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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le vagabond des étoiles - -Author: Jack London - -Translator: Paul Gruyer - Louis Postif - -Release Date: May 21, 2021 [eBook #65405] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES *** - - - - - JACK LONDON - - LE - VAGABOND - DES ÉTOILES - - TRADUCTION DE - PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie - 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - - MCMXXV - - - - -DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Michaël, chien de cirque. 7 50 - La Peste écarlate, 1 vol. in-16. 7 50 - Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 » - Martin Eden, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 50 - Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16. 6 » - Croc-Blanc, 1 vol. in-16. 6 50 - Le Talon de Fer, 1 vol. in-16. 7 » - - EN PRÉPARATION - - Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par Paul Gruyer - et Louis Postif). - La Croisière du Snark (_idem_). - Béliou-la-Fumée (_idem_). - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR -FIL LAFUMA DONT QUINZE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75. - - -Tous droits réservés pour tous pays. - -_Copyright by Les Editions G. Crès et Cie, 1925._ - - - - -PRÉFACE DES TRADUCTEURS - - -Ce titre de _Vagabond des Étoiles_ est symbolique. L’honorable assassin, -Darrell Standing, a été condamné à la réclusion pour la vie et purge sa -peine dans le bagne de San Quentin, en Californie. Possédant une -certaine éducation, et ancien professeur d’agronomie, il est fortement -imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber -silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais la sienne, il -aggrave son cas en morigénant les gardiens, plus ou moins brutaux, qui -commandent en cette géhenne, et en adressant aux autorités supérieures, -chaque fois que l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire, -des remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, et les -châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent sur lui; notamment -celui de la terrible camisole de force. Loin de se soumettre, toujours -plus il se rebiffe. Finalement, il est impliqué dans un complot de -prétendue dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du -bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, on ne le croit -pas. Et, plus il niera, sous les menaces et les châtiments empirés, -moins on le croira. La situation est sans issue et le résultat en est, -pour l’honorable professeur Darrell Standing, que la sinistre «cellule -solitaire», réservée aux «incorrigibles», se referme à tout jamais sur -lui. Mort vivant, il y devra terminer ses jours, non sans que les -autorités, toujours affolées par la fameuse dynamite, ne continuent à -mettre tout en œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais, -tandis que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, sur le -sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, dans la camisole de -force, Darrell Standing, dans une sorte de transe cataleptique, produite -par l’excès même de la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité -physique et morale. Tandis que son corps demeurera captif, son esprit, -libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et s’en ira vagabonder dans -le temps et dans l’espace, jusqu’aux étoiles. - -Alors le convict de San Quentin, l’actuel professeur-assassin Darrell -Standing, revivra successivement toutes ses existences passées, depuis -l’époque où il rampait dans la fange, aux premiers âges du monde. Il -réincarnera tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur a -survécu. - -Rappelons brièvement que cette théorie philosophique de la réincarnation -des âmes, de leurs transmigrations consécutives dans des corps -différents (c’est ce qu’on appelle la «métempsychose»), a été émise dès -l’Antiquité, par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, qui -affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. «Il avait -d’abord été Aïthalides, et alors il passait pour fils d’Hermès [nom grec -de Mercure]. Ce dieu lui avait accordé une faveur spéciale qui devait -être de ne jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, et -son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué par Ménélas à la -guerre de Troie, comme on le voit au Chant XVII de l’_Iliade_. Or, -racontait Pythagore, Euphorbos se rappelait sa vie précédente sous le -nom d’Aïthalides, puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les -plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son existence -dans les Enfers et ce qu’il y avait vu. - -«Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps d’Hermotimos. -Hermotimos avait, à son tour, conservé le souvenir des combats que, sous -le nom d’Euphorbos, il avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans -un temple d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait consacré à -ce dieu: c’était le bouclier que Ménélas portait quand il combattit -contre Euphorbos. - -«Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier passa, disait -Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur de Délos, et c’est du corps -de Pyrrhos qu’elle vint animer le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait -le célèbre philosophe, Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos, -Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme a -successivement habités, et il faut y ajouter un certain nombre de -plantes et de corps d’animaux[1].» - - [1] D’Arbois de Jubainville. _Les Druides et les Dieux celtiques à - formes d’animaux_. - -La même âme pouvait non seulement animer des formes de sexes différents, -mais, comme on le voit, des animaux et des plantes. On retrouve cette -croyance, qui se rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de -tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque dans les -plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise par des philosophes -modernes et fournit un aspect intéressant de la théorie de l’hérédité. -Car quelque chose subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des -incarnations antérieures. - -La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan Kardec (1803-1869), -reprit à son compte la théorie de la réincarnation. Elle diffère de -celle de la simple métempsychose en ceci que jamais l’âme humaine, qui -peut avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde vers -ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du corps, erre dans -l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, et revient s’améliorer sur -la terre, par la souffrance. Puis, quand elle est parvenue à un état de -pureté suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour aller -habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher continuellement de -l’Esprit Divin, dont elle fera partie quelque jour. Divers savants et -philosophes modernes, Sir Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en -Italie, le colonel de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion -dans ce livre), Camille Flammarion, les Drs Richet et Paul Gibier -(condisciple de L. Pasteur), se sont, entre autres, occupés de cette -doctrine au point de vue scientifique et ont écrit à son sujet des -ouvrages intéressants. - -Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes qu’au point de -vue des péripéties littéraires et romanesques qu’en a tirées Jack -London. Leur mise en action nous vaut un certain nombre de récits, où -l’on retrouve toute la verve, puissamment évocatrice, du célèbre -romancier californien. - -C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il -fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants, -massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit -le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et -déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence, -il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore -dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du -grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a -vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première -femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine -velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la «colère -rouge», cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence. - -A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous -entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des -souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack -London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et -misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des -confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui -se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards -qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son -imagination de romancier, comme le falot criminel du _Dernier jour d’un -condamné_, de Victor Hugo; ni des personnages, presque aussi -fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et -auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments. -L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et -sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable -professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de -justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher... le respect de la vie -humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les -criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même, -geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier -du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent -au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont, -dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités -qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit -Jack London. - -Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits -accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par -moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un -de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il -a mis le plus de lui-même. - -Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons -au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec -l’autorisation de Mrs. Jack London. - -PAUL GRUYER et LOUIS POSTIF. - - - - -LE VAGABOND DES ÉTOILES - - - - -CHAPITRE PREMIER - -DARRELL STANDING SE PRÉSENTE - - -Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que -mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en -lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi, -mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en -arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale -n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux -comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement -tumultueux de ton être, ton identité se former. - -Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses -oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises -et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui, -aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits -de pure fantaisie et qui prêtent à rire. - -Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un -songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton -sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie; lorsque tu -croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu -regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper -mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs -pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres; lorsque dansaient -devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et -que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont -point de ce monde; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de -ton imagination échauffée et fiévreuse. - -Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si elles n’avaient -point leur origine dans d’autres vies antérieures, vécues par toi dans -d’autres mondes que tu avais connus? - -Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une opinion plus -précise sur toutes ces troublantes questions, qui sans doute te -laissaient jusque-là perplexe. - -En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle prison nous -enveloppent, dès notre naissance, et nous oublions bien trop tôt le -passé. Et lorsque parfois il s’évoque devant nous, tandis que nous -sommes encore dans les bras de notre mère ou que nous courons à quatre -pattes sur le plancher, il ne produit en nous que la peur et -l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus d’une expérience préalable, -dont nous avons gardé la confuse mémoire, sont innés chez l’enfant. - -En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à l’époque lointaine -où je n’étais qu’un marmot balbutiant, un petit être tendre, émettant de -vagues vagissements, pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, je -me souviens, oui, que j’avais la notion très nette d’existences -antérieures. - -Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot «Roi», moi dont -l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, je me remémorais avoir -été jadis le fils d’un Roi. Et aussi d’avoir été un esclave et un fils -d’esclave, et avoir, autour du cou, porté un collier de fer. - -Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être encore moi-même, je -commençai à sentir ma personnalité se former, il me parut que des -milliers d’êtres luttaient en moi, que toutes ces vies préexistantes -tentaient de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles -tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un désarroi -indéfinissable en résultait, en ma jeune âme. - -Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter d’absurdes mes -paroles. N’oublie pas pourtant, toi que je tenterai de faire cheminer à -ma suite, à travers le temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure, -que j’ai longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des années, à -travers bien des nuits pleines d’angoisses et de sueurs de sang, j’ai -médité dans les ténèbres, face à face avec ces nombreux «moi» qui me -tourmentaient. J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je -t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une heure, ce -livre en main, dans ton «home» confortable. - -Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, je sentais donc -ce passé indestructible et puissant travailler tout mon être, afin de -lui donner la forme inconnue qu’allait prendre cet éternel devenir. -C’est ce passé qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes -joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une nature -emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient mille hérédités -disparues, qui n’étaient plus que des ombres. Dans mes colères puériles -grondaient mille voix ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille -grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus anciennes encore. Et, -quand déjà je voyais rouge, c’était du sang qui remontait en moi, de -tout là-bas. - -Voilà le grand secret découvert. La colère rouge! C’est elle qui m’a -perdu, en cette vie actuelle qui est la mienne. A cause d’elle, d’ici -quelques courtes semaines, je serai tiré de la cellule où j’écris, pour -être conduit sur un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous -d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra par le cou, -jusqu’à ce que mort s’ensuive. - -La colère rouge! Elle a fait mon malheur dans toutes mes vies. Elle est -mon héritage catastrophique, qui date du temps où de vagues formes -visqueuses précédaient l’origine du monde. - -Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non, -non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien -persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter. - -Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui -m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la -majorité, permettez-moi de me présenter. - -Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de -l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette -paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat -du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du -dit Collège. Darrell Standing était l’assassin. - -Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang. -Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell -ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde -personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette -colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon -collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette -action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux. - -Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non. -Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais -trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent. - -Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État -de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans -les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des -lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent «la -mort vivante». - -Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau, -à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu -d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer -dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur -insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées. -Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne -sais trop par quel bout commencer. - -Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez -insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du -Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois; elle -s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille -souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, «domestique -lié par contrat», un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté -d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au -temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession -d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la -Pensylvanie. - - [2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en - céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche - à la province canadienne de l’Ontario. - -Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance; un -de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu -depuis, sans que les Standing y fussent représentés. - -Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture, -je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et, -pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de -ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu! quand je -donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège -d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier -marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des -temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges -oubliés. - - [3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord. - -Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au -Quartier des Assassins de la prison de Folsom! Et j’attends le jour -décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de -celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils -ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et -terribles; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux -autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur -lâcheté et leur crainte! - -Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et, -cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour -le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort. -Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui -donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la -vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un -démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin -de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue -de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à -première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou -acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à -l’économie rurale. - -L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent -qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui -basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et -détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où -se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins -lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs -troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire. - -Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome -j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré -qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son -rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes -préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et -l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint -fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide, -n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été -achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés -maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que -c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont -fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure. - -Et la direction d’une ferme! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire -au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le -gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte -le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de -maçons construisant un bâtiment nouveau. - -J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un -cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés, -le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe -et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le -gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter! - -Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures -et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction -des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de -caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe -à huile brûle encore. - -Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit -et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la -mort! - - - - -CHAPITRE II - -UNE HISTOIRE DE DYNAMITE - - -Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt. -Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour -testament. - -Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie -naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle -un «incorrigible». - -Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain -redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie, -c’est ce que je vais vous expliquer. - -J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du -mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes -les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale. - -J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du -mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien -ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre -rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle -des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri -dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point, -croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous, -prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement -supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la -prison de San Quentin. - -Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai -d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui -assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise -tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir -du manque de nourriture et de lumière. - -Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail -dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à -nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus, -la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras -en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis -aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes -stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma -supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux. - -Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est -terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien! -mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient -bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y -avait d’intelligence vivante en mon cerveau! Et moi qui, jadis, avais, -comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet -enfer, tout courage pour la lutte. - -Combattre comme soldat... Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce -qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans -conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à -introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances -explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi, -était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une -œuvre de cet acabit. - -Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme -appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire, -et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer -le sol et de lui faire produire davantage. - -C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la -tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris -bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en -rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire -d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis -la guerre hispano-américaine. - -Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien -au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le -mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi -les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à -bouillonner, je fus déclaré «incorrigible» et pourquoi, finalement, le -gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son -bureau particulier. - -Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me -démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi: - ---Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos -surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par -leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et -limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette -prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique. -Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des -élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette -matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez -ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos -ateliers retardent d’un demi-siècle. - -Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien -en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par _a_ plus -_b_, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut -qu’il décida que j’étais un «incorrigible» sans espoir. - -Quand on veut tuer son chien... Vous connaissez le proverbe. Très bien. -Le gouverneur Atherton prononça le verdict final: j’étais enragé. A le -faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me -fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des -coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par -les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de -tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures -me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues. - -Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le -sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en -leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des -phénomènes d’idiotie. - -Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait. - -Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète. -C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait -fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré. -Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il -jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce -de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là, -le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications. -Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir, -on doit faire fi de ces pudeurs. - -Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était récidiviste et -cependant, parce qu’il était un lécheur de bottes, un hypocrite -pleurnichard et un chien jaune, sa dernière condamnation avait été -seulement de sept ans de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait -espérer que ce temps serait encore réduit. - -Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin d’avancer sa -libération, ce coquin réussit pourtant à aggraver mon cas. - -Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que plus tard que je -m’en rendis compte. - -Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine du quartier et, -par-dessus lui, celle du gouverneur de la prison, celle de la Commission -des grâces et celle du gouverneur de Californie, tranchant en dernier -ressort, inventa de toutes pièces un complot d’évasion. - -Veuillez remarquer que: _primo_, Cecil Winwood était à ce point méprisé -par ses camarades de détention que pas un d’entre eux n’eût consenti à -miser avec lui une once de Bull Durham[4] sur une course de punaises (la -course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre de sport -qui fait la passion des convicts); _secundo_, j’étais considéré dans la -prison comme un vrai chien enragé; _tertio_, Cecil Winwood avait besoin, -pour sa diabolique machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de moi -et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout aussi incorrigibles -et perdus de désespoir que je l’étais moi-même. - - [4] Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se vend en - petits paquets. - -Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil Winwood, s’en défiaient -encore plus et, quand il commença à les entreprendre avec son plan d’une -révolte et d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui -tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures et en le -traitant d’agent provocateur. - -Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte il réunit -autour de lui une quarantaine des plus dégourdis. - -Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait dans la prison, -en sa qualité d’homme de confiance du gouverneur[5] et de gérant du -Dispensaire, Long Bill Hodge lui riposta: - - [5] Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes des - prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne - conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des - condamnés à long terme. - ---Fais-en la preuve! - -Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une condamnation à vie, -pour avoir fait dérailler et pillé un train, et dont tout l’être, depuis -des années, tendait à s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice -qui avait témoigné contre lui. - -Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait endormir les -gardiens pendant la nuit de l’évasion. - ---Facile de parler! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il nous faut, ce sont des -faits. Chloroforme, cette nuit même, un de nos geôliers. Barnum, par -exemple! C’est un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Hier, -au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, ce pauvre dément -de Chink. Et, circonstance aggravante, il n’était pas de service! Il est -de garde cette nuit. Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu -auras réussi, nous causerons affaires. - -Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, quand on nous -serra la boucle de compagnie. Car j’avais refusé de prendre part au -complot. - -Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la preuve qui lui était -demandée. Il lui fallait, assurait-il, le temps nécessaire pour pouvoir, -sans qu’on s’en aperçût, voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda -une semaine et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt. - -Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit au cours de sa -veillée. Une ronde le trouva qui ronflait à poings fermés. Il fut cassé -et renvoyé. - -Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même temps, Cecil -Winwood se chargeait de persuader le capitaine du quartier. Chaque jour, -il lui faisait son rapport sur la marche et les progrès du complot dont -il était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait des -preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, détails dont -je ne sus rien sur le moment, tant le secret fut bien gardé, ne -laissaient rien à désirer. - -C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au capitaine, que les -quarante conjurés, qui lui confiaient tout, s’étaient déjà ménagé de -telles accointances dans la prison qu’ils allaient incessamment se -pourvoir, par l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers -automatiques. - ---Prouve-le! avait demandé sans doute le capitaine. - -Et le poète faussaire avait prouvé. - -On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie de la -prison. Un des convicts, qui faisait partie de l’équipe des boulangers, -était un mouchard à la solde du capitaine. Winwood ne l’ignorait pas. - ---Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons -«Face-d’Été» introduira dans la prison un premier lot d’une douzaine de -ces revolvers. Les autres, et les munitions, arriveront ensuite, par le -même truchement. Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la -boulangerie. Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il verra et vous -fera demain matin son rapport. - -Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien charpenté, à la grosse -figure épanouie, natif du comté de Humboldt. C’était un simple d’esprit, -un balourd, bon garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un -honnête dollar en passant aux convicts du tabac de contrebande. - -De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était rendu, il en -avait rapporté un paquet de quinze livres de tabac, pour cigarettes -superfines. Ce n’était pas la première fois qu’il s’acquittait d’une -semblable commission, et toujours il avait, sans encombre, passé la -marchandise, dans la boulangerie, à Cecil Winwood. - -Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre à Winwood -l’innocent paquet, qui était volumineux et enveloppé de papier -d’emballage. Rapport fut fait, dès l’aube, au capitaine. - -L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait pas tarder -cependant à lui jouer un mauvais tour et, par ricochet, à me valoir cinq -années de cachot supplémentaire, puis finalement à m’amener dans cette -cellule, où j’écris en ce moment. - -Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de cette trame -obscure à laquelle, je le répète, je demeurais totalement étranger, et -les quarante conspirateurs n’en savaient guère plus que moi. Le -capitaine était dupe et Face-d’Été était, sans conteste, le plus -innocent de tous. Il n’avait péché contre sa conscience qu’en -introduisant le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout. - -Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son tour avec le -capitaine, il avait un air triomphant. - ---Eh bien! votre mouchard a-t-il vu? interrogea-t-il. - ---Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré comme vous m’avez -dit. - ---Je vous crois! Et ce qu’il contient est suffisant pour faire sauter -jusqu’au ciel la moitié de la prison! - -Le capitaine eut un sursaut. - ---Que contient-il et que veux-tu dire? - ---J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et... - -L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses mérites continua: - ---Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, une douzaine de -revolvers, mais de la dynamite. Il y en a trente-cinq livres! Les -détonateurs y sont joints. - -A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se trouver mal. Le -pauvre cher homme, comme je le comprends! Trente-cinq livres de dynamite -en liberté dans la prison! On m’a assuré que le capitaine Jamie--c’était -son nom--se laissa choir sur une chaise et tint longtemps sa tête entre -ses mains. - ---Où est-elle maintenant? cria-t-il enfin. Je la veux! Conduis-moi tout -de suite là où elle se trouve! - -A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood comprit soudain -l’énormité de sa gaffe. - ---Je l’ai enfouie dans le sol... répondit ce fieffé menteur, qui était -fort embarrassé de conduire son interlocuteur vers le ballot fantôme, -dont tous les petits paquets avaient été, depuis longtemps, par les -voies coutumières, distribués entre les convicts. - ---Parfait! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. Mène-moi -sur le champ à cet endroit! En avant, marche! - -Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. Dans une vaste -prison comme celle de San Quentin, il y a toujours des cachettes. Mais -celle-ci n’existait que dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood -et le misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait se -livrer à d’amères réflexions. - -Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant le Conseil des -Directeurs, il fut révélé--Jamie et Winwood en témoignèrent -successivement--que le poète-faussaire avait déclaré au capitaine que -lui et moi avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive. - -En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré d’une punition de -cinq jours de cachot et de quatre-vingts heures de camisole de force; -moi dont les gardiens, si stupides qu’ils fussent, avaient constaté -l’état de faiblesse, faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes -que j’étais incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage; -moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos pour que je -pusse me remettre d’un châtiment par trop terrible--je me retrouvais -aussitôt, sans aucune explication et sans même en avoir connaissance, -sous le coup d’une accusation d’une pareille gravité! - -Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue cachette. Et, bien -entendu, il n’y avait point de dynamite. - ---Bon Dieu de bon Dieu! s’exclama l’imposteur. Standing m’a roulé! Il a -emporté le paquet pour le cacher ailleurs. - -C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais pas où il -s’était mis, me prit pour bouc émissaire. - -Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus forcenés que «Bon -Dieu!» Dans son désappointement, et jugeant qu’il avait été joué, il -ramena Winwood dans son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à -bras raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, pour -éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le Conseil des -Directeurs. - -Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus comme grêle, -Winwood continuait à protester mordicus qu’il avait dit la vérité. - -Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il crut qu’il -existait bien trente-cinq livres de dynamite qui se baladaient en -liberté, quelque part dans la prison, et que quarante incorrigibles, -résolus à tout, étaient sur le point de faire sauter la cambuse. - -Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le pauvre diable -jura ses grands dieux que le fameux ballot ne contenait que du tabac. -Winwood jura de son côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui -qui fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait avoir -acquis le tabac en contrebande ne put être retrouvé, tous les doutes -tombèrent et Face-d’Été fut définitivement inculpé de complicité. - -Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus exactement, je -disparus à nouveau de la lumière du soleil. Je fus, en effet, sans -tambour ni trompette, reconduit au Quartier des Cachots, d’où je ne -devais plus jamais sortir. - -J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, j’étais -aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé par la souffrance. Et -ça recommençait! - ---Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la dynamite, quoique nous -ignorions où elle se trouve, est en lieu sûr. Standing est le seul à -connaître la nouvelle cachette et, de là où il est, il ne peut rien -faire. Quant aux quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le -point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien de plus facile -que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui dois fixer l’heure -d’agir. Je leur dirai que c’est pour la nuit prochaine, à deux heures, -et que j’ouvrirai moi-même leurs cellules et leur distribuerai des -revolvers. Si, à deux heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante -bonshommes, que j’appellerai successivement par leur nom, habillés et -bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, capitaine, je -consens à terminer mes jours, enclos à jamais dans une cellule -solitaire... Nous aurons tout loisir, lorsque les quarante seront au -cachot, de chercher la dynamite. - ---Et je la trouverai! déclara le capitaine. Quand bien même je devrais, -pierre par pierre, démolir toute la prison! - -Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis six ans, découvert -une once d’explosif, quoique la prison ait été cent fois mise sens -dessus dessous. - -Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa fonction, n’en -croira pas moins, dur comme roc, à l’existence de cette fameuse -dynamite. Le capitaine Jamie, qui est toujours capitaine du quartier, ne -désespère pas de mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment -encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour venir, tout -exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule. - -Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je n’en doute point, -que le jour où j’aurai été balancé en l’air, au bout d’une corde. - - - - -CHAPITRE III - -L’INTERROGATOIRE - - -Je reprends le fil des événements. - -Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me creuser le cerveau, -pour découvrir le motif de ce nouveau et inexplicable châtiment. La -seule conclusion à laquelle j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque, -afin de se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé pour une -faute imaginaire contre les règlements. - -Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la tête, en préparant, -pour la nuit suivante, les mesures destinées à réprimer la révolte dont -Winwood devait donner le signal. - -Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. Les équipes de -jour furent debout, comme celles de nuit, et, quand approchèrent deux -heures, tous s’embusquèrent, prêts à bondir, à proximité des cellules -occupées par les quarante conjurés. - -Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure convenue, Winwood, -muni d’un passe-partout, ouvrit les cellules, appela leurs hôtes les uns -après les autres, et ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un -point donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent -rapidement la main dessus. - -L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné par Winwood eut ainsi -son complet aboutissement. Vainement, les quarante incorrigibles -protestèrent-ils que le poète-faussaire avait tout combiné, tout -conduit. Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point qu’ils -mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du Bureau des Grâces et, -avant que trois mois fussent achevés, ce chenapan de Cecil Winwood était -gracié et mis en liberté. - -Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement à la philosophie. -Quiconque y a tant soit peu séjourné ne peut faire autrement que de voir -s’envoler ses plus généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus -belles chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans les écoles, -finit toujours par triompher, le crime par être percé à jour. - -La preuve du contraire la voici: le capitaine du quartier, le gouverneur -Atherton, le Conseil des Directeurs de la prison, en ce moment même où -j’écris, continuent à donner dans le panneau qui leur a été tendu par un -fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme l’air, tandis -que ses quarante victimes, et moi-même, la plus innocente de toutes, ont -payé pour lui! C’est révoltant. - -J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. Il était nuit -noire, et je dormais, quand j’entendis la porte extérieure du corridor -grincer sur ses gonds. Je m’éveillai. - ---Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on amène... - -Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de -coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et -le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération -ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements. - -Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor -s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient -précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens -arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et -d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y -poussait. - -Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit -être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute -épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils -spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables -procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime. - -Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne -pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé -de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour -du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la -respiration et la vie. - -Oh! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la -pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la -trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément -et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans -l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour -raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme -moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où -le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés -dans ce trou sombre où bascule la trappe. - -C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison! Je n’ai jamais, à vrai -dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une -bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour -moi. - -On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud -coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède, -le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se -tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se -succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma -hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher -d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils -compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt -minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que -le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez -pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien -mort. - -Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes -concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double «colle». -C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le -fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si -parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer -pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient? Pas -un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire! Eh -bien! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la -distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que -celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en -l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en -serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison. -Comprenez-vous maintenant? - -Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la -face du candidat à la pendaison? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de -fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges -Enfers? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce -point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse. - -Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de -n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille -ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres -du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, -un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont -m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe... Pourquoi? Oui, -pourquoi? - ---Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il -ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se -crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être -n’oseraient-ils plus. Voilà! - -Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante -prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte -extérieure du corridor se fut refermée, en claquant. - -Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se -ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent -à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans -la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible. - -Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le -tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant. -Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les -hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent -leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des -hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder. - -J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un -interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de -mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de -temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible -au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on -délibéra. - -J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus -connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche? On -n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil -Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous -les soupçons se réunirent finalement sur lui. - ---Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance. -Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer -quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout -habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui -nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité. -Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il -nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu! C’est compris? - -Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées -contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de -dire cette vérité. - -Ils furent bien avancés! - -Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les -cachots et se jetèrent sur nous. - -Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture, -mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups -comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la -fièvre. Te rends-tu compte, lecteur? Peux-tu seulement te rendre compte -de l’état lamentable qui était le nôtre? Battus, fièvreux, à jeun et -mourant de soif! - -A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux. -A quoi bon? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils -n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils -étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un -excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense. - -A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque -convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie -possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce -n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que -chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires, -engraissés par l’État. - -Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours -dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison. - -Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier -interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le -reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot. - -Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le -dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de -son guichet: - ---Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite? Qui est au courant -de cette affaire? - -Personne, bien entendu, ne savait rien. - -Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco, -né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se -moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs -violences. - -Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce -n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut -incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs -cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer -à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui -avaient été posées. - -A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut -sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut -expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide; il a de larges -épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent. -Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai -évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les -mabouls. - -Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire -et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les -ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces -grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance. -Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais -le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors -au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible. - -Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec -le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais -voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et -Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient -au-dessous de moi, dans les flancs de la galère. - -Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment... - - - - -CHAPITRE IV - -«ASSIEDS-TOI, STANDING!» - - -Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les -cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles, -mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait -venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les -tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les -autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer -et aux murs de pierre. - -Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de -coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du -capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une -demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui -attendaient le moindre signe pour me tomber dessus. - -Leur concours fut superflu. - ---Assieds-toi! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme -fauteuil. - -J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres, -mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de -cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et -claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver, -à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une -calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir. - -Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant -que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les -épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me -souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le -fauteuil. - ---Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma -respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi -tout, Standing! Oui, crache-moi tout! C’est le meilleur moyen, -crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas. - ---Je... je ne sais rien de ce qui s’est passé... commençai-je. - -Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri -rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa -dans le fauteuil. - ---Pas de comédie, Standing! poursuivit-il. C’est inutile! Vide-toi le -cœur! Où est la dynamite? - -Je protestai que je ne savais rien de la dynamite. - -Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de -supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on -peut dire qu’il tenait la corde. - -Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces -heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi -fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question -sur la dynamite recommençait. - -Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya. -Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut -pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de -l’exercice.--«Où est la dynamite?»--Vlan! en l’air, puis dans le -fauteuil!--«Dis où est la dynamite... La dynamite... La dynamite... la -dynamite...» - -En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de -mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu -livrer en pâture à mes tortionnaires. - -Combien de fauteuils furent brisés? Je n’en sais rien. Un moment arriva, -où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé? -J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs -fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot. - -Lorsque je repris mes esprits, j’avais un «mouton» auprès de moi. -C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane, -et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue. - -Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et -je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea: - ---Gardez-vous! camarades. Il y a un mouchard parmi nous! C’est Ignatius -Irvine. Attention à vos paroles! - -La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent -fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il -était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du -sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante -convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses, -mille punitions épouvantables. - -Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le -Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de -secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la -vérité, la vérité seule. - -Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait -surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi, -était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je -connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur -épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter -la même vérité: «Je ne savais rien.» - -Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait -révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé -dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. -Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés -enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par -rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail -coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était -grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet. - -Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent, -toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus -marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et -le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se -relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point -affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les -convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se -déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la -même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients. - -Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie -grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté -de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le -laissant vivre. - -J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais -plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je -souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont -l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris, -les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une -maison de fous. - -Comprenez-vous bien ce qui se passait? Oui, le comprenez-vous? Cette -vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces -quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les -mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie -concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un -perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise. - -La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi -que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison -avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice -d’État, pour parer à tout événement. - -On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la -Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or, -nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est -douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair -meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu -d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force -quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des -guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot, -fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre -nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions -demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous -avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours. - -Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit -indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence -et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et -enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les -suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément -ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart -des quarante, au total, y laissa sa peau. - -Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand -Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me -donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la -dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de -trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on -me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon -entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi -la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire _in -æternum_, puisque j’étais un condamné à vie. - -Non, non! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi! La -Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle -Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État, -semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité! Et pourtant je -suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre -lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed. -Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en -leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse... - -Le Grand Conseil me donna donc le choix: un emploi agréable et de -confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de -tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas; la détention -solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais. - -On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je -pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que -pouvais-je faire? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais -impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent -que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un -fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et -je ne sais quoi encore. - -Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots -ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans -la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro -12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans; Ed. Morrell depuis -un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake -Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi. - -Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de -ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous -n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu; Ed. Morrell a trouvé son -chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de -confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le -gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par -le juge Morgan soit mon dernier jour. - -Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de -San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y -être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis... -C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je -clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en -allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de -même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre -le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément -vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et -la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant. - -Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de -larmes. - -J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon -poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de -gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais -taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce -point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de -soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras. - -Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel -naufrage. - -Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme -indomptable n’en avait cure. - ---Mes compliments... Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et -chevrotante. Tu es un type à la hauteur... Tu n’as rien dit de la -dynamite... - -Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai: - ---Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite... Et je ne crois pas qu’il y en -ait jamais eu... - ---Bon, bon... fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux -pas parler, c’est compris... Ils ne sauront jamais rien... Tu es un type -à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi... - -Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il -était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse -dynamite. - -Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom, -et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu? Je vais vous -l’apprendre. - -Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon -collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de -voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en -point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et -clairement inscrit dans le Code. - -Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur -Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma -première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne, -l’application de cette loi, _qu’il m’était impossible de prévoir_, est -anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis. - -Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de -soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout -prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell -Standing? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent -à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent -les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de -Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y -ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec -son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans -le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la -peau. - -Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis -inextricable des lois... mon Dieu! que tout cela est bizarre! J’écris -ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des -Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va -faire de moi. - -Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, étrangler mon âme -immortelle, avec votre corde et votre potence! En dépit de vous, je -foulerai, encore et bien des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai, -en chair et en os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan, -homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet de l’échelle -sociale, et tantôt grinçant sous la roue du sort. - - - - -CHAPITRE V - -DES TAPOTEMENTS DANS LA NUIT - - -Ce que j’écris est forcément un peu décousu... Revenons à San Quentin et -à la cellule solitaire nº 1, où je venais d’être enfermé. - -Tout d’abord, je me trouvai désespérément seul et les premières heures -s’écoulèrent bien lentes, les premiers jours me semblèrent un infini. - -La marche du temps n’était marquée pour moi que par la relève régulière -des gardiens, et par l’alternance du jour et de la nuit. Le jour n’était -pas le jour, mais une faible et confuse lumière, qui valait mieux -pourtant que l’obscurité complète de la nuit. Cette lumière ne faisait -que filtrer à travers la fente mince d’un soupirail, et bien peu -demeurait en elle de la brillante clarté du monde extérieur. - -La lueur n’était jamais suffisante pour qu’il fût possible de lire dans -son rayon. Je n’avais, d’ailleurs, rien à lire. Je ne pouvais que -m’étendre et penser. A ce régime j’étais, à perpétuité, condamné. Il -paraissait, de prime abord, évident qu’à moins de créer de rien -trente-cinq livres de dynamite, tout le restant de ma vie s’écoulerait -dans ce noir silence. - -Mon lit se composait uniquement d’une mince paillasse pourrie, étendue à -même sur le dallage de ma cellule, et d’une couverture, plus mince -encore et d’une répugnante saleté. Ni chaise. Ni table. Rien que la -paillasse et la petite couverture. - -J’ai toujours été, dans ma vie, ce qu’on appelle un «petit dormeur» et -mon cerveau est sans cesse en travail. Dans une cellule, on se dégoûte -rapidement de penser, et le seul moyen d’échapper à sa pensée est de -dormir. En temps normal, je dormais seulement une moyenne de cinq heures -par nuit. Alors j’entrepris de cultiver le sommeil. De cela je fis une -science. Je réussis à dormir dix heures, sur vingt-quatre, puis douze -heures, et jusqu’à quatorze ou quinze heures. C’est la dernière limite à -laquelle je pus arriver. Au delà, force me fut de rester éveillé et, -naturellement, de penser. A ce régime, un cerveau actif ne tarde pas à -se détraquer. - -Je cherchai toutes sortes de stratagèmes qui me permettraient, par un -moyen mécanique quelconque, de supporter mes heures de veille. Je -m’imaginai de résoudre de tête les racines carrées et les racines -cubiques d’une longue série de nombres donnés, et, par une concentration -tenace de ma volonté, je menai à bien les problèmes géométriques les -plus compliqués. - -Je m’occupai même, après tant d’autres choses, de trouver la quadrature -du cercle. Je me butai à cette tâche, jusqu’à ce que le problème -m’apparût, à moi aussi, insoluble. Je compris qu’en m’obstinant -davantage à cette vaine poursuite, je trouverais le chemin de la folie. -Je renonçai donc à m’intéresser à cette quadrature mystérieuse. Ce fut -pour moi un énorme sacrifice, car l’effort mental que représentait cette -recherche était un admirable tueur de temps. - -J’eus recours à d’autres exercices. C’est ainsi que je me créai, sous -mes paupières, la vision artificielle d’un damier, sur lequel -j’entrepris, en jouant double, d’interminables parties d’échecs. Mais -une fois que je fus devenu expert à ce dressage fictif de mes yeux, ce -jeu me parut insipide. Il ne pouvait y avoir, dans les parties, de réel -conflit, puisque c’était, en fait, le même partenaire qui jouait dans -les deux camps. Je tentai en vain de scinder ma personnalité en deux -moitiés, qui s’opposeraient l’une à l’autre. Mais je ne pus y réussir. -C’était toujours le même homme qui jouait, et aucune ruse ou stratégie -ne pouvait utilement fonctionner contre lui-même. - -Le temps éternel me pesait cependant de plus en plus. Alors j’abordai le -jeu avec les mouches. - -Ces mouches étaient pareilles à toutes les autres. Elles filtraient dans -la cellule avec l’étroit rais de lumière, dans sa lueur grise et -confuse. J’appris ainsi que les mouches avaient le goût du jeu. Couché -sur le sol, je traçais du doigt, par exemple, sur le mur qui était -devant moi, une ligne fictive, distante du sol d’environ trois pieds. -Lorsque les mouches venaient, en volant, se poser sur le mur, au-dessus -de cette ligne, je les laissais en paix. Si, au contraire, elles -descendaient au-dessous, je faisais mine de vouloir les attraper. -J’avais soin, cependant, de ne pas leur faire de mal et, avec le temps, -elles connurent aussi bien que moi où était placée la ligne imaginaire. - -Et voici le plus surprenant. Lorsqu’elles voulaient jouer, elles -venaient, exprès, se placer au-dessous de cette ligne. Je les chassais, -et elles revenaient encore. Il arrivait souvent qu’une mouche répétait -le même jeu, une heure durant. Lorsqu’elle avait assez de ce sport, elle -allait se reposer en territoire neutre, au-dessus de la ligne de -démarcation. - -Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. Une seule -d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. Elle s’y refusait -obstinément. Du jour où elle avait compris la pénalité encourue -lorsqu’elle descendait au-dessous de la ligne, elle avait évité avec -soin de venir se promener dans la zone interdite. - -Cette mouche était visiblement un être morose, un caractère triste. Elle -avait, comme les hôtes humains de la prison, une dent contre ce bas -monde. Elle ne jouait pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle -était vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec soin, et -longuement, et je puis assurer que son opposition à tout amusement était -une question de tempérament moral et non de nature physique. - -Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, sur le bout du -doigt. J’étais stupéfait de discerner la multitude des différences qui -existaient entre elles. Oui, chacune d’elles avait sa personnalité bien -tranchée. Elles se distinguaient les unes des autres par leur taille, -leur différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur talent à -éluder ma poursuite, à piquer droit comme un trait, vers un but donné, -ou à voler en tournant avant de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma -main qui les chassait de la fameuse zone. - -Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères -dissemblables, existaient pareillement entre elles. Il y en avait une, -particulièrement grosse et mauvaise, qui se mettait parfois à tournoyer -comme une vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses -compagnes. Une autre... Vous avez vu, dans un pré, un poulain ou un veau -lever subitement le derrière, en une ruade imprévue, et partir au triple -galop, droit devant lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité -débordante et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche (c’était, -soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) qui n’avait d’autre -plaisir que de venir rapidement se poser, trois ou quatre fois de suite, -sur mon tabac. Et, lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et -velouté de ma main, elle entrait en une telle animation, en une telle -joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, et se mettait, -virant et tournoyant, volant de droite et volant de gauche, à célébrer, -triomphante, autour de ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur -moi. - -J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur leur mode de -jeu, bien d’autres observations dont je ne veux pas vous importuner plus -longtemps. Mais, de tous les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui -ont réellement, durant cette première période de cellule solitaire, -détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître les heures un peu -moins longues, il en est un qui est toujours demeuré présent à ma -mémoire. La mouche morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant -d’oubli, se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée -par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me croirez si vous voulez, -elle me bouda une heure durant! - -Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais toujours dormir -et, quelle que fût leur intelligence, je ne pouvais toujours jouer avec -mes mouches. Car des mouches, au total, ne sont que des mouches, et -j’étais un homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif, -entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de science, monté -sans cesse à haute tension, bouillonnait sans répit. Il voulait l’action -et j’étais condamné à une totale passivité. - -Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant mes vacances, à -d’intéressantes recherches chimiques sur la quantité de pentose et de -pentose-de-méthylène que contient le raisin des vignes d’Asti. Tout -était terminé, sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les -avait-il reprises et avaient-elles été couronnées de succès? J’étais -sans cesse à me le demander. - -L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante ne filtrait -jusqu’à ma cellule. La science, au dehors, marchait à grands pas, et je -m’intéressais à des milliers de choses. Telle était la théorie de -l’hydrolysis de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier -émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son laboratoire. -De même avait collaboré avec moi le professeur Schleimer, pour la -recherche du phystostérol dans les mélanges des graisses animales et -végétales. Le travail commencé devait certainement se poursuivre. Avec -quels résultats? La pensée de toute cette activité à laquelle je ne -pouvais plus prendre part, et qui se continuait au delà des murs de ma -cellule, de ces murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant -ce temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches! - -Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas silence. - -Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à plusieurs reprises et à -intervalles réguliers, résonner de petits coups étouffés. Venant de plus -loin, j’en avais entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore. -Continuellement ils étaient interrompus par les grognements du geôlier -de garde. Parfois, quand les coups s’obstinaient trop longtemps, -d’autres gardiens étaient appelés et, par les bruits plus violents qui -s’ensuivaient, je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de -force. - -L’affaire s’expliquait sans peine. Je savais, comme tous les détenus de -San Quentin, que les deux hommes en cellule solitaire étaient Ed. -Morrell et Jake Oppenheimer. C’étaient ces mêmes hommes qui conversaient -ensemble, en cognant du doigt contre le mur, et, pour cela, ils étaient -punis. - -Leur code alphabétique devait être fort simple, il n’y avait pas à en -douter. Et pourtant il n’avait pour moi aucun sens. J’usai, pour le -déchiffrer, de nombreuses heures et combien de vains efforts. Quand j’en -eus trouvé la clef, il me parut enfantin, et plus simple encore -l’artifice employé par eux des coups frappés, qui m’avait d’abord tout -déconcerté. A chaque conversation, ils changeaient la lettre de début de -leur alphabet, ce qui le modifiait. Souvent, en pleine conversation, ils -opéraient cette mutation. - -C’est ainsi qu’il vint un jour où je saisis leur alphabet, à l’initiale -exacte, et où j’écoutai et compris deux phrases très claires. La fois -suivante, je ne pus déchiffrer un seul mot. - -Oh! cette première fois! - ---Dis, Ed... que donnerais-tu maintenant pour papier brun et paquet Bull -Durham? demandait celui qui donnait les coups les plus éloignés. - -Je faillis crier tout haut ma joie. J’avais autour de moi de la société! -Et il existait un moyen de communiquer avec elle! - -Avidement, mon oreille se tendit et les autres coups, plus proches, que -je devinais provenir d’Ed. Morrell, répondaient: - ---Je ferais volontiers vingt heures de suite dans la camisole pour un -tout petit paquet. - -Puis vint le grognement du gardien, qui l’interrompit par ces mots: - ---Assez! Morrell! - -Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a -subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni -aucun pouvoir pour le contraindre à obéir, quand il lui défend de -parler. Eh bien, non! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste -la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se rebiffer est -l’homme enclos dans une cellule. - -Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours de la nuit -suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes co-détenus avaient modifié -la lettre initiale de leur alphabet. Mais j’en avais saisi la base et, -au bout de quelques jours, les mêmes signes employés la première fois -s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne perdis pas de temps en -politesses. - ---Holà! frappai-je. - ---Holà! étranger... répondit Morrell, en frappant à son tour. - -Et, d’Oppenheimer: - ---Bienvenue à toi dans notre cité. - -Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien de temps -j’avais été mis en cellule, et pourquoi. Mais j’éludai toutes ces -questions, pour leur demander de m’apprendre tout d’abord la clef qui -leur permettait de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand -j’eus bien compris, nous commençâmes à causer. - -Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. Les deux condamnés -étaient trois désormais. Ainsi qu’ils me le dirent par la suite, ils ne -se confièrent à moi, cependant, qu’après un certain temps, où l’on me -mit à l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un «mouton», placé là -pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait déjà fait le coup -à Oppenheimer, et il avait payé cher la confiance qu’il avait mise dans -l’émissaire du gouverneur Atherton. - -Je fus fort surpris--et agréablement flatté--d’apprendre que mes deux -compagnons de misère n’ignoraient pas mon nom, et que ma réputation -d’incorrigible endurci était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau -vivant, qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire--mon modeste -renom si vous préférez--avait pénétré! - -J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la prison, et du -complot d’évasion des quarante condamnés à vie, et de la recherche de la -dynamite, et des machinations scélérates de Cecil Winwood. Tout cela -était pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient -parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le truchememt des -gardiens. Mais, depuis deux mois, ils n’avaient rien su. L’équipe de -service actuelle était particulièrement méchante et hargneuse. - -A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos doigts la -conversation, non sans encourir force malédictions et menaces des -gardiens effectuant leur ronde. Mais c’était plus fort que nous; nous ne -pouvions nous taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à -se dire, et si exaspérément lent était notre mode de converser! - ---Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends que -«Tête-de-Tourte» prenne ce soir la garde. Il dort presque constamment et -nous pourrons alors causer tout notre saoul. - -Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, malgré toute sa -graisse. Mais cette graisse fut bénie de nous, car elle l’alourdissait -au point qu’il éprouvait sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins, -notre tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, et il -n’arrêtait point de ronchonner contre nous. Lorsqu’une ronde passait, -ses grognements alertés haussaient leur diapason et nous étions, tous en -chœur, abreuvés d’injures. - -Oh! combien nous parlâmes, cette nuit-là! Combien le sommeil était loin -de nos yeux! - -Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le bruit que nous -n’avions cessé de faire et nous dûmes payer l’écot de notre petite fête. -Le capitaine Jamie, en effet, parut sur le coup de neuf heures, avec une -bonne escorte, et nous fûmes enlacés dans la camisole de force. -Vingt-quatre heures sans répit, jusqu’au lendemain matin neuf heures, -nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, à même le sol, sans -manger ni boire. Ce fut la rançon de notre nuit bienheureuse. - -Nos gardiens, oh, oui! étaient des brutes. Et, devant leur brutalité, -nous devions nous-mêmes, pour pouvoir vivre, nous transformer en brutes. -De même qu’un dur labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais -geôliers font les prisonniers mauvais. - -En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous fallait -revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement la nuit, où -la surveillance se relâchait parfois. Et que nous importaient à nous la -nuit et le jour, tellement tous deux se ressemblaient? - -C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, beaucoup de -l’histoire de nos vies. Durant de longues heures, Morrell et moi, -couchés sur notre paillasse, nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des -coups lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son -existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait vécus dans un -bouge de San Francisco; depuis ses années d’apprentissage au vice, parmi -les bandes de mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il était -garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la lueur des petites -lumières rouges; jusqu’à sa première infraction aux lois, qui fut -découverte, puis, tout à la suite, ses vols et ses brigandages, la -trahison d’un complice, qui le fit incarcérer, et ses rouges -assassinats, dans les murs mêmes de la prison. - -Jake Oppenheimer avait été dénommé le «Tigre humain». Sobriquet qu’avait -forgé quelque sale reporter, et qui survivra à la mort de celui qui en -fut gratifié. Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les -traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses amis et -loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, plutôt que de -témoigner contre un camarade. Il était brave et savait souffrir. Il -était capable de sacrifice--je pourrais vous en donner une preuve -indéniable, mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin. -L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres qu’il -avait commis dans la prison étaient dus entièrement à ce sentiment -extrême de la justice. C’était un cerveau magnifique, que toute une vie -passée sous les verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci. - -Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un splendide esprit. - -Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer bien haut, -sans être pour cela taxé de présomption, les trois plus nobles cerveaux -que contenait la prison de San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au -dernier domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient de -compagnie, dans ces trois cachots. - -A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse l’examen de tout -ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu dans ma vie, la vérité me -force à déclarer que les esprits les plus fortement trempés sont aussi -les plus indociles. Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas -l’âme inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils valent, -ceux-là font des prisonniers modèles. - -Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes point de ce nombre, et -j’en rends grâce aux dieux! - - - - -CHAPITRE VI - -«SAMARIE!» - - -L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par la vie, -possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. Chez l’homme, -pouvoir oublier est la marque d’un esprit sain et maître de lui, tandis -que l’obsession de ceci ou de cela est l’indice d’un cerveau -déséquilibré. C’est pourquoi, dans ma cellule, je m’efforçais, avant -tout, d’annuler ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais avec -les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties d’échecs, ou je -conversais des doigts. - -Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs plus lointains, -comme je l’ai dit, remontaient sans cesse en moi. C’étaient ceux -d’autres temps et d’autres lieux, dont mon enfance avait conservé la -mémoire. Ces souvenirs inconscients d’un être qui vient de naître -méritent-ils qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun sens? Ou -bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré dans les lobes du -cerveau, comme le condamné l’est dans sa cellule? - -On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie et lever les -regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi ces remembrances -d’enfant ne pourraient-elles se réveiller, elles aussi, et ces autres -vies, jadis vécues, ressusciter à nos yeux? - -Que peut-on faire pour cela? Par notre seule volonté, ou à l’aide de -l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, nous extérioriser -complètement de notre vie actuelle? Alors les portes bien closes de -notre cerveau s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait -soudain au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient sans trêve, -dans ma cellule. - -Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et authentique -aventure. - -C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme où je suis né. -J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint un missionnaire pour la -Chine, qui était récemment de retour aux États-Unis et que le Conseil -directeur des Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On -lui offrit l’hospitalité de la nuit. - -Après le dîner, comme nous étions tous rassemblés dans la cuisine, et -tandis que ma mère s’apprêtait à me déshabiller pour me mettre au lit, -le missionnaire sortit de sa poche des photographies de la Terre Sainte -qu’il nous montra. - -Tout à coup--il y a longtemps que je l’aurais oublié, si je n’avais -entendu mille fois, par la suite, mon père raconter le fait aux -auditeurs ébahis--tout à coup, à l’aspect d’une de ces photographies, je -jetai un cri. Après quoi, je la regardai avec ardeur tout d’abord, puis -d’un air désappointé. - -A la première impression--c’est ce que je répondis quand on -m’interrogea--elle m’avait paru tout à fait familière. Aussi familière -que si eût été représentée dessus la ferme de mon père. Puis elle -m’avait semblé complètement étrangère. - -Cependant, comme je m’étais remis à la regarder, l’impression première, -d’un lieu bien connu de moi, me revint, et reprit le dessus dans mon -cerveau d’enfant. - ---La Tour de David... dit le missionnaire à ma mère. - ---Non! m’écriai-je d’un ton assuré. - ---Tu prétends que ce n’est pas son nom? demanda le missionnaire. - -Je fis un signe de tête affirmatif. - ---Alors, mon petit, son nom, quel est-il? - ---Son nom... commençai-je. - -Mais je ne pus continuer et, en bredouillant, j’achevai: - ---J’ai oublié... - -Je me tus un instant, repris dans mes mains la photographie et déclarai: - ---Cette tour n’est plus pareille à ce qu’elle était autrefois. On l’a -beaucoup arrangée. - -A ce moment, le missionnaire tendit à ma mère une autre photographie. - ---Voilà, dit-il, où j’étais il y a six mois. - -Et, faisant un signe du doigt: - ---Ceci est la Porte de Jaffa. Sous elle je suis passé, pour monter de -là, tout droit, à la Tour de David. Les autorités compétentes sont -d’accord sur cette identification. El Kul’ah, l’appelait-on... - -Ici, j’interrompis à nouveau et, désignant sur la gauche de la -photographie des piles ruinées de maçonnerie: - ---Non, là était la porte dont vous parlez. Le nom que vous venez de dire -est celui que lui donnaient les Juifs. De mon temps, on l’appelait -autrement. On l’appelait... J’ai encore oublié ce nom... - ---Écoutez le gosse! s’exclama mon père, en riant. Ne croirait-on pas, à -l’entendre, qu’il y est réellement allé? - -Je hochai la tête sans répondre, car je savais bien, quoique tout me -parût différent de ce que j’avais vu, que j’y étais effectivement allé. - -Mon père riait toujours, à gorge déployée. Quant au missionnaire, il -pensait que je voulais me moquer de lui. - -Il me tendit une troisième photographie. - -Elle représentait un paysage âpre et dénudé, sans arbres presque, ni -végétation, un ravin rocheux, où étaient groupées quelques misérables -masures en pierres plates, avec des toits en terrasse. - ---Maintenant, petit, me dit le missionnaire d’un ton railleur, qu’est -ceci? - -Instantanément, je répondis: - ---Samarie! - -Mon père battit des mains, avec allégresse, ma mère semblait toute -étonnée des choses bizarres qui se passaient, et le missionnaire, de -plus en plus persuadé qu’on se moquait de lui, ne cachait pas son -irritation. - ---L’enfant a raison, dit-il. C’est bien Samarie, en Terre Sainte. J’ai -moi-même traversé ce village, et c’est en souvenir que j’ai acheté cette -photographie. L’enfant en aura vu d’autres exemplaires. C’est tout ce -que cela prouve. - -Mon père et ma mère affirmèrent le contraire. - -Je pris la parole. - ---Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai connu... Je -m’efforçais en moi-même de reconstituer, tant d’après la photographie -que d’après ma mémoire, le paysage tel que j’en avais souvenance. Son -allure générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient -modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les maisons, -dis-je, n’étaient pas à la même place, mais ici, à peu près. Les arbres -étaient plus nombreux. Il y en avait tout un bois et, çà et là, des -touffes d’herbe, avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois -encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je vois... je vois -aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. Ils n’ont pour vêtements que -des guenilles. Ils sont tous malades. Leur figure, leurs mains, leurs -jambes sont autant de plaies... - -Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara: - ---L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler du miracle de la -guérison des lépreux... Combien étaient présents, de ces vagabonds -malades? - -Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. Je fixai ma -pensée sur le groupe que j’évoquais et je répondis: - ---Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, et crient, et -hurlent après d’autres hommes qui les regardent et les entourent. - ---Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas? - -Je secouai la tête. - ---Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque chose de fâcheux, -qui est en eux, le leur interdisait. - ---Continue, continue petit... reprit le missionnaire. Est-ce tout? Et -celui qui se trouve en face d’eux, que fait-il? - ---Il s’est arrêté devant eux. Et tout le monde, comme lui, s’est arrêté. -Les jeunes chevriers se sont approchés pour voir. Tout le monde regarde. - ---Et puis encore? - ---C’est tout. Les malades s’en retournent chez eux. Ils ne gesticulent -plus, ils ne hurlent plus. Ils ne paraissent plus malades. Moi, je me -dresse tout droit sur mon cheval et je regarde comme les autres. - -Mes trois auditeurs, du coup, éclatèrent de rire. - -Alors je me mis en colère et je m’écriai, avec énergie: - ---Oui, je suis sur mon cheval, je suis un homme, et j’ai au côté une -grosse épée. - ---Il s’agit visiblement, expliqua le missionnaire à mes parents, des dix -lépreux que le Christ rencontra sur la route de Jérusalem, et qu’il -guérit. L’enfant aura vu cette scène célèbre reproduite sur l’écran de -quelque lanterne magique. Souvenez-vous... - -Mais mon père ni ma mère n’avaient aucun souvenir que j’eusse jamais vu -de lanterne magique. - ---Mettez-le à l’épreuve une quatrième fois, suggéra mon père. - -Le missionnaire me passa une quatrième photographie, que j’examinai avec -soin. Je déclarai: - ---Ce paysage est tout différent du précédent... Une colline est au -centre de cette photographie; il y en a d’autres, dans le lointain... -Vers la droite, une route agreste, des jardins, des arbres, des maisons -abritées derrière de gros murs de pierre... Vers la gauche, des trous -dans des rochers, où sans doute on enterrait les morts... Ici, un -endroit où l’on jetait des pierres aux gens jusqu’à ce qu’ils soient -tués... Je ne l’ai jamais vu faire... On me l’a seulement raconté. - ---Mais cette colline centrale... interrogea le missionnaire, en me -montrant celle pour qui la photographie semblait avoir été prise. -Peux-tu, petit, nous dire son nom? - -J’hésitai et hochai la tête. - ---J’ai oublié. Mais je me souviens que là on exécutait les condamnés. - ---Parfait! Très bien! approuva le missionnaire. Toutes les autorités -savantes, les archéologues les plus compétents sont d’accord avec lui. -La colline est le Golgotha et son faîte la Place des Crânes, soit à -cause des crânes des condamnés qu’on y abandonnait, soit parce que -lui-même est chauve et dénudé comme un crâne. La ressemblance est -frappante, veuillez le remarquer. C’est là que l’on crucifia... - -Il se tourna directement vers moi et, tout de go, demanda: - ---Nous diras-tu, jeune savant, qui a été crucifié en cet endroit? Le -vois-tu aussi, celui-là? - -Je le voyais, oh, oui! Mon père, quand plus tard il racontait cette -histoire, disait que mes yeux se dilatèrent alors étrangement. - -Pourtant je ne répondis point à la question qui m’était posée. Je me -contentai de secouer la tête, avec obstination, et je dis seulement: - ---Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous vous moqueriez de -moi. Oui, je vois celui dont vous voulez parler... Je le vois, et des -tas d’hommes autour de lui, et deux autres condamnés, à sa droite et à -sa gauche... On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup de -temps. J’ai vu... Mais je ne dirai pas son nom... Vous me diriez que je -mens. Cependant je ne mens jamais. Demandez à papa et à maman. Si je -mentais, ils m’extirperaient mes mensonges par de bonnes fessées. - -De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un seul mot. Vainement -il tenta de me séduire, en faisant défiler devant moi tout un jeu de -photographies, en présence desquelles tourbillonnait dans mes yeux et -dans ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, que je -retenais d’un air grognon, me démangeaient la langue. Mais je tenais -bon. - -J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant une bonne nuit. Et, -tandis que je quittais la pièce pour m’en aller dormir, le missionnaire -conclut: - ---On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur les questions -bibliques. A moins qu’avec la magnifique imagination dont il est si -précocement doué, il ne devienne un grand romancier... - -Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. La preuve en -est que je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, en train -d’écrire ces lignes et attendant qu’on sorte Darrell Standing de sa -cellule, puis qu’on essaye de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une -corde. Prétention qui me fait hausser les épaules! - -Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. J’en fus -même tout le contraire: expert agronome, professeur agronome, -spécialiste dans la science de l’élimination des mouvements inutiles, -savant en l’art de diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum, -travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et l’étude des -infiniment petits. Mais pas théologien et romancier pour un centime. Le -missionnaire s’était fichu le doigt dans l’œil. - -Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, où je -m’arrête un instant d’écrire ces _Mémoires_, pour écouter, dans la -lourdeur d’un chaud après-midi, le calme et apaisant bourdonnement des -mouches dans l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San Quentin -et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai plus pour compagnon, dans -le Quartier des Condamnés à mort, où je suis incarcéré, Jake -Oppenheimer, et Ed. Morrell; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre -assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. En ce moment -même, passent et repassent, devant la grille de mon guichet, les bribes -de phrases qu’ils s’envoient à voix basse, d’une grille à l’autre, et -qui ont trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans son -application sur les plaies, qu’il cicatrise. - -Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, et je songe -qu’au cours de mes vies antérieures, d’autres mains de moi-même ont, -dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes -d’oiseaux taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme s’est, -depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. Et je trouve -encore du temps à perdre pour me demander curieusement si ce -missionnaire n’a jamais eu, comme moi, dans sa première enfance, la -notion d’existences évanouies. - -Revenons maintenant à San Quentin. - -Après que j’eus appris le code secret de conversation avec mes deux -co-détenus et que je m’en fus distrait quelque temps, je recommençai à -souffrir de ma solitude et de la contemplation de moi-même. - -Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant ma pensée et -mon être, de l’auto-hypnotisme. Je n’obtins qu’un demi succès. Mon -subconscient, en reprenant sa liberté, se mettait incontinent à -dérailler, sans ordre et sans cohésion, en mille fantaisies -désordonnées, dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne pouvais -arriver à classer ces évocations indisciplinées, à mettre de l’ordre -dans les faits et les personnages. - -Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. Assis, les jambes -croisées, sur ma paillasse, je me mettais à regarder un fétu de paille, -que j’avais appliqué sur le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté -était la plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont -j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes prunelles se -brouillassent. Je détendais en même temps toute autre volonté et -m’abandonnais à une sorte de vertige, qui ne manquait pas de s’emparer -de moi. Un instant arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais -les yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, choir -sur le dos, sur ma paillasse. - -De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de dix minutes à une -demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais et vagabondais à travers tous -les souvenirs accumulés de mes réapparitions vitales sur cette terre. -Mais, comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement, -et trop confusément, dans mon cerveau. - -Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est que Darrell -Standing était le lien qui reliait entre elles toutes ces visions -bizarres, dansantes et titubantes. Et c’était tout. Je n’arrivais pas à -revivre entièrement, dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves, -si je puis appeler ainsi ces évocations. - -C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart d’heure de mon hypnose, -j’avais l’impression, presque simultanée, de ramper et de mugir dans le -limon primitif, et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle, -sur le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais fort bien -qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération à San Quentin, -j’avais, en effet, volé avec Haas au-dessus du Pacifique, à -Sainte-Monique. Par contre, je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et -mugi dans le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me -persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement -réelles, puisque toutes deux s’étaient en même temps offertes à ma -mémoire. L’une, seulement, était plus lointaine que l’autre, et c’est -pourquoi son souvenir s’était oblitéré. - -Ah! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images se succédaient -dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, dans ma cellule! - -Je me suis assis au palais des grands de la terre, comme bouffon, scribe -et homme d’armes, et Roi moi-même, la couronne au front, à la place -d’honneur de la table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon -palais, le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais dans -ma main et par les innombrables soldats que j’avais sous mes ordres, et -le pouvoir spirituel, dont témoignaient les moines encapuchonnés et les -gras abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient mon vin -à grands traits et se gorgeaient de mes viandes. Parfois, d’une voix -solennelle, je jugeais, grave comme la mort. Je condamnais, selon la -gravité de l’infraction ou du crime, et j’imposais la mort légale à des -hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de Folsom, avaient -outragé la loi. - -Je me voyais, alternativement, portant autour du cou le collier de fer -des esclaves, en de froides régions désolées, ou, sous les nuits -tropicales et parfumées, aimé de belles princesses de sang royal, tandis -qu’autour de nous des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à -l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le glouglou des -fontaines et sous les calmes ramures des palmiers, on entendait, au -loin, flotter dans l’air le cri des chacals et le rugissement des lions. - -Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me réchauffais les -mains devant de grands feux, faits d’excréments séchés de chameaux. Et, -presque aussitôt, je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique, -couché à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, près -de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, après une goutte -d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, classés ou étiquetés dans -des bocaux d’alcali, la multitude des ossements d’hommes et de bêtes, -qui avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif. - -J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, ou moine érudit et -savant, courbé, dans la quiétude paisible de sa cellule, sur les pages -manuscrites, de parchemin, d’énormes volumes, antiques et moisis. Le -monastère où j’étais reclus était perché au faîte et dans les -anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à l’heure du -crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur les pentes inférieures -de la montagne, les paysans peiner encore parmi les vignes et les -oliviers, ou ramenant des pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui -meuglaient. - -Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des hordes hurlantes, -je conduisais d’innombrables files de chariots, par des routes -défoncées, et je foulais le roc d’antiques cités oubliées. Je me battais -furieusement, sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le -soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne cessait. Il se -continuait durant les heures de nuit, sous les étoiles qui brillaient au -ciel. Et la fraîcheur du vent nocturne, refroidi aux lointains pics -neigeux sur lesquels il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de -la bataille. - -Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent sur le pont des -navires, je me plaisais à contempler au-dessous de moi l’eau de la mer, -transparente sous le soleil, où des forêts écarlates de corail -chatoyaient au fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant -au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main sûre, dans l’abri -paisible, étincelant comme un miroir, de golfes calmes, à l’entrée -desquels le flot se brise éternellement, avec un bruit sourd, sur les -récifs à fleur d’eau de ces mêmes coraux. - -Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, qui -fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours de mon enfance. Je -redevenais le petit Darrell Standing qui, à la ferme paternelle, courait -pieds nus, dans l’herbe humide de la rosée printanière. Ou, comme aux -froids matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures, -porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, qu’emplissaient leurs -fumantes haleines. Et il me semblait me rasseoir, le dimanche, devant le -prédicateur, écoutant, avec un effroi enfantin de la splendeur et de la -terreur de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait des joies de -la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles du feu de l’Enfer. - -D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma cellule je m’effondrais -sur le dos, après avoir longtemps fixé un fétu de paille, brillant dans -un rais de soleil? - -Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu de campagne du -Minnesota, jadis professeur d’agronomie, puis prisonnier incorrigible à -San Quentin et aujourd’hui condamné à mort, dans la prison de Folsom, -moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la corde, en -Californie, je n’ai certainement jamais, en cette existence présente, -aimé de filles de roi. Jamais je n’ai trôné, le glaive en main. Jamais -je n’ai navigué sur les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots, -s’enivrant de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson de -mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit vers le ciel ou -s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, au-dessous et autour de -lui, l’eau bouillonne sur les récifs aux dents noires. - -Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses? Elles sont hors de -mon expérience en cette vie. Et pourtant elles jaillissent de mon -cerveau, comme le mot «Samarie!» s’échappa de mes lèvres d’enfant, -devant une photographie qu’on me montrait. - -On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était possible de -tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite que me réclamaient le -capitaine Jamie et le gouverneur Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de -toutes pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit et je -ne fais que les extraire au jour. - - - - -CHAPITRE VII - -LA CAMISOLE DE FORCE[6] - - [6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais, - et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de - Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition - française, le titre du volume américain: _Le Vagabond des Étoiles_, - que Jack London affectionnait tout particulièrement. - - -Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir. - -Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents -d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à -extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais -qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs. - -Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait -avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et, -plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne -doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent -véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la -longue chaîne de ses incarnations. - - [7] _Saint Hippolyte_, évêque grec, martyrisé en 240. _Plotin_, - philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie - en 270; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome, - sous l’empereur Philippe. _Athénodore_, philosophe stoïcien, né à - Tarse, en Asie Mineure. _Erasme_, célèbre érudit, philosophe et - poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en - 1536. - -Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans -ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le -récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs -que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en -employant des «sujets» idoines, il avait, au cours du sommeil -hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités. - -Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans -le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses -aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait -encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait -engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations -antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes, -avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude -Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il -était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis -longtemps déjà.--_Oui, oui, parfaitement_... - -Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de -ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa -vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait -ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène -Carteron[8]. - - [8] ALBERT DE ROCHAS: _Les Vies successives_, pages 66 à 89. - (Chacornac, éditeur). - -Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au -mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions -de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que -la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos -où je me débattais. - -Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec -énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se -refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au -capitaine Jamie le droit de le tuer. - -J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi -m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule -j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à -rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui -mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences. - -L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais ce mystère -qui me tourmentait, où je connaîtrais comment je devais agir, pour voir -et savoir. Je vous conterai cela tout à l’heure... - -Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en furent la cause -première, et voici comment. - -Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de panique, à la pensée -de la dynamite qu’ils croyaient toujours fermement avoir été cachée. -Bref, je les vis reparaître, certain jour, dans mon obscure cellule, et -ils me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou que, sinon, je -serais mis en camisole jusqu’à ce que j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils -agissaient ainsi parce que tel était leur bon plaisir et -qu’officiellement ils ne courraient pas le moindre risque du plus léger -blâme. Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, comme due -à des causes naturelles, et leurs chefs diraient: _Amen._ - -O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans le coton, il faut -me croire, je vous prie, quand je vous affirme que l’on tue des hommes -dans les prisons aujourd’hui comme il a toujours été fait depuis que les -prisons existent! - -Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que ce mot -contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. J’avais vu les plus -robustes y être mis à bas, certains d’entre eux y être estropiés pour la -vie, et ceux mêmes dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux -atteintes de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six mois, de -cette même tuberculose. - -J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, qui était sujet à -des faiblesses de cœur et qui, au bout d’une heure seulement, mourut -dans la camisole, tandis que le stupide médecin de la prison l’observait -en souriant. J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, avoua -tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme le vrai, ce qui lui -valut estime et confiance et, durant des années, toutes les faveurs qui -s’ensuivirent. - -Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris ces lignes, près -d’un millier de cicatrices marquent mon corps. Elles me suivront à la -potence. Et si je devais vivre encore cent ans, cent ans je les -conserverais, sans qu’elles s’effacent. - -O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens pendeurs, vous qui -les payez et leur permettez de lacer en votre nom des malheureux dans la -camisole de force, laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit, -car vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez comment, à force -de souffrances, je me suis, vivant, enfui de cette vie et, devenu maître -de l’espace et du temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne, -jusqu’aux étoiles. - -Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse toile ou en -caoutchouc, dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre? -Imaginez, avec ses œillets, une de ces toiles, longue de quatre pieds et -demi environ. Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet d’un -corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. C’est ainsi -qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, plus étroite à la -taille et aux jambes. - -Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit être puni, ou -torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de s’allonger dessus, le visage -contre terre. S’il refuse, on le frappe. Alors, il s’exécute. - -L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont -ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son -échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors -passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe, -l’homme est lacé dans la toile. - -Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites -certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des -prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels -et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un -ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en -s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent. - -Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de -votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive -douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous -persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il -vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression. -Parfait. - -Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout -entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre -cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement -qu’ils vous semblent cesser de fonctionner. - -Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la -camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après -mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais -à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage -avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je -fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on -exigeait de moi. - -Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison, -fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot -que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu. - -La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la -camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert -comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de -temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à -l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier. - -Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine -Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe -ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même -exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les -règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de -camisole. - -On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la -toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un -des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un -autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me -frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce -qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour -cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent -sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois. - -La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent, -en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des -verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité -complète. Il était onze heures du matin. - -Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre qu’une incommode -constriction de tout le corps, laquelle me parut devoir se calmer -lorsque je m’y serais habitué. - -Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à battre violemment -et il me sembla que mes poumons étaient, soudain, devenus impuissants à -absorber une quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer. -Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. A -chaque battement de mon cœur, il me semblait que celui-ci était près -d’éclater et, à chaque aspiration, que mes poumons allaient se rompre. - -Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience de la -camisole et cette demi-heure fut estimée par moi à plusieurs heures), je -me pris à crier, à pousser des hurlements d’effroi, à rugir, en une -véritable démence d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait passé -à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie artificielle, et -je recevais dans le cœur une série de coups de poignard. - -Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et raffinée était -affolante. Comme une bête sauvage, prise dans un piège, j’éprouvais des -frénésies d’épouvante et j’éclatais, après de courts répits de silence, -en nouveaux hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse -compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver les coups de -poignard au cœur et consommer encore plus de l’air raréfié de mes -poumons. - -Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. J’y parvins, à -force de volonté, durant un temps qui me parut éternel et qui -certainement ne dépassa pas un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un -vertige, mon cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié, -je perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent de -plus belle, et j’appelai au secours. - -Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui sortait du cachot -voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur des murs et me parvenait à -peine. - ---Ferme ta gueule! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu? - ---Je me meurs... criai-je. - ---Ça n’est rien... T’en occupe pas! fut la réponse. - ---Je suis en train de mourir... réitérai-je. - ---Alors, de quoi te plains-tu? riposta la voix. Quand tu seras crevé, tu -ne souffriras plus... Et puis, croasse si ça t’amuse, mais pas si fort! -Tout ce que je demande, c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil... - -Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et je repris la -maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des grognements étouffés. Cette -nouvelle phase dura un temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes -tortures prirent une autre forme. - -C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui foisonnaient dans -tout mon être, et le transperçaient de part en part, de leurs -innombrables et imperceptibles piqûres. Je tins bon et demeurai calme. -Puis les picotements cessèrent et firent place à un engourdissement -général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai à crier. - -Mon voisin recommença à se plaindre. - ---Impossible, bon Dieu! de fermer l’œil... Dis donc, camarade, je ne -suis pas plus heureux que toi... Ma camisole est aussi étriquée que la -tienne! C’est pourquoi je veux dormir et oublier... - ---Depuis combien de temps es-tu dedans? interrogeai-je. - -Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles de souffrance -qui semblaient s’être écoulés pour moi, que cet homme si calme était là -depuis quelque cinq minutes. - -Il répondit: - ---Depuis avant-hier. - ---Depuis avant-hier dans la camisole? - ---Parfaitement, frère. - -Je m’exclamai: - ---Oh! mon Dieu! - ---Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. Et tu ne -m’entends pas piailler et hurler. Ils m’ont ficelé, leurs pieds dans mon -dos. Je suis boudiné, tu peux m’en croire... Tu n’es point le seul, tu -vois, à ne pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure -qu’on te l’a mise... - -Je protestai: - ---Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures et bien des -heures. - ---Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne foi, mais il n’en -est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une heure. Je les ai entendus qui -te laçaient. - -Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, j’avais déjà subi -mille morts. Et mon voisin, si maître de lui, dont la voix était si -équilibrée, l’esprit si calme qu’en dépit de ma mauvaise impression -première j’en ressentais comme un bienfaisant apaisement, était en -camisole depuis cinquante heures! - -Je demandai: - ---Pendant combien de temps encore vont-ils te garder ici? - ---Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une dent contre moi. Il -ne me relâchera pas avant que je ne sois sur le point de tourner de -l’œil. Maintenant, frère, je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à -faire, comme je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et -hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir successivement -de toutes les femmes que tu as connues. En voilà pour un bon bout de -temps. Il se peut que tu sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce -sera encore du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes -femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les souffler. -Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient tombés sous ta -main, à ce que tu leur feras un jour, si jamais tu les retrouves. - -L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie Red. C’était un -récidiviste qui purgeait cinquante ans de réclusion, pour vol à main -armée, en pleine rue d’Alameda. Il avait accompli déjà douze ans. Il fut -du nombre des quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position, -qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un homme d’âge mûr, et -il est toujours à San Quentin. S’il survit, il sera un vieillard, le -jour où on lui rendra la liberté. - -Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de camisole. Mais -jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le même homme. Je ne parle pas -tant de mon état physique. Encore que, le lendemain matin, quand on me -délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un tel état de -prostration que les gardiens durent m’envoyer des coups de pied dans les -côtes, pour me faire relever et mettre à quatre pattes. C’est moralement -et mentalement que j’étais surtout transformé. - -Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait et me -révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens de la justice. Une telle -façon d’agir n’adoucit pas un homme. L’amertume et la haine avaient -germé dans mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues avec -les années. - -Quand je songe, mon Dieu! à tout ce que les hommes m’ont fait! J’étais -loin de penser, ce matin-là, quand je fus relevé à coups de pied, qu’une -époque viendrait où vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient -rien pour moi; que, terminées, cent heures de cette même camisole me -trouveraient souriant; que deux cent cinquante heures du même supplice -amèneraient encore le même sourire sur mes lèvres! - -Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet concitoyen, -sais-tu que ces deux cent quarante heures équivalent à dix jours et dix -nuits? Tu hausses les épaules, en déclarant que, nulle part dans le -monde civilisé, dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu -de pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je ne le crois -pas moi-même. Je sais seulement que je les ai subies à San Quentin, et -que je leur ai survécu, pour me gausser de mes bourreaux et les -contraindre à se débarrasser de moi, à l’aide d’une corde et d’une -potence, sous prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez -de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, et, en ce même -an de grâce 1913, il y a, dans les cachots de San Quentin, d’autres -hommes, couchés et ficelés, comme je le fus, dans des camisoles de -force. - -Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles qui lui -succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand on le délivra, ce -matin-là, en même temps que moi, après soixante-quatorze heures de -camisole. - -Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les corridors, il me -jeta: - ---Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort et que tu remues -encore. - ---Toi, Red, ferme ça! grogna le sergent. - ---Oublie ce mauvais quart d’heure! reprit Red. - -Le sergent se fâcha. Il menaça: - ---Red! J’aurai raison de toi! - ---Crois-tu? riposta Philadelphie Red, avec douceur. - -Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage: - ---Tu n’es qu’un propre à rien, abruti! Livré à toi-même tu aurais été -incapable, dans la vie, de te gagner jamais un déjeuner, et encore moins -d’obtenir la place que tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et -l’on sait par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa -situation! - -La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant au-dessus de son -bourreau et bravant les coups auxquels il s’exposait. - -Puis, se retournant vers moi: - ---Au revoir, frère! dit Philadelphie Red. Au revoir et conduis-toi bien -désormais. Aime bien notre gouverneur. Si tu as l’occasion de le -rencontrer, ne manque pas de lui conter que tu m’as vu et que, dans la -camisole, je n’ai pas flanché... - -Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui payai, de plusieurs -horions et coups de pied, pour les quolibets de Philadelphie Red. - - - - -CHAPITRE VIII - -LA DYNAMITE OU LA MORT - - -Me voilà donc, dans ma cellule numéro 1, en butte à une recrudescence de -menaces de la part du gouverneur Atherton et du capitaine Jamie. - ---Voyons, Standing, me déclara le gouverneur, il faut en finir une bonne -fois, avec cette dynamite, ou je te ferai périr dans la camisole! -D’autres, plus intelligents que toi, m’ont avoué ce qu’on leur -demandait, avant qu’il ne fût trop tard pour eux. C’est un choix à -faire. La dynamite ou sauter le pas! - ---Alors, répondis-je, je sauterai le pas, puisque je ne sais rien de la -dynamite. - -Le gouverneur mit sur-le-champ ses menaces à exécution. La toile fut -étendue par terre. - ---Couche-toi, Standing! ordonna-t-il. - -J’obéis, car j’avais appris que c’était folie de résister à trois ou -quatre colosses réunis. Je fus étroitement lacé et on me donna cent -heures à faire. Toutes les vingt-quatre heures, on me permettait de -boire un verre d’eau. Pour la nourriture, je n’en éprouvais nulle envie, -et d’ailleurs on ne m’en offrit pas. Vers le terme de la centième heure, -le médecin de la prison, le docteur Jackson, examina, à plusieurs -reprises, ma condition physique. - -Mais j’avais trop pris déjà l’accoutumance de la camisole, pour qu’une -simple séance, durât-elle cent heures, pût attaquer gravement ma -constitution. Sans parler des subterfuges musculaires que j’avais -découverts et qui me permettaient de carotter un peu d’espace, tandis -qu’on me laçait. - -Je me relevai, affaibli. Sans doute me prit-on encore un peu de vie. -Mais je sortis de cette épreuve harassé et rompu, rien de plus. - -Après un jour et une nuit qui me furent accordés pour récupérer mes -forces, je fus gratifié d’une seconde séance, celle-là de cent cinquante -heures. Il en résulta chez moi un engourdissement physique général et, -pour mon cerveau un abrutissement inconscient. Je réussis ainsi à voler -au temps de longues heures de sommeil. - -Puis le gouverneur Atherton essaya de diverses variantes. On me donna, à -intervalles irréguliers, de la camisole et de la récupération de forces. -Je ne savais jamais quand je devais entrer ou ne pas entrer en camisole. -Tantôt j’avais dix heures de repos et j’en faisais vingt dans ma toile; -tantôt on ne me laissait que quatre heures pour respirer. En pleine -nuit, alors que je m’y attendais le moins, ma porte s’ouvrait violemment -et l’équipe de relève me laçait. Ou bien encore, pendant trois jours et -trois nuits consécutives, huit heures de camisole alternaient -régulièrement avec huit heures de récupération. Et, juste au moment où -je commençais à m’habituer à ce rythme de mon supplice, on le modifiait -soudain et on m’infligeait, d’un seul tenant, deux jours et deux nuits -de camisole. - -Toujours, durant ce temps, revenait l’éternel leitmotiv: - ---Où est la dynamite? - -Et toujours, ne sachant à quel Saint se vouer, le gouverneur Atherton -passait, de l’excès de sa colère, à des supplications presque. Toujours -il faisait miroiter à mes yeux mille avantages, si je me décidais à -parler. - -Le docteur Jackson, maigre et sec comme un coup de trique, et qui -n’avait de la médecine qu’une légère teinture, se montrait sceptique sur -les résultats du traitement expérimenté avec moi. Il persistait à -affirmer que la camisole, si souvent qu’on en usât, ne parviendrait pas -à me tuer. Plus il affirmait cette opinion, plus le gouverneur Atherton -se piquait au jeu et continuait. - ---Les types de ce calibre, déclarait-il, sont des durs à cuire, c’est -entendu. Mais je serai plus tenace encore. Tu m’entends bien, Standing, -ce que tu as encaissé jusqu’ici n’est qu’un jeu d’enfant auprès de ce -qui t’attend! Tu ferais mieux de t’épargner ce qui te pend au nez. Tu -sais que je suis homme de parole. Je t’ai dit déjà: «La dynamite ou la -mort!» Rien n’est changé. Fais ton choix. - -Tandis que Face-de-Tourte, le pied dans mon dos, serrait dur et que, de -mon côté, je gonflais mes muscles pour tricher sur l’espace respirable, -je tentai de balbutier: - ---Je vous répète que ce n’est pas pour mon plaisir que je m’obstine à me -taire. Il n’y a rien à avouer. Je couperais moi-même, en cet instant, ma -main droite, pour avoir la satisfaction de vous conduire auprès de -n’importe quelle dynamite. - -Atherton ricana: - ---C’est bon, c’est bon... J’en ai déjà vu des comme toi, qui ont des -crampons dans la tête, pour s’accrocher envers et contre tous à leur -marotte. Tu es comme les chevaux rétifs. Plus on tape dessus, plus ils -se rebiffent. Allons, Jones, serre encore un peu, je t’en prie! Un cran -de plus!... Standing, si tu n’avoues pas, tu y laisseras ta peau. C’est -mon dernier mot. - -A ce régime, je connus que sa rigueur même avait sa compensation. Plus -l’homme s’affaiblit, moins il est susceptible de sentir la souffrance. -La douleur s’émousse dans un corps débile. Les hommes les plus forts -sont ceux aussi sur qui les maladies sont les plus violentes, on sait -cela. Et, à mesure que l’énergie vitale se consume, les réactions sont -moins aiguës. C’est ce qui se passa en moi. Je devins, peu à peu, une -sorte de loque filamenteuse et inerte, qui s’obstinait à vivre. - -Morrell et Oppenheimer, qui savaient quel traitement je subissais, en -étaient navrés pour moi. Ils m’envoyaient, par d’incessants tapotements, -leurs conseils et leurs marques de sympathie. Oppenheimer me disait -qu’il avait connu pire encore, et que pourtant il n’en était point mort. - ---Ne leur permets pas de te dominer, Standing! épelait-il des doigts. -Tiens-leur tête et ne te laisse pas mourir. Ils en seraient bien trop -ravis. Et surtout vends pas la mèche! Moins que jamais! - -Couché sur le dos, dans ma camisole, je ne pouvais répondre qu’avec le -pied. Du bord de ma semelle, je tapotais en réponse: - ---Il n’y a pas, je te l’ai déjà dit, de mèche à vendre. Je ne sais rien, -rien, rien. - ---Entendu et compris! approuva Oppenheimer. - -Et il continua, à l’adresse d’Ed. Morrell: - ---Standing est épatant! - -Comment voulez-vous que je pusse arriver à convaincre le gouverneur -Atherton, puisque Oppenheimer lui-même ne savait qu’admirer ma force -d’âme à garder mon secret? - -Lorsque je dormais, je me mettais aussitôt à rêver. Ces rêves avaient -entre eux une remarquable cohésion. Échafaudés sur une base réelle, ils -se rapportaient toujours à mon ancien métier d’agronome. - -Souvent, il me semblait que je parlais devant une réunion de savants, -assemblés pour m’écouter. Je leur lisais les documents mis en ordre par -moi et qui avaient trait, soit à mes propres recherches, soit à celles -d’autres confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été mon -rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore à mes oreilles. Il me -paraissait voir encore devant mes yeux les dactylographes tapant, sur du -papier blanc, phrases et paragraphes de leur compte rendu. - -Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, sur des centaines -de milles vers le nord et vers le sud, d’immenses terres arables, sous -un climat tempéré, assez semblable à celui de la Californie. La flore et -la faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous mes rêves, -remarquez-le bien, c’était toujours ce même décor au milieu duquel je me -retrouvais. - -D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans une voiture attelée -de chevaux de montagne, parmi des prairies d’alfa, où paissaient des -vaches de Jersey. J’arrivais ainsi à quelque village, perdu près d’un -torrent desséché, et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit -chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais ma -promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient dans mes rêves -la même voiture, le même petit chemin de fer, le même paysage, les mêmes -arbres, les mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et les -mêmes ponts. - -Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais une ferme -modèle, où j’installais une colonie de chèvres d’Angora. Puis, à chaque -rêve nouveau, je suivais les progrès de mon exploitation, selon le temps -écoulé et la saison. - -Oh! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles! Comme elles se -transformaient peu à peu! A mesure que mes chèvres broutaient les -halliers épais, le sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y -tracer. Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, en -se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient atteindre. Alors, -un jour, des hommes arrivaient, pour continuer le défrichement. Ils -abattaient à coups de hache les grands taillis, et les chèvres -continuaient plus outre leur ouvrage. - -Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces squelettes -décharnés de l’ancienne végétation étaient mis en tas et brûlés. Et, au -printemps, lorsqu’une herbe épaisse et verte avait poussé sur le sol -renouvelé, j’arrivais avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur -passage, la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de -riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, de versant en -versant, se poursuivait, toujours plus loin, l’œuvre de colonisation. - -Oh! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais mes belles -récoltes alternées, de froment, d’orge ou de trèfle, mûres pour la -moisson, tandis que mes chèvres allaient toujours, en broutant, vers -l’horizon! - -Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me l’avait conseillé -jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon idée à un homme et à une pensée. - -C’était immanquablement vers Cecil Winwood que convergeaient mes idées. -Vers le faussaire-poète qui, de gaieté de cœur, avait fait tomber sur -moi toute cette calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait -librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le lâchait plus. - -Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot serait trop faible. -Il n’existe pas, dans la langue anglaise, d’expression capable de -traduire ce que j’éprouvais pour lui. Ce que je puis dire seulement, -c’est qu’un désir fou de vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait -le cœur d’une extraordinaire souffrance. - -Durant des heures, j’échafaudais, à son intention, des plans et des -variétés nouvelles de tortures. Celle qui me plaisait davantage était -cette vieille farce qui consiste à lier au corps d’un homme, bien -appliquée contre lui, une gamelle de fer dans laquelle on a -préalablement mis un rat. Le rat n’a d’autre ressource que de se trouer -lentement une issue à travers le corps de l’homme. - -Vive Dieu! comme je me délectais de cette pensée! J’en étais devenu -incroyablement amoureux. Jusqu’au jour où je réfléchis que ce supplice -était trop aimable et trop rapide. Après de longues réflexions, je -jugeai préférable de pratiquer sur Cecil Winwood une autre bonne farce, -bien supérieure, et que les Maures ont, paraît-il, inventée... - -Mais en voilà assez sur ce chapitre, et je me suis promis de n’en pas -dire davantage sur les vengeances que je mijotais envers le gredin, dans -l’affolement de mes souffrances. - - - - -CHAPITRE IX - -VOULOIR MOURIR - - -C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la douleur -corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir le cerveau à tel -point serein qu’il oublie complètement la plainte atroce et le sanglot -des nerfs torturés. J’appris à souffrir passivement, comme sans doute -tous ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole de force. - -Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures de camisole, -j’entendis tapoter. C’était Morrell qui me parlait. - ---Où en es-tu? me demandait-il. Tiens-tu toujours? - -J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps ne fût plus, tout -entier, qu’une masse misérable et meurtrie, je me rendais compte à peine -que j’avais un corps. - -Je frappai, en réponse: - ---Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, s’ils continuent -ainsi. - ---Ne leur donne pas ce plaisir! répliqua Morrell. Il y a pour toi un -moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une -période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes -saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins -poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici -quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant -de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le -rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour -Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard, -lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que -du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il -le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake? - -De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota: - ---N’avale pas ça, Darrell! C’est une couleuvre, et de taille encore... - ---Vas-y, Morrell! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton -histoire. - ---Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas, -plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant -tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu -connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une -question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le -truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause. - -Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai: - ---Explique! Explique-toi! - ---Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui, -vouloir mourir. Tu ne comprends pas? Évidemment. Patience! Tu sais -comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle -autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent -d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple, -et améliore-le. Procède ainsi: mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien -que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes -s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il -faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que -tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est -une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas. -Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton -esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux -orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous -tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la -volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier -orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as -plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans -peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je -sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en -train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta -personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les -genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même -toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau. - -Je demandai: - ---Et qu’arrive-t-il ensuite? - ---Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent -intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta -dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule. -Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les -corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et -trois fois j’ai vu alors que mon «moi» était dehors, sa forme matérielle -gisante sur le sol de mon cachot. - -De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire. - ---Ha! ha! ha! - ---Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit -pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez -faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne. - ---Quand on est mort, c’est pour de bon! riposta Oppenheimer. Les morts -ne reviennent pas à la vie. - ---Mort, je l’ai été trois fois. - ---Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter! - -Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler. - ---N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des -risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on -venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce -corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer. -C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela, -c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie -et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à -abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la -camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des -gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant -toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par -terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle -est la ligne à suivre. Essaye. - ---Et s’il ne revient pas dans son corps? demanda Oppenheimer. - ---Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de son côté. Ni moi -non plus. - -Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne dormait que d’une -oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il menaça Morrell et Oppenheimer -de les signaler dans son rapport, le lendemain matin; ce qui, pour eux, -entraînerait une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile de me -rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la camisole -m’attendait. - -Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence et la nuit, -oubliant ma souffrance tandis que je réfléchissais aux paroles d’Ed. -Morrell. - -Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, et ce qui ne -m’avait donné que des résultats imparfaits, la méthode si différente, -contraire même, d’Ed. Morrell allait-elle me permettre de l’obtenir? -Grâce à elle, allais-je pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus -précise, dans mes «moi» antérieurs? - -Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être tentée. L’homme -de science que j’étais demeurait sceptique. Mais j’eus la volonté de -croire. Je crus. Ce que Morrell affirmait avoir réussi, à trois -reprises, je le réussirais à mon tour. - -Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon cerveau, -était-elle le premier résultat de cette faiblesse physique que Morrell -avait déclarée nécessaire? Il ne me restait plus assez de force pour -être sceptique et nier. Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était -point trompé. - - - - -CHAPITRE X - -UN SOURIRE QUAND MÊME - - -Le lendemain matin, et ce fut ce qui acheva de me décider, le gouverneur -Atherton pénétra dans mon cachot avec des intentions mauvaises, bien -arrêtées. - -Il était flanqué du capitaine Jamie, du docteur Jackson, de -Face-de-Tourte et d’un nommé Al. Hutchins. - -Hutchins purgeait une condamnation de quarante ans et faisait tout pour -être gracié. De tous ses pareils, qui étaient passés hommes de -confiance, il était le mieux en cour. Il était le chef des autres. Et -vous vous rendrez compte que ce n’est pas une méprisable situation, -quand vous saurez qu’à ce métier il se faisait trois mille dollars par -an, de ses tours de bâton. Avec un homme comme lui, possédant un pécule -de dix à douze mille dollars et une promesse de grâce dans sa poche, le -gouverneur Atherton savait, quels que fussent ses ordres, qu’il pouvait -compter être aveuglément obéi. - -Le gouverneur, comme je l’ai dit, entra dans ma cellule avec des -desseins meurtriers. Ils se lisaient sur son visage. Ses actes le -prouvèrent. - ---Examinez-le, ordonna-t-il au docteur Jackson. - -Je dus me déshabiller, et ce misérable avorton m’arracha lui-même la -chemise, incrustée de crasse, que je portais depuis mon arrivée dans ma -cellule d’isolement. Il mit à nu mon pauvre corps dévasté, dont la peau -était ridée comme un vieux parchemin. Partout elle était ravagée de -plaies et de meurtrissures, provenant de mes nombreuses séances dans la -camisole. - -L’examen fut fait pour la forme, avec une impudente hypocrisie. - ---Tiendra-t-il? demanda le gouverneur Atherton. - ---Oui, répondit Jackson. - ---Comment est le cœur? - ---Magnifique! - ---Vous estimez, docteur, qu’il peut supporter impunément dix jours -consécutifs de camisole? - ---Certainement. - -Le gouverneur Atherton eut un ricanement. - ---Eh bien, moi, dit-il, je ne le crois pas. Mais cela ne nous empêchera -pas de tenter l’expérience. A bas, Standing! - -J’obéis, comme toujours, en m’allongeant, la face sur le sol, sur la -toile étendue. Le gouverneur parut ruminer pendant un moment. - ---Enroule-toi dedans! finit-il par ordonner. - -Je m’efforçai d’obéir. Mais telle était ma faiblesse que je ne pus que -me tortiller en vain et que je demeurai aplati. - ---Il faut l’y aider, commenta le docteur Jackson. - -Atherton haussa les épaules. - ---D’aide, dit-il, il n’en aura plus besoin, quand j’aurai fini avec lui. -C’est bon! Prêtez-lui la main. J’ai autre chose à faire que de perdre -mon temps ici. - -Je fus donc lacé, puis roulé sur le dos. Je fixai des yeux, dans cette -position, le gouverneur Atherton, qui était en face de moi. - ---Standing, prononça-t-il lentement, j’ai épuisé avec toi tous les bons -procédés. En voilà assez! Je suis lassé, dégoûté de ton entêtement. Ma -patience est à bout. Le docteur Jackson, ici présent, affirme que tu es -en état de supporter dix jours de camisole. Pèse bien ce que tu risques. -Une dernière fois, je t’offre une chance. Dis-moi où est la dynamite. A -l’instant précis où elle sera entre mes mains, j’ordonnerai qu’on te -tire de cette cellule. Tu seras libre de prendre un bain, de te raser, -et tu recevras des vêtements propres. Tu auras six mois pour te tourner -les pouces, au régime d’excellente nourriture de l’Infirmerie. Après -quoi, tu passeras homme de confiance et seras attaché à la Bibliothèque. -Tu ne peux vraiment pas me demander d’être plus gentil que je ne suis. -En parlant, tu ne vends personne. Tu es le seul à San Quentin qui sache -où est la dynamite. Pas un de tes camarades n’en sera compromis. La -conscience la plus chatouilleuse ne peut s’offusquer de te voir céder. -Il n’y a donc que des avantages à ce que tu parles. Au cas contraire... - -Il y eut un silence, et le gouverneur esquissa un geste significatif. - ---Au cas contraire... Eh bien! tu commenceras sur-le-champ les dix jours -de camisole. - -Cette perspective avait de quoi m’épouvanter. J’étais si débile que -j’étais persuadé, non moins que le gouverneur Atherton, que ces dix -jours équivalaient à un arrêt de mort. - -En cette minute terrible, je me souvins fort à propos du système -Morrell. L’instant, ou jamais, était venu de le mettre en pratique et -d’avoir foi en lui. Je ne baissai pas les yeux et souris au gouverneur -Atherton. Ce sourire était celui d’un croyant, et d’un croyant était la -calme proposition que je lui formulai: - ---Gouverneur! Regardez mon sourire. Si, dans dix jours, lorsque je serai -délacé, vous le trouvez encore sur mes lèvres, consentez-vous à me -donner un paquet de Durham, et deux autres à Morrell et à Oppenheimer? - ---Les voilà bien, ces intellectuels! grogna en sourdine le capitaine -Jamie. Ils se croient supérieurs aux autres hommes et les bravent, dans -leur orgueil. - -Le gouverneur Atherton, qui était colérique de sa nature, éclata. Il -prit ma proposition pour une bravade et clama: - ---Ce que tu viens de dire, Darrell, te vaudra d’être serré d’un cran de -plus! - ---J’ai parlé sérieusement et en toute loyauté, gouverneur Atherton... -répondis-je, sans me départir de mon calme. Vous pouvez commander qu’on -me serre aussi étroitement qu’il vous plaira. Si, dans dix jours, j’ai -encore ce même sourire... consentez-vous à nous donner à nous trois, -moi, Morrell et Oppenheimer, les trois paquets de papier brun? - -Il riposta: - ---Tu sembles bien sûr de toi! - ---La foi la plus complète est entrée dans mon cœur. - ---Tu t’es converti, alors? ricana-t-il. - ---Naturellement... Je prétends simplement qu’il y a plus de vie en moi -que vous ne croyez et que, de cette vie, vous ne sauriez trouver le -terme. Donnez-moi, à votre gré, cent jours de camisole. Après cent -jours, en vous regardant, je sourirai encore. - ---Cent jours... A quoi bon? Après dix, tu auras démissionné de -l’existence, et largement! - ---Si c’est votre pensée, promettez-moi les trois paquets de tabac. Que -risquez-vous? - ---Veux-tu plutôt, et tout de suite, mon poing dans la figure? - ---Si tel est votre bonheur, ne vous gênez pas, répliquai-je, toujours -suave et convaincu. Et tapez fort! Même en marmelade, ma figure saura -vous sourire. Voyons! n’hésitez pas... Acceptez plutôt le pari. - -Il faut qu’un homme soit singulièrement bas et désespéré pour oser rire, -comme je le faisais, en de telles circonstances, à la barbe du -gouverneur. Ou plutôt, il faut qu’il ait une foi bien sincère dans la -réalité de son offre. - -Le capitaine Jamie parut sentir cette foi qui me soulevait tout entier. - ---Je me souviens, dit-il, d’un ancien prisonnier, qui tenait de -semblables propos. C’était un Suédois. Il y a de cela vingt ans et vous -n’étiez pas encore ici, gouverneur. Cet homme en avait tué un autre, -pour vingt-cinq cents[9]. Ce qui lui avait valu d’être condamné à mort. -Il était cuisinier de son métier. Lui aussi avait la foi. Il racontait -qu’un char d’or venait le prendre sur la terre, pour le conduire au -ciel. Et, un beau jour, il s’assit sur le fourneau de la prison qui -était chauffé à blanc, en chantant des cantiques et des «hosanna!» tout -en grillant. On l’en arracha, quand on l’y trouva. Deux jours après, il -mourut à l’infirmerie. Il avait eu la chair brûlée jusqu’aux os. Mais, -jusqu’à son dernier soupir, il affirma n’avoir point senti la chaleur. - - [9] Monnaie qui vaut le centième du dollar américain. - ---Et je vous dis, moi, fulmina Atherton, que nous forcerons Standing à -se dégonfler! - -Je réitérai mon défi: - ---Alors, promettez le tabac! - -En une telle colère était le gouverneur qu’il m’eût prêté à rire, si ma -situation n’avait été aussi tragique. Il avait le visage convulsé, il -serrait les poings, et je vis le moment où il allait tomber sur moi, à -bras raccourcis. - -Il fit un effort sur lui-même et redevint maître de lui. - ---Il suffit, Standing! Tu seras maté. Et, à défaut de tabac, je parie ma -main à couper qu’en dépit de la solidité de ton coffre, tu ne souriras -pas dans dix jours... Allons, mes petits, enroulez-le, et serrez, -jusqu’à ce que vous entendiez craquer ses côtes! Montre-lui, Hutchins, -comme tu opères. - -Je fus effectivement enroulé et lacé comme jamais encore je ne l’avais -été. L’homme de confiance en chef me prouva, sans discussion possible, -son habileté. J’essayai de carotter le plus d’espace réalisable. Mais je -m’étais, depuis si longtemps, dépouillé de presque toute ma chair, mes -muscles étaient réduits à des fibres tellement amorphes, que je fus -incapable de subtiliser grand’chose. Le peu que je me ménageai, je -l’obtins par une sorte de gonflement des jointures, à toutes les -articulations des os de ma charpente. Encore en fus-je subtilement -frustré par Hutchins, qui avait, par sa propre expérience, appris toutes -les ruses de la camisole. - -Ce misérable avait été un homme cependant. Mais on l’avait brisé sur la -roue, et tout son moral s’était éteint en lui. Ses dix à douze mille -dollars et sa liberté en perspective avaient fait de lui l’esclave du -gouverneur. J’ai su, plus tard, qu’il y avait aussi une femme, demeurée -fidèle, et qui l’attendait. Le facteur féminin explique bien des actes -de l’homme, et des plus vilains. - -Ce fut, en réalité, un véritable meurtre, accompli de propos délibéré, -dont Hutchins se rendit, ce matin-là, coupable envers moi. Le pied sur -mon dos, il tirait le lacet, toujours un peu plus, s’arrêtait, puis -tirait encore. Il me semblait que ma charpente allait céder sous cette -compression inusitée, que tous mes organes vitaux allaient s’anéantir. -Je savais que je ne mourrais pas, oui, _je le savais_, et pourtant il me -semblait que la mort était sur moi. La tête me tournait, mon sang -battait à briser mes veines et mes artères, des ongles de mes orteils à -la racine de mes cheveux. - ---C’est assez serré, intervint, bien à contre-cœur, le capitaine Jamie. - ---J’opine de même, déclara le docteur Jackson. Vous serreriez jusqu’à -demain que le résultat sur lui serait le même. Ou il est tabou, ou il -devrait être mort depuis longtemps. - -Le gouverneur Atherton se pencha vers moi. Après maints efforts, il -réussit à insérer son index entre la toile et mon dos. - -Il fronça le sourcil, mit à son tour le pied sur mon corps et tira, de -toutes ses forces, sur le lacet. Mais il ne put gagner quoi que ce soit -en plus. - ---Hutchins, dit-il, je tire mon chapeau devant vous! Vous vous y -connaissez supérieurement. Et maintenant retournez-le, afin que nous -puissions voir sa binette. - -On me roula sur le dos. - -Je fixai des yeux le cercle des mes tortionnaires. Ce que je sais bien, -c’est que si l’on m’avait lacé comme je l’étais, la première fois où je -fus mis en camisole, j’en serais mort en dix minutes. Mais j’étais -entraîné. J’avais derrière moi des milliers d’heures de ce supplice. -Puis j’avais foi dans le système Morrell. - -Goguenard, le gouverneur Atherton persifla: - ---Ris donc, maintenant, damné que tu es! Allons ris un peu! Et commence -par sourire, si tu le peux... - -Mes poumons écrasés haletaient vers un peu d’air. Mon cœur menaçait -d’éclater. Mon cerveau vacillait. Et pourtant un sourire à l’adresse du -gouverneur Atherton se dessina sur mes lèvres. - - - - -CHAPITRE XI - -A TRAVERS LES ÉTOILES - - -La porte claqua, me laissant seul, sur le dos, dans la demi-obscurité de -ma cellule. - -Grâce aux nombreux artifices auxquels je m’étais éduqué dans mes séances -de camisole, je réussis, en me tordant sur place, à avancer, pouce par -pouce, jusqu’à ce que le bord de la semelle de mon soulier droit touchât -un des murs de la cellule. J’en éprouvai une indicible allégresse. Je -n’étais déjà plus tout à fait seul. Je pouvais causer avec Morrell et -Oppenheimer. - -Mais le gouverneur avait sans doute donné aux gardiens des ordres -sévères. Car, bien que j’appelasse Morrell avec l’intention de lui -annoncer que j’allais tenter la fameuse expérience, je n’obtins de lui -aucune réponse. On l’empêcha de me parler. Je ne reçus, quant à moi, que -des injures des gardiens. J’étais dans ma camisole pour dix jours, au -delà de toute menace et de tout châtiment. - -La sérénité de mon esprit, je m’en souviens, était complète à cette -heure. Elle planait sur les souffrances, passivement supportées, de mon -corps. Et cette sérénité n’allait pas sans une exaltation vers le rêve, -qui était à son paroxysme. Je me sentais en excellente forme pour -risquer la grande épreuve. - -Je commençai à concentrer vers elle toutes mes pensées. En dépit des -picotements que, par suite de l’arrêt normal de la circulation, je -sentais dans tout mon corps, et de l’engourdissement qui en résultait, -je dirigeai ma volonté vers l’orteil de mon pied droit. Je voulus qu’il -mourût, qu’il mourût non de lui-même, mais par la seule volonté de moi -qui lui commandais. Ce qui était complètement différent. Et il mourut. - -Ce point acquis, le reste, comme me l’avait dit Morrell, fut aisé. -L’opération fut lente, je le reconnais. Mais, doigt après doigt, les dix -doigts de mes deux pieds cessèrent d’être. Puis, membre par membre, -jointure par jointure, la mort progressive continua. - -Elle monta d’abord des doigts jusqu’au cou-de-pied, puis jusqu’aux -jambes et aux genoux. Telle était la fixité de ma pensée, et sa parfaite -exaltation, que je ne connus même pas la joie de mon succès. Une seule -préoccupation me tenait. J’ordonnais à mon corps de mourir, et il -obéissait. Je m’adonnais à ma tâche avec tout le soin que met un maçon à -empiler ses briques. Et cette tâche, qui m’absorbait tout entier, me -paraissait aussi naturelle que peut sembler la sienne audit maçon. - -Au bout d’une heure, la mort ascendante avait atteint mes hanches, et je -continuais à vouloir qu’elle montât encore. - -Lorsqu’elle atteignit le niveau du cœur, mon être conscient commença à -s’obscurcir et fut pris de vertiges. Craignant qu’il ne s’égarât -complètement, je tournai ma volonté vers mon cerveau, qui s’éclaircit de -nouveau. Puis je recommençai à ordonner de mourir à mes épaules, à mes -bras, à mes mains et aux doigts de mes mains. Ce dernier stage -s’accomplit très rapidement. - -Il n’y avait plus alors de vivant, dans mon corps, que ma tête et une -petite partie de ma poitrine. Le fracas de mon cœur s’était éteint et -les coups de marteau qu’il frappait avaient cessé. Il battait faible, -mais régulier. Si j’avais, en un tel moment, souhaité quelque bonheur, -je l’eusse découvert dans l’arrêt de mes sensations physiques. - -Je me trouvais, moralement, dans un état assez semblable à celui qui est -à cheval sur les frontières de la veille et du sommeil. Il me paraissait -également que mon cerveau se dilatait de façon prodigieuse dans ma boîte -cranienne, qui, elle, ne s’élargissait pas. J’avais par moments, dans -les yeux, des éclats de clarté, pareils à des éclairs. - -Cette dilatation de mon cerveau me rendait fort perplexe. Sa périphérie -me semblait non seulement dépasser le réceptacle de mon crâne, mais -continuer à s’étendre. - -Simultanément, se déployaient autour de moi le temps et l’espace. -J’avais les yeux fermés, et cependant j’avais conscience que les murs de -ma cellule s’étaient reculés, au point qu’elle formait maintenant une -vaste salle. Je songeai, durant une seconde, que si les murs de la -prison avaient fait de même, ils devaient déborder bien au delà de San -Quentin et se prolonger, d’un côté, jusqu’à l’Océan Pacifique, de -l’autre, jusqu’aux Montagnes Rocheuses. - -Je songeai aussi, et cela m’amusa, que si la matière pouvait pénétrer la -matière, les murs de la cellule pouvaient aussi bien pénétrer ceux de la -prison, passer au travers, et que je me trouverais ainsi, -automatiquement, en liberté. - -L’extension du temps n’était pas moins remarquable. Mon cœur ne battait -qu’à intervalles éloignés. La fantaisie me prit, de compter les secondes -entre chacun de ses battements. Je le fis avec sûreté et précision tout -d’abord, et relevai, entre chacun d’eux, jusqu’à cent secondes. Puis il -me parut que ces intervalles s’allongeaient démesurément, si bien que je -me fatiguai de ce calcul. - -Dans ce demi-rêve où j’étais, un problème imprévu vint soudain se poser -devant moi. Morrell m’avait bien dit qu’il avait gagné la liberté de -l’esprit en tuant son corps. Or mon corps était mort presque -entièrement, et j’avais la certitude qu’une dernière concentration de ma -volonté sur les parties encore vivantes achèverait de le faire mourir. -Mais, tel était le problème dont Ed. Morrell ne m’avait plus averti: -après en avoir fini avec mon torse, me fallait-il pousser l’opération -jusqu’à ma tête? Si oui, le divorce ne serait-il pas complet et -inéluctable à jamais, entre Darrell Standing et sa dépouille matérielle? - -Je commençai par la dernière portion de ma poitrine et par le cœur. La -contrainte de ma volonté eut aussitôt sa récompense. Le cœur cessa de -battre. Ou du moins je ne le sentis plus battre. - -Je ne fus plus qu’un pur esprit, une âme, une conscience morale. Appelez -comme vous voudrez cette chose sans nom, ayant son siège dans un cerveau -nébuleux, qui occupait toujours le centre de mon crâne, mais qui -continuait à s’élargir et à s’étendre au delà. - -Ce fut alors qu’un instant arriva où, avec des éclairs de lumière dans -les yeux, je me détachai de la terre et partis. D’un seul bond, je me -trouvai avoir escaladé le toit de la prison, le ciel de Californie, et -je fus parmi les étoiles. - -Je dis bien, les étoiles. Je marchais parmi elles. J’étais un -adolescent, vêtu d’une robe ténue, aux tons frais et délicats, qui -brillait doucement à la froide clarté des étoiles. Cette robe était, à -la fois, une réminiscence de celles qu’en mon enfance j’avais vues aux -écuyères de cirque, et de la conception que l’on m’avait inculquée du -costume des anges. - -Ainsi vêtu, je foulais l’espace interstellaire, électrisé par l’idée que -j’étais parti pour une immense aventure qui, finalement, me découvrirait -tous les aspects du Cosmos céleste et éclaircirait pour moi le mystère -suprême de l’univers. Dans ma main je tenais une longue baguette de -cristal, et j’avais la claire notion intérieure que j’en devais toucher -chaque étoile lorsque je passais devant elle. Et non moins nette était -en moi la certitude que, si je manquais d’en toucher une seule, je -serais précipité soudain dans l’abîme insondable des châtiments -terribles et des peines éternelles. - -Longtemps, je marchai ainsi parmi les étoiles. Quand je dis longtemps, -vous ne devez pas perdre de vue l’énorme extension que subissait le -temps dans mon cerveau. Il me sembla que, durant des siècles, j’errais -dans l’espace, l’œil alerté et ma baguette en main, dont je frappais, -sans en manquer un, tous les astres que je rencontrais sur ma route. - -La voie céleste devenait de plus en plus resplendissante. Et toujours -plus je voyais s’approcher le but enivrant de l’infini savoir. Ma -personnalité propre ne s’était pas oblitérée. - -Je n’ignorais pas que c’était moi, Darrell Standing, qui cheminais parmi -les étoiles, une baguette de cristal dans la main. Et je me rendais -compte aussi que je vivais en plein irréel, que le rêve où je marchais -n’était qu’une orgie risible de mon imagination, semblable aux -extravagances que certaines drogues procurent à ceux des hommes qui en -usent. - -Soudain, tandis que tout allait bien et joyeusement pour moi, -l’extrémité de ma baguette faillit à toucher une étoile. Je compris -aussitôt qu’une catastrophe était proche. J’entendis retentir un coup, -impérieux comme celui du sabot de fer du Destin, et dont l’écho se -répercuta dans tout l’univers stellaire. Et c’était moi que visait ce -coup. - -Alors tout le système astral fit explosion et, vacillant sur sa base, -tomba en flammes. Je sentis une souffrance atroce qui me déchirait. -L’instant d’après, je n’étais plus que Darrell Standing, le condamné à -vie, gisant sur le sol de sa cellule, dans sa camisole de force. - -Un second coup, celui-là frappé par Ed. Morrell, dans la cellule nº 5, -et qui amorçait à mon intention quelque message de sa part, me donna -sans tarder l’explication de ce désastre. - -Plus tard, je demandai à Morrell quelques renseignements -supplémentaires. C’est ainsi que j’appris qu’il avait, une première -fois, profitant d’un moment où le gardien se trouvait à l’extrémité du -corridor, rapidement tapoté ces mots: - ---Standing es-tu là? - -Et maintenant, attention, lecteur! A ce moment, je partais justement -pour mon excursion stellaire, vêtu de ma robe ténue, et, baguette en -main, je courais après le mystère suprême de la Vie. Je ne répondis pas. - -Morrell, une minute après, ne recevant pas de réponse, réitéra sa -question. Ce fut l’horrible rappel à la terre, le coup de sabot du -Destin, la torture atroce et déchirante, et le retour à ma cellule, à -San Quentin. Une minute, pas plus, s’était écoulée entre la première -question d’Ed. Morrell et la seconde. Et moi, j’avais eu l’impression -d’errer pendant des siècles, à travers les étoiles! - -Ce que je te conte ici, lecteur, doit te paraître, j’en suis certain, un -«farrago» singulièrement incohérent, et je te l’accorde[10]. Et pourtant -je ne dis rien qui, pour moi, n’ait été réel, aussi réel que le serpent -que voit siffler vers lui l’homme en proie au _delirium tremens_. - - [10] Un «farrago»: amas de différentes espèces de grains. Au figuré: - mélange confus de choses disparates. - -Toujours est-il que j’étais devenu incapable de reprendre ma course à -travers le ciel. Le tapotement des jointures d’Ed. Morrell me clouait -derechef au monde d’effroi que j’avais fui. - -Je tentai de lui répondre, de lui demander qu’il cessât. Mais je m’étais -à ce point éliminé de mon corps que celui-ci ne m’obéissait plus. Mon -corps gisait mort, sur les dalles de ma cellule, et je n’en occupais -plus que le crâne. En vain je commandai à mon pied de frapper mon -message. Il s’y refusa. Ma raison me disait que j’avais un pied. Et -pourtant, en fait, je n’avais plus de pied. - -Lorsque Morrell eut achevé d’épeler ses questions, voyant que je n’y -répondais point, il y renonça. - -Et je repartis hors de ma prison. - - - - -CHAPITRE XII - -LA CARAVANE VERS L’OUEST - - -La première sensation que j’éprouvai fut celle d’un flot de poussière. -La poussière emplissait mes narines, âcre et sèche. Elle couvrait mes -lèvres, mon visage et mes mains, et j’en avais la constatation la plus -nette à l’extrémité de mes doigts, d’où je la faisais tomber à l’aide de -mon pouce. - -Je me rendis compte ensuite d’un mouvement incessant qui avait lieu -autour de moi. Tout oscillait, en larges embardées. Il y avait des chocs -et des cahots et, sans que j’en fusse étonné, j’entendais grincer des -essieux, des roues gémir dans le sable ou rouler avec fracas sur des -cailloux. En même temps, me parvenaient des voix fatiguées, d’hommes -jurant et pestant après des bêtes fourbues, au pas lent et lourd. - -J’ouvris les yeux, que j’avais fermés pour me protéger de l’inflammation -causée par la poussière; mais l’irritation y revint aussitôt. Les -couvertures grossières sur lesquelles j’étais couché étaient recouvertes -d’une couche épaisse de cette poussière. Celle-ci se tamisait à travers -l’étoffe et les trous de la toile qui formait au-dessus de ma tête un -toit cintré, mobile et balancé, et des myriades d’atomes lumineux -descendaient vers moi, en dansant, à travers l’atmosphère, dans les -rayons du soleil. - -J’étais un enfant, un garçon de huit à neuf ans, et j’étais harassé, -comme la femme au visage poussiéreux et livide, assise à côté de moi, et -qui consolait de son mieux un bébé en larmes, qu’elle tenait dans ses -bras. - -Cette femme était ma mère. L’homme dont j’apercevais les épaules, sur le -siège du chariot qu’il conduisait, à l’extrémité du long tunnel de -toile, était mon père. - -Je me mis à ramper parmi les ballots dont était chargé le chariot, et ma -mère me dit, d’une voix dolente et lasse: - ---Ne peux-tu, Jesse, te tenir un peu tranquille? - -Jesse était mon nom. J’entendis ma mère qui appelait «John» mon père. -J’ignorais mon nom de famille, ne l’ayant pas entendu prononcer. Tout ce -que je savais, c’est que les autres hommes qui faisaient partie de notre -caravane d’émigrants appelaient mon père «capitaine». Il était le chef -et ses ordres étaient suivis par tous. - -Tout en rampant, j’atteignis l’extrémité du tunnel et réussis à aller -m’asseoir sur le siège, près de mon père. - -L’air, imprégné de la poussière que faisaient lever les chariots et les -sabots des animaux qui les tiraient, était suffocant. On eût dit une -brume opaque, un brouillard blafard où le soleil, sur son déclin, -luisait rouge, comme une boule sanglante. - -Tout était uniformément sinistre: le soleil rouge; la lumière ambiante; -le visage contracté de mon père; l’agitation désespérée du bébé dans les -bras de ma mère, qui ne parvenait pas à le calmer; les six chevaux, -attelés au chariot, que mon père n’arrêtait pas de fouailler et qui, -sous la croûte de poussière qui les couvrait, n’avaient plus aucune -couleur. - -Sinistre était le paysage, dont la désolation infinie était une douleur -pour les yeux. A droite et à gauche, s’étendaient des collines basses. -Çà et là, sur leurs pentes, poussaient seules de rares touffes de -broussailles, rabougries et grillées par le soleil. Toute la surface de -ces collines était aride et désertique et, comme le chemin que nous -suivions à leur base, faite de sable et de cailloux, et parsemée de -rochers. - -Partout l’eau était absente et tout signe d’eau faisait défaut. Seuls, -quelques ravins, dont les rochers étaient plus dénudés, racontaient les -anciennes pluies torrentielles qui les avaient lavés. - -Notre chariot était l’unique qui fût attelé de chevaux. Les autres, qui -formaient une longue file, pareille à un grand serpent, et que je -découvrais dans son entier lorsque le chemin décrivait quelque courbe, -étaient tirés par des bœufs. Il fallait trois ou quatre couples de ces -animaux pour mouvoir, avec peine et lenteur, chaque chariot. - -J’avais compté, dans une courbe, le nombre de ceux qui précédaient ou -suivaient le nôtre. Il y en avait quarante, au total, le nôtre compris. -Je recommençais mon décompte, à chaque courbe nouvelle, distraction -d’enfant pour parer à son ennui et, au moment même où nous sommes, je -revoyais les quarante gros véhicules couverts de toile, lourds et -massifs, grossièrement façonnés, qui tanguaient et roulaient, grinçant -et cahotant, sur le sable et les pierres, parmi les buissons de sauge, -l’herbe rare et fanée, et les rochers. - -A droite et à gauche de la caravane, qu’ils encadraient, allaient à -cheval douze à quinze jeunes gens. En travers de leurs selles étaient -posés leurs rifles à longs canons. Chaque fois que l’un d’eux -s’approchait de notre chariot, je pouvais voir distinctement ses traits -tirés et inquiets, pareils à ceux de mon père qui, comme eux, avait un -long rifle à portée de sa main. - -Ces cavaliers tenaient un aiguillon, dont ils se servaient pour piquer -les bœufs attelés qui renâclaient. Une vingtaine, ou plus, de ces -animaux squelettiques et boitant, la tête écorchée par le joug, avaient -été détachés. Ils s’arrêtaient, de temps à autre, pour tondre quelque -touffe d’herbe sèche, et les cavaliers les poussaient également de leurs -aiguillons. Parfois, l’un des bœufs s’arrêtait pour meugler, et ce -meuglement était non moins sinistre que le reste du décor. - -Loin, très loin derrière moi, je me souvenais avoir vécu, petit gamin, -dans un pays plus souriant, au bord d’une rivière, aux berges plantées -d’arbres. Et, tandis que se cahotait le chariot sur la route -interminable et poudreuse, tandis que je me balançais sur le siège, à -côté de mon père, mon esprit retournait en arrière vers cette eau -délectable qui coulait sous les arbres verts. Mais tout cela était loin, -très loin, et il semblait que depuis très longtemps déjà je vivais dans -le chariot. - -Dominant toutes ces impressions, pesait sur moi, comme sur tous mes -compagnons, celle d’aller à la dérive, aveuglément poussé par le Destin. -Nous paraissions tous suivre quelque funéraille. Pas un rire ne -s’élevait. Pas une intonation joyeuse ne venait frapper mon oreille. La -paix et la tranquillité de l’esprit ne marchaient pas avec nous. Toutes -les faces reflétaient tristesse et désespérance. - -Pendant que nous cheminions au rouge soleil couchant, dans la poussière -terne, vainement mes yeux d’enfant fouillaient ceux de mon père, afin -d’y découvrir le moindre message de joie. Ses traits poussiéreux étaient -bourrus et renfrognés, et ne reflétaient qu’anxiété, une immense et -insondable anxiété. - -Un frisson, soudain, parut courir tout le long de la caravane. - -Mon père leva la tête. Moi aussi. Nos chevaux en firent autant, dressant -leurs têtes lasses et courbées. Ils humèrent l’air de leurs naseaux, en -longs reniflements, et se prirent à tirer avec ardeur. Les bœufs -dételés, qui allaient en traînant la patte, partirent au triple galop. -Les pauvres bêtes en devenaient presque risibles, dans leur maladresse -hâtive et dans leur faiblesse. Elles galopaient comme elles pouvaient, -squelettes drapés dans une peau galeuse, et elles firent si bien -qu’elles dépassèrent bientôt le reste de la caravane. Mais cet accès ne -dura pas longtemps. Elles ne purent soutenir leur course et se remirent -à tirer la patte, bien péniblement, avec impatience pourtant, sans plus -se détourner de leur route vers les touffes d’herbes sèches, ni s’y -arrêter. - ---Que se passe-t-il? interrogea ma mère, de l’intérieur du chariot. - ---L’eau est proche, répondit mon père. Nous devons arriver à Nephi. - ---Dieu soit loué! Peut-être, là, nous vendra-t-on un peu de nourriture. - -C’était bien Nephi. Nous y fîmes notre entrée dans la même poussière, -rouge comme du sang, sous le soleil rouge, et dans les grincements et -crissements, dans les heurts et cahots de nos grands chariots. - -Une douzaine d’habitations, simples cabanes éparpillées çà et là, -formaient cette localité. Le paysage était pareil à celui que nous -venions de traverser. Aucun arbre. Rien que des pousses rabougries dans -un désert de sable et de cailloux. Mais on y trouvait, par places, -quelques champs cultivés, en partie clôturés de haies. - -On ne voyait pas d’eau. Rien ne coulait dans le lit desséché de la -rivière. - -Ce lit, pourtant, montrait quelques traces d’humidité. Un peu d’eau y -filtrait par endroits, dans des trous que l’on y avait creusés, et où -les bœufs dételés et les chevaux de selle piétinaient avec délices, y -enfonçant leur museau et leur tête, jusqu’aux yeux. De petits saules -poussaient, maigriots, près de ces trous d’eau. - -L’inquiétude avait, du fond du chariot, amené ma mère jusqu’à nous. Elle -regardait par-dessus nos épaules. Mon père lui montra du doigt un grand -bâtiment, proche de la rivière, et lui dit: - ---Ceci doit être le moulin de Bill Black. - -A ce moment, un des nôtres, qui s’était avancé à la découverte, revint -vers nous sur son cheval. C’était un vieillard avec une chemise en peau -de daim et une longue chevelure nattée, brûlée par le soleil. - -Il parla à mon père, qui donna le signal de la halte, et les chariots de -tête commencèrent à se déployer en cercle. Le terrain plat était -propice, et les quarante chariots, qui avaient l’habitude de cette -manœuvre, l’effectuèrent sans la moindre anicroche. Lorsqu’ils -s’arrêtèrent, ils formaient un cercle complet. - -Alors tout devint, en apparence du moins, confusion et tumulte. Des -chariots, une nuée d’enfants se précipita à terre et, après eux, -émergèrent les femmes qui, toutes, avaient, comme ma mère, le visage -poussiéreux et las. Les enfants devaient être une cinquantaine, ou plus, -les femmes une quarantaine, et elles se mirent à vaquer aussitôt aux -soins du souper. - -Une partie des hommes coupaient, à coups de hache, des broussailles de -sauge que, nous autres enfants, nous portions aux feux qui s’allumaient. -D’autres enlevaient leurs jougs aux bœufs, qui se sauvaient aussitôt -vers les trous d’eau. Après quoi, tous les hommes réunis, partagés en -plusieurs groupes, poussèrent les chariots, afin qu’ils formassent une -rangée parfaite. - -L’avant de tous les véhicules était tourné vers l’intérieur du cercle, -et chacun d’eux était en solide et étroit contact avec son voisin de -droite et de gauche. Les freins puissants furent solidement bloqués et, -par surcroît de précaution, toutes les roues furent reliées entre elles -avec des chaînes. - -Ce manège n’était pas nouveau pour nous autres enfants. Nous savions -qu’il se répétait chaque fois que l’on se trouvait en pays hostile. Un -seul chariot, laissé à son rang, en dehors du cercle, ménageait au -corral une porte d’entrée et de sortie. Le soir, comme nous l’avions vu -faire souvent, avant que le camp ne s’endormît, les bêtes étaient -ramenées à l’intérieur du cercle, et le chariot qui servait de porte -était remis en place, puis enchaîné aux autres. - -Tandis que le camp se montait, mon père, accompagné de plusieurs autres -hommes, dont le vieillard aux longs cheveux nattés, se dirigeait à pied -vers le moulin. Il me souvient que toute la caravane, ceux des hommes -qui demeuraient, les femmes et même les enfants, interrompirent leurs -occupations pour les regarder partir. Tous sentaient que la mission dont -étaient chargés ces ambassadeurs était grave. - -Pendant leur absence, des étrangers survinrent, qui étaient des -habitants du désert de Nephi et qui, ayant pénétré à l’intérieur du -camp, commencèrent à y circuler d’un air hautain. - -Ces visiteurs étaient des blancs comme nous. Mais leur visage austère -était sombre et dur, et ils paraissaient irrités contre nous. De -l’hostilité flottait dans l’air et ils prononcèrent des paroles -mauvaises, calculées visiblement pour irriter la colère de nos jeunes -gens et de nos hommes. Mais un avertissement d’être prudent sortit de la -bouche des femmes, et la consigne passa rapidement que pas un mot ne -devait s’échanger. - -Un des étrangers s’avança vers notre feu, devant lequel ma mère était en -train de cuisiner. Je venais d’arriver avec une brassée de sauge. Je -demeurai immobile, écoutant ce qui allait se dire et regardant fixement -l’intrus, que je haïssais, parce qu’il était dans l’air de haïr, parce -que je savais qu’il n’en était pas un parmi nous qui n’eût en haine ces -hommes à la peau blanche comme la nôtre, qui étaient cause que nous -avions dû établir en rond notre camp. - -L’étranger venu à notre feu avait les yeux bleus, d’un bleu dur et -froid, et perçants. Ses cheveux étaient couleur de sable, sa figure -rasée jusqu’au menton. Au-dessous du menton, couvrant le cou et -remontant en collier jusqu’aux oreilles, était plantée drue une frange -de barbe, striée de gris. - -Ma mère ne le salua pas. Il ne la salua pas davantage. Il se contentait -de rester là et de la dévisager. Puis il s’éclaircit la gorge et dit, -d’une voix railleuse: - ---En cet instant, j’en jurerais, vous voudriez bien vous trouver revenus -aux bords du Missouri! - -Je vis ma mère qui se mordait les lèvres, pour se dominer. - ---Nous sommes, répondit-elle, de l’Arkansas[11]. - - [11] Le Missouri et l’Arkansas sont deux affluents du Mississipi, un - des plus grands fleuves des États-Unis et qui, coulant du nord au - sud, va se jeter dans le golfe du Mexique. Ils ont donné chacun leur - nom à deux États, séparés tous deux, par les Montagnes Rocheuses, de - l’État d’Utah et du Lac Salé, où se rencontrent les principales - colonies de Mormons. Au delà, vers le Pacifique, se trouve la - Californie, but des émigrants en question, comme nous le verrons - tout à l’heure. - -Il reprit: - ---Si vous avez répudié le pays qui vous a vus naître, c’est apparemment -que vous avez eu pour le faire de bonnes raisons, vous qui avez chassé -des rives du Missouri le peuple élu du Seigneur? - -Ma mère ne répondit pas. - -Après avoir attendu pendant un instant sa réponse, il continua: - ---De bonnes raisons, oui, certes, puisque maintenant vous venez gémir et -mendier du pain près de ceux que vous avez persécutés. - -Tout enfant que j’étais, je connaissais déjà la colère, le courroux -atavique et rouge, toujours irrésistible et indomptable, que j’étais -incapable de contenir. Ce fut moi qui répondis en criant, d’une voix -sifflante: - ---Vous mentez! Nous ne sommes pas du Missouri et nous ne gémissons pas. -Non, nous ne sommes pas des mendiants! Nous avons de quoi payer. - ---Tais-toi, Jesse! intervint ma mère, en posant vivement, et bien à -contre-cœur, sa main sur ma bouche. - -Puis, se tournant vers l’étranger: - ---Éloignez-vous, dit-elle, et laissez cet enfant tranquille! - -Trop promptement cette fois pour que ma mère pût m’en empêcher, m’étant -dégagé de sa main qui me bâillonnait, je m’éloignai d’elle, en -cabriolant autour du feu, et je m’exclamai, tout en sanglotant: - ---Je vous enverrai du plomb plein le corps, à coups de fusil, damné -Mormon! - -L’étranger ne parut pas le moins du monde démonté par ma colère et mes -cris. Alors que je ne le quittais pas des yeux, prêt à une attaque -violente et terrible de sa part, il m’examinait, silencieux, avec la -plus profonde gravité. - -Il se décida enfin à parler, sur un ton solennel et en hochant la tête, -comme un juge dans un tribunal: - ---Tels pères, tels fils! Les générations nouvelles ne valent pas mieux -que les anciennes. Toute la race est dégénérée et damnée! Il n’y a pas -pour elle de rédemption possible, pas d’expiation suffisante. Le sang -même du Christ serait impuissant à laver ses iniquités. - -Quant à moi, je ne sus que crier dans mes sanglots: - ---Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon! - -Et je continuai à maudire l’intrus, en sautant autour du feu, devant la -main menaçante de ma mère, jusqu’à ce qu’il se fût éloigné à grands pas. - -Lorsque mon père revint avec ceux qui l’avaient accompagné, le travail -du camp avait pris fin. Tout le monde se pressa, anxieux, autour de lui. - -Il hocha la tête, d’un air qui ne présageait rien de bon. - ---Ils ne veulent rien vendre? interrogea une femme. - -Il secoua la tête à nouveau et ne répondit pas. - -Un des hommes éleva la voix. Il était âgé de trente ans. C’était un -géant, aux favoris blonds et aux yeux bleus, et il s’était frayé un -chemin au milieu de la foule. - ---Ils affirment, déclara-t-il, avoir de la farine et des provisions de -bouche pour trois ans. Jusqu’ici ils avaient toujours vendu aux -émigrants. Et maintenant ils refusent. Non pas à nous personnellement, -mais d’une façon générale. Ils ont, paraît-il, des démêlés avec le -gouvernement, et c’est leur façon de traduire leur mécontentement. Nous -payons les pots cassés. Ce n’est pas juste, capitaine! Non, ce n’est pas -juste, car nous avons des femmes et des enfants à nourrir. La Californie -est encore loin! Nous n’y serons pas avant plusieurs mois, car voici -l’hiver qui approche. Et il n’y a plus que du désert devant nous. -Comment l’affronter, si nous n’avons pas de vivres? - -Il s’interrompit un moment, puis reprit, en s’adressant à la foule: - ---Vous ne savez pas, j’imagine, ce qu’est le désert? Le pays où nous -sommes n’est pas le désert. C’est moi qui vous le dis, c’est ici le -paradis, et tout ce qu’il y a de mieux en pâturages, en miel et en lait, -en comparaison de ce qu’il nous faut affronter! - -Il se retourna vers mon père. - ---Capitaine, je le répète, il nous faut à toute force obtenir de la -farine. S’ils ne veulent pas nous en vendre, alors nous n’avons qu’à -nous lever tous et à aller la prendre! - -Bien des hommes et bien des femmes poussèrent des cris d’approbation. -Mon père étendit sa main au-dessus d’eux et les fit taire. - ---Je suis, dit-il, entièrement d’accord avec vous, Hamilton... - -Les cris reprirent de plus belle et lui coupèrent la parole. Il étendit -sa main à nouveau. - ---... Sauf sur un point! continua-t-il. Un point qui a son importance... -Brigham Young a déclaré par tout le pays la loi martiale. Et Brigham -Young dispose d’une armée. Nous pouvons, certes, effacer Nephi de la -surface du monde, en moins de temps que n’en prend un agneau pour remuer -la queue, et nous emparer de toutes les provisions que nous sommes -capables d’emporter! Mais nous n’irons pas loin avec notre butin. Les -Saints de Brigham et leur chef s’abattront sur nous et, avant que -l’agneau n’ait une seconde fois remué sa queue, nous serons, à notre -tour, anéantis. Vous savez cela, Hamilton, aussi bien que moi. Tout le -monde le sait ici. - -Chacun, en effet, était de son avis. Il n’apprenait rien à personne. Ses -compagnons, dans le trouble de la situation présente et dans le -désespoir de leur détresse, l’avaient seulement oublié. - -Mon père reprit: - ---Nul plus promptement que moi ne combattra pour ce qui est sage et -juste. Ce n’est pas le cas actuellement. Nous ne pouvons pas nous offrir -le luxe d’une inutile bataille. Nous n’avons pas pour nous une seule -chance. Notre devoir est de songer, camarades, à ne pas exposer à un -péril inutile nos femmes et nos enfants. Nous devons demeurer calmes à -tout prix et supporter sans rien dire toutes les vilenies accumulées -contre nous. - ---Mais qu’allons-nous devenir, en ce cas, avec le désert qui est proche? -cria une femme qui donnait le sein à un bébé. - ---Il y a plusieurs autres colonies de blancs avant le désert, répondit -mon père. Fillmore est à soixante milles vers le sud. Puis vient Corn -Cruk et encore, à quarante milles au delà, Beaver. Puis, enfin, Parowan. -Alors vingt milles seulement nous sépareront de Cedar City. Plus nous -nous éloignerons du Lac Salé, et plus nous aurons chance qu’on nous -vende des vivres. - -La femme insista. - ---Et si l’on refuse partout! - ---Alors nous serons quittes des Mormons. Cedar City est leur dernier -établissement. Nous n’avons qu’une seule chose à faire, poursuivre notre -route et remercier notre bonne étoile quand nous ne les verrons plus. A -deux jours d’ici se trouvent de bons pâturages et de l’eau. Cette région -s’appelle les Prairies-des-Montagnes. C’est un territoire qui -n’appartient à personne, où personne ne vit. C’est là que nous devons -nous diriger tout d’abord. Là nous ferons se reposer et se rassasier nos -animaux, avant d’attaquer le désert. Peut-être trouverons-nous quelque -gibier à tirer. Au pis aller, nous cheminerons ensuite, comme nous -l’avons fait jusqu’ici, aussi longtemps qu’il nous sera possible. Puis, -s’il le faut, nous abandonnerons nos chariots et, après avoir empaqueté -sur nos bêtes tout ce qu’ils contiennent, nous effectuerons à pied les -dernières étapes. Nous pourrons, en cours de route, si c’est nécessaire, -manger nos animaux. Mieux vaut encore arriver en Californie sans une -guenille sur nos dos que de laisser ici notre carcasse. Et c’est le sort -qui nous attend si nous déchaînons une querelle. - -Mon père réitéra, à plusieurs reprises, ses exhortations à éviter toute -violence en paroles et en actes, et le meeting improvisé se disloqua. - -Cette nuit-là, je fus plus long que de coutume à m’endormir. Ma rage -contre le Mormon avait à ce point excité mon cerveau que celui-ci me -tintait encore lorsque après une dernière ronde mon père rampa à son -tour dans le chariot. - -Mes parents me croyaient endormi. Il n’en était rien et j’entendis ma -mère qui demandait à mon père s’il croyait que les Mormons nous -permettraient de quitter en paix leur territoire. Il lui répondit, tout -en tirant ses bottes, qu’il avait pleine confiance et que certainement -les Mormons nous laisseraient passer en paix si personne de la caravane -ne leur cherchait noise. - -Il se retourna et, à la lueur d’une petite chandelle de suif, j’aperçus -son visage dont l’expression démentait ses paroles rassurantes. - -C’est sous cette pénible impression que je m’endormis enfin, opprimé par -la pensée du danger suspendu sur nos têtes, rêvant de Brigham Young qui, -dans mon imagination d’enfant, prenait des proportions colossales et -ressemblait à un vrai Diable, effroyable et méchant, avec des cornes, -une queue et cætera. - - - - -CHAPITRE XIII - -LA GRANDE TRAHISON DES MORMONS - - -Lorsque je me réveillai, j’étais dans mon cachot, en proie à la -coutumière torture de la camisole de force. Autour de moi les quatre -personnages habituels: le gouverneur Atherton, le capitaine Jamie, le -docteur Jackson et Hutchins. - -Je grimaçai mon sourire volontaire et luttai de toutes mes forces pour -ne point perdre le contrôle de moi-même, sous l’atroce douleur de la -circulation vitale qui reprenait. - -Je bus l’eau qu’ils me tendaient, refusai le pain que l’on m’offrait et -ne répondis pas aux questions qui m’étaient posées. - -J’avais refermé les yeux et m’efforçais de m’en retourner à Nephi, dans -le cercle des chariots enchaînés. Mais, tant que furent présents mes -visiteurs, et tant qu’ils parlèrent, je ne pus m’échapper de ma cellule. - -Malgré moi, je saisissais quelques bribes de leur conversation. - ---Absolument comme hier, disait le docteur Jackson. Rien n’est changé -d’une façon ou d’une autre. - ---Alors il peut continuer à la supporter? demandait le gouverneur -Atherton. - ---Sans hésitation. Il passera les prochaines vingt-quatre heures aussi -aisément que les dernières. Il a, je vous le dis, le cerveau brûlé, -complètement brûlé. Si je ne savais pas que c’est impossible, je dirais -qu’il a absorbé un stupéfiant. - -Le gouverneur riposta facétieusement: - ---La drogue dont il use, je la connais! C’est sa seule volonté. Je -parierais, s’il avait décrété de le vouloir, qu’il marcherait pieds nus, -sur des pierres chauffées à blanc, comme font les prêtres canaques, dans -les Mers du Sud. - ---Il se paie notre tête, déclara, d’un jugement plus posé, le docteur -Jackson. - ---Mais il refuse cependant toute nourriture! protesta le capitaine -Jamie. - -Le docteur Jackson haussa les épaules. - ---Bah! Il pourrait, à son gré, jeûner pendant quarante jours, et cela -sans qu’il éprouvât aucun mal. - -J’approuvai le docteur Jackson: - ---Oui, pendant quarante jours et quarante nuits! Veuillez, je vous prie, -resserrer encore un peu la camisole, et sortir ensuite tous d’ici. - -L’homme de confiance en chef tenta d’insinuer son doigt dans les lacets. - ---Quand on tirerait dessus avec un treuil, on ne pourrait, affirma-t-il, -obtenir un quart de pouce en sus. - ---As-tu, Standing, quelque réclamation à formuler? demanda le gouverneur -Atherton. - -Je répondis: - ---Oui. - ---Laquelle? - ---Tout d’abord, je me plains que la camisole soit abominablement lâche. -Hutchins est une vraie bourrique. Il pourrait gagner un pouce entier, -s’il le voulait. - ---De quoi te plains-tu encore? - ---Que vous ayez tous été conçus par le Diable! - -Le capitaine Jamie et le docteur Jackson esquissèrent un ricanement. -Puis Atherton ouvrit la marche, en grognant, et le quatuor se défila. - -Demeuré seul, j’eus hâte de rentrer dans le noir et de repartir pour -Nephi. J’étais furieusement désireux de connaître quel dénouement -attendait la fatale dérive de nos quarante chariots, à travers une terre -hostile et désolée. - -Un mot encore avant de reprendre mon récit. Dans tous mes voyages à -travers mes vies antérieures, je n’ai jamais pu en diriger aucun vers un -but déterminé. Ces reviviscences se sont toujours produites hors de -l’influence précise de ma volonté. Une vingtaine de fois, j’ai réincarné -le petit Jesse. Il m’est arrivé, après coup, de reprendre son existence, -alors qu’il était tout enfant dans l’Arkansas. - -Pour plus de clarté, en ce cas comme pour les autres, j’ai réuni en -faisceau toutes les phases de ces successives résurrections du passé. - -Longtemps avant l’aurore, le camp de Nephi fut en grand remue-ménage. Le -bétail avait été sorti de l’enceinte, pour être conduit à boire et à -paître. Les hommes déchaînaient les roues et tiraient les chariots pour -les dégager les uns des autres, afin que les bœufs de trait y fussent -ensuite commodément attelés. - -Les femmes cuisaient quarante déjeuners, sur quarante feux. Les enfants, -dans le froid de l’aube, se groupaient autour de la flamme, en faisant -place, ici et là, aux hommes de la dernière relève de la garde de nuit, -qui attendaient le café, les yeux lourds de sommeil. - -Les préparatifs du départ sont longs, pour une caravane aussi importante -que l’était la nôtre. Aussi le soleil était-il levé depuis une heure -déjà, et sa chaleur commençait-elle à devenir intense, lorsque nous -roulâmes hors de Nephi et poursuivîmes notre chemin à travers le Désert -sablonneux et pierreux. - -Pas un habitant du lieu ne nous regarda partir. Ils préférèrent tous -demeurer enfermés chez eux. En sorte que notre départ en parut aussi -sinistre que l’avait été notre arrivée, au déclin du jour précédent. - -A nouveau se succédèrent les heures interminables, sous le soleil de -plomb et la poussière qui nous mordait les yeux, sur cette terre maudite -aux rares broussailles de sauge. Nous ne rencontrâmes, de toute la -journée, aucune habitation humaine, ni bétail, ni trace de culture, ni -signe quelconque de vie. A la nuit tombante, nous fîmes halte comme la -veille et formâmes notre cercle de chariots près d’un ruisseau tari, où -nous recommençâmes à creuser dans le sable de nombreux trous, qui -lentement s’emplirent du suintement de l’eau. - -Plusieurs fois se renouvelèrent de semblables étapes, suivies de -pareilles haltes, où toujours les chariots enchaînés formaient le cercle -pour la nuit. Ce voyage paraissait à mon esprit d’enfant fastidieux au -delà de tout. Et toujours se poursuivait et se marquait davantage cette -même impression, que le sort nous poussait, implacable et fatidique, -suspendant sur nos têtes ses périls inconnus. - -Nous couvrions en moyenne quinze milles par jour. Je le savais parce que -mon père avait dit qu’il y avait soixante milles jusqu’à Fillmore, la -colonie prochaine de Mormons. Ce qui se traduisait par quatre jours de -voyage. - -A Fillmore les habitants nous furent hostiles, comme ils l’avaient été -partout depuis le Lac Salé. Ils se moquaient de nous, tandis que nous -tentions de parlementer pour acheter des vivres. Ils nous insultaient -copieusement, en nous traitant de «Missouriens». - -Lorsque nous fîmes notre entrée dans cette localité, nous remarquâmes, -attachés devant la plus importante de la douzaine de maisons qui -formaient la colonie, deux chevaux de selle, tout poussiéreux et striés -de sueur, qui paraissaient fourbus. - -Le vieillard aux longs cheveux cuits par le soleil, à la chemise de peau -de daim, qui semblait servir à mon père de lieutenant et de factotum, et -qui, sur sa haridelle, marchait à côté de notre chariot, désigna, d’un -coup sec de sa tête, les deux chevaux. - ---Ils ne ménagent pas, capitaine, la viande de cheval... murmura-t-il à -voix basse. Dans quel but crèvent-ils ainsi leurs bêtes? Oui, dans quel -but, si ce n’est à notre intention? - -Mon père avait déjà remarqué l’état pitoyable des deux bêtes, qui -n’avait pas échappé non plus à mes yeux d’enfant. Je vis un sombre -éclair passer dans le regard de mon père, ses lèvres se pincer, et sa -face poussiéreuse crisper ses lignes, pendant un instant. Comme deux et -deux font quatre, je savais dès lors que les deux chevaux fourbus -étaient, dans notre situation déjà angoissante, une nouvelle note -sinistre. - ---Je crois, en effet, Laban, se contenta-t-il de dire, qu’ils nous -surveillent. - -Mon père, accompagné de Laban et de plusieurs autres membres de notre -caravane, se rendit ensuite au Moulin de Fillmore, afin de tenter, comme -à Nephi, d’acheter de la farine. Désobéissant à ma mère et curieux -d’observer de près nos ennemis, je les suivis sans être aperçu. - -Quatre ou cinq hommes se tenaient en groupe auprès du meunier, pendant -l’entrevue. L’un de ces hommes, que nous devions, pour notre malheur, -retrouver par la suite, était grand, large d’épaules, et pouvait aller -vers la soixantaine. Il donnait une impression de vigueur, de force -physique et morale, peu commune. - -Contrairement aux gens que nous avions l’habitude de rencontrer dans -cette région, il avait le visage entièrement rasé. Mais il ne s’était -pas fait la barbe depuis plusieurs jours et les poils, qui en pointaient -drus, étaient gris. - -Sa bouche était largement fendue et il serrait ses lèvres l’une contre -l’autre, comme les gens qui ont perdu leurs dents de devant. Il avait un -gros nez, épais et massif. L’ensemble de sa figure était large et carré, -avec les os des joues très saillants et des bajoues qui pendaient -lourdement, à droite et à gauche de la bouche. Dominant le tout, le -front était intelligent et vaste, et les yeux, plutôt petits, assez -écartés, l’un de l’autre, étaient du bleu le plus pur que j’eusse encore -vu. - -L’entretien fut, une fois de plus, négatif et nous nous en retournâmes -au camp les mains vides. Chemin faisant, Laban dit à mon père: - ---Avez-vous vu cet homme à la face glabre? - -Mon père acquiesça de la tête. - ---Eh bien, reprit Laban, c’est Lee. Je l’avais déjà rencontré au Lac -Salé. C’est un fieffé coquin. Il possède dix-neuf femmes et cinquante -enfants, dit-on partout. Il est fanatique de sa religion. Pour quelle -raison nous suit-il, ainsi, à travers ce pays abandonné de Dieu? - -Notre marche, éternelle et fatidique, reprit le lendemain. Partout où -l’eau et le sol un peu plus fertile le permettaient, s’échelonnaient de -petites colonies, séparées l’une de l’autre par des distances qui -variaient de vingt à cinquante milles. Entre elles s’étendait l’aride et -sec Désert, de sable et de cailloux. - -A chacune de ces colonies, nous réclamions paisiblement des vivres. -Régulièrement, on nous les refusait, en nous demandant durement quels -étaient ceux d’entre nous qui avaient vendu de la nourriture aux élus du -peuple de Dieu, quand ils avaient été chassés du Missouri. Il était -totalement inutile de notre part de leur expliquer que nous étions de -l’Arkansas et non du Missouri. Telle était cependant la vérité, mais ils -s’obstinaient à prétendre le contraire. - -A Beaver[12], à cinq jours de voyage au sud de Fillmore, nous revîmes -Lee. Et nous retrouvâmes des chevaux fourbus attachés devant les -maisons. - - [12] _Beaver_ ou Castor. - -Cedar City[13] fut notre dernière halte en pays mormon. Laban qui, sur -son cheval, était allé à la découverte s’en revint faire son rapport à -mon père. Les nouvelles étaient inquiétantes. - - [13] Cité-du-Cèdre. - ---J’ai vu, dit-il, Lee s’enfuir à toute allure, lorsque je suis apparu. -Capitaine, il y a, à Cedar City, plus d’hommes et de chevaux que de -place pour eux dans la petite ville. - -Nous eûmes peu d’ennuis, cependant. On nous refusa bien de nous vendre -toute espèce de marchandise. Mais on nous laissa tranquilles. Les femmes -et les enfants demeurèrent dans les maisons, et si quelques-uns des -hommes se montrèrent à proximité de notre camp, ils n’y pénétrèrent pas, -comme il était advenu ailleurs, pour nous invectiver. - -C’est à Cedar City que mourut le bébé des Wainwright. Mrs. Wainwright, -il m’en souvient, vint trouver Laban et, en pleurant, le supplia de -tenter de lui procurer un peu de lait de vache. - ---Ainsi, dit-elle, l’enfant sera peut-être sauvé. Du lait, ils en ont. -J’ai aperçu des jeunes vaches, de mes propres yeux. Vas-y, Laban, je -t’en prie! Il n’y a aucun inconvénient à essayer. Au pis aller, ils -refuseront. Mais ils n’oseront certainement pas. Dis-leur que c’est pour -un bébé, un faible et innocent bébé. Les femmes mormons ont des cœurs de -mères. Elles ne sauraient refuser une tasse de lait à un enfant. - -Laban fit la tentative. Mais, comme ensuite il le raconta à mon père, il -ne put arriver à joindre les femmes mormons. Il ne vit que les hommes, -qui l’envoyèrent promener. - -Cedar City était le premier poste avancé des Mormons. Ensuite s’étendait -le Désert immense et, au delà, la terre rêvée, la terre heureuse et -mythique de la Californie. - -Nos chariots se mirent en route de bonne heure, le lendemain matin, moi -étant assis à côté de mon père, sur le siège du conducteur. A peine -sortions-nous de Cedar City que je vis Laban, qui cheminait à côté de -notre chariot, arrêter son cheval, lui faire exécuter plusieurs tours -sur lui-même et, se dressant sur ses étriers, montrer à mon père, avec -une mimique appropriée, une petite tombe fraîchement recouverte. C’était -celle du bébé Wainwright, que ses parents étaient venus, dans la nuit, -ensevelir là. Et ce n’était pas la première que nous avions semée sur -notre passage, depuis que nous avions franchi les montagnes. - -Ce Laban était un homme vraiment sinistre, avec sa maigreur, son long -profil aux joues creuses, ses cheveux nattés et roussis par le soleil, -qui retombaient plus bas que ses épaules, sur sa chemise en peau de -daim. Un mélange de haine, de rage et de désespoir tordait sa face, -tandis que, d’une main, il étreignait son long rifle et la bride de son -cheval, et qu’il secouait son autre poing vers Cedar City, qui allait -bientôt disparaître derrière la petite colline que nous achevions de -gravir. - -De toutes ses forces, il cria: - ---Maudits! Soyez maudits de Dieu, vous, vos enfants nés, et ceux qui -sont à naître! Puisse la sécheresse anéantir vos récoltes! Puissiez-vous -n’avoir, pour vous nourrir, que du sable assaisonné avec du venin de -serpents à sonnettes! Puisse l’eau fraîche de vos sources se transformer -en amer et brûlant alcali! Puisse... - -Je n’entendis pas la suite. Les paroles de Laban furent étouffées par le -bruit de nos chariots. Mais je le vis qui, les épaules dressées, -brandissant toujours son poing, continuait à jeter sa malédiction. - -Toute la caravane pensait comme lui et il avait interprété le sentiment -général. Toutes les femmes, en passant devant la petite tombe, se -penchaient hors des chariots, brandissant aussi leurs bras décharnés, -secouant leurs poings osseux et déformés par le travail, et crachant -leur haine aux Mormons. Un homme qui allait à pied, et avait la charge -d’aiguillonner les bœufs du chariot qui suivait le nôtre, agita son -aiguillon vers Cedar City, en éclatant de rire. Et ce rire était plus -lugubre encore que toutes les clameurs de haine. - -Tandis que la caravane continuait à rouler, je demeurai longtemps à -regarder en arrière, vers Laban, toujours debout sur ses étriers, devant -la tombe du bébé. Sinistre, oui sinistre était-il avec ses longs -cheveux, ses mocassins et ses guêtres effrangées. Sa chemise de peau de -daim était si vieille, et si battue par le temps, qu’elle s’effilochait -en filaments guenilleux, ceux-ci remplaçant les belles franges dont -jadis elle était ornée. Laban tout entier avait l’air d’un drapeau -déchiré, dont flottaient les lambeaux. - -Mais ce qui, surtout, attirait mes regards d’enfant, c’était, à sa -ceinture, des touffes crasseuses de cheveux, qui pendillaient. Lorsqu’il -pleuvait, elles devenaient d’un noir brillant. Je savais que c’étaient -autant de scalps d’Indiens et la vue m’en faisait toujours frémir. - ---Ça lui fait du bien d’épancher sa bile! monologuait à haute voix mon -père. Voilà longtemps que je m’attendais à la voir éclater. - -Je hasardai: - ---Je souhaiterais qu’il retourne sur ses pas et qu’il nous rapporte une -couple de scalps, pris aux méchants que nous venons de quitter! - -Mon père me regarda et, avec un sourire sardonique: - ---Eh! fils, tu n’aimes pas les Mormons? - -Je secouai la tête avec énergie et je sentis se gonfler en moi une haine -furibonde, qui me coupait la voix. Je répondis, au bout d’un instant: - ---Oh! mon père! Quand je serai grand, j’irai leur faire la chasse avec -un fusil! - -De l’intérieur de la voiture, ma mère intervint. - ---Toi, Jesse, dit-elle, veux-tu bien te taire! Et tout de suite! - -Et, s’adressant à mon père: - ---Tu devrais avoir honte de laisser l’enfant parler ainsi! - -Deux journées de voyage nous amenèrent dans une région dénommée les -«Prairies-des-Montagnes» et là, pour la première fois depuis que nous -traversions et avions quitté le pays des Mormons, nous campâmes sans -former aussi étroitement le cercle de nos chariots. Ils furent poussés -en rond, tant bien que mal, avec beaucoup de brèches et sans que les -roues fussent enchaînées. Nous nous préparâmes à séjourner une semaine -en cet endroit. - -Il fallait à notre bétail un sérieux repos, avant de lui faire affronter -le vrai Désert, au seuil duquel nous nous trouvions. Les mêmes basses -collines de sable et de cailloux nous entouraient, mais elles étaient -ici plus abondamment couvertes des mêmes broussailles. Sur le sable -poussait de l’herbe. A une centaine de pieds du campement coulait une -petite source, suffisante à peu près pour les besoins des gens. Plus -loin, dans un bas-fond, d’autres sources sortaient du flanc des -collines, et c’était à celles-là que le bétail s’abreuverait. - -Nous avions campé tôt dans la journée et, notre séjour devant se -prolonger plus que de coutume, les femmes procédèrent à une inspection -générale du linge sale, qu’elles projetaient de se mettre à laver, dès -le lendemain. - -Les hommes, pour leur part, ne demeurèrent pas non plus inactifs. Les -uns entreprirent sur-le-champ de raccommoder les harnais. D’autres, de -réparer les châssis des chariots et leurs armatures de fer. Il y eut, -jusqu’à la nuit, beaucoup de fer rougi au feu, beaucoup de coups de -marteaux, beaucoup d’écrous et de boulons resserrés. - -Étant allé vers Laban, je le trouvai assis par terre, les jambes -croisées, à l’ombre d’un chariot. Il était occupé à se coudre une paire -de mocassins et tirait l’aiguille, sans relâche. Il était le seul homme -de notre caravane qui portât des mocassins de peau de daim et, tandis -que je rappelle aujourd’hui mes souvenirs, je n’ai pas l’impression -qu’il faisait partie de notre troupe lorsque nous quittâmes l’Arkansas. -D’où venait-il? Je l’ignore. Il n’avait non plus ni femme ni famille, ni -chariot qui lui appartînt. Il ne possédait rien que son cheval et son -fusil, les vêtements qu’il portait, et ses deux couvertures où il -s’enroulait le soir, et qui étaient serrées, le jour, dans un des -chariots qui s’en chargeait. - -Le matin suivant, advint le grand désastre. - -Après deux jours de voyage au delà des Mormons, persuadés qu’il ne se -trouvait pas d’Indiens, nous avions, comme je l’ai dit, négligé de -former le cercle complet de nos chariots, et nous avions abandonné le -bétail à paître en liberté, sans personne pour le garder. - -Mon réveil fut pareil à un cauchemar imprévu. Ce fut comme un coup de -trompette soudain, qui me fit sursauter et me laissa stupide, quelques -instants durant. - -Je demeurai là, comme hébété, identifiant, à mesure que je sortais de ma -torpeur, les bruits variés, qui concouraient à former dans leur ensemble -un vacarme effroyable: explosions, proches et éloignées, des fusils; -cris et injures des hommes; clameurs aiguës des femmes et braillements -des enfants. Bientôt je démêlai le bruit sourd et le crissement des -balles, qui venaient frapper le fer des roues et la caisse des chariots. - -Je compris que ceux qui tiraient sur nous visaient trop bas. - -Je voulus me lever. Mais aussitôt ma mère, qui était en train de -s’habiller, me força, sous la pression de sa main, à me recoucher de -tout mon long. Mon père était déjà levé et, descendu du chariot, -examinait la situation. - -Il fit tout à coup irruption près de nous, en criant: - ---Dehors, tous, vite! A terre! - -Sans perdre de temps, il m’empoigna rudement de la main, comme avec un -harpon, et me jeta, plus qu’il ne me poussa, vers l’extrémité du chariot -d’où je sautai sur le sol. - -J’y étais à peine que mon père, ma mère et le bébé dégringolaient, -pêle-mêle, à ma suite. - ---Creuse, Jesse! me cria mon père. Fais comme moi! - -A son imitation, je me creusai un trou dans le sable, derrière l’abri -d’une des roues du chariot. Nous grattions des mains, avec une hâte -sauvage, et ma mère agissait de même. - ---Dépêche-toi! me criait mon père. Fais ton trou, Jesse, le plus profond -que tu pourras! - -Puis il se redressa et s’éloigna, dans le jour grisâtre de l’aube, et je -le vis qui courait, en clamant des ordres: - ---Couchez-vous! Abritez-vous derrière les roues de vos chariots! Creusez -des tranchées dans le sable! Que ceux qui ont femmes et enfants les -fassent sortir des voitures! Cessez le feu! Tenez prêts vos fusils et -préparez-vous à soutenir l’assaut, s’il nous est donné! Les célibataires -doivent me rejoindre, moi et Laban! Ne vous levez pas... Avancez en -rampant! - -Mais l’assaut ne se produisit pas. Pendant un quart d’heure, le feu de -nos ennemis continua, plus ou moins régulier ou nourri. Nous en -souffrîmes surtout aux premiers moments de notre surprise, lorsque les -balles vinrent atteindre ceux de nos hommes qui, déjà levés, -construisaient et allumaient les feux, dont la lueur les éclairait. - -Les Indiens, car c’était d’Indiens qu’il s’agissait, ainsi que Laban -nous l’apprit, n’avaient pas osé s’approcher et c’était à bonne distance -qu’allongés sur le sol ils tiraient sur nous. On commençait à les -distinguer nettement, dans l’aube grandissante, et je vis que mon père, -qui se tenait à quelque distance de la tranchée où ma mère et moi étions -couchés, préparait une contre-attaque. - -Je l’entendis qui criait: - ---Feu! Tous ensemble! - -A droite, à gauche, au centre, une salve de coups de fusil, éclata chez -les nôtres. Je fis, du sable, émerger ma tête légèrement, et je pus -constater que plus d’un Indien avait été touché. Le feu avait aussitôt -cessé et, dans la fumée qui se dissipait, je vis nos ennemis qui -détalaient, en traînant après eux leurs morts et leurs blessés. - -Nous profitâmes de ce répit pour nous mettre tous à l’œuvre, sans -tarder. Les chariots furent poussés, resserrés et enchaînés, les timons -à l’intérieur du cercle. Les femmes même, les jeunes filles et les -petits garçons apportaient leur aide et poussaient de toutes leurs -forces sur les rayons des roues. - -Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux bébés et enfants -étaient morts, et trois étaient mourants. Le petit Rish Hardacre avait -été frappé au bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je -me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa blessure, tandis -que sa mère le prenait sur ses genoux, pour le bander. Je voyais ses -joues baignées des larmes qu’il avait versées. Mais maintenant il ne -pleurait plus et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait -de son avant-bras. - -Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot des Foxwell. C’était -une très vieille femme, impotente et obèse, dont l’unique occupation -était de rester assise, toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la -mère d’Abby Foxwell. - -Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté de son cadavre. -Grant était très calme. Pas un pleur ne mouillait ses paupières. Il -était simplement assis près de sa femme, son fusil posé en travers, sur -ses genoux, et on le laissait seul à sa douleur. - -Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer alors capitaine -Fancher (ainsi je connus quel était mon nom de famille), toute la -caravane besognait, avec le zèle d’une troupe de castors. - -Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut creusée une vaste -tranchée, et le sable que l’on en tira fut, tout autour, disposé en -remblai. A l’intérieur de cette sorte de fosse, les femmes traînèrent la -literie, les vivres et divers objets de première nécessité, qui furent -tirés des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la pâte. Il -n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, aucun pleurnichement. -Tous savaient comme moi qu’ils étaient nés pour travailler. - -La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. Sous les -chariots de l’enceinte, une tranchée moins profonde, avec un remblai -également, fut pratiquée à l’usage des combattants. - -Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait faite hors du -camp. Il annonça que les Indiens s’étaient éloignés d’un demi-mille -environ et palabraient entre eux. Il avait, en plus, compté six des -leurs, qu’ils avaient emportés du champ de bataille et qui paraissaient -à l’agonie. - - - - -CHAPITRE XIV - -LE SUPPLICE DE LA SOIF - - -Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de -poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un -nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et -semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions -distinguer personne. - -Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna -ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce -grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante -chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la -moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques -bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du -campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus -encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur -irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler -plus loin. - -A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait vu une nouvelle -troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. On cherchait à nous encercler. A -ce même moment, nous découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui -galopaient sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline pas trop -éloignée, d’où ils nous dominaient et nous observaient. - ---L’explication, la voilà! dit à mi-voix Laban à mon père, en montrant -leur groupe de la main. Ce sont eux qui ont poussé les Indiens contre -nous. - -Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby Foxwell, qui disait à -ma mère: - ---Ce sont des blancs comme nous... Pourquoi ne viennent-ils pas à notre -secours? - -Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être destinée par -ma mère, je rétorquai: - ---Ce ne sont pas des blancs! Ce sont des Mormons! - -La journée s’écoula sans autre incident. - -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité bien noire, trois -de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je les vis partir. C’étaient Will -Aden, Abel Milliken et Timothée Grant. - ---Je les ai envoyés à Cedar City pour demander du secours, dit mon père -à ma mère, tout en absorbant rapidement quelques bouchées pour son -souper. - -Ma mère hocha la tête. - ---Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du campement. Ils ne -nous apportent aucune aide, ni ne nous adressent aucun signe d’amitié. -Ceux de Cedar City n’en feront pas plus. - -Mon père observa: - ---Il y a de bons et de méchants Mormons... - ---Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons jamais trouvé de bons! - -Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos trois messagers. -Mais je ne tardai pas alors à connaître ce qui s’était passé. Tout le -camp en était atterré. - -Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques milles qu’ils furent -entourés et défiés par les blancs. Will Aden éleva la voix et déclara -qu’ils appartenaient à la compagnie Fancher, qu’ils allaient à Cedar -City pour demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de -fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au galop, -apporter la nouvelle. - -Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien les hommes blancs -qui avaient poussé sur nous les Indiens. Le pire des périls, que nous -redoutions depuis si longtemps, fondait sur nous. - -Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant quitté l’abri des -chariots, allèrent à la source pour y chercher de l’eau. Les balles -crépitèrent autour d’eux. La source n’était pas éloignée de plus de cent -pieds. Mais le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens, -qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce n’étaient -pas, heureusement, de fameux tireurs, et les nôtres rapportèrent l’eau -sans avoir été touchés. - -Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués comme nous -l’étions aux rudesses de l’existence, nous nous y trouvions assez -confortablement. Il va de soi que ce n’était pas gai pour les familles -de ceux qui avaient été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci. - -Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je m’écartai -subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai pour ne rien perdre -de ce qui se passait. - -Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la grande fosse, à -creuser un trou. Neuf cadavres, sept d’hommes et deux de femmes, y -furent ensemble ensevelis. Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les -corps, exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son mari et son -père. Elle pleurait et se lamentait, avec de grands cris. Les autres -femmes furent longues à pouvoir la calmer. - -Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait -facilement, les Indiens continuaient à palabrer et à discuter, en un -brouhaha formidable. Mais, à l’exception d’un coup de fusil qu’ils -tiraient sur nous, de temps autre, ils n’attaquaient pas. - -Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, dans la -cervelle de ces bêtes vicieuses. - ---Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils doivent faire et le -faire? - -La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans notre fosse. Le -soleil dardait sur nous ses rayons, dans un ciel sans nuages, et pas un -souffle de vent! Les hommes, allongés avec leurs fusils, dans la -tranchée creusée sous les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans -la fosse, où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui était -exposée au plein soleil, la température était terrible. Des vélums, -faits de couvertures étendues sur des piquets, avaient été dressés -au-dessus des blessés. On grouillait et suffoquait, et sans cesse je -cherchais quelque prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les -chariots, pour porter fièrement à mon père quelque message. - -Nous avions incontestablement commis une faute grave, quand, en formant -le cercle de nos chariots, nous n’y avions pas enclos la source. La -cause en était dans l’affolement qui avait suivi la première attaque des -Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait pas être -aussitôt suivie d’une seconde. - -Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous l’étions au feu de -l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne pouvions risquer de déchaîner -nos chariots et de les pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes -de fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser un puits. -Des latrines y furent également aménagées. - -Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était à pied et -traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest de notre camp. -Il se tenait juste hors de la portée d’un coup de nos fusils. - -A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, l’attacha à deux -aiguillons, liés ensemble pour en faire une hampe plus solide, et hissa -le tout en l’air, comme drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et -poursuivit son chemin. - -Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de fusil à longue -portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, dit-il, n’ont pas encore décidé -de notre sort, et un coup de fusil sur Lee pourrait faire pencher -aussitôt, du mauvais côté, la balance indécise. - -Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande dans le drap et -l’avoir attachée à un aiguillon: - ---Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta sauvegarde. Essaie -de le joindre et de lui parler. Ne fais aucune réflexion sur ce qui est -arrivé. Tâche seulement de lui persuader de venir vers nous, pour -causer. - -Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission qui m’était -confiée. Comme je me disposais à obéir sans retard, Jed Durham cria -qu’il voulait m’accompagner. Il avait à peu près mon âge. - ---Durham, demanda mon père au père de l’enfant, autorisez-vous votre -fils à suivre Jesse? Il vaut mieux qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront -l’un l’autre de commettre des imprudences. - -Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, deux gosses de neuf -ans, sortîmes du camp sous la protection du drapeau blanc, que nous -brandissions. - -Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver en courant, il -déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même pas arriver assez près de lui -pour qu’il pût nous entendre. Il disparut soudain, après s’être caché -sans doute derrière quelque broussaille. Vainement nos yeux le -cherchèrent, quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu s’évanouir. - -Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien de temps nous -devions être absents et, comme d’autre part les Indiens tiraient sur -nous, nous continuâmes, Jed et moi, à avancer. Nous battîmes -consciencieusement les buissons, sur une assez grande distance, et ne -rentrâmes au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous deux avait -été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de temps. Mais une -émulation mutuelle excitait notre zèle et notre bravoure. - -Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout en marchant avec -notre drapeau blanc, nous découvrîmes que notre campement était assiégé -de tous côtés. A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp -d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les jeunes gens -s’exercer à courir à fond de train, montés sur leurs chevaux. Les -Indiens qui nous avaient attaqués étaient toujours campés sur leur -colline basse, du côté de l’est. - -Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, sans être vus, -une autre colline qui la dominait. Jed et moi, nous passâmes une -demi-heure à tenter de les dénombrer. Nous conclûmes, très -approximativement, qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous -constatâmes aussi que des blancs étaient parmi eux et que la discussion -était très animée. - -Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance minime, était un -camp de blancs, dissimulé par un repli du terrain. A proximité, -cinquante à soixante chevaux de selle tondaient l’herbe. Un peu plus -vers le nord, s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient -fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs. - -Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première chose qui -m’advint fut une gifle, que m’administra ma mère, pour me punir d’être -resté si longtemps éloigné. Mais mon père nous louangea fort, Jed et -moi, lorsqu’il eut entendu notre rapport. - ---Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron Cochrane, de nous -préparer dès maintenant à une attaque. Le cavalier aperçu par les -enfants était sans doute un messager, qui apportait des ordres -supérieurs. C’est en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans -rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos ennemis ne -ménagent pas la viande de leurs montures. - -Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, Laban partit à la -découverte, sous la garde du drapeau blanc qui nous avait déjà servi, à -Jed et à moi. Mais il ne s’était point éloigné de vingt pas que les -Indiens ouvraient le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser -chemin. - -Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me trouvais dans la -grande fosse, à garder le bébé, tandis que ma mère étendait des -couvertures sur le sol, pour préparer un lit. Toute la caravane était -littéralement empilée. Tellement que tout le monde, la nuit précédente, -n’avait pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient dû -dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux. - -Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant un coup sur -l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap était mourant. Il avait été -atteint à la tête, lors de la première attaque, et, toute cette journée, -il avait déliré, en divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à -ma mère des crises de nerfs, il fredonnait: - - «Le premier petit Diable disait au second petit Diable: - «Donne-moi du tabac de ta tabatière!» - Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable: - «Épargne tes sous, mon frère, - «Et toujours auras tabac dans ta tabatière!» - -J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand -l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je -fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah, -était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient -silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit. - -Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi -formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait -de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre -terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes, -au début, crièrent aussi. - -Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon -désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes -entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes -intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé. - -Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore -lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui -n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas -atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû -rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la -grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple -hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en -sûreté. - -Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce -n’était pas de chance pour moi! Je n’avais jamais vu personne au moment -précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle. - -La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla -avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez -Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt -Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en -retourna. - -La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y -eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes -furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans -la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi -que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts. - -Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits -plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du -sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source -quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après -que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du -poignet, par une balle. - -Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la -chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes -avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement -sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre -dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y -renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef, -que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père -ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les -munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court. - -On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en -hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et -vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à -l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot -des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui, -tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre -à l’abri. - -Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour -retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce -n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth. -Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux -chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva -rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas. - -La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus -intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés -piaillaient et gémissaient sans discontinuer. - -Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma -mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air -avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi -battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il -y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes -sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère. -D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du -puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de -les rafraîchir et de les calmer. - -Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des -seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la -source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus -heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il -rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper -une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et -descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait. - -Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de -personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en -eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma -mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna -pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle -ne garda rien pour elle-même. - -La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil -implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et -transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations -n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter -leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos -hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs, -comme Laban et Timothée Grant. - -Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le -campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement -de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement. - -Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande -fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait, -le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant -de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en -alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il -fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un -des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres. - -Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher -dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns -contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la -fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps -de ceux qui étaient allongés. - ---Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens? - -Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais destiné à une -autre mission, non moins glorieuse que la précédente. - ---Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons? - -Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher ma bile, sans -craindre le revers vengeur de la main maternelle, je m’écriai, avec -conviction: - ---Non! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons! - -Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres serrées de -mon père. Il reprit: - ---En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec Jed, chercher de -l’eau? - -J’exultai. - ---Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, alors, ne -tireront-ils pas sur vous. - -Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller tel que -j’étais, comme un homme, un homme véritable, en pantalon. Mais mon père -déclara que, si je refusais d’obéir, il trouverait un autre petit garçon -pour accompagner Jed. Alors je cédai. - -On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on amena, et qui -contenait les robes du dimanche de leurs deux jumelles, qui étaient à -peu près de la même taille que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous -aider à les revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre -depuis notre départ de l’Arkansas. - -Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah Dunlap et vint nous -accompagner jusqu’à la tranchée, sous les chariots. Là, derrière le -petit parapet de sable, je reçus, et Jed avec moi, ses dernières -instructions. Puis nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à -découvert. - -Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements: bas blancs, -robes blanches, avec une grande ceinture bleue, et chapeaux d’été -blancs. La main droite de Jed et ma main gauche s’étreignaient -étroitement. Dans nos deux mains libres, nous portions chacun deux -petits seaux. - ---Prenez votre temps! nous jeta mon père, comme nous commencions à -avancer. Allez doucement! Marchez comme des filles. - -Pas un coup de fusil ne fut tiré. - -Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes nos seaux et, -avant de revenir, nous nous allongeâmes à plat ventre, pour boire une -longue lampée, à même la source. Un seau plein dans chaque main, nous -rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu! - -Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous effectuâmes ainsi. -Quinze ou vingt, au bas mot. Nous marchions lentement, nous donnant la -main à l’aller. Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce -manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, nous nous -allongeâmes pour boire longuement à la source. - -Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens avaient -momentanément cessé leur feu, ils avaient en cela obéi aux ordres des -blancs qui étaient avec eux. Avait-on cru que nous étions vraiment des -filles? Je l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous -préparions à nous mettre en route pour un nouveau voyage, quand un coup -de feu éclata, puis un second. - ---Reviens! me cria ma mère. - -Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, comme nos -regards. Je le savais têtu, il me savait obstiné, et nous étions -décidés, chacun, à demeurer quand même, si l’un de nous se retirait. - -Je me remis donc en marche et il m’imita. - ---Ici, Jesse! cria à nouveau ma mère. Et il y avait plus d’une gifle -dans ses paroles. - -Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai: - ---Allons-y! - -Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous parut que tous -les fusils des Indiens étaient lâchés sur nous. J’arrivai à la source le -premier, en sorte que Jed, qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour -remplir ses seaux, que j’eusse empli les miens. - ---A mon tour, maintenant! dit-il. - -Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait visiblement -l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir la gloire de demeurer le -dernier. - -Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il eût terminé. -Je suivais du regard les petits nuages de poussière qu’autour de nous -soulevaient les balles. Finalement, nous reprîmes côte à côte notre -course. - ---Pas si vite! disais-je à Jed. Tu vas renverser la moitié de ton eau! - -Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas sensiblement. - -A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon long, la tête la -première. Une balle qui avait frappé le sol, juste devant moi, avait -fait jaillir du sable plein mes yeux. Sur le moment, je me crus touché. - -Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait. - ---Tu l’as fait exprès! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes -pieds. - -Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement -laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en -retourner chercher d’autre. - -Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si -sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai, -en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui -soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout -droit à la même place, en m’attendant. - -Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre -témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous -arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait -crevé, près de sa base, un des seaux de Jed. - -Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un -sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait -certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de -l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât. -C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se -traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes. - -Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés -héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de -bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers. - -Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance -de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son -moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous -étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se -gonfla. - -Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon -œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère -l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que -je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt -je l’ouvrais, et tantôt le fermais. - -La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait -pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous -pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à -espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon -père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de -poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes. - -Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, comme la veille, avec le -soleil couchant, je me faufilai dans la tranchée, sous les chariots, -près de Laban, que j’y rencontrai. - -J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant qu’en me -découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner sur mes pas. Il n’en fut -rien. Il continua à observer avec méfiance, entre les roues des -chariots, tout en mâchonnant son tabac. De temps à autre, il crachait -toujours à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le sable un -petit trou. - -Je me hasardai à rompre le silence. - ---Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries? - -C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il m’abordait par -cette même phrase. - -Il ne broncha pas et répondit: - ---A merveille, jeune homme! Et mieux que jamais je me porte, maintenant -que j’ai pu recommencer à chiquer. Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche -tellement sèche, que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma -chique. Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau... - -Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, par-dessus la -petite colline du nord-est, qui était occupée par les blancs. - -Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en joue, pendant une -bonne minute. Puis il laissa retomber son arme. - ---Quatre cents yards! dit-il. Il vaut mieux ne pas risquer le coup. Il -se peut que je l’atteigne. Mais je peux aussi le rater. Ton père, petit, -tient à la poudre. - -Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, car, après mon -exploit, j’estimais que je pouvais parler en homme, je demandai: - ---Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous sortir d’ici? - -Laban parut réfléchir profondément. - ---Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous sommes dans un -fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, nous en sortirons, je te le -dis. Tu peux, sur cette chance, parier sans crainte jusqu’à ton dernier -dollar. - ---Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront jamais. - ---Et quels donc? - ---Eh bien! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, et tous les -autres. - ---Que veux-tu, Jesse? N’en parlons plus... Ceux-là sont déjà sous terre. -Ne sais-tu pas que toute caravane doit semer des morts le long de sa -route? Il en a été ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et -le monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, Jesse, -vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la main dans la main. Il en -a été ainsi depuis des milliers d’années. Et toujours la naissance -l’emporta sur la mort. Je le suppose, du moins, puisque la terre ne -s’est jamais vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont -crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet -après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien! non! Tu es ici, -n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a toutes chances pour que, -quand tu seras grand, tu deviennes, en Californie, le père d’une -nombreuse famille. - -Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la bonhomie de Laban -envers moi, m’encouragèrent à formuler un désir qui, depuis longtemps, -mijotait dans mon cerveau. - ---Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons que tu sois tué ici... - ---Qui? Moi! s’exclama-t-il. - ---Je dis seulement: «Supposons», expliquai-je. - ---Ça va ainsi! Continue. Supposons que je sois tué... - ---Voudrais-tu me léguer tes scalps? - -Il ronchonna en lui-même, puis grommela: - ---Qu’en ferais-tu? Ta mère te giflerait, si elle voyait que tu les -portes. - ---Oh! je ne les porterais pas devant elle! Mais voyons, Laban, bien -franchement, si tu es tué, il faut bien que quelqu’un en hérite de tes -scalps. Pourquoi pas moi? - ---Pourquoi pas? Pourquoi pas?... C’est très exact. Je t’aime, Jesse, et -j’aime ton papa... Convenu! A la minute même où je mourrai, les scalps -deviendront ta propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée Grant, -ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée? - -Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il avait effectivement -entendu et je demeurai tout abasourdi de l’immensité de ma bonne -fortune, suffoqué de bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de -Laban, un seul mot de remerciement. - -L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil et des milliers -de coups de fusil furent tirés sur le campement. Aucun des nôtres, bien -abrités, ne fut atteint. De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de -trente coups, et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un -Indien. - -Entre temps, Laban me confia que, depuis le début du siège, les Indiens -seuls avaient nourri la fusillade. Pas un seul blanc n’avait tiré. -C’était certain et fort surprenant. Pourquoi agissaient-ils ainsi? Ils -ne nous apportaient aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non -plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer avec les -Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet inquiétant mystère? - -Le matin du quatrième jour, la soif recommença à nous tourmenter -cruellement. Une lourde rosée était tombée pendant la nuit. Hommes et -femmes, pour se rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les -timons des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles de -roues. - -La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller avant le point -du jour; qu’il avait, seul, rampé jusqu’au camp des blancs; que ceux-ci -étaient déjà debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de -leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, saisir -quelques mots de leurs prières, dont nous étions l’objet, et où ils -demandaient à Dieu de leur inspirer ce qu’ils devaient faire de nous. - -J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell: - ---Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes pensées! - ---Et qu’il ne tarde pas trop! répondit Abby Foxwell. Car, après un autre -jour sans eau, et nos munitions épuisées, que pourrions-nous devenir? - -Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de fusil ne partit. Le -soleil flamboyait dans l’air immobile. Nos soifs allaient croissant. -Bientôt les bébés altérés se mirent à pleurer, les enfants à se plaindre -et à se lamenter. - -A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se disposa à partir pour -la source. Comme il se préparait à ramper sous un des chariots, Anne -Demdike courut vers lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir. - -Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup de feu ne fut -tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait ses seaux, ni à son -retour. - ---Le ciel soit loué! s’écria quand il fut rentré, la vieille Mrs. -Demdike. Ils se sont laissés toucher par la grâce du Seigneur. - -Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes. - -Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui nous avait un peu -réconfortés, un homme apparut, porteur d’un drapeau blanc. - -Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques minutes de -conversation, il s’en revint parler à mon père et aux autres hommes. Un -peu en arrière du parlementaire, nous avions aperçu Lee, debout, et qui -nous regardait. - -Une émotion intense s’empara de toute la caravane. Les femmes, estimant -leurs peines finies, pleuraient et s’embrassaient les unes les autres. -Il y en avait, dont la vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des -_Alleluia_ et bénissaient Dieu. - -La proposition qui nous avait été faite, et que nos hommes avaient -acceptée, était que nous nous remettions immédiatement en route, sous -les plis du drapeau parlementaire, et que les blancs protégeraient notre -exode. - -J’entendis mon père dire à ma mère: - ---Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait... - -Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon de chariot. - ---Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il s’ils nous -trahissaient? - -Mon père eut un geste vague et répondit: - ---Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos munitions sont -épuisées. - -Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et les firent rouler -de façon à pratiquer des brèches dans leur cercle. J’observais avec -attention. - -Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de chevaux, qu’il -amenait, dit-il, à notre intention. Tout le monde se groupa autour de -lui. Il conta qu’il avait fort à faire avec les Indiens, pour les -maintenir à distance, et que le major Higbee, avec cinquante hommes de -la milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa protection. - -Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez Laban, et chez -nombre de nos hommes, ce fut lorsque Lee nous déclara que nous devions -nous séparer de nos fusils et les déposer dans un des chariots. Le -prétexte invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité des -Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour eux, d’être les -prisonniers de la milice des Mormons, et ils nous laisseraient partir -sans récriminer. - -Mon père parut se raidir contre une semblable demande et se préparait à -refuser. Il échangea un regard avec Laban, qui lui répondit, à voix -basse: - ---Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains que dans les -chariots, puisque nous n’avons plus de poudre. - -Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, furent montés dans un -des deux chariots amenés par Lee, et qui avaient chacun un homme pour -les conduire. Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait -les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, nous avions -neuf ans et, de plus, étions plutôt grands pour notre âge. Aussi Lee -nous rangea-t-il dans le groupe des plus âgés, en nous disant que nous -devions aller à pied, avec les femmes. - -Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le plaça dans le -chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la vis qui se mordait les -lèvres, et elle laissa faire. C’était une femme d’âge moyen, aux yeux -gris et aux traits durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis, -quelque embonpoint. Mais le long voyage et les privations subies avaient -marqué sur elle leur empreinte. En sorte que ses joues s’étaient -creusées, qu’elle avait maigri et que, comme toutes les autres femmes de -la caravane, son visage avait pris une expression pensive et angoissée. - -Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la marche. Il dit que -les femmes, et les enfants qui chemineraient avec elles, iraient les -premiers, à la file, derrière les deux chariots. Ensuite viendraient les -hommes, un par un. - -A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha les fameux scalps, -qui pendaient à sa ceinture, et me les attacha autour de la taille. - -Je protestai: - ---Mais tu n’es pas encore tué, Laban! - ---Je m’en flatte! répondit-il en badinant. Je viens seulement de me -mettre en ordre avec Dieu. Porter des scalps est une vanité toute -païenne. - -Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna brusquement ses -talons, afin de rejoindre les autres hommes de la caravane. Une dernière -fois encore, il détourna la tête et me cria: - ---Allons, au revoir, Jesse! Au revoir! - -Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans ces adieux, lorsqu’un -blanc entra, sur son cheval, dans notre enceinte. Il disait que le major -Higbee l’avait envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter, -parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, recommencer -leur attaque. - -Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets qu’elle pouvait -emporter. Nous abandonnions derrière nous tous nos grands chariots, pour -suivre les deux qui avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les -talonnaient de près. Quand nous fûmes à deux cents yards en avant, nos -hommes, à leur tour, se mirent en marche. - -A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. Appuyés sur leurs -fusils, les soldats, debout, formaient une longue double ligne, écartés -les uns des autres de six pieds environ. Tandis que tous défilions -devant eux, je ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui -était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres comme des -croque-morts. Les femmes l’observèrent aussi, et quelques-unes se mirent -à pleurer. - -Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas voir mes scalps. -Derrière moi venaient les trois sœurs Demdike, deux d’entre elles -soutenant leur vieille mère. J’entendis, devant nous, Lee qui criait -sans cesse, aux deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne -pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs Demdike affirma être -le major Higbee, se tenait en selle sur son cheval, derrière les -soldats, et nous regardait passer. Pas un Indien n’était en vue. - -Comme je venais de tourner la tête pour voir si je n’apercevais pas Jed -Dunham, l’événement eut lieu. - -J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte: - ---Faites votre devoir! - -Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup -unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle -décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère -tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma -mère. Elle aussi était par terre. - -De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui -faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se -sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et -Indiens nous tuaient pêle-mêle. - -Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur -deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de -l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient, -avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les -maintenir. - -Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap, -tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis, -s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours. - -La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière -fugace, passa comme une apparition et ne fut plus. - -Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa -réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en -réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell -Standing; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et -expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent. - -Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew -Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui -sert d’aide lors des exécutions. - -Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher. -J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au -temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand -massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en -bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima -qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour. - -J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme et j’affirme que -jamais, dans mon existence de Darrell Standing, je n’avais auparavant lu -une seule ligne, entendu une seule parole se rapportant à la caravane du -capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes. - -Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de la prison de San -Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il est évident que je n’ai pu les -tirer de rien, pas plus que je n’ai pu créer la dynamite que l’on me -réclamait. - -Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la seule explication -plausible est qu’ils avaient subsisté dans mon esprit immortel qui, -contrairement à la matière, ne saurait périr. - -Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, que Matthew Davies -m’a encore déclaré ceci. Quelques années après le massacre, dont la -nouvelle avait transpiré, Lee fut arrêté par la police du gouvernement -des États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y être exécuté, à -l’endroit même où notre caravane avait campé. - - - - -CHAPITRE XV - -RÊVES D’OPIUM OU RÉALITÉS? - - -Quand, au terme de mes premiers dix jours consécutifs de camisole, je -fus ramené à la vie consciente par le pouce du docteur Jackson, qui -pressait, pour l’écarter, une de mes paupières, j’ouvris successivement -mes deux yeux et, tournant mon visage vers le gouverneur Atherton, j’eus -le sourire. - ---Trop misérable pour vivre et trop vil pour mourir! - -Telle fut l’appréciation flatteuse qu’il porta sur moi. - ---Les dix jours sont achevés gouverneur... - ---C’est bon, grommela-t-il. Nous allons vous délacer. - ---Ce n’est pas cela, lui dis-je. Vous avez certainement remarqué mon -sourire. Et vous n’avez point, sans doute, oublié notre petit pari. -Avant de me délacer--ce qui n’est pas autrement urgent--donnez donc à -Morrell et à Oppenheimer le tabac Bull Durham et le papier à cigarettes -que vous avez promis. Pour que vous fassiez bonne mesure, voici un autre -sourire... - ---Oui, oui, je connais les bluffs familiers aux animaux de votre espèce, -déclara, d’un air sentencieux, le gouverneur Atherton. Vous n’en serez -pas plus avancé! Je ne sais ce qui me retient de vous battre, vous qui -battez tous les records de la camisole. - ---Le fait est, opina le docteur Jackson, que je n’ai jamais entendu -parler d’un homme qui sourit, après dix jours de ce traitement. - ---C’est du bluff! je le répète... répondit le gouverneur. Délace-le, -Hutchins. - -Je murmurai derechef, car la vie en moi était devenue si faible, qu’il -me fallait réunir le peu de forces qui me restaient, et y joindre toute -ma volonté, pour pouvoir émettre seulement ce murmure: - ---Pourquoi cette hâte, gouverneur? Oui, pourquoi cette hâte? Je n’ai pas -de train à prendre. Et je suis si diantrement à l’aise dans ma situation -que je préfère, mille fois, n’être pas dérangé. - -On me délaça cependant et on me roula sur le sol, hors de la fétide -camisole, comme un paquet inerte et impuissant. - -Le capitaine Jamie se pencha sur moi. - ---Je ne m’étonne pas, dit-il, qu’il se trouvât bien là dedans. Il ne -sent rien. Il est paralysé. - ---Paralysé comme votre vieille grand’mère! ricana le gouverneur. Du -bluff! vous dis-je. Mettez-le un peu sur ses pieds et vous verrez s’il -ne tient pas debout. - -Hutchins et le docteur réunirent leurs efforts pour me redresser. - -Quand ce fut fait: - ---Lâchez maintenant! commanda Atherton. - -La vie n’avait pu, tout naturellement, revenir d’un seul coup dans mon -corps, qui, dix jours durant, avait été comme mort. Le résultat en fut -que, n’ayant sur ma matière aucune influence, je flageolai sur les -genoux, tanguai en des torsions diverses et, finalement, vins m’écraser -le front contre le mur de ma cellule. - ---Vous voyez bien! dit le capitaine Jamie. - ---Oui, oui, bien joué! s’obstina le gouverneur Atherton. Cet homme a du -cran, je le reconnais. C’est un simulateur admirable! - ---Vous parlez d’or, gouverneur, murmurai-je, allongé par terre. Je l’ai -fait exprès. C’est une chute de comédie. Relevez-moi encore et je -recommencerai. Je vous promets beaucoup à rire... - -Je ne m’attarderai pas sur la torture que j’éprouvai, comme les fois -précédentes, par suite du retour de la circulation du sang. C’était déjà -pour moi une vieille histoire, qui régulièrement allait se renouveler à -chaque période de camisole. Les marques indélébiles que cette intense -souffrance a creusées sur mon visage, je les emporterai à la potence. - -Quand, enfin, ils me laissèrent seul, je restai étendu par terre tout le -reste de la journée, hébété, dans un demi-coma. Il y a une sorte -d’anesthésie de la douleur, engendrée par la douleur même et par son -excès. J’ai connu cette anesthésie. - -Vers le soir, je réussis à me traîner, çà et là, sur le sol de ma -cellule, sans pouvoir me tenir debout. Je bus beaucoup d’eau--comme le -petit Jesse assoiffé, étendu sur le sable brûlant. Ce fut le lendemain -seulement que, par un effort puissant de ma volonté, je me décidai et -parvins à manger l’horrible pain que l’on m’avait laissé. - -Le programme du gouverneur Atherton n’avait pas varié. Me permettre de -me reposer et de récupérer des forces, quelques jours durant. Puis, si -je n’avais pas avoué où était cachée la dynamite, me remettre, pour dix -jours, dans la camisole. - -Lui-même me l’avait répété, et je lui avais simplement répondu: - ---Navré je suis, de tout mon cœur, de vous causer tant d’ennuis, -gouverneur. Quel dommage que je m’obstine encore à vivre! Ma mort vous -soulagerait de tous vos tourments. Que voulez-vous? Si je ne meurs pas, -ce n’est point de ma faute. - -Je ne crois pas qu’à cette époque je pesasse plus de quatre-vingt-dix -livres. Deux ans avant, lorsque se refermèrent sur moi les portes de la -prison de San Quentin je faisais cent soixante-cinq livres. J’avais -perdu, semblait-il, tout ce que je pouvais perdre. Il ne paraissait pas -possible que je pusse, à la fois, perdre une once de plus et continuer à -vivre. Cependant, au cours des mois qui suivirent, once par once, je -continuai à diminuer de poids, jusqu’à me rapprocher plus, selon mon -calcul approximatif, de quatre-vingts livres que de quatre-vingt-dix. - -Il y a des gens qui s’étonnent de voir à quel point certains hommes -peuvent s’endurcir. C’est une affaire d’entraînement. Le gouverneur -Atherton était un homme dur, et sa dureté m’endurcissait. Par -contre-coup, ma propre dureté réagissait sur la sienne et l’accroissait. - -Quoi qu’il fît, il ne réussit pas pourtant à me tuer. Si je vais mourir, -c’est qu’une loi précise et un juge impitoyable, qui l’a appliquée, -m’ont condamné à la potence, pour avoir frappé un geôlier avec mon -poing. Jusqu’à la dernière seconde, je protesterai toujours que le nez -de ce gardien avait une aptitude spéciale à saigner. Quand je donnai ce -coup de poing, mes yeux clignotaient à la lumière, comme ceux d’une -chauve-souris, et j’étais, à la lettre, un squelette, chancelant sur ce -qui lui servait de pieds. Comment aurais-je pu frapper bien fort? -Quelquefois je me demande si ce malheureux nez a réellement saigné. Bien -entendu, Thurston l’a juré, à la barre des témoins. Mais j’ai vu des -geôliers prêter serment pour de pires parjures. - -Ed. Morrell brûlait de savoir si j’avais continué à réussir mes -expériences. Mais ce fut seulement lorsque, la nuit suivante, Jones -Face-de-Tourte fut venu relever Smith que, profitant de son illégale -faculté de pioncer, je pus engager sérieusement la conversation avec mes -deux compagnons. Lorsque j’eus terminé mon récit, Oppenheimer déclara: - ---Rêves d’opium! - -Puis, après un silence, il reprit: - ---Au temps où j’étais garçon de courses, j’ai, une fois, fumé de -l’opium. Je puis te dire, Standing, que, pour ce qui est de voir des -choses, je t’aurais rendu des points. C’est, je me figure, le truc -qu’emploient les romanciers pour se monter l’imagination. - -L’opinion d’Ed. Morrell m’était favorable, au contraire. Il ne doutait -pas de ce que je racontais. Les résultats, cependant, étaient différents -chez lui de ceux que j’obtenais. Lorsque son corps, m’expliquait-il, -mourait dans la camisole, il demeurait Ed. Morrell. Jamais il ne -remontait dans des existences antérieures. Lorsque son esprit était -libéré de la matière, c’était pour errer toujours dans le temps présent. -Dans cet état, il lui était donné de contempler sa dépouille, gisante -sur le sol de son cachot, puis d’errer à travers San Francisco et d’y -voir ce qui s’y passait. Il avait ainsi visité deux fois sa mère et, les -deux fois, il l’avait trouvée endormie. Mais il n’avait aucun pouvoir -sur les choses matérielles. Il ne pouvait ni ouvrir ni fermer une porte, -ni déplacer un objet, ni manifester sa présence par quelque bruit ou -autrement. Les mêmes choses matérielles n’avaient non plus, par contre, -aucun pouvoir sur lui. Murs et portes ne lui étaient pas des obstacles. -Il était uniquement esprit et pensée. - ---Dans une de ces promenades à San Francisco, nous conta-t-il, j’appris, -par une nouvelle enseigne appendue devant la boutique de l’épicerie qui -faisait le coin du pâté de maisons où habitait ma mère, que ladite -épicerie avait changé de propriétaire. Six mois après seulement, je pus -envoyer à ma mère ma première lettre, et m’y informai près d’elle si ce -que j’avais constaté était exact. Elle me répondit qu’effectivement -l’épicerie était passée en d’autres mains. - ---Ainsi, demanda Jake Oppenheimer, tu avais été capable de lire ce qui -était sur l’enseigne? - ---Évidemment, je l’ai lu, répondit Morrell. Sans quoi, aurais-je pu -savoir que le nom du propriétaire avait été modifié? - ---Fort bien! frappa l’incrédule Oppenheimer. Ton raisonnement est -irréfutable. Mais je demande une preuve supplémentaire. Dans quelque -temps, quand nous aurons des gardiens un peu plus maniables, qui nous -permettront de nous procurer parfois un journal, tu te feras mettre en -camisole, tu quitteras ton corps, et tu t’en iras faire une petite -balade dans le vieux Frisco[14]. Glisse-toi, entre deux et trois heures -du matin, aux environs de la Troisième Rue et du Marché, c’est l’instant -où les journaux du matin sortent des presses. Lis les dernières -nouvelles. Puis reviens en vitesse à San Quentin, en précédant le -remorqueur qui traverse la Baie et qui apporte les journaux. Fais-moi -part de ce que tu auras lu. Je me procurerai ensuite, par -l’intermédiaire d’un gardien, un de ces journaux. Si je trouve exact -tout ce que tu m’auras dit, alors je joindrai les pouces et absorberai -ensuite, comme paroles d’Évangile, tout ce que tu raconteras de tes -promenades. - - [14] Abréviation de San Francisco. - -C’était là, en effet, une excellente épreuve, et je ne pus qu’approuver -Oppenheimer, en déclarant à mon tour qu’une telle expérience serait -décisive. Morrell répondit qu’il s’y prêterait volontiers. Mais il lui -répugnait de quitter inutilement son corps. Il ne le ferait que si, un -jour, il avait mérité la camisole, en dehors de sa volonté et s’il -souffrait réellement trop. - -Oppenheimer observa: - ---Voilà comme ils sont tous! Ils ne veulent jamais déballer leur -marchandise! Ma mère croyait aux esprits. Lorsque j’étais enfant, elle -ne cessait de les évoquer et de les interroger, en leur demandant des -conseils. Mais jamais elle n’en a tiré rien de bon. Ils étaient -incapables de lui dire où le vieux père aurait pu trouver une place -sûre, ou découvrir une mine d’or, ou gagner le gros lot à la Loterie -Chinoise. Je t’en fiche! Ils ne lui servaient que des ragots. Comme, par -exemple, que l’oncle du vieux père avait eu un goître, ou que son -grand-père était mort de phtisie galopante; ou que nous déménagerions -avant qu’il fût quatre mois. Et ceci n’était pas bien malin à annoncer, -étant donné que nous changions de logis six fois par an, en moyenne! - -J’estime que si Oppenheimer avait eu la chance de recevoir, dans sa -jeunesse, une bonne éducation, il serait certainement devenu un grand -savant, un penseur égal aux plus illustres. C’était un homme positif, -qui ne croyait qu’aux faits bien établis. Sa logique était imbattable, -bien qu’un peu froide.--«Je veux voir d’abord.»--Telle était la règle -qui lui servait à mener toutes choses. Il n’y avait pas chez lui la -moindre imagination, et toute autre foi lui était étrangère. C’est bien -ce que Morrell avait observé de son côté. Le manque de foi avait empêché -Oppenheimer de réussir, dans la camisole, l’expérience de la petite -mort. - - - - -CHAPITRE XVI - -«ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT?» - - -Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de cette vie, aussi -approximativement que je puisse la situer, s’étendait à peu près entre -1550 et 1650, et je vécus cette existence jusqu’à un âge fort avancé, -comme vous le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis que -Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes -expériences a toujours été de n’avoir point poussé plus loin mes études -historiques. Ainsi aurais-je pu identifier et exposer plus exactement -nombre de faits, qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis -contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, à travers le -temps et les lieux de mes existences antérieures. - -Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est que mes souvenirs -n’en commencent guère avant trente ans. Plusieurs fois, dans la -camisole, m’est apparu Adam Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine -stature, les muscles protubérants, homme dans toute la force de ses -trente ans. - -Le _Sparwehr_, sur lequel je naviguais en qualité de simple matelot, -était un vaisseau hollandais, vaisseau marchand, parti pour les Indes, -et qui s’était aventuré bien au delà, sur des mers inconnues, à la -recherche de nouvelles richesses. - -Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et dont la face bestiale -et la tête carrée, toute grisonnante, n’avaient rien en apparence de -romanesque, rêvait de la découverte de terres inexplorées, de quelque -nouvelle Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les épices. - -La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout la fièvre, les -morts violentes et des paradis pestilentiels, dont la beauté recouvrait -de vrais charniers et marchait de pair avec eux. Et encore des -cannibales, qui nichaient dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs -de têtes. Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les lames -furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets des montagnes, -fumaient des volcans. Là, de tout petits hommes, aux cheveux crépus et -serrés, qui semblaient plutôt des singes, dont ils avaient le cri -insupportable et plaintif, campaient dans les forêts et dans la jungle, -derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où ils nous envoyaient, dans -l’ombre du soir, des éclats de bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous -avait été, comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats, -mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements. - -Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces encore, nous -affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient pleuvoir sur nous flèches -et javelots, dans le grondement et le roulement de guerre de leurs -petits tam-tams et de leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils -s’embusquaient sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis que -montaient, de collines en collines, des colonnes de fumées, qui -appelaient aux armes la population tout entière. - -Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire de l’aventureux -_Sparwehr_. Tout ce qui n’était pas à lui appartenait au capitaine -Johannes Maartens, et réciproquement. Celui-ci parlait peu l’anglais, et -Hendrik Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de qui je -vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez confiance en moi pour -apprendre rapidement toutes les langues, le hollandais tout d’abord, -puis le coréen, comme vous l’allez voir! - -Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes à une île -appartenant au Japon, qui n’était pas marquée sur notre carte. Les -habitants ne voulurent avoir aucuns rapports avec nous. Deux -fonctionnaires en robe de soie traînante, et portant l’épée, qui firent -l’admiration béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous -invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. Sous -l’affectation doucereuse de leurs manières et de leurs discours -transperçait l’ardeur belliqueuse de leur race, et nous nous hâtâmes -d’obtempérer. - -Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais et arrivâmes à la -Mer Jaune, faisant route vers la Chine. - -Le _Sparwehr_ était un vieux, sale et abominable sabot, qui traînait à -ses flancs et sous sa quille toute une chevelure marine. Sa marche en -était fort alourdie et entravée. Lorsqu’on prétendait le faire changer -de direction, il demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à -l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, dans ses -mouvements. Avec vent debout, il en avait pour un bon quart d’heure à -virer, et tout l’équipage devait donner. - -Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit heures durant, -nous avait fait rendre l’âme, le vent avait soudain sauté. Le _Sparwehr_ -avait refusé d’obéir au gouvernail et, pris de flanc, il s’en allait à -la dérive. - -Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale d’une aube -tempétueuse, sur une mer en furie, dont les lames s’élevaient hautes -comme des montagnes. On était en hiver. Tout, sauf la mer, était -silencieux autour de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de -neige, nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière. -Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de récifs écumeux, de rocs -sinistres et innombrables, au delà desquels apparaissaient confusément -des falaises abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots. -Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes se profilait, -couverte de neige. - -Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle nous allions, et -si d’autres que nous y avaient jamais abordé. A peine une vague ligne -l’indiquait-elle sur notre carte. Et il nous était permis de craindre -que ses habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que son -aspect. - -La proue du _Sparwehr_ donna en plein contre un pan de falaise, qui -s’avançait en eau profonde, et notre mât de beaupré, après s’être un -instant dressé jusqu’au ciel, se brisa net. Le mât de misaine s’abattit -avec un vacarme effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses vergues -et ses haubans[15]. - - [15] Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant du - navire; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède le - grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales qui, - sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages - qui, entre eux, étayent les mâts. - -Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets de vagues, je -parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur le gaillard d’avant. D’autres -hommes de l’équipage firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent -solidement avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, tous les -autres avaient péri. - -Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait pas perdu son -sang-froid. Il me toucha de la main, puis leva son doigt vers une -cascade d’eau salée, qui ruisselait, d’une anfractuosité de la falaise. - -Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si j’étais homme à -escalader le grand mât, encore debout, et à sauter de là sur la -minuscule plate-forme qu’à vingts pieds au-dessus de la dunette -ménageait cette anfractuosité, dans le rocher à pic. - -La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, selon les -oscillations du mât. Tantôt elle était de six pieds, et tantôt de vingt -pieds. Le mât oscillait comme un ivrogne, par l’effet du roulis et du -tangage, tandis que le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des -heurts de sa coque contre la falaise. - -Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte du mât tragique, je -mesurai de l’œil la largeur du saut qui était nécessaire, et me lançai. -L’opération réussit et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là, -je me mis à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, qui -m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il n’y avait pas de -temps à perdre, car le _Sparwehr_ pouvait, d’un instant à l’autre, -sombrer en eau profonde. Tous tant que nous étions, nous étions à moitié -ankylosés par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos vêtements -mouillés. - -Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il fut projeté dans -le vide et je vis son corps qui tournait sur lui-même, comme une roue de -voiture. Un paquet de mer le happa, tandis qu’il tombait, et -l’écrabouilla contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme de -vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre une saillie de la -falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il mourut du coup. Deux autres -hommes culbutèrent dans le vide, comme avait fait le cuisinier. Les -quatorze autres et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent -sains et saufs. Une heure après, le _Sparwehr_ s’engloutissait. - -Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous demeurâmes -accrochés à la falaise, sans aucune issue pour nous, car il nous était -impossible de l’escalader plus haut, et nous ne pouvions non plus -redescendre vers la mer, qui s’était un peu calmée. - -Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche nous découvrit sur notre -perchoir. - -Les hommes qui le montaient étaient entièrement vêtus de vêtements -blancs, fort sales, on le conçoit. Leurs longs cheveux étaient -curieusement noués sur le faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par -la suite, est, chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il -offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par des mots, un -point de prise excellent, permettant de flanquer à son interlocuteur un -solide soufflet. - -Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient ceux qui le -montaient, afin d’y quérir du secours. Tout le monde accourut, avec des -cordes, et presque toute la journée fut nécessaire pour nous tirer de -notre fâcheuse position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux. - -C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et leur nourriture -était difficile à digérer, même par l’estomac d’un matelot. Leur riz, -d’une indicible saleté, était brun comme du chocolat. Les grains, qui -demeuraient munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés de -bouts de paille et de bouts de bois. A tout moment, il fallait s’arrêter -de manger, afin de s’introduire dans la bouche le pouce ou l’index, et -se débarrasser la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se -nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de cornichons -d’une espèce particulière, d’un goût si fort qu’ils vous emportaient la -bouche[16]. - - [16] Des piments. - -Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un toit de chaume. -A travers les cloisons intérieures étaient pratiquées des ouvertures, -par où transitait la fumée de la cuisine, en chauffant, sur son passage, -la pièce où l’on couchait. - -Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves gens, étendus sur -les nattes qu’ils nous offrirent, et nous consolant de notre malheur -avec leur tabac, qui était très doux, presque insipide. Nous le fumions -dans des pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait d’un -conduit d’un yard de long. - -Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui était sur et se -buvait chaud, et présentait l’apparence du lait. Si l’on en prenait une -dose un peu forte, il montait rapidement à la tête. Après en avoir lampé -d’énormes potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot, -dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer son ivresse. -Encouragés par ce beau succès, mes compagnons m’imitèrent, et bientôt -nous nous mîmes tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente -de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux aussi d’avoir -été jetés sur une terre inconnue, abandonnée de Dieu. - -Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, en chantant, le -bruit d’une trompette, et se battait à force les cuisses, en compagnie -des meilleurs de notre bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et -compassé comme tous les Hollandais, petite figure brune où luisaient -deux yeux semblables à deux perles noires, se livrait, comme le pire -d’entre nous, à mille folies. - -Comme font immanquablement les matelots ivres, il sortait sans répit, de -sa poche, tout ce qu’il avait d’argent sauvé avec lui, afin d’acheter -toujours plus de breuvage laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les -femmes n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis que tout ce que -la pièce pouvait contenir de public s’y entassait, pour assister à nos -expansions bouffonnes. - -C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son associé Hendrik -Hamel, leurs treize hommes et moi-même, amenâmes tapage et braillâmes de -toutes nos forces, dans le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le -vent d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a fait -victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je crois, en vérité, -que s’il y a été poussé par sa soif de lucre et de rapines, c’est à sa -folle insouciance qu’il a dû de réussir ses entreprises. - -Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre de Cho-Sen (Ah! -ah! que voilà un joli nom, et je ne pouvais vraiment pas mieux -choisir[17]!) n’était pas pour exciter beaucoup notre enthousiasme. Si -ces misérables pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses -habitants, nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi ce sol avait -peu attiré les navigateurs étrangers. - - [17] _Chosen_, en anglais, veut dire _choisi_; d’où le calembour du - narrateur. - -Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait partie d’une île, -et ceux qui y commandaient avaient sans doute expédié un message sur le -continent. Un beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts, -dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille de riz, -jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève. - -Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté au rivage, les -yeux du capitaine Johannes Maartens s’écarquillèrent démesurément, car -une soie magnifique recommençait à chatoyer devant ses yeux. - -Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie de la tête aux -pieds, d’une soie multicolore, aux tons pâles, et il était entouré d’une -demi-douzaine de serviteurs obséquieux, pareillement habillés de soie. - -Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, comme je l’appris par la -suite. C’était un _yang-ban_, ou homme noble. Il exerçait les fonctions -de magistrat ou gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi -fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses -administrés. - -Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à sa suite et se -dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats étaient armés de lances -dont le fer, long et plat comme celui d’une hache, tranchant comme une -lame de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns d’entre eux -étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait aux époques héroïques. -Il était de telle dimension qu’un homme était nécessaire pour le porter, -et un autre homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé, -lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le constater, -partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait pas. La réussite -dépendait d’un bon réglage de la mèche et de l’état de la poudre déposée -dans le bassinet. - -Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin. - -Les dirigeants du village tremblaient de peur devant lui, et sans doute -n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, comme interprète, au nom de mes -compagnons, et baragouinai les quelques mots de coréen que je -connaissais. - -Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit signe de m’écarter. -J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je craint? J’étais aussi grand -que lui et, comme poids, je surpassais nettement le sien. J’étais beau, -ma peau était blanche et mes cheveux étaient d’or. - -Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis que les six -serviteurs soyeux formaient entre lui et nous un cordon défensif. -Pendant qu’il parlait à cet homme, plusieurs soldats s’avancèrent, -portant sur leurs épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six -pieds de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement -fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une de leurs extrémités -était un trou rond, d’un diamètre inférieur à celui de la tête d’un -homme. - -Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis d’une de ces planches -s’approchèrent de Tromp, qui était assis par terre, fort occupé à -examiner un panaris qu’il avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais -Tromp était un balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées. -Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche s’ouvrit -comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement rivée, autour de -son cou. - -Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se mit à beugler comme -un taureau, et à danser avec une telle frénésie qu’il fallut s’écarter -pour lui faire place, ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui. - -La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin avait -médité de nous mettre tous au carcan, et la bataille commença. Nous nous -battions, les poings nus, contre un cent de soldats, bien armés, et -contre les habitants du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que -Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en un fier dédain. - -Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant. Mes -compagnons avaient déjà fait leur soumission et avaient été, depuis -longtemps, mis au carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs -comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, des muscles -et une volonté non moins solides. J’avais vite compris, à ma joie, que -les Coréens ignoraient tout de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que -pour la garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient en -tas, les uns sur les autres. - -Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. M’étant rué sur lui, -ses serviteurs s’interposèrent et le sauvèrent. C’étaient des êtres -flasques. Tapant dans la masse, je les envoyai rouler à droite et à -gauche, en grand désordre, et je fis de leurs soies un surprenant -gâchis. Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre -leur seigneur et maître qui se trouvait derechef en péril, fondirent sur -moi, tellement nombreux, que mes mouvements en étaient entravés. Ceux -qui étaient derrière poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais -pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis. - -Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre et, comme les -autres, je fus mis en planche. - -On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos carcans, sur une des -jonques qui, toutes deux, remirent à la voile. - ---Bon Dieu! interrogea Vandervoot, et quoi encore? - -Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous étions piteusement -assis sur le pont, les uns à côté des autres. Juste au moment où -Vandervoot posa sa question, la jonque s’inclina fortement sous la brise -et nous déboulâmes tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots -opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés[18]. - - [18] Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du pont - d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer. - -De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa les yeux vers nous, -sans paraître nous voir. Quant à Vandervoot, il ne fut plus connu parmi -nous, bien des années durant, que sous le sobriquet: «_Et quoi encore, -Vandervoot?_» Pauvre bougre! Il mourut gelé, une nuit, dans les rues de -Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît devant lui. - -On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta dans une prison -puante, infectée de vermine. - -Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier contact avec -les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, pour tous mes compagnons, -prendre une glorieuse revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous -l’allez voir, Lady Om eut des bontés pour moi et où le pouvoir fut mien. - -Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux jours. Kwan-Yung-Jin avait -envoyé un messager à Keijo, la capitale, afin de connaître quelle -serait, à notre égard, la décision royale. - -Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition foraine. De l’aube -au crépuscule, les barreaux de nos fenêtres étaient assiégés par les -indigènes, qui jamais encore n’avaient vu de spécimens de notre race. -Parmi ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes -ladies, portées en palanquins sur les épaules de leurs coolies, venaient -considérer les diables étrangers vomis par la mer et, tandis que leurs -serviteurs chassaient la foule vulgaire à coups de fouet, elles -risquaient vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous -pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la coutume du -pays. Seules, les danseuses et les vieilles femmes circulaient dehors, -la figure découverte. - -J’ai souvent pensé que Kwan-Yung-Jin souffrait des nerfs et que, lorsque -ceux-ci le tourmentaient particulièrement, il s’en prenait à nous. Quoi -qu’il en soit, sans rime ni raison, chaque fois qu’il en avait le -caprice, il ordonnait que nous sortions de prison et qu’on nous battît -dans la rue, aux cris de joie de la populace. L’Asiatique est une bête -cruelle, qui se délecte, sans se lasser, au spectacle de la souffrance. - -Puis, à notre grande satisfaction, les bastonnades prirent fin. -L’arrivée de Kim en fut la cause. - -Qui était Kim? Je dirai seulement de lui qu’il était le cœur le plus pur -que nous ayons jamais rencontré en Corée. Il était alors capitaine, et -commandait cinquante hommes, lorsque nous fîmes sa connaissance. Ensuite -il devint commandant des Gardes du Palais. Et, finalement, il mourut -pour l’amour de Lady Om et pour le mien. Qui était Kim? Il était Kim, et -c’est tout dire. - -Sitôt son arrivée, nos cous furent délivrés de leurs carcans et nous -fûmes logés à la meilleure auberge du lieu. Sans doute nous étions -encore des prisonniers. Mais des prisonniers honorables, avec une garde -d’honneur, de cinquante cavaliers. - -Le lendemain, nous cheminions sur la grande route royale, seize marins -montés à califourchon sur seize chevaux nains, comme il s’en trouve en -Corée, et nous nous dirigions vers Keijo. L’Empereur, m’expliqua Kim, -avait exprimé son désir d’abaisser son regard sur les étranges «Diables -des Mers». - -Le voyage dura plusieurs jours, car il fallait traverser, du nord au -sud, la moitié du territoire coréen. - -A la première halte, étant descendu de selle, j’allai voir donner la -pitance à nos montures. C’était le cas ou jamais de crier: «Et quoi -encore, Vandervoot?» Je ne m’en fis pas faute et tous accoururent. Aussi -vrai que je suis vivant, les gens de notre escorte nourrissaient leurs -chevaux avec de la soupe aux févettes, de la soupe aux févettes chaude, -encore et encore. Et, durant tout le temps de notre voyage, les chevaux -n’eurent rien autre chose que de la soupe aux févettes. - -C’étaient, je l’ai dit, des chevaux nains, on ne peut plus nains. -L’ayant parié avec Kim, j’en soulevai un et, en dépit de ses -hennissements et de sa résistance, je l’enlevai, se débattant, sur mes -épaules, où je le maintins solidement. En sorte que les hommes de Kim, -qui déjà avaient ouï parler de mon sobriquet de Yi-Yong-ik, le -Tout-Puissant, ne me donnèrent plus désormais, d’autre nom. - -Kim était plutôt grand pour un Coréen, race de haute stature et bien -musclée. Et lui-même se tenait en haute estime sur ce chapitre. Mais, -coude à coude et paume à paume, je lui faisais baisser le bras à -volonté. Aussi les soldats et les badauds, qui s’assemblaient sur notre -passage dans les hameaux que nous traversions, me regardaient-ils bouche -bée, en murmurant: «Yi-Yong-ik!» - -Nous demeurions promus, en effet, à la dignité de ménagerie ambulante. -Notre renommée nous précédait, et les gens de la campagne environnante -accouraient en foule, pour nous voir défiler. Ils s’alignaient tout le -long la route, comme au passage d’un cirque. La nuit, les auberges où -nous logions étaient assiégées par une multitude avide de nous -contempler. Nous n’avions un peu de repos qu’après que les soldats -avaient repoussé cette cohue à coups de lance, et avec maints horions. -Auparavant, Kim faisait appeler les hommes les plus forts, les lutteurs -les plus renommés, et se divertissait énormément, ainsi que la foule, à -me voir les mettre en marmelade et les abattre dans la boue, les uns -après les autres. - -Le pain était ignoré, mais nous avions en abondance du riz bien blanc -(excellent pour les muscles et dont je ressentis longtemps les -bienfaits), ainsi qu’une viande que je découvris rapidement être de la -viande de chien, animal qui est régulièrement abattu dans les boucheries -coréennes. Le tout assaisonné de pickles effroyablement épicés, mais que -je finis par aimer à la passion. Pour boisson, un autre breuvage blanc, -mais limpide et montant fortement à la tête, qui provenait de la -distillation du riz, et dont une pinte aurait suffi à tuer un -malportant, si elle ravigotait merveilleusement un homme fort, au point -même de le rendre à peu près fou. - -A Chong-ho, ville fortifiée que nous traversâmes, je vis, à la suite -d’une absorption exagérée de ce breuvage, Kim et les notables rouler -sous la table. C’est sur la table que je devrais dire, car celle-ci -n’était autre que le sol, où nous étions accroupis et où, pour la -centième fois, je pris dans les jarrets quelques crampes carabinées. - -Là encore, tout le monde murmurait: «Yi-Yong-ik!» et, à la Cour même de -l’Empereur, la glorieuse rumeur me précéda. - -Toujours, n’ayant plus rien vraiment d’un prisonnier, je chevauchais aux -côtés de Kim, mes longues jambes touchant presque le sol. Dès que la -route devenait tant soit peu boueuse et que ma monture s’y enfonçait, -mes pieds en grattaient la boue. Kim était jeune. Kim était un homme -universel. En toute circonstance, il se montrait égal à lui-même. Toute -la journée et une bonne moitié de la nuit, nous devisions et -plaisantions tous deux. Certainement j’avais reçu le don des langues, -et, très rapidement, je m’initiai au Coréen. Kim s’émerveillait de mes -progrès. - -Il m’instruisait aussi des mœurs et du caractère des indigènes, de leurs -qualités et de leurs défauts. Il m’enseigna mainte chanson, chansons de -fleurs, chansons d’amour et chansons à boire. En voici une qui était de -son invention et dont je vais tenter de vous traduire la fin. - -Kim et Pak, dans leur jeunesse, ont signé entre eux un pacte, selon -lequel ils s’abstiendront de boire désormais. Le pacte n’a pas tardé à -être rompu et tous deux chantent en chœur: - - «Non, non, ne me retiens plus! - La coupe ensorceleuse, - Où tant je bus, - Fera de nouveau mon âme joyeuse! - Dis-moi, mon vieux, dis, oh! dis - Où se vend le vin couleur de rubis! - N’est-ce pas auprès de ce pêcher rose? - Bonne chance, adieu! - Foin de notre vœu! - Je cours m’en flanquer une bonne dose.» - -Hendrik Hamel, homme intrigant et matois, m’encourageait dans mes -plaisanteries, qui m’attiraient la faveur de Kim et, par ricochet, -faisaient rejaillir celle-ci sur Hendrik Hamel et sur toute notre -compagnie. Hendrik Hamel ne cessa pas d’être mon conseiller, je dois le -proclamer, et c’est en suivant ses directives que je gagnai par la suite -la faveur de Yunsan, le cœur de Lady Om et la bienveillance de -l’Empereur. J’avais sans doute, en moi-même, l’inflexible volonté et la -témérité nécessaire au grand jeu que j’engageai. Mais, si je fus le -bras, Hendrik Hamel fut la tête qui ordonna tout. - -Jusqu’à Keijo, le pays que nous parcourions était dominé par de hautes -montagnes neigeuses, sur le flanc desquelles se creusaient de nombreuses -et fertiles vallées. Il était semé de villes fortifiées, pareilles à -Chong-ho, et où nous faisions halte après chacune de nos étapes. Chaque -soir, de cime en cime, s’allumaient, dans la tombée du jour, des signaux -lumineux, dont la flamme courait sur toute la contrée. Kim ne manquait -pas d’observer avec attention ces chaînes de feu qui, des côtes à la -capitale, rougeoyaient, portant vers l’Empereur leurs messages. Une -seule flamme par fanal signifiait que le pays était en paix. Deux -flammes annonçaient une révolte ou une invasion étrangère. Jamais, -durant notre voyage, nous ne vîmes plus d’une seule flamme. - -Tandis que nous chevauchions, Vandervoot, qui fermait la marche, ne -cessait d’admirer et de s’étonner. Et de plus en plus, il demandait: - ---Dieu du ciel! Et quoi encore? - - - - -CHAPITRE XVII - -SEIGNEUR! SEIGNEUR! UN PAUVRE MATELOT... - - -Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population, -à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc. -Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré -de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque -personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique -costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure -facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans -aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour -s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les -yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien -au-dessus de cette commune et vulgaire classification. - -Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où -nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements, -les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes -appelés devant l’Empereur. - -Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était -précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis -sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande -taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y -aplatissaient. - -Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une -dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier -d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée -assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle -ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un -toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au -sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant -cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les -Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les -plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée. - -Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire -dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions -devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût -être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait -été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces -toitures merveilleuses, aux pignons innombrables. - -On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une -Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande -Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur. - -Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse -humeur. Quelle foule grouillante et superbe! Hauts Dignitaires, Princes -du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers -Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert, -Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses, -Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves. - -Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur, -accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était, -surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir -plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu -les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des -jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel -homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux -étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se -contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais -l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès -qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur -impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure. - -Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi, -assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut -d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires. -Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers, -s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à -leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à -danser. - -C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour leur défense de -pauvres loups de mer? Que pouvait le vieux Johannes Maartens, avec, à -ses trousses, une bande de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le -nez, lui pinçaient les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire -se trémousser? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, Hans -Amden demanda qu’on lui donnât de la place et se mit à exécuter, d’un -pas lourd, une danse hollandaise des plus baroques, jusqu’à ce que toute -la Cour éclatât d’une tumultueuse hilarité. - -En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant plusieurs jours, le -joyeux compagnon et l’égal de Kim, j’estimai outrageant le rôle de pitre -que l’on prétendait me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante -Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, les bras croisés, -je dédaignai pinçons et chatouillis, qui ne produisirent pas en moi le -plus léger frisson. On m’abandonna pour une autre proie. - -Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses qui l’avaient -entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna: - ---Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et tire-nous de là... - -Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour -parler, les trois Danseuses la lui bourraient de bonbons. - -Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement la tête de -droite et de gauche, afin d’éviter les mains pleines de bonbons, qui -s’acharnaient: - ---Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. Elles vont nous -couler. Nous sommes réduits à l’état d’animaux savants. Je t’envie et -regrette de ne pouvoir t’imiter dans ta résistance. Ah! les garces! -Continue à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi... - -Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient -complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons. - -J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en fut alertée. Un -eunuque qui, derrière moi, me chatouillait le cou avec une longue plume, -me fit démarrer soudain. - -Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec moi, observaient -d’un œil attentif le manège de l’eunuque. Réussirait-il là où elles -avaient échoué? Je ne laissai rien transpercer de mon dessein. Mais, -tout à coup, rapide comme la flèche, sans même tourner la tête ni le -corps, j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein sur la -figure, une maîtresse gifle arrière. - -Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur ses mâchoires. Il y -eut un craquement, comme celui d’une planche de la coque d’un navire qui -se fend sous la tempête, et l’eunuque roula sur lui-même, comme une -boule, qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi. - -Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, et -j’entendis chuchoter: «Yi-Yong-ik!» Je recroisai mes bras et demeurai -sur place, superbe d’orgueil. - -Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait cabotin. Car -écoutez ce qui suivit. - -L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, de tous mes -compagnons, j’affrontai, sans baisser le regard, les centaines d’yeux -qui me fixaient. Et c’est moi qui les fis tous se baisser ou se -détourner. Tous, sauf deux. - -Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à la richesse de sa -robe et à la demi-douzaine de servantes qui l’entouraient, je jugeai -immédiatement devoir être une dame de qualité. C’était en effet Lady Om, -une princesse authentique, appartenant à la Maison des Min. J’ai dit -qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon âge, trente ans environ. -Et, quoiqu’elle fût mûre et belle à point pour être mariée, elle ne -l’était pas. - -Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu’à ce -qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. Il n’y avait, dans ses -prunelles, ni insolence, ni hostilité, ni défi quelconque. Je n’y -trouvais qu’une immense fascination. - -Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce petit brin de femme. -Je feignis, en détournant la tête, de reporter mon regard sur le groupe -honteux de mes camarades, en proie aux danseuses. Puis je frappai dans -mes mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en coréen, -d’une voix de stentor et comme on parle à des subalternes: - ---Vous autres, laissez-les tranquilles! - -J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre beugler un -taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi retentissant n’avait -encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial Palais. - -La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient d’effroi et -se serraient les unes contre les autres, comme pour chercher entre elles -une protection mutuelle. Les petites danseuses lâchèrent les matelots et -leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. Seule, Lady Om -ne parut point troublée et recommença à plonger dans mes yeux, qui -étaient retournés vers les siens, ses yeux grands ouverts. - -Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait que résonnât quelque -fatidique parole. Tous les yeux coulissaient furtivement leur regard de -l’Empereur à moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours, -sans perdre la tête fort heureusement, immobile et muet, et les bras -croisés. - -Enfin l’Empereur parla. - ---Il connaît notre langue... dit-il simplement. - -Toute la salle haletait. On entendait les respirations palpiter dans les -poitrines. - -Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon matelot blagueur, -sur la première idée folle qui s’offrit mon esprit. - ---Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale. - -L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la fois, par mon -assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a avalé de travers et ses -lèvres se contractèrent. Puis il me demanda: - ---Explique-toi! - -Je repris: - ---Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à peine issu du sein -de ma mère, et ma sagesse précoce émerveillait tous ceux qui -m’approchaient. Puis je fus emporté un jour par des pirates, en un pays -lointain, où se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. Mais, -à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je reparlai -spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen de naissance et -maintenant seulement je suis chez moi. - -Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et des colloques. -L’empereur interrogea Kim. - -Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires et ne craignit pas -de mentir en ma faveur. - ---J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque je le -rencontrai qui sortait de la mer... - -Je l’interrompis: - ---Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements dignes de moi! - -Et, me retournant derechef vers les danseuses: - ---Laissez en paix mes esclaves! Ils viennent d’accomplir un long voyage -et sont fatigués. Oui, ce sont là mes fidèles esclaves. - -Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, selon le désir que j’en -avais exprimé, à changer de vêtements. Puis il renvoya les domestiques -et, resté seul avec moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon -de m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que moi où je -voulais en venir. Mais il était, comme moi, plein de confiance. - -Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant de -l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, soi-disant rouillé par -ma longue absence du pays, Hendrik Hamel et les autres, qui s’étaient -entêtés à ne parler que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne -comprenaient pas un traître mot de mes paroles. - ---Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison de Koryu, qui -régnait jadis à Song-do. - -Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait -contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais -tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais -un bon perroquet. - -L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes -compagnons. Je répondis: - ---Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux -coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un -affranchi. - -Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât. - ---Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une -souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même -âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent. - -Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais -dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en -reproches envers moi. - ---Que veux-tu? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour -dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui -est fait est fait! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons -continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti. - -Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot parmi les sots. Il me -défia à boire. L’Empereur trouva le défi plaisant et ordonna à une -douzaine de ses nobles, qui n’étaient guère plus intelligents, de se -mêler à l’orgie. Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai -également Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous mes compagnons, -non sans avoir obtenu pour eux qu’ils quitteraient leur auberge et -seraient logés dans le Palais même. Par contre, je demandai à Kim de -demeurer près de moi. Après quoi, le tournoi commença. - -Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une ruche d’abeilles, du -bruit de mes exploits. J’avais mis Taiwun et les autres champions dans -un tel état qu’ils ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je -me retirai et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. Et, -jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse un Coréen -authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes était capable de -boire impunément autant que je l’avais fait. - -Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable ville et je fus -logé, avec mes compagnons, dans son plus beau quartier, en une sorte de -Pavillon d’Été, complètement isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le -plus magnifique appartement, Hendrik Hamel et Maartens durent, ainsi que -les autres matelots, accepter en ronchonnant ce que je leur laissai. - -La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, le Grand Prêtre -bouddhiste, me faisait appeler. Il ordonna, quand je fus devant lui, -qu’on nous laissât seuls. Nous étions assis tous deux sur des nattes -épaisses, dans une pièce sombre. - -Juste Dieu! Quel homme que ce Yunsan! Quel esprit délié et pénétrant! Il -se mit, incontinent, à scruter mon âme en tous ses replis. Il était fort -bien renseigné sur tous les autres pays de l’univers et savait des -choses dont personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles -existassent. Croyait-il à la fable de ma naissance? Jamais je ne pus le -pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un bronze, ne laissait rien -deviner de ses sentiments intérieurs. - -Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le savait. Mais, -derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au ventre maigre, je sentais le -pouvoir effectif qui commandait à la fois dans le Palais Impérial et -dans toute la Corée. Je comprenais également, au cours de notre -entretien, qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me considérait -comme pouvant lui être utile. - -Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de Lady Om? C’était là -une noisette à ouvrir, et que je transmis à Hendrik Hamel, pour qu’il -vît ce qu’il y avait dans sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent. -Je vivais, selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant peu de -me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait lieu, des ennuis -futurs. - -Puis, ce fut Lady Om qui, à son tour, me manda. Je suivis, pour aller -vers elle, un eunuque à la face lisse et au pas félin, et traversai avec -lui les longs corridors silencieux, qui conduisaient à l’appartement -qu’elle occupait. - -Elle était logée comme il seyait à une Princesse du Sang et possédait, -pour son seul usage, un véritable Palais. Un parc l’entourait, avec des -bassins fleuris de lotus, et une multitude d’arbres trois fois -centenaires, si savamment rabougris par l’art des jardiniers qu’ils -atteignaient à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats et si -finement travaillés qu’ils semblaient sortir de l’atelier d’un orfèvre, -étaient jetés sur les bassins et sur les lotus. Un bosquet de hauts -bambous masquait la demeure de Lady Om. - -La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, je n’étais pas -indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, en pénétrant dans cette -superbe et mystérieuse demeure, un sentiment qui était autre qu’une -banale curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui contaient -que des hommes du peuple avaient été distingués par des reines, et je me -demandais si l’heure de mon heureuse fortune, qui témoignerait de la -vérité de ces contes, n’avait pas sonné pour moi. - -Lady Om ne perdit point son temps en présentations superflues. Elle -était entourée d’un essaim de ses femmes. Mais elle ne prêta pas plus -d’attention à leur présence qu’un charretier à celle de son cheval. Elle -me fit asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui -transformaient en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna que -l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le tout fut servi sur de -minuscules guéridons, hauts seulement d’un pied, et incrustés de perles. - -Seigneur! Seigneur! Il me suffisait de regarder ses yeux pour être fixé -sur ses sentiments envers moi. Mais, halte-là! Lady Om n’était point une -sotte. Elle avait mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui -convient à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait et ce -qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison qu’elle ne s’était -jamais mariée, en dépit de la pression qu’avait pu exercer sur elle une -Cour asiatique. - -On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses cousins éloignés, -appartenant à la grande famille des Min, et qui se nommait -Chong-Mong-ju. Lui non plus n’était pas bête et ambitionnait, par ce -mariage, de s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand -Prêtre. - -Aussi Yunsan, qui ne prétendait pas lui céder la place, était-il -lui-même candidat secret à la main de Lady Om et faisait-il tout ce qui -était en sa puissance pour la détourner de son cousin, et couper les -ailes à celui-ci. Il va de soi que je ne découvris pas du premier coup -toute cette intrigue. Je la devinai en partie, par certaines confidences -de Lady Om, et la sagacité d’Hendrik Hamel pénétra le reste. - -Lady Om était une perle rare. Des femmes de son calibre, il en naît deux -à peine par siècle, dans l’univers entier. Elle faisait fi des règles et -des conventions sociales. La religion, telle qu’elle la pratiquait, -était une série d’abstractions toutes spirituelles, en partie apprises -aux leçons de Yunsan, en partie tirées de son propre fonds moral. Quant -à la religion du commun, telle qu’on l’enseignait au peuple, elle -affirmait que c’était une invention destinée à maintenir sous le joug -des milliers d’hommes, qui peinaient pour les autres. - -Lady Om avait une volonté forte et un cœur tout féminin. Et elle était -belle. Belle d’une beauté universelle et non pas seulement asiatique. -Ses grands yeux noirs n’étaient ni bridés, ni fendus d’une fente trop -étroite. Ils étaient longs seulement, très longs, et le plissement des -paupières qui les enclosaient ne servait qu’à leur donner un piment -spécial. - -J’étais grisé de la situation où je me trouvais. Princesse et matelot! -Quel rêve charmant! Et je me torturais les méninges pour ne pas paraître -plus sot qu’elle-même et pour pousser à bout mon intrigue. Je jouais -avec le feu et j’en étais ravi. - -Aussi commençai-je par rééditer l’histoire abracadabrante que j’avais -débitée en présence de toute la Cour, à savoir que j’étais Coréen de -naissance et que j’appartenais à l’antique lignée de Koryu. - -Elle me coupa la parole en me donnant sur les lèvres des coups légers, -de son éventail de plumes de faisan. - ---C’est bon, c’est bon! dit-elle. Ne me faites pas ici des contes pour -enfants. Sachez que vous êtes pour moi plus et mieux qu’un descendant de -la maison des Koryu. Vous êtes... - -Elle s’arrêta de parler et j’attendis, en observant la hardiesse -croissante de son regard. Elle termina, au bout d’un instant: - ---Vous êtes... Tu es un homme! Un homme debout devant moi, tel que je -n’en ai jamais pressenti, même dans les rêves les plus voluptueux de mon -sommeil et de mes nuits. - -Seigneur! Seigneur! Que pouvait faire, devant un tel aveu, un pauvre -matelot? Le pauvre matelot, j’en conviens, rougit terriblement sous sa -peau tannée par la mer. Les yeux de Lady Om devinrent deux puits de -malicieuse et taquine friponnerie, tandis que, de toutes mes forces, je -retenais mes bras qui brûlaient de l’enlacer. - -Finalement, elle se mit à rire, d’un rire qui me mettait plus encore -l’eau à la bouche, et frappa dans ses mains. C’était signe que -l’audience était terminée. - -Je vins retrouver Hendrik Hamel, la tête complètement chavirée. - ---Ah! la femme! prononça-t-il, après une longue et profonde méditation. - -Et il me regarda avec un gros soupir d’envie, sur la signification -duquel il m’était impossible de me méprendre. - ---La femme, oui... reprit-il. Ce sont tes biceps, Adam Strang, c’est ton -cou de taureau, ce sont tes cheveux d’or fauve, qui ont conquis -celle-là! C’est de bonne guerre, mon vieux. Pousse à fond ton jeu! Et, -si tu gagnes la partie, tout ira bien pour nous tous. Je vais te donner, -si tu le veux bien, quelques conseils supplémentaires, sur la façon de -te comporter avec elle. - -Je me hérissai. Pour être un simple matelot, je n’en étais pas moins un -homme, et je n’avais pas à être dirigé dans mes relations avec une -femme. Hendrik Hamel avait pu être copropriétaire du vieux _Sparwehr_. -Il possédait, je l’admets, des connaissances astronomiques, puisées par -lui dans les livres destinés aux navigateurs, supérieures aux miennes. -Mais, sur le chapitre femmes, il n’avait et ne pouvait avoir sur moi -aucune autorité. - -Il sourit, les lèvres pincées, et me demanda: - ---Aimes-tu réellement Lady Om? - ---Que je l’aime ou non, peu importe! répondis-je. - -Il darda sur moi les perles noires de ses yeux acérés et répéta: - ---L’aimes-tu, vraiment? - ---Hé! hé! passablement... répliquai-je. Et plus que passablement, si -cela t’intéresse. - ---Alors, vas-y! Et, par son truchement, nous obtiendrons un jour un -bateau, grâce auquel nous fuirons cette terre maudite. Je donnerais la -moitié de la soie de toutes les Indes pour refaire un bon repas de -chrétien. - -Il recommença à me fixer, comme pour pressentir ma pensée. - ---Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle? - -Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un air satisfait. - ---Parfait! parfait! Mais, crois-moi, ne bouscule pas trop les choses. -Les conquêtes trop rapides ne valent rien. Fais-toi valoir. Fais-toi -désirer. Ne sois pas prodigue de tes gentillesses. Mets à son prix ton -cou de taureau et tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux -mortel! Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de tous les -savants de l’univers. - -Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. Tout mon temps -était partagé entre mes audiences avec l’Empereur, mes beuveries avec -Taiwun, mes entretiens avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses -que je passais dans la société de Lady Om. De plus, je demeurais éveillé -une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, et les occupais à -apprendre de Kim les mille détails de l’Étiquette, les manières de la -Cour, l’histoire de la Corée et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les -raffinements du beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des coolies. -Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot. - -J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du Grand Prêtre -Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets desseins. Il tirait les -ficelles sans que je comprisse goutte à cette grande affaire. Avec Lady -Om, oui, j’étais un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette. -Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon regard en arrière et médite -à travers le temps, j’ai des doutes sur ce point. Je crois que, tout en -cherchant à satisfaire avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa -guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, nous nous -comprenions. Les désirs mutuels que nous avions l’un de l’autre étaient -si ardents, si pressants, qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan, -n’eût réussi à se mettre en travers. - -L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais dont je ne pouvais -saisir exactement la trame, était dirigée contre Chong-Mong-ju, le -cousin et prétendant de Lady Om. Il y avait là des fils et des fils, à -n’en plus finir, je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe. -Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement. - -Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon mentor, tout ce que -j’en découvrais de détails intéressants. Et lui, assis, le front plissé, -durant d’interminables heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à -débrouiller, quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée. -En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour m’accompagner -partout, et tout voir aussi par lui-même. Mais souvent Yunsan s’opposait -à sa présence et, de mon côté, je l’écartais de mes entretiens avec Lady -Om. Je me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans nos -tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents qui ne le -regardaient pas. - -Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point fâché de me voir assumer -seul la responsabilité et les risques de la comédie qui se jouait. Si je -réussissais, du même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je -m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans son trou. Tel -était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. Il ne le sauva pas -cependant du commun désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure. - -A Kim, je répétais sans cesse: - ---Aidez-moi! En reconnaissance, j’exaucerai tous vos vœux. Désirez-vous -quelque chose? - -Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres, -chargés de la garde du Palais Impérial, dont le sort serait désormais -entre ses mains. - ---Un peu de patience! répondis-je avec aplomb. Votre souhait sera -comblé. J’ai dit. - -Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais rien. Aussi, n’ayant -rien à donner, je m’étais montré, sans hésitation, magnanime et -généreux. Le plus curieux est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet -la capitainerie des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut pas à -s’en louer. - -J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et Yunsan, qui étaient tous -deux de profonds politiques, le soin de combiner leurs intrigues et de -dresser leurs batteries. J’étais avant tout un amant, et mon sort était -sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous bien ma -situation? Celle d’un matelot, longtemps battu des tempêtes, qui -maintenant se réjouissait, dînait et buvait du vin en compagnie des -grands de la terre, qui était l’amant déclaré d’une belle Princesse et -qui, par surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des -cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du Grand Prêtre Yunsan? -N’était-ce pas réellement admirable? - -A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par Hendrik Hamel, -la vérité sur ce qui concernait mon passé. Mais, aussitôt, Hendrik Hamel -redevenait un esclave stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son -bon maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, pour -détourner la conversation, il s’attardait en récits admiratifs de mes -tournois de beuverie avec Taiwun. - -Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa d’exquis entre -Lady Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, depuis bien des siècles, -qu’une cendre chère à mon cœur. Mais nous n’avions rien à nous refuser -mutuellement. Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait -les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent crouler sans -faire se desserrer l’étreinte de leurs bras. - -Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre mariage. Elle se -posa _piano, piano_, tout d’abord, par de simples potins de Cour, par -des colloques à voix basse, entre eunuques et servantes. Mais, dans tout -le Palais, il n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève peu à -peu jusqu’au trône. - -Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. Le Palais, et -toute la Corée avec lui, qui vibrait à son unisson, en furent en grande -agitation. Il y avait de quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un -plein coup de poing entre les yeux. - -Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec Yunsan, la -bataille décisive pour laquelle celui-ci était prêt. Il réussit à -attirer dans son parti la moitié du clergé des provinces et, jusqu’aux -portes de son Palais, l’Empereur affolé vit défiler d’interminables -processions de prêtres protestataires. - -Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié du clergé avait embrassé -sa cause et lui demeurait fidèle, ainsi que toutes les grandes villes de -l’Empire, telles que Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et -Chomulpo. Lui et Lady Om investirent complètement l’Empereur. Comme elle -me l’avoua par la suite, elle fit pression sur lui, par ses crises de -nerfs et ses larmes, et le menaça d’un scandale public qui ébranlerait -les bases mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit faible, -en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles débauches, tenues -prêtes à cet effet. - -Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, avec un -imperceptible clignement de ses yeux austères, devenus soudain plus -railleurs et plus humains que je ne les en eusse jamais crus capables, -me déclara: - ---Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le nœud du mariage. - -Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses qu’une Princesse du -Sang Impérial épouse un matelot, même quand celui-ci s’affirme, sans -preuves visibles et palpables, un descendant des Princes de Koryu, un -décret fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle était mon -authentique ascendance. En même temps, les Gouverneurs rebelles de cinq -provinces ayant été roués et décapités, je fus nommé, moi-même, -Gouverneur unique de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire -le nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre magique, deux -autres Gouverneurs de deux autres provinces furent pareillement révoqués -pour me faire place. - -Seigneur! Seigneur! un pauvre matelot... Me voilà donc envoyé sur les -grandes routes de la Corée, avec une escorte de cinq cents soldats, et -une nombreuse suite, pour aller prendre possession du gouvernement de -sept provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient sous -les armes! Partout où je passais, je distribuais à mon gré la vie, la -mort et la torture. J’avais à moi un trésor, avec un gardien pour le -défendre, et un régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes -volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient aussi, -chargés d’extirper au peuple, en mon nom, ses derniers sous. - -Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient la frontière -septentrionale de la Corée. Au delà s’étendait le pays que nous appelons -aujourd’hui Mandchourie, et qui était alors connu sous le nom de Pays -des Hongdas, ou des Têtes-Rouges. - -C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient le Yalou -sur leurs chevaux rapides, en masses compactes, pour s’abattre comme des -sauterelles sur le territoire coréen. Le bruit courait qu’ils -s’adonnaient au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par ma -propre expérience, qu’ils étaient des combattants redoutables, et qu’il -n’était point commode d’en venir à bout. - -L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. Tandis qu’à Keijo, Yunsan -et Lady Om achevaient la perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon -gouvernement, une glorieuse renommée. C’était toujours Hendrik Hamel -qui, dans mon ombre, me poussait et dirigeait. Mais, pour tous, j’étais -la tête habile qui commandait et agissait. - -En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes la tactique et -l’exercice européens, et les conduisit se mesurer avec les Têtes-Rouges. -Ce fut une lutte magnifique, qui dura une année entière. Mais, au terme -de l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la rive -coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, sauf les morts -laissés par l’ennemi. - -J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée dans les -histoires d’Occident. J’ignore également si on y fait mention de celle -qui, durant la génération précédente, fut conduite en Corée par -Hideyoshi, alors Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de -la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de barils, remplis -d’oreilles et de nez, baignant dans de la saumure, qui provenaient des -Coréens tués sur les champs de bataille. J’en ai causé souvent avec -maints vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, et -qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux grandes invasions, -japonaise et des Têtes-Rouges, sont consignées dans les livres -d’histoire, vous saurez exactement à quelle époque Adam Strang a vécu. - -Mais revenons à Keijo et à Lady Om. - -Seigneur! Seigneur! c’était une vraie femme! Pendant quatre ans, je la -possédai en paix. Toute la Corée avait accepté notre mariage. -Chong-Mong-ju, dépossédé de toute influence, tombé en complète disgrâce, -s’était retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, pour y -cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. La paix régnait sur le -pays où, chaque nuit, couraient les signaux qui la proclamaient. - -Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches, -s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus ses yeux devenaient -chassieux. Lady Om et moi avions gagné la partie souhaitée par nos -cœurs. Kim commandait aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, le -malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à moi et à mes -compagnons, le supplice du carcan et nous avait fait battre en public, -lors de notre arrivée en Corée, je l’avais destitué et lui avais -interdit de paraître jamais à Keijo. - -Oh! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié! La discipline est -solidement ancrée dans la tête d’un matelot et, en dépit de ma grandeur -nouvelle, je ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux jours -anciens où nous naviguions ensemble sur le _Sparwehr_, à la recherche de -nouvelles Indes. Selon l’histoire que j’avais contée, lors de mon début -à la Cour, il était le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des -matelots, considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre à -une fonction officielle quelconque. - -Le cas de Johannes Maartens était différent et il monta en grade. Le -vieux roublard! J’étais loin de deviner ses intentions, quand il me -demanda à être nommé Gouverneur de la misérable petite province de -Kyong-ju! - -Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de son agriculture -ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts couvrait à peine les frais de -leur perception et la qualité de Gouverneur était plus qu’honorifique. -L’endroit était en vérité un vrai tombeau--un tombeau sacré--car sur la -Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, dans de riches -reliquaires placés dans des caveaux, les ossements des anciens Rois de -Silla. Johannes Maartens me déclara qu’il préférait être le premier dans -la petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam Strang. Et j’étais -loin de me douter que, s’il emmenait avec lui quatre des matelots, ce -n’était pas uniquement pour peupler sa solitude. - -Magnifiques furent pour moi les premiers temps de mon élévation. Je -gouvernais mes sept provinces par l’intermédiaire de Nobles nécessiteux, -à la dévotion de Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le -travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me livrer, de temps -à autre, à quelque inspection, effectuée avec tout l’apparat digne de ma -grandeur et où Lady Om m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la -côte sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de -préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, parmi les -Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, où leurs pères -avaient excellé. J’effectuai aussi, avec Lady Om, des chasses au tigre, -dans les montagnes septentrionales. - -Le mouvement des marées était, en Corée, des plus curieux. Sur la côte -nord-est, la mer ne montait et ne descendait que d’un pied à peine. Sur -la côte ouest, la différence contre le flux et le reflux atteignait -soixante pieds. - -La Corée ne possédait pas de flotte marchande pour le commerce -extérieur. Les navires indigènes ne quittaient pas les côtes, où les -étrangers, pour leur part, n’abordaient jamais. Cette politique -d’isolement était immémoriale en Corée. Une fois seulement, tous les dix -ou vingt ans, arrivaient des Ambassadeurs chinois. Non par eau, mais par -terre, en contournant la Mer Jaune à travers le pays des Hong-du, et en -descendant la Route du Mandarin jusqu’à Keijo. Leur voyage, aller et -retour, durait un an. Le but de leur visite était d’exiger, de -l’Empereur coréen, l’accomplissement de la cérémonie fictive de son -ancienne vassalité à la Chine. - -Hendrik Hamel ne s’endormait pas, cependant, dans les délices de Capoue. -Il se préparait à agir, et ses projets se précisaient de jour en jour. A -défaut des nouvelles Indes que nous n’avions pas trouvées, il se -rabattait sur la Corée. Il n’eut pas de fin, tout d’abord, que je ne -fusse nommé amiral de toute la flottille des jonques coréennes. Puis il -s’informa sans fard, près de moi, des arcanes secrets qui enfermaient le -Trésor Impérial. Dès lors, j’étais fixé. - -Je ne tenais nullement, pour ma part, à quitter la Corée, à moins que ce -ne fût en compagnie de Lady Om. Je m’ouvris à elle, à ce sujet. Elle me -répondit, en me pressant avec passion entre ses bras, que j’étais son -roi et que, partout où j’irais, elle me suivrait. - - - - -CHAPITRE XVIII - -«MAINTENANT, Ô MON ROI!» - - -Le Grand Prêtre Yunsan avait commis une faute impardonnable en laissant -vivre Chong-Mong-ju. Une faute! En réalité, il n’avait pas osé agir -autrement. - -Disgracié et banni de la Cour, Chong-Mong-ju, tout en paraissant cuver -son dépit sur la côte nord-est, avait sourdement intrigué et maintenu sa -popularité intacte près du clergé provincial. Des prêtres bouddhistes -lui servaient, en majeure partie, d’émissaires. Ils n’arrêtaient pas de -circuler par tout le pays, en gagnant à sa cause tous les fonctionnaires -impériaux, et avaient obtenu d’eux, en sa faveur, un serment -d’obéissance. Yunsan n’ignorait pas ce qui se tramait dans l’ombre, -mais, là non plus, il n’osait agir. - -L’Asiatique excelle, avec sa froide patience, à ces conspirations vastes -et compliquées. Au sein même du Palais Impérial, le parti de -Chong-Mong-ju croissait au delà de ce que Yunsan pouvait seulement -supposer. Les gardes du Palais, les fameux Chasseurs-de-Tigres que -commandait Kim, furent eux-mêmes achetés. - -Et, tandis que Yunsan saluait de la tête les gens prosternés à ses -pieds; tandis que je me consacrais paisiblement à Lady Om et aux sports; -tandis qu’Hendrik Hamel perfectionnait ses plans de fuite et de mise à -sac du Trésor Impérial; tandis que Johannes Maartens mijotait ses -projets mirifiques, parmi les tombes de la Montagne de Tabong, le volcan -que chauffait, sous nos pieds, Chong-Mong-ju ne nous donnait presque -aucun signe visible de sa prochaine éruption. - -Seigneur! Seigneur! Lorsque la tempête se déchaîna, ce fut quelque chose -de vraiment terrible! Elle partit, à la fois, de tous côtés. Sauve qui -peut! Et tout le monde ne fut pas sauvé. Ce fut Johannes Maartens qui -précipita, en fait, la catastrophe et fit éclater la conspiration avant -l’heure fixée par Chong-Mong-ju. Mais il lui fournit d’agir une si belle -occasion que celui-ci eût été bien sot de n’en pas profiter. - -Jugez-en plutôt! Alors que les Coréens ont pour les morts ancestraux un -culte fanatique, ce vieux pirate hollandais, assoiffé de rapine, en -compagnie de ses quatre matelots, dans sa province perdue de Kyong-ju, -ne commit-il pas la folie de profaner les tombes des anciens Rois de -Silla, qui y dormaient, depuis des siècles, dans leurs cercueils d’or? - -L’opération s’effectua pendant la nuit et, avant le lever du jour, les -cinq conjurés se hâtèrent de se mettre en route, afin de gagner la côte. - -Mais, le jour qui suivit, s’abattit sur toute la contrée un brouillard -intense, où ils s’égarèrent. Ils ne purent rejoindre la jonque qui les -attendait et que Maartens avait frétée en grand secret. Un fonctionnaire -local, nommé Yi-Sun-Sin, tout dévoué à Chong-Mong-ju, se lança à leur -poursuite, avec des soldats. Ils furent encerclés et faits prisonniers. -Seul, Herman Tromp parvint à s’échapper dans le brouillard et put, par -la suite, me conter le détail de ce qui était arrivé. - -Toute cette nuit-là, quoique la nouvelle du sacrilège se fût déjà -répandue à travers les provinces du nord, qui se soulevèrent incontinent -contre les fonctionnaires impériaux, Keijo et la Cour dormirent -paisiblement, dans une ignorance complète des événements. Sur l’ordre de -Chong-Mong-ju, les fanaux de paix continuèrent à briller sur toute la -Corée. Il en fut de même au cours des nuits suivantes, tandis que les -messagers de Chong-Mong-ju crevaient leurs chevaux, pour aller porter -partout ses ordres souverains. - -Comme je sortais, à cheval, de Keijo, à l’heure du crépuscule, pour -aller faire un tour dans la campagne, je vis, sous la Grande Porte de la -capitale, s’abattre la monture fourbue d’un de ces messagers, et son -cavalier, se relevant, continuer à pied son chemin. Je poursuivis ma -route, sans m’inquiéter de savoir quel était cet homme, et ne me doutant -guère qu’il apportait avec lui mon destin. - -Le message dont il était chargé fit éclater la révolution au Palais -Impérial. Lorsque j’y rentrai, à minuit, tout était terminé. - -Dès neuf heures du soir, les conjurés s’étaient emparés, dans son -appartement même, de la personne de l’Empereur. On le contraignit à -mander devant lui tous ses ministres et, à mesure qu’ils se -présentaient, ils étaient abattus. Les Chasseurs-de-Tigres s’étaient -soulevés, eux aussi. Yunsan et Hendrik Hamel furent faits prisonniers, -et férocement battus par eux, à coups de plats de sabre. Les huit autres -matelots purent s’échapper du palais, emmenant avec eux Lady Om. Ils y -réussirent grâce à Kim qui, l’épée à la main, leur ouvrit un passage à -travers ses propres soldats révoltés. Kim tomba dans la bataille et fut -foulé aux pieds. Mais, malheureusement pour lui, il ne mourut pas de ses -blessures. - -Comme une risée de vent qui s’élève durant une nuit d’été, la révolution -souffla et passa tout naturellement sur le Palais. Dès le lendemain, -Chong-Mong-ju était remonté en selle et redevenu tout puissant. -L’Empereur souscrivit à toutes ses volontés. Sauf l’émotion, qui fut -générale, à la nouvelle de la profanation des anciens Tombeaux Royaux, -la Corée demeura paisible. Chong-Mong-ju fut partout acclamé. Les têtes -des anciens fonctionnaires tombaient, dans le pays entier, et ils -étaient remplacés par des créatures du nouveau potentat. Il n’y eut, -nulle part, aucun soulèvement. - -Voici maintenant quel fut notre sort. - -Johannes Maartens, et les trois matelots capturés avec lui, furent -amenés à Keijo, couverts des crachats de la canaille de tous les -villages et de toutes les villes où ils passèrent. Puis ils furent -enterrés, jusqu’au cou, dans le sol de la Grande Place, qui s’étendait -devant le Palais Impérial. On leur donna à boire, afin de prolonger leur -existence et pour qu’ils pussent, plus longtemps, soupirer ardemment -vers la nourriture, toute fumante et savoureuse, que l’on déposait -devant eux et renouvelait une fois par heure, pour les tenter. On m’a -assuré que le vieux Johannes Maartens survécut le dernier et ne rendit -l’âme qu’au bout de quinze jours. - -Kim eut les os broyés, un par un, et les jointures démises, l’une après -l’autre, par de savants tortionnaires, et fut, lui aussi, très long à -mourir. - -Hendrik Hamel, que Chong-Mong-ju pensa bien être le cerveau qui avait -agi pour moi, fut battu à mort, aux clameurs joyeuses de la populace de -Keijo. - -Le Grand Prêtre Yunsan mourut courageusement et sa fin fut digne de lui. -Il était occupé à jouer aux échecs, avec son geôlier, quand le messager -de l’Empereur, ou plutôt de Chong-Mong-ju, se présenta devant lui, -porteur d’une coupe de poison. Yunsan le pria d’attendre un instant. - ---Vous avez, dit-il, des façons peu courtoises, et l’on ne dérange pas -un homme au beau milieu d’une partie d’échecs. Je boirai dès que j’aurai -terminé. - -Le messager attendit, tandis que Yunsan achevait et gagnait sa partie, -puis vidait la coupe. - -Il faut être un Asiatique pour savoir comment on dose son fiel et -comment on assouvit sa vengeance, avec persistance et régularité, durant -toute une vie. C’est ce que fit Chong-Mong-ju, avec Lady Om et avec moi. - -Il ne nous supprima point. Il ne nous fit même pas emprisonner. Mais -tandis que Lady Om était déchue de son rang et dépossédée de tous ses -biens, un Décret Impérial fut promulgué et affiché dans le moindre -village de l’Empire coréen, pour apprendre aux populations que -j’appartenais à la Maison de Koryu et qu’en conséquence je ne devais pas -être tué, par personne. Les huit matelots survivants, mes esclaves, ne -devaient pas être tués, eux non plus. Comme moi et comme Lady Om, ils -demeureraient, toute leur vie, des mendiants sur les grandes routes. - -Ainsi fut-il, quarante ans durant, car la haine de Chong-Mong-ju était -immortelle, et la fatalité voulut qu’il vécût de longs et heureux jours, -tandis que nous traînions tous notre existence maudite. - -J’ai dit déjà que Lady Om était une femme admirable. Je ne dois pas me -lasser de le répéter, et les mots me font défaut pour pouvoir exprimer -toute la vénération que je lui porte. J’ai ouï dire, quelque part, -qu’une grande dame avait déclaré un jour à son amant: «Une simple tente -et une croûte de pain avec vous!» Voilà aussi ce que me dit Lady Om. Et -elle ne le dit point seulement, elle le fit. Avec cette aggravation que, -bien souvent, les croûtes de pain étaient rares et que, pour tente, nous -n’avions rien que le ciel. - -Tous les efforts que je tentai pour échapper à la mendicité furent -déjoués par la haine tenace de Chong-Mong-ju. A Song-do, je me fis -porteur de combustibles et nous partageâmes, à nous deux, une hutte, -qui, contre les morsures de l’hiver, était à peine plus confortable que -la pleine route. Chong-Mong-ju nous y dénicha. Je fus battu, mis au -carcan, et rejeté de nouveau sur la route. Ce fut un hiver horrible, -effroyablement froid, au cours duquel le pauvre Vandervoot, «Et quoi -encore?», gela à mort, dans les rues de Keijo. - -A Pyeng-yang, je me transformai en porteur d’eau. Car sachez que cette -antique cité, dont les murs sont bien contemporains du roi David, était -considérée par ses habitants comme flottant, à l’instar d’un vaisseau, -sur une couche d’eau souterraine. Creuser un puits dans son enceinte eût -risqué de la submerger. C’est pourquoi, du matin au soir, des milliers -de coolies, avec des seaux suspendus aux deux extrémités d’un joug -reposant sur leur nuque, étaient occupés à faire la navette de la ville -au fleuve qui en est voisin, et _vice versa_. Je me fis embaucher parmi -eux et exerçai ce métier jusqu’au jour où Chong-Mong-ju me repéra. Je -fus battu derechef, chassé de Pyeng-yang, et remis sur la route. - -Et toujours il en était ainsi. Dans la ville lointaine de Wiju, je -devins boucher de chiens. Je tuais les bêtes, publiquement, devant mon -étal ouvert à tout vent. Puis je découpais et vendais la viande, tandis -qu’étendant les peaux dans la boue, en pleine rue, le côté saignant en -dessus, je laissais aux pieds sales des acheteurs et des passants le -soin de les tanner. Chong-Mong-ju me découvrit et je dus fuir encore. - -Je fus aide teinturier à Pyonhan, chercheur d’or dans les placers de -Kang-Wun, fabricant de cordes, que je tordais, à Chiksan. Je tressai des -chapeaux de paille à Padok, fauchai l’herbe à Whang-haï. A Masenpo, je -me louai, ou plutôt me vendis à un planteur de riz, à un salaire -inférieur à celui du dernier des coolies, et me courbai l’échine dans -les rizières inondées. - -Il n’y eut jamais une heure, ni un endroit, où le long bras de -Chong-Mong-ju ne m’atteignît pas, ne me fît battre, et ne refît de moi -un mendiant. Durant deux saisons entières, Lady Om et moi, nous -cherchâmes et finîmes par trouver une unique, rare et précieuse racine -de ginseng, si renommée des médecins que, du prix de sa vente, nous -eussions pu vivre à l’aise, l’un et l’autre, durant une année entière. -Mais, juste au moment où j’étais en train de négocier, on m’arrêta. La -racine fut confisquée et je fus encore plus battu, mis au carcan plus -longtemps que de coutume. - -Toujours les membres errants de la grande corporation des Colporteurs -renseignaient Chong-Mong-ju, à Keijo, sur mes faits et mes gestes, en -avertissaient ses Gouverneurs et ses agents. Quoi que nous fissions, il -nous était impossible de fuir, soit en franchissant les frontières nord, -soit en nous embarquant sur mer, sur quelque sampan. Partout, sitôt -arrivés, nous étions brûlés. - -Une seule fois, avant celle qui fut la dernière, je rencontrai -Chong-Mong-ju. Ce fut par une nuit d’hiver, que secouait une violente -tempête, sur les hautes montagnes de Kong-wu. Quelque menue monnaie, -économisée, m’avait permis de louer, pour Lady Om et moi, un abri pour -la nuit, dans le coin le plus sale et le plus éloigné du feu de l’unique -grande pièce d’une auberge. Nous allions commencer notre maigre repas, -composé de févettes et d’aulx sauvages, qui nageaient dans un affreux -ragoût, en compagnie d’un minuscule morceau de bœuf, tellement coriace -que, sans nul doute, l’animal dont il provenait était mort de -vieillesse. Nous entendîmes, à ce moment, tinter au dehors les -clochettes de bronze, et résonner le piétinement des sabots d’un -attelage de poneys. - -La porte s’ouvrit et Chong-Mong-ju, personnification vivante du -bien-être, de la prospérité et de la puissance, entra, en secouant la -neige de ses inestimables fourrures de Mongolie. Chacun lui fit place, à -lui et aux douze hommes qui formaient sa suite. - -Soudain, ses yeux s’arrêtèrent, par le plus grand des hasards, car on -était nombreux dans l’auberge, sur Lady Om et sur moi. - ---Débarrassez-moi, ordonna-t-il, de cette vermine, qui est là, dans ce -coin... - -Alors ses écuyers nous flagellèrent de leurs fouets et nous rejetèrent -dans la tempête. - -Seigneur! Seigneur! Il n’y a pas, ô Corée, une seule de tes routes, pas -un de tes sentiers de montagne, pas une de tes villes fortifiées, pas -une de tes bourgades, qui ne m’ait connu. - -Quarante ans durant, j’ai erré sur ton sol et j’ai eu faim, et Lady Om a -partagé avec moi cette misère. Poussés à bout, que n’avons-nous pas -mangé? Des détritus invendables de viande de chien, que nous lançaient -les bouchers railleurs. Du _minari_, sorte de cresson, cueilli par nous -dans la vase de marais stagnants. Du _kimchi_ gâté, qui aurait fait -vomir des estomacs de paysans et qui empoisonnait à un mille de -distance. Oui, j’ai disputé leurs os aux chiens, ramassé des grains de -riz tombés sur les routes, volé aux chevaux, par des nuits glacées, leur -soupe fumante de févettes. - -Ne vous étonnez pas, pourtant, que je ne sois pas mort. Deux choses me -soutenaient: la présence de Lady Om à mon côté; puis la foi certaine que -j’avais, qu’un jour viendrait où l’étreinte de mes pouces et de mes -doigts se resserrerait sur la gorge de Chong-Mong-ju. - -Je l’avais cherché tout d’abord à Keijo, mais les portes mêmes de la -ville m’étaient interdites. Je savais pourtant qu’avec de la patience -nous finirions par nous retrouver. - -Quarante ans durant, chaque bribe du sol de la Corée raconta à nos -sandales ses vieilles histoires. Si vaste que fût l’Empire, il ne s’y -trouvait plus âme qui vive pour ignorer qui nous étions, et quel était -notre châtiment. Plus d’une fois, les coolies et colporteurs, qui -hurlaient leurs injures à Lady Om, connurent la force de mon poing qui -s’abattait sur leur chignon, la colère de ma main qui souffletait leurs -faces. Parfois, dans les montagnes, en des villages perdus, nous -rencontrions des vieilles femmes qui, lorsqu’elles voyaient passer à mon -côté Lady Om, la grande Princesse déchue, poussaient un soupir, en -hochant la tête, tandis que leurs yeux s’obscurcissaient de larmes. -D’autres, des jeunes femmes, s’apitoyaient au passage de mes larges -épaules, de mes longs cheveux fauves, de l’homme qui jadis avait été le -Prince de Coryu et le gouverneur de sept provinces. Des cohues de gamins -se collaient à nos talons. Ils n’avaient, eux, aucune miséricorde et -nous lapidaient, avec des cris perçants, des mots orduriers. - -Au delà du Yalou, large de quarante milles, s’étendait une immense -désolation qui, de la Mer du Japon à la Mer Jaune, constituait la -frontière septentrionale coréenne. Ce n’étaient pas, à proprement -parler, des terres infécondes, mais des terres que l’on avait rendues -telles, en application de la politique d’isolement de la Corée. Sur -cette bande, large elle-même de quarante milles, villes, villages, -fermes, tout avait été détruit. C’était le _no man’s land_, infesté de -bêtes fauves, et que sillonnaient seules des compagnies de -Chasseurs-de-Tigres à cheval, ayant pour mission de tuer tout être -humain qu’elles y rencontraient. Il n’y avait donc aucun espoir de -s’échapper dans cette direction. - -Après avoir longtemps erré comme moi, un peu partout, mes huit camarades -matelots se rabattirent de préférence sur la côte sud, où le climat -était le plus doux. C’était, en outre, la contrée la plus proche du -Japon. A travers les détroits qui le séparaient de la Corée, on -apercevait au loin ses côtes s’estomper[19]. - - [19] Les Détroits de Corée, entre le sud-est de la Corée et les Iles - Japonaises, mesurent environ cent vingt-cinq kilomètres de large, à - leur plus grand étranglement. - -Là était le seul espoir de salut. Peut-être quelque navire d’Europe -apparaîtrait-il un jour. Je vois encore ces huit vieillards, debout ou -assis sur les falaises de Fusan, et soupirant de toute leur âme vers -cette mer sur laquelle il leur était interdit de naviguer désormais. - -On apercevait bien, parfois, des jonques japonaises, mais jamais une -voile, aux formes familières à la vieille Europe, ne surgit sur les -flots. - -Les années s’écoulaient. Lady Om et moi, nous avions passé, comme les -huit matelots, de l’âge moyen à l’âge mûr, puis à la vieillesse. Nous -aussi, nous revenions de préférence à Fusan, où nous nous retrouvions -tous ensemble. - -Puis, à mesure que s’égrenaient les ans, l’un et l’autre manquaient -successivement au rendez-vous habituel. - -Hans Amden fut le premier qui nous quitta. Jacob Brinker, son compagnon -de route habituel, nous en apporta la nouvelle. Brinker fut le dernier -des huit. Il avait presque quatre-vingt-dix ans quand il mourut, et -dépassait Tromp de deux ans environ. Je me souviens, comme si c’était -hier, de cette paire d’amis qui, au terme de leur vie, faibles et usés, -en guenilles de mendiants, se chauffaient côte à côte, au soleil, leur -sébile à côté d’eux, sur les falaises de Fusan. Ils caquetaient de leurs -voix aigres, semblables à des voix d’enfants, et se faisaient -mutuellement mille contes du passé. Tromp rabâchait sans cesse, entre -ses gencives, comment Johannes Maartens et ses quatre matelots, dont il -était, violèrent les Sépultures des Rois, sur la montagne de Tabong, -comment ils trouvèrent chacun d’eux embaumé dans son cercueil d’or, -entre deux vierges, à leur droite et à leur gauche, embaumées comme eux; -comment, enfin, ces superbes revenants, reparus au jour, s’émiettaient -en poussière, tandis que Johannes Maartens et ses quatre matelots -juraient et suaient à grosses gouttes, en brisant leurs cercueils. - -Aussi vrai que c’était là un coup magnifique, Johannes Maartens se -serait enfui avec son butin, sur la Mer Jaune, sans ce brouillard où, le -lendemain, il se perdit. Maudit brouillard! On en fit une chanson que, -jusqu’à mon dernier jour, j’entendis, en serrant les poings, chanter en -Corée. «_Yanggukeni chajin anga Wheanpong tora deunda..._», disait-elle. - -Ce qui peut se traduire ainsi: «Sur la cime du Whean se prépare, pour -les hommes de l’Ouest, un brouillard épais...» - -Oui, quarante ans durant, je fus un mendiant sur la terre coréenne. De -tous mes compagnons, bannis comme moi sur les grandes routes, je -survécus le dernier. Lady Om avait, elle aussi, la vie dure, et nous -vieillîmes ensemble. - -Elle était devenue, à la fin, une vieille femme édentée et toute -rabougrie. Mais sa belle âme ne fléchit point, et elle posséda mon cœur -jusqu’à l’heure de ma mort. Moi, pour un homme de soixante-dix ans, -j’étais demeuré vigoureux encore. Si mon visage s’était ridé, si mes -cheveux d’or étaient devenus blancs, si mes larges épaules s’étaient -voûtées, quelque chose survivait toujours, dans mes muscles, de ma force -ancienne. Grâce à quoi je pus accomplir ce que je vais maintenant -raconter. - -Par une belle matinée de printemps, j’étais assis avec Lady Om sur les -falaises de Fusan, et nous nous chauffions au soleil, à quelques pas de -la grand’route. Nous étions en guenilles, misérablement, dans la -poussière. Et pourtant, tous deux, nous riions de bon cœur, à une -plaisanterie que venait de marmotter Lady Om. - -Une ombre, soudain, s’abattit sur nous. C’était la grande litière de -Chong-Mong-ju, portée par sept coolies, précédée et suivie d’une escorte -de cavaliers, et encadrée, de chaque côté, d’une nuée de serviteurs, qui -se trémoussaient à qui mieux mieux. - -Deux empereurs, une guerre civile et une douzaine de révolutions de -palais, avaient passé sans que la puissance de Chong-Mong-ju en eût été -ébranlée. Il pouvait avoir près de quatre-vingts ans, quand, ce matin de -printemps, sur la falaise, il fit un signe de sa main, aux trois quarts -paralysée, afin que sa litière s’arrêtât et qu’il pût contempler encore -ceux que, depuis si longtemps, il punissait. - -Lady Om me murmura à l’oreille: - ---C’est maintenant, ô mon Roi... - -Puis, rapidement, elle se détourna pour implorer une aumône de -Chong-Mong-ju, qu’elle feignait de ne pas reconnaître. - -Je n’ignorais pas ce qui se passait dans sa pensée. Cette pensée ne nous -avait-elle pas été commune, pendant quarante ans? Et l’heure de son -aboutissement était enfin arrivée. - -Alors, moi aussi, j’affectai de ne point reconnaître mon ennemi. -Simulant une sénilité stupide, je rampai dans la poussière, comme Lady -Om, vers la litière, en pleurnichant pour la grâce d’une charité. - -Les serviteurs de Chong-Mong-ju s’apprêtaient à me repousser. La voix -chevrotante du maître les retint. Je le vis qui se soulevait sur un de -ses coudes, en tremblotant, et qui, de son autre main, écartait tout -grands les rideaux de soie. Sa figure flétrie s’illumina d’un éclair -joyeux, tandis qu’il nous couvait du regard. - -Lady Om murmura de nouveau, à mon oreille, son chant lamentable de -mendiante: - ---Maintenant, maintenant, ô mon Roi! - -Tout son fidèle et impérissable amour, toute sa foi dans ma suprême -entreprise étaient enclos dans son chant et dans sa voix. - -Et la colère rouge monta en moi. Vainement j’essayai de lutter et de me -débattre contre elle. Et, dans ce combat, je fus saisi d’un tremblement -de tout mon être. - -Chong-Mong-ju vit ce tremblement et pensa que la vieillesse seule en -était la cause. Je tendis vers lui ma sébile de cuivre et pleurnichai, -plus lamentablement encore. Je voilai sous les larmes le feu ardent de -mes prunelles bleues, et je calculai la distance et ma force, avant de -bondir. - -Ce fut comme un jet de flamme, de flamme rouge. Il y eut un grand fracas -des rideaux et de leurs tringles, puis des cris perçants et des -braillements sans fin, des serviteurs affolés, tandis que mes mains se -refermaient sur la gorge de Chong-Mong-ju. La litière bascula et je sus -à peine où je me trouvais. Mes doigts cependant ne se relâchèrent point. - -Dans le pêle-mêle des coussins et des couvertures, je ne fus guère -atteint, tout d’abord, que par des coups que me portaient les -serviteurs. Mais bientôt les cavaliers arrivèrent à la rescousse et -leurs manches de fouets massifs s’abattirent sur ma tête, tandis qu’une -multitude de mains m’agrippaient et me déchiraient. - -Un vertige s’empara de moi. Je gardais cependant assez de conscience -pour sentir que mes vieux doigts décharnés étaient enfoncés solidement -dans cette vieille et maigre gorge, que je cherchais depuis longtemps. - -Les coups continuaient à pleuvoir sur ma tête, où mille pensées -tourbillonnaient, et je me comparais intérieurement à un bouledogue, -dont rien ne peut faire se desserrer les mâchoires. - -Chong-Mong-ju ne pouvait plus m’échapper, et je sus bien qu’il était -mort, avant que la nuit descendît sur moi, comme une anesthésie, sur les -falaises de Fusan, en face de la Mer Jaune. - - - - -CHAPITRE XIX - -OPPENHEIMER DEMEURE SCEPTIQUE - - -Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell Standing, ne doit -pas précisément se sentir très fier. Je lui ai enseigné la supériorité -de l’esprit sur la force brutale, je l’ai humilié par ma force morale, -et lui ai montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de toutes -ses tortures. - -Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et j’attends l’heure -où je serai pendu. Lui, le gouverneur Atherton, continue, à San Quentin, -à remplir ses fonctions, à régner en roi sur tous les damnés que la -prison, où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, dans le -tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui suis supérieur. - -En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute point qu’il -n’eût été très heureux de me voir mourir dans la camisole de force. -Comme il me l’avait maintes fois répété, il fallait choisir entre rendre -la dynamite ou rendre l’âme. - -Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est lui qui avait -été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. Un moment arriva, -cependant, où il se sentit fléchir, et ne put maîtriser le trouble que -je fis naître en lui et chez ses autres acolytes. - -Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui offrais qu’il -sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve habituelle et lui déclara -qu’en ce qui me concernait, il répudiait toute responsabilité -personnelle. Et, de fait, il ne parut plus dans ma cellule. - -Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être ébranlé. Jake -Oppenheimer, qui était sans peur et ne mâchait pas ses mots, et qui -était sorti indemne de tous les enfers qu’on lui avait fait subir, -l’entreprit un jour, à mon sujet. - -Morrell me frappa l’histoire. - ---Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, vous avez les yeux -plus grands que le ventre. Si vous réussissez à faire mourir Standing, -il faudra nous tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point, -nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, nous crierons -votre infamie à toute la prison; et ce sera bien le diable si elle ne -transpire pas au dehors. Oui, toute la Californie saura que vous avez -outrepassé vos pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous -en cuire! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, ou nous tuer -aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. Vous, vous êtes un -abominable froussard, qui jamais n’oserez nous faire périr tous trois. -Votre vocation de boucher est incomplète. - -Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. Lorsqu’il fut -délacé, il cracha à la face du gouverneur Atherton. Ce qui lui valut -derechef cent nouvelles heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça, -Atherton s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et ses -courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas à en douter. - -Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur Jackson. J’étais -pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je -pourrais résister. - ---Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole, -déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un air suffisant. - -Je lui coupai la parole. - ---Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas -vingt, mais quarante jours. Quarante jours... Peuh! Mettez cent jours. - -En me ressouvenant de la patience dont mon courage avait fait preuve -jadis, lorsque j’attendis, quarante ans durant, l’heure où je pourrais -saisir Chong-Mong-ju à la gorge, j’ajoutai: - ---Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. Regardez-moi, -vous en verrez un! Vous n’êtes, en face de moi, que des avortons -débiles. Je suis votre maître à tous. Vous ne réussissez pas à tirer de -moi une seule plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma -place, vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances. - -Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les appelai fils de -crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres de scélératesse. Je leur -répétai, à satiété, que j’étais au-dessus d’eux, à mille pieds au-dessus -d’eux. Ils étaient, eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un -homme libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis que -cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait même pas, -mon esprit s’envolait à travers le temps et l’espace. Le monde -m’appartenait. - -Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils n’étaient plus là -que je les injuriais encore. - -Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à mes deux camarades. -Morrell ne doutait pas de la véracité de ce que je lui racontais. Mais, -tout en étant captivé par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique -jusqu’à la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à -l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination. - -Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en tant que Darrell -Standing, de la Corée et de ses habitants, de ses mœurs et de la vie que -l’on y mène. - ---Oh! en voilà assez! frappa-t-il, d’un coup sec et impératif... -Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre moi et le professeur... -Adam Strang est le produit d’un rêve d’opium. Tu as lu quelque part, -Standing, toutes ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes -anciennes lectures? Non, n’est-ce pas? Tu es collé... - -Vainement je protestai que je n’avais jamais rien lu de la Corée, que -quelques correspondances de guerre, lors du conflit russo-japonais. - ---C’est bien cela! triompha Jake Oppenheimer. La Corée ne t’est pas -aussi inconnue que tu veux bien le dire. Voilà l’aveu! - -Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il prétendait que -j’inventais mes aventures, au fur et à mesure que je les frappais, et il -concluait, en blaguant, dès que je me taisais: - ---Merci pour aujourd’hui! La suite au prochain numéro... - -Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, jadis, -m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries d’opium du Quartier -Chinois, beaucoup plus qu’il ne convenait à un respectable professeur. -Quelque chose, depuis, m’en était toujours resté! - -Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables et sans cesse -renouvelées. - ---Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, tu prétends avoir -joué aux échecs avec un lourdaud, qui était frère de l’empereur. Peux-tu -me dire si ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en -Amérique, et si les parties différaient des nôtres? - -Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, assez vagues et que -je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, naturellement, se moqua de -moi. - -J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le temps s’entremêlaient -entre eux et que, souvent, les divers personnages que je réincarnais -intervertissaient leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de -remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement il -m’arrivait de revenir en arrière et de revivre plusieurs fois les mêmes -actes. - -C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements de mon être, -redevenu Adam Strang, un mois après la question que m’avait posée -Oppenheimer (et je n’avais cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses -quolibets), j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils -différaient notablement de ceux que nous employons aujourd’hui. Seul, le -principe du jeu était le même. Mais, au lieu de nos soixante-quatre -carrés de damier, il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous, -l’un des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les pions -étaient, en Corée ancienne, au nombre total de vingt. Si bien que les -combinaisons qui en résultaient étaient complètement différentes. En -outre, il n’y avait pas de «Reine». - -Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. Je lui -enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il fût beaucoup plus compliqué que -le nôtre. - -Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous tout l’hiver -suivant. Nous y fûmes tellement absorbés que nous oubliâmes, en ces -jours lugubres, le froid qui nous mordait. Car les cachots ne sont pas -chauffés. Il serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné, -la rigueur naturelle des éléments. - -Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que j’eusse tiré ma science -des siècles passés. Il prétendit que le jeu, comme mes prétendues -aventures, était sorti tout armé de mon cerveau. - ---Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir -connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu -bête à pleurer, qui s’appelait «les Cochons dans les Trèfles». Ce jeu -stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions. - -Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques -l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années. - -La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses -positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot. - -Il y a ici--ou plutôt il y avait ici--à Folsom, un assassin de -nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé -avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam -Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique -au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer. - - - - -CHAPITRE XX - -QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG - - -Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début -de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant -dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre -Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais -les changements qui y étaient survenus. - -Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux -par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu -chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande -épée, à califourchon sur un cheval. - -Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée -traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell -Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié -complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres -lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur -n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits -êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur -mes existences antérieures. - - [20] _William Wordsworth_, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici - allusion à son _Ode à l’Immortalité_, où il dit notamment: «Ce n’est - pas dans une nudité complète--Mais dans des nuées traînantes de - lumière--Qu’un jour nous verrons Dieu.» - -Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu -d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots -Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la -fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me -permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et, -parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ. - -Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je -dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes -mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la -plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me -contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants. - -Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que -j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un -navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une -femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente -victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes -fortes. - -De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit -seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir -accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que -Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me -souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à -terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite -hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis -que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des -falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup -des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres -s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin -de la mort. - -Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer, -remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et, -accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives -enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui -me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui -s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même. - -J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes -yeux. - -J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta, -pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du -navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui -suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage -expédition. - -Tostig Lodbrog était surnommé «Muspell», qui veut dire le «Feu Brûlant». -Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave -et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de -miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille -d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa -hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine -ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour, -comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr, -sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le -crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne -buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf. - - [21] _Brunanbuhr_ est le nom d’un endroit incertain, situé dans le - nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre - les pirates scandinaves. - -Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta. -J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel -marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu. - ---Ho! Ho! Un nain! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me -regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu. - -Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point Tostig Lodbrog de me -tirer tout nu de la peau de loup. Puis me prenant par le pied, entre son -pouce et son index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre -que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure du vent. - ---Ho! Ho! Ho! s’exclama-t-il. Un gardon! Une crevette! Un pou de mer! - -Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son pouce et son -index. - -Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit. - ---Le jeunet a soif! dit-il. Je veux lui faire boire un coup! - -Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y lâcha. Moi qui n’avais -pas encore connu le lait du sein d’une mère, j’allais me noyer dans ce -breuvage, fait pour les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et -me sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la peau de loup. - -Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, le vieillard et moi, -et nous roulâmes sur le pont du navire. Ses énormes chiens, semblables à -des ours, et qui prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur -nous. - ---Ho! Ho! Ho! tonitruait Tostig. - -Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher aux molosses, -auxquels il abandonna la peau de loup. - -Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et terminait son pot -d’hydromel. Il se calmait peu à peu, sans que le vieillard osât -intervenir, pour solliciter une pitié qu’il savait ne pas exister. - ---C’est Tom Pouce! reprit Tostig. Par Odin! les femmes danoises sont -d’une race bien misérable. Elles enfantent des nains et non des hommes! -Que pourra-t-on faire de cet avorton? Écoute, toi, Lingaard, tu -l’élèveras tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. Veille -bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une bouchée dans leur -gueule, comme d’un petit bout de viande oublié sur la table. - -Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin de ma piaillarde -enfance, et je ne connus l’affection ni les caresses d’aucune femme. Je -suivais le destin de Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait, -tantôt sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment je -survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de Tostig, qui avait -déclaré que je ne serais jamais qu’un nain, Dieu seul le sait! Toujours -est-il que je grandis rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans -son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage plaisanterie qu’il -affectionnait fort. - -J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps et je commençai -à remplir mon rôle d’échanson. Alors que nos bateaux étaient immobilisés -dans la mer gelée, je me vois encore, dans la salle du festin de -Brunanbuhr, titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli de -vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, assis à -l’extrémité de la table. - -Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et tous les convives avec -lui. On serait cru dans une maison de fous. Des scaldes chantaient les -exploits d’Hialli, ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la -vengeance de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli le cœur de leurs -propres enfants. Je vivais parmi des hommes féroces, aussi féroces dans -leurs jeux que dans leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres, -je trouvais toute naturelle leur compagnie. - -Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, ma colère rouge. -Je n’avais encore que huit ans, lorsque mes dents se découvrirent. -C’était au cours d’une vaste beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait -invité à sa table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne tarda -pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite réciproque des -combattants des deux nations, et soudain Tostig Lodbrog, près de qui je -me tenais debout avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit -à insulter et à mépriser injurieusement les femmes danoises. - -Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis rouge. Je soulevai en -l’air le crâne de Guthlaf et en assénai un coup violent sur la tête de -Tostig Lodbrog, qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud. - -Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en battant l’air de -ses grands bras, afin de me trouver et m’écraser, je sortis la petite -dague que je portais. A trois reprises je le frappai, au ventre, à la -cuisse et aux fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus -haut. - -Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses hommes l’imitèrent, -tandis qu’il criait: - ---Un ourson! Un ourson! Par Odin, laissez l’ourson se battre! - -Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit le petit échanson de -race danoise entamer une bataille en règle contre l’énorme Tostig -Lodbrog, qui titubait sans pouvoir l’atteindre. - -Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table, -parmi les cruches et les coupes, en hurlant: - ---Sortez-le d’ici! Qu’on le donne à manger aux chiens! - -Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à -lui comme cadeau d’amitié. - -Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords, -je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son -porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog. - -Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était -voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate, -marécageuse et brumeuse. - -Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui, -soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la -Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent -s’asseoir, entourée de ses femmes. - -Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud, -et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui -les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait -vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes -comme le climat. - -Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le -ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer. - -Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva, -dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le -bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous -ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or. -Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans -une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés, -et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux. - - [22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la - Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans - l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre. - -Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans, -j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais -seulement des peaux de bêtes. - -Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant -de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et -hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai -mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant -encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse -avec la meute des chiens lancés à mes trousses. - -Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état -sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi, -qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on -chassait les loups. - -Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et -m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course -que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai -capturer, après une poursuite de deux jours[23]. - - [23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement, - habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de - l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer - Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande - actuelle occupe la majeure partie de leur territoire. - -Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux -chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus -tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du -pays des Angles. - -J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une -incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus -capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux, -m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus -recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la -pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile. - -Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le -sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les -Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de -place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait -prisonnier et emmené à Rome. - -Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé -d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un -homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme -j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de -Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus -baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous -sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait -sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature, -toutes les têtes. - - - - -CHAPITRE XXI - -SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM - - -Les gens qui étaient présents pouvaient bien, en effet, me regarder. Ils -étaient de petite race, tous ces Juifs, petits d’os et de muscles, et -n’avaient jamais vu d’hommes blonds, comme j’étais. - -Tout le long des ruelles étroites, ils s’écartaient sur mon passage, -puis s’arrêtaient, les yeux écarquillés, en fixant cet être fauve, venu -du Nord et de Dieu sait où. - -Presque tous les soldats dont disposait Pilate étaient des Auxiliaires. -Il n’y avait qu’une poignée de Romains, à pied, qui gardaient le palais -du Proconsul, et vingt Cavaliers, dont j’étais le capitaine. Les -Auxiliaires n’étaient point de mauvais soldats, mais il pouvait ne pas -être sûr de se fier entièrement à eux. D’une façon générale, je trouvai -qu’eux et les Romains étaient des guerriers plus réguliers que nous -autres, hommes du Nord, qui étions braves quand le cœur nous en disait, -mais dont la bravoure tombait aussi facilement, au gré de notre caprice. - -Il y avait une femme de la Cour d’Hérode qui était liée d’amitié avec -l’épouse de Pilate. Je la vis chez celui-ci, le soir même de mon -arrivée. Nous l’appellerons Miriam, car c’est sous ce nom que je l’ai -aimée. Elle possédait ce charme particulier, spécial à chaque femme, qui -est autre que la beauté, et que l’on ne peut décrire. Elle me plaisait, -avant toute chose, et je devenais ainsi le collaborateur de son charme. -Dès que je l’aperçus, tout mon être s’élança vers elle, les bras grands -ouverts. - -Il y avait en elle quelque chose de sublime. Je n’exagère pas, et c’est -avec intention que j’emploie ce mot. Son corps superbe dépassait en -taille, de beaucoup, la moyenne de la femme juive. Tout, en elle, était -aristocratique, la caste à laquelle elle appartenait, aussi bien que ses -gestes et son maintien. Son beau visage ovale était fortement ambré, son -opulente chevelure était noire, avec des reflets bleus, et ses deux yeux -étaient semblables à deux puits sombres. Il était impossible de trouver -dans la création un homme blond et une femme brune, aussi marqués de -types que nous l’étions l’un et l’autre. Et, dans sa poitrine, palpitait -un cœur passionné. - -Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson. Il n’y eut pas en nous -de lutte intérieure, ni d’hésitation ou d’attente. Elle sut aussitôt que -j’étais à elle, comme je connus qu’elle était à moi. - -Je m’avançai vers elle. Miriam se redressa à demi, sur le divan où elle -était étendue, comme si un aimant l’avait attirée vers moi. Nos yeux se -croisèrent, prunelles bleues dans prunelles noires, et ne se quittèrent -plus, jusqu’au moment où l’épouse de Pilate, une femme sèche, raide et -fanée, nous sépara, d’un rire nerveux. - -Tandis que je m’inclinais, avec respect, devant l’illustre compagnie, je -crus voir Pilate lancer à l’adresse de Miriam un coup d’œil entendu, qui -semblait dire: - ---N’est-il pas tel que je vous l’ai promis? - -Car je connaissais Pilate d’assez longue date, et nous avions conversé -ensemble, bien avant qu’il fût envoyé en Judée, sur le volcan juif de -Jérusalem. - -La conversation se prolongea entre nous, en présence des deux femmes, -fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint de la situation politique du -pays. Il paraissait inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses -soucis, de demander même un conseil. Pilate était le type même du -Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, d’une main de fer, -l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on le poussait à bout, son calme -coutumier faisait rapidement place à la colère. - -Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement préoccupé. -L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. Ces gens étaient -spasmodiques et éruptifs au dernier point. Et très subtils, en outre. -Les Romains traitaient les choses carrément, en allant droit au but. Les -Juifs, au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était -par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. D’où l’irritation, -contre eux, de Pilate. - -Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité et, par suite, -celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui faire jouer, à propos de -leurs dissensions religieuses, un rôle de dupe. - -Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles religieuses -des peuples conquis par elle. Mais les Juifs, par mille voies -tortueuses, parvenaient à donner un tour politique à des événements -complètement étrangers à la politique. - -Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation présente, les -soulèvements perpétuels et les émeutes fanatiques, qui se produisaient à -l’instigation de diverses sectes judaïques. - ---Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces troubles voulus, qui -n’ont encore l’apparence que d’une nuée légère dans le ciel bleu, ne -grossiront pas un jour en un formidable orage, plein de coups de -tonnerre, de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes? Rome m’a -envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en dépit de mes efforts, la Judée -n’est qu’un nid de guêpes, sans cesse en rumeur. Je préférerais mille -fois gouverner des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que -ces gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler avec Dieu. A -cette heure où je parle, un homme m’inquiète surtout, un pêcheur de -poissons qui s’est fait pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant -et en accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, demain, il -n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et ne fera pas éclater sur -moi le mécontentement et la disgrâce de Rome? - -C’était la première fois où j’entendais parler du nommé Jésus et cette -conversation me revint par la suite, quand, effectivement, le petit -nuage qui montait au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée. - ---D’après les rapports qui me sont parvenus à son sujet, poursuivit -Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. Aucun doute sur ce -point. Mais je redoute que Caïphe, et Hanan derrière lui, ne -transforment cet homme en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à -ruiner mon crédit. - ---Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on m’a dit. Mais qui -est ce Hanan? - ---Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, dont Caïphe -n’est que l’ombre et le porte-parole[24]. - - [24] Hanan ou Annas, ancien Grand Prêtre déposé à l’avènement de - Tibère, était le beau-père de Caïphat ou Caïphe. Il avait conservé, - en réalité, toute l’autorité et était demeuré le chef du parti - sacerdotal. Caïphe ne prenait aucune décision importante sans - consulter le vieux pontife. - -Pilate ne croyait ni à Dieu ni à diable, pas davantage à l’immortalité -de l’âme, et la mort, pour lui, n’était que ténèbres et éternel sommeil. -On conçoit combien toutes ces discussions religieuses, dont il était -enveloppé à Jérusalem, devaient l’exaspérer. Au cours d’un voyage que je -fis en Idumée, j’eus pour valet une espèce de crétin qui ne put jamais -apprendre à seller convenablement un cheval. Il pouvait, par contre, -discuter sans perdre haleine, du matin au soir et du soir au matin, sur -l’enseignement des rabbins de toute la Judée, et excellait, en matière -religieuse, à couper les cheveux en quatre. - -Mais revenons à Miriam. Je sus, par la femme de Pilate, qu’elle était de -vieille race royale. Sa sœur était la femme d’Hérode-Philippe, Tétrarque -de la Batanée, de la Trachonite et de la Gaulonite, et qui était -lui-même le frère d’Hérode-Antipas, Tétrarque de Galilée. Tous deux fils -d’Hérode le Grand, qui avait fait périr sa femme et trois autres de ses -fils, et reconstruit, peu avant sa mort, le Temple de Jérusalem. D’où la -popularité dont jouissait son nom chez les Juifs. - -Je me rencontrai plusieurs fois avec Miriam, qui ne s’était pas mariée, -n’ayant jamais rencontré un mari qui fût digne d’elle. Ce fut sans doute -un effet de l’air ambiant que nous respirions. Mais, dès que nous étions -ensemble, les questions religieuses arrivaient sur le tapis. - ---Alors, me demanda-t-elle un jour, vous vous croyez immortel? - ---Avec une entière certitude, je le crois! répondis-je. - ---Et quelle est votre immortalité? Contez-moi un peu cela. - -Je lui parlai de Niflheim et de Muspell, du géant Imir, qui naquit des -flocons de la neige, de la Vache Audhumbla, de Fenrir et de Loki, de -Thor et d’Odin, et de notre Walhalla. En m’écoutant, elle frappait des -mains et, quand j’eus terminé, elle s’écria, les yeux étincelants: - ---Oh! vous, barbare! Vous, grand enfant! Vous, pauvre géant fauve, aux -cheveux décolorés par le froid! Vous, croire mille contes de fées et ne -songer qu’à la satisfaction du ventre! Alors, après votre mort, vous -allez au Walhalla? - ---Oui, esprit et corps. - ---Et quoi y faire? - ---Manger, boire et se battre! - ---C’est tout? - ---Et faire aussi l’amour. Il nous faut des femmes dans le Ciel! Sinon, à -quoi servirait-il? - -Elle rétorqua: - ---Je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit grossier, où le tumulte de -la vie continue à sévir, ainsi que les frimas et la tempête. - ---Et votre Paradis, à vous, demandai-je, quel est-il? - ---C’est un été sans fin, un printemps à la fois et un automne, où les -fleurs sont toujours écloses, les plus beaux fruits toujours mûrs. - -Je secouai la tête et grommelai: - ---Moi non plus, je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit triste et -mou, un lieu bon tout au plus pour les faibles et les eunuques, pour les -obèses, incapables de se remuer, pour des ombres pleurardes et non pour -des hommes. - -Ses yeux se passionnaient pour la dispute engagée et pétillaient -ardemment. Elle voulut tenter de me convaincre et de me gagner à sa foi: - ---Mon Ciel, reprit-elle, est le vrai séjour des Bienheureux! - -Je ripostai avec énergie: - ---Le seul séjour des Bienheureux est le Walhalla! Car, songez-y bien! -Qui se soucie des fleurs, quand elles fleurissent toujours? Mais, quand -l’hiver de fer a pris fin, quand le soleil chasse au loin les longues -nuits, quand les premières fleurs brillent à la surface de la neige -fondante, alors, alors seulement, l’âme et nos yeux ne cessent de -regarder... Et le feu! Le feu glorieux et sublime! Quel peut bien être -votre Paradis, où l’on ignore la joie d’un feu qui ronfle sous un toit -bien clos, tandis qu’au dehors font rage le vent et la neige? - -Miriam sourit doucement. - ---Vous êtes, là-bas, des simples, dit-elle. Vous élevez un toit parmi la -neige, vous y allumez un grand feu, et cela suffit pour vous constituer -un Ciel. - ---Ce feu et ce toit, je ne les ai pas connus toujours, dans ma vie! -Durant trois ans, j’en ai été privé. Je n’ai pas fléchi cependant. A -seize ans, mon corps ignorait ce qu’est une étoffe tissée. Je suis né -dans la tempête et la bataille, et c’est pourquoi je les aime! Mon -maillot fut une peau de loup. Regardez-moi, et vous saurez quels sont -les hommes qui peuplent le Walhalla... - -Elle me regarda, comme fascinée, et murmura: - ---Pauvre géant fauve! - -Puis, pensive, elle ajouta: - ---Je regrette presque qu’il n’y ait pas d’hommes comme vous dans mon -Ciel... - -Je me rapprochai plus près d’elle. - ---A chacun de nous, lui dis-je, est réservé le genre de Ciel qui plaît à -son cœur. Celui qui m’attend, au delà du tombeau, est un beau pays! Je -n’affirme pas, pourtant, que je ne quitterai jamais les Salles de Festin -de notre Walhalla, pour venir faire une incursion dans votre Paradis de -soleil et de fleurs, pour vous y ravir et vous emporter avec moi! Ainsi -fut faite captive ma mère... - -Il y eut alors, entre nous, un silence. Je la regardai. Elle me regarda. -Et, devant les miens, ses yeux ne se baissèrent point. Mon sang, par -Odin! coulait dans mes veines, comme une lave ardente. - -Je ne sais trop ce qui serait advenu de nous si Pilate n’eût fait, à ce -moment, son entrée et n’eût interrompu l’entretien. - ---Vous l’entendez, Miriam, railla-t-il. C’est un vrai rabbin, un rabbin -de Teutoberg! Voici, à Jérusalem, un nouveau prédicant et une nouvelle -doctrine qui nous sont arrivés. Plus encore que par le passé, il y aura -ici des discussions théologiques, des émeutes et des prophètes, portés -en triomphe ou lapidés! Que les Dieux nous sauvent de tous ces exaltés! -Jérusalem est une maison de fous. Lodbrog, je n’eusse jamais cru cela de -vous. Dire que vous voilà maintenant comme les autres, vous emballant et -déclamant sur nos fins dernières, pareil à ces énergumènes qui nous -arrivent, chaque jour, du Désert. Vivons notre vie, Lodbrog! Et une -seule à la fois. Cela nous épargnera bien des soucis superflus. - -La femme de Pilate était moins sceptique. Elle s’enthousiasmait pour ces -discussions, extasiée, et ses mains étroitement croisées. C’était, comme -je l’ai dit, une femme maigriote, qui semblait minée par la fièvre. Sa -peau était tendue sur ses muscles, et si transparente qu’à travers sa -main interposée on pouvait voir la lumière. Ce n’était point, au fond, -une méchante créature. Mais elle était étonnamment nerveuse, avait des -visions, croyait entendre des voix, et avait foi dans les signes et dans -les présages. - -Les missions dont, au nom de Tibère, l’Empereur de Rome, me chargeait -Pilate, m’éloignaient à tout moment, et plus que je l’aurais souhaité, -de Jérusalem et de Miriam. J’allais en Idumée et jusqu’en Syrie, et -toujours, sur ma route, je rencontrais des Juifs s’intéressant à Dieu -avec une égale fureur. C’était bien la particularité spéciale de toute -leur race. Au lieu d’abandonner aux prêtres, comme ailleurs, les -discussions théologiques, chaque Juif se faisait prêtre et, dès qu’il -pouvait trouver un auditeur (ce qui n’était point difficile), se mettait -à prêcher. Ils abandonnaient, à tout moment, leurs occupations, pour -s’en aller errer à travers le pays, comme des mendiants sur une route, -et discuter et se quereller avec les rabbins et les talmudistes, dans -les synagogues et sous les porches des temples. - -Ce fut en Galilée, province peu fréquentée, que je croisai la piste de -l’homme qu’on appelait Jésus. C’était, semblait-il, un ancien -charpentier, qui s’était fait ensuite pêcheur, et que ses compagnons de -pêche, abandonnant leurs filets, avaient finalement suivi dans sa vie -errante. - -D’aucuns le considéraient comme un authentique prophète. Mais, pour la -majorité des gens, il passait pour fou. Mon crétin de valet, qui se -targuait de connaître comme pas un le Talmud, ricana quand passa Jésus, -le traitant de Roi des Mendiants, parce que, m’expliqua-t-il, selon la -doctrine que prêchait le Galiléen, le Ciel était réservé aux seuls -pauvres, tandis que les riches et les puissants brûleraient -éternellement dans un lac de feu. - -Je remarquai que c’était la coutume du pays de traiter de fou son -semblable. A mon avis, fous, ils l’étaient tous. Il y avait une épidémie -de prophètes, qui chassaient les démons à l’aide de charmes magiques, -guérissaient les maladies par l’imposition des mains, absorbaient -impunément des poisons réputés foudroyants, et maniaient sans danger les -serpents les plus venimeux. Ils se retiraient au Désert, pour y jeûner, -et en revenaient afin de proclamer quelque nouvelle doctrine, pour -rassembler la foule autour d’eux et engendrer une secte de plus, qui se -divisait bientôt en quatre ou cinq autres sectes divergentes, séparées -entre elles par des points de détail dans l’interprétation de cette -doctrine. - ---Par Odin! disais-je souvent à Pilate, un peu de nos frimas et de notre -neige du Nord ferait merveille pour leur rafraîchir les idées. Le climat -dont ils jouissent est exagérément clément. Au lieu d’abattre des -arbres, pour s’en construire des toits, et de chasser la viande, ils -échafaudent des doctrines! Si jamais je sors, l’esprit sain, de ce pays -de toqués, je fendrai en deux le premier bavard qui viendra m’entretenir -encore de ce qui adviendra de moi après ma mort. - -Oncques ne vit-on pareils agités. Pour eux, toute chose sous le soleil -était pie ou impie. Les Proconsuls et Gouverneurs que leur envoyait Rome -étaient sur les dents. Ils voyaient en tout, dans les aigles romaines, -dans les statues, et même dans les boucliers votifs suspendus devant la -demeure de Pilate, un attentat à leurs croyances. - -Le prélèvement du Cens était considéré comme l’abomination de la -désolation. Le Cens était cependant la base même de l’impôt romain. Mais -les Juifs, qui ne prétendaient rien payer à l’État, déclaraient que le -Cens était contraire à la loi divine, à leur Loi. Oh! cette Loi! On en -jouait sans cesse, on la mettait à toutes les sauces. Il y avait les -zélateurs, qui étaient spécialement chargés de la faire respecter. Leurs -mains étaient souvent rouges de sang. Mais, si Pilate était intervenu -pour les punir, il eût soulevé une émeute, fait jaillir une -insurrection. - -Tout s’accomplissait au nom de Dieu. Toutes les doctrines se prouvaient -par des miracles. C’est à peu près comme si l’on entreprenait de -démontrer la justesse de la table de multiplication en changeant en -serpent, voire en deux serpents, un bâton. - -Lorsque je revins à Jérusalem, cette agitation était à son comble. Elle -croissait sans cesse. La foule courait de droite et de gauche, en -jasant, pérorant et déclamant. Les uns annonçaient que la fin du monde -était proche. D’autres déclaraient imminente la ruine seule du Temple. -De fieffés révolutionnaires proclamaient le terme de la loi romaine et -l’avènement prochain d’un nouveau Royaume des Juifs. - -Pilate, par ricochet, ne me semblait pas moins inquiet et énervé. - ---Si Rome, me disait-il, m’envoyait seulement une demi-légion, de bons -légionnaires romains, je prendrais Jérusalem à la gorge et je la -forcerais bien à se taire! - -Je fus logé dans son Palais même et, à ma vive satisfaction, j’y -retrouvai Miriam. Mais la situation politique était trop tendue, trop de -graves soucis troublaient l’heure présente pour que nous eussions -beaucoup le loisir de deviser d’amour. - -Toute la ville bourdonnait, comme un nid de guêpes irritées. La grande -fête appelée la Pâque (encore une affaire religieuse!) était proche et -des milliers de gens affluaient des campagnes pour venir, selon la -tradition, la célébrer à Jérusalem. - -Ces pèlerins n’étaient pas moins loquaces et bruyants que les habitants -coutumiers de la ville. Et celle-ci en regorgeait à ce point que -beaucoup d’entre eux étaient contraints de camper en dehors des murs. - -Je demandai à Pilate si cette effervescence était due aux enseignements -du pêcheur errant, ou à la haine des Juifs contre Rome. - -Il me répondit: - ---Un dixième, pas plus, de toute cette rumeur est due à ce Jésus. Caïphe -et Hanan en sont la cause principale. Ce sont eux qui agitent tout le -peuple. Dans quel but? Je l’ignore encore. - -Ici Miriam intervint: - ---Il est certain, dit-elle, que dans cette effervescence Caïphe et Hanan -ont leur part, leur grosse part de responsabilité. Mais vous, Ponce -Pilate, vous n’êtes qu’un Romain et vous ne voyez pas la situation sous -son véritable jour. Si vous étiez Juif, vous comprendriez qu’il ne -s’agit pas seulement ici de disputes de thaumaturges et de sectaires, ni -de vous causer, à vous et à Rome, des embarras volontaires. Le Grand -Prêtre, les Pharisiens, tous les Juifs intelligents, Hérode-Antipas, -Hérode-Philippe, et moi-même, nous luttons tous pour notre existence. Ce -pêcheur peut être un fou. Mais sa folie n’est pas dénuée d’artifices. Il -prêche la doctrine du pauvre. Il menace notre Loi. Et notre Loi, c’est -notre vie même, vous ne l’ignorez pas. De notre Loi nous sommes jaloux, -comme de l’air que nous respirons. Prétendre nous la supprimer, c’est -comme si l’on vous supprimait, en vous étranglant, l’air nécessaire à -vos poumons. La lutte est engagée entre Caïphe et Hanan, et tout ce -qu’ils représentent, et le pêcheur. Ils le détruiront ou il les -détruira. - -La femme de Pilate écoutait avidement. - ---Il est étrange, en vérité, dit-elle, qu’un simple pêcheur ait une -telle puissance. D’où tient-il son pouvoir? Je serais curieuse de -connaître cet homme, de le voir de mes yeux. - -Le front de Pilate se plissa davantage encore et Miriam s’exclama, avec -un rire méprisant: - ---Si vous tenez tant à le voir, allez le chercher dans les bouges de la -ville. Vous le trouverez à buvotter du vin, en compagnie de prostituées. -Jamais on n’a vu à Jérusalem un aussi étrange prophète! - -Je protestai: - ---Boire dans les bouges un peu de vin n’est pas un grand crime. Moi-même -j’en ai, maintes fois, fait autant dans mon existence passée! Ce n’est -pas là un cas pendable... - ---C’est un fou dangereux, je le répète! insista Miriam. C’est un -révolutionnaire qui anéantira ce qui reste de l’État juif et renversera -le Temple. J’ignore, au surplus, s’il se rend compte exactement de -l’œuvre qu’il accomplit et du grain qu’il sème. Mais, conscient ou non, -il est un fléau et, comme à tout fléau, il convient de lui barrer la -route. - -Échauffé par cette dispute, je pris le parti de Jésus et déclarai: - ---D’après tout ce que j’ai ouï dire de lui, cet homme est un simple, il -a le cœur bon et n’a jamais fait le mal. - -Et je témoignai de la guérison des dix lépreux, à laquelle j’avais été -présent en Samarie, sur la route de Jéricho. - ---Vous croyez, alors à ce miracle? me demanda Pilate, tandis que du -dehors arrivaient les clameurs lointaines de la foule, que sans doute -refoulaient nos soldats. Vous croyez, Lodbrog, qu’en un instant les -plaies corrompues de ces malheureux disparurent? - ---Je les ai vus guéris, répondis-je... Je m’en suis assuré de mes -propres yeux. - ---Mais les aviez-vous vus malades? - ---Non. Mais chacun, autour de moi, me l’a certifié, et eux les premiers. -Ils étaient extasiés. L’un d’eux, assis au soleil, n’arrêtait pas -d’examiner chaque parcelle de son corps. Il fixait, et fixait encore sa -chair lisse, et n’en pouvait croire ses regards. Il restait là, assis au -soleil, les yeux rivés sur sa peau, indifférent à toute autre chose. - -Pilate eut un sourire de dédain, et je vis que le même scepticisme était -empreint sur celui de Miriam. La femme de Pilate, au contraire, se -suggestionnait de plus en plus. Elle respirait à peine, les prunelles -dilatées. - ---Prenez garde, Pilate! conclut Miriam. Il sapera votre autorité comme -celle de Caïphe et d’Hanan, comme il sapera la Loi. Vous avez, au nom de -Tibère et de Rome, une tâche à accomplir et vous ne pourrez vous y -soustraire. - ---Et quelle est cette tâche? interrogea Pilate. - ---Faire exécuter ce pêcheur. - -Pilate haussa les épaules et la conversation prit fin. Miriam et la -femme de Pilate regagnèrent leurs appartements. Moi, j’allai me coucher -et je m’assoupis au murmure bourdonnant de la ville des fous. - -Dès le lendemain, se précipitaient les événements. - -Au cours de la nuit, les esprits, déjà chauffés à blanc, se -surchauffèrent encore. Lorsqu’à midi je sortis à cheval, avec une -demi-douzaine de mes hommes, les rues de la ville étaient à ce point -grouillantes que j’avais peine à m’y frayer un chemin. Plus encore que -de coutume, les gens renâclaient à me laisser place et, si les regards -avaient pu tuer, j’eusse été bientôt mort. On ne se gênait point pour -cracher devant moi, en guise d’insulte, et de toutes les bouches -s’élevaient des grognements et des huées. Je portais, pour eux, le -harnais de la haine de Rome. Et je n’osais point, de peur d’aggraver -encore la situation, ordonner à mes hommes de faire taire tous ces -coquins, à coups de plat de glaive. Hanan et Caïphe avaient fait de -bonne besogne! - -Je croisai Miriam, dans la cohue. Elle allait à pied, suivie seulement -par une de ses femmes. Ce n’était point l’heure pour elle, en effet, -d’afficher son rang, dans une pareille turbulence. Elle portait donc des -vêtements fort simples, comme une femme du peuple, et avait le visage -couvert. Je la reconnus cependant à la noblesse de son allure, à sa -démarche élégante, si différente de celle des autres femmes. - -Nous échangeâmes rapidement quelques mots, tandis qu’un remous de la -foule la bousculait et nous bousculait tous, moi, mes hommes et nos -chevaux. - -Miriam s’abrita dans le retrait d’angle d’une maison et je réussis à l’y -rejoindre. - ---Ont-ils déjà, demandai-je, obtenu la mort du pêcheur? - ---Pas encore, me répondit-elle. Il est actuellement hors des murs de la -ville. Il vient d’arriver, monté sur un âne, entouré de ses disciples, -et quelques pauvres dupes l’ont salué du nom de Roi des Juifs. C’est un -cri séditieux, pour lequel Caïphe et Hanan contraindront Pilate à agir. -Si la sentence de cet homme n’est pas encore prononcée, elle est déjà -écrite. C’est un homme mort. - -A cet instant, une nouvelle vague humaine déferla sur nous et nous -sépara. Elle m’entraîna, moi et mes soldats, écrasant presque nos -chevaux, et nous écrasant les jambes sous la pression de leurs flancs. -Parfois, quelque fou tombait. Alors je sentais mon cheval, qui le -piétinait, ruer et se cabrer à demi. Le Juif jetait les hauts cris, et -un tumulte de menaces montait vers moi. - -Soudain, un de ces fanatiques saisit d’une main la bride de mon cheval -et, de l’autre, agrippant ma jambe, tenta de me désarçonner. De ma large -main, j’appliquai à l’homme un soufflet, qui lui couvrit toute la figure -et lui fit lâcher prise. Je ne le revis plus, et le coup avait été si -violemment porté que je me demande encore si ma gifle ne l’a pas tué. - -Je retrouvai Miriam, le jour suivant, au Palais de Pilate. Elle me parut -plongée dans un rêve. A peine leva-t-elle les yeux vers moi. A peine -sembla-t-elle me reconnaître. Son regard étrange, comme ébloui et perdu -au loin, me rappela celui des lépreux sur la route de Jéricho. - -Elle fit un effort pour redevenir maîtresse d’elle-même. Je la saluai. -Mais elle continua à ne point me voir et, comme elle s’était levée, je -vins me mettre devant elle, en lui barrant la route. - -Elle s’arrêta et s’aperçut alors de ma présence. Puis elle murmura -machinalement quelques paroles, tandis que ses yeux plongeaient en moi. -Jamais je n’avais vu, à aucune femme, des yeux semblables. Il y avait en -eux un indéchiffrable message. - ---Je L’ai vu, Lodbrog, dit-elle enfin, à voix basse. Je L’ai vu. - ---Fassent les dieux, répondis-je en manière de plaisanterie, qu’en vous -voyant, Lui, il n’ait point senti son cœur s’attendrir plus qu’il ne -convient. - -Elle ne prêta point attention à mes paroles. Ses yeux demeurèrent -chargés de la vision qui était en eux et elle voulut continuer son -chemin. Une seconde fois, je la retins. - ---Est-ce lui, demandai-je, qui a mis dans vos yeux cette lueur -singulière? - ---Oui, c’est Lui, me répondit-elle. Lui qui a ressuscité les morts. Il -est vraiment le Prince de Lumière et le Fils de Dieu. Je L’ai vu et n’en -doute plus maintenant. Le Fils de Dieu... vous m’entendez bien, Lodbrog, -le Fils de Dieu! - -Une colère monta en moi et je m’écriai: - ---Alors, il vous a ensorcelée! - -Des larmes contenues humectèrent ses yeux, qui en parurent plus profonds -encore. - ---Oh! Lodbrog, Lodbrog, la fascination qui est en Lui dépasse toute -pensée, toute description. Je L’ai vu. Je L’ai entendu. Vous m’en voyez -toute transfigurée. Je distribuerai aux pauvres tous mes biens, et je Le -suivrai. - -Je ripostai, en ricanant: - ---Suivez-le donc, ce prophète ambulant! Et sans doute, quand il sera -Roi, vous fera-t-il partager sa couronne. - -Elle fit un signe de tête affirmatif, et c’est à grand’peine que je pus -m’empêcher de la frapper en plein visage, pour la châtier de sa folie. - -Un je ne sais quoi fit cependant que je m’écartai, afin de la laisser -passer, et elle s’éloigna, en murmurant: - ---Son Royaume n’est pas de ce monde... - -Ce qui s’ensuivit est connu de tous. Après que Jésus, arrêté par ordre -de Caïphe, eût été condamné à mort par le Sanhédrin, ou Tribunal des -Prêtres, il fut, entouré d’une populace hurlante, envoyé à Pilate pour -l’exécution de la sentence. - -Or Pilate ne se souciait nullement de faire périr Jésus, qu’il -continuait à considérer comme un simple visionnaire, et non comme un -séditieux. La vie d’un homme, en elle-même, lui importait peu et il en -eût fait périr cent, s’il avait estimé que leur mort importait à sa -propre sécurité et à l’intérêt de Rome. Mais il n’aimait point qu’on -prétendît lui forcer la main. - -Il sortit donc de chez lui, la mine renfrognée, pour aller au-devant du -prisonnier qu’on lui amenait. Et le charme, aussitôt, s’empara de lui. -Je le sais. J’étais là. - -C’était la première fois qu’il voyait Jésus, et il fut subjugué. Une -vermine bruyante emplissait la cour du palais, maintenue à grand’peine -par les soldats, et hurlant: «Crucifiez-le!» Pilate, fixant son regard -sur le pêcheur, désavoua tout haut la juridiction des prêtres et -l’emmena avec lui, dans le prétoire. Que se passa-t-il entre eux deux? -Je l’ignore. Quand il revint, il était fermement décidé à sauver le -condamné. - -Mais vainement il tenta de détourner l’orage, en présentant Jésus comme -un fou inoffensif, puis en offrant de le relâcher en l’honneur de la -Pâque. Les chuchotements rapides des prêtres, qui étaient mêlés à la -foule, décidèrent celle-ci à réclamer, au lieu de la libération de -Jésus, celle de Barabbas. - -Le tumulte croissait d’instant en instant et, de la cour, s’étendait -maintenant à toute la ville. Lorsque, dans un dernier effort pour sauver -le pêcheur, Pilate déclara que Jésus, étant né sujet d’Hérode-Antipas, -devait lui être renvoyé, et ne pouvait être jugé ni exécuté à Jérusalem, -une clameur furieuse monta de la foule, que mes vingt légionnaires et -moi parvenions à peine à contenir. La foule criait que Pilate était un -traître, qu’il n’était pas l’ami de Tibère! - -Tout près de moi, un fanatique, tout pouilleux, avec une longue barbe et -de longs cheveux, n’arrêtait pas de sauter en l’air, en chantant sans -trêve: - ---Tibère est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! Tibère seul est -empereur! - -Irrité, et pensant ainsi le faire taire, je posai sur un de ses pieds, -comme par mégarde, ma lourde sandale, qui l’écrasa. Mais le fou ne parut -pas y prêter attention, et il continuait à chanter: - ---Tibère seul est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! - -Je vis Pilate, l’homme de fer, qui hésitait. Ses yeux errèrent sur moi, -comme pour me demander conseil. Moi et mes légionnaires, nous étions -tellement écœurés du spectacle de lâcheté que nous donnait cette tourbe, -que nous n’attendions qu’un signe pour tirer nos glaives et nettoyer le -terrain. Jésus me regardait. Il me commandait... - -On sait que ce fut la prudence qui, finalement, l’emporta chez Pilate, -qu’il se lava les mains de la mort du pêcheur, et que les émeutiers -acceptèrent que le sang du crucifié retombât sur leur tête et sur celle -de leurs enfants. - -Alors, par une dernière dérision à l’adresse de ce peuple vil, Pilate, -malgré les protestations des prêtres, fit clouer le lendemain, sur la -croix de Jésus, un écriteau où on lisait, en hébreu, en grec et en -latin: _Le Roi des Juifs_. - -Pour l’instant, l’orage était apaisé. La cour du palais se vida. La -foule et les prêtres étaient satisfaits. - -Tandis qu’on emmenait Jésus, une des femmes de Miriam vint me chercher, -pour me conduire près d’elle. - -Quand elle me vit, elle commanda qu’on nous laissât seuls. Alors elle -m’attira vers elle et, se laissant aller dans mes bras: - ---Je sais, dit-elle, que Pilate s’est laissé fléchir par les prêtres et -par la populace. Il a donné l’ordre qu’on Le crucifie. Mais il est temps -encore de Le sauver. Vos hommes, Lodbrog, vous sont dévoués, et ce sont -seulement les auxiliaires qui doivent Le conduire à la croix. L’affreux -cortège ne doit pas atteindre le Golgotha. Attendez qu’il ait franchi -l’enceinte de la ville, puis délivrez le Fils de Dieu. Prenez pour Lui -un cheval supplémentaire, et emmenez-Le avec vous, en Idumée, en Syrie, -n’importe où, pourvu qu’Il soit sauvé! - -Elle m’enlaça le cou, de ses beaux bras, leva ses yeux profonds vers les -miens, et son visage effleura mes joues. Toute la séduction intense qui -émanait d’elle semblait dire: - ---Fais comme je te demande, et je t’appartiens! - -Je demeurai anéanti. Cette femme admirable me promettait son amour... si -je trahissais Rome! Elle était plus femme encore que je ne le croyais. - -Je me tus, sans pouvoir rien répondre. Miriam prit mon silence pour un -acquiescement. Elle se dégagea lentement de mon étreinte, parut -réfléchir longuement, puis ajouta: - ---Vous prendrez, Lodbrog, un cheval de plus. Il sera pour moi. Je -partirai avec vous... Et je vous suivrai à travers le monde, partout où -il vous plaira d’aller... - -C’était me faire un présent de roi, un présent en échange duquel on me -demandait un acte honteux. Je ne répondais toujours rien. J’étais -triste, immensément triste. Non point que j’hésitasse sur mon devoir. -Mais je comprenais que j’allais perdre, à tout jamais, celle qui était -là, devant moi. - -Elle reprit, avec insistance: - ---Il n’y a aujourd’hui qu’un homme, à Jérusalem, qui soit capable de Le -sauver. Et cet homme, c’est vous, Lodbrog! - -Comme je demeurais immobile et silencieux, elle me saisit dans ses mains -nerveuses, et me secoua si violemment que mes armes en cliquetèrent. - ---Parlez, Lodbrog! Parlez! ordonna-t-elle. Vous êtes un homme fort et -vaillant! Vous ne redoutez pas, je le sais, la vermine qui voudrait Le -détruire. Dites «oui» et Il est sauvé. Et moi, pour ce que vous aurez -fait, je vous aimerai éternellement! - -Je répondis, très lentement, car c’était pour moi l’abandon de tout -espoir sur cette femme: - ---Je suis Romain... - -Elle s’emporta: - ---Vous êtes un esclave de Tibère, un chien de Rome... Vous n’êtes pas -Romain! Vous êtes un fauve géant du Nord! - -Je secouai la tête. - ---Je me suis, répondis-je, donné loyalement. Je porte le harnais et je -mange le pain de Rome. Je ne serai pas ingrat. Si je ne suis pas Romain, -les Romains sont mes frères... Et puis, à quoi bon tout ce bruit, pour -la vie ou la mort d’un homme? Nous devons tous mourir. Un peu plus tôt -ou un peu plus tard, qu’importe! - -Elle était toute tremblante dans mes bras, toute frémissante de passion -à le sauver. - ---Vous ne comprenez pas, Lodbrog! cria-t-elle. Celui-ci n’est pas un -homme comme les autres. Il est au delà des autres. Il est, parmi les -hommes, un Dieu vivant! - -Je resserrai étroitement mon étreinte. - ---Oubliez-le! suppliai-je. Vous êtes femme et je suis homme. Vivons -notre vie, sans nous occuper du reste! Laissons l’Au-delà. Laissons les -fous suivre leurs rêves. Leurs rêves sont pour eux plus que les viandes -et que le vin, plus que les chansons joyeuses et l’enivrement des -batailles, plus même que l’amour de la femme. A travers les ténèbres du -tombeau, ils suivent leurs rêves jusque dans l’éternité. Laissons-les -passer! Mais nous, demeurons en la mutuelle douceur que nous avons -découverte l’un dans l’autre. La nuit de la tombe viendra assez tôt! Et -nous partirons alors, chacun de notre côté. Vous, vers votre Paradis de -soleil et de fleurs! Moi, vers la table rugissante du Walhalla! - -Elle fit un effort pour se dégager. - ---Vous ne comprenez pas! Vous ne comprenez pas! dit-elle avec -emportement. Vous ne comprenez pas que cet homme est Dieu, et que la -mort infamante qui l’attend est celle des esclaves et des voleurs! Il -n’est ni l’un ni l’autre. Il est immortel! Il est Dieu! - ---Eh bien! repris-je, s’il est immortel, que lui importe de mourir? Son -immortalité n’en sera pas, dans la mesure du temps, diminuée de -l’épaisseur d’un cheveu. Il est Dieu, dites-vous? D’après tout ce qu’on -m’a enseigné, un Dieu ne peut pas mourir. - -Elle s’exaltait de plus en plus. - ---Oh! gémit-elle, vous ne voulez pas me comprendre. Vous n’êtes qu’une -grande masse de chair. - -Je tâchai de lutter encore et, me remémorant les leçons subtiles des -Juifs, je demandai: - ---Ne m’avez-vous pas dit que cet événement était prédit dans les -anciennes prophéties? - ---Oui, oui, dans les prophéties les plus antiques, qui nous annonçaient -la venue d’un Messie. - ---Laissez donc, m’exclamai-je triomphant, les prophéties s’accomplir! -Qui suis-je, pour oser me mettre en travers d’elles? Ce qui doit -s’accomplir, s’accomplira. Je n’ai pas à contrecarrer la volonté de -Dieu. - -Elle répéta: - ---Vous ne comprenez pas... vous ne comprenez pas... - -Puis elle se rejeta en arrière, en s’échappant de mes bras avides, et -nous nous tînmes écartés l’un de l’autre, silencieux, écoutant le -tumulte extérieur de la rue et les clameurs forcenées qui accompagnaient -Jésus, qu’en ce moment même on entraînait au supplice. - -Sa voix se fit caressante, infiniment. Ses yeux plongèrent dans les -miens leurs grands puits noirs. Elle s’offrait, en une promesse immense, -tellement vaste et profonde que nulle parole ne pourrait la traduire. - ---M’aimez-vous? demanda-t-elle. - ---Oui, je vous aime, répondis-je. Je vous aime, au delà même de mon -entendement! Mais Rome est ma mère nourricière. Si je la trahissais, je -deviendrais, par cela même, indigne de votre amour. - -Dehors, la clameur qui suivait Jésus s’était éloignée. Tout était -redevenu muet dans Jérusalem comme dans le palais. Miriam me tourna le -dos, sans un mot d’adieu, et se dirigea vers la porte, pour s’en aller. - -Une ruée de désirs fous remonta en moi. Je courus après elle et, sur sa -chair qui se débattait, mes bras resserrèrent leur étau puissant. Je lui -clamai que j’allais la mettre avec moi sur mon cheval, et l’emporter -loin de cette ville maudite, de cette ville de folie. Je l’écrasai -contre moi. - -Elle me frappa au visage. Mais je ne la lâchai point, car ses coups -m’étaient doux. Alors, elle cessa de lutter. Elle devint froide et -inerte. Et je compris que celle que j’étreignais ne m’aimait plus. Ce -n’était plus que son cadavre que j’avais entre les bras. - -Lentement, je desserrai mon étreinte. Lentement elle se recula, à pas -lents elle s’éloigna et, soulevant les tentures de la porte, disparut. - -Tels sont les faits dont moi, Ragnar Lodbrog, j’affirme, avec simplicité -et droiture, avoir été témoin. Tels que je les ai racontés, je les -rapportai à Sulpicius Quirinus, légat de Rome en Syrie, vers qui je fus -ensuite envoyé par Pilate, pour le mettre au courant des événements qui -s’étaient déroulés à Jérusalem. - - - - -CHAPITRE XXII - -COMMENT JE SERAI PENDU - - -La possibilité de suspendre momentanément le cours normal de la vie est -un fait courant, non seulement parmi le monde végétal et chez les -espèces animales inférieures, mais même chez l’organisme humain, -beaucoup plus complexe et développé. De temps immémorial, les fakirs de -l’Inde, en se mettant en état cataleptique, ont joui de cette faculté -qui leur permet de se faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi -que les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir des gens dont -la vie est momentanément suspendue, et qui pourtant ne sont nullement -morts. - -Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur moi-même ces -expériences répétées de la petite mort. Et je me remémorais encore le -cas de ces paysans de l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs -hivers qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de mainte -autre bête sauvage de cette région, jusqu’au retour du printemps. Les -hommes de science, qui ont étudié ce sommeil prolongé du paysan -sibérien, ont constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires -et digestives cessaient presque complètement. Le cœur battait si -faiblement qu’à peine l’oreille la plus exercée en pouvait-elle -percevoir les battements. - -Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi les paysans -sibériens ont recours à lui), la quantité d’air et de nourriture -nécessaires à soutenir la vie sont minimes, presque négligeables. Fort -de ces précédents, dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur -Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs de -camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi. - -Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, durant des -périodes entières de dix jours. Et c’était pour moi le pire des -supplices, d’être tiré des profondeurs vagabondes de mon rêve à travers -le temps et l’espace, par un misérable médecin de prison, qui -m’entr’ouvait les lèvres pour me contraindre à boire. En conséquence de -quoi, j’avertis le docteur Jackson que je prétendais qu’on me laissât -tranquille durant mon temps de camisole, et que je résisterais à tous -ses efforts pour me faire absorber quoi que ce fût. - -Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je pusse faire -accepter du docteur Jackson mon point de vue. Mais il dut finalement -céder. Il en résulta que mes périodes de camisole me parurent désormais -durer exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que j’étais lacé, -les ténèbres de ce monde m’enveloppaient très vite et, non moins -rapidement, je revoyais luire, ô merveille! une autre lumière, toute -nébuleuse d’abord, mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière, -d’autres visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, à se -pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on me délaçait que dix -jours nouveaux s’étaient tout à coup écoulés. - -Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de ces expériences -d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, de plus en plus nette. Mon -être, et celui de tous les autres hommes comme le mien, est une -résultante d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque je -suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à travers des -myriades de siècles. Des myriades de vies ont concouru à composer la -substance matérielle et morale de mon être. - -D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge qui a ruiné ma vie -et m’a jeté dans la cellule des condamnés? Elle n’est pas née, je le -répète, avec l’enfant qui devait être un jour Darrell Standing. Cette -vieille colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne que ma -mère, plus ancienne que la première mère des hommes. Elle était en -germe, comme toutes nos passions de haine ou d’amour, dans la substance -primitive dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable cortège de -chacune de mes existences antérieures a mis en moi ses nuances et ses -évolutions successives, tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes -pensées. - -La substance de toute vie est malléable et peut prendre des formes -diverses. Mais, en même temps, elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la -à votre gré, le passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les -lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux nains de -l’Islande, descendent communément des premiers chevaux sauvages, que -domestiqua jadis l’homme primitif[25]. Et pourtant l’éducation -successive du cheval n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade -est en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, chez qui, à -travers toutes mes existences, le rouge courroux n’a jamais été dompté. - - [25] On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a été - depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution - des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles. - -Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont comptés. Mais la -substance qui me compose est éternelle. Je suis un homme en cette vie. -En d’autres vies j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je -renaîtrai encore, un nombre incalculable de fois. Oh! les brutes, qui -pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, qu’ils suppriment la -vie! - -Oui, je serai pendu... bientôt pendu. Voici le mois de juin qui se -termine. Dans quelques instants, on essaiera de me leurrer. De cette -cellule, on me conduira au bain hebdomadaire, selon la coutume de la -prison. Mais on ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera -des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule de la Mort. Là, -on placera près de moi une garde spéciale. Nuit et jour, éveillé ou -endormi, je serai surveillé. On ne me permettra pas d’enfouir ma tête -sous mes couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même je ne -devance l’action de l’État. On ne me laissera jamais dans la nuit, mais -toujours une lumière brillante éclairera ma cellule. - -Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un -beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans -la trappe. Oh! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a -été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de -Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui -enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération. - -Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des -tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes -d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur -de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime. - -Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit -très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou. - -Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me -balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre -ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils -diront que je suis mort. - -Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui -prétendent me tuer? Je suis immortel, imbéciles! Et vous l’êtes comme -moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je -le sais, et que vous l’ignorez. - -Pouah! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de -mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde! -L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant -qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient -supprimer la vie. - - - - -CHAPITRE XXIII - -A L’INSTAR DE ROBINSON - - -Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces -années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier -de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux -pires châtiments, réputé tenace et têtu. - -Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me -briser, plus j’encaissais, sans fléchir. «La dynamite ou la mort!» tel -avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni -l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur -était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle -aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur -que l’acier. - -De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle -comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on -me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar. - -Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par les lames, et si -basse sur la mer que, durant les grandes tempêtes, les embruns la -recouvraient de leur poussière humide et salée. J’y vivais au milieu de -mille souffrances, privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue. -Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. Alors je -réchauffais à ses rayons mes membres glacés. - -Ma seule distraction était un aviron et mon couteau de poche. Avec le -couteau, je m’évertuais à marquer sur l’aviron une entaille nouvelle, -pour chaque semaine qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules -qui me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. Lettres et -encoches étaient nombreuses. J’aiguisais mon couteau sur une pierre -plate, et aucun barbier ne fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien -de sa lame favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un -trésor sans prix. - -Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription: - - «Ceci est pour faire connaître à la personne dans les mains de qui cet - aviron pourra tomber que Daniel Foss, né à Elkton, dans l’État de - Maryland, aux États-Unis d’Amérique, s’embarqua au port de - Philadelphie, en 1809, à bord du brick _Negociator_ et à destination - des Iles Amies. Il fut, le mois de février suivant, rejeté sur cette - terre désolée, où il se construisit une hutte et vécut un certain - nombre d’années, se nourrissant de phoques. Il est le seul survivant - de l’équipage de ce brick, qui rencontra une banquise et coula bas, le - 25 novembre 1809.» - -De ce naufrage, du craquement du brick contre la banquise, en pleine -nuit, et comment il coula, j’avais conservé le souvenir terrible. Le -vent soufflait en tempête et, sous la lune qui par moments émergeait du -creux des nuages, les voiles, les cordages et toute la mâture du brick -qui sombrait, apparaissaient frangés de glaçons. La grande chaloupe, au -prix de mille difficultés, avait pu être mise à la mer, et tout -l’équipage, sauf quelques hommes qui se noyèrent, dans leur -précipitation, y embarqua. Il faisait un froid épouvantable. Tandis que -notre capitaine Nicoll tenait la barre, je n’arrêtais pas de me frotter -le nez, d’une main ou de l’autre, pour l’empêcher de geler. - -Nous fîmes voile vers le nord-est. Mais dans la chaloupe, entièrement -découverte, la mort ne tarda pas à sévir. L’un d’entre nous fut, un beau -matin, dans l’aurore grise, trouvé couché, plié en deux, à l’avant du -bateau, complètement gelé et déjà raide. Un des mousses, le plus âgé, -mourut le second. Puis l’autre mousse, au bout de dix à douze jours. -D’autres hommes suivirent. - -Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. Il ne restait plus à bord que le -capitaine, le chirurgien du bord et moi-même. Le froid était tel que -bière et eau gelèrent à bloc. Il nous fallait les briser, pour nous en -partager les morceaux, que nous sucions ensuite jusqu’à ce qu’ils -fondissent. - -Le 27 février, une terrible tempête de neige se déchaîna. Nos vivres -étaient complètement épuisés. Le chirurgien, qui avait accepté l’idée de -la mort, était résigné à tout, et le capitaine était bien près de -l’imiter. J’étais au gouvernail, mes deux compagnons gisant comme deux -cadavres, lorsque j’aperçus la terre. C’était une petite île de rochers, -que battaient les flots. Je gouvernai vers elle. A quelques yards de la -côte, la chaloupe échappa à mon contrôle. Elle fut retournée, en un clin -d’œil, et je sentis que l’eau salée m’entrait dans la gorge et me -suffoquait. - -Je ne revis jamais mes deux compagnons. Moi, je pus surnager et -m’agripper à un aviron, tandis qu’au même instant un coup de mer me -lançait au loin, par-dessus la ligne des récifs côtiers. Je me relevai -tout meurtri, mais sans blessures graves. Seule, la tête me tournait, -par suite de mon extrême faiblesse. Je fus capable, cependant, de me -traîner sur le ventre, un peu plus loin de la côte et à l’abri des lames -qui m’eussent infailliblement remporté. - -Je me relevai, en un instant, sachant que j’étais sauvé et remerciant -Dieu. Je n’ignorais pas que la chaloupe avait été certainement brisée en -mille pièces, et je devinais combien affreusement avaient dû être broyés -les corps du capitaine Nicoll et du chirurgien. Puis je chancelai et -m’évanouis. - -Je demeurai, toute la nuit, à demi mort, dans une sorte de stupeur de -tout mon être, sentant confusément l’humidité et le froid dont j’étais -la proie. - -Le matin, en me montrant le lieu sinistre où j’avais échoué, m’apporta -un renouveau d’effroi. Aucune plante, pas un brin d’herbe ne poussaient -sur ce bout de sol désolé, sur cette excroissance rocheuse de l’océan. -Sur un quart de mille en largeur et un demi-mille de long, ce n’étaient -que rocs entassés. - -Je ne pouvais rien découvrir qui fût susceptible de sustenter mon -épuisement. Je mourais de soif, et il n’y avait pas d’eau douce. En vain -je tentais de boire à chaque cavité rocheuse que je rencontrais. Les -embruns de la tempête avaient salé l’eau de pluie qui avait pu s’y -amasser, et je ne fis qu’attiser ma soif. Toute la journée, je me -traînai sur les mains et sur mes genoux saignants, dans la recherche -vaine d’une goutte d’eau potable. Quant à la chaloupe, rien n’en -subsistait que l’unique aviron auquel je m’étais cramponné et qui était -venu à terre avec moi. - -Le second jour, mon état empira. Moi, qui n’avais pas mangé depuis si -longtemps, je me pris à enfler démesurément. Mes jambes, mes bras, tout -mon corps gonflèrent. Mes doigts s’enfonçaient d’un pouce dans ma peau, -et les dépressions qu’ils y formaient étaient longues à disparaître. -Malgré toutes mes peines, je continuais à lutter pourtant, décidé à -accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu, qui était que je vive. -Soigneusement, je vidai avec mes mains toute l’eau salée que contenaient -les trous des rochers, dans l’espoir que les averses prochaines les -rempliraient d’eau douce. - -Effectivement je fus réveillé, au cours de la nuit, par le battement -d’une averse. Je rampai de trou en trou, lapant la pluie, ou la léchant -sur les rochers. Cette eau était saumâtre encore, mais tolérable. Elle -me sauva. Je me rendormis, et quand, au matin, je me réveillai, une -sueur abondante me trempait et j’étais délivré de tout délire. - -Cette profusion d’eau saumâtre me rendit étonnamment heureux. Lorsque -j’eus découvert le cadavre d’un phoque, que les lames avaient, comme -moi-même, projeté dans l’île, par-dessus les brisants de la côte, et qui -gisait là depuis plusieurs jours, mon bonheur n’eut plus de bornes. Pas -un marchand dont les navires reviennent à bon port, d’un long voyage -prospère, dont les magasins s’emplissent jusqu’au toit de denrées -précieuses, dont le coffre-fort se bonde d’un afflux de dollars, ne -s’estima jamais, j’en suis certain, aussi riche que je me jugeai l’être -désormais. Je me jetai à genoux, pour remercier Dieu derechef. Dieu, -j’en étais de plus en plus persuadé, avait décidé, dès la première -heure, que je ne devais pas mourir. - -Je recueillis aussi quelques brassées d’algues marines, que je fis -sécher au soleil, et qui, le soir, étendues sur le roc, me servirent de -matelas, au grand soulagement de mon pauvre corps meurtri. Pour la -première fois depuis de longues semaines, mes vêtements n’étaient plus -mouillés. Si bien que je m’endormis d’un profond sommeil, fruit à la -fois de mon épuisement et de la santé qui revenait. - -Lorsque, cette bonne nuit passée, je me réveillai, j’étais un autre -homme. Le soleil s’était à nouveau caché. Mais je ne m’en affectai pas -et j’appris très vite que Dieu, qui ne m’avait pas oublié pendant mon -sommeil, m’avait préparé d’autres et merveilleux bonheurs. - -Aussi loin que pouvait porter la vue, les rochers côtiers étaient -jonchés de phoques, qui s’y étalaient paresseusement. J’en écarquillai -mes yeux, je me les frottai de la main, afin de m’assurer que je n’avais -pas la berlue. Ils étaient là des milliers, et d’autres encore, non -moins nombreux, folâtraient dans la mer. De leurs gorges sortaient des -sons rauques, dont l’ensemble formait un vacarme prodigieux et -étourdissant. Ma première pensée fut que c’était de la viande qui -s’offrait à moi, de la viande pour une douzaine d’équipages. - -Je saisis aussitôt mon aviron, qui était la seule arme que je possédais, -et je m’avançai, avec prudence, vers cette immense provende. Mais je -compris bientôt que tous ces êtres marins ignoraient l’homme. Ils ne -trahissaient aucune crainte à mon approche, et ce fut pour moi un jeu -d’enfant de leur asséner sur la tête des coups redoublés de mon aviron. - -J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai à frapper et à -tuer, en proie à une vraie démence. - -Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. Deux heures -durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à ce que je tombasse de -fatigue. Les phoques me laissaient faire, comme hébétés. Puis soudain, -comme à un signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et s’y -précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil. - -Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait deux cents. Lorsque -je repris mes esprits, je fus scandalisé et effrayé, tout en même temps, -de la folie de meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé -ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le fruit de mes -exploits, je me mis au travail sans tarder. - -Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans avoir renouvelé -mes remerciements à l’Être Suprême dont la miséricorde ne se lassait -point, je dépouillai les phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur -viande en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des -rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris aussi, dans des -fissures des rocs, de petits dépôts de sel, formés par la mer. Je -recueillis ce sel et en frottai la viande, pour la conserver. - -Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, lorsque j’eus terminé, -je songeai, avec une légitime fierté, que Dieu devait être satisfait de -moi. Pas une bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue. -Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena dans mon corps -une saine circulation et j’eus le plaisir de pouvoir bientôt, sans -inconvénient, manger à ma faim. Jamais, durant les huit années que je -passai sur cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et -ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire sécher mes -bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y voir là une preuve renouvelée -de la Providence de Dieu. - -Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant que ces animaux, -effarés, ne revinssent visiter mon île. Mais je me gardai bien de dormir -sur mes lauriers. Je me bâtis une hutte de pierres et, attenant à la -hutte, un magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris ma hutte -avec la plus grande partie des peaux des phoques et en rendis ainsi la -toiture imperméable. Chaque fois que la pluie battait mon toit, je -songeais avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement, -servaient de protection à un pauvre homme, abandonné sur une île -déserte, eussent représenté, au marché aux fourrures de Londres, la -rançon d’un roi. - -Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier à trouver un moyen -quelconque qui me permît le calcul du temps. Sans quoi je perdrais -bientôt la notion, non seulement des mois et des années, mais même des -jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, de celui -qui était consacré au Seigneur. - -Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le plus de précision -possible, le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis le naufrage de -la chaloupe, où le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps. -Quand je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux placés -près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. Puis je fis, sur mon -aviron, dorénavant, une encoche pour chaque semaine écoulée, et une -autre pour les mois, en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des -quatre semaines les jours supplémentaires. - -Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier dignement le -saint jour du Sabbat. Je composai et gravai sur mon aviron un petit -Cantique approprié à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter -chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un juste retour de bons -procédés, je ne l’oubliai jamais, ni le dimanche, ni aux fêtes établies. - -On ne saurait croire quelle somme de travail est nécessaire à l’homme -demeuré seul, pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de -l’existence. En vérité, je n’eus guère de loisirs au cours de cette -première année. La construction de la hutte, qui n’était au total qu’une -sorte de caverne, me demanda six semaines de labeur. Pendant des mois et -des mois, je dus surveiller mes conserves et renouveler les couches de -sel. Puis aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un -certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, le cas échéant, -m’en fabriquer des vêtements. - -La question de l’eau douce me donna également, bien des tracas. Les -trous des rochers, où je la conservais, manquaient de profondeur. -J’entrepris, en usant par frottement une pierre plus tendre avec une -pierre plus dure, de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue -de nez, un gallon et demi[26]. Ce fut l’œuvre ardue de cinq semaines. -Plus tard, par le même procédé, je fabriquai une autre jarre, plus -grande, de quatre gallons. J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis -aussi, à temps perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que -j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, se fêla après -sept semaines de travail. - - [26] Environ cinq litres. - -Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais fait à l’idée de -passer sur mon île le reste de ma vie, je réussis mon chef-d’œuvre. Ce -fut une jarre étroite et longue, très profonde, d’une capacité de trente -gallons. J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, quand -j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, qui était vraiment fort -élégant, j’en oubliai mon humilité coutumière et fus pris d’un blâmable -excès d’orgueil, que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à -Dieu. - -Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer un petit vase, -d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir l’eau dans les trous -de rochers et à la transporter jusqu’à mes jarres, où je la gardais en -réserve. J’ajouterai, afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce -petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. Et jugez par là -de la fatigue que représentaient pour moi son maniement, et les allées -et venues nécessaires. - -Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que possible. Afin de -protéger ma hutte contre les grands vents qui, aux équinoxes, -redoublaient de fureur (et, dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait -pas plus qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis -autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds de long, de douze pieds -de haut. Je ne jugeai pas, quand j’eus terminé, avoir perdu ma peine. -Mon mur brisait à merveille la violence du vent et je demeurais calme, -dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, les embruns. - -Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient toujours du -même côté de l’île, mais se défiaient maintenant. Je construisis deux -autres murs, qui encadraient la passe de rochers par laquelle ils -parvenaient sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais -facilement la retraite et les assommais sans qu’ils pussent fuir à -droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en réserve, devant moi, -pour six mois de vivres séchés et salés. - -Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune créature humaine, -ni même celle d’un chien ou d’un chat, j’acceptais mon sort avec -beaucoup plus de résignation que ne font des milliers d’hommes. Tout -d’abord, ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent je -songeais combien de criminels, traînant dans une cellule de détention le -poids d’une infamie, dont le remords, sans aucun doute, les brûlait sans -cesse comme un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. Je -ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait déjà tant fait -en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un pour ma délivrance. - -Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et des commodités -coutumières de la vie, je devais bien admettre, à la réflexion, que ma -situation comportait de notables avantages. Mon île était petite, mais -j’en étais le maître incontesté. Il était bien peu probable que -personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât jamais la tranquille -jouissance. - -D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était troublé, la -nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien à redouter d’une invasion -de cannibales ou de bêtes féroces. - -Mais l’homme est une créature étrange, que quelque désir nouveau -tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, n’avais demandé à la bonté -de Dieu qu’un peu de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me -désaltérer, une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt en -possession d’une réserve d’excellente viande salée et d’une provision -assurée d’eau douce, que je commençai à ronchonner. Je voulais du feu, -et sentir dans ma bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter -quelques-unes des excellentes friandises dont je me régalais à la table -familiale, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et je voyais -flotter dans mes rêveries une foule de mets délicieux, auxquels je me -promettais de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait de mon -île. - -C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui reparaissait en -moi, ce père lointain qui se révolta, le premier, contre les -Commandements du Seigneur. Une perpétuelle révolte est dans l’homme. -Elle tourmente, d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit -inquiet, son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en étais, -par moments, à me désespérer de n’avoir plus mon tabac? Cette pensée -revenait me torturer jusque dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au -matin, danser devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des -magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations entières de -tabac! - -Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises et ne tardais pas à -reprendre la maîtrise de moi. D’un cœur humble, j’offrais à Dieu toutes -les souffrances de ma chair, tous ses désirs inassouvis. - -Au cours de la troisième année, j’entamai la construction d’une tour ou, -si vous préférez, d’une pyramide à quatre faces, qui allait en -s’élargissant vers la base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude -travail d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide d’aucune -corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La forme inclinée de mon édifice -me permit seule de surmonter cette difficulté. J’atteignis quarante -pieds, à la pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère que -l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur au-dessus des -flots, on reconnaîtra comme moi que je me trouvais ainsi en avoir doublé -l’altitude. - -Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un scrupule, je -l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se demanda, avec inquiétude, -si, en modifiant ainsi la structure apparente de cet îlot sur lequel -Dieu m’avait recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette -terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se projetait vers le -ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps sur ce problème troublant, -et finis par me convaincre que, par le travail de mon dos qui avait -porté les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je n’avais -fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, le plan primitif -du Seigneur Tout-Puissant. - -La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout de huit mois de -travail, elle était de cinquante pieds au-dessus de l’île. Évidemment, -ce n’était pas encore la Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux -buts que je m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste -d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, afin d’y -découvrir un navire qui passerait au large. Ensuite, augmenter, pour ce -même navire, la possibilité de remarquer mon île, qu’apercevrait -peut-être le regard errant de quelque matelot. - -J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail ma bonne santé, -physique et morale, et à déjouer les pièges de Satan. Pendant mon -sommeil seul, il persistait à me tourmenter, par de vaines visions de -succulentes nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée tabac. - -Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un navire. Mais la -distance à laquelle il voguait, sous le vent, était trop grande pour -qu’il pût me discerner. Loin d’en éprouver du désappointement, cette -apparition fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter, -comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des hommes ne -labourassent parfois ces parages. - -Je continuai donc à attendre patiemment les événements. Lassé sans doute -de voir qu’il n’avait sur moi aucune sérieuse emprise, Satan abandonna -la partie et cessa, presque complètement, de me tarabuster par des -désirs alléchants, mais superflus. - -J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le récit des événements -les plus notoires qui m’étaient advenus, depuis mon départ des paisibles -rivages de l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais sur le -bois, je m’appliquais à une écriture la plus menue possible. Ma peine -était telle à ce travail que parfois cinq à six lettres représentaient -la besogne de toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais les -miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les mettrait-il, au -moins, au courant de ma déplorable destinée. - -Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me devint-il, on le -conçoit, plus précieux encore que par le passé. Ne voulant plus -l’utiliser à assommer les phoques, je me fabriquai, pour le remplacer, -une massue de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de -préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai une gaîne de -peau de phoque. Je ne l’en sortais que pour le hisser, par beau temps, -au sommet de ma pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon, -d’une banderolle, toujours en peau de phoques. - -Au cours de l’hiver qui suivit, j’eus à souffrir d’une tempête -particulièrement effroyable. Elle se déchaîna vers neuf heures du soir, -annoncée par d’énormes nuages noirs et par un vent frais du sud-ouest -qui, vers les onze heures, devint furieux, accompagné de coups de -tonnerre incessants et d’éclairs d’une incroyable longueur. Je ne fus -pas sans crainte pour ma sûreté. Les flots déchaînés couvrirent -entièrement l’île et, si je n’eusse grimpé au sommet de ma pyramide, nul -doute que je n’eusse été noyé. Elle seule me sauva. Ma hutte fut -entièrement submergée et toute ma provision de viande de phoque emportée -et réduite à rien. - -Là encore, cependant, ma bonne étoile ne m’abandonna pas. La mer, en se -retirant, avait semé la surface de l’île d’une multitude de poissons, de -l’espèce des mulets, ou approchant. Je ne ramassai pas moins de douze -cent dix-neuf de ces poissons, que je me hâtai d’ouvrir, de saler et de -mettre à sécher au soleil, comme on fait de la morue. Ce changement -heureux dans mon menu vint fort à point pour me réveiller l’appétit. -Mais je me rendis coupable de gloutonnerie et mangeai tellement que, la -nuit suivante, je faillis en trépasser. - -Au début de ma septième année de séjour sur l’île, au mois de mars -exactement, une seconde tempête, non moins formidable, eut lieu. -Lorsqu’elle se fut apaisée, ce fut, cette fois, le cadavre frais d’une -gigantesque baleine que je découvris sur les rochers, où les vagues -l’avaient projetée. Et vous comprendrez ma joie quand je vous dirai que -je trouvai, profondément encastré dans les entrailles du monstre, un -harpon, muni encore de sa corde, d’une longueur de plusieurs brasses. -Mon courage et mon espoir en un avenir meilleur en furent derechef -réconfortés. Mais, à la vue de la nourriture exquise que m’offrait cette -baleine, je retombai dans le péché de gourmandise et tellement me gavai, -que je manquai encore en mourir. - -La chair du gros cétacé me fournit pour une année de vivres et alterna -désormais, à mes repas, avec celle des mulets et des phoques. De sa -graisse, j’exprimai, dans une de mes jarres, une huile exquise et -parfumée, où je trempais, en les mangeant, mes tranches de viande ou de -poisson. J’aurais pu même me fabriquer une mèche, avec la guenille qui -me servait de chemise, et, la trempant dans l’huile, l’allumer, en -faisant jaillir le feu du heurt d’un silex contre l’acier du harpon. -Mais j’estimai que cette lampe eût constitué pour moi un luxe superflu, -et j’abandonnai aussitôt cette idée. Je n’avais aucun besoin de lumière -quand les ténèbres de Dieu descendaient sur moi et je m’étais habitué à -dormir, hiver comme été, du coucher du soleil à son lever. - -Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la prison de Folsom, je -me permets de placer ici une réflexion personnelle. Après avoir vécu, -dans une existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, et -toute cette torture de mon corps, toutes ces privations de mon estomac, -comment, oui, aurais-je pu m’émouvoir des tourments que m’infligeait le -gouverneur Atherton? Ma vie actuelle est une structure construite, à -travers les siècles, par mes vies passées. Que pouvaient bien être pour -moi, gouverneur imbécile, dix jours et dix nuits de camisole? Pour moi -qui, lorsque j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit ans -durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan! - -La huitième année se terminait. On était en septembre, et j’avais -élaboré le plan audacieux de surélever ma pyramide, à soixante pieds -au-dessus du sol. Mais, comme je me réveillais un matin, j’aperçus un -navire qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. Il était -presque à portée de ma voix. - -Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai en l’air mon aviron -et son oriflamme. Puis je courus sur les rochers côtiers, criant et -dansant, employant, bref, tous les moyens pour prouver aux nouveaux -arrivants que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le -capitaine et son second qui, debout sur le gaillard d’arrière, -m’examinaient avec leurs longues-vues. - -En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à leurs hommes, qui -étaient au nombre d’une douzaine, de manœuvrer sur la pointe ouest de -l’île, vers laquelle je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre -par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, attiré tout -d’abord leur attention et excité leur curiosité. Ils s’étaient avancés -afin de se rendre compte de ce que pouvait être, sur cette île, cet -étrange monument qui s’y dressait. - -Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. Mais les brisants -rendaient tout accostage impossible et, après plusieurs tentatives -infructueuses, ceux qui la montaient me firent signe qu’ils devaient -s’en retourner au navire. - -Jugez de mon désespoir! Je me saisis de mon aviron (que j’avais décidé, -depuis longtemps, d’offrir au Muséum de Philadelphie, si je m’échappais -jamais) et, en sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues -écumantes. Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, et la -protection de Dieu, firent que je réussis à gagner l’embarcation. - -Quant au navire, il avait été, durant ce temps, emporté si loin à la -dérive, que nous ne pûmes le rallier et monter à bord qu’après avoir -ramé pendant une bonne heure. - -Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes anciens et plus chers -penchants. Je mendiai, sur-le-champ, au second, un morceau de tabac à -chiquer, de ce tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit -mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à mon intention, -d’excellent tabac de Virginie. - -Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la tête me tourna et -je fus bientôt violemment malade. Rien de surprenant à cela. Mon -organisme s’était entièrement purifié du fatal poison, lequel opérait en -moi comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa première -cigarette. - -Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, à la plante -funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce dernier bienfait qu’il -m’avait accordé. - -Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter le récit de cette -existence, revécue par moi dans la camisole de force de la prison de San -Quentin, en ajoutant que je me suis souvent demandé, en me réveillant -dans ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution de -déposer son aviron au Muséum de Philadelphie. - -Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je l’étais, de -communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, je confiai un jour, à un -gardien, une lettre que j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du -Muséum de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, en dépit -des promesses que j’avais reçues. - -Mais un temps arriva où, par un étrange retour du sort, Ed. Morrell, sa -peine de cellule terminée, fut, à la suite de sa conduite exemplaire, -nommé homme de confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre, -qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et qu’Ed. Morrell -me délivra en contrebande: - - «Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron tel que vous le - décrivez. Peu de personnes le connaissent car il n’est pas exposé dans - les salles publiques. Moi-même qui suis en fonctions depuis dix-huit - ans, j’ignorais son existence. - - Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé mention du dit - aviron, qui nous avait été offert par un certain Daniel Foss, - originaire de Elkton, État de Maryland, en l’an 1821. Ce ne fut - qu’après de longues recherches que je réussis à retrouver cet objet, - dans un cabinet de débarras abandonné, situé sous les combles du - Muséum. Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois, - exactement telles que vous me les décrivez. - - J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure qui nous - avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui avait été écrite par - lui et publiée à Boston, par la librairie N. Coverly fils, en 1834. - Cette brochure raconte huit années de la vie d’un homme jeté sur une - île déserte. Il apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et - pressé par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes - charitables. - - Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance de cet - aviron, dont tout le monde ignorait l’existence. Ai-je raison de - supposer que la petite brochure, publiée par ce Daniel Foss, vous est - un jour, par hasard, tombée entre les mains et que vous l’avez lue? Je - serais heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends les - dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure soient à - nouveau exposés. - - Hosea Salsburty.» - - - - -CHAPITRE XXIV - -LA DOUBLE CAMISOLE - - -L’heure vint où les humiliations que je faisais subir au gouverneur -Atherton le contraignirent à se rendre sans conditions, en dépit de son -éternel: «La dynamite ou la mort!» - -Ce ne fut pas, toutefois, sans avoir essayé sur moi d’une dernière -plaisanterie, de trop bon goût pour que j’omette de vous la raconter. -Voici quelle en fut l’occasion. - -Il arriva qu’un des principaux journaux de San Francisco ouvrit une -enquête sur les prisons. Un certain nombre d’hommes politiques s’y -intéressèrent et un comité de plusieurs membres du Sénat fut constitué, -avec mission d’enquêter dans les diverses prisons d’État. - -Ce comité vint, naturellement, «se renseigner» à San Quentin. Et, bien -entendu, il fut reconnu que c’était une maison modèle de détention. - -Les convicts en témoignèrent eux-mêmes. Impossible de demander mieux. -Ils avaient déjà, dans le passé, connu des enquêtes semblables. Ils -n’ignoraient pas, par conséquent, de quel côté ils trouveraient du -beurre sur leur pain. Ils savaient que leur dos et leurs côtes ne -tarderaient pas à leur cuire, après le départ des enquêteurs, si leurs -témoignages avaient été hostiles à l’administration pénitentiaire. Cela, -c’est de tradition, de toute éternité. Il en était déjà ainsi dans les -geôles de Babylone, lorsque j’y pourrissais au cours d’une de mes -existences antérieures, voici des milliers d’années. - -Ce fut donc à qui, dans la prison, témoignerait des sentiments -d’humanité dont faisaient preuve, envers leurs pensionnaires, le -gouverneur Atherton et ses subordonnés. Tellement même ils -s’appesantirent sur la bonté du gouverneur, sur la nourriture saine et -variée qui leur était donnée, et sur son excellente préparation, sur -l’aménité des gardiens à leur égard, bref sur tout le confort et le -bien-être de la maison, qu’ils déclarèrent, avec un ensemble touchant, -absolument parfait, que les journaux d’opposition de San Francisco s’en -scandalisèrent et prirent la mouche. Ils protestèrent véhémentement, en -réclamant plus de rigueur et de fermeté dans la direction des prisons. -Ils déclarèrent que, faute de quoi, les honnêtes gens, tant soit peu -paresseux, n’auraient plus qu’une idée: commettre quelque méfait, afin -de se faire interner. - -Le comité sénatorial n’eut garde d’oublier les cachots d’isolement, -qu’il envahit bruyamment. Oppenheimer et Ed. Morrell qui avaient, comme -moi, peu à perdre et rien à gagner, ne se gênèrent point pour exhaler -leur bile. Jake Oppenheimer leur cracha à la figure et les envoya au -diable. Ed. Morrell leur déclara que rien de plus infect ne s’était -jamais vu que cet établissement, et insulta gravement le gouverneur, en -leur présence. Indigné, le comité pria instamment le gouverneur Atherton -de se montrer plus sévère qu’il n’était envers ces mauvaises têtes et de -leur faire goûter, sans crainte, de pires châtiments, même de ceux que -leur excessive cruauté avait fait tomber en désuétude. - -En ce qui me concerne, j’eus bien garde d’imiter mes deux camarades. Je -n’insultai point le gouverneur et témoignai sans colère, posément, -scientifiquement, comme je pouvais le faire, évitant, au début, toute -récrimination excessive, afin qu’on ne doutât point de ma bonne foi et -qu’à mesure que j’avançais dans mon exposition mes auditeurs portassent -à mon sort un intérêt grandissant. Je les enjôlai délicatement et ne -m’arrêtai point de parler, afin d’éviter qu’on ne rétorquât mes -arguments. Tant et si bien que je réussis à conter, de bout en bout, mon -histoire. - -Hélas! pas un iota de ce que j’avais divulgué ne franchit les murs de la -prison. Le comité rédigea un magnifique rapport, qui faisait blanc comme -neige le gouverneur Atherton et n’avait pas assez d’éloges pour San -Quentin. - -Les journaux qui avaient instauré l’enquête en communiquèrent les -excellents résultats à leurs lecteurs. Ils ajoutèrent même que la -camisole de force, bien qu’il fût exact que son usage fût, en principe, -demeuré légal, n’était, en fait, jamais employée, jamais, jamais, en -aucun cas. - -Et, tandis que les pauvres ânes qui lisaient ces bourdes les gobaient -naïvement, tandis que le Comité sénatorial banquetait et buvait des vins -fins dans la prison même, en compagnie du gouverneur Atherton, aux frais -de l’État et des contribuables, Ed. Morrell, Jake Oppenheimer et moi, -nous gisions sur le sol de nos cellules, dans nos camisoles sauvagement -lacées, et que l’on avait encore un peu plus resserrées. - ---Il faut rire de tous ces pantins! me frappa Ed. Morrell avec le rebord -de la semelle de son soulier, lorsque nos visiteurs furent partis. - ---C’est bien ce que je fais, répondit Jake. - -Je frappai, à mon tour, mon mépris et mon rire, puis ne tardai pas à -m’enfuir dans la petite mort, vagabondant vers d’autres vies et d’autres -âges, cavalier du temps, solidement cuirassé dans son armure insensible. - -Oui, chers frères du monde extérieur, tandis que nous étions là et que -les journaux commençaient à publier les résultats de l’enquête, les -augustes sénateurs, pour clore leurs travaux, festoyaient autour du -gouverneur Atherton, dans son appartement privé. - -Le dîner terminé, Atherton, un peu éméché pour avoir bien bu, s’en -revint vers les trois morts vivants que nous étions, afin de constater -par lui-même la torture que nous étions en train de suer dans nos -camisoles de toile. - -Il me trouva dans le coma, et s’en alarma. Le docteur Jackson fut mandé -et me ramena à l’état conscient, en me mettant sous les narines la -morsure de l’ammoniaque. - -Je repris mes sens, et le gouverneur Atherton, qui avait la face rouge -et la langue épaisse, par suite de sa bombance, gronda: - ---Tricherie! Tricherie encore! - -Je passai ma langue sur mes lèvres, pour faire comprendre que je -désirais un peu d’eau, afin de pouvoir parler. - -Je parvins, non sans peine, à m’exprimer à peu près et prononçai: - ---Vous êtes une bourrique, gouverneur! Une bourrique, un porc, un chien, -un être si vil que je ne veux même plus salir ma salive en vous la -crachant à la figure! Jake Oppenheimer s’est montré tantôt moins dégoûté -que moi, et je l’en blâme. Un homme doit mieux se respecter. - -Il meugla: - ---Ma patience est à bout, à bout, à bout! Mais je réussirai quand même à -te tuer, Standing... - -Je répliquai: - ---Vous avez bu, gouverneur! Prenez garde de parler ainsi devant vos -gardiens. Ces chiens de prison vous trahiront quelque jour et vendront -la mèche. Et c’est à vous alors qu’il en cuira. - -Le vin lui monta à la tête, tant et si bien qu’il perdit toute maîtrise -de lui-même. - ---Qu’on lui mette une seconde camisole! ordonna-t-il. Une seconde sur la -première! Tu en crèveras, coquin... Mais pas ici. A l’Infirmerie, selon -le règlement. A l’Infirmerie, où l’on t’emportera avant ton dernier -soupir, et d’où tu partiras au cimetière! - -Son commandement fut exécuté et, sur ma première camisole, on m’en fit -endosser une seconde, mise à rebours, celle-là, la poitrine sur mon dos -et lacée sur moi par devant. - -Je ricanai: - ---Dieu de Dieu, gouverneur! Quel intérêt vous prenez à ma santé! Le -froid est vif et piquant... Merci de songer à me tenir chaud. Deux -camisoles! J’y serai encore mieux. - ---Serrez! Serrez plus fort! hurla-t-il. Mettez-lui le pied sur le -ventre. Brisez-lui les os! - -Hutchins s’escrima en conscience. - -Le gouverneur Atherton était devenu vermeil. Il eut un dernier accès de -rage folle: - ---Ah! Ah! tu as essayé de mentir à ces messieurs! De leur conter des -faussetés à mon sujet! Du coup, ça y est pour toi! Tu m’entends bien, -Standing. Tu en crèveras, cette fois! - -Je voulus riposter. Mais la compression que je subissais était -réellement terrible. Je sentais mon cerveau s’égarer. Les murs de la -cellule tournaient autour de moi, s’inclinaient sur moi, comme pour -m’écraser. J’eus encore la force de murmurer: - ---Gouverneur... une troisième camisole... une troisième, je vous prie... -j’aurai... j’aurai ainsi... plus chaud encore... beaucoup plus chaud... - -Et la voix s’éteignit sur mes lèvres. - -J’en réchappai. Mais jamais plus, après cela, il ne fut possible de -m’alimenter convenablement. Je souffrais de douleurs internes, à un -degré que je ne saurais évaluer. Tandis que j’écris ces lignes, mes -côtes et mon estomac sont encore en proie à des crampes intolérables. -Pourtant mon misérable organisme a résisté. Il m’avait permis de vivre -jusqu’à l’heure de ma suprême condamnation. Il me conduira jusqu’à -l’instant où le bourreau m’allongera le cou, de sa corde bien tendue. - -Ce fut la dernière expérience que tenta sur moi le gouverneur Atherton. -Il renonça ensuite, et se rendit à cette dernière preuve qu’il était -impossible de me tuer légalement. - -Je lui déclarai, en propres termes: - ---Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si vous voulez m’avoir, -c’est de vous glisser une nuit, dans ma cellule, et de m’y abattre d’un -coup de hache. - -On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant moi, dans la -camisole. Les uns, au bout de quelques heures seulement. Les autres, au -bout de plusieurs jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et -transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, pour y rendre -selon les règles leur dernier soupir, munis d’un authentique certificat -du médecin qu’ils étaient décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou -d’une maladie de cœur. - - - - -CHAPITRE XXV - -JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER - - -On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé -ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne -savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et -m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais, -par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma -poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats -physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort -satisfait. - -C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer, -dans son cachot. - -Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes -aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait -toujours dans son scepticisme. - -Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans -l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais -compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en -esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais -vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui. - -Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa -couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa -figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une -carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient -plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du -parchemin. - -Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je -rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se -trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous -points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos -belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes -carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair -née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter -un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin! Ils y -apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière. - -Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un -homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil -brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue -sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait -encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne -demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos, -immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers -plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans -la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait -au coude droit, et une autre à sa cheville droite. - -Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur son côté et -examina une plaie, placée au-dessus de la hanche et qui paraissait le -démanger. Il commença à la nettoyer et à la panser, par les moyens -rudimentaires que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine, -que cette blessure était de la nature de celles qui sont causées par la -camisole. - -Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit délicatement, -entre son pouce et son index, une des dents de sa mâchoire supérieure, -placée sous l’œil, et la branla d’arrière en avant, avec beaucoup -d’attention. Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et -frappa son appel à destination d’Ed. Morrell. - -J’écoutai ce qu’il lui disait. - ---Comment vas-tu? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu éveillé? Comment va -le professeur? - -Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en réponse par -Morrell. - ---C’est un type tout à fait chic! reprit Oppenheimer. Je me suis -toujours défié des gens qui ont de l’instruction. Mais, celui-là, -l’éducation ne l’a pas corrompu. C’est un homme franc et carré. Il a un -grand courage et, pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce -qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la dynamite. - -Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge. - -J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences passées, -maint mouvement d’orgueil. Eh bien! je dois dire que jamais je ne me -sentis aussi flatté qu’en entendant mes deux camarades, ces nobles -esprits, s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux. -Parfaitement. Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi précieux que -l’accolade morale de ces deux condamnés à vie, que le monde considère -comme des rebuts du dépotoir humain. - -Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je rapportai à Jake et -lui tapai la visite que je lui avais faite. Mais il demeura inébranlable -dans son incrédulité. - -Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu et les actes -auxquels il se livrait, il me répondit: - ---Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le temps, professeur, -que tu es comme nous au cachot, tu as pu facilement te rendre compte, en -pensée, de ce que Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps: -rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud; observer les -mouches; panser nos blessures; frapper de l’un à l’autre une -conversation. Ce sont là des actes dont nous avons maintes fois causé. - -Ed. Morrell intervint en vain. - ---Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là! reprit -Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je ne prétends pas que tu as -menti. Je dis simplement que tu as des fumées, comme un alcoolique. Et -tu prends ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé la -cervelle. - ---Pardon! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, que nous ne nous sommes -jamais vus. Est-ce exact? - ---Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. Quoique tu -puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans connaître qui j’étais. - ---Pardon! Pardon! Ne dévions pas de la question. En tout cas, je ne t’ai -jamais vu déshabillé. Comment, alors, pourrais-je savoir et te dire que -tu as deux cicatrices anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la -cheville droite? - ---Bagatelles! Mon signalement court, ainsi que ma gueule, tous les -bureaux de police des États-Unis. Ce n’est pas une rareté! - ---Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance. - ---Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il y a comme cela, -dans la vie, des tas de choses dont on ne se souvient plus et qui vous -reviennent tout à coup. Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi -les jurés qui me condamnèrent, à Oakland[27], à mes cinquante ans de -prison, il y en avait un dont, un beau jour, j’oubliai totalement le -nom. Eh bien, heu! je restai, durant des semaines, étendu sur le dos -dans ma cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible de -l’extirper de ma boîte cranienne! Je pouvais croire à bon droit qu’il en -était parti à tout jamais. Il n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y -pensais même plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le bout -de ma langue. «Stacy...» me mis-je à dire tout haut, «Joseph Stacy...» -C’était le fameux nom! Il y a des tas de gens, je le répète, qui -connaissent ces deux cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais -où, ni comment. - - [27] Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y exerça, - dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux. - -Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et -scrupuleux. Écoutez-moi bien. - -La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui -frappait. Il me disait: - ---Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer, -entre mes doigts, une de mes dents qui branlait... Ici, j’y perds mon -latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai -dit à personne! - - - - -CHAPITRE XXVI - -C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU - - -Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement assis dans -la cellule des condamnés à mort, à Folsom, tandis que les mouches -bourdonnent autour de moi, dans l’assoupissement lourd de cet -après-midi. Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant dans -cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps des périodes -géologiques, où je faisais paître mon troupeau de rennes, gardé par des -loups domestiques, sur les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui -sont devenues depuis la France, l’Italie et l’Espagne. - -Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque de l’Age du -Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, devant notre feu, -tandis que je taillais et courbais les arcs en bois rouge et odorant, -pareil à du bois de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des -flèches dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau -limpide. - -Je l’avais capturée de force et volée aux hommes d’une autre tribu. -Tandis qu’elle marchait lentement, parmi l’herbe de la jungle, je me -jetai sur elle, d’une branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en -embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout le poids de mon -corps, et je m’agrippai à elle, de mes mains crispées. Elle piaula comme -un chat, renversée dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit -furieusement. Les ongles de ses doigts me labourèrent la peau, comme -ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la maîtrisai, et, deux jours durant, -je la battis, pour la contraindre à se soumettre à moi. Alors elle -m’obéit et me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée sur des -pilotis, dans un marais, comme un perchoir. - -Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de peaux sanglantes -et sordides de bêtes que j’avais tuées. Sa peau basanée était noircie -par la fumée de notre foyer et, lorsque cessaient les pluies du -printemps, demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle -avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux ongles racornis, -pareils à des griffes de bêtes, et ses pieds, aux coussinets tannés par -la marche, ressemblaient bien plutôt à des extrémités de pattes. - -Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, profonds comme la mer -et, quand je la pressais contre ma poitrine velue, quand ses bras -sauvages m’enlaçaient et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait -déjà à l’unisson du mien. - -J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, aux longs -crocs et aux longs cheveux, dont les rugissements et les cris aigus, -durant la nuit, venaient souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire, -j’établis un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les bêtes -féroces et les ours: une fosse profonde, recouverte de branchages, avec -un épieu aigu, planté au fond. - -Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. Nous riions tous -deux, sous le soleil du matin, tandis que notre enfant-homme et notre -enfant-femme, le corps doré comme des abeilles, se traînaient et se -roulaient sur le sol, parmi les épines des buissons. - -Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui procréèrent, à -leur tour, d’autres enfants. Ma compagne et moi étions déjà vieux, quand -déferla vers nous, comme une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au -front plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous mîmes tous à fuir -par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, malgré la rapidité de -notre course, et il y eut, entre eux et nous, une féroce bataille. Je -luttai jusqu’à l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des -arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. Nous fîmes un grand -massacre de têtes crépues. Puis je tombai frappé à mort, vers le terme -de la bataille, et les chants funèbres, que j’avais moi-même composés -jadis, résonnèrent sur mon cadavre. - -La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire à elle, bon gré, -mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille aimantée. Elle charme le -regard de l’homme par le balancement merveilleux de son corps, par les -ondes de sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou qui -semble saupoudrée d’or par le soleil. - -Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un paradis pour -celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle exhale délecte les narines. Sa -voix, quand elle chante ou rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand -elle sanglote d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de -vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus mélodieuse que -le chant des épées dans la bataille. Ses paroles sont une exaltation de -tout son être. Elles électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux -qu’une sonnerie tonitruante de trompettes. - -Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les Valkyries (celles-ci, -dans le Paradis chrétien, transformées en Anges, qui de leurs chevaux -ont pris les ailes), lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus -que la terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme ne serait -pas. - -Les constellations se déplacent dans le firmament. L’Étoile Polaire, -Hercule, Véga, le Cygne, Céphée n’étaient point jadis où ils sont -aujourd’hui. La femme seule demeure. Elle seule est immuable dans -l’Éternité. - -Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses enfants, comme la -perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre et Hérodiade, Esther et la -Vierge Marie, et Marie-Madeleine. Elle est Brunehilde et Iseult, -Juliette et Héloïse, Ève et Astarté. - -Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement aimée. Dans -cette cellule, où j’attends qu’on vienne me chercher pour me pendre, je -revois se pencher sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et Lady Om, -avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence de mendiant, sur -les routes de Corée; et Miriam, qui prétendait que je trahisse mon -serment à Rome, pour sauver le pêcheur de Judée; et la mère du petit -Jesse, assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de -nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement aux -Prairies-des-Montagnes. - -Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué pour posséder la -femme que j’aimais et célébré mes noces dans le sang chaud. - -Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, Darrell Standing, en -attendant la mort à laquelle m’a condamné la loi, c’est encore parce que -j’ai aimé. - -Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai tué mon -collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire de l’Université -Agricole de Californie. Il était un homme et j’en étais un. Et il y -avait entre nous une femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute -l’hérédité d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant et -ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris forme encore. - -Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais exterminé, dans mon -piège couvert de branchages, le vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du -Bronze, prétendait me disputer Igar. - -Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze jurés zélés, pour -me juger et me condamner. Douze a toujours été un nombre fatidique. Bien -avant les douze tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles, -avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, dans l’Olympe -scandinave, quand Odin s’asseyait pour juger les hommes, il avait autour -de lui, je m’en souviens, douze dieux pour assesseurs: Thor, Baldur, -Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, Forseti et Loki. - - - - -CHAPITRE XXVII - -UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE - - -Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus court! Ce manuscrit, -que j’achève d’écrire, sortira en contrebande de la prison, par les -soins d’un homme sûr. Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui -je puis avoir également toute confiance, et qui veillera à sa -publication. - -Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, mais dans la -Cellule de la Mort, où j’ai été transféré. - -On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la Mort. Elle veille, -nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction paradoxale est de -s’assurer que je n’attente pas à mes jours. Je dois être conservé vivant -pour la pendaison. Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et -une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette prison, dont le -premier devoir est d’avoir soin que les condamnés soient dûment et -proprement pendus. Il y a des hommes, et je les admire, qui ont une -singulière façon de gagner leur vie. - -Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été fixée à demain -matin. Quoique la Ligue contre la Peine de Mort soit occupée, en ce -moment, à fomenter en Californie un important mouvement contre cette -peine, le gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me -gracier, que de surseoir seulement à l’exécution. - -Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. S’il en est -parmi eux qui sont mariés, la description de l’exécution du professeur -Standing, et de la façon dont il est mort au bout d’une corde, paiera -les souliers et les livres d’école de leurs enfants. Bizarre! Bizarre! -Je parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus malades que -moi. - -Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes ces choses, -j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, dans le corridor, le -pas régulier de mon gardien. Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois -son œil méfiant rivé sur moi. - -J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, de cet éternel -recommencement. Que de tracas sur cette terre! Ce que je souhaiterais, -dans ma prochaine réincarnation, c’est d’occuper tout bonnement le -corps, non plus d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier. - -De grandes prairies d’alfa; un bon bétail de vaches jersiaises; des -pâturages couvrant les pentes de collines broussailleuses et venant -border des champs labourés; une eau abondante, qu’au moyen d’une digue -j’amasserais dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite vers -mes champs, par des canaux d’irrigation... Car, observez ceci. L’été, -qui est long et sec en Californie, constitue un grand obstacle à une -culture intensive. Un terrain convenablement irrigué pourrait -facilement, au contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes -par an... Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve. - -Je viens de subir, je dis bien «subir», une visite du gouverneur de la -prison. Il est tout à fait différent du gouverneur Atherton de San -Quentin. - -Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, très énervé, et -c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est sa première pendaison. Il -me l’a franchement avoué. Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux, -je lui ai spirituellement répondu que c’était aussi la première fois -qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il demeura morne et -triste. - -C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. Il a deux -enfants, une fille qui suit les cours de l’École Secondaire, et un fils, -étudiant de première année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas -de fortune personnelle et n’a que son traitement pour vivre. Sa femme -est infirme, et lui-même est d’une santé médiocre. Il a essayé de -contracter une assurance sur la vie. Mais les médecins de la Compagnie -ont estimé qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a -confié tous ses tracas. - -Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait pas qu’il me -rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû interrompre poliment -l’entretien. Sans quoi, il serait encore là. - -Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous conter exactement -comment je me trouve ici. - -Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule d’isolement de -San Quentin, deux années déprimantes et mélancoliques. Ed. Morrell, -comme je l’ai dit, après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une -chance inattendue de lui-même, nommé homme de confiance en chef de la -prison. Il succéda à Hutchins dans cet emploi, qui valait à son -titulaire un bénéfice net de trois mille dollars par an. - -Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake Oppenheimer, qui -pourrissait depuis tant d’années dans son cachot, s’était, à la longue, -aigri le caractère. Il en voulait à l’univers entier. Pendant huit mois, -il refusa de parler à personne, pas même à moi. - -C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle les nouvelles -se répandent dans une prison. Un peu plus lentement, mais -infailliblement, elles arrivent jusqu’aux cellules mêmes d’isolement. -C’est ainsi que j’appris, un beau jour, que Cecil Winwood, le -faussaire-poète, le froussard, le traître et le mouchard, était revenu à -San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, pour un autre -faux qu’il avait commis. - -On se souvient qui était ce Cecil Winwood, qui avait fabriqué de toutes -pièces l’histoire de la dynamite, reçue soi-disant par moi et que -j’avais cachée. C’est lui qui était responsable de tout mon malheur. - -Je décidai de tuer Cecil Winwood. - -Vous comprenez la situation. Morrell était parti; Oppenheimer, comme je -l’ai dit, était devenu muet. Cela lui dura jusqu’au jour où, ayant -fortement malmené un de nos gardiens, qu’il frappa avec le couteau à -pain, il s’en alla, à son tour, mais pour être pendu, comme je vais -l’être moi-même. Il y avait un an que j’étais seul. Il fallait bien que -je m’occupe à quelque chose. - -Je me reportai donc à l’époque lointaine où j’étais Adam Strang et où, -patiemment, je couvai, quarante ans durant, l’espoir de ma vengeance. Ce -qu’Adam Strang avait fait, je pouvais le refaire, en refermant à nouveau -mes mains sur la gorge de Cecil Winwood. - -Je me procurai quatre aiguilles. Comment, n’espérez pas que je vous le -dise. C’étaient de toutes petites aiguilles, bonnes à coudre de la -batiste. J’étais tellement amaigri qu’il me suffirait de scier les -quatre barreaux de mon guichet pour que mon corps pût passer au travers. - -Je sciai ces barreaux. Pour chacun d’eux, c’est-à-dire pour deux -coupures, une en haut, une autre en bas, j’usai une aiguille. Et chaque -coupure me demanda un mois de travail. Il me fallut donc huit mois, au -total, pour me frayer un chemin. Malheureusement, je brisai ma quatrième -aiguille sur le dernier barreau, avant d’en avoir terminé, et il me -fallut attendre trois mois encore, avant de pouvoir me procurer une -cinquième aiguille. Finalement, j’achevai mon œuvre et réussis à sortir. - -J’avais tout calculé. La chance certaine que j’avais était de rencontrer -Cecil Winwood au réfectoire, à l’heure du déjeuner. J’attendis donc le -moment où Jones Face-de-Tourte prendrait, à midi, son service. -Face-de-Tourte, vous le savez, était ce gardien qui dormait -continuellement. Il faisait chaud et il ne tarda pas, en effet, à -ronfler. J’achevai de faire sauter mes barreaux et me faufilai à travers -le guichet, en me comprimant fort, opération à laquelle la camisole -m’avait habitué. Après quoi, je passai devant Face-de-Tourte, atteignis -l’extrémité du corridor et me trouvai libre... dans la prison. - -Mais alors advint la seule chose que je n’avais pas prévue. Il y avait -cinq ans que j’étais enfermé dans ma cellule d’isolement. J’étais -effroyablement et hideusement faible. Mon poids était tombé à -soixante-quatre livres. Mes yeux étaient presque aveugles. - -Je fus soudain, en me trouvant dehors, frappé d’agoraphobie. L’espace -qui m’environnait m’épouvanta. Cinq années dans cette cage étroite -m’avaient rendu incapable de descendre la pente vertigineuse de -l’escalier qui s’ouvrait devant moi. - -Je l’essayai cependant, et y réussis. Ce fut l’acte le plus héroïque que -j’eusse accompli dans toute ma vie. Et j’arrivai ainsi à l’une des cours -intérieures de la prison. - -La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant y dardait -en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai de la traverser. Mais la -tête me tourna et je dus chercher une protection dans l’ombre que -projetait un de ses murs. - -Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai mon essai. -Mes pauvres yeux chassieux, médusés comme ceux d’une chauve-souris, me -firent tressauter d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant -moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, trébuchai, puis -tombai sur elle. Alors, comme un homme prêt à se noyer, qui fait effort -pour atteindre le rivage, je rampai sur les genoux et sur les mains, -vers l’abri du mur sauveur. - -Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait bien des années que -je n’avais versé de larmes. Je me souviens encore d’avoir senti, dans -cette ultime détresse, la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma -joue, et la saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres. - -Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre intermittente, et, -en dépit de la chaleur torride du soleil, dans cette cour étroite, je me -mis à trembler de tous mes membres. Je reconnus que traverser la cour -constituait un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant, -j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et m’y appuyant des -mains. - -C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui m’épiait depuis -quelques instants, vint s’emparer de ma personne. Je le vis, déformé par -mes yeux chassieux, espèce de monstre énorme et bien nourri, -démesurément grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse. -Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et il me parut -qu’il surgissait de l’Infini. - -Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se rend facilement -compte de ce que, dans les conditions où nous étions, pouvait être une -lutte entre nous. C’est au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir -reçu de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si terrible que -le sang coula. - -Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, pour un condamné à -vie qui se livre à des voies de fait, la loi de Californie prévoit comme -châtiment la peine de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par -le jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir compte des -affirmations solennelles du gardien Thurston, auxquelles se joignirent -celles des autres chiens pendeurs de la prison, qui ne se firent point -faute de me charger. L’arrêt était inévitable. - -Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens inverse pour regagner -ma cellule, et notamment au cours de la remontée du vertigineux -escalier, je fus gentiment roué de coups, tant par Thurston que par la -nuée d’auxiliaires accourus pour lui prêter main-forte. Coups de pieds, -coups de poings et soufflets. Il en pleuvait. - -Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que je me garderais -d’affirmer, ce dut être, probablement, au cours de la mêlée, du fait -d’un de ces acolytes trop zélés, qui cognaient à tort et à travers. J’en -dégage pleinement ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas -moins excellent pour me pendre! - - - - -CHAPITRE XXVIII - -QUI SERAI-JE QUAND JE REVIVRAI? - - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je viens d’avoir une conversation avec le garde de la Mort qui est de -service. Il a connu Jake Oppenheimer, qui occupait cette même cellule il -y a un an, avant de marcher au gibet comme je vais le faire moi-même. - -C’est un ancien soldat. Il chique continuellement, et de façon -malpropre. Sa barbe grise et sa moustache sont toutes maculées de -traînées jaunes. Il est veuf, avec quatorze enfants vivants, tous -mariés, et il est le grand-père de trente et un petits-enfants vivants, -l’arrière-grand-père de quatre petites filles. - -Ce n’est pas sans difficulté que j’ai obtenu ces renseignements. J’ai dû -les lui extirper avec autant de peine que s’il se fût agi de lui -extraire une molaire. - -C’est une sorte de rustre, d’une intelligence très inférieure. L’esprit -ne l’a jamais tourmenté. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’il a -vécu si vieux et a, sans se troubler, procréé tant d’enfants. - -Ses idées ont dû se bloquer chez lui, dès l’âge de trente ans. Le monde -lui est indifférent. Il se contente, d’ordinaire, de répondre oui ou non -à mes questions. Ce n’est point qu’il soit naturellement hargneux ou -morose. Mais il n’a point d’idées à exprimer. - -Je me demande si je ne devrais pas souhaiter, pour ma prochaine -réincarnation, une existence comme la sienne, purement végétative, et -qui me reposerait grandement des élans divins de mon intelligence. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Après avoir été secoué, bousculé, assommé de coups de poing et coups de -pied, par Thurston et par ses chiens pendeurs, tout en remontant ce -terrible escalier, j’éprouvai un immense, un infini soulagement, lorsque -je me retrouvai dans mon étroite cellule. - -Là, tout me paraissait si sûr, si stable. J’étais comme un enfant perdu -qui, après une équipée, rejoint la maison paternelle. Je me prenais -d’affection pour ces murs que, durant des années, j’avais tant haïs. - -Ces bons murs, épais et solides, que j’avais, à droite et à gauche, à -portée immédiate de ma main, empêchaient l’espace de bondir sur moi, -comme une bête fauve. L’agoraphobie est une terrible maladie. Je plains -sincèrement ceux qui en sont atteints. Du peu que j’en ai tâté, je ne -crains pas d’affirmer que la surmonter est plus difficile que d’accepter -la pendaison. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je viens de me faire une pinte de bon sang. Le médecin de la prison, -imaginez-vous, un homme fort sympathique au demeurant, est entré dans ma -Cellule de Mort, pour faire un brin de causette avec moi... et m’offrir -incidemment ses bons offices. C’est à dire une dose suffisante de -morphine, qu’il me fournirait, et que j’absorberais pendant la nuit. -Demain matin, m’a-t-il affirmé, je ne me rendrais même pas compte que je -marche à la potence. - -J’ai décliné sa proposition. J’en ai ri aux éclats. - -Je me souviens du cas de Jake Oppenheimer, que l’on m’a conté. Lui non -plus, n’a pas eu peur de la mort. - -Son dernier matin venu, et son petit déjeuner terminé, comme il était -déjà dans sa chemise sans col, les reporters furent introduits dans sa -cellule, curieux de recueillir ses dernières paroles. Écoutez comment il -les mystifia. - -Comme ils lui demandaient ce qu’il pensait de la peine de mort--poser -une question semblable à un homme qui va mourir et que l’on va voir -mourir, c’est, vous l’avouerez, un toupet de sauvage--il leur répondit, -beau joueur comme il l’avait toujours été dans sa vie: - ---Gentlemen, je pense vivre assez pour la voir un jour abolie... - -Ça, c’était tapé! - -J’ai vécu d’innombrables existences et je puis affirmer que, depuis la -création du monde, la barbarie humaine n’a pas fait un pas vers le -progrès. Nous avons mis sur elle, au cours des siècles, un léger vernis. -Rien de plus. - -«Tu ne tueras point...» a proclamé la Loi divine. Du bluff! La preuve en -est qu’on me pendra demain matin. Dans les arsenaux de toutes les -nations se construisent, à cette heure, des canons et des navires, -dreadnoughts et superdreadnoughts, et mille instruments savants, -destinés à tuer. «Tu ne tueras point...» Bluff! Bluff! Bluff! - -Nos femmes, à l’Age de Pierre, étaient plus vertueuses que ne sont les -nôtres aujourd’hui. Nous ne mangions pas d’aliments frelatés, -empoisonnés par un mercantilisme éhonté. Les filles des pauvres -n’étaient point condamnées, pour vivre, à la prostitution. La -prostitution était inconnue. - -Je vous ai conté ce qu’au début du vingtième siècle après Jésus-Christ, -j’ai enduré dans mon cachot, et toutes les tortures de la camisole. -Jamais je n’ai connu, dans les siècles passés, de tourments équivalents. - -Nous sommes aussi sauvages que nos premiers ancêtres. Mais ceux-ci, -quand ils tuaient, le faisaient franchement et le front levé, ils -acceptaient la responsabilité de leur acte. Nous, nous avons adjoint à -nos meurtres l’hypocrisie. Nous ne nous cachions pas, autrefois, -derrière l’autorité des philosophes, des prédicateurs subventionnés et -des professeurs de droit. - -Il y a cent ans, cinquante ans, cinq ans seulement, les voies de fait -n’entraînaient pas, aux États-Unis, la peine capitale. Aujourd’hui, Jake -Oppenheimer a été pendu en Californie, pour ce seul délit. Et moi je -vais l’être, pour un coup de poing sur le nez d’un homme. Voilà le -progrès, bonté divine! - -Mais, si les singes et les tigres étaient soumis à un pareil régime, il -y a longtemps que la race en aurait disparu! N’est-ce pas votre avis? - -Seigneur! Seigneur! On plaint le Christ parce qu’il a été crucifié... -Qu’est-ce que nous dirions alors, Oppenheimer et moi? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Comme Ed. Morrell me le frappait un jour avec ses doigts, «le pire usage -qu’on puisse faire d’un homme est de le pendre». - -Non, je n’ai vraiment aucun respect pour la peine capitale. Et ce n’est -pas seulement une mauvaise action pour les chiens pendeurs qui -l’exécutent, moyennant salaire. C’est une honte pour la société qui la -tolère, et paie pour elle des impôts. - -«Être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive...» Ainsi -s’exprime le Code, dans sa phraséologie bizarre. Mais la pendaison est -une chose sotte, stupide et, par dessus tout, antiscientifique. Voilà -pourquoi elle me répugne. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le matin est arrivé. Mon dernier matin. J’ai dormi, toute la nuit, comme -un enfant. - -Dormi si paisiblement qu’à un moment le garde de la Mort s’en est -effrayé. Il a cru que je m’étais étouffé sous mes couvertures. - -L’inquiétude du pauvre homme faisait pitié. Son pain et son beurre -étaient en jeu. Si j’eusse été réellement mort, il eût été mal noté, -révoqué peut-être, et la perspective d’aller grossir le nombre des -sans-travail est amère à cette heure. - -L’Europe, m’a-t-on dit, liquide, depuis deux ans, un passif fort lourd. -Ce sera ensuite le tour des États-Unis. Cela signifie une crise -commerciale prochaine, une panique financière peut-être, et que l’armée -des sans-travail fournira, l’hiver prochain, de plus longues queues aux -distributions de pain des œuvres d’assistance. - -On m’a apporté mon petit déjeuner. Cela paraît idiot, mais je l’ai -absorbé de bon cœur. Le gouverneur m’a offert lui-même un litre de -whisky. - -Je l’en ai remercié et lui ai répondu qu’il veuille bien en faire don, -de ma part, au Quartier des Assassins. Pauvre gouverneur! Il craint, si -je ne suis pas ivre, que je ne me rebiffe et mette du désordre dans la -cérémonie, et que je ne lui adresse, devant les reporters, des reproches -sur sa prison. - -On m’a mis une chemise sans col... - -Il semble que je sois devenu soudain un personnage important. C’est -incroyable, le grand nombre de gens qui s’intéressent à moi... - -Le docteur vient de sortir. Je lui ai demandé qu’il me tâte le pouls. -Les battements sont normaux... - -Je jette, au hasard, ces lignes sur le papier. Feuille par feuille, -elles sortent des murs de la prison, par une voie secrète. - -Je suis l’homme le plus calme de cette prison. J’ai l’air d’un enfant -prêt à entreprendre un voyage. J’ai hâte de m’en aller, curieux des pays -nouveaux que je dois voir. Pourquoi aurais-je peur de la mort, moi qui, -si souvent, suis entré dans les ténèbres de la mort volontaire, pour en -ressortir aussitôt? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le gouverneur, à la place du litre de whisky, m’a expédié une bouteille -de champagne. Je l’ai envoyée au Quartier des Assassins. Que de -considérations l’on a pour moi, en ce dernier jour! Étrange! Étrange! -Ces hommes qui vont me tuer sont, j’imagine, épouvantés de ma mort. Ils -tiennent à se mettre en règle avec leur conscience et je dois leur -paraître un être supérieur, ayant déjà le pied dans l’Éternité. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ed. Morrell vient de me faire parvenir un petit mot. Il m’affirme qu’il -a fait les cent pas, toute la nuit, devant le mur du Quartier des -Condamnés à mort. - -On lui a interdit, administrativement, de venir me faire ses adieux. -Bandits! Je le dis sans le savoir. Mais je le suppose. On a dû se défier -de lui. Ces gens sont des enfants. Ils me tuent et, la nuit prochaine, -lorsqu’ils m’auront allongé le cou, ils auront peur, pour la plupart, de -rester dans l’obscurité. - -Voici quel était le message d’Ed. Morrell: «Ma main est dans la tienne, -vieux camarade! Je sais que, même au bout de la corde, c’est toi qui -auras gagné la partie. Ils n’auront pas eu la dynamite.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les reporters se sont éloignés. Je ne les verrai plus, la prochaine et -dernière fois, que du haut du gibet, avant que le bourreau ne me cache -la face sous le voile noir. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Quelques lignes encore... - -En les écrivant, je retarde la cérémonie. Le corridor est plein de -fonctionnaires et de hauts dignitaires. Tous sont nerveux. Ils désirent, -évidemment, en finir au plus vite. Sans doute plusieurs d’entre eux -sont-ils attendus à déjeuner. Je les désoblige beaucoup en tenant encore -ma plume... - -Le prêtre m’a renouvelé sa demande de rester avec moi jusqu’à la fin. Le -pauvre homme! Pourquoi lui refuserais-je cette consolation? - -J’ai consenti, et maintenant il a l’air tout réjoui. Mon Dieu, qu’il -faut peu de chose pour rendre heureux certains hommes! Je pourrais -m’attarder encore à en rire, pendant cinq joyeuses minutes, s’ils -n’étaient pas si pressés. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je termine ici. Je ne puis que me répéter. Il n’y a pas de mort absolue. -L’esprit est la vie, et l’esprit ne saurait mourir. - -Seule, la chair meurt et passe, et, par l’effet de fermentations -chimiques, se dissout et se transmute, pour renaître, comme une matière -plastique, sous des formes nouvelles et diverses. Formes éphémères qui, -à leur tour, périront pour renaître encore. - -Qui serai-je quand je revivrai? Voilà... Voilà ce qui me préoccupe... -Qui serai-je et de quelles femmes serai-je aimé? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(Notes des Traducteurs.) - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chapitres Pages - I.--Darrell Standing se présente 1 - II.--Une histoire de dynamite 8 - III.--L’interrogatoire 19 - IV.--«Assieds-toi, Standing!» 27 - V.--Des tapotements dans la nuit 36 - VI.--«Samarie!» 46 - VII.--La camisole de force 58 - VIII.--La dynamite ou la mort 69 - IX.--Vouloir mourir 75 - X.--Un sourire quand même 80 - XI.--A travers les étoiles 87 - XII.--La caravane vers l’Ouest 93 - XIII.--La grande trahison des Mormons 105 - XIV.--Le supplice de la soif 119 - XV.--Rêves d’opium ou réalités? 142 - XVI.--«Et quoi encore, Vandervoot?» 149 - XVII.--Seigneur! seigneur! un pauvre matelot 164 - XVIII.--«Maintenant, ô mon roi!» 185 - XIX.--Oppenheimer demeure sceptique 198 - XX.--Quand j’étais Ragnar Lodbrog 204 - XXI.--Sur le volcan juif de Jérusalem 213 - XXII.--Comment je serai pendu 234 - XXIII.--A l’instar de Robinson 239 - XXIV.--La double camisole 256 - XXV.--Je rends visite à Jake Oppenheimer 262 - XXVI.--C’est l’amour qui m’a perdu 267 - XXVII.--Une chauve-souris dans la lumière 272 - XXVIII.--Qui serai-je, quand je revivrai? 279 - - -MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH--8-1925 - - - - -LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE - -ROMANS D’AVENTURES - - - Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50 - -- La Peste écarlate 7 50 - -- Le Talon de fer 7 » - -- Croc-Blanc 7 50 - -- Jerry dans l’Ile 6 » - -- Le Fils du Loup 7 » - -- Martin Eden 7 50 - J.-O. Curwood.--Kazan 7 50 - -- Le Piège d’Or 7 50 - -- Les Chasseurs de Loups 6 50 - -- Les Cœurs les plus farouches 5 50 - -- Bari, chien-loup 7 50 - -- Le Grizzly 6 » - Maurice Renard.--Le Singe 7 50 - -- Suite fantastique 6 » - -- Le Péril bleu 6 50 - -- Le Voyage immobile 6 50 - -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 » - Cyril-Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 » - Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 » - Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 » - Daniel de Foe.--L’Étonnante vie du colonel Jack 5 » - Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 » - -- Le Chant de l’Équipage 6 » - H.-H. Ewers.--Mandragore 6 50 - L. Chadourne.--Le Maître du Navire 5 » - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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