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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La fin de l'art - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: May 21, 2021 [eBook #65403] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART *** - - - - - La fin de l’art - - par - REMY DE GOURMONT - - [Illustration] - - Les Cahiers de Paris - Première série. 1925. Cahier VIII. - - - - -LA FIN DE L’ART - - - - -LES CAHIERS DE PARIS - -_dirigés par Claude Aveline et Joseph Place._ - -PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VIII. - - -LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ A 1.500 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS, -SAVOIR: 50 EXEMPLAIRES, Nºs 1 A 50, SUR VERGÉ D’ARCHES; 1.425 -EXEMPLAIRES, Nºs 51 A 1475, SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA; 25 -EXEMPLAIRES, Nºs 1476 A 1500, SUR PAPIER DE MADAGASCAR (CES DERNIERS -SOUSCRITS PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES BIBLIOPHILES DU PALAIS). - - -EXEMPLAIRE Nº - - - - - REMY DE GOURMONT - - LA FIN DE L’ART - - [Illustration] - - LES CAHIERS DE PARIS - 43, rue Madame (6e) - PARIS - 1925 - - - - -Tous droits réservés. - -Copyright by Jean de Gourmont. - -1925 - - - - -LA FIN DE L’ART - - -Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, qui est un long dialogue -philosophique à la manière de Renan, un assez curieux personnage, sorte -de Caliban en qui se concentre l’essence du béotisme moderne ou encore -du futurisme moderne, ce qui est bien près d’être la même chose. C’est -l’homme pour qui les choses de l’esprit, du sentiment, de l’art -n’existent plus, qui méprise tout ce qui ne se traduit pas en résultats -tangibles et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il lui reproche, le -croirait-on? de ne pas avoir de valeur raisonnable, objective, car ce -futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce qu’une tragédie grecque ou une -pièce de Shakespeare, un portrait du Titien, une statue de Rodin, des -choses qui passionnent les uns, quelques-uns, laissent tous les autres -indifférents? Appellera-t-on cela des valeurs sérieuses? Tandis qu’une -mine d’or, une ligne de chemin de fer, une usine d’irrigation -travaillent, produisent pour l’humanité tout entière qui a besoin d’or, -besoin de transports, besoin du blé que produit la terre fécondée. Cet -individu est italien. C’est peut-être lui qui a proposé de combler les -canaux de Venise et de n’y maintenir que l’humidité nécessaire à -l’établissement de rizières; lui qui médita d’installer dans le palais -des doges une fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, les Italiens -qui ont croupi si longtemps dans l’art. Que de temps perdu! Agglomérés -en nation, ils rougissent de leur niaiserie passée et ne supportent même -plus qu’on s’intéresse aux bagatelles que, dans des heures d’égarement, -ils ont entassées dans leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit -autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce un avant-goût des temps -futurs? Qui sait? Tout ce qui a commencé doit avoir une fin et on doit -prévoir celle de l’art, comme celles de toutes choses. Reste à savoir si -l’humanité lui survivrait. - - - - -UN MONUMENT - - -Je lisais hier dans un journal l’énumération plaisante des objections du -conseil municipal et de ses électeurs contre le monument de Beethoven -par M. de Charmoy. Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro où il -effara les marchands d’absinthe qui disaient: «Nos clients ne pourront -jamais supporter cela; ce n’est ni apéritif ni digestif». Puis on pensa -au Ranelagh, mais pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter les -enfants et leurs nourrices: si ce monsieur allait prendre de travers les -ballons égarés! Il n’a pas l’air commode. Il faudrait du souriant ou du -confortable. Ce Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier projet le -transporte au bois de Vincennes et jusqu’ici il n’a pas rencontré -d’objection. On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait faire peur aux -grenouilles ou effarer les lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont -quelques-uns sont amusants. La vérité est que le monument est gênant par -son grandiose même. Il écrase tout. Il faudrait une jolie chose et M. de -Charmoy n’a pas pensé à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et le -pathétique. Mais c’est pour cela même que ce monument-épouvantail -symbolise si bien Beethoven et son œuvre dont il semble une -transposition plastique. Beethoven aimait à composer ses symphonies au -milieu de la nature dont il percevait encore le rythme quand il -n’entendait plus ses bruits. Qu’on le mette dans un coin solitaire du -bois de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa majesté et l’air en -résonnera sous les arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il pourra -s’accommoder et plus ils seront grands et plus ils seront riches, plus -il se sentira dans un milieu favorable à son génie. Que M. de Charmoy se -dise que peu de monuments soutiendraient un tel voisinage. - - - - -LES STATUES - - -On sait combien sont ridicules la plupart des statues de Paris, où il y -en a beaucoup. Mais, à défaut de ridicule, elles auraient encore contre -elles leur nombre et surtout leur médiocrité. Cette médiocrité est telle -qu’au lieu de rendre sympathiques les personnages statufiés, elle les -fait prendre en mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. Les -statuaires sont inconnus, surtout de la foule: c’est sur Chappe ou sur -Étienne Dolet que retombe la mésestime, ce qui n’est pas juste. Mais ce -n’est pas à ce point de vue, qui est celui de l’esthétique, que s’est -placé un journal en soumettant à ses lecteurs ce problème: Si on ne -devait garder à Paris que vingt statues, lesquelles choisiriez-vous? La -question fut donc celle du mérite des statufiés. Je sais bien que -l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal n’est pas l’opinion -publique, mais seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez saine, mais -témoigna encore de bien des préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne -vous paraissent-ils pas singuliers: Parmentier, Dumas père, La Fayette, -Denis Papin? Décidément la pomme de terre a porté bonheur à cet -honorable apothicaire. S’il l’avait vraiment découverte, il faudrait -sans doute lui élever une statue en or, mais ce n’est pas le cas. Il la -préconisa bien, mais seulement, le malheureux, comme fort propre à faire -du pain! Il en voulut aussi à la châtaigne, qu’il vouait au même usage. -Parmentier est une invention de François de Neufchâteau dont Rivarol -disait que sa poésie était une prose à laquelle les vers s’étaient mis. -On voit à la suite du préjugé Parmentier le préjugé Alexandre Dumas. -Passons. Je le retrouverai bien quelque jour. La Fayette est donc encore -célèbre? Encore un préjugé, bien peu explicable. Quant à Denis Papin, -personne ne sut jamais quelle était son invention. Sa gloire est à -mettre à côté de celle de Salomon de Caus, personnage à peu près fictif. -Mais il est peut-être bon que le peuple distribue la gloire à tort et à -travers. Cela en montre mieux le néant. - - - - -L’OBÉLISQUE - - -Voici un petit fait qui intéresse l’histoire monumentale de Paris. Il ne -doit pas être ignoré des érudits, mais mon excuse pour le rapporter est -que je ne le connaissais pas et que la plupart des lecteurs ne sont pas -sans doute plus avancés que je ne l’étais hier. Quand on transporta -l’obélisque d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire qu’il -comportait, non seulement l’aiguille, mais un soubassement ou piédestal -qui lui donne toute sa signification. C’était un monolithe où sont, sur -deux des côtés, sculptées en haut-relief, quatre figures de cynocéphale, -d’une simplicité et d’une hardiesse admirables. Ce piédestal, déterré -avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué avec lui jusqu’à -Alexandrie où on l’oublia, sans doute volontairement, et où il est -peut-être encore. Il ne faut donc pas nous vanter de posséder un -obélisque complet. Nous n’en avons qu’un morceau et pas sans doute le -plus intéressant. D’après la revue ancienne où j’ai trouvé cette -histoire, on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de place sur le bateau, -et il est probable que les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas -tout d’abord de leur négligence, ou bien s’empressa-t-on, pour la -couvrir, de commander, en granit du pays, l’insignifiant soubassement -qui remplace le morceau original. C’est dommage, car d’après la gravure -assez imparfaite que je connais, les originales figures délaissées -auraient pu, exposées à la vue de tous, avoir une certaine influence sur -la mauvaise sculpture romantique. Mais cela se passait en 1833. Qui -songeait alors à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne? Il nous -a fallu presque cent ans pour commencer à faire semblant de la -comprendre. - - - - -L’ARCHITECTURE - - -La saison a été bonne pour l’architecture. On a découvert dans les -provinces les moins connues toutes sortes de merveilles de pierre. Mais -cela fait penser à tout ce qui fut détruit au cours des cent dernières -années et dont il ne reste parfois qu’une médiocre gravure, dont il ne -reste parfois rien qu’une ancienne description, moins encore, qu’une -mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit dans les campagnes, dans les -villes de province. J’ai indiqué ici[1] quelques-uns des ravages subits -par des villes comme Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si -riche qu’il en reste encore beaucoup, le revirement du goût n’ayant pas -laissé aux vandales le temps d’achever leur œuvre de nivellement. Mais à -Paris, l’œuvre a été achevée. Je voudrais qu’on établît un album qui -montrerait ce qu’était Paris, non pas dans les siècles lointains, mais -seulement de 1820 à 1830, à la naissance du romantisme. Il serait gros, -s’il devait être complet, mais qu’il serait triste! Ce qu’on a démoli de -merveilles sous Louis-Philippe et surtout sous Napoléon III est presque -inimaginable et je n’ai pas la prétention d’en donner une idée en -quelques lignes. A chaque pas, dans les quartiers un peu anciens, -s’élevait une maison sculptée; le boulevard Sébastopol et les nouvelles -rues voisines ont arraché de vieux hôtels dont plus d’un rappelait celui -de Jacques Cœur, à Bourges. On avait alors, dans les milieux officiels, -si peu de considération pour ce qu’on appelait des antiquailles que -presque personne ne se montra ému de tant de vandalisme. Comme telles -grandes villes, anciennement riches, Paris, qui n’avait pas encore été -remanié, était encore en 1830 un véritable musée de pierre. Ce qui en -subsistait encore trente ans plus tard fut balayé par Haussmann. Mais il -faudrait des images pour faire sentir ce que nous avons perdu. Ce serait -à pleurer. Je pense à ceux qui n’ont pas pour la symétrie le respect -moderne. - - [1] Ces réflexions ont paru dans le journal _La France_, sous le titre - _Les Idées du jour_. - - - - -LA PIPE - - -On a trouvé dans des tombeaux romains, celtiques, barbares des pipes en -bronze, en fer, en terre et toutes semblables aux nôtres, à celles d’un -sou. A quoi donc servaient-elles? Mais à fumer probablement. Du tabac? -Peut-être. Le tabac est une plante indigène en Chine et les produits de -la Chine ont de toute antiquité passé en Occident. De l’opium? Peut-être -encore. Les Romains connaissaient l’opium. Dans son poème de _La -Médecine_, Marcellus Empiricus cite l’opium parmi soixante ou -quatre-vingts produits aromatiques de l’Orient. Mais la pipe servait -sûrement aux anciens à fumer différentes herbes, telles que la menthe, -la sauge et, surtout la lavande. Sur une des pipes antiques trouvées à -Valence, on a gravé une plante où l’on reconnaît la lavande, et -précisément un poète de Valence a chanté au XIIIe siècle l’art de fumer -la lavande, «laquelle chasse le sommeil et procure de l’énergie et de la -vigueur, en purgeant l’humidité du cerveau». Cette pipe à lavande, -trouvée à Valence, semble taillée dans ce que nous appelons si -singulièrement l’écume de mer. C’est M. Pitollet qui a rassemblé ces -détails et quantité d’autres dans un bien curieux article de -l’_Intermédiaire_. Donc on a fumé de tout temps, on fumait au moyen âge, -et quand le tabac d’Amérique parvint en Europe, les pipes étaient toutes -prêtes à le recevoir; elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve pas -d’allusions à cette coutume dans les auteurs classiques, mais c’est -peut-être qu’hypnotisés par l’origine américaine de la fumerie, les -érudits ne les ont pas comprises. Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous -dit Virgile, du feu et de la fumée, représenterait un homme qui fume une -grosse pipe dans l’obscurité! Mais d’ailleurs Pline et d’autres parlent -de fumées aromatiques aspirées avec des roseaux. Pratique médicale, sans -doute, mais le tabac a commencé ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus -que des vices, heureusement. - - - - -TRANSMUTATION - - -Les derniers alchimistes sont très fiers parce que la chimie moderne a -repris quelques-uns de leurs thèmes, par exemple celui de la -transmutation des métaux; il y a beaucoup de différence entre les deux -séries de recherches, mais il y a aussi une ressemblance, c’est qu’elles -sont très capables, aujourd’hui comme hier, de ruiner leurs adeptes. La -pierre philosophale a toujours coûté extrêmement cher à ceux qui la -voulaient trouver de bonne foi. En retour, elle enrichit assez sûrement -les charlatans qui avaient eu la fortune de mettre la main sur un solide -imbécile. C’est au dix-huitième siècle qu’ils foisonnèrent surtout. -Casanova, qui avait des recettes pour toutes choses, en avait aussi pour -la transmutation, et elles variaient suivant le degré de naïveté des -gens. On se rappelle avec quelle habileté il opéra, à Torre del Greco, -l’«accroissement» d’une fiole de mercure en l’amalgamant tout simplement -avec du bismuth. Il était très fier de son œuvre. C’était le premier -argent qu’il gagnait. Son contemporain et son ennemi, Saint-Germain, -qui, comme lui, fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique qu’il se -ruina autant de fois, se vantait non seulement de transmuer l’argent en -or, mais de fondre en une seule pierre magnifique les petits diamants -qu’on lui confiait. C’est un aventurier plus sombre et plus ingénieux -encore que Casanova. Il semble avoir eu une fin assez malheureuse. Il -était beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup plus de crédulité. -A ceux-là l’alchimie et la cabale furent de vraies mines d’or; mais -combien d’autres, au lieu de trouver la fortune au fond de leurs cornues -et de leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la misère. Mais quelle -bêtise de vouloir transmuer le plomb en or! Et après? L’or, étant -commun, perd toute valeur. Cela a un intérêt comme opération chimique, -mais pas plus que celle qui transformerait l’or en plomb. - - - - -CINÉMA - - -Le hasard m’a mené hier dans un cinéma. Je m’étais pourtant bien promis -de ne pas m’y laisser reprendre. En peu d’années, ce spectacle est -devenu d’une telle platitude, d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment -humilié de faire partie, même pour un temps très court, du troupeau qui -s’y délecte. Il y a certains films fabriqués en Italie, où se déroule, -dans l’anecdote la plus inane, la sentimentalité la plus basse, qui -semblent conçus pour récréer un peuple d’acéphales. On me dit que nous -sommes mal tombés, que c’est une série choisie pour les enfants, -qu’ordinairement il y a certains tableaux attachants ou curieux. J’en -doute. Le cinéma, de plus en plus, est envahi par la mauvaise pantomime, -le quiproquo facile, le truc vulgaire. Quelle déchéance! Les premiers -spectacles cinématographiques m’avaient plu et même enchanté, mais alors -l’élément théâtre y faisait encore presque défaut. On donnait des vues -de la nature, des grandes industries, des mœurs lointaines. Maintenant, -c’est l’anecdote, une anecdote de morale en action, imaginée par des -imbéciles et traduite par des acteurs sans talent ou d’un talent tout -mécanique. Parmi toutes ces histoires turpides, on avait glissé tout de -même la vue d’un paysage de Normandie, mais les feuilles des arbres -remuaient tellement vite que c’en était absurde. De plus, cela se -déroulait sur des airs de quadrille grivois, car il est convenu pour le -peuple que la Normandie est un pays où on trépigne en buvant du cidre -qui mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car la danse y est quasi -inconnue. Évidemment, je suis de mauvaise humeur et le cinéma n’est -peut-être pas tombé partout aussi bas que je viens de le voir. Pourtant, -je le crois sur une mauvaise pente. - - - - -LES MOMIES - - -On vient de découvrir que la plupart des momies étaient fausses. Cela -n’est pas très nouveau. Déjà au XVIIIe siècle toutes les momies venaient -d’Alger où elles étaient fabriquées par d’astucieux médecins musulmans. -En ce temps-là, la pharmacopée en faisait une grande consommation et il -n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses bocaux étiqueté «poudre -de momie». Pauvres malades! Je ne sais plus pour quel mal on leur -administrait cette drogue infâme, mais il est certain que nos ancêtres -l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a disparu -du formulaire où figurent un tas de choses singulières, mais non -répugnantes, telles que la corne de cerf. La momie servait aussi à -fabriquer pour les peintres un beau noir qui, paraît-il, n’aurait pas -été remplacé, ce qui n’a plus d’importance, toute la peinture étant -désormais couleur jus d’herbe et sirop de groseille. Les Algériens -fabriquaient donc force momies en imprégnant les cadavres d’asphalte, en -les roulant dans des bandelettes trempées dans l’asphalte. Tout cela est -raconté dans un petit livre intitulé _L’heureux Esclave_, qui est le -récit d’un séjour aux côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière, -qui avait été pris par les corsaires de Salé. On peut y voir le détail -de ces préparations. Les momies étaient ensuite transportées en Italie, -de là passaient en France. Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand -centre médical et où le besoin de cette pourriture asphaltée se faisait -souvent sentir (avec ou sans jeu de mots). Les marchands d’Égypte qui -continuent ce commerce, non plus pour les malades, mais pour les -antiquaires, n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement pour le mettre au -goût du jour et au goût américain, car c’est l’Amérique maintenant qui -absorbe le plus de fausses momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les -mange. Ce n’est plus l’usage. - - - - -LA PEINTURE - - -Ce siècle s’annonce comme celui du délire de la peinture. Voilà-t-il pas -que la _Bethsabée_ de Rembrandt est montée à un million en vente -publique! Ajoutez dix pour cent pour les frais de vente, le prix des -assurances et vous trouverez que l’acquéreur aura payé, surtout s’il n’a -pas le placement immédiat de son achat, pas très loin de douze cent -mille francs pour une curiosité périssable, qu’un accroc peut -disqualifier, pour un tableau qui a déjà perdu beaucoup de beauté -originelle et qui en perdra un peu tous les ans. Mais ce n’est pas -l’acquéreur qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est l’amateur -auquel il le repassera avec un bénéfice inconnu. Ce serait un musée -allemand que je n’en serais pas très surpris, mais si c’était un -ultra-riche Américain, il ne faudrait pas s’en étonner non plus. Il -tiendra dans un salon de Chicago la place du chèque de cinq cent mille -dollars qu’y avait fait encadrer un imbécile colossal. _Bethsabée_ est -de Rembrandt. Cela ne peut donc pas être une œuvre sans intérêt, mais il -ne semble pas (j’en ai vu de belles reproductions) que cela soit une -œuvre pleine de charmes. Les femmes de Rembrandt sont généralement de -celles qu’on aime mieux voir en peinture que dans la réalité. Je sais -bien qu’il faut les regarder sur le plan de l’art, mais il m’est -difficile, pour mon plaisir particulier, de séparer entièrement l’œuvre -d’art de l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise que _Bethsabée_ -existe, mais je ne désire pas l’avoir constamment sous les yeux. C’est -un objet de prix, c’est un diamant, soit, mais dont la contemplation -doit être un peu fatigante, telle celle du fameux chèque. La peinture -est une convention bien curieuse, et ce n’est peut-être que cela. - - - - -VISAGES - - -Réunis en volume, les _Visages_ de Rouveyre semblent peut-être un peu -moins cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement le long d’une revue. -Mais vraiment, je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf en quelques -pages qui demeurent excessives et comme blessantes, l’ensemble se tient. -On sent beaucoup moins le système que la méthode. Faisons abstraction -des visages de femmes, dont presque aucun n’est tolérable, la galerie -des hommes me paraîtra même supérieure. C’est que la tête de la femme -n’est pas faite pour plaire par son caractère, mais seulement par une -certaine rectitude de lignes, qui ne doit pas être trop individualisée. -Les femmes qui veulent à la fois paraître des beautés et des penseuses -se méprennent sur leurs possibilités: il faut opter. La forme -inesthétique donnée à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un -hommage à leur intelligence: la beauté pure ne pense pas. La pensée -ravage toujours la figure: il est vrai que la vie y suffit très bien. -Mais je crois qu’il aurait fallu tenir compte pour les femmes de la -faiblesse de notre œil pour elles, chez nous autres qui n’avons pas le -regard déformateur ni si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci n’est -peut-être que du sentimentalisme, je ne vois pas d’objection contre les -portraits d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance extrêmement -vivante. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des tendances, -des intelligences, des manières d’être. Il y a d’autres déformateurs. -Rouveyre diffère des autres par la diversité de sa déformation qui, au -lieu de tourner autour du geste du dessinateur, tourne autour du -caractère qu’il a deviné chez le modèle. En quoi c’est un portraitiste -et non un caricaturiste aux effets toujours limités et presque toujours -identiques. Mais par cela même c’est un homme fort dangereux pour la -tranquillité publique. - - - - -SUR UN PORTRAIT - - -Les nouvelles générations de poètes et d’artistes s’engagent dans une -voie esthétique où il va être bien difficile de les suivre. A les -considérer, les plus hardis des beaux esprits se sentent croître des -oreilles d’âne, des yeux de cheval et des âmes de pompiers. Tout ce -qu’on a vu en fait de révolutions dans la littérature et dans l’art, et -dont on nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison de celle qui se -prépare et qui est déjà fort avancée. Que l’on prenne par exemple le -dernier volume de Guillaume Apollinaire. Ce sont des poèmes et il -s’intitule _Alcools_. C’est juste, car ils enivrent de plusieurs -manières, soit qu’on les respire, soit qu’on les touche ou seulement -qu’on les regarde. Ils ne comportent pas de ponctuation et pourtant ne -sont pas plus obscurs que tels autres qui en sont surchargés. Mallarmé -avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, mais brefs et qui ne -voulaient donner que des images ou des sensations uniques. Apollinaire -risque de longs poèmes dénués de ces petits signes qu’on nous a habitués -à croire indispensables et il prouve ainsi leur inutilité, au moins en -poésie qui procède moins par analyse intellectuelle que par accumulation -d’impressions. La couverture porte: «Avec un portrait de l’auteur par -Pablo Picasso.» On tourne et voici une épure géométrique fort belle où -l’on distingue au bout d’un moment un œil en haut et l’autre plus bas, -quelques cheveux jetés dans un coin vers le sommet, une oreille aussi, -en somme rien de ce qu’on appelle vulgairement un portrait et cependant -on sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement fait un -gribouillis de hasard, qu’il obéit à une méthode. C’est du cubisme, par -le maître du genre. C’est comme cela maintenant que les muses voient -leurs poètes et les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre -Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, vous dire: «Dans peu, -vous vous y habituerez; l’œil reconstruira. Ne lui en donne-t-on pas les -éléments? Quand on aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par petits -morceaux successifs?» C’est beaucoup d’«alcools» à la fois; cela monte -un peu à la tête. N’importe, voilà un livre dont je ne me priverais pas -volontiers. - - - - -L’EXOTISME - - -Il est assez de mode de se moquer de ces saisons théâtrales parisiennes -où tout, auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue, est exotique. Il -n’y a, en effet, rien de parisien dans ces fêtes, mais c’est précisément -pour cela que nous pouvons nous y intéresser et même nous y passionner. -Cela répond à ce besoin de nouveau qui, surtout à de certaines périodes, -agite les peuples. Or rien de nouveau, en France surtout, ne peut surgir -que de l’étranger, de l’exotisme. Il en a toujours été ainsi. La -littérature du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée par l’apport -étranger, influences bretonnes, influences grecques. Plus tard, ce fut à -l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes la chose neuve. Le _Cid_, qui -nous paraît maintenant une œuvre nationale, fut d’abord une adaptation -de l’espagnol. Au cours du XVIIIe siècle, tout fut renouvelé par -l’influence anglaise. Le romantisme n’est qu’un mélange d’influences -étrangères où l’Angleterre tient encore la première place. Depuis -quelques années, après la période ibsénienne, nous sommes sous la -domination russe et, pour ne parler que du théâtre et s’en tenir même à -l’aspect extérieur, qui pourrait nier que le décor et la mise en scène -des artistes russes ne soient en train de démoder jusqu’au ridicule la -manière française? C’est au point qu’on a pu nous faire entendre, sans -nous lasser, des opéras russes chantés en russe. C’est au point que les -derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio tirent presque tout leur -attrait de décorations russes. Transportés à la Comédie-Française, quel -serait leur sort? Je n’ose y penser. Et les actrices russes, ne -sont-elles pas en train de faire paraître un peu fades les nôtres? C’est -bien injuste, mais qu’y faire? Il nous faut du nouveau, et il est là. - - - - -LES DÉBUTS - - -Un grand journal parlait récemment des débuts des écrivains aujourd’hui -plus ou moins connus et notait qu’ils ont généralement lieu dans ces -petites revues si dédaignées du grand public ou plutôt si inconnues de -lui. C’est exact, les petites revues ayant toujours, plutôt que les -grandes, besoin de copie, outre qu’elles mettent leur amour-propre à -révéler les nouveaux talents. Mais il arrive aussi que les petites -revues ne sont pas plus accueillantes que les autres, car elles sont -souvent l’organe d’une école, et d’une école intransigeante. Très -souvent, d’ailleurs, le débutant de la petite revue n’est pas un vrai -débutant. Avant la petite revue, il y a le petit journal de province où -il a glissé des stances ou un conte innocent. Avant les débuts, il y a -les pré-débuts, si l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours -mystérieux, quand ils n’ont pas été également singuliers. Tel écrivain, -aujourd’hui bien connu et encore très jeune, débuta dans le recueil des -jeux floraux, de Toulouse. Tel autre, dans un petit périodique où il -fallait d’abord s’abonner pour avoir droit à une insertion. Un autre, au -contraire, envoya sa première copie à un recueil hebdomadaire très -connu, très spirituel et très léger. Mais Taine y avait écrit sous le -nom de Thomas Graindorge. Il se croyait également de grandes destinées, -il céda à la fascination. Il mit dans une enveloppe quelques pensées sur -les femmes, les envoya et eut le bonheur de les lire imprimées la -semaine suivante. On ne lui avait changé que le titre et remplacé la -signature par trois étoiles. Il eut l’audace de se présenter au bureau. -On lui dit que cela se payait vingt-cinq centimes la ligne, mais il y en -avait si peu qu’il n’osa pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six -pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, après quoi il fut mêlé à -la fondation d’une petite revue, où il débuta véritablement. - - - - -LE LATIN - - -On ne me croirait pas si je me disais ennemi du latin, mais je ne suis -pas non plus ami du latin pour tous. Il semble que la tradition soit -rompue et que toute une classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse -plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les professeurs, malgré leur -zèle, sont obligés de constater la faiblesse croissante des études -latines. L’air n’est plus favorable au latin. Trop de choses nouvelles -veulent entrer et d’autres sont entrées déjà dans les jeunes esprits; il -faut leur faire place. On étouffe dans les cervelles: ouvrez la porte et -renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est fâcheux, mais c’est un fait, -ou que les têtes n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il s’agit -maintenant d’y enfourner, ou qu’on a tort d’y vouloir enfourner trop de -notions. Il va peut-être falloir choisir et, considérant le latin comme -une notion de luxe, le réserver pour les quelques têtes un peu plus -larges que les autres. Il y aurait ce moyen, mais qui semble tout à fait -hors de la portée de l’Université: changer sa méthode d’enseignement et -ne plus se donner pour but, dans les lycées, la formation uniforme de -lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car cela semble bien dans cette -vue qu’elle gave la jeunesse et il semble bien aussi que cette vue ne -soit plus absolument compatible avec le parti que cette jeunesse entend -tirer de la vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les gens et les -jeunes gens selon qu’ils veulent être instruits et non pas selon que la -coutume l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout le monde voulait savoir -l’hébreu. Il y eut des professeurs d’hébreu jusque dans les villages, il -n’y en avait pas assez. Cent ans plus tard, il n’y en avait plus. La -mode impose l’enseignement et la mode est fondée sur des besoins réels -ou factices; avons-nous à en juger? On ne veut plus de latin, pourquoi -l’enseigner de force? Qu’on en fasse un cours libre. - - - - -LATINERIE - - -La première fois que j’eus une notion concrète de la nouvelle -prononciation du latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée dans -quelques milieux universitaires, ce fut par l’entremise d’une dame qui -apprenait à décliner _Rosa_, _la rose_, pour le faire apprendre à son -fils. Elle disait tranquillement _roça_ et cela lui paraissait tout -naturel. Moi, cela me gênait un peu. Elle disait _ounous_ (pour _unus_) -et bien d’autres choses qui me semblaient saugrenues. Depuis cela, j’ai -appris que chaque professeur, ou à peu près, a sa méthode et sa -prononciation préférées, car cette science nouvelle est fort obscure et -ne porte avec soi aucune certitude. Les uns tiennent pour le latin -prononcé à l’allemande, d’autres pour le latin prononcé à la romaine et -les plus savants, enfin, pour la prononciation cicéronienne. De plus -comme le ministre a laissé les professeurs libres de suivre -provisoirement les vieux usages, quelques-uns prononcent modestement à -la française. Qui sait si l’an prochain la dame, son rejeton ayant gravi -un échelon, ne tombera pas sur un de ces professeurs surannés? Après -avoir appris qu’il fallait dire _Kikéronn_, il sera condamné à revenir à -_Cicéron_ en attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme le condamne -à _Tchitchéronn_, à la romaine. Au milieu de tout cela, les gens, sans -se douter un instant de leur incohérence, parlent ferme de la -restauration des études latines. On peut être certain que ces -innovations y contribueront puissamment. Remarquez aussi l’immense -utilité qu’il y a à être fixé sur la prononciation d’une langue qu’on ne -parle plus. Cette façon détournée des vendeurs de latin à donner raison -aux espérantistes n’est-elle pas ingénieuse? - - - - -LA LANGUE FRANÇAISE - - -On me consulte parfois sur un point délicat de la langue française. On -croit que je la connais; je l’ai étudiée et l’étudie encore tous les -jours, mais c’est précisément pour cela que je m’y perds encore, car -elle est pleine de contradictions. Ceux-là seulement peuvent avoir -l’illusion d’en avoir démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent qu’à -travers les règles des grammairiens, car le grammairien connaît la loi. -Mais au-dessus de la connaissance des lois, il y a le sentiment. Comme -on dit qu’on a ou qu’on n’a pas le sentiment des convenances, on a ou on -n’a pas le sentiment de la langue française et à cela, il n’y a rien à -faire. On ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il faut d’abord le -créer. C’est dans les écrits contemporains que se constate surtout cette -absence de sentiment. Beaucoup de gens qui écrivent arrivent facilement -à dire tout le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou même à ne rien -dire du tout, ce qui vaut peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un -touriste qui raconte une excursion à Venise en automobile: «Admirable -pont métallique... Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on peut -appeler un beau travail de la nature.» Évidemment, un pont est dans la -nature, un pont est fait au-dessus d’un accident de la nature, fleuve ou -précipice, mais un pont n’est pas un travail ou une œuvre de la nature. -Voilà cependant ce que l’on écrit. Vraiment les textes contemporains -sont plus difficiles à comprendre que ceux du XIIe siècle et si tout le -fatras du jour n’était pas destiné au néant, ce serait désespérant. Des -livres estimés ne sont pas d’une meilleure langue: l’à-peu-près qui est -dans l’écriture n’étant que le reflet de la confusion mentale qui règne -dans les esprits. - - - - -LES NOMS ÉTRANGERS - - -Une revue, qui ne semble pas pourtant ennemie de l’extension du -français, ni de son emploi comme langue internationale, vient de nous -arracher la paisible possession, non de la ville de Gand, sans doute, -mais du nom de cette cité flamande. J’avais d’abord été un peu intrigué, -en lisant: «Dans le _Nineteenth Century_ de septembre, M. Ellis Barker -rappelle que la veille de Noël, en 1814, dans l’antique couvent des -Chartreux de la vieille cité de Ghent, le traité de paix fut signé entre -l’Angleterre et les États-Unis.» Où pouvait bien se trouver cette -vieille cité? Je cherchais, un peu honteux de mon ignorance, quand je me -souvins que c’est là une des rares villes de Belgique annexées -linguistiquement par les Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand. Mais -le plus souvent ils respectent la forme flamande et surtout la forme -française, disant Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc et même -Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils ont traité de même d’ailleurs la plupart -des villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare qu’elles soient -anglicisées. Ils disent comme nous, avec des nuances d’orthographe, -Séville, «Venice», Florence, Rome, Naples. C’est par une exception -qu’ils ont mué Livorno ou Livourne en Leghorn. Malgré cette politesse -qu’ils nous font d’adopter notre transcription de quelques noms -étrangers, je ne crois pas que nous devions leur rendre la pareille. Ce -serait trop de bonté. Laissons leur Ghent pour leur usage personnel et -respectons, quant à nous, le privilège que nous a donné la tradition de -franciser hardiment les noms étrangers anciennement connus. - - - - -BARBARISMES - - -Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, malheureusement, m’intrigua -beaucoup. On disait: «Enfin ils poignaient.» Le sens n’était pas -douteux, cela signifiait: ils apparaissaient, ils surgissaient. Je -reconnus bientôt que cela n’était pas à proprement parler un barbarisme, -mais seulement une forme, particulièrement inusitée dans ce sens-là, du -verbe poindre. Elle est encore vivante quand le verbe poindre signifie -_piquer_. Les naturalistes, après La Fontaine et d’autres, l’ont -beaucoup employée: «Cette idée le poignait. Les remords le poignaient.» -Néanmoins, je les soupçonne d’avoir instinctivement fabriqué, d’après -l’adjectif poignant, un verbe inédit, _poigner_. C’est bien par hasard, -à mon avis, que ce nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait du -verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir de la langue française, -aujourd’hui, les exceptions sont bien rares, de fabriquer un verbe qui -ne soit pas de la première conjugaison et c’est à elle que le peuple et -tous les ignorants (qui comprennent beaucoup d’écrivains) ramènent -toutes les formes amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. De -là l’apparition de ces formes étranges, qu’il faut s’attendre à -rencontrer de plus en plus dans la littérature courante: _il s’enfuya_, -_il ria_, _il souria_, etc. Comme _il s’enfuit_, _il rit_ n’indiquent -pas que l’action est au passé plutôt qu’au présent, il semble qu’il y -ait là comme une ruse linguistique inconsciente pour doter ces verbes -trop uniformes d’un passé défini emprunté aux formes de la première -conjugaison où il se distingue nettement du présent. C’est ainsi que les -verbes français s’acheminent, si lentement qu’ils resteront en route -très probablement, vers la simplicité du verbe anglais, qui représente -une évolution linguistique bien plus avancée. N’importe, j’admets qu’on -rie devant _il ria_. - - - - -LES DEUX LANGAGES - - -Un malheureux camelot, invité à circuler par un agent, répond: «Ta -gueule!» Est-ce une insulte? On a soumis le cas à M. Brunot, lequel n’y -voit qu’une forme populaire de langage et l’équivalent de cette autre -locution: «Ferme ça!» Les juges n’ont pas été de cet avis, et, condamné -à six mois de prison, le camelot a vu, en appel, sa peine portée à un -an. Mais comment faire comprendre à des magistrats, hommes de la société -polie, hommes mesurés, distingués, qu’il y a en France deux langages, -celui qu’emploient les gens qui fréquentent les salons et celui -qu’emploient les gens qui ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si -«ta gueule!» était proféré dans un salon, il y provoquerait un -incroyable scandale, sans nul doute, mais il n’en est pas de même sur le -trottoir, et surtout entre gens de la même classe populaire, qui -échangent, à chaque propos, les mots les plus grossiers dont ils ne se -choquent nullement, par la bonne raison qu’ils n’en connaissent pas -d’autres qui rendent aussi bien leur pensée et avec une spontanéité -aussi nette. Il y a de l’impatience, il y a une nuance de dédain dans -l’expression du camelot, mais il n’y a pas insulte à proprement parler. -Elle traduit le «Assez!» qui échappera au magistrat exaspéré, ou même le -«Zut!» où il se laissera aller dans un moment de colère familière. Ne -voit-on pas, dans des scènes de caserne, deux soldats se dire sur un ton -affectueux: «Mon vieux cochon» et autres aménités qui seraient fort -déplacées dans le salon de Mme de Noailles, mais qui ne le sont plus à -la caserne. Le peuple ne sent pas la grossièreté comme nous, ou plutôt -ce qui nous semble grossier ne l’est pas nécessairement pour lui. Il y a -deux langues dans la langue française, avec des nuances, où tout le -monde ne se reconnaît pas. C’est le devoir des raffinés d’être le plus -indulgents. - - - - -LE STYLE PROFESSIONNEL - - -«Quel bon style poncif, écrivait Flaubert (5 octobre 1860), à propos -d’une encyclique du pape Pie IX, que le style ecclésiastique! Ce serait, -du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels.» Il -n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une telle étude, de s’éjouir du -style judiciaire qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, toute -sa liberté que les «Attendus». Le Code bride l’imagination des -magistrats; aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils qu’à la fin, -quand ils ont épuisé leur provision d’histoire, de littérature ou de -philosophie. Une note de couturière contestée par la cliente les fera -penser à Laïs, tout au moins à la «Toilette d’une dame romaine»; ils ont -de la lecture et ils le prouvent. Voilà un procès qui part d’un litige -amoureux: vite il place dans ses «Attendus», toujours tant attendus, une -histoire abrégée de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à -nos jours. Cela vous pose un magistrat et peut le mener à la pourpre. -Attendu, disait l’autre jour un juge de paix, que «dans l’antiquité, le -mariage était basé uniquement sur l’amour de deux êtres de sexe -différent...». Est-ce assez péremptoire, assez pompeux, assez -historique? Petit-Jean remontait avant le déluge; le moderne juge de -paix n’a pas de notions sur les époques mythiques: il a l’esprit -positif, il entre du premier coup dans l’histoire. Au fait, où a-t-il -pris cela, que le mariage, chez les anciens, était basé sur le pur -amour? J’aurais cru le contraire, que l’amour n’y avait aucune part, du -moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel que nous le concevons, -n’avait nulle place dans leurs relations sociales. L’antiquité, c’est -les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. O naïveté de croire que -les petites Grecques et les petites Romaines faisaient des mariages -d’amour! Croyez-moi, monsieur le juge de paix, tenez-vous en au Code, -c’est plus sûr. - - - - -LA MÉDIOCRITÉ - - -Ayant gardé la chambre plusieurs jours, le hasard m’a fait entreprendre -diverses lectures qui auraient dû me distraire, mais qui ont beaucoup -augmenté mon ennui. Décidément, il n’y a rien de plus pénible que le -livre qui veut être divertissant, mais qui est surtout médiocre. Un -traité d’arithmétique ou de chimie me conviendrait vraiment mieux. Ce -n’était pourtant pas le vulgaire roman, mais des souvenirs contemporains -et j’en attendais quelque plaisir. En est-il aucun près de ces âmes -superficielles plus contentes encore, dirait-on, de leurs petits -chagrins que de leurs petites joies? Je voudrais bien désigner plus -clairement ces malheureux auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me -comprendraient pas d’ailleurs, peut-être trouveraient-ils seulement que -j’ai bien mauvais goût. Oui, je l’espère, et que nous avons une -sensibilité différente. Mais ce qui m’a surtout exaspéré, c’est la -platitude du style. Je me suis répété dix fois, au cours de cette -lecture, le mot de Flaubert «sur le style coulant, cher aux bourgeois». -Il a un mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il répand. Rien -n’incline mieux au sommeil que la médiocrité soutenue, celle qui ne -flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, glisse, comme frottée -d’huile, à travers la syntaxe, donne enfin l’impression d’un robinet -d’où sort éternellement une belle eau claire, toujours la même. Pourquoi -donc, me dira-t-on, ai-je persévéré? Peut-être parce que j’espérais une -chute, une brisure? Puis, la persévérance est dans mon caractère. C’est -pourquoi je crains les ouvrages en plusieurs volumes. Je ne sais plus -m’arrêter. Cela m’a mené parfois très loin, à des tâches dont je sens -encore la courbature. Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime -au cerveau la lecture d’un livre médiocre. Hélas, c’est presque tous! - - - - -LECTURES DE VOYAGE - - -J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui -ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les -avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon -marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute -cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble -au retour ridicule! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours, -mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait -mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de -l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche -dès que l’on sort de ses habitudes! J’y ai gagné du moins, car il n’est -pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine -connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais -toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est -d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos -contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on -nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une -collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet -esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a -disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est -encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres, -d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du -voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort -intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans -leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre! C’est que, -précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir -possible. - - - - -LES LIVRES ANCIENS - - -Il y a tant de revues qui s’occupent des livres nouveaux qu’il était -temps, semble-t-il, qu’il y en eût au moins une qui s’occupât des livres -anciens et des problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est -impossible de faire de sérieuses histoires littéraires, si l’on ne -connaît pas directement les vieux livres, même sans grande valeur, qui -sont comme le fond sur lequel se détachent de belles œuvres de la -littérature. Ceux que nous vénérons ne furent d’abord qu’un de ceux-là. -Les livres de Corneille, de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, à -leur naissance, comme le croient les professeurs, marqués d’une auréole. -Ils étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec les oubliés, chez -Guillaume de Luyne, libraire-juré, dans la salle des Merciers, à la -Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la petite salle, à la Palme et aux -armes de Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas droit à quelque -considération en faveur de leur voisinage? C’est là que figura sans -doute _L’histoire d’Isménie et d’Agésilan_ dont M. Magne nous conte -l’histoire dans le premier fascicule de la _Revue des livres anciens_, -comme les dernières éditions de Ronsard avaient, quelque cinquante ans -auparavant, coudoyé dans les librairies à la mode les premières -«follâtreries» du seigneur de Cholières, dont M. Pierre Louys retrouve -le nom véritable et esquisse pour la première fois l’histoire encore -incertaine. C’était un avocat au parlement qui se fit chartreux et -écrivit en cette qualité nombre d’ouvrages de piété. Voilà une heureuse -découverte. Il y a toutes sortes de choses curieuses dans ce premier -numéro, jusqu’à la description d’un manuscrit inédit de Restif de la -Bretonne, _Les Revies_, et une profusion de notices sur des raretés -bibliographiques. On voit les livres dont il est question, car les -titres en sont presque toujours reproduits. Cela fera un recueil bien -séduisant et dont l’autorité sera grande. Les livres anciens ont trouvé -de vrais amis. - - - - -UN ROMAN - - -Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne -pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque -sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu -avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé. -Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température -l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis -à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et -suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on -ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et -quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la -Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le -titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé -par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son -espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une -fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut -avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser -par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier, -imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre, -devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement -heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les -surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard, -dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va -pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la -frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe. -L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne -histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises -et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté, -sans haut-le-cœur, de tels individus. - - - - -L’ENCRE - - -Un correspondant de l’_Intermédiaire_ demande la fondation d’une ligue -nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement -réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à -mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. «L’encre, dit le -promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec -de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique -conservée et transmise par les monastères.» Hélas! on a trouvé plus -simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le -marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du -moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en -effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous -n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de -L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que -l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers. -C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux -préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses -que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je -ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément, -car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à -un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être -satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la -plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie -vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il, -de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume -métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande -cette question à la Ligue de la bonne Encre: elles se tiennent. - - - - -SUR UNE PHRASE - - -Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais -pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la -phrase de Pascal: «Les fleuves sont des chemins qui marchent...», il -n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter: «... et qui -mènent où on veut aller.» S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la -répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité. -Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées -aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une -chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain -qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort -supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle -oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout -l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route -qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller, -mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même; ce sera une -fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est -donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui -du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul -effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase -est-elle devenue célèbre? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle -contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très -peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement -pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait. -Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes, -étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un -Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une -distraction? - - - - -GASSENDI - - -Le petit village de Champtercier, près de Digne, inaugure aujourd’hui un -monument au philosophe Gassendi qui naquit là à la fin du seizième -siècle. L’originalité de Gassendi est d’avoir été à la fois un excellent -prêtre et un athée parfait. Quand on lui demandait comment il pouvait -concilier des états d’esprit si différents: «Il y a temps pour tout», -répondait-il. Il croyait en Dieu en disant sa messe et le reste du jour -vénérait Épicure. Les gens simples l’appelaient «le bon prêtre de -Digne», mais les initiés opposaient sa philosophie épicurienne au rigide -idéalisme de Descartes. Il avait deux bréviaires, le bréviaire romain et -le Poème de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur de la cloison -étanche, qui n’est peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est l’art de -la restriction mentale poussée au plus haut point, l’art de cacher sous -une adhésion de forme aux doctrines religieuses officielles la plus -grande liberté d’esprit. Cette attitude, qui ne fut pas rare au XVIIe -siècle, rendit les plus grands services. Elle permit de cultiver -libéralement les tendances de son esprit sans trop offusquer les -autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. La conception de -_Tartufe_ est gassendiste. Si Molière eût avoué que sa comédie était une -attaque directe contre la religion, que son Tartufe était le type même -du dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours à la Bastille; mais -en le donnant pour le faux dévôt, il se posait même en défenseur de -l’intégrité religieuse, et tout le monde y a été pris et on s’y laisse -encore prendre. Que c’est singulier, quand on y songe, cette conception -d’un Molière champion de la dévotion ingénue! Le soin de dire sa messe -permit à Gassendi de former quelques-uns des plus fameux «libertins» du -temps. On a dit qu’il était sincère dans sa double foi. Le fait est que, -s’il pensa selon la doctrine d’Épicure, il vécut une vie fort peu -épicurienne. En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter un mystère de plus -aux mystères chrétiens, le mystère de la cloison étanche. - - - - -DIDEROT - - -A propos du centenaire de Diderot, on peut remarquer qu’il est certains -écrivains dont la réputation était d’un genre tout différent, de leur -vivant, de ce qu’elle est devenue dans la suite des années. Vers la fin -de la vie de Diderot, les œuvres qui ont le plus fait pour sa -réputation, tant près du peuple que près des lettrés, n’avaient pas -encore été imprimées et on l’estimait surtout comme l’auteur laborieux -de l’Encyclopédie, comme l’écrivain un peu lourd des _Pensées -philosophiques_ ou de la _Lettre sur les aveugles_. _Le Neveu de -Rameau_, qui est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut d’abord connu qu’en -allemand par une traduction de Gœthe, elle-même retraduite en français, -en 1821; on ne connut le texte original que beaucoup plus tard, en 1862. -_La Religieuse_ ne fut imprimée que sous la Révolution, en 1796, la même -année que _Jacques le Fataliste_ et ces deux œuvres sont, avec _Le Neveu -de Rameau_, à peu près tout ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre -le _Supplément au Voyage de Bougainville_, qui est bien la chose la plus -divertissante qu’ait jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait -mettre au rang des contes de Voltaire. Enfin la réputation présente de -Diderot est encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on a appris à -estimer et qui n’eurent de son temps aucun succès, et aussi sur ses -_Lettres à Mlle Volland_. Il n’y a presque aucun rapport entre le -Diderot d’aujourd’hui et le contemporain de d’Alembert, mais malgré tout -le Diderot romanesque était bien contenu dans le Diderot philosophique -et les paradoxes du _Neveu de Rameau_ étaient en germes dans des écrits -plus lourds. Aussi est-il arrivé que sa seconde réputation s’est -admirablement greffée sur la première et qu’elle n’a paru en rien -disparate. Les écrits posthumes prennent rarement place dans la partie -glorieuse d’une œuvre. A peine arrivent-ils à se faire connaître. De -Diderot, c’est au contraire la partie vivante: nous le possédons plus -réellement que ses contemporains eux-mêmes. - - - - -LOUIS VEUILLOT - - -On vient de célébrer assez discrètement le centenaire de Louis Veuillot. -Les centenaires nous fixent sur la date de naissance des hommes -momentanément célèbres ou qui le furent. J’ai donc appris avec plaisir -que celui-ci était né en 1813. On parlait encore beaucoup de lui au -temps de ma jeunesse. Ce fut même son grand moment d’autorité politique, -car les catholiques étaient au pouvoir et il triomphait, quoique avec -mauvaise humeur, car ce n’était pas un homme amène. Cependant, dès cette -époque, son heure littéraire était passée: elle s’écoula sous le second -Empire. Il essaya de la fixer en recueillant ses plus pittoresques -chroniques parisiennes sous le titre des _Odeurs de Paris_. Ce livre, -qui m’avait amusé quand je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup -moins que tant d’autres de la même époque et du même genre. On peut -encore le relire, mais qui oserait relire Roqueplan ou Aurélien Scholl? -Ce qui a conféré une certaine durée à la verve journalistique de -Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne sourit jamais, il ricane. Sans -doute, il est plaisant de le voir dépiauter ces mauvais écrivains qui -pullulaient déjà, mais on souffre un peu de le voir confondre avec la -tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il? Oui et non: mais jamais -il n’a reconnu qu’on pouvait être à la fois un penseur et un -libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour lui, l’écrivain qui ne va -pas à la messe n’est pas loin d’être un misérable, et quand on raille la -religion, on est bon pour l’échafaud. On ne peut pas dire qu’il est de -mauvaise foi. Il est ainsi fait. Il est catholique et tout ce qui n’est -pas catholique lui semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne me -déplaît pas et même j’en aime la rudesse. Avec les Veuillot on sait à -quoi s’en tenir. Tant d’autres sont de déplorables amphibies! - - - - -BONS CONSEILS - - -J’ai une petite collection de livres baroques où je m’amuse quelquefois -et où je fais des découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité que j’ai -eu la patience de lire jusqu’au bout. Le titre est à la fois ingénu et -piquant. Le voici: «Dix-neuf manières de faire fortune honorablement en -commençant sans argent.» Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes sont -même fort ingénieuses. Cependant le mot «honorablement» est de trop, -mais cela montre peut-être seulement que la conception de l’honorabilité -a beaucoup varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. Néanmoins, -n’est-on pas d’abord surpris qu’il se soit publié en 1840 un manuel -aussi ingénu de la fraude? «10e moyen. Le vin de Lunel.» C’est l’art de -transformer le vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le vendre en cette -qualité... Un autre moyen de faire fortune est de tirer de l’alcool des -pommes de terre, d’y ajouter «quelques gouttes d’alcali» et de le vendre -pour de l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs procédés de ce -genre et tous aussi honorables. En voici encore un dont la candeur -étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné d’excellents résultats. Il -s’agit tout simplement de se procurer un tas d’objets hétéroclites et de -les orner, avant de les mettre en vente, d’étiquettes de ce genre: -«Plume avec laquelle Voltaire écrivit _La Pucelle_», ou bien: «Balle -trouvée dans l’une des bottes de Napoléon après la bataille de Wagram», -etc. Je pense que l’on a reconnu dans ce petit traité une satire de -l’ingéniosité industrielle ou commerciale qui commençait à prendre son -essor vers le milieu du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de la -satire, on devine la naïveté des fraudeurs ou des estampeurs. Comme -toutes choses, cet exercice de l’esprit humain a fait de grands progrès, -et naturellement la crédulité a augmenté en proportion. Elle a droit, de -nos jours, à des railleries d’une autre qualité. - - - - -STENDHAL ET CASANOVA - - -C’est une question bien affligeante pour les casanovistes que celle qui -resurgit dans les étroites colonnes de l’_Intermédiaire_. On la croyait -non seulement élucidée, mais enfouie depuis longtemps au cimetière des -vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté: «Stendhal n’est-il pas -l’auteur, ou du moins le reviseur des _Mémoires_ de Casanova?» Il -n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on la prenne désormais au sérieux, mais -c’est peut-être trop de la laisser revivre, même pour un instant. Elle -avait été lancée jadis par le bibliophile Jacob, qui en souleva de plus -ingénieuses. Même il ne posait pas la question, il affirmait, il disait: -«J’ai la certitude morale que Stendhal, etc...» Et le malheureux donnait -ses raisons. On les a relevées dans la préface de l’édition Garnier et -vraiment elles lui font peu d’honneur. J’aimerais mieux que les -intermédiaristes s’occupassent du vrai reviseur de ces Mémoires, qui -fut, comme on le sait, un nommé Jean Laforgue, professeur de français à -Dresde. On a dit beaucoup de mal de lui, qu’il a défiguré le texte de -Casanova, qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec suite, on ne voit -pas à quels endroits il en aurait faussé le ton, et quant à -l’adoucissement, par ce qu’ils contiennent de verdeur et de choses très -osées, on n’en aperçoit pas bien la trace. Casanova destine son livre au -public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. D’ailleurs, ce n’était -pas un esprit grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes ou s’en -est aussitôt repenti. S’il avait beaucoup de vulgarité, il avait aussi -une certaine délicatesse. C’était un voluptueux mais aussi un perpétuel -amoureux et, assurément, il n’a pas conté ses bonnes fortunes dans un -style érotique, plus propre à en diminuer la valeur qu’à les rendre plus -précieuses à son souvenir. Jean Laforgue n’a été que le correcteur des -italianismes qui abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt que -d’accabler ce professeur de français, les casanovistes devraient vénérer -sa mémoire. - - - - -UN CHRONIQUEUR - - -Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de -Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des -journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus -spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le -recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un -anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est -plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation -romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était -fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie -passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la -Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du -génie, Vigny l’aima; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout -en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus -riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette -gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue -littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que -son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé -la _Presse_, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur. -Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses -contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un -poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en -se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses _Lettres -parisiennes_ en gardent un parfum particulier. Miracle! On peut les lire -encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un -écrivain. - - - - -LE SURVIVANT - - -Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait -encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à -cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient -peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la -vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande -partie de la force des écrivains, des «gens d’esprit», des «meneurs -d’hommes», ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains; je le -pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure -qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait -l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le -demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine, -on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait -gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement -oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne -l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares. -Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait -prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du -moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par -l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots -voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du -marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il -devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme. -Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais -qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant -juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a -pu servir son champagne que fort éventé. - - - - -CORRESPONDANCES - - -On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent -sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très -intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en -rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela -suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et -il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade; l’on y verra -du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de -l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on -tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché -d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et -du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours -de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux -parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la -correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, -où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan. -Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on -supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi -une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De -la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où -l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de -comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût -conservé les lettres qu’on lui adressait? Ce ne serait plus le poète -errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt -qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en -manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il -un homme d’ordre? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami? Peu -importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est, -matériellement, bien curieux. - - - - -UNIVERSITÉS - - -Je vois sur le prospectus d’une «Université» mondaine l’indication d’un -cours de frivolités! Il y a là un double signe de décadence si marqué -que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot -Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons -de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre -d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi -cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont -qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la -fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté -par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais -rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si -grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités -populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de -parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus -guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par -s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme -française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu -d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture -universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font -fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la -France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et -finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par -un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner: -est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges? On -s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse -ou l’aquarelle? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela -n’a aucune importance. - - - - -INDULGENCE - - -Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée -de tels ou tels écrivains momentanément célèbres--tout n’est-il pas -momentané, même la gloire?--et nous étions un peu étonnés qu’elle fût -aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus -indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires -des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au -fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les -livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de -complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. -Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût -se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De -même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui -pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux -rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme. -Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie. -Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur -de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de -la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut -beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout -à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques -n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres, -mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que -je participe à la politesse universelle qui est la marque de la -lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me -sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me -dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de -la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans -solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous -ferait de bien! - - - - -L’ÉPÉE - - -En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à -M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu -m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique -entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne -sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles? ni si les épées -ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur -offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur -homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la -prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter -l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état -d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était -bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes -et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. -Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la -maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où -gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame -soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre -sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil -fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus -embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança -la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et -il la tenait! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la -dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la -trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main! -Cependant, pourquoi une épée aux académiciens? C’est tout simplement -que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux -laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les -traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, -l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, -pas même symbolique. - - - - -HISTORIETTES - - -Hier, j’ouvris par hasard un tome de la «Chronique scandaleuse» (qui ne -l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle) -et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des -histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains, -celle-ci, par exemple: «Un officier municipal, chargé de surveiller les -concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa -négligence: «Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres -jouent. Il y a longtemps que je vous observe.--Mais...--Ne faites pas -l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés.--Mais je -comptais mes pauses...--Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses, -des gaudrioles, peut-être?--Mais enfin...--Ah! taisez-vous et sachez -qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire.» Ou encore: «Les capitouls -ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe -affiche _Beverley_, pièce en vers libres, de Saurin.--Comment, encore -des vers libres, vous vous moquez.» Et ils font fermer le théâtre pour -huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne -réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui -compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners -chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux, -c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à -ce propos: «Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins -d’aujourd’hui.» Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes -n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies. -Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes -choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras -au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est -imitée. Ah! c’est bien humiliant! - - - - -HISTOIRES DE MÉDECINS - - -Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a -flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où -l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur -malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des -pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal! -Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute -nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à -la mode en ces temps, fut le médecin de Mme de Sévigné, de plusieurs -autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à -Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière! -Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui -en résulta: «M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient -d’une humeur mélancolique; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet -des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité -des parties qu’elles atteignent; elles fermentent parce qu’elles -bouillent et cette ébullition provient de la chaleur...» D’où saignées -aux quatre membres, _ensuita purgare_ avec force séné, crème de tartre -et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de -l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième -siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de -savoir «combien en un printemps--Guénault et l’antimoine ont fait périr -de gens». Pauvre Pascal! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps -empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques -lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins -torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de -sang! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence -vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée! - - - - -UNE DÉCOUVERTE - - -Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants -de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns -sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à -vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui -feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils -préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une -simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres -façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que -cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas -choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille, -si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement -dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se -représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont -forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand -on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution -dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la -surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y -pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront -bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers -minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités, -se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est -pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à -bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je -n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à -n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne -pas y louer plus cher que dans les autres. - - - - -TUBERCULOSE - - -Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis -qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un -médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui -peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent -intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a -rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que -moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut. -Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque -mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de -tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a -soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu -partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause -de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état -de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer -que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces -germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire -oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une -saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces -pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de -déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises? Nous -prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de -n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant -avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école -avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place -sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même -le seul moyen de ne pas mourir. - - - - -GRÈVE DU PAIN - - -J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant -que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de -petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée, -et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le -boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois -songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des -nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les -agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus -connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par -les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer -dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour -apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont -observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le -matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous -apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes -d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se -sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui -vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les -environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale -il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail -humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit. -Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est -plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le -contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du -temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que -celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais -pour toutes les sensibilités endormies. - - - - -LE PAIN BLANC - - -De temps en temps, des gens difficiles trouvent que le pain blanc est -trop blanc, que c’est mauvais signe, que cette couleur est suspecte et -dénote un lymphatisme étrange. Pour un peu, ils voudraient que le pain -fût fabriqué avec ce que l’on ôte du blé pour le transformer en blanche -farine, avec le son que l’on destine généralement aux cochons. Ah! si -nous étions, disent-ils, nourris comme les petits cochons, nous serions -roses comme eux, et forts, et gras, et dispos! Il y a déjà quelques -années qu’on nous chante cette antienne, si bien que l’on vit, durant -quelque temps, régner la mode du pain complet. Pour satisfaire leur -clientèle, comme on ne trouve pas dans le commerce de «farine complète», -les boulangers faisaient de leur mieux pour obtenir du pain gris. Les -amateurs ne le trouvaient jamais assez gris: «Ce pain, disaient-ils, est -incomplet.» Ah! comme les têtes tournent! On peut, en effet, se rappeler -avec quel enthousiasme avait été accueilli ce pain ultra-blanc que -permettaient les minoteries perfectionnées, les cylindres d’acier! Et ce -pain ultra-blanc était mis à la disposition du peuple, des pauvres même, -au même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel progrès! Une ère nouvelle -vraiment s’ouvrait pour les hommes! Puis le vent a viré. Finalement on -s’est aperçu que ce progrès trop visible, oui vraiment trop éclatant, -était une pure illusion et qu’il n’y a aucun rapport nutritif ni même -savoureux, bien au contraire, entre le pain et la blancheur. Le progrès, -c’est de revenir au pain d’autrefois, fait avec de la farine sans éclat, -mais solide, qui est produite par les vieux moulins dont les roues -tournent dans l’eau ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de vrai pain -que dans les pays qui passaient pour arriérés, la Hague, la Bretagne. - - - - -VIVISECTION - - -Il y a une revue qui a pour titre «L’Antivivisection». On m’en a envoyé -un fascicule, peut-être pour me faire réfléchir sur ces questions, -peut-être au petit bonheur, en espérant trouver un adhérent aux idées -représentées par la ligue du même nom et la revue qui semble la -représenter. On a réussi dans la première hypothèse, mais moins je lis -de bulletins de ce genre, plus je suis disposé à la sympathie pour leur -idée totale. J’aime les animaux, je sympathise peut-être plus avec leurs -yeux qu’avec les yeux humains; ils sont plus limpides, plus doux et -quelquefois plus intelligents. Je ne me représente pas sans angoisse un -chien ou un chat que l’on torture et je n’aime pas à m’arrêter à une -telle pensée. Mais si j’ai de la sensibilité, je me crois doué d’assez -de raison et je rougirais vraiment de m’indigner de ce que le docteur -Carrel a sacrifié quelques animaux à ses expériences de greffe animale. -Et ces pauvres singes auxquels on a inoculé la syphilis? Et ces petits -cobayes aux yeux roses auxquels on a fait toutes sortes de misères? -N’a-t-on pas eu la barbarie d’implanter le cancer sur de jolies petites -souris? Si on pouvait trouver à ce prix-là la guérison du cancer de -l’homme, celui qui s’opposerait à de telles expériences ne serait-il pas -un ennemi de l’humanité? C’est grâce aux vivisections de Claude Bernard, -quoi qu’en dise la revue, qu’on sait ce que c’est que le diabète et -qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce que l’on doit demander aux -opérateurs, c’est de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement les -animaux qu’ils soumettent à leurs expériences, et je déteste, autant que -les rédacteurs même de la revue, les amateurs imbéciles qui ouvrent un -animal vivant pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois aussi que la -plupart des vivisecteurs de profession sont des gens qui obéissent à la -nécessité de leur métier et qui ne sont curieux qu’au nom de la science -et de l’humanité. Les abus, non la pratique de la vivisection, sont -condamnables. Il y en a certainement, mais je ne croirai jamais que -l’Institut Pasteur coupe des bêtes en morceaux pour rien, pour le -plaisir. On voit que je ne touche même pas à la grande question: les -animaux ont-ils conscience de leur douleur? Elle est insoluble. Il faut -accepter les apparences. - - - - -LES GUÉRISSEURS - - -Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques, -l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir -avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats -momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques, -crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un -syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la -médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la -Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui -rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les -magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la -médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne -touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle -croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré -bienfaisant; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien -jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes -de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la -liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est -extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une -science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la -Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes -mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le -diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si -vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive, -qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à -la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures -convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des -dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles; il y en a dans -les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue -peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent -certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou -améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus -que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller -vers la source où il a mis sa foi? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais -comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux -que lui? - - - - -LE RÉGIME - - -Que peut bien manger un homme condamné pour quelque temps à éviter tout -aliment salé? Nous cherchions cela l’autre jour et nous ne trouvions -rien en dehors du chocolat et des différentes sucreries qui ne peuvent -former un menu appétissant que pour les enfants gourmands. Encore qui -pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer est pure de tout sel? Y -a-t-il des aliments sans sel, même parmi les végétaux? La vie sans sel -est-elle possible? Il semble que non, et la recherche d’un régime sans -sel serait une chimère. Son premier élément est toujours le lait, mais -le lait, qui est un produit animal, contient évidemment des traces de -sel. Il en est de même des œufs. Les plus fades végétaux doivent -contenir du sel, et l’herbe des champs elle-même est assez salée pour -transmettre sa salure aux animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la -chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé de concentration saline, -et un degré constant d’ailleurs. On se demande donc si les herbivores se -contentent de puiser dans les végétaux les traces de sel qu’ils -contiennent, ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même qu’ils sont -des vertébrés, doués du pouvoir de fabriquer le sel nécessaire à leur -vie. Il en résulterait, pour les humains, la parfaite inanité des -régimes salés ou dessalés, puisque ce serait l’organisme qui -fabriquerait son sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il le rejette -s’il en reçoit trop. Le sang d’un végétarien et le sang d’un marin -nourri de viande salée contiendront parfaitement la même teneur en sel, -et ceci n’est pas sans faire réfléchir. Pourtant, il est très possible -que les régimes viennent précisément au secours de l’organisme en lui -épargnant la moitié de la besogne. Puis, dites-vous que vous êtes un -sujet d’expérience et que si vous mourez de faim, c’est pour la science. -Quel réconfort! - - - - -LE VIN - - -S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la -médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des -siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout -depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements, -ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs -mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes -s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres -encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il -semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses -par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude -qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne -montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une -mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther -ou l’opium? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et -persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau: les -cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on -découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin -et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très -éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques -prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques -siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la -région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en -trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui -s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la -vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures, -jusqu’à de l’acide sulfurique. - - - - -LE RHUME - - -Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni -penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande -distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses -souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la -trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher -et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec -épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste -de conscience que pour courir après une respiration qui menace de -s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal -affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à -l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas -une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations -extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de -l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout, -on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet -par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la -chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui -se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là -saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on -ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe -entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des -mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon -état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose -de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de -lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles, -mais dont l’essai me fera toujours passer le temps. - - - - -LE SURSIS - - -C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et -sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le -thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre: «Si l’on vous -annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six -ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose?» -N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à -personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot -que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un -tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une -telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas, -ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et -encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle -condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est -possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle -soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et -qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à -l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste, -lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les -projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an -prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance -de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à -la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six -ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait -l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités. - - - - -SUR LA LOGIQUE - - -Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la -logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je -viens de lire un excellent livre sur les «concepts fondamentaux de la -science» du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant -qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a -voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé, -s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que «la thèse de la -liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme». Voilà encore -un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec -anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au -déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du -préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas, -dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner; donc elle -est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne -santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour -nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le -fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses -curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation -analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir -et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous -avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde -avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir, -mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de -la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères. -Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère, -nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté; nous -sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les -actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner -l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler -qu’il ne faudrait pas analyser de trop près. - - - - -CHRISTOPHE COLOMB - - -On a découvert successivement que l’inventeur de l’Amérique était -italien, espagnol. Le voilà maintenant corse, comme Napoléon, et, par la -plus étonnante des prestidigitations historiques, français, toujours -comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. Or, la ville de Calvi se -donna, en 1459, au «Sérénissime Seigneur le Roi de France»: donc, quand -il découvrit l’Amérique, il était sujet français. Est-ce la vraie -raison? Admettons que Colomb soit né à Calvi et faisons abstraction de -cette donation à la France, qui n’eut pas grande conséquence, il n’en -serait pas moins français, puisque la Corse est devenue dans la suite -des temps un département français. C’est là le vrai raisonnement, et il -me plaît. Grâce à lui, on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent des -célébrités turques et Bouddha une personnalité anglaise. Au moins c’est -amusant. Que ces questions de nationalités sont donc mal comprises! Cela -n’a vraiment de valeur qu’au point de vue de l’impôt et de la -judicature. Ce qui importe, c’est la race, qu’un transfert de propriété -ne saurait changer. Si l’histoire était une chose sérieuse et -scientifiquement comprise, on dirait que Napoléon était corse, et on ne -dirait jamais qu’il était français, car la race corse a complètement -évolué en dehors de la race française. Il ne serait pas plus légitime de -l’appeler italien, car la Corse a de même évolué tout à fait séparément -des diverses républiques ou principautés italiennes. Il est certain que -cette conception des races, opposée à la conception des nationalités, -mettrait beaucoup de trouble dans les esprits et dans les manuels -historiques... Mais je m’aperçois que, résumée en trente ou quarante -lignes, la question est difficile à faire comprendre. Moins peut-être -que «l’origine française» d’un homme né en Corse au XVIe siècle. - - - - -PROVINCES - - -Les départements n’ont jamais eu qu’une vie officielle et -administrative. Ils ne sont guère entrés dans la conversation, et ce qui -a le plus contribué à les maintenir en dehors de l’usage, c’est -peut-être que les chemins de fer ont ignoré leur existence. Comme ils -s’étendent nécessairement sur tout un groupe de départements, ils ont -adopté soit les noms plus vastes des anciennes provinces, soit les noms -de régions. L’État, lui-même, est bien obligé de diviser ses lignes en -lignes de Normandie, de Bretagne et du Sud-Ouest. Partout, c’est de -même: il y a deux voies pour aller dans le Midi, la Bourgogne et le -Bourbonnais. L’amour assez nouveau des paysages a également redonné -l’existence aux anciennes provinces. Il y a les paysages du Berry et les -paysages de Provence, ceux du Dauphiné, de la Champagne ou du Limousin, -récemment découverts. Au point de vue esthétique, du moins, le -département n’est qu’une petite division du territoire français. Cela -tient aussi à ce que beaucoup de noms de départements sont très mauvais: -Seine-Inférieure, Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, etc. Puis, franchement, -même du point de vue administratif, le département est devenu trop -petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces aussi étaient très -petites et d’autres, immenses, étaient sans aucune cohésion. Il est -certain qu’on ne rétablira jamais les provinces dans leur état ancien. -D’ailleurs, qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France? On n’en sait rien. -Un nom, peut-être, et moins en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de -reconstituer la Normandie? Il n’y a aucun rapport d’intérêts entre la -région de Rouen et la région de Coutances, qui se rattacherait plus -volontiers à celle de Rennes. Mais quel inconvénient à ce que les deux -catégories de noms soient conservées? Les uns et les autres répondent à -des besoins différents. Si on réforme les divisions préfectorales, les -anciennes provinces ne seront certainement pas un modèle à suivre. Ce ne -sont plus que des divisions géographiques et esthétiques. - - - - -LE LIMOUSIN - - -Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule et, de plus, un lieu d’exil. -Un sieur Jannart, ami de Fouquet et parent de La Fontaine, ayant été -prié de se retirer à Limoges, le poète l’y suivit. Plusieurs de ses -lettres à Mlle de La Fontaine sont datées de cette ville; il en goûte -surtout la table et la bonne compagnie, dont il loue les mérites. On y -voit cependant que la connaissance du français cessait vers Bellac: plus -loin, le paysan ne parle que son patois. On croyait fermement, dans le -reste de la France, que le Limousin était un pays de rustres, quasi de -sauvages, et ce nom seul suffisait à faire rire. M. de Pourceaugnac est -«gentilhomme limosin», et cela tout d’abord égayait le parterre. -Molière, ayant à plaire au public, devait feindre de partager ses -préjugés. La Fontaine ne les partage point, mais il les connaît: -«N’allez pas, dit-il, vous figurer que le reste du diocèse soit -malheureux et disgracié du ciel comme on se le figure dans nos -provinces. Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi -polis que peuple de France.» Cependant il les trouve un peu -complimenteurs et ils ne lui plaisent point. Le préjugé contre cette -province et ses habitants dura longtemps. Encore au siècle dernier on ne -voulait les connaître que d’après les maçons qui en étaient presque tous -originaires. Auvergnats, Savoyards, Bretons et Limousins passèrent -longtemps pour des types peu recommandables, gros paysans sales, -mangeurs de soupe, avares et retors. Puis on vit peu à peu qu’ils -ressemblaient à tous les autres paysans et qu’ils avaient leurs mérites. -Comme pays, le Limousin est encore un des moins connus, bien qu’il soit -l’un des plus pittoresques. Mais son tour est enfin venu de connaître la -mode, de recevoir et peut être de garder les visiteurs. Étant le dernier -découvert, il est certainement le moins gâté. Touristes, profitez de -cette virginité. - - - - -LA SAVOIE - - -Il est bien curieux, ce nouveau guide en Savoie que vient de publier M. -van Gennep, au nom si peu savoyard, mais qui n’en a pas moins de -multiples raisons pour aimer ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque. -Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une monographie pittoresque, -quoique, si j’allais là-bas, je l’emporterais sans doute avec moi plus -volontiers que tels ou tels guides proprement dits, car avec lui, -j’emporterais l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie, contes, -légendes et traditions, il résume tout cela dans une manière sûre et -agréable aussi. On y apprend que, comme toutes les autres provinces -curieuses de France ou des entours, la Savoie fut découverte par les -Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent ses montagnes avec -un regard désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une émotion. Cela -remonte au XVIIe siècle, à l’heure où les Français qui auraient pu -partager de tels sentiments se contentaient de voyager de Paris à -Fontainebleau, en carrosse mal suspendu. Un Anglais parcourait alors -l’Europe «à cheval, en charrette, en bateau, en chaise à porteurs, mais -surtout à pieds». Plus tard il se lança à travers l’Orient mais si -c’était encore assez hardi, ce l’était peut-être moins que d’explorer la -Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un certain Thomas Coryat. Sa -relation n’a pas encore été entièrement traduite. Avant lui, le Vénitien -Morosini a dit quelque chose de la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens -du pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien latin Ammien -Marcellin, qui donne du paysage alpestre un tableau assez saisissant et -parle romantiquement de l’horreur des neiges éternelles. Trois Italiens -du XVIIe siècle connurent aussi la Savoie, qui les étonna. Après eux, il -n’en est plus guère question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure des -Charmettes. On sait que la Savoie existe, on la traverse mais on ferme -sans doute les yeux à ce moment, on ne la voit pas. Le livre de M. van -Gennep me l’a montrée. Avant lui je ne la connaissais guère. - - - - -VOYAGE EN FRANCE - - -J’espère que les délégués du tourisme, qui vont se réunir, sauront -trouver un rôle et une place d’honneur pour notre grand touriste, pour -Ardouin-Dumazet, qui a parcouru, et souvent à pied, le bâton à la main, -la France entière, et qui a rédigé ses observations en cinquante-cinq ou -soixante volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout vu, il trouve sans -cesse à revoir et peut à peine consentir à se déclarer satisfait d’une -œuvre que tout le monde juge admirable et unique. Il avait déjà rédigé -un «Voyage en France» fort complet, mais des changements économiques -considérables s’étaient produits. Il reprit son bâton et recommença le -pélerinage. Il avait réservé cette révision à son fils, mais la mort le -lui prit, il y a quelques années, et il se mit seul courageusement à la -tâche. Cette œuvre est d’une telle nature, si précise et si pénétrante, -qu’elle instruit même les vieux provinciaux, passionnés de leur pays, et -qu’elle leur révèle des aspects nouveaux de la région où ils vivent et -d’où ils n’ont jamais détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude au -pittoresque et, véridique comme une enquête économique, il a des -enthousiasmes de paysagiste devant les aspects variés qui se sont -successivement offerts à ses explorations patientes et réfléchies. Peu -de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à l’autre ces soixante -volumes, mais il n’est, non plus, de curieux qui n’en ait voulu -connaître quelques-uns, ceux qui concernent sa province natale, la -région de ses souvenirs d’enfance. C’est dire que partout -Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des fidèles. Les touristes -assemblés trouveront certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer ce -grand touriste, ce grand découvreur de son pays. - - - - -LE TOURISTE - - -M. Fallières a innocemment confié à un journaliste, qui l’a répété sans -malice: «Au cours de mes voyages présidentiels en chemin de fer, j’ai -aperçu la France. Notre pays est si beau qu’il m’a pris un ardent désir -de le connaître. Libre, je voyagerai un peu.» Quelle belle occasion de -sarcasme pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. Et l’un d’eux -est bien vite allé déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu -courtisan: «Le duc d’Orléans connaît l’Europe comme un bourgeois sa -ville.» On ne lui reprochera pas de ne pas connaître aussi bien la -France, ce n’est pas sa faute, mais cela ne rend pas plus émouvant le -mot de M. Jules Lemaître. Connaître un pays en touriste, ou le connaître -au point de vue administratif, agricole ou politique, ce n’est pas tout -à fait la même chose. On peut fort bien gouverner ou présider un pays -dont on connaît médiocrement les beautés naturelles. Quant à moi, -j’admire plutôt la verdeur de cet homme qui, à soixante-dix ans passés, -semble vouer ses derniers ans au laborieux métier de touriste. Tous les -jours, en wagon ou en automobile; tous les jours, un lit nouveau et une -table nouvelle; tous les jours, des impressions différentes qui, n’ayant -pas eu le temps de se classer dans la mémoire, y restent superposées -dans une extrême confusion. Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a -de si curieux effets de lumière dans les vitraux? Était-ce dans le Nord -ou dans le Midi? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, était-ce -des hêtres où des chênes? Et ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées? -On peut dire de la terre, de la France même, ce qu’on a dit de l’art. La -France est vaste et la vie est brève. Une province aussi est vaste à qui -la veut bien connaître, et une ville aussi et aussi un canton. Qui -connaît la propre chambre où il vit? Goncourt ne trouva-t-il pas muet un -monsieur à qui il demanda: «Quelle est la couleur du papier de votre -chambre à coucher?» Mais il est bon de rêver aux choses qu’on ne verra -jamais. - - - - -LE FEUILLAGE AU THÉÂTRE - - -Nous sommes habitués maintenant aux feuillages follement agités du -cinéma et le feuillage rigide du théâtre nous semble encore moins -naturel. Je faisais cette remarque à l’un des décors de _Faust_, -extrêmement agréable, d’une valeur de tableau, mais, comme un tableau, -donnant la sensation d’être en dehors du mouvement. Il y a là une -contradiction qui nous est plus sensible que jamais entre la nature -agitée du premier plan et la nature figée des lointains, pas assez -lointains pour qu’il fût admissible d’y voir les choses légères dans une -telle immobilité. Mais, il faut en prendre son parti. Tout -perfectionnement dans la mise en scène ne fera qu’accentuer son côté -artificiel et plus un décor approchera en de certains points de la -vérité et de la perspective, plus il s’en éloignera par certains autres. -On arrivera sans doute à des concordances précises du cinéma et du -phonographe qui donneront des représentations parfaites pour l’ouïe -comme pour la vue, mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. Les -combinaisons mécaniques peuvent devenir d’un réalisme absolu et -satisfaire moins le sens esthétique qu’un certain désaccord entre les -deux éléments spectaculaire et auditif. D’ailleurs, c’est là un point -secondaire. Il était bien plus intéressant pour moi de remarquer combien -le côté mélodrame de la vieille tragédie romantique et éternelle -empoignait le public, plus sensible, au malheur de Marguerite qu’à la -fantasmagorie métaphysique où elle n’est en réalité qu’un accessoire. Il -faut convenir qu’il a raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le -«premier _Faust_». L’humain ne se démode pas. Il n’en est pas de même du -surhumain. - - - - -LE NÔTRE - - -Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M. -Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des -gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort -analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant -Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste -sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent -peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente -rarement: il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à -Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois -embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions -de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses -architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur -servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle -cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question -est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi, -de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin -n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un -lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle -ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au -détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou -disposées en labyrinthe? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de -Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais -l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette -manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse -de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou -les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature, -il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne -pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut -peut-être que de la bonhomie. - - -FIN - - - - -TABLE - - - LA FIN DE L’ART 5 - UN MONUMENT 7 - LES STATUES 9 - L’OBÉLISQUE 11 - L’ARCHITECTURE 13 - LA PIPE 15 - TRANSMUTATION 17 - CINÉMA 19 - LES MOMIES 21 - LA PEINTURE 23 - VISAGES 25 - SUR UN PORTRAIT 27 - L’EXOTISME 29 - LES DÉBUTS 31 - LE LATIN 33 - LATINERIE 35 - LA LANGUE FRANÇAISE 36 - LES NOMS ÉTRANGERS 38 - BARBARISMES 40 - LES DEUX LANGAGES 42 - LE STYLE PROFESSIONNEL 44 - LA MÉDIOCRITÉ 46 - LECTURES DE VOYAGE 48 - LES LIVRES ANCIENS 50 - UN ROMAN 52 - L’ENCRE 54 - SUR UNE PHRASE 56 - GASSENDI 58 - DIDEROT 60 - LOUIS VEUILLOT 62 - BONS CONSEILS 64 - STENDHAL ET CASANOVA 66 - UN CHRONIQUEUR 68 - LE SURVIVANT 69 - CORRESPONDANCES 71 - UNIVERSITÉS 73 - INDULGENCE 75 - L’ÉPÉE 77 - HISTORIETTES 80 - HISTOIRES DE MÉDECINS 82 - UNE DÉCOUVERTE 84 - TUBERCULOSE 86 - GRÈVE DU PAIN 88 - LE PAIN BLANC 90 - VIVISECTION 92 - LES GUÉRISSEURS 94 - LE RÉGIME 96 - LE VIN 98 - LE RHUME 100 - LE SURSIS 102 - SUR LA LOGIQUE 104 - CHRISTOPHE COLOMB 106 - PROVINCES 108 - LE LIMOUSIN 110 - LA SAVOIE 112 - VOYAGE EN FRANCE 114 - LE TOURISTE 116 - LE FEUILLAGE AU THÉATRE 118 - LE NÔTRE 120 - - - - -CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE -15 OCTOBRE 1925, PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. OUTRE LES 1.500 EXEMPLAIRES -MIS DANS LE COMMERCE, IL A ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, DONT X SUR VERGÉ -D’ARCHES, VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS -DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE. - -ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE SÉRIE: DÉLIBÉRATIONS, PAR GEORGES -DUHAMEL.--LA TABLE QUI PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE.--ÉRASME ET -L’ITALIE, PAR PIERRE DE NOLHAC.--LES PLAISIRS D’HIER, PAR JEAN-LOUIS -VAUDOYER.--DE L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER.--DE LA SINCÉRITÉ ENVERS -SOI-MÊME, PAR JACQUES RIVIÈRE.--HISTOIRES MORALES, PAR ÉMILE HENRIOT. - - - - -LES CAHIERS DE PARIS - -43, rue Madame (6e) - -PARIS - - -Prix de ce cahier: 18 fr. - -(à l’abonnement: 10 fr.) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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