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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La fin de l'art - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: May 21, 2021 [eBook #65403] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART *** - - - - - La fin de l’art - - par - REMY DE GOURMONT - - [Illustration] - - Les Cahiers de Paris - Première série. 1925. Cahier VIII. - - - - -LA FIN DE L’ART - - - - -LES CAHIERS DE PARIS - -_dirigés par Claude Aveline et Joseph Place._ - -PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VIII. - - -LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ A 1.500 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS, -SAVOIR: 50 EXEMPLAIRES, Nºs 1 A 50, SUR VERGÉ D’ARCHES; 1.425 -EXEMPLAIRES, Nºs 51 A 1475, SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA; 25 -EXEMPLAIRES, Nºs 1476 A 1500, SUR PAPIER DE MADAGASCAR (CES DERNIERS -SOUSCRITS PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES BIBLIOPHILES DU PALAIS). - - -EXEMPLAIRE Nº - - - - - REMY DE GOURMONT - - LA FIN DE L’ART - - [Illustration] - - LES CAHIERS DE PARIS - 43, rue Madame (6e) - PARIS - 1925 - - - - -Tous droits réservés. - -Copyright by Jean de Gourmont. - -1925 - - - - -LA FIN DE L’ART - - -Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, qui est un long dialogue -philosophique à la manière de Renan, un assez curieux personnage, sorte -de Caliban en qui se concentre l’essence du béotisme moderne ou encore -du futurisme moderne, ce qui est bien près d’être la même chose. C’est -l’homme pour qui les choses de l’esprit, du sentiment, de l’art -n’existent plus, qui méprise tout ce qui ne se traduit pas en résultats -tangibles et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il lui reproche, le -croirait-on? de ne pas avoir de valeur raisonnable, objective, car ce -futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce qu’une tragédie grecque ou une -pièce de Shakespeare, un portrait du Titien, une statue de Rodin, des -choses qui passionnent les uns, quelques-uns, laissent tous les autres -indifférents? Appellera-t-on cela des valeurs sérieuses? Tandis qu’une -mine d’or, une ligne de chemin de fer, une usine d’irrigation -travaillent, produisent pour l’humanité tout entière qui a besoin d’or, -besoin de transports, besoin du blé que produit la terre fécondée. Cet -individu est italien. C’est peut-être lui qui a proposé de combler les -canaux de Venise et de n’y maintenir que l’humidité nécessaire à -l’établissement de rizières; lui qui médita d’installer dans le palais -des doges une fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, les Italiens -qui ont croupi si longtemps dans l’art. Que de temps perdu! Agglomérés -en nation, ils rougissent de leur niaiserie passée et ne supportent même -plus qu’on s’intéresse aux bagatelles que, dans des heures d’égarement, -ils ont entassées dans leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit -autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce un avant-goût des temps -futurs? Qui sait? Tout ce qui a commencé doit avoir une fin et on doit -prévoir celle de l’art, comme celles de toutes choses. Reste à savoir si -l’humanité lui survivrait. - - - - -UN MONUMENT - - -Je lisais hier dans un journal l’énumération plaisante des objections du -conseil municipal et de ses électeurs contre le monument de Beethoven -par M. de Charmoy. Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro où il -effara les marchands d’absinthe qui disaient: «Nos clients ne pourront -jamais supporter cela; ce n’est ni apéritif ni digestif». Puis on pensa -au Ranelagh, mais pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter les -enfants et leurs nourrices: si ce monsieur allait prendre de travers les -ballons égarés! Il n’a pas l’air commode. Il faudrait du souriant ou du -confortable. Ce Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier projet le -transporte au bois de Vincennes et jusqu’ici il n’a pas rencontré -d’objection. On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait faire peur aux -grenouilles ou effarer les lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont -quelques-uns sont amusants. La vérité est que le monument est gênant par -son grandiose même. Il écrase tout. Il faudrait une jolie chose et M. de -Charmoy n’a pas pensé à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et le -pathétique. Mais c’est pour cela même que ce monument-épouvantail -symbolise si bien Beethoven et son œuvre dont il semble une -transposition plastique. Beethoven aimait à composer ses symphonies au -milieu de la nature dont il percevait encore le rythme quand il -n’entendait plus ses bruits. Qu’on le mette dans un coin solitaire du -bois de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa majesté et l’air en -résonnera sous les arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il pourra -s’accommoder et plus ils seront grands et plus ils seront riches, plus -il se sentira dans un milieu favorable à son génie. Que M. de Charmoy se -dise que peu de monuments soutiendraient un tel voisinage. - - - - -LES STATUES - - -On sait combien sont ridicules la plupart des statues de Paris, où il y -en a beaucoup. Mais, à défaut de ridicule, elles auraient encore contre -elles leur nombre et surtout leur médiocrité. Cette médiocrité est telle -qu’au lieu de rendre sympathiques les personnages statufiés, elle les -fait prendre en mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. Les -statuaires sont inconnus, surtout de la foule: c’est sur Chappe ou sur -Étienne Dolet que retombe la mésestime, ce qui n’est pas juste. Mais ce -n’est pas à ce point de vue, qui est celui de l’esthétique, que s’est -placé un journal en soumettant à ses lecteurs ce problème: Si on ne -devait garder à Paris que vingt statues, lesquelles choisiriez-vous? La -question fut donc celle du mérite des statufiés. Je sais bien que -l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal n’est pas l’opinion -publique, mais seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez saine, mais -témoigna encore de bien des préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne -vous paraissent-ils pas singuliers: Parmentier, Dumas père, La Fayette, -Denis Papin? Décidément la pomme de terre a porté bonheur à cet -honorable apothicaire. S’il l’avait vraiment découverte, il faudrait -sans doute lui élever une statue en or, mais ce n’est pas le cas. Il la -préconisa bien, mais seulement, le malheureux, comme fort propre à faire -du pain! Il en voulut aussi à la châtaigne, qu’il vouait au même usage. -Parmentier est une invention de François de Neufchâteau dont Rivarol -disait que sa poésie était une prose à laquelle les vers s’étaient mis. -On voit à la suite du préjugé Parmentier le préjugé Alexandre Dumas. -Passons. Je le retrouverai bien quelque jour. La Fayette est donc encore -célèbre? Encore un préjugé, bien peu explicable. Quant à Denis Papin, -personne ne sut jamais quelle était son invention. Sa gloire est à -mettre à côté de celle de Salomon de Caus, personnage à peu près fictif. -Mais il est peut-être bon que le peuple distribue la gloire à tort et à -travers. Cela en montre mieux le néant. - - - - -L’OBÉLISQUE - - -Voici un petit fait qui intéresse l’histoire monumentale de Paris. Il ne -doit pas être ignoré des érudits, mais mon excuse pour le rapporter est -que je ne le connaissais pas et que la plupart des lecteurs ne sont pas -sans doute plus avancés que je ne l’étais hier. Quand on transporta -l’obélisque d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire qu’il -comportait, non seulement l’aiguille, mais un soubassement ou piédestal -qui lui donne toute sa signification. C’était un monolithe où sont, sur -deux des côtés, sculptées en haut-relief, quatre figures de cynocéphale, -d’une simplicité et d’une hardiesse admirables. Ce piédestal, déterré -avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué avec lui jusqu’à -Alexandrie où on l’oublia, sans doute volontairement, et où il est -peut-être encore. Il ne faut donc pas nous vanter de posséder un -obélisque complet. Nous n’en avons qu’un morceau et pas sans doute le -plus intéressant. D’après la revue ancienne où j’ai trouvé cette -histoire, on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de place sur le bateau, -et il est probable que les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas -tout d’abord de leur négligence, ou bien s’empressa-t-on, pour la -couvrir, de commander, en granit du pays, l’insignifiant soubassement -qui remplace le morceau original. C’est dommage, car d’après la gravure -assez imparfaite que je connais, les originales figures délaissées -auraient pu, exposées à la vue de tous, avoir une certaine influence sur -la mauvaise sculpture romantique. Mais cela se passait en 1833. Qui -songeait alors à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne? Il nous -a fallu presque cent ans pour commencer à faire semblant de la -comprendre. - - - - -L’ARCHITECTURE - - -La saison a été bonne pour l’architecture. On a découvert dans les -provinces les moins connues toutes sortes de merveilles de pierre. Mais -cela fait penser à tout ce qui fut détruit au cours des cent dernières -années et dont il ne reste parfois qu’une médiocre gravure, dont il ne -reste parfois rien qu’une ancienne description, moins encore, qu’une -mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit dans les campagnes, dans les -villes de province. J’ai indiqué ici[1] quelques-uns des ravages subits -par des villes comme Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si -riche qu’il en reste encore beaucoup, le revirement du goût n’ayant pas -laissé aux vandales le temps d’achever leur œuvre de nivellement. Mais à -Paris, l’œuvre a été achevée. Je voudrais qu’on établît un album qui -montrerait ce qu’était Paris, non pas dans les siècles lointains, mais -seulement de 1820 à 1830, à la naissance du romantisme. Il serait gros, -s’il devait être complet, mais qu’il serait triste! Ce qu’on a démoli de -merveilles sous Louis-Philippe et surtout sous Napoléon III est presque -inimaginable et je n’ai pas la prétention d’en donner une idée en -quelques lignes. A chaque pas, dans les quartiers un peu anciens, -s’élevait une maison sculptée; le boulevard Sébastopol et les nouvelles -rues voisines ont arraché de vieux hôtels dont plus d’un rappelait celui -de Jacques Cœur, à Bourges. On avait alors, dans les milieux officiels, -si peu de considération pour ce qu’on appelait des antiquailles que -presque personne ne se montra ému de tant de vandalisme. Comme telles -grandes villes, anciennement riches, Paris, qui n’avait pas encore été -remanié, était encore en 1830 un véritable musée de pierre. Ce qui en -subsistait encore trente ans plus tard fut balayé par Haussmann. Mais il -faudrait des images pour faire sentir ce que nous avons perdu. Ce serait -à pleurer. Je pense à ceux qui n’ont pas pour la symétrie le respect -moderne. - - [1] Ces réflexions ont paru dans le journal _La France_, sous le titre - _Les Idées du jour_. - - - - -LA PIPE - - -On a trouvé dans des tombeaux romains, celtiques, barbares des pipes en -bronze, en fer, en terre et toutes semblables aux nôtres, à celles d’un -sou. A quoi donc servaient-elles? Mais à fumer probablement. Du tabac? -Peut-être. Le tabac est une plante indigène en Chine et les produits de -la Chine ont de toute antiquité passé en Occident. De l’opium? Peut-être -encore. Les Romains connaissaient l’opium. Dans son poème de _La -Médecine_, Marcellus Empiricus cite l’opium parmi soixante ou -quatre-vingts produits aromatiques de l’Orient. Mais la pipe servait -sûrement aux anciens à fumer différentes herbes, telles que la menthe, -la sauge et, surtout la lavande. Sur une des pipes antiques trouvées à -Valence, on a gravé une plante où l’on reconnaît la lavande, et -précisément un poète de Valence a chanté au XIIIe siècle l’art de fumer -la lavande, «laquelle chasse le sommeil et procure de l’énergie et de la -vigueur, en purgeant l’humidité du cerveau». Cette pipe à lavande, -trouvée à Valence, semble taillée dans ce que nous appelons si -singulièrement l’écume de mer. C’est M. Pitollet qui a rassemblé ces -détails et quantité d’autres dans un bien curieux article de -l’_Intermédiaire_. Donc on a fumé de tout temps, on fumait au moyen âge, -et quand le tabac d’Amérique parvint en Europe, les pipes étaient toutes -prêtes à le recevoir; elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve pas -d’allusions à cette coutume dans les auteurs classiques, mais c’est -peut-être qu’hypnotisés par l’origine américaine de la fumerie, les -érudits ne les ont pas comprises. Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous -dit Virgile, du feu et de la fumée, représenterait un homme qui fume une -grosse pipe dans l’obscurité! Mais d’ailleurs Pline et d’autres parlent -de fumées aromatiques aspirées avec des roseaux. Pratique médicale, sans -doute, mais le tabac a commencé ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus -que des vices, heureusement. - - - - -TRANSMUTATION - - -Les derniers alchimistes sont très fiers parce que la chimie moderne a -repris quelques-uns de leurs thèmes, par exemple celui de la -transmutation des métaux; il y a beaucoup de différence entre les deux -séries de recherches, mais il y a aussi une ressemblance, c’est qu’elles -sont très capables, aujourd’hui comme hier, de ruiner leurs adeptes. La -pierre philosophale a toujours coûté extrêmement cher à ceux qui la -voulaient trouver de bonne foi. En retour, elle enrichit assez sûrement -les charlatans qui avaient eu la fortune de mettre la main sur un solide -imbécile. C’est au dix-huitième siècle qu’ils foisonnèrent surtout. -Casanova, qui avait des recettes pour toutes choses, en avait aussi pour -la transmutation, et elles variaient suivant le degré de naïveté des -gens. On se rappelle avec quelle habileté il opéra, à Torre del Greco, -l’«accroissement» d’une fiole de mercure en l’amalgamant tout simplement -avec du bismuth. Il était très fier de son œuvre. C’était le premier -argent qu’il gagnait. Son contemporain et son ennemi, Saint-Germain, -qui, comme lui, fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique qu’il se -ruina autant de fois, se vantait non seulement de transmuer l’argent en -or, mais de fondre en une seule pierre magnifique les petits diamants -qu’on lui confiait. C’est un aventurier plus sombre et plus ingénieux -encore que Casanova. Il semble avoir eu une fin assez malheureuse. Il -était beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup plus de crédulité. -A ceux-là l’alchimie et la cabale furent de vraies mines d’or; mais -combien d’autres, au lieu de trouver la fortune au fond de leurs cornues -et de leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la misère. Mais quelle -bêtise de vouloir transmuer le plomb en or! Et après? L’or, étant -commun, perd toute valeur. Cela a un intérêt comme opération chimique, -mais pas plus que celle qui transformerait l’or en plomb. - - - - -CINÉMA - - -Le hasard m’a mené hier dans un cinéma. Je m’étais pourtant bien promis -de ne pas m’y laisser reprendre. En peu d’années, ce spectacle est -devenu d’une telle platitude, d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment -humilié de faire partie, même pour un temps très court, du troupeau qui -s’y délecte. Il y a certains films fabriqués en Italie, où se déroule, -dans l’anecdote la plus inane, la sentimentalité la plus basse, qui -semblent conçus pour récréer un peuple d’acéphales. On me dit que nous -sommes mal tombés, que c’est une série choisie pour les enfants, -qu’ordinairement il y a certains tableaux attachants ou curieux. J’en -doute. Le cinéma, de plus en plus, est envahi par la mauvaise pantomime, -le quiproquo facile, le truc vulgaire. Quelle déchéance! Les premiers -spectacles cinématographiques m’avaient plu et même enchanté, mais alors -l’élément théâtre y faisait encore presque défaut. On donnait des vues -de la nature, des grandes industries, des mœurs lointaines. Maintenant, -c’est l’anecdote, une anecdote de morale en action, imaginée par des -imbéciles et traduite par des acteurs sans talent ou d’un talent tout -mécanique. Parmi toutes ces histoires turpides, on avait glissé tout de -même la vue d’un paysage de Normandie, mais les feuilles des arbres -remuaient tellement vite que c’en était absurde. De plus, cela se -déroulait sur des airs de quadrille grivois, car il est convenu pour le -peuple que la Normandie est un pays où on trépigne en buvant du cidre -qui mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car la danse y est quasi -inconnue. Évidemment, je suis de mauvaise humeur et le cinéma n’est -peut-être pas tombé partout aussi bas que je viens de le voir. Pourtant, -je le crois sur une mauvaise pente. - - - - -LES MOMIES - - -On vient de découvrir que la plupart des momies étaient fausses. Cela -n’est pas très nouveau. Déjà au XVIIIe siècle toutes les momies venaient -d’Alger où elles étaient fabriquées par d’astucieux médecins musulmans. -En ce temps-là, la pharmacopée en faisait une grande consommation et il -n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses bocaux étiqueté «poudre -de momie». Pauvres malades! Je ne sais plus pour quel mal on leur -administrait cette drogue infâme, mais il est certain que nos ancêtres -l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a disparu -du formulaire où figurent un tas de choses singulières, mais non -répugnantes, telles que la corne de cerf. La momie servait aussi à -fabriquer pour les peintres un beau noir qui, paraît-il, n’aurait pas -été remplacé, ce qui n’a plus d’importance, toute la peinture étant -désormais couleur jus d’herbe et sirop de groseille. Les Algériens -fabriquaient donc force momies en imprégnant les cadavres d’asphalte, en -les roulant dans des bandelettes trempées dans l’asphalte. Tout cela est -raconté dans un petit livre intitulé _L’heureux Esclave_, qui est le -récit d’un séjour aux côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière, -qui avait été pris par les corsaires de Salé. On peut y voir le détail -de ces préparations. Les momies étaient ensuite transportées en Italie, -de là passaient en France. Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand -centre médical et où le besoin de cette pourriture asphaltée se faisait -souvent sentir (avec ou sans jeu de mots). Les marchands d’Égypte qui -continuent ce commerce, non plus pour les malades, mais pour les -antiquaires, n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement pour le mettre au -goût du jour et au goût américain, car c’est l’Amérique maintenant qui -absorbe le plus de fausses momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les -mange. Ce n’est plus l’usage. - - - - -LA PEINTURE - - -Ce siècle s’annonce comme celui du délire de la peinture. Voilà-t-il pas -que la _Bethsabée_ de Rembrandt est montée à un million en vente -publique! Ajoutez dix pour cent pour les frais de vente, le prix des -assurances et vous trouverez que l’acquéreur aura payé, surtout s’il n’a -pas le placement immédiat de son achat, pas très loin de douze cent -mille francs pour une curiosité périssable, qu’un accroc peut -disqualifier, pour un tableau qui a déjà perdu beaucoup de beauté -originelle et qui en perdra un peu tous les ans. Mais ce n’est pas -l’acquéreur qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est l’amateur -auquel il le repassera avec un bénéfice inconnu. Ce serait un musée -allemand que je n’en serais pas très surpris, mais si c’était un -ultra-riche Américain, il ne faudrait pas s’en étonner non plus. Il -tiendra dans un salon de Chicago la place du chèque de cinq cent mille -dollars qu’y avait fait encadrer un imbécile colossal. _Bethsabée_ est -de Rembrandt. Cela ne peut donc pas être une œuvre sans intérêt, mais il -ne semble pas (j’en ai vu de belles reproductions) que cela soit une -œuvre pleine de charmes. Les femmes de Rembrandt sont généralement de -celles qu’on aime mieux voir en peinture que dans la réalité. Je sais -bien qu’il faut les regarder sur le plan de l’art, mais il m’est -difficile, pour mon plaisir particulier, de séparer entièrement l’œuvre -d’art de l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise que _Bethsabée_ -existe, mais je ne désire pas l’avoir constamment sous les yeux. C’est -un objet de prix, c’est un diamant, soit, mais dont la contemplation -doit être un peu fatigante, telle celle du fameux chèque. La peinture -est une convention bien curieuse, et ce n’est peut-être que cela. - - - - -VISAGES - - -Réunis en volume, les _Visages_ de Rouveyre semblent peut-être un peu -moins cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement le long d’une revue. -Mais vraiment, je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf en quelques -pages qui demeurent excessives et comme blessantes, l’ensemble se tient. -On sent beaucoup moins le système que la méthode. Faisons abstraction -des visages de femmes, dont presque aucun n’est tolérable, la galerie -des hommes me paraîtra même supérieure. C’est que la tête de la femme -n’est pas faite pour plaire par son caractère, mais seulement par une -certaine rectitude de lignes, qui ne doit pas être trop individualisée. -Les femmes qui veulent à la fois paraître des beautés et des penseuses -se méprennent sur leurs possibilités: il faut opter. La forme -inesthétique donnée à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un -hommage à leur intelligence: la beauté pure ne pense pas. La pensée -ravage toujours la figure: il est vrai que la vie y suffit très bien. -Mais je crois qu’il aurait fallu tenir compte pour les femmes de la -faiblesse de notre œil pour elles, chez nous autres qui n’avons pas le -regard déformateur ni si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci n’est -peut-être que du sentimentalisme, je ne vois pas d’objection contre les -portraits d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance extrêmement -vivante. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des tendances, -des intelligences, des manières d’être. Il y a d’autres déformateurs. -Rouveyre diffère des autres par la diversité de sa déformation qui, au -lieu de tourner autour du geste du dessinateur, tourne autour du -caractère qu’il a deviné chez le modèle. En quoi c’est un portraitiste -et non un caricaturiste aux effets toujours limités et presque toujours -identiques. Mais par cela même c’est un homme fort dangereux pour la -tranquillité publique. - - - - -SUR UN PORTRAIT - - -Les nouvelles générations de poètes et d’artistes s’engagent dans une -voie esthétique où il va être bien difficile de les suivre. A les -considérer, les plus hardis des beaux esprits se sentent croître des -oreilles d’âne, des yeux de cheval et des âmes de pompiers. Tout ce -qu’on a vu en fait de révolutions dans la littérature et dans l’art, et -dont on nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison de celle qui se -prépare et qui est déjà fort avancée. Que l’on prenne par exemple le -dernier volume de Guillaume Apollinaire. Ce sont des poèmes et il -s’intitule _Alcools_. C’est juste, car ils enivrent de plusieurs -manières, soit qu’on les respire, soit qu’on les touche ou seulement -qu’on les regarde. Ils ne comportent pas de ponctuation et pourtant ne -sont pas plus obscurs que tels autres qui en sont surchargés. Mallarmé -avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, mais brefs et qui ne -voulaient donner que des images ou des sensations uniques. Apollinaire -risque de longs poèmes dénués de ces petits signes qu’on nous a habitués -à croire indispensables et il prouve ainsi leur inutilité, au moins en -poésie qui procède moins par analyse intellectuelle que par accumulation -d’impressions. La couverture porte: «Avec un portrait de l’auteur par -Pablo Picasso.» On tourne et voici une épure géométrique fort belle où -l’on distingue au bout d’un moment un œil en haut et l’autre plus bas, -quelques cheveux jetés dans un coin vers le sommet, une oreille aussi, -en somme rien de ce qu’on appelle vulgairement un portrait et cependant -on sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement fait un -gribouillis de hasard, qu’il obéit à une méthode. C’est du cubisme, par -le maître du genre. C’est comme cela maintenant que les muses voient -leurs poètes et les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre -Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, vous dire: «Dans peu, -vous vous y habituerez; l’œil reconstruira. Ne lui en donne-t-on pas les -éléments? Quand on aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par petits -morceaux successifs?» C’est beaucoup d’«alcools» à la fois; cela monte -un peu à la tête. N’importe, voilà un livre dont je ne me priverais pas -volontiers. - - - - -L’EXOTISME - - -Il est assez de mode de se moquer de ces saisons théâtrales parisiennes -où tout, auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue, est exotique. Il -n’y a, en effet, rien de parisien dans ces fêtes, mais c’est précisément -pour cela que nous pouvons nous y intéresser et même nous y passionner. -Cela répond à ce besoin de nouveau qui, surtout à de certaines périodes, -agite les peuples. Or rien de nouveau, en France surtout, ne peut surgir -que de l’étranger, de l’exotisme. Il en a toujours été ainsi. La -littérature du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée par l’apport -étranger, influences bretonnes, influences grecques. Plus tard, ce fut à -l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes la chose neuve. Le _Cid_, qui -nous paraît maintenant une œuvre nationale, fut d’abord une adaptation -de l’espagnol. Au cours du XVIIIe siècle, tout fut renouvelé par -l’influence anglaise. Le romantisme n’est qu’un mélange d’influences -étrangères où l’Angleterre tient encore la première place. Depuis -quelques années, après la période ibsénienne, nous sommes sous la -domination russe et, pour ne parler que du théâtre et s’en tenir même à -l’aspect extérieur, qui pourrait nier que le décor et la mise en scène -des artistes russes ne soient en train de démoder jusqu’au ridicule la -manière française? C’est au point qu’on a pu nous faire entendre, sans -nous lasser, des opéras russes chantés en russe. C’est au point que les -derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio tirent presque tout leur -attrait de décorations russes. Transportés à la Comédie-Française, quel -serait leur sort? Je n’ose y penser. Et les actrices russes, ne -sont-elles pas en train de faire paraître un peu fades les nôtres? C’est -bien injuste, mais qu’y faire? Il nous faut du nouveau, et il est là. - - - - -LES DÉBUTS - - -Un grand journal parlait récemment des débuts des écrivains aujourd’hui -plus ou moins connus et notait qu’ils ont généralement lieu dans ces -petites revues si dédaignées du grand public ou plutôt si inconnues de -lui. C’est exact, les petites revues ayant toujours, plutôt que les -grandes, besoin de copie, outre qu’elles mettent leur amour-propre à -révéler les nouveaux talents. Mais il arrive aussi que les petites -revues ne sont pas plus accueillantes que les autres, car elles sont -souvent l’organe d’une école, et d’une école intransigeante. Très -souvent, d’ailleurs, le débutant de la petite revue n’est pas un vrai -débutant. Avant la petite revue, il y a le petit journal de province où -il a glissé des stances ou un conte innocent. Avant les débuts, il y a -les pré-débuts, si l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours -mystérieux, quand ils n’ont pas été également singuliers. Tel écrivain, -aujourd’hui bien connu et encore très jeune, débuta dans le recueil des -jeux floraux, de Toulouse. Tel autre, dans un petit périodique où il -fallait d’abord s’abonner pour avoir droit à une insertion. Un autre, au -contraire, envoya sa première copie à un recueil hebdomadaire très -connu, très spirituel et très léger. Mais Taine y avait écrit sous le -nom de Thomas Graindorge. Il se croyait également de grandes destinées, -il céda à la fascination. Il mit dans une enveloppe quelques pensées sur -les femmes, les envoya et eut le bonheur de les lire imprimées la -semaine suivante. On ne lui avait changé que le titre et remplacé la -signature par trois étoiles. Il eut l’audace de se présenter au bureau. -On lui dit que cela se payait vingt-cinq centimes la ligne, mais il y en -avait si peu qu’il n’osa pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six -pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, après quoi il fut mêlé à -la fondation d’une petite revue, où il débuta véritablement. - - - - -LE LATIN - - -On ne me croirait pas si je me disais ennemi du latin, mais je ne suis -pas non plus ami du latin pour tous. Il semble que la tradition soit -rompue et que toute une classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse -plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les professeurs, malgré leur -zèle, sont obligés de constater la faiblesse croissante des études -latines. L’air n’est plus favorable au latin. Trop de choses nouvelles -veulent entrer et d’autres sont entrées déjà dans les jeunes esprits; il -faut leur faire place. On étouffe dans les cervelles: ouvrez la porte et -renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est fâcheux, mais c’est un fait, -ou que les têtes n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il s’agit -maintenant d’y enfourner, ou qu’on a tort d’y vouloir enfourner trop de -notions. Il va peut-être falloir choisir et, considérant le latin comme -une notion de luxe, le réserver pour les quelques têtes un peu plus -larges que les autres. Il y aurait ce moyen, mais qui semble tout à fait -hors de la portée de l’Université: changer sa méthode d’enseignement et -ne plus se donner pour but, dans les lycées, la formation uniforme de -lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car cela semble bien dans cette -vue qu’elle gave la jeunesse et il semble bien aussi que cette vue ne -soit plus absolument compatible avec le parti que cette jeunesse entend -tirer de la vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les gens et les -jeunes gens selon qu’ils veulent être instruits et non pas selon que la -coutume l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout le monde voulait savoir -l’hébreu. Il y eut des professeurs d’hébreu jusque dans les villages, il -n’y en avait pas assez. Cent ans plus tard, il n’y en avait plus. La -mode impose l’enseignement et la mode est fondée sur des besoins réels -ou factices; avons-nous à en juger? On ne veut plus de latin, pourquoi -l’enseigner de force? Qu’on en fasse un cours libre. - - - - -LATINERIE - - -La première fois que j’eus une notion concrète de la nouvelle -prononciation du latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée dans -quelques milieux universitaires, ce fut par l’entremise d’une dame qui -apprenait à décliner _Rosa_, _la rose_, pour le faire apprendre à son -fils. Elle disait tranquillement _roça_ et cela lui paraissait tout -naturel. Moi, cela me gênait un peu. Elle disait _ounous_ (pour _unus_) -et bien d’autres choses qui me semblaient saugrenues. Depuis cela, j’ai -appris que chaque professeur, ou à peu près, a sa méthode et sa -prononciation préférées, car cette science nouvelle est fort obscure et -ne porte avec soi aucune certitude. Les uns tiennent pour le latin -prononcé à l’allemande, d’autres pour le latin prononcé à la romaine et -les plus savants, enfin, pour la prononciation cicéronienne. De plus -comme le ministre a laissé les professeurs libres de suivre -provisoirement les vieux usages, quelques-uns prononcent modestement à -la française. Qui sait si l’an prochain la dame, son rejeton ayant gravi -un échelon, ne tombera pas sur un de ces professeurs surannés? Après -avoir appris qu’il fallait dire _Kikéronn_, il sera condamné à revenir à -_Cicéron_ en attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme le condamne -à _Tchitchéronn_, à la romaine. Au milieu de tout cela, les gens, sans -se douter un instant de leur incohérence, parlent ferme de la -restauration des études latines. On peut être certain que ces -innovations y contribueront puissamment. Remarquez aussi l’immense -utilité qu’il y a à être fixé sur la prononciation d’une langue qu’on ne -parle plus. Cette façon détournée des vendeurs de latin à donner raison -aux espérantistes n’est-elle pas ingénieuse? - - - - -LA LANGUE FRANÇAISE - - -On me consulte parfois sur un point délicat de la langue française. On -croit que je la connais; je l’ai étudiée et l’étudie encore tous les -jours, mais c’est précisément pour cela que je m’y perds encore, car -elle est pleine de contradictions. Ceux-là seulement peuvent avoir -l’illusion d’en avoir démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent qu’à -travers les règles des grammairiens, car le grammairien connaît la loi. -Mais au-dessus de la connaissance des lois, il y a le sentiment. Comme -on dit qu’on a ou qu’on n’a pas le sentiment des convenances, on a ou on -n’a pas le sentiment de la langue française et à cela, il n’y a rien à -faire. On ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il faut d’abord le -créer. C’est dans les écrits contemporains que se constate surtout cette -absence de sentiment. Beaucoup de gens qui écrivent arrivent facilement -à dire tout le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou même à ne rien -dire du tout, ce qui vaut peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un -touriste qui raconte une excursion à Venise en automobile: «Admirable -pont métallique... Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on peut -appeler un beau travail de la nature.» Évidemment, un pont est dans la -nature, un pont est fait au-dessus d’un accident de la nature, fleuve ou -précipice, mais un pont n’est pas un travail ou une œuvre de la nature. -Voilà cependant ce que l’on écrit. Vraiment les textes contemporains -sont plus difficiles à comprendre que ceux du XIIe siècle et si tout le -fatras du jour n’était pas destiné au néant, ce serait désespérant. Des -livres estimés ne sont pas d’une meilleure langue: l’à-peu-près qui est -dans l’écriture n’étant que le reflet de la confusion mentale qui règne -dans les esprits. - - - - -LES NOMS ÉTRANGERS - - -Une revue, qui ne semble pas pourtant ennemie de l’extension du -français, ni de son emploi comme langue internationale, vient de nous -arracher la paisible possession, non de la ville de Gand, sans doute, -mais du nom de cette cité flamande. J’avais d’abord été un peu intrigué, -en lisant: «Dans le _Nineteenth Century_ de septembre, M. Ellis Barker -rappelle que la veille de Noël, en 1814, dans l’antique couvent des -Chartreux de la vieille cité de Ghent, le traité de paix fut signé entre -l’Angleterre et les États-Unis.» Où pouvait bien se trouver cette -vieille cité? Je cherchais, un peu honteux de mon ignorance, quand je me -souvins que c’est là une des rares villes de Belgique annexées -linguistiquement par les Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand. Mais -le plus souvent ils respectent la forme flamande et surtout la forme -française, disant Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc et même -Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils ont traité de même d’ailleurs la plupart -des villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare qu’elles soient -anglicisées. Ils disent comme nous, avec des nuances d’orthographe, -Séville, «Venice», Florence, Rome, Naples. C’est par une exception -qu’ils ont mué Livorno ou Livourne en Leghorn. Malgré cette politesse -qu’ils nous font d’adopter notre transcription de quelques noms -étrangers, je ne crois pas que nous devions leur rendre la pareille. Ce -serait trop de bonté. Laissons leur Ghent pour leur usage personnel et -respectons, quant à nous, le privilège que nous a donné la tradition de -franciser hardiment les noms étrangers anciennement connus. - - - - -BARBARISMES - - -Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, malheureusement, m’intrigua -beaucoup. On disait: «Enfin ils poignaient.» Le sens n’était pas -douteux, cela signifiait: ils apparaissaient, ils surgissaient. Je -reconnus bientôt que cela n’était pas à proprement parler un barbarisme, -mais seulement une forme, particulièrement inusitée dans ce sens-là, du -verbe poindre. Elle est encore vivante quand le verbe poindre signifie -_piquer_. Les naturalistes, après La Fontaine et d’autres, l’ont -beaucoup employée: «Cette idée le poignait. Les remords le poignaient.» -Néanmoins, je les soupçonne d’avoir instinctivement fabriqué, d’après -l’adjectif poignant, un verbe inédit, _poigner_. C’est bien par hasard, -à mon avis, que ce nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait du -verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir de la langue française, -aujourd’hui, les exceptions sont bien rares, de fabriquer un verbe qui -ne soit pas de la première conjugaison et c’est à elle que le peuple et -tous les ignorants (qui comprennent beaucoup d’écrivains) ramènent -toutes les formes amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. De -là l’apparition de ces formes étranges, qu’il faut s’attendre à -rencontrer de plus en plus dans la littérature courante: _il s’enfuya_, -_il ria_, _il souria_, etc. Comme _il s’enfuit_, _il rit_ n’indiquent -pas que l’action est au passé plutôt qu’au présent, il semble qu’il y -ait là comme une ruse linguistique inconsciente pour doter ces verbes -trop uniformes d’un passé défini emprunté aux formes de la première -conjugaison où il se distingue nettement du présent. C’est ainsi que les -verbes français s’acheminent, si lentement qu’ils resteront en route -très probablement, vers la simplicité du verbe anglais, qui représente -une évolution linguistique bien plus avancée. N’importe, j’admets qu’on -rie devant _il ria_. - - - - -LES DEUX LANGAGES - - -Un malheureux camelot, invité à circuler par un agent, répond: «Ta -gueule!» Est-ce une insulte? On a soumis le cas à M. Brunot, lequel n’y -voit qu’une forme populaire de langage et l’équivalent de cette autre -locution: «Ferme ça!» Les juges n’ont pas été de cet avis, et, condamné -à six mois de prison, le camelot a vu, en appel, sa peine portée à un -an. Mais comment faire comprendre à des magistrats, hommes de la société -polie, hommes mesurés, distingués, qu’il y a en France deux langages, -celui qu’emploient les gens qui fréquentent les salons et celui -qu’emploient les gens qui ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si -«ta gueule!» était proféré dans un salon, il y provoquerait un -incroyable scandale, sans nul doute, mais il n’en est pas de même sur le -trottoir, et surtout entre gens de la même classe populaire, qui -échangent, à chaque propos, les mots les plus grossiers dont ils ne se -choquent nullement, par la bonne raison qu’ils n’en connaissent pas -d’autres qui rendent aussi bien leur pensée et avec une spontanéité -aussi nette. Il y a de l’impatience, il y a une nuance de dédain dans -l’expression du camelot, mais il n’y a pas insulte à proprement parler. -Elle traduit le «Assez!» qui échappera au magistrat exaspéré, ou même le -«Zut!» où il se laissera aller dans un moment de colère familière. Ne -voit-on pas, dans des scènes de caserne, deux soldats se dire sur un ton -affectueux: «Mon vieux cochon» et autres aménités qui seraient fort -déplacées dans le salon de Mme de Noailles, mais qui ne le sont plus à -la caserne. Le peuple ne sent pas la grossièreté comme nous, ou plutôt -ce qui nous semble grossier ne l’est pas nécessairement pour lui. Il y a -deux langues dans la langue française, avec des nuances, où tout le -monde ne se reconnaît pas. C’est le devoir des raffinés d’être le plus -indulgents. - - - - -LE STYLE PROFESSIONNEL - - -«Quel bon style poncif, écrivait Flaubert (5 octobre 1860), à propos -d’une encyclique du pape Pie IX, que le style ecclésiastique! Ce serait, -du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels.» Il -n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une telle étude, de s’éjouir du -style judiciaire qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, toute -sa liberté que les «Attendus». Le Code bride l’imagination des -magistrats; aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils qu’à la fin, -quand ils ont épuisé leur provision d’histoire, de littérature ou de -philosophie. Une note de couturière contestée par la cliente les fera -penser à Laïs, tout au moins à la «Toilette d’une dame romaine»; ils ont -de la lecture et ils le prouvent. Voilà un procès qui part d’un litige -amoureux: vite il place dans ses «Attendus», toujours tant attendus, une -histoire abrégée de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à -nos jours. Cela vous pose un magistrat et peut le mener à la pourpre. -Attendu, disait l’autre jour un juge de paix, que «dans l’antiquité, le -mariage était basé uniquement sur l’amour de deux êtres de sexe -différent...». Est-ce assez péremptoire, assez pompeux, assez -historique? Petit-Jean remontait avant le déluge; le moderne juge de -paix n’a pas de notions sur les époques mythiques: il a l’esprit -positif, il entre du premier coup dans l’histoire. Au fait, où a-t-il -pris cela, que le mariage, chez les anciens, était basé sur le pur -amour? J’aurais cru le contraire, que l’amour n’y avait aucune part, du -moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel que nous le concevons, -n’avait nulle place dans leurs relations sociales. L’antiquité, c’est -les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. O naïveté de croire que -les petites Grecques et les petites Romaines faisaient des mariages -d’amour! Croyez-moi, monsieur le juge de paix, tenez-vous en au Code, -c’est plus sûr. - - - - -LA MÉDIOCRITÉ - - -Ayant gardé la chambre plusieurs jours, le hasard m’a fait entreprendre -diverses lectures qui auraient dû me distraire, mais qui ont beaucoup -augmenté mon ennui. Décidément, il n’y a rien de plus pénible que le -livre qui veut être divertissant, mais qui est surtout médiocre. Un -traité d’arithmétique ou de chimie me conviendrait vraiment mieux. Ce -n’était pourtant pas le vulgaire roman, mais des souvenirs contemporains -et j’en attendais quelque plaisir. En est-il aucun près de ces âmes -superficielles plus contentes encore, dirait-on, de leurs petits -chagrins que de leurs petites joies? Je voudrais bien désigner plus -clairement ces malheureux auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me -comprendraient pas d’ailleurs, peut-être trouveraient-ils seulement que -j’ai bien mauvais goût. Oui, je l’espère, et que nous avons une -sensibilité différente. Mais ce qui m’a surtout exaspéré, c’est la -platitude du style. Je me suis répété dix fois, au cours de cette -lecture, le mot de Flaubert «sur le style coulant, cher aux bourgeois». -Il a un mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il répand. Rien -n’incline mieux au sommeil que la médiocrité soutenue, celle qui ne -flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, glisse, comme frottée -d’huile, à travers la syntaxe, donne enfin l’impression d’un robinet -d’où sort éternellement une belle eau claire, toujours la même. Pourquoi -donc, me dira-t-on, ai-je persévéré? Peut-être parce que j’espérais une -chute, une brisure? Puis, la persévérance est dans mon caractère. C’est -pourquoi je crains les ouvrages en plusieurs volumes. Je ne sais plus -m’arrêter. Cela m’a mené parfois très loin, à des tâches dont je sens -encore la courbature. Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime -au cerveau la lecture d’un livre médiocre. Hélas, c’est presque tous! - - - - -LECTURES DE VOYAGE - - -J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui -ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les -avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon -marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute -cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble -au retour ridicule! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours, -mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait -mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de -l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche -dès que l’on sort de ses habitudes! J’y ai gagné du moins, car il n’est -pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine -connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais -toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est -d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos -contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on -nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une -collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet -esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a -disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est -encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres, -d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du -voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort -intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans -leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre! C’est que, -précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir -possible. - - - - -LES LIVRES ANCIENS - - -Il y a tant de revues qui s’occupent des livres nouveaux qu’il était -temps, semble-t-il, qu’il y en eût au moins une qui s’occupât des livres -anciens et des problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est -impossible de faire de sérieuses histoires littéraires, si l’on ne -connaît pas directement les vieux livres, même sans grande valeur, qui -sont comme le fond sur lequel se détachent de belles œuvres de la -littérature. Ceux que nous vénérons ne furent d’abord qu’un de ceux-là. -Les livres de Corneille, de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, à -leur naissance, comme le croient les professeurs, marqués d’une auréole. -Ils étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec les oubliés, chez -Guillaume de Luyne, libraire-juré, dans la salle des Merciers, à la -Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la petite salle, à la Palme et aux -armes de Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas droit à quelque -considération en faveur de leur voisinage? C’est là que figura sans -doute _L’histoire d’Isménie et d’Agésilan_ dont M. Magne nous conte -l’histoire dans le premier fascicule de la _Revue des livres anciens_, -comme les dernières éditions de Ronsard avaient, quelque cinquante ans -auparavant, coudoyé dans les librairies à la mode les premières -«follâtreries» du seigneur de Cholières, dont M. Pierre Louys retrouve -le nom véritable et esquisse pour la première fois l’histoire encore -incertaine. C’était un avocat au parlement qui se fit chartreux et -écrivit en cette qualité nombre d’ouvrages de piété. Voilà une heureuse -découverte. Il y a toutes sortes de choses curieuses dans ce premier -numéro, jusqu’à la description d’un manuscrit inédit de Restif de la -Bretonne, _Les Revies_, et une profusion de notices sur des raretés -bibliographiques. On voit les livres dont il est question, car les -titres en sont presque toujours reproduits. Cela fera un recueil bien -séduisant et dont l’autorité sera grande. Les livres anciens ont trouvé -de vrais amis. - - - - -UN ROMAN - - -Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne -pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque -sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu -avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé. -Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température -l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis -à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et -suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on -ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et -quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la -Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le -titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé -par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son -espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une -fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut -avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser -par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier, -imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre, -devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement -heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les -surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard, -dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va -pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la -frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe. -L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne -histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises -et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté, -sans haut-le-cœur, de tels individus. - - - - -L’ENCRE - - -Un correspondant de l’_Intermédiaire_ demande la fondation d’une ligue -nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement -réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à -mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. «L’encre, dit le -promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec -de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique -conservée et transmise par les monastères.» Hélas! on a trouvé plus -simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le -marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du -moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en -effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous -n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de -L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que -l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers. -C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux -préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses -que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je -ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément, -car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à -un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être -satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la -plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie -vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il, -de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume -métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande -cette question à la Ligue de la bonne Encre: elles se tiennent. - - - - -SUR UNE PHRASE - - -Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais -pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la -phrase de Pascal: «Les fleuves sont des chemins qui marchent...», il -n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter: «... et qui -mènent où on veut aller.» S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la -répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité. -Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées -aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une -chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain -qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort -supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle -oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout -l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route -qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller, -mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même; ce sera une -fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est -donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui -du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul -effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase -est-elle devenue célèbre? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle -contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très -peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement -pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait. -Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes, -étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un -Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une -distraction? - - - - -GASSENDI - - -Le petit village de Champtercier, près de Digne, inaugure aujourd’hui un -monument au philosophe Gassendi qui naquit là à la fin du seizième -siècle. L’originalité de Gassendi est d’avoir été à la fois un excellent -prêtre et un athée parfait. Quand on lui demandait comment il pouvait -concilier des états d’esprit si différents: «Il y a temps pour tout», -répondait-il. Il croyait en Dieu en disant sa messe et le reste du jour -vénérait Épicure. Les gens simples l’appelaient «le bon prêtre de -Digne», mais les initiés opposaient sa philosophie épicurienne au rigide -idéalisme de Descartes. Il avait deux bréviaires, le bréviaire romain et -le Poème de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur de la cloison -étanche, qui n’est peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est l’art de -la restriction mentale poussée au plus haut point, l’art de cacher sous -une adhésion de forme aux doctrines religieuses officielles la plus -grande liberté d’esprit. Cette attitude, qui ne fut pas rare au XVIIe -siècle, rendit les plus grands services. Elle permit de cultiver -libéralement les tendances de son esprit sans trop offusquer les -autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. La conception de -_Tartufe_ est gassendiste. Si Molière eût avoué que sa comédie était une -attaque directe contre la religion, que son Tartufe était le type même -du dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours à la Bastille; mais -en le donnant pour le faux dévôt, il se posait même en défenseur de -l’intégrité religieuse, et tout le monde y a été pris et on s’y laisse -encore prendre. Que c’est singulier, quand on y songe, cette conception -d’un Molière champion de la dévotion ingénue! Le soin de dire sa messe -permit à Gassendi de former quelques-uns des plus fameux «libertins» du -temps. On a dit qu’il était sincère dans sa double foi. Le fait est que, -s’il pensa selon la doctrine d’Épicure, il vécut une vie fort peu -épicurienne. En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter un mystère de plus -aux mystères chrétiens, le mystère de la cloison étanche. - - - - -DIDEROT - - -A propos du centenaire de Diderot, on peut remarquer qu’il est certains -écrivains dont la réputation était d’un genre tout différent, de leur -vivant, de ce qu’elle est devenue dans la suite des années. Vers la fin -de la vie de Diderot, les œuvres qui ont le plus fait pour sa -réputation, tant près du peuple que près des lettrés, n’avaient pas -encore été imprimées et on l’estimait surtout comme l’auteur laborieux -de l’Encyclopédie, comme l’écrivain un peu lourd des _Pensées -philosophiques_ ou de la _Lettre sur les aveugles_. _Le Neveu de -Rameau_, qui est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut d’abord connu qu’en -allemand par une traduction de Gœthe, elle-même retraduite en français, -en 1821; on ne connut le texte original que beaucoup plus tard, en 1862. -_La Religieuse_ ne fut imprimée que sous la Révolution, en 1796, la même -année que _Jacques le Fataliste_ et ces deux œuvres sont, avec _Le Neveu -de Rameau_, à peu près tout ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre -le _Supplément au Voyage de Bougainville_, qui est bien la chose la plus -divertissante qu’ait jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait -mettre au rang des contes de Voltaire. Enfin la réputation présente de -Diderot est encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on a appris à -estimer et qui n’eurent de son temps aucun succès, et aussi sur ses -_Lettres à Mlle Volland_. Il n’y a presque aucun rapport entre le -Diderot d’aujourd’hui et le contemporain de d’Alembert, mais malgré tout -le Diderot romanesque était bien contenu dans le Diderot philosophique -et les paradoxes du _Neveu de Rameau_ étaient en germes dans des écrits -plus lourds. Aussi est-il arrivé que sa seconde réputation s’est -admirablement greffée sur la première et qu’elle n’a paru en rien -disparate. Les écrits posthumes prennent rarement place dans la partie -glorieuse d’une œuvre. A peine arrivent-ils à se faire connaître. De -Diderot, c’est au contraire la partie vivante: nous le possédons plus -réellement que ses contemporains eux-mêmes. - - - - -LOUIS VEUILLOT - - -On vient de célébrer assez discrètement le centenaire de Louis Veuillot. -Les centenaires nous fixent sur la date de naissance des hommes -momentanément célèbres ou qui le furent. J’ai donc appris avec plaisir -que celui-ci était né en 1813. On parlait encore beaucoup de lui au -temps de ma jeunesse. Ce fut même son grand moment d’autorité politique, -car les catholiques étaient au pouvoir et il triomphait, quoique avec -mauvaise humeur, car ce n’était pas un homme amène. Cependant, dès cette -époque, son heure littéraire était passée: elle s’écoula sous le second -Empire. Il essaya de la fixer en recueillant ses plus pittoresques -chroniques parisiennes sous le titre des _Odeurs de Paris_. Ce livre, -qui m’avait amusé quand je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup -moins que tant d’autres de la même époque et du même genre. On peut -encore le relire, mais qui oserait relire Roqueplan ou Aurélien Scholl? -Ce qui a conféré une certaine durée à la verve journalistique de -Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne sourit jamais, il ricane. Sans -doute, il est plaisant de le voir dépiauter ces mauvais écrivains qui -pullulaient déjà, mais on souffre un peu de le voir confondre avec la -tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il? Oui et non: mais jamais -il n’a reconnu qu’on pouvait être à la fois un penseur et un -libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour lui, l’écrivain qui ne va -pas à la messe n’est pas loin d’être un misérable, et quand on raille la -religion, on est bon pour l’échafaud. On ne peut pas dire qu’il est de -mauvaise foi. Il est ainsi fait. Il est catholique et tout ce qui n’est -pas catholique lui semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne me -déplaît pas et même j’en aime la rudesse. Avec les Veuillot on sait à -quoi s’en tenir. Tant d’autres sont de déplorables amphibies! - - - - -BONS CONSEILS - - -J’ai une petite collection de livres baroques où je m’amuse quelquefois -et où je fais des découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité que j’ai -eu la patience de lire jusqu’au bout. Le titre est à la fois ingénu et -piquant. Le voici: «Dix-neuf manières de faire fortune honorablement en -commençant sans argent.» Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes sont -même fort ingénieuses. Cependant le mot «honorablement» est de trop, -mais cela montre peut-être seulement que la conception de l’honorabilité -a beaucoup varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. Néanmoins, -n’est-on pas d’abord surpris qu’il se soit publié en 1840 un manuel -aussi ingénu de la fraude? «10e moyen. Le vin de Lunel.» C’est l’art de -transformer le vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le vendre en cette -qualité... Un autre moyen de faire fortune est de tirer de l’alcool des -pommes de terre, d’y ajouter «quelques gouttes d’alcali» et de le vendre -pour de l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs procédés de ce -genre et tous aussi honorables. En voici encore un dont la candeur -étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné d’excellents résultats. Il -s’agit tout simplement de se procurer un tas d’objets hétéroclites et de -les orner, avant de les mettre en vente, d’étiquettes de ce genre: -«Plume avec laquelle Voltaire écrivit _La Pucelle_», ou bien: «Balle -trouvée dans l’une des bottes de Napoléon après la bataille de Wagram», -etc. Je pense que l’on a reconnu dans ce petit traité une satire de -l’ingéniosité industrielle ou commerciale qui commençait à prendre son -essor vers le milieu du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de la -satire, on devine la naïveté des fraudeurs ou des estampeurs. Comme -toutes choses, cet exercice de l’esprit humain a fait de grands progrès, -et naturellement la crédulité a augmenté en proportion. Elle a droit, de -nos jours, à des railleries d’une autre qualité. - - - - -STENDHAL ET CASANOVA - - -C’est une question bien affligeante pour les casanovistes que celle qui -resurgit dans les étroites colonnes de l’_Intermédiaire_. On la croyait -non seulement élucidée, mais enfouie depuis longtemps au cimetière des -vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté: «Stendhal n’est-il pas -l’auteur, ou du moins le reviseur des _Mémoires_ de Casanova?» Il -n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on la prenne désormais au sérieux, mais -c’est peut-être trop de la laisser revivre, même pour un instant. Elle -avait été lancée jadis par le bibliophile Jacob, qui en souleva de plus -ingénieuses. Même il ne posait pas la question, il affirmait, il disait: -«J’ai la certitude morale que Stendhal, etc...» Et le malheureux donnait -ses raisons. On les a relevées dans la préface de l’édition Garnier et -vraiment elles lui font peu d’honneur. J’aimerais mieux que les -intermédiaristes s’occupassent du vrai reviseur de ces Mémoires, qui -fut, comme on le sait, un nommé Jean Laforgue, professeur de français à -Dresde. On a dit beaucoup de mal de lui, qu’il a défiguré le texte de -Casanova, qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec suite, on ne voit -pas à quels endroits il en aurait faussé le ton, et quant à -l’adoucissement, par ce qu’ils contiennent de verdeur et de choses très -osées, on n’en aperçoit pas bien la trace. Casanova destine son livre au -public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. D’ailleurs, ce n’était -pas un esprit grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes ou s’en -est aussitôt repenti. S’il avait beaucoup de vulgarité, il avait aussi -une certaine délicatesse. C’était un voluptueux mais aussi un perpétuel -amoureux et, assurément, il n’a pas conté ses bonnes fortunes dans un -style érotique, plus propre à en diminuer la valeur qu’à les rendre plus -précieuses à son souvenir. Jean Laforgue n’a été que le correcteur des -italianismes qui abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt que -d’accabler ce professeur de français, les casanovistes devraient vénérer -sa mémoire. - - - - -UN CHRONIQUEUR - - -Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de -Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des -journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus -spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le -recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un -anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est -plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation -romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était -fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie -passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la -Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du -génie, Vigny l’aima; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout -en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus -riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette -gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue -littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que -son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé -la _Presse_, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur. -Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses -contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un -poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en -se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses _Lettres -parisiennes_ en gardent un parfum particulier. Miracle! On peut les lire -encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un -écrivain. - - - - -LE SURVIVANT - - -Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait -encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à -cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient -peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la -vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande -partie de la force des écrivains, des «gens d’esprit», des «meneurs -d’hommes», ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains; je le -pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure -qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait -l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le -demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine, -on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait -gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement -oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne -l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares. -Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait -prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du -moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par -l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots -voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du -marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il -devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme. -Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais -qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant -juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a -pu servir son champagne que fort éventé. - - - - -CORRESPONDANCES - - -On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent -sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très -intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en -rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela -suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et -il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade; l’on y verra -du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de -l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on -tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché -d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et -du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours -de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux -parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la -correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, -où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan. -Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on -supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi -une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De -la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où -l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de -comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût -conservé les lettres qu’on lui adressait? Ce ne serait plus le poète -errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt -qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en -manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il -un homme d’ordre? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami? Peu -importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est, -matériellement, bien curieux. - - - - -UNIVERSITÉS - - -Je vois sur le prospectus d’une «Université» mondaine l’indication d’un -cours de frivolités! Il y a là un double signe de décadence si marqué -que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot -Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons -de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre -d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi -cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont -qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la -fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté -par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais -rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si -grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités -populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de -parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus -guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par -s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme -française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu -d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture -universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font -fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la -France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et -finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par -un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner: -est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges? On -s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse -ou l’aquarelle? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela -n’a aucune importance. - - - - -INDULGENCE - - -Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée -de tels ou tels écrivains momentanément célèbres--tout n’est-il pas -momentané, même la gloire?--et nous étions un peu étonnés qu’elle fût -aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus -indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires -des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au -fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les -livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de -complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. -Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût -se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De -même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui -pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux -rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme. -Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie. -Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur -de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de -la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut -beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout -à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques -n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres, -mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que -je participe à la politesse universelle qui est la marque de la -lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me -sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me -dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de -la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans -solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous -ferait de bien! - - - - -L’ÉPÉE - - -En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à -M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu -m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique -entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne -sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles? ni si les épées -ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur -offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur -homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la -prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter -l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état -d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était -bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes -et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. -Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la -maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où -gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame -soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre -sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil -fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus -embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança -la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et -il la tenait! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la -dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la -trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main! -Cependant, pourquoi une épée aux académiciens? C’est tout simplement -que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux -laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les -traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, -l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, -pas même symbolique. - - - - -HISTORIETTES - - -Hier, j’ouvris par hasard un tome de la «Chronique scandaleuse» (qui ne -l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle) -et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des -histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains, -celle-ci, par exemple: «Un officier municipal, chargé de surveiller les -concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa -négligence: «Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres -jouent. Il y a longtemps que je vous observe.--Mais...--Ne faites pas -l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés.--Mais je -comptais mes pauses...--Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses, -des gaudrioles, peut-être?--Mais enfin...--Ah! taisez-vous et sachez -qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire.» Ou encore: «Les capitouls -ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe -affiche _Beverley_, pièce en vers libres, de Saurin.--Comment, encore -des vers libres, vous vous moquez.» Et ils font fermer le théâtre pour -huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne -réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui -compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners -chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux, -c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à -ce propos: «Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins -d’aujourd’hui.» Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes -n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies. -Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes -choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras -au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est -imitée. Ah! c’est bien humiliant! - - - - -HISTOIRES DE MÉDECINS - - -Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a -flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où -l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur -malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des -pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal! -Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute -nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à -la mode en ces temps, fut le médecin de Mme de Sévigné, de plusieurs -autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à -Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière! -Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui -en résulta: «M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient -d’une humeur mélancolique; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet -des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité -des parties qu’elles atteignent; elles fermentent parce qu’elles -bouillent et cette ébullition provient de la chaleur...» D’où saignées -aux quatre membres, _ensuita purgare_ avec force séné, crème de tartre -et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de -l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième -siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de -savoir «combien en un printemps--Guénault et l’antimoine ont fait périr -de gens». Pauvre Pascal! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps -empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques -lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins -torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de -sang! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence -vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée! - - - - -UNE DÉCOUVERTE - - -Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants -de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns -sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à -vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui -feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils -préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une -simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres -façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que -cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas -choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille, -si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement -dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se -représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont -forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand -on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution -dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la -surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y -pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront -bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers -minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités, -se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est -pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à -bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je -n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à -n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne -pas y louer plus cher que dans les autres. - - - - -TUBERCULOSE - - -Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis -qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un -médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui -peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent -intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a -rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que -moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut. -Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque -mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de -tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a -soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu -partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause -de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état -de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer -que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces -germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire -oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une -saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces -pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de -déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises? Nous -prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de -n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant -avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école -avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place -sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même -le seul moyen de ne pas mourir. - - - - -GRÈVE DU PAIN - - -J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant -que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de -petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée, -et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le -boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois -songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des -nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les -agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus -connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par -les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer -dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour -apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont -observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le -matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous -apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes -d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se -sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui -vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les -environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale -il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail -humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit. -Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est -plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le -contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du -temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que -celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais -pour toutes les sensibilités endormies. - - - - -LE PAIN BLANC - - -De temps en temps, des gens difficiles trouvent que le pain blanc est -trop blanc, que c’est mauvais signe, que cette couleur est suspecte et -dénote un lymphatisme étrange. Pour un peu, ils voudraient que le pain -fût fabriqué avec ce que l’on ôte du blé pour le transformer en blanche -farine, avec le son que l’on destine généralement aux cochons. Ah! si -nous étions, disent-ils, nourris comme les petits cochons, nous serions -roses comme eux, et forts, et gras, et dispos! Il y a déjà quelques -années qu’on nous chante cette antienne, si bien que l’on vit, durant -quelque temps, régner la mode du pain complet. Pour satisfaire leur -clientèle, comme on ne trouve pas dans le commerce de «farine complète», -les boulangers faisaient de leur mieux pour obtenir du pain gris. Les -amateurs ne le trouvaient jamais assez gris: «Ce pain, disaient-ils, est -incomplet.» Ah! comme les têtes tournent! On peut, en effet, se rappeler -avec quel enthousiasme avait été accueilli ce pain ultra-blanc que -permettaient les minoteries perfectionnées, les cylindres d’acier! Et ce -pain ultra-blanc était mis à la disposition du peuple, des pauvres même, -au même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel progrès! Une ère nouvelle -vraiment s’ouvrait pour les hommes! Puis le vent a viré. Finalement on -s’est aperçu que ce progrès trop visible, oui vraiment trop éclatant, -était une pure illusion et qu’il n’y a aucun rapport nutritif ni même -savoureux, bien au contraire, entre le pain et la blancheur. Le progrès, -c’est de revenir au pain d’autrefois, fait avec de la farine sans éclat, -mais solide, qui est produite par les vieux moulins dont les roues -tournent dans l’eau ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de vrai pain -que dans les pays qui passaient pour arriérés, la Hague, la Bretagne. - - - - -VIVISECTION - - -Il y a une revue qui a pour titre «L’Antivivisection». On m’en a envoyé -un fascicule, peut-être pour me faire réfléchir sur ces questions, -peut-être au petit bonheur, en espérant trouver un adhérent aux idées -représentées par la ligue du même nom et la revue qui semble la -représenter. On a réussi dans la première hypothèse, mais moins je lis -de bulletins de ce genre, plus je suis disposé à la sympathie pour leur -idée totale. J’aime les animaux, je sympathise peut-être plus avec leurs -yeux qu’avec les yeux humains; ils sont plus limpides, plus doux et -quelquefois plus intelligents. Je ne me représente pas sans angoisse un -chien ou un chat que l’on torture et je n’aime pas à m’arrêter à une -telle pensée. Mais si j’ai de la sensibilité, je me crois doué d’assez -de raison et je rougirais vraiment de m’indigner de ce que le docteur -Carrel a sacrifié quelques animaux à ses expériences de greffe animale. -Et ces pauvres singes auxquels on a inoculé la syphilis? Et ces petits -cobayes aux yeux roses auxquels on a fait toutes sortes de misères? -N’a-t-on pas eu la barbarie d’implanter le cancer sur de jolies petites -souris? Si on pouvait trouver à ce prix-là la guérison du cancer de -l’homme, celui qui s’opposerait à de telles expériences ne serait-il pas -un ennemi de l’humanité? C’est grâce aux vivisections de Claude Bernard, -quoi qu’en dise la revue, qu’on sait ce que c’est que le diabète et -qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce que l’on doit demander aux -opérateurs, c’est de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement les -animaux qu’ils soumettent à leurs expériences, et je déteste, autant que -les rédacteurs même de la revue, les amateurs imbéciles qui ouvrent un -animal vivant pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois aussi que la -plupart des vivisecteurs de profession sont des gens qui obéissent à la -nécessité de leur métier et qui ne sont curieux qu’au nom de la science -et de l’humanité. Les abus, non la pratique de la vivisection, sont -condamnables. Il y en a certainement, mais je ne croirai jamais que -l’Institut Pasteur coupe des bêtes en morceaux pour rien, pour le -plaisir. On voit que je ne touche même pas à la grande question: les -animaux ont-ils conscience de leur douleur? Elle est insoluble. Il faut -accepter les apparences. - - - - -LES GUÉRISSEURS - - -Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques, -l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir -avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats -momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques, -crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un -syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la -médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la -Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui -rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les -magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la -médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne -touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle -croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré -bienfaisant; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien -jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes -de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la -liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est -extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une -science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la -Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes -mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le -diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si -vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive, -qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à -la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures -convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des -dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles; il y en a dans -les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue -peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent -certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou -améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus -que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller -vers la source où il a mis sa foi? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais -comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux -que lui? - - - - -LE RÉGIME - - -Que peut bien manger un homme condamné pour quelque temps à éviter tout -aliment salé? Nous cherchions cela l’autre jour et nous ne trouvions -rien en dehors du chocolat et des différentes sucreries qui ne peuvent -former un menu appétissant que pour les enfants gourmands. Encore qui -pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer est pure de tout sel? Y -a-t-il des aliments sans sel, même parmi les végétaux? La vie sans sel -est-elle possible? Il semble que non, et la recherche d’un régime sans -sel serait une chimère. Son premier élément est toujours le lait, mais -le lait, qui est un produit animal, contient évidemment des traces de -sel. Il en est de même des œufs. Les plus fades végétaux doivent -contenir du sel, et l’herbe des champs elle-même est assez salée pour -transmettre sa salure aux animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la -chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé de concentration saline, -et un degré constant d’ailleurs. On se demande donc si les herbivores se -contentent de puiser dans les végétaux les traces de sel qu’ils -contiennent, ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même qu’ils sont -des vertébrés, doués du pouvoir de fabriquer le sel nécessaire à leur -vie. Il en résulterait, pour les humains, la parfaite inanité des -régimes salés ou dessalés, puisque ce serait l’organisme qui -fabriquerait son sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il le rejette -s’il en reçoit trop. Le sang d’un végétarien et le sang d’un marin -nourri de viande salée contiendront parfaitement la même teneur en sel, -et ceci n’est pas sans faire réfléchir. Pourtant, il est très possible -que les régimes viennent précisément au secours de l’organisme en lui -épargnant la moitié de la besogne. Puis, dites-vous que vous êtes un -sujet d’expérience et que si vous mourez de faim, c’est pour la science. -Quel réconfort! - - - - -LE VIN - - -S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la -médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des -siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout -depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements, -ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs -mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes -s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres -encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il -semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses -par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude -qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne -montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une -mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther -ou l’opium? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et -persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau: les -cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on -découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin -et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très -éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques -prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques -siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la -région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en -trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui -s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la -vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures, -jusqu’à de l’acide sulfurique. - - - - -LE RHUME - - -Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni -penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande -distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses -souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la -trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher -et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec -épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste -de conscience que pour courir après une respiration qui menace de -s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal -affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à -l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas -une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations -extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de -l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout, -on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet -par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la -chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui -se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là -saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on -ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe -entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des -mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon -état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose -de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de -lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles, -mais dont l’essai me fera toujours passer le temps. - - - - -LE SURSIS - - -C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et -sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le -thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre: «Si l’on vous -annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six -ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose?» -N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à -personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot -que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un -tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une -telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas, -ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et -encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle -condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est -possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle -soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et -qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à -l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste, -lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les -projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an -prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance -de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à -la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six -ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait -l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités. - - - - -SUR LA LOGIQUE - - -Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la -logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je -viens de lire un excellent livre sur les «concepts fondamentaux de la -science» du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant -qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a -voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé, -s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que «la thèse de la -liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme». Voilà encore -un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec -anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au -déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du -préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas, -dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner; donc elle -est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne -santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour -nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le -fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses -curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation -analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir -et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous -avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde -avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir, -mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de -la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères. -Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère, -nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté; nous -sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les -actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner -l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler -qu’il ne faudrait pas analyser de trop près. - - - - -CHRISTOPHE COLOMB - - -On a découvert successivement que l’inventeur de l’Amérique était -italien, espagnol. Le voilà maintenant corse, comme Napoléon, et, par la -plus étonnante des prestidigitations historiques, français, toujours -comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. Or, la ville de Calvi se -donna, en 1459, au «Sérénissime Seigneur le Roi de France»: donc, quand -il découvrit l’Amérique, il était sujet français. Est-ce la vraie -raison? Admettons que Colomb soit né à Calvi et faisons abstraction de -cette donation à la France, qui n’eut pas grande conséquence, il n’en -serait pas moins français, puisque la Corse est devenue dans la suite -des temps un département français. C’est là le vrai raisonnement, et il -me plaît. Grâce à lui, on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent des -célébrités turques et Bouddha une personnalité anglaise. Au moins c’est -amusant. Que ces questions de nationalités sont donc mal comprises! Cela -n’a vraiment de valeur qu’au point de vue de l’impôt et de la -judicature. Ce qui importe, c’est la race, qu’un transfert de propriété -ne saurait changer. Si l’histoire était une chose sérieuse et -scientifiquement comprise, on dirait que Napoléon était corse, et on ne -dirait jamais qu’il était français, car la race corse a complètement -évolué en dehors de la race française. Il ne serait pas plus légitime de -l’appeler italien, car la Corse a de même évolué tout à fait séparément -des diverses républiques ou principautés italiennes. Il est certain que -cette conception des races, opposée à la conception des nationalités, -mettrait beaucoup de trouble dans les esprits et dans les manuels -historiques... Mais je m’aperçois que, résumée en trente ou quarante -lignes, la question est difficile à faire comprendre. Moins peut-être -que «l’origine française» d’un homme né en Corse au XVIe siècle. - - - - -PROVINCES - - -Les départements n’ont jamais eu qu’une vie officielle et -administrative. Ils ne sont guère entrés dans la conversation, et ce qui -a le plus contribué à les maintenir en dehors de l’usage, c’est -peut-être que les chemins de fer ont ignoré leur existence. Comme ils -s’étendent nécessairement sur tout un groupe de départements, ils ont -adopté soit les noms plus vastes des anciennes provinces, soit les noms -de régions. L’État, lui-même, est bien obligé de diviser ses lignes en -lignes de Normandie, de Bretagne et du Sud-Ouest. Partout, c’est de -même: il y a deux voies pour aller dans le Midi, la Bourgogne et le -Bourbonnais. L’amour assez nouveau des paysages a également redonné -l’existence aux anciennes provinces. Il y a les paysages du Berry et les -paysages de Provence, ceux du Dauphiné, de la Champagne ou du Limousin, -récemment découverts. Au point de vue esthétique, du moins, le -département n’est qu’une petite division du territoire français. Cela -tient aussi à ce que beaucoup de noms de départements sont très mauvais: -Seine-Inférieure, Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, etc. Puis, franchement, -même du point de vue administratif, le département est devenu trop -petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces aussi étaient très -petites et d’autres, immenses, étaient sans aucune cohésion. Il est -certain qu’on ne rétablira jamais les provinces dans leur état ancien. -D’ailleurs, qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France? On n’en sait rien. -Un nom, peut-être, et moins en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de -reconstituer la Normandie? Il n’y a aucun rapport d’intérêts entre la -région de Rouen et la région de Coutances, qui se rattacherait plus -volontiers à celle de Rennes. Mais quel inconvénient à ce que les deux -catégories de noms soient conservées? Les uns et les autres répondent à -des besoins différents. Si on réforme les divisions préfectorales, les -anciennes provinces ne seront certainement pas un modèle à suivre. Ce ne -sont plus que des divisions géographiques et esthétiques. - - - - -LE LIMOUSIN - - -Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule et, de plus, un lieu d’exil. -Un sieur Jannart, ami de Fouquet et parent de La Fontaine, ayant été -prié de se retirer à Limoges, le poète l’y suivit. Plusieurs de ses -lettres à Mlle de La Fontaine sont datées de cette ville; il en goûte -surtout la table et la bonne compagnie, dont il loue les mérites. On y -voit cependant que la connaissance du français cessait vers Bellac: plus -loin, le paysan ne parle que son patois. On croyait fermement, dans le -reste de la France, que le Limousin était un pays de rustres, quasi de -sauvages, et ce nom seul suffisait à faire rire. M. de Pourceaugnac est -«gentilhomme limosin», et cela tout d’abord égayait le parterre. -Molière, ayant à plaire au public, devait feindre de partager ses -préjugés. La Fontaine ne les partage point, mais il les connaît: -«N’allez pas, dit-il, vous figurer que le reste du diocèse soit -malheureux et disgracié du ciel comme on se le figure dans nos -provinces. Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi -polis que peuple de France.» Cependant il les trouve un peu -complimenteurs et ils ne lui plaisent point. Le préjugé contre cette -province et ses habitants dura longtemps. Encore au siècle dernier on ne -voulait les connaître que d’après les maçons qui en étaient presque tous -originaires. Auvergnats, Savoyards, Bretons et Limousins passèrent -longtemps pour des types peu recommandables, gros paysans sales, -mangeurs de soupe, avares et retors. Puis on vit peu à peu qu’ils -ressemblaient à tous les autres paysans et qu’ils avaient leurs mérites. -Comme pays, le Limousin est encore un des moins connus, bien qu’il soit -l’un des plus pittoresques. Mais son tour est enfin venu de connaître la -mode, de recevoir et peut être de garder les visiteurs. Étant le dernier -découvert, il est certainement le moins gâté. Touristes, profitez de -cette virginité. - - - - -LA SAVOIE - - -Il est bien curieux, ce nouveau guide en Savoie que vient de publier M. -van Gennep, au nom si peu savoyard, mais qui n’en a pas moins de -multiples raisons pour aimer ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque. -Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une monographie pittoresque, -quoique, si j’allais là-bas, je l’emporterais sans doute avec moi plus -volontiers que tels ou tels guides proprement dits, car avec lui, -j’emporterais l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie, contes, -légendes et traditions, il résume tout cela dans une manière sûre et -agréable aussi. On y apprend que, comme toutes les autres provinces -curieuses de France ou des entours, la Savoie fut découverte par les -Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent ses montagnes avec -un regard désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une émotion. Cela -remonte au XVIIe siècle, à l’heure où les Français qui auraient pu -partager de tels sentiments se contentaient de voyager de Paris à -Fontainebleau, en carrosse mal suspendu. Un Anglais parcourait alors -l’Europe «à cheval, en charrette, en bateau, en chaise à porteurs, mais -surtout à pieds». Plus tard il se lança à travers l’Orient mais si -c’était encore assez hardi, ce l’était peut-être moins que d’explorer la -Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un certain Thomas Coryat. Sa -relation n’a pas encore été entièrement traduite. Avant lui, le Vénitien -Morosini a dit quelque chose de la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens -du pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien latin Ammien -Marcellin, qui donne du paysage alpestre un tableau assez saisissant et -parle romantiquement de l’horreur des neiges éternelles. Trois Italiens -du XVIIe siècle connurent aussi la Savoie, qui les étonna. Après eux, il -n’en est plus guère question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure des -Charmettes. On sait que la Savoie existe, on la traverse mais on ferme -sans doute les yeux à ce moment, on ne la voit pas. Le livre de M. van -Gennep me l’a montrée. Avant lui je ne la connaissais guère. - - - - -VOYAGE EN FRANCE - - -J’espère que les délégués du tourisme, qui vont se réunir, sauront -trouver un rôle et une place d’honneur pour notre grand touriste, pour -Ardouin-Dumazet, qui a parcouru, et souvent à pied, le bâton à la main, -la France entière, et qui a rédigé ses observations en cinquante-cinq ou -soixante volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout vu, il trouve sans -cesse à revoir et peut à peine consentir à se déclarer satisfait d’une -œuvre que tout le monde juge admirable et unique. Il avait déjà rédigé -un «Voyage en France» fort complet, mais des changements économiques -considérables s’étaient produits. Il reprit son bâton et recommença le -pélerinage. Il avait réservé cette révision à son fils, mais la mort le -lui prit, il y a quelques années, et il se mit seul courageusement à la -tâche. Cette œuvre est d’une telle nature, si précise et si pénétrante, -qu’elle instruit même les vieux provinciaux, passionnés de leur pays, et -qu’elle leur révèle des aspects nouveaux de la région où ils vivent et -d’où ils n’ont jamais détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude au -pittoresque et, véridique comme une enquête économique, il a des -enthousiasmes de paysagiste devant les aspects variés qui se sont -successivement offerts à ses explorations patientes et réfléchies. Peu -de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à l’autre ces soixante -volumes, mais il n’est, non plus, de curieux qui n’en ait voulu -connaître quelques-uns, ceux qui concernent sa province natale, la -région de ses souvenirs d’enfance. C’est dire que partout -Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des fidèles. Les touristes -assemblés trouveront certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer ce -grand touriste, ce grand découvreur de son pays. - - - - -LE TOURISTE - - -M. Fallières a innocemment confié à un journaliste, qui l’a répété sans -malice: «Au cours de mes voyages présidentiels en chemin de fer, j’ai -aperçu la France. Notre pays est si beau qu’il m’a pris un ardent désir -de le connaître. Libre, je voyagerai un peu.» Quelle belle occasion de -sarcasme pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. Et l’un d’eux -est bien vite allé déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu -courtisan: «Le duc d’Orléans connaît l’Europe comme un bourgeois sa -ville.» On ne lui reprochera pas de ne pas connaître aussi bien la -France, ce n’est pas sa faute, mais cela ne rend pas plus émouvant le -mot de M. Jules Lemaître. Connaître un pays en touriste, ou le connaître -au point de vue administratif, agricole ou politique, ce n’est pas tout -à fait la même chose. On peut fort bien gouverner ou présider un pays -dont on connaît médiocrement les beautés naturelles. Quant à moi, -j’admire plutôt la verdeur de cet homme qui, à soixante-dix ans passés, -semble vouer ses derniers ans au laborieux métier de touriste. Tous les -jours, en wagon ou en automobile; tous les jours, un lit nouveau et une -table nouvelle; tous les jours, des impressions différentes qui, n’ayant -pas eu le temps de se classer dans la mémoire, y restent superposées -dans une extrême confusion. Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a -de si curieux effets de lumière dans les vitraux? Était-ce dans le Nord -ou dans le Midi? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, était-ce -des hêtres où des chênes? Et ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées? -On peut dire de la terre, de la France même, ce qu’on a dit de l’art. La -France est vaste et la vie est brève. Une province aussi est vaste à qui -la veut bien connaître, et une ville aussi et aussi un canton. Qui -connaît la propre chambre où il vit? Goncourt ne trouva-t-il pas muet un -monsieur à qui il demanda: «Quelle est la couleur du papier de votre -chambre à coucher?» Mais il est bon de rêver aux choses qu’on ne verra -jamais. - - - - -LE FEUILLAGE AU THÉÂTRE - - -Nous sommes habitués maintenant aux feuillages follement agités du -cinéma et le feuillage rigide du théâtre nous semble encore moins -naturel. Je faisais cette remarque à l’un des décors de _Faust_, -extrêmement agréable, d’une valeur de tableau, mais, comme un tableau, -donnant la sensation d’être en dehors du mouvement. Il y a là une -contradiction qui nous est plus sensible que jamais entre la nature -agitée du premier plan et la nature figée des lointains, pas assez -lointains pour qu’il fût admissible d’y voir les choses légères dans une -telle immobilité. Mais, il faut en prendre son parti. Tout -perfectionnement dans la mise en scène ne fera qu’accentuer son côté -artificiel et plus un décor approchera en de certains points de la -vérité et de la perspective, plus il s’en éloignera par certains autres. -On arrivera sans doute à des concordances précises du cinéma et du -phonographe qui donneront des représentations parfaites pour l’ouïe -comme pour la vue, mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. Les -combinaisons mécaniques peuvent devenir d’un réalisme absolu et -satisfaire moins le sens esthétique qu’un certain désaccord entre les -deux éléments spectaculaire et auditif. D’ailleurs, c’est là un point -secondaire. Il était bien plus intéressant pour moi de remarquer combien -le côté mélodrame de la vieille tragédie romantique et éternelle -empoignait le public, plus sensible, au malheur de Marguerite qu’à la -fantasmagorie métaphysique où elle n’est en réalité qu’un accessoire. Il -faut convenir qu’il a raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le -«premier _Faust_». L’humain ne se démode pas. Il n’en est pas de même du -surhumain. - - - - -LE NÔTRE - - -Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M. -Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des -gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort -analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant -Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste -sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent -peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente -rarement: il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à -Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois -embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions -de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses -architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur -servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle -cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question -est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi, -de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin -n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un -lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle -ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au -détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou -disposées en labyrinthe? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de -Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais -l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette -manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse -de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou -les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature, -il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne -pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut -peut-être que de la bonhomie. - - -FIN - - - - -TABLE - - - LA FIN DE L’ART 5 - UN MONUMENT 7 - LES STATUES 9 - L’OBÉLISQUE 11 - L’ARCHITECTURE 13 - LA PIPE 15 - TRANSMUTATION 17 - CINÉMA 19 - LES MOMIES 21 - LA PEINTURE 23 - VISAGES 25 - SUR UN PORTRAIT 27 - L’EXOTISME 29 - LES DÉBUTS 31 - LE LATIN 33 - LATINERIE 35 - LA LANGUE FRANÇAISE 36 - LES NOMS ÉTRANGERS 38 - BARBARISMES 40 - LES DEUX LANGAGES 42 - LE STYLE PROFESSIONNEL 44 - LA MÉDIOCRITÉ 46 - LECTURES DE VOYAGE 48 - LES LIVRES ANCIENS 50 - UN ROMAN 52 - L’ENCRE 54 - SUR UNE PHRASE 56 - GASSENDI 58 - DIDEROT 60 - LOUIS VEUILLOT 62 - BONS CONSEILS 64 - STENDHAL ET CASANOVA 66 - UN CHRONIQUEUR 68 - LE SURVIVANT 69 - CORRESPONDANCES 71 - UNIVERSITÉS 73 - INDULGENCE 75 - L’ÉPÉE 77 - HISTORIETTES 80 - HISTOIRES DE MÉDECINS 82 - UNE DÉCOUVERTE 84 - TUBERCULOSE 86 - GRÈVE DU PAIN 88 - LE PAIN BLANC 90 - VIVISECTION 92 - LES GUÉRISSEURS 94 - LE RÉGIME 96 - LE VIN 98 - LE RHUME 100 - LE SURSIS 102 - SUR LA LOGIQUE 104 - CHRISTOPHE COLOMB 106 - PROVINCES 108 - LE LIMOUSIN 110 - LA SAVOIE 112 - VOYAGE EN FRANCE 114 - LE TOURISTE 116 - LE FEUILLAGE AU THÉATRE 118 - LE NÔTRE 120 - - - - -CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE -15 OCTOBRE 1925, PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. OUTRE LES 1.500 EXEMPLAIRES -MIS DANS LE COMMERCE, IL A ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, DONT X SUR VERGÉ -D’ARCHES, VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS -DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE. - -ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE SÉRIE: DÉLIBÉRATIONS, PAR GEORGES -DUHAMEL.--LA TABLE QUI PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE.--ÉRASME ET -L’ITALIE, PAR PIERRE DE NOLHAC.--LES PLAISIRS D’HIER, PAR JEAN-LOUIS -VAUDOYER.--DE L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER.--DE LA SINCÉRITÉ ENVERS -SOI-MÊME, PAR JACQUES RIVIÈRE.--HISTOIRES MORALES, PAR ÉMILE HENRIOT. - - - - -LES CAHIERS DE PARIS - -43, rue Madame (6e) - -PARIS - - -Prix de ce cahier: 18 fr. - -(à l’abonnement: 10 fr.) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La fin de l'art</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Remy de Gourmont</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: May 21, 2021 [eBook #65403]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***</div> -<p class="c xlarge">La fin de l’art</p> - -<p class="c i">par<br /> -REMY DE GOURMONT</p> - -<div class="c"><img src="images/illu.jpg" alt="" class="w12" /></div> -<p class="c large">Les Cahiers de Paris<br /> -Première série. 1925. Cahier VIII.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em large">LA FIN DE L’ART</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="large">LES CAHIERS DE PARIS</span><br /> -<i>dirigés par Claude Aveline et Joseph Place.</i><br /> -<span class="small">PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VIII.</span></p> - - -<p class="gap narrow noindent"><span class="xsmall">LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ -A</span> 1.500 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS</span>, <span class="xsmall">SAVOIR</span> : -50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 1 <span class="xsmall">A</span> 50, <span class="xsmall">SUR VERGÉ -D’ARCHES</span> ; 1.425 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 51 <span class="xsmall">A</span> 1475, -<span class="xsmall">SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA</span> ; -25 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 1476 <span class="xsmall">A</span> 1500, <span class="xsmall">SUR PAPIER -DE MADAGASCAR</span> (<span class="xsmall">CES DERNIERS SOUSCRITS -PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES -BIBLIOPHILES DU PALAIS</span>).</p> - - -<p class="c gap"><span class="sc">Exemplaire</span> N<sup>o</sup></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">REMY DE GOURMONT</p> - -<h1>LA FIN DE L’ART</h1> - -<div class="c"><img src="images/illu.jpg" class="w12" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">LES CAHIERS DE PARIS</span><br /> -43, rue Madame (6<sup>e</sup>)<br /> -PARIS</p> - -<p class="c">1925</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="i">Tous droits réservés.<br /> -<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Jean de Gourmont.</span><br /> -1925</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LA FIN DE L’ART</h2> - - -<p>Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, -qui est un long dialogue philosophique à la -manière de Renan, un assez curieux personnage, -sorte de Caliban en qui se concentre -l’essence du béotisme moderne ou encore -du futurisme moderne, ce qui est bien près -d’être la même chose. C’est l’homme pour -qui les choses de l’esprit, du sentiment, de -l’art n’existent plus, qui méprise tout ce -qui ne se traduit pas en résultats tangibles -et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il -lui reproche, le croirait-on ? de ne pas -avoir de valeur raisonnable, objective, car -ce futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce -qu’une tragédie grecque ou une pièce de -Shakespeare, un portrait du Titien, une -statue de Rodin, des choses qui passionnent -les uns, quelques-uns, laissent tous les -autres indifférents ? Appellera-t-on cela des -valeurs sérieuses ? Tandis qu’une mine d’or, -une ligne de chemin de fer, une usine -d’irrigation travaillent, produisent pour -l’humanité tout entière qui a besoin d’or, -besoin de transports, besoin du blé que -produit la terre fécondée. Cet individu est -italien. C’est peut-être lui qui a proposé de -combler les canaux de Venise et de n’y -maintenir que l’humidité nécessaire à -l’établissement de rizières ; lui qui médita -d’installer dans le palais des doges une -fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, -les Italiens qui ont croupi si longtemps -dans l’art. Que de temps perdu ! Agglomérés -en nation, ils rougissent de leur niaiserie -passée et ne supportent même plus qu’on -s’intéresse aux bagatelles que, dans des -heures d’égarement, ils ont entassées dans -leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit -autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce -un avant-goût des temps futurs ? Qui -sait ? Tout ce qui a commencé doit avoir -une fin et on doit prévoir celle de l’art, -comme celles de toutes choses. Reste à -savoir si l’humanité lui survivrait.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">UN MONUMENT</h2> - - -<p>Je lisais hier dans un journal l’énumération -plaisante des objections du conseil -municipal et de ses électeurs contre le monument -de Beethoven par M. de Charmoy. -Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro -où il effara les marchands d’absinthe -qui disaient : « Nos clients ne pourront -jamais supporter cela ; ce n’est ni apéritif ni -digestif ». Puis on pensa au Ranelagh, mais -pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter -les enfants et leurs nourrices : si ce -monsieur allait prendre de travers les ballons -égarés ! Il n’a pas l’air commode. Il -faudrait du souriant ou du confortable. Ce -Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier -projet le transporte au bois de Vincennes -et jusqu’ici il n’a pas rencontré d’objection. -On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait -faire peur aux grenouilles ou effarer les -lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont -quelques-uns sont amusants. La vérité est -que le monument est gênant par son grandiose -même. Il écrase tout. Il faudrait une -jolie chose et M. de Charmoy n’a pas pensé -à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et -le pathétique. Mais c’est pour cela même -que ce monument-épouvantail symbolise si -bien Beethoven et son œuvre dont il semble -une transposition plastique. Beethoven aimait -à composer ses symphonies au milieu -de la nature dont il percevait encore le -rythme quand il n’entendait plus ses bruits. -Qu’on le mette dans un coin solitaire du bois -de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa -majesté et l’air en résonnera sous les -arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il -pourra s’accommoder et plus ils seront -grands et plus ils seront riches, plus il se -sentira dans un milieu favorable à son génie. -Que M. de Charmoy se dise que peu de -monuments soutiendraient un tel voisinage.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">LES STATUES</h2> - - -<p>On sait combien sont ridicules la plupart -des statues de Paris, où il y en a beaucoup. -Mais, à défaut de ridicule, elles auraient -encore contre elles leur nombre et surtout -leur médiocrité. Cette médiocrité est telle -qu’au lieu de rendre sympathiques les -personnages statufiés, elle les fait prendre en -mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. -Les statuaires sont inconnus, surtout de la -foule : c’est sur Chappe ou sur Étienne -Dolet que retombe la mésestime, ce qui -n’est pas juste. Mais ce n’est pas à ce point -de vue, qui est celui de l’esthétique, que -s’est placé un journal en soumettant à ses -lecteurs ce problème : Si on ne devait -garder à Paris que vingt statues, lesquelles -choisiriez-vous ? La question fut donc celle -du mérite des statufiés. Je sais bien que -l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal -n’est pas l’opinion publique, mais -seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez -saine, mais témoigna encore de bien des -préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne -vous paraissent-ils pas singuliers : Parmentier, -Dumas père, La Fayette, Denis Papin ? -Décidément la pomme de terre a porté bonheur -à cet honorable apothicaire. S’il l’avait -vraiment découverte, il faudrait sans doute -lui élever une statue en or, mais ce n’est -pas le cas. Il la préconisa bien, mais seulement, -le malheureux, comme fort propre -à faire du pain ! Il en voulut aussi à la -châtaigne, qu’il vouait au même usage. -Parmentier est une invention de François -de Neufchâteau dont Rivarol disait que sa -poésie était une prose à laquelle les vers -s’étaient mis. On voit à la suite du préjugé -Parmentier le préjugé Alexandre Dumas. -Passons. Je le retrouverai bien quelque -jour. La Fayette est donc encore célèbre ? -Encore un préjugé, bien peu explicable. -Quant à Denis Papin, personne ne sut jamais -quelle était son invention. Sa gloire est à -mettre à côté de celle de Salomon de Caus, -personnage à peu près fictif. Mais il est peut-être -bon que le peuple distribue la gloire à -tort et à travers. Cela en montre mieux le -néant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">L’OBÉLISQUE</h2> - - -<p>Voici un petit fait qui intéresse l’histoire -monumentale de Paris. Il ne doit pas être -ignoré des érudits, mais mon excuse pour -le rapporter est que je ne le connaissais -pas et que la plupart des lecteurs ne sont -pas sans doute plus avancés que je ne l’étais -hier. Quand on transporta l’obélisque -d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire -qu’il comportait, non seulement l’aiguille, -mais un soubassement ou piédestal -qui lui donne toute sa signification. C’était -un monolithe où sont, sur deux des côtés, -sculptées en haut-relief, quatre figures de -cynocéphale, d’une simplicité et d’une hardiesse -admirables. Ce piédestal, déterré -avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué -avec lui jusqu’à Alexandrie où on -l’oublia, sans doute volontairement, et où -il est peut-être encore. Il ne faut donc pas -nous vanter de posséder un obélisque complet. -Nous n’en avons qu’un morceau et pas -sans doute le plus intéressant. D’après la -revue ancienne où j’ai trouvé cette histoire, -on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de -place sur le bateau, et il est probable que -les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas -tout d’abord de leur négligence, ou bien -s’empressa-t-on, pour la couvrir, de commander, -en granit du pays, l’insignifiant -soubassement qui remplace le morceau original. -C’est dommage, car d’après la gravure -assez imparfaite que je connais, les originales -figures délaissées auraient pu, exposées -à la vue de tous, avoir une certaine influence -sur la mauvaise sculpture romantique. Mais -cela se passait en 1833. Qui songeait alors -à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne ? -Il nous a fallu presque cent ans -pour commencer à faire semblant de la -comprendre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">L’ARCHITECTURE</h2> - - -<p>La saison a été bonne pour l’architecture. -On a découvert dans les provinces les moins -connues toutes sortes de merveilles de pierre. -Mais cela fait penser à tout ce qui fut détruit -au cours des cent dernières années et dont -il ne reste parfois qu’une médiocre gravure, -dont il ne reste parfois rien qu’une -ancienne description, moins encore, qu’une -mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit -dans les campagnes, dans les villes -de province. J’ai indiqué ici<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> quelques-uns -des ravages subits par des villes comme -Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si -riche qu’il en reste encore beaucoup, le -revirement du goût n’ayant pas laissé aux -vandales le temps d’achever leur œuvre de -nivellement. Mais à Paris, l’œuvre a été -achevée. Je voudrais qu’on établît un album -qui montrerait ce qu’était Paris, non pas -dans les siècles lointains, mais seulement de -1820 à 1830, à la naissance du romantisme. -Il serait gros, s’il devait être complet, mais -qu’il serait triste ! Ce qu’on a démoli de -merveilles sous Louis-Philippe et surtout -sous Napoléon III est presque inimaginable -et je n’ai pas la prétention d’en donner une -idée en quelques lignes. A chaque pas, dans -les quartiers un peu anciens, s’élevait une -maison sculptée ; le boulevard Sébastopol -et les nouvelles rues voisines ont arraché -de vieux hôtels dont plus d’un rappelait -celui de Jacques Cœur, à Bourges. On -avait alors, dans les milieux officiels, si peu -de considération pour ce qu’on appelait des -antiquailles que presque personne ne se -montra ému de tant de vandalisme. Comme -telles grandes villes, anciennement riches, -Paris, qui n’avait pas encore été remanié, -était encore en 1830 un véritable musée de -pierre. Ce qui en subsistait encore trente -ans plus tard fut balayé par Haussmann. -Mais il faudrait des images pour faire sentir -ce que nous avons perdu. Ce serait à pleurer. -Je pense à ceux qui n’ont pas pour la -symétrie le respect moderne.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces réflexions ont paru dans le journal <i>La France</i>, -sous le titre <i>Les Idées du jour</i>.</p> -</div> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LA PIPE</h2> - - -<p>On a trouvé dans des tombeaux romains, -celtiques, barbares des pipes en bronze, en -fer, en terre et toutes semblables aux nôtres, -à celles d’un sou. A quoi donc servaient-elles ? -Mais à fumer probablement. Du -tabac ? Peut-être. Le tabac est une plante -indigène en Chine et les produits de la -Chine ont de toute antiquité passé en Occident. -De l’opium ? Peut-être encore. Les -Romains connaissaient l’opium. Dans son -poème de <i>La Médecine</i>, Marcellus Empiricus -cite l’opium parmi soixante ou quatre-vingts -produits aromatiques de l’Orient. -Mais la pipe servait sûrement aux anciens -à fumer différentes herbes, telles que la -menthe, la sauge et, surtout la lavande. Sur -une des pipes antiques trouvées à Valence, -on a gravé une plante où l’on reconnaît la -lavande, et précisément un poète de Valence -a chanté au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle l’art de fumer la -lavande, « laquelle chasse le sommeil et -procure de l’énergie et de la vigueur, en -purgeant l’humidité du cerveau ». Cette -pipe à lavande, trouvée à Valence, semble -taillée dans ce que nous appelons si singulièrement -l’écume de mer. C’est M. Pitollet -qui a rassemblé ces détails et quantité -d’autres dans un bien curieux article de -l’<i>Intermédiaire</i>. Donc on a fumé de tout -temps, on fumait au moyen âge, et quand le -tabac d’Amérique parvint en Europe, les -pipes étaient toutes prêtes à le recevoir ; -elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve -pas d’allusions à cette coutume dans les -auteurs classiques, mais c’est peut-être -qu’hypnotisés par l’origine américaine de la -fumerie, les érudits ne les ont pas comprises. -Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous dit -Virgile, du feu et de la fumée, représenterait -un homme qui fume une grosse pipe -dans l’obscurité ! Mais d’ailleurs Pline et -d’autres parlent de fumées aromatiques -aspirées avec des roseaux. Pratique médicale, -sans doute, mais le tabac a commencé -ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus que -des vices, heureusement.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">TRANSMUTATION</h2> - - -<p>Les derniers alchimistes sont très fiers -parce que la chimie moderne a repris -quelques-uns de leurs thèmes, par exemple -celui de la transmutation des métaux ; il y -a beaucoup de différence entre les deux -séries de recherches, mais il y a aussi une -ressemblance, c’est qu’elles sont très capables, -aujourd’hui comme hier, de ruiner -leurs adeptes. La pierre philosophale a toujours -coûté extrêmement cher à ceux qui -la voulaient trouver de bonne foi. En retour, -elle enrichit assez sûrement les charlatans -qui avaient eu la fortune de mettre la main -sur un solide imbécile. C’est au dix-huitième -siècle qu’ils foisonnèrent surtout. Casanova, -qui avait des recettes pour toutes choses, en -avait aussi pour la transmutation, et elles -variaient suivant le degré de naïveté des -gens. On se rappelle avec quelle habileté il -opéra, à Torre del Greco, l’« accroissement » -d’une fiole de mercure en l’amalgamant -tout simplement avec du bismuth. Il -était très fier de son œuvre. C’était le premier -argent qu’il gagnait. Son contemporain et -son ennemi, Saint-Germain, qui, comme lui, -fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique -qu’il se ruina autant de fois, se vantait non -seulement de transmuer l’argent en or, -mais de fondre en une seule pierre magnifique -les petits diamants qu’on lui confiait. -C’est un aventurier plus sombre et plus -ingénieux encore que Casanova. Il semble -avoir eu une fin assez malheureuse. Il était -beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup -plus de crédulité. A ceux-là l’alchimie -et la cabale furent de vraies mines d’or ; -mais combien d’autres, au lieu de trouver -la fortune au fond de leurs cornues et de -leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la -misère. Mais quelle bêtise de vouloir transmuer -le plomb en or ! Et après ? L’or, -étant commun, perd toute valeur. Cela a un -intérêt comme opération chimique, mais -pas plus que celle qui transformerait l’or en -plomb.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CINÉMA</h2> - - -<p>Le hasard m’a mené hier dans un cinéma. -Je m’étais pourtant bien promis de ne pas -m’y laisser reprendre. En peu d’années, -ce spectacle est devenu d’une telle platitude, -d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment -humilié de faire partie, même pour un temps -très court, du troupeau qui s’y délecte. Il y -a certains films fabriqués en Italie, où se -déroule, dans l’anecdote la plus inane, la -sentimentalité la plus basse, qui semblent -conçus pour récréer un peuple d’acéphales. -On me dit que nous sommes mal tombés, -que c’est une série choisie pour les -enfants, qu’ordinairement il y a certains -tableaux attachants ou curieux. J’en doute. -Le cinéma, de plus en plus, est envahi par -la mauvaise pantomime, le quiproquo facile, -le truc vulgaire. Quelle déchéance ! Les -premiers spectacles cinématographiques -m’avaient plu et même enchanté, mais alors -l’élément théâtre y faisait encore presque -défaut. On donnait des vues de la nature, -des grandes industries, des mœurs lointaines. -Maintenant, c’est l’anecdote, une -anecdote de morale en action, imaginée par -des imbéciles et traduite par des acteurs sans -talent ou d’un talent tout mécanique. Parmi -toutes ces histoires turpides, on avait -glissé tout de même la vue d’un paysage de -Normandie, mais les feuilles des arbres -remuaient tellement vite que c’en était -absurde. De plus, cela se déroulait sur des -airs de quadrille grivois, car il est convenu -pour le peuple que la Normandie est un -pays où on trépigne en buvant du cidre qui -mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car -la danse y est quasi inconnue. Évidemment, -je suis de mauvaise humeur et le cinéma -n’est peut-être pas tombé partout aussi bas -que je viens de le voir. Pourtant, je le crois -sur une mauvaise pente.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LES MOMIES</h2> - - -<p>On vient de découvrir que la plupart des -momies étaient fausses. Cela n’est pas très -nouveau. Déjà au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle toutes les -momies venaient d’Alger où elles étaient -fabriquées par d’astucieux médecins musulmans. -En ce temps-là, la pharmacopée en -faisait une grande consommation et il -n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses -bocaux étiqueté « poudre de momie ». -Pauvres malades ! Je ne sais plus pour quel -mal on leur administrait cette drogue -infâme, mais il est certain que nos ancêtres -l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très -longtemps qu’elle a disparu du formulaire -où figurent un tas de choses singulières, -mais non répugnantes, telles que la corne -de cerf. La momie servait aussi à fabriquer -pour les peintres un beau noir qui, paraît-il, -n’aurait pas été remplacé, ce qui n’a plus -d’importance, toute la peinture étant désormais -couleur jus d’herbe et sirop de groseille. -Les Algériens fabriquaient donc force -momies en imprégnant les cadavres d’asphalte, -en les roulant dans des bandelettes -trempées dans l’asphalte. Tout cela est -raconté dans un petit livre intitulé <i>L’heureux -Esclave</i>, qui est le récit d’un séjour aux -côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière, -qui avait été pris par les corsaires de -Salé. On peut y voir le détail de ces préparations. -Les momies étaient ensuite transportées -en Italie, de là passaient en France. -Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand -centre médical et où le besoin de cette pourriture -asphaltée se faisait souvent sentir -(avec ou sans jeu de mots). Les marchands -d’Égypte qui continuent ce commerce, non -plus pour les malades, mais pour les antiquaires, -n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement -pour le mettre au goût du jour et -au goût américain, car c’est l’Amérique -maintenant qui absorbe le plus de fausses -momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les -mange. Ce n’est plus l’usage.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LA PEINTURE</h2> - - -<p>Ce siècle s’annonce comme celui du délire -de la peinture. Voilà-t-il pas que la <i>Bethsabée</i> -de Rembrandt est montée à un million -en vente publique ! Ajoutez dix pour cent -pour les frais de vente, le prix des assurances -et vous trouverez que l’acquéreur -aura payé, surtout s’il n’a pas le placement -immédiat de son achat, pas très loin de douze -cent mille francs pour une curiosité périssable, -qu’un accroc peut disqualifier, pour -un tableau qui a déjà perdu beaucoup de -beauté originelle et qui en perdra un peu -tous les ans. Mais ce n’est pas l’acquéreur -qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est -l’amateur auquel il le repassera avec un -bénéfice inconnu. Ce serait un musée -allemand que je n’en serais pas très surpris, -mais si c’était un ultra-riche Américain, il ne -faudrait pas s’en étonner non plus. Il tiendra -dans un salon de Chicago la place du -chèque de cinq cent mille dollars qu’y avait -fait encadrer un imbécile colossal. <i>Bethsabée</i> -est de Rembrandt. Cela ne peut donc pas -être une œuvre sans intérêt, mais il ne semble -pas (j’en ai vu de belles reproductions) -que cela soit une œuvre pleine de charmes. -Les femmes de Rembrandt sont généralement -de celles qu’on aime mieux voir en -peinture que dans la réalité. Je sais bien qu’il -faut les regarder sur le plan de l’art, mais -il m’est difficile, pour mon plaisir particulier, -de séparer entièrement l’œuvre d’art de -l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise -que <i>Bethsabée</i> existe, mais je ne désire pas -l’avoir constamment sous les yeux. C’est un -objet de prix, c’est un diamant, soit, mais -dont la contemplation doit être un peu fatigante, -telle celle du fameux chèque. La peinture -est une convention bien curieuse, et ce -n’est peut-être que cela.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch11">VISAGES</h2> - - -<p>Réunis en volume, les <i>Visages</i> de Rouveyre -semblent peut-être un peu moins -cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement -le long d’une revue. Mais vraiment, -je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf -en quelques pages qui demeurent excessives -et comme blessantes, l’ensemble se tient. On -sent beaucoup moins le système que la -méthode. Faisons abstraction des visages de -femmes, dont presque aucun n’est tolérable, -la galerie des hommes me paraîtra -même supérieure. C’est que la tête de la -femme n’est pas faite pour plaire par son -caractère, mais seulement par une certaine -rectitude de lignes, qui ne doit pas être -trop individualisée. Les femmes qui veulent -à la fois paraître des beautés et des penseuses -se méprennent sur leurs possibilités : -il faut opter. La forme inesthétique donnée -à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un -hommage à leur intelligence : la beauté -pure ne pense pas. La pensée ravage toujours -la figure : il est vrai que la vie y suffit -très bien. Mais je crois qu’il aurait fallu -tenir compte pour les femmes de la faiblesse -de notre œil pour elles, chez nous autres -qui n’avons pas le regard déformateur ni -si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci -n’est peut-être que du sentimentalisme, je -ne vois pas d’objection contre les portraits -d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance -extrêmement vivante. Ce ne sont -pas seulement des portraits, ce sont des -tendances, des intelligences, des manières -d’être. Il y a d’autres déformateurs. Rouveyre -diffère des autres par la diversité de -sa déformation qui, au lieu de tourner autour -du geste du dessinateur, tourne autour du -caractère qu’il a deviné chez le modèle. En -quoi c’est un portraitiste et non un caricaturiste -aux effets toujours limités et presque -toujours identiques. Mais par cela même -c’est un homme fort dangereux pour la -tranquillité publique.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">SUR UN PORTRAIT</h2> - - -<p>Les nouvelles générations de poètes et -d’artistes s’engagent dans une voie esthétique -où il va être bien difficile de les suivre. A -les considérer, les plus hardis des beaux -esprits se sentent croître des oreilles d’âne, -des yeux de cheval et des âmes de pompiers. -Tout ce qu’on a vu en fait de révolutions -dans la littérature et dans l’art, et dont on -nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison -de celle qui se prépare et qui est déjà -fort avancée. Que l’on prenne par exemple -le dernier volume de Guillaume Apollinaire. -Ce sont des poèmes et il s’intitule <i>Alcools</i>. -C’est juste, car ils enivrent de plusieurs -manières, soit qu’on les respire, soit qu’on -les touche ou seulement qu’on les regarde. -Ils ne comportent pas de ponctuation et -pourtant ne sont pas plus obscurs que tels -autres qui en sont surchargés. Mallarmé -avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, -mais brefs et qui ne voulaient donner -que des images ou des sensations uniques. -Apollinaire risque de longs poèmes dénués -de ces petits signes qu’on nous a habitués à -croire indispensables et il prouve ainsi leur -inutilité, au moins en poésie qui procède -moins par analyse intellectuelle que par -accumulation d’impressions. La couverture -porte : « Avec un portrait de l’auteur par -Pablo Picasso. » On tourne et voici une -épure géométrique fort belle où l’on distingue -au bout d’un moment un œil en haut -et l’autre plus bas, quelques cheveux jetés -dans un coin vers le sommet, une oreille -aussi, en somme rien de ce qu’on appelle -vulgairement un portrait et cependant on -sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement -fait un gribouillis de hasard, qu’il -obéit à une méthode. C’est du cubisme, par -le maître du genre. C’est comme cela maintenant -que les muses voient leurs poètes et -les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre -Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, -vous dire : « Dans peu, vous vous y -habituerez ; l’œil reconstruira. Ne lui en -donne-t-on pas les éléments ? Quand on -aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par -petits morceaux successifs ? » C’est beaucoup -d’« alcools » à la fois ; cela monte un -peu à la tête. N’importe, voilà un livre -dont je ne me priverais pas volontiers.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">L’EXOTISME</h2> - - -<p>Il est assez de mode de se moquer de ces -saisons théâtrales parisiennes où tout, -auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue, -est exotique. Il n’y a, en effet, rien de parisien -dans ces fêtes, mais c’est précisément -pour cela que nous pouvons nous y intéresser -et même nous y passionner. Cela -répond à ce besoin de nouveau qui, surtout -à de certaines périodes, agite les peuples. -Or rien de nouveau, en France surtout, -ne peut surgir que de l’étranger, de l’exotisme. -Il en a toujours été ainsi. La littérature -du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée -par l’apport étranger, influences bretonnes, -influences grecques. Plus tard, ce -fut à l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes -la chose neuve. Le <i>Cid</i>, qui nous -paraît maintenant une œuvre nationale, fut -d’abord une adaptation de l’espagnol. Au -cours du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tout fut renouvelé par -l’influence anglaise. Le romantisme n’est -qu’un mélange d’influences étrangères où -l’Angleterre tient encore la première place. -Depuis quelques années, après la période -ibsénienne, nous sommes sous la domination -russe et, pour ne parler que du théâtre -et s’en tenir même à l’aspect extérieur, qui -pourrait nier que le décor et la mise en -scène des artistes russes ne soient en train -de démoder jusqu’au ridicule la manière -française ? C’est au point qu’on a pu nous -faire entendre, sans nous lasser, des opéras -russes chantés en russe. C’est au point que -les derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio -tirent presque tout leur attrait de -décorations russes. Transportés à la Comédie-Française, -quel serait leur sort ? Je n’ose -y penser. Et les actrices russes, ne sont-elles -pas en train de faire paraître un peu -fades les nôtres ? C’est bien injuste, mais -qu’y faire ? Il nous faut du nouveau, et il -est là.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">LES DÉBUTS</h2> - - -<p>Un grand journal parlait récemment des -débuts des écrivains aujourd’hui plus ou -moins connus et notait qu’ils ont généralement -lieu dans ces petites revues si dédaignées -du grand public ou plutôt si inconnues -de lui. C’est exact, les petites revues -ayant toujours, plutôt que les grandes, -besoin de copie, outre qu’elles mettent leur -amour-propre à révéler les nouveaux talents. -Mais il arrive aussi que les petites revues -ne sont pas plus accueillantes que les autres, -car elles sont souvent l’organe d’une école, -et d’une école intransigeante. Très souvent, -d’ailleurs, le débutant de la petite revue -n’est pas un vrai débutant. Avant la petite -revue, il y a le petit journal de province où -il a glissé des stances ou un conte innocent. -Avant les débuts, il y a les pré-débuts, si -l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours -mystérieux, quand ils n’ont pas été -également singuliers. Tel écrivain, aujourd’hui -bien connu et encore très jeune, débuta -dans le recueil des jeux floraux, de Toulouse. -Tel autre, dans un petit périodique où il fallait -d’abord s’abonner pour avoir droit à une -insertion. Un autre, au contraire, envoya sa -première copie à un recueil hebdomadaire -très connu, très spirituel et très léger. Mais -Taine y avait écrit sous le nom de Thomas -Graindorge. Il se croyait également de -grandes destinées, il céda à la fascination. Il -mit dans une enveloppe quelques pensées -sur les femmes, les envoya et eut le bonheur -de les lire imprimées la semaine suivante. -On ne lui avait changé que le titre et remplacé -la signature par trois étoiles. Il eut -l’audace de se présenter au bureau. On lui -dit que cela se payait vingt-cinq centimes la -ligne, mais il y en avait si peu qu’il n’osa -pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six -pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, -après quoi il fut mêlé à la fondation -d’une petite revue, où il débuta véritablement.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">LE LATIN</h2> - - -<p>On ne me croirait pas si je me disais -ennemi du latin, mais je ne suis pas non -plus ami du latin pour tous. Il semble que -la tradition soit rompue et que toute une -classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse -plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les -professeurs, malgré leur zèle, sont obligés -de constater la faiblesse croissante des -études latines. L’air n’est plus favorable au -latin. Trop de choses nouvelles veulent -entrer et d’autres sont entrées déjà dans les -jeunes esprits ; il faut leur faire place. On -étouffe dans les cervelles : ouvrez la porte -et renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est -fâcheux, mais c’est un fait, ou que les têtes -n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il -s’agit maintenant d’y enfourner, ou qu’on a -tort d’y vouloir enfourner trop de notions. -Il va peut-être falloir choisir et, considérant -le latin comme une notion de luxe, le -réserver pour les quelques têtes un peu plus -larges que les autres. Il y aurait ce moyen, -mais qui semble tout à fait hors de la portée -de l’Université : changer sa méthode -d’enseignement et ne plus se donner pour -but, dans les lycées, la formation uniforme -de lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car -cela semble bien dans cette vue qu’elle gave -la jeunesse et il semble bien aussi que cette -vue ne soit plus absolument compatible avec -le parti que cette jeunesse entend tirer de la -vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les -gens et les jeunes gens selon qu’ils veulent -être instruits et non pas selon que la coutume -l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout -le monde voulait savoir l’hébreu. Il y eut -des professeurs d’hébreu jusque dans les -villages, il n’y en avait pas assez. Cent ans -plus tard, il n’y en avait plus. La mode -impose l’enseignement et la mode est fondée -sur des besoins réels ou factices ; avons-nous -à en juger ? On ne veut plus de latin, pourquoi -l’enseigner de force ? Qu’on en fasse un -cours libre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">LATINERIE</h2> - - -<p>La première fois que j’eus une notion -concrète de la nouvelle prononciation du -latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée -dans quelques milieux universitaires, ce fut -par l’entremise d’une dame qui apprenait à -décliner <i lang="la" xml:lang="la">Rosa</i>, <i>la rose</i>, pour le faire apprendre -à son fils. Elle disait tranquillement <i>roça</i> et -cela lui paraissait tout naturel. Moi, cela me -gênait un peu. Elle disait <i>ounous</i> (pour <i lang="la" xml:lang="la">unus</i>) -et bien d’autres choses qui me semblaient -saugrenues. Depuis cela, j’ai appris que -chaque professeur, ou à peu près, a sa -méthode et sa prononciation préférées, car -cette science nouvelle est fort obscure et ne -porte avec soi aucune certitude. Les uns -tiennent pour le latin prononcé à l’allemande, -d’autres pour le latin prononcé à la -romaine et les plus savants, enfin, pour la -prononciation cicéronienne. De plus comme -le ministre a laissé les professeurs libres de -suivre provisoirement les vieux usages, -quelques-uns prononcent modestement à la -française. Qui sait si l’an prochain la dame, -son rejeton ayant gravi un échelon, ne tombera -pas sur un de ces professeurs surannés ? -Après avoir appris qu’il fallait dire <i>Kikéronn</i>, -il sera condamné à revenir à <i>Cicéron</i> en -attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme -le condamne à <i>Tchitchéronn</i>, à la -romaine. Au milieu de tout cela, les gens, -sans se douter un instant de leur incohérence, -parlent ferme de la restauration des -études latines. On peut être certain que ces -innovations y contribueront puissamment. -Remarquez aussi l’immense utilité qu’il y a -à être fixé sur la prononciation d’une langue -qu’on ne parle plus. Cette façon détournée -des vendeurs de latin à donner raison aux -espérantistes n’est-elle pas ingénieuse ?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">LA LANGUE FRANÇAISE</h2> - - -<p>On me consulte parfois sur un point -délicat de la langue française. On croit que -je la connais ; je l’ai étudiée et l’étudie -encore tous les jours, mais c’est précisément -pour cela que je m’y perds encore, car elle -est pleine de contradictions. Ceux-là seulement -peuvent avoir l’illusion d’en avoir -démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent -qu’à travers les règles des grammairiens, -car le grammairien connaît la loi. Mais au-dessus -de la connaissance des lois, il y a -le sentiment. Comme on dit qu’on a ou -qu’on n’a pas le sentiment des convenances, -on a ou on n’a pas le sentiment de la langue -française et à cela, il n’y a rien à faire. On -ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il -faut d’abord le créer. C’est dans les écrits -contemporains que se constate surtout cette -absence de sentiment. Beaucoup de gens -qui écrivent arrivent facilement à dire tout -le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou -même à ne rien dire du tout, ce qui vaut -peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un touriste -qui raconte une excursion à Venise en -automobile : « Admirable pont métallique… -Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on -peut appeler un beau travail de la nature. » -Évidemment, un pont est dans la nature, -un pont est fait au-dessus d’un accident de -la nature, fleuve ou précipice, mais un pont -n’est pas un travail ou une œuvre de la -nature. Voilà cependant ce que l’on écrit. -Vraiment les textes contemporains sont plus -difficiles à comprendre que ceux du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle -et si tout le fatras du jour n’était pas destiné -au néant, ce serait désespérant. Des -livres estimés ne sont pas d’une meilleure -langue : l’à-peu-près qui est dans l’écriture -n’étant que le reflet de la confusion mentale -qui règne dans les esprits.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch18">LES NOMS ÉTRANGERS</h2> - - -<p>Une revue, qui ne semble pas pourtant -ennemie de l’extension du français, ni de -son emploi comme langue internationale, -vient de nous arracher la paisible possession, -non de la ville de Gand, sans doute, -mais du nom de cette cité flamande. J’avais -d’abord été un peu intrigué, en lisant : -« Dans le <i lang="en" xml:lang="en">Nineteenth Century</i> de septembre, -M. Ellis Barker rappelle que la veille de -Noël, en 1814, dans l’antique couvent des -Chartreux de la vieille cité de <span lang="en" xml:lang="en">Ghent</span>, le -traité de paix fut signé entre l’Angleterre et -les États-Unis. » Où pouvait bien se trouver -cette vieille cité ? Je cherchais, un peu honteux -de mon ignorance, quand je me souvins -que c’est là une des rares villes de -Belgique annexées linguistiquement par les -Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand. -Mais le plus souvent ils respectent la forme -flamande et surtout la forme française, disant -Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc -et même Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils -ont traité de même d’ailleurs la plupart des -villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare -qu’elles soient anglicisées. Ils disent comme -nous, avec des nuances d’orthographe, -Séville, « <span lang="en" xml:lang="en">Venice</span> », Florence, Rome, Naples. -C’est par une exception qu’ils ont mué -<span lang="it" xml:lang="it">Livorno</span> ou Livourne en <span lang="en" xml:lang="en">Leghorn</span>. Malgré -cette politesse qu’ils nous font d’adopter -notre transcription de quelques noms étrangers, -je ne crois pas que nous devions leur -rendre la pareille. Ce serait trop de bonté. -Laissons leur <span lang="en" xml:lang="en">Ghent</span> pour leur usage personnel -et respectons, quant à nous, le privilège -que nous a donné la tradition de franciser -hardiment les noms étrangers anciennement -connus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch19">BARBARISMES</h2> - - -<p>Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, -malheureusement, m’intrigua beaucoup. -On disait : « Enfin ils poignaient. » Le -sens n’était pas douteux, cela signifiait : ils -apparaissaient, ils surgissaient. Je reconnus -bientôt que cela n’était pas à proprement -parler un barbarisme, mais seulement une -forme, particulièrement inusitée dans ce -sens-là, du verbe poindre. Elle est encore -vivante quand le verbe poindre signifie -<i>piquer</i>. Les naturalistes, après La Fontaine -et d’autres, l’ont beaucoup employée : -« Cette idée le poignait. Les remords le -poignaient. » Néanmoins, je les soupçonne -d’avoir instinctivement fabriqué, d’après -l’adjectif poignant, un verbe inédit, <i>poigner</i>. -C’est bien par hasard, à mon avis, que ce -nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait -du verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir -de la langue française, aujourd’hui, -les exceptions sont bien rares, de fabriquer -un verbe qui ne soit pas de la première -conjugaison et c’est à elle que le peuple et -tous les ignorants (qui comprennent beaucoup -d’écrivains) ramènent toutes les formes -amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. -De là l’apparition de ces formes -étranges, qu’il faut s’attendre à rencontrer -de plus en plus dans la littérature courante : -<i>il s’enfuya</i>, <i>il ria</i>, <i>il souria</i>, etc. Comme <i>il -s’enfuit</i>, <i>il rit</i> n’indiquent pas que l’action -est au passé plutôt qu’au présent, il semble -qu’il y ait là comme une ruse linguistique -inconsciente pour doter ces verbes trop uniformes -d’un passé défini emprunté aux -formes de la première conjugaison où il se -distingue nettement du présent. C’est ainsi -que les verbes français s’acheminent, si -lentement qu’ils resteront en route très -probablement, vers la simplicité du verbe -anglais, qui représente une évolution linguistique -bien plus avancée. N’importe, -j’admets qu’on rie devant <i>il ria</i>.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">LES DEUX LANGAGES</h2> - - -<p>Un malheureux camelot, invité à circuler -par un agent, répond : « Ta gueule ! » Est-ce -une insulte ? On a soumis le cas à M. Brunot, -lequel n’y voit qu’une forme populaire -de langage et l’équivalent de cette autre -locution : « Ferme ça ! » Les juges n’ont -pas été de cet avis, et, condamné à six -mois de prison, le camelot a vu, en appel, -sa peine portée à un an. Mais comment -faire comprendre à des magistrats, hommes -de la société polie, hommes mesurés, distingués, -qu’il y a en France deux langages, -celui qu’emploient les gens qui fréquentent -les salons et celui qu’emploient les gens qui -ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si -« ta gueule ! » était proféré dans un salon, -il y provoquerait un incroyable scandale, -sans nul doute, mais il n’en est pas de -même sur le trottoir, et surtout entre gens -de la même classe populaire, qui échangent, -à chaque propos, les mots les plus grossiers -dont ils ne se choquent nullement, par la -bonne raison qu’ils n’en connaissent pas -d’autres qui rendent aussi bien leur pensée -et avec une spontanéité aussi nette. Il y a de -l’impatience, il y a une nuance de dédain -dans l’expression du camelot, mais il n’y a -pas insulte à proprement parler. Elle traduit -le « Assez ! » qui échappera au magistrat -exaspéré, ou même le « Zut ! » où il se -laissera aller dans un moment de colère -familière. Ne voit-on pas, dans des scènes -de caserne, deux soldats se dire sur un ton -affectueux : « Mon vieux cochon » et autres -aménités qui seraient fort déplacées dans -le salon de M<sup>me</sup> de Noailles, mais qui ne le -sont plus à la caserne. Le peuple ne sent -pas la grossièreté comme nous, ou plutôt -ce qui nous semble grossier ne l’est pas -nécessairement pour lui. Il y a deux langues -dans la langue française, avec des nuances, -où tout le monde ne se reconnaît pas. C’est -le devoir des raffinés d’être le plus indulgents.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch21">LE STYLE PROFESSIONNEL</h2> - - -<p>« Quel bon style poncif, écrivait Flaubert -(5 octobre 1860), à propos d’une encyclique -du pape Pie IX, que le style ecclésiastique ! -Ce serait, du reste, une étude à faire -que celle des styles professionnels. » Il -n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une -telle étude, de s’éjouir du style judiciaire -qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, -toute sa liberté que les « Attendus ». -Le Code bride l’imagination des magistrats ; -aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils -qu’à la fin, quand ils ont épuisé leur -provision d’histoire, de littérature ou de -philosophie. Une note de couturière contestée -par la cliente les fera penser à Laïs, -tout au moins à la « Toilette d’une dame -romaine » ; ils ont de la lecture et ils le -prouvent. Voilà un procès qui part d’un -litige amoureux : vite il place dans ses -« Attendus », toujours tant attendus, une -histoire abrégée de l’amour depuis les temps -les plus reculés jusqu’à nos jours. Cela -vous pose un magistrat et peut le mener à -la pourpre. Attendu, disait l’autre jour un -juge de paix, que « dans l’antiquité, le -mariage était basé uniquement sur l’amour -de deux êtres de sexe différent… ». Est-ce -assez péremptoire, assez pompeux, assez -historique ? Petit-Jean remontait avant le -déluge ; le moderne juge de paix n’a pas de -notions sur les époques mythiques : il a -l’esprit positif, il entre du premier coup -dans l’histoire. Au fait, où a-t-il pris cela, -que le mariage, chez les anciens, était basé -sur le pur amour ? J’aurais cru le contraire, -que l’amour n’y avait aucune part, du -moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel -que nous le concevons, n’avait nulle place -dans leurs relations sociales. L’antiquité, -c’est les hommes d’un côté et les femmes -de l’autre. O naïveté de croire que les petites -Grecques et les petites Romaines faisaient -des mariages d’amour ! Croyez-moi, monsieur -le juge de paix, tenez-vous en au -Code, c’est plus sûr.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch22">LA MÉDIOCRITÉ</h2> - - -<p>Ayant gardé la chambre plusieurs jours, -le hasard m’a fait entreprendre diverses lectures -qui auraient dû me distraire, mais qui -ont beaucoup augmenté mon ennui. Décidément, -il n’y a rien de plus pénible que le -livre qui veut être divertissant, mais qui est -surtout médiocre. Un traité d’arithmétique -ou de chimie me conviendrait vraiment -mieux. Ce n’était pourtant pas le vulgaire -roman, mais des souvenirs contemporains -et j’en attendais quelque plaisir. En est-il -aucun près de ces âmes superficielles plus -contentes encore, dirait-on, de leurs petits -chagrins que de leurs petites joies ? Je voudrais -bien désigner plus clairement ces malheureux -auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me -comprendraient pas d’ailleurs, peut-être -trouveraient-ils seulement que j’ai bien mauvais -goût. Oui, je l’espère, et que nous -avons une sensibilité différente. Mais ce qui -m’a surtout exaspéré, c’est la platitude du -style. Je me suis répété dix fois, au cours -de cette lecture, le mot de Flaubert « sur le -style coulant, cher aux bourgeois ». Il a un -mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il -répand. Rien n’incline mieux au sommeil -que la médiocrité soutenue, celle qui ne -flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, -glisse, comme frottée d’huile, à travers -la syntaxe, donne enfin l’impression -d’un robinet d’où sort éternellement une -belle eau claire, toujours la même. Pourquoi -donc, me dira-t-on, ai-je persévéré ? Peut-être -parce que j’espérais une chute, une brisure ? -Puis, la persévérance est dans mon caractère. -C’est pourquoi je crains les ouvrages en -plusieurs volumes. Je ne sais plus m’arrêter. -Cela m’a mené parfois très loin, à des -tâches dont je sens encore la courbature. -Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime -au cerveau la lecture d’un livre -médiocre. Hélas, c’est presque tous !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch23">LECTURES DE VOYAGE</h2> - - -<p>J’emporte toujours au fond de ma malle -quantité de livres sérieux, qui ne sont pas -sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte -sans les avoir ouverts. En revanche, -je reviens encombré de brochures à bon -marché qui ont tenté ma paresse, au passage -dans les gares. Comme toute cette littérature, -médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, -me semble au retour ridicule ! J’en -suis un peu honteux et je me promets toujours, -mais en vain, de ne plus m’y laisser -prendre. Je le sais, il vaudrait mieux -regarder tomber la pluie philosophiquement, -mais le démon de l’ennui, de la peur -de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si -lâche dès que l’on sort de ses habitudes ! J’y -ai gagné du moins, car il n’est pas une sottise -qui ne nous vale quelque compensation, -une certaine connaissance d’une littérature -dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais toujours -resté chez moi. Je ne la désigne pas -autrement. C’est d’ailleurs la plus connue, -celle où se délectent la plupart de nos contemporains, -celle qui passe aussi pour -représenter le mieux ce qu’on nomme l’esprit -français. Il y a même eu, il y a quelques -années, une collection populaire sous ce -titre fallacieux. Il faut croire que cet esprit -n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur -de ces opuscules a disparu. Mais d’autres -ont été séduits par le prestige du titre -et c’est encore ce genre qui alimente les -bibliothèques des gares. Ces livres, d’une -gaîté si splénétique, répondent sans doute -à un besoin du voyageur, de l’homme bien -décidé à ne pas faire le moindre effort intellectuel, -mais comme ils font regretter ceux -que l’on oublie dans leur prison, ceux -qu’on n’a pas le courage d’atteindre ! C’est -que, précisément, sans effort intellectuel il -n’est peut-être pas de plaisir possible.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch24">LES LIVRES ANCIENS</h2> - - -<p>Il y a tant de revues qui s’occupent des -livres nouveaux qu’il était temps, semble-t-il, -qu’il y en eût au moins une qui s’occupât -des livres anciens et des problèmes -de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est impossible -de faire de sérieuses histoires littéraires, -si l’on ne connaît pas directement -les vieux livres, même sans grande valeur, -qui sont comme le fond sur lequel se -détachent de belles œuvres de la littérature. -Ceux que nous vénérons ne furent d’abord -qu’un de ceux-là. Les livres de Corneille, -de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, -à leur naissance, comme le croient les -professeurs, marqués d’une auréole. Ils -étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec -les oubliés, chez Guillaume de Luyne, -libraire-juré, dans la salle des Merciers, à -la Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la -petite salle, à la Palme et aux armes de -Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas -droit à quelque considération en faveur de -leur voisinage ? C’est là que figura sans -doute <i>L’histoire d’Isménie et d’Agésilan</i> dont -M. Magne nous conte l’histoire dans le -premier fascicule de la <i>Revue des livres -anciens</i>, comme les dernières éditions de -Ronsard avaient, quelque cinquante ans -auparavant, coudoyé dans les librairies à la -mode les premières « follâtreries » du seigneur -de Cholières, dont M. Pierre Louys -retrouve le nom véritable et esquisse pour -la première fois l’histoire encore incertaine. -C’était un avocat au parlement qui se -fit chartreux et écrivit en cette qualité -nombre d’ouvrages de piété. Voilà une -heureuse découverte. Il y a toutes sortes de -choses curieuses dans ce premier numéro, -jusqu’à la description d’un manuscrit inédit -de Restif de la Bretonne, <i>Les Revies</i>, et une -profusion de notices sur des raretés bibliographiques. -On voit les livres dont il -est question, car les titres en sont presque -toujours reproduits. Cela fera un recueil -bien séduisant et dont l’autorité sera grande. -Les livres anciens ont trouvé de vrais -amis.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch25">UN ROMAN</h2> - - -<p>Les romans que l’on reçoit au mois -d’août, quand on a le malheur de ne pas -avoir encore quitté Paris ou que l’on est -déjà revenu, sont presque sûrs d’être lus. -C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu -avant-hier et qui, en une autre saison, -m’aurait probablement découragé. Mais la -solitude du moment, la fraîcheur excessive -de la température l’ont fait bénéficier d’un -état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis -à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a -permis de faire ample et suffisante connaissance -avec la plus extraordinaire turpitude -que l’on ait encore publiée sous une -couverture jaune paille. Après cet exorde -et quoique la chose ne soit malheureusement -pas sans un certain talent à la Zola, -un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai -d’en dévoiler le titre et le nom de l’auteur. -Au surplus est-il suffisamment caractérisé -par la date de sa venue au jour, où il -est certainement seul de son espèce. C’est -l’histoire d’une famille, mais surtout d’un -père et d’une fille qui sont sans doute les -êtres les plus haïssables que l’on peut avoir -connus dans un livre. Le père pousse sa -fille à se faire épouser par un jeune homme -riche, puis voyant qu’il ne survient pas -d’héritier, imagine de le procréer lui-même, -et, à la grande joie du jeune monstre, -devient son amant et la rend mère. Le couple -incestueux est parfaitement heureux, se -roule avec délices dans sa bauge, quand le -mari les surprend. On lui fait son affaire, -un peu, il faut le dire, par hasard, dans un -mouvement de colère, puis on se débarrasse -du cadavre qu’on va pendre à un arbre, -dans la campagne, avec une sérénité tempérée -par la frousse. Ils sont inquiétés, -mais à peine, et l’ordure triomphe. L’auteur -n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier -cette bonne histoire. Je sais, il s’en déroule -parfois de telles à la cour d’assises et il faut -peut-être, après tout, admirer le courage de -qui a fréquenté, sans haut-le-cœur, de tels -individus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch26">L’ENCRE</h2> - - -<p>Un correspondant de l’<i>Intermédiaire</i> demande -la fondation d’une ligue nouvelle, -la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement -réactionnaire qui voudrait faire -revivre la coutume des encres faites à -mesure d’après des formules surannées, mais -efficaces. « L’encre, dit le promoteur de -cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, -avec de la noix de galle, suivant -une tradition de l’antiquité classique conservée -et transmise par les monastères. » -Hélas ! on a trouvé plus simple, plus propre -aussi de l’acheter par petites bouteilles -chez le marchand qui nous en fournit de -toutes les couleurs, et fort bonnes, du -moins pour ce que nous voulons en faire. -Nous ne lui demandons plus, en effet, d’être -indélébile et de traverser les siècles. Comme -nous n’écrivons plus sur un parchemin, -mais bien sur du fugitif papier, de -L’encre à la noirceur temporaire nous suffit -très bien. Il paraît que l’encre à stylographe -est encore moins solide que l’encre -des écoliers. C’est encore bien suffisant et cela -répond à merveille aux préoccupations de -notre temps, qui sont plutôt de faire vite les -choses que de les faire très bien et en vue -de la postérité la plus reculée. Je ne m’arrange -pas volontiers du stylographe et je -le regrette modérément, car je crois que -cette invention est tout à fait transitoire. Je -rêve à un certain crayon-encre dont il y a -des essais qui deviendront peut-être satisfaisants. -Non, vraiment, je ne suis pas de -ceux qui regrettent la plume d’oie, la plume -que, je ne sais pourquoi, on cueillait -sur l’oie vivante, et que l’on taillait soi-même. -C’était une manière, paraît-il, de -réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention -de la plume métallique a porté un coup à -la littérature sérieuse. Je recommande cette -question à la Ligue de la bonne Encre : elles -se tiennent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch27">SUR UNE PHRASE</h2> - - -<p>Sur mille personnes qui répètent si volontiers -la moitié, je ne dirais pas de la pensée, -car ce n’est même pas une pensée, la -moitié de la phrase de Pascal : « Les fleuves -sont des chemins qui marchent… », il -n’en est peut-être pas une qui soit capable -de la compléter : « … et qui mènent où -on veut aller. » S’ils la connaissaient toute, -peut-être ne la répèteraient-ils plus, car ils -en verraient trop clairement l’absurdité. -Cette fameuse phrase doit-elle être classée -parmi les sottises échappées aux grands -hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de -copiste, ou encore une chose incomplète jetée -au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain -qu’elle n’a qu’une apparence de bon -sens. La première partie est fort supportable -parce qu’elle énonce un fait et qu’aux -immobiles routes elle oppose les mobiles -fleuves. Mais la seconde partie en détruit -tout l’effet. Je ne pense pas qu’il soit -besoin d’expliquer que cette route qui -marche ne marche que dans un sens et mène -non où l’on veut aller, mais bon gré mal -gré où elle va nécessairement elle-même ; -ce sera une fois sur deux là précisément où -nous ne voulons pas aller. Elle est donc, en -tant que route, bien inférieure aux plus -simples chemins, qui du moins n’ont pas de -parti pris et nous mènent vraiment, avec le -seul effort du mouvement, là où nous le -désirons. Pourquoi donc cette phrase est-elle -devenue célèbre ? Probablement à cause de -l’antithèse qu’elle contient, bien que comme -toutes les antithèses, fort incomplète et -très peu juste, même quand elle l’est le -plus. Elle abrège le raisonnement pour -ceux qui se contentent de peu, qu’une vague -apparence satisfait. Pascal n’était pas un -bon observateur, mais la généralité des -hommes, étant encore moins observateurs -que lui, l’ont suivi avec confiance. Un -Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, -peut-il avoir une distraction ?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch28">GASSENDI</h2> - - -<p>Le petit village de Champtercier, près de -Digne, inaugure aujourd’hui un monument -au philosophe Gassendi qui naquit là à la -fin du seizième siècle. L’originalité de Gassendi -est d’avoir été à la fois un excellent -prêtre et un athée parfait. Quand on lui -demandait comment il pouvait concilier des -états d’esprit si différents : « Il y a temps -pour tout », répondait-il. Il croyait en Dieu -en disant sa messe et le reste du jour vénérait -Épicure. Les gens simples l’appelaient -« le bon prêtre de Digne », mais les initiés -opposaient sa philosophie épicurienne au -rigide idéalisme de Descartes. Il avait deux -bréviaires, le bréviaire romain et le Poème -de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur -de la cloison étanche, qui n’est -peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est -l’art de la restriction mentale poussée au -plus haut point, l’art de cacher sous une -adhésion de forme aux doctrines religieuses -officielles la plus grande liberté d’esprit. -Cette attitude, qui ne fut pas rare au -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, rendit les plus grands services. -Elle permit de cultiver libéralement les tendances -de son esprit sans trop offusquer les -autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. -La conception de <i>Tartufe</i> est gassendiste. -Si Molière eût avoué que sa comédie -était une attaque directe contre la religion, -que son Tartufe était le type même du -dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours -à la Bastille ; mais en le donnant pour le -faux dévôt, il se posait même en défenseur -de l’intégrité religieuse, et tout le monde y -a été pris et on s’y laisse encore prendre. -Que c’est singulier, quand on y songe, cette -conception d’un Molière champion de la -dévotion ingénue ! Le soin de dire sa messe -permit à Gassendi de former quelques-uns -des plus fameux « libertins » du temps. On -a dit qu’il était sincère dans sa double foi. -Le fait est que, s’il pensa selon la doctrine -d’Épicure, il vécut une vie fort peu épicurienne. -En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter -un mystère de plus aux mystères chrétiens, -le mystère de la cloison étanche.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch29">DIDEROT</h2> - - -<p>A propos du centenaire de Diderot, on -peut remarquer qu’il est certains écrivains -dont la réputation était d’un genre tout différent, -de leur vivant, de ce qu’elle est -devenue dans la suite des années. Vers la -fin de la vie de Diderot, les œuvres qui ont -le plus fait pour sa réputation, tant près du -peuple que près des lettrés, n’avaient pas -encore été imprimées et on l’estimait surtout -comme l’auteur laborieux de l’Encyclopédie, -comme l’écrivain un peu lourd des -<i>Pensées philosophiques</i> ou de la <i>Lettre sur -les aveugles</i>. <i>Le Neveu de Rameau</i>, qui -est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut -d’abord connu qu’en allemand par une traduction -de Gœthe, elle-même retraduite en -français, en 1821 ; on ne connut le texte original -que beaucoup plus tard, en 1862. <i>La -Religieuse</i> ne fut imprimée que sous la -Révolution, en 1796, la même année que -<i>Jacques le Fataliste</i> et ces deux œuvres sont, -avec <i>Le Neveu de Rameau</i>, à peu près tout -ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre le -<i>Supplément au Voyage de Bougainville</i>, qui -est bien la chose la plus divertissante qu’ait -jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait -mettre au rang des contes de Voltaire. -Enfin la réputation présente de Diderot est -encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on -a appris à estimer et qui n’eurent de son -temps aucun succès, et aussi sur ses <i>Lettres -à M<sup>lle</sup> Volland</i>. Il n’y a presque aucun rapport -entre le Diderot d’aujourd’hui et le -contemporain de d’Alembert, mais malgré -tout le Diderot romanesque était bien contenu -dans le Diderot philosophique et les -paradoxes du <i>Neveu de Rameau</i> étaient en -germes dans des écrits plus lourds. Aussi -est-il arrivé que sa seconde réputation s’est -admirablement greffée sur la première et -qu’elle n’a paru en rien disparate. Les écrits -posthumes prennent rarement place dans -la partie glorieuse d’une œuvre. A peine -arrivent-ils à se faire connaître. De Diderot, -c’est au contraire la partie vivante : nous le -possédons plus réellement que ses contemporains -eux-mêmes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch30">LOUIS VEUILLOT</h2> - - -<p>On vient de célébrer assez discrètement le -centenaire de Louis Veuillot. Les centenaires -nous fixent sur la date de naissance des -hommes momentanément célèbres ou qui -le furent. J’ai donc appris avec plaisir que -celui-ci était né en 1813. On parlait encore -beaucoup de lui au temps de ma jeunesse. -Ce fut même son grand moment d’autorité -politique, car les catholiques étaient au -pouvoir et il triomphait, quoique avec mauvaise -humeur, car ce n’était pas un homme -amène. Cependant, dès cette époque, son -heure littéraire était passée : elle s’écoula -sous le second Empire. Il essaya de la fixer -en recueillant ses plus pittoresques chroniques -parisiennes sous le titre des <i>Odeurs -de Paris</i>. Ce livre, qui m’avait amusé quand -je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup -moins que tant d’autres de la même -époque et du même genre. On peut encore -le relire, mais qui oserait relire Roqueplan -ou Aurélien Scholl ? Ce qui a conféré une -certaine durée à la verve journalistique de -Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne -sourit jamais, il ricane. Sans doute, il est -plaisant de le voir dépiauter ces mauvais -écrivains qui pullulaient déjà, mais on -souffre un peu de le voir confondre avec la -tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il ? -Oui et non : mais jamais il n’a reconnu -qu’on pouvait être à la fois un penseur et un -libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour -lui, l’écrivain qui ne va pas à la messe n’est -pas loin d’être un misérable, et quand on -raille la religion, on est bon pour l’échafaud. -On ne peut pas dire qu’il est de mauvaise -foi. Il est ainsi fait. Il est catholique -et tout ce qui n’est pas catholique lui -semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne -me déplaît pas et même j’en aime la rudesse. -Avec les Veuillot on sait à quoi s’en tenir. -Tant d’autres sont de déplorables amphibies !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch31">BONS CONSEILS</h2> - - -<p>J’ai une petite collection de livres baroques -où je m’amuse quelquefois et où je fais des -découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité -que j’ai eu la patience de lire jusqu’au bout. -Le titre est à la fois ingénu et piquant. Le -voici : « Dix-neuf manières de faire fortune -honorablement en commençant sans argent. » -Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes -sont même fort ingénieuses. Cependant -le mot « honorablement » est de trop, -mais cela montre peut-être seulement que -la conception de l’honorabilité a beaucoup -varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. -Néanmoins, n’est-on pas d’abord surpris -qu’il se soit publié en 1840 un manuel -aussi ingénu de la fraude ? « 10<sup>e</sup> moyen. Le -vin de Lunel. » C’est l’art de transformer le -vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le -vendre en cette qualité… Un autre moyen -de faire fortune est de tirer de l’alcool des -pommes de terre, d’y ajouter « quelques -gouttes d’alcali » et de le vendre pour de -l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs -procédés de ce genre et tous aussi honorables. -En voici encore un dont la candeur -étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné -d’excellents résultats. Il s’agit tout simplement -de se procurer un tas d’objets hétéroclites -et de les orner, avant de les mettre -en vente, d’étiquettes de ce genre : « Plume -avec laquelle Voltaire écrivit <i>La Pucelle</i> », -ou bien : « Balle trouvée dans l’une des -bottes de Napoléon après la bataille de -Wagram », etc. Je pense que l’on a reconnu -dans ce petit traité une satire de l’ingéniosité -industrielle ou commerciale qui commençait -à prendre son essor vers le milieu -du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de -la satire, on devine la naïveté des fraudeurs -ou des estampeurs. Comme toutes choses, -cet exercice de l’esprit humain a fait de -grands progrès, et naturellement la crédulité -a augmenté en proportion. Elle a droit, -de nos jours, à des railleries d’une autre -qualité.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch32">STENDHAL ET CASANOVA</h2> - - -<p>C’est une question bien affligeante pour -les casanovistes que celle qui resurgit dans -les étroites colonnes de l’<i>Intermédiaire</i>. On -la croyait non seulement élucidée, mais -enfouie depuis longtemps au cimetière des -vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté : -« Stendhal n’est-il pas l’auteur, ou du -moins le reviseur des <i>Mémoires</i> de Casanova ? » -Il n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on -la prenne désormais au sérieux, mais c’est -peut-être trop de la laisser revivre, même -pour un instant. Elle avait été lancée jadis -par le bibliophile Jacob, qui en souleva de -plus ingénieuses. Même il ne posait pas la -question, il affirmait, il disait : « J’ai la -certitude morale que Stendhal, etc… » Et -le malheureux donnait ses raisons. On les a -relevées dans la préface de l’édition Garnier -et vraiment elles lui font peu d’honneur. -J’aimerais mieux que les intermédiaristes -s’occupassent du vrai reviseur de ces -Mémoires, qui fut, comme on le sait, un -nommé Jean Laforgue, professeur de français -à Dresde. On a dit beaucoup de mal de -lui, qu’il a défiguré le texte de Casanova, -qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec -suite, on ne voit pas à quels endroits il en -aurait faussé le ton, et quant à l’adoucissement, -par ce qu’ils contiennent de verdeur -et de choses très osées, on n’en aperçoit pas -bien la trace. Casanova destine son livre au -public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. -D’ailleurs, ce n’était pas un esprit -grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes -ou s’en est aussitôt repenti. S’il avait -beaucoup de vulgarité, il avait aussi une -certaine délicatesse. C’était un voluptueux -mais aussi un perpétuel amoureux et, assurément, -il n’a pas conté ses bonnes fortunes -dans un style érotique, plus propre à en -diminuer la valeur qu’à les rendre plus précieuses -à son souvenir. Jean Laforgue n’a -été que le correcteur des italianismes qui -abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt -que d’accabler ce professeur de français, les -casanovistes devraient vénérer sa mémoire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch33">UN CHRONIQUEUR</h2> - - -<p>Je ne me souviens pas que l’on ait fêté -le centenaire de M<sup>me</sup> de Girardin. Cela aurait -dû intéresser au moins la corporation des -journalistes, car presque aucun, peut-être, -ne fut plus brillant, plus spirituel, plus -doucement satirique. Mais on vient de -récompenser le recueil choisi de ses œuvres -et voici une occasion, plus sensée qu’un -anniversaire, de rappeler son souvenir. -Cette femme charmante, qui n’est plus -qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans -la constellation romantique, fut pendant dix -ans une étoile lumineuse. Comme elle était -fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès -qu’elle chanta et sa poésie passa d’abord -pour aussi belle que ses beaux cheveux -blonds. Elle fut la Muse, elle fut Velléda, -elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva -du génie, Vigny l’aima ; Lamartine, toujours -un peu morose, l’admirait, tout en la trouvant -trop gaie, car cette poétesse était de -l’humeur la plus riante et sembla toujours -plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette -gloire, qui ne se comprend plus bien, si -on se met au seul point de vue littéraire, -ne dura pas plus longtemps que sa première -jeunesse et que son état de jeune -fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin -ayant fondé la <i>Presse</i>, il se métamorphosa -soudain et se révéla chroniqueur. Sainte-Beuve, -qui avait presque toujours le mot -juste, même sur ses contemporains, avait -bien dit que sa poésie était, autant que d’un -poète, la poésie d’une femme du monde. -C’est encore ce qu’elle resta en se faisant -journaliste, courriériste parisien, et ses -<i>Lettres parisiennes</i> en gardent un parfum -particulier. Miracle ! On peut les lire encore -avec un certain plaisir. Femme et poète, -elle est aussi un écrivain.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch34">LE SURVIVANT</h2> - - -<p>Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois -ans et il écrivait encore le mois dernier -sa chronique quotidienne, toujours la -même, à cela près que, jadis hérissée de -piquants acérés, ces piquants s’étaient peu -à peu émoussés, puis flétris, mais ils y -étaient. Effet de la vieillesse, sans doute, -mais on peut se demander encore si une -grande partie de la force des écrivains, des -« gens d’esprit », des « meneurs d’hommes », -ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains ; -je le pense et qu’il n’est pas -bon de survivre à sa génération. A mesure -qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent -cherchent ce qui faisait l’attrait du survivant -et ne le trouvent pas. Bientôt même -on ne se le demande plus et, comme il n’exprime -plus une seule idée contemporaine, -on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un -petit groupe qui lui savait gré d’avoir -accepté son hospitalité, Henri Rochefort était -parfaitement oublié, après avoir joué à la -surface des choses un rôle qui donne l’illusion -d’être considérable. Mais les rôles considérables -sont rares. Celui de Rochefort -avait du moins sa valeur psychologique. Il -avait prouvé qu’on peut s’imposer aux -hommes, du moins aux Français, et du -moins encore aux Parisiens, par la seule -vivacité de son esprit, par l’art équivoque -de ramener toutes les questions à des jeux -de mots voisins du calembour. Sa fortune -était basée sur un calembour digne du -marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de -meilleur. Et ce calembour, il devait le répéter -toute sa vie en le variant de couleur, -non de forme. Tant de persévérance engendra -une admiration légitime. Légitime, mais qui -tient tout de même du phénomène, surtout -pour ceux qui, voulant juger les choses par -eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels -il n’a pu servir son champagne que -fort éventé.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch35">CORRESPONDANCES</h2> - - -<p>On va publier les lettres de Verlaine à un -de ses amis. Elles s’étendent sur un grand -espace de temps, une trentaine d’années. -Si elles sont très intéressantes, je ne les ai -pas feuilletées assez longtemps pour m’en -rendre bien compte, mais elles sont des -lettres de Verlaine et cela suffit. Il n’avait -pas toujours beaucoup de distinction dans -sa prose et il y en a moins que jamais dans -ces lettres à un camarade ; l’on y verra du -moins la preuve qu’il est quelquefois bon -de séparer l’homme de l’écrivain et d’en -faire l’objet de deux jugements séparés, si -l’on tient à juger. Mais, et c’est là ce que -je voulais dire, le ton lâché d’une correspondance -peut venir aussi de la qualité du -correspondant et du genre d’amitié qu’il -inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours -de ne pas posséder les correspondances -complètes, les lettres des deux parties. Je -ne connais que peu de recueils de ce genre, -en dehors de la correspondance de Gœthe -et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, -où les épistoliers parurent à un moment à -peu près sur le même plan. Quand l’un des -correspondants est inconnu ou sans grande -réputation, on supprime généralement ses -lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi -une partie de l’intérêt que présentent celles -que l’on a conservées. De la sorte, la plupart -des correspondances ressemblent à des -dialogues où l’on aurait effacé les répliques -d’un des discoureurs, à une scène de comédie -réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait -qu’un Verlaine eût conservé les lettres qu’on -lui adressait ? Ce ne serait plus le poète -errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. -Félicitons-nous plutôt qu’un de ses amis -eût songé à garder dès 1868 la plupart (car -il en manque certainement) des lettres qu’il -en recevait. Cet homme était-il un homme -d’ordre ? Avait-il prévu la fortune singulière -de son ami ? Peu importe. J’en ai tenu un -instant le manuscrit autographe. Il est, -matériellement, bien curieux.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch36">UNIVERSITÉS</h2> - - -<p>Je vois sur le prospectus d’une « Université » -mondaine l’indication d’un cours de -frivolités ! Il y a là un double signe de -décadence si marqué que je lui dois bien -quelques réflexions. C’est d’abord le mot -Université tombé à rien, à qualifier un -endroit où l’on donne des leçons de piano, -où l’on conte ces anecdotes historiques qui -prennent le titre d’histoire, où des tableaux -pittoresques de Paris, quasi cinématographiques, -s’appellent sociologie, où cent -choses de jeu sont qualifiées d’enseignement, -où l’enseignement vrai se dérobe sous la -fanfreluche. Rien de plus gentil et qui -mérite mieux d’être fréquenté par les jeunes -filles et qui peut-être soit mieux à leur -mesure, mais rien qui déconsidère plus -sûrement le vieux mot d’Université, jadis -si grave et si riche. Cette Université enrubannée -et les universités populaires, qui n’y -ressemblent guère, mais étaient aussi des -sortes de parodies, tout cela montre que le -vieux nom d’Université n’est plus guère -pris au sérieux et c’est assez juste, car on -a fini par s’apercevoir que la scission est -à peu près absolue entre l’âme française et -l’âme universitaire. Chacune chante de -son côté. Bien peu d’écrivains d’aujourd’hui -et même de philosophes qui aient une -culture universitaire. On voit même parmi -eux des sortes d’illettrés qui font fort bonne -figure dans la corporation. La culture littéraire -de la France s’élabore plus que jamais -en dehors de l’Université. Et finalement je -trouve charmant que ce nom et ce titre -soient usurpés par un institut de frivolités. -La vieille Université ne peut qu’y gagner : -est-ce que d’éminents professeurs ne professent -pas aux deux sièges ? On s’y méprend. -Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, -la danse ou l’aquarelle ? On le croit -quelquefois. Et pour bien des raisons cela -n’a aucune importance.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch37">INDULGENCE</h2> - - -<p>Hier, entre quelques amis, nous passions -en revue la qualité de pensée de tels ou -tels écrivains momentanément célèbres — tout -n’est-il pas momentané, même la -gloire ? — et nous étions un peu étonnés -qu’elle fût aussi légère. Je disais peu de -chose, soit que je sois devenu plus indulgent, -soit que je recherche dorénavant dans -les œuvres littéraires des qualités différentes -de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. -Au fond, je crois que c’est l’indulgence -qui dominait. Je l’avoue, tous les livres -nouveaux me paraissent égaux ou à peu -près. Il en est peu de complètement nuls. -Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. -Qui n’est pas décidé à l’indulgence -ne devrait en ouvrir aucun. Le goût se -blase. Il est un moment où toutes les -femmes semblent pareilles. De même pour -les livres. Et comme on donne la préférence -à la femme qui pousse le plus loin l’art de -plaire, on choisirait le livre le mieux -rempli de bonnes intentions. C’est généralement -celui d’un jeune homme. Il est -plein des illusions qu’on a connues. Cela -attire notre sympathie. Mais les livres de ces -gens d’expérience et qui n’ont pas même -la valeur de l’expérience, de ces hommes -qui ont traversé la plus grande partie de la -vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune -empreinte, il faut beaucoup de complaisance -pour faire semblant de ne pas les mépriser -tout à fait. De la complaisance ou de la -résignation. Ces remarques n’auraient tout -leur sel que si on pouvait y mettre des noms -propres, mais nos mœurs s’y opposent. En -avouant mon indulgence, j’avoue donc que -je participe à la politesse universelle qui -est la marque de la lassitude ou de la -lâcheté de notre époque. Quand je pense à -cela, je me sens plein d’estime pour Boileau -Despréaux, mais il faut bien que je me dise -que si un Boileau surgissait aujourd’hui, -il serait mis au ban de la société littéraire. -J’entends un vrai Boileau, non un insulteur -sans solidité, un homme qui saurait motiver -ses jugements. Que cela nous ferait de -bien !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch38">L’ÉPÉE</h2> - - -<p>En lisant ces jours-ci que la corporation -des midinettes allait offrir à M. Charpentier, -élu à l’Institut, son épée d’académicien, je -n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de -plus, tant le contraste est comique entre -l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole -pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas -s’il est des épées sans rigoles ? ni si les épées -ordinaires des académiciens sont autre -chose qu’un fourreau. On leur offre parfois -des épées damasquinées, des épées qui traverseraient -leur homme de part en part, -comme celle de d’Artagnan, mais peut-être -que la prudence leur conseille de les déposer -dans un placard, pour éviter l’aventure -d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore -passé à l’état d’unité électrique. Ampère, -assistant en uniforme à une soirée, s’était -bientôt senti fort embarrassé de cette épée -qui lui battait les jambes et il la détacha -subrepticement, la posa dans le creux d’un -canapé. Cependant tout le monde s’en -allait, il ne restait plus qu’Ampère et la -maîtresse de maison qui s’était précisément -assise sur le canapé où gisait l’épée. -Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger -et la dame soutenait comme elle pouvait une -conversation désespérée, luttant entre sa -politesse et le désir de mettre à la porte -l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux -où son épée s’était enfoncée, avait l’air -le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin, -elle s’endormit et Ampère avança la main. -Il sentait l’épée, il allait la récupérer. -Encore un effort et il la tenait ! Mais l’épée -vint toute seule, laissant le fourreau, la -dame se réveilla soudain, poussa un cri et -des domestiques accourus la trouvèrent -épouvantée devant un Académicien, l’épée -nue à la main ! Cependant, pourquoi une -épée aux académiciens ? C’est tout simplement -que, lorsque les Académies furent -fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais, -portait une épée. A leur réorganisation, -comme on repêchait les traditions, on repêcha -l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, -l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, -cela n’a aucun sens, pas même -symbolique.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch39">HISTORIETTES</h2> - - -<p>Hier, j’ouvris par hasard un tome de la -« Chronique scandaleuse » (qui ne l’est pas -plus que les autres mémoires secrets du -dix-huitième siècle) et, en ayant parcouru -quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes -des histoires gaies qui ont fait la réputation -de tels de nos contemporains, celle-ci, par -exemple : « Un officier municipal, chargé -de surveiller les concerts, fait un jour venir -un musicien et le reprend sur sa négligence : -« Vous vous reposez trop souvent, -pendant que les autres jouent. Il y a longtemps -que je vous observe. — Mais… — Ne -faites pas l’insolent. Je vous ai encore vu -hier les bras croisés. — Mais je comptais -mes pauses… — Qu’est-ce que c’est que ça, -compter des pauses, des gaudrioles, peut-être ? — Mais -enfin… — Ah ! taisez-vous et -sachez qu’on ne vous paie pas pour ne rien -faire. » Ou encore : « Les capitouls ont interdit -un opéra-comique, comme trop libre. -Sur cela, la troupe affiche <i>Beverley</i>, pièce -en vers libres, de Saurin. — Comment, -encore des vers libres, vous vous moquez. » -Et ils font fermer le théâtre pour huit jours. -Les municipalités de province n’avaient pas -une très bonne réputation d’esprit à Paris. -On y trouve aussi l’histoire du médecin -qui compte à un client les visites amicales -qu’il lui a faites, les dîners chez lui, les promenades -en sa compagnie, et, ce qu’il y a de -curieux, c’est qu’une aventure pareille a été -jugée récemment et qu’on disait à ce propos : -« Voyez à quoi en sont réduits pour -vivre les médecins d’aujourd’hui. » Erreur, -c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes -n’inventent rien, non seulement dans leurs -propos, mais dans leurs vies. Ils sont toujours -forcés de lire la même chose, de faire -les mêmes choses et il se trouve toujours à -point un moraliste pour lever les bras au -ciel et trouver là un signe des temps. La -bêtise elle-même est imitée. Ah ! c’est bien -humiliant !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch40">HISTOIRES DE MÉDECINS</h2> - - -<p>Molière a été presque tendre pour les -médecins du grand siècle. Il les a flattés. On -s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est -presque pas où l’on ne découvre, dans -quelques archives, de nouvelles preuves de -leur malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy -(le plus intrépide des pascalisants) croit avoir -trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal ! -Il a eu le courage de dépouiller l’amas -de papiers inédits de toute nature que l’on -appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, -fort à la mode en ces temps, fut le -médecin de M<sup>me</sup> de Sévigné, de plusieurs -autres grandes dames et aussi celui de Messieurs -de Port-Royal. De là à Pascal il n’y a -qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle -manière ! Il s’adjoignit un jour Guénault, -et voici le début de l’ordonnance qui en -résulta : « M. Pascal souffre d’un embarras -d’entrailles qui provient d’une humeur -mélancolique ; cette humeur, tandis qu’elle -fermente, émet des vapeurs qui produisent -des symptômes différents suivant la diversité -des parties qu’elles atteignent ; elles fermentent -parce qu’elles bouillent et cette -ébullition provient de la chaleur… » D’où -saignées aux quatre membres, <i lang="la" xml:lang="la">ensuita purgare</i> -avec force séné, crème de tartre et -pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin -émétique et de l’antimoine et c’est l’antimoine -que l’on accuse. Déjà au dix-septième -siècle, il était fort soupçonné. C’est un -problème, dit Boileau, de savoir « combien -en un printemps — Guénault et l’antimoine -ont fait périr de gens ». Pauvre Pascal ! -L’âme empoisonnée par Port-Royal, le -corps empoisonné par Guénault, on s’étonne -qu’il lui soit resté quelques lueurs de génie. -Les dévôts affolaient son esprit, les médecins -torturaient ses entrailles, faisaient de -ses membres des fontaines de sang ! Quand -la mort le délivra de ses bourreaux, son -intelligence vacillait, son corps était une -loque. Quelle destinée !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch41">UNE DÉCOUVERTE</h2> - - -<p>Un statisticien vient de découvrir qu’il y -a plus du tiers des habitants de Paris qui -demeurent dans des logements trop étroits, -entassés les uns sur les autres, et que cela -est très malsain. Les malheureux réduits à -vivre dans ces étouffoirs seront les premiers -de son avis, mais ils lui feront -observer que ce n’est pas tout à fait leur faute -et qu’ils préféreraient même posséder un -hôtel entre cour et jardin ou même une -simple villa dans les environs. Mais au prix -où sont les pierres façonnées en maisons, -ils sont obligés de se contenter de peu, bien -que cela les navre. S’ils sont voués au suicide -lent, ils ne l’ont pas choisi. C’est déjà -très beau pour un pauvre homme, chargé -d’une famille, si peu nombreuse qu’elle soit, -d’avoir conquis un tout petit appartement -dans une vieille maison et il est de son -devoir de s’en consoler en se représentant -la vie de ceux qui couchent sous les -ponts ou qui sont forcés de s’en remettre -aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. -Quand on soulève de ces tristes questions, -on devrait en tenir la solution dans sa main -fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en -faire jaillir la surprise. Autrement, c’est se -jouer de notre sensibilité, car nous n’y pouvons -rien. Et même, du train dont montent -les loyers, ce ne seront bientôt plus les seuls -pauvres qui étoufferont dans des casiers -minuscules, ce seront encore les petits -employés, les petits retraités, se loger dans -un vrai appartement tendant à devenir un -luxe qui n’est pas à la portée du premier -venu. Je souhaite vivement que les maisons -à bon marché dont on parle tant soient un -remède à cette misère, mais je n’y compte -nullement. Ce sera très beau si les architectes -consentent à n’y mettre que tout juste la -quantité de faux luxe qui permettra de ne -pas y louer plus cher que dans les autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch42">TUBERCULOSE</h2> - - -<p>Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous -toutes les formes que depuis qu’on a imaginé -de s’en prémunir par tous les moyens -possibles. Un médecin, récemment, nous -mettait en garde contre chiens et chats qui -peuvent fort bien la transmettre, surtout aux -enfants qui jouent intimement avec eux. La -vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y -a rien de plus dangereux que l’exercice -même de la vie, mais aussi que moins on -pense à ces dangers de tous les instants, et -mieux cela vaut. Le microbe de la contagion -est partout. Il nous guette à chaque mouvement -et il n’y a vraiment qu’un moyen de -lui échapper, c’est de tâcher de mettre son -organisme en état de résistance constante. -On a soutenu que la fièvre typhoïde dont -l’agent est également répandu partout s’attaquait -principalement aux débilités et que la -vraie cause de sa fréquence dans les casernes -était beaucoup moins l’eau que l’état de -fatigue des jeunes soldats. La médecine est -orientée à ne considérer que les germes -vivants des maladies, mais le terrain où -tombent ces germes ne saurait être indifférent. -L’hygiène sociale ne doit pas faire -oublier l’hygiène individuelle dont le premier -commandement est une saine nourriture. -Mais comment recommander cela sans -ironie à toutes ces pauvres femmes qui -travaillent pour un salaire qui leur permet -de déjeuner avec quatre sous de charcuterie -et deux sous de cerises ? Nous prenons toutes -les questions à rebours et nous sommes très -surpris de n’arriver à rien. Si un enfant -peut attraper la tuberculose en jouant avec -un chien, il peut tout aussi bien l’attraper -en jouant à l’école avec un camarade ou en -ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa -place sur son banc. Il faudrait ne pas -vivre. C’est bien cela. Ce serait même le -seul moyen de ne pas mourir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch43">GRÈVE DU PAIN</h2> - - -<p>J’ai une grande sympathie pour ces gens -qui travaillent la nuit, pendant que je me -repose, qui peinent pour que j’aie à mon -réveil un tas de petites satisfactions quotidiennes, -sans lesquelles ma vie serait gâtée, -et quand je pense à eux, c’est toujours avec -reconnaissance. Le boulanger est au premier -rang de ceux-là. Je voudrais que les -bourgeois songeassent, comme je le fais, à -tous ces malheureux qui passent des nuits -blanches sur les chemins ou dans des caves -pour augmenter les agréments de leur existence. -Le travail de nuit du boulanger est le -plus connu, étant le plus sensible et le plus -pittoresque. On le voit, par les soupiraux, -dès dix heures du soir travailler la pâte et la -disposer dans des corbeilles. Il n’est donc -pas besoin d’être noctambule pour apprécier -son labeur. D’autres métiers sont plus -secrets ou ne sont observés que par de rares -personnes. La lettre qui vous surprend le -matin a voyagé ou a été surveillée toute la -nuit. Le journal qu’on vous apporte en -même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore -toutes sortes d’employés et d’ouvriers. Le -lait, les légumes que vous allez manger se -sont mis en route comme vous vous couchiez, -ainsi que les fleurs qui vont vous réjouir, et -si ces choses viennent de plus loin que les -environs de Paris, assez souvent il faut -qu’à leur arrivée très matinale il se trouve -des hommes pour les recevoir et les distribuer. -Le travail humain le plus essentiel -à la vie même se fait en grande partie la -nuit. Avouez qu’il devrait être mieux rétribué -que le travail de jour qui est plus aisé, plus -conforme à la physiologie. Or, c’est souvent -le contraire. Et tel est notre égoïsme que -nous en jouissons la plupart du temps sans -y faire attention. Une grève du pain, et plus -complète que celle-ci, serait très salutaire, -non seulement pour les mitrons, mais pour -toutes les sensibilités endormies.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch44">LE PAIN BLANC</h2> - - -<p>De temps en temps, des gens difficiles -trouvent que le pain blanc est trop blanc, -que c’est mauvais signe, que cette couleur -est suspecte et dénote un lymphatisme -étrange. Pour un peu, ils voudraient que -le pain fût fabriqué avec ce que l’on ôte du -blé pour le transformer en blanche farine, -avec le son que l’on destine généralement -aux cochons. Ah ! si nous étions, disent-ils, -nourris comme les petits cochons, nous -serions roses comme eux, et forts, et gras, et -dispos ! Il y a déjà quelques années qu’on -nous chante cette antienne, si bien que l’on -vit, durant quelque temps, régner la mode -du pain complet. Pour satisfaire leur -clientèle, comme on ne trouve pas dans le -commerce de « farine complète », les boulangers -faisaient de leur mieux pour obtenir -du pain gris. Les amateurs ne le trouvaient -jamais assez gris : « Ce pain, disaient-ils, -est incomplet. » Ah ! comme les têtes -tournent ! On peut, en effet, se rappeler avec -quel enthousiasme avait été accueilli ce -pain ultra-blanc que permettaient les minoteries -perfectionnées, les cylindres d’acier ! -Et ce pain ultra-blanc était mis à la disposition -du peuple, des pauvres même, au -même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel -progrès ! Une ère nouvelle vraiment s’ouvrait -pour les hommes ! Puis le vent a viré. -Finalement on s’est aperçu que ce progrès -trop visible, oui vraiment trop éclatant, -était une pure illusion et qu’il n’y a aucun -rapport nutritif ni même savoureux, bien -au contraire, entre le pain et la blancheur. -Le progrès, c’est de revenir au pain d’autrefois, -fait avec de la farine sans éclat, -mais solide, qui est produite par les vieux -moulins dont les roues tournent dans l’eau -ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de -vrai pain que dans les pays qui passaient -pour arriérés, la Hague, la Bretagne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch45">VIVISECTION</h2> - - -<p>Il y a une revue qui a pour titre « L’Antivivisection ». -On m’en a envoyé un fascicule, -peut-être pour me faire réfléchir sur -ces questions, peut-être au petit bonheur, -en espérant trouver un adhérent aux idées -représentées par la ligue du même nom et -la revue qui semble la représenter. On a -réussi dans la première hypothèse, mais -moins je lis de bulletins de ce genre, plus -je suis disposé à la sympathie pour leur idée -totale. J’aime les animaux, je sympathise -peut-être plus avec leurs yeux qu’avec les -yeux humains ; ils sont plus limpides, plus -doux et quelquefois plus intelligents. Je ne -me représente pas sans angoisse un chien ou -un chat que l’on torture et je n’aime pas à -m’arrêter à une telle pensée. Mais si j’ai de -la sensibilité, je me crois doué d’assez de -raison et je rougirais vraiment de m’indigner -de ce que le docteur Carrel a sacrifié -quelques animaux à ses expériences de -greffe animale. Et ces pauvres singes auxquels -on a inoculé la syphilis ? Et ces petits -cobayes aux yeux roses auxquels on a fait -toutes sortes de misères ? N’a-t-on pas eu -la barbarie d’implanter le cancer sur de -jolies petites souris ? Si on pouvait trouver à -ce prix-là la guérison du cancer de -l’homme, celui qui s’opposerait à de telles -expériences ne serait-il pas un ennemi de -l’humanité ? C’est grâce aux vivisections de -Claude Bernard, quoi qu’en dise la revue, -qu’on sait ce que c’est que le diabète et -qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce -que l’on doit demander aux opérateurs, c’est -de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement -les animaux qu’ils soumettent à leurs -expériences, et je déteste, autant que les -rédacteurs même de la revue, les amateurs -imbéciles qui ouvrent un animal vivant -pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois -aussi que la plupart des vivisecteurs de profession -sont des gens qui obéissent à la nécessité -de leur métier et qui ne sont curieux -qu’au nom de la science et de l’humanité. -Les abus, non la pratique de la vivisection, -sont condamnables. Il y en a certainement, -mais je ne croirai jamais que l’Institut Pasteur -coupe des bêtes en morceaux pour rien, -pour le plaisir. On voit que je ne touche -même pas à la grande question : les animaux -ont-ils conscience de leur douleur ? -Elle est insoluble. Il faut accepter les -apparences.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch46">LES GUÉRISSEURS</h2> - - -<p>Une femme guérissait les malades par des -moyens innocents et mystiques, l’imposition -des mains et de bonnes paroles. Cela ne -doit pas réussir avec tout le monde, mais -cela peut très bien donner des résultats -momentanés quand on a affaire à des êtres -nerveux, hystériques, crédules, à des simples -un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un -syndicat de médecins dénonça cette femme -pour exercice illégal de la médecine et après -plusieurs jugements favorables ou défavorables, -la Cour d’appel vient de l’acquitter -définitivement et, par conséquent, lui rendre -la liberté d’imposer les mains tant qu’elle -voudra. Les magistrats ont jugé que ce -n’était pas là proprement l’exercice de la -médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais -de médicaments, qu’elle ne touche jamais -les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, -d’où elle croit qu’il émane un fluide. Et si -le fluide existe, il s’est montré bienfaisant ; -s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort -bien jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup -plus loin dans ces principes de liberté -et je ne verrais nul inconvénient à ce que -fût proclamée la liberté de la médecine. A -bien réfléchir, le privilège des médecins est -extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la -médecine fût-elle une science exacte. S’il a -survécu aux autres privilèges abolis par la -Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus -fort que les principes mêmes. La valeur -d’un homme dans un métier se juge par les -résultats. Le diplôme est une possibilité, non -une preuve de capacité. Ce sera, si vous -voulez, un commencement de preuve, mais -non la preuve définitive, qui est la guérison -même. Il se peut que la méthode positive -convienne à la majorité des hommes, mais -il se peut aussi qu’à certaines natures convienne -mieux la méthode mystique. Il y -avait dans les temples des dieux guérisseurs -en Grèce des montagnes de béquilles ; il y -en a dans les mosquées et dans les marabouts. -Toute émotion prévue ou imprévue -peut guérir certains états nerveux sous la -dépendance desquels évoluent certaines -maladies ou du moins certains maux. Un -médecin guérit ou améliore souvent l’état -d’un malade par la confiance qu’il inspire -plus que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi -empêcher un malade d’aller vers la -source où il a mis sa foi ? Ceci n’attaque pas -les diplômes, mais comment un diplômé -ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse -mieux que lui ?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch47">LE RÉGIME</h2> - - -<p>Que peut bien manger un homme condamné -pour quelque temps à éviter tout -aliment salé ? Nous cherchions cela l’autre -jour et nous ne trouvions rien en dehors du -chocolat et des différentes sucreries qui ne -peuvent former un menu appétissant que -pour les enfants gourmands. Encore qui -pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer -est pure de tout sel ? Y a-t-il des aliments -sans sel, même parmi les végétaux ? La -vie sans sel est-elle possible ? Il semble que -non, et la recherche d’un régime sans sel -serait une chimère. Son premier élément -est toujours le lait, mais le lait, qui est un -produit animal, contient évidemment des -traces de sel. Il en est de même des œufs. -Les plus fades végétaux doivent contenir du -sel, et l’herbe des champs elle-même est -assez salée pour transmettre sa salure aux -animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la -chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé -de concentration saline, et un degré constant -d’ailleurs. On se demande donc si les -herbivores se contentent de puiser dans les -végétaux les traces de sel qu’ils contiennent, -ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même -qu’ils sont des vertébrés, doués du pouvoir -de fabriquer le sel nécessaire à leur vie. Il -en résulterait, pour les humains, la parfaite -inanité des régimes salés ou dessalés, puisque -ce serait l’organisme qui fabriquerait son -sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il -le rejette s’il en reçoit trop. Le sang d’un -végétarien et le sang d’un marin nourri de -viande salée contiendront parfaitement la -même teneur en sel, et ceci n’est pas sans -faire réfléchir. Pourtant, il est très possible -que les régimes viennent précisément au -secours de l’organisme en lui épargnant la -moitié de la besogne. Puis, dites-vous que -vous êtes un sujet d’expérience et que si -vous mourez de faim, c’est pour la science. -Quel réconfort !</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch48">LE VIN</h2> - - -<p>S’étant mise à substituer aveuglément le -raisonnement à l’expérience, la médecine -moderne décréta contre le vin. Inutilement -l’exemple des siècles protestait. De tout -temps les races européennes, et surtout -depuis l’extension du catholicisme qui en a -fait un de ses fondements, ont bu du vin, -s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé -à leurs mœurs. Et là où la vigne ne -pousse pas, de tout temps aussi les hommes -s’étaient créé diverses boissons alcooliques, -cidre, bière, d’autres encore, et tout cela -était considéré comme un bienfait quotidien. -Il semble, si ces boissons furent, -à un certain moment, jugées dangereuses -par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins -tenir compte de l’habitude qu’en avaient les -hommes. La pratique même de la médecine -ne montrait-elle pas qu’il est dangereux de -supprimer tout d’un coup une mauvaise -habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, -et même l’éther ou l’opium ? Les médecins -ne comprirent pas ce mécanisme physiologique -et persuadèrent à beaucoup de leurs -clients de ne boire que de l’eau : les cas -d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que -tout récemment que l’on découvrit qu’il -pouvait y avoir une relation entre ce régime -trop bénin et l’extension de ce mal. La -médecine commence à céder et n’est pas -très éloignée de croire maintenant à l’utilité -des boissons alcooliques prises à dose -modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans -quelques siècles, cette campagne contre le -vin, partie d’un pays qui est la région par -excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, -mais on en trouvera peut-être la -cause dans le phylloxera et les fraudes qui -s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront -confondu avec le jus de la vigne des mixtures -horrifiques où il entrait jusqu’à des -teintures, jusqu’à de l’acide sulfurique.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch49">LE RHUME</h2> - - -<p>Le rhume est un état où on ne peut ni -parler, ni lire, ni écrire, ni penser à autre -chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. -La grande distraction de l’homme enrhumé -est d’abord de rechercher dans ses souvenirs, -épais comme le brouillard, la cause de son -rhume. Il ne la trouve jamais avec certitude. -Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher et -pourtant le mal est venu. Il est là. On le -sent grandir avec épouvante. Mais les souvenirs -s’épaississent encore, et il ne nous -reste de conscience que pour courir après -une respiration qui menace de s’échapper -tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, -mais aussi un mal affreux. Il est probable -que s’il durait plus de vingt-quatre heures à -l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. -Mais si ce n’était pas une torture, ce serait -encore une humiliation, car ses manifestations -extérieures rendent l’homme grotesque. -Le rhume vous retranche de l’humanité. -D’ailleurs, maintenant que l’on voit -la contagion partout, on s’écarte volontiers -de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se -transmet par contact, rien n’est plus capricieux. -S’il y a un microbe de la chose, ce -qui est possible après tout, c’est un microbe -fantasque, qui se développe dans les courants -d’air, dans les souliers humides et de -là saute subrepticement dans les fosses -nasales. Je ne pense pas que l’on ait même -tenté un commencement d’explication de la -relation qui existe entre la plante des pieds -et le siège du sens olfactif. C’est un des -mystères de la physiologie humaine et l’un -des plus désagréables. Mon état ne me permet -pas de creuser davantage la question, -mais il m’impose de la soumettre aux physiologistes. -Il me reste tout juste assez de -lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien -des drogues inutiles, mais dont l’essai -me fera toujours passer le temps.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch50">LE SURSIS</h2> - - -<p>C’est un jeu auquel on se livre beaucoup -en ce moment dans la presse et sans doute -dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. -En voici le thème, qui a été fourni par une -pièce de théâtre : « Si l’on vous annonçait, -mais péremptoirement, que vous n’avez plus -que cinq ou six ans à vivre, que feriez-vous, -comment prendriez-vous la chose ? » N’insistons -pas sur ce que la proposition a -d’irréel. Il n’est donné à personne d’en condamner -une autre à la mort différée. On ne -voit ce mot que sur les prospectus des compagnies -d’assurances et encore dans un tout -autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas -fou n’affectera une telle assurance de diagnostic, -d’abord parce qu’il ne la possède -pas, ensuite parce que, la possédant, il se -gardera bien d’en faire usage. Et encore, nul -malade ne le croirait, s’il prononçait une -telle condamnation. C’est contraire à la -psychologie humaine. La vie n’est possible -que greffée sur une certaine espérance, si -indécise qu’elle soit et si précaire. Le philosophe -même, qui ne croit pas à l’avenir et -qui se sait parfaitement dans la main du -destin, se sentirait mal à l’aise si sa fin, dont -il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste, -lui était marquée avec tant de certitude. -Ceux même qui n’aiment pas les projets -et qui sourient à qui leur demande ce -qu’ils feront l’an prochain, n’obéissent qu’à -un état d’esprit assez vague, à une tendance -de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont -pas des condamnés. Quant à la fable dramatique, -elle n’est pas sensée. Quand la science -donne six ans de vie à une jeune tuberculeuse, -c’est comme si elle lui donnait l’avenir, -car six ans contiennent toutes les -possibilités.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch51">SUR LA LOGIQUE</h2> - - -<p>Il y a vraiment peu d’esprits capables de -pousser jusqu’au bout la logique de leurs -déductions, même dans le domaine scientifique. -Ainsi je viens de lire un excellent -livre sur les « concepts fondamentaux de la -science » du philosophe, italien malgré son -nom, Federigo Enriques. Tant qu’il reste -dans la science pure, ses principes sont -solides, mais il a voulu aborder la psychologie -et aussitôt le philosophe a déraillé, -s’engageant dans une dissertation qui tend -à prouver que « la thèse de la liberté de -notre volonté ne contredit pas le déterminisme ». -Voilà encore un savant qui a été -ébloui par la morale et qui s’est demandé -avec anxiété ce qu’elle deviendrait si on -soumettait la volonté au déterminisme des -motifs. Alors il se trouve entraîné par la -puissance du préjugé à confondre la -liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas, -dit-il, en substance, de quel côté la girouette -va tourner ; donc elle est libre. Représentons-nous -un monsieur jeune, riche, de très -bonne santé, devant la carte très variée d’un -grand restaurant. Pour lui, pour nous, qui -l’observons, il semble libre d’ordonner son -menu. Mais dans le fait, cette liberté est -strictement commandée par ses goûts, ses -curiosités, la capacité de son appétit. Nous -sommes dans une situation analogue devant -les actes possibles de la vie. Nous croyons -les choisir et ils nous sont imposés à notre -insu par les actes antérieurs que nous avons -accomplis ou dont les conséquences nous -ont touché. La seconde avant d’agir, quelquefois -nous ne savons pas comment nous -allons agir, mais notre inconscient le sait -pour nous. La preuve de la non-liberté de -la volonté est dans l’existence même des personnalités, -des caractères. Si nous étions -libres, nous n’aurions ni personnalité, ni -caractère, nous tournerions au hasard. Il -nous reste cependant une liberté ; nous -sommes libres d’inventer des motifs, libres -de colorer à notre gré les actes où la nécessité -nous incline. Et cela suffit pour nous -donner l’illusion de la volonté libre. Mais -cela même est une manière de parler qu’il -ne faudrait pas analyser de trop près.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CHRISTOPHE COLOMB</h2> - - -<p>On a découvert successivement que l’inventeur -de l’Amérique était italien, espagnol. -Le voilà maintenant corse, comme -Napoléon, et, par la plus étonnante des prestidigitations -historiques, français, toujours -comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. -Or, la ville de Calvi se donna, en 1459, au -« Sérénissime Seigneur le Roi de France » : -donc, quand il découvrit l’Amérique, il -était sujet français. Est-ce la vraie raison ? -Admettons que Colomb soit né à Calvi et -faisons abstraction de cette donation à la -France, qui n’eut pas grande conséquence, -il n’en serait pas moins français, puisque -la Corse est devenue dans la suite des temps -un département français. C’est là le vrai -raisonnement, et il me plaît. Grâce à lui, -on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent -des célébrités turques et Bouddha une personnalité -anglaise. Au moins c’est amusant. -Que ces questions de nationalités sont donc -mal comprises ! Cela n’a vraiment de valeur -qu’au point de vue de l’impôt et de la judicature. -Ce qui importe, c’est la race, qu’un -transfert de propriété ne saurait changer. -Si l’histoire était une chose sérieuse et scientifiquement -comprise, on dirait que Napoléon -était corse, et on ne dirait jamais qu’il -était français, car la race corse a complètement -évolué en dehors de la race française. -Il ne serait pas plus légitime de l’appeler -italien, car la Corse a de même évolué tout -à fait séparément des diverses républiques -ou principautés italiennes. Il est certain que -cette conception des races, opposée à la -conception des nationalités, mettrait beaucoup -de trouble dans les esprits et dans les -manuels historiques… Mais je m’aperçois -que, résumée en trente ou quarante lignes, -la question est difficile à faire comprendre. -Moins peut-être que « l’origine française » -d’un homme né en Corse au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch53">PROVINCES</h2> - - -<p>Les départements n’ont jamais eu qu’une -vie officielle et administrative. Ils ne sont -guère entrés dans la conversation, et ce qui -a le plus contribué à les maintenir en dehors -de l’usage, c’est peut-être que les chemins -de fer ont ignoré leur existence. Comme -ils s’étendent nécessairement sur tout un -groupe de départements, ils ont adopté -soit les noms plus vastes des anciennes -provinces, soit les noms de régions. L’État, -lui-même, est bien obligé de diviser ses -lignes en lignes de Normandie, de Bretagne -et du Sud-Ouest. Partout, c’est de -même : il y a deux voies pour aller dans -le Midi, la Bourgogne et le Bourbonnais. -L’amour assez nouveau des paysages a également -redonné l’existence aux anciennes -provinces. Il y a les paysages du Berry et -les paysages de Provence, ceux du Dauphiné, -de la Champagne ou du Limousin, -récemment découverts. Au point de vue -esthétique, du moins, le département n’est -qu’une petite division du territoire français. -Cela tient aussi à ce que beaucoup de noms -de départements sont très mauvais : Seine-Inférieure, -Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, -etc. Puis, franchement, même du point de -vue administratif, le département est devenu -trop petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces -aussi étaient très petites et d’autres, -immenses, étaient sans aucune cohésion. Il -est certain qu’on ne rétablira jamais les -provinces dans leur état ancien. D’ailleurs, -qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France ? On -n’en sait rien. Un nom, peut-être, et moins -en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de -reconstituer la Normandie ? Il n’y a aucun -rapport d’intérêts entre la région de Rouen -et la région de Coutances, qui se rattacherait -plus volontiers à celle de Rennes. Mais -quel inconvénient à ce que les deux catégories -de noms soient conservées ? Les uns -et les autres répondent à des besoins différents. -Si on réforme les divisions préfectorales, -les anciennes provinces ne seront -certainement pas un modèle à suivre. Ce ne -sont plus que des divisions géographiques -et esthétiques.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch54">LE LIMOUSIN</h2> - - -<p>Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule -et, de plus, un lieu d’exil. Un sieur Jannart, -ami de Fouquet et parent de La Fontaine, -ayant été prié de se retirer à Limoges, -le poète l’y suivit. Plusieurs de ses lettres à -M<sup>lle</sup> de La Fontaine sont datées de cette -ville ; il en goûte surtout la table et la bonne -compagnie, dont il loue les mérites. On y -voit cependant que la connaissance du français -cessait vers Bellac : plus loin, le paysan -ne parle que son patois. On croyait fermement, -dans le reste de la France, que le -Limousin était un pays de rustres, quasi de -sauvages, et ce nom seul suffisait à faire -rire. M. de Pourceaugnac est « gentilhomme -limosin », et cela tout d’abord égayait le -parterre. Molière, ayant à plaire au public, -devait feindre de partager ses préjugés. La -Fontaine ne les partage point, mais il les -connaît : « N’allez pas, dit-il, vous figurer -que le reste du diocèse soit malheureux et -disgracié du ciel comme on se le figure dans -nos provinces. Je vous donne les gens de -Limoges pour aussi fins et aussi polis que -peuple de France. » Cependant il les trouve -un peu complimenteurs et ils ne lui plaisent -point. Le préjugé contre cette province et -ses habitants dura longtemps. Encore au -siècle dernier on ne voulait les connaître -que d’après les maçons qui en étaient -presque tous originaires. Auvergnats, Savoyards, -Bretons et Limousins passèrent -longtemps pour des types peu recommandables, -gros paysans sales, mangeurs de -soupe, avares et retors. Puis on vit peu à -peu qu’ils ressemblaient à tous les autres -paysans et qu’ils avaient leurs mérites. -Comme pays, le Limousin est encore un -des moins connus, bien qu’il soit l’un des -plus pittoresques. Mais son tour est enfin -venu de connaître la mode, de recevoir et -peut être de garder les visiteurs. Étant le -dernier découvert, il est certainement le -moins gâté. Touristes, profitez de cette -virginité.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch55">LA SAVOIE</h2> - - -<p>Il est bien curieux, ce nouveau guide en -Savoie que vient de publier M. van Gennep, -au nom si peu savoyard, mais qui n’en a -pas moins de multiples raisons pour aimer -ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque. -Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une -monographie pittoresque, quoique, si j’allais -là-bas, je l’emporterais sans doute avec -moi plus volontiers que tels ou tels guides -proprement dits, car avec lui, j’emporterais -l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie, -contes, légendes et traditions, il résume -tout cela dans une manière sûre et agréable -aussi. On y apprend que, comme toutes les -autres provinces curieuses de France ou des -entours, la Savoie fut découverte par les -Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent -ses montagnes avec un regard -désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une -émotion. Cela remonte au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, à -l’heure où les Français qui auraient pu partager -de tels sentiments se contentaient de -voyager de Paris à Fontainebleau, en carrosse -mal suspendu. Un Anglais parcourait -alors l’Europe « à cheval, en charrette, en -bateau, en chaise à porteurs, mais surtout -à pieds ». Plus tard il se lança à travers -l’Orient mais si c’était encore assez hardi, -ce l’était peut-être moins que d’explorer la -Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un -certain Thomas Coryat. Sa relation n’a pas -encore été entièrement traduite. Avant lui, -le Vénitien Morosini a dit quelque chose de -la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens du -pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien -latin Ammien Marcellin, qui donne -du paysage alpestre un tableau assez saisissant -et parle romantiquement de l’horreur -des neiges éternelles. Trois Italiens du -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle connurent aussi la Savoie, qui les -étonna. Après eux, il n’en est plus guère -question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure -des Charmettes. On sait que la Savoie -existe, on la traverse mais on ferme sans -doute les yeux à ce moment, on ne la voit -pas. Le livre de M. van Gennep me l’a -montrée. Avant lui je ne la connaissais -guère.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch56">VOYAGE EN FRANCE</h2> - - -<p>J’espère que les délégués du tourisme, -qui vont se réunir, sauront trouver un rôle -et une place d’honneur pour notre grand -touriste, pour Ardouin-Dumazet, qui a parcouru, -et souvent à pied, le bâton à la main, -la France entière, et qui a rédigé ses observations -en cinquante-cinq ou soixante -volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout -vu, il trouve sans cesse à revoir et peut à -peine consentir à se déclarer satisfait d’une -œuvre que tout le monde juge admirable et -unique. Il avait déjà rédigé un « Voyage en -France » fort complet, mais des changements -économiques considérables s’étaient -produits. Il reprit son bâton et recommença -le pélerinage. Il avait réservé cette révision -à son fils, mais la mort le lui prit, il y a -quelques années, et il se mit seul courageusement -à la tâche. Cette œuvre est d’une -telle nature, si précise et si pénétrante, -qu’elle instruit même les vieux provinciaux, -passionnés de leur pays, et qu’elle leur -révèle des aspects nouveaux de la région -où ils vivent et d’où ils n’ont jamais -détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude -au pittoresque et, véridique comme une -enquête économique, il a des enthousiasmes -de paysagiste devant les aspects -variés qui se sont successivement offerts à -ses explorations patientes et réfléchies. Peu -de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à -l’autre ces soixante volumes, mais il n’est, -non plus, de curieux qui n’en ait voulu -connaître quelques-uns, ceux qui concernent -sa province natale, la région de ses souvenirs -d’enfance. C’est dire que partout -Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des -fidèles. Les touristes assemblés trouveront -certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer -ce grand touriste, ce grand découvreur -de son pays.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch57">LE TOURISTE</h2> - - -<p>M. Fallières a innocemment confié à un -journaliste, qui l’a répété sans malice : « Au -cours de mes voyages présidentiels en chemin -de fer, j’ai aperçu la France. Notre -pays est si beau qu’il m’a pris un ardent -désir de le connaître. Libre, je voyagerai -un peu. » Quelle belle occasion de sarcasme -pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. -Et l’un d’eux est bien vite allé -déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu -courtisan : « Le duc d’Orléans connaît -l’Europe comme un bourgeois sa ville. » -On ne lui reprochera pas de ne pas connaître -aussi bien la France, ce n’est pas sa -faute, mais cela ne rend pas plus émouvant -le mot de M. Jules Lemaître. Connaître un -pays en touriste, ou le connaître au point -de vue administratif, agricole ou politique, -ce n’est pas tout à fait la même chose. On -peut fort bien gouverner ou présider un -pays dont on connaît médiocrement les -beautés naturelles. Quant à moi, j’admire -plutôt la verdeur de cet homme qui, à -soixante-dix ans passés, semble vouer ses -derniers ans au laborieux métier de touriste. -Tous les jours, en wagon ou en automobile ; -tous les jours, un lit nouveau et une -table nouvelle ; tous les jours, des impressions -différentes qui, n’ayant pas eu le temps -de se classer dans la mémoire, y restent -superposées dans une extrême confusion. -Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a -de si curieux effets de lumière dans les -vitraux ? Était-ce dans le Nord ou dans le -Midi ? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, -était-ce des hêtres où des chênes ? Et -ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées ? -On peut dire de la terre, de la France même, -ce qu’on a dit de l’art. La France est vaste -et la vie est brève. Une province aussi est -vaste à qui la veut bien connaître, et une -ville aussi et aussi un canton. Qui connaît -la propre chambre où il vit ? Goncourt ne -trouva-t-il pas muet un monsieur à qui il -demanda : « Quelle est la couleur du papier -de votre chambre à coucher ? » Mais il est -bon de rêver aux choses qu’on ne verra -jamais.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch58">LE FEUILLAGE AU THÉÂTRE</h2> - - -<p>Nous sommes habitués maintenant aux -feuillages follement agités du cinéma et le -feuillage rigide du théâtre nous semble -encore moins naturel. Je faisais cette -remarque à l’un des décors de <i>Faust</i>, extrêmement -agréable, d’une valeur de tableau, -mais, comme un tableau, donnant la sensation -d’être en dehors du mouvement. Il y -a là une contradiction qui nous est plus -sensible que jamais entre la nature agitée -du premier plan et la nature figée des lointains, -pas assez lointains pour qu’il fût -admissible d’y voir les choses légères dans -une telle immobilité. Mais, il faut en prendre -son parti. Tout perfectionnement dans la -mise en scène ne fera qu’accentuer son côté -artificiel et plus un décor approchera en -de certains points de la vérité et de la perspective, -plus il s’en éloignera par certains -autres. On arrivera sans doute à des concordances -précises du cinéma et du phonographe -qui donneront des représentations -parfaites pour l’ouïe comme pour la vue, -mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. -Les combinaisons mécaniques peuvent devenir -d’un réalisme absolu et satisfaire moins -le sens esthétique qu’un certain désaccord -entre les deux éléments spectaculaire et -auditif. D’ailleurs, c’est là un point secondaire. -Il était bien plus intéressant pour -moi de remarquer combien le côté mélodrame -de la vieille tragédie romantique et -éternelle empoignait le public, plus sensible, -au malheur de Marguerite qu’à la fantasmagorie -métaphysique où elle n’est en réalité -qu’un accessoire. Il faut convenir qu’il a -raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le -« premier <i>Faust</i> ». L’humain ne se démode -pas. Il n’en est pas de même du surhumain.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch59">LE NÔTRE</h2> - - -<p>Un jeune écrivain qui connaît à merveille -le dix-septième siècle, M. Émile -Magne, contestait l’autre jour l’originalité -de Le Nôtre. Des gravures du temps de -Louis XIII présentent déjà des jardins fort -analogues aux siens. C’est bien possible. Il y -eut des tragédies avant Racine et avant Corneille, -mais personne, ni même M. Magne, -ne conteste sans doute le mérite particulier -de ces deux poètes. Ils n’inventèrent peut-être -rien, mais ils firent mieux que d’inventer. -Le génie invente rarement : il perfectionne. -C’est du moins ce que l’on ne peut enlever -à Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop -bien dessinés je préfère un bois embroussaillé, -je reconnais volontiers que les géométriques -conceptions de Le Nôtre se marient -admirablement avec les majestueuses architectures. -Elles les soutiennent, elles les -font valoir, leur servent de transition avec -la nature. On sait que M. Corpechot -appelle cela les jardins de l’intelligence. -Le mot est heureux, mais la question est -précisément de savoir si le sentiment n’a -pas le droit, lui aussi, de prendre ses ébats -dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin -n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, -où l’on se repose, qu’un lieu que l’on -vienne admirer et dont on veuille comprendre -la belle ordonnance. Mais est-il -nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au -détriment des sens, que les charmilles y -soient taillées en toupies ou disposées en -labyrinthe ? Ces jeux me gâtent, non pas le -parc de Versailles qui est vaste et qui contient -aussi de vrais arbres, mais l’idée -qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. -Cette manière de dominer la -nature est bien factice et n’a même pas l’excuse -de l’utilité que peuvent présenter les -espaliers en arête de poisson ou les cordons -de pommiers nains. Peut-être que pour -comprendre la nature, il faut d’abord en -respecter les formes. Mais on a bien le droit -de ne pas reprocher à Le Nôtre son mauvais -goût, qui, au fond, ne fut peut-être que de -la bonhomie.</p> - - -<p class="c gap small i">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small">LA FIN DE L’ART</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">5</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">UN MONUMENT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES STATUES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">9</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L’OBÉLISQUE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">11</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L’ARCHITECTURE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">13</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA PIPE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">TRANSMUTATION</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">17</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">CINÉMA</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">19</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES MOMIES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">21</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA PEINTURE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">23</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">VISAGES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">25</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">SUR UN PORTRAIT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L’EXOTISME</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">29</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES DÉBUTS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">31</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE LATIN</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LATINERIE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">35</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA LANGUE FRANÇAISE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES NOMS ÉTRANGERS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">38</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">BARBARISMES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">40</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES DEUX LANGAGES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">42</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE STYLE PROFESSIONNEL</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">44</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA MÉDIOCRITÉ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">46</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LECTURES DE VOYAGE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES LIVRES ANCIENS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch24">50</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">UN ROMAN</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">52</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L’ENCRE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">54</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">SUR UNE PHRASE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch27">56</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">GASSENDI</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">58</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">DIDEROT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch29">60</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LOUIS VEUILLOT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch30">62</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">BONS CONSEILS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch31">64</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">STENDHAL ET CASANOVA</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch32">66</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">UN CHRONIQUEUR</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch33">68</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE SURVIVANT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch34">69</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">CORRESPONDANCES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch35">71</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">UNIVERSITÉS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch36">73</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">INDULGENCE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch37">75</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L’ÉPÉE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch38">77</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">HISTORIETTES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch39">80</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">HISTOIRES DE MÉDECINS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch40">82</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">UNE DÉCOUVERTE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch41">84</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">TUBERCULOSE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch42">86</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">GRÈVE DU PAIN</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch43">88</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE PAIN BLANC</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch44">90</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">VIVISECTION</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch45">92</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES GUÉRISSEURS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch46">94</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE RÉGIME</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch47">96</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE VIN</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch48">98</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE RHUME</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch49">100</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE SURSIS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch50">102</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">SUR LA LOGIQUE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch51">104</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">CHRISTOPHE COLOMB</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch52">106</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">PROVINCES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch53">108</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE LIMOUSIN</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch54">110</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA SAVOIE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch55">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">VOYAGE EN FRANCE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch56">114</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE TOURISTE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch57">116</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE FEUILLAGE AU THEATRE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch58">118</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE NÔTRE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch59">120</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA -PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ -D’IMPRIMER LE</span> 15 <span class="xsmall">OCTOBRE</span> 1925, -<span class="xsmall">PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. -OUTRE LES</span> 1.500 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES -MIS DANS LE COMMERCE, IL A -ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, -DONT X SUR VERGÉ D’ARCHES, -VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET -C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS -DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE.</span></p> - -<p class="narrow noindent"><span class="xsmall">ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE -SÉRIE</span> : <span class="xsmall">DÉLIBÉRATIONS, PAR -GEORGES DUHAMEL. — LA TABLE QUI -PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE. — ÉRASME -ET L’ITALIE, PAR PIERRE -DE NOLHAC. — LES PLAISIRS D’HIER, -PAR JEAN-LOUIS VAUDOYER. — DE -L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER. — DE -LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME, -PAR JACQUES RIVIÈRE. — HISTOIRES -MORALES, PAR -ÉMILE HENRIOT.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">LES CAHIERS DE PARIS<br /> -<span class="i">43, rue Madame (6<sup>e</sup>)<br /> -PARIS</span></p> - - -<p class="gap noindent narrow">Prix de ce cahier : 18 fr.<br /> -(à l’abonnement : 10 fr.)</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65403-h/images/cover.jpg b/old/65403-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7c90539..0000000 --- a/old/65403-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65403-h/images/illu.jpg b/old/65403-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e0c312d..0000000 --- a/old/65403-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
