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-The Project Gutenberg eBook of Le vagabond des étoiles, by Jack London
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le vagabond des étoiles
-
-Author: Jack London
-
-Translator: Paul Gruyer
- Louis Postif
-
-Release Date: May 21, 2021 [eBook #65405]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES ***
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- JACK LONDON
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- LE
- VAGABOND
- DES ÉTOILES
-
- TRADUCTION DE
- PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
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- MCMXXV
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-DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
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-
- Michaël, chien de cirque. 7 50
- La Peste écarlate, 1 vol. in-16. 7 50
- Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 »
- Martin Eden, 1 vol. in-16 (_Nouvelle édition_). 7 50
- Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16. 6 »
- Croc-Blanc, 1 vol. in-16. 6 50
- Le Talon de Fer, 1 vol. in-16. 7 »
-
- EN PRÉPARATION
-
- Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par Paul Gruyer
- et Louis Postif).
- La Croisière du Snark (_idem_).
- Béliou-la-Fumée (_idem_).
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR
-FIL LAFUMA DONT QUINZE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75.
-
-
-Tous droits réservés pour tous pays.
-
-_Copyright by Les Editions G. Crès et Cie, 1925._
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-PRÉFACE DES TRADUCTEURS
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-
-Ce titre de _Vagabond des Étoiles_ est symbolique. L’honorable assassin,
-Darrell Standing, a été condamné à la réclusion pour la vie et purge sa
-peine dans le bagne de San Quentin, en Californie. Possédant une
-certaine éducation, et ancien professeur d’agronomie, il est fortement
-imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber
-silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais la sienne, il
-aggrave son cas en morigénant les gardiens, plus ou moins brutaux, qui
-commandent en cette géhenne, et en adressant aux autorités supérieures,
-chaque fois que l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire,
-des remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, et les
-châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent sur lui; notamment
-celui de la terrible camisole de force. Loin de se soumettre, toujours
-plus il se rebiffe. Finalement, il est impliqué dans un complot de
-prétendue dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du
-bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, on ne le croit
-pas. Et, plus il niera, sous les menaces et les châtiments empirés,
-moins on le croira. La situation est sans issue et le résultat en est,
-pour l’honorable professeur Darrell Standing, que la sinistre «cellule
-solitaire», réservée aux «incorrigibles», se referme à tout jamais sur
-lui. Mort vivant, il y devra terminer ses jours, non sans que les
-autorités, toujours affolées par la fameuse dynamite, ne continuent à
-mettre tout en œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais,
-tandis que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, sur le
-sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, dans la camisole de
-force, Darrell Standing, dans une sorte de transe cataleptique, produite
-par l’excès même de la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité
-physique et morale. Tandis que son corps demeurera captif, son esprit,
-libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et s’en ira vagabonder dans
-le temps et dans l’espace, jusqu’aux étoiles.
-
-Alors le convict de San Quentin, l’actuel professeur-assassin Darrell
-Standing, revivra successivement toutes ses existences passées, depuis
-l’époque où il rampait dans la fange, aux premiers âges du monde. Il
-réincarnera tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur a
-survécu.
-
-Rappelons brièvement que cette théorie philosophique de la réincarnation
-des âmes, de leurs transmigrations consécutives dans des corps
-différents (c’est ce qu’on appelle la «métempsychose»), a été émise dès
-l’Antiquité, par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, qui
-affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. «Il avait
-d’abord été Aïthalides, et alors il passait pour fils d’Hermès [nom grec
-de Mercure]. Ce dieu lui avait accordé une faveur spéciale qui devait
-être de ne jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, et
-son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué par Ménélas à la
-guerre de Troie, comme on le voit au Chant XVII de l’_Iliade_. Or,
-racontait Pythagore, Euphorbos se rappelait sa vie précédente sous le
-nom d’Aïthalides, puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les
-plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son existence
-dans les Enfers et ce qu’il y avait vu.
-
-«Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps d’Hermotimos.
-Hermotimos avait, à son tour, conservé le souvenir des combats que, sous
-le nom d’Euphorbos, il avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans
-un temple d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait consacré à
-ce dieu: c’était le bouclier que Ménélas portait quand il combattit
-contre Euphorbos.
-
-«Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier passa, disait
-Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur de Délos, et c’est du corps
-de Pyrrhos qu’elle vint animer le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait
-le célèbre philosophe, Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos,
-Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme a
-successivement habités, et il faut y ajouter un certain nombre de
-plantes et de corps d’animaux[1].»
-
- [1] D’Arbois de Jubainville. _Les Druides et les Dieux celtiques à
- formes d’animaux_.
-
-La même âme pouvait non seulement animer des formes de sexes différents,
-mais, comme on le voit, des animaux et des plantes. On retrouve cette
-croyance, qui se rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de
-tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque dans les
-plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise par des philosophes
-modernes et fournit un aspect intéressant de la théorie de l’hérédité.
-Car quelque chose subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des
-incarnations antérieures.
-
-La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan Kardec (1803-1869),
-reprit à son compte la théorie de la réincarnation. Elle diffère de
-celle de la simple métempsychose en ceci que jamais l’âme humaine, qui
-peut avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde vers
-ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du corps, erre dans
-l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, et revient s’améliorer sur
-la terre, par la souffrance. Puis, quand elle est parvenue à un état de
-pureté suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour aller
-habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher continuellement de
-l’Esprit Divin, dont elle fera partie quelque jour. Divers savants et
-philosophes modernes, Sir Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en
-Italie, le colonel de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion
-dans ce livre), Camille Flammarion, les Drs Richet et Paul Gibier
-(condisciple de L. Pasteur), se sont, entre autres, occupés de cette
-doctrine au point de vue scientifique et ont écrit à son sujet des
-ouvrages intéressants.
-
-Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes qu’au point de
-vue des péripéties littéraires et romanesques qu’en a tirées Jack
-London. Leur mise en action nous vaut un certain nombre de récits, où
-l’on retrouve toute la verve, puissamment évocatrice, du célèbre
-romancier californien.
-
-C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il
-fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants,
-massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit
-le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et
-déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence,
-il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore
-dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du
-grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a
-vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première
-femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine
-velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la «colère
-rouge», cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence.
-
-A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous
-entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des
-souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack
-London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et
-misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des
-confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui
-se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards
-qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son
-imagination de romancier, comme le falot criminel du _Dernier jour d’un
-condamné_, de Victor Hugo; ni des personnages, presque aussi
-fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et
-auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments.
-L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et
-sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable
-professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de
-justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher... le respect de la vie
-humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les
-criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même,
-geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier
-du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent
-au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont,
-dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités
-qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit
-Jack London.
-
-Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits
-accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par
-moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un
-de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il
-a mis le plus de lui-même.
-
-Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons
-au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec
-l’autorisation de Mrs. Jack London.
-
-PAUL GRUYER et LOUIS POSTIF.
-
-
-
-
-LE VAGABOND DES ÉTOILES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DARRELL STANDING SE PRÉSENTE
-
-
-Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que
-mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en
-lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi,
-mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en
-arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale
-n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux
-comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement
-tumultueux de ton être, ton identité se former.
-
-Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses
-oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises
-et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui,
-aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits
-de pure fantaisie et qui prêtent à rire.
-
-Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un
-songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton
-sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie; lorsque tu
-croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu
-regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper
-mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs
-pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres; lorsque dansaient
-devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et
-que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont
-point de ce monde; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de
-ton imagination échauffée et fiévreuse.
-
-Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si elles n’avaient
-point leur origine dans d’autres vies antérieures, vécues par toi dans
-d’autres mondes que tu avais connus?
-
-Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une opinion plus
-précise sur toutes ces troublantes questions, qui sans doute te
-laissaient jusque-là perplexe.
-
-En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle prison nous
-enveloppent, dès notre naissance, et nous oublions bien trop tôt le
-passé. Et lorsque parfois il s’évoque devant nous, tandis que nous
-sommes encore dans les bras de notre mère ou que nous courons à quatre
-pattes sur le plancher, il ne produit en nous que la peur et
-l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus d’une expérience préalable,
-dont nous avons gardé la confuse mémoire, sont innés chez l’enfant.
-
-En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à l’époque lointaine
-où je n’étais qu’un marmot balbutiant, un petit être tendre, émettant de
-vagues vagissements, pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, je
-me souviens, oui, que j’avais la notion très nette d’existences
-antérieures.
-
-Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot «Roi», moi dont
-l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, je me remémorais avoir
-été jadis le fils d’un Roi. Et aussi d’avoir été un esclave et un fils
-d’esclave, et avoir, autour du cou, porté un collier de fer.
-
-Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être encore moi-même, je
-commençai à sentir ma personnalité se former, il me parut que des
-milliers d’êtres luttaient en moi, que toutes ces vies préexistantes
-tentaient de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles
-tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un désarroi
-indéfinissable en résultait, en ma jeune âme.
-
-Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter d’absurdes mes
-paroles. N’oublie pas pourtant, toi que je tenterai de faire cheminer à
-ma suite, à travers le temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure,
-que j’ai longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des années, à
-travers bien des nuits pleines d’angoisses et de sueurs de sang, j’ai
-médité dans les ténèbres, face à face avec ces nombreux «moi» qui me
-tourmentaient. J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je
-t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une heure, ce
-livre en main, dans ton «home» confortable.
-
-Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, je sentais donc
-ce passé indestructible et puissant travailler tout mon être, afin de
-lui donner la forme inconnue qu’allait prendre cet éternel devenir.
-C’est ce passé qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes
-joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une nature
-emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient mille hérédités
-disparues, qui n’étaient plus que des ombres. Dans mes colères puériles
-grondaient mille voix ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille
-grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus anciennes encore. Et,
-quand déjà je voyais rouge, c’était du sang qui remontait en moi, de
-tout là-bas.
-
-Voilà le grand secret découvert. La colère rouge! C’est elle qui m’a
-perdu, en cette vie actuelle qui est la mienne. A cause d’elle, d’ici
-quelques courtes semaines, je serai tiré de la cellule où j’écris, pour
-être conduit sur un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous
-d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra par le cou,
-jusqu’à ce que mort s’ensuive.
-
-La colère rouge! Elle a fait mon malheur dans toutes mes vies. Elle est
-mon héritage catastrophique, qui date du temps où de vagues formes
-visqueuses précédaient l’origine du monde.
-
-Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non,
-non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien
-persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter.
-
-Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui
-m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la
-majorité, permettez-moi de me présenter.
-
-Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de
-l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette
-paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat
-du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du
-dit Collège. Darrell Standing était l’assassin.
-
-Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang.
-Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell
-ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde
-personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette
-colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon
-collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette
-action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux.
-
-Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non.
-Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais
-trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent.
-
-Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État
-de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans
-les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des
-lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent «la
-mort vivante».
-
-Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau,
-à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu
-d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer
-dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur
-insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées.
-Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne
-sais trop par quel bout commencer.
-
-Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez
-insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du
-Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois; elle
-s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille
-souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, «domestique
-lié par contrat», un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté
-d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au
-temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession
-d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la
-Pensylvanie.
-
- [2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en
- céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche
- à la province canadienne de l’Ontario.
-
-Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance; un
-de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu
-depuis, sans que les Standing y fussent représentés.
-
-Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture,
-je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et,
-pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de
-ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu! quand je
-donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège
-d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier
-marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des
-temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges
-oubliés.
-
- [3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord.
-
-Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au
-Quartier des Assassins de la prison de Folsom! Et j’attends le jour
-décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de
-celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils
-ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et
-terribles; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux
-autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur
-lâcheté et leur crainte!
-
-Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et,
-cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour
-le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort.
-Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui
-donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la
-vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un
-démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin
-de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue
-de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à
-première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou
-acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à
-l’économie rurale.
-
-L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent
-qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui
-basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et
-détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où
-se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins
-lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs
-troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire.
-
-Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome
-j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré
-qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son
-rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes
-préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et
-l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint
-fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide,
-n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été
-achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés
-maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que
-c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont
-fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure.
-
-Et la direction d’une ferme! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire
-au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le
-gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte
-le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de
-maçons construisant un bâtiment nouveau.
-
-J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un
-cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés,
-le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe
-et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le
-gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter!
-
-Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures
-et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction
-des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de
-caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe
-à huile brûle encore.
-
-Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit
-et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la
-mort!
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-UNE HISTOIRE DE DYNAMITE
-
-
-Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt.
-Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour
-testament.
-
-Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie
-naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle
-un «incorrigible».
-
-Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain
-redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie,
-c’est ce que je vais vous expliquer.
-
-J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du
-mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes
-les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale.
-
-J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du
-mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien
-ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre
-rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle
-des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri
-dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point,
-croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous,
-prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement
-supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la
-prison de San Quentin.
-
-Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai
-d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui
-assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise
-tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir
-du manque de nourriture et de lumière.
-
-Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail
-dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à
-nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus,
-la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras
-en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis
-aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes
-stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma
-supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux.
-
-Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est
-terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien!
-mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient
-bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y
-avait d’intelligence vivante en mon cerveau! Et moi qui, jadis, avais,
-comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet
-enfer, tout courage pour la lutte.
-
-Combattre comme soldat... Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce
-qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans
-conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à
-introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances
-explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi,
-était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une
-œuvre de cet acabit.
-
-Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme
-appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire,
-et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer
-le sol et de lui faire produire davantage.
-
-C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la
-tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris
-bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en
-rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire
-d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis
-la guerre hispano-américaine.
-
-Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien
-au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le
-mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi
-les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à
-bouillonner, je fus déclaré «incorrigible» et pourquoi, finalement, le
-gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son
-bureau particulier.
-
-Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me
-démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi:
-
---Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos
-surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par
-leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et
-limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette
-prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique.
-Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des
-élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette
-matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez
-ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos
-ateliers retardent d’un demi-siècle.
-
-Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien
-en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par _a_ plus
-_b_, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut
-qu’il décida que j’étais un «incorrigible» sans espoir.
-
-Quand on veut tuer son chien... Vous connaissez le proverbe. Très bien.
-Le gouverneur Atherton prononça le verdict final: j’étais enragé. A le
-faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me
-fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des
-coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par
-les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de
-tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures
-me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues.
-
-Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le
-sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en
-leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des
-phénomènes d’idiotie.
-
-Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait.
-
-Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète.
-C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait
-fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré.
-Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il
-jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce
-de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là,
-le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications.
-Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir,
-on doit faire fi de ces pudeurs.
-
-Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était récidiviste et
-cependant, parce qu’il était un lécheur de bottes, un hypocrite
-pleurnichard et un chien jaune, sa dernière condamnation avait été
-seulement de sept ans de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait
-espérer que ce temps serait encore réduit.
-
-Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin d’avancer sa
-libération, ce coquin réussit pourtant à aggraver mon cas.
-
-Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que plus tard que je
-m’en rendis compte.
-
-Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine du quartier et,
-par-dessus lui, celle du gouverneur de la prison, celle de la Commission
-des grâces et celle du gouverneur de Californie, tranchant en dernier
-ressort, inventa de toutes pièces un complot d’évasion.
-
-Veuillez remarquer que: _primo_, Cecil Winwood était à ce point méprisé
-par ses camarades de détention que pas un d’entre eux n’eût consenti à
-miser avec lui une once de Bull Durham[4] sur une course de punaises (la
-course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre de sport
-qui fait la passion des convicts); _secundo_, j’étais considéré dans la
-prison comme un vrai chien enragé; _tertio_, Cecil Winwood avait besoin,
-pour sa diabolique machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de moi
-et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout aussi incorrigibles
-et perdus de désespoir que je l’étais moi-même.
-
- [4] Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se vend en
- petits paquets.
-
-Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil Winwood, s’en défiaient
-encore plus et, quand il commença à les entreprendre avec son plan d’une
-révolte et d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui
-tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures et en le
-traitant d’agent provocateur.
-
-Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte il réunit
-autour de lui une quarantaine des plus dégourdis.
-
-Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait dans la prison,
-en sa qualité d’homme de confiance du gouverneur[5] et de gérant du
-Dispensaire, Long Bill Hodge lui riposta:
-
- [5] Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes des
- prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne
- conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des
- condamnés à long terme.
-
---Fais-en la preuve!
-
-Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une condamnation à vie,
-pour avoir fait dérailler et pillé un train, et dont tout l’être, depuis
-des années, tendait à s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice
-qui avait témoigné contre lui.
-
-Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait endormir les
-gardiens pendant la nuit de l’évasion.
-
---Facile de parler! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il nous faut, ce sont des
-faits. Chloroforme, cette nuit même, un de nos geôliers. Barnum, par
-exemple! C’est un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Hier,
-au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, ce pauvre dément
-de Chink. Et, circonstance aggravante, il n’était pas de service! Il est
-de garde cette nuit. Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu
-auras réussi, nous causerons affaires.
-
-Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, quand on nous
-serra la boucle de compagnie. Car j’avais refusé de prendre part au
-complot.
-
-Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la preuve qui lui était
-demandée. Il lui fallait, assurait-il, le temps nécessaire pour pouvoir,
-sans qu’on s’en aperçût, voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda
-une semaine et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt.
-
-Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit au cours de sa
-veillée. Une ronde le trouva qui ronflait à poings fermés. Il fut cassé
-et renvoyé.
-
-Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même temps, Cecil
-Winwood se chargeait de persuader le capitaine du quartier. Chaque jour,
-il lui faisait son rapport sur la marche et les progrès du complot dont
-il était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait des
-preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, détails dont
-je ne sus rien sur le moment, tant le secret fut bien gardé, ne
-laissaient rien à désirer.
-
-C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au capitaine, que les
-quarante conjurés, qui lui confiaient tout, s’étaient déjà ménagé de
-telles accointances dans la prison qu’ils allaient incessamment se
-pourvoir, par l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers
-automatiques.
-
---Prouve-le! avait demandé sans doute le capitaine.
-
-Et le poète faussaire avait prouvé.
-
-On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie de la
-prison. Un des convicts, qui faisait partie de l’équipe des boulangers,
-était un mouchard à la solde du capitaine. Winwood ne l’ignorait pas.
-
---Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons
-«Face-d’Été» introduira dans la prison un premier lot d’une douzaine de
-ces revolvers. Les autres, et les munitions, arriveront ensuite, par le
-même truchement. Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la
-boulangerie. Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il verra et vous
-fera demain matin son rapport.
-
-Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien charpenté, à la grosse
-figure épanouie, natif du comté de Humboldt. C’était un simple d’esprit,
-un balourd, bon garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un
-honnête dollar en passant aux convicts du tabac de contrebande.
-
-De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était rendu, il en
-avait rapporté un paquet de quinze livres de tabac, pour cigarettes
-superfines. Ce n’était pas la première fois qu’il s’acquittait d’une
-semblable commission, et toujours il avait, sans encombre, passé la
-marchandise, dans la boulangerie, à Cecil Winwood.
-
-Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre à Winwood
-l’innocent paquet, qui était volumineux et enveloppé de papier
-d’emballage. Rapport fut fait, dès l’aube, au capitaine.
-
-L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait pas tarder
-cependant à lui jouer un mauvais tour et, par ricochet, à me valoir cinq
-années de cachot supplémentaire, puis finalement à m’amener dans cette
-cellule, où j’écris en ce moment.
-
-Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de cette trame
-obscure à laquelle, je le répète, je demeurais totalement étranger, et
-les quarante conspirateurs n’en savaient guère plus que moi. Le
-capitaine était dupe et Face-d’Été était, sans conteste, le plus
-innocent de tous. Il n’avait péché contre sa conscience qu’en
-introduisant le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout.
-
-Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son tour avec le
-capitaine, il avait un air triomphant.
-
---Eh bien! votre mouchard a-t-il vu? interrogea-t-il.
-
---Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré comme vous m’avez
-dit.
-
---Je vous crois! Et ce qu’il contient est suffisant pour faire sauter
-jusqu’au ciel la moitié de la prison!
-
-Le capitaine eut un sursaut.
-
---Que contient-il et que veux-tu dire?
-
---J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et...
-
-L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses mérites continua:
-
---Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, une douzaine de
-revolvers, mais de la dynamite. Il y en a trente-cinq livres! Les
-détonateurs y sont joints.
-
-A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se trouver mal. Le
-pauvre cher homme, comme je le comprends! Trente-cinq livres de dynamite
-en liberté dans la prison! On m’a assuré que le capitaine Jamie--c’était
-son nom--se laissa choir sur une chaise et tint longtemps sa tête entre
-ses mains.
-
---Où est-elle maintenant? cria-t-il enfin. Je la veux! Conduis-moi tout
-de suite là où elle se trouve!
-
-A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood comprit soudain
-l’énormité de sa gaffe.
-
---Je l’ai enfouie dans le sol... répondit ce fieffé menteur, qui était
-fort embarrassé de conduire son interlocuteur vers le ballot fantôme,
-dont tous les petits paquets avaient été, depuis longtemps, par les
-voies coutumières, distribués entre les convicts.
-
---Parfait! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. Mène-moi
-sur le champ à cet endroit! En avant, marche!
-
-Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. Dans une vaste
-prison comme celle de San Quentin, il y a toujours des cachettes. Mais
-celle-ci n’existait que dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood
-et le misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait se
-livrer à d’amères réflexions.
-
-Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant le Conseil des
-Directeurs, il fut révélé--Jamie et Winwood en témoignèrent
-successivement--que le poète-faussaire avait déclaré au capitaine que
-lui et moi avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive.
-
-En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré d’une punition de
-cinq jours de cachot et de quatre-vingts heures de camisole de force;
-moi dont les gardiens, si stupides qu’ils fussent, avaient constaté
-l’état de faiblesse, faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes
-que j’étais incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage;
-moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos pour que je
-pusse me remettre d’un châtiment par trop terrible--je me retrouvais
-aussitôt, sans aucune explication et sans même en avoir connaissance,
-sous le coup d’une accusation d’une pareille gravité!
-
-Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue cachette. Et, bien
-entendu, il n’y avait point de dynamite.
-
---Bon Dieu de bon Dieu! s’exclama l’imposteur. Standing m’a roulé! Il a
-emporté le paquet pour le cacher ailleurs.
-
-C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais pas où il
-s’était mis, me prit pour bouc émissaire.
-
-Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus forcenés que «Bon
-Dieu!» Dans son désappointement, et jugeant qu’il avait été joué, il
-ramena Winwood dans son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à
-bras raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, pour
-éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le Conseil des
-Directeurs.
-
-Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus comme grêle,
-Winwood continuait à protester mordicus qu’il avait dit la vérité.
-
-Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il crut qu’il
-existait bien trente-cinq livres de dynamite qui se baladaient en
-liberté, quelque part dans la prison, et que quarante incorrigibles,
-résolus à tout, étaient sur le point de faire sauter la cambuse.
-
-Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le pauvre diable
-jura ses grands dieux que le fameux ballot ne contenait que du tabac.
-Winwood jura de son côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui
-qui fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait avoir
-acquis le tabac en contrebande ne put être retrouvé, tous les doutes
-tombèrent et Face-d’Été fut définitivement inculpé de complicité.
-
-Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus exactement, je
-disparus à nouveau de la lumière du soleil. Je fus, en effet, sans
-tambour ni trompette, reconduit au Quartier des Cachots, d’où je ne
-devais plus jamais sortir.
-
-J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, j’étais
-aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé par la souffrance. Et
-ça recommençait!
-
---Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la dynamite, quoique nous
-ignorions où elle se trouve, est en lieu sûr. Standing est le seul à
-connaître la nouvelle cachette et, de là où il est, il ne peut rien
-faire. Quant aux quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le
-point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien de plus facile
-que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui dois fixer l’heure
-d’agir. Je leur dirai que c’est pour la nuit prochaine, à deux heures,
-et que j’ouvrirai moi-même leurs cellules et leur distribuerai des
-revolvers. Si, à deux heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante
-bonshommes, que j’appellerai successivement par leur nom, habillés et
-bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, capitaine, je
-consens à terminer mes jours, enclos à jamais dans une cellule
-solitaire... Nous aurons tout loisir, lorsque les quarante seront au
-cachot, de chercher la dynamite.
-
---Et je la trouverai! déclara le capitaine. Quand bien même je devrais,
-pierre par pierre, démolir toute la prison!
-
-Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis six ans, découvert
-une once d’explosif, quoique la prison ait été cent fois mise sens
-dessus dessous.
-
-Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa fonction, n’en
-croira pas moins, dur comme roc, à l’existence de cette fameuse
-dynamite. Le capitaine Jamie, qui est toujours capitaine du quartier, ne
-désespère pas de mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment
-encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour venir, tout
-exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule.
-
-Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je n’en doute point,
-que le jour où j’aurai été balancé en l’air, au bout d’une corde.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-L’INTERROGATOIRE
-
-
-Je reprends le fil des événements.
-
-Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me creuser le cerveau,
-pour découvrir le motif de ce nouveau et inexplicable châtiment. La
-seule conclusion à laquelle j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque,
-afin de se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé pour une
-faute imaginaire contre les règlements.
-
-Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la tête, en préparant,
-pour la nuit suivante, les mesures destinées à réprimer la révolte dont
-Winwood devait donner le signal.
-
-Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. Les équipes de
-jour furent debout, comme celles de nuit, et, quand approchèrent deux
-heures, tous s’embusquèrent, prêts à bondir, à proximité des cellules
-occupées par les quarante conjurés.
-
-Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure convenue, Winwood,
-muni d’un passe-partout, ouvrit les cellules, appela leurs hôtes les uns
-après les autres, et ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un
-point donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent
-rapidement la main dessus.
-
-L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné par Winwood eut ainsi
-son complet aboutissement. Vainement, les quarante incorrigibles
-protestèrent-ils que le poète-faussaire avait tout combiné, tout
-conduit. Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point qu’ils
-mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du Bureau des Grâces et,
-avant que trois mois fussent achevés, ce chenapan de Cecil Winwood était
-gracié et mis en liberté.
-
-Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement à la philosophie.
-Quiconque y a tant soit peu séjourné ne peut faire autrement que de voir
-s’envoler ses plus généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus
-belles chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans les écoles,
-finit toujours par triompher, le crime par être percé à jour.
-
-La preuve du contraire la voici: le capitaine du quartier, le gouverneur
-Atherton, le Conseil des Directeurs de la prison, en ce moment même où
-j’écris, continuent à donner dans le panneau qui leur a été tendu par un
-fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme l’air, tandis
-que ses quarante victimes, et moi-même, la plus innocente de toutes, ont
-payé pour lui! C’est révoltant.
-
-J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. Il était nuit
-noire, et je dormais, quand j’entendis la porte extérieure du corridor
-grincer sur ses gonds. Je m’éveillai.
-
---Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on amène...
-
-Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de
-coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et
-le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération
-ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements.
-
-Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor
-s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient
-précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens
-arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et
-d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y
-poussait.
-
-Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit
-être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute
-épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils
-spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables
-procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime.
-
-Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne
-pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé
-de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour
-du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la
-respiration et la vie.
-
-Oh! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la
-pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la
-trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément
-et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans
-l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour
-raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme
-moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où
-le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés
-dans ce trou sombre où bascule la trappe.
-
-C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison! Je n’ai jamais, à vrai
-dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une
-bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour
-moi.
-
-On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud
-coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède,
-le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se
-tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se
-succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma
-hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher
-d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils
-compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt
-minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que
-le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez
-pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien
-mort.
-
-Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes
-concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double «colle».
-C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le
-fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si
-parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer
-pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient? Pas
-un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire! Eh
-bien! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la
-distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que
-celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en
-l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en
-serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison.
-Comprenez-vous maintenant?
-
-Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la
-face du candidat à la pendaison? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de
-fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges
-Enfers? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce
-point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse.
-
-Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de
-n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille
-ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres
-du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point,
-un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont
-m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe... Pourquoi? Oui,
-pourquoi?
-
---Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il
-ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se
-crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être
-n’oseraient-ils plus. Voilà!
-
-Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante
-prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte
-extérieure du corridor se fut refermée, en claquant.
-
-Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se
-ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent
-à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans
-la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible.
-
-Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le
-tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant.
-Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les
-hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent
-leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des
-hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder.
-
-J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un
-interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de
-mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de
-temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible
-au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on
-délibéra.
-
-J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus
-connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche? On
-n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil
-Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous
-les soupçons se réunirent finalement sur lui.
-
---Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance.
-Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer
-quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout
-habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui
-nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité.
-Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il
-nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu! C’est compris?
-
-Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées
-contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de
-dire cette vérité.
-
-Ils furent bien avancés!
-
-Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les
-cachots et se jetèrent sur nous.
-
-Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture,
-mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups
-comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la
-fièvre. Te rends-tu compte, lecteur? Peux-tu seulement te rendre compte
-de l’état lamentable qui était le nôtre? Battus, fièvreux, à jeun et
-mourant de soif!
-
-A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux.
-A quoi bon? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils
-n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils
-étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un
-excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense.
-
-A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque
-convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie
-possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce
-n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que
-chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires,
-engraissés par l’État.
-
-Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours
-dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison.
-
-Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier
-interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le
-reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot.
-
-Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le
-dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de
-son guichet:
-
---Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite? Qui est au courant
-de cette affaire?
-
-Personne, bien entendu, ne savait rien.
-
-Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco,
-né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se
-moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs
-violences.
-
-Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce
-n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut
-incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs
-cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer
-à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui
-avaient été posées.
-
-A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut
-sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut
-expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide; il a de larges
-épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent.
-Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai
-évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les
-mabouls.
-
-Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire
-et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les
-ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces
-grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance.
-Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais
-le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors
-au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible.
-
-Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec
-le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais
-voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et
-Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient
-au-dessous de moi, dans les flancs de la galère.
-
-Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment...
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-«ASSIEDS-TOI, STANDING!»
-
-
-Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les
-cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles,
-mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait
-venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les
-tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les
-autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer
-et aux murs de pierre.
-
-Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de
-coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du
-capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une
-demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui
-attendaient le moindre signe pour me tomber dessus.
-
-Leur concours fut superflu.
-
---Assieds-toi! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme
-fauteuil.
-
-J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres,
-mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de
-cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et
-claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver,
-à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une
-calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir.
-
-Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant
-que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les
-épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me
-souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le
-fauteuil.
-
---Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma
-respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi
-tout, Standing! Oui, crache-moi tout! C’est le meilleur moyen,
-crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas.
-
---Je... je ne sais rien de ce qui s’est passé... commençai-je.
-
-Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri
-rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa
-dans le fauteuil.
-
---Pas de comédie, Standing! poursuivit-il. C’est inutile! Vide-toi le
-cœur! Où est la dynamite?
-
-Je protestai que je ne savais rien de la dynamite.
-
-Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de
-supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on
-peut dire qu’il tenait la corde.
-
-Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces
-heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi
-fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question
-sur la dynamite recommençait.
-
-Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya.
-Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut
-pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de
-l’exercice.--«Où est la dynamite?»--Vlan! en l’air, puis dans le
-fauteuil!--«Dis où est la dynamite... La dynamite... La dynamite... la
-dynamite...»
-
-En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de
-mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu
-livrer en pâture à mes tortionnaires.
-
-Combien de fauteuils furent brisés? Je n’en sais rien. Un moment arriva,
-où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé?
-J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs
-fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.
-
-Lorsque je repris mes esprits, j’avais un «mouton» auprès de moi.
-C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane,
-et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue.
-
-Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et
-je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea:
-
---Gardez-vous! camarades. Il y a un mouchard parmi nous! C’est Ignatius
-Irvine. Attention à vos paroles!
-
-La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent
-fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il
-était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du
-sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante
-convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses,
-mille punitions épouvantables.
-
-Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le
-Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de
-secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la
-vérité, la vérité seule.
-
-Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait
-surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi,
-était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je
-connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur
-épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter
-la même vérité: «Je ne savais rien.»
-
-Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait
-révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé
-dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts.
-Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés
-enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par
-rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail
-coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était
-grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet.
-
-Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent,
-toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus
-marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et
-le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se
-relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point
-affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les
-convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se
-déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la
-même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.
-
-Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie
-grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté
-de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le
-laissant vivre.
-
-J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais
-plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je
-souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont
-l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris,
-les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une
-maison de fous.
-
-Comprenez-vous bien ce qui se passait? Oui, le comprenez-vous? Cette
-vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces
-quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les
-mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie
-concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un
-perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise.
-
-La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi
-que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison
-avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice
-d’État, pour parer à tout événement.
-
-On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la
-Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or,
-nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est
-douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair
-meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu
-d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force
-quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des
-guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot,
-fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre
-nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions
-demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous
-avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours.
-
-Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit
-indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence
-et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et
-enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les
-suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément
-ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart
-des quarante, au total, y laissa sa peau.
-
-Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand
-Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me
-donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la
-dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de
-trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on
-me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon
-entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi
-la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire _in
-æternum_, puisque j’étais un condamné à vie.
-
-Non, non! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi! La
-Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle
-Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État,
-semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité! Et pourtant je
-suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre
-lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed.
-Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en
-leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse...
-
-Le Grand Conseil me donna donc le choix: un emploi agréable et de
-confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de
-tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas; la détention
-solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais.
-
-On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je
-pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que
-pouvais-je faire? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais
-impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent
-que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un
-fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et
-je ne sais quoi encore.
-
-Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots
-ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans
-la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro
-12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans; Ed. Morrell depuis
-un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake
-Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi.
-
-Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de
-ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous
-n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu; Ed. Morrell a trouvé son
-chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de
-confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le
-gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par
-le juge Morgan soit mon dernier jour.
-
-Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de
-San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y
-être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis...
-C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je
-clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en
-allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de
-même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre
-le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément
-vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et
-la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant.
-
-Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de
-larmes.
-
-J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon
-poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de
-gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais
-taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce
-point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de
-soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras.
-
-Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel
-naufrage.
-
-Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme
-indomptable n’en avait cure.
-
---Mes compliments... Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et
-chevrotante. Tu es un type à la hauteur... Tu n’as rien dit de la
-dynamite...
-
-Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai:
-
---Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite... Et je ne crois pas qu’il y en
-ait jamais eu...
-
---Bon, bon... fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux
-pas parler, c’est compris... Ils ne sauront jamais rien... Tu es un type
-à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi...
-
-Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il
-était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse
-dynamite.
-
-Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom,
-et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu? Je vais vous
-l’apprendre.
-
-Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon
-collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de
-voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en
-point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et
-clairement inscrit dans le Code.
-
-Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur
-Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma
-première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne,
-l’application de cette loi, _qu’il m’était impossible de prévoir_, est
-anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis.
-
-Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de
-soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout
-prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell
-Standing? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent
-à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent
-les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de
-Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y
-ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec
-son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans
-le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la
-peau.
-
-Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis
-inextricable des lois... mon Dieu! que tout cela est bizarre! J’écris
-ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des
-Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va
-faire de moi.
-
-Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, étrangler mon âme
-immortelle, avec votre corde et votre potence! En dépit de vous, je
-foulerai, encore et bien des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai,
-en chair et en os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan,
-homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet de l’échelle
-sociale, et tantôt grinçant sous la roue du sort.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-DES TAPOTEMENTS DANS LA NUIT
-
-
-Ce que j’écris est forcément un peu décousu... Revenons à San Quentin et
-à la cellule solitaire nº 1, où je venais d’être enfermé.
-
-Tout d’abord, je me trouvai désespérément seul et les premières heures
-s’écoulèrent bien lentes, les premiers jours me semblèrent un infini.
-
-La marche du temps n’était marquée pour moi que par la relève régulière
-des gardiens, et par l’alternance du jour et de la nuit. Le jour n’était
-pas le jour, mais une faible et confuse lumière, qui valait mieux
-pourtant que l’obscurité complète de la nuit. Cette lumière ne faisait
-que filtrer à travers la fente mince d’un soupirail, et bien peu
-demeurait en elle de la brillante clarté du monde extérieur.
-
-La lueur n’était jamais suffisante pour qu’il fût possible de lire dans
-son rayon. Je n’avais, d’ailleurs, rien à lire. Je ne pouvais que
-m’étendre et penser. A ce régime j’étais, à perpétuité, condamné. Il
-paraissait, de prime abord, évident qu’à moins de créer de rien
-trente-cinq livres de dynamite, tout le restant de ma vie s’écoulerait
-dans ce noir silence.
-
-Mon lit se composait uniquement d’une mince paillasse pourrie, étendue à
-même sur le dallage de ma cellule, et d’une couverture, plus mince
-encore et d’une répugnante saleté. Ni chaise. Ni table. Rien que la
-paillasse et la petite couverture.
-
-J’ai toujours été, dans ma vie, ce qu’on appelle un «petit dormeur» et
-mon cerveau est sans cesse en travail. Dans une cellule, on se dégoûte
-rapidement de penser, et le seul moyen d’échapper à sa pensée est de
-dormir. En temps normal, je dormais seulement une moyenne de cinq heures
-par nuit. Alors j’entrepris de cultiver le sommeil. De cela je fis une
-science. Je réussis à dormir dix heures, sur vingt-quatre, puis douze
-heures, et jusqu’à quatorze ou quinze heures. C’est la dernière limite à
-laquelle je pus arriver. Au delà, force me fut de rester éveillé et,
-naturellement, de penser. A ce régime, un cerveau actif ne tarde pas à
-se détraquer.
-
-Je cherchai toutes sortes de stratagèmes qui me permettraient, par un
-moyen mécanique quelconque, de supporter mes heures de veille. Je
-m’imaginai de résoudre de tête les racines carrées et les racines
-cubiques d’une longue série de nombres donnés, et, par une concentration
-tenace de ma volonté, je menai à bien les problèmes géométriques les
-plus compliqués.
-
-Je m’occupai même, après tant d’autres choses, de trouver la quadrature
-du cercle. Je me butai à cette tâche, jusqu’à ce que le problème
-m’apparût, à moi aussi, insoluble. Je compris qu’en m’obstinant
-davantage à cette vaine poursuite, je trouverais le chemin de la folie.
-Je renonçai donc à m’intéresser à cette quadrature mystérieuse. Ce fut
-pour moi un énorme sacrifice, car l’effort mental que représentait cette
-recherche était un admirable tueur de temps.
-
-J’eus recours à d’autres exercices. C’est ainsi que je me créai, sous
-mes paupières, la vision artificielle d’un damier, sur lequel
-j’entrepris, en jouant double, d’interminables parties d’échecs. Mais
-une fois que je fus devenu expert à ce dressage fictif de mes yeux, ce
-jeu me parut insipide. Il ne pouvait y avoir, dans les parties, de réel
-conflit, puisque c’était, en fait, le même partenaire qui jouait dans
-les deux camps. Je tentai en vain de scinder ma personnalité en deux
-moitiés, qui s’opposeraient l’une à l’autre. Mais je ne pus y réussir.
-C’était toujours le même homme qui jouait, et aucune ruse ou stratégie
-ne pouvait utilement fonctionner contre lui-même.
-
-Le temps éternel me pesait cependant de plus en plus. Alors j’abordai le
-jeu avec les mouches.
-
-Ces mouches étaient pareilles à toutes les autres. Elles filtraient dans
-la cellule avec l’étroit rais de lumière, dans sa lueur grise et
-confuse. J’appris ainsi que les mouches avaient le goût du jeu. Couché
-sur le sol, je traçais du doigt, par exemple, sur le mur qui était
-devant moi, une ligne fictive, distante du sol d’environ trois pieds.
-Lorsque les mouches venaient, en volant, se poser sur le mur, au-dessus
-de cette ligne, je les laissais en paix. Si, au contraire, elles
-descendaient au-dessous, je faisais mine de vouloir les attraper.
-J’avais soin, cependant, de ne pas leur faire de mal et, avec le temps,
-elles connurent aussi bien que moi où était placée la ligne imaginaire.
-
-Et voici le plus surprenant. Lorsqu’elles voulaient jouer, elles
-venaient, exprès, se placer au-dessous de cette ligne. Je les chassais,
-et elles revenaient encore. Il arrivait souvent qu’une mouche répétait
-le même jeu, une heure durant. Lorsqu’elle avait assez de ce sport, elle
-allait se reposer en territoire neutre, au-dessus de la ligne de
-démarcation.
-
-Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. Une seule
-d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. Elle s’y refusait
-obstinément. Du jour où elle avait compris la pénalité encourue
-lorsqu’elle descendait au-dessous de la ligne, elle avait évité avec
-soin de venir se promener dans la zone interdite.
-
-Cette mouche était visiblement un être morose, un caractère triste. Elle
-avait, comme les hôtes humains de la prison, une dent contre ce bas
-monde. Elle ne jouait pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle
-était vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec soin, et
-longuement, et je puis assurer que son opposition à tout amusement était
-une question de tempérament moral et non de nature physique.
-
-Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, sur le bout du
-doigt. J’étais stupéfait de discerner la multitude des différences qui
-existaient entre elles. Oui, chacune d’elles avait sa personnalité bien
-tranchée. Elles se distinguaient les unes des autres par leur taille,
-leur différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur talent à
-éluder ma poursuite, à piquer droit comme un trait, vers un but donné,
-ou à voler en tournant avant de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma
-main qui les chassait de la fameuse zone.
-
-Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères
-dissemblables, existaient pareillement entre elles. Il y en avait une,
-particulièrement grosse et mauvaise, qui se mettait parfois à tournoyer
-comme une vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses
-compagnes. Une autre... Vous avez vu, dans un pré, un poulain ou un veau
-lever subitement le derrière, en une ruade imprévue, et partir au triple
-galop, droit devant lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité
-débordante et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche (c’était,
-soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) qui n’avait d’autre
-plaisir que de venir rapidement se poser, trois ou quatre fois de suite,
-sur mon tabac. Et, lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et
-velouté de ma main, elle entrait en une telle animation, en une telle
-joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, et se mettait,
-virant et tournoyant, volant de droite et volant de gauche, à célébrer,
-triomphante, autour de ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur
-moi.
-
-J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur leur mode de
-jeu, bien d’autres observations dont je ne veux pas vous importuner plus
-longtemps. Mais, de tous les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui
-ont réellement, durant cette première période de cellule solitaire,
-détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître les heures un peu
-moins longues, il en est un qui est toujours demeuré présent à ma
-mémoire. La mouche morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant
-d’oubli, se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée
-par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me croirez si vous voulez,
-elle me bouda une heure durant!
-
-Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais toujours dormir
-et, quelle que fût leur intelligence, je ne pouvais toujours jouer avec
-mes mouches. Car des mouches, au total, ne sont que des mouches, et
-j’étais un homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif,
-entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de science, monté
-sans cesse à haute tension, bouillonnait sans répit. Il voulait l’action
-et j’étais condamné à une totale passivité.
-
-Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant mes vacances, à
-d’intéressantes recherches chimiques sur la quantité de pentose et de
-pentose-de-méthylène que contient le raisin des vignes d’Asti. Tout
-était terminé, sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les
-avait-il reprises et avaient-elles été couronnées de succès? J’étais
-sans cesse à me le demander.
-
-L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante ne filtrait
-jusqu’à ma cellule. La science, au dehors, marchait à grands pas, et je
-m’intéressais à des milliers de choses. Telle était la théorie de
-l’hydrolysis de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier
-émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son laboratoire.
-De même avait collaboré avec moi le professeur Schleimer, pour la
-recherche du phystostérol dans les mélanges des graisses animales et
-végétales. Le travail commencé devait certainement se poursuivre. Avec
-quels résultats? La pensée de toute cette activité à laquelle je ne
-pouvais plus prendre part, et qui se continuait au delà des murs de ma
-cellule, de ces murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant
-ce temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches!
-
-Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas silence.
-
-Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à plusieurs reprises et à
-intervalles réguliers, résonner de petits coups étouffés. Venant de plus
-loin, j’en avais entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore.
-Continuellement ils étaient interrompus par les grognements du geôlier
-de garde. Parfois, quand les coups s’obstinaient trop longtemps,
-d’autres gardiens étaient appelés et, par les bruits plus violents qui
-s’ensuivaient, je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de
-force.
-
-L’affaire s’expliquait sans peine. Je savais, comme tous les détenus de
-San Quentin, que les deux hommes en cellule solitaire étaient Ed.
-Morrell et Jake Oppenheimer. C’étaient ces mêmes hommes qui conversaient
-ensemble, en cognant du doigt contre le mur, et, pour cela, ils étaient
-punis.
-
-Leur code alphabétique devait être fort simple, il n’y avait pas à en
-douter. Et pourtant il n’avait pour moi aucun sens. J’usai, pour le
-déchiffrer, de nombreuses heures et combien de vains efforts. Quand j’en
-eus trouvé la clef, il me parut enfantin, et plus simple encore
-l’artifice employé par eux des coups frappés, qui m’avait d’abord tout
-déconcerté. A chaque conversation, ils changeaient la lettre de début de
-leur alphabet, ce qui le modifiait. Souvent, en pleine conversation, ils
-opéraient cette mutation.
-
-C’est ainsi qu’il vint un jour où je saisis leur alphabet, à l’initiale
-exacte, et où j’écoutai et compris deux phrases très claires. La fois
-suivante, je ne pus déchiffrer un seul mot.
-
-Oh! cette première fois!
-
---Dis, Ed... que donnerais-tu maintenant pour papier brun et paquet Bull
-Durham? demandait celui qui donnait les coups les plus éloignés.
-
-Je faillis crier tout haut ma joie. J’avais autour de moi de la société!
-Et il existait un moyen de communiquer avec elle!
-
-Avidement, mon oreille se tendit et les autres coups, plus proches, que
-je devinais provenir d’Ed. Morrell, répondaient:
-
---Je ferais volontiers vingt heures de suite dans la camisole pour un
-tout petit paquet.
-
-Puis vint le grognement du gardien, qui l’interrompit par ces mots:
-
---Assez! Morrell!
-
-Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a
-subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni
-aucun pouvoir pour le contraindre à obéir, quand il lui défend de
-parler. Eh bien, non! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste
-la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se rebiffer est
-l’homme enclos dans une cellule.
-
-Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours de la nuit
-suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes co-détenus avaient modifié
-la lettre initiale de leur alphabet. Mais j’en avais saisi la base et,
-au bout de quelques jours, les mêmes signes employés la première fois
-s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne perdis pas de temps en
-politesses.
-
---Holà! frappai-je.
-
---Holà! étranger... répondit Morrell, en frappant à son tour.
-
-Et, d’Oppenheimer:
-
---Bienvenue à toi dans notre cité.
-
-Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien de temps
-j’avais été mis en cellule, et pourquoi. Mais j’éludai toutes ces
-questions, pour leur demander de m’apprendre tout d’abord la clef qui
-leur permettait de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand
-j’eus bien compris, nous commençâmes à causer.
-
-Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. Les deux condamnés
-étaient trois désormais. Ainsi qu’ils me le dirent par la suite, ils ne
-se confièrent à moi, cependant, qu’après un certain temps, où l’on me
-mit à l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un «mouton», placé là
-pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait déjà fait le coup
-à Oppenheimer, et il avait payé cher la confiance qu’il avait mise dans
-l’émissaire du gouverneur Atherton.
-
-Je fus fort surpris--et agréablement flatté--d’apprendre que mes deux
-compagnons de misère n’ignoraient pas mon nom, et que ma réputation
-d’incorrigible endurci était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau
-vivant, qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire--mon modeste
-renom si vous préférez--avait pénétré!
-
-J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la prison, et du
-complot d’évasion des quarante condamnés à vie, et de la recherche de la
-dynamite, et des machinations scélérates de Cecil Winwood. Tout cela
-était pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient
-parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le truchememt des
-gardiens. Mais, depuis deux mois, ils n’avaient rien su. L’équipe de
-service actuelle était particulièrement méchante et hargneuse.
-
-A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos doigts la
-conversation, non sans encourir force malédictions et menaces des
-gardiens effectuant leur ronde. Mais c’était plus fort que nous; nous ne
-pouvions nous taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à
-se dire, et si exaspérément lent était notre mode de converser!
-
---Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends que
-«Tête-de-Tourte» prenne ce soir la garde. Il dort presque constamment et
-nous pourrons alors causer tout notre saoul.
-
-Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, malgré toute sa
-graisse. Mais cette graisse fut bénie de nous, car elle l’alourdissait
-au point qu’il éprouvait sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins,
-notre tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, et il
-n’arrêtait point de ronchonner contre nous. Lorsqu’une ronde passait,
-ses grognements alertés haussaient leur diapason et nous étions, tous en
-chœur, abreuvés d’injures.
-
-Oh! combien nous parlâmes, cette nuit-là! Combien le sommeil était loin
-de nos yeux!
-
-Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le bruit que nous
-n’avions cessé de faire et nous dûmes payer l’écot de notre petite fête.
-Le capitaine Jamie, en effet, parut sur le coup de neuf heures, avec une
-bonne escorte, et nous fûmes enlacés dans la camisole de force.
-Vingt-quatre heures sans répit, jusqu’au lendemain matin neuf heures,
-nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, à même le sol, sans
-manger ni boire. Ce fut la rançon de notre nuit bienheureuse.
-
-Nos gardiens, oh, oui! étaient des brutes. Et, devant leur brutalité,
-nous devions nous-mêmes, pour pouvoir vivre, nous transformer en brutes.
-De même qu’un dur labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais
-geôliers font les prisonniers mauvais.
-
-En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous fallait
-revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement la nuit, où
-la surveillance se relâchait parfois. Et que nous importaient à nous la
-nuit et le jour, tellement tous deux se ressemblaient?
-
-C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, beaucoup de
-l’histoire de nos vies. Durant de longues heures, Morrell et moi,
-couchés sur notre paillasse, nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des
-coups lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son
-existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait vécus dans un
-bouge de San Francisco; depuis ses années d’apprentissage au vice, parmi
-les bandes de mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il était
-garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la lueur des petites
-lumières rouges; jusqu’à sa première infraction aux lois, qui fut
-découverte, puis, tout à la suite, ses vols et ses brigandages, la
-trahison d’un complice, qui le fit incarcérer, et ses rouges
-assassinats, dans les murs mêmes de la prison.
-
-Jake Oppenheimer avait été dénommé le «Tigre humain». Sobriquet qu’avait
-forgé quelque sale reporter, et qui survivra à la mort de celui qui en
-fut gratifié. Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les
-traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses amis et
-loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, plutôt que de
-témoigner contre un camarade. Il était brave et savait souffrir. Il
-était capable de sacrifice--je pourrais vous en donner une preuve
-indéniable, mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin.
-L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres qu’il
-avait commis dans la prison étaient dus entièrement à ce sentiment
-extrême de la justice. C’était un cerveau magnifique, que toute une vie
-passée sous les verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci.
-
-Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un splendide esprit.
-
-Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer bien haut,
-sans être pour cela taxé de présomption, les trois plus nobles cerveaux
-que contenait la prison de San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au
-dernier domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient de
-compagnie, dans ces trois cachots.
-
-A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse l’examen de tout
-ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu dans ma vie, la vérité me
-force à déclarer que les esprits les plus fortement trempés sont aussi
-les plus indociles. Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas
-l’âme inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils valent,
-ceux-là font des prisonniers modèles.
-
-Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes point de ce nombre, et
-j’en rends grâce aux dieux!
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-«SAMARIE!»
-
-
-L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par la vie,
-possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. Chez l’homme,
-pouvoir oublier est la marque d’un esprit sain et maître de lui, tandis
-que l’obsession de ceci ou de cela est l’indice d’un cerveau
-déséquilibré. C’est pourquoi, dans ma cellule, je m’efforçais, avant
-tout, d’annuler ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais avec
-les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties d’échecs, ou je
-conversais des doigts.
-
-Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs plus lointains,
-comme je l’ai dit, remontaient sans cesse en moi. C’étaient ceux
-d’autres temps et d’autres lieux, dont mon enfance avait conservé la
-mémoire. Ces souvenirs inconscients d’un être qui vient de naître
-méritent-ils qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun sens? Ou
-bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré dans les lobes du
-cerveau, comme le condamné l’est dans sa cellule?
-
-On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie et lever les
-regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi ces remembrances
-d’enfant ne pourraient-elles se réveiller, elles aussi, et ces autres
-vies, jadis vécues, ressusciter à nos yeux?
-
-Que peut-on faire pour cela? Par notre seule volonté, ou à l’aide de
-l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, nous extérioriser
-complètement de notre vie actuelle? Alors les portes bien closes de
-notre cerveau s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait
-soudain au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient sans trêve,
-dans ma cellule.
-
-Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et authentique
-aventure.
-
-C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme où je suis né.
-J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint un missionnaire pour la
-Chine, qui était récemment de retour aux États-Unis et que le Conseil
-directeur des Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On
-lui offrit l’hospitalité de la nuit.
-
-Après le dîner, comme nous étions tous rassemblés dans la cuisine, et
-tandis que ma mère s’apprêtait à me déshabiller pour me mettre au lit,
-le missionnaire sortit de sa poche des photographies de la Terre Sainte
-qu’il nous montra.
-
-Tout à coup--il y a longtemps que je l’aurais oublié, si je n’avais
-entendu mille fois, par la suite, mon père raconter le fait aux
-auditeurs ébahis--tout à coup, à l’aspect d’une de ces photographies, je
-jetai un cri. Après quoi, je la regardai avec ardeur tout d’abord, puis
-d’un air désappointé.
-
-A la première impression--c’est ce que je répondis quand on
-m’interrogea--elle m’avait paru tout à fait familière. Aussi familière
-que si eût été représentée dessus la ferme de mon père. Puis elle
-m’avait semblé complètement étrangère.
-
-Cependant, comme je m’étais remis à la regarder, l’impression première,
-d’un lieu bien connu de moi, me revint, et reprit le dessus dans mon
-cerveau d’enfant.
-
---La Tour de David... dit le missionnaire à ma mère.
-
---Non! m’écriai-je d’un ton assuré.
-
---Tu prétends que ce n’est pas son nom? demanda le missionnaire.
-
-Je fis un signe de tête affirmatif.
-
---Alors, mon petit, son nom, quel est-il?
-
---Son nom... commençai-je.
-
-Mais je ne pus continuer et, en bredouillant, j’achevai:
-
---J’ai oublié...
-
-Je me tus un instant, repris dans mes mains la photographie et déclarai:
-
---Cette tour n’est plus pareille à ce qu’elle était autrefois. On l’a
-beaucoup arrangée.
-
-A ce moment, le missionnaire tendit à ma mère une autre photographie.
-
---Voilà, dit-il, où j’étais il y a six mois.
-
-Et, faisant un signe du doigt:
-
---Ceci est la Porte de Jaffa. Sous elle je suis passé, pour monter de
-là, tout droit, à la Tour de David. Les autorités compétentes sont
-d’accord sur cette identification. El Kul’ah, l’appelait-on...
-
-Ici, j’interrompis à nouveau et, désignant sur la gauche de la
-photographie des piles ruinées de maçonnerie:
-
---Non, là était la porte dont vous parlez. Le nom que vous venez de dire
-est celui que lui donnaient les Juifs. De mon temps, on l’appelait
-autrement. On l’appelait... J’ai encore oublié ce nom...
-
---Écoutez le gosse! s’exclama mon père, en riant. Ne croirait-on pas, à
-l’entendre, qu’il y est réellement allé?
-
-Je hochai la tête sans répondre, car je savais bien, quoique tout me
-parût différent de ce que j’avais vu, que j’y étais effectivement allé.
-
-Mon père riait toujours, à gorge déployée. Quant au missionnaire, il
-pensait que je voulais me moquer de lui.
-
-Il me tendit une troisième photographie.
-
-Elle représentait un paysage âpre et dénudé, sans arbres presque, ni
-végétation, un ravin rocheux, où étaient groupées quelques misérables
-masures en pierres plates, avec des toits en terrasse.
-
---Maintenant, petit, me dit le missionnaire d’un ton railleur, qu’est
-ceci?
-
-Instantanément, je répondis:
-
---Samarie!
-
-Mon père battit des mains, avec allégresse, ma mère semblait toute
-étonnée des choses bizarres qui se passaient, et le missionnaire, de
-plus en plus persuadé qu’on se moquait de lui, ne cachait pas son
-irritation.
-
---L’enfant a raison, dit-il. C’est bien Samarie, en Terre Sainte. J’ai
-moi-même traversé ce village, et c’est en souvenir que j’ai acheté cette
-photographie. L’enfant en aura vu d’autres exemplaires. C’est tout ce
-que cela prouve.
-
-Mon père et ma mère affirmèrent le contraire.
-
-Je pris la parole.
-
---Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai connu... Je
-m’efforçais en moi-même de reconstituer, tant d’après la photographie
-que d’après ma mémoire, le paysage tel que j’en avais souvenance. Son
-allure générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient
-modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les maisons,
-dis-je, n’étaient pas à la même place, mais ici, à peu près. Les arbres
-étaient plus nombreux. Il y en avait tout un bois et, çà et là, des
-touffes d’herbe, avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois
-encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je vois... je vois
-aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. Ils n’ont pour vêtements que
-des guenilles. Ils sont tous malades. Leur figure, leurs mains, leurs
-jambes sont autant de plaies...
-
-Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara:
-
---L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler du miracle de la
-guérison des lépreux... Combien étaient présents, de ces vagabonds
-malades?
-
-Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. Je fixai ma
-pensée sur le groupe que j’évoquais et je répondis:
-
---Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, et crient, et
-hurlent après d’autres hommes qui les regardent et les entourent.
-
---Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas?
-
-Je secouai la tête.
-
---Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque chose de fâcheux,
-qui est en eux, le leur interdisait.
-
---Continue, continue petit... reprit le missionnaire. Est-ce tout? Et
-celui qui se trouve en face d’eux, que fait-il?
-
---Il s’est arrêté devant eux. Et tout le monde, comme lui, s’est arrêté.
-Les jeunes chevriers se sont approchés pour voir. Tout le monde regarde.
-
---Et puis encore?
-
---C’est tout. Les malades s’en retournent chez eux. Ils ne gesticulent
-plus, ils ne hurlent plus. Ils ne paraissent plus malades. Moi, je me
-dresse tout droit sur mon cheval et je regarde comme les autres.
-
-Mes trois auditeurs, du coup, éclatèrent de rire.
-
-Alors je me mis en colère et je m’écriai, avec énergie:
-
---Oui, je suis sur mon cheval, je suis un homme, et j’ai au côté une
-grosse épée.
-
---Il s’agit visiblement, expliqua le missionnaire à mes parents, des dix
-lépreux que le Christ rencontra sur la route de Jérusalem, et qu’il
-guérit. L’enfant aura vu cette scène célèbre reproduite sur l’écran de
-quelque lanterne magique. Souvenez-vous...
-
-Mais mon père ni ma mère n’avaient aucun souvenir que j’eusse jamais vu
-de lanterne magique.
-
---Mettez-le à l’épreuve une quatrième fois, suggéra mon père.
-
-Le missionnaire me passa une quatrième photographie, que j’examinai avec
-soin. Je déclarai:
-
---Ce paysage est tout différent du précédent... Une colline est au
-centre de cette photographie; il y en a d’autres, dans le lointain...
-Vers la droite, une route agreste, des jardins, des arbres, des maisons
-abritées derrière de gros murs de pierre... Vers la gauche, des trous
-dans des rochers, où sans doute on enterrait les morts... Ici, un
-endroit où l’on jetait des pierres aux gens jusqu’à ce qu’ils soient
-tués... Je ne l’ai jamais vu faire... On me l’a seulement raconté.
-
---Mais cette colline centrale... interrogea le missionnaire, en me
-montrant celle pour qui la photographie semblait avoir été prise.
-Peux-tu, petit, nous dire son nom?
-
-J’hésitai et hochai la tête.
-
---J’ai oublié. Mais je me souviens que là on exécutait les condamnés.
-
---Parfait! Très bien! approuva le missionnaire. Toutes les autorités
-savantes, les archéologues les plus compétents sont d’accord avec lui.
-La colline est le Golgotha et son faîte la Place des Crânes, soit à
-cause des crânes des condamnés qu’on y abandonnait, soit parce que
-lui-même est chauve et dénudé comme un crâne. La ressemblance est
-frappante, veuillez le remarquer. C’est là que l’on crucifia...
-
-Il se tourna directement vers moi et, tout de go, demanda:
-
---Nous diras-tu, jeune savant, qui a été crucifié en cet endroit? Le
-vois-tu aussi, celui-là?
-
-Je le voyais, oh, oui! Mon père, quand plus tard il racontait cette
-histoire, disait que mes yeux se dilatèrent alors étrangement.
-
-Pourtant je ne répondis point à la question qui m’était posée. Je me
-contentai de secouer la tête, avec obstination, et je dis seulement:
-
---Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous vous moqueriez de
-moi. Oui, je vois celui dont vous voulez parler... Je le vois, et des
-tas d’hommes autour de lui, et deux autres condamnés, à sa droite et à
-sa gauche... On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup de
-temps. J’ai vu... Mais je ne dirai pas son nom... Vous me diriez que je
-mens. Cependant je ne mens jamais. Demandez à papa et à maman. Si je
-mentais, ils m’extirperaient mes mensonges par de bonnes fessées.
-
-De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un seul mot. Vainement
-il tenta de me séduire, en faisant défiler devant moi tout un jeu de
-photographies, en présence desquelles tourbillonnait dans mes yeux et
-dans ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, que je
-retenais d’un air grognon, me démangeaient la langue. Mais je tenais
-bon.
-
-J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant une bonne nuit. Et,
-tandis que je quittais la pièce pour m’en aller dormir, le missionnaire
-conclut:
-
---On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur les questions
-bibliques. A moins qu’avec la magnifique imagination dont il est si
-précocement doué, il ne devienne un grand romancier...
-
-Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. La preuve en
-est que je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, en train
-d’écrire ces lignes et attendant qu’on sorte Darrell Standing de sa
-cellule, puis qu’on essaye de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une
-corde. Prétention qui me fait hausser les épaules!
-
-Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. J’en fus
-même tout le contraire: expert agronome, professeur agronome,
-spécialiste dans la science de l’élimination des mouvements inutiles,
-savant en l’art de diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum,
-travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et l’étude des
-infiniment petits. Mais pas théologien et romancier pour un centime. Le
-missionnaire s’était fichu le doigt dans l’œil.
-
-Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, où je
-m’arrête un instant d’écrire ces _Mémoires_, pour écouter, dans la
-lourdeur d’un chaud après-midi, le calme et apaisant bourdonnement des
-mouches dans l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San Quentin
-et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai plus pour compagnon, dans
-le Quartier des Condamnés à mort, où je suis incarcéré, Jake
-Oppenheimer, et Ed. Morrell; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre
-assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. En ce moment
-même, passent et repassent, devant la grille de mon guichet, les bribes
-de phrases qu’ils s’envoient à voix basse, d’une grille à l’autre, et
-qui ont trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans son
-application sur les plaies, qu’il cicatrise.
-
-Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, et je songe
-qu’au cours de mes vies antérieures, d’autres mains de moi-même ont,
-dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes
-d’oiseaux taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme s’est,
-depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. Et je trouve
-encore du temps à perdre pour me demander curieusement si ce
-missionnaire n’a jamais eu, comme moi, dans sa première enfance, la
-notion d’existences évanouies.
-
-Revenons maintenant à San Quentin.
-
-Après que j’eus appris le code secret de conversation avec mes deux
-co-détenus et que je m’en fus distrait quelque temps, je recommençai à
-souffrir de ma solitude et de la contemplation de moi-même.
-
-Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant ma pensée et
-mon être, de l’auto-hypnotisme. Je n’obtins qu’un demi succès. Mon
-subconscient, en reprenant sa liberté, se mettait incontinent à
-dérailler, sans ordre et sans cohésion, en mille fantaisies
-désordonnées, dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne pouvais
-arriver à classer ces évocations indisciplinées, à mettre de l’ordre
-dans les faits et les personnages.
-
-Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. Assis, les jambes
-croisées, sur ma paillasse, je me mettais à regarder un fétu de paille,
-que j’avais appliqué sur le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté
-était la plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont
-j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes prunelles se
-brouillassent. Je détendais en même temps toute autre volonté et
-m’abandonnais à une sorte de vertige, qui ne manquait pas de s’emparer
-de moi. Un instant arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais
-les yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, choir
-sur le dos, sur ma paillasse.
-
-De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de dix minutes à une
-demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais et vagabondais à travers tous
-les souvenirs accumulés de mes réapparitions vitales sur cette terre.
-Mais, comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement,
-et trop confusément, dans mon cerveau.
-
-Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est que Darrell
-Standing était le lien qui reliait entre elles toutes ces visions
-bizarres, dansantes et titubantes. Et c’était tout. Je n’arrivais pas à
-revivre entièrement, dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves,
-si je puis appeler ainsi ces évocations.
-
-C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart d’heure de mon hypnose,
-j’avais l’impression, presque simultanée, de ramper et de mugir dans le
-limon primitif, et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle,
-sur le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais fort bien
-qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération à San Quentin,
-j’avais, en effet, volé avec Haas au-dessus du Pacifique, à
-Sainte-Monique. Par contre, je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et
-mugi dans le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me
-persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement
-réelles, puisque toutes deux s’étaient en même temps offertes à ma
-mémoire. L’une, seulement, était plus lointaine que l’autre, et c’est
-pourquoi son souvenir s’était oblitéré.
-
-Ah! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images se succédaient
-dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, dans ma cellule!
-
-Je me suis assis au palais des grands de la terre, comme bouffon, scribe
-et homme d’armes, et Roi moi-même, la couronne au front, à la place
-d’honneur de la table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon
-palais, le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais dans
-ma main et par les innombrables soldats que j’avais sous mes ordres, et
-le pouvoir spirituel, dont témoignaient les moines encapuchonnés et les
-gras abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient mon vin
-à grands traits et se gorgeaient de mes viandes. Parfois, d’une voix
-solennelle, je jugeais, grave comme la mort. Je condamnais, selon la
-gravité de l’infraction ou du crime, et j’imposais la mort légale à des
-hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de Folsom, avaient
-outragé la loi.
-
-Je me voyais, alternativement, portant autour du cou le collier de fer
-des esclaves, en de froides régions désolées, ou, sous les nuits
-tropicales et parfumées, aimé de belles princesses de sang royal, tandis
-qu’autour de nous des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à
-l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le glouglou des
-fontaines et sous les calmes ramures des palmiers, on entendait, au
-loin, flotter dans l’air le cri des chacals et le rugissement des lions.
-
-Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me réchauffais les
-mains devant de grands feux, faits d’excréments séchés de chameaux. Et,
-presque aussitôt, je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique,
-couché à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, près
-de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, après une goutte
-d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, classés ou étiquetés dans
-des bocaux d’alcali, la multitude des ossements d’hommes et de bêtes,
-qui avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif.
-
-J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, ou moine érudit et
-savant, courbé, dans la quiétude paisible de sa cellule, sur les pages
-manuscrites, de parchemin, d’énormes volumes, antiques et moisis. Le
-monastère où j’étais reclus était perché au faîte et dans les
-anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à l’heure du
-crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur les pentes inférieures
-de la montagne, les paysans peiner encore parmi les vignes et les
-oliviers, ou ramenant des pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui
-meuglaient.
-
-Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des hordes hurlantes,
-je conduisais d’innombrables files de chariots, par des routes
-défoncées, et je foulais le roc d’antiques cités oubliées. Je me battais
-furieusement, sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le
-soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne cessait. Il se
-continuait durant les heures de nuit, sous les étoiles qui brillaient au
-ciel. Et la fraîcheur du vent nocturne, refroidi aux lointains pics
-neigeux sur lesquels il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de
-la bataille.
-
-Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent sur le pont des
-navires, je me plaisais à contempler au-dessous de moi l’eau de la mer,
-transparente sous le soleil, où des forêts écarlates de corail
-chatoyaient au fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant
-au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main sûre, dans l’abri
-paisible, étincelant comme un miroir, de golfes calmes, à l’entrée
-desquels le flot se brise éternellement, avec un bruit sourd, sur les
-récifs à fleur d’eau de ces mêmes coraux.
-
-Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, qui
-fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours de mon enfance. Je
-redevenais le petit Darrell Standing qui, à la ferme paternelle, courait
-pieds nus, dans l’herbe humide de la rosée printanière. Ou, comme aux
-froids matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures,
-porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, qu’emplissaient leurs
-fumantes haleines. Et il me semblait me rasseoir, le dimanche, devant le
-prédicateur, écoutant, avec un effroi enfantin de la splendeur et de la
-terreur de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait des joies de
-la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles du feu de l’Enfer.
-
-D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma cellule je m’effondrais
-sur le dos, après avoir longtemps fixé un fétu de paille, brillant dans
-un rais de soleil?
-
-Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu de campagne du
-Minnesota, jadis professeur d’agronomie, puis prisonnier incorrigible à
-San Quentin et aujourd’hui condamné à mort, dans la prison de Folsom,
-moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la corde, en
-Californie, je n’ai certainement jamais, en cette existence présente,
-aimé de filles de roi. Jamais je n’ai trôné, le glaive en main. Jamais
-je n’ai navigué sur les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots,
-s’enivrant de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson de
-mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit vers le ciel ou
-s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, au-dessous et autour de
-lui, l’eau bouillonne sur les récifs aux dents noires.
-
-Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses? Elles sont hors de
-mon expérience en cette vie. Et pourtant elles jaillissent de mon
-cerveau, comme le mot «Samarie!» s’échappa de mes lèvres d’enfant,
-devant une photographie qu’on me montrait.
-
-On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était possible de
-tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite que me réclamaient le
-capitaine Jamie et le gouverneur Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de
-toutes pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit et je
-ne fais que les extraire au jour.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA CAMISOLE DE FORCE[6]
-
- [6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais,
- et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de
- Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition
- française, le titre du volume américain: _Le Vagabond des Étoiles_,
- que Jack London affectionnait tout particulièrement.
-
-
-Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir.
-
-Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents
-d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à
-extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais
-qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs.
-
-Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait
-avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et,
-plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne
-doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent
-véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la
-longue chaîne de ses incarnations.
-
- [7] _Saint Hippolyte_, évêque grec, martyrisé en 240. _Plotin_,
- philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie
- en 270; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome,
- sous l’empereur Philippe. _Athénodore_, philosophe stoïcien, né à
- Tarse, en Asie Mineure. _Erasme_, célèbre érudit, philosophe et
- poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en
- 1536.
-
-Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans
-ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le
-récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs
-que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en
-employant des «sujets» idoines, il avait, au cours du sommeil
-hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités.
-
-Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans
-le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses
-aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait
-encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait
-engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations
-antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes,
-avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude
-Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il
-était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis
-longtemps déjà.--_Oui, oui, parfaitement_...
-
-Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de
-ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa
-vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait
-ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène
-Carteron[8].
-
- [8] ALBERT DE ROCHAS: _Les Vies successives_, pages 66 à 89.
- (Chacornac, éditeur).
-
-Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au
-mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions
-de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que
-la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos
-où je me débattais.
-
-Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec
-énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se
-refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au
-capitaine Jamie le droit de le tuer.
-
-J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi
-m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule
-j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à
-rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui
-mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences.
-
-L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais ce mystère
-qui me tourmentait, où je connaîtrais comment je devais agir, pour voir
-et savoir. Je vous conterai cela tout à l’heure...
-
-Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en furent la cause
-première, et voici comment.
-
-Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de panique, à la pensée
-de la dynamite qu’ils croyaient toujours fermement avoir été cachée.
-Bref, je les vis reparaître, certain jour, dans mon obscure cellule, et
-ils me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou que, sinon, je
-serais mis en camisole jusqu’à ce que j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils
-agissaient ainsi parce que tel était leur bon plaisir et
-qu’officiellement ils ne courraient pas le moindre risque du plus léger
-blâme. Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, comme due
-à des causes naturelles, et leurs chefs diraient: _Amen._
-
-O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans le coton, il faut
-me croire, je vous prie, quand je vous affirme que l’on tue des hommes
-dans les prisons aujourd’hui comme il a toujours été fait depuis que les
-prisons existent!
-
-Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que ce mot
-contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. J’avais vu les plus
-robustes y être mis à bas, certains d’entre eux y être estropiés pour la
-vie, et ceux mêmes dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux
-atteintes de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six mois, de
-cette même tuberculose.
-
-J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, qui était sujet à
-des faiblesses de cœur et qui, au bout d’une heure seulement, mourut
-dans la camisole, tandis que le stupide médecin de la prison l’observait
-en souriant. J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, avoua
-tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme le vrai, ce qui lui
-valut estime et confiance et, durant des années, toutes les faveurs qui
-s’ensuivirent.
-
-Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris ces lignes, près
-d’un millier de cicatrices marquent mon corps. Elles me suivront à la
-potence. Et si je devais vivre encore cent ans, cent ans je les
-conserverais, sans qu’elles s’effacent.
-
-O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens pendeurs, vous qui
-les payez et leur permettez de lacer en votre nom des malheureux dans la
-camisole de force, laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit,
-car vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez comment, à force
-de souffrances, je me suis, vivant, enfui de cette vie et, devenu maître
-de l’espace et du temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne,
-jusqu’aux étoiles.
-
-Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse toile ou en
-caoutchouc, dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre?
-Imaginez, avec ses œillets, une de ces toiles, longue de quatre pieds et
-demi environ. Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet d’un
-corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. C’est ainsi
-qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, plus étroite à la
-taille et aux jambes.
-
-Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit être puni, ou
-torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de s’allonger dessus, le visage
-contre terre. S’il refuse, on le frappe. Alors, il s’exécute.
-
-L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont
-ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son
-échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors
-passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe,
-l’homme est lacé dans la toile.
-
-Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites
-certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des
-prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels
-et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un
-ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en
-s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent.
-
-Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de
-votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive
-douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous
-persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il
-vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression.
-Parfait.
-
-Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout
-entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre
-cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement
-qu’ils vous semblent cesser de fonctionner.
-
-Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la
-camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après
-mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais
-à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage
-avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je
-fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on
-exigeait de moi.
-
-Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison,
-fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot
-que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu.
-
-La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la
-camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert
-comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de
-temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à
-l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier.
-
-Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine
-Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe
-ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même
-exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les
-règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de
-camisole.
-
-On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la
-toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un
-des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un
-autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me
-frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce
-qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour
-cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent
-sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois.
-
-La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent,
-en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des
-verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité
-complète. Il était onze heures du matin.
-
-Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre qu’une incommode
-constriction de tout le corps, laquelle me parut devoir se calmer
-lorsque je m’y serais habitué.
-
-Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à battre violemment
-et il me sembla que mes poumons étaient, soudain, devenus impuissants à
-absorber une quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer.
-Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. A
-chaque battement de mon cœur, il me semblait que celui-ci était près
-d’éclater et, à chaque aspiration, que mes poumons allaient se rompre.
-
-Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience de la
-camisole et cette demi-heure fut estimée par moi à plusieurs heures), je
-me pris à crier, à pousser des hurlements d’effroi, à rugir, en une
-véritable démence d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait passé
-à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie artificielle, et
-je recevais dans le cœur une série de coups de poignard.
-
-Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et raffinée était
-affolante. Comme une bête sauvage, prise dans un piège, j’éprouvais des
-frénésies d’épouvante et j’éclatais, après de courts répits de silence,
-en nouveaux hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse
-compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver les coups de
-poignard au cœur et consommer encore plus de l’air raréfié de mes
-poumons.
-
-Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. J’y parvins, à
-force de volonté, durant un temps qui me parut éternel et qui
-certainement ne dépassa pas un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un
-vertige, mon cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié,
-je perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent de
-plus belle, et j’appelai au secours.
-
-Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui sortait du cachot
-voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur des murs et me parvenait à
-peine.
-
---Ferme ta gueule! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu?
-
---Je me meurs... criai-je.
-
---Ça n’est rien... T’en occupe pas! fut la réponse.
-
---Je suis en train de mourir... réitérai-je.
-
---Alors, de quoi te plains-tu? riposta la voix. Quand tu seras crevé, tu
-ne souffriras plus... Et puis, croasse si ça t’amuse, mais pas si fort!
-Tout ce que je demande, c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil...
-
-Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et je repris la
-maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des grognements étouffés. Cette
-nouvelle phase dura un temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes
-tortures prirent une autre forme.
-
-C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui foisonnaient dans
-tout mon être, et le transperçaient de part en part, de leurs
-innombrables et imperceptibles piqûres. Je tins bon et demeurai calme.
-Puis les picotements cessèrent et firent place à un engourdissement
-général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai à crier.
-
-Mon voisin recommença à se plaindre.
-
---Impossible, bon Dieu! de fermer l’œil... Dis donc, camarade, je ne
-suis pas plus heureux que toi... Ma camisole est aussi étriquée que la
-tienne! C’est pourquoi je veux dormir et oublier...
-
---Depuis combien de temps es-tu dedans? interrogeai-je.
-
-Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles de souffrance
-qui semblaient s’être écoulés pour moi, que cet homme si calme était là
-depuis quelque cinq minutes.
-
-Il répondit:
-
---Depuis avant-hier.
-
---Depuis avant-hier dans la camisole?
-
---Parfaitement, frère.
-
-Je m’exclamai:
-
---Oh! mon Dieu!
-
---Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. Et tu ne
-m’entends pas piailler et hurler. Ils m’ont ficelé, leurs pieds dans mon
-dos. Je suis boudiné, tu peux m’en croire... Tu n’es point le seul, tu
-vois, à ne pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure
-qu’on te l’a mise...
-
-Je protestai:
-
---Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures et bien des
-heures.
-
---Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne foi, mais il n’en
-est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une heure. Je les ai entendus qui
-te laçaient.
-
-Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, j’avais déjà subi
-mille morts. Et mon voisin, si maître de lui, dont la voix était si
-équilibrée, l’esprit si calme qu’en dépit de ma mauvaise impression
-première j’en ressentais comme un bienfaisant apaisement, était en
-camisole depuis cinquante heures!
-
-Je demandai:
-
---Pendant combien de temps encore vont-ils te garder ici?
-
---Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une dent contre moi. Il
-ne me relâchera pas avant que je ne sois sur le point de tourner de
-l’œil. Maintenant, frère, je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à
-faire, comme je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et
-hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir successivement
-de toutes les femmes que tu as connues. En voilà pour un bon bout de
-temps. Il se peut que tu sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce
-sera encore du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes
-femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les souffler.
-Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient tombés sous ta
-main, à ce que tu leur feras un jour, si jamais tu les retrouves.
-
-L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie Red. C’était un
-récidiviste qui purgeait cinquante ans de réclusion, pour vol à main
-armée, en pleine rue d’Alameda. Il avait accompli déjà douze ans. Il fut
-du nombre des quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position,
-qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un homme d’âge mûr, et
-il est toujours à San Quentin. S’il survit, il sera un vieillard, le
-jour où on lui rendra la liberté.
-
-Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de camisole. Mais
-jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le même homme. Je ne parle pas
-tant de mon état physique. Encore que, le lendemain matin, quand on me
-délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un tel état de
-prostration que les gardiens durent m’envoyer des coups de pied dans les
-côtes, pour me faire relever et mettre à quatre pattes. C’est moralement
-et mentalement que j’étais surtout transformé.
-
-Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait et me
-révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens de la justice. Une telle
-façon d’agir n’adoucit pas un homme. L’amertume et la haine avaient
-germé dans mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues avec
-les années.
-
-Quand je songe, mon Dieu! à tout ce que les hommes m’ont fait! J’étais
-loin de penser, ce matin-là, quand je fus relevé à coups de pied, qu’une
-époque viendrait où vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient
-rien pour moi; que, terminées, cent heures de cette même camisole me
-trouveraient souriant; que deux cent cinquante heures du même supplice
-amèneraient encore le même sourire sur mes lèvres!
-
-Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet concitoyen,
-sais-tu que ces deux cent quarante heures équivalent à dix jours et dix
-nuits? Tu hausses les épaules, en déclarant que, nulle part dans le
-monde civilisé, dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu
-de pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je ne le crois
-pas moi-même. Je sais seulement que je les ai subies à San Quentin, et
-que je leur ai survécu, pour me gausser de mes bourreaux et les
-contraindre à se débarrasser de moi, à l’aide d’une corde et d’une
-potence, sous prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez
-de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, et, en ce même
-an de grâce 1913, il y a, dans les cachots de San Quentin, d’autres
-hommes, couchés et ficelés, comme je le fus, dans des camisoles de
-force.
-
-Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles qui lui
-succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand on le délivra, ce
-matin-là, en même temps que moi, après soixante-quatorze heures de
-camisole.
-
-Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les corridors, il me
-jeta:
-
---Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort et que tu remues
-encore.
-
---Toi, Red, ferme ça! grogna le sergent.
-
---Oublie ce mauvais quart d’heure! reprit Red.
-
-Le sergent se fâcha. Il menaça:
-
---Red! J’aurai raison de toi!
-
---Crois-tu? riposta Philadelphie Red, avec douceur.
-
-Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage:
-
---Tu n’es qu’un propre à rien, abruti! Livré à toi-même tu aurais été
-incapable, dans la vie, de te gagner jamais un déjeuner, et encore moins
-d’obtenir la place que tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et
-l’on sait par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa
-situation!
-
-La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant au-dessus de son
-bourreau et bravant les coups auxquels il s’exposait.
-
-Puis, se retournant vers moi:
-
---Au revoir, frère! dit Philadelphie Red. Au revoir et conduis-toi bien
-désormais. Aime bien notre gouverneur. Si tu as l’occasion de le
-rencontrer, ne manque pas de lui conter que tu m’as vu et que, dans la
-camisole, je n’ai pas flanché...
-
-Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui payai, de plusieurs
-horions et coups de pied, pour les quolibets de Philadelphie Red.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LA DYNAMITE OU LA MORT
-
-
-Me voilà donc, dans ma cellule numéro 1, en butte à une recrudescence de
-menaces de la part du gouverneur Atherton et du capitaine Jamie.
-
---Voyons, Standing, me déclara le gouverneur, il faut en finir une bonne
-fois, avec cette dynamite, ou je te ferai périr dans la camisole!
-D’autres, plus intelligents que toi, m’ont avoué ce qu’on leur
-demandait, avant qu’il ne fût trop tard pour eux. C’est un choix à
-faire. La dynamite ou sauter le pas!
-
---Alors, répondis-je, je sauterai le pas, puisque je ne sais rien de la
-dynamite.
-
-Le gouverneur mit sur-le-champ ses menaces à exécution. La toile fut
-étendue par terre.
-
---Couche-toi, Standing! ordonna-t-il.
-
-J’obéis, car j’avais appris que c’était folie de résister à trois ou
-quatre colosses réunis. Je fus étroitement lacé et on me donna cent
-heures à faire. Toutes les vingt-quatre heures, on me permettait de
-boire un verre d’eau. Pour la nourriture, je n’en éprouvais nulle envie,
-et d’ailleurs on ne m’en offrit pas. Vers le terme de la centième heure,
-le médecin de la prison, le docteur Jackson, examina, à plusieurs
-reprises, ma condition physique.
-
-Mais j’avais trop pris déjà l’accoutumance de la camisole, pour qu’une
-simple séance, durât-elle cent heures, pût attaquer gravement ma
-constitution. Sans parler des subterfuges musculaires que j’avais
-découverts et qui me permettaient de carotter un peu d’espace, tandis
-qu’on me laçait.
-
-Je me relevai, affaibli. Sans doute me prit-on encore un peu de vie.
-Mais je sortis de cette épreuve harassé et rompu, rien de plus.
-
-Après un jour et une nuit qui me furent accordés pour récupérer mes
-forces, je fus gratifié d’une seconde séance, celle-là de cent cinquante
-heures. Il en résulta chez moi un engourdissement physique général et,
-pour mon cerveau un abrutissement inconscient. Je réussis ainsi à voler
-au temps de longues heures de sommeil.
-
-Puis le gouverneur Atherton essaya de diverses variantes. On me donna, à
-intervalles irréguliers, de la camisole et de la récupération de forces.
-Je ne savais jamais quand je devais entrer ou ne pas entrer en camisole.
-Tantôt j’avais dix heures de repos et j’en faisais vingt dans ma toile;
-tantôt on ne me laissait que quatre heures pour respirer. En pleine
-nuit, alors que je m’y attendais le moins, ma porte s’ouvrait violemment
-et l’équipe de relève me laçait. Ou bien encore, pendant trois jours et
-trois nuits consécutives, huit heures de camisole alternaient
-régulièrement avec huit heures de récupération. Et, juste au moment où
-je commençais à m’habituer à ce rythme de mon supplice, on le modifiait
-soudain et on m’infligeait, d’un seul tenant, deux jours et deux nuits
-de camisole.
-
-Toujours, durant ce temps, revenait l’éternel leitmotiv:
-
---Où est la dynamite?
-
-Et toujours, ne sachant à quel Saint se vouer, le gouverneur Atherton
-passait, de l’excès de sa colère, à des supplications presque. Toujours
-il faisait miroiter à mes yeux mille avantages, si je me décidais à
-parler.
-
-Le docteur Jackson, maigre et sec comme un coup de trique, et qui
-n’avait de la médecine qu’une légère teinture, se montrait sceptique sur
-les résultats du traitement expérimenté avec moi. Il persistait à
-affirmer que la camisole, si souvent qu’on en usât, ne parviendrait pas
-à me tuer. Plus il affirmait cette opinion, plus le gouverneur Atherton
-se piquait au jeu et continuait.
-
---Les types de ce calibre, déclarait-il, sont des durs à cuire, c’est
-entendu. Mais je serai plus tenace encore. Tu m’entends bien, Standing,
-ce que tu as encaissé jusqu’ici n’est qu’un jeu d’enfant auprès de ce
-qui t’attend! Tu ferais mieux de t’épargner ce qui te pend au nez. Tu
-sais que je suis homme de parole. Je t’ai dit déjà: «La dynamite ou la
-mort!» Rien n’est changé. Fais ton choix.
-
-Tandis que Face-de-Tourte, le pied dans mon dos, serrait dur et que, de
-mon côté, je gonflais mes muscles pour tricher sur l’espace respirable,
-je tentai de balbutier:
-
---Je vous répète que ce n’est pas pour mon plaisir que je m’obstine à me
-taire. Il n’y a rien à avouer. Je couperais moi-même, en cet instant, ma
-main droite, pour avoir la satisfaction de vous conduire auprès de
-n’importe quelle dynamite.
-
-Atherton ricana:
-
---C’est bon, c’est bon... J’en ai déjà vu des comme toi, qui ont des
-crampons dans la tête, pour s’accrocher envers et contre tous à leur
-marotte. Tu es comme les chevaux rétifs. Plus on tape dessus, plus ils
-se rebiffent. Allons, Jones, serre encore un peu, je t’en prie! Un cran
-de plus!... Standing, si tu n’avoues pas, tu y laisseras ta peau. C’est
-mon dernier mot.
-
-A ce régime, je connus que sa rigueur même avait sa compensation. Plus
-l’homme s’affaiblit, moins il est susceptible de sentir la souffrance.
-La douleur s’émousse dans un corps débile. Les hommes les plus forts
-sont ceux aussi sur qui les maladies sont les plus violentes, on sait
-cela. Et, à mesure que l’énergie vitale se consume, les réactions sont
-moins aiguës. C’est ce qui se passa en moi. Je devins, peu à peu, une
-sorte de loque filamenteuse et inerte, qui s’obstinait à vivre.
-
-Morrell et Oppenheimer, qui savaient quel traitement je subissais, en
-étaient navrés pour moi. Ils m’envoyaient, par d’incessants tapotements,
-leurs conseils et leurs marques de sympathie. Oppenheimer me disait
-qu’il avait connu pire encore, et que pourtant il n’en était point mort.
-
---Ne leur permets pas de te dominer, Standing! épelait-il des doigts.
-Tiens-leur tête et ne te laisse pas mourir. Ils en seraient bien trop
-ravis. Et surtout vends pas la mèche! Moins que jamais!
-
-Couché sur le dos, dans ma camisole, je ne pouvais répondre qu’avec le
-pied. Du bord de ma semelle, je tapotais en réponse:
-
---Il n’y a pas, je te l’ai déjà dit, de mèche à vendre. Je ne sais rien,
-rien, rien.
-
---Entendu et compris! approuva Oppenheimer.
-
-Et il continua, à l’adresse d’Ed. Morrell:
-
---Standing est épatant!
-
-Comment voulez-vous que je pusse arriver à convaincre le gouverneur
-Atherton, puisque Oppenheimer lui-même ne savait qu’admirer ma force
-d’âme à garder mon secret?
-
-Lorsque je dormais, je me mettais aussitôt à rêver. Ces rêves avaient
-entre eux une remarquable cohésion. Échafaudés sur une base réelle, ils
-se rapportaient toujours à mon ancien métier d’agronome.
-
-Souvent, il me semblait que je parlais devant une réunion de savants,
-assemblés pour m’écouter. Je leur lisais les documents mis en ordre par
-moi et qui avaient trait, soit à mes propres recherches, soit à celles
-d’autres confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été mon
-rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore à mes oreilles. Il me
-paraissait voir encore devant mes yeux les dactylographes tapant, sur du
-papier blanc, phrases et paragraphes de leur compte rendu.
-
-Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, sur des centaines
-de milles vers le nord et vers le sud, d’immenses terres arables, sous
-un climat tempéré, assez semblable à celui de la Californie. La flore et
-la faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous mes rêves,
-remarquez-le bien, c’était toujours ce même décor au milieu duquel je me
-retrouvais.
-
-D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans une voiture attelée
-de chevaux de montagne, parmi des prairies d’alfa, où paissaient des
-vaches de Jersey. J’arrivais ainsi à quelque village, perdu près d’un
-torrent desséché, et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit
-chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais ma
-promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient dans mes rêves
-la même voiture, le même petit chemin de fer, le même paysage, les mêmes
-arbres, les mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et les
-mêmes ponts.
-
-Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais une ferme
-modèle, où j’installais une colonie de chèvres d’Angora. Puis, à chaque
-rêve nouveau, je suivais les progrès de mon exploitation, selon le temps
-écoulé et la saison.
-
-Oh! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles! Comme elles se
-transformaient peu à peu! A mesure que mes chèvres broutaient les
-halliers épais, le sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y
-tracer. Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, en
-se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient atteindre. Alors,
-un jour, des hommes arrivaient, pour continuer le défrichement. Ils
-abattaient à coups de hache les grands taillis, et les chèvres
-continuaient plus outre leur ouvrage.
-
-Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces squelettes
-décharnés de l’ancienne végétation étaient mis en tas et brûlés. Et, au
-printemps, lorsqu’une herbe épaisse et verte avait poussé sur le sol
-renouvelé, j’arrivais avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur
-passage, la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de
-riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, de versant en
-versant, se poursuivait, toujours plus loin, l’œuvre de colonisation.
-
-Oh! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais mes belles
-récoltes alternées, de froment, d’orge ou de trèfle, mûres pour la
-moisson, tandis que mes chèvres allaient toujours, en broutant, vers
-l’horizon!
-
-Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me l’avait conseillé
-jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon idée à un homme et à une pensée.
-
-C’était immanquablement vers Cecil Winwood que convergeaient mes idées.
-Vers le faussaire-poète qui, de gaieté de cœur, avait fait tomber sur
-moi toute cette calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait
-librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le lâchait plus.
-
-Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot serait trop faible.
-Il n’existe pas, dans la langue anglaise, d’expression capable de
-traduire ce que j’éprouvais pour lui. Ce que je puis dire seulement,
-c’est qu’un désir fou de vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait
-le cœur d’une extraordinaire souffrance.
-
-Durant des heures, j’échafaudais, à son intention, des plans et des
-variétés nouvelles de tortures. Celle qui me plaisait davantage était
-cette vieille farce qui consiste à lier au corps d’un homme, bien
-appliquée contre lui, une gamelle de fer dans laquelle on a
-préalablement mis un rat. Le rat n’a d’autre ressource que de se trouer
-lentement une issue à travers le corps de l’homme.
-
-Vive Dieu! comme je me délectais de cette pensée! J’en étais devenu
-incroyablement amoureux. Jusqu’au jour où je réfléchis que ce supplice
-était trop aimable et trop rapide. Après de longues réflexions, je
-jugeai préférable de pratiquer sur Cecil Winwood une autre bonne farce,
-bien supérieure, et que les Maures ont, paraît-il, inventée...
-
-Mais en voilà assez sur ce chapitre, et je me suis promis de n’en pas
-dire davantage sur les vengeances que je mijotais envers le gredin, dans
-l’affolement de mes souffrances.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-VOULOIR MOURIR
-
-
-C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la douleur
-corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir le cerveau à tel
-point serein qu’il oublie complètement la plainte atroce et le sanglot
-des nerfs torturés. J’appris à souffrir passivement, comme sans doute
-tous ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole de force.
-
-Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures de camisole,
-j’entendis tapoter. C’était Morrell qui me parlait.
-
---Où en es-tu? me demandait-il. Tiens-tu toujours?
-
-J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps ne fût plus, tout
-entier, qu’une masse misérable et meurtrie, je me rendais compte à peine
-que j’avais un corps.
-
-Je frappai, en réponse:
-
---Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, s’ils continuent
-ainsi.
-
---Ne leur donne pas ce plaisir! répliqua Morrell. Il y a pour toi un
-moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une
-période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes
-saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins
-poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici
-quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant
-de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le
-rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour
-Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard,
-lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que
-du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il
-le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake?
-
-De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota:
-
---N’avale pas ça, Darrell! C’est une couleuvre, et de taille encore...
-
---Vas-y, Morrell! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton
-histoire.
-
---Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas,
-plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant
-tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu
-connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une
-question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le
-truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause.
-
-Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai:
-
---Explique! Explique-toi!
-
---Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui,
-vouloir mourir. Tu ne comprends pas? Évidemment. Patience! Tu sais
-comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle
-autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent
-d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple,
-et améliore-le. Procède ainsi: mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien
-que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes
-s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il
-faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que
-tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est
-une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas.
-Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton
-esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux
-orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous
-tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la
-volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier
-orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as
-plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans
-peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je
-sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en
-train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta
-personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les
-genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même
-toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau.
-
-Je demandai:
-
---Et qu’arrive-t-il ensuite?
-
---Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent
-intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta
-dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule.
-Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les
-corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et
-trois fois j’ai vu alors que mon «moi» était dehors, sa forme matérielle
-gisante sur le sol de mon cachot.
-
-De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire.
-
---Ha! ha! ha!
-
---Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit
-pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez
-faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne.
-
---Quand on est mort, c’est pour de bon! riposta Oppenheimer. Les morts
-ne reviennent pas à la vie.
-
---Mort, je l’ai été trois fois.
-
---Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter!
-
-Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler.
-
---N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des
-risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on
-venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce
-corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer.
-C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela,
-c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie
-et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à
-abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la
-camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des
-gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant
-toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par
-terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle
-est la ligne à suivre. Essaye.
-
---Et s’il ne revient pas dans son corps? demanda Oppenheimer.
-
---Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de son côté. Ni moi
-non plus.
-
-Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne dormait que d’une
-oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il menaça Morrell et Oppenheimer
-de les signaler dans son rapport, le lendemain matin; ce qui, pour eux,
-entraînerait une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile de me
-rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la camisole
-m’attendait.
-
-Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence et la nuit,
-oubliant ma souffrance tandis que je réfléchissais aux paroles d’Ed.
-Morrell.
-
-Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, et ce qui ne
-m’avait donné que des résultats imparfaits, la méthode si différente,
-contraire même, d’Ed. Morrell allait-elle me permettre de l’obtenir?
-Grâce à elle, allais-je pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus
-précise, dans mes «moi» antérieurs?
-
-Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être tentée. L’homme
-de science que j’étais demeurait sceptique. Mais j’eus la volonté de
-croire. Je crus. Ce que Morrell affirmait avoir réussi, à trois
-reprises, je le réussirais à mon tour.
-
-Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon cerveau,
-était-elle le premier résultat de cette faiblesse physique que Morrell
-avait déclarée nécessaire? Il ne me restait plus assez de force pour
-être sceptique et nier. Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était
-point trompé.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-UN SOURIRE QUAND MÊME
-
-
-Le lendemain matin, et ce fut ce qui acheva de me décider, le gouverneur
-Atherton pénétra dans mon cachot avec des intentions mauvaises, bien
-arrêtées.
-
-Il était flanqué du capitaine Jamie, du docteur Jackson, de
-Face-de-Tourte et d’un nommé Al. Hutchins.
-
-Hutchins purgeait une condamnation de quarante ans et faisait tout pour
-être gracié. De tous ses pareils, qui étaient passés hommes de
-confiance, il était le mieux en cour. Il était le chef des autres. Et
-vous vous rendrez compte que ce n’est pas une méprisable situation,
-quand vous saurez qu’à ce métier il se faisait trois mille dollars par
-an, de ses tours de bâton. Avec un homme comme lui, possédant un pécule
-de dix à douze mille dollars et une promesse de grâce dans sa poche, le
-gouverneur Atherton savait, quels que fussent ses ordres, qu’il pouvait
-compter être aveuglément obéi.
-
-Le gouverneur, comme je l’ai dit, entra dans ma cellule avec des
-desseins meurtriers. Ils se lisaient sur son visage. Ses actes le
-prouvèrent.
-
---Examinez-le, ordonna-t-il au docteur Jackson.
-
-Je dus me déshabiller, et ce misérable avorton m’arracha lui-même la
-chemise, incrustée de crasse, que je portais depuis mon arrivée dans ma
-cellule d’isolement. Il mit à nu mon pauvre corps dévasté, dont la peau
-était ridée comme un vieux parchemin. Partout elle était ravagée de
-plaies et de meurtrissures, provenant de mes nombreuses séances dans la
-camisole.
-
-L’examen fut fait pour la forme, avec une impudente hypocrisie.
-
---Tiendra-t-il? demanda le gouverneur Atherton.
-
---Oui, répondit Jackson.
-
---Comment est le cœur?
-
---Magnifique!
-
---Vous estimez, docteur, qu’il peut supporter impunément dix jours
-consécutifs de camisole?
-
---Certainement.
-
-Le gouverneur Atherton eut un ricanement.
-
---Eh bien, moi, dit-il, je ne le crois pas. Mais cela ne nous empêchera
-pas de tenter l’expérience. A bas, Standing!
-
-J’obéis, comme toujours, en m’allongeant, la face sur le sol, sur la
-toile étendue. Le gouverneur parut ruminer pendant un moment.
-
---Enroule-toi dedans! finit-il par ordonner.
-
-Je m’efforçai d’obéir. Mais telle était ma faiblesse que je ne pus que
-me tortiller en vain et que je demeurai aplati.
-
---Il faut l’y aider, commenta le docteur Jackson.
-
-Atherton haussa les épaules.
-
---D’aide, dit-il, il n’en aura plus besoin, quand j’aurai fini avec lui.
-C’est bon! Prêtez-lui la main. J’ai autre chose à faire que de perdre
-mon temps ici.
-
-Je fus donc lacé, puis roulé sur le dos. Je fixai des yeux, dans cette
-position, le gouverneur Atherton, qui était en face de moi.
-
---Standing, prononça-t-il lentement, j’ai épuisé avec toi tous les bons
-procédés. En voilà assez! Je suis lassé, dégoûté de ton entêtement. Ma
-patience est à bout. Le docteur Jackson, ici présent, affirme que tu es
-en état de supporter dix jours de camisole. Pèse bien ce que tu risques.
-Une dernière fois, je t’offre une chance. Dis-moi où est la dynamite. A
-l’instant précis où elle sera entre mes mains, j’ordonnerai qu’on te
-tire de cette cellule. Tu seras libre de prendre un bain, de te raser,
-et tu recevras des vêtements propres. Tu auras six mois pour te tourner
-les pouces, au régime d’excellente nourriture de l’Infirmerie. Après
-quoi, tu passeras homme de confiance et seras attaché à la Bibliothèque.
-Tu ne peux vraiment pas me demander d’être plus gentil que je ne suis.
-En parlant, tu ne vends personne. Tu es le seul à San Quentin qui sache
-où est la dynamite. Pas un de tes camarades n’en sera compromis. La
-conscience la plus chatouilleuse ne peut s’offusquer de te voir céder.
-Il n’y a donc que des avantages à ce que tu parles. Au cas contraire...
-
-Il y eut un silence, et le gouverneur esquissa un geste significatif.
-
---Au cas contraire... Eh bien! tu commenceras sur-le-champ les dix jours
-de camisole.
-
-Cette perspective avait de quoi m’épouvanter. J’étais si débile que
-j’étais persuadé, non moins que le gouverneur Atherton, que ces dix
-jours équivalaient à un arrêt de mort.
-
-En cette minute terrible, je me souvins fort à propos du système
-Morrell. L’instant, ou jamais, était venu de le mettre en pratique et
-d’avoir foi en lui. Je ne baissai pas les yeux et souris au gouverneur
-Atherton. Ce sourire était celui d’un croyant, et d’un croyant était la
-calme proposition que je lui formulai:
-
---Gouverneur! Regardez mon sourire. Si, dans dix jours, lorsque je serai
-délacé, vous le trouvez encore sur mes lèvres, consentez-vous à me
-donner un paquet de Durham, et deux autres à Morrell et à Oppenheimer?
-
---Les voilà bien, ces intellectuels! grogna en sourdine le capitaine
-Jamie. Ils se croient supérieurs aux autres hommes et les bravent, dans
-leur orgueil.
-
-Le gouverneur Atherton, qui était colérique de sa nature, éclata. Il
-prit ma proposition pour une bravade et clama:
-
---Ce que tu viens de dire, Darrell, te vaudra d’être serré d’un cran de
-plus!
-
---J’ai parlé sérieusement et en toute loyauté, gouverneur Atherton...
-répondis-je, sans me départir de mon calme. Vous pouvez commander qu’on
-me serre aussi étroitement qu’il vous plaira. Si, dans dix jours, j’ai
-encore ce même sourire... consentez-vous à nous donner à nous trois,
-moi, Morrell et Oppenheimer, les trois paquets de papier brun?
-
-Il riposta:
-
---Tu sembles bien sûr de toi!
-
---La foi la plus complète est entrée dans mon cœur.
-
---Tu t’es converti, alors? ricana-t-il.
-
---Naturellement... Je prétends simplement qu’il y a plus de vie en moi
-que vous ne croyez et que, de cette vie, vous ne sauriez trouver le
-terme. Donnez-moi, à votre gré, cent jours de camisole. Après cent
-jours, en vous regardant, je sourirai encore.
-
---Cent jours... A quoi bon? Après dix, tu auras démissionné de
-l’existence, et largement!
-
---Si c’est votre pensée, promettez-moi les trois paquets de tabac. Que
-risquez-vous?
-
---Veux-tu plutôt, et tout de suite, mon poing dans la figure?
-
---Si tel est votre bonheur, ne vous gênez pas, répliquai-je, toujours
-suave et convaincu. Et tapez fort! Même en marmelade, ma figure saura
-vous sourire. Voyons! n’hésitez pas... Acceptez plutôt le pari.
-
-Il faut qu’un homme soit singulièrement bas et désespéré pour oser rire,
-comme je le faisais, en de telles circonstances, à la barbe du
-gouverneur. Ou plutôt, il faut qu’il ait une foi bien sincère dans la
-réalité de son offre.
-
-Le capitaine Jamie parut sentir cette foi qui me soulevait tout entier.
-
---Je me souviens, dit-il, d’un ancien prisonnier, qui tenait de
-semblables propos. C’était un Suédois. Il y a de cela vingt ans et vous
-n’étiez pas encore ici, gouverneur. Cet homme en avait tué un autre,
-pour vingt-cinq cents[9]. Ce qui lui avait valu d’être condamné à mort.
-Il était cuisinier de son métier. Lui aussi avait la foi. Il racontait
-qu’un char d’or venait le prendre sur la terre, pour le conduire au
-ciel. Et, un beau jour, il s’assit sur le fourneau de la prison qui
-était chauffé à blanc, en chantant des cantiques et des «hosanna!» tout
-en grillant. On l’en arracha, quand on l’y trouva. Deux jours après, il
-mourut à l’infirmerie. Il avait eu la chair brûlée jusqu’aux os. Mais,
-jusqu’à son dernier soupir, il affirma n’avoir point senti la chaleur.
-
- [9] Monnaie qui vaut le centième du dollar américain.
-
---Et je vous dis, moi, fulmina Atherton, que nous forcerons Standing à
-se dégonfler!
-
-Je réitérai mon défi:
-
---Alors, promettez le tabac!
-
-En une telle colère était le gouverneur qu’il m’eût prêté à rire, si ma
-situation n’avait été aussi tragique. Il avait le visage convulsé, il
-serrait les poings, et je vis le moment où il allait tomber sur moi, à
-bras raccourcis.
-
-Il fit un effort sur lui-même et redevint maître de lui.
-
---Il suffit, Standing! Tu seras maté. Et, à défaut de tabac, je parie ma
-main à couper qu’en dépit de la solidité de ton coffre, tu ne souriras
-pas dans dix jours... Allons, mes petits, enroulez-le, et serrez,
-jusqu’à ce que vous entendiez craquer ses côtes! Montre-lui, Hutchins,
-comme tu opères.
-
-Je fus effectivement enroulé et lacé comme jamais encore je ne l’avais
-été. L’homme de confiance en chef me prouva, sans discussion possible,
-son habileté. J’essayai de carotter le plus d’espace réalisable. Mais je
-m’étais, depuis si longtemps, dépouillé de presque toute ma chair, mes
-muscles étaient réduits à des fibres tellement amorphes, que je fus
-incapable de subtiliser grand’chose. Le peu que je me ménageai, je
-l’obtins par une sorte de gonflement des jointures, à toutes les
-articulations des os de ma charpente. Encore en fus-je subtilement
-frustré par Hutchins, qui avait, par sa propre expérience, appris toutes
-les ruses de la camisole.
-
-Ce misérable avait été un homme cependant. Mais on l’avait brisé sur la
-roue, et tout son moral s’était éteint en lui. Ses dix à douze mille
-dollars et sa liberté en perspective avaient fait de lui l’esclave du
-gouverneur. J’ai su, plus tard, qu’il y avait aussi une femme, demeurée
-fidèle, et qui l’attendait. Le facteur féminin explique bien des actes
-de l’homme, et des plus vilains.
-
-Ce fut, en réalité, un véritable meurtre, accompli de propos délibéré,
-dont Hutchins se rendit, ce matin-là, coupable envers moi. Le pied sur
-mon dos, il tirait le lacet, toujours un peu plus, s’arrêtait, puis
-tirait encore. Il me semblait que ma charpente allait céder sous cette
-compression inusitée, que tous mes organes vitaux allaient s’anéantir.
-Je savais que je ne mourrais pas, oui, _je le savais_, et pourtant il me
-semblait que la mort était sur moi. La tête me tournait, mon sang
-battait à briser mes veines et mes artères, des ongles de mes orteils à
-la racine de mes cheveux.
-
---C’est assez serré, intervint, bien à contre-cœur, le capitaine Jamie.
-
---J’opine de même, déclara le docteur Jackson. Vous serreriez jusqu’à
-demain que le résultat sur lui serait le même. Ou il est tabou, ou il
-devrait être mort depuis longtemps.
-
-Le gouverneur Atherton se pencha vers moi. Après maints efforts, il
-réussit à insérer son index entre la toile et mon dos.
-
-Il fronça le sourcil, mit à son tour le pied sur mon corps et tira, de
-toutes ses forces, sur le lacet. Mais il ne put gagner quoi que ce soit
-en plus.
-
---Hutchins, dit-il, je tire mon chapeau devant vous! Vous vous y
-connaissez supérieurement. Et maintenant retournez-le, afin que nous
-puissions voir sa binette.
-
-On me roula sur le dos.
-
-Je fixai des yeux le cercle des mes tortionnaires. Ce que je sais bien,
-c’est que si l’on m’avait lacé comme je l’étais, la première fois où je
-fus mis en camisole, j’en serais mort en dix minutes. Mais j’étais
-entraîné. J’avais derrière moi des milliers d’heures de ce supplice.
-Puis j’avais foi dans le système Morrell.
-
-Goguenard, le gouverneur Atherton persifla:
-
---Ris donc, maintenant, damné que tu es! Allons ris un peu! Et commence
-par sourire, si tu le peux...
-
-Mes poumons écrasés haletaient vers un peu d’air. Mon cœur menaçait
-d’éclater. Mon cerveau vacillait. Et pourtant un sourire à l’adresse du
-gouverneur Atherton se dessina sur mes lèvres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-A TRAVERS LES ÉTOILES
-
-
-La porte claqua, me laissant seul, sur le dos, dans la demi-obscurité de
-ma cellule.
-
-Grâce aux nombreux artifices auxquels je m’étais éduqué dans mes séances
-de camisole, je réussis, en me tordant sur place, à avancer, pouce par
-pouce, jusqu’à ce que le bord de la semelle de mon soulier droit touchât
-un des murs de la cellule. J’en éprouvai une indicible allégresse. Je
-n’étais déjà plus tout à fait seul. Je pouvais causer avec Morrell et
-Oppenheimer.
-
-Mais le gouverneur avait sans doute donné aux gardiens des ordres
-sévères. Car, bien que j’appelasse Morrell avec l’intention de lui
-annoncer que j’allais tenter la fameuse expérience, je n’obtins de lui
-aucune réponse. On l’empêcha de me parler. Je ne reçus, quant à moi, que
-des injures des gardiens. J’étais dans ma camisole pour dix jours, au
-delà de toute menace et de tout châtiment.
-
-La sérénité de mon esprit, je m’en souviens, était complète à cette
-heure. Elle planait sur les souffrances, passivement supportées, de mon
-corps. Et cette sérénité n’allait pas sans une exaltation vers le rêve,
-qui était à son paroxysme. Je me sentais en excellente forme pour
-risquer la grande épreuve.
-
-Je commençai à concentrer vers elle toutes mes pensées. En dépit des
-picotements que, par suite de l’arrêt normal de la circulation, je
-sentais dans tout mon corps, et de l’engourdissement qui en résultait,
-je dirigeai ma volonté vers l’orteil de mon pied droit. Je voulus qu’il
-mourût, qu’il mourût non de lui-même, mais par la seule volonté de moi
-qui lui commandais. Ce qui était complètement différent. Et il mourut.
-
-Ce point acquis, le reste, comme me l’avait dit Morrell, fut aisé.
-L’opération fut lente, je le reconnais. Mais, doigt après doigt, les dix
-doigts de mes deux pieds cessèrent d’être. Puis, membre par membre,
-jointure par jointure, la mort progressive continua.
-
-Elle monta d’abord des doigts jusqu’au cou-de-pied, puis jusqu’aux
-jambes et aux genoux. Telle était la fixité de ma pensée, et sa parfaite
-exaltation, que je ne connus même pas la joie de mon succès. Une seule
-préoccupation me tenait. J’ordonnais à mon corps de mourir, et il
-obéissait. Je m’adonnais à ma tâche avec tout le soin que met un maçon à
-empiler ses briques. Et cette tâche, qui m’absorbait tout entier, me
-paraissait aussi naturelle que peut sembler la sienne audit maçon.
-
-Au bout d’une heure, la mort ascendante avait atteint mes hanches, et je
-continuais à vouloir qu’elle montât encore.
-
-Lorsqu’elle atteignit le niveau du cœur, mon être conscient commença à
-s’obscurcir et fut pris de vertiges. Craignant qu’il ne s’égarât
-complètement, je tournai ma volonté vers mon cerveau, qui s’éclaircit de
-nouveau. Puis je recommençai à ordonner de mourir à mes épaules, à mes
-bras, à mes mains et aux doigts de mes mains. Ce dernier stage
-s’accomplit très rapidement.
-
-Il n’y avait plus alors de vivant, dans mon corps, que ma tête et une
-petite partie de ma poitrine. Le fracas de mon cœur s’était éteint et
-les coups de marteau qu’il frappait avaient cessé. Il battait faible,
-mais régulier. Si j’avais, en un tel moment, souhaité quelque bonheur,
-je l’eusse découvert dans l’arrêt de mes sensations physiques.
-
-Je me trouvais, moralement, dans un état assez semblable à celui qui est
-à cheval sur les frontières de la veille et du sommeil. Il me paraissait
-également que mon cerveau se dilatait de façon prodigieuse dans ma boîte
-cranienne, qui, elle, ne s’élargissait pas. J’avais par moments, dans
-les yeux, des éclats de clarté, pareils à des éclairs.
-
-Cette dilatation de mon cerveau me rendait fort perplexe. Sa périphérie
-me semblait non seulement dépasser le réceptacle de mon crâne, mais
-continuer à s’étendre.
-
-Simultanément, se déployaient autour de moi le temps et l’espace.
-J’avais les yeux fermés, et cependant j’avais conscience que les murs de
-ma cellule s’étaient reculés, au point qu’elle formait maintenant une
-vaste salle. Je songeai, durant une seconde, que si les murs de la
-prison avaient fait de même, ils devaient déborder bien au delà de San
-Quentin et se prolonger, d’un côté, jusqu’à l’Océan Pacifique, de
-l’autre, jusqu’aux Montagnes Rocheuses.
-
-Je songeai aussi, et cela m’amusa, que si la matière pouvait pénétrer la
-matière, les murs de la cellule pouvaient aussi bien pénétrer ceux de la
-prison, passer au travers, et que je me trouverais ainsi,
-automatiquement, en liberté.
-
-L’extension du temps n’était pas moins remarquable. Mon cœur ne battait
-qu’à intervalles éloignés. La fantaisie me prit, de compter les secondes
-entre chacun de ses battements. Je le fis avec sûreté et précision tout
-d’abord, et relevai, entre chacun d’eux, jusqu’à cent secondes. Puis il
-me parut que ces intervalles s’allongeaient démesurément, si bien que je
-me fatiguai de ce calcul.
-
-Dans ce demi-rêve où j’étais, un problème imprévu vint soudain se poser
-devant moi. Morrell m’avait bien dit qu’il avait gagné la liberté de
-l’esprit en tuant son corps. Or mon corps était mort presque
-entièrement, et j’avais la certitude qu’une dernière concentration de ma
-volonté sur les parties encore vivantes achèverait de le faire mourir.
-Mais, tel était le problème dont Ed. Morrell ne m’avait plus averti:
-après en avoir fini avec mon torse, me fallait-il pousser l’opération
-jusqu’à ma tête? Si oui, le divorce ne serait-il pas complet et
-inéluctable à jamais, entre Darrell Standing et sa dépouille matérielle?
-
-Je commençai par la dernière portion de ma poitrine et par le cœur. La
-contrainte de ma volonté eut aussitôt sa récompense. Le cœur cessa de
-battre. Ou du moins je ne le sentis plus battre.
-
-Je ne fus plus qu’un pur esprit, une âme, une conscience morale. Appelez
-comme vous voudrez cette chose sans nom, ayant son siège dans un cerveau
-nébuleux, qui occupait toujours le centre de mon crâne, mais qui
-continuait à s’élargir et à s’étendre au delà.
-
-Ce fut alors qu’un instant arriva où, avec des éclairs de lumière dans
-les yeux, je me détachai de la terre et partis. D’un seul bond, je me
-trouvai avoir escaladé le toit de la prison, le ciel de Californie, et
-je fus parmi les étoiles.
-
-Je dis bien, les étoiles. Je marchais parmi elles. J’étais un
-adolescent, vêtu d’une robe ténue, aux tons frais et délicats, qui
-brillait doucement à la froide clarté des étoiles. Cette robe était, à
-la fois, une réminiscence de celles qu’en mon enfance j’avais vues aux
-écuyères de cirque, et de la conception que l’on m’avait inculquée du
-costume des anges.
-
-Ainsi vêtu, je foulais l’espace interstellaire, électrisé par l’idée que
-j’étais parti pour une immense aventure qui, finalement, me découvrirait
-tous les aspects du Cosmos céleste et éclaircirait pour moi le mystère
-suprême de l’univers. Dans ma main je tenais une longue baguette de
-cristal, et j’avais la claire notion intérieure que j’en devais toucher
-chaque étoile lorsque je passais devant elle. Et non moins nette était
-en moi la certitude que, si je manquais d’en toucher une seule, je
-serais précipité soudain dans l’abîme insondable des châtiments
-terribles et des peines éternelles.
-
-Longtemps, je marchai ainsi parmi les étoiles. Quand je dis longtemps,
-vous ne devez pas perdre de vue l’énorme extension que subissait le
-temps dans mon cerveau. Il me sembla que, durant des siècles, j’errais
-dans l’espace, l’œil alerté et ma baguette en main, dont je frappais,
-sans en manquer un, tous les astres que je rencontrais sur ma route.
-
-La voie céleste devenait de plus en plus resplendissante. Et toujours
-plus je voyais s’approcher le but enivrant de l’infini savoir. Ma
-personnalité propre ne s’était pas oblitérée.
-
-Je n’ignorais pas que c’était moi, Darrell Standing, qui cheminais parmi
-les étoiles, une baguette de cristal dans la main. Et je me rendais
-compte aussi que je vivais en plein irréel, que le rêve où je marchais
-n’était qu’une orgie risible de mon imagination, semblable aux
-extravagances que certaines drogues procurent à ceux des hommes qui en
-usent.
-
-Soudain, tandis que tout allait bien et joyeusement pour moi,
-l’extrémité de ma baguette faillit à toucher une étoile. Je compris
-aussitôt qu’une catastrophe était proche. J’entendis retentir un coup,
-impérieux comme celui du sabot de fer du Destin, et dont l’écho se
-répercuta dans tout l’univers stellaire. Et c’était moi que visait ce
-coup.
-
-Alors tout le système astral fit explosion et, vacillant sur sa base,
-tomba en flammes. Je sentis une souffrance atroce qui me déchirait.
-L’instant d’après, je n’étais plus que Darrell Standing, le condamné à
-vie, gisant sur le sol de sa cellule, dans sa camisole de force.
-
-Un second coup, celui-là frappé par Ed. Morrell, dans la cellule nº 5,
-et qui amorçait à mon intention quelque message de sa part, me donna
-sans tarder l’explication de ce désastre.
-
-Plus tard, je demandai à Morrell quelques renseignements
-supplémentaires. C’est ainsi que j’appris qu’il avait, une première
-fois, profitant d’un moment où le gardien se trouvait à l’extrémité du
-corridor, rapidement tapoté ces mots:
-
---Standing es-tu là?
-
-Et maintenant, attention, lecteur! A ce moment, je partais justement
-pour mon excursion stellaire, vêtu de ma robe ténue, et, baguette en
-main, je courais après le mystère suprême de la Vie. Je ne répondis pas.
-
-Morrell, une minute après, ne recevant pas de réponse, réitéra sa
-question. Ce fut l’horrible rappel à la terre, le coup de sabot du
-Destin, la torture atroce et déchirante, et le retour à ma cellule, à
-San Quentin. Une minute, pas plus, s’était écoulée entre la première
-question d’Ed. Morrell et la seconde. Et moi, j’avais eu l’impression
-d’errer pendant des siècles, à travers les étoiles!
-
-Ce que je te conte ici, lecteur, doit te paraître, j’en suis certain, un
-«farrago» singulièrement incohérent, et je te l’accorde[10]. Et pourtant
-je ne dis rien qui, pour moi, n’ait été réel, aussi réel que le serpent
-que voit siffler vers lui l’homme en proie au _delirium tremens_.
-
- [10] Un «farrago»: amas de différentes espèces de grains. Au figuré:
- mélange confus de choses disparates.
-
-Toujours est-il que j’étais devenu incapable de reprendre ma course à
-travers le ciel. Le tapotement des jointures d’Ed. Morrell me clouait
-derechef au monde d’effroi que j’avais fui.
-
-Je tentai de lui répondre, de lui demander qu’il cessât. Mais je m’étais
-à ce point éliminé de mon corps que celui-ci ne m’obéissait plus. Mon
-corps gisait mort, sur les dalles de ma cellule, et je n’en occupais
-plus que le crâne. En vain je commandai à mon pied de frapper mon
-message. Il s’y refusa. Ma raison me disait que j’avais un pied. Et
-pourtant, en fait, je n’avais plus de pied.
-
-Lorsque Morrell eut achevé d’épeler ses questions, voyant que je n’y
-répondais point, il y renonça.
-
-Et je repartis hors de ma prison.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LA CARAVANE VERS L’OUEST
-
-
-La première sensation que j’éprouvai fut celle d’un flot de poussière.
-La poussière emplissait mes narines, âcre et sèche. Elle couvrait mes
-lèvres, mon visage et mes mains, et j’en avais la constatation la plus
-nette à l’extrémité de mes doigts, d’où je la faisais tomber à l’aide de
-mon pouce.
-
-Je me rendis compte ensuite d’un mouvement incessant qui avait lieu
-autour de moi. Tout oscillait, en larges embardées. Il y avait des chocs
-et des cahots et, sans que j’en fusse étonné, j’entendais grincer des
-essieux, des roues gémir dans le sable ou rouler avec fracas sur des
-cailloux. En même temps, me parvenaient des voix fatiguées, d’hommes
-jurant et pestant après des bêtes fourbues, au pas lent et lourd.
-
-J’ouvris les yeux, que j’avais fermés pour me protéger de l’inflammation
-causée par la poussière; mais l’irritation y revint aussitôt. Les
-couvertures grossières sur lesquelles j’étais couché étaient recouvertes
-d’une couche épaisse de cette poussière. Celle-ci se tamisait à travers
-l’étoffe et les trous de la toile qui formait au-dessus de ma tête un
-toit cintré, mobile et balancé, et des myriades d’atomes lumineux
-descendaient vers moi, en dansant, à travers l’atmosphère, dans les
-rayons du soleil.
-
-J’étais un enfant, un garçon de huit à neuf ans, et j’étais harassé,
-comme la femme au visage poussiéreux et livide, assise à côté de moi, et
-qui consolait de son mieux un bébé en larmes, qu’elle tenait dans ses
-bras.
-
-Cette femme était ma mère. L’homme dont j’apercevais les épaules, sur le
-siège du chariot qu’il conduisait, à l’extrémité du long tunnel de
-toile, était mon père.
-
-Je me mis à ramper parmi les ballots dont était chargé le chariot, et ma
-mère me dit, d’une voix dolente et lasse:
-
---Ne peux-tu, Jesse, te tenir un peu tranquille?
-
-Jesse était mon nom. J’entendis ma mère qui appelait «John» mon père.
-J’ignorais mon nom de famille, ne l’ayant pas entendu prononcer. Tout ce
-que je savais, c’est que les autres hommes qui faisaient partie de notre
-caravane d’émigrants appelaient mon père «capitaine». Il était le chef
-et ses ordres étaient suivis par tous.
-
-Tout en rampant, j’atteignis l’extrémité du tunnel et réussis à aller
-m’asseoir sur le siège, près de mon père.
-
-L’air, imprégné de la poussière que faisaient lever les chariots et les
-sabots des animaux qui les tiraient, était suffocant. On eût dit une
-brume opaque, un brouillard blafard où le soleil, sur son déclin,
-luisait rouge, comme une boule sanglante.
-
-Tout était uniformément sinistre: le soleil rouge; la lumière ambiante;
-le visage contracté de mon père; l’agitation désespérée du bébé dans les
-bras de ma mère, qui ne parvenait pas à le calmer; les six chevaux,
-attelés au chariot, que mon père n’arrêtait pas de fouailler et qui,
-sous la croûte de poussière qui les couvrait, n’avaient plus aucune
-couleur.
-
-Sinistre était le paysage, dont la désolation infinie était une douleur
-pour les yeux. A droite et à gauche, s’étendaient des collines basses.
-Çà et là, sur leurs pentes, poussaient seules de rares touffes de
-broussailles, rabougries et grillées par le soleil. Toute la surface de
-ces collines était aride et désertique et, comme le chemin que nous
-suivions à leur base, faite de sable et de cailloux, et parsemée de
-rochers.
-
-Partout l’eau était absente et tout signe d’eau faisait défaut. Seuls,
-quelques ravins, dont les rochers étaient plus dénudés, racontaient les
-anciennes pluies torrentielles qui les avaient lavés.
-
-Notre chariot était l’unique qui fût attelé de chevaux. Les autres, qui
-formaient une longue file, pareille à un grand serpent, et que je
-découvrais dans son entier lorsque le chemin décrivait quelque courbe,
-étaient tirés par des bœufs. Il fallait trois ou quatre couples de ces
-animaux pour mouvoir, avec peine et lenteur, chaque chariot.
-
-J’avais compté, dans une courbe, le nombre de ceux qui précédaient ou
-suivaient le nôtre. Il y en avait quarante, au total, le nôtre compris.
-Je recommençais mon décompte, à chaque courbe nouvelle, distraction
-d’enfant pour parer à son ennui et, au moment même où nous sommes, je
-revoyais les quarante gros véhicules couverts de toile, lourds et
-massifs, grossièrement façonnés, qui tanguaient et roulaient, grinçant
-et cahotant, sur le sable et les pierres, parmi les buissons de sauge,
-l’herbe rare et fanée, et les rochers.
-
-A droite et à gauche de la caravane, qu’ils encadraient, allaient à
-cheval douze à quinze jeunes gens. En travers de leurs selles étaient
-posés leurs rifles à longs canons. Chaque fois que l’un d’eux
-s’approchait de notre chariot, je pouvais voir distinctement ses traits
-tirés et inquiets, pareils à ceux de mon père qui, comme eux, avait un
-long rifle à portée de sa main.
-
-Ces cavaliers tenaient un aiguillon, dont ils se servaient pour piquer
-les bœufs attelés qui renâclaient. Une vingtaine, ou plus, de ces
-animaux squelettiques et boitant, la tête écorchée par le joug, avaient
-été détachés. Ils s’arrêtaient, de temps à autre, pour tondre quelque
-touffe d’herbe sèche, et les cavaliers les poussaient également de leurs
-aiguillons. Parfois, l’un des bœufs s’arrêtait pour meugler, et ce
-meuglement était non moins sinistre que le reste du décor.
-
-Loin, très loin derrière moi, je me souvenais avoir vécu, petit gamin,
-dans un pays plus souriant, au bord d’une rivière, aux berges plantées
-d’arbres. Et, tandis que se cahotait le chariot sur la route
-interminable et poudreuse, tandis que je me balançais sur le siège, à
-côté de mon père, mon esprit retournait en arrière vers cette eau
-délectable qui coulait sous les arbres verts. Mais tout cela était loin,
-très loin, et il semblait que depuis très longtemps déjà je vivais dans
-le chariot.
-
-Dominant toutes ces impressions, pesait sur moi, comme sur tous mes
-compagnons, celle d’aller à la dérive, aveuglément poussé par le Destin.
-Nous paraissions tous suivre quelque funéraille. Pas un rire ne
-s’élevait. Pas une intonation joyeuse ne venait frapper mon oreille. La
-paix et la tranquillité de l’esprit ne marchaient pas avec nous. Toutes
-les faces reflétaient tristesse et désespérance.
-
-Pendant que nous cheminions au rouge soleil couchant, dans la poussière
-terne, vainement mes yeux d’enfant fouillaient ceux de mon père, afin
-d’y découvrir le moindre message de joie. Ses traits poussiéreux étaient
-bourrus et renfrognés, et ne reflétaient qu’anxiété, une immense et
-insondable anxiété.
-
-Un frisson, soudain, parut courir tout le long de la caravane.
-
-Mon père leva la tête. Moi aussi. Nos chevaux en firent autant, dressant
-leurs têtes lasses et courbées. Ils humèrent l’air de leurs naseaux, en
-longs reniflements, et se prirent à tirer avec ardeur. Les bœufs
-dételés, qui allaient en traînant la patte, partirent au triple galop.
-Les pauvres bêtes en devenaient presque risibles, dans leur maladresse
-hâtive et dans leur faiblesse. Elles galopaient comme elles pouvaient,
-squelettes drapés dans une peau galeuse, et elles firent si bien
-qu’elles dépassèrent bientôt le reste de la caravane. Mais cet accès ne
-dura pas longtemps. Elles ne purent soutenir leur course et se remirent
-à tirer la patte, bien péniblement, avec impatience pourtant, sans plus
-se détourner de leur route vers les touffes d’herbes sèches, ni s’y
-arrêter.
-
---Que se passe-t-il? interrogea ma mère, de l’intérieur du chariot.
-
---L’eau est proche, répondit mon père. Nous devons arriver à Nephi.
-
---Dieu soit loué! Peut-être, là, nous vendra-t-on un peu de nourriture.
-
-C’était bien Nephi. Nous y fîmes notre entrée dans la même poussière,
-rouge comme du sang, sous le soleil rouge, et dans les grincements et
-crissements, dans les heurts et cahots de nos grands chariots.
-
-Une douzaine d’habitations, simples cabanes éparpillées çà et là,
-formaient cette localité. Le paysage était pareil à celui que nous
-venions de traverser. Aucun arbre. Rien que des pousses rabougries dans
-un désert de sable et de cailloux. Mais on y trouvait, par places,
-quelques champs cultivés, en partie clôturés de haies.
-
-On ne voyait pas d’eau. Rien ne coulait dans le lit desséché de la
-rivière.
-
-Ce lit, pourtant, montrait quelques traces d’humidité. Un peu d’eau y
-filtrait par endroits, dans des trous que l’on y avait creusés, et où
-les bœufs dételés et les chevaux de selle piétinaient avec délices, y
-enfonçant leur museau et leur tête, jusqu’aux yeux. De petits saules
-poussaient, maigriots, près de ces trous d’eau.
-
-L’inquiétude avait, du fond du chariot, amené ma mère jusqu’à nous. Elle
-regardait par-dessus nos épaules. Mon père lui montra du doigt un grand
-bâtiment, proche de la rivière, et lui dit:
-
---Ceci doit être le moulin de Bill Black.
-
-A ce moment, un des nôtres, qui s’était avancé à la découverte, revint
-vers nous sur son cheval. C’était un vieillard avec une chemise en peau
-de daim et une longue chevelure nattée, brûlée par le soleil.
-
-Il parla à mon père, qui donna le signal de la halte, et les chariots de
-tête commencèrent à se déployer en cercle. Le terrain plat était
-propice, et les quarante chariots, qui avaient l’habitude de cette
-manœuvre, l’effectuèrent sans la moindre anicroche. Lorsqu’ils
-s’arrêtèrent, ils formaient un cercle complet.
-
-Alors tout devint, en apparence du moins, confusion et tumulte. Des
-chariots, une nuée d’enfants se précipita à terre et, après eux,
-émergèrent les femmes qui, toutes, avaient, comme ma mère, le visage
-poussiéreux et las. Les enfants devaient être une cinquantaine, ou plus,
-les femmes une quarantaine, et elles se mirent à vaquer aussitôt aux
-soins du souper.
-
-Une partie des hommes coupaient, à coups de hache, des broussailles de
-sauge que, nous autres enfants, nous portions aux feux qui s’allumaient.
-D’autres enlevaient leurs jougs aux bœufs, qui se sauvaient aussitôt
-vers les trous d’eau. Après quoi, tous les hommes réunis, partagés en
-plusieurs groupes, poussèrent les chariots, afin qu’ils formassent une
-rangée parfaite.
-
-L’avant de tous les véhicules était tourné vers l’intérieur du cercle,
-et chacun d’eux était en solide et étroit contact avec son voisin de
-droite et de gauche. Les freins puissants furent solidement bloqués et,
-par surcroît de précaution, toutes les roues furent reliées entre elles
-avec des chaînes.
-
-Ce manège n’était pas nouveau pour nous autres enfants. Nous savions
-qu’il se répétait chaque fois que l’on se trouvait en pays hostile. Un
-seul chariot, laissé à son rang, en dehors du cercle, ménageait au
-corral une porte d’entrée et de sortie. Le soir, comme nous l’avions vu
-faire souvent, avant que le camp ne s’endormît, les bêtes étaient
-ramenées à l’intérieur du cercle, et le chariot qui servait de porte
-était remis en place, puis enchaîné aux autres.
-
-Tandis que le camp se montait, mon père, accompagné de plusieurs autres
-hommes, dont le vieillard aux longs cheveux nattés, se dirigeait à pied
-vers le moulin. Il me souvient que toute la caravane, ceux des hommes
-qui demeuraient, les femmes et même les enfants, interrompirent leurs
-occupations pour les regarder partir. Tous sentaient que la mission dont
-étaient chargés ces ambassadeurs était grave.
-
-Pendant leur absence, des étrangers survinrent, qui étaient des
-habitants du désert de Nephi et qui, ayant pénétré à l’intérieur du
-camp, commencèrent à y circuler d’un air hautain.
-
-Ces visiteurs étaient des blancs comme nous. Mais leur visage austère
-était sombre et dur, et ils paraissaient irrités contre nous. De
-l’hostilité flottait dans l’air et ils prononcèrent des paroles
-mauvaises, calculées visiblement pour irriter la colère de nos jeunes
-gens et de nos hommes. Mais un avertissement d’être prudent sortit de la
-bouche des femmes, et la consigne passa rapidement que pas un mot ne
-devait s’échanger.
-
-Un des étrangers s’avança vers notre feu, devant lequel ma mère était en
-train de cuisiner. Je venais d’arriver avec une brassée de sauge. Je
-demeurai immobile, écoutant ce qui allait se dire et regardant fixement
-l’intrus, que je haïssais, parce qu’il était dans l’air de haïr, parce
-que je savais qu’il n’en était pas un parmi nous qui n’eût en haine ces
-hommes à la peau blanche comme la nôtre, qui étaient cause que nous
-avions dû établir en rond notre camp.
-
-L’étranger venu à notre feu avait les yeux bleus, d’un bleu dur et
-froid, et perçants. Ses cheveux étaient couleur de sable, sa figure
-rasée jusqu’au menton. Au-dessous du menton, couvrant le cou et
-remontant en collier jusqu’aux oreilles, était plantée drue une frange
-de barbe, striée de gris.
-
-Ma mère ne le salua pas. Il ne la salua pas davantage. Il se contentait
-de rester là et de la dévisager. Puis il s’éclaircit la gorge et dit,
-d’une voix railleuse:
-
---En cet instant, j’en jurerais, vous voudriez bien vous trouver revenus
-aux bords du Missouri!
-
-Je vis ma mère qui se mordait les lèvres, pour se dominer.
-
---Nous sommes, répondit-elle, de l’Arkansas[11].
-
- [11] Le Missouri et l’Arkansas sont deux affluents du Mississipi, un
- des plus grands fleuves des États-Unis et qui, coulant du nord au
- sud, va se jeter dans le golfe du Mexique. Ils ont donné chacun leur
- nom à deux États, séparés tous deux, par les Montagnes Rocheuses, de
- l’État d’Utah et du Lac Salé, où se rencontrent les principales
- colonies de Mormons. Au delà, vers le Pacifique, se trouve la
- Californie, but des émigrants en question, comme nous le verrons
- tout à l’heure.
-
-Il reprit:
-
---Si vous avez répudié le pays qui vous a vus naître, c’est apparemment
-que vous avez eu pour le faire de bonnes raisons, vous qui avez chassé
-des rives du Missouri le peuple élu du Seigneur?
-
-Ma mère ne répondit pas.
-
-Après avoir attendu pendant un instant sa réponse, il continua:
-
---De bonnes raisons, oui, certes, puisque maintenant vous venez gémir et
-mendier du pain près de ceux que vous avez persécutés.
-
-Tout enfant que j’étais, je connaissais déjà la colère, le courroux
-atavique et rouge, toujours irrésistible et indomptable, que j’étais
-incapable de contenir. Ce fut moi qui répondis en criant, d’une voix
-sifflante:
-
---Vous mentez! Nous ne sommes pas du Missouri et nous ne gémissons pas.
-Non, nous ne sommes pas des mendiants! Nous avons de quoi payer.
-
---Tais-toi, Jesse! intervint ma mère, en posant vivement, et bien à
-contre-cœur, sa main sur ma bouche.
-
-Puis, se tournant vers l’étranger:
-
---Éloignez-vous, dit-elle, et laissez cet enfant tranquille!
-
-Trop promptement cette fois pour que ma mère pût m’en empêcher, m’étant
-dégagé de sa main qui me bâillonnait, je m’éloignai d’elle, en
-cabriolant autour du feu, et je m’exclamai, tout en sanglotant:
-
---Je vous enverrai du plomb plein le corps, à coups de fusil, damné
-Mormon!
-
-L’étranger ne parut pas le moins du monde démonté par ma colère et mes
-cris. Alors que je ne le quittais pas des yeux, prêt à une attaque
-violente et terrible de sa part, il m’examinait, silencieux, avec la
-plus profonde gravité.
-
-Il se décida enfin à parler, sur un ton solennel et en hochant la tête,
-comme un juge dans un tribunal:
-
---Tels pères, tels fils! Les générations nouvelles ne valent pas mieux
-que les anciennes. Toute la race est dégénérée et damnée! Il n’y a pas
-pour elle de rédemption possible, pas d’expiation suffisante. Le sang
-même du Christ serait impuissant à laver ses iniquités.
-
-Quant à moi, je ne sus que crier dans mes sanglots:
-
---Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon! Damné Mormon!
-
-Et je continuai à maudire l’intrus, en sautant autour du feu, devant la
-main menaçante de ma mère, jusqu’à ce qu’il se fût éloigné à grands pas.
-
-Lorsque mon père revint avec ceux qui l’avaient accompagné, le travail
-du camp avait pris fin. Tout le monde se pressa, anxieux, autour de lui.
-
-Il hocha la tête, d’un air qui ne présageait rien de bon.
-
---Ils ne veulent rien vendre? interrogea une femme.
-
-Il secoua la tête à nouveau et ne répondit pas.
-
-Un des hommes éleva la voix. Il était âgé de trente ans. C’était un
-géant, aux favoris blonds et aux yeux bleus, et il s’était frayé un
-chemin au milieu de la foule.
-
---Ils affirment, déclara-t-il, avoir de la farine et des provisions de
-bouche pour trois ans. Jusqu’ici ils avaient toujours vendu aux
-émigrants. Et maintenant ils refusent. Non pas à nous personnellement,
-mais d’une façon générale. Ils ont, paraît-il, des démêlés avec le
-gouvernement, et c’est leur façon de traduire leur mécontentement. Nous
-payons les pots cassés. Ce n’est pas juste, capitaine! Non, ce n’est pas
-juste, car nous avons des femmes et des enfants à nourrir. La Californie
-est encore loin! Nous n’y serons pas avant plusieurs mois, car voici
-l’hiver qui approche. Et il n’y a plus que du désert devant nous.
-Comment l’affronter, si nous n’avons pas de vivres?
-
-Il s’interrompit un moment, puis reprit, en s’adressant à la foule:
-
---Vous ne savez pas, j’imagine, ce qu’est le désert? Le pays où nous
-sommes n’est pas le désert. C’est moi qui vous le dis, c’est ici le
-paradis, et tout ce qu’il y a de mieux en pâturages, en miel et en lait,
-en comparaison de ce qu’il nous faut affronter!
-
-Il se retourna vers mon père.
-
---Capitaine, je le répète, il nous faut à toute force obtenir de la
-farine. S’ils ne veulent pas nous en vendre, alors nous n’avons qu’à
-nous lever tous et à aller la prendre!
-
-Bien des hommes et bien des femmes poussèrent des cris d’approbation.
-Mon père étendit sa main au-dessus d’eux et les fit taire.
-
---Je suis, dit-il, entièrement d’accord avec vous, Hamilton...
-
-Les cris reprirent de plus belle et lui coupèrent la parole. Il étendit
-sa main à nouveau.
-
---... Sauf sur un point! continua-t-il. Un point qui a son importance...
-Brigham Young a déclaré par tout le pays la loi martiale. Et Brigham
-Young dispose d’une armée. Nous pouvons, certes, effacer Nephi de la
-surface du monde, en moins de temps que n’en prend un agneau pour remuer
-la queue, et nous emparer de toutes les provisions que nous sommes
-capables d’emporter! Mais nous n’irons pas loin avec notre butin. Les
-Saints de Brigham et leur chef s’abattront sur nous et, avant que
-l’agneau n’ait une seconde fois remué sa queue, nous serons, à notre
-tour, anéantis. Vous savez cela, Hamilton, aussi bien que moi. Tout le
-monde le sait ici.
-
-Chacun, en effet, était de son avis. Il n’apprenait rien à personne. Ses
-compagnons, dans le trouble de la situation présente et dans le
-désespoir de leur détresse, l’avaient seulement oublié.
-
-Mon père reprit:
-
---Nul plus promptement que moi ne combattra pour ce qui est sage et
-juste. Ce n’est pas le cas actuellement. Nous ne pouvons pas nous offrir
-le luxe d’une inutile bataille. Nous n’avons pas pour nous une seule
-chance. Notre devoir est de songer, camarades, à ne pas exposer à un
-péril inutile nos femmes et nos enfants. Nous devons demeurer calmes à
-tout prix et supporter sans rien dire toutes les vilenies accumulées
-contre nous.
-
---Mais qu’allons-nous devenir, en ce cas, avec le désert qui est proche?
-cria une femme qui donnait le sein à un bébé.
-
---Il y a plusieurs autres colonies de blancs avant le désert, répondit
-mon père. Fillmore est à soixante milles vers le sud. Puis vient Corn
-Cruk et encore, à quarante milles au delà, Beaver. Puis, enfin, Parowan.
-Alors vingt milles seulement nous sépareront de Cedar City. Plus nous
-nous éloignerons du Lac Salé, et plus nous aurons chance qu’on nous
-vende des vivres.
-
-La femme insista.
-
---Et si l’on refuse partout!
-
---Alors nous serons quittes des Mormons. Cedar City est leur dernier
-établissement. Nous n’avons qu’une seule chose à faire, poursuivre notre
-route et remercier notre bonne étoile quand nous ne les verrons plus. A
-deux jours d’ici se trouvent de bons pâturages et de l’eau. Cette région
-s’appelle les Prairies-des-Montagnes. C’est un territoire qui
-n’appartient à personne, où personne ne vit. C’est là que nous devons
-nous diriger tout d’abord. Là nous ferons se reposer et se rassasier nos
-animaux, avant d’attaquer le désert. Peut-être trouverons-nous quelque
-gibier à tirer. Au pis aller, nous cheminerons ensuite, comme nous
-l’avons fait jusqu’ici, aussi longtemps qu’il nous sera possible. Puis,
-s’il le faut, nous abandonnerons nos chariots et, après avoir empaqueté
-sur nos bêtes tout ce qu’ils contiennent, nous effectuerons à pied les
-dernières étapes. Nous pourrons, en cours de route, si c’est nécessaire,
-manger nos animaux. Mieux vaut encore arriver en Californie sans une
-guenille sur nos dos que de laisser ici notre carcasse. Et c’est le sort
-qui nous attend si nous déchaînons une querelle.
-
-Mon père réitéra, à plusieurs reprises, ses exhortations à éviter toute
-violence en paroles et en actes, et le meeting improvisé se disloqua.
-
-Cette nuit-là, je fus plus long que de coutume à m’endormir. Ma rage
-contre le Mormon avait à ce point excité mon cerveau que celui-ci me
-tintait encore lorsque après une dernière ronde mon père rampa à son
-tour dans le chariot.
-
-Mes parents me croyaient endormi. Il n’en était rien et j’entendis ma
-mère qui demandait à mon père s’il croyait que les Mormons nous
-permettraient de quitter en paix leur territoire. Il lui répondit, tout
-en tirant ses bottes, qu’il avait pleine confiance et que certainement
-les Mormons nous laisseraient passer en paix si personne de la caravane
-ne leur cherchait noise.
-
-Il se retourna et, à la lueur d’une petite chandelle de suif, j’aperçus
-son visage dont l’expression démentait ses paroles rassurantes.
-
-C’est sous cette pénible impression que je m’endormis enfin, opprimé par
-la pensée du danger suspendu sur nos têtes, rêvant de Brigham Young qui,
-dans mon imagination d’enfant, prenait des proportions colossales et
-ressemblait à un vrai Diable, effroyable et méchant, avec des cornes,
-une queue et cætera.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LA GRANDE TRAHISON DES MORMONS
-
-
-Lorsque je me réveillai, j’étais dans mon cachot, en proie à la
-coutumière torture de la camisole de force. Autour de moi les quatre
-personnages habituels: le gouverneur Atherton, le capitaine Jamie, le
-docteur Jackson et Hutchins.
-
-Je grimaçai mon sourire volontaire et luttai de toutes mes forces pour
-ne point perdre le contrôle de moi-même, sous l’atroce douleur de la
-circulation vitale qui reprenait.
-
-Je bus l’eau qu’ils me tendaient, refusai le pain que l’on m’offrait et
-ne répondis pas aux questions qui m’étaient posées.
-
-J’avais refermé les yeux et m’efforçais de m’en retourner à Nephi, dans
-le cercle des chariots enchaînés. Mais, tant que furent présents mes
-visiteurs, et tant qu’ils parlèrent, je ne pus m’échapper de ma cellule.
-
-Malgré moi, je saisissais quelques bribes de leur conversation.
-
---Absolument comme hier, disait le docteur Jackson. Rien n’est changé
-d’une façon ou d’une autre.
-
---Alors il peut continuer à la supporter? demandait le gouverneur
-Atherton.
-
---Sans hésitation. Il passera les prochaines vingt-quatre heures aussi
-aisément que les dernières. Il a, je vous le dis, le cerveau brûlé,
-complètement brûlé. Si je ne savais pas que c’est impossible, je dirais
-qu’il a absorbé un stupéfiant.
-
-Le gouverneur riposta facétieusement:
-
---La drogue dont il use, je la connais! C’est sa seule volonté. Je
-parierais, s’il avait décrété de le vouloir, qu’il marcherait pieds nus,
-sur des pierres chauffées à blanc, comme font les prêtres canaques, dans
-les Mers du Sud.
-
---Il se paie notre tête, déclara, d’un jugement plus posé, le docteur
-Jackson.
-
---Mais il refuse cependant toute nourriture! protesta le capitaine
-Jamie.
-
-Le docteur Jackson haussa les épaules.
-
---Bah! Il pourrait, à son gré, jeûner pendant quarante jours, et cela
-sans qu’il éprouvât aucun mal.
-
-J’approuvai le docteur Jackson:
-
---Oui, pendant quarante jours et quarante nuits! Veuillez, je vous prie,
-resserrer encore un peu la camisole, et sortir ensuite tous d’ici.
-
-L’homme de confiance en chef tenta d’insinuer son doigt dans les lacets.
-
---Quand on tirerait dessus avec un treuil, on ne pourrait, affirma-t-il,
-obtenir un quart de pouce en sus.
-
---As-tu, Standing, quelque réclamation à formuler? demanda le gouverneur
-Atherton.
-
-Je répondis:
-
---Oui.
-
---Laquelle?
-
---Tout d’abord, je me plains que la camisole soit abominablement lâche.
-Hutchins est une vraie bourrique. Il pourrait gagner un pouce entier,
-s’il le voulait.
-
---De quoi te plains-tu encore?
-
---Que vous ayez tous été conçus par le Diable!
-
-Le capitaine Jamie et le docteur Jackson esquissèrent un ricanement.
-Puis Atherton ouvrit la marche, en grognant, et le quatuor se défila.
-
-Demeuré seul, j’eus hâte de rentrer dans le noir et de repartir pour
-Nephi. J’étais furieusement désireux de connaître quel dénouement
-attendait la fatale dérive de nos quarante chariots, à travers une terre
-hostile et désolée.
-
-Un mot encore avant de reprendre mon récit. Dans tous mes voyages à
-travers mes vies antérieures, je n’ai jamais pu en diriger aucun vers un
-but déterminé. Ces reviviscences se sont toujours produites hors de
-l’influence précise de ma volonté. Une vingtaine de fois, j’ai réincarné
-le petit Jesse. Il m’est arrivé, après coup, de reprendre son existence,
-alors qu’il était tout enfant dans l’Arkansas.
-
-Pour plus de clarté, en ce cas comme pour les autres, j’ai réuni en
-faisceau toutes les phases de ces successives résurrections du passé.
-
-Longtemps avant l’aurore, le camp de Nephi fut en grand remue-ménage. Le
-bétail avait été sorti de l’enceinte, pour être conduit à boire et à
-paître. Les hommes déchaînaient les roues et tiraient les chariots pour
-les dégager les uns des autres, afin que les bœufs de trait y fussent
-ensuite commodément attelés.
-
-Les femmes cuisaient quarante déjeuners, sur quarante feux. Les enfants,
-dans le froid de l’aube, se groupaient autour de la flamme, en faisant
-place, ici et là, aux hommes de la dernière relève de la garde de nuit,
-qui attendaient le café, les yeux lourds de sommeil.
-
-Les préparatifs du départ sont longs, pour une caravane aussi importante
-que l’était la nôtre. Aussi le soleil était-il levé depuis une heure
-déjà, et sa chaleur commençait-elle à devenir intense, lorsque nous
-roulâmes hors de Nephi et poursuivîmes notre chemin à travers le Désert
-sablonneux et pierreux.
-
-Pas un habitant du lieu ne nous regarda partir. Ils préférèrent tous
-demeurer enfermés chez eux. En sorte que notre départ en parut aussi
-sinistre que l’avait été notre arrivée, au déclin du jour précédent.
-
-A nouveau se succédèrent les heures interminables, sous le soleil de
-plomb et la poussière qui nous mordait les yeux, sur cette terre maudite
-aux rares broussailles de sauge. Nous ne rencontrâmes, de toute la
-journée, aucune habitation humaine, ni bétail, ni trace de culture, ni
-signe quelconque de vie. A la nuit tombante, nous fîmes halte comme la
-veille et formâmes notre cercle de chariots près d’un ruisseau tari, où
-nous recommençâmes à creuser dans le sable de nombreux trous, qui
-lentement s’emplirent du suintement de l’eau.
-
-Plusieurs fois se renouvelèrent de semblables étapes, suivies de
-pareilles haltes, où toujours les chariots enchaînés formaient le cercle
-pour la nuit. Ce voyage paraissait à mon esprit d’enfant fastidieux au
-delà de tout. Et toujours se poursuivait et se marquait davantage cette
-même impression, que le sort nous poussait, implacable et fatidique,
-suspendant sur nos têtes ses périls inconnus.
-
-Nous couvrions en moyenne quinze milles par jour. Je le savais parce que
-mon père avait dit qu’il y avait soixante milles jusqu’à Fillmore, la
-colonie prochaine de Mormons. Ce qui se traduisait par quatre jours de
-voyage.
-
-A Fillmore les habitants nous furent hostiles, comme ils l’avaient été
-partout depuis le Lac Salé. Ils se moquaient de nous, tandis que nous
-tentions de parlementer pour acheter des vivres. Ils nous insultaient
-copieusement, en nous traitant de «Missouriens».
-
-Lorsque nous fîmes notre entrée dans cette localité, nous remarquâmes,
-attachés devant la plus importante de la douzaine de maisons qui
-formaient la colonie, deux chevaux de selle, tout poussiéreux et striés
-de sueur, qui paraissaient fourbus.
-
-Le vieillard aux longs cheveux cuits par le soleil, à la chemise de peau
-de daim, qui semblait servir à mon père de lieutenant et de factotum, et
-qui, sur sa haridelle, marchait à côté de notre chariot, désigna, d’un
-coup sec de sa tête, les deux chevaux.
-
---Ils ne ménagent pas, capitaine, la viande de cheval... murmura-t-il à
-voix basse. Dans quel but crèvent-ils ainsi leurs bêtes? Oui, dans quel
-but, si ce n’est à notre intention?
-
-Mon père avait déjà remarqué l’état pitoyable des deux bêtes, qui
-n’avait pas échappé non plus à mes yeux d’enfant. Je vis un sombre
-éclair passer dans le regard de mon père, ses lèvres se pincer, et sa
-face poussiéreuse crisper ses lignes, pendant un instant. Comme deux et
-deux font quatre, je savais dès lors que les deux chevaux fourbus
-étaient, dans notre situation déjà angoissante, une nouvelle note
-sinistre.
-
---Je crois, en effet, Laban, se contenta-t-il de dire, qu’ils nous
-surveillent.
-
-Mon père, accompagné de Laban et de plusieurs autres membres de notre
-caravane, se rendit ensuite au Moulin de Fillmore, afin de tenter, comme
-à Nephi, d’acheter de la farine. Désobéissant à ma mère et curieux
-d’observer de près nos ennemis, je les suivis sans être aperçu.
-
-Quatre ou cinq hommes se tenaient en groupe auprès du meunier, pendant
-l’entrevue. L’un de ces hommes, que nous devions, pour notre malheur,
-retrouver par la suite, était grand, large d’épaules, et pouvait aller
-vers la soixantaine. Il donnait une impression de vigueur, de force
-physique et morale, peu commune.
-
-Contrairement aux gens que nous avions l’habitude de rencontrer dans
-cette région, il avait le visage entièrement rasé. Mais il ne s’était
-pas fait la barbe depuis plusieurs jours et les poils, qui en pointaient
-drus, étaient gris.
-
-Sa bouche était largement fendue et il serrait ses lèvres l’une contre
-l’autre, comme les gens qui ont perdu leurs dents de devant. Il avait un
-gros nez, épais et massif. L’ensemble de sa figure était large et carré,
-avec les os des joues très saillants et des bajoues qui pendaient
-lourdement, à droite et à gauche de la bouche. Dominant le tout, le
-front était intelligent et vaste, et les yeux, plutôt petits, assez
-écartés, l’un de l’autre, étaient du bleu le plus pur que j’eusse encore
-vu.
-
-L’entretien fut, une fois de plus, négatif et nous nous en retournâmes
-au camp les mains vides. Chemin faisant, Laban dit à mon père:
-
---Avez-vous vu cet homme à la face glabre?
-
-Mon père acquiesça de la tête.
-
---Eh bien, reprit Laban, c’est Lee. Je l’avais déjà rencontré au Lac
-Salé. C’est un fieffé coquin. Il possède dix-neuf femmes et cinquante
-enfants, dit-on partout. Il est fanatique de sa religion. Pour quelle
-raison nous suit-il, ainsi, à travers ce pays abandonné de Dieu?
-
-Notre marche, éternelle et fatidique, reprit le lendemain. Partout où
-l’eau et le sol un peu plus fertile le permettaient, s’échelonnaient de
-petites colonies, séparées l’une de l’autre par des distances qui
-variaient de vingt à cinquante milles. Entre elles s’étendait l’aride et
-sec Désert, de sable et de cailloux.
-
-A chacune de ces colonies, nous réclamions paisiblement des vivres.
-Régulièrement, on nous les refusait, en nous demandant durement quels
-étaient ceux d’entre nous qui avaient vendu de la nourriture aux élus du
-peuple de Dieu, quand ils avaient été chassés du Missouri. Il était
-totalement inutile de notre part de leur expliquer que nous étions de
-l’Arkansas et non du Missouri. Telle était cependant la vérité, mais ils
-s’obstinaient à prétendre le contraire.
-
-A Beaver[12], à cinq jours de voyage au sud de Fillmore, nous revîmes
-Lee. Et nous retrouvâmes des chevaux fourbus attachés devant les
-maisons.
-
- [12] _Beaver_ ou Castor.
-
-Cedar City[13] fut notre dernière halte en pays mormon. Laban qui, sur
-son cheval, était allé à la découverte s’en revint faire son rapport à
-mon père. Les nouvelles étaient inquiétantes.
-
- [13] Cité-du-Cèdre.
-
---J’ai vu, dit-il, Lee s’enfuir à toute allure, lorsque je suis apparu.
-Capitaine, il y a, à Cedar City, plus d’hommes et de chevaux que de
-place pour eux dans la petite ville.
-
-Nous eûmes peu d’ennuis, cependant. On nous refusa bien de nous vendre
-toute espèce de marchandise. Mais on nous laissa tranquilles. Les femmes
-et les enfants demeurèrent dans les maisons, et si quelques-uns des
-hommes se montrèrent à proximité de notre camp, ils n’y pénétrèrent pas,
-comme il était advenu ailleurs, pour nous invectiver.
-
-C’est à Cedar City que mourut le bébé des Wainwright. Mrs. Wainwright,
-il m’en souvient, vint trouver Laban et, en pleurant, le supplia de
-tenter de lui procurer un peu de lait de vache.
-
---Ainsi, dit-elle, l’enfant sera peut-être sauvé. Du lait, ils en ont.
-J’ai aperçu des jeunes vaches, de mes propres yeux. Vas-y, Laban, je
-t’en prie! Il n’y a aucun inconvénient à essayer. Au pis aller, ils
-refuseront. Mais ils n’oseront certainement pas. Dis-leur que c’est pour
-un bébé, un faible et innocent bébé. Les femmes mormons ont des cœurs de
-mères. Elles ne sauraient refuser une tasse de lait à un enfant.
-
-Laban fit la tentative. Mais, comme ensuite il le raconta à mon père, il
-ne put arriver à joindre les femmes mormons. Il ne vit que les hommes,
-qui l’envoyèrent promener.
-
-Cedar City était le premier poste avancé des Mormons. Ensuite s’étendait
-le Désert immense et, au delà, la terre rêvée, la terre heureuse et
-mythique de la Californie.
-
-Nos chariots se mirent en route de bonne heure, le lendemain matin, moi
-étant assis à côté de mon père, sur le siège du conducteur. A peine
-sortions-nous de Cedar City que je vis Laban, qui cheminait à côté de
-notre chariot, arrêter son cheval, lui faire exécuter plusieurs tours
-sur lui-même et, se dressant sur ses étriers, montrer à mon père, avec
-une mimique appropriée, une petite tombe fraîchement recouverte. C’était
-celle du bébé Wainwright, que ses parents étaient venus, dans la nuit,
-ensevelir là. Et ce n’était pas la première que nous avions semée sur
-notre passage, depuis que nous avions franchi les montagnes.
-
-Ce Laban était un homme vraiment sinistre, avec sa maigreur, son long
-profil aux joues creuses, ses cheveux nattés et roussis par le soleil,
-qui retombaient plus bas que ses épaules, sur sa chemise en peau de
-daim. Un mélange de haine, de rage et de désespoir tordait sa face,
-tandis que, d’une main, il étreignait son long rifle et la bride de son
-cheval, et qu’il secouait son autre poing vers Cedar City, qui allait
-bientôt disparaître derrière la petite colline que nous achevions de
-gravir.
-
-De toutes ses forces, il cria:
-
---Maudits! Soyez maudits de Dieu, vous, vos enfants nés, et ceux qui
-sont à naître! Puisse la sécheresse anéantir vos récoltes! Puissiez-vous
-n’avoir, pour vous nourrir, que du sable assaisonné avec du venin de
-serpents à sonnettes! Puisse l’eau fraîche de vos sources se transformer
-en amer et brûlant alcali! Puisse...
-
-Je n’entendis pas la suite. Les paroles de Laban furent étouffées par le
-bruit de nos chariots. Mais je le vis qui, les épaules dressées,
-brandissant toujours son poing, continuait à jeter sa malédiction.
-
-Toute la caravane pensait comme lui et il avait interprété le sentiment
-général. Toutes les femmes, en passant devant la petite tombe, se
-penchaient hors des chariots, brandissant aussi leurs bras décharnés,
-secouant leurs poings osseux et déformés par le travail, et crachant
-leur haine aux Mormons. Un homme qui allait à pied, et avait la charge
-d’aiguillonner les bœufs du chariot qui suivait le nôtre, agita son
-aiguillon vers Cedar City, en éclatant de rire. Et ce rire était plus
-lugubre encore que toutes les clameurs de haine.
-
-Tandis que la caravane continuait à rouler, je demeurai longtemps à
-regarder en arrière, vers Laban, toujours debout sur ses étriers, devant
-la tombe du bébé. Sinistre, oui sinistre était-il avec ses longs
-cheveux, ses mocassins et ses guêtres effrangées. Sa chemise de peau de
-daim était si vieille, et si battue par le temps, qu’elle s’effilochait
-en filaments guenilleux, ceux-ci remplaçant les belles franges dont
-jadis elle était ornée. Laban tout entier avait l’air d’un drapeau
-déchiré, dont flottaient les lambeaux.
-
-Mais ce qui, surtout, attirait mes regards d’enfant, c’était, à sa
-ceinture, des touffes crasseuses de cheveux, qui pendillaient. Lorsqu’il
-pleuvait, elles devenaient d’un noir brillant. Je savais que c’étaient
-autant de scalps d’Indiens et la vue m’en faisait toujours frémir.
-
---Ça lui fait du bien d’épancher sa bile! monologuait à haute voix mon
-père. Voilà longtemps que je m’attendais à la voir éclater.
-
-Je hasardai:
-
---Je souhaiterais qu’il retourne sur ses pas et qu’il nous rapporte une
-couple de scalps, pris aux méchants que nous venons de quitter!
-
-Mon père me regarda et, avec un sourire sardonique:
-
---Eh! fils, tu n’aimes pas les Mormons?
-
-Je secouai la tête avec énergie et je sentis se gonfler en moi une haine
-furibonde, qui me coupait la voix. Je répondis, au bout d’un instant:
-
---Oh! mon père! Quand je serai grand, j’irai leur faire la chasse avec
-un fusil!
-
-De l’intérieur de la voiture, ma mère intervint.
-
---Toi, Jesse, dit-elle, veux-tu bien te taire! Et tout de suite!
-
-Et, s’adressant à mon père:
-
---Tu devrais avoir honte de laisser l’enfant parler ainsi!
-
-Deux journées de voyage nous amenèrent dans une région dénommée les
-«Prairies-des-Montagnes» et là, pour la première fois depuis que nous
-traversions et avions quitté le pays des Mormons, nous campâmes sans
-former aussi étroitement le cercle de nos chariots. Ils furent poussés
-en rond, tant bien que mal, avec beaucoup de brèches et sans que les
-roues fussent enchaînées. Nous nous préparâmes à séjourner une semaine
-en cet endroit.
-
-Il fallait à notre bétail un sérieux repos, avant de lui faire affronter
-le vrai Désert, au seuil duquel nous nous trouvions. Les mêmes basses
-collines de sable et de cailloux nous entouraient, mais elles étaient
-ici plus abondamment couvertes des mêmes broussailles. Sur le sable
-poussait de l’herbe. A une centaine de pieds du campement coulait une
-petite source, suffisante à peu près pour les besoins des gens. Plus
-loin, dans un bas-fond, d’autres sources sortaient du flanc des
-collines, et c’était à celles-là que le bétail s’abreuverait.
-
-Nous avions campé tôt dans la journée et, notre séjour devant se
-prolonger plus que de coutume, les femmes procédèrent à une inspection
-générale du linge sale, qu’elles projetaient de se mettre à laver, dès
-le lendemain.
-
-Les hommes, pour leur part, ne demeurèrent pas non plus inactifs. Les
-uns entreprirent sur-le-champ de raccommoder les harnais. D’autres, de
-réparer les châssis des chariots et leurs armatures de fer. Il y eut,
-jusqu’à la nuit, beaucoup de fer rougi au feu, beaucoup de coups de
-marteaux, beaucoup d’écrous et de boulons resserrés.
-
-Étant allé vers Laban, je le trouvai assis par terre, les jambes
-croisées, à l’ombre d’un chariot. Il était occupé à se coudre une paire
-de mocassins et tirait l’aiguille, sans relâche. Il était le seul homme
-de notre caravane qui portât des mocassins de peau de daim et, tandis
-que je rappelle aujourd’hui mes souvenirs, je n’ai pas l’impression
-qu’il faisait partie de notre troupe lorsque nous quittâmes l’Arkansas.
-D’où venait-il? Je l’ignore. Il n’avait non plus ni femme ni famille, ni
-chariot qui lui appartînt. Il ne possédait rien que son cheval et son
-fusil, les vêtements qu’il portait, et ses deux couvertures où il
-s’enroulait le soir, et qui étaient serrées, le jour, dans un des
-chariots qui s’en chargeait.
-
-Le matin suivant, advint le grand désastre.
-
-Après deux jours de voyage au delà des Mormons, persuadés qu’il ne se
-trouvait pas d’Indiens, nous avions, comme je l’ai dit, négligé de
-former le cercle complet de nos chariots, et nous avions abandonné le
-bétail à paître en liberté, sans personne pour le garder.
-
-Mon réveil fut pareil à un cauchemar imprévu. Ce fut comme un coup de
-trompette soudain, qui me fit sursauter et me laissa stupide, quelques
-instants durant.
-
-Je demeurai là, comme hébété, identifiant, à mesure que je sortais de ma
-torpeur, les bruits variés, qui concouraient à former dans leur ensemble
-un vacarme effroyable: explosions, proches et éloignées, des fusils;
-cris et injures des hommes; clameurs aiguës des femmes et braillements
-des enfants. Bientôt je démêlai le bruit sourd et le crissement des
-balles, qui venaient frapper le fer des roues et la caisse des chariots.
-
-Je compris que ceux qui tiraient sur nous visaient trop bas.
-
-Je voulus me lever. Mais aussitôt ma mère, qui était en train de
-s’habiller, me força, sous la pression de sa main, à me recoucher de
-tout mon long. Mon père était déjà levé et, descendu du chariot,
-examinait la situation.
-
-Il fit tout à coup irruption près de nous, en criant:
-
---Dehors, tous, vite! A terre!
-
-Sans perdre de temps, il m’empoigna rudement de la main, comme avec un
-harpon, et me jeta, plus qu’il ne me poussa, vers l’extrémité du chariot
-d’où je sautai sur le sol.
-
-J’y étais à peine que mon père, ma mère et le bébé dégringolaient,
-pêle-mêle, à ma suite.
-
---Creuse, Jesse! me cria mon père. Fais comme moi!
-
-A son imitation, je me creusai un trou dans le sable, derrière l’abri
-d’une des roues du chariot. Nous grattions des mains, avec une hâte
-sauvage, et ma mère agissait de même.
-
---Dépêche-toi! me criait mon père. Fais ton trou, Jesse, le plus profond
-que tu pourras!
-
-Puis il se redressa et s’éloigna, dans le jour grisâtre de l’aube, et je
-le vis qui courait, en clamant des ordres:
-
---Couchez-vous! Abritez-vous derrière les roues de vos chariots! Creusez
-des tranchées dans le sable! Que ceux qui ont femmes et enfants les
-fassent sortir des voitures! Cessez le feu! Tenez prêts vos fusils et
-préparez-vous à soutenir l’assaut, s’il nous est donné! Les célibataires
-doivent me rejoindre, moi et Laban! Ne vous levez pas... Avancez en
-rampant!
-
-Mais l’assaut ne se produisit pas. Pendant un quart d’heure, le feu de
-nos ennemis continua, plus ou moins régulier ou nourri. Nous en
-souffrîmes surtout aux premiers moments de notre surprise, lorsque les
-balles vinrent atteindre ceux de nos hommes qui, déjà levés,
-construisaient et allumaient les feux, dont la lueur les éclairait.
-
-Les Indiens, car c’était d’Indiens qu’il s’agissait, ainsi que Laban
-nous l’apprit, n’avaient pas osé s’approcher et c’était à bonne distance
-qu’allongés sur le sol ils tiraient sur nous. On commençait à les
-distinguer nettement, dans l’aube grandissante, et je vis que mon père,
-qui se tenait à quelque distance de la tranchée où ma mère et moi étions
-couchés, préparait une contre-attaque.
-
-Je l’entendis qui criait:
-
---Feu! Tous ensemble!
-
-A droite, à gauche, au centre, une salve de coups de fusil, éclata chez
-les nôtres. Je fis, du sable, émerger ma tête légèrement, et je pus
-constater que plus d’un Indien avait été touché. Le feu avait aussitôt
-cessé et, dans la fumée qui se dissipait, je vis nos ennemis qui
-détalaient, en traînant après eux leurs morts et leurs blessés.
-
-Nous profitâmes de ce répit pour nous mettre tous à l’œuvre, sans
-tarder. Les chariots furent poussés, resserrés et enchaînés, les timons
-à l’intérieur du cercle. Les femmes même, les jeunes filles et les
-petits garçons apportaient leur aide et poussaient de toutes leurs
-forces sur les rayons des roues.
-
-Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux bébés et enfants
-étaient morts, et trois étaient mourants. Le petit Rish Hardacre avait
-été frappé au bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je
-me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa blessure, tandis
-que sa mère le prenait sur ses genoux, pour le bander. Je voyais ses
-joues baignées des larmes qu’il avait versées. Mais maintenant il ne
-pleurait plus et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait
-de son avant-bras.
-
-Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot des Foxwell. C’était
-une très vieille femme, impotente et obèse, dont l’unique occupation
-était de rester assise, toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la
-mère d’Abby Foxwell.
-
-Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté de son cadavre.
-Grant était très calme. Pas un pleur ne mouillait ses paupières. Il
-était simplement assis près de sa femme, son fusil posé en travers, sur
-ses genoux, et on le laissait seul à sa douleur.
-
-Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer alors capitaine
-Fancher (ainsi je connus quel était mon nom de famille), toute la
-caravane besognait, avec le zèle d’une troupe de castors.
-
-Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut creusée une vaste
-tranchée, et le sable que l’on en tira fut, tout autour, disposé en
-remblai. A l’intérieur de cette sorte de fosse, les femmes traînèrent la
-literie, les vivres et divers objets de première nécessité, qui furent
-tirés des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la pâte. Il
-n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, aucun pleurnichement.
-Tous savaient comme moi qu’ils étaient nés pour travailler.
-
-La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. Sous les
-chariots de l’enceinte, une tranchée moins profonde, avec un remblai
-également, fut pratiquée à l’usage des combattants.
-
-Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait faite hors du
-camp. Il annonça que les Indiens s’étaient éloignés d’un demi-mille
-environ et palabraient entre eux. Il avait, en plus, compté six des
-leurs, qu’ils avaient emportés du champ de bataille et qui paraissaient
-à l’agonie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LE SUPPLICE DE LA SOIF
-
-
-Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de
-poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un
-nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et
-semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions
-distinguer personne.
-
-Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna
-ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce
-grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante
-chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la
-moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques
-bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du
-campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus
-encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur
-irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler
-plus loin.
-
-A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait vu une nouvelle
-troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. On cherchait à nous encercler. A
-ce même moment, nous découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui
-galopaient sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline pas trop
-éloignée, d’où ils nous dominaient et nous observaient.
-
---L’explication, la voilà! dit à mi-voix Laban à mon père, en montrant
-leur groupe de la main. Ce sont eux qui ont poussé les Indiens contre
-nous.
-
-Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby Foxwell, qui disait à
-ma mère:
-
---Ce sont des blancs comme nous... Pourquoi ne viennent-ils pas à notre
-secours?
-
-Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être destinée par
-ma mère, je rétorquai:
-
---Ce ne sont pas des blancs! Ce sont des Mormons!
-
-La journée s’écoula sans autre incident.
-
-Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité bien noire, trois
-de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je les vis partir. C’étaient Will
-Aden, Abel Milliken et Timothée Grant.
-
---Je les ai envoyés à Cedar City pour demander du secours, dit mon père
-à ma mère, tout en absorbant rapidement quelques bouchées pour son
-souper.
-
-Ma mère hocha la tête.
-
---Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du campement. Ils ne
-nous apportent aucune aide, ni ne nous adressent aucun signe d’amitié.
-Ceux de Cedar City n’en feront pas plus.
-
-Mon père observa:
-
---Il y a de bons et de méchants Mormons...
-
---Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons jamais trouvé de bons!
-
-Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos trois messagers.
-Mais je ne tardai pas alors à connaître ce qui s’était passé. Tout le
-camp en était atterré.
-
-Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques milles qu’ils furent
-entourés et défiés par les blancs. Will Aden éleva la voix et déclara
-qu’ils appartenaient à la compagnie Fancher, qu’ils allaient à Cedar
-City pour demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de
-fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au galop,
-apporter la nouvelle.
-
-Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien les hommes blancs
-qui avaient poussé sur nous les Indiens. Le pire des périls, que nous
-redoutions depuis si longtemps, fondait sur nous.
-
-Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant quitté l’abri des
-chariots, allèrent à la source pour y chercher de l’eau. Les balles
-crépitèrent autour d’eux. La source n’était pas éloignée de plus de cent
-pieds. Mais le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens,
-qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce n’étaient
-pas, heureusement, de fameux tireurs, et les nôtres rapportèrent l’eau
-sans avoir été touchés.
-
-Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués comme nous
-l’étions aux rudesses de l’existence, nous nous y trouvions assez
-confortablement. Il va de soi que ce n’était pas gai pour les familles
-de ceux qui avaient été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci.
-
-Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je m’écartai
-subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai pour ne rien perdre
-de ce qui se passait.
-
-Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la grande fosse, à
-creuser un trou. Neuf cadavres, sept d’hommes et deux de femmes, y
-furent ensemble ensevelis. Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les
-corps, exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son mari et son
-père. Elle pleurait et se lamentait, avec de grands cris. Les autres
-femmes furent longues à pouvoir la calmer.
-
-Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait
-facilement, les Indiens continuaient à palabrer et à discuter, en un
-brouhaha formidable. Mais, à l’exception d’un coup de fusil qu’ils
-tiraient sur nous, de temps autre, ils n’attaquaient pas.
-
-Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, dans la
-cervelle de ces bêtes vicieuses.
-
---Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils doivent faire et le
-faire?
-
-La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans notre fosse. Le
-soleil dardait sur nous ses rayons, dans un ciel sans nuages, et pas un
-souffle de vent! Les hommes, allongés avec leurs fusils, dans la
-tranchée creusée sous les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans
-la fosse, où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui était
-exposée au plein soleil, la température était terrible. Des vélums,
-faits de couvertures étendues sur des piquets, avaient été dressés
-au-dessus des blessés. On grouillait et suffoquait, et sans cesse je
-cherchais quelque prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les
-chariots, pour porter fièrement à mon père quelque message.
-
-Nous avions incontestablement commis une faute grave, quand, en formant
-le cercle de nos chariots, nous n’y avions pas enclos la source. La
-cause en était dans l’affolement qui avait suivi la première attaque des
-Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait pas être
-aussitôt suivie d’une seconde.
-
-Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous l’étions au feu de
-l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne pouvions risquer de déchaîner
-nos chariots et de les pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes
-de fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser un puits.
-Des latrines y furent également aménagées.
-
-Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était à pied et
-traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest de notre camp.
-Il se tenait juste hors de la portée d’un coup de nos fusils.
-
-A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, l’attacha à deux
-aiguillons, liés ensemble pour en faire une hampe plus solide, et hissa
-le tout en l’air, comme drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et
-poursuivit son chemin.
-
-Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de fusil à longue
-portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, dit-il, n’ont pas encore décidé
-de notre sort, et un coup de fusil sur Lee pourrait faire pencher
-aussitôt, du mauvais côté, la balance indécise.
-
-Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande dans le drap et
-l’avoir attachée à un aiguillon:
-
---Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta sauvegarde. Essaie
-de le joindre et de lui parler. Ne fais aucune réflexion sur ce qui est
-arrivé. Tâche seulement de lui persuader de venir vers nous, pour
-causer.
-
-Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission qui m’était
-confiée. Comme je me disposais à obéir sans retard, Jed Durham cria
-qu’il voulait m’accompagner. Il avait à peu près mon âge.
-
---Durham, demanda mon père au père de l’enfant, autorisez-vous votre
-fils à suivre Jesse? Il vaut mieux qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront
-l’un l’autre de commettre des imprudences.
-
-Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, deux gosses de neuf
-ans, sortîmes du camp sous la protection du drapeau blanc, que nous
-brandissions.
-
-Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver en courant, il
-déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même pas arriver assez près de lui
-pour qu’il pût nous entendre. Il disparut soudain, après s’être caché
-sans doute derrière quelque broussaille. Vainement nos yeux le
-cherchèrent, quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu s’évanouir.
-
-Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien de temps nous
-devions être absents et, comme d’autre part les Indiens tiraient sur
-nous, nous continuâmes, Jed et moi, à avancer. Nous battîmes
-consciencieusement les buissons, sur une assez grande distance, et ne
-rentrâmes au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous deux avait
-été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de temps. Mais une
-émulation mutuelle excitait notre zèle et notre bravoure.
-
-Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout en marchant avec
-notre drapeau blanc, nous découvrîmes que notre campement était assiégé
-de tous côtés. A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp
-d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les jeunes gens
-s’exercer à courir à fond de train, montés sur leurs chevaux. Les
-Indiens qui nous avaient attaqués étaient toujours campés sur leur
-colline basse, du côté de l’est.
-
-Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, sans être vus,
-une autre colline qui la dominait. Jed et moi, nous passâmes une
-demi-heure à tenter de les dénombrer. Nous conclûmes, très
-approximativement, qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous
-constatâmes aussi que des blancs étaient parmi eux et que la discussion
-était très animée.
-
-Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance minime, était un
-camp de blancs, dissimulé par un repli du terrain. A proximité,
-cinquante à soixante chevaux de selle tondaient l’herbe. Un peu plus
-vers le nord, s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient
-fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs.
-
-Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première chose qui
-m’advint fut une gifle, que m’administra ma mère, pour me punir d’être
-resté si longtemps éloigné. Mais mon père nous louangea fort, Jed et
-moi, lorsqu’il eut entendu notre rapport.
-
---Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron Cochrane, de nous
-préparer dès maintenant à une attaque. Le cavalier aperçu par les
-enfants était sans doute un messager, qui apportait des ordres
-supérieurs. C’est en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans
-rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos ennemis ne
-ménagent pas la viande de leurs montures.
-
-Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, Laban partit à la
-découverte, sous la garde du drapeau blanc qui nous avait déjà servi, à
-Jed et à moi. Mais il ne s’était point éloigné de vingt pas que les
-Indiens ouvraient le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser
-chemin.
-
-Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me trouvais dans la
-grande fosse, à garder le bébé, tandis que ma mère étendait des
-couvertures sur le sol, pour préparer un lit. Toute la caravane était
-littéralement empilée. Tellement que tout le monde, la nuit précédente,
-n’avait pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient dû
-dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux.
-
-Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant un coup sur
-l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap était mourant. Il avait été
-atteint à la tête, lors de la première attaque, et, toute cette journée,
-il avait déliré, en divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à
-ma mère des crises de nerfs, il fredonnait:
-
- «Le premier petit Diable disait au second petit Diable:
- «Donne-moi du tabac de ta tabatière!»
- Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable:
- «Épargne tes sous, mon frère,
- «Et toujours auras tabac dans ta tabatière!»
-
-J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand
-l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je
-fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah,
-était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient
-silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit.
-
-Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi
-formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait
-de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre
-terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes,
-au début, crièrent aussi.
-
-Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon
-désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes
-entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes
-intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé.
-
-Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore
-lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui
-n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas
-atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû
-rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la
-grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple
-hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en
-sûreté.
-
-Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce
-n’était pas de chance pour moi! Je n’avais jamais vu personne au moment
-précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle.
-
-La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla
-avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez
-Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt
-Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en
-retourna.
-
-La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y
-eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes
-furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans
-la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi
-que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts.
-
-Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits
-plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du
-sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source
-quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après
-que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du
-poignet, par une balle.
-
-Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la
-chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes
-avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement
-sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre
-dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y
-renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef,
-que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père
-ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les
-munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court.
-
-On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en
-hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et
-vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à
-l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot
-des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui,
-tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre
-à l’abri.
-
-Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour
-retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce
-n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth.
-Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux
-chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva
-rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas.
-
-La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus
-intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés
-piaillaient et gémissaient sans discontinuer.
-
-Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma
-mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air
-avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi
-battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il
-y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes
-sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère.
-D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du
-puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de
-les rafraîchir et de les calmer.
-
-Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des
-seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la
-source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus
-heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il
-rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper
-une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et
-descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait.
-
-Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de
-personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en
-eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma
-mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna
-pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle
-ne garda rien pour elle-même.
-
-La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil
-implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et
-transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations
-n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter
-leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos
-hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs,
-comme Laban et Timothée Grant.
-
-Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le
-campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement
-de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement.
-
-Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande
-fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait,
-le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant
-de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en
-alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il
-fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un
-des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres.
-
-Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher
-dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns
-contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la
-fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps
-de ceux qui étaient allongés.
-
---Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens?
-
-Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais destiné à une
-autre mission, non moins glorieuse que la précédente.
-
---Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons?
-
-Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher ma bile, sans
-craindre le revers vengeur de la main maternelle, je m’écriai, avec
-conviction:
-
---Non! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons!
-
-Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres serrées de
-mon père. Il reprit:
-
---En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec Jed, chercher de
-l’eau?
-
-J’exultai.
-
---Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, alors, ne
-tireront-ils pas sur vous.
-
-Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller tel que
-j’étais, comme un homme, un homme véritable, en pantalon. Mais mon père
-déclara que, si je refusais d’obéir, il trouverait un autre petit garçon
-pour accompagner Jed. Alors je cédai.
-
-On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on amena, et qui
-contenait les robes du dimanche de leurs deux jumelles, qui étaient à
-peu près de la même taille que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous
-aider à les revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre
-depuis notre départ de l’Arkansas.
-
-Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah Dunlap et vint nous
-accompagner jusqu’à la tranchée, sous les chariots. Là, derrière le
-petit parapet de sable, je reçus, et Jed avec moi, ses dernières
-instructions. Puis nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à
-découvert.
-
-Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements: bas blancs,
-robes blanches, avec une grande ceinture bleue, et chapeaux d’été
-blancs. La main droite de Jed et ma main gauche s’étreignaient
-étroitement. Dans nos deux mains libres, nous portions chacun deux
-petits seaux.
-
---Prenez votre temps! nous jeta mon père, comme nous commencions à
-avancer. Allez doucement! Marchez comme des filles.
-
-Pas un coup de fusil ne fut tiré.
-
-Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes nos seaux et,
-avant de revenir, nous nous allongeâmes à plat ventre, pour boire une
-longue lampée, à même la source. Un seau plein dans chaque main, nous
-rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu!
-
-Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous effectuâmes ainsi.
-Quinze ou vingt, au bas mot. Nous marchions lentement, nous donnant la
-main à l’aller. Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce
-manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, nous nous
-allongeâmes pour boire longuement à la source.
-
-Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens avaient
-momentanément cessé leur feu, ils avaient en cela obéi aux ordres des
-blancs qui étaient avec eux. Avait-on cru que nous étions vraiment des
-filles? Je l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous
-préparions à nous mettre en route pour un nouveau voyage, quand un coup
-de feu éclata, puis un second.
-
---Reviens! me cria ma mère.
-
-Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, comme nos
-regards. Je le savais têtu, il me savait obstiné, et nous étions
-décidés, chacun, à demeurer quand même, si l’un de nous se retirait.
-
-Je me remis donc en marche et il m’imita.
-
---Ici, Jesse! cria à nouveau ma mère. Et il y avait plus d’une gifle
-dans ses paroles.
-
-Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai:
-
---Allons-y!
-
-Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous parut que tous
-les fusils des Indiens étaient lâchés sur nous. J’arrivai à la source le
-premier, en sorte que Jed, qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour
-remplir ses seaux, que j’eusse empli les miens.
-
---A mon tour, maintenant! dit-il.
-
-Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait visiblement
-l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir la gloire de demeurer le
-dernier.
-
-Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il eût terminé.
-Je suivais du regard les petits nuages de poussière qu’autour de nous
-soulevaient les balles. Finalement, nous reprîmes côte à côte notre
-course.
-
---Pas si vite! disais-je à Jed. Tu vas renverser la moitié de ton eau!
-
-Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas sensiblement.
-
-A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon long, la tête la
-première. Une balle qui avait frappé le sol, juste devant moi, avait
-fait jaillir du sable plein mes yeux. Sur le moment, je me crus touché.
-
-Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait.
-
---Tu l’as fait exprès! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes
-pieds.
-
-Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement
-laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en
-retourner chercher d’autre.
-
-Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si
-sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai,
-en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui
-soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout
-droit à la même place, en m’attendant.
-
-Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre
-témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous
-arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait
-crevé, près de sa base, un des seaux de Jed.
-
-Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un
-sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait
-certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de
-l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât.
-C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se
-traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes.
-
-Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés
-héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de
-bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers.
-
-Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance
-de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son
-moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous
-étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se
-gonfla.
-
-Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon
-œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère
-l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que
-je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt
-je l’ouvrais, et tantôt le fermais.
-
-La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait
-pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous
-pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à
-espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon
-père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de
-poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes.
-
-Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, comme la veille, avec le
-soleil couchant, je me faufilai dans la tranchée, sous les chariots,
-près de Laban, que j’y rencontrai.
-
-J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant qu’en me
-découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner sur mes pas. Il n’en fut
-rien. Il continua à observer avec méfiance, entre les roues des
-chariots, tout en mâchonnant son tabac. De temps à autre, il crachait
-toujours à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le sable un
-petit trou.
-
-Je me hasardai à rompre le silence.
-
---Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries?
-
-C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il m’abordait par
-cette même phrase.
-
-Il ne broncha pas et répondit:
-
---A merveille, jeune homme! Et mieux que jamais je me porte, maintenant
-que j’ai pu recommencer à chiquer. Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche
-tellement sèche, que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma
-chique. Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau...
-
-Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, par-dessus la
-petite colline du nord-est, qui était occupée par les blancs.
-
-Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en joue, pendant une
-bonne minute. Puis il laissa retomber son arme.
-
---Quatre cents yards! dit-il. Il vaut mieux ne pas risquer le coup. Il
-se peut que je l’atteigne. Mais je peux aussi le rater. Ton père, petit,
-tient à la poudre.
-
-Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, car, après mon
-exploit, j’estimais que je pouvais parler en homme, je demandai:
-
---Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous sortir d’ici?
-
-Laban parut réfléchir profondément.
-
---Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous sommes dans un
-fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, nous en sortirons, je te le
-dis. Tu peux, sur cette chance, parier sans crainte jusqu’à ton dernier
-dollar.
-
---Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront jamais.
-
---Et quels donc?
-
---Eh bien! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, et tous les
-autres.
-
---Que veux-tu, Jesse? N’en parlons plus... Ceux-là sont déjà sous terre.
-Ne sais-tu pas que toute caravane doit semer des morts le long de sa
-route? Il en a été ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et
-le monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, Jesse,
-vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la main dans la main. Il en
-a été ainsi depuis des milliers d’années. Et toujours la naissance
-l’emporta sur la mort. Je le suppose, du moins, puisque la terre ne
-s’est jamais vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont
-crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet
-après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien! non! Tu es ici,
-n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a toutes chances pour que,
-quand tu seras grand, tu deviennes, en Californie, le père d’une
-nombreuse famille.
-
-Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la bonhomie de Laban
-envers moi, m’encouragèrent à formuler un désir qui, depuis longtemps,
-mijotait dans mon cerveau.
-
---Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons que tu sois tué ici...
-
---Qui? Moi! s’exclama-t-il.
-
---Je dis seulement: «Supposons», expliquai-je.
-
---Ça va ainsi! Continue. Supposons que je sois tué...
-
---Voudrais-tu me léguer tes scalps?
-
-Il ronchonna en lui-même, puis grommela:
-
---Qu’en ferais-tu? Ta mère te giflerait, si elle voyait que tu les
-portes.
-
---Oh! je ne les porterais pas devant elle! Mais voyons, Laban, bien
-franchement, si tu es tué, il faut bien que quelqu’un en hérite de tes
-scalps. Pourquoi pas moi?
-
---Pourquoi pas? Pourquoi pas?... C’est très exact. Je t’aime, Jesse, et
-j’aime ton papa... Convenu! A la minute même où je mourrai, les scalps
-deviendront ta propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée Grant,
-ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée?
-
-Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il avait effectivement
-entendu et je demeurai tout abasourdi de l’immensité de ma bonne
-fortune, suffoqué de bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de
-Laban, un seul mot de remerciement.
-
-L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil et des milliers
-de coups de fusil furent tirés sur le campement. Aucun des nôtres, bien
-abrités, ne fut atteint. De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de
-trente coups, et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un
-Indien.
-
-Entre temps, Laban me confia que, depuis le début du siège, les Indiens
-seuls avaient nourri la fusillade. Pas un seul blanc n’avait tiré.
-C’était certain et fort surprenant. Pourquoi agissaient-ils ainsi? Ils
-ne nous apportaient aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non
-plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer avec les
-Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet inquiétant mystère?
-
-Le matin du quatrième jour, la soif recommença à nous tourmenter
-cruellement. Une lourde rosée était tombée pendant la nuit. Hommes et
-femmes, pour se rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les
-timons des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles de
-roues.
-
-La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller avant le point
-du jour; qu’il avait, seul, rampé jusqu’au camp des blancs; que ceux-ci
-étaient déjà debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de
-leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, saisir
-quelques mots de leurs prières, dont nous étions l’objet, et où ils
-demandaient à Dieu de leur inspirer ce qu’ils devaient faire de nous.
-
-J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell:
-
---Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes pensées!
-
---Et qu’il ne tarde pas trop! répondit Abby Foxwell. Car, après un autre
-jour sans eau, et nos munitions épuisées, que pourrions-nous devenir?
-
-Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de fusil ne partit. Le
-soleil flamboyait dans l’air immobile. Nos soifs allaient croissant.
-Bientôt les bébés altérés se mirent à pleurer, les enfants à se plaindre
-et à se lamenter.
-
-A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se disposa à partir pour
-la source. Comme il se préparait à ramper sous un des chariots, Anne
-Demdike courut vers lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir.
-
-Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup de feu ne fut
-tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait ses seaux, ni à son
-retour.
-
---Le ciel soit loué! s’écria quand il fut rentré, la vieille Mrs.
-Demdike. Ils se sont laissés toucher par la grâce du Seigneur.
-
-Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes.
-
-Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui nous avait un peu
-réconfortés, un homme apparut, porteur d’un drapeau blanc.
-
-Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques minutes de
-conversation, il s’en revint parler à mon père et aux autres hommes. Un
-peu en arrière du parlementaire, nous avions aperçu Lee, debout, et qui
-nous regardait.
-
-Une émotion intense s’empara de toute la caravane. Les femmes, estimant
-leurs peines finies, pleuraient et s’embrassaient les unes les autres.
-Il y en avait, dont la vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des
-_Alleluia_ et bénissaient Dieu.
-
-La proposition qui nous avait été faite, et que nos hommes avaient
-acceptée, était que nous nous remettions immédiatement en route, sous
-les plis du drapeau parlementaire, et que les blancs protégeraient notre
-exode.
-
-J’entendis mon père dire à ma mère:
-
---Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait...
-
-Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon de chariot.
-
---Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il s’ils nous
-trahissaient?
-
-Mon père eut un geste vague et répondit:
-
---Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos munitions sont
-épuisées.
-
-Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et les firent rouler
-de façon à pratiquer des brèches dans leur cercle. J’observais avec
-attention.
-
-Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de chevaux, qu’il
-amenait, dit-il, à notre intention. Tout le monde se groupa autour de
-lui. Il conta qu’il avait fort à faire avec les Indiens, pour les
-maintenir à distance, et que le major Higbee, avec cinquante hommes de
-la milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa protection.
-
-Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez Laban, et chez
-nombre de nos hommes, ce fut lorsque Lee nous déclara que nous devions
-nous séparer de nos fusils et les déposer dans un des chariots. Le
-prétexte invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité des
-Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour eux, d’être les
-prisonniers de la milice des Mormons, et ils nous laisseraient partir
-sans récriminer.
-
-Mon père parut se raidir contre une semblable demande et se préparait à
-refuser. Il échangea un regard avec Laban, qui lui répondit, à voix
-basse:
-
---Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains que dans les
-chariots, puisque nous n’avons plus de poudre.
-
-Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, furent montés dans un
-des deux chariots amenés par Lee, et qui avaient chacun un homme pour
-les conduire. Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait
-les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, nous avions
-neuf ans et, de plus, étions plutôt grands pour notre âge. Aussi Lee
-nous rangea-t-il dans le groupe des plus âgés, en nous disant que nous
-devions aller à pied, avec les femmes.
-
-Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le plaça dans le
-chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la vis qui se mordait les
-lèvres, et elle laissa faire. C’était une femme d’âge moyen, aux yeux
-gris et aux traits durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis,
-quelque embonpoint. Mais le long voyage et les privations subies avaient
-marqué sur elle leur empreinte. En sorte que ses joues s’étaient
-creusées, qu’elle avait maigri et que, comme toutes les autres femmes de
-la caravane, son visage avait pris une expression pensive et angoissée.
-
-Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la marche. Il dit que
-les femmes, et les enfants qui chemineraient avec elles, iraient les
-premiers, à la file, derrière les deux chariots. Ensuite viendraient les
-hommes, un par un.
-
-A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha les fameux scalps,
-qui pendaient à sa ceinture, et me les attacha autour de la taille.
-
-Je protestai:
-
---Mais tu n’es pas encore tué, Laban!
-
---Je m’en flatte! répondit-il en badinant. Je viens seulement de me
-mettre en ordre avec Dieu. Porter des scalps est une vanité toute
-païenne.
-
-Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna brusquement ses
-talons, afin de rejoindre les autres hommes de la caravane. Une dernière
-fois encore, il détourna la tête et me cria:
-
---Allons, au revoir, Jesse! Au revoir!
-
-Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans ces adieux, lorsqu’un
-blanc entra, sur son cheval, dans notre enceinte. Il disait que le major
-Higbee l’avait envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter,
-parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, recommencer
-leur attaque.
-
-Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets qu’elle pouvait
-emporter. Nous abandonnions derrière nous tous nos grands chariots, pour
-suivre les deux qui avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les
-talonnaient de près. Quand nous fûmes à deux cents yards en avant, nos
-hommes, à leur tour, se mirent en marche.
-
-A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. Appuyés sur leurs
-fusils, les soldats, debout, formaient une longue double ligne, écartés
-les uns des autres de six pieds environ. Tandis que tous défilions
-devant eux, je ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui
-était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres comme des
-croque-morts. Les femmes l’observèrent aussi, et quelques-unes se mirent
-à pleurer.
-
-Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas voir mes scalps.
-Derrière moi venaient les trois sœurs Demdike, deux d’entre elles
-soutenant leur vieille mère. J’entendis, devant nous, Lee qui criait
-sans cesse, aux deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne
-pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs Demdike affirma être
-le major Higbee, se tenait en selle sur son cheval, derrière les
-soldats, et nous regardait passer. Pas un Indien n’était en vue.
-
-Comme je venais de tourner la tête pour voir si je n’apercevais pas Jed
-Dunham, l’événement eut lieu.
-
-J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte:
-
---Faites votre devoir!
-
-Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup
-unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle
-décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère
-tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma
-mère. Elle aussi était par terre.
-
-De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui
-faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se
-sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et
-Indiens nous tuaient pêle-mêle.
-
-Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur
-deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de
-l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient,
-avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les
-maintenir.
-
-Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap,
-tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis,
-s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours.
-
-La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière
-fugace, passa comme une apparition et ne fut plus.
-
-Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa
-réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en
-réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell
-Standing; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et
-expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent.
-
-Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew
-Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui
-sert d’aide lors des exécutions.
-
-Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher.
-J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au
-temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand
-massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en
-bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima
-qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour.
-
-J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme et j’affirme que
-jamais, dans mon existence de Darrell Standing, je n’avais auparavant lu
-une seule ligne, entendu une seule parole se rapportant à la caravane du
-capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes.
-
-Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de la prison de San
-Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il est évident que je n’ai pu les
-tirer de rien, pas plus que je n’ai pu créer la dynamite que l’on me
-réclamait.
-
-Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la seule explication
-plausible est qu’ils avaient subsisté dans mon esprit immortel qui,
-contrairement à la matière, ne saurait périr.
-
-Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, que Matthew Davies
-m’a encore déclaré ceci. Quelques années après le massacre, dont la
-nouvelle avait transpiré, Lee fut arrêté par la police du gouvernement
-des États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y être exécuté, à
-l’endroit même où notre caravane avait campé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-RÊVES D’OPIUM OU RÉALITÉS?
-
-
-Quand, au terme de mes premiers dix jours consécutifs de camisole, je
-fus ramené à la vie consciente par le pouce du docteur Jackson, qui
-pressait, pour l’écarter, une de mes paupières, j’ouvris successivement
-mes deux yeux et, tournant mon visage vers le gouverneur Atherton, j’eus
-le sourire.
-
---Trop misérable pour vivre et trop vil pour mourir!
-
-Telle fut l’appréciation flatteuse qu’il porta sur moi.
-
---Les dix jours sont achevés gouverneur...
-
---C’est bon, grommela-t-il. Nous allons vous délacer.
-
---Ce n’est pas cela, lui dis-je. Vous avez certainement remarqué mon
-sourire. Et vous n’avez point, sans doute, oublié notre petit pari.
-Avant de me délacer--ce qui n’est pas autrement urgent--donnez donc à
-Morrell et à Oppenheimer le tabac Bull Durham et le papier à cigarettes
-que vous avez promis. Pour que vous fassiez bonne mesure, voici un autre
-sourire...
-
---Oui, oui, je connais les bluffs familiers aux animaux de votre espèce,
-déclara, d’un air sentencieux, le gouverneur Atherton. Vous n’en serez
-pas plus avancé! Je ne sais ce qui me retient de vous battre, vous qui
-battez tous les records de la camisole.
-
---Le fait est, opina le docteur Jackson, que je n’ai jamais entendu
-parler d’un homme qui sourit, après dix jours de ce traitement.
-
---C’est du bluff! je le répète... répondit le gouverneur. Délace-le,
-Hutchins.
-
-Je murmurai derechef, car la vie en moi était devenue si faible, qu’il
-me fallait réunir le peu de forces qui me restaient, et y joindre toute
-ma volonté, pour pouvoir émettre seulement ce murmure:
-
---Pourquoi cette hâte, gouverneur? Oui, pourquoi cette hâte? Je n’ai pas
-de train à prendre. Et je suis si diantrement à l’aise dans ma situation
-que je préfère, mille fois, n’être pas dérangé.
-
-On me délaça cependant et on me roula sur le sol, hors de la fétide
-camisole, comme un paquet inerte et impuissant.
-
-Le capitaine Jamie se pencha sur moi.
-
---Je ne m’étonne pas, dit-il, qu’il se trouvât bien là dedans. Il ne
-sent rien. Il est paralysé.
-
---Paralysé comme votre vieille grand’mère! ricana le gouverneur. Du
-bluff! vous dis-je. Mettez-le un peu sur ses pieds et vous verrez s’il
-ne tient pas debout.
-
-Hutchins et le docteur réunirent leurs efforts pour me redresser.
-
-Quand ce fut fait:
-
---Lâchez maintenant! commanda Atherton.
-
-La vie n’avait pu, tout naturellement, revenir d’un seul coup dans mon
-corps, qui, dix jours durant, avait été comme mort. Le résultat en fut
-que, n’ayant sur ma matière aucune influence, je flageolai sur les
-genoux, tanguai en des torsions diverses et, finalement, vins m’écraser
-le front contre le mur de ma cellule.
-
---Vous voyez bien! dit le capitaine Jamie.
-
---Oui, oui, bien joué! s’obstina le gouverneur Atherton. Cet homme a du
-cran, je le reconnais. C’est un simulateur admirable!
-
---Vous parlez d’or, gouverneur, murmurai-je, allongé par terre. Je l’ai
-fait exprès. C’est une chute de comédie. Relevez-moi encore et je
-recommencerai. Je vous promets beaucoup à rire...
-
-Je ne m’attarderai pas sur la torture que j’éprouvai, comme les fois
-précédentes, par suite du retour de la circulation du sang. C’était déjà
-pour moi une vieille histoire, qui régulièrement allait se renouveler à
-chaque période de camisole. Les marques indélébiles que cette intense
-souffrance a creusées sur mon visage, je les emporterai à la potence.
-
-Quand, enfin, ils me laissèrent seul, je restai étendu par terre tout le
-reste de la journée, hébété, dans un demi-coma. Il y a une sorte
-d’anesthésie de la douleur, engendrée par la douleur même et par son
-excès. J’ai connu cette anesthésie.
-
-Vers le soir, je réussis à me traîner, çà et là, sur le sol de ma
-cellule, sans pouvoir me tenir debout. Je bus beaucoup d’eau--comme le
-petit Jesse assoiffé, étendu sur le sable brûlant. Ce fut le lendemain
-seulement que, par un effort puissant de ma volonté, je me décidai et
-parvins à manger l’horrible pain que l’on m’avait laissé.
-
-Le programme du gouverneur Atherton n’avait pas varié. Me permettre de
-me reposer et de récupérer des forces, quelques jours durant. Puis, si
-je n’avais pas avoué où était cachée la dynamite, me remettre, pour dix
-jours, dans la camisole.
-
-Lui-même me l’avait répété, et je lui avais simplement répondu:
-
---Navré je suis, de tout mon cœur, de vous causer tant d’ennuis,
-gouverneur. Quel dommage que je m’obstine encore à vivre! Ma mort vous
-soulagerait de tous vos tourments. Que voulez-vous? Si je ne meurs pas,
-ce n’est point de ma faute.
-
-Je ne crois pas qu’à cette époque je pesasse plus de quatre-vingt-dix
-livres. Deux ans avant, lorsque se refermèrent sur moi les portes de la
-prison de San Quentin je faisais cent soixante-cinq livres. J’avais
-perdu, semblait-il, tout ce que je pouvais perdre. Il ne paraissait pas
-possible que je pusse, à la fois, perdre une once de plus et continuer à
-vivre. Cependant, au cours des mois qui suivirent, once par once, je
-continuai à diminuer de poids, jusqu’à me rapprocher plus, selon mon
-calcul approximatif, de quatre-vingts livres que de quatre-vingt-dix.
-
-Il y a des gens qui s’étonnent de voir à quel point certains hommes
-peuvent s’endurcir. C’est une affaire d’entraînement. Le gouverneur
-Atherton était un homme dur, et sa dureté m’endurcissait. Par
-contre-coup, ma propre dureté réagissait sur la sienne et l’accroissait.
-
-Quoi qu’il fît, il ne réussit pas pourtant à me tuer. Si je vais mourir,
-c’est qu’une loi précise et un juge impitoyable, qui l’a appliquée,
-m’ont condamné à la potence, pour avoir frappé un geôlier avec mon
-poing. Jusqu’à la dernière seconde, je protesterai toujours que le nez
-de ce gardien avait une aptitude spéciale à saigner. Quand je donnai ce
-coup de poing, mes yeux clignotaient à la lumière, comme ceux d’une
-chauve-souris, et j’étais, à la lettre, un squelette, chancelant sur ce
-qui lui servait de pieds. Comment aurais-je pu frapper bien fort?
-Quelquefois je me demande si ce malheureux nez a réellement saigné. Bien
-entendu, Thurston l’a juré, à la barre des témoins. Mais j’ai vu des
-geôliers prêter serment pour de pires parjures.
-
-Ed. Morrell brûlait de savoir si j’avais continué à réussir mes
-expériences. Mais ce fut seulement lorsque, la nuit suivante, Jones
-Face-de-Tourte fut venu relever Smith que, profitant de son illégale
-faculté de pioncer, je pus engager sérieusement la conversation avec mes
-deux compagnons. Lorsque j’eus terminé mon récit, Oppenheimer déclara:
-
---Rêves d’opium!
-
-Puis, après un silence, il reprit:
-
---Au temps où j’étais garçon de courses, j’ai, une fois, fumé de
-l’opium. Je puis te dire, Standing, que, pour ce qui est de voir des
-choses, je t’aurais rendu des points. C’est, je me figure, le truc
-qu’emploient les romanciers pour se monter l’imagination.
-
-L’opinion d’Ed. Morrell m’était favorable, au contraire. Il ne doutait
-pas de ce que je racontais. Les résultats, cependant, étaient différents
-chez lui de ceux que j’obtenais. Lorsque son corps, m’expliquait-il,
-mourait dans la camisole, il demeurait Ed. Morrell. Jamais il ne
-remontait dans des existences antérieures. Lorsque son esprit était
-libéré de la matière, c’était pour errer toujours dans le temps présent.
-Dans cet état, il lui était donné de contempler sa dépouille, gisante
-sur le sol de son cachot, puis d’errer à travers San Francisco et d’y
-voir ce qui s’y passait. Il avait ainsi visité deux fois sa mère et, les
-deux fois, il l’avait trouvée endormie. Mais il n’avait aucun pouvoir
-sur les choses matérielles. Il ne pouvait ni ouvrir ni fermer une porte,
-ni déplacer un objet, ni manifester sa présence par quelque bruit ou
-autrement. Les mêmes choses matérielles n’avaient non plus, par contre,
-aucun pouvoir sur lui. Murs et portes ne lui étaient pas des obstacles.
-Il était uniquement esprit et pensée.
-
---Dans une de ces promenades à San Francisco, nous conta-t-il, j’appris,
-par une nouvelle enseigne appendue devant la boutique de l’épicerie qui
-faisait le coin du pâté de maisons où habitait ma mère, que ladite
-épicerie avait changé de propriétaire. Six mois après seulement, je pus
-envoyer à ma mère ma première lettre, et m’y informai près d’elle si ce
-que j’avais constaté était exact. Elle me répondit qu’effectivement
-l’épicerie était passée en d’autres mains.
-
---Ainsi, demanda Jake Oppenheimer, tu avais été capable de lire ce qui
-était sur l’enseigne?
-
---Évidemment, je l’ai lu, répondit Morrell. Sans quoi, aurais-je pu
-savoir que le nom du propriétaire avait été modifié?
-
---Fort bien! frappa l’incrédule Oppenheimer. Ton raisonnement est
-irréfutable. Mais je demande une preuve supplémentaire. Dans quelque
-temps, quand nous aurons des gardiens un peu plus maniables, qui nous
-permettront de nous procurer parfois un journal, tu te feras mettre en
-camisole, tu quitteras ton corps, et tu t’en iras faire une petite
-balade dans le vieux Frisco[14]. Glisse-toi, entre deux et trois heures
-du matin, aux environs de la Troisième Rue et du Marché, c’est l’instant
-où les journaux du matin sortent des presses. Lis les dernières
-nouvelles. Puis reviens en vitesse à San Quentin, en précédant le
-remorqueur qui traverse la Baie et qui apporte les journaux. Fais-moi
-part de ce que tu auras lu. Je me procurerai ensuite, par
-l’intermédiaire d’un gardien, un de ces journaux. Si je trouve exact
-tout ce que tu m’auras dit, alors je joindrai les pouces et absorberai
-ensuite, comme paroles d’Évangile, tout ce que tu raconteras de tes
-promenades.
-
- [14] Abréviation de San Francisco.
-
-C’était là, en effet, une excellente épreuve, et je ne pus qu’approuver
-Oppenheimer, en déclarant à mon tour qu’une telle expérience serait
-décisive. Morrell répondit qu’il s’y prêterait volontiers. Mais il lui
-répugnait de quitter inutilement son corps. Il ne le ferait que si, un
-jour, il avait mérité la camisole, en dehors de sa volonté et s’il
-souffrait réellement trop.
-
-Oppenheimer observa:
-
---Voilà comme ils sont tous! Ils ne veulent jamais déballer leur
-marchandise! Ma mère croyait aux esprits. Lorsque j’étais enfant, elle
-ne cessait de les évoquer et de les interroger, en leur demandant des
-conseils. Mais jamais elle n’en a tiré rien de bon. Ils étaient
-incapables de lui dire où le vieux père aurait pu trouver une place
-sûre, ou découvrir une mine d’or, ou gagner le gros lot à la Loterie
-Chinoise. Je t’en fiche! Ils ne lui servaient que des ragots. Comme, par
-exemple, que l’oncle du vieux père avait eu un goître, ou que son
-grand-père était mort de phtisie galopante; ou que nous déménagerions
-avant qu’il fût quatre mois. Et ceci n’était pas bien malin à annoncer,
-étant donné que nous changions de logis six fois par an, en moyenne!
-
-J’estime que si Oppenheimer avait eu la chance de recevoir, dans sa
-jeunesse, une bonne éducation, il serait certainement devenu un grand
-savant, un penseur égal aux plus illustres. C’était un homme positif,
-qui ne croyait qu’aux faits bien établis. Sa logique était imbattable,
-bien qu’un peu froide.--«Je veux voir d’abord.»--Telle était la règle
-qui lui servait à mener toutes choses. Il n’y avait pas chez lui la
-moindre imagination, et toute autre foi lui était étrangère. C’est bien
-ce que Morrell avait observé de son côté. Le manque de foi avait empêché
-Oppenheimer de réussir, dans la camisole, l’expérience de la petite
-mort.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-«ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT?»
-
-
-Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de cette vie, aussi
-approximativement que je puisse la situer, s’étendait à peu près entre
-1550 et 1650, et je vécus cette existence jusqu’à un âge fort avancé,
-comme vous le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis que
-Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes
-expériences a toujours été de n’avoir point poussé plus loin mes études
-historiques. Ainsi aurais-je pu identifier et exposer plus exactement
-nombre de faits, qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis
-contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, à travers le
-temps et les lieux de mes existences antérieures.
-
-Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est que mes souvenirs
-n’en commencent guère avant trente ans. Plusieurs fois, dans la
-camisole, m’est apparu Adam Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine
-stature, les muscles protubérants, homme dans toute la force de ses
-trente ans.
-
-Le _Sparwehr_, sur lequel je naviguais en qualité de simple matelot,
-était un vaisseau hollandais, vaisseau marchand, parti pour les Indes,
-et qui s’était aventuré bien au delà, sur des mers inconnues, à la
-recherche de nouvelles richesses.
-
-Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et dont la face bestiale
-et la tête carrée, toute grisonnante, n’avaient rien en apparence de
-romanesque, rêvait de la découverte de terres inexplorées, de quelque
-nouvelle Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les épices.
-
-La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout la fièvre, les
-morts violentes et des paradis pestilentiels, dont la beauté recouvrait
-de vrais charniers et marchait de pair avec eux. Et encore des
-cannibales, qui nichaient dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs
-de têtes. Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les lames
-furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets des montagnes,
-fumaient des volcans. Là, de tout petits hommes, aux cheveux crépus et
-serrés, qui semblaient plutôt des singes, dont ils avaient le cri
-insupportable et plaintif, campaient dans les forêts et dans la jungle,
-derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où ils nous envoyaient, dans
-l’ombre du soir, des éclats de bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous
-avait été, comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats,
-mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements.
-
-Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces encore, nous
-affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient pleuvoir sur nous flèches
-et javelots, dans le grondement et le roulement de guerre de leurs
-petits tam-tams et de leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils
-s’embusquaient sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis que
-montaient, de collines en collines, des colonnes de fumées, qui
-appelaient aux armes la population tout entière.
-
-Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire de l’aventureux
-_Sparwehr_. Tout ce qui n’était pas à lui appartenait au capitaine
-Johannes Maartens, et réciproquement. Celui-ci parlait peu l’anglais, et
-Hendrik Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de qui je
-vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez confiance en moi pour
-apprendre rapidement toutes les langues, le hollandais tout d’abord,
-puis le coréen, comme vous l’allez voir!
-
-Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes à une île
-appartenant au Japon, qui n’était pas marquée sur notre carte. Les
-habitants ne voulurent avoir aucuns rapports avec nous. Deux
-fonctionnaires en robe de soie traînante, et portant l’épée, qui firent
-l’admiration béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous
-invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. Sous
-l’affectation doucereuse de leurs manières et de leurs discours
-transperçait l’ardeur belliqueuse de leur race, et nous nous hâtâmes
-d’obtempérer.
-
-Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais et arrivâmes à la
-Mer Jaune, faisant route vers la Chine.
-
-Le _Sparwehr_ était un vieux, sale et abominable sabot, qui traînait à
-ses flancs et sous sa quille toute une chevelure marine. Sa marche en
-était fort alourdie et entravée. Lorsqu’on prétendait le faire changer
-de direction, il demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à
-l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, dans ses
-mouvements. Avec vent debout, il en avait pour un bon quart d’heure à
-virer, et tout l’équipage devait donner.
-
-Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit heures durant,
-nous avait fait rendre l’âme, le vent avait soudain sauté. Le _Sparwehr_
-avait refusé d’obéir au gouvernail et, pris de flanc, il s’en allait à
-la dérive.
-
-Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale d’une aube
-tempétueuse, sur une mer en furie, dont les lames s’élevaient hautes
-comme des montagnes. On était en hiver. Tout, sauf la mer, était
-silencieux autour de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de
-neige, nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière.
-Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de récifs écumeux, de rocs
-sinistres et innombrables, au delà desquels apparaissaient confusément
-des falaises abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots.
-Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes se profilait,
-couverte de neige.
-
-Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle nous allions, et
-si d’autres que nous y avaient jamais abordé. A peine une vague ligne
-l’indiquait-elle sur notre carte. Et il nous était permis de craindre
-que ses habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que son
-aspect.
-
-La proue du _Sparwehr_ donna en plein contre un pan de falaise, qui
-s’avançait en eau profonde, et notre mât de beaupré, après s’être un
-instant dressé jusqu’au ciel, se brisa net. Le mât de misaine s’abattit
-avec un vacarme effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses vergues
-et ses haubans[15].
-
- [15] Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant du
- navire; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède le
- grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales qui,
- sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages
- qui, entre eux, étayent les mâts.
-
-Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets de vagues, je
-parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur le gaillard d’avant. D’autres
-hommes de l’équipage firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent
-solidement avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, tous les
-autres avaient péri.
-
-Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait pas perdu son
-sang-froid. Il me toucha de la main, puis leva son doigt vers une
-cascade d’eau salée, qui ruisselait, d’une anfractuosité de la falaise.
-
-Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si j’étais homme à
-escalader le grand mât, encore debout, et à sauter de là sur la
-minuscule plate-forme qu’à vingts pieds au-dessus de la dunette
-ménageait cette anfractuosité, dans le rocher à pic.
-
-La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, selon les
-oscillations du mât. Tantôt elle était de six pieds, et tantôt de vingt
-pieds. Le mât oscillait comme un ivrogne, par l’effet du roulis et du
-tangage, tandis que le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des
-heurts de sa coque contre la falaise.
-
-Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte du mât tragique, je
-mesurai de l’œil la largeur du saut qui était nécessaire, et me lançai.
-L’opération réussit et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là,
-je me mis à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, qui
-m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il n’y avait pas de
-temps à perdre, car le _Sparwehr_ pouvait, d’un instant à l’autre,
-sombrer en eau profonde. Tous tant que nous étions, nous étions à moitié
-ankylosés par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos vêtements
-mouillés.
-
-Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il fut projeté dans
-le vide et je vis son corps qui tournait sur lui-même, comme une roue de
-voiture. Un paquet de mer le happa, tandis qu’il tombait, et
-l’écrabouilla contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme de
-vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre une saillie de la
-falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il mourut du coup. Deux autres
-hommes culbutèrent dans le vide, comme avait fait le cuisinier. Les
-quatorze autres et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent
-sains et saufs. Une heure après, le _Sparwehr_ s’engloutissait.
-
-Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous demeurâmes
-accrochés à la falaise, sans aucune issue pour nous, car il nous était
-impossible de l’escalader plus haut, et nous ne pouvions non plus
-redescendre vers la mer, qui s’était un peu calmée.
-
-Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche nous découvrit sur notre
-perchoir.
-
-Les hommes qui le montaient étaient entièrement vêtus de vêtements
-blancs, fort sales, on le conçoit. Leurs longs cheveux étaient
-curieusement noués sur le faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par
-la suite, est, chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il
-offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par des mots, un
-point de prise excellent, permettant de flanquer à son interlocuteur un
-solide soufflet.
-
-Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient ceux qui le
-montaient, afin d’y quérir du secours. Tout le monde accourut, avec des
-cordes, et presque toute la journée fut nécessaire pour nous tirer de
-notre fâcheuse position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux.
-
-C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et leur nourriture
-était difficile à digérer, même par l’estomac d’un matelot. Leur riz,
-d’une indicible saleté, était brun comme du chocolat. Les grains, qui
-demeuraient munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés de
-bouts de paille et de bouts de bois. A tout moment, il fallait s’arrêter
-de manger, afin de s’introduire dans la bouche le pouce ou l’index, et
-se débarrasser la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se
-nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de cornichons
-d’une espèce particulière, d’un goût si fort qu’ils vous emportaient la
-bouche[16].
-
- [16] Des piments.
-
-Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un toit de chaume.
-A travers les cloisons intérieures étaient pratiquées des ouvertures,
-par où transitait la fumée de la cuisine, en chauffant, sur son passage,
-la pièce où l’on couchait.
-
-Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves gens, étendus sur
-les nattes qu’ils nous offrirent, et nous consolant de notre malheur
-avec leur tabac, qui était très doux, presque insipide. Nous le fumions
-dans des pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait d’un
-conduit d’un yard de long.
-
-Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui était sur et se
-buvait chaud, et présentait l’apparence du lait. Si l’on en prenait une
-dose un peu forte, il montait rapidement à la tête. Après en avoir lampé
-d’énormes potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot,
-dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer son ivresse.
-Encouragés par ce beau succès, mes compagnons m’imitèrent, et bientôt
-nous nous mîmes tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente
-de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux aussi d’avoir
-été jetés sur une terre inconnue, abandonnée de Dieu.
-
-Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, en chantant, le
-bruit d’une trompette, et se battait à force les cuisses, en compagnie
-des meilleurs de notre bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et
-compassé comme tous les Hollandais, petite figure brune où luisaient
-deux yeux semblables à deux perles noires, se livrait, comme le pire
-d’entre nous, à mille folies.
-
-Comme font immanquablement les matelots ivres, il sortait sans répit, de
-sa poche, tout ce qu’il avait d’argent sauvé avec lui, afin d’acheter
-toujours plus de breuvage laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les
-femmes n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis que tout ce que
-la pièce pouvait contenir de public s’y entassait, pour assister à nos
-expansions bouffonnes.
-
-C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son associé Hendrik
-Hamel, leurs treize hommes et moi-même, amenâmes tapage et braillâmes de
-toutes nos forces, dans le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le
-vent d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a fait
-victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je crois, en vérité,
-que s’il y a été poussé par sa soif de lucre et de rapines, c’est à sa
-folle insouciance qu’il a dû de réussir ses entreprises.
-
-Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre de Cho-Sen (Ah!
-ah! que voilà un joli nom, et je ne pouvais vraiment pas mieux
-choisir[17]!) n’était pas pour exciter beaucoup notre enthousiasme. Si
-ces misérables pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses
-habitants, nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi ce sol avait
-peu attiré les navigateurs étrangers.
-
- [17] _Chosen_, en anglais, veut dire _choisi_; d’où le calembour du
- narrateur.
-
-Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait partie d’une île,
-et ceux qui y commandaient avaient sans doute expédié un message sur le
-continent. Un beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts,
-dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille de riz,
-jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève.
-
-Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté au rivage, les
-yeux du capitaine Johannes Maartens s’écarquillèrent démesurément, car
-une soie magnifique recommençait à chatoyer devant ses yeux.
-
-Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie de la tête aux
-pieds, d’une soie multicolore, aux tons pâles, et il était entouré d’une
-demi-douzaine de serviteurs obséquieux, pareillement habillés de soie.
-
-Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, comme je l’appris par la
-suite. C’était un _yang-ban_, ou homme noble. Il exerçait les fonctions
-de magistrat ou gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi
-fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses
-administrés.
-
-Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à sa suite et se
-dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats étaient armés de lances
-dont le fer, long et plat comme celui d’une hache, tranchant comme une
-lame de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns d’entre eux
-étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait aux époques héroïques.
-Il était de telle dimension qu’un homme était nécessaire pour le porter,
-et un autre homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé,
-lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le constater,
-partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait pas. La réussite
-dépendait d’un bon réglage de la mèche et de l’état de la poudre déposée
-dans le bassinet.
-
-Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin.
-
-Les dirigeants du village tremblaient de peur devant lui, et sans doute
-n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, comme interprète, au nom de mes
-compagnons, et baragouinai les quelques mots de coréen que je
-connaissais.
-
-Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit signe de m’écarter.
-J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je craint? J’étais aussi grand
-que lui et, comme poids, je surpassais nettement le sien. J’étais beau,
-ma peau était blanche et mes cheveux étaient d’or.
-
-Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis que les six
-serviteurs soyeux formaient entre lui et nous un cordon défensif.
-Pendant qu’il parlait à cet homme, plusieurs soldats s’avancèrent,
-portant sur leurs épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six
-pieds de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement
-fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une de leurs extrémités
-était un trou rond, d’un diamètre inférieur à celui de la tête d’un
-homme.
-
-Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis d’une de ces planches
-s’approchèrent de Tromp, qui était assis par terre, fort occupé à
-examiner un panaris qu’il avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais
-Tromp était un balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées.
-Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche s’ouvrit
-comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement rivée, autour de
-son cou.
-
-Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se mit à beugler comme
-un taureau, et à danser avec une telle frénésie qu’il fallut s’écarter
-pour lui faire place, ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui.
-
-La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin avait
-médité de nous mettre tous au carcan, et la bataille commença. Nous nous
-battions, les poings nus, contre un cent de soldats, bien armés, et
-contre les habitants du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que
-Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en un fier dédain.
-
-Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant. Mes
-compagnons avaient déjà fait leur soumission et avaient été, depuis
-longtemps, mis au carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs
-comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, des muscles
-et une volonté non moins solides. J’avais vite compris, à ma joie, que
-les Coréens ignoraient tout de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que
-pour la garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient en
-tas, les uns sur les autres.
-
-Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. M’étant rué sur lui,
-ses serviteurs s’interposèrent et le sauvèrent. C’étaient des êtres
-flasques. Tapant dans la masse, je les envoyai rouler à droite et à
-gauche, en grand désordre, et je fis de leurs soies un surprenant
-gâchis. Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre
-leur seigneur et maître qui se trouvait derechef en péril, fondirent sur
-moi, tellement nombreux, que mes mouvements en étaient entravés. Ceux
-qui étaient derrière poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais
-pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis.
-
-Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre et, comme les
-autres, je fus mis en planche.
-
-On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos carcans, sur une des
-jonques qui, toutes deux, remirent à la voile.
-
---Bon Dieu! interrogea Vandervoot, et quoi encore?
-
-Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous étions piteusement
-assis sur le pont, les uns à côté des autres. Juste au moment où
-Vandervoot posa sa question, la jonque s’inclina fortement sous la brise
-et nous déboulâmes tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots
-opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés[18].
-
- [18] Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du pont
- d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer.
-
-De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa les yeux vers nous,
-sans paraître nous voir. Quant à Vandervoot, il ne fut plus connu parmi
-nous, bien des années durant, que sous le sobriquet: «_Et quoi encore,
-Vandervoot?_» Pauvre bougre! Il mourut gelé, une nuit, dans les rues de
-Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît devant lui.
-
-On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta dans une prison
-puante, infectée de vermine.
-
-Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier contact avec
-les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, pour tous mes compagnons,
-prendre une glorieuse revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous
-l’allez voir, Lady Om eut des bontés pour moi et où le pouvoir fut mien.
-
-Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux jours. Kwan-Yung-Jin avait
-envoyé un messager à Keijo, la capitale, afin de connaître quelle
-serait, à notre égard, la décision royale.
-
-Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition foraine. De l’aube
-au crépuscule, les barreaux de nos fenêtres étaient assiégés par les
-indigènes, qui jamais encore n’avaient vu de spécimens de notre race.
-Parmi ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes
-ladies, portées en palanquins sur les épaules de leurs coolies, venaient
-considérer les diables étrangers vomis par la mer et, tandis que leurs
-serviteurs chassaient la foule vulgaire à coups de fouet, elles
-risquaient vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous
-pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la coutume du
-pays. Seules, les danseuses et les vieilles femmes circulaient dehors,
-la figure découverte.
-
-J’ai souvent pensé que Kwan-Yung-Jin souffrait des nerfs et que, lorsque
-ceux-ci le tourmentaient particulièrement, il s’en prenait à nous. Quoi
-qu’il en soit, sans rime ni raison, chaque fois qu’il en avait le
-caprice, il ordonnait que nous sortions de prison et qu’on nous battît
-dans la rue, aux cris de joie de la populace. L’Asiatique est une bête
-cruelle, qui se délecte, sans se lasser, au spectacle de la souffrance.
-
-Puis, à notre grande satisfaction, les bastonnades prirent fin.
-L’arrivée de Kim en fut la cause.
-
-Qui était Kim? Je dirai seulement de lui qu’il était le cœur le plus pur
-que nous ayons jamais rencontré en Corée. Il était alors capitaine, et
-commandait cinquante hommes, lorsque nous fîmes sa connaissance. Ensuite
-il devint commandant des Gardes du Palais. Et, finalement, il mourut
-pour l’amour de Lady Om et pour le mien. Qui était Kim? Il était Kim, et
-c’est tout dire.
-
-Sitôt son arrivée, nos cous furent délivrés de leurs carcans et nous
-fûmes logés à la meilleure auberge du lieu. Sans doute nous étions
-encore des prisonniers. Mais des prisonniers honorables, avec une garde
-d’honneur, de cinquante cavaliers.
-
-Le lendemain, nous cheminions sur la grande route royale, seize marins
-montés à califourchon sur seize chevaux nains, comme il s’en trouve en
-Corée, et nous nous dirigions vers Keijo. L’Empereur, m’expliqua Kim,
-avait exprimé son désir d’abaisser son regard sur les étranges «Diables
-des Mers».
-
-Le voyage dura plusieurs jours, car il fallait traverser, du nord au
-sud, la moitié du territoire coréen.
-
-A la première halte, étant descendu de selle, j’allai voir donner la
-pitance à nos montures. C’était le cas ou jamais de crier: «Et quoi
-encore, Vandervoot?» Je ne m’en fis pas faute et tous accoururent. Aussi
-vrai que je suis vivant, les gens de notre escorte nourrissaient leurs
-chevaux avec de la soupe aux févettes, de la soupe aux févettes chaude,
-encore et encore. Et, durant tout le temps de notre voyage, les chevaux
-n’eurent rien autre chose que de la soupe aux févettes.
-
-C’étaient, je l’ai dit, des chevaux nains, on ne peut plus nains.
-L’ayant parié avec Kim, j’en soulevai un et, en dépit de ses
-hennissements et de sa résistance, je l’enlevai, se débattant, sur mes
-épaules, où je le maintins solidement. En sorte que les hommes de Kim,
-qui déjà avaient ouï parler de mon sobriquet de Yi-Yong-ik, le
-Tout-Puissant, ne me donnèrent plus désormais, d’autre nom.
-
-Kim était plutôt grand pour un Coréen, race de haute stature et bien
-musclée. Et lui-même se tenait en haute estime sur ce chapitre. Mais,
-coude à coude et paume à paume, je lui faisais baisser le bras à
-volonté. Aussi les soldats et les badauds, qui s’assemblaient sur notre
-passage dans les hameaux que nous traversions, me regardaient-ils bouche
-bée, en murmurant: «Yi-Yong-ik!»
-
-Nous demeurions promus, en effet, à la dignité de ménagerie ambulante.
-Notre renommée nous précédait, et les gens de la campagne environnante
-accouraient en foule, pour nous voir défiler. Ils s’alignaient tout le
-long la route, comme au passage d’un cirque. La nuit, les auberges où
-nous logions étaient assiégées par une multitude avide de nous
-contempler. Nous n’avions un peu de repos qu’après que les soldats
-avaient repoussé cette cohue à coups de lance, et avec maints horions.
-Auparavant, Kim faisait appeler les hommes les plus forts, les lutteurs
-les plus renommés, et se divertissait énormément, ainsi que la foule, à
-me voir les mettre en marmelade et les abattre dans la boue, les uns
-après les autres.
-
-Le pain était ignoré, mais nous avions en abondance du riz bien blanc
-(excellent pour les muscles et dont je ressentis longtemps les
-bienfaits), ainsi qu’une viande que je découvris rapidement être de la
-viande de chien, animal qui est régulièrement abattu dans les boucheries
-coréennes. Le tout assaisonné de pickles effroyablement épicés, mais que
-je finis par aimer à la passion. Pour boisson, un autre breuvage blanc,
-mais limpide et montant fortement à la tête, qui provenait de la
-distillation du riz, et dont une pinte aurait suffi à tuer un
-malportant, si elle ravigotait merveilleusement un homme fort, au point
-même de le rendre à peu près fou.
-
-A Chong-ho, ville fortifiée que nous traversâmes, je vis, à la suite
-d’une absorption exagérée de ce breuvage, Kim et les notables rouler
-sous la table. C’est sur la table que je devrais dire, car celle-ci
-n’était autre que le sol, où nous étions accroupis et où, pour la
-centième fois, je pris dans les jarrets quelques crampes carabinées.
-
-Là encore, tout le monde murmurait: «Yi-Yong-ik!» et, à la Cour même de
-l’Empereur, la glorieuse rumeur me précéda.
-
-Toujours, n’ayant plus rien vraiment d’un prisonnier, je chevauchais aux
-côtés de Kim, mes longues jambes touchant presque le sol. Dès que la
-route devenait tant soit peu boueuse et que ma monture s’y enfonçait,
-mes pieds en grattaient la boue. Kim était jeune. Kim était un homme
-universel. En toute circonstance, il se montrait égal à lui-même. Toute
-la journée et une bonne moitié de la nuit, nous devisions et
-plaisantions tous deux. Certainement j’avais reçu le don des langues,
-et, très rapidement, je m’initiai au Coréen. Kim s’émerveillait de mes
-progrès.
-
-Il m’instruisait aussi des mœurs et du caractère des indigènes, de leurs
-qualités et de leurs défauts. Il m’enseigna mainte chanson, chansons de
-fleurs, chansons d’amour et chansons à boire. En voici une qui était de
-son invention et dont je vais tenter de vous traduire la fin.
-
-Kim et Pak, dans leur jeunesse, ont signé entre eux un pacte, selon
-lequel ils s’abstiendront de boire désormais. Le pacte n’a pas tardé à
-être rompu et tous deux chantent en chœur:
-
- «Non, non, ne me retiens plus!
- La coupe ensorceleuse,
- Où tant je bus,
- Fera de nouveau mon âme joyeuse!
- Dis-moi, mon vieux, dis, oh! dis
- Où se vend le vin couleur de rubis!
- N’est-ce pas auprès de ce pêcher rose?
- Bonne chance, adieu!
- Foin de notre vœu!
- Je cours m’en flanquer une bonne dose.»
-
-Hendrik Hamel, homme intrigant et matois, m’encourageait dans mes
-plaisanteries, qui m’attiraient la faveur de Kim et, par ricochet,
-faisaient rejaillir celle-ci sur Hendrik Hamel et sur toute notre
-compagnie. Hendrik Hamel ne cessa pas d’être mon conseiller, je dois le
-proclamer, et c’est en suivant ses directives que je gagnai par la suite
-la faveur de Yunsan, le cœur de Lady Om et la bienveillance de
-l’Empereur. J’avais sans doute, en moi-même, l’inflexible volonté et la
-témérité nécessaire au grand jeu que j’engageai. Mais, si je fus le
-bras, Hendrik Hamel fut la tête qui ordonna tout.
-
-Jusqu’à Keijo, le pays que nous parcourions était dominé par de hautes
-montagnes neigeuses, sur le flanc desquelles se creusaient de nombreuses
-et fertiles vallées. Il était semé de villes fortifiées, pareilles à
-Chong-ho, et où nous faisions halte après chacune de nos étapes. Chaque
-soir, de cime en cime, s’allumaient, dans la tombée du jour, des signaux
-lumineux, dont la flamme courait sur toute la contrée. Kim ne manquait
-pas d’observer avec attention ces chaînes de feu qui, des côtes à la
-capitale, rougeoyaient, portant vers l’Empereur leurs messages. Une
-seule flamme par fanal signifiait que le pays était en paix. Deux
-flammes annonçaient une révolte ou une invasion étrangère. Jamais,
-durant notre voyage, nous ne vîmes plus d’une seule flamme.
-
-Tandis que nous chevauchions, Vandervoot, qui fermait la marche, ne
-cessait d’admirer et de s’étonner. Et de plus en plus, il demandait:
-
---Dieu du ciel! Et quoi encore?
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-SEIGNEUR! SEIGNEUR! UN PAUVRE MATELOT...
-
-
-Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population,
-à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc.
-Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré
-de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque
-personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique
-costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure
-facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans
-aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour
-s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les
-yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien
-au-dessus de cette commune et vulgaire classification.
-
-Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où
-nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements,
-les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes
-appelés devant l’Empereur.
-
-Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était
-précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis
-sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande
-taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y
-aplatissaient.
-
-Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une
-dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier
-d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée
-assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle
-ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un
-toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au
-sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant
-cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les
-Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les
-plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée.
-
-Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire
-dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions
-devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût
-être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait
-été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces
-toitures merveilleuses, aux pignons innombrables.
-
-On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une
-Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande
-Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur.
-
-Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse
-humeur. Quelle foule grouillante et superbe! Hauts Dignitaires, Princes
-du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers
-Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert,
-Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses,
-Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves.
-
-Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur,
-accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était,
-surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir
-plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu
-les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des
-jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel
-homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux
-étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se
-contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais
-l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès
-qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur
-impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure.
-
-Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi,
-assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut
-d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires.
-Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers,
-s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à
-leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à
-danser.
-
-C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour leur défense de
-pauvres loups de mer? Que pouvait le vieux Johannes Maartens, avec, à
-ses trousses, une bande de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le
-nez, lui pinçaient les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire
-se trémousser? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, Hans
-Amden demanda qu’on lui donnât de la place et se mit à exécuter, d’un
-pas lourd, une danse hollandaise des plus baroques, jusqu’à ce que toute
-la Cour éclatât d’une tumultueuse hilarité.
-
-En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant plusieurs jours, le
-joyeux compagnon et l’égal de Kim, j’estimai outrageant le rôle de pitre
-que l’on prétendait me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante
-Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, les bras croisés,
-je dédaignai pinçons et chatouillis, qui ne produisirent pas en moi le
-plus léger frisson. On m’abandonna pour une autre proie.
-
-Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses qui l’avaient
-entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna:
-
---Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et tire-nous de là...
-
-Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour
-parler, les trois Danseuses la lui bourraient de bonbons.
-
-Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement la tête de
-droite et de gauche, afin d’éviter les mains pleines de bonbons, qui
-s’acharnaient:
-
---Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. Elles vont nous
-couler. Nous sommes réduits à l’état d’animaux savants. Je t’envie et
-regrette de ne pouvoir t’imiter dans ta résistance. Ah! les garces!
-Continue à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi...
-
-Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient
-complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons.
-
-J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en fut alertée. Un
-eunuque qui, derrière moi, me chatouillait le cou avec une longue plume,
-me fit démarrer soudain.
-
-Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec moi, observaient
-d’un œil attentif le manège de l’eunuque. Réussirait-il là où elles
-avaient échoué? Je ne laissai rien transpercer de mon dessein. Mais,
-tout à coup, rapide comme la flèche, sans même tourner la tête ni le
-corps, j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein sur la
-figure, une maîtresse gifle arrière.
-
-Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur ses mâchoires. Il y
-eut un craquement, comme celui d’une planche de la coque d’un navire qui
-se fend sous la tempête, et l’eunuque roula sur lui-même, comme une
-boule, qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi.
-
-Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, et
-j’entendis chuchoter: «Yi-Yong-ik!» Je recroisai mes bras et demeurai
-sur place, superbe d’orgueil.
-
-Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait cabotin. Car
-écoutez ce qui suivit.
-
-L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, de tous mes
-compagnons, j’affrontai, sans baisser le regard, les centaines d’yeux
-qui me fixaient. Et c’est moi qui les fis tous se baisser ou se
-détourner. Tous, sauf deux.
-
-Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à la richesse de sa
-robe et à la demi-douzaine de servantes qui l’entouraient, je jugeai
-immédiatement devoir être une dame de qualité. C’était en effet Lady Om,
-une princesse authentique, appartenant à la Maison des Min. J’ai dit
-qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon âge, trente ans environ.
-Et, quoiqu’elle fût mûre et belle à point pour être mariée, elle ne
-l’était pas.
-
-Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu’à ce
-qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. Il n’y avait, dans ses
-prunelles, ni insolence, ni hostilité, ni défi quelconque. Je n’y
-trouvais qu’une immense fascination.
-
-Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce petit brin de femme.
-Je feignis, en détournant la tête, de reporter mon regard sur le groupe
-honteux de mes camarades, en proie aux danseuses. Puis je frappai dans
-mes mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en coréen,
-d’une voix de stentor et comme on parle à des subalternes:
-
---Vous autres, laissez-les tranquilles!
-
-J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre beugler un
-taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi retentissant n’avait
-encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial Palais.
-
-La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient d’effroi et
-se serraient les unes contre les autres, comme pour chercher entre elles
-une protection mutuelle. Les petites danseuses lâchèrent les matelots et
-leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. Seule, Lady Om
-ne parut point troublée et recommença à plonger dans mes yeux, qui
-étaient retournés vers les siens, ses yeux grands ouverts.
-
-Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait que résonnât quelque
-fatidique parole. Tous les yeux coulissaient furtivement leur regard de
-l’Empereur à moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours,
-sans perdre la tête fort heureusement, immobile et muet, et les bras
-croisés.
-
-Enfin l’Empereur parla.
-
---Il connaît notre langue... dit-il simplement.
-
-Toute la salle haletait. On entendait les respirations palpiter dans les
-poitrines.
-
-Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon matelot blagueur,
-sur la première idée folle qui s’offrit mon esprit.
-
---Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale.
-
-L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la fois, par mon
-assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a avalé de travers et ses
-lèvres se contractèrent. Puis il me demanda:
-
---Explique-toi!
-
-Je repris:
-
---Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à peine issu du sein
-de ma mère, et ma sagesse précoce émerveillait tous ceux qui
-m’approchaient. Puis je fus emporté un jour par des pirates, en un pays
-lointain, où se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. Mais,
-à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je reparlai
-spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen de naissance et
-maintenant seulement je suis chez moi.
-
-Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et des colloques.
-L’empereur interrogea Kim.
-
-Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires et ne craignit pas
-de mentir en ma faveur.
-
---J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque je le
-rencontrai qui sortait de la mer...
-
-Je l’interrompis:
-
---Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements dignes de moi!
-
-Et, me retournant derechef vers les danseuses:
-
---Laissez en paix mes esclaves! Ils viennent d’accomplir un long voyage
-et sont fatigués. Oui, ce sont là mes fidèles esclaves.
-
-Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, selon le désir que j’en
-avais exprimé, à changer de vêtements. Puis il renvoya les domestiques
-et, resté seul avec moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon
-de m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que moi où je
-voulais en venir. Mais il était, comme moi, plein de confiance.
-
-Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant de
-l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, soi-disant rouillé par
-ma longue absence du pays, Hendrik Hamel et les autres, qui s’étaient
-entêtés à ne parler que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne
-comprenaient pas un traître mot de mes paroles.
-
---Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison de Koryu, qui
-régnait jadis à Song-do.
-
-Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait
-contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais
-tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais
-un bon perroquet.
-
-L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes
-compagnons. Je répondis:
-
---Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux
-coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un
-affranchi.
-
-Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât.
-
---Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une
-souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même
-âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent.
-
-Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais
-dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en
-reproches envers moi.
-
---Que veux-tu? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour
-dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui
-est fait est fait! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons
-continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti.
-
-Taiwun, le frère de l’Empereur, était un grand sot parmi les sots. Il me
-défia à boire. L’Empereur trouva le défi plaisant et ordonna à une
-douzaine de ses nobles, qui n’étaient guère plus intelligents, de se
-mêler à l’orgie. Les femmes furent invitées à se retirer. Je renvoyai
-également Hendrik Hamel, renfrogné et grondant, et tous mes compagnons,
-non sans avoir obtenu pour eux qu’ils quitteraient leur auberge et
-seraient logés dans le Palais même. Par contre, je demandai à Kim de
-demeurer près de moi. Après quoi, le tournoi commença.
-
-Le lendemain, tout le Palais bourdonnait, comme une ruche d’abeilles, du
-bruit de mes exploits. J’avais mis Taiwun et les autres champions dans
-un tel état qu’ils ronflaient, ivres morts, sur leurs nattes, lorsque je
-me retirai et, sans aide aucune, réussis à m’en aller coucher. Et,
-jamais depuis, Taiwun ne mit en doute que je fusse un Coréen
-authentique. Seul, affirmait-il, un de ses compatriotes était capable de
-boire impunément autant que je l’avais fait.
-
-Le Palais Impérial formait, à lui seul, une véritable ville et je fus
-logé, avec mes compagnons, dans son plus beau quartier, en une sorte de
-Pavillon d’Été, complètement isolé. Je pris pour moi, bien entendu, le
-plus magnifique appartement, Hendrik Hamel et Maartens durent, ainsi que
-les autres matelots, accepter en ronchonnant ce que je leur laissai.
-
-La première journée ne s’était pas écoulée que Yunsan, le Grand Prêtre
-bouddhiste, me faisait appeler. Il ordonna, quand je fus devant lui,
-qu’on nous laissât seuls. Nous étions assis tous deux sur des nattes
-épaisses, dans une pièce sombre.
-
-Juste Dieu! Quel homme que ce Yunsan! Quel esprit délié et pénétrant! Il
-se mit, incontinent, à scruter mon âme en tous ses replis. Il était fort
-bien renseigné sur tous les autres pays de l’univers et savait des
-choses dont personne, en Corée, n’avait même la notion qu’elles
-existassent. Croyait-il à la fable de ma naissance? Jamais je ne pus le
-pénétrer. Son visage, aussi impassible qu’un bronze, ne laissait rien
-deviner de ses sentiments intérieurs.
-
-Ce que pensait Yunsan, personne autre que lui ne le savait. Mais,
-derrière ce prêtre pauvrement vêtu, au ventre maigre, je sentais le
-pouvoir effectif qui commandait à la fois dans le Palais Impérial et
-dans toute la Corée. Je comprenais également, au cours de notre
-entretien, qu’il avait dessein de se servir de moi, qu’il me considérait
-comme pouvant lui être utile.
-
-Agissait-il pour son propre compte, ou pour celui de Lady Om? C’était là
-une noisette à ouvrir, et que je transmis à Hendrik Hamel, pour qu’il
-vît ce qu’il y avait dans sa coque. Quant à moi, il m’était indifférent.
-Je vivais, selon ma coutume, dans l’heure présente, me souciant peu de
-me créer ou de prévoir, ni de prévenir, s’il y avait lieu, des ennuis
-futurs.
-
-Puis, ce fut Lady Om qui, à son tour, me manda. Je suivis, pour aller
-vers elle, un eunuque à la face lisse et au pas félin, et traversai avec
-lui les longs corridors silencieux, qui conduisaient à l’appartement
-qu’elle occupait.
-
-Elle était logée comme il seyait à une Princesse du Sang et possédait,
-pour son seul usage, un véritable Palais. Un parc l’entourait, avec des
-bassins fleuris de lotus, et une multitude d’arbres trois fois
-centenaires, si savamment rabougris par l’art des jardiniers qu’ils
-atteignaient à peine ma taille. Des ponts de bronze, si délicats et si
-finement travaillés qu’ils semblaient sortir de l’atelier d’un orfèvre,
-étaient jetés sur les bassins et sur les lotus. Un bosquet de hauts
-bambous masquait la demeure de Lady Om.
-
-La tête me tournait. Tout simple matelot que je fusse, je n’étais pas
-indifférent aux belles femmes et j’éprouvais, en pénétrant dans cette
-superbe et mystérieuse demeure, un sentiment qui était autre qu’une
-banale curiosité. J’avais entendu des histoires d’amour, qui contaient
-que des hommes du peuple avaient été distingués par des reines, et je me
-demandais si l’heure de mon heureuse fortune, qui témoignerait de la
-vérité de ces contes, n’avait pas sonné pour moi.
-
-Lady Om ne perdit point son temps en présentations superflues. Elle
-était entourée d’un essaim de ses femmes. Mais elle ne prêta pas plus
-d’attention à leur présence qu’un charretier à celle de son cheval. Elle
-me fit asseoir à côté d’elle, sur des nattes moelleuses, qui
-transformaient en lit la moitié du sol de la chambre, puis ordonna que
-l’on m’apportât du vin et des sucreries. Le tout fut servi sur de
-minuscules guéridons, hauts seulement d’un pied, et incrustés de perles.
-
-Seigneur! Seigneur! Il me suffisait de regarder ses yeux pour être fixé
-sur ses sentiments envers moi. Mais, halte-là! Lady Om n’était point une
-sotte. Elle avait mon âge, je l’ai dit, trente ans, et le sérieux qui
-convient à une personne de cet âge. Elle savait ce qu’elle voulait et ce
-qu’elle ne voulait pas. C’est même pour cette raison qu’elle ne s’était
-jamais mariée, en dépit de la pression qu’avait pu exercer sur elle une
-Cour asiatique.
-
-On avait prétendu la contraindre à épouser un de ses cousins éloignés,
-appartenant à la grande famille des Min, et qui se nommait
-Chong-Mong-ju. Lui non plus n’était pas bête et ambitionnait, par ce
-mariage, de s’emparer de la réalité du pouvoir que détenait le Grand
-Prêtre.
-
-Aussi Yunsan, qui ne prétendait pas lui céder la place, était-il
-lui-même candidat secret à la main de Lady Om et faisait-il tout ce qui
-était en sa puissance pour la détourner de son cousin, et couper les
-ailes à celui-ci. Il va de soi que je ne découvris pas du premier coup
-toute cette intrigue. Je la devinai en partie, par certaines confidences
-de Lady Om, et la sagacité d’Hendrik Hamel pénétra le reste.
-
-Lady Om était une perle rare. Des femmes de son calibre, il en naît deux
-à peine par siècle, dans l’univers entier. Elle faisait fi des règles et
-des conventions sociales. La religion, telle qu’elle la pratiquait,
-était une série d’abstractions toutes spirituelles, en partie apprises
-aux leçons de Yunsan, en partie tirées de son propre fonds moral. Quant
-à la religion du commun, telle qu’on l’enseignait au peuple, elle
-affirmait que c’était une invention destinée à maintenir sous le joug
-des milliers d’hommes, qui peinaient pour les autres.
-
-Lady Om avait une volonté forte et un cœur tout féminin. Et elle était
-belle. Belle d’une beauté universelle et non pas seulement asiatique.
-Ses grands yeux noirs n’étaient ni bridés, ni fendus d’une fente trop
-étroite. Ils étaient longs seulement, très longs, et le plissement des
-paupières qui les enclosaient ne servait qu’à leur donner un piment
-spécial.
-
-J’étais grisé de la situation où je me trouvais. Princesse et matelot!
-Quel rêve charmant! Et je me torturais les méninges pour ne pas paraître
-plus sot qu’elle-même et pour pousser à bout mon intrigue. Je jouais
-avec le feu et j’en étais ravi.
-
-Aussi commençai-je par rééditer l’histoire abracadabrante que j’avais
-débitée en présence de toute la Cour, à savoir que j’étais Coréen de
-naissance et que j’appartenais à l’antique lignée de Koryu.
-
-Elle me coupa la parole en me donnant sur les lèvres des coups légers,
-de son éventail de plumes de faisan.
-
---C’est bon, c’est bon! dit-elle. Ne me faites pas ici des contes pour
-enfants. Sachez que vous êtes pour moi plus et mieux qu’un descendant de
-la maison des Koryu. Vous êtes...
-
-Elle s’arrêta de parler et j’attendis, en observant la hardiesse
-croissante de son regard. Elle termina, au bout d’un instant:
-
---Vous êtes... Tu es un homme! Un homme debout devant moi, tel que je
-n’en ai jamais pressenti, même dans les rêves les plus voluptueux de mon
-sommeil et de mes nuits.
-
-Seigneur! Seigneur! Que pouvait faire, devant un tel aveu, un pauvre
-matelot? Le pauvre matelot, j’en conviens, rougit terriblement sous sa
-peau tannée par la mer. Les yeux de Lady Om devinrent deux puits de
-malicieuse et taquine friponnerie, tandis que, de toutes mes forces, je
-retenais mes bras qui brûlaient de l’enlacer.
-
-Finalement, elle se mit à rire, d’un rire qui me mettait plus encore
-l’eau à la bouche, et frappa dans ses mains. C’était signe que
-l’audience était terminée.
-
-Je vins retrouver Hendrik Hamel, la tête complètement chavirée.
-
---Ah! la femme! prononça-t-il, après une longue et profonde méditation.
-
-Et il me regarda avec un gros soupir d’envie, sur la signification
-duquel il m’était impossible de me méprendre.
-
---La femme, oui... reprit-il. Ce sont tes biceps, Adam Strang, c’est ton
-cou de taureau, ce sont tes cheveux d’or fauve, qui ont conquis
-celle-là! C’est de bonne guerre, mon vieux. Pousse à fond ton jeu! Et,
-si tu gagnes la partie, tout ira bien pour nous tous. Je vais te donner,
-si tu le veux bien, quelques conseils supplémentaires, sur la façon de
-te comporter avec elle.
-
-Je me hérissai. Pour être un simple matelot, je n’en étais pas moins un
-homme, et je n’avais pas à être dirigé dans mes relations avec une
-femme. Hendrik Hamel avait pu être copropriétaire du vieux _Sparwehr_.
-Il possédait, je l’admets, des connaissances astronomiques, puisées par
-lui dans les livres destinés aux navigateurs, supérieures aux miennes.
-Mais, sur le chapitre femmes, il n’avait et ne pouvait avoir sur moi
-aucune autorité.
-
-Il sourit, les lèvres pincées, et me demanda:
-
---Aimes-tu réellement Lady Om?
-
---Que je l’aime ou non, peu importe! répondis-je.
-
-Il darda sur moi les perles noires de ses yeux acérés et répéta:
-
---L’aimes-tu, vraiment?
-
---Hé! hé! passablement... répliquai-je. Et plus que passablement, si
-cela t’intéresse.
-
---Alors, vas-y! Et, par son truchement, nous obtiendrons un jour un
-bateau, grâce auquel nous fuirons cette terre maudite. Je donnerais la
-moitié de la soie de toutes les Indes pour refaire un bon repas de
-chrétien.
-
-Il recommença à me fixer, comme pour pressentir ma pensée.
-
---Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle?
-
-Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un air satisfait.
-
---Parfait! parfait! Mais, crois-moi, ne bouscule pas trop les choses.
-Les conquêtes trop rapides ne valent rien. Fais-toi valoir. Fais-toi
-désirer. Ne sois pas prodigue de tes gentillesses. Mets à son prix ton
-cou de taureau et tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux
-mortel! Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de tous les
-savants de l’univers.
-
-Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. Tout mon temps
-était partagé entre mes audiences avec l’Empereur, mes beuveries avec
-Taiwun, mes entretiens avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses
-que je passais dans la société de Lady Om. De plus, je demeurais éveillé
-une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, et les occupais à
-apprendre de Kim les mille détails de l’Étiquette, les manières de la
-Cour, l’histoire de la Corée et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les
-raffinements du beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des coolies.
-Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot.
-
-J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du Grand Prêtre
-Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets desseins. Il tirait les
-ficelles sans que je comprisse goutte à cette grande affaire. Avec Lady
-Om, oui, j’étais un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette.
-Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon regard en arrière et médite
-à travers le temps, j’ai des doutes sur ce point. Je crois que, tout en
-cherchant à satisfaire avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa
-guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, nous nous
-comprenions. Les désirs mutuels que nous avions l’un de l’autre étaient
-si ardents, si pressants, qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan,
-n’eût réussi à se mettre en travers.
-
-L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais dont je ne pouvais
-saisir exactement la trame, était dirigée contre Chong-Mong-ju, le
-cousin et prétendant de Lady Om. Il y avait là des fils et des fils, à
-n’en plus finir, je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe.
-Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement.
-
-Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon mentor, tout ce que
-j’en découvrais de détails intéressants. Et lui, assis, le front plissé,
-durant d’interminables heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à
-débrouiller, quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée.
-En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour m’accompagner
-partout, et tout voir aussi par lui-même. Mais souvent Yunsan s’opposait
-à sa présence et, de mon côté, je l’écartais de mes entretiens avec Lady
-Om. Je me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans nos
-tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents qui ne le
-regardaient pas.
-
-Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point fâché de me voir assumer
-seul la responsabilité et les risques de la comédie qui se jouait. Si je
-réussissais, du même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je
-m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans son trou. Tel
-était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. Il ne le sauva pas
-cependant du commun désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure.
-
-A Kim, je répétais sans cesse:
-
---Aidez-moi! En reconnaissance, j’exaucerai tous vos vœux. Désirez-vous
-quelque chose?
-
-Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres,
-chargés de la garde du Palais Impérial, dont le sort serait désormais
-entre ses mains.
-
---Un peu de patience! répondis-je avec aplomb. Votre souhait sera
-comblé. J’ai dit.
-
-Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais rien. Aussi, n’ayant
-rien à donner, je m’étais montré, sans hésitation, magnanime et
-généreux. Le plus curieux est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet
-la capitainerie des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut pas à
-s’en louer.
-
-J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et Yunsan, qui étaient tous
-deux de profonds politiques, le soin de combiner leurs intrigues et de
-dresser leurs batteries. J’étais avant tout un amant, et mon sort était
-sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous bien ma
-situation? Celle d’un matelot, longtemps battu des tempêtes, qui
-maintenant se réjouissait, dînait et buvait du vin en compagnie des
-grands de la terre, qui était l’amant déclaré d’une belle Princesse et
-qui, par surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des
-cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du Grand Prêtre Yunsan?
-N’était-ce pas réellement admirable?
-
-A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par Hendrik Hamel,
-la vérité sur ce qui concernait mon passé. Mais, aussitôt, Hendrik Hamel
-redevenait un esclave stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son
-bon maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, pour
-détourner la conversation, il s’attardait en récits admiratifs de mes
-tournois de beuverie avec Taiwun.
-
-Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa d’exquis entre
-Lady Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, depuis bien des siècles,
-qu’une cendre chère à mon cœur. Mais nous n’avions rien à nous refuser
-mutuellement. Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait
-les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent crouler sans
-faire se desserrer l’étreinte de leurs bras.
-
-Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre mariage. Elle se
-posa _piano, piano_, tout d’abord, par de simples potins de Cour, par
-des colloques à voix basse, entre eunuques et servantes. Mais, dans tout
-le Palais, il n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève peu à
-peu jusqu’au trône.
-
-Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. Le Palais, et
-toute la Corée avec lui, qui vibrait à son unisson, en furent en grande
-agitation. Il y avait de quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un
-plein coup de poing entre les yeux.
-
-Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec Yunsan, la
-bataille décisive pour laquelle celui-ci était prêt. Il réussit à
-attirer dans son parti la moitié du clergé des provinces et, jusqu’aux
-portes de son Palais, l’Empereur affolé vit défiler d’interminables
-processions de prêtres protestataires.
-
-Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié du clergé avait embrassé
-sa cause et lui demeurait fidèle, ainsi que toutes les grandes villes de
-l’Empire, telles que Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et
-Chomulpo. Lui et Lady Om investirent complètement l’Empereur. Comme elle
-me l’avoua par la suite, elle fit pression sur lui, par ses crises de
-nerfs et ses larmes, et le menaça d’un scandale public qui ébranlerait
-les bases mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit faible,
-en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles débauches, tenues
-prêtes à cet effet.
-
-Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, avec un
-imperceptible clignement de ses yeux austères, devenus soudain plus
-railleurs et plus humains que je ne les en eusse jamais crus capables,
-me déclara:
-
---Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le nœud du mariage.
-
-Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses qu’une Princesse du
-Sang Impérial épouse un matelot, même quand celui-ci s’affirme, sans
-preuves visibles et palpables, un descendant des Princes de Koryu, un
-décret fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle était mon
-authentique ascendance. En même temps, les Gouverneurs rebelles de cinq
-provinces ayant été roués et décapités, je fus nommé, moi-même,
-Gouverneur unique de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire
-le nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre magique, deux
-autres Gouverneurs de deux autres provinces furent pareillement révoqués
-pour me faire place.
-
-Seigneur! Seigneur! un pauvre matelot... Me voilà donc envoyé sur les
-grandes routes de la Corée, avec une escorte de cinq cents soldats, et
-une nombreuse suite, pour aller prendre possession du gouvernement de
-sept provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient sous
-les armes! Partout où je passais, je distribuais à mon gré la vie, la
-mort et la torture. J’avais à moi un trésor, avec un gardien pour le
-défendre, et un régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes
-volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient aussi,
-chargés d’extirper au peuple, en mon nom, ses derniers sous.
-
-Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient la frontière
-septentrionale de la Corée. Au delà s’étendait le pays que nous appelons
-aujourd’hui Mandchourie, et qui était alors connu sous le nom de Pays
-des Hongdas, ou des Têtes-Rouges.
-
-C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient le Yalou
-sur leurs chevaux rapides, en masses compactes, pour s’abattre comme des
-sauterelles sur le territoire coréen. Le bruit courait qu’ils
-s’adonnaient au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par ma
-propre expérience, qu’ils étaient des combattants redoutables, et qu’il
-n’était point commode d’en venir à bout.
-
-L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. Tandis qu’à Keijo, Yunsan
-et Lady Om achevaient la perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon
-gouvernement, une glorieuse renommée. C’était toujours Hendrik Hamel
-qui, dans mon ombre, me poussait et dirigeait. Mais, pour tous, j’étais
-la tête habile qui commandait et agissait.
-
-En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes la tactique et
-l’exercice européens, et les conduisit se mesurer avec les Têtes-Rouges.
-Ce fut une lutte magnifique, qui dura une année entière. Mais, au terme
-de l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la rive
-coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, sauf les morts
-laissés par l’ennemi.
-
-J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée dans les
-histoires d’Occident. J’ignore également si on y fait mention de celle
-qui, durant la génération précédente, fut conduite en Corée par
-Hideyoshi, alors Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de
-la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de barils, remplis
-d’oreilles et de nez, baignant dans de la saumure, qui provenaient des
-Coréens tués sur les champs de bataille. J’en ai causé souvent avec
-maints vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, et
-qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux grandes invasions,
-japonaise et des Têtes-Rouges, sont consignées dans les livres
-d’histoire, vous saurez exactement à quelle époque Adam Strang a vécu.
-
-Mais revenons à Keijo et à Lady Om.
-
-Seigneur! Seigneur! c’était une vraie femme! Pendant quatre ans, je la
-possédai en paix. Toute la Corée avait accepté notre mariage.
-Chong-Mong-ju, dépossédé de toute influence, tombé en complète disgrâce,
-s’était retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, pour y
-cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. La paix régnait sur le
-pays où, chaque nuit, couraient les signaux qui la proclamaient.
-
-Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches,
-s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus ses yeux devenaient
-chassieux. Lady Om et moi avions gagné la partie souhaitée par nos
-cœurs. Kim commandait aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, le
-malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à moi et à mes
-compagnons, le supplice du carcan et nous avait fait battre en public,
-lors de notre arrivée en Corée, je l’avais destitué et lui avais
-interdit de paraître jamais à Keijo.
-
-Oh! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié! La discipline est
-solidement ancrée dans la tête d’un matelot et, en dépit de ma grandeur
-nouvelle, je ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux jours
-anciens où nous naviguions ensemble sur le _Sparwehr_, à la recherche de
-nouvelles Indes. Selon l’histoire que j’avais contée, lors de mon début
-à la Cour, il était le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des
-matelots, considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre à
-une fonction officielle quelconque.
-
-Le cas de Johannes Maartens était différent et il monta en grade. Le
-vieux roublard! J’étais loin de deviner ses intentions, quand il me
-demanda à être nommé Gouverneur de la misérable petite province de
-Kyong-ju!
-
-Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de son agriculture
-ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts couvrait à peine les frais de
-leur perception et la qualité de Gouverneur était plus qu’honorifique.
-L’endroit était en vérité un vrai tombeau--un tombeau sacré--car sur la
-Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, dans de riches
-reliquaires placés dans des caveaux, les ossements des anciens Rois de
-Silla. Johannes Maartens me déclara qu’il préférait être le premier dans
-la petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam Strang. Et j’étais
-loin de me douter que, s’il emmenait avec lui quatre des matelots, ce
-n’était pas uniquement pour peupler sa solitude.
-
-Magnifiques furent pour moi les premiers temps de mon élévation. Je
-gouvernais mes sept provinces par l’intermédiaire de Nobles nécessiteux,
-à la dévotion de Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le
-travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me livrer, de temps
-à autre, à quelque inspection, effectuée avec tout l’apparat digne de ma
-grandeur et où Lady Om m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la
-côte sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de
-préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, parmi les
-Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, où leurs pères
-avaient excellé. J’effectuai aussi, avec Lady Om, des chasses au tigre,
-dans les montagnes septentrionales.
-
-Le mouvement des marées était, en Corée, des plus curieux. Sur la côte
-nord-est, la mer ne montait et ne descendait que d’un pied à peine. Sur
-la côte ouest, la différence contre le flux et le reflux atteignait
-soixante pieds.
-
-La Corée ne possédait pas de flotte marchande pour le commerce
-extérieur. Les navires indigènes ne quittaient pas les côtes, où les
-étrangers, pour leur part, n’abordaient jamais. Cette politique
-d’isolement était immémoriale en Corée. Une fois seulement, tous les dix
-ou vingt ans, arrivaient des Ambassadeurs chinois. Non par eau, mais par
-terre, en contournant la Mer Jaune à travers le pays des Hong-du, et en
-descendant la Route du Mandarin jusqu’à Keijo. Leur voyage, aller et
-retour, durait un an. Le but de leur visite était d’exiger, de
-l’Empereur coréen, l’accomplissement de la cérémonie fictive de son
-ancienne vassalité à la Chine.
-
-Hendrik Hamel ne s’endormait pas, cependant, dans les délices de Capoue.
-Il se préparait à agir, et ses projets se précisaient de jour en jour. A
-défaut des nouvelles Indes que nous n’avions pas trouvées, il se
-rabattait sur la Corée. Il n’eut pas de fin, tout d’abord, que je ne
-fusse nommé amiral de toute la flottille des jonques coréennes. Puis il
-s’informa sans fard, près de moi, des arcanes secrets qui enfermaient le
-Trésor Impérial. Dès lors, j’étais fixé.
-
-Je ne tenais nullement, pour ma part, à quitter la Corée, à moins que ce
-ne fût en compagnie de Lady Om. Je m’ouvris à elle, à ce sujet. Elle me
-répondit, en me pressant avec passion entre ses bras, que j’étais son
-roi et que, partout où j’irais, elle me suivrait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-«MAINTENANT, Ô MON ROI!»
-
-
-Le Grand Prêtre Yunsan avait commis une faute impardonnable en laissant
-vivre Chong-Mong-ju. Une faute! En réalité, il n’avait pas osé agir
-autrement.
-
-Disgracié et banni de la Cour, Chong-Mong-ju, tout en paraissant cuver
-son dépit sur la côte nord-est, avait sourdement intrigué et maintenu sa
-popularité intacte près du clergé provincial. Des prêtres bouddhistes
-lui servaient, en majeure partie, d’émissaires. Ils n’arrêtaient pas de
-circuler par tout le pays, en gagnant à sa cause tous les fonctionnaires
-impériaux, et avaient obtenu d’eux, en sa faveur, un serment
-d’obéissance. Yunsan n’ignorait pas ce qui se tramait dans l’ombre,
-mais, là non plus, il n’osait agir.
-
-L’Asiatique excelle, avec sa froide patience, à ces conspirations vastes
-et compliquées. Au sein même du Palais Impérial, le parti de
-Chong-Mong-ju croissait au delà de ce que Yunsan pouvait seulement
-supposer. Les gardes du Palais, les fameux Chasseurs-de-Tigres que
-commandait Kim, furent eux-mêmes achetés.
-
-Et, tandis que Yunsan saluait de la tête les gens prosternés à ses
-pieds; tandis que je me consacrais paisiblement à Lady Om et aux sports;
-tandis qu’Hendrik Hamel perfectionnait ses plans de fuite et de mise à
-sac du Trésor Impérial; tandis que Johannes Maartens mijotait ses
-projets mirifiques, parmi les tombes de la Montagne de Tabong, le volcan
-que chauffait, sous nos pieds, Chong-Mong-ju ne nous donnait presque
-aucun signe visible de sa prochaine éruption.
-
-Seigneur! Seigneur! Lorsque la tempête se déchaîna, ce fut quelque chose
-de vraiment terrible! Elle partit, à la fois, de tous côtés. Sauve qui
-peut! Et tout le monde ne fut pas sauvé. Ce fut Johannes Maartens qui
-précipita, en fait, la catastrophe et fit éclater la conspiration avant
-l’heure fixée par Chong-Mong-ju. Mais il lui fournit d’agir une si belle
-occasion que celui-ci eût été bien sot de n’en pas profiter.
-
-Jugez-en plutôt! Alors que les Coréens ont pour les morts ancestraux un
-culte fanatique, ce vieux pirate hollandais, assoiffé de rapine, en
-compagnie de ses quatre matelots, dans sa province perdue de Kyong-ju,
-ne commit-il pas la folie de profaner les tombes des anciens Rois de
-Silla, qui y dormaient, depuis des siècles, dans leurs cercueils d’or?
-
-L’opération s’effectua pendant la nuit et, avant le lever du jour, les
-cinq conjurés se hâtèrent de se mettre en route, afin de gagner la côte.
-
-Mais, le jour qui suivit, s’abattit sur toute la contrée un brouillard
-intense, où ils s’égarèrent. Ils ne purent rejoindre la jonque qui les
-attendait et que Maartens avait frétée en grand secret. Un fonctionnaire
-local, nommé Yi-Sun-Sin, tout dévoué à Chong-Mong-ju, se lança à leur
-poursuite, avec des soldats. Ils furent encerclés et faits prisonniers.
-Seul, Herman Tromp parvint à s’échapper dans le brouillard et put, par
-la suite, me conter le détail de ce qui était arrivé.
-
-Toute cette nuit-là, quoique la nouvelle du sacrilège se fût déjà
-répandue à travers les provinces du nord, qui se soulevèrent incontinent
-contre les fonctionnaires impériaux, Keijo et la Cour dormirent
-paisiblement, dans une ignorance complète des événements. Sur l’ordre de
-Chong-Mong-ju, les fanaux de paix continuèrent à briller sur toute la
-Corée. Il en fut de même au cours des nuits suivantes, tandis que les
-messagers de Chong-Mong-ju crevaient leurs chevaux, pour aller porter
-partout ses ordres souverains.
-
-Comme je sortais, à cheval, de Keijo, à l’heure du crépuscule, pour
-aller faire un tour dans la campagne, je vis, sous la Grande Porte de la
-capitale, s’abattre la monture fourbue d’un de ces messagers, et son
-cavalier, se relevant, continuer à pied son chemin. Je poursuivis ma
-route, sans m’inquiéter de savoir quel était cet homme, et ne me doutant
-guère qu’il apportait avec lui mon destin.
-
-Le message dont il était chargé fit éclater la révolution au Palais
-Impérial. Lorsque j’y rentrai, à minuit, tout était terminé.
-
-Dès neuf heures du soir, les conjurés s’étaient emparés, dans son
-appartement même, de la personne de l’Empereur. On le contraignit à
-mander devant lui tous ses ministres et, à mesure qu’ils se
-présentaient, ils étaient abattus. Les Chasseurs-de-Tigres s’étaient
-soulevés, eux aussi. Yunsan et Hendrik Hamel furent faits prisonniers,
-et férocement battus par eux, à coups de plats de sabre. Les huit autres
-matelots purent s’échapper du palais, emmenant avec eux Lady Om. Ils y
-réussirent grâce à Kim qui, l’épée à la main, leur ouvrit un passage à
-travers ses propres soldats révoltés. Kim tomba dans la bataille et fut
-foulé aux pieds. Mais, malheureusement pour lui, il ne mourut pas de ses
-blessures.
-
-Comme une risée de vent qui s’élève durant une nuit d’été, la révolution
-souffla et passa tout naturellement sur le Palais. Dès le lendemain,
-Chong-Mong-ju était remonté en selle et redevenu tout puissant.
-L’Empereur souscrivit à toutes ses volontés. Sauf l’émotion, qui fut
-générale, à la nouvelle de la profanation des anciens Tombeaux Royaux,
-la Corée demeura paisible. Chong-Mong-ju fut partout acclamé. Les têtes
-des anciens fonctionnaires tombaient, dans le pays entier, et ils
-étaient remplacés par des créatures du nouveau potentat. Il n’y eut,
-nulle part, aucun soulèvement.
-
-Voici maintenant quel fut notre sort.
-
-Johannes Maartens, et les trois matelots capturés avec lui, furent
-amenés à Keijo, couverts des crachats de la canaille de tous les
-villages et de toutes les villes où ils passèrent. Puis ils furent
-enterrés, jusqu’au cou, dans le sol de la Grande Place, qui s’étendait
-devant le Palais Impérial. On leur donna à boire, afin de prolonger leur
-existence et pour qu’ils pussent, plus longtemps, soupirer ardemment
-vers la nourriture, toute fumante et savoureuse, que l’on déposait
-devant eux et renouvelait une fois par heure, pour les tenter. On m’a
-assuré que le vieux Johannes Maartens survécut le dernier et ne rendit
-l’âme qu’au bout de quinze jours.
-
-Kim eut les os broyés, un par un, et les jointures démises, l’une après
-l’autre, par de savants tortionnaires, et fut, lui aussi, très long à
-mourir.
-
-Hendrik Hamel, que Chong-Mong-ju pensa bien être le cerveau qui avait
-agi pour moi, fut battu à mort, aux clameurs joyeuses de la populace de
-Keijo.
-
-Le Grand Prêtre Yunsan mourut courageusement et sa fin fut digne de lui.
-Il était occupé à jouer aux échecs, avec son geôlier, quand le messager
-de l’Empereur, ou plutôt de Chong-Mong-ju, se présenta devant lui,
-porteur d’une coupe de poison. Yunsan le pria d’attendre un instant.
-
---Vous avez, dit-il, des façons peu courtoises, et l’on ne dérange pas
-un homme au beau milieu d’une partie d’échecs. Je boirai dès que j’aurai
-terminé.
-
-Le messager attendit, tandis que Yunsan achevait et gagnait sa partie,
-puis vidait la coupe.
-
-Il faut être un Asiatique pour savoir comment on dose son fiel et
-comment on assouvit sa vengeance, avec persistance et régularité, durant
-toute une vie. C’est ce que fit Chong-Mong-ju, avec Lady Om et avec moi.
-
-Il ne nous supprima point. Il ne nous fit même pas emprisonner. Mais
-tandis que Lady Om était déchue de son rang et dépossédée de tous ses
-biens, un Décret Impérial fut promulgué et affiché dans le moindre
-village de l’Empire coréen, pour apprendre aux populations que
-j’appartenais à la Maison de Koryu et qu’en conséquence je ne devais pas
-être tué, par personne. Les huit matelots survivants, mes esclaves, ne
-devaient pas être tués, eux non plus. Comme moi et comme Lady Om, ils
-demeureraient, toute leur vie, des mendiants sur les grandes routes.
-
-Ainsi fut-il, quarante ans durant, car la haine de Chong-Mong-ju était
-immortelle, et la fatalité voulut qu’il vécût de longs et heureux jours,
-tandis que nous traînions tous notre existence maudite.
-
-J’ai dit déjà que Lady Om était une femme admirable. Je ne dois pas me
-lasser de le répéter, et les mots me font défaut pour pouvoir exprimer
-toute la vénération que je lui porte. J’ai ouï dire, quelque part,
-qu’une grande dame avait déclaré un jour à son amant: «Une simple tente
-et une croûte de pain avec vous!» Voilà aussi ce que me dit Lady Om. Et
-elle ne le dit point seulement, elle le fit. Avec cette aggravation que,
-bien souvent, les croûtes de pain étaient rares et que, pour tente, nous
-n’avions rien que le ciel.
-
-Tous les efforts que je tentai pour échapper à la mendicité furent
-déjoués par la haine tenace de Chong-Mong-ju. A Song-do, je me fis
-porteur de combustibles et nous partageâmes, à nous deux, une hutte,
-qui, contre les morsures de l’hiver, était à peine plus confortable que
-la pleine route. Chong-Mong-ju nous y dénicha. Je fus battu, mis au
-carcan, et rejeté de nouveau sur la route. Ce fut un hiver horrible,
-effroyablement froid, au cours duquel le pauvre Vandervoot, «Et quoi
-encore?», gela à mort, dans les rues de Keijo.
-
-A Pyeng-yang, je me transformai en porteur d’eau. Car sachez que cette
-antique cité, dont les murs sont bien contemporains du roi David, était
-considérée par ses habitants comme flottant, à l’instar d’un vaisseau,
-sur une couche d’eau souterraine. Creuser un puits dans son enceinte eût
-risqué de la submerger. C’est pourquoi, du matin au soir, des milliers
-de coolies, avec des seaux suspendus aux deux extrémités d’un joug
-reposant sur leur nuque, étaient occupés à faire la navette de la ville
-au fleuve qui en est voisin, et _vice versa_. Je me fis embaucher parmi
-eux et exerçai ce métier jusqu’au jour où Chong-Mong-ju me repéra. Je
-fus battu derechef, chassé de Pyeng-yang, et remis sur la route.
-
-Et toujours il en était ainsi. Dans la ville lointaine de Wiju, je
-devins boucher de chiens. Je tuais les bêtes, publiquement, devant mon
-étal ouvert à tout vent. Puis je découpais et vendais la viande, tandis
-qu’étendant les peaux dans la boue, en pleine rue, le côté saignant en
-dessus, je laissais aux pieds sales des acheteurs et des passants le
-soin de les tanner. Chong-Mong-ju me découvrit et je dus fuir encore.
-
-Je fus aide teinturier à Pyonhan, chercheur d’or dans les placers de
-Kang-Wun, fabricant de cordes, que je tordais, à Chiksan. Je tressai des
-chapeaux de paille à Padok, fauchai l’herbe à Whang-haï. A Masenpo, je
-me louai, ou plutôt me vendis à un planteur de riz, à un salaire
-inférieur à celui du dernier des coolies, et me courbai l’échine dans
-les rizières inondées.
-
-Il n’y eut jamais une heure, ni un endroit, où le long bras de
-Chong-Mong-ju ne m’atteignît pas, ne me fît battre, et ne refît de moi
-un mendiant. Durant deux saisons entières, Lady Om et moi, nous
-cherchâmes et finîmes par trouver une unique, rare et précieuse racine
-de ginseng, si renommée des médecins que, du prix de sa vente, nous
-eussions pu vivre à l’aise, l’un et l’autre, durant une année entière.
-Mais, juste au moment où j’étais en train de négocier, on m’arrêta. La
-racine fut confisquée et je fus encore plus battu, mis au carcan plus
-longtemps que de coutume.
-
-Toujours les membres errants de la grande corporation des Colporteurs
-renseignaient Chong-Mong-ju, à Keijo, sur mes faits et mes gestes, en
-avertissaient ses Gouverneurs et ses agents. Quoi que nous fissions, il
-nous était impossible de fuir, soit en franchissant les frontières nord,
-soit en nous embarquant sur mer, sur quelque sampan. Partout, sitôt
-arrivés, nous étions brûlés.
-
-Une seule fois, avant celle qui fut la dernière, je rencontrai
-Chong-Mong-ju. Ce fut par une nuit d’hiver, que secouait une violente
-tempête, sur les hautes montagnes de Kong-wu. Quelque menue monnaie,
-économisée, m’avait permis de louer, pour Lady Om et moi, un abri pour
-la nuit, dans le coin le plus sale et le plus éloigné du feu de l’unique
-grande pièce d’une auberge. Nous allions commencer notre maigre repas,
-composé de févettes et d’aulx sauvages, qui nageaient dans un affreux
-ragoût, en compagnie d’un minuscule morceau de bœuf, tellement coriace
-que, sans nul doute, l’animal dont il provenait était mort de
-vieillesse. Nous entendîmes, à ce moment, tinter au dehors les
-clochettes de bronze, et résonner le piétinement des sabots d’un
-attelage de poneys.
-
-La porte s’ouvrit et Chong-Mong-ju, personnification vivante du
-bien-être, de la prospérité et de la puissance, entra, en secouant la
-neige de ses inestimables fourrures de Mongolie. Chacun lui fit place, à
-lui et aux douze hommes qui formaient sa suite.
-
-Soudain, ses yeux s’arrêtèrent, par le plus grand des hasards, car on
-était nombreux dans l’auberge, sur Lady Om et sur moi.
-
---Débarrassez-moi, ordonna-t-il, de cette vermine, qui est là, dans ce
-coin...
-
-Alors ses écuyers nous flagellèrent de leurs fouets et nous rejetèrent
-dans la tempête.
-
-Seigneur! Seigneur! Il n’y a pas, ô Corée, une seule de tes routes, pas
-un de tes sentiers de montagne, pas une de tes villes fortifiées, pas
-une de tes bourgades, qui ne m’ait connu.
-
-Quarante ans durant, j’ai erré sur ton sol et j’ai eu faim, et Lady Om a
-partagé avec moi cette misère. Poussés à bout, que n’avons-nous pas
-mangé? Des détritus invendables de viande de chien, que nous lançaient
-les bouchers railleurs. Du _minari_, sorte de cresson, cueilli par nous
-dans la vase de marais stagnants. Du _kimchi_ gâté, qui aurait fait
-vomir des estomacs de paysans et qui empoisonnait à un mille de
-distance. Oui, j’ai disputé leurs os aux chiens, ramassé des grains de
-riz tombés sur les routes, volé aux chevaux, par des nuits glacées, leur
-soupe fumante de févettes.
-
-Ne vous étonnez pas, pourtant, que je ne sois pas mort. Deux choses me
-soutenaient: la présence de Lady Om à mon côté; puis la foi certaine que
-j’avais, qu’un jour viendrait où l’étreinte de mes pouces et de mes
-doigts se resserrerait sur la gorge de Chong-Mong-ju.
-
-Je l’avais cherché tout d’abord à Keijo, mais les portes mêmes de la
-ville m’étaient interdites. Je savais pourtant qu’avec de la patience
-nous finirions par nous retrouver.
-
-Quarante ans durant, chaque bribe du sol de la Corée raconta à nos
-sandales ses vieilles histoires. Si vaste que fût l’Empire, il ne s’y
-trouvait plus âme qui vive pour ignorer qui nous étions, et quel était
-notre châtiment. Plus d’une fois, les coolies et colporteurs, qui
-hurlaient leurs injures à Lady Om, connurent la force de mon poing qui
-s’abattait sur leur chignon, la colère de ma main qui souffletait leurs
-faces. Parfois, dans les montagnes, en des villages perdus, nous
-rencontrions des vieilles femmes qui, lorsqu’elles voyaient passer à mon
-côté Lady Om, la grande Princesse déchue, poussaient un soupir, en
-hochant la tête, tandis que leurs yeux s’obscurcissaient de larmes.
-D’autres, des jeunes femmes, s’apitoyaient au passage de mes larges
-épaules, de mes longs cheveux fauves, de l’homme qui jadis avait été le
-Prince de Coryu et le gouverneur de sept provinces. Des cohues de gamins
-se collaient à nos talons. Ils n’avaient, eux, aucune miséricorde et
-nous lapidaient, avec des cris perçants, des mots orduriers.
-
-Au delà du Yalou, large de quarante milles, s’étendait une immense
-désolation qui, de la Mer du Japon à la Mer Jaune, constituait la
-frontière septentrionale coréenne. Ce n’étaient pas, à proprement
-parler, des terres infécondes, mais des terres que l’on avait rendues
-telles, en application de la politique d’isolement de la Corée. Sur
-cette bande, large elle-même de quarante milles, villes, villages,
-fermes, tout avait été détruit. C’était le _no man’s land_, infesté de
-bêtes fauves, et que sillonnaient seules des compagnies de
-Chasseurs-de-Tigres à cheval, ayant pour mission de tuer tout être
-humain qu’elles y rencontraient. Il n’y avait donc aucun espoir de
-s’échapper dans cette direction.
-
-Après avoir longtemps erré comme moi, un peu partout, mes huit camarades
-matelots se rabattirent de préférence sur la côte sud, où le climat
-était le plus doux. C’était, en outre, la contrée la plus proche du
-Japon. A travers les détroits qui le séparaient de la Corée, on
-apercevait au loin ses côtes s’estomper[19].
-
- [19] Les Détroits de Corée, entre le sud-est de la Corée et les Iles
- Japonaises, mesurent environ cent vingt-cinq kilomètres de large, à
- leur plus grand étranglement.
-
-Là était le seul espoir de salut. Peut-être quelque navire d’Europe
-apparaîtrait-il un jour. Je vois encore ces huit vieillards, debout ou
-assis sur les falaises de Fusan, et soupirant de toute leur âme vers
-cette mer sur laquelle il leur était interdit de naviguer désormais.
-
-On apercevait bien, parfois, des jonques japonaises, mais jamais une
-voile, aux formes familières à la vieille Europe, ne surgit sur les
-flots.
-
-Les années s’écoulaient. Lady Om et moi, nous avions passé, comme les
-huit matelots, de l’âge moyen à l’âge mûr, puis à la vieillesse. Nous
-aussi, nous revenions de préférence à Fusan, où nous nous retrouvions
-tous ensemble.
-
-Puis, à mesure que s’égrenaient les ans, l’un et l’autre manquaient
-successivement au rendez-vous habituel.
-
-Hans Amden fut le premier qui nous quitta. Jacob Brinker, son compagnon
-de route habituel, nous en apporta la nouvelle. Brinker fut le dernier
-des huit. Il avait presque quatre-vingt-dix ans quand il mourut, et
-dépassait Tromp de deux ans environ. Je me souviens, comme si c’était
-hier, de cette paire d’amis qui, au terme de leur vie, faibles et usés,
-en guenilles de mendiants, se chauffaient côte à côte, au soleil, leur
-sébile à côté d’eux, sur les falaises de Fusan. Ils caquetaient de leurs
-voix aigres, semblables à des voix d’enfants, et se faisaient
-mutuellement mille contes du passé. Tromp rabâchait sans cesse, entre
-ses gencives, comment Johannes Maartens et ses quatre matelots, dont il
-était, violèrent les Sépultures des Rois, sur la montagne de Tabong,
-comment ils trouvèrent chacun d’eux embaumé dans son cercueil d’or,
-entre deux vierges, à leur droite et à leur gauche, embaumées comme eux;
-comment, enfin, ces superbes revenants, reparus au jour, s’émiettaient
-en poussière, tandis que Johannes Maartens et ses quatre matelots
-juraient et suaient à grosses gouttes, en brisant leurs cercueils.
-
-Aussi vrai que c’était là un coup magnifique, Johannes Maartens se
-serait enfui avec son butin, sur la Mer Jaune, sans ce brouillard où, le
-lendemain, il se perdit. Maudit brouillard! On en fit une chanson que,
-jusqu’à mon dernier jour, j’entendis, en serrant les poings, chanter en
-Corée. «_Yanggukeni chajin anga Wheanpong tora deunda..._», disait-elle.
-
-Ce qui peut se traduire ainsi: «Sur la cime du Whean se prépare, pour
-les hommes de l’Ouest, un brouillard épais...»
-
-Oui, quarante ans durant, je fus un mendiant sur la terre coréenne. De
-tous mes compagnons, bannis comme moi sur les grandes routes, je
-survécus le dernier. Lady Om avait, elle aussi, la vie dure, et nous
-vieillîmes ensemble.
-
-Elle était devenue, à la fin, une vieille femme édentée et toute
-rabougrie. Mais sa belle âme ne fléchit point, et elle posséda mon cœur
-jusqu’à l’heure de ma mort. Moi, pour un homme de soixante-dix ans,
-j’étais demeuré vigoureux encore. Si mon visage s’était ridé, si mes
-cheveux d’or étaient devenus blancs, si mes larges épaules s’étaient
-voûtées, quelque chose survivait toujours, dans mes muscles, de ma force
-ancienne. Grâce à quoi je pus accomplir ce que je vais maintenant
-raconter.
-
-Par une belle matinée de printemps, j’étais assis avec Lady Om sur les
-falaises de Fusan, et nous nous chauffions au soleil, à quelques pas de
-la grand’route. Nous étions en guenilles, misérablement, dans la
-poussière. Et pourtant, tous deux, nous riions de bon cœur, à une
-plaisanterie que venait de marmotter Lady Om.
-
-Une ombre, soudain, s’abattit sur nous. C’était la grande litière de
-Chong-Mong-ju, portée par sept coolies, précédée et suivie d’une escorte
-de cavaliers, et encadrée, de chaque côté, d’une nuée de serviteurs, qui
-se trémoussaient à qui mieux mieux.
-
-Deux empereurs, une guerre civile et une douzaine de révolutions de
-palais, avaient passé sans que la puissance de Chong-Mong-ju en eût été
-ébranlée. Il pouvait avoir près de quatre-vingts ans, quand, ce matin de
-printemps, sur la falaise, il fit un signe de sa main, aux trois quarts
-paralysée, afin que sa litière s’arrêtât et qu’il pût contempler encore
-ceux que, depuis si longtemps, il punissait.
-
-Lady Om me murmura à l’oreille:
-
---C’est maintenant, ô mon Roi...
-
-Puis, rapidement, elle se détourna pour implorer une aumône de
-Chong-Mong-ju, qu’elle feignait de ne pas reconnaître.
-
-Je n’ignorais pas ce qui se passait dans sa pensée. Cette pensée ne nous
-avait-elle pas été commune, pendant quarante ans? Et l’heure de son
-aboutissement était enfin arrivée.
-
-Alors, moi aussi, j’affectai de ne point reconnaître mon ennemi.
-Simulant une sénilité stupide, je rampai dans la poussière, comme Lady
-Om, vers la litière, en pleurnichant pour la grâce d’une charité.
-
-Les serviteurs de Chong-Mong-ju s’apprêtaient à me repousser. La voix
-chevrotante du maître les retint. Je le vis qui se soulevait sur un de
-ses coudes, en tremblotant, et qui, de son autre main, écartait tout
-grands les rideaux de soie. Sa figure flétrie s’illumina d’un éclair
-joyeux, tandis qu’il nous couvait du regard.
-
-Lady Om murmura de nouveau, à mon oreille, son chant lamentable de
-mendiante:
-
---Maintenant, maintenant, ô mon Roi!
-
-Tout son fidèle et impérissable amour, toute sa foi dans ma suprême
-entreprise étaient enclos dans son chant et dans sa voix.
-
-Et la colère rouge monta en moi. Vainement j’essayai de lutter et de me
-débattre contre elle. Et, dans ce combat, je fus saisi d’un tremblement
-de tout mon être.
-
-Chong-Mong-ju vit ce tremblement et pensa que la vieillesse seule en
-était la cause. Je tendis vers lui ma sébile de cuivre et pleurnichai,
-plus lamentablement encore. Je voilai sous les larmes le feu ardent de
-mes prunelles bleues, et je calculai la distance et ma force, avant de
-bondir.
-
-Ce fut comme un jet de flamme, de flamme rouge. Il y eut un grand fracas
-des rideaux et de leurs tringles, puis des cris perçants et des
-braillements sans fin, des serviteurs affolés, tandis que mes mains se
-refermaient sur la gorge de Chong-Mong-ju. La litière bascula et je sus
-à peine où je me trouvais. Mes doigts cependant ne se relâchèrent point.
-
-Dans le pêle-mêle des coussins et des couvertures, je ne fus guère
-atteint, tout d’abord, que par des coups que me portaient les
-serviteurs. Mais bientôt les cavaliers arrivèrent à la rescousse et
-leurs manches de fouets massifs s’abattirent sur ma tête, tandis qu’une
-multitude de mains m’agrippaient et me déchiraient.
-
-Un vertige s’empara de moi. Je gardais cependant assez de conscience
-pour sentir que mes vieux doigts décharnés étaient enfoncés solidement
-dans cette vieille et maigre gorge, que je cherchais depuis longtemps.
-
-Les coups continuaient à pleuvoir sur ma tête, où mille pensées
-tourbillonnaient, et je me comparais intérieurement à un bouledogue,
-dont rien ne peut faire se desserrer les mâchoires.
-
-Chong-Mong-ju ne pouvait plus m’échapper, et je sus bien qu’il était
-mort, avant que la nuit descendît sur moi, comme une anesthésie, sur les
-falaises de Fusan, en face de la Mer Jaune.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-OPPENHEIMER DEMEURE SCEPTIQUE
-
-
-Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell Standing, ne doit
-pas précisément se sentir très fier. Je lui ai enseigné la supériorité
-de l’esprit sur la force brutale, je l’ai humilié par ma force morale,
-et lui ai montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de toutes
-ses tortures.
-
-Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et j’attends l’heure
-où je serai pendu. Lui, le gouverneur Atherton, continue, à San Quentin,
-à remplir ses fonctions, à régner en roi sur tous les damnés que la
-prison, où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, dans le
-tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui suis supérieur.
-
-En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute point qu’il
-n’eût été très heureux de me voir mourir dans la camisole de force.
-Comme il me l’avait maintes fois répété, il fallait choisir entre rendre
-la dynamite ou rendre l’âme.
-
-Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est lui qui avait
-été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. Un moment arriva,
-cependant, où il se sentit fléchir, et ne put maîtriser le trouble que
-je fis naître en lui et chez ses autres acolytes.
-
-Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui offrais qu’il
-sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve habituelle et lui déclara
-qu’en ce qui me concernait, il répudiait toute responsabilité
-personnelle. Et, de fait, il ne parut plus dans ma cellule.
-
-Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être ébranlé. Jake
-Oppenheimer, qui était sans peur et ne mâchait pas ses mots, et qui
-était sorti indemne de tous les enfers qu’on lui avait fait subir,
-l’entreprit un jour, à mon sujet.
-
-Morrell me frappa l’histoire.
-
---Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, vous avez les yeux
-plus grands que le ventre. Si vous réussissez à faire mourir Standing,
-il faudra nous tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point,
-nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, nous crierons
-votre infamie à toute la prison; et ce sera bien le diable si elle ne
-transpire pas au dehors. Oui, toute la Californie saura que vous avez
-outrepassé vos pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous
-en cuire! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, ou nous tuer
-aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. Vous, vous êtes un
-abominable froussard, qui jamais n’oserez nous faire périr tous trois.
-Votre vocation de boucher est incomplète.
-
-Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. Lorsqu’il fut
-délacé, il cracha à la face du gouverneur Atherton. Ce qui lui valut
-derechef cent nouvelles heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça,
-Atherton s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et ses
-courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas à en douter.
-
-Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur Jackson. J’étais
-pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je
-pourrais résister.
-
---Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole,
-déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un air suffisant.
-
-Je lui coupai la parole.
-
---Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas
-vingt, mais quarante jours. Quarante jours... Peuh! Mettez cent jours.
-
-En me ressouvenant de la patience dont mon courage avait fait preuve
-jadis, lorsque j’attendis, quarante ans durant, l’heure où je pourrais
-saisir Chong-Mong-ju à la gorge, j’ajoutai:
-
---Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. Regardez-moi,
-vous en verrez un! Vous n’êtes, en face de moi, que des avortons
-débiles. Je suis votre maître à tous. Vous ne réussissez pas à tirer de
-moi une seule plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma
-place, vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances.
-
-Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les appelai fils de
-crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres de scélératesse. Je leur
-répétai, à satiété, que j’étais au-dessus d’eux, à mille pieds au-dessus
-d’eux. Ils étaient, eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un
-homme libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis que
-cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait même pas,
-mon esprit s’envolait à travers le temps et l’espace. Le monde
-m’appartenait.
-
-Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils n’étaient plus là
-que je les injuriais encore.
-
-Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à mes deux camarades.
-Morrell ne doutait pas de la véracité de ce que je lui racontais. Mais,
-tout en étant captivé par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique
-jusqu’à la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à
-l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination.
-
-Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en tant que Darrell
-Standing, de la Corée et de ses habitants, de ses mœurs et de la vie que
-l’on y mène.
-
---Oh! en voilà assez! frappa-t-il, d’un coup sec et impératif...
-Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre moi et le professeur...
-Adam Strang est le produit d’un rêve d’opium. Tu as lu quelque part,
-Standing, toutes ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes
-anciennes lectures? Non, n’est-ce pas? Tu es collé...
-
-Vainement je protestai que je n’avais jamais rien lu de la Corée, que
-quelques correspondances de guerre, lors du conflit russo-japonais.
-
---C’est bien cela! triompha Jake Oppenheimer. La Corée ne t’est pas
-aussi inconnue que tu veux bien le dire. Voilà l’aveu!
-
-Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il prétendait que
-j’inventais mes aventures, au fur et à mesure que je les frappais, et il
-concluait, en blaguant, dès que je me taisais:
-
---Merci pour aujourd’hui! La suite au prochain numéro...
-
-Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, jadis,
-m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries d’opium du Quartier
-Chinois, beaucoup plus qu’il ne convenait à un respectable professeur.
-Quelque chose, depuis, m’en était toujours resté!
-
-Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables et sans cesse
-renouvelées.
-
---Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, tu prétends avoir
-joué aux échecs avec un lourdaud, qui était frère de l’empereur. Peux-tu
-me dire si ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en
-Amérique, et si les parties différaient des nôtres?
-
-Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, assez vagues et que
-je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, naturellement, se moqua de
-moi.
-
-J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le temps s’entremêlaient
-entre eux et que, souvent, les divers personnages que je réincarnais
-intervertissaient leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de
-remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement il
-m’arrivait de revenir en arrière et de revivre plusieurs fois les mêmes
-actes.
-
-C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements de mon être,
-redevenu Adam Strang, un mois après la question que m’avait posée
-Oppenheimer (et je n’avais cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses
-quolibets), j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils
-différaient notablement de ceux que nous employons aujourd’hui. Seul, le
-principe du jeu était le même. Mais, au lieu de nos soixante-quatre
-carrés de damier, il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous,
-l’un des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les pions
-étaient, en Corée ancienne, au nombre total de vingt. Si bien que les
-combinaisons qui en résultaient étaient complètement différentes. En
-outre, il n’y avait pas de «Reine».
-
-Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. Je lui
-enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il fût beaucoup plus compliqué que
-le nôtre.
-
-Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous tout l’hiver
-suivant. Nous y fûmes tellement absorbés que nous oubliâmes, en ces
-jours lugubres, le froid qui nous mordait. Car les cachots ne sont pas
-chauffés. Il serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné,
-la rigueur naturelle des éléments.
-
-Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que j’eusse tiré ma science
-des siècles passés. Il prétendit que le jeu, comme mes prétendues
-aventures, était sorti tout armé de mon cerveau.
-
---Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir
-connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu
-bête à pleurer, qui s’appelait «les Cochons dans les Trèfles». Ce jeu
-stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions.
-
-Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques
-l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années.
-
-La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses
-positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot.
-
-Il y a ici--ou plutôt il y avait ici--à Folsom, un assassin de
-nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé
-avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam
-Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique
-au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG
-
-
-Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début
-de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant
-dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre
-Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais
-les changements qui y étaient survenus.
-
-Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux
-par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu
-chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande
-épée, à califourchon sur un cheval.
-
-Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée
-traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell
-Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié
-complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres
-lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur
-n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits
-êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur
-mes existences antérieures.
-
- [20] _William Wordsworth_, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici
- allusion à son _Ode à l’Immortalité_, où il dit notamment: «Ce n’est
- pas dans une nudité complète--Mais dans des nuées traînantes de
- lumière--Qu’un jour nous verrons Dieu.»
-
-Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu
-d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots
-Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la
-fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me
-permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et,
-parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ.
-
-Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je
-dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes
-mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la
-plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me
-contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants.
-
-Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que
-j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un
-navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une
-femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente
-victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes
-fortes.
-
-De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit
-seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir
-accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que
-Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me
-souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à
-terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite
-hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis
-que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des
-falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup
-des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres
-s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin
-de la mort.
-
-Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer,
-remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et,
-accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives
-enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui
-me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui
-s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même.
-
-J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes
-yeux.
-
-J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta,
-pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du
-navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui
-suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage
-expédition.
-
-Tostig Lodbrog était surnommé «Muspell», qui veut dire le «Feu Brûlant».
-Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave
-et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de
-miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille
-d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa
-hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine
-ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour,
-comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr,
-sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le
-crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne
-buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf.
-
- [21] _Brunanbuhr_ est le nom d’un endroit incertain, situé dans le
- nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre
- les pirates scandinaves.
-
-Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta.
-J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel
-marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu.
-
---Ho! Ho! Un nain! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me
-regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu.
-
-Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point Tostig Lodbrog de me
-tirer tout nu de la peau de loup. Puis me prenant par le pied, entre son
-pouce et son index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre
-que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure du vent.
-
---Ho! Ho! Ho! s’exclama-t-il. Un gardon! Une crevette! Un pou de mer!
-
-Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son pouce et son
-index.
-
-Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit.
-
---Le jeunet a soif! dit-il. Je veux lui faire boire un coup!
-
-Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y lâcha. Moi qui n’avais
-pas encore connu le lait du sein d’une mère, j’allais me noyer dans ce
-breuvage, fait pour les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et
-me sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la peau de loup.
-
-Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, le vieillard et moi,
-et nous roulâmes sur le pont du navire. Ses énormes chiens, semblables à
-des ours, et qui prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur
-nous.
-
---Ho! Ho! Ho! tonitruait Tostig.
-
-Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher aux molosses,
-auxquels il abandonna la peau de loup.
-
-Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et terminait son pot
-d’hydromel. Il se calmait peu à peu, sans que le vieillard osât
-intervenir, pour solliciter une pitié qu’il savait ne pas exister.
-
---C’est Tom Pouce! reprit Tostig. Par Odin! les femmes danoises sont
-d’une race bien misérable. Elles enfantent des nains et non des hommes!
-Que pourra-t-on faire de cet avorton? Écoute, toi, Lingaard, tu
-l’élèveras tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. Veille
-bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une bouchée dans leur
-gueule, comme d’un petit bout de viande oublié sur la table.
-
-Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin de ma piaillarde
-enfance, et je ne connus l’affection ni les caresses d’aucune femme. Je
-suivais le destin de Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait,
-tantôt sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment je
-survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de Tostig, qui avait
-déclaré que je ne serais jamais qu’un nain, Dieu seul le sait! Toujours
-est-il que je grandis rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans
-son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage plaisanterie qu’il
-affectionnait fort.
-
-J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps et je commençai
-à remplir mon rôle d’échanson. Alors que nos bateaux étaient immobilisés
-dans la mer gelée, je me vois encore, dans la salle du festin de
-Brunanbuhr, titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli de
-vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, assis à
-l’extrémité de la table.
-
-Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et tous les convives avec
-lui. On serait cru dans une maison de fous. Des scaldes chantaient les
-exploits d’Hialli, ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la
-vengeance de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli le cœur de leurs
-propres enfants. Je vivais parmi des hommes féroces, aussi féroces dans
-leurs jeux que dans leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres,
-je trouvais toute naturelle leur compagnie.
-
-Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, ma colère rouge.
-Je n’avais encore que huit ans, lorsque mes dents se découvrirent.
-C’était au cours d’une vaste beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait
-invité à sa table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne tarda
-pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite réciproque des
-combattants des deux nations, et soudain Tostig Lodbrog, près de qui je
-me tenais debout avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit
-à insulter et à mépriser injurieusement les femmes danoises.
-
-Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis rouge. Je soulevai en
-l’air le crâne de Guthlaf et en assénai un coup violent sur la tête de
-Tostig Lodbrog, qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud.
-
-Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en battant l’air de
-ses grands bras, afin de me trouver et m’écraser, je sortis la petite
-dague que je portais. A trois reprises je le frappai, au ventre, à la
-cuisse et aux fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus
-haut.
-
-Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses hommes l’imitèrent,
-tandis qu’il criait:
-
---Un ourson! Un ourson! Par Odin, laissez l’ourson se battre!
-
-Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit le petit échanson de
-race danoise entamer une bataille en règle contre l’énorme Tostig
-Lodbrog, qui titubait sans pouvoir l’atteindre.
-
-Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table,
-parmi les cruches et les coupes, en hurlant:
-
---Sortez-le d’ici! Qu’on le donne à manger aux chiens!
-
-Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à
-lui comme cadeau d’amitié.
-
-Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords,
-je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son
-porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog.
-
-Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était
-voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate,
-marécageuse et brumeuse.
-
-Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui,
-soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la
-Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent
-s’asseoir, entourée de ses femmes.
-
-Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud,
-et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui
-les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait
-vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes
-comme le climat.
-
-Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le
-ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer.
-
-Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva,
-dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le
-bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous
-ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or.
-Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans
-une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés,
-et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux.
-
- [22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la
- Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans
- l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre.
-
-Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans,
-j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais
-seulement des peaux de bêtes.
-
-Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant
-de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et
-hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai
-mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant
-encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse
-avec la meute des chiens lancés à mes trousses.
-
-Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état
-sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi,
-qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on
-chassait les loups.
-
-Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et
-m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course
-que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai
-capturer, après une poursuite de deux jours[23].
-
- [23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement,
- habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de
- l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer
- Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande
- actuelle occupe la majeure partie de leur territoire.
-
-Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux
-chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus
-tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du
-pays des Angles.
-
-J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une
-incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus
-capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux,
-m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus
-recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la
-pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile.
-
-Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le
-sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les
-Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de
-place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait
-prisonnier et emmené à Rome.
-
-Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé
-d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un
-homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme
-j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de
-Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus
-baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous
-sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait
-sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature,
-toutes les têtes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM
-
-
-Les gens qui étaient présents pouvaient bien, en effet, me regarder. Ils
-étaient de petite race, tous ces Juifs, petits d’os et de muscles, et
-n’avaient jamais vu d’hommes blonds, comme j’étais.
-
-Tout le long des ruelles étroites, ils s’écartaient sur mon passage,
-puis s’arrêtaient, les yeux écarquillés, en fixant cet être fauve, venu
-du Nord et de Dieu sait où.
-
-Presque tous les soldats dont disposait Pilate étaient des Auxiliaires.
-Il n’y avait qu’une poignée de Romains, à pied, qui gardaient le palais
-du Proconsul, et vingt Cavaliers, dont j’étais le capitaine. Les
-Auxiliaires n’étaient point de mauvais soldats, mais il pouvait ne pas
-être sûr de se fier entièrement à eux. D’une façon générale, je trouvai
-qu’eux et les Romains étaient des guerriers plus réguliers que nous
-autres, hommes du Nord, qui étions braves quand le cœur nous en disait,
-mais dont la bravoure tombait aussi facilement, au gré de notre caprice.
-
-Il y avait une femme de la Cour d’Hérode qui était liée d’amitié avec
-l’épouse de Pilate. Je la vis chez celui-ci, le soir même de mon
-arrivée. Nous l’appellerons Miriam, car c’est sous ce nom que je l’ai
-aimée. Elle possédait ce charme particulier, spécial à chaque femme, qui
-est autre que la beauté, et que l’on ne peut décrire. Elle me plaisait,
-avant toute chose, et je devenais ainsi le collaborateur de son charme.
-Dès que je l’aperçus, tout mon être s’élança vers elle, les bras grands
-ouverts.
-
-Il y avait en elle quelque chose de sublime. Je n’exagère pas, et c’est
-avec intention que j’emploie ce mot. Son corps superbe dépassait en
-taille, de beaucoup, la moyenne de la femme juive. Tout, en elle, était
-aristocratique, la caste à laquelle elle appartenait, aussi bien que ses
-gestes et son maintien. Son beau visage ovale était fortement ambré, son
-opulente chevelure était noire, avec des reflets bleus, et ses deux yeux
-étaient semblables à deux puits sombres. Il était impossible de trouver
-dans la création un homme blond et une femme brune, aussi marqués de
-types que nous l’étions l’un et l’autre. Et, dans sa poitrine, palpitait
-un cœur passionné.
-
-Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson. Il n’y eut pas en nous
-de lutte intérieure, ni d’hésitation ou d’attente. Elle sut aussitôt que
-j’étais à elle, comme je connus qu’elle était à moi.
-
-Je m’avançai vers elle. Miriam se redressa à demi, sur le divan où elle
-était étendue, comme si un aimant l’avait attirée vers moi. Nos yeux se
-croisèrent, prunelles bleues dans prunelles noires, et ne se quittèrent
-plus, jusqu’au moment où l’épouse de Pilate, une femme sèche, raide et
-fanée, nous sépara, d’un rire nerveux.
-
-Tandis que je m’inclinais, avec respect, devant l’illustre compagnie, je
-crus voir Pilate lancer à l’adresse de Miriam un coup d’œil entendu, qui
-semblait dire:
-
---N’est-il pas tel que je vous l’ai promis?
-
-Car je connaissais Pilate d’assez longue date, et nous avions conversé
-ensemble, bien avant qu’il fût envoyé en Judée, sur le volcan juif de
-Jérusalem.
-
-La conversation se prolongea entre nous, en présence des deux femmes,
-fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint de la situation politique du
-pays. Il paraissait inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses
-soucis, de demander même un conseil. Pilate était le type même du
-Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, d’une main de fer,
-l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on le poussait à bout, son calme
-coutumier faisait rapidement place à la colère.
-
-Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement préoccupé.
-L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. Ces gens étaient
-spasmodiques et éruptifs au dernier point. Et très subtils, en outre.
-Les Romains traitaient les choses carrément, en allant droit au but. Les
-Juifs, au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était
-par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. D’où l’irritation,
-contre eux, de Pilate.
-
-Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité et, par suite,
-celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui faire jouer, à propos de
-leurs dissensions religieuses, un rôle de dupe.
-
-Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles religieuses
-des peuples conquis par elle. Mais les Juifs, par mille voies
-tortueuses, parvenaient à donner un tour politique à des événements
-complètement étrangers à la politique.
-
-Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation présente, les
-soulèvements perpétuels et les émeutes fanatiques, qui se produisaient à
-l’instigation de diverses sectes judaïques.
-
---Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces troubles voulus, qui
-n’ont encore l’apparence que d’une nuée légère dans le ciel bleu, ne
-grossiront pas un jour en un formidable orage, plein de coups de
-tonnerre, de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes? Rome m’a
-envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en dépit de mes efforts, la Judée
-n’est qu’un nid de guêpes, sans cesse en rumeur. Je préférerais mille
-fois gouverner des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que
-ces gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler avec Dieu. A
-cette heure où je parle, un homme m’inquiète surtout, un pêcheur de
-poissons qui s’est fait pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant
-et en accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, demain, il
-n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et ne fera pas éclater sur
-moi le mécontentement et la disgrâce de Rome?
-
-C’était la première fois où j’entendais parler du nommé Jésus et cette
-conversation me revint par la suite, quand, effectivement, le petit
-nuage qui montait au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée.
-
---D’après les rapports qui me sont parvenus à son sujet, poursuivit
-Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. Aucun doute sur ce
-point. Mais je redoute que Caïphe, et Hanan derrière lui, ne
-transforment cet homme en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à
-ruiner mon crédit.
-
---Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on m’a dit. Mais qui
-est ce Hanan?
-
---Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, dont Caïphe
-n’est que l’ombre et le porte-parole[24].
-
- [24] Hanan ou Annas, ancien Grand Prêtre déposé à l’avènement de
- Tibère, était le beau-père de Caïphat ou Caïphe. Il avait conservé,
- en réalité, toute l’autorité et était demeuré le chef du parti
- sacerdotal. Caïphe ne prenait aucune décision importante sans
- consulter le vieux pontife.
-
-Pilate ne croyait ni à Dieu ni à diable, pas davantage à l’immortalité
-de l’âme, et la mort, pour lui, n’était que ténèbres et éternel sommeil.
-On conçoit combien toutes ces discussions religieuses, dont il était
-enveloppé à Jérusalem, devaient l’exaspérer. Au cours d’un voyage que je
-fis en Idumée, j’eus pour valet une espèce de crétin qui ne put jamais
-apprendre à seller convenablement un cheval. Il pouvait, par contre,
-discuter sans perdre haleine, du matin au soir et du soir au matin, sur
-l’enseignement des rabbins de toute la Judée, et excellait, en matière
-religieuse, à couper les cheveux en quatre.
-
-Mais revenons à Miriam. Je sus, par la femme de Pilate, qu’elle était de
-vieille race royale. Sa sœur était la femme d’Hérode-Philippe, Tétrarque
-de la Batanée, de la Trachonite et de la Gaulonite, et qui était
-lui-même le frère d’Hérode-Antipas, Tétrarque de Galilée. Tous deux fils
-d’Hérode le Grand, qui avait fait périr sa femme et trois autres de ses
-fils, et reconstruit, peu avant sa mort, le Temple de Jérusalem. D’où la
-popularité dont jouissait son nom chez les Juifs.
-
-Je me rencontrai plusieurs fois avec Miriam, qui ne s’était pas mariée,
-n’ayant jamais rencontré un mari qui fût digne d’elle. Ce fut sans doute
-un effet de l’air ambiant que nous respirions. Mais, dès que nous étions
-ensemble, les questions religieuses arrivaient sur le tapis.
-
---Alors, me demanda-t-elle un jour, vous vous croyez immortel?
-
---Avec une entière certitude, je le crois! répondis-je.
-
---Et quelle est votre immortalité? Contez-moi un peu cela.
-
-Je lui parlai de Niflheim et de Muspell, du géant Imir, qui naquit des
-flocons de la neige, de la Vache Audhumbla, de Fenrir et de Loki, de
-Thor et d’Odin, et de notre Walhalla. En m’écoutant, elle frappait des
-mains et, quand j’eus terminé, elle s’écria, les yeux étincelants:
-
---Oh! vous, barbare! Vous, grand enfant! Vous, pauvre géant fauve, aux
-cheveux décolorés par le froid! Vous, croire mille contes de fées et ne
-songer qu’à la satisfaction du ventre! Alors, après votre mort, vous
-allez au Walhalla?
-
---Oui, esprit et corps.
-
---Et quoi y faire?
-
---Manger, boire et se battre!
-
---C’est tout?
-
---Et faire aussi l’amour. Il nous faut des femmes dans le Ciel! Sinon, à
-quoi servirait-il?
-
-Elle rétorqua:
-
---Je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit grossier, où le tumulte de
-la vie continue à sévir, ainsi que les frimas et la tempête.
-
---Et votre Paradis, à vous, demandai-je, quel est-il?
-
---C’est un été sans fin, un printemps à la fois et un automne, où les
-fleurs sont toujours écloses, les plus beaux fruits toujours mûrs.
-
-Je secouai la tête et grommelai:
-
---Moi non plus, je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit triste et
-mou, un lieu bon tout au plus pour les faibles et les eunuques, pour les
-obèses, incapables de se remuer, pour des ombres pleurardes et non pour
-des hommes.
-
-Ses yeux se passionnaient pour la dispute engagée et pétillaient
-ardemment. Elle voulut tenter de me convaincre et de me gagner à sa foi:
-
---Mon Ciel, reprit-elle, est le vrai séjour des Bienheureux!
-
-Je ripostai avec énergie:
-
---Le seul séjour des Bienheureux est le Walhalla! Car, songez-y bien!
-Qui se soucie des fleurs, quand elles fleurissent toujours? Mais, quand
-l’hiver de fer a pris fin, quand le soleil chasse au loin les longues
-nuits, quand les premières fleurs brillent à la surface de la neige
-fondante, alors, alors seulement, l’âme et nos yeux ne cessent de
-regarder... Et le feu! Le feu glorieux et sublime! Quel peut bien être
-votre Paradis, où l’on ignore la joie d’un feu qui ronfle sous un toit
-bien clos, tandis qu’au dehors font rage le vent et la neige?
-
-Miriam sourit doucement.
-
---Vous êtes, là-bas, des simples, dit-elle. Vous élevez un toit parmi la
-neige, vous y allumez un grand feu, et cela suffit pour vous constituer
-un Ciel.
-
---Ce feu et ce toit, je ne les ai pas connus toujours, dans ma vie!
-Durant trois ans, j’en ai été privé. Je n’ai pas fléchi cependant. A
-seize ans, mon corps ignorait ce qu’est une étoffe tissée. Je suis né
-dans la tempête et la bataille, et c’est pourquoi je les aime! Mon
-maillot fut une peau de loup. Regardez-moi, et vous saurez quels sont
-les hommes qui peuplent le Walhalla...
-
-Elle me regarda, comme fascinée, et murmura:
-
---Pauvre géant fauve!
-
-Puis, pensive, elle ajouta:
-
---Je regrette presque qu’il n’y ait pas d’hommes comme vous dans mon
-Ciel...
-
-Je me rapprochai plus près d’elle.
-
---A chacun de nous, lui dis-je, est réservé le genre de Ciel qui plaît à
-son cœur. Celui qui m’attend, au delà du tombeau, est un beau pays! Je
-n’affirme pas, pourtant, que je ne quitterai jamais les Salles de Festin
-de notre Walhalla, pour venir faire une incursion dans votre Paradis de
-soleil et de fleurs, pour vous y ravir et vous emporter avec moi! Ainsi
-fut faite captive ma mère...
-
-Il y eut alors, entre nous, un silence. Je la regardai. Elle me regarda.
-Et, devant les miens, ses yeux ne se baissèrent point. Mon sang, par
-Odin! coulait dans mes veines, comme une lave ardente.
-
-Je ne sais trop ce qui serait advenu de nous si Pilate n’eût fait, à ce
-moment, son entrée et n’eût interrompu l’entretien.
-
---Vous l’entendez, Miriam, railla-t-il. C’est un vrai rabbin, un rabbin
-de Teutoberg! Voici, à Jérusalem, un nouveau prédicant et une nouvelle
-doctrine qui nous sont arrivés. Plus encore que par le passé, il y aura
-ici des discussions théologiques, des émeutes et des prophètes, portés
-en triomphe ou lapidés! Que les Dieux nous sauvent de tous ces exaltés!
-Jérusalem est une maison de fous. Lodbrog, je n’eusse jamais cru cela de
-vous. Dire que vous voilà maintenant comme les autres, vous emballant et
-déclamant sur nos fins dernières, pareil à ces énergumènes qui nous
-arrivent, chaque jour, du Désert. Vivons notre vie, Lodbrog! Et une
-seule à la fois. Cela nous épargnera bien des soucis superflus.
-
-La femme de Pilate était moins sceptique. Elle s’enthousiasmait pour ces
-discussions, extasiée, et ses mains étroitement croisées. C’était, comme
-je l’ai dit, une femme maigriote, qui semblait minée par la fièvre. Sa
-peau était tendue sur ses muscles, et si transparente qu’à travers sa
-main interposée on pouvait voir la lumière. Ce n’était point, au fond,
-une méchante créature. Mais elle était étonnamment nerveuse, avait des
-visions, croyait entendre des voix, et avait foi dans les signes et dans
-les présages.
-
-Les missions dont, au nom de Tibère, l’Empereur de Rome, me chargeait
-Pilate, m’éloignaient à tout moment, et plus que je l’aurais souhaité,
-de Jérusalem et de Miriam. J’allais en Idumée et jusqu’en Syrie, et
-toujours, sur ma route, je rencontrais des Juifs s’intéressant à Dieu
-avec une égale fureur. C’était bien la particularité spéciale de toute
-leur race. Au lieu d’abandonner aux prêtres, comme ailleurs, les
-discussions théologiques, chaque Juif se faisait prêtre et, dès qu’il
-pouvait trouver un auditeur (ce qui n’était point difficile), se mettait
-à prêcher. Ils abandonnaient, à tout moment, leurs occupations, pour
-s’en aller errer à travers le pays, comme des mendiants sur une route,
-et discuter et se quereller avec les rabbins et les talmudistes, dans
-les synagogues et sous les porches des temples.
-
-Ce fut en Galilée, province peu fréquentée, que je croisai la piste de
-l’homme qu’on appelait Jésus. C’était, semblait-il, un ancien
-charpentier, qui s’était fait ensuite pêcheur, et que ses compagnons de
-pêche, abandonnant leurs filets, avaient finalement suivi dans sa vie
-errante.
-
-D’aucuns le considéraient comme un authentique prophète. Mais, pour la
-majorité des gens, il passait pour fou. Mon crétin de valet, qui se
-targuait de connaître comme pas un le Talmud, ricana quand passa Jésus,
-le traitant de Roi des Mendiants, parce que, m’expliqua-t-il, selon la
-doctrine que prêchait le Galiléen, le Ciel était réservé aux seuls
-pauvres, tandis que les riches et les puissants brûleraient
-éternellement dans un lac de feu.
-
-Je remarquai que c’était la coutume du pays de traiter de fou son
-semblable. A mon avis, fous, ils l’étaient tous. Il y avait une épidémie
-de prophètes, qui chassaient les démons à l’aide de charmes magiques,
-guérissaient les maladies par l’imposition des mains, absorbaient
-impunément des poisons réputés foudroyants, et maniaient sans danger les
-serpents les plus venimeux. Ils se retiraient au Désert, pour y jeûner,
-et en revenaient afin de proclamer quelque nouvelle doctrine, pour
-rassembler la foule autour d’eux et engendrer une secte de plus, qui se
-divisait bientôt en quatre ou cinq autres sectes divergentes, séparées
-entre elles par des points de détail dans l’interprétation de cette
-doctrine.
-
---Par Odin! disais-je souvent à Pilate, un peu de nos frimas et de notre
-neige du Nord ferait merveille pour leur rafraîchir les idées. Le climat
-dont ils jouissent est exagérément clément. Au lieu d’abattre des
-arbres, pour s’en construire des toits, et de chasser la viande, ils
-échafaudent des doctrines! Si jamais je sors, l’esprit sain, de ce pays
-de toqués, je fendrai en deux le premier bavard qui viendra m’entretenir
-encore de ce qui adviendra de moi après ma mort.
-
-Oncques ne vit-on pareils agités. Pour eux, toute chose sous le soleil
-était pie ou impie. Les Proconsuls et Gouverneurs que leur envoyait Rome
-étaient sur les dents. Ils voyaient en tout, dans les aigles romaines,
-dans les statues, et même dans les boucliers votifs suspendus devant la
-demeure de Pilate, un attentat à leurs croyances.
-
-Le prélèvement du Cens était considéré comme l’abomination de la
-désolation. Le Cens était cependant la base même de l’impôt romain. Mais
-les Juifs, qui ne prétendaient rien payer à l’État, déclaraient que le
-Cens était contraire à la loi divine, à leur Loi. Oh! cette Loi! On en
-jouait sans cesse, on la mettait à toutes les sauces. Il y avait les
-zélateurs, qui étaient spécialement chargés de la faire respecter. Leurs
-mains étaient souvent rouges de sang. Mais, si Pilate était intervenu
-pour les punir, il eût soulevé une émeute, fait jaillir une
-insurrection.
-
-Tout s’accomplissait au nom de Dieu. Toutes les doctrines se prouvaient
-par des miracles. C’est à peu près comme si l’on entreprenait de
-démontrer la justesse de la table de multiplication en changeant en
-serpent, voire en deux serpents, un bâton.
-
-Lorsque je revins à Jérusalem, cette agitation était à son comble. Elle
-croissait sans cesse. La foule courait de droite et de gauche, en
-jasant, pérorant et déclamant. Les uns annonçaient que la fin du monde
-était proche. D’autres déclaraient imminente la ruine seule du Temple.
-De fieffés révolutionnaires proclamaient le terme de la loi romaine et
-l’avènement prochain d’un nouveau Royaume des Juifs.
-
-Pilate, par ricochet, ne me semblait pas moins inquiet et énervé.
-
---Si Rome, me disait-il, m’envoyait seulement une demi-légion, de bons
-légionnaires romains, je prendrais Jérusalem à la gorge et je la
-forcerais bien à se taire!
-
-Je fus logé dans son Palais même et, à ma vive satisfaction, j’y
-retrouvai Miriam. Mais la situation politique était trop tendue, trop de
-graves soucis troublaient l’heure présente pour que nous eussions
-beaucoup le loisir de deviser d’amour.
-
-Toute la ville bourdonnait, comme un nid de guêpes irritées. La grande
-fête appelée la Pâque (encore une affaire religieuse!) était proche et
-des milliers de gens affluaient des campagnes pour venir, selon la
-tradition, la célébrer à Jérusalem.
-
-Ces pèlerins n’étaient pas moins loquaces et bruyants que les habitants
-coutumiers de la ville. Et celle-ci en regorgeait à ce point que
-beaucoup d’entre eux étaient contraints de camper en dehors des murs.
-
-Je demandai à Pilate si cette effervescence était due aux enseignements
-du pêcheur errant, ou à la haine des Juifs contre Rome.
-
-Il me répondit:
-
---Un dixième, pas plus, de toute cette rumeur est due à ce Jésus. Caïphe
-et Hanan en sont la cause principale. Ce sont eux qui agitent tout le
-peuple. Dans quel but? Je l’ignore encore.
-
-Ici Miriam intervint:
-
---Il est certain, dit-elle, que dans cette effervescence Caïphe et Hanan
-ont leur part, leur grosse part de responsabilité. Mais vous, Ponce
-Pilate, vous n’êtes qu’un Romain et vous ne voyez pas la situation sous
-son véritable jour. Si vous étiez Juif, vous comprendriez qu’il ne
-s’agit pas seulement ici de disputes de thaumaturges et de sectaires, ni
-de vous causer, à vous et à Rome, des embarras volontaires. Le Grand
-Prêtre, les Pharisiens, tous les Juifs intelligents, Hérode-Antipas,
-Hérode-Philippe, et moi-même, nous luttons tous pour notre existence. Ce
-pêcheur peut être un fou. Mais sa folie n’est pas dénuée d’artifices. Il
-prêche la doctrine du pauvre. Il menace notre Loi. Et notre Loi, c’est
-notre vie même, vous ne l’ignorez pas. De notre Loi nous sommes jaloux,
-comme de l’air que nous respirons. Prétendre nous la supprimer, c’est
-comme si l’on vous supprimait, en vous étranglant, l’air nécessaire à
-vos poumons. La lutte est engagée entre Caïphe et Hanan, et tout ce
-qu’ils représentent, et le pêcheur. Ils le détruiront ou il les
-détruira.
-
-La femme de Pilate écoutait avidement.
-
---Il est étrange, en vérité, dit-elle, qu’un simple pêcheur ait une
-telle puissance. D’où tient-il son pouvoir? Je serais curieuse de
-connaître cet homme, de le voir de mes yeux.
-
-Le front de Pilate se plissa davantage encore et Miriam s’exclama, avec
-un rire méprisant:
-
---Si vous tenez tant à le voir, allez le chercher dans les bouges de la
-ville. Vous le trouverez à buvotter du vin, en compagnie de prostituées.
-Jamais on n’a vu à Jérusalem un aussi étrange prophète!
-
-Je protestai:
-
---Boire dans les bouges un peu de vin n’est pas un grand crime. Moi-même
-j’en ai, maintes fois, fait autant dans mon existence passée! Ce n’est
-pas là un cas pendable...
-
---C’est un fou dangereux, je le répète! insista Miriam. C’est un
-révolutionnaire qui anéantira ce qui reste de l’État juif et renversera
-le Temple. J’ignore, au surplus, s’il se rend compte exactement de
-l’œuvre qu’il accomplit et du grain qu’il sème. Mais, conscient ou non,
-il est un fléau et, comme à tout fléau, il convient de lui barrer la
-route.
-
-Échauffé par cette dispute, je pris le parti de Jésus et déclarai:
-
---D’après tout ce que j’ai ouï dire de lui, cet homme est un simple, il
-a le cœur bon et n’a jamais fait le mal.
-
-Et je témoignai de la guérison des dix lépreux, à laquelle j’avais été
-présent en Samarie, sur la route de Jéricho.
-
---Vous croyez, alors à ce miracle? me demanda Pilate, tandis que du
-dehors arrivaient les clameurs lointaines de la foule, que sans doute
-refoulaient nos soldats. Vous croyez, Lodbrog, qu’en un instant les
-plaies corrompues de ces malheureux disparurent?
-
---Je les ai vus guéris, répondis-je... Je m’en suis assuré de mes
-propres yeux.
-
---Mais les aviez-vous vus malades?
-
---Non. Mais chacun, autour de moi, me l’a certifié, et eux les premiers.
-Ils étaient extasiés. L’un d’eux, assis au soleil, n’arrêtait pas
-d’examiner chaque parcelle de son corps. Il fixait, et fixait encore sa
-chair lisse, et n’en pouvait croire ses regards. Il restait là, assis au
-soleil, les yeux rivés sur sa peau, indifférent à toute autre chose.
-
-Pilate eut un sourire de dédain, et je vis que le même scepticisme était
-empreint sur celui de Miriam. La femme de Pilate, au contraire, se
-suggestionnait de plus en plus. Elle respirait à peine, les prunelles
-dilatées.
-
---Prenez garde, Pilate! conclut Miriam. Il sapera votre autorité comme
-celle de Caïphe et d’Hanan, comme il sapera la Loi. Vous avez, au nom de
-Tibère et de Rome, une tâche à accomplir et vous ne pourrez vous y
-soustraire.
-
---Et quelle est cette tâche? interrogea Pilate.
-
---Faire exécuter ce pêcheur.
-
-Pilate haussa les épaules et la conversation prit fin. Miriam et la
-femme de Pilate regagnèrent leurs appartements. Moi, j’allai me coucher
-et je m’assoupis au murmure bourdonnant de la ville des fous.
-
-Dès le lendemain, se précipitaient les événements.
-
-Au cours de la nuit, les esprits, déjà chauffés à blanc, se
-surchauffèrent encore. Lorsqu’à midi je sortis à cheval, avec une
-demi-douzaine de mes hommes, les rues de la ville étaient à ce point
-grouillantes que j’avais peine à m’y frayer un chemin. Plus encore que
-de coutume, les gens renâclaient à me laisser place et, si les regards
-avaient pu tuer, j’eusse été bientôt mort. On ne se gênait point pour
-cracher devant moi, en guise d’insulte, et de toutes les bouches
-s’élevaient des grognements et des huées. Je portais, pour eux, le
-harnais de la haine de Rome. Et je n’osais point, de peur d’aggraver
-encore la situation, ordonner à mes hommes de faire taire tous ces
-coquins, à coups de plat de glaive. Hanan et Caïphe avaient fait de
-bonne besogne!
-
-Je croisai Miriam, dans la cohue. Elle allait à pied, suivie seulement
-par une de ses femmes. Ce n’était point l’heure pour elle, en effet,
-d’afficher son rang, dans une pareille turbulence. Elle portait donc des
-vêtements fort simples, comme une femme du peuple, et avait le visage
-couvert. Je la reconnus cependant à la noblesse de son allure, à sa
-démarche élégante, si différente de celle des autres femmes.
-
-Nous échangeâmes rapidement quelques mots, tandis qu’un remous de la
-foule la bousculait et nous bousculait tous, moi, mes hommes et nos
-chevaux.
-
-Miriam s’abrita dans le retrait d’angle d’une maison et je réussis à l’y
-rejoindre.
-
---Ont-ils déjà, demandai-je, obtenu la mort du pêcheur?
-
---Pas encore, me répondit-elle. Il est actuellement hors des murs de la
-ville. Il vient d’arriver, monté sur un âne, entouré de ses disciples,
-et quelques pauvres dupes l’ont salué du nom de Roi des Juifs. C’est un
-cri séditieux, pour lequel Caïphe et Hanan contraindront Pilate à agir.
-Si la sentence de cet homme n’est pas encore prononcée, elle est déjà
-écrite. C’est un homme mort.
-
-A cet instant, une nouvelle vague humaine déferla sur nous et nous
-sépara. Elle m’entraîna, moi et mes soldats, écrasant presque nos
-chevaux, et nous écrasant les jambes sous la pression de leurs flancs.
-Parfois, quelque fou tombait. Alors je sentais mon cheval, qui le
-piétinait, ruer et se cabrer à demi. Le Juif jetait les hauts cris, et
-un tumulte de menaces montait vers moi.
-
-Soudain, un de ces fanatiques saisit d’une main la bride de mon cheval
-et, de l’autre, agrippant ma jambe, tenta de me désarçonner. De ma large
-main, j’appliquai à l’homme un soufflet, qui lui couvrit toute la figure
-et lui fit lâcher prise. Je ne le revis plus, et le coup avait été si
-violemment porté que je me demande encore si ma gifle ne l’a pas tué.
-
-Je retrouvai Miriam, le jour suivant, au Palais de Pilate. Elle me parut
-plongée dans un rêve. A peine leva-t-elle les yeux vers moi. A peine
-sembla-t-elle me reconnaître. Son regard étrange, comme ébloui et perdu
-au loin, me rappela celui des lépreux sur la route de Jéricho.
-
-Elle fit un effort pour redevenir maîtresse d’elle-même. Je la saluai.
-Mais elle continua à ne point me voir et, comme elle s’était levée, je
-vins me mettre devant elle, en lui barrant la route.
-
-Elle s’arrêta et s’aperçut alors de ma présence. Puis elle murmura
-machinalement quelques paroles, tandis que ses yeux plongeaient en moi.
-Jamais je n’avais vu, à aucune femme, des yeux semblables. Il y avait en
-eux un indéchiffrable message.
-
---Je L’ai vu, Lodbrog, dit-elle enfin, à voix basse. Je L’ai vu.
-
---Fassent les dieux, répondis-je en manière de plaisanterie, qu’en vous
-voyant, Lui, il n’ait point senti son cœur s’attendrir plus qu’il ne
-convient.
-
-Elle ne prêta point attention à mes paroles. Ses yeux demeurèrent
-chargés de la vision qui était en eux et elle voulut continuer son
-chemin. Une seconde fois, je la retins.
-
---Est-ce lui, demandai-je, qui a mis dans vos yeux cette lueur
-singulière?
-
---Oui, c’est Lui, me répondit-elle. Lui qui a ressuscité les morts. Il
-est vraiment le Prince de Lumière et le Fils de Dieu. Je L’ai vu et n’en
-doute plus maintenant. Le Fils de Dieu... vous m’entendez bien, Lodbrog,
-le Fils de Dieu!
-
-Une colère monta en moi et je m’écriai:
-
---Alors, il vous a ensorcelée!
-
-Des larmes contenues humectèrent ses yeux, qui en parurent plus profonds
-encore.
-
---Oh! Lodbrog, Lodbrog, la fascination qui est en Lui dépasse toute
-pensée, toute description. Je L’ai vu. Je L’ai entendu. Vous m’en voyez
-toute transfigurée. Je distribuerai aux pauvres tous mes biens, et je Le
-suivrai.
-
-Je ripostai, en ricanant:
-
---Suivez-le donc, ce prophète ambulant! Et sans doute, quand il sera
-Roi, vous fera-t-il partager sa couronne.
-
-Elle fit un signe de tête affirmatif, et c’est à grand’peine que je pus
-m’empêcher de la frapper en plein visage, pour la châtier de sa folie.
-
-Un je ne sais quoi fit cependant que je m’écartai, afin de la laisser
-passer, et elle s’éloigna, en murmurant:
-
---Son Royaume n’est pas de ce monde...
-
-Ce qui s’ensuivit est connu de tous. Après que Jésus, arrêté par ordre
-de Caïphe, eût été condamné à mort par le Sanhédrin, ou Tribunal des
-Prêtres, il fut, entouré d’une populace hurlante, envoyé à Pilate pour
-l’exécution de la sentence.
-
-Or Pilate ne se souciait nullement de faire périr Jésus, qu’il
-continuait à considérer comme un simple visionnaire, et non comme un
-séditieux. La vie d’un homme, en elle-même, lui importait peu et il en
-eût fait périr cent, s’il avait estimé que leur mort importait à sa
-propre sécurité et à l’intérêt de Rome. Mais il n’aimait point qu’on
-prétendît lui forcer la main.
-
-Il sortit donc de chez lui, la mine renfrognée, pour aller au-devant du
-prisonnier qu’on lui amenait. Et le charme, aussitôt, s’empara de lui.
-Je le sais. J’étais là.
-
-C’était la première fois qu’il voyait Jésus, et il fut subjugué. Une
-vermine bruyante emplissait la cour du palais, maintenue à grand’peine
-par les soldats, et hurlant: «Crucifiez-le!» Pilate, fixant son regard
-sur le pêcheur, désavoua tout haut la juridiction des prêtres et
-l’emmena avec lui, dans le prétoire. Que se passa-t-il entre eux deux?
-Je l’ignore. Quand il revint, il était fermement décidé à sauver le
-condamné.
-
-Mais vainement il tenta de détourner l’orage, en présentant Jésus comme
-un fou inoffensif, puis en offrant de le relâcher en l’honneur de la
-Pâque. Les chuchotements rapides des prêtres, qui étaient mêlés à la
-foule, décidèrent celle-ci à réclamer, au lieu de la libération de
-Jésus, celle de Barabbas.
-
-Le tumulte croissait d’instant en instant et, de la cour, s’étendait
-maintenant à toute la ville. Lorsque, dans un dernier effort pour sauver
-le pêcheur, Pilate déclara que Jésus, étant né sujet d’Hérode-Antipas,
-devait lui être renvoyé, et ne pouvait être jugé ni exécuté à Jérusalem,
-une clameur furieuse monta de la foule, que mes vingt légionnaires et
-moi parvenions à peine à contenir. La foule criait que Pilate était un
-traître, qu’il n’était pas l’ami de Tibère!
-
-Tout près de moi, un fanatique, tout pouilleux, avec une longue barbe et
-de longs cheveux, n’arrêtait pas de sauter en l’air, en chantant sans
-trêve:
-
---Tibère est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! Tibère seul est
-empereur!
-
-Irrité, et pensant ainsi le faire taire, je posai sur un de ses pieds,
-comme par mégarde, ma lourde sandale, qui l’écrasa. Mais le fou ne parut
-pas y prêter attention, et il continuait à chanter:
-
---Tibère seul est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs!
-
-Je vis Pilate, l’homme de fer, qui hésitait. Ses yeux errèrent sur moi,
-comme pour me demander conseil. Moi et mes légionnaires, nous étions
-tellement écœurés du spectacle de lâcheté que nous donnait cette tourbe,
-que nous n’attendions qu’un signe pour tirer nos glaives et nettoyer le
-terrain. Jésus me regardait. Il me commandait...
-
-On sait que ce fut la prudence qui, finalement, l’emporta chez Pilate,
-qu’il se lava les mains de la mort du pêcheur, et que les émeutiers
-acceptèrent que le sang du crucifié retombât sur leur tête et sur celle
-de leurs enfants.
-
-Alors, par une dernière dérision à l’adresse de ce peuple vil, Pilate,
-malgré les protestations des prêtres, fit clouer le lendemain, sur la
-croix de Jésus, un écriteau où on lisait, en hébreu, en grec et en
-latin: _Le Roi des Juifs_.
-
-Pour l’instant, l’orage était apaisé. La cour du palais se vida. La
-foule et les prêtres étaient satisfaits.
-
-Tandis qu’on emmenait Jésus, une des femmes de Miriam vint me chercher,
-pour me conduire près d’elle.
-
-Quand elle me vit, elle commanda qu’on nous laissât seuls. Alors elle
-m’attira vers elle et, se laissant aller dans mes bras:
-
---Je sais, dit-elle, que Pilate s’est laissé fléchir par les prêtres et
-par la populace. Il a donné l’ordre qu’on Le crucifie. Mais il est temps
-encore de Le sauver. Vos hommes, Lodbrog, vous sont dévoués, et ce sont
-seulement les auxiliaires qui doivent Le conduire à la croix. L’affreux
-cortège ne doit pas atteindre le Golgotha. Attendez qu’il ait franchi
-l’enceinte de la ville, puis délivrez le Fils de Dieu. Prenez pour Lui
-un cheval supplémentaire, et emmenez-Le avec vous, en Idumée, en Syrie,
-n’importe où, pourvu qu’Il soit sauvé!
-
-Elle m’enlaça le cou, de ses beaux bras, leva ses yeux profonds vers les
-miens, et son visage effleura mes joues. Toute la séduction intense qui
-émanait d’elle semblait dire:
-
---Fais comme je te demande, et je t’appartiens!
-
-Je demeurai anéanti. Cette femme admirable me promettait son amour... si
-je trahissais Rome! Elle était plus femme encore que je ne le croyais.
-
-Je me tus, sans pouvoir rien répondre. Miriam prit mon silence pour un
-acquiescement. Elle se dégagea lentement de mon étreinte, parut
-réfléchir longuement, puis ajouta:
-
---Vous prendrez, Lodbrog, un cheval de plus. Il sera pour moi. Je
-partirai avec vous... Et je vous suivrai à travers le monde, partout où
-il vous plaira d’aller...
-
-C’était me faire un présent de roi, un présent en échange duquel on me
-demandait un acte honteux. Je ne répondais toujours rien. J’étais
-triste, immensément triste. Non point que j’hésitasse sur mon devoir.
-Mais je comprenais que j’allais perdre, à tout jamais, celle qui était
-là, devant moi.
-
-Elle reprit, avec insistance:
-
---Il n’y a aujourd’hui qu’un homme, à Jérusalem, qui soit capable de Le
-sauver. Et cet homme, c’est vous, Lodbrog!
-
-Comme je demeurais immobile et silencieux, elle me saisit dans ses mains
-nerveuses, et me secoua si violemment que mes armes en cliquetèrent.
-
---Parlez, Lodbrog! Parlez! ordonna-t-elle. Vous êtes un homme fort et
-vaillant! Vous ne redoutez pas, je le sais, la vermine qui voudrait Le
-détruire. Dites «oui» et Il est sauvé. Et moi, pour ce que vous aurez
-fait, je vous aimerai éternellement!
-
-Je répondis, très lentement, car c’était pour moi l’abandon de tout
-espoir sur cette femme:
-
---Je suis Romain...
-
-Elle s’emporta:
-
---Vous êtes un esclave de Tibère, un chien de Rome... Vous n’êtes pas
-Romain! Vous êtes un fauve géant du Nord!
-
-Je secouai la tête.
-
---Je me suis, répondis-je, donné loyalement. Je porte le harnais et je
-mange le pain de Rome. Je ne serai pas ingrat. Si je ne suis pas Romain,
-les Romains sont mes frères... Et puis, à quoi bon tout ce bruit, pour
-la vie ou la mort d’un homme? Nous devons tous mourir. Un peu plus tôt
-ou un peu plus tard, qu’importe!
-
-Elle était toute tremblante dans mes bras, toute frémissante de passion
-à le sauver.
-
---Vous ne comprenez pas, Lodbrog! cria-t-elle. Celui-ci n’est pas un
-homme comme les autres. Il est au delà des autres. Il est, parmi les
-hommes, un Dieu vivant!
-
-Je resserrai étroitement mon étreinte.
-
---Oubliez-le! suppliai-je. Vous êtes femme et je suis homme. Vivons
-notre vie, sans nous occuper du reste! Laissons l’Au-delà. Laissons les
-fous suivre leurs rêves. Leurs rêves sont pour eux plus que les viandes
-et que le vin, plus que les chansons joyeuses et l’enivrement des
-batailles, plus même que l’amour de la femme. A travers les ténèbres du
-tombeau, ils suivent leurs rêves jusque dans l’éternité. Laissons-les
-passer! Mais nous, demeurons en la mutuelle douceur que nous avons
-découverte l’un dans l’autre. La nuit de la tombe viendra assez tôt! Et
-nous partirons alors, chacun de notre côté. Vous, vers votre Paradis de
-soleil et de fleurs! Moi, vers la table rugissante du Walhalla!
-
-Elle fit un effort pour se dégager.
-
---Vous ne comprenez pas! Vous ne comprenez pas! dit-elle avec
-emportement. Vous ne comprenez pas que cet homme est Dieu, et que la
-mort infamante qui l’attend est celle des esclaves et des voleurs! Il
-n’est ni l’un ni l’autre. Il est immortel! Il est Dieu!
-
---Eh bien! repris-je, s’il est immortel, que lui importe de mourir? Son
-immortalité n’en sera pas, dans la mesure du temps, diminuée de
-l’épaisseur d’un cheveu. Il est Dieu, dites-vous? D’après tout ce qu’on
-m’a enseigné, un Dieu ne peut pas mourir.
-
-Elle s’exaltait de plus en plus.
-
---Oh! gémit-elle, vous ne voulez pas me comprendre. Vous n’êtes qu’une
-grande masse de chair.
-
-Je tâchai de lutter encore et, me remémorant les leçons subtiles des
-Juifs, je demandai:
-
---Ne m’avez-vous pas dit que cet événement était prédit dans les
-anciennes prophéties?
-
---Oui, oui, dans les prophéties les plus antiques, qui nous annonçaient
-la venue d’un Messie.
-
---Laissez donc, m’exclamai-je triomphant, les prophéties s’accomplir!
-Qui suis-je, pour oser me mettre en travers d’elles? Ce qui doit
-s’accomplir, s’accomplira. Je n’ai pas à contrecarrer la volonté de
-Dieu.
-
-Elle répéta:
-
---Vous ne comprenez pas... vous ne comprenez pas...
-
-Puis elle se rejeta en arrière, en s’échappant de mes bras avides, et
-nous nous tînmes écartés l’un de l’autre, silencieux, écoutant le
-tumulte extérieur de la rue et les clameurs forcenées qui accompagnaient
-Jésus, qu’en ce moment même on entraînait au supplice.
-
-Sa voix se fit caressante, infiniment. Ses yeux plongèrent dans les
-miens leurs grands puits noirs. Elle s’offrait, en une promesse immense,
-tellement vaste et profonde que nulle parole ne pourrait la traduire.
-
---M’aimez-vous? demanda-t-elle.
-
---Oui, je vous aime, répondis-je. Je vous aime, au delà même de mon
-entendement! Mais Rome est ma mère nourricière. Si je la trahissais, je
-deviendrais, par cela même, indigne de votre amour.
-
-Dehors, la clameur qui suivait Jésus s’était éloignée. Tout était
-redevenu muet dans Jérusalem comme dans le palais. Miriam me tourna le
-dos, sans un mot d’adieu, et se dirigea vers la porte, pour s’en aller.
-
-Une ruée de désirs fous remonta en moi. Je courus après elle et, sur sa
-chair qui se débattait, mes bras resserrèrent leur étau puissant. Je lui
-clamai que j’allais la mettre avec moi sur mon cheval, et l’emporter
-loin de cette ville maudite, de cette ville de folie. Je l’écrasai
-contre moi.
-
-Elle me frappa au visage. Mais je ne la lâchai point, car ses coups
-m’étaient doux. Alors, elle cessa de lutter. Elle devint froide et
-inerte. Et je compris que celle que j’étreignais ne m’aimait plus. Ce
-n’était plus que son cadavre que j’avais entre les bras.
-
-Lentement, je desserrai mon étreinte. Lentement elle se recula, à pas
-lents elle s’éloigna et, soulevant les tentures de la porte, disparut.
-
-Tels sont les faits dont moi, Ragnar Lodbrog, j’affirme, avec simplicité
-et droiture, avoir été témoin. Tels que je les ai racontés, je les
-rapportai à Sulpicius Quirinus, légat de Rome en Syrie, vers qui je fus
-ensuite envoyé par Pilate, pour le mettre au courant des événements qui
-s’étaient déroulés à Jérusalem.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-COMMENT JE SERAI PENDU
-
-
-La possibilité de suspendre momentanément le cours normal de la vie est
-un fait courant, non seulement parmi le monde végétal et chez les
-espèces animales inférieures, mais même chez l’organisme humain,
-beaucoup plus complexe et développé. De temps immémorial, les fakirs de
-l’Inde, en se mettant en état cataleptique, ont joui de cette faculté
-qui leur permet de se faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi
-que les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir des gens dont
-la vie est momentanément suspendue, et qui pourtant ne sont nullement
-morts.
-
-Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur moi-même ces
-expériences répétées de la petite mort. Et je me remémorais encore le
-cas de ces paysans de l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs
-hivers qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de mainte
-autre bête sauvage de cette région, jusqu’au retour du printemps. Les
-hommes de science, qui ont étudié ce sommeil prolongé du paysan
-sibérien, ont constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires
-et digestives cessaient presque complètement. Le cœur battait si
-faiblement qu’à peine l’oreille la plus exercée en pouvait-elle
-percevoir les battements.
-
-Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi les paysans
-sibériens ont recours à lui), la quantité d’air et de nourriture
-nécessaires à soutenir la vie sont minimes, presque négligeables. Fort
-de ces précédents, dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur
-Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs de
-camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi.
-
-Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, durant des
-périodes entières de dix jours. Et c’était pour moi le pire des
-supplices, d’être tiré des profondeurs vagabondes de mon rêve à travers
-le temps et l’espace, par un misérable médecin de prison, qui
-m’entr’ouvait les lèvres pour me contraindre à boire. En conséquence de
-quoi, j’avertis le docteur Jackson que je prétendais qu’on me laissât
-tranquille durant mon temps de camisole, et que je résisterais à tous
-ses efforts pour me faire absorber quoi que ce fût.
-
-Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je pusse faire
-accepter du docteur Jackson mon point de vue. Mais il dut finalement
-céder. Il en résulta que mes périodes de camisole me parurent désormais
-durer exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que j’étais lacé,
-les ténèbres de ce monde m’enveloppaient très vite et, non moins
-rapidement, je revoyais luire, ô merveille! une autre lumière, toute
-nébuleuse d’abord, mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière,
-d’autres visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, à se
-pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on me délaçait que dix
-jours nouveaux s’étaient tout à coup écoulés.
-
-Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de ces expériences
-d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, de plus en plus nette. Mon
-être, et celui de tous les autres hommes comme le mien, est une
-résultante d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque je
-suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à travers des
-myriades de siècles. Des myriades de vies ont concouru à composer la
-substance matérielle et morale de mon être.
-
-D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge qui a ruiné ma vie
-et m’a jeté dans la cellule des condamnés? Elle n’est pas née, je le
-répète, avec l’enfant qui devait être un jour Darrell Standing. Cette
-vieille colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne que ma
-mère, plus ancienne que la première mère des hommes. Elle était en
-germe, comme toutes nos passions de haine ou d’amour, dans la substance
-primitive dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable cortège de
-chacune de mes existences antérieures a mis en moi ses nuances et ses
-évolutions successives, tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes
-pensées.
-
-La substance de toute vie est malléable et peut prendre des formes
-diverses. Mais, en même temps, elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la
-à votre gré, le passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les
-lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux nains de
-l’Islande, descendent communément des premiers chevaux sauvages, que
-domestiqua jadis l’homme primitif[25]. Et pourtant l’éducation
-successive du cheval n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade
-est en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, chez qui, à
-travers toutes mes existences, le rouge courroux n’a jamais été dompté.
-
- [25] On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a été
- depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution
- des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles.
-
-Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont comptés. Mais la
-substance qui me compose est éternelle. Je suis un homme en cette vie.
-En d’autres vies j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je
-renaîtrai encore, un nombre incalculable de fois. Oh! les brutes, qui
-pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, qu’ils suppriment la
-vie!
-
-Oui, je serai pendu... bientôt pendu. Voici le mois de juin qui se
-termine. Dans quelques instants, on essaiera de me leurrer. De cette
-cellule, on me conduira au bain hebdomadaire, selon la coutume de la
-prison. Mais on ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera
-des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule de la Mort. Là,
-on placera près de moi une garde spéciale. Nuit et jour, éveillé ou
-endormi, je serai surveillé. On ne me permettra pas d’enfouir ma tête
-sous mes couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même je ne
-devance l’action de l’État. On ne me laissera jamais dans la nuit, mais
-toujours une lumière brillante éclairera ma cellule.
-
-Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un
-beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans
-la trappe. Oh! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a
-été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de
-Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui
-enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération.
-
-Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des
-tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes
-d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur
-de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime.
-
-Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit
-très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou.
-
-Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me
-balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre
-ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils
-diront que je suis mort.
-
-Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui
-prétendent me tuer? Je suis immortel, imbéciles! Et vous l’êtes comme
-moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je
-le sais, et que vous l’ignorez.
-
-Pouah! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de
-mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde!
-L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant
-qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient
-supprimer la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-A L’INSTAR DE ROBINSON
-
-
-Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces
-années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier
-de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux
-pires châtiments, réputé tenace et têtu.
-
-Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me
-briser, plus j’encaissais, sans fléchir. «La dynamite ou la mort!» tel
-avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni
-l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur
-était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle
-aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur
-que l’acier.
-
-De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle
-comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on
-me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar.
-
-Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par les lames, et si
-basse sur la mer que, durant les grandes tempêtes, les embruns la
-recouvraient de leur poussière humide et salée. J’y vivais au milieu de
-mille souffrances, privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue.
-Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. Alors je
-réchauffais à ses rayons mes membres glacés.
-
-Ma seule distraction était un aviron et mon couteau de poche. Avec le
-couteau, je m’évertuais à marquer sur l’aviron une entaille nouvelle,
-pour chaque semaine qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules
-qui me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. Lettres et
-encoches étaient nombreuses. J’aiguisais mon couteau sur une pierre
-plate, et aucun barbier ne fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien
-de sa lame favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un
-trésor sans prix.
-
-Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription:
-
- «Ceci est pour faire connaître à la personne dans les mains de qui cet
- aviron pourra tomber que Daniel Foss, né à Elkton, dans l’État de
- Maryland, aux États-Unis d’Amérique, s’embarqua au port de
- Philadelphie, en 1809, à bord du brick _Negociator_ et à destination
- des Iles Amies. Il fut, le mois de février suivant, rejeté sur cette
- terre désolée, où il se construisit une hutte et vécut un certain
- nombre d’années, se nourrissant de phoques. Il est le seul survivant
- de l’équipage de ce brick, qui rencontra une banquise et coula bas, le
- 25 novembre 1809.»
-
-De ce naufrage, du craquement du brick contre la banquise, en pleine
-nuit, et comment il coula, j’avais conservé le souvenir terrible. Le
-vent soufflait en tempête et, sous la lune qui par moments émergeait du
-creux des nuages, les voiles, les cordages et toute la mâture du brick
-qui sombrait, apparaissaient frangés de glaçons. La grande chaloupe, au
-prix de mille difficultés, avait pu être mise à la mer, et tout
-l’équipage, sauf quelques hommes qui se noyèrent, dans leur
-précipitation, y embarqua. Il faisait un froid épouvantable. Tandis que
-notre capitaine Nicoll tenait la barre, je n’arrêtais pas de me frotter
-le nez, d’une main ou de l’autre, pour l’empêcher de geler.
-
-Nous fîmes voile vers le nord-est. Mais dans la chaloupe, entièrement
-découverte, la mort ne tarda pas à sévir. L’un d’entre nous fut, un beau
-matin, dans l’aurore grise, trouvé couché, plié en deux, à l’avant du
-bateau, complètement gelé et déjà raide. Un des mousses, le plus âgé,
-mourut le second. Puis l’autre mousse, au bout de dix à douze jours.
-D’autres hommes suivirent.
-
-Cinq semaines s’écoulèrent ainsi. Il ne restait plus à bord que le
-capitaine, le chirurgien du bord et moi-même. Le froid était tel que
-bière et eau gelèrent à bloc. Il nous fallait les briser, pour nous en
-partager les morceaux, que nous sucions ensuite jusqu’à ce qu’ils
-fondissent.
-
-Le 27 février, une terrible tempête de neige se déchaîna. Nos vivres
-étaient complètement épuisés. Le chirurgien, qui avait accepté l’idée de
-la mort, était résigné à tout, et le capitaine était bien près de
-l’imiter. J’étais au gouvernail, mes deux compagnons gisant comme deux
-cadavres, lorsque j’aperçus la terre. C’était une petite île de rochers,
-que battaient les flots. Je gouvernai vers elle. A quelques yards de la
-côte, la chaloupe échappa à mon contrôle. Elle fut retournée, en un clin
-d’œil, et je sentis que l’eau salée m’entrait dans la gorge et me
-suffoquait.
-
-Je ne revis jamais mes deux compagnons. Moi, je pus surnager et
-m’agripper à un aviron, tandis qu’au même instant un coup de mer me
-lançait au loin, par-dessus la ligne des récifs côtiers. Je me relevai
-tout meurtri, mais sans blessures graves. Seule, la tête me tournait,
-par suite de mon extrême faiblesse. Je fus capable, cependant, de me
-traîner sur le ventre, un peu plus loin de la côte et à l’abri des lames
-qui m’eussent infailliblement remporté.
-
-Je me relevai, en un instant, sachant que j’étais sauvé et remerciant
-Dieu. Je n’ignorais pas que la chaloupe avait été certainement brisée en
-mille pièces, et je devinais combien affreusement avaient dû être broyés
-les corps du capitaine Nicoll et du chirurgien. Puis je chancelai et
-m’évanouis.
-
-Je demeurai, toute la nuit, à demi mort, dans une sorte de stupeur de
-tout mon être, sentant confusément l’humidité et le froid dont j’étais
-la proie.
-
-Le matin, en me montrant le lieu sinistre où j’avais échoué, m’apporta
-un renouveau d’effroi. Aucune plante, pas un brin d’herbe ne poussaient
-sur ce bout de sol désolé, sur cette excroissance rocheuse de l’océan.
-Sur un quart de mille en largeur et un demi-mille de long, ce n’étaient
-que rocs entassés.
-
-Je ne pouvais rien découvrir qui fût susceptible de sustenter mon
-épuisement. Je mourais de soif, et il n’y avait pas d’eau douce. En vain
-je tentais de boire à chaque cavité rocheuse que je rencontrais. Les
-embruns de la tempête avaient salé l’eau de pluie qui avait pu s’y
-amasser, et je ne fis qu’attiser ma soif. Toute la journée, je me
-traînai sur les mains et sur mes genoux saignants, dans la recherche
-vaine d’une goutte d’eau potable. Quant à la chaloupe, rien n’en
-subsistait que l’unique aviron auquel je m’étais cramponné et qui était
-venu à terre avec moi.
-
-Le second jour, mon état empira. Moi, qui n’avais pas mangé depuis si
-longtemps, je me pris à enfler démesurément. Mes jambes, mes bras, tout
-mon corps gonflèrent. Mes doigts s’enfonçaient d’un pouce dans ma peau,
-et les dépressions qu’ils y formaient étaient longues à disparaître.
-Malgré toutes mes peines, je continuais à lutter pourtant, décidé à
-accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu, qui était que je vive.
-Soigneusement, je vidai avec mes mains toute l’eau salée que contenaient
-les trous des rochers, dans l’espoir que les averses prochaines les
-rempliraient d’eau douce.
-
-Effectivement je fus réveillé, au cours de la nuit, par le battement
-d’une averse. Je rampai de trou en trou, lapant la pluie, ou la léchant
-sur les rochers. Cette eau était saumâtre encore, mais tolérable. Elle
-me sauva. Je me rendormis, et quand, au matin, je me réveillai, une
-sueur abondante me trempait et j’étais délivré de tout délire.
-
-Cette profusion d’eau saumâtre me rendit étonnamment heureux. Lorsque
-j’eus découvert le cadavre d’un phoque, que les lames avaient, comme
-moi-même, projeté dans l’île, par-dessus les brisants de la côte, et qui
-gisait là depuis plusieurs jours, mon bonheur n’eut plus de bornes. Pas
-un marchand dont les navires reviennent à bon port, d’un long voyage
-prospère, dont les magasins s’emplissent jusqu’au toit de denrées
-précieuses, dont le coffre-fort se bonde d’un afflux de dollars, ne
-s’estima jamais, j’en suis certain, aussi riche que je me jugeai l’être
-désormais. Je me jetai à genoux, pour remercier Dieu derechef. Dieu,
-j’en étais de plus en plus persuadé, avait décidé, dès la première
-heure, que je ne devais pas mourir.
-
-Je recueillis aussi quelques brassées d’algues marines, que je fis
-sécher au soleil, et qui, le soir, étendues sur le roc, me servirent de
-matelas, au grand soulagement de mon pauvre corps meurtri. Pour la
-première fois depuis de longues semaines, mes vêtements n’étaient plus
-mouillés. Si bien que je m’endormis d’un profond sommeil, fruit à la
-fois de mon épuisement et de la santé qui revenait.
-
-Lorsque, cette bonne nuit passée, je me réveillai, j’étais un autre
-homme. Le soleil s’était à nouveau caché. Mais je ne m’en affectai pas
-et j’appris très vite que Dieu, qui ne m’avait pas oublié pendant mon
-sommeil, m’avait préparé d’autres et merveilleux bonheurs.
-
-Aussi loin que pouvait porter la vue, les rochers côtiers étaient
-jonchés de phoques, qui s’y étalaient paresseusement. J’en écarquillai
-mes yeux, je me les frottai de la main, afin de m’assurer que je n’avais
-pas la berlue. Ils étaient là des milliers, et d’autres encore, non
-moins nombreux, folâtraient dans la mer. De leurs gorges sortaient des
-sons rauques, dont l’ensemble formait un vacarme prodigieux et
-étourdissant. Ma première pensée fut que c’était de la viande qui
-s’offrait à moi, de la viande pour une douzaine d’équipages.
-
-Je saisis aussitôt mon aviron, qui était la seule arme que je possédais,
-et je m’avançai, avec prudence, vers cette immense provende. Mais je
-compris bientôt que tous ces êtres marins ignoraient l’homme. Ils ne
-trahissaient aucune crainte à mon approche, et ce fut pour moi un jeu
-d’enfant de leur asséner sur la tête des coups redoublés de mon aviron.
-
-J’en tuai un, deux, trois, quatre, cinq, et je continuai à frapper et à
-tuer, en proie à une vraie démence.
-
-Cet acharnement au meurtre n’avait ni rime ni raison. Deux heures
-durant, je m’épuisai à ce massacre, jusqu’à ce que je tombasse de
-fatigue. Les phoques me laissaient faire, comme hébétés. Puis soudain,
-comme à un signal donné, tous les survivants regagnèrent l’eau et s’y
-précipitèrent, pour y disparaître en un clin d’œil.
-
-Le nombre de phoques que j’avais assommés dépassait deux cents. Lorsque
-je repris mes esprits, je fus scandalisé et effrayé, tout en même temps,
-de la folie de meurtre qui m’avait possédé. J’avais sottement gaspillé
-ce que Dieu m’avait offert. Et, pour utiliser du moins le fruit de mes
-exploits, je me mis au travail sans tarder.
-
-Non sans m’être agenouillé, une fois de plus, et sans avoir renouvelé
-mes remerciements à l’Être Suprême dont la miséricorde ne se lassait
-point, je dépouillai les phoques. Puis, de mon couteau, je découpai leur
-viande en longues bandes, que je mis à sécher sur la surface des
-rochers, au soleil heureusement reparu. Je découvris aussi, dans des
-fissures des rocs, de petits dépôts de sel, formés par la mer. Je
-recueillis ce sel et en frottai la viande, pour la conserver.
-
-Cette besogne me demanda quatre jours entiers et, lorsque j’eus terminé,
-je songeai, avec une légitime fierté, que Dieu devait être satisfait de
-moi. Pas une bribe de la viande qu’il m’avait donnée ne serait perdue.
-Ce labeur me fit, en outre, le plus grand bien. Il ramena dans mon corps
-une saine circulation et j’eus le plaisir de pouvoir bientôt, sans
-inconvénient, manger à ma faim. Jamais, durant les huit années que je
-passai sur cet îlot, le temps ne fut aussi régulièrement clair et
-ensoleillé que je le trouvai, après ce massacre, pour faire sécher mes
-bandes de viande. Et je ne manquai pas d’y voir là une preuve renouvelée
-de la Providence de Dieu.
-
-Plusieurs années devaient s’écouler, en effet, avant que ces animaux,
-effarés, ne revinssent visiter mon île. Mais je me gardai bien de dormir
-sur mes lauriers. Je me bâtis une hutte de pierres et, attenant à la
-hutte, un magasin pour recevoir ma viande salée. Je recouvris ma hutte
-avec la plus grande partie des peaux des phoques et en rendis ainsi la
-toiture imperméable. Chaque fois que la pluie battait mon toit, je
-songeais avec admiration que toutes ces peaux qui, si humblement,
-servaient de protection à un pauvre homme, abandonné sur une île
-déserte, eussent représenté, au marché aux fourrures de Londres, la
-rançon d’un roi.
-
-Une de mes premières préoccupations fut de m’ingénier à trouver un moyen
-quelconque qui me permît le calcul du temps. Sans quoi je perdrais
-bientôt la notion, non seulement des mois et des années, mais même des
-jours de la semaine et, ce qui était le plus fâcheux de tout, de celui
-qui était consacré au Seigneur.
-
-Je m’efforçai donc de rappeler à mon esprit, avec le plus de précision
-possible, le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis le naufrage de
-la chaloupe, où le capitaine tenait, à sa façon, registre du temps.
-Quand je m’y fus bien retrouvé, j’établis, à l’aide de sept pieux placés
-près de ma hutte, mon calendrier hebdomadaire. Puis je fis, sur mon
-aviron, dorénavant, une encoche pour chaque semaine écoulée, et une
-autre pour les mois, en ayant bien soin d’ajouter à mon décompte des
-quatre semaines les jours supplémentaires.
-
-Par ce procédé, je fus en mesure d’observer et sanctifier dignement le
-saint jour du Sabbat. Je composai et gravai sur mon aviron un petit
-Cantique approprié à ma situation, et que je ne manquais pas de chanter
-chaque dimanche. Dieu ne m’avait pas oublié. Par un juste retour de bons
-procédés, je ne l’oubliai jamais, ni le dimanche, ni aux fêtes établies.
-
-On ne saurait croire quelle somme de travail est nécessaire à l’homme
-demeuré seul, pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de
-l’existence. En vérité, je n’eus guère de loisirs au cours de cette
-première année. La construction de la hutte, qui n’était au total qu’une
-sorte de caverne, me demanda six semaines de labeur. Pendant des mois et
-des mois, je dus surveiller mes conserves et renouveler les couches de
-sel. Puis aussi, gratter et assouplir, au prix de peines infinies, un
-certain nombre de peaux de phoques, afin de pouvoir, le cas échéant,
-m’en fabriquer des vêtements.
-
-La question de l’eau douce me donna également, bien des tracas. Les
-trous des rochers, où je la conservais, manquaient de profondeur.
-J’entrepris, en usant par frottement une pierre plus tendre avec une
-pierre plus dure, de me confectionner une jarre pouvant contenir, à vue
-de nez, un gallon et demi[26]. Ce fut l’œuvre ardue de cinq semaines.
-Plus tard, par le même procédé, je fabriquai une autre jarre, plus
-grande, de quatre gallons. J’y trimai durant neuf semaines. J’en fis
-aussi, à temps perdu, plusieurs plus petites. Une très grande, que
-j’avais entreprise, et qui devait contenir huit gallons, se fêla après
-sept semaines de travail.
-
- [26] Environ cinq litres.
-
-Au bout de quatre ans écoulés, et comme je m’étais fait à l’idée de
-passer sur mon île le reste de ma vie, je réussis mon chef-d’œuvre. Ce
-fut une jarre étroite et longue, très profonde, d’une capacité de trente
-gallons. J’y engloutis huit mois de labeur et de patience. Mais, quand
-j’eus heureusement terminé ce superbe récipient, qui était vraiment fort
-élégant, j’en oubliai mon humilité coutumière et fus pris d’un blâmable
-excès d’orgueil, que je me hâtai de réfréner, pour ne pas déplaire à
-Dieu.
-
-Ce ne fut, par contre, qu’un jeu pour moi, de fabriquer un petit vase,
-d’un quart de gallon, qui me servait à recueillir l’eau dans les trous
-de rochers et à la transporter jusqu’à mes jarres, où je la gardais en
-réserve. J’ajouterai, afin de renseigner exactement mon lecteur, que ce
-petit vase pesait dans les vingt-cinq à trente livres. Et jugez par là
-de la fatigue que représentaient pour moi son maniement, et les allées
-et venues nécessaires.
-
-Ainsi je rendais ma solitude aussi confortable que possible. Afin de
-protéger ma hutte contre les grands vents qui, aux équinoxes,
-redoublaient de fureur (et, dans ces moments, la pauvre hutte ne pesait
-pas plus qu’un pétrel dans la mâchoire de l’ouragan), je construisis
-autour d’elle un mur de pierre, de trente pieds de long, de douze pieds
-de haut. Je ne jugeai pas, quand j’eus terminé, avoir perdu ma peine.
-Mon mur brisait à merveille la violence du vent et je demeurais calme,
-dans ma hutte, par-dessus laquelle passaient, ruisselants, les embruns.
-
-Les phoques avaient, un beau jour, reparu. Ils abordaient toujours du
-même côté de l’île, mais se défiaient maintenant. Je construisis deux
-autres murs, qui encadraient la passe de rochers par laquelle ils
-parvenaient sur la terre ferme. De cette façon, je leur coupais
-facilement la retraite et les assommais sans qu’ils pussent fuir à
-droite ni à gauche. Si bien que j’avais toujours en réserve, devant moi,
-pour six mois de vivres séchés et salés.
-
-Bien que privé du droit de goûter la société d’aucune créature humaine,
-ni même celle d’un chien ou d’un chat, j’acceptais mon sort avec
-beaucoup plus de résignation que ne font des milliers d’hommes. Tout
-d’abord, ma conscience était pure, ce qui est beaucoup. Et souvent je
-songeais combien de criminels, traînant dans une cellule de détention le
-poids d’une infamie, dont le remords, sans aucun doute, les brûlait sans
-cesse comme un fer rouge, étaient mille fois plus malheureux que moi. Je
-ne doutais pas, d’ailleurs, que la Providence, qui avait déjà tant fait
-en ma faveur, n’envoyât, un jour, quelqu’un pour ma délivrance.
-
-Tout sevré que j’étais du commerce de mes frères et des commodités
-coutumières de la vie, je devais bien admettre, à la réflexion, que ma
-situation comportait de notables avantages. Mon île était petite, mais
-j’en étais le maître incontesté. Il était bien peu probable que
-personne, sauf les bêtes de l’océan, m’en contestât jamais la tranquille
-jouissance.
-
-D’autre part, l’île étant inaccessible, mon repos n’était troublé, la
-nuit, par aucune crainte, et je n’avais rien à redouter d’une invasion
-de cannibales ou de bêtes féroces.
-
-Mais l’homme est une créature étrange, que quelque désir nouveau
-tourmente sans cesse. Moi qui, si longtemps, n’avais demandé à la bonté
-de Dieu qu’un peu de viande putréfiée pour me rassasier et, pour me
-désaltérer, une goutte d’eau saumâtre, je ne fus pas plus tôt en
-possession d’une réserve d’excellente viande salée et d’une provision
-assurée d’eau douce, que je commençai à ronchonner. Je voulais du feu,
-et sentir dans ma bouche la saveur de la viande cuite. De là à souhaiter
-quelques-unes des excellentes friandises dont je me régalais à la table
-familiale, il n’y avait qu’un pas. Il fut vite franchi, et je voyais
-flotter dans mes rêveries une foule de mets délicieux, auxquels je me
-promettais de faire largement honneur, si jamais Dieu me tirait de mon
-île.
-
-C’était alors, j’en suis persuadé, le vieil Adam qui reparaissait en
-moi, ce père lointain qui se révolta, le premier, contre les
-Commandements du Seigneur. Une perpétuelle révolte est dans l’homme.
-Elle tourmente, d’inutiles désirs et d’efforts vains, son esprit
-inquiet, son cœur opiniâtre et mauvais. Croiriez-vous que j’en étais,
-par moments, à me désespérer de n’avoir plus mon tabac? Cette pensée
-revenait me torturer jusque dans mon sommeil, et je voyais, jusqu’au
-matin, danser devant mes yeux clos des ballots entiers de tabac, des
-magasins de tabac, des cargaisons de tabac, des plantations entières de
-tabac!
-
-Mais je refrénais rapidement ces pensées mauvaises et ne tardais pas à
-reprendre la maîtrise de moi. D’un cœur humble, j’offrais à Dieu toutes
-les souffrances de ma chair, tous ses désirs inassouvis.
-
-Au cours de la troisième année, j’entamai la construction d’une tour ou,
-si vous préférez, d’une pyramide à quatre faces, qui allait en
-s’élargissant vers la base, en s’effilant vers le sommet. Ce fut un rude
-travail d’empiler, à moi tout seul, tous ces blocs, sans l’aide d’aucune
-corde ou poulie, d’aucun échafaudage. La forme inclinée de mon édifice
-me permit seule de surmonter cette difficulté. J’atteignis quarante
-pieds, à la pointe extrême de ma pyramide, et, si l’on considère que
-l’île, à son point culminant, comptait la même hauteur au-dessus des
-flots, on reconnaîtra comme moi que je me trouvais ainsi en avoir doublé
-l’altitude.
-
-Quand je fus arrivé à cet étonnant résultat, j’eus un scrupule, je
-l’avoue. Le bon chrétien qui était en moi se demanda, avec inquiétude,
-si, en modifiant ainsi la structure apparente de cet îlot sur lequel
-Dieu m’avait recueilli, je n’avais pas offensé Dieu. Il avait fait cette
-terre toute plate, sur l’océan. Et maintenant elle se projetait vers le
-ciel et vers les nuages. Je méditai longtemps sur ce problème troublant,
-et finis par me convaincre que, par le travail de mon dos qui avait
-porté les pierres, de mes mains qui les avaient ajustées, je n’avais
-fait, au contraire, que parfaire, avec son approbation, le plan primitif
-du Seigneur Tout-Puissant.
-
-La sixième année, je surélevai ma pyramide. Au bout de huit mois de
-travail, elle était de cinquante pieds au-dessus de l’île. Évidemment,
-ce n’était pas encore la Tour de Babel. Mais elle répondait aux deux
-buts que je m’étais assignés. En premier lieu, me fournir un poste
-d’observation, me permettant de scruter bien loin l’océan, afin d’y
-découvrir un navire qui passerait au large. Ensuite, augmenter, pour ce
-même navire, la possibilité de remarquer mon île, qu’apercevrait
-peut-être le regard errant de quelque matelot.
-
-J’avais continué, en outre, à entretenir par ce travail ma bonne santé,
-physique et morale, et à déjouer les pièges de Satan. Pendant mon
-sommeil seul, il persistait à me tourmenter, par de vaines visions de
-succulentes nourritures et de cette herbe pernicieuse appelée tabac.
-
-Le 18 juin de la sixième année, je perçus au loin un navire. Mais la
-distance à laquelle il voguait, sous le vent, était trop grande pour
-qu’il pût me discerner. Loin d’en éprouver du désappointement, cette
-apparition fugitive me fut un réconfort. Je ne pouvais plus douter,
-comme il m’était arrivé de le faire, que les navires des hommes ne
-labourassent parfois ces parages.
-
-Je continuai donc à attendre patiemment les événements. Lassé sans doute
-de voir qu’il n’avait sur moi aucune sérieuse emprise, Satan abandonna
-la partie et cessa, presque complètement, de me tarabuster par des
-désirs alléchants, mais superflus.
-
-J’occupais mes loisirs à graver sur mon aviron le récit des événements
-les plus notoires qui m’étaient advenus, depuis mon départ des paisibles
-rivages de l’Amérique. Afin de ménager la place dont je disposais sur le
-bois, je m’appliquais à une écriture la plus menue possible. Ma peine
-était telle à ce travail que parfois cinq à six lettres représentaient
-la besogne de toute une journée. Peut-être, si je ne revoyais jamais les
-miens, cet aviron leur parviendrait-il un jour et les mettrait-il, au
-moins, au courant de ma déplorable destinée.
-
-Aussi, lorsqu’il fut couvert de mon écriture, me devint-il, on le
-conçoit, plus précieux encore que par le passé. Ne voulant plus
-l’utiliser à assommer les phoques, je me fabriquai, pour le remplacer,
-une massue de pierre, qui me rendit les meilleurs services. Afin de
-préserver mon aviron des intempéries, je lui confectionnai une gaîne de
-peau de phoque. Je ne l’en sortais que pour le hisser, par beau temps,
-au sommet de ma pyramide, après l’avoir muni, en guise de pavillon,
-d’une banderolle, toujours en peau de phoques.
-
-Au cours de l’hiver qui suivit, j’eus à souffrir d’une tempête
-particulièrement effroyable. Elle se déchaîna vers neuf heures du soir,
-annoncée par d’énormes nuages noirs et par un vent frais du sud-ouest
-qui, vers les onze heures, devint furieux, accompagné de coups de
-tonnerre incessants et d’éclairs d’une incroyable longueur. Je ne fus
-pas sans crainte pour ma sûreté. Les flots déchaînés couvrirent
-entièrement l’île et, si je n’eusse grimpé au sommet de ma pyramide, nul
-doute que je n’eusse été noyé. Elle seule me sauva. Ma hutte fut
-entièrement submergée et toute ma provision de viande de phoque emportée
-et réduite à rien.
-
-Là encore, cependant, ma bonne étoile ne m’abandonna pas. La mer, en se
-retirant, avait semé la surface de l’île d’une multitude de poissons, de
-l’espèce des mulets, ou approchant. Je ne ramassai pas moins de douze
-cent dix-neuf de ces poissons, que je me hâtai d’ouvrir, de saler et de
-mettre à sécher au soleil, comme on fait de la morue. Ce changement
-heureux dans mon menu vint fort à point pour me réveiller l’appétit.
-Mais je me rendis coupable de gloutonnerie et mangeai tellement que, la
-nuit suivante, je faillis en trépasser.
-
-Au début de ma septième année de séjour sur l’île, au mois de mars
-exactement, une seconde tempête, non moins formidable, eut lieu.
-Lorsqu’elle se fut apaisée, ce fut, cette fois, le cadavre frais d’une
-gigantesque baleine que je découvris sur les rochers, où les vagues
-l’avaient projetée. Et vous comprendrez ma joie quand je vous dirai que
-je trouvai, profondément encastré dans les entrailles du monstre, un
-harpon, muni encore de sa corde, d’une longueur de plusieurs brasses.
-Mon courage et mon espoir en un avenir meilleur en furent derechef
-réconfortés. Mais, à la vue de la nourriture exquise que m’offrait cette
-baleine, je retombai dans le péché de gourmandise et tellement me gavai,
-que je manquai encore en mourir.
-
-La chair du gros cétacé me fournit pour une année de vivres et alterna
-désormais, à mes repas, avec celle des mulets et des phoques. De sa
-graisse, j’exprimai, dans une de mes jarres, une huile exquise et
-parfumée, où je trempais, en les mangeant, mes tranches de viande ou de
-poisson. J’aurais pu même me fabriquer une mèche, avec la guenille qui
-me servait de chemise, et, la trempant dans l’huile, l’allumer, en
-faisant jaillir le feu du heurt d’un silex contre l’acier du harpon.
-Mais j’estimai que cette lampe eût constitué pour moi un luxe superflu,
-et j’abandonnai aussitôt cette idée. Je n’avais aucun besoin de lumière
-quand les ténèbres de Dieu descendaient sur moi et je m’étais habitué à
-dormir, hiver comme été, du coucher du soleil à son lever.
-
-Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la prison de Folsom, je
-me permets de placer ici une réflexion personnelle. Après avoir vécu,
-dans une existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, et
-toute cette torture de mon corps, toutes ces privations de mon estomac,
-comment, oui, aurais-je pu m’émouvoir des tourments que m’infligeait le
-gouverneur Atherton? Ma vie actuelle est une structure construite, à
-travers les siècles, par mes vies passées. Que pouvaient bien être pour
-moi, gouverneur imbécile, dix jours et dix nuits de camisole? Pour moi
-qui, lorsque j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit ans
-durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan!
-
-La huitième année se terminait. On était en septembre, et j’avais
-élaboré le plan audacieux de surélever ma pyramide, à soixante pieds
-au-dessus du sol. Mais, comme je me réveillais un matin, j’aperçus un
-navire qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. Il était
-presque à portée de ma voix.
-
-Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai en l’air mon aviron
-et son oriflamme. Puis je courus sur les rochers côtiers, criant et
-dansant, employant, bref, tous les moyens pour prouver aux nouveaux
-arrivants que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le
-capitaine et son second qui, debout sur le gaillard d’arrière,
-m’examinaient avec leurs longues-vues.
-
-En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à leurs hommes, qui
-étaient au nombre d’une douzaine, de manœuvrer sur la pointe ouest de
-l’île, vers laquelle je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre
-par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, attiré tout
-d’abord leur attention et excité leur curiosité. Ils s’étaient avancés
-afin de se rendre compte de ce que pouvait être, sur cette île, cet
-étrange monument qui s’y dressait.
-
-Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. Mais les brisants
-rendaient tout accostage impossible et, après plusieurs tentatives
-infructueuses, ceux qui la montaient me firent signe qu’ils devaient
-s’en retourner au navire.
-
-Jugez de mon désespoir! Je me saisis de mon aviron (que j’avais décidé,
-depuis longtemps, d’offrir au Muséum de Philadelphie, si je m’échappais
-jamais) et, en sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues
-écumantes. Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, et la
-protection de Dieu, firent que je réussis à gagner l’embarcation.
-
-Quant au navire, il avait été, durant ce temps, emporté si loin à la
-dérive, que nous ne pûmes le rallier et monter à bord qu’après avoir
-ramé pendant une bonne heure.
-
-Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes anciens et plus chers
-penchants. Je mendiai, sur-le-champ, au second, un morceau de tabac à
-chiquer, de ce tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit
-mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à mon intention,
-d’excellent tabac de Virginie.
-
-Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la tête me tourna et
-je fus bientôt violemment malade. Rien de surprenant à cela. Mon
-organisme s’était entièrement purifié du fatal poison, lequel opérait en
-moi comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa première
-cigarette.
-
-Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, à la plante
-funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce dernier bienfait qu’il
-m’avait accordé.
-
-Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter le récit de cette
-existence, revécue par moi dans la camisole de force de la prison de San
-Quentin, en ajoutant que je me suis souvent demandé, en me réveillant
-dans ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution de
-déposer son aviron au Muséum de Philadelphie.
-
-Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je l’étais, de
-communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, je confiai un jour, à un
-gardien, une lettre que j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du
-Muséum de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, en dépit
-des promesses que j’avais reçues.
-
-Mais un temps arriva où, par un étrange retour du sort, Ed. Morrell, sa
-peine de cellule terminée, fut, à la suite de sa conduite exemplaire,
-nommé homme de confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre,
-qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et qu’Ed. Morrell
-me délivra en contrebande:
-
- «Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron tel que vous le
- décrivez. Peu de personnes le connaissent car il n’est pas exposé dans
- les salles publiques. Moi-même qui suis en fonctions depuis dix-huit
- ans, j’ignorais son existence.
-
- Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé mention du dit
- aviron, qui nous avait été offert par un certain Daniel Foss,
- originaire de Elkton, État de Maryland, en l’an 1821. Ce ne fut
- qu’après de longues recherches que je réussis à retrouver cet objet,
- dans un cabinet de débarras abandonné, situé sous les combles du
- Muséum. Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois,
- exactement telles que vous me les décrivez.
-
- J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure qui nous
- avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui avait été écrite par
- lui et publiée à Boston, par la librairie N. Coverly fils, en 1834.
- Cette brochure raconte huit années de la vie d’un homme jeté sur une
- île déserte. Il apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et
- pressé par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes
- charitables.
-
- Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance de cet
- aviron, dont tout le monde ignorait l’existence. Ai-je raison de
- supposer que la petite brochure, publiée par ce Daniel Foss, vous est
- un jour, par hasard, tombée entre les mains et que vous l’avez lue? Je
- serais heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends les
- dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure soient à
- nouveau exposés.
-
- Hosea Salsburty.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-LA DOUBLE CAMISOLE
-
-
-L’heure vint où les humiliations que je faisais subir au gouverneur
-Atherton le contraignirent à se rendre sans conditions, en dépit de son
-éternel: «La dynamite ou la mort!»
-
-Ce ne fut pas, toutefois, sans avoir essayé sur moi d’une dernière
-plaisanterie, de trop bon goût pour que j’omette de vous la raconter.
-Voici quelle en fut l’occasion.
-
-Il arriva qu’un des principaux journaux de San Francisco ouvrit une
-enquête sur les prisons. Un certain nombre d’hommes politiques s’y
-intéressèrent et un comité de plusieurs membres du Sénat fut constitué,
-avec mission d’enquêter dans les diverses prisons d’État.
-
-Ce comité vint, naturellement, «se renseigner» à San Quentin. Et, bien
-entendu, il fut reconnu que c’était une maison modèle de détention.
-
-Les convicts en témoignèrent eux-mêmes. Impossible de demander mieux.
-Ils avaient déjà, dans le passé, connu des enquêtes semblables. Ils
-n’ignoraient pas, par conséquent, de quel côté ils trouveraient du
-beurre sur leur pain. Ils savaient que leur dos et leurs côtes ne
-tarderaient pas à leur cuire, après le départ des enquêteurs, si leurs
-témoignages avaient été hostiles à l’administration pénitentiaire. Cela,
-c’est de tradition, de toute éternité. Il en était déjà ainsi dans les
-geôles de Babylone, lorsque j’y pourrissais au cours d’une de mes
-existences antérieures, voici des milliers d’années.
-
-Ce fut donc à qui, dans la prison, témoignerait des sentiments
-d’humanité dont faisaient preuve, envers leurs pensionnaires, le
-gouverneur Atherton et ses subordonnés. Tellement même ils
-s’appesantirent sur la bonté du gouverneur, sur la nourriture saine et
-variée qui leur était donnée, et sur son excellente préparation, sur
-l’aménité des gardiens à leur égard, bref sur tout le confort et le
-bien-être de la maison, qu’ils déclarèrent, avec un ensemble touchant,
-absolument parfait, que les journaux d’opposition de San Francisco s’en
-scandalisèrent et prirent la mouche. Ils protestèrent véhémentement, en
-réclamant plus de rigueur et de fermeté dans la direction des prisons.
-Ils déclarèrent que, faute de quoi, les honnêtes gens, tant soit peu
-paresseux, n’auraient plus qu’une idée: commettre quelque méfait, afin
-de se faire interner.
-
-Le comité sénatorial n’eut garde d’oublier les cachots d’isolement,
-qu’il envahit bruyamment. Oppenheimer et Ed. Morrell qui avaient, comme
-moi, peu à perdre et rien à gagner, ne se gênèrent point pour exhaler
-leur bile. Jake Oppenheimer leur cracha à la figure et les envoya au
-diable. Ed. Morrell leur déclara que rien de plus infect ne s’était
-jamais vu que cet établissement, et insulta gravement le gouverneur, en
-leur présence. Indigné, le comité pria instamment le gouverneur Atherton
-de se montrer plus sévère qu’il n’était envers ces mauvaises têtes et de
-leur faire goûter, sans crainte, de pires châtiments, même de ceux que
-leur excessive cruauté avait fait tomber en désuétude.
-
-En ce qui me concerne, j’eus bien garde d’imiter mes deux camarades. Je
-n’insultai point le gouverneur et témoignai sans colère, posément,
-scientifiquement, comme je pouvais le faire, évitant, au début, toute
-récrimination excessive, afin qu’on ne doutât point de ma bonne foi et
-qu’à mesure que j’avançais dans mon exposition mes auditeurs portassent
-à mon sort un intérêt grandissant. Je les enjôlai délicatement et ne
-m’arrêtai point de parler, afin d’éviter qu’on ne rétorquât mes
-arguments. Tant et si bien que je réussis à conter, de bout en bout, mon
-histoire.
-
-Hélas! pas un iota de ce que j’avais divulgué ne franchit les murs de la
-prison. Le comité rédigea un magnifique rapport, qui faisait blanc comme
-neige le gouverneur Atherton et n’avait pas assez d’éloges pour San
-Quentin.
-
-Les journaux qui avaient instauré l’enquête en communiquèrent les
-excellents résultats à leurs lecteurs. Ils ajoutèrent même que la
-camisole de force, bien qu’il fût exact que son usage fût, en principe,
-demeuré légal, n’était, en fait, jamais employée, jamais, jamais, en
-aucun cas.
-
-Et, tandis que les pauvres ânes qui lisaient ces bourdes les gobaient
-naïvement, tandis que le Comité sénatorial banquetait et buvait des vins
-fins dans la prison même, en compagnie du gouverneur Atherton, aux frais
-de l’État et des contribuables, Ed. Morrell, Jake Oppenheimer et moi,
-nous gisions sur le sol de nos cellules, dans nos camisoles sauvagement
-lacées, et que l’on avait encore un peu plus resserrées.
-
---Il faut rire de tous ces pantins! me frappa Ed. Morrell avec le rebord
-de la semelle de son soulier, lorsque nos visiteurs furent partis.
-
---C’est bien ce que je fais, répondit Jake.
-
-Je frappai, à mon tour, mon mépris et mon rire, puis ne tardai pas à
-m’enfuir dans la petite mort, vagabondant vers d’autres vies et d’autres
-âges, cavalier du temps, solidement cuirassé dans son armure insensible.
-
-Oui, chers frères du monde extérieur, tandis que nous étions là et que
-les journaux commençaient à publier les résultats de l’enquête, les
-augustes sénateurs, pour clore leurs travaux, festoyaient autour du
-gouverneur Atherton, dans son appartement privé.
-
-Le dîner terminé, Atherton, un peu éméché pour avoir bien bu, s’en
-revint vers les trois morts vivants que nous étions, afin de constater
-par lui-même la torture que nous étions en train de suer dans nos
-camisoles de toile.
-
-Il me trouva dans le coma, et s’en alarma. Le docteur Jackson fut mandé
-et me ramena à l’état conscient, en me mettant sous les narines la
-morsure de l’ammoniaque.
-
-Je repris mes sens, et le gouverneur Atherton, qui avait la face rouge
-et la langue épaisse, par suite de sa bombance, gronda:
-
---Tricherie! Tricherie encore!
-
-Je passai ma langue sur mes lèvres, pour faire comprendre que je
-désirais un peu d’eau, afin de pouvoir parler.
-
-Je parvins, non sans peine, à m’exprimer à peu près et prononçai:
-
---Vous êtes une bourrique, gouverneur! Une bourrique, un porc, un chien,
-un être si vil que je ne veux même plus salir ma salive en vous la
-crachant à la figure! Jake Oppenheimer s’est montré tantôt moins dégoûté
-que moi, et je l’en blâme. Un homme doit mieux se respecter.
-
-Il meugla:
-
---Ma patience est à bout, à bout, à bout! Mais je réussirai quand même à
-te tuer, Standing...
-
-Je répliquai:
-
---Vous avez bu, gouverneur! Prenez garde de parler ainsi devant vos
-gardiens. Ces chiens de prison vous trahiront quelque jour et vendront
-la mèche. Et c’est à vous alors qu’il en cuira.
-
-Le vin lui monta à la tête, tant et si bien qu’il perdit toute maîtrise
-de lui-même.
-
---Qu’on lui mette une seconde camisole! ordonna-t-il. Une seconde sur la
-première! Tu en crèveras, coquin... Mais pas ici. A l’Infirmerie, selon
-le règlement. A l’Infirmerie, où l’on t’emportera avant ton dernier
-soupir, et d’où tu partiras au cimetière!
-
-Son commandement fut exécuté et, sur ma première camisole, on m’en fit
-endosser une seconde, mise à rebours, celle-là, la poitrine sur mon dos
-et lacée sur moi par devant.
-
-Je ricanai:
-
---Dieu de Dieu, gouverneur! Quel intérêt vous prenez à ma santé! Le
-froid est vif et piquant... Merci de songer à me tenir chaud. Deux
-camisoles! J’y serai encore mieux.
-
---Serrez! Serrez plus fort! hurla-t-il. Mettez-lui le pied sur le
-ventre. Brisez-lui les os!
-
-Hutchins s’escrima en conscience.
-
-Le gouverneur Atherton était devenu vermeil. Il eut un dernier accès de
-rage folle:
-
---Ah! Ah! tu as essayé de mentir à ces messieurs! De leur conter des
-faussetés à mon sujet! Du coup, ça y est pour toi! Tu m’entends bien,
-Standing. Tu en crèveras, cette fois!
-
-Je voulus riposter. Mais la compression que je subissais était
-réellement terrible. Je sentais mon cerveau s’égarer. Les murs de la
-cellule tournaient autour de moi, s’inclinaient sur moi, comme pour
-m’écraser. J’eus encore la force de murmurer:
-
---Gouverneur... une troisième camisole... une troisième, je vous prie...
-j’aurai... j’aurai ainsi... plus chaud encore... beaucoup plus chaud...
-
-Et la voix s’éteignit sur mes lèvres.
-
-J’en réchappai. Mais jamais plus, après cela, il ne fut possible de
-m’alimenter convenablement. Je souffrais de douleurs internes, à un
-degré que je ne saurais évaluer. Tandis que j’écris ces lignes, mes
-côtes et mon estomac sont encore en proie à des crampes intolérables.
-Pourtant mon misérable organisme a résisté. Il m’avait permis de vivre
-jusqu’à l’heure de ma suprême condamnation. Il me conduira jusqu’à
-l’instant où le bourreau m’allongera le cou, de sa corde bien tendue.
-
-Ce fut la dernière expérience que tenta sur moi le gouverneur Atherton.
-Il renonça ensuite, et se rendit à cette dernière preuve qu’il était
-impossible de me tuer légalement.
-
-Je lui déclarai, en propres termes:
-
---Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si vous voulez m’avoir,
-c’est de vous glisser une nuit, dans ma cellule, et de m’y abattre d’un
-coup de hache.
-
-On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant moi, dans la
-camisole. Les uns, au bout de quelques heures seulement. Les autres, au
-bout de plusieurs jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et
-transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, pour y rendre
-selon les règles leur dernier soupir, munis d’un authentique certificat
-du médecin qu’ils étaient décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou
-d’une maladie de cœur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER
-
-
-On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé
-ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne
-savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et
-m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais,
-par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma
-poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats
-physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort
-satisfait.
-
-C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer,
-dans son cachot.
-
-Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes
-aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait
-toujours dans son scepticisme.
-
-Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans
-l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais
-compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en
-esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais
-vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui.
-
-Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa
-couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa
-figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une
-carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient
-plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du
-parchemin.
-
-Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je
-rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se
-trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous
-points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos
-belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes
-carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair
-née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter
-un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin! Ils y
-apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière.
-
-Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un
-homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil
-brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue
-sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait
-encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne
-demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos,
-immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers
-plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans
-la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait
-au coude droit, et une autre à sa cheville droite.
-
-Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur son côté et
-examina une plaie, placée au-dessus de la hanche et qui paraissait le
-démanger. Il commença à la nettoyer et à la panser, par les moyens
-rudimentaires que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine,
-que cette blessure était de la nature de celles qui sont causées par la
-camisole.
-
-Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit délicatement,
-entre son pouce et son index, une des dents de sa mâchoire supérieure,
-placée sous l’œil, et la branla d’arrière en avant, avec beaucoup
-d’attention. Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et
-frappa son appel à destination d’Ed. Morrell.
-
-J’écoutai ce qu’il lui disait.
-
---Comment vas-tu? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu éveillé? Comment va
-le professeur?
-
-Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en réponse par
-Morrell.
-
---C’est un type tout à fait chic! reprit Oppenheimer. Je me suis
-toujours défié des gens qui ont de l’instruction. Mais, celui-là,
-l’éducation ne l’a pas corrompu. C’est un homme franc et carré. Il a un
-grand courage et, pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce
-qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la dynamite.
-
-Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge.
-
-J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences passées,
-maint mouvement d’orgueil. Eh bien! je dois dire que jamais je ne me
-sentis aussi flatté qu’en entendant mes deux camarades, ces nobles
-esprits, s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux.
-Parfaitement. Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi précieux que
-l’accolade morale de ces deux condamnés à vie, que le monde considère
-comme des rebuts du dépotoir humain.
-
-Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je rapportai à Jake et
-lui tapai la visite que je lui avais faite. Mais il demeura inébranlable
-dans son incrédulité.
-
-Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu et les actes
-auxquels il se livrait, il me répondit:
-
---Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le temps, professeur,
-que tu es comme nous au cachot, tu as pu facilement te rendre compte, en
-pensée, de ce que Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps:
-rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud; observer les
-mouches; panser nos blessures; frapper de l’un à l’autre une
-conversation. Ce sont là des actes dont nous avons maintes fois causé.
-
-Ed. Morrell intervint en vain.
-
---Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là! reprit
-Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je ne prétends pas que tu as
-menti. Je dis simplement que tu as des fumées, comme un alcoolique. Et
-tu prends ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé la
-cervelle.
-
---Pardon! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, que nous ne nous sommes
-jamais vus. Est-ce exact?
-
---Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. Quoique tu
-puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans connaître qui j’étais.
-
---Pardon! Pardon! Ne dévions pas de la question. En tout cas, je ne t’ai
-jamais vu déshabillé. Comment, alors, pourrais-je savoir et te dire que
-tu as deux cicatrices anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la
-cheville droite?
-
---Bagatelles! Mon signalement court, ainsi que ma gueule, tous les
-bureaux de police des États-Unis. Ce n’est pas une rareté!
-
---Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance.
-
---Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il y a comme cela,
-dans la vie, des tas de choses dont on ne se souvient plus et qui vous
-reviennent tout à coup. Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi
-les jurés qui me condamnèrent, à Oakland[27], à mes cinquante ans de
-prison, il y en avait un dont, un beau jour, j’oubliai totalement le
-nom. Eh bien, heu! je restai, durant des semaines, étendu sur le dos
-dans ma cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible de
-l’extirper de ma boîte cranienne! Je pouvais croire à bon droit qu’il en
-était parti à tout jamais. Il n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y
-pensais même plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le bout
-de ma langue. «Stacy...» me mis-je à dire tout haut, «Joseph Stacy...»
-C’était le fameux nom! Il y a des tas de gens, je le répète, qui
-connaissent ces deux cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais
-où, ni comment.
-
- [27] Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y exerça,
- dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux.
-
-Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et
-scrupuleux. Écoutez-moi bien.
-
-La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui
-frappait. Il me disait:
-
---Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer,
-entre mes doigts, une de mes dents qui branlait... Ici, j’y perds mon
-latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai
-dit à personne!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU
-
-
-Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement assis dans
-la cellule des condamnés à mort, à Folsom, tandis que les mouches
-bourdonnent autour de moi, dans l’assoupissement lourd de cet
-après-midi. Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant dans
-cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps des périodes
-géologiques, où je faisais paître mon troupeau de rennes, gardé par des
-loups domestiques, sur les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui
-sont devenues depuis la France, l’Italie et l’Espagne.
-
-Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque de l’Age du
-Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, devant notre feu,
-tandis que je taillais et courbais les arcs en bois rouge et odorant,
-pareil à du bois de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des
-flèches dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau
-limpide.
-
-Je l’avais capturée de force et volée aux hommes d’une autre tribu.
-Tandis qu’elle marchait lentement, parmi l’herbe de la jungle, je me
-jetai sur elle, d’une branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en
-embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout le poids de mon
-corps, et je m’agrippai à elle, de mes mains crispées. Elle piaula comme
-un chat, renversée dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit
-furieusement. Les ongles de ses doigts me labourèrent la peau, comme
-ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la maîtrisai, et, deux jours durant,
-je la battis, pour la contraindre à se soumettre à moi. Alors elle
-m’obéit et me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée sur des
-pilotis, dans un marais, comme un perchoir.
-
-Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de peaux sanglantes
-et sordides de bêtes que j’avais tuées. Sa peau basanée était noircie
-par la fumée de notre foyer et, lorsque cessaient les pluies du
-printemps, demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle
-avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux ongles racornis,
-pareils à des griffes de bêtes, et ses pieds, aux coussinets tannés par
-la marche, ressemblaient bien plutôt à des extrémités de pattes.
-
-Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, profonds comme la mer
-et, quand je la pressais contre ma poitrine velue, quand ses bras
-sauvages m’enlaçaient et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait
-déjà à l’unisson du mien.
-
-J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, aux longs
-crocs et aux longs cheveux, dont les rugissements et les cris aigus,
-durant la nuit, venaient souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire,
-j’établis un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les bêtes
-féroces et les ours: une fosse profonde, recouverte de branchages, avec
-un épieu aigu, planté au fond.
-
-Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. Nous riions tous
-deux, sous le soleil du matin, tandis que notre enfant-homme et notre
-enfant-femme, le corps doré comme des abeilles, se traînaient et se
-roulaient sur le sol, parmi les épines des buissons.
-
-Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui procréèrent, à
-leur tour, d’autres enfants. Ma compagne et moi étions déjà vieux, quand
-déferla vers nous, comme une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au
-front plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous mîmes tous à fuir
-par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, malgré la rapidité de
-notre course, et il y eut, entre eux et nous, une féroce bataille. Je
-luttai jusqu’à l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des
-arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. Nous fîmes un grand
-massacre de têtes crépues. Puis je tombai frappé à mort, vers le terme
-de la bataille, et les chants funèbres, que j’avais moi-même composés
-jadis, résonnèrent sur mon cadavre.
-
-La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire à elle, bon gré,
-mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille aimantée. Elle charme le
-regard de l’homme par le balancement merveilleux de son corps, par les
-ondes de sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou qui
-semble saupoudrée d’or par le soleil.
-
-Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un paradis pour
-celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle exhale délecte les narines. Sa
-voix, quand elle chante ou rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand
-elle sanglote d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de
-vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus mélodieuse que
-le chant des épées dans la bataille. Ses paroles sont une exaltation de
-tout son être. Elles électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux
-qu’une sonnerie tonitruante de trompettes.
-
-Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les Valkyries (celles-ci,
-dans le Paradis chrétien, transformées en Anges, qui de leurs chevaux
-ont pris les ailes), lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus
-que la terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme ne serait
-pas.
-
-Les constellations se déplacent dans le firmament. L’Étoile Polaire,
-Hercule, Véga, le Cygne, Céphée n’étaient point jadis où ils sont
-aujourd’hui. La femme seule demeure. Elle seule est immuable dans
-l’Éternité.
-
-Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses enfants, comme la
-perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre et Hérodiade, Esther et la
-Vierge Marie, et Marie-Madeleine. Elle est Brunehilde et Iseult,
-Juliette et Héloïse, Ève et Astarté.
-
-Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement aimée. Dans
-cette cellule, où j’attends qu’on vienne me chercher pour me pendre, je
-revois se pencher sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et Lady Om,
-avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence de mendiant, sur
-les routes de Corée; et Miriam, qui prétendait que je trahisse mon
-serment à Rome, pour sauver le pêcheur de Judée; et la mère du petit
-Jesse, assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de
-nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement aux
-Prairies-des-Montagnes.
-
-Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué pour posséder la
-femme que j’aimais et célébré mes noces dans le sang chaud.
-
-Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, Darrell Standing, en
-attendant la mort à laquelle m’a condamné la loi, c’est encore parce que
-j’ai aimé.
-
-Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai tué mon
-collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire de l’Université
-Agricole de Californie. Il était un homme et j’en étais un. Et il y
-avait entre nous une femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute
-l’hérédité d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant et
-ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris forme encore.
-
-Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais exterminé, dans mon
-piège couvert de branchages, le vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du
-Bronze, prétendait me disputer Igar.
-
-Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze jurés zélés, pour
-me juger et me condamner. Douze a toujours été un nombre fatidique. Bien
-avant les douze tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles,
-avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, dans l’Olympe
-scandinave, quand Odin s’asseyait pour juger les hommes, il avait autour
-de lui, je m’en souviens, douze dieux pour assesseurs: Thor, Baldur,
-Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, Forseti et Loki.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE
-
-
-Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus court! Ce manuscrit,
-que j’achève d’écrire, sortira en contrebande de la prison, par les
-soins d’un homme sûr. Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui
-je puis avoir également toute confiance, et qui veillera à sa
-publication.
-
-Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, mais dans la
-Cellule de la Mort, où j’ai été transféré.
-
-On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la Mort. Elle veille,
-nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction paradoxale est de
-s’assurer que je n’attente pas à mes jours. Je dois être conservé vivant
-pour la pendaison. Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et
-une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette prison, dont le
-premier devoir est d’avoir soin que les condamnés soient dûment et
-proprement pendus. Il y a des hommes, et je les admire, qui ont une
-singulière façon de gagner leur vie.
-
-Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été fixée à demain
-matin. Quoique la Ligue contre la Peine de Mort soit occupée, en ce
-moment, à fomenter en Californie un important mouvement contre cette
-peine, le gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me
-gracier, que de surseoir seulement à l’exécution.
-
-Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. S’il en est
-parmi eux qui sont mariés, la description de l’exécution du professeur
-Standing, et de la façon dont il est mort au bout d’une corde, paiera
-les souliers et les livres d’école de leurs enfants. Bizarre! Bizarre!
-Je parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus malades que
-moi.
-
-Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes ces choses,
-j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, dans le corridor, le
-pas régulier de mon gardien. Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois
-son œil méfiant rivé sur moi.
-
-J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, de cet éternel
-recommencement. Que de tracas sur cette terre! Ce que je souhaiterais,
-dans ma prochaine réincarnation, c’est d’occuper tout bonnement le
-corps, non plus d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier.
-
-De grandes prairies d’alfa; un bon bétail de vaches jersiaises; des
-pâturages couvrant les pentes de collines broussailleuses et venant
-border des champs labourés; une eau abondante, qu’au moyen d’une digue
-j’amasserais dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite vers
-mes champs, par des canaux d’irrigation... Car, observez ceci. L’été,
-qui est long et sec en Californie, constitue un grand obstacle à une
-culture intensive. Un terrain convenablement irrigué pourrait
-facilement, au contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes
-par an... Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve.
-
-Je viens de subir, je dis bien «subir», une visite du gouverneur de la
-prison. Il est tout à fait différent du gouverneur Atherton de San
-Quentin.
-
-Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, très énervé, et
-c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est sa première pendaison. Il
-me l’a franchement avoué. Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux,
-je lui ai spirituellement répondu que c’était aussi la première fois
-qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il demeura morne et
-triste.
-
-C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. Il a deux
-enfants, une fille qui suit les cours de l’École Secondaire, et un fils,
-étudiant de première année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas
-de fortune personnelle et n’a que son traitement pour vivre. Sa femme
-est infirme, et lui-même est d’une santé médiocre. Il a essayé de
-contracter une assurance sur la vie. Mais les médecins de la Compagnie
-ont estimé qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a
-confié tous ses tracas.
-
-Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait pas qu’il me
-rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû interrompre poliment
-l’entretien. Sans quoi, il serait encore là.
-
-Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous conter exactement
-comment je me trouve ici.
-
-Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule d’isolement de
-San Quentin, deux années déprimantes et mélancoliques. Ed. Morrell,
-comme je l’ai dit, après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une
-chance inattendue de lui-même, nommé homme de confiance en chef de la
-prison. Il succéda à Hutchins dans cet emploi, qui valait à son
-titulaire un bénéfice net de trois mille dollars par an.
-
-Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake Oppenheimer, qui
-pourrissait depuis tant d’années dans son cachot, s’était, à la longue,
-aigri le caractère. Il en voulait à l’univers entier. Pendant huit mois,
-il refusa de parler à personne, pas même à moi.
-
-C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle les nouvelles
-se répandent dans une prison. Un peu plus lentement, mais
-infailliblement, elles arrivent jusqu’aux cellules mêmes d’isolement.
-C’est ainsi que j’appris, un beau jour, que Cecil Winwood, le
-faussaire-poète, le froussard, le traître et le mouchard, était revenu à
-San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, pour un autre
-faux qu’il avait commis.
-
-On se souvient qui était ce Cecil Winwood, qui avait fabriqué de toutes
-pièces l’histoire de la dynamite, reçue soi-disant par moi et que
-j’avais cachée. C’est lui qui était responsable de tout mon malheur.
-
-Je décidai de tuer Cecil Winwood.
-
-Vous comprenez la situation. Morrell était parti; Oppenheimer, comme je
-l’ai dit, était devenu muet. Cela lui dura jusqu’au jour où, ayant
-fortement malmené un de nos gardiens, qu’il frappa avec le couteau à
-pain, il s’en alla, à son tour, mais pour être pendu, comme je vais
-l’être moi-même. Il y avait un an que j’étais seul. Il fallait bien que
-je m’occupe à quelque chose.
-
-Je me reportai donc à l’époque lointaine où j’étais Adam Strang et où,
-patiemment, je couvai, quarante ans durant, l’espoir de ma vengeance. Ce
-qu’Adam Strang avait fait, je pouvais le refaire, en refermant à nouveau
-mes mains sur la gorge de Cecil Winwood.
-
-Je me procurai quatre aiguilles. Comment, n’espérez pas que je vous le
-dise. C’étaient de toutes petites aiguilles, bonnes à coudre de la
-batiste. J’étais tellement amaigri qu’il me suffirait de scier les
-quatre barreaux de mon guichet pour que mon corps pût passer au travers.
-
-Je sciai ces barreaux. Pour chacun d’eux, c’est-à-dire pour deux
-coupures, une en haut, une autre en bas, j’usai une aiguille. Et chaque
-coupure me demanda un mois de travail. Il me fallut donc huit mois, au
-total, pour me frayer un chemin. Malheureusement, je brisai ma quatrième
-aiguille sur le dernier barreau, avant d’en avoir terminé, et il me
-fallut attendre trois mois encore, avant de pouvoir me procurer une
-cinquième aiguille. Finalement, j’achevai mon œuvre et réussis à sortir.
-
-J’avais tout calculé. La chance certaine que j’avais était de rencontrer
-Cecil Winwood au réfectoire, à l’heure du déjeuner. J’attendis donc le
-moment où Jones Face-de-Tourte prendrait, à midi, son service.
-Face-de-Tourte, vous le savez, était ce gardien qui dormait
-continuellement. Il faisait chaud et il ne tarda pas, en effet, à
-ronfler. J’achevai de faire sauter mes barreaux et me faufilai à travers
-le guichet, en me comprimant fort, opération à laquelle la camisole
-m’avait habitué. Après quoi, je passai devant Face-de-Tourte, atteignis
-l’extrémité du corridor et me trouvai libre... dans la prison.
-
-Mais alors advint la seule chose que je n’avais pas prévue. Il y avait
-cinq ans que j’étais enfermé dans ma cellule d’isolement. J’étais
-effroyablement et hideusement faible. Mon poids était tombé à
-soixante-quatre livres. Mes yeux étaient presque aveugles.
-
-Je fus soudain, en me trouvant dehors, frappé d’agoraphobie. L’espace
-qui m’environnait m’épouvanta. Cinq années dans cette cage étroite
-m’avaient rendu incapable de descendre la pente vertigineuse de
-l’escalier qui s’ouvrait devant moi.
-
-Je l’essayai cependant, et y réussis. Ce fut l’acte le plus héroïque que
-j’eusse accompli dans toute ma vie. Et j’arrivai ainsi à l’une des cours
-intérieures de la prison.
-
-La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant y dardait
-en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai de la traverser. Mais la
-tête me tourna et je dus chercher une protection dans l’ombre que
-projetait un de ses murs.
-
-Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai mon essai.
-Mes pauvres yeux chassieux, médusés comme ceux d’une chauve-souris, me
-firent tressauter d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant
-moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, trébuchai, puis
-tombai sur elle. Alors, comme un homme prêt à se noyer, qui fait effort
-pour atteindre le rivage, je rampai sur les genoux et sur les mains,
-vers l’abri du mur sauveur.
-
-Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait bien des années que
-je n’avais versé de larmes. Je me souviens encore d’avoir senti, dans
-cette ultime détresse, la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma
-joue, et la saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres.
-
-Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre intermittente, et,
-en dépit de la chaleur torride du soleil, dans cette cour étroite, je me
-mis à trembler de tous mes membres. Je reconnus que traverser la cour
-constituait un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant,
-j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et m’y appuyant des
-mains.
-
-C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui m’épiait depuis
-quelques instants, vint s’emparer de ma personne. Je le vis, déformé par
-mes yeux chassieux, espèce de monstre énorme et bien nourri,
-démesurément grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse.
-Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et il me parut
-qu’il surgissait de l’Infini.
-
-Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se rend facilement
-compte de ce que, dans les conditions où nous étions, pouvait être une
-lutte entre nous. C’est au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir
-reçu de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si terrible que
-le sang coula.
-
-Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, pour un condamné à
-vie qui se livre à des voies de fait, la loi de Californie prévoit comme
-châtiment la peine de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par
-le jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir compte des
-affirmations solennelles du gardien Thurston, auxquelles se joignirent
-celles des autres chiens pendeurs de la prison, qui ne se firent point
-faute de me charger. L’arrêt était inévitable.
-
-Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens inverse pour regagner
-ma cellule, et notamment au cours de la remontée du vertigineux
-escalier, je fus gentiment roué de coups, tant par Thurston que par la
-nuée d’auxiliaires accourus pour lui prêter main-forte. Coups de pieds,
-coups de poings et soufflets. Il en pleuvait.
-
-Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que je me garderais
-d’affirmer, ce dut être, probablement, au cours de la mêlée, du fait
-d’un de ces acolytes trop zélés, qui cognaient à tort et à travers. J’en
-dégage pleinement ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas
-moins excellent pour me pendre!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-QUI SERAI-JE QUAND JE REVIVRAI?
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je viens d’avoir une conversation avec le garde de la Mort qui est de
-service. Il a connu Jake Oppenheimer, qui occupait cette même cellule il
-y a un an, avant de marcher au gibet comme je vais le faire moi-même.
-
-C’est un ancien soldat. Il chique continuellement, et de façon
-malpropre. Sa barbe grise et sa moustache sont toutes maculées de
-traînées jaunes. Il est veuf, avec quatorze enfants vivants, tous
-mariés, et il est le grand-père de trente et un petits-enfants vivants,
-l’arrière-grand-père de quatre petites filles.
-
-Ce n’est pas sans difficulté que j’ai obtenu ces renseignements. J’ai dû
-les lui extirper avec autant de peine que s’il se fût agi de lui
-extraire une molaire.
-
-C’est une sorte de rustre, d’une intelligence très inférieure. L’esprit
-ne l’a jamais tourmenté. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’il a
-vécu si vieux et a, sans se troubler, procréé tant d’enfants.
-
-Ses idées ont dû se bloquer chez lui, dès l’âge de trente ans. Le monde
-lui est indifférent. Il se contente, d’ordinaire, de répondre oui ou non
-à mes questions. Ce n’est point qu’il soit naturellement hargneux ou
-morose. Mais il n’a point d’idées à exprimer.
-
-Je me demande si je ne devrais pas souhaiter, pour ma prochaine
-réincarnation, une existence comme la sienne, purement végétative, et
-qui me reposerait grandement des élans divins de mon intelligence.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Après avoir été secoué, bousculé, assommé de coups de poing et coups de
-pied, par Thurston et par ses chiens pendeurs, tout en remontant ce
-terrible escalier, j’éprouvai un immense, un infini soulagement, lorsque
-je me retrouvai dans mon étroite cellule.
-
-Là, tout me paraissait si sûr, si stable. J’étais comme un enfant perdu
-qui, après une équipée, rejoint la maison paternelle. Je me prenais
-d’affection pour ces murs que, durant des années, j’avais tant haïs.
-
-Ces bons murs, épais et solides, que j’avais, à droite et à gauche, à
-portée immédiate de ma main, empêchaient l’espace de bondir sur moi,
-comme une bête fauve. L’agoraphobie est une terrible maladie. Je plains
-sincèrement ceux qui en sont atteints. Du peu que j’en ai tâté, je ne
-crains pas d’affirmer que la surmonter est plus difficile que d’accepter
-la pendaison.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je viens de me faire une pinte de bon sang. Le médecin de la prison,
-imaginez-vous, un homme fort sympathique au demeurant, est entré dans ma
-Cellule de Mort, pour faire un brin de causette avec moi... et m’offrir
-incidemment ses bons offices. C’est à dire une dose suffisante de
-morphine, qu’il me fournirait, et que j’absorberais pendant la nuit.
-Demain matin, m’a-t-il affirmé, je ne me rendrais même pas compte que je
-marche à la potence.
-
-J’ai décliné sa proposition. J’en ai ri aux éclats.
-
-Je me souviens du cas de Jake Oppenheimer, que l’on m’a conté. Lui non
-plus, n’a pas eu peur de la mort.
-
-Son dernier matin venu, et son petit déjeuner terminé, comme il était
-déjà dans sa chemise sans col, les reporters furent introduits dans sa
-cellule, curieux de recueillir ses dernières paroles. Écoutez comment il
-les mystifia.
-
-Comme ils lui demandaient ce qu’il pensait de la peine de mort--poser
-une question semblable à un homme qui va mourir et que l’on va voir
-mourir, c’est, vous l’avouerez, un toupet de sauvage--il leur répondit,
-beau joueur comme il l’avait toujours été dans sa vie:
-
---Gentlemen, je pense vivre assez pour la voir un jour abolie...
-
-Ça, c’était tapé!
-
-J’ai vécu d’innombrables existences et je puis affirmer que, depuis la
-création du monde, la barbarie humaine n’a pas fait un pas vers le
-progrès. Nous avons mis sur elle, au cours des siècles, un léger vernis.
-Rien de plus.
-
-«Tu ne tueras point...» a proclamé la Loi divine. Du bluff! La preuve en
-est qu’on me pendra demain matin. Dans les arsenaux de toutes les
-nations se construisent, à cette heure, des canons et des navires,
-dreadnoughts et superdreadnoughts, et mille instruments savants,
-destinés à tuer. «Tu ne tueras point...» Bluff! Bluff! Bluff!
-
-Nos femmes, à l’Age de Pierre, étaient plus vertueuses que ne sont les
-nôtres aujourd’hui. Nous ne mangions pas d’aliments frelatés,
-empoisonnés par un mercantilisme éhonté. Les filles des pauvres
-n’étaient point condamnées, pour vivre, à la prostitution. La
-prostitution était inconnue.
-
-Je vous ai conté ce qu’au début du vingtième siècle après Jésus-Christ,
-j’ai enduré dans mon cachot, et toutes les tortures de la camisole.
-Jamais je n’ai connu, dans les siècles passés, de tourments équivalents.
-
-Nous sommes aussi sauvages que nos premiers ancêtres. Mais ceux-ci,
-quand ils tuaient, le faisaient franchement et le front levé, ils
-acceptaient la responsabilité de leur acte. Nous, nous avons adjoint à
-nos meurtres l’hypocrisie. Nous ne nous cachions pas, autrefois,
-derrière l’autorité des philosophes, des prédicateurs subventionnés et
-des professeurs de droit.
-
-Il y a cent ans, cinquante ans, cinq ans seulement, les voies de fait
-n’entraînaient pas, aux États-Unis, la peine capitale. Aujourd’hui, Jake
-Oppenheimer a été pendu en Californie, pour ce seul délit. Et moi je
-vais l’être, pour un coup de poing sur le nez d’un homme. Voilà le
-progrès, bonté divine!
-
-Mais, si les singes et les tigres étaient soumis à un pareil régime, il
-y a longtemps que la race en aurait disparu! N’est-ce pas votre avis?
-
-Seigneur! Seigneur! On plaint le Christ parce qu’il a été crucifié...
-Qu’est-ce que nous dirions alors, Oppenheimer et moi?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Comme Ed. Morrell me le frappait un jour avec ses doigts, «le pire usage
-qu’on puisse faire d’un homme est de le pendre».
-
-Non, je n’ai vraiment aucun respect pour la peine capitale. Et ce n’est
-pas seulement une mauvaise action pour les chiens pendeurs qui
-l’exécutent, moyennant salaire. C’est une honte pour la société qui la
-tolère, et paie pour elle des impôts.
-
-«Être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive...» Ainsi
-s’exprime le Code, dans sa phraséologie bizarre. Mais la pendaison est
-une chose sotte, stupide et, par dessus tout, antiscientifique. Voilà
-pourquoi elle me répugne.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le matin est arrivé. Mon dernier matin. J’ai dormi, toute la nuit, comme
-un enfant.
-
-Dormi si paisiblement qu’à un moment le garde de la Mort s’en est
-effrayé. Il a cru que je m’étais étouffé sous mes couvertures.
-
-L’inquiétude du pauvre homme faisait pitié. Son pain et son beurre
-étaient en jeu. Si j’eusse été réellement mort, il eût été mal noté,
-révoqué peut-être, et la perspective d’aller grossir le nombre des
-sans-travail est amère à cette heure.
-
-L’Europe, m’a-t-on dit, liquide, depuis deux ans, un passif fort lourd.
-Ce sera ensuite le tour des États-Unis. Cela signifie une crise
-commerciale prochaine, une panique financière peut-être, et que l’armée
-des sans-travail fournira, l’hiver prochain, de plus longues queues aux
-distributions de pain des œuvres d’assistance.
-
-On m’a apporté mon petit déjeuner. Cela paraît idiot, mais je l’ai
-absorbé de bon cœur. Le gouverneur m’a offert lui-même un litre de
-whisky.
-
-Je l’en ai remercié et lui ai répondu qu’il veuille bien en faire don,
-de ma part, au Quartier des Assassins. Pauvre gouverneur! Il craint, si
-je ne suis pas ivre, que je ne me rebiffe et mette du désordre dans la
-cérémonie, et que je ne lui adresse, devant les reporters, des reproches
-sur sa prison.
-
-On m’a mis une chemise sans col...
-
-Il semble que je sois devenu soudain un personnage important. C’est
-incroyable, le grand nombre de gens qui s’intéressent à moi...
-
-Le docteur vient de sortir. Je lui ai demandé qu’il me tâte le pouls.
-Les battements sont normaux...
-
-Je jette, au hasard, ces lignes sur le papier. Feuille par feuille,
-elles sortent des murs de la prison, par une voie secrète.
-
-Je suis l’homme le plus calme de cette prison. J’ai l’air d’un enfant
-prêt à entreprendre un voyage. J’ai hâte de m’en aller, curieux des pays
-nouveaux que je dois voir. Pourquoi aurais-je peur de la mort, moi qui,
-si souvent, suis entré dans les ténèbres de la mort volontaire, pour en
-ressortir aussitôt?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le gouverneur, à la place du litre de whisky, m’a expédié une bouteille
-de champagne. Je l’ai envoyée au Quartier des Assassins. Que de
-considérations l’on a pour moi, en ce dernier jour! Étrange! Étrange!
-Ces hommes qui vont me tuer sont, j’imagine, épouvantés de ma mort. Ils
-tiennent à se mettre en règle avec leur conscience et je dois leur
-paraître un être supérieur, ayant déjà le pied dans l’Éternité.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ed. Morrell vient de me faire parvenir un petit mot. Il m’affirme qu’il
-a fait les cent pas, toute la nuit, devant le mur du Quartier des
-Condamnés à mort.
-
-On lui a interdit, administrativement, de venir me faire ses adieux.
-Bandits! Je le dis sans le savoir. Mais je le suppose. On a dû se défier
-de lui. Ces gens sont des enfants. Ils me tuent et, la nuit prochaine,
-lorsqu’ils m’auront allongé le cou, ils auront peur, pour la plupart, de
-rester dans l’obscurité.
-
-Voici quel était le message d’Ed. Morrell: «Ma main est dans la tienne,
-vieux camarade! Je sais que, même au bout de la corde, c’est toi qui
-auras gagné la partie. Ils n’auront pas eu la dynamite.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les reporters se sont éloignés. Je ne les verrai plus, la prochaine et
-dernière fois, que du haut du gibet, avant que le bourreau ne me cache
-la face sous le voile noir.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Quelques lignes encore...
-
-En les écrivant, je retarde la cérémonie. Le corridor est plein de
-fonctionnaires et de hauts dignitaires. Tous sont nerveux. Ils désirent,
-évidemment, en finir au plus vite. Sans doute plusieurs d’entre eux
-sont-ils attendus à déjeuner. Je les désoblige beaucoup en tenant encore
-ma plume...
-
-Le prêtre m’a renouvelé sa demande de rester avec moi jusqu’à la fin. Le
-pauvre homme! Pourquoi lui refuserais-je cette consolation?
-
-J’ai consenti, et maintenant il a l’air tout réjoui. Mon Dieu, qu’il
-faut peu de chose pour rendre heureux certains hommes! Je pourrais
-m’attarder encore à en rire, pendant cinq joyeuses minutes, s’ils
-n’étaient pas si pressés.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je termine ici. Je ne puis que me répéter. Il n’y a pas de mort absolue.
-L’esprit est la vie, et l’esprit ne saurait mourir.
-
-Seule, la chair meurt et passe, et, par l’effet de fermentations
-chimiques, se dissout et se transmute, pour renaître, comme une matière
-plastique, sous des formes nouvelles et diverses. Formes éphémères qui,
-à leur tour, périront pour renaître encore.
-
-Qui serai-je quand je revivrai? Voilà... Voilà ce qui me préoccupe...
-Qui serai-je et de quelles femmes serai-je aimé?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(Notes des Traducteurs.)
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Chapitres Pages
- I.--Darrell Standing se présente 1
- II.--Une histoire de dynamite 8
- III.--L’interrogatoire 19
- IV.--«Assieds-toi, Standing!» 27
- V.--Des tapotements dans la nuit 36
- VI.--«Samarie!» 46
- VII.--La camisole de force 58
- VIII.--La dynamite ou la mort 69
- IX.--Vouloir mourir 75
- X.--Un sourire quand même 80
- XI.--A travers les étoiles 87
- XII.--La caravane vers l’Ouest 93
- XIII.--La grande trahison des Mormons 105
- XIV.--Le supplice de la soif 119
- XV.--Rêves d’opium ou réalités? 142
- XVI.--«Et quoi encore, Vandervoot?» 149
- XVII.--Seigneur! seigneur! un pauvre matelot 164
- XVIII.--«Maintenant, ô mon roi!» 185
- XIX.--Oppenheimer demeure sceptique 198
- XX.--Quand j’étais Ragnar Lodbrog 204
- XXI.--Sur le volcan juif de Jérusalem 213
- XXII.--Comment je serai pendu 234
- XXIII.--A l’instar de Robinson 239
- XXIV.--La double camisole 256
- XXV.--Je rends visite à Jake Oppenheimer 262
- XXVI.--C’est l’amour qui m’a perdu 267
- XXVII.--Une chauve-souris dans la lumière 272
- XXVIII.--Qui serai-je, quand je revivrai? 279
-
-
-MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH--8-1925
-
-
-
-
-LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE
-
-ROMANS D’AVENTURES
-
-
- Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50
- -- La Peste écarlate 7 50
- -- Le Talon de fer 7 »
- -- Croc-Blanc 7 50
- -- Jerry dans l’Ile 6 »
- -- Le Fils du Loup 7 »
- -- Martin Eden 7 50
- J.-O. Curwood.--Kazan 7 50
- -- Le Piège d’Or 7 50
- -- Les Chasseurs de Loups 6 50
- -- Les Cœurs les plus farouches 5 50
- -- Bari, chien-loup 7 50
- -- Le Grizzly 6 »
- Maurice Renard.--Le Singe 7 50
- -- Suite fantastique 6 »
- -- Le Péril bleu 6 50
- -- Le Voyage immobile 6 50
- -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 »
- Cyril-Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 »
- Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 »
- Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 »
- Daniel de Foe.--L’Étonnante vie du colonel Jack 5 »
- Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 »
- -- Le Chant de l’Équipage 6 »
- H.-H. Ewers.--Mandragore 6 50
- L. Chadourne.--Le Maître du Navire 5 »
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAGABOND DES ÉTOILES ***
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