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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Barbier</span> <span class="small">et</span> <span class="sc">J. Dubois</span>.</p> - -<p>Le Mort. — Les Mains. — Les Yeux qui ont vu.</p> - - -<p class="c gap small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</p> - - -<p class="c gap small">S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée d’Antin, Paris.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em i">Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de -Hollande numérotés à la presse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">AU CŒUR FRAIS<br /> -<span class="large">DE LA FORÊT</span></h2> - - -<p>Je ne savais pas exactement quel âge j’avais : -personne ne m’avait appris à compter les -années ; et elle-même ne parvenait pas à dépasser -le chiffre dix quand on lui demandait -le sien.</p> - -<p>Je lui dis donc : « Quel âge as-tu ? » C’était -la première fois. Elle me répondit comme à -tout le monde :</p> - -<p>— J’ai dix ans.</p> - -<p>La terre, pour elle, avait dix ans comme -sa propre vie et la vie de toutes les choses autour -d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur -le mur par de petites lignes le degré de sa -croissance en comptant : Un, trois, cinq, -sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle -avait maintenant. Il n’y avait à l’horizon de -ses jours que d’horribles visages de misère et -personne ne lui avait donné le nom familial.</p> - -<p>Elle me dit : « Dix ans » ; et je me mis à -rire, car moi, du moins, je pouvais compter -jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder -cent cerises ou cent noix, au temps de mes -maraudes dans les vergers. Ensuite, toujours -il était venu un homme armé d’une fourche -ou un gros chien qui m’avait mis en fuite.</p> - -<p>Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et -avec une pierre tranchante, je marquai l’endroit -qu’atteignait la plus grande hauteur -de sa tête. Puis je lui passai la pierre et à -mon tour je me plaçai contre l’arbre en lui -disant :</p> - -<p>— Fais pour moi une marque dans l’écorce -comme je l’ai fait pour toi.</p> - -<p>Alors seulement je me retournai et je vis -qu’elle était plus petite que moi de près d’une -main. J’étais content qu’il y eût entre nous -cette différence.</p> - -<p>— Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là -et moi j’atteins presque à cette branche. Je -suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts -plus durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs -années.</p> - -<p>Et nous nous parlions comme un frère et -une sœur. Elle me regarda de côté avec ses -yeux gris, des yeux de petit animal défiant.</p> - -<p>— Si c’est pour me battre comme les autres -que tu parles ainsi, fit-elle, j’aurais préféré ne -pas aller avec toi contre l’arbre.</p> - -<p>Encore une fois je me mis à rire, je riais -sans méchanceté.</p> - -<p>— Mais non, petite fille, ce n’est pas pour -ce que tu crois. Puisque je suis le plus grand, -c’est moi qui les battrai quand ils viendront.</p> - -<p>Les autres jamais ne lui avaient parlé -aussi doucement. Son regard s’éclaira à travers -l’emmêlement de ses cheveux couleur -de lin roui. Elle vint plus près de moi et me -dit :</p> - -<p>— Oh ! tu ferais cela ?</p> - -<p>Personne non plus ne m’avait parlé avant -ce temps avec cette confiance. Une onde passa, -une chose inconnue et grave comme quand -le matin descend sur la plaine ; et je ne disais -rien, je n’aurais pu trouver de mot pour -exprimer le sentiment étrange qui tout à coup -liait ma force à sa faiblesse. Je remuai seulement -la tête à petites fois un peu de temps, répondant -ainsi à sa question ; et c’était elle -à présent qui riait. J’ignorais ce qui la faisait -rire.</p> - -<p>— Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche -de sa jupe, si tu as faim, partage avec moi -cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la -porte d’une maison, là-bas.</p> - -<p>Elle me montrait avec le doigt la ville au -loin. Je ne sais pas comment, ce matin-là, -presque en même temps que moi, elle était -descendue vers la campagne, si bien que nous -nous étions trouvés l’un près de l’autre sous -le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises -dans les vergers ; le fruit à peine commençait -à se nouer ; c’était le temps de l’année où la -nature et nous semblions avoir le même âge -d’enfance.</p> - -<p>Nous nous assîmes au pied de l’arbre ; elle -m’avait attiré par la main et maintenant elle -rompait la tranche de pain : elle m’en donna -la moitié. Ce fut la première cène, comme -une petite Pâque des pauvres qui n’ont rien -et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc -nos dents dans cette miche qui autrefois avait -été une mousse légère et fraîche et que nous -dûmes casser comme un caillou. Il nous vint -ainsi avec les restes dédaignés d’une desserte, -un festin. Nous étions comme des moineaux -de la ville picorant dans un tas la joyeuse provende -du hasard. Quand il n’y eut plus que -quelques miettes au creux de sa jupe, elle les -roula dans sa main et me dit :</p> - -<p>— Prends encore ceci, puisque tu es le plus -grand.</p> - -<p>Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de -ma taille, il était juste qu’à mon tour je lui -offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent -dans la plaine ; elle était sèche et nue ; des -monceaux de gravats et d’escarbilles la boursouflaient -de petits dômes ; à une assez grande -distance un chien famélique rongeait un os -qu’il serrait entre ses pattes. Lui aussi était -semblable à nous ; il n’éprouvait pas de dégoût -pour le résidu misérable qui apaisait sa -faim.</p> - -<p>— Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut -aller plus loin. Là où nous verrons des mouches, -il y aura sûrement de quoi manger.</p> - -<p>Nous longeâmes des décombres ; un nuage -crayeux se levait de nos pas ; elle n’avait aux -pieds qu’un lambeau d’espadrilles ; quelquefois -elle se détournait pour ne point se blesser -aux tessons de bouteilles. Moi, j’allais sur -mes plantaires ; il y avait près d’une semaine -que mes dernières bribes de semelles s’étaient -détachées : c’était une vieille couple de bottines -dépariées ayant chaussé, l’une un pied -délicat de femme, l’autre, les orteils puissants -d’un roulier. Avec ménagement je les -avais portées pendant une partie de l’hiver. -Nous marchâmes ainsi près d’une heure ; et -à la fin il passa de grosses mouches dorées ; -toutes se dirigeaient d’un vol alerte vers les -zones cultivées. Il y avait longtemps que la -ville avait disparu derrière nous.</p> - -<p>D’abord nous avions cessé de voir l’arbre -sous lequel nous avions rompu le pain et puis -à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent -dans le brouillard des fumées. Maintenant -nous avions la sensation d’être plus libres, -comme si un poids nous eût été enlevé des -épaules. Là où nous allions, la terre était à -nous et il n’y avait plus que nous deux sur la -terre. Cependant les paroles nous manquaient -pour exprimer ce sentiment ou un autre ; et -nous ne savions pas si ce que nous ressentions -était de la joie. Nous n’aurions pu dire -non plus de quelles peines avant ce moment -nous avions été tristes. Elle avait apparu -dans cette banlieue pelée, avec ses cheveux -roux et ses petites jambes maigres sous son -loqueton de jupe ; elle était venue vers l’arbre ; -nous ne nous connaissions pas et nous nous -étions reconnus ; moi aussi, en la voyant, -j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire. -Il n’y en avait point d’autre à une grande distance : -il avait poussé dans ces confins hasardeux -comme un pauvre, comme un ancêtre -qui a vu mourir autour de lui les arbres d’une -forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui -dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre -que nous nous rencontrions un jour, elle et moi, -sous son feuillage, reverdi par le printemps.</p> - -<p>Vieil arbre à jamais inoublié ! la grêle et -les rafales t’avaient battu tout l’hiver et à présent -tu avais une jeune chevelure de soleil. -Tu étendis de l’ombre sur notre chemin de petits -enfants errants, toi qui n’avais nulle ombre -amie sur ton écorce. Oh ! elle était venue -si pâle, si lasse avec sa petite mine crispée, -avec la fièvre de son petit corps qui n’avait -pas été veillé par une mère ! Elle et moi étions -malades de la grande ville fumeuse et cependant -nous ignorions de quoi l’un et l’autre -nous étions malades. Nous avions un estomac -et un cœur comme les autres hommes : -nous n’avions jamais ri et nous avions toujours -eu faim. Maintenant cette petite frappait fortement -la terre avec ses talons comme si déjà -le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant -son petit jupon gras de boue et de -suie, un rythme léger de danse. Et elle riait, -oui, elle riait librement en montrant ses dents -aiguës sous sa lèvre haute comme si elle eût -mordu dans un pain de joie.</p> - -<p>Elle me dit étrangement :</p> - -<p>— Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois -une ville ? Est-ce qu’il n’y avait pas un -garçon et une fille qui un jour s’en allèrent -l’un vers l’autre par la campagne ?</p> - -<p>A peine la ville s’était effacée à l’horizon et -cependant elle parlait de cela comme d’un -événement lointain. C’était déjà autour de -notre marche à petits bonds par la plaine -comme l’air en désuétude sur lequel se chante -une antique légende. Il y avait si longtemps -que la ville n’était plus derrière nous, si -longtemps que nous ne savions plus qui -étaient ce jeune garçon et cette petite fille ! Et -à présent nous avancions dans une terre -verte et riche. Une armée de mouches était -nos ambassadeurs comme quand il vient un -roi et une reine. Elles allaient par grands -vols ; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue -dans notre royaume nouveau.</p> - -<p>— Oh ! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et -on ne sait pas ce qu’il y a derrière !</p> - -<p>Elle mouilla son doigt et le tendit dans le -vent, puis le porta à sa bouche.</p> - -<p>— C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le -lait.</p> - -<p>Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin ; -les vergers aux cerises étaient de l’autre côté -de la ville. Nos pieds légers coururent, laissant -dans la poussière des milliers d’empreintes, -comme les pas d’un peuple venu à la -file avant nous dans cette contrée de hauts -feuillages. Et enfin nous foulâmes les prés de -velours ; un ruisseau sinua ; je n’eus qu’à me -pencher pour cueillir à poignées un cresson -gras et poivré. Elle vint s’asseoir auprès de -moi ; elle défit les cordes qui retenaient les -espadrilles à ses orteils ; et ensuite, avec un -frisson de plaisir, elle laissa couler ses pieds -au fil de l’eau. Quelquefois, en riant, j’agitais -avec mes talons le courant : des remous bouillonnaient, -brouillant le reflet de ses jambes.</p> - -<p>Comme nous restions penchés sur le ruisseau, -une grande clarté monta du fond de -cette onde limpide ; et nous reconnûmes nos -visages. Il nous parut alors que nous nous -voyions pour la première fois.</p> - -<p>— Tu es bien plus beau que je ne croyais, -fit-elle.</p> - -<p>Et je lui dis :</p> - -<p>— Tu as tout le ciel dans tes cheveux.</p> - -<p>Nous n’étions pourtant que de pauvres petites -vies de carrefour, sœurs des laborieux -chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors -trempé nos pieds dans la bourbe fétide -des rigoles, gueusant à la limite des mornes -faubourgs peuplés de logis délabrés et -pustuleux. Tous nos jours avaient été des dimanches -sans messe dans une paroisse de -crimes et de misère, habitée par de lamentables -foules aux bouches puant le juron et -l’alcool. Et maintenant nous respirions librement -sous le grand ciel sans limites, loin des -hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais ; -nous n’avions pas encore goûté la douceur -d’une telle trêve.</p> - -<p>Ah ! il y avait tant d’années déjà que nous -étions en marche ! Il nous semblait que nous -avions toujours marché avec nos pieds las -d’enfants et aucun de nous ne savait d’où il -venait : une main nous avait poussés et ensuite -nous ne nous étions plus arrêtés. C’est -pourquoi, sentant sous nous la terre molle -et fraîche, nous demeurions émerveillés et -heureux. Nous étions dans l’espace bleu un -autre garçon et une autre fille qui ne connaissaient -pas encore la joie du monde ; et avant -ce temps non plus nous n’avions pas connu -la couleur du ciel.</p> - -<p>Il nous ondoya dans ses plis de soie comme -la petite rivière baignait nos pieds : il éploya -sur notre nudité les tentures somptueuses -d’un palais. Le vent à nos oreilles ressemblait -à une musique. Les paroles nous manquaient -pour nous dire l’un à l’autre la beauté -des prodiges. Pourtant, comme c’est toujours -au ciel que l’homme vierge rapporte ses élans, -j’avais dit ingénument : « Tu as tout le ciel -dans tes cheveux. »</p> - -<p>Ce fut l’après-midi. Le soleil brûlait nos -peaux rousses : il coulait de l’or dans notre -sang. Nous étions repartis, suivant notre ombre -sur le chemin. Elle sautait à cloche-pied, -poussant du bout du pied une pierre devant -elle. Une fois, elle se mit à courir si loin que -je voulus crier après elle. Alors seulement je -pensai que je ne savais pas même le nom -dont on l’appelait. Je lui dis :</p> - -<p>— Vois un peu : tu es venue et j’ignore -encore ton nom.</p> - -<p>Elle me montra ses petits bras maigres.</p> - -<p>— Je tremblais toujours quand j’étais petite. -Mama une fois m’a appelée « Frilotte » et -alors tous m’ont appelée ainsi. Voilà, je n’ai -jamais su ce que c’était d’avoir chaud.</p> - -<p>Elle parla de cette part de sa vie comme -d’une très ancienne chose. Je riais ; je ne -sentis pas dans le moment combien il était -triste qu’elle n’eût connu qu’un nom si peu -humain.</p> - -<p>— Toi, tu es Frilotte, lui dis-je, et moi je -suis Petit Vieux.</p> - -<p>Je ne sais plus qui une fois m’avait affublé de -ce sobriquet par dérision de mon humeur taciturne -et solitaire. Je n’en éprouvais ni honte -ni peine. Cela m’était indifférent, après tout, -comme la vie, comme l’idée qu’une créature -m’eût mis au monde en me maudissant. Elle -eût pu rire comme moi-même j’avais ri ; son -nom n’était pas plus ridicule que le mien ; -une même ironie pesait sur nos existences. -Elle me regarda sérieusement.</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, on t’appelle Petit Vieux, toi -qui as des yeux comme un enfant !</p> - -<p>Je haussai les épaules et elle pensa à autre -chose. Nous n’avions pas encore appris à nous -étonner sur nous-mêmes. Nous étions des -épaves roulées par le flot des âges ; les foules -avaient été notre famille.</p> - -<p>Cependant elle commença de bâiller et me -dit :</p> - -<p>— J’ai faim.</p> - -<p>C’était la première fois et c’était le mot de -toute notre vie. A chaque heure du jour, notre -corps nous criait : « Je te porte, je cède à tes -volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure -de mes forces. Une meule tourne à vide en -moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi -ou je te refuse le service de tes membres. » -C’était le même cri qui sans trêve relançait -par les rues de la ville la détresse affolée -des meutes humaines. Nous l’avions toujours -entendu : il nous réveillait sur les dalles -où s’étiraient nos sommeils accablés ; et -voilà, il montait de nous, à présent, dans -l’heure divine.</p> - -<p>Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment -d’un devoir envers cette enfant venue -sur mes pas. Je n’étais pas triste ; la tristesse -est si bien l’état naturel des dénués qu’elle -demeure au fond de la vie comme une eau -trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte -de m’attendre. Je partis en courant, je suivis -les mouches sous les arbres, toujours plus -loin. Elles entrèrent dans une étable, et à -côté j’aperçus une maison. Je savais par -quelles paroles évoquer la charité ; il m’était -arrivé çà et là de tendre la main du fond d’un -porche quand la chance ne m’aidait pas dans -mes petits métiers précaires. L’été, j’allais -cueillir des graminées et des bluets aux alentours -des vergers ; je revenais ensuite les proposer -aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière -des voitures devant les restaurants de -nuit ; mais de grands voyous violents et d’agiles -vieillards sournois me disputaient ce -poste convoité. Je me rabattais aussi vers les -halles et m’employais à balayer le carreau -suintant de marée ou juteux de fruits avariés. -C’étaient là mes meilleurs profits.</p> - -<p>Je heurtai au seuil ; une femme âgée arriva -en traînant ses sabots.</p> - -<p>— Frilotte a faim, lui dis-je avec décision. -Si vous aviez un petit morceau de pain ?</p> - -<p>L’aïeule était d’humeur gaie ; elle se tourna -vers une jeune mère qui, dans le fond de la -pièce, berçait un enfant.</p> - -<p>— Frilotte ! fit-elle. Celle-là sûrement doit -être aussi drôle que lui !</p> - -<p>Toutes deux riaient sans méchanceté. La -pitoyable vieille prit dans la huche un quart -de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les -parts écrasa une coulée de beurre. Je ne sais -pas si auparavant j’avais jamais éprouvé une -telle joie. Je volai vers mon amie ; je lui mis -le pain dans les mains, disant :</p> - -<p>— As-tu déjà mangé du beurre ?</p> - -<p>Ses yeux luisaient ; le vieil instinct de la -défiance reparut ; elle me regarda de côté -comme si elle redoutait qu’après lui avoir -donné le pain, je ne le reprisse. Je secouais -la tête.</p> - -<p>— Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu -voudras.</p> - -<p>Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme -les êtres qui ont mal appris à parler. Ouah ! -Ouah ! fit-elle, exprimant ainsi une joie très -franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre -du seigle ; et ensuite, comme elle avait fait la -première fois sous l’arbre, elle divisa le pain -de ses petites mains brunes. Nous étions -allés vers de hauts peupliers ; nous nous assîmes -à leur ombre. Elle ne finissait pas de -lécher le beurre ; il avait une couleur de soleil. -Quand la belle couche jaune eut toute fondu -à sa bouche, elle commença seulement de -mordre à dents profondes dans l’épaisseur du -quignon. Oui, la ville était loin.</p> - -<p>Une fraîcheur monta comme nous achevions -ce repas savoureux. Aucun de nous n’avait -eu la pensée qu’il viendrait un moment où il -nous faudrait nous décider à reprendre le chemin -du vieil arbre. La plaine s’empourpra de -rais obliques : je tendis le doigt vers la cité -fumeuse.</p> - -<p>— Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas ?</p> - -<p>Elle me répondit :</p> - -<p>— Si tu y retournes, j’irai avec toi.</p> - -<p>Je portais toujours un caillou dans ma poche. -Quand il me fallait décider si la chance -viendrait du chemin de droite ou du chemin -de gauche, je tirais le caillou et le lançais en -l’air. Ce caillou, en outre, me donnait l’illusion -de posséder, comme les riches, quelque -chose qui pesait le poids de l’argent. Les -humbles petits pauvres ont vis-à-vis d’eux-mêmes -de secourables ingéniosités. J’aurais -pu prendre cette fois encore le caillou : le -jetant devant moi, j’aurais par pile ou face -fixé notre destinée. La décision tranquille de -Frilotte me donna la confiance en moi-même. -D’un esprit résolu, je dis :</p> - -<p>— Nous irons par là.</p> - -<p>Je lui montrais la route en avant de nous. -Maintenant nous étions tous deux pleins de -haine pour la ville.</p> - -<p>Oh ! la gueuse ! la gueuse ! l’horrible marâtre -qui toujours nous avait retiré le pain des -dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle -sans lait ! Nous y avions grelotté l’hiver -et rôti l’été, nus, sans abri, trompant notre -faim avec des rebuts que nous disputions -aux chiens. Mais ceux-là se levaient plus matinalement -que nous : presque toujours, quand -nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient -déjà passé. J’étais, moi, le Petit Vieux qui, -depuis les jours de la petite enfance, traînait -après lui la misère du monde. Je n’aurais pu -dire quel sentiment me rendait à moi-même -si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été -jeune. J’étais le prolongement peut-être d’antiques -races qui avaient souffert la faim et le -froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur -de pavé qui ne pouvait compter que jusqu’à -dix, eût été incapable de faire le total de ses -détresses. Mais celle-là était une essence vive ; -elle avait une gaîté de matin dans ses ailes -légères d’oiseau. Elle riait comme rit le vent -dans une chambre de malade quand les fenêtres -sont ouvertes. Son mobile esprit de petite -femme dansait devant elle sur le chemin. Elle -se tourna une dernière fois vers l’endroit de -l’horizon où avaient disparu les tours et -cracha au loin avec une moue de colère. Et -puis tout de suite elle ne pensa plus qu’à -s’amuser de sa vie nouvelle.</p> - -<p>— Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises -à l’été ? Il y aura des meules de foin tiède où -dormir ? Il y aura des tartines de beau pain -beurré quand nous voudrons manger ?</p> - -<p>Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle -aspirait la senteur des herbages, le nez au vent, -comme une petite génisse. L’âme de la terre -entra en elle. Je pensais : « Là-bas il n’y aura -pas de chiens levés avant le jour. »</p> - -<p>Le soleil se coucha paisiblement ; le ciel sur -notre marche semait des roses ; le vent avait -gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut -des fermes, des toits de chaume, des clôtures -fleuries. Les herbes et le sable rafraîchissaient -nos pieds. Nous longeâmes ensuite -un grand bois et tout le soir n’était pas tombé. -Un peu de clarté pâlissait nos visages ; nous -étions l’un près de l’autre comme de petites -ombres ; de nouveau nous croyions ne nous -être pas connus encore. Puis ce reste de jour -s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle -me dit singulièrement :</p> - -<p>— Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là -près de moi ?</p> - -<p>Je disais :</p> - -<p>— Est-ce bien toi, petite Frilotte ?</p> - -<p>Nos noms nous étaient très doux comme le -beurre de la tartine et nous n’apercevions -plus les bouches qui les disaient. Elle coula -sa main dans la mienne. Je n’avais pas encore -senti la tiédeur de la chair chez les autres -filles. D’affreuses petites guenons m’avaient -mordu jusqu’au sang ; moi-même je -leur avais tiré les cheveux à poignées. La -sensation n’avait pas été différente de mes -rixes avec les garçons.</p> - -<p>Ce fut donc une chose nouvelle et profonde, -la douceur de sa main dans ma main. Les -cerises seules avaient la moiteur de cette -petite peau tiède. Nous serions allés comme -cela jusqu’au bout du monde. Un grand silence -tomba : des voix d’enfants très loin -s’étaient tues ; l’aboi d’un chien un peu de -temps aussi avait traîné ; il n’y eut plus sur -nous que la nuit du bois aux petites feuilles -remuées, aux légers craquements de brindilles -comme un peu plus de silence. Une apparence -irréelle duvetait les formes, de fraîches soies -d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous -parlions plus, nous n’avions plus pour nous -entendre que la chaleur de nos mains l’une -dans l’autre.</p> - -<p>Nous n’avions pas peur : les nuits de la -ville avec leurs réverbères clignotants et leurs -râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme -des morgues après des crépuscules livides, -le noir humide des rues battues par les rafales -hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs -avaient épuisé en nous les frissons de l’effroi. -C’était plutôt un sentiment de confiance -et de sécurité comme si nous nous en remettions -à une vigilance inconnue du soin de -nous préserver. Quelqu’un doucement sembla -parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être -avait fermé les paupières du jour et berçait -les arbres ; et personne ne nous avait -appris Dieu. Nous arrivâmes ainsi au bord -d’une clairière.</p> - -<p>Là elle me dit :</p> - -<p>— Je suis lasse, Petit Vieux.</p> - -<p>Sa main depuis un peu de temps pesait à -mon bras. Ses pieds aussi râpaient sans courage -le chemin. Mes plus belles nuits là-bas -étaient celles que je passais, gîté aux poutrelles -des grands ponts de fer, par-dessus le -sombre fleuve tranquille. Il coulait de son -flot éternel et sans bruit. Vers le matin de pesants -chariots passaient ; toute l’armature -trépidait ; j’étais bercé comme dans une tempête. -Frilotte, elle, couchait dans l’odeur -brûlante et fétide des taudis où s’entassait -un remous humain. Quelquefois elle s’abattait -derrière un remblai, contre une porte, -près d’un soupirail de cave. Ni l’un ni l’autre -ne connaissions encore la tendre nuit des -bois.</p> - -<p>Dans le soir de la clairière, un chêne comme -une église se dressa. Son pied se renflait de -monstrueux orteils, feutrés de mousse. Je -riais en tâtant la douceur de ce lit, moelleux -comme un duvet de petit oiseau.</p> - -<p>— Vois un peu, Frilotte, si tu ne serais pas -bien ici, disais-je.</p> - -<p>Elle répondit quelque chose que je ne pouvais -comprendre, et elle s’était laissée tomber -entre les grosses nervures de l’arbre. Cependant -moi, regardant le ciel splendide au-dessus -d’elle, je dis encore tout bas :</p> - -<p>— Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.</p> - -<p>Je ne savais pas de qui je parlais ; il monte -du fond des ignorants des paroles obscures -qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles -criblaient le feuillage léger du chêne ; -tous les trous du ciel, à travers le jeune printemps -des feuilles, avaient une pâleur tranquille -de veilleuses. Les nuits de Noël, il y -avait comme cela des arbres éclairés aux vitrines. -Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement. -Elle avait replié ses jambes nues -sous son jupon ; ses paupières étaient retombées. -Un souffle passa.</p> - -<p>— Bonsoir, Petit Vieux.</p> - -<p>Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit -cela. Celui-là toussait toujours. Il était venu -coucher auprès de moi dans une cave près du -fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux. -Ce soir-là il m’avait dit tendrement -bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était -réveillé.</p> - -<p>J’étais couché au pied du chêne, dans le -duvet frais de la terre avec une vie étrange -en moi. Mes mains caressaient des tissus -tendres et animés, comme une chair. Les -arbres aussi vivaient, et les étoiles, et toute -la profondeur du bois. J’eus là pour la première -fois le pressentiment d’un mystère autour -de la créature. Ce n’était qu’une idée -venue de la beauté de la nuit et descendue -au cours de mon sang. Et à peine je connaissais -mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de -mes membres blessés. Je connaissais bien -moins les rapports de ma vie avec le sens -éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé -de Dieu et de l’univers ? Mais la terre sous -moi avait une pulsation ; d’infinies rumeurs -montaient de la clairière ; la sève bruissait -aux artérioles comme la salive à mes lèvres, -comme le sang dans mes veines.</p> - -<p>J’avais collé mon oreille contre le chêne ; il -vibrait dans toute sa hauteur et une onde -sonore courait sous son écorce. Mon ouïe -subtile de petit sauvage croyait reconnaître -le bruit de la ville quand de loin on l’entend -dans les soirs, avec ses roulements de chars -sur les dalles, ses musiques de cuivres et de -tambours, son bourdonnement comme une -ruche.</p> - -<p>Ma peur tout à coup trembla comme devant -un prodige. J’aurais voulu réveiller Frilotte, -lui crier :</p> - -<p>— Petite fille ! la terre a un cœur comme toi -et moi !</p> - -<p>Les premiers hommes entrés aux forêts durent -éprouver ce sentiment de terreur religieuse.</p> - -<p>Je couchai ma tête près de celle de Frilotte ; -je n’eus plus un mouvement ; et un bruit léger, -profond montait aussi de sa vie, son -sommeil faisait une musique comme une -grosse mouche, comme la respiration de cette -terre nocturne. Un flot tranquille toujours -s’élevait, s’abaissait ; je regardais sous les -étoiles sa bouche tendrement palpiter. Comme -la mienne elle avait crié des injures ; elle -avait répété les paroles exécrables qui, sur des -lèvres d’enfant, ont la rougeur déchirée d’une -blessure. A présent elle frémissait doucement -comme le cœur d’une rose. Un engourdissement -me prit : je me sentis m’évanouir -tièdement dans la chaleur de son sang.</p> - -<p>Et puis ce fut notre premier matin. Presque -en même temps nous ouvrîmes les yeux. -Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, -roulaient sur nos visages. Notre chair -était mouillée d’aube. Quel étonnement pour -tous deux ! Elle me regardait avec de claires -prunelles émerveillées. Il me sembla que -c’était une autre fille qui était près de moi. -Elle n’avait plus dans l’heure fraîche le -même front pâle qui la veille était venu -vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre -fleur de sang, ardente et mobile. Et encore -une fois, dans le paysage vierge, ce fut comme -si nous ne nous étions point encore vus. Elle -reposait sur le lit de mousse comme un esprit -de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je -la considérais avec des yeux jeunes, lavés de -lumière.</p> - -<p>— C’est bien toi, Frilotte ?</p> - -<p>Et auparavant je n’avais jamais souri.</p> - -<p>— Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce -toi, Petit Vieux, qui me touches avec ta -main ?</p> - -<p>Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière -fumait ; une ombre bleue tombait des -arbres et coupait comme une proue le lac argenté -des vapeurs. Le soleil crépitait, brillant -et gras. Un coucou, dans les lointains du -bois, chanta trois fois.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.</p> - -<p>— Non, c’est un oiseau, petite fille.</p> - -<p>Cependant je ne savais pas quel était cet -oiseau. Elle et moi ne connaissions que les -moineaux des rues ; et nous étions à présent -nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont -quitté la ville et sont venus vers les grands -arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues, -profondes. Le cœur de la terre à grands -coups battit. La vie de moment en moment -montait ; elle roula comme une mer ; et la -même main qui avait fait glisser les gonds -de la nuit rouvrait les écluses du jour.</p> - -<p>Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce -du chêne. Il ronflait comme une meule ; tout -le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique -comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme -entière d’un peuple. Je n’étais plus le même -enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère -des ombres.</p> - -<p>— Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi -vit comme nous.</p> - -<p>Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors -une joie ivre passa en moi. En criant, j’étreignis -le grand arbre comme un ami, comme -un frère. Une nuée d’oiseaux s’envola, un -pivert au loin hennit. Chaque bruit de la -forêt était un prodige ; mais surtout le coucou -nous charmait. De nouveau il frappa trois -coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu -un oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en -poussant trois hoquets saccadés. Elle me dit :</p> - -<p>— Allons là où crie cet oiseau.</p> - -<p>Nous marchâmes quelque temps dans le -thym humide. Chaque pas dont nous foulions -le sol moelleux faisait effluer des senteurs -vertes. Nous appelions : Coucou ! Coucou ! -Et à trois reprises encore l’oiseau répondit, -mais chaque fois sa voix semblait -se reculer dans la profondeur du bois.</p> - -<p>Les taillis s’épaissirent : une mêlée sauvage -s’ouvrait et se refermait sur notre passage, et -d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous -saluer à la pointe des branches. Il y en avait -qui du bout de leur bec semblaient égoutter -une eau de cristal ; chaque goutte tintait claire -et fraîche. Des pinsons ressemblaient aux -petits musiciens qui, le dimanche, s’en vont -jouer du violon devant les guinguettes. Et -puis le loriot siffla ; il n’avait que quatre notes, -toujours les mêmes ; c’était mouillé, moqueur -et tendre. Il y avait aussi à la ville un -joueur de flageolet qui, avec ses doigts sur les -trous du bois sonore, faisait ce bruit mélodieux. -Quelquefois des geais aigrement -criaient.</p> - -<p>— Oh ! disait Frilotte, je crois entendre la -vieille femme se chamailler avec Mama.</p> - -<p>La joie du bois passa en nous. Avec patience -j’essayais de moduler les quatre notes du loriot. -Notre rire était une chanson d’oiseau à -nos bouches : il montait de nous comme l’odeur -du thym montait du sol foulé par nos -pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes -élémentaires avec la gaîté du matin. Autrefois -nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à la -pointe des dents, comme on mord pour se -défendre. Nous étions alors les petites bêtes -du hallier humain ; nous n’avions pas entendu -encore le rire du vent dans les arbres.</p> - -<p>Cependant Frilotte tout à coup commença -de claquer des dents et de nouveau la faim -était revenue. Comme le loup elle était sortie -du bois et maintenant elle se jetait sur nous. -C’était le même aboi que les autres matins, -que tous les jours de notre vie. Nous prîmes -une poignée d’herbes vertes ; leur suc âcre -nous crispa ; nous essayâmes vainement de -mâcher des écorces. Alors, avec des yeux -pâles, elle se mit à parler du beau pain beurré -de l’aïeule.</p> - -<p>— Ah ! dis-je, si seulement nous pouvions -retrouver le chemin de cette maison !</p> - -<p>Nous n’avions pas perdu le courage ; nous -étions accoutumés à mériter par de patients -labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. -Nous tâchâmes de nous orienter. Nos -pieds nus ne cessaient pas de frapper rapidement -la terre. A la fin Frilotte se laissa -tomber.</p> - -<p>— Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. -Moi je resterai ici.</p> - -<p>Mais tout de suite après, se cramponnant à -mes mains :</p> - -<p>— Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce -que je ferais seule ici sans toi ? Je ne veux -pas mourir dans cet horrible bois.</p> - -<p>Je la pris donc dans mes bras et la portai -un peu de temps ; mais à mon tour je sentis -mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement. -Quelle ironie ce soleil et toute cette -joie des arbres et des oiseaux par-dessus notre -agonie ! Nous étions là l’un près de l’autre, -pressant notre estomac avec nos mains. Ensuite, -en l’écrasant de tout le poids de notre -corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la -bête affamée qui criait en nous. A la ville du -moins, les chiens quelquefois n’avaient pas -tout mangé quand nous passions. La nature -était plus terrible que les hommes.</p> - -<p>Comme encore une fois je me retournais sur -le ventre, je vis s’avancer une file de gros -insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous -les herbes avec lenteur et semblaient se diriger -vers un carnage, vers un pays de riches -proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au -pied d’un arbre un ramier mort, se mouvant -sous l’assaut de leurs légions noires. Une vie -rythmique palpitait sous les ailes ; le duvet -des plumes mollement ondulait par lentes et -larges secousses continues. Cependant personne -n’avait dit à ces insectes voraces qu’il -y avait là un débris savoureux : leur sûr instinct -les avait guidés et à présent par centaines -ils se repaissaient du ramier.</p> - -<p>Un petit pauvre, un être primitif lie ses -idées avec plus de spontanéité que le civilisé -des villes. Je dis à Frilotte :</p> - -<p>— Il y a des nids dans les arbres. Si je reste -un peu de temps sans revenir, crie trois fois -comme l’oiseau.</p> - -<p>Comme le chat au guet, je me glissai sous -bois, écoutant la rumeur qui partait des hauts -feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, -le froissement des feuilles sèches et -toujours je regardais au-dessus de moi dans -l’épaisseur verte des branches. Une force -meurtrière bandait mes nerfs. Mon cœur battait -à se rompre. Je vécus certainement là une -longue durée de vie. A la fin une cime s’agita ; -un émoi de maternité apeurée traîna un -instant et puis retomba sur un frémissement -de jeunes ailes. L’instinct du fauve, le goût -forcené de la proie aussitôt darda. Pour jouir -d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais -maintes fois grimpé aux candélabres, -noué mes genoux aux platanes lisses, d’une -souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux -et vaste, cette fois défia l’embrassement -de mes membres trop courts. Un jeune hêtre -heureusement par la cime joignait l’une des -grosses branches de cet ancêtre du bois. Je -l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent -et à la force des reins je commençai -à me hisser. Bientôt j’atteignis les hautes -ramures ; elles ployèrent, frêles et tendres ; -leur extrémité seulement frôlait les nervures -puissantes du chêne. A présent l’effroi du nid -grondait ; le mâle gonflait la plume ; la femelle -largement avait blotti la couvée sous -ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous -son ventre les becs aigus et jaunes des petits -en tumulte.</p> - -<p>Alors une décision froide noua ma volonté. -Un sûr élan pouvait seul avoir raison de l’espace -qui me séparait du nid. J’imprimai au -hêtre des oscillations à mesure plus fortes et -enfin me lançai. Je crus tomber de la hauteur -d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua ; la -lumière et l’ombre se déchirèrent, d’un long -bruit de soies fendues. Tout le chêne fut secoué -comme par une rafale violente ; et moi, -élastique et souple, les yeux clairs dans ce -bond prodigieux, je roulai parmi une mer -de feuillages. Une branche, torsée comme un -câble, m’arrêta, je m’accrochai ; et un vol -maintenant tourbillonnait ; les ramiers me -perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec -une clameur sauvage, j’avais arraché le nid -et le coulais contre ma chair.</p> - -<p>Je me laissai tomber de branche en branche ; -et puis, visant le jeune hêtre prochain, -j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau -plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages -amortirent la chute ; je roulai, sans trop -de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures -bruinaient à mes mains ; une large entaille -m’éraflait la joue ; le sang des petits ramiers -me barbouillait la poitrine.</p> - -<p>Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche -tel que durent l’éprouver les anciens hommes -des bois. J’avais joué ma vie dans un -acte héroïque. Je m’étais égalé à ma volonté ; -je crois bien que l’instinct parla ainsi en moi, -car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. -Je criai par trois fois, mais je ne -savais plus comment chantait le coucou : je -poussais la clameur furieuse d’un roi. Et -là-bas, une voix faible me répondait.</p> - -<p>— Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, -ces bêtes tout à l’heure vivaient.</p> - -<p>Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. -Des roses vives fleurissaient ses joues ; ses -narines battaient. Elle fut contre moi les yeux -brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, -poussant son cri sauvage.</p> - -<p>Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. -J’amassai du bois, des feuilles sèches ; je pris -mon caillou ; j’en fis jaillir l’étincelle. Le feu -pétilla clair et rose : il monta sous les chênes -comme la petite âme de la couvée. Et entre -les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé -un scion que nous écartions ou rapprochions -selon l’intensité de la flamme. Les chairs se -dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à -l’odeur d’encens du bois brûlé. Avec de longues -salives nous regardions s’achever la -cuisson. Comment un jeune garçon comme -moi eût-il pu soupçonner la raison de l’exécrable -attrait qui pour l’homme se dégage de -la senteur d’une viande grésillante au feu ? -Le sang d’une vie sur le gril est plus délectable -que la saveur d’un fruit généreux, que -le parfum d’un pain fraîchement pétri. A -peine, pour l’avoir reniflé au seuil des rôtisseries, -je connaissais l’âcre relent poivré du -charnage. Et maintenant à l’odeur de cette -petite chair qui avait palpité et saignait un -jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.</p> - -<p>L’instinct des carnassiers nous domina : -nous lacérâmes les tendres filandres à la -pointe des canines. Nous broyâmes entre -nos molaires les jeunes os des fils du vieux -chêne. Il nous en resta comme une griserie -accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, -une longue heure de sommeil.</p> - -<p>Au réveil, la soif à son tour nous tortura ; -cette viande flambée rendait nos gorges brûlantes. -Mais l’herbe était chaude ; nous sucions -des feuilles ; elles ne nous procurèrent -qu’un rafraîchissement momentané. Nous regrettâmes -le clair ruisseau : nous en avions -pour jamais perdu le chemin. Entre lui et -nous, comme une roue les grands arbres -tournaient.</p> - -<p>Une forge écarlate s’alluma dans les fonds : -le soleil roula comme une tête sous des marteaux. -Nous étions dans un hallier épais, au -cœur même du bois immense. Une illusion -nous avait lancés parmi les ronces et les -épines rougies par le couchant ; de loin nous -avions cru voir des fruits pourprés. Des échardes -meurtrissaient nos jambes ; un morceau -de la jupe de Frilotte resta pris aux griffes -du fourré. Elle jurait comme une vieille -femme ivre ; j’allais, tapant avec un bâton devant -moi, prudemment. Des formes agiles et -longues soudain s’élancèrent, un émoi effarouché -et gracieux de vies légères, presque -volantes, dans la sveltesse de leur fuite. -Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible lévrier, -du cheval ardent et sensible ? Il y -avait bien à la ville un jardin d’animaux ; -leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier. -Ceux-là du moins avaient un nom dans -ma mémoire, un nom qui quelquefois venait -à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, -loup. Et une fois, hissé à la crête d’un mur, -j’avais pu voir, par delà la clôture, des toisons -massives et des pas saccadés. Mais personne -jamais ne nous avait parlé des innocents chevreuils.</p> - -<p>— Oh ! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit -Vieux.</p> - -<p>Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage -était en moi pour avoir goûté au sang.</p> - -<p>— S’il en vient encore une, criai-je, je la -tuerai.</p> - -<p>— Le ferais-tu vraiment ? dit-elle.</p> - -<p>Ses narines comme l’autre fois battaient.</p> - -<p>Le roncier un peu plus loin se creusa ; une -aire moelleuse et verte ondula aux pentes d’un -vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes -un cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source -et serpentait à travers les fonds. Nous puisâmes -avec nos paumes cette eau miraculeuse ; -elle filtrait de nos doigts en filets d’argent ; -nous n’avions jamais fini de boire, et une -douceur profonde coulait avec elle dans nos -poitrines altérées. Nous serions restés là des -heures, divinement rafraîchis par le délicieux -paysage.</p> - -<p>Nous suivîmes le léger courant ; les arbres -se reculèrent ; une mare, un sommeil d’eau -immobile se velouta d’une ombre violette. -Doucement le ciel se mit à pâlir ; des clartés -d’étoiles, comme des gouttes de lait, ruisselèrent -des mamelles de la nuit. Alors deux -enfants, en se tenant par la main, remontèrent -les pentes et ils ne riaient ni ne se parlaient, -très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. -Ils étaient venus de la ville horrible, avec -leurs boyaux crevant de faim ; ils s’étaient -pris par la main et ils avaient marché devant -eux. Une vie libre déjà les payait de leurs -longues détresses exténuées. Et ni l’un ni -l’autre n’avaient appris à joindre les doigts ; -une âme religieuse pourtant était sur leurs -bouches.</p> - -<p>Elle se serra contre moi.</p> - -<p>— Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois -comme cela une église.</p> - -<p>Voilà, elle disait vrai : c’était bien là comme -cette église dont elle parlait, mais toujours à -la ville, au bout d’un peu de temps, un -homme solennel nous chassait en faisant sonner -sa hallebarde sur les dalles.</p> - -<p>La nuit entra dans nos âmes sauvages comme -un duvet, comme l’eau fraîche de la source. -Un souffle lent montait, le vent d’une haleine -comme un frôlement de plumes et de soies. Il -y avait si longtemps que nous avions cessé -de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant -sous le tablier ronflant des ponts, toi -dans des taudis fétides qu’empestait une -odeur d’égout et d’alcool ! Un arome de sèves -et de gommes nous sucrait les lèvres. A -chaque coup nous croyions aspirer l’énorme -âme verte du bois. Nous avions les sens vierges -de deux petits faunes aux écoutes du mystère.</p> - -<p>L’ombre trembla sur des randonnées agiles, -de lents glissements furtifs. Des poursuites -fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des -chênes couraient des traques enamourées d’écureuils. -Et des cris légers, quelquefois la -plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient -au craquement des branches, au froissis -des feuillages, à de sourds battements d’ailes. -Une rumeur continue traînait, la palpitation -des vies proches ou lointaines rôdant sous -bois. Un vol ouaté de hibou tout à coup -s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et -des palombes soupiraient comme des amants -heureux. Presque aussitôt un galop fendit la -nuit ; des sabots précipités rebondirent vers -la mare. Je revis la grâce svelte et frémissante -des longs animaux aux yeux de femme.</p> - -<p>Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.</p> - -<p>— Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas -des bêtes comme les autres.</p> - -<p>L’air mou retomba au silence ; la grande -nuit du bois s’assoupit ; il y eut comme un -doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous -nous endormîmes dans l’âme fraîche de la -terre. Et encore une fois ensuite le matin -s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur -des arbres. Nous ne cessions pas d’admirer -le prodige de leurs troncs énormes au-dessus -de nous, si petits.</p> - -<p>Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les -heures par la courbe du soleil. Six fois il s’était -levé dans un ciel clair, fleuri de roses. -Aussitôt montait la vie ; le coucou, avec ses -petits coups, donnait le signal. Celui-là était le -chanteur matinal, posté derrière les portes du -jour. Puis le loriot jouait son petit air ; la -plainte pâmée des palombes traînait ; le pivert -s’ébrouait avec un hennissement de poulain ; -l’aigre clameur des geais graillait ; et nous -reconnaissions aussi le foret strident de la pie -et le rauque coup de rabot des corneilles. -Nous inventâmes des noms pour les distinguer -l’un de l’autre et quelques-uns nous -charmaient, les autres stimulaient en nous le -goût de la chasse et du combat.</p> - -<p>En nous glissant dans le vallon vert, nous -allions regarder les chevreuils boire à la mare. -Par petits bonds ils remontaient les pentes et -à notre tour nous descendions vers la source -pour y boire et y tremper nos pieds. Je ne -pensais plus au meurtre ; ils étaient semblables -à nous, d’âme douce et confiante, dans -la paix de la nature. Ils s’habituèrent à nos -visages ; nous pouvions les approcher à une -petite distance ; leurs frais yeux lumineux -nous suivaient et n’étaient plus inquiets.</p> - -<p>L’heure de la faim me relançait vers les -hauts feuillages. La chair du ramier nous -était précieuse, d’un fumet moins âcre que -la pie et le geai. L’instinct m’enseigna comment, -en tordant mon lambeau de veste et en -le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, -je pouvais sûrement me hisser jusqu’aux -nids. Ouah ! Ouah ! criait-elle. Ensuite le feu -s’allumait, nous mangions innocemment de la -vie ailée. Je n’osais pas encore toucher aux -autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour ; -des gouttes de sève pleuvaient des -feuilles ; aux écorces se coagulait la sueur -chaude des résines. Quelques essences suintaient -une gomme poivrée qui brûlait nos -lèvres ; le cœur des chênes, nourri de sang -vierge, sonnait comme un tambour. Cependant -nous ignorions encore l’émoi de notre -chair ; nous ne nous étions pas aperçus d’un -sexe différent.</p> - -<p>Vers la dixième nuit, la lune changea. Une -fine pluie mouilla notre réveil ; elle grésillait -sur les mousses, elle ruisselait des feuillages -avec une musique claire qui d’abord nous -amusa. Le coucou, ce matin-là, sonna d’une -voix enrouée et nous n’entendîmes plus les -oiseaux joyeux du bois. Seuls les geais et les -corneilles continuaient à se quereller durement -dans le silence attristé. Vers le midi, la -pluie s’épaissit : son bruit sourd et continu -ressembla à la marche lointaine d’une foule. -Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. -Un air pesant et gris étamait le jour. Comme -les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.</p> - -<p>Nous dûmes varier nos stations sous les -chênes ; l’ondée à mesure visitait nos abris. -Alors la nécessité me rendit industrieux. -J’allai dans le taillis couper les branches les -plus droites. Je les juxtaposai, les serrant ensemble -avec des brins de coudrier. Ce clayonnage -nous procura un simulacre de toit ; je -le fixai sur deux piquets en lui gardant une -déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues -branches tressées ensuite formèrent les -parois. Comme le froid nous avait pris, j’allumai -un feu de brindilles près de la hutte. -Nous eûmes ainsi au cœur du bois un campement, -comme les fondations d’une jeune -cité. Et il plut de l’aube à la nuit pendant -cinq jours.</p> - -<p>Les arbres, sous la grande pluie féconde, -se lustrèrent d’un vert ample et riche. Des -germes s’épanouirent, une grâce frileuse de -petites corolles pâles étoila les couches profondes. -Les aromes aussi plus subtilement -montaient des terreaux drainés. Un matin -les oiseaux se remirent à chanter. Des jours -de clarté fraîche dorèrent les feuillages. Nous -quittâmes notre hutte ; nous marchâmes longtemps -à travers le bois.</p> - -<p>Un soir elle me dit :</p> - -<p>— Pense donc à cela. Mama quelquefois -me prenait dans ses genoux et m’embrassait.</p> - -<p>Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, -j’eus le cœur serré de dépit.</p> - -<p>— Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous -retournerons à la ville. Tu iras retrouver -cette Mama.</p> - -<p>Ma voix tremblait : je l’aurais battue si elle -avait dit oui.</p> - -<p>— Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, -Petit Vieux. Mama toujours revenait avec des -hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait -plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite -elle redevenait très tendre ; elle pleurait -en me demandant pardon. Si seulement tu -voulais un peu caresser mes cheveux comme -elle faisait !</p> - -<p>Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé -cette chose un jour. Elle s’était pelotonnée -contre moi et maintenant elle prenait mes -mains, elle les appuyait doucement à son -front.</p> - -<p>— Oh ! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux !</p> - -<p>Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et -puis je m’en allai par le bois. Je n’étais pas -fâché, c’était quelque chose de singulier en -moi que je ne connaissais pas. Quand je revins, -elle dormait tranquillement, les bras croisés -sur sa poitrine.</p> - -<p>Une autre fois, nous étions partis au matin. -Nous allions la main dans la main en -balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient -et je lui dis :</p> - -<p>— Pense un peu à ceci. Il y a des hommes -qui travaillent aux champs. Ils retournent la -terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs -et les chevaux. Ceux-là valent mieux que moi -et toi.</p> - -<p>Elle fronça le sourcil et cria :</p> - -<p>— Ils ne sont pas libres comme nous !</p> - -<p>Oh ! elle disait là une chose vraie et cependant -je ne pouvais lui donner raison. L’insecte, -l’arbre et la source travaillent à leur -manière ; ils accomplissent une œuvre nécessaire -comme le laboureur et le semeur. Moi -j’avais des bras et des mains et ils m’étaient -inutiles. Ainsi la loi reparut, la destinée qui -voue l’homme au travail ; et je ne raisonnais -pas, c’était un instinct confus qui me donnait -le regret d’une chose que j’aurais pu faire. -Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité -que les autres.</p> - -<p>Je marchais donc à côté de Frilotte sans -rien dire, remué par des choses sans mots, -tandis qu’elle follement riait et dansait sous -les arbres. Tout à coup je m’arrêtai et criai -sauvagement :</p> - -<p>— Ils mangent du pain, ceux qui travaillent !</p> - -<p>Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant -elles éclataient dans ce cri qui était -celui des races, le vœu même de la vie. Oui, -ceux-là ensemençaient la terre ; le seigle et le -froment levaient de leurs sueurs, et ensuite ils -pétrissaient la claire mouture : le pain les -payait de leurs peines.</p> - -<p>Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, casser avec les dents une -croûte de pain !</p> - -<p>Nous aurions donné notre hutte pour être -semblables à eux et savourer l’odeur aigre du -seigle chaud. Il passa une tristesse sous les -arbres, les thyms foulés cessèrent de nous réjouir. -Nos salives avaient le goût amer du désir.</p> - -<p>C’était un midi de vent d’est, sec et brusque. -La faim nous avait fait chercher au -loin notre pâture ; les nids commençaient à -nous manquer. Bientôt les taillis se clairsemèrent ; -il n’y eut plus que des hêtres ; -leur colonnade montait et s’abaissait sur des -pentes.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, serait-ce enfin la limite de -ce bois ?</p> - -<p>Nous n’osions nous regarder ; toute la joie -libre de notre vie fut oubliée ; il n’exista plus -que l’angoisse de l’inconnu du monde qui -était par delà les hêtres. Maintenant soufflait -vers nous une senteur âcre de vase et de -houille. Je reconnus l’odeur de la brique -cuite : elle demeurait aux bâtisses fraîches, -aux maisons en construction où si souvent, -dans le sable et le mortier, avaient gîté mes -rudes nuits d’hiver.</p> - -<p>— Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin. -Il y avait aussi cette odeur à la ville.</p> - -<p>Elle se lança sans m’entendre et à mon -tour je me mis à courir, poussé par une force. -Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa -de flocons légers. Des arbres dardèrent en -fûts d’or des lisières brumeuses. Une plaine -immense s’étendit. Avec un étonnement muet, -nous regardions près des fours ardents, les -paillotes d’un campement de briquetiers.</p> - -<p>Le soleil plombait droit, c’était midi. Des -hommes dormaient, presque nus, le ventre à -plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis -sur les reins, taillaient avec le couteau de larges -quartiers de pain et les portaient à leurs -dents.</p> - -<p>Ceux-là continuellement remuaient leurs -mâchoires comme des meules. Ils fermaient -à demi les yeux dans la joie de savourer la -lourde miche parfumée. Il nous parut qu’un -long temps de notre vie s’était écoulé depuis -que nous avions cessé de voir des êtres faits -à notre image. Des femmes ensuite sortirent -des huttes et apportèrent des jarres pleines -d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants ; -les plus jeunes déjà aidaient au travail -commun : la glaise gluait à leurs peaux et -ils avaient les pieds agiles des chevreuils sous -bois. Ensemble ils étaient la tribu des pétrisseurs -de glèbes qui rase les campagnes et va -devant le pas prochain des bâtisseurs de villes.</p> - -<p>Un chien nous aperçut et aboya ; nous redevînmes -les petites essences farouches que relance -la peur des hommes en société. Une fuite -rapide nous rejeta vers le bois. Mais de nouveau, -au bout de quelque temps, une étrange -sympathie nous ramenait. Une partie de -l’équipe gâchait l’argile blonde que les femmes -trempaient avec l’eau des seilles. Un va-et-vient -de brouettes charriait la substance ainsi -préparée, mollie à point pour la mise en formes. -Et debout devant la table, le chef, un -vieillard souple et nerveux, recevait la pâte, -l’insérait dans des moules pareils à des gaufriers, -égalisait les cases d’un coup adroit de -plane, puis les passait à de lestes enfants -qui les déversaient sur le sol poudré d’un -sable d’or. Nous regardions sans nous parler -la beauté harmonieuse de ce travail qui nous -était encore inconnu.</p> - -<p>L’attrait mystérieux nous ramena le lendemain. -J’aurais souhaité courir à leurs côtés, -traîner des charges de glaise, sentir contre la -mienne la chaleur de leur peau. Et encore -une fois nous étions là, le corps avancé sur -nos poings, regardant la plaine.</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, des pains !</p> - -<p>Une des cabanes béait, et du doigt elle me -montrait un rang de gros pains au mur. Ses -dents aiguës tremblaient ; moi aussi je considérais -avec envie les puissantes croûtes dorées. -Je ne songeais pas que ce pain avait été péniblement -gagné par un travail sacré. Je la regardais -et puis je regardais les grandes roues -vermeilles. Son rire malade et saccadé m’encourageait.</p> - -<p>Avec prudence je rampai hors du bois, je -me coulai jusqu’au seuil. Une pénombre -tomba des solives et je ne voyais que la tache -claire des pains. J’étendis la main ; un -bras s’abattit ; je n’avais pas remarqué qu’un -homme était couché sur une litière de paille, -près de la porte. Il se dressa, me traîna par -le camp et là-bas cette fille méchante à présent -fuyait derrière les arbres. La tribu accourut -aux cris de l’homme ; il y eut un ameutement, -des gestes forcenés ; tous m’injuriaient. -Mais soudain un des briquetiers poussa un -cri de douleur et de colère. Comme une petite -louve, une fille était sortie du bois et lui plantait -ses canines dans la main. Du sang à la -bouche, Frilotte les bravait en poussant son -cri de guerre. Ouah ! Ouah ! Sa petite âme -lâche s’était réveillée, intrépide et violente.</p> - -<p>Le chef à grands pas arriva, le vieillard agile -et souple qui là-bas manœuvrait le gaufrier. -Il fendit le groupe, me saisit la nuque, l’attira -elle-même par le bras. Et il avait le regard -droit dans un visage dur.</p> - -<p>— Qui es-tu, toi qui voles les pains ?</p> - -<p>Je le regardai franchement dans les yeux -en haussant les épaules.</p> - -<p>— Je ne sais pas.</p> - -<p>— D’où viens-tu ?</p> - -<p>J’indiquai un point de l’espace derrière moi.</p> - -<p>— Et celle-là, dis, est-elle ta sœur ?</p> - -<p>Je ne pensais pas qu’il m’eût fait cette -question. J’ouvris la bouche et puis serrai les -dents, ne sachant plus que répondre. Mais -soudain Frilotte bizarrement cria :</p> - -<p>— Je suis sa femme.</p> - -<p>Ces gens se mirent à rire ; le chef seul, -sous son sourcil froncé, ne riait pas et la regardait -au fond des yeux. Elle lui avait parlé -avec la fierté farouche d’une petite sauvage -des villes qui ne fait pas de distinction entre -la vie fraternelle et l’autre. Doucement il lui -demanda :</p> - -<p>— Quel âge as-tu ?</p> - -<p>— J’ai quatre tailles dans l’arbre de moins -que Petit Vieux.</p> - -<p>A présent je riais avec les hommes qui -étaient là. Cependant la femme de celui qui -avait été mordu à la main tout à coup s’approcha, -une pierre dans la main.</p> - -<p>— Crois-moi, lui dit le chef, prends plutôt -un pain et coupe-le par moitié. Ce garçon et -cette fille n’ont commis d’autre crime que -d’avoir faim.</p> - -<p>La femme laissa donc rouler la pierre ; elle -pénétra sous le chaume et ensuite elle revint, -apportant la moitié d’un des grands pains. Il -avait ôté sa large main de dessus mon épaule, -il prit le pain ; et maintenant il s’adressait à -moi comme à un des siens, avec un visage -paternel et grave.</p> - -<p>— Les petits que tu vois autour de moi -sont les fils de mes fils. Il y en a qui n’ont -pas dix ans. Pourtant ils travaillent déjà et -ils nous aident à gagner le pain que nous -mangeons. Toi, tu préfères entrer dans les -maisons et dérober le pain que tu n’as pas -mérité. Eh bien, si elle et toi vous avez -faim, emportez ceci. Il se peut qu’ensuite tu -veuilles travailler à ton tour comme nous. -Dans ce cas, reviens demain. Il n’y a jamais -assez de bras pour cuire la brique et activer -les fours.</p> - -<p>Sans doute celui-là connaissait la versatilité -féminine. C’est pourquoi il ne se tourna -pas vers cette petite fille ; et il était devant -moi comme un homme parlant à un homme. -Je l’écoutais, remué d’un grand mouvement -intérieur.</p> - -<p>— Maintenant, allez, fit-il.</p> - -<p>Les femmes nous poussèrent hors du campement -et à pas rapides il s’en retourna vers la -table.</p> - -<p>— Vois, fit-elle en riant, ceux-là se donnent -du mal et nous sommes libres. Ce pain -nous en paraîtra bien meilleur.</p> - -<p>La miche était fraîche et odorait le champ -mûr ; nous y enfoncions les dents furieusement. -C’était encore de la vie, bien que ce ne fût plus -du sang et des os, comme les proies que je -dérobais aux arbres, et elle moussait à nos -bouches, légère et dorée. Une chaleur me -gonflait le cœur ; je pensais au vieillard : -aucun homme encore ne m’avait parlé avec -cette bonté sévère. Si j’avais été seul, je serais -retourné au camp. Cependant je me méfiais -de Frilotte. Je sifflai entre mes dents et puis -lui dis avec indifférence :</p> - -<p>— Est-ce que toi aussi, tu n’aurais pas voulu -avoir un père comme cet homme ?</p> - -<p>Elle cessa de manger, me regarda sous le -nez en secouant ses crins roux :</p> - -<p>— Tous les hommes, c’est toi à présent pour -moi, Petit Vieux, cria-t-elle avec une vraie -joie de possession, avec un élan de vie personnelle -et sauvage.</p> - -<p>Où donc cette petite fille animale prenait-elle -de si étranges idées ? Notre chair nous demeurait -encore obscure et déjà elle me parlait -comme une femme, avec une tendresse impérieuse -dans le pli de ses sourcils. La force -mâle aussitôt se rebella, l’instinct vierge de -la défense, comme si elle avait attenté à la -libre disposition de ma vie.</p> - -<p>Après tout, elle faisait pour moi partie du -bois, avec les arbres et les œufs des nids. -J’aurais pu lui tordre les cheveux dans mes -poings et la tenir sous moi comme une ennemie -terrassée. Elle se serait mise à pleurer -sans pouvoir se défendre. Et ensuite j’aurais -marché à travers le bois, elle serait retournée -à la ville par un autre chemin. C’était -là un sentiment qui peut-être me vint de ma -louche hérédité. Il me sembla que cette petite -était, par rapport à ma conscience d’homme, -une humanité inférieure. Voilà, cette chose -était en moi comme le caillou dans la terre.</p> - -<p>J’éprouvai le besoin de montrer de la décision. -Je ramassai une motte de terre et la jetai -devant moi, disant :</p> - -<p>— Aussi sûrement que j’ai jeté cette terre, -j’irai demain travailler avec eux.</p> - -<p>Du bout de son pied, elle repoussa la motte -et cria aigrement :</p> - -<p>— Toi, tu l’as mise ici et vois, maintenant -elle est là-bas.</p> - -<p>Je m’en allai avec colère sous les arbres. -Je sentais bien que si seulement j’avais fait -un pas vers elle, elle aurait pensé : — Il en -fera un second qui me le ramènera.</p> - -<p>Je sifflais comme les oiseaux par dérision -de sa révolte inutile ; et j’étais déjà loin, j’aurais -voulu ne l’avoir pas quittée.</p> - -<p>— Coucou ! coucou ! cria-t-elle. J’entendis ses -pieds frapper nerveusement la terre derrière -moi. Je tournai la tête et elle était là, soumise -et sournoise.</p> - -<p>— Pourquoi t’es-tu fâché ? dit-elle. J’irai demain -avec toi chez les hommes.</p> - -<p>Ses yeux luisaient ironiquement à travers -ses cheveux.</p> - -<p>Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du -bois : à pointe d’aube, dans la sueur fraîche -de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle. -J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon -premier acte conscient d’homme.</p> - -<p>Le vent matinal tordait comme de légères -chevelures les fumées au-dessus des paillotes. -Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table, -le chef au visage dur appela une de ses brus et -dit :</p> - -<p>— Tu les prendras sous ton toit, comme -tes enfants.</p> - -<p>Cette femme alors nous mena vers la cabane -et coupa deux larges tranches de pain. Et ensuite -elle emplit d’une décoction de café un -bol que nous nous passâmes de la bouche à la -bouche. Puis de nouveau le vieillard vint -et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il -dit :</p> - -<p>— Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau -à la mare et avec cette eau vous tremperez -l’argile.</p> - -<p>Cet homme ne s’occupa pas autrement de -nous. Il parlait peu et ne disait que les paroles -nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure, -les pieds dans la flaque, emplit donc les tines, -et je les charriais vers les hommes chargés de -pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté -maintenant s’égalaient à mon courage. Elle -haïssait ces gens comme des maîtres, elle -était encore trop près de la vie libre du bois, -et cependant un étrange respect la rendait -craintive : elle leur obéissait avec humilité.</p> - -<p>Elle vint près de moi sous la paillote, à la -pause du midi. Nous rompîmes ensemble le -premier pain du travail. La femme nous enveloppait -de regards défiants et pourtant -n’osait s’opposer à la volonté du Père. Elle -nous dit :</p> - -<p>— Mangez et buvez.</p> - -<p>Le pain était aigre et dur ; les petits pauvres -comme nous ne sont pas difficiles. Mais l’aîné -des fils, plus grand que moi d’une tête, par -jeu ou rancune, jeta vers nous une poignée -de sable qui fit craquer les bouchées sous nos -dents. Celui-là agissait méchamment, car -nous avions mérité de manger le pain pur -aussi bien que lui. Avec une force de chat -sauvage, je lui sautai à la gorge ; il roula ; je -frappais son visage avec mes poings. Le Père -au bruit de la rixe arriva.</p> - -<p>— Petit Vieux a raison, dit-il quand il -connut le motif pour lequel nous en étions venus -aux mains.</p> - -<p>Il réprimanda la femme pour nous avoir -donné de la miche moisie et le garçon pour -l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi -nous dormîmes l’un près de l’autre, sous le -midi brûlant. Maintenant aussi la mère donnait -tort à son fils.</p> - -<p>Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare -et puis moi, je roulais cette eau vers l’aire où -les hommes gâchaient. La lune monta ; un -tourbillon léger de fumée dansait à la crête -des fours comme une ronde de petites filles en -tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts -cônes braséèrent ; ils ressemblaient à des palais -en feu dont les rouges soupiraux inquiétaient -la plaine. Une lassitude heureuse courbait -nos membres. Nous avions pris notre part -du repas en commun : le pain et la pomme de -terre avaient comblé notre faim. A présent -nous étions assis au seuil de la cabane et nous -écoutions crépiter les houilles. La femme nous -appela et dit :</p> - -<p>— Le garçon couchera avec les garçons et -la fille avec les filles.</p> - -<p>Derrière les portes fermées, des ronflements -puissants montaient. Frilotte, avec un sentiment -fier, avança le front comme une vraie -petite femme :</p> - -<p>— Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.</p> - -<p>Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un -à côté de l’autre et elle ni moi n’avions encore -échangé le baiser.</p> - -<p>— Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi -bien elle est ta femme.</p> - -<p>Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne -voyions pas remuer la bouche dans cette nuit -d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans -honte.</p> - -<p>C’était le mois des nuits brèves. Une clarté -passait, le frisson du petit jour comme derrière -une porte un flambeau. Aussitôt les lits -étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle -des formes se levaient et se répandaient à -travers le camp comme des ombres, comme -des parts attardées de la nuit. Et nous aussi, -dans le petit jour gris, nous étions pareils à -des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie -jusqu’à ce sol brûlé et aride. La senteur verte -nous rappelait la hutte solitaire, au cœur du -taillis.</p> - -<p>Avec les jours, le regret s’émoussa : nous -parlions de la petite maison du bois sans -douleur, comme d’un souvenir lointain. Les -grands chênes rouges furent pour nous comme -des parents restés en arrière tandis que la caravane -s’enfonce à travers le vaste monde. On -les aperçoit encore un peu de temps et puis -ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant -allait et venait, des bannes de sable fin dans -les mains ; elle passait ce sable au tamis et -ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre -d’or l’aire où à mesure les autres enfants -mettaient sécher les haies de briques avant -de les porter aux fours. La joie résida en nos -gestes alertes et précis. Le pain aussi avait -une saveur plus tonique depuis qu’il nous -payait de notre labeur. Le soir et le matin, -une des filles de la cabane disait à haute voix -la prière ; les autres se signaient quand elle -avait fini : et à notre tour nous faisions le signe -de croix comme des chrétiens vers l’orient.</p> - -<p>Quand la nuit tombait, nous allions regarder -flamber les fours ; ils dominaient la plaine -nue. Cependant très loin, vers l’orient, les -lumières d’une ville brûlaient comme des -lampadaires. C’était une ville toute jeune : -peut-être il y avait là déjà des malheureux, -de petits pauvres comme nous sans gîte et -sans pain ; elle lignait de feux tout l’horizon. -Et la campagne, l’arène dévastée et -sans végétations toujours un peu plus diminuait -à mesure qu’elle avançait. C’est pour -cette ville que de l’aube à la nuit, le camp -travaillait, moulant l’argile dans les formes -et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement -les briques sortaient de la terre, -montaient, se dressaient en tours rouges par -simulacre des maisons qu’elles serviraient -bientôt à bâtir.</p> - -<p>Partout où passaient les briquetiers, le sol -se vidait de ses sèves, un désert naissait. Il -y avait des années qu’ils étaient en marche ; -ils arrivaient toujours après les moissons et -ensuite les moissons ne repoussaient plus. -Ils étaient maigres et desséchés comme la -terre ; leurs yeux étaient consumés de feux -noirs comme les fours. Ils ne connaissaient -pas le repos des dimanches. Quelquefois entre -eux, avec des faces nostalgiques, ils se -parlaient du village natal. Et nous étions, -nous, deux petites graines d’humanité, germées -du passé des cités. Nous avions renoncé -à la vie libre pour prendre notre part de la -sueur des hommes qui travaillent. Avec les -autres nous marchions par la plaine du pas -d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de -demeurer tristes sans cause.</p> - -<p>Un jour la vieille femme du chef, étant à la -table avec les autres hommes, passa la main -sur le front de Frilotte et dit :</p> - -<p>— N’est-ce pas une chose étrange ? Notre -petite Iule avait le même regard que celle-ci.</p> - -<p>Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois -et qui dormait sous un tertre, dans le -cimetière.</p> - -<p>— Voilà, oui, mère ! tu as dit la vérité, s’écrièrent -les hommes. C’est là une chose -étrange.</p> - -<p>Elle prit donc l’habitude de l’appeler de -ce nom léger et musical ; et moi aussi je finis -par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était -comme le vent dans les chênes, comme le -cri d’un jeune oiseau, comme la petite eau -d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi -à la chanson qu’une nourrice chante près -d’une enfant. Elle fut très fière de porter un -nom que la fille des maîtres avait porté. Elle -me disait :</p> - -<p>— Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte -et maintenant je suis Iule. Est-ce que tu ne -me trouves pas changée ?</p> - -<p>Comme on lui mettait plus de beurre qu’à -moi sur ses tartines, Iule le raclait avec le -couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne -cessais pas de m’appeler le Petit Vieux. Même -en changeant de nom, je serais demeuré -celui qui traîne un faix de vieille humanité.</p> - -<p>Une fois elle commença à me reparler du -bois comme, au temps de nos famines, elle -me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres -des yeux aigus qui semblaient regarder -la hutte. Elle avait aussi une autre voix ardente -et fiévreuse. Mais je vivais maintenant -de la vie de la tribu ; je ne pris pas attention -à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la -plaine, je dis :</p> - -<p>— Ils ont mis le feu au troisième four.</p> - -<p>Elle ne m’entendit pas : son âme était partie -vers la petite maison verte.</p> - -<p>Or, à quelques jours de là j’appelai en vain -Iule : elle ne vint pas avec les bannes de -sable ; et alors je me mis à la chercher du -côté des paillotes. Elle n’était pas sous les -paillotes.</p> - -<p>— Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur -triste.</p> - -<p>Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir -sous les arbres. Des branches cassées -m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait -fui. L’ancienne senteur subtile, l’arome des -serpolets montait de ses foulées et tous les -oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes -cria le coucou. Comme un hoquet, -comme un sanglot passa son cri dans la -haute vie verte : je n’avais pas encore entendu -pleurer ainsi l’oiseau. Le bois m’apparut -une jeune éternité, un mystère vierge ; je -le considérais avec des yeux frais et nouveaux. -O quelles rivières d’ombre ruisselaient -sur ma chair calcinée à l’haleine ardente des -fours ! Quelles sources divines de paix s’égouttaient -des arbres légèrement frissonnants ! -Une voix au loin appela.</p> - -<p>Ma chère Iule, me voilà maintenant près -de toi ! Tu reposes sur l’ancien lit de feuilles -de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes -mains et rien n’est changé, la hutte est toujours -là comme si seulement je venais d’en -unir les branches.</p> - -<p>— Je savais que tu serais venu, dit-elle en -riant franchement.</p> - -<p>Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau -claire entre ses mains et ensuite se mit à lisser -ses cheveux. Elle avait repris sa grâce -de gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et -souple. Et moi, en riant comme elle, par folie -j’embrassais à présent les arbres en les -entourant de mes bras. Je faisais là une chose -obscure et spontanée qu’avaient dû faire les -hommes des âges en regagnant la forêt après -l’exil des villes. Le midi tomba et tout à coup -je pensai à la tribu qui nous attendait près -des fours.</p> - -<p>— Iule, dis-je, je suis venu te chercher. -L’ouvrage pressait.</p> - -<p>Je parlais avec décision, comme un homme -qui a la conscience de son devoir.</p> - -<p>— Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule -n’ira pas avec toi.</p> - -<p>— O Iule ! les femmes mettaient cuire du -beau pain doré sur la cendre.</p> - -<p>Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement -vers la lisière. Le Père avec les aides -manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et -de loin me cria :</p> - -<p>— Tu as fait sagement de revenir, Petit -Vieux. Maintenant, tu n’ignores plus ce qui -est bien et ce qui est mal.</p> - -<p>Iule avait un autre visage en écoutant cette -simple parole.</p> - -<p>Il tomba des pluies ; le venteux automne -arrivait par la futaie. Les paillassons coururent -comme un camp en marche ; les hommes -rentrèrent réparer les outils. Un jour brouillé -et bas glissait à travers les vitres ; à peine on -voyait les mains battre sur l’enclumette le -fer ébréché. Maintenant aussi les arbres du -bois commençaient à s’empourprer.</p> - -<p>Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur -de soleil sécha l’arène ; les petites ombres -dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire -leurs gestes rythmés. Une suprême ardeur régna. -Iule, ma chère Iule ! avec quel entrain -tes petites jambes blondes d’argile couraient -sous la charge des briques fraîches ! Toi et -moi, avec le temps, étions devenus d’habiles -ouvriers.</p> - -<p>La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait -plus sa pipe qu’à la nuit, autour des feux de -bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient -du village ; leurs faces étaient moins -sombres, comme si déjà ils voyaient se lever -derrière les fours le clocher natal.</p> - -<p>Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit -était tombée quand elle rentra. A la clarté des -lampes, des étoffes s’éployèrent ; les femmes -les palpaient entre leurs doigts. Il y eut des -vêtements moelleux pour les enfants. Pour -la première fois de notre vie nous sentîmes -la douceur d’un tissu envelopper chaudement -nos membres. La laine vêtit nos peaux nues -qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous -le soleil. Nous n’osions faire un mouvement, -de peur de froisser la trame unie. Et moi, ce -soir-là, je regardai avec une gaucherie timide -cette sauvage fille des bois habillée comme -une petite Vierge des chapelles et qui tournait -sur elle-même, en cambrant sa taille. -D’un cri tout à coup elle bondit vers le grand -coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.</p> - -<p>— Petit Vieux, est-ce bien moi ? Me reconnais-tu -encore ? Jamais je ne me serais crue -si belle.</p> - -<p>Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas -avec Mama, la prostituée secourable, le pauvre -bon cœur chargé de péchés.</p> - -<p>— Petit Vieux !… Si elle pouvait me voir !</p> - -<p>D’intimes et heureuses sensations jaillirent, -s’accordèrent à la joie de l’heure. Elle -eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva -grandie, dans l’importance d’une croissance -sociale.</p> - -<p>Ce fut là la fin du travail ; sous de bas ciels -nébuleux, la lumière s’éteignit ; on sentit -peser la stagnation prochaine du solstice. -Des attelages maintenant roulaient dans la -plaine ravinée, de longues charrettes qui se -comblaient d’empilements de briques et ensuite -prenaient le chemin de la ville. Dans -le désert rouge, parmi les flaques rouilleuses, -il ne resta plus debout que les grands pilones -entamés, la brèche déchiquetée des cuissons -de l’été.</p> - -<p>D’abord les femmes partirent, les mères, -l’aïeule, fléchies sous le poids des hardes : au -petit matin on vit leurs silhouettes décroître -dans l’air pluvieux. Elles marchaient sur un -rang, à pas rapides, reprises par le désir de -l’abri sûr, de la petite maison au village, dans -la tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes -un jour encore avec les hommes, -rentrant les pailles, les tables, les moules.</p> - -<p>— Hé ! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche -on va à l’église. Je mettrai ma belle robe. S’il -y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles -d’oreilles.</p> - -<p>Le Père retira les clefs. Le silence, la mort -régnèrent dans l’ancienne animation du camp. -Et à présent, avec la charge des bêches aux -épaules, nous relayant pour pousser les -brouettes où s’entassaient les ustensiles et les -literies, les mâles de la tribu, à leur tour, -dans la clarté brouillée du matin, fendaient -la plaine.</p> - -<p>Nous traversâmes des villages ; les fermes -blanches à toits de tuiles rouges, les étables -effumant un suint chaud se groupaient en -rond autour des clochers pointus. Des chevaux -tiraient la charrue ; il y avait des enfants -qui mangeaient d’épaisses miches beurrées -sur le pas des portes.</p> - -<p>La nuit tomba : moyennant le denier du -pauvre, nous fûmes hébergés dans une grange. -La chaude senteur des pailles nous enveloppa ; -et, avec ses petits pieds las, Iule était -près de moi, sa tête rousse dans ma poitrine.</p> - -<p>L’aube filtra par les joints des vantaux, le -Père donna le signal et, encore une fois, les -routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens -sur des seuils commencèrent à nous saluer : -les faces étaient cordiales, comme pour un -retour attendu.</p> - -<p>Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée -du jour. Et puis des fumées volèrent, l’odeur -des feux de bois nous arriva du hameau. -Toutes les portes étaient ouvertes. Des femmes -avec des nourrissons dans les bras s’avançaient -et embrassaient les hommes.</p> - -<p>C’était là, aux confins de la lande, une -centaine de maisons badigeonnées au lait de -chaux, parmi des emblavures et des vergers. -Des fils, des pères en étaient sortis au temps -de l’exode : et maintenant les barrières étaient -levées, chacun rentrait dans les maisons où -des petits étaient nés, où des vieux avaient -été cloués dans leur bière. La mort et la vie -avaient passé pendant leur absence et à leur -tour ils arrivaient, maigres et errenés, ayant -gagné le pain de l’hiver.</p> - -<p>Le Père poussa une porte et dit :</p> - -<p>— Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez -dans cette maison avec nos enfants et nous-mêmes.</p> - -<p>Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du -carreau, après la longue marche harassée. La -nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent ; -une garbure épaisse fuma sous la -lampe claire. Aux siestes brèves du campement, -nous n’avions pas connu un si grave -et si naturel plaisir.</p> - -<p>Des voisins, de coriaces campagnards, de -menues commères entrèrent, se pressèrent -près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces : ils -dirent les humbles fastes, les obscures destinées. -L’histoire du hameau, tandis qu’au désert -là-bas les autres peinaient, se déroula, la -moisson, les labours, les semailles. Le charron -avait remis un toit de tuiles à sa maison ; la -femme du messager avait eu deux jumeaux ; -des jeunes gens avaient échangé les promesses.</p> - -<p>Quelle chose nouvelle pour Iule et pour -moi ! A la ville comme à la forêt, nous -avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités. -Et voilà, ce hameau nous révélait le -rudiment de la cité selon la vraie vie, chacun -bêchant et ensemençant pour soi, mais tous -associés de peine et d’intérêts, avec une communion -de misère et de courage.</p> - -<p>Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain -qu’il existait des âmes simples, différentes des -haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord -des villes. Ah ! nous les connaissions -bien, ceux-là, embusqués derrière la haie -avec leurs chiens et leurs fourches, donnant -la chasse aux petits pillards affamés qui maraudaient -un navet à la limite de leur champ ! -La famille, la collectivité sociale vaguement -s’éveillèrent, eurent un sens. Au campement -déjà, dans les parlotes des soirs, on nous -avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au -hameau. Personne n’était riche, mais tout le -monde travaillait ; le pain jamais ne manquait -à la faim des petits.</p> - -<p>La tribu reprit racine. Les ouvriers roux -du feu furent, aux grasses matrices de la terre, -un autre peuple redevenu laboureur. Des -bêches fouissaient les courtils ; les champs -s’emplirent de brusques silhouettes qui traînaient -la herse. On rentra les derniers fruits -pour les réserves de l’hiver ; je montai au -verger cueillir la pomme pourprée d’automne. -Iule avec prudence rassemblait la récolte dans -les bannes. Quelle joie de palper et de croquer -librement les belles pulpes vermeilles -qui, autrefois, par delà les clos murés, excitaient -si cruellement nos convoitises ! Nos -mains et nos habits étaient parfumés de sève -verte. Nous vivions là dans l’abondance des -biens de la terre, au cœur inépuisable des -fructifications.</p> - -<p>— Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule, -une fois tu es venu dans la plaine avec moi. A -présent nous avons un verger et une maison. -Nous mangeons du bon pain frais. Si cependant -toi et moi n’étions pas allés vers l’arbre, -cela ne serait jamais arrivé.</p> - -<p>Avec son front court, elle exprimait là une -idée juste de destinée ; nous ne pouvions encore -la comprendre et néanmoins elle remuait -quelque chose de profond en nous. C’était -comme une main qui était sortie d’un nuage -et nous avait menés vers la vie.</p> - -<p>Les pommiers se dénudèrent : nous rentrâmes -les dernières cueillettes ; d’humbles richesses -s’accumulèrent aux greniers. Les maisons -ressemblèrent à de petites arches combles -qui tranquillement attendaient l’hiver. Iule -maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule -à enfourner le pain. Ses mains sentirent l’oignon, -le poireau, les bonnes herbes qui parfument -le repas. On lui confiait aussi la vache ; -elle sut manier les aiguilles d’un tricot, et -en tricotant, elle menait la bête pâturer au -long de la route. Moi, avec les hommes, un -jour je partis couper les osiers, dans la région -des marais.</p> - -<p>Je connus l’alternance des travaux qui partageaient -ces humbles existences. Le printemps -venu, le hameau partait cuire la brique -aux confins des villes. Il ne restait aux maisons -que les vieillards, les jeunes mères et -les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la -vache, du mouton et du porc ; ils entretenaient -l’habitation et le courtil ; ils regardaient -l’épeautre, le seigle et la pomme de terre -pousser au soleil de l’été, dans l’étendue solitaire. -On s’entendait ensuite pour faire ensemble -la moisson. Au retour, la grange était -remplie : activement, silencieusement la maison -s’était préparée à recevoir la tribu revenue -de l’exil. Et puis arrivait l’hiver : avec -des gestes souples on courbait l’osier, on -maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent -briquetier de l’été, le hâtif ouvrier des -derniers labours devenait le vannier aux -mains agiles, derrière les vitres étamées par -le givre.</p> - -<p>Le fléau battit sous l’auvent des granges. -Je portais le grain au moulin ; j’en poussais -devant moi une pleine brouettée. J’avais de -bons moments parmi les fariniers aux masques -blancs, dans la maison pâle où neigeait -la farine. Le ronflement des ailes virant sur -leurs axes me rappelait avec douceur le tonnerre -sourd des ponts par-dessus mes sommeils -blottis aux nervures du fer.</p> - -<p>Le petit pauvre est observateur : il saisit -les analogies. Sa tête travaille comme le moulin -broie la pulpe grasse du grain. Au coup -de vent du hasard, elle aussi, dans l’immense -aventure quotidienne de la vie, fait sa -farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi, -je regardais le geste lent des fariniers sous -les hautes solives poudrées déverser aux conduits -le sac de grain, arrêter ou mettre en -mouvement le taquet. Ils étaient silencieux -et patients, comme tous ceux qui s’aident des -forces de la nature. Quand le vent cessait de -souffler, le moulin chômait ; et en sifflant -doucement des airs mélancoliques, ils attendaient -que le vent reprît. Je sifflais comme -eux.</p> - -<p>Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment -que moi aussi, en rapportant le grain moulu -à la maison, je faisais une chose utile. Le -moulin moud le blé et ensuite, au creux de -la maie, des poings activement pétrissent la -farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et -le moulin. Quand enfin le pain levait, j’avais -la conscience d’avoir pris ma part de l’œuvre. -C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme -de faire le bien et de mériter la vie. A présent -que la réflexion m’est venue, j’admire -quelles forces secourables, quelles réserves -de courage et de sagesse reposent au fond -de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un -peu de temps que j’avais cessé d’être un -petit vagabond, mêlé aux lamentables épaves -que charrie le fleuve fangeux des villes ; -et déjà, par la puissance de l’exemple, aux -approches d’une humanité simple et cordiale, -je sentais en moi les mouvements d’une conscience. -Cependant là-bas, torturé par la faim, -il aurait pu m’arriver un jour de voler sur -le comptoir du boulanger un pain. Tout -l’appareil social se fût ébranlé pour me mener -au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que -j’étais un précoce criminel parce que, dans -une société hypocrite et lâche, la faim, plus -encore que le vol d’un pain, est un attentat à -la moralité publique. Moi qui étais un enfant -mis bas dans l’ombre d’un porche et à qui -personne n’avait appris à travailler, moi qui -avais poussé à la vie comme l’ivraie du bord -des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs -dortoirs d’une maison de correction, un être -perverti, aux yeux cauteleux, au cœur fermenté -de haine et de révolte.</p> - -<p>La première neige floconna : les vergers, les -toits de feurre et de tuiles sombrèrent dans -un silence blanc. L’intimité alors se retira au -cœur des maisons, une quiète vie feutrée de -silence et d’attente près des bêtes domestiques. -L’horloge, au chaud des âtres, scanda -les heures actives, le rythme des mains tressant -l’osier, les molles et muettes détentes -de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau, -derrière les vitres, façonnait des bannes, -des paniers à égoutter le fromage et de -délicates corbeilles. On entendait au fond des -étables le ruminement pesant des vaches, le -barbotement des porcs dans l’auge ; et les -routes étaient vides, il n’y avait point d’autre -bruit. Toute attache sembla coupée avec le -monde du dehors. Cependant au matin un -clapotement de sabots d’enfants traînait, filles -et garçons en petites bandes, le nez bleu et -les mains dans les moufles. C’était la classe -du cordonnier Jean. Les sabots un peu de -temps méandraient le long des haies et puis -heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous -allions avec les autres. Dans une chambre -aux vitres brouillées, un vieil homme, des -bésicles au nez, piquait l’alène et tirait le fil -avec ses grosses mains noires de poix.</p> - -<p>Trois bancs s’alignaient près du poêle de -fonte. Il y avait au mur d’antiques images et -des livres dans le bahut : ils aidaient le vieil -homme à méditer sur les choses de l’univers. -Depuis bientôt soixante ans qu’il était au -hameau, sa vie se passait à aimer le prochain -et à ressemeler le pays, dans cet humble -coin du monde. Il n’avait pas eu d’autre ambition, -laissant venir à lui les petits enfants, -leur enseignant ce qu’à grand effort de cerveau, -sans l’aide d’aucun maître, il avait appris -lui-même dans ses images et dans ses -livres. Mon Dieu ! ses livres ! D’anciens almanachs, -des Mathieu Laensberg de l’an -quinze aux feuillets déchiquetés et racornis, -comme grignotés par les souris, maculés par -le coup de pouce mouillé dont il les tournait, -jaunis et chinés à l’égal de la peau de ses -mains ! Il possédait aussi quelques fragments -des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ, -c’était vraiment comme une figure de lumière -qui se levait devant nous, un homme infiniment -bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.</p> - -<p>— Christ est passé ce matin, disait Jean -gravement. Il est entré ici, il s’est assis ici, -il m’a dit de belles choses que je vais vous -dire à mon tour.</p> - -<p>Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais -la chaise qu’il me montrait du doigt. -J’étais sûr que la chose était arrivée comme il -disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il -me semblait qu’il devait lui ressembler.</p> - -<p>Avec le tremblement de ses gros verres sur -son nez picoté de trous noirs, il partait de là -pour nous expliquer qu’il fallait aimer les -autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa -misère et ne point faire de mal aux bêtes.</p> - -<p>Je pense avec émotion au bonhomme Jean. -Il ressuscite du passé de ma vie comme un -humble saint de village. Si j’arrivai plus tard -à démêler le bien du mal, moi le petit vagabond -à l’âme obscure, c’est à lui, à la grande -lumière qui tombait de ses mains ouvertes -que je le dois. Cependant à peine il passa dans -ma vie et il ne s’en est jamais allé.</p> - -<p>Assis parmi nous, ses mains cordées courant -le long des lignes, il nous lisait les textes, -nous expliquait les vieux symboles. C’était -l’astrologue au chapeau pointu, à la robe -constellée de lunes et d’étoiles ; c’étaient les -mois et les saisons, les solstices, les équinoxes ; -c’étaient les fables, les proverbes et les -sentences. Je connus les Jours d’or du calendrier ; -les grands Béatifiés m’apparurent des -ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés -pour avoir fait leur devoir sur la terre.</p> - -<p>Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire. -D’une grosse écriture à la craie il traçait sur -le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait -recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos -ardoises en fussent remplis. La touche grinçait, -mal conduite par les doigts gourds ; -tandis que nous nous appliquions à nos jambages, -lui un peu de temps s’en allait battre -un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant -un sac de châtaignes sur le carreau, il nous -enseignait l’arithmétique. Deux et deux font -quatre et quatre font huit, et quatre fois huit… -Qui aurait dit jamais, petite Iule, qu’un jour -toi aussi pourrais compter jusqu’à cent ?</p> - -<p>Quand le bonhomme disait : « Regardez-moi -bien. C’est moi qui suis Dieu et je pousse -la terre comme ceci et la lune comme cela, » -je croyais véritablement que Dieu était devant -moi et me révélait le grand mystère.</p> - -<p>La petite école finissait à midi. Alors, comme -au matin, les sabots se remettaient à battre -le long des haies. Parfois une rixe s’élevait. -Les grands fonçaient sur les petits. Iule et -moi tapions avec les poings : on la redoutait. -Quand nous rentrions, la pomme de terre -fumait sur la table. Il y avait là le père et trois -de ses fils, assis autour de l’âtre sur des escabeaux -bas, avec les outils et les osiers frais. -Ils ne s’interrompaient de remuer les mains -que pour manger et ensuite travaillaient jusqu’au -soir. Iule avait pris goût à ce travail ; -j’y étais moins habile qu’elle. Les osiers sous -ses doigts précis se déroulaient comme de -minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait -en délicats corbillons. Dans le taciturne -hiver de la maison, l’horloge battait d’un -pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron -à petits bouillons cuisait à la crémaillère.</p> - -<p>Cette vie monotone doucement nous engourdissait. -L’autre hiver j’avais gelé sous les ponts, -Iule une nuit avait manqué ne plus jamais -s’éveiller : c’était Mama qui l’avait ramenée -à la vie en la couchant près d’elle dans sa -chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là, -en sa pauvre vie de misère et d’abjection ? -Ah oui ! qu’était devenue la pauvre Mama -avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle -à trous sous lequel, comme une image de -la mort galante, elle se pavanait dans le soir -impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses -aux passants ? Elle toussait déjà en ce -temps d’un si affreux râle d’alcool et de -phtisie !</p> - -<p>Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que -la maison, l’antique tradition familiale soit -bien profondément incrustée au cœur des -races pour ressusciter si vite l’instinct de la -sociabilité. Comme de libres bêtes farouches, -nous avions vécu, aux confins de l’humanité, -l’aventure des jours. Et déjà nos fibres se -reprenaient à la chaleur vive des contacts.</p> - -<p>Une filialité obscure palpita, m’assouplit à -la vie commune près de l’ancêtre et de l’aïeule. -Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus -par les saints noms. Des mots, des rappels -de choses ordurières s’éliminèrent. Ses fonds -de nature rusés et sournois furent comme limés -à la probité de ce peuple loyal et doux.</p> - -<p>Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde -de sa petite comédie de dissimulation. Je ne -savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la -langue derrière le dos des gens qui étaient là -et ensuite étrangement me regardait en riant. -Quand je commençai à voir clair en elle, il me -parut qu’elle avait instinctivement deux âmes, -son âme des dimanches qu’elle passait avec sa -belle robe, une âme franche et amusée avec -laquelle elle se regardait au miroir et partait -entendre la messe au village à une lieue du -hameau, et puis l’autre, clandestine et butée, -sa petite âme de misère et de vice là-bas dans -la ville.</p> - -<p>Un jour les arbres bourgeonnèrent et le -temps des paniers fut fini. Il vint des oiseaux ; -la sève verte monta. On prépara la terre pour -les semis. Toutes les maisons étaient vides -et Iule commença à me reparler de la forêt. -Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie -était plutôt avec ces hommes qui se courbaient -dans la campagne rose. La petite classe avait -pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne -cognaient plus à la porte du doux maître ingénu : -par les chemins verts ils partaient pour -une autre école très loin où un vrai maître -enseignait d’après les principes. -Le dernier jour, Jean gravement avait pris -un de ses antiques almanachs et me l’avait -mis dans les mains, disant :</p> - -<p>— Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis -des choses dans tes yeux. Si un jour tu es -malheureux ou si tu as besoin d’un conseil, -ouvre le livre, tu y trouveras la bonne leçon.</p> - -<p>Ce fut pour moi comme un legs de vie, -comme un don religieux ; le livre palpita près -de ma chair sous ma chemise.</p> - -<p>Un matin de ciel couvert, les portes battirent : -c’était le lundi de la semaine de Pâques. -Les hommes, chargés de pelles et de bissacs, -partirent comme ils étaient revenus. Tous les -ans, au même jour, pluie ou soleil, on émigrait -avec les hardes en tas dans les brouettes. -Le Père allait devant et les fils suivaient. -Les femmes ensuite arrivaient, trouvaient le -campement installé. Quelques vieilles gens -demeuraient seules dans les maisons pour les -semailles et les berceaux. Nous traversâmes -les villages ; sur les seuils, comme au temps -du retour, des enfants mangeaient du pain -beurré ; et les haies verdoyaient. J’avais un -couteau, de bonnes chaussures, un bâton à -la main. Je me sentais un homme et toute la -vie devant moi.</p> - -<p>Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.</p> - -<p>— Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la -petite maison était toujours là ?</p> - -<p>Mon cœur battit fortement ; tout le bois vert -passa. O Iule ! la petite hutte sous la jeune -pousse des feuilles ! Le vent comme le souffle -d’une bouche endormie ! La pluie comme des -pas légers qui s’approchent ! Je n’étais plus -avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota -dans mon cou :</p> - -<p>— La maison pense à nous comme nous -pensons à elle, Petit Vieux.</p> - -<p>Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant -ses yeux rusés, je tremblai comme si déjà elle -m’avait pris par la main et me menait vers la -hutte. Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être -je ne serais plus jamais revenu. Je secouai -la tête.</p> - -<p>— Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les -neiges.</p> - -<p>Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide -de paroles. Je n’osais plus aller au bout de ma -pensée.</p> - -<p>Tout de suite la vie du campement reprit, -elle sembla avoir été interrompue la veille -seulement. Les paillassons au dos des hommes -coururent brandis, debout comme des -tentes en marche. Les feux de bois fumerolèrent -sous la marmite. A coups de talons -nus, Iule et moi arpentâmes l’aire où une -pauvre herbe maigre comme le poil d’une -bête galeuse par places avait repoussé. Maintenant -l’équipe avec ses huttes s’avançait -aux terres vierges. L’ancienne dévastation du -désert demeura derrière nous. On défonça des -champs encore verts, gras de la sève des récentes -cultures. Le Père lui-même avec les -maîtres du fonds en avait fixé les limites. -Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était -venu pour la première fois et chaque année -la campagne reculait, entamée par les brèches, -mangée par la cuisson des fours tandis -qu’à l’opposé, dans l’horizon déchiqueté, -la bâtisse comme une armée toujours plus -loin avançait.</p> - -<p>La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, -maintenant était là, dans les jeunes pluies -d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi, -me regardait avec des yeux sournois. Quand -le soir tombait, elle disparaissait dans le bois. -Une fois, je la guettai. La petite ombre, dans -la nuit des arbres, ardemment fouissait sous -les mousses, à la base d’un chêne. Mon souffle -haleta : elle me vit près d’elle et aussitôt, d’un -cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit -toute raide sur le trou qu’elle creusait. J’étais -très doux et cauteleux. Elle se rassura ; elle -riait avec des yeux dissimulés et hardis :</p> - -<p>— Petit Vieux, tu ne le diras à personne ?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai -caché là. Vois !</p> - -<p>Elle gratta dans le trou et en retira une petite -boîte où il y avait une boucle d’oreille.</p> - -<p>— Iule, tu mens ! m’écriai-je. Tu as volé -cette boucle à la vieille femme.</p> - -<p>Je marchai sur elle et voulus lui arracher -la boîte ; mais elle la tenait dans sa main -crispée, ses ongles me griffaient le visage.</p> - -<p>— Donne-la moi, donne-la moi ! criais-je -toujours.</p> - -<p>Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et, -à une petite distance, avec une joie méchante, -elle me défiait et sourdement disait :</p> - -<p>— Elle est à moi ! Je l’ai volée ! je l’ai volée ! -Elle est à moi !</p> - -<p>Je me mis à siffler tranquillement entre mes -dents, et puis, après un peu de temps, je -lui dis :</p> - -<p>— Vois maintenant : cette femme t’a aimée -comme une fille et tu l’as volée.</p> - -<p>Elle cria encore une fois en faisant tinter -l’or de la pendeloque :</p> - -<p>— Elle est à moi. Je percerai un petit trou -à mon oreille, je la passerai dans le trou. Si -quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi, -il en a menti.</p> - -<p>Je lui répondis doucement :</p> - -<p>— Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux -oreilles. Comment feras-tu pour en mettre un -morceau à toutes les deux ?</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à -ce que tu dis là. La boucle était dans le tiroir -là-bas : il n’y en avait qu’une et je l’ai prise. -Je ne les aurais pas prises toutes les deux.</p> - -<p>— Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à -la vieille femme, puisqu’aussi bien tu as deux -oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je lui -dirais : J’ai pris cette boucle dans le coffre et -à présent je te la remets. Elle se fâchera et -puis elle oubliera que tu es allée au coffre. Je -t’assure, c’est cela qui est le mieux.</p> - -<p>— Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela -qui est le mieux.</p> - -<p>Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait -la boucle. Mais elle se recula derrière un arbre -et se mit à rire.</p> - -<p>— Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque -je l’ai ? Dans le coffre, elle n’était à personne et -maintenant je la tiens dans mes mains. Pourquoi -l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas ?</p> - -<p>Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle -obtuse, disait là une vérité effrayante. Si l’un -a un morceau de pain qui est refusé à la faim -d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout -devrait être partagé entre les hommes, et qui -a deux boucles d’oreilles peut bien en donner -une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule :</p> - -<p>— Pense à ceci : la vieille femme a payé -la boucle avec son argent, et si elle te demandait -le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais -pas le lui rendre.</p> - -<p>— Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre -dans le coffre. Quand elle l’ouvrira, elle verra -la boucle et elle ne songera pas à autre chose.</p> - -<p>Ses paupières battirent ; elle eut une petite -douleur sèche qui lui crispait la bouche.</p> - -<p>— Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout -un temps. Elle brillait si gentiment au soleil ! -Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais -cru voir une autre fille. Oh ! je la déteste, -cette vieille femme ! Pourquoi a-t-elle eu de -douces paroles pour moi ?</p> - -<p>Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna -enfin la boucle et alors moi, avec le cri de la -force et de la ruse, je partis en courant vers -le camp.</p> - -<p>— Elle est à moi, Iule ! Si tu dis que c’est -moi qui l’ai volée, je t’étranglerai.</p> - -<p>La Mère était dans la cabane avec les hommes : -c’était la fin d’une journée de travail. -Personne ne s’aperçut que je tenais quelque -chose dans les mains. J’étais venu avec le -ferme propos de rendre la boucle à la vieille -femme, et maintenant j’étais là, bouche close, -éprouvant à mon tour une joie singulière à -tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais : -puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant -garder cela pour moi seul. Dans le fond de la -chambre était l’appentis où couchaient les -deux vieux ; je savais que le coffre était près -de la porte. Les hommes maintenant, avec des -gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers -les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me -disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais -très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais -la Mère me dit :</p> - -<p>— Où vas-tu par là, Petit Vieux ?</p> - -<p>J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer -dans l’appentis pour une chose qui ne -la concernait pas ou bien lui remettre simplement -la boucle en lui disant : « Voilà, Iule l’avait -prise et je la reporte dans le coffre. » Mais -tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, -il y aurait dans la maison une grande colère -contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux -bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et -puis encore une fois je sentis le charme -étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se -serrèrent ; je n’aurais pu en tirer un son. Ce -sera pour demain, pensai-je, quand personne -ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment -rentra ; j’entendis le battement de ses -petits pieds nus, près de moi. D’un souffle -dans mon cou, elle me demanda :</p> - -<p>— L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre ?</p> - -<p>Et je lui dis :</p> - -<p>— Je l’ai fait.</p> - -<p>Cependant je tenais toujours la boucle dans -mes mains.</p> - -<p>Le lendemain je passai la journée à tremper -les argiles. Iule ne travaillait jamais loin -de moi : elle allait et venait avec l’eau de la -tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. -A plusieurs reprises elle me demanda -si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la -boucle dans le coffre. Je remuais simplement -la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait -pas la moindre honnêteté en tout cela ; je -n’éprouvais plus le même sentiment de bonne -conscience que la veille. Elle, du moins, -avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de -dérober un bijou pour s’en parer. Les mains -du pauvre sont tentaculaires ; mais moi, en -différant de restituer la boucle d’or, je paraissais -me donner le temps d’user les mouvements -de ma probité.</p> - -<p>Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher -près de moi. Elle tenait ses pieds dans -ses mains, ce qui était chez elle le signe de la -réflexion, et elle me regardait franchement.</p> - -<p>— C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, -si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait -maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais -redemandée.</p> - -<p>— Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la -Mère m’a empêché d’aller jusqu’au coffre. Je -l’ai cachée entre les planches.</p> - -<p>Elle me dit tranquillement :</p> - -<p>— Tu ne l’as pas cachée entre les planches. -La boucle est dans ta poche. Si tu m’en crois, -maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas -pour nous deux.</p> - -<p>C’était là la chose terrible, je commençais -à m’habituer, comme elle disait, à l’idée d’avoir -toujours le poids léger de cet or près de ma -chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage -s’il m’avait fallu dans le moment aller -vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour, -pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme -ne s’est aperçue de rien.</p> - -<p>Alors elle coula son bras sous ma nuque ; -et elle ne me demandait rien, elle me caressait -d’une affection câline.</p> - -<p>— Je suis malade du bois, fit-elle. Sens -comme mes mains brûlent. Pourquoi sommes-nous -venus chez ces hommes ? Là-bas nous -aurions vécu ensemble sans avoir de comptes -à rendre à personne. Toi et moi aurions travaillé -librement pour nous. Petit Vieux, je -t’assure, cela eût mieux valu pour tous deux.</p> - -<p>Sa voix doucement chuchotait près de mon -oreille ; et maintenant, appuyé sur le coude, -je regardais la ligne verte de la forêt dans le -ciel clair. Je tenais mes dents serrées, comme -pour arrêter mon cœur près de sortir. Mais elle -toujours suivait son idée et plus bas elle disait :</p> - -<p>— Nous partirions le soir quand les hommes -sont dans la maison. Personne ne saurait où -nous sommes allés et chacun de nous à son -tour porterait un peu de temps cette chose. -Pense à cela : il n’y aurait jamais personne -pour nous la réclamer.</p> - -<p>Une chaleur monta de ma vie. J’aurais -voulu pleurer, avec mon cœur gonflé comme -une fève entre mes mains. Il existait déjà de -si solides liens entre moi et cette famille de -hasard ! Et cependant la forêt parfumée aussi -m’appelait. La voix de Iule à mon oreille -était comme le frôlement du vent venu de dessous -les arbres. Je me retournai pour ne plus -voir les cimes et dans ce mouvement je sentis -tout à coup qu’elle tâchait d’entrer sa main -dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt -elle se mit à crier d’horribles jurons ; toute la -lie de la ville remonta ; et maintenant elle -se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.</p> - -<p>Le Père, du seuil de la maison, battit des -mains ; les hommes l’un après l’autre se levèrent -pour reprendre le travail et jusqu’au soir -Iule, avec sa passion noire, resta muette. Moi, -par moment je tâtais la boucle au fond de ma -poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant -que ce serait perpétuellement entre -nous un sujet d’irritation et de rancune. Je -pensais : Qu’est-ce que tu vas devenir avec -cela qu’il te faudra toujours cacher ? Si tu ne -le rends pas, on se doutera tout de même à -la fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La -tentation du bois revint, persista, l’impunité -après la mauvaise action, le sûr mystère des -cachettes où personne n’irait nous découvrir. -Le soir tomba et elle vint gentiment à moi. -Elle me dit :</p> - -<p>— Que tu la gardes ou que tu la rendes, à -présent ça m’est égal. Fais comme tu voudras. -Jamais plus je ne t’en parlerai.</p> - -<p>— Iule ! Iule ! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu -prise ? Tout le mal est venu de là. Maintenant -il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le -bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de -ces gens.</p> - -<p>Iule doucement riait, suivait son idée. Elle -me dit :</p> - -<p>— Une fois que nous serons dans le bois, -nous ne nous occuperons plus de ce qu’ils peuvent -penser de nous.</p> - -<p>Je n’aurais pu expliquer comment il se fit -que tout à coup je crus sentir battre l’almanach -dans ma poitrine.</p> - -<p>Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant -quelquefois et, un doigt sur les lettres, m’efforçant -d’aller jusqu’au bout des lignes. Il -semblait me dire : Fais-le ! Fais-le ! Mais le -Père nous appela ; les autres hommes déjà -dormaient.</p> - -<p>— Demain, petite Iule ! Demain…</p> - -<p>Elle se coucha sur la botte de paille : la -porte fut refermée ; et par-dessus le ronflement -de la chambrée, sa voix doucement monta.</p> - -<p>— Bonsoir, Petit Vieux… Demain, demain…</p> - -<p>A l’aube la maison se vida et moi, à pas -prudents, écoutant au loin les voix dans le -camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la -Mère en avait enlevé la clef ; et la boucle entre -mes doigts, je regardais à présent le coffre -avec un grand serrement de cœur. Iule, venue -sur mes talons, me dit bravement :</p> - -<p>— Puisque aussi bien cela est, mets-la sur -le lit. Nous n’avons plus rien à cacher à présent. -Elle la trouvera là en rentrant et elle -comprendra pourquoi nous sommes partis.</p> - -<p>Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds -coururent ; la forêt s’ouvrit : nous ne cessâmes -de courir que lorsque le souffle nous -manqua.</p> - -<p>Nous roulâmes au lit tiède de la terre et -Iule cachait quelque chose derrière elle. Nous -fûmes là tout un temps comme évanouis à -la vie, avec le halètement de nos poitrines. -Aucune rumeur ne s’éveillait du camp ; le -silence, la grande paix fraîche des feuillages -nous enveloppait. J’étais heureux, je n’avais -pas de rancune contre Iule. Elle avait fait -le mal : je ne m’étais pas séparé d’elle dans -les conséquences de la mauvaise action : j’avais -pris fraternellement ma part de la faute. -Si elle avait dû être menée en prison, j’aurais -voulu y être mené avec elle. C’étaient là des -pensées bien subtiles pour un jeune garçon. -Et pourtant cela fut profondément en moi, -dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil -de mon intime beauté encore obscure.</p> - -<p>O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme -une peine lourde et maintenant, ayant accepté -d’être séparé des autres hommes à cause d’elle, -je sentais au-dessus de moi une chose très -douce, confusément montée du fond de ma vie, -et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai -pris alors tes mains dans les miennes ; je -t’ai regardée dans les yeux et je ne pouvais -rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus -près de toi qu’à travers la faute partagée qui -si intimement confondait nos deux destinées. -Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une -clarté passa dans tes yeux, ta poitrine fut secouée, -et à présent peut-être tu te rendais -compte que je t’avais donné ma vie.</p> - -<p>Les mouches vibrèrent vermeilles ; l’ondée -d’or du midi filtra sous les feuillages ; et l’ancienne -faim des pauvres recommença. Iule -disparut un peu de temps derrière les arbres -et ensuite je la vis revenir, chargée d’un -vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle -avait tenu caché derrière elle.</p> - -<p>Maintenant, sans rien dire, d’une activité -nerveuse de fourmi, elle ouvrait le sac et en -retirait du pain, des pruneaux, des noix, des -quartiers de pommes séchées, une bouteille, -une assiette ébréchée. A chaque objet qu’elle -étalait devant moi, elle me regardait en riant -avec son petit ouah joyeux. Elle avait emporté -aussi les souliers et les vêtements -qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. -Ah ! ceux-là, nous les avions mérités par -notre travail de l’autre été ; ils avaient été le -salaire de la peine prise en commun. Mon -Dieu ! c’était une chose vraiment amusante -qu’elle eût pensé à tout cela ! Nous avions une -assiette comme si nous devions manger encore -l’appétissante garbure que préparait la -vieille femme.</p> - -<p>Moi aussi je poussais des cris de plaisir. -Cependant je ne pouvais comprendre comment -elle s’était procuré les pruneaux et les -quartiers de pommes : depuis la fin de l’hiver -la réserve en était épuisée. Toute sa merveilleuse -dissimulation se révéla : elle me dit -qu’en prévision de notre retour à la forêt, -elle les avait épargnés sur ses repas, les cachant -à mesure dans le vieux sac.</p> - -<p>Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des -autres filles, de celles qui à la ville couraient -pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui, -avec de petites mines sages, allaient écouter -la messe au village. Elle fut devant mes -yeux comme une Iule que je ne connaissais -pas encore. O Iule ! moi là-bas j’avais oublié -l’heureuse vie sous les arbres, content d’être -bien nourri ; mais toi, tu avais gardé tes énergies -sauvages ; tu étais toujours la petite bête -libre qui aspirait au giron velu de la forêt.</p> - -<p>Avec ma tête plus haute et mon couteau -dans ma poche, il me vint une honte de me -sentir inférieur à cette petite fille qui résolument -avait arrangé dans sa tête le plan de -notre évasion. Elle prit huit pruneaux, n’en -garda que deux pour elle ; et puis elle cassa -le pain et m’en donna la plus forte part. Elle -faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous -étions riches et libres ; nous ne songions pas -que les pommes et les pruneaux prendraient -fin un jour. Nous avions la vie devant nous.</p> - -<p>Une fraîcheur monta : c’était l’heure où -l’or des derniers rayons là-bas enveloppait le -camp ; nos ombres longues la veille encore -avaient couru sur le désert d’argile, dans la -hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus que -du mépris pour ces hommes qui avaient été -ma famille. La folie sauvage du bois me grisait. -Si l’un d’eux était venu pour nous reprendre, -j’aurais tiré mon couteau. Après -tout, nous étions les maîtres de nos peaux. -Le bien volé avait été restitué : nous ne devions -plus rien à personne.</p> - -<p>— Petit Vieux ! fit-elle comme la première -fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je -n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma -tête sur ton épaule.</p> - -<p>Il y avait si longtemps que nous n’avions -plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma -vie, redevint la petite enfant confiante qui -avait laissé derrière elle la ville pour me suivre. -Nous ne fûmes plus qu’une même destinée -dans la molle nuit claire du bois, comme -si jamais aucun homme encore ne nous avait -dit : « Toi tu es un garçon et toi une fille. » -Je tenais sa tête lourde dans mon bras.</p> - -<p>Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu -dans les yeux, et comme la veille elle tira le -pain du sac, elle en fit deux parts ; et la plus -grande fut pour moi. Et puis, la main dans -la main, nous partîmes à la découverte de la -hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées -sur nos anciens sentiers ; les foulées de nos -pas avaient disparu, perdues sous les hautes -pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme -au matin me donna six pruneaux et elle en -prit deux pour elle. Nous ne finissions pas -d’écouter le bourdonnement des mouches autour -de nous. Parfois elle en attrapait une -au vol et doucement elle lui arrachait les -ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent -de palpiter dans le soir ; j’eus sa vie -fraîche dans ma poitrine.</p> - -<p>— Est-ce que jamais nous ne retrouverons -la petite maison verte ? disait-elle.</p> - -<p>Et elle s’endormit. Mais le lendemain, -ayant marché devant nous, un cri nous vint -en même temps. La hutte !</p> - -<p>Les brins de frêne que j’avais entremêlés -aux branches de chêne maintenant remuaient -d’une vie de petites feuilles autour du bois -mort. Petite maison primitive, tu avais continué -de vivre là comme une part de nous, -nous laissant le mal doux de quelque chose -qui était comme nos fibres arrachées, demeurées -accrochées à une autre vie perdue. Elle -avait été faite d’une de nos pensées et elle -avait grandi toute seule ; elle s’était, au mystère -du bois profond, fleurie de jeune printemps. -Quelle surprise inouïe ! Nous faisions -le tour de l’humble abri, Iule poussant ses -petits cris de bête, moi muet et grave, comme -le Petit Vieux dont je portais le nom.</p> - -<p>J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, -j’étais là, devant la hutte, comme une créature -humaine qui, après une longue absence, -revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de -bonne volonté à l’homme pour s’assurer une -demeure et ensuite la nature travaille à la -lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri, -les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile ; -le toit seulement, sous le poids des neiges, -avait fléchi.</p> - -<p>Mon cœur doucement levait, remué par des -choses profondes que je n’aurais pu dire. -Peut-être c’était la silencieuse action de grâces -pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la -vie qu’il y a dans une branche qui à chaque -printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se -passe au fond d’une âme qui n’a rien appris -et qui vit de ses propres puissances. Et Iule -non plus n’aurait pu dire pour quelle cause -tout à coup, après m’avoir regardé avec sa -main dans la mienne, elle la retira et se mit -à sangloter, se cachant de moi pour pleurer -entre ses doigts.</p> - -<p>Un chêne non loin avait une large fissure : -il devint notre grenier d’abondance. En sage -ménagère, elle y mit nos réserves de pommes -et de pruneaux ; et il nous restait un peu de -pain. Elle me dit tranquillement :</p> - -<p>— C’est encore une fois le temps des nids. -Quand nous aurons mangé tout le pain, tu -monteras aux arbres et tu prendras les œufs.</p> - -<p>Elle parlait là comme une enfant qui a -confiance dans la vie.</p> - -<p>Je repassai mon couteau sur une pierre et, -ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec -de grosses branches. Je les assemblai et les -liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent -la hutte d’une voûte légère et solide. -Tandis que j’achevais ce travail, Iule -vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras, -me dit doucement :</p> - -<p>— Entends-tu là-bas chanter l’oiseau ?</p> - -<p>Sa voix avait un autre son que chez les -hommes. Je ne savais pas de quel oiseau -elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, -à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin -j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et -de nouveau ensuite, après un peu de temps, -il recommença à chanter. Il sembla nous -souhaiter la bienvenue comme au premier -jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était -la petite âme bienveillante et solitaire de la -forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne -parlions plus ; c’était comme si en nous quelque -chose avait remué qui nous était encore -inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous -mîmes à crier coucou ! avec folie.</p> - -<p>Mon Dieu ! Cette nuit-là, sous l’abri vert ! -Cette nuit où pour la première fois, avec la -chaleur de sa vie innocente contre la mienne, -il me vint l’angoisse de la savoir autrement -faite que moi ! Un feu inconnu me consuma. -Je brûlais et mes membres étaient glacés ; je -me sentais affreusement triste comme pour -une chose survenue qui allait nous changer -l’un devers l’autre. Ma main timidement -essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts -avaient des caresses qui auraient voulu lui -faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un -qui est entré dans un jardin plein de -fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans -la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut -apaiser. J’aurais fui de peur si subitement -elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé -dans la nuit. Non, je n’avais pas encore -éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença -de filtrer à travers les branchages du -toit et alors seulement je trouvai le sommeil. -Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée -sur moi et me lissait les cheveux.</p> - -<p>— Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais -encore et tes cris m’ont réveillée. Je -croyais que tu avais de la peine : tu ne m’as -pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête -contre moi.</p> - -<p>— Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. -J’étais près de toi et tu me mordais avec ta -bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux -comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains -ne me lâchaient pas : je pleurais et j’avais -du bonheur.</p> - -<p>En sanglotant, je me mis à crier Iule ! -Iule ! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui -dire. Toute ma peine était revenue et cependant -j’étais heureux qu’elle eût souffert à -cause de moi. C’était une chose profonde et -obscure au fond de ma vie comme si, dans -la même minute, nous avions délicieusement -saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et -tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses, -me consolait.</p> - -<p>— Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux ? Je ne -t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à -cause de cette autre chose, tu aurais bien -tort, je t’assure. C’était doux comme quand -Mama me faisait boire un petit coup de trop. -Elle buvait toujours une chose sucrée dont -j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu -des hommes, elle en buvait une bouteille entière ; -et cependant il y avait toujours trois ou -quatre verres pour moi. Alors tout tournait -et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer -tout de suite à dormir pour sentir -encore cela.</p> - -<p>Mais voilà ! j’avais mis les mains sur sa -chair comme un voleur. Il me resta un grand -trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le -besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même. -Je marchai donc devant moi en sifflant. -Je lui avais dit : « Je monterai aux arbres -s’il y a des nids. » Mais à présent je ne -pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, -mon cœur battait entre mes mains et je ne -savais pas de quel mal je souffrais ; je savais -seulement que Iule était une femme comme -cette Mama qui rentrait dans son misérable -galetas avec des hommes. Je n’avais jamais -songé que je la détesterais un jour à cause de -cela. O Iule ! tu n’étais plus la petite sœur -sauvage qui courait avec un lambeau de jupe -sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore -levé. C’était un étrange mélange de peur et -d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là -criant et jurant, me roulant sur la mousse -avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue -dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux, -je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs -m’auraient fait plaisir.</p> - -<p>Et puis tout à coup je cessai de la haïr ; -je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès -d’elle. Mes fibres se détendirent ; la sèche fureur -s’amollit. D’un élan je courus, je fendis -les rameaux verts et de loin, avec la bonne -fraternité revenue, je l’appelais.</p> - -<p>— Iule ! Iule !</p> - -<p>La hutte était vide. Mon appel se perdit -dans les hautes branches et je n’avais plus -de colère. J’étais triste, avec une grande peine -lâche, comme si une moitié de ma vie n’était -plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai -une ruse, la mobilité de son cœur furtif et -clandestin. Je crois bien que si elle n’était -plus revenue, je me serais cassé la tête contre -un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille -tendue, écoutant les rumeurs du bois. -Le vent s’était levé, une onde large et sonore -qui froissait les cimes et faisait le bruit continu -d’un fleuve : il y avait un fleuve qui traversait -la ville. Elle fut soudain près de moi -dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue -venir, et les yeux bas, elle riait. Moi -non plus, je n’osais la regarder franchement.</p> - -<p>— As-tu trouvé des nids ? dit-elle.</p> - -<p>— Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.</p> - -<p>Elle battit joyeusement des mains.</p> - -<p>— Oh ! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le -bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché -sous un arbre.</p> - -<p>— Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. -Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans -les cheveux.</p> - -<p>Elle regardait par-dessus son épaule vers -les arbres, très loin.</p> - -<p>— Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, -ce n’est pas vrai. Ah ! Petit Vieux !</p> - -<p>Elle soupira : elle aurait voulu me dire -quelque chose et elle se tut. Peut-être elle -ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait -me dire. Et maintenant elle tordait doucement -ses mains l’une dans l’autre, d’un geste -las d’ennui.</p> - -<p>— Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que -tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon -qu’autrefois.</p> - -<p>Mon cœur monta ; cependant je ne trouvais -rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses -mains, les déploya et elle riait au travers, -disant par moquerie :</p> - -<p>— Toi, tu cries la nuit ; et le jour, tu tiens -tes dents serrées.</p> - -<p>Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais -pu dire pourquoi.</p> - -<p>Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux ; -et nous entamâmes la réserve des -pommes. Nous avions mangé au matin le -dernier morceau de pain. Aucun de nous n’avait -d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque -chose était survenu qui nous tourmentait plus -que la faim. L’ombre s’étendit, la nuit remuée -des feuilles. Les arbres balançaient comme -les navires dans le port. Elle me prit la main -et me dit :</p> - -<p>— Viens dans la maison. Le vent me fait -peur. Je ne l’entendrai plus quand tu m’auras -pris la tête dans tes bras.</p> - -<p>Elle avait coupé des fougères fraîches ; leur -épaisseur mollement recouvrait le sol ; et -maintenant, blottie dans ma poitrine, elle -riait.</p> - -<p>— Oh ! comme ce vent est bon ! Toute la -terre tremble et je n’ai plus peur.</p> - -<p>Les genoux au menton, tenant les mains -en croix entre ses petits seins, presque aussitôt -elle s’endormit de son grand sommeil -d’enfant. Mais moi, dans la secousse terrible -des rafales, je restai longtemps à veiller. Des -chocs brusques battaient le toit léger. Une -grosse branche craqua, fracassa de petits -arbres près de nous. Toute la forêt ronflait -comme une meule. Avec la palpitation chaude -de cette petite vie de Iule dans mon épaule, -j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du -vent, l’odeur assoupissante des fougères à la -fin m’endormirent. Et puis au matin la pluie -tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement -de l’eau ruisselant des hauts feuillages. Le -bois était jonché de débris.</p> - -<p>Des jours passèrent : le temps cessa d’exister. -Je montais aux arbres ; je dérobais des -nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes -sous ses doigts ; il y avait dans sa nature un -fond de cruauté tranquille et moi non plus -je n’avais pas encore appris à respecter la vie.</p> - -<p>C’était la saison d’amour : il volait de petites -plumes grises dans l’air et les mères elles-mêmes -avec leurs cris nous signalaient la -place des couvées. Elle apprit à grimper aux -branches ; quelquefois elle m’apportait des -œufs frais au goût sauvage. Nous mettions -rôtir les petits à des feux de bois que j’allumais -en battant le silex. L’eau de la source -près de la mare ensuite nous désaltérait. -Il nous vint de petites industries : je taillai -au couteau des disques ; ils nous servirent -d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais -gravé des formes de bêtes sur le houx noueux -que je brandissais comme un sceptre. J’avais -aussi creusé une racine de buis : elle prit le -dessin d’une pipe. J’y fumais des feuilles -sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait -des nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient -la pluie. Avec des ronces pelées elle -façonna des corbeilles pour ses cueillettes.</p> - -<p>Il nous arrivait de marcher pendant des jours -entiers, poussant devant nous à l’aventure et -cassant des branches aux taillis pour retrouver -notre chemin. Quand le soir tombait, Iule -étendait une couche de fougères et puis au -matin nous nous remettions en marche : il -nous semblait découvrir le monde. Des essences -nouvelles nous furent révélées ; des -arbres se pommelaient de fruits inconnus -au jus vert délicieux. Nous laissions fondre -lentement sur la langue le suc rose des premières -fraises. A chaque trouvaille, elle avait -son cri. Ouah ! Ouah ! Nous étions les jeunes -rois de la silve ; il nous paraissait que jamais -nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi -nous allions, portant sagement nos souliers -sur le dos pour en ménager les semelles. Au -retour, la petite maison verte vivant au soleil -sa vie frémissante de claires feuilles -nous causait une joie. Oui, c’était un grand -bonheur pour deux rebuts d’humanité comme -nous, n’avoir point de maîtres et vivre librement -au cœur de la nature.</p> - -<p>Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux -nids, je cherchai en vain Iule. Le midi lourd -brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin -frais de la mare. Et, comme à mon tour je -m’approchais, je l’aperçus se baignant derrière -les feuillages. Autrefois, avec de l’eau jusqu’au-dessus -des genoux, nous étions entrés -dans cette grande flaque verte : je n’avais -point encore ressenti la peur de son corps. Et -à présent elle était là dans sa nudité, comme -une petite Eve. Sa chair claire avait la beauté -d’une fleur de vie dans le paysage innocent. -Elle puisait l’eau au creux de ses mains et la -laissait ruisseler entre les pointes de sa gorge ; -ou bien elle plongeait sous les lentilles qui -duvetaient la mare, demeurait tout un temps -perdue au frisson froid du bain.</p> - -<p>Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita : -elle leva la tête, poussa un cri et moi déjà -j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les -yeux, je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait -appelé, je ne serais pas revenu : j’étais malade -d’une peine très douce et farouche, comme si -moi-même devant elle j’avais été tout à coup -nu. J’aurais voulu vivre longtemps seul au -plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours -la petite tache lumineuse qu’elle faisait -dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne la détestais ; -mais maintenant je savais qu’une chose en -moi m’était encore inconnue, une chose terrible -et délicieuse qui demandait à vivre du -reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit -de se désirer avant de désirer la substance -complémentaire. Je me roulai sur le -sol, je mordis la terre ; à la douleur de la blessure, -je me sentis devenir un homme. Et -comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, -tout à coup le vieil almanach, la leçon du bon -maître roula. Je le portais toujours sur moi, -comme une petite relique, comme un talisman ; -il battait près de mon cœur ; je n’avais -passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. -O monsieur Jean ! monsieur Jean !</p> - -<p>Il y avait une histoire surtout, un vieil -homme vivant dans un désert, parmi les pierres -et les bêtes malfaisantes. Il était venu en -ces lieux redoutés à l’âge trouble du sang. Il -avait tué, il avait volé, il avait fait le mal de -toutes les manières. La bonne conscience -tardive enfin avait paru et alors le désert s’était -changé en un jardin d’abondance et de joie. -Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, -avaient fleuri : les tigres et les lions -furent d’innocentes ouailles ; et parce que -lui-même était revenu à la bonté, toutes -choses autour de lui devinrent bonnes à son -image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable -conte, et il me semblait toujours nouveau, -avec un sens parabolique et universel. Un -petit pauvre contemplatif entend la chanson -des oiseaux et il saisit les rapports secrets -des choses : il est plus près de la nature et -de lui-même. Le doux maître m’avait dit :</p> - -<p>— Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du -méchant homme au désert. Penses-y surtout -quand tu seras sur le point de manquer à ta -conscience. Tu verras qu’elle s’applique à -tous les hommes et il ne faut que de la bonne -volonté pour changer les cailloux en froment -et les pires animaux en douces brebis. Un -petit livre comme celui-là contient tout le savoir -humain : mais le meilleur savoir est encore -celui qui nous vient de regarder au fond -de nous.</p> - -<p>Oui, un simple cordonnier de hameau, avec -ses lunettes sur le nez, ainsi me dit la vraie -parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, -je savais que moi aussi j’étais un homme vivant -au désert parmi les bêtes sauvages.</p> - -<p>Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris -sa tête dans mes bras, comme elle aimait s’endormir ; -et ensuite doucement, quand le sommeil -était venu, je la couchais sur les fougères -et j’allais dormir dans le bois. Il y avait là -pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant -cela, j’étais un homme qui déjà tient au -creux de sa main ses puissances de volonté. -Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il -n’eût pas changé les tigres en brebis. Mais -la dixième nuit, le tonnerre gronda, l’horreur -fut sur la forêt et Iule me dit :</p> - -<p>— Vois un peu, si maintenant j’étais tuée -qu’est-ce que tu deviendrais ?</p> - -<p>Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire -et alors elle n’aurait songé qu’à sa propre -vie ; mais avec son cœur tendre, elle prit -la mort pour elle et me vit à jamais malheureux. -Ce fut une si douce chose de l’entendre -ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux -comme elle dit. Qu’est-ce que je deviendrais -tout seul dans la forêt ? Mais aussitôt je criai :</p> - -<p>— Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me -mets au-dessus de toi, je te cache avec mon -corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le -premier.</p> - -<p>Elle s’endormit et moi je veillai tendrement -sur cette vie qu’elle m’avait abandonnée en -pensée. Elle était comme une petite enfant -craintive entre mes mains et j’avais oublié -qu’elle avait été nue devant mes yeux. Au -matin, tous les oiseaux chantèrent.</p> - -<p>Maintenant, quand le vent s’élevait, nous -montions aux arbres, je grimpais aux plus -hautes ramures. Nous aimions nous balancer -au roulis des cimes : il nous en restait la -sensation d’une vie d’écureuils et d’oiseaux -mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente -sous nous tournoyait en remous verts. Accrochés -étroitement au craquement des branches, -nous plongions dans le vide, de la hauteur -d’un ciel, et puis de nouveau nous volions, -nous étions emportés aux courants. Une horreur -délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle -poussait ses ouah sauvages et moi je riais, -dans une folie d’héroïsme. Le vent nous -secouait, nous jetait l’un vers l’autre. Quelquefois -je guettais le passage de la rafale, je -lâchais prise tout à coup, je me lançais les -mains en avant dans l’énorme vague furieuse : -elle me portait jusqu’à Iule. Et cette -musique de la tempête, comme là-bas le ronflement -des eaux sous les grands ponts de fer, -nous charmait, tous deux soudain immobiles, -arcboutés aux nervures du tronc, un peu -épouvantés tout de même.</p> - -<p>Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. -Un antique hêtre, d’une sève tourmentée, se -bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un -coup de hache. Un chêneau tout près nous aidait -à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la -tirais par les poignets et d’une petite secousse -des reins à son tour elle s’enlevait. La vaste -nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa -rumeur : nous nous endormions dans des -clartés d’étoiles, bercés de souffles légers, -comme sur un radeau. Quelle chose profonde -montée des races, nous donna le goût de cette -vie ailée où à la fois nous goûtions la joie de -l’aventure et la sécurité dans le péril ? La -substance primaire à notre insu s’agitait dans -notre sang revenu à la sauvagerie de l’homme -des bois.</p> - -<p>Nos provisions depuis longtemps s’étaient -épuisées : nous étions forcés constamment de -varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans -les nids : les oisillons avaient pris leur vol. -Pour apaiser notre faim, quelquefois, après des -guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais -un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous -devions marcher pendant des heures avant -de gagner la région des fraises et des myrtilles. -Cependant nous étions bien plus heureux -que chez les hommes. Ils nous avaient -été secourables et bons ; ils m’avaient appris -la vertu du pain honnêtement gagné ; nous -avions connu sous leur toit une trêve à la dure -existence. Et voilà, la folle sève de nature avait -été plus forte.</p> - -<p>Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne -vie au camp : elle se mit à ronger ses -ongles et ensuite aigrement elle regretta la -boucle d’or. Elle jurait comme une païenne, -comme à la ville cette Mama quand les hommes -l’avaient mal payée. Petit Vieux ! pensai-je, -il vaut mieux désormais garder tes idées -pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire aux -filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois -où il valait mieux pour moi être seul, j’allai -fumer ma pipe à une petite distance de la -hutte comme un vieil homme ; j’ouvris le vieil -almanach et il me sembla que le bonhomme -Jean était là, penché sur mon épaule et faisant -glisser son gros doigt noir de poils le -long des lignes. C’était très doux, un peu -émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un -soir aller frapper à sa porte.</p> - -<p>Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes -sauvages. Nous passions des heures sans -parler. Il m’était poussé des cheveux si longs -qu’ils me tombaient en crinière dans le dos. -Elle torsait les siens et les piquait d’une épine -pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait -s’attacher des pendeloques de petites fraises -aux oreilles. Elle se parait aussi de feuillages : -ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, -sous mes hardes fil à fil effrangées, j’avais -la maigreur d’un loup. Nous aurions fait -peur aux petits riches si nous avions été -ramenés à la ville. Mais j’avais un couteau -et il n’y avait personne pour nous dire que -le bois après tout était à quelqu’un.</p> - -<p>D’anciens petits mendigots comme nous ont -une autre notion de la vie que les enfants qui -ont été à l’école. Il nous semblait que nous -aurions toujours pu vivre comme cela. Ton -père peut-être, Iule, et le mien avaient fait -comme nous, ou bien ils étaient morts dans -un pays lointain, marchant devant eux, farouches -et libres. Ou bien ils avaient fini sur -un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire -de quoi toi et moi étions sortis ? Le vent là-dessus -était muet : les petites essences de -la forêt poussent à la lumière et ne savent -pas non plus de quel arbre elles sont tombées. -Notre confiance dans la vie était courageuse -et ingénue. Personne ne nous l’avait apprise -que la force même de la vie en nous. Je sens -bien que s’il fallait recommencer le monde, -c’est avec de la graine de misère comme nous -qu’on le recommencerait.</p> - -<p>Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque -qui étrangement représentait un homme à -cheval, appuyant une flèche à la courbe de -son arc. Jamais nous n’avions vu un pareil -homme : il nous eût épouvantés s’il avait apparu -entre les arbres, rué comme une bête aux -pieds cornés. De son bras musclé, il tendait -l’arc, cabré en arrière : il faisait ainsi une -chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, -moyennant un petit denier, pouvaient s’acheter -un arc aux boutiques. La forme de -l’arme aussitôt s’appropria à la pensée de nos -chasses. Je choisis un rameau flexible et dur, -et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux -bouts une corde tressée avec les fils de chanvre -que j’avais pris au tissu du sac. Ensuite -je taillai des flèches ; et maintenant j’étais -comme cet archer terrible, avec le destin dans -mes mains. Iule poussa sa clameur : tout le -bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut -porter les traits, je tenais l’arc dans mes -poings ; et nous descendîmes au cœur de la -forêt.</p> - -<p>Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants : -elle marchait près de moi à la pointe des orteils -avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles -et recueillaient les moindres rumeurs. -Tout à coup elle fit un signe : un écureuil, -accroupi sur une branche, croquait des pommes -de pin. Je bandai l’arc ; la minute fut -anxieuse ; et enfin la flèche partait, culbutait -le gentil animal qui un instant essayait de se -raccrocher aux rameaux et puis s’abattait, la -pointe droit au gésier.</p> - -<p>Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à -nos pieds se crispait dans un battement de la -belle queue rouge. Elle le crut mort, mais -comme elle avançait la main, d’un spasme -dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et ensuite -la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais -tué cette bête, je ne prenais pas attention à la -colère de Iule : je demeurais penché sur cette -petite chose qui fut la vie et avait joué dans -les arbres. Mais elle dansait à l’entour, cherchant -à lui écraser la tête avec ses talons.</p> - -<p>Je lui dis :</p> - -<p>— Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle -est morte ?</p> - -<p>Les dents à peine étaient entrées dans sa -chair et cependant elle criait comme si elle -aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce -jour-là avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. -Nous fûmes assurés ainsi de ne jamais manquer -de nourriture. Iule cessa de se lamenter ; -elle portait fièrement le trophée comme -la femme d’un chef de tribu guerrière après -un combat.</p> - -<p>— Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette -avec un cordon d’argent comme les -hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne -de plus beau que toi.</p> - -<p>Elle me parlait comme à un héros ; mon -sang courait joyeusement.</p> - -<p>Je pris goût au carnage ; je devins le petit -tueur des bois. Quelquefois aussi, en jetant le -couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. -Je m’étais fait longtemps la main en -m’exerçant sur les arbres. A la fin je trouvai -la bonne manière : je tenais le manche dans -ma paume et d’un coup de bras je lançais -le couteau : la lame entrait profondément. -Nous mettions ensuite sécher les peaux sur -les branches. C’était une idée qui nous était -venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle -me dit :</p> - -<p>— Vois cependant, si tu pouvais tuer une -des grandes bêtes qui descendent boire à la -mare, je t’en ferais un bel habit de peau -comme on en voit là-bas chez les marchands.</p> - -<p>Mais celles-là étaient pour moi comme les -hôtes sacrés de la forêt. Chaque fois que de -loin je les voyais s’élancer par petits bonds -gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse -d’une vie associée au mystère des solitudes. -Après tant de temps, je ne puis encore exprimer -cela. Ils vivaient en troupeau avec des -femelles aux yeux de vie profonde, avec d’aimables -faons joueurs. Et Iule avec son rire -dangereux, à voix basse toujours me reparlait -de leur fourrure.</p> - -<p>Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans -un nœud de merisier. Je l’emportais avec moi -dans mes chasses. Je fumais là dedans des -feuilles séchées, j’en savourais le goût d’amadou. -A la ville, de puants déchets de tabac -faisaient les délices des petits miséreux. C’était -pour moi une joie de tirer de grosses -bouffées, assis au pied d’un arbre comme un -vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, -à la pointe du couteau, des figures sur -mon arc. Cela aussi, les premiers hommes -l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux -heures fraîches, doucement passait, comme -un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup -de pies et de geais. Les petites corneilles -étaient tendres à manger. Je tuai une fois un -coq des bois : jamais nous n’avions fait pareil -festin et elle garda les plumes qu’elle porta -sur sa tête.</p> - -<p>Iule quelquefois allait seule dans le bois. -Je la suivis, je la vis se mirer dans la mare. -Appuyée sur les poings, elle avançait son buste -par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de -baiser son image. Elle m’entendit rire, bondit -vers moi et elle avait des yeux de fièvre.</p> - -<p>— Sens comme mon cœur bat, fit-elle.</p> - -<p>Elle avait pris ma main et l’appuyait entre -ses petits seins. Je ne savais pas ce qu’elle -voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de -mes doigts, elle se mit à trembler : la nature -tourmentait son jeune sang sauvage.</p> - -<p>En luttant, nous roulions sur la mousse et -elle me mordait le cou. Il m’arrivait alors de -la serrer un peu trop rudement : elle fuyait -aux taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai -vainement : elle ne rentra pas à la hutte. -Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine -et écouter longuement battre ma vie. C’était -pour nous un si profond mystère, la petite -source qui goutte à goutte stillait avec son -bruit d’éternité.</p> - -<p>Nous ne savions plus depuis combien de -temps nous avions quitté les hommes. Nous -avions à présent d’autres visages et d’autres -gestes. Nous recommencions l’humanité selon -nos humbles forces. Notre vie était violente -et contemplative. Je connus les heures du -jour où la sève travaillait : c’était le temps -du déclin solaire. Alors les odeurs montaient ; -la terre tressaillait ; tous les arbres palpitaient -comme des cœurs gonflés, et au matin il venait -des pousses nouvelles.</p> - -<p>Je vis croître le rameau et monter l’herbe. -Le vieil almanach m’annonça les lunes et les -saisons ; il m’initia aux pronostics qui avertissent -l’homme de la nature. J’étais le petit -solitaire attentif et émerveillé qui écoute -chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant -leur chant ; et avec les jours d’autres oiseaux -arrivaient avec d’autres voix inconnues.</p> - -<p>Iule près de moi m’écoutait : elle trouvait -mes sons bien plus beaux que leur chanson. -Et je n’avais point encore taillé les pipeaux -où plus tard je devins un musicien habile. Elle -me disait :</p> - -<p>— Chante comme celui qui fait fouit fouit -ou comme celui-là qui fait di di di.</p> - -<p>Nous leur donnions des noms naïfs qui -correspondaient à leur chant.</p> - -<p>Il nous vint des sensations subtiles. Nous -ouvrions nos bras au vent ; il fut comme une -chose amie que nous pressions amoureusement -contre nous. J’ignorais pourquoi si tendrement -j’étreignais les arbres. Je croyais -respirer tout le ciel en aspirant fortement -l’air. Et à terre avec nos mains nous tâchions -de saisir l’or mobile des clartés : elles étaient -pareilles à de grands lézards vermeils, aux -bêtes rapides et furtives qui glissaient sous -bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux -couleur de lin roui ; à pleins poings elle les -tordait au soleil et disait :</p> - -<p>— Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec -mes cheveux ?</p> - -<p>J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre -sur sa peau quand elle dansait, tenant son -bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille -déjà rusée et lascive qui semblait connaître -son empire. Sa jupe se levait toujours plus -haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je -riais, d’un autre rire, car je me souvenais -qu’elle avait été nue dans la mare. Je croyais -qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.</p> - -<p>Un jour, assis près de la maison, je lisais -dans le livre. Le chemin craqua sous ses pas, -je levai les yeux ; elle était là devant moi, -tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec -des grâces maniérées. Qui donc lui avait appris -cela ? A travers ses paupières plissées, elle me -jetait un regard pointu.</p> - -<p>— Vois un peu comme je danse, fit-elle.</p> - -<p>Je pensai à une autre petite qui, dans un -faubourg de la ville, une fois dansait au son -d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là -aussi avait une belle robe, oh ! une robe très -courte, plutôt une jupe de vieille gaze sale et -défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis -qu’elle pivotait sur ses escarpins éculés -avec son maillot d’un rouge violet, sa noire -petite main crispée prenait à sa bouche des -baisers qu’elle jetait à l’assistance, des gens -du peuple, de grands et de petits voyous comme -moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que -me laissa cette pitoyable marionnette humaine. -Je dis à Iule :</p> - -<p>— Il y avait une fois une petite fille qui dansait. -Je n’en avais pas encore vue de plus belle.</p> - -<p>J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler -ainsi. Iule s’arrêta tout à coup de tourner ; elle -vint sur moi, ses poings levés, et me demanda -si j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, -par défi à cause de la colère de ses yeux, je dis -en riant que je serais volontiers venu à la forêt -avec elle. Je m’amusais de sa peine jalouse -par un sentiment d’indépendance, exprimant -ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre -mon goût. Aussitôt elle tira ses cheveux et -cria que si jamais j’amenais une autre fille au -bois, elle la tuerait.</p> - -<p>— Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. -Je lui arracherai le cœur avec les dents.</p> - -<p>Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant -elle pleurait, d’un petit cœur farouche -et tendre.</p> - -<p>— Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. -Dis, Petit Vieux, ferais-tu vraiment cela un -jour ? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.</p> - -<p>J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à -moi soudain si humblement comme une -proie, comme une petite bête à bec et à ongles -que ma valeur eût domptée. Je me sentis -le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la -prendre sous les aisselles et à la jeter sur -l’herbe.</p> - -<p>Un feu me mangea les entrailles ; je la regardai -si furieusement qu’elle prit peur et s’écria :</p> - -<p>— Petit Vieux ! comme tu as l’air terrible !</p> - -<p>Est-ce qu’elle tremblait véritablement ? Elle -cacha sa tête dans ses mains et me dit gentiment :</p> - -<p>— Fais de moi ce que tu voudras.</p> - -<p>Et moi, la voyant douce et soumise, je -haussai les épaules sans lui répondre comme -si à présent je ne savais plus ce qu’elle me -voulait. Je tirai mon almanach ; j’épelai, avec -mon doigt sur les lettres, la parabole du vieil -homme au désert. J’étais heureux d’une joie -triste, sentant sa petite main à mon épaule -tandis que je lisais. Chaque fois que j’ouvrais -les pages, il me venait la sensation que le livre -aussi était une force comme le vent et le -tonnerre, mais une force bienfaisante. Quelque -chose de bon et de divin en émanait comme -lorsque, à l’école du bon maître, je croyais -voir Dieu se lever du geste dont il faisait -tourner la boule devant la chandelle en nous -disant : Ceci est la terre et cela le soleil. Je -ne songeais pas à me demander par quel miracle -les idées étaient descendues se figer là -en lettres. J’aurais été bien étonné si quelqu’un -m’avait parlé de l’homme qui avec une -petite pince les prenait dans un casier et les -mettait l’une à la suite de l’autre comme les -pièces d’un jeu de patience. Peut-être en -moi j’avais un peu le sentiment que c’était -là une chose de vie naturelle comme il nous -vient des ongles aux doigts et des poils à -la peau.</p> - -<p>La forêt fut rouge : il passa un froid à travers -les arbres éclaircis. Iule ne descendait -plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais -seul en chasse, tuant çà et là un écureuil à -coups de flèches. Je rentrais mouillé, ma chair -mi-nue toute froide sous mes haillons. Même -aux jours de soleil, l’ombre restait humide. -Alors elle imagina de coudre ensemble les -peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions -sécher sur des branches. Avec la pointe du -couteau je les perçais de petits trous ; elle -y passait des cordes enlevées à la trame du -sac et qu’elle tressait solidement. Nous ne -cessâmes pas de rire la première fois que -nous endossâmes cet étrange vêtement. Nous -nous apparaissions à nous-mêmes comme des -bêtes sorties du hallier et à présent, sous la -chaude pelisse sauvage, nous ne redoutions -plus ni le froid ni la pluie.</p> - -<p>Patiemment je me mis à tailler dans de -grosses branches des sabots pour Iule ; nous -en avions porté de pareils au hameau. Mais -tandis que j’achevais de creuser le second des -sabots, la lame de mon couteau s’épointa : -j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre -vie était dans ce couteau : il était l’outil -essentiel sans lequel je n’aurais pu ni reconstruire -la hutte ni me refaire un arc. Et, -avec la lame éclatée entre mes doigts, j’étais -là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait -de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. -Je ne m’en servis plus qu’avec une -prudence extrême.</p> - -<p>Etant descendus ce jour-là vers la mare, -nous perçûmes un bruit qui ne nous était pas -encore connu. Des coups sonores à intervalles -réguliers battaient dans le grand silence de -la forêt. Iule me dit :</p> - -<p>— C’est comme quand je mets ma tête sur -ta poitrine et que j’entends battre ton cœur.</p> - -<p>Le cœur de la forêt aussi semblait bondir -dans ces secousses profondes. C’était effrayant -et lointain comme si, à une grande -distance, des hommes se battaient avec la -forêt. Dans l’air humide et lourd, le son s’émoussait -et par moment semblait monter de -dessous la terre. Il ne se prolongeait pas, il -était étouffé comme les pulsations d’un cœur -sous un drap épais et cependant il était -terrible.</p> - -<p>Il nous remplit d’effroi ; nous ne pouvions -douter que des hommes étaient venus dans la -forêt et faisaient là une chose mystérieuse et -redoutable. Les coups durèrent jusqu’à la -nuit et ensuite ils recommencèrent dans le -matin brumeux. Il nous paraissait que tout -le bois tremblait. Je dis à Iule :</p> - -<p>— S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon -couteau.</p> - -<p>Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. -Maintenant que l’homme encore une -fois se rapprochait de nous, d’autant plus -dangereux qu’il nous restait caché, j’avais -moins confiance. Iule, elle, dans son simple -courage, fut admirable.</p> - -<p>— Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle -farouchement, et moi je tirerai des flèches. Et -puis avec mes pieds nus je danserai sur leur -cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.</p> - -<p>Elle parlait comme une vraie guerrière, -comme une fille des tribus sauvages. Nous -descendîmes ensemble dans la forêt ; j’allais -devant, tenant mon couteau dans mes mains ; -elle me suivait, portant l’arc. Les coups dans -le jour pluvieux s’étaient assourdis : parfois -nous cessions tout à fait de les entendre ; et -ils étaient très loin, de l’autre côté de la forêt. -Nous cherchions vainement à nous orienter -quand ils reprenaient. Nous marchions avec -une grande prudence comme si à présent c’était -nous le gibier.</p> - -<p>Un jour de l’autre année, allant à petit pas, -nous avions découvert le campement : il y -avait derrière les paillotes des hommes velus -et qui se mouvaient avec des rythmes subtils -qu’avant ce temps nous avions ignorés. -Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants -sous leurs grands visages muets. Et nous -nous demandions quel autre ouvrier inconnu -si furieusement faisait gémir le cœur de la -forêt. Tout à coup Iule eut des yeux pâles -dans l’ombre du taillis :</p> - -<p>— Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des -hommes ? Si c’était une bête comme celle qui -une fois est passée dans la rue et qui était haute -comme une maison ?</p> - -<p>Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on -menait jouer comme un acteur dans un cirque. -Je crois bien que c’était un éléphant ; -mais alors ni elle ni moi n’en connaissions -encore le nom. L’idée qu’un animal aussi terrible -vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, -déserter la hutte : nous grimpâmes au hêtre -et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux -d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos -nuits avaient été si souvent bercées au vent de -l’été.</p> - -<p>A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et -maintenant il semblait que les coups s’étaient -rapprochés. Notre vie resta troublée de la -crainte d’un ennemi secret qui toujours sûrement -avançait et attaquait le bois par tous les -côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs -mugirent ; l’air fut déchiré d’un fracas horrible -après lequel il régna un grand silence ; -et à présent je ne croyais plus que c’était une -bête qui fît un tel bruit.</p> - -<p>— Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes -et ils abattent la forêt. Quand la grosse -branche une nuit est tombée, c’était aussi -comme un coup de tonnerre.</p> - -<p>Elle me regarda en riant :</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, il y a peut-être parmi eux -des garçons comme toi, Petit Vieux.</p> - -<p>Pourquoi me dit-elle cela ainsi ? Ses narines -battaient. Elle ne parlait plus de danser sur -leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu -lui mordre le cou. Je dis :</p> - -<p>— S’il y a là un garçon comme moi…</p> - -<p>Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec -une chose en moi que je n’aurais pu exprimer ; -et peut-être aussi Iule avait pensé à cette -chose.</p> - -<p>Le lendemain elle me dit tranquillement :</p> - -<p>— Nous irons devant nous tant que nous -aurons vu.</p> - -<p>Elle a raison, songeais-je ; tu sauras alors ce -qu’il te reste à faire. Nous étions venus avec -l’arc et le couteau dans les mains : cependant -si dans ce moment une forme humaine avait -apparu, j’aurais jeté mon couteau à terre.</p> - -<p>Nous marchâmes longtemps : les coups retentirent -plus distinctement et à chaque coup -la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants ; -nous chantions, nous tenant par la -main. Mais un coq des bois, au plumage de -cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva -d’un fourré. Je tirai une flèche ; elle s’égara, -et presque aussitôt un lapin piqua dans -sa rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.</p> - -<p>Le souffle court, nous guettions si le lapin -n’allait pas sortir par un autre passage à une -petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui -pour nous regarder s’avança jusqu’au bout -d’une branche. Encore une fois je brandis -l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour -du tronc et moi aussi, avec mon arc tendu, -je me mis à tourner, attendant le moment. -Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans -notre joie, nous dansâmes autour de sa mort. -Avec nos peaux de bête, nous avions l’air -vraiment terrible ; elle poussait ses ouah ouah ; -mes cris faisaient envoler les oiseaux. Notre -folie remua tout le bois. Il nous parut que des -voix au loin répondaient à nos clameurs.</p> - -<p>— Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut -aller.</p> - -<p>Elle me montrait l’occident.</p> - -<p>Nous écoutâmes : les voix s’étaient tues et -encore une fois le cœur des arbres sonnait -sous les coups.</p> - -<p>Il y avait des mois que nous vivions dans -la solitude de cette forêt ; je ne savais plus -comment était fait le visage d’un homme. -Mes yeux regardaient ardemment devant moi. -Nos sabots dans les mains, nous courûmes -dans la direction des voix. J’avais mis le petit -corps tiède de l’écureuil sous un lit de -feuilles ; j’avais planté une branche à côté afin -de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions -pour le reprendre. Et maintenant une -force secrète nous attirait, détendait sous nous -les ressorts de la course. Je pensais : il y a là -peut-être des filles comme Iule ; mais je ne le -disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua ; -les fonds se vaporisèrent de spirales -bleues que doucement le vent portait. C’était -une fumée comme celle qui un jour nous avait -attirés vers les paillotes de la tribu. Elle sentait -l’abri, le repas familial après la journée -de travail ; elle nous caressait si mollement -le cœur quand, à la tombée du soir, elle venait -vers nous, aux limites du désert d’argile où -toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, -nous avions peiné ! Nous l’aspirions comme -après une longue faim on mange le pain. Ni -l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite -hutte au cœur de la forêt.</p> - -<p>Une jeune voix d’homme chanta et j’avais -pris les mains de Iule ; elle serrait les miennes ; -nous avions envie de pleurer. Un vaste -découvert ajoura la forêt vers les fonds. Nous -avions peur qu’un chien aboyât. Nous rampions -sous les arbres, moi tenant le couteau -dans les mains. J’aurais tué le chien. Et puis -tout à coup à une petite distance, le chant recommença. -Des hommes sous les arbres parlaient : -leurs voix, dans le silence lourd, avec -le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes, -comme si elles montaient de la profondeur -d’un puits. Elles nous faisaient mal délicieusement.</p> - -<p>Couchés dans les végétations basses, nous -nous dressâmes sur nos poings, regardant fumer -des huttes dans la clairière. Il y en avait -deux, moitié faites de planches aboutées, moitié -hourdées avec des mottes de terre ; et elles -n’avaient d’autre ouverture que la porte. -Elles étaient bien plus primitives que la -maison des briquetiers.</p> - -<p>Mon Dieu ! comme soudain ma sympathie -s’éveilla pour ces hommes qui s’étaient fait -un toit semblable à notre toit ! Sans doute -eux aussi vivaient de proies libres et sauvages -comme nous. Combien étaient-ils ? Avaient-ils -leurs femmes avec eux ? Mon cœur battait -contre la terre. Quelque chose parfois bougeait -dans l’une des huttes, une forme vague -que nous ne pouvions reconnaître. Un -vieux, très grand, avec la cognée frappait le -pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, -lançait de toute sa taille le fer dans l’entaille -déjà profonde ; et ensuite d’un effort de -bras il la retirait et recommençait à frapper. -On n’entendait pas tout de suite le han. J’enviais -la force tranquille de cet homme. Sans -doute les autres étaient plus loin : on entendait -les coups de leurs cognées et on ne les -voyait pas.</p> - -<p>Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle -venait du fond de la hutte et puis elle s’avança -jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme -était là, les bras croisés, dans l’attitude du -repos entre deux besognes, regardant avec ses -prunelles claires vers la forêt. Il portait des -guêtres de cuir aux jambes ; sa tête bouclée -s’attachait fortement à ses larges épaules. -Iule, droite sur ses poings, le considérait -avec des yeux de petite louve.</p> - -<p>— Celui-là est plus beau que toi ! souffla-t-elle -dans mon cou.</p> - -<p>— Eh bien ! va avec lui. Je retournerai seul -au bois.</p> - -<p>Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur -elle mon couteau. J’étais très doux et triste. -Moi aussi j’admirais ce jeune garçon : j’aurais -aimé l’avoir pour frère.</p> - -<p>Sans doute il entendit nos voix. Il eut le -regard fixe et dur des hommes habitués à regarder -dans la nuit du bois ; et il tendait un -peu le cou, curieux, étonné. Nous nous vîmes -découverts : cependant nous n’avions pas la -force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui -ne nous quittaient pas.</p> - -<p>Un autre, après tout, eût éprouvé la même -surprise en voyant surgir de terre deux créatures -vêtues de peaux saigneuses et dont les -visages seuls avaient gardé une apparence -humaine. D’un bond il s’élança, fendit la -clairière ; son rire sonnait comme un aboi ; et -nos sabots dans les mains, maintenant aussi -nous courions comme des bêtes traquées. Nous -avions de l’avance ; nos pieds nus nous donnaient -plus d’agilité. Il perdit notre piste.</p> - -<p>La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions -plus : peut-être elle songeait à ce jeune homme -magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent -glissaient en longues traînées mouillées. -Toute la forêt sembla un rêve dans une paix -de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut : -nous fûmes là au cœur même du silence. Et -Iule, avec sa tête contre mon épaule, était une -petite chose doucement évanouie et palpitante. -Les heures n’existèrent plus.</p> - -<p>Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos -yeux se rouvrirent et c’était le matin venu à -petits pas avec une troupe d’hommes qui -étrangement se penchaient et nous regardaient -nous éveiller. Il y en avait trois, déjà -vieux, très droits sous les ans, et le quatrième -était ce garçon qui, du fond de la clairière, -s’était élancé vers nous. Iule, avec un cri, se -ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je -tâtai mon couteau dans ma poche.</p> - -<p>Les vieux nous considéraient d’un air peu -rassurant. Mais le jeune homme riait en leur -montrant nos peaux de bêtes.</p> - -<p>— Voilà. Ils étaient assis au bord de la -clairière quand je leur ai donné la chasse. -J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la -forêt.</p> - -<p>Iule s’agita sous les feuilles, amusée de -l’idée. Elle se mit à rire et me dit :</p> - -<p>— Oh ! Petit Vieux, tu entends ? Ils nous -ont pris pour des singes.</p> - -<p>Quelquefois des hommes s’installaient aux -carrefours : ils possédaient de petits ouistitis -aux yeux malades, affublés d’épaulettes de -troupier ou de falbalas de marquise. Elle et -moi souvent avions pris plaisir à les voir danser -à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis -fièrement à ce garçon :</p> - -<p>— Nous sommes des hommes comme toi.</p> - -<p>— Oui, ma foi ! s’écria-t-il. Ils ont des bras -et des visages comme nous.</p> - -<p>Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des -vieux aperçut nos réserves de bois, les peaux -séchant aux branches, les pierres sur lesquelles -nous mettions cuire nos proies. Il montra -la forêt d’un large geste et dit rudement :</p> - -<p>— C’est eux qui cassent les jeunes arbres. -Ils tuent les bêtes.</p> - -<p>J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis -tranquillement :</p> - -<p>— La forêt est à nous. Il n’y avait personne -ici quand nous sommes venus.</p> - -<p>Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.</p> - -<p>— Ils disent que la forêt est à eux !… Il y a -cent ans que les miens et moi abattons les -arbres et pas même une feuille ne nous appartient.</p> - -<p>Le jeune homme se penchait sur moi et me -demandait avec douceur qui était cette fille -aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui -répondre comme aux briquetiers :</p> - -<p>— Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa -femme.</p> - -<p>Elle me dit seulement :</p> - -<p>— Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir -parler.</p> - -<p>La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout, -de quel droit nous interrogeaient ces gens ?</p> - -<p>— C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle -Petit Vieux. Je n’en dirai pas davantage.</p> - -<p>Ils échangèrent encore quelques mots entre -eux ; puis le plus vieux fit un pas.</p> - -<p>— Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu -as du cœur, tu viendras travailler. On s’arrangera -pour le reste.</p> - -<p>Du pain ! La tentation encore une fois monta. -Celui-là avait parlé comme le vieil homme -chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule -et ensuite toute la vie libre de la forêt fut devant -moi : je n’osai plus la regarder. Elle palpita -contre ma poitrine. Elle me chuchota -dans l’oreille : « Du pain, Petit Vieux ! Pense -à cela ! »</p> - -<p>Je lui dis :</p> - -<p>— Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.</p> - -<p>J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt -en secouant la tête ; mais elle se leva, elle mit -la main sur le bras du jeune garçon en riant.</p> - -<p>— J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.</p> - -<p>Ce cœur de Iule était plein de détours. -Elle parla comme si j’avais décidé que nous -suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais -un petit pauvre des villes, je lançais en l’air -un caillou. Selon qu’il tombait, je faisais une -chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui -était ma destinée.</p> - -<p>Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes -amoureusement sanglotaient. Un brouillard -bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes -scintillaient. Jamais le matin ne m’avait paru -plus beau. Et j’avais fixé mes souliers par une -liane à mon cou, Iule portait sa belle robe -roulée dans le sac. C’est ainsi que nous -gagnâmes le campement des bûcherons.</p> - -<p>Le jeune homme poussa la porte de la maison -de planches. Il dit joyeusement à Iule :</p> - -<p>— Il n’y a que toi de femme ici. Les autres -sont dans la forêt plus loin.</p> - -<p>Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu ! -le goût nous en était toujours resté aux dents ; -cependant nous croyions, elle et moi, en -manger pour la première fois.</p> - -<p>Ce fut le recommencement de notre ancienne -vie chez les hommes. L’instinct d’humanité -encore une fois prévalut, nous fit accepter -le vague lien social dont demeurait unie cette -tribu au fond des bois. Elle se composait -d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, -la vie dormante des petites mares de soleil -au creux des ravines. Ils vivaient parmi les -arbres, ligneux et indestructibles, avec une -sève sauvage et de tendres moelles. Un durable -compagnonnage au cœur vert des solitudes -les unissait d’une affection tenace sans paroles. -Ils n’éprouvaient pas le besoin de se rien dire, -ayant tous les mêmes idées et dépourvus de -mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux -le premier était venu à la forêt avec sa hache, -ils l’ignoraient : c’était une ancienne tradition -qui se perdait dans l’âge même de la silve. -Leurs générations s’étaient épuisées à toujours -frapper au cœur les grands chênes : là où ils -passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne -diminuaient pas les intarissables fontaines de -la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient -devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant -en tous sens des coups qui retentissaient -aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient -pas la destinée qui les poussait à travailler -sans trêve pour les villes.</p> - -<p>La plupart n’avaient pas dépassé la limite -des hameaux. Quelquefois ils allaient y chercher -des femmes et s’y mariaient. Les noces -étaient brèves et s’achevaient sous les arches -bleues de la forêt, dans la nuit des huttes. -Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre -des planches fraîchement sciées et ensemble, -en se relayant, on le portait au cimetière, -très loin. C’étaient les seules corvées qui les -rattachaient à la vie des autres hommes. Ils -étaient doux et dissimulés, un peu tristes.</p> - -<p>Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à -manier la cognée. Après que l’arbre était tombé, -il fallait abattre les branches ; les grosses -passaient à la scie ; on bottelait les moyennes -en falourdes ; les brindilles formaient des fagots -et des balais. Les maîtres bûcherons seulement -frappaient l’arbre au pied.</p> - -<p>Iacq me dit :</p> - -<p>— Je t’apprendrai à abattre les chênes.</p> - -<p>Ce jeune homme était une grande force de -vie. Quand celui-là riait, les oiseaux se taisaient, -tout le silence de la forêt était rompu. -C’était un vrai fils des bois, et pourtant il -n’avait pas la taciturnité des autres enfants -de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste -tranchait sur leur vie sourde et renfermée. -J’admirais sa vigueur calme tandis qu’il jetait -la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu -de côté. Le fer s’abattait, faisait une large -blessure, mousse et mouillé d’avoir frappé -dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans -l’ivresse joyeuse de sa force, les muscles câblés -à l’égal des nervures puissantes du hêtre. -Sa cognée vibrait, avec un ronflement de -grosse mouche quand on l’entendait de loin. -Quelquefois il coupait son rude labeur d’une -chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, -imitant les oiseaux.</p> - -<p>Je ne connaissais pas encore la souffrance -des arbres : les coups de la cognée me donnaient -envie de frapper à mon tour. Un jour, -comme il me défiait en plaisantant, je ramassai -la lourde masse ; je la lançai à la volée ; -elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux -moelles profondes. J’eus le vertige d’avoir -entré le fer dans un torse humain, dans une -vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son -feuillage : un fracas sourd se perdit aux silences -de la forêt. Et à présent je n’ignorais -plus ma force. Iacq cessa de rire et dit :</p> - -<p>— Toi, tu seras un bûcheron.</p> - -<p>Nous étions là, dans la coupe, huit hommes -et Iule. Le reste de la tribu s’éparsait de clairière -en clairière. Ils avaient des huttes comme -les nôtres : ils étaient plus nombreux et des -femmes préparaient leurs repas. Ce fut Iule -qui fut chargée du ménage dans notre camp. -Elle allumait le feu, passait l’eau ensuite sur -la cafetière. Une décoction de chicorée trempait -notre pain bis pendant le jour. La fumée -montait sous les arbres, se ouatait en légers -flocons bleus qui ne se dissipaient que lentement, -roulaient au vent jusque dans les combes. -Le soir, la flamme dardait plus haute : -Iule alors mettait cuire les pommes de terre. -C’était, avec de la couenne de porc, notre -habituelle nourriture. Ces gens de forêt n’en -connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions -surpris qu’ayant les fruits et les bêtes -du bois, ils se contentassent de ces simples -aliments. Leur probité était farouche : ils vivaient -d’une pauvreté volontaire, dans la large -abondance de la terre. Aucun d’eux ne pensait -qu’après tout celle-ci est aux hommes -qui peinent et ahannent à son flanc. Ils respectaient -les antiques défenses, soumis à -leur destin, vaillants et nus. Une fois je tuai -d’un coup de bâton un jeune lapin et le rapportai -à la hutte. Iacq à grandes dents en -mangea. Les vieux, eux, n’étaient pas contents. -Je compris que nous seuls, Iule et -moi, avions connu la vie libre.</p> - -<p>Dès l’aube, le travail commençait. Le premier -frisson du jour glissait aux cimes, une -vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et -puis la clarté descendait, fraîche, trouble encore -comme une grande onde après les vannes -levées. Les profondeurs restaient longtemps -brumeuses ; un brouillard violet de -proche en proche s’irisait aux filtrées du -soleil, obliques et mobiles comme des colonnes -oscillantes. La cognée bondissait comme -un palet d’or. Les coups faisaient trembler -le ciel au-dessus des arbres.</p> - -<p>Midi amenait une trêve : un lourd sommeil -pesait ; le bourdonnement des grosses mouches -planait ; et les hommes, couchés au frais -des mousses, avec leurs larges torses écroulés, -eux-mêmes ressemblaient à des troncs -abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les -mains : on abattait jusqu’au déclin du jour. -Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au -matin ; le mystère descendait. Mon Dieu ! c’étaient -là des sensations que nous connaissions -depuis longtemps ; et pourtant, mêlés à cette -vie de la tribu, elles nous semblaient toujours -nouvelles. Iule, entre le temps des repas, liait -avec des hardes les falourdes et moi quelquefois -je laissais reposer la hache, écoutant rire -les pies ou hennir le pivert.</p> - -<p>Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. -Il me plaisait à cause de sa gaîté et de sa -force et cependant je me défiais de lui, je -n’aurais pu dire pourquoi. Peut-être il avait -pour Iule un regard qui n’était plus le même -quand il le tournait vers moi. Je ne songeais -pas à m’expliquer ce sentiment. Le don de la -pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à -fumer comme les vieux qui m’entouraient.</p> - -<p>— Vois comme il est bien, ce garçon, me -disait Iule. Il partage avec toi ce qu’il possède -et toi, c’est à peine si tu lui parles.</p> - -<p>J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait -trop attention à lui ; souvent ils s’en allaient -ensemble rire derrière les huttes. Et puis, tirant -sur la pipe, je haussai les épaules comme -si c’était là un secret qui ne me regardait -pas. Je n’éprouvais pas de jalousie : il me -semblait naturel qu’elle le trouvât plus beau -que moi, le Petit Vieux.</p> - -<p>Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant -l’autre pour lui faire plaisir. Il la traitait -comme une petite bête singulière qui -criait et pleurait sans cause. Une fois, comme -il la plaisantait sur ses maigres jambes, elle -lui mordit la main et courut se cacher dans -le bois.</p> - -<p>Son dépit dura deux jours ; elle me dit -qu’elle le détestait ; elle voulait retourner à la -hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à -rire avec lui. Il semblait bien plus cordial -quand elle n’était pas là. Je crois que dans -l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule -était un peu un jouet vivant. Il avait été la -chercher au cœur du bois ; il n’avait pas fait -autrement qu’un homme sauvage à la chasse -des femelles. Elle était pour lui comme une -jeune proie de laquelle il aimait rire et s’amuser, -une proie avec une autre âme que la -sienne. Oui, je pense, c’était là son idée.</p> - -<p>Je pris goût au métier. Quand l’arbre était -très haut et qu’en s’écroulant il eût fracassé -les arbres à l’entour, je passais mes crocs et -montais à la tête. A grands tours de cognée, -je sapais les branches. J’étais là-haut comme -le pivert qui donne des coups dans l’aubier et -fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les -oiseaux. Je dominais les silences de la forêt.</p> - -<p>C’était là encore, après tout, une vie sauvage : -j’avais pour compagnons les ramiers -et les geais. Et un sentiment que j’avais -connu chez les briquetiers m’était revenu, la -fierté de n’être pas inutile et de gagner mon -pain, comme il était dit dans le vieil almanach. -Le soir, après le repas, en fumant ma -pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment -la conscience d’être devenu un homme.</p> - -<p>Maintenant aussi nous connaissions le repos -du dimanche. Ce jour-là, les cognées et -les scies demeuraient inactives. Les bûcherons -remontaient vers les hauts campements ; -quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.</p> - -<p>Une fois Iacq me dit :</p> - -<p>— Toi qui sais lire, lis dans le livre.</p> - -<p>Aucun des hommes de la tribu n’avait appris -à épeler les lettres. Les mères, en croisant -leurs mains, leur avaient enseigné la -prière, au temps de leur petite enfance. -C’était la simple oraison du pain : ils la récitaient -avant et après les repas. Le bonhomme -Jean aussi la disait à voix haute avant de -commencer la classe et ensemble les petits la -répétaient, dans un bourdonnement bas qui -traînait un instant sous les solives enfumées. -Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour -à la forêt.</p> - -<p>La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. -Au matin la terre craquait sous le -givre et maintenant chaque dimanche je lisais -à voix haute dans le livre pour Iacq et les -vieux. J’épelais d’abord, un doigt sur les lettres, -comme faisait le vieux maître. Il y avait -des mots desquels je ne venais jamais à bout ; -mais je tâchais d’en saisir le sens et ensuite, -ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison -où un humble garçon ignorant élevait la voix -et disait les choses éternelles dans la solitude -nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que -plus tard. Si d’autres, selon leurs forces, s’en -allaient, comme je le faisais là, répandre la -bonne parole chez les hommes des hameaux -et des bois, l’humanité y gagnerait des âmes -nouvelles.</p> - -<p>On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le -gel n’arrêtait pas les cognées : elles frappaient -au cœur des grands arbres dans la mort -des sèves. Un silence plombait l’air dur ; -il n’était déchiré que par le graillement des -geais et la clameur rauque des corbeaux. Les -hommes de la nature ne sentent pas le froid : -leur sang demeure jeune et chaud sous les -glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché -la cognée, une force de vie coulait en elles, je -frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux -moelles. Ah ! Iule ! quelle joie c’était pour nous -maintenant, la grande forêt d’hiver avec ses -cristallisations qui filigranaient les moindres -branches à l’égal des orfèvreries scintillant -là-bas à l’étalage des marchands ! Ni toi ni moi -jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous -semblait que notre cœur battait plus sonore -près du cœur rigide de la nature, dans toute -cette immobilité figée des anciens frissons -de l’été. Nous étions la chaleur des anciennes -humanités survivant aux cataclysmes du -monde. Les races criaient la vie en nous -quand autour de nous régnaient les apparences -de la mort.</p> - -<p>Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent : -il fallut se frayer un chemin à travers l’avalanche, -se rabattre sur les hauts campements. -La tribu, la grande famille disséminée dans -les coupes, se reforma sous des toits plus solides -que le précaire abri des huttes. Il y avait -six vastes cases, avec les fours à pain, l’étable -aux chèvres, la soue aux porcs. Une -sorte de noyau humain vivait là d’une vie -commune à la limite des triages. Des mères -allaitaient leurs enfants près des grands feux -de bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle -ou réparaient les hardes. De vieux hommes, -d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de -maux, desséchés jusqu’à l’os, expiaient les -immémoriaux outrages de la forêt. Ceux-là -traînaient d’étranges infirmités qui faisaient -penser aux ganglions des arbres tourmentés -dans leur croissance.</p> - -<p>L’alcool était leur grande tentation à tous : -il était proscrit au camp ; ils se dédommageaient -dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête -garçon, une fois rentra ivre-mort : il -avait rencontré d’autres gars avec lesquels il -s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans -les neiges si un des vieux, qui était allé boire -aux cantines avec lui, ne l’avait ramené sur -ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement :</p> - -<p>— Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela -pour moi.</p> - -<p>Elle parlait là comme si une fille eût été le -motif de la rixe.</p> - -<p>Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas -dans l’hiver de la forêt. Avec les genêts on -faisait des balais. De menus branchages servaient -à tresser des corbeilles et des jardinières -que, vers le printemps, des marchands -venaient acheter. C’était la même industrie -que chez les hommes du désert ; mais ceux-là -employaient l’osier.</p> - -<p>On réparait aussi les outils. Dans le soir, -les crassets s’allumaient. J’ouvrais le livre ; -le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière -était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en -me reprenant, je développais naïvement les -maximes ou commentais à ma façon les histoires. -Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages -tannés par les hâles, ces âmes de simples -montées au pli des fronts, tendues dans -l’effort de comprendre ! Je croyais que toute la -forêt m’écoutait.</p> - -<p>Cependant un malentendu subsistait entre -ces gens des cases et nous. Ils avaient la vie -régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule -et moi étions pour eux des êtres suspects, -échappés des villes et venus se terrer dans -les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des -créatures résignées au servage à l’égard des -libres enfants de la vie. Etait-ce moi qui leur -étais inférieur, avec mon instinct farouche ?</p> - -<p>J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage -et plus tendre, une âme qui ne voyait pas -tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru -détester les hommes : je ne ressentais contre -eux nulle rancune profonde ; cependant il y -avait entre l’humanité et moi notre ancienne -vie martyrisée.</p> - -<p>Iacq était l’unique homme des camps que -j’aimais réellement : je serais parti avec lui -au bout de la forêt. Si seulement il avait -voulu appeler moins souvent Iule pour rire -avec elle derrière les cases, j’aurais été tout à -fait son ami. Elle avait toujours le sang aux -joues ensuite ; le rire la laissait toute frémissante.</p> - -<p>— Oh ! disait-elle, ce Iacq est un si étrange -garçon… Tu ne peux te douter de ce qu’il -me dit !</p> - -<p>Elle me regardait, recommençait à rire et je -ne savais jamais ce que Iacq avait pu lui dire. -Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même -cœur confiant, bien qu’après tout, avec cette -folle de Iule, les torts peut-être n’étaient pas -entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs avec -toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient -d’une fille qu’il connaissait dans les hameaux.</p> - -<p>Un jour un des hommes revint de la forêt -et dit :</p> - -<p>— Les neiges ont fondu.</p> - -<p>On rassembla les hardes, on noua les pains -dans les draps. La petite troupe un matin -reprit le chemin des cabanes.</p> - -<p>Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers -chants timides de l’année. Les ciels furent -hauts ; un jeune et mâle soleil éclaira la -repousse des feuilles. Ma joie était vierge et -fraîche comme le réveil de la nature. Toute la -forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres -chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, -quand ils se regardaient, Iule et lui, -c’était pour rire ensemble avec des voix -étouffées comme si moi je ne comptais plus -pour eux. Ou bien il lui faisait signe et ils -allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait -doucement ; il me donnait plus souvent -du tabac ; et Iule aussi se frottait contre moi -avec plus de tendresse. Tous deux parurent -s’entendre pour endormir mes défiances à -propos d’une chose qui devait me rester ignorée. -Jamais elle n’avait été aussi caressante ; -elle avait des frôlements de petite chatte -joueuse. J’étais troublé de l’entendre quelquefois -soupirer auprès de moi.</p> - -<p>Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait -mieux que Iacq ? Son élan fut spontané et sincère, -bien que je ne lui eusse rien demandé. -Si elle m’avait dit au contraire qu’elle me -préférait ce garçon, je l’aurais traînée par les -cheveux. Je commençai seulement alors à me -douter qu’ils me cachaient quelque chose. Je -ne croyais à rien de mal, c’était plutôt le sentiment -qu’entre elle et lui régnait une entente -pour s’abandonner librement à leur humeur -enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais, moi, -que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu -soupçonner de quoi toujours ils riaient ensemble, -je n’aurais pas éprouvé d’ennui. -Mais voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient -les lèvres et cessaient de rire.</p> - -<p>Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même -allât prendre le tabac et en bourrât ma pipe. -Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait -ou si elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel -droit avait-elle sur le tabac de Iacq ?</p> - -<p>— Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne -fumerai plus de son tabac. C’est une idée que -j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.</p> - -<p>Iule aussitôt se mit à crier aigrement que -le tabac de Iacq était le mien, que tout d’ailleurs -dans la hutte était en commun.</p> - -<p>— Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon -idée. Je n’ai pas autre chose à te dire.</p> - -<p>— Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait -se fâcher et tu n’es pas le plus fort.</p> - -<p>— J’ai planté la cognée droit au cœur du -chêne. Il peut venir, je ne le crains pas.</p> - -<p>Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, -car il vint le lendemain m’offrir lui-même du -tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit -sans colère :</p> - -<p>— Pourquoi me fais-tu cette injure ? Je t’assure, -je te l’offrais de bon cœur.</p> - -<p>J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était -mon idée de ne rien accepter de lui et que je -l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère -et me parlait comme un homme déterminé -à ne pas garder rancune. Le courage me -manqua ; j’avançai la main, il la pressa dans -la sienne. Et à présent encore une fois tous -deux riaient.</p> - -<p>Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe -reculée. J’étais là dans un arbre, travaillant de -la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, -à une petite distance, frappait au cœur d’un -hêtre. Le fer sonnait après le fer, les coups se -répondaient comme des voix dans la jeune vie -de la forêt. Depuis deux jours, il cessait de -me parler ; il avait dans les sourcils un pli de -volonté. Je ne savais pas encore quel projet -mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions -donc venus ensemble à la coupe, sans rien -nous dire ; et puis nous avions joué de nos -cognées. La sève nouvelle me grisait, mon -sang courait rapide dans mes artères. Chacun -de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait -comme si ma vie adhérait à celle de -l’arbre, comme si moi-même j’étais une des -branches gonflées du flux vert qui charriait -le printemps. Je cessai tout à coup d’entendre -la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers -les feuillages, je le vis qui courait sous bois -du côté des huttes.</p> - -<p>Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, -dans la peine d’angoisse qui m’étranglait. Il -est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel -mouvement de douleur et de jalousie, je ne -l’avais pas encore ressenti. Je me laissai glisser, -l’écorce dure me râpait les membres ; et avec -ma cognée dans les mains, à mon tour je courus -devant moi. Il entra dans la maison de planches, -appela Iule, et elle n’était pas là. Alors -du seuil il cria plusieurs fois Iule ! Iule ! doucement, -en se tournant vers les limites de la -clairière. Elle apparut derrière les arbres avec -une charge de bois ; de loin elle lui souriait. -Maintenant moi je me tenais caché, écrasant -mon cœur contre la terre.</p> - -<p>— Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté -la forêt pour te dire quelque chose.</p> - -<p>Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage -aux dents. Elle avait laissé tomber la -bourrée de bois qu’elle portait et se tenait -assise, pleurant mollement dans ses mains.</p> - -<p>— Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre. -Tu me l’as déjà dit trop de fois. Et cependant, -je t’assure, quand tu me le dis, j’en -meurs de plaisir.</p> - -<p>L’air était léger et une petite distance nous -séparait : j’entendais nettement leurs paroles. -Iacq à présent haussait les épaules et la regardait -avec des yeux froids sous ses sourcils -levés. Je pensais : « S’il porte seulement -la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec -la cognée. » Je ne savais pas ce que je ferais -ensuite de Iule. Je demeurai ainsi un peu de -temps tendu comme la corde de l’arc, mordant -mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier. -Toute ma force m’était revenue, une énergie -froide et bandée, dans l’attente sournoise de -l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi -toujours à deux ils riaient. Et c’était aussi -un autre sentiment torturant et mauvais, -une joie trouble de saigner là ma vie, dans -une soif de souffrance impure.</p> - -<p>Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant -dans ses dents et balançant la tête. Quelquefois, -avant d’abattre la hache, il s’attardait -ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre -la force de l’effort. Le coup n’en était que -plus terrible après. Mais Iule soudain retira -sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un -air de défi : elle m’avait aussi regardé comme -cela autrefois. Et maintenant, avec une clameur -de bête il la poussait par les épaules, -lui mangeait goulûment la bouche, couché -sur elle de toute sa masse de géant.</p> - -<p>— Petit Vieux ! cria Iule.</p> - -<p>Voilà oui, cette chose aurait pu arriver. -J’aurais tué cet homme sans défense, écoutant -l’instinct originel, et ensuite plus jamais -je n’aurais touché à une hache sans le voir -étendu à terre dans son sang. Je courus donc -sur Iacq en brandissant la cognée : s’il avait -eu un couteau, nous nous serions battus jusqu’à -la nuit. Mais, s’étant relevé, il avait -croisé les bras et me disait tranquillement :</p> - -<p>— Eh bien, tu l’as vu. Frappe, puisque -c’est toi qui as la chance.</p> - -<p>Iule aussi, dans sa lâcheté de femme, criait :</p> - -<p>— Oui, oui, frappe-le, ce n’est pas moi qui -t’en empêcherai.</p> - -<p>Ce fut le premier mouvement trouble de la -nature. Elle trembla devant mon bras armé. -Elle me sentit vainqueur et se tourna contre -le vaincu. D’autres femmes ainsi l’avaient fait -avant elle. Cependant cet homme l’avait désirée -d’une chaude passion de sang et de jeunesse. -O Iule ! étrange cœur violent et mobile, -il t’avait dit les mots d’amour ! Elle le vit dans -sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort -et sans doute elle l’admira, car tout à coup, -me saisissant le bras :</p> - -<p>— Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne -te manquerait pas, lui.</p> - -<p>Moi alors, de toute ma force, je jetai ma -cognée. Elle s’enfonça profondément dans la -terre, devant Iacq. Et je dis à Iule :</p> - -<p>— Ce n’est pas tant à cause de toi que parce -qu’il est venu sans sa cognée.</p> - -<p>Il me regarda, les yeux droits.</p> - -<p>— Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le -plus jeune. Et cependant je le dis : Si tu -aimes cette fille, prends-la ; je ne mettrai pas -un pas devant l’autre pour te la disputer.</p> - -<p>Si comme moi, il eût conquis Iule sur la -misère et la douleur, il eût préféré la mort. -Mais sa chair seule hennissait : Iule n’avait -été pour ses convoitises de mâle qu’un butin -de chasse, la tentation et la poursuite d’un -gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna -en sifflant ; je le vis reprendre le chemin -de la coupe ; et, à mesure, la petite chanson, -douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait -avec lui sous les arbres. Maintenant je sanglotais, -la tête dans les poings, écroulé parmi -les fougères, sans orgueil et faible comme un -enfant. Toute ma colère était tombée, je n’en -voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage. -C’était une peine molle, un mal sourd de mes -fibres, avec un même cri qui revenait toujours :</p> - -<p>— Pourquoi as-tu fait cela, Iule ?</p> - -<p>Cependant je n’aurais pu dire quelle chose -mauvaise avait faite Iule. Elle me caressa les -cheveux : elle s’était assise près de moi et -me tenait la tête dans ses genoux.</p> - -<p>— Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon, -oui, j’ai eu tort, fit-elle. Il m’appelait -constamment derrière la hutte et là il me serrait -de toute sa force contre lui. Il voulait -toujours m’embrasser. Moi, je me défendais -comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a -dit une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu -ne m’avais pas dite encore. Vois-tu, cela, je -ne te le répéterai pas.</p> - -<p>Elle me parla loyalement : elle avait l’innocence -d’une fille que le baiser de l’homme -a seulement effleurée. Je n’osais lui demander -s’il lui avait pris la bouche dans ses lèvres. -Mon cœur encore une fois fut blessé mortellement. -Et puis doucement, cachant mon jeu -pour mieux capter sa confiance, je me mis à -rire.</p> - -<p>— Iule, dis-le moi, comment faisait-il ? -Comme il le faisait, moi aussi je le ferai.</p> - -<p>— L’autre matin, il m’a renversé la tête -comme ça. J’ai cru qu’il voulait me mordre.</p> - -<p>— Comme cela, dis-tu ?</p> - -<p>Je m’étais dressé sur les poings et avec fureur -je lui prenais la bouche entre mes dents. -Elle cria, toute pâle :</p> - -<p>— Tu m’as fait mal ! Je t’en prie, si tu recommences, -fais-le moins fort.</p> - -<p>Mais à présent je la roulais sous moi, je -cognais sa nuque contre le sol, je disais sourdement -dans ma folie jalouse :</p> - -<p>— Vois tu, toi aussi je pourrais te tuer, -horrible Iule !</p> - -<p>Elle se raidit, les yeux agrandis d’épouvante -et charmés :</p> - -<p>— Va, tu le peux si c’est ton plaisir : je ne -crierai plus.</p> - -<p>Et elle était là comme une petite martyre, les -bras retombés le long de son corps, avec un visage -heureux, ayant l’air d’attendre la sainte -mort. Je ne sais plus comment il se fit que tout -à coup mes mains se détendirent. Je pleurais, -je riais, je tétais tendrement ses lèvres, disant :</p> - -<p>— Te fais-je encore mal ainsi ?</p> - -<p>Je n’avais jamais connu un tel bonheur. Sa -bouche avait le goût d’un fruit chaud. J’aurais -voulu mourir en buvant son jus frais. Iule -avait fermé les yeux et poussait des cris légers. -Si cependant Iacq, ce jour-là, n’était pas revenu -vers la hutte, j’aurais ignoré longtemps -encore que j’aimais Iule d’un cœur d’homme. -La nature enfin avait jeté son cri en moi.</p> - -<p>Elle me disait gentiment à présent :</p> - -<p>— Pourquoi ne le faisais-tu pas avant lui ? -Je t’ai attendu si longtemps, j’étais toujours -malade d’une chose que tu ne voulais pas -comprendre.</p> - -<p>Moi aussi, Iule, j’avais crié et sangloté -dans le bois, je touchais ma chair, je croyais -la toucher avec tes mains. Une lumière nous -inonda : la nuit fut déchirée, et je ne me cachais -plus d’elle. Je lui disais naïvement de -quel mal moi aussi j’avais souffert. Ce fut un -moment très pur au bord de la connaissance, -avec le tremblement de la virginité entre -nous, comme une dernière défense. Elle me -rendait mes baisers et soupirait.</p> - -<p>— Crois-moi. Il y a encore autre chose dont -toujours me parlait le garçon.</p> - -<p>Dans son tourment ingénu, elle fut pareille -à Eve rougissante d’un feu inconnu tandis -qu’en riant elle montrait à Adam l’ombre de -l’arbre comme un doigt à son flanc. Le bon -maître nous avait conté cette histoire.</p> - -<p>En ce moment un des vieux hucha en nous -injuriant. Nous fûmes troublés de nous apercevoir -au grand jour de la clairière, avec nos -âmes nues sur nos visages.</p> - -<p>O Iule ! Cet homme était là ! Il nous a -vus nous embrassant !</p> - -<p>Il me semblait qu’il nous avait volé une part -de notre secret. Je le détestai, je détestai soudain -encore une fois tous les hommes. Mais -elle m’attirait en riant, dans son libre instinct -d’amour.</p> - -<p>— Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment -pas ta femme à présent ? S’il vient, je -lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu -as planté la cognée.</p> - -<p>La sauvage passion du bois se déchaîna. Je -dis à Iule :</p> - -<p>— Ecoute. C’est fini entre les hommes et -nous. Toi et moi nous irons jusqu’à ce qu’il -n’y aura plus autour de nous que la nuit -verte du bois. J’ai sommeil de toi. Il y a si -longtemps que tu n’as plus dormi près de -moi, avec ta tête contre ma poitrine.</p> - -<p>L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se -coulant derrière les arbres, entra dans la -maison. Elle noua dans le sac ses hardes et -les miennes. Moi, j’avais ramassé la cognée et -la portais sur mon épaule. Ainsi nous quittâmes -le camp.</p> - -<p>Comme la graine poussée par le vent, nous -allâmes devant nous. Iacq souvent m’avait -parlé de la grande forêt qui s’étendait vers -l’ouest. Celle-là, Iule et moi ne la connaissions -pas encore. « Vois-tu, me disait-il, en -marchant tous les jours de l’aube à la nuit, -il faudrait des semaines pour en faire le tour. -Aucun homme vivant, y étant entré, n’en est -sorti. » C’était déjà l’après-midi ; nous nous -orientions vers la courbe du soleil. Aux limites -de la futaie, des essences touffues apparurent, -la vie végétale nous enveloppa comme -une mer, et maintenant une lassitude, une langueur -infinie nous avait saisis. Nous faisions -quelques pas et puis nos bouches se cherchaient. -Un feu très doux nous consumait. La -terre autour de nous aussi entrait en amour.</p> - -<p>— Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois -comme mon cœur bat.</p> - -<p>Mon Dieu ! quelle folie ! Je laissai tomber -la cognée et j’étais là, baisant sa petite gorge -avec un grand tremblement froid. Notre chair -cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le -divin tourment de la substance, toute la durée -des races en nous depuis les origines.</p> - -<p>Je dis une dernière fois faiblement :</p> - -<p>— Te fais-je mal ainsi ?</p> - -<p>Un vent léger bruissait, agitait sur nous -les feuilles. Il n’y eut plus que deux créatures -qui avaient échangé le don sacré de la -vie.</p> - -<p>O petite Iule ! C’était pour cela que toi et -moi, le premier jour, nous étions venus vers -l’arbre, du fond de la misère horrible des villes. -La destinée avait commencé pour nous -par l’échange d’un morceau de pain et à présent -nous nous étions donné la vie à travers -le temps sans limites. Je pleure doucement à -évoquer l’heure inouïe.</p> - -<p>Iule ! Iule !</p> - -<p>Cette nuit dans la forêt où tout entière avec -ta chère vie chaude, tu fus dans ma main ! -Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le -chêne, avec des draps de rosée à notre lit, avec -la bouche fraîche du vent buvant nos soupirs -à nos bouches ! L’ombre d’or et d’azur -palpitait, tendre et farouche ; et nous étions -à présent, toi et moi, une même chose de -vie. Nous ne savions plus où l’un commençait -à devenir l’autre. Je te donnai pour la -première fois le nom de femme. Je ne cessais -pas de t’appeler : Ma femme, et toi tu me -disais : Petit Vieux, avec une voix que je -n’avais pas encore entendue. Et puis le matin -se leva : tu mis ta main devant ton visage.</p> - -<p>Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce -jour-là, ni le jour suivant. Nous faisions -quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre. -Il me semblait que nous n’aurions -jamais fini de nous connaître. Je buvais sa -vie à ses lèvres comme une source, et ensuite -j’étais plus altéré. Mon sang tournait comme -une meule ardente. J’avais le vertige de tout -l’inconnu de son amour : un pli léger à sa -peau et les fins cheveux de ses aisselles -étaient comme autant de petites sœurs d’elle -qu’elle me donnait après s’être donnée elle-même. -Elle ne cessait pas de se donner et -elle était une Iule nouvelle dans chaque part -de sa vie que touchaient ma bouche et mes -mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps -où sa gorge pour la première fois gonfla, où -elle appuyait innocemment sa nuque à mon -épaule, dans la nuit de la hutte.</p> - -<p>Mon Dieu ! une telle chose se pouvait elle ? -Tu étais maintenant ma vie même comme la -sève et l’écorce ne se séparent pas et font une -même rumeur vivante. Tu prenais ma tête -dans tes mains, tu la pressais contre tes seins -et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes -de la tienne. Elles stillaient goutte à -goutte comme des eaux jumelles dans un -même bassin et elles faisaient le bruit d’une -mer. Mes yeux s’enivraient de voir palpiter -la petite fossette d’ombre qui était la pulsation -de ton cœur. Toi à ton tour tu collais -l’oreille à la place où battait ma peau. Doucement -tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais -comme un fruit.</p> - -<p>— Vois, je mange ton cœur, disais-tu.</p> - -<p>Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait -que ton cœur tout entier venait à tes lèvres, -qu’il montait du fond de moi sucé par -ce mouvement de bouche dont tu aurais vidé -le jus d’une prune mûre. Quelquefois toi ni -moi ne parlions plus, accablés sous un poids -lourd et délicieux ; et nous cessions de vivre -de longs instants. Nous nous arrêtions là -comme évanouis, submergés dans le flot de -l’être, avec tout notre sang sonore remonté -au cœur.</p> - -<p>Iule disait :</p> - -<p>— Une fois j’ai pris ta main pendant que -tu dormais. Je l’ai mise contre ma gorge. J’aurais -voulu mourir comme cela.</p> - -<p>— Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le -bois. Je ne sais pas pourquoi je pleurais.</p> - -<p>Aucun de nous ne disait le mot d’amour. -Personne ne nous l’avait appris, mais la nature -nous avait appris une chose plus belle -que tous les noms et qui était l’amour même. -Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait -quand j’approchais. Nous ne finissions pas de -nous jeter nos lèvres.</p> - -<p>Les aromes avec les jours furent plus subtils. -Le vent charria les effluves puissants de l’été. -La terre eut l’âge des premiers matins du -monde. Toute la forêt bruissait, frémissait -d’une âme de sèves et d’oiseaux. Chaque seconde -était une naissance, toutes les secondes -ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là -des arbres immenses musclés de siècles et ils -se rajeunissaient de feuilles et de nids : le brin -d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas -plus jeune. Le vent et la clarté aussi vivaient. -Nous buvions le silence comme une eau profonde -au bord d’un puits. Iule ! est-ce que -toi et moi avions vécu avant ce temps divin ? -Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier -baiser et à chaque baiser nouveau nous -renaissions. Notre vie était comme la continue -éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais -remuer ton ombre à terre et la terre, -avec le dessin mobile de ton corps, s’animait, -devenait elle-même une petite Iule vivante.</p> - -<p>Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de -la forêt, cherchant notre nourriture aux arbres -et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule, -j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je -sifflais comme les oiseaux, elle chantait. Tout -à coup elle se laissait tomber, avec son désir -mûr comme un fruit, et nous ne marchions -pas plus avant. Le soir, j’abattais des branches ; -je les réunissais en toit ; j’étendais une -litière de feuilles. Il m’était venu une molle -tendresse pour les aises de son corps, un goût -de la tenir bercée voluptueusement dans ma -force d’homme. Quand elle était lasse, je la -portais entre mes bras. Je lui avais dit :</p> - -<p>— Si un jour tu trouves dans cette forêt un -endroit qui te plaise plus que les autres, là -je bâtirai pour nous une maison.</p> - -<p>Des combes ravinèrent l’ondulation légère -des futaies. Le roc comme un os déchira la -terre spongieuse, l’humus antique des végétations -géantes. Des blocs moussus, de profondes -nervures de pierre perpétuaient un primitif -chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma -et épouvanta nos sens vierges. Dans notre -ignorance, nous nous imaginions qu’une ville -autrefois avait été bâtie là, attestée par des -ruines. Les ressacs persistèrent, brusques, -violents, les apophyses et les vertèbres d’une -anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges -farouches du monde. Iule avec des cris s’aventurait ; -mais moi étrangement je palpitais, pris -d’un obscur sentiment religieux. Les pentes -ensuite s’escarpèrent : il n’y eut plus, dans -une débâcle de grès, que le tremblement d’argent -des bouleaux. Et à présent je voyais bien -que c’était là une des formes de la terre, comme -la plaine et le lit des rivières et les courbes légères -qui seules nous étaient connues encore.</p> - -<p>L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina -l’échancrure d’un vallon sauvage, comble -d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des -éboulis de roches tigrées de rouille, un ruisseau -courut, un filet d’eau claire et froide qui -moussait et bouillonnait à petits remous d’or -et d’émeraude. Depuis que nous vivions dans -la forêt, nous n’avions point éprouvé une pareille -joie. Nous écartâmes les rameaux ; ils -se recourbaient en voûte sur notre passage ; et -les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à -nos peaux brûlantes, nous remontâmes le courant. -Des bagues lumineuses nous cerclaient -les chevilles et les genoux, selon la profondeur : -nous étions obligés de nous retenir aux -rives pour ne pas glisser sur les cailloux gras -de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés -sur le ruisseau, nous en puisions l’onde au -creux de la main et la portions à nos lèvres. Il -y avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient -qu’aux petites mares des sous-bois ! -Un sang frais coula en nous avec cette eau -brillante comme le givre. Il nous sembla -que nous étions vraiment là au tabernacle du -mystère et de la solitude, avec cette petite -musique de silence qui glougloutait contre les -pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche -et me disait :</p> - -<p>— Ecoute, on n’entend plus rien que la petite -chose.</p> - -<p>Et il n’y avait, en effet, dans cette grande -paix du cœur de la forêt, que le bruit sourd, -continu de notre vie.</p> - -<p>L’eau lentement se brouilla : nous vîmes -que le soir était venu. Et ce jour-là, à peine -nous avions pensé à la faim : des fruits sauvages, -l’amande des pommes de pin à présent -suffisaient à nous alimenter. Les riches ne -savent pas combien peu il faut à l’homme -pour se nourrir. Elle coucha sa tête dans mon -épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.</p> - -<p>Le lendemain je dis à Iule :</p> - -<p>— Si tu veux, c’est ici que je construirai la -maison.</p> - -<p>J’allai donc dans la forêt avec ma cognée, -ayant mon plan. Je choisis de jeunes arbres -sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai -deux, je les abattis ensuite, et les jours -suivants, j’en abattis encore trois. Je les -divisai en parts égales, je les fendis, en outre, -dans le sens de leur longueur, comme le bûcheron -fend ses bûches ; et à l’un des bouts de -chacun de ces tronçons à mesure je donnai -la forme d’un pieu. Je taillai une large mortaise -à l’autre bout.</p> - -<p>Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol -ferme et profond. Je traçai les limites de la -demeure en sorte qu’elle fût abritée par les -arbres du côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé -la terre avec la cognée, je commençai à abouter -les bois en les enfonçant dans la tranchée. -Un pâlis ainsi se dressa, la primitive -clôture des hommes vivant en forêt. Et seulement, -quand je fus venu à bout de ce travail, -je me mis à équarrir la charpente du toit. -Iule battit des mains, car à présent l’extrémité -des pièces, taillées en tenons, s’insérait au -creux des mortaises ; et toutes avaient une -inclinaison légère pour l’écoulement des eaux. -Une étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta -au levant. Je comblai ensuite les joints -avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée -pour outil, je m’étais égalé à l’art naïf -du premier constructeur.</p> - -<p>Le labeur fut patient et difficile. A peine -j’eus dressé le toit, il s’écroula ; et des semaines -peut-être s’étaient passées ; il fallut -recommencer avec un courage nouveau. Mais -nous qui avions perdu la notion du temps, -nous ne mesurions pas la longueur de l’effort -à la brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche, -et sans le savoir, nous étions à notre -manière d’humbles ouvriers d’éternité : nous -avions édifié la maison comme la fourmi élève -ses dômes légers, comme l’abeille bâtit ses -cellules. Un antique instinct, venu du lointain -des races, avait présidé à notre industrie. -J’ignorais encore que l’homme ne fait que répéter -le geste qu’un autre homme fit naïvement -avant lui. Dans l’orgueil de l’œuvre -accompli, je criais sous les arbres : je ne -voyais pas que pendant que j’étais là, combinant -les formes et la pesanteur, un pensif ancêtre -doucement était sorti de la forêt et me -conseillait. Iule, viens à présent, étends un -lit de fougères fraîches pour notre amour. Nos -paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan. -Et voilà le ruisseau, voici la pierre -sur laquelle, devant la porte, tu allumeras -le feu.</p> - -<p>Je partais en chasse. J’avais fabriqué un -arc souple et terrible ; des figures gravées au -couteau le décoraient, et il était très grand. -Mes flèches atteignaient aux plus hauts feuillages. -Iule disait :</p> - -<p>— Voilà. Tu es à présent le premier des -hommes. Tu es plus beau que celui qui, avec -une grande canne et des plumes sur la tête, -marchait là-bas devant le régiment. Tu as -bâti la maison et quand tu pars avec tes flèches, -tu es terrible.</p> - -<p>Cependant j’étais toujours le même Petit -Vieux ; mais l’amour était venu et un jour nous -nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe -du couteau, une blessure. Et nous avions bu -notre sang. C’était là une idée de Iule. Avec -mon sang rouge à ses lèvres, elle cria :</p> - -<p>— Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai -donné la mienne.</p> - -<p>Les bois regardaient cette petite femme tendre -et furieuse, dont la bouche baisait comme -elle eût mordu.</p> - -<p>Tous les soirs, Iule partait ramasser des cônes -dans la pinède. Or, une fois, elle rentra -soudain, le souffle court, et me dit :</p> - -<p>— Petit Vieux, un visage d’homme était là -derrière les arbres et me regardait.</p> - -<p>Je m’élançai, j’étais armé de la cognée. J’aurais -vengé au prix de ma vie notre chère solitude -violée. Les ombres s’étendirent et je -n’avais pas vu l’humain redoutable entré dans -notre royaume. Je revins vers la maison et -dis à Iule :</p> - -<p>— Vois, le fer est humide de sang.</p> - -<p>Elle vit que je me moquais : elle n’était plus -aussi assurée qu’elle eût aperçu réellement -un homme.</p> - -<p>— Je t’assure cependant, fit-elle, il avait -une bouche et des yeux comme toi.</p> - -<p>— C’était un arbre, petite Iule, rien qu’un -arbre.</p> - -<p>Mon rire joyeusement sonnait sous le ciel -pâle.</p> - -<p>Je n’aimais pas qu’elle me parlât de Iacq. Un -levain jaloux toujours fermentait à l’idée que -ce garçon avait porté la main sur sa chair -vierge. C’était aussi un regret pénible qu’il ne -fût plus là pour me donner du tabac. Voilà -oui, j’étais obligé de fumer maintenant des -feuilles sèches : son tabac à lui avait un goût -plus délicat. Je ne pouvais oublier cela, je m’en -voulais de ne pouvoir penser à Iacq sans rancune -à la fois et sans gratitude. Mais un jour -qu’assis avec Iule sous les bouleaux parmi les -roches, nous admirions notre toit, elle me dit :</p> - -<p>— Songe donc à la figure que ferait Iacq -s’il pouvait se douter que toi seul avec tes -mains as bâti cette maison ! Il n’aurait plus -envie de rire.</p> - -<p>Oh ! elle put ce jour-là me parler de lui -tant qu’elle voulut. Elle me procura ainsi le -plaisir de mépriser Iacq comme un homme -grossier et vain, comme un homme que j’avais -le droit de considérer avec des yeux froids du -haut de ma fierté. Si seulement cette petite -folle de Iule ne l’avait pas rejoint si souvent -derrière la porte pour rire ensemble de cette -chose qu’il disait toujours !</p> - -<p>— Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les -filles l’aiment à cause de cela. Mais toi, tu sais -lire dans les livres et voici que tu as bâti cette -maison.</p> - -<p>Alors je la regardai dans les yeux.</p> - -<p>— Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais -senti autrefois remuer ta vie en toi en -pensant à lui ?</p> - -<p>Et elle me répondit :</p> - -<p>— Une fois j’allai dans le bois ; je me roulais -à terre comme si j’avais été piquée d’une -abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si -en ce moment il était venu.</p> - -<p>Elle me fit cet aveu si simplement que je -n’éprouvai pas de colère, car depuis qu’elle -m’avait donné son amour, elle ne mentait plus -et encore une fois elle avait parlé selon la nature. -Moi-même, avec cette vie fraîche de la -première femme près de la mienne, j’étais devenu -un autre Petit Vieux plus jeune. Il ne -faut qu’un toit d’abord et tout change : -l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il -peut dire : ma maison, et en disant ainsi, il -pense à celle qui est près de lui et aux enfants -qu’il aura d’elle.</p> - -<p>Iule avec des rameaux flexibles tressa des -nattes. Elle mailla des corbeilles. Je taillais -dans des racines les humbles ustensiles qui -servaient à nos repas. Une souche devint notre -table. Ce fut, avec plus d’expérience, la petite -industrie des premiers temps que nous avions -passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer -avec de souples liens de coudrier tordu -une porte faite de branchages et qui nous -clôtura dans notre mystère d’amour. Il vint -des pommes sûres aux branches des aigrins ; -nous mangions aussi des mûres, des prunelles -et des cornouilles. Chaque jour des fruits -nouveaux nous étaient révélés : sous les châtaigniers -le sol était jonché des châtaignes de -l’autre automne ; et il y eut de petites noisettes -sauvages, les baies rouges de l’églantier, -l’amande huileuse des fênes ; le cône laiteux -de la pomme de pin abondait. Ou bien j’allais -dans la forêt, j’abattais une chair vivante et -Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait -le feu. Un hérisson quelquefois, comme au -temps de la hutte, s’avançait jusque près de -la maison : nous ne lui faisions point de mal.</p> - -<p>Nous vivions innocents et charmés. Un -sens nous inclina vers le mystère, vers la -beauté du ciel et des heures, une sensibilité -émerveillée d’enfants devant un prodige. -C’était si gentil, cette Iule cueillant la rosée -à ses cheveux et l’égouttant en arc-en-ciel -dans le matin frais, avec des yeux éblouis ! -Couchée sur le ventre près de moi, elle regardait -glisser à ma peau les filées de soleil comme -des scarabées vermeils et elle criait de plaisir. -Elle sentait bon le jour qui se lève, l’écorce -humide, le brouillard monté de l’eau, le vent -venu de loin avec ses corbeilles d’aromes. Elle -avait l’odeur du froment mûr et du pain. Elle -était pour ma douce folie la petite chair au -goût sauvage qui déjà vivait dans le sein de -toutes les mères de sa race et qui un jour était -venue vers moi du fond des âges par le chemin -de la douleur et de la mort. Cela, petite -Iule, je ne te le disais pas encore ; c’était une -idée qui remuait obscurément en moi et ne -s’élucida qu’avec le temps. Et néanmoins, -quand avec le doigt j’effleurais le grain doré -de tes épaules comme j’épelais les lettres du -vieux livre, elle glissait déjà au bord de ma -pensée. O Iule ! une chose toujours dérive -d’une autre ; toutes plongent leurs racines -dans la forêt profonde des origines. Un enfant -sort de la ville et il voit venir à lui une autre -enfant et tous deux sont partis à l’heure -dite : ils n’ont pas cessé de marcher l’un -vers l’autre à travers la durée des siècles. Ta -vie, chère Iule, me fut dédiée de toute éternité. -Et à présent, dans cette solitude verte, -apaisant nos faims avec les fruits de la forêt, -buvant les sèves et les frissons de la terre -aux sources du matin, nous étions pareils au -premier homme et à la première femme et -nous recommencions l’humanité. Cependant -si quelqu’un des cités était entré dans la forêt -et nous avait vus près du ruisseau avec -les trous clairs de notre peau sous nos haillons, -il nous aurait dénié une âme humaine.</p> - -<p>Or voici : un jour Iule revint encore une fois -du bois toute pâle, me disant qu’elle avait -aperçu le même visage qui lui avait apparu -un soir.</p> - -<p>— Je t’assure, Petit Vieux, ce n’est pas une -idée. Il y a un autre homme dans la forêt. Il -était là vivant comme toi devant moi. Il me -regardait, je n’osais faire un mouvement. Et -puis il a disparu comme il était venu.</p> - -<p>Je pris ma cognée comme la première fois et -ensemble, en nous parlant à voix basse, nous -allions sous les arbres, du côté où elle l’avait -vu. J’entendais les coups de nos cœurs dans le -silence, je n’entendais que cela. L’homme -avait une barbe grise et des yeux rusés ; Iule -l’affirmait ; et il marchait à quatre pattes, il -courait comme une bête. Dans sa peur, elle -l’imaginait terrible. Moi-même je n’étais plus -aussi assuré que la cognée ne me tomberait -pas des mains si tout à coup il se dressait -derrière un chêne. Le sol s’abaissa : une flaque -rouilleuse, une stagnation d’eau et de -feuilles croupies trempait le pli de la ravine. -Je restai saisi, sans souffle : l’empreinte fraîche -d’un large pas s’enfonçait dans l’humus -spongieux. Un homme avait passé là ; les -foulées ensuite froissaient la mousse à mi-pente. -Elles se perdirent dans un éboulis de -pierrailles. La solitude, le mystère se refermait -sur ce passage d’un être humain fait -comme nous.</p> - -<p>Nos battues s’étendirent les jours suivants. -Des sentes filaient sous bois, étroites, coupées -par les dents des lapins, frayées quelquefois -par les hautes faunes. La forêt n’avait point -d’autres chemins. Nous nous coulions, aux -aguets, épiant les pistes. D’anciennes traces -avaient séché, des pas qui toujours s’enfonçaient -plus loin et ensuite cessaient d’être -visibles. Une fois Iule ramassa des champignons -fraîchement cueillis et que l’homme -sans doute avait laissé tomber. Puis, les pas -un matin reparurent au bord d’une zone fleurie, -une combe étoilée comme un ciel d’août, -touffue comme la mosaïque d’un jardin : -quelqu’un était venu et avait coupé les tiges -par larges gerbes. Et ce jour-là, ayant dilaté -fortement mes narines, je crus humer un -lointain arome délicieux dans l’air et je demandai -à Iule :</p> - -<p>— Ne sens-tu pas une odeur de tabac venir -de là-bas ?</p> - -<p>— Oui, dit-elle. Si c’était Iacq !</p> - -<p>Cette idée me fit rire. Pourquoi le garçon -serait-il venu dans cette forêt ? Il disait que -personne jamais n’en aurait pu sortir, y étant -une fois entré. Et puis, avec une étrange douceur, -je pensai profondément que peut-être -un autre homme un jour partagerait avec moi -un tabac parfumé comme celui de Iacq. Non, -songeai-je ensuite, qu’un arbre l’écrase plutôt, -celui-là ! Et je n’avais rien dit à Iule.</p> - -<p>Des jours passèrent ; les empreintes s’étaient -effacées ; la subtile odeur ne perça plus -à travers l’âcre évent vert des sèves. Mais -comme un soir nous étions assis devant la -porte, mangeant des châtaignes, il me sembla -soudain à mon tour qu’un visage se tenait -caché derrière les troncs rouges des pins.</p> - -<p>— Crois-moi, c’est bien cet homme, souffla -Iule. Demain il entrera dans cette maison, si -tu le laisses faire.</p> - -<p>Je courus vers la pinède ; il avait disparu ; -mais au loin quelqu’un toussa. Je dormis -cette nuit avec la cognée entre mes poings.</p> - -<p>Voilà, oui, je n’en pouvais plus douter : la -forêt avait un habitant. Un solitaire farouche -et sournois rôdait aux limites de notre domaine. -Peut-être il était venu là avant nous : -il semblait connaître les fuites mystérieuses -des taillis mieux que nous-mêmes. O quelle -ironie, Iule ! Nous avions cru fuir à jamais les -hommes et un homme était là, avec un cœur -comme notre cœur, vivant là la vie libre des -bois. Tu pleuras de dépit ; je n’osais pas encore -te dire quelle chose nouvelle et profonde -s’était levée en moi. Je pensais : quelles misères -plus grandes que les nôtres ont poussé cet -homme à se réfugier dans cette forêt ? Je restai -tressaillant à la pensée de le savoir plus -malheureux que nous, d’une douleur qui -nous était ignorée. Je n’éprouvais plus de -rancune contre l’humain inconnu. Qu’il partageât -avec nous la forêt, cela petit à petit -finit par me paraître naturel, puisque nous -aussi nous y étions venus, chassés par notre -haine des hommes. Je ne savais pas qu’au -fond des cœurs les plus dépris subsiste encore -l’antique lien fraternel. J’avais fui les tribus -et ma solidarité déjà s’éveillait, aspirait à ce -passant triste des solitudes. C’était un sentiment -que je n’aurais pas connu dans la sanglante -mêlée des villes. Il me gonfla le cœur ; -mon cœur un jour me monta aux lèvres. Je -dis à Iule :</p> - -<p>— Vois cependant, si celui-là n’avait ni -femme ni enfant ! Toi, tu m’as comme moi je -t’ai. Peut-être il souffre d’être seul, lui qui -déjà avait souffert chez les hommes.</p> - -<p>Elle me répondit justement :</p> - -<p>— Autrefois, Petit Vieux, tu serais parti à -sa rencontre avec la cognée. Tu n’aurais pas -pensé si loin.</p> - -<p>Une querelle de geais aigrement cria dans -les arbres. Nous vîmes les plumes voler sous -les coups de bec dont ils se déchiraient.</p> - -<p>— Le geai était là seul aussi, dis-je, et puis -un second est venu. Maintenant c’est à qui -tuera l’autre. Crois-moi, l’homme n’est pas -fait pour ressembler aux bêtes.</p> - -<p>Le vieil almanach encore une fois battit -dans ma poitrine. Il frémissait de chaude -humanité comme si tout le cœur des hommes -palpitait dans ses tendres apologues.</p> - -<p>— Eh bien, fit Iule, tu es le maître de suivre -ton idée.</p> - -<p>Des soleils encore coururent et les traces -de l’homme semblèrent s’être définitivement -perdues dans la vaste solitude. Il n’y eut plus -que le silence des arbres sur le sillage furtif -de cette vie d’une créature. Et moi, je croyais -sentir qu’il allait me manquer quelque chose. -Une âme encore élémentaire ne peut s’expliquer : -elle a des mouvements qu’elle ignore -et qui déjà sont la haute vie des êtres. Quand -les briquetiers et les bûcherons étaient venus, -je n’avais pensé qu’au pain. Ceux-là vivaient -en commun, ils n’étaient pas malheureux. -Ce frère errant des bois, avec son mal solitaire, -était bien plus de ma famille.</p> - -<p>— Il a vu ta cognée, il aura tremblé, disait -Iule.</p> - -<p>Je secouai la tête.</p> - -<p>— Non, ce n’est pas cela. Un homme ne -craint pas un autre homme.</p> - -<p>Maintenant je ne partais plus avec la cognée. -Si l’homme avait reparu, j’aurais crié -vers lui, je lui aurais montré mes mains désarmées.</p> - -<p>Une fois, ayant suivi le cours de l’eau, nous -fûmes tout à coup très loin de la maison ; -nous étions partis au matin, avec le désir d’aller -jusqu’où irait cette eau. Quelquefois elle -s’encaissait entre de hauts pans de roches : -nous descendions alors dans son lit, mouillés -jusqu’à la ceinture. Nous goûtions là une petite -horreur charmée ; et ensuite les parois -s’abaissaient ; le défilé se terminait en ressacs -lentement aplanis. Nous reprenions notre -route au fil de la rive, sous les voûtes vertes. -L’air était lourd et laiteux ; un brouillard léger -embrumait les taillis ; les grosses mouches -dormaient, collées aux feuilles. Et puis vers -midi le ciel se déchira, une fine ondée de -soleil dora les vapeurs qui remontaient ; la -forêt fuma dans la chaleur vermeille.</p> - -<p>J’allais devant Iule, lui frayant un passage -entre les rameaux. Mais bientôt la fatigue -l’accabla ; elle voulut se reposer près du ruisseau, -et à peine elle se fut étendue, ses yeux -se fermèrent, elle s’endormit. Je continuai à -marcher seul un peu de temps. Je ne pensais -plus à l’homme, j’écoutais se réveiller la forêt -dans la claire lumière. Son énorme vie me -grisait, l’odeur de safran et de tanin efflué des -écorces tièdes, l’infini bruissement des artérioles -resuant tardivement au soleil les humidités -de la nuit. J’étais, moi aussi, avec le -bourdonnement sonore du sang à mes tempes, -une part de cette vie. Et j’avançais doucement, -regardant bouger les feuilles, courir un insecte, -trembler sous bois un silence de clarté.</p> - -<p>Les arbres s’éclaircirent ; je demeurai saisi, -mon cœur entre mes mains, voyant là tout -à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près -d’un étrange abri et triant des herbes. Le -site était farouche et délicieux, des blocs de -rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons, -de doradilles, une sauvagerie de nature -roulant à grandes ondes diaprées dans -l’échancrure d’une clairière. Une chape de -lierres recouvrait les parois de l’habitation. -C’était une voiture sans roues enfoncée de -guingois dans le sol, une de ces maringotes -de forains comme il en venait près des carrousels, -aux fêtes des banlieues. Et je ne -voyais pas les yeux de l’homme ; il avait une -longue barbe grise qui lui descendait sur la -poitrine.</p> - -<p>Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature -m’eût fait tant de plaisir. Je n’osais -avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais -les branches écartées avec les mains et je -demeurais là sans respirer. Ce que je pensais -exactement en ce moment, je n’aurais pu le -dire. C’était sans doute une chose confuse -comme toutes les perceptions de ma sensibilité -encore vierge et cependant il me semble -aujourd’hui qu’elle eût pu s’expliquer ainsi : -un homme et moi étions venus de deux points -opposés du monde pour nous joindre un jour. -L’almanach n’en disait rien, mais une grande -lumière était en moi qui éclairait devant moi -la Vie. Une chose après une chose était venue -et toutes étaient venues à leur heure : aucun -mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire -pour les susciter. Iule et moi simplement -avions obéi au geste d’une main qui -nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite -avait conduit les hommes vers nous. Un -ordre admirable ainsi avait présidé à chacun -de nos pas dans les chemins du monde. Nous -suivions notre vie : elle ne nous suivait pas ; -et personne n’a appris au ruisseau à chercher -son niveau ni au chardon à carder son -étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les -arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter -sa pente ni aucune chose terrestre -s’opposer à la loi qui originellement lui fut -assignée. Quand mes tempes élargies eurent -pris mesure sur l’effort de ma pensée, ce fut -cette petite source de vérité qui en recula les -parois comme il suffit d’un léger filet d’eau -pour frayer à la longue le lit où passera le -torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous -confier à la vie : elle seule n’ignore pas par -quelles voies tout s’achemine à son but.</p> - -<p>Je restai un peu de temps à regarder -l’homme et la maison ; et puis, comme chacun -des battements de mon cœur se prolongeait -dans le cœur de Iule, à pas étouffés je -m’en allai la réveiller.</p> - -<p>— Chut ! ne dis rien et lève-toi.</p> - -<p>Elle vint alors avec moi et maintenant à -son tour elle était là, muette, à la limite des -arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère -doucement enveloppait cette vie d’homme -sans défense et qui avec confiance s’abandonnait -à la garde de la nature. Aucune chose -au monde n’était plus tendre et plus belle -que la paix fleurie, la palpitation du silence -autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles -providences faisaient le cercle et veillaient -sur sa rêverie. Il était toujours assis sur -le seuil : il avait fini de trier les herbes et il se -tenait immobile, les mains sur ses genoux. Le -front vers le ciel, il paraissait contempler la -beauté du jour. La barbe avait mangé son visage -jusqu’aux sourcils ; ses cheveux descendaient -sur ses épaules comme le feuillage -d’un chêne ; il avait de clairs yeux d’enfant.</p> - -<p>Sans doute la vie en forêt avait subtilisé -ses sens ; il subodora une présence insolite, -tendit sa grosse tête velue.</p> - -<p>— Parle-lui, me souffla Iule.</p> - -<p>Mais qu’aurais-je dit à cet homme, moi, un -si jeune garçon ? J’aurais voulu seulement caresser -ses longs cheveux comme un fils.</p> - -<p>— Vois-tu, Iule, il vaut mieux que ce soit toi.</p> - -<p>Alors hardiment elle fit un pas, toussa et -le vieillard à présent nous regardait avec des -yeux irrités.</p> - -<p>— Qui êtes-vous ? N’entrez pas ici ! Allez-vous-en ! -cria-t-il.</p> - -<p>Il parlait comme si la forêt lui eût appartenu. -J’avais pris la main de Iule et nous n’osions -ni avancer ni reculer. Nous ne savions -que lui répondre, sortis tout à coup de l’ombre -verte, avec nos visages craintifs dans la -haute lumière. Il se leva, marcha violemment -à travers la clairière. Je regrettai de -n’avoir pas emporté la cognée, mais Iule déjà -était tombée à genoux et disait :</p> - -<p>— Père ! ne nous fais pas de mal.</p> - -<p>Personne ne lui avait appris ce mouvement, -et elle disait là une chose tendre et filiale, -montée du fond de sa vie. L’homme s’arrêta, -passa la main sur son grand visage.</p> - -<p>— Aucune autre que toi ne m’a appelé par -ce nom, dit-il.</p> - -<p>Et il nous regardait à présent sans colère. -Sa barbe s’agita au vent des paroles qu’il se -disait à lui même :</p> - -<p>— Ce sont les petits de la forêt. A leur âge ! -Qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire aux autres -hommes ?</p> - -<p>Il appuya la main à mon épaule.</p> - -<p>— Dis-moi d’où tu viens.</p> - -<p>— De là-bas, je ne sais plus.</p> - -<p>J’avais répondu ainsi aux briquetiers.</p> - -<p>Iule se mit à rire.</p> - -<p>— Celui-là n’aime pas parler, dit-elle. Mais -voilà. Une fois il y avait un arbre dans la -campagne, près de la ville. Il est venu vers l’arbre -au moment où moi aussi je venais. Jamais -nous ne nous étions vus. Nous avons -partagé ensemble un morceau de pain. Et puis -il m’a prise par la main, nous ne nous sommes -plus quittés. C’est comme ça que nous -sommes arrivés dans cette forêt.</p> - -<p>Maintenant moi aussi je riais, l’entendant -ainsi parler comme si vraiment il n’y avait -eu que cela dans notre vie.</p> - -<p>Cependant elle était plus près de la vérité -que si elle eût dit par le détail l’aventure -quotidienne de nos famines et de nos caravanes. -La vie se limite en quelques lignes -essentielles et une petite vague d’un grand -fleuve suffit à donner aux rives le goût du sel -ou du miel. Mais le vieillard, nous voyant -rire tous deux, entra en défiance. La solitude -n’avait pas encore exprimé toute l’âcreté de -ses anciennes blessures.</p> - -<p>— Qui m’assure, fit-il, que c’est là la vérité ?</p> - -<p>Et il était triste, un nuage l’isola de nous. -Je levai mes yeux droits, je lui dis avec franchise :</p> - -<p>— Elle a dit ce qui est. Petit Vieux n’a jamais -trompé personne. Une fois il a manqué -tuer avec sa cognée un homme qui l’avait -trompé et puis il lui a donné la vie.</p> - -<p>— Iacq, oui ! cria Iule.</p> - -<p>Voilà, je parlais comme un petit sauvage -des bois dont les idées n’ont pas de suite et -tourbillonnent d’un vol errant de feuilles au -vent de l’automne. Nous disions souvent, Iule -et moi, des choses comprises de nous seuls -dans l’unité simple de notre vie comme un -grand chemin en forêt.</p> - -<p>L’homme était petit, craintif, rapide dans -ses élans, comme toute créature qui a désappris -la dissimulation chez les arbres. Il posa -la main sur mon épaule, enfonça dans mes -tempes ses claires prunelles, buvant ainsi ma -sincérité à sa source. La minute fut solennelle, -nos vies l’une devant l’autre balancèrent en -suspens. Et enfin doucement il dit :</p> - -<p>— Il y a donc des êtres qui ne mentent pas ! -Sois le bienvenu dans ma pauvre cabane, toi -qui as les yeux limpides comme le jour.</p> - -<p>Il nous mena vers la maison verte. Des torsades -de lierre pendaient en travers du seuil : -l’hiver seulement il tirait sur lui la porte ; et la -nuit et le jour entraient librement. Il y avait -près de dix ans, étant venu dans la forêt, il -avait trouvé là cette roulotte abandonnée. Peut-être -ses habitants étaient morts : il n’avait -jamais su comment elle avait pu arriver en -cet endroit sauvage, loin des routes. Déjà -les ronces et les orties l’avaient recouverte : -elle avait perdu ses roues, toute vide comme -la carcasse d’une barque après un naufrage. -Et à présent nous étions dans cette ancienne -chose de vie comme au cœur même de la destinée -du vieil homme. Avec des arbres abattus -par le vent il s’était fait une table, une cahière, -un cadre étroit qu’il emplissait de fougères -et qui lui servait de couchette. Des tablettes -supportaient les ustensiles nécessaires à ses -repas. Une lucarne aux vitres maillées de -toiles d’araignée versait un jour vert sur des -bottelées d’herbes sèches accrochées aux cloisons. -Il y avait aussi, pendu au-dessus du lit, -dans une bordure de cuivre, un petit portrait de -femme et un vieux calendrier barré de ratures. -Pourquoi, voyant que Iule regardait le portrait, -cria-t-il tout à coup avec emportement :</p> - -<p>— Ferme les yeux : il y a là-dessus du sang.</p> - -<p>Il prit le portrait et le jeta sous les fougères. -Ses mains tremblaient : il demeura un peu -de temps perdu dans une idée, oubliant notre -présence. Et puis il nous dit :</p> - -<p>— Un pauvre homme comme moi a une longue -vie derrière lui et toutes les heures ne -sont pas bonnes. La pluie, la neige et le vent -n’ont rien effacé.</p> - -<p>Il m’apparut concentré et farouche, avec -le mal triste d’une chose inconnue enfoncée -dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant -sur lui le poids lourd d’une peine. Il alla -sur le seuil, aspira fortement l’air et ensuite -revint nous offrir du miel et du pain qu’il -cassait avec un marteau et qu’il mit tremper -dans de l’eau.</p> - -<p>— Tous les mois, dit-il, je vais au couvent -des Pères à six lieues de marche d’ici. Je -connais les dates par le calendrier. Les lunes -et les mois y sont marqués. Je me figure que -rien n’a changé depuis le temps où il réglait -les heures de ma vie. Et, après tout, un jour -n’est qu’un jour dans la durée du temps. Je porte -aux bons Pères des herbes qu’ils distillent et -ils me donnent en échange du pain, du sel, un -peu d’élixir et les fruits qui ne mûrissent pas -dans la forêt. Il ne m’en faut pas plus pour -vivre.</p> - -<p>Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses -pour moi. Il parlait moins simplement -que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait -se parler à lui-même d’une voix basse. -Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à -ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait -sur la table. Le pain a beau être moisi, -c’est toujours le pain : tu étais un peu gênée -de le manger à la cuillère, tu ne t’étais servie -jusqu’alors que de tes dents et de tes doigts. -Mon Dieu ! qu’il y avait encore une fois de -temps que le goût nous en était passé ! Il paraissait -prendre plaisir à étudier sur nos visages -la franchise de nos sensations. Je ne pus -réprimer un rire sauvage quand, ayant froissé -entre son pouce et son index des feuilles couleur -d’amadou, il m’en donna ma part en -disant que c’était du tabac qu’il avait planté -près de la cabane. Si quelqu’un était venu -heurter à notre hutte, nous n’aurions pu lui -donner que les fruits âcres de la forêt. Sa pauvreté -était riche à côté de notre dénûment.</p> - -<p>— Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il -que nous t’appelions au loin si, venant vers -toi, nous trouvons la maison vide ?</p> - -<p>Ses yeux parurent interroger le petit portrait -sous les fougères et il demeura un instant -muet. Enfin remuant son front chevelu, -il répondit :</p> - -<p>— Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais -il me sera très doux que tu continues à m’appeler -Père.</p> - -<p>— Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A -présent on m’appelle Iule.</p> - -<p>— Frilotte… Petit Vieux…</p> - -<p>Il riait doucement.</p> - -<p>— Toi et lui cependant aviez un père, une -mère.</p> - -<p>Iule haussa les épaules.</p> - -<p>— Voilà, ils nous ont tous demandé la -même chose. Mon père, peut-être on lui a -coupé le cou. Quant à ma mère, celle-là sans -doute buvait et causait avec les hommes -comme Mama. Petit Vieux, lui, tout petit couchait -sous les ponts. Nous ne savons pas autre -chose.</p> - -<p>Les paupières du vieillard battirent ; son -regard se mouilla. Aucune larme encore n’avait -pleuré sur notre enfance. Et maintenant -il tenait nos têtes rapprochées dans ses larges -paumes et nous caressait.</p> - -<p>— Petits… petits… O misère !</p> - -<p>Nous étions là tendrement devant sa grande -vie comme des enfants. Nous avions chaud -au battement de son cœur. Il regarda un -point du ciel, eut l’air d’interroger quelqu’un -dans l’espace. Un souffle faiblement expira -dans sa barbe.</p> - -<p>— Pourquoi faut-il qu’une telle chose soit ?</p> - -<p>Je n’aurais pu trouver une parole ; mais -Iule, plus près de la nature, eut un élan délicieux.</p> - -<p>— Nous ne voulions pas te faire de la peine, -dit-elle.</p> - -<p>Il sécha ses yeux avec le doigt et sourit, -disant :</p> - -<p>— Vous qui n’avez point désespéré de la -vie, vous êtes plus hauts devant elle que moi, -le vieil arbre. Cœurs de bon courage, je croyais -n’avoir plus rien à apprendre et vous m’apportez -la bonne leçon.</p> - -<p>Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait -dire et cependant nous étions remués d’une -chose profonde en nous, comme si notre race -et tous ceux de la vieille humanité palpitaient -dans la longue peine de cet homme. Iule se -mit à jouer avec sa barbe et dit :</p> - -<p>— Toi, tu n’es pas heureux, Père.</p> - -<p>— Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait -les hommes et celui que je leur ai fait moi-même, -répondit-il en secouant la tête.</p> - -<p>La communion s’étendit, la chaleur fraternelle -sur l’humble famille réunie au cœur de -la vie par une destinée pareille. Un chêne -immense au-dessus de nous bourdonnait de -mouches et d’abeilles. Nous fûmes ensemble -sous ses arceaux comme une petite humanité -détachée de la grande et qui sent repousser -les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre -faisaient une même ombre profonde. Il nous -dit qu’un jour il avait entendu le choc de la -cognée ; c’était le temps où je commençais de -construire la maison ; toute la forêt avait saigné -de sa propre angoisse ; et puis, se dirigeant -au bruit, il était venu, il avait vu rôder -deux êtres humains dans le silence outragé -des solitudes. Ce jour-là il était reparti pour -la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui -qui pour jamais croyait avoir fui les hommes, -il les retrouvait dans la forêt qu’il avait -élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue -à la nature. Et de nouveau ensuite une -invincible sympathie l’avait attiré. Une fois -il nous avait appelés : personne n’ayant répondu, -il s’était glissé sous le toit, il avait vu -le lit, les nattes, nos jeunes industries.</p> - -<p>— O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme -a vu le lit !</p> - -<p>Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait -pas caché ses jambes pour Iacq ? Je ne -compris pas tout de suite que le lit aussi -était une part de sa nudité et que la pudeur -lui était venue avec l’amour. Les fibres de -l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme -et après l’amour il s’en va au combat, à la -chasse, laissant à la maison la femme, gardienne -fidèle des choses nuptiales et secrètes.</p> - -<p>Le vieillard souriait et répondit :</p> - -<p>— Ton lit était alors pour moi le lit d’une -ennemie. Maintenant que tu m’as appelé du -nom paternel, il sera le lit d’une fille.</p> - -<p>Le silence bruissa léger comme une pluie -de mai. Iule sans honte m’attira par la tête et -me baisa sur la bouche.</p> - -<p>Il nous mena voir ses abeilles. Vers le -temps qu’il était venu, il avait capturé l’essaim -à une grande distance et l’avait transporté -près d’un tronc d’arbre creux, aux limites -d’une étendue de bruyères. D’anciens hommes -avaient abattu les pins qui y poussèrent -autrefois. Une friche vaste à présent se déroulait, -une terre cendreuse bouquetée de touffes -violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles -avaient élu l’arbre pour y bâtir la ruche ; -mais avec le temps à leur tour elles avaient -essaimé. De la cité primitive d’autres cités -étaient sorties qui également s’étaient fixées -dans le voisinage des bruyères. Ensemble elles -lui donnaient en abondance le miel et la cire : -il ne gardait que le miel, il portait la cire au -couvent des Pères. Elles connaissaient leur -maître : il s’avança jusqu’au seuil de la ruche -et aucune ne lui faisait de mal. Leur vol l’effleurait -et ensuite se repliait au bord de l’ouverture -ou se dispersait par-dessus les jardins -fleuris de la friche. Un long frisson vermeil -vibrait dans l’air, un vent d’or comme l’été -aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot -d’un fleuve elles entraient, sortaient, ronflaient. -Autour de son grand front d’ancêtre -elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses -pensées. Et nous étions là, moi muet et frémissant, -Iule poussant de petits cris, tous -deux secoués d’une joie intérieure devant cette -image de la vie.</p> - -<p>Nous connaissions le gîte des lapins, les -galeries de la taupe, le dédale des fourmilières ; -nous ignorions encore la maison des abeilles, -les porches blonds, le miracle des sucs de -la terre changés en gâteaux parfumés. Un -peuple infiniment travaillait derrière les cloisons, -distillait les essences, faisant là à petites -fois une chose d’éternité. Et j’étais saisi de -respect comme devant un mystère, une force -plus grande que celle qui était en moi. Toute -la forêt bruissait d’un vol subtil d’esprits, cependant -que le vieillard expliquait les cellules, -les mâles et les reines, la ponte des œufs, -le drame d’amour et de mort duquel sans fin -renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors -eut la question naïve de l’enfant :</p> - -<p>— Dis-nous, père, qui leur apprit tout -cela ?</p> - -<p>Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi -avions dite devant le ruisseau, l’arbre, le fruit -et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux lèvres -et personne encore ne nous avait répondu. -Notre âme en nous se tourmentait comme un -aveugle dans une maison sans portes. Nous -ne savions pas que cette même question, les -hommes des âges l’avaient faite avant nous ; -et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni -les autres prodiges du monde n’avaient répondu.</p> - -<p>Le vieillard dit simplement :</p> - -<p>— La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes, -petits, vous apprit à vous nourrir des fruits du -bois et à vous préserver de la pluie en vous -construisant un toit.</p> - -<p>Le petit oiseau qui fait son nid avec des -brins d’herbe aussi eût dit cela, s’il avait pu -parler. La vie infiniment sort de la vie et toute -chose était déjà dans la substance à ses origines. -Je le pense ainsi à présent, après être resté -longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais -alors c’était encore une chose nouvelle qu’une -bouche humaine exprimât cette conjecture. -Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre -de vie en bâtissant la maison, j’étais moi-même -une part de la vie dans la durée.</p> - -<p>Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des -fonds. Ce fut le vieil homme qui nous avertit -de l’heure : nous serions demeurés jusqu’à la -nuit à regarder la ruche. Il nous combla de -miel et marchant devant nous, il nous fit suivre -une sente que lui-même avait frayée et -qui accourcissait la distance entre son toit et -le nôtre. La forêt maintenant se peuplait des -pas que depuis des ans il avait mis l’un devant -l’autre, finissant par être l’âme partout -visible des taillis. D’autres sentes croisaient -celle qui sinuait vers notre hutte ; et à peine -elles traçaient une ride légère dans la grande -vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions -longtemps ignorées, nous qui vivions près du -ruisseau.</p> - -<p>Le vent s’était levé avec la pleine lune, -un vent clair et limpide comme le bruit d’une -eau. Elle semblait couler d’entre les arbres, -s’étendre avec les mares de lumière dormante -sur les mousses et les fougères. Un brouillard -bleu noyait les éclaircies : nous ne pouvions -voir la lune entière dans la masse lourde des -cimes. Elle glissait entre les feuilles, filtrait -en gouttes lentes comme des jets de lait. Une -pâleur de jour mort traînait aux transparences -froides de l’ombre. La nuit de clair de -lune entra avec nous dans la maison. Je disais -à Iule :</p> - -<p>— La vie ! La vie ! O Iule ! Pense à cela !</p> - -<p>Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant -une envie secrète dans son cœur sauvage ; -et maintenant elle desserrait les dents -et suivait son idée sans me répondre.</p> - -<p>— Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste -qu’un homme ait à lui seul tant de ruches. -Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la -forêt, tu emporteras un essaim.</p> - -<p>— Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi -et moi lui avons donné le nom de Père.</p> - -<p>Elle me sauta au cou et cria avec une fureur -d’amour :</p> - -<p>— Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous -les hommes. Il n’y a ni père ni frère pour -Iule.</p> - -<p>Elle exprimait là un sentiment selon le cœur -même de la vie et une fois elle l’avait dit -déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers. -Toute sa vie, la femme la donne en -une fois à celui qui lui est arrivé le premier -et ensuite les autres hommes peuvent venir -ou passer leur chemin : son amour n’a saigné -qu’une fois. Si j’avais dit : « Je repartirai au -matin, je frapperai entre les tempes cet homme -que la première tu appelas père et qui a des -abeilles, » elle-même m’eût passé la cognée. -Je ne l’aurais pas moins aimée pour cela.</p> - -<p>Nous retournâmes voir le vieillard. Deux -fois la terre avait tourné et ce jour-là la pluie -tombait doucement. J’avais tué un écureuil -près de la maison. Je me figurais la joie du -solitaire quand je lui dirais :</p> - -<p>— Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi -que je l’ai tué.</p> - -<p>Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa -ma main et dit rudement :</p> - -<p>— Tu as immolé une chair vivante. Maintenant -ta main à jamais sera rouge. Comment -veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la -pensée de cette mort ?</p> - -<p>Et ensuite il contempla l’écureuil.</p> - -<p>— C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le -cherchera dans l’ombre et ne le trouvera plus. -Peut-être il avait des petits.</p> - -<p>Iule riait.</p> - -<p>— Ce n’est là qu’une bête et tu en parles -comme si c’était un de nous.</p> - -<p>— La vie est la vie ! cria-t-il en secouant -son front chevelu. Il n’y a pas plus de vie en -Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet -animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a -suffi d’un geste pour lui enlever la vie ; et -nulle force au monde ne pourrait la lui rendre. -Cependant il avait un cœur et des poumons -et une chair comme vous deux. Il avait une -petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir -et de douleur.</p> - -<p>Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil -avec des yeux étonnés. Son souffle courait rapide. -Elle se serra contre moi.</p> - -<p>— Vois donc ! Si cette bête avait eu réellement -un cœur comme il le dit ! Jamais ni toi -ni moi nous n’aurions pensé à cela.</p> - -<p>Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette -pauvre chose de vie raidie à terre. Je n’éprouvais -plus l’ancien orgueil de l’homme qui a -abattu une proie. Je pensais : « Voilà, il a raison. -Je l’ai tuée et je ne pourrais lui rendre la -vie. » Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais -mes mains derrière mon dos.</p> - -<p>Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira ; -il avait les sensations mobiles et fraîches des -jeunes hommes de l’humanité.</p> - -<p>— Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement. -Maintenant cette bête morte tressaillira -en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise -tentation. Tu ne frapperas plus aucun -animal en vie, ayant reçu toi-même la mesure de -vie. Vois cependant : si toi et moi avions mangé -de sa chair, nous n’aurions point fait autre -chose que si nous avions mangé l’un de l’autre -puisque la vie est la même chez tous les êtres. -Autrefois, quand j’habitais chez les hommes, -je n’éprouvais pas de répugnance à me nourrir -de viandes : tous le faisaient ainsi par un instinct -sauvage. Et puis un jour, étant venu avec -mon fusil dans cette forêt, je tuai un ramier. -Ma faim était ardente : je le dévorai chaud encore, -dans le dernier frisson de la vie ; je déchirai -ses fibres avec des dents rouges, comme -une bête carnassière. Mais tout à coup le goût -du sang frais me tourna le cœur. Je regardai -profondément en moi et j’eus horreur. Crois-moi, -il en sera de même pour toi si tu veux -écouter la nature.</p> - -<p>Il se baissa, pieusement prit entre ses mains -l’écureuil, et m’ayant montré la bêche, il me -dit d’aller devant, en dehors des limites de -l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de -la forêt où il vivait.</p> - -<p>— La mort n’est pas encore entrée ici, fit-il, -mais va là-bas vers le taillis et creuse une petite -fosse.</p> - -<p>Je fis comme il disait et la bête maintenant -reposait dans la terre légère. L’humide feuillage -pleura sur ses esprits pacifiés. Et nous -restâmes là un peu de temps sans parler. Ensuite -la barbe blanche trembla.</p> - -<p>— Si un jour, en venant par la forêt, tu me -trouves couché sans vie sur le seuil, ne m’éveille -pas. Je veux dormir près de mes abeilles. -Le temps se chargera du reste. Il m’est -doux de penser que le soleil et la pluie auront -bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie -qu’il y eut en moi naîtront des fleurs et des -feuillages où à l’infini continuera de bourdonner -la rumeur des ruches.</p> - -<p>Il parlait avec sérénité de la mort : il ne la -désirait pas et il l’attendait. Mais nous, avec -notre jeune force de vie, nous étions remués à -l’idée qu’il nous faudrait voir cet homme étendu -raide sur le sol. Une ombre plana ; les sources -de la sensibilité tressaillirent. Et Iule me tenait -dans ses bras en pleurant.</p> - -<p>— Est-ce que toi aussi, Petit Vieux, tu -mourras un jour ? Qu’est-ce que je deviendrai -après que tu auras fermé les yeux ? Je t’en -prie, ne me fais jamais cette peine.</p> - -<p>Le vieil homme haussa les épaules :</p> - -<p>— Penses-en ce que tu veux, toi qui as un -cœur viril. Elle ont toutes dit la même chose. -Et ensuite quelqu’un vient et boit les larmes -sur leur bouche.</p> - -<p>Les veines de son front se cordèrent : il -soufflait dans sa barbe avec colère ; et il regardait -hors de la forêt. Et puis, pressant sa poitrine -avec ses mains, il cria, la bouche béante, -comme une bête qui aboie :</p> - -<p>— Vieille souffrance ! Ne te tairas-tu jamais ?</p> - -<p>Iule porta le doigt à son front et me dit à -l’oreille :</p> - -<p>— Mama aussi quelquefois comme une folle -criait contre les hommes…</p> - -<p>Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait -parlé dans un moment d’égarement et d’un -geste de la main devant ses yeux, il parut -chasser une vision pénible.</p> - -<p>— Enfants… enfants. Est-ce bien vous qui -êtes là ? Venez plus près, défendez-moi contre -moi-même. Je suis un si pauvre homme.</p> - -<p>Il caressa doucement Iule.</p> - -<p>— Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas -comme les filles des villes. Celles-là mentent -avec des bouches peintes ; et ensuite il y a un -homme qui fait une chose mauvaise et s’en -va expier sa faute dans une forêt. Ne cherche -pas à comprendre : c’est là une histoire dont -moi seul je me souviens encore.</p> - -<p>Les images funestes se dispersèrent. Il attira -nos mains dans les siennes et à présent -il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à -lui-même.</p> - -<p>— Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils -ont l’âge charmé des matins du monde. Qu’est-ce -qu’il peut y avoir de commun entre eux et -moi ?</p> - -<p>Il nous fit entrer dans la maison et comme -la première fois nous donna des fruits et du -pain. Il nous dit sa vie dans la forêt : il n’avait -commencé à vivre que le jour où il -s’était séparé des hommes. Quand il revenait -de porter ses herbes aux Pères, une chaleur -d’humanité lui demeurait et suffisait à peupler -sa solitude. Cependant le dieu qu’ils vénéraient -n’était pas le sien ; mais ils étaient bienveillants -et priaient pour son salut. Et les -hivers avaient succédé aux étés ; son corps s’était -accoutumé aux intempéries. Matin et soir, -il descendait se baigner dans le ruisseau. Lui-même, -avec les hardes et les outils que lui passaient -les moines, s’était fait ses vêtements et -ses instruments de travail. Ses veillées, au -temps des longues nuits, s’éclairaient de flambeaux -de résine : à leur clarté il rêvait ou lisait -dans de vieux livres. Il connaissait les essences -de la forêt : toutes étaient belles, étant la -vie ; et chacune avait ses vertus spéciales. -Les fruits aussi lui étaient familiers : il savait -leurs propriétés ; un petit nombre recélait des -poisons. Et même les oiseaux les plus défiants -ne redoutent pas l’homme s’il est sans méchanceté. -Du seuil il siffla : des pies descendirent -à la pointe des branches et ensuite à -petits sauts s’avancèrent vers la maison.</p> - -<p>Iule cria tout à coup :</p> - -<p>— Petit Vieux aussi sait lire dans les livres !</p> - -<p>Elle avait mis la main sur ma tête et elle me -regardait fièrement dans les yeux. Mais je -me sentais si humble près de cet homme -de grande vie qui savait les secrets ! Je baissai -la tête.</p> - -<p>— Voilà, oui. Une fois un vieil homme -comme toi m’apprit à lire dans le livre.</p> - -<p>J’en parlais comme d’une Bible. Comment -aurais-je soupçonné qu’une pauvre chose des -âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs, -n’était qu’une foliole sans importance -dans la grande sève inépuisable de l’arbre du -savoir humain ?</p> - -<p>— L’as-tu là ? fit-il.</p> - -<p>Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu -de temps, je le portais roulé dans un morceau -de la belle robe de Iule. La robe s’était usée : -elle n’était plus qu’une loque à ses épaules ; -toute sa chair passait au travers et elle et -moi allions presque nus dans la forêt. Mais -un pauvre lambeau contient encore assez de -richesse pour faire la charité d’une couverture -à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié. -Iule avait taillé une pièce dans le tissu et elle -en avait protégé les fibres tordues du papier. -Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman, -pour les cendres sacrées d’un ancêtre -de sa race.</p> - -<p>Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert -dans ses mains. Ses narines battirent : il me -regardait avec un étrange attendrissement.</p> - -<p>— Oh ! dit-il, tu en sais plus que moi si tu -as saisi toute la beauté qui est cachée ici. Il -y a plus de vraie sagesse dans un petit livre -comme celui-là que dans tous les livres de la -terre. N’en lis jamais d’autre. Celui-là sûrement -était un saint qui te le donna.</p> - -<p>L’air pluvieux s’éclaircit : un air léger courut, -une lumière tiède et blonde qui fumait -aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de -joyaux. Les artères du sol, trempé profondément, -buvaient les eaux. La forêt s’égouttait, -chantait dans un bruissement de fontaines. -Nous allâmes revoir les abeilles : elles -montaient à la chaleur, ivres de soleil après -la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment -elles faisaient le miel, leurs brosses -duvetées de pollen, les corbeilles qu’elles -ont aux pattes et qui leur servent à amasser -leur cueillette. Voyant ainsi s’empresser les -agiles ouvrières, ma pensée fit un retour sur -elle-même. La parabole jaillie d’un point de -la conjecture, s’acheva dans le bégaiement du -jeune homme ivre d’inconnu.</p> - -<p>— Si la vie leur apprit ce qu’elles font là, -qui leur apprit la vie ?</p> - -<p>Ma question monta ardente, inquiète, comme -si tout à coup quelqu’un avait crié en moi, -dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait -à terre son ombre.</p> - -<p>— Si tu me demandes pourquoi cette ombre -est là, je me tournerai vers le soleil : mais je -ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à -travers l’espace ni s’il n’existait pas -avant toutes les mains. Aucun homme ne l’a -jamais su et tous parlent d’un dieu qui était -à l’origine des choses. Moi aussi, étant enfant, -j’ai bégayé son nom en tremblant. A présent -je ne le sépare plus de la vie : elle était de -tout temps avec lui. Je les adore ensemble à -travers la beauté du monde. Ne m’en demande -pas davantage.</p> - -<p>Mes yeux suivirent le geste de sa main vers -l’ombre et puis se perdirent dans l’orbe dont -il marquait la courbe du soleil. J’étais comme -le premier homme devant les prodiges. L’abîme -dans un sillon de feux s’ouvrit, se referma -et je demeurais au bord de la grande -ténèbre, muet, saisi de vertige. Qu’est-ce -qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu -comprendre à ces grandes images sublimes ? -S’il avait simplement évoqué le dieu terrible -de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant -entre lui et moi une morne barrière infranchissable. -Un poids lourd pesa sur mes tempes.</p> - -<p>— Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.</p> - -<p>Il caressa mon front et lentement, comme -perdu dans un rêve, il parlait.</p> - -<p>— Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais -vierge devant le mystère. L’obscur encore -est plein de clartés si on l’aborde d’une âme -ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là -seul comprend qui n’a rien appris et regarde -avec des yeux frais la nature. N’écoute -donc pas ce que je te dis : je suis un vieil -homme qui a cherché à tâtons la lumière, -tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge, -tu tiens la vérité au creux de ta main. -J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier. -Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force -vers les évidences. Crois sans raisonner avec -la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu -entendras le vrai dieu éternel te répondre du -fond des choses. Il est dans le brin de mousse -aussi bien que dans le chêne et dans toute -la forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans -le bruit léger du vent. C’est lui qui bat dans -le battement de ton cœur et il tourne avec ton -ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la -bouche, il est entre vos lèvres. Cherche-le partout -dans ta vie et aux limites de ta vie ; tu -le trouveras encore dans ce que les hommes -appellent la mort et qui n’est que le recommencement -de la vie.</p> - -<p>Moi, j’étais secoué par une force intérieure. -Je pensais :</p> - -<p>— Peut-être celui-là aussi est un dieu.</p> - -<p>Et il était là, dans une grande lumière, -comme les apôtres, comme les saints, comme -ceux qui avec la main levée marchent devant -les autres hommes. Les idées sont des graines -qui tombent en terre et ne germent pas -aussitôt ; et un jour elles cassent le dur caillou -et le champ entier est levé. Quand plus tard, -les ayant mûries, je pus les rapporter à l’ensemble -des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi. -Mais alors je ne voyais encore -que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau -là où il fallait voir tout l’univers. La vie entra -au dedans de mon être comme l’eau qui filtre -d’une petite source et à présent elle comble -mes citernes.</p> - -<p>Le vieillard encore une fois nous donna un -gâteau de miel : il partagea avec nous ce qui -lui restait de pain. Et en nous en retournant -tous deux avec nos mains enlacées par la forêt, -je dis à Iule :</p> - -<p>— Ne croyais-tu pas entendre quelquefois -parler le bon maître Jean ?</p> - -<p>— Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait -d’un dieu qui était mort sur la croix. Je -ne sais plus son nom.</p> - -<p>— Celui-là, dis-je, était un dieu triste.</p> - -<p>Elle eut faim et soif d’amour et prit ma -bouche entre ses lèvres. Une douce folie passa -dans mon sang : je tombai avec elle dans les -feuilles. Je ne finissais pas de lui dire :</p> - -<p>— O Iule ! pense à cela, tu es la vie !</p> - -<p>Ce fut ce jour-là que pour la première fois -elle porta la main à son flanc. Elle était très -pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait doucement :</p> - -<p>— Quelque chose est venu, Petit Vieux.</p> - -<p>Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la -portai dans mes bras jusqu’à la cabane ; et -ensuite elle se mit à rire elle-même comme -un petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle -rit. O Iule ! petite Iule, aimée à mains jointes ! -toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde -m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la -Sainte Visitation et une autre vie, faite de -nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun -de nous ne se doutait que ton mal était -la vie qui frappait à la porte. Si quelqu’un -avait dit : C’est l’enfant ! nous nous serions -regardés sans comprendre.</p> - -<p>La grive se pendit aux sorbes mûres dans -la forêt empourprée. Nous connûmes ainsi -que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux -et frais, dans un moût ardent de sèves. -Toujours j’allais devant moi, disant comme -une prière qu’on épèle :</p> - -<p>— Vie ! O Vie ! O Vie ! O Vie !</p> - -<p>Je levais ma main vers le soleil ; une onde -vermeille courait aux contours, la diaphane et -lourde chaleur de mon sang. Vie ! O Iule ! -Vie ! Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais -dans leur longueur au bout de mes doigts ; -chacun était comme une fibre de sa vie, -comme une petite chose vivante dans le -cours sonore de sa vie. J’avais une joie sacrée -à regarder les fines arborescences des veines -à sa peau : elles ressemblaient aux ramuscules -d’une feuille, au réseau délicat d’une chair de -fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais -ce qu’était la vie. Il ne faut d’abord -que la petite ouverture par où un peu d’eau -sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve. -Mes tempes bourdonnaient comme une ruche -où sont captives les abeilles. Je criais : Vie ! -Vie ! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon -cri se perdait dans la vie rouge de la forêt.</p> - -<p>Le père arrivait par le chemin des arbres. Il -s’asseyait devant notre seuil auprès du ruisseau. -Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre -ses épaules, demeurait longtemps muet, -comme un homme qui était déjà en marche -avant le jour. Le silence ne nous pesait pas : -nous aussi, pendant des jours entiers, n’échangions -que les paroles nécessaires. Elle -avait son petit cri de bête, dans la joie et la surprise. -Ouah ! Ouah ! Moi, je sifflais, avec le -piaulis du vent léger à mes oreilles comme une -flûte. J’étais devenu habile à imiter le chant des -oiseaux nouveaux qu’amenait chaque saison. -Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous -dire pour nous comprendre.</p> - -<p>Quand il parlait, il disait de belles choses. -Avec le tremblement de sa barbe blanche, il -était comme un vieux cerisier en fleurs. Il -avait l’air de se parler tout bas.</p> - -<p>— Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut -tirer de soi le toit et les outils, il faut que la -maison soit un acte de volonté et d’amour. -Votre maison sauvage, petits, est plus belle -que les palais des villes, ayant été faite à la mesure -de votre vie. Un jour les hommes comprendront -cela. Chacun aux lisières des bois -aura sa demeure et son champ selon son rêve.</p> - -<p>Il semblait regarder toujours vers le fond -de la forêt et il disait :</p> - -<p>— Les temps viendront.</p> - -<p>Nous ne savions pas de quels temps il voulait -parler.</p> - -<p>Il nous révéla les racines, les champignons -et les herbes ; toute la table du riche croît à -l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire -au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions -crues, toutes parfumées de l’odeur de la -terre. C’était aussi le temps des derniers fruits : -la pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la -nèfle et la cornouille ne manquaient jamais. La -nature nous comblait comme un grenier d’abondance. -Et une fois il commença à nous -parler de la terre, de la lune et du soleil. A -la ville tout le monde disait : le soleil se lève -et se couche. Le vieil almanach là-dessus -était de l’avis du commun des gens. Nous -comme les autres, en regardant son disque -rouge plonger au bas du ciel, nous avions cru -qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà ; maintenant -il nous était révélé que la terre seule -s’enfonçait dans l’espace. Deux créatures des -bois ont bien alors le droit de prendre leur -tête avec leurs mains, comme si elles sentaient -l’espace vaciller.</p> - -<p>L’univers s’étendit : nos humbles vies pantelèrent -dans le vertige. Oui, c’était là un -grand miracle. Un pas que nous faisions après -un autre chaque fois reculait les limites du -monde. Est-ce que cela seul, tourner sur ses -pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà -une chose merveilleuse ? Nous ne cessions pas -d’être étonnés sur nous-mêmes et ce qui nous -entourait.</p> - -<p>De grands vents tourbillonnèrent comme -des meules rouges ; toute la forêt fut nue. -Nous allumions des feux de bois devant la -hutte. Avec de la fougère sèche j’avais bouché -les joints des cloisons.</p> - -<p>— Vois-tu, disait Iule, si seulement il te -laissait tuer les bêtes, nous aurions des peaux -qui nous réchaufferaient.</p> - -<p>Les pauvres hommes d’autrefois, dans leur -industrie naïve, avaient tiré l’étoupe des fibres -ligneuses pour s’en vêtir ou s’étaient fait des -manteaux avec les feuilles sèches. Mais nous -étions, nous, les rejetons des vieilles souches -pourries : peut-être nos pères inconnus avaient -couché dans de bons draps moelleux. Iule tendrement -attirait ma tête vers sa poitrine et moi, -au cœur de sa vie, entre ses deux bras repliés, -j’avais chaud comme aux jours de l’été. Maintenant -aussi, il lui arrivait de lever jusqu’à -mes mains ses seins épais et blessés. C’était -un grand poids qui lui tirait son corps en -avant comme se courbe un arbre sous le fruit. -Elle disait :</p> - -<p>— Quand tu les portes ainsi avec moi, je -souffre moins.</p> - -<p>Elle traînait un mal sourd, continu ; quelquefois, -comme un fruit blet, elle tombait sur -le sol en gémissant et criait :</p> - -<p>— Petit Vieux, je crois que je vais mourir.</p> - -<p>Déjà c’était la fin de l’hiver : de petites neiges -étaient tombées comme si avec les mains -nous avions secoué des pommiers fleuris. Jamais -nous n’avions autant dormi ; nous dormîmes -un long songe d’oubli et de repos. Et -une à une les petites mains des feuilles se déplièrent -au vent doux. L’herbe s’étoila d’anémones, -comme des gouttes de lait tombées -des mamelles de la nuit. Nous savions que -c’était encore une fois le printemps.</p> - -<p>Je traversai la forêt. J’allai devant moi jusqu’à -la maison du vieil homme et je lui dis :</p> - -<p>— Père, Iule souffre d’un mal que nous ne -savons pas. N’as-tu pas une herbe qui puisse -la secourir ?</p> - -<p>Il riait :</p> - -<p>— C’est la vie, petit, c’est la vie.</p> - -<p>J’étais là triste et penchant la tête.</p> - -<p>— Pourquoi alors ne nous appris-tu pas à -craindre la vie ?</p> - -<p>Il souffla sur mon front et dit :</p> - -<p>— Ouvre les yeux et tu comprendras.</p> - -<p>Avec une grande secousse au fond de mes -os, je le regardai.</p> - -<p>— Père, est-ce que le temps serait venu ?</p> - -<p>Une grande lumière était sur moi et j’avais -le cœur mou d’un homme qui a été frappé sur -le chemin. Il me tint un peu de temps serré -entre ses bras, d’une pression paternelle, et -lui-même ne pouvait plus parler. Et enfin sa -barbe remua :</p> - -<p>— C’est à cause de l’enfant, fit-il.</p> - -<p>Un enfant ! un petit enfant ! Le petit enfant -de Iule ! Toute ma vie fut morte, passa dans -un cri d’agonie délicieuse. Nous pleurions -tous les deux. Et puis, tenant dans mes mains -le poids lourd de mon cœur, je retraversai la -forêt en courant.</p> - -<p>Je criais de loin :</p> - -<p>— Iule ! Iule !</p> - -<p>Elle vint sur le seuil et je tombai sur les -genoux, l’appelant toujours de son cher nom -sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme -elle était debout, elle leva ma tête vers elle -et toute pâle, elle m’interrogeait, entrant ses -yeux loin dans les miens. Son souffle rapide -courait comme le vent du matin. Elle n’avait -plus le même visage ; elle avait plutôt le visage -de la petite Iule qui vint le premier jour -avec moi dans la forêt. Elle ressemblait à une -Iule enfant et aussi à quelqu’un d’autre qui -ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait -déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie -de l’enfant qu’elle portait. Doucement, en -tremblant, elle appuya une main à son flanc -et l’autre, elle la tenait ouverte sous sa gorge, -là où battait fortement son cœur. Toute la -forêt se tut, et avec une voix montée des sources -jeunes de son être, elle dit la première :</p> - -<p>— Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une -petite chose de vie.</p> - -<p>Elle se laissa glisser près de moi sur la -terre ; elle me baisait tendrement comme pour -me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement -si elle m’avait été infidèle ; et elle ne me parlait -plus. Sa bouche me chatouillait de légers baisers -chauds dans la nuque. Et moi, de joie je -sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu -en courant comme un messager d’annonciation ; -et c’était elle qui, avertie par la nature, -tout à coup me parlait de l’enfant tandis que -je tenais encore mes dents fermées sur le secret -divin.</p> - -<p>Le printemps s’avança. Maintenant comme -le Vieux, elle se tournait toujours vers un -côté de la forêt et elle regardait devant elle. -Une femme ainsi dans les maisons tient les -yeux fixés sur la porte par laquelle doit venir -celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre -que faisait à terre la courbe de son ventre. -Elle eut l’humeur mobile, les grâces -mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque -des dents. Quelquefois elle pleurait, -disant :</p> - -<p>— Que ferons-nous de l’enfant quand il -sera venu ? Pense un peu ; à la ville elles ont -toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles -bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement -à avoir des petits. Moi je n’ai jamais -eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné -un fichu de soie qu’elle ne portait plus. Elle -demeurait près d’un ancien cimetière, un ancien -cimetière où un homme toujours retournait -la terre. A chaque coup de la bêche, c’étaient -des os qui venaient. Vois un peu s’il -n’y a pas de quoi rire ! J’avais ramassé un de -ces os, je l’ai cousu dans le fichu et je le baisais -comme une vraie poupée. Crois-moi, le -mieux serait de mettre le doigt dans la bouche -de l’enfant. Toi, tu irais creuser une petite -fosse.</p> - -<p>Le vent ensuite tournait ; une folie la prenait -à l’idée de l’avoir tout nu entre ses petites -mamelles. Avec le balancement de ses -hanches, elle imita le bercement qui invite -au sommeil. Une fois elle dit :</p> - -<p>— C’est à mourir de joie quand ils commencent -à vous appeler avec leur petite bouche -comme une fraise.</p> - -<p>Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle -gémit et porta la main à leurs bouts gonflés. -Et le lait avait monté : une goutte claire trembla -à ses doigts et lourdement roula sur l’herbe. -Voyant ainsi sa vie couler, je lui dis :</p> - -<p>— Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque -aussi bien le petit n’est pas venu encore.</p> - -<p>Elle pressa gravement les pointes roses et -moi qui n’avais pas connu le lait d’une mère, -je bus pour la première fois le lait d’amour -dans mon âge d’homme. Il avait un goût aigre -et sucré : j’aurais voulu être son petit enfant.</p> - -<p>J’allais à présent sans elle à travers la forêt. -J’aidais le Vieux à faire ses cueillettes de -plantes ; les moines en distillaient les sucs pour -des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs -vertus, la plupart lui étaient connues par leurs -noms. Ensemble aussi nous récoltions la fraise -et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la -jeune ortie et le pissenlit. Je battais la pierre -et les mettais bouillir dans des jarres. Celles-ci, -je les avais pétries avec de la terre grasse et -séchées ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach -une histoire d’homme naufragé perdu -en une île inhabitée et qui petit à petit était -devenu un habile potier. Je l’avais lue cent -fois ; elle correspondait à notre vie. Chaque -feuillet du vieux livre ainsi était une leçon. -Je n’en avais encore épelé que la moitié : il -me semblait que je n’arriverais jamais à bout -de le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux -riait, disait toujours :</p> - -<p>— Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il -y a là plus de sagesse que dans tous les livres -qu’on a à la ville.</p> - -<p>Après tout, nous ne manquions de rien -dans notre dénûment. Nous possédions une -cabane, une table, un lit ; le ruisseau jamais -ne tarissait ; la terre nous procurait en abondance -des herbes et des fruits. Quand le vieil -ami s’en revenait du couvent, il partageait -avec nous le pain. Lui et nous, dans cette vie -fraternelle, étions comme une famille échappée -d’un désastre, comme une petite tribu qui -s’est retrouvée après de lointaines caravanes. -Voilà, nous ressemblions à cet homme naufragé -qui avait fini par se faire à lui seul une -ville dans l’île solitaire.</p> - -<p>Une fois, étant à cueillir à deux des herbes -près du ruisseau, je lui dis :</p> - -<p>— Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons -encore quel nom lui donner. Un arbre -s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin -d’un nom comme elle est Iule et moi le Petit -Vieux. Si tu voulais nous dire quel nom on -te donnait chez les hommes, nous l’appellerions -comme toi.</p> - -<p>Il tenait en main une petite pelle en forme -de truelle avec laquelle il soulevait délicatement -les racines. Il la planta en terre, se releva, -me répondit d’abord durement :</p> - -<p>— Autrefois il y avait là-bas un homme qui -avait un visage semblable aux autres hommes. -Celui-là, on l’appelait…</p> - -<p>Il se laissa tomber, essuya son front bouillant -de sueur ; et un souffle ardent lui sortait -des narines.</p> - -<p>— Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai -dit, je suis celui qui n’a plus de nom.</p> - -<p>— Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.</p> - -<p>Alors un nuage ternit ses yeux et il pleurait -sans larmes, la tête basse, regardant loin en -lui-même.</p> - -<p>— Bien, c’est bien. Voilà, oui, c’est bien -que tu me demandes cela, dit-il enfin.</p> - -<p>Et tout à coup sa voix baissa, comme s’il -avait honte de se rappeler son nom.</p> - -<p>— Je m’appelle Jean. A présent fais selon -ton désir.</p> - -<p>Je n’aurais pas été plus remué si dans ce -moment le vieux maître était sorti du bois, -disant : « Lui et moi nous sommes le même -homme. » Mes dents claquaient.</p> - -<p>— Vois un peu, m’écriai-je, l’autre aussi -s’appelait Jean.</p> - -<p>L’almanach battait sur mon cœur ; ce fut -un des bons moments de ma vie. Je revins -vers Iule et je lui dis :</p> - -<p>— Il sera deux fois Jean, car voilà, le Père -a le même nom que le vieux maître. N’est-ce -pas là une chose heureuse ?</p> - -<p>— Bon ! fit-elle en riant, si l’enfant pisse -droit comme un garçon.</p> - -<p>Je n’avais pas encore pensé que ce pût être -une fille. Elle ouvrit plusieurs fois de suite la -bouche et elle soufflait doucement le nom devant -elle comme un air de chanson. A mesure -il perdait sa rudesse un peu brusque. Il devint -Yan et comme cela il ressembla un peu -à Iacq ; et ensuite ce fut plus doux encore. -Elle l’appela Yantje. Il traîna ainsi dans l’air -comme un petit cri blessé d’oiseau ; il prit -son vol et palpita haut et joyeux comme le -vent de l’été. Moi, je l’aurais plutôt crié -comme les geais avec l’orgueil de mes poumons. -Puis elle se tut, elle sembla, avec ses -yeux fixes devant elle, regarder le nom vivre -et devenir un petit homme. Je cessai d’exister ; -il n’y eut plus que l’enfant ; et elle était avec -lui du fond de sa vie, avec un grand songe -dans les prunelles. Elle lui parlait comme s’il -était là derrière la porte, remuant ses claires -petites mains. Follement elle lui disait :</p> - -<p>— Ah ! ah ! tu sais rire, toi, quand je dis -Yantje ! C’est qu’il connaît déjà son nom !</p> - -<p>Je cessai tout à coup d’aimer ce petit.</p> - -<p>La grande douleur arriva avec la lune d’été. -Elle languit un jour entier et puis encore la -nuit, pressant son flanc avec ses deux mains. -Et enfin ses cris montèrent, si horribles que -j’aurais donné mon sang pour ne plus les entendre.</p> - -<p>Elle criait toujours :</p> - -<p>— Prends la cognée, tue-moi.</p> - -<p>Pourquoi le Vieux m’avait-il appris à aimer -la vie ? A présent j’allais sur le seuil et je tendais -mon poing vers le ciel, j’injuriais quelqu’un -là-haut ; celui-là aussi à la ville était constamment -blasphémé par la douleur des hommes. -Et ensuite il arriva cette chose : moi, l’enfant -vomi du genre humain, le Petit Vieux mis -bas au coin d’une borne, je pensai pitoyablement -aux souffrances de la femme inconnue -qui m’avait porté. Dans la nuit terrible, pour -la première fois mon cœur tout à coup cria -vers celle qui m’avait maudit. Une mère naquit -de ma pitié très tendre et profonde : l’orphelin, -le rejeton exécré enfanta sa mère.</p> - -<p>Il y a de si puissants mouvements dans la -nature et qui n’ont pas de nom ! Peut-être cela -eût pu s’appeler le pardon, et elle ne l’a jamais -su.</p> - -<p>L’aube passa avec son frisson crispé ; un -jour nouveau monta ; et une petite chose -roula dans le lit de fougères. J’étais à genoux, -penché sur l’enfant, tremblant de tout mon -corps, avec le saisissement et la peur de cette -vie qui maintenant s’agitait là et était sortie -de moi. Il poussa son petit glapissement -sauvage ; les arbres reconnurent le fils de -l’homme ; et l’agonie de Iule fut déliée. Elle -soupira faiblement :</p> - -<p>— Va au ruisseau, prends de l’eau : nous -le laverons ensemble.</p> - -<p>Il y avait si longtemps que cette voix de la -femme ne m’avait plus parlé !</p> - -<p>— O chère Iule ! il me semble que toi aussi -tu viens de renaître, m’écriai-je.</p> - -<p>Je riais et pleurais avec le visage convulsé -d’un homme en délire. Et à peine j’osais la -toucher avec mes mains : elle m’était bien -plus sacrée avec sa blessure qu’au jour où -pour la première fois les roses avaient saigné. -Et voilà, à présent elles avaient fructifié -comme la fleur de l’églantier.</p> - -<p>J’allai au ruisseau, j’en rapportai une pleine -écuelle d’eau. Elle-même de ses mains avait -délivré l’enfant et elle le tenait appuyé à sa -mamelle, buvant le lait gloutonnement. Cela, -personne ne le leur avait appris ; sitôt qu’un petit -est venu à une mère chez les bêtes, elle se -couche et il lui prend le pis ; et la vie est partout -la même. L’enfant vida le sein et ensuite, -le tenant dans les genoux, elle l’ondoya d’eau -fraîche. Moi, j’allai dehors, à bout de force, -éprouvant l’impérieux désir d’étreindre un -être vivant contre ma poitrine. J’aurais voulu -crier comme l’enfant. Et, comme il n’y avait -là que des arbres, j’ouvris les bras. Je restai -longtemps sanglotant, mon visage collé à la -râpeuse écorce d’un orme ; je croyais embrasser -toute la forêt. Alors une voix de loin -m’appela. Un pas rapidement traversait les -taillis. Et je dis :</p> - -<p>— Père ! père ! l’enfant est venu !</p> - -<p>Il fallait que la terre entière l’entendît : -mon cœur était trop petit pour contenir une -telle joie. Et il était près de moi, avec sa barbe -grise sur mon épaule, pleurant aussi doucement :</p> - -<p>— Voilà, oui, le temps est venu : son cri a -passé plus haut que les cris des geais. Je l’ai -entendu du fond de la forêt. Et à présent tu -as un fils, toi qui n’eus pas de père.</p> - -<p>Nous marchâmes sous le jour montant. Il -prit l’enfant dans ses grandes mains, le haussa -à la lumière du ciel, et ensuite il se mit à -souffler sur ses yeux comme un jour il l’avait -fait pour moi. Et religieusement, par trois -fois dans le silence de la forêt, il dit :</p> - -<p>— Sois Jean ! Sois un homme ! Sois la vie !</p> - -<p>Un mystère plana, une pause d’éternité sur -la petite chair nue qui voulait prendre sa part -d’humanité. Il sembla que l’âme des anciens -hommes aussi fût venue de partout à ce rendez-vous -de la vie. Et moi, avec ma bouche -muette, j’étais remué dans mes fibres d’un -trouble profond, pensant que ma race et la -race de Iule s’étaient fondues dans le sang -jeune de l’enfant.</p> - -<p>Il n’avait jamais fini de se gorger de lait ; -sa bouche était un anneau à la mamelle de -Iule. Celui-là était mon petit poulain dans la -forêt sauvage de ma jeune force. Quand il -criait, mon cœur hennissait de joie ; toute ma -vie ruait avec ses petits pieds frappant le vide. -Il était roux comme les renards. Iule le coulait -au ruisseau et puis elle l’étendait nu sur -la mousse : le vent chaud séchait la mouillure -de sa peau. L’aventure à travers la forêt, les -matins errants et émerveillés recommencèrent. -Elle le porta suspendu par des fibres -tressées à son épaule ; il dormit dans son dos -ses sommeils secoués ; et comme la famille des -premiers hommes, nous allions devant nous, -chantant et sifflant avec les oiseaux. Le soir -elle le couchait près d’elle au lit de ses cheveux.</p> - -<p>Sa substance prolongea la nôtre et elle ne -différait pas de la libre pousse des essences -autour de nous : elle fut le plus haut point -de la vie parmi les formes élémentaires nourries -de sève verte. Il eut des gestes nouveaux ; -à chacun, je sentais monter l’humanité ; tous -ensemble étaient beaux comme la naissance -d’une pensée. Je croyais, dans ma simplicité, -qu’ils jouaient avec sa petite âme intérieure, -descendue aux limites. Toi, ô Iule, tu regardais -tourner la lune au bout de ses petites -mains dans le soir, comme une boule.</p> - -<p>Il joua avec ses pieds, il se traîna sur le -ventre après son ombre. Le premier pas qu’il -essaya recula les bornes de l’univers. Là-bas, -à la ville, ils ont aussi des enfants et ils ne -les voient pas grandir. Un jour et un jour ne -se ressemblent pas. Chaque aube est une -naissance pour le monde et un cheveu qui -vient a la beauté pleine d’une vie.</p> - -<p>Il y avait sur moi cette parole de l’ancêtre : -« Ouvre les yeux et tu verras. » Voilà, je tâchais -d’ouvrir les yeux comme l’enfant ouvrait -ses mains au soleil, au vent, au frisson -des feuilles.</p> - -<p>Iule portant son faix léger entre ses épaules, -nous allions avec le Père récolter les plantes -officinales. Cet été-là, la moisson fut abondante ; -le pain qu’on lui donnait en échange -nous alimentait largement. C’était une grande -douceur pour nous de penser que le pain ne -nous manquerait jamais tant que l’été ferait -reverdir les pousses nouvelles. Le sens sacré -de l’éternité de la terre ainsi nous fut révélé -et s’associa à nos destinées. La terre ! ce n’était -là qu’un mot, et il nous remuait, il faisait -autour de nous du vent comme une porte -qui s’ouvre sur quelque chose d’infini. Rien -qu’à le prononcer, j’en demeurais tout pâle, -avec un frisson.</p> - -<p>Un jour il nous dit :</p> - -<p>— Cette forêt est grande ; en marchant pendant -des jours, on en touche seulement les limites ; -et ensuite c’est la mer et par-dessus la -mer, il n’y a plus que le ciel.</p> - -<p>— De quoi veut-il parler ? fit Iule, cessant -d’allaiter l’enfant.</p> - -<p>A mon tour je dis :</p> - -<p>— Je t’assure, Père, nous ne te comprenons -pas. C’est là une chose de laquelle jamais -personne ne nous a parlé. Elle n’était -pas dans l’almanach.</p> - -<p>Avec une pierre il dessina sur le sol la forme -des continents ; les grandes eaux formaient autour -un anneau liquide ; et la terre et les mers -se mouvaient dans l’espace. Cependant elles -n’étaient ensemble qu’un point infiniment petit -de l’univers et les planètes qui brillaient dans -la nuit étaient aussi des mondes où sans doute -vivaient d’autres hommes. Iule, avec le petit -dans ses bras, avait fléchi les genoux et se -tenait penchée sur les signes qu’il traçait. Elle -secoua la tête.</p> - -<p>— Quand tu me dirais cela cent fois, fit-elle, -il y a là quelque chose que je ne comprendrai -jamais.</p> - -<p>Elle embrassa l’enfant et ensuite se mit à -rire.</p> - -<p>— Vois-tu, petit homme, un jour tu seras -grand ; je prendrai alors aussi une pierre -comme il fait et puis je te dirai : ceci est la mer -et ceci est la terre, et ceci est le ciel. Je verrai -bien ce que tu en penseras.</p> - -<p>Mais moi, avec mes yeux profonds, je ne -pouvais me détacher de la vue des cercles. Mon -cœur battait à me faire mal. Un poids lourd -m’accablait comme si tout l’univers m’eût pesé -aux épaules. Et je ne trouvais rien à dire, avec -une force enchaînée au fond de moi.</p> - -<p>— Répète encore la leçon, demandai-je.</p> - -<p>Il ramassa le caillou et alors seulement une -chose dans ma vie se délia ; je pris ma tête -dans mes mains et pleurai comme un petit -enfant.</p> - -<p>Les jours suivants, j’allai seul dans la forêt -et avec un bâton entre les doigts, je dessinais -les trois cercles de la terre, des eaux, de -l’espace. Je n’étais plus heureux.</p> - -<p>— Voilà, dis-je à cet homme, à présent il -faut que j’aille devant moi par le monde. Si -Iule veut rester ici avec le petit, elle le peut. -Je partirai seul.</p> - -<p>Sa voix trembla : il eut la défaillance des -vieillards.</p> - -<p>— Je t’ai aimé comme mon fils. Tu ne trouveras -ailleurs ni un meilleur pain ni plus de -fruits. Réfléchis aussi que tu rencontreras les -hommes sur ton chemin.</p> - -<p>— Je prendrai ma cognée.</p> - -<p>Alors il haussa doucement les épaules.</p> - -<p>— Eh bien, va, dit-il. On n’arrête pas la -vie.</p> - -<p>J’appelai Iule : elle avait mis l’enfant sur -la mousse et cueillait des mûres dans le roncier, -car encore une fois on touchait à la fin -de l’été. Et quand elle fut venue, je lui dis :</p> - -<p>— Voilà ; on n’arrête pas la vie. J’irai jusqu’à -la mer, là-bas. Si tu préfères demeurer -ici avec le petit, tu le peux.</p> - -<p>Elle fut sous ses crins jaunes comme un -son ardent. Et elle criait :</p> - -<p>— Je ne te laisserai pas partir seul. J’irai -avec toi, portant l’enfant. Tu ne feras pas un -pas que je n’en fasse un autre auprès de toi.</p> - -<p>M’étant tourné vers le vieillard, je le vis -penché vers la terre et triant les semences -qu’il avait récoltées. Avec son front calme et -ses yeux clairs, il avait l’air d’un sage qui se -retire des actions humaines. Mon cœur mollit, -je lui mis la main sur l’épaule et lui dis tristement :</p> - -<p>— Tu resteras donc seul dans la forêt ?</p> - -<p>Il me répondit tranquillement :</p> - -<p>— J’y vivais seul avant toi.</p> - -<p>Nous restâmes silencieux, comme deux -hommes qui se regardent d’une rive opposée. -Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas, -et puis s’arrêtant, il me cria :</p> - -<p>— Nous ferons route ensemble par la forêt ; -tandis que je m’arrêterai au couvent, vous continuerez -seuls votre chemin.</p> - -<p>Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes -la maison ; il nous attendait près des ruches ; -il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux -de miel et du pain. Il donna aussi à -Iule quelques hardes, disant :</p> - -<p>— Il ne faut pas que les hommes rient de -ta nudité.</p> - -<p>La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant -criait, Iule lui mettait son sein dans la bouche ; -et ensuite il s’endormait, elle le portait -suspendu entre ses épaules par des lianes. Le -Vieux allait devant, frayant le passage ; Iule -marchait entre nous. Je la suivais, la cognée -passée dans ma ceinture.</p> - -<p>D’abord des courbes légères ondulèrent. Le -jour tomba comme nous atteignions une roche -puissante, ouverte en arche à sa base.</p> - -<p>— Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.</p> - -<p>Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement. -A mon tour, comme ils avaient fait, je -voulus pénétrer dans la roche ; la cavité s’espaçait ; -une clarté à mesure affaiblie en dessina -les parois et puis mourut. Il me sembla que -j’étais moi-même à jamais séparé des vivants. -J’appelai Iule en criant ; sa voix me guida vers -la sortie. J’apparus au jour, tout pâle d’avoir vu -la vieille humanité dans la nuit des origines.</p> - -<p>Nous étendîmes une litière de feuilles. -Nos voix profondes grondaient sous la voûte -comme un bruit de siècles. L’air était mort et -glacé : j’allai ramasser des branches sèches ; -je battis le silex. Nos ombres avec la flamme -s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre. -Quelquefois le Vieux s’avançait vers le fond : -ses pas semblaient s’enfoncer aux spirales -d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait -l’air de se dresser hors des temps.</p> - -<p>Nous dormîmes toute cette nuit près du -cœur d’une humanité tendre et farouche. Elle -aussi, dans sa marche sans trêve, connut là -l’étape et elle attendait venir le jour. Des renards -aigrement glapissaient au dehors ; des -chats sauvages se battaient ; le râle dur des -grands oiseaux nocturnes ne cessait pas.</p> - -<p>Et puis des vols de freux croassèrent : nous -sûmes ainsi que le matin était descendu.</p> - -<p>Des pentes nouvelles s’escarpèrent ; un aigle -longtemps plana. Celui-là, je n’aurais pu l’abattre -avec mes flèches. Cette terre volcanique -ensuite petit à petit s’aplanit. La caravane -s’enfonça dans la forêt des pins : elle -s’étendait pendant des lieues ; leurs fibres -nerveuses seules avaient pu pousser dans le -sol léger et cendreux que les eaux salées de la -mer autrefois avaient épuisé. On entendait -toujours les cris amusés de l’enfant et Iule -chantait ; ses chansons étaient douces et n’avaient -pas de sens. Parfois aussi elle sifflait, -imitant le chant des oiseaux. Le Père et moi à -présent marchions devant sans rien dire, le -cœur serré, car le temps de la séparation était -proche.</p> - -<p>Il m’embrassa et me dit :</p> - -<p>— En avançant droit devant toi, tu ne peux -manquer de rencontrer la mer. Quant à moi, -mon chemin est à l’est. Adieu !</p> - -<p>Il me serra une dernière fois dans sa poitrine ; -et frappant de son bâton la terre molle, -il allait à grands pas. Iule était restée en -arrière avec l’enfant ; il parut l’avoir oubliée. -Je le regardais s’avancer sous les arbres, pensant : -Tant que tu pourras l’apercevoir, il sera -vivant pour toi ; mais qui peut dire qu’ensuite -tu le reverras jamais ?</p> - -<p>Il ne fut plus qu’une ombre ; et maintenant -Iule m’avait rejoint : elle lutinait avec l’enfant -et à peine elle s’aperçut qu’il nous avait quittés.</p> - -<p>— Vois, dis-je, cet homme est parti et de -nouveau nous sommes seuls comme au premier -jour.</p> - -<p>— Pourquoi aussi, me répondit-elle aigrement, -voulais-tu voir cette mer ? N’avais-tu pas -assez du ruisseau ? Et es-tu sûr qu’une fois arrivés -là, nous toucherons aux limites du monde -et qu’ensuite il n’y aura plus rien que le vide ?</p> - -<p>Le souci s’effaça ; je ne songeai plus qu’à -rire de la conception qu’elle se faisait de la -terre. Du manche de ma cognée figurant sur -le sol un grand cercle, j’expliquai :</p> - -<p>— Le monde est une boule, comprends donc. -Et qui jamais est venu à bout de trouver la -fin d’une boule ?</p> - -<p>Elle secoua la tête et se reprit à chanter.</p> - -<p>Au matin du troisième jour, nous entendîmes -une vaste rumeur. Nous avancions péniblement -dans le désert mou des sables ; des -cônes coururent ; nous en atteignîmes la crête -et je ne poussai pas de cri. J’étais là comme -un homme pris de stupeur en considérant le -balancement énorme des eaux. Je ne savais -plus si je vivais ; je n’éprouvais nul sentiment -de grandeur ni de beauté.</p> - -<p>Iule auprès de moi riait, disait qu’après -tout ce n’était là que de l’eau ; et elle l’avait -crue plus grande.</p> - -<p>Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant -des coquilles vers nos pieds. Iule les -ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en -faisait des pendeloques dont le bruit clair -chatouillait ses oreilles.</p> - -<p>Un voilier tout à coup laboura la haute -mer. Moi qui étais resté jusque-là muet, je -poussai alors un cri sauvage ; car à présent, -avec cette petite tache claire des voiles dans -le vide énorme, l’étendue m’était révélée. J’avais -pareillement crié sous les hauts feuillages. -Encore une fois mes tempes devant le -prodige craquèrent. Toute la terre pesa d’un -tel poids à mes épaules que je tombai sur mes -genoux. Iule ramassait à poignées les coquilles -et les laissait retomber en pluie pour amuser -l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage -à sa bouche.</p> - -<p>Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans -l’espace ; je pensais aux marins qui avec ce -pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus -les gouffres. C’étaient là des hommes faits -comme moi, avec une âme et des membres -semblables aux miens ; mais moi, à peine je -pouvais me dire encore un homme à côté de -leur grand héroïsme tranquille. Peut-être -ils partaient à la découverte d’un monde. -Mon être s’exalta, humble et fraternel. J’aurais -voulu les étreindre dans mes bras ou -simplement toucher avec les mains leurs vêtements. -A présent la mer était petite à côté -de l’homme debout sur un navire.</p> - -<p>Le point clair encore diminua : je courus le -long de la plage, je montai sur la plus haute -dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps. -Il plongea dans l’horizon et de nouveau -il n’y avait plus là que l’énormité des -eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins -auprès de Iule, les dents serrées sur des choses -obscures en moi. J’avais plutôt du dédain -pour cette créature animale qui toujours riait -avec l’enfant. Je les aimais tous deux de -toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas -avec le grand vaisseau qui labourait la mer et -à peine je les apercevais encore, très petits, -sur une pointe infime des terres.</p> - -<p>Avec le bruit et le vertige de la mer dans -ma tête, je ne voyais pas qu’une femme, en -agitant seulement les mains, remue de la lumière -et de la musique autour de la jeune vie -charmée de son nourrisson. Elle fait une chose -simple et nécessaire comme la mer elle-même -en poussant ses coquilles le long de la plage.</p> - -<p>Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or. -Les sels de l’air brillaient comme des cristaux. -Iule rompit un coin du gâteau de miel ; -et nous n’avions pas épuisé tous les fruits -cueillis dans la forêt. Mais tout à coup d’un -large flot la mer monta, et elle se mit à courir -en gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi -je criais dans ma colère, croyant que la mer -allait nous atteindre. De loin nous la regardions -venir ; elle bondissait comme un million -de bêtes furieuses et elle était terrible. Si -seulement elle escaladait les monts de sable, -toute la terre eût été franchie d’une seule de -ses lames ; et pas un arbre, la mort livide des -sables, à l’infini.</p> - -<p>D’angoisse le sein de Iule tarit ; elle se lamentait -après la bonne forêt, vagissait comme -une bête blessée et follement elle baisait la -petite vie roulée dans ses cheveux.</p> - -<p>Un grand vent souffla ; la nuit était tombée. -Toute l’étendue fut noire comme si plus -jamais le jour ne devait se lever. Et moi, -dans cette épouvante, j’étais sans paroles, -écoutant la mort aboyer. L’âme maternelle, -l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.</p> - -<p>— Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi -jusqu’à la forêt, monte au plus haut d’un -grand arbre.</p> - -<p>Etant allé une dernière fois vers les eaux, -je vis qu’elles s’étaient arrêtées.</p> - -<p>Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait -rouler tout le ciel et ensuite il y avait -toujours une barrière qui brisait sa force. Je -touchai mon front avec mes doigts, comme un -homme qui se réveille après un sommeil horrible. -Un espoir immense m’attendrit, une confiance -dans la bonté de la nature. J’étais là -tremblant de tout mon corps, avec des paroles -en moi comme les vagues de la mer. J’avais -le sentiment infini d’une délivrance -comme si à présent je me sentais dans les -grandes mains qui à leur gré déchaînaient et -refrénaient la mer épouvantable. Iule ! Iule ! -Voilà bientôt le jour et la mer recule !</p> - -<p>Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des -chiens pâles, entrant dans l’abîme avec ma -poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal -des hommes qui de leur vaisseau fendaient -l’abîme. Toujours un peu plus la terre libre -sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait -s’enfoncer la mer dans ses demeures -hurlantes.</p> - -<p>Je creusai avec la hache un trou profond. -Le sable y était léger et doux comme un duvet. -Elle s’y coucha, à bout de vaillance et -d’agonie, appuyant l’enfant à la palpitation -ardente de sa gorge. Ensuite je restai longtemps -assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre -toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans -idées : pourtant au fond de mon être quelque -chose violemment s’agitait, la force sourde -d’une pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y -a une harmonie qui règle tout et à quoi tout -reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était -cela qui montait et remuait en moi comme la -mer elle-même. Et à la fin l’orient frémit sous -les nuées claires, et le jour encore une fois -était venu.</p> - -<p>Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de -la dune. La paix, la sécurité furent sur nous. -Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur -inconnue et ayant vu redescendre la mer, -s’endormit tranquillement au bercement des -eaux. Nous étions revenus aux jours enfants -du monde ; le pouls fiévreux de la tempête -avait grondé en nous et à présent, près de la -palpitation harmonieuse du flot, nous reposions -sans effroi. Iule s’était couchée sur ma -poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en -berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec -les mains, je les recouvrais tous les deux. Au-dessus -de nous, il y avait la grande douceur -bleue de l’air.</p> - -<p>Quand je rouvris les yeux, les chiens livides -de nouveau lentement montaient. Un -orgueil fou me gonfla ; je descendis en criant -vers la mer. Les eaux bondissaient à mes jarrets, -elles rejaillissaient jusqu’à mes reins, et -moi, un simple homme de la nature, déjà je -jouais avec leur puissance mystérieuse. Je -pris l’enfant, je le plongeai nu dans les sels ; -toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec -cette petite vie au-dessus de ma tête, j’étais là -comme un homme dans une joie sacrée.</p> - -<p>— Vois, criai-je, celui-là aussi est un -homme. Lui et moi avons vaincu la mort.</p> - -<p>La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans -les sables et la tins là sous mon amour. Je -l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et -toute la beauté et toute l’horreur, je les embrassais -à travers elle. Je n’avais pas connu -cette sensation sublime dans le murmure -doux de la source et du vent. Un cœur toujours -s’égale à la mesure des choses qui l’entourent. -Maintenant la mer violente avait -monté sur moi ; j’étais un homme tout frémissant -d’avoir affronté les Forces. Voilà, il -passa dans cette minute d’amour l’éternité -qu’il y a dans le silence et le fracas de la mer. -Cependant alors je n’étais encore qu’une -créature d’instinct sauvage.</p> - -<p>Dans le soir, le soleil roula, rouge : il semblait -plonger plus bas que l’horizon, attiré -par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une -braise sous des loques humides. Et presque -aussitôt la grande ténèbre régna, le vide hurlant -des profondeurs. Nous étions montés sur -la plus haute dune pour voir plus longtemps -la lumière, debout par-dessus les houles d’or -et de sang. Là-bas, la barre droite des eaux, -dans un recul vertigineux, nous apparaissait -cette fois la fin du monde. Oui, nous étions -sur cette colline comme les premiers humains -regardant pour jamais sombrer la mort du -jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à -la stupeur étreignait nos âmes muettes. -La nuit nous fut une délivrance ; elle coula -d’un flot plus énorme que la mer. Et à présent -toute la plage à l’infini s’ourlait de petites -lumières vivantes.</p> - -<p>Iule et moi avec nos pieds nous remuions -cette eau ardente. Notre ceinture ruissela -d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions -avec des bouches comme des poissons -enflammés. Et moi, innocemment, je lui -disais :</p> - -<p>— Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont -là des morceaux de soleil tombés dans la mer ?</p> - -<p>Le lendemain, nous marchâmes encore une -partie du jour devant nous. Aucun être vivant -sans doute n’avait passé par là. Nous -perdîmes l’espoir de revoir jamais un visage -humain. Nous n’étions pas tristes, nous éprouvions -plutôt l’orgueil d’avoir découvert un -coin du monde. C’était là aussi le sentiment -avec lequel j’étais venu à la forêt : elle nous -apparaissait à présent un point infime de l’univers -à côté de la vaste mer. Quelquefois -nous mangions la chair des coquillages ; leur -goût nous laissait une fraîcheur brûlante. -Bientôt la soif nous tortura : nos baisers -étaient salés comme l’air et le vent. Tout le -reste du jour nous errâmes, espérant un peu -d’eau douce. Le soir fraîchit ; nous buvions -à nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin -suivant, il plut : nous recueillîmes les gouttes -précieuses dans nos mains. Iule toujours regrettait -la hutte sous les arbres verts.</p> - -<p>Un jour encore passa et à mon tour je commençai -de pleurer en moi-même la forêt et -le vieil ami. Je n’aimais plus la mer ; un -poids effrayant de solitude m’écrasait. Cependant -je ne pensais pas à retourner en arrière. -Une force me poussait, le visage tendu vers -les eaux, comme ma destinée. C’était là un -grand mystère.</p> - -<p>A la tombée du cinquième jour, comme nous -étions assis dans la dune, le vent tout à coup -charria des voix humaines. Mon cœur bondit : -il avait bondi ainsi chaque fois que les -hommes avaient apparu. Je pris ma hache et -montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix, -le front farouche. Et Iule, près de moi, tenait -l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus -sous nos haillons, ils nous crurent -échoués sur la côte, après un naufrage. D’abord -ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants ; et puis -ils se mirent à courir vers nous avec une -grande clameur.</p> - -<p>— Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.</p> - -<p>Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes -et brusques comme le vent. Je ne savais -de quel argent ils voulaient parler.</p> - -<p>Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas -peur. Si l’un d’eux avait porté la main sur -elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma -hache. Je leur dis sans colère :</p> - -<p>— Voyez, nous sommes des gens comme -vous. Nous venons de la forêt. Il n’y avait là -que des oiseaux, des arbres et des herbes. -Nous n’avons fait de mal à personne.</p> - -<p>Ils rôdèrent un peu de temps dans la dune, -comme des chiens flaireurs. Et puis revenant -vers nous encore une fois, ils criaient sauvagement :</p> - -<p>— Cette terre est à nous !</p> - -<p>— Voilà, leur dis-je, si quelqu’un vient trop -près, je le frapperai entre les yeux avec la -hache.</p> - -<p>Ils se reculèrent à une petite distance et -entre eux ils riaient de la nudité de Iule. Aussitôt -je ressentis une grande honte à cause -d’elle. Je n’avais pas éprouvé ce sentiment -devant le vieillard. J’allai vers celui qui paraissait -le plus âgé et doucement je dis :</p> - -<p>— Donne-moi un morceau de tes habits -pour couvrir celle-ci. Dans la forêt nous allions -nus et personne ne nous regardait. Ensuite, -si tu veux, je me battrai avec un de vous.</p> - -<p>Je parlais là comme un ancien homme descendu -des montagnes vers les fleuves. Celui-là -aussi s’était confié à l’idée que la force -seule décidait du rang des êtres.</p> - -<p>L’homme me mesura des yeux et dédaigna -mes bras moins musclés que les siens. Il ne -savait pas que j’avais vu passer dans la nuée, -au large de la mer, les grands marins au cœur -enfant et héroïque. Il remua donc ses lourdes -épaules et, se tournant vers les autres, -il disait en riant :</p> - -<p>— Le garçon a sa hache et nous n’avons -que nos poings. Ce n’est pas cela non plus -qui nous ferait peur.</p> - -<p>Aussitôt je jetai la hache, disant :</p> - -<p>— Va la ramasser.</p> - -<p>Un d’eux alors se leva, vint mettre son -épaule contre la mienne, et il me dépassait -de la tête.</p> - -<p>— Qui es-tu, toi si petit, fit-il, pour nous -parler aussi hardiment ?</p> - -<p>J’étais droit sur mes orteils, levant très -haut mon front. Je dis :</p> - -<p>— Iacq était plus grand que toi et je n’ai -pas tremblé. Je connais les secrets de la vie.</p> - -<p>De nouveau ils se regardèrent, ne comprenant -pas ; et moi, soudain, j’éprouvai que je -portais entre les tempes une chose qui me -grandissait par-dessus eux tous. L’homme dit :</p> - -<p>— Eh bien, allez votre chemin ensemble, -toi et celle-là. Nous ne te ferons pas de mal. -Personne encore ne nous a regardés droit -dans les yeux comme tu le fais, nous qui -sommes redoutés des hommes-qui-vont-sur-la-mer.</p> - -<p>Ils s’enfoncèrent dans la dune et Iule maintenant -tranquillement donnait le sein à l’enfant. -Mais de loin ils continuaient à nous -regarder et au bout d’un peu de temps ils revinrent.</p> - -<p>— Ecoute, dit le vieil homme, il y a là-bas -des femmes et des enfants malades dans nos -maisons. Si tu veux, tu viendras vivre avec -nous.</p> - -<p>Leurs yeux étaient farouches et bienveillants, -et il parlait avec sincérité. Le livre tout -à coup battit contre ma poitrine ; il palpitait -comme ma vie même. Je dis à Iule :</p> - -<p>— Si tu m’en crois, nous suivrons ces hommes.</p> - -<p>Autrefois j’aurais jeté le caillou en l’air.</p> - -<p>Elle regarda en soupirant du côté où nous -étions venus, avec le regret de la forêt laissée -en arrière et elle dit :</p> - -<p>— Là où tu iras, j’irai.</p> - -<p>Nous marchâmes à travers la dune. J’avais -donné la hache à l’un des hommes, il la portait -sur l’épaule. Je me sentais bien plus fort -les mains nues. Dans un repli des sables, un -hameau misérable enfin apparut. Une petite -fille nous jeta une pierre ; des femmes étaient -tournées vers la mer et nous crièrent des injures.</p> - -<p>Les hommes leur disaient simplement :</p> - -<p>— Celui-là sait les secrets.</p> - -<p>Qu’est ce qu’il y avait de commun entre ces -gens et nous ? Nous étions venus par la forêt -comme un roi et une reine, riches de sources -et de vent et d’oiseaux, dans notre jeune nudité -heureuse. Au contraire, une grande détresse -était sur eux, tous rudes et chétifs, -avec des yeux tristes, mangés par le sel. Ils -amenèrent devant moi deux de leurs femmes -qu’une maladie affreuse rongeait, et à présent -tous m’entouraient, criant avec une grande -pitié :</p> - -<p>— Toi qui connais les secrets, guéris-les.</p> - -<p>Mon cœur alors profondément fut remué, -voyant qu’ils s’étaient mépris sur mes forces : -je ne connaissais que les bonnes herbes de la -forêt.</p> - -<p>— Non, non, criai-je avec une vraie douleur, -cela, je ne le peux. Les bêtes de la mer sont -en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a -des herbes et l’eau du ruisseau.</p> - -<p>La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré -son épaule à la mienne fit un pas.</p> - -<p>— Pourquoi nous parlais-tu des secrets si -tu ne peux rien pour elles ?</p> - -<p>Je répondis farouchement :</p> - -<p>— Quand un arbre est pourri dans ses moelles, -il n’y a plus qu’à le laisser tomber.</p> - -<p>Une des mères vint à son tour, portant son -fils, déjà presque un homme, dans ses bras.</p> - -<p>— Oh ! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait -pas dix ans que déjà le mal était dans ses jambes -et il ne marche plus. Pense à toutes les -larmes que j’ai pleurées.</p> - -<p>Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans -l’inconnu de ma vie. Il me vint un si grand -élan d’amour que les eaux me jaillirent des -yeux. On m’aurait dit : « Ce jeune homme -jamais plus ne marchera ; » j’aurais répondu -qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre -pour s’en aller par le chemin. Ma bouche -trembla, avec cette parole à mes dents, et -pourtant je restais là encore immobile et muet, -bandé dans ma volonté.</p> - -<p>Je vais dire une chose que quelques-uns -seulement croiront : elle arriva si simplement -que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai -ce garçon dans les yeux, je le serrai -de toutes mes forces contre moi, et il était debout -sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je -faisais. Mais cela, je le fis naturellement comme -si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis profondément :</p> - -<p>— A présent je veux que tu marches.</p> - -<p>Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans -le grand silence on entendait monter la mer -vers la dune.</p> - -<p>— Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.</p> - -<p>Et encore une fois, il allait comme j’avais -dit.</p> - -<p>Alors seulement les sanglots de la femme -retentirent : elle le menait par le bras, toute -secouée par des cris sans mots. Et avec son -cœur à terre, elle marchait à côté et semblait -lui aplanir les sables. Les autres maintenant -me touchaient du bout de leurs mains. Tout -le hameau vint à l’annonce du miracle : on -regardait le garçon à petits pas s’avancer vers -les eaux. La mère criait :</p> - -<p>— Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne -plus revenir.</p> - -<p>Moi, le petit pauvre des villes, avec ma -seule volonté j’avais fait cette chose. Mon cœur -s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé : -Marche ! Et il avait obéi à mon geste. J’étais -pourtant simple et nu comme eux. Mais ceux-là -étaient de ma race de misère à travers le -temps et à cause de cela il m’était venu une -grande force d’amour. Ces âmes rudes maintenant -étaient douces et soumises entre mes -mains. Nous eûmes un toit.</p> - -<p>Tous les jours ils partaient recueillir le long -des sables les épaves que le flot rejetait. Quand -le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils montaient -au haut des dunes guetter les naufrages. -Autrefois, ils avaient eu des barques. -L’une après l’autre, elles avaient été emportées, -avec ceux qui les montaient ; il leur -en restait deux, qui leur servaient à pêcher le -long des côtes. Le soir, devant les portes, le -plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses. -Il y avait bien deux cents ans, ils -étaient un peuple redouté. Ils avaient des -maisons d’or où, autour des tables, on faisait -bombance. La mer trois fois avait passé et -deux fois ils rebâtirent de riches demeures. -La troisième fois, il n’était plus resté que -quelques hommes. Ceux-là étaient allés voler -des femmes au loin. Mais les temps avaient -pris fin : il n’y eut plus que de pauvres cabanes -là où s’étaient dressées des tours.</p> - -<p>Dans la ville d’où nous venions, on eût -appelé ce hameau un ramassis de bandits. Ils -ne semblaient pas faire plus de cas de la vie -d’un homme que de leur vie à eux. Leurs pères -avaient été des écumeurs de mer et, à -leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard -de la tempête et des naufrages. Avec ma volonté -droite entre mes tempes, je pensais : Si -à ton commandement, celui qui ne pouvait -marcher s’est mis à courir, il ne t’est pas plus -difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes -et de les conduire là où ils doivent aller.</p> - -<p>Le vieil almanach toujours battait sur ma -poitrine. Je l’ouvrais à une page et puis, assis -près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout -de la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait -de bon et d’éternel. Un seul homme -peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour -tous les hommes. Un petit coin de terre, selon -la pluie et le vent, suffit à faire pousser -des essences hautes et durables.</p> - -<p>Quand je refermais les feuillets jaunis, ils -me disaient :</p> - -<p>— Voilà oui, c’est bien ainsi, le livre a raison.</p> - -<p>La hache restait pendue au mur, toute -rouillée à cause de l’air de la mer.</p> - -<p>Comme ils n’avaient ni arts ni industries, -Iule leur apprit à tresser des paniers. Je les -aidai à réparer leurs toits en ruines. Avec -les bois échoués, ils se construisirent des clôtures. -J’allais avec les jeunes hommes sur la -dune, je leur disais :</p> - -<p>— Un jour je vous mènerai vers la forêt. -Elle est sortie d’un gland. Vous planterez un -des glands et il vous viendra une forêt aussi.</p> - -<p>Ayant frappé du pied le sol, je disais encore :</p> - -<p>— Avec cette terre, vous ferez des maisons.</p> - -<p>Je parlais comme un homme qui rêve de -peupler un désert.</p> - -<p>Un hiver ainsi passa : la mer entra dans la -dune ; des barques échouèrent à la côte ; et -ils étaient redevenus sauvages. Une fois, ils -se ruèrent sur des naufragés : le meurtre plana ; -et moi, avec le livre dans les mains, je les -soumis : j’avais bien dit au paralytique de marcher -devant lui. Et puis les matins légers bleuirent. -Iule, en caressant ma jeune barbe, reparla -de la forêt. Je cessai de regarder la mer et à -mon tour j’éprouvais une peine infinie.</p> - -<p>— Oui, dis-je comme en songe, les nouveaux -essaims ont bâti des cités nouvelles.</p> - -<p>Des vols d’abeilles tourbillonnèrent. Les -âges étaient remplis de leur labeur et elles -travaillaient pour les siècles. Mon âme nouvelle -remua en moi : comme elles, j’étais venu -aux limites de la mer vers des fleurs d’humanité -rude et à présent je jetais les fondements -d’une cité dans les sables jusque-là incultes. -Je ne savais plus que Iule était là avec ses -mains dans ma barbe et ses yeux pâles regardant -vers la forêt.</p> - -<p>— Crois-moi, fit-elle, nous irons avec l’enfant. -Il y a si longtemps que nous n’avons bu -l’eau claire du ruisseau.</p> - -<p>Mon cœur orgueilleusement se leva et je -répondis :</p> - -<p>— Femme, vois ces hommes : ils ont mis leur -confiance en moi. Puis-je les abandonner ?</p> - -<p>Elle prit sa tête dans ses mains et doucement -elle gémissait :</p> - -<p>— Quand nous vivions à deux dans la forêt, -il n’y avait personne entre toi et moi.</p> - -<p>Alors je la repoussai, criant :</p> - -<p>— Ne touche pas à ma force. Toi, tu danses -avec l’enfant au soleil et tu crois que le -monde entier tient dans la petite ombre qui -tourne autour de toi.</p> - -<p>Ses bras se déplièrent ; depuis un peu de -temps son ventre comme le flot de nouveau -avait monté ; et elle était très belle. Elle vint -donc et s’appuya, les bras lourds à mon épaule.</p> - -<p>— Le jour où tu m’as prise pour la première -fois, tu ne m’aurais pas parlé ainsi, fit-elle.</p> - -<p>Sentant peser son flanc, j’éprouvai que son -amour avait des droits plus anciens que les -autres ; car elle était venue la première avec -moi par le chemin de la forêt. Elle tint ma vie -au creux de ses mains et toute ma race à l’infini -passa.</p> - -<p>— Je serai toujours pour toi un homme que -les autres n’auront pas connu, Iule. Cela, je -te le dis sincèrement.</p> - -<p>Elle riait à présent comme une petite chèvre -avec sa lèvre haute.</p> - -<p>Iule me donna vers la fin de l’été un second -enfant mâle et déjà l’aîné courait droit parmi -les sables. Ma vie monta, fut devant moi -comme un peuple. Je tenais cette petite chair -dans mes mains, et la terre entière était légère -à côté. Je ressentais à la fois une grande force -d’orgueil et de l’humilité. Est-ce que cela -aussi n’était pas un miracle comme les saisons, -comme l’arbre qui sort d’une faîne, -comme le poids énorme de la mer ? Cependant -il m’avait suffi d’une goutte de ma substance -vive ; toute l’éternité avait crié dans le premier -cri de l’enfant et ma volonté n’y était -pour rien.</p> - -<p>Au printemps suivant, nous partîmes avec -les bêches. La terre se fendit, les fours brûlèrent ; -ils commencèrent à bâtir des maisons. -Entre eux toujours ils parlaient d’une grande -tour. Un jour peut-être les marins passant au -large verraient là des feux qui les mèneraient -vers un port ; mais voilà, le bois manquait et -eux aussi me parlaient de la forêt. Je disais :</p> - -<p>— Toute la mer ne monte pas d’un flot.</p> - -<p>Iule, dans le soir des dunes, doucement -chantait. Elle chantait le cœur vert des solitudes -et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux -étaient religieux, attendris par un mystère. Ils -l’écoutaient émus et graves, avec une foi naïve. -Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages -salés s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la -terre aimable et fraîche sous des airs légers. -Quand ils me demandaient si le temps n’était -pas encore venu d’aller ramasser les glands, -je m’en allais seul le long des eaux, pleurant -comme un enfant. Cependant si quelqu’un, -dans ce moment, avait tenté de souffler sur -ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec -ma hache.</p> - -<p>— S’ils connaissent trop tôt le repos sous -les arbres, pensais-je, ils ne finiront jamais -de bâtir la ville.</p> - -<p>Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer -un jour jetèrent là les bêches et, ayant marché -vers moi, me dirent avec des visages froncés :</p> - -<p>— Voilà, nous irons là-bas sans toi.</p> - -<p>— Hommes de peu de foi, leur répondis-je, -depuis quand est-il écrit que le pasteur suivra -son troupeau ? Lui seul connaît la route -et il n’y a d’herbes que là où il passe.</p> - -<p>Un des anciens faiblement se lamenta :</p> - -<p>— Est-ce qu’il nous faudra mourir sans -que nos yeux brûlés par le sel se soient rafraîchis -à la lumière verte des arbres ?</p> - -<p>Celui-là m’émut à cause de ses ans misérables. -Sa voix venait à moi comme du fond -d’une agonie.</p> - -<p>Je touchai avec les doigts ses paupières et -je dis :</p> - -<p>— Voici mes mains sur tes veux, et mes -mains sont la vie. Maintenant la vie ne t’abandonnera -pas avant que tu aies vu les -choses promises. Crois-en ce que je te dis, la -vie est avec moi.</p> - -<p>Une grande force montait du fond de mon -être : je tins la vie de ce vieil homme dans -mes mains et j’avais parlé sans imposture, -croyant moi-même à ce que je lui disais.</p> - -<p>— S’il en est ainsi, dirent les autres, qu’il -en soit fait selon ta volonté. Il est juste que -celui-là commande qui a un signe sur lui.</p> - -<p>J’étais donc avec ce peuple comme quelqu’un -venu du côté de l’orient. Ils regardaient -profondément la vie dans mes yeux clairs. -Pour l’avoir eue en moi, j’avais mérité d’être -le berger qui va devant le bêlement du troupeau. -Celui-là est le plus près de la vie qui, -sans raisonner, met un pas devant l’autre, et -tous rapprochent d’une chose qu’on ne sait -pas et qui est la destinée. Je pensais : Un -jour il viendra des hommes vierges et terribles -selon le cœur de la vie et la terre leur -appartiendra. Un pauvre homme comme moi -qui avait été à l’école chez les arbres et les -oiseaux, avait bien le droit de penser cela.</p> - -<p>Le troisième été brûla et la ville montait. La -forêt alors de nouveau tressaillit en moi. -C’était le temps où mûrissaient les secourables -vulnéraires, où les sauvages abeilles -distillaient un miel abondant. Mon cœur se -gonfla comme autrefois le cœur des fils libres -de la terre à l’idée des proies chaudes. Aux -limites parfumées, peut-être le Père écoutait -si des pas ne venaient pas du côté de la mer.</p> - -<p>Je dis aux hommes :</p> - -<p>— Iule et moi irons devant, car à présent -le temps est arrivé.</p> - -<p>Dans le matin les eaux chantaient. Nous -marchâmes tout un jour. Quand le soir tomba, -nous avions atteint la zone des pins.</p> - -<p>A l’aube, la tribu repartit ; l’air avait perdu -son goût salé et se parfumait d’une odeur -de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en -mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche -sous les arbres faisait le bruit d’une grosse -pluie. Là où nous passions, les feuillages -étaient agités comme par le vent et puis, sur -nos pas, l’immense paix de l’été retombait.</p> - -<p>Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur -et quelquefois criaient tous ensemble -dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs -les effraya ; ils croyaient entendre battre un -cœur sous la terre ; le fracas de la mer n’était -rien auprès du bruit d’éternité terrible qui -montait du fond des silences lourds. Les vieux -étaient redevenus enfants : ils collaient leur -oreille aux écorces et jouaient avec le soleil -sur le chemin comme avec de longs insectes -d’or. La douceur de la vie rendait les yeux -pâles. J’allais devant comme quand nous -avions quitté la mer : ma main toujours devant -eux levait des barrières. Et un jour encore -s’écoula. Nous marchions avec l’été et le -vent sans hâte, car maintenant nous approchions -des jardins de vie. La jeunesse du -monde palpitait en nous. J’étais moi-même un -jour d’humanité, avec la tribu entrée aux -hautes ramures, fendant derrière moi la puissante -ombre végétale.</p> - -<p>L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux -se dressèrent ; l’énorme frisson léger -des siècles verts passa. Un soir des âges tomba -sur la dernière étape. Alors toute la forêt nocturne -remua en moi, la joie très pure des origines. -Nous étions partis de là au matin de -la vie et une destinée, après des choses accomplies, -nous y ramenait, traînant après nous -l’âme d’un peuple. Ma clameur monta : je redevins -le chef sauvage qui souffle sa force par -les naseaux.</p> - -<p>O Iule ! à présent le rêve nous menait par -la main. Nos visages se reconnaissaient avec -mystère comme au premier jour : ils n’étaient -plus les mêmes que ceux qui s’étaient regardés -devant les sombres eaux. Tu eus vraiment -l’âge du jeune hymen au temps de la halte -dans la nuit printanière. Mon cœur sous ta -main battit une éternité.</p> - -<p>Un air humide et tiède parfuma le réveil. -Je les conduisis vers l’eau douce au fond du -ravin : ils la lapaient longuement dans le -creux de leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre -sel de la mer. C’était là que s’ouvrait la caverne : -j’y avais vu se lever au recul des âges, -l’homme des races. Quelquefois tous ensemble -poussaient une tendre clameur sauvage. -Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés. -Et un nouveau jour de vie monta.</p> - -<p>— Pense donc, dis-je à Iule, le même vent -léger qui remue les feuilles au-dessus de nous -passe en ce moment dans l’enclos du Père. -Peut-être déjà il est parti visiter les ruches.</p> - -<p>J’avais une âme fraîche et filiale ; ma voix -tremblait.</p> - -<p>Nous entrâmes dans la région des végétaux -gras et des floraisons hautes comme des pâturages. -Je leur révélai les essences, les graines, -les herbes de vie comme à moi-même elles -avaient été révélées. Ils commencèrent d’amasser -d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis :</p> - -<p>— Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez -vainement tout à l’heure. Nous aurons -disparu dans la forêt. Cependant ne perdez -pas la confiance et continuez à amasser les -bonnes herbes. Vous nous verrez revenir le -quatrième jour après celui-ci.</p> - -<p>Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent -gravir le versant jusqu’au moment -où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux. -La forêt s’ouvrit, l’enchantement du matin -sous les arches vermeilles. Je tenais Iule par -la main et elle portait le petit enfant ; celui -qui s’appelait Yantje courait devant nous. Nous -avancions doucement dans l’heure tendre : -quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais -comme les oiseaux. Le lait puissamment gonflait -les mamelles de la femme ; le rire de la -sève et du vent bourdonnait dans mes tempes. -J’appuyais le froid des feuillages à ma -chair. Une folie me roulait dans les herbes. -Cependant je n’étais plus le même homme -furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon -cœur criait dans le silence vierge et ma bouche -était muette. Tout mon sang bondissait -et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe -sous le pas. Je marchais comme un homme -dans le vertige, avec un poids lourd et délicieux -sur moi : je n’aurais pu expliquer cela. -Quand il m’arrivait de penser qu’avant le soir -nous serions à la hutte du vieil ami, mon -souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais -les yeux à terre, regardant s’il n’avait pas -passé là avant nous. Nous frémissions à l’idée -de prendre sa grande barbe dans nos mains : -peut-être elle lui tombait jusqu’aux genoux.</p> - -<p>Le coucou chanta dans la belle après-midi. -Une roue d’or bourdonna. O Iule ! les abeilles ! -Les abeilles ! Elles venaient à nous comme -des avant-courrières et nous menaient. Tu -voulus en prendre une : elle te piqua et nous -nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues -sauvages. La forêt en était rousse.</p> - -<p>Nos pieds coururent, légers ; nos cœurs volaient -avec les mouches vermeilles. Je dus -casser des branches pour passer : elles nous -frappaient le visage. Une folie de vie avait -poussé autour de l’enclos et ondulait comme -la mer. La tendre paix du soir était sur la -maison. Doucement je frappai dans mes mains -en l’appelant par son nom de père et Iule avec -des cris légers excitait l’enfant.</p> - -<p>— Ris, petit homme ! S’il dort déjà, ton rire -l’éveillera.</p> - -<p>Il y avait là un si profond silence et les herbes -étaient hautes comme des arbres.</p> - -<p>Oh ! oh ! une telle chose était-elle possible ! -Il dormait sur le seuil une éternité de sommeil : -la clameur d’un peuple n’aurait pu le -réveiller. Il dormait là comme un siècle -tourné du côté où s’en va le soleil. La fin de -la journée l’avait surpris dans sa haute chaise -de branchages. Les poils lourds de sa barbe -toujours pendaient au menton et cependant -il n’y avait plus de visage : il n’y avait plus -que le résidu fermenté de la vie. Les mâchoires -étaient retombées et restaient ouvertes comme -les portes par où était partie son âme.</p> - -<p>Père ! ô Père ! très infiniment et uniquement -notre Père ! Mon sang horriblement se figea. -Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma -gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi -sourd d’une bête dans mes racines. Je ne pouvais -ni penser, ni pleurer, ni faire aucun -geste, regardant toujours avec mes yeux morts -verdir les os. O Père ! il n’y avait plus là que -d’anciennes parcelles de substance retournées -à la nature ! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais -à présent moins que le plus petit insecte vivant ; -tu étais le moyeu inerte d’une meule -tourbillonnante.</p> - -<p>Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue -des herbes. Je sentis son souffle dans ma -joue.</p> - -<p>— Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit ?</p> - -<p>Je suivis le geste de sa main. Une lumière -passa. Mes paupières furent comme déchirées -avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la -chose effrayante et belle qu’une simple femme -avait vue avant moi. La barbe tremblait, bougeait -d’un tressaillement de vie comme une -eau et comme un feuillage. De la mousse duvetait -les os de la mâchoire. Une semence -d’herbe avait germé aux trous des orbites. -Et la tige mince d’un bouleau jaillissait du -sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples -ronces s’étaient enroulés autour du corps -et l’enchaînaient de liens chevelus à la chaise. -Comme une des mains était restée sur les genoux, -un liseron semblait un petit cierge dans -cette main, avec sa fleur au bout comme une -flamme.</p> - -<p>La forêt sur les pas de la mort était entrée -et il dormait là dans un linceul royal d’or et -d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec -un doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait -regardé au fond des yeux vides et ensuite -elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, -comme une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé -un manteau immortel de belles essences jeunes. -A présent, la maison était verte, tout -l’été riait par delà le seuil. Un frisson remuait -dans la lucarne comme le geste d’un bras. Le -cœur frais de la forêt palpitait à la place où -un cœur d’homme s’était arrêté. Et puis encore -je vis ceci : une abeille passa, entra dans -le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid -vide pendait : l’oiseau l’avait fait avec les -poils de la barbe.</p> - -<p>Mes larmes mollement coulèrent : elles arrosaient -la terre qui avait bu la vie et qui avait -ressué la vie. Elles n’étaient pas amères : elles -ressemblaient à celles que j’avais versées chaque -fois que je m’étais senti en présence du -grand mystère. La vie ! La vie ! Iule ! Mes -tempes battaient, une confiance immense soulevait -mon être : nous aussi étions une des -vagues qui sans cesse charriaient l’âme du -monde. Il fut debout devant nous, très doux, -avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il -nous parlait comme le jour où il nous avait -enseigné l’éternité de toute chose vivante. -Son cœur à grands coups battait dans la forêt.</p> - -<p>— Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une -fois il nous parla des fleurs et des feuilles qui -sortiraient de lui. Vois : à présent, toutes les -abeilles sont venues.</p> - -<p>Les ruches, dans le soir, eurent une suprême -rumeur, et elles tourbillonnaient sur -le seuil comme son âme ancienne. Alors nous -restâmes longtemps sans parler, nous tenant -enlacés dans notre amour et continuant à regarder -la beauté de la vie, plus belle au sortir -de la mort. Un rire monta de la terre, près de -nous : nous ne savions pas que le petit enfant -était venu comme les abeilles et par jeu il -tenait dans ses petites mains les pieds immenses -de l’ancêtre. Cela aussi était un symbole, -comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes -avec la palpitation chaude de notre -désir. Elle sourit.</p> - -<p>— Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.</p> - -<p>Le ciel pâlit ; un vent léger souffla ; le jeune -bouleau et le lierre frémirent, et la nuit était -entrée : elle mit le verrou sur le seuil. Avec son -secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux -toujours semblait garder les trous de ses yeux -ouverts du côté de la vie. Un jour il avait -quitté comme nous les villes ; déjà en ce -temps il était mort pour les hommes, et nous -ignorions quelle destinée l’avait rendu farouche -et bienveillant.</p> - -<p>Maintenant Yantje dormait. Je le couchai -sur mon épaule et nous allions devant nous, -marchant à travers les végétations hautes : -elles avaient envahi les sentes par lesquelles -le vieillard venait à notre rencontre. La lune -s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre -maison de jeunes amants. Il sembla qu’elle -aussi fût retournée à la nature. Et moi je -compris que le dernier lien qui m’attachait -à l’ancienne vie était ainsi rompu et que -j’étais irrésistiblement emporté vers une vie -nouvelle.</p> - -<p>Iule me dit :</p> - -<p>— N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.</p> - -<p>Puis le matin trembla. Elle mit ma main -sur son ventre et me demanda si cette fois encore -je ne sentais pas remuer la vie.</p> - -<p>Je la tenais pressée contre moi dans le jour -vierge, et elle était très grande, auguste comme -le matin éternel. Voilà, ma race encore une -fois avait tressailli. Elle était l’arbre de ma -vie, avec des branches qui s’étendraient à -travers le temps.</p> - -<p>Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient -de l’autre côté de la forêt. Le chemin -nous ramena vers l’enclos ; toutes les -ruches étaient éveillées ; un nuage bourdonnait -autour de nos pas. Dans le matin léger la -maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était -revenu ; tous les oiseaux chantaient. Une vie -fraîche d’éternité frémissait dans le liseron et -le bouleau.</p> - -<p>Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement -de ma vie dans mes mains. Je ne -dérangeai ni une branche ni une feuille. Je -laissai la porte ouverte, et suivi de Iule, je -m’en allai vers les hommes.</p> - -<p>Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois -se referma sur nous comme un matin il s’était -ouvert et tous accouraient, demandant ce -que j’avais vu.</p> - -<p>— La vie.</p> - -<p>Je ne disais pas autre chose. J’étais comme -un homme qui est sorti d’un nuage et qui a -vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me -regardaient avec des yeux étonnés et soumis. -« Sûrement, se disaient-ils, un miracle est arrivé. -Il fait devant nous le geste de quelqu’un -qui est au-dessus de lui. » Il n’y avait eu pourtant -que le miracle du vent et des petites semences -germées ; il y avait toute la forêt qui -avait repoussé d’un peu d’os et de sang là où -un fils de la vieille humanité s’était endormi. -Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement ; -je ne savais pas ce qu’elle disait ; -ses paroles faisaient un bruit de petits cailloux -qui tombent dans un puits.</p> - -<p>Je levai mon bâton et les ramenai vers la -mer. Voilà, pensais-je, tu étais nu et tu es -bien plus nu à présent : tu n’as plus même -l’ombre et la clarté de la forêt sur ta peau. -Une tristesse lourde passa ; et puis le vieil -almanach battit sur le cœur de ma vie. Va -devant, homme ; l’humanité ne s’arrête pas. -Etant avec ce peuple, tu es toi-même un -peuple.</p> - -<p>C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour -jamais le cœur frais de la forêt. J’avais suivi -ma vie : elle ne m’avait pas suivi ; et d’autres -choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier -levé avant le jour ; j’ai vécu un grand temps -d’humanité et à présent il y a au bord de la -mer une jeune ville et des hommes libres. Rien -de tout cela ne serait arrivé si un matin je -n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que -chaque homme, avec une âme personnelle et -ingénue, recommence toute la vie avant lui et -j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre -avait mis le sien. J’ai demandé ma subsistance -à la terre, j’ai vécu solitaire dans le meurtre -et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon -toit ; mes dieux, je les ai créés selon ma destinée. -Et un jour les tribus ont apparu : j’ai -dit à ceux qui avaient faim : voilà le pain ; à -ceux qui mouraient : voilà la vie ; à ceux qui -coulaient bas les barques : n’allez pas contre le -vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de -lois : ainsi ils n’ont connu ni l’hypocrisie ni -le servage. Mais je les ai aidés à se construire -une cité ; ils ont eu des industries ; vivant entre -la mer éternelle et la forêt, ils sont restés -près des forces, au cœur même de la nature.</p> - -<p>J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre ; -ma journée est finie : je puis attendre -tranquillement la mort. Je sais qu’elle est -encore une des formes de la vie. Je vivrai -donc dans les âges comme l’ancêtre dans les -essences vives de la forêt. Une forêt humaine -reverdira de mes bras ouverts sous la terre et -mes os repousseront à travers les races.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap small">Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine. — <span class="sc">A. Pichat.</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU COEUR FRAIS DE LA FORÊT ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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