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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le vagabond des étoiles - -Author: Jack London - -Translator: Paul Gruyer - Louis Postif - -Release Date: May 21, 2021 [eBook #65405] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES *** - - - - - JACK LONDON - - LE - VAGABOND - DES ÉTOILES - - TRADUCTION DE - PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie - 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - - MCMXXV - - - - -DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Michaël, chien de cirque. 7 50 - La Peste écarlate, 1 vol. in-16. 7 50 - Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 » - Martin Eden, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 50 - Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16. 6 » - Croc-Blanc, 1 vol. in-16. 6 50 - Le Talon de Fer, 1 vol. in-16. 7 » - - EN PRÉPARATION - - Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par Paul Gruyer - et Louis Postif). - La Croisière du Snark (_idem_). - Béliou-la-Fumée (_idem_). - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR -FIL LAFUMA DONT QUINZE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75. - - -Tous droits réservés pour tous pays. - -_Copyright by Les Editions G. Crès et Cie, 1925._ - - - - -PRÉFACE DES TRADUCTEURS - - -Ce titre de _Vagabond des Étoiles_ est symbolique. L’honorable assassin, -Darrell Standing, a été condamné à la réclusion pour la vie et purge sa -peine dans le bagne de San Quentin, en Californie. Possédant une -certaine éducation, et ancien professeur d’agronomie, il est fortement -imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber -silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais la sienne, il -aggrave son cas en morigénant les gardiens, plus ou moins brutaux, qui -commandent en cette géhenne, et en adressant aux autorités supérieures, -chaque fois que l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire, -des remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, et les -châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent sur lui; notamment -celui de la terrible camisole de force. Loin de se soumettre, toujours -plus il se rebiffe. Finalement, il est impliqué dans un complot de -prétendue dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du -bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, on ne le croit -pas. Et, plus il niera, sous les menaces et les châtiments empirés, -moins on le croira. La situation est sans issue et le résultat en est, -pour l’honorable professeur Darrell Standing, que la sinistre «cellule -solitaire», réservée aux «incorrigibles», se referme à tout jamais sur -lui. Mort vivant, il y devra terminer ses jours, non sans que les -autorités, toujours affolées par la fameuse dynamite, ne continuent à -mettre tout en œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais, -tandis que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, sur le -sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, dans la camisole de -force, Darrell Standing, dans une sorte de transe cataleptique, produite -par l’excès même de la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité -physique et morale. Tandis que son corps demeurera captif, son esprit, -libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et s’en ira vagabonder dans -le temps et dans l’espace, jusqu’aux étoiles. - -Alors le convict de San Quentin, l’actuel professeur-assassin Darrell -Standing, revivra successivement toutes ses existences passées, depuis -l’époque où il rampait dans la fange, aux premiers âges du monde. Il -réincarnera tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur a -survécu. - -Rappelons brièvement que cette théorie philosophique de la réincarnation -des âmes, de leurs transmigrations consécutives dans des corps -différents (c’est ce qu’on appelle la «métempsychose»), a été émise dès -l’Antiquité, par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, qui -affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. «Il avait -d’abord été Aïthalides, et alors il passait pour fils d’Hermès [nom grec -de Mercure]. Ce dieu lui avait accordé une faveur spéciale qui devait -être de ne jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, et -son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué par Ménélas à la -guerre de Troie, comme on le voit au Chant XVII de l’_Iliade_. Or, -racontait Pythagore, Euphorbos se rappelait sa vie précédente sous le -nom d’Aïthalides, puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les -plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son existence -dans les Enfers et ce qu’il y avait vu. - -«Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps d’Hermotimos. -Hermotimos avait, à son tour, conservé le souvenir des combats que, sous -le nom d’Euphorbos, il avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans -un temple d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait consacré à -ce dieu: c’était le bouclier que Ménélas portait quand il combattit -contre Euphorbos. - -«Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier passa, disait -Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur de Délos, et c’est du corps -de Pyrrhos qu’elle vint animer le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait -le célèbre philosophe, Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos, -Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme a -successivement habités, et il faut y ajouter un certain nombre de -plantes et de corps d’animaux[1].» - - [1] D’Arbois de Jubainville. _Les Druides et les Dieux celtiques à - formes d’animaux_. - -La même âme pouvait non seulement animer des formes de sexes différents, -mais, comme on le voit, des animaux et des plantes. On retrouve cette -croyance, qui se rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de -tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque dans les -plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise par des philosophes -modernes et fournit un aspect intéressant de la théorie de l’hérédité. -Car quelque chose subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des -incarnations antérieures. - -La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan Kardec (1803-1869), -reprit à son compte la théorie de la réincarnation. Elle diffère de -celle de la simple métempsychose en ceci que jamais l’âme humaine, qui -peut avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde vers -ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du corps, erre dans -l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, et revient s’améliorer sur -la terre, par la souffrance. Puis, quand elle est parvenue à un état de -pureté suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour aller -habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher continuellement de -l’Esprit Divin, dont elle fera partie quelque jour. Divers savants et -philosophes modernes, Sir Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en -Italie, le colonel de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion -dans ce livre), Camille Flammarion, les Drs Richet et Paul Gibier -(condisciple de L. Pasteur), se sont, entre autres, occupés de cette -doctrine au point de vue scientifique et ont écrit à son sujet des -ouvrages intéressants. - -Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes qu’au point de -vue des péripéties littéraires et romanesques qu’en a tirées Jack -London. Leur mise en action nous vaut un certain nombre de récits, où -l’on retrouve toute la verve, puissamment évocatrice, du célèbre -romancier californien. - -C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il -fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants, -massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit -le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et -déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence, -il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore -dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du -grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a -vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première -femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine -velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la «colère -rouge», cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence. - -A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous -entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des -souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack -London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et -misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des -confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui -se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards -qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son -imagination de romancier, comme le falot criminel du _Dernier jour d’un -condamné_, de Victor Hugo; ni des personnages, presque aussi -fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et -auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments. -L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et -sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable -professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de -justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher... le respect de la vie -humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les -criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même, -geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier -du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent -au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont, -dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités -qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit -Jack London. - -Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits -accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par -moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un -de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il -a mis le plus de lui-même. - -Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons -au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec -l’autorisation de Mrs. Jack London. - -PAUL GRUYER et LOUIS POSTIF. - - - - -LE VAGABOND DES ÉTOILES - - - - -CHAPITRE PREMIER - -DARRELL STANDING SE PRÉSENTE - - -Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que -mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en -lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi, -mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en -arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale -n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux -comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement -tumultueux de ton être, ton identité se former. - -Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses -oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises -et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui, -aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits -de pure fantaisie et qui prêtent à rire. - -Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un -songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton -sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie; lorsque tu -croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu -regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper -mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs -pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres; lorsque dansaient -devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et -que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont -point de ce monde; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de -ton imagination échauffée et fiévreuse. - -Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si elles n’avaient -point leur origine dans d’autres vies antérieures, vécues par toi dans -d’autres mondes que tu avais connus? - -Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une opinion plus -précise sur toutes ces troublantes questions, qui sans doute te -laissaient jusque-là perplexe. - -En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle prison nous -enveloppent, dès notre naissance, et nous oublions bien trop tôt le -passé. Et lorsque parfois il s’évoque devant nous, tandis que nous -sommes encore dans les bras de notre mère ou que nous courons à quatre -pattes sur le plancher, il ne produit en nous que la peur et -l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus d’une expérience préalable, -dont nous avons gardé la confuse mémoire, sont innés chez l’enfant. - -En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à l’époque lointaine -où je n’étais qu’un marmot balbutiant, un petit être tendre, émettant de -vagues vagissements, pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, je -me souviens, oui, que j’avais la notion très nette d’existences -antérieures. - -Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot «Roi», moi dont -l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, je me remémorais avoir -été jadis le fils d’un Roi. Et aussi d’avoir été un esclave et un fils -d’esclave, et avoir, autour du cou, porté un collier de fer. - -Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être encore moi-même, je -commençai à sentir ma personnalité se former, il me parut que des -milliers d’êtres luttaient en moi, que toutes ces vies préexistantes -tentaient de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles -tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un désarroi -indéfinissable en résultait, en ma jeune âme. - -Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter d’absurdes mes -paroles. N’oublie pas pourtant, toi que je tenterai de faire cheminer à -ma suite, à travers le temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure, -que j’ai longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des années, à -travers bien des nuits pleines d’angoisses et de sueurs de sang, j’ai -médité dans les ténèbres, face à face avec ces nombreux «moi» qui me -tourmentaient. J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je -t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une heure, ce -livre en main, dans ton «home» confortable. - -Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, je sentais donc -ce passé indestructible et puissant travailler tout mon être, afin de -lui donner la forme inconnue qu’allait prendre cet éternel devenir. -C’est ce passé qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes -joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une nature -emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient mille hérédités -disparues, qui n’étaient plus que des ombres. Dans mes colères puériles -grondaient mille voix ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille -grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus anciennes encore. Et, -quand déjà je voyais rouge, c’était du sang qui remontait en moi, de -tout là-bas. - -Voilà le grand secret découvert. La colère rouge! C’est elle qui m’a -perdu, en cette vie actuelle qui est la mienne. A cause d’elle, d’ici -quelques courtes semaines, je serai tiré de la cellule où j’écris, pour -être conduit sur un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous -d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra par le cou, -jusqu’à ce que mort s’ensuive. - -La colère rouge! Elle a fait mon malheur dans toutes mes vies. Elle est -mon héritage catastrophique, qui date du temps où de vagues formes -visqueuses précédaient l’origine du monde. - -Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non, -non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien -persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter. - -Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui -m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la -majorité, permettez-moi de me présenter. - -Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de -l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette -paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat -du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du -dit Collège. Darrell Standing était l’assassin. - -Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang. -Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell -ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde -personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette -colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon -collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette -action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux. - -Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non. -Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais -trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent. - -Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État -de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans -les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des -lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent «la -mort vivante». - -Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau, -à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu -d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer -dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur -insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées. -Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne -sais trop par quel bout commencer. - -Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez -insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du -Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois; elle -s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille -souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, «domestique -lié par contrat», un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté -d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au -temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession -d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la -Pensylvanie. - - [2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en - céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche - à la province canadienne de l’Ontario. - -Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance; un -de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu -depuis, sans que les Standing y fussent représentés. - -Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture, -je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et, -pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de -ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu! quand je -donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège -d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier -marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des -temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges -oubliés. - - [3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord. - -Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au -Quartier des Assassins de la prison de Folsom! Et j’attends le jour -décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de -celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils -ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et -terribles; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux -autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur -lâcheté et leur crainte! - -Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et, -cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour -le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort. -Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui -donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la -vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un -démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin -de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue -de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à -première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou -acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à -l’économie rurale. - -L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent -qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui -basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et -détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où -se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins -lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs -troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire. - -Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome -j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré -qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son -rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes -préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et -l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint -fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide, -n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été -achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés -maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que -c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont -fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure. - -Et la direction d’une ferme! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire -au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le -gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte -le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de -maçons construisant un bâtiment nouveau. - -J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un -cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés, -le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe -et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le -gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter! - -Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures -et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction -des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de -caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe -à huile brûle encore. - -Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit -et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la -mort! - - - - -CHAPITRE II - -UNE HISTOIRE DE DYNAMITE - - -Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt. -Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour -testament. - -Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie -naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle -un «incorrigible». - -Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain -redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie, -c’est ce que je vais vous expliquer. - -J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du -mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes -les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale. - -J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du -mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien -ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre -rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle -des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri -dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point, -croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous, -prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement -supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la -prison de San Quentin. - -Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai -d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui -assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise -tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir -du manque de nourriture et de lumière. - -Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail -dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à -nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus, -la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras -en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis -aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes -stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma -supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux. - -Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est -terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien! -mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient -bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y -avait d’intelligence vivante en mon cerveau! Et moi qui, jadis, avais, -comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet -enfer, tout courage pour la lutte. - -Combattre comme soldat... Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce -qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans -conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à -introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances -explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi, -était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une -œuvre de cet acabit. - -Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme -appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire, -et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer -le sol et de lui faire produire davantage. - -C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la -tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris -bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en -rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire -d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis -la guerre hispano-américaine. - -Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien -au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le -mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi -les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à -bouillonner, je fus déclaré «incorrigible» et pourquoi, finalement, le -gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son -bureau particulier. - -Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me -démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi: - ---Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos -surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par -leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et -limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette -prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique. -Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des -élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette -matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez -ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos -ateliers retardent d’un demi-siècle. - -Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien -en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par _a_ plus -_b_, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut -qu’il décida que j’étais un «incorrigible» sans espoir. - -Quand on veut tuer son chien... Vous connaissez le proverbe. Très bien. -Le gouverneur Atherton prononça le verdict final: j’étais enragé. A le -faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me -fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des -coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par -les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de -tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures -me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues. - -Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le -sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en -leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des -phénomènes d’idiotie. - -Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait. - -Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète. -C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait -fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré. -Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il -jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce -de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là, -le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications. -Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir, -on doit faire fi de ces pudeurs. - -Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était récidiviste et -cependant, parce qu’il était un lécheur de bottes, un hypocrite -pleurnichard et un chien jaune, sa dernière condamnation avait été -seulement de sept ans de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait -espérer que ce temps serait encore réduit. - -Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin d’avancer sa -libération, ce coquin réussit pourtant à aggraver mon cas. - -Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que plus tard que je -m’en rendis compte. - -Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine du quartier et, -par-dessus lui, celle du gouverneur de la prison, celle de la Commission -des grâces et celle du gouverneur de Californie, tranchant en dernier -ressort, inventa de toutes pièces un complot d’évasion. - -Veuillez remarquer que: _primo_, Cecil Winwood était à ce point méprisé -par ses camarades de détention que pas un d’entre eux n’eût consenti à -miser avec lui une once de Bull Durham[4] sur une course de punaises (la -course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre de sport -qui fait la passion des convicts); _secundo_, j’étais considéré dans la -prison comme un vrai chien enragé; _tertio_, Cecil Winwood avait besoin, -pour sa diabolique machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de moi -et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout aussi incorrigibles -et perdus de désespoir que je l’étais moi-même. - - [4] Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se vend en - petits paquets. - -Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil Winwood, s’en défiaient -encore plus et, quand il commença à les entreprendre avec son plan d’une -révolte et d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui -tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures et en le -traitant d’agent provocateur. - -Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte il réunit -autour de lui une quarantaine des plus dégourdis. - -Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait dans la prison, -en sa qualité d’homme de confiance du gouverneur[5] et de gérant du -Dispensaire, Long Bill Hodge lui riposta: - - [5] Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes des - prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne - conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des - condamnés à long terme. - ---Fais-en la preuve! - -Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une condamnation à vie, -pour avoir fait dérailler et pillé un train, et dont tout l’être, depuis -des années, tendait à s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice -qui avait témoigné contre lui. - -Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait endormir les -gardiens pendant la nuit de l’évasion. - ---Facile de parler! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il nous faut, ce sont des -faits. Chloroforme, cette nuit même, un de nos geôliers. Barnum, par -exemple! C’est un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Hier, -au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, ce pauvre dément -de Chink. Et, circonstance aggravante, il n’était pas de service! Il est -de garde cette nuit. Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu -auras réussi, nous causerons affaires. - -Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, quand on nous -serra la boucle de compagnie. Car j’avais refusé de prendre part au -complot. - -Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la preuve qui lui était -demandée. Il lui fallait, assurait-il, le temps nécessaire pour pouvoir, -sans qu’on s’en aperçût, voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda -une semaine et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt. - -Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit au cours de sa -veillée. Une ronde le trouva qui ronflait à poings fermés. Il fut cassé -et renvoyé. - -Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même temps, Cecil -Winwood se chargeait de persuader le capitaine du quartier. Chaque jour, -il lui faisait son rapport sur la marche et les progrès du complot dont -il était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait des -preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, détails dont -je ne sus rien sur le moment, tant le secret fut bien gardé, ne -laissaient rien à désirer. - -C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au capitaine, que les -quarante conjurés, qui lui confiaient tout, s’étaient déjà ménagé de -telles accointances dans la prison qu’ils allaient incessamment se -pourvoir, par l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers -automatiques. - ---Prouve-le! avait demandé sans doute le capitaine. - -Et le poète faussaire avait prouvé. - -On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie de la -prison. Un des convicts, qui faisait partie de l’équipe des boulangers, -était un mouchard à la solde du capitaine. Winwood ne l’ignorait pas. - ---Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons -«Face-d’Été» introduira dans la prison un premier lot d’une douzaine de -ces revolvers. Les autres, et les munitions, arriveront ensuite, par le -même truchement. Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la -boulangerie. Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il verra et vous -fera demain matin son rapport. - -Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien charpenté, à la grosse -figure épanouie, natif du comté de Humboldt. C’était un simple d’esprit, -un balourd, bon garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un -honnête dollar en passant aux convicts du tabac de contrebande. - -De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était rendu, il en -avait rapporté un paquet de quinze livres de tabac, pour cigarettes -superfines. Ce n’était pas la première fois qu’il s’acquittait d’une -semblable commission, et toujours il avait, sans encombre, passé la -marchandise, dans la boulangerie, à Cecil Winwood. - -Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre à Winwood -l’innocent paquet, qui était volumineux et enveloppé de papier -d’emballage. Rapport fut fait, dès l’aube, au capitaine. - -L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait pas tarder -cependant à lui jouer un mauvais tour et, par ricochet, à me valoir cinq -années de cachot supplémentaire, puis finalement à m’amener dans cette -cellule, où j’écris en ce moment. - -Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de cette trame -obscure à laquelle, je le répète, je demeurais totalement étranger, et -les quarante conspirateurs n’en savaient guère plus que moi. Le -capitaine était dupe et Face-d’Été était, sans conteste, le plus -innocent de tous. Il n’avait péché contre sa conscience qu’en -introduisant le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout. - -Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son tour avec le -capitaine, il avait un air triomphant. - ---Eh bien! votre mouchard a-t-il vu? interrogea-t-il. - ---Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré comme vous m’avez -dit. - ---Je vous crois! Et ce qu’il contient est suffisant pour faire sauter -jusqu’au ciel la moitié de la prison! - -Le capitaine eut un sursaut. - ---Que contient-il et que veux-tu dire? - ---J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et... - -L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses mérites continua: - ---Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, une douzaine de -revolvers, mais de la dynamite. Il y en a trente-cinq livres! Les -détonateurs y sont joints. - -A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se trouver mal. Le -pauvre cher homme, comme je le comprends! Trente-cinq livres de dynamite -en liberté dans la prison! On m’a assuré que le capitaine Jamie--c’était -son nom--se laissa choir sur une chaise et tint longtemps sa tête entre -ses mains. - ---Où est-elle maintenant? cria-t-il enfin. Je la veux! Conduis-moi tout -de suite là où elle se trouve! - -A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood comprit soudain -l’énormité de sa gaffe. - ---Je l’ai enfouie dans le sol... répondit ce fieffé menteur, qui était -fort embarrassé de conduire son interlocuteur vers le ballot fantôme, -dont tous les petits paquets avaient été, depuis longtemps, par les -voies coutumières, distribués entre les convicts. - ---Parfait! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. Mène-moi -sur le champ à cet endroit! En avant, marche! - -Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. Dans une vaste -prison comme celle de San Quentin, il y a toujours des cachettes. Mais -celle-ci n’existait que dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood -et le misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait se -livrer à d’amères réflexions. - -Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant le Conseil des -Directeurs, il fut révélé--Jamie et Winwood en témoignèrent -successivement--que le poète-faussaire avait déclaré au capitaine que -lui et moi avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive. - -En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré d’une punition de -cinq jours de cachot et de quatre-vingts heures de camisole de force; -moi dont les gardiens, si stupides qu’ils fussent, avaient constaté -l’état de faiblesse, faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes -que j’étais incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage; -moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos pour que je -pusse me remettre d’un châtiment par trop terrible--je me retrouvais -aussitôt, sans aucune explication et sans même en avoir connaissance, -sous le coup d’une accusation d’une pareille gravité! - -Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue cachette. Et, bien -entendu, il n’y avait point de dynamite. - ---Bon Dieu de bon Dieu! s’exclama l’imposteur. Standing m’a roulé! Il a -emporté le paquet pour le cacher ailleurs. - -C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais pas où il -s’était mis, me prit pour bouc émissaire. - -Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus forcenés que «Bon -Dieu!» Dans son désappointement, et jugeant qu’il avait été joué, il -ramena Winwood dans son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à -bras raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, pour -éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le Conseil des -Directeurs. - -Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus comme grêle, -Winwood continuait à protester mordicus qu’il avait dit la vérité. - -Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il crut qu’il -existait bien trente-cinq livres de dynamite qui se baladaient en -liberté, quelque part dans la prison, et que quarante incorrigibles, -résolus à tout, étaient sur le point de faire sauter la cambuse. - -Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le pauvre diable -jura ses grands dieux que le fameux ballot ne contenait que du tabac. -Winwood jura de son côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui -qui fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait avoir -acquis le tabac en contrebande ne put être retrouvé, tous les doutes -tombèrent et Face-d’Été fut définitivement inculpé de complicité. - -Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus exactement, je -disparus à nouveau de la lumière du soleil. Je fus, en effet, sans -tambour ni trompette, reconduit au Quartier des Cachots, d’où je ne -devais plus jamais sortir. - -J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, j’étais -aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé par la souffrance. Et -ça recommençait! - ---Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la dynamite, quoique nous -ignorions où elle se trouve, est en lieu sûr. Standing est le seul à -connaître la nouvelle cachette et, de là où il est, il ne peut rien -faire. Quant aux quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le -point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien de plus facile -que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui dois fixer l’heure -d’agir. Je leur dirai que c’est pour la nuit prochaine, à deux heures, -et que j’ouvrirai moi-même leurs cellules et leur distribuerai des -revolvers. Si, à deux heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante -bonshommes, que j’appellerai successivement par leur nom, habillés et -bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, capitaine, je -consens à terminer mes jours, enclos à jamais dans une cellule -solitaire... Nous aurons tout loisir, lorsque les quarante seront au -cachot, de chercher la dynamite. - ---Et je la trouverai! déclara le capitaine. Quand bien même je devrais, -pierre par pierre, démolir toute la prison! - -Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis six ans, découvert -une once d’explosif, quoique la prison ait été cent fois mise sens -dessus dessous. - -Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa fonction, n’en -croira pas moins, dur comme roc, à l’existence de cette fameuse -dynamite. Le capitaine Jamie, qui est toujours capitaine du quartier, ne -désespère pas de mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment -encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour venir, tout -exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule. - -Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je n’en doute point, -que le jour où j’aurai été balancé en l’air, au bout d’une corde. - - - - -CHAPITRE III - -L’INTERROGATOIRE - - -Je reprends le fil des événements. - -Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me creuser le cerveau, -pour découvrir le motif de ce nouveau et inexplicable châtiment. La -seule conclusion à laquelle j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque, -afin de se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé pour une -faute imaginaire contre les règlements. - -Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la tête, en préparant, -pour la nuit suivante, les mesures destinées à réprimer la révolte dont -Winwood devait donner le signal. - -Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. Les équipes de -jour furent debout, comme celles de nuit, et, quand approchèrent deux -heures, tous s’embusquèrent, prêts à bondir, à proximité des cellules -occupées par les quarante conjurés. - -Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure convenue, Winwood, -muni d’un passe-partout, ouvrit les cellules, appela leurs hôtes les uns -après les autres, et ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un -point donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent -rapidement la main dessus. - -L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné par Winwood eut ainsi -son complet aboutissement. Vainement, les quarante incorrigibles -protestèrent-ils que le poète-faussaire avait tout combiné, tout -conduit. Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point qu’ils -mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du Bureau des Grâces et, -avant que trois mois fussent achevés, ce chenapan de Cecil Winwood était -gracié et mis en liberté. - -Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement à la philosophie. -Quiconque y a tant soit peu séjourné ne peut faire autrement que de voir -s’envoler ses plus généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus -belles chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans les écoles, -finit toujours par triompher, le crime par être percé à jour. - -La preuve du contraire la voici: le capitaine du quartier, le gouverneur -Atherton, le Conseil des Directeurs de la prison, en ce moment même où -j’écris, continuent à donner dans le panneau qui leur a été tendu par un -fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme l’air, tandis -que ses quarante victimes, et moi-même, la plus innocente de toutes, ont -payé pour lui! C’est révoltant. - -J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. Il était nuit -noire, et je dormais, quand j’entendis la porte extérieure du corridor -grincer sur ses gonds. Je m’éveillai. - ---Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on amène... - -Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de -coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et -le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération -ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements. - -Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor -s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient -précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens -arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et -d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y -poussait. - -Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit -être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute -épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils -spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables -procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime. - -Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne -pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé -de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour -du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la -respiration et la vie. - -Oh! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la -pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la -trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément -et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans -l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour -raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme -moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où -le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés -dans ce trou sombre où bascule la trappe. - -C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison! Je n’ai jamais, à vrai -dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une -bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour -moi. - -On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud -coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède, -le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se -tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se -succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma -hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher -d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils -compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt -minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que -le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez -pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien -mort. - -Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes -concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double «colle». -C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le -fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si -parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer -pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient? Pas -un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire! Eh -bien! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la -distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que -celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en -l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en -serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison. -Comprenez-vous maintenant? - -Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la -face du candidat à la pendaison? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de -fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges -Enfers? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce -point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse. - -Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de -n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille -ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres -du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, -un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont -m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe... Pourquoi? Oui, -pourquoi? - ---Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il -ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se -crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être -n’oseraient-ils plus. Voilà! - -Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante -prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte -extérieure du corridor se fut refermée, en claquant. - -Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se -ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent -à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans -la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible. - -Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le -tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant. -Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les -hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent -leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des -hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder. - -J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un -interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de -mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de -temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible -au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on -délibéra. - -J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus -connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche? On -n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil -Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous -les soupçons se réunirent finalement sur lui. - ---Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance. -Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer -quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout -habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui -nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité. -Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il -nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu! C’est compris? - -Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées -contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de -dire cette vérité. - -Ils furent bien avancés! - -Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les -cachots et se jetèrent sur nous. - -Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture, -mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups -comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la -fièvre. Te rends-tu compte, lecteur? Peux-tu seulement te rendre compte -de l’état lamentable qui était le nôtre? Battus, fièvreux, à jeun et -mourant de soif! - -A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux. -A quoi bon? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils -n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils -étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un -excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense. - -A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque -convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie -possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce -n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que -chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires, -engraissés par l’État. - -Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours -dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison. - -Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier -interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le -reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot. - -Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le -dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de -son guichet: - ---Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite? Qui est au courant -de cette affaire? - -Personne, bien entendu, ne savait rien. - -Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco, -né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se -moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs -violences. - -Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce -n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut -incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs -cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer -à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui -avaient été posées. - -A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut -sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut -expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide; il a de larges -épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent. -Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai -évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les -mabouls. - -Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire -et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les -ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces -grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance. -Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais -le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors -au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible. - -Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec -le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais -voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et -Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient -au-dessous de moi, dans les flancs de la galère. - -Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment... - - - - -CHAPITRE IV - -«ASSIEDS-TOI, STANDING!» - - -Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les -cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles, -mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait -venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les -tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les -autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer -et aux murs de pierre. - -Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de -coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du -capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une -demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui -attendaient le moindre signe pour me tomber dessus. - -Leur concours fut superflu. - ---Assieds-toi! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme -fauteuil. - -J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres, -mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de -cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et -claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver, -à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une -calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir. - -Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant -que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les -épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me -souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le -fauteuil. - ---Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma -respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi -tout, Standing! Oui, crache-moi tout! C’est le meilleur moyen, -crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas. - ---Je... je ne sais rien de ce qui s’est passé... commençai-je. - -Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri -rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa -dans le fauteuil. - ---Pas de comédie, Standing! poursuivit-il. C’est inutile! Vide-toi le -cœur! Où est la dynamite? - -Je protestai que je ne savais rien de la dynamite. - -Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de -supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on -peut dire qu’il tenait la corde. - -Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces -heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi -fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question -sur la dynamite recommençait. - -Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya. -Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut -pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de -l’exercice.--«Où est la dynamite?»--Vlan! en l’air, puis dans le -fauteuil!--«Dis où est la dynamite... La dynamite... La dynamite... la -dynamite...» - -En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de -mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu -livrer en pâture à mes tortionnaires. - -Combien de fauteuils furent brisés? Je n’en sais rien. Un moment arriva, -où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé? -J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs -fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot. - -Lorsque je repris mes esprits, j’avais un «mouton» auprès de moi. -C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane, -et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue. - -Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et -je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea: - ---Gardez-vous! camarades. Il y a un mouchard parmi nous! C’est Ignatius -Irvine. Attention à vos paroles! - -La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent -fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il -était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du -sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante -convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses, -mille punitions épouvantables. - -Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le -Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de -secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la -vérité, la vérité seule. - -Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait -surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi, -était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je -connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur -épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter -la même vérité: «Je ne savais rien.» - -Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait -révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé -dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. -Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés -enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par -rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail -coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était -grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet. - -Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent, -toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus -marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et -le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se -relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point -affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les -convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se -déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la -même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients. - -Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie -grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté -de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le -laissant vivre. - -J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais -plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je -souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont -l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris, -les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une -maison de fous. - -Comprenez-vous bien ce qui se passait? Oui, le comprenez-vous? Cette -vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces -quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les -mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie -concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un -perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise. - -La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi -que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison -avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice -d’État, pour parer à tout événement. - -On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la -Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or, -nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est -douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair -meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu -d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force -quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des -guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot, -fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre -nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions -demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous -avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours. - -Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit -indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence -et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et -enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les -suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément -ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart -des quarante, au total, y laissa sa peau. - -Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand -Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me -donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la -dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de -trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on -me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon -entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi -la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire _in -æternum_, puisque j’étais un condamné à vie. - -Non, non! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi! La -Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle -Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État, -semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité! Et pourtant je -suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre -lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed. -Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en -leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse... - -Le Grand Conseil me donna donc le choix: un emploi agréable et de -confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de -tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas; la détention -solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais. - -On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je -pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que -pouvais-je faire? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais -impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent -que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un -fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et -je ne sais quoi encore. - -Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots -ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans -la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro -12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans; Ed. Morrell depuis -un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake -Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi. - -Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de -ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous -n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu; Ed. Morrell a trouvé son -chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de -confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le -gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par -le juge Morgan soit mon dernier jour. - -Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de -San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y -être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis... -C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je -clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en -allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de -même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre -le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément -vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et -la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant. - -Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de -larmes. - -J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon -poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de -gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais -taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce -point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de -soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras. - -Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel -naufrage. - -Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme -indomptable n’en avait cure. - ---Mes compliments... Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et -chevrotante. Tu es un type à la hauteur... Tu n’as rien dit de la -dynamite... - -Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai: - ---Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite... Et je ne crois pas qu’il y en -ait jamais eu... - ---Bon, bon... fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux -pas parler, c’est compris... Ils ne sauront jamais rien... Tu es un type -à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi... - -Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il -était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse -dynamite. - -Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom, -et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu? Je vais vous -l’apprendre. - -Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon -collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de -voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en -point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et -clairement inscrit dans le Code. - -Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur -Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma -première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne, -l’application de cette loi, _qu’il m’était impossible de prévoir_, est -anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis. - -Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de -soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout -prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell -Standing? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent -à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent -les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de -Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y -ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec -son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans -le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la -peau. - -Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis -inextricable des lois... mon Dieu! que tout cela est bizarre! J’écris -ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des -Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va -faire de moi. - -Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, étrangler mon âme -immortelle, avec votre corde et votre potence! En dépit de vous, je -foulerai, encore et bien des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai, -en chair et en os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan, -homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet de l’échelle -sociale, et tantôt grinçant sous la roue du sort. - - - - -CHAPITRE V - -DES TAPOTEMENTS DANS LA NUIT - - -Ce que j’écris est forcément un peu décousu... Revenons à San Quentin et -à la cellule solitaire nº 1, où je venais d’être enfermé. - -Tout d’abord, je me trouvai désespérément seul et les premières heures -s’écoulèrent bien lentes, les premiers jours me semblèrent un infini. - -La marche du temps n’était marquée pour moi que par la relève régulière -des gardiens, et par l’alternance du jour et de la nuit. Le jour n’était -pas le jour, mais une faible et confuse lumière, qui valait mieux -pourtant que l’obscurité complète de la nuit. Cette lumière ne faisait -que filtrer à travers la fente mince d’un soupirail, et bien peu -demeurait en elle de la brillante clarté du monde extérieur. - -La lueur n’était jamais suffisante pour qu’il fût possible de lire dans -son rayon. Je n’avais, d’ailleurs, rien à lire. Je ne pouvais que -m’étendre et penser. A ce régime j’étais, à perpétuité, condamné. Il -paraissait, de prime abord, évident qu’à moins de créer de rien -trente-cinq livres de dynamite, tout le restant de ma vie s’écoulerait -dans ce noir silence. - -Mon lit se composait uniquement d’une mince paillasse pourrie, étendue à -même sur le dallage de ma cellule, et d’une couverture, plus mince -encore et d’une répugnante saleté. Ni chaise. Ni table. Rien que la -paillasse et la petite couverture. - -J’ai toujours été, dans ma vie, ce qu’on appelle un «petit dormeur» et -mon cerveau est sans cesse en travail. Dans une cellule, on se dégoûte -rapidement de penser, et le seul moyen d’échapper à sa pensée est de -dormir. En temps normal, je dormais seulement une moyenne de cinq heures -par nuit. Alors j’entrepris de cultiver le sommeil. De cela je fis une -science. Je réussis à dormir dix heures, sur vingt-quatre, puis douze -heures, et jusqu’à quatorze ou quinze heures. C’est la dernière limite à -laquelle je pus arriver. Au delà, force me fut de rester éveillé et, -naturellement, de penser. A ce régime, un cerveau actif ne tarde pas à -se détraquer. - -Je cherchai toutes sortes de stratagèmes qui me permettraient, par un -moyen mécanique quelconque, de supporter mes heures de veille. Je -m’imaginai de résoudre de tête les racines carrées et les racines -cubiques d’une longue série de nombres donnés, et, par une concentration -tenace de ma volonté, je menai à bien les problèmes géométriques les -plus compliqués. - -Je m’occupai même, après tant d’autres choses, de trouver la quadrature -du cercle. Je me butai à cette tâche, jusqu’à ce que le problème -m’apparût, à moi aussi, insoluble. Je compris qu’en m’obstinant -davantage à cette vaine poursuite, je trouverais le chemin de la folie. -Je renonçai donc à m’intéresser à cette quadrature mystérieuse. Ce fut -pour moi un énorme sacrifice, car l’effort mental que représentait cette -recherche était un admirable tueur de temps. - -J’eus recours à d’autres exercices. C’est ainsi que je me créai, sous -mes paupières, la vision artificielle d’un damier, sur lequel -j’entrepris, en jouant double, d’interminables parties d’échecs. Mais -une fois que je fus devenu expert à ce dressage fictif de mes yeux, ce -jeu me parut insipide. Il ne pouvait y avoir, dans les parties, de réel -conflit, puisque c’était, en fait, le même partenaire qui jouait dans -les deux camps. Je tentai en vain de scinder ma personnalité en deux -moitiés, qui s’opposeraient l’une à l’autre. Mais je ne pus y réussir. -C’était toujours le même homme qui jouait, et aucune ruse ou stratégie -ne pouvait utilement fonctionner contre lui-même. - -Le temps éternel me pesait cependant de plus en plus. Alors j’abordai le -jeu avec les mouches. - -Ces mouches étaient pareilles à toutes les autres. Elles filtraient dans -la cellule avec l’étroit rais de lumière, dans sa lueur grise et -confuse. J’appris ainsi que les mouches avaient le goût du jeu. Couché -sur le sol, je traçais du doigt, par exemple, sur le mur qui était -devant moi, une ligne fictive, distante du sol d’environ trois pieds. -Lorsque les mouches venaient, en volant, se poser sur le mur, au-dessus -de cette ligne, je les laissais en paix. Si, au contraire, elles -descendaient au-dessous, je faisais mine de vouloir les attraper. -J’avais soin, cependant, de ne pas leur faire de mal et, avec le temps, -elles connurent aussi bien que moi où était placée la ligne imaginaire. - -Et voici le plus surprenant. Lorsqu’elles voulaient jouer, elles -venaient, exprès, se placer au-dessous de cette ligne. Je les chassais, -et elles revenaient encore. Il arrivait souvent qu’une mouche répétait -le même jeu, une heure durant. Lorsqu’elle avait assez de ce sport, elle -allait se reposer en territoire neutre, au-dessus de la ligne de -démarcation. - -Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. Une seule -d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. Elle s’y refusait -obstinément. Du jour où elle avait compris la pénalité encourue -lorsqu’elle descendait au-dessous de la ligne, elle avait évité avec -soin de venir se promener dans la zone interdite. - -Cette mouche était visiblement un être morose, un caractère triste. Elle -avait, comme les hôtes humains de la prison, une dent contre ce bas -monde. Elle ne jouait pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle -était vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec soin, et -longuement, et je puis assurer que son opposition à tout amusement était -une question de tempérament moral et non de nature physique. - -Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, sur le bout du -doigt. J’étais stupéfait de discerner la multitude des différences qui -existaient entre elles. Oui, chacune d’elles avait sa personnalité bien -tranchée. Elles se distinguaient les unes des autres par leur taille, -leur différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur talent à -éluder ma poursuite, à piquer droit comme un trait, vers un but donné, -ou à voler en tournant avant de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma -main qui les chassait de la fameuse zone. - -Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères -dissemblables, existaient pareillement entre elles. Il y en avait une, -particulièrement grosse et mauvaise, qui se mettait parfois à tournoyer -comme une vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses -compagnes. Une autre... Vous avez vu, dans un pré, un poulain ou un veau -lever subitement le derrière, en une ruade imprévue, et partir au triple -galop, droit devant lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité -débordante et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche (c’était, -soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) qui n’avait d’autre -plaisir que de venir rapidement se poser, trois ou quatre fois de suite, -sur mon tabac. Et, lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et -velouté de ma main, elle entrait en une telle animation, en une telle -joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, et se mettait, -virant et tournoyant, volant de droite et volant de gauche, à célébrer, -triomphante, autour de ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur -moi. - -J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur leur mode de -jeu, bien d’autres observations dont je ne veux pas vous importuner plus -longtemps. Mais, de tous les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui -ont réellement, durant cette première période de cellule solitaire, -détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître les heures un peu -moins longues, il en est un qui est toujours demeuré présent à ma -mémoire. La mouche morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant -d’oubli, se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée -par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me croirez si vous voulez, -elle me bouda une heure durant! - -Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais toujours dormir -et, quelle que fût leur intelligence, je ne pouvais toujours jouer avec -mes mouches. Car des mouches, au total, ne sont que des mouches, et -j’étais un homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif, -entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de science, monté -sans cesse à haute tension, bouillonnait sans répit. Il voulait l’action -et j’étais condamné à une totale passivité. - -Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant mes vacances, à -d’intéressantes recherches chimiques sur la quantité de pentose et de -pentose-de-méthylène que contient le raisin des vignes d’Asti. Tout -était terminé, sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les -avait-il reprises et avaient-elles été couronnées de succès? J’étais -sans cesse à me le demander. - -L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante ne filtrait -jusqu’à ma cellule. La science, au dehors, marchait à grands pas, et je -m’intéressais à des milliers de choses. Telle était la théorie de -l’hydrolysis de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier -émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son laboratoire. -De même avait collaboré avec moi le professeur Schleimer, pour la -recherche du phystostérol dans les mélanges des graisses animales et -végétales. Le travail commencé devait certainement se poursuivre. Avec -quels résultats? La pensée de toute cette activité à laquelle je ne -pouvais plus prendre part, et qui se continuait au delà des murs de ma -cellule, de ces murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant -ce temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches! - -Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas silence. - -Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à plusieurs reprises et à -intervalles réguliers, résonner de petits coups étouffés. Venant de plus -loin, j’en avais entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore. -Continuellement ils étaient interrompus par les grognements du geôlier -de garde. Parfois, quand les coups s’obstinaient trop longtemps, -d’autres gardiens étaient appelés et, par les bruits plus violents qui -s’ensuivaient, je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de -force. - -L’affaire s’expliquait sans peine. Je savais, comme tous les détenus de -San Quentin, que les deux hommes en cellule solitaire étaient Ed. -Morrell et Jake Oppenheimer. C’étaient ces mêmes hommes qui conversaient -ensemble, en cognant du doigt contre le mur, et, pour cela, ils étaient -punis. - -Leur code alphabétique devait être fort simple, il n’y avait pas à en -douter. Et pourtant il n’avait pour moi aucun sens. J’usai, pour le -déchiffrer, de nombreuses heures et combien de vains efforts. Quand j’en -eus trouvé la clef, il me parut enfantin, et plus simple encore -l’artifice employé par eux des coups frappés, qui m’avait d’abord tout -déconcerté. A chaque conversation, ils changeaient la lettre de début de -leur alphabet, ce qui le modifiait. Souvent, en pleine conversation, ils -opéraient cette mutation. - -C’est ainsi qu’il vint un jour où je saisis leur alphabet, à l’initiale -exacte, et où j’écoutai et compris deux phrases très claires. La fois -suivante, je ne pus déchiffrer un seul mot. - -Oh! cette première fois! - ---Dis, Ed... que donnerais-tu maintenant pour papier brun et paquet Bull -Durham? demandait celui qui donnait les coups les plus éloignés. - -Je faillis crier tout haut ma joie. J’avais autour de moi de la société! -Et il existait un moyen de communiquer avec elle! - -Avidement, mon oreille se tendit et les autres coups, plus proches, que -je devinais provenir d’Ed. Morrell, répondaient: - ---Je ferais volontiers vingt heures de suite dans la camisole pour un -tout petit paquet. - -Puis vint le grognement du gardien, qui l’interrompit par ces mots: - ---Assez! Morrell! - -Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a -subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni -aucun pouvoir pour le contraindre à obéir, quand il lui défend de -parler. Eh bien, non! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste -la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se rebiffer est -l’homme enclos dans une cellule. - -Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours de la nuit -suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes co-détenus avaient modifié -la lettre initiale de leur alphabet. Mais j’en avais saisi la base et, -au bout de quelques jours, les mêmes signes employés la première fois -s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne perdis pas de temps en -politesses. - ---Holà! frappai-je. - ---Holà! étranger... répondit Morrell, en frappant à son tour. - -Et, d’Oppenheimer: - ---Bienvenue à toi dans notre cité. - -Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien de temps -j’avais été mis en cellule, et pourquoi. Mais j’éludai toutes ces -questions, pour leur demander de m’apprendre tout d’abord la clef qui -leur permettait de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand -j’eus bien compris, nous commençâmes à causer. - -Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. Les deux condamnés -étaient trois désormais. Ainsi qu’ils me le dirent par la suite, ils ne -se confièrent à moi, cependant, qu’après un certain temps, où l’on me -mit à l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un «mouton», placé là -pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait déjà fait le coup -à Oppenheimer, et il avait payé cher la confiance qu’il avait mise dans -l’émissaire du gouverneur Atherton. - -Je fus fort surpris--et agréablement flatté--d’apprendre que mes deux -compagnons de misère n’ignoraient pas mon nom, et que ma réputation -d’incorrigible endurci était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau -vivant, qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire--mon modeste -renom si vous préférez--avait pénétré! - -J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la prison, et du -complot d’évasion des quarante condamnés à vie, et de la recherche de la -dynamite, et des machinations scélérates de Cecil Winwood. Tout cela -était pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient -parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le truchememt des -gardiens. Mais, depuis deux mois, ils n’avaient rien su. L’équipe de -service actuelle était particulièrement méchante et hargneuse. - -A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos doigts la -conversation, non sans encourir force malédictions et menaces des -gardiens effectuant leur ronde. Mais c’était plus fort que nous; nous ne -pouvions nous taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à -se dire, et si exaspérément lent était notre mode de converser! - ---Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends que -«Tête-de-Tourte» prenne ce soir la garde. Il dort presque constamment et -nous pourrons alors causer tout notre saoul. - -Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, malgré toute sa -graisse. Mais cette graisse fut bénie de nous, car elle l’alourdissait -au point qu’il éprouvait sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins, -notre tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, et il -n’arrêtait point de ronchonner contre nous. Lorsqu’une ronde passait, -ses grognements alertés haussaient leur diapason et nous étions, tous en -chœur, abreuvés d’injures. - -Oh! combien nous parlâmes, cette nuit-là! Combien le sommeil était loin -de nos yeux! - -Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le bruit que nous -n’avions cessé de faire et nous dûmes payer l’écot de notre petite fête. -Le capitaine Jamie, en effet, parut sur le coup de neuf heures, avec une -bonne escorte, et nous fûmes enlacés dans la camisole de force. -Vingt-quatre heures sans répit, jusqu’au lendemain matin neuf heures, -nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, à même le sol, sans -manger ni boire. Ce fut la rançon de notre nuit bienheureuse. - -Nos gardiens, oh, oui! étaient des brutes. Et, devant leur brutalité, -nous devions nous-mêmes, pour pouvoir vivre, nous transformer en brutes. -De même qu’un dur labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais -geôliers font les prisonniers mauvais. - -En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous fallait -revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement la nuit, où -la surveillance se relâchait parfois. Et que nous importaient à nous la -nuit et le jour, tellement tous deux se ressemblaient? - -C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, beaucoup de -l’histoire de nos vies. Durant de longues heures, Morrell et moi, -couchés sur notre paillasse, nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des -coups lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son -existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait vécus dans un -bouge de San Francisco; depuis ses années d’apprentissage au vice, parmi -les bandes de mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il était -garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la lueur des petites -lumières rouges; jusqu’à sa première infraction aux lois, qui fut -découverte, puis, tout à la suite, ses vols et ses brigandages, la -trahison d’un complice, qui le fit incarcérer, et ses rouges -assassinats, dans les murs mêmes de la prison. - -Jake Oppenheimer avait été dénommé le «Tigre humain». Sobriquet qu’avait -forgé quelque sale reporter, et qui survivra à la mort de celui qui en -fut gratifié. Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les -traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses amis et -loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, plutôt que de -témoigner contre un camarade. Il était brave et savait souffrir. Il -était capable de sacrifice--je pourrais vous en donner une preuve -indéniable, mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin. -L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres qu’il -avait commis dans la prison étaient dus entièrement à ce sentiment -extrême de la justice. C’était un cerveau magnifique, que toute une vie -passée sous les verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci. - -Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un splendide esprit. - -Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer bien haut, -sans être pour cela taxé de présomption, les trois plus nobles cerveaux -que contenait la prison de San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au -dernier domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient de -compagnie, dans ces trois cachots. - -A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse l’examen de tout -ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu dans ma vie, la vérité me -force à déclarer que les esprits les plus fortement trempés sont aussi -les plus indociles. Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas -l’âme inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils valent, -ceux-là font des prisonniers modèles. - -Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes point de ce nombre, et -j’en rends grâce aux dieux! - - - - -CHAPITRE VI - -«SAMARIE!» - - -L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par la vie, -possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. Chez l’homme, -pouvoir oublier est la marque d’un esprit sain et maître de lui, tandis -que l’obsession de ceci ou de cela est l’indice d’un cerveau -déséquilibré. C’est pourquoi, dans ma cellule, je m’efforçais, avant -tout, d’annuler ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais avec -les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties d’échecs, ou je -conversais des doigts. - -Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs plus lointains, -comme je l’ai dit, remontaient sans cesse en moi. C’étaient ceux -d’autres temps et d’autres lieux, dont mon enfance avait conservé la -mémoire. Ces souvenirs inconscients d’un être qui vient de naître -méritent-ils qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun sens? Ou -bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré dans les lobes du -cerveau, comme le condamné l’est dans sa cellule? - -On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie et lever les -regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi ces remembrances -d’enfant ne pourraient-elles se réveiller, elles aussi, et ces autres -vies, jadis vécues, ressusciter à nos yeux? - -Que peut-on faire pour cela? Par notre seule volonté, ou à l’aide de -l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, nous extérioriser -complètement de notre vie actuelle? Alors les portes bien closes de -notre cerveau s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait -soudain au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient sans trêve, -dans ma cellule. - -Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et authentique -aventure. - -C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme où je suis né. -J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint un missionnaire pour la -Chine, qui était récemment de retour aux États-Unis et que le Conseil -directeur des Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On -lui offrit l’hospitalité de la nuit. - -Après le dîner, comme nous étions tous rassemblés dans la cuisine, et -tandis que ma mère s’apprêtait à me déshabiller pour me mettre au lit, -le missionnaire sortit de sa poche des photographies de la Terre Sainte -qu’il nous montra. - -Tout à coup--il y a longtemps que je l’aurais oublié, si je n’avais -entendu mille fois, par la suite, mon père raconter le fait aux -auditeurs ébahis--tout à coup, à l’aspect d’une de ces photographies, je -jetai un cri. Après quoi, je la regardai avec ardeur tout d’abord, puis -d’un air désappointé. - -A la première impression--c’est ce que je répondis quand on -m’interrogea--elle m’avait paru tout à fait familière. Aussi familière -que si eût été représentée dessus la ferme de mon père. Puis elle -m’avait semblé complètement étrangère. - -Cependant, comme je m’étais remis à la regarder, l’impression première, -d’un lieu bien connu de moi, me revint, et reprit le dessus dans mon -cerveau d’enfant. - ---La Tour de David... dit le missionnaire à ma mère. - ---Non! m’écriai-je d’un ton assuré. - ---Tu prétends que ce n’est pas son nom? demanda le missionnaire. - -Je fis un signe de tête affirmatif. - ---Alors, mon petit, son nom, quel est-il? - ---Son nom... commençai-je. - -Mais je ne pus continuer et, en bredouillant, j’achevai: - ---J’ai oublié... - -Je me tus un instant, repris dans mes mains la photographie et déclarai: - ---Cette tour n’est plus pareille à ce qu’elle était autrefois. On l’a -beaucoup arrangée. - -A ce moment, le missionnaire tendit à ma mère une autre photographie. - ---Voilà, dit-il, où j’étais il y a six mois. - -Et, faisant un signe du doigt: - ---Ceci est la Porte de Jaffa. Sous elle je suis passé, pour monter de -là, tout droit, à la Tour de David. Les autorités compétentes sont -d’accord sur cette identification. El Kul’ah, l’appelait-on... - -Ici, j’interrompis à nouveau et, désignant sur la gauche de la -photographie des piles ruinées de maçonnerie: - ---Non, là était la porte dont vous parlez. Le nom que vous venez de dire -est celui que lui donnaient les Juifs. De mon temps, on l’appelait -autrement. On l’appelait... J’ai encore oublié ce nom... - ---Écoutez le gosse! s’exclama mon père, en riant. Ne croirait-on pas, à -l’entendre, qu’il y est réellement allé? - -Je hochai la tête sans répondre, car je savais bien, quoique tout me -parût différent de ce que j’avais vu, que j’y étais effectivement allé. - -Mon père riait toujours, à gorge déployée. Quant au missionnaire, il -pensait que je voulais me moquer de lui. - -Il me tendit une troisième photographie. - -Elle représentait un paysage âpre et dénudé, sans arbres presque, ni -végétation, un ravin rocheux, où étaient groupées quelques misérables -masures en pierres plates, avec des toits en terrasse. - ---Maintenant, petit, me dit le missionnaire d’un ton railleur, qu’est -ceci? - -Instantanément, je répondis: - ---Samarie! - -Mon père battit des mains, avec allégresse, ma mère semblait toute -étonnée des choses bizarres qui se passaient, et le missionnaire, de -plus en plus persuadé qu’on se moquait de lui, ne cachait pas son -irritation. - ---L’enfant a raison, dit-il. C’est bien Samarie, en Terre Sainte. J’ai -moi-même traversé ce village, et c’est en souvenir que j’ai acheté cette -photographie. L’enfant en aura vu d’autres exemplaires. C’est tout ce -que cela prouve. - -Mon père et ma mère affirmèrent le contraire. - -Je pris la parole. - ---Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai connu... Je -m’efforçais en moi-même de reconstituer, tant d’après la photographie -que d’après ma mémoire, le paysage tel que j’en avais souvenance. Son -allure générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient -modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les maisons, -dis-je, n’étaient pas à la même place, mais ici, à peu près. Les arbres -étaient plus nombreux. Il y en avait tout un bois et, çà et là, des -touffes d’herbe, avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois -encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je vois... je vois -aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. Ils n’ont pour vêtements que -des guenilles. Ils sont tous malades. Leur figure, leurs mains, leurs -jambes sont autant de plaies... - -Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara: - ---L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler du miracle de la -guérison des lépreux... Combien étaient présents, de ces vagabonds -malades? - -Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. Je fixai ma -pensée sur le groupe que j’évoquais et je répondis: - ---Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, et crient, et -hurlent après d’autres hommes qui les regardent et les entourent. - ---Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas? - -Je secouai la tête. - ---Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque chose de fâcheux, -qui est en eux, le leur interdisait. - ---Continue, continue petit... reprit le missionnaire. Est-ce tout? Et -celui qui se trouve en face d’eux, que fait-il? - ---Il s’est arrêté devant eux. Et tout le monde, comme lui, s’est arrêté. -Les jeunes chevriers se sont approchés pour voir. Tout le monde regarde. - ---Et puis encore? - ---C’est tout. Les malades s’en retournent chez eux. Ils ne gesticulent -plus, ils ne hurlent plus. Ils ne paraissent plus malades. Moi, je me -dresse tout droit sur mon cheval et je regarde comme les autres. - -Mes trois auditeurs, du coup, éclatèrent de rire. - -Alors je me mis en colère et je m’écriai, avec énergie: - ---Oui, je suis sur mon cheval, je suis un homme, et j’ai au côté une -grosse épée. - ---Il s’agit visiblement, expliqua le missionnaire à mes parents, des dix -lépreux que le Christ rencontra sur la route de Jérusalem, et qu’il -guérit. L’enfant aura vu cette scène célèbre reproduite sur l’écran de -quelque lanterne magique. Souvenez-vous... - -Mais mon père ni ma mère n’avaient aucun souvenir que j’eusse jamais vu -de lanterne magique. - ---Mettez-le à l’épreuve une quatrième fois, suggéra mon père. - -Le missionnaire me passa une quatrième photographie, que j’examinai avec -soin. Je déclarai: - ---Ce paysage est tout différent du précédent... Une colline est au -centre de cette photographie; il y en a d’autres, dans le lointain... -Vers la droite, une route agreste, des jardins, des arbres, des maisons -abritées derrière de gros murs de pierre... Vers la gauche, des trous -dans des rochers, où sans doute on enterrait les morts... Ici, un -endroit où l’on jetait des pierres aux gens jusqu’à ce qu’ils soient -tués... Je ne l’ai jamais vu faire... On me l’a seulement raconté. - ---Mais cette colline centrale... interrogea le missionnaire, en me -montrant celle pour qui la photographie semblait avoir été prise. -Peux-tu, petit, nous dire son nom? - -J’hésitai et hochai la tête. - ---J’ai oublié. Mais je me souviens que là on exécutait les condamnés. - ---Parfait! Très bien! approuva le missionnaire. Toutes les autorités -savantes, les archéologues les plus compétents sont d’accord avec lui. -La colline est le Golgotha et son faîte la Place des Crânes, soit à -cause des crânes des condamnés qu’on y abandonnait, soit parce que -lui-même est chauve et dénudé comme un crâne. La ressemblance est -frappante, veuillez le remarquer. C’est là que l’on crucifia... - -Il se tourna directement vers moi et, tout de go, demanda: - ---Nous diras-tu, jeune savant, qui a été crucifié en cet endroit? Le -vois-tu aussi, celui-là? - -Je le voyais, oh, oui! Mon père, quand plus tard il racontait cette -histoire, disait que mes yeux se dilatèrent alors étrangement. - -Pourtant je ne répondis point à la question qui m’était posée. Je me -contentai de secouer la tête, avec obstination, et je dis seulement: - ---Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous vous moqueriez de -moi. Oui, je vois celui dont vous voulez parler... Je le vois, et des -tas d’hommes autour de lui, et deux autres condamnés, à sa droite et à -sa gauche... On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup de -temps. J’ai vu... Mais je ne dirai pas son nom... Vous me diriez que je -mens. Cependant je ne mens jamais. Demandez à papa et à maman. Si je -mentais, ils m’extirperaient mes mensonges par de bonnes fessées. - -De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un seul mot. Vainement -il tenta de me séduire, en faisant défiler devant moi tout un jeu de -photographies, en présence desquelles tourbillonnait dans mes yeux et -dans ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, que je -retenais d’un air grognon, me démangeaient la langue. Mais je tenais -bon. - -J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant une bonne nuit. Et, -tandis que je quittais la pièce pour m’en aller dormir, le missionnaire -conclut: - ---On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur les questions -bibliques. A moins qu’avec la magnifique imagination dont il est si -précocement doué, il ne devienne un grand romancier... - -Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. La preuve en -est que je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, en train -d’écrire ces lignes et attendant qu’on sorte Darrell Standing de sa -cellule, puis qu’on essaye de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une -corde. Prétention qui me fait hausser les épaules! - -Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. J’en fus -même tout le contraire: expert agronome, professeur agronome, -spécialiste dans la science de l’élimination des mouvements inutiles, -savant en l’art de diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum, -travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et l’étude des -infiniment petits. Mais pas théologien et romancier pour un centime. Le -missionnaire s’était fichu le doigt dans l’œil. - -Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, où je -m’arrête un instant d’écrire ces _Mémoires_, pour écouter, dans la -lourdeur d’un chaud après-midi, le calme et apaisant bourdonnement des -mouches dans l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San Quentin -et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai plus pour compagnon, dans -le Quartier des Condamnés à mort, où je suis incarcéré, Jake -Oppenheimer, et Ed. Morrell; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre -assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. En ce moment -même, passent et repassent, devant la grille de mon guichet, les bribes -de phrases qu’ils s’envoient à voix basse, d’une grille à l’autre, et -qui ont trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans son -application sur les plaies, qu’il cicatrise. - -Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, et je songe -qu’au cours de mes vies antérieures, d’autres mains de moi-même ont, -dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes -d’oiseaux taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme s’est, -depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. Et je trouve -encore du temps à perdre pour me demander curieusement si ce -missionnaire n’a jamais eu, comme moi, dans sa première enfance, la -notion d’existences évanouies. - -Revenons maintenant à San Quentin. - -Après que j’eus appris le code secret de conversation avec mes deux -co-détenus et que je m’en fus distrait quelque temps, je recommençai à -souffrir de ma solitude et de la contemplation de moi-même. - -Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant ma pensée et -mon être, de l’auto-hypnotisme. Je n’obtins qu’un demi succès. Mon -subconscient, en reprenant sa liberté, se mettait incontinent à -dérailler, sans ordre et sans cohésion, en mille fantaisies -désordonnées, dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne pouvais -arriver à classer ces évocations indisciplinées, à mettre de l’ordre -dans les faits et les personnages. - -Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. Assis, les jambes -croisées, sur ma paillasse, je me mettais à regarder un fétu de paille, -que j’avais appliqué sur le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté -était la plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont -j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes prunelles se -brouillassent. Je détendais en même temps toute autre volonté et -m’abandonnais à une sorte de vertige, qui ne manquait pas de s’emparer -de moi. Un instant arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais -les yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, choir -sur le dos, sur ma paillasse. - -De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de dix minutes à une -demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais et vagabondais à travers tous -les souvenirs accumulés de mes réapparitions vitales sur cette terre. -Mais, comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement, -et trop confusément, dans mon cerveau. - -Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est que Darrell -Standing était le lien qui reliait entre elles toutes ces visions -bizarres, dansantes et titubantes. Et c’était tout. Je n’arrivais pas à -revivre entièrement, dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves, -si je puis appeler ainsi ces évocations. - -C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart d’heure de mon hypnose, -j’avais l’impression, presque simultanée, de ramper et de mugir dans le -limon primitif, et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle, -sur le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais fort bien -qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération à San Quentin, -j’avais, en effet, volé avec Haas au-dessus du Pacifique, à -Sainte-Monique. Par contre, je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et -mugi dans le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me -persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement -réelles, puisque toutes deux s’étaient en même temps offertes à ma -mémoire. L’une, seulement, était plus lointaine que l’autre, et c’est -pourquoi son souvenir s’était oblitéré. - -Ah! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images se succédaient -dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, dans ma cellule! - -Je me suis assis au palais des grands de la terre, comme bouffon, scribe -et homme d’armes, et Roi moi-même, la couronne au front, à la place -d’honneur de la table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon -palais, le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais dans -ma main et par les innombrables soldats que j’avais sous mes ordres, et -le pouvoir spirituel, dont témoignaient les moines encapuchonnés et les -gras abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient mon vin -à grands traits et se gorgeaient de mes viandes. Parfois, d’une voix -solennelle, je jugeais, grave comme la mort. Je condamnais, selon la -gravité de l’infraction ou du crime, et j’imposais la mort légale à des -hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de Folsom, avaient -outragé la loi. - -Je me voyais, alternativement, portant autour du cou le collier de fer -des esclaves, en de froides régions désolées, ou, sous les nuits -tropicales et parfumées, aimé de belles princesses de sang royal, tandis -qu’autour de nous des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à -l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le glouglou des -fontaines et sous les calmes ramures des palmiers, on entendait, au -loin, flotter dans l’air le cri des chacals et le rugissement des lions. - -Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me réchauffais les -mains devant de grands feux, faits d’excréments séchés de chameaux. Et, -presque aussitôt, je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique, -couché à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, près -de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, après une goutte -d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, classés ou étiquetés dans -des bocaux d’alcali, la multitude des ossements d’hommes et de bêtes, -qui avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif. - -J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, ou moine érudit et -savant, courbé, dans la quiétude paisible de sa cellule, sur les pages -manuscrites, de parchemin, d’énormes volumes, antiques et moisis. Le -monastère où j’étais reclus était perché au faîte et dans les -anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à l’heure du -crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur les pentes inférieures -de la montagne, les paysans peiner encore parmi les vignes et les -oliviers, ou ramenant des pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui -meuglaient. - -Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des hordes hurlantes, -je conduisais d’innombrables files de chariots, par des routes -défoncées, et je foulais le roc d’antiques cités oubliées. Je me battais -furieusement, sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le -soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne cessait. Il se -continuait durant les heures de nuit, sous les étoiles qui brillaient au -ciel. Et la fraîcheur du vent nocturne, refroidi aux lointains pics -neigeux sur lesquels il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de -la bataille. - -Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent sur le pont des -navires, je me plaisais à contempler au-dessous de moi l’eau de la mer, -transparente sous le soleil, où des forêts écarlates de corail -chatoyaient au fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant -au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main sûre, dans l’abri -paisible, étincelant comme un miroir, de golfes calmes, à l’entrée -desquels le flot se brise éternellement, avec un bruit sourd, sur les -récifs à fleur d’eau de ces mêmes coraux. - -Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, qui -fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours de mon enfance. Je -redevenais le petit Darrell Standing qui, à la ferme paternelle, courait -pieds nus, dans l’herbe humide de la rosée printanière. Ou, comme aux -froids matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures, -porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, qu’emplissaient leurs -fumantes haleines. Et il me semblait me rasseoir, le dimanche, devant le -prédicateur, écoutant, avec un effroi enfantin de la splendeur et de la -terreur de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait des joies de -la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles du feu de l’Enfer. - -D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma cellule je m’effondrais -sur le dos, après avoir longtemps fixé un fétu de paille, brillant dans -un rais de soleil? - -Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu de campagne du -Minnesota, jadis professeur d’agronomie, puis prisonnier incorrigible à -San Quentin et aujourd’hui condamné à mort, dans la prison de Folsom, -moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la corde, en -Californie, je n’ai certainement jamais, en cette existence présente, -aimé de filles de roi. Jamais je n’ai trôné, le glaive en main. Jamais -je n’ai navigué sur les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots, -s’enivrant de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson de -mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit vers le ciel ou -s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, au-dessous et autour de -lui, l’eau bouillonne sur les récifs aux dents noires. - -Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses? Elles sont hors de -mon expérience en cette vie. Et pourtant elles jaillissent de mon -cerveau, comme le mot «Samarie!» s’échappa de mes lèvres d’enfant, -devant une photographie qu’on me montrait. - -On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était possible de -tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite que me réclamaient le -capitaine Jamie et le gouverneur Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de -toutes pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit et je -ne fais que les extraire au jour. - - - - -CHAPITRE VII - -LA CAMISOLE DE FORCE[6] - - [6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais, - et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de - Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition - française, le titre du volume américain: _Le Vagabond des Étoiles_, - que Jack London affectionnait tout particulièrement. - - -Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir. - -Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents -d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à -extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais -qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs. - -Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait -avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et, -plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne -doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent -véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la -longue chaîne de ses incarnations. - - [7] _Saint Hippolyte_, évêque grec, martyrisé en 240. _Plotin_, - philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie - en 270; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome, - sous l’empereur Philippe. _Athénodore_, philosophe stoïcien, né à - Tarse, en Asie Mineure. _Erasme_, célèbre érudit, philosophe et - poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en - 1536. - -Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans -ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le -récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs -que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en -employant des «sujets» idoines, il avait, au cours du sommeil -hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités. - -Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans -le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses -aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait -encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait -engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations -antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes, -avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude -Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il -était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis -longtemps déjà.--_Oui, oui, parfaitement_... - -Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de -ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa -vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait -ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène -Carteron[8]. - - [8] ALBERT DE ROCHAS: _Les Vies successives_, pages 66 à 89. - (Chacornac, éditeur). - -Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au -mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions -de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que -la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos -où je me débattais. - -Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec -énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se -refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au -capitaine Jamie le droit de le tuer. - -J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi -m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule -j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à -rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui -mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences. - -L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais ce mystère -qui me tourmentait, où je connaîtrais comment je devais agir, pour voir -et savoir. Je vous conterai cela tout à l’heure... - -Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en furent la cause -première, et voici comment. - -Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de panique, à la pensée -de la dynamite qu’ils croyaient toujours fermement avoir été cachée. -Bref, je les vis reparaître, certain jour, dans mon obscure cellule, et -ils me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou que, sinon, je -serais mis en camisole jusqu’à ce que j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils -agissaient ainsi parce que tel était leur bon plaisir et -qu’officiellement ils ne courraient pas le moindre risque du plus léger -blâme. Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, comme due -à des causes naturelles, et leurs chefs diraient: _Amen._ - -O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans le coton, il faut -me croire, je vous prie, quand je vous affirme que l’on tue des hommes -dans les prisons aujourd’hui comme il a toujours été fait depuis que les -prisons existent! - -Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que ce mot -contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. J’avais vu les plus -robustes y être mis à bas, certains d’entre eux y être estropiés pour la -vie, et ceux mêmes dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux -atteintes de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six mois, de -cette même tuberculose. - -J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, qui était sujet à -des faiblesses de cœur et qui, au bout d’une heure seulement, mourut -dans la camisole, tandis que le stupide médecin de la prison l’observait -en souriant. J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, avoua -tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme le vrai, ce qui lui -valut estime et confiance et, durant des années, toutes les faveurs qui -s’ensuivirent. - -Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris ces lignes, près -d’un millier de cicatrices marquent mon corps. Elles me suivront à la -potence. Et si je devais vivre encore cent ans, cent ans je les -conserverais, sans qu’elles s’effacent. - -O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens pendeurs, vous qui -les payez et leur permettez de lacer en votre nom des malheureux dans la -camisole de force, laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit, -car vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez comment, à force -de souffrances, je me suis, vivant, enfui de cette vie et, devenu maître -de l’espace et du temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne, -jusqu’aux étoiles. - -Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse toile ou en -caoutchouc, dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre? -Imaginez, avec ses œillets, une de ces toiles, longue de quatre pieds et -demi environ. Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet d’un -corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. C’est ainsi -qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, plus étroite à la -taille et aux jambes. - -Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit être puni, ou -torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de s’allonger dessus, le visage -contre terre. S’il refuse, on le frappe. Alors, il s’exécute. - -L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont -ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son -échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors -passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe, -l’homme est lacé dans la toile. - -Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites -certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des -prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels -et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un -ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en -s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent. - -Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de -votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive -douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous -persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il -vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression. -Parfait. - -Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout -entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre -cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement -qu’ils vous semblent cesser de fonctionner. - -Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la -camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après -mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais -à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage -avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je -fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on -exigeait de moi. - -Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison, -fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot -que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu. - -La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la -camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert -comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de -temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à -l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier. - -Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine -Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe -ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même -exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les -règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de -camisole. - -On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la -toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un -des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un -autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me -frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce -qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour -cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent -sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois. - -La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent, -en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des -verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité -complète. Il était onze heures du matin. - -Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre qu’une incommode -constriction de tout le corps, laquelle me parut devoir se calmer -lorsque je m’y serais habitué. - -Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à battre violemment -et il me sembla que mes poumons étaient, soudain, devenus impuissants à -absorber une quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer. -Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. A -chaque battement de mon cœur, il me semblait que celui-ci était près -d’éclater et, à chaque aspiration, que mes poumons allaient se rompre. - -Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience de la -camisole et cette demi-heure fut estimée par moi à plusieurs heures), je -me pris à crier, à pousser des hurlements d’effroi, à rugir, en une -véritable démence d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait passé -à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie artificielle, et -je recevais dans le cœur une série de coups de poignard. - -Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et raffinée était -affolante. Comme une bête sauvage, prise dans un piège, j’éprouvais des -frénésies d’épouvante et j’éclatais, après de courts répits de silence, -en nouveaux hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse -compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver les coups de -poignard au cœur et consommer encore plus de l’air raréfié de mes -poumons. - -Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. J’y parvins, à -force de volonté, durant un temps qui me parut éternel et qui -certainement ne dépassa pas un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un -vertige, mon cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié, -je perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent de -plus belle, et j’appelai au secours. - -Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui sortait du cachot -voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur des murs et me parvenait à -peine. - ---Ferme ta gueule! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu? - ---Je me meurs... criai-je. - ---Ça n’est rien... T’en occupe pas! fut la réponse. - ---Je suis en train de mourir... réitérai-je. - ---Alors, de quoi te plains-tu? riposta la voix. Quand tu seras crevé, tu -ne souffriras plus... Et puis, croasse si ça t’amuse, mais pas si fort! -Tout ce que je demande, c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil... - -Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et je repris la -maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des grognements étouffés. Cette -nouvelle phase dura un temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes -tortures prirent une autre forme. - -C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui foisonnaient dans -tout mon être, et le transperçaient de part en part, de leurs -innombrables et imperceptibles piqûres. Je tins bon et demeurai calme. -Puis les picotements cessèrent et firent place à un engourdissement -général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai à crier. - -Mon voisin recommença à se plaindre. - ---Impossible, bon Dieu! de fermer l’œil... Dis donc, camarade, je ne -suis pas plus heureux que toi... Ma camisole est aussi étriquée que la -tienne! C’est pourquoi je veux dormir et oublier... - ---Depuis combien de temps es-tu dedans? interrogeai-je. - -Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles de souffrance -qui semblaient s’être écoulés pour moi, que cet homme si calme était là -depuis quelque cinq minutes. - -Il répondit: - ---Depuis avant-hier. - ---Depuis avant-hier dans la camisole? - ---Parfaitement, frère. - -Je m’exclamai: - ---Oh! mon Dieu! - ---Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. Et tu ne -m’entends pas piailler et hurler. Ils m’ont ficelé, leurs pieds dans mon -dos. Je suis boudiné, tu peux m’en croire... Tu n’es point le seul, tu -vois, à ne pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure -qu’on te l’a mise... - -Je protestai: - ---Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures et bien des -heures. - ---Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne foi, mais il n’en -est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une heure. Je les ai entendus qui -te laçaient. - -Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, j’avais déjà subi -mille morts. Et mon voisin, si maître de lui, dont la voix était si -équilibrée, l’esprit si calme qu’en dépit de ma mauvaise impression -première j’en ressentais comme un bienfaisant apaisement, était en -camisole depuis cinquante heures! - -Je demandai: - ---Pendant combien de temps encore vont-ils te garder ici? - ---Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une dent contre moi. Il -ne me relâchera pas avant que je ne sois sur le point de tourner de -l’œil. Maintenant, frère, je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à -faire, comme je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et -hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir successivement -de toutes les femmes que tu as connues. En voilà pour un bon bout de -temps. Il se peut que tu sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce -sera encore du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes -femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les souffler. -Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient tombés sous ta -main, à ce que tu leur feras un jour, si jamais tu les retrouves. - -L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie Red. C’était un -récidiviste qui purgeait cinquante ans de réclusion, pour vol à main -armée, en pleine rue d’Alameda. Il avait accompli déjà douze ans. Il fut -du nombre des quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position, -qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un homme d’âge mûr, et -il est toujours à San Quentin. S’il survit, il sera un vieillard, le -jour où on lui rendra la liberté. - -Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de camisole. Mais -jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le même homme. Je ne parle pas -tant de mon état physique. Encore que, le lendemain matin, quand on me -délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un tel état de -prostration que les gardiens durent m’envoyer des coups de pied dans les -côtes, pour me faire relever et mettre à quatre pattes. C’est moralement -et mentalement que j’étais surtout transformé. - -Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait et me -révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens de la justice. Une telle -façon d’agir n’adoucit pas un homme. L’amertume et la haine avaient -germé dans mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues avec -les années. - -Quand je songe, mon Dieu! à tout ce que les hommes m’ont fait! J’étais -loin de penser, ce matin-là, quand je fus relevé à coups de pied, qu’une -époque viendrait où vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient -rien pour moi; que, terminées, cent heures de cette même camisole me -trouveraient souriant; que deux cent cinquante heures du même supplice -amèneraient encore le même sourire sur mes lèvres! - -Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet concitoyen, -sais-tu que ces deux cent quarante heures équivalent à dix jours et dix -nuits? Tu hausses les épaules, en déclarant que, nulle part dans le -monde civilisé, dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu -de pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je ne le crois -pas moi-même. Je sais seulement que je les ai subies à San Quentin, et -que je leur ai survécu, pour me gausser de mes bourreaux et les -contraindre à se débarrasser de moi, à l’aide d’une corde et d’une -potence, sous prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez -de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, et, en ce même -an de grâce 1913, il y a, dans les cachots de San Quentin, d’autres -hommes, couchés et ficelés, comme je le fus, dans des camisoles de -force. - -Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles qui lui -succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand on le délivra, ce -matin-là, en même temps que moi, après soixante-quatorze heures de -camisole. - -Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les corridors, il me -jeta: - ---Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort et que tu remues -encore. - ---Toi, Red, ferme ça! grogna le sergent. - ---Oublie ce mauvais quart d’heure! reprit Red. - -Le sergent se fâcha. Il menaça: - ---Red! J’aurai raison de toi! - ---Crois-tu? riposta Philadelphie Red, avec douceur. - -Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage: - ---Tu n’es qu’un propre à rien, abruti! Livré à toi-même tu aurais été -incapable, dans la vie, de te gagner jamais un déjeuner, et encore moins -d’obtenir la place que tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et -l’on sait par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa -situation! - -La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant au-dessus de son -bourreau et bravant les coups auxquels il s’exposait. - -Puis, se retournant vers moi: - ---Au revoir, frère! dit Philadelphie Red. Au revoir et conduis-toi bien -désormais. Aime bien notre gouverneur. Si tu as l’occasion de le -rencontrer, ne manque pas de lui conter que tu m’as vu et que, dans la -camisole, je n’ai pas flanché... - -Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui payai, de plusieurs -horions et coups de pied, pour les quolibets de Philadelphie Red. - - - - -CHAPITRE VIII - -LA DYNAMITE OU LA MORT - - -Me voilà donc, dans ma cellule numéro 1, en butte à une recrudescence de -menaces de la part du gouverneur Atherton et du capitaine Jamie. - ---Voyons, Standing, me déclara le gouverneur, il faut en finir une bonne -fois, avec cette dynamite, ou je te ferai périr dans la camisole! -D’autres, plus intelligents que toi, m’ont avoué ce qu’on leur -demandait, avant qu’il ne fût trop tard pour eux. C’est un choix à -faire. La dynamite ou sauter le pas! - ---Alors, répondis-je, je sauterai le pas, puisque je ne sais rien de la -dynamite. - -Le gouverneur mit sur-le-champ ses menaces à exécution. La toile fut -étendue par terre. - ---Couche-toi, Standing! ordonna-t-il. - -J’obéis, car j’avais appris que c’était folie de résister à trois ou -quatre colosses réunis. Je fus étroitement lacé et on me donna cent -heures à faire. Toutes les vingt-quatre heures, on me permettait de -boire un verre d’eau. Pour la nourriture, je n’en éprouvais nulle envie, -et d’ailleurs on ne m’en offrit pas. Vers le terme de la centième heure, -le médecin de la prison, le docteur Jackson, examina, à plusieurs -reprises, ma condition physique. - -Mais j’avais trop pris déjà l’accoutumance de la camisole, pour qu’une -simple séance, durât-elle cent heures, pût attaquer gravement ma -constitution. Sans parler des subterfuges musculaires que j’avais -découverts et qui me permettaient de carotter un peu d’espace, tandis -qu’on me laçait. - -Je me relevai, affaibli. Sans doute me prit-on encore un peu de vie. -Mais je sortis de cette épreuve harassé et rompu, rien de plus. - -Après un jour et une nuit qui me furent accordés pour récupérer mes -forces, je fus gratifié d’une seconde séance, celle-là de cent cinquante -heures. Il en résulta chez moi un engourdissement physique général et, -pour mon cerveau un abrutissement inconscient. Je réussis ainsi à voler -au temps de longues heures de sommeil. - -Puis le gouverneur Atherton essaya de diverses variantes. On me donna, à -intervalles irréguliers, de la camisole et de la récupération de forces. -Je ne savais jamais quand je devais entrer ou ne pas entrer en camisole. -Tantôt j’avais dix heures de repos et j’en faisais vingt dans ma toile; -tantôt on ne me laissait que quatre heures pour respirer. En pleine -nuit, alors que je m’y attendais le moins, ma porte s’ouvrait violemment -et l’équipe de relève me laçait. Ou bien encore, pendant trois jours et -trois nuits consécutives, huit heures de camisole alternaient -régulièrement avec huit heures de récupération. Et, juste au moment où -je commençais à m’habituer à ce rythme de mon supplice, on le modifiait -soudain et on m’infligeait, d’un seul tenant, deux jours et deux nuits -de camisole. - -Toujours, durant ce temps, revenait l’éternel leitmotiv: - ---Où est la dynamite? - -Et toujours, ne sachant à quel Saint se vouer, le gouverneur Atherton -passait, de l’excès de sa colère, à des supplications presque. Toujours -il faisait miroiter à mes yeux mille avantages, si je me décidais à -parler. - -Le docteur Jackson, maigre et sec comme un coup de trique, et qui -n’avait de la médecine qu’une légère teinture, se montrait sceptique sur -les résultats du traitement expérimenté avec moi. Il persistait à -affirmer que la camisole, si souvent qu’on en usât, ne parviendrait pas -à me tuer. Plus il affirmait cette opinion, plus le gouverneur Atherton -se piquait au jeu et continuait. - ---Les types de ce calibre, déclarait-il, sont des durs à cuire, c’est -entendu. Mais je serai plus tenace encore. Tu m’entends bien, Standing, -ce que tu as encaissé jusqu’ici n’est qu’un jeu d’enfant auprès de ce -qui t’attend! Tu ferais mieux de t’épargner ce qui te pend au nez. Tu -sais que je suis homme de parole. Je t’ai dit déjà: «La dynamite ou la -mort!» Rien n’est changé. Fais ton choix. - -Tandis que Face-de-Tourte, le pied dans mon dos, serrait dur et que, de -mon côté, je gonflais mes muscles pour tricher sur l’espace respirable, -je tentai de balbutier: - ---Je vous répète que ce n’est pas pour mon plaisir que je m’obstine à me -taire. Il n’y a rien à avouer. Je couperais moi-même, en cet instant, ma -main droite, pour avoir la satisfaction de vous conduire auprès de -n’importe quelle dynamite. - -Atherton ricana: - ---C’est bon, c’est bon... J’en ai déjà vu des comme toi, qui ont des -crampons dans la tête, pour s’accrocher envers et contre tous à leur -marotte. Tu es comme les chevaux rétifs. Plus on tape dessus, plus ils -se rebiffent. Allons, Jones, serre encore un peu, je t’en prie! Un cran -de plus!... Standing, si tu n’avoues pas, tu y laisseras ta peau. C’est -mon dernier mot. - -A ce régime, je connus que sa rigueur même avait sa compensation. Plus -l’homme s’affaiblit, moins il est susceptible de sentir la souffrance. -La douleur s’émousse dans un corps débile. Les hommes les plus forts -sont ceux aussi sur qui les maladies sont les plus violentes, on sait -cela. Et, à mesure que l’énergie vitale se consume, les réactions sont -moins aiguës. C’est ce qui se passa en moi. Je devins, peu à peu, une -sorte de loque filamenteuse et inerte, qui s’obstinait à vivre. - -Morrell et Oppenheimer, qui savaient quel traitement je subissais, en -étaient navrés pour moi. Ils m’envoyaient, par d’incessants tapotements, -leurs conseils et leurs marques de sympathie. Oppenheimer me disait -qu’il avait connu pire encore, et que pourtant il n’en était point mort. - ---Ne leur permets pas de te dominer, Standing! épelait-il des doigts. -Tiens-leur tête et ne te laisse pas mourir. Ils en seraient bien trop -ravis. Et surtout vends pas la mèche! Moins que jamais! - -Couché sur le dos, dans ma camisole, je ne pouvais répondre qu’avec le -pied. Du bord de ma semelle, je tapotais en réponse: - ---Il n’y a pas, je te l’ai déjà dit, de mèche à vendre. Je ne sais rien, -rien, rien. - ---Entendu et compris! approuva Oppenheimer. - -Et il continua, à l’adresse d’Ed. Morrell: - ---Standing est épatant! - -Comment voulez-vous que je pusse arriver à convaincre le gouverneur -Atherton, puisque Oppenheimer lui-même ne savait qu’admirer ma force -d’âme à garder mon secret? - -Lorsque je dormais, je me mettais aussitôt à rêver. Ces rêves avaient -entre eux une remarquable cohésion. Échafaudés sur une base réelle, ils -se rapportaient toujours à mon ancien métier d’agronome. - -Souvent, il me semblait que je parlais devant une réunion de savants, -assemblés pour m’écouter. Je leur lisais les documents mis en ordre par -moi et qui avaient trait, soit à mes propres recherches, soit à celles -d’autres confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été mon -rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore à mes oreilles. Il me -paraissait voir encore devant mes yeux les dactylographes tapant, sur du -papier blanc, phrases et paragraphes de leur compte rendu. - -Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, sur des centaines -de milles vers le nord et vers le sud, d’immenses terres arables, sous -un climat tempéré, assez semblable à celui de la Californie. La flore et -la faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous mes rêves, -remarquez-le bien, c’était toujours ce même décor au milieu duquel je me -retrouvais. - -D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans une voiture attelée -de chevaux de montagne, parmi des prairies d’alfa, où paissaient des -vaches de Jersey. J’arrivais ainsi à quelque village, perdu près d’un -torrent desséché, et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit -chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais ma -promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient dans mes rêves -la même voiture, le même petit chemin de fer, le même paysage, les mêmes -arbres, les mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et les -mêmes ponts. - -Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais une ferme -modèle, où j’installais une colonie de chèvres d’Angora. Puis, à chaque -rêve nouveau, je suivais les progrès de mon exploitation, selon le temps -écoulé et la saison. - -Oh! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles! Comme elles se -transformaient peu à peu! A mesure que mes chèvres broutaient les -halliers épais, le sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y -tracer. Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, en -se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient atteindre. Alors, -un jour, des hommes arrivaient, pour continuer le défrichement. Ils -abattaient à coups de hache les grands taillis, et les chèvres -continuaient plus outre leur ouvrage. - -Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces squelettes -décharnés de l’ancienne végétation étaient mis en tas et brûlés. Et, au -printemps, lorsqu’une herbe épaisse et verte avait poussé sur le sol -renouvelé, j’arrivais avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur -passage, la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de -riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, de versant en -versant, se poursuivait, toujours plus loin, l’œuvre de colonisation. - -Oh! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais mes belles -récoltes alternées, de froment, d’orge ou de trèfle, mûres pour la -moisson, tandis que mes chèvres allaient toujours, en broutant, vers -l’horizon! - -Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me l’avait conseillé -jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon idée à un homme et à une pensée. - -C’était immanquablement vers Cecil Winwood que convergeaient mes idées. -Vers le faussaire-poète qui, de gaieté de cœur, avait fait tomber sur -moi toute cette calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait -librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le lâchait plus. - -Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot serait trop faible. -Il n’existe pas, dans la langue anglaise, d’expression capable de -traduire ce que j’éprouvais pour lui. Ce que je puis dire seulement, -c’est qu’un désir fou de vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait -le cœur d’une extraordinaire souffrance. - -Durant des heures, j’échafaudais, à son intention, des plans et des -variétés nouvelles de tortures. Celle qui me plaisait davantage était -cette vieille farce qui consiste à lier au corps d’un homme, bien -appliquée contre lui, une gamelle de fer dans laquelle on a -préalablement mis un rat. Le rat n’a d’autre ressource que de se trouer -lentement une issue à travers le corps de l’homme. - -Vive Dieu! comme je me délectais de cette pensée! J’en étais devenu -incroyablement amoureux. Jusqu’au jour où je réfléchis que ce supplice -était trop aimable et trop rapide. Après de longues réflexions, je -jugeai préférable de pratiquer sur Cecil Winwood une autre bonne farce, -bien supérieure, et que les Maures ont, paraît-il, inventée... - -Mais en voilà assez sur ce chapitre, et je me suis promis de n’en pas -dire davantage sur les vengeances que je mijotais envers le gredin, dans -l’affolement de mes souffrances. - - - - -CHAPITRE IX - -VOULOIR MOURIR - - -C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la douleur -corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir le cerveau à tel -point serein qu’il oublie complètement la plainte atroce et le sanglot -des nerfs torturés. J’appris à souffrir passivement, comme sans doute -tous ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole de force. - -Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures de camisole, -j’entendis tapoter. C’était Morrell qui me parlait. - ---Où en es-tu? me demandait-il. Tiens-tu toujours? - -J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps ne fût plus, tout -entier, qu’une masse misérable et meurtrie, je me rendais compte à peine -que j’avais un corps. - -Je frappai, en réponse: - ---Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, s’ils continuent -ainsi. - ---Ne leur donne pas ce plaisir! répliqua Morrell. Il y a pour toi un -moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une -période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes -saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins -poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici -quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant -de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le -rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour -Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard, -lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que -du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il -le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake? - -De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota: - ---N’avale pas ça, Darrell! C’est une couleuvre, et de taille encore... - ---Vas-y, Morrell! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton -histoire. - ---Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas, -plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant -tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu -connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une -question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le -truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause. - -Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai: - ---Explique! Explique-toi! - ---Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui, -vouloir mourir. Tu ne comprends pas? Évidemment. Patience! Tu sais -comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle -autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent -d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple, -et améliore-le. Procède ainsi: mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien -que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes -s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il -faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que -tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est -une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas. -Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton -esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux -orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous -tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la -volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier -orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as -plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans -peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je -sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en -train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta -personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les -genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même -toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau. - -Je demandai: - ---Et qu’arrive-t-il ensuite? - ---Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent -intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta -dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule. -Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les -corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et -trois fois j’ai vu alors que mon «moi» était dehors, sa forme matérielle -gisante sur le sol de mon cachot. - -De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire. - ---Ha! ha! ha! - ---Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit -pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez -faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne. - ---Quand on est mort, c’est pour de bon! riposta Oppenheimer. Les morts -ne reviennent pas à la vie. - ---Mort, je l’ai été trois fois. - ---Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter! - -Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler. - ---N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des -risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on -venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce -corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer. -C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela, -c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie -et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à -abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la -camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des -gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant -toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par -terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle -est la ligne à suivre. Essaye. - ---Et s’il ne revient pas dans son corps? demanda Oppenheimer. - ---Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de son côté. Ni moi -non plus. - -Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne dormait que d’une -oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il menaça Morrell et Oppenheimer -de les signaler dans son rapport, le lendemain matin; ce qui, pour eux, -entraînerait une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile de me -rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la camisole -m’attendait. - -Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence et la nuit, -oubliant ma souffrance tandis que je réfléchissais aux paroles d’Ed. -Morrell. - -Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, et ce qui ne -m’avait donné que des résultats imparfaits, la méthode si différente, -contraire même, d’Ed. Morrell allait-elle me permettre de l’obtenir? -Grâce à elle, allais-je pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus -précise, dans mes «moi» antérieurs? - -Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être tentée. L’homme -de science que j’étais demeurait sceptique. Mais j’eus la volonté de -croire. Je crus. Ce que Morrell affirmait avoir réussi, à trois -reprises, je le réussirais à mon tour. - -Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon cerveau, -était-elle le premier résultat de cette faiblesse physique que Morrell -avait déclarée nécessaire? Il ne me restait plus assez de force pour -être sceptique et nier. Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était -point trompé. - - - - -CHAPITRE X - -UN SOURIRE QUAND MÊME - - -Le lendemain matin, et ce fut ce qui acheva de me décider, le gouverneur -Atherton pénétra dans mon cachot avec des intentions mauvaises, bien -arrêtées. - -Il était flanqué du capitaine Jamie, du docteur Jackson, de -Face-de-Tourte et d’un nommé Al. Hutchins. - -Hutchins purgeait une condamnation de quarante ans et faisait tout pour -être gracié. De tous ses pareils, qui étaient passés hommes de -confiance, il était le mieux en cour. Il était le chef des autres. Et -vous vous rendrez compte que ce n’est pas une méprisable situation, -quand vous saurez qu’à ce métier il se faisait trois mille dollars par -an, de ses tours de bâton. Avec un homme comme lui, possédant un pécule -de dix à douze mille dollars et une promesse de grâce dans sa poche, le -gouverneur Atherton savait, quels que fussent ses ordres, qu’il pouvait -compter être aveuglément obéi. - -Le gouverneur, comme je l’ai dit, entra dans ma cellule avec des -desseins meurtriers. Ils se lisaient sur son visage. Ses actes le -prouvèrent. - ---Examinez-le, ordonna-t-il au docteur Jackson. - -Je dus me déshabiller, et ce misérable avorton m’arracha lui-même la -chemise, incrustée de crasse, que je portais depuis mon arrivée dans ma -cellule d’isolement. Il mit à nu mon pauvre corps dévasté, dont la peau -était ridée comme un vieux parchemin. Partout elle était ravagée de -plaies et de meurtrissures, provenant de mes nombreuses séances dans la -camisole. - -L’examen fut fait pour la forme, avec une impudente hypocrisie. - ---Tiendra-t-il? demanda le gouverneur Atherton. - ---Oui, répondit Jackson. - ---Comment est le cœur? - ---Magnifique! - ---Vous estimez, docteur, qu’il peut supporter impunément dix jours -consécutifs de camisole? - ---Certainement. - -Le gouverneur Atherton eut un ricanement. - ---Eh bien, moi, dit-il, je ne le crois pas. Mais cela ne nous empêchera -pas de tenter l’expérience. A bas, Standing! - -J’obéis, comme toujours, en m’allongeant, la face sur le sol, sur la -toile étendue. Le gouverneur parut ruminer pendant un moment. - ---Enroule-toi dedans! finit-il par ordonner. - -Je m’efforçai d’obéir. Mais telle était ma faiblesse que je ne pus que -me tortiller en vain et que je demeurai aplati. - ---Il faut l’y aider, commenta le docteur Jackson. - -Atherton haussa les épaules. - ---D’aide, dit-il, il n’en aura plus besoin, quand j’aurai fini avec lui. -C’est bon! Prêtez-lui la main. J’ai autre chose à faire que de perdre -mon temps ici. - -Je fus donc lacé, puis roulé sur le dos. Je fixai des yeux, dans cette -position, le gouverneur Atherton, qui était en face de moi. - ---Standing, prononça-t-il lentement, j’ai épuisé avec toi tous les bons -procédés. En voilà assez! Je suis lassé, dégoûté de ton entêtement. Ma -patience est à bout. Le docteur Jackson, ici présent, affirme que tu es -en état de supporter dix jours de camisole. Pèse bien ce que tu risques. -Une dernière fois, je t’offre une chance. Dis-moi où est la dynamite. A -l’instant précis où elle sera entre mes mains, j’ordonnerai qu’on te -tire de cette cellule. Tu seras libre de prendre un bain, de te raser, -et tu recevras des vêtements propres. Tu auras six mois pour te tourner -les pouces, au régime d’excellente nourriture de l’Infirmerie. Après -quoi, tu passeras homme de confiance et seras attaché à la Bibliothèque. -Tu ne peux vraiment pas me demander d’être plus gentil que je ne suis. -En parlant, tu ne vends personne. Tu es le seul à San Quentin qui sache -où est la dynamite. Pas un de tes camarades n’en sera compromis. La -conscience la plus chatouilleuse ne peut s’offusquer de te voir céder. -Il n’y a donc que des avantages à ce que tu parles. Au cas contraire... - -Il y eut un silence, et le gouverneur esquissa un geste significatif. - ---Au cas contraire... Eh bien! tu commenceras sur-le-champ les dix jours -de camisole. - -Cette perspective avait de quoi m’épouvanter. J’étais si débile que -j’étais persuadé, non moins que le gouverneur Atherton, que ces dix -jours équivalaient à un arrêt de mort. - -En cette minute terrible, je me souvins fort à propos du système -Morrell. L’instant, ou jamais, était venu de le mettre en pratique et -d’avoir foi en lui. Je ne baissai pas les yeux et souris au gouverneur -Atherton. Ce sourire était celui d’un croyant, et d’un croyant était la -calme proposition que je lui formulai: - ---Gouverneur! Regardez mon sourire. Si, dans dix jours, lorsque je serai -délacé, vous le trouvez encore sur mes lèvres, consentez-vous à me -donner un paquet de Durham, et deux autres à Morrell et à Oppenheimer? - ---Les voilà bien, ces intellectuels! grogna en sourdine le capitaine -Jamie. Ils se croient supérieurs aux autres hommes et les bravent, dans -leur orgueil. - -Le gouverneur Atherton, qui était colérique de sa nature, éclata. Il -prit ma proposition pour une bravade et clama: - ---Ce que tu viens de dire, Darrell, te vaudra d’être serré d’un cran de -plus! - ---J’ai parlé sérieusement et en toute loyauté, gouverneur Atherton... -répondis-je, sans me départir de mon calme. Vous pouvez commander qu’on -me serre aussi étroitement qu’il vous plaira. Si, dans dix jours, j’ai -encore ce même sourire... consentez-vous à nous donner à nous trois, -moi, Morrell et Oppenheimer, les trois paquets de papier brun? - -Il riposta: - ---Tu sembles bien sûr de toi! - ---La foi la plus complète est entrée dans mon cœur. - ---Tu t’es converti, alors? ricana-t-il. - ---Naturellement... Je prétends simplement qu’il y a plus de vie en moi -que vous ne croyez et que, de cette vie, vous ne sauriez trouver le -terme. Donnez-moi, à votre gré, cent jours de camisole. Après cent -jours, en vous regardant, je sourirai encore. - ---Cent jours... A quoi bon? Après dix, tu auras démissionné de -l’existence, et largement! - ---Si c’est votre pensée, promettez-moi les trois paquets de tabac. Que -risquez-vous? - ---Veux-tu plutôt, et tout de suite, mon poing dans la figure? - ---Si tel est votre bonheur, ne vous gênez pas, répliquai-je, toujours -suave et convaincu. Et tapez fort! Même en marmelade, ma figure saura -vous sourire. Voyons! n’hésitez pas... Acceptez plutôt le pari. - -Il faut qu’un homme soit singulièrement bas et désespéré pour oser rire, -comme je le faisais, en de telles circonstances, à la barbe du -gouverneur. Ou plutôt, il faut qu’il ait une foi bien sincère dans la -réalité de son offre. - -Le capitaine Jamie parut sentir cette foi qui me soulevait tout entier. - ---Je me souviens, dit-il, d’un ancien prisonnier, qui tenait de -semblables propos. C’était un Suédois. Il y a de cela vingt ans et vous -n’étiez pas encore ici, gouverneur. Cet homme en avait tué un autre, -pour vingt-cinq cents[9]. Ce qui lui avait valu d’être condamné à mort. -Il était cuisinier de son métier. Lui aussi avait la foi. Il racontait -qu’un char d’or venait le prendre sur la terre, pour le conduire au -ciel. Et, un beau jour, il s’assit sur le fourneau de la prison qui -était chauffé à blanc, en chantant des cantiques et des «hosanna!» tout -en grillant. On l’en arracha, quand on l’y trouva. Deux jours après, il -mourut à l’infirmerie. Il avait eu la chair brûlée jusqu’aux os. Mais, -jusqu’à son dernier soupir, il affirma n’avoir point senti la chaleur. - - [9] Monnaie qui vaut le centième du dollar américain. - ---Et je vous dis, moi, fulmina Atherton, que nous forcerons Standing à -se dégonfler! - -Je réitérai mon défi: - ---Alors, promettez le tabac! - -En une telle colère était le gouverneur qu’il m’eût prêté à rire, si ma -situation n’avait été aussi tragique. Il avait le visage convulsé, il -serrait les poings, et je vis le moment où il allait tomber sur moi, à -bras raccourcis. - -Il fit un effort sur lui-même et redevint maître de lui. - ---Il suffit, Standing! Tu seras maté. Et, à défaut de tabac, je parie ma -main à couper qu’en dépit de la solidité de ton coffre, tu ne souriras -pas dans dix jours... Allons, mes petits, enroulez-le, et serrez, -jusqu’à ce que vous entendiez craquer ses côtes! Montre-lui, Hutchins, -comme tu opères. - -Je fus effectivement enroulé et lacé comme jamais encore je ne l’avais -été. L’homme de confiance en chef me prouva, sans discussion possible, -son habileté. J’essayai de carotter le plus d’espace réalisable. Mais je -m’étais, depuis si longtemps, dépouillé de presque toute ma chair, mes -muscles étaient réduits à des fibres tellement amorphes, que je fus -incapable de subtiliser grand’chose. Le peu que je me ménageai, je -l’obtins par une sorte de gonflement des jointures, à toutes les -articulations des os de ma charpente. Encore en fus-je subtilement -frustré par Hutchins, qui avait, par sa propre expérience, appris toutes -les ruses de la camisole. - -Ce misérable avait été un homme cependant. Mais on l’avait brisé sur la -roue, et tout son moral s’était éteint en lui. Ses dix à douze mille -dollars et sa liberté en perspective avaient fait de lui l’esclave du -gouverneur. J’ai su, plus tard, qu’il y avait aussi une femme, demeurée -fidèle, et qui l’attendait. Le facteur féminin explique bien des actes -de l’homme, et des plus vilains. - -Ce fut, en réalité, un véritable meurtre, accompli de propos délibéré, -dont Hutchins se rendit, ce matin-là, coupable envers moi. Le pied sur -mon dos, il tirait le lacet, toujours un peu plus, s’arrêtait, puis -tirait encore. Il me semblait que ma charpente allait céder sous cette -compression inusitée, que tous mes organes vitaux allaient s’anéantir. -Je savais que je ne mourrais pas, oui, _je le savais_, et pourtant il me -semblait que la mort était sur moi. La tête me tournait, mon sang -battait à briser mes veines et mes artères, des ongles de mes orteils à -la racine de mes cheveux. - ---C’est assez serré, intervint, bien à contre-cœur, le capitaine Jamie. - ---J’opine de même, déclara le docteur Jackson. Vous serreriez jusqu’à -demain que le résultat sur lui serait le même. Ou il est tabou, ou il -devrait être mort depuis longtemps. - -Le gouverneur Atherton se pencha vers moi. Après maints efforts, il -réussit à insérer son index entre la toile et mon dos. - -Il fronça le sourcil, mit à son tour le pied sur mon corps et tira, de -toutes ses forces, sur le lacet. Mais il ne put gagner quoi que ce soit -en plus. - ---Hutchins, dit-il, je tire mon chapeau devant vous! Vous vous y -connaissez supérieurement. Et maintenant retournez-le, afin que nous -puissions voir sa binette. - -On me roula sur le dos. - -Je fixai des yeux le cercle des mes tortionnaires. Ce que je sais bien, -c’est que si l’on m’avait lacé comme je l’étais, la première fois où je -fus mis en camisole, j’en serais mort en dix minutes. Mais j’étais -entraîné. J’avais derrière moi des milliers d’heures de ce supplice. -Puis j’avais foi dans le système Morrell. - -Goguenard, le gouverneur Atherton persifla: - ---Ris donc, maintenant, damné que tu es! Allons ris un peu! Et commence -par sourire, si tu le peux... - -Mes poumons écrasés haletaient vers un peu d’air. Mon cœur menaçait -d’éclater. Mon cerveau vacillait. Et pourtant un sourire à l’adresse du -gouverneur Atherton se dessina sur mes lèvres. - - - - -CHAPITRE XI - -A TRAVERS LES ÉTOILES - - -La porte claqua, me laissant seul, sur le dos, dans la demi-obscurité de -ma cellule. - -Grâce aux nombreux artifices auxquels je m’étais éduqué dans mes séances -de camisole, je réussis, en me tordant sur place, à avancer, pouce par -pouce, jusqu’à ce que le bord de la semelle de mon soulier droit touchât -un des murs de la cellule. J’en éprouvai une indicible allégresse. Je -n’étais déjà plus tout à fait seul. Je pouvais causer avec Morrell et -Oppenheimer. - -Mais le gouverneur avait sans doute donné aux gardiens des ordres -sévères. Car, bien que j’appelasse Morrell avec l’intention de lui -annoncer que j’allais tenter la fameuse expérience, je n’obtins de lui -aucune réponse. On l’empêcha de me parler. Je ne reçus, quant à moi, que -des injures des gardiens. J’étais dans ma camisole pour dix jours, au -delà de toute menace et de tout châtiment. - -La sérénité de mon esprit, je m’en souviens, était complète à cette -heure. Elle planait sur les souffrances, passivement supportées, de mon -corps. Et cette sérénité n’allait pas sans une exaltation vers le rêve, -qui était à son paroxysme. Je me sentais en excellente forme pour -risquer la grande épreuve. - -Je commençai à concentrer vers elle toutes mes pensées. En dépit des -picotements que, par suite de l’arrêt normal de la circulation, je -sentais dans tout mon corps, et de l’engourdissement qui en résultait, -je dirigeai ma volonté vers l’orteil de mon pied droit. Je voulus qu’il -mourût, qu’il mourût non de lui-même, mais par la seule volonté de moi -qui lui commandais. Ce qui était complètement différent. Et il mourut. - -Ce point acquis, le reste, comme me l’avait dit Morrell, fut aisé. -L’opération fut lente, je le reconnais. Mais, doigt après doigt, les dix -doigts de mes deux pieds cessèrent d’être. Puis, membre par membre, -jointure par jointure, la mort progressive continua. - -Elle monta d’abord des doigts jusqu’au cou-de-pied, puis jusqu’aux -jambes et aux genoux. Telle était la fixité de ma pensée, et sa parfaite -exaltation, que je ne connus même pas la joie de mon succès. Une seule -préoccupation me tenait. J’ordonnais à mon corps de mourir, et il -obéissait. Je m’adonnais à ma tâche avec tout le soin que met un maçon à -empiler ses briques. Et cette tâche, qui m’absorbait tout entier, me -paraissait aussi naturelle que peut sembler la sienne audit maçon. - -Au bout d’une heure, la mort ascendante avait atteint mes hanches, et je -continuais à vouloir qu’elle montât encore. - -Lorsqu’elle atteignit le niveau du cœur, mon être conscient commença à -s’obscurcir et fut pris de vertiges. Craignant qu’il ne s’égarât -complètement, je tournai ma volonté vers mon cerveau, qui s’éclaircit de -nouveau. Puis je recommençai à ordonner de mourir à mes épaules, à mes -bras, à mes mains et aux doigts de mes mains. Ce dernier stage -s’accomplit très rapidement. - -Il n’y avait plus alors de vivant, dans mon corps, que ma tête et une -petite partie de ma poitrine. Le fracas de mon cœur s’était éteint et -les coups de marteau qu’il frappait avaient cessé. Il battait faible, -mais régulier. Si j’avais, en un tel moment, souhaité quelque bonheur, -je l’eusse découvert dans l’arrêt de mes sensations physiques. - -Je me trouvais, moralement, dans un état assez semblable à celui qui est -à cheval sur les frontières de la veille et du sommeil. Il me paraissait -également que mon cerveau se dilatait de façon prodigieuse dans ma boîte -cranienne, qui, elle, ne s’élargissait pas. J’avais par moments, dans -les yeux, des éclats de clarté, pareils à des éclairs. - -Cette dilatation de mon cerveau me rendait fort perplexe. Sa périphérie -me semblait non seulement dépasser le réceptacle de mon crâne, mais -continuer à s’étendre. - -Simultanément, se déployaient autour de moi le temps et l’espace. -J’avais les yeux fermés, et cependant j’avais conscience que les murs de -ma cellule s’étaient reculés, au point qu’elle formait maintenant une -vaste salle. Je songeai, durant une seconde, que si les murs de la -prison avaient fait de même, ils devaient déborder bien au delà de San -Quentin et se prolonger, d’un côté, jusqu’à l’Océan Pacifique, de -l’autre, jusqu’aux Montagnes Rocheuses. - -Je songeai aussi, et cela m’amusa, que si la matière pouvait pénétrer la -matière, les murs de la cellule pouvaient aussi bien pénétrer ceux de la -prison, passer au travers, et que je me trouverais ainsi, -automatiquement, en liberté. - -L’extension du temps n’était pas moins remarquable. Mon cœur ne battait -qu’à intervalles éloignés. La fantaisie me prit, de compter les secondes -entre chacun de ses battements. Je le fis avec sûreté et précision tout -d’abord, et relevai, entre chacun d’eux, jusqu’à cent secondes. Puis il -me parut que ces intervalles s’allongeaient démesurément, si bien que je -me fatiguai de ce calcul. - -Dans ce demi-rêve où j’étais, un problème imprévu vint soudain se poser -devant moi. Morrell m’avait bien dit qu’il avait gagné la liberté de -l’esprit en tuant son corps. Or mon corps était mort presque -entièrement, et j’avais la certitude qu’une dernière concentration de ma -volonté sur les parties encore vivantes achèverait de le faire mourir. -Mais, tel était le problème dont Ed. Morrell ne m’avait plus averti: -après en avoir fini avec mon torse, me fallait-il pousser l’opération -jusqu’à ma tête? Si oui, le divorce ne serait-il pas complet et -inéluctable à jamais, entre Darrell Standing et sa dépouille matérielle? - -Je commençai par la dernière portion de ma poitrine et par le cœur. La -contrainte de ma volonté eut aussitôt sa récompense. Le cœur cessa de -battre. Ou du moins je ne le sentis plus battre. - -Je ne fus plus qu’un pur esprit, une âme, une conscience morale. Appelez -comme vous voudrez cette chose sans nom, ayant son siège dans un cerveau -nébuleux, qui occupait toujours le centre de mon crâne, mais qui -continuait à s’élargir et à s’étendre au delà. - -Ce fut alors qu’un instant arriva où, avec des éclairs de lumière dans -les yeux, je me détachai de la terre et partis. D’un seul bond, je me -trouvai avoir escaladé le toit de la prison, le ciel de Californie, et -je fus parmi les étoiles. - -Je dis bien, les étoiles. Je marchais parmi elles. J’étais un -adolescent, vêtu d’une robe ténue, aux tons frais et délicats, qui -brillait doucement à la froide clarté des étoiles. Cette robe était, à -la fois, une réminiscence de celles qu’en mon enfance j’avais vues aux -écuyères de cirque, et de la conception que l’on m’avait inculquée du -costume des anges. - -Ainsi vêtu, je foulais l’espace interstellaire, électrisé par l’idée que -j’étais parti pour une immense aventure qui, finalement, me découvrirait -tous les aspects du Cosmos céleste et éclaircirait pour moi le mystère -suprême de l’univers. Dans ma main je tenais une longue baguette de -cristal, et j’avais la claire notion intérieure que j’en devais toucher -chaque étoile lorsque je passais devant elle. Et non moins nette était -en moi la certitude que, si je manquais d’en toucher une seule, je -serais précipité soudain dans l’abîme insondable des châtiments -terribles et des peines éternelles. - -Longtemps, je marchai ainsi parmi les étoiles. Quand je dis longtemps, -vous ne devez pas perdre de vue l’énorme extension que subissait le -temps dans mon cerveau. Il me sembla que, durant des siècles, j’errais -dans l’espace, l’œil alerté et ma baguette en main, dont je frappais, -sans en manquer un, tous les astres que je rencontrais sur ma route. - -La voie céleste devenait de plus en plus resplendissante. Et toujours -plus je voyais s’approcher le but enivrant de l’infini savoir. Ma -personnalité propre ne s’était pas oblitérée. - -Je n’ignorais pas que c’était moi, Darrell Standing, qui cheminais parmi -les étoiles, une baguette de cristal dans la main. Et je me rendais -compte aussi que je vivais en plein irréel, que le rêve où je marchais -n’était qu’une orgie risible de mon imagination, semblable aux -extravagances que certaines drogues procurent à ceux des hommes qui en -usent. - -Soudain, tandis que tout allait bien et joyeusement pour moi, -l’extrémité de ma baguette faillit à toucher une étoile. Je compris -aussitôt qu’une catastrophe était proche. J’entendis retentir un coup, -impérieux comme celui du sabot de fer du Destin, et dont l’écho se -répercuta dans tout l’univers stellaire. Et c’était moi que visait ce -coup. - -Alors tout le système astral fit explosion et, vacillant sur sa base, -tomba en flammes. Je sentis une souffrance atroce qui me déchirait. -L’instant d’après, je n’étais plus que Darrell Standing, le condamné à -vie, gisant sur le sol de sa cellule, dans sa camisole de force. - -Un second coup, celui-là frappé par Ed. Morrell, dans la cellule nº 5, -et qui amorçait à mon intention quelque message de sa part, me donna -sans tarder l’explication de ce désastre. - -Plus tard, je demandai à Morrell quelques renseignements -supplémentaires. C’est ainsi que j’appris qu’il avait, une première -fois, profitant d’un moment où le gardien se trouvait à l’extrémité du -corridor, rapidement tapoté ces mots: - ---Standing es-tu là? - -Et maintenant, attention, lecteur! A ce moment, je partais justement -pour mon excursion stellaire, vêtu de ma robe ténue, et, baguette en -main, je courais après le mystère suprême de la Vie. Je ne répondis pas. - -Morrell, une minute après, ne recevant pas de réponse, réitéra sa -question. Ce fut l’horrible rappel à la terre, le coup de sabot du -Destin, la torture atroce et déchirante, et le retour à ma cellule, à -San Quentin. Une minute, pas plus, s’était écoulée entre la première -question d’Ed. Morrell et la seconde. Et moi, j’avais eu l’impression -d’errer pendant des siècles, à travers les étoiles! - -Ce que je te conte ici, lecteur, doit te paraître, j’en suis certain, un -«farrago» singulièrement incohérent, et je te l’accorde[10]. Et pourtant -je ne dis rien qui, pour moi, n’ait été réel, aussi réel que le serpent -que voit siffler vers lui l’homme en proie au _delirium tremens_. - - [10] Un «farrago»: amas de différentes espèces de grains. Au figuré: - mélange confus de choses disparates. - -Toujours est-il que j’étais devenu incapable de reprendre ma course à -travers le ciel. Le tapotement des jointures d’Ed. Morrell me clouait -derechef au monde d’effroi que j’avais fui. - -Je tentai de lui répondre, de lui demander qu’il cessât. Mais je m’étais -à ce point éliminé de mon corps que celui-ci ne m’obéissait plus. Mon -corps gisait mort, sur les dalles de ma cellule, et je n’en occupais -plus que le crâne. En vain je commandai à mon pied de frapper mon -message. Il s’y refusa. Ma raison me disait que j’avais un pied. Et -pourtant, en fait, je n’avais plus de pied. - -Lorsque Morrell eut achevé d’épeler ses questions, voyant que je n’y -répondais point, il y renonça. - -Et je repartis hors de ma prison. - - - - -CHAPITRE XII - -LA CARAVANE VERS L’OUEST - - -La première sensation que j’éprouvai fut celle d’un flot de poussière. -La poussière emplissait mes narines, âcre et sèche. Elle couvrait mes -lèvres, mon visage et mes mains, et j’en avais la constatation la plus -nette à l’extrémité de mes doigts, d’où je la faisais tomber à l’aide de -mon pouce. - -Je me rendis compte ensuite d’un mouvement incessant qui avait lieu -autour de moi. Tout oscillait, en larges embardées. Il y avait des chocs -et des cahots et, sans que j’en fusse étonné, j’entendais grincer des -essieux, des roues gémir dans le sable ou rouler avec fracas sur des -cailloux. En même temps, me parvenaient des voix fatiguées, d’hommes -jurant et pestant après des bêtes fourbues, au pas lent et lourd. - -J’ouvris les yeux, que j’avais fermés pour me protéger de l’inflammation -causée par la poussière; mais l’irritation y revint aussitôt. Les -couvertures grossières sur lesquelles j’étais couché étaient recouvertes -d’une couche épaisse de cette poussière. Celle-ci se tamisait à travers -l’étoffe et les trous de la toile qui formait au-dessus de ma tête un -toit cintré, mobile et balancé, et des myriades d’atomes lumineux -descendaient vers moi, en dansant, à travers l’atmosphère, dans les -rayons du soleil. - -J’étais un enfant, un garçon de huit à neuf ans, et j’étais harassé, -comme la femme au visage poussiéreux et livide, assise à côté de moi, et -qui consolait de son mieux un bébé en larmes, qu’elle tenait dans ses -bras. - -Cette femme était ma mère. L’homme dont j’apercevais les épaules, sur le -siège du chariot qu’il conduisait, à l’extrémité du long tunnel de -toile, était mon père. - -Je me mis à ramper parmi les ballots dont était chargé le chariot, et ma -mère me dit, d’une voix dolente et lasse: - ---Ne peux-tu, Jesse, te tenir un peu tranquille? - -Jesse était mon nom. J’entendis ma mère qui appelait «John» mon père. -J’ignorais mon nom de famille, ne l’ayant pas entendu prononcer. Tout ce -que je savais, c’est que les autres hommes qui faisaient partie de notre -caravane d’émigrants appelaient mon père «capitaine». Il était le chef -et ses ordres étaient suivis par tous. - -Tout en rampant, j’atteignis l’extrémité du tunnel et réussis à aller -m’asseoir sur le siège, près de mon père. - -L’air, imprégné de la poussière que faisaient lever les chariots et les -sabots des animaux qui les tiraient, était suffocant. On eût dit une -brume opaque, un brouillard blafard où le soleil, sur son déclin, -luisait rouge, comme une boule sanglante. - -Tout était uniformément sinistre: le soleil rouge; la lumière ambiante; -le visage contracté de mon père; l’agitation désespérée du bébé dans les -bras de ma mère, qui ne parvenait pas à le calmer; les six chevaux, -attelés au chariot, que mon père n’arrêtait pas de fouailler et qui, -sous la croûte de poussière qui les couvrait, n’avaient plus aucune -couleur. - -Sinistre était le paysage, dont la désolation infinie était une douleur -pour les yeux. A droite et à gauche, s’étendaient des collines basses. -Çà et là, sur leurs pentes, poussaient seules de rares touffes de -broussailles, rabougries et grillées par le soleil. Toute la surface de -ces collines était aride et désertique et, comme le chemin que nous -suivions à leur base, faite de sable et de cailloux, et parsemée de -rochers. - -Partout l’eau était absente et tout signe d’eau faisait défaut. Seuls, -quelques ravins, dont les rochers étaient plus dénudés, racontaient les -anciennes pluies torrentielles qui les avaient lavés. - -Notre chariot était l’unique qui fût attelé de chevaux. Les autres, qui -formaient une longue file, pareille à un grand serpent, et que je -découvrais dans son entier lorsque le chemin décrivait quelque courbe, -étaient tirés par des bœufs. Il fallait trois ou quatre couples de ces -animaux pour mouvoir, avec peine et lenteur, chaque chariot. - -J’avais compté, dans une courbe, le nombre de ceux qui précédaient ou -suivaient le nôtre. Il y en avait quarante, au total, le nôtre compris. -Je recommençais mon décompte, à chaque courbe nouvelle, distraction -d’enfant pour parer à son ennui et, au moment même où nous sommes, je -revoyais les quarante gros véhicules couverts de toile, lourds et -massifs, grossièrement façonnés, qui tanguaient et roulaient, grinçant -et cahotant, sur le sable et les pierres, parmi les buissons de sauge, -l’herbe rare et fanée, et les rochers. - -A droite et à gauche de la caravane, qu’ils encadraient, allaient à -cheval douze à quinze jeunes gens. En travers de leurs selles étaient -posés leurs rifles à longs canons. Chaque fois que l’un d’eux -s’approchait de notre chariot, je pouvais voir distinctement ses traits -tirés et inquiets, pareils à ceux de mon père qui, comme eux, avait un -long rifle à portée de sa main. - -Ces cavaliers tenaient un aiguillon, dont ils se servaient pour piquer -les bœufs attelés qui renâclaient. Une vingtaine, ou plus, de ces -animaux squelettiques et boitant, la tête écorchée par le joug, avaient -été détachés. Ils s’arrêtaient, de temps à autre, pour tondre quelque -touffe d’herbe sèche, et les cavaliers les poussaient également de leurs -aiguillons. Parfois, l’un des bœufs s’arrêtait pour meugler, et ce -meuglement était non moins sinistre que le reste du décor. - -Loin, très loin derrière moi, je me souvenais avoir vécu, petit gamin, -dans un pays plus souriant, au bord d’une rivière, aux berges plantées -d’arbres. Et, tandis que se cahotait le chariot sur la route -interminable et poudreuse, tandis que je me balançais sur le siège, à -côté de mon père, mon esprit retournait en arrière vers cette eau -délectable qui coulait sous les arbres verts. Mais tout cela était loin, -très loin, et il semblait que depuis très longtemps déjà je vivais dans -le chariot. - -Dominant toutes ces impressions, pesait sur moi, comme sur tous mes -compagnons, celle d’aller à la dérive, aveuglément poussé par le Destin. -Nous paraissions tous suivre quelque funéraille. Pas un rire ne -s’élevait. Pas une intonation joyeuse ne venait frapper mon oreille. La -paix et la tranquillité de l’esprit ne marchaient pas avec nous. Toutes -les faces reflétaient tristesse et désespérance. - -Pendant que nous cheminions au rouge soleil couchant, dans la poussière -terne, vainement mes yeux d’enfant fouillaient ceux de mon père, afin -d’y découvrir le moindre message de joie. Ses traits poussiéreux étaient -bourrus et renfrognés, et ne reflétaient qu’anxiété, une immense et -insondable anxiété. - -Un frisson, soudain, parut courir tout le long de la caravane. - -Mon père leva la tête. Moi aussi. Nos chevaux en firent autant, dressant -leurs têtes lasses et courbées. Ils humèrent l’air de leurs naseaux, en -longs reniflements, et se prirent à tirer avec ardeur. Les bœufs -dételés, qui allaient en traînant la patte, partirent au triple galop. -Les pauvres bêtes en devenaient presque risibles, dans leur maladresse -hâtive et dans leur faiblesse. Elles galopaient comme elles pouvaient, -squelettes drapés dans une peau galeuse, et elles firent si bien -qu’elles dépassèrent bientôt le reste de la caravane. Mais cet accès ne -dura pas longtemps. Elles ne purent soutenir leur course et se remirent -à tirer la patte, bien péniblement, avec impatience pourtant, sans plus -se détourner de leur route vers les touffes d’herbes sèches, ni s’y -arrêter. - ---Que se passe-t-il? interrogea ma mère, de l’intérieur du chariot. - ---L’eau est proche, répondit mon père. Nous devons arriver à Nephi. - ---Dieu soit loué! Peut-être, là, nous vendra-t-on un peu de nourriture. - -C’était bien Nephi. Nous y fîmes notre entrée dans la même poussière, -rouge comme du sang, sous le soleil rouge, et dans les grincements et -crissements, dans les heurts et cahots de nos grands chariots. - -Une douzaine d’habitations, simples cabanes éparpillées çà et là, -formaient cette localité. Le paysage était pareil à celui que nous -venions de traverser. Aucun arbre. Rien que des pousses rabougries dans -un désert de sable et de cailloux. Mais on y trouvait, par places, -quelques champs cultivés, en partie clôturés de haies. - -On ne voyait pas d’eau. Rien ne coulait dans le lit desséché de la -rivière. - -Ce lit, pourtant, montrait quelques traces d’humidité. Un peu d’eau y -filtrait par endroits, dans des trous que l’on y avait creusés, et où -les bœufs dételés et les chevaux de selle piétinaient avec délices, y -enfonçant leur museau et leur tête, jusqu’aux yeux. De petits saules -poussaient, maigriots, près de ces trous d’eau. - -L’inquiétude avait, du fond du chariot, amené ma mère jusqu’à nous. Elle -regardait par-dessus nos épaules. Mon père lui montra du doigt un grand -bâtiment, proche de la rivière, et lui dit: - ---Ceci doit être le moulin de Bill Black. - -A ce moment, un des nôtres, qui s’était avancé à la découverte, revint -vers nous sur son cheval. C’était un vieillard avec une chemise en peau -de daim et une longue chevelure nattée, brûlée par le soleil. - -Il parla à mon père, qui donna le signal de la halte, et les chariots de -tête commencèrent à se déployer en cercle. Le terrain plat était -propice, et les quarante chariots, qui avaient l’habitude de cette -manœuvre, l’effectuèrent sans la moindre anicroche. Lorsqu’ils -s’arrêtèrent, ils formaient un cercle complet. - -Alors tout devint, en apparence du moins, confusion et tumulte. Des -chariots, une nuée d’enfants se précipita à terre et, après eux, -émergèrent les femmes qui, toutes, avaient, comme ma mère, le visage -poussiéreux et las. Les enfants devaient être une cinquantaine, ou plus, -les femmes une quarantaine, et elles se mirent à vaquer aussitôt aux -soins du souper. - -Une partie des hommes coupaient, à coups de hache, des broussailles de -sauge que, nous autres enfants, nous portions aux feux qui s’allumaient. -D’autres enlevaient leurs jougs aux bœufs, qui se sauvaient aussitôt -vers les trous d’eau. Après quoi, tous les hommes réunis, partagés en -plusieurs groupes, poussèrent les chariots, afin qu’ils formassent une -rangée parfaite. - -L’avant de tous les véhicules était tourné vers l’intérieur du cercle, -et chacun d’eux était en solide et étroit contact avec son voisin de -droite et de gauche. Les freins puissants furent solidement bloqués et, -par surcroît de précaution, toutes les roues furent reliées entre elles -avec des chaînes. - -Ce manège n’était pas nouveau pour nous autres enfants. Nous savions -qu’il se répétait chaque fois que l’on se trouvait en pays hostile. Un -seul chariot, laissé à son rang, en dehors du cercle, ménageait au -corral une porte d’entrée et de sortie. Le soir, comme nous l’avions vu -faire souvent, avant que le camp ne s’endormît, les bêtes étaient -ramenées à l’intérieur du cercle, et le chariot qui servait de porte -était remis en place, puis enchaîné aux autres. - -Tandis que le camp se montait, mon père, accompagné de plusieurs autres -hommes, dont le vieillard aux longs cheveux nattés, se dirigeait à pied -vers le moulin. Il me souvient que toute la caravane, ceux des hommes -qui demeuraient, les femmes et même les enfants, interrompirent leurs -occupations pour les regarder partir. Tous sentaient que la mission dont -étaient chargés ces ambassadeurs était grave. - -Pendant leur absence, des étrangers survinrent, qui étaient des -habitants du désert de Nephi et qui, ayant pénétré à l’intérieur du -camp, commencèrent à y circuler d’un air hautain. - -Ces visiteurs étaient des blancs comme nous. Mais leur visage austère -était sombre et dur, et ils paraissaient irrités contre nous. De -l’hostilité flottait dans l’air et ils prononcèrent des paroles -mauvaises, calculées visiblement pour irriter la colère de nos jeunes -gens et de nos hommes. Mais un avertissement d’être prudent sortit de la -bouche des femmes, et la consigne passa rapidement que pas un mot ne -devait s’échanger. - -Un des étrangers s’avança vers notre feu, devant lequel ma mère était en -train de cuisiner. Je venais d’arriver avec une brassée de sauge. Je -demeurai immobile, écoutant ce qui allait se dire et regardant fixement -l’intrus, que je haïssais, parce qu’il était dans l’air de haïr, parce -que je savais qu’il n’en était pas un parmi nous qui n’eût en haine ces -hommes à la peau blanche comme la nôtre, qui étaient cause que nous -avions dû établir en rond notre camp. - -L’étranger venu à notre feu avait les yeux bleus, d’un bleu dur et -froid, et perçants. Ses cheveux étaient couleur de sable, sa figure -rasée jusqu’au menton. Au-dessous du menton, couvrant le cou et -remontant en collier jusqu’aux oreilles, était plantée drue une frange -de barbe, striée de gris. - -Ma mère ne le salua pas. Il ne la salua pas davantage. Il se contentait -de rester là et de la dévisager. Puis il s’éclaircit la gorge et dit, -d’une voix railleuse: - ---En cet instant, j’en jurerais, vous voudriez bien vous trouver revenus -aux bords du Missouri! - -Je vis ma mère qui se mordait les lèvres, pour se dominer. - ---Nous sommes, répondit-elle, de l’Arkansas[11]. - - [11] Le Missouri et l’Arkansas sont deux affluents du Mississipi, un - des plus grands fleuves des États-Unis et qui, coulant du nord au - sud, va se jeter dans le golfe du Mexique. Ils ont donné chacun leur - nom à deux États, séparés tous deux, par les Montagnes Rocheuses, de - l’État d’Utah et du Lac Salé, où se rencontrent les principales - colonies de Mormons. Au delà, vers le Pacifique, se trouve la - Californie, but des émigrants en question, comme nous le verrons - tout à l’heure. - -Il reprit: - ---Si vous avez répudié le pays qui vous a vus naître, c’est apparemment -que vous avez eu pour le faire de bonnes raisons, vous qui avez chassé -des rives du Missouri le peuple élu du Seigneur? - -Ma mère ne répondit pas. - -Après avoir attendu pendant un instant sa réponse, il continua: - ---De bonnes raisons, oui, certes, puisque maintenant vous venez gémir et -mendier du pain près de ceux que vous avez persécutés. - -Tout enfant que j’étais, je connaissais déjà la colère, le courroux -atavique et rouge, toujours irrésistible et indomptable, que j’étais -incapable de contenir. Ce fut moi qui répondis en criant, d’une voix -sifflante: - ---Vous mentez! Nous ne sommes pas du Missouri et nous ne gémissons pas. -Non, nous ne sommes pas des mendiants! Nous avons de quoi payer. - ---Tais-toi, Jesse! intervint ma mère, en posant vivement, et bien à -contre-cœur, sa main sur ma bouche. - -Puis, se tournant vers l’étranger: - ---Éloignez-vous, dit-elle, et laissez cet enfant tranquille! - -Trop promptement cette fois pour que ma mère pût m’en empêcher, m’étant -dégagé de sa main qui me bâillonnait, je m’éloignai d’elle, en -cabriolant autour du feu, et je m’exclamai, tout en sanglotant: - ---Je vous enverrai du plomb plein le corps, à coups de fusil, damné -Mormon! - -L’étranger ne parut pas le moins du monde démonté par ma colère et mes -cris. Alors que je ne le quittais pas des yeux, prêt à une attaque -violente et terrible de sa part, il m’examinait, silencieux, avec la -plus profonde gravité. - -Il se décida enfin à parler, sur un ton solennel et en hochant la tête, -comme un juge dans un tribunal: - ---Tels pères, tels fils! Les générations nouvelles ne valent pas mieux -que les anciennes. Toute la race est dégénérée et damnée! Il n’y a pas -pour elle de rédemption possible, pas d’expiation suffisante. Le sang -même du Christ serait impuissant à laver ses iniquités. - -Quant à moi, je ne sus que crier dans mes sanglots: - ---Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon! - -Et je continuai à maudire l’intrus, en sautant autour du feu, devant la -main menaçante de ma mère, jusqu’à ce qu’il se fût éloigné à grands pas. - -Lorsque mon père revint avec ceux qui l’avaient accompagné, le travail -du camp avait pris fin. Tout le monde se pressa, anxieux, autour de lui. - -Il hocha la tête, d’un air qui ne présageait rien de bon. - ---Ils ne veulent rien vendre? interrogea une femme. - -Il secoua la tête à nouveau et ne répondit pas. - -Un des hommes éleva la voix. Il était âgé de trente ans. C’était un -géant, aux favoris blonds et aux yeux bleus, et il s’était frayé un -chemin au milieu de la foule. - ---Ils affirment, déclara-t-il, avoir de la farine et des provisions de -bouche pour trois ans. Jusqu’ici ils avaient toujours vendu aux -émigrants. Et maintenant ils refusent. Non pas à nous personnellement, -mais d’une façon générale. Ils ont, paraît-il, des démêlés avec le -gouvernement, et c’est leur façon de traduire leur mécontentement. Nous -payons les pots cassés. Ce n’est pas juste, capitaine! Non, ce n’est pas -juste, car nous avons des femmes et des enfants à nourrir. La Californie -est encore loin! Nous n’y serons pas avant plusieurs mois, car voici -l’hiver qui approche. Et il n’y a plus que du désert devant nous. -Comment l’affronter, si nous n’avons pas de vivres? - -Il s’interrompit un moment, puis reprit, en s’adressant à la foule: - ---Vous ne savez pas, j’imagine, ce qu’est le désert? Le pays où nous -sommes n’est pas le désert. C’est moi qui vous le dis, c’est ici le -paradis, et tout ce qu’il y a de mieux en pâturages, en miel et en lait, -en comparaison de ce qu’il nous faut affronter! - -Il se retourna vers mon père. - ---Capitaine, je le répète, il nous faut à toute force obtenir de la -farine. S’ils ne veulent pas nous en vendre, alors nous n’avons qu’à -nous lever tous et à aller la prendre! - -Bien des hommes et bien des femmes poussèrent des cris d’approbation. -Mon père étendit sa main au-dessus d’eux et les fit taire. - ---Je suis, dit-il, entièrement d’accord avec vous, Hamilton... - -Les cris reprirent de plus belle et lui coupèrent la parole. Il étendit -sa main à nouveau. - ---... Sauf sur un point! continua-t-il. Un point qui a son importance... -Brigham Young a déclaré par tout le pays la loi martiale. Et Brigham -Young dispose d’une armée. Nous pouvons, certes, effacer Nephi de la -surface du monde, en moins de temps que n’en prend un agneau pour remuer -la queue, et nous emparer de toutes les provisions que nous sommes -capables d’emporter! Mais nous n’irons pas loin avec notre butin. Les -Saints de Brigham et leur chef s’abattront sur nous et, avant que -l’agneau n’ait une seconde fois remué sa queue, nous serons, à notre -tour, anéantis. Vous savez cela, Hamilton, aussi bien que moi. Tout le -monde le sait ici. - -Chacun, en effet, était de son avis. Il n’apprenait rien à personne. Ses -compagnons, dans le trouble de la situation présente et dans le -désespoir de leur détresse, l’avaient seulement oublié. - -Mon père reprit: - ---Nul plus promptement que moi ne combattra pour ce qui est sage et -juste. Ce n’est pas le cas actuellement. Nous ne pouvons pas nous offrir -le luxe d’une inutile bataille. Nous n’avons pas pour nous une seule -chance. Notre devoir est de songer, camarades, à ne pas exposer à un -péril inutile nos femmes et nos enfants. Nous devons demeurer calmes à -tout prix et supporter sans rien dire toutes les vilenies accumulées -contre nous. - ---Mais qu’allons-nous devenir, en ce cas, avec le désert qui est proche? -cria une femme qui donnait le sein à un bébé. - ---Il y a plusieurs autres colonies de blancs avant le désert, répondit -mon père. Fillmore est à soixante milles vers le sud. Puis vient Corn -Cruk et encore, à quarante milles au delà, Beaver. Puis, enfin, Parowan. -Alors vingt milles seulement nous sépareront de Cedar City. Plus nous -nous éloignerons du Lac Salé, et plus nous aurons chance qu’on nous -vende des vivres. - -La femme insista. - ---Et si l’on refuse partout! - ---Alors nous serons quittes des Mormons. Cedar City est leur dernier -établissement. Nous n’avons qu’une seule chose à faire, poursuivre notre -route et remercier notre bonne étoile quand nous ne les verrons plus. A -deux jours d’ici se trouvent de bons pâturages et de l’eau. Cette région -s’appelle les Prairies-des-Montagnes. C’est un territoire qui -n’appartient à personne, où personne ne vit. C’est là que nous devons -nous diriger tout d’abord. Là nous ferons se reposer et se rassasier nos -animaux, avant d’attaquer le désert. Peut-être trouverons-nous quelque -gibier à tirer. Au pis aller, nous cheminerons ensuite, comme nous -l’avons fait jusqu’ici, aussi longtemps qu’il nous sera possible. Puis, -s’il le faut, nous abandonnerons nos chariots et, après avoir empaqueté -sur nos bêtes tout ce qu’ils contiennent, nous effectuerons à pied les -dernières étapes. Nous pourrons, en cours de route, si c’est nécessaire, -manger nos animaux. Mieux vaut encore arriver en Californie sans une -guenille sur nos dos que de laisser ici notre carcasse. Et c’est le sort -qui nous attend si nous déchaînons une querelle. - -Mon père réitéra, à plusieurs reprises, ses exhortations à éviter toute -violence en paroles et en actes, et le meeting improvisé se disloqua. - -Cette nuit-là, je fus plus long que de coutume à m’endormir. Ma rage -contre le Mormon avait à ce point excité mon cerveau que celui-ci me -tintait encore lorsque après une dernière ronde mon père rampa à son -tour dans le chariot. - -Mes parents me croyaient endormi. Il n’en était rien et j’entendis ma -mère qui demandait à mon père s’il croyait que les Mormons nous -permettraient de quitter en paix leur territoire. Il lui répondit, tout -en tirant ses bottes, qu’il avait pleine confiance et que certainement -les Mormons nous laisseraient passer en paix si personne de la caravane -ne leur cherchait noise. - -Il se retourna et, à la lueur d’une petite chandelle de suif, j’aperçus -son visage dont l’expression démentait ses paroles rassurantes. - -C’est sous cette pénible impression que je m’endormis enfin, opprimé par -la pensée du danger suspendu sur nos têtes, rêvant de Brigham Young qui, -dans mon imagination d’enfant, prenait des proportions colossales et -ressemblait à un vrai Diable, effroyable et méchant, avec des cornes, -une queue et cætera. - - - - -CHAPITRE XIII - -LA GRANDE TRAHISON DES MORMONS - - -Lorsque je me réveillai, j’étais dans mon cachot, en proie à la -coutumière torture de la camisole de force. Autour de moi les quatre -personnages habituels: le gouverneur Atherton, le capitaine Jamie, le -docteur Jackson et Hutchins. - -Je grimaçai mon sourire volontaire et luttai de toutes mes forces pour -ne point perdre le contrôle de moi-même, sous l’atroce douleur de la -circulation vitale qui reprenait. - -Je bus l’eau qu’ils me tendaient, refusai le pain que l’on m’offrait et -ne répondis pas aux questions qui m’étaient posées. - -J’avais refermé les yeux et m’efforçais de m’en retourner à Nephi, dans -le cercle des chariots enchaînés. Mais, tant que furent présents mes -visiteurs, et tant qu’ils parlèrent, je ne pus m’échapper de ma cellule. - -Malgré moi, je saisissais quelques bribes de leur conversation. - ---Absolument comme hier, disait le docteur Jackson. Rien n’est changé -d’une façon ou d’une autre. - ---Alors il peut continuer à la supporter? demandait le gouverneur -Atherton. - ---Sans hésitation. Il passera les prochaines vingt-quatre heures aussi -aisément que les dernières. Il a, je vous le dis, le cerveau brûlé, -complètement brûlé. Si je ne savais pas que c’est impossible, je dirais -qu’il a absorbé un stupéfiant. - -Le gouverneur riposta facétieusement: - ---La drogue dont il use, je la connais! C’est sa seule volonté. Je -parierais, s’il avait décrété de le vouloir, qu’il marcherait pieds nus, -sur des pierres chauffées à blanc, comme font les prêtres canaques, dans -les Mers du Sud. - ---Il se paie notre tête, déclara, d’un jugement plus posé, le docteur -Jackson. - ---Mais il refuse cependant toute nourriture! protesta le capitaine -Jamie. - -Le docteur Jackson haussa les épaules. - ---Bah! Il pourrait, à son gré, jeûner pendant quarante jours, et cela -sans qu’il éprouvât aucun mal. - -J’approuvai le docteur Jackson: - ---Oui, pendant quarante jours et quarante nuits! Veuillez, je vous prie, -resserrer encore un peu la camisole, et sortir ensuite tous d’ici. - -L’homme de confiance en chef tenta d’insinuer son doigt dans les lacets. - ---Quand on tirerait dessus avec un treuil, on ne pourrait, affirma-t-il, -obtenir un quart de pouce en sus. - ---As-tu, Standing, quelque réclamation à formuler? demanda le gouverneur -Atherton. - -Je répondis: - ---Oui. - ---Laquelle? - ---Tout d’abord, je me plains que la camisole soit abominablement lâche. -Hutchins est une vraie bourrique. Il pourrait gagner un pouce entier, -s’il le voulait. - ---De quoi te plains-tu encore? - ---Que vous ayez tous été conçus par le Diable! - -Le capitaine Jamie et le docteur Jackson esquissèrent un ricanement. -Puis Atherton ouvrit la marche, en grognant, et le quatuor se défila. - -Demeuré seul, j’eus hâte de rentrer dans le noir et de repartir pour -Nephi. J’étais furieusement désireux de connaître quel dénouement -attendait la fatale dérive de nos quarante chariots, à travers une terre -hostile et désolée. - -Un mot encore avant de reprendre mon récit. Dans tous mes voyages à -travers mes vies antérieures, je n’ai jamais pu en diriger aucun vers un -but déterminé. Ces reviviscences se sont toujours produites hors de -l’influence précise de ma volonté. Une vingtaine de fois, j’ai réincarné -le petit Jesse. Il m’est arrivé, après coup, de reprendre son existence, -alors qu’il était tout enfant dans l’Arkansas. - -Pour plus de clarté, en ce cas comme pour les autres, j’ai réuni en -faisceau toutes les phases de ces successives résurrections du passé. - -Longtemps avant l’aurore, le camp de Nephi fut en grand remue-ménage. Le -bétail avait été sorti de l’enceinte, pour être conduit à boire et à -paître. Les hommes déchaînaient les roues et tiraient les chariots pour -les dégager les uns des autres, afin que les bœufs de trait y fussent -ensuite commodément attelés. - -Les femmes cuisaient quarante déjeuners, sur quarante feux. Les enfants, -dans le froid de l’aube, se groupaient autour de la flamme, en faisant -place, ici et là, aux hommes de la dernière relève de la garde de nuit, -qui attendaient le café, les yeux lourds de sommeil. - -Les préparatifs du départ sont longs, pour une caravane aussi importante -que l’était la nôtre. Aussi le soleil était-il levé depuis une heure -déjà, et sa chaleur commençait-elle à devenir intense, lorsque nous -roulâmes hors de Nephi et poursuivîmes notre chemin à travers le Désert -sablonneux et pierreux. - -Pas un habitant du lieu ne nous regarda partir. Ils préférèrent tous -demeurer enfermés chez eux. En sorte que notre départ en parut aussi -sinistre que l’avait été notre arrivée, au déclin du jour précédent. - -A nouveau se succédèrent les heures interminables, sous le soleil de -plomb et la poussière qui nous mordait les yeux, sur cette terre maudite -aux rares broussailles de sauge. Nous ne rencontrâmes, de toute la -journée, aucune habitation humaine, ni bétail, ni trace de culture, ni -signe quelconque de vie. A la nuit tombante, nous fîmes halte comme la -veille et formâmes notre cercle de chariots près d’un ruisseau tari, où -nous recommençâmes à creuser dans le sable de nombreux trous, qui -lentement s’emplirent du suintement de l’eau. - -Plusieurs fois se renouvelèrent de semblables étapes, suivies de -pareilles haltes, où toujours les chariots enchaînés formaient le cercle -pour la nuit. Ce voyage paraissait à mon esprit d’enfant fastidieux au -delà de tout. Et toujours se poursuivait et se marquait davantage cette -même impression, que le sort nous poussait, implacable et fatidique, -suspendant sur nos têtes ses périls inconnus. - -Nous couvrions en moyenne quinze milles par jour. Je le savais parce que -mon père avait dit qu’il y avait soixante milles jusqu’à Fillmore, la -colonie prochaine de Mormons. Ce qui se traduisait par quatre jours de -voyage. - -A Fillmore les habitants nous furent hostiles, comme ils l’avaient été -partout depuis le Lac Salé. Ils se moquaient de nous, tandis que nous -tentions de parlementer pour acheter des vivres. Ils nous insultaient -copieusement, en nous traitant de «Missouriens». - -Lorsque nous fîmes notre entrée dans cette localité, nous remarquâmes, -attachés devant la plus importante de la douzaine de maisons qui -formaient la colonie, deux chevaux de selle, tout poussiéreux et striés -de sueur, qui paraissaient fourbus. - -Le vieillard aux longs cheveux cuits par le soleil, à la chemise de peau -de daim, qui semblait servir à mon père de lieutenant et de factotum, et -qui, sur sa haridelle, marchait à côté de notre chariot, désigna, d’un -coup sec de sa tête, les deux chevaux. - ---Ils ne ménagent pas, capitaine, la viande de cheval... murmura-t-il à -voix basse. Dans quel but crèvent-ils ainsi leurs bêtes? Oui, dans quel -but, si ce n’est à notre intention? - -Mon père avait déjà remarqué l’état pitoyable des deux bêtes, qui -n’avait pas échappé non plus à mes yeux d’enfant. Je vis un sombre -éclair passer dans le regard de mon père, ses lèvres se pincer, et sa -face poussiéreuse crisper ses lignes, pendant un instant. Comme deux et -deux font quatre, je savais dès lors que les deux chevaux fourbus -étaient, dans notre situation déjà angoissante, une nouvelle note -sinistre. - ---Je crois, en effet, Laban, se contenta-t-il de dire, qu’ils nous -surveillent. - -Mon père, accompagné de Laban et de plusieurs autres membres de notre -caravane, se rendit ensuite au Moulin de Fillmore, afin de tenter, comme -à Nephi, d’acheter de la farine. Désobéissant à ma mère et curieux -d’observer de près nos ennemis, je les suivis sans être aperçu. - -Quatre ou cinq hommes se tenaient en groupe auprès du meunier, pendant -l’entrevue. L’un de ces hommes, que nous devions, pour notre malheur, -retrouver par la suite, était grand, large d’épaules, et pouvait aller -vers la soixantaine. Il donnait une impression de vigueur, de force -physique et morale, peu commune. - -Contrairement aux gens que nous avions l’habitude de rencontrer dans -cette région, il avait le visage entièrement rasé. Mais il ne s’était -pas fait la barbe depuis plusieurs jours et les poils, qui en pointaient -drus, étaient gris. - -Sa bouche était largement fendue et il serrait ses lèvres l’une contre -l’autre, comme les gens qui ont perdu leurs dents de devant. Il avait un -gros nez, épais et massif. L’ensemble de sa figure était large et carré, -avec les os des joues très saillants et des bajoues qui pendaient -lourdement, à droite et à gauche de la bouche. Dominant le tout, le -front était intelligent et vaste, et les yeux, plutôt petits, assez -écartés, l’un de l’autre, étaient du bleu le plus pur que j’eusse encore -vu. - -L’entretien fut, une fois de plus, négatif et nous nous en retournâmes -au camp les mains vides. Chemin faisant, Laban dit à mon père: - ---Avez-vous vu cet homme à la face glabre? - -Mon père acquiesça de la tête. - ---Eh bien, reprit Laban, c’est Lee. Je l’avais déjà rencontré au Lac -Salé. C’est un fieffé coquin. Il possède dix-neuf femmes et cinquante -enfants, dit-on partout. Il est fanatique de sa religion. Pour quelle -raison nous suit-il, ainsi, à travers ce pays abandonné de Dieu? - -Notre marche, éternelle et fatidique, reprit le lendemain. Partout où -l’eau et le sol un peu plus fertile le permettaient, s’échelonnaient de -petites colonies, séparées l’une de l’autre par des distances qui -variaient de vingt à cinquante milles. Entre elles s’étendait l’aride et -sec Désert, de sable et de cailloux. - -A chacune de ces colonies, nous réclamions paisiblement des vivres. -Régulièrement, on nous les refusait, en nous demandant durement quels -étaient ceux d’entre nous qui avaient vendu de la nourriture aux élus du -peuple de Dieu, quand ils avaient été chassés du Missouri. Il était -totalement inutile de notre part de leur expliquer que nous étions de -l’Arkansas et non du Missouri. Telle était cependant la vérité, mais ils -s’obstinaient à prétendre le contraire. - -A Beaver[12], à cinq jours de voyage au sud de Fillmore, nous revîmes -Lee. Et nous retrouvâmes des chevaux fourbus attachés devant les -maisons. - - [12] _Beaver_ ou Castor. - -Cedar City[13] fut notre dernière halte en pays mormon. Laban qui, sur -son cheval, était allé à la découverte s’en revint faire son rapport à -mon père. Les nouvelles étaient inquiétantes. - - [13] Cité-du-Cèdre. - ---J’ai vu, dit-il, Lee s’enfuir à toute allure, lorsque je suis apparu. -Capitaine, il y a, à Cedar City, plus d’hommes et de chevaux que de -place pour eux dans la petite ville. - -Nous eûmes peu d’ennuis, cependant. On nous refusa bien de nous vendre -toute espèce de marchandise. Mais on nous laissa tranquilles. Les femmes -et les enfants demeurèrent dans les maisons, et si quelques-uns des -hommes se montrèrent à proximité de notre camp, ils n’y pénétrèrent pas, -comme il était advenu ailleurs, pour nous invectiver. - -C’est à Cedar City que mourut le bébé des Wainwright. Mrs. Wainwright, -il m’en souvient, vint trouver Laban et, en pleurant, le supplia de -tenter de lui procurer un peu de lait de vache. - ---Ainsi, dit-elle, l’enfant sera peut-être sauvé. Du lait, ils en ont. -J’ai aperçu des jeunes vaches, de mes propres yeux. Vas-y, Laban, je -t’en prie! Il n’y a aucun inconvénient à essayer. Au pis aller, ils -refuseront. Mais ils n’oseront certainement pas. Dis-leur que c’est pour -un bébé, un faible et innocent bébé. Les femmes mormons ont des cœurs de -mères. Elles ne sauraient refuser une tasse de lait à un enfant. - -Laban fit la tentative. Mais, comme ensuite il le raconta à mon père, il -ne put arriver à joindre les femmes mormons. Il ne vit que les hommes, -qui l’envoyèrent promener. - -Cedar City était le premier poste avancé des Mormons. Ensuite s’étendait -le Désert immense et, au delà, la terre rêvée, la terre heureuse et -mythique de la Californie. - -Nos chariots se mirent en route de bonne heure, le lendemain matin, moi -étant assis à côté de mon père, sur le siège du conducteur. A peine -sortions-nous de Cedar City que je vis Laban, qui cheminait à côté de -notre chariot, arrêter son cheval, lui faire exécuter plusieurs tours -sur lui-même et, se dressant sur ses étriers, montrer à mon père, avec -une mimique appropriée, une petite tombe fraîchement recouverte. C’était -celle du bébé Wainwright, que ses parents étaient venus, dans la nuit, -ensevelir là. Et ce n’était pas la première que nous avions semée sur -notre passage, depuis que nous avions franchi les montagnes. - -Ce Laban était un homme vraiment sinistre, avec sa maigreur, son long -profil aux joues creuses, ses cheveux nattés et roussis par le soleil, -qui retombaient plus bas que ses épaules, sur sa chemise en peau de -daim. Un mélange de haine, de rage et de désespoir tordait sa face, -tandis que, d’une main, il étreignait son long rifle et la bride de son -cheval, et qu’il secouait son autre poing vers Cedar City, qui allait -bientôt disparaître derrière la petite colline que nous achevions de -gravir. - -De toutes ses forces, il cria: - ---Maudits! Soyez maudits de Dieu, vous, vos enfants nés, et ceux qui -sont à naître! Puisse la sécheresse anéantir vos récoltes! Puissiez-vous -n’avoir, pour vous nourrir, que du sable assaisonné avec du venin de -serpents à sonnettes! Puisse l’eau fraîche de vos sources se transformer -en amer et brûlant alcali! Puisse... - -Je n’entendis pas la suite. Les paroles de Laban furent étouffées par le -bruit de nos chariots. Mais je le vis qui, les épaules dressées, -brandissant toujours son poing, continuait à jeter sa malédiction. - -Toute la caravane pensait comme lui et il avait interprété le sentiment -général. Toutes les femmes, en passant devant la petite tombe, se -penchaient hors des chariots, brandissant aussi leurs bras décharnés, -secouant leurs poings osseux et déformés par le travail, et crachant -leur haine aux Mormons. Un homme qui allait à pied, et avait la charge -d’aiguillonner les bœufs du chariot qui suivait le nôtre, agita son -aiguillon vers Cedar City, en éclatant de rire. Et ce rire était plus -lugubre encore que toutes les clameurs de haine. - -Tandis que la caravane continuait à rouler, je demeurai longtemps à -regarder en arrière, vers Laban, toujours debout sur ses étriers, devant -la tombe du bébé. Sinistre, oui sinistre était-il avec ses longs -cheveux, ses mocassins et ses guêtres effrangées. Sa chemise de peau de -daim était si vieille, et si battue par le temps, qu’elle s’effilochait -en filaments guenilleux, ceux-ci remplaçant les belles franges dont -jadis elle était ornée. Laban tout entier avait l’air d’un drapeau -déchiré, dont flottaient les lambeaux. - -Mais ce qui, surtout, attirait mes regards d’enfant, c’était, à sa -ceinture, des touffes crasseuses de cheveux, qui pendillaient. Lorsqu’il -pleuvait, elles devenaient d’un noir brillant. Je savais que c’étaient -autant de scalps d’Indiens et la vue m’en faisait toujours frémir. - ---Ça lui fait du bien d’épancher sa bile! monologuait à haute voix mon -père. Voilà longtemps que je m’attendais à la voir éclater. - -Je hasardai: - ---Je souhaiterais qu’il retourne sur ses pas et qu’il nous rapporte une -couple de scalps, pris aux méchants que nous venons de quitter! - -Mon père me regarda et, avec un sourire sardonique: - ---Eh! fils, tu n’aimes pas les Mormons? - -Je secouai la tête avec énergie et je sentis se gonfler en moi une haine -furibonde, qui me coupait la voix. Je répondis, au bout d’un instant: - ---Oh! mon père! Quand je serai grand, j’irai leur faire la chasse avec -un fusil! - -De l’intérieur de la voiture, ma mère intervint. - ---Toi, Jesse, dit-elle, veux-tu bien te taire! Et tout de suite! - -Et, s’adressant à mon père: - ---Tu devrais avoir honte de laisser l’enfant parler ainsi! - -Deux journées de voyage nous amenèrent dans une région dénommée les -«Prairies-des-Montagnes» et là, pour la première fois depuis que nous -traversions et avions quitté le pays des Mormons, nous campâmes sans -former aussi étroitement le cercle de nos chariots. Ils furent poussés -en rond, tant bien que mal, avec beaucoup de brèches et sans que les -roues fussent enchaînées. Nous nous préparâmes à séjourner une semaine -en cet endroit. - -Il fallait à notre bétail un sérieux repos, avant de lui faire affronter -le vrai Désert, au seuil duquel nous nous trouvions. Les mêmes basses -collines de sable et de cailloux nous entouraient, mais elles étaient -ici plus abondamment couvertes des mêmes broussailles. Sur le sable -poussait de l’herbe. A une centaine de pieds du campement coulait une -petite source, suffisante à peu près pour les besoins des gens. Plus -loin, dans un bas-fond, d’autres sources sortaient du flanc des -collines, et c’était à celles-là que le bétail s’abreuverait. - -Nous avions campé tôt dans la journée et, notre séjour devant se -prolonger plus que de coutume, les femmes procédèrent à une inspection -générale du linge sale, qu’elles projetaient de se mettre à laver, dès -le lendemain. - -Les hommes, pour leur part, ne demeurèrent pas non plus inactifs. Les -uns entreprirent sur-le-champ de raccommoder les harnais. D’autres, de -réparer les châssis des chariots et leurs armatures de fer. Il y eut, -jusqu’à la nuit, beaucoup de fer rougi au feu, beaucoup de coups de -marteaux, beaucoup d’écrous et de boulons resserrés. - -Étant allé vers Laban, je le trouvai assis par terre, les jambes -croisées, à l’ombre d’un chariot. Il était occupé à se coudre une paire -de mocassins et tirait l’aiguille, sans relâche. Il était le seul homme -de notre caravane qui portât des mocassins de peau de daim et, tandis -que je rappelle aujourd’hui mes souvenirs, je n’ai pas l’impression -qu’il faisait partie de notre troupe lorsque nous quittâmes l’Arkansas. -D’où venait-il? Je l’ignore. Il n’avait non plus ni femme ni famille, ni -chariot qui lui appartînt. Il ne possédait rien que son cheval et son -fusil, les vêtements qu’il portait, et ses deux couvertures où il -s’enroulait le soir, et qui étaient serrées, le jour, dans un des -chariots qui s’en chargeait. - -Le matin suivant, advint le grand désastre. - -Après deux jours de voyage au delà des Mormons, persuadés qu’il ne se -trouvait pas d’Indiens, nous avions, comme je l’ai dit, négligé de -former le cercle complet de nos chariots, et nous avions abandonné le -bétail à paître en liberté, sans personne pour le garder. - -Mon réveil fut pareil à un cauchemar imprévu. Ce fut comme un coup de -trompette soudain, qui me fit sursauter et me laissa stupide, quelques -instants durant. - -Je demeurai là, comme hébété, identifiant, à mesure que je sortais de ma -torpeur, les bruits variés, qui concouraient à former dans leur ensemble -un vacarme effroyable: explosions, proches et éloignées, des fusils; -cris et injures des hommes; clameurs aiguës des femmes et braillements -des enfants. Bientôt je démêlai le bruit sourd et le crissement des -balles, qui venaient frapper le fer des roues et la caisse des chariots. - -Je compris que ceux qui tiraient sur nous visaient trop bas. - -Je voulus me lever. Mais aussitôt ma mère, qui était en train de -s’habiller, me força, sous la pression de sa main, à me recoucher de -tout mon long. Mon père était déjà levé et, descendu du chariot, -examinait la situation. - -Il fit tout à coup irruption près de nous, en criant: - ---Dehors, tous, vite! A terre! - -Sans perdre de temps, il m’empoigna rudement de la main, comme avec un -harpon, et me jeta, plus qu’il ne me poussa, vers l’extrémité du chariot -d’où je sautai sur le sol. - -J’y étais à peine que mon père, ma mère et le bébé dégringolaient, -pêle-mêle, à ma suite. - ---Creuse, Jesse! me cria mon père. Fais comme moi! - -A son imitation, je me creusai un trou dans le sable, derrière l’abri -d’une des roues du chariot. Nous grattions des mains, avec une hâte -sauvage, et ma mère agissait de même. - ---Dépêche-toi! me criait mon père. Fais ton trou, Jesse, le plus profond -que tu pourras! - -Puis il se redressa et s’éloigna, dans le jour grisâtre de l’aube, et je -le vis qui courait, en clamant des ordres: - ---Couchez-vous! Abritez-vous derrière les roues de vos chariots! Creusez -des tranchées dans le sable! Que ceux qui ont femmes et enfants les -fassent sortir des voitures! Cessez le feu! Tenez prêts vos fusils et -préparez-vous à soutenir l’assaut, s’il nous est donné! Les célibataires -doivent me rejoindre, moi et Laban! Ne vous levez pas... Avancez en -rampant! - -Mais l’assaut ne se produisit pas. Pendant un quart d’heure, le feu de -nos ennemis continua, plus ou moins régulier ou nourri. Nous en -souffrîmes surtout aux premiers moments de notre surprise, lorsque les -balles vinrent atteindre ceux de nos hommes qui, déjà levés, -construisaient et allumaient les feux, dont la lueur les éclairait. - -Les Indiens, car c’était d’Indiens qu’il s’agissait, ainsi que Laban -nous l’apprit, n’avaient pas osé s’approcher et c’était à bonne distance -qu’allongés sur le sol ils tiraient sur nous. On commençait à les -distinguer nettement, dans l’aube grandissante, et je vis que mon père, -qui se tenait à quelque distance de la tranchée où ma mère et moi étions -couchés, préparait une contre-attaque. - -Je l’entendis qui criait: - ---Feu! Tous ensemble! - -A droite, à gauche, au centre, une salve de coups de fusil, éclata chez -les nôtres. Je fis, du sable, émerger ma tête légèrement, et je pus -constater que plus d’un Indien avait été touché. Le feu avait aussitôt -cessé et, dans la fumée qui se dissipait, je vis nos ennemis qui -détalaient, en traînant après eux leurs morts et leurs blessés. - -Nous profitâmes de ce répit pour nous mettre tous à l’œuvre, sans -tarder. Les chariots furent poussés, resserrés et enchaînés, les timons -à l’intérieur du cercle. Les femmes même, les jeunes filles et les -petits garçons apportaient leur aide et poussaient de toutes leurs -forces sur les rayons des roues. - -Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux bébés et enfants -étaient morts, et trois étaient mourants. Le petit Rish Hardacre avait -été frappé au bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je -me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa blessure, tandis -que sa mère le prenait sur ses genoux, pour le bander. Je voyais ses -joues baignées des larmes qu’il avait versées. Mais maintenant il ne -pleurait plus et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait -de son avant-bras. - -Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot des Foxwell. C’était -une très vieille femme, impotente et obèse, dont l’unique occupation -était de rester assise, toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la -mère d’Abby Foxwell. - -Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté de son cadavre. -Grant était très calme. Pas un pleur ne mouillait ses paupières. Il -était simplement assis près de sa femme, son fusil posé en travers, sur -ses genoux, et on le laissait seul à sa douleur. - -Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer alors capitaine -Fancher (ainsi je connus quel était mon nom de famille), toute la -caravane besognait, avec le zèle d’une troupe de castors. - -Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut creusée une vaste -tranchée, et le sable que l’on en tira fut, tout autour, disposé en -remblai. A l’intérieur de cette sorte de fosse, les femmes traînèrent la -literie, les vivres et divers objets de première nécessité, qui furent -tirés des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la pâte. Il -n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, aucun pleurnichement. -Tous savaient comme moi qu’ils étaient nés pour travailler. - -La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. Sous les -chariots de l’enceinte, une tranchée moins profonde, avec un remblai -également, fut pratiquée à l’usage des combattants. - -Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait faite hors du -camp. Il annonça que les Indiens s’étaient éloignés d’un demi-mille -environ et palabraient entre eux. Il avait, en plus, compté six des -leurs, qu’ils avaient emportés du champ de bataille et qui paraissaient -à l’agonie. - - - - -CHAPITRE XIV - -LE SUPPLICE DE LA SOIF - - -Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de -poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un -nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et -semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions -distinguer personne. - -Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna -ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce -grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante -chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la -moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques -bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du -campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus -encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur -irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler -plus loin. - -A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait vu une nouvelle -troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. On cherchait à nous encercler. A -ce même moment, nous découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui -galopaient sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline pas trop -éloignée, d’où ils nous dominaient et nous observaient. - ---L’explication, la voilà! dit à mi-voix Laban à mon père, en montrant -leur groupe de la main. Ce sont eux qui ont poussé les Indiens contre -nous. - -Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby Foxwell, qui disait à -ma mère: - ---Ce sont des blancs comme nous... Pourquoi ne viennent-ils pas à notre -secours? - -Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être destinée par -ma mère, je rétorquai: - ---Ce ne sont pas des blancs! Ce sont des Mormons! - -La journée s’écoula sans autre incident. - -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité bien noire, trois -de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je les vis partir. C’étaient Will -Aden, Abel Milliken et Timothée Grant. - ---Je les ai envoyés à Cedar City pour demander du secours, dit mon père -à ma mère, tout en absorbant rapidement quelques bouchées pour son -souper. - -Ma mère hocha la tête. - ---Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du campement. Ils ne -nous apportent aucune aide, ni ne nous adressent aucun signe d’amitié. -Ceux de Cedar City n’en feront pas plus. - -Mon père observa: - ---Il y a de bons et de méchants Mormons... - ---Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons jamais trouvé de bons! - -Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos trois messagers. -Mais je ne tardai pas alors à connaître ce qui s’était passé. Tout le -camp en était atterré. - -Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques milles qu’ils furent -entourés et défiés par les blancs. Will Aden éleva la voix et déclara -qu’ils appartenaient à la compagnie Fancher, qu’ils allaient à Cedar -City pour demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de -fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au galop, -apporter la nouvelle. - -Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien les hommes blancs -qui avaient poussé sur nous les Indiens. Le pire des périls, que nous -redoutions depuis si longtemps, fondait sur nous. - -Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant quitté l’abri des -chariots, allèrent à la source pour y chercher de l’eau. Les balles -crépitèrent autour d’eux. La source n’était pas éloignée de plus de cent -pieds. Mais le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens, -qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce n’étaient -pas, heureusement, de fameux tireurs, et les nôtres rapportèrent l’eau -sans avoir été touchés. - -Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués comme nous -l’étions aux rudesses de l’existence, nous nous y trouvions assez -confortablement. Il va de soi que ce n’était pas gai pour les familles -de ceux qui avaient été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci. - -Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je m’écartai -subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai pour ne rien perdre -de ce qui se passait. - -Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la grande fosse, à -creuser un trou. Neuf cadavres, sept d’hommes et deux de femmes, y -furent ensemble ensevelis. Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les -corps, exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son mari et son -père. Elle pleurait et se lamentait, avec de grands cris. Les autres -femmes furent longues à pouvoir la calmer. - -Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait -facilement, les Indiens continuaient à palabrer et à discuter, en un -brouhaha formidable. Mais, à l’exception d’un coup de fusil qu’ils -tiraient sur nous, de temps autre, ils n’attaquaient pas. - -Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, dans la -cervelle de ces bêtes vicieuses. - ---Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils doivent faire et le -faire? - -La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans notre fosse. Le -soleil dardait sur nous ses rayons, dans un ciel sans nuages, et pas un -souffle de vent! Les hommes, allongés avec leurs fusils, dans la -tranchée creusée sous les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans -la fosse, où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui était -exposée au plein soleil, la température était terrible. Des vélums, -faits de couvertures étendues sur des piquets, avaient été dressés -au-dessus des blessés. On grouillait et suffoquait, et sans cesse je -cherchais quelque prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les -chariots, pour porter fièrement à mon père quelque message. - -Nous avions incontestablement commis une faute grave, quand, en formant -le cercle de nos chariots, nous n’y avions pas enclos la source. La -cause en était dans l’affolement qui avait suivi la première attaque des -Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait pas être -aussitôt suivie d’une seconde. - -Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous l’étions au feu de -l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne pouvions risquer de déchaîner -nos chariots et de les pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes -de fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser un puits. -Des latrines y furent également aménagées. - -Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était à pied et -traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest de notre camp. -Il se tenait juste hors de la portée d’un coup de nos fusils. - -A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, l’attacha à deux -aiguillons, liés ensemble pour en faire une hampe plus solide, et hissa -le tout en l’air, comme drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et -poursuivit son chemin. - -Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de fusil à longue -portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, dit-il, n’ont pas encore décidé -de notre sort, et un coup de fusil sur Lee pourrait faire pencher -aussitôt, du mauvais côté, la balance indécise. - -Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande dans le drap et -l’avoir attachée à un aiguillon: - ---Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta sauvegarde. Essaie -de le joindre et de lui parler. Ne fais aucune réflexion sur ce qui est -arrivé. Tâche seulement de lui persuader de venir vers nous, pour -causer. - -Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission qui m’était -confiée. Comme je me disposais à obéir sans retard, Jed Durham cria -qu’il voulait m’accompagner. Il avait à peu près mon âge. - ---Durham, demanda mon père au père de l’enfant, autorisez-vous votre -fils à suivre Jesse? Il vaut mieux qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront -l’un l’autre de commettre des imprudences. - -Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, deux gosses de neuf -ans, sortîmes du camp sous la protection du drapeau blanc, que nous -brandissions. - -Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver en courant, il -déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même pas arriver assez près de lui -pour qu’il pût nous entendre. Il disparut soudain, après s’être caché -sans doute derrière quelque broussaille. Vainement nos yeux le -cherchèrent, quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu s’évanouir. - -Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien de temps nous -devions être absents et, comme d’autre part les Indiens tiraient sur -nous, nous continuâmes, Jed et moi, à avancer. Nous battîmes -consciencieusement les buissons, sur une assez grande distance, et ne -rentrâmes au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous deux avait -été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de temps. Mais une -émulation mutuelle excitait notre zèle et notre bravoure. - -Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout en marchant avec -notre drapeau blanc, nous découvrîmes que notre campement était assiégé -de tous côtés. A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp -d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les jeunes gens -s’exercer à courir à fond de train, montés sur leurs chevaux. Les -Indiens qui nous avaient attaqués étaient toujours campés sur leur -colline basse, du côté de l’est. - -Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, sans être vus, -une autre colline qui la dominait. Jed et moi, nous passâmes une -demi-heure à tenter de les dénombrer. Nous conclûmes, très -approximativement, qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous -constatâmes aussi que des blancs étaient parmi eux et que la discussion -était très animée. - -Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance minime, était un -camp de blancs, dissimulé par un repli du terrain. A proximité, -cinquante à soixante chevaux de selle tondaient l’herbe. Un peu plus -vers le nord, s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient -fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs. - -Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première chose qui -m’advint fut une gifle, que m’administra ma mère, pour me punir d’être -resté si longtemps éloigné. Mais mon père nous louangea fort, Jed et -moi, lorsqu’il eut entendu notre rapport. - ---Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron Cochrane, de nous -préparer dès maintenant à une attaque. Le cavalier aperçu par les -enfants était sans doute un messager, qui apportait des ordres -supérieurs. C’est en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans -rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos ennemis ne -ménagent pas la viande de leurs montures. - -Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, Laban partit à la -découverte, sous la garde du drapeau blanc qui nous avait déjà servi, à -Jed et à moi. Mais il ne s’était point éloigné de vingt pas que les -Indiens ouvraient le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser -chemin. - -Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me trouvais dans la -grande fosse, à garder le bébé, tandis que ma mère étendait des -couvertures sur le sol, pour préparer un lit. Toute la caravane était -littéralement empilée. Tellement que tout le monde, la nuit précédente, -n’avait pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient dû -dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux. - -Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant un coup sur -l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap était mourant. Il avait été -atteint à la tête, lors de la première attaque, et, toute cette journée, -il avait déliré, en divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à -ma mère des crises de nerfs, il fredonnait: - - «Le premier petit Diable disait au second petit Diable: - «Donne-moi du tabac de ta tabatière!» - Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable: - «Épargne tes sous, mon frère, - «Et toujours auras tabac dans ta tabatière!» - -J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand -l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je -fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah, -était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient -silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit. - -Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi -formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait -de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre -terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes, -au début, crièrent aussi. - -Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon -désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes -entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes -intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé. - -Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore -lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui -n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas -atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû -rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la -grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple -hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en -sûreté. - -Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce -n’était pas de chance pour moi! Je n’avais jamais vu personne au moment -précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle. - -La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla -avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez -Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt -Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en -retourna. - -La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y -eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes -furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans -la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi -que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts. - -Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits -plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du -sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source -quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après -que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du -poignet, par une balle. - -Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la -chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes -avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement -sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre -dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y -renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef, -que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père -ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les -munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court. - -On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en -hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et -vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à -l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot -des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui, -tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre -à l’abri. - -Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour -retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce -n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth. -Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux -chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva -rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas. - -La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus -intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés -piaillaient et gémissaient sans discontinuer. - -Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma -mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air -avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi -battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il -y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes -sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère. -D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du -puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de -les rafraîchir et de les calmer. - -Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des -seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la -source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus -heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il -rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper -une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et -descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait. - -Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de -personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en -eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma -mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna -pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle -ne garda rien pour elle-même. - -La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil -implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et -transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations -n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter -leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos -hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs, -comme Laban et Timothée Grant. - -Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le -campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement -de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement. - -Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande -fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait, -le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant -de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en -alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il -fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un -des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres. - -Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher -dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns -contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la -fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps -de ceux qui étaient allongés. - ---Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens? - -Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais destiné à une -autre mission, non moins glorieuse que la précédente. - ---Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons? - -Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher ma bile, sans -craindre le revers vengeur de la main maternelle, je m’écriai, avec -conviction: - ---Non! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons! - -Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres serrées de -mon père. Il reprit: - ---En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec Jed, chercher de -l’eau? - -J’exultai. - ---Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, alors, ne -tireront-ils pas sur vous. - -Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller tel que -j’étais, comme un homme, un homme véritable, en pantalon. Mais mon père -déclara que, si je refusais d’obéir, il trouverait un autre petit garçon -pour accompagner Jed. Alors je cédai. - -On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on amena, et qui -contenait les robes du dimanche de leurs deux jumelles, qui étaient à -peu près de la même taille que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous -aider à les revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre -depuis notre départ de l’Arkansas. - -Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah Dunlap et vint nous -accompagner jusqu’à la tranchée, sous les chariots. Là, derrière le -petit parapet de sable, je reçus, et Jed avec moi, ses dernières -instructions. Puis nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à -découvert. - -Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements: bas blancs, -robes blanches, avec une grande ceinture bleue, et chapeaux d’été -blancs. La main droite de Jed et ma main gauche s’étreignaient -étroitement. Dans nos deux mains libres, nous portions chacun deux -petits seaux. - ---Prenez votre temps! nous jeta mon père, comme nous commencions à -avancer. Allez doucement! Marchez comme des filles. - -Pas un coup de fusil ne fut tiré. - -Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes nos seaux et, -avant de revenir, nous nous allongeâmes à plat ventre, pour boire une -longue lampée, à même la source. Un seau plein dans chaque main, nous -rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu! - -Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous effectuâmes ainsi. -Quinze ou vingt, au bas mot. Nous marchions lentement, nous donnant la -main à l’aller. Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce -manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, nous nous -allongeâmes pour boire longuement à la source. - -Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens avaient -momentanément cessé leur feu, ils avaient en cela obéi aux ordres des -blancs qui étaient avec eux. Avait-on cru que nous étions vraiment des -filles? Je l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous -préparions à nous mettre en route pour un nouveau voyage, quand un coup -de feu éclata, puis un second. - ---Reviens! me cria ma mère. - -Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, comme nos -regards. Je le savais têtu, il me savait obstiné, et nous étions -décidés, chacun, à demeurer quand même, si l’un de nous se retirait. - -Je me remis donc en marche et il m’imita. - ---Ici, Jesse! cria à nouveau ma mère. Et il y avait plus d’une gifle -dans ses paroles. - -Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai: - ---Allons-y! - -Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous parut que tous -les fusils des Indiens étaient lâchés sur nous. J’arrivai à la source le -premier, en sorte que Jed, qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour -remplir ses seaux, que j’eusse empli les miens. - ---A mon tour, maintenant! dit-il. - -Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait visiblement -l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir la gloire de demeurer le -dernier. - -Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il eût terminé. -Je suivais du regard les petits nuages de poussière qu’autour de nous -soulevaient les balles. Finalement, nous reprîmes côte à côte notre -course. - ---Pas si vite! disais-je à Jed. Tu vas renverser la moitié de ton eau! - -Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas sensiblement. - -A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon long, la tête la -première. Une balle qui avait frappé le sol, juste devant moi, avait -fait jaillir du sable plein mes yeux. Sur le moment, je me crus touché. - -Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait. - ---Tu l’as fait exprès! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes -pieds. - -Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement -laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en -retourner chercher d’autre. - -Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si -sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai, -en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui -soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout -droit à la même place, en m’attendant. - -Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre -témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous -arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait -crevé, près de sa base, un des seaux de Jed. - -Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un -sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait -certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de -l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât. -C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se -traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes. - -Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés -héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de -bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers. - -Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance -de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son -moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous -étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se -gonfla. - -Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon -œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère -l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que -je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt -je l’ouvrais, et tantôt le fermais. - -La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait -pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous -pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à -espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon -père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de -poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes. - -Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, comme la veille, avec le -soleil couchant, je me faufilai dans la tranchée, sous les chariots, -près de Laban, que j’y rencontrai. - -J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant qu’en me -découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner sur mes pas. Il n’en fut -rien. Il continua à observer avec méfiance, entre les roues des -chariots, tout en mâchonnant son tabac. De temps à autre, il crachait -toujours à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le sable un -petit trou. - -Je me hasardai à rompre le silence. - ---Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries? - -C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il m’abordait par -cette même phrase. - -Il ne broncha pas et répondit: - ---A merveille, jeune homme! Et mieux que jamais je me porte, maintenant -que j’ai pu recommencer à chiquer. Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche -tellement sèche, que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma -chique. Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau... - -Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, par-dessus la -petite colline du nord-est, qui était occupée par les blancs. - -Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en joue, pendant une -bonne minute. Puis il laissa retomber son arme. - ---Quatre cents yards! dit-il. Il vaut mieux ne pas risquer le coup. Il -se peut que je l’atteigne. Mais je peux aussi le rater. Ton père, petit, -tient à la poudre. - -Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, car, après mon -exploit, j’estimais que je pouvais parler en homme, je demandai: - ---Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous sortir d’ici? - -Laban parut réfléchir profondément. - ---Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous sommes dans un -fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, nous en sortirons, je te le -dis. Tu peux, sur cette chance, parier sans crainte jusqu’à ton dernier -dollar. - ---Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront jamais. - ---Et quels donc? - ---Eh bien! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, et tous les -autres. - ---Que veux-tu, Jesse? N’en parlons plus... Ceux-là sont déjà sous terre. -Ne sais-tu pas que toute caravane doit semer des morts le long de sa -route? Il en a été ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et -le monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, Jesse, -vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la main dans la main. Il en -a été ainsi depuis des milliers d’années. Et toujours la naissance -l’emporta sur la mort. Je le suppose, du moins, puisque la terre ne -s’est jamais vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont -crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet -après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien! non! Tu es ici, -n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a toutes chances pour que, -quand tu seras grand, tu deviennes, en Californie, le père d’une -nombreuse famille. - -Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la bonhomie de Laban -envers moi, m’encouragèrent à formuler un désir qui, depuis longtemps, -mijotait dans mon cerveau. - ---Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons que tu sois tué ici... - ---Qui? Moi! s’exclama-t-il. - ---Je dis seulement: «Supposons», expliquai-je. - ---Ça va ainsi! Continue. Supposons que je sois tué... - ---Voudrais-tu me léguer tes scalps? - -Il ronchonna en lui-même, puis grommela: - ---Qu’en ferais-tu? Ta mère te giflerait, si elle voyait que tu les -portes. - ---Oh! je ne les porterais pas devant elle! Mais voyons, Laban, bien -franchement, si tu es tué, il faut bien que quelqu’un en hérite de tes -scalps. Pourquoi pas moi? - ---Pourquoi pas? Pourquoi pas?... C’est très exact. Je t’aime, Jesse, et -j’aime ton papa... Convenu! A la minute même où je mourrai, les scalps -deviendront ta propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée Grant, -ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée? - -Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il avait effectivement -entendu et je demeurai tout abasourdi de l’immensité de ma bonne -fortune, suffoqué de bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de -Laban, un seul mot de remerciement. - -L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil et des milliers -de coups de fusil furent tirés sur le campement. Aucun des nôtres, bien -abrités, ne fut atteint. De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de -trente coups, et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un -Indien. - -Entre temps, Laban me confia que, depuis le début du siège, les Indiens -seuls avaient nourri la fusillade. Pas un seul blanc n’avait tiré. -C’était certain et fort surprenant. Pourquoi agissaient-ils ainsi? Ils -ne nous apportaient aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non -plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer avec les -Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet inquiétant mystère? - -Le matin du quatrième jour, la soif recommença à nous tourmenter -cruellement. Une lourde rosée était tombée pendant la nuit. Hommes et -femmes, pour se rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les -timons des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles de -roues. - -La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller avant le point -du jour; qu’il avait, seul, rampé jusqu’au camp des blancs; que ceux-ci -étaient déjà debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de -leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, saisir -quelques mots de leurs prières, dont nous étions l’objet, et où ils -demandaient à Dieu de leur inspirer ce qu’ils devaient faire de nous. - -J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell: - ---Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes pensées! - ---Et qu’il ne tarde pas trop! répondit Abby Foxwell. Car, après un autre -jour sans eau, et nos munitions épuisées, que pourrions-nous devenir? - -Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de fusil ne partit. Le -soleil flamboyait dans l’air immobile. Nos soifs allaient croissant. -Bientôt les bébés altérés se mirent à pleurer, les enfants à se plaindre -et à se lamenter. - -A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se disposa à partir pour -la source. Comme il se préparait à ramper sous un des chariots, Anne -Demdike courut vers lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir. - -Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup de feu ne fut -tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait ses seaux, ni à son -retour. - ---Le ciel soit loué! s’écria quand il fut rentré, la vieille Mrs. -Demdike. Ils se sont laissés toucher par la grâce du Seigneur. - -Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes. - -Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui nous avait un peu -réconfortés, un homme apparut, porteur d’un drapeau blanc. - -Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques minutes de -conversation, il s’en revint parler à mon père et aux autres hommes. Un -peu en arrière du parlementaire, nous avions aperçu Lee, debout, et qui -nous regardait. - -Une émotion intense s’empara de toute la caravane. Les femmes, estimant -leurs peines finies, pleuraient et s’embrassaient les unes les autres. -Il y en avait, dont la vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des -_Alleluia_ et bénissaient Dieu. - -La proposition qui nous avait été faite, et que nos hommes avaient -acceptée, était que nous nous remettions immédiatement en route, sous -les plis du drapeau parlementaire, et que les blancs protégeraient notre -exode. - -J’entendis mon père dire à ma mère: - ---Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait... - -Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon de chariot. - ---Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il s’ils nous -trahissaient? - -Mon père eut un geste vague et répondit: - ---Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos munitions sont -épuisées. - -Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et les firent rouler -de façon à pratiquer des brèches dans leur cercle. J’observais avec -attention. - -Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de chevaux, qu’il -amenait, dit-il, à notre intention. Tout le monde se groupa autour de -lui. Il conta qu’il avait fort à faire avec les Indiens, pour les -maintenir à distance, et que le major Higbee, avec cinquante hommes de -la milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa protection. - -Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez Laban, et chez -nombre de nos hommes, ce fut lorsque Lee nous déclara que nous devions -nous séparer de nos fusils et les déposer dans un des chariots. Le -prétexte invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité des -Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour eux, d’être les -prisonniers de la milice des Mormons, et ils nous laisseraient partir -sans récriminer. - -Mon père parut se raidir contre une semblable demande et se préparait à -refuser. Il échangea un regard avec Laban, qui lui répondit, à voix -basse: - ---Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains que dans les -chariots, puisque nous n’avons plus de poudre. - -Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, furent montés dans un -des deux chariots amenés par Lee, et qui avaient chacun un homme pour -les conduire. Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait -les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, nous avions -neuf ans et, de plus, étions plutôt grands pour notre âge. Aussi Lee -nous rangea-t-il dans le groupe des plus âgés, en nous disant que nous -devions aller à pied, avec les femmes. - -Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le plaça dans le -chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la vis qui se mordait les -lèvres, et elle laissa faire. C’était une femme d’âge moyen, aux yeux -gris et aux traits durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis, -quelque embonpoint. Mais le long voyage et les privations subies avaient -marqué sur elle leur empreinte. En sorte que ses joues s’étaient -creusées, qu’elle avait maigri et que, comme toutes les autres femmes de -la caravane, son visage avait pris une expression pensive et angoissée. - -Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la marche. Il dit que -les femmes, et les enfants qui chemineraient avec elles, iraient les -premiers, à la file, derrière les deux chariots. Ensuite viendraient les -hommes, un par un. - -A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha les fameux scalps, -qui pendaient à sa ceinture, et me les attacha autour de la taille. - -Je protestai: - ---Mais tu n’es pas encore tué, Laban! - ---Je m’en flatte! répondit-il en badinant. Je viens seulement de me -mettre en ordre avec Dieu. Porter des scalps est une vanité toute -païenne. - -Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna brusquement ses -talons, afin de rejoindre les autres hommes de la caravane. Une dernière -fois encore, il détourna la tête et me cria: - ---Allons, au revoir, Jesse! Au revoir! - -Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans ces adieux, lorsqu’un -blanc entra, sur son cheval, dans notre enceinte. Il disait que le major -Higbee l’avait envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter, -parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, recommencer -leur attaque. - -Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets qu’elle pouvait -emporter. Nous abandonnions derrière nous tous nos grands chariots, pour -suivre les deux qui avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les -talonnaient de près. Quand nous fûmes à deux cents yards en avant, nos -hommes, à leur tour, se mirent en marche. - -A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. Appuyés sur leurs -fusils, les soldats, debout, formaient une longue double ligne, écartés -les uns des autres de six pieds environ. Tandis que tous défilions -devant eux, je ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui -était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres comme des -croque-morts. Les femmes l’observèrent aussi, et quelques-unes se mirent -à pleurer. - -Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas voir mes scalps. -Derrière moi venaient les trois sœurs Demdike, deux d’entre elles -soutenant leur vieille mère. J’entendis, devant nous, Lee qui criait -sans cesse, aux deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne -pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs Demdike affirma être -le major Higbee, se tenait en selle sur son cheval, derrière les -soldats, et nous regardait passer. Pas un Indien n’était en vue. - -Comme je venais de tourner la tête pour voir si je n’apercevais pas Jed -Dunham, l’événement eut lieu. - -J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte: - ---Faites votre devoir! - -Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup -unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle -décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère -tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma -mère. Elle aussi était par terre. - -De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui -faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se -sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et -Indiens nous tuaient pêle-mêle. - -Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur -deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de -l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient, -avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les -maintenir. - -Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap, -tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis, -s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours. - -La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière -fugace, passa comme une apparition et ne fut plus. - -Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa -réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en -réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell -Standing; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et -expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent. - -Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew -Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui -sert d’aide lors des exécutions. - -Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher. -J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au -temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand -massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en -bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima -qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour. - -J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme et j’affirme que -jamais, dans mon existence de Darrell Standing, je n’avais auparavant lu -une seule ligne, entendu une seule parole se rapportant à la caravane du -capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes. - -Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de la prison de San -Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il est évident que je n’ai pu les -tirer de rien, pas plus que je n’ai pu créer la dynamite que l’on me -réclamait. - -Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la seule explication -plausible est qu’ils avaient subsisté dans mon esprit immortel qui, -contrairement à la matière, ne saurait périr. - -Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, que Matthew Davies -m’a encore déclaré ceci. Quelques années après le massacre, dont la -nouvelle avait transpiré, Lee fut arrêté par la police du gouvernement -des États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y être exécuté, à -l’endroit même où notre caravane avait campé. - - - - -CHAPITRE XV - -RÊVES D’OPIUM OU RÉALITÉS? - - -Quand, au terme de mes premiers dix jours consécutifs de camisole, je -fus ramené à la vie consciente par le pouce du docteur Jackson, qui -pressait, pour l’écarter, une de mes paupières, j’ouvris successivement -mes deux yeux et, tournant mon visage vers le gouverneur Atherton, j’eus -le sourire. - ---Trop misérable pour vivre et trop vil pour mourir! - -Telle fut l’appréciation flatteuse qu’il porta sur moi. - ---Les dix jours sont achevés gouverneur... - ---C’est bon, grommela-t-il. Nous allons vous délacer. - ---Ce n’est pas cela, lui dis-je. Vous avez certainement remarqué mon -sourire. Et vous n’avez point, sans doute, oublié notre petit pari. -Avant de me délacer--ce qui n’est pas autrement urgent--donnez donc à -Morrell et à Oppenheimer le tabac Bull Durham et le papier à cigarettes -que vous avez promis. Pour que vous fassiez bonne mesure, voici un autre -sourire... - ---Oui, oui, je connais les bluffs familiers aux animaux de votre espèce, -déclara, d’un air sentencieux, le gouverneur Atherton. Vous n’en serez -pas plus avancé! Je ne sais ce qui me retient de vous battre, vous qui -battez tous les records de la camisole. - ---Le fait est, opina le docteur Jackson, que je n’ai jamais entendu -parler d’un homme qui sourit, après dix jours de ce traitement. - ---C’est du bluff! je le répète... répondit le gouverneur. Délace-le, -Hutchins. - -Je murmurai derechef, car la vie en moi était devenue si faible, qu’il -me fallait réunir le peu de forces qui me restaient, et y joindre toute -ma volonté, pour pouvoir émettre seulement ce murmure: - ---Pourquoi cette hâte, gouverneur? Oui, pourquoi cette hâte? Je n’ai pas -de train à prendre. Et je suis si diantrement à l’aise dans ma situation -que je préfère, mille fois, n’être pas dérangé. - -On me délaça cependant et on me roula sur le sol, hors de la fétide -camisole, comme un paquet inerte et impuissant. - -Le capitaine Jamie se pencha sur moi. - ---Je ne m’étonne pas, dit-il, qu’il se trouvât bien là dedans. Il ne -sent rien. Il est paralysé. - ---Paralysé comme votre vieille grand’mère! ricana le gouverneur. Du -bluff! vous dis-je. Mettez-le un peu sur ses pieds et vous verrez s’il -ne tient pas debout. - -Hutchins et le docteur réunirent leurs efforts pour me redresser. - -Quand ce fut fait: - ---Lâchez maintenant! commanda Atherton. - -La vie n’avait pu, tout naturellement, revenir d’un seul coup dans mon -corps, qui, dix jours durant, avait été comme mort. Le résultat en fut -que, n’ayant sur ma matière aucune influence, je flageolai sur les -genoux, tanguai en des torsions diverses et, finalement, vins m’écraser -le front contre le mur de ma cellule. - ---Vous voyez bien! dit le capitaine Jamie. - ---Oui, oui, bien joué! s’obstina le gouverneur Atherton. Cet homme a du -cran, je le reconnais. C’est un simulateur admirable! - ---Vous parlez d’or, gouverneur, murmurai-je, allongé par terre. Je l’ai -fait exprès. C’est une chute de comédie. Relevez-moi encore et je -recommencerai. Je vous promets beaucoup à rire... - -Je ne m’attarderai pas sur la torture que j’éprouvai, comme les fois -précédentes, par suite du retour de la circulation du sang. C’était déjà -pour moi une vieille histoire, qui régulièrement allait se renouveler à -chaque période de camisole. Les marques indélébiles que cette intense -souffrance a creusées sur mon visage, je les emporterai à la potence. - -Quand, enfin, ils me laissèrent seul, je restai étendu par terre tout le -reste de la journée, hébété, dans un demi-coma. Il y a une sorte -d’anesthésie de la douleur, engendrée par la douleur même et par son -excès. J’ai connu cette anesthésie. - -Vers le soir, je réussis à me traîner, çà et là, sur le sol de ma -cellule, sans pouvoir me tenir debout. Je bus beaucoup d’eau--comme le -petit Jesse assoiffé, étendu sur le sable brûlant. Ce fut le lendemain -seulement que, par un effort puissant de ma volonté, je me décidai et -parvins à manger l’horrible pain que l’on m’avait laissé. - -Le programme du gouverneur Atherton n’avait pas varié. Me permettre de -me reposer et de récupérer des forces, quelques jours durant. Puis, si -je n’avais pas avoué où était cachée la dynamite, me remettre, pour dix -jours, dans la camisole. - -Lui-même me l’avait répété, et je lui avais simplement répondu: - ---Navré je suis, de tout mon cœur, de vous causer tant d’ennuis, -gouverneur. Quel dommage que je m’obstine encore à vivre! Ma mort vous -soulagerait de tous vos tourments. Que voulez-vous? Si je ne meurs pas, -ce n’est point de ma faute. - -Je ne crois pas qu’à cette époque je pesasse plus de quatre-vingt-dix -livres. Deux ans avant, lorsque se refermèrent sur moi les portes de la -prison de San Quentin je faisais cent soixante-cinq livres. J’avais -perdu, semblait-il, tout ce que je pouvais perdre. Il ne paraissait pas -possible que je pusse, à la fois, perdre une once de plus et continuer à -vivre. Cependant, au cours des mois qui suivirent, once par once, je -continuai à diminuer de poids, jusqu’à me rapprocher plus, selon mon -calcul approximatif, de quatre-vingts livres que de quatre-vingt-dix. - -Il y a des gens qui s’étonnent de voir à quel point certains hommes -peuvent s’endurcir. C’est une affaire d’entraînement. Le gouverneur -Atherton était un homme dur, et sa dureté m’endurcissait. Par -contre-coup, ma propre dureté réagissait sur la sienne et l’accroissait. - -Quoi qu’il fît, il ne réussit pas pourtant à me tuer. Si je vais mourir, -c’est qu’une loi précise et un juge impitoyable, qui l’a appliquée, -m’ont condamné à la potence, pour avoir frappé un geôlier avec mon -poing. Jusqu’à la dernière seconde, je protesterai toujours que le nez -de ce gardien avait une aptitude spéciale à saigner. Quand je donnai ce -coup de poing, mes yeux clignotaient à la lumière, comme ceux d’une -chauve-souris, et j’étais, à la lettre, un squelette, chancelant sur ce -qui lui servait de pieds. Comment aurais-je pu frapper bien fort? -Quelquefois je me demande si ce malheureux nez a réellement saigné. Bien -entendu, Thurston l’a juré, à la barre des témoins. Mais j’ai vu des -geôliers prêter serment pour de pires parjures. - -Ed. Morrell brûlait de savoir si j’avais continué à réussir mes -expériences. Mais ce fut seulement lorsque, la nuit suivante, Jones -Face-de-Tourte fut venu relever Smith que, profitant de son illégale -faculté de pioncer, je pus engager sérieusement la conversation avec mes -deux compagnons. Lorsque j’eus terminé mon récit, Oppenheimer déclara: - ---Rêves d’opium! - -Puis, après un silence, il reprit: - ---Au temps où j’étais garçon de courses, j’ai, une fois, fumé de -l’opium. Je puis te dire, Standing, que, pour ce qui est de voir des -choses, je t’aurais rendu des points. C’est, je me figure, le truc -qu’emploient les romanciers pour se monter l’imagination. - -L’opinion d’Ed. Morrell m’était favorable, au contraire. Il ne doutait -pas de ce que je racontais. Les résultats, cependant, étaient différents -chez lui de ceux que j’obtenais. Lorsque son corps, m’expliquait-il, -mourait dans la camisole, il demeurait Ed. Morrell. Jamais il ne -remontait dans des existences antérieures. Lorsque son esprit était -libéré de la matière, c’était pour errer toujours dans le temps présent. -Dans cet état, il lui était donné de contempler sa dépouille, gisante -sur le sol de son cachot, puis d’errer à travers San Francisco et d’y -voir ce qui s’y passait. Il avait ainsi visité deux fois sa mère et, les -deux fois, il l’avait trouvée endormie. Mais il n’avait aucun pouvoir -sur les choses matérielles. Il ne pouvait ni ouvrir ni fermer une porte, -ni déplacer un objet, ni manifester sa présence par quelque bruit ou -autrement. Les mêmes choses matérielles n’avaient non plus, par contre, -aucun pouvoir sur lui. Murs et portes ne lui étaient pas des obstacles. -Il était uniquement esprit et pensée. - ---Dans une de ces promenades à San Francisco, nous conta-t-il, j’appris, -par une nouvelle enseigne appendue devant la boutique de l’épicerie qui -faisait le coin du pâté de maisons où habitait ma mère, que ladite -épicerie avait changé de propriétaire. Six mois après seulement, je pus -envoyer à ma mère ma première lettre, et m’y informai près d’elle si ce -que j’avais constaté était exact. Elle me répondit qu’effectivement -l’épicerie était passée en d’autres mains. - ---Ainsi, demanda Jake Oppenheimer, tu avais été capable de lire ce qui -était sur l’enseigne? - ---Évidemment, je l’ai lu, répondit Morrell. Sans quoi, aurais-je pu -savoir que le nom du propriétaire avait été modifié? - ---Fort bien! frappa l’incrédule Oppenheimer. Ton raisonnement est -irréfutable. Mais je demande une preuve supplémentaire. Dans quelque -temps, quand nous aurons des gardiens un peu plus maniables, qui nous -permettront de nous procurer parfois un journal, tu te feras mettre en -camisole, tu quitteras ton corps, et tu t’en iras faire une petite -balade dans le vieux Frisco[14]. Glisse-toi, entre deux et trois heures -du matin, aux environs de la Troisième Rue et du Marché, c’est l’instant -où les journaux du matin sortent des presses. Lis les dernières -nouvelles. Puis reviens en vitesse à San Quentin, en précédant le -remorqueur qui traverse la Baie et qui apporte les journaux. Fais-moi -part de ce que tu auras lu. Je me procurerai ensuite, par -l’intermédiaire d’un gardien, un de ces journaux. Si je trouve exact -tout ce que tu m’auras dit, alors je joindrai les pouces et absorberai -ensuite, comme paroles d’Évangile, tout ce que tu raconteras de tes -promenades. - - [14] Abréviation de San Francisco. - -C’était là, en effet, une excellente épreuve, et je ne pus qu’approuver -Oppenheimer, en déclarant à mon tour qu’une telle expérience serait -décisive. Morrell répondit qu’il s’y prêterait volontiers. Mais il lui -répugnait de quitter inutilement son corps. Il ne le ferait que si, un -jour, il avait mérité la camisole, en dehors de sa volonté et s’il -souffrait réellement trop. - -Oppenheimer observa: - ---Voilà comme ils sont tous! Ils ne veulent jamais déballer leur -marchandise! Ma mère croyait aux esprits. Lorsque j’étais enfant, elle -ne cessait de les évoquer et de les interroger, en leur demandant des -conseils. Mais jamais elle n’en a tiré rien de bon. Ils étaient -incapables de lui dire où le vieux père aurait pu trouver une place -sûre, ou découvrir une mine d’or, ou gagner le gros lot à la Loterie -Chinoise. Je t’en fiche! Ils ne lui servaient que des ragots. Comme, par -exemple, que l’oncle du vieux père avait eu un goître, ou que son -grand-père était mort de phtisie galopante; ou que nous déménagerions -avant qu’il fût quatre mois. Et ceci n’était pas bien malin à annoncer, -étant donné que nous changions de logis six fois par an, en moyenne! - -J’estime que si Oppenheimer avait eu la chance de recevoir, dans sa -jeunesse, une bonne éducation, il serait certainement devenu un grand -savant, un penseur égal aux plus illustres. C’était un homme positif, -qui ne croyait qu’aux faits bien établis. Sa logique était imbattable, -bien qu’un peu froide.--«Je veux voir d’abord.»--Telle était la règle -qui lui servait à mener toutes choses. Il n’y avait pas chez lui la -moindre imagination, et toute autre foi lui était étrangère. C’est bien -ce que Morrell avait observé de son côté. Le manque de foi avait empêché -Oppenheimer de réussir, dans la camisole, l’expérience de la petite -mort. - - - - -CHAPITRE XVI - -«ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT?» - - -Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de cette vie, aussi -approximativement que je puisse la situer, s’étendait à peu près entre -1550 et 1650, et je vécus cette existence jusqu’à un âge fort avancé, -comme vous le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis que -Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes -expériences a toujours été de n’avoir point poussé plus loin mes études -historiques. Ainsi aurais-je pu identifier et exposer plus exactement -nombre de faits, qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis -contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, à travers le -temps et les lieux de mes existences antérieures. - -Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est que mes souvenirs -n’en commencent guère avant trente ans. Plusieurs fois, dans la -camisole, m’est apparu Adam Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine -stature, les muscles protubérants, homme dans toute la force de ses -trente ans. - -Le _Sparwehr_, sur lequel je naviguais en qualité de simple matelot, -était un vaisseau hollandais, vaisseau marchand, parti pour les Indes, -et qui s’était aventuré bien au delà, sur des mers inconnues, à la -recherche de nouvelles richesses. - -Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et dont la face bestiale -et la tête carrée, toute grisonnante, n’avaient rien en apparence de -romanesque, rêvait de la découverte de terres inexplorées, de quelque -nouvelle Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les épices. - -La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout la fièvre, les -morts violentes et des paradis pestilentiels, dont la beauté recouvrait -de vrais charniers et marchait de pair avec eux. Et encore des -cannibales, qui nichaient dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs -de têtes. Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les lames -furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets des montagnes, -fumaient des volcans. Là, de tout petits hommes, aux cheveux crépus et -serrés, qui semblaient plutôt des singes, dont ils avaient le cri -insupportable et plaintif, campaient dans les forêts et dans la jungle, -derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où ils nous envoyaient, dans -l’ombre du soir, des éclats de bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous -avait été, comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats, -mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements. - -Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces encore, nous -affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient pleuvoir sur nous flèches -et javelots, dans le grondement et le roulement de guerre de leurs -petits tam-tams et de leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils -s’embusquaient sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis que -montaient, de collines en collines, des colonnes de fumées, qui -appelaient aux armes la population tout entière. - -Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire de l’aventureux -_Sparwehr_. Tout ce qui n’était pas à lui appartenait au capitaine -Johannes Maartens, et réciproquement. Celui-ci parlait peu l’anglais, et -Hendrik Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de qui je -vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez confiance en moi pour -apprendre rapidement toutes les langues, le hollandais tout d’abord, -puis le coréen, comme vous l’allez voir! - -Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes à une île -appartenant au Japon, qui n’était pas marquée sur notre carte. Les -habitants ne voulurent avoir aucuns rapports avec nous. Deux -fonctionnaires en robe de soie traînante, et portant l’épée, qui firent -l’admiration béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous -invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. Sous -l’affectation doucereuse de leurs manières et de leurs discours -transperçait l’ardeur belliqueuse de leur race, et nous nous hâtâmes -d’obtempérer. - -Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais et arrivâmes à la -Mer Jaune, faisant route vers la Chine. - -Le _Sparwehr_ était un vieux, sale et abominable sabot, qui traînait à -ses flancs et sous sa quille toute une chevelure marine. Sa marche en -était fort alourdie et entravée. Lorsqu’on prétendait le faire changer -de direction, il demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à -l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, dans ses -mouvements. Avec vent debout, il en avait pour un bon quart d’heure à -virer, et tout l’équipage devait donner. - -Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit heures durant, -nous avait fait rendre l’âme, le vent avait soudain sauté. Le _Sparwehr_ -avait refusé d’obéir au gouvernail et, pris de flanc, il s’en allait à -la dérive. - -Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale d’une aube -tempétueuse, sur une mer en furie, dont les lames s’élevaient hautes -comme des montagnes. On était en hiver. Tout, sauf la mer, était -silencieux autour de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de -neige, nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière. -Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de récifs écumeux, de rocs -sinistres et innombrables, au delà desquels apparaissaient confusément -des falaises abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots. -Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes se profilait, -couverte de neige. - -Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle nous allions, et -si d’autres que nous y avaient jamais abordé. A peine une vague ligne -l’indiquait-elle sur notre carte. Et il nous était permis de craindre -que ses habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que son -aspect. - -La proue du _Sparwehr_ donna en plein contre un pan de falaise, qui -s’avançait en eau profonde, et notre mât de beaupré, après s’être un -instant dressé jusqu’au ciel, se brisa net. Le mât de misaine s’abattit -avec un vacarme effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses vergues -et ses haubans[15]. - - [15] Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant du - navire; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède le - grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales qui, - sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages - qui, entre eux, étayent les mâts. - -Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets de vagues, je -parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur le gaillard d’avant. D’autres -hommes de l’équipage firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent -solidement avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, tous les -autres avaient péri. - -Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait pas perdu son -sang-froid. Il me toucha de la main, puis leva son doigt vers une -cascade d’eau salée, qui ruisselait, d’une anfractuosité de la falaise. - -Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si j’étais homme à -escalader le grand mât, encore debout, et à sauter de là sur la -minuscule plate-forme qu’à vingts pieds au-dessus de la dunette -ménageait cette anfractuosité, dans le rocher à pic. - -La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, selon les -oscillations du mât. Tantôt elle était de six pieds, et tantôt de vingt -pieds. Le mât oscillait comme un ivrogne, par l’effet du roulis et du -tangage, tandis que le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des -heurts de sa coque contre la falaise. - -Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte du mât tragique, je -mesurai de l’œil la largeur du saut qui était nécessaire, et me lançai. -L’opération réussit et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là, -je me mis à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, qui -m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il n’y avait pas de -temps à perdre, car le _Sparwehr_ pouvait, d’un instant à l’autre, -sombrer en eau profonde. Tous tant que nous étions, nous étions à moitié -ankylosés par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos vêtements -mouillés. - -Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il fut projeté dans -le vide et je vis son corps qui tournait sur lui-même, comme une roue de -voiture. Un paquet de mer le happa, tandis qu’il tombait, et -l’écrabouilla contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme de -vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre une saillie de la -falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il mourut du coup. Deux autres -hommes culbutèrent dans le vide, comme avait fait le cuisinier. Les -quatorze autres et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent -sains et saufs. Une heure après, le _Sparwehr_ s’engloutissait. - -Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous demeurâmes -accrochés à la falaise, sans aucune issue pour nous, car il nous était -impossible de l’escalader plus haut, et nous ne pouvions non plus -redescendre vers la mer, qui s’était un peu calmée. - -Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche nous découvrit sur notre -perchoir. - -Les hommes qui le montaient étaient entièrement vêtus de vêtements -blancs, fort sales, on le conçoit. Leurs longs cheveux étaient -curieusement noués sur le faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par -la suite, est, chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il -offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par des mots, un -point de prise excellent, permettant de flanquer à son interlocuteur un -solide soufflet. - -Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient ceux qui le -montaient, afin d’y quérir du secours. Tout le monde accourut, avec des -cordes, et presque toute la journée fut nécessaire pour nous tirer de -notre fâcheuse position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux. - -C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et leur nourriture -était difficile à digérer, même par l’estomac d’un matelot. Leur riz, -d’une indicible saleté, était brun comme du chocolat. Les grains, qui -demeuraient munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés de -bouts de paille et de bouts de bois. A tout moment, il fallait s’arrêter -de manger, afin de s’introduire dans la bouche le pouce ou l’index, et -se débarrasser la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se -nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de cornichons -d’une espèce particulière, d’un goût si fort qu’ils vous emportaient la -bouche[16]. - - [16] Des piments. - -Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un toit de chaume. -A travers les cloisons intérieures étaient pratiquées des ouvertures, -par où transitait la fumée de la cuisine, en chauffant, sur son passage, -la pièce où l’on couchait. - -Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves gens, étendus sur -les nattes qu’ils nous offrirent, et nous consolant de notre malheur -avec leur tabac, qui était très doux, presque insipide. Nous le fumions -dans des pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait d’un -conduit d’un yard de long. - -Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui était sur et se -buvait chaud, et présentait l’apparence du lait. Si l’on en prenait une -dose un peu forte, il montait rapidement à la tête. Après en avoir lampé -d’énormes potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot, -dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer son ivresse. -Encouragés par ce beau succès, mes compagnons m’imitèrent, et bientôt -nous nous mîmes tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente -de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux aussi d’avoir -été jetés sur une terre inconnue, abandonnée de Dieu. - -Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, en chantant, le -bruit d’une trompette, et se battait à force les cuisses, en compagnie -des meilleurs de notre bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et -compassé comme tous les Hollandais, petite figure brune où luisaient -deux yeux semblables à deux perles noires, se livrait, comme le pire -d’entre nous, à mille folies. - -Comme font immanquablement les matelots ivres, il sortait sans répit, de -sa poche, tout ce qu’il avait d’argent sauvé avec lui, afin d’acheter -toujours plus de breuvage laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les -femmes n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis que tout ce que -la pièce pouvait contenir de public s’y entassait, pour assister à nos -expansions bouffonnes. - -C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son associé Hendrik -Hamel, leurs treize hommes et moi-même, amenâmes tapage et braillâmes de -toutes nos forces, dans le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le -vent d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a fait -victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je crois, en vérité, -que s’il y a été poussé par sa soif de lucre et de rapines, c’est à sa -folle insouciance qu’il a dû de réussir ses entreprises. - -Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre de Cho-Sen (Ah! -ah! que voilà un joli nom, et je ne pouvais vraiment pas mieux -choisir[17]!) n’était pas pour exciter beaucoup notre enthousiasme. Si -ces misérables pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses -habitants, nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi ce sol avait -peu attiré les navigateurs étrangers. - - [17] _Chosen_, en anglais, veut dire _choisi_; d’où le calembour du - narrateur. - -Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait partie d’une île, -et ceux qui y commandaient avaient sans doute expédié un message sur le -continent. Un beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts, -dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille de riz, -jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève. - -Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté au rivage, les -yeux du capitaine Johannes Maartens s’écarquillèrent démesurément, car -une soie magnifique recommençait à chatoyer devant ses yeux. - -Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie de la tête aux -pieds, d’une soie multicolore, aux tons pâles, et il était entouré d’une -demi-douzaine de serviteurs obséquieux, pareillement habillés de soie. - -Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, comme je l’appris par la -suite. C’était un _yang-ban_, ou homme noble. Il exerçait les fonctions -de magistrat ou gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi -fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses -administrés. - -Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à sa suite et se -dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats étaient armés de lances -dont le fer, long et plat comme celui d’une hache, tranchant comme une -lame de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns d’entre eux -étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait aux époques héroïques. -Il était de telle dimension qu’un homme était nécessaire pour le porter, -et un autre homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé, -lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le constater, -partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait pas. La réussite -dépendait d’un bon réglage de la mèche et de l’état de la poudre déposée -dans le bassinet. - -Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin. - -Les dirigeants du village tremblaient de peur devant lui, et sans doute -n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, comme interprète, au nom de mes -compagnons, et baragouinai les quelques mots de coréen que je -connaissais. - -Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit signe de m’écarter. -J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je craint? J’étais aussi grand -que lui et, comme poids, je surpassais nettement le sien. J’étais beau, -ma peau était blanche et mes cheveux étaient d’or. - -Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis que les six -serviteurs soyeux formaient entre lui et nous un cordon défensif. -Pendant qu’il parlait à cet homme, plusieurs soldats s’avancèrent, -portant sur leurs épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six -pieds de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement -fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une de leurs extrémités -était un trou rond, d’un diamètre inférieur à celui de la tête d’un -homme. - -Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis d’une de ces planches -s’approchèrent de Tromp, qui était assis par terre, fort occupé à -examiner un panaris qu’il avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais -Tromp était un balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées. -Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche s’ouvrit -comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement rivée, autour de -son cou. - -Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se mit à beugler comme -un taureau, et à danser avec une telle frénésie qu’il fallut s’écarter -pour lui faire place, ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui. - -La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin avait -médité de nous mettre tous au carcan, et la bataille commença. Nous nous -battions, les poings nus, contre un cent de soldats, bien armés, et -contre les habitants du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que -Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en un fier dédain. - -Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant. Mes -compagnons avaient déjà fait leur soumission et avaient été, depuis -longtemps, mis au carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs -comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, des muscles -et une volonté non moins solides. J’avais vite compris, à ma joie, que -les Coréens ignoraient tout de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que -pour la garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient en -tas, les uns sur les autres. - -Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. M’étant rué sur lui, -ses serviteurs s’interposèrent et le sauvèrent. C’étaient des êtres -flasques. Tapant dans la masse, je les envoyai rouler à droite et à -gauche, en grand désordre, et je fis de leurs soies un surprenant -gâchis. Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre -leur seigneur et maître qui se trouvait derechef en péril, fondirent sur -moi, tellement nombreux, que mes mouvements en étaient entravés. Ceux -qui étaient derrière poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais -pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis. - -Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre et, comme les -autres, je fus mis en planche. - -On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos carcans, sur une des -jonques qui, toutes deux, remirent à la voile. - ---Bon Dieu! interrogea Vandervoot, et quoi encore? - -Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous étions piteusement -assis sur le pont, les uns à côté des autres. Juste au moment où -Vandervoot posa sa question, la jonque s’inclina fortement sous la brise -et nous déboulâmes tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots -opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés[18]. - - [18] Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du pont - d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer. - -De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa les yeux vers nous, -sans paraître nous voir. Quant à Vandervoot, il ne fut plus connu parmi -nous, bien des années durant, que sous le sobriquet: «_Et quoi encore, -Vandervoot?_» Pauvre bougre! Il mourut gelé, une nuit, dans les rues de -Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît devant lui. - -On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta dans une prison -puante, infectée de vermine. - -Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier contact avec -les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, pour tous mes compagnons, -prendre une glorieuse revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous -l’allez voir, Lady Om eut des bontés pour moi et où le pouvoir fut mien. - -Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux jours. Kwan-Yung-Jin avait -envoyé un messager à Keijo, la capitale, afin de connaître quelle -serait, à notre égard, la décision royale. - -Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition foraine. De l’aube -au crépuscule, les barreaux de nos fenêtres étaient assiégés par les -indigènes, qui jamais encore n’avaient vu de spécimens de notre race. -Parmi ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes -ladies, portées en palanquins sur les épaules de leurs coolies, venaient -considérer les diables étrangers vomis par la mer et, tandis que leurs -serviteurs chassaient la foule vulgaire à coups de fouet, elles -risquaient vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous -pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la coutume du -pays. Seules, les danseuses et les vieilles femmes circulaient dehors, -la figure découverte. - -J’ai souvent pensé que Kwan-Yung-Jin souffrait des nerfs et que, lorsque -ceux-ci le tourmentaient particulièrement, il s’en prenait à nous. Quoi -qu’il en soit, sans rime ni raison, chaque fois qu’il en avait le -caprice, il ordonnait que nous sortions de prison et qu’on nous battît -dans la rue, aux cris de joie de la populace. L’Asiatique est une bête -cruelle, qui se délecte, sans se lasser, au spectacle de la souffrance. - -Puis, à notre grande satisfaction, les bastonnades prirent fin. -L’arrivée de Kim en fut la cause. - -Qui était Kim? Je dirai seulement de lui qu’il était le cœur le plus pur -que nous ayons jamais rencontré en Corée. Il était alors capitaine, et -commandait cinquante hommes, lorsque nous fîmes sa connaissance. Ensuite -il devint commandant des Gardes du Palais. Et, finalement, il mourut -pour l’amour de Lady Om et pour le mien. Qui était Kim? Il était Kim, et -c’est tout dire. - -Sitôt son arrivée, nos cous furent délivrés de leurs carcans et nous -fûmes logés à la meilleure auberge du lieu. Sans doute nous étions -encore des prisonniers. Mais des prisonniers honorables, avec une garde -d’honneur, de cinquante cavaliers. - -Le lendemain, nous cheminions sur la grande route royale, seize marins -montés à califourchon sur seize chevaux nains, comme il s’en trouve en -Corée, et nous nous dirigions vers Keijo. L’Empereur, m’expliqua Kim, -avait exprimé son désir d’abaisser son regard sur les étranges «Diables -des Mers». - -Le voyage dura plusieurs jours, car il fallait traverser, du nord au -sud, la moitié du territoire coréen. - -A la première halte, étant descendu de selle, j’allai voir donner la -pitance à nos montures. C’était le cas ou jamais de crier: «Et quoi -encore, Vandervoot?» Je ne m’en fis pas faute et tous accoururent. Aussi -vrai que je suis vivant, les gens de notre escorte nourrissaient leurs -chevaux avec de la soupe aux févettes, de la soupe aux févettes chaude, -encore et encore. Et, durant tout le temps de notre voyage, les chevaux -n’eurent rien autre chose que de la soupe aux févettes. - -C’étaient, je l’ai dit, des chevaux nains, on ne peut plus nains. -L’ayant parié avec Kim, j’en soulevai un et, en dépit de ses -hennissements et de sa résistance, je l’enlevai, se débattant, sur mes -épaules, où je le maintins solidement. En sorte que les hommes de Kim, -qui déjà avaient ouï parler de mon sobriquet de Yi-Yong-ik, le -Tout-Puissant, ne me donnèrent plus désormais, d’autre nom. - -Kim était plutôt grand pour un Coréen, race de haute stature et bien -musclée. Et lui-même se tenait en haute estime sur ce chapitre. Mais, -coude à coude et paume à paume, je lui faisais baisser le bras à -volonté. Aussi les soldats et les badauds, qui s’assemblaient sur notre -passage dans les hameaux que nous traversions, me regardaient-ils bouche -bée, en murmurant: «Yi-Yong-ik!» - -Nous demeurions promus, en effet, à la dignité de ménagerie ambulante. -Notre renommée nous précédait, et les gens de la campagne environnante -accouraient en foule, pour nous voir défiler. Ils s’alignaient tout le -long la route, comme au passage d’un cirque. La nuit, les auberges où -nous logions étaient assiégées par une multitude avide de nous -contempler. Nous n’avions un peu de repos qu’après que les soldats -avaient repoussé cette cohue à coups de lance, et avec maints horions. -Auparavant, Kim faisait appeler les hommes les plus forts, les lutteurs -les plus renommés, et se divertissait énormément, ainsi que la foule, à -me voir les mettre en marmelade et les abattre dans la boue, les uns -après les autres. - -Le pain était ignoré, mais nous avions en abondance du riz bien blanc -(excellent pour les muscles et dont je ressentis longtemps les -bienfaits), ainsi qu’une viande que je découvris rapidement être de la -viande de chien, animal qui est régulièrement abattu dans les boucheries -coréennes. Le tout assaisonné de pickles effroyablement épicés, mais que -je finis par aimer à la passion. Pour boisson, un autre breuvage blanc, -mais limpide et montant fortement à la tête, qui provenait de la -distillation du riz, et dont une pinte aurait suffi à tuer un -malportant, si elle ravigotait merveilleusement un homme fort, au point -même de le rendre à peu près fou. - -A Chong-ho, ville fortifiée que nous traversâmes, je vis, à la suite -d’une absorption exagérée de ce breuvage, Kim et les notables rouler -sous la table. C’est sur la table que je devrais dire, car celle-ci -n’était autre que le sol, où nous étions accroupis et où, pour la -centième fois, je pris dans les jarrets quelques crampes carabinées. - -Là encore, tout le monde murmurait: «Yi-Yong-ik!» et, à la Cour même de -l’Empereur, la glorieuse rumeur me précéda. - -Toujours, n’ayant plus rien vraiment d’un prisonnier, je chevauchais aux -côtés de Kim, mes longues jambes touchant presque le sol. Dès que la -route devenait tant soit peu boueuse et que ma monture s’y enfonçait, -mes pieds en grattaient la boue. Kim était jeune. Kim était un homme -universel. En toute circonstance, il se montrait égal à lui-même. Toute -la journée et une bonne moitié de la nuit, nous devisions et -plaisantions tous deux. Certainement j’avais reçu le don des langues, -et, très rapidement, je m’initiai au Coréen. Kim s’émerveillait de mes -progrès. - -Il m’instruisait aussi des mœurs et du caractère des indigènes, de leurs -qualités et de leurs défauts. Il m’enseigna mainte chanson, chansons de -fleurs, chansons d’amour et chansons à boire. En voici une qui était de -son invention et dont je vais tenter de vous traduire la fin. - -Kim et Pak, dans leur jeunesse, ont signé entre eux un pacte, selon -lequel ils s’abstiendront de boire désormais. Le pacte n’a pas tardé à -être rompu et tous deux chantent en chœur: - - «Non, non, ne me retiens plus! - La coupe ensorceleuse, - Où tant je bus, - Fera de nouveau mon âme joyeuse! - Dis-moi, mon vieux, dis, oh! dis - Où se vend le vin couleur de rubis! - N’est-ce pas auprès de ce pêcher rose? - Bonne chance, adieu! - Foin de notre vœu! - Je cours m’en flanquer une bonne dose.» - -Hendrik Hamel, homme intrigant et matois, m’encourageait dans mes -plaisanteries, qui m’attiraient la faveur de Kim et, par ricochet, -faisaient rejaillir celle-ci sur Hendrik Hamel et sur toute notre -compagnie. Hendrik Hamel ne cessa pas d’être mon conseiller, je dois le -proclamer, et c’est en suivant ses directives que je gagnai par la suite -la faveur de Yunsan, le cœur de Lady Om et la bienveillance de -l’Empereur. J’avais sans doute, en moi-même, l’inflexible volonté et la -témérité nécessaire au grand jeu que j’engageai. Mais, si je fus le -bras, Hendrik Hamel fut la tête qui ordonna tout. - -Jusqu’à Keijo, le pays que nous parcourions était dominé par de hautes -montagnes neigeuses, sur le flanc desquelles se creusaient de nombreuses -et fertiles vallées. Il était semé de villes fortifiées, pareilles à -Chong-ho, et où nous faisions halte après chacune de nos étapes. Chaque -soir, de cime en cime, s’allumaient, dans la tombée du jour, des signaux -lumineux, dont la flamme courait sur toute la contrée. Kim ne manquait -pas d’observer avec attention ces chaînes de feu qui, des côtes à la -capitale, rougeoyaient, portant vers l’Empereur leurs messages. Une -seule flamme par fanal signifiait que le pays était en paix. Deux -flammes annonçaient une révolte ou une invasion étrangère. Jamais, -durant notre voyage, nous ne vîmes plus d’une seule flamme. - -Tandis que nous chevauchions, Vandervoot, qui fermait la marche, ne -cessait d’admirer et de s’étonner. Et de plus en plus, il demandait: - ---Dieu du ciel! Et quoi encore? - - - - -CHAPITRE XVII - -SEIGNEUR! SEIGNEUR! UN PAUVRE MATELOT... - - -Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population, -à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc. -Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré -de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque -personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique -costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure -facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans -aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour -s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les -yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien -au-dessus de cette commune et vulgaire classification. - -Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où -nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements, -les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes -appelés devant l’Empereur. - -Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était -précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis -sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande -taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y -aplatissaient. - -Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une -dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier -d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée -assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle -ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un -toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au -sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant -cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les -Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les -plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée. - -Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire -dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions -devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût -être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait -été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces -toitures merveilleuses, aux pignons innombrables. - -On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une -Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande -Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur. - -Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse -humeur. Quelle foule grouillante et superbe! Hauts Dignitaires, Princes -du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers -Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert, -Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses, -Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves. - -Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur, -accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était, -surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir -plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu -les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des -jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel -homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux -étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se -contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais -l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès -qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur -impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure. - -Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi, -assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut -d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires. -Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers, -s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à -leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à -danser. - -C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour leur défense de -pauvres loups de mer? Que pouvait le vieux Johannes Maartens, avec, à -ses trousses, une bande de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le -nez, lui pinçaient les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire -se trémousser? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, Hans -Amden demanda qu’on lui donnât de la place et se mit à exécuter, d’un -pas lourd, une danse hollandaise des plus baroques, jusqu’à ce que toute -la Cour éclatât d’une tumultueuse hilarité. - -En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant plusieurs jours, le -joyeux compagnon et l’égal de Kim, j’estimai outrageant le rôle de pitre -que l’on prétendait me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante -Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, les bras croisés, -je dédaignai pinçons et chatouillis, qui ne produisirent pas en moi le -plus léger frisson. On m’abandonna pour une autre proie. - -Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses qui l’avaient -entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna: - ---Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et tire-nous de là... - -Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour -parler, les trois Danseuses la lui bourraient de bonbons. - -Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement la tête de -droite et de gauche, afin d’éviter les mains pleines de bonbons, qui -s’acharnaient: - ---Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. Elles vont nous -couler. Nous sommes réduits à l’état d’animaux savants. Je t’envie et -regrette de ne pouvoir t’imiter dans ta résistance. Ah! les garces! -Continue à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi... - -Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient -complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons. - -J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en fut alertée. Un -eunuque qui, derrière moi, me chatouillait le cou avec une longue plume, -me fit démarrer soudain. - -Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec moi, observaient -d’un œil attentif le manège de l’eunuque. Réussirait-il là où elles -avaient échoué? Je ne laissai rien transpercer de mon dessein. Mais, -tout à coup, rapide comme la flèche, sans même tourner la tête ni le -corps, j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein sur la -figure, une maîtresse gifle arrière. - -Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur ses mâchoires. Il y -eut un craquement, comme celui d’une planche de la coque d’un navire qui -se fend sous la tempête, et l’eunuque roula sur lui-même, comme une -boule, qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi. - -Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, et -j’entendis chuchoter: «Yi-Yong-ik!» Je recroisai mes bras et demeurai -sur place, superbe d’orgueil. - -Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait cabotin. Car -écoutez ce qui suivit. - -L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, de tous mes -compagnons, j’affrontai, sans baisser le regard, les centaines d’yeux -qui me fixaient. Et c’est moi qui les fis tous se baisser ou se -détourner. Tous, sauf deux. - -Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à la richesse de sa -robe et à la demi-douzaine de servantes qui l’entouraient, je jugeai -immédiatement devoir être une dame de qualité. C’était en effet Lady Om, -une princesse authentique, appartenant à la Maison des Min. J’ai dit -qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon âge, trente ans environ. -Et, quoiqu’elle fût mûre et belle à point pour être mariée, elle ne -l’était pas. - -Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu’à ce -qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. Il n’y avait, dans ses -prunelles, ni insolence, ni hostilité, ni défi quelconque. Je n’y -trouvais qu’une immense fascination. - -Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce petit brin de femme. -Je feignis, en détournant la tête, de reporter mon regard sur le groupe -honteux de mes camarades, en proie aux danseuses. Puis je frappai dans -mes mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en coréen, -d’une voix de stentor et comme on parle à des subalternes: - ---Vous autres, laissez-les tranquilles! - -J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre beugler un -taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi retentissant n’avait -encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial Palais. - -La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient d’effroi et -se serraient les unes contre les autres, comme pour chercher entre elles -une protection mutuelle. Les petites danseuses lâchèrent les matelots et -leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. Seule, Lady Om -ne parut point troublée et recommença à plonger dans mes yeux, qui -étaient retournés vers les siens, ses yeux grands ouverts. - -Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait que résonnât quelque -fatidique parole. Tous les yeux coulissaient furtivement leur regard de -l’Empereur à moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours, -sans perdre la tête fort heureusement, immobile et muet, et les bras -croisés. - -Enfin l’Empereur parla. - ---Il connaît notre langue... dit-il simplement. - -Toute la salle haletait. On entendait les respirations palpiter dans les -poitrines. - -Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon matelot blagueur, -sur la première idée folle qui s’offrit mon esprit. - ---Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale. - -L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la fois, par mon -assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a avalé de travers et ses -lèvres se contractèrent. Puis il me demanda: - ---Explique-toi! - -Je repris: - ---Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à peine issu du sein -de ma mère, et ma sagesse précoce émerveillait tous ceux qui -m’approchaient. Puis je fus emporté un jour par des pirates, en un pays -lointain, où se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. Mais, -à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je reparlai -spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen de naissance et -maintenant seulement je suis chez moi. - -Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et des colloques. -L’empereur interrogea Kim. - -Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires et ne craignit pas -de mentir en ma faveur. - ---J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque je le -rencontrai qui sortait de la mer... - -Je l’interrompis: - ---Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements dignes de moi! - -Et, me retournant derechef vers les danseuses: - ---Laissez en paix mes esclaves! Ils viennent d’accomplir un long voyage -et sont fatigués. Oui, ce sont là mes fidèles esclaves. - -Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, selon le désir que j’en -avais exprimé, à changer de vêtements. Puis il renvoya les domestiques -et, resté seul avec moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon -de m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que moi où je -voulais en venir. Mais il était, comme moi, plein de confiance. - -Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant de -l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, soi-disant rouillé par -ma longue absence du pays, Hendrik Hamel et les autres, qui s’étaient -entêtés à ne parler que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne -comprenaient pas un traître mot de mes paroles. - ---Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison de Koryu, qui -régnait jadis à Song-do. - -Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait -contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais -tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais -un bon perroquet. - -L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes -compagnons. Je répondis: - ---Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux -coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un -affranchi. - -Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât. - ---Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une -souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même -âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent. - -Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais -dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en -reproches envers moi. - ---Que veux-tu? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour -dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui -est fait est fait! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons -continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti. - -Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot parmi les sots. Il me -défia à boire. L’Empereur trouva le défi plaisant et ordonna à une -douzaine de ses nobles, qui n’étaient guère plus intelligents, de se -mêler à l’orgie. Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai -également Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous mes compagnons, -non sans avoir obtenu pour eux qu’ils quitteraient leur auberge et -seraient logés dans le Palais même. Par contre, je demandai à Kim de -demeurer près de moi. Après quoi, le tournoi commença. - -Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une ruche d’abeilles, du -bruit de mes exploits. J’avais mis Taiwun et les autres champions dans -un tel état qu’ils ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je -me retirai et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. Et, -jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse un Coréen -authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes était capable de -boire impunément autant que je l’avais fait. - -Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable ville et je fus -logé, avec mes compagnons, dans son plus beau quartier, en une sorte de -Pavillon d’Été, complètement isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le -plus magnifique appartement, Hendrik Hamel et Maartens durent, ainsi que -les autres matelots, accepter en ronchonnant ce que je leur laissai. - -La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, le Grand Prêtre -bouddhiste, me faisait appeler. Il ordonna, quand je fus devant lui, -qu’on nous laissât seuls. Nous étions assis tous deux sur des nattes -épaisses, dans une pièce sombre. - -Juste Dieu! Quel homme que ce Yunsan! Quel esprit délié et pénétrant! Il -se mit, incontinent, à scruter mon âme en tous ses replis. Il était fort -bien renseigné sur tous les autres pays de l’univers et savait des -choses dont personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles -existassent. Croyait-il à la fable de ma naissance? Jamais je ne pus le -pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un bronze, ne laissait rien -deviner de ses sentiments intérieurs. - -Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le savait. Mais, -derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au ventre maigre, je sentais le -pouvoir effectif qui commandait à la fois dans le Palais Impérial et -dans toute la Corée. Je comprenais également, au cours de notre -entretien, qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me considérait -comme pouvant lui être utile. - -Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de Lady Om? C’était là -une noisette à ouvrir, et que je transmis à Hendrik Hamel, pour qu’il -vît ce qu’il y avait dans sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent. -Je vivais, selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant peu de -me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait lieu, des ennuis -futurs. - -Puis, ce fut Lady Om qui, à son tour, me manda. Je suivis, pour aller -vers elle, un eunuque à la face lisse et au pas félin, et traversai avec -lui les longs corridors silencieux, qui conduisaient à l’appartement -qu’elle occupait. - -Elle était logée comme il seyait à une Princesse du Sang et possédait, -pour son seul usage, un véritable Palais. Un parc l’entourait, avec des -bassins fleuris de lotus, et une multitude d’arbres trois fois -centenaires, si savamment rabougris par l’art des jardiniers qu’ils -atteignaient à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats et si -finement travaillés qu’ils semblaient sortir de l’atelier d’un orfèvre, -étaient jetés sur les bassins et sur les lotus. Un bosquet de hauts -bambous masquait la demeure de Lady Om. - -La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, je n’étais pas -indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, en pénétrant dans cette -superbe et mystérieuse demeure, un sentiment qui était autre qu’une -banale curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui contaient -que des hommes du peuple avaient été distingués par des reines, et je me -demandais si l’heure de mon heureuse fortune, qui témoignerait de la -vérité de ces contes, n’avait pas sonné pour moi. - -Lady Om ne perdit point son temps en présentations superflues. Elle -était entourée d’un essaim de ses femmes. Mais elle ne prêta pas plus -d’attention à leur présence qu’un charretier à celle de son cheval. Elle -me fit asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui -transformaient en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna que -l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le tout fut servi sur de -minuscules guéridons, hauts seulement d’un pied, et incrustés de perles. - -Seigneur! Seigneur! Il me suffisait de regarder ses yeux pour être fixé -sur ses sentiments envers moi. Mais, halte-là! Lady Om n’était point une -sotte. Elle avait mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui -convient à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait et ce -qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison qu’elle ne s’était -jamais mariée, en dépit de la pression qu’avait pu exercer sur elle une -Cour asiatique. - -On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses cousins éloignés, -appartenant à la grande famille des Min, et qui se nommait -Chong-Mong-ju. Lui non plus n’était pas bête et ambitionnait, par ce -mariage, de s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand -Prêtre. - -Aussi Yunsan, qui ne prétendait pas lui céder la place, était-il -lui-même candidat secret à la main de Lady Om et faisait-il tout ce qui -était en sa puissance pour la détourner de son cousin, et couper les -ailes à celui-ci. Il va de soi que je ne découvris pas du premier coup -toute cette intrigue. Je la devinai en partie, par certaines confidences -de Lady Om, et la sagacité d’Hendrik Hamel pénétra le reste. - -Lady Om était une perle rare. Des femmes de son calibre, il en naît deux -à peine par siècle, dans l’univers entier. Elle faisait fi des règles et -des conventions sociales. La religion, telle qu’elle la pratiquait, -était une série d’abstractions toutes spirituelles, en partie apprises -aux leçons de Yunsan, en partie tirées de son propre fonds moral. Quant -à la religion du commun, telle qu’on l’enseignait au peuple, elle -affirmait que c’était une invention destinée à maintenir sous le joug -des milliers d’hommes, qui peinaient pour les autres. - -Lady Om avait une volonté forte et un cœur tout féminin. Et elle était -belle. Belle d’une beauté universelle et non pas seulement asiatique. -Ses grands yeux noirs n’étaient ni bridés, ni fendus d’une fente trop -étroite. Ils étaient longs seulement, très longs, et le plissement des -paupières qui les enclosaient ne servait qu’à leur donner un piment -spécial. - -J’étais grisé de la situation où je me trouvais. Princesse et matelot! -Quel rêve charmant! Et je me torturais les méninges pour ne pas paraître -plus sot qu’elle-même et pour pousser à bout mon intrigue. Je jouais -avec le feu et j’en étais ravi. - -Aussi commençai-je par rééditer l’histoire abracadabrante que j’avais -débitée en présence de toute la Cour, à savoir que j’étais Coréen de -naissance et que j’appartenais à l’antique lignée de Koryu. - -Elle me coupa la parole en me donnant sur les lèvres des coups légers, -de son éventail de plumes de faisan. - ---C’est bon, c’est bon! dit-elle. Ne me faites pas ici des contes pour -enfants. Sachez que vous êtes pour moi plus et mieux qu’un descendant de -la maison des Koryu. Vous êtes... - -Elle s’arrêta de parler et j’attendis, en observant la hardiesse -croissante de son regard. Elle termina, au bout d’un instant: - ---Vous êtes... Tu es un homme! Un homme debout devant moi, tel que je -n’en ai jamais pressenti, même dans les rêves les plus voluptueux de mon -sommeil et de mes nuits. - -Seigneur! Seigneur! Que pouvait faire, devant un tel aveu, un pauvre -matelot? Le pauvre matelot, j’en conviens, rougit terriblement sous sa -peau tannée par la mer. Les yeux de Lady Om devinrent deux puits de -malicieuse et taquine friponnerie, tandis que, de toutes mes forces, je -retenais mes bras qui brûlaient de l’enlacer. - -Finalement, elle se mit à rire, d’un rire qui me mettait plus encore -l’eau à la bouche, et frappa dans ses mains. C’était signe que -l’audience était terminée. - -Je vins retrouver Hendrik Hamel, la tête complètement chavirée. - ---Ah! la femme! prononça-t-il, après une longue et profonde méditation. - -Et il me regarda avec un gros soupir d’envie, sur la signification -duquel il m’était impossible de me méprendre. - ---La femme, oui... reprit-il. Ce sont tes biceps, Adam Strang, c’est ton -cou de taureau, ce sont tes cheveux d’or fauve, qui ont conquis -celle-là! C’est de bonne guerre, mon vieux. Pousse à fond ton jeu! Et, -si tu gagnes la partie, tout ira bien pour nous tous. Je vais te donner, -si tu le veux bien, quelques conseils supplémentaires, sur la façon de -te comporter avec elle. - -Je me hérissai. Pour être un simple matelot, je n’en étais pas moins un -homme, et je n’avais pas à être dirigé dans mes relations avec une -femme. Hendrik Hamel avait pu être copropriétaire du vieux _Sparwehr_. -Il possédait, je l’admets, des connaissances astronomiques, puisées par -lui dans les livres destinés aux navigateurs, supérieures aux miennes. -Mais, sur le chapitre femmes, il n’avait et ne pouvait avoir sur moi -aucune autorité. - -Il sourit, les lèvres pincées, et me demanda: - ---Aimes-tu réellement Lady Om? - ---Que je l’aime ou non, peu importe! répondis-je. - -Il darda sur moi les perles noires de ses yeux acérés et répéta: - ---L’aimes-tu, vraiment? - ---Hé! hé! passablement... répliquai-je. Et plus que passablement, si -cela t’intéresse. - ---Alors, vas-y! Et, par son truchement, nous obtiendrons un jour un -bateau, grâce auquel nous fuirons cette terre maudite. Je donnerais la -moitié de la soie de toutes les Indes pour refaire un bon repas de -chrétien. - -Il recommença à me fixer, comme pour pressentir ma pensée. - ---Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle? - -Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un air satisfait. - ---Parfait! parfait! Mais, crois-moi, ne bouscule pas trop les choses. -Les conquêtes trop rapides ne valent rien. Fais-toi valoir. Fais-toi -désirer. Ne sois pas prodigue de tes gentillesses. Mets à son prix ton -cou de taureau et tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux -mortel! Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de tous les -savants de l’univers. - -Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. Tout mon temps -était partagé entre mes audiences avec l’Empereur, mes beuveries avec -Taiwun, mes entretiens avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses -que je passais dans la société de Lady Om. De plus, je demeurais éveillé -une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, et les occupais à -apprendre de Kim les mille détails de l’Étiquette, les manières de la -Cour, l’histoire de la Corée et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les -raffinements du beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des coolies. -Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot. - -J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du Grand Prêtre -Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets desseins. Il tirait les -ficelles sans que je comprisse goutte à cette grande affaire. Avec Lady -Om, oui, j’étais un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette. -Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon regard en arrière et médite -à travers le temps, j’ai des doutes sur ce point. Je crois que, tout en -cherchant à satisfaire avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa -guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, nous nous -comprenions. Les désirs mutuels que nous avions l’un de l’autre étaient -si ardents, si pressants, qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan, -n’eût réussi à se mettre en travers. - -L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais dont je ne pouvais -saisir exactement la trame, était dirigée contre Chong-Mong-ju, le -cousin et prétendant de Lady Om. Il y avait là des fils et des fils, à -n’en plus finir, je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe. -Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement. - -Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon mentor, tout ce que -j’en découvrais de détails intéressants. Et lui, assis, le front plissé, -durant d’interminables heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à -débrouiller, quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée. -En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour m’accompagner -partout, et tout voir aussi par lui-même. Mais souvent Yunsan s’opposait -à sa présence et, de mon côté, je l’écartais de mes entretiens avec Lady -Om. Je me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans nos -tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents qui ne le -regardaient pas. - -Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point fâché de me voir assumer -seul la responsabilité et les risques de la comédie qui se jouait. Si je -réussissais, du même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je -m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans son trou. Tel -était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. Il ne le sauva pas -cependant du commun désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure. - -A Kim, je répétais sans cesse: - ---Aidez-moi! En reconnaissance, j’exaucerai tous vos vœux. Désirez-vous -quelque chose? - -Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres, -chargés de la garde du Palais Impérial, dont le sort serait désormais -entre ses mains. - ---Un peu de patience! répondis-je avec aplomb. Votre souhait sera -comblé. J’ai dit. - -Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais rien. Aussi, n’ayant -rien à donner, je m’étais montré, sans hésitation, magnanime et -généreux. Le plus curieux est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet -la capitainerie des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut pas à -s’en louer. - -J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et Yunsan, qui étaient tous -deux de profonds politiques, le soin de combiner leurs intrigues et de -dresser leurs batteries. J’étais avant tout un amant, et mon sort était -sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous bien ma -situation? Celle d’un matelot, longtemps battu des tempêtes, qui -maintenant se réjouissait, dînait et buvait du vin en compagnie des -grands de la terre, qui était l’amant déclaré d’une belle Princesse et -qui, par surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des -cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du Grand Prêtre Yunsan? -N’était-ce pas réellement admirable? - -A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par Hendrik Hamel, -la vérité sur ce qui concernait mon passé. Mais, aussitôt, Hendrik Hamel -redevenait un esclave stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son -bon maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, pour -détourner la conversation, il s’attardait en récits admiratifs de mes -tournois de beuverie avec Taiwun. - -Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa d’exquis entre -Lady Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, depuis bien des siècles, -qu’une cendre chère à mon cœur. Mais nous n’avions rien à nous refuser -mutuellement. Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait -les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent crouler sans -faire se desserrer l’étreinte de leurs bras. - -Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre mariage. Elle se -posa _piano, piano_, tout d’abord, par de simples potins de Cour, par -des colloques à voix basse, entre eunuques et servantes. Mais, dans tout -le Palais, il n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève peu à -peu jusqu’au trône. - -Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. Le Palais, et -toute la Corée avec lui, qui vibrait à son unisson, en furent en grande -agitation. Il y avait de quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un -plein coup de poing entre les yeux. - -Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec Yunsan, la -bataille décisive pour laquelle celui-ci était prêt. Il réussit à -attirer dans son parti la moitié du clergé des provinces et, jusqu’aux -portes de son Palais, l’Empereur affolé vit défiler d’interminables -processions de prêtres protestataires. - -Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié du clergé avait embrassé -sa cause et lui demeurait fidèle, ainsi que toutes les grandes villes de -l’Empire, telles que Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et -Chomulpo. Lui et Lady Om investirent complètement l’Empereur. Comme elle -me l’avoua par la suite, elle fit pression sur lui, par ses crises de -nerfs et ses larmes, et le menaça d’un scandale public qui ébranlerait -les bases mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit faible, -en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles débauches, tenues -prêtes à cet effet. - -Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, avec un -imperceptible clignement de ses yeux austères, devenus soudain plus -railleurs et plus humains que je ne les en eusse jamais crus capables, -me déclara: - ---Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le nœud du mariage. - -Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses qu’une Princesse du -Sang Impérial épouse un matelot, même quand celui-ci s’affirme, sans -preuves visibles et palpables, un descendant des Princes de Koryu, un -décret fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle était mon -authentique ascendance. En même temps, les Gouverneurs rebelles de cinq -provinces ayant été roués et décapités, je fus nommé, moi-même, -Gouverneur unique de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire -le nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre magique, deux -autres Gouverneurs de deux autres provinces furent pareillement révoqués -pour me faire place. - -Seigneur! Seigneur! un pauvre matelot... Me voilà donc envoyé sur les -grandes routes de la Corée, avec une escorte de cinq cents soldats, et -une nombreuse suite, pour aller prendre possession du gouvernement de -sept provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient sous -les armes! Partout où je passais, je distribuais à mon gré la vie, la -mort et la torture. J’avais à moi un trésor, avec un gardien pour le -défendre, et un régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes -volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient aussi, -chargés d’extirper au peuple, en mon nom, ses derniers sous. - -Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient la frontière -septentrionale de la Corée. Au delà s’étendait le pays que nous appelons -aujourd’hui Mandchourie, et qui était alors connu sous le nom de Pays -des Hongdas, ou des Têtes-Rouges. - -C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient le Yalou -sur leurs chevaux rapides, en masses compactes, pour s’abattre comme des -sauterelles sur le territoire coréen. Le bruit courait qu’ils -s’adonnaient au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par ma -propre expérience, qu’ils étaient des combattants redoutables, et qu’il -n’était point commode d’en venir à bout. - -L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. Tandis qu’à Keijo, Yunsan -et Lady Om achevaient la perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon -gouvernement, une glorieuse renommée. C’était toujours Hendrik Hamel -qui, dans mon ombre, me poussait et dirigeait. Mais, pour tous, j’étais -la tête habile qui commandait et agissait. - -En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes la tactique et -l’exercice européens, et les conduisit se mesurer avec les Têtes-Rouges. -Ce fut une lutte magnifique, qui dura une année entière. Mais, au terme -de l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la rive -coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, sauf les morts -laissés par l’ennemi. - -J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée dans les -histoires d’Occident. J’ignore également si on y fait mention de celle -qui, durant la génération précédente, fut conduite en Corée par -Hideyoshi, alors Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de -la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de barils, remplis -d’oreilles et de nez, baignant dans de la saumure, qui provenaient des -Coréens tués sur les champs de bataille. J’en ai causé souvent avec -maints vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, et -qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux grandes invasions, -japonaise et des Têtes-Rouges, sont consignées dans les livres -d’histoire, vous saurez exactement à quelle époque Adam Strang a vécu. - -Mais revenons à Keijo et à Lady Om. - -Seigneur! Seigneur! c’était une vraie femme! Pendant quatre ans, je la -possédai en paix. Toute la Corée avait accepté notre mariage. -Chong-Mong-ju, dépossédé de toute influence, tombé en complète disgrâce, -s’était retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, pour y -cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. La paix régnait sur le -pays où, chaque nuit, couraient les signaux qui la proclamaient. - -Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches, -s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus ses yeux devenaient -chassieux. Lady Om et moi avions gagné la partie souhaitée par nos -cœurs. Kim commandait aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, le -malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à moi et à mes -compagnons, le supplice du carcan et nous avait fait battre en public, -lors de notre arrivée en Corée, je l’avais destitué et lui avais -interdit de paraître jamais à Keijo. - -Oh! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié! La discipline est -solidement ancrée dans la tête d’un matelot et, en dépit de ma grandeur -nouvelle, je ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux jours -anciens où nous naviguions ensemble sur le _Sparwehr_, à la recherche de -nouvelles Indes. Selon l’histoire que j’avais contée, lors de mon début -à la Cour, il était le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des -matelots, considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre à -une fonction officielle quelconque. - -Le cas de Johannes Maartens était différent et il monta en grade. Le -vieux roublard! J’étais loin de deviner ses intentions, quand il me -demanda à être nommé Gouverneur de la misérable petite province de -Kyong-ju! - -Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de son agriculture -ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts couvrait à peine les frais de -leur perception et la qualité de Gouverneur était plus qu’honorifique. -L’endroit était en vérité un vrai tombeau--un tombeau sacré--car sur la -Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, dans de riches -reliquaires placés dans des caveaux, les ossements des anciens Rois de -Silla. Johannes Maartens me déclara qu’il préférait être le premier dans -la petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam Strang. Et j’étais -loin de me douter que, s’il emmenait avec lui quatre des matelots, ce -n’était pas uniquement pour peupler sa solitude. - -Magnifiques furent pour moi les premiers temps de mon élévation. Je -gouvernais mes sept provinces par l’intermédiaire de Nobles nécessiteux, -à la dévotion de Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le -travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me livrer, de temps -à autre, à quelque inspection, effectuée avec tout l’apparat digne de ma -grandeur et où Lady Om m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la -côte sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de -préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, parmi les -Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, où leurs pères -avaient excellé. J’effectuai aussi, avec Lady Om, des chasses au tigre, -dans les montagnes septentrionales. - -Le mouvement des marées était, en Corée, des plus curieux. Sur la côte -nord-est, la mer ne montait et ne descendait que d’un pied à peine. Sur -la côte ouest, la différence contre le flux et le reflux atteignait -soixante pieds. - -La Corée ne possédait pas de flotte marchande pour le commerce -extérieur. Les navires indigènes ne quittaient pas les côtes, où les -étrangers, pour leur part, n’abordaient jamais. Cette politique -d’isolement était immémoriale en Corée. Une fois seulement, tous les dix -ou vingt ans, arrivaient des Ambassadeurs chinois. Non par eau, mais par -terre, en contournant la Mer Jaune à travers le pays des Hong-du, et en -descendant la Route du Mandarin jusqu’à Keijo. Leur voyage, aller et -retour, durait un an. Le but de leur visite était d’exiger, de -l’Empereur coréen, l’accomplissement de la cérémonie fictive de son -ancienne vassalité à la Chine. - -Hendrik Hamel ne s’endormait pas, cependant, dans les délices de Capoue. -Il se préparait à agir, et ses projets se précisaient de jour en jour. A -défaut des nouvelles Indes que nous n’avions pas trouvées, il se -rabattait sur la Corée. Il n’eut pas de fin, tout d’abord, que je ne -fusse nommé amiral de toute la flottille des jonques coréennes. Puis il -s’informa sans fard, près de moi, des arcanes secrets qui enfermaient le -Trésor Impérial. Dès lors, j’étais fixé. - -Je ne tenais nullement, pour ma part, à quitter la Corée, à moins que ce -ne fût en compagnie de Lady Om. Je m’ouvris à elle, à ce sujet. Elle me -répondit, en me pressant avec passion entre ses bras, que j’étais son -roi et que, partout où j’irais, elle me suivrait. - - - - -CHAPITRE XVIII - -«MAINTENANT, Ô MON ROI!» - - -Le Grand Prêtre Yunsan avait commis une faute impardonnable en laissant -vivre Chong-Mong-ju. Une faute! En réalité, il n’avait pas osé agir -autrement. - -Disgracié et banni de la Cour, Chong-Mong-ju, tout en paraissant cuver -son dépit sur la côte nord-est, avait sourdement intrigué et maintenu sa -popularité intacte près du clergé provincial. Des prêtres bouddhistes -lui servaient, en majeure partie, d’émissaires. Ils n’arrêtaient pas de -circuler par tout le pays, en gagnant à sa cause tous les fonctionnaires -impériaux, et avaient obtenu d’eux, en sa faveur, un serment -d’obéissance. Yunsan n’ignorait pas ce qui se tramait dans l’ombre, -mais, là non plus, il n’osait agir. - -L’Asiatique excelle, avec sa froide patience, à ces conspirations vastes -et compliquées. Au sein même du Palais Impérial, le parti de -Chong-Mong-ju croissait au delà de ce que Yunsan pouvait seulement -supposer. Les gardes du Palais, les fameux Chasseurs-de-Tigres que -commandait Kim, furent eux-mêmes achetés. - -Et, tandis que Yunsan saluait de la tête les gens prosternés à ses -pieds; tandis que je me consacrais paisiblement à Lady Om et aux sports; -tandis qu’Hendrik Hamel perfectionnait ses plans de fuite et de mise à -sac du Trésor Impérial; tandis que Johannes Maartens mijotait ses -projets mirifiques, parmi les tombes de la Montagne de Tabong, le volcan -que chauffait, sous nos pieds, Chong-Mong-ju ne nous donnait presque -aucun signe visible de sa prochaine éruption. - -Seigneur! Seigneur! Lorsque la tempête se déchaîna, ce fut quelque chose -de vraiment terrible! Elle partit, à la fois, de tous côtés. Sauve qui -peut! Et tout le monde ne fut pas sauvé. Ce fut Johannes Maartens qui -précipita, en fait, la catastrophe et fit éclater la conspiration avant -l’heure fixée par Chong-Mong-ju. Mais il lui fournit d’agir une si belle -occasion que celui-ci eût été bien sot de n’en pas profiter. - -Jugez-en plutôt! Alors que les Coréens ont pour les morts ancestraux un -culte fanatique, ce vieux pirate hollandais, assoiffé de rapine, en -compagnie de ses quatre matelots, dans sa province perdue de Kyong-ju, -ne commit-il pas la folie de profaner les tombes des anciens Rois de -Silla, qui y dormaient, depuis des siècles, dans leurs cercueils d’or? - -L’opération s’effectua pendant la nuit et, avant le lever du jour, les -cinq conjurés se hâtèrent de se mettre en route, afin de gagner la côte. - -Mais, le jour qui suivit, s’abattit sur toute la contrée un brouillard -intense, où ils s’égarèrent. Ils ne purent rejoindre la jonque qui les -attendait et que Maartens avait frétée en grand secret. Un fonctionnaire -local, nommé Yi-Sun-Sin, tout dévoué à Chong-Mong-ju, se lança à leur -poursuite, avec des soldats. Ils furent encerclés et faits prisonniers. -Seul, Herman Tromp parvint à s’échapper dans le brouillard et put, par -la suite, me conter le détail de ce qui était arrivé. - -Toute cette nuit-là, quoique la nouvelle du sacrilège se fût déjà -répandue à travers les provinces du nord, qui se soulevèrent incontinent -contre les fonctionnaires impériaux, Keijo et la Cour dormirent -paisiblement, dans une ignorance complète des événements. Sur l’ordre de -Chong-Mong-ju, les fanaux de paix continuèrent à briller sur toute la -Corée. Il en fut de même au cours des nuits suivantes, tandis que les -messagers de Chong-Mong-ju crevaient leurs chevaux, pour aller porter -partout ses ordres souverains. - -Comme je sortais, à cheval, de Keijo, à l’heure du crépuscule, pour -aller faire un tour dans la campagne, je vis, sous la Grande Porte de la -capitale, s’abattre la monture fourbue d’un de ces messagers, et son -cavalier, se relevant, continuer à pied son chemin. Je poursuivis ma -route, sans m’inquiéter de savoir quel était cet homme, et ne me doutant -guère qu’il apportait avec lui mon destin. - -Le message dont il était chargé fit éclater la révolution au Palais -Impérial. Lorsque j’y rentrai, à minuit, tout était terminé. - -Dès neuf heures du soir, les conjurés s’étaient emparés, dans son -appartement même, de la personne de l’Empereur. On le contraignit à -mander devant lui tous ses ministres et, à mesure qu’ils se -présentaient, ils étaient abattus. Les Chasseurs-de-Tigres s’étaient -soulevés, eux aussi. Yunsan et Hendrik Hamel furent faits prisonniers, -et férocement battus par eux, à coups de plats de sabre. Les huit autres -matelots purent s’échapper du palais, emmenant avec eux Lady Om. Ils y -réussirent grâce à Kim qui, l’épée à la main, leur ouvrit un passage à -travers ses propres soldats révoltés. Kim tomba dans la bataille et fut -foulé aux pieds. Mais, malheureusement pour lui, il ne mourut pas de ses -blessures. - -Comme une risée de vent qui s’élève durant une nuit d’été, la révolution -souffla et passa tout naturellement sur le Palais. Dès le lendemain, -Chong-Mong-ju était remonté en selle et redevenu tout puissant. -L’Empereur souscrivit à toutes ses volontés. Sauf l’émotion, qui fut -générale, à la nouvelle de la profanation des anciens Tombeaux Royaux, -la Corée demeura paisible. Chong-Mong-ju fut partout acclamé. Les têtes -des anciens fonctionnaires tombaient, dans le pays entier, et ils -étaient remplacés par des créatures du nouveau potentat. Il n’y eut, -nulle part, aucun soulèvement. - -Voici maintenant quel fut notre sort. - -Johannes Maartens, et les trois matelots capturés avec lui, furent -amenés à Keijo, couverts des crachats de la canaille de tous les -villages et de toutes les villes où ils passèrent. Puis ils furent -enterrés, jusqu’au cou, dans le sol de la Grande Place, qui s’étendait -devant le Palais Impérial. On leur donna à boire, afin de prolonger leur -existence et pour qu’ils pussent, plus longtemps, soupirer ardemment -vers la nourriture, toute fumante et savoureuse, que l’on déposait -devant eux et renouvelait une fois par heure, pour les tenter. On m’a -assuré que le vieux Johannes Maartens survécut le dernier et ne rendit -l’âme qu’au bout de quinze jours. - -Kim eut les os broyés, un par un, et les jointures démises, l’une après -l’autre, par de savants tortionnaires, et fut, lui aussi, très long à -mourir. - -Hendrik Hamel, que Chong-Mong-ju pensa bien être le cerveau qui avait -agi pour moi, fut battu à mort, aux clameurs joyeuses de la populace de -Keijo. - -Le Grand Prêtre Yunsan mourut courageusement et sa fin fut digne de lui. -Il était occupé à jouer aux échecs, avec son geôlier, quand le messager -de l’Empereur, ou plutôt de Chong-Mong-ju, se présenta devant lui, -porteur d’une coupe de poison. Yunsan le pria d’attendre un instant. - ---Vous avez, dit-il, des façons peu courtoises, et l’on ne dérange pas -un homme au beau milieu d’une partie d’échecs. Je boirai dès que j’aurai -terminé. - -Le messager attendit, tandis que Yunsan achevait et gagnait sa partie, -puis vidait la coupe. - -Il faut être un Asiatique pour savoir comment on dose son fiel et -comment on assouvit sa vengeance, avec persistance et régularité, durant -toute une vie. C’est ce que fit Chong-Mong-ju, avec Lady Om et avec moi. - -Il ne nous supprima point. Il ne nous fit même pas emprisonner. Mais -tandis que Lady Om était déchue de son rang et dépossédée de tous ses -biens, un Décret Impérial fut promulgué et affiché dans le moindre -village de l’Empire coréen, pour apprendre aux populations que -j’appartenais à la Maison de Koryu et qu’en conséquence je ne devais pas -être tué, par personne. Les huit matelots survivants, mes esclaves, ne -devaient pas être tués, eux non plus. Comme moi et comme Lady Om, ils -demeureraient, toute leur vie, des mendiants sur les grandes routes. - -Ainsi fut-il, quarante ans durant, car la haine de Chong-Mong-ju était -immortelle, et la fatalité voulut qu’il vécût de longs et heureux jours, -tandis que nous traînions tous notre existence maudite. - -J’ai dit déjà que Lady Om était une femme admirable. Je ne dois pas me -lasser de le répéter, et les mots me font défaut pour pouvoir exprimer -toute la vénération que je lui porte. J’ai ouï dire, quelque part, -qu’une grande dame avait déclaré un jour à son amant: «Une simple tente -et une croûte de pain avec vous!» Voilà aussi ce que me dit Lady Om. Et -elle ne le dit point seulement, elle le fit. Avec cette aggravation que, -bien souvent, les croûtes de pain étaient rares et que, pour tente, nous -n’avions rien que le ciel. - -Tous les efforts que je tentai pour échapper à la mendicité furent -déjoués par la haine tenace de Chong-Mong-ju. A Song-do, je me fis -porteur de combustibles et nous partageâmes, à nous deux, une hutte, -qui, contre les morsures de l’hiver, était à peine plus confortable que -la pleine route. Chong-Mong-ju nous y dénicha. Je fus battu, mis au -carcan, et rejeté de nouveau sur la route. Ce fut un hiver horrible, -effroyablement froid, au cours duquel le pauvre Vandervoot, «Et quoi -encore?», gela à mort, dans les rues de Keijo. - -A Pyeng-yang, je me transformai en porteur d’eau. Car sachez que cette -antique cité, dont les murs sont bien contemporains du roi David, était -considérée par ses habitants comme flottant, à l’instar d’un vaisseau, -sur une couche d’eau souterraine. Creuser un puits dans son enceinte eût -risqué de la submerger. C’est pourquoi, du matin au soir, des milliers -de coolies, avec des seaux suspendus aux deux extrémités d’un joug -reposant sur leur nuque, étaient occupés à faire la navette de la ville -au fleuve qui en est voisin, et _vice versa_. Je me fis embaucher parmi -eux et exerçai ce métier jusqu’au jour où Chong-Mong-ju me repéra. Je -fus battu derechef, chassé de Pyeng-yang, et remis sur la route. - -Et toujours il en était ainsi. Dans la ville lointaine de Wiju, je -devins boucher de chiens. Je tuais les bêtes, publiquement, devant mon -étal ouvert à tout vent. Puis je découpais et vendais la viande, tandis -qu’étendant les peaux dans la boue, en pleine rue, le côté saignant en -dessus, je laissais aux pieds sales des acheteurs et des passants le -soin de les tanner. Chong-Mong-ju me découvrit et je dus fuir encore. - -Je fus aide teinturier à Pyonhan, chercheur d’or dans les placers de -Kang-Wun, fabricant de cordes, que je tordais, à Chiksan. Je tressai des -chapeaux de paille à Padok, fauchai l’herbe à Whang-haï. A Masenpo, je -me louai, ou plutôt me vendis à un planteur de riz, à un salaire -inférieur à celui du dernier des coolies, et me courbai l’échine dans -les rizières inondées. - -Il n’y eut jamais une heure, ni un endroit, où le long bras de -Chong-Mong-ju ne m’atteignît pas, ne me fît battre, et ne refît de moi -un mendiant. Durant deux saisons entières, Lady Om et moi, nous -cherchâmes et finîmes par trouver une unique, rare et précieuse racine -de ginseng, si renommée des médecins que, du prix de sa vente, nous -eussions pu vivre à l’aise, l’un et l’autre, durant une année entière. -Mais, juste au moment où j’étais en train de négocier, on m’arrêta. La -racine fut confisquée et je fus encore plus battu, mis au carcan plus -longtemps que de coutume. - -Toujours les membres errants de la grande corporation des Colporteurs -renseignaient Chong-Mong-ju, à Keijo, sur mes faits et mes gestes, en -avertissaient ses Gouverneurs et ses agents. Quoi que nous fissions, il -nous était impossible de fuir, soit en franchissant les frontières nord, -soit en nous embarquant sur mer, sur quelque sampan. Partout, sitôt -arrivés, nous étions brûlés. - -Une seule fois, avant celle qui fut la dernière, je rencontrai -Chong-Mong-ju. Ce fut par une nuit d’hiver, que secouait une violente -tempête, sur les hautes montagnes de Kong-wu. Quelque menue monnaie, -économisée, m’avait permis de louer, pour Lady Om et moi, un abri pour -la nuit, dans le coin le plus sale et le plus éloigné du feu de l’unique -grande pièce d’une auberge. Nous allions commencer notre maigre repas, -composé de févettes et d’aulx sauvages, qui nageaient dans un affreux -ragoût, en compagnie d’un minuscule morceau de bœuf, tellement coriace -que, sans nul doute, l’animal dont il provenait était mort de -vieillesse. Nous entendîmes, à ce moment, tinter au dehors les -clochettes de bronze, et résonner le piétinement des sabots d’un -attelage de poneys. - -La porte s’ouvrit et Chong-Mong-ju, personnification vivante du -bien-être, de la prospérité et de la puissance, entra, en secouant la -neige de ses inestimables fourrures de Mongolie. Chacun lui fit place, à -lui et aux douze hommes qui formaient sa suite. - -Soudain, ses yeux s’arrêtèrent, par le plus grand des hasards, car on -était nombreux dans l’auberge, sur Lady Om et sur moi. - ---Débarrassez-moi, ordonna-t-il, de cette vermine, qui est là, dans ce -coin... - -Alors ses écuyers nous flagellèrent de leurs fouets et nous rejetèrent -dans la tempête. - -Seigneur! Seigneur! Il n’y a pas, ô Corée, une seule de tes routes, pas -un de tes sentiers de montagne, pas une de tes villes fortifiées, pas -une de tes bourgades, qui ne m’ait connu. - -Quarante ans durant, j’ai erré sur ton sol et j’ai eu faim, et Lady Om a -partagé avec moi cette misère. Poussés à bout, que n’avons-nous pas -mangé? Des détritus invendables de viande de chien, que nous lançaient -les bouchers railleurs. Du _minari_, sorte de cresson, cueilli par nous -dans la vase de marais stagnants. Du _kimchi_ gâté, qui aurait fait -vomir des estomacs de paysans et qui empoisonnait à un mille de -distance. Oui, j’ai disputé leurs os aux chiens, ramassé des grains de -riz tombés sur les routes, volé aux chevaux, par des nuits glacées, leur -soupe fumante de févettes. - -Ne vous étonnez pas, pourtant, que je ne sois pas mort. Deux choses me -soutenaient: la présence de Lady Om à mon côté; puis la foi certaine que -j’avais, qu’un jour viendrait où l’étreinte de mes pouces et de mes -doigts se resserrerait sur la gorge de Chong-Mong-ju. - -Je l’avais cherché tout d’abord à Keijo, mais les portes mêmes de la -ville m’étaient interdites. Je savais pourtant qu’avec de la patience -nous finirions par nous retrouver. - -Quarante ans durant, chaque bribe du sol de la Corée raconta à nos -sandales ses vieilles histoires. Si vaste que fût l’Empire, il ne s’y -trouvait plus âme qui vive pour ignorer qui nous étions, et quel était -notre châtiment. Plus d’une fois, les coolies et colporteurs, qui -hurlaient leurs injures à Lady Om, connurent la force de mon poing qui -s’abattait sur leur chignon, la colère de ma main qui souffletait leurs -faces. Parfois, dans les montagnes, en des villages perdus, nous -rencontrions des vieilles femmes qui, lorsqu’elles voyaient passer à mon -côté Lady Om, la grande Princesse déchue, poussaient un soupir, en -hochant la tête, tandis que leurs yeux s’obscurcissaient de larmes. -D’autres, des jeunes femmes, s’apitoyaient au passage de mes larges -épaules, de mes longs cheveux fauves, de l’homme qui jadis avait été le -Prince de Coryu et le gouverneur de sept provinces. Des cohues de gamins -se collaient à nos talons. Ils n’avaient, eux, aucune miséricorde et -nous lapidaient, avec des cris perçants, des mots orduriers. - -Au delà du Yalou, large de quarante milles, s’étendait une immense -désolation qui, de la Mer du Japon à la Mer Jaune, constituait la -frontière septentrionale coréenne. Ce n’étaient pas, à proprement -parler, des terres infécondes, mais des terres que l’on avait rendues -telles, en application de la politique d’isolement de la Corée. Sur -cette bande, large elle-même de quarante milles, villes, villages, -fermes, tout avait été détruit. C’était le _no man’s land_, infesté de -bêtes fauves, et que sillonnaient seules des compagnies de -Chasseurs-de-Tigres à cheval, ayant pour mission de tuer tout être -humain qu’elles y rencontraient. Il n’y avait donc aucun espoir de -s’échapper dans cette direction. - -Après avoir longtemps erré comme moi, un peu partout, mes huit camarades -matelots se rabattirent de préférence sur la côte sud, où le climat -était le plus doux. C’était, en outre, la contrée la plus proche du -Japon. A travers les détroits qui le séparaient de la Corée, on -apercevait au loin ses côtes s’estomper[19]. - - [19] Les Détroits de Corée, entre le sud-est de la Corée et les Iles - Japonaises, mesurent environ cent vingt-cinq kilomètres de large, à - leur plus grand étranglement. - -Là était le seul espoir de salut. Peut-être quelque navire d’Europe -apparaîtrait-il un jour. Je vois encore ces huit vieillards, debout ou -assis sur les falaises de Fusan, et soupirant de toute leur âme vers -cette mer sur laquelle il leur était interdit de naviguer désormais. - -On apercevait bien, parfois, des jonques japonaises, mais jamais une -voile, aux formes familières à la vieille Europe, ne surgit sur les -flots. - -Les années s’écoulaient. Lady Om et moi, nous avions passé, comme les -huit matelots, de l’âge moyen à l’âge mûr, puis à la vieillesse. Nous -aussi, nous revenions de préférence à Fusan, où nous nous retrouvions -tous ensemble. - -Puis, à mesure que s’égrenaient les ans, l’un et l’autre manquaient -successivement au rendez-vous habituel. - -Hans Amden fut le premier qui nous quitta. Jacob Brinker, son compagnon -de route habituel, nous en apporta la nouvelle. Brinker fut le dernier -des huit. Il avait presque quatre-vingt-dix ans quand il mourut, et -dépassait Tromp de deux ans environ. Je me souviens, comme si c’était -hier, de cette paire d’amis qui, au terme de leur vie, faibles et usés, -en guenilles de mendiants, se chauffaient côte à côte, au soleil, leur -sébile à côté d’eux, sur les falaises de Fusan. Ils caquetaient de leurs -voix aigres, semblables à des voix d’enfants, et se faisaient -mutuellement mille contes du passé. Tromp rabâchait sans cesse, entre -ses gencives, comment Johannes Maartens et ses quatre matelots, dont il -était, violèrent les Sépultures des Rois, sur la montagne de Tabong, -comment ils trouvèrent chacun d’eux embaumé dans son cercueil d’or, -entre deux vierges, à leur droite et à leur gauche, embaumées comme eux; -comment, enfin, ces superbes revenants, reparus au jour, s’émiettaient -en poussière, tandis que Johannes Maartens et ses quatre matelots -juraient et suaient à grosses gouttes, en brisant leurs cercueils. - -Aussi vrai que c’était là un coup magnifique, Johannes Maartens se -serait enfui avec son butin, sur la Mer Jaune, sans ce brouillard où, le -lendemain, il se perdit. Maudit brouillard! On en fit une chanson que, -jusqu’à mon dernier jour, j’entendis, en serrant les poings, chanter en -Corée. «_Yanggukeni chajin anga Wheanpong tora deunda..._», disait-elle. - -Ce qui peut se traduire ainsi: «Sur la cime du Whean se prépare, pour -les hommes de l’Ouest, un brouillard épais...» - -Oui, quarante ans durant, je fus un mendiant sur la terre coréenne. De -tous mes compagnons, bannis comme moi sur les grandes routes, je -survécus le dernier. Lady Om avait, elle aussi, la vie dure, et nous -vieillîmes ensemble. - -Elle était devenue, à la fin, une vieille femme édentée et toute -rabougrie. Mais sa belle âme ne fléchit point, et elle posséda mon cœur -jusqu’à l’heure de ma mort. Moi, pour un homme de soixante-dix ans, -j’étais demeuré vigoureux encore. Si mon visage s’était ridé, si mes -cheveux d’or étaient devenus blancs, si mes larges épaules s’étaient -voûtées, quelque chose survivait toujours, dans mes muscles, de ma force -ancienne. Grâce à quoi je pus accomplir ce que je vais maintenant -raconter. - -Par une belle matinée de printemps, j’étais assis avec Lady Om sur les -falaises de Fusan, et nous nous chauffions au soleil, à quelques pas de -la grand’route. Nous étions en guenilles, misérablement, dans la -poussière. Et pourtant, tous deux, nous riions de bon cœur, à une -plaisanterie que venait de marmotter Lady Om. - -Une ombre, soudain, s’abattit sur nous. C’était la grande litière de -Chong-Mong-ju, portée par sept coolies, précédée et suivie d’une escorte -de cavaliers, et encadrée, de chaque côté, d’une nuée de serviteurs, qui -se trémoussaient à qui mieux mieux. - -Deux empereurs, une guerre civile et une douzaine de révolutions de -palais, avaient passé sans que la puissance de Chong-Mong-ju en eût été -ébranlée. Il pouvait avoir près de quatre-vingts ans, quand, ce matin de -printemps, sur la falaise, il fit un signe de sa main, aux trois quarts -paralysée, afin que sa litière s’arrêtât et qu’il pût contempler encore -ceux que, depuis si longtemps, il punissait. - -Lady Om me murmura à l’oreille: - ---C’est maintenant, ô mon Roi... - -Puis, rapidement, elle se détourna pour implorer une aumône de -Chong-Mong-ju, qu’elle feignait de ne pas reconnaître. - -Je n’ignorais pas ce qui se passait dans sa pensée. Cette pensée ne nous -avait-elle pas été commune, pendant quarante ans? Et l’heure de son -aboutissement était enfin arrivée. - -Alors, moi aussi, j’affectai de ne point reconnaître mon ennemi. -Simulant une sénilité stupide, je rampai dans la poussière, comme Lady -Om, vers la litière, en pleurnichant pour la grâce d’une charité. - -Les serviteurs de Chong-Mong-ju s’apprêtaient à me repousser. La voix -chevrotante du maître les retint. Je le vis qui se soulevait sur un de -ses coudes, en tremblotant, et qui, de son autre main, écartait tout -grands les rideaux de soie. Sa figure flétrie s’illumina d’un éclair -joyeux, tandis qu’il nous couvait du regard. - -Lady Om murmura de nouveau, à mon oreille, son chant lamentable de -mendiante: - ---Maintenant, maintenant, ô mon Roi! - -Tout son fidèle et impérissable amour, toute sa foi dans ma suprême -entreprise étaient enclos dans son chant et dans sa voix. - -Et la colère rouge monta en moi. Vainement j’essayai de lutter et de me -débattre contre elle. Et, dans ce combat, je fus saisi d’un tremblement -de tout mon être. - -Chong-Mong-ju vit ce tremblement et pensa que la vieillesse seule en -était la cause. Je tendis vers lui ma sébile de cuivre et pleurnichai, -plus lamentablement encore. Je voilai sous les larmes le feu ardent de -mes prunelles bleues, et je calculai la distance et ma force, avant de -bondir. - -Ce fut comme un jet de flamme, de flamme rouge. Il y eut un grand fracas -des rideaux et de leurs tringles, puis des cris perçants et des -braillements sans fin, des serviteurs affolés, tandis que mes mains se -refermaient sur la gorge de Chong-Mong-ju. La litière bascula et je sus -à peine où je me trouvais. Mes doigts cependant ne se relâchèrent point. - -Dans le pêle-mêle des coussins et des couvertures, je ne fus guère -atteint, tout d’abord, que par des coups que me portaient les -serviteurs. Mais bientôt les cavaliers arrivèrent à la rescousse et -leurs manches de fouets massifs s’abattirent sur ma tête, tandis qu’une -multitude de mains m’agrippaient et me déchiraient. - -Un vertige s’empara de moi. Je gardais cependant assez de conscience -pour sentir que mes vieux doigts décharnés étaient enfoncés solidement -dans cette vieille et maigre gorge, que je cherchais depuis longtemps. - -Les coups continuaient à pleuvoir sur ma tête, où mille pensées -tourbillonnaient, et je me comparais intérieurement à un bouledogue, -dont rien ne peut faire se desserrer les mâchoires. - -Chong-Mong-ju ne pouvait plus m’échapper, et je sus bien qu’il était -mort, avant que la nuit descendît sur moi, comme une anesthésie, sur les -falaises de Fusan, en face de la Mer Jaune. - - - - -CHAPITRE XIX - -OPPENHEIMER DEMEURE SCEPTIQUE - - -Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell Standing, ne doit -pas précisément se sentir très fier. Je lui ai enseigné la supériorité -de l’esprit sur la force brutale, je l’ai humilié par ma force morale, -et lui ai montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de toutes -ses tortures. - -Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et j’attends l’heure -où je serai pendu. Lui, le gouverneur Atherton, continue, à San Quentin, -à remplir ses fonctions, à régner en roi sur tous les damnés que la -prison, où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, dans le -tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui suis supérieur. - -En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute point qu’il -n’eût été très heureux de me voir mourir dans la camisole de force. -Comme il me l’avait maintes fois répété, il fallait choisir entre rendre -la dynamite ou rendre l’âme. - -Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est lui qui avait -été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. Un moment arriva, -cependant, où il se sentit fléchir, et ne put maîtriser le trouble que -je fis naître en lui et chez ses autres acolytes. - -Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui offrais qu’il -sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve habituelle et lui déclara -qu’en ce qui me concernait, il répudiait toute responsabilité -personnelle. Et, de fait, il ne parut plus dans ma cellule. - -Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être ébranlé. Jake -Oppenheimer, qui était sans peur et ne mâchait pas ses mots, et qui -était sorti indemne de tous les enfers qu’on lui avait fait subir, -l’entreprit un jour, à mon sujet. - -Morrell me frappa l’histoire. - ---Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, vous avez les yeux -plus grands que le ventre. Si vous réussissez à faire mourir Standing, -il faudra nous tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point, -nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, nous crierons -votre infamie à toute la prison; et ce sera bien le diable si elle ne -transpire pas au dehors. Oui, toute la Californie saura que vous avez -outrepassé vos pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous -en cuire! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, ou nous tuer -aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. Vous, vous êtes un -abominable froussard, qui jamais n’oserez nous faire périr tous trois. -Votre vocation de boucher est incomplète. - -Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. Lorsqu’il fut -délacé, il cracha à la face du gouverneur Atherton. Ce qui lui valut -derechef cent nouvelles heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça, -Atherton s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et ses -courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas à en douter. - -Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur Jackson. J’étais -pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je -pourrais résister. - ---Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole, -déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un air suffisant. - -Je lui coupai la parole. - ---Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas -vingt, mais quarante jours. Quarante jours... Peuh! Mettez cent jours. - -En me ressouvenant de la patience dont mon courage avait fait preuve -jadis, lorsque j’attendis, quarante ans durant, l’heure où je pourrais -saisir Chong-Mong-ju à la gorge, j’ajoutai: - ---Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. Regardez-moi, -vous en verrez un! Vous n’êtes, en face de moi, que des avortons -débiles. Je suis votre maître à tous. Vous ne réussissez pas à tirer de -moi une seule plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma -place, vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances. - -Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les appelai fils de -crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres de scélératesse. Je leur -répétai, à satiété, que j’étais au-dessus d’eux, à mille pieds au-dessus -d’eux. Ils étaient, eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un -homme libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis que -cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait même pas, -mon esprit s’envolait à travers le temps et l’espace. Le monde -m’appartenait. - -Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils n’étaient plus là -que je les injuriais encore. - -Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à mes deux camarades. -Morrell ne doutait pas de la véracité de ce que je lui racontais. Mais, -tout en étant captivé par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique -jusqu’à la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à -l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination. - -Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en tant que Darrell -Standing, de la Corée et de ses habitants, de ses mœurs et de la vie que -l’on y mène. - ---Oh! en voilà assez! frappa-t-il, d’un coup sec et impératif... -Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre moi et le professeur... -Adam Strang est le produit d’un rêve d’opium. Tu as lu quelque part, -Standing, toutes ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes -anciennes lectures? Non, n’est-ce pas? Tu es collé... - -Vainement je protestai que je n’avais jamais rien lu de la Corée, que -quelques correspondances de guerre, lors du conflit russo-japonais. - ---C’est bien cela! triompha Jake Oppenheimer. La Corée ne t’est pas -aussi inconnue que tu veux bien le dire. Voilà l’aveu! - -Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il prétendait que -j’inventais mes aventures, au fur et à mesure que je les frappais, et il -concluait, en blaguant, dès que je me taisais: - ---Merci pour aujourd’hui! La suite au prochain numéro... - -Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, jadis, -m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries d’opium du Quartier -Chinois, beaucoup plus qu’il ne convenait à un respectable professeur. -Quelque chose, depuis, m’en était toujours resté! - -Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables et sans cesse -renouvelées. - ---Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, tu prétends avoir -joué aux échecs avec un lourdaud, qui était frère de l’empereur. Peux-tu -me dire si ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en -Amérique, et si les parties différaient des nôtres? - -Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, assez vagues et que -je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, naturellement, se moqua de -moi. - -J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le temps s’entremêlaient -entre eux et que, souvent, les divers personnages que je réincarnais -intervertissaient leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de -remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement il -m’arrivait de revenir en arrière et de revivre plusieurs fois les mêmes -actes. - -C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements de mon être, -redevenu Adam Strang, un mois après la question que m’avait posée -Oppenheimer (et je n’avais cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses -quolibets), j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils -différaient notablement de ceux que nous employons aujourd’hui. Seul, le -principe du jeu était le même. Mais, au lieu de nos soixante-quatre -carrés de damier, il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous, -l’un des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les pions -étaient, en Corée ancienne, au nombre total de vingt. Si bien que les -combinaisons qui en résultaient étaient complètement différentes. En -outre, il n’y avait pas de «Reine». - -Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. Je lui -enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il fût beaucoup plus compliqué que -le nôtre. - -Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous tout l’hiver -suivant. Nous y fûmes tellement absorbés que nous oubliâmes, en ces -jours lugubres, le froid qui nous mordait. Car les cachots ne sont pas -chauffés. Il serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné, -la rigueur naturelle des éléments. - -Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que j’eusse tiré ma science -des siècles passés. Il prétendit que le jeu, comme mes prétendues -aventures, était sorti tout armé de mon cerveau. - ---Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir -connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu -bête à pleurer, qui s’appelait «les Cochons dans les Trèfles». Ce jeu -stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions. - -Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques -l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années. - -La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses -positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot. - -Il y a ici--ou plutôt il y avait ici--à Folsom, un assassin de -nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé -avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam -Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique -au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer. - - - - -CHAPITRE XX - -QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG - - -Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début -de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant -dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre -Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais -les changements qui y étaient survenus. - -Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux -par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu -chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande -épée, à califourchon sur un cheval. - -Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée -traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell -Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié -complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres -lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur -n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits -êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur -mes existences antérieures. - - [20] _William Wordsworth_, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici - allusion à son _Ode à l’Immortalité_, où il dit notamment: «Ce n’est - pas dans une nudité complète--Mais dans des nuées traînantes de - lumière--Qu’un jour nous verrons Dieu.» - -Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu -d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots -Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la -fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me -permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et, -parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ. - -Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je -dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes -mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la -plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me -contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants. - -Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que -j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un -navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une -femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente -victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes -fortes. - -De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit -seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir -accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que -Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me -souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à -terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite -hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis -que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des -falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup -des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres -s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin -de la mort. - -Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer, -remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et, -accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives -enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui -me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui -s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même. - -J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes -yeux. - -J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta, -pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du -navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui -suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage -expédition. - -Tostig Lodbrog était surnommé «Muspell», qui veut dire le «Feu Brûlant». -Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave -et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de -miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille -d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa -hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine -ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour, -comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr, -sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le -crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne -buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf. - - [21] _Brunanbuhr_ est le nom d’un endroit incertain, situé dans le - nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre - les pirates scandinaves. - -Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta. -J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel -marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu. - ---Ho! Ho! Un nain! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me -regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu. - -Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point Tostig Lodbrog de me -tirer tout nu de la peau de loup. Puis me prenant par le pied, entre son -pouce et son index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre -que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure du vent. - ---Ho! Ho! Ho! s’exclama-t-il. Un gardon! Une crevette! Un pou de mer! - -Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son pouce et son -index. - -Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit. - ---Le jeunet a soif! dit-il. Je veux lui faire boire un coup! - -Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y lâcha. Moi qui n’avais -pas encore connu le lait du sein d’une mère, j’allais me noyer dans ce -breuvage, fait pour les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et -me sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la peau de loup. - -Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, le vieillard et moi, -et nous roulâmes sur le pont du navire. Ses énormes chiens, semblables à -des ours, et qui prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur -nous. - ---Ho! Ho! Ho! tonitruait Tostig. - -Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher aux molosses, -auxquels il abandonna la peau de loup. - -Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et terminait son pot -d’hydromel. Il se calmait peu à peu, sans que le vieillard osât -intervenir, pour solliciter une pitié qu’il savait ne pas exister. - ---C’est Tom Pouce! reprit Tostig. Par Odin! les femmes danoises sont -d’une race bien misérable. Elles enfantent des nains et non des hommes! -Que pourra-t-on faire de cet avorton? Écoute, toi, Lingaard, tu -l’élèveras tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. Veille -bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une bouchée dans leur -gueule, comme d’un petit bout de viande oublié sur la table. - -Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin de ma piaillarde -enfance, et je ne connus l’affection ni les caresses d’aucune femme. Je -suivais le destin de Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait, -tantôt sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment je -survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de Tostig, qui avait -déclaré que je ne serais jamais qu’un nain, Dieu seul le sait! Toujours -est-il que je grandis rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans -son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage plaisanterie qu’il -affectionnait fort. - -J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps et je commençai -à remplir mon rôle d’échanson. Alors que nos bateaux étaient immobilisés -dans la mer gelée, je me vois encore, dans la salle du festin de -Brunanbuhr, titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli de -vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, assis à -l’extrémité de la table. - -Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et tous les convives avec -lui. On serait cru dans une maison de fous. Des scaldes chantaient les -exploits d’Hialli, ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la -vengeance de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli le cœur de leurs -propres enfants. Je vivais parmi des hommes féroces, aussi féroces dans -leurs jeux que dans leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres, -je trouvais toute naturelle leur compagnie. - -Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, ma colère rouge. -Je n’avais encore que huit ans, lorsque mes dents se découvrirent. -C’était au cours d’une vaste beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait -invité à sa table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne tarda -pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite réciproque des -combattants des deux nations, et soudain Tostig Lodbrog, près de qui je -me tenais debout avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit -à insulter et à mépriser injurieusement les femmes danoises. - -Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis rouge. Je soulevai en -l’air le crâne de Guthlaf et en assénai un coup violent sur la tête de -Tostig Lodbrog, qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud. - -Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en battant l’air de -ses grands bras, afin de me trouver et m’écraser, je sortis la petite -dague que je portais. A trois reprises je le frappai, au ventre, à la -cuisse et aux fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus -haut. - -Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses hommes l’imitèrent, -tandis qu’il criait: - ---Un ourson! Un ourson! Par Odin, laissez l’ourson se battre! - -Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit le petit échanson de -race danoise entamer une bataille en règle contre l’énorme Tostig -Lodbrog, qui titubait sans pouvoir l’atteindre. - -Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table, -parmi les cruches et les coupes, en hurlant: - ---Sortez-le d’ici! Qu’on le donne à manger aux chiens! - -Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à -lui comme cadeau d’amitié. - -Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords, -je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son -porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog. - -Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était -voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate, -marécageuse et brumeuse. - -Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui, -soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la -Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent -s’asseoir, entourée de ses femmes. - -Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud, -et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui -les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait -vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes -comme le climat. - -Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le -ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer. - -Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva, -dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le -bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous -ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or. -Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans -une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés, -et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux. - - [22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la - Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans - l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre. - -Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans, -j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais -seulement des peaux de bêtes. - -Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant -de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et -hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai -mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant -encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse -avec la meute des chiens lancés à mes trousses. - -Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état -sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi, -qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on -chassait les loups. - -Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et -m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course -que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai -capturer, après une poursuite de deux jours[23]. - - [23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement, - habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de - l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer - Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande - actuelle occupe la majeure partie de leur territoire. - -Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux -chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus -tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du -pays des Angles. - -J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une -incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus -capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux, -m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus -recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la -pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile. - -Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le -sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les -Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de -place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait -prisonnier et emmené à Rome. - -Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé -d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un -homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme -j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de -Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus -baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous -sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait -sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature, -toutes les têtes. - - - - -CHAPITRE XXI - -SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM - - -Les gens qui étaient présents pouvaient bien, en effet, me regarder. Ils -étaient de petite race, tous ces Juifs, petits d’os et de muscles, et -n’avaient jamais vu d’hommes blonds, comme j’étais. - -Tout le long des ruelles étroites, ils s’écartaient sur mon passage, -puis s’arrêtaient, les yeux écarquillés, en fixant cet être fauve, venu -du Nord et de Dieu sait où. - -Presque tous les soldats dont disposait Pilate étaient des Auxiliaires. -Il n’y avait qu’une poignée de Romains, à pied, qui gardaient le palais -du Proconsul, et vingt Cavaliers, dont j’étais le capitaine. Les -Auxiliaires n’étaient point de mauvais soldats, mais il pouvait ne pas -être sûr de se fier entièrement à eux. D’une façon générale, je trouvai -qu’eux et les Romains étaient des guerriers plus réguliers que nous -autres, hommes du Nord, qui étions braves quand le cœur nous en disait, -mais dont la bravoure tombait aussi facilement, au gré de notre caprice. - -Il y avait une femme de la Cour d’Hérode qui était liée d’amitié avec -l’épouse de Pilate. Je la vis chez celui-ci, le soir même de mon -arrivée. Nous l’appellerons Miriam, car c’est sous ce nom que je l’ai -aimée. Elle possédait ce charme particulier, spécial à chaque femme, qui -est autre que la beauté, et que l’on ne peut décrire. Elle me plaisait, -avant toute chose, et je devenais ainsi le collaborateur de son charme. -Dès que je l’aperçus, tout mon être s’élança vers elle, les bras grands -ouverts. - -Il y avait en elle quelque chose de sublime. Je n’exagère pas, et c’est -avec intention que j’emploie ce mot. Son corps superbe dépassait en -taille, de beaucoup, la moyenne de la femme juive. Tout, en elle, était -aristocratique, la caste à laquelle elle appartenait, aussi bien que ses -gestes et son maintien. Son beau visage ovale était fortement ambré, son -opulente chevelure était noire, avec des reflets bleus, et ses deux yeux -étaient semblables à deux puits sombres. Il était impossible de trouver -dans la création un homme blond et une femme brune, aussi marqués de -types que nous l’étions l’un et l’autre. Et, dans sa poitrine, palpitait -un cœur passionné. - -Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson. Il n’y eut pas en nous -de lutte intérieure, ni d’hésitation ou d’attente. Elle sut aussitôt que -j’étais à elle, comme je connus qu’elle était à moi. - -Je m’avançai vers elle. Miriam se redressa à demi, sur le divan où elle -était étendue, comme si un aimant l’avait attirée vers moi. Nos yeux se -croisèrent, prunelles bleues dans prunelles noires, et ne se quittèrent -plus, jusqu’au moment où l’épouse de Pilate, une femme sèche, raide et -fanée, nous sépara, d’un rire nerveux. - -Tandis que je m’inclinais, avec respect, devant l’illustre compagnie, je -crus voir Pilate lancer à l’adresse de Miriam un coup d’œil entendu, qui -semblait dire: - ---N’est-il pas tel que je vous l’ai promis? - -Car je connaissais Pilate d’assez longue date, et nous avions conversé -ensemble, bien avant qu’il fût envoyé en Judée, sur le volcan juif de -Jérusalem. - -La conversation se prolongea entre nous, en présence des deux femmes, -fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint de la situation politique du -pays. Il paraissait inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses -soucis, de demander même un conseil. Pilate était le type même du -Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, d’une main de fer, -l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on le poussait à bout, son calme -coutumier faisait rapidement place à la colère. - -Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement préoccupé. -L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. Ces gens étaient -spasmodiques et éruptifs au dernier point. Et très subtils, en outre. -Les Romains traitaient les choses carrément, en allant droit au but. Les -Juifs, au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était -par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. D’où l’irritation, -contre eux, de Pilate. - -Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité et, par suite, -celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui faire jouer, à propos de -leurs dissensions religieuses, un rôle de dupe. - -Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles religieuses -des peuples conquis par elle. Mais les Juifs, par mille voies -tortueuses, parvenaient à donner un tour politique à des événements -complètement étrangers à la politique. - -Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation présente, les -soulèvements perpétuels et les émeutes fanatiques, qui se produisaient à -l’instigation de diverses sectes judaïques. - ---Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces troubles voulus, qui -n’ont encore l’apparence que d’une nuée légère dans le ciel bleu, ne -grossiront pas un jour en un formidable orage, plein de coups de -tonnerre, de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes? Rome m’a -envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en dépit de mes efforts, la Judée -n’est qu’un nid de guêpes, sans cesse en rumeur. Je préférerais mille -fois gouverner des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que -ces gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler avec Dieu. A -cette heure où je parle, un homme m’inquiète surtout, un pêcheur de -poissons qui s’est fait pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant -et en accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, demain, il -n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et ne fera pas éclater sur -moi le mécontentement et la disgrâce de Rome? - -C’était la première fois où j’entendais parler du nommé Jésus et cette -conversation me revint par la suite, quand, effectivement, le petit -nuage qui montait au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée. - ---D’après les rapports qui me sont parvenus à son sujet, poursuivit -Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. Aucun doute sur ce -point. Mais je redoute que Caïphe, et Hanan derrière lui, ne -transforment cet homme en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à -ruiner mon crédit. - ---Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on m’a dit. Mais qui -est ce Hanan? - ---Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, dont Caïphe -n’est que l’ombre et le porte-parole[24]. - - [24] Hanan ou Annas, ancien Grand Prêtre déposé à l’avènement de - Tibère, était le beau-père de Caïphat ou Caïphe. Il avait conservé, - en réalité, toute l’autorité et était demeuré le chef du parti - sacerdotal. Caïphe ne prenait aucune décision importante sans - consulter le vieux pontife. - -Pilate ne croyait ni à Dieu ni à diable, pas davantage à l’immortalité -de l’âme, et la mort, pour lui, n’était que ténèbres et éternel sommeil. -On conçoit combien toutes ces discussions religieuses, dont il était -enveloppé à Jérusalem, devaient l’exaspérer. Au cours d’un voyage que je -fis en Idumée, j’eus pour valet une espèce de crétin qui ne put jamais -apprendre à seller convenablement un cheval. Il pouvait, par contre, -discuter sans perdre haleine, du matin au soir et du soir au matin, sur -l’enseignement des rabbins de toute la Judée, et excellait, en matière -religieuse, à couper les cheveux en quatre. - -Mais revenons à Miriam. Je sus, par la femme de Pilate, qu’elle était de -vieille race royale. Sa sœur était la femme d’Hérode-Philippe, Tétrarque -de la Batanée, de la Trachonite et de la Gaulonite, et qui était -lui-même le frère d’Hérode-Antipas, Tétrarque de Galilée. Tous deux fils -d’Hérode le Grand, qui avait fait périr sa femme et trois autres de ses -fils, et reconstruit, peu avant sa mort, le Temple de Jérusalem. D’où la -popularité dont jouissait son nom chez les Juifs. - -Je me rencontrai plusieurs fois avec Miriam, qui ne s’était pas mariée, -n’ayant jamais rencontré un mari qui fût digne d’elle. Ce fut sans doute -un effet de l’air ambiant que nous respirions. Mais, dès que nous étions -ensemble, les questions religieuses arrivaient sur le tapis. - ---Alors, me demanda-t-elle un jour, vous vous croyez immortel? - ---Avec une entière certitude, je le crois! répondis-je. - ---Et quelle est votre immortalité? Contez-moi un peu cela. - -Je lui parlai de Niflheim et de Muspell, du géant Imir, qui naquit des -flocons de la neige, de la Vache Audhumbla, de Fenrir et de Loki, de -Thor et d’Odin, et de notre Walhalla. En m’écoutant, elle frappait des -mains et, quand j’eus terminé, elle s’écria, les yeux étincelants: - ---Oh! vous, barbare! Vous, grand enfant! Vous, pauvre géant fauve, aux -cheveux décolorés par le froid! Vous, croire mille contes de fées et ne -songer qu’à la satisfaction du ventre! Alors, après votre mort, vous -allez au Walhalla? - ---Oui, esprit et corps. - ---Et quoi y faire? - ---Manger, boire et se battre! - ---C’est tout? - ---Et faire aussi l’amour. Il nous faut des femmes dans le Ciel! Sinon, à -quoi servirait-il? - -Elle rétorqua: - ---Je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit grossier, où le tumulte de -la vie continue à sévir, ainsi que les frimas et la tempête. - ---Et votre Paradis, à vous, demandai-je, quel est-il? - ---C’est un été sans fin, un printemps à la fois et un automne, où les -fleurs sont toujours écloses, les plus beaux fruits toujours mûrs. - -Je secouai la tête et grommelai: - ---Moi non plus, je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit triste et -mou, un lieu bon tout au plus pour les faibles et les eunuques, pour les -obèses, incapables de se remuer, pour des ombres pleurardes et non pour -des hommes. - -Ses yeux se passionnaient pour la dispute engagée et pétillaient -ardemment. Elle voulut tenter de me convaincre et de me gagner à sa foi: - ---Mon Ciel, reprit-elle, est le vrai séjour des Bienheureux! - -Je ripostai avec énergie: - ---Le seul séjour des Bienheureux est le Walhalla! Car, songez-y bien! -Qui se soucie des fleurs, quand elles fleurissent toujours? Mais, quand -l’hiver de fer a pris fin, quand le soleil chasse au loin les longues -nuits, quand les premières fleurs brillent à la surface de la neige -fondante, alors, alors seulement, l’âme et nos yeux ne cessent de -regarder... Et le feu! Le feu glorieux et sublime! Quel peut bien être -votre Paradis, où l’on ignore la joie d’un feu qui ronfle sous un toit -bien clos, tandis qu’au dehors font rage le vent et la neige? - -Miriam sourit doucement. - ---Vous êtes, là-bas, des simples, dit-elle. Vous élevez un toit parmi la -neige, vous y allumez un grand feu, et cela suffit pour vous constituer -un Ciel. - ---Ce feu et ce toit, je ne les ai pas connus toujours, dans ma vie! -Durant trois ans, j’en ai été privé. Je n’ai pas fléchi cependant. A -seize ans, mon corps ignorait ce qu’est une étoffe tissée. Je suis né -dans la tempête et la bataille, et c’est pourquoi je les aime! Mon -maillot fut une peau de loup. Regardez-moi, et vous saurez quels sont -les hommes qui peuplent le Walhalla... - -Elle me regarda, comme fascinée, et murmura: - ---Pauvre géant fauve! - -Puis, pensive, elle ajouta: - ---Je regrette presque qu’il n’y ait pas d’hommes comme vous dans mon -Ciel... - -Je me rapprochai plus près d’elle. - ---A chacun de nous, lui dis-je, est réservé le genre de Ciel qui plaît à -son cœur. Celui qui m’attend, au delà du tombeau, est un beau pays! Je -n’affirme pas, pourtant, que je ne quitterai jamais les Salles de Festin -de notre Walhalla, pour venir faire une incursion dans votre Paradis de -soleil et de fleurs, pour vous y ravir et vous emporter avec moi! Ainsi -fut faite captive ma mère... - -Il y eut alors, entre nous, un silence. Je la regardai. Elle me regarda. -Et, devant les miens, ses yeux ne se baissèrent point. Mon sang, par -Odin! coulait dans mes veines, comme une lave ardente. - -Je ne sais trop ce qui serait advenu de nous si Pilate n’eût fait, à ce -moment, son entrée et n’eût interrompu l’entretien. - ---Vous l’entendez, Miriam, railla-t-il. C’est un vrai rabbin, un rabbin -de Teutoberg! Voici, à Jérusalem, un nouveau prédicant et une nouvelle -doctrine qui nous sont arrivés. Plus encore que par le passé, il y aura -ici des discussions théologiques, des émeutes et des prophètes, portés -en triomphe ou lapidés! Que les Dieux nous sauvent de tous ces exaltés! -Jérusalem est une maison de fous. Lodbrog, je n’eusse jamais cru cela de -vous. Dire que vous voilà maintenant comme les autres, vous emballant et -déclamant sur nos fins dernières, pareil à ces énergumènes qui nous -arrivent, chaque jour, du Désert. Vivons notre vie, Lodbrog! Et une -seule à la fois. Cela nous épargnera bien des soucis superflus. - -La femme de Pilate était moins sceptique. Elle s’enthousiasmait pour ces -discussions, extasiée, et ses mains étroitement croisées. C’était, comme -je l’ai dit, une femme maigriote, qui semblait minée par la fièvre. Sa -peau était tendue sur ses muscles, et si transparente qu’à travers sa -main interposée on pouvait voir la lumière. Ce n’était point, au fond, -une méchante créature. Mais elle était étonnamment nerveuse, avait des -visions, croyait entendre des voix, et avait foi dans les signes et dans -les présages. - -Les missions dont, au nom de Tibère, l’Empereur de Rome, me chargeait -Pilate, m’éloignaient à tout moment, et plus que je l’aurais souhaité, -de Jérusalem et de Miriam. J’allais en Idumée et jusqu’en Syrie, et -toujours, sur ma route, je rencontrais des Juifs s’intéressant à Dieu -avec une égale fureur. C’était bien la particularité spéciale de toute -leur race. Au lieu d’abandonner aux prêtres, comme ailleurs, les -discussions théologiques, chaque Juif se faisait prêtre et, dès qu’il -pouvait trouver un auditeur (ce qui n’était point difficile), se mettait -à prêcher. Ils abandonnaient, à tout moment, leurs occupations, pour -s’en aller errer à travers le pays, comme des mendiants sur une route, -et discuter et se quereller avec les rabbins et les talmudistes, dans -les synagogues et sous les porches des temples. - -Ce fut en Galilée, province peu fréquentée, que je croisai la piste de -l’homme qu’on appelait Jésus. C’était, semblait-il, un ancien -charpentier, qui s’était fait ensuite pêcheur, et que ses compagnons de -pêche, abandonnant leurs filets, avaient finalement suivi dans sa vie -errante. - -D’aucuns le considéraient comme un authentique prophète. Mais, pour la -majorité des gens, il passait pour fou. Mon crétin de valet, qui se -targuait de connaître comme pas un le Talmud, ricana quand passa Jésus, -le traitant de Roi des Mendiants, parce que, m’expliqua-t-il, selon la -doctrine que prêchait le Galiléen, le Ciel était réservé aux seuls -pauvres, tandis que les riches et les puissants brûleraient -éternellement dans un lac de feu. - -Je remarquai que c’était la coutume du pays de traiter de fou son -semblable. A mon avis, fous, ils l’étaient tous. Il y avait une épidémie -de prophètes, qui chassaient les démons à l’aide de charmes magiques, -guérissaient les maladies par l’imposition des mains, absorbaient -impunément des poisons réputés foudroyants, et maniaient sans danger les -serpents les plus venimeux. Ils se retiraient au Désert, pour y jeûner, -et en revenaient afin de proclamer quelque nouvelle doctrine, pour -rassembler la foule autour d’eux et engendrer une secte de plus, qui se -divisait bientôt en quatre ou cinq autres sectes divergentes, séparées -entre elles par des points de détail dans l’interprétation de cette -doctrine. - ---Par Odin! disais-je souvent à Pilate, un peu de nos frimas et de notre -neige du Nord ferait merveille pour leur rafraîchir les idées. Le climat -dont ils jouissent est exagérément clément. Au lieu d’abattre des -arbres, pour s’en construire des toits, et de chasser la viande, ils -échafaudent des doctrines! Si jamais je sors, l’esprit sain, de ce pays -de toqués, je fendrai en deux le premier bavard qui viendra m’entretenir -encore de ce qui adviendra de moi après ma mort. - -Oncques ne vit-on pareils agités. Pour eux, toute chose sous le soleil -était pie ou impie. Les Proconsuls et Gouverneurs que leur envoyait Rome -étaient sur les dents. Ils voyaient en tout, dans les aigles romaines, -dans les statues, et même dans les boucliers votifs suspendus devant la -demeure de Pilate, un attentat à leurs croyances. - -Le prélèvement du Cens était considéré comme l’abomination de la -désolation. Le Cens était cependant la base même de l’impôt romain. Mais -les Juifs, qui ne prétendaient rien payer à l’État, déclaraient que le -Cens était contraire à la loi divine, à leur Loi. Oh! cette Loi! On en -jouait sans cesse, on la mettait à toutes les sauces. Il y avait les -zélateurs, qui étaient spécialement chargés de la faire respecter. Leurs -mains étaient souvent rouges de sang. Mais, si Pilate était intervenu -pour les punir, il eût soulevé une émeute, fait jaillir une -insurrection. - -Tout s’accomplissait au nom de Dieu. Toutes les doctrines se prouvaient -par des miracles. C’est à peu près comme si l’on entreprenait de -démontrer la justesse de la table de multiplication en changeant en -serpent, voire en deux serpents, un bâton. - -Lorsque je revins à Jérusalem, cette agitation était à son comble. Elle -croissait sans cesse. La foule courait de droite et de gauche, en -jasant, pérorant et déclamant. Les uns annonçaient que la fin du monde -était proche. D’autres déclaraient imminente la ruine seule du Temple. -De fieffés révolutionnaires proclamaient le terme de la loi romaine et -l’avènement prochain d’un nouveau Royaume des Juifs. - -Pilate, par ricochet, ne me semblait pas moins inquiet et énervé. - ---Si Rome, me disait-il, m’envoyait seulement une demi-légion, de bons -légionnaires romains, je prendrais Jérusalem à la gorge et je la -forcerais bien à se taire! - -Je fus logé dans son Palais même et, à ma vive satisfaction, j’y -retrouvai Miriam. Mais la situation politique était trop tendue, trop de -graves soucis troublaient l’heure présente pour que nous eussions -beaucoup le loisir de deviser d’amour. - -Toute la ville bourdonnait, comme un nid de guêpes irritées. La grande -fête appelée la Pâque (encore une affaire religieuse!) était proche et -des milliers de gens affluaient des campagnes pour venir, selon la -tradition, la célébrer à Jérusalem. - -Ces pèlerins n’étaient pas moins loquaces et bruyants que les habitants -coutumiers de la ville. Et celle-ci en regorgeait à ce point que -beaucoup d’entre eux étaient contraints de camper en dehors des murs. - -Je demandai à Pilate si cette effervescence était due aux enseignements -du pêcheur errant, ou à la haine des Juifs contre Rome. - -Il me répondit: - ---Un dixième, pas plus, de toute cette rumeur est due à ce Jésus. Caïphe -et Hanan en sont la cause principale. Ce sont eux qui agitent tout le -peuple. Dans quel but? Je l’ignore encore. - -Ici Miriam intervint: - ---Il est certain, dit-elle, que dans cette effervescence Caïphe et Hanan -ont leur part, leur grosse part de responsabilité. Mais vous, Ponce -Pilate, vous n’êtes qu’un Romain et vous ne voyez pas la situation sous -son véritable jour. Si vous étiez Juif, vous comprendriez qu’il ne -s’agit pas seulement ici de disputes de thaumaturges et de sectaires, ni -de vous causer, à vous et à Rome, des embarras volontaires. Le Grand -Prêtre, les Pharisiens, tous les Juifs intelligents, Hérode-Antipas, -Hérode-Philippe, et moi-même, nous luttons tous pour notre existence. Ce -pêcheur peut être un fou. Mais sa folie n’est pas dénuée d’artifices. Il -prêche la doctrine du pauvre. Il menace notre Loi. Et notre Loi, c’est -notre vie même, vous ne l’ignorez pas. De notre Loi nous sommes jaloux, -comme de l’air que nous respirons. Prétendre nous la supprimer, c’est -comme si l’on vous supprimait, en vous étranglant, l’air nécessaire à -vos poumons. La lutte est engagée entre Caïphe et Hanan, et tout ce -qu’ils représentent, et le pêcheur. Ils le détruiront ou il les -détruira. - -La femme de Pilate écoutait avidement. - ---Il est étrange, en vérité, dit-elle, qu’un simple pêcheur ait une -telle puissance. D’où tient-il son pouvoir? Je serais curieuse de -connaître cet homme, de le voir de mes yeux. - -Le front de Pilate se plissa davantage encore et Miriam s’exclama, avec -un rire méprisant: - ---Si vous tenez tant à le voir, allez le chercher dans les bouges de la -ville. Vous le trouverez à buvotter du vin, en compagnie de prostituées. -Jamais on n’a vu à Jérusalem un aussi étrange prophète! - -Je protestai: - ---Boire dans les bouges un peu de vin n’est pas un grand crime. Moi-même -j’en ai, maintes fois, fait autant dans mon existence passée! Ce n’est -pas là un cas pendable... - ---C’est un fou dangereux, je le répète! insista Miriam. C’est un -révolutionnaire qui anéantira ce qui reste de l’État juif et renversera -le Temple. J’ignore, au surplus, s’il se rend compte exactement de -l’œuvre qu’il accomplit et du grain qu’il sème. Mais, conscient ou non, -il est un fléau et, comme à tout fléau, il convient de lui barrer la -route. - -Échauffé par cette dispute, je pris le parti de Jésus et déclarai: - ---D’après tout ce que j’ai ouï dire de lui, cet homme est un simple, il -a le cœur bon et n’a jamais fait le mal. - -Et je témoignai de la guérison des dix lépreux, à laquelle j’avais été -présent en Samarie, sur la route de Jéricho. - ---Vous croyez, alors à ce miracle? me demanda Pilate, tandis que du -dehors arrivaient les clameurs lointaines de la foule, que sans doute -refoulaient nos soldats. Vous croyez, Lodbrog, qu’en un instant les -plaies corrompues de ces malheureux disparurent? - ---Je les ai vus guéris, répondis-je... Je m’en suis assuré de mes -propres yeux. - ---Mais les aviez-vous vus malades? - ---Non. Mais chacun, autour de moi, me l’a certifié, et eux les premiers. -Ils étaient extasiés. L’un d’eux, assis au soleil, n’arrêtait pas -d’examiner chaque parcelle de son corps. Il fixait, et fixait encore sa -chair lisse, et n’en pouvait croire ses regards. Il restait là, assis au -soleil, les yeux rivés sur sa peau, indifférent à toute autre chose. - -Pilate eut un sourire de dédain, et je vis que le même scepticisme était -empreint sur celui de Miriam. La femme de Pilate, au contraire, se -suggestionnait de plus en plus. Elle respirait à peine, les prunelles -dilatées. - ---Prenez garde, Pilate! conclut Miriam. Il sapera votre autorité comme -celle de Caïphe et d’Hanan, comme il sapera la Loi. Vous avez, au nom de -Tibère et de Rome, une tâche à accomplir et vous ne pourrez vous y -soustraire. - ---Et quelle est cette tâche? interrogea Pilate. - ---Faire exécuter ce pêcheur. - -Pilate haussa les épaules et la conversation prit fin. Miriam et la -femme de Pilate regagnèrent leurs appartements. Moi, j’allai me coucher -et je m’assoupis au murmure bourdonnant de la ville des fous. - -Dès le lendemain, se précipitaient les événements. - -Au cours de la nuit, les esprits, déjà chauffés à blanc, se -surchauffèrent encore. Lorsqu’à midi je sortis à cheval, avec une -demi-douzaine de mes hommes, les rues de la ville étaient à ce point -grouillantes que j’avais peine à m’y frayer un chemin. Plus encore que -de coutume, les gens renâclaient à me laisser place et, si les regards -avaient pu tuer, j’eusse été bientôt mort. On ne se gênait point pour -cracher devant moi, en guise d’insulte, et de toutes les bouches -s’élevaient des grognements et des huées. Je portais, pour eux, le -harnais de la haine de Rome. Et je n’osais point, de peur d’aggraver -encore la situation, ordonner à mes hommes de faire taire tous ces -coquins, à coups de plat de glaive. Hanan et Caïphe avaient fait de -bonne besogne! - -Je croisai Miriam, dans la cohue. Elle allait à pied, suivie seulement -par une de ses femmes. Ce n’était point l’heure pour elle, en effet, -d’afficher son rang, dans une pareille turbulence. Elle portait donc des -vêtements fort simples, comme une femme du peuple, et avait le visage -couvert. Je la reconnus cependant à la noblesse de son allure, à sa -démarche élégante, si différente de celle des autres femmes. - -Nous échangeâmes rapidement quelques mots, tandis qu’un remous de la -foule la bousculait et nous bousculait tous, moi, mes hommes et nos -chevaux. - -Miriam s’abrita dans le retrait d’angle d’une maison et je réussis à l’y -rejoindre. - ---Ont-ils déjà, demandai-je, obtenu la mort du pêcheur? - ---Pas encore, me répondit-elle. Il est actuellement hors des murs de la -ville. Il vient d’arriver, monté sur un âne, entouré de ses disciples, -et quelques pauvres dupes l’ont salué du nom de Roi des Juifs. C’est un -cri séditieux, pour lequel Caïphe et Hanan contraindront Pilate à agir. -Si la sentence de cet homme n’est pas encore prononcée, elle est déjà -écrite. C’est un homme mort. - -A cet instant, une nouvelle vague humaine déferla sur nous et nous -sépara. Elle m’entraîna, moi et mes soldats, écrasant presque nos -chevaux, et nous écrasant les jambes sous la pression de leurs flancs. -Parfois, quelque fou tombait. Alors je sentais mon cheval, qui le -piétinait, ruer et se cabrer à demi. Le Juif jetait les hauts cris, et -un tumulte de menaces montait vers moi. - -Soudain, un de ces fanatiques saisit d’une main la bride de mon cheval -et, de l’autre, agrippant ma jambe, tenta de me désarçonner. De ma large -main, j’appliquai à l’homme un soufflet, qui lui couvrit toute la figure -et lui fit lâcher prise. Je ne le revis plus, et le coup avait été si -violemment porté que je me demande encore si ma gifle ne l’a pas tué. - -Je retrouvai Miriam, le jour suivant, au Palais de Pilate. Elle me parut -plongée dans un rêve. A peine leva-t-elle les yeux vers moi. A peine -sembla-t-elle me reconnaître. Son regard étrange, comme ébloui et perdu -au loin, me rappela celui des lépreux sur la route de Jéricho. - -Elle fit un effort pour redevenir maîtresse d’elle-même. Je la saluai. -Mais elle continua à ne point me voir et, comme elle s’était levée, je -vins me mettre devant elle, en lui barrant la route. - -Elle s’arrêta et s’aperçut alors de ma présence. Puis elle murmura -machinalement quelques paroles, tandis que ses yeux plongeaient en moi. -Jamais je n’avais vu, à aucune femme, des yeux semblables. Il y avait en -eux un indéchiffrable message. - ---Je L’ai vu, Lodbrog, dit-elle enfin, à voix basse. Je L’ai vu. - ---Fassent les dieux, répondis-je en manière de plaisanterie, qu’en vous -voyant, Lui, il n’ait point senti son cœur s’attendrir plus qu’il ne -convient. - -Elle ne prêta point attention à mes paroles. Ses yeux demeurèrent -chargés de la vision qui était en eux et elle voulut continuer son -chemin. Une seconde fois, je la retins. - ---Est-ce lui, demandai-je, qui a mis dans vos yeux cette lueur -singulière? - ---Oui, c’est Lui, me répondit-elle. Lui qui a ressuscité les morts. Il -est vraiment le Prince de Lumière et le Fils de Dieu. Je L’ai vu et n’en -doute plus maintenant. Le Fils de Dieu... vous m’entendez bien, Lodbrog, -le Fils de Dieu! - -Une colère monta en moi et je m’écriai: - ---Alors, il vous a ensorcelée! - -Des larmes contenues humectèrent ses yeux, qui en parurent plus profonds -encore. - ---Oh! Lodbrog, Lodbrog, la fascination qui est en Lui dépasse toute -pensée, toute description. Je L’ai vu. Je L’ai entendu. Vous m’en voyez -toute transfigurée. Je distribuerai aux pauvres tous mes biens, et je Le -suivrai. - -Je ripostai, en ricanant: - ---Suivez-le donc, ce prophète ambulant! Et sans doute, quand il sera -Roi, vous fera-t-il partager sa couronne. - -Elle fit un signe de tête affirmatif, et c’est à grand’peine que je pus -m’empêcher de la frapper en plein visage, pour la châtier de sa folie. - -Un je ne sais quoi fit cependant que je m’écartai, afin de la laisser -passer, et elle s’éloigna, en murmurant: - ---Son Royaume n’est pas de ce monde... - -Ce qui s’ensuivit est connu de tous. Après que Jésus, arrêté par ordre -de Caïphe, eût été condamné à mort par le Sanhédrin, ou Tribunal des -Prêtres, il fut, entouré d’une populace hurlante, envoyé à Pilate pour -l’exécution de la sentence. - -Or Pilate ne se souciait nullement de faire périr Jésus, qu’il -continuait à considérer comme un simple visionnaire, et non comme un -séditieux. La vie d’un homme, en elle-même, lui importait peu et il en -eût fait périr cent, s’il avait estimé que leur mort importait à sa -propre sécurité et à l’intérêt de Rome. Mais il n’aimait point qu’on -prétendît lui forcer la main. - -Il sortit donc de chez lui, la mine renfrognée, pour aller au-devant du -prisonnier qu’on lui amenait. Et le charme, aussitôt, s’empara de lui. -Je le sais. J’étais là. - -C’était la première fois qu’il voyait Jésus, et il fut subjugué. Une -vermine bruyante emplissait la cour du palais, maintenue à grand’peine -par les soldats, et hurlant: «Crucifiez-le!» Pilate, fixant son regard -sur le pêcheur, désavoua tout haut la juridiction des prêtres et -l’emmena avec lui, dans le prétoire. Que se passa-t-il entre eux deux? -Je l’ignore. Quand il revint, il était fermement décidé à sauver le -condamné. - -Mais vainement il tenta de détourner l’orage, en présentant Jésus comme -un fou inoffensif, puis en offrant de le relâcher en l’honneur de la -Pâque. Les chuchotements rapides des prêtres, qui étaient mêlés à la -foule, décidèrent celle-ci à réclamer, au lieu de la libération de -Jésus, celle de Barabbas. - -Le tumulte croissait d’instant en instant et, de la cour, s’étendait -maintenant à toute la ville. Lorsque, dans un dernier effort pour sauver -le pêcheur, Pilate déclara que Jésus, étant né sujet d’Hérode-Antipas, -devait lui être renvoyé, et ne pouvait être jugé ni exécuté à Jérusalem, -une clameur furieuse monta de la foule, que mes vingt légionnaires et -moi parvenions à peine à contenir. La foule criait que Pilate était un -traître, qu’il n’était pas l’ami de Tibère! - -Tout près de moi, un fanatique, tout pouilleux, avec une longue barbe et -de longs cheveux, n’arrêtait pas de sauter en l’air, en chantant sans -trêve: - ---Tibère est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! Tibère seul est -empereur! - -Irrité, et pensant ainsi le faire taire, je posai sur un de ses pieds, -comme par mégarde, ma lourde sandale, qui l’écrasa. Mais le fou ne parut -pas y prêter attention, et il continuait à chanter: - ---Tibère seul est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! - -Je vis Pilate, l’homme de fer, qui hésitait. Ses yeux errèrent sur moi, -comme pour me demander conseil. Moi et mes légionnaires, nous étions -tellement écœurés du spectacle de lâcheté que nous donnait cette tourbe, -que nous n’attendions qu’un signe pour tirer nos glaives et nettoyer le -terrain. Jésus me regardait. Il me commandait... - -On sait que ce fut la prudence qui, finalement, l’emporta chez Pilate, -qu’il se lava les mains de la mort du pêcheur, et que les émeutiers -acceptèrent que le sang du crucifié retombât sur leur tête et sur celle -de leurs enfants. - -Alors, par une dernière dérision à l’adresse de ce peuple vil, Pilate, -malgré les protestations des prêtres, fit clouer le lendemain, sur la -croix de Jésus, un écriteau où on lisait, en hébreu, en grec et en -latin: _Le Roi des Juifs_. - -Pour l’instant, l’orage était apaisé. La cour du palais se vida. La -foule et les prêtres étaient satisfaits. - -Tandis qu’on emmenait Jésus, une des femmes de Miriam vint me chercher, -pour me conduire près d’elle. - -Quand elle me vit, elle commanda qu’on nous laissât seuls. Alors elle -m’attira vers elle et, se laissant aller dans mes bras: - ---Je sais, dit-elle, que Pilate s’est laissé fléchir par les prêtres et -par la populace. Il a donné l’ordre qu’on Le crucifie. Mais il est temps -encore de Le sauver. Vos hommes, Lodbrog, vous sont dévoués, et ce sont -seulement les auxiliaires qui doivent Le conduire à la croix. L’affreux -cortège ne doit pas atteindre le Golgotha. Attendez qu’il ait franchi -l’enceinte de la ville, puis délivrez le Fils de Dieu. Prenez pour Lui -un cheval supplémentaire, et emmenez-Le avec vous, en Idumée, en Syrie, -n’importe où, pourvu qu’Il soit sauvé! - -Elle m’enlaça le cou, de ses beaux bras, leva ses yeux profonds vers les -miens, et son visage effleura mes joues. Toute la séduction intense qui -émanait d’elle semblait dire: - ---Fais comme je te demande, et je t’appartiens! - -Je demeurai anéanti. Cette femme admirable me promettait son amour... si -je trahissais Rome! Elle était plus femme encore que je ne le croyais. - -Je me tus, sans pouvoir rien répondre. Miriam prit mon silence pour un -acquiescement. Elle se dégagea lentement de mon étreinte, parut -réfléchir longuement, puis ajouta: - ---Vous prendrez, Lodbrog, un cheval de plus. Il sera pour moi. Je -partirai avec vous... Et je vous suivrai à travers le monde, partout où -il vous plaira d’aller... - -C’était me faire un présent de roi, un présent en échange duquel on me -demandait un acte honteux. Je ne répondais toujours rien. J’étais -triste, immensément triste. Non point que j’hésitasse sur mon devoir. -Mais je comprenais que j’allais perdre, à tout jamais, celle qui était -là, devant moi. - -Elle reprit, avec insistance: - ---Il n’y a aujourd’hui qu’un homme, à Jérusalem, qui soit capable de Le -sauver. Et cet homme, c’est vous, Lodbrog! - -Comme je demeurais immobile et silencieux, elle me saisit dans ses mains -nerveuses, et me secoua si violemment que mes armes en cliquetèrent. - ---Parlez, Lodbrog! Parlez! ordonna-t-elle. Vous êtes un homme fort et -vaillant! Vous ne redoutez pas, je le sais, la vermine qui voudrait Le -détruire. Dites «oui» et Il est sauvé. Et moi, pour ce que vous aurez -fait, je vous aimerai éternellement! - -Je répondis, très lentement, car c’était pour moi l’abandon de tout -espoir sur cette femme: - ---Je suis Romain... - -Elle s’emporta: - ---Vous êtes un esclave de Tibère, un chien de Rome... Vous n’êtes pas -Romain! Vous êtes un fauve géant du Nord! - -Je secouai la tête. - ---Je me suis, répondis-je, donné loyalement. Je porte le harnais et je -mange le pain de Rome. Je ne serai pas ingrat. Si je ne suis pas Romain, -les Romains sont mes frères... Et puis, à quoi bon tout ce bruit, pour -la vie ou la mort d’un homme? Nous devons tous mourir. Un peu plus tôt -ou un peu plus tard, qu’importe! - -Elle était toute tremblante dans mes bras, toute frémissante de passion -à le sauver. - ---Vous ne comprenez pas, Lodbrog! cria-t-elle. Celui-ci n’est pas un -homme comme les autres. Il est au delà des autres. Il est, parmi les -hommes, un Dieu vivant! - -Je resserrai étroitement mon étreinte. - ---Oubliez-le! suppliai-je. Vous êtes femme et je suis homme. Vivons -notre vie, sans nous occuper du reste! Laissons l’Au-delà. Laissons les -fous suivre leurs rêves. Leurs rêves sont pour eux plus que les viandes -et que le vin, plus que les chansons joyeuses et l’enivrement des -batailles, plus même que l’amour de la femme. A travers les ténèbres du -tombeau, ils suivent leurs rêves jusque dans l’éternité. Laissons-les -passer! Mais nous, demeurons en la mutuelle douceur que nous avons -découverte l’un dans l’autre. La nuit de la tombe viendra assez tôt! Et -nous partirons alors, chacun de notre côté. Vous, vers votre Paradis de -soleil et de fleurs! Moi, vers la table rugissante du Walhalla! - -Elle fit un effort pour se dégager. - ---Vous ne comprenez pas! Vous ne comprenez pas! dit-elle avec -emportement. Vous ne comprenez pas que cet homme est Dieu, et que la -mort infamante qui l’attend est celle des esclaves et des voleurs! Il -n’est ni l’un ni l’autre. Il est immortel! Il est Dieu! - ---Eh bien! repris-je, s’il est immortel, que lui importe de mourir? Son -immortalité n’en sera pas, dans la mesure du temps, diminuée de -l’épaisseur d’un cheveu. Il est Dieu, dites-vous? D’après tout ce qu’on -m’a enseigné, un Dieu ne peut pas mourir. - -Elle s’exaltait de plus en plus. - ---Oh! gémit-elle, vous ne voulez pas me comprendre. Vous n’êtes qu’une -grande masse de chair. - -Je tâchai de lutter encore et, me remémorant les leçons subtiles des -Juifs, je demandai: - ---Ne m’avez-vous pas dit que cet événement était prédit dans les -anciennes prophéties? - ---Oui, oui, dans les prophéties les plus antiques, qui nous annonçaient -la venue d’un Messie. - ---Laissez donc, m’exclamai-je triomphant, les prophéties s’accomplir! -Qui suis-je, pour oser me mettre en travers d’elles? Ce qui doit -s’accomplir, s’accomplira. Je n’ai pas à contrecarrer la volonté de -Dieu. - -Elle répéta: - ---Vous ne comprenez pas... vous ne comprenez pas... - -Puis elle se rejeta en arrière, en s’échappant de mes bras avides, et -nous nous tînmes écartés l’un de l’autre, silencieux, écoutant le -tumulte extérieur de la rue et les clameurs forcenées qui accompagnaient -Jésus, qu’en ce moment même on entraînait au supplice. - -Sa voix se fit caressante, infiniment. Ses yeux plongèrent dans les -miens leurs grands puits noirs. Elle s’offrait, en une promesse immense, -tellement vaste et profonde que nulle parole ne pourrait la traduire. - ---M’aimez-vous? demanda-t-elle. - ---Oui, je vous aime, répondis-je. Je vous aime, au delà même de mon -entendement! Mais Rome est ma mère nourricière. Si je la trahissais, je -deviendrais, par cela même, indigne de votre amour. - -Dehors, la clameur qui suivait Jésus s’était éloignée. Tout était -redevenu muet dans Jérusalem comme dans le palais. Miriam me tourna le -dos, sans un mot d’adieu, et se dirigea vers la porte, pour s’en aller. - -Une ruée de désirs fous remonta en moi. Je courus après elle et, sur sa -chair qui se débattait, mes bras resserrèrent leur étau puissant. Je lui -clamai que j’allais la mettre avec moi sur mon cheval, et l’emporter -loin de cette ville maudite, de cette ville de folie. Je l’écrasai -contre moi. - -Elle me frappa au visage. Mais je ne la lâchai point, car ses coups -m’étaient doux. Alors, elle cessa de lutter. Elle devint froide et -inerte. Et je compris que celle que j’étreignais ne m’aimait plus. Ce -n’était plus que son cadavre que j’avais entre les bras. - -Lentement, je desserrai mon étreinte. Lentement elle se recula, à pas -lents elle s’éloigna et, soulevant les tentures de la porte, disparut. - -Tels sont les faits dont moi, Ragnar Lodbrog, j’affirme, avec simplicité -et droiture, avoir été témoin. Tels que je les ai racontés, je les -rapportai à Sulpicius Quirinus, légat de Rome en Syrie, vers qui je fus -ensuite envoyé par Pilate, pour le mettre au courant des événements qui -s’étaient déroulés à Jérusalem. - - - - -CHAPITRE XXII - -COMMENT JE SERAI PENDU - - -La possibilité de suspendre momentanément le cours normal de la vie est -un fait courant, non seulement parmi le monde végétal et chez les -espèces animales inférieures, mais même chez l’organisme humain, -beaucoup plus complexe et développé. De temps immémorial, les fakirs de -l’Inde, en se mettant en état cataleptique, ont joui de cette faculté -qui leur permet de se faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi -que les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir des gens dont -la vie est momentanément suspendue, et qui pourtant ne sont nullement -morts. - -Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur moi-même ces -expériences répétées de la petite mort. Et je me remémorais encore le -cas de ces paysans de l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs -hivers qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de mainte -autre bête sauvage de cette région, jusqu’au retour du printemps. Les -hommes de science, qui ont étudié ce sommeil prolongé du paysan -sibérien, ont constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires -et digestives cessaient presque complètement. Le cœur battait si -faiblement qu’à peine l’oreille la plus exercée en pouvait-elle -percevoir les battements. - -Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi les paysans -sibériens ont recours à lui), la quantité d’air et de nourriture -nécessaires à soutenir la vie sont minimes, presque négligeables. Fort -de ces précédents, dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur -Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs de -camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi. - -Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, durant des -périodes entières de dix jours. Et c’était pour moi le pire des -supplices, d’être tiré des profondeurs vagabondes de mon rêve à travers -le temps et l’espace, par un misérable médecin de prison, qui -m’entr’ouvait les lèvres pour me contraindre à boire. En conséquence de -quoi, j’avertis le docteur Jackson que je prétendais qu’on me laissât -tranquille durant mon temps de camisole, et que je résisterais à tous -ses efforts pour me faire absorber quoi que ce fût. - -Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je pusse faire -accepter du docteur Jackson mon point de vue. Mais il dut finalement -céder. Il en résulta que mes périodes de camisole me parurent désormais -durer exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que j’étais lacé, -les ténèbres de ce monde m’enveloppaient très vite et, non moins -rapidement, je revoyais luire, ô merveille! une autre lumière, toute -nébuleuse d’abord, mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière, -d’autres visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, à se -pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on me délaçait que dix -jours nouveaux s’étaient tout à coup écoulés. - -Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de ces expériences -d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, de plus en plus nette. Mon -être, et celui de tous les autres hommes comme le mien, est une -résultante d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque je -suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à travers des -myriades de siècles. Des myriades de vies ont concouru à composer la -substance matérielle et morale de mon être. - -D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge qui a ruiné ma vie -et m’a jeté dans la cellule des condamnés? Elle n’est pas née, je le -répète, avec l’enfant qui devait être un jour Darrell Standing. Cette -vieille colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne que ma -mère, plus ancienne que la première mère des hommes. Elle était en -germe, comme toutes nos passions de haine ou d’amour, dans la substance -primitive dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable cortège de -chacune de mes existences antérieures a mis en moi ses nuances et ses -évolutions successives, tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes -pensées. - -La substance de toute vie est malléable et peut prendre des formes -diverses. Mais, en même temps, elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la -à votre gré, le passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les -lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux nains de -l’Islande, descendent communément des premiers chevaux sauvages, que -domestiqua jadis l’homme primitif[25]. Et pourtant l’éducation -successive du cheval n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade -est en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, chez qui, à -travers toutes mes existences, le rouge courroux n’a jamais été dompté. - - [25] On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a été - depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution - des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles. - -Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont comptés. Mais la -substance qui me compose est éternelle. Je suis un homme en cette vie. -En d’autres vies j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je -renaîtrai encore, un nombre incalculable de fois. Oh! les brutes, qui -pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, qu’ils suppriment la -vie! - -Oui, je serai pendu... bientôt pendu. Voici le mois de juin qui se -termine. Dans quelques instants, on essaiera de me leurrer. De cette -cellule, on me conduira au bain hebdomadaire, selon la coutume de la -prison. Mais on ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera -des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule de la Mort. Là, -on placera près de moi une garde spéciale. Nuit et jour, éveillé ou -endormi, je serai surveillé. On ne me permettra pas d’enfouir ma tête -sous mes couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même je ne -devance l’action de l’État. On ne me laissera jamais dans la nuit, mais -toujours une lumière brillante éclairera ma cellule. - -Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un -beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans -la trappe. Oh! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a -été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de -Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui -enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération. - -Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des -tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes -d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur -de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime. - -Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit -très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou. - -Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me -balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre -ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils -diront que je suis mort. - -Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui -prétendent me tuer? Je suis immortel, imbéciles! Et vous l’êtes comme -moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je -le sais, et que vous l’ignorez. - -Pouah! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de -mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde! -L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant -qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient -supprimer la vie. - - - - -CHAPITRE XXIII - -A L’INSTAR DE ROBINSON - - -Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces -années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier -de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux -pires châtiments, réputé tenace et têtu. - -Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me -briser, plus j’encaissais, sans fléchir. «La dynamite ou la mort!» tel -avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni -l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur -était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle -aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur -que l’acier. - -De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle -comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on -me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar. - -Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par les lames, et si -basse sur la mer que, durant les grandes tempêtes, les embruns la -recouvraient de leur poussière humide et salée. J’y vivais au milieu de -mille souffrances, privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue. -Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. Alors je -réchauffais à ses rayons mes membres glacés. - -Ma seule distraction était un aviron et mon couteau de poche. Avec le -couteau, je m’évertuais à marquer sur l’aviron une entaille nouvelle, -pour chaque semaine qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules -qui me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. Lettres et -encoches étaient nombreuses. J’aiguisais mon couteau sur une pierre -plate, et aucun barbier ne fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien -de sa lame favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un -trésor sans prix. - -Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription: - - «Ceci est pour faire connaître à la personne dans les mains de qui cet - aviron pourra tomber que Daniel Foss, né à Elkton, dans l’État de - Maryland, aux États-Unis d’Amérique, s’embarqua au port de - Philadelphie, en 1809, à bord du brick _Negociator_ et à destination - des Iles Amies. Il fut, le mois de février suivant, rejeté sur cette - terre désolée, où il se construisit une hutte et vécut un certain - nombre d’années, se nourrissant de phoques. Il est le seul survivant - de l’équipage de ce brick, qui rencontra une banquise et coula bas, le - 25 novembre 1809.» - -De ce naufrage, du craquement du brick contre la banquise, en pleine -nuit, et comment il coula, j’avais conservé le souvenir terrible. Le -vent soufflait en tempête et, sous la lune qui par moments émergeait du -creux des nuages, les voiles, les cordages et toute la mâture du brick -qui sombrait, apparaissaient frangés de glaçons. La grande chaloupe, au -prix de mille difficultés, avait pu être mise à la mer, et tout -l’équipage, sauf quelques hommes qui se noyèrent, dans leur -précipitation, y embarqua. Il faisait un froid épouvantable. Tandis que -notre capitaine Nicoll tenait la barre, je n’arrêtais pas de me frotter -le nez, d’une main ou de l’autre, pour l’empêcher de geler. - -Nous fîmes voile vers le nord-est. Mais dans la chaloupe, entièrement -découverte, la mort ne tarda pas à sévir. L’un d’entre nous fut, un beau -matin, dans l’aurore grise, trouvé couché, plié en deux, à l’avant du -bateau, complètement gelé et déjà raide. Un des mousses, le plus âgé, -mourut le second. Puis l’autre mousse, au bout de dix à douze jours. -D’autres hommes suivirent. - -Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. Il ne restait plus à bord que le -capitaine, le chirurgien du bord et moi-même. Le froid était tel que -bière et eau gelèrent à bloc. Il nous fallait les briser, pour nous en -partager les morceaux, que nous sucions ensuite jusqu’à ce qu’ils -fondissent. - -Le 27 février, une terrible tempête de neige se déchaîna. Nos vivres -étaient complètement épuisés. Le chirurgien, qui avait accepté l’idée de -la mort, était résigné à tout, et le capitaine était bien près de -l’imiter. J’étais au gouvernail, mes deux compagnons gisant comme deux -cadavres, lorsque j’aperçus la terre. C’était une petite île de rochers, -que battaient les flots. Je gouvernai vers elle. A quelques yards de la -côte, la chaloupe échappa à mon contrôle. Elle fut retournée, en un clin -d’œil, et je sentis que l’eau salée m’entrait dans la gorge et me -suffoquait. - -Je ne revis jamais mes deux compagnons. Moi, je pus surnager et -m’agripper à un aviron, tandis qu’au même instant un coup de mer me -lançait au loin, par-dessus la ligne des récifs côtiers. Je me relevai -tout meurtri, mais sans blessures graves. Seule, la tête me tournait, -par suite de mon extrême faiblesse. Je fus capable, cependant, de me -traîner sur le ventre, un peu plus loin de la côte et à l’abri des lames -qui m’eussent infailliblement remporté. - -Je me relevai, en un instant, sachant que j’étais sauvé et remerciant -Dieu. Je n’ignorais pas que la chaloupe avait été certainement brisée en -mille pièces, et je devinais combien affreusement avaient dû être broyés -les corps du capitaine Nicoll et du chirurgien. Puis je chancelai et -m’évanouis. - -Je demeurai, toute la nuit, à demi mort, dans une sorte de stupeur de -tout mon être, sentant confusément l’humidité et le froid dont j’étais -la proie. - -Le matin, en me montrant le lieu sinistre où j’avais échoué, m’apporta -un renouveau d’effroi. Aucune plante, pas un brin d’herbe ne poussaient -sur ce bout de sol désolé, sur cette excroissance rocheuse de l’océan. -Sur un quart de mille en largeur et un demi-mille de long, ce n’étaient -que rocs entassés. - -Je ne pouvais rien découvrir qui fût susceptible de sustenter mon -épuisement. Je mourais de soif, et il n’y avait pas d’eau douce. En vain -je tentais de boire à chaque cavité rocheuse que je rencontrais. Les -embruns de la tempête avaient salé l’eau de pluie qui avait pu s’y -amasser, et je ne fis qu’attiser ma soif. Toute la journée, je me -traînai sur les mains et sur mes genoux saignants, dans la recherche -vaine d’une goutte d’eau potable. Quant à la chaloupe, rien n’en -subsistait que l’unique aviron auquel je m’étais cramponné et qui était -venu à terre avec moi. - -Le second jour, mon état empira. Moi, qui n’avais pas mangé depuis si -longtemps, je me pris à enfler démesurément. Mes jambes, mes bras, tout -mon corps gonflèrent. Mes doigts s’enfonçaient d’un pouce dans ma peau, -et les dépressions qu’ils y formaient étaient longues à disparaître. -Malgré toutes mes peines, je continuais à lutter pourtant, décidé à -accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu, qui était que je vive. -Soigneusement, je vidai avec mes mains toute l’eau salée que contenaient -les trous des rochers, dans l’espoir que les averses prochaines les -rempliraient d’eau douce. - -Effectivement je fus réveillé, au cours de la nuit, par le battement -d’une averse. Je rampai de trou en trou, lapant la pluie, ou la léchant -sur les rochers. Cette eau était saumâtre encore, mais tolérable. Elle -me sauva. Je me rendormis, et quand, au matin, je me réveillai, une -sueur abondante me trempait et j’étais délivré de tout délire. - -Cette profusion d’eau saumâtre me rendit étonnamment heureux. Lorsque -j’eus découvert le cadavre d’un phoque, que les lames avaient, comme -moi-même, projeté dans l’île, par-dessus les brisants de la côte, et qui -gisait là depuis plusieurs jours, mon bonheur n’eut plus de bornes. Pas -un marchand dont les navires reviennent à bon port, d’un long voyage -prospère, dont les magasins s’emplissent jusqu’au toit de denrées -précieuses, dont le coffre-fort se bonde d’un afflux de dollars, ne -s’estima jamais, j’en suis certain, aussi riche que je me jugeai l’être -désormais. Je me jetai à genoux, pour remercier Dieu derechef. Dieu, -j’en étais de plus en plus persuadé, avait décidé, dès la première -heure, que je ne devais pas mourir. - -Je recueillis aussi quelques brassées d’algues marines, que je fis -sécher au soleil, et qui, le soir, étendues sur le roc, me servirent de -matelas, au grand soulagement de mon pauvre corps meurtri. Pour la -première fois depuis de longues semaines, mes vêtements n’étaient plus -mouillés. Si bien que je m’endormis d’un profond sommeil, fruit à la -fois de mon épuisement et de la santé qui revenait. - -Lorsque, cette bonne nuit passée, je me réveillai, j’étais un autre -homme. Le soleil s’était à nouveau caché. Mais je ne m’en affectai pas -et j’appris très vite que Dieu, qui ne m’avait pas oublié pendant mon -sommeil, m’avait préparé d’autres et merveilleux bonheurs. - -Aussi loin que pouvait porter la vue, les rochers côtiers étaient -jonchés de phoques, qui s’y étalaient paresseusement. J’en écarquillai -mes yeux, je me les frottai de la main, afin de m’assurer que je n’avais -pas la berlue. Ils étaient là des milliers, et d’autres encore, non -moins nombreux, folâtraient dans la mer. De leurs gorges sortaient des -sons rauques, dont l’ensemble formait un vacarme prodigieux et -étourdissant. Ma première pensée fut que c’était de la viande qui -s’offrait à moi, de la viande pour une douzaine d’équipages. - -Je saisis aussitôt mon aviron, qui était la seule arme que je possédais, -et je m’avançai, avec prudence, vers cette immense provende. Mais je -compris bientôt que tous ces êtres marins ignoraient l’homme. Ils ne -trahissaient aucune crainte à mon approche, et ce fut pour moi un jeu -d’enfant de leur asséner sur la tête des coups redoublés de mon aviron. - -J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai à frapper et à -tuer, en proie à une vraie démence. - -Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. Deux heures -durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à ce que je tombasse de -fatigue. Les phoques me laissaient faire, comme hébétés. Puis soudain, -comme à un signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et s’y -précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil. - -Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait deux cents. Lorsque -je repris mes esprits, je fus scandalisé et effrayé, tout en même temps, -de la folie de meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé -ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le fruit de mes -exploits, je me mis au travail sans tarder. - -Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans avoir renouvelé -mes remerciements à l’Être Suprême dont la miséricorde ne se lassait -point, je dépouillai les phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur -viande en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des -rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris aussi, dans des -fissures des rocs, de petits dépôts de sel, formés par la mer. Je -recueillis ce sel et en frottai la viande, pour la conserver. - -Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, lorsque j’eus terminé, -je songeai, avec une légitime fierté, que Dieu devait être satisfait de -moi. Pas une bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue. -Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena dans mon corps -une saine circulation et j’eus le plaisir de pouvoir bientôt, sans -inconvénient, manger à ma faim. Jamais, durant les huit années que je -passai sur cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et -ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire sécher mes -bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y voir là une preuve renouvelée -de la Providence de Dieu. - -Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant que ces animaux, -effarés, ne revinssent visiter mon île. Mais je me gardai bien de dormir -sur mes lauriers. Je me bâtis une hutte de pierres et, attenant à la -hutte, un magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris ma hutte -avec la plus grande partie des peaux des phoques et en rendis ainsi la -toiture imperméable. Chaque fois que la pluie battait mon toit, je -songeais avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement, -servaient de protection à un pauvre homme, abandonné sur une île -déserte, eussent représenté, au marché aux fourrures de Londres, la -rançon d’un roi. - -Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier à trouver un moyen -quelconque qui me permît le calcul du temps. Sans quoi je perdrais -bientôt la notion, non seulement des mois et des années, mais même des -jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, de celui -qui était consacré au Seigneur. - -Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le plus de précision -possible, le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis le naufrage de -la chaloupe, où le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps. -Quand je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux placés -près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. Puis je fis, sur mon -aviron, dorénavant, une encoche pour chaque semaine écoulée, et une -autre pour les mois, en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des -quatre semaines les jours supplémentaires. - -Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier dignement le -saint jour du Sabbat. Je composai et gravai sur mon aviron un petit -Cantique approprié à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter -chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un juste retour de bons -procédés, je ne l’oubliai jamais, ni le dimanche, ni aux fêtes établies. - -On ne saurait croire quelle somme de travail est nécessaire à l’homme -demeuré seul, pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de -l’existence. En vérité, je n’eus guère de loisirs au cours de cette -première année. La construction de la hutte, qui n’était au total qu’une -sorte de caverne, me demanda six semaines de labeur. Pendant des mois et -des mois, je dus surveiller mes conserves et renouveler les couches de -sel. Puis aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un -certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, le cas échéant, -m’en fabriquer des vêtements. - -La question de l’eau douce me donna également, bien des tracas. Les -trous des rochers, où je la conservais, manquaient de profondeur. -J’entrepris, en usant par frottement une pierre plus tendre avec une -pierre plus dure, de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue -de nez, un gallon et demi[26]. Ce fut l’œuvre ardue de cinq semaines. -Plus tard, par le même procédé, je fabriquai une autre jarre, plus -grande, de quatre gallons. J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis -aussi, à temps perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que -j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, se fêla après -sept semaines de travail. - - [26] Environ cinq litres. - -Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais fait à l’idée de -passer sur mon île le reste de ma vie, je réussis mon chef-d’œuvre. Ce -fut une jarre étroite et longue, très profonde, d’une capacité de trente -gallons. J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, quand -j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, qui était vraiment fort -élégant, j’en oubliai mon humilité coutumière et fus pris d’un blâmable -excès d’orgueil, que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à -Dieu. - -Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer un petit vase, -d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir l’eau dans les trous -de rochers et à la transporter jusqu’à mes jarres, où je la gardais en -réserve. J’ajouterai, afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce -petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. Et jugez par là -de la fatigue que représentaient pour moi son maniement, et les allées -et venues nécessaires. - -Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que possible. Afin de -protéger ma hutte contre les grands vents qui, aux équinoxes, -redoublaient de fureur (et, dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait -pas plus qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis -autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds de long, de douze pieds -de haut. Je ne jugeai pas, quand j’eus terminé, avoir perdu ma peine. -Mon mur brisait à merveille la violence du vent et je demeurais calme, -dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, les embruns. - -Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient toujours du -même côté de l’île, mais se défiaient maintenant. Je construisis deux -autres murs, qui encadraient la passe de rochers par laquelle ils -parvenaient sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais -facilement la retraite et les assommais sans qu’ils pussent fuir à -droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en réserve, devant moi, -pour six mois de vivres séchés et salés. - -Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune créature humaine, -ni même celle d’un chien ou d’un chat, j’acceptais mon sort avec -beaucoup plus de résignation que ne font des milliers d’hommes. Tout -d’abord, ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent je -songeais combien de criminels, traînant dans une cellule de détention le -poids d’une infamie, dont le remords, sans aucun doute, les brûlait sans -cesse comme un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. Je -ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait déjà tant fait -en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un pour ma délivrance. - -Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et des commodités -coutumières de la vie, je devais bien admettre, à la réflexion, que ma -situation comportait de notables avantages. Mon île était petite, mais -j’en étais le maître incontesté. Il était bien peu probable que -personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât jamais la tranquille -jouissance. - -D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était troublé, la -nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien à redouter d’une invasion -de cannibales ou de bêtes féroces. - -Mais l’homme est une créature étrange, que quelque désir nouveau -tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, n’avais demandé à la bonté -de Dieu qu’un peu de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me -désaltérer, une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt en -possession d’une réserve d’excellente viande salée et d’une provision -assurée d’eau douce, que je commençai à ronchonner. Je voulais du feu, -et sentir dans ma bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter -quelques-unes des excellentes friandises dont je me régalais à la table -familiale, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et je voyais -flotter dans mes rêveries une foule de mets délicieux, auxquels je me -promettais de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait de mon -île. - -C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui reparaissait en -moi, ce père lointain qui se révolta, le premier, contre les -Commandements du Seigneur. Une perpétuelle révolte est dans l’homme. -Elle tourmente, d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit -inquiet, son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en étais, -par moments, à me désespérer de n’avoir plus mon tabac? Cette pensée -revenait me torturer jusque dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au -matin, danser devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des -magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations entières de -tabac! - -Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises et ne tardais pas à -reprendre la maîtrise de moi. D’un cœur humble, j’offrais à Dieu toutes -les souffrances de ma chair, tous ses désirs inassouvis. - -Au cours de la troisième année, j’entamai la construction d’une tour ou, -si vous préférez, d’une pyramide à quatre faces, qui allait en -s’élargissant vers la base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude -travail d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide d’aucune -corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La forme inclinée de mon édifice -me permit seule de surmonter cette difficulté. J’atteignis quarante -pieds, à la pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère que -l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur au-dessus des -flots, on reconnaîtra comme moi que je me trouvais ainsi en avoir doublé -l’altitude. - -Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un scrupule, je -l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se demanda, avec inquiétude, -si, en modifiant ainsi la structure apparente de cet îlot sur lequel -Dieu m’avait recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette -terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se projetait vers le -ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps sur ce problème troublant, -et finis par me convaincre que, par le travail de mon dos qui avait -porté les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je n’avais -fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, le plan primitif -du Seigneur Tout-Puissant. - -La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout de huit mois de -travail, elle était de cinquante pieds au-dessus de l’île. Évidemment, -ce n’était pas encore la Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux -buts que je m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste -d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, afin d’y -découvrir un navire qui passerait au large. Ensuite, augmenter, pour ce -même navire, la possibilité de remarquer mon île, qu’apercevrait -peut-être le regard errant de quelque matelot. - -J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail ma bonne santé, -physique et morale, et à déjouer les pièges de Satan. Pendant mon -sommeil seul, il persistait à me tourmenter, par de vaines visions de -succulentes nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée tabac. - -Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un navire. Mais la -distance à laquelle il voguait, sous le vent, était trop grande pour -qu’il pût me discerner. Loin d’en éprouver du désappointement, cette -apparition fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter, -comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des hommes ne -labourassent parfois ces parages. - -Je continuai donc à attendre patiemment les événements. Lassé sans doute -de voir qu’il n’avait sur moi aucune sérieuse emprise, Satan abandonna -la partie et cessa, presque complètement, de me tarabuster par des -désirs alléchants, mais superflus. - -J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le récit des événements -les plus notoires qui m’étaient advenus, depuis mon départ des paisibles -rivages de l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais sur le -bois, je m’appliquais à une écriture la plus menue possible. Ma peine -était telle à ce travail que parfois cinq à six lettres représentaient -la besogne de toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais les -miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les mettrait-il, au -moins, au courant de ma déplorable destinée. - -Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me devint-il, on le -conçoit, plus précieux encore que par le passé. Ne voulant plus -l’utiliser à assommer les phoques, je me fabriquai, pour le remplacer, -une massue de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de -préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai une gaîne de -peau de phoque. Je ne l’en sortais que pour le hisser, par beau temps, -au sommet de ma pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon, -d’une banderolle, toujours en peau de phoques. - -Au cours de l’hiver qui suivit, j’eus à souffrir d’une tempête -particulièrement effroyable. Elle se déchaîna vers neuf heures du soir, -annoncée par d’énormes nuages noirs et par un vent frais du sud-ouest -qui, vers les onze heures, devint furieux, accompagné de coups de -tonnerre incessants et d’éclairs d’une incroyable longueur. Je ne fus -pas sans crainte pour ma sûreté. Les flots déchaînés couvrirent -entièrement l’île et, si je n’eusse grimpé au sommet de ma pyramide, nul -doute que je n’eusse été noyé. Elle seule me sauva. Ma hutte fut -entièrement submergée et toute ma provision de viande de phoque emportée -et réduite à rien. - -Là encore, cependant, ma bonne étoile ne m’abandonna pas. La mer, en se -retirant, avait semé la surface de l’île d’une multitude de poissons, de -l’espèce des mulets, ou approchant. Je ne ramassai pas moins de douze -cent dix-neuf de ces poissons, que je me hâtai d’ouvrir, de saler et de -mettre à sécher au soleil, comme on fait de la morue. Ce changement -heureux dans mon menu vint fort à point pour me réveiller l’appétit. -Mais je me rendis coupable de gloutonnerie et mangeai tellement que, la -nuit suivante, je faillis en trépasser. - -Au début de ma septième année de séjour sur l’île, au mois de mars -exactement, une seconde tempête, non moins formidable, eut lieu. -Lorsqu’elle se fut apaisée, ce fut, cette fois, le cadavre frais d’une -gigantesque baleine que je découvris sur les rochers, où les vagues -l’avaient projetée. Et vous comprendrez ma joie quand je vous dirai que -je trouvai, profondément encastré dans les entrailles du monstre, un -harpon, muni encore de sa corde, d’une longueur de plusieurs brasses. -Mon courage et mon espoir en un avenir meilleur en furent derechef -réconfortés. Mais, à la vue de la nourriture exquise que m’offrait cette -baleine, je retombai dans le péché de gourmandise et tellement me gavai, -que je manquai encore en mourir. - -La chair du gros cétacé me fournit pour une année de vivres et alterna -désormais, à mes repas, avec celle des mulets et des phoques. De sa -graisse, j’exprimai, dans une de mes jarres, une huile exquise et -parfumée, où je trempais, en les mangeant, mes tranches de viande ou de -poisson. J’aurais pu même me fabriquer une mèche, avec la guenille qui -me servait de chemise, et, la trempant dans l’huile, l’allumer, en -faisant jaillir le feu du heurt d’un silex contre l’acier du harpon. -Mais j’estimai que cette lampe eût constitué pour moi un luxe superflu, -et j’abandonnai aussitôt cette idée. Je n’avais aucun besoin de lumière -quand les ténèbres de Dieu descendaient sur moi et je m’étais habitué à -dormir, hiver comme été, du coucher du soleil à son lever. - -Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la prison de Folsom, je -me permets de placer ici une réflexion personnelle. Après avoir vécu, -dans une existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, et -toute cette torture de mon corps, toutes ces privations de mon estomac, -comment, oui, aurais-je pu m’émouvoir des tourments que m’infligeait le -gouverneur Atherton? Ma vie actuelle est une structure construite, à -travers les siècles, par mes vies passées. Que pouvaient bien être pour -moi, gouverneur imbécile, dix jours et dix nuits de camisole? Pour moi -qui, lorsque j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit ans -durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan! - -La huitième année se terminait. On était en septembre, et j’avais -élaboré le plan audacieux de surélever ma pyramide, à soixante pieds -au-dessus du sol. Mais, comme je me réveillais un matin, j’aperçus un -navire qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. Il était -presque à portée de ma voix. - -Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai en l’air mon aviron -et son oriflamme. Puis je courus sur les rochers côtiers, criant et -dansant, employant, bref, tous les moyens pour prouver aux nouveaux -arrivants que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le -capitaine et son second qui, debout sur le gaillard d’arrière, -m’examinaient avec leurs longues-vues. - -En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à leurs hommes, qui -étaient au nombre d’une douzaine, de manœuvrer sur la pointe ouest de -l’île, vers laquelle je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre -par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, attiré tout -d’abord leur attention et excité leur curiosité. Ils s’étaient avancés -afin de se rendre compte de ce que pouvait être, sur cette île, cet -étrange monument qui s’y dressait. - -Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. Mais les brisants -rendaient tout accostage impossible et, après plusieurs tentatives -infructueuses, ceux qui la montaient me firent signe qu’ils devaient -s’en retourner au navire. - -Jugez de mon désespoir! Je me saisis de mon aviron (que j’avais décidé, -depuis longtemps, d’offrir au Muséum de Philadelphie, si je m’échappais -jamais) et, en sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues -écumantes. Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, et la -protection de Dieu, firent que je réussis à gagner l’embarcation. - -Quant au navire, il avait été, durant ce temps, emporté si loin à la -dérive, que nous ne pûmes le rallier et monter à bord qu’après avoir -ramé pendant une bonne heure. - -Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes anciens et plus chers -penchants. Je mendiai, sur-le-champ, au second, un morceau de tabac à -chiquer, de ce tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit -mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à mon intention, -d’excellent tabac de Virginie. - -Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la tête me tourna et -je fus bientôt violemment malade. Rien de surprenant à cela. Mon -organisme s’était entièrement purifié du fatal poison, lequel opérait en -moi comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa première -cigarette. - -Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, à la plante -funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce dernier bienfait qu’il -m’avait accordé. - -Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter le récit de cette -existence, revécue par moi dans la camisole de force de la prison de San -Quentin, en ajoutant que je me suis souvent demandé, en me réveillant -dans ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution de -déposer son aviron au Muséum de Philadelphie. - -Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je l’étais, de -communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, je confiai un jour, à un -gardien, une lettre que j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du -Muséum de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, en dépit -des promesses que j’avais reçues. - -Mais un temps arriva où, par un étrange retour du sort, Ed. Morrell, sa -peine de cellule terminée, fut, à la suite de sa conduite exemplaire, -nommé homme de confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre, -qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et qu’Ed. Morrell -me délivra en contrebande: - - «Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron tel que vous le - décrivez. Peu de personnes le connaissent car il n’est pas exposé dans - les salles publiques. Moi-même qui suis en fonctions depuis dix-huit - ans, j’ignorais son existence. - - Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé mention du dit - aviron, qui nous avait été offert par un certain Daniel Foss, - originaire de Elkton, État de Maryland, en l’an 1821. Ce ne fut - qu’après de longues recherches que je réussis à retrouver cet objet, - dans un cabinet de débarras abandonné, situé sous les combles du - Muséum. Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois, - exactement telles que vous me les décrivez. - - J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure qui nous - avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui avait été écrite par - lui et publiée à Boston, par la librairie N. Coverly fils, en 1834. - Cette brochure raconte huit années de la vie d’un homme jeté sur une - île déserte. Il apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et - pressé par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes - charitables. - - Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance de cet - aviron, dont tout le monde ignorait l’existence. Ai-je raison de - supposer que la petite brochure, publiée par ce Daniel Foss, vous est - un jour, par hasard, tombée entre les mains et que vous l’avez lue? Je - serais heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends les - dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure soient à - nouveau exposés. - - Hosea Salsburty.» - - - - -CHAPITRE XXIV - -LA DOUBLE CAMISOLE - - -L’heure vint où les humiliations que je faisais subir au gouverneur -Atherton le contraignirent à se rendre sans conditions, en dépit de son -éternel: «La dynamite ou la mort!» - -Ce ne fut pas, toutefois, sans avoir essayé sur moi d’une dernière -plaisanterie, de trop bon goût pour que j’omette de vous la raconter. -Voici quelle en fut l’occasion. - -Il arriva qu’un des principaux journaux de San Francisco ouvrit une -enquête sur les prisons. Un certain nombre d’hommes politiques s’y -intéressèrent et un comité de plusieurs membres du Sénat fut constitué, -avec mission d’enquêter dans les diverses prisons d’État. - -Ce comité vint, naturellement, «se renseigner» à San Quentin. Et, bien -entendu, il fut reconnu que c’était une maison modèle de détention. - -Les convicts en témoignèrent eux-mêmes. Impossible de demander mieux. -Ils avaient déjà, dans le passé, connu des enquêtes semblables. Ils -n’ignoraient pas, par conséquent, de quel côté ils trouveraient du -beurre sur leur pain. Ils savaient que leur dos et leurs côtes ne -tarderaient pas à leur cuire, après le départ des enquêteurs, si leurs -témoignages avaient été hostiles à l’administration pénitentiaire. Cela, -c’est de tradition, de toute éternité. Il en était déjà ainsi dans les -geôles de Babylone, lorsque j’y pourrissais au cours d’une de mes -existences antérieures, voici des milliers d’années. - -Ce fut donc à qui, dans la prison, témoignerait des sentiments -d’humanité dont faisaient preuve, envers leurs pensionnaires, le -gouverneur Atherton et ses subordonnés. Tellement même ils -s’appesantirent sur la bonté du gouverneur, sur la nourriture saine et -variée qui leur était donnée, et sur son excellente préparation, sur -l’aménité des gardiens à leur égard, bref sur tout le confort et le -bien-être de la maison, qu’ils déclarèrent, avec un ensemble touchant, -absolument parfait, que les journaux d’opposition de San Francisco s’en -scandalisèrent et prirent la mouche. Ils protestèrent véhémentement, en -réclamant plus de rigueur et de fermeté dans la direction des prisons. -Ils déclarèrent que, faute de quoi, les honnêtes gens, tant soit peu -paresseux, n’auraient plus qu’une idée: commettre quelque méfait, afin -de se faire interner. - -Le comité sénatorial n’eut garde d’oublier les cachots d’isolement, -qu’il envahit bruyamment. Oppenheimer et Ed. Morrell qui avaient, comme -moi, peu à perdre et rien à gagner, ne se gênèrent point pour exhaler -leur bile. Jake Oppenheimer leur cracha à la figure et les envoya au -diable. Ed. Morrell leur déclara que rien de plus infect ne s’était -jamais vu que cet établissement, et insulta gravement le gouverneur, en -leur présence. Indigné, le comité pria instamment le gouverneur Atherton -de se montrer plus sévère qu’il n’était envers ces mauvaises têtes et de -leur faire goûter, sans crainte, de pires châtiments, même de ceux que -leur excessive cruauté avait fait tomber en désuétude. - -En ce qui me concerne, j’eus bien garde d’imiter mes deux camarades. Je -n’insultai point le gouverneur et témoignai sans colère, posément, -scientifiquement, comme je pouvais le faire, évitant, au début, toute -récrimination excessive, afin qu’on ne doutât point de ma bonne foi et -qu’à mesure que j’avançais dans mon exposition mes auditeurs portassent -à mon sort un intérêt grandissant. Je les enjôlai délicatement et ne -m’arrêtai point de parler, afin d’éviter qu’on ne rétorquât mes -arguments. Tant et si bien que je réussis à conter, de bout en bout, mon -histoire. - -Hélas! pas un iota de ce que j’avais divulgué ne franchit les murs de la -prison. Le comité rédigea un magnifique rapport, qui faisait blanc comme -neige le gouverneur Atherton et n’avait pas assez d’éloges pour San -Quentin. - -Les journaux qui avaient instauré l’enquête en communiquèrent les -excellents résultats à leurs lecteurs. Ils ajoutèrent même que la -camisole de force, bien qu’il fût exact que son usage fût, en principe, -demeuré légal, n’était, en fait, jamais employée, jamais, jamais, en -aucun cas. - -Et, tandis que les pauvres ânes qui lisaient ces bourdes les gobaient -naïvement, tandis que le Comité sénatorial banquetait et buvait des vins -fins dans la prison même, en compagnie du gouverneur Atherton, aux frais -de l’État et des contribuables, Ed. Morrell, Jake Oppenheimer et moi, -nous gisions sur le sol de nos cellules, dans nos camisoles sauvagement -lacées, et que l’on avait encore un peu plus resserrées. - ---Il faut rire de tous ces pantins! me frappa Ed. Morrell avec le rebord -de la semelle de son soulier, lorsque nos visiteurs furent partis. - ---C’est bien ce que je fais, répondit Jake. - -Je frappai, à mon tour, mon mépris et mon rire, puis ne tardai pas à -m’enfuir dans la petite mort, vagabondant vers d’autres vies et d’autres -âges, cavalier du temps, solidement cuirassé dans son armure insensible. - -Oui, chers frères du monde extérieur, tandis que nous étions là et que -les journaux commençaient à publier les résultats de l’enquête, les -augustes sénateurs, pour clore leurs travaux, festoyaient autour du -gouverneur Atherton, dans son appartement privé. - -Le dîner terminé, Atherton, un peu éméché pour avoir bien bu, s’en -revint vers les trois morts vivants que nous étions, afin de constater -par lui-même la torture que nous étions en train de suer dans nos -camisoles de toile. - -Il me trouva dans le coma, et s’en alarma. Le docteur Jackson fut mandé -et me ramena à l’état conscient, en me mettant sous les narines la -morsure de l’ammoniaque. - -Je repris mes sens, et le gouverneur Atherton, qui avait la face rouge -et la langue épaisse, par suite de sa bombance, gronda: - ---Tricherie! Tricherie encore! - -Je passai ma langue sur mes lèvres, pour faire comprendre que je -désirais un peu d’eau, afin de pouvoir parler. - -Je parvins, non sans peine, à m’exprimer à peu près et prononçai: - ---Vous êtes une bourrique, gouverneur! Une bourrique, un porc, un chien, -un être si vil que je ne veux même plus salir ma salive en vous la -crachant à la figure! Jake Oppenheimer s’est montré tantôt moins dégoûté -que moi, et je l’en blâme. Un homme doit mieux se respecter. - -Il meugla: - ---Ma patience est à bout, à bout, à bout! Mais je réussirai quand même à -te tuer, Standing... - -Je répliquai: - ---Vous avez bu, gouverneur! Prenez garde de parler ainsi devant vos -gardiens. Ces chiens de prison vous trahiront quelque jour et vendront -la mèche. Et c’est à vous alors qu’il en cuira. - -Le vin lui monta à la tête, tant et si bien qu’il perdit toute maîtrise -de lui-même. - ---Qu’on lui mette une seconde camisole! ordonna-t-il. Une seconde sur la -première! Tu en crèveras, coquin... Mais pas ici. A l’Infirmerie, selon -le règlement. A l’Infirmerie, où l’on t’emportera avant ton dernier -soupir, et d’où tu partiras au cimetière! - -Son commandement fut exécuté et, sur ma première camisole, on m’en fit -endosser une seconde, mise à rebours, celle-là, la poitrine sur mon dos -et lacée sur moi par devant. - -Je ricanai: - ---Dieu de Dieu, gouverneur! Quel intérêt vous prenez à ma santé! Le -froid est vif et piquant... Merci de songer à me tenir chaud. Deux -camisoles! J’y serai encore mieux. - ---Serrez! Serrez plus fort! hurla-t-il. Mettez-lui le pied sur le -ventre. Brisez-lui les os! - -Hutchins s’escrima en conscience. - -Le gouverneur Atherton était devenu vermeil. Il eut un dernier accès de -rage folle: - ---Ah! Ah! tu as essayé de mentir à ces messieurs! De leur conter des -faussetés à mon sujet! Du coup, ça y est pour toi! Tu m’entends bien, -Standing. Tu en crèveras, cette fois! - -Je voulus riposter. Mais la compression que je subissais était -réellement terrible. Je sentais mon cerveau s’égarer. Les murs de la -cellule tournaient autour de moi, s’inclinaient sur moi, comme pour -m’écraser. J’eus encore la force de murmurer: - ---Gouverneur... une troisième camisole... une troisième, je vous prie... -j’aurai... j’aurai ainsi... plus chaud encore... beaucoup plus chaud... - -Et la voix s’éteignit sur mes lèvres. - -J’en réchappai. Mais jamais plus, après cela, il ne fut possible de -m’alimenter convenablement. Je souffrais de douleurs internes, à un -degré que je ne saurais évaluer. Tandis que j’écris ces lignes, mes -côtes et mon estomac sont encore en proie à des crampes intolérables. -Pourtant mon misérable organisme a résisté. Il m’avait permis de vivre -jusqu’à l’heure de ma suprême condamnation. Il me conduira jusqu’à -l’instant où le bourreau m’allongera le cou, de sa corde bien tendue. - -Ce fut la dernière expérience que tenta sur moi le gouverneur Atherton. -Il renonça ensuite, et se rendit à cette dernière preuve qu’il était -impossible de me tuer légalement. - -Je lui déclarai, en propres termes: - ---Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si vous voulez m’avoir, -c’est de vous glisser une nuit, dans ma cellule, et de m’y abattre d’un -coup de hache. - -On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant moi, dans la -camisole. Les uns, au bout de quelques heures seulement. Les autres, au -bout de plusieurs jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et -transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, pour y rendre -selon les règles leur dernier soupir, munis d’un authentique certificat -du médecin qu’ils étaient décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou -d’une maladie de cœur. - - - - -CHAPITRE XXV - -JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER - - -On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé -ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne -savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et -m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais, -par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma -poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats -physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort -satisfait. - -C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer, -dans son cachot. - -Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes -aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait -toujours dans son scepticisme. - -Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans -l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais -compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en -esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais -vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui. - -Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa -couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa -figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une -carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient -plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du -parchemin. - -Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je -rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se -trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous -points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos -belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes -carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair -née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter -un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin! Ils y -apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière. - -Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un -homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil -brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue -sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait -encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne -demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos, -immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers -plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans -la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait -au coude droit, et une autre à sa cheville droite. - -Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur son côté et -examina une plaie, placée au-dessus de la hanche et qui paraissait le -démanger. Il commença à la nettoyer et à la panser, par les moyens -rudimentaires que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine, -que cette blessure était de la nature de celles qui sont causées par la -camisole. - -Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit délicatement, -entre son pouce et son index, une des dents de sa mâchoire supérieure, -placée sous l’œil, et la branla d’arrière en avant, avec beaucoup -d’attention. Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et -frappa son appel à destination d’Ed. Morrell. - -J’écoutai ce qu’il lui disait. - ---Comment vas-tu? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu éveillé? Comment va -le professeur? - -Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en réponse par -Morrell. - ---C’est un type tout à fait chic! reprit Oppenheimer. Je me suis -toujours défié des gens qui ont de l’instruction. Mais, celui-là, -l’éducation ne l’a pas corrompu. C’est un homme franc et carré. Il a un -grand courage et, pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce -qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la dynamite. - -Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge. - -J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences passées, -maint mouvement d’orgueil. Eh bien! je dois dire que jamais je ne me -sentis aussi flatté qu’en entendant mes deux camarades, ces nobles -esprits, s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux. -Parfaitement. Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi précieux que -l’accolade morale de ces deux condamnés à vie, que le monde considère -comme des rebuts du dépotoir humain. - -Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je rapportai à Jake et -lui tapai la visite que je lui avais faite. Mais il demeura inébranlable -dans son incrédulité. - -Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu et les actes -auxquels il se livrait, il me répondit: - ---Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le temps, professeur, -que tu es comme nous au cachot, tu as pu facilement te rendre compte, en -pensée, de ce que Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps: -rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud; observer les -mouches; panser nos blessures; frapper de l’un à l’autre une -conversation. Ce sont là des actes dont nous avons maintes fois causé. - -Ed. Morrell intervint en vain. - ---Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là! reprit -Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je ne prétends pas que tu as -menti. Je dis simplement que tu as des fumées, comme un alcoolique. Et -tu prends ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé la -cervelle. - ---Pardon! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, que nous ne nous sommes -jamais vus. Est-ce exact? - ---Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. Quoique tu -puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans connaître qui j’étais. - ---Pardon! Pardon! Ne dévions pas de la question. En tout cas, je ne t’ai -jamais vu déshabillé. Comment, alors, pourrais-je savoir et te dire que -tu as deux cicatrices anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la -cheville droite? - ---Bagatelles! Mon signalement court, ainsi que ma gueule, tous les -bureaux de police des États-Unis. Ce n’est pas une rareté! - ---Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance. - ---Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il y a comme cela, -dans la vie, des tas de choses dont on ne se souvient plus et qui vous -reviennent tout à coup. Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi -les jurés qui me condamnèrent, à Oakland[27], à mes cinquante ans de -prison, il y en avait un dont, un beau jour, j’oubliai totalement le -nom. Eh bien, heu! je restai, durant des semaines, étendu sur le dos -dans ma cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible de -l’extirper de ma boîte cranienne! Je pouvais croire à bon droit qu’il en -était parti à tout jamais. Il n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y -pensais même plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le bout -de ma langue. «Stacy...» me mis-je à dire tout haut, «Joseph Stacy...» -C’était le fameux nom! Il y a des tas de gens, je le répète, qui -connaissent ces deux cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais -où, ni comment. - - [27] Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y exerça, - dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux. - -Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et -scrupuleux. Écoutez-moi bien. - -La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui -frappait. Il me disait: - ---Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer, -entre mes doigts, une de mes dents qui branlait... Ici, j’y perds mon -latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai -dit à personne! - - - - -CHAPITRE XXVI - -C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU - - -Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement assis dans -la cellule des condamnés à mort, à Folsom, tandis que les mouches -bourdonnent autour de moi, dans l’assoupissement lourd de cet -après-midi. Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant dans -cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps des périodes -géologiques, où je faisais paître mon troupeau de rennes, gardé par des -loups domestiques, sur les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui -sont devenues depuis la France, l’Italie et l’Espagne. - -Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque de l’Age du -Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, devant notre feu, -tandis que je taillais et courbais les arcs en bois rouge et odorant, -pareil à du bois de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des -flèches dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau -limpide. - -Je l’avais capturée de force et volée aux hommes d’une autre tribu. -Tandis qu’elle marchait lentement, parmi l’herbe de la jungle, je me -jetai sur elle, d’une branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en -embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout le poids de mon -corps, et je m’agrippai à elle, de mes mains crispées. Elle piaula comme -un chat, renversée dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit -furieusement. Les ongles de ses doigts me labourèrent la peau, comme -ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la maîtrisai, et, deux jours durant, -je la battis, pour la contraindre à se soumettre à moi. Alors elle -m’obéit et me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée sur des -pilotis, dans un marais, comme un perchoir. - -Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de peaux sanglantes -et sordides de bêtes que j’avais tuées. Sa peau basanée était noircie -par la fumée de notre foyer et, lorsque cessaient les pluies du -printemps, demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle -avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux ongles racornis, -pareils à des griffes de bêtes, et ses pieds, aux coussinets tannés par -la marche, ressemblaient bien plutôt à des extrémités de pattes. - -Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, profonds comme la mer -et, quand je la pressais contre ma poitrine velue, quand ses bras -sauvages m’enlaçaient et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait -déjà à l’unisson du mien. - -J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, aux longs -crocs et aux longs cheveux, dont les rugissements et les cris aigus, -durant la nuit, venaient souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire, -j’établis un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les bêtes -féroces et les ours: une fosse profonde, recouverte de branchages, avec -un épieu aigu, planté au fond. - -Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. Nous riions tous -deux, sous le soleil du matin, tandis que notre enfant-homme et notre -enfant-femme, le corps doré comme des abeilles, se traînaient et se -roulaient sur le sol, parmi les épines des buissons. - -Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui procréèrent, à -leur tour, d’autres enfants. Ma compagne et moi étions déjà vieux, quand -déferla vers nous, comme une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au -front plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous mîmes tous à fuir -par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, malgré la rapidité de -notre course, et il y eut, entre eux et nous, une féroce bataille. Je -luttai jusqu’à l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des -arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. Nous fîmes un grand -massacre de têtes crépues. Puis je tombai frappé à mort, vers le terme -de la bataille, et les chants funèbres, que j’avais moi-même composés -jadis, résonnèrent sur mon cadavre. - -La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire à elle, bon gré, -mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille aimantée. Elle charme le -regard de l’homme par le balancement merveilleux de son corps, par les -ondes de sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou qui -semble saupoudrée d’or par le soleil. - -Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un paradis pour -celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle exhale délecte les narines. Sa -voix, quand elle chante ou rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand -elle sanglote d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de -vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus mélodieuse que -le chant des épées dans la bataille. Ses paroles sont une exaltation de -tout son être. Elles électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux -qu’une sonnerie tonitruante de trompettes. - -Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les Valkyries (celles-ci, -dans le Paradis chrétien, transformées en Anges, qui de leurs chevaux -ont pris les ailes), lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus -que la terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme ne serait -pas. - -Les constellations se déplacent dans le firmament. L’Étoile Polaire, -Hercule, Véga, le Cygne, Céphée n’étaient point jadis où ils sont -aujourd’hui. La femme seule demeure. Elle seule est immuable dans -l’Éternité. - -Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses enfants, comme la -perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre et Hérodiade, Esther et la -Vierge Marie, et Marie-Madeleine. Elle est Brunehilde et Iseult, -Juliette et Héloïse, Ève et Astarté. - -Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement aimée. Dans -cette cellule, où j’attends qu’on vienne me chercher pour me pendre, je -revois se pencher sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et Lady Om, -avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence de mendiant, sur -les routes de Corée; et Miriam, qui prétendait que je trahisse mon -serment à Rome, pour sauver le pêcheur de Judée; et la mère du petit -Jesse, assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de -nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement aux -Prairies-des-Montagnes. - -Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué pour posséder la -femme que j’aimais et célébré mes noces dans le sang chaud. - -Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, Darrell Standing, en -attendant la mort à laquelle m’a condamné la loi, c’est encore parce que -j’ai aimé. - -Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai tué mon -collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire de l’Université -Agricole de Californie. Il était un homme et j’en étais un. Et il y -avait entre nous une femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute -l’hérédité d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant et -ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris forme encore. - -Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais exterminé, dans mon -piège couvert de branchages, le vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du -Bronze, prétendait me disputer Igar. - -Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze jurés zélés, pour -me juger et me condamner. Douze a toujours été un nombre fatidique. Bien -avant les douze tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles, -avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, dans l’Olympe -scandinave, quand Odin s’asseyait pour juger les hommes, il avait autour -de lui, je m’en souviens, douze dieux pour assesseurs: Thor, Baldur, -Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, Forseti et Loki. - - - - -CHAPITRE XXVII - -UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE - - -Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus court! Ce manuscrit, -que j’achève d’écrire, sortira en contrebande de la prison, par les -soins d’un homme sûr. Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui -je puis avoir également toute confiance, et qui veillera à sa -publication. - -Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, mais dans la -Cellule de la Mort, où j’ai été transféré. - -On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la Mort. Elle veille, -nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction paradoxale est de -s’assurer que je n’attente pas à mes jours. Je dois être conservé vivant -pour la pendaison. Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et -une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette prison, dont le -premier devoir est d’avoir soin que les condamnés soient dûment et -proprement pendus. Il y a des hommes, et je les admire, qui ont une -singulière façon de gagner leur vie. - -Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été fixée à demain -matin. Quoique la Ligue contre la Peine de Mort soit occupée, en ce -moment, à fomenter en Californie un important mouvement contre cette -peine, le gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me -gracier, que de surseoir seulement à l’exécution. - -Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. S’il en est -parmi eux qui sont mariés, la description de l’exécution du professeur -Standing, et de la façon dont il est mort au bout d’une corde, paiera -les souliers et les livres d’école de leurs enfants. Bizarre! Bizarre! -Je parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus malades que -moi. - -Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes ces choses, -j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, dans le corridor, le -pas régulier de mon gardien. Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois -son œil méfiant rivé sur moi. - -J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, de cet éternel -recommencement. Que de tracas sur cette terre! Ce que je souhaiterais, -dans ma prochaine réincarnation, c’est d’occuper tout bonnement le -corps, non plus d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier. - -De grandes prairies d’alfa; un bon bétail de vaches jersiaises; des -pâturages couvrant les pentes de collines broussailleuses et venant -border des champs labourés; une eau abondante, qu’au moyen d’une digue -j’amasserais dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite vers -mes champs, par des canaux d’irrigation... Car, observez ceci. L’été, -qui est long et sec en Californie, constitue un grand obstacle à une -culture intensive. Un terrain convenablement irrigué pourrait -facilement, au contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes -par an... Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve. - -Je viens de subir, je dis bien «subir», une visite du gouverneur de la -prison. Il est tout à fait différent du gouverneur Atherton de San -Quentin. - -Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, très énervé, et -c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est sa première pendaison. Il -me l’a franchement avoué. Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux, -je lui ai spirituellement répondu que c’était aussi la première fois -qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il demeura morne et -triste. - -C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. Il a deux -enfants, une fille qui suit les cours de l’École Secondaire, et un fils, -étudiant de première année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas -de fortune personnelle et n’a que son traitement pour vivre. Sa femme -est infirme, et lui-même est d’une santé médiocre. Il a essayé de -contracter une assurance sur la vie. Mais les médecins de la Compagnie -ont estimé qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a -confié tous ses tracas. - -Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait pas qu’il me -rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû interrompre poliment -l’entretien. Sans quoi, il serait encore là. - -Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous conter exactement -comment je me trouve ici. - -Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule d’isolement de -San Quentin, deux années déprimantes et mélancoliques. Ed. Morrell, -comme je l’ai dit, après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une -chance inattendue de lui-même, nommé homme de confiance en chef de la -prison. Il succéda à Hutchins dans cet emploi, qui valait à son -titulaire un bénéfice net de trois mille dollars par an. - -Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake Oppenheimer, qui -pourrissait depuis tant d’années dans son cachot, s’était, à la longue, -aigri le caractère. Il en voulait à l’univers entier. Pendant huit mois, -il refusa de parler à personne, pas même à moi. - -C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle les nouvelles -se répandent dans une prison. Un peu plus lentement, mais -infailliblement, elles arrivent jusqu’aux cellules mêmes d’isolement. -C’est ainsi que j’appris, un beau jour, que Cecil Winwood, le -faussaire-poète, le froussard, le traître et le mouchard, était revenu à -San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, pour un autre -faux qu’il avait commis. - -On se souvient qui était ce Cecil Winwood, qui avait fabriqué de toutes -pièces l’histoire de la dynamite, reçue soi-disant par moi et que -j’avais cachée. C’est lui qui était responsable de tout mon malheur. - -Je décidai de tuer Cecil Winwood. - -Vous comprenez la situation. Morrell était parti; Oppenheimer, comme je -l’ai dit, était devenu muet. Cela lui dura jusqu’au jour où, ayant -fortement malmené un de nos gardiens, qu’il frappa avec le couteau à -pain, il s’en alla, à son tour, mais pour être pendu, comme je vais -l’être moi-même. Il y avait un an que j’étais seul. Il fallait bien que -je m’occupe à quelque chose. - -Je me reportai donc à l’époque lointaine où j’étais Adam Strang et où, -patiemment, je couvai, quarante ans durant, l’espoir de ma vengeance. Ce -qu’Adam Strang avait fait, je pouvais le refaire, en refermant à nouveau -mes mains sur la gorge de Cecil Winwood. - -Je me procurai quatre aiguilles. Comment, n’espérez pas que je vous le -dise. C’étaient de toutes petites aiguilles, bonnes à coudre de la -batiste. J’étais tellement amaigri qu’il me suffirait de scier les -quatre barreaux de mon guichet pour que mon corps pût passer au travers. - -Je sciai ces barreaux. Pour chacun d’eux, c’est-à-dire pour deux -coupures, une en haut, une autre en bas, j’usai une aiguille. Et chaque -coupure me demanda un mois de travail. Il me fallut donc huit mois, au -total, pour me frayer un chemin. Malheureusement, je brisai ma quatrième -aiguille sur le dernier barreau, avant d’en avoir terminé, et il me -fallut attendre trois mois encore, avant de pouvoir me procurer une -cinquième aiguille. Finalement, j’achevai mon œuvre et réussis à sortir. - -J’avais tout calculé. La chance certaine que j’avais était de rencontrer -Cecil Winwood au réfectoire, à l’heure du déjeuner. J’attendis donc le -moment où Jones Face-de-Tourte prendrait, à midi, son service. -Face-de-Tourte, vous le savez, était ce gardien qui dormait -continuellement. Il faisait chaud et il ne tarda pas, en effet, à -ronfler. J’achevai de faire sauter mes barreaux et me faufilai à travers -le guichet, en me comprimant fort, opération à laquelle la camisole -m’avait habitué. Après quoi, je passai devant Face-de-Tourte, atteignis -l’extrémité du corridor et me trouvai libre... dans la prison. - -Mais alors advint la seule chose que je n’avais pas prévue. Il y avait -cinq ans que j’étais enfermé dans ma cellule d’isolement. J’étais -effroyablement et hideusement faible. Mon poids était tombé à -soixante-quatre livres. Mes yeux étaient presque aveugles. - -Je fus soudain, en me trouvant dehors, frappé d’agoraphobie. L’espace -qui m’environnait m’épouvanta. Cinq années dans cette cage étroite -m’avaient rendu incapable de descendre la pente vertigineuse de -l’escalier qui s’ouvrait devant moi. - -Je l’essayai cependant, et y réussis. Ce fut l’acte le plus héroïque que -j’eusse accompli dans toute ma vie. Et j’arrivai ainsi à l’une des cours -intérieures de la prison. - -La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant y dardait -en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai de la traverser. Mais la -tête me tourna et je dus chercher une protection dans l’ombre que -projetait un de ses murs. - -Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai mon essai. -Mes pauvres yeux chassieux, médusés comme ceux d’une chauve-souris, me -firent tressauter d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant -moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, trébuchai, puis -tombai sur elle. Alors, comme un homme prêt à se noyer, qui fait effort -pour atteindre le rivage, je rampai sur les genoux et sur les mains, -vers l’abri du mur sauveur. - -Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait bien des années que -je n’avais versé de larmes. Je me souviens encore d’avoir senti, dans -cette ultime détresse, la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma -joue, et la saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres. - -Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre intermittente, et, -en dépit de la chaleur torride du soleil, dans cette cour étroite, je me -mis à trembler de tous mes membres. Je reconnus que traverser la cour -constituait un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant, -j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et m’y appuyant des -mains. - -C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui m’épiait depuis -quelques instants, vint s’emparer de ma personne. Je le vis, déformé par -mes yeux chassieux, espèce de monstre énorme et bien nourri, -démesurément grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse. -Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et il me parut -qu’il surgissait de l’Infini. - -Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se rend facilement -compte de ce que, dans les conditions où nous étions, pouvait être une -lutte entre nous. C’est au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir -reçu de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si terrible que -le sang coula. - -Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, pour un condamné à -vie qui se livre à des voies de fait, la loi de Californie prévoit comme -châtiment la peine de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par -le jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir compte des -affirmations solennelles du gardien Thurston, auxquelles se joignirent -celles des autres chiens pendeurs de la prison, qui ne se firent point -faute de me charger. L’arrêt était inévitable. - -Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens inverse pour regagner -ma cellule, et notamment au cours de la remontée du vertigineux -escalier, je fus gentiment roué de coups, tant par Thurston que par la -nuée d’auxiliaires accourus pour lui prêter main-forte. Coups de pieds, -coups de poings et soufflets. Il en pleuvait. - -Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que je me garderais -d’affirmer, ce dut être, probablement, au cours de la mêlée, du fait -d’un de ces acolytes trop zélés, qui cognaient à tort et à travers. J’en -dégage pleinement ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas -moins excellent pour me pendre! - - - - -CHAPITRE XXVIII - -QUI SERAI-JE QUAND JE REVIVRAI? - - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je viens d’avoir une conversation avec le garde de la Mort qui est de -service. Il a connu Jake Oppenheimer, qui occupait cette même cellule il -y a un an, avant de marcher au gibet comme je vais le faire moi-même. - -C’est un ancien soldat. Il chique continuellement, et de façon -malpropre. Sa barbe grise et sa moustache sont toutes maculées de -traînées jaunes. Il est veuf, avec quatorze enfants vivants, tous -mariés, et il est le grand-père de trente et un petits-enfants vivants, -l’arrière-grand-père de quatre petites filles. - -Ce n’est pas sans difficulté que j’ai obtenu ces renseignements. J’ai dû -les lui extirper avec autant de peine que s’il se fût agi de lui -extraire une molaire. - -C’est une sorte de rustre, d’une intelligence très inférieure. L’esprit -ne l’a jamais tourmenté. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’il a -vécu si vieux et a, sans se troubler, procréé tant d’enfants. - -Ses idées ont dû se bloquer chez lui, dès l’âge de trente ans. Le monde -lui est indifférent. Il se contente, d’ordinaire, de répondre oui ou non -à mes questions. Ce n’est point qu’il soit naturellement hargneux ou -morose. Mais il n’a point d’idées à exprimer. - -Je me demande si je ne devrais pas souhaiter, pour ma prochaine -réincarnation, une existence comme la sienne, purement végétative, et -qui me reposerait grandement des élans divins de mon intelligence. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Après avoir été secoué, bousculé, assommé de coups de poing et coups de -pied, par Thurston et par ses chiens pendeurs, tout en remontant ce -terrible escalier, j’éprouvai un immense, un infini soulagement, lorsque -je me retrouvai dans mon étroite cellule. - -Là, tout me paraissait si sûr, si stable. J’étais comme un enfant perdu -qui, après une équipée, rejoint la maison paternelle. Je me prenais -d’affection pour ces murs que, durant des années, j’avais tant haïs. - -Ces bons murs, épais et solides, que j’avais, à droite et à gauche, à -portée immédiate de ma main, empêchaient l’espace de bondir sur moi, -comme une bête fauve. L’agoraphobie est une terrible maladie. Je plains -sincèrement ceux qui en sont atteints. Du peu que j’en ai tâté, je ne -crains pas d’affirmer que la surmonter est plus difficile que d’accepter -la pendaison. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je viens de me faire une pinte de bon sang. Le médecin de la prison, -imaginez-vous, un homme fort sympathique au demeurant, est entré dans ma -Cellule de Mort, pour faire un brin de causette avec moi... et m’offrir -incidemment ses bons offices. C’est à dire une dose suffisante de -morphine, qu’il me fournirait, et que j’absorberais pendant la nuit. -Demain matin, m’a-t-il affirmé, je ne me rendrais même pas compte que je -marche à la potence. - -J’ai décliné sa proposition. J’en ai ri aux éclats. - -Je me souviens du cas de Jake Oppenheimer, que l’on m’a conté. Lui non -plus, n’a pas eu peur de la mort. - -Son dernier matin venu, et son petit déjeuner terminé, comme il était -déjà dans sa chemise sans col, les reporters furent introduits dans sa -cellule, curieux de recueillir ses dernières paroles. Écoutez comment il -les mystifia. - -Comme ils lui demandaient ce qu’il pensait de la peine de mort--poser -une question semblable à un homme qui va mourir et que l’on va voir -mourir, c’est, vous l’avouerez, un toupet de sauvage--il leur répondit, -beau joueur comme il l’avait toujours été dans sa vie: - ---Gentlemen, je pense vivre assez pour la voir un jour abolie... - -Ça, c’était tapé! - -J’ai vécu d’innombrables existences et je puis affirmer que, depuis la -création du monde, la barbarie humaine n’a pas fait un pas vers le -progrès. Nous avons mis sur elle, au cours des siècles, un léger vernis. -Rien de plus. - -«Tu ne tueras point...» a proclamé la Loi divine. Du bluff! La preuve en -est qu’on me pendra demain matin. Dans les arsenaux de toutes les -nations se construisent, à cette heure, des canons et des navires, -dreadnoughts et superdreadnoughts, et mille instruments savants, -destinés à tuer. «Tu ne tueras point...» Bluff! Bluff! Bluff! - -Nos femmes, à l’Age de Pierre, étaient plus vertueuses que ne sont les -nôtres aujourd’hui. Nous ne mangions pas d’aliments frelatés, -empoisonnés par un mercantilisme éhonté. Les filles des pauvres -n’étaient point condamnées, pour vivre, à la prostitution. La -prostitution était inconnue. - -Je vous ai conté ce qu’au début du vingtième siècle après Jésus-Christ, -j’ai enduré dans mon cachot, et toutes les tortures de la camisole. -Jamais je n’ai connu, dans les siècles passés, de tourments équivalents. - -Nous sommes aussi sauvages que nos premiers ancêtres. Mais ceux-ci, -quand ils tuaient, le faisaient franchement et le front levé, ils -acceptaient la responsabilité de leur acte. Nous, nous avons adjoint à -nos meurtres l’hypocrisie. Nous ne nous cachions pas, autrefois, -derrière l’autorité des philosophes, des prédicateurs subventionnés et -des professeurs de droit. - -Il y a cent ans, cinquante ans, cinq ans seulement, les voies de fait -n’entraînaient pas, aux États-Unis, la peine capitale. Aujourd’hui, Jake -Oppenheimer a été pendu en Californie, pour ce seul délit. Et moi je -vais l’être, pour un coup de poing sur le nez d’un homme. Voilà le -progrès, bonté divine! - -Mais, si les singes et les tigres étaient soumis à un pareil régime, il -y a longtemps que la race en aurait disparu! N’est-ce pas votre avis? - -Seigneur! Seigneur! On plaint le Christ parce qu’il a été crucifié... -Qu’est-ce que nous dirions alors, Oppenheimer et moi? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Comme Ed. Morrell me le frappait un jour avec ses doigts, «le pire usage -qu’on puisse faire d’un homme est de le pendre». - -Non, je n’ai vraiment aucun respect pour la peine capitale. Et ce n’est -pas seulement une mauvaise action pour les chiens pendeurs qui -l’exécutent, moyennant salaire. C’est une honte pour la société qui la -tolère, et paie pour elle des impôts. - -«Être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive...» Ainsi -s’exprime le Code, dans sa phraséologie bizarre. Mais la pendaison est -une chose sotte, stupide et, par dessus tout, antiscientifique. Voilà -pourquoi elle me répugne. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le matin est arrivé. Mon dernier matin. J’ai dormi, toute la nuit, comme -un enfant. - -Dormi si paisiblement qu’à un moment le garde de la Mort s’en est -effrayé. Il a cru que je m’étais étouffé sous mes couvertures. - -L’inquiétude du pauvre homme faisait pitié. Son pain et son beurre -étaient en jeu. Si j’eusse été réellement mort, il eût été mal noté, -révoqué peut-être, et la perspective d’aller grossir le nombre des -sans-travail est amère à cette heure. - -L’Europe, m’a-t-on dit, liquide, depuis deux ans, un passif fort lourd. -Ce sera ensuite le tour des États-Unis. Cela signifie une crise -commerciale prochaine, une panique financière peut-être, et que l’armée -des sans-travail fournira, l’hiver prochain, de plus longues queues aux -distributions de pain des œuvres d’assistance. - -On m’a apporté mon petit déjeuner. Cela paraît idiot, mais je l’ai -absorbé de bon cœur. Le gouverneur m’a offert lui-même un litre de -whisky. - -Je l’en ai remercié et lui ai répondu qu’il veuille bien en faire don, -de ma part, au Quartier des Assassins. Pauvre gouverneur! Il craint, si -je ne suis pas ivre, que je ne me rebiffe et mette du désordre dans la -cérémonie, et que je ne lui adresse, devant les reporters, des reproches -sur sa prison. - -On m’a mis une chemise sans col... - -Il semble que je sois devenu soudain un personnage important. C’est -incroyable, le grand nombre de gens qui s’intéressent à moi... - -Le docteur vient de sortir. Je lui ai demandé qu’il me tâte le pouls. -Les battements sont normaux... - -Je jette, au hasard, ces lignes sur le papier. Feuille par feuille, -elles sortent des murs de la prison, par une voie secrète. - -Je suis l’homme le plus calme de cette prison. J’ai l’air d’un enfant -prêt à entreprendre un voyage. J’ai hâte de m’en aller, curieux des pays -nouveaux que je dois voir. Pourquoi aurais-je peur de la mort, moi qui, -si souvent, suis entré dans les ténèbres de la mort volontaire, pour en -ressortir aussitôt? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le gouverneur, à la place du litre de whisky, m’a expédié une bouteille -de champagne. Je l’ai envoyée au Quartier des Assassins. Que de -considérations l’on a pour moi, en ce dernier jour! Étrange! Étrange! -Ces hommes qui vont me tuer sont, j’imagine, épouvantés de ma mort. Ils -tiennent à se mettre en règle avec leur conscience et je dois leur -paraître un être supérieur, ayant déjà le pied dans l’Éternité. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ed. Morrell vient de me faire parvenir un petit mot. Il m’affirme qu’il -a fait les cent pas, toute la nuit, devant le mur du Quartier des -Condamnés à mort. - -On lui a interdit, administrativement, de venir me faire ses adieux. -Bandits! Je le dis sans le savoir. Mais je le suppose. On a dû se défier -de lui. Ces gens sont des enfants. Ils me tuent et, la nuit prochaine, -lorsqu’ils m’auront allongé le cou, ils auront peur, pour la plupart, de -rester dans l’obscurité. - -Voici quel était le message d’Ed. Morrell: «Ma main est dans la tienne, -vieux camarade! Je sais que, même au bout de la corde, c’est toi qui -auras gagné la partie. Ils n’auront pas eu la dynamite.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les reporters se sont éloignés. Je ne les verrai plus, la prochaine et -dernière fois, que du haut du gibet, avant que le bourreau ne me cache -la face sous le voile noir. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Quelques lignes encore... - -En les écrivant, je retarde la cérémonie. Le corridor est plein de -fonctionnaires et de hauts dignitaires. Tous sont nerveux. Ils désirent, -évidemment, en finir au plus vite. Sans doute plusieurs d’entre eux -sont-ils attendus à déjeuner. Je les désoblige beaucoup en tenant encore -ma plume... - -Le prêtre m’a renouvelé sa demande de rester avec moi jusqu’à la fin. Le -pauvre homme! Pourquoi lui refuserais-je cette consolation? - -J’ai consenti, et maintenant il a l’air tout réjoui. Mon Dieu, qu’il -faut peu de chose pour rendre heureux certains hommes! Je pourrais -m’attarder encore à en rire, pendant cinq joyeuses minutes, s’ils -n’étaient pas si pressés. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je termine ici. Je ne puis que me répéter. Il n’y a pas de mort absolue. -L’esprit est la vie, et l’esprit ne saurait mourir. - -Seule, la chair meurt et passe, et, par l’effet de fermentations -chimiques, se dissout et se transmute, pour renaître, comme une matière -plastique, sous des formes nouvelles et diverses. Formes éphémères qui, -à leur tour, périront pour renaître encore. - -Qui serai-je quand je revivrai? Voilà... Voilà ce qui me préoccupe... -Qui serai-je et de quelles femmes serai-je aimé? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Notes des Traducteurs.) - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chapitres Pages - I.--Darrell Standing se présente 1 - II.--Une histoire de dynamite 8 - III.--L’interrogatoire 19 - IV.--«Assieds-toi, Standing!» 27 - V.--Des tapotements dans la nuit 36 - VI.--«Samarie!» 46 - VII.--La camisole de force 58 - VIII.--La dynamite ou la mort 69 - IX.--Vouloir mourir 75 - X.--Un sourire quand même 80 - XI.--A travers les étoiles 87 - XII.--La caravane vers l’Ouest 93 - XIII.--La grande trahison des Mormons 105 - XIV.--Le supplice de la soif 119 - XV.--Rêves d’opium ou réalités? 142 - XVI.--«Et quoi encore, Vandervoot?» 149 - XVII.--Seigneur! seigneur! un pauvre matelot 164 - XVIII.--«Maintenant, ô mon roi!» 185 - XIX.--Oppenheimer demeure sceptique 198 - XX.--Quand j’étais Ragnar Lodbrog 204 - XXI.--Sur le volcan juif de Jérusalem 213 - XXII.--Comment je serai pendu 234 - XXIII.--A l’instar de Robinson 239 - XXIV.--La double camisole 256 - XXV.--Je rends visite à Jake Oppenheimer 262 - XXVI.--C’est l’amour qui m’a perdu 267 - XXVII.--Une chauve-souris dans la lumière 272 - XXVIII.--Qui serai-je, quand je revivrai? 279 - - -MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH--8-1925 - - - - -LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE - -ROMANS D’AVENTURES - - - Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50 - -- La Peste écarlate 7 50 - -- Le Talon de fer 7 » - -- Croc-Blanc 7 50 - -- Jerry dans l’Ile 6 » - -- Le Fils du Loup 7 » - -- Martin Eden 7 50 - J.-O. Curwood.--Kazan 7 50 - -- Le Piège d’Or 7 50 - -- Les Chasseurs de Loups 6 50 - -- Les Cœurs les plus farouches 5 50 - -- Bari, chien-loup 7 50 - -- Le Grizzly 6 » - Maurice Renard.--Le Singe 7 50 - -- Suite fantastique 6 » - -- Le Péril bleu 6 50 - -- Le Voyage immobile 6 50 - -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 » - Cyril-Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 » - Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 » - Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 » - Daniel de Foe.--L’Étonnante vie du colonel Jack 5 » - Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 » - -- Le Chant de l’Équipage 6 » - H.-H. Ewers.--Mandragore 6 50 - L. Chadourne.--Le Maître du Navire 5 » - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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CRÈS ET C<sup>ie</sup><br /> -21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, 21</p> - -<p class="c small">MCMXXV</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><b>Michaël, chien de cirque</b>.</td> -<td class="bot"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>La Peste écarlate</b>, 1 vol. in-16.</td> -<td class="bot"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Le Fils du Loup</b>, 1 vol. in-16 (<i>Nouvelle édition</i>).</td> -<td class="bot"><b>7</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Martin Eden</b>, 1 vol. in-16 (<i>Nouvelle édition</i>).</td> -<td class="bot"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Jerry dans l’Ile</b>, 1 vol. in-16.</td> -<td class="bot"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Croc-Blanc</b>, 1 vol. in-16.</td> -<td class="bot"><b>6 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Le Talon de Fer</b>, 1 vol. in-16.</td> -<td class="bot"><b>7</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad i small"><div>EN PRÉPARATION</div></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2"><b>Le Peuple de l’Abîme</b> (Traduit de l’anglais par <span class="sc">Paul -Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>).</td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2"><b>La Croisière du Snark</b> (<i>idem</i>).</td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2"><b>Béliou-la-Fumée</b> (<i>idem</i>).</td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="top4em noindent narrow "><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE -SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES -SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA DONT -QUINZE HORS COMMERCE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS -DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 60 -<span class="xsmall">ET DE</span> 61 <span class="xsmall">A</span> 75.</p> - - -<p class="c gap small">Tous droits réservés pour tous pays.<br /> -<i lang="en" xml:lang="en">Copyright by Les Editions G. Crès et C<sup>ie</sup>, 1925.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">PRÉFACE DES TRADUCTEURS</h2> - - -<p class="i">Ce titre de <i>Vagabond des Étoiles</i> est symbolique. L’honorable -assassin, Darrell Standing, a été condamné à la -réclusion pour la vie et purge sa peine dans le bagne de -San Quentin, en Californie. Possédant une certaine éducation, -et ancien professeur d’agronomie, il est fortement -imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber -silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais -la sienne, il aggrave son cas en morigénant les gardiens, -plus ou moins brutaux, qui commandent en cette géhenne, -et en adressant aux autorités supérieures, chaque fois que -l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire, des -remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, -et les châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent -sur lui ; notamment celui de la terrible camisole de force. -Loin de se soumettre, toujours plus il se rebiffe. Finalement, -il est impliqué dans un complot de prétendue -dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du -bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, -on ne le croit pas. Et, plus il niera, sous les menaces et -les châtiments empirés, moins on le croira. La situation -est sans issue et le résultat en est, pour l’honorable -professeur Darrell Standing, que la sinistre « cellule -solitaire », réservée aux « incorrigibles », se referme à -tout jamais sur lui. Mort vivant, il y devra terminer -ses jours, non sans que les autorités, toujours affolées -par la fameuse dynamite, ne continuent à mettre tout en -œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais, tandis -que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, -sur le sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, -dans la camisole de force, Darrell Standing, dans une -sorte de transe cataleptique, produite par l’excès même de -la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité physique -et morale. Tandis que son corps demeurera captif, -son esprit, libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et -s’en ira vagabonder dans le temps et dans l’espace, jusqu’aux -étoiles.</p> - -<p class="i">Alors le <span lang="en" xml:lang="en">convict</span> de San Quentin, l’actuel professeur-assassin -Darrell Standing, revivra successivement toutes -ses existences passées, depuis l’époque où il rampait dans -la fange, aux premiers âges du monde. Il réincarnera -tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur -a survécu.</p> - -<p class="i">Rappelons brièvement que cette théorie philosophique -de la réincarnation des âmes, de leurs transmigrations -consécutives dans des corps différents (c’est ce qu’on -appelle la « métempsychose »), a été émise dès l’Antiquité, -par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, -qui affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. -« Il avait d’abord été Aïthalides, et alors il passait -pour fils d’Hermès [nom grec de Mercure]. Ce dieu -lui avait accordé une faveur spéciale qui devait être de ne -jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, -et son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué -par Ménélas à la guerre de Troie, comme on le voit au -Chant XVII de l’<i>Iliade</i>. Or, racontait Pythagore, Euphorbos -se rappelait sa vie précédente sous le nom d’Aïthalides, -puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les -plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son -existence dans les Enfers et ce qu’il y avait vu.</p> - -<p class="i">« Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps -d’Hermotimos. Hermotimos avait, à son tour, conservé le -souvenir des combats que, sous le nom d’Euphorbos, il -avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans un temple -d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait -consacré à ce dieu : c’était le bouclier que Ménélas portait -quand il combattit contre Euphorbos.</p> - -<p class="i">« Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier -passa, disait Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur -de Délos, et c’est du corps de Pyrrhos qu’elle vint animer -le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait le célèbre philosophe, -Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos, -Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme -a successivement habités, et il faut y ajouter un certain -nombre de plantes et de corps d’animaux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> D’Arbois de Jubainville. <i>Les Druides et les Dieux celtiques à -formes d’animaux</i>.</p> -</div> -<p class="i">La même âme pouvait non seulement animer des formes -de sexes différents, mais, comme on le voit, des animaux -et des plantes. On retrouve cette croyance, qui se -rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de -tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque -dans les plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise -par des philosophes modernes et fournit un aspect intéressant -de la théorie de l’hérédité. Car quelque chose -subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des incarnations -antérieures.</p> - -<p class="i">La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan -Kardec (1803-1869), reprit à son compte la théorie de -la réincarnation. Elle diffère de celle de la simple métempsychose -en ceci que jamais l’âme humaine, qui peut -avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde -vers ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du -corps, erre dans l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, -et revient s’améliorer sur la terre, par la souffrance. -Puis, quand elle est parvenue à un état de pureté -suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour -aller habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher -continuellement de l’Esprit Divin, dont elle fera partie -quelque jour. Divers savants et philosophes modernes, Sir -Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en Italie, le colonel -de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion -dans ce livre), Camille Flammarion, les D<sup>rs</sup> Richet -et Paul Gibier (condisciple de L. Pasteur), se sont, entre -autres, occupés de cette doctrine au point de vue scientifique -et ont écrit à son sujet des ouvrages intéressants.</p> - -<p class="i">Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes -qu’au point de vue des péripéties littéraires et romanesques -qu’en a tirées Jack London. Leur mise en action nous -vaut un certain nombre de récits, où l’on retrouve toute -la verve, puissamment évocatrice, du célèbre romancier -californien.</p> - -<p class="i">C’est ainsi que le <span lang="en" xml:lang="en">convict</span> Darrell Standing réincarne -l’enfant qu’il fut, en une vie antérieure, dans une tragique -caravane d’émigrants, massacrée traîtreusement au pays -des Mormons. Plus en arrière, il revit le sort d’un naufragé, -jeté par la tempête sur une île rocheuse et déserte, -où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence, -il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. -Plus loin encore dans le passé, il se retrouve centurion -romain, à Jérusalem, lors du grand drame du Christ, -auquel il assista. Il visite la Corée, où il a vécu une fabuleuse -et farouche aventure, et revoit également la première -femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et -pressa contre sa poitrine velue. Et toujours, dans toutes -ses existences, fut en lui la « colère rouge », cette folie -de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence.</p> - -<p class="i">A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité -morale relie tous entre eux, revient, comme un inlassable -leitmotiv, la narration des souffrances endurées dans son -bagne par le malchanceux <span lang="en" xml:lang="en">convict</span>. Jack London, qui a -frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et -misérables déchets de la société, nous peint cruellement, -sur des confidences directes reçues par lui, quelques-uns -des sombres drames qui se jouent derrière les murs clos -des maisons de force. Les bagnards qu’il nous présente ne -sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son imagination -de romancier, comme le falot criminel du <i>Dernier -jour d’un condamné</i>, de Victor Hugo ; ni des personnages, -presque aussi fantaisistes, qu’un journaliste qui passe -ignore profondément, et auxquels il prête, malgré lui, -une partie de ses propres sentiments. L’auteur nous montre -ici la vraie face de ces êtres dégénérés et sanglants, -qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable -professeur-assassin est, au demeurant, un ardent -humanitaire, épris de justice comme pas un, et qui ne -cesse de prêcher… le respect de la vie humaine. Cette -déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les -criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. -De même, geôliers et fonctionnaires de tout ordre, -dans le côtoiement journalier du dangereux gibier dont -ils ont la garde et dont ils répondent, souvent au péril -de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce -sont, dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables -brutalités qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec -une poignante émotion nous décrit Jack London.</p> - -<p class="i">Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au -cours des récits accessoires, une flamme admirablement -tragique, et qui atteint par moments à une quasi-géniale -grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un de ceux auxquels -Jack London a le plus passionnément travaillé et -où il a mis le plus de lui-même.</p> - -<p class="i">Le texte original est un peu plus touffu que celui que -nous présentons au public. Il a été allégé, en certaines -de ses parties, avec l’autorisation de Mrs. Jack London.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Paul Gruyer</span> et <span class="sc">Louis Postif</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">LE VAGABOND DES ÉTOILES</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1" title="I. Darrell Standing se présente">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="small">DARRELL STANDING SE PRÉSENTE</span></h2> - - -<p>Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la -bizarre conscience que mon être se dédoublait, que -d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en lui, en -d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, -ô toi, mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. -Retourne en arrière tes pensées, vers l’époque où -ta personne physique et morale n’était pas encore cristallisée, -où, matière plastique, âme en flux comme la -mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement -tumultueux de ton être, ton identité se former.</p> - -<p>Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, -de choses oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu -depuis), de visions indécises et brumeuses, qui passèrent -devant tes yeux d’enfant et qui, aujourd’hui, ne t’apparaissent -plus que comme des rêves irréels, faits de pure -fantaisie et qui prêtent à rire.</p> - -<p>Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton -être, n’était pas un songe. Quand, enfant, tout petit -enfant, il te semblait, durant ton sommeil, que tu tombais -dans le vide, d’une hauteur infinie ; lorsque tu -croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, -ou que tu regardais avec horreur, autour de tes pieds -enlisés dans la boue, ramper mille araignées répugnantes, -mille créatures immondes, courant sur leurs -pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres ; -lorsque dansaient devant tes prunelles closes des formes -cauchemardantes, inconnues, et que tu voyais se lever -ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont point de ce -monde ; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve -de ton imagination échauffée et fiévreuse.</p> - -<p>Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si -elles n’avaient point leur origine dans d’autres vies -antérieures, vécues par toi dans d’autres mondes que -tu avais connus ?</p> - -<p>Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une -opinion plus précise sur toutes ces troublantes questions, -qui sans doute te laissaient jusque-là perplexe.</p> - -<p>En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle -prison nous enveloppent, dès notre naissance, et nous -oublions bien trop tôt le passé. Et lorsque parfois il -s’évoque devant nous, tandis que nous sommes encore -dans les bras de notre mère ou que nous courons à -quatre pattes sur le plancher, il ne produit en nous que -la peur et l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus -d’une expérience préalable, dont nous avons gardé la -confuse mémoire, sont innés chez l’enfant.</p> - -<p>En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à -l’époque lointaine où je n’étais qu’un marmot balbutiant, -un petit être tendre, émettant de vagues vagissements, -pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, -je me souviens, oui, que j’avais la notion très nette -d’existences antérieures.</p> - -<p>Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot -« Roi », moi dont l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, -je me remémorais avoir été jadis le fils d’un Roi. -Et aussi d’avoir été un esclave et un fils d’esclave, et -avoir, autour du cou, porté un collier de fer.</p> - -<p>Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être -encore moi-même, je commençai à sentir ma personnalité -se former, il me parut que des milliers d’êtres luttaient -en moi, que toutes ces vies préexistantes tentaient -de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles -tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un -désarroi indéfinissable en résultait, en ma jeune âme.</p> - -<p>Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter -d’absurdes mes paroles. N’oublie pas pourtant, toi que -je tenterai de faire cheminer à ma suite, à travers le -temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure, que j’ai -longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des -années, à travers bien des nuits pleines d’angoisses et -de sueurs de sang, j’ai médité dans les ténèbres, face à -face avec ces nombreux « moi » qui me tourmentaient. -J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je -t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une -heure, ce livre en main, dans ton « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » confortable.</p> - -<p>Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, -je sentais donc ce passé indestructible et puissant travailler -tout mon être, afin de lui donner la forme inconnue -qu’allait prendre cet éternel devenir. C’est ce passé -qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes -joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une -nature emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient -mille hérédités disparues, qui n’étaient plus que des -ombres. Dans mes colères puériles grondaient mille voix -ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille -grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus -anciennes encore. Et, quand déjà je voyais rouge, c’était -du sang qui remontait en moi, de tout là-bas.</p> - -<p>Voilà le grand secret découvert. La colère rouge ! -C’est elle qui m’a perdu, en cette vie actuelle qui est la -mienne. A cause d’elle, d’ici quelques courtes semaines, -je serai tiré de la cellule où j’écris, pour être conduit sur -un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous -d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra -par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive.</p> - -<p>La colère rouge ! Elle a fait mon malheur dans toutes -mes vies. Elle est mon héritage catastrophique, qui date -du temps où de vagues formes visqueuses précédaient -l’origine du monde.</p> - -<p>Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne -qui je suis. Non, non, je ne suis pas fou. Cela, il est -nécessaire que tu en sois bien persuadé, pour croire -ensuite ce que je vais te conter.</p> - -<p>Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns -d’entre vous qui m’ont connu me reconnaîtront sans -peine. Aux autres, qui sont la majorité, permettez-moi -de me présenter.</p> - -<p>Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège -d’Agriculture de l’Université de Californie, à Berkeley. -Alors la somnolence de cette paisible petite ville fut -secouée par un événement imprévu, l’assassinat du -professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des -sections du dit Collège. Darrell Standing était l’assassin.</p> - -<p>Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains -encore teintes de sang. Je ne discuterai pas sur la question -de savoir qui du professeur Haskell ou de moi avait, -dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde personne. -Le fait brutal est que, dans une vague de colère, -de cette colère rouge qui a été mon fléau à travers les -âges, j’ai tué mon collègue. Les rôles du tribunal témoignent -que j’ai accompli cette action. Pour une fois, je -suis d’accord avec eux.</p> - -<p>Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais -être pendu. Non. Comme châtiment, je fus condamné -à la prison pour la vie. J’avais trente-six ans à cette -époque. J’en ai quarante-quatre à présent.</p> - -<p>Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans -la prison d’État de Californie, à San Quentin. Cinq -de ces années, je les ai passées dans les ténèbres d’un -cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des lois, -la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent -« la mort vivante ».</p> - -<p>Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader -de mon tombeau, à m’en évader, séquestré comme -je l’étais, en un vol inouï que bien peu d’hommes libres -ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer -dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. -J’ai, à leur insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers -toutes mes existences passées. Bientôt je vous conterai -cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais trop -par quel bout commencer.</p> - -<p>Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car -vous connaissez insuffisamment qui je suis. Je suis né -dans un des secteurs du Minnesota<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ma mère était fille -d’un immigrant suédois ; elle s’appelait Hilda Tonesson. -Mon père, Chauncey Standing, était de vieille souche -américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, -« domestique lié par contrat », un esclave, si vous préférez, -qui avait été transporté d’Angleterre en Virginie, -pour y travailler dans les plantations, au temps déjà -lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession -d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer -les solitudes de la Pensylvanie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche -en céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et -touche à la province canadienne de l’Ontario.</p> -</div> -<p>Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre -de l’Indépendance ; un de ses petits-fils prit part à celle -de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu depuis, sans que les -Standing y fussent représentés.</p> - -<p>Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser -de progéniture, je me suis battu aux Philippines, dans la -récente guerre espagnole, et, pour ce faire, je donnai ma -démission, homme mûr en pleine carrière, de ma charge -de professeur à l’Université de Nébraska<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Mordieu ! -quand je donnai cette démission, j’étais le premier à -passer doyen du Collège d’Agriculture de cette Université, -moi, l’âme errante, l’aventurier marqué du signe -du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des -temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes -des âges oubliés.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord.</p> -</div> -<p>Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de -sang, au Quartier des Assassins de la prison de Folsom ! -Et j’attends le jour décrété par le mécanisme de la justice, -le jour où les valets de celle-ci me feront faire un -saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils ont si peur, et -qui les hante d’imaginations superstitieuses et terribles ; -cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux -autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes -pièces par leur lâcheté et leur crainte !</p> - -<p>Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. -Et, cependant, je connaissais admirablement -mon métier. J’avais reçu, pour le bien exercer, l’éducation -nécessaire. L’agriculture était mon fort. Je puis, du -premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache -qui donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne -crains pas que la vérification faite à la suite, par un -inspecteur patenté, donne un démenti à mon pronostic. -Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin de l’analyser -chimiquement, je puis dire quelles sont, au point -de vue de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je -prononcerais, à première vue, sans la réaction de l’éprouvette, -s’il est alcalin ou acide. Je suis sans rival, je le -répète, pour tout ce qui touche à l’économie rurale.</p> - -<p>L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa -justice, s’imaginent qu’en m’envoyant danser au bout -d’une corde, au-dessus d’un plancher qui basculera -sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres -et détruiront cette science qui était en moi, cette -science incomparable où se retrouvaient pareillement, -d’innombrables atavismes, dont le moins lointain -remonte au temps où les bergers nomades paissaient -leurs troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention -me fait rire.</p> - -<p>Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma -science d’agronome j’exagère. Les faits sont là pourtant. -A Wistar, j’ai prouvé et démontré qu’en suivant mon -système, la culture du blé pouvait accroître son rendement, -dans chaque comté, pour un demi-million de -dollars. Mes préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, -mis en pratique et l’augmentation prévue a eu lieu. -Cela, c’est de l’histoire. Maint fermier, qui file aujourd’hui -sur les routes dans son auto rapide, n’ignore pas -grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été -achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon -hardi, courbés maintenant sur leurs livres d’étude, ont -sans doute oublié déjà que c’est à la suite de mes démonstrations -de Wistar que leurs pères ont fait fortune et -trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure.</p> - -<p>Et la direction d’une ferme ! Je n’ai pas eu besoin -d’aller m’instruire au cinéma pour savoir comment on -doit éviter, dans son exploitation, le gaspillage des -mouvements superflus, comment doit se régler sans -perte le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers -agricoles ou de maçons construisant un bâtiment nouveau.</p> - -<p>J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni -mes notes en un cahier, avec tableaux comparatifs. -Cent mille fermiers se sont penchés, le soir, sur ces -pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe -et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés -bien. Car le gaspillage du travail, c’est là surtout ce -qu’il faut éviter !</p> - -<p>Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il -est neuf heures et, dans le Quartier des Assassins, neuf -heures signifient l’extinction des feux. En ce moment -même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de -caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, -parce que ma lampe à huile brûle encore.</p> - -<p>Comme si, je vous le demande un peu, de simples -vivants avaient le droit et le pouvoir d’adresser des -réprimandes à ceux qui sont au seuil de la mort !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2" title="II. Une histoire de dynamite">CHAPITRE II<br /> -<span class="small">UNE HISTOIRE DE DYNAMITE</span></h2> - - -<p>Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici -pour me pendre bientôt. Entre temps, je dirai ce que -j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour testament.</p> - -<p>Après ma condamnation, je suis donc venu passer -le reste de ma vie naturelle dans la geôle de San Quentin. -J’y suis devenu ce qu’on appelle un « incorrigible ».</p> - -<p>Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, -un être humain redoutable entre tous. Pourquoi ai-je -été classé dans cette catégorie, c’est ce que je vais vous -expliquer.</p> - -<p>J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le -gaspillage du mouvement, la perte vaine du travail. La -prison où je suis, comme toutes les prisons d’ailleurs, -est sur ce point un vrai scandale.</p> - -<p>J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage -du mouvement y sévissait terriblement. Ce crime -contre un travail bien ordonné m’exaspérait. C’était -tout naturel. Le constater et le combattre rentraient -dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur -et celle des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, -j’avais déjà pourri dans une geôle de l’antique Babylone. -Et je ne vous mens point, croyez-le, quand je vous -affirme qu’en ces jours lointains nous, prisonniers, nous -obtenions, avec nos métiers à main, un rendement -supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur -installés dans la prison de San Quentin.</p> - -<p>Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me -révoltai. Je tentai d’exposer aux surveillants une vingtaine, -et plus, de procédés qui assureraient un meilleur -rendement. Je fus signalé comme une mauvaise tête -au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus -à y souffrir du manque de nourriture et de lumière.</p> - -<p>Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me -remettre au travail dans ce chaos d’impuissance et -d’inertie. Impossible. Je me révoltai à nouveau. On -me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en -plus, la camisole de force. Je fus alternativement étendu -sur le sol, les bras en croix, et pendu par les pouces sur le -bout de mes orteils. Puis aussi, secrètement battu à tour -de bras par mes gardiens. Brutes stupides, qui possédaient -juste assez d’intelligence pour comprendre ma -supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux.</p> - -<p>Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait -que rien n’est terrible pour un homme comme d’être -rongé vivant par les rats. Eh bien ! mes brutes de gardiens -étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient -bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient -tout ce qu’il y avait d’intelligence vivante en mon cerveau ! -Et moi qui, jadis, avais, comme soldat, vaillamment -combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet -enfer, tout courage pour la lutte.</p> - -<p>Combattre comme soldat… Je l’avais fait, oui, aux -Philippines, parce qu’il était dans la tradition des Standing -de se battre. Mais sans conviction. Je trouvais -vraiment trop ridicule de m’appliquer à introduire, par -l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances explosives -dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux -aussi, était-il de voir la science prostituer sa puissance -et son génie à une œuvre de cet acabit.</p> - -<p>Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, -un homme appliqué, courbé sur son pupitre, esclave -de ses études de laboratoire, et qui n’avait d’autre -intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer le sol -et de lui faire produire davantage.</p> - -<p>C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement -pour respecter la tradition des Standing que j’étais -parti pour la guerre. Je découvris bientôt que je n’avais -aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en rendirent -compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire -d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une -table, que je fis la guerre hispano-américaine.</p> - -<p>Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère -combatif, mais, bien au contraire, parce que j’étais un -penseur, que je me dressai contre le mauvais rendement -de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi les -gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau -continuant à bouillonner, je fus déclaré « incorrigible » -et pourquoi, finalement, le gouverneur Atherton, désespérant -de moi, me fit amener un jour dans son bureau -particulier.</p> - -<p>Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il -me développa pour me démontrer que j’étais dans mon -tort, je répondis à peu près ainsi :</p> - -<p>— Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, -que vos surveillants et vos geôliers, ces rats -étrangleurs, parviendront, par leurs sévices, à faire sortir -de ma cervelle les choses claires et limpides qui s’y -trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette -prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin -politique. Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment -se triturent des élections dans les bars de San -Francisco. Et votre savoir-faire en cette matière vous -a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez -ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du -tissage du jute. Vos ateliers retardent d’un demi-siècle.</p> - -<p>Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car -c’en était un, bien en règle. Bref, je démontrai péremptoirement -au gouverneur, par <i>a</i> plus <i>b</i>, qu’il était un -fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut qu’il -décida que j’étais un « incorrigible » sans espoir.</p> - -<p>Quand on veut tuer son chien… Vous connaissez le -proverbe. Très bien. Le gouverneur Atherton prononça -le verdict final : j’étais enragé. A le faire, il avait beau -jeu. Mainte faute commise par d’autres <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> me fut -imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place -des coupables que je retournai au cachot, au pain et à -l’eau, suspendu par les pouces sur le bout de mes orteils. -Ce supplice, le plus affreux de tous, se prolongeait -durant de longues heures, et chacune de ces heures me -semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues.</p> - -<p>Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les -imbéciles le sont monstrueusement. Or, les geôliers et les -hommes qui me tenaient en leur pouvoir, du gouverneur -au dernier d’entre eux, étaient des phénomènes d’idiotie.</p> - -<p>Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait.</p> - -<p>Il y avait, dans la prison, un <span lang="en" xml:lang="en">convict</span> qui était un -ancien poète. C’était un dégénéré, au menton fuyant et -au front trop large. Il avait fabriqué de la fausse monnaie, -ce qui lui avait valu d’être incarcéré. Il était impossible -de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il -jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. -C’est une espèce de gens qu’un ancien professeur d’agriculture -n’a guère eu, jusque-là, le loisir de connaître. -Sa plume hésite à transcrire ces qualifications. Mais, -quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que -pour mourir, on doit faire fi de ces pudeurs.</p> - -<p>Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était -récidiviste et cependant, parce qu’il était un lécheur de -bottes, un hypocrite pleurnichard et un chien jaune, sa -dernière condamnation avait été seulement de sept ans -de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait espérer -que ce temps serait encore réduit.</p> - -<p>Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin -d’avancer sa libération, ce coquin réussit pourtant à -aggraver mon cas.</p> - -<p>Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que -plus tard que je m’en rendis compte.</p> - -<p>Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine -du quartier et, par-dessus lui, celle du gouverneur de la -prison, celle de la Commission des grâces et celle du gouverneur -de Californie, tranchant en dernier ressort, -inventa de toutes pièces un complot d’évasion.</p> - -<p>Veuillez remarquer que : <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, Cecil Winwood était -à ce point méprisé par ses camarades de détention que -pas un d’entre eux n’eût consenti à miser avec lui une -once de Bull Durham<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> sur une course de punaises (la -course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre -de sport qui fait la passion des <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span>) ; <i lang="la" xml:lang="la">secundo</i>, -j’étais considéré dans la prison comme un vrai chien -enragé ; <i lang="la" xml:lang="la">tertio</i>, Cecil Winwood avait besoin, pour sa diabolique -machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de -moi et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout -aussi incorrigibles et perdus de désespoir que je l’étais -moi-même.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se -vend en petits paquets.</p> -</div> -<p>Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil -Winwood, s’en défiaient encore plus et, quand il commença -à les entreprendre avec son plan d’une révolte et -d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui -tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures -et en le traitant d’agent provocateur.</p> - -<p>Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte -il réunit autour de lui une quarantaine des plus dégourdis.</p> - -<p>Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait -dans la prison, en sa qualité d’homme de confiance du -gouverneur<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> et de gérant du Dispensaire, Long Bill -Hodge lui riposta :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes -des prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne -conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des -condamnés à long terme.</p> -</div> -<p>— Fais-en la preuve !</p> - -<p>Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une -condamnation à vie, pour avoir fait dérailler et pillé un -train, et dont tout l’être, depuis des années, tendait à -s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice qui -avait témoigné contre lui.</p> - -<p>Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait -endormir les gardiens pendant la nuit de l’évasion.</p> - -<p>— Facile de parler ! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il -nous faut, ce sont des faits. Chloroforme, cette nuit -même, un de nos geôliers. Barnum, par exemple ! C’est -un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. -Hier, au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, -ce pauvre dément de Chink. Et, circonstance aggravante, -il n’était pas de service ! Il est de garde cette nuit. -Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu auras -réussi, nous causerons affaires.</p> - -<p>Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, -quand on nous serra la boucle de compagnie. Car j’avais -refusé de prendre part au complot.</p> - -<p>Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la -preuve qui lui était demandée. Il lui fallait, assurait-il, le -temps nécessaire pour pouvoir, sans qu’on s’en aperçût, -voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda une semaine -et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt.</p> - -<p>Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit -au cours de sa veillée. Une ronde le trouva qui ronflait -à poings fermés. Il fut cassé et renvoyé.</p> - -<p>Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même -temps, Cecil Winwood se chargeait de persuader le capitaine -du quartier. Chaque jour, il lui faisait son rapport -sur la marche et les progrès du complot dont il -était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait -des preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, -détails dont je ne sus rien sur le moment, tant le -secret fut bien gardé, ne laissaient rien à désirer.</p> - -<p>C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au -capitaine, que les quarante conjurés, qui lui confiaient -tout, s’étaient déjà ménagé de telles accointances dans -la prison qu’ils allaient incessamment se pourvoir, par -l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers -automatiques.</p> - -<p>— Prouve-le ! avait demandé sans doute le capitaine.</p> - -<p>Et le poète faussaire avait prouvé.</p> - -<p>On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie -de la prison. Un des <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span>, qui faisait partie de -l’équipe des boulangers, était un mouchard à la solde du -capitaine. Winwood ne l’ignorait pas.</p> - -<p>— Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons -« Face-d’Été » introduira dans la prison un premier -lot d’une douzaine de ces revolvers. Les autres, et les -munitions, arriveront ensuite, par le même truchement. -Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la boulangerie. -Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il -verra et vous fera demain matin son rapport.</p> - -<p>Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien -charpenté, à la grosse figure épanouie, natif du comté de -Humboldt. C’était un simple d’esprit, un balourd, bon -garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un honnête -dollar en passant aux <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> du tabac de contrebande.</p> - -<p>De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était -rendu, il en avait rapporté un paquet de quinze livres -de tabac, pour cigarettes superfines. Ce n’était pas la -première fois qu’il s’acquittait d’une semblable commission, -et toujours il avait, sans encombre, passé la marchandise, -dans la boulangerie, à Cecil Winwood.</p> - -<p>Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre -à Winwood l’innocent paquet, qui était volumineux -et enveloppé de papier d’emballage. Rapport fut -fait, dès l’aube, au capitaine.</p> - -<p>L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait -pas tarder cependant à lui jouer un mauvais tour et, -par ricochet, à me valoir cinq années de cachot supplémentaire, -puis finalement à m’amener dans cette cellule, -où j’écris en ce moment.</p> - -<p>Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de -cette trame obscure à laquelle, je le répète, je demeurais -totalement étranger, et les quarante conspirateurs n’en -savaient guère plus que moi. Le capitaine était dupe et -Face-d’Été était, sans conteste, le plus innocent de tous. -Il n’avait péché contre sa conscience qu’en introduisant -le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout.</p> - -<p>Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son -tour avec le capitaine, il avait un air triomphant.</p> - -<p>— Eh bien ! votre mouchard a-t-il vu ? interrogea-t-il.</p> - -<p>— Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré -comme vous m’avez dit.</p> - -<p>— Je vous crois ! Et ce qu’il contient est suffisant -pour faire sauter jusqu’au ciel la moitié de la prison !</p> - -<p>Le capitaine eut un sursaut.</p> - -<p>— Que contient-il et que veux-tu dire ?</p> - -<p>— J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et…</p> - -<p>L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses -mérites continua :</p> - -<p>— Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, -une douzaine de revolvers, mais de la dynamite. Il y en -a trente-cinq livres ! Les détonateurs y sont joints.</p> - -<p>A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se -trouver mal. Le pauvre cher homme, comme je le comprends ! -Trente-cinq livres de dynamite en liberté dans -la prison ! On m’a assuré que le capitaine Jamie — c’était -son nom — se laissa choir sur une chaise et tint longtemps -sa tête entre ses mains.</p> - -<p>— Où est-elle maintenant ? cria-t-il enfin. Je la veux ! -Conduis-moi tout de suite là où elle se trouve !</p> - -<p>A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood -comprit soudain l’énormité de sa gaffe.</p> - -<p>— Je l’ai enfouie dans le sol… répondit ce fieffé menteur, -qui était fort embarrassé de conduire son interlocuteur -vers le ballot fantôme, dont tous les petits paquets -avaient été, depuis longtemps, par les voies coutumières, -distribués entre les <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span>.</p> - -<p>— Parfait ! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. -Mène-moi sur le champ à cet endroit ! En avant, -marche !</p> - -<p>Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. -Dans une vaste prison comme celle de San Quentin, il -y a toujours des cachettes. Mais celle-ci n’existait que -dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood et le -misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait -se livrer à d’amères réflexions.</p> - -<p>Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant -le Conseil des Directeurs, il fut révélé — Jamie et Winwood -en témoignèrent successivement — que le poète-faussaire -avait déclaré au capitaine que lui et moi -avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive.</p> - -<p>En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré -d’une punition de cinq jours de cachot et de quatre-vingts -heures de camisole de force ; moi dont les gardiens, -si stupides qu’ils fussent, avaient constaté l’état de faiblesse, -faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes que j’étais -incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage ; -moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos -pour que je pusse me remettre d’un châtiment par trop -terrible — je me retrouvais aussitôt, sans aucune explication -et sans même en avoir connaissance, sous le coup -d’une accusation d’une pareille gravité !</p> - -<p>Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue -cachette. Et, bien entendu, il n’y avait point de dynamite.</p> - -<p>— Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama l’imposteur. -Standing m’a roulé ! Il a emporté le paquet pour le cacher -ailleurs.</p> - -<p>C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais -pas où il s’était mis, me prit pour bouc émissaire.</p> - -<p>Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus -forcenés que « Bon Dieu ! » Dans son désappointement, et -jugeant qu’il avait été joué, il ramena Winwood dans -son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à bras -raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, -pour éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le -Conseil des Directeurs.</p> - -<p>Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus -comme grêle, Winwood continuait à protester mordicus -qu’il avait dit la vérité.</p> - -<p>Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il -crut qu’il existait bien trente-cinq livres de dynamite qui -se baladaient en liberté, quelque part dans la prison, et -que quarante incorrigibles, résolus à tout, étaient sur le -point de faire sauter la cambuse.</p> - -<p>Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le -pauvre diable jura ses grands dieux que le fameux -ballot ne contenait que du tabac. Winwood jura de son -côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui qui -fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait -avoir acquis le tabac en contrebande ne put être -retrouvé, tous les doutes tombèrent et Face-d’Été fut -définitivement inculpé de complicité.</p> - -<p>Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus -exactement, je disparus à nouveau de la lumière du -soleil. Je fus, en effet, sans tambour ni trompette, reconduit -au Quartier des Cachots, d’où je ne devais plus -jamais sortir.</p> - -<p>J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, -j’étais aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé -par la souffrance. Et ça recommençait !</p> - -<p>— Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la -dynamite, quoique nous ignorions où elle se trouve, est -en lieu sûr. Standing est le seul à connaître la nouvelle -cachette et, de là où il est, il ne peut rien faire. Quant aux -quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le -point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien -de plus facile que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui -dois fixer l’heure d’agir. Je leur dirai que c’est pour la -nuit prochaine, à deux heures, et que j’ouvrirai moi-même -leurs cellules et leur distribuerai des revolvers. Si, à deux -heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante bonshommes, -que j’appellerai successivement par leur nom, -habillés et bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, -capitaine, je consens à terminer mes jours, enclos à jamais -dans une cellule solitaire… Nous aurons tout loisir, -lorsque les quarante seront au cachot, de chercher la -dynamite.</p> - -<p>— Et je la trouverai ! déclara le capitaine. Quand bien -même je devrais, pierre par pierre, démolir toute la -prison !</p> - -<p>Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis -six ans, découvert une once d’explosif, quoique la prison -ait été cent fois mise sens dessus dessous.</p> - -<p>Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa -fonction, n’en croira pas moins, dur comme roc, à l’existence -de cette fameuse dynamite. Le capitaine Jamie, qui -est toujours capitaine du quartier, ne désespère pas de -mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment -encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour -venir, tout exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule.</p> - -<p>Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je -n’en doute point, que le jour où j’aurai été balancé en -l’air, au bout d’une corde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3" title="III. L’interrogatoire">CHAPITRE III<br /> -<span class="small">L’INTERROGATOIRE</span></h2> - - -<p>Je reprends le fil des événements.</p> - -<p>Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me -creuser le cerveau, pour découvrir le motif de ce nouveau -et inexplicable châtiment. La seule conclusion à laquelle -j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque, afin de -se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé -pour une faute imaginaire contre les règlements.</p> - -<p>Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la -tête, en préparant, pour la nuit suivante, les mesures destinées -à réprimer la révolte dont Winwood devait donner -le signal.</p> - -<p>Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. -Les équipes de jour furent debout, comme celles de -nuit, et, quand approchèrent deux heures, tous s’embusquèrent, -prêts à bondir, à proximité des cellules occupées -par les quarante conjurés.</p> - -<p>Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure -convenue, Winwood, muni d’un passe-partout, ouvrit -les cellules, appela leurs hôtes les uns après les autres, et -ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un point -donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent -rapidement la main dessus.</p> - -<p>L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné -par Winwood eut ainsi son complet aboutissement. -Vainement, les quarante incorrigibles protestèrent-ils -que le poète-faussaire avait tout combiné, tout conduit. -Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point -qu’ils mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du -Bureau des Grâces et, avant que trois mois fussent achevés, -ce chenapan de Cecil Winwood était gracié et mis -en liberté.</p> - -<p>Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement -à la philosophie. Quiconque y a tant soit peu séjourné -ne peut faire autrement que de voir s’envoler ses plus -généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus belles -chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans -les écoles, finit toujours par triompher, le crime par être -percé à jour.</p> - -<p>La preuve du contraire la voici : le capitaine du quartier, -le gouverneur Atherton, le Conseil des Directeurs de -la prison, en ce moment même où j’écris, continuent à -donner dans le panneau qui leur a été tendu par un -fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme -l’air, tandis que ses quarante victimes, et moi-même, la -plus innocente de toutes, ont payé pour lui ! C’est révoltant.</p> - -<p>J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. -Il était nuit noire, et je dormais, quand j’entendis la -porte extérieure du corridor grincer sur ses gonds. Je -m’éveillai.</p> - -<p>— Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on -amène…</p> - -<p>Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme -de piétinements, de coups donnés et retentissants, de -cris de douleur, d’ignobles jurons, et le bruit sourd de -corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération ne -s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements.</p> - -<p>Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur -le corridor s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots -les corps étaient précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles -escouades de gardiens arrivaient, avec d’autres -hommes, qu’ils continuaient à frapper, et d’autres portes -s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y poussait.</p> - -<p>Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un -être humain doit être doué d’une force d’âme sans égale, -d’une philosophie à toute épreuve, pour survivre, sans -en devenir fou, à la brutalité de pareils spectacles, qui -vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables procédés, -dont on est soi-même et sans trêve la victime.</p> - -<p>Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et -c’est pourquoi, ne pouvant se débarrasser de moi d’autre -manière, mes bourreaux ont décidé de mettre en jeu la -grande mécanique officielle, la corde passée autour du cou -et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la -respiration et la vie.</p> - -<p>Oh ! je connais sur le bout du doigt les théories des -experts, sur la pendaison légale. Par l’effet automatique -de la chute du corps dans la trappe qui s’ouvre sous lui, -le cou du patient se brise instantanément et sans souffrance. -Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans -l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette -terre pour raconter leurs impressions et témoigner du -contraire. Ceux qui, comme moi, ont vécu dans les prisons, -connaissent en revanche bien des cas où le cou -des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont -étouffés dans ce trou sombre où bascule la trappe.</p> - -<p>C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison ! Je -n’ai jamais, à vrai dire, assisté à aucune. Mais des témoins -oculaires, qui en ont vu une bonne douzaine, -m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour -moi.</p> - -<p>On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le -cou dans le nœud coulant, un voile noir sur la figure. -Au signal donné, le plancher cède, le corps descend et la -corde, dont la longueur a été bien réglée, se tend. Cela -fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se -succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera -à ma hauteur, et, les bras passés autour de mon -corps, pour l’empêcher d’osciller comme un pendule, -l’oreille collée sur mon thorax, ils compteront les battements -de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt minutes -s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, -avant que le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, -n’en doutez pas, que l’homme à qui l’on a -passé un chanvre autour du cou est bien mort.</p> - -<p>Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et -de poser à mes concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, -une double « colle ». C’est bien mon droit, j’imagine, -puisque je vais être pendu. Si le fonctionnement, -savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si -parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il -m’expliquer pourquoi, pour cette aimable opération, on -lie les bras du patient ? Pas un sur dix d’entre vous, tas -de crétins, n’est capable de le dire ! Eh bien ! moi, je vais -vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la distraction -de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté -que celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, -lever les bras en l’air pour desserrer le nœud coulant -dont on a orné son cou. Il en serait de même, n’en doutez -pas, pour le pendu dans sa prison. Comprenez-vous -maintenant ?</p> - -<p>Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile -noir la tête et la face du candidat à la pendaison ? Réponds-moi, -si tu le peux, espèce de fat, élevé dans du -coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges -Enfers ? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici -peu et, sur ce point encore, j’ai le droit de réclamer une -réponse.</p> - -<p>Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi -d’orgueil de n’être point dans mon cas, que je ne te pose -point cette question mille ans avant la venue du Christ, -ni mille ans après lui, dans les ténèbres du moyen-âge, -mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, -un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de -bourreaux vont m’emmailloter la tête et la face dans la -fatale étoffe… Pourquoi ? Oui, pourquoi ?</p> - -<p>— Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces -chiens. Parce qu’il ne faut point qu’ils voient, en opérant -par ton ordre, ma figure se crisper en un rictus horrible. -Car alors, une autre fois, peut-être n’oseraient-ils plus. -Voilà !</p> - -<p>Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand -les quarante prétendus conspirateurs furent venus m’y -rejoindre et que la porte extérieure du corridor se fut -refermée, en claquant.</p> - -<p>Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion -manquée, se ruèrent aux grilles des guichets et, d’un -cachot à l’autre, commencèrent à se parler et à se poser -entre eux des tas de questions. C’était, dans la sonorité -du corridor, un brouhaha indescriptible.</p> - -<p>Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. -C’était, dominant le tumulte, la voix de l’ancien matelot, -Skysail Jack, une espèce de géant. Il commanda le silence, -tandis qu’il allait faire l’appel de tous les hommes -présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent -leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, -c’est-à-dire des hommes sûrs, dont pas un n’était capable -de se vendre, pour moucharder.</p> - -<p>J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me -fit subir un interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin -même, j’étais sorti de mon cachot et que, sans cause -apparente, on m’y avait ramené, peu de temps avant -eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible -au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. -Alors on délibéra.</p> - -<p>J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première -fois, j’eus connaissance de la fameuse conspiration. Qui -avait vendu la mèche ? On n’en savait rien encore. Toute -la nuit, on discuta sur ce point. Cecil Winwood, que l’on -eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous les -soupçons se réunirent finalement sur lui.</p> - -<p>— Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose -a de l’importance. Le matin n’est pas loin. On va nous -sortir d’ici et nous faire passer quelques mauvais quarts -d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout habillés, à -deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions -qui nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, -toute la vérité. Nous expliquerons que Cecil Winwood -avait tout machiné et qu’ensuite il nous a vendus. La -suite, à la grâce de Dieu ! C’est compris ?</p> - -<p>Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs -bouches collées contre les grilles, les quarante <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> -jurèrent solennellement de dire cette vérité.</p> - -<p>Ils furent bien avancés !</p> - -<p>Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption -dans les cachots et se jetèrent sur nous.</p> - -<p>Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, -aucune nourriture, mais nous n’avions même pas bu une -goutte d’eau. Et, roués de coups comme nous l’avions -été, nous étions physiquement anéantis par la fièvre. -Te rends-tu compte, lecteur ? Peux-tu seulement te -rendre compte de l’état lamentable qui était le nôtre ? -Battus, fièvreux, à jeun et mourant de soif !</p> - -<p>A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient -pas nombreux. A quoi bon ? Nous ne pouvions offrir -aucune résistance sérieuse. Ils n’ouvraient d’ailleurs les -cachots que les uns après les autres. Ils étaient armés, -en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un excellent -outil pour mettre à la raison un homme sans défense.</p> - -<p>A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient -par taper. Chaque <span lang="en" xml:lang="en">convict</span> eut son compte. Ce fut pareillement -bien servi, sans jalousie possible pour personne. -Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce n’était -qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire -que chaque homme allait avoir à subir de la part de -hauts fonctionnaires, engraissés par l’État.</p> - -<p>Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale -de ces jours dépassa ce que j’avais encore connu dans la -prison.</p> - -<p>Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, -fut le premier interrogé. Il en eut pour deux heures, au -bout desquelles on le reconduisit, ou plutôt on le relança -sur les dalles de son cachot.</p> - -<p>Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill -Hodge pût reprendre le dessus et revenir à lui. Quand il -eut retrouvé ses idées, il cria, de son guichet :</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite ? -Qui est au courant de cette affaire ?</p> - -<p>Personne, bien entendu, ne savait rien.</p> - -<p>Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé -de San Francisco, né d’Italiens émigrés. Il ricanait au -nez de ses questionneurs, se moquait d’eux, et les mettait -au défi d’empirer envers lui leurs violences.</p> - -<p>Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures -après son départ. Ce n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait -dans le délire. Il fut incapable, de toute la journée, -de répondre aux questions que, de leurs cellules, les -hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y -passer à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles -questions lui avaient été posées.</p> - -<p>A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui -suivirent, Luigi fut sorti et interrogé. Après quoi, la -raison complètement détraquée, il fut expédié au Quartier -des Fous. Sa complexion est solide ; il a de larges -épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, -le sang ardent. Bien longtemps après que je me serai -balancé dans le vide et me serai évadé ainsi des bagnes -californiens, il continuera à palabrer parmi les mabouls.</p> - -<p>Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené -à l’interrogatoire et ramené à l’état d’épave humaine, -divaguant et hurlant dans les ténèbres. Et moi, couché -sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces grognements, ces -caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance. -Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, -j’entendais le chœur de ces mêmes clameurs monter -jusqu’à moi, qui n’étais pas alors au nombre des patients, -mais le maître orgueilleux et insensible.</p> - -<p>Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette -remembrance avec le temps où, capitaine sur une galère -de la Rome antique, je faisais voile, assis près du gouvernail, -sur la poupe élevée, vers Alexandrie et Jérusalem. -Le chœur était celui des galériens qui ramaient et -geignaient au-dessous de moi, dans les flancs de la galère.</p> - -<p>Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. -Pour le moment…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4" title="IV. « Assieds-toi, Standing ! »">CHAPITRE IV<br /> -<span class="small">« ASSIEDS-TOI, STANDING ! »</span></h2> - - -<p>Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de -trêve dans les cachots et, durant ces heures d’attente, -qui me paraissaient éternelles, mon esprit était uniquement -fixé sur cette pensée, que mon tour allait venir, -que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais -toutes les tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait -ensuite, comme les autres, sur les dalles de ma cellule, -de cette cellule à la porte de fer et aux murs de -pierre.</p> - -<p>Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à -grand renfort de coups et de jurons, et je me trouvai, je -ne sais comment, en face du capitaine Jamie et du gouverneur -Atherton, encadrés eux-mêmes d’une demi-douzaine -de brutes, salariées par les contribuables, et -qui attendaient le moindre signe pour me tomber dessus.</p> - -<p>Leur concours fut superflu.</p> - -<p>— Assieds-toi ! me dit le gouverneur Atherton, en -me montrant un énorme fauteuil.</p> - -<p>J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes -membres, mourant de faim et de soif, épuisé déjà par -mes cinq jours précédents de cachot et mes quatre-vingts -heures de camisole de force. Je tremblais et claquais -des dents, à la seule appréhension de ce qui allait -m’arriver, à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur -d’agronomie dans une calme petite ville universitaire. -J’hésitais à m’asseoir.</p> - -<p>Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai -colosse. Voyant que je tardais à obéir, il s’élança vers -moi et m’empoigna sous les épaules. Puis, comme si -j’eusse été un simple fétu de paille, il me souleva du sol -et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans -le fauteuil.</p> - -<p>— Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement -ma respiration et que je m’efforçais de -dévorer ma souffrance, dis-moi tout, Standing ! Oui, -crache-moi tout ! C’est le meilleur moyen, crois-m’en -sur parole, d’améliorer ton cas.</p> - -<p>— Je… je ne sais rien de ce qui s’est passé… commençai-je.</p> - -<p>Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, -avec un cri rauque, bondit derechef sur moi, me -leva encore en l’air et m’écrasa dans le fauteuil.</p> - -<p>— Pas de comédie, Standing ! poursuivit-il. C’est -inutile ! Vide-toi le cœur ! Où est la dynamite ?</p> - -<p>Je protestai que je ne savais rien de la dynamite.</p> - -<p>Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. -Ce genre de supplice était inédit pour moi. -Comparé aux autres que j’avais subis, on peut dire qu’il -tenait la corde.</p> - -<p>Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler -sous ces heurts répétés de mon corps. On en -apporta un autre, et celui-là aussi fut bientôt démoli. -Puis un troisième. Et toujours la fatidique question sur -la dynamite recommençait.</p> - -<p>Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine -Jamie le relaya. Et, quand le capitaine Jamie, après avoir -opéré de même, fut pareillement fourbu, le gardien -Monohan prit la suite de l’exercice. — « Où est la dynamite ? » — Vlan ! -en l’air, puis dans le fauteuil ! — « Dis -où est la dynamite… La dynamite… La dynamite… la -dynamite… »</p> - -<p>En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers -une bonne part de mon âme immortelle pour quelques -livres de cet explosif, que j’aurais pu livrer en pâture à -mes tortionnaires.</p> - -<p>Combien de fauteuils furent brisés ? Je n’en sais rien. -Un moment arriva, où il me sembla que j’étais en plein -cauchemar. Endormi ou éveillé ? J’eusse été incapable de -le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs fois. Et, pour -terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.</p> - -<p>Lorsque je repris mes esprits, j’avais un « mouton » -auprès de moi. C’était un condamné à temps, un petit -homme à la face pâle, éthéromane, et qui était prêt à -tout faire afin de se procurer sa drogue.</p> - -<p>Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille -de mon guichet et je criai dans le corridor, où ma voix -s’allongea :</p> - -<p>— Gardez-vous ! camarades. Il y a un mouchard -parmi nous ! C’est Ignatius Irvine. Attention à vos paroles !</p> - -<p>La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons -qui éclata, eussent fait frémir l’âme d’un homme plus -brave que cet Ignatius Irvine. Il était pitoyable dans sa -terreur, tandis que rugissaient tout le long du sombre -corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante -<span lang="en" xml:lang="en">convicts</span>, qui lui promettaient pour l’avenir mille -choses affreuses, mille punitions épouvantables.</p> - -<p>Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un -mouchard dans le Quartier des Cachots aurait suffi à -clore toutes les lèvres. Mais de secret il n’y en avait point, -et tout le monde avait juré de dire la vérité, la vérité -seule.</p> - -<p>Les conversations recommencèrent, de grille à grille. -Ce qui intriguait surtout les quarante, c’était la dynamite, -qui, pour eux comme pour moi, était un mythe. Ils -s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je connaissais -quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur -épargner un recommencement de tortures. Mais je ne -pouvais que répéter la même vérité : « Je ne savais rien. »</p> - -<p>Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, -mon mouton m’avait révélé que, depuis notre incarcération, -pas un métier n’avait ronflé dans la prison, pas -un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. Les -milliers de <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> que renfermait la prison étaient restés -enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours -par rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne -serait renvoyé au travail coutumier avant qu’elle ne fût -découverte. L’affaire assurément était grave, et je fis -passer la nouvelle de guichet en guichet.</p> - -<p>Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires -recommencèrent, toujours selon le même rythme. Quand -les hommes ne pouvaient plus marcher, on les portait. -Le bruit courut que le gouverneur Atherton et le capitaine -Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, -devaient se relayer mutuellement, toutes les deux heures. -Ils étaient à ce point affolés que les interrogatoires, qui -s’étaient étendus à tous les <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> de la prison, se -poursuivaient même la nuit. Ils ne se déshabillaient pas -et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la même -pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.</p> - -<p>Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en -heure, la folie grandissait parmi nous. La pendaison est -un plaisir, croyez-moi, à côté de cette torture sans terme -qui détruit un être humain, tout en le laissant vivre.</p> - -<p>J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, -moi qui étais plus endurci à la douleur, à augmenter -du leur mon propre tourment. Je souffrais à la fois et -pour moi, et pour ces quarante hommes, dont l’incessante -clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les -cris, les sanglots et les radotages délirants faisaient de -notre cabanon une maison de fous.</p> - -<p>Comprenez-vous bien ce qui se passait ? Oui, le comprenez-vous ? -Cette vérité, que nous disions tous, était -notre condamnation. Devant ces quarante incorrigibles, -répétant avec un ensemble aussi parfait les mêmes -affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine -Jamie concluaient, sans broncher, que nous mentions -tous à l’unisson, comme un perroquet rabâche éternellement, -sans se tromper, une leçon apprise.</p> - -<p>La situation des autorités était aussi désespérée que -la nôtre. Ainsi que je l’appris par la suite, le Conseil des -Directeurs de la prison avait été appelé par télégraphe, -ainsi que deux compagnies de la milice d’État, pour parer -à tout événement.</p> - -<p>On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré -dont jouit la Californie, le froid, en cette saison, y est -parfois assez aigu. Or, nous n’avions, dans nos cachots, -ni matelas ni couverture, et il est douloureux, sachez-le, -d’étendre sur des dalles glacées sa chair meurtrie. Ce -n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un -peu d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, -avec force quolibets, à faire jouer les tuyaux -d’incendie. Par les grilles des guichets, les jets féroces -s’abattaient sur nous, cachot par cachot, fouettant violemment -nos corps endoloris et nous faisant sauter entre -nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, -que nous avions demandée à cor et à cri, nous monta -bientôt jusqu’aux genoux, et nous avions beau supplier, -elle coulait et fusait toujours.</p> - -<p>Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, -pas un n’en sortit indemne. Luigi Polazzo, comme je -l’ai dit, tomba le premier en démence et ne recouvra -jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement -et enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. -D’autres encore les suivirent. D’autres, dont la santé -physique avait été profondément ébranlée, tombèrent -victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart des -quarante, au total, y laissa sa peau.</p> - -<p>Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, -devant le Grand Conseil des Directeurs. Je fus, tour -à tour, menacé et cajolé. On me donnait à choisir entre -deux alternatives. Ou bien je livrerais la dynamite et, -dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de -trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au -bout desquels on me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. -Ou je persisterais dans mon entêtement à ne -point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi -la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. -C’est-à-dire <i lang="la" xml:lang="la">in æternum</i>, puisque j’étais un condamné -à vie.</p> - -<p>Non, non ! Aucun code n’a jamais pu promulguer -une telle loi ! La Californie est un pays civilisé, ou du -moins qui s’en vante. L’éternelle Cellule Solitaire est -une peine monstrueuse, dont aucun État, semble-t-il, -n’a jamais osé prendre la responsabilité ! Et pourtant je -suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu -prononcer contre lui cette condamnation. Les deux -autres sont Jake Oppenheimer et Ed. Morrell. Bientôt -vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en leur -compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse…</p> - -<p>Le Grand Conseil me donna donc le choix : un emploi -agréable et de confiance dans la maison, et ma libération -totale de l’atelier de tissage, si je rendais une dynamite -qui n’existait pas ; la détention solitaire jusqu’à ma -mort, si je refusais.</p> - -<p>On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole -de force, afin que je pusse réfléchir là-dessus. Puis on -me ramena devant ces messieurs. Que pouvais-je faire ? -Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais impuissant -à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent -que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais -une mauvaise tête, un fléau vivant, un dégénéré vicieux et -plus grand criminel du siècle. Et je ne sais quoi encore.</p> - -<p>Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus -aux cachots ordinaires, mais au Quartier des Cellules -Solitaires. On m’enferma dans la cellule numéro 1. Le -numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro 12 -par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans ; Ed. Morrell -depuis un an seulement. Il purgeait une condamnation -de cinquante ans. Jake Oppenheimer était condamné -perpétuel, tout comme moi.</p> - -<p>Il semblait donc, à première vue, que nous en avions -pour longtemps de ce logis. Cependant, six ans seulement -se sont écoulés et aucun de nous n’est plus là. -Jake Oppenheimer a été pendu ; Ed. Morrell a trouvé son -chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé -homme de confiance de la prison de San Quentin. On -vient, récemment, de le gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, -en attendant que le jour fixé par le juge Morgan soit mon -dernier jour.</p> - -<p>Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait -de la prison de San Quentin, afin d’être transféré ici, -dans celle de Folsom, pour y être jugé comme je vais -vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis… C’est une -façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je -clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. -Comme je m’en allais, je le croisai, dans la cour de la -prison, et le reconnus tout de même, dans un brouillard. -Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre le cœur. -Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément -vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues -s’étaient enfoncées et la paralysie faisait trembler sa -main. Il chancelait en marchant.</p> - -<p>Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, -s’embrumèrent de larmes.</p> - -<p>J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il -avait connu. Mon poids était tombé à quatre-vingt-sept -livres. Mes cheveux, striés de gris, avaient poussé, comme -ma moustache et ma barbe, sans être jamais taillés, et -étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme -lui, à ce point que, pour me faire traverser cette cour -étroite, aveuglante de soleil, les gardiens devaient me -soutenir sous les bras.</p> - -<p>Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans -notre mutuel naufrage.</p> - -<p>Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. -Mais son âme indomptable n’en avait cure.</p> - -<p>— Mes compliments… Standing, gloussa-t-il, d’une -voix brisée et chevrotante. Tu es un type à la hauteur… -Tu n’as rien dit de la dynamite…</p> - -<p>Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai :</p> - -<p>— Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite… Et je ne -crois pas qu’il y en ait jamais eu…</p> - -<p>— Bon, bon… fit-il, en secouant la tête comme un -enfant. Tu ne veux pas parler, c’est compris… Ils ne -sauront jamais rien… Tu es un type à la hauteur, Standing, -et je tire mon bonnet devant toi…</p> - -<p>Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec -Skysail Jack. Il était clair que, lui aussi, avait fini par -croire à cette fabuleuse dynamite.</p> - -<p>Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San -Quentin mais à Folsom, et pourquoi, dans un temps -bref, je vais être pendu ? Je vais vous l’apprendre.</p> - -<p>Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur -Haskell, mon collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai -été déclaré coupable de voies de fait contre un de mes -gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en point douter. Il -est contraire à la discipline de la prison, et clairement -inscrit dans le Code.</p> - -<p>Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai -le professeur Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut -votée qu’après ma première condamnation. Je prétends -donc qu’en ce qui me concerne, l’application de cette -loi, <i>qu’il m’était impossible de prévoir</i>, est anticonstitutionnelle. -Et tout homme sensé sera de mon avis.</p> - -<p>Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir -sur l’esprit de soi-disant légistes, qui prétendent, en -réalité, se débarrasser à tout prix de l’honorable et bien -connu professeur d’agronomie Darrell Standing ? Loyalement, -je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent -à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous -ceux qui lisent les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, -dans cette même prison de Folsom, et pour délit -exactement semblable. La seule différence qu’il y ait -entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner -avec son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de -son couteau à pain, et sans le faire exprès, il avait d’un -autre gardien entaillé quelque peu la peau.</p> - -<p>Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes -entre eux, le maquis inextricable des lois… mon Dieu ! -que tout cela est bizarre ! J’écris ces lignes dans la même -cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des Assassins, -Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, -comme on va faire de moi.</p> - -<p>Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, -étrangler mon âme immortelle, avec votre corde et votre -potence ! En dépit de vous, je foulerai, encore et bien -des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai, en chair et en -os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan, -homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet -de l’échelle sociale, et tantôt grinçant sous la roue du -sort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5" title="V. Des tapotements dans la nuit">CHAPITRE V<br /> -<span class="small">DES TAPOTEMENTS DANS LA NUIT</span></h2> - - -<p>Ce que j’écris est forcément un peu décousu… Revenons -à San Quentin et à la cellule solitaire n<sup>o</sup> 1, où je -venais d’être enfermé.</p> - -<p>Tout d’abord, je me trouvai désespérément seul et les -premières heures s’écoulèrent bien lentes, les premiers -jours me semblèrent un infini.</p> - -<p>La marche du temps n’était marquée pour moi que -par la relève régulière des gardiens, et par l’alternance -du jour et de la nuit. Le jour n’était pas le jour, mais -une faible et confuse lumière, qui valait mieux pourtant -que l’obscurité complète de la nuit. Cette lumière ne -faisait que filtrer à travers la fente mince d’un soupirail, -et bien peu demeurait en elle de la brillante clarté du -monde extérieur.</p> - -<p>La lueur n’était jamais suffisante pour qu’il fût possible -de lire dans son rayon. Je n’avais, d’ailleurs, rien -à lire. Je ne pouvais que m’étendre et penser. A ce -régime j’étais, à perpétuité, condamné. Il paraissait, de -prime abord, évident qu’à moins de créer de rien trente-cinq -livres de dynamite, tout le restant de ma vie s’écoulerait -dans ce noir silence.</p> - -<p>Mon lit se composait uniquement d’une mince paillasse -pourrie, étendue à même sur le dallage de ma cellule, et -d’une couverture, plus mince encore et d’une répugnante -saleté. Ni chaise. Ni table. Rien que la paillasse et la -petite couverture.</p> - -<p>J’ai toujours été, dans ma vie, ce qu’on appelle un -« petit dormeur » et mon cerveau est sans cesse en travail. -Dans une cellule, on se dégoûte rapidement de penser, -et le seul moyen d’échapper à sa pensée est de dormir. -En temps normal, je dormais seulement une moyenne -de cinq heures par nuit. Alors j’entrepris de cultiver le -sommeil. De cela je fis une science. Je réussis à dormir -dix heures, sur vingt-quatre, puis douze heures, et jusqu’à -quatorze ou quinze heures. C’est la dernière limite -à laquelle je pus arriver. Au delà, force me fut de rester -éveillé et, naturellement, de penser. A ce régime, un -cerveau actif ne tarde pas à se détraquer.</p> - -<p>Je cherchai toutes sortes de stratagèmes qui me permettraient, -par un moyen mécanique quelconque, de -supporter mes heures de veille. Je m’imaginai de résoudre -de tête les racines carrées et les racines cubiques -d’une longue série de nombres donnés, et, par une concentration -tenace de ma volonté, je menai à bien les -problèmes géométriques les plus compliqués.</p> - -<p>Je m’occupai même, après tant d’autres choses, de -trouver la quadrature du cercle. Je me butai à cette -tâche, jusqu’à ce que le problème m’apparût, à moi -aussi, insoluble. Je compris qu’en m’obstinant davantage -à cette vaine poursuite, je trouverais le chemin de la -folie. Je renonçai donc à m’intéresser à cette quadrature -mystérieuse. Ce fut pour moi un énorme sacrifice, -car l’effort mental que représentait cette recherche était -un admirable tueur de temps.</p> - -<p>J’eus recours à d’autres exercices. C’est ainsi que je -me créai, sous mes paupières, la vision artificielle d’un -damier, sur lequel j’entrepris, en jouant double, d’interminables -parties d’échecs. Mais une fois que je fus -devenu expert à ce dressage fictif de mes yeux, ce jeu -me parut insipide. Il ne pouvait y avoir, dans les parties, -de réel conflit, puisque c’était, en fait, le même partenaire -qui jouait dans les deux camps. Je tentai en vain -de scinder ma personnalité en deux moitiés, qui s’opposeraient -l’une à l’autre. Mais je ne pus y réussir. C’était -toujours le même homme qui jouait, et aucune ruse -ou stratégie ne pouvait utilement fonctionner contre -lui-même.</p> - -<p>Le temps éternel me pesait cependant de plus en plus. -Alors j’abordai le jeu avec les mouches.</p> - -<p>Ces mouches étaient pareilles à toutes les autres. -Elles filtraient dans la cellule avec l’étroit rais de -lumière, dans sa lueur grise et confuse. J’appris ainsi -que les mouches avaient le goût du jeu. Couché sur le -sol, je traçais du doigt, par exemple, sur le mur qui -était devant moi, une ligne fictive, distante du sol -d’environ trois pieds. Lorsque les mouches venaient, -en volant, se poser sur le mur, au-dessus de cette ligne, -je les laissais en paix. Si, au contraire, elles descendaient -au-dessous, je faisais mine de vouloir les attraper. -J’avais soin, cependant, de ne pas leur faire de mal et, -avec le temps, elles connurent aussi bien que moi où -était placée la ligne imaginaire.</p> - -<p>Et voici le plus surprenant. Lorsqu’elles voulaient -jouer, elles venaient, exprès, se placer au-dessous de -cette ligne. Je les chassais, et elles revenaient encore. -Il arrivait souvent qu’une mouche répétait le même -jeu, une heure durant. Lorsqu’elle avait assez de ce -sport, elle allait se reposer en territoire neutre, au-dessus -de la ligne de démarcation.</p> - -<p>Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. -Une seule d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. -Elle s’y refusait obstinément. Du jour où elle avait compris -la pénalité encourue lorsqu’elle descendait au-dessous -de la ligne, elle avait évité avec soin de venir se -promener dans la zone interdite.</p> - -<p>Cette mouche était visiblement un être morose, un -caractère triste. Elle avait, comme les hôtes humains de -la prison, une dent contre ce bas monde. Elle ne jouait -pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle était -vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec -soin, et longuement, et je puis assurer que son opposition -à tout amusement était une question de tempérament -moral et non de nature physique.</p> - -<p>Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, -sur le bout du doigt. J’étais stupéfait de discerner la -multitude des différences qui existaient entre elles. Oui, -chacune d’elles avait sa personnalité bien tranchée. Elles -se distinguaient les unes des autres par leur taille, leur -différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur -talent à éluder ma poursuite, à piquer droit comme un -trait, vers un but donné, ou à voler en tournant avant -de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma main qui les -chassait de la fameuse zone.</p> - -<p>Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères -dissemblables, existaient pareillement entre -elles. Il y en avait une, particulièrement grosse et mauvaise, -qui se mettait parfois à tournoyer comme une -vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses -compagnes. Une autre… Vous avez vu, dans un pré, un -poulain ou un veau lever subitement le derrière, en une -ruade imprévue, et partir au triple galop, droit devant -lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité débordante -et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche -(c’était, soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) -qui n’avait d’autre plaisir que de venir rapidement se -poser, trois ou quatre fois de suite, sur mon tabac. Et, -lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et velouté -de ma main, elle entrait en une telle animation, en -une telle joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, -et se mettait, virant et tournoyant, volant de droite et -volant de gauche, à célébrer, triomphante, autour de -ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur moi.</p> - -<p>J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur -leur mode de jeu, bien d’autres observations dont je ne -veux pas vous importuner plus longtemps. Mais, de tous -les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui ont réellement, -durant cette première période de cellule solitaire, -détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître -les heures un peu moins longues, il en est un qui est -toujours demeuré présent à ma mémoire. La mouche -morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant d’oubli, -se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée -par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me -croirez si vous voulez, elle me bouda une heure durant !</p> - -<p>Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais -toujours dormir et, quelle que fût leur intelligence, je ne -pouvais toujours jouer avec mes mouches. Car des mouches, -au total, ne sont que des mouches, et j’étais un -homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif, -entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de -science, monté sans cesse à haute tension, bouillonnait -sans répit. Il voulait l’action et j’étais condamné à une -totale passivité.</p> - -<p>Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant -mes vacances, à d’intéressantes recherches chimiques sur -la quantité de pentose et de pentose-de-méthylène que -contient le raisin des vignes d’Asti. Tout était terminé, -sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les avait-il -reprises et avaient-elles été couronnées de succès ? -J’étais sans cesse à me le demander.</p> - -<p>L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante -ne filtrait jusqu’à ma cellule. La science, au -dehors, marchait à grands pas, et je m’intéressais à des -milliers de choses. Telle était la théorie de l’hydrolysis -de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier -émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son -laboratoire. De même avait collaboré avec moi le professeur -Schleimer, pour la recherche du phystostérol -dans les mélanges des graisses animales et végétales. Le -travail commencé devait certainement se poursuivre. -Avec quels résultats ? La pensée de toute cette activité -à laquelle je ne pouvais plus prendre part, et qui -se continuait au delà des murs de ma cellule, de ces -murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant ce -temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches !</p> - -<p>Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas -silence.</p> - -<p>Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à -plusieurs reprises et à intervalles réguliers, résonner de -petits coups étouffés. Venant de plus loin, j’en avais -entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore. -Continuellement ils étaient interrompus par les grognements -du geôlier de garde. Parfois, quand les coups -s’obstinaient trop longtemps, d’autres gardiens étaient -appelés et, par les bruits plus violents qui s’ensuivaient, -je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de -force.</p> - -<p>L’affaire s’expliquait sans peine. Je savais, comme tous -les détenus de San Quentin, que les deux hommes en -cellule solitaire étaient Ed. Morrell et Jake Oppenheimer. -C’étaient ces mêmes hommes qui conversaient -ensemble, en cognant du doigt contre le mur, et, pour -cela, ils étaient punis.</p> - -<p>Leur code alphabétique devait être fort simple, il n’y -avait pas à en douter. Et pourtant il n’avait pour moi -aucun sens. J’usai, pour le déchiffrer, de nombreuses -heures et combien de vains efforts. Quand j’en eus trouvé -la clef, il me parut enfantin, et plus simple encore l’artifice -employé par eux des coups frappés, qui m’avait -d’abord tout déconcerté. A chaque conversation, ils -changeaient la lettre de début de leur alphabet, ce qui -le modifiait. Souvent, en pleine conversation, ils opéraient -cette mutation.</p> - -<p>C’est ainsi qu’il vint un jour où je saisis leur alphabet, -à l’initiale exacte, et où j’écoutai et compris deux phrases -très claires. La fois suivante, je ne pus déchiffrer un -seul mot.</p> - -<p>Oh ! cette première fois !</p> - -<p>— Dis, Ed… que donnerais-tu maintenant pour papier -brun et paquet Bull Durham ? demandait celui qui -donnait les coups les plus éloignés.</p> - -<p>Je faillis crier tout haut ma joie. J’avais autour de moi -de la société ! Et il existait un moyen de communiquer -avec elle !</p> - -<p>Avidement, mon oreille se tendit et les autres coups, -plus proches, que je devinais provenir d’Ed. Morrell, -répondaient :</p> - -<p>— Je ferais volontiers vingt heures de suite dans la -camisole pour un tout petit paquet.</p> - -<p>Puis vint le grognement du gardien, qui l’interrompit -par ces mots :</p> - -<p>— Assez ! Morrell !</p> - -<p>Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un -condamné à vie a subi le pire et que, par suite, un simple -gardien n’a aucune qualité ni aucun pouvoir pour le -contraindre à obéir, quand il lui défend de parler. Eh -bien, non ! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste -la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se -rebiffer est l’homme enclos dans une cellule.</p> - -<p>Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours -de la nuit suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes -co-détenus avaient modifié la lettre initiale de leur alphabet. -Mais j’en avais saisi la base et, au bout de -quelques jours, les mêmes signes employés la première -fois s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne -perdis pas de temps en politesses.</p> - -<p>— Holà ! frappai-je.</p> - -<p>— Holà ! étranger… répondit Morrell, en frappant à -son tour.</p> - -<p>Et, d’Oppenheimer :</p> - -<p>— Bienvenue à toi dans notre cité.</p> - -<p>Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien -de temps j’avais été mis en cellule, et pourquoi. -Mais j’éludai toutes ces questions, pour leur demander -de m’apprendre tout d’abord la clef qui leur permettait -de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand -j’eus bien compris, nous commençâmes à causer.</p> - -<p>Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. -Les deux condamnés étaient trois désormais. Ainsi qu’ils -me le dirent par la suite, ils ne se confièrent à moi, cependant, -qu’après un certain temps, où l’on me mit à -l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un « mouton », -placé là pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait -déjà fait le coup à Oppenheimer, et il avait payé -cher la confiance qu’il avait mise dans l’émissaire du -gouverneur Atherton.</p> - -<p>Je fus fort surpris — et agréablement flatté — d’apprendre -que mes deux compagnons de misère n’ignoraient pas -mon nom, et que ma réputation d’incorrigible endurci -était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau vivant, -qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire — mon -modeste renom si vous préférez — avait pénétré !</p> - -<p>J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la -prison, et du complot d’évasion des quarante condamnés -à vie, et de la recherche de la dynamite, et des machinations -scélérates de Cecil Winwood. Tout cela était -pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient -parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le -truchememt des gardiens. Mais, depuis deux mois, ils -n’avaient rien su. L’équipe de service actuelle était particulièrement -méchante et hargneuse.</p> - -<p>A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos -doigts la conversation, non sans encourir force malédictions -et menaces des gardiens effectuant leur ronde. -Mais c’était plus fort que nous ; nous ne pouvions nous -taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à se dire, -et si exaspérément lent était notre mode de -converser !</p> - -<p>— Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends -que « Tête-de-Tourte » prenne ce soir la garde. Il -dort presque constamment et nous pourrons alors -causer tout notre saoul.</p> - -<p>Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, -malgré toute sa graisse. Mais cette graisse fut bénie -de nous, car elle l’alourdissait au point qu’il éprouvait -sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins, notre -tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, -et il n’arrêtait point de ronchonner contre nous. -Lorsqu’une ronde passait, ses grognements alertés haussaient -leur diapason et nous étions, tous en chœur, abreuvés -d’injures.</p> - -<p>Oh ! combien nous parlâmes, cette nuit-là ! Combien -le sommeil était loin de nos yeux !</p> - -<p>Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le -bruit que nous n’avions cessé de faire et nous dûmes payer -l’écot de notre petite fête. Le capitaine Jamie, en effet, -parut sur le coup de neuf heures, avec une bonne escorte, -et nous fûmes enlacés dans la camisole de force. Vingt-quatre -heures sans répit, jusqu’au lendemain matin -neuf heures, nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, -à même le sol, sans manger ni boire. Ce fut la -rançon de notre nuit bienheureuse.</p> - -<p>Nos gardiens, oh, oui ! étaient des brutes. Et, devant -leur brutalité, nous devions nous-mêmes, pour pouvoir -vivre, nous transformer en brutes. De même qu’un dur -labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais -geôliers font les prisonniers mauvais.</p> - -<p>En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous -fallait revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement -la nuit, où la surveillance se relâchait parfois. -Et que nous importaient à nous la nuit et le jour, -tellement tous deux se ressemblaient ?</p> - -<p>C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, -beaucoup de l’histoire de nos vies. Durant de longues -heures, Morrell et moi, couchés sur notre paillasse, -nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des coups -lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son -existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait -vécus dans un bouge de San Francisco ; depuis ses -années d’apprentissage au vice, parmi les bandes de -mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il -était garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la -lueur des petites lumières rouges ; jusqu’à sa première -infraction aux lois, qui fut découverte, puis, tout à la -suite, ses vols et ses brigandages, la trahison d’un complice, -qui le fit incarcérer, et ses rouges assassinats, dans -les murs mêmes de la prison.</p> - -<p>Jake Oppenheimer avait été dénommé le « Tigre humain ». -Sobriquet qu’avait forgé quelque sale reporter, -et qui survivra à la mort de celui qui en fut gratifié. -Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les -traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses -amis et loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, -plutôt que de témoigner contre un camarade. Il -était brave et savait souffrir. Il était capable de sacrifice — je -pourrais vous en donner une preuve indéniable, -mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin. -L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres -qu’il avait commis dans la prison étaient dus entièrement -à ce sentiment extrême de la justice. C’était un -cerveau magnifique, que toute une vie passée sous les -verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci.</p> - -<p>Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un -splendide esprit.</p> - -<p>Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer -bien haut, sans être pour cela taxé de présomption, -les trois plus nobles cerveaux que contenait la prison de -San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au dernier -domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient -de compagnie, dans ces trois cachots.</p> - -<p>A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse -l’examen de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu -dans ma vie, la vérité me force à déclarer que les esprits -les plus fortement trempés sont aussi les plus indociles. -Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas l’âme -inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils -valent, ceux-là font des prisonniers modèles.</p> - -<p>Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes -point de ce nombre, et j’en rends grâce aux dieux !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6" title="VI. « Samarie ! »">CHAPITRE VI<br /> -<span class="small">« SAMARIE ! »</span></h2> - - -<p>L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par -la vie, possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. -Chez l’homme, pouvoir oublier est la marque d’un esprit -sain et maître de lui, tandis que l’obsession de ceci ou -de cela est l’indice d’un cerveau déséquilibré. C’est pourquoi, -dans ma cellule, je m’efforçais, avant tout, d’annuler -ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais -avec les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties -d’échecs, ou je conversais des doigts.</p> - -<p>Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs -plus lointains, comme je l’ai dit, remontaient sans cesse -en moi. C’étaient ceux d’autres temps et d’autres lieux, -dont mon enfance avait conservé la mémoire. Ces souvenirs -inconscients d’un être qui vient de naître méritent-ils -qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun -sens ? Ou bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré -dans les lobes du cerveau, comme le condamné l’est dans -sa cellule ?</p> - -<p>On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie -et lever les regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi -ces remembrances d’enfant ne pourraient-elles se -réveiller, elles aussi, et ces autres vies, jadis vécues, ressusciter -à nos yeux ?</p> - -<p>Que peut-on faire pour cela ? Par notre seule volonté, -ou à l’aide de l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, -nous extérioriser complètement de notre vie actuelle ? -Alors les portes bien closes de notre cerveau -s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait soudain -au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient -sans trêve, dans ma cellule.</p> - -<p>Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et -authentique aventure.</p> - -<p>C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme -où je suis né. J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint -un missionnaire pour la Chine, qui était récemment de -retour aux États-Unis et que le Conseil directeur des -Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On -lui offrit l’hospitalité de la nuit.</p> - -<p>Après le dîner, comme nous étions tous rassemblés -dans la cuisine, et tandis que ma mère s’apprêtait à me -déshabiller pour me mettre au lit, le missionnaire sortit -de sa poche des photographies de la Terre Sainte qu’il -nous montra.</p> - -<p>Tout à coup — il y a longtemps que je l’aurais oublié, -si je n’avais entendu mille fois, par la suite, mon père -raconter le fait aux auditeurs ébahis — tout à coup, à -l’aspect d’une de ces photographies, je jetai un cri. Après -quoi, je la regardai avec ardeur tout d’abord, puis d’un -air désappointé.</p> - -<p>A la première impression — c’est ce que je répondis -quand on m’interrogea — elle m’avait paru tout à fait -familière. Aussi familière que si eût été représentée -dessus la ferme de mon père. Puis elle m’avait semblé -complètement étrangère.</p> - -<p>Cependant, comme je m’étais remis à la regarder, -l’impression première, d’un lieu bien connu de moi, me -revint, et reprit le dessus dans mon cerveau d’enfant.</p> - -<p>— La Tour de David… dit le missionnaire à ma mère.</p> - -<p>— Non ! m’écriai-je d’un ton assuré.</p> - -<p>— Tu prétends que ce n’est pas son nom ? demanda le -missionnaire.</p> - -<p>Je fis un signe de tête affirmatif.</p> - -<p>— Alors, mon petit, son nom, quel est-il ?</p> - -<p>— Son nom… commençai-je.</p> - -<p>Mais je ne pus continuer et, en bredouillant, j’achevai :</p> - -<p>— J’ai oublié…</p> - -<p>Je me tus un instant, repris dans mes mains la photographie -et déclarai :</p> - -<p>— Cette tour n’est plus pareille à ce qu’elle était autrefois. -On l’a beaucoup arrangée.</p> - -<p>A ce moment, le missionnaire tendit à ma mère une -autre photographie.</p> - -<p>— Voilà, dit-il, où j’étais il y a six mois.</p> - -<p>Et, faisant un signe du doigt :</p> - -<p>— Ceci est la Porte de Jaffa. Sous elle je suis passé, -pour monter de là, tout droit, à la Tour de David. Les -autorités compétentes sont d’accord sur cette identification. -El Kul’ah, l’appelait-on…</p> - -<p>Ici, j’interrompis à nouveau et, désignant sur la -gauche de la photographie des piles ruinées de maçonnerie :</p> - -<p>— Non, là était la porte dont vous parlez. Le nom -que vous venez de dire est celui que lui donnaient les -Juifs. De mon temps, on l’appelait autrement. On l’appelait… -J’ai encore oublié ce nom…</p> - -<p>— Écoutez le gosse ! s’exclama mon père, en riant. Ne -croirait-on pas, à l’entendre, qu’il y est réellement allé ?</p> - -<p>Je hochai la tête sans répondre, car je savais bien, -quoique tout me parût différent de ce que j’avais vu, -que j’y étais effectivement allé.</p> - -<p>Mon père riait toujours, à gorge déployée. Quant au -missionnaire, il pensait que je voulais me moquer de -lui.</p> - -<p>Il me tendit une troisième photographie.</p> - -<p>Elle représentait un paysage âpre et dénudé, sans -arbres presque, ni végétation, un ravin rocheux, où -étaient groupées quelques misérables masures en pierres -plates, avec des toits en terrasse.</p> - -<p>— Maintenant, petit, me dit le missionnaire d’un ton -railleur, qu’est ceci ?</p> - -<p>Instantanément, je répondis :</p> - -<p>— Samarie !</p> - -<p>Mon père battit des mains, avec allégresse, ma mère -semblait toute étonnée des choses bizarres qui se passaient, -et le missionnaire, de plus en plus persuadé qu’on -se moquait de lui, ne cachait pas son irritation.</p> - -<p>— L’enfant a raison, dit-il. C’est bien Samarie, en -Terre Sainte. J’ai moi-même traversé ce village, et c’est -en souvenir que j’ai acheté cette photographie. L’enfant -en aura vu d’autres exemplaires. C’est tout ce que cela -prouve.</p> - -<p>Mon père et ma mère affirmèrent le contraire.</p> - -<p>Je pris la parole.</p> - -<p>— Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai -connu… Je m’efforçais en moi-même de reconstituer, -tant d’après la photographie que d’après ma mémoire, -le paysage tel que j’en avais souvenance. Son allure -générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient -modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les -maisons, dis-je, n’étaient pas à la même place, mais -ici, à peu près. Les arbres étaient plus nombreux. Il y -en avait tout un bois et, çà et là, des touffes d’herbe, -avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois -encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je -vois… je vois aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. -Ils n’ont pour vêtements que des guenilles. Ils sont tous -malades. Leur figure, leurs mains, leurs jambes sont autant -de plaies…</p> - -<p>Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara :</p> - -<p>— L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler -du miracle de la guérison des lépreux… Combien étaient -présents, de ces vagabonds malades ?</p> - -<p>Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. -Je fixai ma pensée sur le groupe que j’évoquais et je -répondis :</p> - -<p>— Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, -et crient, et hurlent après d’autres hommes qui les regardent -et les entourent.</p> - -<p>— Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas ?</p> - -<p>Je secouai la tête.</p> - -<p>— Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque -chose de fâcheux, qui est en eux, le leur interdisait.</p> - -<p>— Continue, continue petit… reprit le missionnaire. -Est-ce tout ? Et celui qui se trouve en face d’eux, que -fait-il ?</p> - -<p>— Il s’est arrêté devant eux. Et tout le monde, comme -lui, s’est arrêté. Les jeunes chevriers se sont approchés -pour voir. Tout le monde regarde.</p> - -<p>— Et puis encore ?</p> - -<p>— C’est tout. Les malades s’en retournent chez eux. -Ils ne gesticulent plus, ils ne hurlent plus. Ils ne paraissent -plus malades. Moi, je me dresse tout droit sur mon -cheval et je regarde comme les autres.</p> - -<p>Mes trois auditeurs, du coup, éclatèrent de rire.</p> - -<p>Alors je me mis en colère et je m’écriai, avec énergie :</p> - -<p>— Oui, je suis sur mon cheval, je suis un homme, et -j’ai au côté une grosse épée.</p> - -<p>— Il s’agit visiblement, expliqua le missionnaire à mes -parents, des dix lépreux que le Christ rencontra sur la -route de Jérusalem, et qu’il guérit. L’enfant aura vu cette -scène célèbre reproduite sur l’écran de quelque lanterne -magique. Souvenez-vous…</p> - -<p>Mais mon père ni ma mère n’avaient aucun souvenir -que j’eusse jamais vu de lanterne magique.</p> - -<p>— Mettez-le à l’épreuve une quatrième fois, suggéra -mon père.</p> - -<p>Le missionnaire me passa une quatrième photographie, -que j’examinai avec soin. Je déclarai :</p> - -<p>— Ce paysage est tout différent du précédent… Une -colline est au centre de cette photographie ; il y en a -d’autres, dans le lointain… Vers la droite, une route -agreste, des jardins, des arbres, des maisons abritées derrière -de gros murs de pierre… Vers la gauche, des trous -dans des rochers, où sans doute on enterrait les morts… -Ici, un endroit où l’on jetait des pierres aux gens jusqu’à -ce qu’ils soient tués… Je ne l’ai jamais vu faire… -On me l’a seulement raconté.</p> - -<p>— Mais cette colline centrale… interrogea le missionnaire, -en me montrant celle pour qui la photographie -semblait avoir été prise. Peux-tu, petit, nous dire son -nom ?</p> - -<p>J’hésitai et hochai la tête.</p> - -<p>— J’ai oublié. Mais je me souviens que là on exécutait -les condamnés.</p> - -<p>— Parfait ! Très bien ! approuva le missionnaire. -Toutes les autorités savantes, les archéologues les plus -compétents sont d’accord avec lui. La colline est le -Golgotha et son faîte la Place des Crânes, soit à cause des -crânes des condamnés qu’on y abandonnait, soit parce -que lui-même est chauve et dénudé comme un crâne. -La ressemblance est frappante, veuillez le remarquer. -C’est là que l’on crucifia…</p> - -<p>Il se tourna directement vers moi et, tout de go, demanda :</p> - -<p>— Nous diras-tu, jeune savant, qui a été crucifié -en cet endroit ? Le vois-tu aussi, celui-là ?</p> - -<p>Je le voyais, oh, oui ! Mon père, quand plus tard il -racontait cette histoire, disait que mes yeux se dilatèrent -alors étrangement.</p> - -<p>Pourtant je ne répondis point à la question qui m’était -posée. Je me contentai de secouer la tête, avec obstination, -et je dis seulement :</p> - -<p>— Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous -vous moqueriez de moi. Oui, je vois celui dont vous voulez -parler… Je le vois, et des tas d’hommes autour de lui, -et deux autres condamnés, à sa droite et à sa gauche… -On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup -de temps. J’ai vu… Mais je ne dirai pas son nom… Vous -me diriez que je mens. Cependant je ne mens jamais. -Demandez à papa et à maman. Si je mentais, ils m’extirperaient -mes mensonges par de bonnes fessées.</p> - -<p>De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un -seul mot. Vainement il tenta de me séduire, en faisant -défiler devant moi tout un jeu de photographies, en présence -desquelles tourbillonnait dans mes yeux et dans -ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, -que je retenais d’un air grognon, me démangeaient la -langue. Mais je tenais bon.</p> - -<p>J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant -une bonne nuit. Et, tandis que je quittais la pièce pour -m’en aller dormir, le missionnaire conclut :</p> - -<p>— On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur -les questions bibliques. A moins qu’avec la magnifique -imagination dont il est si précocement doué, il ne devienne -un grand romancier…</p> - -<p>Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. -La preuve en est que je suis ici, à Folsom, au Quartier -des Assassins, en train d’écrire ces lignes et attendant -qu’on sorte Darrell Standing de sa cellule, puis qu’on essaye -de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une corde. -Prétention qui me fait hausser les épaules !</p> - -<p>Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. -J’en fus même tout le contraire : expert agronome, -professeur agronome, spécialiste dans la science de -l’élimination des mouvements inutiles, savant en l’art de -diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum, -travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et -l’étude des infiniment petits. Mais pas théologien et -romancier pour un centime. Le missionnaire s’était fichu -le doigt dans l’œil.</p> - -<p>Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, -où je m’arrête un instant d’écrire ces <i>Mémoires</i>, pour -écouter, dans la lourdeur d’un chaud après-midi, le -calme et apaisant bourdonnement des mouches dans -l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San -Quentin et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai -plus pour compagnon, dans le Quartier des Condamnés -à mort, où je suis incarcéré, Jake Oppenheimer, et -Ed. Morrell ; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre -assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. -En ce moment même, passent et repassent, devant la -grille de mon guichet, les bribes de phrases qu’ils s’envoient -à voix basse, d’une grille à l’autre, et qui ont -trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans -son application sur les plaies, qu’il cicatrise.</p> - -<p>Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, -et je songe qu’au cours de mes vies antérieures, -d’autres mains de moi-même ont, dans les siècles passés, -tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes d’oiseaux -taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme -s’est, depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. -Et je trouve encore du temps à perdre pour me demander -curieusement si ce missionnaire n’a jamais eu, comme -moi, dans sa première enfance, la notion d’existences évanouies.</p> - -<p>Revenons maintenant à San Quentin.</p> - -<p>Après que j’eus appris le code secret de conversation -avec mes deux co-détenus et que je m’en fus distrait quelque -temps, je recommençai à souffrir de ma solitude et de -la contemplation de moi-même.</p> - -<p>Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant -ma pensée et mon être, de l’auto-hypnotisme. Je -n’obtins qu’un demi succès. Mon subconscient, en reprenant -sa liberté, se mettait incontinent à dérailler, sans -ordre et sans cohésion, en mille fantaisies désordonnées, -dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne -pouvais arriver à classer ces évocations indisciplinées, à -mettre de l’ordre dans les faits et les personnages.</p> - -<p>Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. -Assis, les jambes croisées, sur ma paillasse, je me mettais -à regarder un fétu de paille, que j’avais appliqué sur -le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté était la -plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont -j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes -prunelles se brouillassent. Je détendais en même temps -toute autre volonté et m’abandonnais à une sorte de vertige, -qui ne manquait pas de s’emparer de moi. Un instant -arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais les -yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, -choir sur le dos, sur ma paillasse.</p> - -<p>De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de -dix minutes à une demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais -et vagabondais à travers tous les souvenirs accumulés -de mes réapparitions vitales sur cette terre. Mais, -comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement, -et trop confusément, dans mon cerveau.</p> - -<p>Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est -que Darrell Standing était le lien qui reliait entre elles -toutes ces visions bizarres, dansantes et titubantes. Et -c’était tout. Je n’arrivais pas à revivre entièrement, -dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves, si -je puis appeler ainsi ces évocations.</p> - -<p>C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart -d’heure de mon hypnose, j’avais l’impression, presque -simultanée, de ramper et de mugir dans le limon primitif, -et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle, sur -le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais -fort bien qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération -à San Quentin, j’avais, en effet, volé avec Haas -au-dessus du Pacifique, à Sainte-Monique. Par contre, -je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et mugi dans -le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me -persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement -réelles, puisque toutes deux s’étaient en -même temps offertes à ma mémoire. L’une, seulement, -était plus lointaine que l’autre, et c’est pourquoi son -souvenir s’était oblitéré.</p> - -<p>Ah ! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images -se succédaient dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, -dans ma cellule !</p> - -<p>Je me suis assis au palais des grands de la terre, -comme bouffon, scribe et homme d’armes, et Roi moi-même, -la couronne au front, à la place d’honneur de la -table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon palais, -le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais -dans ma main et par les innombrables soldats que -j’avais sous mes ordres, et le pouvoir spirituel, dont -témoignaient les moines encapuchonnés et les gras -abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient -mon vin à grands traits et se gorgeaient de mes -viandes. Parfois, d’une voix solennelle, je jugeais, grave -comme la mort. Je condamnais, selon la gravité de l’infraction -ou du crime, et j’imposais la mort légale à des -hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de -Folsom, avaient outragé la loi.</p> - -<p>Je me voyais, alternativement, portant autour du cou -le collier de fer des esclaves, en de froides régions désolées, -ou, sous les nuits tropicales et parfumées, aimé de -belles princesses de sang royal, tandis qu’autour de nous -des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à -l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le -glouglou des fontaines et sous les calmes ramures des -palmiers, on entendait, au loin, flotter dans l’air le cri -des chacals et le rugissement des lions.</p> - -<p>Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me -réchauffais les mains devant de grands feux, faits -d’excréments séchés de chameaux. Et, presque aussitôt, -je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique, couché -à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, -près de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, -après une goutte d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, -classés ou étiquetés dans des bocaux d’alcali, -la multitude des ossements d’hommes et de bêtes, qui -avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif.</p> - -<p>J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, -ou moine érudit et savant, courbé, dans la quiétude -paisible de sa cellule, sur les pages manuscrites, de parchemin, -d’énormes volumes, antiques et moisis. Le monastère -où j’étais reclus était perché au faîte et dans les -anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à -l’heure du crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur -les pentes inférieures de la montagne, les paysans peiner -encore parmi les vignes et les oliviers, ou ramenant des -pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui meuglaient.</p> - -<p>Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des -hordes hurlantes, je conduisais d’innombrables files de -chariots, par des routes défoncées, et je foulais le roc -d’antiques cités oubliées. Je me battais furieusement, -sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le -soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne -cessait. Il se continuait durant les heures de nuit, sous -les étoiles qui brillaient au ciel. Et la fraîcheur du vent -nocturne, refroidi aux lointains pics neigeux sur lesquels -il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de la bataille.</p> - -<p>Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent -sur le pont des navires, je me plaisais à contempler -au-dessous de moi l’eau de la mer, transparente sous le -soleil, où des forêts écarlates de corail chatoyaient au -fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant -au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main -sûre, dans l’abri paisible, étincelant comme un miroir, de -golfes calmes, à l’entrée desquels le flot se brise éternellement, -avec un bruit sourd, sur les récifs à fleur d’eau -de ces mêmes coraux.</p> - -<p>Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, -qui fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours -de mon enfance. Je redevenais le petit Darrell Standing -qui, à la ferme paternelle, courait pieds nus, dans l’herbe -humide de la rosée printanière. Ou, comme aux froids -matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures, -porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, -qu’emplissaient leurs fumantes haleines. Et il me semblait -me rasseoir, le dimanche, devant le prédicateur, écoutant, -avec un effroi enfantin de la splendeur et de la terreur -de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait -des joies de la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles -du feu de l’Enfer.</p> - -<p>D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma -cellule je m’effondrais sur le dos, après avoir longtemps -fixé un fétu de paille, brillant dans un rais de soleil ?</p> - -<p>Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu -de campagne du Minnesota, jadis professeur d’agronomie, -puis prisonnier incorrigible à San Quentin et aujourd’hui -condamné à mort, dans la prison de Folsom, -moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la -corde, en Californie, je n’ai certainement jamais, en -cette existence présente, aimé de filles de roi. Jamais je -n’ai trôné, le glaive en main. Jamais je n’ai navigué sur -les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots, s’enivrant -de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson -de mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit -vers le ciel ou s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, -au-dessous et autour de lui, l’eau bouillonne sur -les récifs aux dents noires.</p> - -<p>Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses ? -Elles sont hors de mon expérience en cette vie. Et pourtant -elles jaillissent de mon cerveau, comme le mot -« Samarie ! » s’échappa de mes lèvres d’enfant, devant -une photographie qu’on me montrait.</p> - -<p>On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était -possible de tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite -que me réclamaient le capitaine Jamie et le gouverneur -Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de toutes -pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit -et je ne fais que les extraire au jour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7" title="VII. La camisole de force">CHAPITRE VII<br /> -<span class="small">LA CAMISOLE DE FORCE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></span></h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs -anglais, et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir -instant de M<sup>rs</sup> Jack London que les traducteurs ont rétabli, -pour l’édition française, le titre du volume américain : <i>Le Vagabond -des Étoiles</i>, que Jack London affectionnait tout particulièrement.</p> -</div> - -<p>Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais -pas à sortir.</p> - -<p>Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs -latents d’autres existences. Mais j’étais impuissant -à fouiller et à extérioriser ces trésors. En dépit de -tous mes efforts, je ne parvenais qu’à voltiger, à tort et à -travers, parmi ces souvenirs.</p> - -<p>Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton -Moses, qui affirmait avoir antérieurement incarné saint -Hippolyte, Plotin, Athénodore et, plus près de nous, -Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Et je ne doutais -pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent -véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, -dans la longue chaîne de ses incarnations.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Saint Hippolyte</i>, évêque grec, martyrisé en 240. <i>Plotin</i>, philosophe -néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie -en 270 ; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome, -sous l’empereur Philippe. <i>Athénodore</i>, philosophe stoïcien, né -à Tarse, en Asie Mineure. <i>Erasme</i>, célèbre érudit, philosophe et -poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle -en 1536.</p> -</div> -<p>Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me -confirmaient dans ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. -J’en avais lu le récit, fort novice encore en ces -matières, pendant les quelques loisirs que me laissaient -mes anciennes occupations. Il racontait qu’en employant -des « sujets » idoines, il avait, au cours du sommeil hypnotique, -pénétré leurs anciennes personnalités.</p> - -<p>Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait -Voiron, dans le département de l’Isère. Il lui avait -fait revivre sa vie et ses aventures d’adolescente, puis -son enfance, l’époque où elle tétait encore sa mère, et -celle même où elle était enclose au sein qui l’avait engendrée. -Remontant plus outre, il avait pénétré dans -ses incarnations antérieures, notamment dans celle où -son être, mélangeant les sexes, avait animé un vieillard -acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude Bourdon, -longtemps soldat au 7<sup>e</sup> régiment d’artillerie, à Besançon, -où il était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et -alité depuis longtemps déjà. — <i>Oui, oui, parfaitement</i>…</p> - -<p>Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme -hypnotisé de ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, -lui aussi, jusqu’au germe de sa vie, palpitant aux ténèbres -du sein maternel. En sorte qu’il avait ultérieurement -retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène -Carteron<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span class="sc">Albert de Rochas</span> : <i>Les Vies successives</i>, pages 66 à 89. -(Chacornac, éditeur).</p> -</div> -<p>Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le -rais de lumière au mur de ma cellule, je n’arrivais pas à -réaliser de semblables précisions de mes personnalités -passées. Découragé, je finis par me persuader que la mort -seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le -chaos où je me débattais.</p> - -<p>Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, -avec énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell -Standing se refusait à mourir encore. Il déniait au -gouverneur Atherton et au capitaine Jamie le droit de -le tuer.</p> - -<p>J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il -y a en moi m’avait seule pu donner la force d’exister encore. -Par elle seule j’étais dans cette cellule, à manger -et boire quand même, à penser et à rêver, et à écrire ces -lignes, en attendant l’inévitable corde qui mettra fin à -l’actuel et éphémère chaînon de mes existences.</p> - -<p>L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais -ce mystère qui me tourmentait, où je connaîtrais -comment je devais agir, pour voir et savoir. Je vous conterai -cela tout à l’heure…</p> - -<p>Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en -furent la cause première, et voici comment.</p> - -<p>Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de -panique, à la pensée de la dynamite qu’ils croyaient -toujours fermement avoir été cachée. Bref, je les vis reparaître, -certain jour, dans mon obscure cellule, et ils -me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou -que, sinon, je serais mis en camisole jusqu’à ce que -j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils agissaient ainsi parce -que tel était leur bon plaisir et qu’officiellement ils ne -courraient pas le moindre risque du plus léger blâme. -Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, -comme due à des causes naturelles, et leurs chefs diraient : -<i>Amen.</i></p> - -<p>O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans -le coton, il faut me croire, je vous prie, quand je vous -affirme que l’on tue des hommes dans les prisons aujourd’hui -comme il a toujours été fait depuis que les -prisons existent !</p> - -<p>Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que -ce mot contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. -J’avais vu les plus robustes y être mis à bas, certains -d’entre eux y être estropiés pour la vie, et ceux mêmes -dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux atteintes -de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six -mois, de cette même tuberculose.</p> - -<p>J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, -qui était sujet à des faiblesses de cœur et qui, au bout -d’une heure seulement, mourut dans la camisole, tandis -que le stupide médecin de la prison l’observait en souriant. -J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, -avoua tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme -le vrai, ce qui lui valut estime et confiance et, durant -des années, toutes les faveurs qui s’ensuivirent.</p> - -<p>Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris -ces lignes, près d’un millier de cicatrices marquent mon -corps. Elles me suivront à la potence. Et si je devais -vivre encore cent ans, cent ans je les conserverais, sans -qu’elles s’effacent.</p> - -<p>O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens -pendeurs, vous qui les payez et leur permettez de lacer -en votre nom des malheureux dans la camisole de force, -laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit, car -vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez -comment, à force de souffrances, je me suis, vivant, -enfui de cette vie et, devenu maître de l’espace et du -temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne, -jusqu’aux étoiles.</p> - -<p>Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse -toile ou en caoutchouc, dont les bords sont garnis de -solides œillets de cuivre ? Imaginez, avec ses œillets, -une de ces toiles, longue de quatre pieds et demi environ. -Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet -d’un corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. -C’est ainsi qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, -plus étroite à la taille et aux jambes.</p> - -<p>Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit -être puni, ou torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de -s’allonger dessus, le visage contre terre. S’il refuse, on le -frappe. Alors, il s’exécute.</p> - -<p>L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords -de la camisole sont ramenés l’un vers l’autre, de façon à -venir se rejoindre le long de son échine. Une corde, qui -fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors passée à travers -les œillets et, toujours selon le même principe, l’homme -est lacé dans la toile.</p> - -<p>Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, -ne faites certainement de votre pied. C’est ce qu’on -appelle, dans le langage des prisons, le ficelage. Parfois, -si les geôliers sont naturellement cruels et vindicatifs, -ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un -ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de -l’homme et en s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent.</p> - -<p>Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort -le lacet de votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver -bientôt une vive douleur, au cou-de-pied, où la circulation -du sang est arrêtée. Si vous persistez, la douleur -devient rapidement insupportable, à ce point qu’il vous -faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la -pression. Parfait.</p> - -<p>Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est -votre corps tout entier qui subit cette pression, votre -torse surtout, où sont votre cœur, vos poumons, tous -les organes vitaux, enserrés si terriblement qu’ils vous -semblent cesser de fonctionner.</p> - -<p>Je me souviens encore de la première fois où je subis -le supplice de la camisole. C’était au début de mon -incorrigibilité, peu de temps après mon entrée dans la -prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais à l’atelier -mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage -avec une avance moyenne de deux heures sur le -délai fixé. Oui, je fabriquais mes sacs de jute en quantité -bien supérieure à ce qu’on exigeait de moi.</p> - -<p>Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres -de la prison, fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes -et des brisés, en un mot que mon ouvrage ne valait rien. -C’était idiot, bien entendu.</p> - -<p>La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance -avec la camisole fut que, nouveau venu dans -la prison, je m’indignai, expert comme je l’étais en l’art -d’éliminer le travail inutile, du gâchage de temps et -d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations -à l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son -métier.</p> - -<p>Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection -du capitaine Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant -mon œuvre, des pièces d’étoffe ignobles. J’eus beau nier, -je ne fus pas cru. Trois fois, la même exhibition se renouvela. -Le troisième appel devait être puni selon les règlements. -La punition se traduisit par vingt-quatre heures -de camisole.</p> - -<p>On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de -m’étendre sur la toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, -pour me faire céder, un des geôliers, nommé Morrisson, -m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un autre, nommé -Mobins, <span lang="en" xml:lang="en">convict</span> lui-même, mais passé homme de confiance, -me frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, -je cédai et fis ce qu’on me demandait. Ma -résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour cela, ils -serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent -sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois.</p> - -<p>La première impression ne me sembla pas bien terrible. -Ils refermèrent, en s’en allant, la porte de mon cachot, -firent basculer les leviers des verrous, en grand fracas et -cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité complète. Il -était onze heures du matin.</p> - -<p>Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre -qu’une incommode constriction de tout le corps, laquelle -me parut devoir se calmer lorsque je m’y serais habitué.</p> - -<p>Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à -battre violemment et il me sembla que mes poumons -étaient, soudain, devenus impuissants à absorber une -quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer. -Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. -A chaque battement de mon cœur, il me semblait -que celui-ci était près d’éclater et, à chaque aspiration, -que mes poumons allaient se rompre.</p> - -<p>Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience -de la camisole et cette demi-heure fut estimée -par moi à plusieurs heures), je me pris à crier, à pousser -des hurlements d’effroi, à rugir, en une véritable démence -d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait -passé à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie -artificielle, et je recevais dans le cœur une série de -coups de poignard.</p> - -<p>Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et -raffinée était affolante. Comme une bête sauvage, prise -dans un piège, j’éprouvais des frénésies d’épouvante et -j’éclatais, après de courts répits de silence, en nouveaux -hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse -compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver -les coups de poignard au cœur et consommer encore plus -de l’air raréfié de mes poumons.</p> - -<p>Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. -J’y parvins, à force de volonté, durant un temps -qui me parut éternel et qui certainement ne dépassa pas -un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un vertige, mon -cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié, je -perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent -de plus belle, et j’appelai au secours.</p> - -<p>Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui -sortait du cachot voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur -des murs et me parvenait à peine.</p> - -<p>— Ferme ta gueule ! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu ?</p> - -<p>— Je me meurs… criai-je.</p> - -<p>— Ça n’est rien… T’en occupe pas ! fut la réponse.</p> - -<p>— Je suis en train de mourir… réitérai-je.</p> - -<p>— Alors, de quoi te plains-tu ? riposta la voix. Quand -tu seras crevé, tu ne souffriras plus… Et puis, croasse si -ça t’amuse, mais pas si fort ! Tout ce que je demande, -c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil…</p> - -<p>Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et -je repris la maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des -grognements étouffés. Cette nouvelle phase dura un -temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes tortures -prirent une autre forme.</p> - -<p>C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui -foisonnaient dans tout mon être, et le transperçaient de -part en part, de leurs innombrables et imperceptibles -piqûres. Je tins bon et demeurai calme. Puis les picotements -cessèrent et firent place à un engourdissement -général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai -à crier.</p> - -<p>Mon voisin recommença à se plaindre.</p> - -<p>— Impossible, bon Dieu ! de fermer l’œil… Dis donc, -camarade, je ne suis pas plus heureux que toi… Ma camisole -est aussi étriquée que la tienne ! C’est pourquoi je -veux dormir et oublier…</p> - -<p>— Depuis combien de temps es-tu dedans ? interrogeai-je.</p> - -<p>Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles -de souffrance qui semblaient s’être écoulés pour moi, que -cet homme si calme était là depuis quelque cinq minutes.</p> - -<p>Il répondit :</p> - -<p>— Depuis avant-hier.</p> - -<p>— Depuis avant-hier dans la camisole ?</p> - -<p>— Parfaitement, frère.</p> - -<p>Je m’exclamai :</p> - -<p>— Oh ! mon Dieu !</p> - -<p>— Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. -Et tu ne m’entends pas piailler et hurler. Ils -m’ont ficelé, leurs pieds dans mon dos. Je suis boudiné, -tu peux m’en croire… Tu n’es point le seul, tu vois, à ne -pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure -qu’on te l’a mise…</p> - -<p>Je protestai :</p> - -<p>— Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures -et bien des heures.</p> - -<p>— Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne -foi, mais il n’en est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une -heure. Je les ai entendus qui te laçaient.</p> - -<p>Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, -j’avais déjà subi mille morts. Et mon voisin, si maître de -lui, dont la voix était si équilibrée, l’esprit si calme qu’en -dépit de ma mauvaise impression première j’en ressentais -comme un bienfaisant apaisement, était en camisole -depuis cinquante heures !</p> - -<p>Je demandai :</p> - -<p>— Pendant combien de temps encore vont-ils te garder -ici ?</p> - -<p>— Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une -dent contre moi. Il ne me relâchera pas avant que je ne -sois sur le point de tourner de l’œil. Maintenant, frère, -je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à faire, comme -je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et -hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir -successivement de toutes les femmes que tu as connues. -En voilà pour un bon bout de temps. Il se peut que tu -sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce sera encore -du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes -femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les -souffler. Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient -tombés sous ta main, à ce que tu leur feras un jour, si -jamais tu les retrouves.</p> - -<p>L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie -Red. C’était un récidiviste qui purgeait cinquante ans de -réclusion, pour vol à main armée, en pleine rue d’Alameda. -Il avait accompli déjà douze ans. Il fut du nombre des -quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position, -qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un -homme d’âge mûr, et il est toujours à San Quentin. S’il -survit, il sera un vieillard, le jour où on lui rendra la -liberté.</p> - -<p>Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de -camisole. Mais jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le -même homme. Je ne parle pas tant de mon état physique. -Encore que, le lendemain matin, quand on me -délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un -tel état de prostration que les gardiens durent m’envoyer -des coups de pied dans les côtes, pour me faire relever et -mettre à quatre pattes. C’est moralement et mentalement -que j’étais surtout transformé.</p> - -<p>Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait -et me révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens -de la justice. Une telle façon d’agir n’adoucit pas un -homme. L’amertume et la haine avaient germé dans -mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues -avec les années.</p> - -<p>Quand je songe, mon Dieu ! à tout ce que les hommes -m’ont fait ! J’étais loin de penser, ce matin-là, quand je -fus relevé à coups de pied, qu’une époque viendrait où -vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient rien -pour moi ; que, terminées, cent heures de cette même -camisole me trouveraient souriant ; que deux cent cinquante -heures du même supplice amèneraient encore le -même sourire sur mes lèvres !</p> - -<p>Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet -concitoyen, sais-tu que ces deux cent quarante heures -équivalent à dix jours et dix nuits ? Tu hausses les épaules, -en déclarant que, nulle part dans le monde civilisé, -dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu de -pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je -ne le crois pas moi-même. Je sais seulement que je les ai -subies à San Quentin, et que je leur ai survécu, pour me -gausser de mes bourreaux et les contraindre à se débarrasser -de moi, à l’aide d’une corde et d’une potence, sous -prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez -de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, -et, en ce même an de grâce 1913, il y a, dans les cachots -de San Quentin, d’autres hommes, couchés et ficelés, -comme je le fus, dans des camisoles de force.</p> - -<p>Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles -qui lui succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand -on le délivra, ce matin-là, en même temps que moi, -après soixante-quatorze heures de camisole.</p> - -<p>Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les -corridors, il me jeta :</p> - -<p>— Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort -et que tu remues encore.</p> - -<p>— Toi, Red, ferme ça ! grogna le sergent.</p> - -<p>— Oublie ce mauvais quart d’heure ! reprit Red.</p> - -<p>Le sergent se fâcha. Il menaça :</p> - -<p>— Red ! J’aurai raison de toi !</p> - -<p>— Crois-tu ? riposta Philadelphie Red, avec douceur.</p> - -<p>Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage :</p> - -<p>— Tu n’es qu’un propre à rien, abruti ! Livré à toi-même -tu aurais été incapable, dans la vie, de te gagner -jamais un déjeuner, et encore moins d’obtenir la place que -tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et l’on sait -par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa -situation !</p> - -<p>La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant -au-dessus de son bourreau et bravant les coups auxquels -il s’exposait.</p> - -<p>Puis, se retournant vers moi :</p> - -<p>— Au revoir, frère ! dit Philadelphie Red. Au revoir -et conduis-toi bien désormais. Aime bien notre gouverneur. -Si tu as l’occasion de le rencontrer, ne manque pas -de lui conter que tu m’as vu et que, dans la camisole, je -n’ai pas flanché…</p> - -<p>Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui -payai, de plusieurs horions et coups de pied, pour les -quolibets de Philadelphie Red.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8" title="VIII. La dynamite ou la mort">CHAPITRE VIII<br /> -<span class="small">LA DYNAMITE OU LA MORT</span></h2> - - -<p>Me voilà donc, dans ma cellule numéro 1, en butte à une -recrudescence de menaces de la part du gouverneur -Atherton et du capitaine Jamie.</p> - -<p>— Voyons, Standing, me déclara le gouverneur, il -faut en finir une bonne fois, avec cette dynamite, ou je -te ferai périr dans la camisole ! D’autres, plus intelligents -que toi, m’ont avoué ce qu’on leur demandait, -avant qu’il ne fût trop tard pour eux. C’est un choix à -faire. La dynamite ou sauter le pas !</p> - -<p>— Alors, répondis-je, je sauterai le pas, puisque je ne -sais rien de la dynamite.</p> - -<p>Le gouverneur mit sur-le-champ ses menaces à exécution. -La toile fut étendue par terre.</p> - -<p>— Couche-toi, Standing ! ordonna-t-il.</p> - -<p>J’obéis, car j’avais appris que c’était folie de résister -à trois ou quatre colosses réunis. Je fus étroitement lacé -et on me donna cent heures à faire. Toutes les vingt-quatre -heures, on me permettait de boire un verre d’eau. -Pour la nourriture, je n’en éprouvais nulle envie, et -d’ailleurs on ne m’en offrit pas. Vers le terme de la centième -heure, le médecin de la prison, le docteur Jackson, -examina, à plusieurs reprises, ma condition physique.</p> - -<p>Mais j’avais trop pris déjà l’accoutumance de la camisole, -pour qu’une simple séance, durât-elle cent heures, -pût attaquer gravement ma constitution. Sans parler des -subterfuges musculaires que j’avais découverts et qui me -permettaient de carotter un peu d’espace, tandis qu’on -me laçait.</p> - -<p>Je me relevai, affaibli. Sans doute me prit-on encore -un peu de vie. Mais je sortis de cette épreuve harassé et -rompu, rien de plus.</p> - -<p>Après un jour et une nuit qui me furent accordés pour -récupérer mes forces, je fus gratifié d’une seconde séance, -celle-là de cent cinquante heures. Il en résulta chez moi -un engourdissement physique général et, pour mon cerveau -un abrutissement inconscient. Je réussis ainsi à -voler au temps de longues heures de sommeil.</p> - -<p>Puis le gouverneur Atherton essaya de diverses variantes. -On me donna, à intervalles irréguliers, de la camisole -et de la récupération de forces. Je ne savais jamais -quand je devais entrer ou ne pas entrer en camisole. -Tantôt j’avais dix heures de repos et j’en faisais vingt -dans ma toile ; tantôt on ne me laissait que quatre -heures pour respirer. En pleine nuit, alors que je m’y -attendais le moins, ma porte s’ouvrait violemment et -l’équipe de relève me laçait. Ou bien encore, pendant -trois jours et trois nuits consécutives, huit heures de -camisole alternaient régulièrement avec huit heures de -récupération. Et, juste au moment où je commençais à -m’habituer à ce rythme de mon supplice, on le modifiait -soudain et on m’infligeait, d’un seul tenant, deux jours -et deux nuits de camisole.</p> - -<p>Toujours, durant ce temps, revenait l’éternel leitmotiv :</p> - -<p>— Où est la dynamite ?</p> - -<p>Et toujours, ne sachant à quel Saint se vouer, le gouverneur -Atherton passait, de l’excès de sa colère, à des -supplications presque. Toujours il faisait miroiter à mes -yeux mille avantages, si je me décidais à parler.</p> - -<p>Le docteur Jackson, maigre et sec comme un coup de -trique, et qui n’avait de la médecine qu’une légère teinture, -se montrait sceptique sur les résultats du traitement -expérimenté avec moi. Il persistait à affirmer que la -camisole, si souvent qu’on en usât, ne parviendrait pas à -me tuer. Plus il affirmait cette opinion, plus le gouverneur -Atherton se piquait au jeu et continuait.</p> - -<p>— Les types de ce calibre, déclarait-il, sont des durs à -cuire, c’est entendu. Mais je serai plus tenace encore. Tu -m’entends bien, Standing, ce que tu as encaissé jusqu’ici -n’est qu’un jeu d’enfant auprès de ce qui t’attend ! Tu -ferais mieux de t’épargner ce qui te pend au nez. Tu sais -que je suis homme de parole. Je t’ai dit déjà : « La dynamite -ou la mort ! » Rien n’est changé. Fais ton choix.</p> - -<p>Tandis que Face-de-Tourte, le pied dans mon dos, -serrait dur et que, de mon côté, je gonflais mes muscles -pour tricher sur l’espace respirable, je tentai de balbutier :</p> - -<p>— Je vous répète que ce n’est pas pour mon plaisir -que je m’obstine à me taire. Il n’y a rien à avouer. Je -couperais moi-même, en cet instant, ma main droite, pour -avoir la satisfaction de vous conduire auprès de n’importe -quelle dynamite.</p> - -<p>Atherton ricana :</p> - -<p>— C’est bon, c’est bon… J’en ai déjà vu des comme -toi, qui ont des crampons dans la tête, pour s’accrocher -envers et contre tous à leur marotte. Tu es comme les -chevaux rétifs. Plus on tape dessus, plus ils se rebiffent. -Allons, Jones, serre encore un peu, je t’en prie ! Un cran -de plus !… Standing, si tu n’avoues pas, tu y laisseras ta -peau. C’est mon dernier mot.</p> - -<p>A ce régime, je connus que sa rigueur même avait sa -compensation. Plus l’homme s’affaiblit, moins il est -susceptible de sentir la souffrance. La douleur s’émousse -dans un corps débile. Les hommes les plus forts sont ceux -aussi sur qui les maladies sont les plus violentes, on sait -cela. Et, à mesure que l’énergie vitale se consume, les -réactions sont moins aiguës. C’est ce qui se passa en moi. -Je devins, peu à peu, une sorte de loque filamenteuse et -inerte, qui s’obstinait à vivre.</p> - -<p>Morrell et Oppenheimer, qui savaient quel traitement -je subissais, en étaient navrés pour moi. Ils m’envoyaient, -par d’incessants tapotements, leurs conseils et leurs -marques de sympathie. Oppenheimer me disait qu’il -avait connu pire encore, et que pourtant il n’en était -point mort.</p> - -<p>— Ne leur permets pas de te dominer, Standing ! -épelait-il des doigts. Tiens-leur tête et ne te laisse pas -mourir. Ils en seraient bien trop ravis. Et surtout -vends pas la mèche ! Moins que jamais !</p> - -<p>Couché sur le dos, dans ma camisole, je ne pouvais -répondre qu’avec le pied. Du bord de ma semelle, je -tapotais en réponse :</p> - -<p>— Il n’y a pas, je te l’ai déjà dit, de mèche à vendre. -Je ne sais rien, rien, rien.</p> - -<p>— Entendu et compris ! approuva Oppenheimer.</p> - -<p>Et il continua, à l’adresse d’Ed. Morrell :</p> - -<p>— Standing est épatant !</p> - -<p>Comment voulez-vous que je pusse arriver à convaincre -le gouverneur Atherton, puisque Oppenheimer lui-même -ne savait qu’admirer ma force d’âme à garder -mon secret ?</p> - -<p>Lorsque je dormais, je me mettais aussitôt à rêver. -Ces rêves avaient entre eux une remarquable cohésion. -Échafaudés sur une base réelle, ils se rapportaient toujours -à mon ancien métier d’agronome.</p> - -<p>Souvent, il me semblait que je parlais devant une -réunion de savants, assemblés pour m’écouter. Je leur -lisais les documents mis en ordre par moi et qui avaient -trait, soit à mes propres recherches, soit à celles d’autres -confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été -mon rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore -à mes oreilles. Il me paraissait voir encore devant mes -yeux les dactylographes tapant, sur du papier blanc, -phrases et paragraphes de leur compte rendu.</p> - -<p>Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, -sur des centaines de milles vers le nord et vers le sud, -d’immenses terres arables, sous un climat tempéré, -assez semblable à celui de la Californie. La flore et la -faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous -mes rêves, remarquez-le bien, c’était toujours ce même -décor au milieu duquel je me retrouvais.</p> - -<p>D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans -une voiture attelée de chevaux de montagne, parmi des -prairies d’alfa, où paissaient des vaches de Jersey. J’arrivais -ainsi à quelque village, perdu près d’un torrent desséché, -et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit -chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais -ma promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient -dans mes rêves la même voiture, le même petit -chemin de fer, le même paysage, les mêmes arbres, les -mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et -les mêmes ponts.</p> - -<p>Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais -une ferme modèle, où j’installais une colonie de -chèvres d’Angora. Puis, à chaque rêve nouveau, je suivais -les progrès de mon exploitation, selon le temps -écoulé et la saison.</p> - -<p>Oh ! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles ! -Comme elles se transformaient peu à peu ! A -mesure que mes chèvres broutaient les halliers épais, le -sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y tracer. -Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, -en se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient -atteindre. Alors, un jour, des hommes arrivaient, -pour continuer le défrichement. Ils abattaient à coups -de hache les grands taillis, et les chèvres continuaient plus -outre leur ouvrage.</p> - -<p>Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces -squelettes décharnés de l’ancienne végétation étaient -mis en tas et brûlés. Et, au printemps, lorsqu’une herbe -épaisse et verte avait poussé sur le sol renouvelé, j’arrivais -avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur passage, -la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de -riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, -de versant en versant, se poursuivait, toujours plus loin, -l’œuvre de colonisation.</p> - -<p>Oh ! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais -mes belles récoltes alternées, de froment, d’orge ou -de trèfle, mûres pour la moisson, tandis que mes chèvres -allaient toujours, en broutant, vers l’horizon !</p> - -<p>Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me -l’avait conseillé jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon -idée à un homme et à une pensée.</p> - -<p>C’était immanquablement vers Cecil Winwood que -convergeaient mes idées. Vers le faussaire-poète qui, de -gaieté de cœur, avait fait tomber sur moi toute cette -calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait -librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le -lâchait plus.</p> - -<p>Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot -serait trop faible. Il n’existe pas, dans la langue anglaise, -d’expression capable de traduire ce que j’éprouvais pour -lui. Ce que je puis dire seulement, c’est qu’un désir fou de -vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait le cœur -d’une extraordinaire souffrance.</p> - -<p>Durant des heures, j’échafaudais, à son intention, des -plans et des variétés nouvelles de tortures. Celle qui me -plaisait davantage était cette vieille farce qui consiste à -lier au corps d’un homme, bien appliquée contre lui, une -gamelle de fer dans laquelle on a préalablement mis un -rat. Le rat n’a d’autre ressource que de se trouer lentement -une issue à travers le corps de l’homme.</p> - -<p>Vive Dieu ! comme je me délectais de cette pensée ! -J’en étais devenu incroyablement amoureux. Jusqu’au -jour où je réfléchis que ce supplice était trop aimable -et trop rapide. Après de longues réflexions, je jugeai préférable -de pratiquer sur Cecil Winwood une autre bonne -farce, bien supérieure, et que les Maures ont, paraît-il, -inventée…</p> - -<p>Mais en voilà assez sur ce chapitre, et je me suis promis -de n’en pas dire davantage sur les vengeances que -je mijotais envers le gredin, dans l’affolement de mes -souffrances.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9" title="IX. Vouloir mourir">CHAPITRE IX<br /> -<span class="small">VOULOIR MOURIR</span></h2> - - -<p>C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la -douleur corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir -le cerveau à tel point serein qu’il oublie complètement -la plainte atroce et le sanglot des nerfs torturés. -J’appris à souffrir passivement, comme sans doute tous -ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole -de force.</p> - -<p>Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures -de camisole, j’entendis tapoter. C’était Morrell qui -me parlait.</p> - -<p>— Où en es-tu ? me demandait-il. Tiens-tu toujours ?</p> - -<p>J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps -ne fût plus, tout entier, qu’une masse misérable et meurtrie, -je me rendais compte à peine que j’avais un corps.</p> - -<p>Je frappai, en réponse :</p> - -<p>— Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, -s’ils continuent ainsi.</p> - -<p>— Ne leur donne pas ce plaisir ! répliqua Morrell. Il -y a pour toi un moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même -l’expérience, pendant une période de cachot où -j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes saoulés -de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à -pleins poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais -fait comme lui. Voici quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour -l’essayer, être en état suffisant de faiblesse. Si on le tente, -étant encore tant soit peu fort, on le rate et on ne veut -plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour Jake. -Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus -tard, lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, -ce n’était plus que du réchauffé. Impossible d’en rien -tirer. En sorte que, maintenant, il le nie et prétend que -je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake ?</p> - -<p>De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota :</p> - -<p>— N’avale pas ça, Darrell ! C’est une couleuvre, et de -taille encore…</p> - -<p>— Vas-y, Morrell ! épelai-je des doigts. Raconte tout -de même ton histoire.</p> - -<p>— Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi -je ne t’ai pas, plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment -faible. Maintenant tu me parais à point et le -système te rendra service. Quand tu connaîtras le secret, -ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une question -de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le -truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause.</p> - -<p>Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je -déclarai :</p> - -<p>— Explique ! Explique-toi !</p> - -<p>— Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, -oui, vouloir mourir. Tu ne comprends pas ? -Évidemment. Patience ! Tu sais comment, quand tu es -dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle autre -partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent -d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour -base cet exemple, et améliore-le. Procède ainsi : mets-toi -à l’aise sur ton dos, aussi bien que tu le peux faire, et -tout de suite, avant même que bras ou jambes s’ankylosent, -tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant -tout, il faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce -qu’il est nécessaire que tu croies, c’est que ton corps -est une chose et que ton esprit en est une autre. Ton -esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas. -Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à -t’encombrer. Ton esprit lui commande de mourir. Tu -commences l’opération par les deux orteils. Tu les fais -mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous tes doigts -de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la -volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. -Quand le premier orteil est mort, le reste n’est plus que -bagatelle. Car alors tu n’as plus, pour croire, à te tourmenter -les méninges. Ta volonté opère sans peine pour -le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je -sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton -corps est en train de mourir, ton esprit n’en demeure -pas moins lucide. Ta personnalité subsiste. Après tes -pieds, tes jambes sont mortes. Puis les genoux. Puis les -cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même -toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau -par morceau.</p> - -<p>Je demandai :</p> - -<p>— Et qu’arrive-t-il ensuite ?</p> - -<p>— Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que -ton esprit se sent intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta -peau et à laisser derrière toi ta dépouille. Or, quitter cette -dépouille c’est aussi quitter ta cellule. Les murs de pierre -et les portes de fer sont faites pour garder les corps. Ils -ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et -trois fois j’ai vu alors que mon « moi » était dehors, sa -forme matérielle gisante sur le sol de mon cachot.</p> - -<p>De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna -son rire.</p> - -<p>— Ha ! ha ! ha !</p> - -<p>— Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec -Jake. Il ne croit pas. La fois où il a tenté le coup, il -n’était pas, physiquement, assez faible. Il a échoué. En -sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne.</p> - -<p>— Quand on est mort, c’est pour de bon ! riposta -Oppenheimer. Les morts ne reviennent pas à la vie.</p> - -<p>— Mort, je l’ai été trois fois.</p> - -<p>— Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter !</p> - -<p>Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler.</p> - -<p>— N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. -Il y a des risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression -bizarre, que si l’on venait enlever mon corps de ma cellule -pendant que j’étais sorti de ce corps, je n’eusse plus, -ensuite, été capable de le réintégrer. C’est-à-dire qu’alors -ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela, c’est -une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine -Jamie et aux autres. Mais reprenons notre affaire. -Une fois que tu as réussi à abandonner ta dépouille matérielle, -peu importe qu’on te laisse dans la camisole, un -ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a -des gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en -léthargie pendant toute une année. Ainsi en sera-t-il de -ton corps. Lui seul demeure par terre, boudiné et ficelé -dans la toile, en attendant ton retour. Telle est la ligne à -suivre. Essaye.</p> - -<p>— Et s’il ne revient pas dans son corps ? demanda -Oppenheimer.</p> - -<p>— Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de -son côté. Ni moi non plus.</p> - -<p>Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne -dormait que d’une oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il -menaça Morrell et Oppenheimer de les signaler dans son -rapport, le lendemain matin ; ce qui, pour eux, entraînerait -une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile -de me rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la -camisole m’attendait.</p> - -<p>Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence -et la nuit, oubliant ma souffrance tandis que je -réfléchissais aux paroles d’Ed. Morrell.</p> - -<p>Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, -et ce qui ne m’avait donné que des résultats imparfaits, -la méthode si différente, contraire même, d’Ed. Morrell -allait-elle me permettre de l’obtenir ? Grâce à elle, allais-je -pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus précise, -dans mes « moi » antérieurs ?</p> - -<p>Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être -tentée. L’homme de science que j’étais demeurait sceptique. -Mais j’eus la volonté de croire. Je crus. Ce que -Morrell affirmait avoir réussi, à trois reprises, je le réussirais -à mon tour.</p> - -<p>Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon -cerveau, était-elle le premier résultat de cette faiblesse -physique que Morrell avait déclarée nécessaire ? Il ne -me restait plus assez de force pour être sceptique et nier. -Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était point -trompé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10" title="X. Un sourire quand même">CHAPITRE X<br /> -<span class="small">UN SOURIRE QUAND MÊME</span></h2> - - -<p>Le lendemain matin, et ce fut ce qui acheva de me -décider, le gouverneur Atherton pénétra dans mon cachot -avec des intentions mauvaises, bien arrêtées.</p> - -<p>Il était flanqué du capitaine Jamie, du docteur Jackson, -de Face-de-Tourte et d’un nommé Al. Hutchins.</p> - -<p>Hutchins purgeait une condamnation de quarante ans -et faisait tout pour être gracié. De tous ses pareils, qui -étaient passés hommes de confiance, il était le mieux en -cour. Il était le chef des autres. Et vous vous rendrez -compte que ce n’est pas une méprisable situation, quand -vous saurez qu’à ce métier il se faisait trois mille dollars -par an, de ses tours de bâton. Avec un homme comme -lui, possédant un pécule de dix à douze mille dollars et -une promesse de grâce dans sa poche, le gouverneur -Atherton savait, quels que fussent ses ordres, qu’il pouvait -compter être aveuglément obéi.</p> - -<p>Le gouverneur, comme je l’ai dit, entra dans ma cellule -avec des desseins meurtriers. Ils se lisaient sur son -visage. Ses actes le prouvèrent.</p> - -<p>— Examinez-le, ordonna-t-il au docteur Jackson.</p> - -<p>Je dus me déshabiller, et ce misérable avorton m’arracha -lui-même la chemise, incrustée de crasse, que je portais -depuis mon arrivée dans ma cellule d’isolement. Il mit -à nu mon pauvre corps dévasté, dont la peau était ridée -comme un vieux parchemin. Partout elle était ravagée -de plaies et de meurtrissures, provenant de mes nombreuses -séances dans la camisole.</p> - -<p>L’examen fut fait pour la forme, avec une impudente -hypocrisie.</p> - -<p>— Tiendra-t-il ? demanda le gouverneur Atherton.</p> - -<p>— Oui, répondit Jackson.</p> - -<p>— Comment est le cœur ?</p> - -<p>— Magnifique !</p> - -<p>— Vous estimez, docteur, qu’il peut supporter impunément -dix jours consécutifs de camisole ?</p> - -<p>— Certainement.</p> - -<p>Le gouverneur Atherton eut un ricanement.</p> - -<p>— Eh bien, moi, dit-il, je ne le crois pas. Mais cela ne -nous empêchera pas de tenter l’expérience. A bas, Standing !</p> - -<p>J’obéis, comme toujours, en m’allongeant, la face sur -le sol, sur la toile étendue. Le gouverneur parut ruminer -pendant un moment.</p> - -<p>— Enroule-toi dedans ! finit-il par ordonner.</p> - -<p>Je m’efforçai d’obéir. Mais telle était ma faiblesse que -je ne pus que me tortiller en vain et que je demeurai aplati.</p> - -<p>— Il faut l’y aider, commenta le docteur Jackson.</p> - -<p>Atherton haussa les épaules.</p> - -<p>— D’aide, dit-il, il n’en aura plus besoin, quand j’aurai -fini avec lui. C’est bon ! Prêtez-lui la main. J’ai autre -chose à faire que de perdre mon temps ici.</p> - -<p>Je fus donc lacé, puis roulé sur le dos. Je fixai des -yeux, dans cette position, le gouverneur Atherton, qui -était en face de moi.</p> - -<p>— Standing, prononça-t-il lentement, j’ai épuisé avec -toi tous les bons procédés. En voilà assez ! Je suis lassé, -dégoûté de ton entêtement. Ma patience est à bout. Le docteur -Jackson, ici présent, affirme que tu es en état de supporter -dix jours de camisole. Pèse bien ce que tu risques. -Une dernière fois, je t’offre une chance. Dis-moi où est -la dynamite. A l’instant précis où elle sera entre mes -mains, j’ordonnerai qu’on te tire de cette cellule. Tu -seras libre de prendre un bain, de te raser, et tu recevras -des vêtements propres. Tu auras six mois pour te tourner -les pouces, au régime d’excellente nourriture de l’Infirmerie. -Après quoi, tu passeras homme de confiance et -seras attaché à la Bibliothèque. Tu ne peux vraiment pas -me demander d’être plus gentil que je ne suis. En parlant, -tu ne vends personne. Tu es le seul à San Quentin -qui sache où est la dynamite. Pas un de tes camarades -n’en sera compromis. La conscience la plus chatouilleuse -ne peut s’offusquer de te voir céder. Il n’y a donc que des -avantages à ce que tu parles. Au cas contraire…</p> - -<p>Il y eut un silence, et le gouverneur esquissa un geste -significatif.</p> - -<p>— Au cas contraire… Eh bien ! tu commenceras sur-le-champ -les dix jours de camisole.</p> - -<p>Cette perspective avait de quoi m’épouvanter. J’étais -si débile que j’étais persuadé, non moins que le gouverneur -Atherton, que ces dix jours équivalaient à un arrêt -de mort.</p> - -<p>En cette minute terrible, je me souvins fort à propos -du système Morrell. L’instant, ou jamais, était venu de -le mettre en pratique et d’avoir foi en lui. Je ne baissai -pas les yeux et souris au gouverneur Atherton. Ce sourire -était celui d’un croyant, et d’un croyant était la calme -proposition que je lui formulai :</p> - -<p>— Gouverneur ! Regardez mon sourire. Si, dans dix -jours, lorsque je serai délacé, vous le trouvez encore sur -mes lèvres, consentez-vous à me donner un paquet de -Durham, et deux autres à Morrell et à Oppenheimer ?</p> - -<p>— Les voilà bien, ces intellectuels ! grogna en sourdine -le capitaine Jamie. Ils se croient supérieurs aux -autres hommes et les bravent, dans leur orgueil.</p> - -<p>Le gouverneur Atherton, qui était colérique de sa nature, -éclata. Il prit ma proposition pour une bravade et -clama :</p> - -<p>— Ce que tu viens de dire, Darrell, te vaudra d’être -serré d’un cran de plus !</p> - -<p>— J’ai parlé sérieusement et en toute loyauté, gouverneur -Atherton… répondis-je, sans me départir de -mon calme. Vous pouvez commander qu’on me serre -aussi étroitement qu’il vous plaira. Si, dans dix jours, -j’ai encore ce même sourire… consentez-vous à nous donner -à nous trois, moi, Morrell et Oppenheimer, les trois -paquets de papier brun ?</p> - -<p>Il riposta :</p> - -<p>— Tu sembles bien sûr de toi !</p> - -<p>— La foi la plus complète est entrée dans mon cœur.</p> - -<p>— Tu t’es converti, alors ? ricana-t-il.</p> - -<p>— Naturellement… Je prétends simplement qu’il y a -plus de vie en moi que vous ne croyez et que, de cette vie, -vous ne sauriez trouver le terme. Donnez-moi, à votre -gré, cent jours de camisole. Après cent jours, en vous -regardant, je sourirai encore.</p> - -<p>— Cent jours… A quoi bon ? Après dix, tu auras démissionné -de l’existence, et largement !</p> - -<p>— Si c’est votre pensée, promettez-moi les trois paquets -de tabac. Que risquez-vous ?</p> - -<p>— Veux-tu plutôt, et tout de suite, mon poing dans la -figure ?</p> - -<p>— Si tel est votre bonheur, ne vous gênez pas, répliquai-je, -toujours suave et convaincu. Et tapez fort ! -Même en marmelade, ma figure saura vous sourire. -Voyons ! n’hésitez pas… Acceptez plutôt le pari.</p> - -<p>Il faut qu’un homme soit singulièrement bas et désespéré -pour oser rire, comme je le faisais, en de telles circonstances, -à la barbe du gouverneur. Ou plutôt, il faut -qu’il ait une foi bien sincère dans la réalité de son -offre.</p> - -<p>Le capitaine Jamie parut sentir cette foi qui me soulevait -tout entier.</p> - -<p>— Je me souviens, dit-il, d’un ancien prisonnier, qui -tenait de semblables propos. C’était un Suédois. Il y a -de cela vingt ans et vous n’étiez pas encore ici, gouverneur. -Cet homme en avait tué un autre, pour vingt-cinq -<span lang="en" xml:lang="en">cents</span><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Ce qui lui avait valu d’être condamné à mort. Il -était cuisinier de son métier. Lui aussi avait la foi. Il -racontait qu’un char d’or venait le prendre sur la terre, -pour le conduire au ciel. Et, un beau jour, il s’assit sur le -fourneau de la prison qui était chauffé à blanc, en chantant -des cantiques et des « hosanna ! » tout en grillant. On -l’en arracha, quand on l’y trouva. Deux jours après, il -mourut à l’infirmerie. Il avait eu la chair brûlée jusqu’aux -os. Mais, jusqu’à son dernier soupir, il affirma n’avoir -point senti la chaleur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Monnaie qui vaut le centième du dollar américain.</p> -</div> -<p>— Et je vous dis, moi, fulmina Atherton, que nous -forcerons Standing à se dégonfler !</p> - -<p>Je réitérai mon défi :</p> - -<p>— Alors, promettez le tabac !</p> - -<p>En une telle colère était le gouverneur qu’il m’eût -prêté à rire, si ma situation n’avait été aussi tragique. Il -avait le visage convulsé, il serrait les poings, et je vis le -moment où il allait tomber sur moi, à bras raccourcis.</p> - -<p>Il fit un effort sur lui-même et redevint maître de lui.</p> - -<p>— Il suffit, Standing ! Tu seras maté. Et, à défaut de -tabac, je parie ma main à couper qu’en dépit de la solidité -de ton coffre, tu ne souriras pas dans dix jours… -Allons, mes petits, enroulez-le, et serrez, jusqu’à ce que -vous entendiez craquer ses côtes ! Montre-lui, Hutchins, -comme tu opères.</p> - -<p>Je fus effectivement enroulé et lacé comme jamais -encore je ne l’avais été. L’homme de confiance en chef -me prouva, sans discussion possible, son habileté. -J’essayai de carotter le plus d’espace réalisable. Mais je -m’étais, depuis si longtemps, dépouillé de presque toute -ma chair, mes muscles étaient réduits à des fibres tellement -amorphes, que je fus incapable de subtiliser grand’chose. -Le peu que je me ménageai, je l’obtins par une -sorte de gonflement des jointures, à toutes les articulations -des os de ma charpente. Encore en fus-je subtilement -frustré par Hutchins, qui avait, par sa propre expérience, -appris toutes les ruses de la camisole.</p> - -<p>Ce misérable avait été un homme cependant. Mais on -l’avait brisé sur la roue, et tout son moral s’était éteint -en lui. Ses dix à douze mille dollars et sa liberté en perspective -avaient fait de lui l’esclave du gouverneur. J’ai -su, plus tard, qu’il y avait aussi une femme, demeurée -fidèle, et qui l’attendait. Le facteur féminin explique -bien des actes de l’homme, et des plus vilains.</p> - -<p>Ce fut, en réalité, un véritable meurtre, accompli de -propos délibéré, dont Hutchins se rendit, ce matin-là, -coupable envers moi. Le pied sur mon dos, il tirait le -lacet, toujours un peu plus, s’arrêtait, puis tirait encore. -Il me semblait que ma charpente allait céder sous cette -compression inusitée, que tous mes organes vitaux -allaient s’anéantir. Je savais que je ne mourrais pas, -oui, <i>je le savais</i>, et pourtant il me semblait que la mort -était sur moi. La tête me tournait, mon sang battait à -briser mes veines et mes artères, des ongles de mes orteils -à la racine de mes cheveux.</p> - -<p>— C’est assez serré, intervint, bien à contre-cœur, le -capitaine Jamie.</p> - -<p>— J’opine de même, déclara le docteur Jackson. Vous -serreriez jusqu’à demain que le résultat sur lui serait le -même. Ou il est tabou, ou il devrait être mort depuis -longtemps.</p> - -<p>Le gouverneur Atherton se pencha vers moi. Après -maints efforts, il réussit à insérer son index entre la toile -et mon dos.</p> - -<p>Il fronça le sourcil, mit à son tour le pied sur mon corps -et tira, de toutes ses forces, sur le lacet. Mais il ne put -gagner quoi que ce soit en plus.</p> - -<p>— Hutchins, dit-il, je tire mon chapeau devant vous ! -Vous vous y connaissez supérieurement. Et maintenant -retournez-le, afin que nous puissions voir sa binette.</p> - -<p>On me roula sur le dos.</p> - -<p>Je fixai des yeux le cercle des mes tortionnaires. Ce que -je sais bien, c’est que si l’on m’avait lacé comme je l’étais, -la première fois où je fus mis en camisole, j’en serais -mort en dix minutes. Mais j’étais entraîné. J’avais derrière -moi des milliers d’heures de ce supplice. Puis j’avais -foi dans le système Morrell.</p> - -<p>Goguenard, le gouverneur Atherton persifla :</p> - -<p>— Ris donc, maintenant, damné que tu es ! Allons -ris un peu ! Et commence par sourire, si tu le peux…</p> - -<p>Mes poumons écrasés haletaient vers un peu d’air. -Mon cœur menaçait d’éclater. Mon cerveau vacillait. Et -pourtant un sourire à l’adresse du gouverneur Atherton -se dessina sur mes lèvres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11" title="XI. A travers les étoiles">CHAPITRE XI<br /> -<span class="small">A TRAVERS LES ÉTOILES</span></h2> - - -<p>La porte claqua, me laissant seul, sur le dos, dans la -demi-obscurité de ma cellule.</p> - -<p>Grâce aux nombreux artifices auxquels je m’étais -éduqué dans mes séances de camisole, je réussis, en me -tordant sur place, à avancer, pouce par pouce, jusqu’à -ce que le bord de la semelle de mon soulier droit touchât -un des murs de la cellule. J’en éprouvai une indicible -allégresse. Je n’étais déjà plus tout à fait seul. Je pouvais -causer avec Morrell et Oppenheimer.</p> - -<p>Mais le gouverneur avait sans doute donné aux gardiens -des ordres sévères. Car, bien que j’appelasse Morrell -avec l’intention de lui annoncer que j’allais tenter la -fameuse expérience, je n’obtins de lui aucune réponse. -On l’empêcha de me parler. Je ne reçus, quant à moi, -que des injures des gardiens. J’étais dans ma camisole -pour dix jours, au delà de toute menace et de tout châtiment.</p> - -<p>La sérénité de mon esprit, je m’en souviens, était -complète à cette heure. Elle planait sur les souffrances, -passivement supportées, de mon corps. Et cette sérénité -n’allait pas sans une exaltation vers le rêve, qui était à -son paroxysme. Je me sentais en excellente forme pour -risquer la grande épreuve.</p> - -<p>Je commençai à concentrer vers elle toutes mes pensées. -En dépit des picotements que, par suite de l’arrêt -normal de la circulation, je sentais dans tout mon corps, -et de l’engourdissement qui en résultait, je dirigeai ma -volonté vers l’orteil de mon pied droit. Je voulus qu’il -mourût, qu’il mourût non de lui-même, mais par la seule -volonté de moi qui lui commandais. Ce qui était complètement -différent. Et il mourut.</p> - -<p>Ce point acquis, le reste, comme me l’avait dit Morrell, -fut aisé. L’opération fut lente, je le reconnais. Mais, doigt -après doigt, les dix doigts de mes deux pieds cessèrent -d’être. Puis, membre par membre, jointure par jointure, -la mort progressive continua.</p> - -<p>Elle monta d’abord des doigts jusqu’au cou-de-pied, -puis jusqu’aux jambes et aux genoux. Telle était la -fixité de ma pensée, et sa parfaite exaltation, que je ne -connus même pas la joie de mon succès. Une seule préoccupation -me tenait. J’ordonnais à mon corps de mourir, -et il obéissait. Je m’adonnais à ma tâche avec tout le soin -que met un maçon à empiler ses briques. Et cette tâche, -qui m’absorbait tout entier, me paraissait aussi naturelle -que peut sembler la sienne audit maçon.</p> - -<p>Au bout d’une heure, la mort ascendante avait atteint -mes hanches, et je continuais à vouloir qu’elle montât -encore.</p> - -<p>Lorsqu’elle atteignit le niveau du cœur, mon être -conscient commença à s’obscurcir et fut pris de vertiges. -Craignant qu’il ne s’égarât complètement, je tournai ma -volonté vers mon cerveau, qui s’éclaircit de nouveau. -Puis je recommençai à ordonner de mourir à mes épaules, -à mes bras, à mes mains et aux doigts de mes mains. Ce -dernier stage s’accomplit très rapidement.</p> - -<p>Il n’y avait plus alors de vivant, dans mon corps, que -ma tête et une petite partie de ma poitrine. Le fracas -de mon cœur s’était éteint et les coups de marteau qu’il -frappait avaient cessé. Il battait faible, mais régulier. -Si j’avais, en un tel moment, souhaité quelque bonheur, -je l’eusse découvert dans l’arrêt de mes sensations physiques.</p> - -<p>Je me trouvais, moralement, dans un état assez semblable -à celui qui est à cheval sur les frontières de la -veille et du sommeil. Il me paraissait également que mon -cerveau se dilatait de façon prodigieuse dans ma boîte -cranienne, qui, elle, ne s’élargissait pas. J’avais par moments, -dans les yeux, des éclats de clarté, pareils à des -éclairs.</p> - -<p>Cette dilatation de mon cerveau me rendait fort perplexe. -Sa périphérie me semblait non seulement dépasser -le réceptacle de mon crâne, mais continuer à s’étendre.</p> - -<p>Simultanément, se déployaient autour de moi le temps -et l’espace. J’avais les yeux fermés, et cependant j’avais -conscience que les murs de ma cellule s’étaient reculés, -au point qu’elle formait maintenant une vaste salle. Je -songeai, durant une seconde, que si les murs de la prison -avaient fait de même, ils devaient déborder bien au delà -de San Quentin et se prolonger, d’un côté, jusqu’à -l’Océan Pacifique, de l’autre, jusqu’aux Montagnes -Rocheuses.</p> - -<p>Je songeai aussi, et cela m’amusa, que si la matière -pouvait pénétrer la matière, les murs de la cellule pouvaient -aussi bien pénétrer ceux de la prison, passer au -travers, et que je me trouverais ainsi, automatiquement, -en liberté.</p> - -<p>L’extension du temps n’était pas moins remarquable. -Mon cœur ne battait qu’à intervalles éloignés. La fantaisie -me prit, de compter les secondes entre chacun de -ses battements. Je le fis avec sûreté et précision tout -d’abord, et relevai, entre chacun d’eux, jusqu’à cent -secondes. Puis il me parut que ces intervalles s’allongeaient -démesurément, si bien que je me fatiguai de -ce calcul.</p> - -<p>Dans ce demi-rêve où j’étais, un problème imprévu -vint soudain se poser devant moi. Morrell m’avait bien -dit qu’il avait gagné la liberté de l’esprit en tuant son -corps. Or mon corps était mort presque entièrement, et -j’avais la certitude qu’une dernière concentration de -ma volonté sur les parties encore vivantes achèverait de -le faire mourir. Mais, tel était le problème dont Ed. Morrell -ne m’avait plus averti : après en avoir fini avec mon -torse, me fallait-il pousser l’opération jusqu’à ma tête ? -Si oui, le divorce ne serait-il pas complet et inéluctable -à jamais, entre Darrell Standing et sa dépouille matérielle ?</p> - -<p>Je commençai par la dernière portion de ma poitrine -et par le cœur. La contrainte de ma volonté eut aussitôt -sa récompense. Le cœur cessa de battre. Ou du moins je -ne le sentis plus battre.</p> - -<p>Je ne fus plus qu’un pur esprit, une âme, une conscience -morale. Appelez comme vous voudrez cette chose -sans nom, ayant son siège dans un cerveau nébuleux, -qui occupait toujours le centre de mon crâne, mais qui -continuait à s’élargir et à s’étendre au delà.</p> - -<p>Ce fut alors qu’un instant arriva où, avec des éclairs -de lumière dans les yeux, je me détachai de la terre et -partis. D’un seul bond, je me trouvai avoir escaladé le -toit de la prison, le ciel de Californie, et je fus parmi les -étoiles.</p> - -<p>Je dis bien, les étoiles. Je marchais parmi elles. -J’étais un adolescent, vêtu d’une robe ténue, aux tons -frais et délicats, qui brillait doucement à la froide clarté -des étoiles. Cette robe était, à la fois, une réminiscence de -celles qu’en mon enfance j’avais vues aux écuyères de -cirque, et de la conception que l’on m’avait inculquée -du costume des anges.</p> - -<p>Ainsi vêtu, je foulais l’espace interstellaire, électrisé -par l’idée que j’étais parti pour une immense aventure -qui, finalement, me découvrirait tous les aspects du -Cosmos céleste et éclaircirait pour moi le mystère suprême -de l’univers. Dans ma main je tenais une longue -baguette de cristal, et j’avais la claire notion intérieure -que j’en devais toucher chaque étoile lorsque je passais -devant elle. Et non moins nette était en moi la certitude -que, si je manquais d’en toucher une seule, je serais précipité -soudain dans l’abîme insondable des châtiments -terribles et des peines éternelles.</p> - -<p>Longtemps, je marchai ainsi parmi les étoiles. Quand -je dis longtemps, vous ne devez pas perdre de vue -l’énorme extension que subissait le temps dans mon cerveau. -Il me sembla que, durant des siècles, j’errais dans -l’espace, l’œil alerté et ma baguette en main, dont je -frappais, sans en manquer un, tous les astres que je -rencontrais sur ma route.</p> - -<p>La voie céleste devenait de plus en plus resplendissante. -Et toujours plus je voyais s’approcher le but -enivrant de l’infini savoir. Ma personnalité propre ne -s’était pas oblitérée.</p> - -<p>Je n’ignorais pas que c’était moi, Darrell Standing, qui -cheminais parmi les étoiles, une baguette de cristal dans -la main. Et je me rendais compte aussi que je vivais en -plein irréel, que le rêve où je marchais n’était qu’une -orgie risible de mon imagination, semblable aux extravagances -que certaines drogues procurent à ceux des -hommes qui en usent.</p> - -<p>Soudain, tandis que tout allait bien et joyeusement -pour moi, l’extrémité de ma baguette faillit à toucher -une étoile. Je compris aussitôt qu’une catastrophe -était proche. J’entendis retentir un coup, impérieux -comme celui du sabot de fer du Destin, et dont l’écho -se répercuta dans tout l’univers stellaire. Et c’était moi -que visait ce coup.</p> - -<p>Alors tout le système astral fit explosion et, vacillant -sur sa base, tomba en flammes. Je sentis une souffrance -atroce qui me déchirait. L’instant d’après, je n’étais plus -que Darrell Standing, le condamné à vie, gisant sur le -sol de sa cellule, dans sa camisole de force.</p> - -<p>Un second coup, celui-là frappé par Ed. Morrell, dans -la cellule n<sup>o</sup> 5, et qui amorçait à mon intention quelque -message de sa part, me donna sans tarder l’explication -de ce désastre.</p> - -<p>Plus tard, je demandai à Morrell quelques renseignements -supplémentaires. C’est ainsi que j’appris qu’il -avait, une première fois, profitant d’un moment où le -gardien se trouvait à l’extrémité du corridor, rapidement -tapoté ces mots :</p> - -<p>— Standing es-tu là ?</p> - -<p>Et maintenant, attention, lecteur ! A ce moment, je -partais justement pour mon excursion stellaire, vêtu de -ma robe ténue, et, baguette en main, je courais après -le mystère suprême de la Vie. Je ne répondis pas.</p> - -<p>Morrell, une minute après, ne recevant pas de réponse, -réitéra sa question. Ce fut l’horrible rappel à la terre, -le coup de sabot du Destin, la torture atroce et déchirante, -et le retour à ma cellule, à San Quentin. Une minute, -pas plus, s’était écoulée entre la première question -d’Ed. Morrell et la seconde. Et moi, j’avais eu l’impression -d’errer pendant des siècles, à travers les étoiles !</p> - -<p>Ce que je te conte ici, lecteur, doit te paraître, j’en suis -certain, un « farrago » singulièrement incohérent, et je te -l’accorde<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et pourtant je ne dis rien qui, pour moi, n’ait -été réel, aussi réel que le serpent que voit siffler vers lui -l’homme en proie au <i lang="la" xml:lang="la">delirium tremens</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Un « farrago » : amas de différentes espèces de grains. Au -figuré : mélange confus de choses disparates.</p> -</div> -<p>Toujours est-il que j’étais devenu incapable de reprendre -ma course à travers le ciel. Le tapotement des jointures -d’Ed. Morrell me clouait derechef au monde d’effroi -que j’avais fui.</p> - -<p>Je tentai de lui répondre, de lui demander qu’il cessât. -Mais je m’étais à ce point éliminé de mon corps que -celui-ci ne m’obéissait plus. Mon corps gisait mort, sur -les dalles de ma cellule, et je n’en occupais plus que le -crâne. En vain je commandai à mon pied de frapper -mon message. Il s’y refusa. Ma raison me disait que -j’avais un pied. Et pourtant, en fait, je n’avais plus de pied.</p> - -<p>Lorsque Morrell eut achevé d’épeler ses questions, -voyant que je n’y répondais point, il y renonça.</p> - -<p>Et je repartis hors de ma prison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12" title="XII. La caravane vers l’Ouest">CHAPITRE XII<br /> -<span class="small">LA CARAVANE VERS L’OUEST</span></h2> - - -<p>La première sensation que j’éprouvai fut celle d’un -flot de poussière. La poussière emplissait mes narines, -âcre et sèche. Elle couvrait mes lèvres, mon visage et -mes mains, et j’en avais la constatation la plus nette -à l’extrémité de mes doigts, d’où je la faisais tomber à -l’aide de mon pouce.</p> - -<p>Je me rendis compte ensuite d’un mouvement incessant -qui avait lieu autour de moi. Tout oscillait, en -larges embardées. Il y avait des chocs et des cahots et, -sans que j’en fusse étonné, j’entendais grincer des essieux, -des roues gémir dans le sable ou rouler avec fracas sur -des cailloux. En même temps, me parvenaient des voix -fatiguées, d’hommes jurant et pestant après des bêtes -fourbues, au pas lent et lourd.</p> - -<p>J’ouvris les yeux, que j’avais fermés pour me protéger -de l’inflammation causée par la poussière ; mais l’irritation -y revint aussitôt. Les couvertures grossières sur -lesquelles j’étais couché étaient recouvertes d’une couche -épaisse de cette poussière. Celle-ci se tamisait à travers -l’étoffe et les trous de la toile qui formait au-dessus -de ma tête un toit cintré, mobile et balancé, et des myriades -d’atomes lumineux descendaient vers moi, en dansant, -à travers l’atmosphère, dans les rayons du soleil.</p> - -<p>J’étais un enfant, un garçon de huit à neuf ans, et -j’étais harassé, comme la femme au visage poussiéreux -et livide, assise à côté de moi, et qui consolait de son -mieux un bébé en larmes, qu’elle tenait dans ses bras.</p> - -<p>Cette femme était ma mère. L’homme dont j’apercevais -les épaules, sur le siège du chariot qu’il conduisait, -à l’extrémité du long tunnel de toile, était mon père.</p> - -<p>Je me mis à ramper parmi les ballots dont était chargé -le chariot, et ma mère me dit, d’une voix dolente et lasse :</p> - -<p>— Ne peux-tu, Jesse, te tenir un peu tranquille ?</p> - -<p>Jesse était mon nom. J’entendis ma mère qui appelait -« John » mon père. J’ignorais mon nom de famille, ne -l’ayant pas entendu prononcer. Tout ce que je savais, -c’est que les autres hommes qui faisaient partie de notre -caravane d’émigrants appelaient mon père « capitaine ». -Il était le chef et ses ordres étaient suivis par tous.</p> - -<p>Tout en rampant, j’atteignis l’extrémité du tunnel et -réussis à aller m’asseoir sur le siège, près de mon père.</p> - -<p>L’air, imprégné de la poussière que faisaient lever les -chariots et les sabots des animaux qui les tiraient, était -suffocant. On eût dit une brume opaque, un brouillard -blafard où le soleil, sur son déclin, luisait rouge, comme -une boule sanglante.</p> - -<p>Tout était uniformément sinistre : le soleil rouge ; la -lumière ambiante ; le visage contracté de mon père ; l’agitation -désespérée du bébé dans les bras de ma mère, qui -ne parvenait pas à le calmer ; les six chevaux, attelés au -chariot, que mon père n’arrêtait pas de fouailler et qui, -sous la croûte de poussière qui les couvrait, n’avaient -plus aucune couleur.</p> - -<p>Sinistre était le paysage, dont la désolation infinie était -une douleur pour les yeux. A droite et à gauche, s’étendaient -des collines basses. Çà et là, sur leurs pentes, -poussaient seules de rares touffes de broussailles, rabougries -et grillées par le soleil. Toute la surface de ces collines -était aride et désertique et, comme le chemin que -nous suivions à leur base, faite de sable et de cailloux, et -parsemée de rochers.</p> - -<p>Partout l’eau était absente et tout signe d’eau faisait -défaut. Seuls, quelques ravins, dont les rochers étaient -plus dénudés, racontaient les anciennes pluies torrentielles -qui les avaient lavés.</p> - -<p>Notre chariot était l’unique qui fût attelé de chevaux. -Les autres, qui formaient une longue file, pareille à un -grand serpent, et que je découvrais dans son entier -lorsque le chemin décrivait quelque courbe, étaient -tirés par des bœufs. Il fallait trois ou quatre couples de -ces animaux pour mouvoir, avec peine et lenteur, chaque -chariot.</p> - -<p>J’avais compté, dans une courbe, le nombre de ceux -qui précédaient ou suivaient le nôtre. Il y en avait quarante, -au total, le nôtre compris. Je recommençais -mon décompte, à chaque courbe nouvelle, distraction -d’enfant pour parer à son ennui et, au moment même -où nous sommes, je revoyais les quarante gros véhicules -couverts de toile, lourds et massifs, grossièrement façonnés, -qui tanguaient et roulaient, grinçant et cahotant, -sur le sable et les pierres, parmi les buissons de sauge, -l’herbe rare et fanée, et les rochers.</p> - -<p>A droite et à gauche de la caravane, qu’ils encadraient, -allaient à cheval douze à quinze jeunes gens. En travers -de leurs selles étaient posés leurs rifles à longs canons. -Chaque fois que l’un d’eux s’approchait de notre chariot, -je pouvais voir distinctement ses traits tirés et inquiets, -pareils à ceux de mon père qui, comme eux, avait un -long rifle à portée de sa main.</p> - -<p>Ces cavaliers tenaient un aiguillon, dont ils se servaient -pour piquer les bœufs attelés qui renâclaient. -Une vingtaine, ou plus, de ces animaux squelettiques -et boitant, la tête écorchée par le joug, avaient été détachés. -Ils s’arrêtaient, de temps à autre, pour tondre -quelque touffe d’herbe sèche, et les cavaliers les poussaient -également de leurs aiguillons. Parfois, l’un des -bœufs s’arrêtait pour meugler, et ce meuglement était -non moins sinistre que le reste du décor.</p> - -<p>Loin, très loin derrière moi, je me souvenais avoir -vécu, petit gamin, dans un pays plus souriant, au bord -d’une rivière, aux berges plantées d’arbres. Et, tandis -que se cahotait le chariot sur la route interminable et -poudreuse, tandis que je me balançais sur le siège, à côté -de mon père, mon esprit retournait en arrière vers cette -eau délectable qui coulait sous les arbres verts. Mais -tout cela était loin, très loin, et il semblait que depuis -très longtemps déjà je vivais dans le chariot.</p> - -<p>Dominant toutes ces impressions, pesait sur moi, -comme sur tous mes compagnons, celle d’aller à la -dérive, aveuglément poussé par le Destin. Nous paraissions -tous suivre quelque funéraille. Pas un rire ne s’élevait. -Pas une intonation joyeuse ne venait frapper mon -oreille. La paix et la tranquillité de l’esprit ne marchaient -pas avec nous. Toutes les faces reflétaient tristesse -et désespérance.</p> - -<p>Pendant que nous cheminions au rouge soleil couchant, -dans la poussière terne, vainement mes yeux -d’enfant fouillaient ceux de mon père, afin d’y découvrir -le moindre message de joie. Ses traits poussiéreux étaient -bourrus et renfrognés, et ne reflétaient qu’anxiété, une -immense et insondable anxiété.</p> - -<p>Un frisson, soudain, parut courir tout le long de la -caravane.</p> - -<p>Mon père leva la tête. Moi aussi. Nos chevaux en -firent autant, dressant leurs têtes lasses et courbées. -Ils humèrent l’air de leurs naseaux, en longs reniflements, -et se prirent à tirer avec ardeur. Les bœufs -dételés, qui allaient en traînant la patte, partirent au -triple galop. Les pauvres bêtes en devenaient presque -risibles, dans leur maladresse hâtive et dans leur faiblesse. -Elles galopaient comme elles pouvaient, squelettes -drapés dans une peau galeuse, et elles firent si bien -qu’elles dépassèrent bientôt le reste de la caravane. -Mais cet accès ne dura pas longtemps. Elles ne purent -soutenir leur course et se remirent à tirer la patte, bien -péniblement, avec impatience pourtant, sans plus se -détourner de leur route vers les touffes d’herbes sèches, -ni s’y arrêter.</p> - -<p>— Que se passe-t-il ? interrogea ma mère, de l’intérieur -du chariot.</p> - -<p>— L’eau est proche, répondit mon père. Nous devons -arriver à Nephi.</p> - -<p>— Dieu soit loué ! Peut-être, là, nous vendra-t-on un -peu de nourriture.</p> - -<p>C’était bien Nephi. Nous y fîmes notre entrée dans la -même poussière, rouge comme du sang, sous le soleil -rouge, et dans les grincements et crissements, dans les -heurts et cahots de nos grands chariots.</p> - -<p>Une douzaine d’habitations, simples cabanes éparpillées -çà et là, formaient cette localité. Le paysage -était pareil à celui que nous venions de traverser. -Aucun arbre. Rien que des pousses rabougries dans -un désert de sable et de cailloux. Mais on y trouvait, -par places, quelques champs cultivés, en partie clôturés -de haies.</p> - -<p>On ne voyait pas d’eau. Rien ne coulait dans le lit -desséché de la rivière.</p> - -<p>Ce lit, pourtant, montrait quelques traces d’humidité. -Un peu d’eau y filtrait par endroits, dans des trous que -l’on y avait creusés, et où les bœufs dételés et les chevaux -de selle piétinaient avec délices, y enfonçant leur museau -et leur tête, jusqu’aux yeux. De petits saules poussaient, -maigriots, près de ces trous d’eau.</p> - -<p>L’inquiétude avait, du fond du chariot, amené ma -mère jusqu’à nous. Elle regardait par-dessus nos épaules. -Mon père lui montra du doigt un grand bâtiment, proche -de la rivière, et lui dit :</p> - -<p>— Ceci doit être le moulin de Bill Black.</p> - -<p>A ce moment, un des nôtres, qui s’était avancé à la -découverte, revint vers nous sur son cheval. C’était un -vieillard avec une chemise en peau de daim et une longue -chevelure nattée, brûlée par le soleil.</p> - -<p>Il parla à mon père, qui donna le signal de la halte, et -les chariots de tête commencèrent à se déployer en -cercle. Le terrain plat était propice, et les quarante chariots, -qui avaient l’habitude de cette manœuvre, l’effectuèrent -sans la moindre anicroche. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, -ils formaient un cercle complet.</p> - -<p>Alors tout devint, en apparence du moins, confusion -et tumulte. Des chariots, une nuée d’enfants se précipita -à terre et, après eux, émergèrent les femmes qui, -toutes, avaient, comme ma mère, le visage poussiéreux -et las. Les enfants devaient être une cinquantaine, ou -plus, les femmes une quarantaine, et elles se mirent à -vaquer aussitôt aux soins du souper.</p> - -<p>Une partie des hommes coupaient, à coups de hache, -des broussailles de sauge que, nous autres enfants, nous -portions aux feux qui s’allumaient. D’autres enlevaient -leurs jougs aux bœufs, qui se sauvaient aussitôt vers les -trous d’eau. Après quoi, tous les hommes réunis, partagés -en plusieurs groupes, poussèrent les chariots, afin -qu’ils formassent une rangée parfaite.</p> - -<p>L’avant de tous les véhicules était tourné vers l’intérieur -du cercle, et chacun d’eux était en solide et étroit -contact avec son voisin de droite et de gauche. Les freins -puissants furent solidement bloqués et, par surcroît de -précaution, toutes les roues furent reliées entre elles avec -des chaînes.</p> - -<p>Ce manège n’était pas nouveau pour nous autres enfants. -Nous savions qu’il se répétait chaque fois que l’on -se trouvait en pays hostile. Un seul chariot, laissé à son -rang, en dehors du cercle, ménageait au corral une porte -d’entrée et de sortie. Le soir, comme nous l’avions vu -faire souvent, avant que le camp ne s’endormît, les bêtes -étaient ramenées à l’intérieur du cercle, et le chariot qui -servait de porte était remis en place, puis enchaîné aux -autres.</p> - -<p>Tandis que le camp se montait, mon père, accompagné -de plusieurs autres hommes, dont le vieillard aux longs -cheveux nattés, se dirigeait à pied vers le moulin. Il me -souvient que toute la caravane, ceux des hommes qui -demeuraient, les femmes et même les enfants, interrompirent -leurs occupations pour les regarder partir. Tous -sentaient que la mission dont étaient chargés ces ambassadeurs -était grave.</p> - -<p>Pendant leur absence, des étrangers survinrent, qui -étaient des habitants du désert de Nephi et qui, ayant -pénétré à l’intérieur du camp, commencèrent à y circuler -d’un air hautain.</p> - -<p>Ces visiteurs étaient des blancs comme nous. Mais leur -visage austère était sombre et dur, et ils paraissaient -irrités contre nous. De l’hostilité flottait dans l’air et ils -prononcèrent des paroles mauvaises, calculées visiblement -pour irriter la colère de nos jeunes gens et de nos -hommes. Mais un avertissement d’être prudent sortit -de la bouche des femmes, et la consigne passa rapidement -que pas un mot ne devait s’échanger.</p> - -<p>Un des étrangers s’avança vers notre feu, devant lequel -ma mère était en train de cuisiner. Je venais d’arriver -avec une brassée de sauge. Je demeurai immobile, -écoutant ce qui allait se dire et regardant fixement -l’intrus, que je haïssais, parce qu’il était dans l’air de -haïr, parce que je savais qu’il n’en était pas un parmi -nous qui n’eût en haine ces hommes à la peau blanche -comme la nôtre, qui étaient cause que nous avions dû -établir en rond notre camp.</p> - -<p>L’étranger venu à notre feu avait les yeux bleus, d’un -bleu dur et froid, et perçants. Ses cheveux étaient couleur -de sable, sa figure rasée jusqu’au menton. Au-dessous -du menton, couvrant le cou et remontant en collier -jusqu’aux oreilles, était plantée drue une frange de -barbe, striée de gris.</p> - -<p>Ma mère ne le salua pas. Il ne la salua pas davantage. -Il se contentait de rester là et de la dévisager. Puis il -s’éclaircit la gorge et dit, d’une voix railleuse :</p> - -<p>— En cet instant, j’en jurerais, vous voudriez bien -vous trouver revenus aux bords du Missouri !</p> - -<p>Je vis ma mère qui se mordait les lèvres, pour se -dominer.</p> - -<p>— Nous sommes, répondit-elle, de l’Arkansas<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le Missouri et l’Arkansas sont deux affluents du Mississipi, -un des plus grands fleuves des États-Unis et qui, coulant du nord -au sud, va se jeter dans le golfe du Mexique. Ils ont donné chacun -leur nom à deux États, séparés tous deux, par les Montagnes Rocheuses, -de l’État d’Utah et du Lac Salé, où se rencontrent les -principales colonies de Mormons. Au delà, vers le Pacifique, se -trouve la Californie, but des émigrants en question, comme nous -le verrons tout à l’heure.</p> -</div> -<p>Il reprit :</p> - -<p>— Si vous avez répudié le pays qui vous a vus naître, -c’est apparemment que vous avez eu pour le faire de -bonnes raisons, vous qui avez chassé des rives du Missouri -le peuple élu du Seigneur ?</p> - -<p>Ma mère ne répondit pas.</p> - -<p>Après avoir attendu pendant un instant sa réponse, il -continua :</p> - -<p>— De bonnes raisons, oui, certes, puisque maintenant -vous venez gémir et mendier du pain près de ceux que -vous avez persécutés.</p> - -<p>Tout enfant que j’étais, je connaissais déjà la colère, -le courroux atavique et rouge, toujours irrésistible et -indomptable, que j’étais incapable de contenir. Ce fut -moi qui répondis en criant, d’une voix sifflante :</p> - -<p>— Vous mentez ! Nous ne sommes pas du Missouri et -nous ne gémissons pas. Non, nous ne sommes pas des -mendiants ! Nous avons de quoi payer.</p> - -<p>— Tais-toi, Jesse ! intervint ma mère, en posant vivement, -et bien à contre-cœur, sa main sur ma bouche.</p> - -<p>Puis, se tournant vers l’étranger :</p> - -<p>— Éloignez-vous, dit-elle, et laissez cet enfant tranquille !</p> - -<p>Trop promptement cette fois pour que ma mère pût -m’en empêcher, m’étant dégagé de sa main qui me bâillonnait, -je m’éloignai d’elle, en cabriolant autour du -feu, et je m’exclamai, tout en sanglotant :</p> - -<p>— Je vous enverrai du plomb plein le corps, à coups -de fusil, damné Mormon !</p> - -<p>L’étranger ne parut pas le moins du monde démonté -par ma colère et mes cris. Alors que je ne le quittais pas -des yeux, prêt à une attaque violente et terrible de sa -part, il m’examinait, silencieux, avec la plus profonde -gravité.</p> - -<p>Il se décida enfin à parler, sur un ton solennel et en -hochant la tête, comme un juge dans un tribunal :</p> - -<p>— Tels pères, tels fils ! Les générations nouvelles ne -valent pas mieux que les anciennes. Toute la race est -dégénérée et damnée ! Il n’y a pas pour elle de rédemption -possible, pas d’expiation suffisante. Le sang même -du Christ serait impuissant à laver ses iniquités.</p> - -<p>Quant à moi, je ne sus que crier dans mes sanglots :</p> - -<p>— Damné Mormon ! Damné Mormon ! Damné Mormon ! -Damné Mormon !</p> - -<p>Et je continuai à maudire l’intrus, en sautant autour -du feu, devant la main menaçante de ma mère, jusqu’à -ce qu’il se fût éloigné à grands pas.</p> - -<p>Lorsque mon père revint avec ceux qui l’avaient accompagné, -le travail du camp avait pris fin. Tout le monde -se pressa, anxieux, autour de lui.</p> - -<p>Il hocha la tête, d’un air qui ne présageait rien de bon.</p> - -<p>— Ils ne veulent rien vendre ? interrogea une femme.</p> - -<p>Il secoua la tête à nouveau et ne répondit pas.</p> - -<p>Un des hommes éleva la voix. Il était âgé de trente -ans. C’était un géant, aux favoris blonds et aux yeux -bleus, et il s’était frayé un chemin au milieu de la foule.</p> - -<p>— Ils affirment, déclara-t-il, avoir de la farine et des -provisions de bouche pour trois ans. Jusqu’ici ils avaient -toujours vendu aux émigrants. Et maintenant ils refusent. -Non pas à nous personnellement, mais d’une façon -générale. Ils ont, paraît-il, des démêlés avec le gouvernement, -et c’est leur façon de traduire leur mécontentement. -Nous payons les pots cassés. Ce n’est pas juste, capitaine ! -Non, ce n’est pas juste, car nous avons des femmes et des -enfants à nourrir. La Californie est encore loin ! Nous -n’y serons pas avant plusieurs mois, car voici l’hiver qui -approche. Et il n’y a plus que du désert devant nous. -Comment l’affronter, si nous n’avons pas de vivres ?</p> - -<p>Il s’interrompit un moment, puis reprit, en s’adressant -à la foule :</p> - -<p>— Vous ne savez pas, j’imagine, ce qu’est le désert ? Le -pays où nous sommes n’est pas le désert. C’est moi qui -vous le dis, c’est ici le paradis, et tout ce qu’il y a de -mieux en pâturages, en miel et en lait, en comparaison -de ce qu’il nous faut affronter !</p> - -<p>Il se retourna vers mon père.</p> - -<p>— Capitaine, je le répète, il nous faut à toute force -obtenir de la farine. S’ils ne veulent pas nous en vendre, -alors nous n’avons qu’à nous lever tous et à aller la -prendre !</p> - -<p>Bien des hommes et bien des femmes poussèrent des -cris d’approbation. Mon père étendit sa main au-dessus -d’eux et les fit taire.</p> - -<p>— Je suis, dit-il, entièrement d’accord avec vous, -Hamilton…</p> - -<p>Les cris reprirent de plus belle et lui coupèrent la -parole. Il étendit sa main à nouveau.</p> - -<p>— … Sauf sur un point ! continua-t-il. Un point qui -a son importance… Brigham Young a déclaré par tout le -pays la loi martiale. Et Brigham Young dispose d’une -armée. Nous pouvons, certes, effacer Nephi de la surface -du monde, en moins de temps que n’en prend un agneau -pour remuer la queue, et nous emparer de toutes les provisions -que nous sommes capables d’emporter ! Mais -nous n’irons pas loin avec notre butin. Les Saints de -Brigham et leur chef s’abattront sur nous et, avant que -l’agneau n’ait une seconde fois remué sa queue, nous serons, -à notre tour, anéantis. Vous savez cela, Hamilton, -aussi bien que moi. Tout le monde le sait ici.</p> - -<p>Chacun, en effet, était de son avis. Il n’apprenait rien -à personne. Ses compagnons, dans le trouble de la situation -présente et dans le désespoir de leur détresse, -l’avaient seulement oublié.</p> - -<p>Mon père reprit :</p> - -<p>— Nul plus promptement que moi ne combattra pour -ce qui est sage et juste. Ce n’est pas le cas actuellement. -Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’une inutile -bataille. Nous n’avons pas pour nous une seule chance. -Notre devoir est de songer, camarades, à ne pas exposer -à un péril inutile nos femmes et nos enfants. Nous devons -demeurer calmes à tout prix et supporter sans rien -dire toutes les vilenies accumulées contre nous.</p> - -<p>— Mais qu’allons-nous devenir, en ce cas, avec le désert -qui est proche ? cria une femme qui donnait le sein à un -bébé.</p> - -<p>— Il y a plusieurs autres colonies de blancs avant le -désert, répondit mon père. Fillmore est à soixante milles -vers le sud. Puis vient Corn Cruk et encore, à quarante -milles au delà, Beaver. Puis, enfin, Parowan. Alors vingt -milles seulement nous sépareront de Cedar City. Plus -nous nous éloignerons du Lac Salé, et plus nous aurons -chance qu’on nous vende des vivres.</p> - -<p>La femme insista.</p> - -<p>— Et si l’on refuse partout !</p> - -<p>— Alors nous serons quittes des Mormons. Cedar City -est leur dernier établissement. Nous n’avons qu’une -seule chose à faire, poursuivre notre route et remercier -notre bonne étoile quand nous ne les verrons plus. A -deux jours d’ici se trouvent de bons pâturages et de -l’eau. Cette région s’appelle les Prairies-des-Montagnes. -C’est un territoire qui n’appartient à personne, où personne -ne vit. C’est là que nous devons nous diriger tout -d’abord. Là nous ferons se reposer et se rassasier nos -animaux, avant d’attaquer le désert. Peut-être trouverons-nous -quelque gibier à tirer. Au pis aller, nous cheminerons -ensuite, comme nous l’avons fait jusqu’ici, -aussi longtemps qu’il nous sera possible. Puis, s’il le faut, -nous abandonnerons nos chariots et, après avoir empaqueté -sur nos bêtes tout ce qu’ils contiennent, nous effectuerons -à pied les dernières étapes. Nous pourrons, en -cours de route, si c’est nécessaire, manger nos animaux. -Mieux vaut encore arriver en Californie sans une guenille -sur nos dos que de laisser ici notre carcasse. Et c’est -le sort qui nous attend si nous déchaînons une querelle.</p> - -<p>Mon père réitéra, à plusieurs reprises, ses exhortations -à éviter toute violence en paroles et en actes, et le <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> -improvisé se disloqua.</p> - -<p>Cette nuit-là, je fus plus long que de coutume à m’endormir. -Ma rage contre le Mormon avait à ce point excité -mon cerveau que celui-ci me tintait encore lorsque après -une dernière ronde mon père rampa à son tour dans le -chariot.</p> - -<p>Mes parents me croyaient endormi. Il n’en était rien -et j’entendis ma mère qui demandait à mon père s’il -croyait que les Mormons nous permettraient de quitter -en paix leur territoire. Il lui répondit, tout en tirant ses -bottes, qu’il avait pleine confiance et que certainement -les Mormons nous laisseraient passer en paix si personne -de la caravane ne leur cherchait noise.</p> - -<p>Il se retourna et, à la lueur d’une petite chandelle de -suif, j’aperçus son visage dont l’expression démentait ses -paroles rassurantes.</p> - -<p>C’est sous cette pénible impression que je m’endormis -enfin, opprimé par la pensée du danger suspendu sur nos -têtes, rêvant de Brigham Young qui, dans mon imagination -d’enfant, prenait des proportions colossales et -ressemblait à un vrai Diable, effroyable et méchant, -avec des cornes, une queue et cætera.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13" title="XIII. La grande trahison des Mormons">CHAPITRE XIII<br /> -<span class="small">LA GRANDE TRAHISON DES MORMONS</span></h2> - - -<p>Lorsque je me réveillai, j’étais dans mon cachot, en -proie à la coutumière torture de la camisole de force. -Autour de moi les quatre personnages habituels : le -gouverneur Atherton, le capitaine Jamie, le docteur -Jackson et Hutchins.</p> - -<p>Je grimaçai mon sourire volontaire et luttai de toutes -mes forces pour ne point perdre le contrôle de moi-même, -sous l’atroce douleur de la circulation vitale qui reprenait.</p> - -<p>Je bus l’eau qu’ils me tendaient, refusai le pain que -l’on m’offrait et ne répondis pas aux questions qui -m’étaient posées.</p> - -<p>J’avais refermé les yeux et m’efforçais de m’en retourner -à Nephi, dans le cercle des chariots enchaînés. Mais, -tant que furent présents mes visiteurs, et tant qu’ils -parlèrent, je ne pus m’échapper de ma cellule.</p> - -<p>Malgré moi, je saisissais quelques bribes de leur conversation.</p> - -<p>— Absolument comme hier, disait le docteur Jackson. -Rien n’est changé d’une façon ou d’une autre.</p> - -<p>— Alors il peut continuer à la supporter ? demandait -le gouverneur Atherton.</p> - -<p>— Sans hésitation. Il passera les prochaines vingt-quatre -heures aussi aisément que les dernières. Il a, -je vous le dis, le cerveau brûlé, complètement brûlé. Si -je ne savais pas que c’est impossible, je dirais qu’il a -absorbé un stupéfiant.</p> - -<p>Le gouverneur riposta facétieusement :</p> - -<p>— La drogue dont il use, je la connais ! C’est sa seule -volonté. Je parierais, s’il avait décrété de le vouloir, -qu’il marcherait pieds nus, sur des pierres chauffées à -blanc, comme font les prêtres canaques, dans les Mers -du Sud.</p> - -<p>— Il se paie notre tête, déclara, d’un jugement plus -posé, le docteur Jackson.</p> - -<p>— Mais il refuse cependant toute nourriture ! protesta -le capitaine Jamie.</p> - -<p>Le docteur Jackson haussa les épaules.</p> - -<p>— Bah ! Il pourrait, à son gré, jeûner pendant quarante -jours, et cela sans qu’il éprouvât aucun mal.</p> - -<p>J’approuvai le docteur Jackson :</p> - -<p>— Oui, pendant quarante jours et quarante nuits ! -Veuillez, je vous prie, resserrer encore un peu la camisole, -et sortir ensuite tous d’ici.</p> - -<p>L’homme de confiance en chef tenta d’insinuer son -doigt dans les lacets.</p> - -<p>— Quand on tirerait dessus avec un treuil, on ne -pourrait, affirma-t-il, obtenir un quart de pouce en sus.</p> - -<p>— As-tu, Standing, quelque réclamation à formuler ? -demanda le gouverneur Atherton.</p> - -<p>Je répondis :</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Laquelle ?</p> - -<p>— Tout d’abord, je me plains que la camisole soit -abominablement lâche. Hutchins est une vraie bourrique. -Il pourrait gagner un pouce entier, s’il le voulait.</p> - -<p>— De quoi te plains-tu encore ?</p> - -<p>— Que vous ayez tous été conçus par le Diable !</p> - -<p>Le capitaine Jamie et le docteur Jackson esquissèrent -un ricanement. Puis Atherton ouvrit la marche, -en grognant, et le quatuor se défila.</p> - -<p>Demeuré seul, j’eus hâte de rentrer dans le noir et de -repartir pour Nephi. J’étais furieusement désireux de -connaître quel dénouement attendait la fatale dérive -de nos quarante chariots, à travers une terre hostile et -désolée.</p> - -<p>Un mot encore avant de reprendre mon récit. Dans -tous mes voyages à travers mes vies antérieures, je n’ai -jamais pu en diriger aucun vers un but déterminé. Ces -reviviscences se sont toujours produites hors de l’influence -précise de ma volonté. Une vingtaine de fois, -j’ai réincarné le petit Jesse. Il m’est arrivé, après coup, -de reprendre son existence, alors qu’il était tout enfant -dans l’Arkansas.</p> - -<p>Pour plus de clarté, en ce cas comme pour les autres, -j’ai réuni en faisceau toutes les phases de ces successives -résurrections du passé.</p> - -<p>Longtemps avant l’aurore, le camp de Nephi fut en -grand remue-ménage. Le bétail avait été sorti de l’enceinte, -pour être conduit à boire et à paître. Les hommes -déchaînaient les roues et tiraient les chariots pour les -dégager les uns des autres, afin que les bœufs de trait -y fussent ensuite commodément attelés.</p> - -<p>Les femmes cuisaient quarante déjeuners, sur quarante -feux. Les enfants, dans le froid de l’aube, se groupaient -autour de la flamme, en faisant place, ici et là, -aux hommes de la dernière relève de la garde de nuit, -qui attendaient le café, les yeux lourds de sommeil.</p> - -<p>Les préparatifs du départ sont longs, pour une caravane -aussi importante que l’était la nôtre. Aussi le soleil -était-il levé depuis une heure déjà, et sa chaleur commençait-elle -à devenir intense, lorsque nous roulâmes -hors de Nephi et poursuivîmes notre chemin à travers le -Désert sablonneux et pierreux.</p> - -<p>Pas un habitant du lieu ne nous regarda partir. Ils -préférèrent tous demeurer enfermés chez eux. En sorte -que notre départ en parut aussi sinistre que l’avait été -notre arrivée, au déclin du jour précédent.</p> - -<p>A nouveau se succédèrent les heures interminables, -sous le soleil de plomb et la poussière qui nous mordait -les yeux, sur cette terre maudite aux rares broussailles de -sauge. Nous ne rencontrâmes, de toute la journée, aucune -habitation humaine, ni bétail, ni trace de culture, ni -signe quelconque de vie. A la nuit tombante, nous fîmes -halte comme la veille et formâmes notre cercle de chariots -près d’un ruisseau tari, où nous recommençâmes à -creuser dans le sable de nombreux trous, qui lentement -s’emplirent du suintement de l’eau.</p> - -<p>Plusieurs fois se renouvelèrent de semblables étapes, -suivies de pareilles haltes, où toujours les chariots enchaînés -formaient le cercle pour la nuit. Ce voyage paraissait -à mon esprit d’enfant fastidieux au delà de tout. -Et toujours se poursuivait et se marquait davantage -cette même impression, que le sort nous poussait, implacable -et fatidique, suspendant sur nos têtes ses périls -inconnus.</p> - -<p>Nous couvrions en moyenne quinze milles par jour. Je -le savais parce que mon père avait dit qu’il y avait -soixante milles jusqu’à Fillmore, la colonie prochaine -de Mormons. Ce qui se traduisait par quatre jours de -voyage.</p> - -<p>A Fillmore les habitants nous furent hostiles, comme -ils l’avaient été partout depuis le Lac Salé. Ils se moquaient -de nous, tandis que nous tentions de parlementer -pour acheter des vivres. Ils nous insultaient copieusement, -en nous traitant de « Missouriens ».</p> - -<p>Lorsque nous fîmes notre entrée dans cette localité, -nous remarquâmes, attachés devant la plus importante -de la douzaine de maisons qui formaient la colonie, -deux chevaux de selle, tout poussiéreux et striés de sueur, -qui paraissaient fourbus.</p> - -<p>Le vieillard aux longs cheveux cuits par le soleil, à la -chemise de peau de daim, qui semblait servir à mon père -de lieutenant et de factotum, et qui, sur sa haridelle, -marchait à côté de notre chariot, désigna, d’un coup sec -de sa tête, les deux chevaux.</p> - -<p>— Ils ne ménagent pas, capitaine, la viande de cheval… -murmura-t-il à voix basse. Dans quel but crèvent-ils -ainsi leurs bêtes ? Oui, dans quel but, si ce n’est à notre -intention ?</p> - -<p>Mon père avait déjà remarqué l’état pitoyable des -deux bêtes, qui n’avait pas échappé non plus à mes yeux -d’enfant. Je vis un sombre éclair passer dans le regard -de mon père, ses lèvres se pincer, et sa face poussiéreuse -crisper ses lignes, pendant un instant. Comme deux et -deux font quatre, je savais dès lors que les deux chevaux -fourbus étaient, dans notre situation déjà angoissante, -une nouvelle note sinistre.</p> - -<p>— Je crois, en effet, Laban, se contenta-t-il de dire, -qu’ils nous surveillent.</p> - -<p>Mon père, accompagné de Laban et de plusieurs autres -membres de notre caravane, se rendit ensuite au Moulin -de Fillmore, afin de tenter, comme à Nephi, d’acheter de -la farine. Désobéissant à ma mère et curieux d’observer -de près nos ennemis, je les suivis sans être aperçu.</p> - -<p>Quatre ou cinq hommes se tenaient en groupe auprès -du meunier, pendant l’entrevue. L’un de ces hommes, que -nous devions, pour notre malheur, retrouver par la suite, -était grand, large d’épaules, et pouvait aller vers la -soixantaine. Il donnait une impression de vigueur, de -force physique et morale, peu commune.</p> - -<p>Contrairement aux gens que nous avions l’habitude -de rencontrer dans cette région, il avait le visage entièrement -rasé. Mais il ne s’était pas fait la barbe depuis plusieurs -jours et les poils, qui en pointaient drus, étaient -gris.</p> - -<p>Sa bouche était largement fendue et il serrait ses lèvres -l’une contre l’autre, comme les gens qui ont perdu leurs -dents de devant. Il avait un gros nez, épais et massif. -L’ensemble de sa figure était large et carré, avec les os -des joues très saillants et des bajoues qui pendaient -lourdement, à droite et à gauche de la bouche. Dominant -le tout, le front était intelligent et vaste, et les yeux, -plutôt petits, assez écartés, l’un de l’autre, étaient du -bleu le plus pur que j’eusse encore vu.</p> - -<p>L’entretien fut, une fois de plus, négatif et nous nous -en retournâmes au camp les mains vides. Chemin faisant, -Laban dit à mon père :</p> - -<p>— Avez-vous vu cet homme à la face glabre ?</p> - -<p>Mon père acquiesça de la tête.</p> - -<p>— Eh bien, reprit Laban, c’est Lee. Je l’avais déjà -rencontré au Lac Salé. C’est un fieffé coquin. Il possède -dix-neuf femmes et cinquante enfants, dit-on partout. -Il est fanatique de sa religion. Pour quelle raison nous -suit-il, ainsi, à travers ce pays abandonné de Dieu ?</p> - -<p>Notre marche, éternelle et fatidique, reprit le lendemain. -Partout où l’eau et le sol un peu plus fertile le permettaient, -s’échelonnaient de petites colonies, séparées -l’une de l’autre par des distances qui variaient de vingt à -cinquante milles. Entre elles s’étendait l’aride et sec -Désert, de sable et de cailloux.</p> - -<p>A chacune de ces colonies, nous réclamions paisiblement -des vivres. Régulièrement, on nous les refusait, en -nous demandant durement quels étaient ceux d’entre -nous qui avaient vendu de la nourriture aux élus du -peuple de Dieu, quand ils avaient été chassés du Missouri. -Il était totalement inutile de notre part de leur -expliquer que nous étions de l’Arkansas et non du Missouri. -Telle était cependant la vérité, mais ils s’obstinaient -à prétendre le contraire.</p> - -<p>A Beaver<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, à cinq jours de voyage au sud de Fillmore, -nous revîmes Lee. Et nous retrouvâmes des chevaux -fourbus attachés devant les maisons.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Beaver</i> ou Castor.</p> -</div> -<p><span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> fut notre dernière halte en pays mormon. -Laban qui, sur son cheval, était allé à la découverte -s’en revint faire son rapport à mon père. Les nouvelles -étaient inquiétantes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Cité-du-Cèdre.</p> -</div> -<p>— J’ai vu, dit-il, Lee s’enfuir à toute allure, lorsque -je suis apparu. Capitaine, il y a, à <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span>, plus d’hommes -et de chevaux que de place pour eux dans la petite -ville.</p> - -<p>Nous eûmes peu d’ennuis, cependant. On nous refusa -bien de nous vendre toute espèce de marchandise. -Mais on nous laissa tranquilles. Les femmes et les enfants -demeurèrent dans les maisons, et si quelques-uns -des hommes se montrèrent à proximité de notre camp, -ils n’y pénétrèrent pas, comme il était advenu ailleurs, -pour nous invectiver.</p> - -<p>C’est à <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span> que mourut le bébé des Wainwright. -Mrs. Wainwright, il m’en souvient, vint trouver Laban -et, en pleurant, le supplia de tenter de lui procurer un -peu de lait de vache.</p> - -<p>— Ainsi, dit-elle, l’enfant sera peut-être sauvé. Du -lait, ils en ont. J’ai aperçu des jeunes vaches, de mes -propres yeux. Vas-y, Laban, je t’en prie ! Il n’y a aucun -inconvénient à essayer. Au pis aller, ils refuseront. -Mais ils n’oseront certainement pas. Dis-leur que c’est -pour un bébé, un faible et innocent bébé. Les femmes -mormons ont des cœurs de mères. Elles ne sauraient -refuser une tasse de lait à un enfant.</p> - -<p>Laban fit la tentative. Mais, comme ensuite il le -raconta à mon père, il ne put arriver à joindre les femmes -mormons. Il ne vit que les hommes, qui l’envoyèrent -promener.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span> était le premier poste avancé des Mormons. -Ensuite s’étendait le Désert immense et, au delà, la -terre rêvée, la terre heureuse et mythique de la Californie.</p> - -<p>Nos chariots se mirent en route de bonne heure, le lendemain -matin, moi étant assis à côté de mon père, sur le -siège du conducteur. A peine sortions-nous de Cedar -City que je vis Laban, qui cheminait à côté de notre -chariot, arrêter son cheval, lui faire exécuter plusieurs -tours sur lui-même et, se dressant sur ses étriers, montrer -à mon père, avec une mimique appropriée, une -petite tombe fraîchement recouverte. C’était celle du -bébé Wainwright, que ses parents étaient venus, dans la -nuit, ensevelir là. Et ce n’était pas la première que nous -avions semée sur notre passage, depuis que nous avions -franchi les montagnes.</p> - -<p>Ce Laban était un homme vraiment sinistre, avec sa -maigreur, son long profil aux joues creuses, ses cheveux -nattés et roussis par le soleil, qui retombaient plus bas -que ses épaules, sur sa chemise en peau de daim. Un -mélange de haine, de rage et de désespoir tordait sa -face, tandis que, d’une main, il étreignait son long rifle -et la bride de son cheval, et qu’il secouait son autre -poing vers <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span>, qui allait bientôt disparaître -derrière la petite colline que nous achevions de gravir.</p> - -<p>De toutes ses forces, il cria :</p> - -<p>— Maudits ! Soyez maudits de Dieu, vous, vos enfants -nés, et ceux qui sont à naître ! Puisse la sécheresse -anéantir vos récoltes ! Puissiez-vous n’avoir, pour vous -nourrir, que du sable assaisonné avec du venin de serpents -à sonnettes ! Puisse l’eau fraîche de vos sources se -transformer en amer et brûlant alcali ! Puisse…</p> - -<p>Je n’entendis pas la suite. Les paroles de Laban furent -étouffées par le bruit de nos chariots. Mais je le vis qui, -les épaules dressées, brandissant toujours son poing, -continuait à jeter sa malédiction.</p> - -<p>Toute la caravane pensait comme lui et il avait interprété -le sentiment général. Toutes les femmes, en passant -devant la petite tombe, se penchaient hors des chariots, -brandissant aussi leurs bras décharnés, secouant -leurs poings osseux et déformés par le travail, et crachant -leur haine aux Mormons. Un homme qui allait -à pied, et avait la charge d’aiguillonner les bœufs du -chariot qui suivait le nôtre, agita son aiguillon vers -<span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span>, en éclatant de rire. Et ce rire était plus lugubre -encore que toutes les clameurs de haine.</p> - -<p>Tandis que la caravane continuait à rouler, je demeurai -longtemps à regarder en arrière, vers Laban, -toujours debout sur ses étriers, devant la tombe du -bébé. Sinistre, oui sinistre était-il avec ses longs cheveux, -ses mocassins et ses guêtres effrangées. Sa chemise -de peau de daim était si vieille, et si battue par le -temps, qu’elle s’effilochait en filaments guenilleux, ceux-ci -remplaçant les belles franges dont jadis elle était ornée. -Laban tout entier avait l’air d’un drapeau déchiré, dont -flottaient les lambeaux.</p> - -<p>Mais ce qui, surtout, attirait mes regards d’enfant, -c’était, à sa ceinture, des touffes crasseuses de cheveux, -qui pendillaient. Lorsqu’il pleuvait, elles devenaient -d’un noir brillant. Je savais que c’étaient autant de -scalps d’Indiens et la vue m’en faisait toujours frémir.</p> - -<p>— Ça lui fait du bien d’épancher sa bile ! monologuait -à haute voix mon père. Voilà longtemps que je -m’attendais à la voir éclater.</p> - -<p>Je hasardai :</p> - -<p>— Je souhaiterais qu’il retourne sur ses pas et qu’il -nous rapporte une couple de scalps, pris aux méchants -que nous venons de quitter !</p> - -<p>Mon père me regarda et, avec un sourire sardonique :</p> - -<p>— Eh ! fils, tu n’aimes pas les Mormons ?</p> - -<p>Je secouai la tête avec énergie et je sentis se gonfler -en moi une haine furibonde, qui me coupait la voix. Je -répondis, au bout d’un instant :</p> - -<p>— Oh ! mon père ! Quand je serai grand, j’irai leur -faire la chasse avec un fusil !</p> - -<p>De l’intérieur de la voiture, ma mère intervint.</p> - -<p>— Toi, Jesse, dit-elle, veux-tu bien te taire ! Et tout -de suite !</p> - -<p>Et, s’adressant à mon père :</p> - -<p>— Tu devrais avoir honte de laisser l’enfant parler -ainsi !</p> - -<p>Deux journées de voyage nous amenèrent dans une -région dénommée les « Prairies-des-Montagnes » et là, -pour la première fois depuis que nous traversions et -avions quitté le pays des Mormons, nous campâmes -sans former aussi étroitement le cercle de nos chariots. -Ils furent poussés en rond, tant bien que mal, avec -beaucoup de brèches et sans que les roues fussent -enchaînées. Nous nous préparâmes à séjourner une -semaine en cet endroit.</p> - -<p>Il fallait à notre bétail un sérieux repos, avant de lui -faire affronter le vrai Désert, au seuil duquel nous nous -trouvions. Les mêmes basses collines de sable et de cailloux -nous entouraient, mais elles étaient ici plus abondamment -couvertes des mêmes broussailles. Sur le sable -poussait de l’herbe. A une centaine de pieds du campement -coulait une petite source, suffisante à peu près pour -les besoins des gens. Plus loin, dans un bas-fond, d’autres -sources sortaient du flanc des collines, et c’était à -celles-là que le bétail s’abreuverait.</p> - -<p>Nous avions campé tôt dans la journée et, notre séjour -devant se prolonger plus que de coutume, les femmes -procédèrent à une inspection générale du linge sale, -qu’elles projetaient de se mettre à laver, dès le lendemain.</p> - -<p>Les hommes, pour leur part, ne demeurèrent pas non -plus inactifs. Les uns entreprirent sur-le-champ de raccommoder -les harnais. D’autres, de réparer les châssis -des chariots et leurs armatures de fer. Il y eut, jusqu’à -la nuit, beaucoup de fer rougi au feu, beaucoup de coups -de marteaux, beaucoup d’écrous et de boulons resserrés.</p> - -<p>Étant allé vers Laban, je le trouvai assis par terre, les -jambes croisées, à l’ombre d’un chariot. Il était occupé -à se coudre une paire de mocassins et tirait l’aiguille, sans -relâche. Il était le seul homme de notre caravane qui -portât des mocassins de peau de daim et, tandis que je -rappelle aujourd’hui mes souvenirs, je n’ai pas l’impression -qu’il faisait partie de notre troupe lorsque nous quittâmes -l’Arkansas. D’où venait-il ? Je l’ignore. Il n’avait -non plus ni femme ni famille, ni chariot qui lui appartînt. -Il ne possédait rien que son cheval et son fusil, les vêtements -qu’il portait, et ses deux couvertures où il s’enroulait -le soir, et qui étaient serrées, le jour, dans un des -chariots qui s’en chargeait.</p> - -<p>Le matin suivant, advint le grand désastre.</p> - -<p>Après deux jours de voyage au delà des Mormons, -persuadés qu’il ne se trouvait pas d’Indiens, nous avions, -comme je l’ai dit, négligé de former le cercle complet -de nos chariots, et nous avions abandonné le bétail à -paître en liberté, sans personne pour le garder.</p> - -<p>Mon réveil fut pareil à un cauchemar imprévu. Ce fut -comme un coup de trompette soudain, qui me fit sursauter -et me laissa stupide, quelques instants durant.</p> - -<p>Je demeurai là, comme hébété, identifiant, à mesure -que je sortais de ma torpeur, les bruits variés, qui -concouraient à former dans leur ensemble un vacarme -effroyable : explosions, proches et éloignées, des fusils ; -cris et injures des hommes ; clameurs aiguës des femmes -et braillements des enfants. Bientôt je démêlai le bruit -sourd et le crissement des balles, qui venaient frapper le -fer des roues et la caisse des chariots.</p> - -<p>Je compris que ceux qui tiraient sur nous visaient -trop bas.</p> - -<p>Je voulus me lever. Mais aussitôt ma mère, qui était -en train de s’habiller, me força, sous la pression de sa -main, à me recoucher de tout mon long. Mon père était -déjà levé et, descendu du chariot, examinait la situation.</p> - -<p>Il fit tout à coup irruption près de nous, en criant :</p> - -<p>— Dehors, tous, vite ! A terre !</p> - -<p>Sans perdre de temps, il m’empoigna rudement de la -main, comme avec un harpon, et me jeta, plus qu’il ne -me poussa, vers l’extrémité du chariot d’où je sautai sur -le sol.</p> - -<p>J’y étais à peine que mon père, ma mère et le bébé -dégringolaient, pêle-mêle, à ma suite.</p> - -<p>— Creuse, Jesse ! me cria mon père. Fais comme moi !</p> - -<p>A son imitation, je me creusai un trou dans le sable, -derrière l’abri d’une des roues du chariot. Nous grattions -des mains, avec une hâte sauvage, et ma mère agissait -de même.</p> - -<p>— Dépêche-toi ! me criait mon père. Fais ton trou, -Jesse, le plus profond que tu pourras !</p> - -<p>Puis il se redressa et s’éloigna, dans le jour grisâtre de -l’aube, et je le vis qui courait, en clamant des ordres :</p> - -<p>— Couchez-vous ! Abritez-vous derrière les roues de -vos chariots ! Creusez des tranchées dans le sable ! -Que ceux qui ont femmes et enfants les fassent sortir -des voitures ! Cessez le feu ! Tenez prêts vos fusils et -préparez-vous à soutenir l’assaut, s’il nous est donné ! -Les célibataires doivent me rejoindre, moi et Laban ! Ne -vous levez pas… Avancez en rampant !</p> - -<p>Mais l’assaut ne se produisit pas. Pendant un quart -d’heure, le feu de nos ennemis continua, plus ou moins -régulier ou nourri. Nous en souffrîmes surtout aux premiers -moments de notre surprise, lorsque les balles -vinrent atteindre ceux de nos hommes qui, déjà levés, -construisaient et allumaient les feux, dont la lueur les -éclairait.</p> - -<p>Les Indiens, car c’était d’Indiens qu’il s’agissait, ainsi -que Laban nous l’apprit, n’avaient pas osé s’approcher -et c’était à bonne distance qu’allongés sur le sol ils tiraient -sur nous. On commençait à les distinguer nettement, -dans l’aube grandissante, et je vis que mon -père, qui se tenait à quelque distance de la tranchée -où ma mère et moi étions couchés, préparait une contre-attaque.</p> - -<p>Je l’entendis qui criait :</p> - -<p>— Feu ! Tous ensemble !</p> - -<p>A droite, à gauche, au centre, une salve de coups de -fusil, éclata chez les nôtres. Je fis, du sable, émerger -ma tête légèrement, et je pus constater que plus d’un -Indien avait été touché. Le feu avait aussitôt cessé et, -dans la fumée qui se dissipait, je vis nos ennemis qui -détalaient, en traînant après eux leurs morts et leurs -blessés.</p> - -<p>Nous profitâmes de ce répit pour nous mettre tous à -l’œuvre, sans tarder. Les chariots furent poussés, resserrés -et enchaînés, les timons à l’intérieur du cercle. Les -femmes même, les jeunes filles et les petits garçons -apportaient leur aide et poussaient de toutes leurs forces -sur les rayons des roues.</p> - -<p>Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux -bébés et enfants étaient morts, et trois étaient -mourants. Le petit Rish Hardacre avait été frappé au -bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je -me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa -blessure, tandis que sa mère le prenait sur ses genoux, -pour le bander. Je voyais ses joues baignées des larmes -qu’il avait versées. Mais maintenant il ne pleurait plus -et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait -de son avant-bras.</p> - -<p>Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot -des Foxwell. C’était une très vieille femme, impotente -et obèse, dont l’unique occupation était de rester assise, -toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la mère -d’Abby Foxwell.</p> - -<p>Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté -de son cadavre. Grant était très calme. Pas un pleur ne -mouillait ses paupières. Il était simplement assis près de -sa femme, son fusil posé en travers, sur ses genoux, et on -le laissait seul à sa douleur.</p> - -<p>Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer -alors capitaine Fancher (ainsi je connus quel était -mon nom de famille), toute la caravane besognait, avec -le zèle d’une troupe de castors.</p> - -<p>Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut -creusée une vaste tranchée, et le sable que l’on en tira fut, -tout autour, disposé en remblai. A l’intérieur de cette -sorte de fosse, les femmes traînèrent la literie, les vivres -et divers objets de première nécessité, qui furent tirés -des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la -pâte. Il n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, -aucun pleurnichement. Tous savaient comme moi qu’ils -étaient nés pour travailler.</p> - -<p>La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. -Sous les chariots de l’enceinte, une tranchée -moins profonde, avec un remblai également, fut pratiquée -à l’usage des combattants.</p> - -<p>Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait -faite hors du camp. Il annonça que les Indiens s’étaient -éloignés d’un demi-mille environ et palabraient entre -eux. Il avait, en plus, compté six des leurs, qu’ils avaient -emportés du champ de bataille et qui paraissaient à -l’agonie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14" title="XIV. Le supplice de la soif">CHAPITRE XIV<br /> -<span class="small">LE SUPPLICE DE LA SOIF</span></h2> - - -<p>Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes -des nuages de poussière qui s’élevaient au loin -et trahissaient la présence d’un nombre considérable -d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et semblaient -nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne -pouvions distinguer personne.</p> - -<p>Un de ces nuages, après s’être approché plus que les -autres, s’éloigna ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut -qu’une voix pour affirmer que ce grand nuage était notre -bétail, que l’on emmenait. Nos quarante chariots, qui -avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la -moitié du continent américain, en devenaient impuissants. -Les quelques bêtes qui étaient demeurées, pendant -la nuit, à l’intérieur du campement, avaient pris -la fuite au cours de la fusillade. Et, plus encore que les -morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur -irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient -rouler plus loin.</p> - -<p>A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait -vu une nouvelle troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. -On cherchait à nous encercler. A ce même moment, nous -découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui galopaient -sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline -pas trop éloignée, d’où ils nous dominaient et nous -observaient.</p> - -<p>— L’explication, la voilà ! dit à mi-voix Laban à mon -père, en montrant leur groupe de la main. Ce sont eux qui -ont poussé les Indiens contre nous.</p> - -<p>Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby -Foxwell, qui disait à ma mère :</p> - -<p>— Ce sont des blancs comme nous… Pourquoi ne -viennent-ils pas à notre secours ?</p> - -<p>Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être -destinée par ma mère, je rétorquai :</p> - -<p>— Ce ne sont pas des blancs ! Ce sont des Mormons !</p> - -<p>La journée s’écoula sans autre incident.</p> - -<p>Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité -bien noire, trois de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je -les vis partir. C’étaient Will Aden, Abel Milliken et -Timothée Grant.</p> - -<p>— Je les ai envoyés à <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span> pour demander du -secours, dit mon père à ma mère, tout en absorbant rapidement -quelques bouchées pour son souper.</p> - -<p>Ma mère hocha la tête.</p> - -<p>— Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du -campement. Ils ne nous apportent aucune aide, ni ne -nous adressent aucun signe d’amitié. Ceux de <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span> -n’en feront pas plus.</p> - -<p>Mon père observa :</p> - -<p>— Il y a de bons et de méchants Mormons…</p> - -<p>— Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons -jamais trouvé de bons !</p> - -<p>Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos -trois messagers. Mais je ne tardai pas alors à connaître -ce qui s’était passé. Tout le camp en était atterré.</p> - -<p>Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques -milles qu’ils furent entourés et défiés par les blancs. Will -Aden éleva la voix et déclara qu’ils appartenaient à la -compagnie Fancher, qu’ils allaient à <span lang="en" xml:lang="en">Cedar City</span> pour -demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de -fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au -galop, apporter la nouvelle.</p> - -<p>Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien -les hommes blancs qui avaient poussé sur nous les -Indiens. Le pire des périls, que nous redoutions depuis -si longtemps, fondait sur nous.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant -quitté l’abri des chariots, allèrent à la source pour y -chercher de l’eau. Les balles crépitèrent autour d’eux. -La source n’était pas éloignée de plus de cent pieds. Mais -le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens, -qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce -n’étaient pas, heureusement, de fameux tireurs, et les -nôtres rapportèrent l’eau sans avoir été touchés.</p> - -<p>Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués -comme nous l’étions aux rudesses de l’existence, nous -nous y trouvions assez confortablement. Il va de soi -que ce n’était pas gai pour les familles de ceux qui avaient -été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci.</p> - -<p>Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je -m’écartai subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai -pour ne rien perdre de ce qui se passait.</p> - -<p>Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la -grande fosse, à creuser un trou. Neuf cadavres, sept -d’hommes et deux de femmes, y furent ensemble ensevelis. -Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les corps, -exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son -mari et son père. Elle pleurait et se lamentait, avec de -grands cris. Les autres femmes furent longues à pouvoir -la calmer.</p> - -<p>Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait -facilement, les Indiens continuaient à palabrer -et à discuter, en un brouhaha formidable. Mais, à l’exception -d’un coup de fusil qu’ils tiraient sur nous, de temps -autre, ils n’attaquaient pas.</p> - -<p>Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, -dans la cervelle de ces bêtes vicieuses.</p> - -<p>— Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils -doivent faire et le faire ?</p> - -<p>La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans -notre fosse. Le soleil dardait sur nous ses rayons, dans un -ciel sans nuages, et pas un souffle de vent ! Les hommes, -allongés avec leurs fusils, dans la tranchée creusée sous -les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans la fosse, -où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui -était exposée au plein soleil, la température était terrible. -Des vélums, faits de couvertures étendues sur des -piquets, avaient été dressés au-dessus des blessés. On -grouillait et suffoquait, et sans cesse je cherchais quelque -prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les chariots, -pour porter fièrement à mon père quelque message.</p> - -<p>Nous avions incontestablement commis une faute -grave, quand, en formant le cercle de nos chariots, nous -n’y avions pas enclos la source. La cause en était dans -l’affolement qui avait suivi la première attaque des -Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait -pas être aussitôt suivie d’une seconde.</p> - -<p>Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous -l’étions au feu de l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne -pouvions risquer de déchaîner nos chariots et de les -pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes de -fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser -un puits. Des latrines y furent également aménagées.</p> - -<p>Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était -à pied et traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest -de notre camp. Il se tenait juste hors de la portée -d’un coup de nos fusils.</p> - -<p>A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, -l’attacha à deux aiguillons, liés ensemble pour en faire -une hampe plus solide, et hissa le tout en l’air, comme -drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et poursuivit -son chemin.</p> - -<p>Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de -fusil à longue portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, -dit-il, n’ont pas encore décidé de notre sort, et un coup -de fusil sur Lee pourrait faire pencher aussitôt, du mauvais -côté, la balance indécise.</p> - -<p>Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande -dans le drap et l’avoir attachée à un aiguillon :</p> - -<p>— Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta -sauvegarde. Essaie de le joindre et de lui parler. Ne fais -aucune réflexion sur ce qui est arrivé. Tâche seulement -de lui persuader de venir vers nous, pour causer.</p> - -<p>Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission -qui m’était confiée. Comme je me disposais à obéir sans -retard, Jed Durham cria qu’il voulait m’accompagner. Il -avait à peu près mon âge.</p> - -<p>— Durham, demanda mon père au père de l’enfant, -autorisez-vous votre fils à suivre Jesse ? Il vaut mieux -qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront l’un l’autre de commettre -des imprudences.</p> - -<p>Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, -deux gosses de neuf ans, sortîmes du camp sous la protection -du drapeau blanc, que nous brandissions.</p> - -<p>Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver -en courant, il déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même -pas arriver assez près de lui pour qu’il pût nous entendre. -Il disparut soudain, après s’être caché sans doute derrière -quelque broussaille. Vainement nos yeux le cherchèrent, -quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu -s’évanouir.</p> - -<p>Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien -de temps nous devions être absents et, comme d’autre -part les Indiens tiraient sur nous, nous continuâmes, -Jed et moi, à avancer. Nous battîmes consciencieusement -les buissons, sur une assez grande distance, et ne rentrâmes -au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous -deux avait été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de -temps. Mais une émulation mutuelle excitait notre zèle -et notre bravoure.</p> - -<p>Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout -en marchant avec notre drapeau blanc, nous découvrîmes -que notre campement était assiégé de tous côtés. -A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp -d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les -jeunes gens s’exercer à courir à fond de train, montés sur -leurs chevaux. Les Indiens qui nous avaient attaqués -étaient toujours campés sur leur colline basse, du côté de -l’est.</p> - -<p>Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, -sans être vus, une autre colline qui la dominait. Jed et -moi, nous passâmes une demi-heure à tenter de les -dénombrer. Nous conclûmes, très approximativement, -qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous constatâmes -aussi que des blancs étaient parmi eux et que la -discussion était très animée.</p> - -<p>Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance -minime, était un camp de blancs, dissimulé par un repli -du terrain. A proximité, cinquante à soixante chevaux -de selle tondaient l’herbe. Un peu plus vers le nord, -s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient -fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs.</p> - -<p>Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première -chose qui m’advint fut une gifle, que m’administra -ma mère, pour me punir d’être resté si longtemps éloigné. -Mais mon père nous louangea fort, Jed et moi, lorsqu’il -eut entendu notre rapport.</p> - -<p>— Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron -Cochrane, de nous préparer dès maintenant à une attaque. -Le cavalier aperçu par les enfants était sans doute -un messager, qui apportait des ordres supérieurs. C’est -en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans -rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos -ennemis ne ménagent pas la viande de leurs montures.</p> - -<p>Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, -Laban partit à la découverte, sous la garde du drapeau -blanc qui nous avait déjà servi, à Jed et à moi. Mais il -ne s’était point éloigné de vingt pas que les Indiens ouvraient -le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser -chemin.</p> - -<p>Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me -trouvais dans la grande fosse, à garder le bébé, tandis que -ma mère étendait des couvertures sur le sol, pour préparer -un lit. Toute la caravane était littéralement empilée. -Tellement que tout le monde, la nuit précédente, n’avait -pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient -dû dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux.</p> - -<p>Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant -un coup sur l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap -était mourant. Il avait été atteint à la tête, lors de la première -attaque, et, toute cette journée, il avait déliré, en -divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à ma -mère des crises de nerfs, il fredonnait :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Le premier petit Diable disait au second petit Diable :</div> -<div class="verse i2">« Donne-moi du tabac de ta tabatière ! »</div> -<div class="verse">Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable :</div> -<div class="verse i3">« Épargne tes sous, mon frère,</div> -<div class="verse i2">« Et toujours auras tabac dans ta tabatière ! »</div> -</div> - -<p>J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le -bébé quand l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait -et, de tous mes yeux, je fixais Silas Dunlap, qui achevait -de mourir. La main de sa femme, Sarah, était posée sur -son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient silencieusement. -C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit.</p> - -<p>Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs -balles. L’ennemi formait un demi-cercle, qui allait de -l’est à l’ouest, et nous criblait de plomb. Chacun, parmi -nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre terre. Les petits -enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes, au -début, crièrent aussi.</p> - -<p>Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. -Grand était mon désir de ramper jusqu’à la tranchée, -sous les chariots, où nos hommes entretenaient, -sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes intentions, -ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près -du bébé.</p> - -<p>Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait -encore lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite -Dorothée Castleton, qui n’avait que dix ans, tenait le -bébé dans ses bras. Elle ne fut pas atteinte. J’entendis -que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû rebondir -sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans -la grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était -là qu’un simple hasard et, sauf les accidents de ce genre, -affirmait-on, nous étions en sûreté.</p> - -<p>Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait -plus. Ce n’était pas de chance pour moi ! Je n’avais -jamais vu personne au moment précis de sa mort, et -j’eusse été curieux de ce spectacle.</p> - -<p>La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. -Elle cria et hurla avec une telle persistance qu’elle engendra -une crise semblable chez Mrs. Hastings. En entendant -ce boucan, mon père envoya vers nous Watt -Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se -passait, puis s’en retourna.</p> - -<p>La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant -cessa, et il n’y eut plus, comme la veille, que quelques -coups isolés. Deux de nos hommes furent blessés au cours -de cette seconde attaque, et on les ramena dans la grande -fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi -que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des -autres morts.</p> - -<p>Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour -creuser le puits plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, -en fait d’eau, que du sable humide. D’autres -hommes se risquèrent à aller quérir à la source quelques -seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, -après que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, -à la hauteur du poignet, par une balle.</p> - -<p>Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions -assiégés), la chaleur et la sécheresse étaient pires que -jamais. Nous nous éveillâmes avec la soif et il n’y eut -pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement sèches que -nous eussions été incapables de manger. J’essayai de -mordre dans un morceau de pain que ma mère m’avait -donné, mais je dus y renoncer. Des salves de coups de -fusil étaient tirées sur nous derechef, que suivaient de -longues acclamations, puis un silence complet. Mon père -ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller -les munitions, car nous allions bientôt nous en -trouver à court.</p> - -<p>On continuait à creuser le puits. Il était si profond -qu’il fallait en hisser le sable avec des cordes et des seaux. -Ceux qui le recevaient et vidaient étaient exposés aux -balles, et l’un d’eux fut atteint à l’épaule. Il se nommait -Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot des -Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit -vers lui, tandis que les balles volaient et la contraignaient -à revenir se mettre à l’abri.</p> - -<p>Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut -trimer dur pour retirer du sable le couple de travailleurs -qui s’y trouvait enfoui. Ce n’est qu’au bout d’une heure -que l’on parvint à dégager Amos Wentworth. Après -quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux -chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, -on ne trouva rien encore que du sable humide. L’eau ne -filtrait toujours pas.</p> - -<p>La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait -de plus en plus intenable. Les enfants réclamaient -à boire en pleurant, et les bébés piaillaient et gémissaient -sans discontinuer.</p> - -<p>Robert Carr, un autre blessé qui était couché à -dix pieds environ de ma mère et de moi, avait perdu la -raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air avec ses bras et -de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi -battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et -les Mormons. Il y en avait d’autres qui priaient avec -ferveur, et les trois grandes sœurs Demdike chantaient -des psaumes, en compagnie de leur mère. D’autres -encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté -du puits, et l’accumulaient contre le corps de -leurs bébés, pour essayer de les rafraîchir et de les calmer.</p> - -<p>Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères -Fairfax, prenant des seaux, rampèrent sous un chariot -et coururent, d’un trait, vers la source. Gilles n’était pas -arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus heureux -put aller et revenir, relativement indemne. Les deux -seaux qu’il rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il -en avait laissé échapper une partie, en courant. Il rampa -à nouveau sous les chariots et descendit dans la grande -fosse. Sa bouche saignait.</p> - -<p>Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, -pour tant de personnes. Les bébés seuls, les très jeunes -enfants et les blessés, en eurent leur petite part. Je n’en -pus obtenir une seule goutte. Mais ma mère, trempant un -linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna pour -le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge -humide et elle ne garda rien pour elle-même.</p> - -<p>La situation empira encore, au cours de l’après-midi. -Le soleil implacable continuait à luire, dans un ciel sans -nuages et sans vent, et transformait notre trou de sable -en fournaise. Les détonations n’arrêtaient pas de crépiter -autour de nous et les Indiens de jeter leurs cris -perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait -nos hommes à tirer un coup de feu, et uniquement -les meilleurs tireurs, comme Laban et Timothée Grant.</p> - -<p>Cependant une décharge ininterrompue de plomb -s’abattait sur le campement. Il n’y eut pas de ricochets -trop désastreux. Quatre seulement de nos hommes furent -blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement.</p> - -<p>Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit -dans la grande fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma -mère et de moi. Il écoutait, le visage contracté, toutes les -lamentations, tous les sanglots de tant de malheureux -êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en -alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable -humide, dont il fit un cataplasme qu’il appliqua sur la -poitrine et sur les épaules d’un des blessés, qui se plaignait -plus fort que les autres.</p> - -<p>Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et -envoya chercher dans la tranchée le père de Jed. Nous -étions tellement pressés les uns contre les autres qu’il -était impossible de faire un mouvement dans la fosse -sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner -les corps de ceux qui étaient allongés.</p> - -<p>— Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens ?</p> - -<p>Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais -destiné à une autre mission, non moins glorieuse que la -précédente.</p> - -<p>— Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons ?</p> - -<p>Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher -ma bile, sans craindre le revers vengeur de la main maternelle, -je m’écriai, avec conviction :</p> - -<p>— Non ! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons !</p> - -<p>Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres -serrées de mon père. Il reprit :</p> - -<p>— En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec -Jed, chercher de l’eau ?</p> - -<p>J’exultai.</p> - -<p>— Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, -alors, ne tireront-ils pas sur vous.</p> - -<p>Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller -tel que j’étais, comme un homme, un homme véritable, -en pantalon. Mais mon père déclara que, si je refusais -d’obéir, il trouverait un autre petit garçon pour accompagner -Jed. Alors je cédai.</p> - -<p>On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on -amena, et qui contenait les robes du dimanche de leurs -deux jumelles, qui étaient à peu près de la même taille -que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous aider à les -revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre -depuis notre départ de l’Arkansas.</p> - -<p>Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah -Dunlap et vint nous accompagner jusqu’à la tranchée, -sous les chariots. Là, derrière le petit parapet de sable, -je reçus, et Jed avec moi, ses dernières instructions. Puis -nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à découvert.</p> - -<p>Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements : -bas blancs, robes blanches, avec une grande ceinture -bleue, et chapeaux d’été blancs. La main droite de -Jed et ma main gauche s’étreignaient étroitement. Dans -nos deux mains libres, nous portions chacun deux petits -seaux.</p> - -<p>— Prenez votre temps ! nous jeta mon père, comme -nous commencions à avancer. Allez doucement ! Marchez -comme des filles.</p> - -<p>Pas un coup de fusil ne fut tiré.</p> - -<p>Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes -nos seaux et, avant de revenir, nous nous allongeâmes -à plat ventre, pour boire une longue lampée, à -même la source. Un seau plein dans chaque main, nous -rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu !</p> - -<p>Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous -effectuâmes ainsi. Quinze ou vingt, au bas mot. Nous -marchions lentement, nous donnant la main à l’aller. -Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce -manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, -nous nous allongeâmes pour boire longuement à la source.</p> - -<p>Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens -avaient momentanément cessé leur feu, ils avaient en -cela obéi aux ordres des blancs qui étaient avec eux. -Avait-on cru que nous étions vraiment des filles ? Je -l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous préparions -à nous mettre en route pour un nouveau voyage, -quand un coup de feu éclata, puis un second.</p> - -<p>— Reviens ! me cria ma mère.</p> - -<p>Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, -comme nos regards. Je le savais têtu, il me savait -obstiné, et nous étions décidés, chacun, à demeurer -quand même, si l’un de nous se retirait.</p> - -<p>Je me remis donc en marche et il m’imita.</p> - -<p>— Ici, Jesse ! cria à nouveau ma mère. Et il y avait -plus d’une gifle dans ses paroles.</p> - -<p>Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai :</p> - -<p>— Allons-y !</p> - -<p>Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous -parut que tous les fusils des Indiens étaient lâchés sur -nous. J’arrivai à la source le premier, en sorte que Jed, -qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour remplir ses -seaux, que j’eusse empli les miens.</p> - -<p>— A mon tour, maintenant ! dit-il.</p> - -<p>Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait -visiblement l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir -la gloire de demeurer le dernier.</p> - -<p>Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il -eût terminé. Je suivais du regard les petits nuages de -poussière qu’autour de nous soulevaient les balles. -Finalement, nous reprîmes côte à côte notre course.</p> - -<p>— Pas si vite ! disais-je à Jed. Tu vas renverser la -moitié de ton eau !</p> - -<p>Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas -sensiblement.</p> - -<p>A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon -long, la tête la première. Une balle qui avait frappé le -sol, juste devant moi, avait fait jaillir du sable plein -mes yeux. Sur le moment, je me crus touché.</p> - -<p>Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait.</p> - -<p>— Tu l’as fait exprès ! ricana-t-il, tandis que je me -remettais sur mes pieds.</p> - -<p>Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais -volontairement laissé choir, afin de renverser mon eau -et d’avoir la gloire d’en retourner chercher d’autre.</p> - -<p>Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une -sérieuse affaire. Si sérieuse que je ne voulus pas lui donner -un démenti et que je refoulai, en courant, vers la -source. Et Jed Durham au mépris des balles qui soulevaient -la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, -tout droit à la même place, en m’attendant.</p> - -<p>Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, -mettant dans notre témérité même notre point d’honneur -d’enfants. Mais, quand nous arrivâmes au but, -j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait crevé, -près de sa base, un des seaux de Jed.</p> - -<p>Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et -j’essuyai un sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune -gifle. Elle avait certainement compris que mon père, qui, -durant ce sermon, clignait de l’œil vers moi, derrière elle, -ne tolérerait pas qu’elle me frappât. C’était la première -fois de ma vie qu’entre mon père et moi se traduisait -ainsi une communauté de sentiments intimes.</p> - -<p>Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et -moi fûmes consacrés héros. Les femmes, des larmes -dans les yeux, nous accablaient de bénédictions et se -jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers.</p> - -<p>Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon -orgueil, l’exubérance de ces démonstrations. Mais, quand -Jérémie Hopkins, qui avait son moignon de bras entouré -d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous -étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors -mon cœur se gonfla.</p> - -<p>Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation -de mon œil droit, causée par le sable qu’avait -fait rejaillir la balle. Ma mère l’examina et déclara qu’il -était tout injecté de sang. Quant à moi, que je le tinsse -ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt -je l’ouvrais, et tantôt le fermais.</p> - -<p>La situation s’était un peu détendue, dans la grande -fosse. Chacun avait pu boire. Et, quoique se posât le -problème de savoir comment nous pourrions recommencer -à nous procurer de l’eau, on se reprenait à espérer. Le -point noir était nos munitions. Une révision, faite par -mon père dans tous les chariots, aboutit à un total de -cinq livres de poudre. Il n’y en avait guère plus dans les -poires à poudre des hommes.</p> - -<p>Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, -comme la veille, avec le soleil couchant, je me faufilai -dans la tranchée, sous les chariots, près de Laban, que -j’y rencontrai.</p> - -<p>J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant -qu’en me découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner -sur mes pas. Il n’en fut rien. Il continua à observer avec -méfiance, entre les roues des chariots, tout en mâchonnant -son tabac. De temps à autre, il crachait toujours -à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le -sable un petit trou.</p> - -<p>Je me hasardai à rompre le silence.</p> - -<p>— Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries ?</p> - -<p>C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il -m’abordait par cette même phrase.</p> - -<p>Il ne broncha pas et répondit :</p> - -<p>— A merveille, jeune homme ! Et mieux que jamais je -me porte, maintenant que j’ai pu recommencer à chiquer. -Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche tellement sèche, -que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma chique. -Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau…</p> - -<p>Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, -par-dessus la petite colline du nord-est, qui était -occupée par les blancs.</p> - -<p>Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en -joue, pendant une bonne minute. Puis il laissa retomber -son arme.</p> - -<p>— Quatre cents yards ! dit-il. Il vaut mieux ne pas -risquer le coup. Il se peut que je l’atteigne. Mais je peux -aussi le rater. Ton père, petit, tient à la poudre.</p> - -<p>Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, -car, après mon exploit, j’estimais que je pouvais -parler en homme, je demandai :</p> - -<p>— Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous -sortir d’ici ?</p> - -<p>Laban parut réfléchir profondément.</p> - -<p>— Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous -sommes dans un fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, -nous en sortirons, je te le dis. Tu peux, sur cette chance, -parier sans crainte jusqu’à ton dernier dollar.</p> - -<p>— Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront -jamais.</p> - -<p>— Et quels donc ?</p> - -<p>— Eh bien ! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, -et tous les autres.</p> - -<p>— Que veux-tu, Jesse ? N’en parlons plus… Ceux-là -sont déjà sous terre. Ne sais-tu pas que toute caravane -doit semer des morts le long de sa route ? Il en a été -ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et le -monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, -Jesse, vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la -main dans la main. Il en a été ainsi depuis des milliers -d’années. Et toujours la naissance l’emporta sur la mort. -Je le suppose, du moins, puisque la terre ne s’est jamais -vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont -crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet -après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien ! non ! -Tu es ici, n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a -toutes chances pour que, quand tu seras grand, tu -deviennes, en Californie, le père d’une nombreuse famille.</p> - -<p>Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la -bonhomie de Laban envers moi, m’encouragèrent à -formuler un désir qui, depuis longtemps, mijotait dans -mon cerveau.</p> - -<p>— Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons -que tu sois tué ici…</p> - -<p>— Qui ? Moi ! s’exclama-t-il.</p> - -<p>— Je dis seulement : « Supposons », expliquai-je.</p> - -<p>— Ça va ainsi ! Continue. Supposons que je sois tué…</p> - -<p>— Voudrais-tu me léguer tes scalps ?</p> - -<p>Il ronchonna en lui-même, puis grommela :</p> - -<p>— Qu’en ferais-tu ? Ta mère te giflerait, si elle voyait -que tu les portes.</p> - -<p>— Oh ! je ne les porterais pas devant elle ! Mais -voyons, Laban, bien franchement, si tu es tué, il faut -bien que quelqu’un en hérite de tes scalps. Pourquoi pas -moi ?</p> - -<p>— Pourquoi pas ? Pourquoi pas ?… C’est très exact. -Je t’aime, Jesse, et j’aime ton papa… Convenu ! A la -minute même où je mourrai, les scalps deviendront ta -propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée -Grant, ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée ?</p> - -<p>Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il -avait effectivement entendu et je demeurai tout abasourdi -de l’immensité de ma bonne fortune, suffoqué de -bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de Laban, un -seul mot de remerciement.</p> - -<p>L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil -et des milliers de coups de fusil furent tirés sur le -campement. Aucun des nôtres, bien abrités, ne fut atteint. -De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de trente coups, -et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un -Indien.</p> - -<p>Entre temps, Laban me confia que, depuis le début -du siège, les Indiens seuls avaient nourri la fusillade. -Pas un seul blanc n’avait tiré. C’était certain et fort surprenant. -Pourquoi agissaient-ils ainsi ? Ils ne nous apportaient -aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non -plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer -avec les Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet -inquiétant mystère ?</p> - -<p>Le matin du quatrième jour, la soif recommença à -nous tourmenter cruellement. Une lourde rosée était -tombée pendant la nuit. Hommes et femmes, pour se -rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les timons -des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles -de roues.</p> - -<p>La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller -avant le point du jour ; qu’il avait, seul, rampé -jusqu’au camp des blancs ; que ceux-ci étaient déjà -debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de -leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, -saisir quelques mots de leurs prières, dont nous étions -l’objet, et où ils demandaient à Dieu de leur inspirer ce -qu’ils devaient faire de nous.</p> - -<p>J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell :</p> - -<p>— Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes -pensées !</p> - -<p>— Et qu’il ne tarde pas trop ! répondit Abby Foxwell. -Car, après un autre jour sans eau, et nos munitions épuisées, -que pourrions-nous devenir ?</p> - -<p>Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de -fusil ne partit. Le soleil flamboyait dans l’air immobile. -Nos soifs allaient croissant. Bientôt les bébés altérés se -mirent à pleurer, les enfants à se plaindre et à se lamenter.</p> - -<p>A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se -disposa à partir pour la source. Comme il se préparait à -ramper sous un des chariots, Anne Demdike courut vers -lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir.</p> - -<p>Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup -de feu ne fut tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait -ses seaux, ni à son retour.</p> - -<p>— Le ciel soit loué ! s’écria quand il fut rentré, la -vieille Mrs. Demdike. Ils se sont laissés toucher par la -grâce du Seigneur.</p> - -<p>Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes.</p> - -<p>Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui -nous avait un peu réconfortés, un homme apparut, porteur -d’un drapeau blanc.</p> - -<p>Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques -minutes de conversation, il s’en revint parler à mon père -et aux autres hommes. Un peu en arrière du parlementaire, -nous avions aperçu Lee, debout, et qui nous regardait.</p> - -<p>Une émotion intense s’empara de toute la caravane. -Les femmes, estimant leurs peines finies, pleuraient et -s’embrassaient les unes les autres. Il y en avait, dont la -vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des <i>Alleluia</i> et bénissaient -Dieu.</p> - -<p>La proposition qui nous avait été faite, et que nos -hommes avaient acceptée, était que nous nous remettions -immédiatement en route, sous les plis du drapeau -parlementaire, et que les blancs protégeraient notre -exode.</p> - -<p>J’entendis mon père dire à ma mère :</p> - -<p>— Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait…</p> - -<p>Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon -de chariot.</p> - -<p>— Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il -s’ils nous trahissaient ?</p> - -<p>Mon père eut un geste vague et répondit :</p> - -<p>— Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos -munitions sont épuisées.</p> - -<p>Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et -les firent rouler de façon à pratiquer des brèches dans -leur cercle. J’observais avec attention.</p> - -<p>Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de -chevaux, qu’il amenait, dit-il, à notre intention. Tout le -monde se groupa autour de lui. Il conta qu’il avait fort à -faire avec les Indiens, pour les maintenir à distance, et -que le major Higbee, avec cinquante hommes de la -milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa -protection.</p> - -<p>Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez -Laban, et chez nombre de nos hommes, ce fut lorsque -Lee nous déclara que nous devions nous séparer de nos -fusils et les déposer dans un des chariots. Le prétexte -invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité -des Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour -eux, d’être les prisonniers de la milice des Mormons, et -ils nous laisseraient partir sans récriminer.</p> - -<p>Mon père parut se raidir contre une semblable demande -et se préparait à refuser. Il échangea un regard -avec Laban, qui lui répondit, à voix basse :</p> - -<p>— Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains -que dans les chariots, puisque nous n’avons plus de -poudre.</p> - -<p>Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, -furent montés dans un des deux chariots amenés par -Lee, et qui avaient chacun un homme pour les conduire. -Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait -les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, -nous avions neuf ans et, de plus, étions plutôt grands -pour notre âge. Aussi Lee nous rangea-t-il dans le groupe -des plus âgés, en nous disant que nous devions aller à -pied, avec les femmes.</p> - -<p>Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le -plaça dans le chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la -vis qui se mordait les lèvres, et elle laissa faire. C’était -une femme d’âge moyen, aux yeux gris et aux traits -durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis, quelque -embonpoint. Mais le long voyage et les privations -subies avaient marqué sur elle leur empreinte. En sorte -que ses joues s’étaient creusées, qu’elle avait maigri -et que, comme toutes les autres femmes de la caravane, -son visage avait pris une expression pensive et -angoissée.</p> - -<p>Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la -marche. Il dit que les femmes, et les enfants qui chemineraient -avec elles, iraient les premiers, à la file, derrière -les deux chariots. Ensuite viendraient les hommes, un -par un.</p> - -<p>A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha -les fameux scalps, qui pendaient à sa ceinture, et me les -attacha autour de la taille.</p> - -<p>Je protestai :</p> - -<p>— Mais tu n’es pas encore tué, Laban !</p> - -<p>— Je m’en flatte ! répondit-il en badinant. Je viens -seulement de me mettre en ordre avec Dieu. Porter des -scalps est une vanité toute païenne.</p> - -<p>Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna -brusquement ses talons, afin de rejoindre les autres -hommes de la caravane. Une dernière fois encore, il détourna -la tête et me cria :</p> - -<p>— Allons, au revoir, Jesse ! Au revoir !</p> - -<p>Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans -ces adieux, lorsqu’un blanc entra, sur son cheval, dans -notre enceinte. Il disait que le major Higbee l’avait -envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter, -parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, -recommencer leur attaque.</p> - -<p>Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets -qu’elle pouvait emporter. Nous abandonnions derrière -nous tous nos grands chariots, pour suivre les deux qui -avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les talonnaient -de près. Quand nous fûmes à deux cents yards -en avant, nos hommes, à leur tour, se mirent en marche.</p> - -<p>A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. -Appuyés sur leurs fusils, les soldats, debout, formaient -une longue double ligne, écartés les uns des autres de six -pieds environ. Tandis que tous défilions devant eux, je -ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui -était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres -comme des croque-morts. Les femmes l’observèrent -aussi, et quelques-unes se mirent à pleurer.</p> - -<p>Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas -voir mes scalps. Derrière moi venaient les trois sœurs -Demdike, deux d’entre elles soutenant leur vieille mère. -J’entendis, devant nous, Lee qui criait sans cesse, aux -deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne -pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs -Demdike affirma être le major Higbee, se tenait en selle -sur son cheval, derrière les soldats, et nous regardait -passer. Pas un Indien n’était en vue.</p> - -<p>Comme je venais de tourner la tête pour voir si je -n’apercevais pas Jed Dunham, l’événement eut lieu.</p> - -<p>J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte :</p> - -<p>— Faites votre devoir !</p> - -<p>Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient -d’un coup unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. -Puis, à une nouvelle décharge, ce fut le tour des -femmes. Les sœurs Demdike et leur mère tombèrent -toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher -ma mère. Elle aussi était par terre.</p> - -<p>De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens -apparaissaient, qui faisaient feu à bout portant. Je vis -les deux sœurs Dunlap qui se sauvaient dans les sables, -et je courus après elles, car blancs et Indiens nous tuaient -pêle-mêle.</p> - -<p>Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des -chariots tirant sur deux des nôtres, qui étaient blessés et -s’y trouvaient. Les chevaux de l’autre chariot, effrayés -par la fusillade, ruaient et se cabraient, avançaient -et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les -maintenir.</p> - -<p>Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les -sœurs Dunlap, tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, -à ce point précis, s’arrêtent. Jesse Fancher cesse -d’exister et disparaît pour toujours.</p> - -<p>La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était -sien, matière fugace, passa comme une apparition et ne -fut plus.</p> - -<p>Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. -Et, dans sa réincarnation suivante, il a animé le corps -visible (qui n’est en réalité qu’une apparition nouvelle), -connu sous le nom de Darrell Standing ; lequel -va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et expédié -dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent.</p> - -<p>Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, -nommé Matthew Davies, qui appartient à la génération -des plus vieux prisonniers et qui sert d’aide lors des exécutions.</p> - -<p>Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune -Jesse Fancher. J’ai pu contrôler, par lui, les événements -que je viens de raconter. Au temps où il était enfant, on -parlait souvent, dans sa famille, du grand massacre des -Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en -bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. -On estima qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir -et pouvoir parler un jour.</p> - -<p>J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme -et j’affirme que jamais, dans mon existence de Darrell -Standing, je n’avais auparavant lu une seule ligne, entendu -une seule parole se rapportant à la caravane du -capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes.</p> - -<p>Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de -la prison de San Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il -est évident que je n’ai pu les tirer de rien, pas plus que je -n’ai pu créer la dynamite que l’on me réclamait.</p> - -<p>Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la -seule explication plausible est qu’ils avaient subsisté -dans mon esprit immortel qui, contrairement à la matière, -ne saurait périr.</p> - -<p>Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, -que Matthew Davies m’a encore déclaré ceci. Quelques -années après le massacre, dont la nouvelle avait transpiré, -Lee fut arrêté par la police du gouvernement des -États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y -être exécuté, à l’endroit même où notre caravane avait -campé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15" title="XV. Rêves d’opium ou réalités ?">CHAPITRE XV<br /> -<span class="small">RÊVES D’OPIUM OU RÉALITÉS ?</span></h2> - - -<p>Quand, au terme de mes premiers dix jours consécutifs -de camisole, je fus ramené à la vie consciente par le -pouce du docteur Jackson, qui pressait, pour l’écarter, -une de mes paupières, j’ouvris successivement mes deux -yeux et, tournant mon visage vers le gouverneur Atherton, -j’eus le sourire.</p> - -<p>— Trop misérable pour vivre et trop vil pour mourir !</p> - -<p>Telle fut l’appréciation flatteuse qu’il porta sur moi.</p> - -<p>— Les dix jours sont achevés gouverneur…</p> - -<p>— C’est bon, grommela-t-il. Nous allons vous délacer.</p> - -<p>— Ce n’est pas cela, lui dis-je. Vous avez certainement -remarqué mon sourire. Et vous n’avez point, sans doute, -oublié notre petit pari. Avant de me délacer — ce qui -n’est pas autrement urgent — donnez donc à Morrell et -à Oppenheimer le tabac Bull Durham et le papier à -cigarettes que vous avez promis. Pour que vous fassiez -bonne mesure, voici un autre sourire…</p> - -<p>— Oui, oui, je connais les bluffs familiers aux animaux -de votre espèce, déclara, d’un air sentencieux, le -gouverneur Atherton. Vous n’en serez pas plus avancé ! -Je ne sais ce qui me retient de vous battre, vous qui -battez tous les records de la camisole.</p> - -<p>— Le fait est, opina le docteur Jackson, que je n’ai -jamais entendu parler d’un homme qui sourit, après dix -jours de ce traitement.</p> - -<p>— C’est du bluff ! je le répète… répondit le gouverneur. -Délace-le, Hutchins.</p> - -<p>Je murmurai derechef, car la vie en moi était devenue -si faible, qu’il me fallait réunir le peu de forces qui me -restaient, et y joindre toute ma volonté, pour pouvoir -émettre seulement ce murmure :</p> - -<p>— Pourquoi cette hâte, gouverneur ? Oui, pourquoi -cette hâte ? Je n’ai pas de train à prendre. Et je suis si -diantrement à l’aise dans ma situation que je préfère, -mille fois, n’être pas dérangé.</p> - -<p>On me délaça cependant et on me roula sur le sol, hors -de la fétide camisole, comme un paquet inerte et impuissant.</p> - -<p>Le capitaine Jamie se pencha sur moi.</p> - -<p>— Je ne m’étonne pas, dit-il, qu’il se trouvât bien là -dedans. Il ne sent rien. Il est paralysé.</p> - -<p>— Paralysé comme votre vieille grand’mère ! ricana -le gouverneur. Du bluff ! vous dis-je. Mettez-le un peu -sur ses pieds et vous verrez s’il ne tient pas debout.</p> - -<p>Hutchins et le docteur réunirent leurs efforts pour me -redresser.</p> - -<p>Quand ce fut fait :</p> - -<p>— Lâchez maintenant ! commanda Atherton.</p> - -<p>La vie n’avait pu, tout naturellement, revenir d’un -seul coup dans mon corps, qui, dix jours durant, avait -été comme mort. Le résultat en fut que, n’ayant sur ma -matière aucune influence, je flageolai sur les genoux, -tanguai en des torsions diverses et, finalement, vins -m’écraser le front contre le mur de ma cellule.</p> - -<p>— Vous voyez bien ! dit le capitaine Jamie.</p> - -<p>— Oui, oui, bien joué ! s’obstina le gouverneur Atherton. -Cet homme a du cran, je le reconnais. C’est un simulateur -admirable !</p> - -<p>— Vous parlez d’or, gouverneur, murmurai-je, allongé -par terre. Je l’ai fait exprès. C’est une chute de comédie. -Relevez-moi encore et je recommencerai. Je vous promets -beaucoup à rire…</p> - -<p>Je ne m’attarderai pas sur la torture que j’éprouvai, -comme les fois précédentes, par suite du retour de la circulation -du sang. C’était déjà pour moi une vieille histoire, -qui régulièrement allait se renouveler à chaque -période de camisole. Les marques indélébiles que cette -intense souffrance a creusées sur mon visage, je les -emporterai à la potence.</p> - -<p>Quand, enfin, ils me laissèrent seul, je restai étendu -par terre tout le reste de la journée, hébété, dans un -demi-coma. Il y a une sorte d’anesthésie de la douleur, -engendrée par la douleur même et par son excès. J’ai -connu cette anesthésie.</p> - -<p>Vers le soir, je réussis à me traîner, çà et là, sur le sol -de ma cellule, sans pouvoir me tenir debout. Je bus beaucoup -d’eau — comme le petit Jesse assoiffé, étendu sur le -sable brûlant. Ce fut le lendemain seulement que, par -un effort puissant de ma volonté, je me décidai et parvins -à manger l’horrible pain que l’on m’avait laissé.</p> - -<p>Le programme du gouverneur Atherton n’avait pas -varié. Me permettre de me reposer et de récupérer des -forces, quelques jours durant. Puis, si je n’avais pas -avoué où était cachée la dynamite, me remettre, pour -dix jours, dans la camisole.</p> - -<p>Lui-même me l’avait répété, et je lui avais simplement -répondu :</p> - -<p>— Navré je suis, de tout mon cœur, de vous causer -tant d’ennuis, gouverneur. Quel dommage que je m’obstine -encore à vivre ! Ma mort vous soulagerait de tous -vos tourments. Que voulez-vous ? Si je ne meurs pas, ce -n’est point de ma faute.</p> - -<p>Je ne crois pas qu’à cette époque je pesasse plus de -quatre-vingt-dix livres. Deux ans avant, lorsque se refermèrent -sur moi les portes de la prison de San Quentin -je faisais cent soixante-cinq livres. J’avais perdu, semblait-il, -tout ce que je pouvais perdre. Il ne paraissait pas -possible que je pusse, à la fois, perdre une once de plus et -continuer à vivre. Cependant, au cours des mois qui suivirent, -once par once, je continuai à diminuer de poids, -jusqu’à me rapprocher plus, selon mon calcul approximatif, -de quatre-vingts livres que de quatre-vingt-dix.</p> - -<p>Il y a des gens qui s’étonnent de voir à quel point certains -hommes peuvent s’endurcir. C’est une affaire d’entraînement. -Le gouverneur Atherton était un homme dur, -et sa dureté m’endurcissait. Par contre-coup, ma propre -dureté réagissait sur la sienne et l’accroissait.</p> - -<p>Quoi qu’il fît, il ne réussit pas pourtant à me tuer. Si je -vais mourir, c’est qu’une loi précise et un juge impitoyable, -qui l’a appliquée, m’ont condamné à la potence, -pour avoir frappé un geôlier avec mon poing. Jusqu’à la -dernière seconde, je protesterai toujours que le nez de ce -gardien avait une aptitude spéciale à saigner. Quand je -donnai ce coup de poing, mes yeux clignotaient à la lumière, -comme ceux d’une chauve-souris, et j’étais, à la -lettre, un squelette, chancelant sur ce qui lui servait de -pieds. Comment aurais-je pu frapper bien fort ? Quelquefois -je me demande si ce malheureux nez a réellement -saigné. Bien entendu, Thurston l’a juré, à la barre des -témoins. Mais j’ai vu des geôliers prêter serment pour de -pires parjures.</p> - -<p>Ed. Morrell brûlait de savoir si j’avais continué à -réussir mes expériences. Mais ce fut seulement lorsque, la -nuit suivante, Jones Face-de-Tourte fut venu relever -Smith que, profitant de son illégale faculté de pioncer, je -pus engager sérieusement la conversation avec mes -deux compagnons. Lorsque j’eus terminé mon récit, -Oppenheimer déclara :</p> - -<p>— Rêves d’opium !</p> - -<p>Puis, après un silence, il reprit :</p> - -<p>— Au temps où j’étais garçon de courses, j’ai, une fois, -fumé de l’opium. Je puis te dire, Standing, que, pour -ce qui est de voir des choses, je t’aurais rendu des points. -C’est, je me figure, le truc qu’emploient les romanciers -pour se monter l’imagination.</p> - -<p>L’opinion d’Ed. Morrell m’était favorable, au contraire. -Il ne doutait pas de ce que je racontais. Les -résultats, cependant, étaient différents chez lui de ceux -que j’obtenais. Lorsque son corps, m’expliquait-il, -mourait dans la camisole, il demeurait Ed. Morrell. -Jamais il ne remontait dans des existences antérieures. -Lorsque son esprit était libéré de la matière, c’était pour -errer toujours dans le temps présent. Dans cet état, il lui -était donné de contempler sa dépouille, gisante sur le sol -de son cachot, puis d’errer à travers San Francisco et -d’y voir ce qui s’y passait. Il avait ainsi visité deux fois sa -mère et, les deux fois, il l’avait trouvée endormie. Mais -il n’avait aucun pouvoir sur les choses matérielles. Il ne -pouvait ni ouvrir ni fermer une porte, ni déplacer un -objet, ni manifester sa présence par quelque bruit ou -autrement. Les mêmes choses matérielles n’avaient non -plus, par contre, aucun pouvoir sur lui. Murs et portes ne -lui étaient pas des obstacles. Il était uniquement esprit -et pensée.</p> - -<p>— Dans une de ces promenades à San Francisco, -nous conta-t-il, j’appris, par une nouvelle enseigne appendue -devant la boutique de l’épicerie qui faisait le -coin du pâté de maisons où habitait ma mère, que ladite -épicerie avait changé de propriétaire. Six mois après seulement, -je pus envoyer à ma mère ma première lettre, et -m’y informai près d’elle si ce que j’avais constaté était -exact. Elle me répondit qu’effectivement l’épicerie était -passée en d’autres mains.</p> - -<p>— Ainsi, demanda Jake Oppenheimer, tu avais été -capable de lire ce qui était sur l’enseigne ?</p> - -<p>— Évidemment, je l’ai lu, répondit Morrell. Sans quoi, -aurais-je pu savoir que le nom du propriétaire avait été -modifié ?</p> - -<p>— Fort bien ! frappa l’incrédule Oppenheimer. Ton -raisonnement est irréfutable. Mais je demande une preuve -supplémentaire. Dans quelque temps, quand nous aurons -des gardiens un peu plus maniables, qui nous permettront -de nous procurer parfois un journal, tu te feras mettre en -camisole, tu quitteras ton corps, et tu t’en iras faire une -petite balade dans le vieux Frisco<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Glisse-toi, entre deux -et trois heures du matin, aux environs de la Troisième -Rue et du Marché, c’est l’instant où les journaux du matin -sortent des presses. Lis les dernières nouvelles. Puis -reviens en vitesse à San Quentin, en précédant le remorqueur -qui traverse la Baie et qui apporte les journaux. -Fais-moi part de ce que tu auras lu. Je me procurerai -ensuite, par l’intermédiaire d’un gardien, un de ces -journaux. Si je trouve exact tout ce que tu m’auras dit, -alors je joindrai les pouces et absorberai ensuite, comme -paroles d’Évangile, tout ce que tu raconteras de tes promenades.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Abréviation de San Francisco.</p> -</div> -<p>C’était là, en effet, une excellente épreuve, et je ne -pus qu’approuver Oppenheimer, en déclarant à mon -tour qu’une telle expérience serait décisive. Morrell répondit -qu’il s’y prêterait volontiers. Mais il lui répugnait -de quitter inutilement son corps. Il ne le ferait que si, un -jour, il avait mérité la camisole, en dehors de sa volonté -et s’il souffrait réellement trop.</p> - -<p>Oppenheimer observa :</p> - -<p>— Voilà comme ils sont tous ! Ils ne veulent jamais -déballer leur marchandise ! Ma mère croyait aux esprits. -Lorsque j’étais enfant, elle ne cessait de les évoquer et de -les interroger, en leur demandant des conseils. Mais jamais -elle n’en a tiré rien de bon. Ils étaient incapables de -lui dire où le vieux père aurait pu trouver une place sûre, -ou découvrir une mine d’or, ou gagner le gros lot à la -Loterie Chinoise. Je t’en fiche ! Ils ne lui servaient que -des ragots. Comme, par exemple, que l’oncle du vieux -père avait eu un goître, ou que son grand-père était -mort de phtisie galopante ; ou que nous déménagerions -avant qu’il fût quatre mois. Et ceci n’était pas bien malin -à annoncer, étant donné que nous changions de logis -six fois par an, en moyenne !</p> - -<p>J’estime que si Oppenheimer avait eu la chance de -recevoir, dans sa jeunesse, une bonne éducation, il serait -certainement devenu un grand savant, un penseur égal -aux plus illustres. C’était un homme positif, qui ne croyait -qu’aux faits bien établis. Sa logique était imbattable, -bien qu’un peu froide. — « Je veux voir d’abord. » — Telle -était la règle qui lui servait à mener toutes choses. -Il n’y avait pas chez lui la moindre imagination, et -toute autre foi lui était étrangère. C’est bien ce que -Morrell avait observé de son côté. Le manque de foi -avait empêché Oppenheimer de réussir, dans la camisole, -l’expérience de la petite mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16" title="XVI. « Et quoi encore, Vandervoot ? »">CHAPITRE XVI<br /> -<span class="small">« ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT ? »</span></h2> - - -<p>Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de -cette vie, aussi approximativement que je puisse la situer, -s’étendait à peu près entre 1550 et 1650, et je vécus -cette existence jusqu’à un âge fort avancé, comme vous -le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis -que Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes -expériences a toujours été de n’avoir point -poussé plus loin mes études historiques. Ainsi aurais-je -pu identifier et exposer plus exactement nombre de faits, -qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis -contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, -à travers le temps et les lieux de mes existences antérieures.</p> - -<p>Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est -que mes souvenirs n’en commencent guère avant trente -ans. Plusieurs fois, dans la camisole, m’est apparu Adam -Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine stature, les -muscles protubérants, homme dans toute la force de ses -trente ans.</p> - -<p>Le <i>Sparwehr</i>, sur lequel je naviguais en qualité de -simple matelot, était un vaisseau hollandais, vaisseau -marchand, parti pour les Indes, et qui s’était aventuré -bien au delà, sur des mers inconnues, à la recherche de -nouvelles richesses.</p> - -<p>Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et -dont la face bestiale et la tête carrée, toute grisonnante, -n’avaient rien en apparence de romanesque, rêvait de la -découverte de terres inexplorées, de quelque nouvelle -Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les -épices.</p> - -<p>La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout -la fièvre, les morts violentes et des paradis pestilentiels, -dont la beauté recouvrait de vrais charniers et marchait -de pair avec eux. Et encore des cannibales, qui nichaient -dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs de têtes. -Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les -lames furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets -des montagnes, fumaient des volcans. Là, de tout -petits hommes, aux cheveux crépus et serrés, qui semblaient -plutôt des singes, dont ils avaient le cri insupportable -et plaintif, campaient dans les forêts et dans la -jungle, derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où -ils nous envoyaient, dans l’ombre du soir, des éclats de -bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous avait été, -comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats, -mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements.</p> - -<p>Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces -encore, nous affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient -pleuvoir sur nous flèches et javelots, dans le grondement -et le roulement de guerre de leurs petits tam-tams et de -leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils s’embusquaient -sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis -que montaient, de collines en collines, des colonnes de -fumées, qui appelaient aux armes la population tout -entière.</p> - -<p>Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire -de l’aventureux <i>Sparwehr</i>. Tout ce qui n’était pas à -lui appartenait au capitaine Johannes Maartens, et réciproquement. -Celui-ci parlait peu l’anglais, et Hendrik -Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de -qui je vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez -confiance en moi pour apprendre rapidement toutes les -langues, le hollandais tout d’abord, puis le coréen, -comme vous l’allez voir !</p> - -<p>Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes -à une île appartenant au Japon, qui n’était pas marquée -sur notre carte. Les habitants ne voulurent avoir -aucuns rapports avec nous. Deux fonctionnaires en robe -de soie traînante, et portant l’épée, qui firent l’admiration -béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous -invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. -Sous l’affectation doucereuse de leurs manières et de -leurs discours transperçait l’ardeur belliqueuse de leur -race, et nous nous hâtâmes d’obtempérer.</p> - -<p>Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais -et arrivâmes à la Mer Jaune, faisant route vers la -Chine.</p> - -<p>Le <i>Sparwehr</i> était un vieux, sale et abominable sabot, -qui traînait à ses flancs et sous sa quille toute une chevelure -marine. Sa marche en était fort alourdie et entravée. -Lorsqu’on prétendait le faire changer de direction, il -demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à -l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, -dans ses mouvements. Avec vent debout, il en avait pour -un bon quart d’heure à virer, et tout l’équipage devait -donner.</p> - -<p>Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit -heures durant, nous avait fait rendre l’âme, le vent avait -soudain sauté. Le <i>Sparwehr</i> avait refusé d’obéir au gouvernail -et, pris de flanc, il s’en allait à la dérive.</p> - -<p>Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale -d’une aube tempétueuse, sur une mer en furie, dont les -lames s’élevaient hautes comme des montagnes. On -était en hiver. Tout, sauf la mer, était silencieux autour -de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de neige, -nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière. -Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de -récifs écumeux, de rocs sinistres et innombrables, au -delà desquels apparaissaient confusément des falaises -abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots. -Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes -se profilait, couverte de neige.</p> - -<p>Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle -nous allions, et si d’autres que nous y avaient jamais -abordé. A peine une vague ligne l’indiquait-elle sur -notre carte. Et il nous était permis de craindre que ses -habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que -son aspect.</p> - -<p>La proue du <i>Sparwehr</i> donna en plein contre un pan -de falaise, qui s’avançait en eau profonde, et notre mât -de beaupré, après s’être un instant dressé jusqu’au ciel, -se brisa net. Le mât de misaine s’abattit avec un vacarme -effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses -vergues et ses haubans<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant -du navire ; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède -le grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales -qui, sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages -qui, entre eux, étayent les mâts.</p> -</div> -<p>Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets -de vagues, je parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur -le gaillard d’avant. D’autres hommes de l’équipage -firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent solidement -avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, -tous les autres avaient péri.</p> - -<p>Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait -pas perdu son sang-froid. Il me toucha de la main, puis -leva son doigt vers une cascade d’eau salée, qui ruisselait, -d’une anfractuosité de la falaise.</p> - -<p>Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si -j’étais homme à escalader le grand mât, encore debout, -et à sauter de là sur la minuscule plate-forme qu’à vingts -pieds au-dessus de la dunette ménageait cette anfractuosité, -dans le rocher à pic.</p> - -<p>La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, -selon les oscillations du mât. Tantôt elle était de -six pieds, et tantôt de vingt pieds. Le mât oscillait comme -un ivrogne, par l’effet du roulis et du tangage, tandis que -le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des heurts de sa -coque contre la falaise.</p> - -<p>Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte -du mât tragique, je mesurai de l’œil la largeur du saut -qui était nécessaire, et me lançai. L’opération réussit -et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là, je me mis -à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, -qui m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il -n’y avait pas de temps à perdre, car le <i>Sparwehr</i> pouvait, -d’un instant à l’autre, sombrer en eau profonde. -Tous tant que nous étions, nous étions à moitié ankylosés -par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos -vêtements mouillés.</p> - -<p>Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il -fut projeté dans le vide et je vis son corps qui tournait -sur lui-même, comme une roue de voiture. Un paquet -de mer le happa, tandis qu’il tombait, et l’écrabouilla -contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme -de vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre -une saillie de la falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il -mourut du coup. Deux autres hommes culbutèrent dans -le vide, comme avait fait le cuisinier. Les quatorze autres -et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent sains -et saufs. Une heure après, le <i>Sparwehr</i> s’engloutissait.</p> - -<p>Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous -demeurâmes accrochés à la falaise, sans aucune issue -pour nous, car il nous était impossible de l’escalader plus -haut, et nous ne pouvions non plus redescendre vers la -mer, qui s’était un peu calmée.</p> - -<p>Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche -nous découvrit sur notre perchoir.</p> - -<p>Les hommes qui le montaient étaient entièrement -vêtus de vêtements blancs, fort sales, on le conçoit. -Leurs longs cheveux étaient curieusement noués sur le -faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par la suite, est, -chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il -offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par -des mots, un point de prise excellent, permettant de -flanquer à son interlocuteur un solide soufflet.</p> - -<p>Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient -ceux qui le montaient, afin d’y quérir du secours. -Tout le monde accourut, avec des cordes, et presque toute -la journée fut nécessaire pour nous tirer de notre fâcheuse -position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux.</p> - -<p>C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et -leur nourriture était difficile à digérer, même par l’estomac -d’un matelot. Leur riz, d’une indicible saleté, -était brun comme du chocolat. Les grains, qui demeuraient -munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés -de bouts de paille et de bouts de bois. A tout -moment, il fallait s’arrêter de manger, afin de s’introduire -dans la bouche le pouce ou l’index, et se débarrasser -la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se -nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de -cornichons d’une espèce particulière, d’un goût si fort -qu’ils vous emportaient la bouche<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Des piments.</p> -</div> -<p>Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un -toit de chaume. A travers les cloisons intérieures étaient -pratiquées des ouvertures, par où transitait la fumée de -la cuisine, en chauffant, sur son passage, la pièce où l’on -couchait.</p> - -<p>Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves -gens, étendus sur les nattes qu’ils nous offrirent, et nous -consolant de notre malheur avec leur tabac, qui était -très doux, presque insipide. Nous le fumions dans des -pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait -d’un conduit d’un yard de long.</p> - -<p>Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui -était sur et se buvait chaud, et présentait l’apparence du -lait. Si l’on en prenait une dose un peu forte, il montait -rapidement à la tête. Après en avoir lampé d’énormes -potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot, -dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer -son ivresse. Encouragés par ce beau succès, mes -compagnons m’imitèrent, et bientôt nous nous mîmes -tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente -de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux -aussi d’avoir été jetés sur une terre inconnue, -abandonnée de Dieu.</p> - -<p>Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, -en chantant, le bruit d’une trompette, et se battait à -force les cuisses, en compagnie des meilleurs de notre -bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et compassé -comme tous les Hollandais, petite figure brune où -luisaient deux yeux semblables à deux perles noires, se -livrait, comme le pire d’entre nous, à mille folies.</p> - -<p>Comme font immanquablement les matelots ivres, il -sortait sans répit, de sa poche, tout ce qu’il avait d’argent -sauvé avec lui, afin d’acheter toujours plus de breuvage -laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les femmes -n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis -que tout ce que la pièce pouvait contenir de public s’y -entassait, pour assister à nos expansions bouffonnes.</p> - -<p>C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son -associé Hendrik Hamel, leurs treize hommes et moi-même, -amenâmes tapage et braillâmes de toutes nos forces, dans -le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le vent -d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a -fait victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je -crois, en vérité, que s’il y a été poussé par sa soif de -lucre et de rapines, c’est à sa folle insouciance qu’il a dû -de réussir ses entreprises.</p> - -<p>Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre -de Cho-Sen (Ah ! ah ! que voilà un joli nom, et je ne -pouvais vraiment pas mieux choisir<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> !) n’était pas pour -exciter beaucoup notre enthousiasme. Si ces misérables -pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses habitants, -nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi -ce sol avait peu attiré les navigateurs étrangers.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Chosen</i>, en anglais, veut dire <i>choisi</i> ; d’où le calembour du -narrateur.</p> -</div> -<p>Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait -partie d’une île, et ceux qui y commandaient avaient -sans doute expédié un message sur le continent. Un -beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts, -dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille -de riz, jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève.</p> - -<p>Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté -au rivage, les yeux du capitaine Johannes Maartens -s’écarquillèrent démesurément, car une soie magnifique -recommençait à chatoyer devant ses yeux.</p> - -<p>Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie -de la tête aux pieds, d’une soie multicolore, aux tons -pâles, et il était entouré d’une demi-douzaine de serviteurs -obséquieux, pareillement habillés de soie.</p> - -<p>Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, -comme je l’appris par la suite. C’était un <i>yang-ban</i>, ou -homme noble. Il exerçait les fonctions de magistrat ou -gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi -fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses -administrés.</p> - -<p>Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à -sa suite et se dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats -étaient armés de lances dont le fer, long et plat -comme celui d’une hache, tranchant comme une lame -de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns -d’entre eux étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait -aux époques héroïques. Il était de telle dimension -qu’un homme était nécessaire pour le porter, et un autre -homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé, -lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le -constater, partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait -pas. La réussite dépendait d’un bon réglage de la mèche -et de l’état de la poudre déposée dans le bassinet.</p> - -<p>Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin.</p> - -<p>Les dirigeants du village tremblaient de peur devant -lui, et sans doute n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, -comme interprète, au nom de mes compagnons, et baragouinai -les quelques mots de coréen que je connaissais.</p> - -<p>Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit -signe de m’écarter. J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je -craint ? J’étais aussi grand que lui et, comme poids, -je surpassais nettement le sien. J’étais beau, ma peau -était blanche et mes cheveux étaient d’or.</p> - -<p>Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis -que les six serviteurs soyeux formaient entre lui et -nous un cordon défensif. Pendant qu’il parlait à cet -homme, plusieurs soldats s’avancèrent, portant sur leurs -épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six pieds -de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement -fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une -de leurs extrémités était un trou rond, d’un diamètre -inférieur à celui de la tête d’un homme.</p> - -<p>Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis -d’une de ces planches s’approchèrent de Tromp, qui était -assis par terre, fort occupé à examiner un panaris qu’il -avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais Tromp était un -balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées. -Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche -s’ouvrit comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement -rivée, autour de son cou.</p> - -<p>Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se -mit à beugler comme un taureau, et à danser avec une -telle frénésie qu’il fallut s’écarter pour lui faire place, -ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui.</p> - -<p>La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin -avait médité de nous mettre tous au carcan, et -la bataille commença. Nous nous battions, les poings nus, -contre un cent de soldats, bien armés, et contre les habitants -du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que -Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en -un fier dédain.</p> - -<p>Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le -Tout-Puissant. Mes compagnons avaient déjà fait leur -soumission et avaient été, depuis longtemps, mis au -carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs -comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, -des muscles et une volonté non moins solides. J’avais -vite compris, à ma joie, que les Coréens ignoraient tout -de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que pour la -garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient -en tas, les uns sur les autres.</p> - -<p>Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. -M’étant rué sur lui, ses serviteurs s’interposèrent et le -sauvèrent. C’étaient des êtres flasques. Tapant dans la -masse, je les envoyai rouler à droite et à gauche, en grand -désordre, et je fis de leurs soies un surprenant gâchis. -Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre -leur seigneur et maître qui se trouvait derechef -en péril, fondirent sur moi, tellement nombreux, que mes -mouvements en étaient entravés. Ceux qui étaient derrière -poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais -pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis.</p> - -<p>Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre -et, comme les autres, je fus mis en planche.</p> - -<p>On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos -carcans, sur une des jonques qui, toutes deux, remirent -à la voile.</p> - -<p>— Bon Dieu ! interrogea Vandervoot, et quoi encore ?</p> - -<p>Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous -étions piteusement assis sur le pont, les uns à côté des -autres. Juste au moment où Vandervoot posa sa question, -la jonque s’inclina fortement sous la brise et nous déboulâmes -tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots -opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du -pont d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer.</p> -</div> -<p>De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa -les yeux vers nous, sans paraître nous voir. Quant à -Vandervoot, il ne fut plus connu parmi nous, bien des -années durant, que sous le sobriquet : « <i>Et quoi encore, -Vandervoot ?</i> » Pauvre bougre ! Il mourut gelé, une nuit, -dans les rues de Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît -devant lui.</p> - -<p>On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta -dans une prison puante, infectée de vermine.</p> - -<p>Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier -contact avec les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, -pour tous mes compagnons, prendre une glorieuse -revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous -l’allez voir, <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om eut des bontés pour moi et où le -pouvoir fut mien.</p> - -<p>Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux -jours. Kwan-Yung-Jin avait envoyé un messager à -Keijo, la capitale, afin de connaître quelle serait, à notre -égard, la décision royale.</p> - -<p>Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition -foraine. De l’aube au crépuscule, les barreaux de nos -fenêtres étaient assiégés par les indigènes, qui jamais -encore n’avaient vu de spécimens de notre race. Parmi -ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes -<span lang="en" xml:lang="en">ladies</span>, portées en palanquins sur les épaules de -leurs <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, venaient considérer les diables étrangers -vomis par la mer et, tandis que leurs serviteurs chassaient -la foule vulgaire à coups de fouet, elles risquaient -vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous -pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la -coutume du pays. Seules, les danseuses et les vieilles -femmes circulaient dehors, la figure découverte.</p> - -<p>J’ai souvent pensé que Kwan-Yung-Jin souffrait des -nerfs et que, lorsque ceux-ci le tourmentaient particulièrement, -il s’en prenait à nous. Quoi qu’il en soit, -sans rime ni raison, chaque fois qu’il en avait le caprice, -il ordonnait que nous sortions de prison et qu’on nous -battît dans la rue, aux cris de joie de la populace. L’Asiatique -est une bête cruelle, qui se délecte, sans se lasser, -au spectacle de la souffrance.</p> - -<p>Puis, à notre grande satisfaction, les bastonnades -prirent fin. L’arrivée de Kim en fut la cause.</p> - -<p>Qui était Kim ? Je dirai seulement de lui qu’il était le -cœur le plus pur que nous ayons jamais rencontré en -Corée. Il était alors capitaine, et commandait cinquante -hommes, lorsque nous fîmes sa connaissance. Ensuite il -devint commandant des Gardes du Palais. Et, finalement, -il mourut pour l’amour de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et pour le mien. -Qui était Kim ? Il était Kim, et c’est tout dire.</p> - -<p>Sitôt son arrivée, nos cous furent délivrés de leurs carcans -et nous fûmes logés à la meilleure auberge du lieu. -Sans doute nous étions encore des prisonniers. Mais des -prisonniers honorables, avec une garde d’honneur, de -cinquante cavaliers.</p> - -<p>Le lendemain, nous cheminions sur la grande route -royale, seize marins montés à califourchon sur seize chevaux -nains, comme il s’en trouve en Corée, et nous nous -dirigions vers Keijo. L’Empereur, m’expliqua Kim, -avait exprimé son désir d’abaisser son regard sur les -étranges « Diables des Mers ».</p> - -<p>Le voyage dura plusieurs jours, car il fallait traverser, -du nord au sud, la moitié du territoire coréen.</p> - -<p>A la première halte, étant descendu de selle, j’allai -voir donner la pitance à nos montures. C’était le cas ou -jamais de crier : « Et quoi encore, Vandervoot ? » Je ne -m’en fis pas faute et tous accoururent. Aussi vrai que je -suis vivant, les gens de notre escorte nourrissaient leurs -chevaux avec de la soupe aux févettes, de la soupe aux -févettes chaude, encore et encore. Et, durant tout le temps -de notre voyage, les chevaux n’eurent rien autre chose -que de la soupe aux févettes.</p> - -<p>C’étaient, je l’ai dit, des chevaux nains, on ne peut plus -nains. L’ayant parié avec Kim, j’en soulevai un et, en -dépit de ses hennissements et de sa résistance, je l’enlevai, -se débattant, sur mes épaules, où je le maintins solidement. -En sorte que les hommes de Kim, qui déjà -avaient ouï parler de mon sobriquet de Yi-Yong-ik, -le Tout-Puissant, ne me donnèrent plus désormais, -d’autre nom.</p> - -<p>Kim était plutôt grand pour un Coréen, race de haute -stature et bien musclée. Et lui-même se tenait en haute -estime sur ce chapitre. Mais, coude à coude et paume à -paume, je lui faisais baisser le bras à volonté. Aussi les -soldats et les badauds, qui s’assemblaient sur notre passage -dans les hameaux que nous traversions, me regardaient-ils -bouche bée, en murmurant : « Yi-Yong-ik ! »</p> - -<p>Nous demeurions promus, en effet, à la dignité de -ménagerie ambulante. Notre renommée nous précédait, -et les gens de la campagne environnante accouraient en -foule, pour nous voir défiler. Ils s’alignaient tout le long -la route, comme au passage d’un cirque. La nuit, -les auberges où nous logions étaient assiégées par une -multitude avide de nous contempler. Nous n’avions un -peu de repos qu’après que les soldats avaient repoussé -cette cohue à coups de lance, et avec maints horions. -Auparavant, Kim faisait appeler les hommes les plus forts, -les lutteurs les plus renommés, et se divertissait énormément, -ainsi que la foule, à me voir les mettre en marmelade -et les abattre dans la boue, les uns après les autres.</p> - -<p>Le pain était ignoré, mais nous avions en abondance -du riz bien blanc (excellent pour les muscles et dont je -ressentis longtemps les bienfaits), ainsi qu’une viande -que je découvris rapidement être de la viande de chien, -animal qui est régulièrement abattu dans les boucheries -coréennes. Le tout assaisonné de <span lang="en" xml:lang="en">pickles</span> effroyablement -épicés, mais que je finis par aimer à la passion. Pour -boisson, un autre breuvage blanc, mais limpide et montant -fortement à la tête, qui provenait de la distillation -du riz, et dont une pinte aurait suffi à tuer un malportant, -si elle ravigotait merveilleusement un homme -fort, au point même de le rendre à peu près fou.</p> - -<p>A Chong-ho, ville fortifiée que nous traversâmes, je vis, -à la suite d’une absorption exagérée de ce breuvage, -Kim et les notables rouler sous la table. C’est sur la table -que je devrais dire, car celle-ci n’était autre que le sol, où -nous étions accroupis et où, pour la centième fois, je -pris dans les jarrets quelques crampes carabinées.</p> - -<p>Là encore, tout le monde murmurait : « Yi-Yong-ik ! » -et, à la Cour même de l’Empereur, la glorieuse rumeur -me précéda.</p> - -<p>Toujours, n’ayant plus rien vraiment d’un prisonnier, -je chevauchais aux côtés de Kim, mes longues jambes -touchant presque le sol. Dès que la route devenait tant -soit peu boueuse et que ma monture s’y enfonçait, mes -pieds en grattaient la boue. Kim était jeune. Kim était -un homme universel. En toute circonstance, il se montrait -égal à lui-même. Toute la journée et une bonne moitié -de la nuit, nous devisions et plaisantions tous deux. -Certainement j’avais reçu le don des langues, et, très -rapidement, je m’initiai au Coréen. Kim s’émerveillait -de mes progrès.</p> - -<p>Il m’instruisait aussi des mœurs et du caractère des -indigènes, de leurs qualités et de leurs défauts. Il m’enseigna -mainte chanson, chansons de fleurs, chansons -d’amour et chansons à boire. En voici une qui était de -son invention et dont je vais tenter de vous traduire la fin.</p> - -<p>Kim et Pak, dans leur jeunesse, ont signé entre eux -un pacte, selon lequel ils s’abstiendront de boire désormais. -Le pacte n’a pas tardé à être rompu et tous deux -chantent en chœur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Non, non, ne me retiens plus !</div> -<div class="verse">La coupe ensorceleuse,</div> -<div class="verse i2">Où tant je bus,</div> -<div class="verse">Fera de nouveau mon âme joyeuse !</div> -<div class="verse">Dis-moi, mon vieux, dis, oh ! dis</div> -<div class="verse">Où se vend le vin couleur de rubis !</div> -<div class="verse">N’est-ce pas auprès de ce pêcher rose ?</div> -<div class="verse i2">Bonne chance, adieu !</div> -<div class="verse i2">Foin de notre vœu !</div> -<div class="verse">Je cours m’en flanquer une bonne dose. »</div> -</div> - -<p>Hendrik Hamel, homme intrigant et matois, m’encourageait -dans mes plaisanteries, qui m’attiraient la -faveur de Kim et, par ricochet, faisaient rejaillir celle-ci -sur Hendrik Hamel et sur toute notre compagnie. Hendrik -Hamel ne cessa pas d’être mon conseiller, je dois le -proclamer, et c’est en suivant ses directives que je gagnai -par la suite la faveur de Yunsan, le cœur de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om -et la bienveillance de l’Empereur. J’avais sans doute, en -moi-même, l’inflexible volonté et la témérité nécessaire -au grand jeu que j’engageai. Mais, si je fus le bras, Hendrik -Hamel fut la tête qui ordonna tout.</p> - -<p>Jusqu’à Keijo, le pays que nous parcourions était dominé -par de hautes montagnes neigeuses, sur le flanc -desquelles se creusaient de nombreuses et fertiles vallées. -Il était semé de villes fortifiées, pareilles à Chong-ho, -et où nous faisions halte après chacune de nos étapes. -Chaque soir, de cime en cime, s’allumaient, dans la tombée -du jour, des signaux lumineux, dont la flamme courait -sur toute la contrée. Kim ne manquait pas d’observer -avec attention ces chaînes de feu qui, des côtes à la -capitale, rougeoyaient, portant vers l’Empereur leurs -messages. Une seule flamme par fanal signifiait que le -pays était en paix. Deux flammes annonçaient une révolte -ou une invasion étrangère. Jamais, durant notre voyage, -nous ne vîmes plus d’une seule flamme.</p> - -<p>Tandis que nous chevauchions, Vandervoot, qui fermait -la marche, ne cessait d’admirer et de s’étonner. Et de -plus en plus, il demandait :</p> - -<p>— Dieu du ciel ! Et quoi encore ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17" title="XVII. Seigneur ! seigneur ! un pauvre matelot">CHAPITRE XVII<br /> -<span class="small">SEIGNEUR ! SEIGNEUR ! UN PAUVRE MATELOT…</span></h2> - - -<p>Keijo, la capitale, formait une importante cité, où -toute la population, à l’exception des nobles, ou yang-bans, -était vêtue de l’éternel blanc. Ceci, m’expliqua -Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré -de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social -de chaque personne. Car il va de soi qu’un <span lang="en" xml:lang="en">coolie</span>, qui ne -possède qu’un unique costume, est, fatalement, toujours -sale. De même, on peut conclure facilement que quiconque -apparaît en un blanc immaculé dispose, sans -aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous -ses ordres, pour s’entretenir ainsi sans tache, une armée -de blanchisseuses. Seuls, les yang-bans, avec leurs soies -pâles et multicolores, planent bien au-dessus de cette -commune et vulgaire classification.</p> - -<p>Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans -une auberge où nous lavâmes notre linge et réparâmes -de notre mieux, en nos vêtements, les ravages d’un naufrage -et le désordre de notre voyage, nous fûmes appelés -devant l’Empereur.</p> - -<p>Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, -qui était précédé de chiens colossaux, en pierre -sculptée. Ils étaient accroupis sur des piédestaux ayant -deux fois la hauteur d’un homme de grande taille, et -ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y -aplatissaient.</p> - -<p>Les murs de pierre du Palais étaient formidables et -couverts d’une dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes -qu’ils pouvaient défier d’y ouvrir une brèche les -canons les plus puissants d’une armée assiégeante. La -Porte principale était à elle seule un monument. Elle -ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts -chacun d’un toit de tuiles, s’y superposaient, en -diminuant de largeur jusqu’au sommet. Des soldats richement -équipés montaient la garde devant cette porte. -Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les Chasseurs-de-Tigres, -c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les -plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée.</p> - -<p>Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires -pour décrire dignement le Palais de l’Empereur. -Je dirai seulement que nous avions devant nous la plus -magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût -être donné de contempler. Seule, une antique et forte -civilisation avait été capable d’élever ces murs interminables -et orgueilleux, et ces toitures merveilleuses, aux -pignons innombrables.</p> - -<p>On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous -étions dans une Salle d’Audience. Mais, directement, nous -fûmes amenés dans une grande Salle de Festin, où nous -attendait l’Empereur.</p> - -<p>Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était -de joyeuse humeur. Quelle foule grouillante et superbe ! -Hauts Dignitaires, Princes du Sang, Nobles portant l’épée, -Prêtres au visage pâle, Officiers Supérieurs à la peau tannée, -Dames de la Cour, le visage découvert, Danseuses -fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses, -Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et -Esclaves.</p> - -<p>Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand -l’Empereur, accompagné de ses familiers, s’avança pour -nous examiner. C’était, surtout pour un Asiatique, un -aimable monarque. Il ne devait pas avoir plus de quarante -ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu -les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée -par des jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa -jeunesse, être un bel homme, et son front en avait gardé -une certaine noblesse. Mais ses yeux étaient chassieux, -avec des paupières plissées, et ses lèvres se contractaient -avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais -l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, -excès qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre -bouddhiste et pourvoyeur impérial, dont nous reparlerons -tout à l’heure.</p> - -<p>Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes -compagnons et moi, assez piètre figure dans le milieu -brillant qui nous entourait. Il y eut d’abord des exclamations -étonnées, qui bientôt firent place aux rires. Les -danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers, -s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et -nous entraînèrent à leur suite dans leurs évolutions, -comme des ours que l’on oblige à danser.</p> - -<p>C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour -leur défense de pauvres loups de mer ? Que pouvait le -vieux Johannes Maartens, avec, à ses trousses, une bande -de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le nez, lui pinçaient -les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire -se trémousser ? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, -Hans Amden demanda qu’on lui donnât de la -place et se mit à exécuter, d’un pas lourd, une danse hollandaise -des plus baroques, jusqu’à ce que toute la Cour -éclatât d’une tumultueuse hilarité.</p> - -<p>En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant -plusieurs jours, le joyeux compagnon et l’égal de Kim, -j’estimai outrageant le rôle de pitre que l’on prétendait -me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante -Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, -les bras croisés, je dédaignai pinçons et chatouillis, qui -ne produisirent pas en moi le plus léger frisson. On -m’abandonna pour une autre proie.</p> - -<p>Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses -qui l’avaient entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna :</p> - -<p>— Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et -tire-nous de là…</p> - -<p>Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait -la bouche pour parler, les trois Danseuses la lui -bourraient de bonbons.</p> - -<p>Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement -la tête de droite et de gauche, afin d’éviter les -mains pleines de bonbons, qui s’acharnaient :</p> - -<p>— Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. -Elles vont nous couler. Nous sommes réduits à l’état -d’animaux savants. Je t’envie et regrette de ne pouvoir -t’imiter dans ta résistance. Ah ! les garces ! Continue -à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi…</p> - -<p>Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient -complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons.</p> - -<p>J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en -fut alertée. Un eunuque qui, derrière moi, me chatouillait -le cou avec une longue plume, me fit démarrer soudain.</p> - -<p>Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec -moi, observaient d’un œil attentif le manège de l’eunuque. -Réussirait-il là où elles avaient échoué ? Je ne laissai -rien transpercer de mon dessein. Mais, tout à coup, rapide -comme la flèche, sans même tourner la tête ni le corps, -j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein -sur la figure, une maîtresse gifle arrière.</p> - -<p>Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur -ses mâchoires. Il y eut un craquement, comme celui d’une -planche de la coque d’un navire qui se fend sous la tempête, -et l’eunuque roula sur lui-même, comme une boule, -qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi.</p> - -<p>Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, -et j’entendis chuchoter : « Yi-Yong-ik ! » Je recroisai -mes bras et demeurai sur place, superbe d’orgueil.</p> - -<p>Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait -cabotin. Car écoutez ce qui suivit.</p> - -<p>L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, -de tous mes compagnons, j’affrontai, sans baisser -le regard, les centaines d’yeux qui me fixaient. Et c’est -moi qui les fis tous se baisser ou se détourner. Tous, sauf -deux.</p> - -<p>Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à -la richesse de sa robe et à la demi-douzaine de servantes -qui l’entouraient, je jugeai immédiatement devoir être -une dame de qualité. C’était en effet <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, une princesse -authentique, appartenant à la Maison des Min. -J’ai dit qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon -âge, trente ans environ. Et, quoiqu’elle fût mûre et belle -à point pour être mariée, elle ne l’était pas.</p> - -<p>Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, -jusqu’à ce qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. -Il n’y avait, dans ses prunelles, ni insolence, ni hostilité, -ni défi quelconque. Je n’y trouvais qu’une immense -fascination.</p> - -<p>Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce -petit brin de femme. Je feignis, en détournant la tête, de -reporter mon regard sur le groupe honteux de mes camarades, -en proie aux danseuses. Puis je frappai dans mes -mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en -coréen, d’une voix de stentor et comme on parle à des -subalternes :</p> - -<p>— Vous autres, laissez-les tranquilles !</p> - -<p>J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre -beugler un taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi -retentissant n’avait encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial -Palais.</p> - -<p>La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient -d’effroi et se serraient les unes contre les autres, -comme pour chercher entre elles une protection mutuelle. -Les petites danseuses lâchèrent les matelots et -leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. -Seule, <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om ne parut point troublée et recommença -à plonger dans mes yeux, qui étaient retournés vers les -siens, ses yeux grands ouverts.</p> - -<p>Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait -que résonnât quelque fatidique parole. Tous les yeux -coulissaient furtivement leur regard de l’Empereur à -moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours, -sans perdre la tête fort heureusement, immobile et -muet, et les bras croisés.</p> - -<p>Enfin l’Empereur parla.</p> - -<p>— Il connaît notre langue… dit-il simplement.</p> - -<p>Toute la salle haletait. On entendait les respirations -palpiter dans les poitrines.</p> - -<p>Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon -matelot blagueur, sur la première idée folle qui s’offrit -mon esprit.</p> - -<p>— Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale.</p> - -<p>L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la -fois, par mon assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a -avalé de travers et ses lèvres se contractèrent. Puis il -me demanda :</p> - -<p>— Explique-toi !</p> - -<p>Je repris :</p> - -<p>— Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à -peine issu du sein de ma mère, et ma sagesse précoce -émerveillait tous ceux qui m’approchaient. Puis je fus -emporté un jour par des pirates, en un pays lointain, où -se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. -Mais, à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je -reparlai spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen -de naissance et maintenant seulement je suis chez moi.</p> - -<p>Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et -des colloques. L’empereur interrogea Kim.</p> - -<p>Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires -et ne craignit pas de mentir en ma faveur.</p> - -<p>— J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque -je le rencontrai qui sortait de la mer…</p> - -<p>Je l’interrompis :</p> - -<p>— Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements -dignes de moi !</p> - -<p>Et, me retournant derechef vers les danseuses :</p> - -<p>— Laissez en paix mes esclaves ! Ils viennent d’accomplir -un long voyage et sont fatigués. Oui, ce sont là -mes fidèles esclaves.</p> - -<p>Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, -selon le désir que j’en avais exprimé, à changer de vêtements. -Puis il renvoya les domestiques et, resté seul avec -moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon de -m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que -moi où je voulais en venir. Mais il était, comme moi, -plein de confiance.</p> - -<p>Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant -de l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, -soi-disant rouillé par ma longue absence du pays, Hendrik -Hamel et les autres, qui s’étaient entêtés à ne parler -que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne comprenaient -pas un traître mot de mes paroles.</p> - -<p>— Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison -de Koryu, qui régnait jadis à Song-do.</p> - -<p>Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que -Kim m’avait contée au cours de notre chevauchée. -Tout en parlant, je le regardais tendre l’oreille, avec -forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais un bon -perroquet.</p> - -<p>L’Empereur me demanda quelques renseignements -supplémentaires sur mes compagnons. Je répondis :</p> - -<p>— Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, -sauf ce vieux coquin (je désignais du doigt Johannes -Maartens), qui est le fils d’un affranchi.</p> - -<p>Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât.</p> - -<p>— Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de -mon père, d’une souche d’esclaves. Il m’est particulièrement -cher. Nous sommes du même âge, nés le même -jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent.</p> - -<p>Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de -savoir ce que j’avais dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement -et se répandit en reproches envers moi.</p> - -<p>— Que veux-tu ? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme -un étourneau, pour dire quelque chose, sans mauvaise -intention, crois-le bien. Mais ce qui est fait est fait ! -Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons continuer -à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti.</p> - -<p>Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot -parmi les sots. Il me défia à boire. L’Empereur trouva le -défi plaisant et ordonna à une douzaine de ses nobles, -qui n’étaient guère plus intelligents, de se mêler à l’orgie. -Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai également -Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous -mes compagnons, non sans avoir obtenu pour eux qu’ils -quitteraient leur auberge et seraient logés dans le Palais -même. Par contre, je demandai à Kim de demeurer près -de moi. Après quoi, le tournoi commença.</p> - -<p>Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une -ruche d’abeilles, du bruit de mes exploits. J’avais mis -Taiwun et les autres champions dans un tel état qu’ils -ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je me retirai -et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. -Et, jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse -un Coréen authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes -était capable de boire impunément autant que -je l’avais fait.</p> - -<p>Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable -ville et je fus logé, avec mes compagnons, dans son plus -beau quartier, en une sorte de Pavillon d’Été, complètement -isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le plus magnifique -appartement, Hendrik Hamel et Maartens -durent, ainsi que les autres matelots, accepter en ronchonnant -ce que je leur laissai.</p> - -<p>La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, -le Grand Prêtre bouddhiste, me faisait appeler. Il -ordonna, quand je fus devant lui, qu’on nous laissât seuls. -Nous étions assis tous deux sur des nattes épaisses, dans -une pièce sombre.</p> - -<p>Juste Dieu ! Quel homme que ce Yunsan ! Quel esprit -délié et pénétrant ! Il se mit, incontinent, à scruter mon -âme en tous ses replis. Il était fort bien renseigné sur -tous les autres pays de l’univers et savait des choses dont -personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles existassent. -Croyait-il à la fable de ma naissance ? Jamais je -ne pus le pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un -bronze, ne laissait rien deviner de ses sentiments intérieurs.</p> - -<p>Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le -savait. Mais, derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au -ventre maigre, je sentais le pouvoir effectif qui commandait -à la fois dans le Palais Impérial et dans toute la -Corée. Je comprenais également, au cours de notre entretien, -qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me -considérait comme pouvant lui être utile.</p> - -<p>Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de -<span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om ? C’était là une noisette à ouvrir, et que je transmis -à Hendrik Hamel, pour qu’il vît ce qu’il y avait dans -sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent. Je vivais, -selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant -peu de me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait -lieu, des ennuis futurs.</p> - -<p>Puis, ce fut <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om qui, à son tour, me manda. Je -suivis, pour aller vers elle, un eunuque à la face lisse et -au pas félin, et traversai avec lui les longs corridors silencieux, -qui conduisaient à l’appartement qu’elle occupait.</p> - -<p>Elle était logée comme il seyait à une Princesse du -Sang et possédait, pour son seul usage, un véritable Palais. -Un parc l’entourait, avec des bassins fleuris de lotus, -et une multitude d’arbres trois fois centenaires, si savamment -rabougris par l’art des jardiniers qu’ils atteignaient -à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats -et si finement travaillés qu’ils semblaient sortir de -l’atelier d’un orfèvre, étaient jetés sur les bassins et sur -les lotus. Un bosquet de hauts bambous masquait la demeure -de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om.</p> - -<p>La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, -je n’étais pas indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, -en pénétrant dans cette superbe et mystérieuse -demeure, un sentiment qui était autre qu’une banale -curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui -contaient que des hommes du peuple avaient été distingués -par des reines, et je me demandais si l’heure de -mon heureuse fortune, qui témoignerait de la vérité de -ces contes, n’avait pas sonné pour moi.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om ne perdit point son temps en présentations -superflues. Elle était entourée d’un essaim de ses femmes. -Mais elle ne prêta pas plus d’attention à leur présence -qu’un charretier à celle de son cheval. Elle me fit -asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui transformaient -en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna -que l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le -tout fut servi sur de minuscules guéridons, hauts seulement -d’un pied, et incrustés de perles.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! Il me suffisait de regarder ses -yeux pour être fixé sur ses sentiments envers moi. Mais, -halte-là ! <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om n’était point une sotte. Elle avait -mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui convient -à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait -et ce qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison -qu’elle ne s’était jamais mariée, en dépit de la pression -qu’avait pu exercer sur elle une Cour asiatique.</p> - -<p>On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses -cousins éloignés, appartenant à la grande famille des -Min, et qui se nommait Chong-Mong-ju. Lui non plus -n’était pas bête et ambitionnait, par ce mariage, de -s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand -Prêtre.</p> - -<p>Aussi Yunsan, qui ne prétendait pas lui céder la place, -était-il lui-même candidat secret à la main de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et -faisait-il tout ce qui était en sa puissance pour la détourner -de son cousin, et couper les ailes à celui-ci. Il va de -soi que je ne découvris pas du premier coup toute cette -intrigue. Je la devinai en partie, par certaines confidences -de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, et la sagacité d’Hendrik Hamel -pénétra le reste.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om était une perle rare. Des femmes de son -calibre, il en naît deux à peine par siècle, dans l’univers -entier. Elle faisait fi des règles et des conventions sociales. -La religion, telle qu’elle la pratiquait, était une série -d’abstractions toutes spirituelles, en partie apprises -aux leçons de Yunsan, en partie tirées de son propre -fonds moral. Quant à la religion du commun, telle qu’on -l’enseignait au peuple, elle affirmait que c’était une invention -destinée à maintenir sous le joug des milliers -d’hommes, qui peinaient pour les autres.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om avait une volonté forte et un cœur tout féminin. -Et elle était belle. Belle d’une beauté universelle -et non pas seulement asiatique. Ses grands yeux noirs -n’étaient ni bridés, ni fendus d’une fente trop étroite. -Ils étaient longs seulement, très longs, et le plissement -des paupières qui les enclosaient ne servait qu’à leur -donner un piment spécial.</p> - -<p>J’étais grisé de la situation où je me trouvais. Princesse -et matelot ! Quel rêve charmant ! Et je me torturais -les méninges pour ne pas paraître plus sot qu’elle-même -et pour pousser à bout mon intrigue. Je jouais -avec le feu et j’en étais ravi.</p> - -<p>Aussi commençai-je par rééditer l’histoire abracadabrante -que j’avais débitée en présence de toute la Cour, -à savoir que j’étais Coréen de naissance et que j’appartenais -à l’antique lignée de Koryu.</p> - -<p>Elle me coupa la parole en me donnant sur les -lèvres des coups légers, de son éventail de plumes de -faisan.</p> - -<p>— C’est bon, c’est bon ! dit-elle. Ne me faites pas ici -des contes pour enfants. Sachez que vous êtes pour moi -plus et mieux qu’un descendant de la maison des Koryu. -Vous êtes…</p> - -<p>Elle s’arrêta de parler et j’attendis, en observant la -hardiesse croissante de son regard. Elle termina, au -bout d’un instant :</p> - -<p>— Vous êtes… Tu es un homme ! Un homme debout -devant moi, tel que je n’en ai jamais pressenti, même dans -les rêves les plus voluptueux de mon sommeil et de mes -nuits.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! Que pouvait faire, devant un tel -aveu, un pauvre matelot ? Le pauvre matelot, j’en conviens, -rougit terriblement sous sa peau tannée par la mer. -Les yeux de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om devinrent deux puits de malicieuse -et taquine friponnerie, tandis que, de toutes mes forces, -je retenais mes bras qui brûlaient de l’enlacer.</p> - -<p>Finalement, elle se mit à rire, d’un rire qui me mettait -plus encore l’eau à la bouche, et frappa dans ses mains. -C’était signe que l’audience était terminée.</p> - -<p>Je vins retrouver Hendrik Hamel, la tête complètement -chavirée.</p> - -<p>— Ah ! la femme ! prononça-t-il, après une longue et -profonde méditation.</p> - -<p>Et il me regarda avec un gros soupir d’envie, sur la signification -duquel il m’était impossible de me méprendre.</p> - -<p>— La femme, oui… reprit-il. Ce sont tes biceps, Adam -Strang, c’est ton cou de taureau, ce sont tes cheveux d’or -fauve, qui ont conquis celle-là ! C’est de bonne guerre, -mon vieux. Pousse à fond ton jeu ! Et, si tu gagnes la -partie, tout ira bien pour nous tous. Je vais te donner, -si tu le veux bien, quelques conseils supplémentaires, -sur la façon de te comporter avec elle.</p> - -<p>Je me hérissai. Pour être un simple matelot, je n’en -étais pas moins un homme, et je n’avais pas à être dirigé -dans mes relations avec une femme. Hendrik Hamel -avait pu être copropriétaire du vieux <i>Sparwehr</i>. Il possédait, -je l’admets, des connaissances astronomiques, puisées -par lui dans les livres destinés aux navigateurs, -supérieures aux miennes. Mais, sur le chapitre femmes, -il n’avait et ne pouvait avoir sur moi aucune autorité.</p> - -<p>Il sourit, les lèvres pincées, et me demanda :</p> - -<p>— Aimes-tu réellement <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om ?</p> - -<p>— Que je l’aime ou non, peu importe ! répondis-je.</p> - -<p>Il darda sur moi les perles noires de ses yeux acérés et -répéta :</p> - -<p>— L’aimes-tu, vraiment ?</p> - -<p>— Hé ! hé ! passablement… répliquai-je. Et plus que -passablement, si cela t’intéresse.</p> - -<p>— Alors, vas-y ! Et, par son truchement, nous obtiendrons -un jour un bateau, grâce auquel nous fuirons cette -terre maudite. Je donnerais la moitié de la soie de toutes -les Indes pour refaire un bon repas de chrétien.</p> - -<p>Il recommença à me fixer, comme pour pressentir -ma pensée.</p> - -<p>— Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle ?</p> - -<p>Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un -air satisfait.</p> - -<p>— Parfait ! parfait ! Mais, crois-moi, ne bouscule pas -trop les choses. Les conquêtes trop rapides ne valent -rien. Fais-toi valoir. Fais-toi désirer. Ne sois pas prodigue -de tes gentillesses. Mets à son prix ton cou de taureau et -tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux mortel ! -Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de -tous les savants de l’univers.</p> - -<p>Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. -Tout mon temps était partagé entre mes audiences avec -l’Empereur, mes beuveries avec Taiwun, mes entretiens -avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses que je passais -dans la société de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. De plus, je demeurais -éveillé une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, -et les occupais à apprendre de Kim les mille détails de -l’Étiquette, les manières de la Cour, l’histoire de la Corée -et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les raffinements du -beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>. -Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot.</p> - -<p>J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du -Grand Prêtre Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets -desseins. Il tirait les ficelles sans que je comprisse -goutte à cette grande affaire. Avec <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, oui, j’étais -un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette. -Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon -regard en arrière et médite à travers le temps, j’ai des doutes -sur ce point. Je crois que, tout en cherchant à satisfaire -avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa -guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, -nous nous comprenions. Les désirs mutuels que nous -avions l’un de l’autre étaient si ardents, si pressants, -qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan, n’eût -réussi à se mettre en travers.</p> - -<p>L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais -dont je ne pouvais saisir exactement la trame, était dirigée -contre Chong-Mong-ju, le cousin et prétendant de -<span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. Il y avait là des fils et des fils, à n’en plus finir, -je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe. -Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement.</p> - -<p>Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon -mentor, tout ce que j’en découvrais de détails intéressants. -Et lui, assis, le front plissé, durant d’interminables -heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à débrouiller, -quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée. -En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour -m’accompagner partout, et tout voir aussi par lui-même. -Mais souvent Yunsan s’opposait à sa présence et, de mon -côté, je l’écartais de mes entretiens avec <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. Je -me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans -nos tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents -qui ne le regardaient pas.</p> - -<p>Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point -fâché de me voir assumer seul la responsabilité et les -risques de la comédie qui se jouait. Si je réussissais, du -même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je -m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans -son trou. Tel était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. -Il ne le sauva pas cependant du commun -désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure.</p> - -<p>A Kim, je répétais sans cesse :</p> - -<p>— Aidez-moi ! En reconnaissance, j’exaucerai tous -vos vœux. Désirez-vous quelque chose ?</p> - -<p>Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres, -chargés de la garde du Palais Impérial, dont -le sort serait désormais entre ses mains.</p> - -<p>— Un peu de patience ! répondis-je avec aplomb. -Votre souhait sera comblé. J’ai dit.</p> - -<p>Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais -rien. Aussi, n’ayant rien à donner, je m’étais montré, -sans hésitation, magnanime et généreux. Le plus curieux -est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet la capitainerie -des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut -pas à s’en louer.</p> - -<p>J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et -Yunsan, qui étaient tous deux de profonds politiques, le -soin de combiner leurs intrigues et de dresser leurs batteries. -J’étais avant tout un amant, et mon sort était -sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous -bien ma situation ? Celle d’un matelot, longtemps battu -des tempêtes, qui maintenant se réjouissait, dînait et -buvait du vin en compagnie des grands de la terre, qui -était l’amant déclaré d’une belle Princesse et qui, par -surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des -cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du -Grand Prêtre Yunsan ? N’était-ce pas réellement admirable ?</p> - -<p>A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par -Hendrik Hamel, la vérité sur ce qui concernait mon passé. -Mais, aussitôt, Hendrik Hamel redevenait un esclave -stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son bon -maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, -pour détourner la conversation, il s’attardait en récits -admiratifs de mes tournois de beuverie avec Taiwun.</p> - -<p>Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa -d’exquis entre <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, -depuis bien des siècles, qu’une cendre chère à mon cœur. -Mais nous n’avions rien à nous refuser mutuellement. -Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait -les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent -crouler sans faire se desserrer l’étreinte de leurs bras.</p> - -<p>Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre -mariage. Elle se posa <i lang="it" xml:lang="it">piano, piano</i>, tout d’abord, par -de simples potins de Cour, par des colloques à voix basse, -entre eunuques et servantes. Mais, dans tout le Palais, il -n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève -peu à peu jusqu’au trône.</p> - -<p>Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. -Le Palais, et toute la Corée avec lui, qui vibrait à -son unisson, en furent en grande agitation. Il y avait de -quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un plein -coup de poing entre les yeux.</p> - -<p>Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec -Yunsan, la bataille décisive pour laquelle celui-ci était -prêt. Il réussit à attirer dans son parti la moitié du clergé -des provinces et, jusqu’aux portes de son Palais, l’Empereur -affolé vit défiler d’interminables processions de -prêtres protestataires.</p> - -<p>Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié -du clergé avait embrassé sa cause et lui demeurait fidèle, -ainsi que toutes les grandes villes de l’Empire, telles que -Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et Chomulpo. -Lui et <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om investirent complètement l’Empereur. -Comme elle me l’avoua par la suite, elle fit pression -sur lui, par ses crises de nerfs et ses larmes, et le -menaça d’un scandale public qui ébranlerait les bases -mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit -faible, en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles -débauches, tenues prêtes à cet effet.</p> - -<p>Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, -avec un imperceptible clignement de ses -yeux austères, devenus soudain plus railleurs et plus -humains que je ne les en eusse jamais crus capables, me -déclara :</p> - -<p>— Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le -nœud du mariage.</p> - -<p>Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses -qu’une Princesse du Sang Impérial épouse un matelot, -même quand celui-ci s’affirme, sans preuves visibles et -palpables, un descendant des Princes de Koryu, un décret -fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle -était mon authentique ascendance. En même temps, les -Gouverneurs rebelles de cinq provinces ayant été roués et -décapités, je fus nommé, moi-même, Gouverneur unique -de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire le -nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre -magique, deux autres Gouverneurs de deux autres -provinces furent pareillement révoqués pour me faire -place.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! un pauvre matelot… Me voilà -donc envoyé sur les grandes routes de la Corée, avec une -escorte de cinq cents soldats, et une nombreuse suite, -pour aller prendre possession du gouvernement de sept -provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient -sous les armes ! Partout où je passais, je distribuais -à mon gré la vie, la mort et la torture. J’avais à -moi un trésor, avec un gardien pour le défendre, et un -régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes -volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient -aussi, chargés d’extirper au peuple, en mon nom, -ses derniers sous.</p> - -<p>Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient -la frontière septentrionale de la Corée. Au delà -s’étendait le pays que nous appelons aujourd’hui Mandchourie, -et qui était alors connu sous le nom de Pays des -Hongdas, ou des Têtes-Rouges.</p> - -<p>C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient -le Yalou sur leurs chevaux rapides, en masses -compactes, pour s’abattre comme des sauterelles sur le -territoire coréen. Le bruit courait qu’ils s’adonnaient -au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par -ma propre expérience, qu’ils étaient des combattants -redoutables, et qu’il n’était point commode d’en venir à -bout.</p> - -<p>L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. -Tandis qu’à Keijo, Yunsan et <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om achevaient la -perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon gouvernement, -une glorieuse renommée. C’était toujours -Hendrik Hamel qui, dans mon ombre, me poussait et -dirigeait. Mais, pour tous, j’étais la tête habile qui commandait -et agissait.</p> - -<p>En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes -la tactique et l’exercice européens, et les conduisit se -mesurer avec les Têtes-Rouges. Ce fut une lutte magnifique, -qui dura une année entière. Mais, au terme de -l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la -rive coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, -sauf les morts laissés par l’ennemi.</p> - -<p>J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée -dans les histoires d’Occident. J’ignore également si -on y fait mention de celle qui, durant la génération précédente, -fut conduite en Corée par Hideyoshi, alors -Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de -la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de -barils, remplis d’oreilles et de nez, baignant dans de la -saumure, qui provenaient des Coréens tués sur les -champs de bataille. J’en ai causé souvent avec maints -vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, -et qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux -grandes invasions, japonaise et des Têtes-Rouges, sont -consignées dans les livres d’histoire, vous saurez exactement -à quelle époque Adam Strang a vécu.</p> - -<p>Mais revenons à Keijo et à <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! c’était une vraie femme ! Pendant -quatre ans, je la possédai en paix. Toute la Corée -avait accepté notre mariage. Chong-Mong-ju, dépossédé -de toute influence, tombé en complète disgrâce, s’était -retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, -pour y cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. -La paix régnait sur le pays où, chaque nuit, couraient -les signaux qui la proclamaient.</p> - -<p>Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches, -s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus -ses yeux devenaient chassieux. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et moi avions -gagné la partie souhaitée par nos cœurs. Kim commandait -aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, -le malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à -moi et à mes compagnons, le supplice du carcan et nous -avait fait battre en public, lors de notre arrivée en Corée, -je l’avais destitué et lui avais interdit de paraître jamais -à Keijo.</p> - -<p>Oh ! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié ! -La discipline est solidement ancrée dans la tête -d’un matelot et, en dépit de ma grandeur nouvelle, je -ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux -jours anciens où nous naviguions ensemble sur le <i>Sparwehr</i>, -à la recherche de nouvelles Indes. Selon l’histoire -que j’avais contée, lors de mon début à la Cour, il était -le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des matelots, -considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre -à une fonction officielle quelconque.</p> - -<p>Le cas de Johannes Maartens était différent et il -monta en grade. Le vieux roublard ! J’étais loin de deviner -ses intentions, quand il me demanda à être nommé -Gouverneur de la misérable petite province de Kyong-ju !</p> - -<p>Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de -son agriculture ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts -couvrait à peine les frais de leur perception et la qualité -de Gouverneur était plus qu’honorifique. L’endroit était -en vérité un vrai tombeau — un tombeau sacré — car sur -la Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, -dans de riches reliquaires placés dans des caveaux, les -ossements des anciens Rois de Silla. Johannes Maartens -me déclara qu’il préférait être le premier dans la -petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam -Strang. Et j’étais loin de me douter que, s’il emmenait -avec lui quatre des matelots, ce n’était pas uniquement -pour peupler sa solitude.</p> - -<p>Magnifiques furent pour moi les premiers temps de -mon élévation. Je gouvernais mes sept provinces par -l’intermédiaire de Nobles nécessiteux, à la dévotion de -Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le -travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me -livrer, de temps à autre, à quelque inspection, effectuée -avec tout l’apparat digne de ma grandeur et où <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om -m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la côte -sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de -préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, -parmi les Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, -où leurs pères avaient excellé. J’effectuai aussi, avec -<span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, des chasses au tigre, dans les montagnes -septentrionales.</p> - -<p>Le mouvement des marées était, en Corée, des plus -curieux. Sur la côte nord-est, la mer ne montait et ne -descendait que d’un pied à peine. Sur la côte ouest, la -différence contre le flux et le reflux atteignait soixante -pieds.</p> - -<p>La Corée ne possédait pas de flotte marchande pour -le commerce extérieur. Les navires indigènes ne quittaient -pas les côtes, où les étrangers, pour leur part, n’abordaient -jamais. Cette politique d’isolement était immémoriale -en Corée. Une fois seulement, tous les dix ou -vingt ans, arrivaient des Ambassadeurs chinois. Non par -eau, mais par terre, en contournant la Mer Jaune à -travers le pays des Hong-du, et en descendant la Route -du Mandarin jusqu’à Keijo. Leur voyage, aller et retour, -durait un an. Le but de leur visite était d’exiger, de -l’Empereur coréen, l’accomplissement de la cérémonie -fictive de son ancienne vassalité à la Chine.</p> - -<p>Hendrik Hamel ne s’endormait pas, cependant, dans -les délices de Capoue. Il se préparait à agir, et ses projets -se précisaient de jour en jour. A défaut des nouvelles -Indes que nous n’avions pas trouvées, il se rabattait sur -la Corée. Il n’eut pas de fin, tout d’abord, que je ne fusse -nommé amiral de toute la flottille des jonques coréennes. -Puis il s’informa sans fard, près de moi, des arcanes -secrets qui enfermaient le Trésor Impérial. Dès -lors, j’étais fixé.</p> - -<p>Je ne tenais nullement, pour ma part, à quitter la -Corée, à moins que ce ne fût en compagnie de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. -Je m’ouvris à elle, à ce sujet. Elle me répondit, en me -pressant avec passion entre ses bras, que j’étais son roi -et que, partout où j’irais, elle me suivrait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18" title="XVIII. « Maintenant, ô mon roi ! »">CHAPITRE XVIII<br /> -<span class="small">« MAINTENANT, Ô MON ROI ! »</span></h2> - - -<p>Le Grand Prêtre Yunsan avait commis une faute impardonnable -en laissant vivre Chong-Mong-ju. Une -faute ! En réalité, il n’avait pas osé agir autrement.</p> - -<p>Disgracié et banni de la Cour, Chong-Mong-ju, tout -en paraissant cuver son dépit sur la côte nord-est, avait -sourdement intrigué et maintenu sa popularité intacte -près du clergé provincial. Des prêtres bouddhistes lui servaient, -en majeure partie, d’émissaires. Ils n’arrêtaient -pas de circuler par tout le pays, en gagnant à sa cause -tous les fonctionnaires impériaux, et avaient obtenu -d’eux, en sa faveur, un serment d’obéissance. Yunsan -n’ignorait pas ce qui se tramait dans l’ombre, mais, là -non plus, il n’osait agir.</p> - -<p>L’Asiatique excelle, avec sa froide patience, à ces -conspirations vastes et compliquées. Au sein même du -Palais Impérial, le parti de Chong-Mong-ju croissait -au delà de ce que Yunsan pouvait seulement supposer. -Les gardes du Palais, les fameux Chasseurs-de-Tigres -que commandait Kim, furent eux-mêmes achetés.</p> - -<p>Et, tandis que Yunsan saluait de la tête les gens prosternés -à ses pieds ; tandis que je me consacrais paisiblement -à <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et aux sports ; tandis qu’Hendrik Hamel -perfectionnait ses plans de fuite et de mise à sac du Trésor -Impérial ; tandis que Johannes Maartens mijotait -ses projets mirifiques, parmi les tombes de la Montagne -de Tabong, le volcan que chauffait, sous nos pieds, Chong-Mong-ju -ne nous donnait presque aucun signe visible -de sa prochaine éruption.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! Lorsque la tempête se déchaîna, -ce fut quelque chose de vraiment terrible ! Elle partit, à -la fois, de tous côtés. Sauve qui peut ! Et tout le monde -ne fut pas sauvé. Ce fut Johannes Maartens qui précipita, -en fait, la catastrophe et fit éclater la conspiration avant -l’heure fixée par Chong-Mong-ju. Mais il lui fournit d’agir -une si belle occasion que celui-ci eût été bien sot de -n’en pas profiter.</p> - -<p>Jugez-en plutôt ! Alors que les Coréens ont pour les -morts ancestraux un culte fanatique, ce vieux pirate -hollandais, assoiffé de rapine, en compagnie de ses quatre -matelots, dans sa province perdue de Kyong-ju, ne -commit-il pas la folie de profaner les tombes des anciens -Rois de Silla, qui y dormaient, depuis des siècles, dans -leurs cercueils d’or ?</p> - -<p>L’opération s’effectua pendant la nuit et, avant le -lever du jour, les cinq conjurés se hâtèrent de se mettre -en route, afin de gagner la côte.</p> - -<p>Mais, le jour qui suivit, s’abattit sur toute la contrée -un brouillard intense, où ils s’égarèrent. Ils ne purent -rejoindre la jonque qui les attendait et que Maartens -avait frétée en grand secret. Un fonctionnaire local, -nommé Yi-Sun-Sin, tout dévoué à Chong-Mong-ju, se -lança à leur poursuite, avec des soldats. Ils furent encerclés -et faits prisonniers. Seul, Herman Tromp parvint à -s’échapper dans le brouillard et put, par la suite, me -conter le détail de ce qui était arrivé.</p> - -<p>Toute cette nuit-là, quoique la nouvelle du sacrilège -se fût déjà répandue à travers les provinces du nord, -qui se soulevèrent incontinent contre les fonctionnaires -impériaux, Keijo et la Cour dormirent paisiblement, dans -une ignorance complète des événements. Sur l’ordre de -Chong-Mong-ju, les fanaux de paix continuèrent à -briller sur toute la Corée. Il en fut de même au cours des -nuits suivantes, tandis que les messagers de Chong-Mong-ju -crevaient leurs chevaux, pour aller porter partout -ses ordres souverains.</p> - -<p>Comme je sortais, à cheval, de Keijo, à l’heure du crépuscule, -pour aller faire un tour dans la campagne, je -vis, sous la Grande Porte de la capitale, s’abattre la -monture fourbue d’un de ces messagers, et son cavalier, -se relevant, continuer à pied son chemin. Je poursuivis -ma route, sans m’inquiéter de savoir quel était cet -homme, et ne me doutant guère qu’il apportait avec lui -mon destin.</p> - -<p>Le message dont il était chargé fit éclater la révolution -au Palais Impérial. Lorsque j’y rentrai, à minuit, tout -était terminé.</p> - -<p>Dès neuf heures du soir, les conjurés s’étaient emparés, -dans son appartement même, de la personne de l’Empereur. -On le contraignit à mander devant lui tous ses -ministres et, à mesure qu’ils se présentaient, ils étaient -abattus. Les Chasseurs-de-Tigres s’étaient soulevés, -eux aussi. Yunsan et Hendrik Hamel furent faits prisonniers, -et férocement battus par eux, à coups de plats -de sabre. Les huit autres matelots purent s’échapper du -palais, emmenant avec eux <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. Ils y réussirent -grâce à Kim qui, l’épée à la main, leur ouvrit un passage -à travers ses propres soldats révoltés. Kim tomba -dans la bataille et fut foulé aux pieds. Mais, malheureusement -pour lui, il ne mourut pas de ses blessures.</p> - -<p>Comme une risée de vent qui s’élève durant une nuit -d’été, la révolution souffla et passa tout naturellement sur -le Palais. Dès le lendemain, Chong-Mong-ju était remonté -en selle et redevenu tout puissant. L’Empereur souscrivit -à toutes ses volontés. Sauf l’émotion, qui fut générale, -à la nouvelle de la profanation des anciens Tombeaux -Royaux, la Corée demeura paisible. Chong-Mong-ju -fut partout acclamé. Les têtes des anciens -fonctionnaires tombaient, dans le pays entier, et ils -étaient remplacés par des créatures du nouveau -potentat. Il n’y eut, nulle part, aucun soulèvement.</p> - -<p>Voici maintenant quel fut notre sort.</p> - -<p>Johannes Maartens, et les trois matelots capturés avec -lui, furent amenés à Keijo, couverts des crachats de la -canaille de tous les villages et de toutes les villes où ils -passèrent. Puis ils furent enterrés, jusqu’au cou, dans le -sol de la Grande Place, qui s’étendait devant le Palais -Impérial. On leur donna à boire, afin de prolonger leur -existence et pour qu’ils pussent, plus longtemps, soupirer -ardemment vers la nourriture, toute fumante et savoureuse, -que l’on déposait devant eux et renouvelait une -fois par heure, pour les tenter. On m’a assuré que le vieux -Johannes Maartens survécut le dernier et ne rendit l’âme -qu’au bout de quinze jours.</p> - -<p>Kim eut les os broyés, un par un, et les jointures démises, -l’une après l’autre, par de savants tortionnaires, -et fut, lui aussi, très long à mourir.</p> - -<p>Hendrik Hamel, que Chong-Mong-ju pensa bien être -le cerveau qui avait agi pour moi, fut battu à mort, -aux clameurs joyeuses de la populace de Keijo.</p> - -<p>Le Grand Prêtre Yunsan mourut courageusement et -sa fin fut digne de lui. Il était occupé à jouer aux échecs, -avec son geôlier, quand le messager de l’Empereur, ou -plutôt de Chong-Mong-ju, se présenta devant lui, porteur -d’une coupe de poison. Yunsan le pria d’attendre un -instant.</p> - -<p>— Vous avez, dit-il, des façons peu courtoises, et l’on -ne dérange pas un homme au beau milieu d’une partie -d’échecs. Je boirai dès que j’aurai terminé.</p> - -<p>Le messager attendit, tandis que Yunsan achevait et -gagnait sa partie, puis vidait la coupe.</p> - -<p>Il faut être un Asiatique pour savoir comment on dose -son fiel et comment on assouvit sa vengeance, avec persistance -et régularité, durant toute une vie. C’est ce que -fit Chong-Mong-ju, avec <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et avec moi.</p> - -<p>Il ne nous supprima point. Il ne nous fit même pas -emprisonner. Mais tandis que <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om était déchue de -son rang et dépossédée de tous ses biens, un Décret -Impérial fut promulgué et affiché dans le moindre village -de l’Empire coréen, pour apprendre aux populations -que j’appartenais à la Maison de Koryu et qu’en conséquence -je ne devais pas être tué, par personne. Les huit -matelots survivants, mes esclaves, ne devaient pas être -tués, eux non plus. Comme moi et comme <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, ils -demeureraient, toute leur vie, des mendiants sur les -grandes routes.</p> - -<p>Ainsi fut-il, quarante ans durant, car la haine de -Chong-Mong-ju était immortelle, et la fatalité voulut -qu’il vécût de longs et heureux jours, tandis que nous -traînions tous notre existence maudite.</p> - -<p>J’ai dit déjà que <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om était une femme admirable. -Je ne dois pas me lasser de le répéter, et les mots me font -défaut pour pouvoir exprimer toute la vénération que je -lui porte. J’ai ouï dire, quelque part, qu’une grande dame -avait déclaré un jour à son amant : « Une simple tente et -une croûte de pain avec vous ! » Voilà aussi ce que me dit -<span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om. Et elle ne le dit point seulement, elle le fit. Avec -cette aggravation que, bien souvent, les croûtes de pain -étaient rares et que, pour tente, nous n’avions rien que le -ciel.</p> - -<p>Tous les efforts que je tentai pour échapper à la mendicité -furent déjoués par la haine tenace de Chong-Mong-ju. -A Song-do, je me fis porteur de combustibles et nous -partageâmes, à nous deux, une hutte, qui, contre les morsures -de l’hiver, était à peine plus confortable que la -pleine route. Chong-Mong-ju nous y dénicha. Je fus -battu, mis au carcan, et rejeté de nouveau sur la route. -Ce fut un hiver horrible, effroyablement froid, au cours -duquel le pauvre Vandervoot, « Et quoi encore ? », gela -à mort, dans les rues de Keijo.</p> - -<p>A Pyeng-yang, je me transformai en porteur d’eau. -Car sachez que cette antique cité, dont les murs sont -bien contemporains du roi David, était considérée par -ses habitants comme flottant, à l’instar d’un vaisseau, -sur une couche d’eau souterraine. Creuser un puits -dans son enceinte eût risqué de la submerger. C’est -pourquoi, du matin au soir, des milliers de <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, avec -des seaux suspendus aux deux extrémités d’un joug -reposant sur leur nuque, étaient occupés à faire la navette -de la ville au fleuve qui en est voisin, et <i lang="la" xml:lang="la">vice versa</i>. -Je me fis embaucher parmi eux et exerçai ce métier -jusqu’au jour où Chong-Mong-ju me repéra. Je fus battu -derechef, chassé de Pyeng-yang, et remis sur la route.</p> - -<p>Et toujours il en était ainsi. Dans la ville lointaine de -Wiju, je devins boucher de chiens. Je tuais les bêtes, -publiquement, devant mon étal ouvert à tout vent. -Puis je découpais et vendais la viande, tandis qu’étendant -les peaux dans la boue, en pleine rue, le côté -saignant en dessus, je laissais aux pieds sales des acheteurs -et des passants le soin de les tanner. Chong-Mong-ju -me découvrit et je dus fuir encore.</p> - -<p>Je fus aide teinturier à Pyonhan, chercheur d’or dans -les placers de Kang-Wun, fabricant de cordes, que je tordais, -à Chiksan. Je tressai des chapeaux de paille à -Padok, fauchai l’herbe à Whang-haï. A Masenpo, je me -louai, ou plutôt me vendis à un planteur de riz, à un salaire -inférieur à celui du dernier des <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, et me courbai -l’échine dans les rizières inondées.</p> - -<p>Il n’y eut jamais une heure, ni un endroit, où le long -bras de Chong-Mong-ju ne m’atteignît pas, ne me fît -battre, et ne refît de moi un mendiant. Durant deux saisons -entières, <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et moi, nous cherchâmes et finîmes -par trouver une unique, rare et précieuse racine -de ginseng, si renommée des médecins que, du prix de sa -vente, nous eussions pu vivre à l’aise, l’un et l’autre, durant -une année entière. Mais, juste au moment où j’étais -en train de négocier, on m’arrêta. La racine fut confisquée -et je fus encore plus battu, mis au carcan plus longtemps -que de coutume.</p> - -<p>Toujours les membres errants de la grande corporation -des Colporteurs renseignaient Chong-Mong-ju, à Keijo, -sur mes faits et mes gestes, en avertissaient ses Gouverneurs -et ses agents. Quoi que nous fissions, il nous était -impossible de fuir, soit en franchissant les frontières -nord, soit en nous embarquant sur mer, sur quelque -sampan. Partout, sitôt arrivés, nous étions brûlés.</p> - -<p>Une seule fois, avant celle qui fut la dernière, je rencontrai -Chong-Mong-ju. Ce fut par une nuit d’hiver, que -secouait une violente tempête, sur les hautes montagnes -de Kong-wu. Quelque menue monnaie, économisée, -m’avait permis de louer, pour <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et moi, un abri -pour la nuit, dans le coin le plus sale et le plus éloigné du -feu de l’unique grande pièce d’une auberge. Nous -allions commencer notre maigre repas, composé de févettes -et d’aulx sauvages, qui nageaient dans un affreux -ragoût, en compagnie d’un minuscule morceau de bœuf, -tellement coriace que, sans nul doute, l’animal dont il -provenait était mort de vieillesse. Nous entendîmes, à -ce moment, tinter au dehors les clochettes de bronze, et -résonner le piétinement des sabots d’un attelage de -poneys.</p> - -<p>La porte s’ouvrit et Chong-Mong-ju, personnification -vivante du bien-être, de la prospérité et de la puissance, -entra, en secouant la neige de ses inestimables fourrures -de Mongolie. Chacun lui fit place, à lui et aux douze -hommes qui formaient sa suite.</p> - -<p>Soudain, ses yeux s’arrêtèrent, par le plus grand des -hasards, car on était nombreux dans l’auberge, sur <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> -Om et sur moi.</p> - -<p>— Débarrassez-moi, ordonna-t-il, de cette vermine, -qui est là, dans ce coin…</p> - -<p>Alors ses écuyers nous flagellèrent de leurs fouets et -nous rejetèrent dans la tempête.</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! Il n’y a pas, ô Corée, une seule -de tes routes, pas un de tes sentiers de montagne, pas -une de tes villes fortifiées, pas une de tes bourgades, qui -ne m’ait connu.</p> - -<p>Quarante ans durant, j’ai erré sur ton sol et j’ai eu -faim, et <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om a partagé avec moi cette misère. Poussés -à bout, que n’avons-nous pas mangé ? Des détritus -invendables de viande de chien, que nous lançaient les -bouchers railleurs. Du <i>minari</i>, sorte de cresson, cueilli -par nous dans la vase de marais stagnants. Du <i>kimchi</i> -gâté, qui aurait fait vomir des estomacs de paysans et -qui empoisonnait à un mille de distance. Oui, j’ai disputé -leurs os aux chiens, ramassé des grains de riz tombés sur -les routes, volé aux chevaux, par des nuits glacées, leur -soupe fumante de févettes.</p> - -<p>Ne vous étonnez pas, pourtant, que je ne sois pas mort. -Deux choses me soutenaient : la présence de <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om -à mon côté ; puis la foi certaine que j’avais, qu’un jour -viendrait où l’étreinte de mes pouces et de mes doigts se -resserrerait sur la gorge de Chong-Mong-ju.</p> - -<p>Je l’avais cherché tout d’abord à Keijo, mais les portes -mêmes de la ville m’étaient interdites. Je savais pourtant -qu’avec de la patience nous finirions par nous retrouver.</p> - -<p>Quarante ans durant, chaque bribe du sol de la Corée -raconta à nos sandales ses vieilles histoires. Si vaste que -fût l’Empire, il ne s’y trouvait plus âme qui vive pour -ignorer qui nous étions, et quel était notre châtiment. -Plus d’une fois, les <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span> et colporteurs, qui hurlaient -leurs injures à <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, connurent la force de mon poing -qui s’abattait sur leur chignon, la colère de ma main qui -souffletait leurs faces. Parfois, dans les montagnes, en des -villages perdus, nous rencontrions des vieilles femmes -qui, lorsqu’elles voyaient passer à mon côté <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, la -grande Princesse déchue, poussaient un soupir, en -hochant la tête, tandis que leurs yeux s’obscurcissaient -de larmes. D’autres, des jeunes femmes, s’apitoyaient -au passage de mes larges épaules, de mes longs cheveux -fauves, de l’homme qui jadis avait été le Prince de -Coryu et le gouverneur de sept provinces. Des cohues de -gamins se collaient à nos talons. Ils n’avaient, eux, -aucune miséricorde et nous lapidaient, avec des cris -perçants, des mots orduriers.</p> - -<p>Au delà du Yalou, large de quarante milles, s’étendait -une immense désolation qui, de la Mer du Japon à la -Mer Jaune, constituait la frontière septentrionale coréenne. -Ce n’étaient pas, à proprement parler, des terres -infécondes, mais des terres que l’on avait rendues telles, -en application de la politique d’isolement de la Corée. -Sur cette bande, large elle-même de quarante milles, -villes, villages, fermes, tout avait été détruit. C’était le -<i lang="en" xml:lang="en">no man’s land</i>, infesté de bêtes fauves, et que sillonnaient -seules des compagnies de Chasseurs-de-Tigres à cheval, -ayant pour mission de tuer tout être humain qu’elles y -rencontraient. Il n’y avait donc aucun espoir de s’échapper -dans cette direction.</p> - -<p>Après avoir longtemps erré comme moi, un peu partout, -mes huit camarades matelots se rabattirent de -préférence sur la côte sud, où le climat était le plus doux. -C’était, en outre, la contrée la plus proche du Japon. A -travers les détroits qui le séparaient de la Corée, on -apercevait au loin ses côtes s’estomper<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Les Détroits de Corée, entre le sud-est de la Corée et les Iles -Japonaises, mesurent environ cent vingt-cinq kilomètres de large, -à leur plus grand étranglement.</p> -</div> -<p>Là était le seul espoir de salut. Peut-être quelque -navire d’Europe apparaîtrait-il un jour. Je vois encore -ces huit vieillards, debout ou assis sur les falaises de -Fusan, et soupirant de toute leur âme vers cette mer sur -laquelle il leur était interdit de naviguer désormais.</p> - -<p>On apercevait bien, parfois, des jonques japonaises, -mais jamais une voile, aux formes familières à la vieille -Europe, ne surgit sur les flots.</p> - -<p>Les années s’écoulaient. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om et moi, nous avions -passé, comme les huit matelots, de l’âge moyen à l’âge -mûr, puis à la vieillesse. Nous aussi, nous revenions de -préférence à Fusan, où nous nous retrouvions tous ensemble.</p> - -<p>Puis, à mesure que s’égrenaient les ans, l’un et l’autre -manquaient successivement au rendez-vous habituel.</p> - -<p>Hans Amden fut le premier qui nous quitta. Jacob -Brinker, son compagnon de route habituel, nous en apporta -la nouvelle. Brinker fut le dernier des huit. Il avait -presque quatre-vingt-dix ans quand il mourut, et dépassait -Tromp de deux ans environ. Je me souviens, comme -si c’était hier, de cette paire d’amis qui, au terme de leur -vie, faibles et usés, en guenilles de mendiants, se chauffaient -côte à côte, au soleil, leur sébile à côté d’eux, sur les -falaises de Fusan. Ils caquetaient de leurs voix aigres, -semblables à des voix d’enfants, et se faisaient mutuellement -mille contes du passé. Tromp rabâchait sans cesse, -entre ses gencives, comment Johannes Maartens et ses -quatre matelots, dont il était, violèrent les Sépultures -des Rois, sur la montagne de Tabong, comment ils trouvèrent -chacun d’eux embaumé dans son cercueil d’or, -entre deux vierges, à leur droite et à leur gauche, embaumées -comme eux ; comment, enfin, ces superbes -revenants, reparus au jour, s’émiettaient en poussière, -tandis que Johannes Maartens et ses quatre matelots -juraient et suaient à grosses gouttes, en brisant leurs cercueils.</p> - -<p>Aussi vrai que c’était là un coup magnifique, Johannes -Maartens se serait enfui avec son butin, sur la Mer Jaune, -sans ce brouillard où, le lendemain, il se perdit. Maudit -brouillard ! On en fit une chanson que, jusqu’à mon dernier -jour, j’entendis, en serrant les poings, chanter en Corée. -« <i>Yanggukeni chajin anga Wheanpong tora deunda…</i> », -disait-elle.</p> - -<p>Ce qui peut se traduire ainsi : « Sur la cime du Whean -se prépare, pour les hommes de l’Ouest, un brouillard -épais… »</p> - -<p>Oui, quarante ans durant, je fus un mendiant sur la -terre coréenne. De tous mes compagnons, bannis comme -moi sur les grandes routes, je survécus le dernier. <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> -Om avait, elle aussi, la vie dure, et nous vieillîmes ensemble.</p> - -<p>Elle était devenue, à la fin, une vieille femme édentée -et toute rabougrie. Mais sa belle âme ne fléchit point, et -elle posséda mon cœur jusqu’à l’heure de ma mort. Moi, -pour un homme de soixante-dix ans, j’étais demeuré -vigoureux encore. Si mon visage s’était ridé, si mes cheveux -d’or étaient devenus blancs, si mes larges épaules -s’étaient voûtées, quelque chose survivait toujours, dans -mes muscles, de ma force ancienne. Grâce à quoi je pus -accomplir ce que je vais maintenant raconter.</p> - -<p>Par une belle matinée de printemps, j’étais assis avec -<span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om sur les falaises de Fusan, et nous nous chauffions -au soleil, à quelques pas de la grand’route. Nous -étions en guenilles, misérablement, dans la poussière. Et -pourtant, tous deux, nous riions de bon cœur, à une plaisanterie -que venait de marmotter <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om.</p> - -<p>Une ombre, soudain, s’abattit sur nous. C’était la -grande litière de Chong-Mong-ju, portée par sept <span lang="en" xml:lang="en">coolies</span>, -précédée et suivie d’une escorte de cavaliers, et encadrée, -de chaque côté, d’une nuée de serviteurs, qui se trémoussaient -à qui mieux mieux.</p> - -<p>Deux empereurs, une guerre civile et une douzaine de -révolutions de palais, avaient passé sans que la puissance -de Chong-Mong-ju en eût été ébranlée. Il pouvait -avoir près de quatre-vingts ans, quand, ce matin de -printemps, sur la falaise, il fit un signe de sa main, aux -trois quarts paralysée, afin que sa litière s’arrêtât et qu’il -pût contempler encore ceux que, depuis si longtemps, il -punissait.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om me murmura à l’oreille :</p> - -<p>— C’est maintenant, ô mon Roi…</p> - -<p>Puis, rapidement, elle se détourna pour implorer une -aumône de Chong-Mong-ju, qu’elle feignait de ne pas reconnaître.</p> - -<p>Je n’ignorais pas ce qui se passait dans sa pensée. Cette -pensée ne nous avait-elle pas été commune, pendant -quarante ans ? Et l’heure de son aboutissement était -enfin arrivée.</p> - -<p>Alors, moi aussi, j’affectai de ne point reconnaître mon -ennemi. Simulant une sénilité stupide, je rampai dans -la poussière, comme <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, vers la litière, en pleurnichant -pour la grâce d’une charité.</p> - -<p>Les serviteurs de Chong-Mong-ju s’apprêtaient à me -repousser. La voix chevrotante du maître les retint. Je -le vis qui se soulevait sur un de ses coudes, en tremblotant, -et qui, de son autre main, écartait tout grands les -rideaux de soie. Sa figure flétrie s’illumina d’un éclair -joyeux, tandis qu’il nous couvait du regard.</p> - -<p><span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om murmura de nouveau, à mon oreille, son -chant lamentable de mendiante :</p> - -<p>— Maintenant, maintenant, ô mon Roi !</p> - -<p>Tout son fidèle et impérissable amour, toute sa foi -dans ma suprême entreprise étaient enclos dans son -chant et dans sa voix.</p> - -<p>Et la colère rouge monta en moi. Vainement j’essayai -de lutter et de me débattre contre elle. Et, dans ce combat, -je fus saisi d’un tremblement de tout mon être.</p> - -<p>Chong-Mong-ju vit ce tremblement et pensa que la -vieillesse seule en était la cause. Je tendis vers lui ma -sébile de cuivre et pleurnichai, plus lamentablement -encore. Je voilai sous les larmes le feu ardent de mes prunelles -bleues, et je calculai la distance et ma force, avant -de bondir.</p> - -<p>Ce fut comme un jet de flamme, de flamme rouge. Il y -eut un grand fracas des rideaux et de leurs tringles, puis -des cris perçants et des braillements sans fin, des serviteurs -affolés, tandis que mes mains se refermaient sur la -gorge de Chong-Mong-ju. La litière bascula et je sus à -peine où je me trouvais. Mes doigts cependant ne se relâchèrent -point.</p> - -<p>Dans le pêle-mêle des coussins et des couvertures, je ne -fus guère atteint, tout d’abord, que par des coups que me -portaient les serviteurs. Mais bientôt les cavaliers arrivèrent -à la rescousse et leurs manches de fouets massifs -s’abattirent sur ma tête, tandis qu’une multitude de -mains m’agrippaient et me déchiraient.</p> - -<p>Un vertige s’empara de moi. Je gardais cependant -assez de conscience pour sentir que mes vieux doigts décharnés -étaient enfoncés solidement dans cette vieille -et maigre gorge, que je cherchais depuis longtemps.</p> - -<p>Les coups continuaient à pleuvoir sur ma tête, où -mille pensées tourbillonnaient, et je me comparais intérieurement -à un bouledogue, dont rien ne peut faire se -desserrer les mâchoires.</p> - -<p>Chong-Mong-ju ne pouvait plus m’échapper, et je sus -bien qu’il était mort, avant que la nuit descendît sur -moi, comme une anesthésie, sur les falaises de Fusan, en -face de la Mer Jaune.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19" title="XIX. Oppenheimer demeure sceptique">CHAPITRE XIX<br /> -<span class="small">OPPENHEIMER DEMEURE SCEPTIQUE</span></h2> - - -<p>Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell -Standing, ne doit pas précisément se sentir très fier. -Je lui ai enseigné la supériorité de l’esprit sur la force -brutale, je l’ai humilié par ma force morale, et lui ai -montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de -toutes ses tortures.</p> - -<p>Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et -j’attends l’heure où je serai pendu. Lui, le gouverneur -Atherton, continue, à San Quentin, à remplir ses fonctions, -à régner en roi sur tous les damnés que la prison, -où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, -dans le tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui -suis supérieur.</p> - -<p>En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute -point qu’il n’eût été très heureux de me voir mourir -dans la camisole de force. Comme il me l’avait maintes -fois répété, il fallait choisir entre rendre la dynamite ou -rendre l’âme.</p> - -<p>Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est -lui qui avait été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. -Un moment arriva, cependant, où il se sentit -fléchir, et ne put maîtriser le trouble que je fis naître en -lui et chez ses autres acolytes.</p> - -<p>Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui -offrais qu’il sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve -habituelle et lui déclara qu’en ce qui me concernait, il -répudiait toute responsabilité personnelle. Et, de fait, il -ne parut plus dans ma cellule.</p> - -<p>Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être -ébranlé. Jake Oppenheimer, qui était sans peur et ne -mâchait pas ses mots, et qui était sorti indemne de tous -les enfers qu’on lui avait fait subir, l’entreprit un jour, à -mon sujet.</p> - -<p>Morrell me frappa l’histoire.</p> - -<p>— Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, -vous avez les yeux plus grands que le ventre. Si -vous réussissez à faire mourir Standing, il faudra nous -tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point, -nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, -nous crierons votre infamie à toute la prison ; et ce sera -bien le diable si elle ne transpire pas au dehors. Oui, -toute la Californie saura que vous avez outrepassé vos -pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous -en cuire ! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, -ou nous tuer aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. -Vous, vous êtes un abominable froussard, qui jamais -n’oserez nous faire périr tous trois. Votre vocation de -boucher est incomplète.</p> - -<p>Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. -Lorsqu’il fut délacé, il cracha à la face du gouverneur -Atherton. Ce qui lui valut derechef cent nouvelles -heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça, Atherton -s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et -ses courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas -à en douter.</p> - -<p>Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur -Jackson. J’étais pour lui un sujet rare et il était curieux -de savoir combien de temps je pourrais résister.</p> - -<p>— Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière -cabriole, déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un -air suffisant.</p> - -<p>Je lui coupai la parole.</p> - -<p>— Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de -tenir non pas vingt, mais quarante jours. Quarante -jours… Peuh ! Mettez cent jours.</p> - -<p>En me ressouvenant de la patience dont mon courage -avait fait preuve jadis, lorsque j’attendis, quarante ans -durant, l’heure où je pourrais saisir Chong-Mong-ju à la -gorge, j’ajoutai :</p> - -<p>— Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. -Regardez-moi, vous en verrez un ! Vous n’êtes, en face -de moi, que des avortons débiles. Je suis votre maître à -tous. Vous ne réussissez pas à tirer de moi une seule -plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma place, -vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances.</p> - -<p>Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les -appelai fils de crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres -de scélératesse. Je leur répétai, à satiété, que j’étais au-dessus -d’eux, à mille pieds au-dessus d’eux. Ils étaient, -eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un homme -libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis -que cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait -même pas, mon esprit s’envolait à travers le temps -et l’espace. Le monde m’appartenait.</p> - -<p>Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils -n’étaient plus là que je les injuriais encore.</p> - -<p>Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à -mes deux camarades. Morrell ne doutait pas de la véracité -de ce que je lui racontais. Mais, tout en étant captivé -par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique jusqu’à -la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à -l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination.</p> - -<p>Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en -tant que Darrell Standing, de la Corée et de ses habitants, -de ses mœurs et de la vie que l’on y mène.</p> - -<p>— Oh ! en voilà assez ! frappa-t-il, d’un coup sec -et impératif… Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre -moi et le professeur… Adam Strang est le produit d’un -rêve d’opium. Tu as lu quelque part, Standing, toutes -ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes -anciennes lectures ? Non, n’est-ce pas ? Tu es collé…</p> - -<p>Vainement je protestai que je n’avais jamais rien -lu de la Corée, que quelques correspondances de guerre, -lors du conflit russo-japonais.</p> - -<p>— C’est bien cela ! triompha Jake Oppenheimer. La -Corée ne t’est pas aussi inconnue que tu veux bien le -dire. Voilà l’aveu !</p> - -<p>Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il -prétendait que j’inventais mes aventures, au fur et à -mesure que je les frappais, et il concluait, en blaguant, -dès que je me taisais :</p> - -<p>— Merci pour aujourd’hui ! La suite au prochain -numéro…</p> - -<p>Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, -jadis, m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries -d’opium du Quartier Chinois, beaucoup plus qu’il ne -convenait à un respectable professeur. Quelque chose, -depuis, m’en était toujours resté !</p> - -<p>Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables -et sans cesse renouvelées.</p> - -<p>— Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, -tu prétends avoir joué aux échecs avec un lourdaud, -qui était frère de l’empereur. Peux-tu me dire si -ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en -Amérique, et si les parties différaient des nôtres ?</p> - -<p>Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, -assez vagues et que je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, -naturellement, se moqua de moi.</p> - -<p>J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le -temps s’entremêlaient entre eux et que, souvent, les -divers personnages que je réincarnais intervertissaient -leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de -remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement -il m’arrivait de revenir en arrière et de -revivre plusieurs fois les mêmes actes.</p> - -<p>C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements -de mon être, redevenu Adam Strang, un mois après la -question que m’avait posée Oppenheimer (et je n’avais -cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses quolibets), -j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils différaient -notablement de ceux que nous employons -aujourd’hui. Seul, le principe du jeu était le même. -Mais, au lieu de nos soixante-quatre carrés de damier, -il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous, l’un -des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les -pions étaient, en Corée ancienne, au nombre total de -vingt. Si bien que les combinaisons qui en résultaient -étaient complètement différentes. En outre, il n’y avait -pas de « Reine ».</p> - -<p>Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. -Je lui enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il -fût beaucoup plus compliqué que le nôtre.</p> - -<p>Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous -tout l’hiver suivant. Nous y fûmes tellement absorbés -que nous oubliâmes, en ces jours lugubres, le froid qui -nous mordait. Car les cachots ne sont pas chauffés. Il -serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné, -la rigueur naturelle des éléments.</p> - -<p>Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que -j’eusse tiré ma science des siècles passés. Il prétendit -que le jeu, comme mes prétendues aventures, était sorti -tout armé de mon cerveau.</p> - -<p>— Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me -souviens avoir connu, au temps où j’étais garçon de -courses, un type qui inventa un jeu bête à pleurer, qui -s’appelait « les Cochons dans les Trèfles ». Ce jeu stupide -eut un succès fou et son inventeur en tira des millions.</p> - -<p>Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et -que les Asiatiques l’avaient pris avant moi, il y a sans -doute des milliers d’années.</p> - -<p>La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha -obstinément sur ses positions. Et moi sur les miennes. -Je n’ajouterai qu’un seul mot.</p> - -<p>Il y a ici — ou plutôt il y avait ici — à Folsom, un -assassin de nationalité japonaise, qui a été exécuté la -semaine dernière. J’ai causé avec lui de ce fameux jeu -d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam Strang. -Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se -pratique au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme -le prétend Oppenheimer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20" title="XX. Quand j’étais Ragnar Lodbrog">CHAPITRE XX<br /> -<span class="small">QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG</span></h2> - - -<p>Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai -conté au début de ce récit, et comment, lorsqu’on me -montrait, quand j’étais enfant dans la ferme paternelle -du Minnesota, des photographies de la Terre Sainte, je -reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais -les changements qui y étaient survenus.</p> - -<p>Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la -guérison des lépreux par Jésus, dont j’avais été témoin, -j’avais déclaré au missionnaire venu chez nous que j’étais -un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande -épée, à califourchon sur un cheval.</p> - -<p>Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon -cerveau, qu’une nuée traînante de lumière, comme -s’exprime Wordsworth<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Le petit Darrell Standing que -j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié complètement -le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et -d’autres lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, -et leur faible lueur n’avait pas tardé à y disparaître. -Pour moi, comme pour tous ces petits êtres, les ombres -de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur -mes existences antérieures.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>William Wordsworth</i>, poète anglais, 1770-1850. Il est fait -ici allusion à son <i>Ode à l’Immortalité</i>, où il dit notamment : « Ce -n’est pas dans une nudité complète — Mais dans des nuées traînantes -de lumière — Qu’un jour nous verrons Dieu. »</p> -</div> -<p>Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. -Mais très peu d’hommes ont eu le bonheur de connaître -l’isolement des Cachots Solitaires et l’expérience prolongée, -destructive et vivifiante à la fois, de la camisole -de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me permit -de revivre un grand nombre de mes existences antérieures -et, parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, -contemporain du Christ.</p> - -<p>Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je -l’étais vraiment, et je dépassais d’une demi-tête les plus -beaux Romains de la Légion. De toutes mes vies -anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et -la plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. -Je me contenterai d’en rapporter les événements les -plus saillants.</p> - -<p>Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a -conté ensuite que j’étais né parmi la tempête, dans les -mers du nord de l’Europe, sur un navire à la proue -saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une -femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une -descente victorieuse sur une côte étrangère et du pillage -d’une de ses villes fortes.</p> - -<p>De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard -m’a dit seulement qu’elle était morte, au plus -fort de la tempête, après avoir accouché de moi, et -qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que Lingaard -m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, -je me souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat -naval, d’une bataille à terre, de la mise à sac d’une ville -prise et incendiée, puis d’une fuite hâtive sur les navires, -au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis que -l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut -des falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche -de rochers. Beaucoup des assaillants périrent au cours -de l’embarquement. Les autres s’élançaient, les pieds -cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin de la -mort.</p> - -<p>Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du -vaisseau et pour ramer, remplissait à bord divers offices, -dont celui de chirurgien et, accessoirement, de sage-femme. -C’est lui qui accoucha les captives enceintes, -entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui -qui me mit au monde, dans les écumes salées des flots -déchaînés, qui s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur -moi-même.</p> - -<p>J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où -s’ouvrirent mes yeux.</p> - -<p>J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque -Tostig Lodbrog porta, pour la première fois, les yeux -sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du navire élancé, -sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui -suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et -sauvage expédition.</p> - -<p>Tostig Lodbrog était surnommé « Muspell », qui veut -dire le « Feu Brûlant ». Car la flamme de la colère ne -cessait de brûler en lui. Il était brave et cruel, et dans sa -large poitrine il n’y avait pas trace de miséricorde, ni de -pitié. Avant même que la sueur de la bataille d’Hasfarth -se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, -appuyé sur sa hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il -venait d’arracher de la poitrine ouverte du vaincu. -Dans un accès de colère folle, il vendit un jour, comme -esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à -Brunanbuhr, sous les poutres enfumées du rude palais -où il festoyait, réclamer le crâne de Guthlaf, pour s’en -servir comme d’une coupe<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Jamais il ne buvait de vin -parfumé que dans le crâne de Guthlaf.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Brunanbuhr</i> est le nom d’un endroit incertain, situé dans le -nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre les -pirates scandinaves.</p> -</div> -<p>Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard -m’apporta. J’étais enveloppé, nu, dans une peau -de loup, tout imprégnée de sel marin. Venu avant terme, -j’étais, par suite, fort menu.</p> - -<p>— Ho ! Ho ! Un nain ! s’écria Tostig, en ôtant de ses -lèvres, pour me regarder, un grand pot d’hydromel, à -demi bu.</p> - -<p>Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point -Tostig Lodbrog de me tirer tout nu de la peau de loup. -Puis me prenant par le pied, entre son pouce et son -index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre -que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure -du vent.</p> - -<p>— Ho ! Ho ! Ho ! s’exclama-t-il. Un gardon ! Une -crevette ! Un pou de mer !</p> - -<p>Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son -pouce et son index.</p> - -<p>Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit.</p> - -<p>— Le jeunet a soif ! dit-il. Je veux lui faire boire un -coup !</p> - -<p>Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y -lâcha. Moi qui n’avais pas encore connu le lait du sein -d’une mère, j’allais me noyer dans ce breuvage, fait pour -les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et me -sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la -peau de loup.</p> - -<p>Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, -le vieillard et moi, et nous roulâmes sur le pont du -navire. Ses énormes chiens, semblables à des ours, et qui -prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur -nous.</p> - -<p>— Ho ! Ho ! Ho ! tonitruait Tostig.</p> - -<p>Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher -aux molosses, auxquels il abandonna la peau de loup.</p> - -<p>Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et -terminait son pot d’hydromel. Il se calmait peu à peu, -sans que le vieillard osât intervenir, pour solliciter une -pitié qu’il savait ne pas exister.</p> - -<p>— C’est Tom Pouce ! reprit Tostig. Par Odin ! les -femmes danoises sont d’une race bien misérable. Elles -enfantent des nains et non des hommes ! Que pourra-t-on -faire de cet avorton ? Écoute, toi, Lingaard, tu l’élèveras -tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. -Veille bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une -bouchée dans leur gueule, comme d’un petit bout de -viande oublié sur la table.</p> - -<p>Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin -de ma piaillarde enfance, et je ne connus l’affection ni -les caresses d’aucune femme. Je suivais le destin de -Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait, tantôt -sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment -je survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de -Tostig, qui avait déclaré que je ne serais jamais qu’un -nain, Dieu seul le sait ! Toujours est-il que je grandis -rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans -son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage -plaisanterie qu’il affectionnait fort.</p> - -<p>J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps -et je commençai à remplir mon rôle d’échanson. Alors -que nos bateaux étaient immobilisés dans la mer gelée, -je me vois encore, dans la salle du festin de Brunanbuhr, -titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli -de vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, -assis à l’extrémité de la table.</p> - -<p>Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et -tous les convives avec lui. On serait cru dans une maison -de fous. Des scaldes chantaient les exploits d’Hialli, -ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la vengeance -de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli -le cœur de leurs propres enfants. Je vivais parmi des -hommes féroces, aussi féroces dans leurs jeux que dans -leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres, je -trouvais toute naturelle leur compagnie.</p> - -<p>Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, -ma colère rouge. Je n’avais encore que huit ans, lorsque -mes dents se découvrirent. C’était au cours d’une vaste -beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait invité à sa -table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne -tarda pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite -réciproque des combattants des deux nations, et soudain -Tostig Lodbrog, près de qui je me tenais debout -avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit -à insulter et à mépriser injurieusement les femmes -danoises.</p> - -<p>Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis -rouge. Je soulevai en l’air le crâne de Guthlaf et en -assénai un coup violent sur la tête de Tostig Lodbrog, -qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud.</p> - -<p>Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en -battant l’air de ses grands bras, afin de me trouver et -m’écraser, je sortis la petite dague que je portais. A -trois reprises je le frappai, au ventre, à la cuisse et aux -fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus -haut.</p> - -<p>Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses -hommes l’imitèrent, tandis qu’il criait :</p> - -<p>— Un ourson ! Un ourson ! Par Odin, laissez l’ourson -se battre !</p> - -<p>Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit -le petit échanson de race danoise entamer une bataille -en règle contre l’énorme Tostig Lodbrog, qui titubait -sans pouvoir l’atteindre.</p> - -<p>Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre -bout de la table, parmi les cruches et les coupes, en hurlant :</p> - -<p>— Sortez-le d’ici ! Qu’on le donne à manger aux -chiens !</p> - -<p>Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de -Lodbrog, me demanda à lui comme cadeau d’amitié.</p> - -<p>Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent -sortir des fjords, je partis donc sur la nef d’Agard, qui -m’institua son échanson et son porte-épée, et qui me -nomma Ragnar Lodbrog.</p> - -<p>Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays -d’Agard, qui était voisin de celui des Frisons. C’était -une terre triste et plate, marécageuse et brumeuse.</p> - -<p>Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours -derrière lui, soit qu’il chassât le loup dans les marécages, -soit qu’il bût dans la Grande Salle de son palais, -où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent s’asseoir, -entourée de ses femmes.</p> - -<p>Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus -encore vers le sud, et nous longeâmes, avec nos navires, -ce que l’on appellerait aujourd’hui les côtes de France. -C’est alors que j’appris que plus on descendait vers le -sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les -femmes comme le climat.</p> - -<p>Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut -blessé à mort. Nous le ramenâmes dans son pays, où il -acheva d’expirer.</p> - -<p>Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel -se tint Elgiva, dans un corselet tissu d’or, et chantant. -Elle monta ensuite sur le bûcher, où elle brûla, et avec -elle tous les serviteurs du maître, tous ses esclaves -mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or. -Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient -été faits dans une incursion au pays des Angles<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Deux -faucons y furent aussi jetés, et les deux jeunes fauconniers -avec leurs oiseaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la -Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans -l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre.</p> -</div> -<p>Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai -pas. J’avais onze ans, j’étais hardi et n’avais jamais -revêtu de vêtements tissés, mais seulement des peaux -de bêtes.</p> - -<p>Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le -ciel, tandis qu’avant de s’y précipiter Elgiva achevait -son chant funèbre, et que femmes et hommes esclaves -hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai -mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les -marécages, ayant encore au cou le collier d’or de ma -servitude, et luttant de vitesse avec la meute des chiens -lancés à mes trousses.</p> - -<p>Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui -y vivaient à l’état sauvage, mais libres, des esclaves -échappés et un tas de hors-la-loi, qu’on traquait de temps -à autre, en guise de divertissement, comme on chassait -les loups.</p> - -<p>Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni -feu, et m’endurcissant aux privations et au froid. Puis -au cours d’une course que je tentai pour enlever une -femme aux Frisons, je me laissai capturer, après une poursuite -de deux jours<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement, -habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de -l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer Germanique, -entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande -actuelle occupe la majeure partie de leur territoire.</p> -</div> -<p>Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre -deux chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier -de fer, puis, plus tard, me donna en cadeau, avec cinquante -esclaves, à Athel, un chef du pays des Angles.</p> - -<p>J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, -perdu au cours d’une incursion malheureuse effectuée -dans la direction de l’est, je fus capturé et vendu aux -Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux, -m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie -et fus recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont -les tribus, sous la pression des Huns, étaient venues, -comme moi, chercher là un asile.</p> - -<p>Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin -encore vers le sud, apparurent les Romains, dont les -légions nous refoulèrent vers les Huns. Les peuples se -heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de place, -sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait -prisonnier et emmené à Rome.</p> - -<p>Il serait trop long de vous détailler comment, après -avoir été utilisé d’abord à des corvées de nettoyages à -bord d’une galère, je devins un homme libre, un citoyen -et un soldat romain, et de quelle façon, comme j’atteignais -mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis -de Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et -comment je fus baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig -Lodbrog, c’est afin que vous sachiez exactement quel -était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait sous la -Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature, -toutes les têtes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21" title="XXI. Sur le volcan juif de Jérusalem">CHAPITRE XXI<br /> -<span class="small">SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM</span></h2> - - -<p>Les gens qui étaient présents pouvaient bien, en effet, -me regarder. Ils étaient de petite race, tous ces Juifs, -petits d’os et de muscles, et n’avaient jamais vu d’hommes -blonds, comme j’étais.</p> - -<p>Tout le long des ruelles étroites, ils s’écartaient sur -mon passage, puis s’arrêtaient, les yeux écarquillés, en -fixant cet être fauve, venu du Nord et de Dieu sait où.</p> - -<p>Presque tous les soldats dont disposait Pilate étaient -des Auxiliaires. Il n’y avait qu’une poignée de Romains, -à pied, qui gardaient le palais du Proconsul, et vingt -Cavaliers, dont j’étais le capitaine. Les Auxiliaires -n’étaient point de mauvais soldats, mais il pouvait ne pas -être sûr de se fier entièrement à eux. D’une façon générale, -je trouvai qu’eux et les Romains étaient des guerriers -plus réguliers que nous autres, hommes du Nord, -qui étions braves quand le cœur nous en disait, mais dont -la bravoure tombait aussi facilement, au gré de notre -caprice.</p> - -<p>Il y avait une femme de la Cour d’Hérode qui était liée -d’amitié avec l’épouse de Pilate. Je la vis chez celui-ci, -le soir même de mon arrivée. Nous l’appellerons Miriam, -car c’est sous ce nom que je l’ai aimée. Elle possédait -ce charme particulier, spécial à chaque femme, qui -est autre que la beauté, et que l’on ne peut décrire. Elle -me plaisait, avant toute chose, et je devenais ainsi le -collaborateur de son charme. Dès que je l’aperçus, -tout mon être s’élança vers elle, les bras grands ouverts.</p> - -<p>Il y avait en elle quelque chose de sublime. Je n’exagère -pas, et c’est avec intention que j’emploie ce mot. -Son corps superbe dépassait en taille, de beaucoup, la -moyenne de la femme juive. Tout, en elle, était aristocratique, -la caste à laquelle elle appartenait, aussi bien -que ses gestes et son maintien. Son beau visage ovale -était fortement ambré, son opulente chevelure était -noire, avec des reflets bleus, et ses deux yeux étaient -semblables à deux puits sombres. Il était impossible de -trouver dans la création un homme blond et une femme -brune, aussi marqués de types que nous l’étions l’un et -l’autre. Et, dans sa poitrine, palpitait un cœur passionné.</p> - -<p>Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson. Il n’y -eut pas en nous de lutte intérieure, ni d’hésitation ou -d’attente. Elle sut aussitôt que j’étais à elle, comme je -connus qu’elle était à moi.</p> - -<p>Je m’avançai vers elle. Miriam se redressa à demi, sur -le divan où elle était étendue, comme si un aimant l’avait -attirée vers moi. Nos yeux se croisèrent, prunelles bleues -dans prunelles noires, et ne se quittèrent plus, jusqu’au -moment où l’épouse de Pilate, une femme sèche, raide -et fanée, nous sépara, d’un rire nerveux.</p> - -<p>Tandis que je m’inclinais, avec respect, devant l’illustre -compagnie, je crus voir Pilate lancer à l’adresse de Miriam -un coup d’œil entendu, qui semblait dire :</p> - -<p>— N’est-il pas tel que je vous l’ai promis ?</p> - -<p>Car je connaissais Pilate d’assez longue date, et nous -avions conversé ensemble, bien avant qu’il fût envoyé -en Judée, sur le volcan juif de Jérusalem.</p> - -<p>La conversation se prolongea entre nous, en présence -des deux femmes, fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint -de la situation politique du pays. Il paraissait -inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses soucis, de -demander même un conseil. Pilate était le type même -du Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, -d’une main de fer, l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on -le poussait à bout, son calme coutumier faisait rapidement -place à la colère.</p> - -<p>Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement -préoccupé. L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. -Ces gens étaient spasmodiques et éruptifs au dernier -point. Et très subtils, en outre. Les Romains traitaient -les choses carrément, en allant droit au but. Les Juifs, -au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était -par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. -D’où l’irritation, contre eux, de Pilate.</p> - -<p>Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité -et, par suite, celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui -faire jouer, à propos de leurs dissensions religieuses, un -rôle de dupe.</p> - -<p>Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles -religieuses des peuples conquis par elle. Mais les -Juifs, par mille voies tortueuses, parvenaient à donner un -tour politique à des événements complètement étrangers -à la politique.</p> - -<p>Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation -présente, les soulèvements perpétuels et les émeutes -fanatiques, qui se produisaient à l’instigation de diverses -sectes judaïques.</p> - -<p>— Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces -troubles voulus, qui n’ont encore l’apparence que d’une -nuée légère dans le ciel bleu, ne grossiront pas un jour -en un formidable orage, plein de coups de tonnerre, -de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes ? -Rome m’a envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en -dépit de mes efforts, la Judée n’est qu’un nid de guêpes, -sans cesse en rumeur. Je préférerais mille fois gouverner -des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que ces -gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler -avec Dieu. A cette heure où je parle, un homme m’inquiète -surtout, un pêcheur de poissons qui s’est fait -pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant et en -accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, -demain, il n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et -ne fera pas éclater sur moi le mécontentement et la disgrâce -de Rome ?</p> - -<p>C’était la première fois où j’entendais parler du -nommé Jésus et cette conversation me revint par la -suite, quand, effectivement, le petit nuage qui montait -au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée.</p> - -<p>— D’après les rapports qui me sont parvenus à son -sujet, poursuivit Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. -Aucun doute sur ce point. Mais je redoute que -Caïphe, et Hanan derrière lui, ne transforment cet homme -en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à ruiner -mon crédit.</p> - -<p>— Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on -m’a dit. Mais qui est ce Hanan ?</p> - -<p>— Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, -dont Caïphe n’est que l’ombre et le porte-parole<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Hanan ou Annas, ancien Grand Prêtre déposé à l’avènement -de Tibère, était le beau-père de Caïphat ou Caïphe. Il avait conservé, -en réalité, toute l’autorité et était demeuré le chef du parti -sacerdotal. Caïphe ne prenait aucune décision importante sans -consulter le vieux pontife.</p> -</div> -<p>Pilate ne croyait ni à Dieu ni à diable, pas davantage -à l’immortalité de l’âme, et la mort, pour lui, n’était que -ténèbres et éternel sommeil. On conçoit combien toutes -ces discussions religieuses, dont il était enveloppé à -Jérusalem, devaient l’exaspérer. Au cours d’un voyage -que je fis en Idumée, j’eus pour valet une espèce de crétin -qui ne put jamais apprendre à seller convenablement -un cheval. Il pouvait, par contre, discuter sans perdre -haleine, du matin au soir et du soir au matin, sur l’enseignement -des rabbins de toute la Judée, et excellait, -en matière religieuse, à couper les cheveux en quatre.</p> - -<p>Mais revenons à Miriam. Je sus, par la femme de -Pilate, qu’elle était de vieille race royale. Sa sœur était -la femme d’Hérode-Philippe, Tétrarque de la Batanée, -de la Trachonite et de la Gaulonite, et qui était lui-même -le frère d’Hérode-Antipas, Tétrarque de Galilée. Tous -deux fils d’Hérode le Grand, qui avait fait périr sa femme -et trois autres de ses fils, et reconstruit, peu avant sa -mort, le Temple de Jérusalem. D’où la popularité dont -jouissait son nom chez les Juifs.</p> - -<p>Je me rencontrai plusieurs fois avec Miriam, qui ne -s’était pas mariée, n’ayant jamais rencontré un mari qui -fût digne d’elle. Ce fut sans doute un effet de l’air ambiant -que nous respirions. Mais, dès que nous étions ensemble, -les questions religieuses arrivaient sur le tapis.</p> - -<p>— Alors, me demanda-t-elle un jour, vous vous croyez -immortel ?</p> - -<p>— Avec une entière certitude, je le crois ! répondis-je.</p> - -<p>— Et quelle est votre immortalité ? Contez-moi un -peu cela.</p> - -<p>Je lui parlai de Niflheim et de Muspell, du géant Imir, -qui naquit des flocons de la neige, de la Vache Audhumbla, -de Fenrir et de Loki, de Thor et d’Odin, et de notre -Walhalla. En m’écoutant, elle frappait des mains et, -quand j’eus terminé, elle s’écria, les yeux étincelants :</p> - -<p>— Oh ! vous, barbare ! Vous, grand enfant ! Vous, -pauvre géant fauve, aux cheveux décolorés par le froid ! -Vous, croire mille contes de fées et ne songer qu’à la satisfaction -du ventre ! Alors, après votre mort, vous allez -au Walhalla ?</p> - -<p>— Oui, esprit et corps.</p> - -<p>— Et quoi y faire ?</p> - -<p>— Manger, boire et se battre !</p> - -<p>— C’est tout ?</p> - -<p>— Et faire aussi l’amour. Il nous faut des femmes -dans le Ciel ! Sinon, à quoi servirait-il ?</p> - -<p>Elle rétorqua :</p> - -<p>— Je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit grossier, -où le tumulte de la vie continue à sévir, ainsi que les -frimas et la tempête.</p> - -<p>— Et votre Paradis, à vous, demandai-je, quel est-il ?</p> - -<p>— C’est un été sans fin, un printemps à la fois et un -automne, où les fleurs sont toujours écloses, les plus -beaux fruits toujours mûrs.</p> - -<p>Je secouai la tête et grommelai :</p> - -<p>— Moi non plus, je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit -triste et mou, un lieu bon tout au plus pour les faibles -et les eunuques, pour les obèses, incapables de se -remuer, pour des ombres pleurardes et non pour des -hommes.</p> - -<p>Ses yeux se passionnaient pour la dispute engagée et -pétillaient ardemment. Elle voulut tenter de me convaincre -et de me gagner à sa foi :</p> - -<p>— Mon Ciel, reprit-elle, est le vrai séjour des Bienheureux !</p> - -<p>Je ripostai avec énergie :</p> - -<p>— Le seul séjour des Bienheureux est le Walhalla ! -Car, songez-y bien ! Qui se soucie des fleurs, quand elles -fleurissent toujours ? Mais, quand l’hiver de fer a pris -fin, quand le soleil chasse au loin les longues nuits, -quand les premières fleurs brillent à la surface de la -neige fondante, alors, alors seulement, l’âme et nos yeux -ne cessent de regarder… Et le feu ! Le feu glorieux et -sublime ! Quel peut bien être votre Paradis, où l’on -ignore la joie d’un feu qui ronfle sous un toit bien clos, -tandis qu’au dehors font rage le vent et la neige ?</p> - -<p>Miriam sourit doucement.</p> - -<p>— Vous êtes, là-bas, des simples, dit-elle. Vous élevez -un toit parmi la neige, vous y allumez un grand feu, et -cela suffit pour vous constituer un Ciel.</p> - -<p>— Ce feu et ce toit, je ne les ai pas connus toujours, -dans ma vie ! Durant trois ans, j’en ai été privé. Je n’ai -pas fléchi cependant. A seize ans, mon corps ignorait -ce qu’est une étoffe tissée. Je suis né dans la tempête et -la bataille, et c’est pourquoi je les aime ! Mon maillot -fut une peau de loup. Regardez-moi, et vous saurez quels -sont les hommes qui peuplent le Walhalla…</p> - -<p>Elle me regarda, comme fascinée, et murmura :</p> - -<p>— Pauvre géant fauve !</p> - -<p>Puis, pensive, elle ajouta :</p> - -<p>— Je regrette presque qu’il n’y ait pas d’hommes -comme vous dans mon Ciel…</p> - -<p>Je me rapprochai plus près d’elle.</p> - -<p>— A chacun de nous, lui dis-je, est réservé le genre de -Ciel qui plaît à son cœur. Celui qui m’attend, au delà du -tombeau, est un beau pays ! Je n’affirme pas, pourtant, -que je ne quitterai jamais les Salles de Festin de notre -Walhalla, pour venir faire une incursion dans votre -Paradis de soleil et de fleurs, pour vous y ravir et vous -emporter avec moi ! Ainsi fut faite captive ma mère…</p> - -<p>Il y eut alors, entre nous, un silence. Je la regardai. -Elle me regarda. Et, devant les miens, ses yeux ne se -baissèrent point. Mon sang, par Odin ! coulait dans mes -veines, comme une lave ardente.</p> - -<p>Je ne sais trop ce qui serait advenu de nous si Pilate -n’eût fait, à ce moment, son entrée et n’eût interrompu -l’entretien.</p> - -<p>— Vous l’entendez, Miriam, railla-t-il. C’est un vrai -rabbin, un rabbin de Teutoberg ! Voici, à Jérusalem, un -nouveau prédicant et une nouvelle doctrine qui nous -sont arrivés. Plus encore que par le passé, il y aura ici des -discussions théologiques, des émeutes et des prophètes, -portés en triomphe ou lapidés ! Que les Dieux nous sauvent -de tous ces exaltés ! Jérusalem est une maison de -fous. Lodbrog, je n’eusse jamais cru cela de vous. Dire -que vous voilà maintenant comme les autres, vous emballant -et déclamant sur nos fins dernières, pareil à ces -énergumènes qui nous arrivent, chaque jour, du Désert. -Vivons notre vie, Lodbrog ! Et une seule à la fois. Cela -nous épargnera bien des soucis superflus.</p> - -<p>La femme de Pilate était moins sceptique. Elle s’enthousiasmait -pour ces discussions, extasiée, et ses mains -étroitement croisées. C’était, comme je l’ai dit, une femme -maigriote, qui semblait minée par la fièvre. Sa peau était -tendue sur ses muscles, et si transparente qu’à travers -sa main interposée on pouvait voir la lumière. Ce n’était -point, au fond, une méchante créature. Mais elle était -étonnamment nerveuse, avait des visions, croyait entendre -des voix, et avait foi dans les signes et dans les -présages.</p> - -<p>Les missions dont, au nom de Tibère, l’Empereur de -Rome, me chargeait Pilate, m’éloignaient à tout moment, -et plus que je l’aurais souhaité, de Jérusalem et de -Miriam. J’allais en Idumée et jusqu’en Syrie, et toujours, -sur ma route, je rencontrais des Juifs s’intéressant à -Dieu avec une égale fureur. C’était bien la particularité -spéciale de toute leur race. Au lieu d’abandonner aux -prêtres, comme ailleurs, les discussions théologiques, -chaque Juif se faisait prêtre et, dès qu’il pouvait trouver -un auditeur (ce qui n’était point difficile), se mettait -à prêcher. Ils abandonnaient, à tout moment, leurs occupations, -pour s’en aller errer à travers le pays, comme -des mendiants sur une route, et discuter et se quereller -avec les rabbins et les talmudistes, dans les synagogues -et sous les porches des temples.</p> - -<p>Ce fut en Galilée, province peu fréquentée, que je -croisai la piste de l’homme qu’on appelait Jésus. C’était, -semblait-il, un ancien charpentier, qui s’était fait ensuite -pêcheur, et que ses compagnons de pêche, abandonnant -leurs filets, avaient finalement suivi dans sa vie -errante.</p> - -<p>D’aucuns le considéraient comme un authentique prophète. -Mais, pour la majorité des gens, il passait pour -fou. Mon crétin de valet, qui se targuait de connaître -comme pas un le Talmud, ricana quand passa Jésus, le -traitant de Roi des Mendiants, parce que, m’expliqua-t-il, -selon la doctrine que prêchait le Galiléen, le Ciel était -réservé aux seuls pauvres, tandis que les riches et les -puissants brûleraient éternellement dans un lac de feu.</p> - -<p>Je remarquai que c’était la coutume du pays de traiter -de fou son semblable. A mon avis, fous, ils l’étaient tous. -Il y avait une épidémie de prophètes, qui chassaient les -démons à l’aide de charmes magiques, guérissaient les -maladies par l’imposition des mains, absorbaient impunément -des poisons réputés foudroyants, et maniaient -sans danger les serpents les plus venimeux. Ils se retiraient -au Désert, pour y jeûner, et en revenaient afin de -proclamer quelque nouvelle doctrine, pour rassembler -la foule autour d’eux et engendrer une secte de plus, qui -se divisait bientôt en quatre ou cinq autres sectes divergentes, -séparées entre elles par des points de détail dans -l’interprétation de cette doctrine.</p> - -<p>— Par Odin ! disais-je souvent à Pilate, un peu de nos -frimas et de notre neige du Nord ferait merveille pour -leur rafraîchir les idées. Le climat dont ils jouissent est -exagérément clément. Au lieu d’abattre des arbres, pour -s’en construire des toits, et de chasser la viande, ils -échafaudent des doctrines ! Si jamais je sors, l’esprit -sain, de ce pays de toqués, je fendrai en deux le premier -bavard qui viendra m’entretenir encore de ce qui adviendra -de moi après ma mort.</p> - -<p>Oncques ne vit-on pareils agités. Pour eux, toute -chose sous le soleil était pie ou impie. Les Proconsuls -et Gouverneurs que leur envoyait Rome étaient sur les -dents. Ils voyaient en tout, dans les aigles romaines, -dans les statues, et même dans les boucliers votifs suspendus -devant la demeure de Pilate, un attentat à leurs -croyances.</p> - -<p>Le prélèvement du Cens était considéré comme l’abomination -de la désolation. Le Cens était cependant la -base même de l’impôt romain. Mais les Juifs, qui ne -prétendaient rien payer à l’État, déclaraient que le Cens -était contraire à la loi divine, à leur Loi. Oh ! cette Loi ! -On en jouait sans cesse, on la mettait à toutes les sauces. -Il y avait les zélateurs, qui étaient spécialement chargés -de la faire respecter. Leurs mains étaient souvent rouges -de sang. Mais, si Pilate était intervenu pour les punir, -il eût soulevé une émeute, fait jaillir une insurrection.</p> - -<p>Tout s’accomplissait au nom de Dieu. Toutes les doctrines -se prouvaient par des miracles. C’est à peu près -comme si l’on entreprenait de démontrer la justesse de -la table de multiplication en changeant en serpent, -voire en deux serpents, un bâton.</p> - -<p>Lorsque je revins à Jérusalem, cette agitation était à -son comble. Elle croissait sans cesse. La foule courait de -droite et de gauche, en jasant, pérorant et déclamant. -Les uns annonçaient que la fin du monde était proche. -D’autres déclaraient imminente la ruine seule du Temple. -De fieffés révolutionnaires proclamaient le terme de la -loi romaine et l’avènement prochain d’un nouveau -Royaume des Juifs.</p> - -<p>Pilate, par ricochet, ne me semblait pas moins inquiet -et énervé.</p> - -<p>— Si Rome, me disait-il, m’envoyait seulement une -demi-légion, de bons légionnaires romains, je prendrais -Jérusalem à la gorge et je la forcerais bien à se taire !</p> - -<p>Je fus logé dans son Palais même et, à ma vive satisfaction, -j’y retrouvai Miriam. Mais la situation politique -était trop tendue, trop de graves soucis troublaient -l’heure présente pour que nous eussions beaucoup le -loisir de deviser d’amour.</p> - -<p>Toute la ville bourdonnait, comme un nid de guêpes -irritées. La grande fête appelée la Pâque (encore une -affaire religieuse !) était proche et des milliers de gens -affluaient des campagnes pour venir, selon la tradition, -la célébrer à Jérusalem.</p> - -<p>Ces pèlerins n’étaient pas moins loquaces et bruyants -que les habitants coutumiers de la ville. Et celle-ci en -regorgeait à ce point que beaucoup d’entre eux étaient -contraints de camper en dehors des murs.</p> - -<p>Je demandai à Pilate si cette effervescence était due -aux enseignements du pêcheur errant, ou à la haine des -Juifs contre Rome.</p> - -<p>Il me répondit :</p> - -<p>— Un dixième, pas plus, de toute cette rumeur est due -à ce Jésus. Caïphe et Hanan en sont la cause principale. -Ce sont eux qui agitent tout le peuple. Dans quel but ? -Je l’ignore encore.</p> - -<p>Ici Miriam intervint :</p> - -<p>— Il est certain, dit-elle, que dans cette effervescence -Caïphe et Hanan ont leur part, leur grosse part de responsabilité. -Mais vous, Ponce Pilate, vous n’êtes qu’un -Romain et vous ne voyez pas la situation sous son véritable -jour. Si vous étiez Juif, vous comprendriez qu’il -ne s’agit pas seulement ici de disputes de thaumaturges -et de sectaires, ni de vous causer, à vous et à Rome, des -embarras volontaires. Le Grand Prêtre, les Pharisiens, -tous les Juifs intelligents, Hérode-Antipas, Hérode-Philippe, -et moi-même, nous luttons tous pour notre -existence. Ce pêcheur peut être un fou. Mais sa folie n’est -pas dénuée d’artifices. Il prêche la doctrine du pauvre. -Il menace notre Loi. Et notre Loi, c’est notre vie même, -vous ne l’ignorez pas. De notre Loi nous sommes jaloux, -comme de l’air que nous respirons. Prétendre nous la -supprimer, c’est comme si l’on vous supprimait, en vous -étranglant, l’air nécessaire à vos poumons. La lutte est -engagée entre Caïphe et Hanan, et tout ce qu’ils représentent, -et le pêcheur. Ils le détruiront ou il les détruira.</p> - -<p>La femme de Pilate écoutait avidement.</p> - -<p>— Il est étrange, en vérité, dit-elle, qu’un simple -pêcheur ait une telle puissance. D’où tient-il son pouvoir ? -Je serais curieuse de connaître cet homme, de le -voir de mes yeux.</p> - -<p>Le front de Pilate se plissa davantage encore et Miriam -s’exclama, avec un rire méprisant :</p> - -<p>— Si vous tenez tant à le voir, allez le chercher dans -les bouges de la ville. Vous le trouverez à buvotter du -vin, en compagnie de prostituées. Jamais on n’a vu à -Jérusalem un aussi étrange prophète !</p> - -<p>Je protestai :</p> - -<p>— Boire dans les bouges un peu de vin n’est pas un -grand crime. Moi-même j’en ai, maintes fois, fait autant -dans mon existence passée ! Ce n’est pas là un cas pendable…</p> - -<p>— C’est un fou dangereux, je le répète ! insista Miriam. -C’est un révolutionnaire qui anéantira ce qui reste -de l’État juif et renversera le Temple. J’ignore, au surplus, -s’il se rend compte exactement de l’œuvre qu’il -accomplit et du grain qu’il sème. Mais, conscient ou -non, il est un fléau et, comme à tout fléau, il convient de -lui barrer la route.</p> - -<p>Échauffé par cette dispute, je pris le parti de Jésus et -déclarai :</p> - -<p>— D’après tout ce que j’ai ouï dire de lui, cet homme -est un simple, il a le cœur bon et n’a jamais fait le mal.</p> - -<p>Et je témoignai de la guérison des dix lépreux, à -laquelle j’avais été présent en Samarie, sur la route de -Jéricho.</p> - -<p>— Vous croyez, alors à ce miracle ? me demanda Pilate, -tandis que du dehors arrivaient les clameurs lointaines -de la foule, que sans doute refoulaient nos soldats. Vous -croyez, Lodbrog, qu’en un instant les plaies corrompues -de ces malheureux disparurent ?</p> - -<p>— Je les ai vus guéris, répondis-je… Je m’en suis -assuré de mes propres yeux.</p> - -<p>— Mais les aviez-vous vus malades ?</p> - -<p>— Non. Mais chacun, autour de moi, me l’a certifié, -et eux les premiers. Ils étaient extasiés. L’un d’eux, assis -au soleil, n’arrêtait pas d’examiner chaque parcelle de -son corps. Il fixait, et fixait encore sa chair lisse, et -n’en pouvait croire ses regards. Il restait là, assis au -soleil, les yeux rivés sur sa peau, indifférent à toute -autre chose.</p> - -<p>Pilate eut un sourire de dédain, et je vis que le même -scepticisme était empreint sur celui de Miriam. La -femme de Pilate, au contraire, se suggestionnait de plus -en plus. Elle respirait à peine, les prunelles dilatées.</p> - -<p>— Prenez garde, Pilate ! conclut Miriam. Il sapera -votre autorité comme celle de Caïphe et d’Hanan, comme -il sapera la Loi. Vous avez, au nom de Tibère et de Rome, -une tâche à accomplir et vous ne pourrez vous y soustraire.</p> - -<p>— Et quelle est cette tâche ? interrogea Pilate.</p> - -<p>— Faire exécuter ce pêcheur.</p> - -<p>Pilate haussa les épaules et la conversation prit fin. -Miriam et la femme de Pilate regagnèrent leurs appartements. -Moi, j’allai me coucher et je m’assoupis au murmure -bourdonnant de la ville des fous.</p> - -<p>Dès le lendemain, se précipitaient les événements.</p> - -<p>Au cours de la nuit, les esprits, déjà chauffés à blanc, -se surchauffèrent encore. Lorsqu’à midi je sortis à cheval, -avec une demi-douzaine de mes hommes, les rues de la -ville étaient à ce point grouillantes que j’avais peine à -m’y frayer un chemin. Plus encore que de coutume, les -gens renâclaient à me laisser place et, si les regards -avaient pu tuer, j’eusse été bientôt mort. On ne se gênait -point pour cracher devant moi, en guise d’insulte, et de -toutes les bouches s’élevaient des grognements et des -huées. Je portais, pour eux, le harnais de la haine de -Rome. Et je n’osais point, de peur d’aggraver encore la -situation, ordonner à mes hommes de faire taire tous -ces coquins, à coups de plat de glaive. Hanan et Caïphe -avaient fait de bonne besogne !</p> - -<p>Je croisai Miriam, dans la cohue. Elle allait à pied, -suivie seulement par une de ses femmes. Ce n’était point -l’heure pour elle, en effet, d’afficher son rang, dans une -pareille turbulence. Elle portait donc des vêtements fort -simples, comme une femme du peuple, et avait le visage -couvert. Je la reconnus cependant à la noblesse de son -allure, à sa démarche élégante, si différente de celle des -autres femmes.</p> - -<p>Nous échangeâmes rapidement quelques mots, tandis -qu’un remous de la foule la bousculait et nous bousculait -tous, moi, mes hommes et nos chevaux.</p> - -<p>Miriam s’abrita dans le retrait d’angle d’une maison et -je réussis à l’y rejoindre.</p> - -<p>— Ont-ils déjà, demandai-je, obtenu la mort du pêcheur ?</p> - -<p>— Pas encore, me répondit-elle. Il est actuellement -hors des murs de la ville. Il vient d’arriver, monté sur un -âne, entouré de ses disciples, et quelques pauvres dupes -l’ont salué du nom de Roi des Juifs. C’est un cri séditieux, -pour lequel Caïphe et Hanan contraindront -Pilate à agir. Si la sentence de cet homme n’est pas -encore prononcée, elle est déjà écrite. C’est un homme -mort.</p> - -<p>A cet instant, une nouvelle vague humaine déferla sur -nous et nous sépara. Elle m’entraîna, moi et mes soldats, -écrasant presque nos chevaux, et nous écrasant les -jambes sous la pression de leurs flancs. Parfois, quelque -fou tombait. Alors je sentais mon cheval, qui le piétinait, -ruer et se cabrer à demi. Le Juif jetait les hauts cris, et -un tumulte de menaces montait vers moi.</p> - -<p>Soudain, un de ces fanatiques saisit d’une main la bride -de mon cheval et, de l’autre, agrippant ma jambe, tenta -de me désarçonner. De ma large main, j’appliquai à -l’homme un soufflet, qui lui couvrit toute la figure et lui -fit lâcher prise. Je ne le revis plus, et le coup avait été si -violemment porté que je me demande encore si ma gifle -ne l’a pas tué.</p> - -<p>Je retrouvai Miriam, le jour suivant, au Palais de -Pilate. Elle me parut plongée dans un rêve. A peine leva-t-elle -les yeux vers moi. A peine sembla-t-elle me reconnaître. -Son regard étrange, comme ébloui et perdu au -loin, me rappela celui des lépreux sur la route de Jéricho.</p> - -<p>Elle fit un effort pour redevenir maîtresse d’elle-même. -Je la saluai. Mais elle continua à ne point me voir et, -comme elle s’était levée, je vins me mettre devant elle, -en lui barrant la route.</p> - -<p>Elle s’arrêta et s’aperçut alors de ma présence. Puis -elle murmura machinalement quelques paroles, tandis -que ses yeux plongeaient en moi. Jamais je n’avais vu, à -aucune femme, des yeux semblables. Il y avait en eux -un indéchiffrable message.</p> - -<p>— Je L’ai vu, Lodbrog, dit-elle enfin, à voix basse. Je -L’ai vu.</p> - -<p>— Fassent les dieux, répondis-je en manière de plaisanterie, -qu’en vous voyant, Lui, il n’ait point senti son -cœur s’attendrir plus qu’il ne convient.</p> - -<p>Elle ne prêta point attention à mes paroles. Ses yeux -demeurèrent chargés de la vision qui était en eux et elle -voulut continuer son chemin. Une seconde fois, je la retins.</p> - -<p>— Est-ce lui, demandai-je, qui a mis dans vos yeux -cette lueur singulière ?</p> - -<p>— Oui, c’est Lui, me répondit-elle. Lui qui a ressuscité -les morts. Il est vraiment le Prince de Lumière et le Fils -de Dieu. Je L’ai vu et n’en doute plus maintenant. Le -Fils de Dieu… vous m’entendez bien, Lodbrog, le Fils de -Dieu !</p> - -<p>Une colère monta en moi et je m’écriai :</p> - -<p>— Alors, il vous a ensorcelée !</p> - -<p>Des larmes contenues humectèrent ses yeux, qui en -parurent plus profonds encore.</p> - -<p>— Oh ! Lodbrog, Lodbrog, la fascination qui est en -Lui dépasse toute pensée, toute description. Je L’ai vu. -Je L’ai entendu. Vous m’en voyez toute transfigurée. -Je distribuerai aux pauvres tous mes biens, et je Le suivrai.</p> - -<p>Je ripostai, en ricanant :</p> - -<p>— Suivez-le donc, ce prophète ambulant ! Et sans -doute, quand il sera Roi, vous fera-t-il partager sa couronne.</p> - -<p>Elle fit un signe de tête affirmatif, et c’est à grand’peine -que je pus m’empêcher de la frapper en plein visage, -pour la châtier de sa folie.</p> - -<p>Un je ne sais quoi fit cependant que je m’écartai, afin -de la laisser passer, et elle s’éloigna, en murmurant :</p> - -<p>— Son Royaume n’est pas de ce monde…</p> - -<p>Ce qui s’ensuivit est connu de tous. Après que Jésus, -arrêté par ordre de Caïphe, eût été condamné à mort par -le Sanhédrin, ou Tribunal des Prêtres, il fut, entouré -d’une populace hurlante, envoyé à Pilate pour l’exécution -de la sentence.</p> - -<p>Or Pilate ne se souciait nullement de faire périr Jésus, -qu’il continuait à considérer comme un simple visionnaire, -et non comme un séditieux. La vie d’un homme, -en elle-même, lui importait peu et il en eût fait périr -cent, s’il avait estimé que leur mort importait à sa propre -sécurité et à l’intérêt de Rome. Mais il n’aimait point -qu’on prétendît lui forcer la main.</p> - -<p>Il sortit donc de chez lui, la mine renfrognée, pour aller -au-devant du prisonnier qu’on lui amenait. Et le charme, -aussitôt, s’empara de lui. Je le sais. J’étais là.</p> - -<p>C’était la première fois qu’il voyait Jésus, et il fut -subjugué. Une vermine bruyante emplissait la cour du -palais, maintenue à grand’peine par les soldats, et hurlant : -« Crucifiez-le ! » Pilate, fixant son regard sur le -pêcheur, désavoua tout haut la juridiction des prêtres et -l’emmena avec lui, dans le prétoire. Que se passa-t-il -entre eux deux ? Je l’ignore. Quand il revint, il était fermement -décidé à sauver le condamné.</p> - -<p>Mais vainement il tenta de détourner l’orage, en présentant -Jésus comme un fou inoffensif, puis en offrant de -le relâcher en l’honneur de la Pâque. Les chuchotements -rapides des prêtres, qui étaient mêlés à la foule, décidèrent -celle-ci à réclamer, au lieu de la libération de -Jésus, celle de Barabbas.</p> - -<p>Le tumulte croissait d’instant en instant et, de la cour, -s’étendait maintenant à toute la ville. Lorsque, dans un -dernier effort pour sauver le pêcheur, Pilate déclara que -Jésus, étant né sujet d’Hérode-Antipas, devait lui être -renvoyé, et ne pouvait être jugé ni exécuté à Jérusalem, -une clameur furieuse monta de la foule, que mes vingt -légionnaires et moi parvenions à peine à contenir. La -foule criait que Pilate était un traître, qu’il n’était pas -l’ami de Tibère !</p> - -<p>Tout près de moi, un fanatique, tout pouilleux, avec -une longue barbe et de longs cheveux, n’arrêtait pas de -sauter en l’air, en chantant sans trêve :</p> - -<p>— Tibère est empereur ! Il n’y a pas de Roi des Juifs ! -Tibère seul est empereur !</p> - -<p>Irrité, et pensant ainsi le faire taire, je posai sur un de -ses pieds, comme par mégarde, ma lourde sandale, qui -l’écrasa. Mais le fou ne parut pas y prêter attention, et -il continuait à chanter :</p> - -<p>— Tibère seul est empereur ! Il n’y a pas de Roi des -Juifs !</p> - -<p>Je vis Pilate, l’homme de fer, qui hésitait. Ses yeux -errèrent sur moi, comme pour me demander conseil. -Moi et mes légionnaires, nous étions tellement écœurés -du spectacle de lâcheté que nous donnait cette tourbe, -que nous n’attendions qu’un signe pour tirer nos glaives -et nettoyer le terrain. Jésus me regardait. Il me commandait…</p> - -<p>On sait que ce fut la prudence qui, finalement, l’emporta -chez Pilate, qu’il se lava les mains de la mort du -pêcheur, et que les émeutiers acceptèrent que le sang du -crucifié retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants.</p> - -<p>Alors, par une dernière dérision à l’adresse de ce peuple -vil, Pilate, malgré les protestations des prêtres, fit -clouer le lendemain, sur la croix de Jésus, un écriteau où -on lisait, en hébreu, en grec et en latin : <i>Le Roi des Juifs</i>.</p> - -<p>Pour l’instant, l’orage était apaisé. La cour du palais -se vida. La foule et les prêtres étaient satisfaits.</p> - -<p>Tandis qu’on emmenait Jésus, une des femmes de -Miriam vint me chercher, pour me conduire près d’elle.</p> - -<p>Quand elle me vit, elle commanda qu’on nous laissât -seuls. Alors elle m’attira vers elle et, se laissant aller -dans mes bras :</p> - -<p>— Je sais, dit-elle, que Pilate s’est laissé fléchir par les -prêtres et par la populace. Il a donné l’ordre qu’on Le -crucifie. Mais il est temps encore de Le sauver. Vos hommes, -Lodbrog, vous sont dévoués, et ce sont seulement -les auxiliaires qui doivent Le conduire à la croix. L’affreux -cortège ne doit pas atteindre le Golgotha. Attendez -qu’il ait franchi l’enceinte de la ville, puis délivrez le Fils -de Dieu. Prenez pour Lui un cheval supplémentaire, et -emmenez-Le avec vous, en Idumée, en Syrie, n’importe -où, pourvu qu’Il soit sauvé !</p> - -<p>Elle m’enlaça le cou, de ses beaux bras, leva ses yeux -profonds vers les miens, et son visage effleura mes joues. -Toute la séduction intense qui émanait d’elle semblait -dire :</p> - -<p>— Fais comme je te demande, et je t’appartiens !</p> - -<p>Je demeurai anéanti. Cette femme admirable me promettait -son amour… si je trahissais Rome ! Elle était plus -femme encore que je ne le croyais.</p> - -<p>Je me tus, sans pouvoir rien répondre. Miriam prit -mon silence pour un acquiescement. Elle se dégagea -lentement de mon étreinte, parut réfléchir longuement, -puis ajouta :</p> - -<p>— Vous prendrez, Lodbrog, un cheval de plus. Il sera -pour moi. Je partirai avec vous… Et je vous suivrai à -travers le monde, partout où il vous plaira d’aller…</p> - -<p>C’était me faire un présent de roi, un présent en échange -duquel on me demandait un acte honteux. Je ne répondais -toujours rien. J’étais triste, immensément triste. -Non point que j’hésitasse sur mon devoir. Mais je comprenais -que j’allais perdre, à tout jamais, celle qui était -là, devant moi.</p> - -<p>Elle reprit, avec insistance :</p> - -<p>— Il n’y a aujourd’hui qu’un homme, à Jérusalem, -qui soit capable de Le sauver. Et cet homme, c’est vous, -Lodbrog !</p> - -<p>Comme je demeurais immobile et silencieux, elle me -saisit dans ses mains nerveuses, et me secoua si violemment -que mes armes en cliquetèrent.</p> - -<p>— Parlez, Lodbrog ! Parlez ! ordonna-t-elle. Vous -êtes un homme fort et vaillant ! Vous ne redoutez pas, -je le sais, la vermine qui voudrait Le détruire. Dites « oui » -et Il est sauvé. Et moi, pour ce que vous aurez fait, je -vous aimerai éternellement !</p> - -<p>Je répondis, très lentement, car c’était pour moi -l’abandon de tout espoir sur cette femme :</p> - -<p>— Je suis Romain…</p> - -<p>Elle s’emporta :</p> - -<p>— Vous êtes un esclave de Tibère, un chien de Rome… -Vous n’êtes pas Romain ! Vous êtes un fauve géant du -Nord !</p> - -<p>Je secouai la tête.</p> - -<p>— Je me suis, répondis-je, donné loyalement. Je porte -le harnais et je mange le pain de Rome. Je ne serai pas -ingrat. Si je ne suis pas Romain, les Romains sont mes -frères… Et puis, à quoi bon tout ce bruit, pour la vie ou -la mort d’un homme ? Nous devons tous mourir. Un peu -plus tôt ou un peu plus tard, qu’importe !</p> - -<p>Elle était toute tremblante dans mes bras, toute frémissante -de passion à le sauver.</p> - -<p>— Vous ne comprenez pas, Lodbrog ! cria-t-elle. -Celui-ci n’est pas un homme comme les autres. Il est -au delà des autres. Il est, parmi les hommes, un Dieu -vivant !</p> - -<p>Je resserrai étroitement mon étreinte.</p> - -<p>— Oubliez-le ! suppliai-je. Vous êtes femme et je suis -homme. Vivons notre vie, sans nous occuper du reste ! -Laissons l’Au-delà. Laissons les fous suivre leurs rêves. -Leurs rêves sont pour eux plus que les viandes et que le -vin, plus que les chansons joyeuses et l’enivrement des -batailles, plus même que l’amour de la femme. A travers -les ténèbres du tombeau, ils suivent leurs rêves jusque -dans l’éternité. Laissons-les passer ! Mais nous, demeurons -en la mutuelle douceur que nous avons découverte -l’un dans l’autre. La nuit de la tombe viendra assez tôt ! -Et nous partirons alors, chacun de notre côté. Vous, vers -votre Paradis de soleil et de fleurs ! Moi, vers la table rugissante -du Walhalla !</p> - -<p>Elle fit un effort pour se dégager.</p> - -<p>— Vous ne comprenez pas ! Vous ne comprenez pas ! -dit-elle avec emportement. Vous ne comprenez pas que -cet homme est Dieu, et que la mort infamante qui -l’attend est celle des esclaves et des voleurs ! Il n’est -ni l’un ni l’autre. Il est immortel ! Il est Dieu !</p> - -<p>— Eh bien ! repris-je, s’il est immortel, que lui -importe de mourir ? Son immortalité n’en sera pas, dans -la mesure du temps, diminuée de l’épaisseur d’un cheveu. -Il est Dieu, dites-vous ? D’après tout ce qu’on m’a -enseigné, un Dieu ne peut pas mourir.</p> - -<p>Elle s’exaltait de plus en plus.</p> - -<p>— Oh ! gémit-elle, vous ne voulez pas me comprendre. -Vous n’êtes qu’une grande masse de chair.</p> - -<p>Je tâchai de lutter encore et, me remémorant les -leçons subtiles des Juifs, je demandai :</p> - -<p>— Ne m’avez-vous pas dit que cet événement était -prédit dans les anciennes prophéties ?</p> - -<p>— Oui, oui, dans les prophéties les plus antiques, qui -nous annonçaient la venue d’un Messie.</p> - -<p>— Laissez donc, m’exclamai-je triomphant, les prophéties -s’accomplir ! Qui suis-je, pour oser me mettre -en travers d’elles ? Ce qui doit s’accomplir, s’accomplira. -Je n’ai pas à contrecarrer la volonté de Dieu.</p> - -<p>Elle répéta :</p> - -<p>— Vous ne comprenez pas… vous ne comprenez pas…</p> - -<p>Puis elle se rejeta en arrière, en s’échappant de mes -bras avides, et nous nous tînmes écartés l’un de l’autre, -silencieux, écoutant le tumulte extérieur de la rue et les -clameurs forcenées qui accompagnaient Jésus, qu’en ce -moment même on entraînait au supplice.</p> - -<p>Sa voix se fit caressante, infiniment. Ses yeux plongèrent -dans les miens leurs grands puits noirs. Elle -s’offrait, en une promesse immense, tellement vaste et -profonde que nulle parole ne pourrait la traduire.</p> - -<p>— M’aimez-vous ? demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oui, je vous aime, répondis-je. Je vous aime, au -delà même de mon entendement ! Mais Rome est ma -mère nourricière. Si je la trahissais, je deviendrais, -par cela même, indigne de votre amour.</p> - -<p>Dehors, la clameur qui suivait Jésus s’était éloignée. -Tout était redevenu muet dans Jérusalem comme dans -le palais. Miriam me tourna le dos, sans un mot d’adieu, -et se dirigea vers la porte, pour s’en aller.</p> - -<p>Une ruée de désirs fous remonta en moi. Je courus -après elle et, sur sa chair qui se débattait, mes bras -resserrèrent leur étau puissant. Je lui clamai que j’allais -la mettre avec moi sur mon cheval, et l’emporter loin -de cette ville maudite, de cette ville de folie. Je l’écrasai -contre moi.</p> - -<p>Elle me frappa au visage. Mais je ne la lâchai point, -car ses coups m’étaient doux. Alors, elle cessa de lutter. -Elle devint froide et inerte. Et je compris que celle que -j’étreignais ne m’aimait plus. Ce n’était plus que son -cadavre que j’avais entre les bras.</p> - -<p>Lentement, je desserrai mon étreinte. Lentement elle -se recula, à pas lents elle s’éloigna et, soulevant les -tentures de la porte, disparut.</p> - -<p>Tels sont les faits dont moi, Ragnar Lodbrog, j’affirme, -avec simplicité et droiture, avoir été témoin. Tels que -je les ai racontés, je les rapportai à Sulpicius Quirinus, -légat de Rome en Syrie, vers qui je fus ensuite envoyé -par Pilate, pour le mettre au courant des événements -qui s’étaient déroulés à Jérusalem.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22" title="XXII. Comment je serai pendu">CHAPITRE XXII<br /> -<span class="small">COMMENT JE SERAI PENDU</span></h2> - - -<p>La possibilité de suspendre momentanément le cours -normal de la vie est un fait courant, non seulement -parmi le monde végétal et chez les espèces animales -inférieures, mais même chez l’organisme humain, beaucoup -plus complexe et développé. De temps immémorial, -les fakirs de l’Inde, en se mettant en état cataleptique, -ont joui de cette faculté qui leur permet de se -faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi que -les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir -des gens dont la vie est momentanément suspendue, et -qui pourtant ne sont nullement morts.</p> - -<p>Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur -moi-même ces expériences répétées de la petite mort. Et -je me remémorais encore le cas de ces paysans de -l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs hivers -qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de -mainte autre bête sauvage de cette région, jusqu’au -retour du printemps. Les hommes de science, qui ont -étudié ce sommeil prolongé du paysan sibérien, ont -constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires -et digestives cessaient presque complètement. -Le cœur battait si faiblement qu’à peine l’oreille la plus -exercée en pouvait-elle percevoir les battements.</p> - -<p>Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi -les paysans sibériens ont recours à lui), la quantité -d’air et de nourriture nécessaires à soutenir la vie sont -minimes, presque négligeables. Fort de ces précédents, -dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur -Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs -de camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi.</p> - -<p>Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, -durant des périodes entières de dix jours. Et -c’était pour moi le pire des supplices, d’être tiré des profondeurs -vagabondes de mon rêve à travers le temps et -l’espace, par un misérable médecin de prison, qui m’entr’ouvait -les lèvres pour me contraindre à boire. En -conséquence de quoi, j’avertis le docteur Jackson que -je prétendais qu’on me laissât tranquille durant mon -temps de camisole, et que je résisterais à tous ses efforts -pour me faire absorber quoi que ce fût.</p> - -<p>Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je -pusse faire accepter du docteur Jackson mon point de -vue. Mais il dut finalement céder. Il en résulta que mes -périodes de camisole me parurent désormais durer -exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que -j’étais lacé, les ténèbres de ce monde m’enveloppaient -très vite et, non moins rapidement, je revoyais luire, ô -merveille ! une autre lumière, toute nébuleuse d’abord, -mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière, d’autres -visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, -à se pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on -me délaçait que dix jours nouveaux s’étaient tout à coup -écoulés.</p> - -<p>Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de -ces expériences d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, -de plus en plus nette. Mon être, et celui de tous les -autres hommes comme le mien, est une résultante -d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque -je suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à -travers des myriades de siècles. Des myriades de vies -ont concouru à composer la substance matérielle et -morale de mon être.</p> - -<p>D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge -qui a ruiné ma vie et m’a jeté dans la cellule des condamnés ? -Elle n’est pas née, je le répète, avec l’enfant -qui devait être un jour Darrell Standing. Cette vieille -colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne -que ma mère, plus ancienne que la première mère des -hommes. Elle était en germe, comme toutes nos passions -de haine ou d’amour, dans la substance primitive -dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable -cortège de chacune de mes existences antérieures -a mis en moi ses nuances et ses évolutions successives, -tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes pensées.</p> - -<p>La substance de toute vie est malléable et peut -prendre des formes diverses. Mais, en même temps, -elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la à votre gré, le -passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les -lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux -nains de l’Islande, descendent communément des premiers -chevaux sauvages, que domestiqua jadis l’homme -primitif<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Et pourtant l’éducation successive du cheval -n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade est -en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, -chez qui, à travers toutes mes existences, le rouge courroux -n’a jamais été dompté.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a -été depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution -des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles.</p> -</div> -<p>Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont -comptés. Mais la substance qui me compose est éternelle. -Je suis un homme en cette vie. En d’autres vies -j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je renaîtrai -encore, un nombre incalculable de fois. Oh ! les brutes, -qui pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, -qu’ils suppriment la vie !</p> - -<p>Oui, je serai pendu… bientôt pendu. Voici le mois -de juin qui se termine. Dans quelques instants, on essaiera -de me leurrer. De cette cellule, on me conduira au bain -hebdomadaire, selon la coutume de la prison. Mais on -ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera -des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule -de la Mort. Là, on placera près de moi une garde spéciale. -Nuit et jour, éveillé ou endormi, je serai surveillé. -On ne me permettra pas d’enfouir ma tête sous mes -couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même -je ne devance l’action de l’État. On ne me laissera -jamais dans la nuit, mais toujours une lumière brillante -éclairera ma cellule.</p> - -<p>Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, -on m’emmènera, un beau matin, vêtu d’une chemise -sans col, et on me laissera tomber dans la trappe. Oh ! -je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a été, -longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le -bourreau de Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant -de gros poids, afin de lui enlever toute élasticité, -qui serait gênante pour l’opération.</p> - -<p>Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. -Ils ont établi des tables calculatoires très ingénieuses, et -pareilles à des barêmes d’intérêts, qui établissent rigoureusement -quelle doit être la longueur de chute, celle-ci -proportionnée au poids de la victime.</p> - -<p>Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra -que ma chute soit très profonde, pour qu’elle réussisse -à me briser le cou.</p> - -<p>Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis -que je me balancerai encore, les médecins viendront -appliquer leur oreille contre ma poitrine, en comptant -les faibles battements de mon cœur. Puis ils diront que -je suis mort.</p> - -<p>Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves -humaines, qui prétendent me tuer ? Je suis immortel, -imbéciles ! Et vous l’êtes comme moi. La seule différence -qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je le -sais, et que vous l’ignorez.</p> - -<p>Pouah ! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, -au cours d’une de mes existences passées. Mais -je tuais avec l’épée, non avec une corde ! L’épée est la -plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, -tant qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le -chanvre ne sauraient supprimer la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23" title="XXIII. A l’instar de Robinson">CHAPITRE XXIII<br /> -<span class="small">A L’INSTAR DE ROBINSON</span></h2> - - -<p>Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient -comme moi dans ces années de ténèbres, j’étais considéré -comme le plus dangereux prisonnier de San -Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire -aux pires châtiments, réputé tenace et têtu.</p> - -<p>Plus terribles étaient les tortures employées par mes -bourreaux pour me briser, plus j’encaissais, sans fléchir. -« La dynamite ou la mort ! » tel avait été l’ultimatum -du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni l’un -ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le -gouverneur était incapable de me tuer. Et cette endurance -m’était venue, elle aussi, de mes existences passées. -Ce sont elles qui m’ont fait plus dur que l’acier.</p> - -<p>De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve -irréfutable qu’elle comporte, de vous parler brièvement -encore. Et ce sera tout, avant qu’on me pende. Je ne -m’en souviens que comme un interminable cauchemar.</p> - -<p>Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par -les lames, et si basse sur la mer que, durant les grandes -tempêtes, les embruns la recouvraient de leur poussière -humide et salée. J’y vivais au milieu de mille souffrances, -privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue. -Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. -Alors je réchauffais à ses rayons mes membres glacés.</p> - -<p>Ma seule distraction était un aviron et mon couteau -de poche. Avec le couteau, je m’évertuais à marquer sur -l’aviron une entaille nouvelle, pour chaque semaine -qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules qui -me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. -Lettres et encoches étaient nombreuses. J’aiguisais -mon couteau sur une pierre plate, et aucun barbier ne -fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien de sa lame -favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un -trésor sans prix.</p> - -<p>Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription :</p> - -<blockquote> -<p class="i">« Ceci est pour faire connaître à la personne dans les -mains de qui cet aviron pourra tomber que Daniel Foss, -né à Elkton, dans l’État de Maryland, aux États-Unis -d’Amérique, s’embarqua au port de Philadelphie, en -1809, à bord du brick <i lang="en" xml:lang="en">Negociator</i> et à destination des -Iles Amies. Il fut, le mois de février suivant, rejeté sur -cette terre désolée, où il se construisit une hutte et vécut un -certain nombre d’années, se nourrissant de phoques. Il -est le seul survivant de l’équipage de ce brick, qui rencontra -une banquise et coula bas, le 25 novembre 1809. »</p> -</blockquote> - -<p>De ce naufrage, du craquement du brick contre la banquise, -en pleine nuit, et comment il coula, j’avais conservé -le souvenir terrible. Le vent soufflait en tempête et, -sous la lune qui par moments émergeait du creux des -nuages, les voiles, les cordages et toute la mâture du -brick qui sombrait, apparaissaient frangés de glaçons. -La grande chaloupe, au prix de mille difficultés, avait -pu être mise à la mer, et tout l’équipage, sauf quelques -hommes qui se noyèrent, dans leur précipitation, y -embarqua. Il faisait un froid épouvantable. Tandis -que notre capitaine Nicoll tenait la barre, je n’arrêtais -pas de me frotter le nez, d’une main ou de l’autre, pour -l’empêcher de geler.</p> - -<p>Nous fîmes voile vers le nord-est. Mais dans la chaloupe, -entièrement découverte, la mort ne tarda pas à -sévir. L’un d’entre nous fut, un beau matin, dans l’aurore -grise, trouvé couché, plié en deux, à l’avant du -bateau, complètement gelé et déjà raide. Un des mousses, -le plus âgé, mourut le second. Puis l’autre mousse, au -bout de dix à douze jours. D’autres hommes suivirent.</p> - -<p>Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. Il ne restait plus à -bord que le capitaine, le chirurgien du bord et moi-même. -Le froid était tel que bière et eau gelèrent à -bloc. Il nous fallait les briser, pour nous en partager -les morceaux, que nous sucions ensuite jusqu’à ce qu’ils -fondissent.</p> - -<p>Le 27 février, une terrible tempête de neige se déchaîna. -Nos vivres étaient complètement épuisés. Le chirurgien, -qui avait accepté l’idée de la mort, était résigné -à tout, et le capitaine était bien près de l’imiter. J’étais -au gouvernail, mes deux compagnons gisant comme -deux cadavres, lorsque j’aperçus la terre. C’était une -petite île de rochers, que battaient les flots. Je gouvernai -vers elle. A quelques yards de la côte, la chaloupe -échappa à mon contrôle. Elle fut retournée, en un clin -d’œil, et je sentis que l’eau salée m’entrait dans la gorge -et me suffoquait.</p> - -<p>Je ne revis jamais mes deux compagnons. Moi, je -pus surnager et m’agripper à un aviron, tandis qu’au -même instant un coup de mer me lançait au loin, par-dessus -la ligne des récifs côtiers. Je me relevai tout -meurtri, mais sans blessures graves. Seule, la tête me -tournait, par suite de mon extrême faiblesse. Je fus -capable, cependant, de me traîner sur le ventre, un peu -plus loin de la côte et à l’abri des lames qui m’eussent -infailliblement remporté.</p> - -<p>Je me relevai, en un instant, sachant que j’étais sauvé -et remerciant Dieu. Je n’ignorais pas que la chaloupe -avait été certainement brisée en mille pièces, et je devinais -combien affreusement avaient dû être broyés les -corps du capitaine Nicoll et du chirurgien. Puis je chancelai -et m’évanouis.</p> - -<p>Je demeurai, toute la nuit, à demi mort, dans une -sorte de stupeur de tout mon être, sentant confusément -l’humidité et le froid dont j’étais la proie.</p> - -<p>Le matin, en me montrant le lieu sinistre où j’avais -échoué, m’apporta un renouveau d’effroi. Aucune plante, -pas un brin d’herbe ne poussaient sur ce bout de sol -désolé, sur cette excroissance rocheuse de l’océan. Sur -un quart de mille en largeur et un demi-mille de long, -ce n’étaient que rocs entassés.</p> - -<p>Je ne pouvais rien découvrir qui fût susceptible de -sustenter mon épuisement. Je mourais de soif, et il n’y -avait pas d’eau douce. En vain je tentais de boire à -chaque cavité rocheuse que je rencontrais. Les embruns -de la tempête avaient salé l’eau de pluie qui avait pu -s’y amasser, et je ne fis qu’attiser ma soif. Toute la -journée, je me traînai sur les mains et sur mes genoux -saignants, dans la recherche vaine d’une goutte d’eau -potable. Quant à la chaloupe, rien n’en subsistait que -l’unique aviron auquel je m’étais cramponné et qui était -venu à terre avec moi.</p> - -<p>Le second jour, mon état empira. Moi, qui n’avais -pas mangé depuis si longtemps, je me pris à enfler démesurément. -Mes jambes, mes bras, tout mon corps gonflèrent. -Mes doigts s’enfonçaient d’un pouce dans ma -peau, et les dépressions qu’ils y formaient étaient longues -à disparaître. Malgré toutes mes peines, je continuais à -lutter pourtant, décidé à accomplir jusqu’au bout la -volonté de Dieu, qui était que je vive. Soigneusement, -je vidai avec mes mains toute l’eau salée que contenaient -les trous des rochers, dans l’espoir que les averses prochaines -les rempliraient d’eau douce.</p> - -<p>Effectivement je fus réveillé, au cours de la nuit, par -le battement d’une averse. Je rampai de trou en trou, -lapant la pluie, ou la léchant sur les rochers. Cette eau -était saumâtre encore, mais tolérable. Elle me sauva. -Je me rendormis, et quand, au matin, je me réveillai, -une sueur abondante me trempait et j’étais délivré -de tout délire.</p> - -<p>Cette profusion d’eau saumâtre me rendit étonnamment -heureux. Lorsque j’eus découvert le cadavre -d’un phoque, que les lames avaient, comme moi-même, -projeté dans l’île, par-dessus les brisants de la côte, et -qui gisait là depuis plusieurs jours, mon bonheur n’eut -plus de bornes. Pas un marchand dont les navires -reviennent à bon port, d’un long voyage prospère, dont -les magasins s’emplissent jusqu’au toit de denrées précieuses, -dont le coffre-fort se bonde d’un afflux de dollars, -ne s’estima jamais, j’en suis certain, aussi riche que je -me jugeai l’être désormais. Je me jetai à genoux, pour -remercier Dieu derechef. Dieu, j’en étais de plus en plus -persuadé, avait décidé, dès la première heure, que je ne -devais pas mourir.</p> - -<p>Je recueillis aussi quelques brassées d’algues marines, -que je fis sécher au soleil, et qui, le soir, étendues sur le -roc, me servirent de matelas, au grand soulagement de -mon pauvre corps meurtri. Pour la première fois depuis -de longues semaines, mes vêtements n’étaient plus -mouillés. Si bien que je m’endormis d’un profond sommeil, -fruit à la fois de mon épuisement et de la santé qui -revenait.</p> - -<p>Lorsque, cette bonne nuit passée, je me réveillai, -j’étais un autre homme. Le soleil s’était à nouveau -caché. Mais je ne m’en affectai pas et j’appris très vite -que Dieu, qui ne m’avait pas oublié pendant mon sommeil, -m’avait préparé d’autres et merveilleux bonheurs.</p> - -<p>Aussi loin que pouvait porter la vue, les rochers côtiers -étaient jonchés de phoques, qui s’y étalaient paresseusement. -J’en écarquillai mes yeux, je me les frottai de la -main, afin de m’assurer que je n’avais pas la berlue. Ils -étaient là des milliers, et d’autres encore, non moins -nombreux, folâtraient dans la mer. De leurs gorges sortaient -des sons rauques, dont l’ensemble formait un -vacarme prodigieux et étourdissant. Ma première pensée -fut que c’était de la viande qui s’offrait à moi, de la -viande pour une douzaine d’équipages.</p> - -<p>Je saisis aussitôt mon aviron, qui était la seule arme -que je possédais, et je m’avançai, avec prudence, vers -cette immense provende. Mais je compris bientôt que -tous ces êtres marins ignoraient l’homme. Ils ne trahissaient -aucune crainte à mon approche, et ce fut pour -moi un jeu d’enfant de leur asséner sur la tête des coups -redoublés de mon aviron.</p> - -<p>J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai -à frapper et à tuer, en proie à une vraie démence.</p> - -<p>Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. -Deux heures durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à -ce que je tombasse de fatigue. Les phoques me laissaient -faire, comme hébétés. Puis soudain, comme à un -signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et -s’y précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil.</p> - -<p>Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait -deux cents. Lorsque je repris mes esprits, je fus scandalisé -et effrayé, tout en même temps, de la folie de -meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé -ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le -fruit de mes exploits, je me mis au travail sans tarder.</p> - -<p>Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans -avoir renouvelé mes remerciements à l’Être Suprême -dont la miséricorde ne se lassait point, je dépouillai les -phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur viande -en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des -rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris -aussi, dans des fissures des rocs, de petits dépôts de sel, -formés par la mer. Je recueillis ce sel et en frottai la -viande, pour la conserver.</p> - -<p>Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, -lorsque j’eus terminé, je songeai, avec une légitime -fierté, que Dieu devait être satisfait de moi. Pas une -bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue. -Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena -dans mon corps une saine circulation et j’eus le plaisir -de pouvoir bientôt, sans inconvénient, manger à ma -faim. Jamais, durant les huit années que je passai sur -cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et -ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire -sécher mes bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y -voir là une preuve renouvelée de la Providence de Dieu.</p> - -<p>Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant -que ces animaux, effarés, ne revinssent visiter mon île. -Mais je me gardai bien de dormir sur mes lauriers. Je me -bâtis une hutte de pierres et, attenant à la hutte, un -magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris -ma hutte avec la plus grande partie des peaux des -phoques et en rendis ainsi la toiture imperméable. -Chaque fois que la pluie battait mon toit, je songeais -avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement, -servaient de protection à un pauvre homme, -abandonné sur une île déserte, eussent représenté, au -marché aux fourrures de Londres, la rançon d’un roi.</p> - -<p>Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier -à trouver un moyen quelconque qui me permît le -calcul du temps. Sans quoi je perdrais bientôt la notion, -non seulement des mois et des années, mais même des -jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, -de celui qui était consacré au Seigneur.</p> - -<p>Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le -plus de précision possible, le nombre de jours qui -s’étaient écoulés depuis le naufrage de la chaloupe, où -le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps. Quand -je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux -placés près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. -Puis je fis, sur mon aviron, dorénavant, une encoche -pour chaque semaine écoulée, et une autre pour les mois, -en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des quatre -semaines les jours supplémentaires.</p> - -<p>Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier -dignement le saint jour du Sabbat. Je composai et -gravai sur mon aviron un petit Cantique approprié -à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter -chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un -juste retour de bons procédés, je ne l’oubliai jamais, ni -le dimanche, ni aux fêtes établies.</p> - -<p>On ne saurait croire quelle somme de travail est -nécessaire à l’homme demeuré seul, pour satisfaire aux -besoins les plus élémentaires de l’existence. En vérité, -je n’eus guère de loisirs au cours de cette première -année. La construction de la hutte, qui n’était au total -qu’une sorte de caverne, me demanda six semaines de -labeur. Pendant des mois et des mois, je dus surveiller -mes conserves et renouveler les couches de sel. Puis -aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un -certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, -le cas échéant, m’en fabriquer des vêtements.</p> - -<p>La question de l’eau douce me donna également, bien -des tracas. Les trous des rochers, où je la conservais, manquaient -de profondeur. J’entrepris, en usant par frottement -une pierre plus tendre avec une pierre plus dure, -de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue -de nez, un gallon et demi<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Ce fut l’œuvre ardue de -cinq semaines. Plus tard, par le même procédé, je fabriquai -une autre jarre, plus grande, de quatre gallons. -J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis aussi, à temps -perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que -j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, -se fêla après sept semaines de travail.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Environ cinq litres.</p> -</div> -<p>Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais -fait à l’idée de passer sur mon île le reste de ma vie, je -réussis mon chef-d’œuvre. Ce fut une jarre étroite et -longue, très profonde, d’une capacité de trente gallons. -J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, -quand j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, -qui était vraiment fort élégant, j’en oubliai mon humilité -coutumière et fus pris d’un blâmable excès d’orgueil, -que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à -Dieu.</p> - -<p>Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer -un petit vase, d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir -l’eau dans les trous de rochers et à la transporter -jusqu’à mes jarres, où je la gardais en réserve. J’ajouterai, -afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce -petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. -Et jugez par là de la fatigue que représentaient pour -moi son maniement, et les allées et venues nécessaires.</p> - -<p>Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que -possible. Afin de protéger ma hutte contre les grands -vents qui, aux équinoxes, redoublaient de fureur (et, -dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait pas plus -qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis -autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds -de long, de douze pieds de haut. Je ne jugeai pas, quand -j’eus terminé, avoir perdu ma peine. Mon mur brisait à -merveille la violence du vent et je demeurais calme, -dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, -les embruns.</p> - -<p>Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient -toujours du même côté de l’île, mais se défiaient -maintenant. Je construisis deux autres murs, qui encadraient -la passe de rochers par laquelle ils parvenaient -sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais facilement -la retraite et les assommais sans qu’ils pussent -fuir à droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en -réserve, devant moi, pour six mois de vivres séchés et -salés.</p> - -<p>Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune -créature humaine, ni même celle d’un chien ou d’un -chat, j’acceptais mon sort avec beaucoup plus de résignation -que ne font des milliers d’hommes. Tout d’abord, -ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent -je songeais combien de criminels, traînant dans une -cellule de détention le poids d’une infamie, dont le -remords, sans aucun doute, les brûlait sans cesse comme -un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. -Je ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait -déjà tant fait en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un -pour ma délivrance.</p> - -<p>Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et -des commodités coutumières de la vie, je devais bien -admettre, à la réflexion, que ma situation comportait -de notables avantages. Mon île était petite, mais j’en -étais le maître incontesté. Il était bien peu probable -que personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât -jamais la tranquille jouissance.</p> - -<p>D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était -troublé, la nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien -à redouter d’une invasion de cannibales ou de bêtes -féroces.</p> - -<p>Mais l’homme est une créature étrange, que quelque -désir nouveau tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, -n’avais demandé à la bonté de Dieu qu’un peu -de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me désaltérer, -une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt -en possession d’une réserve d’excellente viande salée -et d’une provision assurée d’eau douce, que je commençai -à ronchonner. Je voulais du feu, et sentir dans ma -bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter -quelques-unes des excellentes friandises dont je me -régalais à la table familiale, il n’y avait qu’un pas. Il -fut vite franchi, et je voyais flotter dans mes rêveries -une foule de mets délicieux, auxquels je me promettais -de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait -de mon île.</p> - -<p>C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui -reparaissait en moi, ce père lointain qui se révolta, le -premier, contre les Commandements du Seigneur. Une -perpétuelle révolte est dans l’homme. Elle tourmente, -d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit inquiet, -son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en -étais, par moments, à me désespérer de n’avoir plus -mon tabac ? Cette pensée revenait me torturer jusque -dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au matin, danser -devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des -magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations -entières de tabac !</p> - -<p>Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises -et ne tardais pas à reprendre la maîtrise de moi. D’un -cœur humble, j’offrais à Dieu toutes les souffrances de -ma chair, tous ses désirs inassouvis.</p> - -<p>Au cours de la troisième année, j’entamai la construction -d’une tour ou, si vous préférez, d’une pyramide -à quatre faces, qui allait en s’élargissant vers la -base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude travail -d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide -d’aucune corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La -forme inclinée de mon édifice me permit seule de surmonter -cette difficulté. J’atteignis quarante pieds, à la -pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère -que l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur -au-dessus des flots, on reconnaîtra comme moi que -je me trouvais ainsi en avoir doublé l’altitude.</p> - -<p>Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un -scrupule, je l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se -demanda, avec inquiétude, si, en modifiant ainsi la -structure apparente de cet îlot sur lequel Dieu m’avait -recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette -terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se -projetait vers le ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps -sur ce problème troublant, et finis par me convaincre -que, par le travail de mon dos qui avait porté -les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je -n’avais fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, -le plan primitif du Seigneur Tout-Puissant.</p> - -<p>La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout -de huit mois de travail, elle était de cinquante pieds -au-dessus de l’île. Évidemment, ce n’était pas encore la -Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux buts que je -m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste -d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, -afin d’y découvrir un navire qui passerait au large. -Ensuite, augmenter, pour ce même navire, la possibilité -de remarquer mon île, qu’apercevrait peut-être le regard -errant de quelque matelot.</p> - -<p>J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail -ma bonne santé, physique et morale, et à déjouer les -pièges de Satan. Pendant mon sommeil seul, il persistait -à me tourmenter, par de vaines visions de succulentes -nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée -tabac.</p> - -<p>Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un -navire. Mais la distance à laquelle il voguait, sous le -vent, était trop grande pour qu’il pût me discerner. Loin -d’en éprouver du désappointement, cette apparition -fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter, -comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des -hommes ne labourassent parfois ces parages.</p> - -<p>Je continuai donc à attendre patiemment les événements. -Lassé sans doute de voir qu’il n’avait sur moi -aucune sérieuse emprise, Satan abandonna la partie et -cessa, presque complètement, de me tarabuster par des -désirs alléchants, mais superflus.</p> - -<p>J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le -récit des événements les plus notoires qui m’étaient -advenus, depuis mon départ des paisibles rivages de -l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais -sur le bois, je m’appliquais à une écriture la plus -menue possible. Ma peine était telle à ce travail que -parfois cinq à six lettres représentaient la besogne de -toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais -les miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les -mettrait-il, au moins, au courant de ma déplorable destinée.</p> - -<p>Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me -devint-il, on le conçoit, plus précieux encore que par -le passé. Ne voulant plus l’utiliser à assommer les -phoques, je me fabriquai, pour le remplacer, une massue -de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de -préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai -une gaîne de peau de phoque. Je ne l’en sortais que -pour le hisser, par beau temps, au sommet de ma -pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon, -d’une banderolle, toujours en peau de phoques.</p> - -<p>Au cours de l’hiver qui suivit, j’eus à souffrir d’une -tempête particulièrement effroyable. Elle se déchaîna -vers neuf heures du soir, annoncée par d’énormes nuages -noirs et par un vent frais du sud-ouest qui, vers les onze -heures, devint furieux, accompagné de coups de tonnerre -incessants et d’éclairs d’une incroyable longueur. -Je ne fus pas sans crainte pour ma sûreté. Les flots -déchaînés couvrirent entièrement l’île et, si je n’eusse -grimpé au sommet de ma pyramide, nul doute que je -n’eusse été noyé. Elle seule me sauva. Ma hutte fut -entièrement submergée et toute ma provision de viande -de phoque emportée et réduite à rien.</p> - -<p>Là encore, cependant, ma bonne étoile ne m’abandonna -pas. La mer, en se retirant, avait semé la surface -de l’île d’une multitude de poissons, de l’espèce des -mulets, ou approchant. Je ne ramassai pas moins de -douze cent dix-neuf de ces poissons, que je me hâtai -d’ouvrir, de saler et de mettre à sécher au soleil, comme -on fait de la morue. Ce changement heureux dans mon -menu vint fort à point pour me réveiller l’appétit. Mais -je me rendis coupable de gloutonnerie et mangeai tellement -que, la nuit suivante, je faillis en trépasser.</p> - -<p>Au début de ma septième année de séjour sur l’île, -au mois de mars exactement, une seconde tempête, non -moins formidable, eut lieu. Lorsqu’elle se fut apaisée, -ce fut, cette fois, le cadavre frais d’une gigantesque -baleine que je découvris sur les rochers, où les vagues -l’avaient projetée. Et vous comprendrez ma joie quand -je vous dirai que je trouvai, profondément encastré dans -les entrailles du monstre, un harpon, muni encore de sa -corde, d’une longueur de plusieurs brasses. Mon courage -et mon espoir en un avenir meilleur en furent derechef -réconfortés. Mais, à la vue de la nourriture exquise que -m’offrait cette baleine, je retombai dans le péché de -gourmandise et tellement me gavai, que je manquai -encore en mourir.</p> - -<p>La chair du gros cétacé me fournit pour une année -de vivres et alterna désormais, à mes repas, avec celle -des mulets et des phoques. De sa graisse, j’exprimai, -dans une de mes jarres, une huile exquise et parfumée, -où je trempais, en les mangeant, mes tranches de viande -ou de poisson. J’aurais pu même me fabriquer une -mèche, avec la guenille qui me servait de chemise, et, la -trempant dans l’huile, l’allumer, en faisant jaillir le -feu du heurt d’un silex contre l’acier du harpon. Mais -j’estimai que cette lampe eût constitué pour moi un -luxe superflu, et j’abandonnai aussitôt cette idée. Je -n’avais aucun besoin de lumière quand les ténèbres de -Dieu descendaient sur moi et je m’étais habitué à dormir, -hiver comme été, du coucher du soleil à son lever.</p> - -<p>Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la -prison de Folsom, je me permets de placer ici une -réflexion personnelle. Après avoir vécu, dans une -existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, -et toute cette torture de mon corps, toutes ces -privations de mon estomac, comment, oui, aurais-je pu -m’émouvoir des tourments que m’infligeait le gouverneur -Atherton ? Ma vie actuelle est une structure construite, -à travers les siècles, par mes vies passées. Que -pouvaient bien être pour moi, gouverneur imbécile, -dix jours et dix nuits de camisole ? Pour moi qui, lorsque -j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit -ans durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan !</p> - -<p>La huitième année se terminait. On était en septembre, -et j’avais élaboré le plan audacieux de surélever ma -pyramide, à soixante pieds au-dessus du sol. Mais, -comme je me réveillais un matin, j’aperçus un navire -qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. -Il était presque à portée de ma voix.</p> - -<p>Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai -en l’air mon aviron et son oriflamme. Puis je courus sur -les rochers côtiers, criant et dansant, employant, bref, -tous les moyens pour prouver aux nouveaux arrivants -que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le -capitaine et son second qui, debout sur le gaillard -d’arrière, m’examinaient avec leurs longues-vues.</p> - -<p>En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à -leurs hommes, qui étaient au nombre d’une douzaine, -de manœuvrer sur la pointe ouest de l’île, vers laquelle -je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre -par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, -attiré tout d’abord leur attention et excité leur curiosité. -Ils s’étaient avancés afin de se rendre compte de ce que -pouvait être, sur cette île, cet étrange monument qui -s’y dressait.</p> - -<p>Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. -Mais les brisants rendaient tout accostage impossible -et, après plusieurs tentatives infructueuses, ceux qui -la montaient me firent signe qu’ils devaient s’en retourner -au navire.</p> - -<p>Jugez de mon désespoir ! Je me saisis de mon aviron -(que j’avais décidé, depuis longtemps, d’offrir au Muséum -de Philadelphie, si je m’échappais jamais) et, en -sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues écumantes. -Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, -et la protection de Dieu, firent que je réussis à gagner -l’embarcation.</p> - -<p>Quant au navire, il avait été, durant ce temps, -emporté si loin à la dérive, que nous ne pûmes le rallier -et monter à bord qu’après avoir ramé pendant une -bonne heure.</p> - -<p>Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes -anciens et plus chers penchants. Je mendiai, sur-le-champ, -au second, un morceau de tabac à chiquer, de ce -tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit -mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à -mon intention, d’excellent tabac de Virginie.</p> - -<p>Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la -tête me tourna et je fus bientôt violemment malade. -Rien de surprenant à cela. Mon organisme s’était entièrement -purifié du fatal poison, lequel opérait en moi -comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa -première cigarette.</p> - -<p>Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, -à la plante funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce -dernier bienfait qu’il m’avait accordé.</p> - -<p>Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter -le récit de cette existence, revécue par moi dans la camisole -de force de la prison de San Quentin, en ajoutant -que je me suis souvent demandé, en me réveillant dans -ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution -de déposer son aviron au Muséum de Philadelphie.</p> - -<p>Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je -l’étais, de communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, -je confiai un jour, à un gardien, une lettre que -j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du Muséum -de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, -en dépit des promesses que j’avais reçues.</p> - -<p>Mais un temps arriva où, par un étrange retour du -sort, Ed. Morrell, sa peine de cellule terminée, fut, à la -suite de sa conduite exemplaire, nommé homme de -confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre, -qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et -qu’Ed. Morrell me délivra en contrebande :</p> - -<blockquote> -<p class="i">« Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron -tel que vous le décrivez. Peu de personnes le connaissent -car il n’est pas exposé dans les salles publiques. Moi-même -qui suis en fonctions depuis dix-huit ans, j’ignorais son -existence.</p> - -<p class="i">Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé -mention du dit aviron, qui nous avait été offert par un -certain Daniel Foss, originaire de Elkton, État de Maryland, -en l’an 1821. Ce ne fut qu’après de longues recherches -que je réussis à retrouver cet objet, dans un cabinet de -débarras abandonné, situé sous les combles du Muséum. -Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois, -exactement telles que vous me les décrivez.</p> - -<p class="i">J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure -qui nous avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui -avait été écrite par lui et publiée à Boston, par la librairie -N. Coverly fils, en 1834. Cette brochure raconte huit -années de la vie d’un homme jeté sur une île déserte. Il -apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et pressé -par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes -charitables.</p> - -<p class="i">Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance -de cet aviron, dont tout le monde ignorait -l’existence. Ai-je raison de supposer que la petite brochure, -publiée par ce Daniel Foss, vous est un jour, par hasard, -tombée entre les mains et que vous l’avez lue ? Je serais -heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends -les dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure -soient à nouveau exposés.</p> - -<p class="sign i">Hosea Salsburty. »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24" title="XXIV. La double camisole">CHAPITRE XXIV<br /> -<span class="small">LA DOUBLE CAMISOLE</span></h2> - - -<p>L’heure vint où les humiliations que je faisais subir -au gouverneur Atherton le contraignirent à se rendre -sans conditions, en dépit de son éternel : « La dynamite -ou la mort ! »</p> - -<p>Ce ne fut pas, toutefois, sans avoir essayé sur moi d’une -dernière plaisanterie, de trop bon goût pour que j’omette -de vous la raconter. Voici quelle en fut l’occasion.</p> - -<p>Il arriva qu’un des principaux journaux de San Francisco -ouvrit une enquête sur les prisons. Un certain -nombre d’hommes politiques s’y intéressèrent et un -comité de plusieurs membres du Sénat fut constitué, -avec mission d’enquêter dans les diverses prisons d’État.</p> - -<p>Ce comité vint, naturellement, « se renseigner » à San -Quentin. Et, bien entendu, il fut reconnu que c’était -une maison modèle de détention.</p> - -<p>Les <span lang="en" xml:lang="en">convicts</span> en témoignèrent eux-mêmes. Impossible -de demander mieux. Ils avaient déjà, dans le passé, -connu des enquêtes semblables. Ils n’ignoraient pas, -par conséquent, de quel côté ils trouveraient du beurre -sur leur pain. Ils savaient que leur dos et leurs côtes -ne tarderaient pas à leur cuire, après le départ des enquêteurs, -si leurs témoignages avaient été hostiles à l’administration -pénitentiaire. Cela, c’est de tradition, de -toute éternité. Il en était déjà ainsi dans les geôles de -Babylone, lorsque j’y pourrissais au cours d’une de -mes existences antérieures, voici des milliers d’années.</p> - -<p>Ce fut donc à qui, dans la prison, témoignerait des -sentiments d’humanité dont faisaient preuve, envers -leurs pensionnaires, le gouverneur Atherton et ses subordonnés. -Tellement même ils s’appesantirent sur la -bonté du gouverneur, sur la nourriture saine et variée -qui leur était donnée, et sur son excellente préparation, -sur l’aménité des gardiens à leur égard, bref sur -tout le confort et le bien-être de la maison, qu’ils déclarèrent, -avec un ensemble touchant, absolument parfait, -que les journaux d’opposition de San Francisco s’en -scandalisèrent et prirent la mouche. Ils protestèrent -véhémentement, en réclamant plus de rigueur et de -fermeté dans la direction des prisons. Ils déclarèrent -que, faute de quoi, les honnêtes gens, tant soit peu -paresseux, n’auraient plus qu’une idée : commettre -quelque méfait, afin de se faire interner.</p> - -<p>Le comité sénatorial n’eut garde d’oublier les cachots -d’isolement, qu’il envahit bruyamment. Oppenheimer -et Ed. Morrell qui avaient, comme moi, peu à perdre -et rien à gagner, ne se gênèrent point pour exhaler leur -bile. Jake Oppenheimer leur cracha à la figure et les -envoya au diable. Ed. Morrell leur déclara que rien de -plus infect ne s’était jamais vu que cet établissement, -et insulta gravement le gouverneur, en leur présence. -Indigné, le comité pria instamment le gouverneur -Atherton de se montrer plus sévère qu’il n’était envers -ces mauvaises têtes et de leur faire goûter, sans crainte, -de pires châtiments, même de ceux que leur excessive -cruauté avait fait tomber en désuétude.</p> - -<p>En ce qui me concerne, j’eus bien garde d’imiter mes -deux camarades. Je n’insultai point le gouverneur et -témoignai sans colère, posément, scientifiquement, -comme je pouvais le faire, évitant, au début, toute -récrimination excessive, afin qu’on ne doutât point de -ma bonne foi et qu’à mesure que j’avançais dans mon -exposition mes auditeurs portassent à mon sort un intérêt -grandissant. Je les enjôlai délicatement et ne m’arrêtai -point de parler, afin d’éviter qu’on ne rétorquât -mes arguments. Tant et si bien que je réussis à conter, de -bout en bout, mon histoire.</p> - -<p>Hélas ! pas un iota de ce que j’avais divulgué ne -franchit les murs de la prison. Le comité rédigea un -magnifique rapport, qui faisait blanc comme neige le -gouverneur Atherton et n’avait pas assez d’éloges pour -San Quentin.</p> - -<p>Les journaux qui avaient instauré l’enquête en communiquèrent -les excellents résultats à leurs lecteurs. -Ils ajoutèrent même que la camisole de force, bien qu’il -fût exact que son usage fût, en principe, demeuré légal, -n’était, en fait, jamais employée, jamais, jamais, en -aucun cas.</p> - -<p>Et, tandis que les pauvres ânes qui lisaient ces -bourdes les gobaient naïvement, tandis que le Comité -sénatorial banquetait et buvait des vins fins dans la -prison même, en compagnie du gouverneur Atherton, -aux frais de l’État et des contribuables, Ed. Morrell, -Jake Oppenheimer et moi, nous gisions sur le sol de nos -cellules, dans nos camisoles sauvagement lacées, et que -l’on avait encore un peu plus resserrées.</p> - -<p>— Il faut rire de tous ces pantins ! me frappa -Ed. Morrell avec le rebord de la semelle de son soulier, -lorsque nos visiteurs furent partis.</p> - -<p>— C’est bien ce que je fais, répondit Jake.</p> - -<p>Je frappai, à mon tour, mon mépris et mon rire, puis -ne tardai pas à m’enfuir dans la petite mort, vagabondant -vers d’autres vies et d’autres âges, cavalier du -temps, solidement cuirassé dans son armure insensible.</p> - -<p>Oui, chers frères du monde extérieur, tandis que nous -étions là et que les journaux commençaient à publier -les résultats de l’enquête, les augustes sénateurs, pour -clore leurs travaux, festoyaient autour du gouverneur -Atherton, dans son appartement privé.</p> - -<p>Le dîner terminé, Atherton, un peu éméché pour avoir -bien bu, s’en revint vers les trois morts vivants que nous -étions, afin de constater par lui-même la torture que -nous étions en train de suer dans nos camisoles de toile.</p> - -<p>Il me trouva dans le coma, et s’en alarma. Le docteur -Jackson fut mandé et me ramena à l’état conscient, en -me mettant sous les narines la morsure de l’ammoniaque.</p> - -<p>Je repris mes sens, et le gouverneur Atherton, qui -avait la face rouge et la langue épaisse, par suite de sa -bombance, gronda :</p> - -<p>— Tricherie ! Tricherie encore !</p> - -<p>Je passai ma langue sur mes lèvres, pour faire comprendre -que je désirais un peu d’eau, afin de pouvoir -parler.</p> - -<p>Je parvins, non sans peine, à m’exprimer à peu près -et prononçai :</p> - -<p>— Vous êtes une bourrique, gouverneur ! Une bourrique, -un porc, un chien, un être si vil que je ne veux -même plus salir ma salive en vous la crachant à la -figure ! Jake Oppenheimer s’est montré tantôt moins -dégoûté que moi, et je l’en blâme. Un homme doit -mieux se respecter.</p> - -<p>Il meugla :</p> - -<p>— Ma patience est à bout, à bout, à bout ! Mais je -réussirai quand même à te tuer, Standing…</p> - -<p>Je répliquai :</p> - -<p>— Vous avez bu, gouverneur ! Prenez garde de parler -ainsi devant vos gardiens. Ces chiens de prison vous -trahiront quelque jour et vendront la mèche. Et c’est -à vous alors qu’il en cuira.</p> - -<p>Le vin lui monta à la tête, tant et si bien qu’il perdit -toute maîtrise de lui-même.</p> - -<p>— Qu’on lui mette une seconde camisole ! ordonna-t-il. -Une seconde sur la première ! Tu en crèveras, -coquin… Mais pas ici. A l’Infirmerie, selon le règlement. -A l’Infirmerie, où l’on t’emportera avant ton dernier -soupir, et d’où tu partiras au cimetière !</p> - -<p>Son commandement fut exécuté et, sur ma première -camisole, on m’en fit endosser une seconde, mise à rebours, -celle-là, la poitrine sur mon dos et lacée sur moi -par devant.</p> - -<p>Je ricanai :</p> - -<p>— Dieu de Dieu, gouverneur ! Quel intérêt vous -prenez à ma santé ! Le froid est vif et piquant… Merci -de songer à me tenir chaud. Deux camisoles ! J’y serai -encore mieux.</p> - -<p>— Serrez ! Serrez plus fort ! hurla-t-il. Mettez-lui le -pied sur le ventre. Brisez-lui les os !</p> - -<p>Hutchins s’escrima en conscience.</p> - -<p>Le gouverneur Atherton était devenu vermeil. Il -eut un dernier accès de rage folle :</p> - -<p>— Ah ! Ah ! tu as essayé de mentir à ces messieurs ! -De leur conter des faussetés à mon sujet ! Du coup, ça -y est pour toi ! Tu m’entends bien, Standing. Tu en -crèveras, cette fois !</p> - -<p>Je voulus riposter. Mais la compression que je subissais -était réellement terrible. Je sentais mon cerveau -s’égarer. Les murs de la cellule tournaient autour de -moi, s’inclinaient sur moi, comme pour m’écraser. J’eus -encore la force de murmurer :</p> - -<p>— Gouverneur… une troisième camisole… une troisième, -je vous prie… j’aurai… j’aurai ainsi… plus chaud -encore… beaucoup plus chaud…</p> - -<p>Et la voix s’éteignit sur mes lèvres.</p> - -<p>J’en réchappai. Mais jamais plus, après cela, il ne fut -possible de m’alimenter convenablement. Je souffrais de -douleurs internes, à un degré que je ne saurais évaluer. -Tandis que j’écris ces lignes, mes côtes et mon estomac -sont encore en proie à des crampes intolérables. Pourtant -mon misérable organisme a résisté. Il m’avait -permis de vivre jusqu’à l’heure de ma suprême condamnation. -Il me conduira jusqu’à l’instant où le bourreau -m’allongera le cou, de sa corde bien tendue.</p> - -<p>Ce fut la dernière expérience que tenta sur moi le -gouverneur Atherton. Il renonça ensuite, et se rendit -à cette dernière preuve qu’il était impossible de me tuer -légalement.</p> - -<p>Je lui déclarai, en propres termes :</p> - -<p>— Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si -vous voulez m’avoir, c’est de vous glisser une nuit, dans -ma cellule, et de m’y abattre d’un coup de hache.</p> - -<p>On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant -moi, dans la camisole. Les uns, au bout de quelques -heures seulement. Les autres, au bout de plusieurs -jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et -transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, -pour y rendre selon les règles leur dernier soupir, munis -d’un authentique certificat du médecin qu’ils étaient -décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou d’une -maladie de cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25" title="XXV. Je rends visite à Jake Oppenheimer">CHAPITRE XXV<br /> -<span class="small">JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER</span></h2> - - -<p>On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. -Et, privé ainsi de ces séances de camisole, je me -trouvai fort désappointé. Je ne savais plus comment, -tout d’abord, produire en moi la petite mort et m’envoler -en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je -pouvais, par ma seule volonté et par la compression -de ma couverture sur ma poitrine, produire moi-même -la transe cataleptique. Les résultats physiologiques et -psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort satisfait.</p> - -<p>C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à -Jake Oppenheimer, dans son cachot.</p> - -<p>Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière -à toutes mes aventures de l’au-delà, que je lui tapais. -Mais Oppenheimer persistait toujours dans son scepticisme.</p> - -<p>Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me -trouvai, sans l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon -corps, je m’en rendais compte, était étendu par terre, -dans ma propre cellule. Mais j’étais, en esprit, présent -pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse -jamais vu cet homme, je le reconnus facilement et sus -que c’était lui.</p> - -<p>Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement -nu, sur sa couverture. Je fus péniblement affecté -par l’aspect cadavérique de sa figure et par celui de -son corps squelettique. C’était à peine une carcasse -humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, -n’étaient plus enveloppés que d’une peau tendue et -ridée, qui ressemblait à du parchemin.</p> - -<p>Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et -quand je rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis -compte que l’état où se trouvait physiquement Jake -Oppenheimer devait être identique, en tous points, au -mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que -nos belles intelligences pussent subsister quand même -en d’aussi tristes carcasses. Il y a des gens qui admirent -et adorent la chair, cette chair née de l’herbe et qui s’en -retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter un peu des -cachots solitaires de la prison de San Quentin ! Ils y -apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière.</p> - -<p>Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était -pareil à celui d’un homme qui serait mort depuis longtemps, -et qu’aurait ratatiné le soleil brûlant du Désert. -La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue -sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout -ce qui vivait encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre -et leur regard ardent ne demeurait jamais en repos. -Tandis que Jake restait étendu sur le dos, immobile, -ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers -plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en -folâtrant dans la pénombre de la cellule. Je remarquai -aussi une cicatrice, qu’il avait au coude droit, et une -autre à sa cheville droite.</p> - -<p>Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur -son côté et examina une plaie, placée au-dessus de la -hanche et qui paraissait le démanger. Il commença -à la nettoyer et à la panser, par les moyens rudimentaires -que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine, -que cette blessure était de la nature de celles qui sont -causées par la camisole.</p> - -<p>Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit -délicatement, entre son pouce et son index, une des -dents de sa mâchoire supérieure, placée sous l’œil, et -la branla d’arrière en avant, avec beaucoup d’attention. -Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et frappa -son appel à destination d’Ed. Morrell.</p> - -<p>J’écoutai ce qu’il lui disait.</p> - -<p>— Comment vas-tu ? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu -éveillé ? Comment va le professeur ?</p> - -<p>Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en -réponse par Morrell.</p> - -<p>— C’est un type tout à fait chic ! reprit Oppenheimer. -Je me suis toujours défié des gens qui ont de l’instruction. -Mais, celui-là, l’éducation ne l’a pas corrompu. -C’est un homme franc et carré. Il a un grand courage et, -pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce -qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la -dynamite.</p> - -<p>Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge.</p> - -<p>J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences -passées, maint mouvement d’orgueil. Eh bien ! -je dois dire que jamais je ne me sentis aussi flatté qu’en -entendant mes deux camarades, ces nobles esprits, -s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux. Parfaitement. -Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi -précieux que l’accolade morale de ces deux condamnés -à vie, que le monde considère comme des rebuts du dépotoir -humain.</p> - -<p>Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je -rapportai à Jake et lui tapai la visite que je lui avais -faite. Mais il demeura inébranlable dans son incrédulité.</p> - -<p>Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu -et les actes auxquels il se livrait, il me répondit :</p> - -<p>— Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le -temps, professeur, que tu es comme nous au cachot, tu -as pu facilement te rendre compte, en pensée, de ce que -Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps : -rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud ; -observer les mouches ; panser nos blessures ; frapper -de l’un à l’autre une conversation. Ce sont là des actes -dont nous avons maintes fois causé.</p> - -<p>Ed. Morrell intervint en vain.</p> - -<p>— Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là ! -reprit Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je -ne prétends pas que tu as menti. Je dis simplement que -tu as des fumées, comme un alcoolique. Et tu prends -ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé -la cervelle.</p> - -<p>— Pardon ! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, -que nous ne nous sommes jamais vus. Est-ce exact ?</p> - -<p>— Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. -Quoique tu puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans -connaître qui j’étais.</p> - -<p>— Pardon ! Pardon ! Ne dévions pas de la question. -En tout cas, je ne t’ai jamais vu déshabillé. Comment, -alors, pourrais-je savoir et te dire que tu as deux cicatrices -anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la cheville -droite ?</p> - -<p>— Bagatelles ! Mon signalement court, ainsi que ma -gueule, tous les bureaux de police des États-Unis. Ce -n’est pas une rareté !</p> - -<p>— Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance.</p> - -<p>— Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il -y a comme cela, dans la vie, des tas de choses dont on -ne se souvient plus et qui vous reviennent tout à coup. -Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi les -jurés qui me condamnèrent, à Oakland<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, à mes cinquante -ans de prison, il y en avait un dont, un beau -jour, j’oubliai totalement le nom. Eh bien, heu ! je -restai, durant des semaines, étendu sur le dos dans ma -cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible -de l’extirper de ma boîte cranienne ! Je pouvais -croire à bon droit qu’il en était parti à tout jamais. Il -n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y pensais même -plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le -bout de ma langue. « Stacy… » me mis-je à dire tout -haut, « Joseph Stacy… » C’était le fameux nom ! Il y a -des tas de gens, je le répète, qui connaissent ces deux -cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais où, ni -comment.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y -exerça, dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux.</p> -</div> -<p>Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment -honnête et scrupuleux. Écoutez-moi bien.</p> - -<p>La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, -je l’entendis qui frappait. Il me disait :</p> - -<p>— Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré -m’avoir vu remuer, entre mes doigts, une de mes dents -qui branlait… Ici, j’y perds mon latin. Il n’y a pas huit -jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai dit à personne !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26" title="XXVI. C’est l’amour qui m’a perdu">CHAPITRE XXVI<br /> -<span class="small">C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU</span></h2> - - -<p>Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement -assis dans la cellule des condamnés à mort, à -Folsom, tandis que les mouches bourdonnent autour de -moi, dans l’assoupissement lourd de cet après-midi. -Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant -dans cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps -des périodes géologiques, où je faisais paître mon troupeau -de rennes, gardé par des loups domestiques, sur -les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui sont devenues -depuis la France, l’Italie et l’Espagne.</p> - -<p>Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque -de l’Age du Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, -devant notre feu, tandis que je taillais et courbais -les arcs en bois rouge et odorant, pareil à du bois -de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des flèches -dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau -limpide.</p> - -<p>Je l’avais capturée de force et volée aux hommes -d’une autre tribu. Tandis qu’elle marchait lentement, -parmi l’herbe de la jungle, je me jetai sur elle, d’une -branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en -embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout -le poids de mon corps, et je m’agrippai à elle, de mes -mains crispées. Elle piaula comme un chat, renversée -dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit furieusement. -Les ongles de ses doigts me labourèrent la -peau, comme ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la -maîtrisai, et, deux jours durant, je la battis, pour la contraindre -à se soumettre à moi. Alors elle m’obéit et -me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée -sur des pilotis, dans un marais, comme un perchoir.</p> - -<p>Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de -peaux sanglantes et sordides de bêtes que j’avais tuées. -Sa peau basanée était noircie par la fumée de notre -foyer et, lorsque cessaient les pluies du printemps, -demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle -avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux -ongles racornis, pareils à des griffes de bêtes, et ses -pieds, aux coussinets tannés par la marche, ressemblaient -bien plutôt à des extrémités de pattes.</p> - -<p>Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, -profonds comme la mer et, quand je la pressais contre -ma poitrine velue, quand ses bras sauvages m’enlaçaient -et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait déjà -à l’unisson du mien.</p> - -<p>J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, -aux longs crocs et aux longs cheveux, dont les -rugissements et les cris aigus, durant la nuit, venaient -souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire, j’établis -un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les -bêtes féroces et les ours : une fosse profonde, recouverte -de branchages, avec un épieu aigu, planté au fond.</p> - -<p>Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. -Nous riions tous deux, sous le soleil du matin, tandis que -notre enfant-homme et notre enfant-femme, le corps -doré comme des abeilles, se traînaient et se roulaient sur -le sol, parmi les épines des buissons.</p> - -<p>Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui -procréèrent, à leur tour, d’autres enfants. Ma compagne -et moi étions déjà vieux, quand déferla vers nous, comme -une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au front -plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous -mîmes tous à fuir par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, -malgré la rapidité de notre course, et il y eut, -entre eux et nous, une féroce bataille. Je luttai jusqu’à -l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des -arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. -Nous fîmes un grand massacre de têtes crépues. Puis je -tombai frappé à mort, vers le terme de la bataille, et les -chants funèbres, que j’avais moi-même composés jadis, -résonnèrent sur mon cadavre.</p> - -<p>La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire -à elle, bon gré, mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille -aimantée. Elle charme le regard de l’homme par le -balancement merveilleux de son corps, par les ondes de -sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou -qui semble saupoudrée d’or par le soleil.</p> - -<p>Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un -paradis pour celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle -exhale délecte les narines. Sa voix, quand elle chante ou -rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand elle sanglote -d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de -vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus -mélodieuse que le chant des épées dans la bataille. Ses -paroles sont une exaltation de tout son être. Elles -électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux qu’une -sonnerie tonitruante de trompettes.</p> - -<p>Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les -Valkyries (celles-ci, dans le Paradis chrétien, transformées -en Anges, qui de leurs chevaux ont pris les ailes), -lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus que la -terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme -ne serait pas.</p> - -<p>Les constellations se déplacent dans le firmament. -L’Étoile Polaire, Hercule, Véga, le Cygne, Céphée -n’étaient point jadis où ils sont aujourd’hui. La femme -seule demeure. Elle seule est immuable dans l’Éternité.</p> - -<p>Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses -enfants, comme la perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre -et Hérodiade, Esther et la Vierge Marie, et Marie-Madeleine. -Elle est Brunehilde et Iseult, Juliette et -Héloïse, Ève et Astarté.</p> - -<p>Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement -aimée. Dans cette cellule, où j’attends qu’on -vienne me chercher pour me pendre, je revois se pencher -sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et <span lang="en" xml:lang="en">Lady</span> Om, -avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence -de mendiant, sur les routes de Corée ; et Miriam, qui -prétendait que je trahisse mon serment à Rome, pour -sauver le pêcheur de Judée ; et la mère du petit Jesse, -assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de -nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement -aux Prairies-des-Montagnes.</p> - -<p>Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué -pour posséder la femme que j’aimais et célébré mes -noces dans le sang chaud.</p> - -<p>Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, -Darrell Standing, en attendant la mort à laquelle m’a -condamné la loi, c’est encore parce que j’ai aimé.</p> - -<p>Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai -tué mon collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire -de l’Université Agricole de Californie. Il était -un homme et j’en étais un. Et il y avait entre nous une -femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute l’hérédité -d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant -et ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris -forme encore.</p> - -<p>Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais -exterminé, dans mon piège couvert de branchages, le -vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du Bronze, prétendait -me disputer Igar.</p> - -<p>Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze -jurés zélés, pour me juger et me condamner. Douze a -toujours été un nombre fatidique. Bien avant les douze -tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles, -avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, -dans l’Olympe scandinave, quand Odin s’asseyait -pour juger les hommes, il avait autour de lui, je m’en -souviens, douze dieux pour assesseurs : Thor, Baldur, -Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, -Forseti et Loki.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27" title="XXVII. Une chauve-souris dans la lumière">CHAPITRE XXVII<br /> -<span class="small">UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE</span></h2> - - -<p>Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus -court ! Ce manuscrit, que j’achève d’écrire, sortira en -contrebande de la prison, par les soins d’un homme sûr. -Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui je -puis avoir également toute confiance, et qui veillera à -sa publication.</p> - -<p>Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, -mais dans la Cellule de la Mort, où j’ai été transféré.</p> - -<p>On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la -Mort. Elle veille, nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction -paradoxale est de s’assurer que je n’attente pas à -mes jours. Je dois être conservé vivant pour la pendaison. -Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et -une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette -prison, dont le premier devoir est d’avoir soin que les -condamnés soient dûment et proprement pendus. Il -y a des hommes, et je les admire, qui ont une singulière -façon de gagner leur vie.</p> - -<p>Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été -fixée à demain matin. Quoique la Ligue contre la Peine -de Mort soit occupée, en ce moment, à fomenter en Californie -un important mouvement contre cette peine, le -gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me -gracier, que de surseoir seulement à l’exécution.</p> - -<p>Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. -S’il en est parmi eux qui sont mariés, la description de -l’exécution du professeur Standing, et de la façon dont -il est mort au bout d’une corde, paiera les souliers et les -livres d’école de leurs enfants. Bizarre ! Bizarre ! Je -parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus -malades que moi.</p> - -<p>Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes -ces choses, j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, -dans le corridor, le pas régulier de mon gardien. -Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois son œil méfiant -rivé sur moi.</p> - -<p>J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, -de cet éternel recommencement. Que de tracas sur cette -terre ! Ce que je souhaiterais, dans ma prochaine réincarnation, -c’est d’occuper tout bonnement le corps, non plus -d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier.</p> - -<p>De grandes prairies d’alfa ; un bon bétail de vaches -jersiaises ; des pâturages couvrant les pentes de collines -broussailleuses et venant border des champs labourés ; -une eau abondante, qu’au moyen d’une digue j’amasserais -dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite -vers mes champs, par des canaux d’irrigation… Car, -observez ceci. L’été, qui est long et sec en Californie, -constitue un grand obstacle à une culture intensive. Un -terrain convenablement irrigué pourrait facilement, au -contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes -par an… Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve.</p> - -<p>Je viens de subir, je dis bien « subir », une visite du -gouverneur de la prison. Il est tout à fait différent du -gouverneur Atherton de San Quentin.</p> - -<p>Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, -très énervé, et c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est -sa première pendaison. Il me l’a franchement avoué. -Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux, je lui ai -spirituellement répondu que c’était aussi la première -fois qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il -demeura morne et triste.</p> - -<p>C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. -Il a deux enfants, une fille qui suit les cours de -l’École Secondaire, et un fils, étudiant de première -année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas de -fortune personnelle et n’a que son traitement pour -vivre. Sa femme est infirme, et lui-même est d’une santé -médiocre. Il a essayé de contracter une assurance sur -la vie. Mais les médecins de la Compagnie ont estimé -qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a -confié tous ses tracas.</p> - -<p>Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait -pas qu’il me rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû -interrompre poliment l’entretien. Sans quoi, il serait -encore là.</p> - -<p>Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous -conter exactement comment je me trouve ici.</p> - -<p>Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule -d’isolement de San Quentin, deux années déprimantes -et mélancoliques. Ed. Morrell, comme je l’ai dit, -après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une chance -inattendue de lui-même, nommé homme de confiance -en chef de la prison. Il succéda à Hutchins dans cet -emploi, qui valait à son titulaire un bénéfice net de trois -mille dollars par an.</p> - -<p>Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake -Oppenheimer, qui pourrissait depuis tant d’années dans -son cachot, s’était, à la longue, aigri le caractère. Il en -voulait à l’univers entier. Pendant huit mois, il refusa -de parler à personne, pas même à moi.</p> - -<p>C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle -les nouvelles se répandent dans une prison. Un peu plus -lentement, mais infailliblement, elles arrivent jusqu’aux -cellules mêmes d’isolement. C’est ainsi que j’appris, un -beau jour, que Cecil Winwood, le faussaire-poète, le -froussard, le traître et le mouchard, était revenu à -San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, -pour un autre faux qu’il avait commis.</p> - -<p>On se souvient qui était ce Cecil Winwood, qui avait -fabriqué de toutes pièces l’histoire de la dynamite, reçue -soi-disant par moi et que j’avais cachée. C’est lui qui -était responsable de tout mon malheur.</p> - -<p>Je décidai de tuer Cecil Winwood.</p> - -<p>Vous comprenez la situation. Morrell était parti ; -Oppenheimer, comme je l’ai dit, était devenu muet. -Cela lui dura jusqu’au jour où, ayant fortement malmené -un de nos gardiens, qu’il frappa avec le couteau à -pain, il s’en alla, à son tour, mais pour être pendu, -comme je vais l’être moi-même. Il y avait un an que -j’étais seul. Il fallait bien que je m’occupe à quelque -chose.</p> - -<p>Je me reportai donc à l’époque lointaine où j’étais -Adam Strang et où, patiemment, je couvai, quarante ans -durant, l’espoir de ma vengeance. Ce qu’Adam Strang -avait fait, je pouvais le refaire, en refermant à nouveau -mes mains sur la gorge de Cecil Winwood.</p> - -<p>Je me procurai quatre aiguilles. Comment, n’espérez -pas que je vous le dise. C’étaient de toutes petites -aiguilles, bonnes à coudre de la batiste. J’étais tellement -amaigri qu’il me suffirait de scier les quatre barreaux -de mon guichet pour que mon corps pût passer au travers.</p> - -<p>Je sciai ces barreaux. Pour chacun d’eux, c’est-à-dire -pour deux coupures, une en haut, une autre en -bas, j’usai une aiguille. Et chaque coupure me demanda -un mois de travail. Il me fallut donc huit mois, au total, -pour me frayer un chemin. Malheureusement, je brisai -ma quatrième aiguille sur le dernier barreau, avant d’en -avoir terminé, et il me fallut attendre trois mois encore, -avant de pouvoir me procurer une cinquième aiguille. -Finalement, j’achevai mon œuvre et réussis à sortir.</p> - -<p>J’avais tout calculé. La chance certaine que j’avais -était de rencontrer Cecil Winwood au réfectoire, à -l’heure du déjeuner. J’attendis donc le moment où -Jones Face-de-Tourte prendrait, à midi, son service. -Face-de-Tourte, vous le savez, était ce gardien qui dormait -continuellement. Il faisait chaud et il ne tarda pas, -en effet, à ronfler. J’achevai de faire sauter mes barreaux -et me faufilai à travers le guichet, en me comprimant -fort, opération à laquelle la camisole m’avait habitué. -Après quoi, je passai devant Face-de-Tourte, atteignis -l’extrémité du corridor et me trouvai libre… dans la -prison.</p> - -<p>Mais alors advint la seule chose que je n’avais pas -prévue. Il y avait cinq ans que j’étais enfermé dans ma -cellule d’isolement. J’étais effroyablement et hideusement -faible. Mon poids était tombé à soixante-quatre -livres. Mes yeux étaient presque aveugles.</p> - -<p>Je fus soudain, en me trouvant dehors, frappé d’agoraphobie. -L’espace qui m’environnait m’épouvanta. -Cinq années dans cette cage étroite m’avaient rendu -incapable de descendre la pente vertigineuse de l’escalier -qui s’ouvrait devant moi.</p> - -<p>Je l’essayai cependant, et y réussis. Ce fut l’acte le -plus héroïque que j’eusse accompli dans toute ma vie. -Et j’arrivai ainsi à l’une des cours intérieures de la -prison.</p> - -<p>La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant -y dardait en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai -de la traverser. Mais la tête me tourna et je dus chercher -une protection dans l’ombre que projetait un de ses -murs.</p> - -<p>Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai -mon essai. Mes pauvres yeux chassieux, médusés -comme ceux d’une chauve-souris, me firent tressauter -d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant -moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, -trébuchai, puis tombai sur elle. Alors, comme un homme -prêt à se noyer, qui fait effort pour atteindre le rivage, -je rampai sur les genoux et sur les mains, vers l’abri du -mur sauveur.</p> - -<p>Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait -bien des années que je n’avais versé de larmes. Je me -souviens encore d’avoir senti, dans cette ultime détresse, -la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma joue, et la -saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres.</p> - -<p>Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre -intermittente, et, en dépit de la chaleur torride du soleil, -dans cette cour étroite, je me mis à trembler de tous mes -membres. Je reconnus que traverser la cour constituait -un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant, -j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et -m’y appuyant des mains.</p> - -<p>C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui -m’épiait depuis quelques instants, vint s’emparer de ma -personne. Je le vis, déformé par mes yeux chassieux, -espèce de monstre énorme et bien nourri, démesurément -grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse. -Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et -il me parut qu’il surgissait de l’Infini.</p> - -<p>Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se -rend facilement compte de ce que, dans les conditions -où nous étions, pouvait être une lutte entre nous. C’est -au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir reçu -de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si -terrible que le sang coula.</p> - -<p>Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, -pour un condamné à vie qui se livre à des voies de fait, -la loi de Californie prévoit comme châtiment la peine -de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par le -jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir -compte des affirmations solennelles du gardien Thurston, -auxquelles se joignirent celles des autres chiens -pendeurs de la prison, qui ne se firent point faute de me -charger. L’arrêt était inévitable.</p> - -<p>Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens -inverse pour regagner ma cellule, et notamment au cours -de la remontée du vertigineux escalier, je fus gentiment -roué de coups, tant par Thurston que par la nuée d’auxiliaires -accourus pour lui prêter main-forte. Coups de -pieds, coups de poings et soufflets. Il en pleuvait.</p> - -<p>Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que -je me garderais d’affirmer, ce dut être, probablement, au -cours de la mêlée, du fait d’un de ces acolytes trop zélés, -qui cognaient à tort et à travers. J’en dégage pleinement -ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas moins -excellent pour me pendre !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28" title="XXVIII. Qui serai-je, quand je revivrai ?">CHAPITRE XXVIII<br /> -<span class="small">QUI SERAI-JE QUAND JE REVIVRAI ?</span></h2> - - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je viens d’avoir une conversation avec le garde de la -Mort qui est de service. Il a connu Jake Oppenheimer, -qui occupait cette même cellule il y a un an, avant de -marcher au gibet comme je vais le faire moi-même.</p> - -<p>C’est un ancien soldat. Il chique continuellement, et -de façon malpropre. Sa barbe grise et sa moustache sont -toutes maculées de traînées jaunes. Il est veuf, avec -quatorze enfants vivants, tous mariés, et il est le grand-père -de trente et un petits-enfants vivants, l’arrière-grand-père -de quatre petites filles.</p> - -<p>Ce n’est pas sans difficulté que j’ai obtenu ces renseignements. -J’ai dû les lui extirper avec autant de peine -que s’il se fût agi de lui extraire une molaire.</p> - -<p>C’est une sorte de rustre, d’une intelligence très inférieure. -L’esprit ne l’a jamais tourmenté. Et c’est pour -cette raison, sans doute, qu’il a vécu si vieux et a, sans -se troubler, procréé tant d’enfants.</p> - -<p>Ses idées ont dû se bloquer chez lui, dès l’âge de trente -ans. Le monde lui est indifférent. Il se contente, d’ordinaire, -de répondre oui ou non à mes questions. Ce n’est -point qu’il soit naturellement hargneux ou morose. Mais -il n’a point d’idées à exprimer.</p> - -<p>Je me demande si je ne devrais pas souhaiter, pour -ma prochaine réincarnation, une existence comme la -sienne, purement végétative, et qui me reposerait -grandement des élans divins de mon intelligence.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Après avoir été secoué, bousculé, assommé de coups -de poing et coups de pied, par Thurston et par ses chiens -pendeurs, tout en remontant ce terrible escalier, j’éprouvai -un immense, un infini soulagement, lorsque je me -retrouvai dans mon étroite cellule.</p> - -<p>Là, tout me paraissait si sûr, si stable. J’étais comme -un enfant perdu qui, après une équipée, rejoint la maison -paternelle. Je me prenais d’affection pour ces murs que, -durant des années, j’avais tant haïs.</p> - -<p>Ces bons murs, épais et solides, que j’avais, à droite -et à gauche, à portée immédiate de ma main, empêchaient -l’espace de bondir sur moi, comme une bête -fauve. L’agoraphobie est une terrible maladie. Je plains -sincèrement ceux qui en sont atteints. Du peu que j’en -ai tâté, je ne crains pas d’affirmer que la surmonter est -plus difficile que d’accepter la pendaison.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je viens de me faire une pinte de bon sang. Le médecin -de la prison, imaginez-vous, un homme fort sympathique -au demeurant, est entré dans ma Cellule de Mort, -pour faire un brin de causette avec moi… et m’offrir incidemment -ses bons offices. C’est à dire une dose suffisante -de morphine, qu’il me fournirait, et que j’absorberais -pendant la nuit. Demain matin, m’a-t-il affirmé, -je ne me rendrais même pas compte que je marche à la -potence.</p> - -<p>J’ai décliné sa proposition. J’en ai ri aux éclats.</p> - -<p>Je me souviens du cas de Jake Oppenheimer, que l’on -m’a conté. Lui non plus, n’a pas eu peur de la mort.</p> - -<p>Son dernier matin venu, et son petit déjeuner terminé, -comme il était déjà dans sa chemise sans col, les reporters -furent introduits dans sa cellule, curieux de recueillir -ses dernières paroles. Écoutez comment il les mystifia.</p> - -<p>Comme ils lui demandaient ce qu’il pensait de la peine -de mort — poser une question semblable à un homme -qui va mourir et que l’on va voir mourir, c’est, vous -l’avouerez, un toupet de sauvage — il leur répondit, -beau joueur comme il l’avait toujours été dans sa vie :</p> - -<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Gentlemen</span>, je pense vivre assez pour la voir un -jour abolie…</p> - -<p>Ça, c’était tapé !</p> - -<p>J’ai vécu d’innombrables existences et je puis affirmer -que, depuis la création du monde, la barbarie humaine -n’a pas fait un pas vers le progrès. Nous avons mis sur -elle, au cours des siècles, un léger vernis. Rien de plus.</p> - -<p>« Tu ne tueras point… » a proclamé la Loi divine. -Du bluff ! La preuve en est qu’on me pendra demain -matin. Dans les arsenaux de toutes les nations se construisent, -à cette heure, des canons et des navires, <span lang="en" xml:lang="en">dreadnoughts</span> -et <span lang="en" xml:lang="en">superdreadnoughts</span>, et mille instruments -savants, destinés à tuer. « Tu ne tueras point… » Bluff ! -Bluff ! Bluff !</p> - -<p>Nos femmes, à l’Age de Pierre, étaient plus vertueuses -que ne sont les nôtres aujourd’hui. Nous ne mangions -pas d’aliments frelatés, empoisonnés par un mercantilisme -éhonté. Les filles des pauvres n’étaient point condamnées, -pour vivre, à la prostitution. La prostitution -était inconnue.</p> - -<p>Je vous ai conté ce qu’au début du vingtième siècle -après Jésus-Christ, j’ai enduré dans mon cachot, et toutes -les tortures de la camisole. Jamais je n’ai connu, dans les -siècles passés, de tourments équivalents.</p> - -<p>Nous sommes aussi sauvages que nos premiers ancêtres. -Mais ceux-ci, quand ils tuaient, le faisaient franchement -et le front levé, ils acceptaient la responsabilité -de leur acte. Nous, nous avons adjoint à nos meurtres -l’hypocrisie. Nous ne nous cachions pas, autrefois, derrière -l’autorité des philosophes, des prédicateurs subventionnés -et des professeurs de droit.</p> - -<p>Il y a cent ans, cinquante ans, cinq ans seulement, -les voies de fait n’entraînaient pas, aux États-Unis, la -peine capitale. Aujourd’hui, Jake Oppenheimer a été -pendu en Californie, pour ce seul délit. Et moi je vais -l’être, pour un coup de poing sur le nez d’un homme. -Voilà le progrès, bonté divine !</p> - -<p>Mais, si les singes et les tigres étaient soumis à un -pareil régime, il y a longtemps que la race en aurait -disparu ! N’est-ce pas votre avis ?</p> - -<p>Seigneur ! Seigneur ! On plaint le Christ parce qu’il -a été crucifié… Qu’est-ce que nous dirions alors, Oppenheimer -et moi ?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Comme Ed. Morrell me le frappait un jour avec ses -doigts, « le pire usage qu’on puisse faire d’un homme est -de le pendre ».</p> - -<p>Non, je n’ai vraiment aucun respect pour la peine -capitale. Et ce n’est pas seulement une mauvaise action -pour les chiens pendeurs qui l’exécutent, moyennant -salaire. C’est une honte pour la société qui la tolère, et -paie pour elle des impôts.</p> - -<p>« Être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive… » -Ainsi s’exprime le Code, dans sa phraséologie bizarre. -Mais la pendaison est une chose sotte, stupide et, par -dessus tout, antiscientifique. Voilà pourquoi elle me -répugne.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le matin est arrivé. Mon dernier matin. J’ai dormi, -toute la nuit, comme un enfant.</p> - -<p>Dormi si paisiblement qu’à un moment le garde de la -Mort s’en est effrayé. Il a cru que je m’étais étouffé -sous mes couvertures.</p> - -<p>L’inquiétude du pauvre homme faisait pitié. Son pain -et son beurre étaient en jeu. Si j’eusse été réellement -mort, il eût été mal noté, révoqué peut-être, et la perspective -d’aller grossir le nombre des sans-travail est -amère à cette heure.</p> - -<p>L’Europe, m’a-t-on dit, liquide, depuis deux ans, un -passif fort lourd. Ce sera ensuite le tour des États-Unis. -Cela signifie une crise commerciale prochaine, une -panique financière peut-être, et que l’armée des sans-travail -fournira, l’hiver prochain, de plus longues -queues aux distributions de pain des œuvres d’assistance.</p> - -<p>On m’a apporté mon petit déjeuner. Cela paraît idiot, -mais je l’ai absorbé de bon cœur. Le gouverneur m’a -offert lui-même un litre de whisky.</p> - -<p>Je l’en ai remercié et lui ai répondu qu’il veuille bien -en faire don, de ma part, au Quartier des Assassins. -Pauvre gouverneur ! Il craint, si je ne suis pas ivre, que je -ne me rebiffe et mette du désordre dans la cérémonie, -et que je ne lui adresse, devant les reporters, des reproches -sur sa prison.</p> - -<p>On m’a mis une chemise sans col…</p> - -<p>Il semble que je sois devenu soudain un personnage -important. C’est incroyable, le grand nombre de gens -qui s’intéressent à moi…</p> - -<p>Le docteur vient de sortir. Je lui ai demandé qu’il me -tâte le pouls. Les battements sont normaux…</p> - -<p>Je jette, au hasard, ces lignes sur le papier. Feuille -par feuille, elles sortent des murs de la prison, par une -voie secrète.</p> - -<p>Je suis l’homme le plus calme de cette prison. J’ai l’air -d’un enfant prêt à entreprendre un voyage. J’ai hâte -de m’en aller, curieux des pays nouveaux que je dois -voir. Pourquoi aurais-je peur de la mort, moi qui, si -souvent, suis entré dans les ténèbres de la mort volontaire, -pour en ressortir aussitôt ?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le gouverneur, à la place du litre de whisky, m’a -expédié une bouteille de champagne. Je l’ai envoyée -au Quartier des Assassins. Que de considérations l’on a -pour moi, en ce dernier jour ! Étrange ! Étrange ! Ces -hommes qui vont me tuer sont, j’imagine, épouvantés -de ma mort. Ils tiennent à se mettre en règle avec leur -conscience et je dois leur paraître un être supérieur, -ayant déjà le pied dans l’Éternité.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Ed. Morrell vient de me faire parvenir un petit mot. -Il m’affirme qu’il a fait les cent pas, toute la nuit, -devant le mur du Quartier des Condamnés à mort.</p> - -<p>On lui a interdit, administrativement, de venir me -faire ses adieux. Bandits ! Je le dis sans le savoir. Mais -je le suppose. On a dû se défier de lui. Ces gens sont des -enfants. Ils me tuent et, la nuit prochaine, lorsqu’ils -m’auront allongé le cou, ils auront peur, pour la plupart, -de rester dans l’obscurité.</p> - -<p>Voici quel était le message d’Ed. Morrell : « Ma main -est dans la tienne, vieux camarade ! Je sais que, même -au bout de la corde, c’est toi qui auras gagné la partie. -Ils n’auront pas eu la dynamite. »</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Les reporters se sont éloignés. Je ne les verrai plus, la -prochaine et dernière fois, que du haut du gibet, avant -que le bourreau ne me cache la face sous le voile noir.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Quelques lignes encore…</p> - -<p>En les écrivant, je retarde la cérémonie. Le corridor -est plein de fonctionnaires et de hauts dignitaires. Tous -sont nerveux. Ils désirent, évidemment, en finir au plus -vite. Sans doute plusieurs d’entre eux sont-ils attendus -à déjeuner. Je les désoblige beaucoup en tenant encore -ma plume…</p> - -<p>Le prêtre m’a renouvelé sa demande de rester avec -moi jusqu’à la fin. Le pauvre homme ! Pourquoi lui -refuserais-je cette consolation ?</p> - -<p>J’ai consenti, et maintenant il a l’air tout réjoui. Mon -Dieu, qu’il faut peu de chose pour rendre heureux certains -hommes ! Je pourrais m’attarder encore à en rire, pendant -cinq joyeuses minutes, s’ils n’étaient pas si pressés.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je termine ici. Je ne puis que me répéter. Il n’y a -pas de mort absolue. L’esprit est la vie, et l’esprit ne -saurait mourir.</p> - -<p>Seule, la chair meurt et passe, et, par l’effet de fermentations -chimiques, se dissout et se transmute, pour -renaître, comme une matière plastique, sous des formes -nouvelles et diverses. Formes éphémères qui, à leur tour, -périront pour renaître encore.</p> - -<p>Qui serai-je quand je revivrai ? Voilà… Voilà ce qui -me préoccupe… Qui serai-je et de quelles femmes serai-je -aimé ?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="gap sign small">(Notes des Traducteurs.)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">Chapitres</span></td> -<td>Pages</td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">— Darrell Standing se présente</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">— Une histoire de dynamite</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">8</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">— L’interrogatoire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">19</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">— « Assieds-toi, Standing ! »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">— Des tapotements dans la nuit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">— « Samarie ! »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">46</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap">— La camisole de force</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">58</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap">— La dynamite ou la mort</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">69</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap">— Vouloir mourir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">75</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">— Un sourire quand même</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">80</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap">— A travers les étoiles</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">87</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap">— La caravane vers l’Ouest</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap">— La grande trahison des Mormons</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">105</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap">— Le supplice de la soif</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">119</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap">— Rêves d’opium ou réalités ?</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">142</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap">— « Et quoi encore, Vandervoot ? »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> -<td class="drap">— Seigneur ! seigneur ! un pauvre matelot</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">164</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> -<td class="drap">— « Maintenant, ô mon roi ! »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">185</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> -<td class="drap">— Oppenheimer demeure sceptique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">198</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> -<td class="drap">— Quand j’étais Ragnar Lodbrog</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">204</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> -<td class="drap">— Sur le volcan juif de Jérusalem</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">213</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> -<td class="drap">— Comment je serai pendu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">234</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> -<td class="drap">— A l’instar de Robinson</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">239</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td> -<td class="drap">— La double camisole</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch24">256</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td> -<td class="drap">— Je rends visite à Jake Oppenheimer</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">262</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td> -<td class="drap">— C’est l’amour qui m’a perdu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">267</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td> -<td class="drap">— Une chauve-souris dans la lumière</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch27">272</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td> -<td class="drap">— Qui serai-je, quand je revivrai ?</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">279</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH — 8-1925</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large b">LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE</p> - -<p class="c large">ROMANS D’AVENTURES</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Jack London.</span> — <b>Michaël, chien de cirque</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>La Peste écarlate</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Talon de fer</b></td> -<td class="bot r"><b>7</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Croc-Blanc</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Jerry dans l’Ile</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Fils du Loup</b></td> -<td class="bot r"><b>7</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Martin Eden</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">J.-O. Curwood.</span> — <b>Kazan</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Piège d’Or</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Les Chasseurs de Loups</b></td> -<td class="bot r"><b>6 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Les Cœurs les plus farouches</b></td> -<td class="bot r"><b>5 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Bari, chien-loup</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Grizzly</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Maurice Renard.</span> — <b>Le Singe</b></td> -<td class="bot r"><b>7 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Suite fantastique</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Péril bleu</b></td> -<td class="bot r"><b>6 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Voyage immobile</b></td> -<td class="bot r"><b>6 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Docteur Lerne, sous-dieu</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Cyril-Berger.</span> — <b>L’Expérience du Docteur Lorde</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3">R<sup>d</sup>-P. <span class="sc">Lepers.</span> — <b>La Tragique histoire des flibustiers</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Trelawny.</span> — <b>Les Aventures d’un Cadet</b></td> -<td class="bot r"><b>5</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Daniel de Foe.</span> — <b>L’Étonnante vie du colonel Jack</b></td> -<td class="bot r"><b>5</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">Pierre Mac Orlan.</span> — <b>Le Rire Jaune</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap2">— <b>Le Chant de l’Équipage</b></td> -<td class="bot r"><b>6</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">H.-H. Ewers.</span> — <b>Mandragore</b></td> -<td class="bot r"><b>6 <span class="cent">50</span></b></td></tr> -<tr><td class="drap3"><span class="sc">L. Chadourne.</span> — <b>Le Maître du Navire</b></td> -<td class="bot r"><b>5</b> <span class="cent">»</span></td></tr> -</table> - -<p class="c gap"><span class="large">ÉDITIONS G. CRÈS & C<sup>ie</sup></span><br /> -<span class="small sans-serif">21, Rue Hautefeuille, PARIS (VI<sup>e</sup>)</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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