms. Des mots, des rappels de choses ordurières
-s’éliminèrent. Ses fonds de nature rusés et sournois furent comme limés
-à la probité de ce peuple loyal et doux.
-
-Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde de sa petite comédie de
-dissimulation. Je ne savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la
-langue derrière le dos des gens qui étaient là et ensuite étrangement me
-regardait en riant. Quand je commençai à voir clair en elle, il me parut
-qu’elle avait instinctivement deux âmes, son âme des dimanches qu’elle
-passait avec sa belle robe, une âme franche et amusée avec laquelle elle
-se regardait au miroir et partait entendre la messe au village à une
-lieue du hameau, et puis l’autre, clandestine et butée, sa petite âme de
-misère et de vice là-bas dans la ville.
-
-Un jour les arbres bourgeonnèrent et le temps des paniers fut fini. Il
-vint des oiseaux; la sève verte monta. On prépara la terre pour les
-semis. Toutes les maisons étaient vides et Iule commença à me reparler
-de la forêt. Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie était
-plutôt avec ces hommes qui se courbaient dans la campagne rose. La
-petite classe avait pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne
-cognaient plus à la porte du doux maître ingénu: par les chemins verts
-ils partaient pour une autre école très loin où un vrai maître
-enseignait d’après les principes. Le dernier jour, Jean gravement avait
-pris un de ses antiques almanachs et me l’avait mis dans les mains,
-disant:
-
---Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis des choses dans tes yeux. Si
-un jour tu es malheureux ou si tu as besoin d’un conseil, ouvre le
-livre, tu y trouveras la bonne leçon.
-
-Ce fut pour moi comme un legs de vie, comme un don religieux; le livre
-palpita près de ma chair sous ma chemise.
-
-Un matin de ciel couvert, les portes battirent: c’était le lundi de la
-semaine de Pâques. Les hommes, chargés de pelles et de bissacs,
-partirent comme ils étaient revenus. Tous les ans, au même jour, pluie
-ou soleil, on émigrait avec les hardes en tas dans les brouettes. Le
-Père allait devant et les fils suivaient. Les femmes ensuite arrivaient,
-trouvaient le campement installé. Quelques vieilles gens demeuraient
-seules dans les maisons pour les semailles et les berceaux. Nous
-traversâmes les villages; sur les seuils, comme au temps du retour, des
-enfants mangeaient du pain beurré; et les haies verdoyaient. J’avais un
-couteau, de bonnes chaussures, un bâton à la main. Je me sentais un
-homme et toute la vie devant moi.
-
-Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.
-
---Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la petite maison était toujours
-là?
-
-Mon cœur battit fortement; tout le bois vert passa. O Iule! la petite
-hutte sous la jeune pousse des feuilles! Le vent comme le souffle d’une
-bouche endormie! La pluie comme des pas légers qui s’approchent! Je
-n’étais plus avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota dans mon
-cou:
-
---La maison pense à nous comme nous pensons à elle, Petit Vieux.
-
-Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant ses yeux rusés, je tremblai
-comme si déjà elle m’avait pris par la main et me menait vers la hutte.
-Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être je ne serais plus jamais
-revenu. Je secouai la tête.
-
---Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les neiges.
-
-Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide de paroles. Je n’osais
-plus aller au bout de ma pensée.
-
-Tout de suite la vie du campement reprit, elle sembla avoir été
-interrompue la veille seulement. Les paillassons au dos des hommes
-coururent brandis, debout comme des tentes en marche. Les feux de bois
-fumerolèrent sous la marmite. A coups de talons nus, Iule et moi
-arpentâmes l’aire où une pauvre herbe maigre comme le poil d’une bête
-galeuse par places avait repoussé. Maintenant l’équipe avec ses huttes
-s’avançait aux terres vierges. L’ancienne dévastation du désert demeura
-derrière nous. On défonça des champs encore verts, gras de la sève des
-récentes cultures. Le Père lui-même avec les maîtres du fonds en avait
-fixé les limites. Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était venu
-pour la première fois et chaque année la campagne reculait, entamée par
-les brèches, mangée par la cuisson des fours tandis qu’à l’opposé, dans
-l’horizon déchiqueté, la bâtisse comme une armée toujours plus loin
-avançait.
-
-La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, maintenant était là,
-dans les jeunes pluies d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi,
-me regardait avec des yeux sournois. Quand le soir tombait, elle
-disparaissait dans le bois. Une fois, je la guettai. La petite ombre,
-dans la nuit des arbres, ardemment fouissait sous les mousses, à la base
-d’un chêne. Mon souffle haleta: elle me vit près d’elle et aussitôt,
-d’un cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit toute raide sur le
-trou qu’elle creusait. J’étais très doux et cauteleux. Elle se rassura;
-elle riait avec des yeux dissimulés et hardis:
-
---Petit Vieux, tu ne le diras à personne?
-
---Non.
-
---Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai caché là. Vois!
-
-Elle gratta dans le trou et en retira une petite boîte où il y avait une
-boucle d’oreille.
-
---Iule, tu mens! m’écriai-je. Tu as volé cette boucle à la vieille
-femme.
-
-Je marchai sur elle et voulus lui arracher la boîte; mais elle la tenait
-dans sa main crispée, ses ongles me griffaient le visage.
-
---Donne-la moi, donne-la moi! criais-je toujours.
-
-Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et, à une petite distance, avec
-une joie méchante, elle me défiait et sourdement disait:
-
---Elle est à moi! Je l’ai volée! je l’ai volée! Elle est à moi!
-
-Je me mis à siffler tranquillement entre mes dents, et puis, après un
-peu de temps, je lui dis:
-
---Vois maintenant: cette femme t’a aimée comme une fille et tu l’as
-volée.
-
-Elle cria encore une fois en faisant tinter l’or de la pendeloque:
-
---Elle est à moi. Je percerai un petit trou à mon oreille, je la
-passerai dans le trou. Si quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi,
-il en a menti.
-
-Je lui répondis doucement:
-
---Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux oreilles. Comment feras-tu
-pour en mettre un morceau à toutes les deux?
-
---Oh! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à ce que tu dis là. La
-boucle était dans le tiroir là-bas: il n’y en avait qu’une et je l’ai
-prise. Je ne les aurais pas prises toutes les deux.
-
---Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à la vieille femme,
-puisqu’aussi bien tu as deux oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je
-lui dirais: J’ai pris cette boucle dans le coffre et à présent je te la
-remets. Elle se fâchera et puis elle oubliera que tu es allée au coffre.
-Je t’assure, c’est cela qui est le mieux.
-
---Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela qui est le mieux.
-
-Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait la boucle. Mais elle se
-recula derrière un arbre et se mit à rire.
-
---Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque je l’ai? Dans le coffre,
-elle n’était à personne et maintenant je la tiens dans mes mains.
-Pourquoi l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas?
-
-Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle obtuse, disait là une vérité
-effrayante. Si l’un a un morceau de pain qui est refusé à la faim
-d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout devrait être partagé
-entre les hommes, et qui a deux boucles d’oreilles peut bien en donner
-une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule:
-
---Pense à ceci: la vieille femme a payé la boucle avec son argent, et si
-elle te demandait le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais pas le lui
-rendre.
-
---Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre dans le coffre. Quand elle
-l’ouvrira, elle verra la boucle et elle ne songera pas à autre chose.
-
-Ses paupières battirent; elle eut une petite douleur sèche qui lui
-crispait la bouche.
-
---Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout un temps. Elle brillait si
-gentiment au soleil! Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais
-cru voir une autre fille. Oh! je la déteste, cette vieille femme!
-Pourquoi a-t-elle eu de douces paroles pour moi?
-
-Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna enfin la boucle et alors moi,
-avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le
-camp.
-
---Elle est à moi, Iule! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je
-t’étranglerai.
-
-La Mère était dans la cabane avec les hommes: c’était la fin d’une
-journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose
-dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à
-la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à
-mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts.
-Je pensais: puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour
-moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les
-deux vieux; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes
-maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les
-lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans
-l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle.
-Mais la Mère me dit:
-
---Où vas-tu par là, Petit Vieux?
-
-J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une
-chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle
-en lui disant: «Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le
-coffre.» Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y
-aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant
-la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis
-encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes
-dents se serrèrent; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain,
-pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment
-rentra; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi.
-D’un souffle dans mon cou, elle me demanda:
-
---L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre?
-
-Et je lui dis:
-
---Je l’ai fait.
-
-Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.
-
-Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne
-travaillait jamais loin de moi: elle allait et venait avec l’eau de la
-tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises
-elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle
-dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non.
-Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela; je n’éprouvais plus
-le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins,
-avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour
-s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires; mais moi, en
-différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps
-d’user les mouvements de ma probité.
-
-Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait
-ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la
-réflexion, et elle me regardait franchement.
-
---C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas
-fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais
-redemandée.
-
---Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller
-jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.
-
-Elle me dit tranquillement:
-
---Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche.
-Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour
-nous deux.
-
-C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle
-disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma
-chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans
-le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour,
-pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.
-
-Alors elle coula son bras sous ma nuque; et elle ne me demandait rien,
-elle me caressait d’une affection câline.
-
---Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent.
-Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes? Là-bas nous aurions vécu
-ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions
-travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux
-valu pour tous deux.
-
-Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille; et maintenant, appuyé
-sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel
-clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de
-sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait:
-
---Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne
-ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait
-un peu de temps cette chose. Pense à cela: il n’y aurait jamais personne
-pour nous la réclamer.
-
-Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur
-gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides
-liens entre moi et cette famille de hasard! Et cependant la forêt
-parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le
-frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne
-plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle
-tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt
-elle se mit à crier d’horribles jurons; toute la lie de la ville
-remonta; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.
-
-Le Père, du seuil de la maison, battit des mains; les hommes l’un après
-l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule,
-avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle
-au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce
-serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune.
-Je pensais: Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra
-toujours cacher? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la
-fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint,
-persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des
-cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint
-gentiment à moi. Elle me dit:
-
---Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais
-comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.
-
---Iule! Iule! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise? Tout le mal est
-venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le
-bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.
-
-Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit:
-
---Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de
-ce qu’ils peuvent penser de nous.
-
-Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus
-sentir battre l’almanach dans ma poitrine.
-
-Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur
-les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait
-me dire: Fais-le! Fais-le! Mais le Père nous appela; les autres hommes
-déjà dormaient.
-
---Demain, petite Iule! Demain...
-
-Elle se coucha sur la botte de paille: la porte fut refermée; et
-par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.
-
---Bonsoir, Petit Vieux... Demain, demain...
-
-A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les
-voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en
-avait enlevé la clef; et la boucle entre mes doigts, je regardais à
-présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes
-talons, me dit bravement:
-
---Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus
-rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle
-comprendra pourquoi nous sommes partis.
-
-Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent; la forêt
-s’ouvrit: nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.
-
-Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose
-derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec
-le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp; le
-silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais
-heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal:
-je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise
-action: j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait
-dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient
-là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut
-profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon
-intime beauté encore obscure.
-
-O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et
-maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause
-d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément
-montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai
-pris alors tes mains dans les miennes; je t’ai regardée dans les yeux et
-je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi
-qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux
-destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans
-tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais
-compte que je t’avais donné ma vie.
-
-Les mouches vibrèrent vermeilles; l’ondée d’or du midi filtra sous les
-feuillages; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un
-peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée
-d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché
-derrière elle.
-
-Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle
-ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des
-quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A
-chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec
-son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les
-vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah! ceux-là,
-nous les avions mérités par notre travail de l’autre été; ils avaient
-été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu! c’était une chose
-vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela! Nous avions une
-assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que
-préparait la vieille femme.
-
-Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais
-comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de
-pommes: depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa
-merveilleuse dissimulation se révéla: elle me dit qu’en prévision de
-notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les
-cachant à mesure dans le vieux sac.
-
-Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui
-à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui,
-avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle
-fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O
-Iule! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content
-d’être bien nourri; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages; tu
-étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la
-forêt.
-
-Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une
-honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait
-arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux,
-n’en garda que deux pour elle; et puis elle cassa le pain et m’en donna
-la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous
-étions riches et libres; nous ne songions pas que les pommes et les
-pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.
-
-Une fraîcheur monta: c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas
-enveloppait le camp; nos ombres longues la veille encore avaient couru
-sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus
-que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie
-sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous
-reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les
-maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué: nous ne devions
-plus rien à personne.
-
---Petit Vieux! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi
-sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête
-sur ton épaule.
-
-Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec
-sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait
-laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une
-même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun
-homme encore ne nous avait dit: «Toi tu es un garçon et toi une fille.»
-Je tenais sa tête lourde dans mon bras.
-
-Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille
-elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts; et la plus grande fut
-pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte
-de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens
-sentiers; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les
-hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna
-six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas
-d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en
-attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore
-une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir; j’eus sa
-vie fraîche dans ma poitrine.
-
---Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte?
-disait-elle.
-
-Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri
-nous vint en même temps. La hutte!
-
-Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne
-maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort.
-Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de
-nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos
-fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle
-avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule;
-elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps.
-Quelle surprise inouïe! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule
-poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit
-Vieux dont je portais le nom.
-
-J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la
-hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit
-sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour
-s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver.
-Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie
-mobile; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.
-
-Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je
-n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour
-la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une
-branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe
-au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres
-puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à
-coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira
-et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.
-
-Un chêne non loin avait une large fissure: il devint notre grenier
-d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de
-pruneaux; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement:
-
---C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout
-le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.
-
-Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
-
-Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois,
-j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au
-moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte
-légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et,
-appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement:
-
---Entends-tu là-bas chanter l’oiseau?
-
-Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel
-oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je
-prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta
-trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à
-chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour.
-Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et
-solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions
-plus; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était
-encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier
-coucou! avec folie.
-
-Mon Dieu! Cette nuit-là, sous l’abri vert! Cette nuit où pour la
-première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il
-me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi! Un feu inconnu
-me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés; je me sentais
-affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous
-changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa
-poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire
-tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin
-plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est
-dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si
-subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit.
-Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença
-de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je
-trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi
-et me lissait les cheveux.
-
---Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris
-m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine: tu ne m’as pas
-répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
-
---Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
-
---Oh! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu
-me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je
-ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas: je pleurais et
-j’avais du bonheur.
-
-En sanglotant, je me mis à crier Iule! Iule! et ensuite je ne trouvai
-plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais
-heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde
-et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions
-délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement
-Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
-
---Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais
-si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je
-t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup
-de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom.
-Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille
-entière; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour
-moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais
-recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.
-
-Mais voilà! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me
-resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin
-d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en
-sifflant. Je lui avais dit: «Je monterai aux arbres s’il y a des nids.»
-Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon
-cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je
-souffrais; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama
-qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais
-jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule! tu
-n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe
-sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un
-étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là
-criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur
-d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par
-les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait
-plaisir.
-
-Et puis tout à coup je cessai de la haïr; je n’aspirai plus qu’à me
-retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent; la sèche fureur
-s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin,
-avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.
-
---Iule! Iule!
-
-La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je
-n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche,
-comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea.
-Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je
-crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête
-contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant
-les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui
-froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve: il y avait
-un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans
-cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas,
-elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.
-
---As-tu trouvé des nids? dit-elle.
-
---Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.
-
-Elle battit joyeusement des mains.
-
---Oh! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais
-voilà, tu t’es couché sous un arbre.
-
---Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de
-la mousse dans les cheveux.
-
-Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.
-
---Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah!
-Petit Vieux!
-
-Elle soupira: elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut.
-Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et
-maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un
-geste las d’ennui.
-
---Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es
-plus le même garçon qu’autrefois.
-
-Mon cœur monta; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses
-cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par
-moquerie:
-
---Toi, tu cries la nuit; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
-
-Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.
-
-Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux; et nous entamâmes la
-réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de
-pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose
-était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit,
-la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires
-dans le port. Elle me prit la main et me dit:
-
---Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus
-quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.
-
-Elle avait coupé des fougères fraîches; leur épaisseur mollement
-recouvrait le sol; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.
-
---Oh! comme ce vent est bon! Toute la terre tremble et je n’ai plus
-peur.
-
-Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins,
-presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais
-moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à
-veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche
-craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait
-comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule
-dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent,
-l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au
-matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau
-ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.
-
-Des jours passèrent: le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres; je
-dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses
-doigts; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi
-non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.
-
-C’était la saison d’amour: il volait de petites plumes grises dans l’air
-et les mères elles-mêmes avec leurs cris nous signalaient la place des
-couvées. Elle apprit à grimper aux branches; quelquefois elle
-m’apportait des œufs frais au goût sauvage. Nous mettions rôtir les
-petits à des feux de bois que j’allumais en battant le silex. L’eau de
-la source près de la mare ensuite nous désaltérait. Il nous vint de
-petites industries: je taillai au couteau des disques; ils nous
-servirent d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais gravé des formes
-de bêtes sur le houx noueux que je brandissais comme un sceptre. J’avais
-aussi creusé une racine de buis: elle prit le dessin d’une pipe. J’y
-fumais des feuilles sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait des
-nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient la pluie. Avec des ronces
-pelées elle façonna des corbeilles pour ses cueillettes.
-
-Il nous arrivait de marcher pendant des jours entiers, poussant devant
-nous à l’aventure et cassant des branches aux taillis pour retrouver
-notre chemin. Quand le soir tombait, Iule étendait une couche de
-fougères et puis au matin nous nous remettions en marche: il nous
-semblait découvrir le monde. Des essences nouvelles nous furent
-révélées; des arbres se pommelaient de fruits inconnus au jus vert
-délicieux. Nous laissions fondre lentement sur la langue le suc rose des
-premières fraises. A chaque trouvaille, elle avait son cri. Ouah! Ouah!
-Nous étions les jeunes rois de la silve; il nous paraissait que jamais
-nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi nous allions, portant
-sagement nos souliers sur le dos pour en ménager les semelles. Au
-retour, la petite maison verte vivant au soleil sa vie frémissante de
-claires feuilles nous causait une joie. Oui, c’était un grand bonheur
-pour deux rebuts d’humanité comme nous, n’avoir point de maîtres et
-vivre librement au cœur de la nature.
-
-Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux nids, je cherchai en vain
-Iule. Le midi lourd brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin
-frais de la mare. Et, comme à mon tour je m’approchais, je l’aperçus se
-baignant derrière les feuillages. Autrefois, avec de l’eau
-jusqu’au-dessus des genoux, nous étions entrés dans cette grande flaque
-verte: je n’avais point encore ressenti la peur de son corps. Et à
-présent elle était là dans sa nudité, comme une petite Eve. Sa chair
-claire avait la beauté d’une fleur de vie dans le paysage innocent. Elle
-puisait l’eau au creux de ses mains et la laissait ruisseler entre les
-pointes de sa gorge; ou bien elle plongeait sous les lentilles qui
-duvetaient la mare, demeurait tout un temps perdue au frisson froid du
-bain.
-
-Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita: elle leva la tête, poussa
-un cri et moi déjà j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les yeux,
-je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait appelé, je ne serais pas
-revenu: j’étais malade d’une peine très douce et farouche, comme si
-moi-même devant elle j’avais été tout à coup nu. J’aurais voulu vivre
-longtemps seul au plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours la
-petite tache lumineuse qu’elle faisait dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne
-la détestais; mais maintenant je savais qu’une chose en moi m’était
-encore inconnue, une chose terrible et délicieuse qui demandait à vivre
-du reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit de se désirer
-avant de désirer la substance complémentaire. Je me roulai sur le sol,
-je mordis la terre; à la douleur de la blessure, je me sentis devenir un
-homme. Et comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, tout à coup le
-vieil almanach, la leçon du bon maître roula. Je le portais toujours sur
-moi, comme une petite relique, comme un talisman; il battait près de mon
-cœur; je n’avais passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. O
-monsieur Jean! monsieur Jean!
-
-Il y avait une histoire surtout, un vieil homme vivant dans un désert,
-parmi les pierres et les bêtes malfaisantes. Il était venu en ces lieux
-redoutés à l’âge trouble du sang. Il avait tué, il avait volé, il avait
-fait le mal de toutes les manières. La bonne conscience tardive enfin
-avait paru et alors le désert s’était changé en un jardin d’abondance et
-de joie. Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, avaient
-fleuri: les tigres et les lions furent d’innocentes ouailles; et parce
-que lui-même était revenu à la bonté, toutes choses autour de lui
-devinrent bonnes à son image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable
-conte, et il me semblait toujours nouveau, avec un sens parabolique et
-universel. Un petit pauvre contemplatif entend la chanson des oiseaux et
-il saisit les rapports secrets des choses: il est plus près de la nature
-et de lui-même. Le doux maître m’avait dit:
-
---Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du méchant homme au désert.
-Penses-y surtout quand tu seras sur le point de manquer à ta conscience.
-Tu verras qu’elle s’applique à tous les hommes et il ne faut que de la
-bonne volonté pour changer les cailloux en froment et les pires animaux
-en douces brebis. Un petit livre comme celui-là contient tout le savoir
-humain: mais le meilleur savoir est encore celui qui nous vient de
-regarder au fond de nous.
-
-Oui, un simple cordonnier de hameau, avec ses lunettes sur le nez, ainsi
-me dit la vraie parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, je savais
-que moi aussi j’étais un homme vivant au désert parmi les bêtes
-sauvages.
-
-Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris sa tête dans mes bras,
-comme elle aimait s’endormir; et ensuite doucement, quand le sommeil
-était venu, je la couchais sur les fougères et j’allais dormir dans le
-bois. Il y avait là pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant cela,
-j’étais un homme qui déjà tient au creux de sa main ses puissances de
-volonté. Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il n’eût pas
-changé les tigres en brebis. Mais la dixième nuit, le tonnerre gronda,
-l’horreur fut sur la forêt et Iule me dit:
-
---Vois un peu, si maintenant j’étais tuée qu’est-ce que tu deviendrais?
-
-Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire et alors elle n’aurait
-songé qu’à sa propre vie; mais avec son cœur tendre, elle prit la mort
-pour elle et me vit à jamais malheureux. Ce fut une si douce chose de
-l’entendre ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux comme elle
-dit. Qu’est-ce que je deviendrais tout seul dans la forêt? Mais aussitôt
-je criai:
-
---Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me mets au-dessus de toi, je te
-cache avec mon corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le premier.
-
-Elle s’endormit et moi je veillai tendrement sur cette vie qu’elle
-m’avait abandonnée en pensée. Elle était comme une petite enfant
-craintive entre mes mains et j’avais oublié qu’elle avait été nue devant
-mes yeux. Au matin, tous les oiseaux chantèrent.
-
-Maintenant, quand le vent s’élevait, nous montions aux arbres, je
-grimpais aux plus hautes ramures. Nous aimions nous balancer au roulis
-des cimes: il nous en restait la sensation d’une vie d’écureuils et
-d’oiseaux mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente sous nous
-tournoyait en remous verts. Accrochés étroitement au craquement des
-branches, nous plongions dans le vide, de la hauteur d’un ciel, et puis
-de nouveau nous volions, nous étions emportés aux courants. Une horreur
-délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle poussait ses ouah sauvages et
-moi je riais, dans une folie d’héroïsme. Le vent nous secouait, nous
-jetait l’un vers l’autre. Quelquefois je guettais le passage de la
-rafale, je lâchais prise tout à coup, je me lançais les mains en avant
-dans l’énorme vague furieuse: elle me portait jusqu’à Iule. Et cette
-musique de la tempête, comme là-bas le ronflement des eaux sous les
-grands ponts de fer, nous charmait, tous deux soudain immobiles,
-arcboutés aux nervures du tronc, un peu épouvantés tout de même.
-
-Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. Un antique hêtre, d’une sève
-tourmentée, se bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un coup de hache.
-Un chêneau tout près nous aidait à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la
-tirais par les poignets et d’une petite secousse des reins à son tour
-elle s’enlevait. La vaste nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa
-rumeur: nous nous endormions dans des clartés d’étoiles, bercés de
-souffles légers, comme sur un radeau. Quelle chose profonde montée des
-races, nous donna le goût de cette vie ailée où à la fois nous goûtions
-la joie de l’aventure et la sécurité dans le péril? La substance
-primaire à notre insu s’agitait dans notre sang revenu à la sauvagerie
-de l’homme des bois.
-
-Nos provisions depuis longtemps s’étaient épuisées: nous étions forcés
-constamment de varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans les nids:
-les oisillons avaient pris leur vol. Pour apaiser notre faim,
-quelquefois, après des guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais
-un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous devions marcher pendant des
-heures avant de gagner la région des fraises et des myrtilles. Cependant
-nous étions bien plus heureux que chez les hommes. Ils nous avaient été
-secourables et bons; ils m’avaient appris la vertu du pain honnêtement
-gagné; nous avions connu sous leur toit une trêve à la dure existence.
-Et voilà, la folle sève de nature avait été plus forte.
-
-Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne vie au camp: elle se mit
-à ronger ses ongles et ensuite aigrement elle regretta la boucle d’or.
-Elle jurait comme une païenne, comme à la ville cette Mama quand les
-hommes l’avaient mal payée. Petit Vieux! pensai-je, il vaut mieux
-désormais garder tes idées pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire
-aux filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois où il valait mieux
-pour moi être seul, j’allai fumer ma pipe à une petite distance de la
-hutte comme un vieil homme; j’ouvris le vieil almanach et il me sembla
-que le bonhomme Jean était là, penché sur mon épaule et faisant glisser
-son gros doigt noir de poils le long des lignes. C’était très doux, un
-peu émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un soir aller frapper à sa
-porte.
-
-Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes sauvages. Nous passions
-des heures sans parler. Il m’était poussé des cheveux si longs qu’ils me
-tombaient en crinière dans le dos. Elle torsait les siens et les piquait
-d’une épine pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait s’attacher des
-pendeloques de petites fraises aux oreilles. Elle se parait aussi de
-feuillages: ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, sous mes hardes
-fil à fil effrangées, j’avais la maigreur d’un loup. Nous aurions fait
-peur aux petits riches si nous avions été ramenés à la ville. Mais
-j’avais un couteau et il n’y avait personne pour nous dire que le bois
-après tout était à quelqu’un.
-
-D’anciens petits mendigots comme nous ont une autre notion de la vie que
-les enfants qui ont été à l’école. Il nous semblait que nous aurions
-toujours pu vivre comme cela. Ton père peut-être, Iule, et le mien
-avaient fait comme nous, ou bien ils étaient morts dans un pays
-lointain, marchant devant eux, farouches et libres. Ou bien ils avaient
-fini sur un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire de quoi toi et moi
-étions sortis? Le vent là-dessus était muet: les petites essences de la
-forêt poussent à la lumière et ne savent pas non plus de quel arbre
-elles sont tombées. Notre confiance dans la vie était courageuse et
-ingénue. Personne ne nous l’avait apprise que la force même de la vie en
-nous. Je sens bien que s’il fallait recommencer le monde, c’est avec de
-la graine de misère comme nous qu’on le recommencerait.
-
-Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque qui étrangement
-représentait un homme à cheval, appuyant une flèche à la courbe de son
-arc. Jamais nous n’avions vu un pareil homme: il nous eût épouvantés
-s’il avait apparu entre les arbres, rué comme une bête aux pieds cornés.
-De son bras musclé, il tendait l’arc, cabré en arrière: il faisait ainsi
-une chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, moyennant un petit
-denier, pouvaient s’acheter un arc aux boutiques. La forme de l’arme
-aussitôt s’appropria à la pensée de nos chasses. Je choisis un rameau
-flexible et dur, et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux bouts une
-corde tressée avec les fils de chanvre que j’avais pris au tissu du sac.
-Ensuite je taillai des flèches; et maintenant j’étais comme cet archer
-terrible, avec le destin dans mes mains. Iule poussa sa clameur: tout le
-bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut porter les traits, je
-tenais l’arc dans mes poings; et nous descendîmes au cœur de la forêt.
-
-Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants: elle marchait près de moi à
-la pointe des orteils avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles et
-recueillaient les moindres rumeurs. Tout à coup elle fit un signe: un
-écureuil, accroupi sur une branche, croquait des pommes de pin. Je
-bandai l’arc; la minute fut anxieuse; et enfin la flèche partait,
-culbutait le gentil animal qui un instant essayait de se raccrocher aux
-rameaux et puis s’abattait, la pointe droit au gésier.
-
-Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à nos pieds se crispait dans
-un battement de la belle queue rouge. Elle le crut mort, mais comme elle
-avançait la main, d’un spasme dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et
-ensuite la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais tué cette bête,
-je ne prenais pas attention à la colère de Iule: je demeurais penché sur
-cette petite chose qui fut la vie et avait joué dans les arbres. Mais
-elle dansait à l’entour, cherchant à lui écraser la tête avec ses
-talons.
-
-Je lui dis:
-
---Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle est morte?
-
-Les dents à peine étaient entrées dans sa chair et cependant elle criait
-comme si elle aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce jour-là
-avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. Nous fûmes assurés ainsi de ne
-jamais manquer de nourriture. Iule cessa de se lamenter; elle portait
-fièrement le trophée comme la femme d’un chef de tribu guerrière après
-un combat.
-
---Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette avec un cordon d’argent
-comme les hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne de plus beau
-que toi.
-
-Elle me parlait comme à un héros; mon sang courait joyeusement.
-
-Je pris goût au carnage; je devins le petit tueur des bois. Quelquefois
-aussi, en jetant le couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. Je
-m’étais fait longtemps la main en m’exerçant sur les arbres. A la fin je
-trouvai la bonne manière: je tenais le manche dans ma paume et d’un coup
-de bras je lançais le couteau: la lame entrait profondément. Nous
-mettions ensuite sécher les peaux sur les branches. C’était une idée qui
-nous était venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle me dit:
-
---Vois cependant, si tu pouvais tuer une des grandes bêtes qui
-descendent boire à la mare, je t’en ferais un bel habit de peau comme on
-en voit là-bas chez les marchands.
-
-Mais celles-là étaient pour moi comme les hôtes sacrés de la forêt.
-Chaque fois que de loin je les voyais s’élancer par petits bonds
-gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse d’une vie associée au
-mystère des solitudes. Après tant de temps, je ne puis encore exprimer
-cela. Ils vivaient en troupeau avec des femelles aux yeux de vie
-profonde, avec d’aimables faons joueurs. Et Iule avec son rire
-dangereux, à voix basse toujours me reparlait de leur fourrure.
-
-Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans un nœud de merisier. Je
-l’emportais avec moi dans mes chasses. Je fumais là dedans des feuilles
-séchées, j’en savourais le goût d’amadou. A la ville, de puants déchets
-de tabac faisaient les délices des petits miséreux. C’était pour moi une
-joie de tirer de grosses bouffées, assis au pied d’un arbre comme un
-vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, à la pointe du
-couteau, des figures sur mon arc. Cela aussi, les premiers hommes
-l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux heures fraîches, doucement
-passait, comme un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup de pies
-et de geais. Les petites corneilles étaient tendres à manger. Je tuai
-une fois un coq des bois: jamais nous n’avions fait pareil festin et
-elle garda les plumes qu’elle porta sur sa tête.
-
-Iule quelquefois allait seule dans le bois. Je la suivis, je la vis se
-mirer dans la mare. Appuyée sur les poings, elle avançait son buste
-par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de baiser son image. Elle
-m’entendit rire, bondit vers moi et elle avait des yeux de fièvre.
-
---Sens comme mon cœur bat, fit-elle.
-
-Elle avait pris ma main et l’appuyait entre ses petits seins. Je ne
-savais pas ce qu’elle voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de
-mes doigts, elle se mit à trembler: la nature tourmentait son jeune sang
-sauvage.
-
-En luttant, nous roulions sur la mousse et elle me mordait le cou. Il
-m’arrivait alors de la serrer un peu trop rudement: elle fuyait aux
-taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai vainement: elle ne rentra
-pas à la hutte. Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine et écouter
-longuement battre ma vie. C’était pour nous un si profond mystère, la
-petite source qui goutte à goutte stillait avec son bruit d’éternité.
-
-Nous ne savions plus depuis combien de temps nous avions quitté les
-hommes. Nous avions à présent d’autres visages et d’autres gestes. Nous
-recommencions l’humanité selon nos humbles forces. Notre vie était
-violente et contemplative. Je connus les heures du jour où la sève
-travaillait: c’était le temps du déclin solaire. Alors les odeurs
-montaient; la terre tressaillait; tous les arbres palpitaient comme des
-cœurs gonflés, et au matin il venait des pousses nouvelles.
-
-Je vis croître le rameau et monter l’herbe. Le vieil almanach m’annonça
-les lunes et les saisons; il m’initia aux pronostics qui avertissent
-l’homme de la nature. J’étais le petit solitaire attentif et émerveillé
-qui écoute chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant leur
-chant; et avec les jours d’autres oiseaux arrivaient avec d’autres voix
-inconnues.
-
-Iule près de moi m’écoutait: elle trouvait mes sons bien plus beaux que
-leur chanson. Et je n’avais point encore taillé les pipeaux où plus tard
-je devins un musicien habile. Elle me disait:
-
---Chante comme celui qui fait fouit fouit ou comme celui-là qui fait di
-di di.
-
-Nous leur donnions des noms naïfs qui correspondaient à leur chant.
-
-Il nous vint des sensations subtiles. Nous ouvrions nos bras au vent; il
-fut comme une chose amie que nous pressions amoureusement contre nous.
-J’ignorais pourquoi si tendrement j’étreignais les arbres. Je croyais
-respirer tout le ciel en aspirant fortement l’air. Et à terre avec nos
-mains nous tâchions de saisir l’or mobile des clartés: elles étaient
-pareilles à de grands lézards vermeils, aux bêtes rapides et furtives
-qui glissaient sous bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux couleur
-de lin roui; à pleins poings elle les tordait au soleil et disait:
-
---Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec mes cheveux?
-
-J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre sur sa peau quand elle
-dansait, tenant son bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille déjà
-rusée et lascive qui semblait connaître son empire. Sa jupe se levait
-toujours plus haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je riais, d’un
-autre rire, car je me souvenais qu’elle avait été nue dans la mare. Je
-croyais qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.
-
-Un jour, assis près de la maison, je lisais dans le livre. Le chemin
-craqua sous ses pas, je levai les yeux; elle était là devant moi,
-tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec des grâces maniérées. Qui
-donc lui avait appris cela? A travers ses paupières plissées, elle me
-jetait un regard pointu.
-
---Vois un peu comme je danse, fit-elle.
-
-Je pensai à une autre petite qui, dans un faubourg de la ville, une fois
-dansait au son d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là aussi avait
-une belle robe, oh! une robe très courte, plutôt une jupe de vieille
-gaze sale et défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis qu’elle
-pivotait sur ses escarpins éculés avec son maillot d’un rouge violet, sa
-noire petite main crispée prenait à sa bouche des baisers qu’elle jetait
-à l’assistance, des gens du peuple, de grands et de petits voyous comme
-moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que me laissa cette
-pitoyable marionnette humaine. Je dis à Iule:
-
---Il y avait une fois une petite fille qui dansait. Je n’en avais pas
-encore vue de plus belle.
-
-J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler ainsi. Iule s’arrêta tout
-à coup de tourner; elle vint sur moi, ses poings levés, et me demanda si
-j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, par défi à cause de la colère de
-ses yeux, je dis en riant que je serais volontiers venu à la forêt avec
-elle. Je m’amusais de sa peine jalouse par un sentiment d’indépendance,
-exprimant ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre mon goût.
-Aussitôt elle tira ses cheveux et cria que si jamais j’amenais une autre
-fille au bois, elle la tuerait.
-
---Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. Je lui arracherai le
-cœur avec les dents.
-
-Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant elle pleurait, d’un petit
-cœur farouche et tendre.
-
---Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. Dis, Petit Vieux, ferais-tu
-vraiment cela un jour? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.
-
-J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à moi soudain si humblement
-comme une proie, comme une petite bête à bec et à ongles que ma valeur
-eût domptée. Je me sentis le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la
-prendre sous les aisselles et à la jeter sur l’herbe.
-
-Un feu me mangea les entrailles; je la regardai si furieusement qu’elle
-prit peur et s’écria:
-
---Petit Vieux! comme tu as l’air terrible!
-
-Est-ce qu’elle tremblait véritablement? Elle cacha sa tête dans ses
-mains et me dit gentiment:
-
---Fais de moi ce que tu voudras.
-
-Et moi, la voyant douce et soumise, je haussai les épaules sans lui
-répondre comme si à présent je ne savais plus ce qu’elle me voulait. Je
-tirai mon almanach; j’épelai, avec mon doigt sur les lettres, la
-parabole du vieil homme au désert. J’étais heureux d’une joie triste,
-sentant sa petite main à mon épaule tandis que je lisais. Chaque fois
-que j’ouvrais les pages, il me venait la sensation que le livre aussi
-était une force comme le vent et le tonnerre, mais une force
-bienfaisante. Quelque chose de bon et de divin en émanait comme lorsque,
-à l’école du bon maître, je croyais voir Dieu se lever du geste dont il
-faisait tourner la boule devant la chandelle en nous disant: Ceci est la
-terre et cela le soleil. Je ne songeais pas à me demander par quel
-miracle les idées étaient descendues se figer là en lettres. J’aurais
-été bien étonné si quelqu’un m’avait parlé de l’homme qui avec une
-petite pince les prenait dans un casier et les mettait l’une à la suite
-de l’autre comme les pièces d’un jeu de patience. Peut-être en moi
-j’avais un peu le sentiment que c’était là une chose de vie naturelle
-comme il nous vient des ongles aux doigts et des poils à la peau.
-
-La forêt fut rouge: il passa un froid à travers les arbres éclaircis.
-Iule ne descendait plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais seul en
-chasse, tuant çà et là un écureuil à coups de flèches. Je rentrais
-mouillé, ma chair mi-nue toute froide sous mes haillons. Même aux jours
-de soleil, l’ombre restait humide. Alors elle imagina de coudre ensemble
-les peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions sécher sur des branches.
-Avec la pointe du couteau je les perçais de petits trous; elle y passait
-des cordes enlevées à la trame du sac et qu’elle tressait solidement.
-Nous ne cessâmes pas de rire la première fois que nous endossâmes cet
-étrange vêtement. Nous nous apparaissions à nous-mêmes comme des bêtes
-sorties du hallier et à présent, sous la chaude pelisse sauvage, nous ne
-redoutions plus ni le froid ni la pluie.
-
-Patiemment je me mis à tailler dans de grosses branches des sabots pour
-Iule; nous en avions porté de pareils au hameau. Mais tandis que
-j’achevais de creuser le second des sabots, la lame de mon couteau
-s’épointa: j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre vie était
-dans ce couteau: il était l’outil essentiel sans lequel je n’aurais pu
-ni reconstruire la hutte ni me refaire un arc. Et, avec la lame éclatée
-entre mes doigts, j’étais là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait
-de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. Je ne m’en servis
-plus qu’avec une prudence extrême.
-
-Etant descendus ce jour-là vers la mare, nous perçûmes un bruit qui ne
-nous était pas encore connu. Des coups sonores à intervalles réguliers
-battaient dans le grand silence de la forêt. Iule me dit:
-
---C’est comme quand je mets ma tête sur ta poitrine et que j’entends
-battre ton cœur.
-
-Le cœur de la forêt aussi semblait bondir dans ces secousses profondes.
-C’était effrayant et lointain comme si, à une grande distance, des
-hommes se battaient avec la forêt. Dans l’air humide et lourd, le son
-s’émoussait et par moment semblait monter de dessous la terre. Il ne se
-prolongeait pas, il était étouffé comme les pulsations d’un cœur sous un
-drap épais et cependant il était terrible.
-
-Il nous remplit d’effroi; nous ne pouvions douter que des hommes étaient
-venus dans la forêt et faisaient là une chose mystérieuse et redoutable.
-Les coups durèrent jusqu’à la nuit et ensuite ils recommencèrent dans le
-matin brumeux. Il nous paraissait que tout le bois tremblait. Je dis à
-Iule:
-
---S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon couteau.
-
-Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. Maintenant que l’homme
-encore une fois se rapprochait de nous, d’autant plus dangereux qu’il
-nous restait caché, j’avais moins confiance. Iule, elle, dans son simple
-courage, fut admirable.
-
---Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle farouchement, et moi je
-tirerai des flèches. Et puis avec mes pieds nus je danserai sur leur
-cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.
-
-Elle parlait comme une vraie guerrière, comme une fille des tribus
-sauvages. Nous descendîmes ensemble dans la forêt; j’allais devant,
-tenant mon couteau dans mes mains; elle me suivait, portant l’arc. Les
-coups dans le jour pluvieux s’étaient assourdis: parfois nous cessions
-tout à fait de les entendre; et ils étaient très loin, de l’autre côté
-de la forêt. Nous cherchions vainement à nous orienter quand ils
-reprenaient. Nous marchions avec une grande prudence comme si à présent
-c’était nous le gibier.
-
-Un jour de l’autre année, allant à petit pas, nous avions découvert le
-campement: il y avait derrière les paillotes des hommes velus et qui se
-mouvaient avec des rythmes subtils qu’avant ce temps nous avions
-ignorés. Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants sous leurs
-grands visages muets. Et nous nous demandions quel autre ouvrier inconnu
-si furieusement faisait gémir le cœur de la forêt. Tout à coup Iule eut
-des yeux pâles dans l’ombre du taillis:
-
---Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des hommes? Si c’était une bête
-comme celle qui une fois est passée dans la rue et qui était haute comme
-une maison?
-
-Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on menait jouer comme un acteur
-dans un cirque. Je crois bien que c’était un éléphant; mais alors ni
-elle ni moi n’en connaissions encore le nom. L’idée qu’un animal aussi
-terrible vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, déserter la hutte:
-nous grimpâmes au hêtre et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux
-d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos nuits avaient été si
-souvent bercées au vent de l’été.
-
-A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et maintenant il semblait que
-les coups s’étaient rapprochés. Notre vie resta troublée de la crainte
-d’un ennemi secret qui toujours sûrement avançait et attaquait le bois
-par tous les côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs mugirent;
-l’air fut déchiré d’un fracas horrible après lequel il régna un grand
-silence; et à présent je ne croyais plus que c’était une bête qui fît un
-tel bruit.
-
---Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes et ils abattent la forêt.
-Quand la grosse branche une nuit est tombée, c’était aussi comme un coup
-de tonnerre.
-
-Elle me regarda en riant:
-
---Oh! fit-elle, il y a peut-être parmi eux des garçons comme toi, Petit
-Vieux.
-
-Pourquoi me dit-elle cela ainsi? Ses narines battaient. Elle ne parlait
-plus de danser sur leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu lui
-mordre le cou. Je dis:
-
---S’il y a là un garçon comme moi...
-
-Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec une chose en moi que je
-n’aurais pu exprimer; et peut-être aussi Iule avait pensé à cette chose.
-
-Le lendemain elle me dit tranquillement:
-
---Nous irons devant nous tant que nous aurons vu.
-
-Elle a raison, songeais-je; tu sauras alors ce qu’il te reste à faire.
-Nous étions venus avec l’arc et le couteau dans les mains: cependant si
-dans ce moment une forme humaine avait apparu, j’aurais jeté mon couteau
-à terre.
-
-Nous marchâmes longtemps: les coups retentirent plus distinctement et à
-chaque coup la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants; nous
-chantions, nous tenant par la main. Mais un coq des bois, au plumage de
-cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva d’un fourré. Je tirai
-une flèche; elle s’égara, et presque aussitôt un lapin piqua dans sa
-rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.
-
-Le souffle court, nous guettions si le lapin n’allait pas sortir par un
-autre passage à une petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui pour
-nous regarder s’avança jusqu’au bout d’une branche. Encore une fois je
-brandis l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour du tronc et
-moi aussi, avec mon arc tendu, je me mis à tourner, attendant le moment.
-Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans notre joie, nous dansâmes
-autour de sa mort. Avec nos peaux de bête, nous avions l’air vraiment
-terrible; elle poussait ses ouah ouah; mes cris faisaient envoler les
-oiseaux. Notre folie remua tout le bois. Il nous parut que des voix au
-loin répondaient à nos clameurs.
-
---Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut aller.
-
-Elle me montrait l’occident.
-
-Nous écoutâmes: les voix s’étaient tues et encore une fois le cœur des
-arbres sonnait sous les coups.
-
-Il y avait des mois que nous vivions dans la solitude de cette forêt; je
-ne savais plus comment était fait le visage d’un homme. Mes yeux
-regardaient ardemment devant moi. Nos sabots dans les mains, nous
-courûmes dans la direction des voix. J’avais mis le petit corps tiède de
-l’écureuil sous un lit de feuilles; j’avais planté une branche à côté
-afin de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions pour le reprendre.
-Et maintenant une force secrète nous attirait, détendait sous nous les
-ressorts de la course. Je pensais: il y a là peut-être des filles comme
-Iule; mais je ne le disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua;
-les fonds se vaporisèrent de spirales bleues que doucement le vent
-portait. C’était une fumée comme celle qui un jour nous avait attirés
-vers les paillotes de la tribu. Elle sentait l’abri, le repas familial
-après la journée de travail; elle nous caressait si mollement le cœur
-quand, à la tombée du soir, elle venait vers nous, aux limites du désert
-d’argile où toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, nous avions
-peiné! Nous l’aspirions comme après une longue faim on mange le pain. Ni
-l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite hutte au cœur de la
-forêt.
-
-Une jeune voix d’homme chanta et j’avais pris les mains de Iule; elle
-serrait les miennes; nous avions envie de pleurer. Un vaste découvert
-ajoura la forêt vers les fonds. Nous avions peur qu’un chien aboyât.
-Nous rampions sous les arbres, moi tenant le couteau dans les mains.
-J’aurais tué le chien. Et puis tout à coup à une petite distance, le
-chant recommença. Des hommes sous les arbres parlaient: leurs voix, dans
-le silence lourd, avec le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes,
-comme si elles montaient de la profondeur d’un puits. Elles nous
-faisaient mal délicieusement.
-
-Couchés dans les végétations basses, nous nous dressâmes sur nos poings,
-regardant fumer des huttes dans la clairière. Il y en avait deux, moitié
-faites de planches aboutées, moitié hourdées avec des mottes de terre;
-et elles n’avaient d’autre ouverture que la porte. Elles étaient bien
-plus primitives que la maison des briquetiers.
-
-Mon Dieu! comme soudain ma sympathie s’éveilla pour ces hommes qui
-s’étaient fait un toit semblable à notre toit! Sans doute eux aussi
-vivaient de proies libres et sauvages comme nous. Combien étaient-ils?
-Avaient-ils leurs femmes avec eux? Mon cœur battait contre la terre.
-Quelque chose parfois bougeait dans l’une des huttes, une forme vague
-que nous ne pouvions reconnaître. Un vieux, très grand, avec la cognée
-frappait le pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, lançait de
-toute sa taille le fer dans l’entaille déjà profonde; et ensuite d’un
-effort de bras il la retirait et recommençait à frapper. On n’entendait
-pas tout de suite le han. J’enviais la force tranquille de cet homme.
-Sans doute les autres étaient plus loin: on entendait les coups de leurs
-cognées et on ne les voyait pas.
-
-Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle venait du fond de la hutte
-et puis elle s’avança jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme était
-là, les bras croisés, dans l’attitude du repos entre deux besognes,
-regardant avec ses prunelles claires vers la forêt. Il portait des
-guêtres de cuir aux jambes; sa tête bouclée s’attachait fortement à ses
-larges épaules. Iule, droite sur ses poings, le considérait avec des
-yeux de petite louve.
-
---Celui-là est plus beau que toi! souffla-t-elle dans mon cou.
-
---Eh bien! va avec lui. Je retournerai seul au bois.
-
-Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur elle mon couteau.
-J’étais très doux et triste. Moi aussi j’admirais ce jeune garçon:
-j’aurais aimé l’avoir pour frère.
-
-Sans doute il entendit nos voix. Il eut le regard fixe et dur des hommes
-habitués à regarder dans la nuit du bois; et il tendait un peu le cou,
-curieux, étonné. Nous nous vîmes découverts: cependant nous n’avions pas
-la force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui ne nous quittaient
-pas.
-
-Un autre, après tout, eût éprouvé la même surprise en voyant surgir de
-terre deux créatures vêtues de peaux saigneuses et dont les visages
-seuls avaient gardé une apparence humaine. D’un bond il s’élança, fendit
-la clairière; son rire sonnait comme un aboi; et nos sabots dans les
-mains, maintenant aussi nous courions comme des bêtes traquées. Nous
-avions de l’avance; nos pieds nus nous donnaient plus d’agilité. Il
-perdit notre piste.
-
-La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions plus: peut-être elle songeait
-à ce jeune homme magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent
-glissaient en longues traînées mouillées. Toute la forêt sembla un rêve
-dans une paix de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut: nous fûmes là
-au cœur même du silence. Et Iule, avec sa tête contre mon épaule, était
-une petite chose doucement évanouie et palpitante. Les heures
-n’existèrent plus.
-
-Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos yeux se rouvrirent et
-c’était le matin venu à petits pas avec une troupe d’hommes qui
-étrangement se penchaient et nous regardaient nous éveiller. Il y en
-avait trois, déjà vieux, très droits sous les ans, et le quatrième était
-ce garçon qui, du fond de la clairière, s’était élancé vers nous. Iule,
-avec un cri, se ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je tâtai mon
-couteau dans ma poche.
-
-Les vieux nous considéraient d’un air peu rassurant. Mais le jeune homme
-riait en leur montrant nos peaux de bêtes.
-
---Voilà. Ils étaient assis au bord de la clairière quand je leur ai
-donné la chasse. J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la forêt.
-
-Iule s’agita sous les feuilles, amusée de l’idée. Elle se mit à rire et
-me dit:
-
---Oh! Petit Vieux, tu entends? Ils nous ont pris pour des singes.
-
-Quelquefois des hommes s’installaient aux carrefours: ils possédaient de
-petits ouistitis aux yeux malades, affublés d’épaulettes de troupier ou
-de falbalas de marquise. Elle et moi souvent avions pris plaisir à les
-voir danser à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis fièrement à ce
-garçon:
-
---Nous sommes des hommes comme toi.
-
---Oui, ma foi! s’écria-t-il. Ils ont des bras et des visages comme nous.
-
-Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des vieux aperçut nos réserves
-de bois, les peaux séchant aux branches, les pierres sur lesquelles nous
-mettions cuire nos proies. Il montra la forêt d’un large geste et dit
-rudement:
-
---C’est eux qui cassent les jeunes arbres. Ils tuent les bêtes.
-
-J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis tranquillement:
-
---La forêt est à nous. Il n’y avait personne ici quand nous sommes
-venus.
-
-Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.
-
---Ils disent que la forêt est à eux!... Il y a cent ans que les miens et
-moi abattons les arbres et pas même une feuille ne nous appartient.
-
-Le jeune homme se penchait sur moi et me demandait avec douceur qui
-était cette fille aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui
-répondre comme aux briquetiers:
-
---Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa femme.
-
-Elle me dit seulement:
-
---Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir parler.
-
-La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout, de quel droit nous
-interrogeaient ces gens?
-
---C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle Petit Vieux. Je n’en dirai
-pas davantage.
-
-Ils échangèrent encore quelques mots entre eux; puis le plus vieux fit
-un pas.
-
---Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu as du cœur, tu viendras
-travailler. On s’arrangera pour le reste.
-
-Du pain! La tentation encore une fois monta. Celui-là avait parlé comme
-le vieil homme chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule et ensuite
-toute la vie libre de la forêt fut devant moi: je n’osai plus la
-regarder. Elle palpita contre ma poitrine. Elle me chuchota dans
-l’oreille: «Du pain, Petit Vieux! Pense à cela!»
-
-Je lui dis:
-
---Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.
-
-J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt en secouant la tête; mais
-elle se leva, elle mit la main sur le bras du jeune garçon en riant.
-
---J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.
-
-Ce cœur de Iule était plein de détours. Elle parla comme si j’avais
-décidé que nous suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais un petit
-pauvre des villes, je lançais en l’air un caillou. Selon qu’il tombait,
-je faisais une chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui était ma
-destinée.
-
-Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes amoureusement sanglotaient.
-Un brouillard bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes scintillaient.
-Jamais le matin ne m’avait paru plus beau. Et j’avais fixé mes souliers
-par une liane à mon cou, Iule portait sa belle robe roulée dans le sac.
-C’est ainsi que nous gagnâmes le campement des bûcherons.
-
-Le jeune homme poussa la porte de la maison de planches. Il dit
-joyeusement à Iule:
-
---Il n’y a que toi de femme ici. Les autres sont dans la forêt plus
-loin.
-
-Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu! le goût nous en était toujours
-resté aux dents; cependant nous croyions, elle et moi, en manger pour la
-première fois.
-
-Ce fut le recommencement de notre ancienne vie chez les hommes.
-L’instinct d’humanité encore une fois prévalut, nous fit accepter le
-vague lien social dont demeurait unie cette tribu au fond des bois. Elle
-se composait d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, la vie
-dormante des petites mares de soleil au creux des ravines. Ils vivaient
-parmi les arbres, ligneux et indestructibles, avec une sève sauvage et
-de tendres moelles. Un durable compagnonnage au cœur vert des solitudes
-les unissait d’une affection tenace sans paroles. Ils n’éprouvaient pas
-le besoin de se rien dire, ayant tous les mêmes idées et dépourvus de
-mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux le premier était venu à la
-forêt avec sa hache, ils l’ignoraient: c’était une ancienne tradition
-qui se perdait dans l’âge même de la silve. Leurs générations s’étaient
-épuisées à toujours frapper au cœur les grands chênes: là où ils
-passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne diminuaient pas les
-intarissables fontaines de la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient
-devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant en tous sens des coups
-qui retentissaient aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient pas la
-destinée qui les poussait à travailler sans trêve pour les villes.
-
-La plupart n’avaient pas dépassé la limite des hameaux. Quelquefois ils
-allaient y chercher des femmes et s’y mariaient. Les noces étaient
-brèves et s’achevaient sous les arches bleues de la forêt, dans la nuit
-des huttes. Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre des
-planches fraîchement sciées et ensemble, en se relayant, on le portait
-au cimetière, très loin. C’étaient les seules corvées qui les
-rattachaient à la vie des autres hommes. Ils étaient doux et dissimulés,
-un peu tristes.
-
-Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à manier la cognée. Après que
-l’arbre était tombé, il fallait abattre les branches; les grosses
-passaient à la scie; on bottelait les moyennes en falourdes; les
-brindilles formaient des fagots et des balais. Les maîtres bûcherons
-seulement frappaient l’arbre au pied.
-
-Iacq me dit:
-
---Je t’apprendrai à abattre les chênes.
-
-Ce jeune homme était une grande force de vie. Quand celui-là riait, les
-oiseaux se taisaient, tout le silence de la forêt était rompu. C’était
-un vrai fils des bois, et pourtant il n’avait pas la taciturnité des
-autres enfants de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste tranchait
-sur leur vie sourde et renfermée. J’admirais sa vigueur calme tandis
-qu’il jetait la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu de côté. Le
-fer s’abattait, faisait une large blessure, mousse et mouillé d’avoir
-frappé dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans l’ivresse joyeuse de
-sa force, les muscles câblés à l’égal des nervures puissantes du hêtre.
-Sa cognée vibrait, avec un ronflement de grosse mouche quand on
-l’entendait de loin. Quelquefois il coupait son rude labeur d’une
-chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, imitant les oiseaux.
-
-Je ne connaissais pas encore la souffrance des arbres: les coups de la
-cognée me donnaient envie de frapper à mon tour. Un jour, comme il me
-défiait en plaisantant, je ramassai la lourde masse; je la lançai à la
-volée; elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux moelles
-profondes. J’eus le vertige d’avoir entré le fer dans un torse humain,
-dans une vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son feuillage: un
-fracas sourd se perdit aux silences de la forêt. Et à présent je
-n’ignorais plus ma force. Iacq cessa de rire et dit:
-
---Toi, tu seras un bûcheron.
-
-Nous étions là, dans la coupe, huit hommes et Iule. Le reste de la tribu
-s’éparsait de clairière en clairière. Ils avaient des huttes comme les
-nôtres: ils étaient plus nombreux et des femmes préparaient leurs repas.
-Ce fut Iule qui fut chargée du ménage dans notre camp. Elle allumait le
-feu, passait l’eau ensuite sur la cafetière. Une décoction de chicorée
-trempait notre pain bis pendant le jour. La fumée montait sous les
-arbres, se ouatait en légers flocons bleus qui ne se dissipaient que
-lentement, roulaient au vent jusque dans les combes. Le soir, la flamme
-dardait plus haute: Iule alors mettait cuire les pommes de terre.
-C’était, avec de la couenne de porc, notre habituelle nourriture. Ces
-gens de forêt n’en connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions
-surpris qu’ayant les fruits et les bêtes du bois, ils se contentassent
-de ces simples aliments. Leur probité était farouche: ils vivaient d’une
-pauvreté volontaire, dans la large abondance de la terre. Aucun d’eux ne
-pensait qu’après tout celle-ci est aux hommes qui peinent et ahannent à
-son flanc. Ils respectaient les antiques défenses, soumis à leur destin,
-vaillants et nus. Une fois je tuai d’un coup de bâton un jeune lapin et
-le rapportai à la hutte. Iacq à grandes dents en mangea. Les vieux, eux,
-n’étaient pas contents. Je compris que nous seuls, Iule et moi, avions
-connu la vie libre.
-
-Dès l’aube, le travail commençait. Le premier frisson du jour glissait
-aux cimes, une vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et puis la clarté
-descendait, fraîche, trouble encore comme une grande onde après les
-vannes levées. Les profondeurs restaient longtemps brumeuses; un
-brouillard violet de proche en proche s’irisait aux filtrées du soleil,
-obliques et mobiles comme des colonnes oscillantes. La cognée bondissait
-comme un palet d’or. Les coups faisaient trembler le ciel au-dessus des
-arbres.
-
-Midi amenait une trêve: un lourd sommeil pesait; le bourdonnement des
-grosses mouches planait; et les hommes, couchés au frais des mousses,
-avec leurs larges torses écroulés, eux-mêmes ressemblaient à des troncs
-abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les mains: on abattait
-jusqu’au déclin du jour. Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au
-matin; le mystère descendait. Mon Dieu! c’étaient là des sensations que
-nous connaissions depuis longtemps; et pourtant, mêlés à cette vie de la
-tribu, elles nous semblaient toujours nouvelles. Iule, entre le temps
-des repas, liait avec des hardes les falourdes et moi quelquefois je
-laissais reposer la hache, écoutant rire les pies ou hennir le pivert.
-
-Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. Il me plaisait à cause de sa
-gaîté et de sa force et cependant je me défiais de lui, je n’aurais pu
-dire pourquoi. Peut-être il avait pour Iule un regard qui n’était plus
-le même quand il le tournait vers moi. Je ne songeais pas à m’expliquer
-ce sentiment. Le don de la pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à
-fumer comme les vieux qui m’entouraient.
-
---Vois comme il est bien, ce garçon, me disait Iule. Il partage avec toi
-ce qu’il possède et toi, c’est à peine si tu lui parles.
-
-J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait trop attention à lui;
-souvent ils s’en allaient ensemble rire derrière les huttes. Et puis,
-tirant sur la pipe, je haussai les épaules comme si c’était là un secret
-qui ne me regardait pas. Je n’éprouvais pas de jalousie: il me semblait
-naturel qu’elle le trouvât plus beau que moi, le Petit Vieux.
-
-Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant l’autre pour lui faire
-plaisir. Il la traitait comme une petite bête singulière qui criait et
-pleurait sans cause. Une fois, comme il la plaisantait sur ses maigres
-jambes, elle lui mordit la main et courut se cacher dans le bois.
-
-Son dépit dura deux jours; elle me dit qu’elle le détestait; elle
-voulait retourner à la hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à rire
-avec lui. Il semblait bien plus cordial quand elle n’était pas là. Je
-crois que dans l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule était un
-peu un jouet vivant. Il avait été la chercher au cœur du bois; il
-n’avait pas fait autrement qu’un homme sauvage à la chasse des femelles.
-Elle était pour lui comme une jeune proie de laquelle il aimait rire et
-s’amuser, une proie avec une autre âme que la sienne. Oui, je pense,
-c’était là son idée.
-
-Je pris goût au métier. Quand l’arbre était très haut et qu’en
-s’écroulant il eût fracassé les arbres à l’entour, je passais mes crocs
-et montais à la tête. A grands tours de cognée, je sapais les branches.
-J’étais là-haut comme le pivert qui donne des coups dans l’aubier et
-fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les oiseaux. Je
-dominais les silences de la forêt.
-
-C’était là encore, après tout, une vie sauvage: j’avais pour compagnons
-les ramiers et les geais. Et un sentiment que j’avais connu chez les
-briquetiers m’était revenu, la fierté de n’être pas inutile et de gagner
-mon pain, comme il était dit dans le vieil almanach. Le soir, après le
-repas, en fumant ma pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment la
-conscience d’être devenu un homme.
-
-Maintenant aussi nous connaissions le repos du dimanche. Ce jour-là, les
-cognées et les scies demeuraient inactives. Les bûcherons remontaient
-vers les hauts campements; quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.
-
-Une fois Iacq me dit:
-
---Toi qui sais lire, lis dans le livre.
-
-Aucun des hommes de la tribu n’avait appris à épeler les lettres. Les
-mères, en croisant leurs mains, leur avaient enseigné la prière, au
-temps de leur petite enfance. C’était la simple oraison du pain: ils la
-récitaient avant et après les repas. Le bonhomme Jean aussi la disait à
-voix haute avant de commencer la classe et ensemble les petits la
-répétaient, dans un bourdonnement bas qui traînait un instant sous les
-solives enfumées. Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour à la
-forêt.
-
-La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. Au matin la terre
-craquait sous le givre et maintenant chaque dimanche je lisais à voix
-haute dans le livre pour Iacq et les vieux. J’épelais d’abord, un doigt
-sur les lettres, comme faisait le vieux maître. Il y avait des mots
-desquels je ne venais jamais à bout; mais je tâchais d’en saisir le sens
-et ensuite, ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison où un humble
-garçon ignorant élevait la voix et disait les choses éternelles dans la
-solitude nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que plus tard. Si
-d’autres, selon leurs forces, s’en allaient, comme je le faisais là,
-répandre la bonne parole chez les hommes des hameaux et des bois,
-l’humanité y gagnerait des âmes nouvelles.
-
-On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le gel n’arrêtait pas les
-cognées: elles frappaient au cœur des grands arbres dans la mort des
-sèves. Un silence plombait l’air dur; il n’était déchiré que par le
-graillement des geais et la clameur rauque des corbeaux. Les hommes de
-la nature ne sentent pas le froid: leur sang demeure jeune et chaud sous
-les glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché la cognée, une force de
-vie coulait en elles, je frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux
-moelles. Ah! Iule! quelle joie c’était pour nous maintenant, la grande
-forêt d’hiver avec ses cristallisations qui filigranaient les moindres
-branches à l’égal des orfèvreries scintillant là-bas à l’étalage des
-marchands! Ni toi ni moi jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous
-semblait que notre cœur battait plus sonore près du cœur rigide de la
-nature, dans toute cette immobilité figée des anciens frissons de l’été.
-Nous étions la chaleur des anciennes humanités survivant aux cataclysmes
-du monde. Les races criaient la vie en nous quand autour de nous
-régnaient les apparences de la mort.
-
-Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent: il fallut se frayer un
-chemin à travers l’avalanche, se rabattre sur les hauts campements. La
-tribu, la grande famille disséminée dans les coupes, se reforma sous des
-toits plus solides que le précaire abri des huttes. Il y avait six
-vastes cases, avec les fours à pain, l’étable aux chèvres, la soue aux
-porcs. Une sorte de noyau humain vivait là d’une vie commune à la limite
-des triages. Des mères allaitaient leurs enfants près des grands feux de
-bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle ou réparaient les hardes.
-De vieux hommes, d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de maux,
-desséchés jusqu’à l’os, expiaient les immémoriaux outrages de la forêt.
-Ceux-là traînaient d’étranges infirmités qui faisaient penser aux
-ganglions des arbres tourmentés dans leur croissance.
-
-L’alcool était leur grande tentation à tous: il était proscrit au camp;
-ils se dédommageaient dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête
-garçon, une fois rentra ivre-mort: il avait rencontré d’autres gars avec
-lesquels il s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans les neiges si
-un des vieux, qui était allé boire aux cantines avec lui, ne l’avait
-ramené sur ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement:
-
---Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela pour moi.
-
-Elle parlait là comme si une fille eût été le motif de la rixe.
-
-Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas dans l’hiver de la forêt. Avec
-les genêts on faisait des balais. De menus branchages servaient à
-tresser des corbeilles et des jardinières que, vers le printemps, des
-marchands venaient acheter. C’était la même industrie que chez les
-hommes du désert; mais ceux-là employaient l’osier.
-
-On réparait aussi les outils. Dans le soir, les crassets s’allumaient.
-J’ouvrais le livre; le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière
-était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en me reprenant, je
-développais naïvement les maximes ou commentais à ma façon les
-histoires. Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages tannés par
-les hâles, ces âmes de simples montées au pli des fronts, tendues dans
-l’effort de comprendre! Je croyais que toute la forêt m’écoutait.
-
-Cependant un malentendu subsistait entre ces gens des cases et nous. Ils
-avaient la vie régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule et moi
-étions pour eux des êtres suspects, échappés des villes et venus se
-terrer dans les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des créatures
-résignées au servage à l’égard des libres enfants de la vie. Etait-ce
-moi qui leur étais inférieur, avec mon instinct farouche?
-
-J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage et plus tendre, une âme qui
-ne voyait pas tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru détester
-les hommes: je ne ressentais contre eux nulle rancune profonde;
-cependant il y avait entre l’humanité et moi notre ancienne vie
-martyrisée.
-
-Iacq était l’unique homme des camps que j’aimais réellement: je serais
-parti avec lui au bout de la forêt. Si seulement il avait voulu appeler
-moins souvent Iule pour rire avec elle derrière les cases, j’aurais été
-tout à fait son ami. Elle avait toujours le sang aux joues ensuite; le
-rire la laissait toute frémissante.
-
---Oh! disait-elle, ce Iacq est un si étrange garçon... Tu ne peux te
-douter de ce qu’il me dit!
-
-Elle me regardait, recommençait à rire et je ne savais jamais ce que
-Iacq avait pu lui dire. Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même cœur
-confiant, bien qu’après tout, avec cette folle de Iule, les torts
-peut-être n’étaient pas entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs
-avec toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient d’une fille
-qu’il connaissait dans les hameaux.
-
-Un jour un des hommes revint de la forêt et dit:
-
---Les neiges ont fondu.
-
-On rassembla les hardes, on noua les pains dans les draps. La petite
-troupe un matin reprit le chemin des cabanes.
-
-Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers chants timides de
-l’année. Les ciels furent hauts; un jeune et mâle soleil éclaira la
-repousse des feuilles. Ma joie était vierge et fraîche comme le réveil
-de la nature. Toute la forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres
-chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, quand ils se
-regardaient, Iule et lui, c’était pour rire ensemble avec des voix
-étouffées comme si moi je ne comptais plus pour eux. Ou bien il lui
-faisait signe et ils allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait
-doucement; il me donnait plus souvent du tabac; et Iule aussi se
-frottait contre moi avec plus de tendresse. Tous deux parurent
-s’entendre pour endormir mes défiances à propos d’une chose qui devait
-me rester ignorée. Jamais elle n’avait été aussi caressante; elle avait
-des frôlements de petite chatte joueuse. J’étais troublé de l’entendre
-quelquefois soupirer auprès de moi.
-
-Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait mieux que Iacq? Son élan
-fut spontané et sincère, bien que je ne lui eusse rien demandé. Si elle
-m’avait dit au contraire qu’elle me préférait ce garçon, je l’aurais
-traînée par les cheveux. Je commençai seulement alors à me douter qu’ils
-me cachaient quelque chose. Je ne croyais à rien de mal, c’était plutôt
-le sentiment qu’entre elle et lui régnait une entente pour s’abandonner
-librement à leur humeur enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais,
-moi, que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu soupçonner de quoi
-toujours ils riaient ensemble, je n’aurais pas éprouvé d’ennui. Mais
-voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient les lèvres et cessaient
-de rire.
-
-Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même allât prendre le tabac et en
-bourrât ma pipe. Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait ou si
-elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel droit avait-elle sur le
-tabac de Iacq?
-
---Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne fumerai plus de son tabac.
-C’est une idée que j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.
-
-Iule aussitôt se mit à crier aigrement que le tabac de Iacq était le
-mien, que tout d’ailleurs dans la hutte était en commun.
-
---Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon idée. Je n’ai pas autre
-chose à te dire.
-
---Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait se fâcher et tu n’es pas le
-plus fort.
-
---J’ai planté la cognée droit au cœur du chêne. Il peut venir, je ne le
-crains pas.
-
-Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, car il vint le lendemain
-m’offrir lui-même du tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit sans
-colère:
-
---Pourquoi me fais-tu cette injure? Je t’assure, je te l’offrais de bon
-cœur.
-
-J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était mon idée de ne rien
-accepter de lui et que je l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère
-et me parlait comme un homme déterminé à ne pas garder rancune. Le
-courage me manqua; j’avançai la main, il la pressa dans la sienne. Et à
-présent encore une fois tous deux riaient.
-
-Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe reculée. J’étais là dans un
-arbre, travaillant de la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, à
-une petite distance, frappait au cœur d’un hêtre. Le fer sonnait après
-le fer, les coups se répondaient comme des voix dans la jeune vie de la
-forêt. Depuis deux jours, il cessait de me parler; il avait dans les
-sourcils un pli de volonté. Je ne savais pas encore quel projet
-mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions donc venus ensemble à la
-coupe, sans rien nous dire; et puis nous avions joué de nos cognées. La
-sève nouvelle me grisait, mon sang courait rapide dans mes artères.
-Chacun de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait comme si ma
-vie adhérait à celle de l’arbre, comme si moi-même j’étais une des
-branches gonflées du flux vert qui charriait le printemps. Je cessai
-tout à coup d’entendre la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers les
-feuillages, je le vis qui courait sous bois du côté des huttes.
-
-Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, dans la peine d’angoisse
-qui m’étranglait. Il est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel
-mouvement de douleur et de jalousie, je ne l’avais pas encore ressenti.
-Je me laissai glisser, l’écorce dure me râpait les membres; et avec ma
-cognée dans les mains, à mon tour je courus devant moi. Il entra dans la
-maison de planches, appela Iule, et elle n’était pas là. Alors du seuil
-il cria plusieurs fois Iule! Iule! doucement, en se tournant vers les
-limites de la clairière. Elle apparut derrière les arbres avec une
-charge de bois; de loin elle lui souriait. Maintenant moi je me tenais
-caché, écrasant mon cœur contre la terre.
-
---Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté la forêt pour te dire
-quelque chose.
-
-Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage aux dents. Elle avait
-laissé tomber la bourrée de bois qu’elle portait et se tenait assise,
-pleurant mollement dans ses mains.
-
---Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre. Tu me l’as déjà dit
-trop de fois. Et cependant, je t’assure, quand tu me le dis, j’en meurs
-de plaisir.
-
-L’air était léger et une petite distance nous séparait: j’entendais
-nettement leurs paroles. Iacq à présent haussait les épaules et la
-regardait avec des yeux froids sous ses sourcils levés. Je pensais:
-«S’il porte seulement la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec
-la cognée.» Je ne savais pas ce que je ferais ensuite de Iule. Je
-demeurai ainsi un peu de temps tendu comme la corde de l’arc, mordant
-mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier. Toute ma force m’était
-revenue, une énergie froide et bandée, dans l’attente sournoise de
-l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi toujours à deux ils
-riaient. Et c’était aussi un autre sentiment torturant et mauvais, une
-joie trouble de saigner là ma vie, dans une soif de souffrance impure.
-
-Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant dans ses dents et
-balançant la tête. Quelquefois, avant d’abattre la hache, il s’attardait
-ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre la force de
-l’effort. Le coup n’en était que plus terrible après. Mais Iule soudain
-retira sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un air de défi: elle
-m’avait aussi regardé comme cela autrefois. Et maintenant, avec une
-clameur de bête il la poussait par les épaules, lui mangeait goulûment
-la bouche, couché sur elle de toute sa masse de géant.
-
---Petit Vieux! cria Iule.
-
-Voilà oui, cette chose aurait pu arriver. J’aurais tué cet homme sans
-défense, écoutant l’instinct originel, et ensuite plus jamais je
-n’aurais touché à une hache sans le voir étendu à terre dans son sang.
-Je courus donc sur Iacq en brandissant la cognée: s’il avait eu un
-couteau, nous nous serions battus jusqu’à la nuit. Mais, s’étant relevé,
-il avait croisé les bras et me disait tranquillement:
-
---Eh bien, tu l’as vu. Frappe, puisque c’est toi qui as la chance.
-
-Iule aussi, dans sa lâcheté de femme, criait:
-
---Oui, oui, frappe-le, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai.
-
-Ce fut le premier mouvement trouble de la nature. Elle trembla devant
-mon bras armé. Elle me sentit vainqueur et se tourna contre le vaincu.
-D’autres femmes ainsi l’avaient fait avant elle. Cependant cet homme
-l’avait désirée d’une chaude passion de sang et de jeunesse. O Iule!
-étrange cœur violent et mobile, il t’avait dit les mots d’amour! Elle le
-vit dans sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort et sans doute
-elle l’admira, car tout à coup, me saisissant le bras:
-
---Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne te manquerait pas, lui.
-
-Moi alors, de toute ma force, je jetai ma cognée. Elle s’enfonça
-profondément dans la terre, devant Iacq. Et je dis à Iule:
-
---Ce n’est pas tant à cause de toi que parce qu’il est venu sans sa
-cognée.
-
-Il me regarda, les yeux droits.
-
---Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le plus jeune. Et cependant je
-le dis: Si tu aimes cette fille, prends-la; je ne mettrai pas un pas
-devant l’autre pour te la disputer.
-
-Si comme moi, il eût conquis Iule sur la misère et la douleur, il eût
-préféré la mort. Mais sa chair seule hennissait: Iule n’avait été pour
-ses convoitises de mâle qu’un butin de chasse, la tentation et la
-poursuite d’un gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna en
-sifflant; je le vis reprendre le chemin de la coupe; et, à mesure, la
-petite chanson, douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait avec lui sous
-les arbres. Maintenant je sanglotais, la tête dans les poings, écroulé
-parmi les fougères, sans orgueil et faible comme un enfant. Toute ma
-colère était tombée, je n’en voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage.
-C’était une peine molle, un mal sourd de mes fibres, avec un même cri
-qui revenait toujours:
-
---Pourquoi as-tu fait cela, Iule?
-
-Cependant je n’aurais pu dire quelle chose mauvaise avait faite Iule.
-Elle me caressa les cheveux: elle s’était assise près de moi et me
-tenait la tête dans ses genoux.
-
---Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon, oui, j’ai eu tort,
-fit-elle. Il m’appelait constamment derrière la hutte et là il me
-serrait de toute sa force contre lui. Il voulait toujours m’embrasser.
-Moi, je me défendais comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a dit
-une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu ne m’avais pas dite encore.
-Vois-tu, cela, je ne te le répéterai pas.
-
-Elle me parla loyalement: elle avait l’innocence d’une fille que le
-baiser de l’homme a seulement effleurée. Je n’osais lui demander s’il
-lui avait pris la bouche dans ses lèvres. Mon cœur encore une fois fut
-blessé mortellement. Et puis doucement, cachant mon jeu pour mieux
-capter sa confiance, je me mis à rire.
-
---Iule, dis-le moi, comment faisait-il? Comme il le faisait, moi aussi
-je le ferai.
-
---L’autre matin, il m’a renversé la tête comme ça. J’ai cru qu’il
-voulait me mordre.
-
---Comme cela, dis-tu?
-
-Je m’étais dressé sur les poings et avec fureur je lui prenais la bouche
-entre mes dents. Elle cria, toute pâle:
-
---Tu m’as fait mal! Je t’en prie, si tu recommences, fais-le moins fort.
-
-Mais à présent je la roulais sous moi, je cognais sa nuque contre le
-sol, je disais sourdement dans ma folie jalouse:
-
---Vois tu, toi aussi je pourrais te tuer, horrible Iule!
-
-Elle se raidit, les yeux agrandis d’épouvante et charmés:
-
---Va, tu le peux si c’est ton plaisir: je ne crierai plus.
-
-Et elle était là comme une petite martyre, les bras retombés le long de
-son corps, avec un visage heureux, ayant l’air d’attendre la sainte
-mort. Je ne sais plus comment il se fit que tout à coup mes mains se
-détendirent. Je pleurais, je riais, je tétais tendrement ses lèvres,
-disant:
-
---Te fais-je encore mal ainsi?
-
-Je n’avais jamais connu un tel bonheur. Sa bouche avait le goût d’un
-fruit chaud. J’aurais voulu mourir en buvant son jus frais. Iule avait
-fermé les yeux et poussait des cris légers. Si cependant Iacq, ce
-jour-là, n’était pas revenu vers la hutte, j’aurais ignoré longtemps
-encore que j’aimais Iule d’un cœur d’homme. La nature enfin avait jeté
-son cri en moi.
-
-Elle me disait gentiment à présent:
-
---Pourquoi ne le faisais-tu pas avant lui? Je t’ai attendu si longtemps,
-j’étais toujours malade d’une chose que tu ne voulais pas comprendre.
-
-Moi aussi, Iule, j’avais crié et sangloté dans le bois, je touchais ma
-chair, je croyais la toucher avec tes mains. Une lumière nous inonda: la
-nuit fut déchirée, et je ne me cachais plus d’elle. Je lui disais
-naïvement de quel mal moi aussi j’avais souffert. Ce fut un moment très
-pur au bord de la connaissance, avec le tremblement de la virginité
-entre nous, comme une dernière défense. Elle me rendait mes baisers et
-soupirait.
-
---Crois-moi. Il y a encore autre chose dont toujours me parlait le
-garçon.
-
-Dans son tourment ingénu, elle fut pareille à Eve rougissante d’un feu
-inconnu tandis qu’en riant elle montrait à Adam l’ombre de l’arbre comme
-un doigt à son flanc. Le bon maître nous avait conté cette histoire.
-
-En ce moment un des vieux hucha en nous injuriant. Nous fûmes troublés
-de nous apercevoir au grand jour de la clairière, avec nos âmes nues sur
-nos visages.
-
-O Iule! Cet homme était là! Il nous a vus nous embrassant!
-
-Il me semblait qu’il nous avait volé une part de notre secret. Je le
-détestai, je détestai soudain encore une fois tous les hommes. Mais elle
-m’attirait en riant, dans son libre instinct d’amour.
-
---Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment pas ta femme à
-présent? S’il vient, je lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu
-as planté la cognée.
-
-La sauvage passion du bois se déchaîna. Je dis à Iule:
-
---Ecoute. C’est fini entre les hommes et nous. Toi et moi nous irons
-jusqu’à ce qu’il n’y aura plus autour de nous que la nuit verte du bois.
-J’ai sommeil de toi. Il y a si longtemps que tu n’as plus dormi près de
-moi, avec ta tête contre ma poitrine.
-
-L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se coulant derrière les arbres,
-entra dans la maison. Elle noua dans le sac ses hardes et les miennes.
-Moi, j’avais ramassé la cognée et la portais sur mon épaule. Ainsi nous
-quittâmes le camp.
-
-Comme la graine poussée par le vent, nous allâmes devant nous. Iacq
-souvent m’avait parlé de la grande forêt qui s’étendait vers l’ouest.
-Celle-là, Iule et moi ne la connaissions pas encore. «Vois-tu, me
-disait-il, en marchant tous les jours de l’aube à la nuit, il faudrait
-des semaines pour en faire le tour. Aucun homme vivant, y étant entré,
-n’en est sorti.» C’était déjà l’après-midi; nous nous orientions vers la
-courbe du soleil. Aux limites de la futaie, des essences touffues
-apparurent, la vie végétale nous enveloppa comme une mer, et maintenant
-une lassitude, une langueur infinie nous avait saisis. Nous faisions
-quelques pas et puis nos bouches se cherchaient. Un feu très doux nous
-consumait. La terre autour de nous aussi entrait en amour.
-
---Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois comme mon cœur bat.
-
-Mon Dieu! quelle folie! Je laissai tomber la cognée et j’étais là,
-baisant sa petite gorge avec un grand tremblement froid. Notre chair
-cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le divin tourment de la
-substance, toute la durée des races en nous depuis les origines.
-
-Je dis une dernière fois faiblement:
-
---Te fais-je mal ainsi?
-
-Un vent léger bruissait, agitait sur nous les feuilles. Il n’y eut plus
-que deux créatures qui avaient échangé le don sacré de la vie.
-
-O petite Iule! C’était pour cela que toi et moi, le premier jour, nous
-étions venus vers l’arbre, du fond de la misère horrible des villes. La
-destinée avait commencé pour nous par l’échange d’un morceau de pain et
-à présent nous nous étions donné la vie à travers le temps sans limites.
-Je pleure doucement à évoquer l’heure inouïe.
-
-Iule! Iule!
-
-Cette nuit dans la forêt où tout entière avec ta chère vie chaude, tu
-fus dans ma main! Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le chêne,
-avec des draps de rosée à notre lit, avec la bouche fraîche du vent
-buvant nos soupirs à nos bouches! L’ombre d’or et d’azur palpitait,
-tendre et farouche; et nous étions à présent, toi et moi, une même chose
-de vie. Nous ne savions plus où l’un commençait à devenir l’autre. Je te
-donnai pour la première fois le nom de femme. Je ne cessais pas de
-t’appeler: Ma femme, et toi tu me disais: Petit Vieux, avec une voix que
-je n’avais pas encore entendue. Et puis le matin se leva: tu mis ta main
-devant ton visage.
-
-Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce jour-là, ni le jour suivant.
-Nous faisions quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre. Il me
-semblait que nous n’aurions jamais fini de nous connaître. Je buvais sa
-vie à ses lèvres comme une source, et ensuite j’étais plus altéré. Mon
-sang tournait comme une meule ardente. J’avais le vertige de tout
-l’inconnu de son amour: un pli léger à sa peau et les fins cheveux de
-ses aisselles étaient comme autant de petites sœurs d’elle qu’elle me
-donnait après s’être donnée elle-même. Elle ne cessait pas de se donner
-et elle était une Iule nouvelle dans chaque part de sa vie que
-touchaient ma bouche et mes mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps
-où sa gorge pour la première fois gonfla, où elle appuyait innocemment
-sa nuque à mon épaule, dans la nuit de la hutte.
-
-Mon Dieu! une telle chose se pouvait elle? Tu étais maintenant ma vie
-même comme la sève et l’écorce ne se séparent pas et font une même
-rumeur vivante. Tu prenais ma tête dans tes mains, tu la pressais contre
-tes seins et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes de la tienne.
-Elles stillaient goutte à goutte comme des eaux jumelles dans un même
-bassin et elles faisaient le bruit d’une mer. Mes yeux s’enivraient de
-voir palpiter la petite fossette d’ombre qui était la pulsation de ton
-cœur. Toi à ton tour tu collais l’oreille à la place où battait ma peau.
-Doucement tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais comme un fruit.
-
---Vois, je mange ton cœur, disais-tu.
-
-Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait que ton cœur tout
-entier venait à tes lèvres, qu’il montait du fond de moi sucé par ce
-mouvement de bouche dont tu aurais vidé le jus d’une prune mûre.
-Quelquefois toi ni moi ne parlions plus, accablés sous un poids lourd et
-délicieux; et nous cessions de vivre de longs instants. Nous nous
-arrêtions là comme évanouis, submergés dans le flot de l’être, avec tout
-notre sang sonore remonté au cœur.
-
-Iule disait:
-
---Une fois j’ai pris ta main pendant que tu dormais. Je l’ai mise contre
-ma gorge. J’aurais voulu mourir comme cela.
-
---Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le bois. Je ne sais pas
-pourquoi je pleurais.
-
-Aucun de nous ne disait le mot d’amour. Personne ne nous l’avait appris,
-mais la nature nous avait appris une chose plus belle que tous les noms
-et qui était l’amour même. Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait
-quand j’approchais. Nous ne finissions pas de nous jeter nos lèvres.
-
-Les aromes avec les jours furent plus subtils. Le vent charria les
-effluves puissants de l’été. La terre eut l’âge des premiers matins du
-monde. Toute la forêt bruissait, frémissait d’une âme de sèves et
-d’oiseaux. Chaque seconde était une naissance, toutes les secondes
-ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là des arbres immenses
-musclés de siècles et ils se rajeunissaient de feuilles et de nids: le
-brin d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas plus jeune. Le vent et
-la clarté aussi vivaient. Nous buvions le silence comme une eau profonde
-au bord d’un puits. Iule! est-ce que toi et moi avions vécu avant ce
-temps divin? Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier baiser et à
-chaque baiser nouveau nous renaissions. Notre vie était comme la
-continue éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais remuer
-ton ombre à terre et la terre, avec le dessin mobile de ton corps,
-s’animait, devenait elle-même une petite Iule vivante.
-
-Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de la forêt, cherchant notre
-nourriture aux arbres et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule,
-j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je sifflais comme les
-oiseaux, elle chantait. Tout à coup elle se laissait tomber, avec son
-désir mûr comme un fruit, et nous ne marchions pas plus avant. Le soir,
-j’abattais des branches; je les réunissais en toit; j’étendais une
-litière de feuilles. Il m’était venu une molle tendresse pour les aises
-de son corps, un goût de la tenir bercée voluptueusement dans ma force
-d’homme. Quand elle était lasse, je la portais entre mes bras. Je lui
-avais dit:
-
---Si un jour tu trouves dans cette forêt un endroit qui te plaise plus
-que les autres, là je bâtirai pour nous une maison.
-
-Des combes ravinèrent l’ondulation légère des futaies. Le roc comme un
-os déchira la terre spongieuse, l’humus antique des végétations géantes.
-Des blocs moussus, de profondes nervures de pierre perpétuaient un
-primitif chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma et épouvanta nos
-sens vierges. Dans notre ignorance, nous nous imaginions qu’une ville
-autrefois avait été bâtie là, attestée par des ruines. Les ressacs
-persistèrent, brusques, violents, les apophyses et les vertèbres d’une
-anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges farouches du monde. Iule
-avec des cris s’aventurait; mais moi étrangement je palpitais, pris d’un
-obscur sentiment religieux. Les pentes ensuite s’escarpèrent: il n’y eut
-plus, dans une débâcle de grès, que le tremblement d’argent des
-bouleaux. Et à présent je voyais bien que c’était là une des formes de
-la terre, comme la plaine et le lit des rivières et les courbes légères
-qui seules nous étaient connues encore.
-
-L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina l’échancrure d’un vallon
-sauvage, comble d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des éboulis de
-roches tigrées de rouille, un ruisseau courut, un filet d’eau claire et
-froide qui moussait et bouillonnait à petits remous d’or et d’émeraude.
-Depuis que nous vivions dans la forêt, nous n’avions point éprouvé une
-pareille joie. Nous écartâmes les rameaux; ils se recourbaient en voûte
-sur notre passage; et les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à nos
-peaux brûlantes, nous remontâmes le courant. Des bagues lumineuses nous
-cerclaient les chevilles et les genoux, selon la profondeur: nous étions
-obligés de nous retenir aux rives pour ne pas glisser sur les cailloux
-gras de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés sur le ruisseau, nous
-en puisions l’onde au creux de la main et la portions à nos lèvres. Il y
-avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient qu’aux petites mares
-des sous-bois! Un sang frais coula en nous avec cette eau brillante
-comme le givre. Il nous sembla que nous étions vraiment là au tabernacle
-du mystère et de la solitude, avec cette petite musique de silence qui
-glougloutait contre les pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche et
-me disait:
-
---Ecoute, on n’entend plus rien que la petite chose.
-
-Et il n’y avait, en effet, dans cette grande paix du cœur de la forêt,
-que le bruit sourd, continu de notre vie.
-
-L’eau lentement se brouilla: nous vîmes que le soir était venu. Et ce
-jour-là, à peine nous avions pensé à la faim: des fruits sauvages,
-l’amande des pommes de pin à présent suffisaient à nous alimenter. Les
-riches ne savent pas combien peu il faut à l’homme pour se nourrir. Elle
-coucha sa tête dans mon épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.
-
-Le lendemain je dis à Iule:
-
---Si tu veux, c’est ici que je construirai la maison.
-
-J’allai donc dans la forêt avec ma cognée, ayant mon plan. Je choisis de
-jeunes arbres sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai deux, je
-les abattis ensuite, et les jours suivants, j’en abattis encore trois.
-Je les divisai en parts égales, je les fendis, en outre, dans le sens de
-leur longueur, comme le bûcheron fend ses bûches; et à l’un des bouts de
-chacun de ces tronçons à mesure je donnai la forme d’un pieu. Je taillai
-une large mortaise à l’autre bout.
-
-Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol ferme et profond. Je traçai
-les limites de la demeure en sorte qu’elle fût abritée par les arbres du
-côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé la terre avec la cognée, je
-commençai à abouter les bois en les enfonçant dans la tranchée. Un pâlis
-ainsi se dressa, la primitive clôture des hommes vivant en forêt. Et
-seulement, quand je fus venu à bout de ce travail, je me mis à équarrir
-la charpente du toit. Iule battit des mains, car à présent l’extrémité
-des pièces, taillées en tenons, s’insérait au creux des mortaises; et
-toutes avaient une inclinaison légère pour l’écoulement des eaux. Une
-étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta au levant. Je comblai
-ensuite les joints avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée pour
-outil, je m’étais égalé à l’art naïf du premier constructeur.
-
-Le labeur fut patient et difficile. A peine j’eus dressé le toit, il
-s’écroula; et des semaines peut-être s’étaient passées; il fallut
-recommencer avec un courage nouveau. Mais nous qui avions perdu la
-notion du temps, nous ne mesurions pas la longueur de l’effort à la
-brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche, et sans le savoir, nous
-étions à notre manière d’humbles ouvriers d’éternité: nous avions édifié
-la maison comme la fourmi élève ses dômes légers, comme l’abeille bâtit
-ses cellules. Un antique instinct, venu du lointain des races, avait
-présidé à notre industrie. J’ignorais encore que l’homme ne fait que
-répéter le geste qu’un autre homme fit naïvement avant lui. Dans
-l’orgueil de l’œuvre accompli, je criais sous les arbres: je ne voyais
-pas que pendant que j’étais là, combinant les formes et la pesanteur, un
-pensif ancêtre doucement était sorti de la forêt et me conseillait.
-Iule, viens à présent, étends un lit de fougères fraîches pour notre
-amour. Nos paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan. Et
-voilà le ruisseau, voici la pierre sur laquelle, devant la porte, tu
-allumeras le feu.
-
-Je partais en chasse. J’avais fabriqué un arc souple et terrible; des
-figures gravées au couteau le décoraient, et il était très grand. Mes
-flèches atteignaient aux plus hauts feuillages. Iule disait:
-
---Voilà. Tu es à présent le premier des hommes. Tu es plus beau que
-celui qui, avec une grande canne et des plumes sur la tête, marchait
-là-bas devant le régiment. Tu as bâti la maison et quand tu pars avec
-tes flèches, tu es terrible.
-
-Cependant j’étais toujours le même Petit Vieux; mais l’amour était venu
-et un jour nous nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe du
-couteau, une blessure. Et nous avions bu notre sang. C’était là une idée
-de Iule. Avec mon sang rouge à ses lèvres, elle cria:
-
---Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai donné la mienne.
-
-Les bois regardaient cette petite femme tendre et furieuse, dont la
-bouche baisait comme elle eût mordu.
-
-Tous les soirs, Iule partait ramasser des cônes dans la pinède. Or, une
-fois, elle rentra soudain, le souffle court, et me dit:
-
---Petit Vieux, un visage d’homme était là derrière les arbres et me
-regardait.
-
-Je m’élançai, j’étais armé de la cognée. J’aurais vengé au prix de ma
-vie notre chère solitude violée. Les ombres s’étendirent et je n’avais
-pas vu l’humain redoutable entré dans notre royaume. Je revins vers la
-maison et dis à Iule:
-
---Vois, le fer est humide de sang.
-
-Elle vit que je me moquais: elle n’était plus aussi assurée qu’elle eût
-aperçu réellement un homme.
-
---Je t’assure cependant, fit-elle, il avait une bouche et des yeux comme
-toi.
-
---C’était un arbre, petite Iule, rien qu’un arbre.
-
-Mon rire joyeusement sonnait sous le ciel pâle.
-
-Je n’aimais pas qu’elle me parlât de Iacq. Un levain jaloux toujours
-fermentait à l’idée que ce garçon avait porté la main sur sa chair
-vierge. C’était aussi un regret pénible qu’il ne fût plus là pour me
-donner du tabac. Voilà oui, j’étais obligé de fumer maintenant des
-feuilles sèches: son tabac à lui avait un goût plus délicat. Je ne
-pouvais oublier cela, je m’en voulais de ne pouvoir penser à Iacq sans
-rancune à la fois et sans gratitude. Mais un jour qu’assis avec Iule
-sous les bouleaux parmi les roches, nous admirions notre toit, elle me
-dit:
-
---Songe donc à la figure que ferait Iacq s’il pouvait se douter que toi
-seul avec tes mains as bâti cette maison! Il n’aurait plus envie de
-rire.
-
-Oh! elle put ce jour-là me parler de lui tant qu’elle voulut. Elle me
-procura ainsi le plaisir de mépriser Iacq comme un homme grossier et
-vain, comme un homme que j’avais le droit de considérer avec des yeux
-froids du haut de ma fierté. Si seulement cette petite folle de Iule ne
-l’avait pas rejoint si souvent derrière la porte pour rire ensemble de
-cette chose qu’il disait toujours!
-
---Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les filles l’aiment à cause de
-cela. Mais toi, tu sais lire dans les livres et voici que tu as bâti
-cette maison.
-
-Alors je la regardai dans les yeux.
-
---Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais senti autrefois remuer ta
-vie en toi en pensant à lui?
-
-Et elle me répondit:
-
---Une fois j’allai dans le bois; je me roulais à terre comme si j’avais
-été piquée d’une abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si en ce
-moment il était venu.
-
-Elle me fit cet aveu si simplement que je n’éprouvai pas de colère, car
-depuis qu’elle m’avait donné son amour, elle ne mentait plus et encore
-une fois elle avait parlé selon la nature. Moi-même, avec cette vie
-fraîche de la première femme près de la mienne, j’étais devenu un autre
-Petit Vieux plus jeune. Il ne faut qu’un toit d’abord et tout change:
-l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il peut dire: ma maison, et en
-disant ainsi, il pense à celle qui est près de lui et aux enfants qu’il
-aura d’elle.
-
-Iule avec des rameaux flexibles tressa des nattes. Elle mailla des
-corbeilles. Je taillais dans des racines les humbles ustensiles qui
-servaient à nos repas. Une souche devint notre table. Ce fut, avec plus
-d’expérience, la petite industrie des premiers temps que nous avions
-passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer avec de souples liens
-de coudrier tordu une porte faite de branchages et qui nous clôtura dans
-notre mystère d’amour. Il vint des pommes sûres aux branches des
-aigrins; nous mangions aussi des mûres, des prunelles et des
-cornouilles. Chaque jour des fruits nouveaux nous étaient révélés: sous
-les châtaigniers le sol était jonché des châtaignes de l’autre automne;
-et il y eut de petites noisettes sauvages, les baies rouges de
-l’églantier, l’amande huileuse des fênes; le cône laiteux de la pomme de
-pin abondait. Ou bien j’allais dans la forêt, j’abattais une chair
-vivante et Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait le feu. Un
-hérisson quelquefois, comme au temps de la hutte, s’avançait jusque près
-de la maison: nous ne lui faisions point de mal.
-
-Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le mystère,
-vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité émerveillée
-d’enfants devant un prodige. C’était si gentil, cette Iule cueillant la
-rosée à ses cheveux et l’égouttant en arc-en-ciel dans le matin frais,
-avec des yeux éblouis! Couchée sur le ventre près de moi, elle regardait
-glisser à ma peau les filées de soleil comme des scarabées vermeils et
-elle criait de plaisir. Elle sentait bon le jour qui se lève, l’écorce
-humide, le brouillard monté de l’eau, le vent venu de loin avec ses
-corbeilles d’aromes. Elle avait l’odeur du froment mûr et du pain. Elle
-était pour ma douce folie la petite chair au goût sauvage qui déjà
-vivait dans le sein de toutes les mères de sa race et qui un jour était
-venue vers moi du fond des âges par le chemin de la douleur et de la
-mort. Cela, petite Iule, je ne te le disais pas encore; c’était une idée
-qui remuait obscurément en moi et ne s’élucida qu’avec le temps. Et
-néanmoins, quand avec le doigt j’effleurais le grain doré de tes épaules
-comme j’épelais les lettres du vieux livre, elle glissait déjà au bord
-de ma pensée. O Iule! une chose toujours dérive d’une autre; toutes
-plongent leurs racines dans la forêt profonde des origines. Un enfant
-sort de la ville et il voit venir à lui une autre enfant et tous deux
-sont partis à l’heure dite: ils n’ont pas cessé de marcher l’un vers
-l’autre à travers la durée des siècles. Ta vie, chère Iule, me fut
-dédiée de toute éternité. Et à présent, dans cette solitude verte,
-apaisant nos faims avec les fruits de la forêt, buvant les sèves et les
-frissons de la terre aux sources du matin, nous étions pareils au
-premier homme et à la première femme et nous recommencions l’humanité.
-Cependant si quelqu’un des cités était entré dans la forêt et nous avait
-vus près du ruisseau avec les trous clairs de notre peau sous nos
-haillons, il nous aurait dénié une âme humaine.
-
-Or voici: un jour Iule revint encore une fois du bois toute pâle, me
-disant qu’elle avait aperçu le même visage qui lui avait apparu un soir.
-
---Je t’assure, Petit Vieux, ce n’est pas une idée. Il y a un autre homme
-dans la forêt. Il était là vivant comme toi devant moi. Il me regardait,
-je n’osais faire un mouvement. Et puis il a disparu comme il était venu.
-
-Je pris ma cognée comme la première fois et ensemble, en nous parlant à
-voix basse, nous allions sous les arbres, du côté où elle l’avait vu.
-J’entendais les coups de nos cœurs dans le silence, je n’entendais que
-cela. L’homme avait une barbe grise et des yeux rusés; Iule l’affirmait;
-et il marchait à quatre pattes, il courait comme une bête. Dans sa peur,
-elle l’imaginait terrible. Moi-même je n’étais plus aussi assuré que la
-cognée ne me tomberait pas des mains si tout à coup il se dressait
-derrière un chêne. Le sol s’abaissa: une flaque rouilleuse, une
-stagnation d’eau et de feuilles croupies trempait le pli de la ravine.
-Je restai saisi, sans souffle: l’empreinte fraîche d’un large pas
-s’enfonçait dans l’humus spongieux. Un homme avait passé là; les foulées
-ensuite froissaient la mousse à mi-pente. Elles se perdirent dans un
-éboulis de pierrailles. La solitude, le mystère se refermait sur ce
-passage d’un être humain fait comme nous.
-
-Nos battues s’étendirent les jours suivants. Des sentes filaient sous
-bois, étroites, coupées par les dents des lapins, frayées quelquefois
-par les hautes faunes. La forêt n’avait point d’autres chemins. Nous
-nous coulions, aux aguets, épiant les pistes. D’anciennes traces avaient
-séché, des pas qui toujours s’enfonçaient plus loin et ensuite cessaient
-d’être visibles. Une fois Iule ramassa des champignons fraîchement
-cueillis et que l’homme sans doute avait laissé tomber. Puis, les pas un
-matin reparurent au bord d’une zone fleurie, une combe étoilée comme un
-ciel d’août, touffue comme la mosaïque d’un jardin: quelqu’un était venu
-et avait coupé les tiges par larges gerbes. Et ce jour-là, ayant dilaté
-fortement mes narines, je crus humer un lointain arome délicieux dans
-l’air et je demandai à Iule:
-
---Ne sens-tu pas une odeur de tabac venir de là-bas?
-
---Oui, dit-elle. Si c’était Iacq!
-
-Cette idée me fit rire. Pourquoi le garçon serait-il venu dans cette
-forêt? Il disait que personne jamais n’en aurait pu sortir, y étant une
-fois entré. Et puis, avec une étrange douceur, je pensai profondément
-que peut-être un autre homme un jour partagerait avec moi un tabac
-parfumé comme celui de Iacq. Non, songeai-je ensuite, qu’un arbre
-l’écrase plutôt, celui-là! Et je n’avais rien dit à Iule.
-
-Des jours passèrent; les empreintes s’étaient effacées; la subtile odeur
-ne perça plus à travers l’âcre évent vert des sèves. Mais comme un soir
-nous étions assis devant la porte, mangeant des châtaignes, il me sembla
-soudain à mon tour qu’un visage se tenait caché derrière les troncs
-rouges des pins.
-
---Crois-moi, c’est bien cet homme, souffla Iule. Demain il entrera dans
-cette maison, si tu le laisses faire.
-
-Je courus vers la pinède; il avait disparu; mais au loin quelqu’un
-toussa. Je dormis cette nuit avec la cognée entre mes poings.
-
-Voilà, oui, je n’en pouvais plus douter: la forêt avait un habitant. Un
-solitaire farouche et sournois rôdait aux limites de notre domaine.
-Peut-être il était venu là avant nous: il semblait connaître les fuites
-mystérieuses des taillis mieux que nous-mêmes. O quelle ironie, Iule!
-Nous avions cru fuir à jamais les hommes et un homme était là, avec un
-cœur comme notre cœur, vivant là la vie libre des bois. Tu pleuras de
-dépit; je n’osais pas encore te dire quelle chose nouvelle et profonde
-s’était levée en moi. Je pensais: quelles misères plus grandes que les
-nôtres ont poussé cet homme à se réfugier dans cette forêt? Je restai
-tressaillant à la pensée de le savoir plus malheureux que nous, d’une
-douleur qui nous était ignorée. Je n’éprouvais plus de rancune contre
-l’humain inconnu. Qu’il partageât avec nous la forêt, cela petit à petit
-finit par me paraître naturel, puisque nous aussi nous y étions venus,
-chassés par notre haine des hommes. Je ne savais pas qu’au fond des
-cœurs les plus dépris subsiste encore l’antique lien fraternel. J’avais
-fui les tribus et ma solidarité déjà s’éveillait, aspirait à ce passant
-triste des solitudes. C’était un sentiment que je n’aurais pas connu
-dans la sanglante mêlée des villes. Il me gonfla le cœur; mon cœur un
-jour me monta aux lèvres. Je dis à Iule:
-
---Vois cependant, si celui-là n’avait ni femme ni enfant! Toi, tu m’as
-comme moi je t’ai. Peut-être il souffre d’être seul, lui qui déjà avait
-souffert chez les hommes.
-
-Elle me répondit justement:
-
---Autrefois, Petit Vieux, tu serais parti à sa rencontre avec la cognée.
-Tu n’aurais pas pensé si loin.
-
-Une querelle de geais aigrement cria dans les arbres. Nous vîmes les
-plumes voler sous les coups de bec dont ils se déchiraient.
-
---Le geai était là seul aussi, dis-je, et puis un second est venu.
-Maintenant c’est à qui tuera l’autre. Crois-moi, l’homme n’est pas fait
-pour ressembler aux bêtes.
-
-Le vieil almanach encore une fois battit dans ma poitrine. Il frémissait
-de chaude humanité comme si tout le cœur des hommes palpitait dans ses
-tendres apologues.
-
---Eh bien, fit Iule, tu es le maître de suivre ton idée.
-
-Des soleils encore coururent et les traces de l’homme semblèrent s’être
-définitivement perdues dans la vaste solitude. Il n’y eut plus que le
-silence des arbres sur le sillage furtif de cette vie d’une créature. Et
-moi, je croyais sentir qu’il allait me manquer quelque chose. Une âme
-encore élémentaire ne peut s’expliquer: elle a des mouvements qu’elle
-ignore et qui déjà sont la haute vie des êtres. Quand les briquetiers et
-les bûcherons étaient venus, je n’avais pensé qu’au pain. Ceux-là
-vivaient en commun, ils n’étaient pas malheureux. Ce frère errant des
-bois, avec son mal solitaire, était bien plus de ma famille.
-
---Il a vu ta cognée, il aura tremblé, disait Iule.
-
-Je secouai la tête.
-
---Non, ce n’est pas cela. Un homme ne craint pas un autre homme.
-
-Maintenant je ne partais plus avec la cognée. Si l’homme avait reparu,
-j’aurais crié vers lui, je lui aurais montré mes mains désarmées.
-
-Une fois, ayant suivi le cours de l’eau, nous fûmes tout à coup très
-loin de la maison; nous étions partis au matin, avec le désir d’aller
-jusqu’où irait cette eau. Quelquefois elle s’encaissait entre de hauts
-pans de roches: nous descendions alors dans son lit, mouillés jusqu’à la
-ceinture. Nous goûtions là une petite horreur charmée; et ensuite les
-parois s’abaissaient; le défilé se terminait en ressacs lentement
-aplanis. Nous reprenions notre route au fil de la rive, sous les voûtes
-vertes. L’air était lourd et laiteux; un brouillard léger embrumait les
-taillis; les grosses mouches dormaient, collées aux feuilles. Et puis
-vers midi le ciel se déchira, une fine ondée de soleil dora les vapeurs
-qui remontaient; la forêt fuma dans la chaleur vermeille.
-
-J’allais devant Iule, lui frayant un passage entre les rameaux. Mais
-bientôt la fatigue l’accabla; elle voulut se reposer près du ruisseau,
-et à peine elle se fut étendue, ses yeux se fermèrent, elle s’endormit.
-Je continuai à marcher seul un peu de temps. Je ne pensais plus à
-l’homme, j’écoutais se réveiller la forêt dans la claire lumière. Son
-énorme vie me grisait, l’odeur de safran et de tanin efflué des écorces
-tièdes, l’infini bruissement des artérioles resuant tardivement au
-soleil les humidités de la nuit. J’étais, moi aussi, avec le
-bourdonnement sonore du sang à mes tempes, une part de cette vie. Et
-j’avançais doucement, regardant bouger les feuilles, courir un insecte,
-trembler sous bois un silence de clarté.
-
-Les arbres s’éclaircirent; je demeurai saisi, mon cœur entre mes mains,
-voyant là tout à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près d’un étrange
-abri et triant des herbes. Le site était farouche et délicieux, des
-blocs de rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons, de
-doradilles, une sauvagerie de nature roulant à grandes ondes diaprées
-dans l’échancrure d’une clairière. Une chape de lierres recouvrait les
-parois de l’habitation. C’était une voiture sans roues enfoncée de
-guingois dans le sol, une de ces maringotes de forains comme il en
-venait près des carrousels, aux fêtes des banlieues. Et je ne voyais pas
-les yeux de l’homme; il avait une longue barbe grise qui lui descendait
-sur la poitrine.
-
-Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature m’eût fait tant de
-plaisir. Je n’osais avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais les
-branches écartées avec les mains et je demeurais là sans respirer. Ce
-que je pensais exactement en ce moment, je n’aurais pu le dire. C’était
-sans doute une chose confuse comme toutes les perceptions de ma
-sensibilité encore vierge et cependant il me semble aujourd’hui qu’elle
-eût pu s’expliquer ainsi: un homme et moi étions venus de deux points
-opposés du monde pour nous joindre un jour. L’almanach n’en disait rien,
-mais une grande lumière était en moi qui éclairait devant moi la Vie.
-Une chose après une chose était venue et toutes étaient venues à leur
-heure: aucun mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire pour les
-susciter. Iule et moi simplement avions obéi au geste d’une main qui
-nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite avait conduit les
-hommes vers nous. Un ordre admirable ainsi avait présidé à chacun de nos
-pas dans les chemins du monde. Nous suivions notre vie: elle ne nous
-suivait pas; et personne n’a appris au ruisseau à chercher son niveau ni
-au chardon à carder son étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les
-arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter sa pente ni aucune
-chose terrestre s’opposer à la loi qui originellement lui fut assignée.
-Quand mes tempes élargies eurent pris mesure sur l’effort de ma pensée,
-ce fut cette petite source de vérité qui en recula les parois comme il
-suffit d’un léger filet d’eau pour frayer à la longue le lit où passera
-le torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous confier à la vie: elle seule
-n’ignore pas par quelles voies tout s’achemine à son but.
-
-Je restai un peu de temps à regarder l’homme et la maison; et puis,
-comme chacun des battements de mon cœur se prolongeait dans le cœur de
-Iule, à pas étouffés je m’en allai la réveiller.
-
---Chut! ne dis rien et lève-toi.
-
-Elle vint alors avec moi et maintenant à son tour elle était là, muette,
-à la limite des arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère doucement
-enveloppait cette vie d’homme sans défense et qui avec confiance
-s’abandonnait à la garde de la nature. Aucune chose au monde n’était
-plus tendre et plus belle que la paix fleurie, la palpitation du silence
-autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles providences
-faisaient le cercle et veillaient sur sa rêverie. Il était toujours
-assis sur le seuil: il avait fini de trier les herbes et il se tenait
-immobile, les mains sur ses genoux. Le front vers le ciel, il paraissait
-contempler la beauté du jour. La barbe avait mangé son visage jusqu’aux
-sourcils; ses cheveux descendaient sur ses épaules comme le feuillage
-d’un chêne; il avait de clairs yeux d’enfant.
-
-Sans doute la vie en forêt avait subtilisé ses sens; il subodora une
-présence insolite, tendit sa grosse tête velue.
-
---Parle-lui, me souffla Iule.
-
-Mais qu’aurais-je dit à cet homme, moi, un si jeune garçon? J’aurais
-voulu seulement caresser ses longs cheveux comme un fils.
-
---Vois-tu, Iule, il vaut mieux que ce soit toi.
-
-Alors hardiment elle fit un pas, toussa et le vieillard à présent nous
-regardait avec des yeux irrités.
-
---Qui êtes-vous? N’entrez pas ici! Allez-vous-en! cria-t-il.
-
-Il parlait comme si la forêt lui eût appartenu. J’avais pris la main de
-Iule et nous n’osions ni avancer ni reculer. Nous ne savions que lui
-répondre, sortis tout à coup de l’ombre verte, avec nos visages
-craintifs dans la haute lumière. Il se leva, marcha violemment à travers
-la clairière. Je regrettai de n’avoir pas emporté la cognée, mais Iule
-déjà était tombée à genoux et disait:
-
---Père! ne nous fais pas de mal.
-
-Personne ne lui avait appris ce mouvement, et elle disait là une chose
-tendre et filiale, montée du fond de sa vie. L’homme s’arrêta, passa la
-main sur son grand visage.
-
---Aucune autre que toi ne m’a appelé par ce nom, dit-il.
-
-Et il nous regardait à présent sans colère. Sa barbe s’agita au vent des
-paroles qu’il se disait à lui même:
-
---Ce sont les petits de la forêt. A leur âge! Qu’est-ce qu’ils ont bien
-pu faire aux autres hommes?
-
-Il appuya la main à mon épaule.
-
---Dis-moi d’où tu viens.
-
---De là-bas, je ne sais plus.
-
-J’avais répondu ainsi aux briquetiers.
-
-Iule se mit à rire.
-
---Celui-là n’aime pas parler, dit-elle. Mais voilà. Une fois il y avait
-un arbre dans la campagne, près de la ville. Il est venu vers l’arbre au
-moment où moi aussi je venais. Jamais nous ne nous étions vus. Nous
-avons partagé ensemble un morceau de pain. Et puis il m’a prise par la
-main, nous ne nous sommes plus quittés. C’est comme ça que nous sommes
-arrivés dans cette forêt.
-
-Maintenant moi aussi je riais, l’entendant ainsi parler comme si
-vraiment il n’y avait eu que cela dans notre vie.
-
-Cependant elle était plus près de la vérité que si elle eût dit par le
-détail l’aventure quotidienne de nos famines et de nos caravanes. La vie
-se limite en quelques lignes essentielles et une petite vague d’un grand
-fleuve suffit à donner aux rives le goût du sel ou du miel. Mais le
-vieillard, nous voyant rire tous deux, entra en défiance. La solitude
-n’avait pas encore exprimé toute l’âcreté de ses anciennes blessures.
-
---Qui m’assure, fit-il, que c’est là la vérité?
-
-Et il était triste, un nuage l’isola de nous. Je levai mes yeux droits,
-je lui dis avec franchise:
-
---Elle a dit ce qui est. Petit Vieux n’a jamais trompé personne. Une
-fois il a manqué tuer avec sa cognée un homme qui l’avait trompé et puis
-il lui a donné la vie.
-
---Iacq, oui! cria Iule.
-
-Voilà, je parlais comme un petit sauvage des bois dont les idées n’ont
-pas de suite et tourbillonnent d’un vol errant de feuilles au vent de
-l’automne. Nous disions souvent, Iule et moi, des choses comprises de
-nous seuls dans l’unité simple de notre vie comme un grand chemin en
-forêt.
-
-L’homme était petit, craintif, rapide dans ses élans, comme toute
-créature qui a désappris la dissimulation chez les arbres. Il posa la
-main sur mon épaule, enfonça dans mes tempes ses claires prunelles,
-buvant ainsi ma sincérité à sa source. La minute fut solennelle, nos
-vies l’une devant l’autre balancèrent en suspens. Et enfin doucement il
-dit:
-
---Il y a donc des êtres qui ne mentent pas! Sois le bienvenu dans ma
-pauvre cabane, toi qui as les yeux limpides comme le jour.
-
-Il nous mena vers la maison verte. Des torsades de lierre pendaient en
-travers du seuil: l’hiver seulement il tirait sur lui la porte; et la
-nuit et le jour entraient librement. Il y avait près de dix ans, étant
-venu dans la forêt, il avait trouvé là cette roulotte abandonnée.
-Peut-être ses habitants étaient morts: il n’avait jamais su comment elle
-avait pu arriver en cet endroit sauvage, loin des routes. Déjà les
-ronces et les orties l’avaient recouverte: elle avait perdu ses roues,
-toute vide comme la carcasse d’une barque après un naufrage. Et à
-présent nous étions dans cette ancienne chose de vie comme au cœur même
-de la destinée du vieil homme. Avec des arbres abattus par le vent il
-s’était fait une table, une cahière, un cadre étroit qu’il emplissait de
-fougères et qui lui servait de couchette. Des tablettes supportaient les
-ustensiles nécessaires à ses repas. Une lucarne aux vitres maillées de
-toiles d’araignée versait un jour vert sur des bottelées d’herbes sèches
-accrochées aux cloisons. Il y avait aussi, pendu au-dessus du lit, dans
-une bordure de cuivre, un petit portrait de femme et un vieux calendrier
-barré de ratures. Pourquoi, voyant que Iule regardait le portrait,
-cria-t-il tout à coup avec emportement:
-
---Ferme les yeux: il y a là-dessus du sang.
-
-Il prit le portrait et le jeta sous les fougères. Ses mains tremblaient:
-il demeura un peu de temps perdu dans une idée, oubliant notre présence.
-Et puis il nous dit:
-
---Un pauvre homme comme moi a une longue vie derrière lui et toutes les
-heures ne sont pas bonnes. La pluie, la neige et le vent n’ont rien
-effacé.
-
-Il m’apparut concentré et farouche, avec le mal triste d’une chose
-inconnue enfoncée dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant sur
-lui le poids lourd d’une peine. Il alla sur le seuil, aspira fortement
-l’air et ensuite revint nous offrir du miel et du pain qu’il cassait
-avec un marteau et qu’il mit tremper dans de l’eau.
-
---Tous les mois, dit-il, je vais au couvent des Pères à six lieues de
-marche d’ici. Je connais les dates par le calendrier. Les lunes et les
-mois y sont marqués. Je me figure que rien n’a changé depuis le temps où
-il réglait les heures de ma vie. Et, après tout, un jour n’est qu’un
-jour dans la durée du temps. Je porte aux bons Pères des herbes qu’ils
-distillent et ils me donnent en échange du pain, du sel, un peu d’élixir
-et les fruits qui ne mûrissent pas dans la forêt. Il ne m’en faut pas
-plus pour vivre.
-
-Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses pour moi. Il parlait moins
-simplement que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait se parler à
-lui-même d’une voix basse. Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à
-ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait sur la table. Le pain
-a beau être moisi, c’est toujours le pain: tu étais un peu gênée de le
-manger à la cuillère, tu ne t’étais servie jusqu’alors que de tes dents
-et de tes doigts. Mon Dieu! qu’il y avait encore une fois de temps que
-le goût nous en était passé! Il paraissait prendre plaisir à étudier sur
-nos visages la franchise de nos sensations. Je ne pus réprimer un rire
-sauvage quand, ayant froissé entre son pouce et son index des feuilles
-couleur d’amadou, il m’en donna ma part en disant que c’était du tabac
-qu’il avait planté près de la cabane. Si quelqu’un était venu heurter à
-notre hutte, nous n’aurions pu lui donner que les fruits âcres de la
-forêt. Sa pauvreté était riche à côté de notre dénûment.
-
---Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il que nous t’appelions au loin
-si, venant vers toi, nous trouvons la maison vide?
-
-Ses yeux parurent interroger le petit portrait sous les fougères et il
-demeura un instant muet. Enfin remuant son front chevelu, il répondit:
-
---Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais il me sera très doux que tu
-continues à m’appeler Père.
-
---Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A présent on m’appelle
-Iule.
-
---Frilotte... Petit Vieux...
-
-Il riait doucement.
-
---Toi et lui cependant aviez un père, une mère.
-
-Iule haussa les épaules.
-
---Voilà, ils nous ont tous demandé la même chose. Mon père, peut-être on
-lui a coupé le cou. Quant à ma mère, celle-là sans doute buvait et
-causait avec les hommes comme Mama. Petit Vieux, lui, tout petit
-couchait sous les ponts. Nous ne savons pas autre chose.
-
-Les paupières du vieillard battirent; son regard se mouilla. Aucune
-larme encore n’avait pleuré sur notre enfance. Et maintenant il tenait
-nos têtes rapprochées dans ses larges paumes et nous caressait.
-
---Petits... petits... O misère!
-
-Nous étions là tendrement devant sa grande vie comme des enfants. Nous
-avions chaud au battement de son cœur. Il regarda un point du ciel, eut
-l’air d’interroger quelqu’un dans l’espace. Un souffle faiblement expira
-dans sa barbe.
-
---Pourquoi faut-il qu’une telle chose soit?
-
-Je n’aurais pu trouver une parole; mais Iule, plus près de la nature,
-eut un élan délicieux.
-
---Nous ne voulions pas te faire de la peine, dit-elle.
-
-Il sécha ses yeux avec le doigt et sourit, disant:
-
---Vous qui n’avez point désespéré de la vie, vous êtes plus hauts devant
-elle que moi, le vieil arbre. Cœurs de bon courage, je croyais n’avoir
-plus rien à apprendre et vous m’apportez la bonne leçon.
-
-Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait dire et cependant nous
-étions remués d’une chose profonde en nous, comme si notre race et tous
-ceux de la vieille humanité palpitaient dans la longue peine de cet
-homme. Iule se mit à jouer avec sa barbe et dit:
-
---Toi, tu n’es pas heureux, Père.
-
---Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait les hommes et celui que je
-leur ai fait moi-même, répondit-il en secouant la tête.
-
-La communion s’étendit, la chaleur fraternelle sur l’humble famille
-réunie au cœur de la vie par une destinée pareille. Un chêne immense
-au-dessus de nous bourdonnait de mouches et d’abeilles. Nous fûmes
-ensemble sous ses arceaux comme une petite humanité détachée de la
-grande et qui sent repousser les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre
-faisaient une même ombre profonde. Il nous dit qu’un jour il avait
-entendu le choc de la cognée; c’était le temps où je commençais de
-construire la maison; toute la forêt avait saigné de sa propre angoisse;
-et puis, se dirigeant au bruit, il était venu, il avait vu rôder deux
-êtres humains dans le silence outragé des solitudes. Ce jour-là il était
-reparti pour la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui qui pour jamais
-croyait avoir fui les hommes, il les retrouvait dans la forêt qu’il
-avait élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue à la nature. Et de
-nouveau ensuite une invincible sympathie l’avait attiré. Une fois il
-nous avait appelés: personne n’ayant répondu, il s’était glissé sous le
-toit, il avait vu le lit, les nattes, nos jeunes industries.
-
---O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme a vu le lit!
-
-Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait pas caché ses jambes
-pour Iacq? Je ne compris pas tout de suite que le lit aussi était une
-part de sa nudité et que la pudeur lui était venue avec l’amour. Les
-fibres de l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme et après l’amour
-il s’en va au combat, à la chasse, laissant à la maison la femme,
-gardienne fidèle des choses nuptiales et secrètes.
-
-Le vieillard souriait et répondit:
-
---Ton lit était alors pour moi le lit d’une ennemie. Maintenant que tu
-m’as appelé du nom paternel, il sera le lit d’une fille.
-
-Le silence bruissa léger comme une pluie de mai. Iule sans honte
-m’attira par la tête et me baisa sur la bouche.
-
-Il nous mena voir ses abeilles. Vers le temps qu’il était venu, il avait
-capturé l’essaim à une grande distance et l’avait transporté près d’un
-tronc d’arbre creux, aux limites d’une étendue de bruyères. D’anciens
-hommes avaient abattu les pins qui y poussèrent autrefois. Une friche
-vaste à présent se déroulait, une terre cendreuse bouquetée de touffes
-violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles avaient élu l’arbre
-pour y bâtir la ruche; mais avec le temps à leur tour elles avaient
-essaimé. De la cité primitive d’autres cités étaient sorties qui
-également s’étaient fixées dans le voisinage des bruyères. Ensemble
-elles lui donnaient en abondance le miel et la cire: il ne gardait que
-le miel, il portait la cire au couvent des Pères. Elles connaissaient
-leur maître: il s’avança jusqu’au seuil de la ruche et aucune ne lui
-faisait de mal. Leur vol l’effleurait et ensuite se repliait au bord de
-l’ouverture ou se dispersait par-dessus les jardins fleuris de la
-friche. Un long frisson vermeil vibrait dans l’air, un vent d’or comme
-l’été aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot d’un fleuve elles
-entraient, sortaient, ronflaient. Autour de son grand front d’ancêtre
-elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses pensées. Et nous étions
-là, moi muet et frémissant, Iule poussant de petits cris, tous deux
-secoués d’une joie intérieure devant cette image de la vie.
-
-Nous connaissions le gîte des lapins, les galeries de la taupe, le
-dédale des fourmilières; nous ignorions encore la maison des abeilles,
-les porches blonds, le miracle des sucs de la terre changés en gâteaux
-parfumés. Un peuple infiniment travaillait derrière les cloisons,
-distillait les essences, faisant là à petites fois une chose d’éternité.
-Et j’étais saisi de respect comme devant un mystère, une force plus
-grande que celle qui était en moi. Toute la forêt bruissait d’un vol
-subtil d’esprits, cependant que le vieillard expliquait les cellules,
-les mâles et les reines, la ponte des œufs, le drame d’amour et de mort
-duquel sans fin renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors eut la
-question naïve de l’enfant:
-
---Dis-nous, père, qui leur apprit tout cela?
-
-Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi avions dite devant le
-ruisseau, l’arbre, le fruit et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux
-lèvres et personne encore ne nous avait répondu. Notre âme en nous se
-tourmentait comme un aveugle dans une maison sans portes. Nous ne
-savions pas que cette même question, les hommes des âges l’avaient faite
-avant nous; et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni les autres
-prodiges du monde n’avaient répondu.
-
-Le vieillard dit simplement:
-
---La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes, petits, vous apprit à vous
-nourrir des fruits du bois et à vous préserver de la pluie en vous
-construisant un toit.
-
-Le petit oiseau qui fait son nid avec des brins d’herbe aussi eût dit
-cela, s’il avait pu parler. La vie infiniment sort de la vie et toute
-chose était déjà dans la substance à ses origines. Je le pense ainsi à
-présent, après être resté longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais
-alors c’était encore une chose nouvelle qu’une bouche humaine exprimât
-cette conjecture. Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre de vie
-en bâtissant la maison, j’étais moi-même une part de la vie dans la
-durée.
-
-Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des fonds. Ce fut le vieil homme
-qui nous avertit de l’heure: nous serions demeurés jusqu’à la nuit à
-regarder la ruche. Il nous combla de miel et marchant devant nous, il
-nous fit suivre une sente que lui-même avait frayée et qui accourcissait
-la distance entre son toit et le nôtre. La forêt maintenant se peuplait
-des pas que depuis des ans il avait mis l’un devant l’autre, finissant
-par être l’âme partout visible des taillis. D’autres sentes croisaient
-celle qui sinuait vers notre hutte; et à peine elles traçaient une ride
-légère dans la grande vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions
-longtemps ignorées, nous qui vivions près du ruisseau.
-
-Le vent s’était levé avec la pleine lune, un vent clair et limpide comme
-le bruit d’une eau. Elle semblait couler d’entre les arbres, s’étendre
-avec les mares de lumière dormante sur les mousses et les fougères. Un
-brouillard bleu noyait les éclaircies: nous ne pouvions voir la lune
-entière dans la masse lourde des cimes. Elle glissait entre les
-feuilles, filtrait en gouttes lentes comme des jets de lait. Une pâleur
-de jour mort traînait aux transparences froides de l’ombre. La nuit de
-clair de lune entra avec nous dans la maison. Je disais à Iule:
-
---La vie! La vie! O Iule! Pense à cela!
-
-Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant une envie secrète
-dans son cœur sauvage; et maintenant elle desserrait les dents et
-suivait son idée sans me répondre.
-
---Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste qu’un homme ait à lui seul
-tant de ruches. Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la forêt, tu
-emporteras un essaim.
-
---Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi et moi lui avons donné le nom
-de Père.
-
-Elle me sauta au cou et cria avec une fureur d’amour:
-
---Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous les hommes. Il n’y a ni père
-ni frère pour Iule.
-
-Elle exprimait là un sentiment selon le cœur même de la vie et une fois
-elle l’avait dit déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers.
-Toute sa vie, la femme la donne en une fois à celui qui lui est arrivé
-le premier et ensuite les autres hommes peuvent venir ou passer leur
-chemin: son amour n’a saigné qu’une fois. Si j’avais dit: «Je repartirai
-au matin, je frapperai entre les tempes cet homme que la première tu
-appelas père et qui a des abeilles,» elle-même m’eût passé la cognée. Je
-ne l’aurais pas moins aimée pour cela.
-
-Nous retournâmes voir le vieillard. Deux fois la terre avait tourné et
-ce jour-là la pluie tombait doucement. J’avais tué un écureuil près de
-la maison. Je me figurais la joie du solitaire quand je lui dirais:
-
---Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi que je l’ai tué.
-
-Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa ma main et dit rudement:
-
---Tu as immolé une chair vivante. Maintenant ta main à jamais sera
-rouge. Comment veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la pensée de
-cette mort?
-
-Et ensuite il contempla l’écureuil.
-
---C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le cherchera dans l’ombre et
-ne le trouvera plus. Peut-être il avait des petits.
-
-Iule riait.
-
---Ce n’est là qu’une bête et tu en parles comme si c’était un de nous.
-
---La vie est la vie! cria-t-il en secouant son front chevelu. Il n’y a
-pas plus de vie en Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet
-animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a suffi d’un geste pour
-lui enlever la vie; et nulle force au monde ne pourrait la lui rendre.
-Cependant il avait un cœur et des poumons et une chair comme vous deux.
-Il avait une petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir et de
-douleur.
-
-Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil avec des yeux étonnés. Son
-souffle courait rapide. Elle se serra contre moi.
-
---Vois donc! Si cette bête avait eu réellement un cœur comme il le dit!
-Jamais ni toi ni moi nous n’aurions pensé à cela.
-
-Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette pauvre chose de vie raidie
-à terre. Je n’éprouvais plus l’ancien orgueil de l’homme qui a abattu
-une proie. Je pensais: «Voilà, il a raison. Je l’ai tuée et je ne
-pourrais lui rendre la vie.» Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais mes
-mains derrière mon dos.
-
-Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira; il avait les
-sensations mobiles et fraîches des jeunes hommes de l’humanité.
-
---Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement. Maintenant cette bête
-morte tressaillira en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise
-tentation. Tu ne frapperas plus aucun animal en vie, ayant reçu toi-même
-la mesure de vie. Vois cependant: si toi et moi avions mangé de sa
-chair, nous n’aurions point fait autre chose que si nous avions mangé
-l’un de l’autre puisque la vie est la même chez tous les êtres.
-Autrefois, quand j’habitais chez les hommes, je n’éprouvais pas de
-répugnance à me nourrir de viandes: tous le faisaient ainsi par un
-instinct sauvage. Et puis un jour, étant venu avec mon fusil dans cette
-forêt, je tuai un ramier. Ma faim était ardente: je le dévorai chaud
-encore, dans le dernier frisson de la vie; je déchirai ses fibres avec
-des dents rouges, comme une bête carnassière. Mais tout à coup le goût
-du sang frais me tourna le cœur. Je regardai profondément en moi et
-j’eus horreur. Crois-moi, il en sera de même pour toi si tu veux écouter
-la nature.
-
-Il se baissa, pieusement prit entre ses mains l’écureuil, et m’ayant
-montré la bêche, il me dit d’aller devant, en dehors des limites de
-l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de la forêt où il vivait.
-
---La mort n’est pas encore entrée ici, fit-il, mais va là-bas vers le
-taillis et creuse une petite fosse.
-
-Je fis comme il disait et la bête maintenant reposait dans la terre
-légère. L’humide feuillage pleura sur ses esprits pacifiés. Et nous
-restâmes là un peu de temps sans parler. Ensuite la barbe blanche
-trembla.
-
---Si un jour, en venant par la forêt, tu me trouves couché sans vie sur
-le seuil, ne m’éveille pas. Je veux dormir près de mes abeilles. Le
-temps se chargera du reste. Il m’est doux de penser que le soleil et la
-pluie auront bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie qu’il y eut
-en moi naîtront des fleurs et des feuillages où à l’infini continuera de
-bourdonner la rumeur des ruches.
-
-Il parlait avec sérénité de la mort: il ne la désirait pas et il
-l’attendait. Mais nous, avec notre jeune force de vie, nous étions
-remués à l’idée qu’il nous faudrait voir cet homme étendu raide sur le
-sol. Une ombre plana; les sources de la sensibilité tressaillirent. Et
-Iule me tenait dans ses bras en pleurant.
-
---Est-ce que toi aussi, Petit Vieux, tu mourras un jour? Qu’est-ce que
-je deviendrai après que tu auras fermé les yeux? Je t’en prie, ne me
-fais jamais cette peine.
-
-Le vieil homme haussa les épaules:
-
---Penses-en ce que tu veux, toi qui as un cœur viril. Elle ont toutes
-dit la même chose. Et ensuite quelqu’un vient et boit les larmes sur
-leur bouche.
-
-Les veines de son front se cordèrent: il soufflait dans sa barbe avec
-colère; et il regardait hors de la forêt. Et puis, pressant sa poitrine
-avec ses mains, il cria, la bouche béante, comme une bête qui aboie:
-
---Vieille souffrance! Ne te tairas-tu jamais?
-
-Iule porta le doigt à son front et me dit à l’oreille:
-
---Mama aussi quelquefois comme une folle criait contre les hommes...
-
-Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait parlé dans un moment
-d’égarement et d’un geste de la main devant ses yeux, il parut chasser
-une vision pénible.
-
---Enfants... enfants. Est-ce bien vous qui êtes là? Venez plus près,
-défendez-moi contre moi-même. Je suis un si pauvre homme.
-
-Il caressa doucement Iule.
-
---Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas comme les filles des
-villes. Celles-là mentent avec des bouches peintes; et ensuite il y a un
-homme qui fait une chose mauvaise et s’en va expier sa faute dans une
-forêt. Ne cherche pas à comprendre: c’est là une histoire dont moi seul
-je me souviens encore.
-
-Les images funestes se dispersèrent. Il attira nos mains dans les
-siennes et à présent il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à
-lui-même.
-
---Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils ont l’âge charmé des
-matins du monde. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre eux et
-moi?
-
-Il nous fit entrer dans la maison et comme la première fois nous donna
-des fruits et du pain. Il nous dit sa vie dans la forêt: il n’avait
-commencé à vivre que le jour où il s’était séparé des hommes. Quand il
-revenait de porter ses herbes aux Pères, une chaleur d’humanité lui
-demeurait et suffisait à peupler sa solitude. Cependant le dieu qu’ils
-vénéraient n’était pas le sien; mais ils étaient bienveillants et
-priaient pour son salut. Et les hivers avaient succédé aux étés; son
-corps s’était accoutumé aux intempéries. Matin et soir, il descendait se
-baigner dans le ruisseau. Lui-même, avec les hardes et les outils que
-lui passaient les moines, s’était fait ses vêtements et ses instruments
-de travail. Ses veillées, au temps des longues nuits, s’éclairaient de
-flambeaux de résine: à leur clarté il rêvait ou lisait dans de vieux
-livres. Il connaissait les essences de la forêt: toutes étaient belles,
-étant la vie; et chacune avait ses vertus spéciales. Les fruits aussi
-lui étaient familiers: il savait leurs propriétés; un petit nombre
-recélait des poisons. Et même les oiseaux les plus défiants ne redoutent
-pas l’homme s’il est sans méchanceté. Du seuil il siffla: des pies
-descendirent à la pointe des branches et ensuite à petits sauts
-s’avancèrent vers la maison.
-
-Iule cria tout à coup:
-
---Petit Vieux aussi sait lire dans les livres!
-
-Elle avait mis la main sur ma tête et elle me regardait fièrement dans
-les yeux. Mais je me sentais si humble près de cet homme de grande vie
-qui savait les secrets! Je baissai la tête.
-
---Voilà, oui. Une fois un vieil homme comme toi m’apprit à lire dans le
-livre.
-
-J’en parlais comme d’une Bible. Comment aurais-je soupçonné qu’une
-pauvre chose des âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs,
-n’était qu’une foliole sans importance dans la grande sève inépuisable
-de l’arbre du savoir humain?
-
---L’as-tu là? fit-il.
-
-Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu de temps, je le portais roulé
-dans un morceau de la belle robe de Iule. La robe s’était usée: elle
-n’était plus qu’une loque à ses épaules; toute sa chair passait au
-travers et elle et moi allions presque nus dans la forêt. Mais un pauvre
-lambeau contient encore assez de richesse pour faire la charité d’une
-couverture à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié. Iule avait
-taillé une pièce dans le tissu et elle en avait protégé les fibres
-tordues du papier. Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman,
-pour les cendres sacrées d’un ancêtre de sa race.
-
-Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert dans ses mains. Ses narines
-battirent: il me regardait avec un étrange attendrissement.
-
---Oh! dit-il, tu en sais plus que moi si tu as saisi toute la beauté qui
-est cachée ici. Il y a plus de vraie sagesse dans un petit livre comme
-celui-là que dans tous les livres de la terre. N’en lis jamais d’autre.
-Celui-là sûrement était un saint qui te le donna.
-
-L’air pluvieux s’éclaircit: un air léger courut, une lumière tiède et
-blonde qui fumait aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de
-joyaux. Les artères du sol, trempé profondément, buvaient les eaux. La
-forêt s’égouttait, chantait dans un bruissement de fontaines. Nous
-allâmes revoir les abeilles: elles montaient à la chaleur, ivres de
-soleil après la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment
-elles faisaient le miel, leurs brosses duvetées de pollen, les
-corbeilles qu’elles ont aux pattes et qui leur servent à amasser leur
-cueillette. Voyant ainsi s’empresser les agiles ouvrières, ma pensée fit
-un retour sur elle-même. La parabole jaillie d’un point de la
-conjecture, s’acheva dans le bégaiement du jeune homme ivre d’inconnu.
-
---Si la vie leur apprit ce qu’elles font là, qui leur apprit la vie?
-
-Ma question monta ardente, inquiète, comme si tout à coup quelqu’un
-avait crié en moi, dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait à
-terre son ombre.
-
---Si tu me demandes pourquoi cette ombre est là, je me tournerai vers le
-soleil: mais je ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à
-travers l’espace ni s’il n’existait pas avant toutes les mains. Aucun
-homme ne l’a jamais su et tous parlent d’un dieu qui était à l’origine
-des choses. Moi aussi, étant enfant, j’ai bégayé son nom en tremblant. A
-présent je ne le sépare plus de la vie: elle était de tout temps avec
-lui. Je les adore ensemble à travers la beauté du monde. Ne m’en demande
-pas davantage.
-
-Mes yeux suivirent le geste de sa main vers l’ombre et puis se perdirent
-dans l’orbe dont il marquait la courbe du soleil. J’étais comme le
-premier homme devant les prodiges. L’abîme dans un sillon de feux
-s’ouvrit, se referma et je demeurais au bord de la grande ténèbre, muet,
-saisi de vertige. Qu’est-ce qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu
-comprendre à ces grandes images sublimes? S’il avait simplement évoqué
-le dieu terrible de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant entre
-lui et moi une morne barrière infranchissable. Un poids lourd pesa sur
-mes tempes.
-
---Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.
-
-Il caressa mon front et lentement, comme perdu dans un rêve, il parlait.
-
---Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais vierge devant le
-mystère. L’obscur encore est plein de clartés si on l’aborde d’une âme
-ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là seul comprend qui n’a
-rien appris et regarde avec des yeux frais la nature. N’écoute donc pas
-ce que je te dis: je suis un vieil homme qui a cherché à tâtons la
-lumière, tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge, tu tiens la
-vérité au creux de ta main. J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier.
-Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force vers les évidences.
-Crois sans raisonner avec la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu
-entendras le vrai dieu éternel te répondre du fond des choses. Il est
-dans le brin de mousse aussi bien que dans le chêne et dans toute la
-forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans le bruit léger du vent.
-C’est lui qui bat dans le battement de ton cœur et il tourne avec ton
-ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la bouche, il est entre vos
-lèvres. Cherche-le partout dans ta vie et aux limites de ta vie; tu le
-trouveras encore dans ce que les hommes appellent la mort et qui n’est
-que le recommencement de la vie.
-
-Moi, j’étais secoué par une force intérieure. Je pensais:
-
---Peut-être celui-là aussi est un dieu.
-
-Et il était là, dans une grande lumière, comme les apôtres, comme les
-saints, comme ceux qui avec la main levée marchent devant les autres
-hommes. Les idées sont des graines qui tombent en terre et ne germent
-pas aussitôt; et un jour elles cassent le dur caillou et le champ entier
-est levé. Quand plus tard, les ayant mûries, je pus les rapporter à
-l’ensemble des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi. Mais
-alors je ne voyais encore que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau là
-où il fallait voir tout l’univers. La vie entra au dedans de mon être
-comme l’eau qui filtre d’une petite source et à présent elle comble mes
-citernes.
-
-Le vieillard encore une fois nous donna un gâteau de miel: il partagea
-avec nous ce qui lui restait de pain. Et en nous en retournant tous deux
-avec nos mains enlacées par la forêt, je dis à Iule:
-
---Ne croyais-tu pas entendre quelquefois parler le bon maître Jean?
-
---Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait d’un dieu qui était mort
-sur la croix. Je ne sais plus son nom.
-
---Celui-là, dis-je, était un dieu triste.
-
-Elle eut faim et soif d’amour et prit ma bouche entre ses lèvres. Une
-douce folie passa dans mon sang: je tombai avec elle dans les feuilles.
-Je ne finissais pas de lui dire:
-
---O Iule! pense à cela, tu es la vie!
-
-Ce fut ce jour-là que pour la première fois elle porta la main à son
-flanc. Elle était très pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait
-doucement:
-
---Quelque chose est venu, Petit Vieux.
-
-Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la portai dans mes bras
-jusqu’à la cabane; et ensuite elle se mit à rire elle-même comme un
-petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle rit. O Iule! petite Iule,
-aimée à mains jointes! toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde
-m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la Sainte Visitation et une
-autre vie, faite de nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun de
-nous ne se doutait que ton mal était la vie qui frappait à la porte. Si
-quelqu’un avait dit: C’est l’enfant! nous nous serions regardés sans
-comprendre.
-
-La grive se pendit aux sorbes mûres dans la forêt empourprée. Nous
-connûmes ainsi que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux et
-frais, dans un moût ardent de sèves. Toujours j’allais devant moi,
-disant comme une prière qu’on épèle:
-
---Vie! O Vie! O Vie! O Vie!
-
-Je levais ma main vers le soleil; une onde vermeille courait aux
-contours, la diaphane et lourde chaleur de mon sang. Vie! O Iule! Vie!
-Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais dans leur longueur au
-bout de mes doigts; chacun était comme une fibre de sa vie, comme une
-petite chose vivante dans le cours sonore de sa vie. J’avais une joie
-sacrée à regarder les fines arborescences des veines à sa peau: elles
-ressemblaient aux ramuscules d’une feuille, au réseau délicat d’une
-chair de fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais ce
-qu’était la vie. Il ne faut d’abord que la petite ouverture par où un
-peu d’eau sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve. Mes tempes
-bourdonnaient comme une ruche où sont captives les abeilles. Je criais:
-Vie! Vie! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon cri se perdait dans la
-vie rouge de la forêt.
-
-Le père arrivait par le chemin des arbres. Il s’asseyait devant notre
-seuil auprès du ruisseau. Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre
-ses épaules, demeurait longtemps muet, comme un homme qui était déjà en
-marche avant le jour. Le silence ne nous pesait pas: nous aussi, pendant
-des jours entiers, n’échangions que les paroles nécessaires. Elle avait
-son petit cri de bête, dans la joie et la surprise. Ouah! Ouah! Moi, je
-sifflais, avec le piaulis du vent léger à mes oreilles comme une flûte.
-J’étais devenu habile à imiter le chant des oiseaux nouveaux qu’amenait
-chaque saison. Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous dire pour
-nous comprendre.
-
-Quand il parlait, il disait de belles choses. Avec le tremblement de sa
-barbe blanche, il était comme un vieux cerisier en fleurs. Il avait
-l’air de se parler tout bas.
-
---Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut tirer de soi le toit et
-les outils, il faut que la maison soit un acte de volonté et d’amour.
-Votre maison sauvage, petits, est plus belle que les palais des villes,
-ayant été faite à la mesure de votre vie. Un jour les hommes
-comprendront cela. Chacun aux lisières des bois aura sa demeure et son
-champ selon son rêve.
-
-Il semblait regarder toujours vers le fond de la forêt et il disait:
-
---Les temps viendront.
-
-Nous ne savions pas de quels temps il voulait parler.
-
-Il nous révéla les racines, les champignons et les herbes; toute la
-table du riche croît à l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire
-au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions crues, toutes parfumées
-de l’odeur de la terre. C’était aussi le temps des derniers fruits: la
-pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la nèfle et la cornouille ne
-manquaient jamais. La nature nous comblait comme un grenier d’abondance.
-Et une fois il commença à nous parler de la terre, de la lune et du
-soleil. A la ville tout le monde disait: le soleil se lève et se couche.
-Le vieil almanach là-dessus était de l’avis du commun des gens. Nous
-comme les autres, en regardant son disque rouge plonger au bas du ciel,
-nous avions cru qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà; maintenant il
-nous était révélé que la terre seule s’enfonçait dans l’espace. Deux
-créatures des bois ont bien alors le droit de prendre leur tête avec
-leurs mains, comme si elles sentaient l’espace vaciller.
-
-L’univers s’étendit: nos humbles vies pantelèrent dans le vertige. Oui,
-c’était là un grand miracle. Un pas que nous faisions après un autre
-chaque fois reculait les limites du monde. Est-ce que cela seul, tourner
-sur ses pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà une chose
-merveilleuse? Nous ne cessions pas d’être étonnés sur nous-mêmes et ce
-qui nous entourait.
-
-De grands vents tourbillonnèrent comme des meules rouges; toute la forêt
-fut nue. Nous allumions des feux de bois devant la hutte. Avec de la
-fougère sèche j’avais bouché les joints des cloisons.
-
---Vois-tu, disait Iule, si seulement il te laissait tuer les bêtes, nous
-aurions des peaux qui nous réchaufferaient.
-
-Les pauvres hommes d’autrefois, dans leur industrie naïve, avaient tiré
-l’étoupe des fibres ligneuses pour s’en vêtir ou s’étaient fait des
-manteaux avec les feuilles sèches. Mais nous étions, nous, les rejetons
-des vieilles souches pourries: peut-être nos pères inconnus avaient
-couché dans de bons draps moelleux. Iule tendrement attirait ma tête
-vers sa poitrine et moi, au cœur de sa vie, entre ses deux bras repliés,
-j’avais chaud comme aux jours de l’été. Maintenant aussi, il lui
-arrivait de lever jusqu’à mes mains ses seins épais et blessés. C’était
-un grand poids qui lui tirait son corps en avant comme se courbe un
-arbre sous le fruit. Elle disait:
-
---Quand tu les portes ainsi avec moi, je souffre moins.
-
-Elle traînait un mal sourd, continu; quelquefois, comme un fruit blet,
-elle tombait sur le sol en gémissant et criait:
-
---Petit Vieux, je crois que je vais mourir.
-
-Déjà c’était la fin de l’hiver: de petites neiges étaient tombées comme
-si avec les mains nous avions secoué des pommiers fleuris. Jamais nous
-n’avions autant dormi; nous dormîmes un long songe d’oubli et de repos.
-Et une à une les petites mains des feuilles se déplièrent au vent doux.
-L’herbe s’étoila d’anémones, comme des gouttes de lait tombées des
-mamelles de la nuit. Nous savions que c’était encore une fois le
-printemps.
-
-Je traversai la forêt. J’allai devant moi jusqu’à la maison du vieil
-homme et je lui dis:
-
---Père, Iule souffre d’un mal que nous ne savons pas. N’as-tu pas une
-herbe qui puisse la secourir?
-
-Il riait:
-
---C’est la vie, petit, c’est la vie.
-
-J’étais là triste et penchant la tête.
-
---Pourquoi alors ne nous appris-tu pas à craindre la vie?
-
-Il souffla sur mon front et dit:
-
---Ouvre les yeux et tu comprendras.
-
-Avec une grande secousse au fond de mes os, je le regardai.
-
---Père, est-ce que le temps serait venu?
-
-Une grande lumière était sur moi et j’avais le cœur mou d’un homme qui a
-été frappé sur le chemin. Il me tint un peu de temps serré entre ses
-bras, d’une pression paternelle, et lui-même ne pouvait plus parler. Et
-enfin sa barbe remua:
-
---C’est à cause de l’enfant, fit-il.
-
-Un enfant! un petit enfant! Le petit enfant de Iule! Toute ma vie fut
-morte, passa dans un cri d’agonie délicieuse. Nous pleurions tous les
-deux. Et puis, tenant dans mes mains le poids lourd de mon cœur, je
-retraversai la forêt en courant.
-
-Je criais de loin:
-
---Iule! Iule!
-
-Elle vint sur le seuil et je tombai sur les genoux, l’appelant toujours
-de son cher nom sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme elle
-était debout, elle leva ma tête vers elle et toute pâle, elle
-m’interrogeait, entrant ses yeux loin dans les miens. Son souffle rapide
-courait comme le vent du matin. Elle n’avait plus le même visage; elle
-avait plutôt le visage de la petite Iule qui vint le premier jour avec
-moi dans la forêt. Elle ressemblait à une Iule enfant et aussi à
-quelqu’un d’autre qui ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait
-déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie de l’enfant qu’elle portait.
-Doucement, en tremblant, elle appuya une main à son flanc et l’autre,
-elle la tenait ouverte sous sa gorge, là où battait fortement son cœur.
-Toute la forêt se tut, et avec une voix montée des sources jeunes de son
-être, elle dit la première:
-
---Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une petite chose de vie.
-
-Elle se laissa glisser près de moi sur la terre; elle me baisait
-tendrement comme pour me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement si
-elle m’avait été infidèle; et elle ne me parlait plus. Sa bouche me
-chatouillait de légers baisers chauds dans la nuque. Et moi, de joie je
-sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu en courant comme un
-messager d’annonciation; et c’était elle qui, avertie par la nature,
-tout à coup me parlait de l’enfant tandis que je tenais encore mes dents
-fermées sur le secret divin.
-
-Le printemps s’avança. Maintenant comme le Vieux, elle se tournait
-toujours vers un côté de la forêt et elle regardait devant elle. Une
-femme ainsi dans les maisons tient les yeux fixés sur la porte par
-laquelle doit venir celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre
-que faisait à terre la courbe de son ventre. Elle eut l’humeur mobile,
-les grâces mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque des dents.
-Quelquefois elle pleurait, disant:
-
---Que ferons-nous de l’enfant quand il sera venu? Pense un peu; à la
-ville elles ont toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles
-bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement à avoir des petits.
-Moi je n’ai jamais eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné un fichu
-de soie qu’elle ne portait plus. Elle demeurait près d’un ancien
-cimetière, un ancien cimetière où un homme toujours retournait la terre.
-A chaque coup de la bêche, c’étaient des os qui venaient. Vois un peu
-s’il n’y a pas de quoi rire! J’avais ramassé un de ces os, je l’ai cousu
-dans le fichu et je le baisais comme une vraie poupée. Crois-moi, le
-mieux serait de mettre le doigt dans la bouche de l’enfant. Toi, tu
-irais creuser une petite fosse.
-
-Le vent ensuite tournait; une folie la prenait à l’idée de l’avoir tout
-nu entre ses petites mamelles. Avec le balancement de ses hanches, elle
-imita le bercement qui invite au sommeil. Une fois elle dit:
-
---C’est à mourir de joie quand ils commencent à vous appeler avec leur
-petite bouche comme une fraise.
-
-Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle gémit et porta la main à
-leurs bouts gonflés. Et le lait avait monté: une goutte claire trembla à
-ses doigts et lourdement roula sur l’herbe. Voyant ainsi sa vie couler,
-je lui dis:
-
---Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque aussi bien le petit n’est pas
-venu encore.
-
-Elle pressa gravement les pointes roses et moi qui n’avais pas connu le
-lait d’une mère, je bus pour la première fois le lait d’amour dans mon
-âge d’homme. Il avait un goût aigre et sucré: j’aurais voulu être son
-petit enfant.
-
-J’allais à présent sans elle à travers la forêt. J’aidais le Vieux à
-faire ses cueillettes de plantes; les moines en distillaient les sucs
-pour des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs vertus, la plupart
-lui étaient connues par leurs noms. Ensemble aussi nous récoltions la
-fraise et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la jeune ortie et le
-pissenlit. Je battais la pierre et les mettais bouillir dans des jarres.
-Celles-ci, je les avais pétries avec de la terre grasse et séchées
-ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach une histoire d’homme naufragé
-perdu en une île inhabitée et qui petit à petit était devenu un habile
-potier. Je l’avais lue cent fois; elle correspondait à notre vie. Chaque
-feuillet du vieux livre ainsi était une leçon. Je n’en avais encore
-épelé que la moitié: il me semblait que je n’arriverais jamais à bout de
-le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux riait, disait toujours:
-
---Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il y a là plus de sagesse que
-dans tous les livres qu’on a à la ville.
-
-Après tout, nous ne manquions de rien dans notre dénûment. Nous
-possédions une cabane, une table, un lit; le ruisseau jamais ne
-tarissait; la terre nous procurait en abondance des herbes et des
-fruits. Quand le vieil ami s’en revenait du couvent, il partageait avec
-nous le pain. Lui et nous, dans cette vie fraternelle, étions comme une
-famille échappée d’un désastre, comme une petite tribu qui s’est
-retrouvée après de lointaines caravanes. Voilà, nous ressemblions à cet
-homme naufragé qui avait fini par se faire à lui seul une ville dans
-l’île solitaire.
-
-Une fois, étant à cueillir à deux des herbes près du ruisseau, je lui
-dis:
-
---Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons encore quel nom lui
-donner. Un arbre s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin d’un nom
-comme elle est Iule et moi le Petit Vieux. Si tu voulais nous dire quel
-nom on te donnait chez les hommes, nous l’appellerions comme toi.
-
-Il tenait en main une petite pelle en forme de truelle avec laquelle il
-soulevait délicatement les racines. Il la planta en terre, se releva, me
-répondit d’abord durement:
-
---Autrefois il y avait là-bas un homme qui avait un visage semblable aux
-autres hommes. Celui-là, on l’appelait...
-
-Il se laissa tomber, essuya son front bouillant de sueur; et un souffle
-ardent lui sortait des narines.
-
---Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai dit, je suis celui qui n’a
-plus de nom.
-
---Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.
-
-Alors un nuage ternit ses yeux et il pleurait sans larmes, la tête
-basse, regardant loin en lui-même.
-
---Bien, c’est bien. Voilà, oui, c’est bien que tu me demandes cela,
-dit-il enfin.
-
-Et tout à coup sa voix baissa, comme s’il avait honte de se rappeler son
-nom.
-
---Je m’appelle Jean. A présent fais selon ton désir.
-
-Je n’aurais pas été plus remué si dans ce moment le vieux maître était
-sorti du bois, disant: «Lui et moi nous sommes le même homme.» Mes dents
-claquaient.
-
---Vois un peu, m’écriai-je, l’autre aussi s’appelait Jean.
-
-L’almanach battait sur mon cœur; ce fut un des bons moments de ma vie.
-Je revins vers Iule et je lui dis:
-
---Il sera deux fois Jean, car voilà, le Père a le même nom que le vieux
-maître. N’est-ce pas là une chose heureuse?
-
---Bon! fit-elle en riant, si l’enfant pisse droit comme un garçon.
-
-Je n’avais pas encore pensé que ce pût être une fille. Elle ouvrit
-plusieurs fois de suite la bouche et elle soufflait doucement le nom
-devant elle comme un air de chanson. A mesure il perdait sa rudesse un
-peu brusque. Il devint Yan et comme cela il ressembla un peu à Iacq; et
-ensuite ce fut plus doux encore. Elle l’appela Yantje. Il traîna ainsi
-dans l’air comme un petit cri blessé d’oiseau; il prit son vol et
-palpita haut et joyeux comme le vent de l’été. Moi, je l’aurais plutôt
-crié comme les geais avec l’orgueil de mes poumons. Puis elle se tut,
-elle sembla, avec ses yeux fixes devant elle, regarder le nom vivre et
-devenir un petit homme. Je cessai d’exister; il n’y eut plus que
-l’enfant; et elle était avec lui du fond de sa vie, avec un grand songe
-dans les prunelles. Elle lui parlait comme s’il était là derrière la
-porte, remuant ses claires petites mains. Follement elle lui disait:
-
---Ah! ah! tu sais rire, toi, quand je dis Yantje! C’est qu’il connaît
-déjà son nom!
-
-Je cessai tout à coup d’aimer ce petit.
-
-La grande douleur arriva avec la lune d’été. Elle languit un jour entier
-et puis encore la nuit, pressant son flanc avec ses deux mains. Et enfin
-ses cris montèrent, si horribles que j’aurais donné mon sang pour ne
-plus les entendre.
-
-Elle criait toujours:
-
---Prends la cognée, tue-moi.
-
-Pourquoi le Vieux m’avait-il appris à aimer la vie? A présent j’allais
-sur le seuil et je tendais mon poing vers le ciel, j’injuriais quelqu’un
-là-haut; celui-là aussi à la ville était constamment blasphémé par la
-douleur des hommes. Et ensuite il arriva cette chose: moi, l’enfant vomi
-du genre humain, le Petit Vieux mis bas au coin d’une borne, je pensai
-pitoyablement aux souffrances de la femme inconnue qui m’avait porté.
-Dans la nuit terrible, pour la première fois mon cœur tout à coup cria
-vers celle qui m’avait maudit. Une mère naquit de ma pitié très tendre
-et profonde: l’orphelin, le rejeton exécré enfanta sa mère.
-
-Il y a de si puissants mouvements dans la nature et qui n’ont pas de
-nom! Peut-être cela eût pu s’appeler le pardon, et elle ne l’a jamais
-su.
-
-L’aube passa avec son frisson crispé; un jour nouveau monta; et une
-petite chose roula dans le lit de fougères. J’étais à genoux, penché sur
-l’enfant, tremblant de tout mon corps, avec le saisissement et la peur
-de cette vie qui maintenant s’agitait là et était sortie de moi. Il
-poussa son petit glapissement sauvage; les arbres reconnurent le fils de
-l’homme; et l’agonie de Iule fut déliée. Elle soupira faiblement:
-
---Va au ruisseau, prends de l’eau: nous le laverons ensemble.
-
-Il y avait si longtemps que cette voix de la femme ne m’avait plus
-parlé!
-
---O chère Iule! il me semble que toi aussi tu viens de renaître,
-m’écriai-je.
-
-Je riais et pleurais avec le visage convulsé d’un homme en délire. Et à
-peine j’osais la toucher avec mes mains: elle m’était bien plus sacrée
-avec sa blessure qu’au jour où pour la première fois les roses avaient
-saigné. Et voilà, à présent elles avaient fructifié comme la fleur de
-l’églantier.
-
-J’allai au ruisseau, j’en rapportai une pleine écuelle d’eau. Elle-même
-de ses mains avait délivré l’enfant et elle le tenait appuyé à sa
-mamelle, buvant le lait gloutonnement. Cela, personne ne le leur avait
-appris; sitôt qu’un petit est venu à une mère chez les bêtes, elle se
-couche et il lui prend le pis; et la vie est partout la même. L’enfant
-vida le sein et ensuite, le tenant dans les genoux, elle l’ondoya d’eau
-fraîche. Moi, j’allai dehors, à bout de force, éprouvant l’impérieux
-désir d’étreindre un être vivant contre ma poitrine. J’aurais voulu
-crier comme l’enfant. Et, comme il n’y avait là que des arbres, j’ouvris
-les bras. Je restai longtemps sanglotant, mon visage collé à la râpeuse
-écorce d’un orme; je croyais embrasser toute la forêt. Alors une voix de
-loin m’appela. Un pas rapidement traversait les taillis. Et je dis:
-
---Père! père! l’enfant est venu!
-
-Il fallait que la terre entière l’entendît: mon cœur était trop petit
-pour contenir une telle joie. Et il était près de moi, avec sa barbe
-grise sur mon épaule, pleurant aussi doucement:
-
---Voilà, oui, le temps est venu: son cri a passé plus haut que les cris
-des geais. Je l’ai entendu du fond de la forêt. Et à présent tu as un
-fils, toi qui n’eus pas de père.
-
-Nous marchâmes sous le jour montant. Il prit l’enfant dans ses grandes
-mains, le haussa à la lumière du ciel, et ensuite il se mit à souffler
-sur ses yeux comme un jour il l’avait fait pour moi. Et religieusement,
-par trois fois dans le silence de la forêt, il dit:
-
---Sois Jean! Sois un homme! Sois la vie!
-
-Un mystère plana, une pause d’éternité sur la petite chair nue qui
-voulait prendre sa part d’humanité. Il sembla que l’âme des anciens
-hommes aussi fût venue de partout à ce rendez-vous de la vie. Et moi,
-avec ma bouche muette, j’étais remué dans mes fibres d’un trouble
-profond, pensant que ma race et la race de Iule s’étaient fondues dans
-le sang jeune de l’enfant.
-
-Il n’avait jamais fini de se gorger de lait; sa bouche était un anneau à
-la mamelle de Iule. Celui-là était mon petit poulain dans la forêt
-sauvage de ma jeune force. Quand il criait, mon cœur hennissait de joie;
-toute ma vie ruait avec ses petits pieds frappant le vide. Il était roux
-comme les renards. Iule le coulait au ruisseau et puis elle l’étendait
-nu sur la mousse: le vent chaud séchait la mouillure de sa peau.
-L’aventure à travers la forêt, les matins errants et émerveillés
-recommencèrent. Elle le porta suspendu par des fibres tressées à son
-épaule; il dormit dans son dos ses sommeils secoués; et comme la famille
-des premiers hommes, nous allions devant nous, chantant et sifflant avec
-les oiseaux. Le soir elle le couchait près d’elle au lit de ses cheveux.
-
-Sa substance prolongea la nôtre et elle ne différait pas de la libre
-pousse des essences autour de nous: elle fut le plus haut point de la
-vie parmi les formes élémentaires nourries de sève verte. Il eut des
-gestes nouveaux; à chacun, je sentais monter l’humanité; tous ensemble
-étaient beaux comme la naissance d’une pensée. Je croyais, dans ma
-simplicité, qu’ils jouaient avec sa petite âme intérieure, descendue aux
-limites. Toi, ô Iule, tu regardais tourner la lune au bout de ses
-petites mains dans le soir, comme une boule.
-
-Il joua avec ses pieds, il se traîna sur le ventre après son ombre. Le
-premier pas qu’il essaya recula les bornes de l’univers. Là-bas, à la
-ville, ils ont aussi des enfants et ils ne les voient pas grandir. Un
-jour et un jour ne se ressemblent pas. Chaque aube est une naissance
-pour le monde et un cheveu qui vient a la beauté pleine d’une vie.
-
-Il y avait sur moi cette parole de l’ancêtre: «Ouvre les yeux et tu
-verras.» Voilà, je tâchais d’ouvrir les yeux comme l’enfant ouvrait ses
-mains au soleil, au vent, au frisson des feuilles.
-
-Iule portant son faix léger entre ses épaules, nous allions avec le Père
-récolter les plantes officinales. Cet été-là, la moisson fut abondante;
-le pain qu’on lui donnait en échange nous alimentait largement. C’était
-une grande douceur pour nous de penser que le pain ne nous manquerait
-jamais tant que l’été ferait reverdir les pousses nouvelles. Le sens
-sacré de l’éternité de la terre ainsi nous fut révélé et s’associa à nos
-destinées. La terre! ce n’était là qu’un mot, et il nous remuait, il
-faisait autour de nous du vent comme une porte qui s’ouvre sur quelque
-chose d’infini. Rien qu’à le prononcer, j’en demeurais tout pâle, avec
-un frisson.
-
-Un jour il nous dit:
-
---Cette forêt est grande; en marchant pendant des jours, on en touche
-seulement les limites; et ensuite c’est la mer et par-dessus la mer, il
-n’y a plus que le ciel.
-
---De quoi veut-il parler? fit Iule, cessant d’allaiter l’enfant.
-
-A mon tour je dis:
-
---Je t’assure, Père, nous ne te comprenons pas. C’est là une chose de
-laquelle jamais personne ne nous a parlé. Elle n’était pas dans
-l’almanach.
-
-Avec une pierre il dessina sur le sol la forme des continents; les
-grandes eaux formaient autour un anneau liquide; et la terre et les mers
-se mouvaient dans l’espace. Cependant elles n’étaient ensemble qu’un
-point infiniment petit de l’univers et les planètes qui brillaient dans
-la nuit étaient aussi des mondes où sans doute vivaient d’autres hommes.
-Iule, avec le petit dans ses bras, avait fléchi les genoux et se tenait
-penchée sur les signes qu’il traçait. Elle secoua la tête.
-
---Quand tu me dirais cela cent fois, fit-elle, il y a là quelque chose
-que je ne comprendrai jamais.
-
-Elle embrassa l’enfant et ensuite se mit à rire.
-
---Vois-tu, petit homme, un jour tu seras grand; je prendrai alors aussi
-une pierre comme il fait et puis je te dirai: ceci est la mer et ceci
-est la terre, et ceci est le ciel. Je verrai bien ce que tu en penseras.
-
-Mais moi, avec mes yeux profonds, je ne pouvais me détacher de la vue
-des cercles. Mon cœur battait à me faire mal. Un poids lourd m’accablait
-comme si tout l’univers m’eût pesé aux épaules. Et je ne trouvais rien à
-dire, avec une force enchaînée au fond de moi.
-
---Répète encore la leçon, demandai-je.
-
-Il ramassa le caillou et alors seulement une chose dans ma vie se délia;
-je pris ma tête dans mes mains et pleurai comme un petit enfant.
-
-Les jours suivants, j’allai seul dans la forêt et avec un bâton entre
-les doigts, je dessinais les trois cercles de la terre, des eaux, de
-l’espace. Je n’étais plus heureux.
-
---Voilà, dis-je à cet homme, à présent il faut que j’aille devant moi
-par le monde. Si Iule veut rester ici avec le petit, elle le peut. Je
-partirai seul.
-
-Sa voix trembla: il eut la défaillance des vieillards.
-
---Je t’ai aimé comme mon fils. Tu ne trouveras ailleurs ni un meilleur
-pain ni plus de fruits. Réfléchis aussi que tu rencontreras les hommes
-sur ton chemin.
-
---Je prendrai ma cognée.
-
-Alors il haussa doucement les épaules.
-
---Eh bien, va, dit-il. On n’arrête pas la vie.
-
-J’appelai Iule: elle avait mis l’enfant sur la mousse et cueillait des
-mûres dans le roncier, car encore une fois on touchait à la fin de
-l’été. Et quand elle fut venue, je lui dis:
-
---Voilà; on n’arrête pas la vie. J’irai jusqu’à la mer, là-bas. Si tu
-préfères demeurer ici avec le petit, tu le peux.
-
-Elle fut sous ses crins jaunes comme un son ardent. Et elle criait:
-
---Je ne te laisserai pas partir seul. J’irai avec toi, portant l’enfant.
-Tu ne feras pas un pas que je n’en fasse un autre auprès de toi.
-
-M’étant tourné vers le vieillard, je le vis penché vers la terre et
-triant les semences qu’il avait récoltées. Avec son front calme et ses
-yeux clairs, il avait l’air d’un sage qui se retire des actions
-humaines. Mon cœur mollit, je lui mis la main sur l’épaule et lui dis
-tristement:
-
---Tu resteras donc seul dans la forêt?
-
-Il me répondit tranquillement:
-
---J’y vivais seul avant toi.
-
-Nous restâmes silencieux, comme deux hommes qui se regardent d’une rive
-opposée. Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas, et puis
-s’arrêtant, il me cria:
-
---Nous ferons route ensemble par la forêt; tandis que je m’arrêterai au
-couvent, vous continuerez seuls votre chemin.
-
-Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes la maison; il nous attendait
-près des ruches; il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux de
-miel et du pain. Il donna aussi à Iule quelques hardes, disant:
-
---Il ne faut pas que les hommes rient de ta nudité.
-
-La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant criait, Iule lui mettait
-son sein dans la bouche; et ensuite il s’endormait, elle le portait
-suspendu entre ses épaules par des lianes. Le Vieux allait devant,
-frayant le passage; Iule marchait entre nous. Je la suivais, la cognée
-passée dans ma ceinture.
-
-D’abord des courbes légères ondulèrent. Le jour tomba comme nous
-atteignions une roche puissante, ouverte en arche à sa base.
-
---Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.
-
-Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement. A mon tour, comme ils
-avaient fait, je voulus pénétrer dans la roche; la cavité s’espaçait;
-une clarté à mesure affaiblie en dessina les parois et puis mourut. Il
-me sembla que j’étais moi-même à jamais séparé des vivants. J’appelai
-Iule en criant; sa voix me guida vers la sortie. J’apparus au jour, tout
-pâle d’avoir vu la vieille humanité dans la nuit des origines.
-
-Nous étendîmes une litière de feuilles. Nos voix profondes grondaient
-sous la voûte comme un bruit de siècles. L’air était mort et glacé:
-j’allai ramasser des branches sèches; je battis le silex. Nos ombres
-avec la flamme s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre. Quelquefois
-le Vieux s’avançait vers le fond: ses pas semblaient s’enfoncer aux
-spirales d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait l’air de se
-dresser hors des temps.
-
-Nous dormîmes toute cette nuit près du cœur d’une humanité tendre et
-farouche. Elle aussi, dans sa marche sans trêve, connut là l’étape et
-elle attendait venir le jour. Des renards aigrement glapissaient au
-dehors; des chats sauvages se battaient; le râle dur des grands oiseaux
-nocturnes ne cessait pas.
-
-Et puis des vols de freux croassèrent: nous sûmes ainsi que le matin
-était descendu.
-
-Des pentes nouvelles s’escarpèrent; un aigle longtemps plana. Celui-là,
-je n’aurais pu l’abattre avec mes flèches. Cette terre volcanique
-ensuite petit à petit s’aplanit. La caravane s’enfonça dans la forêt des
-pins: elle s’étendait pendant des lieues; leurs fibres nerveuses seules
-avaient pu pousser dans le sol léger et cendreux que les eaux salées de
-la mer autrefois avaient épuisé. On entendait toujours les cris amusés
-de l’enfant et Iule chantait; ses chansons étaient douces et n’avaient
-pas de sens. Parfois aussi elle sifflait, imitant le chant des oiseaux.
-Le Père et moi à présent marchions devant sans rien dire, le cœur serré,
-car le temps de la séparation était proche.
-
-Il m’embrassa et me dit:
-
---En avançant droit devant toi, tu ne peux manquer de rencontrer la mer.
-Quant à moi, mon chemin est à l’est. Adieu!
-
-Il me serra une dernière fois dans sa poitrine; et frappant de son bâton
-la terre molle, il allait à grands pas. Iule était restée en arrière
-avec l’enfant; il parut l’avoir oubliée. Je le regardais s’avancer sous
-les arbres, pensant: Tant que tu pourras l’apercevoir, il sera vivant
-pour toi; mais qui peut dire qu’ensuite tu le reverras jamais?
-
-Il ne fut plus qu’une ombre; et maintenant Iule m’avait rejoint: elle
-lutinait avec l’enfant et à peine elle s’aperçut qu’il nous avait
-quittés.
-
---Vois, dis-je, cet homme est parti et de nouveau nous sommes seuls
-comme au premier jour.
-
---Pourquoi aussi, me répondit-elle aigrement, voulais-tu voir cette mer?
-N’avais-tu pas assez du ruisseau? Et es-tu sûr qu’une fois arrivés là,
-nous toucherons aux limites du monde et qu’ensuite il n’y aura plus rien
-que le vide?
-
-Le souci s’effaça; je ne songeai plus qu’à rire de la conception qu’elle
-se faisait de la terre. Du manche de ma cognée figurant sur le sol un
-grand cercle, j’expliquai:
-
---Le monde est une boule, comprends donc. Et qui jamais est venu à bout
-de trouver la fin d’une boule?
-
-Elle secoua la tête et se reprit à chanter.
-
-Au matin du troisième jour, nous entendîmes une vaste rumeur. Nous
-avancions péniblement dans le désert mou des sables; des cônes
-coururent; nous en atteignîmes la crête et je ne poussai pas de cri.
-J’étais là comme un homme pris de stupeur en considérant le balancement
-énorme des eaux. Je ne savais plus si je vivais; je n’éprouvais nul
-sentiment de grandeur ni de beauté.
-
-Iule auprès de moi riait, disait qu’après tout ce n’était là que de
-l’eau; et elle l’avait crue plus grande.
-
-Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant des coquilles vers nos
-pieds. Iule les ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en faisait
-des pendeloques dont le bruit clair chatouillait ses oreilles.
-
-Un voilier tout à coup laboura la haute mer. Moi qui étais resté
-jusque-là muet, je poussai alors un cri sauvage; car à présent, avec
-cette petite tache claire des voiles dans le vide énorme, l’étendue
-m’était révélée. J’avais pareillement crié sous les hauts feuillages.
-Encore une fois mes tempes devant le prodige craquèrent. Toute la terre
-pesa d’un tel poids à mes épaules que je tombai sur mes genoux. Iule
-ramassait à poignées les coquilles et les laissait retomber en pluie
-pour amuser l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage à sa
-bouche.
-
-Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans l’espace; je pensais aux marins
-qui avec ce pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus les gouffres.
-C’étaient là des hommes faits comme moi, avec une âme et des membres
-semblables aux miens; mais moi, à peine je pouvais me dire encore un
-homme à côté de leur grand héroïsme tranquille. Peut-être ils partaient
-à la découverte d’un monde. Mon être s’exalta, humble et fraternel.
-J’aurais voulu les étreindre dans mes bras ou simplement toucher avec
-les mains leurs vêtements. A présent la mer était petite à côté de
-l’homme debout sur un navire.
-
-Le point clair encore diminua: je courus le long de la plage, je montai
-sur la plus haute dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps.
-Il plongea dans l’horizon et de nouveau il n’y avait plus là que
-l’énormité des eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins auprès de
-Iule, les dents serrées sur des choses obscures en moi. J’avais plutôt
-du dédain pour cette créature animale qui toujours riait avec l’enfant.
-Je les aimais tous deux de toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas
-avec le grand vaisseau qui labourait la mer et à peine je les apercevais
-encore, très petits, sur une pointe infime des terres.
-
-Avec le bruit et le vertige de la mer dans ma tête, je ne voyais pas
-qu’une femme, en agitant seulement les mains, remue de la lumière et de
-la musique autour de la jeune vie charmée de son nourrisson. Elle fait
-une chose simple et nécessaire comme la mer elle-même en poussant ses
-coquilles le long de la plage.
-
-Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or. Les sels de l’air
-brillaient comme des cristaux. Iule rompit un coin du gâteau de miel; et
-nous n’avions pas épuisé tous les fruits cueillis dans la forêt. Mais
-tout à coup d’un large flot la mer monta, et elle se mit à courir en
-gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi je criais dans ma colère,
-croyant que la mer allait nous atteindre. De loin nous la regardions
-venir; elle bondissait comme un million de bêtes furieuses et elle était
-terrible. Si seulement elle escaladait les monts de sable, toute la
-terre eût été franchie d’une seule de ses lames; et pas un arbre, la
-mort livide des sables, à l’infini.
-
-D’angoisse le sein de Iule tarit; elle se lamentait après la bonne
-forêt, vagissait comme une bête blessée et follement elle baisait la
-petite vie roulée dans ses cheveux.
-
-Un grand vent souffla; la nuit était tombée. Toute l’étendue fut noire
-comme si plus jamais le jour ne devait se lever. Et moi, dans cette
-épouvante, j’étais sans paroles, écoutant la mort aboyer. L’âme
-maternelle, l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.
-
---Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi jusqu’à la forêt, monte au
-plus haut d’un grand arbre.
-
-Etant allé une dernière fois vers les eaux, je vis qu’elles s’étaient
-arrêtées.
-
-Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait rouler tout le ciel et
-ensuite il y avait toujours une barrière qui brisait sa force. Je
-touchai mon front avec mes doigts, comme un homme qui se réveille après
-un sommeil horrible. Un espoir immense m’attendrit, une confiance dans
-la bonté de la nature. J’étais là tremblant de tout mon corps, avec des
-paroles en moi comme les vagues de la mer. J’avais le sentiment infini
-d’une délivrance comme si à présent je me sentais dans les grandes mains
-qui à leur gré déchaînaient et refrénaient la mer épouvantable. Iule!
-Iule! Voilà bientôt le jour et la mer recule!
-
-Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des chiens pâles, entrant dans
-l’abîme avec ma poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal des
-hommes qui de leur vaisseau fendaient l’abîme. Toujours un peu plus la
-terre libre sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait
-s’enfoncer la mer dans ses demeures hurlantes.
-
-Je creusai avec la hache un trou profond. Le sable y était léger et doux
-comme un duvet. Elle s’y coucha, à bout de vaillance et d’agonie,
-appuyant l’enfant à la palpitation ardente de sa gorge. Ensuite je
-restai longtemps assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre
-toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans idées: pourtant au fond
-de mon être quelque chose violemment s’agitait, la force sourde d’une
-pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y a une harmonie qui règle tout
-et à quoi tout reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était cela qui
-montait et remuait en moi comme la mer elle-même. Et à la fin l’orient
-frémit sous les nuées claires, et le jour encore une fois était venu.
-
-Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de la dune. La paix, la sécurité
-furent sur nous. Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur inconnue
-et ayant vu redescendre la mer, s’endormit tranquillement au bercement
-des eaux. Nous étions revenus aux jours enfants du monde; le pouls
-fiévreux de la tempête avait grondé en nous et à présent, près de la
-palpitation harmonieuse du flot, nous reposions sans effroi. Iule
-s’était couchée sur ma poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en
-berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec les mains, je les recouvrais
-tous les deux. Au-dessus de nous, il y avait la grande douceur bleue de
-l’air.
-
-Quand je rouvris les yeux, les chiens livides de nouveau lentement
-montaient. Un orgueil fou me gonfla; je descendis en criant vers la mer.
-Les eaux bondissaient à mes jarrets, elles rejaillissaient jusqu’à mes
-reins, et moi, un simple homme de la nature, déjà je jouais avec leur
-puissance mystérieuse. Je pris l’enfant, je le plongeai nu dans les
-sels; toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec cette petite vie
-au-dessus de ma tête, j’étais là comme un homme dans une joie sacrée.
-
---Vois, criai-je, celui-là aussi est un homme. Lui et moi avons vaincu
-la mort.
-
-La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans les sables et la tins là sous
-mon amour. Je l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et toute la
-beauté et toute l’horreur, je les embrassais à travers elle. Je n’avais
-pas connu cette sensation sublime dans le murmure doux de la source et
-du vent. Un cœur toujours s’égale à la mesure des choses qui
-l’entourent. Maintenant la mer violente avait monté sur moi; j’étais un
-homme tout frémissant d’avoir affronté les Forces. Voilà, il passa dans
-cette minute d’amour l’éternité qu’il y a dans le silence et le fracas
-de la mer. Cependant alors je n’étais encore qu’une créature d’instinct
-sauvage.
-
-Dans le soir, le soleil roula, rouge: il semblait plonger plus bas que
-l’horizon, attiré par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une braise sous
-des loques humides. Et presque aussitôt la grande ténèbre régna, le vide
-hurlant des profondeurs. Nous étions montés sur la plus haute dune pour
-voir plus longtemps la lumière, debout par-dessus les houles d’or et de
-sang. Là-bas, la barre droite des eaux, dans un recul vertigineux, nous
-apparaissait cette fois la fin du monde. Oui, nous étions sur cette
-colline comme les premiers humains regardant pour jamais sombrer la mort
-du jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à la stupeur étreignait
-nos âmes muettes. La nuit nous fut une délivrance; elle coula d’un flot
-plus énorme que la mer. Et à présent toute la plage à l’infini s’ourlait
-de petites lumières vivantes.
-
-Iule et moi avec nos pieds nous remuions cette eau ardente. Notre
-ceinture ruissela d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions avec
-des bouches comme des poissons enflammés. Et moi, innocemment, je lui
-disais:
-
---Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont là des morceaux de soleil
-tombés dans la mer?
-
-Le lendemain, nous marchâmes encore une partie du jour devant nous.
-Aucun être vivant sans doute n’avait passé par là. Nous perdîmes
-l’espoir de revoir jamais un visage humain. Nous n’étions pas tristes,
-nous éprouvions plutôt l’orgueil d’avoir découvert un coin du monde.
-C’était là aussi le sentiment avec lequel j’étais venu à la forêt: elle
-nous apparaissait à présent un point infime de l’univers à côté de la
-vaste mer. Quelquefois nous mangions la chair des coquillages; leur goût
-nous laissait une fraîcheur brûlante. Bientôt la soif nous tortura: nos
-baisers étaient salés comme l’air et le vent. Tout le reste du jour nous
-errâmes, espérant un peu d’eau douce. Le soir fraîchit; nous buvions à
-nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin suivant, il plut: nous
-recueillîmes les gouttes précieuses dans nos mains. Iule toujours
-regrettait la hutte sous les arbres verts.
-
-Un jour encore passa et à mon tour je commençai de pleurer en moi-même
-la forêt et le vieil ami. Je n’aimais plus la mer; un poids effrayant de
-solitude m’écrasait. Cependant je ne pensais pas à retourner en arrière.
-Une force me poussait, le visage tendu vers les eaux, comme ma destinée.
-C’était là un grand mystère.
-
-A la tombée du cinquième jour, comme nous étions assis dans la dune, le
-vent tout à coup charria des voix humaines. Mon cœur bondit: il avait
-bondi ainsi chaque fois que les hommes avaient apparu. Je pris ma hache
-et montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix, le front farouche. Et
-Iule, près de moi, tenait l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus
-sous nos haillons, ils nous crurent échoués sur la côte, après un
-naufrage. D’abord ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants; et puis ils se
-mirent à courir vers nous avec une grande clameur.
-
---Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.
-
-Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes et brusques comme le
-vent. Je ne savais de quel argent ils voulaient parler.
-
-Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas peur. Si l’un d’eux avait
-porté la main sur elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma hache.
-Je leur dis sans colère:
-
---Voyez, nous sommes des gens comme vous. Nous venons de la forêt. Il
-n’y avait là que des oiseaux, des arbres et des herbes. Nous n’avons
-fait de mal à personne.
-
-Ils rôdèrent un peu de temps dans la dune, comme des chiens flaireurs.
-Et puis revenant vers nous encore une fois, ils criaient sauvagement:
-
---Cette terre est à nous!
-
---Voilà, leur dis-je, si quelqu’un vient trop près, je le frapperai
-entre les yeux avec la hache.
-
-Ils se reculèrent à une petite distance et entre eux ils riaient de la
-nudité de Iule. Aussitôt je ressentis une grande honte à cause d’elle.
-Je n’avais pas éprouvé ce sentiment devant le vieillard. J’allai vers
-celui qui paraissait le plus âgé et doucement je dis:
-
---Donne-moi un morceau de tes habits pour couvrir celle-ci. Dans la
-forêt nous allions nus et personne ne nous regardait. Ensuite, si tu
-veux, je me battrai avec un de vous.
-
-Je parlais là comme un ancien homme descendu des montagnes vers les
-fleuves. Celui-là aussi s’était confié à l’idée que la force seule
-décidait du rang des êtres.
-
-L’homme me mesura des yeux et dédaigna mes bras moins musclés que les
-siens. Il ne savait pas que j’avais vu passer dans la nuée, au large de
-la mer, les grands marins au cœur enfant et héroïque. Il remua donc ses
-lourdes épaules et, se tournant vers les autres, il disait en riant:
-
---Le garçon a sa hache et nous n’avons que nos poings. Ce n’est pas cela
-non plus qui nous ferait peur.
-
-Aussitôt je jetai la hache, disant:
-
---Va la ramasser.
-
-Un d’eux alors se leva, vint mettre son épaule contre la mienne, et il
-me dépassait de la tête.
-
---Qui es-tu, toi si petit, fit-il, pour nous parler aussi hardiment?
-
-J’étais droit sur mes orteils, levant très haut mon front. Je dis:
-
---Iacq était plus grand que toi et je n’ai pas tremblé. Je connais les
-secrets de la vie.
-
-De nouveau ils se regardèrent, ne comprenant pas; et moi, soudain,
-j’éprouvai que je portais entre les tempes une chose qui me grandissait
-par-dessus eux tous. L’homme dit:
-
---Eh bien, allez votre chemin ensemble, toi et celle-là. Nous ne te
-ferons pas de mal. Personne encore ne nous a regardés droit dans
-les yeux comme tu le fais, nous qui sommes redoutés des
-hommes-qui-vont-sur-la-mer.
-
-Ils s’enfoncèrent dans la dune et Iule maintenant tranquillement donnait
-le sein à l’enfant. Mais de loin ils continuaient à nous regarder et au
-bout d’un peu de temps ils revinrent.
-
---Ecoute, dit le vieil homme, il y a là-bas des femmes et des enfants
-malades dans nos maisons. Si tu veux, tu viendras vivre avec nous.
-
-Leurs yeux étaient farouches et bienveillants, et il parlait avec
-sincérité. Le livre tout à coup battit contre ma poitrine; il palpitait
-comme ma vie même. Je dis à Iule:
-
---Si tu m’en crois, nous suivrons ces hommes.
-
-Autrefois j’aurais jeté le caillou en l’air.
-
-Elle regarda en soupirant du côté où nous étions venus, avec le regret
-de la forêt laissée en arrière et elle dit:
-
---Là où tu iras, j’irai.
-
-Nous marchâmes à travers la dune. J’avais donné la hache à l’un des
-hommes, il la portait sur l’épaule. Je me sentais bien plus fort les
-mains nues. Dans un repli des sables, un hameau misérable enfin apparut.
-Une petite fille nous jeta une pierre; des femmes étaient tournées vers
-la mer et nous crièrent des injures.
-
-Les hommes leur disaient simplement:
-
---Celui-là sait les secrets.
-
-Qu’est ce qu’il y avait de commun entre ces gens et nous? Nous étions
-venus par la forêt comme un roi et une reine, riches de sources et de
-vent et d’oiseaux, dans notre jeune nudité heureuse. Au contraire, une
-grande détresse était sur eux, tous rudes et chétifs, avec des yeux
-tristes, mangés par le sel. Ils amenèrent devant moi deux de leurs
-femmes qu’une maladie affreuse rongeait, et à présent tous
-m’entouraient, criant avec une grande pitié:
-
---Toi qui connais les secrets, guéris-les.
-
-Mon cœur alors profondément fut remué, voyant qu’ils s’étaient mépris
-sur mes forces: je ne connaissais que les bonnes herbes de la forêt.
-
---Non, non, criai-je avec une vraie douleur, cela, je ne le peux. Les
-bêtes de la mer sont en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a
-des herbes et l’eau du ruisseau.
-
-La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré son épaule à la mienne fit
-un pas.
-
---Pourquoi nous parlais-tu des secrets si tu ne peux rien pour elles?
-
-Je répondis farouchement:
-
---Quand un arbre est pourri dans ses moelles, il n’y a plus qu’à le
-laisser tomber.
-
-Une des mères vint à son tour, portant son fils, déjà presque un homme,
-dans ses bras.
-
---Oh! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait pas dix ans que déjà le mal
-était dans ses jambes et il ne marche plus. Pense à toutes les larmes
-que j’ai pleurées.
-
-Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans l’inconnu de ma vie. Il me
-vint un si grand élan d’amour que les eaux me jaillirent des yeux. On
-m’aurait dit: «Ce jeune homme jamais plus ne marchera;» j’aurais répondu
-qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre pour s’en aller par le
-chemin. Ma bouche trembla, avec cette parole à mes dents, et pourtant je
-restais là encore immobile et muet, bandé dans ma volonté.
-
-Je vais dire une chose que quelques-uns seulement croiront: elle arriva
-si simplement que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai ce garçon
-dans les yeux, je le serrai de toutes mes forces contre moi, et il était
-debout sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je faisais. Mais cela, je
-le fis naturellement comme si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis
-profondément:
-
---A présent je veux que tu marches.
-
-Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans le grand silence on
-entendait monter la mer vers la dune.
-
---Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.
-
-Et encore une fois, il allait comme j’avais dit.
-
-Alors seulement les sanglots de la femme retentirent: elle le menait par
-le bras, toute secouée par des cris sans mots. Et avec son cœur à terre,
-elle marchait à côté et semblait lui aplanir les sables. Les autres
-maintenant me touchaient du bout de leurs mains. Tout le hameau vint à
-l’annonce du miracle: on regardait le garçon à petits pas s’avancer vers
-les eaux. La mère criait:
-
---Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne plus revenir.
-
-Moi, le petit pauvre des villes, avec ma seule volonté j’avais fait
-cette chose. Mon cœur s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé:
-Marche! Et il avait obéi à mon geste. J’étais pourtant simple et nu
-comme eux. Mais ceux-là étaient de ma race de misère à travers le temps
-et à cause de cela il m’était venu une grande force d’amour. Ces âmes
-rudes maintenant étaient douces et soumises entre mes mains. Nous eûmes
-un toit.
-
-Tous les jours ils partaient recueillir le long des sables les épaves
-que le flot rejetait. Quand le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils
-montaient au haut des dunes guetter les naufrages. Autrefois, ils
-avaient eu des barques. L’une après l’autre, elles avaient été
-emportées, avec ceux qui les montaient; il leur en restait deux, qui
-leur servaient à pêcher le long des côtes. Le soir, devant les portes,
-le plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses. Il y avait
-bien deux cents ans, ils étaient un peuple redouté. Ils avaient des
-maisons d’or où, autour des tables, on faisait bombance. La mer trois
-fois avait passé et deux fois ils rebâtirent de riches demeures. La
-troisième fois, il n’était plus resté que quelques hommes. Ceux-là
-étaient allés voler des femmes au loin. Mais les temps avaient pris fin:
-il n’y eut plus que de pauvres cabanes là où s’étaient dressées des
-tours.
-
-Dans la ville d’où nous venions, on eût appelé ce hameau un ramassis de
-bandits. Ils ne semblaient pas faire plus de cas de la vie d’un homme
-que de leur vie à eux. Leurs pères avaient été des écumeurs de mer et, à
-leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard de la tempête et des
-naufrages. Avec ma volonté droite entre mes tempes, je pensais: Si à ton
-commandement, celui qui ne pouvait marcher s’est mis à courir, il ne
-t’est pas plus difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes et de les
-conduire là où ils doivent aller.
-
-Le vieil almanach toujours battait sur ma poitrine. Je l’ouvrais à une
-page et puis, assis près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout de
-la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait de bon et d’éternel.
-Un seul homme peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour tous les
-hommes. Un petit coin de terre, selon la pluie et le vent, suffit à
-faire pousser des essences hautes et durables.
-
-Quand je refermais les feuillets jaunis, ils me disaient:
-
---Voilà oui, c’est bien ainsi, le livre a raison.
-
-La hache restait pendue au mur, toute rouillée à cause de l’air de la
-mer.
-
-Comme ils n’avaient ni arts ni industries, Iule leur apprit à tresser
-des paniers. Je les aidai à réparer leurs toits en ruines. Avec les bois
-échoués, ils se construisirent des clôtures. J’allais avec les jeunes
-hommes sur la dune, je leur disais:
-
---Un jour je vous mènerai vers la forêt. Elle est sortie d’un gland.
-Vous planterez un des glands et il vous viendra une forêt aussi.
-
-Ayant frappé du pied le sol, je disais encore:
-
---Avec cette terre, vous ferez des maisons.
-
-Je parlais comme un homme qui rêve de peupler un désert.
-
-Un hiver ainsi passa: la mer entra dans la dune; des barques échouèrent
-à la côte; et ils étaient redevenus sauvages. Une fois, ils se ruèrent
-sur des naufragés: le meurtre plana; et moi, avec le livre dans les
-mains, je les soumis: j’avais bien dit au paralytique de marcher devant
-lui. Et puis les matins légers bleuirent. Iule, en caressant ma jeune
-barbe, reparla de la forêt. Je cessai de regarder la mer et à mon tour
-j’éprouvais une peine infinie.
-
---Oui, dis-je comme en songe, les nouveaux essaims ont bâti des cités
-nouvelles.
-
-Des vols d’abeilles tourbillonnèrent. Les âges étaient remplis de leur
-labeur et elles travaillaient pour les siècles. Mon âme nouvelle remua
-en moi: comme elles, j’étais venu aux limites de la mer vers des fleurs
-d’humanité rude et à présent je jetais les fondements d’une cité dans
-les sables jusque-là incultes. Je ne savais plus que Iule était là avec
-ses mains dans ma barbe et ses yeux pâles regardant vers la forêt.
-
---Crois-moi, fit-elle, nous irons avec l’enfant. Il y a si longtemps que
-nous n’avons bu l’eau claire du ruisseau.
-
-Mon cœur orgueilleusement se leva et je répondis:
-
---Femme, vois ces hommes: ils ont mis leur confiance en moi. Puis-je les
-abandonner?
-
-Elle prit sa tête dans ses mains et doucement elle gémissait:
-
---Quand nous vivions à deux dans la forêt, il n’y avait personne entre
-toi et moi.
-
-Alors je la repoussai, criant:
-
---Ne touche pas à ma force. Toi, tu danses avec l’enfant au soleil et tu
-crois que le monde entier tient dans la petite ombre qui tourne autour
-de toi.
-
-Ses bras se déplièrent; depuis un peu de temps son ventre comme le flot
-de nouveau avait monté; et elle était très belle. Elle vint donc et
-s’appuya, les bras lourds à mon épaule.
-
---Le jour où tu m’as prise pour la première fois, tu ne m’aurais pas
-parlé ainsi, fit-elle.
-
-Sentant peser son flanc, j’éprouvai que son amour avait des droits plus
-anciens que les autres; car elle était venue la première avec moi par le
-chemin de la forêt. Elle tint ma vie au creux de ses mains et toute ma
-race à l’infini passa.
-
---Je serai toujours pour toi un homme que les autres n’auront pas connu,
-Iule. Cela, je te le dis sincèrement.
-
-Elle riait à présent comme une petite chèvre avec sa lèvre haute.
-
-Iule me donna vers la fin de l’été un second enfant mâle et déjà l’aîné
-courait droit parmi les sables. Ma vie monta, fut devant moi comme un
-peuple. Je tenais cette petite chair dans mes mains, et la terre entière
-était légère à côté. Je ressentais à la fois une grande force d’orgueil
-et de l’humilité. Est-ce que cela aussi n’était pas un miracle comme les
-saisons, comme l’arbre qui sort d’une faîne, comme le poids énorme de la
-mer? Cependant il m’avait suffi d’une goutte de ma substance vive; toute
-l’éternité avait crié dans le premier cri de l’enfant et ma volonté n’y
-était pour rien.
-
-Au printemps suivant, nous partîmes avec les bêches. La terre se fendit,
-les fours brûlèrent; ils commencèrent à bâtir des maisons. Entre eux
-toujours ils parlaient d’une grande tour. Un jour peut-être les marins
-passant au large verraient là des feux qui les mèneraient vers un port;
-mais voilà, le bois manquait et eux aussi me parlaient de la forêt. Je
-disais:
-
---Toute la mer ne monte pas d’un flot.
-
-Iule, dans le soir des dunes, doucement chantait. Elle chantait le cœur
-vert des solitudes et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux étaient
-religieux, attendris par un mystère. Ils l’écoutaient émus et graves,
-avec une foi naïve. Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages salés
-s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la terre aimable et fraîche sous
-des airs légers. Quand ils me demandaient si le temps n’était pas encore
-venu d’aller ramasser les glands, je m’en allais seul le long des eaux,
-pleurant comme un enfant. Cependant si quelqu’un, dans ce moment, avait
-tenté de souffler sur ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec ma
-hache.
-
---S’ils connaissent trop tôt le repos sous les arbres, pensais-je, ils
-ne finiront jamais de bâtir la ville.
-
-Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer un jour jetèrent là les
-bêches et, ayant marché vers moi, me dirent avec des visages froncés:
-
---Voilà, nous irons là-bas sans toi.
-
---Hommes de peu de foi, leur répondis-je, depuis quand est-il écrit que
-le pasteur suivra son troupeau? Lui seul connaît la route et il n’y a
-d’herbes que là où il passe.
-
-Un des anciens faiblement se lamenta:
-
---Est-ce qu’il nous faudra mourir sans que nos yeux brûlés par le sel se
-soient rafraîchis à la lumière verte des arbres?
-
-Celui-là m’émut à cause de ses ans misérables. Sa voix venait à moi
-comme du fond d’une agonie.
-
-Je touchai avec les doigts ses paupières et je dis:
-
---Voici mes mains sur tes veux, et mes mains sont la vie. Maintenant la
-vie ne t’abandonnera pas avant que tu aies vu les choses promises.
-Crois-en ce que je te dis, la vie est avec moi.
-
-Une grande force montait du fond de mon être: je tins la vie de ce vieil
-homme dans mes mains et j’avais parlé sans imposture, croyant moi-même à
-ce que je lui disais.
-
---S’il en est ainsi, dirent les autres, qu’il en soit fait selon ta
-volonté. Il est juste que celui-là commande qui a un signe sur lui.
-
-J’étais donc avec ce peuple comme quelqu’un venu du côté de l’orient.
-Ils regardaient profondément la vie dans mes yeux clairs. Pour l’avoir
-eue en moi, j’avais mérité d’être le berger qui va devant le bêlement du
-troupeau. Celui-là est le plus près de la vie qui, sans raisonner, met
-un pas devant l’autre, et tous rapprochent d’une chose qu’on ne sait pas
-et qui est la destinée. Je pensais: Un jour il viendra des hommes
-vierges et terribles selon le cœur de la vie et la terre leur
-appartiendra. Un pauvre homme comme moi qui avait été à l’école chez les
-arbres et les oiseaux, avait bien le droit de penser cela.
-
-Le troisième été brûla et la ville montait. La forêt alors de nouveau
-tressaillit en moi. C’était le temps où mûrissaient les secourables
-vulnéraires, où les sauvages abeilles distillaient un miel abondant. Mon
-cœur se gonfla comme autrefois le cœur des fils libres de la terre à
-l’idée des proies chaudes. Aux limites parfumées, peut-être le Père
-écoutait si des pas ne venaient pas du côté de la mer.
-
-Je dis aux hommes:
-
---Iule et moi irons devant, car à présent le temps est arrivé.
-
-Dans le matin les eaux chantaient. Nous marchâmes tout un jour. Quand le
-soir tomba, nous avions atteint la zone des pins.
-
-A l’aube, la tribu repartit; l’air avait perdu son goût salé et se
-parfumait d’une odeur de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en
-mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche sous les arbres faisait
-le bruit d’une grosse pluie. Là où nous passions, les feuillages étaient
-agités comme par le vent et puis, sur nos pas, l’immense paix de l’été
-retombait.
-
-Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur et quelquefois criaient
-tous ensemble dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs les
-effraya; ils croyaient entendre battre un cœur sous la terre; le fracas
-de la mer n’était rien auprès du bruit d’éternité terrible qui montait
-du fond des silences lourds. Les vieux étaient redevenus enfants: ils
-collaient leur oreille aux écorces et jouaient avec le soleil sur le
-chemin comme avec de longs insectes d’or. La douceur de la vie rendait
-les yeux pâles. J’allais devant comme quand nous avions quitté la mer:
-ma main toujours devant eux levait des barrières. Et un jour encore
-s’écoula. Nous marchions avec l’été et le vent sans hâte, car maintenant
-nous approchions des jardins de vie. La jeunesse du monde palpitait en
-nous. J’étais moi-même un jour d’humanité, avec la tribu entrée aux
-hautes ramures, fendant derrière moi la puissante ombre végétale.
-
-L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux se dressèrent; l’énorme
-frisson léger des siècles verts passa. Un soir des âges tomba sur la
-dernière étape. Alors toute la forêt nocturne remua en moi, la joie très
-pure des origines. Nous étions partis de là au matin de la vie et une
-destinée, après des choses accomplies, nous y ramenait, traînant après
-nous l’âme d’un peuple. Ma clameur monta: je redevins le chef sauvage
-qui souffle sa force par les naseaux.
-
-O Iule! à présent le rêve nous menait par la main. Nos visages se
-reconnaissaient avec mystère comme au premier jour: ils n’étaient plus
-les mêmes que ceux qui s’étaient regardés devant les sombres eaux. Tu
-eus vraiment l’âge du jeune hymen au temps de la halte dans la nuit
-printanière. Mon cœur sous ta main battit une éternité.
-
-Un air humide et tiède parfuma le réveil. Je les conduisis vers l’eau
-douce au fond du ravin: ils la lapaient longuement dans le creux de
-leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre sel de la mer. C’était là que
-s’ouvrait la caverne: j’y avais vu se lever au recul des âges, l’homme
-des races. Quelquefois tous ensemble poussaient une tendre clameur
-sauvage. Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés. Et un nouveau
-jour de vie monta.
-
---Pense donc, dis-je à Iule, le même vent léger qui remue les feuilles
-au-dessus de nous passe en ce moment dans l’enclos du Père. Peut-être
-déjà il est parti visiter les ruches.
-
-J’avais une âme fraîche et filiale; ma voix tremblait.
-
-Nous entrâmes dans la région des végétaux gras et des floraisons hautes
-comme des pâturages. Je leur révélai les essences, les graines, les
-herbes de vie comme à moi-même elles avaient été révélées. Ils
-commencèrent d’amasser d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis:
-
---Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez vainement tout à
-l’heure. Nous aurons disparu dans la forêt. Cependant ne perdez pas la
-confiance et continuez à amasser les bonnes herbes. Vous nous verrez
-revenir le quatrième jour après celui-ci.
-
-Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent gravir le versant
-jusqu’au moment où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux. La forêt
-s’ouvrit, l’enchantement du matin sous les arches vermeilles. Je tenais
-Iule par la main et elle portait le petit enfant; celui qui s’appelait
-Yantje courait devant nous. Nous avancions doucement dans l’heure
-tendre: quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais comme les oiseaux.
-Le lait puissamment gonflait les mamelles de la femme; le rire de la
-sève et du vent bourdonnait dans mes tempes. J’appuyais le froid des
-feuillages à ma chair. Une folie me roulait dans les herbes. Cependant
-je n’étais plus le même homme furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon
-cœur criait dans le silence vierge et ma bouche était muette. Tout mon
-sang bondissait et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe sous le
-pas. Je marchais comme un homme dans le vertige, avec un poids lourd et
-délicieux sur moi: je n’aurais pu expliquer cela. Quand il m’arrivait de
-penser qu’avant le soir nous serions à la hutte du vieil ami, mon
-souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais les yeux à terre,
-regardant s’il n’avait pas passé là avant nous. Nous frémissions à
-l’idée de prendre sa grande barbe dans nos mains: peut-être elle lui
-tombait jusqu’aux genoux.
-
-Le coucou chanta dans la belle après-midi. Une roue d’or bourdonna. O
-Iule! les abeilles! Les abeilles! Elles venaient à nous comme des
-avant-courrières et nous menaient. Tu voulus en prendre une: elle te
-piqua et nous nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues sauvages. La
-forêt en était rousse.
-
-Nos pieds coururent, légers; nos cœurs volaient avec les mouches
-vermeilles. Je dus casser des branches pour passer: elles nous
-frappaient le visage. Une folie de vie avait poussé autour de l’enclos
-et ondulait comme la mer. La tendre paix du soir était sur la maison.
-Doucement je frappai dans mes mains en l’appelant par son nom de père et
-Iule avec des cris légers excitait l’enfant.
-
---Ris, petit homme! S’il dort déjà, ton rire l’éveillera.
-
-Il y avait là un si profond silence et les herbes étaient hautes comme
-des arbres.
-
-Oh! oh! une telle chose était-elle possible! Il dormait sur le seuil une
-éternité de sommeil: la clameur d’un peuple n’aurait pu le réveiller. Il
-dormait là comme un siècle tourné du côté où s’en va le soleil. La fin
-de la journée l’avait surpris dans sa haute chaise de branchages. Les
-poils lourds de sa barbe toujours pendaient au menton et cependant il
-n’y avait plus de visage: il n’y avait plus que le résidu fermenté de la
-vie. Les mâchoires étaient retombées et restaient ouvertes comme les
-portes par où était partie son âme.
-
-Père! ô Père! très infiniment et uniquement notre Père! Mon sang
-horriblement se figea. Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma
-gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi sourd d’une bête dans mes
-racines. Je ne pouvais ni penser, ni pleurer, ni faire aucun geste,
-regardant toujours avec mes yeux morts verdir les os. O Père! il n’y
-avait plus là que d’anciennes parcelles de substance retournées à la
-nature! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais à présent moins que le plus
-petit insecte vivant; tu étais le moyeu inerte d’une meule
-tourbillonnante.
-
-Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue des herbes. Je sentis
-son souffle dans ma joue.
-
---Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit?
-
-Je suivis le geste de sa main. Une lumière passa. Mes paupières furent
-comme déchirées avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la chose
-effrayante et belle qu’une simple femme avait vue avant moi. La barbe
-tremblait, bougeait d’un tressaillement de vie comme une eau et comme un
-feuillage. De la mousse duvetait les os de la mâchoire. Une semence
-d’herbe avait germé aux trous des orbites. Et la tige mince d’un bouleau
-jaillissait du sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples ronces
-s’étaient enroulés autour du corps et l’enchaînaient de liens chevelus à
-la chaise. Comme une des mains était restée sur les genoux, un liseron
-semblait un petit cierge dans cette main, avec sa fleur au bout comme
-une flamme.
-
-La forêt sur les pas de la mort était entrée et il dormait là dans un
-linceul royal d’or et d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec un
-doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait regardé au fond des yeux
-vides et ensuite elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, comme
-une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé un manteau immortel de belles
-essences jeunes. A présent, la maison était verte, tout l’été riait par
-delà le seuil. Un frisson remuait dans la lucarne comme le geste d’un
-bras. Le cœur frais de la forêt palpitait à la place où un cœur d’homme
-s’était arrêté. Et puis encore je vis ceci: une abeille passa, entra
-dans le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid vide pendait:
-l’oiseau l’avait fait avec les poils de la barbe.
-
-Mes larmes mollement coulèrent: elles arrosaient la terre qui avait bu
-la vie et qui avait ressué la vie. Elles n’étaient pas amères: elles
-ressemblaient à celles que j’avais versées chaque fois que je m’étais
-senti en présence du grand mystère. La vie! La vie! Iule! Mes tempes
-battaient, une confiance immense soulevait mon être: nous aussi étions
-une des vagues qui sans cesse charriaient l’âme du monde. Il fut debout
-devant nous, très doux, avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il
-nous parlait comme le jour où il nous avait enseigné l’éternité de toute
-chose vivante. Son cœur à grands coups battait dans la forêt.
-
---Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une fois il nous parla des fleurs
-et des feuilles qui sortiraient de lui. Vois: à présent, toutes les
-abeilles sont venues.
-
-Les ruches, dans le soir, eurent une suprême rumeur, et elles
-tourbillonnaient sur le seuil comme son âme ancienne. Alors nous
-restâmes longtemps sans parler, nous tenant enlacés dans notre amour et
-continuant à regarder la beauté de la vie, plus belle au sortir de la
-mort. Un rire monta de la terre, près de nous: nous ne savions pas que
-le petit enfant était venu comme les abeilles et par jeu il tenait dans
-ses petites mains les pieds immenses de l’ancêtre. Cela aussi était un
-symbole, comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes avec la
-palpitation chaude de notre désir. Elle sourit.
-
---Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.
-
-Le ciel pâlit; un vent léger souffla; le jeune bouleau et le lierre
-frémirent, et la nuit était entrée: elle mit le verrou sur le seuil.
-Avec son secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux toujours
-semblait garder les trous de ses yeux ouverts du côté de la vie. Un jour
-il avait quitté comme nous les villes; déjà en ce temps il était mort
-pour les hommes, et nous ignorions quelle destinée l’avait rendu
-farouche et bienveillant.
-
-Maintenant Yantje dormait. Je le couchai sur mon épaule et nous allions
-devant nous, marchant à travers les végétations hautes: elles avaient
-envahi les sentes par lesquelles le vieillard venait à notre rencontre.
-La lune s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre maison de jeunes
-amants. Il sembla qu’elle aussi fût retournée à la nature. Et moi je
-compris que le dernier lien qui m’attachait à l’ancienne vie était ainsi
-rompu et que j’étais irrésistiblement emporté vers une vie nouvelle.
-
-Iule me dit:
-
---N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.
-
-Puis le matin trembla. Elle mit ma main sur son ventre et me demanda si
-cette fois encore je ne sentais pas remuer la vie.
-
-Je la tenais pressée contre moi dans le jour vierge, et elle était très
-grande, auguste comme le matin éternel. Voilà, ma race encore une fois
-avait tressailli. Elle était l’arbre de ma vie, avec des branches qui
-s’étendraient à travers le temps.
-
-Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient de l’autre côté de
-la forêt. Le chemin nous ramena vers l’enclos; toutes les ruches étaient
-éveillées; un nuage bourdonnait autour de nos pas. Dans le matin léger
-la maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était revenu; tous les
-oiseaux chantaient. Une vie fraîche d’éternité frémissait dans le
-liseron et le bouleau.
-
-Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement de ma vie dans mes
-mains. Je ne dérangeai ni une branche ni une feuille. Je laissai la
-porte ouverte, et suivi de Iule, je m’en allai vers les hommes.
-
-Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois se referma sur nous comme un
-matin il s’était ouvert et tous accouraient, demandant ce que j’avais
-vu.
-
---La vie.
-
-Je ne disais pas autre chose. J’étais comme un homme qui est sorti d’un
-nuage et qui a vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me
-regardaient avec des yeux étonnés et soumis. «Sûrement, se disaient-ils,
-un miracle est arrivé. Il fait devant nous le geste de quelqu’un qui est
-au-dessus de lui.» Il n’y avait eu pourtant que le miracle du vent et
-des petites semences germées; il y avait toute la forêt qui avait
-repoussé d’un peu d’os et de sang là où un fils de la vieille humanité
-s’était endormi. Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement;
-je ne savais pas ce qu’elle disait; ses paroles faisaient un bruit de
-petits cailloux qui tombent dans un puits.
-
-Je levai mon bâton et les ramenai vers la mer. Voilà, pensais-je, tu
-étais nu et tu es bien plus nu à présent: tu n’as plus même l’ombre et
-la clarté de la forêt sur ta peau. Une tristesse lourde passa; et puis
-le vieil almanach battit sur le cœur de ma vie. Va devant, homme;
-l’humanité ne s’arrête pas. Etant avec ce peuple, tu es toi-même un
-peuple.
-
-C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour jamais le cœur frais de la
-forêt. J’avais suivi ma vie: elle ne m’avait pas suivi; et d’autres
-choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier levé avant le jour; j’ai
-vécu un grand temps d’humanité et à présent il y a au bord de la mer une
-jeune ville et des hommes libres. Rien de tout cela ne serait arrivé si
-un matin je n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que chaque
-homme, avec une âme personnelle et ingénue, recommence toute la vie
-avant lui et j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre avait mis le
-sien. J’ai demandé ma subsistance à la terre, j’ai vécu solitaire dans
-le meurtre et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon toit; mes dieux,
-je les ai créés selon ma destinée. Et un jour les tribus ont apparu:
-j’ai dit à ceux qui avaient faim: voilà le pain; à ceux qui mouraient:
-voilà la vie; à ceux qui coulaient bas les barques: n’allez pas contre
-le vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de lois: ainsi ils n’ont
-connu ni l’hypocrisie ni le servage. Mais je les ai aidés à se
-construire une cité; ils ont eu des industries; vivant entre la mer
-éternelle et la forêt, ils sont restés près des forces, au cœur même de
-la nature.
-
-J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre; ma journée est finie: je
-puis attendre tranquillement la mort. Je sais qu’elle est encore une des
-formes de la vie. Je vivrai donc dans les âges comme l’ancêtre dans les
-essences vives de la forêt. Une forêt humaine reverdira de mes bras
-ouverts sous la terre et mes os repousseront à travers les races.
-
-
-FIN
-
-
-Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU COEUR FRAIS DE LA FORÊT ***
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- The Project Gutenberg eBook of Au cœur frais de la forêt, by Camille Lemonnier.
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Au Coeur Frais de la Forêt, by Camille Lemonnier</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Au Coeur Frais de la Forêt</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Camille Lemonnier</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: June 3, 2021 [eBook #65494]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries and the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU COEUR FRAIS DE LA FORÊT ***</div>
-<p class="c large">CAMILLE LEMONNIER</p>
-
-<h1 class="i"><span class="small">Au</span><br />
-Cœur Frais<br />
-<span class="small">de</span><br />
-La Forêt</h1>
-
-<p class="c">ROMAN</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="sans-serif">SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</span><br />
-LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF<br />
-50, <span class="xsmall">CHAUSSÉE D’ANTIN</span>, 50</p>
-
-<p class="c">1900<br />
-<span class="small">Tous droits réservés</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em large">ŒUVRES DE CAMILLE LEMONNIER</p>
-
-
-<p class="c">ROMANS ET NOUVELLES</p>
-
-<p>Un Coin de Village. — Un Mâle. — Le Mort. — Thérèse
-Monique. — L’Hystérique. — Happe-Chair. — Ceux
-de la glèbe. — Noëls Flamands. — Madame Lupar. — Le
-Possédé. — Dames de Volupté. — La Fin des
-Bourgeois. — Claudine Lamour. — Le Bestiaire. — L’Arche. — L’Ironique
-Amour. — L’Ile vierge. — L’Homme
-en Amour. — La Vie Secrète. — Adam et
-Eve.</p>
-
-
-<p class="c">CONTES POUR LES ENFANTS</p>
-
-<p>Bébés et Joujoux. — Histoires de huit Bêtes et une
-Poupée. — La Comédie des Jouets. — Les Jouets parlants.</p>
-
-
-<p class="c">CRITIQUES D’ART</p>
-
-<p>Gustave Courbet et son Œuvre. — Mes Médailles. — Histoire
-des Beaux-Arts en Belgique. — En Allemagne. — Les
-Peintres de la Vie.</p>
-
-
-<p class="c">DIVERS</p>
-
-<p>Les Charniers.</p>
-
-<p>La Belgique.</p>
-
-
-<p class="c">THÉATRE</p>
-
-<p>Un Mâle, <span class="small">4 actes, en collaboration avec</span> <span class="sc">A. Barbier</span> <span class="small">et</span> <span class="sc">J. Dubois</span>.</p>
-
-<p>Le Mort. — Les Mains. — Les Yeux qui ont vu.</p>
-
-
-<p class="c gap small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-
-<p class="c gap small">S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée d’Antin, Paris.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em i">Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de
-Hollande numérotés à la presse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AU CŒUR FRAIS<br />
-<span class="large">DE LA FORÊT</span></h2>
-
-
-<p>Je ne savais pas exactement quel âge j’avais :
-personne ne m’avait appris à compter les
-années ; et elle-même ne parvenait pas à dépasser
-le chiffre dix quand on lui demandait
-le sien.</p>
-
-<p>Je lui dis donc : « Quel âge as-tu ? » C’était
-la première fois. Elle me répondit comme à
-tout le monde :</p>
-
-<p>— J’ai dix ans.</p>
-
-<p>La terre, pour elle, avait dix ans comme
-sa propre vie et la vie de toutes les choses autour
-d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur
-le mur par de petites lignes le degré de sa
-croissance en comptant : Un, trois, cinq,
-sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle
-avait maintenant. Il n’y avait à l’horizon de
-ses jours que d’horribles visages de misère et
-personne ne lui avait donné le nom familial.</p>
-
-<p>Elle me dit : « Dix ans » ; et je me mis à
-rire, car moi, du moins, je pouvais compter
-jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder
-cent cerises ou cent noix, au temps de mes
-maraudes dans les vergers. Ensuite, toujours
-il était venu un homme armé d’une fourche
-ou un gros chien qui m’avait mis en fuite.</p>
-
-<p>Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et
-avec une pierre tranchante, je marquai l’endroit
-qu’atteignait la plus grande hauteur
-de sa tête. Puis je lui passai la pierre et à
-mon tour je me plaçai contre l’arbre en lui
-disant :</p>
-
-<p>— Fais pour moi une marque dans l’écorce
-comme je l’ai fait pour toi.</p>
-
-<p>Alors seulement je me retournai et je vis
-qu’elle était plus petite que moi de près d’une
-main. J’étais content qu’il y eût entre nous
-cette différence.</p>
-
-<p>— Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là
-et moi j’atteins presque à cette branche. Je
-suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts
-plus durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs
-années.</p>
-
-<p>Et nous nous parlions comme un frère et
-une sœur. Elle me regarda de côté avec ses
-yeux gris, des yeux de petit animal défiant.</p>
-
-<p>— Si c’est pour me battre comme les autres
-que tu parles ainsi, fit-elle, j’aurais préféré ne
-pas aller avec toi contre l’arbre.</p>
-
-<p>Encore une fois je me mis à rire, je riais
-sans méchanceté.</p>
-
-<p>— Mais non, petite fille, ce n’est pas pour
-ce que tu crois. Puisque je suis le plus grand,
-c’est moi qui les battrai quand ils viendront.</p>
-
-<p>Les autres jamais ne lui avaient parlé
-aussi doucement. Son regard s’éclaira à travers
-l’emmêlement de ses cheveux couleur
-de lin roui. Elle vint plus près de moi et me
-dit :</p>
-
-<p>— Oh ! tu ferais cela ?</p>
-
-<p>Personne non plus ne m’avait parlé avant
-ce temps avec cette confiance. Une onde passa,
-une chose inconnue et grave comme quand
-le matin descend sur la plaine ; et je ne disais
-rien, je n’aurais pu trouver de mot pour
-exprimer le sentiment étrange qui tout à coup
-liait ma force à sa faiblesse. Je remuai seulement
-la tête à petites fois un peu de temps, répondant
-ainsi à sa question ; et c’était elle
-à présent qui riait. J’ignorais ce qui la faisait
-rire.</p>
-
-<p>— Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche
-de sa jupe, si tu as faim, partage avec moi
-cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la
-porte d’une maison, là-bas.</p>
-
-<p>Elle me montrait avec le doigt la ville au
-loin. Je ne sais pas comment, ce matin-là,
-presque en même temps que moi, elle était
-descendue vers la campagne, si bien que nous
-nous étions trouvés l’un près de l’autre sous
-le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises
-dans les vergers ; le fruit à peine commençait
-à se nouer ; c’était le temps de l’année où la
-nature et nous semblions avoir le même âge
-d’enfance.</p>
-
-<p>Nous nous assîmes au pied de l’arbre ; elle
-m’avait attiré par la main et maintenant elle
-rompait la tranche de pain : elle m’en donna
-la moitié. Ce fut la première cène, comme
-une petite Pâque des pauvres qui n’ont rien
-et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc
-nos dents dans cette miche qui autrefois avait
-été une mousse légère et fraîche et que nous
-dûmes casser comme un caillou. Il nous vint
-ainsi avec les restes dédaignés d’une desserte,
-un festin. Nous étions comme des moineaux
-de la ville picorant dans un tas la joyeuse provende
-du hasard. Quand il n’y eut plus que
-quelques miettes au creux de sa jupe, elle les
-roula dans sa main et me dit :</p>
-
-<p>— Prends encore ceci, puisque tu es le plus
-grand.</p>
-
-<p>Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de
-ma taille, il était juste qu’à mon tour je lui
-offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent
-dans la plaine ; elle était sèche et nue ; des
-monceaux de gravats et d’escarbilles la boursouflaient
-de petits dômes ; à une assez grande
-distance un chien famélique rongeait un os
-qu’il serrait entre ses pattes. Lui aussi était
-semblable à nous ; il n’éprouvait pas de dégoût
-pour le résidu misérable qui apaisait sa
-faim.</p>
-
-<p>— Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut
-aller plus loin. Là où nous verrons des mouches,
-il y aura sûrement de quoi manger.</p>
-
-<p>Nous longeâmes des décombres ; un nuage
-crayeux se levait de nos pas ; elle n’avait aux
-pieds qu’un lambeau d’espadrilles ; quelquefois
-elle se détournait pour ne point se blesser
-aux tessons de bouteilles. Moi, j’allais sur
-mes plantaires ; il y avait près d’une semaine
-que mes dernières bribes de semelles s’étaient
-détachées : c’était une vieille couple de bottines
-dépariées ayant chaussé, l’une un pied
-délicat de femme, l’autre, les orteils puissants
-d’un roulier. Avec ménagement je les
-avais portées pendant une partie de l’hiver.
-Nous marchâmes ainsi près d’une heure ; et
-à la fin il passa de grosses mouches dorées ;
-toutes se dirigeaient d’un vol alerte vers les
-zones cultivées. Il y avait longtemps que la
-ville avait disparu derrière nous.</p>
-
-<p>D’abord nous avions cessé de voir l’arbre
-sous lequel nous avions rompu le pain et puis
-à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent
-dans le brouillard des fumées. Maintenant
-nous avions la sensation d’être plus libres,
-comme si un poids nous eût été enlevé des
-épaules. Là où nous allions, la terre était à
-nous et il n’y avait plus que nous deux sur la
-terre. Cependant les paroles nous manquaient
-pour exprimer ce sentiment ou un autre ; et
-nous ne savions pas si ce que nous ressentions
-était de la joie. Nous n’aurions pu dire
-non plus de quelles peines avant ce moment
-nous avions été tristes. Elle avait apparu
-dans cette banlieue pelée, avec ses cheveux
-roux et ses petites jambes maigres sous son
-loqueton de jupe ; elle était venue vers l’arbre ;
-nous ne nous connaissions pas et nous nous
-étions reconnus ; moi aussi, en la voyant,
-j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire.
-Il n’y en avait point d’autre à une grande distance :
-il avait poussé dans ces confins hasardeux
-comme un pauvre, comme un ancêtre
-qui a vu mourir autour de lui les arbres d’une
-forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui
-dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre
-que nous nous rencontrions un jour, elle et moi,
-sous son feuillage, reverdi par le printemps.</p>
-
-<p>Vieil arbre à jamais inoublié ! la grêle et
-les rafales t’avaient battu tout l’hiver et à présent
-tu avais une jeune chevelure de soleil.
-Tu étendis de l’ombre sur notre chemin de petits
-enfants errants, toi qui n’avais nulle ombre
-amie sur ton écorce. Oh ! elle était venue
-si pâle, si lasse avec sa petite mine crispée,
-avec la fièvre de son petit corps qui n’avait
-pas été veillé par une mère ! Elle et moi étions
-malades de la grande ville fumeuse et cependant
-nous ignorions de quoi l’un et l’autre
-nous étions malades. Nous avions un estomac
-et un cœur comme les autres hommes :
-nous n’avions jamais ri et nous avions toujours
-eu faim. Maintenant cette petite frappait fortement
-la terre avec ses talons comme si déjà
-le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant
-son petit jupon gras de boue et de
-suie, un rythme léger de danse. Et elle riait,
-oui, elle riait librement en montrant ses dents
-aiguës sous sa lèvre haute comme si elle eût
-mordu dans un pain de joie.</p>
-
-<p>Elle me dit étrangement :</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois
-une ville ? Est-ce qu’il n’y avait pas un
-garçon et une fille qui un jour s’en allèrent
-l’un vers l’autre par la campagne ?</p>
-
-<p>A peine la ville s’était effacée à l’horizon et
-cependant elle parlait de cela comme d’un
-événement lointain. C’était déjà autour de
-notre marche à petits bonds par la plaine
-comme l’air en désuétude sur lequel se chante
-une antique légende. Il y avait si longtemps
-que la ville n’était plus derrière nous, si
-longtemps que nous ne savions plus qui
-étaient ce jeune garçon et cette petite fille ! Et
-à présent nous avancions dans une terre
-verte et riche. Une armée de mouches était
-nos ambassadeurs comme quand il vient un
-roi et une reine. Elles allaient par grands
-vols ; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue
-dans notre royaume nouveau.</p>
-
-<p>— Oh ! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et
-on ne sait pas ce qu’il y a derrière !</p>
-
-<p>Elle mouilla son doigt et le tendit dans le
-vent, puis le porta à sa bouche.</p>
-
-<p>— C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le
-lait.</p>
-
-<p>Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin ;
-les vergers aux cerises étaient de l’autre côté
-de la ville. Nos pieds légers coururent, laissant
-dans la poussière des milliers d’empreintes,
-comme les pas d’un peuple venu à la
-file avant nous dans cette contrée de hauts
-feuillages. Et enfin nous foulâmes les prés de
-velours ; un ruisseau sinua ; je n’eus qu’à me
-pencher pour cueillir à poignées un cresson
-gras et poivré. Elle vint s’asseoir auprès de
-moi ; elle défit les cordes qui retenaient les
-espadrilles à ses orteils ; et ensuite, avec un
-frisson de plaisir, elle laissa couler ses pieds
-au fil de l’eau. Quelquefois, en riant, j’agitais
-avec mes talons le courant : des remous bouillonnaient,
-brouillant le reflet de ses jambes.</p>
-
-<p>Comme nous restions penchés sur le ruisseau,
-une grande clarté monta du fond de
-cette onde limpide ; et nous reconnûmes nos
-visages. Il nous parut alors que nous nous
-voyions pour la première fois.</p>
-
-<p>— Tu es bien plus beau que je ne croyais,
-fit-elle.</p>
-
-<p>Et je lui dis :</p>
-
-<p>— Tu as tout le ciel dans tes cheveux.</p>
-
-<p>Nous n’étions pourtant que de pauvres petites
-vies de carrefour, sœurs des laborieux
-chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors
-trempé nos pieds dans la bourbe fétide
-des rigoles, gueusant à la limite des mornes
-faubourgs peuplés de logis délabrés et
-pustuleux. Tous nos jours avaient été des dimanches
-sans messe dans une paroisse de
-crimes et de misère, habitée par de lamentables
-foules aux bouches puant le juron et
-l’alcool. Et maintenant nous respirions librement
-sous le grand ciel sans limites, loin des
-hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais ;
-nous n’avions pas encore goûté la douceur
-d’une telle trêve.</p>
-
-<p>Ah ! il y avait tant d’années déjà que nous
-étions en marche ! Il nous semblait que nous
-avions toujours marché avec nos pieds las
-d’enfants et aucun de nous ne savait d’où il
-venait : une main nous avait poussés et ensuite
-nous ne nous étions plus arrêtés. C’est
-pourquoi, sentant sous nous la terre molle
-et fraîche, nous demeurions émerveillés et
-heureux. Nous étions dans l’espace bleu un
-autre garçon et une autre fille qui ne connaissaient
-pas encore la joie du monde ; et avant
-ce temps non plus nous n’avions pas connu
-la couleur du ciel.</p>
-
-<p>Il nous ondoya dans ses plis de soie comme
-la petite rivière baignait nos pieds : il éploya
-sur notre nudité les tentures somptueuses
-d’un palais. Le vent à nos oreilles ressemblait
-à une musique. Les paroles nous manquaient
-pour nous dire l’un à l’autre la beauté
-des prodiges. Pourtant, comme c’est toujours
-au ciel que l’homme vierge rapporte ses élans,
-j’avais dit ingénument : « Tu as tout le ciel
-dans tes cheveux. »</p>
-
-<p>Ce fut l’après-midi. Le soleil brûlait nos
-peaux rousses : il coulait de l’or dans notre
-sang. Nous étions repartis, suivant notre ombre
-sur le chemin. Elle sautait à cloche-pied,
-poussant du bout du pied une pierre devant
-elle. Une fois, elle se mit à courir si loin que
-je voulus crier après elle. Alors seulement je
-pensai que je ne savais pas même le nom
-dont on l’appelait. Je lui dis :</p>
-
-<p>— Vois un peu : tu es venue et j’ignore
-encore ton nom.</p>
-
-<p>Elle me montra ses petits bras maigres.</p>
-
-<p>— Je tremblais toujours quand j’étais petite.
-Mama une fois m’a appelée « Frilotte » et
-alors tous m’ont appelée ainsi. Voilà, je n’ai
-jamais su ce que c’était d’avoir chaud.</p>
-
-<p>Elle parla de cette part de sa vie comme
-d’une très ancienne chose. Je riais ; je ne
-sentis pas dans le moment combien il était
-triste qu’elle n’eût connu qu’un nom si peu
-humain.</p>
-
-<p>— Toi, tu es Frilotte, lui dis-je, et moi je
-suis Petit Vieux.</p>
-
-<p>Je ne sais plus qui une fois m’avait affublé de
-ce sobriquet par dérision de mon humeur taciturne
-et solitaire. Je n’en éprouvais ni honte
-ni peine. Cela m’était indifférent, après tout,
-comme la vie, comme l’idée qu’une créature
-m’eût mis au monde en me maudissant. Elle
-eût pu rire comme moi-même j’avais ri ; son
-nom n’était pas plus ridicule que le mien ;
-une même ironie pesait sur nos existences.
-Elle me regarda sérieusement.</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, on t’appelle Petit Vieux, toi
-qui as des yeux comme un enfant !</p>
-
-<p>Je haussai les épaules et elle pensa à autre
-chose. Nous n’avions pas encore appris à nous
-étonner sur nous-mêmes. Nous étions des
-épaves roulées par le flot des âges ; les foules
-avaient été notre famille.</p>
-
-<p>Cependant elle commença de bâiller et me
-dit :</p>
-
-<p>— J’ai faim.</p>
-
-<p>C’était la première fois et c’était le mot de
-toute notre vie. A chaque heure du jour, notre
-corps nous criait : « Je te porte, je cède à tes
-volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure
-de mes forces. Une meule tourne à vide en
-moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi
-ou je te refuse le service de tes membres. »
-C’était le même cri qui sans trêve relançait
-par les rues de la ville la détresse affolée
-des meutes humaines. Nous l’avions toujours
-entendu : il nous réveillait sur les dalles
-où s’étiraient nos sommeils accablés ; et
-voilà, il montait de nous, à présent, dans
-l’heure divine.</p>
-
-<p>Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment
-d’un devoir envers cette enfant venue
-sur mes pas. Je n’étais pas triste ; la tristesse
-est si bien l’état naturel des dénués qu’elle
-demeure au fond de la vie comme une eau
-trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte
-de m’attendre. Je partis en courant, je suivis
-les mouches sous les arbres, toujours plus
-loin. Elles entrèrent dans une étable, et à
-côté j’aperçus une maison. Je savais par
-quelles paroles évoquer la charité ; il m’était
-arrivé çà et là de tendre la main du fond d’un
-porche quand la chance ne m’aidait pas dans
-mes petits métiers précaires. L’été, j’allais
-cueillir des graminées et des bluets aux alentours
-des vergers ; je revenais ensuite les proposer
-aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière
-des voitures devant les restaurants de
-nuit ; mais de grands voyous violents et d’agiles
-vieillards sournois me disputaient ce
-poste convoité. Je me rabattais aussi vers les
-halles et m’employais à balayer le carreau
-suintant de marée ou juteux de fruits avariés.
-C’étaient là mes meilleurs profits.</p>
-
-<p>Je heurtai au seuil ; une femme âgée arriva
-en traînant ses sabots.</p>
-
-<p>— Frilotte a faim, lui dis-je avec décision.
-Si vous aviez un petit morceau de pain ?</p>
-
-<p>L’aïeule était d’humeur gaie ; elle se tourna
-vers une jeune mère qui, dans le fond de la
-pièce, berçait un enfant.</p>
-
-<p>— Frilotte ! fit-elle. Celle-là sûrement doit
-être aussi drôle que lui !</p>
-
-<p>Toutes deux riaient sans méchanceté. La
-pitoyable vieille prit dans la huche un quart
-de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les
-parts écrasa une coulée de beurre. Je ne sais
-pas si auparavant j’avais jamais éprouvé une
-telle joie. Je volai vers mon amie ; je lui mis
-le pain dans les mains, disant :</p>
-
-<p>— As-tu déjà mangé du beurre ?</p>
-
-<p>Ses yeux luisaient ; le vieil instinct de la
-défiance reparut ; elle me regarda de côté
-comme si elle redoutait qu’après lui avoir
-donné le pain, je ne le reprisse. Je secouais
-la tête.</p>
-
-<p>— Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu
-voudras.</p>
-
-<p>Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme
-les êtres qui ont mal appris à parler. Ouah !
-Ouah ! fit-elle, exprimant ainsi une joie très
-franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre
-du seigle ; et ensuite, comme elle avait fait la
-première fois sous l’arbre, elle divisa le pain
-de ses petites mains brunes. Nous étions
-allés vers de hauts peupliers ; nous nous assîmes
-à leur ombre. Elle ne finissait pas de
-lécher le beurre ; il avait une couleur de soleil.
-Quand la belle couche jaune eut toute fondu
-à sa bouche, elle commença seulement de
-mordre à dents profondes dans l’épaisseur du
-quignon. Oui, la ville était loin.</p>
-
-<p>Une fraîcheur monta comme nous achevions
-ce repas savoureux. Aucun de nous n’avait
-eu la pensée qu’il viendrait un moment où il
-nous faudrait nous décider à reprendre le chemin
-du vieil arbre. La plaine s’empourpra de
-rais obliques : je tendis le doigt vers la cité
-fumeuse.</p>
-
-<p>— Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas ?</p>
-
-<p>Elle me répondit :</p>
-
-<p>— Si tu y retournes, j’irai avec toi.</p>
-
-<p>Je portais toujours un caillou dans ma poche.
-Quand il me fallait décider si la chance
-viendrait du chemin de droite ou du chemin
-de gauche, je tirais le caillou et le lançais en
-l’air. Ce caillou, en outre, me donnait l’illusion
-de posséder, comme les riches, quelque
-chose qui pesait le poids de l’argent. Les
-humbles petits pauvres ont vis-à-vis d’eux-mêmes
-de secourables ingéniosités. J’aurais
-pu prendre cette fois encore le caillou : le
-jetant devant moi, j’aurais par pile ou face
-fixé notre destinée. La décision tranquille de
-Frilotte me donna la confiance en moi-même.
-D’un esprit résolu, je dis :</p>
-
-<p>— Nous irons par là.</p>
-
-<p>Je lui montrais la route en avant de nous.
-Maintenant nous étions tous deux pleins de
-haine pour la ville.</p>
-
-<p>Oh ! la gueuse ! la gueuse ! l’horrible marâtre
-qui toujours nous avait retiré le pain des
-dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle
-sans lait ! Nous y avions grelotté l’hiver
-et rôti l’été, nus, sans abri, trompant notre
-faim avec des rebuts que nous disputions
-aux chiens. Mais ceux-là se levaient plus matinalement
-que nous : presque toujours, quand
-nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient
-déjà passé. J’étais, moi, le Petit Vieux qui,
-depuis les jours de la petite enfance, traînait
-après lui la misère du monde. Je n’aurais pu
-dire quel sentiment me rendait à moi-même
-si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été
-jeune. J’étais le prolongement peut-être d’antiques
-races qui avaient souffert la faim et le
-froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur
-de pavé qui ne pouvait compter que jusqu’à
-dix, eût été incapable de faire le total de ses
-détresses. Mais celle-là était une essence vive ;
-elle avait une gaîté de matin dans ses ailes
-légères d’oiseau. Elle riait comme rit le vent
-dans une chambre de malade quand les fenêtres
-sont ouvertes. Son mobile esprit de petite
-femme dansait devant elle sur le chemin. Elle
-se tourna une dernière fois vers l’endroit de
-l’horizon où avaient disparu les tours et
-cracha au loin avec une moue de colère. Et
-puis tout de suite elle ne pensa plus qu’à
-s’amuser de sa vie nouvelle.</p>
-
-<p>— Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises
-à l’été ? Il y aura des meules de foin tiède où
-dormir ? Il y aura des tartines de beau pain
-beurré quand nous voudrons manger ?</p>
-
-<p>Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle
-aspirait la senteur des herbages, le nez au vent,
-comme une petite génisse. L’âme de la terre
-entra en elle. Je pensais : « Là-bas il n’y aura
-pas de chiens levés avant le jour. »</p>
-
-<p>Le soleil se coucha paisiblement ; le ciel sur
-notre marche semait des roses ; le vent avait
-gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut
-des fermes, des toits de chaume, des clôtures
-fleuries. Les herbes et le sable rafraîchissaient
-nos pieds. Nous longeâmes ensuite
-un grand bois et tout le soir n’était pas tombé.
-Un peu de clarté pâlissait nos visages ; nous
-étions l’un près de l’autre comme de petites
-ombres ; de nouveau nous croyions ne nous
-être pas connus encore. Puis ce reste de jour
-s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle
-me dit singulièrement :</p>
-
-<p>— Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là
-près de moi ?</p>
-
-<p>Je disais :</p>
-
-<p>— Est-ce bien toi, petite Frilotte ?</p>
-
-<p>Nos noms nous étaient très doux comme le
-beurre de la tartine et nous n’apercevions
-plus les bouches qui les disaient. Elle coula
-sa main dans la mienne. Je n’avais pas encore
-senti la tiédeur de la chair chez les autres
-filles. D’affreuses petites guenons m’avaient
-mordu jusqu’au sang ; moi-même je
-leur avais tiré les cheveux à poignées. La
-sensation n’avait pas été différente de mes
-rixes avec les garçons.</p>
-
-<p>Ce fut donc une chose nouvelle et profonde,
-la douceur de sa main dans ma main. Les
-cerises seules avaient la moiteur de cette
-petite peau tiède. Nous serions allés comme
-cela jusqu’au bout du monde. Un grand silence
-tomba : des voix d’enfants très loin
-s’étaient tues ; l’aboi d’un chien un peu de
-temps aussi avait traîné ; il n’y eut plus sur
-nous que la nuit du bois aux petites feuilles
-remuées, aux légers craquements de brindilles
-comme un peu plus de silence. Une apparence
-irréelle duvetait les formes, de fraîches soies
-d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous
-parlions plus, nous n’avions plus pour nous
-entendre que la chaleur de nos mains l’une
-dans l’autre.</p>
-
-<p>Nous n’avions pas peur : les nuits de la
-ville avec leurs réverbères clignotants et leurs
-râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme
-des morgues après des crépuscules livides,
-le noir humide des rues battues par les rafales
-hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs
-avaient épuisé en nous les frissons de l’effroi.
-C’était plutôt un sentiment de confiance
-et de sécurité comme si nous nous en remettions
-à une vigilance inconnue du soin de
-nous préserver. Quelqu’un doucement sembla
-parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être
-avait fermé les paupières du jour et berçait
-les arbres ; et personne ne nous avait
-appris Dieu. Nous arrivâmes ainsi au bord
-d’une clairière.</p>
-
-<p>Là elle me dit :</p>
-
-<p>— Je suis lasse, Petit Vieux.</p>
-
-<p>Sa main depuis un peu de temps pesait à
-mon bras. Ses pieds aussi râpaient sans courage
-le chemin. Mes plus belles nuits là-bas
-étaient celles que je passais, gîté aux poutrelles
-des grands ponts de fer, par-dessus le
-sombre fleuve tranquille. Il coulait de son
-flot éternel et sans bruit. Vers le matin de pesants
-chariots passaient ; toute l’armature
-trépidait ; j’étais bercé comme dans une tempête.
-Frilotte, elle, couchait dans l’odeur
-brûlante et fétide des taudis où s’entassait
-un remous humain. Quelquefois elle s’abattait
-derrière un remblai, contre une porte,
-près d’un soupirail de cave. Ni l’un ni l’autre
-ne connaissions encore la tendre nuit des
-bois.</p>
-
-<p>Dans le soir de la clairière, un chêne comme
-une église se dressa. Son pied se renflait de
-monstrueux orteils, feutrés de mousse. Je
-riais en tâtant la douceur de ce lit, moelleux
-comme un duvet de petit oiseau.</p>
-
-<p>— Vois un peu, Frilotte, si tu ne serais pas
-bien ici, disais-je.</p>
-
-<p>Elle répondit quelque chose que je ne pouvais
-comprendre, et elle s’était laissée tomber
-entre les grosses nervures de l’arbre. Cependant
-moi, regardant le ciel splendide au-dessus
-d’elle, je dis encore tout bas :</p>
-
-<p>— Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.</p>
-
-<p>Je ne savais pas de qui je parlais ; il monte
-du fond des ignorants des paroles obscures
-qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles
-criblaient le feuillage léger du chêne ;
-tous les trous du ciel, à travers le jeune printemps
-des feuilles, avaient une pâleur tranquille
-de veilleuses. Les nuits de Noël, il y
-avait comme cela des arbres éclairés aux vitrines.
-Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement.
-Elle avait replié ses jambes nues
-sous son jupon ; ses paupières étaient retombées.
-Un souffle passa.</p>
-
-<p>— Bonsoir, Petit Vieux.</p>
-
-<p>Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit
-cela. Celui-là toussait toujours. Il était venu
-coucher auprès de moi dans une cave près du
-fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux.
-Ce soir-là il m’avait dit tendrement
-bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était
-réveillé.</p>
-
-<p>J’étais couché au pied du chêne, dans le
-duvet frais de la terre avec une vie étrange
-en moi. Mes mains caressaient des tissus
-tendres et animés, comme une chair. Les
-arbres aussi vivaient, et les étoiles, et toute
-la profondeur du bois. J’eus là pour la première
-fois le pressentiment d’un mystère autour
-de la créature. Ce n’était qu’une idée
-venue de la beauté de la nuit et descendue
-au cours de mon sang. Et à peine je connaissais
-mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de
-mes membres blessés. Je connaissais bien
-moins les rapports de ma vie avec le sens
-éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé
-de Dieu et de l’univers ? Mais la terre sous
-moi avait une pulsation ; d’infinies rumeurs
-montaient de la clairière ; la sève bruissait
-aux artérioles comme la salive à mes lèvres,
-comme le sang dans mes veines.</p>
-
-<p>J’avais collé mon oreille contre le chêne ; il
-vibrait dans toute sa hauteur et une onde
-sonore courait sous son écorce. Mon ouïe
-subtile de petit sauvage croyait reconnaître
-le bruit de la ville quand de loin on l’entend
-dans les soirs, avec ses roulements de chars
-sur les dalles, ses musiques de cuivres et de
-tambours, son bourdonnement comme une
-ruche.</p>
-
-<p>Ma peur tout à coup trembla comme devant
-un prodige. J’aurais voulu réveiller Frilotte,
-lui crier :</p>
-
-<p>— Petite fille ! la terre a un cœur comme toi
-et moi !</p>
-
-<p>Les premiers hommes entrés aux forêts durent
-éprouver ce sentiment de terreur religieuse.</p>
-
-<p>Je couchai ma tête près de celle de Frilotte ;
-je n’eus plus un mouvement ; et un bruit léger,
-profond montait aussi de sa vie, son
-sommeil faisait une musique comme une
-grosse mouche, comme la respiration de cette
-terre nocturne. Un flot tranquille toujours
-s’élevait, s’abaissait ; je regardais sous les
-étoiles sa bouche tendrement palpiter. Comme
-la mienne elle avait crié des injures ; elle
-avait répété les paroles exécrables qui, sur des
-lèvres d’enfant, ont la rougeur déchirée d’une
-blessure. A présent elle frémissait doucement
-comme le cœur d’une rose. Un engourdissement
-me prit : je me sentis m’évanouir
-tièdement dans la chaleur de son sang.</p>
-
-<p>Et puis ce fut notre premier matin. Presque
-en même temps nous ouvrîmes les yeux.
-Des gouttes de clarté pleuvaient des branches,
-roulaient sur nos visages. Notre chair
-était mouillée d’aube. Quel étonnement pour
-tous deux ! Elle me regardait avec de claires
-prunelles émerveillées. Il me sembla que
-c’était une autre fille qui était près de moi.
-Elle n’avait plus dans l’heure fraîche le
-même front pâle qui la veille était venu
-vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre
-fleur de sang, ardente et mobile. Et encore
-une fois, dans le paysage vierge, ce fut comme
-si nous ne nous étions point encore vus. Elle
-reposait sur le lit de mousse comme un esprit
-de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je
-la considérais avec des yeux jeunes, lavés de
-lumière.</p>
-
-<p>— C’est bien toi, Frilotte ?</p>
-
-<p>Et auparavant je n’avais jamais souri.</p>
-
-<p>— Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce
-toi, Petit Vieux, qui me touches avec ta
-main ?</p>
-
-<p>Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière
-fumait ; une ombre bleue tombait des
-arbres et coupait comme une proue le lac argenté
-des vapeurs. Le soleil crépitait, brillant
-et gras. Un coucou, dans les lointains du
-bois, chanta trois fois.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.</p>
-
-<p>— Non, c’est un oiseau, petite fille.</p>
-
-<p>Cependant je ne savais pas quel était cet
-oiseau. Elle et moi ne connaissions que les
-moineaux des rues ; et nous étions à présent
-nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont
-quitté la ville et sont venus vers les grands
-arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues,
-profondes. Le cœur de la terre à grands
-coups battit. La vie de moment en moment
-montait ; elle roula comme une mer ; et la
-même main qui avait fait glisser les gonds
-de la nuit rouvrait les écluses du jour.</p>
-
-<p>Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce
-du chêne. Il ronflait comme une meule ; tout
-le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique
-comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme
-entière d’un peuple. Je n’étais plus le même
-enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère
-des ombres.</p>
-
-<p>— Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi
-vit comme nous.</p>
-
-<p>Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors
-une joie ivre passa en moi. En criant, j’étreignis
-le grand arbre comme un ami, comme
-un frère. Une nuée d’oiseaux s’envola, un
-pivert au loin hennit. Chaque bruit de la
-forêt était un prodige ; mais surtout le coucou
-nous charmait. De nouveau il frappa trois
-coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu
-un oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en
-poussant trois hoquets saccadés. Elle me dit :</p>
-
-<p>— Allons là où crie cet oiseau.</p>
-
-<p>Nous marchâmes quelque temps dans le
-thym humide. Chaque pas dont nous foulions
-le sol moelleux faisait effluer des senteurs
-vertes. Nous appelions : Coucou ! Coucou !
-Et à trois reprises encore l’oiseau répondit,
-mais chaque fois sa voix semblait
-se reculer dans la profondeur du bois.</p>
-
-<p>Les taillis s’épaissirent : une mêlée sauvage
-s’ouvrait et se refermait sur notre passage, et
-d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous
-saluer à la pointe des branches. Il y en avait
-qui du bout de leur bec semblaient égoutter
-une eau de cristal ; chaque goutte tintait claire
-et fraîche. Des pinsons ressemblaient aux
-petits musiciens qui, le dimanche, s’en vont
-jouer du violon devant les guinguettes. Et
-puis le loriot siffla ; il n’avait que quatre notes,
-toujours les mêmes ; c’était mouillé, moqueur
-et tendre. Il y avait aussi à la ville un
-joueur de flageolet qui, avec ses doigts sur les
-trous du bois sonore, faisait ce bruit mélodieux.
-Quelquefois des geais aigrement
-criaient.</p>
-
-<p>— Oh ! disait Frilotte, je crois entendre la
-vieille femme se chamailler avec Mama.</p>
-
-<p>La joie du bois passa en nous. Avec patience
-j’essayais de moduler les quatre notes du loriot.
-Notre rire était une chanson d’oiseau à
-nos bouches : il montait de nous comme l’odeur
-du thym montait du sol foulé par nos
-pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes
-élémentaires avec la gaîté du matin. Autrefois
-nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à la
-pointe des dents, comme on mord pour se
-défendre. Nous étions alors les petites bêtes
-du hallier humain ; nous n’avions pas entendu
-encore le rire du vent dans les arbres.</p>
-
-<p>Cependant Frilotte tout à coup commença
-de claquer des dents et de nouveau la faim
-était revenue. Comme le loup elle était sortie
-du bois et maintenant elle se jetait sur nous.
-C’était le même aboi que les autres matins,
-que tous les jours de notre vie. Nous prîmes
-une poignée d’herbes vertes ; leur suc âcre
-nous crispa ; nous essayâmes vainement de
-mâcher des écorces. Alors, avec des yeux
-pâles, elle se mit à parler du beau pain beurré
-de l’aïeule.</p>
-
-<p>— Ah ! dis-je, si seulement nous pouvions
-retrouver le chemin de cette maison !</p>
-
-<p>Nous n’avions pas perdu le courage ; nous
-étions accoutumés à mériter par de patients
-labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne.
-Nous tâchâmes de nous orienter. Nos
-pieds nus ne cessaient pas de frapper rapidement
-la terre. A la fin Frilotte se laissa
-tomber.</p>
-
-<p>— Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement.
-Moi je resterai ici.</p>
-
-<p>Mais tout de suite après, se cramponnant à
-mes mains :</p>
-
-<p>— Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce
-que je ferais seule ici sans toi ? Je ne veux
-pas mourir dans cet horrible bois.</p>
-
-<p>Je la pris donc dans mes bras et la portai
-un peu de temps ; mais à mon tour je sentis
-mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement.
-Quelle ironie ce soleil et toute cette
-joie des arbres et des oiseaux par-dessus notre
-agonie ! Nous étions là l’un près de l’autre,
-pressant notre estomac avec nos mains. Ensuite,
-en l’écrasant de tout le poids de notre
-corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la
-bête affamée qui criait en nous. A la ville du
-moins, les chiens quelquefois n’avaient pas
-tout mangé quand nous passions. La nature
-était plus terrible que les hommes.</p>
-
-<p>Comme encore une fois je me retournais sur
-le ventre, je vis s’avancer une file de gros
-insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous
-les herbes avec lenteur et semblaient se diriger
-vers un carnage, vers un pays de riches
-proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au
-pied d’un arbre un ramier mort, se mouvant
-sous l’assaut de leurs légions noires. Une vie
-rythmique palpitait sous les ailes ; le duvet
-des plumes mollement ondulait par lentes et
-larges secousses continues. Cependant personne
-n’avait dit à ces insectes voraces qu’il
-y avait là un débris savoureux : leur sûr instinct
-les avait guidés et à présent par centaines
-ils se repaissaient du ramier.</p>
-
-<p>Un petit pauvre, un être primitif lie ses
-idées avec plus de spontanéité que le civilisé
-des villes. Je dis à Frilotte :</p>
-
-<p>— Il y a des nids dans les arbres. Si je reste
-un peu de temps sans revenir, crie trois fois
-comme l’oiseau.</p>
-
-<p>Comme le chat au guet, je me glissai sous
-bois, écoutant la rumeur qui partait des hauts
-feuillages. J’évitais le craquement des brindilles,
-le froissement des feuilles sèches et
-toujours je regardais au-dessus de moi dans
-l’épaisseur verte des branches. Une force
-meurtrière bandait mes nerfs. Mon cœur battait
-à se rompre. Je vécus certainement là une
-longue durée de vie. A la fin une cime s’agita ;
-un émoi de maternité apeurée traîna un
-instant et puis retomba sur un frémissement
-de jeunes ailes. L’instinct du fauve, le goût
-forcené de la proie aussitôt darda. Pour jouir
-d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais
-maintes fois grimpé aux candélabres,
-noué mes genoux aux platanes lisses, d’une
-souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux
-et vaste, cette fois défia l’embrassement
-de mes membres trop courts. Un jeune hêtre
-heureusement par la cime joignait l’une des
-grosses branches de cet ancêtre du bois. Je
-l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent
-et à la force des reins je commençai
-à me hisser. Bientôt j’atteignis les hautes
-ramures ; elles ployèrent, frêles et tendres ;
-leur extrémité seulement frôlait les nervures
-puissantes du chêne. A présent l’effroi du nid
-grondait ; le mâle gonflait la plume ; la femelle
-largement avait blotti la couvée sous
-ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous
-son ventre les becs aigus et jaunes des petits
-en tumulte.</p>
-
-<p>Alors une décision froide noua ma volonté.
-Un sûr élan pouvait seul avoir raison de l’espace
-qui me séparait du nid. J’imprimai au
-hêtre des oscillations à mesure plus fortes et
-enfin me lançai. Je crus tomber de la hauteur
-d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua ; la
-lumière et l’ombre se déchirèrent, d’un long
-bruit de soies fendues. Tout le chêne fut secoué
-comme par une rafale violente ; et moi,
-élastique et souple, les yeux clairs dans ce
-bond prodigieux, je roulai parmi une mer
-de feuillages. Une branche, torsée comme un
-câble, m’arrêta, je m’accrochai ; et un vol
-maintenant tourbillonnait ; les ramiers me
-perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec
-une clameur sauvage, j’avais arraché le nid
-et le coulais contre ma chair.</p>
-
-<p>Je me laissai tomber de branche en branche ;
-et puis, visant le jeune hêtre prochain,
-j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau
-plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages
-amortirent la chute ; je roulai, sans trop
-de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures
-bruinaient à mes mains ; une large entaille
-m’éraflait la joue ; le sang des petits ramiers
-me barbouillait la poitrine.</p>
-
-<p>Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche
-tel que durent l’éprouver les anciens hommes
-des bois. J’avais joué ma vie dans un
-acte héroïque. Je m’étais égalé à ma volonté ;
-je crois bien que l’instinct parla ainsi en moi,
-car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer.
-Je criai par trois fois, mais je ne
-savais plus comment chantait le coucou : je
-poussais la clameur furieuse d’un roi. Et
-là-bas, une voix faible me répondait.</p>
-
-<p>— Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds,
-ces bêtes tout à l’heure vivaient.</p>
-
-<p>Elle les mania, tièdes encore et palpitantes.
-Des roses vives fleurissaient ses joues ; ses
-narines battaient. Elle fut contre moi les yeux
-brillants, d’une joie de vie féroce et tendre,
-poussant son cri sauvage.</p>
-
-<p>Bientôt la plume légère vola sous ses doigts.
-J’amassai du bois, des feuilles sèches ; je pris
-mon caillou ; j’en fis jaillir l’étincelle. Le feu
-pétilla clair et rose : il monta sous les chênes
-comme la petite âme de la couvée. Et entre
-les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé
-un scion que nous écartions ou rapprochions
-selon l’intensité de la flamme. Les chairs se
-dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à
-l’odeur d’encens du bois brûlé. Avec de longues
-salives nous regardions s’achever la
-cuisson. Comment un jeune garçon comme
-moi eût-il pu soupçonner la raison de l’exécrable
-attrait qui pour l’homme se dégage de
-la senteur d’une viande grésillante au feu ?
-Le sang d’une vie sur le gril est plus délectable
-que la saveur d’un fruit généreux, que
-le parfum d’un pain fraîchement pétri. A
-peine, pour l’avoir reniflé au seuil des rôtisseries,
-je connaissais l’âcre relent poivré du
-charnage. Et maintenant à l’odeur de cette
-petite chair qui avait palpité et saignait un
-jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.</p>
-
-<p>L’instinct des carnassiers nous domina :
-nous lacérâmes les tendres filandres à la
-pointe des canines. Nous broyâmes entre
-nos molaires les jeunes os des fils du vieux
-chêne. Il nous en resta comme une griserie
-accablée qui nous fit dormir, heureux et repus,
-une longue heure de sommeil.</p>
-
-<p>Au réveil, la soif à son tour nous tortura ;
-cette viande flambée rendait nos gorges brûlantes.
-Mais l’herbe était chaude ; nous sucions
-des feuilles ; elles ne nous procurèrent
-qu’un rafraîchissement momentané. Nous regrettâmes
-le clair ruisseau : nous en avions
-pour jamais perdu le chemin. Entre lui et
-nous, comme une roue les grands arbres
-tournaient.</p>
-
-<p>Une forge écarlate s’alluma dans les fonds :
-le soleil roula comme une tête sous des marteaux.
-Nous étions dans un hallier épais, au
-cœur même du bois immense. Une illusion
-nous avait lancés parmi les ronces et les
-épines rougies par le couchant ; de loin nous
-avions cru voir des fruits pourprés. Des échardes
-meurtrissaient nos jambes ; un morceau
-de la jupe de Frilotte resta pris aux griffes
-du fourré. Elle jurait comme une vieille
-femme ivre ; j’allais, tapant avec un bâton devant
-moi, prudemment. Des formes agiles et
-longues soudain s’élancèrent, un émoi effarouché
-et gracieux de vies légères, presque
-volantes, dans la sveltesse de leur fuite.
-Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible lévrier,
-du cheval ardent et sensible ? Il y
-avait bien à la ville un jardin d’animaux ;
-leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier.
-Ceux-là du moins avaient un nom dans
-ma mémoire, un nom qui quelquefois venait
-à la bouche des plus ignorants, lion, tigre,
-loup. Et une fois, hissé à la crête d’un mur,
-j’avais pu voir, par delà la clôture, des toisons
-massives et des pas saccadés. Mais personne
-jamais ne nous avait parlé des innocents chevreuils.</p>
-
-<p>— Oh ! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit
-Vieux.</p>
-
-<p>Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage
-était en moi pour avoir goûté au sang.</p>
-
-<p>— S’il en vient encore une, criai-je, je la
-tuerai.</p>
-
-<p>— Le ferais-tu vraiment ? dit-elle.</p>
-
-<p>Ses narines comme l’autre fois battaient.</p>
-
-<p>Le roncier un peu plus loin se creusa ; une
-aire moelleuse et verte ondula aux pentes d’un
-vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes
-un cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source
-et serpentait à travers les fonds. Nous puisâmes
-avec nos paumes cette eau miraculeuse ;
-elle filtrait de nos doigts en filets d’argent ;
-nous n’avions jamais fini de boire, et une
-douceur profonde coulait avec elle dans nos
-poitrines altérées. Nous serions restés là des
-heures, divinement rafraîchis par le délicieux
-paysage.</p>
-
-<p>Nous suivîmes le léger courant ; les arbres
-se reculèrent ; une mare, un sommeil d’eau
-immobile se velouta d’une ombre violette.
-Doucement le ciel se mit à pâlir ; des clartés
-d’étoiles, comme des gouttes de lait, ruisselèrent
-des mamelles de la nuit. Alors deux
-enfants, en se tenant par la main, remontèrent
-les pentes et ils ne riaient ni ne se parlaient,
-très purs et heureux dans la bonté de l’ombre.
-Ils étaient venus de la ville horrible, avec
-leurs boyaux crevant de faim ; ils s’étaient
-pris par la main et ils avaient marché devant
-eux. Une vie libre déjà les payait de leurs
-longues détresses exténuées. Et ni l’un ni
-l’autre n’avaient appris à joindre les doigts ;
-une âme religieuse pourtant était sur leurs
-bouches.</p>
-
-<p>Elle se serra contre moi.</p>
-
-<p>— Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois
-comme cela une église.</p>
-
-<p>Voilà, elle disait vrai : c’était bien là comme
-cette église dont elle parlait, mais toujours à
-la ville, au bout d’un peu de temps, un
-homme solennel nous chassait en faisant sonner
-sa hallebarde sur les dalles.</p>
-
-<p>La nuit entra dans nos âmes sauvages comme
-un duvet, comme l’eau fraîche de la source.
-Un souffle lent montait, le vent d’une haleine
-comme un frôlement de plumes et de soies. Il
-y avait si longtemps que nous avions cessé
-de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant
-sous le tablier ronflant des ponts, toi
-dans des taudis fétides qu’empestait une
-odeur d’égout et d’alcool ! Un arome de sèves
-et de gommes nous sucrait les lèvres. A
-chaque coup nous croyions aspirer l’énorme
-âme verte du bois. Nous avions les sens vierges
-de deux petits faunes aux écoutes du mystère.</p>
-
-<p>L’ombre trembla sur des randonnées agiles,
-de lents glissements furtifs. Des poursuites
-fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des
-chênes couraient des traques enamourées d’écureuils.
-Et des cris légers, quelquefois la
-plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient
-au craquement des branches, au froissis
-des feuillages, à de sourds battements d’ailes.
-Une rumeur continue traînait, la palpitation
-des vies proches ou lointaines rôdant sous
-bois. Un vol ouaté de hibou tout à coup
-s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et
-des palombes soupiraient comme des amants
-heureux. Presque aussitôt un galop fendit la
-nuit ; des sabots précipités rebondirent vers
-la mare. Je revis la grâce svelte et frémissante
-des longs animaux aux yeux de femme.</p>
-
-<p>Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.</p>
-
-<p>— Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas
-des bêtes comme les autres.</p>
-
-<p>L’air mou retomba au silence ; la grande
-nuit du bois s’assoupit ; il y eut comme un
-doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous
-nous endormîmes dans l’âme fraîche de la
-terre. Et encore une fois ensuite le matin
-s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur
-des arbres. Nous ne cessions pas d’admirer
-le prodige de leurs troncs énormes au-dessus
-de nous, si petits.</p>
-
-<p>Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les
-heures par la courbe du soleil. Six fois il s’était
-levé dans un ciel clair, fleuri de roses.
-Aussitôt montait la vie ; le coucou, avec ses
-petits coups, donnait le signal. Celui-là était le
-chanteur matinal, posté derrière les portes du
-jour. Puis le loriot jouait son petit air ; la
-plainte pâmée des palombes traînait ; le pivert
-s’ébrouait avec un hennissement de poulain ;
-l’aigre clameur des geais graillait ; et nous
-reconnaissions aussi le foret strident de la pie
-et le rauque coup de rabot des corneilles.
-Nous inventâmes des noms pour les distinguer
-l’un de l’autre et quelques-uns nous
-charmaient, les autres stimulaient en nous le
-goût de la chasse et du combat.</p>
-
-<p>En nous glissant dans le vallon vert, nous
-allions regarder les chevreuils boire à la mare.
-Par petits bonds ils remontaient les pentes et
-à notre tour nous descendions vers la source
-pour y boire et y tremper nos pieds. Je ne
-pensais plus au meurtre ; ils étaient semblables
-à nous, d’âme douce et confiante, dans
-la paix de la nature. Ils s’habituèrent à nos
-visages ; nous pouvions les approcher à une
-petite distance ; leurs frais yeux lumineux
-nous suivaient et n’étaient plus inquiets.</p>
-
-<p>L’heure de la faim me relançait vers les
-hauts feuillages. La chair du ramier nous
-était précieuse, d’un fumet moins âcre que
-la pie et le geai. L’instinct m’enseigna comment,
-en tordant mon lambeau de veste et en
-le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre,
-je pouvais sûrement me hisser jusqu’aux
-nids. Ouah ! Ouah ! criait-elle. Ensuite le feu
-s’allumait, nous mangions innocemment de la
-vie ailée. Je n’osais pas encore toucher aux
-autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour ;
-des gouttes de sève pleuvaient des
-feuilles ; aux écorces se coagulait la sueur
-chaude des résines. Quelques essences suintaient
-une gomme poivrée qui brûlait nos
-lèvres ; le cœur des chênes, nourri de sang
-vierge, sonnait comme un tambour. Cependant
-nous ignorions encore l’émoi de notre
-chair ; nous ne nous étions pas aperçus d’un
-sexe différent.</p>
-
-<p>Vers la dixième nuit, la lune changea. Une
-fine pluie mouilla notre réveil ; elle grésillait
-sur les mousses, elle ruisselait des feuillages
-avec une musique claire qui d’abord nous
-amusa. Le coucou, ce matin-là, sonna d’une
-voix enrouée et nous n’entendîmes plus les
-oiseaux joyeux du bois. Seuls les geais et les
-corneilles continuaient à se quereller durement
-dans le silence attristé. Vers le midi, la
-pluie s’épaissit : son bruit sourd et continu
-ressembla à la marche lointaine d’une foule.
-Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées.
-Un air pesant et gris étamait le jour. Comme
-les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.</p>
-
-<p>Nous dûmes varier nos stations sous les
-chênes ; l’ondée à mesure visitait nos abris.
-Alors la nécessité me rendit industrieux.
-J’allai dans le taillis couper les branches les
-plus droites. Je les juxtaposai, les serrant ensemble
-avec des brins de coudrier. Ce clayonnage
-nous procura un simulacre de toit ; je
-le fixai sur deux piquets en lui gardant une
-déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues
-branches tressées ensuite formèrent les
-parois. Comme le froid nous avait pris, j’allumai
-un feu de brindilles près de la hutte.
-Nous eûmes ainsi au cœur du bois un campement,
-comme les fondations d’une jeune
-cité. Et il plut de l’aube à la nuit pendant
-cinq jours.</p>
-
-<p>Les arbres, sous la grande pluie féconde,
-se lustrèrent d’un vert ample et riche. Des
-germes s’épanouirent, une grâce frileuse de
-petites corolles pâles étoila les couches profondes.
-Les aromes aussi plus subtilement
-montaient des terreaux drainés. Un matin
-les oiseaux se remirent à chanter. Des jours
-de clarté fraîche dorèrent les feuillages. Nous
-quittâmes notre hutte ; nous marchâmes longtemps
-à travers le bois.</p>
-
-<p>Un soir elle me dit :</p>
-
-<p>— Pense donc à cela. Mama quelquefois
-me prenait dans ses genoux et m’embrassait.</p>
-
-<p>Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie,
-j’eus le cœur serré de dépit.</p>
-
-<p>— Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous
-retournerons à la ville. Tu iras retrouver
-cette Mama.</p>
-
-<p>Ma voix tremblait : je l’aurais battue si elle
-avait dit oui.</p>
-
-<p>— Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois,
-Petit Vieux. Mama toujours revenait avec des
-hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait
-plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite
-elle redevenait très tendre ; elle pleurait
-en me demandant pardon. Si seulement tu
-voulais un peu caresser mes cheveux comme
-elle faisait !</p>
-
-<p>Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé
-cette chose un jour. Elle s’était pelotonnée
-contre moi et maintenant elle prenait mes
-mains, elle les appuyait doucement à son
-front.</p>
-
-<p>— Oh ! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux !</p>
-
-<p>Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et
-puis je m’en allai par le bois. Je n’étais pas
-fâché, c’était quelque chose de singulier en
-moi que je ne connaissais pas. Quand je revins,
-elle dormait tranquillement, les bras croisés
-sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Une autre fois, nous étions partis au matin.
-Nous allions la main dans la main en
-balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient
-et je lui dis :</p>
-
-<p>— Pense un peu à ceci. Il y a des hommes
-qui travaillent aux champs. Ils retournent la
-terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs
-et les chevaux. Ceux-là valent mieux que moi
-et toi.</p>
-
-<p>Elle fronça le sourcil et cria :</p>
-
-<p>— Ils ne sont pas libres comme nous !</p>
-
-<p>Oh ! elle disait là une chose vraie et cependant
-je ne pouvais lui donner raison. L’insecte,
-l’arbre et la source travaillent à leur
-manière ; ils accomplissent une œuvre nécessaire
-comme le laboureur et le semeur. Moi
-j’avais des bras et des mains et ils m’étaient
-inutiles. Ainsi la loi reparut, la destinée qui
-voue l’homme au travail ; et je ne raisonnais
-pas, c’était un instinct confus qui me donnait
-le regret d’une chose que j’aurais pu faire.
-Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité
-que les autres.</p>
-
-<p>Je marchais donc à côté de Frilotte sans
-rien dire, remué par des choses sans mots,
-tandis qu’elle follement riait et dansait sous
-les arbres. Tout à coup je m’arrêtai et criai
-sauvagement :</p>
-
-<p>— Ils mangent du pain, ceux qui travaillent !</p>
-
-<p>Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant
-elles éclataient dans ce cri qui était
-celui des races, le vœu même de la vie. Oui,
-ceux-là ensemençaient la terre ; le seigle et le
-froment levaient de leurs sueurs, et ensuite ils
-pétrissaient la claire mouture : le pain les
-payait de leurs peines.</p>
-
-<p>Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, casser avec les dents une
-croûte de pain !</p>
-
-<p>Nous aurions donné notre hutte pour être
-semblables à eux et savourer l’odeur aigre du
-seigle chaud. Il passa une tristesse sous les
-arbres, les thyms foulés cessèrent de nous réjouir.
-Nos salives avaient le goût amer du désir.</p>
-
-<p>C’était un midi de vent d’est, sec et brusque.
-La faim nous avait fait chercher au
-loin notre pâture ; les nids commençaient à
-nous manquer. Bientôt les taillis se clairsemèrent ;
-il n’y eut plus que des hêtres ;
-leur colonnade montait et s’abaissait sur des
-pentes.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, serait-ce enfin la limite de
-ce bois ?</p>
-
-<p>Nous n’osions nous regarder ; toute la joie
-libre de notre vie fut oubliée ; il n’exista plus
-que l’angoisse de l’inconnu du monde qui
-était par delà les hêtres. Maintenant soufflait
-vers nous une senteur âcre de vase et de
-houille. Je reconnus l’odeur de la brique
-cuite : elle demeurait aux bâtisses fraîches,
-aux maisons en construction où si souvent,
-dans le sable et le mortier, avaient gîté mes
-rudes nuits d’hiver.</p>
-
-<p>— Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin.
-Il y avait aussi cette odeur à la ville.</p>
-
-<p>Elle se lança sans m’entendre et à mon
-tour je me mis à courir, poussé par une force.
-Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa
-de flocons légers. Des arbres dardèrent en
-fûts d’or des lisières brumeuses. Une plaine
-immense s’étendit. Avec un étonnement muet,
-nous regardions près des fours ardents, les
-paillotes d’un campement de briquetiers.</p>
-
-<p>Le soleil plombait droit, c’était midi. Des
-hommes dormaient, presque nus, le ventre à
-plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis
-sur les reins, taillaient avec le couteau de larges
-quartiers de pain et les portaient à leurs
-dents.</p>
-
-<p>Ceux-là continuellement remuaient leurs
-mâchoires comme des meules. Ils fermaient
-à demi les yeux dans la joie de savourer la
-lourde miche parfumée. Il nous parut qu’un
-long temps de notre vie s’était écoulé depuis
-que nous avions cessé de voir des êtres faits
-à notre image. Des femmes ensuite sortirent
-des huttes et apportèrent des jarres pleines
-d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants ;
-les plus jeunes déjà aidaient au travail
-commun : la glaise gluait à leurs peaux et
-ils avaient les pieds agiles des chevreuils sous
-bois. Ensemble ils étaient la tribu des pétrisseurs
-de glèbes qui rase les campagnes et va
-devant le pas prochain des bâtisseurs de villes.</p>
-
-<p>Un chien nous aperçut et aboya ; nous redevînmes
-les petites essences farouches que relance
-la peur des hommes en société. Une fuite
-rapide nous rejeta vers le bois. Mais de nouveau,
-au bout de quelque temps, une étrange
-sympathie nous ramenait. Une partie de
-l’équipe gâchait l’argile blonde que les femmes
-trempaient avec l’eau des seilles. Un va-et-vient
-de brouettes charriait la substance ainsi
-préparée, mollie à point pour la mise en formes.
-Et debout devant la table, le chef, un
-vieillard souple et nerveux, recevait la pâte,
-l’insérait dans des moules pareils à des gaufriers,
-égalisait les cases d’un coup adroit de
-plane, puis les passait à de lestes enfants
-qui les déversaient sur le sol poudré d’un
-sable d’or. Nous regardions sans nous parler
-la beauté harmonieuse de ce travail qui nous
-était encore inconnu.</p>
-
-<p>L’attrait mystérieux nous ramena le lendemain.
-J’aurais souhaité courir à leurs côtés,
-traîner des charges de glaise, sentir contre la
-mienne la chaleur de leur peau. Et encore
-une fois nous étions là, le corps avancé sur
-nos poings, regardant la plaine.</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, des pains !</p>
-
-<p>Une des cabanes béait, et du doigt elle me
-montrait un rang de gros pains au mur. Ses
-dents aiguës tremblaient ; moi aussi je considérais
-avec envie les puissantes croûtes dorées.
-Je ne songeais pas que ce pain avait été péniblement
-gagné par un travail sacré. Je la regardais
-et puis je regardais les grandes roues
-vermeilles. Son rire malade et saccadé m’encourageait.</p>
-
-<p>Avec prudence je rampai hors du bois, je
-me coulai jusqu’au seuil. Une pénombre
-tomba des solives et je ne voyais que la tache
-claire des pains. J’étendis la main ; un
-bras s’abattit ; je n’avais pas remarqué qu’un
-homme était couché sur une litière de paille,
-près de la porte. Il se dressa, me traîna par
-le camp et là-bas cette fille méchante à présent
-fuyait derrière les arbres. La tribu accourut
-aux cris de l’homme ; il y eut un ameutement,
-des gestes forcenés ; tous m’injuriaient.
-Mais soudain un des briquetiers poussa un
-cri de douleur et de colère. Comme une petite
-louve, une fille était sortie du bois et lui plantait
-ses canines dans la main. Du sang à la
-bouche, Frilotte les bravait en poussant son
-cri de guerre. Ouah ! Ouah ! Sa petite âme
-lâche s’était réveillée, intrépide et violente.</p>
-
-<p>Le chef à grands pas arriva, le vieillard agile
-et souple qui là-bas manœuvrait le gaufrier.
-Il fendit le groupe, me saisit la nuque, l’attira
-elle-même par le bras. Et il avait le regard
-droit dans un visage dur.</p>
-
-<p>— Qui es-tu, toi qui voles les pains ?</p>
-
-<p>Je le regardai franchement dans les yeux
-en haussant les épaules.</p>
-
-<p>— Je ne sais pas.</p>
-
-<p>— D’où viens-tu ?</p>
-
-<p>J’indiquai un point de l’espace derrière moi.</p>
-
-<p>— Et celle-là, dis, est-elle ta sœur ?</p>
-
-<p>Je ne pensais pas qu’il m’eût fait cette
-question. J’ouvris la bouche et puis serrai les
-dents, ne sachant plus que répondre. Mais
-soudain Frilotte bizarrement cria :</p>
-
-<p>— Je suis sa femme.</p>
-
-<p>Ces gens se mirent à rire ; le chef seul,
-sous son sourcil froncé, ne riait pas et la regardait
-au fond des yeux. Elle lui avait parlé
-avec la fierté farouche d’une petite sauvage
-des villes qui ne fait pas de distinction entre
-la vie fraternelle et l’autre. Doucement il lui
-demanda :</p>
-
-<p>— Quel âge as-tu ?</p>
-
-<p>— J’ai quatre tailles dans l’arbre de moins
-que Petit Vieux.</p>
-
-<p>A présent je riais avec les hommes qui
-étaient là. Cependant la femme de celui qui
-avait été mordu à la main tout à coup s’approcha,
-une pierre dans la main.</p>
-
-<p>— Crois-moi, lui dit le chef, prends plutôt
-un pain et coupe-le par moitié. Ce garçon et
-cette fille n’ont commis d’autre crime que
-d’avoir faim.</p>
-
-<p>La femme laissa donc rouler la pierre ; elle
-pénétra sous le chaume et ensuite elle revint,
-apportant la moitié d’un des grands pains. Il
-avait ôté sa large main de dessus mon épaule,
-il prit le pain ; et maintenant il s’adressait à
-moi comme à un des siens, avec un visage
-paternel et grave.</p>
-
-<p>— Les petits que tu vois autour de moi
-sont les fils de mes fils. Il y en a qui n’ont
-pas dix ans. Pourtant ils travaillent déjà et
-ils nous aident à gagner le pain que nous
-mangeons. Toi, tu préfères entrer dans les
-maisons et dérober le pain que tu n’as pas
-mérité. Eh bien, si elle et toi vous avez
-faim, emportez ceci. Il se peut qu’ensuite tu
-veuilles travailler à ton tour comme nous.
-Dans ce cas, reviens demain. Il n’y a jamais
-assez de bras pour cuire la brique et activer
-les fours.</p>
-
-<p>Sans doute celui-là connaissait la versatilité
-féminine. C’est pourquoi il ne se tourna
-pas vers cette petite fille ; et il était devant
-moi comme un homme parlant à un homme.
-Je l’écoutais, remué d’un grand mouvement
-intérieur.</p>
-
-<p>— Maintenant, allez, fit-il.</p>
-
-<p>Les femmes nous poussèrent hors du campement
-et à pas rapides il s’en retourna vers la
-table.</p>
-
-<p>— Vois, fit-elle en riant, ceux-là se donnent
-du mal et nous sommes libres. Ce pain
-nous en paraîtra bien meilleur.</p>
-
-<p>La miche était fraîche et odorait le champ
-mûr ; nous y enfoncions les dents furieusement.
-C’était encore de la vie, bien que ce ne fût plus
-du sang et des os, comme les proies que je
-dérobais aux arbres, et elle moussait à nos
-bouches, légère et dorée. Une chaleur me
-gonflait le cœur ; je pensais au vieillard :
-aucun homme encore ne m’avait parlé avec
-cette bonté sévère. Si j’avais été seul, je serais
-retourné au camp. Cependant je me méfiais
-de Frilotte. Je sifflai entre mes dents et puis
-lui dis avec indifférence :</p>
-
-<p>— Est-ce que toi aussi, tu n’aurais pas voulu
-avoir un père comme cet homme ?</p>
-
-<p>Elle cessa de manger, me regarda sous le
-nez en secouant ses crins roux :</p>
-
-<p>— Tous les hommes, c’est toi à présent pour
-moi, Petit Vieux, cria-t-elle avec une vraie
-joie de possession, avec un élan de vie personnelle
-et sauvage.</p>
-
-<p>Où donc cette petite fille animale prenait-elle
-de si étranges idées ? Notre chair nous demeurait
-encore obscure et déjà elle me parlait
-comme une femme, avec une tendresse impérieuse
-dans le pli de ses sourcils. La force
-mâle aussitôt se rebella, l’instinct vierge de
-la défense, comme si elle avait attenté à la
-libre disposition de ma vie.</p>
-
-<p>Après tout, elle faisait pour moi partie du
-bois, avec les arbres et les œufs des nids.
-J’aurais pu lui tordre les cheveux dans mes
-poings et la tenir sous moi comme une ennemie
-terrassée. Elle se serait mise à pleurer
-sans pouvoir se défendre. Et ensuite j’aurais
-marché à travers le bois, elle serait retournée
-à la ville par un autre chemin. C’était
-là un sentiment qui peut-être me vint de ma
-louche hérédité. Il me sembla que cette petite
-était, par rapport à ma conscience d’homme,
-une humanité inférieure. Voilà, cette chose
-était en moi comme le caillou dans la terre.</p>
-
-<p>J’éprouvai le besoin de montrer de la décision.
-Je ramassai une motte de terre et la jetai
-devant moi, disant :</p>
-
-<p>— Aussi sûrement que j’ai jeté cette terre,
-j’irai demain travailler avec eux.</p>
-
-<p>Du bout de son pied, elle repoussa la motte
-et cria aigrement :</p>
-
-<p>— Toi, tu l’as mise ici et vois, maintenant
-elle est là-bas.</p>
-
-<p>Je m’en allai avec colère sous les arbres.
-Je sentais bien que si seulement j’avais fait
-un pas vers elle, elle aurait pensé : — Il en
-fera un second qui me le ramènera.</p>
-
-<p>Je sifflais comme les oiseaux par dérision
-de sa révolte inutile ; et j’étais déjà loin, j’aurais
-voulu ne l’avoir pas quittée.</p>
-
-<p>— Coucou ! coucou ! cria-t-elle. J’entendis ses
-pieds frapper nerveusement la terre derrière
-moi. Je tournai la tête et elle était là, soumise
-et sournoise.</p>
-
-<p>— Pourquoi t’es-tu fâché ? dit-elle. J’irai demain
-avec toi chez les hommes.</p>
-
-<p>Ses yeux luisaient ironiquement à travers
-ses cheveux.</p>
-
-<p>Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du
-bois : à pointe d’aube, dans la sueur fraîche
-de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle.
-J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon
-premier acte conscient d’homme.</p>
-
-<p>Le vent matinal tordait comme de légères
-chevelures les fumées au-dessus des paillotes.
-Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table,
-le chef au visage dur appela une de ses brus et
-dit :</p>
-
-<p>— Tu les prendras sous ton toit, comme
-tes enfants.</p>
-
-<p>Cette femme alors nous mena vers la cabane
-et coupa deux larges tranches de pain. Et ensuite
-elle emplit d’une décoction de café un
-bol que nous nous passâmes de la bouche à la
-bouche. Puis de nouveau le vieillard vint
-et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il
-dit :</p>
-
-<p>— Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau
-à la mare et avec cette eau vous tremperez
-l’argile.</p>
-
-<p>Cet homme ne s’occupa pas autrement de
-nous. Il parlait peu et ne disait que les paroles
-nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure,
-les pieds dans la flaque, emplit donc les tines,
-et je les charriais vers les hommes chargés de
-pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté
-maintenant s’égalaient à mon courage. Elle
-haïssait ces gens comme des maîtres, elle
-était encore trop près de la vie libre du bois,
-et cependant un étrange respect la rendait
-craintive : elle leur obéissait avec humilité.</p>
-
-<p>Elle vint près de moi sous la paillote, à la
-pause du midi. Nous rompîmes ensemble le
-premier pain du travail. La femme nous enveloppait
-de regards défiants et pourtant
-n’osait s’opposer à la volonté du Père. Elle
-nous dit :</p>
-
-<p>— Mangez et buvez.</p>
-
-<p>Le pain était aigre et dur ; les petits pauvres
-comme nous ne sont pas difficiles. Mais l’aîné
-des fils, plus grand que moi d’une tête, par
-jeu ou rancune, jeta vers nous une poignée
-de sable qui fit craquer les bouchées sous nos
-dents. Celui-là agissait méchamment, car
-nous avions mérité de manger le pain pur
-aussi bien que lui. Avec une force de chat
-sauvage, je lui sautai à la gorge ; il roula ; je
-frappais son visage avec mes poings. Le Père
-au bruit de la rixe arriva.</p>
-
-<p>— Petit Vieux a raison, dit-il quand il
-connut le motif pour lequel nous en étions venus
-aux mains.</p>
-
-<p>Il réprimanda la femme pour nous avoir
-donné de la miche moisie et le garçon pour
-l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi
-nous dormîmes l’un près de l’autre, sous le
-midi brûlant. Maintenant aussi la mère donnait
-tort à son fils.</p>
-
-<p>Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare
-et puis moi, je roulais cette eau vers l’aire où
-les hommes gâchaient. La lune monta ; un
-tourbillon léger de fumée dansait à la crête
-des fours comme une ronde de petites filles en
-tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts
-cônes braséèrent ; ils ressemblaient à des palais
-en feu dont les rouges soupiraux inquiétaient
-la plaine. Une lassitude heureuse courbait
-nos membres. Nous avions pris notre part
-du repas en commun : le pain et la pomme de
-terre avaient comblé notre faim. A présent
-nous étions assis au seuil de la cabane et nous
-écoutions crépiter les houilles. La femme nous
-appela et dit :</p>
-
-<p>— Le garçon couchera avec les garçons et
-la fille avec les filles.</p>
-
-<p>Derrière les portes fermées, des ronflements
-puissants montaient. Frilotte, avec un sentiment
-fier, avança le front comme une vraie
-petite femme :</p>
-
-<p>— Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.</p>
-
-<p>Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un
-à côté de l’autre et elle ni moi n’avions encore
-échangé le baiser.</p>
-
-<p>— Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi
-bien elle est ta femme.</p>
-
-<p>Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne
-voyions pas remuer la bouche dans cette nuit
-d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans
-honte.</p>
-
-<p>C’était le mois des nuits brèves. Une clarté
-passait, le frisson du petit jour comme derrière
-une porte un flambeau. Aussitôt les lits
-étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle
-des formes se levaient et se répandaient à
-travers le camp comme des ombres, comme
-des parts attardées de la nuit. Et nous aussi,
-dans le petit jour gris, nous étions pareils à
-des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie
-jusqu’à ce sol brûlé et aride. La senteur verte
-nous rappelait la hutte solitaire, au cœur du
-taillis.</p>
-
-<p>Avec les jours, le regret s’émoussa : nous
-parlions de la petite maison du bois sans
-douleur, comme d’un souvenir lointain. Les
-grands chênes rouges furent pour nous comme
-des parents restés en arrière tandis que la caravane
-s’enfonce à travers le vaste monde. On
-les aperçoit encore un peu de temps et puis
-ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant
-allait et venait, des bannes de sable fin dans
-les mains ; elle passait ce sable au tamis et
-ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre
-d’or l’aire où à mesure les autres enfants
-mettaient sécher les haies de briques avant
-de les porter aux fours. La joie résida en nos
-gestes alertes et précis. Le pain aussi avait
-une saveur plus tonique depuis qu’il nous
-payait de notre labeur. Le soir et le matin,
-une des filles de la cabane disait à haute voix
-la prière ; les autres se signaient quand elle
-avait fini : et à notre tour nous faisions le signe
-de croix comme des chrétiens vers l’orient.</p>
-
-<p>Quand la nuit tombait, nous allions regarder
-flamber les fours ; ils dominaient la plaine
-nue. Cependant très loin, vers l’orient, les
-lumières d’une ville brûlaient comme des
-lampadaires. C’était une ville toute jeune :
-peut-être il y avait là déjà des malheureux,
-de petits pauvres comme nous sans gîte et
-sans pain ; elle lignait de feux tout l’horizon.
-Et la campagne, l’arène dévastée et
-sans végétations toujours un peu plus diminuait
-à mesure qu’elle avançait. C’est pour
-cette ville que de l’aube à la nuit, le camp
-travaillait, moulant l’argile dans les formes
-et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement
-les briques sortaient de la terre,
-montaient, se dressaient en tours rouges par
-simulacre des maisons qu’elles serviraient
-bientôt à bâtir.</p>
-
-<p>Partout où passaient les briquetiers, le sol
-se vidait de ses sèves, un désert naissait. Il
-y avait des années qu’ils étaient en marche ;
-ils arrivaient toujours après les moissons et
-ensuite les moissons ne repoussaient plus.
-Ils étaient maigres et desséchés comme la
-terre ; leurs yeux étaient consumés de feux
-noirs comme les fours. Ils ne connaissaient
-pas le repos des dimanches. Quelquefois entre
-eux, avec des faces nostalgiques, ils se
-parlaient du village natal. Et nous étions,
-nous, deux petites graines d’humanité, germées
-du passé des cités. Nous avions renoncé
-à la vie libre pour prendre notre part de la
-sueur des hommes qui travaillent. Avec les
-autres nous marchions par la plaine du pas
-d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de
-demeurer tristes sans cause.</p>
-
-<p>Un jour la vieille femme du chef, étant à la
-table avec les autres hommes, passa la main
-sur le front de Frilotte et dit :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas une chose étrange ? Notre
-petite Iule avait le même regard que celle-ci.</p>
-
-<p>Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois
-et qui dormait sous un tertre, dans le
-cimetière.</p>
-
-<p>— Voilà, oui, mère ! tu as dit la vérité, s’écrièrent
-les hommes. C’est là une chose
-étrange.</p>
-
-<p>Elle prit donc l’habitude de l’appeler de
-ce nom léger et musical ; et moi aussi je finis
-par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était
-comme le vent dans les chênes, comme le
-cri d’un jeune oiseau, comme la petite eau
-d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi
-à la chanson qu’une nourrice chante près
-d’une enfant. Elle fut très fière de porter un
-nom que la fille des maîtres avait porté. Elle
-me disait :</p>
-
-<p>— Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte
-et maintenant je suis Iule. Est-ce que tu ne
-me trouves pas changée ?</p>
-
-<p>Comme on lui mettait plus de beurre qu’à
-moi sur ses tartines, Iule le raclait avec le
-couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne
-cessais pas de m’appeler le Petit Vieux. Même
-en changeant de nom, je serais demeuré
-celui qui traîne un faix de vieille humanité.</p>
-
-<p>Une fois elle commença à me reparler du
-bois comme, au temps de nos famines, elle
-me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres
-des yeux aigus qui semblaient regarder
-la hutte. Elle avait aussi une autre voix ardente
-et fiévreuse. Mais je vivais maintenant
-de la vie de la tribu ; je ne pris pas attention
-à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la
-plaine, je dis :</p>
-
-<p>— Ils ont mis le feu au troisième four.</p>
-
-<p>Elle ne m’entendit pas : son âme était partie
-vers la petite maison verte.</p>
-
-<p>Or, à quelques jours de là j’appelai en vain
-Iule : elle ne vint pas avec les bannes de
-sable ; et alors je me mis à la chercher du
-côté des paillotes. Elle n’était pas sous les
-paillotes.</p>
-
-<p>— Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur
-triste.</p>
-
-<p>Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir
-sous les arbres. Des branches cassées
-m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait
-fui. L’ancienne senteur subtile, l’arome des
-serpolets montait de ses foulées et tous les
-oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes
-cria le coucou. Comme un hoquet,
-comme un sanglot passa son cri dans la
-haute vie verte : je n’avais pas encore entendu
-pleurer ainsi l’oiseau. Le bois m’apparut
-une jeune éternité, un mystère vierge ; je
-le considérais avec des yeux frais et nouveaux.
-O quelles rivières d’ombre ruisselaient
-sur ma chair calcinée à l’haleine ardente des
-fours ! Quelles sources divines de paix s’égouttaient
-des arbres légèrement frissonnants !
-Une voix au loin appela.</p>
-
-<p>Ma chère Iule, me voilà maintenant près
-de toi ! Tu reposes sur l’ancien lit de feuilles
-de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes
-mains et rien n’est changé, la hutte est toujours
-là comme si seulement je venais d’en
-unir les branches.</p>
-
-<p>— Je savais que tu serais venu, dit-elle en
-riant franchement.</p>
-
-<p>Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau
-claire entre ses mains et ensuite se mit à lisser
-ses cheveux. Elle avait repris sa grâce
-de gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et
-souple. Et moi, en riant comme elle, par folie
-j’embrassais à présent les arbres en les
-entourant de mes bras. Je faisais là une chose
-obscure et spontanée qu’avaient dû faire les
-hommes des âges en regagnant la forêt après
-l’exil des villes. Le midi tomba et tout à coup
-je pensai à la tribu qui nous attendait près
-des fours.</p>
-
-<p>— Iule, dis-je, je suis venu te chercher.
-L’ouvrage pressait.</p>
-
-<p>Je parlais avec décision, comme un homme
-qui a la conscience de son devoir.</p>
-
-<p>— Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule
-n’ira pas avec toi.</p>
-
-<p>— O Iule ! les femmes mettaient cuire du
-beau pain doré sur la cendre.</p>
-
-<p>Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement
-vers la lisière. Le Père avec les aides
-manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et
-de loin me cria :</p>
-
-<p>— Tu as fait sagement de revenir, Petit
-Vieux. Maintenant, tu n’ignores plus ce qui
-est bien et ce qui est mal.</p>
-
-<p>Iule avait un autre visage en écoutant cette
-simple parole.</p>
-
-<p>Il tomba des pluies ; le venteux automne
-arrivait par la futaie. Les paillassons coururent
-comme un camp en marche ; les hommes
-rentrèrent réparer les outils. Un jour brouillé
-et bas glissait à travers les vitres ; à peine on
-voyait les mains battre sur l’enclumette le
-fer ébréché. Maintenant aussi les arbres du
-bois commençaient à s’empourprer.</p>
-
-<p>Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur
-de soleil sécha l’arène ; les petites ombres
-dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire
-leurs gestes rythmés. Une suprême ardeur régna.
-Iule, ma chère Iule ! avec quel entrain
-tes petites jambes blondes d’argile couraient
-sous la charge des briques fraîches ! Toi et
-moi, avec le temps, étions devenus d’habiles
-ouvriers.</p>
-
-<p>La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait
-plus sa pipe qu’à la nuit, autour des feux de
-bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient
-du village ; leurs faces étaient moins
-sombres, comme si déjà ils voyaient se lever
-derrière les fours le clocher natal.</p>
-
-<p>Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit
-était tombée quand elle rentra. A la clarté des
-lampes, des étoffes s’éployèrent ; les femmes
-les palpaient entre leurs doigts. Il y eut des
-vêtements moelleux pour les enfants. Pour
-la première fois de notre vie nous sentîmes
-la douceur d’un tissu envelopper chaudement
-nos membres. La laine vêtit nos peaux nues
-qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous
-le soleil. Nous n’osions faire un mouvement,
-de peur de froisser la trame unie. Et moi, ce
-soir-là, je regardai avec une gaucherie timide
-cette sauvage fille des bois habillée comme
-une petite Vierge des chapelles et qui tournait
-sur elle-même, en cambrant sa taille.
-D’un cri tout à coup elle bondit vers le grand
-coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.</p>
-
-<p>— Petit Vieux, est-ce bien moi ? Me reconnais-tu
-encore ? Jamais je ne me serais crue
-si belle.</p>
-
-<p>Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas
-avec Mama, la prostituée secourable, le pauvre
-bon cœur chargé de péchés.</p>
-
-<p>— Petit Vieux !… Si elle pouvait me voir !</p>
-
-<p>D’intimes et heureuses sensations jaillirent,
-s’accordèrent à la joie de l’heure. Elle
-eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva
-grandie, dans l’importance d’une croissance
-sociale.</p>
-
-<p>Ce fut là la fin du travail ; sous de bas ciels
-nébuleux, la lumière s’éteignit ; on sentit
-peser la stagnation prochaine du solstice.
-Des attelages maintenant roulaient dans la
-plaine ravinée, de longues charrettes qui se
-comblaient d’empilements de briques et ensuite
-prenaient le chemin de la ville. Dans
-le désert rouge, parmi les flaques rouilleuses,
-il ne resta plus debout que les grands pilones
-entamés, la brèche déchiquetée des cuissons
-de l’été.</p>
-
-<p>D’abord les femmes partirent, les mères,
-l’aïeule, fléchies sous le poids des hardes : au
-petit matin on vit leurs silhouettes décroître
-dans l’air pluvieux. Elles marchaient sur un
-rang, à pas rapides, reprises par le désir de
-l’abri sûr, de la petite maison au village, dans
-la tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes
-un jour encore avec les hommes,
-rentrant les pailles, les tables, les moules.</p>
-
-<p>— Hé ! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche
-on va à l’église. Je mettrai ma belle robe. S’il
-y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles
-d’oreilles.</p>
-
-<p>Le Père retira les clefs. Le silence, la mort
-régnèrent dans l’ancienne animation du camp.
-Et à présent, avec la charge des bêches aux
-épaules, nous relayant pour pousser les
-brouettes où s’entassaient les ustensiles et les
-literies, les mâles de la tribu, à leur tour,
-dans la clarté brouillée du matin, fendaient
-la plaine.</p>
-
-<p>Nous traversâmes des villages ; les fermes
-blanches à toits de tuiles rouges, les étables
-effumant un suint chaud se groupaient en
-rond autour des clochers pointus. Des chevaux
-tiraient la charrue ; il y avait des enfants
-qui mangeaient d’épaisses miches beurrées
-sur le pas des portes.</p>
-
-<p>La nuit tomba : moyennant le denier du
-pauvre, nous fûmes hébergés dans une grange.
-La chaude senteur des pailles nous enveloppa ;
-et, avec ses petits pieds las, Iule était
-près de moi, sa tête rousse dans ma poitrine.</p>
-
-<p>L’aube filtra par les joints des vantaux, le
-Père donna le signal et, encore une fois, les
-routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens
-sur des seuils commencèrent à nous saluer :
-les faces étaient cordiales, comme pour un
-retour attendu.</p>
-
-<p>Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée
-du jour. Et puis des fumées volèrent, l’odeur
-des feux de bois nous arriva du hameau.
-Toutes les portes étaient ouvertes. Des femmes
-avec des nourrissons dans les bras s’avançaient
-et embrassaient les hommes.</p>
-
-<p>C’était là, aux confins de la lande, une
-centaine de maisons badigeonnées au lait de
-chaux, parmi des emblavures et des vergers.
-Des fils, des pères en étaient sortis au temps
-de l’exode : et maintenant les barrières étaient
-levées, chacun rentrait dans les maisons où
-des petits étaient nés, où des vieux avaient
-été cloués dans leur bière. La mort et la vie
-avaient passé pendant leur absence et à leur
-tour ils arrivaient, maigres et errenés, ayant
-gagné le pain de l’hiver.</p>
-
-<p>Le Père poussa une porte et dit :</p>
-
-<p>— Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez
-dans cette maison avec nos enfants et nous-mêmes.</p>
-
-<p>Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du
-carreau, après la longue marche harassée. La
-nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent ;
-une garbure épaisse fuma sous la
-lampe claire. Aux siestes brèves du campement,
-nous n’avions pas connu un si grave
-et si naturel plaisir.</p>
-
-<p>Des voisins, de coriaces campagnards, de
-menues commères entrèrent, se pressèrent
-près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces : ils
-dirent les humbles fastes, les obscures destinées.
-L’histoire du hameau, tandis qu’au désert
-là-bas les autres peinaient, se déroula, la
-moisson, les labours, les semailles. Le charron
-avait remis un toit de tuiles à sa maison ; la
-femme du messager avait eu deux jumeaux ;
-des jeunes gens avaient échangé les promesses.</p>
-
-<p>Quelle chose nouvelle pour Iule et pour
-moi ! A la ville comme à la forêt, nous
-avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités.
-Et voilà, ce hameau nous révélait le
-rudiment de la cité selon la vraie vie, chacun
-bêchant et ensemençant pour soi, mais tous
-associés de peine et d’intérêts, avec une communion
-de misère et de courage.</p>
-
-<p>Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain
-qu’il existait des âmes simples, différentes des
-haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord
-des villes. Ah ! nous les connaissions
-bien, ceux-là, embusqués derrière la haie
-avec leurs chiens et leurs fourches, donnant
-la chasse aux petits pillards affamés qui maraudaient
-un navet à la limite de leur champ !
-La famille, la collectivité sociale vaguement
-s’éveillèrent, eurent un sens. Au campement
-déjà, dans les parlotes des soirs, on nous
-avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au
-hameau. Personne n’était riche, mais tout le
-monde travaillait ; le pain jamais ne manquait
-à la faim des petits.</p>
-
-<p>La tribu reprit racine. Les ouvriers roux
-du feu furent, aux grasses matrices de la terre,
-un autre peuple redevenu laboureur. Des
-bêches fouissaient les courtils ; les champs
-s’emplirent de brusques silhouettes qui traînaient
-la herse. On rentra les derniers fruits
-pour les réserves de l’hiver ; je montai au
-verger cueillir la pomme pourprée d’automne.
-Iule avec prudence rassemblait la récolte dans
-les bannes. Quelle joie de palper et de croquer
-librement les belles pulpes vermeilles
-qui, autrefois, par delà les clos murés, excitaient
-si cruellement nos convoitises ! Nos
-mains et nos habits étaient parfumés de sève
-verte. Nous vivions là dans l’abondance des
-biens de la terre, au cœur inépuisable des
-fructifications.</p>
-
-<p>— Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule,
-une fois tu es venu dans la plaine avec moi. A
-présent nous avons un verger et une maison.
-Nous mangeons du bon pain frais. Si cependant
-toi et moi n’étions pas allés vers l’arbre,
-cela ne serait jamais arrivé.</p>
-
-<p>Avec son front court, elle exprimait là une
-idée juste de destinée ; nous ne pouvions encore
-la comprendre et néanmoins elle remuait
-quelque chose de profond en nous. C’était
-comme une main qui était sortie d’un nuage
-et nous avait menés vers la vie.</p>
-
-<p>Les pommiers se dénudèrent : nous rentrâmes
-les dernières cueillettes ; d’humbles richesses
-s’accumulèrent aux greniers. Les maisons
-ressemblèrent à de petites arches combles
-qui tranquillement attendaient l’hiver. Iule
-maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule
-à enfourner le pain. Ses mains sentirent l’oignon,
-le poireau, les bonnes herbes qui parfument
-le repas. On lui confiait aussi la vache ;
-elle sut manier les aiguilles d’un tricot, et
-en tricotant, elle menait la bête pâturer au
-long de la route. Moi, avec les hommes, un
-jour je partis couper les osiers, dans la région
-des marais.</p>
-
-<p>Je connus l’alternance des travaux qui partageaient
-ces humbles existences. Le printemps
-venu, le hameau partait cuire la brique
-aux confins des villes. Il ne restait aux maisons
-que les vieillards, les jeunes mères et
-les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la
-vache, du mouton et du porc ; ils entretenaient
-l’habitation et le courtil ; ils regardaient
-l’épeautre, le seigle et la pomme de terre
-pousser au soleil de l’été, dans l’étendue solitaire.
-On s’entendait ensuite pour faire ensemble
-la moisson. Au retour, la grange était
-remplie : activement, silencieusement la maison
-s’était préparée à recevoir la tribu revenue
-de l’exil. Et puis arrivait l’hiver : avec
-des gestes souples on courbait l’osier, on
-maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent
-briquetier de l’été, le hâtif ouvrier des
-derniers labours devenait le vannier aux
-mains agiles, derrière les vitres étamées par
-le givre.</p>
-
-<p>Le fléau battit sous l’auvent des granges.
-Je portais le grain au moulin ; j’en poussais
-devant moi une pleine brouettée. J’avais de
-bons moments parmi les fariniers aux masques
-blancs, dans la maison pâle où neigeait
-la farine. Le ronflement des ailes virant sur
-leurs axes me rappelait avec douceur le tonnerre
-sourd des ponts par-dessus mes sommeils
-blottis aux nervures du fer.</p>
-
-<p>Le petit pauvre est observateur : il saisit
-les analogies. Sa tête travaille comme le moulin
-broie la pulpe grasse du grain. Au coup
-de vent du hasard, elle aussi, dans l’immense
-aventure quotidienne de la vie, fait sa
-farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi,
-je regardais le geste lent des fariniers sous
-les hautes solives poudrées déverser aux conduits
-le sac de grain, arrêter ou mettre en
-mouvement le taquet. Ils étaient silencieux
-et patients, comme tous ceux qui s’aident des
-forces de la nature. Quand le vent cessait de
-souffler, le moulin chômait ; et en sifflant
-doucement des airs mélancoliques, ils attendaient
-que le vent reprît. Je sifflais comme
-eux.</p>
-
-<p>Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment
-que moi aussi, en rapportant le grain moulu
-à la maison, je faisais une chose utile. Le
-moulin moud le blé et ensuite, au creux de
-la maie, des poings activement pétrissent la
-farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et
-le moulin. Quand enfin le pain levait, j’avais
-la conscience d’avoir pris ma part de l’œuvre.
-C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme
-de faire le bien et de mériter la vie. A présent
-que la réflexion m’est venue, j’admire
-quelles forces secourables, quelles réserves
-de courage et de sagesse reposent au fond
-de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un
-peu de temps que j’avais cessé d’être un
-petit vagabond, mêlé aux lamentables épaves
-que charrie le fleuve fangeux des villes ;
-et déjà, par la puissance de l’exemple, aux
-approches d’une humanité simple et cordiale,
-je sentais en moi les mouvements d’une conscience.
-Cependant là-bas, torturé par la faim,
-il aurait pu m’arriver un jour de voler sur
-le comptoir du boulanger un pain. Tout
-l’appareil social se fût ébranlé pour me mener
-au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que
-j’étais un précoce criminel parce que, dans
-une société hypocrite et lâche, la faim, plus
-encore que le vol d’un pain, est un attentat à
-la moralité publique. Moi qui étais un enfant
-mis bas dans l’ombre d’un porche et à qui
-personne n’avait appris à travailler, moi qui
-avais poussé à la vie comme l’ivraie du bord
-des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs
-dortoirs d’une maison de correction, un être
-perverti, aux yeux cauteleux, au cœur fermenté
-de haine et de révolte.</p>
-
-<p>La première neige floconna : les vergers, les
-toits de feurre et de tuiles sombrèrent dans
-un silence blanc. L’intimité alors se retira au
-cœur des maisons, une quiète vie feutrée de
-silence et d’attente près des bêtes domestiques.
-L’horloge, au chaud des âtres, scanda
-les heures actives, le rythme des mains tressant
-l’osier, les molles et muettes détentes
-de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau,
-derrière les vitres, façonnait des bannes,
-des paniers à égoutter le fromage et de
-délicates corbeilles. On entendait au fond des
-étables le ruminement pesant des vaches, le
-barbotement des porcs dans l’auge ; et les
-routes étaient vides, il n’y avait point d’autre
-bruit. Toute attache sembla coupée avec le
-monde du dehors. Cependant au matin un
-clapotement de sabots d’enfants traînait, filles
-et garçons en petites bandes, le nez bleu et
-les mains dans les moufles. C’était la classe
-du cordonnier Jean. Les sabots un peu de
-temps méandraient le long des haies et puis
-heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous
-allions avec les autres. Dans une chambre
-aux vitres brouillées, un vieil homme, des
-bésicles au nez, piquait l’alène et tirait le fil
-avec ses grosses mains noires de poix.</p>
-
-<p>Trois bancs s’alignaient près du poêle de
-fonte. Il y avait au mur d’antiques images et
-des livres dans le bahut : ils aidaient le vieil
-homme à méditer sur les choses de l’univers.
-Depuis bientôt soixante ans qu’il était au
-hameau, sa vie se passait à aimer le prochain
-et à ressemeler le pays, dans cet humble
-coin du monde. Il n’avait pas eu d’autre ambition,
-laissant venir à lui les petits enfants,
-leur enseignant ce qu’à grand effort de cerveau,
-sans l’aide d’aucun maître, il avait appris
-lui-même dans ses images et dans ses
-livres. Mon Dieu ! ses livres ! D’anciens almanachs,
-des Mathieu Laensberg de l’an
-quinze aux feuillets déchiquetés et racornis,
-comme grignotés par les souris, maculés par
-le coup de pouce mouillé dont il les tournait,
-jaunis et chinés à l’égal de la peau de ses
-mains ! Il possédait aussi quelques fragments
-des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ,
-c’était vraiment comme une figure de lumière
-qui se levait devant nous, un homme infiniment
-bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.</p>
-
-<p>— Christ est passé ce matin, disait Jean
-gravement. Il est entré ici, il s’est assis ici,
-il m’a dit de belles choses que je vais vous
-dire à mon tour.</p>
-
-<p>Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais
-la chaise qu’il me montrait du doigt.
-J’étais sûr que la chose était arrivée comme il
-disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il
-me semblait qu’il devait lui ressembler.</p>
-
-<p>Avec le tremblement de ses gros verres sur
-son nez picoté de trous noirs, il partait de là
-pour nous expliquer qu’il fallait aimer les
-autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa
-misère et ne point faire de mal aux bêtes.</p>
-
-<p>Je pense avec émotion au bonhomme Jean.
-Il ressuscite du passé de ma vie comme un
-humble saint de village. Si j’arrivai plus tard
-à démêler le bien du mal, moi le petit vagabond
-à l’âme obscure, c’est à lui, à la grande
-lumière qui tombait de ses mains ouvertes
-que je le dois. Cependant à peine il passa dans
-ma vie et il ne s’en est jamais allé.</p>
-
-<p>Assis parmi nous, ses mains cordées courant
-le long des lignes, il nous lisait les textes,
-nous expliquait les vieux symboles. C’était
-l’astrologue au chapeau pointu, à la robe
-constellée de lunes et d’étoiles ; c’étaient les
-mois et les saisons, les solstices, les équinoxes ;
-c’étaient les fables, les proverbes et les
-sentences. Je connus les Jours d’or du calendrier ;
-les grands Béatifiés m’apparurent des
-ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés
-pour avoir fait leur devoir sur la terre.</p>
-
-<p>Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire.
-D’une grosse écriture à la craie il traçait sur
-le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait
-recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos
-ardoises en fussent remplis. La touche grinçait,
-mal conduite par les doigts gourds ;
-tandis que nous nous appliquions à nos jambages,
-lui un peu de temps s’en allait battre
-un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant
-un sac de châtaignes sur le carreau, il nous
-enseignait l’arithmétique. Deux et deux font
-quatre et quatre font huit, et quatre fois huit…
-Qui aurait dit jamais, petite Iule, qu’un jour
-toi aussi pourrais compter jusqu’à cent ?</p>
-
-<p>Quand le bonhomme disait : « Regardez-moi
-bien. C’est moi qui suis Dieu et je pousse
-la terre comme ceci et la lune comme cela, »
-je croyais véritablement que Dieu était devant
-moi et me révélait le grand mystère.</p>
-
-<p>La petite école finissait à midi. Alors, comme
-au matin, les sabots se remettaient à battre
-le long des haies. Parfois une rixe s’élevait.
-Les grands fonçaient sur les petits. Iule et
-moi tapions avec les poings : on la redoutait.
-Quand nous rentrions, la pomme de terre
-fumait sur la table. Il y avait là le père et trois
-de ses fils, assis autour de l’âtre sur des escabeaux
-bas, avec les outils et les osiers frais.
-Ils ne s’interrompaient de remuer les mains
-que pour manger et ensuite travaillaient jusqu’au
-soir. Iule avait pris goût à ce travail ;
-j’y étais moins habile qu’elle. Les osiers sous
-ses doigts précis se déroulaient comme de
-minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait
-en délicats corbillons. Dans le taciturne
-hiver de la maison, l’horloge battait d’un
-pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron
-à petits bouillons cuisait à la crémaillère.</p>
-
-<p>Cette vie monotone doucement nous engourdissait.
-L’autre hiver j’avais gelé sous les ponts,
-Iule une nuit avait manqué ne plus jamais
-s’éveiller : c’était Mama qui l’avait ramenée
-à la vie en la couchant près d’elle dans sa
-chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là,
-en sa pauvre vie de misère et d’abjection ?
-Ah oui ! qu’était devenue la pauvre Mama
-avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle
-à trous sous lequel, comme une image de
-la mort galante, elle se pavanait dans le soir
-impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses
-aux passants ? Elle toussait déjà en ce
-temps d’un si affreux râle d’alcool et de
-phtisie !</p>
-
-<p>Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que
-la maison, l’antique tradition familiale soit
-bien profondément incrustée au cœur des
-races pour ressusciter si vite l’instinct de la
-sociabilité. Comme de libres bêtes farouches,
-nous avions vécu, aux confins de l’humanité,
-l’aventure des jours. Et déjà nos fibres se
-reprenaient à la chaleur vive des contacts.</p>
-
-<p>Une filialité obscure palpita, m’assouplit à
-la vie commune près de l’ancêtre et de l’aïeule.
-Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus
-par les saints noms. Des mots, des rappels
-de choses ordurières s’éliminèrent. Ses fonds
-de nature rusés et sournois furent comme limés
-à la probité de ce peuple loyal et doux.</p>
-
-<p>Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde
-de sa petite comédie de dissimulation. Je ne
-savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la
-langue derrière le dos des gens qui étaient là
-et ensuite étrangement me regardait en riant.
-Quand je commençai à voir clair en elle, il me
-parut qu’elle avait instinctivement deux âmes,
-son âme des dimanches qu’elle passait avec sa
-belle robe, une âme franche et amusée avec
-laquelle elle se regardait au miroir et partait
-entendre la messe au village à une lieue du
-hameau, et puis l’autre, clandestine et butée,
-sa petite âme de misère et de vice là-bas dans
-la ville.</p>
-
-<p>Un jour les arbres bourgeonnèrent et le
-temps des paniers fut fini. Il vint des oiseaux ;
-la sève verte monta. On prépara la terre pour
-les semis. Toutes les maisons étaient vides
-et Iule commença à me reparler de la forêt.
-Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie
-était plutôt avec ces hommes qui se courbaient
-dans la campagne rose. La petite classe avait
-pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne
-cognaient plus à la porte du doux maître ingénu :
-par les chemins verts ils partaient pour
-une autre école très loin où un vrai maître
-enseignait d’après les principes.
-Le dernier jour, Jean gravement avait pris
-un de ses antiques almanachs et me l’avait
-mis dans les mains, disant :</p>
-
-<p>— Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis
-des choses dans tes yeux. Si un jour tu es
-malheureux ou si tu as besoin d’un conseil,
-ouvre le livre, tu y trouveras la bonne leçon.</p>
-
-<p>Ce fut pour moi comme un legs de vie,
-comme un don religieux ; le livre palpita près
-de ma chair sous ma chemise.</p>
-
-<p>Un matin de ciel couvert, les portes battirent :
-c’était le lundi de la semaine de Pâques.
-Les hommes, chargés de pelles et de bissacs,
-partirent comme ils étaient revenus. Tous les
-ans, au même jour, pluie ou soleil, on émigrait
-avec les hardes en tas dans les brouettes.
-Le Père allait devant et les fils suivaient.
-Les femmes ensuite arrivaient, trouvaient le
-campement installé. Quelques vieilles gens
-demeuraient seules dans les maisons pour les
-semailles et les berceaux. Nous traversâmes
-les villages ; sur les seuils, comme au temps
-du retour, des enfants mangeaient du pain
-beurré ; et les haies verdoyaient. J’avais un
-couteau, de bonnes chaussures, un bâton à
-la main. Je me sentais un homme et toute la
-vie devant moi.</p>
-
-<p>Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.</p>
-
-<p>— Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la
-petite maison était toujours là ?</p>
-
-<p>Mon cœur battit fortement ; tout le bois vert
-passa. O Iule ! la petite hutte sous la jeune
-pousse des feuilles ! Le vent comme le souffle
-d’une bouche endormie ! La pluie comme des
-pas légers qui s’approchent ! Je n’étais plus
-avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota
-dans mon cou :</p>
-
-<p>— La maison pense à nous comme nous
-pensons à elle, Petit Vieux.</p>
-
-<p>Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant
-ses yeux rusés, je tremblai comme si déjà elle
-m’avait pris par la main et me menait vers la
-hutte. Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être
-je ne serais plus jamais revenu. Je secouai
-la tête.</p>
-
-<p>— Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les
-neiges.</p>
-
-<p>Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide
-de paroles. Je n’osais plus aller au bout de ma
-pensée.</p>
-
-<p>Tout de suite la vie du campement reprit,
-elle sembla avoir été interrompue la veille
-seulement. Les paillassons au dos des hommes
-coururent brandis, debout comme des
-tentes en marche. Les feux de bois fumerolèrent
-sous la marmite. A coups de talons
-nus, Iule et moi arpentâmes l’aire où une
-pauvre herbe maigre comme le poil d’une
-bête galeuse par places avait repoussé. Maintenant
-l’équipe avec ses huttes s’avançait
-aux terres vierges. L’ancienne dévastation du
-désert demeura derrière nous. On défonça des
-champs encore verts, gras de la sève des récentes
-cultures. Le Père lui-même avec les
-maîtres du fonds en avait fixé les limites.
-Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était
-venu pour la première fois et chaque année
-la campagne reculait, entamée par les brèches,
-mangée par la cuisson des fours tandis
-qu’à l’opposé, dans l’horizon déchiqueté,
-la bâtisse comme une armée toujours plus
-loin avançait.</p>
-
-<p>La forêt, de toute sa masse légère et reverdie,
-maintenant était là, dans les jeunes pluies
-d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi,
-me regardait avec des yeux sournois. Quand
-le soir tombait, elle disparaissait dans le bois.
-Une fois, je la guettai. La petite ombre, dans
-la nuit des arbres, ardemment fouissait sous
-les mousses, à la base d’un chêne. Mon souffle
-haleta : elle me vit près d’elle et aussitôt, d’un
-cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit
-toute raide sur le trou qu’elle creusait. J’étais
-très doux et cauteleux. Elle se rassura ; elle
-riait avec des yeux dissimulés et hardis :</p>
-
-<p>— Petit Vieux, tu ne le diras à personne ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai
-caché là. Vois !</p>
-
-<p>Elle gratta dans le trou et en retira une petite
-boîte où il y avait une boucle d’oreille.</p>
-
-<p>— Iule, tu mens ! m’écriai-je. Tu as volé
-cette boucle à la vieille femme.</p>
-
-<p>Je marchai sur elle et voulus lui arracher
-la boîte ; mais elle la tenait dans sa main
-crispée, ses ongles me griffaient le visage.</p>
-
-<p>— Donne-la moi, donne-la moi ! criais-je
-toujours.</p>
-
-<p>Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et,
-à une petite distance, avec une joie méchante,
-elle me défiait et sourdement disait :</p>
-
-<p>— Elle est à moi ! Je l’ai volée ! je l’ai volée !
-Elle est à moi !</p>
-
-<p>Je me mis à siffler tranquillement entre mes
-dents, et puis, après un peu de temps, je
-lui dis :</p>
-
-<p>— Vois maintenant : cette femme t’a aimée
-comme une fille et tu l’as volée.</p>
-
-<p>Elle cria encore une fois en faisant tinter
-l’or de la pendeloque :</p>
-
-<p>— Elle est à moi. Je percerai un petit trou
-à mon oreille, je la passerai dans le trou. Si
-quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi,
-il en a menti.</p>
-
-<p>Je lui répondis doucement :</p>
-
-<p>— Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux
-oreilles. Comment feras-tu pour en mettre un
-morceau à toutes les deux ?</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à
-ce que tu dis là. La boucle était dans le tiroir
-là-bas : il n’y en avait qu’une et je l’ai prise.
-Je ne les aurais pas prises toutes les deux.</p>
-
-<p>— Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à
-la vieille femme, puisqu’aussi bien tu as deux
-oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je lui
-dirais : J’ai pris cette boucle dans le coffre et
-à présent je te la remets. Elle se fâchera et
-puis elle oubliera que tu es allée au coffre. Je
-t’assure, c’est cela qui est le mieux.</p>
-
-<p>— Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela
-qui est le mieux.</p>
-
-<p>Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait
-la boucle. Mais elle se recula derrière un arbre
-et se mit à rire.</p>
-
-<p>— Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque
-je l’ai ? Dans le coffre, elle n’était à personne et
-maintenant je la tiens dans mes mains. Pourquoi
-l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas ?</p>
-
-<p>Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle
-obtuse, disait là une vérité effrayante. Si l’un
-a un morceau de pain qui est refusé à la faim
-d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout
-devrait être partagé entre les hommes, et qui
-a deux boucles d’oreilles peut bien en donner
-une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Pense à ceci : la vieille femme a payé
-la boucle avec son argent, et si elle te demandait
-le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais
-pas le lui rendre.</p>
-
-<p>— Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre
-dans le coffre. Quand elle l’ouvrira, elle verra
-la boucle et elle ne songera pas à autre chose.</p>
-
-<p>Ses paupières battirent ; elle eut une petite
-douleur sèche qui lui crispait la bouche.</p>
-
-<p>— Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout
-un temps. Elle brillait si gentiment au soleil !
-Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais
-cru voir une autre fille. Oh ! je la déteste,
-cette vieille femme ! Pourquoi a-t-elle eu de
-douces paroles pour moi ?</p>
-
-<p>Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna
-enfin la boucle et alors moi, avec le cri de la
-force et de la ruse, je partis en courant vers
-le camp.</p>
-
-<p>— Elle est à moi, Iule ! Si tu dis que c’est
-moi qui l’ai volée, je t’étranglerai.</p>
-
-<p>La Mère était dans la cabane avec les hommes :
-c’était la fin d’une journée de travail.
-Personne ne s’aperçut que je tenais quelque
-chose dans les mains. J’étais venu avec le
-ferme propos de rendre la boucle à la vieille
-femme, et maintenant j’étais là, bouche close,
-éprouvant à mon tour une joie singulière à
-tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais :
-puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant
-garder cela pour moi seul. Dans le fond de la
-chambre était l’appentis où couchaient les
-deux vieux ; je savais que le coffre était près
-de la porte. Les hommes maintenant, avec des
-gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers
-les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me
-disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais
-très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais
-la Mère me dit :</p>
-
-<p>— Où vas-tu par là, Petit Vieux ?</p>
-
-<p>J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer
-dans l’appentis pour une chose qui ne
-la concernait pas ou bien lui remettre simplement
-la boucle en lui disant : « Voilà, Iule l’avait
-prise et je la reporte dans le coffre. » Mais
-tout à coup je songeai que si je le disais ainsi,
-il y aurait dans la maison une grande colère
-contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux
-bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et
-puis encore une fois je sentis le charme
-étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se
-serrèrent ; je n’aurais pu en tirer un son. Ce
-sera pour demain, pensai-je, quand personne
-ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment
-rentra ; j’entendis le battement de ses
-petits pieds nus, près de moi. D’un souffle
-dans mon cou, elle me demanda :</p>
-
-<p>— L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre ?</p>
-
-<p>Et je lui dis :</p>
-
-<p>— Je l’ai fait.</p>
-
-<p>Cependant je tenais toujours la boucle dans
-mes mains.</p>
-
-<p>Le lendemain je passai la journée à tremper
-les argiles. Iule ne travaillait jamais loin
-de moi : elle allait et venait avec l’eau de la
-tine. De la rancune couvait dans son œil oblique.
-A plusieurs reprises elle me demanda
-si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la
-boucle dans le coffre. Je remuais simplement
-la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait
-pas la moindre honnêteté en tout cela ; je
-n’éprouvais plus le même sentiment de bonne
-conscience que la veille. Elle, du moins,
-avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de
-dérober un bijou pour s’en parer. Les mains
-du pauvre sont tentaculaires ; mais moi, en
-différant de restituer la boucle d’or, je paraissais
-me donner le temps d’user les mouvements
-de ma probité.</p>
-
-<p>Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher
-près de moi. Elle tenait ses pieds dans
-ses mains, ce qui était chez elle le signe de la
-réflexion, et elle me regardait franchement.</p>
-
-<p>— C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle,
-si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait
-maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais
-redemandée.</p>
-
-<p>— Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la
-Mère m’a empêché d’aller jusqu’au coffre. Je
-l’ai cachée entre les planches.</p>
-
-<p>Elle me dit tranquillement :</p>
-
-<p>— Tu ne l’as pas cachée entre les planches.
-La boucle est dans ta poche. Si tu m’en crois,
-maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas
-pour nous deux.</p>
-
-<p>C’était là la chose terrible, je commençais
-à m’habituer, comme elle disait, à l’idée d’avoir
-toujours le poids léger de cet or près de ma
-chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage
-s’il m’avait fallu dans le moment aller
-vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour,
-pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme
-ne s’est aperçue de rien.</p>
-
-<p>Alors elle coula son bras sous ma nuque ;
-et elle ne me demandait rien, elle me caressait
-d’une affection câline.</p>
-
-<p>— Je suis malade du bois, fit-elle. Sens
-comme mes mains brûlent. Pourquoi sommes-nous
-venus chez ces hommes ? Là-bas nous
-aurions vécu ensemble sans avoir de comptes
-à rendre à personne. Toi et moi aurions travaillé
-librement pour nous. Petit Vieux, je
-t’assure, cela eût mieux valu pour tous deux.</p>
-
-<p>Sa voix doucement chuchotait près de mon
-oreille ; et maintenant, appuyé sur le coude,
-je regardais la ligne verte de la forêt dans le
-ciel clair. Je tenais mes dents serrées, comme
-pour arrêter mon cœur près de sortir. Mais elle
-toujours suivait son idée et plus bas elle disait :</p>
-
-<p>— Nous partirions le soir quand les hommes
-sont dans la maison. Personne ne saurait où
-nous sommes allés et chacun de nous à son
-tour porterait un peu de temps cette chose.
-Pense à cela : il n’y aurait jamais personne
-pour nous la réclamer.</p>
-
-<p>Une chaleur monta de ma vie. J’aurais
-voulu pleurer, avec mon cœur gonflé comme
-une fève entre mes mains. Il existait déjà de
-si solides liens entre moi et cette famille de
-hasard ! Et cependant la forêt parfumée aussi
-m’appelait. La voix de Iule à mon oreille
-était comme le frôlement du vent venu de dessous
-les arbres. Je me retournai pour ne plus
-voir les cimes et dans ce mouvement je sentis
-tout à coup qu’elle tâchait d’entrer sa main
-dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt
-elle se mit à crier d’horribles jurons ; toute la
-lie de la ville remonta ; et maintenant elle
-se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.</p>
-
-<p>Le Père, du seuil de la maison, battit des
-mains ; les hommes l’un après l’autre se levèrent
-pour reprendre le travail et jusqu’au soir
-Iule, avec sa passion noire, resta muette. Moi,
-par moment je tâtais la boucle au fond de ma
-poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant
-que ce serait perpétuellement entre
-nous un sujet d’irritation et de rancune. Je
-pensais : Qu’est-ce que tu vas devenir avec
-cela qu’il te faudra toujours cacher ? Si tu ne
-le rends pas, on se doutera tout de même à
-la fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La
-tentation du bois revint, persista, l’impunité
-après la mauvaise action, le sûr mystère des
-cachettes où personne n’irait nous découvrir.
-Le soir tomba et elle vint gentiment à moi.
-Elle me dit :</p>
-
-<p>— Que tu la gardes ou que tu la rendes, à
-présent ça m’est égal. Fais comme tu voudras.
-Jamais plus je ne t’en parlerai.</p>
-
-<p>— Iule ! Iule ! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu
-prise ? Tout le mal est venu de là. Maintenant
-il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le
-bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de
-ces gens.</p>
-
-<p>Iule doucement riait, suivait son idée. Elle
-me dit :</p>
-
-<p>— Une fois que nous serons dans le bois,
-nous ne nous occuperons plus de ce qu’ils peuvent
-penser de nous.</p>
-
-<p>Je n’aurais pu expliquer comment il se fit
-que tout à coup je crus sentir battre l’almanach
-dans ma poitrine.</p>
-
-<p>Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant
-quelquefois et, un doigt sur les lettres, m’efforçant
-d’aller jusqu’au bout des lignes. Il
-semblait me dire : Fais-le ! Fais-le ! Mais le
-Père nous appela ; les autres hommes déjà
-dormaient.</p>
-
-<p>— Demain, petite Iule ! Demain…</p>
-
-<p>Elle se coucha sur la botte de paille : la
-porte fut refermée ; et par-dessus le ronflement
-de la chambrée, sa voix doucement monta.</p>
-
-<p>— Bonsoir, Petit Vieux… Demain, demain…</p>
-
-<p>A l’aube la maison se vida et moi, à pas
-prudents, écoutant au loin les voix dans le
-camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la
-Mère en avait enlevé la clef ; et la boucle entre
-mes doigts, je regardais à présent le coffre
-avec un grand serrement de cœur. Iule, venue
-sur mes talons, me dit bravement :</p>
-
-<p>— Puisque aussi bien cela est, mets-la sur
-le lit. Nous n’avons plus rien à cacher à présent.
-Elle la trouvera là en rentrant et elle
-comprendra pourquoi nous sommes partis.</p>
-
-<p>Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds
-coururent ; la forêt s’ouvrit : nous ne cessâmes
-de courir que lorsque le souffle nous
-manqua.</p>
-
-<p>Nous roulâmes au lit tiède de la terre et
-Iule cachait quelque chose derrière elle. Nous
-fûmes là tout un temps comme évanouis à
-la vie, avec le halètement de nos poitrines.
-Aucune rumeur ne s’éveillait du camp ; le
-silence, la grande paix fraîche des feuillages
-nous enveloppait. J’étais heureux, je n’avais
-pas de rancune contre Iule. Elle avait fait
-le mal : je ne m’étais pas séparé d’elle dans
-les conséquences de la mauvaise action : j’avais
-pris fraternellement ma part de la faute.
-Si elle avait dû être menée en prison, j’aurais
-voulu y être mené avec elle. C’étaient là des
-pensées bien subtiles pour un jeune garçon.
-Et pourtant cela fut profondément en moi,
-dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil
-de mon intime beauté encore obscure.</p>
-
-<p>O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme
-une peine lourde et maintenant, ayant accepté
-d’être séparé des autres hommes à cause d’elle,
-je sentais au-dessus de moi une chose très
-douce, confusément montée du fond de ma vie,
-et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai
-pris alors tes mains dans les miennes ; je
-t’ai regardée dans les yeux et je ne pouvais
-rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus
-près de toi qu’à travers la faute partagée qui
-si intimement confondait nos deux destinées.
-Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une
-clarté passa dans tes yeux, ta poitrine fut secouée,
-et à présent peut-être tu te rendais
-compte que je t’avais donné ma vie.</p>
-
-<p>Les mouches vibrèrent vermeilles ; l’ondée
-d’or du midi filtra sous les feuillages ; et l’ancienne
-faim des pauvres recommença. Iule
-disparut un peu de temps derrière les arbres
-et ensuite je la vis revenir, chargée d’un
-vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle
-avait tenu caché derrière elle.</p>
-
-<p>Maintenant, sans rien dire, d’une activité
-nerveuse de fourmi, elle ouvrait le sac et en
-retirait du pain, des pruneaux, des noix, des
-quartiers de pommes séchées, une bouteille,
-une assiette ébréchée. A chaque objet qu’elle
-étalait devant moi, elle me regardait en riant
-avec son petit ouah joyeux. Elle avait emporté
-aussi les souliers et les vêtements
-qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche.
-Ah ! ceux-là, nous les avions mérités par
-notre travail de l’autre été ; ils avaient été le
-salaire de la peine prise en commun. Mon
-Dieu ! c’était une chose vraiment amusante
-qu’elle eût pensé à tout cela ! Nous avions une
-assiette comme si nous devions manger encore
-l’appétissante garbure que préparait la
-vieille femme.</p>
-
-<p>Moi aussi je poussais des cris de plaisir.
-Cependant je ne pouvais comprendre comment
-elle s’était procuré les pruneaux et les
-quartiers de pommes : depuis la fin de l’hiver
-la réserve en était épuisée. Toute sa merveilleuse
-dissimulation se révéla : elle me dit
-qu’en prévision de notre retour à la forêt,
-elle les avait épargnés sur ses repas, les cachant
-à mesure dans le vieux sac.</p>
-
-<p>Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des
-autres filles, de celles qui à la ville couraient
-pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui,
-avec de petites mines sages, allaient écouter
-la messe au village. Elle fut devant mes
-yeux comme une Iule que je ne connaissais
-pas encore. O Iule ! moi là-bas j’avais oublié
-l’heureuse vie sous les arbres, content d’être
-bien nourri ; mais toi, tu avais gardé tes énergies
-sauvages ; tu étais toujours la petite bête
-libre qui aspirait au giron velu de la forêt.</p>
-
-<p>Avec ma tête plus haute et mon couteau
-dans ma poche, il me vint une honte de me
-sentir inférieur à cette petite fille qui résolument
-avait arrangé dans sa tête le plan de
-notre évasion. Elle prit huit pruneaux, n’en
-garda que deux pour elle ; et puis elle cassa
-le pain et m’en donna la plus forte part. Elle
-faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous
-étions riches et libres ; nous ne songions pas
-que les pommes et les pruneaux prendraient
-fin un jour. Nous avions la vie devant nous.</p>
-
-<p>Une fraîcheur monta : c’était l’heure où
-l’or des derniers rayons là-bas enveloppait le
-camp ; nos ombres longues la veille encore
-avaient couru sur le désert d’argile, dans la
-hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus que
-du mépris pour ces hommes qui avaient été
-ma famille. La folie sauvage du bois me grisait.
-Si l’un d’eux était venu pour nous reprendre,
-j’aurais tiré mon couteau. Après
-tout, nous étions les maîtres de nos peaux.
-Le bien volé avait été restitué : nous ne devions
-plus rien à personne.</p>
-
-<p>— Petit Vieux ! fit-elle comme la première
-fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je
-n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma
-tête sur ton épaule.</p>
-
-<p>Il y avait si longtemps que nous n’avions
-plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma
-vie, redevint la petite enfant confiante qui
-avait laissé derrière elle la ville pour me suivre.
-Nous ne fûmes plus qu’une même destinée
-dans la molle nuit claire du bois, comme
-si jamais aucun homme encore ne nous avait
-dit : « Toi tu es un garçon et toi une fille. »
-Je tenais sa tête lourde dans mon bras.</p>
-
-<p>Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu
-dans les yeux, et comme la veille elle tira le
-pain du sac, elle en fit deux parts ; et la plus
-grande fut pour moi. Et puis, la main dans
-la main, nous partîmes à la découverte de la
-hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées
-sur nos anciens sentiers ; les foulées de nos
-pas avaient disparu, perdues sous les hautes
-pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme
-au matin me donna six pruneaux et elle en
-prit deux pour elle. Nous ne finissions pas
-d’écouter le bourdonnement des mouches autour
-de nous. Parfois elle en attrapait une
-au vol et doucement elle lui arrachait les
-ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent
-de palpiter dans le soir ; j’eus sa vie
-fraîche dans ma poitrine.</p>
-
-<p>— Est-ce que jamais nous ne retrouverons
-la petite maison verte ? disait-elle.</p>
-
-<p>Et elle s’endormit. Mais le lendemain,
-ayant marché devant nous, un cri nous vint
-en même temps. La hutte !</p>
-
-<p>Les brins de frêne que j’avais entremêlés
-aux branches de chêne maintenant remuaient
-d’une vie de petites feuilles autour du bois
-mort. Petite maison primitive, tu avais continué
-de vivre là comme une part de nous,
-nous laissant le mal doux de quelque chose
-qui était comme nos fibres arrachées, demeurées
-accrochées à une autre vie perdue. Elle
-avait été faite d’une de nos pensées et elle
-avait grandi toute seule ; elle s’était, au mystère
-du bois profond, fleurie de jeune printemps.
-Quelle surprise inouïe ! Nous faisions
-le tour de l’humble abri, Iule poussant ses
-petits cris de bête, moi muet et grave, comme
-le Petit Vieux dont je portais le nom.</p>
-
-<p>J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui,
-j’étais là, devant la hutte, comme une créature
-humaine qui, après une longue absence,
-revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de
-bonne volonté à l’homme pour s’assurer une
-demeure et ensuite la nature travaille à la
-lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri,
-les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile ;
-le toit seulement, sous le poids des neiges,
-avait fléchi.</p>
-
-<p>Mon cœur doucement levait, remué par des
-choses profondes que je n’aurais pu dire.
-Peut-être c’était la silencieuse action de grâces
-pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la
-vie qu’il y a dans une branche qui à chaque
-printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se
-passe au fond d’une âme qui n’a rien appris
-et qui vit de ses propres puissances. Et Iule
-non plus n’aurait pu dire pour quelle cause
-tout à coup, après m’avoir regardé avec sa
-main dans la mienne, elle la retira et se mit
-à sangloter, se cachant de moi pour pleurer
-entre ses doigts.</p>
-
-<p>Un chêne non loin avait une large fissure :
-il devint notre grenier d’abondance. En sage
-ménagère, elle y mit nos réserves de pommes
-et de pruneaux ; et il nous restait un peu de
-pain. Elle me dit tranquillement :</p>
-
-<p>— C’est encore une fois le temps des nids.
-Quand nous aurons mangé tout le pain, tu
-monteras aux arbres et tu prendras les œufs.</p>
-
-<p>Elle parlait là comme une enfant qui a
-confiance dans la vie.</p>
-
-<p>Je repassai mon couteau sur une pierre et,
-ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec
-de grosses branches. Je les assemblai et les
-liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent
-la hutte d’une voûte légère et solide.
-Tandis que j’achevais ce travail, Iule
-vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras,
-me dit doucement :</p>
-
-<p>— Entends-tu là-bas chanter l’oiseau ?</p>
-
-<p>Sa voix avait un autre son que chez les
-hommes. Je ne savais pas de quel oiseau
-elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte,
-à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin
-j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et
-de nouveau ensuite, après un peu de temps,
-il recommença à chanter. Il sembla nous
-souhaiter la bienvenue comme au premier
-jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était
-la petite âme bienveillante et solitaire de la
-forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne
-parlions plus ; c’était comme si en nous quelque
-chose avait remué qui nous était encore
-inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous
-mîmes à crier coucou ! avec folie.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! Cette nuit-là, sous l’abri vert !
-Cette nuit où pour la première fois, avec la
-chaleur de sa vie innocente contre la mienne,
-il me vint l’angoisse de la savoir autrement
-faite que moi ! Un feu inconnu me consuma.
-Je brûlais et mes membres étaient glacés ; je
-me sentais affreusement triste comme pour
-une chose survenue qui allait nous changer
-l’un devers l’autre. Ma main timidement
-essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts
-avaient des caresses qui auraient voulu lui
-faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un
-qui est entré dans un jardin plein de
-fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans
-la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut
-apaiser. J’aurais fui de peur si subitement
-elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé
-dans la nuit. Non, je n’avais pas encore
-éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença
-de filtrer à travers les branchages du
-toit et alors seulement je trouvai le sommeil.
-Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée
-sur moi et me lissait les cheveux.</p>
-
-<p>— Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais
-encore et tes cris m’ont réveillée. Je
-croyais que tu avais de la peine : tu ne m’as
-pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête
-contre moi.</p>
-
-<p>— Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve.
-J’étais près de toi et tu me mordais avec ta
-bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux
-comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains
-ne me lâchaient pas : je pleurais et j’avais
-du bonheur.</p>
-
-<p>En sanglotant, je me mis à crier Iule !
-Iule ! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui
-dire. Toute ma peine était revenue et cependant
-j’étais heureux qu’elle eût souffert à
-cause de moi. C’était une chose profonde et
-obscure au fond de ma vie comme si, dans
-la même minute, nous avions délicieusement
-saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et
-tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses,
-me consolait.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux ? Je ne
-t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à
-cause de cette autre chose, tu aurais bien
-tort, je t’assure. C’était doux comme quand
-Mama me faisait boire un petit coup de trop.
-Elle buvait toujours une chose sucrée dont
-j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu
-des hommes, elle en buvait une bouteille entière ;
-et cependant il y avait toujours trois ou
-quatre verres pour moi. Alors tout tournait
-et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer
-tout de suite à dormir pour sentir
-encore cela.</p>
-
-<p>Mais voilà ! j’avais mis les mains sur sa
-chair comme un voleur. Il me resta un grand
-trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le
-besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même.
-Je marchai donc devant moi en sifflant.
-Je lui avais dit : « Je monterai aux arbres
-s’il y a des nids. » Mais à présent je ne
-pensais plus aux nids. Je me laissai tomber,
-mon cœur battait entre mes mains et je ne
-savais pas de quel mal je souffrais ; je savais
-seulement que Iule était une femme comme
-cette Mama qui rentrait dans son misérable
-galetas avec des hommes. Je n’avais jamais
-songé que je la détesterais un jour à cause de
-cela. O Iule ! tu n’étais plus la petite sœur
-sauvage qui courait avec un lambeau de jupe
-sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore
-levé. C’était un étrange mélange de peur et
-d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là
-criant et jurant, me roulant sur la mousse
-avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue
-dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux,
-je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs
-m’auraient fait plaisir.</p>
-
-<p>Et puis tout à coup je cessai de la haïr ;
-je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès
-d’elle. Mes fibres se détendirent ; la sèche fureur
-s’amollit. D’un élan je courus, je fendis
-les rameaux verts et de loin, avec la bonne
-fraternité revenue, je l’appelais.</p>
-
-<p>— Iule ! Iule !</p>
-
-<p>La hutte était vide. Mon appel se perdit
-dans les hautes branches et je n’avais plus
-de colère. J’étais triste, avec une grande peine
-lâche, comme si une moitié de ma vie n’était
-plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai
-une ruse, la mobilité de son cœur furtif et
-clandestin. Je crois bien que si elle n’était
-plus revenue, je me serais cassé la tête contre
-un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille
-tendue, écoutant les rumeurs du bois.
-Le vent s’était levé, une onde large et sonore
-qui froissait les cimes et faisait le bruit continu
-d’un fleuve : il y avait un fleuve qui traversait
-la ville. Elle fut soudain près de moi
-dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue
-venir, et les yeux bas, elle riait. Moi
-non plus, je n’osais la regarder franchement.</p>
-
-<p>— As-tu trouvé des nids ? dit-elle.</p>
-
-<p>— Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.</p>
-
-<p>Elle battit joyeusement des mains.</p>
-
-<p>— Oh ! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le
-bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché
-sous un arbre.</p>
-
-<p>— Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je.
-Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans
-les cheveux.</p>
-
-<p>Elle regardait par-dessus son épaule vers
-les arbres, très loin.</p>
-
-<p>— Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle,
-ce n’est pas vrai. Ah ! Petit Vieux !</p>
-
-<p>Elle soupira : elle aurait voulu me dire
-quelque chose et elle se tut. Peut-être elle
-ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait
-me dire. Et maintenant elle tordait doucement
-ses mains l’une dans l’autre, d’un geste
-las d’ennui.</p>
-
-<p>— Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que
-tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon
-qu’autrefois.</p>
-
-<p>Mon cœur monta ; cependant je ne trouvais
-rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses
-mains, les déploya et elle riait au travers,
-disant par moquerie :</p>
-
-<p>— Toi, tu cries la nuit ; et le jour, tu tiens
-tes dents serrées.</p>
-
-<p>Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais
-pu dire pourquoi.</p>
-
-<p>Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux ;
-et nous entamâmes la réserve des
-pommes. Nous avions mangé au matin le
-dernier morceau de pain. Aucun de nous n’avait
-d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque
-chose était survenu qui nous tourmentait plus
-que la faim. L’ombre s’étendit, la nuit remuée
-des feuilles. Les arbres balançaient comme
-les navires dans le port. Elle me prit la main
-et me dit :</p>
-
-<p>— Viens dans la maison. Le vent me fait
-peur. Je ne l’entendrai plus quand tu m’auras
-pris la tête dans tes bras.</p>
-
-<p>Elle avait coupé des fougères fraîches ; leur
-épaisseur mollement recouvrait le sol ; et
-maintenant, blottie dans ma poitrine, elle
-riait.</p>
-
-<p>— Oh ! comme ce vent est bon ! Toute la
-terre tremble et je n’ai plus peur.</p>
-
-<p>Les genoux au menton, tenant les mains
-en croix entre ses petits seins, presque aussitôt
-elle s’endormit de son grand sommeil
-d’enfant. Mais moi, dans la secousse terrible
-des rafales, je restai longtemps à veiller. Des
-chocs brusques battaient le toit léger. Une
-grosse branche craqua, fracassa de petits
-arbres près de nous. Toute la forêt ronflait
-comme une meule. Avec la palpitation chaude
-de cette petite vie de Iule dans mon épaule,
-j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du
-vent, l’odeur assoupissante des fougères à la
-fin m’endormirent. Et puis au matin la pluie
-tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement
-de l’eau ruisselant des hauts feuillages. Le
-bois était jonché de débris.</p>
-
-<p>Des jours passèrent : le temps cessa d’exister.
-Je montais aux arbres ; je dérobais des
-nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes
-sous ses doigts ; il y avait dans sa nature un
-fond de cruauté tranquille et moi non plus
-je n’avais pas encore appris à respecter la vie.</p>
-
-<p>C’était la saison d’amour : il volait de petites
-plumes grises dans l’air et les mères elles-mêmes
-avec leurs cris nous signalaient la
-place des couvées. Elle apprit à grimper aux
-branches ; quelquefois elle m’apportait des
-œufs frais au goût sauvage. Nous mettions
-rôtir les petits à des feux de bois que j’allumais
-en battant le silex. L’eau de la source
-près de la mare ensuite nous désaltérait.
-Il nous vint de petites industries : je taillai
-au couteau des disques ; ils nous servirent
-d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais
-gravé des formes de bêtes sur le houx noueux
-que je brandissais comme un sceptre. J’avais
-aussi creusé une racine de buis : elle prit le
-dessin d’une pipe. J’y fumais des feuilles
-sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait
-des nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient
-la pluie. Avec des ronces pelées elle
-façonna des corbeilles pour ses cueillettes.</p>
-
-<p>Il nous arrivait de marcher pendant des jours
-entiers, poussant devant nous à l’aventure et
-cassant des branches aux taillis pour retrouver
-notre chemin. Quand le soir tombait, Iule
-étendait une couche de fougères et puis au
-matin nous nous remettions en marche : il
-nous semblait découvrir le monde. Des essences
-nouvelles nous furent révélées ; des
-arbres se pommelaient de fruits inconnus
-au jus vert délicieux. Nous laissions fondre
-lentement sur la langue le suc rose des premières
-fraises. A chaque trouvaille, elle avait
-son cri. Ouah ! Ouah ! Nous étions les jeunes
-rois de la silve ; il nous paraissait que jamais
-nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi
-nous allions, portant sagement nos souliers
-sur le dos pour en ménager les semelles. Au
-retour, la petite maison verte vivant au soleil
-sa vie frémissante de claires feuilles
-nous causait une joie. Oui, c’était un grand
-bonheur pour deux rebuts d’humanité comme
-nous, n’avoir point de maîtres et vivre librement
-au cœur de la nature.</p>
-
-<p>Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux
-nids, je cherchai en vain Iule. Le midi lourd
-brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin
-frais de la mare. Et, comme à mon tour je
-m’approchais, je l’aperçus se baignant derrière
-les feuillages. Autrefois, avec de l’eau jusqu’au-dessus
-des genoux, nous étions entrés
-dans cette grande flaque verte : je n’avais
-point encore ressenti la peur de son corps. Et
-à présent elle était là dans sa nudité, comme
-une petite Eve. Sa chair claire avait la beauté
-d’une fleur de vie dans le paysage innocent.
-Elle puisait l’eau au creux de ses mains et la
-laissait ruisseler entre les pointes de sa gorge ;
-ou bien elle plongeait sous les lentilles qui
-duvetaient la mare, demeurait tout un temps
-perdue au frisson froid du bain.</p>
-
-<p>Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita :
-elle leva la tête, poussa un cri et moi déjà
-j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les
-yeux, je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait
-appelé, je ne serais pas revenu : j’étais malade
-d’une peine très douce et farouche, comme si
-moi-même devant elle j’avais été tout à coup
-nu. J’aurais voulu vivre longtemps seul au
-plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours
-la petite tache lumineuse qu’elle faisait
-dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne la détestais ;
-mais maintenant je savais qu’une chose en
-moi m’était encore inconnue, une chose terrible
-et délicieuse qui demandait à vivre du
-reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit
-de se désirer avant de désirer la substance
-complémentaire. Je me roulai sur le
-sol, je mordis la terre ; à la douleur de la blessure,
-je me sentis devenir un homme. Et
-comme j’étais là, me déchirant avec mes mains,
-tout à coup le vieil almanach, la leçon du bon
-maître roula. Je le portais toujours sur moi,
-comme une petite relique, comme un talisman ;
-il battait près de mon cœur ; je n’avais
-passé aucun jour sans épeler ses fables naïves.
-O monsieur Jean ! monsieur Jean !</p>
-
-<p>Il y avait une histoire surtout, un vieil
-homme vivant dans un désert, parmi les pierres
-et les bêtes malfaisantes. Il était venu en
-ces lieux redoutés à l’âge trouble du sang. Il
-avait tué, il avait volé, il avait fait le mal de
-toutes les manières. La bonne conscience
-tardive enfin avait paru et alors le désert s’était
-changé en un jardin d’abondance et de joie.
-Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes,
-avaient fleuri : les tigres et les lions
-furent d’innocentes ouailles ; et parce que
-lui-même était revenu à la bonté, toutes
-choses autour de lui devinrent bonnes à son
-image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable
-conte, et il me semblait toujours nouveau,
-avec un sens parabolique et universel. Un
-petit pauvre contemplatif entend la chanson
-des oiseaux et il saisit les rapports secrets
-des choses : il est plus près de la nature et
-de lui-même. Le doux maître m’avait dit :</p>
-
-<p>— Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du
-méchant homme au désert. Penses-y surtout
-quand tu seras sur le point de manquer à ta
-conscience. Tu verras qu’elle s’applique à
-tous les hommes et il ne faut que de la bonne
-volonté pour changer les cailloux en froment
-et les pires animaux en douces brebis. Un
-petit livre comme celui-là contient tout le savoir
-humain : mais le meilleur savoir est encore
-celui qui nous vient de regarder au fond
-de nous.</p>
-
-<p>Oui, un simple cordonnier de hameau, avec
-ses lunettes sur le nez, ainsi me dit la vraie
-parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie,
-je savais que moi aussi j’étais un homme vivant
-au désert parmi les bêtes sauvages.</p>
-
-<p>Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris
-sa tête dans mes bras, comme elle aimait s’endormir ;
-et ensuite doucement, quand le sommeil
-était venu, je la couchais sur les fougères
-et j’allais dormir dans le bois. Il y avait là
-pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant
-cela, j’étais un homme qui déjà tient au
-creux de sa main ses puissances de volonté.
-Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il
-n’eût pas changé les tigres en brebis. Mais
-la dixième nuit, le tonnerre gronda, l’horreur
-fut sur la forêt et Iule me dit :</p>
-
-<p>— Vois un peu, si maintenant j’étais tuée
-qu’est-ce que tu deviendrais ?</p>
-
-<p>Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire
-et alors elle n’aurait songé qu’à sa propre
-vie ; mais avec son cœur tendre, elle prit
-la mort pour elle et me vit à jamais malheureux.
-Ce fut une si douce chose de l’entendre
-ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux
-comme elle dit. Qu’est-ce que je deviendrais
-tout seul dans la forêt ? Mais aussitôt je criai :</p>
-
-<p>— Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me
-mets au-dessus de toi, je te cache avec mon
-corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le
-premier.</p>
-
-<p>Elle s’endormit et moi je veillai tendrement
-sur cette vie qu’elle m’avait abandonnée en
-pensée. Elle était comme une petite enfant
-craintive entre mes mains et j’avais oublié
-qu’elle avait été nue devant mes yeux. Au
-matin, tous les oiseaux chantèrent.</p>
-
-<p>Maintenant, quand le vent s’élevait, nous
-montions aux arbres, je grimpais aux plus
-hautes ramures. Nous aimions nous balancer
-au roulis des cimes : il nous en restait la
-sensation d’une vie d’écureuils et d’oiseaux
-mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente
-sous nous tournoyait en remous verts. Accrochés
-étroitement au craquement des branches,
-nous plongions dans le vide, de la hauteur
-d’un ciel, et puis de nouveau nous volions,
-nous étions emportés aux courants. Une horreur
-délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle
-poussait ses ouah sauvages et moi je riais,
-dans une folie d’héroïsme. Le vent nous
-secouait, nous jetait l’un vers l’autre. Quelquefois
-je guettais le passage de la rafale, je
-lâchais prise tout à coup, je me lançais les
-mains en avant dans l’énorme vague furieuse :
-elle me portait jusqu’à Iule. Et cette
-musique de la tempête, comme là-bas le ronflement
-des eaux sous les grands ponts de fer,
-nous charmait, tous deux soudain immobiles,
-arcboutés aux nervures du tronc, un peu
-épouvantés tout de même.</p>
-
-<p>Il nous vint l’idée de passer là nos nuits.
-Un antique hêtre, d’une sève tourmentée, se
-bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un
-coup de hache. Un chêneau tout près nous aidait
-à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la
-tirais par les poignets et d’une petite secousse
-des reins à son tour elle s’enlevait. La vaste
-nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa
-rumeur : nous nous endormions dans des
-clartés d’étoiles, bercés de souffles légers,
-comme sur un radeau. Quelle chose profonde
-montée des races, nous donna le goût de cette
-vie ailée où à la fois nous goûtions la joie de
-l’aventure et la sécurité dans le péril ? La
-substance primaire à notre insu s’agitait dans
-notre sang revenu à la sauvagerie de l’homme
-des bois.</p>
-
-<p>Nos provisions depuis longtemps s’étaient
-épuisées : nous étions forcés constamment de
-varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans
-les nids : les oisillons avaient pris leur vol.
-Pour apaiser notre faim, quelquefois, après des
-guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais
-un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous
-devions marcher pendant des heures avant
-de gagner la région des fraises et des myrtilles.
-Cependant nous étions bien plus heureux
-que chez les hommes. Ils nous avaient
-été secourables et bons ; ils m’avaient appris
-la vertu du pain honnêtement gagné ; nous
-avions connu sous leur toit une trêve à la dure
-existence. Et voilà, la folle sève de nature avait
-été plus forte.</p>
-
-<p>Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne
-vie au camp : elle se mit à ronger ses
-ongles et ensuite aigrement elle regretta la
-boucle d’or. Elle jurait comme une païenne,
-comme à la ville cette Mama quand les hommes
-l’avaient mal payée. Petit Vieux ! pensai-je,
-il vaut mieux désormais garder tes idées
-pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire aux
-filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois
-où il valait mieux pour moi être seul, j’allai
-fumer ma pipe à une petite distance de la
-hutte comme un vieil homme ; j’ouvris le vieil
-almanach et il me sembla que le bonhomme
-Jean était là, penché sur mon épaule et faisant
-glisser son gros doigt noir de poils le
-long des lignes. C’était très doux, un peu
-émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un
-soir aller frapper à sa porte.</p>
-
-<p>Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes
-sauvages. Nous passions des heures sans
-parler. Il m’était poussé des cheveux si longs
-qu’ils me tombaient en crinière dans le dos.
-Elle torsait les siens et les piquait d’une épine
-pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait
-s’attacher des pendeloques de petites fraises
-aux oreilles. Elle se parait aussi de feuillages :
-ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi,
-sous mes hardes fil à fil effrangées, j’avais
-la maigreur d’un loup. Nous aurions fait
-peur aux petits riches si nous avions été
-ramenés à la ville. Mais j’avais un couteau
-et il n’y avait personne pour nous dire que
-le bois après tout était à quelqu’un.</p>
-
-<p>D’anciens petits mendigots comme nous ont
-une autre notion de la vie que les enfants qui
-ont été à l’école. Il nous semblait que nous
-aurions toujours pu vivre comme cela. Ton
-père peut-être, Iule, et le mien avaient fait
-comme nous, ou bien ils étaient morts dans
-un pays lointain, marchant devant eux, farouches
-et libres. Ou bien ils avaient fini sur
-un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire
-de quoi toi et moi étions sortis ? Le vent là-dessus
-était muet : les petites essences de
-la forêt poussent à la lumière et ne savent
-pas non plus de quel arbre elles sont tombées.
-Notre confiance dans la vie était courageuse
-et ingénue. Personne ne nous l’avait apprise
-que la force même de la vie en nous. Je sens
-bien que s’il fallait recommencer le monde,
-c’est avec de la graine de misère comme nous
-qu’on le recommencerait.</p>
-
-<p>Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque
-qui étrangement représentait un homme à
-cheval, appuyant une flèche à la courbe de
-son arc. Jamais nous n’avions vu un pareil
-homme : il nous eût épouvantés s’il avait apparu
-entre les arbres, rué comme une bête aux
-pieds cornés. De son bras musclé, il tendait
-l’arc, cabré en arrière : il faisait ainsi une
-chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui,
-moyennant un petit denier, pouvaient s’acheter
-un arc aux boutiques. La forme de
-l’arme aussitôt s’appropria à la pensée de nos
-chasses. Je choisis un rameau flexible et dur,
-et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux
-bouts une corde tressée avec les fils de chanvre
-que j’avais pris au tissu du sac. Ensuite
-je taillai des flèches ; et maintenant j’étais
-comme cet archer terrible, avec le destin dans
-mes mains. Iule poussa sa clameur : tout le
-bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut
-porter les traits, je tenais l’arc dans mes
-poings ; et nous descendîmes au cœur de la
-forêt.</p>
-
-<p>Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants :
-elle marchait près de moi à la pointe des orteils
-avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles
-et recueillaient les moindres rumeurs.
-Tout à coup elle fit un signe : un écureuil,
-accroupi sur une branche, croquait des pommes
-de pin. Je bandai l’arc ; la minute fut
-anxieuse ; et enfin la flèche partait, culbutait
-le gentil animal qui un instant essayait de se
-raccrocher aux rameaux et puis s’abattait, la
-pointe droit au gésier.</p>
-
-<p>Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à
-nos pieds se crispait dans un battement de la
-belle queue rouge. Elle le crut mort, mais
-comme elle avançait la main, d’un spasme
-dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et ensuite
-la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais
-tué cette bête, je ne prenais pas attention à la
-colère de Iule : je demeurais penché sur cette
-petite chose qui fut la vie et avait joué dans
-les arbres. Mais elle dansait à l’entour, cherchant
-à lui écraser la tête avec ses talons.</p>
-
-<p>Je lui dis :</p>
-
-<p>— Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle
-est morte ?</p>
-
-<p>Les dents à peine étaient entrées dans sa
-chair et cependant elle criait comme si elle
-aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce
-jour-là avec l’arc je tuai encore deux oiseaux.
-Nous fûmes assurés ainsi de ne jamais manquer
-de nourriture. Iule cessa de se lamenter ;
-elle portait fièrement le trophée comme
-la femme d’un chef de tribu guerrière après
-un combat.</p>
-
-<p>— Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette
-avec un cordon d’argent comme les
-hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne
-de plus beau que toi.</p>
-
-<p>Elle me parlait comme à un héros ; mon
-sang courait joyeusement.</p>
-
-<p>Je pris goût au carnage ; je devins le petit
-tueur des bois. Quelquefois aussi, en jetant le
-couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin.
-Je m’étais fait longtemps la main en
-m’exerçant sur les arbres. A la fin je trouvai
-la bonne manière : je tenais le manche dans
-ma paume et d’un coup de bras je lançais
-le couteau : la lame entrait profondément.
-Nous mettions ensuite sécher les peaux sur
-les branches. C’était une idée qui nous était
-venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle
-me dit :</p>
-
-<p>— Vois cependant, si tu pouvais tuer une
-des grandes bêtes qui descendent boire à la
-mare, je t’en ferais un bel habit de peau
-comme on en voit là-bas chez les marchands.</p>
-
-<p>Mais celles-là étaient pour moi comme les
-hôtes sacrés de la forêt. Chaque fois que de
-loin je les voyais s’élancer par petits bonds
-gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse
-d’une vie associée au mystère des solitudes.
-Après tant de temps, je ne puis encore exprimer
-cela. Ils vivaient en troupeau avec des
-femelles aux yeux de vie profonde, avec d’aimables
-faons joueurs. Et Iule avec son rire
-dangereux, à voix basse toujours me reparlait
-de leur fourrure.</p>
-
-<p>Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans
-un nœud de merisier. Je l’emportais avec moi
-dans mes chasses. Je fumais là dedans des
-feuilles séchées, j’en savourais le goût d’amadou.
-A la ville, de puants déchets de tabac
-faisaient les délices des petits miséreux. C’était
-pour moi une joie de tirer de grosses
-bouffées, assis au pied d’un arbre comme un
-vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner,
-à la pointe du couteau, des figures sur
-mon arc. Cela aussi, les premiers hommes
-l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux
-heures fraîches, doucement passait, comme
-un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup
-de pies et de geais. Les petites corneilles
-étaient tendres à manger. Je tuai une fois un
-coq des bois : jamais nous n’avions fait pareil
-festin et elle garda les plumes qu’elle porta
-sur sa tête.</p>
-
-<p>Iule quelquefois allait seule dans le bois.
-Je la suivis, je la vis se mirer dans la mare.
-Appuyée sur les poings, elle avançait son buste
-par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de
-baiser son image. Elle m’entendit rire, bondit
-vers moi et elle avait des yeux de fièvre.</p>
-
-<p>— Sens comme mon cœur bat, fit-elle.</p>
-
-<p>Elle avait pris ma main et l’appuyait entre
-ses petits seins. Je ne savais pas ce qu’elle
-voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de
-mes doigts, elle se mit à trembler : la nature
-tourmentait son jeune sang sauvage.</p>
-
-<p>En luttant, nous roulions sur la mousse et
-elle me mordait le cou. Il m’arrivait alors de
-la serrer un peu trop rudement : elle fuyait
-aux taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai
-vainement : elle ne rentra pas à la hutte.
-Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine
-et écouter longuement battre ma vie. C’était
-pour nous un si profond mystère, la petite
-source qui goutte à goutte stillait avec son
-bruit d’éternité.</p>
-
-<p>Nous ne savions plus depuis combien de
-temps nous avions quitté les hommes. Nous
-avions à présent d’autres visages et d’autres
-gestes. Nous recommencions l’humanité selon
-nos humbles forces. Notre vie était violente
-et contemplative. Je connus les heures du
-jour où la sève travaillait : c’était le temps
-du déclin solaire. Alors les odeurs montaient ;
-la terre tressaillait ; tous les arbres palpitaient
-comme des cœurs gonflés, et au matin il venait
-des pousses nouvelles.</p>
-
-<p>Je vis croître le rameau et monter l’herbe.
-Le vieil almanach m’annonça les lunes et les
-saisons ; il m’initia aux pronostics qui avertissent
-l’homme de la nature. J’étais le petit
-solitaire attentif et émerveillé qui écoute
-chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant
-leur chant ; et avec les jours d’autres oiseaux
-arrivaient avec d’autres voix inconnues.</p>
-
-<p>Iule près de moi m’écoutait : elle trouvait
-mes sons bien plus beaux que leur chanson.
-Et je n’avais point encore taillé les pipeaux
-où plus tard je devins un musicien habile. Elle
-me disait :</p>
-
-<p>— Chante comme celui qui fait fouit fouit
-ou comme celui-là qui fait di di di.</p>
-
-<p>Nous leur donnions des noms naïfs qui
-correspondaient à leur chant.</p>
-
-<p>Il nous vint des sensations subtiles. Nous
-ouvrions nos bras au vent ; il fut comme une
-chose amie que nous pressions amoureusement
-contre nous. J’ignorais pourquoi si tendrement
-j’étreignais les arbres. Je croyais
-respirer tout le ciel en aspirant fortement
-l’air. Et à terre avec nos mains nous tâchions
-de saisir l’or mobile des clartés : elles étaient
-pareilles à de grands lézards vermeils, aux
-bêtes rapides et furtives qui glissaient sous
-bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux
-couleur de lin roui ; à pleins poings elle les
-tordait au soleil et disait :</p>
-
-<p>— Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec
-mes cheveux ?</p>
-
-<p>J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre
-sur sa peau quand elle dansait, tenant son
-bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille
-déjà rusée et lascive qui semblait connaître
-son empire. Sa jupe se levait toujours plus
-haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je
-riais, d’un autre rire, car je me souvenais
-qu’elle avait été nue dans la mare. Je croyais
-qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.</p>
-
-<p>Un jour, assis près de la maison, je lisais
-dans le livre. Le chemin craqua sous ses pas,
-je levai les yeux ; elle était là devant moi,
-tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec
-des grâces maniérées. Qui donc lui avait appris
-cela ? A travers ses paupières plissées, elle me
-jetait un regard pointu.</p>
-
-<p>— Vois un peu comme je danse, fit-elle.</p>
-
-<p>Je pensai à une autre petite qui, dans un
-faubourg de la ville, une fois dansait au son
-d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là
-aussi avait une belle robe, oh ! une robe très
-courte, plutôt une jupe de vieille gaze sale et
-défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis
-qu’elle pivotait sur ses escarpins éculés
-avec son maillot d’un rouge violet, sa noire
-petite main crispée prenait à sa bouche des
-baisers qu’elle jetait à l’assistance, des gens
-du peuple, de grands et de petits voyous comme
-moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que
-me laissa cette pitoyable marionnette humaine.
-Je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Il y avait une fois une petite fille qui dansait.
-Je n’en avais pas encore vue de plus belle.</p>
-
-<p>J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler
-ainsi. Iule s’arrêta tout à coup de tourner ; elle
-vint sur moi, ses poings levés, et me demanda
-si j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors,
-par défi à cause de la colère de ses yeux, je dis
-en riant que je serais volontiers venu à la forêt
-avec elle. Je m’amusais de sa peine jalouse
-par un sentiment d’indépendance, exprimant
-ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre
-mon goût. Aussitôt elle tira ses cheveux et
-cria que si jamais j’amenais une autre fille au
-bois, elle la tuerait.</p>
-
-<p>— Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons.
-Je lui arracherai le cœur avec les dents.</p>
-
-<p>Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant
-elle pleurait, d’un petit cœur farouche
-et tendre.</p>
-
-<p>— Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela.
-Dis, Petit Vieux, ferais-tu vraiment cela un
-jour ? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.</p>
-
-<p>J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à
-moi soudain si humblement comme une
-proie, comme une petite bête à bec et à ongles
-que ma valeur eût domptée. Je me sentis
-le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la
-prendre sous les aisselles et à la jeter sur
-l’herbe.</p>
-
-<p>Un feu me mangea les entrailles ; je la regardai
-si furieusement qu’elle prit peur et s’écria :</p>
-
-<p>— Petit Vieux ! comme tu as l’air terrible !</p>
-
-<p>Est-ce qu’elle tremblait véritablement ? Elle
-cacha sa tête dans ses mains et me dit gentiment :</p>
-
-<p>— Fais de moi ce que tu voudras.</p>
-
-<p>Et moi, la voyant douce et soumise, je
-haussai les épaules sans lui répondre comme
-si à présent je ne savais plus ce qu’elle me
-voulait. Je tirai mon almanach ; j’épelai, avec
-mon doigt sur les lettres, la parabole du vieil
-homme au désert. J’étais heureux d’une joie
-triste, sentant sa petite main à mon épaule
-tandis que je lisais. Chaque fois que j’ouvrais
-les pages, il me venait la sensation que le livre
-aussi était une force comme le vent et le
-tonnerre, mais une force bienfaisante. Quelque
-chose de bon et de divin en émanait comme
-lorsque, à l’école du bon maître, je croyais
-voir Dieu se lever du geste dont il faisait
-tourner la boule devant la chandelle en nous
-disant : Ceci est la terre et cela le soleil. Je
-ne songeais pas à me demander par quel miracle
-les idées étaient descendues se figer là
-en lettres. J’aurais été bien étonné si quelqu’un
-m’avait parlé de l’homme qui avec une
-petite pince les prenait dans un casier et les
-mettait l’une à la suite de l’autre comme les
-pièces d’un jeu de patience. Peut-être en
-moi j’avais un peu le sentiment que c’était
-là une chose de vie naturelle comme il nous
-vient des ongles aux doigts et des poils à
-la peau.</p>
-
-<p>La forêt fut rouge : il passa un froid à travers
-les arbres éclaircis. Iule ne descendait
-plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais
-seul en chasse, tuant çà et là un écureuil à
-coups de flèches. Je rentrais mouillé, ma chair
-mi-nue toute froide sous mes haillons. Même
-aux jours de soleil, l’ombre restait humide.
-Alors elle imagina de coudre ensemble les
-peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions
-sécher sur des branches. Avec la pointe du
-couteau je les perçais de petits trous ; elle
-y passait des cordes enlevées à la trame du
-sac et qu’elle tressait solidement. Nous ne
-cessâmes pas de rire la première fois que
-nous endossâmes cet étrange vêtement. Nous
-nous apparaissions à nous-mêmes comme des
-bêtes sorties du hallier et à présent, sous la
-chaude pelisse sauvage, nous ne redoutions
-plus ni le froid ni la pluie.</p>
-
-<p>Patiemment je me mis à tailler dans de
-grosses branches des sabots pour Iule ; nous
-en avions porté de pareils au hameau. Mais
-tandis que j’achevais de creuser le second des
-sabots, la lame de mon couteau s’épointa :
-j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre
-vie était dans ce couteau : il était l’outil
-essentiel sans lequel je n’aurais pu ni reconstruire
-la hutte ni me refaire un arc. Et,
-avec la lame éclatée entre mes doigts, j’étais
-là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait
-de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer.
-Je ne m’en servis plus qu’avec une
-prudence extrême.</p>
-
-<p>Etant descendus ce jour-là vers la mare,
-nous perçûmes un bruit qui ne nous était pas
-encore connu. Des coups sonores à intervalles
-réguliers battaient dans le grand silence de
-la forêt. Iule me dit :</p>
-
-<p>— C’est comme quand je mets ma tête sur
-ta poitrine et que j’entends battre ton cœur.</p>
-
-<p>Le cœur de la forêt aussi semblait bondir
-dans ces secousses profondes. C’était effrayant
-et lointain comme si, à une grande
-distance, des hommes se battaient avec la
-forêt. Dans l’air humide et lourd, le son s’émoussait
-et par moment semblait monter de
-dessous la terre. Il ne se prolongeait pas, il
-était étouffé comme les pulsations d’un cœur
-sous un drap épais et cependant il était
-terrible.</p>
-
-<p>Il nous remplit d’effroi ; nous ne pouvions
-douter que des hommes étaient venus dans la
-forêt et faisaient là une chose mystérieuse et
-redoutable. Les coups durèrent jusqu’à la
-nuit et ensuite ils recommencèrent dans le
-matin brumeux. Il nous paraissait que tout
-le bois tremblait. Je dis à Iule :</p>
-
-<p>— S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon
-couteau.</p>
-
-<p>Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée.
-Maintenant que l’homme encore une
-fois se rapprochait de nous, d’autant plus
-dangereux qu’il nous restait caché, j’avais
-moins confiance. Iule, elle, dans son simple
-courage, fut admirable.</p>
-
-<p>— Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle
-farouchement, et moi je tirerai des flèches. Et
-puis avec mes pieds nus je danserai sur leur
-cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.</p>
-
-<p>Elle parlait comme une vraie guerrière,
-comme une fille des tribus sauvages. Nous
-descendîmes ensemble dans la forêt ; j’allais
-devant, tenant mon couteau dans mes mains ;
-elle me suivait, portant l’arc. Les coups dans
-le jour pluvieux s’étaient assourdis : parfois
-nous cessions tout à fait de les entendre ; et
-ils étaient très loin, de l’autre côté de la forêt.
-Nous cherchions vainement à nous orienter
-quand ils reprenaient. Nous marchions avec
-une grande prudence comme si à présent c’était
-nous le gibier.</p>
-
-<p>Un jour de l’autre année, allant à petit pas,
-nous avions découvert le campement : il y
-avait derrière les paillotes des hommes velus
-et qui se mouvaient avec des rythmes subtils
-qu’avant ce temps nous avions ignorés.
-Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants
-sous leurs grands visages muets. Et nous
-nous demandions quel autre ouvrier inconnu
-si furieusement faisait gémir le cœur de la
-forêt. Tout à coup Iule eut des yeux pâles
-dans l’ombre du taillis :</p>
-
-<p>— Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des
-hommes ? Si c’était une bête comme celle qui
-une fois est passée dans la rue et qui était haute
-comme une maison ?</p>
-
-<p>Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on
-menait jouer comme un acteur dans un cirque.
-Je crois bien que c’était un éléphant ;
-mais alors ni elle ni moi n’en connaissions
-encore le nom. L’idée qu’un animal aussi terrible
-vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là,
-déserter la hutte : nous grimpâmes au hêtre
-et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux
-d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos
-nuits avaient été si souvent bercées au vent de
-l’été.</p>
-
-<p>A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et
-maintenant il semblait que les coups s’étaient
-rapprochés. Notre vie resta troublée de la
-crainte d’un ennemi secret qui toujours sûrement
-avançait et attaquait le bois par tous les
-côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs
-mugirent ; l’air fut déchiré d’un fracas horrible
-après lequel il régna un grand silence ;
-et à présent je ne croyais plus que c’était une
-bête qui fît un tel bruit.</p>
-
-<p>— Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes
-et ils abattent la forêt. Quand la grosse
-branche une nuit est tombée, c’était aussi
-comme un coup de tonnerre.</p>
-
-<p>Elle me regarda en riant :</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, il y a peut-être parmi eux
-des garçons comme toi, Petit Vieux.</p>
-
-<p>Pourquoi me dit-elle cela ainsi ? Ses narines
-battaient. Elle ne parlait plus de danser sur
-leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu
-lui mordre le cou. Je dis :</p>
-
-<p>— S’il y a là un garçon comme moi…</p>
-
-<p>Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec
-une chose en moi que je n’aurais pu exprimer ;
-et peut-être aussi Iule avait pensé à cette
-chose.</p>
-
-<p>Le lendemain elle me dit tranquillement :</p>
-
-<p>— Nous irons devant nous tant que nous
-aurons vu.</p>
-
-<p>Elle a raison, songeais-je ; tu sauras alors ce
-qu’il te reste à faire. Nous étions venus avec
-l’arc et le couteau dans les mains : cependant
-si dans ce moment une forme humaine avait
-apparu, j’aurais jeté mon couteau à terre.</p>
-
-<p>Nous marchâmes longtemps : les coups retentirent
-plus distinctement et à chaque coup
-la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants ;
-nous chantions, nous tenant par la
-main. Mais un coq des bois, au plumage de
-cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva
-d’un fourré. Je tirai une flèche ; elle s’égara,
-et presque aussitôt un lapin piqua dans
-sa rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.</p>
-
-<p>Le souffle court, nous guettions si le lapin
-n’allait pas sortir par un autre passage à une
-petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui
-pour nous regarder s’avança jusqu’au bout
-d’une branche. Encore une fois je brandis
-l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour
-du tronc et moi aussi, avec mon arc tendu,
-je me mis à tourner, attendant le moment.
-Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans
-notre joie, nous dansâmes autour de sa mort.
-Avec nos peaux de bête, nous avions l’air
-vraiment terrible ; elle poussait ses ouah ouah ;
-mes cris faisaient envoler les oiseaux. Notre
-folie remua tout le bois. Il nous parut que des
-voix au loin répondaient à nos clameurs.</p>
-
-<p>— Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut
-aller.</p>
-
-<p>Elle me montrait l’occident.</p>
-
-<p>Nous écoutâmes : les voix s’étaient tues et
-encore une fois le cœur des arbres sonnait
-sous les coups.</p>
-
-<p>Il y avait des mois que nous vivions dans
-la solitude de cette forêt ; je ne savais plus
-comment était fait le visage d’un homme.
-Mes yeux regardaient ardemment devant moi.
-Nos sabots dans les mains, nous courûmes
-dans la direction des voix. J’avais mis le petit
-corps tiède de l’écureuil sous un lit de
-feuilles ; j’avais planté une branche à côté afin
-de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions
-pour le reprendre. Et maintenant une
-force secrète nous attirait, détendait sous nous
-les ressorts de la course. Je pensais : il y a là
-peut-être des filles comme Iule ; mais je ne le
-disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua ;
-les fonds se vaporisèrent de spirales
-bleues que doucement le vent portait. C’était
-une fumée comme celle qui un jour nous avait
-attirés vers les paillotes de la tribu. Elle sentait
-l’abri, le repas familial après la journée
-de travail ; elle nous caressait si mollement
-le cœur quand, à la tombée du soir, elle venait
-vers nous, aux limites du désert d’argile où
-toute une journée pleine, sous l’ardent soleil,
-nous avions peiné ! Nous l’aspirions comme
-après une longue faim on mange le pain. Ni
-l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite
-hutte au cœur de la forêt.</p>
-
-<p>Une jeune voix d’homme chanta et j’avais
-pris les mains de Iule ; elle serrait les miennes ;
-nous avions envie de pleurer. Un vaste
-découvert ajoura la forêt vers les fonds. Nous
-avions peur qu’un chien aboyât. Nous rampions
-sous les arbres, moi tenant le couteau
-dans les mains. J’aurais tué le chien. Et puis
-tout à coup à une petite distance, le chant recommença.
-Des hommes sous les arbres parlaient :
-leurs voix, dans le silence lourd, avec
-le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes,
-comme si elles montaient de la profondeur
-d’un puits. Elles nous faisaient mal délicieusement.</p>
-
-<p>Couchés dans les végétations basses, nous
-nous dressâmes sur nos poings, regardant fumer
-des huttes dans la clairière. Il y en avait
-deux, moitié faites de planches aboutées, moitié
-hourdées avec des mottes de terre ; et elles
-n’avaient d’autre ouverture que la porte.
-Elles étaient bien plus primitives que la
-maison des briquetiers.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! comme soudain ma sympathie
-s’éveilla pour ces hommes qui s’étaient fait
-un toit semblable à notre toit ! Sans doute
-eux aussi vivaient de proies libres et sauvages
-comme nous. Combien étaient-ils ? Avaient-ils
-leurs femmes avec eux ? Mon cœur battait
-contre la terre. Quelque chose parfois bougeait
-dans l’une des huttes, une forme vague
-que nous ne pouvions reconnaître. Un
-vieux, très grand, avec la cognée frappait le
-pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait,
-lançait de toute sa taille le fer dans l’entaille
-déjà profonde ; et ensuite d’un effort de
-bras il la retirait et recommençait à frapper.
-On n’entendait pas tout de suite le han. J’enviais
-la force tranquille de cet homme. Sans
-doute les autres étaient plus loin : on entendait
-les coups de leurs cognées et on ne les
-voyait pas.</p>
-
-<p>Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle
-venait du fond de la hutte et puis elle s’avança
-jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme
-était là, les bras croisés, dans l’attitude du
-repos entre deux besognes, regardant avec ses
-prunelles claires vers la forêt. Il portait des
-guêtres de cuir aux jambes ; sa tête bouclée
-s’attachait fortement à ses larges épaules.
-Iule, droite sur ses poings, le considérait
-avec des yeux de petite louve.</p>
-
-<p>— Celui-là est plus beau que toi ! souffla-t-elle
-dans mon cou.</p>
-
-<p>— Eh bien ! va avec lui. Je retournerai seul
-au bois.</p>
-
-<p>Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur
-elle mon couteau. J’étais très doux et triste.
-Moi aussi j’admirais ce jeune garçon : j’aurais
-aimé l’avoir pour frère.</p>
-
-<p>Sans doute il entendit nos voix. Il eut le
-regard fixe et dur des hommes habitués à regarder
-dans la nuit du bois ; et il tendait un
-peu le cou, curieux, étonné. Nous nous vîmes
-découverts : cependant nous n’avions pas la
-force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui
-ne nous quittaient pas.</p>
-
-<p>Un autre, après tout, eût éprouvé la même
-surprise en voyant surgir de terre deux créatures
-vêtues de peaux saigneuses et dont les
-visages seuls avaient gardé une apparence
-humaine. D’un bond il s’élança, fendit la
-clairière ; son rire sonnait comme un aboi ; et
-nos sabots dans les mains, maintenant aussi
-nous courions comme des bêtes traquées. Nous
-avions de l’avance ; nos pieds nus nous donnaient
-plus d’agilité. Il perdit notre piste.</p>
-
-<p>La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions
-plus : peut-être elle songeait à ce jeune homme
-magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent
-glissaient en longues traînées mouillées.
-Toute la forêt sembla un rêve dans une paix
-de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut :
-nous fûmes là au cœur même du silence. Et
-Iule, avec sa tête contre mon épaule, était une
-petite chose doucement évanouie et palpitante.
-Les heures n’existèrent plus.</p>
-
-<p>Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos
-yeux se rouvrirent et c’était le matin venu à
-petits pas avec une troupe d’hommes qui
-étrangement se penchaient et nous regardaient
-nous éveiller. Il y en avait trois, déjà
-vieux, très droits sous les ans, et le quatrième
-était ce garçon qui, du fond de la clairière,
-s’était élancé vers nous. Iule, avec un cri, se
-ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je
-tâtai mon couteau dans ma poche.</p>
-
-<p>Les vieux nous considéraient d’un air peu
-rassurant. Mais le jeune homme riait en leur
-montrant nos peaux de bêtes.</p>
-
-<p>— Voilà. Ils étaient assis au bord de la
-clairière quand je leur ai donné la chasse.
-J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la
-forêt.</p>
-
-<p>Iule s’agita sous les feuilles, amusée de
-l’idée. Elle se mit à rire et me dit :</p>
-
-<p>— Oh ! Petit Vieux, tu entends ? Ils nous
-ont pris pour des singes.</p>
-
-<p>Quelquefois des hommes s’installaient aux
-carrefours : ils possédaient de petits ouistitis
-aux yeux malades, affublés d’épaulettes de
-troupier ou de falbalas de marquise. Elle et
-moi souvent avions pris plaisir à les voir danser
-à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis
-fièrement à ce garçon :</p>
-
-<p>— Nous sommes des hommes comme toi.</p>
-
-<p>— Oui, ma foi ! s’écria-t-il. Ils ont des bras
-et des visages comme nous.</p>
-
-<p>Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des
-vieux aperçut nos réserves de bois, les peaux
-séchant aux branches, les pierres sur lesquelles
-nous mettions cuire nos proies. Il montra
-la forêt d’un large geste et dit rudement :</p>
-
-<p>— C’est eux qui cassent les jeunes arbres.
-Ils tuent les bêtes.</p>
-
-<p>J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis
-tranquillement :</p>
-
-<p>— La forêt est à nous. Il n’y avait personne
-ici quand nous sommes venus.</p>
-
-<p>Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.</p>
-
-<p>— Ils disent que la forêt est à eux !… Il y a
-cent ans que les miens et moi abattons les
-arbres et pas même une feuille ne nous appartient.</p>
-
-<p>Le jeune homme se penchait sur moi et me
-demandait avec douceur qui était cette fille
-aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui
-répondre comme aux briquetiers :</p>
-
-<p>— Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa
-femme.</p>
-
-<p>Elle me dit seulement :</p>
-
-<p>— Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir
-parler.</p>
-
-<p>La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout,
-de quel droit nous interrogeaient ces gens ?</p>
-
-<p>— C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle
-Petit Vieux. Je n’en dirai pas davantage.</p>
-
-<p>Ils échangèrent encore quelques mots entre
-eux ; puis le plus vieux fit un pas.</p>
-
-<p>— Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu
-as du cœur, tu viendras travailler. On s’arrangera
-pour le reste.</p>
-
-<p>Du pain ! La tentation encore une fois monta.
-Celui-là avait parlé comme le vieil homme
-chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule
-et ensuite toute la vie libre de la forêt fut devant
-moi : je n’osai plus la regarder. Elle palpita
-contre ma poitrine. Elle me chuchota
-dans l’oreille : « Du pain, Petit Vieux ! Pense
-à cela ! »</p>
-
-<p>Je lui dis :</p>
-
-<p>— Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.</p>
-
-<p>J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt
-en secouant la tête ; mais elle se leva, elle mit
-la main sur le bras du jeune garçon en riant.</p>
-
-<p>— J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.</p>
-
-<p>Ce cœur de Iule était plein de détours.
-Elle parla comme si j’avais décidé que nous
-suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais
-un petit pauvre des villes, je lançais en l’air
-un caillou. Selon qu’il tombait, je faisais une
-chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui
-était ma destinée.</p>
-
-<p>Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes
-amoureusement sanglotaient. Un brouillard
-bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes
-scintillaient. Jamais le matin ne m’avait paru
-plus beau. Et j’avais fixé mes souliers par une
-liane à mon cou, Iule portait sa belle robe
-roulée dans le sac. C’est ainsi que nous
-gagnâmes le campement des bûcherons.</p>
-
-<p>Le jeune homme poussa la porte de la maison
-de planches. Il dit joyeusement à Iule :</p>
-
-<p>— Il n’y a que toi de femme ici. Les autres
-sont dans la forêt plus loin.</p>
-
-<p>Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu !
-le goût nous en était toujours resté aux dents ;
-cependant nous croyions, elle et moi, en
-manger pour la première fois.</p>
-
-<p>Ce fut le recommencement de notre ancienne
-vie chez les hommes. L’instinct d’humanité
-encore une fois prévalut, nous fit accepter
-le vague lien social dont demeurait unie cette
-tribu au fond des bois. Elle se composait
-d’âmes simples et rudes qui avaient les silences,
-la vie dormante des petites mares de soleil
-au creux des ravines. Ils vivaient parmi les
-arbres, ligneux et indestructibles, avec une
-sève sauvage et de tendres moelles. Un durable
-compagnonnage au cœur vert des solitudes
-les unissait d’une affection tenace sans paroles.
-Ils n’éprouvaient pas le besoin de se rien dire,
-ayant tous les mêmes idées et dépourvus de
-mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux
-le premier était venu à la forêt avec sa hache,
-ils l’ignoraient : c’était une ancienne tradition
-qui se perdait dans l’âge même de la silve.
-Leurs générations s’étaient épuisées à toujours
-frapper au cœur les grands chênes : là où ils
-passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne
-diminuaient pas les intarissables fontaines de
-la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient
-devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant
-en tous sens des coups qui retentissaient
-aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient
-pas la destinée qui les poussait à travailler
-sans trêve pour les villes.</p>
-
-<p>La plupart n’avaient pas dépassé la limite
-des hameaux. Quelquefois ils allaient y chercher
-des femmes et s’y mariaient. Les noces
-étaient brèves et s’achevaient sous les arches
-bleues de la forêt, dans la nuit des huttes.
-Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre
-des planches fraîchement sciées et ensemble,
-en se relayant, on le portait au cimetière,
-très loin. C’étaient les seules corvées qui les
-rattachaient à la vie des autres hommes. Ils
-étaient doux et dissimulés, un peu tristes.</p>
-
-<p>Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à
-manier la cognée. Après que l’arbre était tombé,
-il fallait abattre les branches ; les grosses
-passaient à la scie ; on bottelait les moyennes
-en falourdes ; les brindilles formaient des fagots
-et des balais. Les maîtres bûcherons seulement
-frappaient l’arbre au pied.</p>
-
-<p>Iacq me dit :</p>
-
-<p>— Je t’apprendrai à abattre les chênes.</p>
-
-<p>Ce jeune homme était une grande force de
-vie. Quand celui-là riait, les oiseaux se taisaient,
-tout le silence de la forêt était rompu.
-C’était un vrai fils des bois, et pourtant il
-n’avait pas la taciturnité des autres enfants
-de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste
-tranchait sur leur vie sourde et renfermée.
-J’admirais sa vigueur calme tandis qu’il jetait
-la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu
-de côté. Le fer s’abattait, faisait une large
-blessure, mousse et mouillé d’avoir frappé
-dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans
-l’ivresse joyeuse de sa force, les muscles câblés
-à l’égal des nervures puissantes du hêtre.
-Sa cognée vibrait, avec un ronflement de
-grosse mouche quand on l’entendait de loin.
-Quelquefois il coupait son rude labeur d’une
-chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait,
-imitant les oiseaux.</p>
-
-<p>Je ne connaissais pas encore la souffrance
-des arbres : les coups de la cognée me donnaient
-envie de frapper à mon tour. Un jour,
-comme il me défiait en plaisantant, je ramassai
-la lourde masse ; je la lançai à la volée ;
-elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux
-moelles profondes. J’eus le vertige d’avoir
-entré le fer dans un torse humain, dans une
-vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son
-feuillage : un fracas sourd se perdit aux silences
-de la forêt. Et à présent je n’ignorais
-plus ma force. Iacq cessa de rire et dit :</p>
-
-<p>— Toi, tu seras un bûcheron.</p>
-
-<p>Nous étions là, dans la coupe, huit hommes
-et Iule. Le reste de la tribu s’éparsait de clairière
-en clairière. Ils avaient des huttes comme
-les nôtres : ils étaient plus nombreux et des
-femmes préparaient leurs repas. Ce fut Iule
-qui fut chargée du ménage dans notre camp.
-Elle allumait le feu, passait l’eau ensuite sur
-la cafetière. Une décoction de chicorée trempait
-notre pain bis pendant le jour. La fumée
-montait sous les arbres, se ouatait en légers
-flocons bleus qui ne se dissipaient que lentement,
-roulaient au vent jusque dans les combes.
-Le soir, la flamme dardait plus haute :
-Iule alors mettait cuire les pommes de terre.
-C’était, avec de la couenne de porc, notre
-habituelle nourriture. Ces gens de forêt n’en
-connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions
-surpris qu’ayant les fruits et les bêtes
-du bois, ils se contentassent de ces simples
-aliments. Leur probité était farouche : ils vivaient
-d’une pauvreté volontaire, dans la large
-abondance de la terre. Aucun d’eux ne pensait
-qu’après tout celle-ci est aux hommes
-qui peinent et ahannent à son flanc. Ils respectaient
-les antiques défenses, soumis à
-leur destin, vaillants et nus. Une fois je tuai
-d’un coup de bâton un jeune lapin et le rapportai
-à la hutte. Iacq à grandes dents en
-mangea. Les vieux, eux, n’étaient pas contents.
-Je compris que nous seuls, Iule et
-moi, avions connu la vie libre.</p>
-
-<p>Dès l’aube, le travail commençait. Le premier
-frisson du jour glissait aux cimes, une
-vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et
-puis la clarté descendait, fraîche, trouble encore
-comme une grande onde après les vannes
-levées. Les profondeurs restaient longtemps
-brumeuses ; un brouillard violet de
-proche en proche s’irisait aux filtrées du
-soleil, obliques et mobiles comme des colonnes
-oscillantes. La cognée bondissait comme
-un palet d’or. Les coups faisaient trembler
-le ciel au-dessus des arbres.</p>
-
-<p>Midi amenait une trêve : un lourd sommeil
-pesait ; le bourdonnement des grosses mouches
-planait ; et les hommes, couchés au frais
-des mousses, avec leurs larges torses écroulés,
-eux-mêmes ressemblaient à des troncs
-abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les
-mains : on abattait jusqu’au déclin du jour.
-Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au
-matin ; le mystère descendait. Mon Dieu ! c’étaient
-là des sensations que nous connaissions
-depuis longtemps ; et pourtant, mêlés à cette
-vie de la tribu, elles nous semblaient toujours
-nouvelles. Iule, entre le temps des repas, liait
-avec des hardes les falourdes et moi quelquefois
-je laissais reposer la hache, écoutant rire
-les pies ou hennir le pivert.</p>
-
-<p>Iacq un jour me donna une pipe et du tabac.
-Il me plaisait à cause de sa gaîté et de sa
-force et cependant je me défiais de lui, je
-n’aurais pu dire pourquoi. Peut-être il avait
-pour Iule un regard qui n’était plus le même
-quand il le tournait vers moi. Je ne songeais
-pas à m’expliquer ce sentiment. Le don de la
-pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à
-fumer comme les vieux qui m’entouraient.</p>
-
-<p>— Vois comme il est bien, ce garçon, me
-disait Iule. Il partage avec toi ce qu’il possède
-et toi, c’est à peine si tu lui parles.</p>
-
-<p>J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait
-trop attention à lui ; souvent ils s’en allaient
-ensemble rire derrière les huttes. Et puis, tirant
-sur la pipe, je haussai les épaules comme
-si c’était là un secret qui ne me regardait
-pas. Je n’éprouvais pas de jalousie : il me
-semblait naturel qu’elle le trouvât plus beau
-que moi, le Petit Vieux.</p>
-
-<p>Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant
-l’autre pour lui faire plaisir. Il la traitait
-comme une petite bête singulière qui
-criait et pleurait sans cause. Une fois, comme
-il la plaisantait sur ses maigres jambes, elle
-lui mordit la main et courut se cacher dans
-le bois.</p>
-
-<p>Son dépit dura deux jours ; elle me dit
-qu’elle le détestait ; elle voulait retourner à la
-hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à
-rire avec lui. Il semblait bien plus cordial
-quand elle n’était pas là. Je crois que dans
-l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule
-était un peu un jouet vivant. Il avait été la
-chercher au cœur du bois ; il n’avait pas fait
-autrement qu’un homme sauvage à la chasse
-des femelles. Elle était pour lui comme une
-jeune proie de laquelle il aimait rire et s’amuser,
-une proie avec une autre âme que la
-sienne. Oui, je pense, c’était là son idée.</p>
-
-<p>Je pris goût au métier. Quand l’arbre était
-très haut et qu’en s’écroulant il eût fracassé
-les arbres à l’entour, je passais mes crocs et
-montais à la tête. A grands tours de cognée,
-je sapais les branches. J’étais là-haut comme
-le pivert qui donne des coups dans l’aubier et
-fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les
-oiseaux. Je dominais les silences de la forêt.</p>
-
-<p>C’était là encore, après tout, une vie sauvage :
-j’avais pour compagnons les ramiers
-et les geais. Et un sentiment que j’avais
-connu chez les briquetiers m’était revenu, la
-fierté de n’être pas inutile et de gagner mon
-pain, comme il était dit dans le vieil almanach.
-Le soir, après le repas, en fumant ma
-pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment
-la conscience d’être devenu un homme.</p>
-
-<p>Maintenant aussi nous connaissions le repos
-du dimanche. Ce jour-là, les cognées et
-les scies demeuraient inactives. Les bûcherons
-remontaient vers les hauts campements ;
-quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.</p>
-
-<p>Une fois Iacq me dit :</p>
-
-<p>— Toi qui sais lire, lis dans le livre.</p>
-
-<p>Aucun des hommes de la tribu n’avait appris
-à épeler les lettres. Les mères, en croisant
-leurs mains, leur avaient enseigné la
-prière, au temps de leur petite enfance.
-C’était la simple oraison du pain : ils la récitaient
-avant et après les repas. Le bonhomme
-Jean aussi la disait à voix haute avant de
-commencer la classe et ensemble les petits la
-répétaient, dans un bourdonnement bas qui
-traînait un instant sous les solives enfumées.
-Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour
-à la forêt.</p>
-
-<p>La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla.
-Au matin la terre craquait sous le
-givre et maintenant chaque dimanche je lisais
-à voix haute dans le livre pour Iacq et les
-vieux. J’épelais d’abord, un doigt sur les lettres,
-comme faisait le vieux maître. Il y avait
-des mots desquels je ne venais jamais à bout ;
-mais je tâchais d’en saisir le sens et ensuite,
-ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison
-où un humble garçon ignorant élevait la voix
-et disait les choses éternelles dans la solitude
-nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que
-plus tard. Si d’autres, selon leurs forces, s’en
-allaient, comme je le faisais là, répandre la
-bonne parole chez les hommes des hameaux
-et des bois, l’humanité y gagnerait des âmes
-nouvelles.</p>
-
-<p>On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le
-gel n’arrêtait pas les cognées : elles frappaient
-au cœur des grands arbres dans la mort
-des sèves. Un silence plombait l’air dur ;
-il n’était déchiré que par le graillement des
-geais et la clameur rauque des corbeaux. Les
-hommes de la nature ne sentent pas le froid :
-leur sang demeure jeune et chaud sous les
-glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché
-la cognée, une force de vie coulait en elles, je
-frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux
-moelles. Ah ! Iule ! quelle joie c’était pour nous
-maintenant, la grande forêt d’hiver avec ses
-cristallisations qui filigranaient les moindres
-branches à l’égal des orfèvreries scintillant
-là-bas à l’étalage des marchands ! Ni toi ni moi
-jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous
-semblait que notre cœur battait plus sonore
-près du cœur rigide de la nature, dans toute
-cette immobilité figée des anciens frissons
-de l’été. Nous étions la chaleur des anciennes
-humanités survivant aux cataclysmes du
-monde. Les races criaient la vie en nous
-quand autour de nous régnaient les apparences
-de la mort.</p>
-
-<p>Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent :
-il fallut se frayer un chemin à travers l’avalanche,
-se rabattre sur les hauts campements.
-La tribu, la grande famille disséminée dans
-les coupes, se reforma sous des toits plus solides
-que le précaire abri des huttes. Il y avait
-six vastes cases, avec les fours à pain, l’étable
-aux chèvres, la soue aux porcs. Une
-sorte de noyau humain vivait là d’une vie
-commune à la limite des triages. Des mères
-allaitaient leurs enfants près des grands feux
-de bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle
-ou réparaient les hardes. De vieux hommes,
-d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de
-maux, desséchés jusqu’à l’os, expiaient les
-immémoriaux outrages de la forêt. Ceux-là
-traînaient d’étranges infirmités qui faisaient
-penser aux ganglions des arbres tourmentés
-dans leur croissance.</p>
-
-<p>L’alcool était leur grande tentation à tous :
-il était proscrit au camp ; ils se dédommageaient
-dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête
-garçon, une fois rentra ivre-mort : il
-avait rencontré d’autres gars avec lesquels il
-s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans
-les neiges si un des vieux, qui était allé boire
-aux cantines avec lui, ne l’avait ramené sur
-ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement :</p>
-
-<p>— Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela
-pour moi.</p>
-
-<p>Elle parlait là comme si une fille eût été le
-motif de la rixe.</p>
-
-<p>Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas
-dans l’hiver de la forêt. Avec les genêts on
-faisait des balais. De menus branchages servaient
-à tresser des corbeilles et des jardinières
-que, vers le printemps, des marchands
-venaient acheter. C’était la même industrie
-que chez les hommes du désert ; mais ceux-là
-employaient l’osier.</p>
-
-<p>On réparait aussi les outils. Dans le soir,
-les crassets s’allumaient. J’ouvrais le livre ;
-le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière
-était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en
-me reprenant, je développais naïvement les
-maximes ou commentais à ma façon les histoires.
-Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages
-tannés par les hâles, ces âmes de simples
-montées au pli des fronts, tendues dans
-l’effort de comprendre ! Je croyais que toute la
-forêt m’écoutait.</p>
-
-<p>Cependant un malentendu subsistait entre
-ces gens des cases et nous. Ils avaient la vie
-régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule
-et moi étions pour eux des êtres suspects,
-échappés des villes et venus se terrer dans
-les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des
-créatures résignées au servage à l’égard des
-libres enfants de la vie. Etait-ce moi qui leur
-étais inférieur, avec mon instinct farouche ?</p>
-
-<p>J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage
-et plus tendre, une âme qui ne voyait pas
-tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru
-détester les hommes : je ne ressentais contre
-eux nulle rancune profonde ; cependant il y
-avait entre l’humanité et moi notre ancienne
-vie martyrisée.</p>
-
-<p>Iacq était l’unique homme des camps que
-j’aimais réellement : je serais parti avec lui
-au bout de la forêt. Si seulement il avait
-voulu appeler moins souvent Iule pour rire
-avec elle derrière les cases, j’aurais été tout à
-fait son ami. Elle avait toujours le sang aux
-joues ensuite ; le rire la laissait toute frémissante.</p>
-
-<p>— Oh ! disait-elle, ce Iacq est un si étrange
-garçon… Tu ne peux te douter de ce qu’il
-me dit !</p>
-
-<p>Elle me regardait, recommençait à rire et je
-ne savais jamais ce que Iacq avait pu lui dire.
-Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même
-cœur confiant, bien qu’après tout, avec cette
-folle de Iule, les torts peut-être n’étaient pas
-entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs avec
-toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient
-d’une fille qu’il connaissait dans les hameaux.</p>
-
-<p>Un jour un des hommes revint de la forêt
-et dit :</p>
-
-<p>— Les neiges ont fondu.</p>
-
-<p>On rassembla les hardes, on noua les pains
-dans les draps. La petite troupe un matin
-reprit le chemin des cabanes.</p>
-
-<p>Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers
-chants timides de l’année. Les ciels furent
-hauts ; un jeune et mâle soleil éclaira la
-repousse des feuilles. Ma joie était vierge et
-fraîche comme le réveil de la nature. Toute la
-forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres
-chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent,
-quand ils se regardaient, Iule et lui,
-c’était pour rire ensemble avec des voix
-étouffées comme si moi je ne comptais plus
-pour eux. Ou bien il lui faisait signe et ils
-allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait
-doucement ; il me donnait plus souvent
-du tabac ; et Iule aussi se frottait contre moi
-avec plus de tendresse. Tous deux parurent
-s’entendre pour endormir mes défiances à
-propos d’une chose qui devait me rester ignorée.
-Jamais elle n’avait été aussi caressante ;
-elle avait des frôlements de petite chatte
-joueuse. J’étais troublé de l’entendre quelquefois
-soupirer auprès de moi.</p>
-
-<p>Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait
-mieux que Iacq ? Son élan fut spontané et sincère,
-bien que je ne lui eusse rien demandé.
-Si elle m’avait dit au contraire qu’elle me
-préférait ce garçon, je l’aurais traînée par les
-cheveux. Je commençai seulement alors à me
-douter qu’ils me cachaient quelque chose. Je
-ne croyais à rien de mal, c’était plutôt le sentiment
-qu’entre elle et lui régnait une entente
-pour s’abandonner librement à leur humeur
-enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais, moi,
-que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu
-soupçonner de quoi toujours ils riaient ensemble,
-je n’aurais pas éprouvé d’ennui.
-Mais voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient
-les lèvres et cessaient de rire.</p>
-
-<p>Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même
-allât prendre le tabac et en bourrât ma pipe.
-Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait
-ou si elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel
-droit avait-elle sur le tabac de Iacq ?</p>
-
-<p>— Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne
-fumerai plus de son tabac. C’est une idée que
-j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.</p>
-
-<p>Iule aussitôt se mit à crier aigrement que
-le tabac de Iacq était le mien, que tout d’ailleurs
-dans la hutte était en commun.</p>
-
-<p>— Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon
-idée. Je n’ai pas autre chose à te dire.</p>
-
-<p>— Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait
-se fâcher et tu n’es pas le plus fort.</p>
-
-<p>— J’ai planté la cognée droit au cœur du
-chêne. Il peut venir, je ne le crains pas.</p>
-
-<p>Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq,
-car il vint le lendemain m’offrir lui-même du
-tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit
-sans colère :</p>
-
-<p>— Pourquoi me fais-tu cette injure ? Je t’assure,
-je te l’offrais de bon cœur.</p>
-
-<p>J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était
-mon idée de ne rien accepter de lui et que je
-l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère
-et me parlait comme un homme déterminé
-à ne pas garder rancune. Le courage me
-manqua ; j’avançai la main, il la pressa dans
-la sienne. Et à présent encore une fois tous
-deux riaient.</p>
-
-<p>Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe
-reculée. J’étais là dans un arbre, travaillant de
-la cognée dans les hautes branches. Lui aussi,
-à une petite distance, frappait au cœur d’un
-hêtre. Le fer sonnait après le fer, les coups se
-répondaient comme des voix dans la jeune vie
-de la forêt. Depuis deux jours, il cessait de
-me parler ; il avait dans les sourcils un pli de
-volonté. Je ne savais pas encore quel projet
-mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions
-donc venus ensemble à la coupe, sans rien
-nous dire ; et puis nous avions joué de nos
-cognées. La sève nouvelle me grisait, mon
-sang courait rapide dans mes artères. Chacun
-de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait
-comme si ma vie adhérait à celle de
-l’arbre, comme si moi-même j’étais une des
-branches gonflées du flux vert qui charriait
-le printemps. Je cessai tout à coup d’entendre
-la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers
-les feuillages, je le vis qui courait sous bois
-du côté des huttes.</p>
-
-<p>Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne,
-dans la peine d’angoisse qui m’étranglait. Il
-est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel
-mouvement de douleur et de jalousie, je ne
-l’avais pas encore ressenti. Je me laissai glisser,
-l’écorce dure me râpait les membres ; et avec
-ma cognée dans les mains, à mon tour je courus
-devant moi. Il entra dans la maison de planches,
-appela Iule, et elle n’était pas là. Alors
-du seuil il cria plusieurs fois Iule ! Iule ! doucement,
-en se tournant vers les limites de la
-clairière. Elle apparut derrière les arbres avec
-une charge de bois ; de loin elle lui souriait.
-Maintenant moi je me tenais caché, écrasant
-mon cœur contre la terre.</p>
-
-<p>— Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté
-la forêt pour te dire quelque chose.</p>
-
-<p>Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage
-aux dents. Elle avait laissé tomber la
-bourrée de bois qu’elle portait et se tenait
-assise, pleurant mollement dans ses mains.</p>
-
-<p>— Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre.
-Tu me l’as déjà dit trop de fois. Et cependant,
-je t’assure, quand tu me le dis, j’en
-meurs de plaisir.</p>
-
-<p>L’air était léger et une petite distance nous
-séparait : j’entendais nettement leurs paroles.
-Iacq à présent haussait les épaules et la regardait
-avec des yeux froids sous ses sourcils
-levés. Je pensais : « S’il porte seulement
-la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec
-la cognée. » Je ne savais pas ce que je ferais
-ensuite de Iule. Je demeurai ainsi un peu de
-temps tendu comme la corde de l’arc, mordant
-mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier.
-Toute ma force m’était revenue, une énergie
-froide et bandée, dans l’attente sournoise de
-l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi
-toujours à deux ils riaient. Et c’était aussi
-un autre sentiment torturant et mauvais,
-une joie trouble de saigner là ma vie, dans
-une soif de souffrance impure.</p>
-
-<p>Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant
-dans ses dents et balançant la tête. Quelquefois,
-avant d’abattre la hache, il s’attardait
-ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre
-la force de l’effort. Le coup n’en était que
-plus terrible après. Mais Iule soudain retira
-sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un
-air de défi : elle m’avait aussi regardé comme
-cela autrefois. Et maintenant, avec une clameur
-de bête il la poussait par les épaules,
-lui mangeait goulûment la bouche, couché
-sur elle de toute sa masse de géant.</p>
-
-<p>— Petit Vieux ! cria Iule.</p>
-
-<p>Voilà oui, cette chose aurait pu arriver.
-J’aurais tué cet homme sans défense, écoutant
-l’instinct originel, et ensuite plus jamais
-je n’aurais touché à une hache sans le voir
-étendu à terre dans son sang. Je courus donc
-sur Iacq en brandissant la cognée : s’il avait
-eu un couteau, nous nous serions battus jusqu’à
-la nuit. Mais, s’étant relevé, il avait
-croisé les bras et me disait tranquillement :</p>
-
-<p>— Eh bien, tu l’as vu. Frappe, puisque
-c’est toi qui as la chance.</p>
-
-<p>Iule aussi, dans sa lâcheté de femme, criait :</p>
-
-<p>— Oui, oui, frappe-le, ce n’est pas moi qui
-t’en empêcherai.</p>
-
-<p>Ce fut le premier mouvement trouble de la
-nature. Elle trembla devant mon bras armé.
-Elle me sentit vainqueur et se tourna contre
-le vaincu. D’autres femmes ainsi l’avaient fait
-avant elle. Cependant cet homme l’avait désirée
-d’une chaude passion de sang et de jeunesse.
-O Iule ! étrange cœur violent et mobile,
-il t’avait dit les mots d’amour ! Elle le vit dans
-sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort
-et sans doute elle l’admira, car tout à coup,
-me saisissant le bras :</p>
-
-<p>— Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne
-te manquerait pas, lui.</p>
-
-<p>Moi alors, de toute ma force, je jetai ma
-cognée. Elle s’enfonça profondément dans la
-terre, devant Iacq. Et je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas tant à cause de toi que parce
-qu’il est venu sans sa cognée.</p>
-
-<p>Il me regarda, les yeux droits.</p>
-
-<p>— Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le
-plus jeune. Et cependant je le dis : Si tu
-aimes cette fille, prends-la ; je ne mettrai pas
-un pas devant l’autre pour te la disputer.</p>
-
-<p>Si comme moi, il eût conquis Iule sur la
-misère et la douleur, il eût préféré la mort.
-Mais sa chair seule hennissait : Iule n’avait
-été pour ses convoitises de mâle qu’un butin
-de chasse, la tentation et la poursuite d’un
-gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna
-en sifflant ; je le vis reprendre le chemin
-de la coupe ; et, à mesure, la petite chanson,
-douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait
-avec lui sous les arbres. Maintenant je sanglotais,
-la tête dans les poings, écroulé parmi
-les fougères, sans orgueil et faible comme un
-enfant. Toute ma colère était tombée, je n’en
-voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage.
-C’était une peine molle, un mal sourd de mes
-fibres, avec un même cri qui revenait toujours :</p>
-
-<p>— Pourquoi as-tu fait cela, Iule ?</p>
-
-<p>Cependant je n’aurais pu dire quelle chose
-mauvaise avait faite Iule. Elle me caressa les
-cheveux : elle s’était assise près de moi et
-me tenait la tête dans ses genoux.</p>
-
-<p>— Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon,
-oui, j’ai eu tort, fit-elle. Il m’appelait
-constamment derrière la hutte et là il me serrait
-de toute sa force contre lui. Il voulait
-toujours m’embrasser. Moi, je me défendais
-comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a
-dit une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu
-ne m’avais pas dite encore. Vois-tu, cela, je
-ne te le répéterai pas.</p>
-
-<p>Elle me parla loyalement : elle avait l’innocence
-d’une fille que le baiser de l’homme
-a seulement effleurée. Je n’osais lui demander
-s’il lui avait pris la bouche dans ses lèvres.
-Mon cœur encore une fois fut blessé mortellement.
-Et puis doucement, cachant mon jeu
-pour mieux capter sa confiance, je me mis à
-rire.</p>
-
-<p>— Iule, dis-le moi, comment faisait-il ?
-Comme il le faisait, moi aussi je le ferai.</p>
-
-<p>— L’autre matin, il m’a renversé la tête
-comme ça. J’ai cru qu’il voulait me mordre.</p>
-
-<p>— Comme cela, dis-tu ?</p>
-
-<p>Je m’étais dressé sur les poings et avec fureur
-je lui prenais la bouche entre mes dents.
-Elle cria, toute pâle :</p>
-
-<p>— Tu m’as fait mal ! Je t’en prie, si tu recommences,
-fais-le moins fort.</p>
-
-<p>Mais à présent je la roulais sous moi, je
-cognais sa nuque contre le sol, je disais sourdement
-dans ma folie jalouse :</p>
-
-<p>— Vois tu, toi aussi je pourrais te tuer,
-horrible Iule !</p>
-
-<p>Elle se raidit, les yeux agrandis d’épouvante
-et charmés :</p>
-
-<p>— Va, tu le peux si c’est ton plaisir : je ne
-crierai plus.</p>
-
-<p>Et elle était là comme une petite martyre, les
-bras retombés le long de son corps, avec un visage
-heureux, ayant l’air d’attendre la sainte
-mort. Je ne sais plus comment il se fit que tout
-à coup mes mains se détendirent. Je pleurais,
-je riais, je tétais tendrement ses lèvres, disant :</p>
-
-<p>— Te fais-je encore mal ainsi ?</p>
-
-<p>Je n’avais jamais connu un tel bonheur. Sa
-bouche avait le goût d’un fruit chaud. J’aurais
-voulu mourir en buvant son jus frais. Iule
-avait fermé les yeux et poussait des cris légers.
-Si cependant Iacq, ce jour-là, n’était pas revenu
-vers la hutte, j’aurais ignoré longtemps
-encore que j’aimais Iule d’un cœur d’homme.
-La nature enfin avait jeté son cri en moi.</p>
-
-<p>Elle me disait gentiment à présent :</p>
-
-<p>— Pourquoi ne le faisais-tu pas avant lui ?
-Je t’ai attendu si longtemps, j’étais toujours
-malade d’une chose que tu ne voulais pas
-comprendre.</p>
-
-<p>Moi aussi, Iule, j’avais crié et sangloté
-dans le bois, je touchais ma chair, je croyais
-la toucher avec tes mains. Une lumière nous
-inonda : la nuit fut déchirée, et je ne me cachais
-plus d’elle. Je lui disais naïvement de
-quel mal moi aussi j’avais souffert. Ce fut un
-moment très pur au bord de la connaissance,
-avec le tremblement de la virginité entre
-nous, comme une dernière défense. Elle me
-rendait mes baisers et soupirait.</p>
-
-<p>— Crois-moi. Il y a encore autre chose dont
-toujours me parlait le garçon.</p>
-
-<p>Dans son tourment ingénu, elle fut pareille
-à Eve rougissante d’un feu inconnu tandis
-qu’en riant elle montrait à Adam l’ombre de
-l’arbre comme un doigt à son flanc. Le bon
-maître nous avait conté cette histoire.</p>
-
-<p>En ce moment un des vieux hucha en nous
-injuriant. Nous fûmes troublés de nous apercevoir
-au grand jour de la clairière, avec nos
-âmes nues sur nos visages.</p>
-
-<p>O Iule ! Cet homme était là ! Il nous a
-vus nous embrassant !</p>
-
-<p>Il me semblait qu’il nous avait volé une part
-de notre secret. Je le détestai, je détestai soudain
-encore une fois tous les hommes. Mais
-elle m’attirait en riant, dans son libre instinct
-d’amour.</p>
-
-<p>— Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment
-pas ta femme à présent ? S’il vient, je
-lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu
-as planté la cognée.</p>
-
-<p>La sauvage passion du bois se déchaîna. Je
-dis à Iule :</p>
-
-<p>— Ecoute. C’est fini entre les hommes et
-nous. Toi et moi nous irons jusqu’à ce qu’il
-n’y aura plus autour de nous que la nuit
-verte du bois. J’ai sommeil de toi. Il y a si
-longtemps que tu n’as plus dormi près de
-moi, avec ta tête contre ma poitrine.</p>
-
-<p>L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se
-coulant derrière les arbres, entra dans la
-maison. Elle noua dans le sac ses hardes et
-les miennes. Moi, j’avais ramassé la cognée et
-la portais sur mon épaule. Ainsi nous quittâmes
-le camp.</p>
-
-<p>Comme la graine poussée par le vent, nous
-allâmes devant nous. Iacq souvent m’avait
-parlé de la grande forêt qui s’étendait vers
-l’ouest. Celle-là, Iule et moi ne la connaissions
-pas encore. « Vois-tu, me disait-il, en
-marchant tous les jours de l’aube à la nuit,
-il faudrait des semaines pour en faire le tour.
-Aucun homme vivant, y étant entré, n’en est
-sorti. » C’était déjà l’après-midi ; nous nous
-orientions vers la courbe du soleil. Aux limites
-de la futaie, des essences touffues apparurent,
-la vie végétale nous enveloppa comme
-une mer, et maintenant une lassitude, une langueur
-infinie nous avait saisis. Nous faisions
-quelques pas et puis nos bouches se cherchaient.
-Un feu très doux nous consumait. La
-terre autour de nous aussi entrait en amour.</p>
-
-<p>— Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois
-comme mon cœur bat.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! quelle folie ! Je laissai tomber
-la cognée et j’étais là, baisant sa petite gorge
-avec un grand tremblement froid. Notre chair
-cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le
-divin tourment de la substance, toute la durée
-des races en nous depuis les origines.</p>
-
-<p>Je dis une dernière fois faiblement :</p>
-
-<p>— Te fais-je mal ainsi ?</p>
-
-<p>Un vent léger bruissait, agitait sur nous
-les feuilles. Il n’y eut plus que deux créatures
-qui avaient échangé le don sacré de la
-vie.</p>
-
-<p>O petite Iule ! C’était pour cela que toi et
-moi, le premier jour, nous étions venus vers
-l’arbre, du fond de la misère horrible des villes.
-La destinée avait commencé pour nous
-par l’échange d’un morceau de pain et à présent
-nous nous étions donné la vie à travers
-le temps sans limites. Je pleure doucement à
-évoquer l’heure inouïe.</p>
-
-<p>Iule ! Iule !</p>
-
-<p>Cette nuit dans la forêt où tout entière avec
-ta chère vie chaude, tu fus dans ma main !
-Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le
-chêne, avec des draps de rosée à notre lit, avec
-la bouche fraîche du vent buvant nos soupirs
-à nos bouches ! L’ombre d’or et d’azur
-palpitait, tendre et farouche ; et nous étions
-à présent, toi et moi, une même chose de
-vie. Nous ne savions plus où l’un commençait
-à devenir l’autre. Je te donnai pour la
-première fois le nom de femme. Je ne cessais
-pas de t’appeler : Ma femme, et toi tu me
-disais : Petit Vieux, avec une voix que je
-n’avais pas encore entendue. Et puis le matin
-se leva : tu mis ta main devant ton visage.</p>
-
-<p>Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce
-jour-là, ni le jour suivant. Nous faisions
-quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre.
-Il me semblait que nous n’aurions
-jamais fini de nous connaître. Je buvais sa
-vie à ses lèvres comme une source, et ensuite
-j’étais plus altéré. Mon sang tournait comme
-une meule ardente. J’avais le vertige de tout
-l’inconnu de son amour : un pli léger à sa
-peau et les fins cheveux de ses aisselles
-étaient comme autant de petites sœurs d’elle
-qu’elle me donnait après s’être donnée elle-même.
-Elle ne cessait pas de se donner et
-elle était une Iule nouvelle dans chaque part
-de sa vie que touchaient ma bouche et mes
-mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps
-où sa gorge pour la première fois gonfla, où
-elle appuyait innocemment sa nuque à mon
-épaule, dans la nuit de la hutte.</p>
-
-<p>Mon Dieu ! une telle chose se pouvait elle ?
-Tu étais maintenant ma vie même comme la
-sève et l’écorce ne se séparent pas et font une
-même rumeur vivante. Tu prenais ma tête
-dans tes mains, tu la pressais contre tes seins
-et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes
-de la tienne. Elles stillaient goutte à
-goutte comme des eaux jumelles dans un
-même bassin et elles faisaient le bruit d’une
-mer. Mes yeux s’enivraient de voir palpiter
-la petite fossette d’ombre qui était la pulsation
-de ton cœur. Toi à ton tour tu collais
-l’oreille à la place où battait ma peau. Doucement
-tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais
-comme un fruit.</p>
-
-<p>— Vois, je mange ton cœur, disais-tu.</p>
-
-<p>Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait
-que ton cœur tout entier venait à tes lèvres,
-qu’il montait du fond de moi sucé par
-ce mouvement de bouche dont tu aurais vidé
-le jus d’une prune mûre. Quelquefois toi ni
-moi ne parlions plus, accablés sous un poids
-lourd et délicieux ; et nous cessions de vivre
-de longs instants. Nous nous arrêtions là
-comme évanouis, submergés dans le flot de
-l’être, avec tout notre sang sonore remonté
-au cœur.</p>
-
-<p>Iule disait :</p>
-
-<p>— Une fois j’ai pris ta main pendant que
-tu dormais. Je l’ai mise contre ma gorge. J’aurais
-voulu mourir comme cela.</p>
-
-<p>— Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le
-bois. Je ne sais pas pourquoi je pleurais.</p>
-
-<p>Aucun de nous ne disait le mot d’amour.
-Personne ne nous l’avait appris, mais la nature
-nous avait appris une chose plus belle
-que tous les noms et qui était l’amour même.
-Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait
-quand j’approchais. Nous ne finissions pas de
-nous jeter nos lèvres.</p>
-
-<p>Les aromes avec les jours furent plus subtils.
-Le vent charria les effluves puissants de l’été.
-La terre eut l’âge des premiers matins du
-monde. Toute la forêt bruissait, frémissait
-d’une âme de sèves et d’oiseaux. Chaque seconde
-était une naissance, toutes les secondes
-ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là
-des arbres immenses musclés de siècles et ils
-se rajeunissaient de feuilles et de nids : le brin
-d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas
-plus jeune. Le vent et la clarté aussi vivaient.
-Nous buvions le silence comme une eau profonde
-au bord d’un puits. Iule ! est-ce que
-toi et moi avions vécu avant ce temps divin ?
-Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier
-baiser et à chaque baiser nouveau nous
-renaissions. Notre vie était comme la continue
-éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais
-remuer ton ombre à terre et la terre,
-avec le dessin mobile de ton corps, s’animait,
-devenait elle-même une petite Iule vivante.</p>
-
-<p>Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de
-la forêt, cherchant notre nourriture aux arbres
-et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule,
-j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je
-sifflais comme les oiseaux, elle chantait. Tout
-à coup elle se laissait tomber, avec son désir
-mûr comme un fruit, et nous ne marchions
-pas plus avant. Le soir, j’abattais des branches ;
-je les réunissais en toit ; j’étendais une
-litière de feuilles. Il m’était venu une molle
-tendresse pour les aises de son corps, un goût
-de la tenir bercée voluptueusement dans ma
-force d’homme. Quand elle était lasse, je la
-portais entre mes bras. Je lui avais dit :</p>
-
-<p>— Si un jour tu trouves dans cette forêt un
-endroit qui te plaise plus que les autres, là
-je bâtirai pour nous une maison.</p>
-
-<p>Des combes ravinèrent l’ondulation légère
-des futaies. Le roc comme un os déchira la
-terre spongieuse, l’humus antique des végétations
-géantes. Des blocs moussus, de profondes
-nervures de pierre perpétuaient un primitif
-chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma
-et épouvanta nos sens vierges. Dans notre
-ignorance, nous nous imaginions qu’une ville
-autrefois avait été bâtie là, attestée par des
-ruines. Les ressacs persistèrent, brusques,
-violents, les apophyses et les vertèbres d’une
-anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges
-farouches du monde. Iule avec des cris s’aventurait ;
-mais moi étrangement je palpitais, pris
-d’un obscur sentiment religieux. Les pentes
-ensuite s’escarpèrent : il n’y eut plus, dans
-une débâcle de grès, que le tremblement d’argent
-des bouleaux. Et à présent je voyais bien
-que c’était là une des formes de la terre, comme
-la plaine et le lit des rivières et les courbes légères
-qui seules nous étaient connues encore.</p>
-
-<p>L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina
-l’échancrure d’un vallon sauvage, comble
-d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des
-éboulis de roches tigrées de rouille, un ruisseau
-courut, un filet d’eau claire et froide qui
-moussait et bouillonnait à petits remous d’or
-et d’émeraude. Depuis que nous vivions dans
-la forêt, nous n’avions point éprouvé une pareille
-joie. Nous écartâmes les rameaux ; ils
-se recourbaient en voûte sur notre passage ; et
-les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à
-nos peaux brûlantes, nous remontâmes le courant.
-Des bagues lumineuses nous cerclaient
-les chevilles et les genoux, selon la profondeur :
-nous étions obligés de nous retenir aux
-rives pour ne pas glisser sur les cailloux gras
-de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés
-sur le ruisseau, nous en puisions l’onde au
-creux de la main et la portions à nos lèvres. Il
-y avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient
-qu’aux petites mares des sous-bois !
-Un sang frais coula en nous avec cette eau
-brillante comme le givre. Il nous sembla
-que nous étions vraiment là au tabernacle du
-mystère et de la solitude, avec cette petite
-musique de silence qui glougloutait contre les
-pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche
-et me disait :</p>
-
-<p>— Ecoute, on n’entend plus rien que la petite
-chose.</p>
-
-<p>Et il n’y avait, en effet, dans cette grande
-paix du cœur de la forêt, que le bruit sourd,
-continu de notre vie.</p>
-
-<p>L’eau lentement se brouilla : nous vîmes
-que le soir était venu. Et ce jour-là, à peine
-nous avions pensé à la faim : des fruits sauvages,
-l’amande des pommes de pin à présent
-suffisaient à nous alimenter. Les riches ne
-savent pas combien peu il faut à l’homme
-pour se nourrir. Elle coucha sa tête dans mon
-épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.</p>
-
-<p>Le lendemain je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Si tu veux, c’est ici que je construirai la
-maison.</p>
-
-<p>J’allai donc dans la forêt avec ma cognée,
-ayant mon plan. Je choisis de jeunes arbres
-sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai
-deux, je les abattis ensuite, et les jours
-suivants, j’en abattis encore trois. Je les
-divisai en parts égales, je les fendis, en outre,
-dans le sens de leur longueur, comme le bûcheron
-fend ses bûches ; et à l’un des bouts de
-chacun de ces tronçons à mesure je donnai
-la forme d’un pieu. Je taillai une large mortaise
-à l’autre bout.</p>
-
-<p>Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol
-ferme et profond. Je traçai les limites de la
-demeure en sorte qu’elle fût abritée par les
-arbres du côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé
-la terre avec la cognée, je commençai à abouter
-les bois en les enfonçant dans la tranchée.
-Un pâlis ainsi se dressa, la primitive
-clôture des hommes vivant en forêt. Et seulement,
-quand je fus venu à bout de ce travail,
-je me mis à équarrir la charpente du toit.
-Iule battit des mains, car à présent l’extrémité
-des pièces, taillées en tenons, s’insérait au
-creux des mortaises ; et toutes avaient une
-inclinaison légère pour l’écoulement des eaux.
-Une étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta
-au levant. Je comblai ensuite les joints
-avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée
-pour outil, je m’étais égalé à l’art naïf
-du premier constructeur.</p>
-
-<p>Le labeur fut patient et difficile. A peine
-j’eus dressé le toit, il s’écroula ; et des semaines
-peut-être s’étaient passées ; il fallut
-recommencer avec un courage nouveau. Mais
-nous qui avions perdu la notion du temps,
-nous ne mesurions pas la longueur de l’effort
-à la brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche,
-et sans le savoir, nous étions à notre
-manière d’humbles ouvriers d’éternité : nous
-avions édifié la maison comme la fourmi élève
-ses dômes légers, comme l’abeille bâtit ses
-cellules. Un antique instinct, venu du lointain
-des races, avait présidé à notre industrie.
-J’ignorais encore que l’homme ne fait que répéter
-le geste qu’un autre homme fit naïvement
-avant lui. Dans l’orgueil de l’œuvre
-accompli, je criais sous les arbres : je ne
-voyais pas que pendant que j’étais là, combinant
-les formes et la pesanteur, un pensif ancêtre
-doucement était sorti de la forêt et me
-conseillait. Iule, viens à présent, étends un
-lit de fougères fraîches pour notre amour. Nos
-paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan.
-Et voilà le ruisseau, voici la pierre
-sur laquelle, devant la porte, tu allumeras
-le feu.</p>
-
-<p>Je partais en chasse. J’avais fabriqué un
-arc souple et terrible ; des figures gravées au
-couteau le décoraient, et il était très grand.
-Mes flèches atteignaient aux plus hauts feuillages.
-Iule disait :</p>
-
-<p>— Voilà. Tu es à présent le premier des
-hommes. Tu es plus beau que celui qui, avec
-une grande canne et des plumes sur la tête,
-marchait là-bas devant le régiment. Tu as
-bâti la maison et quand tu pars avec tes flèches,
-tu es terrible.</p>
-
-<p>Cependant j’étais toujours le même Petit
-Vieux ; mais l’amour était venu et un jour nous
-nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe
-du couteau, une blessure. Et nous avions bu
-notre sang. C’était là une idée de Iule. Avec
-mon sang rouge à ses lèvres, elle cria :</p>
-
-<p>— Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai
-donné la mienne.</p>
-
-<p>Les bois regardaient cette petite femme tendre
-et furieuse, dont la bouche baisait comme
-elle eût mordu.</p>
-
-<p>Tous les soirs, Iule partait ramasser des cônes
-dans la pinède. Or, une fois, elle rentra
-soudain, le souffle court, et me dit :</p>
-
-<p>— Petit Vieux, un visage d’homme était là
-derrière les arbres et me regardait.</p>
-
-<p>Je m’élançai, j’étais armé de la cognée. J’aurais
-vengé au prix de ma vie notre chère solitude
-violée. Les ombres s’étendirent et je
-n’avais pas vu l’humain redoutable entré dans
-notre royaume. Je revins vers la maison et
-dis à Iule :</p>
-
-<p>— Vois, le fer est humide de sang.</p>
-
-<p>Elle vit que je me moquais : elle n’était plus
-aussi assurée qu’elle eût aperçu réellement
-un homme.</p>
-
-<p>— Je t’assure cependant, fit-elle, il avait
-une bouche et des yeux comme toi.</p>
-
-<p>— C’était un arbre, petite Iule, rien qu’un
-arbre.</p>
-
-<p>Mon rire joyeusement sonnait sous le ciel
-pâle.</p>
-
-<p>Je n’aimais pas qu’elle me parlât de Iacq. Un
-levain jaloux toujours fermentait à l’idée que
-ce garçon avait porté la main sur sa chair
-vierge. C’était aussi un regret pénible qu’il ne
-fût plus là pour me donner du tabac. Voilà
-oui, j’étais obligé de fumer maintenant des
-feuilles sèches : son tabac à lui avait un goût
-plus délicat. Je ne pouvais oublier cela, je m’en
-voulais de ne pouvoir penser à Iacq sans rancune
-à la fois et sans gratitude. Mais un jour
-qu’assis avec Iule sous les bouleaux parmi les
-roches, nous admirions notre toit, elle me dit :</p>
-
-<p>— Songe donc à la figure que ferait Iacq
-s’il pouvait se douter que toi seul avec tes
-mains as bâti cette maison ! Il n’aurait plus
-envie de rire.</p>
-
-<p>Oh ! elle put ce jour-là me parler de lui
-tant qu’elle voulut. Elle me procura ainsi le
-plaisir de mépriser Iacq comme un homme
-grossier et vain, comme un homme que j’avais
-le droit de considérer avec des yeux froids du
-haut de ma fierté. Si seulement cette petite
-folle de Iule ne l’avait pas rejoint si souvent
-derrière la porte pour rire ensemble de cette
-chose qu’il disait toujours !</p>
-
-<p>— Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les
-filles l’aiment à cause de cela. Mais toi, tu sais
-lire dans les livres et voici que tu as bâti cette
-maison.</p>
-
-<p>Alors je la regardai dans les yeux.</p>
-
-<p>— Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais
-senti autrefois remuer ta vie en toi en
-pensant à lui ?</p>
-
-<p>Et elle me répondit :</p>
-
-<p>— Une fois j’allai dans le bois ; je me roulais
-à terre comme si j’avais été piquée d’une
-abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si
-en ce moment il était venu.</p>
-
-<p>Elle me fit cet aveu si simplement que je
-n’éprouvai pas de colère, car depuis qu’elle
-m’avait donné son amour, elle ne mentait plus
-et encore une fois elle avait parlé selon la nature.
-Moi-même, avec cette vie fraîche de la
-première femme près de la mienne, j’étais devenu
-un autre Petit Vieux plus jeune. Il ne
-faut qu’un toit d’abord et tout change :
-l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il
-peut dire : ma maison, et en disant ainsi, il
-pense à celle qui est près de lui et aux enfants
-qu’il aura d’elle.</p>
-
-<p>Iule avec des rameaux flexibles tressa des
-nattes. Elle mailla des corbeilles. Je taillais
-dans des racines les humbles ustensiles qui
-servaient à nos repas. Une souche devint notre
-table. Ce fut, avec plus d’expérience, la petite
-industrie des premiers temps que nous avions
-passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer
-avec de souples liens de coudrier tordu
-une porte faite de branchages et qui nous
-clôtura dans notre mystère d’amour. Il vint
-des pommes sûres aux branches des aigrins ;
-nous mangions aussi des mûres, des prunelles
-et des cornouilles. Chaque jour des fruits
-nouveaux nous étaient révélés : sous les châtaigniers
-le sol était jonché des châtaignes de
-l’autre automne ; et il y eut de petites noisettes
-sauvages, les baies rouges de l’églantier,
-l’amande huileuse des fênes ; le cône laiteux
-de la pomme de pin abondait. Ou bien j’allais
-dans la forêt, j’abattais une chair vivante et
-Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait
-le feu. Un hérisson quelquefois, comme au
-temps de la hutte, s’avançait jusque près de
-la maison : nous ne lui faisions point de mal.</p>
-
-<p>Nous vivions innocents et charmés. Un
-sens nous inclina vers le mystère, vers la
-beauté du ciel et des heures, une sensibilité
-émerveillée d’enfants devant un prodige.
-C’était si gentil, cette Iule cueillant la rosée
-à ses cheveux et l’égouttant en arc-en-ciel
-dans le matin frais, avec des yeux éblouis !
-Couchée sur le ventre près de moi, elle regardait
-glisser à ma peau les filées de soleil comme
-des scarabées vermeils et elle criait de plaisir.
-Elle sentait bon le jour qui se lève, l’écorce
-humide, le brouillard monté de l’eau, le vent
-venu de loin avec ses corbeilles d’aromes. Elle
-avait l’odeur du froment mûr et du pain. Elle
-était pour ma douce folie la petite chair au
-goût sauvage qui déjà vivait dans le sein de
-toutes les mères de sa race et qui un jour était
-venue vers moi du fond des âges par le chemin
-de la douleur et de la mort. Cela, petite
-Iule, je ne te le disais pas encore ; c’était une
-idée qui remuait obscurément en moi et ne
-s’élucida qu’avec le temps. Et néanmoins,
-quand avec le doigt j’effleurais le grain doré
-de tes épaules comme j’épelais les lettres du
-vieux livre, elle glissait déjà au bord de ma
-pensée. O Iule ! une chose toujours dérive
-d’une autre ; toutes plongent leurs racines
-dans la forêt profonde des origines. Un enfant
-sort de la ville et il voit venir à lui une autre
-enfant et tous deux sont partis à l’heure
-dite : ils n’ont pas cessé de marcher l’un
-vers l’autre à travers la durée des siècles. Ta
-vie, chère Iule, me fut dédiée de toute éternité.
-Et à présent, dans cette solitude verte,
-apaisant nos faims avec les fruits de la forêt,
-buvant les sèves et les frissons de la terre
-aux sources du matin, nous étions pareils au
-premier homme et à la première femme et
-nous recommencions l’humanité. Cependant
-si quelqu’un des cités était entré dans la forêt
-et nous avait vus près du ruisseau avec
-les trous clairs de notre peau sous nos haillons,
-il nous aurait dénié une âme humaine.</p>
-
-<p>Or voici : un jour Iule revint encore une fois
-du bois toute pâle, me disant qu’elle avait
-aperçu le même visage qui lui avait apparu
-un soir.</p>
-
-<p>— Je t’assure, Petit Vieux, ce n’est pas une
-idée. Il y a un autre homme dans la forêt. Il
-était là vivant comme toi devant moi. Il me
-regardait, je n’osais faire un mouvement. Et
-puis il a disparu comme il était venu.</p>
-
-<p>Je pris ma cognée comme la première fois et
-ensemble, en nous parlant à voix basse, nous
-allions sous les arbres, du côté où elle l’avait
-vu. J’entendais les coups de nos cœurs dans le
-silence, je n’entendais que cela. L’homme
-avait une barbe grise et des yeux rusés ; Iule
-l’affirmait ; et il marchait à quatre pattes, il
-courait comme une bête. Dans sa peur, elle
-l’imaginait terrible. Moi-même je n’étais plus
-aussi assuré que la cognée ne me tomberait
-pas des mains si tout à coup il se dressait
-derrière un chêne. Le sol s’abaissa : une flaque
-rouilleuse, une stagnation d’eau et de
-feuilles croupies trempait le pli de la ravine.
-Je restai saisi, sans souffle : l’empreinte fraîche
-d’un large pas s’enfonçait dans l’humus
-spongieux. Un homme avait passé là ; les
-foulées ensuite froissaient la mousse à mi-pente.
-Elles se perdirent dans un éboulis de
-pierrailles. La solitude, le mystère se refermait
-sur ce passage d’un être humain fait
-comme nous.</p>
-
-<p>Nos battues s’étendirent les jours suivants.
-Des sentes filaient sous bois, étroites, coupées
-par les dents des lapins, frayées quelquefois
-par les hautes faunes. La forêt n’avait point
-d’autres chemins. Nous nous coulions, aux
-aguets, épiant les pistes. D’anciennes traces
-avaient séché, des pas qui toujours s’enfonçaient
-plus loin et ensuite cessaient d’être
-visibles. Une fois Iule ramassa des champignons
-fraîchement cueillis et que l’homme
-sans doute avait laissé tomber. Puis, les pas
-un matin reparurent au bord d’une zone fleurie,
-une combe étoilée comme un ciel d’août,
-touffue comme la mosaïque d’un jardin :
-quelqu’un était venu et avait coupé les tiges
-par larges gerbes. Et ce jour-là, ayant dilaté
-fortement mes narines, je crus humer un
-lointain arome délicieux dans l’air et je demandai
-à Iule :</p>
-
-<p>— Ne sens-tu pas une odeur de tabac venir
-de là-bas ?</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle. Si c’était Iacq !</p>
-
-<p>Cette idée me fit rire. Pourquoi le garçon
-serait-il venu dans cette forêt ? Il disait que
-personne jamais n’en aurait pu sortir, y étant
-une fois entré. Et puis, avec une étrange douceur,
-je pensai profondément que peut-être
-un autre homme un jour partagerait avec moi
-un tabac parfumé comme celui de Iacq. Non,
-songeai-je ensuite, qu’un arbre l’écrase plutôt,
-celui-là ! Et je n’avais rien dit à Iule.</p>
-
-<p>Des jours passèrent ; les empreintes s’étaient
-effacées ; la subtile odeur ne perça plus
-à travers l’âcre évent vert des sèves. Mais
-comme un soir nous étions assis devant la
-porte, mangeant des châtaignes, il me sembla
-soudain à mon tour qu’un visage se tenait
-caché derrière les troncs rouges des pins.</p>
-
-<p>— Crois-moi, c’est bien cet homme, souffla
-Iule. Demain il entrera dans cette maison, si
-tu le laisses faire.</p>
-
-<p>Je courus vers la pinède ; il avait disparu ;
-mais au loin quelqu’un toussa. Je dormis
-cette nuit avec la cognée entre mes poings.</p>
-
-<p>Voilà, oui, je n’en pouvais plus douter : la
-forêt avait un habitant. Un solitaire farouche
-et sournois rôdait aux limites de notre domaine.
-Peut-être il était venu là avant nous :
-il semblait connaître les fuites mystérieuses
-des taillis mieux que nous-mêmes. O quelle
-ironie, Iule ! Nous avions cru fuir à jamais les
-hommes et un homme était là, avec un cœur
-comme notre cœur, vivant là la vie libre des
-bois. Tu pleuras de dépit ; je n’osais pas encore
-te dire quelle chose nouvelle et profonde
-s’était levée en moi. Je pensais : quelles misères
-plus grandes que les nôtres ont poussé cet
-homme à se réfugier dans cette forêt ? Je restai
-tressaillant à la pensée de le savoir plus
-malheureux que nous, d’une douleur qui
-nous était ignorée. Je n’éprouvais plus de
-rancune contre l’humain inconnu. Qu’il partageât
-avec nous la forêt, cela petit à petit
-finit par me paraître naturel, puisque nous
-aussi nous y étions venus, chassés par notre
-haine des hommes. Je ne savais pas qu’au
-fond des cœurs les plus dépris subsiste encore
-l’antique lien fraternel. J’avais fui les tribus
-et ma solidarité déjà s’éveillait, aspirait à ce
-passant triste des solitudes. C’était un sentiment
-que je n’aurais pas connu dans la sanglante
-mêlée des villes. Il me gonfla le cœur ;
-mon cœur un jour me monta aux lèvres. Je
-dis à Iule :</p>
-
-<p>— Vois cependant, si celui-là n’avait ni
-femme ni enfant ! Toi, tu m’as comme moi je
-t’ai. Peut-être il souffre d’être seul, lui qui
-déjà avait souffert chez les hommes.</p>
-
-<p>Elle me répondit justement :</p>
-
-<p>— Autrefois, Petit Vieux, tu serais parti à
-sa rencontre avec la cognée. Tu n’aurais pas
-pensé si loin.</p>
-
-<p>Une querelle de geais aigrement cria dans
-les arbres. Nous vîmes les plumes voler sous
-les coups de bec dont ils se déchiraient.</p>
-
-<p>— Le geai était là seul aussi, dis-je, et puis
-un second est venu. Maintenant c’est à qui
-tuera l’autre. Crois-moi, l’homme n’est pas
-fait pour ressembler aux bêtes.</p>
-
-<p>Le vieil almanach encore une fois battit
-dans ma poitrine. Il frémissait de chaude
-humanité comme si tout le cœur des hommes
-palpitait dans ses tendres apologues.</p>
-
-<p>— Eh bien, fit Iule, tu es le maître de suivre
-ton idée.</p>
-
-<p>Des soleils encore coururent et les traces
-de l’homme semblèrent s’être définitivement
-perdues dans la vaste solitude. Il n’y eut plus
-que le silence des arbres sur le sillage furtif
-de cette vie d’une créature. Et moi, je croyais
-sentir qu’il allait me manquer quelque chose.
-Une âme encore élémentaire ne peut s’expliquer :
-elle a des mouvements qu’elle ignore
-et qui déjà sont la haute vie des êtres. Quand
-les briquetiers et les bûcherons étaient venus,
-je n’avais pensé qu’au pain. Ceux-là vivaient
-en commun, ils n’étaient pas malheureux.
-Ce frère errant des bois, avec son mal solitaire,
-était bien plus de ma famille.</p>
-
-<p>— Il a vu ta cognée, il aura tremblé, disait
-Iule.</p>
-
-<p>Je secouai la tête.</p>
-
-<p>— Non, ce n’est pas cela. Un homme ne
-craint pas un autre homme.</p>
-
-<p>Maintenant je ne partais plus avec la cognée.
-Si l’homme avait reparu, j’aurais crié
-vers lui, je lui aurais montré mes mains désarmées.</p>
-
-<p>Une fois, ayant suivi le cours de l’eau, nous
-fûmes tout à coup très loin de la maison ;
-nous étions partis au matin, avec le désir d’aller
-jusqu’où irait cette eau. Quelquefois elle
-s’encaissait entre de hauts pans de roches :
-nous descendions alors dans son lit, mouillés
-jusqu’à la ceinture. Nous goûtions là une petite
-horreur charmée ; et ensuite les parois
-s’abaissaient ; le défilé se terminait en ressacs
-lentement aplanis. Nous reprenions notre
-route au fil de la rive, sous les voûtes vertes.
-L’air était lourd et laiteux ; un brouillard léger
-embrumait les taillis ; les grosses mouches
-dormaient, collées aux feuilles. Et puis vers
-midi le ciel se déchira, une fine ondée de
-soleil dora les vapeurs qui remontaient ; la
-forêt fuma dans la chaleur vermeille.</p>
-
-<p>J’allais devant Iule, lui frayant un passage
-entre les rameaux. Mais bientôt la fatigue
-l’accabla ; elle voulut se reposer près du ruisseau,
-et à peine elle se fut étendue, ses yeux
-se fermèrent, elle s’endormit. Je continuai à
-marcher seul un peu de temps. Je ne pensais
-plus à l’homme, j’écoutais se réveiller la forêt
-dans la claire lumière. Son énorme vie me
-grisait, l’odeur de safran et de tanin efflué des
-écorces tièdes, l’infini bruissement des artérioles
-resuant tardivement au soleil les humidités
-de la nuit. J’étais, moi aussi, avec le
-bourdonnement sonore du sang à mes tempes,
-une part de cette vie. Et j’avançais doucement,
-regardant bouger les feuilles, courir un insecte,
-trembler sous bois un silence de clarté.</p>
-
-<p>Les arbres s’éclaircirent ; je demeurai saisi,
-mon cœur entre mes mains, voyant là tout
-à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près
-d’un étrange abri et triant des herbes. Le
-site était farouche et délicieux, des blocs de
-rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons,
-de doradilles, une sauvagerie de nature
-roulant à grandes ondes diaprées dans
-l’échancrure d’une clairière. Une chape de
-lierres recouvrait les parois de l’habitation.
-C’était une voiture sans roues enfoncée de
-guingois dans le sol, une de ces maringotes
-de forains comme il en venait près des carrousels,
-aux fêtes des banlieues. Et je ne
-voyais pas les yeux de l’homme ; il avait une
-longue barbe grise qui lui descendait sur la
-poitrine.</p>
-
-<p>Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature
-m’eût fait tant de plaisir. Je n’osais
-avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais
-les branches écartées avec les mains et je
-demeurais là sans respirer. Ce que je pensais
-exactement en ce moment, je n’aurais pu le
-dire. C’était sans doute une chose confuse
-comme toutes les perceptions de ma sensibilité
-encore vierge et cependant il me semble
-aujourd’hui qu’elle eût pu s’expliquer ainsi :
-un homme et moi étions venus de deux points
-opposés du monde pour nous joindre un jour.
-L’almanach n’en disait rien, mais une grande
-lumière était en moi qui éclairait devant moi
-la Vie. Une chose après une chose était venue
-et toutes étaient venues à leur heure : aucun
-mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire
-pour les susciter. Iule et moi simplement
-avions obéi au geste d’une main qui
-nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite
-avait conduit les hommes vers nous. Un
-ordre admirable ainsi avait présidé à chacun
-de nos pas dans les chemins du monde. Nous
-suivions notre vie : elle ne nous suivait pas ;
-et personne n’a appris au ruisseau à chercher
-son niveau ni au chardon à carder son
-étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les
-arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter
-sa pente ni aucune chose terrestre
-s’opposer à la loi qui originellement lui fut
-assignée. Quand mes tempes élargies eurent
-pris mesure sur l’effort de ma pensée, ce fut
-cette petite source de vérité qui en recula les
-parois comme il suffit d’un léger filet d’eau
-pour frayer à la longue le lit où passera le
-torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous
-confier à la vie : elle seule n’ignore pas par
-quelles voies tout s’achemine à son but.</p>
-
-<p>Je restai un peu de temps à regarder
-l’homme et la maison ; et puis, comme chacun
-des battements de mon cœur se prolongeait
-dans le cœur de Iule, à pas étouffés je
-m’en allai la réveiller.</p>
-
-<p>— Chut ! ne dis rien et lève-toi.</p>
-
-<p>Elle vint alors avec moi et maintenant à
-son tour elle était là, muette, à la limite des
-arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère
-doucement enveloppait cette vie d’homme
-sans défense et qui avec confiance s’abandonnait
-à la garde de la nature. Aucune chose
-au monde n’était plus tendre et plus belle
-que la paix fleurie, la palpitation du silence
-autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles
-providences faisaient le cercle et veillaient
-sur sa rêverie. Il était toujours assis sur
-le seuil : il avait fini de trier les herbes et il se
-tenait immobile, les mains sur ses genoux. Le
-front vers le ciel, il paraissait contempler la
-beauté du jour. La barbe avait mangé son visage
-jusqu’aux sourcils ; ses cheveux descendaient
-sur ses épaules comme le feuillage
-d’un chêne ; il avait de clairs yeux d’enfant.</p>
-
-<p>Sans doute la vie en forêt avait subtilisé
-ses sens ; il subodora une présence insolite,
-tendit sa grosse tête velue.</p>
-
-<p>— Parle-lui, me souffla Iule.</p>
-
-<p>Mais qu’aurais-je dit à cet homme, moi, un
-si jeune garçon ? J’aurais voulu seulement caresser
-ses longs cheveux comme un fils.</p>
-
-<p>— Vois-tu, Iule, il vaut mieux que ce soit toi.</p>
-
-<p>Alors hardiment elle fit un pas, toussa et
-le vieillard à présent nous regardait avec des
-yeux irrités.</p>
-
-<p>— Qui êtes-vous ? N’entrez pas ici ! Allez-vous-en !
-cria-t-il.</p>
-
-<p>Il parlait comme si la forêt lui eût appartenu.
-J’avais pris la main de Iule et nous n’osions
-ni avancer ni reculer. Nous ne savions
-que lui répondre, sortis tout à coup de l’ombre
-verte, avec nos visages craintifs dans la
-haute lumière. Il se leva, marcha violemment
-à travers la clairière. Je regrettai de
-n’avoir pas emporté la cognée, mais Iule déjà
-était tombée à genoux et disait :</p>
-
-<p>— Père ! ne nous fais pas de mal.</p>
-
-<p>Personne ne lui avait appris ce mouvement,
-et elle disait là une chose tendre et filiale,
-montée du fond de sa vie. L’homme s’arrêta,
-passa la main sur son grand visage.</p>
-
-<p>— Aucune autre que toi ne m’a appelé par
-ce nom, dit-il.</p>
-
-<p>Et il nous regardait à présent sans colère.
-Sa barbe s’agita au vent des paroles qu’il se
-disait à lui même :</p>
-
-<p>— Ce sont les petits de la forêt. A leur âge !
-Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire aux autres
-hommes ?</p>
-
-<p>Il appuya la main à mon épaule.</p>
-
-<p>— Dis-moi d’où tu viens.</p>
-
-<p>— De là-bas, je ne sais plus.</p>
-
-<p>J’avais répondu ainsi aux briquetiers.</p>
-
-<p>Iule se mit à rire.</p>
-
-<p>— Celui-là n’aime pas parler, dit-elle. Mais
-voilà. Une fois il y avait un arbre dans la
-campagne, près de la ville. Il est venu vers l’arbre
-au moment où moi aussi je venais. Jamais
-nous ne nous étions vus. Nous avons
-partagé ensemble un morceau de pain. Et puis
-il m’a prise par la main, nous ne nous sommes
-plus quittés. C’est comme ça que nous
-sommes arrivés dans cette forêt.</p>
-
-<p>Maintenant moi aussi je riais, l’entendant
-ainsi parler comme si vraiment il n’y avait
-eu que cela dans notre vie.</p>
-
-<p>Cependant elle était plus près de la vérité
-que si elle eût dit par le détail l’aventure
-quotidienne de nos famines et de nos caravanes.
-La vie se limite en quelques lignes
-essentielles et une petite vague d’un grand
-fleuve suffit à donner aux rives le goût du sel
-ou du miel. Mais le vieillard, nous voyant
-rire tous deux, entra en défiance. La solitude
-n’avait pas encore exprimé toute l’âcreté de
-ses anciennes blessures.</p>
-
-<p>— Qui m’assure, fit-il, que c’est là la vérité ?</p>
-
-<p>Et il était triste, un nuage l’isola de nous.
-Je levai mes yeux droits, je lui dis avec franchise :</p>
-
-<p>— Elle a dit ce qui est. Petit Vieux n’a jamais
-trompé personne. Une fois il a manqué
-tuer avec sa cognée un homme qui l’avait
-trompé et puis il lui a donné la vie.</p>
-
-<p>— Iacq, oui ! cria Iule.</p>
-
-<p>Voilà, je parlais comme un petit sauvage
-des bois dont les idées n’ont pas de suite et
-tourbillonnent d’un vol errant de feuilles au
-vent de l’automne. Nous disions souvent, Iule
-et moi, des choses comprises de nous seuls
-dans l’unité simple de notre vie comme un
-grand chemin en forêt.</p>
-
-<p>L’homme était petit, craintif, rapide dans
-ses élans, comme toute créature qui a désappris
-la dissimulation chez les arbres. Il posa
-la main sur mon épaule, enfonça dans mes
-tempes ses claires prunelles, buvant ainsi ma
-sincérité à sa source. La minute fut solennelle,
-nos vies l’une devant l’autre balancèrent en
-suspens. Et enfin doucement il dit :</p>
-
-<p>— Il y a donc des êtres qui ne mentent pas !
-Sois le bienvenu dans ma pauvre cabane, toi
-qui as les yeux limpides comme le jour.</p>
-
-<p>Il nous mena vers la maison verte. Des torsades
-de lierre pendaient en travers du seuil :
-l’hiver seulement il tirait sur lui la porte ; et la
-nuit et le jour entraient librement. Il y avait
-près de dix ans, étant venu dans la forêt, il
-avait trouvé là cette roulotte abandonnée. Peut-être
-ses habitants étaient morts : il n’avait
-jamais su comment elle avait pu arriver en
-cet endroit sauvage, loin des routes. Déjà
-les ronces et les orties l’avaient recouverte :
-elle avait perdu ses roues, toute vide comme
-la carcasse d’une barque après un naufrage.
-Et à présent nous étions dans cette ancienne
-chose de vie comme au cœur même de la destinée
-du vieil homme. Avec des arbres abattus
-par le vent il s’était fait une table, une cahière,
-un cadre étroit qu’il emplissait de fougères
-et qui lui servait de couchette. Des tablettes
-supportaient les ustensiles nécessaires à ses
-repas. Une lucarne aux vitres maillées de
-toiles d’araignée versait un jour vert sur des
-bottelées d’herbes sèches accrochées aux cloisons.
-Il y avait aussi, pendu au-dessus du lit,
-dans une bordure de cuivre, un petit portrait de
-femme et un vieux calendrier barré de ratures.
-Pourquoi, voyant que Iule regardait le portrait,
-cria-t-il tout à coup avec emportement :</p>
-
-<p>— Ferme les yeux : il y a là-dessus du sang.</p>
-
-<p>Il prit le portrait et le jeta sous les fougères.
-Ses mains tremblaient : il demeura un peu
-de temps perdu dans une idée, oubliant notre
-présence. Et puis il nous dit :</p>
-
-<p>— Un pauvre homme comme moi a une longue
-vie derrière lui et toutes les heures ne
-sont pas bonnes. La pluie, la neige et le vent
-n’ont rien effacé.</p>
-
-<p>Il m’apparut concentré et farouche, avec
-le mal triste d’une chose inconnue enfoncée
-dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant
-sur lui le poids lourd d’une peine. Il alla
-sur le seuil, aspira fortement l’air et ensuite
-revint nous offrir du miel et du pain qu’il
-cassait avec un marteau et qu’il mit tremper
-dans de l’eau.</p>
-
-<p>— Tous les mois, dit-il, je vais au couvent
-des Pères à six lieues de marche d’ici. Je
-connais les dates par le calendrier. Les lunes
-et les mois y sont marqués. Je me figure que
-rien n’a changé depuis le temps où il réglait
-les heures de ma vie. Et, après tout, un jour
-n’est qu’un jour dans la durée du temps. Je porte
-aux bons Pères des herbes qu’ils distillent et
-ils me donnent en échange du pain, du sel, un
-peu d’élixir et les fruits qui ne mûrissent pas
-dans la forêt. Il ne m’en faut pas plus pour
-vivre.</p>
-
-<p>Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses
-pour moi. Il parlait moins simplement
-que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait
-se parler à lui-même d’une voix basse.
-Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à
-ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait
-sur la table. Le pain a beau être moisi,
-c’est toujours le pain : tu étais un peu gênée
-de le manger à la cuillère, tu ne t’étais servie
-jusqu’alors que de tes dents et de tes doigts.
-Mon Dieu ! qu’il y avait encore une fois de
-temps que le goût nous en était passé ! Il paraissait
-prendre plaisir à étudier sur nos visages
-la franchise de nos sensations. Je ne pus
-réprimer un rire sauvage quand, ayant froissé
-entre son pouce et son index des feuilles couleur
-d’amadou, il m’en donna ma part en
-disant que c’était du tabac qu’il avait planté
-près de la cabane. Si quelqu’un était venu
-heurter à notre hutte, nous n’aurions pu lui
-donner que les fruits âcres de la forêt. Sa pauvreté
-était riche à côté de notre dénûment.</p>
-
-<p>— Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il
-que nous t’appelions au loin si, venant vers
-toi, nous trouvons la maison vide ?</p>
-
-<p>Ses yeux parurent interroger le petit portrait
-sous les fougères et il demeura un instant
-muet. Enfin remuant son front chevelu,
-il répondit :</p>
-
-<p>— Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais
-il me sera très doux que tu continues à m’appeler
-Père.</p>
-
-<p>— Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A
-présent on m’appelle Iule.</p>
-
-<p>— Frilotte… Petit Vieux…</p>
-
-<p>Il riait doucement.</p>
-
-<p>— Toi et lui cependant aviez un père, une
-mère.</p>
-
-<p>Iule haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Voilà, ils nous ont tous demandé la
-même chose. Mon père, peut-être on lui a
-coupé le cou. Quant à ma mère, celle-là sans
-doute buvait et causait avec les hommes
-comme Mama. Petit Vieux, lui, tout petit couchait
-sous les ponts. Nous ne savons pas autre
-chose.</p>
-
-<p>Les paupières du vieillard battirent ; son
-regard se mouilla. Aucune larme encore n’avait
-pleuré sur notre enfance. Et maintenant
-il tenait nos têtes rapprochées dans ses larges
-paumes et nous caressait.</p>
-
-<p>— Petits… petits… O misère !</p>
-
-<p>Nous étions là tendrement devant sa grande
-vie comme des enfants. Nous avions chaud
-au battement de son cœur. Il regarda un
-point du ciel, eut l’air d’interroger quelqu’un
-dans l’espace. Un souffle faiblement expira
-dans sa barbe.</p>
-
-<p>— Pourquoi faut-il qu’une telle chose soit ?</p>
-
-<p>Je n’aurais pu trouver une parole ; mais
-Iule, plus près de la nature, eut un élan délicieux.</p>
-
-<p>— Nous ne voulions pas te faire de la peine,
-dit-elle.</p>
-
-<p>Il sécha ses yeux avec le doigt et sourit,
-disant :</p>
-
-<p>— Vous qui n’avez point désespéré de la
-vie, vous êtes plus hauts devant elle que moi,
-le vieil arbre. Cœurs de bon courage, je croyais
-n’avoir plus rien à apprendre et vous m’apportez
-la bonne leçon.</p>
-
-<p>Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait
-dire et cependant nous étions remués d’une
-chose profonde en nous, comme si notre race
-et tous ceux de la vieille humanité palpitaient
-dans la longue peine de cet homme. Iule se
-mit à jouer avec sa barbe et dit :</p>
-
-<p>— Toi, tu n’es pas heureux, Père.</p>
-
-<p>— Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait
-les hommes et celui que je leur ai fait moi-même,
-répondit-il en secouant la tête.</p>
-
-<p>La communion s’étendit, la chaleur fraternelle
-sur l’humble famille réunie au cœur de
-la vie par une destinée pareille. Un chêne
-immense au-dessus de nous bourdonnait de
-mouches et d’abeilles. Nous fûmes ensemble
-sous ses arceaux comme une petite humanité
-détachée de la grande et qui sent repousser
-les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre
-faisaient une même ombre profonde. Il nous
-dit qu’un jour il avait entendu le choc de la
-cognée ; c’était le temps où je commençais de
-construire la maison ; toute la forêt avait saigné
-de sa propre angoisse ; et puis, se dirigeant
-au bruit, il était venu, il avait vu rôder
-deux êtres humains dans le silence outragé
-des solitudes. Ce jour-là il était reparti pour
-la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui
-qui pour jamais croyait avoir fui les hommes,
-il les retrouvait dans la forêt qu’il avait
-élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue
-à la nature. Et de nouveau ensuite une
-invincible sympathie l’avait attiré. Une fois
-il nous avait appelés : personne n’ayant répondu,
-il s’était glissé sous le toit, il avait vu
-le lit, les nattes, nos jeunes industries.</p>
-
-<p>— O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme
-a vu le lit !</p>
-
-<p>Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait
-pas caché ses jambes pour Iacq ? Je ne
-compris pas tout de suite que le lit aussi
-était une part de sa nudité et que la pudeur
-lui était venue avec l’amour. Les fibres de
-l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme
-et après l’amour il s’en va au combat, à la
-chasse, laissant à la maison la femme, gardienne
-fidèle des choses nuptiales et secrètes.</p>
-
-<p>Le vieillard souriait et répondit :</p>
-
-<p>— Ton lit était alors pour moi le lit d’une
-ennemie. Maintenant que tu m’as appelé du
-nom paternel, il sera le lit d’une fille.</p>
-
-<p>Le silence bruissa léger comme une pluie
-de mai. Iule sans honte m’attira par la tête et
-me baisa sur la bouche.</p>
-
-<p>Il nous mena voir ses abeilles. Vers le
-temps qu’il était venu, il avait capturé l’essaim
-à une grande distance et l’avait transporté
-près d’un tronc d’arbre creux, aux limites
-d’une étendue de bruyères. D’anciens hommes
-avaient abattu les pins qui y poussèrent
-autrefois. Une friche vaste à présent se déroulait,
-une terre cendreuse bouquetée de touffes
-violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles
-avaient élu l’arbre pour y bâtir la ruche ;
-mais avec le temps à leur tour elles avaient
-essaimé. De la cité primitive d’autres cités
-étaient sorties qui également s’étaient fixées
-dans le voisinage des bruyères. Ensemble elles
-lui donnaient en abondance le miel et la cire :
-il ne gardait que le miel, il portait la cire au
-couvent des Pères. Elles connaissaient leur
-maître : il s’avança jusqu’au seuil de la ruche
-et aucune ne lui faisait de mal. Leur vol l’effleurait
-et ensuite se repliait au bord de l’ouverture
-ou se dispersait par-dessus les jardins
-fleuris de la friche. Un long frisson vermeil
-vibrait dans l’air, un vent d’or comme l’été
-aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot
-d’un fleuve elles entraient, sortaient, ronflaient.
-Autour de son grand front d’ancêtre
-elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses
-pensées. Et nous étions là, moi muet et frémissant,
-Iule poussant de petits cris, tous
-deux secoués d’une joie intérieure devant cette
-image de la vie.</p>
-
-<p>Nous connaissions le gîte des lapins, les
-galeries de la taupe, le dédale des fourmilières ;
-nous ignorions encore la maison des abeilles,
-les porches blonds, le miracle des sucs de
-la terre changés en gâteaux parfumés. Un
-peuple infiniment travaillait derrière les cloisons,
-distillait les essences, faisant là à petites
-fois une chose d’éternité. Et j’étais saisi de
-respect comme devant un mystère, une force
-plus grande que celle qui était en moi. Toute
-la forêt bruissait d’un vol subtil d’esprits, cependant
-que le vieillard expliquait les cellules,
-les mâles et les reines, la ponte des œufs,
-le drame d’amour et de mort duquel sans fin
-renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors
-eut la question naïve de l’enfant :</p>
-
-<p>— Dis-nous, père, qui leur apprit tout
-cela ?</p>
-
-<p>Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi
-avions dite devant le ruisseau, l’arbre, le fruit
-et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux lèvres
-et personne encore ne nous avait répondu.
-Notre âme en nous se tourmentait comme un
-aveugle dans une maison sans portes. Nous
-ne savions pas que cette même question, les
-hommes des âges l’avaient faite avant nous ;
-et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni
-les autres prodiges du monde n’avaient répondu.</p>
-
-<p>Le vieillard dit simplement :</p>
-
-<p>— La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes,
-petits, vous apprit à vous nourrir des fruits du
-bois et à vous préserver de la pluie en vous
-construisant un toit.</p>
-
-<p>Le petit oiseau qui fait son nid avec des
-brins d’herbe aussi eût dit cela, s’il avait pu
-parler. La vie infiniment sort de la vie et toute
-chose était déjà dans la substance à ses origines.
-Je le pense ainsi à présent, après être resté
-longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais
-alors c’était encore une chose nouvelle qu’une
-bouche humaine exprimât cette conjecture.
-Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre
-de vie en bâtissant la maison, j’étais moi-même
-une part de la vie dans la durée.</p>
-
-<p>Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des
-fonds. Ce fut le vieil homme qui nous avertit
-de l’heure : nous serions demeurés jusqu’à la
-nuit à regarder la ruche. Il nous combla de
-miel et marchant devant nous, il nous fit suivre
-une sente que lui-même avait frayée et
-qui accourcissait la distance entre son toit et
-le nôtre. La forêt maintenant se peuplait des
-pas que depuis des ans il avait mis l’un devant
-l’autre, finissant par être l’âme partout
-visible des taillis. D’autres sentes croisaient
-celle qui sinuait vers notre hutte ; et à peine
-elles traçaient une ride légère dans la grande
-vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions
-longtemps ignorées, nous qui vivions près du
-ruisseau.</p>
-
-<p>Le vent s’était levé avec la pleine lune,
-un vent clair et limpide comme le bruit d’une
-eau. Elle semblait couler d’entre les arbres,
-s’étendre avec les mares de lumière dormante
-sur les mousses et les fougères. Un brouillard
-bleu noyait les éclaircies : nous ne pouvions
-voir la lune entière dans la masse lourde des
-cimes. Elle glissait entre les feuilles, filtrait
-en gouttes lentes comme des jets de lait. Une
-pâleur de jour mort traînait aux transparences
-froides de l’ombre. La nuit de clair de
-lune entra avec nous dans la maison. Je disais
-à Iule :</p>
-
-<p>— La vie ! La vie ! O Iule ! Pense à cela !</p>
-
-<p>Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant
-une envie secrète dans son cœur sauvage ;
-et maintenant elle desserrait les dents
-et suivait son idée sans me répondre.</p>
-
-<p>— Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste
-qu’un homme ait à lui seul tant de ruches.
-Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la
-forêt, tu emporteras un essaim.</p>
-
-<p>— Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi
-et moi lui avons donné le nom de Père.</p>
-
-<p>Elle me sauta au cou et cria avec une fureur
-d’amour :</p>
-
-<p>— Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous
-les hommes. Il n’y a ni père ni frère pour
-Iule.</p>
-
-<p>Elle exprimait là un sentiment selon le cœur
-même de la vie et une fois elle l’avait dit
-déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers.
-Toute sa vie, la femme la donne en
-une fois à celui qui lui est arrivé le premier
-et ensuite les autres hommes peuvent venir
-ou passer leur chemin : son amour n’a saigné
-qu’une fois. Si j’avais dit : « Je repartirai au
-matin, je frapperai entre les tempes cet homme
-que la première tu appelas père et qui a des
-abeilles, » elle-même m’eût passé la cognée.
-Je ne l’aurais pas moins aimée pour cela.</p>
-
-<p>Nous retournâmes voir le vieillard. Deux
-fois la terre avait tourné et ce jour-là la pluie
-tombait doucement. J’avais tué un écureuil
-près de la maison. Je me figurais la joie du
-solitaire quand je lui dirais :</p>
-
-<p>— Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi
-que je l’ai tué.</p>
-
-<p>Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa
-ma main et dit rudement :</p>
-
-<p>— Tu as immolé une chair vivante. Maintenant
-ta main à jamais sera rouge. Comment
-veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la
-pensée de cette mort ?</p>
-
-<p>Et ensuite il contempla l’écureuil.</p>
-
-<p>— C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le
-cherchera dans l’ombre et ne le trouvera plus.
-Peut-être il avait des petits.</p>
-
-<p>Iule riait.</p>
-
-<p>— Ce n’est là qu’une bête et tu en parles
-comme si c’était un de nous.</p>
-
-<p>— La vie est la vie ! cria-t-il en secouant
-son front chevelu. Il n’y a pas plus de vie en
-Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet
-animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a
-suffi d’un geste pour lui enlever la vie ; et
-nulle force au monde ne pourrait la lui rendre.
-Cependant il avait un cœur et des poumons
-et une chair comme vous deux. Il avait une
-petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir
-et de douleur.</p>
-
-<p>Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil
-avec des yeux étonnés. Son souffle courait rapide.
-Elle se serra contre moi.</p>
-
-<p>— Vois donc ! Si cette bête avait eu réellement
-un cœur comme il le dit ! Jamais ni toi
-ni moi nous n’aurions pensé à cela.</p>
-
-<p>Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette
-pauvre chose de vie raidie à terre. Je n’éprouvais
-plus l’ancien orgueil de l’homme qui a
-abattu une proie. Je pensais : « Voilà, il a raison.
-Je l’ai tuée et je ne pourrais lui rendre la
-vie. » Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais
-mes mains derrière mon dos.</p>
-
-<p>Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira ;
-il avait les sensations mobiles et fraîches des
-jeunes hommes de l’humanité.</p>
-
-<p>— Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement.
-Maintenant cette bête morte tressaillira
-en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise
-tentation. Tu ne frapperas plus aucun
-animal en vie, ayant reçu toi-même la mesure de
-vie. Vois cependant : si toi et moi avions mangé
-de sa chair, nous n’aurions point fait autre
-chose que si nous avions mangé l’un de l’autre
-puisque la vie est la même chez tous les êtres.
-Autrefois, quand j’habitais chez les hommes,
-je n’éprouvais pas de répugnance à me nourrir
-de viandes : tous le faisaient ainsi par un instinct
-sauvage. Et puis un jour, étant venu avec
-mon fusil dans cette forêt, je tuai un ramier.
-Ma faim était ardente : je le dévorai chaud encore,
-dans le dernier frisson de la vie ; je déchirai
-ses fibres avec des dents rouges, comme
-une bête carnassière. Mais tout à coup le goût
-du sang frais me tourna le cœur. Je regardai
-profondément en moi et j’eus horreur. Crois-moi,
-il en sera de même pour toi si tu veux
-écouter la nature.</p>
-
-<p>Il se baissa, pieusement prit entre ses mains
-l’écureuil, et m’ayant montré la bêche, il me
-dit d’aller devant, en dehors des limites de
-l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de
-la forêt où il vivait.</p>
-
-<p>— La mort n’est pas encore entrée ici, fit-il,
-mais va là-bas vers le taillis et creuse une petite
-fosse.</p>
-
-<p>Je fis comme il disait et la bête maintenant
-reposait dans la terre légère. L’humide feuillage
-pleura sur ses esprits pacifiés. Et nous
-restâmes là un peu de temps sans parler. Ensuite
-la barbe blanche trembla.</p>
-
-<p>— Si un jour, en venant par la forêt, tu me
-trouves couché sans vie sur le seuil, ne m’éveille
-pas. Je veux dormir près de mes abeilles.
-Le temps se chargera du reste. Il m’est
-doux de penser que le soleil et la pluie auront
-bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie
-qu’il y eut en moi naîtront des fleurs et des
-feuillages où à l’infini continuera de bourdonner
-la rumeur des ruches.</p>
-
-<p>Il parlait avec sérénité de la mort : il ne la
-désirait pas et il l’attendait. Mais nous, avec
-notre jeune force de vie, nous étions remués à
-l’idée qu’il nous faudrait voir cet homme étendu
-raide sur le sol. Une ombre plana ; les sources
-de la sensibilité tressaillirent. Et Iule me tenait
-dans ses bras en pleurant.</p>
-
-<p>— Est-ce que toi aussi, Petit Vieux, tu
-mourras un jour ? Qu’est-ce que je deviendrai
-après que tu auras fermé les yeux ? Je t’en
-prie, ne me fais jamais cette peine.</p>
-
-<p>Le vieil homme haussa les épaules :</p>
-
-<p>— Penses-en ce que tu veux, toi qui as un
-cœur viril. Elle ont toutes dit la même chose.
-Et ensuite quelqu’un vient et boit les larmes
-sur leur bouche.</p>
-
-<p>Les veines de son front se cordèrent : il
-soufflait dans sa barbe avec colère ; et il regardait
-hors de la forêt. Et puis, pressant sa poitrine
-avec ses mains, il cria, la bouche béante,
-comme une bête qui aboie :</p>
-
-<p>— Vieille souffrance ! Ne te tairas-tu jamais ?</p>
-
-<p>Iule porta le doigt à son front et me dit à
-l’oreille :</p>
-
-<p>— Mama aussi quelquefois comme une folle
-criait contre les hommes…</p>
-
-<p>Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait
-parlé dans un moment d’égarement et d’un
-geste de la main devant ses yeux, il parut
-chasser une vision pénible.</p>
-
-<p>— Enfants… enfants. Est-ce bien vous qui
-êtes là ? Venez plus près, défendez-moi contre
-moi-même. Je suis un si pauvre homme.</p>
-
-<p>Il caressa doucement Iule.</p>
-
-<p>— Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas
-comme les filles des villes. Celles-là mentent
-avec des bouches peintes ; et ensuite il y a un
-homme qui fait une chose mauvaise et s’en
-va expier sa faute dans une forêt. Ne cherche
-pas à comprendre : c’est là une histoire dont
-moi seul je me souviens encore.</p>
-
-<p>Les images funestes se dispersèrent. Il attira
-nos mains dans les siennes et à présent
-il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à
-lui-même.</p>
-
-<p>— Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils
-ont l’âge charmé des matins du monde. Qu’est-ce
-qu’il peut y avoir de commun entre eux et
-moi ?</p>
-
-<p>Il nous fit entrer dans la maison et comme
-la première fois nous donna des fruits et du
-pain. Il nous dit sa vie dans la forêt : il n’avait
-commencé à vivre que le jour où il
-s’était séparé des hommes. Quand il revenait
-de porter ses herbes aux Pères, une chaleur
-d’humanité lui demeurait et suffisait à peupler
-sa solitude. Cependant le dieu qu’ils vénéraient
-n’était pas le sien ; mais ils étaient bienveillants
-et priaient pour son salut. Et les
-hivers avaient succédé aux étés ; son corps s’était
-accoutumé aux intempéries. Matin et soir,
-il descendait se baigner dans le ruisseau. Lui-même,
-avec les hardes et les outils que lui passaient
-les moines, s’était fait ses vêtements et
-ses instruments de travail. Ses veillées, au
-temps des longues nuits, s’éclairaient de flambeaux
-de résine : à leur clarté il rêvait ou lisait
-dans de vieux livres. Il connaissait les essences
-de la forêt : toutes étaient belles, étant la
-vie ; et chacune avait ses vertus spéciales.
-Les fruits aussi lui étaient familiers : il savait
-leurs propriétés ; un petit nombre recélait des
-poisons. Et même les oiseaux les plus défiants
-ne redoutent pas l’homme s’il est sans méchanceté.
-Du seuil il siffla : des pies descendirent
-à la pointe des branches et ensuite à
-petits sauts s’avancèrent vers la maison.</p>
-
-<p>Iule cria tout à coup :</p>
-
-<p>— Petit Vieux aussi sait lire dans les livres !</p>
-
-<p>Elle avait mis la main sur ma tête et elle me
-regardait fièrement dans les yeux. Mais je
-me sentais si humble près de cet homme
-de grande vie qui savait les secrets ! Je baissai
-la tête.</p>
-
-<p>— Voilà, oui. Une fois un vieil homme
-comme toi m’apprit à lire dans le livre.</p>
-
-<p>J’en parlais comme d’une Bible. Comment
-aurais-je soupçonné qu’une pauvre chose des
-âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs,
-n’était qu’une foliole sans importance
-dans la grande sève inépuisable de l’arbre du
-savoir humain ?</p>
-
-<p>— L’as-tu là ? fit-il.</p>
-
-<p>Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu
-de temps, je le portais roulé dans un morceau
-de la belle robe de Iule. La robe s’était usée :
-elle n’était plus qu’une loque à ses épaules ;
-toute sa chair passait au travers et elle et
-moi allions presque nus dans la forêt. Mais
-un pauvre lambeau contient encore assez de
-richesse pour faire la charité d’une couverture
-à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié.
-Iule avait taillé une pièce dans le tissu et elle
-en avait protégé les fibres tordues du papier.
-Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman,
-pour les cendres sacrées d’un ancêtre
-de sa race.</p>
-
-<p>Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert
-dans ses mains. Ses narines battirent : il me
-regardait avec un étrange attendrissement.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-il, tu en sais plus que moi si tu
-as saisi toute la beauté qui est cachée ici. Il
-y a plus de vraie sagesse dans un petit livre
-comme celui-là que dans tous les livres de la
-terre. N’en lis jamais d’autre. Celui-là sûrement
-était un saint qui te le donna.</p>
-
-<p>L’air pluvieux s’éclaircit : un air léger courut,
-une lumière tiède et blonde qui fumait
-aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de
-joyaux. Les artères du sol, trempé profondément,
-buvaient les eaux. La forêt s’égouttait,
-chantait dans un bruissement de fontaines.
-Nous allâmes revoir les abeilles : elles
-montaient à la chaleur, ivres de soleil après
-la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment
-elles faisaient le miel, leurs brosses
-duvetées de pollen, les corbeilles qu’elles
-ont aux pattes et qui leur servent à amasser
-leur cueillette. Voyant ainsi s’empresser les
-agiles ouvrières, ma pensée fit un retour sur
-elle-même. La parabole jaillie d’un point de
-la conjecture, s’acheva dans le bégaiement du
-jeune homme ivre d’inconnu.</p>
-
-<p>— Si la vie leur apprit ce qu’elles font là,
-qui leur apprit la vie ?</p>
-
-<p>Ma question monta ardente, inquiète, comme
-si tout à coup quelqu’un avait crié en moi,
-dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait
-à terre son ombre.</p>
-
-<p>— Si tu me demandes pourquoi cette ombre
-est là, je me tournerai vers le soleil : mais je
-ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à
-travers l’espace ni s’il n’existait pas
-avant toutes les mains. Aucun homme ne l’a
-jamais su et tous parlent d’un dieu qui était
-à l’origine des choses. Moi aussi, étant enfant,
-j’ai bégayé son nom en tremblant. A présent
-je ne le sépare plus de la vie : elle était de
-tout temps avec lui. Je les adore ensemble à
-travers la beauté du monde. Ne m’en demande
-pas davantage.</p>
-
-<p>Mes yeux suivirent le geste de sa main vers
-l’ombre et puis se perdirent dans l’orbe dont
-il marquait la courbe du soleil. J’étais comme
-le premier homme devant les prodiges. L’abîme
-dans un sillon de feux s’ouvrit, se referma
-et je demeurais au bord de la grande
-ténèbre, muet, saisi de vertige. Qu’est-ce
-qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu
-comprendre à ces grandes images sublimes ?
-S’il avait simplement évoqué le dieu terrible
-de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant
-entre lui et moi une morne barrière infranchissable.
-Un poids lourd pesa sur mes tempes.</p>
-
-<p>— Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.</p>
-
-<p>Il caressa mon front et lentement, comme
-perdu dans un rêve, il parlait.</p>
-
-<p>— Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais
-vierge devant le mystère. L’obscur encore
-est plein de clartés si on l’aborde d’une âme
-ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là
-seul comprend qui n’a rien appris et regarde
-avec des yeux frais la nature. N’écoute
-donc pas ce que je te dis : je suis un vieil
-homme qui a cherché à tâtons la lumière,
-tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge,
-tu tiens la vérité au creux de ta main.
-J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier.
-Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force
-vers les évidences. Crois sans raisonner avec
-la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu
-entendras le vrai dieu éternel te répondre du
-fond des choses. Il est dans le brin de mousse
-aussi bien que dans le chêne et dans toute
-la forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans
-le bruit léger du vent. C’est lui qui bat dans
-le battement de ton cœur et il tourne avec ton
-ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la
-bouche, il est entre vos lèvres. Cherche-le partout
-dans ta vie et aux limites de ta vie ; tu
-le trouveras encore dans ce que les hommes
-appellent la mort et qui n’est que le recommencement
-de la vie.</p>
-
-<p>Moi, j’étais secoué par une force intérieure.
-Je pensais :</p>
-
-<p>— Peut-être celui-là aussi est un dieu.</p>
-
-<p>Et il était là, dans une grande lumière,
-comme les apôtres, comme les saints, comme
-ceux qui avec la main levée marchent devant
-les autres hommes. Les idées sont des graines
-qui tombent en terre et ne germent pas
-aussitôt ; et un jour elles cassent le dur caillou
-et le champ entier est levé. Quand plus tard,
-les ayant mûries, je pus les rapporter à l’ensemble
-des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi.
-Mais alors je ne voyais encore
-que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau
-là où il fallait voir tout l’univers. La vie entra
-au dedans de mon être comme l’eau qui filtre
-d’une petite source et à présent elle comble
-mes citernes.</p>
-
-<p>Le vieillard encore une fois nous donna un
-gâteau de miel : il partagea avec nous ce qui
-lui restait de pain. Et en nous en retournant
-tous deux avec nos mains enlacées par la forêt,
-je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Ne croyais-tu pas entendre quelquefois
-parler le bon maître Jean ?</p>
-
-<p>— Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait
-d’un dieu qui était mort sur la croix. Je
-ne sais plus son nom.</p>
-
-<p>— Celui-là, dis-je, était un dieu triste.</p>
-
-<p>Elle eut faim et soif d’amour et prit ma
-bouche entre ses lèvres. Une douce folie passa
-dans mon sang : je tombai avec elle dans les
-feuilles. Je ne finissais pas de lui dire :</p>
-
-<p>— O Iule ! pense à cela, tu es la vie !</p>
-
-<p>Ce fut ce jour-là que pour la première fois
-elle porta la main à son flanc. Elle était très
-pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait doucement :</p>
-
-<p>— Quelque chose est venu, Petit Vieux.</p>
-
-<p>Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la
-portai dans mes bras jusqu’à la cabane ; et
-ensuite elle se mit à rire elle-même comme
-un petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle
-rit. O Iule ! petite Iule, aimée à mains jointes !
-toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde
-m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la
-Sainte Visitation et une autre vie, faite de
-nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun
-de nous ne se doutait que ton mal était
-la vie qui frappait à la porte. Si quelqu’un
-avait dit : C’est l’enfant ! nous nous serions
-regardés sans comprendre.</p>
-
-<p>La grive se pendit aux sorbes mûres dans
-la forêt empourprée. Nous connûmes ainsi
-que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux
-et frais, dans un moût ardent de sèves.
-Toujours j’allais devant moi, disant comme
-une prière qu’on épèle :</p>
-
-<p>— Vie ! O Vie ! O Vie ! O Vie !</p>
-
-<p>Je levais ma main vers le soleil ; une onde
-vermeille courait aux contours, la diaphane et
-lourde chaleur de mon sang. Vie ! O Iule !
-Vie ! Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais
-dans leur longueur au bout de mes doigts ;
-chacun était comme une fibre de sa vie,
-comme une petite chose vivante dans le
-cours sonore de sa vie. J’avais une joie sacrée
-à regarder les fines arborescences des veines
-à sa peau : elles ressemblaient aux ramuscules
-d’une feuille, au réseau délicat d’une chair de
-fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais
-ce qu’était la vie. Il ne faut d’abord
-que la petite ouverture par où un peu d’eau
-sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve.
-Mes tempes bourdonnaient comme une ruche
-où sont captives les abeilles. Je criais : Vie !
-Vie ! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon
-cri se perdait dans la vie rouge de la forêt.</p>
-
-<p>Le père arrivait par le chemin des arbres. Il
-s’asseyait devant notre seuil auprès du ruisseau.
-Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre
-ses épaules, demeurait longtemps muet,
-comme un homme qui était déjà en marche
-avant le jour. Le silence ne nous pesait pas :
-nous aussi, pendant des jours entiers, n’échangions
-que les paroles nécessaires. Elle
-avait son petit cri de bête, dans la joie et la surprise.
-Ouah ! Ouah ! Moi, je sifflais, avec le
-piaulis du vent léger à mes oreilles comme une
-flûte. J’étais devenu habile à imiter le chant des
-oiseaux nouveaux qu’amenait chaque saison.
-Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous
-dire pour nous comprendre.</p>
-
-<p>Quand il parlait, il disait de belles choses.
-Avec le tremblement de sa barbe blanche, il
-était comme un vieux cerisier en fleurs. Il
-avait l’air de se parler tout bas.</p>
-
-<p>— Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut
-tirer de soi le toit et les outils, il faut que la
-maison soit un acte de volonté et d’amour.
-Votre maison sauvage, petits, est plus belle
-que les palais des villes, ayant été faite à la mesure
-de votre vie. Un jour les hommes comprendront
-cela. Chacun aux lisières des bois
-aura sa demeure et son champ selon son rêve.</p>
-
-<p>Il semblait regarder toujours vers le fond
-de la forêt et il disait :</p>
-
-<p>— Les temps viendront.</p>
-
-<p>Nous ne savions pas de quels temps il voulait
-parler.</p>
-
-<p>Il nous révéla les racines, les champignons
-et les herbes ; toute la table du riche croît à
-l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire
-au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions
-crues, toutes parfumées de l’odeur de la
-terre. C’était aussi le temps des derniers fruits :
-la pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la
-nèfle et la cornouille ne manquaient jamais. La
-nature nous comblait comme un grenier d’abondance.
-Et une fois il commença à nous
-parler de la terre, de la lune et du soleil. A
-la ville tout le monde disait : le soleil se lève
-et se couche. Le vieil almanach là-dessus
-était de l’avis du commun des gens. Nous
-comme les autres, en regardant son disque
-rouge plonger au bas du ciel, nous avions cru
-qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà ; maintenant
-il nous était révélé que la terre seule
-s’enfonçait dans l’espace. Deux créatures des
-bois ont bien alors le droit de prendre leur
-tête avec leurs mains, comme si elles sentaient
-l’espace vaciller.</p>
-
-<p>L’univers s’étendit : nos humbles vies pantelèrent
-dans le vertige. Oui, c’était là un
-grand miracle. Un pas que nous faisions après
-un autre chaque fois reculait les limites du
-monde. Est-ce que cela seul, tourner sur ses
-pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà
-une chose merveilleuse ? Nous ne cessions pas
-d’être étonnés sur nous-mêmes et ce qui nous
-entourait.</p>
-
-<p>De grands vents tourbillonnèrent comme
-des meules rouges ; toute la forêt fut nue.
-Nous allumions des feux de bois devant la
-hutte. Avec de la fougère sèche j’avais bouché
-les joints des cloisons.</p>
-
-<p>— Vois-tu, disait Iule, si seulement il te
-laissait tuer les bêtes, nous aurions des peaux
-qui nous réchaufferaient.</p>
-
-<p>Les pauvres hommes d’autrefois, dans leur
-industrie naïve, avaient tiré l’étoupe des fibres
-ligneuses pour s’en vêtir ou s’étaient fait des
-manteaux avec les feuilles sèches. Mais nous
-étions, nous, les rejetons des vieilles souches
-pourries : peut-être nos pères inconnus avaient
-couché dans de bons draps moelleux. Iule tendrement
-attirait ma tête vers sa poitrine et moi,
-au cœur de sa vie, entre ses deux bras repliés,
-j’avais chaud comme aux jours de l’été. Maintenant
-aussi, il lui arrivait de lever jusqu’à
-mes mains ses seins épais et blessés. C’était
-un grand poids qui lui tirait son corps en
-avant comme se courbe un arbre sous le fruit.
-Elle disait :</p>
-
-<p>— Quand tu les portes ainsi avec moi, je
-souffre moins.</p>
-
-<p>Elle traînait un mal sourd, continu ; quelquefois,
-comme un fruit blet, elle tombait sur
-le sol en gémissant et criait :</p>
-
-<p>— Petit Vieux, je crois que je vais mourir.</p>
-
-<p>Déjà c’était la fin de l’hiver : de petites neiges
-étaient tombées comme si avec les mains
-nous avions secoué des pommiers fleuris. Jamais
-nous n’avions autant dormi ; nous dormîmes
-un long songe d’oubli et de repos. Et
-une à une les petites mains des feuilles se déplièrent
-au vent doux. L’herbe s’étoila d’anémones,
-comme des gouttes de lait tombées
-des mamelles de la nuit. Nous savions que
-c’était encore une fois le printemps.</p>
-
-<p>Je traversai la forêt. J’allai devant moi jusqu’à
-la maison du vieil homme et je lui dis :</p>
-
-<p>— Père, Iule souffre d’un mal que nous ne
-savons pas. N’as-tu pas une herbe qui puisse
-la secourir ?</p>
-
-<p>Il riait :</p>
-
-<p>— C’est la vie, petit, c’est la vie.</p>
-
-<p>J’étais là triste et penchant la tête.</p>
-
-<p>— Pourquoi alors ne nous appris-tu pas à
-craindre la vie ?</p>
-
-<p>Il souffla sur mon front et dit :</p>
-
-<p>— Ouvre les yeux et tu comprendras.</p>
-
-<p>Avec une grande secousse au fond de mes
-os, je le regardai.</p>
-
-<p>— Père, est-ce que le temps serait venu ?</p>
-
-<p>Une grande lumière était sur moi et j’avais
-le cœur mou d’un homme qui a été frappé sur
-le chemin. Il me tint un peu de temps serré
-entre ses bras, d’une pression paternelle, et
-lui-même ne pouvait plus parler. Et enfin sa
-barbe remua :</p>
-
-<p>— C’est à cause de l’enfant, fit-il.</p>
-
-<p>Un enfant ! un petit enfant ! Le petit enfant
-de Iule ! Toute ma vie fut morte, passa dans
-un cri d’agonie délicieuse. Nous pleurions
-tous les deux. Et puis, tenant dans mes mains
-le poids lourd de mon cœur, je retraversai la
-forêt en courant.</p>
-
-<p>Je criais de loin :</p>
-
-<p>— Iule ! Iule !</p>
-
-<p>Elle vint sur le seuil et je tombai sur les
-genoux, l’appelant toujours de son cher nom
-sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme
-elle était debout, elle leva ma tête vers elle
-et toute pâle, elle m’interrogeait, entrant ses
-yeux loin dans les miens. Son souffle rapide
-courait comme le vent du matin. Elle n’avait
-plus le même visage ; elle avait plutôt le visage
-de la petite Iule qui vint le premier jour
-avec moi dans la forêt. Elle ressemblait à une
-Iule enfant et aussi à quelqu’un d’autre qui
-ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait
-déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie
-de l’enfant qu’elle portait. Doucement, en
-tremblant, elle appuya une main à son flanc
-et l’autre, elle la tenait ouverte sous sa gorge,
-là où battait fortement son cœur. Toute la
-forêt se tut, et avec une voix montée des sources
-jeunes de son être, elle dit la première :</p>
-
-<p>— Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une
-petite chose de vie.</p>
-
-<p>Elle se laissa glisser près de moi sur la
-terre ; elle me baisait tendrement comme pour
-me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement
-si elle m’avait été infidèle ; et elle ne me parlait
-plus. Sa bouche me chatouillait de légers baisers
-chauds dans la nuque. Et moi, de joie je
-sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu
-en courant comme un messager d’annonciation ;
-et c’était elle qui, avertie par la nature,
-tout à coup me parlait de l’enfant tandis que
-je tenais encore mes dents fermées sur le secret
-divin.</p>
-
-<p>Le printemps s’avança. Maintenant comme
-le Vieux, elle se tournait toujours vers un
-côté de la forêt et elle regardait devant elle.
-Une femme ainsi dans les maisons tient les
-yeux fixés sur la porte par laquelle doit venir
-celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre
-que faisait à terre la courbe de son ventre.
-Elle eut l’humeur mobile, les grâces
-mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque
-des dents. Quelquefois elle pleurait,
-disant :</p>
-
-<p>— Que ferons-nous de l’enfant quand il
-sera venu ? Pense un peu ; à la ville elles ont
-toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles
-bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement
-à avoir des petits. Moi je n’ai jamais
-eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné
-un fichu de soie qu’elle ne portait plus. Elle
-demeurait près d’un ancien cimetière, un ancien
-cimetière où un homme toujours retournait
-la terre. A chaque coup de la bêche, c’étaient
-des os qui venaient. Vois un peu s’il
-n’y a pas de quoi rire ! J’avais ramassé un de
-ces os, je l’ai cousu dans le fichu et je le baisais
-comme une vraie poupée. Crois-moi, le
-mieux serait de mettre le doigt dans la bouche
-de l’enfant. Toi, tu irais creuser une petite
-fosse.</p>
-
-<p>Le vent ensuite tournait ; une folie la prenait
-à l’idée de l’avoir tout nu entre ses petites
-mamelles. Avec le balancement de ses
-hanches, elle imita le bercement qui invite
-au sommeil. Une fois elle dit :</p>
-
-<p>— C’est à mourir de joie quand ils commencent
-à vous appeler avec leur petite bouche
-comme une fraise.</p>
-
-<p>Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle
-gémit et porta la main à leurs bouts gonflés.
-Et le lait avait monté : une goutte claire trembla
-à ses doigts et lourdement roula sur l’herbe.
-Voyant ainsi sa vie couler, je lui dis :</p>
-
-<p>— Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque
-aussi bien le petit n’est pas venu encore.</p>
-
-<p>Elle pressa gravement les pointes roses et
-moi qui n’avais pas connu le lait d’une mère,
-je bus pour la première fois le lait d’amour
-dans mon âge d’homme. Il avait un goût aigre
-et sucré : j’aurais voulu être son petit enfant.</p>
-
-<p>J’allais à présent sans elle à travers la forêt.
-J’aidais le Vieux à faire ses cueillettes de
-plantes ; les moines en distillaient les sucs pour
-des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs
-vertus, la plupart lui étaient connues par leurs
-noms. Ensemble aussi nous récoltions la fraise
-et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la
-jeune ortie et le pissenlit. Je battais la pierre
-et les mettais bouillir dans des jarres. Celles-ci,
-je les avais pétries avec de la terre grasse et
-séchées ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach
-une histoire d’homme naufragé perdu
-en une île inhabitée et qui petit à petit était
-devenu un habile potier. Je l’avais lue cent
-fois ; elle correspondait à notre vie. Chaque
-feuillet du vieux livre ainsi était une leçon.
-Je n’en avais encore épelé que la moitié : il
-me semblait que je n’arriverais jamais à bout
-de le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux
-riait, disait toujours :</p>
-
-<p>— Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il
-y a là plus de sagesse que dans tous les livres
-qu’on a à la ville.</p>
-
-<p>Après tout, nous ne manquions de rien
-dans notre dénûment. Nous possédions une
-cabane, une table, un lit ; le ruisseau jamais
-ne tarissait ; la terre nous procurait en abondance
-des herbes et des fruits. Quand le vieil
-ami s’en revenait du couvent, il partageait
-avec nous le pain. Lui et nous, dans cette vie
-fraternelle, étions comme une famille échappée
-d’un désastre, comme une petite tribu qui
-s’est retrouvée après de lointaines caravanes.
-Voilà, nous ressemblions à cet homme naufragé
-qui avait fini par se faire à lui seul une
-ville dans l’île solitaire.</p>
-
-<p>Une fois, étant à cueillir à deux des herbes
-près du ruisseau, je lui dis :</p>
-
-<p>— Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons
-encore quel nom lui donner. Un arbre
-s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin
-d’un nom comme elle est Iule et moi le Petit
-Vieux. Si tu voulais nous dire quel nom on
-te donnait chez les hommes, nous l’appellerions
-comme toi.</p>
-
-<p>Il tenait en main une petite pelle en forme
-de truelle avec laquelle il soulevait délicatement
-les racines. Il la planta en terre, se releva,
-me répondit d’abord durement :</p>
-
-<p>— Autrefois il y avait là-bas un homme qui
-avait un visage semblable aux autres hommes.
-Celui-là, on l’appelait…</p>
-
-<p>Il se laissa tomber, essuya son front bouillant
-de sueur ; et un souffle ardent lui sortait
-des narines.</p>
-
-<p>— Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai
-dit, je suis celui qui n’a plus de nom.</p>
-
-<p>— Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.</p>
-
-<p>Alors un nuage ternit ses yeux et il pleurait
-sans larmes, la tête basse, regardant loin en
-lui-même.</p>
-
-<p>— Bien, c’est bien. Voilà, oui, c’est bien
-que tu me demandes cela, dit-il enfin.</p>
-
-<p>Et tout à coup sa voix baissa, comme s’il
-avait honte de se rappeler son nom.</p>
-
-<p>— Je m’appelle Jean. A présent fais selon
-ton désir.</p>
-
-<p>Je n’aurais pas été plus remué si dans ce
-moment le vieux maître était sorti du bois,
-disant : « Lui et moi nous sommes le même
-homme. » Mes dents claquaient.</p>
-
-<p>— Vois un peu, m’écriai-je, l’autre aussi
-s’appelait Jean.</p>
-
-<p>L’almanach battait sur mon cœur ; ce fut
-un des bons moments de ma vie. Je revins
-vers Iule et je lui dis :</p>
-
-<p>— Il sera deux fois Jean, car voilà, le Père
-a le même nom que le vieux maître. N’est-ce
-pas là une chose heureuse ?</p>
-
-<p>— Bon ! fit-elle en riant, si l’enfant pisse
-droit comme un garçon.</p>
-
-<p>Je n’avais pas encore pensé que ce pût être
-une fille. Elle ouvrit plusieurs fois de suite la
-bouche et elle soufflait doucement le nom devant
-elle comme un air de chanson. A mesure
-il perdait sa rudesse un peu brusque. Il devint
-Yan et comme cela il ressembla un peu
-à Iacq ; et ensuite ce fut plus doux encore.
-Elle l’appela Yantje. Il traîna ainsi dans l’air
-comme un petit cri blessé d’oiseau ; il prit
-son vol et palpita haut et joyeux comme le
-vent de l’été. Moi, je l’aurais plutôt crié
-comme les geais avec l’orgueil de mes poumons.
-Puis elle se tut, elle sembla, avec ses
-yeux fixes devant elle, regarder le nom vivre
-et devenir un petit homme. Je cessai d’exister ;
-il n’y eut plus que l’enfant ; et elle était avec
-lui du fond de sa vie, avec un grand songe
-dans les prunelles. Elle lui parlait comme s’il
-était là derrière la porte, remuant ses claires
-petites mains. Follement elle lui disait :</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! tu sais rire, toi, quand je dis
-Yantje ! C’est qu’il connaît déjà son nom !</p>
-
-<p>Je cessai tout à coup d’aimer ce petit.</p>
-
-<p>La grande douleur arriva avec la lune d’été.
-Elle languit un jour entier et puis encore la
-nuit, pressant son flanc avec ses deux mains.
-Et enfin ses cris montèrent, si horribles que
-j’aurais donné mon sang pour ne plus les entendre.</p>
-
-<p>Elle criait toujours :</p>
-
-<p>— Prends la cognée, tue-moi.</p>
-
-<p>Pourquoi le Vieux m’avait-il appris à aimer
-la vie ? A présent j’allais sur le seuil et je tendais
-mon poing vers le ciel, j’injuriais quelqu’un
-là-haut ; celui-là aussi à la ville était constamment
-blasphémé par la douleur des hommes.
-Et ensuite il arriva cette chose : moi, l’enfant
-vomi du genre humain, le Petit Vieux mis
-bas au coin d’une borne, je pensai pitoyablement
-aux souffrances de la femme inconnue
-qui m’avait porté. Dans la nuit terrible, pour
-la première fois mon cœur tout à coup cria
-vers celle qui m’avait maudit. Une mère naquit
-de ma pitié très tendre et profonde : l’orphelin,
-le rejeton exécré enfanta sa mère.</p>
-
-<p>Il y a de si puissants mouvements dans la
-nature et qui n’ont pas de nom ! Peut-être cela
-eût pu s’appeler le pardon, et elle ne l’a jamais
-su.</p>
-
-<p>L’aube passa avec son frisson crispé ; un
-jour nouveau monta ; et une petite chose
-roula dans le lit de fougères. J’étais à genoux,
-penché sur l’enfant, tremblant de tout mon
-corps, avec le saisissement et la peur de cette
-vie qui maintenant s’agitait là et était sortie
-de moi. Il poussa son petit glapissement
-sauvage ; les arbres reconnurent le fils de
-l’homme ; et l’agonie de Iule fut déliée. Elle
-soupira faiblement :</p>
-
-<p>— Va au ruisseau, prends de l’eau : nous
-le laverons ensemble.</p>
-
-<p>Il y avait si longtemps que cette voix de la
-femme ne m’avait plus parlé !</p>
-
-<p>— O chère Iule ! il me semble que toi aussi
-tu viens de renaître, m’écriai-je.</p>
-
-<p>Je riais et pleurais avec le visage convulsé
-d’un homme en délire. Et à peine j’osais la
-toucher avec mes mains : elle m’était bien
-plus sacrée avec sa blessure qu’au jour où
-pour la première fois les roses avaient saigné.
-Et voilà, à présent elles avaient fructifié
-comme la fleur de l’églantier.</p>
-
-<p>J’allai au ruisseau, j’en rapportai une pleine
-écuelle d’eau. Elle-même de ses mains avait
-délivré l’enfant et elle le tenait appuyé à sa
-mamelle, buvant le lait gloutonnement. Cela,
-personne ne le leur avait appris ; sitôt qu’un petit
-est venu à une mère chez les bêtes, elle se
-couche et il lui prend le pis ; et la vie est partout
-la même. L’enfant vida le sein et ensuite,
-le tenant dans les genoux, elle l’ondoya d’eau
-fraîche. Moi, j’allai dehors, à bout de force,
-éprouvant l’impérieux désir d’étreindre un
-être vivant contre ma poitrine. J’aurais voulu
-crier comme l’enfant. Et, comme il n’y avait
-là que des arbres, j’ouvris les bras. Je restai
-longtemps sanglotant, mon visage collé à la
-râpeuse écorce d’un orme ; je croyais embrasser
-toute la forêt. Alors une voix de loin
-m’appela. Un pas rapidement traversait les
-taillis. Et je dis :</p>
-
-<p>— Père ! père ! l’enfant est venu !</p>
-
-<p>Il fallait que la terre entière l’entendît :
-mon cœur était trop petit pour contenir une
-telle joie. Et il était près de moi, avec sa barbe
-grise sur mon épaule, pleurant aussi doucement :</p>
-
-<p>— Voilà, oui, le temps est venu : son cri a
-passé plus haut que les cris des geais. Je l’ai
-entendu du fond de la forêt. Et à présent tu
-as un fils, toi qui n’eus pas de père.</p>
-
-<p>Nous marchâmes sous le jour montant. Il
-prit l’enfant dans ses grandes mains, le haussa
-à la lumière du ciel, et ensuite il se mit à
-souffler sur ses yeux comme un jour il l’avait
-fait pour moi. Et religieusement, par trois
-fois dans le silence de la forêt, il dit :</p>
-
-<p>— Sois Jean ! Sois un homme ! Sois la vie !</p>
-
-<p>Un mystère plana, une pause d’éternité sur
-la petite chair nue qui voulait prendre sa part
-d’humanité. Il sembla que l’âme des anciens
-hommes aussi fût venue de partout à ce rendez-vous
-de la vie. Et moi, avec ma bouche
-muette, j’étais remué dans mes fibres d’un
-trouble profond, pensant que ma race et la
-race de Iule s’étaient fondues dans le sang
-jeune de l’enfant.</p>
-
-<p>Il n’avait jamais fini de se gorger de lait ;
-sa bouche était un anneau à la mamelle de
-Iule. Celui-là était mon petit poulain dans la
-forêt sauvage de ma jeune force. Quand il
-criait, mon cœur hennissait de joie ; toute ma
-vie ruait avec ses petits pieds frappant le vide.
-Il était roux comme les renards. Iule le coulait
-au ruisseau et puis elle l’étendait nu sur
-la mousse : le vent chaud séchait la mouillure
-de sa peau. L’aventure à travers la forêt, les
-matins errants et émerveillés recommencèrent.
-Elle le porta suspendu par des fibres
-tressées à son épaule ; il dormit dans son dos
-ses sommeils secoués ; et comme la famille des
-premiers hommes, nous allions devant nous,
-chantant et sifflant avec les oiseaux. Le soir
-elle le couchait près d’elle au lit de ses cheveux.</p>
-
-<p>Sa substance prolongea la nôtre et elle ne
-différait pas de la libre pousse des essences
-autour de nous : elle fut le plus haut point
-de la vie parmi les formes élémentaires nourries
-de sève verte. Il eut des gestes nouveaux ;
-à chacun, je sentais monter l’humanité ; tous
-ensemble étaient beaux comme la naissance
-d’une pensée. Je croyais, dans ma simplicité,
-qu’ils jouaient avec sa petite âme intérieure,
-descendue aux limites. Toi, ô Iule, tu regardais
-tourner la lune au bout de ses petites
-mains dans le soir, comme une boule.</p>
-
-<p>Il joua avec ses pieds, il se traîna sur le
-ventre après son ombre. Le premier pas qu’il
-essaya recula les bornes de l’univers. Là-bas,
-à la ville, ils ont aussi des enfants et ils ne
-les voient pas grandir. Un jour et un jour ne
-se ressemblent pas. Chaque aube est une
-naissance pour le monde et un cheveu qui
-vient a la beauté pleine d’une vie.</p>
-
-<p>Il y avait sur moi cette parole de l’ancêtre :
-« Ouvre les yeux et tu verras. » Voilà, je tâchais
-d’ouvrir les yeux comme l’enfant ouvrait
-ses mains au soleil, au vent, au frisson
-des feuilles.</p>
-
-<p>Iule portant son faix léger entre ses épaules,
-nous allions avec le Père récolter les plantes
-officinales. Cet été-là, la moisson fut abondante ;
-le pain qu’on lui donnait en échange
-nous alimentait largement. C’était une grande
-douceur pour nous de penser que le pain ne
-nous manquerait jamais tant que l’été ferait
-reverdir les pousses nouvelles. Le sens sacré
-de l’éternité de la terre ainsi nous fut révélé
-et s’associa à nos destinées. La terre ! ce n’était
-là qu’un mot, et il nous remuait, il faisait
-autour de nous du vent comme une porte
-qui s’ouvre sur quelque chose d’infini. Rien
-qu’à le prononcer, j’en demeurais tout pâle,
-avec un frisson.</p>
-
-<p>Un jour il nous dit :</p>
-
-<p>— Cette forêt est grande ; en marchant pendant
-des jours, on en touche seulement les limites ;
-et ensuite c’est la mer et par-dessus la
-mer, il n’y a plus que le ciel.</p>
-
-<p>— De quoi veut-il parler ? fit Iule, cessant
-d’allaiter l’enfant.</p>
-
-<p>A mon tour je dis :</p>
-
-<p>— Je t’assure, Père, nous ne te comprenons
-pas. C’est là une chose de laquelle jamais
-personne ne nous a parlé. Elle n’était
-pas dans l’almanach.</p>
-
-<p>Avec une pierre il dessina sur le sol la forme
-des continents ; les grandes eaux formaient autour
-un anneau liquide ; et la terre et les mers
-se mouvaient dans l’espace. Cependant elles
-n’étaient ensemble qu’un point infiniment petit
-de l’univers et les planètes qui brillaient dans
-la nuit étaient aussi des mondes où sans doute
-vivaient d’autres hommes. Iule, avec le petit
-dans ses bras, avait fléchi les genoux et se
-tenait penchée sur les signes qu’il traçait. Elle
-secoua la tête.</p>
-
-<p>— Quand tu me dirais cela cent fois, fit-elle,
-il y a là quelque chose que je ne comprendrai
-jamais.</p>
-
-<p>Elle embrassa l’enfant et ensuite se mit à
-rire.</p>
-
-<p>— Vois-tu, petit homme, un jour tu seras
-grand ; je prendrai alors aussi une pierre
-comme il fait et puis je te dirai : ceci est la mer
-et ceci est la terre, et ceci est le ciel. Je verrai
-bien ce que tu en penseras.</p>
-
-<p>Mais moi, avec mes yeux profonds, je ne
-pouvais me détacher de la vue des cercles. Mon
-cœur battait à me faire mal. Un poids lourd
-m’accablait comme si tout l’univers m’eût pesé
-aux épaules. Et je ne trouvais rien à dire, avec
-une force enchaînée au fond de moi.</p>
-
-<p>— Répète encore la leçon, demandai-je.</p>
-
-<p>Il ramassa le caillou et alors seulement une
-chose dans ma vie se délia ; je pris ma tête
-dans mes mains et pleurai comme un petit
-enfant.</p>
-
-<p>Les jours suivants, j’allai seul dans la forêt
-et avec un bâton entre les doigts, je dessinais
-les trois cercles de la terre, des eaux, de
-l’espace. Je n’étais plus heureux.</p>
-
-<p>— Voilà, dis-je à cet homme, à présent il
-faut que j’aille devant moi par le monde. Si
-Iule veut rester ici avec le petit, elle le peut.
-Je partirai seul.</p>
-
-<p>Sa voix trembla : il eut la défaillance des
-vieillards.</p>
-
-<p>— Je t’ai aimé comme mon fils. Tu ne trouveras
-ailleurs ni un meilleur pain ni plus de
-fruits. Réfléchis aussi que tu rencontreras les
-hommes sur ton chemin.</p>
-
-<p>— Je prendrai ma cognée.</p>
-
-<p>Alors il haussa doucement les épaules.</p>
-
-<p>— Eh bien, va, dit-il. On n’arrête pas la
-vie.</p>
-
-<p>J’appelai Iule : elle avait mis l’enfant sur
-la mousse et cueillait des mûres dans le roncier,
-car encore une fois on touchait à la fin
-de l’été. Et quand elle fut venue, je lui dis :</p>
-
-<p>— Voilà ; on n’arrête pas la vie. J’irai jusqu’à
-la mer, là-bas. Si tu préfères demeurer
-ici avec le petit, tu le peux.</p>
-
-<p>Elle fut sous ses crins jaunes comme un
-son ardent. Et elle criait :</p>
-
-<p>— Je ne te laisserai pas partir seul. J’irai
-avec toi, portant l’enfant. Tu ne feras pas un
-pas que je n’en fasse un autre auprès de toi.</p>
-
-<p>M’étant tourné vers le vieillard, je le vis
-penché vers la terre et triant les semences
-qu’il avait récoltées. Avec son front calme et
-ses yeux clairs, il avait l’air d’un sage qui se
-retire des actions humaines. Mon cœur mollit,
-je lui mis la main sur l’épaule et lui dis tristement :</p>
-
-<p>— Tu resteras donc seul dans la forêt ?</p>
-
-<p>Il me répondit tranquillement :</p>
-
-<p>— J’y vivais seul avant toi.</p>
-
-<p>Nous restâmes silencieux, comme deux
-hommes qui se regardent d’une rive opposée.
-Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas,
-et puis s’arrêtant, il me cria :</p>
-
-<p>— Nous ferons route ensemble par la forêt ;
-tandis que je m’arrêterai au couvent, vous continuerez
-seuls votre chemin.</p>
-
-<p>Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes
-la maison ; il nous attendait près des ruches ;
-il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux
-de miel et du pain. Il donna aussi à
-Iule quelques hardes, disant :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas que les hommes rient de
-ta nudité.</p>
-
-<p>La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant
-criait, Iule lui mettait son sein dans la bouche ;
-et ensuite il s’endormait, elle le portait
-suspendu entre ses épaules par des lianes. Le
-Vieux allait devant, frayant le passage ; Iule
-marchait entre nous. Je la suivais, la cognée
-passée dans ma ceinture.</p>
-
-<p>D’abord des courbes légères ondulèrent. Le
-jour tomba comme nous atteignions une roche
-puissante, ouverte en arche à sa base.</p>
-
-<p>— Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.</p>
-
-<p>Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement.
-A mon tour, comme ils avaient fait, je
-voulus pénétrer dans la roche ; la cavité s’espaçait ;
-une clarté à mesure affaiblie en dessina
-les parois et puis mourut. Il me sembla que
-j’étais moi-même à jamais séparé des vivants.
-J’appelai Iule en criant ; sa voix me guida vers
-la sortie. J’apparus au jour, tout pâle d’avoir vu
-la vieille humanité dans la nuit des origines.</p>
-
-<p>Nous étendîmes une litière de feuilles.
-Nos voix profondes grondaient sous la voûte
-comme un bruit de siècles. L’air était mort et
-glacé : j’allai ramasser des branches sèches ;
-je battis le silex. Nos ombres avec la flamme
-s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre.
-Quelquefois le Vieux s’avançait vers le fond :
-ses pas semblaient s’enfoncer aux spirales
-d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait
-l’air de se dresser hors des temps.</p>
-
-<p>Nous dormîmes toute cette nuit près du
-cœur d’une humanité tendre et farouche. Elle
-aussi, dans sa marche sans trêve, connut là
-l’étape et elle attendait venir le jour. Des renards
-aigrement glapissaient au dehors ; des
-chats sauvages se battaient ; le râle dur des
-grands oiseaux nocturnes ne cessait pas.</p>
-
-<p>Et puis des vols de freux croassèrent : nous
-sûmes ainsi que le matin était descendu.</p>
-
-<p>Des pentes nouvelles s’escarpèrent ; un aigle
-longtemps plana. Celui-là, je n’aurais pu l’abattre
-avec mes flèches. Cette terre volcanique
-ensuite petit à petit s’aplanit. La caravane
-s’enfonça dans la forêt des pins : elle
-s’étendait pendant des lieues ; leurs fibres
-nerveuses seules avaient pu pousser dans le
-sol léger et cendreux que les eaux salées de la
-mer autrefois avaient épuisé. On entendait
-toujours les cris amusés de l’enfant et Iule
-chantait ; ses chansons étaient douces et n’avaient
-pas de sens. Parfois aussi elle sifflait,
-imitant le chant des oiseaux. Le Père et moi à
-présent marchions devant sans rien dire, le
-cœur serré, car le temps de la séparation était
-proche.</p>
-
-<p>Il m’embrassa et me dit :</p>
-
-<p>— En avançant droit devant toi, tu ne peux
-manquer de rencontrer la mer. Quant à moi,
-mon chemin est à l’est. Adieu !</p>
-
-<p>Il me serra une dernière fois dans sa poitrine ;
-et frappant de son bâton la terre molle,
-il allait à grands pas. Iule était restée en
-arrière avec l’enfant ; il parut l’avoir oubliée.
-Je le regardais s’avancer sous les arbres, pensant :
-Tant que tu pourras l’apercevoir, il sera
-vivant pour toi ; mais qui peut dire qu’ensuite
-tu le reverras jamais ?</p>
-
-<p>Il ne fut plus qu’une ombre ; et maintenant
-Iule m’avait rejoint : elle lutinait avec l’enfant
-et à peine elle s’aperçut qu’il nous avait quittés.</p>
-
-<p>— Vois, dis-je, cet homme est parti et de
-nouveau nous sommes seuls comme au premier
-jour.</p>
-
-<p>— Pourquoi aussi, me répondit-elle aigrement,
-voulais-tu voir cette mer ? N’avais-tu pas
-assez du ruisseau ? Et es-tu sûr qu’une fois arrivés
-là, nous toucherons aux limites du monde
-et qu’ensuite il n’y aura plus rien que le vide ?</p>
-
-<p>Le souci s’effaça ; je ne songeai plus qu’à
-rire de la conception qu’elle se faisait de la
-terre. Du manche de ma cognée figurant sur
-le sol un grand cercle, j’expliquai :</p>
-
-<p>— Le monde est une boule, comprends donc.
-Et qui jamais est venu à bout de trouver la
-fin d’une boule ?</p>
-
-<p>Elle secoua la tête et se reprit à chanter.</p>
-
-<p>Au matin du troisième jour, nous entendîmes
-une vaste rumeur. Nous avancions péniblement
-dans le désert mou des sables ; des
-cônes coururent ; nous en atteignîmes la crête
-et je ne poussai pas de cri. J’étais là comme
-un homme pris de stupeur en considérant le
-balancement énorme des eaux. Je ne savais
-plus si je vivais ; je n’éprouvais nul sentiment
-de grandeur ni de beauté.</p>
-
-<p>Iule auprès de moi riait, disait qu’après
-tout ce n’était là que de l’eau ; et elle l’avait
-crue plus grande.</p>
-
-<p>Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant
-des coquilles vers nos pieds. Iule les
-ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en
-faisait des pendeloques dont le bruit clair
-chatouillait ses oreilles.</p>
-
-<p>Un voilier tout à coup laboura la haute
-mer. Moi qui étais resté jusque-là muet, je
-poussai alors un cri sauvage ; car à présent,
-avec cette petite tache claire des voiles dans
-le vide énorme, l’étendue m’était révélée. J’avais
-pareillement crié sous les hauts feuillages.
-Encore une fois mes tempes devant le
-prodige craquèrent. Toute la terre pesa d’un
-tel poids à mes épaules que je tombai sur mes
-genoux. Iule ramassait à poignées les coquilles
-et les laissait retomber en pluie pour amuser
-l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage
-à sa bouche.</p>
-
-<p>Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans
-l’espace ; je pensais aux marins qui avec ce
-pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus
-les gouffres. C’étaient là des hommes faits
-comme moi, avec une âme et des membres
-semblables aux miens ; mais moi, à peine je
-pouvais me dire encore un homme à côté de
-leur grand héroïsme tranquille. Peut-être
-ils partaient à la découverte d’un monde.
-Mon être s’exalta, humble et fraternel. J’aurais
-voulu les étreindre dans mes bras ou
-simplement toucher avec les mains leurs vêtements.
-A présent la mer était petite à côté
-de l’homme debout sur un navire.</p>
-
-<p>Le point clair encore diminua : je courus le
-long de la plage, je montai sur la plus haute
-dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps.
-Il plongea dans l’horizon et de nouveau
-il n’y avait plus là que l’énormité des
-eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins
-auprès de Iule, les dents serrées sur des choses
-obscures en moi. J’avais plutôt du dédain
-pour cette créature animale qui toujours riait
-avec l’enfant. Je les aimais tous deux de
-toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas
-avec le grand vaisseau qui labourait la mer et
-à peine je les apercevais encore, très petits,
-sur une pointe infime des terres.</p>
-
-<p>Avec le bruit et le vertige de la mer dans
-ma tête, je ne voyais pas qu’une femme, en
-agitant seulement les mains, remue de la lumière
-et de la musique autour de la jeune vie
-charmée de son nourrisson. Elle fait une chose
-simple et nécessaire comme la mer elle-même
-en poussant ses coquilles le long de la plage.</p>
-
-<p>Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or.
-Les sels de l’air brillaient comme des cristaux.
-Iule rompit un coin du gâteau de miel ;
-et nous n’avions pas épuisé tous les fruits
-cueillis dans la forêt. Mais tout à coup d’un
-large flot la mer monta, et elle se mit à courir
-en gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi
-je criais dans ma colère, croyant que la mer
-allait nous atteindre. De loin nous la regardions
-venir ; elle bondissait comme un million
-de bêtes furieuses et elle était terrible. Si
-seulement elle escaladait les monts de sable,
-toute la terre eût été franchie d’une seule de
-ses lames ; et pas un arbre, la mort livide des
-sables, à l’infini.</p>
-
-<p>D’angoisse le sein de Iule tarit ; elle se lamentait
-après la bonne forêt, vagissait comme
-une bête blessée et follement elle baisait la
-petite vie roulée dans ses cheveux.</p>
-
-<p>Un grand vent souffla ; la nuit était tombée.
-Toute l’étendue fut noire comme si plus
-jamais le jour ne devait se lever. Et moi,
-dans cette épouvante, j’étais sans paroles,
-écoutant la mort aboyer. L’âme maternelle,
-l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.</p>
-
-<p>— Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi
-jusqu’à la forêt, monte au plus haut d’un
-grand arbre.</p>
-
-<p>Etant allé une dernière fois vers les eaux,
-je vis qu’elles s’étaient arrêtées.</p>
-
-<p>Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait
-rouler tout le ciel et ensuite il y avait
-toujours une barrière qui brisait sa force. Je
-touchai mon front avec mes doigts, comme un
-homme qui se réveille après un sommeil horrible.
-Un espoir immense m’attendrit, une confiance
-dans la bonté de la nature. J’étais là
-tremblant de tout mon corps, avec des paroles
-en moi comme les vagues de la mer. J’avais
-le sentiment infini d’une délivrance
-comme si à présent je me sentais dans les
-grandes mains qui à leur gré déchaînaient et
-refrénaient la mer épouvantable. Iule ! Iule !
-Voilà bientôt le jour et la mer recule !</p>
-
-<p>Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des
-chiens pâles, entrant dans l’abîme avec ma
-poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal
-des hommes qui de leur vaisseau fendaient
-l’abîme. Toujours un peu plus la terre libre
-sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait
-s’enfoncer la mer dans ses demeures
-hurlantes.</p>
-
-<p>Je creusai avec la hache un trou profond.
-Le sable y était léger et doux comme un duvet.
-Elle s’y coucha, à bout de vaillance et
-d’agonie, appuyant l’enfant à la palpitation
-ardente de sa gorge. Ensuite je restai longtemps
-assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre
-toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans
-idées : pourtant au fond de mon être quelque
-chose violemment s’agitait, la force sourde
-d’une pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y
-a une harmonie qui règle tout et à quoi tout
-reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était
-cela qui montait et remuait en moi comme la
-mer elle-même. Et à la fin l’orient frémit sous
-les nuées claires, et le jour encore une fois
-était venu.</p>
-
-<p>Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de
-la dune. La paix, la sécurité furent sur nous.
-Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur
-inconnue et ayant vu redescendre la mer,
-s’endormit tranquillement au bercement des
-eaux. Nous étions revenus aux jours enfants
-du monde ; le pouls fiévreux de la tempête
-avait grondé en nous et à présent, près de la
-palpitation harmonieuse du flot, nous reposions
-sans effroi. Iule s’était couchée sur ma
-poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en
-berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec
-les mains, je les recouvrais tous les deux. Au-dessus
-de nous, il y avait la grande douceur
-bleue de l’air.</p>
-
-<p>Quand je rouvris les yeux, les chiens livides
-de nouveau lentement montaient. Un
-orgueil fou me gonfla ; je descendis en criant
-vers la mer. Les eaux bondissaient à mes jarrets,
-elles rejaillissaient jusqu’à mes reins, et
-moi, un simple homme de la nature, déjà je
-jouais avec leur puissance mystérieuse. Je
-pris l’enfant, je le plongeai nu dans les sels ;
-toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec
-cette petite vie au-dessus de ma tête, j’étais là
-comme un homme dans une joie sacrée.</p>
-
-<p>— Vois, criai-je, celui-là aussi est un
-homme. Lui et moi avons vaincu la mort.</p>
-
-<p>La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans
-les sables et la tins là sous mon amour. Je
-l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et
-toute la beauté et toute l’horreur, je les embrassais
-à travers elle. Je n’avais pas connu
-cette sensation sublime dans le murmure
-doux de la source et du vent. Un cœur toujours
-s’égale à la mesure des choses qui l’entourent.
-Maintenant la mer violente avait
-monté sur moi ; j’étais un homme tout frémissant
-d’avoir affronté les Forces. Voilà, il
-passa dans cette minute d’amour l’éternité
-qu’il y a dans le silence et le fracas de la mer.
-Cependant alors je n’étais encore qu’une
-créature d’instinct sauvage.</p>
-
-<p>Dans le soir, le soleil roula, rouge : il semblait
-plonger plus bas que l’horizon, attiré
-par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une
-braise sous des loques humides. Et presque
-aussitôt la grande ténèbre régna, le vide hurlant
-des profondeurs. Nous étions montés sur
-la plus haute dune pour voir plus longtemps
-la lumière, debout par-dessus les houles d’or
-et de sang. Là-bas, la barre droite des eaux,
-dans un recul vertigineux, nous apparaissait
-cette fois la fin du monde. Oui, nous étions
-sur cette colline comme les premiers humains
-regardant pour jamais sombrer la mort du
-jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à
-la stupeur étreignait nos âmes muettes.
-La nuit nous fut une délivrance ; elle coula
-d’un flot plus énorme que la mer. Et à présent
-toute la plage à l’infini s’ourlait de petites
-lumières vivantes.</p>
-
-<p>Iule et moi avec nos pieds nous remuions
-cette eau ardente. Notre ceinture ruissela
-d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions
-avec des bouches comme des poissons
-enflammés. Et moi, innocemment, je lui
-disais :</p>
-
-<p>— Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont
-là des morceaux de soleil tombés dans la mer ?</p>
-
-<p>Le lendemain, nous marchâmes encore une
-partie du jour devant nous. Aucun être vivant
-sans doute n’avait passé par là. Nous
-perdîmes l’espoir de revoir jamais un visage
-humain. Nous n’étions pas tristes, nous éprouvions
-plutôt l’orgueil d’avoir découvert un
-coin du monde. C’était là aussi le sentiment
-avec lequel j’étais venu à la forêt : elle nous
-apparaissait à présent un point infime de l’univers
-à côté de la vaste mer. Quelquefois
-nous mangions la chair des coquillages ; leur
-goût nous laissait une fraîcheur brûlante.
-Bientôt la soif nous tortura : nos baisers
-étaient salés comme l’air et le vent. Tout le
-reste du jour nous errâmes, espérant un peu
-d’eau douce. Le soir fraîchit ; nous buvions
-à nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin
-suivant, il plut : nous recueillîmes les gouttes
-précieuses dans nos mains. Iule toujours regrettait
-la hutte sous les arbres verts.</p>
-
-<p>Un jour encore passa et à mon tour je commençai
-de pleurer en moi-même la forêt et
-le vieil ami. Je n’aimais plus la mer ; un
-poids effrayant de solitude m’écrasait. Cependant
-je ne pensais pas à retourner en arrière.
-Une force me poussait, le visage tendu vers
-les eaux, comme ma destinée. C’était là un
-grand mystère.</p>
-
-<p>A la tombée du cinquième jour, comme nous
-étions assis dans la dune, le vent tout à coup
-charria des voix humaines. Mon cœur bondit :
-il avait bondi ainsi chaque fois que les
-hommes avaient apparu. Je pris ma hache et
-montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix,
-le front farouche. Et Iule, près de moi, tenait
-l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus
-sous nos haillons, ils nous crurent
-échoués sur la côte, après un naufrage. D’abord
-ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants ; et puis
-ils se mirent à courir vers nous avec une
-grande clameur.</p>
-
-<p>— Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.</p>
-
-<p>Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes
-et brusques comme le vent. Je ne savais
-de quel argent ils voulaient parler.</p>
-
-<p>Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas
-peur. Si l’un d’eux avait porté la main sur
-elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma
-hache. Je leur dis sans colère :</p>
-
-<p>— Voyez, nous sommes des gens comme
-vous. Nous venons de la forêt. Il n’y avait là
-que des oiseaux, des arbres et des herbes.
-Nous n’avons fait de mal à personne.</p>
-
-<p>Ils rôdèrent un peu de temps dans la dune,
-comme des chiens flaireurs. Et puis revenant
-vers nous encore une fois, ils criaient sauvagement :</p>
-
-<p>— Cette terre est à nous !</p>
-
-<p>— Voilà, leur dis-je, si quelqu’un vient trop
-près, je le frapperai entre les yeux avec la
-hache.</p>
-
-<p>Ils se reculèrent à une petite distance et
-entre eux ils riaient de la nudité de Iule. Aussitôt
-je ressentis une grande honte à cause
-d’elle. Je n’avais pas éprouvé ce sentiment
-devant le vieillard. J’allai vers celui qui paraissait
-le plus âgé et doucement je dis :</p>
-
-<p>— Donne-moi un morceau de tes habits
-pour couvrir celle-ci. Dans la forêt nous allions
-nus et personne ne nous regardait. Ensuite,
-si tu veux, je me battrai avec un de vous.</p>
-
-<p>Je parlais là comme un ancien homme descendu
-des montagnes vers les fleuves. Celui-là
-aussi s’était confié à l’idée que la force
-seule décidait du rang des êtres.</p>
-
-<p>L’homme me mesura des yeux et dédaigna
-mes bras moins musclés que les siens. Il ne
-savait pas que j’avais vu passer dans la nuée,
-au large de la mer, les grands marins au cœur
-enfant et héroïque. Il remua donc ses lourdes
-épaules et, se tournant vers les autres,
-il disait en riant :</p>
-
-<p>— Le garçon a sa hache et nous n’avons
-que nos poings. Ce n’est pas cela non plus
-qui nous ferait peur.</p>
-
-<p>Aussitôt je jetai la hache, disant :</p>
-
-<p>— Va la ramasser.</p>
-
-<p>Un d’eux alors se leva, vint mettre son
-épaule contre la mienne, et il me dépassait
-de la tête.</p>
-
-<p>— Qui es-tu, toi si petit, fit-il, pour nous
-parler aussi hardiment ?</p>
-
-<p>J’étais droit sur mes orteils, levant très
-haut mon front. Je dis :</p>
-
-<p>— Iacq était plus grand que toi et je n’ai
-pas tremblé. Je connais les secrets de la vie.</p>
-
-<p>De nouveau ils se regardèrent, ne comprenant
-pas ; et moi, soudain, j’éprouvai que je
-portais entre les tempes une chose qui me
-grandissait par-dessus eux tous. L’homme dit :</p>
-
-<p>— Eh bien, allez votre chemin ensemble,
-toi et celle-là. Nous ne te ferons pas de mal.
-Personne encore ne nous a regardés droit
-dans les yeux comme tu le fais, nous qui
-sommes redoutés des hommes-qui-vont-sur-la-mer.</p>
-
-<p>Ils s’enfoncèrent dans la dune et Iule maintenant
-tranquillement donnait le sein à l’enfant.
-Mais de loin ils continuaient à nous
-regarder et au bout d’un peu de temps ils revinrent.</p>
-
-<p>— Ecoute, dit le vieil homme, il y a là-bas
-des femmes et des enfants malades dans nos
-maisons. Si tu veux, tu viendras vivre avec
-nous.</p>
-
-<p>Leurs yeux étaient farouches et bienveillants,
-et il parlait avec sincérité. Le livre tout
-à coup battit contre ma poitrine ; il palpitait
-comme ma vie même. Je dis à Iule :</p>
-
-<p>— Si tu m’en crois, nous suivrons ces hommes.</p>
-
-<p>Autrefois j’aurais jeté le caillou en l’air.</p>
-
-<p>Elle regarda en soupirant du côté où nous
-étions venus, avec le regret de la forêt laissée
-en arrière et elle dit :</p>
-
-<p>— Là où tu iras, j’irai.</p>
-
-<p>Nous marchâmes à travers la dune. J’avais
-donné la hache à l’un des hommes, il la portait
-sur l’épaule. Je me sentais bien plus fort
-les mains nues. Dans un repli des sables, un
-hameau misérable enfin apparut. Une petite
-fille nous jeta une pierre ; des femmes étaient
-tournées vers la mer et nous crièrent des injures.</p>
-
-<p>Les hommes leur disaient simplement :</p>
-
-<p>— Celui-là sait les secrets.</p>
-
-<p>Qu’est ce qu’il y avait de commun entre ces
-gens et nous ? Nous étions venus par la forêt
-comme un roi et une reine, riches de sources
-et de vent et d’oiseaux, dans notre jeune nudité
-heureuse. Au contraire, une grande détresse
-était sur eux, tous rudes et chétifs,
-avec des yeux tristes, mangés par le sel. Ils
-amenèrent devant moi deux de leurs femmes
-qu’une maladie affreuse rongeait, et à présent
-tous m’entouraient, criant avec une grande
-pitié :</p>
-
-<p>— Toi qui connais les secrets, guéris-les.</p>
-
-<p>Mon cœur alors profondément fut remué,
-voyant qu’ils s’étaient mépris sur mes forces :
-je ne connaissais que les bonnes herbes de la
-forêt.</p>
-
-<p>— Non, non, criai-je avec une vraie douleur,
-cela, je ne le peux. Les bêtes de la mer sont
-en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a
-des herbes et l’eau du ruisseau.</p>
-
-<p>La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré
-son épaule à la mienne fit un pas.</p>
-
-<p>— Pourquoi nous parlais-tu des secrets si
-tu ne peux rien pour elles ?</p>
-
-<p>Je répondis farouchement :</p>
-
-<p>— Quand un arbre est pourri dans ses moelles,
-il n’y a plus qu’à le laisser tomber.</p>
-
-<p>Une des mères vint à son tour, portant son
-fils, déjà presque un homme, dans ses bras.</p>
-
-<p>— Oh ! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait
-pas dix ans que déjà le mal était dans ses jambes
-et il ne marche plus. Pense à toutes les
-larmes que j’ai pleurées.</p>
-
-<p>Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans
-l’inconnu de ma vie. Il me vint un si grand
-élan d’amour que les eaux me jaillirent des
-yeux. On m’aurait dit : « Ce jeune homme
-jamais plus ne marchera ; » j’aurais répondu
-qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre
-pour s’en aller par le chemin. Ma bouche
-trembla, avec cette parole à mes dents, et
-pourtant je restais là encore immobile et muet,
-bandé dans ma volonté.</p>
-
-<p>Je vais dire une chose que quelques-uns
-seulement croiront : elle arriva si simplement
-que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai
-ce garçon dans les yeux, je le serrai
-de toutes mes forces contre moi, et il était debout
-sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je
-faisais. Mais cela, je le fis naturellement comme
-si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis profondément :</p>
-
-<p>— A présent je veux que tu marches.</p>
-
-<p>Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans
-le grand silence on entendait monter la mer
-vers la dune.</p>
-
-<p>— Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.</p>
-
-<p>Et encore une fois, il allait comme j’avais
-dit.</p>
-
-<p>Alors seulement les sanglots de la femme
-retentirent : elle le menait par le bras, toute
-secouée par des cris sans mots. Et avec son
-cœur à terre, elle marchait à côté et semblait
-lui aplanir les sables. Les autres maintenant
-me touchaient du bout de leurs mains. Tout
-le hameau vint à l’annonce du miracle : on
-regardait le garçon à petits pas s’avancer vers
-les eaux. La mère criait :</p>
-
-<p>— Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne
-plus revenir.</p>
-
-<p>Moi, le petit pauvre des villes, avec ma
-seule volonté j’avais fait cette chose. Mon cœur
-s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé :
-Marche ! Et il avait obéi à mon geste. J’étais
-pourtant simple et nu comme eux. Mais ceux-là
-étaient de ma race de misère à travers le
-temps et à cause de cela il m’était venu une
-grande force d’amour. Ces âmes rudes maintenant
-étaient douces et soumises entre mes
-mains. Nous eûmes un toit.</p>
-
-<p>Tous les jours ils partaient recueillir le long
-des sables les épaves que le flot rejetait. Quand
-le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils montaient
-au haut des dunes guetter les naufrages.
-Autrefois, ils avaient eu des barques.
-L’une après l’autre, elles avaient été emportées,
-avec ceux qui les montaient ; il leur
-en restait deux, qui leur servaient à pêcher le
-long des côtes. Le soir, devant les portes, le
-plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses.
-Il y avait bien deux cents ans, ils
-étaient un peuple redouté. Ils avaient des
-maisons d’or où, autour des tables, on faisait
-bombance. La mer trois fois avait passé et
-deux fois ils rebâtirent de riches demeures.
-La troisième fois, il n’était plus resté que
-quelques hommes. Ceux-là étaient allés voler
-des femmes au loin. Mais les temps avaient
-pris fin : il n’y eut plus que de pauvres cabanes
-là où s’étaient dressées des tours.</p>
-
-<p>Dans la ville d’où nous venions, on eût
-appelé ce hameau un ramassis de bandits. Ils
-ne semblaient pas faire plus de cas de la vie
-d’un homme que de leur vie à eux. Leurs pères
-avaient été des écumeurs de mer et, à
-leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard
-de la tempête et des naufrages. Avec ma volonté
-droite entre mes tempes, je pensais : Si
-à ton commandement, celui qui ne pouvait
-marcher s’est mis à courir, il ne t’est pas plus
-difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes
-et de les conduire là où ils doivent aller.</p>
-
-<p>Le vieil almanach toujours battait sur ma
-poitrine. Je l’ouvrais à une page et puis, assis
-près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout
-de la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait
-de bon et d’éternel. Un seul homme
-peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour
-tous les hommes. Un petit coin de terre, selon
-la pluie et le vent, suffit à faire pousser
-des essences hautes et durables.</p>
-
-<p>Quand je refermais les feuillets jaunis, ils
-me disaient :</p>
-
-<p>— Voilà oui, c’est bien ainsi, le livre a raison.</p>
-
-<p>La hache restait pendue au mur, toute
-rouillée à cause de l’air de la mer.</p>
-
-<p>Comme ils n’avaient ni arts ni industries,
-Iule leur apprit à tresser des paniers. Je les
-aidai à réparer leurs toits en ruines. Avec
-les bois échoués, ils se construisirent des clôtures.
-J’allais avec les jeunes hommes sur la
-dune, je leur disais :</p>
-
-<p>— Un jour je vous mènerai vers la forêt.
-Elle est sortie d’un gland. Vous planterez un
-des glands et il vous viendra une forêt aussi.</p>
-
-<p>Ayant frappé du pied le sol, je disais encore :</p>
-
-<p>— Avec cette terre, vous ferez des maisons.</p>
-
-<p>Je parlais comme un homme qui rêve de
-peupler un désert.</p>
-
-<p>Un hiver ainsi passa : la mer entra dans la
-dune ; des barques échouèrent à la côte ; et
-ils étaient redevenus sauvages. Une fois, ils
-se ruèrent sur des naufragés : le meurtre plana ;
-et moi, avec le livre dans les mains, je les
-soumis : j’avais bien dit au paralytique de marcher
-devant lui. Et puis les matins légers bleuirent.
-Iule, en caressant ma jeune barbe, reparla
-de la forêt. Je cessai de regarder la mer et à
-mon tour j’éprouvais une peine infinie.</p>
-
-<p>— Oui, dis-je comme en songe, les nouveaux
-essaims ont bâti des cités nouvelles.</p>
-
-<p>Des vols d’abeilles tourbillonnèrent. Les
-âges étaient remplis de leur labeur et elles
-travaillaient pour les siècles. Mon âme nouvelle
-remua en moi : comme elles, j’étais venu
-aux limites de la mer vers des fleurs d’humanité
-rude et à présent je jetais les fondements
-d’une cité dans les sables jusque-là incultes.
-Je ne savais plus que Iule était là avec ses
-mains dans ma barbe et ses yeux pâles regardant
-vers la forêt.</p>
-
-<p>— Crois-moi, fit-elle, nous irons avec l’enfant.
-Il y a si longtemps que nous n’avons bu
-l’eau claire du ruisseau.</p>
-
-<p>Mon cœur orgueilleusement se leva et je
-répondis :</p>
-
-<p>— Femme, vois ces hommes : ils ont mis leur
-confiance en moi. Puis-je les abandonner ?</p>
-
-<p>Elle prit sa tête dans ses mains et doucement
-elle gémissait :</p>
-
-<p>— Quand nous vivions à deux dans la forêt,
-il n’y avait personne entre toi et moi.</p>
-
-<p>Alors je la repoussai, criant :</p>
-
-<p>— Ne touche pas à ma force. Toi, tu danses
-avec l’enfant au soleil et tu crois que le
-monde entier tient dans la petite ombre qui
-tourne autour de toi.</p>
-
-<p>Ses bras se déplièrent ; depuis un peu de
-temps son ventre comme le flot de nouveau
-avait monté ; et elle était très belle. Elle vint
-donc et s’appuya, les bras lourds à mon épaule.</p>
-
-<p>— Le jour où tu m’as prise pour la première
-fois, tu ne m’aurais pas parlé ainsi, fit-elle.</p>
-
-<p>Sentant peser son flanc, j’éprouvai que son
-amour avait des droits plus anciens que les
-autres ; car elle était venue la première avec
-moi par le chemin de la forêt. Elle tint ma vie
-au creux de ses mains et toute ma race à l’infini
-passa.</p>
-
-<p>— Je serai toujours pour toi un homme que
-les autres n’auront pas connu, Iule. Cela, je
-te le dis sincèrement.</p>
-
-<p>Elle riait à présent comme une petite chèvre
-avec sa lèvre haute.</p>
-
-<p>Iule me donna vers la fin de l’été un second
-enfant mâle et déjà l’aîné courait droit parmi
-les sables. Ma vie monta, fut devant moi
-comme un peuple. Je tenais cette petite chair
-dans mes mains, et la terre entière était légère
-à côté. Je ressentais à la fois une grande force
-d’orgueil et de l’humilité. Est-ce que cela
-aussi n’était pas un miracle comme les saisons,
-comme l’arbre qui sort d’une faîne,
-comme le poids énorme de la mer ? Cependant
-il m’avait suffi d’une goutte de ma substance
-vive ; toute l’éternité avait crié dans le premier
-cri de l’enfant et ma volonté n’y était
-pour rien.</p>
-
-<p>Au printemps suivant, nous partîmes avec
-les bêches. La terre se fendit, les fours brûlèrent ;
-ils commencèrent à bâtir des maisons.
-Entre eux toujours ils parlaient d’une grande
-tour. Un jour peut-être les marins passant au
-large verraient là des feux qui les mèneraient
-vers un port ; mais voilà, le bois manquait et
-eux aussi me parlaient de la forêt. Je disais :</p>
-
-<p>— Toute la mer ne monte pas d’un flot.</p>
-
-<p>Iule, dans le soir des dunes, doucement
-chantait. Elle chantait le cœur vert des solitudes
-et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux
-étaient religieux, attendris par un mystère. Ils
-l’écoutaient émus et graves, avec une foi naïve.
-Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages
-salés s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la
-terre aimable et fraîche sous des airs légers.
-Quand ils me demandaient si le temps n’était
-pas encore venu d’aller ramasser les glands,
-je m’en allais seul le long des eaux, pleurant
-comme un enfant. Cependant si quelqu’un,
-dans ce moment, avait tenté de souffler sur
-ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec
-ma hache.</p>
-
-<p>— S’ils connaissent trop tôt le repos sous
-les arbres, pensais-je, ils ne finiront jamais
-de bâtir la ville.</p>
-
-<p>Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer
-un jour jetèrent là les bêches et, ayant marché
-vers moi, me dirent avec des visages froncés :</p>
-
-<p>— Voilà, nous irons là-bas sans toi.</p>
-
-<p>— Hommes de peu de foi, leur répondis-je,
-depuis quand est-il écrit que le pasteur suivra
-son troupeau ? Lui seul connaît la route
-et il n’y a d’herbes que là où il passe.</p>
-
-<p>Un des anciens faiblement se lamenta :</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il nous faudra mourir sans
-que nos yeux brûlés par le sel se soient rafraîchis
-à la lumière verte des arbres ?</p>
-
-<p>Celui-là m’émut à cause de ses ans misérables.
-Sa voix venait à moi comme du fond
-d’une agonie.</p>
-
-<p>Je touchai avec les doigts ses paupières et
-je dis :</p>
-
-<p>— Voici mes mains sur tes veux, et mes
-mains sont la vie. Maintenant la vie ne t’abandonnera
-pas avant que tu aies vu les
-choses promises. Crois-en ce que je te dis, la
-vie est avec moi.</p>
-
-<p>Une grande force montait du fond de mon
-être : je tins la vie de ce vieil homme dans
-mes mains et j’avais parlé sans imposture,
-croyant moi-même à ce que je lui disais.</p>
-
-<p>— S’il en est ainsi, dirent les autres, qu’il
-en soit fait selon ta volonté. Il est juste que
-celui-là commande qui a un signe sur lui.</p>
-
-<p>J’étais donc avec ce peuple comme quelqu’un
-venu du côté de l’orient. Ils regardaient
-profondément la vie dans mes yeux clairs.
-Pour l’avoir eue en moi, j’avais mérité d’être
-le berger qui va devant le bêlement du troupeau.
-Celui-là est le plus près de la vie qui,
-sans raisonner, met un pas devant l’autre, et
-tous rapprochent d’une chose qu’on ne sait
-pas et qui est la destinée. Je pensais : Un
-jour il viendra des hommes vierges et terribles
-selon le cœur de la vie et la terre leur
-appartiendra. Un pauvre homme comme moi
-qui avait été à l’école chez les arbres et les
-oiseaux, avait bien le droit de penser cela.</p>
-
-<p>Le troisième été brûla et la ville montait. La
-forêt alors de nouveau tressaillit en moi.
-C’était le temps où mûrissaient les secourables
-vulnéraires, où les sauvages abeilles
-distillaient un miel abondant. Mon cœur se
-gonfla comme autrefois le cœur des fils libres
-de la terre à l’idée des proies chaudes. Aux
-limites parfumées, peut-être le Père écoutait
-si des pas ne venaient pas du côté de la mer.</p>
-
-<p>Je dis aux hommes :</p>
-
-<p>— Iule et moi irons devant, car à présent
-le temps est arrivé.</p>
-
-<p>Dans le matin les eaux chantaient. Nous
-marchâmes tout un jour. Quand le soir tomba,
-nous avions atteint la zone des pins.</p>
-
-<p>A l’aube, la tribu repartit ; l’air avait perdu
-son goût salé et se parfumait d’une odeur
-de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en
-mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche
-sous les arbres faisait le bruit d’une grosse
-pluie. Là où nous passions, les feuillages
-étaient agités comme par le vent et puis, sur
-nos pas, l’immense paix de l’été retombait.</p>
-
-<p>Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur
-et quelquefois criaient tous ensemble
-dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs
-les effraya ; ils croyaient entendre battre un
-cœur sous la terre ; le fracas de la mer n’était
-rien auprès du bruit d’éternité terrible qui
-montait du fond des silences lourds. Les vieux
-étaient redevenus enfants : ils collaient leur
-oreille aux écorces et jouaient avec le soleil
-sur le chemin comme avec de longs insectes
-d’or. La douceur de la vie rendait les yeux
-pâles. J’allais devant comme quand nous
-avions quitté la mer : ma main toujours devant
-eux levait des barrières. Et un jour encore
-s’écoula. Nous marchions avec l’été et le
-vent sans hâte, car maintenant nous approchions
-des jardins de vie. La jeunesse du
-monde palpitait en nous. J’étais moi-même un
-jour d’humanité, avec la tribu entrée aux
-hautes ramures, fendant derrière moi la puissante
-ombre végétale.</p>
-
-<p>L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux
-se dressèrent ; l’énorme frisson léger
-des siècles verts passa. Un soir des âges tomba
-sur la dernière étape. Alors toute la forêt nocturne
-remua en moi, la joie très pure des origines.
-Nous étions partis de là au matin de
-la vie et une destinée, après des choses accomplies,
-nous y ramenait, traînant après nous
-l’âme d’un peuple. Ma clameur monta : je redevins
-le chef sauvage qui souffle sa force par
-les naseaux.</p>
-
-<p>O Iule ! à présent le rêve nous menait par
-la main. Nos visages se reconnaissaient avec
-mystère comme au premier jour : ils n’étaient
-plus les mêmes que ceux qui s’étaient regardés
-devant les sombres eaux. Tu eus vraiment
-l’âge du jeune hymen au temps de la halte
-dans la nuit printanière. Mon cœur sous ta
-main battit une éternité.</p>
-
-<p>Un air humide et tiède parfuma le réveil.
-Je les conduisis vers l’eau douce au fond du
-ravin : ils la lapaient longuement dans le
-creux de leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre
-sel de la mer. C’était là que s’ouvrait la caverne :
-j’y avais vu se lever au recul des âges,
-l’homme des races. Quelquefois tous ensemble
-poussaient une tendre clameur sauvage.
-Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés.
-Et un nouveau jour de vie monta.</p>
-
-<p>— Pense donc, dis-je à Iule, le même vent
-léger qui remue les feuilles au-dessus de nous
-passe en ce moment dans l’enclos du Père.
-Peut-être déjà il est parti visiter les ruches.</p>
-
-<p>J’avais une âme fraîche et filiale ; ma voix
-tremblait.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans la région des végétaux
-gras et des floraisons hautes comme des pâturages.
-Je leur révélai les essences, les graines,
-les herbes de vie comme à moi-même elles
-avaient été révélées. Ils commencèrent d’amasser
-d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis :</p>
-
-<p>— Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez
-vainement tout à l’heure. Nous aurons
-disparu dans la forêt. Cependant ne perdez
-pas la confiance et continuez à amasser les
-bonnes herbes. Vous nous verrez revenir le
-quatrième jour après celui-ci.</p>
-
-<p>Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent
-gravir le versant jusqu’au moment
-où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux.
-La forêt s’ouvrit, l’enchantement du matin
-sous les arches vermeilles. Je tenais Iule par
-la main et elle portait le petit enfant ; celui
-qui s’appelait Yantje courait devant nous. Nous
-avancions doucement dans l’heure tendre :
-quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais
-comme les oiseaux. Le lait puissamment gonflait
-les mamelles de la femme ; le rire de la
-sève et du vent bourdonnait dans mes tempes.
-J’appuyais le froid des feuillages à ma
-chair. Une folie me roulait dans les herbes.
-Cependant je n’étais plus le même homme
-furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon
-cœur criait dans le silence vierge et ma bouche
-était muette. Tout mon sang bondissait
-et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe
-sous le pas. Je marchais comme un homme
-dans le vertige, avec un poids lourd et délicieux
-sur moi : je n’aurais pu expliquer cela.
-Quand il m’arrivait de penser qu’avant le soir
-nous serions à la hutte du vieil ami, mon
-souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais
-les yeux à terre, regardant s’il n’avait pas
-passé là avant nous. Nous frémissions à l’idée
-de prendre sa grande barbe dans nos mains :
-peut-être elle lui tombait jusqu’aux genoux.</p>
-
-<p>Le coucou chanta dans la belle après-midi.
-Une roue d’or bourdonna. O Iule ! les abeilles !
-Les abeilles ! Elles venaient à nous comme
-des avant-courrières et nous menaient. Tu
-voulus en prendre une : elle te piqua et nous
-nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues
-sauvages. La forêt en était rousse.</p>
-
-<p>Nos pieds coururent, légers ; nos cœurs volaient
-avec les mouches vermeilles. Je dus
-casser des branches pour passer : elles nous
-frappaient le visage. Une folie de vie avait
-poussé autour de l’enclos et ondulait comme
-la mer. La tendre paix du soir était sur la
-maison. Doucement je frappai dans mes mains
-en l’appelant par son nom de père et Iule avec
-des cris légers excitait l’enfant.</p>
-
-<p>— Ris, petit homme ! S’il dort déjà, ton rire
-l’éveillera.</p>
-
-<p>Il y avait là un si profond silence et les herbes
-étaient hautes comme des arbres.</p>
-
-<p>Oh ! oh ! une telle chose était-elle possible !
-Il dormait sur le seuil une éternité de sommeil :
-la clameur d’un peuple n’aurait pu le
-réveiller. Il dormait là comme un siècle
-tourné du côté où s’en va le soleil. La fin de
-la journée l’avait surpris dans sa haute chaise
-de branchages. Les poils lourds de sa barbe
-toujours pendaient au menton et cependant
-il n’y avait plus de visage : il n’y avait plus
-que le résidu fermenté de la vie. Les mâchoires
-étaient retombées et restaient ouvertes comme
-les portes par où était partie son âme.</p>
-
-<p>Père ! ô Père ! très infiniment et uniquement
-notre Père ! Mon sang horriblement se figea.
-Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma
-gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi
-sourd d’une bête dans mes racines. Je ne pouvais
-ni penser, ni pleurer, ni faire aucun
-geste, regardant toujours avec mes yeux morts
-verdir les os. O Père ! il n’y avait plus là que
-d’anciennes parcelles de substance retournées
-à la nature ! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais
-à présent moins que le plus petit insecte vivant ;
-tu étais le moyeu inerte d’une meule
-tourbillonnante.</p>
-
-<p>Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue
-des herbes. Je sentis son souffle dans ma
-joue.</p>
-
-<p>— Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit ?</p>
-
-<p>Je suivis le geste de sa main. Une lumière
-passa. Mes paupières furent comme déchirées
-avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la
-chose effrayante et belle qu’une simple femme
-avait vue avant moi. La barbe tremblait, bougeait
-d’un tressaillement de vie comme une
-eau et comme un feuillage. De la mousse duvetait
-les os de la mâchoire. Une semence
-d’herbe avait germé aux trous des orbites.
-Et la tige mince d’un bouleau jaillissait du
-sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples
-ronces s’étaient enroulés autour du corps
-et l’enchaînaient de liens chevelus à la chaise.
-Comme une des mains était restée sur les genoux,
-un liseron semblait un petit cierge dans
-cette main, avec sa fleur au bout comme une
-flamme.</p>
-
-<p>La forêt sur les pas de la mort était entrée
-et il dormait là dans un linceul royal d’or et
-d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec
-un doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait
-regardé au fond des yeux vides et ensuite
-elle l’avait nettoyé des souillures de la mort,
-comme une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé
-un manteau immortel de belles essences jeunes.
-A présent, la maison était verte, tout
-l’été riait par delà le seuil. Un frisson remuait
-dans la lucarne comme le geste d’un bras. Le
-cœur frais de la forêt palpitait à la place où
-un cœur d’homme s’était arrêté. Et puis encore
-je vis ceci : une abeille passa, entra dans
-le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid
-vide pendait : l’oiseau l’avait fait avec les
-poils de la barbe.</p>
-
-<p>Mes larmes mollement coulèrent : elles arrosaient
-la terre qui avait bu la vie et qui avait
-ressué la vie. Elles n’étaient pas amères : elles
-ressemblaient à celles que j’avais versées chaque
-fois que je m’étais senti en présence du
-grand mystère. La vie ! La vie ! Iule ! Mes
-tempes battaient, une confiance immense soulevait
-mon être : nous aussi étions une des
-vagues qui sans cesse charriaient l’âme du
-monde. Il fut debout devant nous, très doux,
-avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il
-nous parlait comme le jour où il nous avait
-enseigné l’éternité de toute chose vivante.
-Son cœur à grands coups battait dans la forêt.</p>
-
-<p>— Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une
-fois il nous parla des fleurs et des feuilles qui
-sortiraient de lui. Vois : à présent, toutes les
-abeilles sont venues.</p>
-
-<p>Les ruches, dans le soir, eurent une suprême
-rumeur, et elles tourbillonnaient sur
-le seuil comme son âme ancienne. Alors nous
-restâmes longtemps sans parler, nous tenant
-enlacés dans notre amour et continuant à regarder
-la beauté de la vie, plus belle au sortir
-de la mort. Un rire monta de la terre, près de
-nous : nous ne savions pas que le petit enfant
-était venu comme les abeilles et par jeu il
-tenait dans ses petites mains les pieds immenses
-de l’ancêtre. Cela aussi était un symbole,
-comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes
-avec la palpitation chaude de notre
-désir. Elle sourit.</p>
-
-<p>— Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.</p>
-
-<p>Le ciel pâlit ; un vent léger souffla ; le jeune
-bouleau et le lierre frémirent, et la nuit était
-entrée : elle mit le verrou sur le seuil. Avec son
-secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux
-toujours semblait garder les trous de ses yeux
-ouverts du côté de la vie. Un jour il avait
-quitté comme nous les villes ; déjà en ce
-temps il était mort pour les hommes, et nous
-ignorions quelle destinée l’avait rendu farouche
-et bienveillant.</p>
-
-<p>Maintenant Yantje dormait. Je le couchai
-sur mon épaule et nous allions devant nous,
-marchant à travers les végétations hautes :
-elles avaient envahi les sentes par lesquelles
-le vieillard venait à notre rencontre. La lune
-s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre
-maison de jeunes amants. Il sembla qu’elle
-aussi fût retournée à la nature. Et moi je
-compris que le dernier lien qui m’attachait
-à l’ancienne vie était ainsi rompu et que
-j’étais irrésistiblement emporté vers une vie
-nouvelle.</p>
-
-<p>Iule me dit :</p>
-
-<p>— N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.</p>
-
-<p>Puis le matin trembla. Elle mit ma main
-sur son ventre et me demanda si cette fois encore
-je ne sentais pas remuer la vie.</p>
-
-<p>Je la tenais pressée contre moi dans le jour
-vierge, et elle était très grande, auguste comme
-le matin éternel. Voilà, ma race encore une
-fois avait tressailli. Elle était l’arbre de ma
-vie, avec des branches qui s’étendraient à
-travers le temps.</p>
-
-<p>Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient
-de l’autre côté de la forêt. Le chemin
-nous ramena vers l’enclos ; toutes les
-ruches étaient éveillées ; un nuage bourdonnait
-autour de nos pas. Dans le matin léger la
-maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était
-revenu ; tous les oiseaux chantaient. Une vie
-fraîche d’éternité frémissait dans le liseron et
-le bouleau.</p>
-
-<p>Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement
-de ma vie dans mes mains. Je ne
-dérangeai ni une branche ni une feuille. Je
-laissai la porte ouverte, et suivi de Iule, je
-m’en allai vers les hommes.</p>
-
-<p>Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois
-se referma sur nous comme un matin il s’était
-ouvert et tous accouraient, demandant ce
-que j’avais vu.</p>
-
-<p>— La vie.</p>
-
-<p>Je ne disais pas autre chose. J’étais comme
-un homme qui est sorti d’un nuage et qui a
-vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me
-regardaient avec des yeux étonnés et soumis.
-« Sûrement, se disaient-ils, un miracle est arrivé.
-Il fait devant nous le geste de quelqu’un
-qui est au-dessus de lui. » Il n’y avait eu pourtant
-que le miracle du vent et des petites semences
-germées ; il y avait toute la forêt qui
-avait repoussé d’un peu d’os et de sang là où
-un fils de la vieille humanité s’était endormi.
-Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement ;
-je ne savais pas ce qu’elle disait ;
-ses paroles faisaient un bruit de petits cailloux
-qui tombent dans un puits.</p>
-
-<p>Je levai mon bâton et les ramenai vers la
-mer. Voilà, pensais-je, tu étais nu et tu es
-bien plus nu à présent : tu n’as plus même
-l’ombre et la clarté de la forêt sur ta peau.
-Une tristesse lourde passa ; et puis le vieil
-almanach battit sur le cœur de ma vie. Va
-devant, homme ; l’humanité ne s’arrête pas.
-Etant avec ce peuple, tu es toi-même un
-peuple.</p>
-
-<p>C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour
-jamais le cœur frais de la forêt. J’avais suivi
-ma vie : elle ne m’avait pas suivi ; et d’autres
-choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier
-levé avant le jour ; j’ai vécu un grand temps
-d’humanité et à présent il y a au bord de la
-mer une jeune ville et des hommes libres. Rien
-de tout cela ne serait arrivé si un matin je
-n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que
-chaque homme, avec une âme personnelle et
-ingénue, recommence toute la vie avant lui et
-j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre
-avait mis le sien. J’ai demandé ma subsistance
-à la terre, j’ai vécu solitaire dans le meurtre
-et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon
-toit ; mes dieux, je les ai créés selon ma destinée.
-Et un jour les tribus ont apparu : j’ai
-dit à ceux qui avaient faim : voilà le pain ; à
-ceux qui mouraient : voilà la vie ; à ceux qui
-coulaient bas les barques : n’allez pas contre le
-vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de
-lois : ainsi ils n’ont connu ni l’hypocrisie ni
-le servage. Mais je les ai aidés à se construire
-une cité ; ils ont eu des industries ; vivant entre
-la mer éternelle et la forêt, ils sont restés
-près des forces, au cœur même de la nature.</p>
-
-<p>J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre ;
-ma journée est finie : je puis attendre
-tranquillement la mort. Je sais qu’elle est
-encore une des formes de la vie. Je vivrai
-donc dans les âges comme l’ancêtre dans les
-essences vives de la forêt. Une forêt humaine
-reverdira de mes bras ouverts sous la terre et
-mes os repousseront à travers les races.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap small">Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine. — <span class="sc">A. Pichat.</span></p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU COEUR FRAIS DE LA FORÊT ***</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
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