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-The Project Gutenberg eBook of La fin de l'art, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La fin de l'art
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: May 21, 2021 [eBook #65403]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***
-
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-
- La fin de l’art
-
- par
- REMY DE GOURMONT
-
- [Illustration]
-
- Les Cahiers de Paris
- Première série. 1925. Cahier VIII.
-
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-
-LA FIN DE L’ART
-
-
-
-
-LES CAHIERS DE PARIS
-
-_dirigés par Claude Aveline et Joseph Place._
-
-PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VIII.
-
-
-LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ A 1.500 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS,
-SAVOIR: 50 EXEMPLAIRES, Nºs 1 A 50, SUR VERGÉ D’ARCHES; 1.425
-EXEMPLAIRES, Nºs 51 A 1475, SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA; 25
-EXEMPLAIRES, Nºs 1476 A 1500, SUR PAPIER DE MADAGASCAR (CES DERNIERS
-SOUSCRITS PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES BIBLIOPHILES DU PALAIS).
-
-
-EXEMPLAIRE Nº
-
-
-
-
- REMY DE GOURMONT
-
- LA FIN DE L’ART
-
- [Illustration]
-
- LES CAHIERS DE PARIS
- 43, rue Madame (6e)
- PARIS
- 1925
-
-
-
-
-Tous droits réservés.
-
-Copyright by Jean de Gourmont.
-
-1925
-
-
-
-
-LA FIN DE L’ART
-
-
-Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, qui est un long dialogue
-philosophique à la manière de Renan, un assez curieux personnage, sorte
-de Caliban en qui se concentre l’essence du béotisme moderne ou encore
-du futurisme moderne, ce qui est bien près d’être la même chose. C’est
-l’homme pour qui les choses de l’esprit, du sentiment, de l’art
-n’existent plus, qui méprise tout ce qui ne se traduit pas en résultats
-tangibles et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il lui reproche, le
-croirait-on? de ne pas avoir de valeur raisonnable, objective, car ce
-futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce qu’une tragédie grecque ou une
-pièce de Shakespeare, un portrait du Titien, une statue de Rodin, des
-choses qui passionnent les uns, quelques-uns, laissent tous les autres
-indifférents? Appellera-t-on cela des valeurs sérieuses? Tandis qu’une
-mine d’or, une ligne de chemin de fer, une usine d’irrigation
-travaillent, produisent pour l’humanité tout entière qui a besoin d’or,
-besoin de transports, besoin du blé que produit la terre fécondée. Cet
-individu est italien. C’est peut-être lui qui a proposé de combler les
-canaux de Venise et de n’y maintenir que l’humidité nécessaire à
-l’établissement de rizières; lui qui médita d’installer dans le palais
-des doges une fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, les Italiens
-qui ont croupi si longtemps dans l’art. Que de temps perdu! Agglomérés
-en nation, ils rougissent de leur niaiserie passée et ne supportent même
-plus qu’on s’intéresse aux bagatelles que, dans des heures d’égarement,
-ils ont entassées dans leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit
-autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce un avant-goût des temps
-futurs? Qui sait? Tout ce qui a commencé doit avoir une fin et on doit
-prévoir celle de l’art, comme celles de toutes choses. Reste à savoir si
-l’humanité lui survivrait.
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-
-UN MONUMENT
-
-
-Je lisais hier dans un journal l’énumération plaisante des objections du
-conseil municipal et de ses électeurs contre le monument de Beethoven
-par M. de Charmoy. Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro où il
-effara les marchands d’absinthe qui disaient: «Nos clients ne pourront
-jamais supporter cela; ce n’est ni apéritif ni digestif». Puis on pensa
-au Ranelagh, mais pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter les
-enfants et leurs nourrices: si ce monsieur allait prendre de travers les
-ballons égarés! Il n’a pas l’air commode. Il faudrait du souriant ou du
-confortable. Ce Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier projet le
-transporte au bois de Vincennes et jusqu’ici il n’a pas rencontré
-d’objection. On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait faire peur aux
-grenouilles ou effarer les lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont
-quelques-uns sont amusants. La vérité est que le monument est gênant par
-son grandiose même. Il écrase tout. Il faudrait une jolie chose et M. de
-Charmoy n’a pas pensé à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et le
-pathétique. Mais c’est pour cela même que ce monument-épouvantail
-symbolise si bien Beethoven et son œuvre dont il semble une
-transposition plastique. Beethoven aimait à composer ses symphonies au
-milieu de la nature dont il percevait encore le rythme quand il
-n’entendait plus ses bruits. Qu’on le mette dans un coin solitaire du
-bois de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa majesté et l’air en
-résonnera sous les arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il pourra
-s’accommoder et plus ils seront grands et plus ils seront riches, plus
-il se sentira dans un milieu favorable à son génie. Que M. de Charmoy se
-dise que peu de monuments soutiendraient un tel voisinage.
-
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-
-
-LES STATUES
-
-
-On sait combien sont ridicules la plupart des statues de Paris, où il y
-en a beaucoup. Mais, à défaut de ridicule, elles auraient encore contre
-elles leur nombre et surtout leur médiocrité. Cette médiocrité est telle
-qu’au lieu de rendre sympathiques les personnages statufiés, elle les
-fait prendre en mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. Les
-statuaires sont inconnus, surtout de la foule: c’est sur Chappe ou sur
-Étienne Dolet que retombe la mésestime, ce qui n’est pas juste. Mais ce
-n’est pas à ce point de vue, qui est celui de l’esthétique, que s’est
-placé un journal en soumettant à ses lecteurs ce problème: Si on ne
-devait garder à Paris que vingt statues, lesquelles choisiriez-vous? La
-question fut donc celle du mérite des statufiés. Je sais bien que
-l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal n’est pas l’opinion
-publique, mais seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez saine, mais
-témoigna encore de bien des préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne
-vous paraissent-ils pas singuliers: Parmentier, Dumas père, La Fayette,
-Denis Papin? Décidément la pomme de terre a porté bonheur à cet
-honorable apothicaire. S’il l’avait vraiment découverte, il faudrait
-sans doute lui élever une statue en or, mais ce n’est pas le cas. Il la
-préconisa bien, mais seulement, le malheureux, comme fort propre à faire
-du pain! Il en voulut aussi à la châtaigne, qu’il vouait au même usage.
-Parmentier est une invention de François de Neufchâteau dont Rivarol
-disait que sa poésie était une prose à laquelle les vers s’étaient mis.
-On voit à la suite du préjugé Parmentier le préjugé Alexandre Dumas.
-Passons. Je le retrouverai bien quelque jour. La Fayette est donc encore
-célèbre? Encore un préjugé, bien peu explicable. Quant à Denis Papin,
-personne ne sut jamais quelle était son invention. Sa gloire est à
-mettre à côté de celle de Salomon de Caus, personnage à peu près fictif.
-Mais il est peut-être bon que le peuple distribue la gloire à tort et à
-travers. Cela en montre mieux le néant.
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-
-
-
-L’OBÉLISQUE
-
-
-Voici un petit fait qui intéresse l’histoire monumentale de Paris. Il ne
-doit pas être ignoré des érudits, mais mon excuse pour le rapporter est
-que je ne le connaissais pas et que la plupart des lecteurs ne sont pas
-sans doute plus avancés que je ne l’étais hier. Quand on transporta
-l’obélisque d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire qu’il
-comportait, non seulement l’aiguille, mais un soubassement ou piédestal
-qui lui donne toute sa signification. C’était un monolithe où sont, sur
-deux des côtés, sculptées en haut-relief, quatre figures de cynocéphale,
-d’une simplicité et d’une hardiesse admirables. Ce piédestal, déterré
-avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué avec lui jusqu’à
-Alexandrie où on l’oublia, sans doute volontairement, et où il est
-peut-être encore. Il ne faut donc pas nous vanter de posséder un
-obélisque complet. Nous n’en avons qu’un morceau et pas sans doute le
-plus intéressant. D’après la revue ancienne où j’ai trouvé cette
-histoire, on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de place sur le bateau,
-et il est probable que les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas
-tout d’abord de leur négligence, ou bien s’empressa-t-on, pour la
-couvrir, de commander, en granit du pays, l’insignifiant soubassement
-qui remplace le morceau original. C’est dommage, car d’après la gravure
-assez imparfaite que je connais, les originales figures délaissées
-auraient pu, exposées à la vue de tous, avoir une certaine influence sur
-la mauvaise sculpture romantique. Mais cela se passait en 1833. Qui
-songeait alors à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne? Il nous
-a fallu presque cent ans pour commencer à faire semblant de la
-comprendre.
-
-
-
-
-L’ARCHITECTURE
-
-
-La saison a été bonne pour l’architecture. On a découvert dans les
-provinces les moins connues toutes sortes de merveilles de pierre. Mais
-cela fait penser à tout ce qui fut détruit au cours des cent dernières
-années et dont il ne reste parfois qu’une médiocre gravure, dont il ne
-reste parfois rien qu’une ancienne description, moins encore, qu’une
-mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit dans les campagnes, dans les
-villes de province. J’ai indiqué ici[1] quelques-uns des ravages subits
-par des villes comme Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si
-riche qu’il en reste encore beaucoup, le revirement du goût n’ayant pas
-laissé aux vandales le temps d’achever leur œuvre de nivellement. Mais à
-Paris, l’œuvre a été achevée. Je voudrais qu’on établît un album qui
-montrerait ce qu’était Paris, non pas dans les siècles lointains, mais
-seulement de 1820 à 1830, à la naissance du romantisme. Il serait gros,
-s’il devait être complet, mais qu’il serait triste! Ce qu’on a démoli de
-merveilles sous Louis-Philippe et surtout sous Napoléon III est presque
-inimaginable et je n’ai pas la prétention d’en donner une idée en
-quelques lignes. A chaque pas, dans les quartiers un peu anciens,
-s’élevait une maison sculptée; le boulevard Sébastopol et les nouvelles
-rues voisines ont arraché de vieux hôtels dont plus d’un rappelait celui
-de Jacques Cœur, à Bourges. On avait alors, dans les milieux officiels,
-si peu de considération pour ce qu’on appelait des antiquailles que
-presque personne ne se montra ému de tant de vandalisme. Comme telles
-grandes villes, anciennement riches, Paris, qui n’avait pas encore été
-remanié, était encore en 1830 un véritable musée de pierre. Ce qui en
-subsistait encore trente ans plus tard fut balayé par Haussmann. Mais il
-faudrait des images pour faire sentir ce que nous avons perdu. Ce serait
-à pleurer. Je pense à ceux qui n’ont pas pour la symétrie le respect
-moderne.
-
- [1] Ces réflexions ont paru dans le journal _La France_, sous le titre
- _Les Idées du jour_.
-
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-
-
-LA PIPE
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-
-On a trouvé dans des tombeaux romains, celtiques, barbares des pipes en
-bronze, en fer, en terre et toutes semblables aux nôtres, à celles d’un
-sou. A quoi donc servaient-elles? Mais à fumer probablement. Du tabac?
-Peut-être. Le tabac est une plante indigène en Chine et les produits de
-la Chine ont de toute antiquité passé en Occident. De l’opium? Peut-être
-encore. Les Romains connaissaient l’opium. Dans son poème de _La
-Médecine_, Marcellus Empiricus cite l’opium parmi soixante ou
-quatre-vingts produits aromatiques de l’Orient. Mais la pipe servait
-sûrement aux anciens à fumer différentes herbes, telles que la menthe,
-la sauge et, surtout la lavande. Sur une des pipes antiques trouvées à
-Valence, on a gravé une plante où l’on reconnaît la lavande, et
-précisément un poète de Valence a chanté au XIIIe siècle l’art de fumer
-la lavande, «laquelle chasse le sommeil et procure de l’énergie et de la
-vigueur, en purgeant l’humidité du cerveau». Cette pipe à lavande,
-trouvée à Valence, semble taillée dans ce que nous appelons si
-singulièrement l’écume de mer. C’est M. Pitollet qui a rassemblé ces
-détails et quantité d’autres dans un bien curieux article de
-l’_Intermédiaire_. Donc on a fumé de tout temps, on fumait au moyen âge,
-et quand le tabac d’Amérique parvint en Europe, les pipes étaient toutes
-prêtes à le recevoir; elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve pas
-d’allusions à cette coutume dans les auteurs classiques, mais c’est
-peut-être qu’hypnotisés par l’origine américaine de la fumerie, les
-érudits ne les ont pas comprises. Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous
-dit Virgile, du feu et de la fumée, représenterait un homme qui fume une
-grosse pipe dans l’obscurité! Mais d’ailleurs Pline et d’autres parlent
-de fumées aromatiques aspirées avec des roseaux. Pratique médicale, sans
-doute, mais le tabac a commencé ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus
-que des vices, heureusement.
-
-
-
-
-TRANSMUTATION
-
-
-Les derniers alchimistes sont très fiers parce que la chimie moderne a
-repris quelques-uns de leurs thèmes, par exemple celui de la
-transmutation des métaux; il y a beaucoup de différence entre les deux
-séries de recherches, mais il y a aussi une ressemblance, c’est qu’elles
-sont très capables, aujourd’hui comme hier, de ruiner leurs adeptes. La
-pierre philosophale a toujours coûté extrêmement cher à ceux qui la
-voulaient trouver de bonne foi. En retour, elle enrichit assez sûrement
-les charlatans qui avaient eu la fortune de mettre la main sur un solide
-imbécile. C’est au dix-huitième siècle qu’ils foisonnèrent surtout.
-Casanova, qui avait des recettes pour toutes choses, en avait aussi pour
-la transmutation, et elles variaient suivant le degré de naïveté des
-gens. On se rappelle avec quelle habileté il opéra, à Torre del Greco,
-l’«accroissement» d’une fiole de mercure en l’amalgamant tout simplement
-avec du bismuth. Il était très fier de son œuvre. C’était le premier
-argent qu’il gagnait. Son contemporain et son ennemi, Saint-Germain,
-qui, comme lui, fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique qu’il se
-ruina autant de fois, se vantait non seulement de transmuer l’argent en
-or, mais de fondre en une seule pierre magnifique les petits diamants
-qu’on lui confiait. C’est un aventurier plus sombre et plus ingénieux
-encore que Casanova. Il semble avoir eu une fin assez malheureuse. Il
-était beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup plus de crédulité.
-A ceux-là l’alchimie et la cabale furent de vraies mines d’or; mais
-combien d’autres, au lieu de trouver la fortune au fond de leurs cornues
-et de leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la misère. Mais quelle
-bêtise de vouloir transmuer le plomb en or! Et après? L’or, étant
-commun, perd toute valeur. Cela a un intérêt comme opération chimique,
-mais pas plus que celle qui transformerait l’or en plomb.
-
-
-
-
-CINÉMA
-
-
-Le hasard m’a mené hier dans un cinéma. Je m’étais pourtant bien promis
-de ne pas m’y laisser reprendre. En peu d’années, ce spectacle est
-devenu d’une telle platitude, d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment
-humilié de faire partie, même pour un temps très court, du troupeau qui
-s’y délecte. Il y a certains films fabriqués en Italie, où se déroule,
-dans l’anecdote la plus inane, la sentimentalité la plus basse, qui
-semblent conçus pour récréer un peuple d’acéphales. On me dit que nous
-sommes mal tombés, que c’est une série choisie pour les enfants,
-qu’ordinairement il y a certains tableaux attachants ou curieux. J’en
-doute. Le cinéma, de plus en plus, est envahi par la mauvaise pantomime,
-le quiproquo facile, le truc vulgaire. Quelle déchéance! Les premiers
-spectacles cinématographiques m’avaient plu et même enchanté, mais alors
-l’élément théâtre y faisait encore presque défaut. On donnait des vues
-de la nature, des grandes industries, des mœurs lointaines. Maintenant,
-c’est l’anecdote, une anecdote de morale en action, imaginée par des
-imbéciles et traduite par des acteurs sans talent ou d’un talent tout
-mécanique. Parmi toutes ces histoires turpides, on avait glissé tout de
-même la vue d’un paysage de Normandie, mais les feuilles des arbres
-remuaient tellement vite que c’en était absurde. De plus, cela se
-déroulait sur des airs de quadrille grivois, car il est convenu pour le
-peuple que la Normandie est un pays où on trépigne en buvant du cidre
-qui mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car la danse y est quasi
-inconnue. Évidemment, je suis de mauvaise humeur et le cinéma n’est
-peut-être pas tombé partout aussi bas que je viens de le voir. Pourtant,
-je le crois sur une mauvaise pente.
-
-
-
-
-LES MOMIES
-
-
-On vient de découvrir que la plupart des momies étaient fausses. Cela
-n’est pas très nouveau. Déjà au XVIIIe siècle toutes les momies venaient
-d’Alger où elles étaient fabriquées par d’astucieux médecins musulmans.
-En ce temps-là, la pharmacopée en faisait une grande consommation et il
-n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses bocaux étiqueté «poudre
-de momie». Pauvres malades! Je ne sais plus pour quel mal on leur
-administrait cette drogue infâme, mais il est certain que nos ancêtres
-l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a disparu
-du formulaire où figurent un tas de choses singulières, mais non
-répugnantes, telles que la corne de cerf. La momie servait aussi à
-fabriquer pour les peintres un beau noir qui, paraît-il, n’aurait pas
-été remplacé, ce qui n’a plus d’importance, toute la peinture étant
-désormais couleur jus d’herbe et sirop de groseille. Les Algériens
-fabriquaient donc force momies en imprégnant les cadavres d’asphalte, en
-les roulant dans des bandelettes trempées dans l’asphalte. Tout cela est
-raconté dans un petit livre intitulé _L’heureux Esclave_, qui est le
-récit d’un séjour aux côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière,
-qui avait été pris par les corsaires de Salé. On peut y voir le détail
-de ces préparations. Les momies étaient ensuite transportées en Italie,
-de là passaient en France. Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand
-centre médical et où le besoin de cette pourriture asphaltée se faisait
-souvent sentir (avec ou sans jeu de mots). Les marchands d’Égypte qui
-continuent ce commerce, non plus pour les malades, mais pour les
-antiquaires, n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement pour le mettre au
-goût du jour et au goût américain, car c’est l’Amérique maintenant qui
-absorbe le plus de fausses momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les
-mange. Ce n’est plus l’usage.
-
-
-
-
-LA PEINTURE
-
-
-Ce siècle s’annonce comme celui du délire de la peinture. Voilà-t-il pas
-que la _Bethsabée_ de Rembrandt est montée à un million en vente
-publique! Ajoutez dix pour cent pour les frais de vente, le prix des
-assurances et vous trouverez que l’acquéreur aura payé, surtout s’il n’a
-pas le placement immédiat de son achat, pas très loin de douze cent
-mille francs pour une curiosité périssable, qu’un accroc peut
-disqualifier, pour un tableau qui a déjà perdu beaucoup de beauté
-originelle et qui en perdra un peu tous les ans. Mais ce n’est pas
-l’acquéreur qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est l’amateur
-auquel il le repassera avec un bénéfice inconnu. Ce serait un musée
-allemand que je n’en serais pas très surpris, mais si c’était un
-ultra-riche Américain, il ne faudrait pas s’en étonner non plus. Il
-tiendra dans un salon de Chicago la place du chèque de cinq cent mille
-dollars qu’y avait fait encadrer un imbécile colossal. _Bethsabée_ est
-de Rembrandt. Cela ne peut donc pas être une œuvre sans intérêt, mais il
-ne semble pas (j’en ai vu de belles reproductions) que cela soit une
-œuvre pleine de charmes. Les femmes de Rembrandt sont généralement de
-celles qu’on aime mieux voir en peinture que dans la réalité. Je sais
-bien qu’il faut les regarder sur le plan de l’art, mais il m’est
-difficile, pour mon plaisir particulier, de séparer entièrement l’œuvre
-d’art de l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise que _Bethsabée_
-existe, mais je ne désire pas l’avoir constamment sous les yeux. C’est
-un objet de prix, c’est un diamant, soit, mais dont la contemplation
-doit être un peu fatigante, telle celle du fameux chèque. La peinture
-est une convention bien curieuse, et ce n’est peut-être que cela.
-
-
-
-
-VISAGES
-
-
-Réunis en volume, les _Visages_ de Rouveyre semblent peut-être un peu
-moins cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement le long d’une revue.
-Mais vraiment, je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf en quelques
-pages qui demeurent excessives et comme blessantes, l’ensemble se tient.
-On sent beaucoup moins le système que la méthode. Faisons abstraction
-des visages de femmes, dont presque aucun n’est tolérable, la galerie
-des hommes me paraîtra même supérieure. C’est que la tête de la femme
-n’est pas faite pour plaire par son caractère, mais seulement par une
-certaine rectitude de lignes, qui ne doit pas être trop individualisée.
-Les femmes qui veulent à la fois paraître des beautés et des penseuses
-se méprennent sur leurs possibilités: il faut opter. La forme
-inesthétique donnée à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un
-hommage à leur intelligence: la beauté pure ne pense pas. La pensée
-ravage toujours la figure: il est vrai que la vie y suffit très bien.
-Mais je crois qu’il aurait fallu tenir compte pour les femmes de la
-faiblesse de notre œil pour elles, chez nous autres qui n’avons pas le
-regard déformateur ni si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci n’est
-peut-être que du sentimentalisme, je ne vois pas d’objection contre les
-portraits d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance extrêmement
-vivante. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des tendances,
-des intelligences, des manières d’être. Il y a d’autres déformateurs.
-Rouveyre diffère des autres par la diversité de sa déformation qui, au
-lieu de tourner autour du geste du dessinateur, tourne autour du
-caractère qu’il a deviné chez le modèle. En quoi c’est un portraitiste
-et non un caricaturiste aux effets toujours limités et presque toujours
-identiques. Mais par cela même c’est un homme fort dangereux pour la
-tranquillité publique.
-
-
-
-
-SUR UN PORTRAIT
-
-
-Les nouvelles générations de poètes et d’artistes s’engagent dans une
-voie esthétique où il va être bien difficile de les suivre. A les
-considérer, les plus hardis des beaux esprits se sentent croître des
-oreilles d’âne, des yeux de cheval et des âmes de pompiers. Tout ce
-qu’on a vu en fait de révolutions dans la littérature et dans l’art, et
-dont on nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison de celle qui se
-prépare et qui est déjà fort avancée. Que l’on prenne par exemple le
-dernier volume de Guillaume Apollinaire. Ce sont des poèmes et il
-s’intitule _Alcools_. C’est juste, car ils enivrent de plusieurs
-manières, soit qu’on les respire, soit qu’on les touche ou seulement
-qu’on les regarde. Ils ne comportent pas de ponctuation et pourtant ne
-sont pas plus obscurs que tels autres qui en sont surchargés. Mallarmé
-avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, mais brefs et qui ne
-voulaient donner que des images ou des sensations uniques. Apollinaire
-risque de longs poèmes dénués de ces petits signes qu’on nous a habitués
-à croire indispensables et il prouve ainsi leur inutilité, au moins en
-poésie qui procède moins par analyse intellectuelle que par accumulation
-d’impressions. La couverture porte: «Avec un portrait de l’auteur par
-Pablo Picasso.» On tourne et voici une épure géométrique fort belle où
-l’on distingue au bout d’un moment un œil en haut et l’autre plus bas,
-quelques cheveux jetés dans un coin vers le sommet, une oreille aussi,
-en somme rien de ce qu’on appelle vulgairement un portrait et cependant
-on sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement fait un
-gribouillis de hasard, qu’il obéit à une méthode. C’est du cubisme, par
-le maître du genre. C’est comme cela maintenant que les muses voient
-leurs poètes et les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre
-Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, vous dire: «Dans peu,
-vous vous y habituerez; l’œil reconstruira. Ne lui en donne-t-on pas les
-éléments? Quand on aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par petits
-morceaux successifs?» C’est beaucoup d’«alcools» à la fois; cela monte
-un peu à la tête. N’importe, voilà un livre dont je ne me priverais pas
-volontiers.
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-L’EXOTISME
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-Il est assez de mode de se moquer de ces saisons théâtrales parisiennes
-où tout, auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue, est exotique. Il
-n’y a, en effet, rien de parisien dans ces fêtes, mais c’est précisément
-pour cela que nous pouvons nous y intéresser et même nous y passionner.
-Cela répond à ce besoin de nouveau qui, surtout à de certaines périodes,
-agite les peuples. Or rien de nouveau, en France surtout, ne peut surgir
-que de l’étranger, de l’exotisme. Il en a toujours été ainsi. La
-littérature du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée par l’apport
-étranger, influences bretonnes, influences grecques. Plus tard, ce fut à
-l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes la chose neuve. Le _Cid_, qui
-nous paraît maintenant une œuvre nationale, fut d’abord une adaptation
-de l’espagnol. Au cours du XVIIIe siècle, tout fut renouvelé par
-l’influence anglaise. Le romantisme n’est qu’un mélange d’influences
-étrangères où l’Angleterre tient encore la première place. Depuis
-quelques années, après la période ibsénienne, nous sommes sous la
-domination russe et, pour ne parler que du théâtre et s’en tenir même à
-l’aspect extérieur, qui pourrait nier que le décor et la mise en scène
-des artistes russes ne soient en train de démoder jusqu’au ridicule la
-manière française? C’est au point qu’on a pu nous faire entendre, sans
-nous lasser, des opéras russes chantés en russe. C’est au point que les
-derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio tirent presque tout leur
-attrait de décorations russes. Transportés à la Comédie-Française, quel
-serait leur sort? Je n’ose y penser. Et les actrices russes, ne
-sont-elles pas en train de faire paraître un peu fades les nôtres? C’est
-bien injuste, mais qu’y faire? Il nous faut du nouveau, et il est là.
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-LES DÉBUTS
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-Un grand journal parlait récemment des débuts des écrivains aujourd’hui
-plus ou moins connus et notait qu’ils ont généralement lieu dans ces
-petites revues si dédaignées du grand public ou plutôt si inconnues de
-lui. C’est exact, les petites revues ayant toujours, plutôt que les
-grandes, besoin de copie, outre qu’elles mettent leur amour-propre à
-révéler les nouveaux talents. Mais il arrive aussi que les petites
-revues ne sont pas plus accueillantes que les autres, car elles sont
-souvent l’organe d’une école, et d’une école intransigeante. Très
-souvent, d’ailleurs, le débutant de la petite revue n’est pas un vrai
-débutant. Avant la petite revue, il y a le petit journal de province où
-il a glissé des stances ou un conte innocent. Avant les débuts, il y a
-les pré-débuts, si l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours
-mystérieux, quand ils n’ont pas été également singuliers. Tel écrivain,
-aujourd’hui bien connu et encore très jeune, débuta dans le recueil des
-jeux floraux, de Toulouse. Tel autre, dans un petit périodique où il
-fallait d’abord s’abonner pour avoir droit à une insertion. Un autre, au
-contraire, envoya sa première copie à un recueil hebdomadaire très
-connu, très spirituel et très léger. Mais Taine y avait écrit sous le
-nom de Thomas Graindorge. Il se croyait également de grandes destinées,
-il céda à la fascination. Il mit dans une enveloppe quelques pensées sur
-les femmes, les envoya et eut le bonheur de les lire imprimées la
-semaine suivante. On ne lui avait changé que le titre et remplacé la
-signature par trois étoiles. Il eut l’audace de se présenter au bureau.
-On lui dit que cela se payait vingt-cinq centimes la ligne, mais il y en
-avait si peu qu’il n’osa pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six
-pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, après quoi il fut mêlé à
-la fondation d’une petite revue, où il débuta véritablement.
-
-
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-LE LATIN
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-On ne me croirait pas si je me disais ennemi du latin, mais je ne suis
-pas non plus ami du latin pour tous. Il semble que la tradition soit
-rompue et que toute une classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse
-plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les professeurs, malgré leur
-zèle, sont obligés de constater la faiblesse croissante des études
-latines. L’air n’est plus favorable au latin. Trop de choses nouvelles
-veulent entrer et d’autres sont entrées déjà dans les jeunes esprits; il
-faut leur faire place. On étouffe dans les cervelles: ouvrez la porte et
-renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est fâcheux, mais c’est un fait,
-ou que les têtes n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il s’agit
-maintenant d’y enfourner, ou qu’on a tort d’y vouloir enfourner trop de
-notions. Il va peut-être falloir choisir et, considérant le latin comme
-une notion de luxe, le réserver pour les quelques têtes un peu plus
-larges que les autres. Il y aurait ce moyen, mais qui semble tout à fait
-hors de la portée de l’Université: changer sa méthode d’enseignement et
-ne plus se donner pour but, dans les lycées, la formation uniforme de
-lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car cela semble bien dans cette
-vue qu’elle gave la jeunesse et il semble bien aussi que cette vue ne
-soit plus absolument compatible avec le parti que cette jeunesse entend
-tirer de la vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les gens et les
-jeunes gens selon qu’ils veulent être instruits et non pas selon que la
-coutume l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout le monde voulait savoir
-l’hébreu. Il y eut des professeurs d’hébreu jusque dans les villages, il
-n’y en avait pas assez. Cent ans plus tard, il n’y en avait plus. La
-mode impose l’enseignement et la mode est fondée sur des besoins réels
-ou factices; avons-nous à en juger? On ne veut plus de latin, pourquoi
-l’enseigner de force? Qu’on en fasse un cours libre.
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-LATINERIE
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-
-La première fois que j’eus une notion concrète de la nouvelle
-prononciation du latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée dans
-quelques milieux universitaires, ce fut par l’entremise d’une dame qui
-apprenait à décliner _Rosa_, _la rose_, pour le faire apprendre à son
-fils. Elle disait tranquillement _roça_ et cela lui paraissait tout
-naturel. Moi, cela me gênait un peu. Elle disait _ounous_ (pour _unus_)
-et bien d’autres choses qui me semblaient saugrenues. Depuis cela, j’ai
-appris que chaque professeur, ou à peu près, a sa méthode et sa
-prononciation préférées, car cette science nouvelle est fort obscure et
-ne porte avec soi aucune certitude. Les uns tiennent pour le latin
-prononcé à l’allemande, d’autres pour le latin prononcé à la romaine et
-les plus savants, enfin, pour la prononciation cicéronienne. De plus
-comme le ministre a laissé les professeurs libres de suivre
-provisoirement les vieux usages, quelques-uns prononcent modestement à
-la française. Qui sait si l’an prochain la dame, son rejeton ayant gravi
-un échelon, ne tombera pas sur un de ces professeurs surannés? Après
-avoir appris qu’il fallait dire _Kikéronn_, il sera condamné à revenir à
-_Cicéron_ en attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme le condamne
-à _Tchitchéronn_, à la romaine. Au milieu de tout cela, les gens, sans
-se douter un instant de leur incohérence, parlent ferme de la
-restauration des études latines. On peut être certain que ces
-innovations y contribueront puissamment. Remarquez aussi l’immense
-utilité qu’il y a à être fixé sur la prononciation d’une langue qu’on ne
-parle plus. Cette façon détournée des vendeurs de latin à donner raison
-aux espérantistes n’est-elle pas ingénieuse?
-
-
-
-
-LA LANGUE FRANÇAISE
-
-
-On me consulte parfois sur un point délicat de la langue française. On
-croit que je la connais; je l’ai étudiée et l’étudie encore tous les
-jours, mais c’est précisément pour cela que je m’y perds encore, car
-elle est pleine de contradictions. Ceux-là seulement peuvent avoir
-l’illusion d’en avoir démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent qu’à
-travers les règles des grammairiens, car le grammairien connaît la loi.
-Mais au-dessus de la connaissance des lois, il y a le sentiment. Comme
-on dit qu’on a ou qu’on n’a pas le sentiment des convenances, on a ou on
-n’a pas le sentiment de la langue française et à cela, il n’y a rien à
-faire. On ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il faut d’abord le
-créer. C’est dans les écrits contemporains que se constate surtout cette
-absence de sentiment. Beaucoup de gens qui écrivent arrivent facilement
-à dire tout le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou même à ne rien
-dire du tout, ce qui vaut peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un
-touriste qui raconte une excursion à Venise en automobile: «Admirable
-pont métallique... Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on peut
-appeler un beau travail de la nature.» Évidemment, un pont est dans la
-nature, un pont est fait au-dessus d’un accident de la nature, fleuve ou
-précipice, mais un pont n’est pas un travail ou une œuvre de la nature.
-Voilà cependant ce que l’on écrit. Vraiment les textes contemporains
-sont plus difficiles à comprendre que ceux du XIIe siècle et si tout le
-fatras du jour n’était pas destiné au néant, ce serait désespérant. Des
-livres estimés ne sont pas d’une meilleure langue: l’à-peu-près qui est
-dans l’écriture n’étant que le reflet de la confusion mentale qui règne
-dans les esprits.
-
-
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-LES NOMS ÉTRANGERS
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-
-Une revue, qui ne semble pas pourtant ennemie de l’extension du
-français, ni de son emploi comme langue internationale, vient de nous
-arracher la paisible possession, non de la ville de Gand, sans doute,
-mais du nom de cette cité flamande. J’avais d’abord été un peu intrigué,
-en lisant: «Dans le _Nineteenth Century_ de septembre, M. Ellis Barker
-rappelle que la veille de Noël, en 1814, dans l’antique couvent des
-Chartreux de la vieille cité de Ghent, le traité de paix fut signé entre
-l’Angleterre et les États-Unis.» Où pouvait bien se trouver cette
-vieille cité? Je cherchais, un peu honteux de mon ignorance, quand je me
-souvins que c’est là une des rares villes de Belgique annexées
-linguistiquement par les Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand. Mais
-le plus souvent ils respectent la forme flamande et surtout la forme
-française, disant Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc et même
-Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils ont traité de même d’ailleurs la plupart
-des villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare qu’elles soient
-anglicisées. Ils disent comme nous, avec des nuances d’orthographe,
-Séville, «Venice», Florence, Rome, Naples. C’est par une exception
-qu’ils ont mué Livorno ou Livourne en Leghorn. Malgré cette politesse
-qu’ils nous font d’adopter notre transcription de quelques noms
-étrangers, je ne crois pas que nous devions leur rendre la pareille. Ce
-serait trop de bonté. Laissons leur Ghent pour leur usage personnel et
-respectons, quant à nous, le privilège que nous a donné la tradition de
-franciser hardiment les noms étrangers anciennement connus.
-
-
-
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-BARBARISMES
-
-
-Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, malheureusement, m’intrigua
-beaucoup. On disait: «Enfin ils poignaient.» Le sens n’était pas
-douteux, cela signifiait: ils apparaissaient, ils surgissaient. Je
-reconnus bientôt que cela n’était pas à proprement parler un barbarisme,
-mais seulement une forme, particulièrement inusitée dans ce sens-là, du
-verbe poindre. Elle est encore vivante quand le verbe poindre signifie
-_piquer_. Les naturalistes, après La Fontaine et d’autres, l’ont
-beaucoup employée: «Cette idée le poignait. Les remords le poignaient.»
-Néanmoins, je les soupçonne d’avoir instinctivement fabriqué, d’après
-l’adjectif poignant, un verbe inédit, _poigner_. C’est bien par hasard,
-à mon avis, que ce nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait du
-verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir de la langue française,
-aujourd’hui, les exceptions sont bien rares, de fabriquer un verbe qui
-ne soit pas de la première conjugaison et c’est à elle que le peuple et
-tous les ignorants (qui comprennent beaucoup d’écrivains) ramènent
-toutes les formes amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. De
-là l’apparition de ces formes étranges, qu’il faut s’attendre à
-rencontrer de plus en plus dans la littérature courante: _il s’enfuya_,
-_il ria_, _il souria_, etc. Comme _il s’enfuit_, _il rit_ n’indiquent
-pas que l’action est au passé plutôt qu’au présent, il semble qu’il y
-ait là comme une ruse linguistique inconsciente pour doter ces verbes
-trop uniformes d’un passé défini emprunté aux formes de la première
-conjugaison où il se distingue nettement du présent. C’est ainsi que les
-verbes français s’acheminent, si lentement qu’ils resteront en route
-très probablement, vers la simplicité du verbe anglais, qui représente
-une évolution linguistique bien plus avancée. N’importe, j’admets qu’on
-rie devant _il ria_.
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-LES DEUX LANGAGES
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-
-Un malheureux camelot, invité à circuler par un agent, répond: «Ta
-gueule!» Est-ce une insulte? On a soumis le cas à M. Brunot, lequel n’y
-voit qu’une forme populaire de langage et l’équivalent de cette autre
-locution: «Ferme ça!» Les juges n’ont pas été de cet avis, et, condamné
-à six mois de prison, le camelot a vu, en appel, sa peine portée à un
-an. Mais comment faire comprendre à des magistrats, hommes de la société
-polie, hommes mesurés, distingués, qu’il y a en France deux langages,
-celui qu’emploient les gens qui fréquentent les salons et celui
-qu’emploient les gens qui ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si
-«ta gueule!» était proféré dans un salon, il y provoquerait un
-incroyable scandale, sans nul doute, mais il n’en est pas de même sur le
-trottoir, et surtout entre gens de la même classe populaire, qui
-échangent, à chaque propos, les mots les plus grossiers dont ils ne se
-choquent nullement, par la bonne raison qu’ils n’en connaissent pas
-d’autres qui rendent aussi bien leur pensée et avec une spontanéité
-aussi nette. Il y a de l’impatience, il y a une nuance de dédain dans
-l’expression du camelot, mais il n’y a pas insulte à proprement parler.
-Elle traduit le «Assez!» qui échappera au magistrat exaspéré, ou même le
-«Zut!» où il se laissera aller dans un moment de colère familière. Ne
-voit-on pas, dans des scènes de caserne, deux soldats se dire sur un ton
-affectueux: «Mon vieux cochon» et autres aménités qui seraient fort
-déplacées dans le salon de Mme de Noailles, mais qui ne le sont plus à
-la caserne. Le peuple ne sent pas la grossièreté comme nous, ou plutôt
-ce qui nous semble grossier ne l’est pas nécessairement pour lui. Il y a
-deux langues dans la langue française, avec des nuances, où tout le
-monde ne se reconnaît pas. C’est le devoir des raffinés d’être le plus
-indulgents.
-
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-LE STYLE PROFESSIONNEL
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-
-«Quel bon style poncif, écrivait Flaubert (5 octobre 1860), à propos
-d’une encyclique du pape Pie IX, que le style ecclésiastique! Ce serait,
-du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels.» Il
-n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une telle étude, de s’éjouir du
-style judiciaire qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, toute
-sa liberté que les «Attendus». Le Code bride l’imagination des
-magistrats; aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils qu’à la fin,
-quand ils ont épuisé leur provision d’histoire, de littérature ou de
-philosophie. Une note de couturière contestée par la cliente les fera
-penser à Laïs, tout au moins à la «Toilette d’une dame romaine»; ils ont
-de la lecture et ils le prouvent. Voilà un procès qui part d’un litige
-amoureux: vite il place dans ses «Attendus», toujours tant attendus, une
-histoire abrégée de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à
-nos jours. Cela vous pose un magistrat et peut le mener à la pourpre.
-Attendu, disait l’autre jour un juge de paix, que «dans l’antiquité, le
-mariage était basé uniquement sur l’amour de deux êtres de sexe
-différent...». Est-ce assez péremptoire, assez pompeux, assez
-historique? Petit-Jean remontait avant le déluge; le moderne juge de
-paix n’a pas de notions sur les époques mythiques: il a l’esprit
-positif, il entre du premier coup dans l’histoire. Au fait, où a-t-il
-pris cela, que le mariage, chez les anciens, était basé sur le pur
-amour? J’aurais cru le contraire, que l’amour n’y avait aucune part, du
-moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel que nous le concevons,
-n’avait nulle place dans leurs relations sociales. L’antiquité, c’est
-les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. O naïveté de croire que
-les petites Grecques et les petites Romaines faisaient des mariages
-d’amour! Croyez-moi, monsieur le juge de paix, tenez-vous en au Code,
-c’est plus sûr.
-
-
-
-
-LA MÉDIOCRITÉ
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-
-Ayant gardé la chambre plusieurs jours, le hasard m’a fait entreprendre
-diverses lectures qui auraient dû me distraire, mais qui ont beaucoup
-augmenté mon ennui. Décidément, il n’y a rien de plus pénible que le
-livre qui veut être divertissant, mais qui est surtout médiocre. Un
-traité d’arithmétique ou de chimie me conviendrait vraiment mieux. Ce
-n’était pourtant pas le vulgaire roman, mais des souvenirs contemporains
-et j’en attendais quelque plaisir. En est-il aucun près de ces âmes
-superficielles plus contentes encore, dirait-on, de leurs petits
-chagrins que de leurs petites joies? Je voudrais bien désigner plus
-clairement ces malheureux auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me
-comprendraient pas d’ailleurs, peut-être trouveraient-ils seulement que
-j’ai bien mauvais goût. Oui, je l’espère, et que nous avons une
-sensibilité différente. Mais ce qui m’a surtout exaspéré, c’est la
-platitude du style. Je me suis répété dix fois, au cours de cette
-lecture, le mot de Flaubert «sur le style coulant, cher aux bourgeois».
-Il a un mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il répand. Rien
-n’incline mieux au sommeil que la médiocrité soutenue, celle qui ne
-flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, glisse, comme frottée
-d’huile, à travers la syntaxe, donne enfin l’impression d’un robinet
-d’où sort éternellement une belle eau claire, toujours la même. Pourquoi
-donc, me dira-t-on, ai-je persévéré? Peut-être parce que j’espérais une
-chute, une brisure? Puis, la persévérance est dans mon caractère. C’est
-pourquoi je crains les ouvrages en plusieurs volumes. Je ne sais plus
-m’arrêter. Cela m’a mené parfois très loin, à des tâches dont je sens
-encore la courbature. Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime
-au cerveau la lecture d’un livre médiocre. Hélas, c’est presque tous!
-
-
-
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-LECTURES DE VOYAGE
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-
-J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui
-ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les
-avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon
-marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute
-cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble
-au retour ridicule! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours,
-mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait
-mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de
-l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche
-dès que l’on sort de ses habitudes! J’y ai gagné du moins, car il n’est
-pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine
-connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais
-toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est
-d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos
-contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on
-nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une
-collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet
-esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a
-disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est
-encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres,
-d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du
-voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort
-intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans
-leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre! C’est que,
-précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir
-possible.
-
-
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-LES LIVRES ANCIENS
-
-
-Il y a tant de revues qui s’occupent des livres nouveaux qu’il était
-temps, semble-t-il, qu’il y en eût au moins une qui s’occupât des livres
-anciens et des problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est
-impossible de faire de sérieuses histoires littéraires, si l’on ne
-connaît pas directement les vieux livres, même sans grande valeur, qui
-sont comme le fond sur lequel se détachent de belles œuvres de la
-littérature. Ceux que nous vénérons ne furent d’abord qu’un de ceux-là.
-Les livres de Corneille, de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, à
-leur naissance, comme le croient les professeurs, marqués d’une auréole.
-Ils étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec les oubliés, chez
-Guillaume de Luyne, libraire-juré, dans la salle des Merciers, à la
-Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la petite salle, à la Palme et aux
-armes de Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas droit à quelque
-considération en faveur de leur voisinage? C’est là que figura sans
-doute _L’histoire d’Isménie et d’Agésilan_ dont M. Magne nous conte
-l’histoire dans le premier fascicule de la _Revue des livres anciens_,
-comme les dernières éditions de Ronsard avaient, quelque cinquante ans
-auparavant, coudoyé dans les librairies à la mode les premières
-«follâtreries» du seigneur de Cholières, dont M. Pierre Louys retrouve
-le nom véritable et esquisse pour la première fois l’histoire encore
-incertaine. C’était un avocat au parlement qui se fit chartreux et
-écrivit en cette qualité nombre d’ouvrages de piété. Voilà une heureuse
-découverte. Il y a toutes sortes de choses curieuses dans ce premier
-numéro, jusqu’à la description d’un manuscrit inédit de Restif de la
-Bretonne, _Les Revies_, et une profusion de notices sur des raretés
-bibliographiques. On voit les livres dont il est question, car les
-titres en sont presque toujours reproduits. Cela fera un recueil bien
-séduisant et dont l’autorité sera grande. Les livres anciens ont trouvé
-de vrais amis.
-
-
-
-
-UN ROMAN
-
-
-Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne
-pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque
-sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu
-avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé.
-Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température
-l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis
-à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et
-suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on
-ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et
-quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la
-Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le
-titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé
-par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son
-espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une
-fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut
-avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser
-par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier,
-imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre,
-devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement
-heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les
-surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard,
-dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va
-pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la
-frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe.
-L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne
-histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises
-et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté,
-sans haut-le-cœur, de tels individus.
-
-
-
-
-L’ENCRE
-
-
-Un correspondant de l’_Intermédiaire_ demande la fondation d’une ligue
-nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement
-réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à
-mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. «L’encre, dit le
-promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec
-de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique
-conservée et transmise par les monastères.» Hélas! on a trouvé plus
-simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le
-marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du
-moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en
-effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous
-n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de
-L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que
-l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers.
-C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux
-préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses
-que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je
-ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément,
-car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à
-un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être
-satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la
-plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie
-vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il,
-de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume
-métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande
-cette question à la Ligue de la bonne Encre: elles se tiennent.
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-SUR UNE PHRASE
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-Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais
-pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la
-phrase de Pascal: «Les fleuves sont des chemins qui marchent...», il
-n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter: «... et qui
-mènent où on veut aller.» S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la
-répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité.
-Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées
-aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une
-chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain
-qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort
-supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle
-oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout
-l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route
-qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller,
-mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même; ce sera une
-fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est
-donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui
-du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul
-effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase
-est-elle devenue célèbre? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle
-contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très
-peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement
-pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait.
-Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes,
-étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un
-Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une
-distraction?
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-GASSENDI
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-Le petit village de Champtercier, près de Digne, inaugure aujourd’hui un
-monument au philosophe Gassendi qui naquit là à la fin du seizième
-siècle. L’originalité de Gassendi est d’avoir été à la fois un excellent
-prêtre et un athée parfait. Quand on lui demandait comment il pouvait
-concilier des états d’esprit si différents: «Il y a temps pour tout»,
-répondait-il. Il croyait en Dieu en disant sa messe et le reste du jour
-vénérait Épicure. Les gens simples l’appelaient «le bon prêtre de
-Digne», mais les initiés opposaient sa philosophie épicurienne au rigide
-idéalisme de Descartes. Il avait deux bréviaires, le bréviaire romain et
-le Poème de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur de la cloison
-étanche, qui n’est peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est l’art de
-la restriction mentale poussée au plus haut point, l’art de cacher sous
-une adhésion de forme aux doctrines religieuses officielles la plus
-grande liberté d’esprit. Cette attitude, qui ne fut pas rare au XVIIe
-siècle, rendit les plus grands services. Elle permit de cultiver
-libéralement les tendances de son esprit sans trop offusquer les
-autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. La conception de
-_Tartufe_ est gassendiste. Si Molière eût avoué que sa comédie était une
-attaque directe contre la religion, que son Tartufe était le type même
-du dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours à la Bastille; mais
-en le donnant pour le faux dévôt, il se posait même en défenseur de
-l’intégrité religieuse, et tout le monde y a été pris et on s’y laisse
-encore prendre. Que c’est singulier, quand on y songe, cette conception
-d’un Molière champion de la dévotion ingénue! Le soin de dire sa messe
-permit à Gassendi de former quelques-uns des plus fameux «libertins» du
-temps. On a dit qu’il était sincère dans sa double foi. Le fait est que,
-s’il pensa selon la doctrine d’Épicure, il vécut une vie fort peu
-épicurienne. En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter un mystère de plus
-aux mystères chrétiens, le mystère de la cloison étanche.
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-DIDEROT
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-
-A propos du centenaire de Diderot, on peut remarquer qu’il est certains
-écrivains dont la réputation était d’un genre tout différent, de leur
-vivant, de ce qu’elle est devenue dans la suite des années. Vers la fin
-de la vie de Diderot, les œuvres qui ont le plus fait pour sa
-réputation, tant près du peuple que près des lettrés, n’avaient pas
-encore été imprimées et on l’estimait surtout comme l’auteur laborieux
-de l’Encyclopédie, comme l’écrivain un peu lourd des _Pensées
-philosophiques_ ou de la _Lettre sur les aveugles_. _Le Neveu de
-Rameau_, qui est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut d’abord connu qu’en
-allemand par une traduction de Gœthe, elle-même retraduite en français,
-en 1821; on ne connut le texte original que beaucoup plus tard, en 1862.
-_La Religieuse_ ne fut imprimée que sous la Révolution, en 1796, la même
-année que _Jacques le Fataliste_ et ces deux œuvres sont, avec _Le Neveu
-de Rameau_, à peu près tout ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre
-le _Supplément au Voyage de Bougainville_, qui est bien la chose la plus
-divertissante qu’ait jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait
-mettre au rang des contes de Voltaire. Enfin la réputation présente de
-Diderot est encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on a appris à
-estimer et qui n’eurent de son temps aucun succès, et aussi sur ses
-_Lettres à Mlle Volland_. Il n’y a presque aucun rapport entre le
-Diderot d’aujourd’hui et le contemporain de d’Alembert, mais malgré tout
-le Diderot romanesque était bien contenu dans le Diderot philosophique
-et les paradoxes du _Neveu de Rameau_ étaient en germes dans des écrits
-plus lourds. Aussi est-il arrivé que sa seconde réputation s’est
-admirablement greffée sur la première et qu’elle n’a paru en rien
-disparate. Les écrits posthumes prennent rarement place dans la partie
-glorieuse d’une œuvre. A peine arrivent-ils à se faire connaître. De
-Diderot, c’est au contraire la partie vivante: nous le possédons plus
-réellement que ses contemporains eux-mêmes.
-
-
-
-
-LOUIS VEUILLOT
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-On vient de célébrer assez discrètement le centenaire de Louis Veuillot.
-Les centenaires nous fixent sur la date de naissance des hommes
-momentanément célèbres ou qui le furent. J’ai donc appris avec plaisir
-que celui-ci était né en 1813. On parlait encore beaucoup de lui au
-temps de ma jeunesse. Ce fut même son grand moment d’autorité politique,
-car les catholiques étaient au pouvoir et il triomphait, quoique avec
-mauvaise humeur, car ce n’était pas un homme amène. Cependant, dès cette
-époque, son heure littéraire était passée: elle s’écoula sous le second
-Empire. Il essaya de la fixer en recueillant ses plus pittoresques
-chroniques parisiennes sous le titre des _Odeurs de Paris_. Ce livre,
-qui m’avait amusé quand je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup
-moins que tant d’autres de la même époque et du même genre. On peut
-encore le relire, mais qui oserait relire Roqueplan ou Aurélien Scholl?
-Ce qui a conféré une certaine durée à la verve journalistique de
-Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne sourit jamais, il ricane. Sans
-doute, il est plaisant de le voir dépiauter ces mauvais écrivains qui
-pullulaient déjà, mais on souffre un peu de le voir confondre avec la
-tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il? Oui et non: mais jamais
-il n’a reconnu qu’on pouvait être à la fois un penseur et un
-libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour lui, l’écrivain qui ne va
-pas à la messe n’est pas loin d’être un misérable, et quand on raille la
-religion, on est bon pour l’échafaud. On ne peut pas dire qu’il est de
-mauvaise foi. Il est ainsi fait. Il est catholique et tout ce qui n’est
-pas catholique lui semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne me
-déplaît pas et même j’en aime la rudesse. Avec les Veuillot on sait à
-quoi s’en tenir. Tant d’autres sont de déplorables amphibies!
-
-
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-BONS CONSEILS
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-
-J’ai une petite collection de livres baroques où je m’amuse quelquefois
-et où je fais des découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité que j’ai
-eu la patience de lire jusqu’au bout. Le titre est à la fois ingénu et
-piquant. Le voici: «Dix-neuf manières de faire fortune honorablement en
-commençant sans argent.» Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes sont
-même fort ingénieuses. Cependant le mot «honorablement» est de trop,
-mais cela montre peut-être seulement que la conception de l’honorabilité
-a beaucoup varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. Néanmoins,
-n’est-on pas d’abord surpris qu’il se soit publié en 1840 un manuel
-aussi ingénu de la fraude? «10e moyen. Le vin de Lunel.» C’est l’art de
-transformer le vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le vendre en cette
-qualité... Un autre moyen de faire fortune est de tirer de l’alcool des
-pommes de terre, d’y ajouter «quelques gouttes d’alcali» et de le vendre
-pour de l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs procédés de ce
-genre et tous aussi honorables. En voici encore un dont la candeur
-étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné d’excellents résultats. Il
-s’agit tout simplement de se procurer un tas d’objets hétéroclites et de
-les orner, avant de les mettre en vente, d’étiquettes de ce genre:
-«Plume avec laquelle Voltaire écrivit _La Pucelle_», ou bien: «Balle
-trouvée dans l’une des bottes de Napoléon après la bataille de Wagram»,
-etc. Je pense que l’on a reconnu dans ce petit traité une satire de
-l’ingéniosité industrielle ou commerciale qui commençait à prendre son
-essor vers le milieu du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de la
-satire, on devine la naïveté des fraudeurs ou des estampeurs. Comme
-toutes choses, cet exercice de l’esprit humain a fait de grands progrès,
-et naturellement la crédulité a augmenté en proportion. Elle a droit, de
-nos jours, à des railleries d’une autre qualité.
-
-
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-STENDHAL ET CASANOVA
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-
-C’est une question bien affligeante pour les casanovistes que celle qui
-resurgit dans les étroites colonnes de l’_Intermédiaire_. On la croyait
-non seulement élucidée, mais enfouie depuis longtemps au cimetière des
-vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté: «Stendhal n’est-il pas
-l’auteur, ou du moins le reviseur des _Mémoires_ de Casanova?» Il
-n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on la prenne désormais au sérieux, mais
-c’est peut-être trop de la laisser revivre, même pour un instant. Elle
-avait été lancée jadis par le bibliophile Jacob, qui en souleva de plus
-ingénieuses. Même il ne posait pas la question, il affirmait, il disait:
-«J’ai la certitude morale que Stendhal, etc...» Et le malheureux donnait
-ses raisons. On les a relevées dans la préface de l’édition Garnier et
-vraiment elles lui font peu d’honneur. J’aimerais mieux que les
-intermédiaristes s’occupassent du vrai reviseur de ces Mémoires, qui
-fut, comme on le sait, un nommé Jean Laforgue, professeur de français à
-Dresde. On a dit beaucoup de mal de lui, qu’il a défiguré le texte de
-Casanova, qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec suite, on ne voit
-pas à quels endroits il en aurait faussé le ton, et quant à
-l’adoucissement, par ce qu’ils contiennent de verdeur et de choses très
-osées, on n’en aperçoit pas bien la trace. Casanova destine son livre au
-public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. D’ailleurs, ce n’était
-pas un esprit grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes ou s’en
-est aussitôt repenti. S’il avait beaucoup de vulgarité, il avait aussi
-une certaine délicatesse. C’était un voluptueux mais aussi un perpétuel
-amoureux et, assurément, il n’a pas conté ses bonnes fortunes dans un
-style érotique, plus propre à en diminuer la valeur qu’à les rendre plus
-précieuses à son souvenir. Jean Laforgue n’a été que le correcteur des
-italianismes qui abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt que
-d’accabler ce professeur de français, les casanovistes devraient vénérer
-sa mémoire.
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-UN CHRONIQUEUR
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-Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de
-Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des
-journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus
-spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le
-recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un
-anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est
-plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation
-romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était
-fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie
-passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la
-Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du
-génie, Vigny l’aima; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout
-en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus
-riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette
-gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue
-littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que
-son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé
-la _Presse_, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur.
-Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses
-contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un
-poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en
-se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses _Lettres
-parisiennes_ en gardent un parfum particulier. Miracle! On peut les lire
-encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un
-écrivain.
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-LE SURVIVANT
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-
-Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait
-encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à
-cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient
-peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la
-vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande
-partie de la force des écrivains, des «gens d’esprit», des «meneurs
-d’hommes», ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains; je le
-pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure
-qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait
-l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le
-demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine,
-on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait
-gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement
-oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne
-l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares.
-Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait
-prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du
-moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par
-l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots
-voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du
-marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il
-devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme.
-Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais
-qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant
-juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a
-pu servir son champagne que fort éventé.
-
-
-
-
-CORRESPONDANCES
-
-
-On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent
-sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très
-intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en
-rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela
-suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et
-il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade; l’on y verra
-du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de
-l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on
-tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché
-d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et
-du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours
-de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux
-parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la
-correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand,
-où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan.
-Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on
-supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi
-une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De
-la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où
-l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de
-comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût
-conservé les lettres qu’on lui adressait? Ce ne serait plus le poète
-errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt
-qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en
-manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il
-un homme d’ordre? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami? Peu
-importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est,
-matériellement, bien curieux.
-
-
-
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-UNIVERSITÉS
-
-
-Je vois sur le prospectus d’une «Université» mondaine l’indication d’un
-cours de frivolités! Il y a là un double signe de décadence si marqué
-que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot
-Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons
-de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre
-d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi
-cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont
-qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la
-fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté
-par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais
-rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si
-grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités
-populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de
-parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus
-guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par
-s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme
-française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu
-d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture
-universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font
-fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la
-France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et
-finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par
-un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner:
-est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges? On
-s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse
-ou l’aquarelle? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela
-n’a aucune importance.
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-
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-
-INDULGENCE
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-
-Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée
-de tels ou tels écrivains momentanément célèbres--tout n’est-il pas
-momentané, même la gloire?--et nous étions un peu étonnés qu’elle fût
-aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus
-indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires
-des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au
-fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les
-livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de
-complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants.
-Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût
-se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De
-même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui
-pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux
-rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme.
-Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie.
-Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur
-de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de
-la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut
-beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout
-à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques
-n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres,
-mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que
-je participe à la politesse universelle qui est la marque de la
-lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me
-sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me
-dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de
-la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans
-solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous
-ferait de bien!
-
-
-
-
-L’ÉPÉE
-
-
-En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à
-M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu
-m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique
-entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne
-sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles? ni si les épées
-ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur
-offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur
-homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la
-prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter
-l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état
-d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était
-bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes
-et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé.
-Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la
-maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où
-gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame
-soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre
-sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil
-fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus
-embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança
-la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et
-il la tenait! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la
-dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la
-trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main!
-Cependant, pourquoi une épée aux académiciens? C’est tout simplement
-que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux
-laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les
-traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule,
-l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens,
-pas même symbolique.
-
-
-
-
-HISTORIETTES
-
-
-Hier, j’ouvris par hasard un tome de la «Chronique scandaleuse» (qui ne
-l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle)
-et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des
-histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains,
-celle-ci, par exemple: «Un officier municipal, chargé de surveiller les
-concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa
-négligence: «Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres
-jouent. Il y a longtemps que je vous observe.--Mais...--Ne faites pas
-l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés.--Mais je
-comptais mes pauses...--Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses,
-des gaudrioles, peut-être?--Mais enfin...--Ah! taisez-vous et sachez
-qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire.» Ou encore: «Les capitouls
-ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe
-affiche _Beverley_, pièce en vers libres, de Saurin.--Comment, encore
-des vers libres, vous vous moquez.» Et ils font fermer le théâtre pour
-huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne
-réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui
-compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners
-chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux,
-c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à
-ce propos: «Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins
-d’aujourd’hui.» Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes
-n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies.
-Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes
-choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras
-au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est
-imitée. Ah! c’est bien humiliant!
-
-
-
-
-HISTOIRES DE MÉDECINS
-
-
-Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a
-flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où
-l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur
-malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des
-pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal!
-Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute
-nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à
-la mode en ces temps, fut le médecin de Mme de Sévigné, de plusieurs
-autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à
-Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière!
-Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui
-en résulta: «M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient
-d’une humeur mélancolique; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet
-des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité
-des parties qu’elles atteignent; elles fermentent parce qu’elles
-bouillent et cette ébullition provient de la chaleur...» D’où saignées
-aux quatre membres, _ensuita purgare_ avec force séné, crème de tartre
-et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de
-l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième
-siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de
-savoir «combien en un printemps--Guénault et l’antimoine ont fait périr
-de gens». Pauvre Pascal! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps
-empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques
-lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins
-torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de
-sang! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence
-vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée!
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-UNE DÉCOUVERTE
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-Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants
-de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns
-sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à
-vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui
-feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils
-préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une
-simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres
-façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que
-cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas
-choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille,
-si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement
-dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se
-représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont
-forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand
-on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution
-dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la
-surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y
-pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront
-bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers
-minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités,
-se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est
-pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à
-bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je
-n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à
-n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne
-pas y louer plus cher que dans les autres.
-
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-TUBERCULOSE
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-Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis
-qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un
-médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui
-peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent
-intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a
-rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que
-moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut.
-Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque
-mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de
-tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a
-soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu
-partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause
-de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état
-de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer
-que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces
-germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire
-oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une
-saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces
-pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de
-déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises? Nous
-prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de
-n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant
-avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école
-avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place
-sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même
-le seul moyen de ne pas mourir.
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-GRÈVE DU PAIN
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-J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant
-que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de
-petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée,
-et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le
-boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois
-songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des
-nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les
-agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus
-connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par
-les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer
-dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour
-apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont
-observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le
-matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous
-apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes
-d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se
-sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui
-vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les
-environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale
-il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail
-humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit.
-Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est
-plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le
-contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du
-temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que
-celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais
-pour toutes les sensibilités endormies.
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-LE PAIN BLANC
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-De temps en temps, des gens difficiles trouvent que le pain blanc est
-trop blanc, que c’est mauvais signe, que cette couleur est suspecte et
-dénote un lymphatisme étrange. Pour un peu, ils voudraient que le pain
-fût fabriqué avec ce que l’on ôte du blé pour le transformer en blanche
-farine, avec le son que l’on destine généralement aux cochons. Ah! si
-nous étions, disent-ils, nourris comme les petits cochons, nous serions
-roses comme eux, et forts, et gras, et dispos! Il y a déjà quelques
-années qu’on nous chante cette antienne, si bien que l’on vit, durant
-quelque temps, régner la mode du pain complet. Pour satisfaire leur
-clientèle, comme on ne trouve pas dans le commerce de «farine complète»,
-les boulangers faisaient de leur mieux pour obtenir du pain gris. Les
-amateurs ne le trouvaient jamais assez gris: «Ce pain, disaient-ils, est
-incomplet.» Ah! comme les têtes tournent! On peut, en effet, se rappeler
-avec quel enthousiasme avait été accueilli ce pain ultra-blanc que
-permettaient les minoteries perfectionnées, les cylindres d’acier! Et ce
-pain ultra-blanc était mis à la disposition du peuple, des pauvres même,
-au même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel progrès! Une ère nouvelle
-vraiment s’ouvrait pour les hommes! Puis le vent a viré. Finalement on
-s’est aperçu que ce progrès trop visible, oui vraiment trop éclatant,
-était une pure illusion et qu’il n’y a aucun rapport nutritif ni même
-savoureux, bien au contraire, entre le pain et la blancheur. Le progrès,
-c’est de revenir au pain d’autrefois, fait avec de la farine sans éclat,
-mais solide, qui est produite par les vieux moulins dont les roues
-tournent dans l’eau ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de vrai pain
-que dans les pays qui passaient pour arriérés, la Hague, la Bretagne.
-
-
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-VIVISECTION
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-
-Il y a une revue qui a pour titre «L’Antivivisection». On m’en a envoyé
-un fascicule, peut-être pour me faire réfléchir sur ces questions,
-peut-être au petit bonheur, en espérant trouver un adhérent aux idées
-représentées par la ligue du même nom et la revue qui semble la
-représenter. On a réussi dans la première hypothèse, mais moins je lis
-de bulletins de ce genre, plus je suis disposé à la sympathie pour leur
-idée totale. J’aime les animaux, je sympathise peut-être plus avec leurs
-yeux qu’avec les yeux humains; ils sont plus limpides, plus doux et
-quelquefois plus intelligents. Je ne me représente pas sans angoisse un
-chien ou un chat que l’on torture et je n’aime pas à m’arrêter à une
-telle pensée. Mais si j’ai de la sensibilité, je me crois doué d’assez
-de raison et je rougirais vraiment de m’indigner de ce que le docteur
-Carrel a sacrifié quelques animaux à ses expériences de greffe animale.
-Et ces pauvres singes auxquels on a inoculé la syphilis? Et ces petits
-cobayes aux yeux roses auxquels on a fait toutes sortes de misères?
-N’a-t-on pas eu la barbarie d’implanter le cancer sur de jolies petites
-souris? Si on pouvait trouver à ce prix-là la guérison du cancer de
-l’homme, celui qui s’opposerait à de telles expériences ne serait-il pas
-un ennemi de l’humanité? C’est grâce aux vivisections de Claude Bernard,
-quoi qu’en dise la revue, qu’on sait ce que c’est que le diabète et
-qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce que l’on doit demander aux
-opérateurs, c’est de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement les
-animaux qu’ils soumettent à leurs expériences, et je déteste, autant que
-les rédacteurs même de la revue, les amateurs imbéciles qui ouvrent un
-animal vivant pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois aussi que la
-plupart des vivisecteurs de profession sont des gens qui obéissent à la
-nécessité de leur métier et qui ne sont curieux qu’au nom de la science
-et de l’humanité. Les abus, non la pratique de la vivisection, sont
-condamnables. Il y en a certainement, mais je ne croirai jamais que
-l’Institut Pasteur coupe des bêtes en morceaux pour rien, pour le
-plaisir. On voit que je ne touche même pas à la grande question: les
-animaux ont-ils conscience de leur douleur? Elle est insoluble. Il faut
-accepter les apparences.
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-
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-LES GUÉRISSEURS
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-Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques,
-l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir
-avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats
-momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques,
-crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un
-syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la
-médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la
-Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui
-rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les
-magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la
-médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne
-touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle
-croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré
-bienfaisant; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien
-jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes
-de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la
-liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est
-extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une
-science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la
-Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes
-mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le
-diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si
-vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive,
-qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à
-la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures
-convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des
-dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles; il y en a dans
-les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue
-peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent
-certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou
-améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus
-que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller
-vers la source où il a mis sa foi? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais
-comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux
-que lui?
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-
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-LE RÉGIME
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-
-Que peut bien manger un homme condamné pour quelque temps à éviter tout
-aliment salé? Nous cherchions cela l’autre jour et nous ne trouvions
-rien en dehors du chocolat et des différentes sucreries qui ne peuvent
-former un menu appétissant que pour les enfants gourmands. Encore qui
-pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer est pure de tout sel? Y
-a-t-il des aliments sans sel, même parmi les végétaux? La vie sans sel
-est-elle possible? Il semble que non, et la recherche d’un régime sans
-sel serait une chimère. Son premier élément est toujours le lait, mais
-le lait, qui est un produit animal, contient évidemment des traces de
-sel. Il en est de même des œufs. Les plus fades végétaux doivent
-contenir du sel, et l’herbe des champs elle-même est assez salée pour
-transmettre sa salure aux animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la
-chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé de concentration saline,
-et un degré constant d’ailleurs. On se demande donc si les herbivores se
-contentent de puiser dans les végétaux les traces de sel qu’ils
-contiennent, ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même qu’ils sont
-des vertébrés, doués du pouvoir de fabriquer le sel nécessaire à leur
-vie. Il en résulterait, pour les humains, la parfaite inanité des
-régimes salés ou dessalés, puisque ce serait l’organisme qui
-fabriquerait son sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il le rejette
-s’il en reçoit trop. Le sang d’un végétarien et le sang d’un marin
-nourri de viande salée contiendront parfaitement la même teneur en sel,
-et ceci n’est pas sans faire réfléchir. Pourtant, il est très possible
-que les régimes viennent précisément au secours de l’organisme en lui
-épargnant la moitié de la besogne. Puis, dites-vous que vous êtes un
-sujet d’expérience et que si vous mourez de faim, c’est pour la science.
-Quel réconfort!
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-
-
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-LE VIN
-
-
-S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la
-médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des
-siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout
-depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements,
-ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs
-mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes
-s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres
-encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il
-semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses
-par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude
-qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne
-montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une
-mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther
-ou l’opium? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et
-persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau: les
-cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on
-découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin
-et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très
-éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques
-prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques
-siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la
-région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en
-trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui
-s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la
-vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures,
-jusqu’à de l’acide sulfurique.
-
-
-
-
-LE RHUME
-
-
-Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni
-penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande
-distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses
-souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la
-trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher
-et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec
-épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste
-de conscience que pour courir après une respiration qui menace de
-s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal
-affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à
-l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas
-une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations
-extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de
-l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout,
-on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet
-par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la
-chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui
-se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là
-saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on
-ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe
-entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des
-mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon
-état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose
-de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de
-lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles,
-mais dont l’essai me fera toujours passer le temps.
-
-
-
-
-LE SURSIS
-
-
-C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et
-sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le
-thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre: «Si l’on vous
-annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six
-ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose?»
-N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à
-personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot
-que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un
-tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une
-telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas,
-ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et
-encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle
-condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est
-possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle
-soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et
-qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à
-l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste,
-lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les
-projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an
-prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance
-de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à
-la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six
-ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait
-l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités.
-
-
-
-
-SUR LA LOGIQUE
-
-
-Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la
-logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je
-viens de lire un excellent livre sur les «concepts fondamentaux de la
-science» du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant
-qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a
-voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé,
-s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que «la thèse de la
-liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme». Voilà encore
-un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec
-anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au
-déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du
-préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas,
-dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner; donc elle
-est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne
-santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour
-nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le
-fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses
-curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation
-analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir
-et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous
-avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde
-avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir,
-mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de
-la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères.
-Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère,
-nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté; nous
-sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les
-actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner
-l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler
-qu’il ne faudrait pas analyser de trop près.
-
-
-
-
-CHRISTOPHE COLOMB
-
-
-On a découvert successivement que l’inventeur de l’Amérique était
-italien, espagnol. Le voilà maintenant corse, comme Napoléon, et, par la
-plus étonnante des prestidigitations historiques, français, toujours
-comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. Or, la ville de Calvi se
-donna, en 1459, au «Sérénissime Seigneur le Roi de France»: donc, quand
-il découvrit l’Amérique, il était sujet français. Est-ce la vraie
-raison? Admettons que Colomb soit né à Calvi et faisons abstraction de
-cette donation à la France, qui n’eut pas grande conséquence, il n’en
-serait pas moins français, puisque la Corse est devenue dans la suite
-des temps un département français. C’est là le vrai raisonnement, et il
-me plaît. Grâce à lui, on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent des
-célébrités turques et Bouddha une personnalité anglaise. Au moins c’est
-amusant. Que ces questions de nationalités sont donc mal comprises! Cela
-n’a vraiment de valeur qu’au point de vue de l’impôt et de la
-judicature. Ce qui importe, c’est la race, qu’un transfert de propriété
-ne saurait changer. Si l’histoire était une chose sérieuse et
-scientifiquement comprise, on dirait que Napoléon était corse, et on ne
-dirait jamais qu’il était français, car la race corse a complètement
-évolué en dehors de la race française. Il ne serait pas plus légitime de
-l’appeler italien, car la Corse a de même évolué tout à fait séparément
-des diverses républiques ou principautés italiennes. Il est certain que
-cette conception des races, opposée à la conception des nationalités,
-mettrait beaucoup de trouble dans les esprits et dans les manuels
-historiques... Mais je m’aperçois que, résumée en trente ou quarante
-lignes, la question est difficile à faire comprendre. Moins peut-être
-que «l’origine française» d’un homme né en Corse au XVIe siècle.
-
-
-
-
-PROVINCES
-
-
-Les départements n’ont jamais eu qu’une vie officielle et
-administrative. Ils ne sont guère entrés dans la conversation, et ce qui
-a le plus contribué à les maintenir en dehors de l’usage, c’est
-peut-être que les chemins de fer ont ignoré leur existence. Comme ils
-s’étendent nécessairement sur tout un groupe de départements, ils ont
-adopté soit les noms plus vastes des anciennes provinces, soit les noms
-de régions. L’État, lui-même, est bien obligé de diviser ses lignes en
-lignes de Normandie, de Bretagne et du Sud-Ouest. Partout, c’est de
-même: il y a deux voies pour aller dans le Midi, la Bourgogne et le
-Bourbonnais. L’amour assez nouveau des paysages a également redonné
-l’existence aux anciennes provinces. Il y a les paysages du Berry et les
-paysages de Provence, ceux du Dauphiné, de la Champagne ou du Limousin,
-récemment découverts. Au point de vue esthétique, du moins, le
-département n’est qu’une petite division du territoire français. Cela
-tient aussi à ce que beaucoup de noms de départements sont très mauvais:
-Seine-Inférieure, Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, etc. Puis, franchement,
-même du point de vue administratif, le département est devenu trop
-petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces aussi étaient très
-petites et d’autres, immenses, étaient sans aucune cohésion. Il est
-certain qu’on ne rétablira jamais les provinces dans leur état ancien.
-D’ailleurs, qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France? On n’en sait rien.
-Un nom, peut-être, et moins en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de
-reconstituer la Normandie? Il n’y a aucun rapport d’intérêts entre la
-région de Rouen et la région de Coutances, qui se rattacherait plus
-volontiers à celle de Rennes. Mais quel inconvénient à ce que les deux
-catégories de noms soient conservées? Les uns et les autres répondent à
-des besoins différents. Si on réforme les divisions préfectorales, les
-anciennes provinces ne seront certainement pas un modèle à suivre. Ce ne
-sont plus que des divisions géographiques et esthétiques.
-
-
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-LE LIMOUSIN
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-
-Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule et, de plus, un lieu d’exil.
-Un sieur Jannart, ami de Fouquet et parent de La Fontaine, ayant été
-prié de se retirer à Limoges, le poète l’y suivit. Plusieurs de ses
-lettres à Mlle de La Fontaine sont datées de cette ville; il en goûte
-surtout la table et la bonne compagnie, dont il loue les mérites. On y
-voit cependant que la connaissance du français cessait vers Bellac: plus
-loin, le paysan ne parle que son patois. On croyait fermement, dans le
-reste de la France, que le Limousin était un pays de rustres, quasi de
-sauvages, et ce nom seul suffisait à faire rire. M. de Pourceaugnac est
-«gentilhomme limosin», et cela tout d’abord égayait le parterre.
-Molière, ayant à plaire au public, devait feindre de partager ses
-préjugés. La Fontaine ne les partage point, mais il les connaît:
-«N’allez pas, dit-il, vous figurer que le reste du diocèse soit
-malheureux et disgracié du ciel comme on se le figure dans nos
-provinces. Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi
-polis que peuple de France.» Cependant il les trouve un peu
-complimenteurs et ils ne lui plaisent point. Le préjugé contre cette
-province et ses habitants dura longtemps. Encore au siècle dernier on ne
-voulait les connaître que d’après les maçons qui en étaient presque tous
-originaires. Auvergnats, Savoyards, Bretons et Limousins passèrent
-longtemps pour des types peu recommandables, gros paysans sales,
-mangeurs de soupe, avares et retors. Puis on vit peu à peu qu’ils
-ressemblaient à tous les autres paysans et qu’ils avaient leurs mérites.
-Comme pays, le Limousin est encore un des moins connus, bien qu’il soit
-l’un des plus pittoresques. Mais son tour est enfin venu de connaître la
-mode, de recevoir et peut être de garder les visiteurs. Étant le dernier
-découvert, il est certainement le moins gâté. Touristes, profitez de
-cette virginité.
-
-
-
-
-LA SAVOIE
-
-
-Il est bien curieux, ce nouveau guide en Savoie que vient de publier M.
-van Gennep, au nom si peu savoyard, mais qui n’en a pas moins de
-multiples raisons pour aimer ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque.
-Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une monographie pittoresque,
-quoique, si j’allais là-bas, je l’emporterais sans doute avec moi plus
-volontiers que tels ou tels guides proprement dits, car avec lui,
-j’emporterais l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie, contes,
-légendes et traditions, il résume tout cela dans une manière sûre et
-agréable aussi. On y apprend que, comme toutes les autres provinces
-curieuses de France ou des entours, la Savoie fut découverte par les
-Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent ses montagnes avec
-un regard désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une émotion. Cela
-remonte au XVIIe siècle, à l’heure où les Français qui auraient pu
-partager de tels sentiments se contentaient de voyager de Paris à
-Fontainebleau, en carrosse mal suspendu. Un Anglais parcourait alors
-l’Europe «à cheval, en charrette, en bateau, en chaise à porteurs, mais
-surtout à pieds». Plus tard il se lança à travers l’Orient mais si
-c’était encore assez hardi, ce l’était peut-être moins que d’explorer la
-Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un certain Thomas Coryat. Sa
-relation n’a pas encore été entièrement traduite. Avant lui, le Vénitien
-Morosini a dit quelque chose de la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens
-du pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien latin Ammien
-Marcellin, qui donne du paysage alpestre un tableau assez saisissant et
-parle romantiquement de l’horreur des neiges éternelles. Trois Italiens
-du XVIIe siècle connurent aussi la Savoie, qui les étonna. Après eux, il
-n’en est plus guère question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure des
-Charmettes. On sait que la Savoie existe, on la traverse mais on ferme
-sans doute les yeux à ce moment, on ne la voit pas. Le livre de M. van
-Gennep me l’a montrée. Avant lui je ne la connaissais guère.
-
-
-
-
-VOYAGE EN FRANCE
-
-
-J’espère que les délégués du tourisme, qui vont se réunir, sauront
-trouver un rôle et une place d’honneur pour notre grand touriste, pour
-Ardouin-Dumazet, qui a parcouru, et souvent à pied, le bâton à la main,
-la France entière, et qui a rédigé ses observations en cinquante-cinq ou
-soixante volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout vu, il trouve sans
-cesse à revoir et peut à peine consentir à se déclarer satisfait d’une
-œuvre que tout le monde juge admirable et unique. Il avait déjà rédigé
-un «Voyage en France» fort complet, mais des changements économiques
-considérables s’étaient produits. Il reprit son bâton et recommença le
-pélerinage. Il avait réservé cette révision à son fils, mais la mort le
-lui prit, il y a quelques années, et il se mit seul courageusement à la
-tâche. Cette œuvre est d’une telle nature, si précise et si pénétrante,
-qu’elle instruit même les vieux provinciaux, passionnés de leur pays, et
-qu’elle leur révèle des aspects nouveaux de la région où ils vivent et
-d’où ils n’ont jamais détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude au
-pittoresque et, véridique comme une enquête économique, il a des
-enthousiasmes de paysagiste devant les aspects variés qui se sont
-successivement offerts à ses explorations patientes et réfléchies. Peu
-de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à l’autre ces soixante
-volumes, mais il n’est, non plus, de curieux qui n’en ait voulu
-connaître quelques-uns, ceux qui concernent sa province natale, la
-région de ses souvenirs d’enfance. C’est dire que partout
-Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des fidèles. Les touristes
-assemblés trouveront certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer ce
-grand touriste, ce grand découvreur de son pays.
-
-
-
-
-LE TOURISTE
-
-
-M. Fallières a innocemment confié à un journaliste, qui l’a répété sans
-malice: «Au cours de mes voyages présidentiels en chemin de fer, j’ai
-aperçu la France. Notre pays est si beau qu’il m’a pris un ardent désir
-de le connaître. Libre, je voyagerai un peu.» Quelle belle occasion de
-sarcasme pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. Et l’un d’eux
-est bien vite allé déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu
-courtisan: «Le duc d’Orléans connaît l’Europe comme un bourgeois sa
-ville.» On ne lui reprochera pas de ne pas connaître aussi bien la
-France, ce n’est pas sa faute, mais cela ne rend pas plus émouvant le
-mot de M. Jules Lemaître. Connaître un pays en touriste, ou le connaître
-au point de vue administratif, agricole ou politique, ce n’est pas tout
-à fait la même chose. On peut fort bien gouverner ou présider un pays
-dont on connaît médiocrement les beautés naturelles. Quant à moi,
-j’admire plutôt la verdeur de cet homme qui, à soixante-dix ans passés,
-semble vouer ses derniers ans au laborieux métier de touriste. Tous les
-jours, en wagon ou en automobile; tous les jours, un lit nouveau et une
-table nouvelle; tous les jours, des impressions différentes qui, n’ayant
-pas eu le temps de se classer dans la mémoire, y restent superposées
-dans une extrême confusion. Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a
-de si curieux effets de lumière dans les vitraux? Était-ce dans le Nord
-ou dans le Midi? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, était-ce
-des hêtres où des chênes? Et ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées?
-On peut dire de la terre, de la France même, ce qu’on a dit de l’art. La
-France est vaste et la vie est brève. Une province aussi est vaste à qui
-la veut bien connaître, et une ville aussi et aussi un canton. Qui
-connaît la propre chambre où il vit? Goncourt ne trouva-t-il pas muet un
-monsieur à qui il demanda: «Quelle est la couleur du papier de votre
-chambre à coucher?» Mais il est bon de rêver aux choses qu’on ne verra
-jamais.
-
-
-
-
-LE FEUILLAGE AU THÉÂTRE
-
-
-Nous sommes habitués maintenant aux feuillages follement agités du
-cinéma et le feuillage rigide du théâtre nous semble encore moins
-naturel. Je faisais cette remarque à l’un des décors de _Faust_,
-extrêmement agréable, d’une valeur de tableau, mais, comme un tableau,
-donnant la sensation d’être en dehors du mouvement. Il y a là une
-contradiction qui nous est plus sensible que jamais entre la nature
-agitée du premier plan et la nature figée des lointains, pas assez
-lointains pour qu’il fût admissible d’y voir les choses légères dans une
-telle immobilité. Mais, il faut en prendre son parti. Tout
-perfectionnement dans la mise en scène ne fera qu’accentuer son côté
-artificiel et plus un décor approchera en de certains points de la
-vérité et de la perspective, plus il s’en éloignera par certains autres.
-On arrivera sans doute à des concordances précises du cinéma et du
-phonographe qui donneront des représentations parfaites pour l’ouïe
-comme pour la vue, mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. Les
-combinaisons mécaniques peuvent devenir d’un réalisme absolu et
-satisfaire moins le sens esthétique qu’un certain désaccord entre les
-deux éléments spectaculaire et auditif. D’ailleurs, c’est là un point
-secondaire. Il était bien plus intéressant pour moi de remarquer combien
-le côté mélodrame de la vieille tragédie romantique et éternelle
-empoignait le public, plus sensible, au malheur de Marguerite qu’à la
-fantasmagorie métaphysique où elle n’est en réalité qu’un accessoire. Il
-faut convenir qu’il a raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le
-«premier _Faust_». L’humain ne se démode pas. Il n’en est pas de même du
-surhumain.
-
-
-
-
-LE NÔTRE
-
-
-Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M.
-Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des
-gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort
-analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant
-Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste
-sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent
-peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente
-rarement: il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à
-Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois
-embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions
-de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses
-architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur
-servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle
-cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question
-est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi,
-de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin
-n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un
-lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle
-ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au
-détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou
-disposées en labyrinthe? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de
-Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais
-l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette
-manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse
-de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou
-les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature,
-il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne
-pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut
-peut-être que de la bonhomie.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- LA FIN DE L’ART 5
- UN MONUMENT 7
- LES STATUES 9
- L’OBÉLISQUE 11
- L’ARCHITECTURE 13
- LA PIPE 15
- TRANSMUTATION 17
- CINÉMA 19
- LES MOMIES 21
- LA PEINTURE 23
- VISAGES 25
- SUR UN PORTRAIT 27
- L’EXOTISME 29
- LES DÉBUTS 31
- LE LATIN 33
- LATINERIE 35
- LA LANGUE FRANÇAISE 36
- LES NOMS ÉTRANGERS 38
- BARBARISMES 40
- LES DEUX LANGAGES 42
- LE STYLE PROFESSIONNEL 44
- LA MÉDIOCRITÉ 46
- LECTURES DE VOYAGE 48
- LES LIVRES ANCIENS 50
- UN ROMAN 52
- L’ENCRE 54
- SUR UNE PHRASE 56
- GASSENDI 58
- DIDEROT 60
- LOUIS VEUILLOT 62
- BONS CONSEILS 64
- STENDHAL ET CASANOVA 66
- UN CHRONIQUEUR 68
- LE SURVIVANT 69
- CORRESPONDANCES 71
- UNIVERSITÉS 73
- INDULGENCE 75
- L’ÉPÉE 77
- HISTORIETTES 80
- HISTOIRES DE MÉDECINS 82
- UNE DÉCOUVERTE 84
- TUBERCULOSE 86
- GRÈVE DU PAIN 88
- LE PAIN BLANC 90
- VIVISECTION 92
- LES GUÉRISSEURS 94
- LE RÉGIME 96
- LE VIN 98
- LE RHUME 100
- LE SURSIS 102
- SUR LA LOGIQUE 104
- CHRISTOPHE COLOMB 106
- PROVINCES 108
- LE LIMOUSIN 110
- LA SAVOIE 112
- VOYAGE EN FRANCE 114
- LE TOURISTE 116
- LE FEUILLAGE AU THÉATRE 118
- LE NÔTRE 120
-
-
-
-
-CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
-15 OCTOBRE 1925, PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. OUTRE LES 1.500 EXEMPLAIRES
-MIS DANS LE COMMERCE, IL A ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, DONT X SUR VERGÉ
-D’ARCHES, VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS
-DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE.
-
-ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE SÉRIE: DÉLIBÉRATIONS, PAR GEORGES
-DUHAMEL.--LA TABLE QUI PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE.--ÉRASME ET
-L’ITALIE, PAR PIERRE DE NOLHAC.--LES PLAISIRS D’HIER, PAR JEAN-LOUIS
-VAUDOYER.--DE L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER.--DE LA SINCÉRITÉ ENVERS
-SOI-MÊME, PAR JACQUES RIVIÈRE.--HISTOIRES MORALES, PAR ÉMILE HENRIOT.
-
-
-
-
-LES CAHIERS DE PARIS
-
-43, rue Madame (6e)
-
-PARIS
-
-
-Prix de ce cahier: 18 fr.
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-(à l’abonnement: 10 fr.)
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***
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- The Project Gutenberg eBook of La fin de l’art, by Remy de Gourmont.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La fin de l'art, by Remy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La fin de l'art</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Remy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: May 21, 2021 [eBook #65403]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***</div>
-<p class="c xlarge">La fin de l’art</p>
-
-<p class="c i">par<br />
-REMY DE GOURMONT</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu.jpg" alt="" class="w12" /></div>
-<p class="c large">Les Cahiers de Paris<br />
-Première série. 1925. Cahier VIII.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em large">LA FIN DE L’ART</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="large">LES CAHIERS DE PARIS</span><br />
-<i>dirigés par Claude Aveline et Joseph Place.</i><br />
-<span class="small">PREMIÈRE SÉRIE, 1925. CAHIER VIII.</span></p>
-
-
-<p class="gap narrow noindent"><span class="xsmall">LE TIRAGE DE CHAQUE CAHIER EST LIMITÉ
-A</span> 1.500 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS</span>, <span class="xsmall">SAVOIR</span> :
-50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 1 <span class="xsmall">A</span> 50, <span class="xsmall">SUR VERGÉ
-D’ARCHES</span> ; 1.425 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 51 <span class="xsmall">A</span> 1475,
-<span class="xsmall">SUR VÉLIN D’ALFA DES PAPETERIES LAFUMA</span> ;
-25 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, N<sup>os</sup> 1476 <span class="xsmall">A</span> 1500, <span class="xsmall">SUR PAPIER
-DE MADAGASCAR</span> (<span class="xsmall">CES DERNIERS SOUSCRITS
-PAR LES MÉDECINS BIBLIOPHILES ET LES
-BIBLIOPHILES DU PALAIS</span>).</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="sc">Exemplaire</span> N<sup>o</sup></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">REMY DE GOURMONT</p>
-
-<h1>LA FIN DE L’ART</h1>
-
-<div class="c"><img src="images/illu.jpg" class="w12" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">LES CAHIERS DE PARIS</span><br />
-43, rue Madame (6<sup>e</sup>)<br />
-PARIS</p>
-
-<p class="c">1925</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="i">Tous droits réservés.<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Jean de Gourmont.</span><br />
-1925</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LA FIN DE L’ART</h2>
-
-
-<p>Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero,
-qui est un long dialogue philosophique à la
-manière de Renan, un assez curieux personnage,
-sorte de Caliban en qui se concentre
-l’essence du béotisme moderne ou encore
-du futurisme moderne, ce qui est bien près
-d’être la même chose. C’est l’homme pour
-qui les choses de l’esprit, du sentiment, de
-l’art n’existent plus, qui méprise tout ce
-qui ne se traduit pas en résultats tangibles
-et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il
-lui reproche, le croirait-on ? de ne pas
-avoir de valeur raisonnable, objective, car
-ce futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce
-qu’une tragédie grecque ou une pièce de
-Shakespeare, un portrait du Titien, une
-statue de Rodin, des choses qui passionnent
-les uns, quelques-uns, laissent tous les
-autres indifférents ? Appellera-t-on cela des
-valeurs sérieuses ? Tandis qu’une mine d’or,
-une ligne de chemin de fer, une usine
-d’irrigation travaillent, produisent pour
-l’humanité tout entière qui a besoin d’or,
-besoin de transports, besoin du blé que
-produit la terre fécondée. Cet individu est
-italien. C’est peut-être lui qui a proposé de
-combler les canaux de Venise et de n’y
-maintenir que l’humidité nécessaire à
-l’établissement de rizières ; lui qui médita
-d’installer dans le palais des doges une
-fabrique de chaussures. Ils se rattrapent,
-les Italiens qui ont croupi si longtemps
-dans l’art. Que de temps perdu ! Agglomérés
-en nation, ils rougissent de leur niaiserie
-passée et ne supportent même plus qu’on
-s’intéresse aux bagatelles que, dans des
-heures d’égarement, ils ont entassées dans
-leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit
-autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce
-un avant-goût des temps futurs ? Qui
-sait ? Tout ce qui a commencé doit avoir
-une fin et on doit prévoir celle de l’art,
-comme celles de toutes choses. Reste à
-savoir si l’humanité lui survivrait.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">UN MONUMENT</h2>
-
-
-<p>Je lisais hier dans un journal l’énumération
-plaisante des objections du conseil
-municipal et de ses électeurs contre le monument
-de Beethoven par M. de Charmoy.
-Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro
-où il effara les marchands d’absinthe
-qui disaient : « Nos clients ne pourront
-jamais supporter cela ; ce n’est ni apéritif ni
-digestif ». Puis on pensa au Ranelagh, mais
-pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter
-les enfants et leurs nourrices : si ce
-monsieur allait prendre de travers les ballons
-égarés ! Il n’a pas l’air commode. Il
-faudrait du souriant ou du confortable. Ce
-Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier
-projet le transporte au bois de Vincennes
-et jusqu’ici il n’a pas rencontré d’objection.
-On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait
-faire peur aux grenouilles ou effarer les
-lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont
-quelques-uns sont amusants. La vérité est
-que le monument est gênant par son grandiose
-même. Il écrase tout. Il faudrait une
-jolie chose et M. de Charmoy n’a pas pensé
-à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et
-le pathétique. Mais c’est pour cela même
-que ce monument-épouvantail symbolise si
-bien Beethoven et son œuvre dont il semble
-une transposition plastique. Beethoven aimait
-à composer ses symphonies au milieu
-de la nature dont il percevait encore le
-rythme quand il n’entendait plus ses bruits.
-Qu’on le mette dans un coin solitaire du bois
-de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa
-majesté et l’air en résonnera sous les
-arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il
-pourra s’accommoder et plus ils seront
-grands et plus ils seront riches, plus il se
-sentira dans un milieu favorable à son génie.
-Que M. de Charmoy se dise que peu de
-monuments soutiendraient un tel voisinage.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LES STATUES</h2>
-
-
-<p>On sait combien sont ridicules la plupart
-des statues de Paris, où il y en a beaucoup.
-Mais, à défaut de ridicule, elles auraient
-encore contre elles leur nombre et surtout
-leur médiocrité. Cette médiocrité est telle
-qu’au lieu de rendre sympathiques les
-personnages statufiés, elle les fait prendre en
-mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un.
-Les statuaires sont inconnus, surtout de la
-foule : c’est sur Chappe ou sur Étienne
-Dolet que retombe la mésestime, ce qui
-n’est pas juste. Mais ce n’est pas à ce point
-de vue, qui est celui de l’esthétique, que
-s’est placé un journal en soumettant à ses
-lecteurs ce problème : Si on ne devait
-garder à Paris que vingt statues, lesquelles
-choisiriez-vous ? La question fut donc celle
-du mérite des statufiés. Je sais bien que
-l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal
-n’est pas l’opinion publique, mais
-seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez
-saine, mais témoigna encore de bien des
-préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne
-vous paraissent-ils pas singuliers : Parmentier,
-Dumas père, La Fayette, Denis Papin ?
-Décidément la pomme de terre a porté bonheur
-à cet honorable apothicaire. S’il l’avait
-vraiment découverte, il faudrait sans doute
-lui élever une statue en or, mais ce n’est
-pas le cas. Il la préconisa bien, mais seulement,
-le malheureux, comme fort propre
-à faire du pain ! Il en voulut aussi à la
-châtaigne, qu’il vouait au même usage.
-Parmentier est une invention de François
-de Neufchâteau dont Rivarol disait que sa
-poésie était une prose à laquelle les vers
-s’étaient mis. On voit à la suite du préjugé
-Parmentier le préjugé Alexandre Dumas.
-Passons. Je le retrouverai bien quelque
-jour. La Fayette est donc encore célèbre ?
-Encore un préjugé, bien peu explicable.
-Quant à Denis Papin, personne ne sut jamais
-quelle était son invention. Sa gloire est à
-mettre à côté de celle de Salomon de Caus,
-personnage à peu près fictif. Mais il est peut-être
-bon que le peuple distribue la gloire à
-tort et à travers. Cela en montre mieux le
-néant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">L’OBÉLISQUE</h2>
-
-
-<p>Voici un petit fait qui intéresse l’histoire
-monumentale de Paris. Il ne doit pas être
-ignoré des érudits, mais mon excuse pour
-le rapporter est que je ne le connaissais
-pas et que la plupart des lecteurs ne sont
-pas sans doute plus avancés que je ne l’étais
-hier. Quand on transporta l’obélisque
-d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire
-qu’il comportait, non seulement l’aiguille,
-mais un soubassement ou piédestal
-qui lui donne toute sa signification. C’était
-un monolithe où sont, sur deux des côtés,
-sculptées en haut-relief, quatre figures de
-cynocéphale, d’une simplicité et d’une hardiesse
-admirables. Ce piédestal, déterré
-avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué
-avec lui jusqu’à Alexandrie où on
-l’oublia, sans doute volontairement, et où
-il est peut-être encore. Il ne faut donc pas
-nous vanter de posséder un obélisque complet.
-Nous n’en avons qu’un morceau et pas
-sans doute le plus intéressant. D’après la
-revue ancienne où j’ai trouvé cette histoire,
-on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de
-place sur le bateau, et il est probable que
-les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas
-tout d’abord de leur négligence, ou bien
-s’empressa-t-on, pour la couvrir, de commander,
-en granit du pays, l’insignifiant
-soubassement qui remplace le morceau original.
-C’est dommage, car d’après la gravure
-assez imparfaite que je connais, les originales
-figures délaissées auraient pu, exposées
-à la vue de tous, avoir une certaine influence
-sur la mauvaise sculpture romantique. Mais
-cela se passait en 1833. Qui songeait alors
-à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne ?
-Il nous a fallu presque cent ans
-pour commencer à faire semblant de la
-comprendre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">L’ARCHITECTURE</h2>
-
-
-<p>La saison a été bonne pour l’architecture.
-On a découvert dans les provinces les moins
-connues toutes sortes de merveilles de pierre.
-Mais cela fait penser à tout ce qui fut détruit
-au cours des cent dernières années et dont
-il ne reste parfois qu’une médiocre gravure,
-dont il ne reste parfois rien qu’une
-ancienne description, moins encore, qu’une
-mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit
-dans les campagnes, dans les villes
-de province. J’ai indiqué ici<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> quelques-uns
-des ravages subits par des villes comme
-Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si
-riche qu’il en reste encore beaucoup, le
-revirement du goût n’ayant pas laissé aux
-vandales le temps d’achever leur œuvre de
-nivellement. Mais à Paris, l’œuvre a été
-achevée. Je voudrais qu’on établît un album
-qui montrerait ce qu’était Paris, non pas
-dans les siècles lointains, mais seulement de
-1820 à 1830, à la naissance du romantisme.
-Il serait gros, s’il devait être complet, mais
-qu’il serait triste ! Ce qu’on a démoli de
-merveilles sous Louis-Philippe et surtout
-sous Napoléon III est presque inimaginable
-et je n’ai pas la prétention d’en donner une
-idée en quelques lignes. A chaque pas, dans
-les quartiers un peu anciens, s’élevait une
-maison sculptée ; le boulevard Sébastopol
-et les nouvelles rues voisines ont arraché
-de vieux hôtels dont plus d’un rappelait
-celui de Jacques Cœur, à Bourges. On
-avait alors, dans les milieux officiels, si peu
-de considération pour ce qu’on appelait des
-antiquailles que presque personne ne se
-montra ému de tant de vandalisme. Comme
-telles grandes villes, anciennement riches,
-Paris, qui n’avait pas encore été remanié,
-était encore en 1830 un véritable musée de
-pierre. Ce qui en subsistait encore trente
-ans plus tard fut balayé par Haussmann.
-Mais il faudrait des images pour faire sentir
-ce que nous avons perdu. Ce serait à pleurer.
-Je pense à ceux qui n’ont pas pour la
-symétrie le respect moderne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces réflexions ont paru dans le journal <i>La France</i>,
-sous le titre <i>Les Idées du jour</i>.</p>
-</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LA PIPE</h2>
-
-
-<p>On a trouvé dans des tombeaux romains,
-celtiques, barbares des pipes en bronze, en
-fer, en terre et toutes semblables aux nôtres,
-à celles d’un sou. A quoi donc servaient-elles ?
-Mais à fumer probablement. Du
-tabac ? Peut-être. Le tabac est une plante
-indigène en Chine et les produits de la
-Chine ont de toute antiquité passé en Occident.
-De l’opium ? Peut-être encore. Les
-Romains connaissaient l’opium. Dans son
-poème de <i>La Médecine</i>, Marcellus Empiricus
-cite l’opium parmi soixante ou quatre-vingts
-produits aromatiques de l’Orient.
-Mais la pipe servait sûrement aux anciens
-à fumer différentes herbes, telles que la
-menthe, la sauge et, surtout la lavande. Sur
-une des pipes antiques trouvées à Valence,
-on a gravé une plante où l’on reconnaît la
-lavande, et précisément un poète de Valence
-a chanté au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle l’art de fumer la
-lavande, « laquelle chasse le sommeil et
-procure de l’énergie et de la vigueur, en
-purgeant l’humidité du cerveau ». Cette
-pipe à lavande, trouvée à Valence, semble
-taillée dans ce que nous appelons si singulièrement
-l’écume de mer. C’est M. Pitollet
-qui a rassemblé ces détails et quantité
-d’autres dans un bien curieux article de
-l’<i>Intermédiaire</i>. Donc on a fumé de tout
-temps, on fumait au moyen âge, et quand le
-tabac d’Amérique parvint en Europe, les
-pipes étaient toutes prêtes à le recevoir ;
-elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve
-pas d’allusions à cette coutume dans les
-auteurs classiques, mais c’est peut-être
-qu’hypnotisés par l’origine américaine de la
-fumerie, les érudits ne les ont pas comprises.
-Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous dit
-Virgile, du feu et de la fumée, représenterait
-un homme qui fume une grosse pipe
-dans l’obscurité ! Mais d’ailleurs Pline et
-d’autres parlent de fumées aromatiques
-aspirées avec des roseaux. Pratique médicale,
-sans doute, mais le tabac a commencé
-ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus que
-des vices, heureusement.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">TRANSMUTATION</h2>
-
-
-<p>Les derniers alchimistes sont très fiers
-parce que la chimie moderne a repris
-quelques-uns de leurs thèmes, par exemple
-celui de la transmutation des métaux ; il y
-a beaucoup de différence entre les deux
-séries de recherches, mais il y a aussi une
-ressemblance, c’est qu’elles sont très capables,
-aujourd’hui comme hier, de ruiner
-leurs adeptes. La pierre philosophale a toujours
-coûté extrêmement cher à ceux qui
-la voulaient trouver de bonne foi. En retour,
-elle enrichit assez sûrement les charlatans
-qui avaient eu la fortune de mettre la main
-sur un solide imbécile. C’est au dix-huitième
-siècle qu’ils foisonnèrent surtout. Casanova,
-qui avait des recettes pour toutes choses, en
-avait aussi pour la transmutation, et elles
-variaient suivant le degré de naïveté des
-gens. On se rappelle avec quelle habileté il
-opéra, à Torre del Greco, l’« accroissement »
-d’une fiole de mercure en l’amalgamant
-tout simplement avec du bismuth. Il
-était très fier de son œuvre. C’était le premier
-argent qu’il gagnait. Son contemporain et
-son ennemi, Saint-Germain, qui, comme lui,
-fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique
-qu’il se ruina autant de fois, se vantait non
-seulement de transmuer l’argent en or,
-mais de fondre en une seule pierre magnifique
-les petits diamants qu’on lui confiait.
-C’est un aventurier plus sombre et plus
-ingénieux encore que Casanova. Il semble
-avoir eu une fin assez malheureuse. Il était
-beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup
-plus de crédulité. A ceux-là l’alchimie
-et la cabale furent de vraies mines d’or ;
-mais combien d’autres, au lieu de trouver
-la fortune au fond de leurs cornues et de
-leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la
-misère. Mais quelle bêtise de vouloir transmuer
-le plomb en or ! Et après ? L’or,
-étant commun, perd toute valeur. Cela a un
-intérêt comme opération chimique, mais
-pas plus que celle qui transformerait l’or en
-plomb.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CINÉMA</h2>
-
-
-<p>Le hasard m’a mené hier dans un cinéma.
-Je m’étais pourtant bien promis de ne pas
-m’y laisser reprendre. En peu d’années,
-ce spectacle est devenu d’une telle platitude,
-d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment
-humilié de faire partie, même pour un temps
-très court, du troupeau qui s’y délecte. Il y
-a certains films fabriqués en Italie, où se
-déroule, dans l’anecdote la plus inane, la
-sentimentalité la plus basse, qui semblent
-conçus pour récréer un peuple d’acéphales.
-On me dit que nous sommes mal tombés,
-que c’est une série choisie pour les
-enfants, qu’ordinairement il y a certains
-tableaux attachants ou curieux. J’en doute.
-Le cinéma, de plus en plus, est envahi par
-la mauvaise pantomime, le quiproquo facile,
-le truc vulgaire. Quelle déchéance ! Les
-premiers spectacles cinématographiques
-m’avaient plu et même enchanté, mais alors
-l’élément théâtre y faisait encore presque
-défaut. On donnait des vues de la nature,
-des grandes industries, des mœurs lointaines.
-Maintenant, c’est l’anecdote, une
-anecdote de morale en action, imaginée par
-des imbéciles et traduite par des acteurs sans
-talent ou d’un talent tout mécanique. Parmi
-toutes ces histoires turpides, on avait
-glissé tout de même la vue d’un paysage de
-Normandie, mais les feuilles des arbres
-remuaient tellement vite que c’en était
-absurde. De plus, cela se déroulait sur des
-airs de quadrille grivois, car il est convenu
-pour le peuple que la Normandie est un
-pays où on trépigne en buvant du cidre qui
-mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car
-la danse y est quasi inconnue. Évidemment,
-je suis de mauvaise humeur et le cinéma
-n’est peut-être pas tombé partout aussi bas
-que je viens de le voir. Pourtant, je le crois
-sur une mauvaise pente.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LES MOMIES</h2>
-
-
-<p>On vient de découvrir que la plupart des
-momies étaient fausses. Cela n’est pas très
-nouveau. Déjà au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle toutes les
-momies venaient d’Alger où elles étaient
-fabriquées par d’astucieux médecins musulmans.
-En ce temps-là, la pharmacopée en
-faisait une grande consommation et il
-n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses
-bocaux étiqueté « poudre de momie ».
-Pauvres malades ! Je ne sais plus pour quel
-mal on leur administrait cette drogue
-infâme, mais il est certain que nos ancêtres
-l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très
-longtemps qu’elle a disparu du formulaire
-où figurent un tas de choses singulières,
-mais non répugnantes, telles que la corne
-de cerf. La momie servait aussi à fabriquer
-pour les peintres un beau noir qui, paraît-il,
-n’aurait pas été remplacé, ce qui n’a plus
-d’importance, toute la peinture étant désormais
-couleur jus d’herbe et sirop de groseille.
-Les Algériens fabriquaient donc force
-momies en imprégnant les cadavres d’asphalte,
-en les roulant dans des bandelettes
-trempées dans l’asphalte. Tout cela est
-raconté dans un petit livre intitulé <i>L’heureux
-Esclave</i>, qui est le récit d’un séjour aux
-côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière,
-qui avait été pris par les corsaires de
-Salé. On peut y voir le détail de ces préparations.
-Les momies étaient ensuite transportées
-en Italie, de là passaient en France.
-Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand
-centre médical et où le besoin de cette pourriture
-asphaltée se faisait souvent sentir
-(avec ou sans jeu de mots). Les marchands
-d’Égypte qui continuent ce commerce, non
-plus pour les malades, mais pour les antiquaires,
-n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement
-pour le mettre au goût du jour et
-au goût américain, car c’est l’Amérique
-maintenant qui absorbe le plus de fausses
-momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les
-mange. Ce n’est plus l’usage.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LA PEINTURE</h2>
-
-
-<p>Ce siècle s’annonce comme celui du délire
-de la peinture. Voilà-t-il pas que la <i>Bethsabée</i>
-de Rembrandt est montée à un million
-en vente publique ! Ajoutez dix pour cent
-pour les frais de vente, le prix des assurances
-et vous trouverez que l’acquéreur
-aura payé, surtout s’il n’a pas le placement
-immédiat de son achat, pas très loin de douze
-cent mille francs pour une curiosité périssable,
-qu’un accroc peut disqualifier, pour
-un tableau qui a déjà perdu beaucoup de
-beauté originelle et qui en perdra un peu
-tous les ans. Mais ce n’est pas l’acquéreur
-qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est
-l’amateur auquel il le repassera avec un
-bénéfice inconnu. Ce serait un musée
-allemand que je n’en serais pas très surpris,
-mais si c’était un ultra-riche Américain, il ne
-faudrait pas s’en étonner non plus. Il tiendra
-dans un salon de Chicago la place du
-chèque de cinq cent mille dollars qu’y avait
-fait encadrer un imbécile colossal. <i>Bethsabée</i>
-est de Rembrandt. Cela ne peut donc pas
-être une œuvre sans intérêt, mais il ne semble
-pas (j’en ai vu de belles reproductions)
-que cela soit une œuvre pleine de charmes.
-Les femmes de Rembrandt sont généralement
-de celles qu’on aime mieux voir en
-peinture que dans la réalité. Je sais bien qu’il
-faut les regarder sur le plan de l’art, mais
-il m’est difficile, pour mon plaisir particulier,
-de séparer entièrement l’œuvre d’art de
-l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise
-que <i>Bethsabée</i> existe, mais je ne désire pas
-l’avoir constamment sous les yeux. C’est un
-objet de prix, c’est un diamant, soit, mais
-dont la contemplation doit être un peu fatigante,
-telle celle du fameux chèque. La peinture
-est une convention bien curieuse, et ce
-n’est peut-être que cela.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">VISAGES</h2>
-
-
-<p>Réunis en volume, les <i>Visages</i> de Rouveyre
-semblent peut-être un peu moins
-cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement
-le long d’une revue. Mais vraiment,
-je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf
-en quelques pages qui demeurent excessives
-et comme blessantes, l’ensemble se tient. On
-sent beaucoup moins le système que la
-méthode. Faisons abstraction des visages de
-femmes, dont presque aucun n’est tolérable,
-la galerie des hommes me paraîtra
-même supérieure. C’est que la tête de la
-femme n’est pas faite pour plaire par son
-caractère, mais seulement par une certaine
-rectitude de lignes, qui ne doit pas être
-trop individualisée. Les femmes qui veulent
-à la fois paraître des beautés et des penseuses
-se méprennent sur leurs possibilités :
-il faut opter. La forme inesthétique donnée
-à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un
-hommage à leur intelligence : la beauté
-pure ne pense pas. La pensée ravage toujours
-la figure : il est vrai que la vie y suffit
-très bien. Mais je crois qu’il aurait fallu
-tenir compte pour les femmes de la faiblesse
-de notre œil pour elles, chez nous autres
-qui n’avons pas le regard déformateur ni
-si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci
-n’est peut-être que du sentimentalisme, je
-ne vois pas d’objection contre les portraits
-d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance
-extrêmement vivante. Ce ne sont
-pas seulement des portraits, ce sont des
-tendances, des intelligences, des manières
-d’être. Il y a d’autres déformateurs. Rouveyre
-diffère des autres par la diversité de
-sa déformation qui, au lieu de tourner autour
-du geste du dessinateur, tourne autour du
-caractère qu’il a deviné chez le modèle. En
-quoi c’est un portraitiste et non un caricaturiste
-aux effets toujours limités et presque
-toujours identiques. Mais par cela même
-c’est un homme fort dangereux pour la
-tranquillité publique.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">SUR UN PORTRAIT</h2>
-
-
-<p>Les nouvelles générations de poètes et
-d’artistes s’engagent dans une voie esthétique
-où il va être bien difficile de les suivre. A
-les considérer, les plus hardis des beaux
-esprits se sentent croître des oreilles d’âne,
-des yeux de cheval et des âmes de pompiers.
-Tout ce qu’on a vu en fait de révolutions
-dans la littérature et dans l’art, et dont on
-nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison
-de celle qui se prépare et qui est déjà
-fort avancée. Que l’on prenne par exemple
-le dernier volume de Guillaume Apollinaire.
-Ce sont des poèmes et il s’intitule <i>Alcools</i>.
-C’est juste, car ils enivrent de plusieurs
-manières, soit qu’on les respire, soit qu’on
-les touche ou seulement qu’on les regarde.
-Ils ne comportent pas de ponctuation et
-pourtant ne sont pas plus obscurs que tels
-autres qui en sont surchargés. Mallarmé
-avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation,
-mais brefs et qui ne voulaient donner
-que des images ou des sensations uniques.
-Apollinaire risque de longs poèmes dénués
-de ces petits signes qu’on nous a habitués à
-croire indispensables et il prouve ainsi leur
-inutilité, au moins en poésie qui procède
-moins par analyse intellectuelle que par
-accumulation d’impressions. La couverture
-porte : « Avec un portrait de l’auteur par
-Pablo Picasso. » On tourne et voici une
-épure géométrique fort belle où l’on distingue
-au bout d’un moment un œil en haut
-et l’autre plus bas, quelques cheveux jetés
-dans un coin vers le sommet, une oreille
-aussi, en somme rien de ce qu’on appelle
-vulgairement un portrait et cependant on
-sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement
-fait un gribouillis de hasard, qu’il
-obéit à une méthode. C’est du cubisme, par
-le maître du genre. C’est comme cela maintenant
-que les muses voient leurs poètes et
-les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre
-Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent,
-vous dire : « Dans peu, vous vous y
-habituerez ; l’œil reconstruira. Ne lui en
-donne-t-on pas les éléments ? Quand on
-aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par
-petits morceaux successifs ? » C’est beaucoup
-d’« alcools » à la fois ; cela monte un
-peu à la tête. N’importe, voilà un livre
-dont je ne me priverais pas volontiers.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">L’EXOTISME</h2>
-
-
-<p>Il est assez de mode de se moquer de ces
-saisons théâtrales parisiennes où tout,
-auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue,
-est exotique. Il n’y a, en effet, rien de parisien
-dans ces fêtes, mais c’est précisément
-pour cela que nous pouvons nous y intéresser
-et même nous y passionner. Cela
-répond à ce besoin de nouveau qui, surtout
-à de certaines périodes, agite les peuples.
-Or rien de nouveau, en France surtout,
-ne peut surgir que de l’étranger, de l’exotisme.
-Il en a toujours été ainsi. La littérature
-du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée
-par l’apport étranger, influences bretonnes,
-influences grecques. Plus tard, ce
-fut à l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes
-la chose neuve. Le <i>Cid</i>, qui nous
-paraît maintenant une œuvre nationale, fut
-d’abord une adaptation de l’espagnol. Au
-cours du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tout fut renouvelé par
-l’influence anglaise. Le romantisme n’est
-qu’un mélange d’influences étrangères où
-l’Angleterre tient encore la première place.
-Depuis quelques années, après la période
-ibsénienne, nous sommes sous la domination
-russe et, pour ne parler que du théâtre
-et s’en tenir même à l’aspect extérieur, qui
-pourrait nier que le décor et la mise en
-scène des artistes russes ne soient en train
-de démoder jusqu’au ridicule la manière
-française ? C’est au point qu’on a pu nous
-faire entendre, sans nous lasser, des opéras
-russes chantés en russe. C’est au point que
-les derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio
-tirent presque tout leur attrait de
-décorations russes. Transportés à la Comédie-Française,
-quel serait leur sort ? Je n’ose
-y penser. Et les actrices russes, ne sont-elles
-pas en train de faire paraître un peu
-fades les nôtres ? C’est bien injuste, mais
-qu’y faire ? Il nous faut du nouveau, et il
-est là.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">LES DÉBUTS</h2>
-
-
-<p>Un grand journal parlait récemment des
-débuts des écrivains aujourd’hui plus ou
-moins connus et notait qu’ils ont généralement
-lieu dans ces petites revues si dédaignées
-du grand public ou plutôt si inconnues
-de lui. C’est exact, les petites revues
-ayant toujours, plutôt que les grandes,
-besoin de copie, outre qu’elles mettent leur
-amour-propre à révéler les nouveaux talents.
-Mais il arrive aussi que les petites revues
-ne sont pas plus accueillantes que les autres,
-car elles sont souvent l’organe d’une école,
-et d’une école intransigeante. Très souvent,
-d’ailleurs, le débutant de la petite revue
-n’est pas un vrai débutant. Avant la petite
-revue, il y a le petit journal de province où
-il a glissé des stances ou un conte innocent.
-Avant les débuts, il y a les pré-débuts, si
-l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours
-mystérieux, quand ils n’ont pas été
-également singuliers. Tel écrivain, aujourd’hui
-bien connu et encore très jeune, débuta
-dans le recueil des jeux floraux, de Toulouse.
-Tel autre, dans un petit périodique où il fallait
-d’abord s’abonner pour avoir droit à une
-insertion. Un autre, au contraire, envoya sa
-première copie à un recueil hebdomadaire
-très connu, très spirituel et très léger. Mais
-Taine y avait écrit sous le nom de Thomas
-Graindorge. Il se croyait également de
-grandes destinées, il céda à la fascination. Il
-mit dans une enveloppe quelques pensées
-sur les femmes, les envoya et eut le bonheur
-de les lire imprimées la semaine suivante.
-On ne lui avait changé que le titre et remplacé
-la signature par trois étoiles. Il eut
-l’audace de se présenter au bureau. On lui
-dit que cela se payait vingt-cinq centimes la
-ligne, mais il y en avait si peu qu’il n’osa
-pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six
-pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs,
-après quoi il fut mêlé à la fondation
-d’une petite revue, où il débuta véritablement.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">LE LATIN</h2>
-
-
-<p>On ne me croirait pas si je me disais
-ennemi du latin, mais je ne suis pas non
-plus ami du latin pour tous. Il semble que
-la tradition soit rompue et que toute une
-classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse
-plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les
-professeurs, malgré leur zèle, sont obligés
-de constater la faiblesse croissante des
-études latines. L’air n’est plus favorable au
-latin. Trop de choses nouvelles veulent
-entrer et d’autres sont entrées déjà dans les
-jeunes esprits ; il faut leur faire place. On
-étouffe dans les cervelles : ouvrez la porte
-et renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est
-fâcheux, mais c’est un fait, ou que les têtes
-n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il
-s’agit maintenant d’y enfourner, ou qu’on a
-tort d’y vouloir enfourner trop de notions.
-Il va peut-être falloir choisir et, considérant
-le latin comme une notion de luxe, le
-réserver pour les quelques têtes un peu plus
-larges que les autres. Il y aurait ce moyen,
-mais qui semble tout à fait hors de la portée
-de l’Université : changer sa méthode
-d’enseignement et ne plus se donner pour
-but, dans les lycées, la formation uniforme
-de lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car
-cela semble bien dans cette vue qu’elle gave
-la jeunesse et il semble bien aussi que cette
-vue ne soit plus absolument compatible avec
-le parti que cette jeunesse entend tirer de la
-vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les
-gens et les jeunes gens selon qu’ils veulent
-être instruits et non pas selon que la coutume
-l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout
-le monde voulait savoir l’hébreu. Il y eut
-des professeurs d’hébreu jusque dans les
-villages, il n’y en avait pas assez. Cent ans
-plus tard, il n’y en avait plus. La mode
-impose l’enseignement et la mode est fondée
-sur des besoins réels ou factices ; avons-nous
-à en juger ? On ne veut plus de latin, pourquoi
-l’enseigner de force ? Qu’on en fasse un
-cours libre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">LATINERIE</h2>
-
-
-<p>La première fois que j’eus une notion
-concrète de la nouvelle prononciation du
-latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée
-dans quelques milieux universitaires, ce fut
-par l’entremise d’une dame qui apprenait à
-décliner <i lang="la" xml:lang="la">Rosa</i>, <i>la rose</i>, pour le faire apprendre
-à son fils. Elle disait tranquillement <i>roça</i> et
-cela lui paraissait tout naturel. Moi, cela me
-gênait un peu. Elle disait <i>ounous</i> (pour <i lang="la" xml:lang="la">unus</i>)
-et bien d’autres choses qui me semblaient
-saugrenues. Depuis cela, j’ai appris que
-chaque professeur, ou à peu près, a sa
-méthode et sa prononciation préférées, car
-cette science nouvelle est fort obscure et ne
-porte avec soi aucune certitude. Les uns
-tiennent pour le latin prononcé à l’allemande,
-d’autres pour le latin prononcé à la
-romaine et les plus savants, enfin, pour la
-prononciation cicéronienne. De plus comme
-le ministre a laissé les professeurs libres de
-suivre provisoirement les vieux usages,
-quelques-uns prononcent modestement à la
-française. Qui sait si l’an prochain la dame,
-son rejeton ayant gravi un échelon, ne tombera
-pas sur un de ces professeurs surannés ?
-Après avoir appris qu’il fallait dire <i>Kikéronn</i>,
-il sera condamné à revenir à <i>Cicéron</i> en
-attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme
-le condamne à <i>Tchitchéronn</i>, à la
-romaine. Au milieu de tout cela, les gens,
-sans se douter un instant de leur incohérence,
-parlent ferme de la restauration des
-études latines. On peut être certain que ces
-innovations y contribueront puissamment.
-Remarquez aussi l’immense utilité qu’il y a
-à être fixé sur la prononciation d’une langue
-qu’on ne parle plus. Cette façon détournée
-des vendeurs de latin à donner raison aux
-espérantistes n’est-elle pas ingénieuse ?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">LA LANGUE FRANÇAISE</h2>
-
-
-<p>On me consulte parfois sur un point
-délicat de la langue française. On croit que
-je la connais ; je l’ai étudiée et l’étudie
-encore tous les jours, mais c’est précisément
-pour cela que je m’y perds encore, car elle
-est pleine de contradictions. Ceux-là seulement
-peuvent avoir l’illusion d’en avoir
-démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent
-qu’à travers les règles des grammairiens,
-car le grammairien connaît la loi. Mais au-dessus
-de la connaissance des lois, il y a
-le sentiment. Comme on dit qu’on a ou
-qu’on n’a pas le sentiment des convenances,
-on a ou on n’a pas le sentiment de la langue
-française et à cela, il n’y a rien à faire. On
-ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il
-faut d’abord le créer. C’est dans les écrits
-contemporains que se constate surtout cette
-absence de sentiment. Beaucoup de gens
-qui écrivent arrivent facilement à dire tout
-le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou
-même à ne rien dire du tout, ce qui vaut
-peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un touriste
-qui raconte une excursion à Venise en
-automobile : « Admirable pont métallique…
-Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on
-peut appeler un beau travail de la nature. »
-Évidemment, un pont est dans la nature,
-un pont est fait au-dessus d’un accident de
-la nature, fleuve ou précipice, mais un pont
-n’est pas un travail ou une œuvre de la
-nature. Voilà cependant ce que l’on écrit.
-Vraiment les textes contemporains sont plus
-difficiles à comprendre que ceux du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle
-et si tout le fatras du jour n’était pas destiné
-au néant, ce serait désespérant. Des
-livres estimés ne sont pas d’une meilleure
-langue : l’à-peu-près qui est dans l’écriture
-n’étant que le reflet de la confusion mentale
-qui règne dans les esprits.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">LES NOMS ÉTRANGERS</h2>
-
-
-<p>Une revue, qui ne semble pas pourtant
-ennemie de l’extension du français, ni de
-son emploi comme langue internationale,
-vient de nous arracher la paisible possession,
-non de la ville de Gand, sans doute,
-mais du nom de cette cité flamande. J’avais
-d’abord été un peu intrigué, en lisant :
-« Dans le <i lang="en" xml:lang="en">Nineteenth Century</i> de septembre,
-M. Ellis Barker rappelle que la veille de
-Noël, en 1814, dans l’antique couvent des
-Chartreux de la vieille cité de <span lang="en" xml:lang="en">Ghent</span>, le
-traité de paix fut signé entre l’Angleterre et
-les États-Unis. » Où pouvait bien se trouver
-cette vieille cité ? Je cherchais, un peu honteux
-de mon ignorance, quand je me souvins
-que c’est là une des rares villes de
-Belgique annexées linguistiquement par les
-Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand.
-Mais le plus souvent ils respectent la forme
-flamande et surtout la forme française, disant
-Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc
-et même Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils
-ont traité de même d’ailleurs la plupart des
-villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare
-qu’elles soient anglicisées. Ils disent comme
-nous, avec des nuances d’orthographe,
-Séville, « <span lang="en" xml:lang="en">Venice</span> », Florence, Rome, Naples.
-C’est par une exception qu’ils ont mué
-<span lang="it" xml:lang="it">Livorno</span> ou Livourne en <span lang="en" xml:lang="en">Leghorn</span>. Malgré
-cette politesse qu’ils nous font d’adopter
-notre transcription de quelques noms étrangers,
-je ne crois pas que nous devions leur
-rendre la pareille. Ce serait trop de bonté.
-Laissons leur <span lang="en" xml:lang="en">Ghent</span> pour leur usage personnel
-et respectons, quant à nous, le privilège
-que nous a donné la tradition de franciser
-hardiment les noms étrangers anciennement
-connus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">BARBARISMES</h2>
-
-
-<p>Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où,
-malheureusement, m’intrigua beaucoup.
-On disait : « Enfin ils poignaient. » Le
-sens n’était pas douteux, cela signifiait : ils
-apparaissaient, ils surgissaient. Je reconnus
-bientôt que cela n’était pas à proprement
-parler un barbarisme, mais seulement une
-forme, particulièrement inusitée dans ce
-sens-là, du verbe poindre. Elle est encore
-vivante quand le verbe poindre signifie
-<i>piquer</i>. Les naturalistes, après La Fontaine
-et d’autres, l’ont beaucoup employée :
-« Cette idée le poignait. Les remords le
-poignaient. » Néanmoins, je les soupçonne
-d’avoir instinctivement fabriqué, d’après
-l’adjectif poignant, un verbe inédit, <i>poigner</i>.
-C’est bien par hasard, à mon avis, que ce
-nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait
-du verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir
-de la langue française, aujourd’hui,
-les exceptions sont bien rares, de fabriquer
-un verbe qui ne soit pas de la première
-conjugaison et c’est à elle que le peuple et
-tous les ignorants (qui comprennent beaucoup
-d’écrivains) ramènent toutes les formes
-amphibologiques des verbes des autres conjugaisons.
-De là l’apparition de ces formes
-étranges, qu’il faut s’attendre à rencontrer
-de plus en plus dans la littérature courante :
-<i>il s’enfuya</i>, <i>il ria</i>, <i>il souria</i>, etc. Comme <i>il
-s’enfuit</i>, <i>il rit</i> n’indiquent pas que l’action
-est au passé plutôt qu’au présent, il semble
-qu’il y ait là comme une ruse linguistique
-inconsciente pour doter ces verbes trop uniformes
-d’un passé défini emprunté aux
-formes de la première conjugaison où il se
-distingue nettement du présent. C’est ainsi
-que les verbes français s’acheminent, si
-lentement qu’ils resteront en route très
-probablement, vers la simplicité du verbe
-anglais, qui représente une évolution linguistique
-bien plus avancée. N’importe,
-j’admets qu’on rie devant <i>il ria</i>.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">LES DEUX LANGAGES</h2>
-
-
-<p>Un malheureux camelot, invité à circuler
-par un agent, répond : « Ta gueule ! » Est-ce
-une insulte ? On a soumis le cas à M. Brunot,
-lequel n’y voit qu’une forme populaire
-de langage et l’équivalent de cette autre
-locution : « Ferme ça ! » Les juges n’ont
-pas été de cet avis, et, condamné à six
-mois de prison, le camelot a vu, en appel,
-sa peine portée à un an. Mais comment
-faire comprendre à des magistrats, hommes
-de la société polie, hommes mesurés, distingués,
-qu’il y a en France deux langages,
-celui qu’emploient les gens qui fréquentent
-les salons et celui qu’emploient les gens qui
-ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si
-« ta gueule ! » était proféré dans un salon,
-il y provoquerait un incroyable scandale,
-sans nul doute, mais il n’en est pas de
-même sur le trottoir, et surtout entre gens
-de la même classe populaire, qui échangent,
-à chaque propos, les mots les plus grossiers
-dont ils ne se choquent nullement, par la
-bonne raison qu’ils n’en connaissent pas
-d’autres qui rendent aussi bien leur pensée
-et avec une spontanéité aussi nette. Il y a de
-l’impatience, il y a une nuance de dédain
-dans l’expression du camelot, mais il n’y a
-pas insulte à proprement parler. Elle traduit
-le « Assez ! » qui échappera au magistrat
-exaspéré, ou même le « Zut ! » où il se
-laissera aller dans un moment de colère
-familière. Ne voit-on pas, dans des scènes
-de caserne, deux soldats se dire sur un ton
-affectueux : « Mon vieux cochon » et autres
-aménités qui seraient fort déplacées dans
-le salon de M<sup>me</sup> de Noailles, mais qui ne le
-sont plus à la caserne. Le peuple ne sent
-pas la grossièreté comme nous, ou plutôt
-ce qui nous semble grossier ne l’est pas
-nécessairement pour lui. Il y a deux langues
-dans la langue française, avec des nuances,
-où tout le monde ne se reconnaît pas. C’est
-le devoir des raffinés d’être le plus indulgents.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">LE STYLE PROFESSIONNEL</h2>
-
-
-<p>« Quel bon style poncif, écrivait Flaubert
-(5 octobre 1860), à propos d’une encyclique
-du pape Pie IX, que le style ecclésiastique !
-Ce serait, du reste, une étude à faire
-que celle des styles professionnels. » Il
-n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une
-telle étude, de s’éjouir du style judiciaire
-qui n’a toute sa beauté et toute son originalité,
-toute sa liberté que les « Attendus ».
-Le Code bride l’imagination des magistrats ;
-aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils
-qu’à la fin, quand ils ont épuisé leur
-provision d’histoire, de littérature ou de
-philosophie. Une note de couturière contestée
-par la cliente les fera penser à Laïs,
-tout au moins à la « Toilette d’une dame
-romaine » ; ils ont de la lecture et ils le
-prouvent. Voilà un procès qui part d’un
-litige amoureux : vite il place dans ses
-« Attendus », toujours tant attendus, une
-histoire abrégée de l’amour depuis les temps
-les plus reculés jusqu’à nos jours. Cela
-vous pose un magistrat et peut le mener à
-la pourpre. Attendu, disait l’autre jour un
-juge de paix, que « dans l’antiquité, le
-mariage était basé uniquement sur l’amour
-de deux êtres de sexe différent… ». Est-ce
-assez péremptoire, assez pompeux, assez
-historique ? Petit-Jean remontait avant le
-déluge ; le moderne juge de paix n’a pas de
-notions sur les époques mythiques : il a
-l’esprit positif, il entre du premier coup
-dans l’histoire. Au fait, où a-t-il pris cela,
-que le mariage, chez les anciens, était basé
-sur le pur amour ? J’aurais cru le contraire,
-que l’amour n’y avait aucune part, du
-moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel
-que nous le concevons, n’avait nulle place
-dans leurs relations sociales. L’antiquité,
-c’est les hommes d’un côté et les femmes
-de l’autre. O naïveté de croire que les petites
-Grecques et les petites Romaines faisaient
-des mariages d’amour ! Croyez-moi, monsieur
-le juge de paix, tenez-vous en au
-Code, c’est plus sûr.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">LA MÉDIOCRITÉ</h2>
-
-
-<p>Ayant gardé la chambre plusieurs jours,
-le hasard m’a fait entreprendre diverses lectures
-qui auraient dû me distraire, mais qui
-ont beaucoup augmenté mon ennui. Décidément,
-il n’y a rien de plus pénible que le
-livre qui veut être divertissant, mais qui est
-surtout médiocre. Un traité d’arithmétique
-ou de chimie me conviendrait vraiment
-mieux. Ce n’était pourtant pas le vulgaire
-roman, mais des souvenirs contemporains
-et j’en attendais quelque plaisir. En est-il
-aucun près de ces âmes superficielles plus
-contentes encore, dirait-on, de leurs petits
-chagrins que de leurs petites joies ? Je voudrais
-bien désigner plus clairement ces malheureux
-auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me
-comprendraient pas d’ailleurs, peut-être
-trouveraient-ils seulement que j’ai bien mauvais
-goût. Oui, je l’espère, et que nous
-avons une sensibilité différente. Mais ce qui
-m’a surtout exaspéré, c’est la platitude du
-style. Je me suis répété dix fois, au cours
-de cette lecture, le mot de Flaubert « sur le
-style coulant, cher aux bourgeois ». Il a un
-mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il
-répand. Rien n’incline mieux au sommeil
-que la médiocrité soutenue, celle qui ne
-flanche jamais, celle qui se joue des difficultés,
-glisse, comme frottée d’huile, à travers
-la syntaxe, donne enfin l’impression
-d’un robinet d’où sort éternellement une
-belle eau claire, toujours la même. Pourquoi
-donc, me dira-t-on, ai-je persévéré ? Peut-être
-parce que j’espérais une chute, une brisure ?
-Puis, la persévérance est dans mon caractère.
-C’est pourquoi je crains les ouvrages en
-plusieurs volumes. Je ne sais plus m’arrêter.
-Cela m’a mené parfois très loin, à des
-tâches dont je sens encore la courbature.
-Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime
-au cerveau la lecture d’un livre
-médiocre. Hélas, c’est presque tous !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">LECTURES DE VOYAGE</h2>
-
-
-<p>J’emporte toujours au fond de ma malle
-quantité de livres sérieux, qui ne sont pas
-sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte
-sans les avoir ouverts. En revanche,
-je reviens encombré de brochures à bon
-marché qui ont tenté ma paresse, au passage
-dans les gares. Comme toute cette littérature,
-médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs,
-me semble au retour ridicule ! J’en
-suis un peu honteux et je me promets toujours,
-mais en vain, de ne plus m’y laisser
-prendre. Je le sais, il vaudrait mieux
-regarder tomber la pluie philosophiquement,
-mais le démon de l’ennui, de la peur
-de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si
-lâche dès que l’on sort de ses habitudes ! J’y
-ai gagné du moins, car il n’est pas une sottise
-qui ne nous vale quelque compensation,
-une certaine connaissance d’une littérature
-dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais toujours
-resté chez moi. Je ne la désigne pas
-autrement. C’est d’ailleurs la plus connue,
-celle où se délectent la plupart de nos contemporains,
-celle qui passe aussi pour
-représenter le mieux ce qu’on nomme l’esprit
-français. Il y a même eu, il y a quelques
-années, une collection populaire sous ce
-titre fallacieux. Il faut croire que cet esprit
-n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur
-de ces opuscules a disparu. Mais d’autres
-ont été séduits par le prestige du titre
-et c’est encore ce genre qui alimente les
-bibliothèques des gares. Ces livres, d’une
-gaîté si splénétique, répondent sans doute
-à un besoin du voyageur, de l’homme bien
-décidé à ne pas faire le moindre effort intellectuel,
-mais comme ils font regretter ceux
-que l’on oublie dans leur prison, ceux
-qu’on n’a pas le courage d’atteindre ! C’est
-que, précisément, sans effort intellectuel il
-n’est peut-être pas de plaisir possible.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">LES LIVRES ANCIENS</h2>
-
-
-<p>Il y a tant de revues qui s’occupent des
-livres nouveaux qu’il était temps, semble-t-il,
-qu’il y en eût au moins une qui s’occupât
-des livres anciens et des problèmes
-de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est impossible
-de faire de sérieuses histoires littéraires,
-si l’on ne connaît pas directement
-les vieux livres, même sans grande valeur,
-qui sont comme le fond sur lequel se
-détachent de belles œuvres de la littérature.
-Ceux que nous vénérons ne furent d’abord
-qu’un de ceux-là. Les livres de Corneille,
-de Molière, de La Fontaine n’étaient pas,
-à leur naissance, comme le croient les
-professeurs, marqués d’une auréole. Ils
-étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec
-les oubliés, chez Guillaume de Luyne,
-libraire-juré, dans la salle des Merciers, à
-la Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la
-petite salle, à la Palme et aux armes de
-Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas
-droit à quelque considération en faveur de
-leur voisinage ? C’est là que figura sans
-doute <i>L’histoire d’Isménie et d’Agésilan</i> dont
-M. Magne nous conte l’histoire dans le
-premier fascicule de la <i>Revue des livres
-anciens</i>, comme les dernières éditions de
-Ronsard avaient, quelque cinquante ans
-auparavant, coudoyé dans les librairies à la
-mode les premières « follâtreries » du seigneur
-de Cholières, dont M. Pierre Louys
-retrouve le nom véritable et esquisse pour
-la première fois l’histoire encore incertaine.
-C’était un avocat au parlement qui se
-fit chartreux et écrivit en cette qualité
-nombre d’ouvrages de piété. Voilà une
-heureuse découverte. Il y a toutes sortes de
-choses curieuses dans ce premier numéro,
-jusqu’à la description d’un manuscrit inédit
-de Restif de la Bretonne, <i>Les Revies</i>, et une
-profusion de notices sur des raretés bibliographiques.
-On voit les livres dont il
-est question, car les titres en sont presque
-toujours reproduits. Cela fera un recueil
-bien séduisant et dont l’autorité sera grande.
-Les livres anciens ont trouvé de vrais
-amis.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">UN ROMAN</h2>
-
-
-<p>Les romans que l’on reçoit au mois
-d’août, quand on a le malheur de ne pas
-avoir encore quitté Paris ou que l’on est
-déjà revenu, sont presque sûrs d’être lus.
-C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu
-avant-hier et qui, en une autre saison,
-m’aurait probablement découragé. Mais la
-solitude du moment, la fraîcheur excessive
-de la température l’ont fait bénéficier d’un
-état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis
-à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a
-permis de faire ample et suffisante connaissance
-avec la plus extraordinaire turpitude
-que l’on ait encore publiée sous une
-couverture jaune paille. Après cet exorde
-et quoique la chose ne soit malheureusement
-pas sans un certain talent à la Zola,
-un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai
-d’en dévoiler le titre et le nom de l’auteur.
-Au surplus est-il suffisamment caractérisé
-par la date de sa venue au jour, où il
-est certainement seul de son espèce. C’est
-l’histoire d’une famille, mais surtout d’un
-père et d’une fille qui sont sans doute les
-êtres les plus haïssables que l’on peut avoir
-connus dans un livre. Le père pousse sa
-fille à se faire épouser par un jeune homme
-riche, puis voyant qu’il ne survient pas
-d’héritier, imagine de le procréer lui-même,
-et, à la grande joie du jeune monstre,
-devient son amant et la rend mère. Le couple
-incestueux est parfaitement heureux, se
-roule avec délices dans sa bauge, quand le
-mari les surprend. On lui fait son affaire,
-un peu, il faut le dire, par hasard, dans un
-mouvement de colère, puis on se débarrasse
-du cadavre qu’on va pendre à un arbre,
-dans la campagne, avec une sérénité tempérée
-par la frousse. Ils sont inquiétés,
-mais à peine, et l’ordure triomphe. L’auteur
-n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier
-cette bonne histoire. Je sais, il s’en déroule
-parfois de telles à la cour d’assises et il faut
-peut-être, après tout, admirer le courage de
-qui a fréquenté, sans haut-le-cœur, de tels
-individus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">L’ENCRE</h2>
-
-
-<p>Un correspondant de l’<i>Intermédiaire</i> demande
-la fondation d’une ligue nouvelle,
-la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement
-réactionnaire qui voudrait faire
-revivre la coutume des encres faites à
-mesure d’après des formules surannées, mais
-efficaces. « L’encre, dit le promoteur de
-cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle,
-avec de la noix de galle, suivant
-une tradition de l’antiquité classique conservée
-et transmise par les monastères. »
-Hélas ! on a trouvé plus simple, plus propre
-aussi de l’acheter par petites bouteilles
-chez le marchand qui nous en fournit de
-toutes les couleurs, et fort bonnes, du
-moins pour ce que nous voulons en faire.
-Nous ne lui demandons plus, en effet, d’être
-indélébile et de traverser les siècles. Comme
-nous n’écrivons plus sur un parchemin,
-mais bien sur du fugitif papier, de
-L’encre à la noirceur temporaire nous suffit
-très bien. Il paraît que l’encre à stylographe
-est encore moins solide que l’encre
-des écoliers. C’est encore bien suffisant et cela
-répond à merveille aux préoccupations de
-notre temps, qui sont plutôt de faire vite les
-choses que de les faire très bien et en vue
-de la postérité la plus reculée. Je ne m’arrange
-pas volontiers du stylographe et je
-le regrette modérément, car je crois que
-cette invention est tout à fait transitoire. Je
-rêve à un certain crayon-encre dont il y a
-des essais qui deviendront peut-être satisfaisants.
-Non, vraiment, je ne suis pas de
-ceux qui regrettent la plume d’oie, la plume
-que, je ne sais pourquoi, on cueillait
-sur l’oie vivante, et que l’on taillait soi-même.
-C’était une manière, paraît-il, de
-réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention
-de la plume métallique a porté un coup à
-la littérature sérieuse. Je recommande cette
-question à la Ligue de la bonne Encre : elles
-se tiennent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">SUR UNE PHRASE</h2>
-
-
-<p>Sur mille personnes qui répètent si volontiers
-la moitié, je ne dirais pas de la pensée,
-car ce n’est même pas une pensée, la
-moitié de la phrase de Pascal : « Les fleuves
-sont des chemins qui marchent… », il
-n’en est peut-être pas une qui soit capable
-de la compléter : « … et qui mènent où
-on veut aller. » S’ils la connaissaient toute,
-peut-être ne la répèteraient-ils plus, car ils
-en verraient trop clairement l’absurdité.
-Cette fameuse phrase doit-elle être classée
-parmi les sottises échappées aux grands
-hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de
-copiste, ou encore une chose incomplète jetée
-au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain
-qu’elle n’a qu’une apparence de bon
-sens. La première partie est fort supportable
-parce qu’elle énonce un fait et qu’aux
-immobiles routes elle oppose les mobiles
-fleuves. Mais la seconde partie en détruit
-tout l’effet. Je ne pense pas qu’il soit
-besoin d’expliquer que cette route qui
-marche ne marche que dans un sens et mène
-non où l’on veut aller, mais bon gré mal
-gré où elle va nécessairement elle-même ;
-ce sera une fois sur deux là précisément où
-nous ne voulons pas aller. Elle est donc, en
-tant que route, bien inférieure aux plus
-simples chemins, qui du moins n’ont pas de
-parti pris et nous mènent vraiment, avec le
-seul effort du mouvement, là où nous le
-désirons. Pourquoi donc cette phrase est-elle
-devenue célèbre ? Probablement à cause de
-l’antithèse qu’elle contient, bien que comme
-toutes les antithèses, fort incomplète et
-très peu juste, même quand elle l’est le
-plus. Elle abrège le raisonnement pour
-ceux qui se contentent de peu, qu’une vague
-apparence satisfait. Pascal n’était pas un
-bon observateur, mais la généralité des
-hommes, étant encore moins observateurs
-que lui, l’ont suivi avec confiance. Un
-Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise,
-peut-il avoir une distraction ?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">GASSENDI</h2>
-
-
-<p>Le petit village de Champtercier, près de
-Digne, inaugure aujourd’hui un monument
-au philosophe Gassendi qui naquit là à la
-fin du seizième siècle. L’originalité de Gassendi
-est d’avoir été à la fois un excellent
-prêtre et un athée parfait. Quand on lui
-demandait comment il pouvait concilier des
-états d’esprit si différents : « Il y a temps
-pour tout », répondait-il. Il croyait en Dieu
-en disant sa messe et le reste du jour vénérait
-Épicure. Les gens simples l’appelaient
-« le bon prêtre de Digne », mais les initiés
-opposaient sa philosophie épicurienne au
-rigide idéalisme de Descartes. Il avait deux
-bréviaires, le bréviaire romain et le Poème
-de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur
-de la cloison étanche, qui n’est
-peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est
-l’art de la restriction mentale poussée au
-plus haut point, l’art de cacher sous une
-adhésion de forme aux doctrines religieuses
-officielles la plus grande liberté d’esprit.
-Cette attitude, qui ne fut pas rare au
-<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, rendit les plus grands services.
-Elle permit de cultiver libéralement les tendances
-de son esprit sans trop offusquer les
-autorités. Molière fut un disciple de Gassendi.
-La conception de <i>Tartufe</i> est gassendiste.
-Si Molière eût avoué que sa comédie
-était une attaque directe contre la religion,
-que son Tartufe était le type même du
-dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours
-à la Bastille ; mais en le donnant pour le
-faux dévôt, il se posait même en défenseur
-de l’intégrité religieuse, et tout le monde y
-a été pris et on s’y laisse encore prendre.
-Que c’est singulier, quand on y songe, cette
-conception d’un Molière champion de la
-dévotion ingénue ! Le soin de dire sa messe
-permit à Gassendi de former quelques-uns
-des plus fameux « libertins » du temps. On
-a dit qu’il était sincère dans sa double foi.
-Le fait est que, s’il pensa selon la doctrine
-d’Épicure, il vécut une vie fort peu épicurienne.
-En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter
-un mystère de plus aux mystères chrétiens,
-le mystère de la cloison étanche.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">DIDEROT</h2>
-
-
-<p>A propos du centenaire de Diderot, on
-peut remarquer qu’il est certains écrivains
-dont la réputation était d’un genre tout différent,
-de leur vivant, de ce qu’elle est
-devenue dans la suite des années. Vers la
-fin de la vie de Diderot, les œuvres qui ont
-le plus fait pour sa réputation, tant près du
-peuple que près des lettrés, n’avaient pas
-encore été imprimées et on l’estimait surtout
-comme l’auteur laborieux de l’Encyclopédie,
-comme l’écrivain un peu lourd des
-<i>Pensées philosophiques</i> ou de la <i>Lettre sur
-les aveugles</i>. <i>Le Neveu de Rameau</i>, qui
-est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut
-d’abord connu qu’en allemand par une traduction
-de Gœthe, elle-même retraduite en
-français, en 1821 ; on ne connut le texte original
-que beaucoup plus tard, en 1862. <i>La
-Religieuse</i> ne fut imprimée que sous la
-Révolution, en 1796, la même année que
-<i>Jacques le Fataliste</i> et ces deux œuvres sont,
-avec <i>Le Neveu de Rameau</i>, à peu près tout
-ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre le
-<i>Supplément au Voyage de Bougainville</i>, qui
-est bien la chose la plus divertissante qu’ait
-jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait
-mettre au rang des contes de Voltaire.
-Enfin la réputation présente de Diderot est
-encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on
-a appris à estimer et qui n’eurent de son
-temps aucun succès, et aussi sur ses <i>Lettres
-à M<sup>lle</sup> Volland</i>. Il n’y a presque aucun rapport
-entre le Diderot d’aujourd’hui et le
-contemporain de d’Alembert, mais malgré
-tout le Diderot romanesque était bien contenu
-dans le Diderot philosophique et les
-paradoxes du <i>Neveu de Rameau</i> étaient en
-germes dans des écrits plus lourds. Aussi
-est-il arrivé que sa seconde réputation s’est
-admirablement greffée sur la première et
-qu’elle n’a paru en rien disparate. Les écrits
-posthumes prennent rarement place dans
-la partie glorieuse d’une œuvre. A peine
-arrivent-ils à se faire connaître. De Diderot,
-c’est au contraire la partie vivante : nous le
-possédons plus réellement que ses contemporains
-eux-mêmes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">LOUIS VEUILLOT</h2>
-
-
-<p>On vient de célébrer assez discrètement le
-centenaire de Louis Veuillot. Les centenaires
-nous fixent sur la date de naissance des
-hommes momentanément célèbres ou qui
-le furent. J’ai donc appris avec plaisir que
-celui-ci était né en 1813. On parlait encore
-beaucoup de lui au temps de ma jeunesse.
-Ce fut même son grand moment d’autorité
-politique, car les catholiques étaient au
-pouvoir et il triomphait, quoique avec mauvaise
-humeur, car ce n’était pas un homme
-amène. Cependant, dès cette époque, son
-heure littéraire était passée : elle s’écoula
-sous le second Empire. Il essaya de la fixer
-en recueillant ses plus pittoresques chroniques
-parisiennes sous le titre des <i>Odeurs
-de Paris</i>. Ce livre, qui m’avait amusé quand
-je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup
-moins que tant d’autres de la même
-époque et du même genre. On peut encore
-le relire, mais qui oserait relire Roqueplan
-ou Aurélien Scholl ? Ce qui a conféré une
-certaine durée à la verve journalistique de
-Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne
-sourit jamais, il ricane. Sans doute, il est
-plaisant de le voir dépiauter ces mauvais
-écrivains qui pullulaient déjà, mais on
-souffre un peu de le voir confondre avec la
-tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il ?
-Oui et non : mais jamais il n’a reconnu
-qu’on pouvait être à la fois un penseur et un
-libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour
-lui, l’écrivain qui ne va pas à la messe n’est
-pas loin d’être un misérable, et quand on
-raille la religion, on est bon pour l’échafaud.
-On ne peut pas dire qu’il est de mauvaise
-foi. Il est ainsi fait. Il est catholique
-et tout ce qui n’est pas catholique lui
-semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne
-me déplaît pas et même j’en aime la rudesse.
-Avec les Veuillot on sait à quoi s’en tenir.
-Tant d’autres sont de déplorables amphibies !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">BONS CONSEILS</h2>
-
-
-<p>J’ai une petite collection de livres baroques
-où je m’amuse quelquefois et où je fais des
-découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité
-que j’ai eu la patience de lire jusqu’au bout.
-Le titre est à la fois ingénu et piquant. Le
-voici : « Dix-neuf manières de faire fortune
-honorablement en commençant sans argent. »
-Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes
-sont même fort ingénieuses. Cependant
-le mot « honorablement » est de trop,
-mais cela montre peut-être seulement que
-la conception de l’honorabilité a beaucoup
-varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait.
-Néanmoins, n’est-on pas d’abord surpris
-qu’il se soit publié en 1840 un manuel
-aussi ingénu de la fraude ? « 10<sup>e</sup> moyen. Le
-vin de Lunel. » C’est l’art de transformer le
-vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le
-vendre en cette qualité… Un autre moyen
-de faire fortune est de tirer de l’alcool des
-pommes de terre, d’y ajouter « quelques
-gouttes d’alcali » et de le vendre pour de
-l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs
-procédés de ce genre et tous aussi honorables.
-En voici encore un dont la candeur
-étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné
-d’excellents résultats. Il s’agit tout simplement
-de se procurer un tas d’objets hétéroclites
-et de les orner, avant de les mettre
-en vente, d’étiquettes de ce genre : « Plume
-avec laquelle Voltaire écrivit <i>La Pucelle</i> »,
-ou bien : « Balle trouvée dans l’une des
-bottes de Napoléon après la bataille de
-Wagram », etc. Je pense que l’on a reconnu
-dans ce petit traité une satire de l’ingéniosité
-industrielle ou commerciale qui commençait
-à prendre son essor vers le milieu
-du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de
-la satire, on devine la naïveté des fraudeurs
-ou des estampeurs. Comme toutes choses,
-cet exercice de l’esprit humain a fait de
-grands progrès, et naturellement la crédulité
-a augmenté en proportion. Elle a droit,
-de nos jours, à des railleries d’une autre
-qualité.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">STENDHAL ET CASANOVA</h2>
-
-
-<p>C’est une question bien affligeante pour
-les casanovistes que celle qui resurgit dans
-les étroites colonnes de l’<i>Intermédiaire</i>. On
-la croyait non seulement élucidée, mais
-enfouie depuis longtemps au cimetière des
-vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté :
-« Stendhal n’est-il pas l’auteur, ou du
-moins le reviseur des <i>Mémoires</i> de Casanova ? »
-Il n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on
-la prenne désormais au sérieux, mais c’est
-peut-être trop de la laisser revivre, même
-pour un instant. Elle avait été lancée jadis
-par le bibliophile Jacob, qui en souleva de
-plus ingénieuses. Même il ne posait pas la
-question, il affirmait, il disait : « J’ai la
-certitude morale que Stendhal, etc… » Et
-le malheureux donnait ses raisons. On les a
-relevées dans la préface de l’édition Garnier
-et vraiment elles lui font peu d’honneur.
-J’aimerais mieux que les intermédiaristes
-s’occupassent du vrai reviseur de ces
-Mémoires, qui fut, comme on le sait, un
-nommé Jean Laforgue, professeur de français
-à Dresde. On a dit beaucoup de mal de
-lui, qu’il a défiguré le texte de Casanova,
-qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec
-suite, on ne voit pas à quels endroits il en
-aurait faussé le ton, et quant à l’adoucissement,
-par ce qu’ils contiennent de verdeur
-et de choses très osées, on n’en aperçoit pas
-bien la trace. Casanova destine son livre au
-public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant.
-D’ailleurs, ce n’était pas un esprit
-grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes
-ou s’en est aussitôt repenti. S’il avait
-beaucoup de vulgarité, il avait aussi une
-certaine délicatesse. C’était un voluptueux
-mais aussi un perpétuel amoureux et, assurément,
-il n’a pas conté ses bonnes fortunes
-dans un style érotique, plus propre à en
-diminuer la valeur qu’à les rendre plus précieuses
-à son souvenir. Jean Laforgue n’a
-été que le correcteur des italianismes qui
-abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt
-que d’accabler ce professeur de français, les
-casanovistes devraient vénérer sa mémoire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">UN CHRONIQUEUR</h2>
-
-
-<p>Je ne me souviens pas que l’on ait fêté
-le centenaire de M<sup>me</sup> de Girardin. Cela aurait
-dû intéresser au moins la corporation des
-journalistes, car presque aucun, peut-être,
-ne fut plus brillant, plus spirituel, plus
-doucement satirique. Mais on vient de
-récompenser le recueil choisi de ses œuvres
-et voici une occasion, plus sensée qu’un
-anniversaire, de rappeler son souvenir.
-Cette femme charmante, qui n’est plus
-qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans
-la constellation romantique, fut pendant dix
-ans une étoile lumineuse. Comme elle était
-fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès
-qu’elle chanta et sa poésie passa d’abord
-pour aussi belle que ses beaux cheveux
-blonds. Elle fut la Muse, elle fut Velléda,
-elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva
-du génie, Vigny l’aima ; Lamartine, toujours
-un peu morose, l’admirait, tout en la trouvant
-trop gaie, car cette poétesse était de
-l’humeur la plus riante et sembla toujours
-plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette
-gloire, qui ne se comprend plus bien, si
-on se met au seul point de vue littéraire,
-ne dura pas plus longtemps que sa première
-jeunesse et que son état de jeune
-fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin
-ayant fondé la <i>Presse</i>, il se métamorphosa
-soudain et se révéla chroniqueur. Sainte-Beuve,
-qui avait presque toujours le mot
-juste, même sur ses contemporains, avait
-bien dit que sa poésie était, autant que d’un
-poète, la poésie d’une femme du monde.
-C’est encore ce qu’elle resta en se faisant
-journaliste, courriériste parisien, et ses
-<i>Lettres parisiennes</i> en gardent un parfum
-particulier. Miracle ! On peut les lire encore
-avec un certain plaisir. Femme et poète,
-elle est aussi un écrivain.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">LE SURVIVANT</h2>
-
-
-<p>Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois
-ans et il écrivait encore le mois dernier
-sa chronique quotidienne, toujours la
-même, à cela près que, jadis hérissée de
-piquants acérés, ces piquants s’étaient peu
-à peu émoussés, puis flétris, mais ils y
-étaient. Effet de la vieillesse, sans doute,
-mais on peut se demander encore si une
-grande partie de la force des écrivains, des
-« gens d’esprit », des « meneurs d’hommes »,
-ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains ;
-je le pense et qu’il n’est pas
-bon de survivre à sa génération. A mesure
-qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent
-cherchent ce qui faisait l’attrait du survivant
-et ne le trouvent pas. Bientôt même
-on ne se le demande plus et, comme il n’exprime
-plus une seule idée contemporaine,
-on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un
-petit groupe qui lui savait gré d’avoir
-accepté son hospitalité, Henri Rochefort était
-parfaitement oublié, après avoir joué à la
-surface des choses un rôle qui donne l’illusion
-d’être considérable. Mais les rôles considérables
-sont rares. Celui de Rochefort
-avait du moins sa valeur psychologique. Il
-avait prouvé qu’on peut s’imposer aux
-hommes, du moins aux Français, et du
-moins encore aux Parisiens, par la seule
-vivacité de son esprit, par l’art équivoque
-de ramener toutes les questions à des jeux
-de mots voisins du calembour. Sa fortune
-était basée sur un calembour digne du
-marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de
-meilleur. Et ce calembour, il devait le répéter
-toute sa vie en le variant de couleur,
-non de forme. Tant de persévérance engendra
-une admiration légitime. Légitime, mais qui
-tient tout de même du phénomène, surtout
-pour ceux qui, voulant juger les choses par
-eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels
-il n’a pu servir son champagne que
-fort éventé.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">CORRESPONDANCES</h2>
-
-
-<p>On va publier les lettres de Verlaine à un
-de ses amis. Elles s’étendent sur un grand
-espace de temps, une trentaine d’années.
-Si elles sont très intéressantes, je ne les ai
-pas feuilletées assez longtemps pour m’en
-rendre bien compte, mais elles sont des
-lettres de Verlaine et cela suffit. Il n’avait
-pas toujours beaucoup de distinction dans
-sa prose et il y en a moins que jamais dans
-ces lettres à un camarade ; l’on y verra du
-moins la preuve qu’il est quelquefois bon
-de séparer l’homme de l’écrivain et d’en
-faire l’objet de deux jugements séparés, si
-l’on tient à juger. Mais, et c’est là ce que
-je voulais dire, le ton lâché d’une correspondance
-peut venir aussi de la qualité du
-correspondant et du genre d’amitié qu’il
-inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours
-de ne pas posséder les correspondances
-complètes, les lettres des deux parties. Je
-ne connais que peu de recueils de ce genre,
-en dehors de la correspondance de Gœthe
-et de Schiller, de Flaubert et de George Sand,
-où les épistoliers parurent à un moment à
-peu près sur le même plan. Quand l’un des
-correspondants est inconnu ou sans grande
-réputation, on supprime généralement ses
-lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi
-une partie de l’intérêt que présentent celles
-que l’on a conservées. De la sorte, la plupart
-des correspondances ressemblent à des
-dialogues où l’on aurait effacé les répliques
-d’un des discoureurs, à une scène de comédie
-réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait
-qu’un Verlaine eût conservé les lettres qu’on
-lui adressait ? Ce ne serait plus le poète
-errant et malade, ce ne serait plus Verlaine.
-Félicitons-nous plutôt qu’un de ses amis
-eût songé à garder dès 1868 la plupart (car
-il en manque certainement) des lettres qu’il
-en recevait. Cet homme était-il un homme
-d’ordre ? Avait-il prévu la fortune singulière
-de son ami ? Peu importe. J’en ai tenu un
-instant le manuscrit autographe. Il est,
-matériellement, bien curieux.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">UNIVERSITÉS</h2>
-
-
-<p>Je vois sur le prospectus d’une « Université »
-mondaine l’indication d’un cours de
-frivolités ! Il y a là un double signe de
-décadence si marqué que je lui dois bien
-quelques réflexions. C’est d’abord le mot
-Université tombé à rien, à qualifier un
-endroit où l’on donne des leçons de piano,
-où l’on conte ces anecdotes historiques qui
-prennent le titre d’histoire, où des tableaux
-pittoresques de Paris, quasi cinématographiques,
-s’appellent sociologie, où cent
-choses de jeu sont qualifiées d’enseignement,
-où l’enseignement vrai se dérobe sous la
-fanfreluche. Rien de plus gentil et qui
-mérite mieux d’être fréquenté par les jeunes
-filles et qui peut-être soit mieux à leur
-mesure, mais rien qui déconsidère plus
-sûrement le vieux mot d’Université, jadis
-si grave et si riche. Cette Université enrubannée
-et les universités populaires, qui n’y
-ressemblent guère, mais étaient aussi des
-sortes de parodies, tout cela montre que le
-vieux nom d’Université n’est plus guère
-pris au sérieux et c’est assez juste, car on
-a fini par s’apercevoir que la scission est
-à peu près absolue entre l’âme française et
-l’âme universitaire. Chacune chante de
-son côté. Bien peu d’écrivains d’aujourd’hui
-et même de philosophes qui aient une
-culture universitaire. On voit même parmi
-eux des sortes d’illettrés qui font fort bonne
-figure dans la corporation. La culture littéraire
-de la France s’élabore plus que jamais
-en dehors de l’Université. Et finalement je
-trouve charmant que ce nom et ce titre
-soient usurpés par un institut de frivolités.
-La vieille Université ne peut qu’y gagner :
-est-ce que d’éminents professeurs ne professent
-pas aux deux sièges ? On s’y méprend.
-Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne,
-la danse ou l’aquarelle ? On le croit
-quelquefois. Et pour bien des raisons cela
-n’a aucune importance.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">INDULGENCE</h2>
-
-
-<p>Hier, entre quelques amis, nous passions
-en revue la qualité de pensée de tels ou
-tels écrivains momentanément célèbres — tout
-n’est-il pas momentané, même la
-gloire ? — et nous étions un peu étonnés
-qu’elle fût aussi légère. Je disais peu de
-chose, soit que je sois devenu plus indulgent,
-soit que je recherche dorénavant dans
-les œuvres littéraires des qualités différentes
-de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse.
-Au fond, je crois que c’est l’indulgence
-qui dominait. Je l’avoue, tous les livres
-nouveaux me paraissent égaux ou à peu
-près. Il en est peu de complètement nuls.
-Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants.
-Qui n’est pas décidé à l’indulgence
-ne devrait en ouvrir aucun. Le goût se
-blase. Il est un moment où toutes les
-femmes semblent pareilles. De même pour
-les livres. Et comme on donne la préférence
-à la femme qui pousse le plus loin l’art de
-plaire, on choisirait le livre le mieux
-rempli de bonnes intentions. C’est généralement
-celui d’un jeune homme. Il est
-plein des illusions qu’on a connues. Cela
-attire notre sympathie. Mais les livres de ces
-gens d’expérience et qui n’ont pas même
-la valeur de l’expérience, de ces hommes
-qui ont traversé la plus grande partie de la
-vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune
-empreinte, il faut beaucoup de complaisance
-pour faire semblant de ne pas les mépriser
-tout à fait. De la complaisance ou de la
-résignation. Ces remarques n’auraient tout
-leur sel que si on pouvait y mettre des noms
-propres, mais nos mœurs s’y opposent. En
-avouant mon indulgence, j’avoue donc que
-je participe à la politesse universelle qui
-est la marque de la lassitude ou de la
-lâcheté de notre époque. Quand je pense à
-cela, je me sens plein d’estime pour Boileau
-Despréaux, mais il faut bien que je me dise
-que si un Boileau surgissait aujourd’hui,
-il serait mis au ban de la société littéraire.
-J’entends un vrai Boileau, non un insulteur
-sans solidité, un homme qui saurait motiver
-ses jugements. Que cela nous ferait de
-bien !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">L’ÉPÉE</h2>
-
-
-<p>En lisant ces jours-ci que la corporation
-des midinettes allait offrir à M. Charpentier,
-élu à l’Institut, son épée d’académicien, je
-n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de
-plus, tant le contraste est comique entre
-l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole
-pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas
-s’il est des épées sans rigoles ? ni si les épées
-ordinaires des académiciens sont autre
-chose qu’un fourreau. On leur offre parfois
-des épées damasquinées, des épées qui traverseraient
-leur homme de part en part,
-comme celle de d’Artagnan, mais peut-être
-que la prudence leur conseille de les déposer
-dans un placard, pour éviter l’aventure
-d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore
-passé à l’état d’unité électrique. Ampère,
-assistant en uniforme à une soirée, s’était
-bientôt senti fort embarrassé de cette épée
-qui lui battait les jambes et il la détacha
-subrepticement, la posa dans le creux d’un
-canapé. Cependant tout le monde s’en
-allait, il ne restait plus qu’Ampère et la
-maîtresse de maison qui s’était précisément
-assise sur le canapé où gisait l’épée.
-Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger
-et la dame soutenait comme elle pouvait une
-conversation désespérée, luttant entre sa
-politesse et le désir de mettre à la porte
-l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux
-où son épée s’était enfoncée, avait l’air
-le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin,
-elle s’endormit et Ampère avança la main.
-Il sentait l’épée, il allait la récupérer.
-Encore un effort et il la tenait ! Mais l’épée
-vint toute seule, laissant le fourreau, la
-dame se réveilla soudain, poussa un cri et
-des domestiques accourus la trouvèrent
-épouvantée devant un Académicien, l’épée
-nue à la main ! Cependant, pourquoi une
-épée aux académiciens ? C’est tout simplement
-que, lorsque les Académies furent
-fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais,
-portait une épée. A leur réorganisation,
-comme on repêchait les traditions, on repêcha
-l’épée. Ce n’était pas encore ridicule,
-l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui,
-cela n’a aucun sens, pas même
-symbolique.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">HISTORIETTES</h2>
-
-
-<p>Hier, j’ouvris par hasard un tome de la
-« Chronique scandaleuse » (qui ne l’est pas
-plus que les autres mémoires secrets du
-dix-huitième siècle) et, en ayant parcouru
-quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes
-des histoires gaies qui ont fait la réputation
-de tels de nos contemporains, celle-ci, par
-exemple : « Un officier municipal, chargé
-de surveiller les concerts, fait un jour venir
-un musicien et le reprend sur sa négligence :
-« Vous vous reposez trop souvent,
-pendant que les autres jouent. Il y a longtemps
-que je vous observe. — Mais… — Ne
-faites pas l’insolent. Je vous ai encore vu
-hier les bras croisés. — Mais je comptais
-mes pauses… — Qu’est-ce que c’est que ça,
-compter des pauses, des gaudrioles, peut-être ? — Mais
-enfin… — Ah ! taisez-vous et
-sachez qu’on ne vous paie pas pour ne rien
-faire. » Ou encore : « Les capitouls ont interdit
-un opéra-comique, comme trop libre.
-Sur cela, la troupe affiche <i>Beverley</i>, pièce
-en vers libres, de Saurin. — Comment,
-encore des vers libres, vous vous moquez. »
-Et ils font fermer le théâtre pour huit jours.
-Les municipalités de province n’avaient pas
-une très bonne réputation d’esprit à Paris.
-On y trouve aussi l’histoire du médecin
-qui compte à un client les visites amicales
-qu’il lui a faites, les dîners chez lui, les promenades
-en sa compagnie, et, ce qu’il y a de
-curieux, c’est qu’une aventure pareille a été
-jugée récemment et qu’on disait à ce propos :
-« Voyez à quoi en sont réduits pour
-vivre les médecins d’aujourd’hui. » Erreur,
-c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes
-n’inventent rien, non seulement dans leurs
-propos, mais dans leurs vies. Ils sont toujours
-forcés de lire la même chose, de faire
-les mêmes choses et il se trouve toujours à
-point un moraliste pour lever les bras au
-ciel et trouver là un signe des temps. La
-bêtise elle-même est imitée. Ah ! c’est bien
-humiliant !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">HISTOIRES DE MÉDECINS</h2>
-
-
-<p>Molière a été presque tendre pour les
-médecins du grand siècle. Il les a flattés. On
-s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est
-presque pas où l’on ne découvre, dans
-quelques archives, de nouvelles preuves de
-leur malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy
-(le plus intrépide des pascalisants) croit avoir
-trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal !
-Il a eu le courage de dépouiller l’amas
-de papiers inédits de toute nature que l’on
-appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant,
-fort à la mode en ces temps, fut le
-médecin de M<sup>me</sup> de Sévigné, de plusieurs
-autres grandes dames et aussi celui de Messieurs
-de Port-Royal. De là à Pascal il n’y a
-qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle
-manière ! Il s’adjoignit un jour Guénault,
-et voici le début de l’ordonnance qui en
-résulta : « M. Pascal souffre d’un embarras
-d’entrailles qui provient d’une humeur
-mélancolique ; cette humeur, tandis qu’elle
-fermente, émet des vapeurs qui produisent
-des symptômes différents suivant la diversité
-des parties qu’elles atteignent ; elles fermentent
-parce qu’elles bouillent et cette
-ébullition provient de la chaleur… » D’où
-saignées aux quatre membres, <i lang="la" xml:lang="la">ensuita purgare</i>
-avec force séné, crème de tartre et
-pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin
-émétique et de l’antimoine et c’est l’antimoine
-que l’on accuse. Déjà au dix-septième
-siècle, il était fort soupçonné. C’est un
-problème, dit Boileau, de savoir « combien
-en un printemps — Guénault et l’antimoine
-ont fait périr de gens ». Pauvre Pascal !
-L’âme empoisonnée par Port-Royal, le
-corps empoisonné par Guénault, on s’étonne
-qu’il lui soit resté quelques lueurs de génie.
-Les dévôts affolaient son esprit, les médecins
-torturaient ses entrailles, faisaient de
-ses membres des fontaines de sang ! Quand
-la mort le délivra de ses bourreaux, son
-intelligence vacillait, son corps était une
-loque. Quelle destinée !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">UNE DÉCOUVERTE</h2>
-
-
-<p>Un statisticien vient de découvrir qu’il y
-a plus du tiers des habitants de Paris qui
-demeurent dans des logements trop étroits,
-entassés les uns sur les autres, et que cela
-est très malsain. Les malheureux réduits à
-vivre dans ces étouffoirs seront les premiers
-de son avis, mais ils lui feront
-observer que ce n’est pas tout à fait leur faute
-et qu’ils préféreraient même posséder un
-hôtel entre cour et jardin ou même une
-simple villa dans les environs. Mais au prix
-où sont les pierres façonnées en maisons,
-ils sont obligés de se contenter de peu, bien
-que cela les navre. S’ils sont voués au suicide
-lent, ils ne l’ont pas choisi. C’est déjà
-très beau pour un pauvre homme, chargé
-d’une famille, si peu nombreuse qu’elle soit,
-d’avoir conquis un tout petit appartement
-dans une vieille maison et il est de son
-devoir de s’en consoler en se représentant
-la vie de ceux qui couchent sous les
-ponts ou qui sont forcés de s’en remettre
-aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon.
-Quand on soulève de ces tristes questions,
-on devrait en tenir la solution dans sa main
-fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en
-faire jaillir la surprise. Autrement, c’est se
-jouer de notre sensibilité, car nous n’y pouvons
-rien. Et même, du train dont montent
-les loyers, ce ne seront bientôt plus les seuls
-pauvres qui étoufferont dans des casiers
-minuscules, ce seront encore les petits
-employés, les petits retraités, se loger dans
-un vrai appartement tendant à devenir un
-luxe qui n’est pas à la portée du premier
-venu. Je souhaite vivement que les maisons
-à bon marché dont on parle tant soient un
-remède à cette misère, mais je n’y compte
-nullement. Ce sera très beau si les architectes
-consentent à n’y mettre que tout juste la
-quantité de faux luxe qui permettra de ne
-pas y louer plus cher que dans les autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">TUBERCULOSE</h2>
-
-
-<p>Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous
-toutes les formes que depuis qu’on a imaginé
-de s’en prémunir par tous les moyens
-possibles. Un médecin, récemment, nous
-mettait en garde contre chiens et chats qui
-peuvent fort bien la transmettre, surtout aux
-enfants qui jouent intimement avec eux. La
-vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y
-a rien de plus dangereux que l’exercice
-même de la vie, mais aussi que moins on
-pense à ces dangers de tous les instants, et
-mieux cela vaut. Le microbe de la contagion
-est partout. Il nous guette à chaque mouvement
-et il n’y a vraiment qu’un moyen de
-lui échapper, c’est de tâcher de mettre son
-organisme en état de résistance constante.
-On a soutenu que la fièvre typhoïde dont
-l’agent est également répandu partout s’attaquait
-principalement aux débilités et que la
-vraie cause de sa fréquence dans les casernes
-était beaucoup moins l’eau que l’état de
-fatigue des jeunes soldats. La médecine est
-orientée à ne considérer que les germes
-vivants des maladies, mais le terrain où
-tombent ces germes ne saurait être indifférent.
-L’hygiène sociale ne doit pas faire
-oublier l’hygiène individuelle dont le premier
-commandement est une saine nourriture.
-Mais comment recommander cela sans
-ironie à toutes ces pauvres femmes qui
-travaillent pour un salaire qui leur permet
-de déjeuner avec quatre sous de charcuterie
-et deux sous de cerises ? Nous prenons toutes
-les questions à rebours et nous sommes très
-surpris de n’arriver à rien. Si un enfant
-peut attraper la tuberculose en jouant avec
-un chien, il peut tout aussi bien l’attraper
-en jouant à l’école avec un camarade ou en
-ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa
-place sur son banc. Il faudrait ne pas
-vivre. C’est bien cela. Ce serait même le
-seul moyen de ne pas mourir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">GRÈVE DU PAIN</h2>
-
-
-<p>J’ai une grande sympathie pour ces gens
-qui travaillent la nuit, pendant que je me
-repose, qui peinent pour que j’aie à mon
-réveil un tas de petites satisfactions quotidiennes,
-sans lesquelles ma vie serait gâtée,
-et quand je pense à eux, c’est toujours avec
-reconnaissance. Le boulanger est au premier
-rang de ceux-là. Je voudrais que les
-bourgeois songeassent, comme je le fais, à
-tous ces malheureux qui passent des nuits
-blanches sur les chemins ou dans des caves
-pour augmenter les agréments de leur existence.
-Le travail de nuit du boulanger est le
-plus connu, étant le plus sensible et le plus
-pittoresque. On le voit, par les soupiraux,
-dès dix heures du soir travailler la pâte et la
-disposer dans des corbeilles. Il n’est donc
-pas besoin d’être noctambule pour apprécier
-son labeur. D’autres métiers sont plus
-secrets ou ne sont observés que par de rares
-personnes. La lettre qui vous surprend le
-matin a voyagé ou a été surveillée toute la
-nuit. Le journal qu’on vous apporte en
-même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore
-toutes sortes d’employés et d’ouvriers. Le
-lait, les légumes que vous allez manger se
-sont mis en route comme vous vous couchiez,
-ainsi que les fleurs qui vont vous réjouir, et
-si ces choses viennent de plus loin que les
-environs de Paris, assez souvent il faut
-qu’à leur arrivée très matinale il se trouve
-des hommes pour les recevoir et les distribuer.
-Le travail humain le plus essentiel
-à la vie même se fait en grande partie la
-nuit. Avouez qu’il devrait être mieux rétribué
-que le travail de jour qui est plus aisé, plus
-conforme à la physiologie. Or, c’est souvent
-le contraire. Et tel est notre égoïsme que
-nous en jouissons la plupart du temps sans
-y faire attention. Une grève du pain, et plus
-complète que celle-ci, serait très salutaire,
-non seulement pour les mitrons, mais pour
-toutes les sensibilités endormies.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">LE PAIN BLANC</h2>
-
-
-<p>De temps en temps, des gens difficiles
-trouvent que le pain blanc est trop blanc,
-que c’est mauvais signe, que cette couleur
-est suspecte et dénote un lymphatisme
-étrange. Pour un peu, ils voudraient que
-le pain fût fabriqué avec ce que l’on ôte du
-blé pour le transformer en blanche farine,
-avec le son que l’on destine généralement
-aux cochons. Ah ! si nous étions, disent-ils,
-nourris comme les petits cochons, nous
-serions roses comme eux, et forts, et gras, et
-dispos ! Il y a déjà quelques années qu’on
-nous chante cette antienne, si bien que l’on
-vit, durant quelque temps, régner la mode
-du pain complet. Pour satisfaire leur
-clientèle, comme on ne trouve pas dans le
-commerce de « farine complète », les boulangers
-faisaient de leur mieux pour obtenir
-du pain gris. Les amateurs ne le trouvaient
-jamais assez gris : « Ce pain, disaient-ils,
-est incomplet. » Ah ! comme les têtes
-tournent ! On peut, en effet, se rappeler avec
-quel enthousiasme avait été accueilli ce
-pain ultra-blanc que permettaient les minoteries
-perfectionnées, les cylindres d’acier !
-Et ce pain ultra-blanc était mis à la disposition
-du peuple, des pauvres même, au
-même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel
-progrès ! Une ère nouvelle vraiment s’ouvrait
-pour les hommes ! Puis le vent a viré.
-Finalement on s’est aperçu que ce progrès
-trop visible, oui vraiment trop éclatant,
-était une pure illusion et qu’il n’y a aucun
-rapport nutritif ni même savoureux, bien
-au contraire, entre le pain et la blancheur.
-Le progrès, c’est de revenir au pain d’autrefois,
-fait avec de la farine sans éclat,
-mais solide, qui est produite par les vieux
-moulins dont les roues tournent dans l’eau
-ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de
-vrai pain que dans les pays qui passaient
-pour arriérés, la Hague, la Bretagne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">VIVISECTION</h2>
-
-
-<p>Il y a une revue qui a pour titre « L’Antivivisection ».
-On m’en a envoyé un fascicule,
-peut-être pour me faire réfléchir sur
-ces questions, peut-être au petit bonheur,
-en espérant trouver un adhérent aux idées
-représentées par la ligue du même nom et
-la revue qui semble la représenter. On a
-réussi dans la première hypothèse, mais
-moins je lis de bulletins de ce genre, plus
-je suis disposé à la sympathie pour leur idée
-totale. J’aime les animaux, je sympathise
-peut-être plus avec leurs yeux qu’avec les
-yeux humains ; ils sont plus limpides, plus
-doux et quelquefois plus intelligents. Je ne
-me représente pas sans angoisse un chien ou
-un chat que l’on torture et je n’aime pas à
-m’arrêter à une telle pensée. Mais si j’ai de
-la sensibilité, je me crois doué d’assez de
-raison et je rougirais vraiment de m’indigner
-de ce que le docteur Carrel a sacrifié
-quelques animaux à ses expériences de
-greffe animale. Et ces pauvres singes auxquels
-on a inoculé la syphilis ? Et ces petits
-cobayes aux yeux roses auxquels on a fait
-toutes sortes de misères ? N’a-t-on pas eu
-la barbarie d’implanter le cancer sur de
-jolies petites souris ? Si on pouvait trouver à
-ce prix-là la guérison du cancer de
-l’homme, celui qui s’opposerait à de telles
-expériences ne serait-il pas un ennemi de
-l’humanité ? C’est grâce aux vivisections de
-Claude Bernard, quoi qu’en dise la revue,
-qu’on sait ce que c’est que le diabète et
-qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce
-que l’on doit demander aux opérateurs, c’est
-de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement
-les animaux qu’ils soumettent à leurs
-expériences, et je déteste, autant que les
-rédacteurs même de la revue, les amateurs
-imbéciles qui ouvrent un animal vivant
-pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois
-aussi que la plupart des vivisecteurs de profession
-sont des gens qui obéissent à la nécessité
-de leur métier et qui ne sont curieux
-qu’au nom de la science et de l’humanité.
-Les abus, non la pratique de la vivisection,
-sont condamnables. Il y en a certainement,
-mais je ne croirai jamais que l’Institut Pasteur
-coupe des bêtes en morceaux pour rien,
-pour le plaisir. On voit que je ne touche
-même pas à la grande question : les animaux
-ont-ils conscience de leur douleur ?
-Elle est insoluble. Il faut accepter les
-apparences.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">LES GUÉRISSEURS</h2>
-
-
-<p>Une femme guérissait les malades par des
-moyens innocents et mystiques, l’imposition
-des mains et de bonnes paroles. Cela ne
-doit pas réussir avec tout le monde, mais
-cela peut très bien donner des résultats
-momentanés quand on a affaire à des êtres
-nerveux, hystériques, crédules, à des simples
-un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un
-syndicat de médecins dénonça cette femme
-pour exercice illégal de la médecine et après
-plusieurs jugements favorables ou défavorables,
-la Cour d’appel vient de l’acquitter
-définitivement et, par conséquent, lui rendre
-la liberté d’imposer les mains tant qu’elle
-voudra. Les magistrats ont jugé que ce
-n’était pas là proprement l’exercice de la
-médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais
-de médicaments, qu’elle ne touche jamais
-les malades, qu’elle n’agit que par des gestes,
-d’où elle croit qu’il émane un fluide. Et si
-le fluide existe, il s’est montré bienfaisant ;
-s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort
-bien jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup
-plus loin dans ces principes de liberté
-et je ne verrais nul inconvénient à ce que
-fût proclamée la liberté de la médecine. A
-bien réfléchir, le privilège des médecins est
-extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la
-médecine fût-elle une science exacte. S’il a
-survécu aux autres privilèges abolis par la
-Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus
-fort que les principes mêmes. La valeur
-d’un homme dans un métier se juge par les
-résultats. Le diplôme est une possibilité, non
-une preuve de capacité. Ce sera, si vous
-voulez, un commencement de preuve, mais
-non la preuve définitive, qui est la guérison
-même. Il se peut que la méthode positive
-convienne à la majorité des hommes, mais
-il se peut aussi qu’à certaines natures convienne
-mieux la méthode mystique. Il y
-avait dans les temples des dieux guérisseurs
-en Grèce des montagnes de béquilles ; il y
-en a dans les mosquées et dans les marabouts.
-Toute émotion prévue ou imprévue
-peut guérir certains états nerveux sous la
-dépendance desquels évoluent certaines
-maladies ou du moins certains maux. Un
-médecin guérit ou améliore souvent l’état
-d’un malade par la confiance qu’il inspire
-plus que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi
-empêcher un malade d’aller vers la
-source où il a mis sa foi ? Ceci n’attaque pas
-les diplômes, mais comment un diplômé
-ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse
-mieux que lui ?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">LE RÉGIME</h2>
-
-
-<p>Que peut bien manger un homme condamné
-pour quelque temps à éviter tout
-aliment salé ? Nous cherchions cela l’autre
-jour et nous ne trouvions rien en dehors du
-chocolat et des différentes sucreries qui ne
-peuvent former un menu appétissant que
-pour les enfants gourmands. Encore qui
-pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer
-est pure de tout sel ? Y a-t-il des aliments
-sans sel, même parmi les végétaux ? La
-vie sans sel est-elle possible ? Il semble que
-non, et la recherche d’un régime sans sel
-serait une chimère. Son premier élément
-est toujours le lait, mais le lait, qui est un
-produit animal, contient évidemment des
-traces de sel. Il en est de même des œufs.
-Les plus fades végétaux doivent contenir du
-sel, et l’herbe des champs elle-même est
-assez salée pour transmettre sa salure aux
-animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la
-chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé
-de concentration saline, et un degré constant
-d’ailleurs. On se demande donc si les
-herbivores se contentent de puiser dans les
-végétaux les traces de sel qu’ils contiennent,
-ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même
-qu’ils sont des vertébrés, doués du pouvoir
-de fabriquer le sel nécessaire à leur vie. Il
-en résulterait, pour les humains, la parfaite
-inanité des régimes salés ou dessalés, puisque
-ce serait l’organisme qui fabriquerait son
-sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il
-le rejette s’il en reçoit trop. Le sang d’un
-végétarien et le sang d’un marin nourri de
-viande salée contiendront parfaitement la
-même teneur en sel, et ceci n’est pas sans
-faire réfléchir. Pourtant, il est très possible
-que les régimes viennent précisément au
-secours de l’organisme en lui épargnant la
-moitié de la besogne. Puis, dites-vous que
-vous êtes un sujet d’expérience et que si
-vous mourez de faim, c’est pour la science.
-Quel réconfort !</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">LE VIN</h2>
-
-
-<p>S’étant mise à substituer aveuglément le
-raisonnement à l’expérience, la médecine
-moderne décréta contre le vin. Inutilement
-l’exemple des siècles protestait. De tout
-temps les races européennes, et surtout
-depuis l’extension du catholicisme qui en a
-fait un de ses fondements, ont bu du vin,
-s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé
-à leurs mœurs. Et là où la vigne ne
-pousse pas, de tout temps aussi les hommes
-s’étaient créé diverses boissons alcooliques,
-cidre, bière, d’autres encore, et tout cela
-était considéré comme un bienfait quotidien.
-Il semble, si ces boissons furent,
-à un certain moment, jugées dangereuses
-par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins
-tenir compte de l’habitude qu’en avaient les
-hommes. La pratique même de la médecine
-ne montrait-elle pas qu’il est dangereux de
-supprimer tout d’un coup une mauvaise
-habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac,
-et même l’éther ou l’opium ? Les médecins
-ne comprirent pas ce mécanisme physiologique
-et persuadèrent à beaucoup de leurs
-clients de ne boire que de l’eau : les cas
-d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que
-tout récemment que l’on découvrit qu’il
-pouvait y avoir une relation entre ce régime
-trop bénin et l’extension de ce mal. La
-médecine commence à céder et n’est pas
-très éloignée de croire maintenant à l’utilité
-des boissons alcooliques prises à dose
-modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans
-quelques siècles, cette campagne contre le
-vin, partie d’un pays qui est la région par
-excellence de la vigne, paraîtra inimaginable,
-mais on en trouvera peut-être la
-cause dans le phylloxera et les fraudes qui
-s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront
-confondu avec le jus de la vigne des mixtures
-horrifiques où il entrait jusqu’à des
-teintures, jusqu’à de l’acide sulfurique.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">LE RHUME</h2>
-
-
-<p>Le rhume est un état où on ne peut ni
-parler, ni lire, ni écrire, ni penser à autre
-chose qu’au mal ridicule qui nous étreint.
-La grande distraction de l’homme enrhumé
-est d’abord de rechercher dans ses souvenirs,
-épais comme le brouillard, la cause de son
-rhume. Il ne la trouve jamais avec certitude.
-Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher et
-pourtant le mal est venu. Il est là. On le
-sent grandir avec épouvante. Mais les souvenirs
-s’épaississent encore, et il ne nous
-reste de conscience que pour courir après
-une respiration qui menace de s’échapper
-tout à fait. Le rhume est un mal ridicule,
-mais aussi un mal affreux. Il est probable
-que s’il durait plus de vingt-quatre heures à
-l’état aigu, il serait classé parmi les tortures.
-Mais si ce n’était pas une torture, ce serait
-encore une humiliation, car ses manifestations
-extérieures rendent l’homme grotesque.
-Le rhume vous retranche de l’humanité.
-D’ailleurs, maintenant que l’on voit
-la contagion partout, on s’écarte volontiers
-de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se
-transmet par contact, rien n’est plus capricieux.
-S’il y a un microbe de la chose, ce
-qui est possible après tout, c’est un microbe
-fantasque, qui se développe dans les courants
-d’air, dans les souliers humides et de
-là saute subrepticement dans les fosses
-nasales. Je ne pense pas que l’on ait même
-tenté un commencement d’explication de la
-relation qui existe entre la plante des pieds
-et le siège du sens olfactif. C’est un des
-mystères de la physiologie humaine et l’un
-des plus désagréables. Mon état ne me permet
-pas de creuser davantage la question,
-mais il m’impose de la soumettre aux physiologistes.
-Il me reste tout juste assez de
-lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien
-des drogues inutiles, mais dont l’essai
-me fera toujours passer le temps.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">LE SURSIS</h2>
-
-
-<p>C’est un jeu auquel on se livre beaucoup
-en ce moment dans la presse et sans doute
-dans les salons, où l’on ne sait quoi faire.
-En voici le thème, qui a été fourni par une
-pièce de théâtre : « Si l’on vous annonçait,
-mais péremptoirement, que vous n’avez plus
-que cinq ou six ans à vivre, que feriez-vous,
-comment prendriez-vous la chose ? » N’insistons
-pas sur ce que la proposition a
-d’irréel. Il n’est donné à personne d’en condamner
-une autre à la mort différée. On ne
-voit ce mot que sur les prospectus des compagnies
-d’assurances et encore dans un tout
-autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas
-fou n’affectera une telle assurance de diagnostic,
-d’abord parce qu’il ne la possède
-pas, ensuite parce que, la possédant, il se
-gardera bien d’en faire usage. Et encore, nul
-malade ne le croirait, s’il prononçait une
-telle condamnation. C’est contraire à la
-psychologie humaine. La vie n’est possible
-que greffée sur une certaine espérance, si
-indécise qu’elle soit et si précaire. Le philosophe
-même, qui ne croit pas à l’avenir et
-qui se sait parfaitement dans la main du
-destin, se sentirait mal à l’aise si sa fin, dont
-il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste,
-lui était marquée avec tant de certitude.
-Ceux même qui n’aiment pas les projets
-et qui sourient à qui leur demande ce
-qu’ils feront l’an prochain, n’obéissent qu’à
-un état d’esprit assez vague, à une tendance
-de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont
-pas des condamnés. Quant à la fable dramatique,
-elle n’est pas sensée. Quand la science
-donne six ans de vie à une jeune tuberculeuse,
-c’est comme si elle lui donnait l’avenir,
-car six ans contiennent toutes les
-possibilités.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">SUR LA LOGIQUE</h2>
-
-
-<p>Il y a vraiment peu d’esprits capables de
-pousser jusqu’au bout la logique de leurs
-déductions, même dans le domaine scientifique.
-Ainsi je viens de lire un excellent
-livre sur les « concepts fondamentaux de la
-science » du philosophe, italien malgré son
-nom, Federigo Enriques. Tant qu’il reste
-dans la science pure, ses principes sont
-solides, mais il a voulu aborder la psychologie
-et aussitôt le philosophe a déraillé,
-s’engageant dans une dissertation qui tend
-à prouver que « la thèse de la liberté de
-notre volonté ne contredit pas le déterminisme ».
-Voilà encore un savant qui a été
-ébloui par la morale et qui s’est demandé
-avec anxiété ce qu’elle deviendrait si on
-soumettait la volonté au déterminisme des
-motifs. Alors il se trouve entraîné par la
-puissance du préjugé à confondre la
-liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas,
-dit-il, en substance, de quel côté la girouette
-va tourner ; donc elle est libre. Représentons-nous
-un monsieur jeune, riche, de très
-bonne santé, devant la carte très variée d’un
-grand restaurant. Pour lui, pour nous, qui
-l’observons, il semble libre d’ordonner son
-menu. Mais dans le fait, cette liberté est
-strictement commandée par ses goûts, ses
-curiosités, la capacité de son appétit. Nous
-sommes dans une situation analogue devant
-les actes possibles de la vie. Nous croyons
-les choisir et ils nous sont imposés à notre
-insu par les actes antérieurs que nous avons
-accomplis ou dont les conséquences nous
-ont touché. La seconde avant d’agir, quelquefois
-nous ne savons pas comment nous
-allons agir, mais notre inconscient le sait
-pour nous. La preuve de la non-liberté de
-la volonté est dans l’existence même des personnalités,
-des caractères. Si nous étions
-libres, nous n’aurions ni personnalité, ni
-caractère, nous tournerions au hasard. Il
-nous reste cependant une liberté ; nous
-sommes libres d’inventer des motifs, libres
-de colorer à notre gré les actes où la nécessité
-nous incline. Et cela suffit pour nous
-donner l’illusion de la volonté libre. Mais
-cela même est une manière de parler qu’il
-ne faudrait pas analyser de trop près.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">CHRISTOPHE COLOMB</h2>
-
-
-<p>On a découvert successivement que l’inventeur
-de l’Amérique était italien, espagnol.
-Le voilà maintenant corse, comme
-Napoléon, et, par la plus étonnante des prestidigitations
-historiques, français, toujours
-comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi.
-Or, la ville de Calvi se donna, en 1459, au
-« Sérénissime Seigneur le Roi de France » :
-donc, quand il découvrit l’Amérique, il
-était sujet français. Est-ce la vraie raison ?
-Admettons que Colomb soit né à Calvi et
-faisons abstraction de cette donation à la
-France, qui n’eut pas grande conséquence,
-il n’en serait pas moins français, puisque
-la Corse est devenue dans la suite des temps
-un département français. C’est là le vrai
-raisonnement, et il me plaît. Grâce à lui,
-on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent
-des célébrités turques et Bouddha une personnalité
-anglaise. Au moins c’est amusant.
-Que ces questions de nationalités sont donc
-mal comprises ! Cela n’a vraiment de valeur
-qu’au point de vue de l’impôt et de la judicature.
-Ce qui importe, c’est la race, qu’un
-transfert de propriété ne saurait changer.
-Si l’histoire était une chose sérieuse et scientifiquement
-comprise, on dirait que Napoléon
-était corse, et on ne dirait jamais qu’il
-était français, car la race corse a complètement
-évolué en dehors de la race française.
-Il ne serait pas plus légitime de l’appeler
-italien, car la Corse a de même évolué tout
-à fait séparément des diverses républiques
-ou principautés italiennes. Il est certain que
-cette conception des races, opposée à la
-conception des nationalités, mettrait beaucoup
-de trouble dans les esprits et dans les
-manuels historiques… Mais je m’aperçois
-que, résumée en trente ou quarante lignes,
-la question est difficile à faire comprendre.
-Moins peut-être que « l’origine française »
-d’un homme né en Corse au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">PROVINCES</h2>
-
-
-<p>Les départements n’ont jamais eu qu’une
-vie officielle et administrative. Ils ne sont
-guère entrés dans la conversation, et ce qui
-a le plus contribué à les maintenir en dehors
-de l’usage, c’est peut-être que les chemins
-de fer ont ignoré leur existence. Comme
-ils s’étendent nécessairement sur tout un
-groupe de départements, ils ont adopté
-soit les noms plus vastes des anciennes
-provinces, soit les noms de régions. L’État,
-lui-même, est bien obligé de diviser ses
-lignes en lignes de Normandie, de Bretagne
-et du Sud-Ouest. Partout, c’est de
-même : il y a deux voies pour aller dans
-le Midi, la Bourgogne et le Bourbonnais.
-L’amour assez nouveau des paysages a également
-redonné l’existence aux anciennes
-provinces. Il y a les paysages du Berry et
-les paysages de Provence, ceux du Dauphiné,
-de la Champagne ou du Limousin,
-récemment découverts. Au point de vue
-esthétique, du moins, le département n’est
-qu’une petite division du territoire français.
-Cela tient aussi à ce que beaucoup de noms
-de départements sont très mauvais : Seine-Inférieure,
-Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne,
-etc. Puis, franchement, même du point de
-vue administratif, le département est devenu
-trop petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces
-aussi étaient très petites et d’autres,
-immenses, étaient sans aucune cohésion. Il
-est certain qu’on ne rétablira jamais les
-provinces dans leur état ancien. D’ailleurs,
-qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France ? On
-n’en sait rien. Un nom, peut-être, et moins
-en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de
-reconstituer la Normandie ? Il n’y a aucun
-rapport d’intérêts entre la région de Rouen
-et la région de Coutances, qui se rattacherait
-plus volontiers à celle de Rennes. Mais
-quel inconvénient à ce que les deux catégories
-de noms soient conservées ? Les uns
-et les autres répondent à des besoins différents.
-Si on réforme les divisions préfectorales,
-les anciennes provinces ne seront
-certainement pas un modèle à suivre. Ce ne
-sont plus que des divisions géographiques
-et esthétiques.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch54">LE LIMOUSIN</h2>
-
-
-<p>Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule
-et, de plus, un lieu d’exil. Un sieur Jannart,
-ami de Fouquet et parent de La Fontaine,
-ayant été prié de se retirer à Limoges,
-le poète l’y suivit. Plusieurs de ses lettres à
-M<sup>lle</sup> de La Fontaine sont datées de cette
-ville ; il en goûte surtout la table et la bonne
-compagnie, dont il loue les mérites. On y
-voit cependant que la connaissance du français
-cessait vers Bellac : plus loin, le paysan
-ne parle que son patois. On croyait fermement,
-dans le reste de la France, que le
-Limousin était un pays de rustres, quasi de
-sauvages, et ce nom seul suffisait à faire
-rire. M. de Pourceaugnac est « gentilhomme
-limosin », et cela tout d’abord égayait le
-parterre. Molière, ayant à plaire au public,
-devait feindre de partager ses préjugés. La
-Fontaine ne les partage point, mais il les
-connaît : « N’allez pas, dit-il, vous figurer
-que le reste du diocèse soit malheureux et
-disgracié du ciel comme on se le figure dans
-nos provinces. Je vous donne les gens de
-Limoges pour aussi fins et aussi polis que
-peuple de France. » Cependant il les trouve
-un peu complimenteurs et ils ne lui plaisent
-point. Le préjugé contre cette province et
-ses habitants dura longtemps. Encore au
-siècle dernier on ne voulait les connaître
-que d’après les maçons qui en étaient
-presque tous originaires. Auvergnats, Savoyards,
-Bretons et Limousins passèrent
-longtemps pour des types peu recommandables,
-gros paysans sales, mangeurs de
-soupe, avares et retors. Puis on vit peu à
-peu qu’ils ressemblaient à tous les autres
-paysans et qu’ils avaient leurs mérites.
-Comme pays, le Limousin est encore un
-des moins connus, bien qu’il soit l’un des
-plus pittoresques. Mais son tour est enfin
-venu de connaître la mode, de recevoir et
-peut être de garder les visiteurs. Étant le
-dernier découvert, il est certainement le
-moins gâté. Touristes, profitez de cette
-virginité.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch55">LA SAVOIE</h2>
-
-
-<p>Il est bien curieux, ce nouveau guide en
-Savoie que vient de publier M. van Gennep,
-au nom si peu savoyard, mais qui n’en a
-pas moins de multiples raisons pour aimer
-ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque.
-Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une
-monographie pittoresque, quoique, si j’allais
-là-bas, je l’emporterais sans doute avec
-moi plus volontiers que tels ou tels guides
-proprement dits, car avec lui, j’emporterais
-l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie,
-contes, légendes et traditions, il résume
-tout cela dans une manière sûre et agréable
-aussi. On y apprend que, comme toutes les
-autres provinces curieuses de France ou des
-entours, la Savoie fut découverte par les
-Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent
-ses montagnes avec un regard
-désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une
-émotion. Cela remonte au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, à
-l’heure où les Français qui auraient pu partager
-de tels sentiments se contentaient de
-voyager de Paris à Fontainebleau, en carrosse
-mal suspendu. Un Anglais parcourait
-alors l’Europe « à cheval, en charrette, en
-bateau, en chaise à porteurs, mais surtout
-à pieds ». Plus tard il se lança à travers
-l’Orient mais si c’était encore assez hardi,
-ce l’était peut-être moins que d’explorer la
-Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un
-certain Thomas Coryat. Sa relation n’a pas
-encore été entièrement traduite. Avant lui,
-le Vénitien Morosini a dit quelque chose de
-la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens du
-pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien
-latin Ammien Marcellin, qui donne
-du paysage alpestre un tableau assez saisissant
-et parle romantiquement de l’horreur
-des neiges éternelles. Trois Italiens du
-<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle connurent aussi la Savoie, qui les
-étonna. Après eux, il n’en est plus guère
-question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure
-des Charmettes. On sait que la Savoie
-existe, on la traverse mais on ferme sans
-doute les yeux à ce moment, on ne la voit
-pas. Le livre de M. van Gennep me l’a
-montrée. Avant lui je ne la connaissais
-guère.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch56">VOYAGE EN FRANCE</h2>
-
-
-<p>J’espère que les délégués du tourisme,
-qui vont se réunir, sauront trouver un rôle
-et une place d’honneur pour notre grand
-touriste, pour Ardouin-Dumazet, qui a parcouru,
-et souvent à pied, le bâton à la main,
-la France entière, et qui a rédigé ses observations
-en cinquante-cinq ou soixante
-volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout
-vu, il trouve sans cesse à revoir et peut à
-peine consentir à se déclarer satisfait d’une
-œuvre que tout le monde juge admirable et
-unique. Il avait déjà rédigé un « Voyage en
-France » fort complet, mais des changements
-économiques considérables s’étaient
-produits. Il reprit son bâton et recommença
-le pélerinage. Il avait réservé cette révision
-à son fils, mais la mort le lui prit, il y a
-quelques années, et il se mit seul courageusement
-à la tâche. Cette œuvre est d’une
-telle nature, si précise et si pénétrante,
-qu’elle instruit même les vieux provinciaux,
-passionnés de leur pays, et qu’elle leur
-révèle des aspects nouveaux de la région
-où ils vivent et d’où ils n’ont jamais
-détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude
-au pittoresque et, véridique comme une
-enquête économique, il a des enthousiasmes
-de paysagiste devant les aspects
-variés qui se sont successivement offerts à
-ses explorations patientes et réfléchies. Peu
-de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à
-l’autre ces soixante volumes, mais il n’est,
-non plus, de curieux qui n’en ait voulu
-connaître quelques-uns, ceux qui concernent
-sa province natale, la région de ses souvenirs
-d’enfance. C’est dire que partout
-Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des
-fidèles. Les touristes assemblés trouveront
-certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer
-ce grand touriste, ce grand découvreur
-de son pays.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch57">LE TOURISTE</h2>
-
-
-<p>M. Fallières a innocemment confié à un
-journaliste, qui l’a répété sans malice : « Au
-cours de mes voyages présidentiels en chemin
-de fer, j’ai aperçu la France. Notre
-pays est si beau qu’il m’a pris un ardent
-désir de le connaître. Libre, je voyagerai
-un peu. » Quelle belle occasion de sarcasme
-pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes.
-Et l’un d’eux est bien vite allé
-déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu
-courtisan : « Le duc d’Orléans connaît
-l’Europe comme un bourgeois sa ville. »
-On ne lui reprochera pas de ne pas connaître
-aussi bien la France, ce n’est pas sa
-faute, mais cela ne rend pas plus émouvant
-le mot de M. Jules Lemaître. Connaître un
-pays en touriste, ou le connaître au point
-de vue administratif, agricole ou politique,
-ce n’est pas tout à fait la même chose. On
-peut fort bien gouverner ou présider un
-pays dont on connaît médiocrement les
-beautés naturelles. Quant à moi, j’admire
-plutôt la verdeur de cet homme qui, à
-soixante-dix ans passés, semble vouer ses
-derniers ans au laborieux métier de touriste.
-Tous les jours, en wagon ou en automobile ;
-tous les jours, un lit nouveau et une
-table nouvelle ; tous les jours, des impressions
-différentes qui, n’ayant pas eu le temps
-de se classer dans la mémoire, y restent
-superposées dans une extrême confusion.
-Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a
-de si curieux effets de lumière dans les
-vitraux ? Était-ce dans le Nord ou dans le
-Midi ? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires,
-était-ce des hêtres où des chênes ? Et
-ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées ?
-On peut dire de la terre, de la France même,
-ce qu’on a dit de l’art. La France est vaste
-et la vie est brève. Une province aussi est
-vaste à qui la veut bien connaître, et une
-ville aussi et aussi un canton. Qui connaît
-la propre chambre où il vit ? Goncourt ne
-trouva-t-il pas muet un monsieur à qui il
-demanda : « Quelle est la couleur du papier
-de votre chambre à coucher ? » Mais il est
-bon de rêver aux choses qu’on ne verra
-jamais.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch58">LE FEUILLAGE AU THÉÂTRE</h2>
-
-
-<p>Nous sommes habitués maintenant aux
-feuillages follement agités du cinéma et le
-feuillage rigide du théâtre nous semble
-encore moins naturel. Je faisais cette
-remarque à l’un des décors de <i>Faust</i>, extrêmement
-agréable, d’une valeur de tableau,
-mais, comme un tableau, donnant la sensation
-d’être en dehors du mouvement. Il y
-a là une contradiction qui nous est plus
-sensible que jamais entre la nature agitée
-du premier plan et la nature figée des lointains,
-pas assez lointains pour qu’il fût
-admissible d’y voir les choses légères dans
-une telle immobilité. Mais, il faut en prendre
-son parti. Tout perfectionnement dans la
-mise en scène ne fera qu’accentuer son côté
-artificiel et plus un décor approchera en
-de certains points de la vérité et de la perspective,
-plus il s’en éloignera par certains
-autres. On arrivera sans doute à des concordances
-précises du cinéma et du phonographe
-qui donneront des représentations
-parfaites pour l’ouïe comme pour la vue,
-mais peut-être que cela ne sera plus de l’art.
-Les combinaisons mécaniques peuvent devenir
-d’un réalisme absolu et satisfaire moins
-le sens esthétique qu’un certain désaccord
-entre les deux éléments spectaculaire et
-auditif. D’ailleurs, c’est là un point secondaire.
-Il était bien plus intéressant pour
-moi de remarquer combien le côté mélodrame
-de la vieille tragédie romantique et
-éternelle empoignait le public, plus sensible,
-au malheur de Marguerite qu’à la fantasmagorie
-métaphysique où elle n’est en réalité
-qu’un accessoire. Il faut convenir qu’il a
-raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le
-« premier <i>Faust</i> ». L’humain ne se démode
-pas. Il n’en est pas de même du surhumain.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch59">LE NÔTRE</h2>
-
-
-<p>Un jeune écrivain qui connaît à merveille
-le dix-septième siècle, M. Émile
-Magne, contestait l’autre jour l’originalité
-de Le Nôtre. Des gravures du temps de
-Louis XIII présentent déjà des jardins fort
-analogues aux siens. C’est bien possible. Il y
-eut des tragédies avant Racine et avant Corneille,
-mais personne, ni même M. Magne,
-ne conteste sans doute le mérite particulier
-de ces deux poètes. Ils n’inventèrent peut-être
-rien, mais ils firent mieux que d’inventer.
-Le génie invente rarement : il perfectionne.
-C’est du moins ce que l’on ne peut enlever
-à Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop
-bien dessinés je préfère un bois embroussaillé,
-je reconnais volontiers que les géométriques
-conceptions de Le Nôtre se marient
-admirablement avec les majestueuses architectures.
-Elles les soutiennent, elles les
-font valoir, leur servent de transition avec
-la nature. On sait que M. Corpechot
-appelle cela les jardins de l’intelligence.
-Le mot est heureux, mais la question est
-précisément de savoir si le sentiment n’a
-pas le droit, lui aussi, de prendre ses ébats
-dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin
-n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène,
-où l’on se repose, qu’un lieu que l’on
-vienne admirer et dont on veuille comprendre
-la belle ordonnance. Mais est-il
-nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au
-détriment des sens, que les charmilles y
-soient taillées en toupies ou disposées en
-labyrinthe ? Ces jeux me gâtent, non pas le
-parc de Versailles qui est vaste et qui contient
-aussi de vrais arbres, mais l’idée
-qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains.
-Cette manière de dominer la
-nature est bien factice et n’a même pas l’excuse
-de l’utilité que peuvent présenter les
-espaliers en arête de poisson ou les cordons
-de pommiers nains. Peut-être que pour
-comprendre la nature, il faut d’abord en
-respecter les formes. Mais on a bien le droit
-de ne pas reprocher à Le Nôtre son mauvais
-goût, qui, au fond, ne fut peut-être que de
-la bonhomie.</p>
-
-
-<p class="c gap small i">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">LA FIN DE L’ART</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">UN MONUMENT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES STATUES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">9</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L’OBÉLISQUE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">11</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L’ARCHITECTURE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">13</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA PIPE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">15</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">TRANSMUTATION</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">17</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">CINÉMA</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">19</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES MOMIES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">21</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA PEINTURE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">23</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">VISAGES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">25</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">SUR UN PORTRAIT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">27</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L’EXOTISME</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">29</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES DÉBUTS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE LATIN</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch15">33</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LATINERIE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch16">35</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA LANGUE FRANÇAISE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch17">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES NOMS ÉTRANGERS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch18">38</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">BARBARISMES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch19">40</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES DEUX LANGAGES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch20">42</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE STYLE PROFESSIONNEL</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch21">44</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA MÉDIOCRITÉ</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch22">46</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LECTURES DE VOYAGE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch23">48</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES LIVRES ANCIENS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch24">50</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">UN ROMAN</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch25">52</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L’ENCRE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch26">54</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">SUR UNE PHRASE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch27">56</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">GASSENDI</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch28">58</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">DIDEROT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch29">60</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LOUIS VEUILLOT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch30">62</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">BONS CONSEILS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch31">64</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">STENDHAL ET CASANOVA</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch32">66</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">UN CHRONIQUEUR</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch33">68</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE SURVIVANT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch34">69</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">CORRESPONDANCES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch35">71</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">UNIVERSITÉS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch36">73</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">INDULGENCE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch37">75</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L’ÉPÉE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch38">77</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">HISTORIETTES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch39">80</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">HISTOIRES DE MÉDECINS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch40">82</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">UNE DÉCOUVERTE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch41">84</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">TUBERCULOSE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch42">86</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">GRÈVE DU PAIN</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch43">88</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE PAIN BLANC</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch44">90</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">VIVISECTION</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch45">92</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES GUÉRISSEURS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch46">94</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE RÉGIME</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch47">96</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE VIN</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch48">98</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE RHUME</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch49">100</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE SURSIS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch50">102</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">SUR LA LOGIQUE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch51">104</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">CHRISTOPHE COLOMB</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch52">106</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">PROVINCES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch53">108</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE LIMOUSIN</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch54">110</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA SAVOIE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch55">112</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">VOYAGE EN FRANCE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch56">114</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE TOURISTE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch57">116</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE FEUILLAGE AU THEATRE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch58">118</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE NÔTRE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch59">120</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA
-PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ
-D’IMPRIMER LE</span> 15 <span class="xsmall">OCTOBRE</span> 1925,
-<span class="xsmall">PAR PROTAT FRÈRES, A MACON.
-OUTRE LES</span> 1.500 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES
-MIS DANS LE COMMERCE, IL A
-ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES,
-DONT X SUR VERGÉ D’ARCHES,
-VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET
-C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS
-DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE.</span></p>
-
-<p class="narrow noindent"><span class="xsmall">ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE
-SÉRIE</span> : <span class="xsmall">DÉLIBÉRATIONS, PAR
-GEORGES DUHAMEL. — LA TABLE QUI
-PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE. — ÉRASME
-ET L’ITALIE, PAR PIERRE
-DE NOLHAC. — LES PLAISIRS D’HIER,
-PAR JEAN-LOUIS VAUDOYER. — DE
-L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER. — DE
-LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME,
-PAR JACQUES RIVIÈRE. — HISTOIRES
-MORALES, PAR
-ÉMILE HENRIOT.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">LES CAHIERS DE PARIS<br />
-<span class="i">43, rue Madame (6<sup>e</sup>)<br />
-PARIS</span></p>
-
-
-<p class="gap noindent narrow">Prix de ce cahier : 18 fr.<br />
-(à l’abonnement : 10 fr.)</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIN DE L'ART ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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