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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Cloches pour deux mariages - Le mariage basque; le mariage de raison - -Author: Francis Jammes - -Release Date: April 20, 2021 [eBook #65118] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES *** - - - - - FRANCIS JAMMES - - Cloches - pour deux mariages - - LE MARIAGE BASQUE - LE MARIAGE DE RAISON - - SIXIÈME ÉDITION - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMXXIII - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Poésie. - - DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS DU SOIR, 1888-1897 1 vol. - LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-1900 1 vol. - LE TRIOMPHE DE LA VIE (Jean de Noarrieu. Existences.) 1 vol. - CLAIRIÈRES DANS LE CIEL, 1902-1906. (En Dieu. Tristesses. - Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habillée - de feuilles.) 1 vol. - LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES 1 vol. - LA VIERGE ET LES SONNETS 1 vol. - LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE suivi de POÈMES MESURÉS 1 vol. - CHOIX DE POÈMES, avec un portrait 1 vol. - LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. - LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. - -Prose. - - LE ROMAN DU LIÈVRE. (Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse. - Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notes sur des Oasis - et sur Alger. Le 15 août à Laruns. Deux Proses. Notes sur - Jean-Jacques Rousseau et Mme de Warens aux Charmettes et à - Chambéry.) 1 vol. - MA FILLE BERNADETTE 1 vol. - FEUILLES DANS LE VENT. (Méditations. Quelques Hommes. Pomme - d’Anit. La Brebis égarée.) 1 vol. - LE ROSAIRE AU SOLEIL, roman 1 vol. - MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON, roman 1 vol. - LE POÈTE RUSTIQUE, roman, suivi de l’ALMANACH DU POÈTE - RUSTIQUE 1 vol. - CLOCHES POUR DEUX MARIAGES. (Le Mariage basque. Le Mariage - de raison.) 1 vol. - -A la Librairie Plon-Nourrit et Cie - - LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS, album avec illustrations en - couleurs d’après les dessins de Mme Franc-Nohain 1 vol. - LE LIVRE DE SAINT JOSEPH 1 vol. - DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT. Mémoires: I 1 vol. - L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE. Mémoires: II 1 vol. - LES CAPRICES DU POETE. Mémoires: III 1 vol. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - -Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés -à la presse de 1 à 295. - -La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires sur pur fil Lafuma, -savoir: - -1.075 ex. numérotés de 296 à 1375 - -25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z. - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays. - -_Copyright by MERCVRE DE FRANCE 1923._ - - - - -LE MARIAGE BASQUE - - - - -A - -MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS - - -Mon cher ami, - -A vous qui êtes le plus basque et le meilleur des hommes, j’offre ce -petit roman dont vous avez bien voulu me dire qu’il est de votre -province autant qu’il se peut. Je n’eusse osé prétendre réussir où -beaucoup ont échoué, bien que je me prévale de votre race par mon -origine, ma mémoire et mon cœur. - -Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et juge de paix Emmanuel -Souberbielle, qui font comme vous partie du pays à la manière des chênes -et des fontaines, veulent bien partager notre avis. Vous ne sauriez -croire combien j’en suis heureux et fier, moi qui reposerai dans cette -terre fruste et bénie. - -FRANCIS JAMMES. - -Hasparren, 1923. - - - - -I - - -Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les -poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule -et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre -devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre -elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige -aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête -aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il -se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher -qui fait le service d’Espelette, lui avait crié: «Je te porte un défi.» -Il lui avait répondu: «J’accepte.» - - * * * * * - -Et Manech s’était répété à toute heure: «Arnaud m’a porté un défi.» Et -ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et -le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était -l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues, -dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession. - - * * * * * - -A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et -il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin. - - * * * * * - -Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les -blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la -laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant -plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux. - - * * * * * - -Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en -train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre, -semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie -sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées -visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on -voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures -par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait -d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel -bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des -bluets artificiels. - - * * * * * - -De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis. -L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore; l’autre, -qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce -dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au -village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme «Américains», jouant -au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et -des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à -son pantalon et chaussé de cuir jaune. - - * * * * * - -Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa -famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé -par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de -Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il -prenait grand soin d’éviter les péchés: à part quelques larcins dans les -vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je -ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique -pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une -répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà -l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant: des joues, des yeux -et des dents d’un éclat incomparable; une robustesse qui n’excluait -point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus -mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus -s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une -blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir. - - * * * * * - -Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec -l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de -Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père -prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre -aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il -avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal. - - * * * * * - -Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de -soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses -et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée -et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour, -assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la -consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques, -les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les -berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et -capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient -son père et ses frères. - - * * * * * - -Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps, -il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que -lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et -il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse -point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient -les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands -semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et -marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très -pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un -rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait -qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain -assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech, -ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute -sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par -sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et -ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était -saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la -rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il -l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du -riche monsieur de Buenos-Ayres. - - * * * * * - -Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille -qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire: - ---Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître. - -Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route. -Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana: «Arnaud est ton -maître», son cœur avait un moment cessé de battre. - - * * * * * - -Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui -faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de -saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient -regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse -sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il -considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait -comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et -les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et -des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh! comme il les eût -défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient -noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon! Soudain il -se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez -accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien -coulait dans ses veines? Et «bohémien», dans la pensée basque, n’est-il -pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels, -mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le -pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive, -tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers, -métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur -masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé -dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la -race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne. - - * * * * * - -Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il -s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de -cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses -faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe: - ---Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas -encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud. - -Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce propos! Celui qui le tenait -savait que la folle fille qu’il aimait était secrètement éprise de -Manech. - - * * * * * - -Celui-ci riposta: - ---J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord je porte un défi. - -L’Américain cambra la taille, offusqué de s’entendre provoquer par ce -petit. Et, tout pâle: - ---Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur? - ---Pour l’honneur, fit Manech. - ---Quand? - ---Tout à l’heure, au trinquet. - - * * * * * - -La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou -désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse. -L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si -souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels -Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que -ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante -de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais -encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil -amant de Yuana. - - * * * * * - -Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La -pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la -poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits -des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour -dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût -échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil -au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il -relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme -un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche, -tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et -soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois, -sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but -tressaillir comme un diapason. - -Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit -cette phrase qui le cingla: - - * * * * * - ---Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas. - - * * * * * - -Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance -tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute -poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme -l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa -l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire. -Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui -portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères. - - * * * * * - -Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et -sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa -famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à -présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après -souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique. - -Le souvenir de son double succès lui fit trouver plus douce la tâche de -la maison. Elle s’accomplissait sous la loi du père qui aimait les siens -tout en les tenant sous le joug. - -Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il la retrouva, le samedi -suivant, non loin de l’endroit où, avec une amoureuse malice, elle lui -avait parlé de la défaite qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il -allait passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, ne dissimulant plus -une passion gracieuse, elle lui dit: - - * * * * * - ---Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, moi? - -Et elle lui jeta à deux mains un baiser. - - * * * * * - -Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. Ce geste n’était-il pas un -hommage rendu à son adresse de jeune joueur de pelote, une preuve -qu’elle avait eu connaissance de l’éclatante revanche qu’il avait prise? - -Il fut troublé cependant par tant d’audace et s’éloigna sans mot dire. - - * * * * * - ---Elle a fait un péché, pensa-t-il. - - * * * * * - -Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui, -sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana -qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une -de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne -sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en -éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa -toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques, -oublia quelque peu son inquiétude. - - * * * * * - -Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour -tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le -moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait -un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas, -d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient -les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes -roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit -un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur -ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger. -Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait -comme si des truites se fussent acharnées après l’appât: mais ce n’était -qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux -galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans -le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire -l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face -d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille -de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue -qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et -calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il -le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme -des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en -fleurs. - - * * * * * - -Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana, -toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait -une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y -voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais -nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit -oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se -plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se -reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette -détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après -un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à -cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves -dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait. -Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le -sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à -la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses -tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers, -à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol -dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute -tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol, -non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie -le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui -avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût -dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à -la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait -son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote -basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel. - - - - -II - - -Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le -ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim. -Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de -pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité -mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place -même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se -livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer -sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde, -d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre -monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait -le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il -animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à -la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la -monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu -d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul -besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas -et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs -cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du -destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire -infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour -de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face -respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté -qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était -comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il -hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un -paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et -violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus -au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds -rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches -multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse. - -Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins -tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si -criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun -des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites -dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai -sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant -son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un -air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le -zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe -coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous -semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que -cette danse bizarre s’appelle _la danse des satans_. - - * * * * * - -La danse des satans! Manech en avait souvent entendu parler. On la -pratiqua toujours à Mauléon et à Tardets, mais il ne l’avait jamais -encore vue. La municipalité la produisait ici, pour la première fois, en -l’honneur de la fête patronale. - -Lorsque ces hommes infatigables qui, depuis l’avant-veille, avait -traversé huit villages en y dansant, et en dansant sur leur trajet, tout -au long des routes poudreuses, laissèrent se dissiper le charme qui les -élevait dans les airs, l’un d’eux se plaça au milieu de la haie de -curieux qui les entourait. - - * * * * * - -Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes -qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant. - - * * * * * - -Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le -Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans -limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle -allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les -crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans -reprise faite de soupirs ou d’appels. - - * * * * * - -C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses -yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers -à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne -répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux -poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui -s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment. -Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait -peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était -éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis -d’assister, ce soir, au feu d’artifice. - - * * * * * - -Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si -lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur -une épaule. - - * * * * * - -Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à -quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle, -mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune -homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les -yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La -lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin -eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile -blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar. - - * * * * * - -Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il -s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de -grâce, ayant abandonné son accompagnateur. - - * * * * * - ---Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda? Veux-tu que nous fassions -route ensemble! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée. - -Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la -prévint: - - * * * * * - ---Cet homme avec qui tu m’as rencontrée... - ---Est un danseur. - ---Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait -des nouvelles. - ---Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur? - ---Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer -des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à -la caserne. - ---Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec -lui? - ---Je vois que tu te moques d’un brave garçon; pourquoi veux-tu qu’il ait -déserté? - ---Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront -jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens. - - * * * * * - -Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines, -sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais -elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit, -les larmes aux yeux: - - * * * * * - ---Ah! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une -des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur. - ---J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec -orgueil. - ---Je le sais, Manech. - ---Un autre de mes oncles est mort aux Amériques... - ---Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois -mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante. - -Il la regarda avec hauteur. - - * * * * * - ---Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux -pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans -la forêt. - -Il comprit mal cette expression «je t’appartiendrai», encore qu’elle la -traduisît en basque; mais tout de même assez pour lui répondre: - ---Tu es une fille de péché! Laisse-moi. - -Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer -seule chez elle. - - * * * * * - -Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait. - - * * * * * - -Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères. - - * * * * * - -La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du -printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des -oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un -vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la -grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus, -c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme -nocturne. - -Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous -reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes -frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une -génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de -menus poissons; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes -de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette -mère étendus l’un à côté de l’autre. - - * * * * * - -Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en -sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de -ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter -d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il -avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta -dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps, -pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut -trempé de la tête aux pieds. - -Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui -l’avait poursuivi jusque dans ses rêves. - -Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il -se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre -odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu -triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un -rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de -son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la -trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise -étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible, -bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme -qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver. - - * * * * * - -Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé -parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins -à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un -peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui -le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux -parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très -haut parmi les joueurs. - -Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques -défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient -guère d’importance: mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par -les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le -soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé -d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses -pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée -de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait -donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait -opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui -disant: «Tu es une fille de péché, laisse-moi», et qui l’avait laissée -pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même. - -A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait -plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son -pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce -que son cœur avait de plus tendre. - - * * * * * - -Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne -lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs -de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier: - - * * * * * - ---Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine? Mais je reste ton ami -quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu. - - * * * * * - -Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante: - ---Avec toi, dit-elle, oh! non... Je t’aime trop: je ne veux pas faire ce -qui n’est pas permis. - - * * * * * - -Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à -peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa -gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient -debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et -de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente -grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et -dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute -de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans -l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes -des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles; elle -soulignait le courbe sillage du pivert; elle lustrait l’aile du geai -qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre; elle projetait, dans une -échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de -quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage -flamboyait. - - * * * * * - -Un strident coup de sifflet retentit. - - * * * * * - -A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana -avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit -entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec -Yuana, se replongea dans le fourré. - ---Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille. - -Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il -entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux. - - - - -III - - -Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle -avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que -la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il -était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà -partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain--sans -compter le danseur et les autres--pût tenir un autre langage que celui -dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées -engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il -s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à -tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet -duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu -reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain. - - * * * * * - -Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de -ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le -taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré -la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans -les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir -repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru. -Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée, -à tort, de s’être mal conduite avec lui. - -Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de -Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes, -chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter -les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on -se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y -avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies -de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en -Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des -prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans -les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que -n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A -Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le -front devant ces ombres vénérables. - - * * * * * - -Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et -d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai -que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en -raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et, -précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et -qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter -même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette -camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras -dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie -l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech -faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux -processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur -son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un -naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait, -croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur. - - * * * * * - -Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs -maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour -Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut -absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel. -Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit: «C’est la mer.» Il la portait -tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a -l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort -à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la -barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette -rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la -plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait -immobile et pâle devant ce développement de clarté. - -L’abbé qui les conduisait lui demanda: - - * * * * * - ---Eh bien! Manech? - -Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que -les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où -l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que -peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu -étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la -terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda, -la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas? Pourquoi ses -grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort? Ah! -partir! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain -d’une église; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des -eaux; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux -malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se -disait cela. - - * * * * * - -Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter -la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la -nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies -infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses -yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes -pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit -les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de -personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et -venaient. - - * * * * * - -L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici?... -Il se retourna et elle se retourna. - - * * * * * - -Que lui importait d’ailleurs? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se -fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et, -entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce -lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit -comme s’il venait de naître à une vie nouvelle. - - * * * * * - -Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la -mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir -qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un -songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse. - -Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs -fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une -jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais -la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et -Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de -surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et -s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait -pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à -la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires -lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver -charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours «la fille -de péché». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait -ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme -elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il -se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer. -Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au -village. - ---Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une -bicyclette. - - * * * * * - -C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de -la petite cité. - - * * * * * - ---Tu as donc maintenant une bicyclette? - ---Oui. - ---Tu es bien heureuse! - ---Tu n’avais pas encore été à la mer? demanda-t-elle. - ---Non, jamais. Et toi? - ---Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin. - ---D’où cela? demanda-t-il. - ---D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya? - -Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec -sérénité. - - * * * * * - ---Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire? Nos brebis n’y pacagent pas. - ---Il y a des granges et une source sous un arbre. - ---Alors, de là, on voit loin? - ---Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand. - ---Tu y es allée toute seule? - ---Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit -les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en -s’élevant encore... Oh! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la -mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le -dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine. - - * * * * * - -Il demanda encore: - - * * * * * - ---Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut? - - * * * * * - -Elle répondit: - - * * * * * - ---Pour toi, il ne faudra pas deux heures. - - * * * * * - -Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de -l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le -tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux -que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait -faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une -promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les -plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se -permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres. - - * * * * * - -Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans -dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres -auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de -cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le -décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya. -Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas -de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course -était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures. -Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait -pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces -lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à -rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait -pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand, -parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et -l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré -d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre. -Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech -auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne -savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une -compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son -âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et -qu’elle n’eût point voulu scandaliser. - - * * * * * - -A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement -d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt -la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui -eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une -tache au milieu du paysage vierge. - -Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès -de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à -cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici! Il comprenait -maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les -vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se -dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il -allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle -l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la -main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui -paraissait revêtir un caractère bestial: ce monsieur et cette paysanne, -dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il -allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de -Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours -répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis. - - * * * * * - -En ce moment il se perdait en de vagues pensées, il n’avait pas su -apercevoir encore, il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert de -lumière qui s’ouvrait devant lui dans le fond du ciel même; plus près, -ce blanchissement laiteux dont lui avait parlé Yuana et, plus loin, -suspendue dans l’espace, cette voûte noire: la mer. A cette distance on -n’entendait pas chanter la coquille irisée du golfe dont l’éclat -surpassait celui du soleil. Manech ressentit que son cœur, ainsi que ce -flot interminable qui s’évanouissait et reprenait sur la plage, -débordait. Il prit dans sa poche son chapelet sous un croûton de pain. -Il donnait toute sa foi basque à ces humbles grains depuis que, toute -jeune, sa mère les lui avait passés au poignet. Il usait, matin et soir, -de ces pauvres mots de bois enseignés par l’Ange au peuple qui verra -Dieu. A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, infléchies comme -des vagues légères. Il priait cette Vierge dont l’image est partout au -pays basque, non point dans les diverses attitudes que l’on s’est plu à -lui donner ailleurs, mais dans une plus particulière. Ce n’est point la -fiancée qui s’avance vers la maison d’Elisabeth, à travers la plaine -d’Esdrelon chargée d’abricotiers, mais la Mère, cette chose infinie qui -comprend le cœur tout entier. Elle reposait dans le cœur de Manech comme -dans une niche fruste et belle. - - * * * * * - -Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée -étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril, -dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et -ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son -protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il -n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter. - -Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech. -Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité -pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune. -Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été -rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins -été «la fille de péché», mais elle se serait donné cette excuse de -s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que -Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que -de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans -appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant -interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par -l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui -avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée -si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur -vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut -essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour -son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un -peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer. -Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle, -mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées, -en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui -cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau -de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et -le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle -apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent -possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa -puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus -cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui -inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se -distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne -l’enchaînaient-ils pas avec de l’or. - -Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait, -l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût -renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans -un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps. -Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune -fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel -qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa -part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait -d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore -excusé... Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de -donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du -fils de Garralda. - -Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et -sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie -de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt -sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme. - - - - -IV - - -L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété, -l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y -présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte, -ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs -de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point -qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est -aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît -tout pour bannir le gracieux fantôme. - - * * * * * - -Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et -qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble -jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi -que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils -se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que -le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un -peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux -aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des -vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources -vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour -ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers -le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée -d’azur. - - * * * * * - -Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque -Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un -Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures -basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là, -croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se -faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop -glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer -les mots si doux: «Pais mes brebis, pais mes agneaux.» - -C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du -colporteur: le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la -neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les -renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées -de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la -cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le -corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange -la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments. -Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On -devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs -sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme -un coquelicot. - -Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards -eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence, -chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au -son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux, -en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en -était allée avec la belle saison. - - * * * * * - -Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année -s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement -d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort? Elle avait su lui dire -certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son -ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de -s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il -recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature -l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins -que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour -conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de -regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait -quand la cardamine était en fleurs. - - * * * * * - -Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il -allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier. - - * * * * * - -Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une -enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire -un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse -et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant -deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et -les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des -pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun -avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà -comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre -dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble -bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse. -Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et -portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la -même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la -vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices, -il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux -hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle -regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui -traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie -de la farine qui souvent la poudrait; au départ d’une génisse pour le -marché; au prix qu’on en avait retiré; à la recherche des œufs; aux -couvées dans le foin des étables; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle -allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour -les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent -des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en -avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre -des images: la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si -elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le -grillon; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on -confond avec les herbes submergées; les légions d’alevins, pareils à de -courtes épingles; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la -surface sans enfoncer; le rat qui glisse, plonge et ressort; la poule -d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine -admirer le jade de ses pattes ensoleillées; la nacre, plus belle que -tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce; les aulnes qui -poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante. - -Manech disait à Kattalin: - - * * * * * - ---Je crois que tu passes ta vie au bord du ruisseau. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Oui, plutôt que de lire et d’écrire, j’aime mieux faire briller le -cuivre des chaudrons avec le sable. Je suis heureuse lorsque je vois le -soleil danser dedans. On ne peut pas le regarder longtemps. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---L’oiseau-bleu qui vient de passer est celui qui va le plus vite. As-tu -jamais vu son nid? - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Il fait son nid au fond de la Joyeuse où il emporte du ciel sous ses -ailes. Là, il pond et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Ton père et tes frères sont habiles à pêcher la truite. Moi, avec -cette gaule, je n’attrape rien que de tout petits poissons qui sont -amers au goût. Je suis un maladroit. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Non, tu n’es pas un maladroit. Ta réputation de pilotari est venue -jusqu’à notre moulin. Tu as battu, le même jour, un monsieur d’Amérique -et Arnaud le postillon. Je le sais. Mais tu as l’air triste, et tu ne -joues presque plus. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je n’aime pas jouer avec ceux qui y mettent de la malice. Je joue avec -monsieur l’abbé du patronage. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. Il sait comment on -fait la farine, parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un meunier, du -meunier de Hélette. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je le sais. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Il vient quelquefois à notre moulin pour voir ma grand’mère qui ne se -lève plus. Il lui a apporté plusieurs fois la sainte communion. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je le sais, et je sais encore que ton père lui a fait don d’un sac de -farine pour que les religieuses préparent les hosties. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Et ton père a donné du vin et deux agneaux à monsieur le curé. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---On ne parle pas de ce que l’on donne, mais mon père est juste. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---On ne voit plus Yuana. Elle venait parfois jusqu’ici. Elle échangeait -avec moi des sucres d’orge contre du miel de nos ruches. Elle est -gourmande, on dit qu’elle est placée à la ville. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y en a qui restent. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Est-ce que tu voudrais partir? - - * * * * * - -Il ne répondit pas. Un grand frisson le parcourut, tel que celui qui -ride la surface de la mer. Il regardait cette campagne pareille à il y a -des mille ans. Il regardait la rivière. Il regardait Ursuya qui -s’allongeait dans la nacre du ciel comme un promontoire attentif aux -nefs des nuages. Il sentit les racines de son cœur se nouer plus -fortement à ce sein maternel, dans cet amour qu’il portait à sa terre -naïve et fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à ses frères et sœurs, -à Yuana peut-être, peut-être à Kattalin. Mais, en même temps, il -entendait le même appel que les oiseaux sauvages quand leur aile est -agitée par le souffle des expatriements. Ainsi, sur le bord de son nid -qu’il a rempli de sa tendresse et de ses plumes, le blanc voilier. Il -cède à l’attrait de sa douleur. Il part, et ce qui fait son cercle si -doux autour du monde, c’est qu’avant de s’en aller il a songé à revenir. - -Ils poursuivaient la même pensée. - - * * * * * - ---On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle; on le ramasse dans la -rivière comme ici les cailloux. - - * * * * * - -Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante chaque Basque et le pousse -aux lointaines aventures. Cette âme étrange, douce et mystique, était -possédée et fascinée par le métal qui se soumet les choses de la terre. -Ah! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à quoi il emploierait sa -fortune. Il ferait bâtir un trinquet où il n’inviterait que tel et tel. -Il se ferait faire un costume à Bayonne, et il porterait une montre qui -sonne les heures et marque les jours de la semaine. Il se rendrait en -voiture ici et là pour assister aux parties de longue ou de blaid. Mais -au mariage il ne songeait pas, il n’avait jamais songé, songerait-il -jamais? - -Le voyant absorbé, le regard fixé sur le liège qu’il abandonnait au -courant, elle rompit de nouveau le silence: - - * * * * * - ---Si tu vas aux Amériques et si tu en reviens riche, Manech, tu seras -fier et tu ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras que des élégantes -comme Yuana. - - * * * * * - -Elle disait cela sans malice aucune, sans le moindre soupçon, simplement -parce qu’elle avait été éblouie par les robes de sa voisine. Cependant -il en éprouva du malaise. L’ombre de Yuana, évoquée par ces simples -mots, rida l’eau pure. - - * * * * * - -Il dit: - - * * * * * - ---Laisse-moi, Kattalin! - - * * * * * - -Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla tenant sa petite gaule et -poussant ses canards devant elle. - -Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint, Yuana qui ne manqua pas de -se rendre alors sur la tombe de ses parents. - - * * * * * - -Le cimetière basque est si simple, si beau, qu’on ne saurait concevoir -un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne -cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d’à côté, -seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées -de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes -dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces -disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le -Ciel, et des objets ayant trait aux professions: un marteau, une -quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes, -surchargées de lettres et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges -faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement -qu’il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans -phrases. Les capes des affligés retombent sans qu’aucun geste en dérange -les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l’étroite -caisse blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur emporte sous le bras, -telle qu’une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a -couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler -leur cire en cette fête des élus. Çà et là des sièges où les vivants -continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont -étendus dans la nuit. - -Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de -Yuana étaient adossées. Mais quel contraste! Les hôtes de Garralda -conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet -ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre -en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et -personnages municipaux y figuraient. - -Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se -tenait debout. Il priait. Lorsqu’il releva son visage, il vit Yuana en -face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille. - - * * * * * - -Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens -avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n’ont pas réussi. Les -noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes. -L’origine suspecte n’était pas éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs, -n’assurait-on pas que, jusqu’à ces dernières années, on n’entendait -jamais dire qu’un seul des Bohémiens eût trépassé? Le démon leur -prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien -leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui -s’attachent aux flancs d’Ursuya? Avaient-ils possédé même un nom, ces -ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de -poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure, -jusqu’à ce que l’alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré -un état civil à leur lignée? Tel avait été le cas de la famille -maternelle de Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, un singulier -mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet, -encore que jeunes et vieux se montrassent à l’occasion épris de son -enjouement. - - * * * * * - -Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de -Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs -espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque -noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre -sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine à -l’aube. Elle eut honte d’elle-même. Et cette honte ne fit qu’accroître, -dans son cœur de petite esclave, l’amour et la déférence qu’elle vouait -à Manech. Le coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil et de -reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que -l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme -un titre d’honneur et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder -d’autre attention, il s’en alla. - - * * * * * - -A quelques semaines de là, Arnaud et lui se rencontrèrent. Ils avaient -recommencé de jouer ensemble, en assez bons camarades, depuis que Yuana -n’habitait plus sa ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, d’autant -moins que leurs victoires s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé -par ailleurs, ne les excitait plus l’un contre l’autre. - - * * * * * - -Arnaud dit à Manech: - - * * * * * - ---Tu sais... Yuana? - ---Eh bien? - ---Elle a quitté le vieux et s’est mise avec un danseur qui fait la -contrebande à Ainhoa. - - * * * * * - -Manech avait compris. - - * * * * * - -Arnaud ajouta: - - * * * * * - ---Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du tabac. - - * * * * * - -Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée à Espelette: - ---Puisque tu conduis le courrier qui dessert Espelette, tu ferais mieux -d’y demeurer que d’y venir en passant. J’habite tout près, Ainhoa. Je -m’y trouve fort bien. Je m’y suis mariée. - - * * * * * - -Elle donnait à ce dernier mot un sens libre, mais le jeune postillon ne -prit pas le change. - - * * * * * - -Elle eut un silence, puis: - ---Si tu avais encore tes père et mère là-bas, je le comprendrais. Mais -puisque tu es seul! Ainhoa est à deux kilomètres de la frontière. On y -peut faire la contrebande qui rapporte beaucoup sans nuire à une autre -profession que l’on peut exercer. Ainsi il y a des gens qui labourent; -ils conviennent de prendre en charge, à un endroit déterminé, sous un -rocher, dans la fougère, des bidons d’alcool ou des ballots que les -Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les Français qui leur amènent des -chevaux de Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre jour, deux étalons se -sont enfuis dans la montagne et, comme nous les poursuivions, on nous a -tiré dessus. - - * * * * * - ---Tu étais donc avec les contrebandiers? - ---Oui; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les -marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une -mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La -garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les -sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent. -Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie, -tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est -infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient. -On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous -étions un gibier! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa, -d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu -gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi. -Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et -des cigares que j’ai rapportés sous ma robe. - - * * * * * - -Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante -de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans -une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse, -effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de -mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses -pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que -la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses -cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et -nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui -sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait -un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais, -ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui -demander des nouvelles de Manech. - - - - -V - - -Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui -suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à -Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de -Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans -surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte -d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se -rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et -même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme -et de Garralda. - -En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa -point la parole ni elle à lui: elle se tenait debout, nu-pieds, les -mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de -plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les -mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage -encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré -par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de -semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la -maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et -cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud -se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les -profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état -avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et -désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était -agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie, -elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de -contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au -pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la -paroisse. - -Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par -l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et, -à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les -fleurs, les fumées de l’encens, les chants; l’orage des tambours et des -cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré, -escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du -patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout -près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé, -qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que -Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur -la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même. - - * * * * * - -Il lui disait: - - * * * * * - ---Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien -jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle -tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes. -Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents -ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où -passe la rivière... - -Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par -Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix. - -... Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille -sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à -l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller -municipal, peut-être. Tu continueras la maison. - - * * * * * - -Manech ne répondait pas. - - * * * * * - -Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une -réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut -lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une -vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda -s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle -feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir -logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le -congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du -diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur -mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque -cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au -moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le -fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant -lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être: le -vide se fit dans son âme. - -L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le -distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à -la plage. - - * * * * * - -En présence des flots, Manech fut changé; un sourire éclaira sa face. -Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, -sans le cacher, l’étroit berret? Quel invisible et purifiant baiser la -mer donnait-elle à cet enfant? De quels bras, de quels regards -l’enveloppait-elle? D’où venaient cette filiation et cette maternité -mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui -s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait -versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne? - - * * * * * - -Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et -d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil -des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait -entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la -distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de -roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, -confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et -houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable, -ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des -flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel. - - * * * * * - -L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif -d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle, -chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que -les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces -merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs -barques. - - * * * * * - -Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les -camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair. -Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si -pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins -pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers -desservant l’intérieur du pays. - -En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea -même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au -col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son -berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès -lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte. - - * * * * * - -Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus; mais ce dernier lui -dit: - - * * * * * - ---Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras -pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu -n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir -tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises -d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet, -dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas -les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles -Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech, -tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera -pour toi comme l’eau de la vallée. - - * * * * * - -Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il -ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les -arbres. - - * * * * * - -Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son -père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la -maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les -grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir -aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech. - - * * * * * - ---Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis -trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras... - - * * * * * - -En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait -plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter, -qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur -écho, amolli son courage. - - * * * * * - -Alors le père? Alors la mère? Alors les frères et sœurs? Alors son ami? -Alors... - - * * * * * - -... Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce? - - * * * * * - -Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme, -mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir. - - * * * * * - -C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on -murmurait au marché avant-hier? - -Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut, -et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de -ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant: - - * * * * * - ---Pardonne à la fille de péché! Aie pitié de moi, Manech! - - * * * * * - -Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il -partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par -les Basques; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de -Garralda ne le vît plus. - - * * * * * - -Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine, -comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un -cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix. - - - - -VI - - -Manech contracta, en 1897, un engagement, de cinq ans dans la marine. Il -prit part, en 1900, à l’action internationale dirigée contre les Boxers -autour de Pékin. Il montait alors _Le Jaguar_, et il eut, au retour de -cette campagne, l’occasion de revoir, à Changhaï, où le cuirassé fit -escale, son oncle Jean-Baptiste le missionnaire. - -Un de mes amis, consul dans ces parages, put faciliter cette rencontre à -Manech que je lui avais recommandé. Le matelot comptait alors vingt-deux -ans, et il y en avait douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie et -Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. L’oncle très vieilli, épuisé -par la fièvre, les crises hépatiques, les fatigues endurées sur les -jonques. Son teint tirait sur le bambou jaune, sa barbe était blanche et -rare. Le neveu était, au contraire, dans toute sa force. Et, de le -revoir ainsi beau, libre, le regard sûr, le missionnaire sentait son -cœur s’emplir de fierté: - - * * * * * - ---Toi? répétait-il, toi? Manech! C’est toi? - - * * * * * - -Et, de ses paupières rougies par les insomnies, glissaient des larmes. -Et il retenait, entre ses doigts décharnés, les mains vives du jeune -homme. - ---Depuis ta première communion, Manech, depuis ta première communion je -ne t’avais point revu. On m’a si peu écrit de Garralda! On néglige ceux -qui sont loin. Et puis, je sais combien la vie des champs est -absorbante. Ton père, ta mère, est ce qu’ils vont bien? Et les petits? O -mon Dieu!... - -Manech répondait: - - * * * * * - ---Il y a trois ans que je me suis engagé. Pendant ce temps, je ne les ai -revus que deux fois, en permission. Le père est vaillant toujours, la -mère avait un mal. On l’a opérée; elle va joliment. - ---Dis-moi, Manech, est-ce que tu es toujours aussi pieux? - ---Je l’espère, mon oncle. - ---Est-ce que les affaires vont bien à Garralda? - ---Oui. Le froment et le foin ont donné beaucoup l’année dernière. Mais -il a fallu payer l’opération. - ---Tu t’ennuyais donc à la maison, que tu aies devancé l’appel dans la -marine? - ---Non, mais c’est une idée que j’avais de partir. - ---Manech, il est meilleur de rester au pays, de s’asseoir sous le noyer -après la moisson, avant souper, quand les grillons crient près du four. -C’est bon à moi de m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. Mais -toi? - ---Je voulais m’en aller sur la mer. - ---Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive de fermer les yeux pour -penser à tout ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent que je suis -tout petit, que je reviens de l’école, que je porte encore mes livres -dans un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans le ciel, est posé -Ursuya. Est-ce que l’on a amené en ville l’eau d’Ursuya? - ---Non, pas encore. - ---Dis-moi, Manech... dis-moi... tu vois, je voudrais tout apprendre en -même temps... je voudrais avoir un cœur assez grand pour y enfermer le -pays. Qui vit encore là-bas? Le vieux Larronde est-il mort? - ---Il est mort. - ---Et monsieur Haristoy? - ---Il est mort. - ---Et l’ancien curé de Labastide, monsieur Etchegaray? - ---Il est mort. - ---Et ceux du moulin? - ---La grand’mère est morte l’an dernier. Depuis votre départ, il y a une -petite Kattalin qui est déjà bien raisonnable. - ---Et ceux qui étaient dans la ferme où il y a le gros tilleul, entre le -ruisseau et Garralda? Il y avait une si jolie petite fille... -Rappelle-moi son nom?... Ah! Yuana, c’est Yuana qu’on la nommait... - - * * * * * - -Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé par tant de questions qu’il -voulait faire, reprit, sans insister. - - * * * * * - ---Dis-moi? Tu as laissé de bons amis là-bas? - ---Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme -deux frères. - ---Hélette!... la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est -d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers -chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept -ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais -rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans -qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le -cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette... O Manech! Tu t’en -retourneras vivre au pays! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a -pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un -fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner -à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah! -Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres! La terre où l’on dort -est froide quand elle n’est pas du pays! Je ne devrais pas te dire cela, -Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance -ma sépulture... Manech, dis-moi encore? Est-ce qu’il y a toujours la -vigne sur le coteau de Garralda? - ---Toujours. - ---Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les -anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy? -C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir -missionnaire. J’avais dix ans. - - * * * * * - -Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et -trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal. -Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de -sa race, il répondait: - ---J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de -la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que -j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai. - -Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait: - ---O Basque! - - * * * * * - -Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si -l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son -neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir -même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française, -tandis que _Le Jaguar_ reprenait le large. - -Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire, -alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses -angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser -qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la -terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un -délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne -purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la -campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté -l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu -d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait -avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette, -mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du -moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après -ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points -au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau! disait-il. Son -œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du -village natal. Il prononça brusquement ce mot: - - * * * * * - ---L’angelus! - - * * * * * - -Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se -découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux. - - * * * * * - -L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il -lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que -pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord. - - * * * * * - -Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où -la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son -ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé -le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays -basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs -campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y -mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus -d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de -se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons, -retourné la litière de ses vaches. - -Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée -inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la -traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au -fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur -apportent, hélas! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était -maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge -singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus -ferme dans sa volonté. - -Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes -crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de -l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en -buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et -dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de -Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air -qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui -ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y -possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur -pensée! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces -malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne -songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son -berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir -déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses -camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force -physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée -vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et -dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient -entendu chanter. - -Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul, -parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison -dite _du marin_. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait -d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et -aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au -panneau. - -C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la -mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais -personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le -même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même -adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses -défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature -les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme -d’aujourd’hui. - -Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un -fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille -qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce -orgueil ou modestie? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que -son apparente indifférence. - -Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée. -Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos -qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes. - - * * * * * - -Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis; les fantômes -s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas -dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces -flots qui le berçaient? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est -jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué? Les -vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile, -qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était -fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de -l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à -celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de -simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté? - - * * * * * - ---Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je -veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au -vieux Jésuite comme aux autres. - - * * * * * - -Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il -souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait -point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le -trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines -mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à -peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait -rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil -Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à -larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille, -dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait -emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur? Même sa charité -chrétienne s’arrêtait là. Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact -berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur. - - * * * * * - -Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui -renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait -marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant -laquelle il se signait à l’angelus, disant: «_Agur Maria!_». Bientôt il -aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise. -Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une -voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par -Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée -bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre -qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la -vallée. - - * * * * * - -Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui -s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il -rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à -Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait -rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. -Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de -la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un -vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure -balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière -où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer -sa fièvre, son philtre de lumière riante. - - * * * * * - -Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse! Au milieu de l’eau -voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une -clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du -linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où -elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, -si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette -merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la -Joyeuse. - - * * * * * - -Il était en face de l’Amour et de tout son carquois. - - * * * * * - -Aux pieds de cet Amour montaient et descendaient en un vol horizontal, -presque immobile, des libellules couleur d’eau profonde. Elles se -posaient parfois sur une herbe, et leur corps linéaire se tenait alors -oblique sans que le frémissement des ailes se distinguât du jour. Mais -lui, Manech, il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu comme un arc -de noisetier. - -Kattalin dit: - - * * * * * - ---Bonjour, Manech. Quel bonheur de te revoir! - - * * * * * - -Et maintenant, par un torride après-midi, sous la tonnelle, à Garralda, -parents et amis avaient bu à la santé du marin. Lui s’était éloigné, en -compagnie de Kattalin, dans la direction de ces forêts où jadis il -n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il tenait à la paysanne, dont le -port de déesse le dépassait un peu, de ces propos charmants qu’inspirent -aux jeunes Basques le vin de leur pays. Elle était si naturellement -heureuse qu’à peine elle en pouvait croire ses oreilles parfaites, -dégagées des fines mousses d’or qui couronnaient sa ravissante tête trop -étroite. - ---Te souviens-tu, lui demandait-il, que tu étais encore une toute petite -fille, il y a cinq ans, et que tu me disais, au bord de la Joyeuse, que -l’oiseau-bleu fait son nid au fond de l’eau où il emporte du ciel sous -ses ailes? - ---Oui, c’est vrai, répondait-elle. - ---Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais pris d’oiseau-bleu avec le -casse-pied? - - * * * * * - -Et, comme elle rougissait, il reprenait: - ---Regarde la couleur de mon col, elle est celle de l’oiseau-bleu. Ne -veux-tu point le prendre au piège de tes bras si doux? Tu seras mon ciel -sous mon aile. - - * * * * * - -Elle était surprise et charmée et, dans un signe qui dit oui, s’illumina -sa figure. Elle enlaça l’épaule du jeune homme. - ---N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux que nous fassions un nid au -fond de la Joyeuse? - ---Méchant! Ne vas-tu pas me rappeler aussi que je t’ai raconté que -l’oiseau-bleu se bat avec les anguilles? C’est vrai, d’ailleurs. - ---Non, non, je ne me disputerai pas avec toi, mais peut-être voudras-tu -m’échapper comme une anguille qui glisse entre les doigts sans qu’on -puisse la retenir? - ---Avec toi, mon Manech, si tu me le demandes, j’irai bâtir un nid au -fond de l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester sur la terre... -Manech, est-ce que tu parles sérieusement? - -Et elle ajoutait: - ---Le vin d’Irouléguy est si fort! Tu en as bien bu une bouteille... - ---Tant mieux, répondait Manech, si l’ivresse du vin fait que j’ose te -dire que je t’aime? - ---C’est l’an prochain que tu reviendras pour toujours, Manech? - ---Je reviendrai pour repartir. - ---Comment dis-tu? - ---Je dis qu’avant de t’épouser il faut que je fasse fortune. - - * * * * * - -Cette dernière phrase ne blessa pas la jeune fille qui, cependant, -depuis que venaient de se conclure leurs fiançailles, eût donné sa vie -pour Manech. Quelle que fût la violence de son amour, qui avait couvé -sous la cendre de son humble foyer, sans espoir de le faire jamais -partager, et qui maintenant venait de s’épanouir comme une rose qui ne -cache plus son cœur ni son parfum, Kattalin était déjà soumise au -maître. - - * * * * * - -Elle resserra son étreinte, posa sa joue sur le berret aux lettres d’or -et demanda: - - * * * * * - ---Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais? - ---Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé plusieurs places dans les -tanneries. En quelques mois, je me mettrai au courant du métier à -Hasparren. Et puis je partirai. - - * * * * * - -Hantée par l’idée qui avait frappé son enfance: - - * * * * * - ---On y ramasse aussi de l’or dans les rivières? - ---Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier. Il vaut mieux faire du -cuir et acheter des terrains avec ce que l’on gagne. On m’a dit aussi -que je pourrai tenir un café avec un trinquet. - ---On joue donc à la pelote là-bas? - ---Oui, avec des espèces de petits chisteras que j’ai appris à fabriquer -à bord. Un Argentin m’avait prêté le modèle. - ---Quand donc te reverrai-je? - ---Pas avant huit ans, ene maïtia. - - * * * * * - -Il prononça ce nom si doux de «bien-aimée» avec une langueur et une -inflexion si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau. - -La perspective de cette séparation ne les attrista point. Le but d’une -fortune à réaliser ne faisait au contraire que stimuler leur sentiment -si sincère, si ardent--mais ni pur et réservé qu’au cours de cette -promenade leurs joues à peine se frôlèrent. - - * * * * * - -Il ajouta: - - * * * * * - ---Je te veux heureuse et riche, Kattalin. C’est vrai que tu auras bien -près de trente ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. Mais je yeux que -tu sois la mieux habillée d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture. -A mes frères, et sœurs je laisserai ma part de Garralda. - - * * * * * - -Comme elle écoutait! Elle n’eût pas osé même une objection à cette -longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un -chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête. -Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises, -tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils -atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses -peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de -Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels, -couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil -régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme -dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule -agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des -sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence. -Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de -force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux -plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie -continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme -sans hésiter: «Le Monsieur d’En Haut». Des hommes qui avaient près d’un -siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés -dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin -obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont -leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une -union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda. - - * * * * * - -De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée. - - - - -VII - - -Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie -locale: la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à -La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les -compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur -maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908 -il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses -bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage -basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences -qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une -gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de -Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en -spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après -avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était -pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites, -mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se -marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se -réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un -jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée, -huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que -millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les -circonstances, il avait dépassé son but. - - * * * * * - -Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses -sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin -qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son -oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses -photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la -mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles -n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait -lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas -une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse -antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente -d’une jambe. - - * * * * * - -Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier -avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté -debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le -regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de -l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé, -dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui -visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques -barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que -le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros -brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau -canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style -Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être, -dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres, -fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de -Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond. - - * * * * * - -Dans une des lettres qui précéda son départ de Valparaiso, il donnait à -Kattalin des instructions détaillées. Il entendait que leur mariage fût -célébré dès son retour. Il allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il -désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait à sa rencontre à Bordeaux. -Il en avait pris modèle aux élégantes du Chili. Il lui envoyait un -chèque de trois mille francs, pour la façon de la robe et les frais du -voyage. Elle et sa mère devraient descendre à l’hôtel des Basques où il -les rejoindrait, après avoir fait diriger ses nombreux bagages de la -Rochelle à Bayonne et, de là, dans une belle maison qu’il avait acquise -à Hasparren, par procuration, l’année précédente. On passerait quelques -jours à Bordeaux pour acheter le trousseau et le mobilier de leur -ménage. Ce programme s’exécuta de tous points. - - * * * * * - -Ce fut avec une joie grave et sûre que se reconnurent les fiancés. -Manech, avec cette réserve que garde toujours à l’extérieur le Basque, -souleva son chapeau pour saluer Kattalin et lui tendit la main. Elle -avait espéré un baiser. Mais, à déjeuner, il lui souriait plein de -prévenance et lui faisait de ces compliments si jolis qu’ils portent au -cœur. Elle était fière de l’entendre donner des ordres aux servantes sur -un ton qui sait commander avec douceur. Il se montrait un peu difficile, -tel qu’un monsieur qui a l’habitude des grands hôtels. Combien, -pourtant, se sentait-il plus à l’aise dans cette auberge retrouvée qui -sentait le pays natal! Il s’exprimait plutôt en basque, mais il fit une -observation en français parce qu’on avait négligé d’orner leur nappe -d’un bouquet de fleurs comme il y en avait aux tables voisines. Au -dessert il commandait une bouteille de Champagne qu’il déclara ne rien -valoir en comparaison de celui qu’il buvait là-bas. - ---Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour me griser, de la mousse du -meilleur vin, si tu me donnes la mousse de tes cheveux? - - * * * * * - -C’est ainsi qu’avec une faconde un peu espagnole, un Basque sait parler -à celle qu’il aime, fût-il un Basque américain dont la fortune a été -rapide. Jamais en lui ne fait défaut l’inspiration spontanée, à moins -que son orgueil ne l’empêche. - -Kattalin se faisait humble à son côté. Mais la fierté la soulevait -devant les femmes qui dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait -point. Il s’arrêtait volontiers dans le quartier maritime devant les -cages des oiseliers. Il lui montra une perruche du Chili et, comme elle -la trouvait ravissante, il la lui acheta sans même en débattre le prix. -Elle protestait, de peur de se montrer indiscrète. Mais lui, tirant de -sa poche son gros portefeuille, la rassurait. - - * * * * * - ---Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de -la rivière. Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles du jardin -où nous nous aimerons. - - * * * * * - -De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux -yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui -donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible. - -Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des -Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises, -même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple -et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la -salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût -moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois -semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il -voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de -Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la -paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le -missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on -joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre. -Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda. - -Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours -entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au -moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier. -Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé -comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant, -sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui -n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la -main sans prononcer un seul mot. - -Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa -fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech -entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux -sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La -chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui -revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux -fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait -vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait -cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation -de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait -tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la -pierre du portail. - - * * * * * - -Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les -cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient -des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre -audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître! Il demeura -seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat -de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le -pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite -table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il -reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa -mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent -s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant -relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des -parents de Yuana. - -Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis -d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son -entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les -vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires -des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais -voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson -d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui -avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux -gendarmes. - - * * * * * - -Toujours la même fumée sortait du misérable toit. - - * * * * * - -Ses larmes coulèrent lentement, largement, comme la pluie d’un orage qui -se ralentit. C’est alors que cet homme robuste, retirant de dessus son -cœur la médaille qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue au -cou, la baisa. Et ce baiser n’était qu’une prière confuse qui demandait -grâce à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui l’avait trop méprisée -peut-être... - - * * * * * - -Et il souffrait en même temps de la joie même qui, malgré tout, -débordait de tout son être au moment de son retour définitif; il -implorait pour qu’un peu de sa paix, de son bonheur à fonder un foyer -avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au Ciel pour Yuana qui s’était -perdue. - - * * * * * - -Mais était-elle vivante ailleurs qu’au Royaume des morts? - - * * * * * - -Il redescendit de sa chambre, et il mangea la soupe avec son père et ses -frères. Comme jadis, les femmes les servaient. Et c’était toujours la -même soupe avec des légumes fumants, dans les mêmes grosses assiettes, -et les cuillers d’étain et les verres épais et le vin âpre et trouble. -Et le silence régnait aussi solennel, rompu de temps en temps par un -ordre bref du vieillard. On eût dit que la vie reprenait à bien des -années en arrière, avec des vides et des ombres. Ce n’était que dans son -regard que le père laissait percer l’émotion, la fierté de se retrouver -en face d’un tel fils. - - * * * * * - -Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de ce repas, Manech parla. - - * * * * * - -Il dit son amour pour ceux de Garralda, son labeur au Chili, le désir -qu’il avait toujours eu de revenir au pays, sa large aisance, le luxe -américain. Il s’exprimait avec une sûreté qu’il ne possédait point -jadis, mais qui en imposait. Et le vieux levait la tête, puis -l’abaissait en signe d’approbation. Au moindre bruit qui eût pu troubler -les paroles de son fils, il faisait de la main un geste qui commandait -le silence. Debout, le poing et le torchon au flanc, les femmes -l’écoutaient. - - * * * * * - -Manech allait se marier. Il doterait chacun de ses frères, chacune de -ses sœurs d’une somme de dix mille francs. Il lèverait quelques récentes -hypothèques prises sur Garralda. Il ferait une rente au père. Un autre -fils que lui serait un jour le chef de la maison, le maître du grand -oiseau blanc. - - * * * * * - -Humbles et reconnaissants, ils ne savaient que lui répondre. Ils avaient -foi en lui. - -Le mariage de Manech et de Kattalin fut béni par monsieur le curé de -Méharin dont le calice neuf brilla comme un bouquet de renoncules. La -noce se rendit à pied, à travers bois, du moulin à l’église et de -l’église au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel du village voisin -le riche repas qu’il servit à ses invités, mais il jugea plus à son goût -de se conformer aux usages et de laisser aux réjouissances le décor -qu’elles revêtent en de plus humbles conditions. La grange des meuniers -s’orna de fleurs dès l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que sortit -le cortège. Les paysannes étaient mirobolantes, pareilles aux verveines, -aux campanules, et aux sauges de leurs parterres. Mais Kattalin portait -la plus somptueuse robe, faite à Bayonne, et qui eût rendu jaloux tout -le Nouveau-Monde. - -Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait couper à Santiago. Il -était en pleine beauté, en pleine force. Il respirait le contentement de -la grande fortune acquise. Mais ni son chapeau trop brillant, ni ses -bijoux, ni le soin méticuleux apporté à sa coiffure et à sa moustache -n’auraient su le ridiculiser. Manech demeurait Manech ainsi. Il n’était -pas un parvenu, mais un arrivé. Il était comme Ulysse qui a parcouru les -mers et regagné son pays avec une armure étincelante, de la pourpre et -un butin. Sa poignée de main aux vieux Basques anguleux était aussi -ferme, aussi simple, que s’il ne les eût jamais quittés. - - * * * * * - -Garralda avait revêtu ses plumes les plus blanches. - -Au retour de l’église, on fit halte dans plusieurs auberges. On y -servait, sur de longues tables, du vin blanc et des biscuits. Un grand -Basque, mélancolique et tanné, tirait de sa clarinette une mélodie qui -faisait danser plusieurs couples. La rumeur des commères et des enfants -berça le moulin endormi. Aux mets recherchés, venus de Bayonne, -s’ajoutaient les truites de la Joyeuse, les poules de Garralda, les -boudins de brebis et, au bordeaux et au Champagne, les vins de -Méridionale et d’Irouléguy. - -Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les -étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs -coutumes et leurs langues. - -A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons -fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des -poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs, -ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires. - - * * * * * - -Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves. -Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur -ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de -la table, et la grange en résonnait. - - * * * * * - -Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus -lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas? Les cris des cigales des -lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres -chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches; les plaintes de la -forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer -le sol; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix -des pâtres qui se prolongent; les appels angoissés des mères recherchant -leurs enfants, le soir, autour des bordes; le battement régulier des -vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry; le cri chantant des -chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons; le -mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet; le sanglot -fou des irrintzinas; la douceur des aveux dans le crépuscule; -l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume; -les farouches exclamations des pilotaris; le tambourinement du sol sous -les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles; le rire divin de -l’angelus quand la place tout entière découvre son front; le pas cadencé -des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec -leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées; les hymnes de la -Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui -courbe les moissons accablées de gloire. - -Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des -assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait, -comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient, -semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence -se refermait. - -Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la -main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à -leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda, -il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il -acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de -Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se -réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des -poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes -étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève -l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la -direction de la mairie, mais l’office d’adjoint. - - * * * * * - -A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa -femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la -vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et -il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les -suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin. - -Kattalin était heureuse ainsi, le sachant Basque et fidèle. En 1914, la -guerre ayant éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras et dut -rentrer. - - * * * * * - -Manech ne se retrouva en présence de Yuana qu’une seule fois, mais sans -qu’elle ni lui songeassent à se reconnaître. Voici dans quelle -circonstance. - -La blessure qu’il avait reçue fit que ses médecins lui prescrivirent un -séjour au bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il existe, à -Sainte-Madeleine, un couvent de Filles repenties dont lui et sa femme -fréquentaient souvent la chapelle. - -Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent que le portail du cimetière -de ces religieuses était demeuré entr’ouvert. Ils y entrèrent. Là, une -infinité de légers monticules de sable où étaient disposés, en forme de -croix, de minces coquilles, indiquaient les places des mortes. Le -souffle marin le plus léger, les moindres pleurs du ciel, en faisaient -dévaler la terre, éparpillaient les ornements fragiles recueillis sur la -plage. Et, avec une inlassable et méticuleuse patience, ces Filles que -le monde et la justice humaine avaient rejetées, mais que le Christ se -fiançait dans la miséricorde, réparaient ces tombes aussi mobiles que -l’air et l’eau, replaçaient chaque fragment de cette croix marine. - - * * * * * - -Une ombre, une seule, à ce moment, était occupée à ce pauvre travail. -C’était Yuana. Agenouillée, elle ne se retourna point vers le couple -qu’elle entendit venir. Manech n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la -nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, ni elle peut-être en -lui l’adolescent tout plein de la vierge lumière des fleurs. Elle -continua sa tâche naïve. - -Mais demain le vent qui se lève reviendrait, et le sable et le péché -aussi facilement s’effacent. - - - - -LE MARIAGE DE RAISON - - - - -A - -MADAME LÉON MOULIN - -_Amical et respectueux hommage._ - - - - -I - - -Marie vint au monde par un jour où la neige s’étendait au loin. Son père -qui était un pauvre fonctionnaire, quand il vit que l’enfant était enfin -dans son berceau et que l’accouchée avait une figure heureuse et -reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa en silence des larmes -d’humble joie. - -Il y avait à peine un an que le papa et la maman de Marie s’étaient -épousés. Ils avaient attendu d’avoir assez d’économies pour se mettre en -ménage, acheter quelques meubles à bon marché, quelques ustensiles de -cuisine. Puis la bénédiction du Ciel était descendue sur eux. Et -maintenant leur fille était née. - -Lui, le père de Marie, était pâle avec des yeux noirs et une barbe -noire. Il portait une jaquette parce qu’il était employé de l’État, -receveur de l’enregistrement, dans ce chef-lieu de canton appelé -Roquette-Buisson. La mère n’était ni blonde ni brune, ni laide ni jolie, -mais douce et attentionnée. - -Voici comment ils s’étaient rencontrés. - -Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie tout enfant, lui -dit: - ---Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, il faut que tu songes à te -marier parce que j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir passé toute ma -vie, sans foyer, à Navarrenx. Tu n’as que dix-sept mille francs de dot, -mais je te donnerai cinq mille francs de plus, et tu seras héritière de -cette maison si l’homme que tu épouseras me convient. Le receveur de -l’enregistrement m’a paru très comme il faut. Je l’ai rencontré -plusieurs fois chez Mme Durand. J’ai parlé à celle-ci de l’idée que j’ai -pour toi. Elle m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner avec le -receveur. Il joue très bien du violon. - -Cette entrevue avait eu lieu. On avait pris le café sous la tonnelle. -Lui avait dit à la jeune fille: - ---J’ai perdu, comme vous, mes parents de très bonne heure, je n’ai -jamais connu l’affection, le doux amour qui pénètre le cœur et le -réchauffe comme un oiseau le nid avec son duvet. - -La jeune fille l’avait écouté en penchant la tête, et elle avait pensé -qu’elle serait celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, en -parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait regardé avec tendresse. Et, -comme on les avait laissés tout seuls, il lui avait pris la main en -soupirant. Elle ne l’avait point retirée. Et ce furent leurs -fiançailles, qui durèrent assez longtemps, car on espérait d’un jour à -l’autre la nomination du receveur à un poste plus avantageux que -Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait ces cœurs simples. Elle, -souriait, penchée sur son aiguille, hâtant son ouvrage. Lui, trouvait -bien plus gaie la petite maison qu’il avait louée à l’entrée du village. -Il cueillait une rose dans le jardin, ce qu’il n’aurait pas fait -autrefois, et, en la sentant, il recevait une caresse au cœur parce -qu’il pensait à la joue de sa future femme. - -Il fut enfin nommé à un bureau plus important, Roquette-Buisson, dans le -même département, ce qui plut à la tante. Le mariage fut célébré à -Navarrenx, que le couple quitta presque aussitôt pour s’installer dans -sa nouvelle résidence. Celle-ci leur parut une Terre Promise, plus belle -encore quand cette enfant leur naquit par ce jour de neige. - -Donc, Marie était dans son berceau, entre sa mère et son père qui -regardait la cour noire et blanche, tandis que le feu, dans la chambre, -faisait son bruit continu. Elle était dans son berceau, pareille à tous -les petits qui sont venus en ce monde, et qui y viendront, faible comme -un souffle, camuse comme un chien qui tette. Et, devant ses yeux clos, -la vie se fiançait à elle, la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie -du néant et qui renfermait dans son calice éternel ces âmes, cette -Vierge sur la commode, cette soucoupe posée là, ce hangar bourré de -bûches, cette nappe gelée sur qui allait se lever la lune. - -Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla comme un linge dans le vent, -et, dans l’ombre tombante, un reflet palpita sur la tapisserie. Le père -se rapprocha de son enfant, la regarda de tout près. Il n’avait point ce -regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. Elle suffisait, sa petite, à -combler de joie un homme longtemps orphelin en qui l’amour était entré -voici un an. Il n’aurait pas échangé contre un royaume la pauvre chambre -qu’avaient meublée ses appointements de fonctionnaire de troisième -classe. - -Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. Portée à -l’église au milieu du silence des flocons, elle en revint de même, et sa -mère ravie la reçut entre ses bras. Son père se retira jusqu’au -déjeuner, dans l’étroit bureau où il gagnait le pain quotidien. Un plat -de luxe, fourni par l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent bien bon -la tante de Navarrenx et les deux autres invités. - -La neige ne discontinuait pas de tomber. Il fit nuit de bonne heure. Le -receveur, quand ses hôtes se furent retirés--la tante repartit le soir -même--vint allumer la veilleuse dans la chambre de sa femme qui lui dit -son désir d’entendre un peu de musique, ce dont elle était privée depuis -quelques jours. Il alla chercher son violon, s’installa auprès du feu et -joua. L’air était certainement quelconque, mais il exprimait le bonheur -que le Ciel envoyait à cette maison. La petite Marie, dont le nom passe -toute douceur, chantait dans le cœur de son père. Et, à cette frêle voix -que traduisait l’archet, voici que la Sainte Vierge répondait avec -toutes ses grâces. Elle ne descendait point vers le berceau, telle -qu’une fée des contes, les mains chargées de bijoux, les lèvres pleines -de miel et de souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née les fruits -merveilleux que sont l’humilité, la pureté, la patience. Et ces dons, -reçus par l’innocente, devaient lui être plus précieux que des ciseaux -d’or et des perles. Ils lui permettraient de ressembler à Celle qui les -a possédés entre toutes les femmes, de lui ressembler dès les premiers -pas de l’enfance, et de la suivre dans cette voie toute droite qui va de -la Terre au Ciel. - - * * * * * - -Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait déjà pour sa mère cet -attachement si fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent -davantage s’éloigner du sein qui les a nourris qu’un fruit s’écarter de -l’arbre où il est encore retenu. Elle se plaçait debout devant elle, lui -appliquant ses mains mignonnes et rondes sur les genoux, et relevant la -tête pour lui demander un baiser, comme un oisillon la becquée à -l’oiselle qui la lui donne. Avec moins de passion sans doute, elle se -faisait caresser par son père dont elle touchait la barbe. Elle se -sentait revêtue de je ne sais quelle importance quand il l’attirait à -lui, flattée de ce qu’il sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait -chanter son violon si mystérieusement. Elle affectionnait aussi beaucoup -sa poupée, une pauvre loque, dont un bras, une jambe et les cheveux -manquaient, mais qu’elle pressait contre son cœur de toutes ses forces. - -Une de ses plus grandes joies, c’était qu’on lui permît de s’asseoir un -instant entre ses père et mère, quand le déjeuner touchait à sa fin. Ce -lui était un grand honneur qu’on lui donnât alors un peu de dessert. - -Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, sous son front bombé, tout un -monde insoupçonné de ses proches eux-mêmes, un monde avec des pensées et -des images, et tout un paradis d’oiseaux et de fleurs. - -Elle vit un jour que le jardin était luisant et merveilleux plus qu’à -l’ordinaire, et une ivresse la surprit quand elle entendit le -bourdonnement de la vie dans la joie du mois de mai. Elle essaya de -regarder le soleil en face, un soleil dont les longs rais se brisaient -aux tiges des lilas et des boules-de-neige. Éblouie, elle rentra, et -courut vite voir si la Vierge était sur la commode; si, par ce temps -idéal, elle n’était point échappée toute seule dans le jardin. La Vierge -était toujours là. - - - - -II - - -Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel. - -Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on -envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants -qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes -quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les -parents possédaient un château à deux kilomètres du village de -Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une -compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à -carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse -extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les -Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites -s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout -du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît. - -Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la -maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une -journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle -arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien -convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village. -Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui -l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne -ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle -vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande -reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui -montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait -ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait -débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière -qui travaillait à domicile. - -Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux -de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait -rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres -rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie -de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les -honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et -tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de -fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme -son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne -ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait. -Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite -tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente: elle -souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines -comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie -n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler -à une compagne aussi charmante. - -Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils -passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un -piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie -marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était -encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui -la rendaient si triste depuis tout à l’heure. - ---Vous n’êtes pas souffrante, Marie? lui demanda la mère d’Isabelle. - ---Non, madame. - ---Vous n’avez pas l’air gai... - -Gaie? Ah! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle -n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu -honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il -y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant -de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa -fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et -maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant -dans des assiettes sans couleurs. - -Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut comblée par ses hôtes. Et même, -on lui donna des jouets que son amie avait en double, et elle les -rapporta chez elle, dans le bel attelage avec lequel on était venu la -prendre. Au départ, elle avait embrassé son amie aussi fort que le -matin, mais son baiser fut alors rempli d’un sentiment que son petit -cœur n’avait point connu jusque-là, le sentiment de la mélancolie. - -Devant leur porte, son papa et sa maman l’attendaient. Ils l’enlevèrent -du marche-pied, puis ils la caressèrent. - ---Mignonne, t’es-tu bien amusée? - ---Oh! oui, maman, oui, papa. - -Mais ses parents, à souper, virent une ombre sur la figure de Marie. Et, -comme il arrive chez les enfants quand ils couvent quelque douleur -secrète, cet état s’aggrava jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre -les bras de sa mère qui la déshabillait pour la mettre au lit. Et, d’une -voix entrecoupée, elle avoua la cause de sa désolation durant cette -luxueuse journée: ces souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au -cordonnier du village. Sa maman ne lui répondit qu’en l’embrassant. -Mais, comme papa avait entendu la confidence, il vint vers sa Marie, et -la prit entre ses bras. Et, parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle -n’eût pas froid il la serra bien fort sur son cœur, joue contre joue, -longuement. Puis il se rapprocha de la commode où se dressait la Vierge -tant aimée, et il dit à l’enfant, tout bas, dans un murmure contre -l’oreille: - ---Regarde-la, regarde-la, chérie! Regarde-la, elle est nu-pieds. Elle -n’a pas de souliers, mais elle trouve les tiens bien beaux parce qu’elle -est pauvre. - -Marie se calma soudain, et, sagement, se laissa mettre dans son lit qui -était auprès du celui de ses parents, et non loin du berceau de Michel -qui, étant tout petit, couchait à portée de sa mère. - -C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds nus, se disait Marie avant de -s’endormir. - -Et, tout de suite, elle aima ses pauvres souliers. - -A partir de ce jour, Marie se demandait, pour toutes choses: Est-ce que -la Sainte Vierge en a ou n’en a pas? Ou bien: Est-ce que la Sainte -Vierge aurait fait comme ceci ou comme cela? Et, dans son cœur, il y -avait toujours les réponses. - -Un jour, à la Noël, les père et mère d’Isabelle avaient invité Marie et -son papa et sa maman. Le receveur avait apporté son violon, et Marie -avait été très fière d’entendre son père jouer dans le grand salon. - -Aussi, tandis qu’on se recueillait dans le plus grand silence, elle -était allée se mettre contre les genoux de sa maman qui lui avait -caressé les cheveux. Elle voulait faire savoir au monde, en se faisant -cajoler de la sorte, qu’elle était bien la petite fille de cette -maman-là, et de ce papa-là qui jouait si bien du violon. - -On avait pris le thé ensuite, et la femme de chambre qui apporta le -plateau était la jolie femme de chambre qui avait ouvert la porte à -Marie, la première fois qu’elle était venue au château. Mais il y avait -une autre femme de chambre, aussi jolie, que l’on voyait moins souvent. -Toutes les deux avaient l’air de papillons blancs des choux. - -Marie, son papa et sa maman, revinrent du château par une belle neige, -qui, en quelques heures, avait rendu la campagne toute plate et toute -ronde. En rentrant, on avait remis à papa un papier. Il l’avait ouvert, -et il avait dit à maman: - ---Mon amie, on m’annonce mon changement. Je suis nommé à Arbouët, dans -le pays basque. - -Et maman lui avait répondu: - ---Il faut que ce soit au moment que nous commencions de nous attacher à -ce pays, d’y avoir des relations agréables... - -Et papa avait répondu: - ---C’est la vie. - - * * * * * - -Lorsque Marie, le lendemain, eut compris ce qui arrivait, elle pleura à -l’idée de quitter les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, et la -campagne, ces lieux où elle avait fait connaissance avec l’univers et -essayé ses premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa mère, et celle-ci -lui parla de la Sainte Vierge qui avait été obligée de quitter le pays -où elle était née, pour s’en aller dans un autre pays qu’elle ne -connaissait pas, tout plein de vent et de sable, sans arbres, bien moins -agréable certainement que ne leur serait Arbouët. Et, encore une fois, -Marie se consola en songeant qu’elle ferait comme la Sainte Vierge. - -Le petit Michel, lui, ne comprenait pas tout cela. Il jouait avec une -poupée de papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni jambes. - -L’humble déménagement amusa Marie. Un soir, on s’éclaira avec des -bougies plantées dans des bouteilles parce que les chandeliers avaient -été emballés par papa, qui aidait les ouvriers à clouer les caisses. -Avant de quitter la maison natale, elle alla, toute seule, une dernière -fois, dans le jardin où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait bien -raisonnablement les mains dans les poches de son paletot. Sa figure eut -un pli, comme si des larmes allaient jaillir. Mais elle se retint de -pleurer. Et elle rentra en frissonnant. La dernière nuit, comme on -n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, et, le lendemain -malin, on partit pour la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson, -venus pour les accompagner, parmi lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, -son papa et sa maman. Ces derniers avaient apporté des provisions de -bouche pour les voyageurs. Marie se tenait en avant du groupe, donnant -une main à sa chère amie et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux -portaient de jolies toques, parce que la maman d’Isabelle avait donné à -Marie la même qu’à Isabelle. Mais Marie portait toujours une robe -naïvement coupée, et les gros souliers que, maintenant, elle aimait -bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il avait l’air d’un ange d’or -aux joues gonflées. Ils montèrent dans le train. On agita des mouchoirs. -La machine siffla, et les maisons et les arbres se mirent à courir en -arrière. - - - - -III - - -Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent occuper le logement du -receveur qui venait de partir. Il était plus clair et plus vaste que -celui de Roquette-Buisson, mais le jardin avait moins de mystère. Il n’y -avait pas de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance chérit dans la -maison natale. Cependant Marie accepta le dépaysement, à cause de ce -qu’elle conservait dans son cœur touchant l’exil de la Vierge. - -A Arbouët, papa disait que le bureau était bien plus chargé qu’à -Roquette-Buisson. Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq heures, -et, quand les jours furent assez longs, on alla se promener et, parfois, -on emmenait Michel en lui donnant la main. Marie aimait tant son petit -frère! Il avait maintenant deux ans. - - * * * * * - -Un après-midi que l’écolière rentrait du pensionnat, son père lui dit: - ---Marie, je vais t’annoncer une grande nouvelle, qui te rendra bien -heureuse. Tu sais que maman était couchée depuis hier, parce qu’elle -était un peu malade. A présent elle est guérie. Et il vous est arrivé -une petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera Madeleine. - -Oh! quelle émotion, quel transport de joie ce fut pour Marie. Papa la -conduisit dans la chambre de maman, après lui avoir recommandé: - ---Il ne faut pas faire de bruit. - -Alors, Marie avait marché doucement, doucement, sur la pointe des pieds, -pour obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère dans le grand lit. Et sa -mère la regardait aussi avec un immense amour. Et elles s’embrassèrent. -Et Marie souriait sans rien dire, un peu haletante. Puis elle cherchait -des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait pas. Alors son père la -conduisit vers le berceau. Et elle s’avançait, de plus en plus lente. -Elle mettait sa main sur sa bouche pour retenir sa respiration. Enfin, -son père la souleva dans ses bras, après avoir écarté les rideaux, et il -la mit en face de la nouvelle née qui dormait, toute rouge et toute -chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son admiration, sa tendresse, -mais elle faisait silence, elle était comme en extase devant cette -merveille de Dieu qu’est une petite sœur. - -Papa ramena les voiles de tulle, après avoir reposé sur le sol Marie qui -revint vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui souriait, et elle -appliqua sa joue contre la main pendante hors du lit, afin de se faire -caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, la Vierge. Et, elle la -vit comme toujours, immobile et fidèle, et laissa sur elle son cœur se -poser comme l’oiseau sur la branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût -envoyé Madeleine. - - - - -IV - - -Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas! six mois après le -baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le -beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un -arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme, -souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de -foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme -se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des -formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de -sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de -Marie. - - * * * * * - -La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des -fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien -dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après -la mort de Michel, ne touchait plus à son violon. - -Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons -à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le -doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda: - ---Papa, pourquoi ne joues-tu plus? - -Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne: - ---Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de -petit Michel... - -Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange: - ---Oh! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut -que tu joues parce que Michel t’entend. - -Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait -parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait -des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait -au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de -grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à -goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un -petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute -chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non -loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le -récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit -Michel vienne nous voir ici. - -Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages -sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du -ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel. - -Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si -fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible. -L’enfant leur répondait: - ---J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire -religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne. - -Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis -deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où -elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise. - -Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci -entendit papa qui disait à maman: - ---Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à -Navarrenx; qu’il se serait marié; qu’il aurait habité dans la jolie -villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé. - ---Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là -quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou -pour Madeleine. Et qui sait... peut-être que Dieu va nous envoyer -bientôt un garçon. - -Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là -pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle -irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait -parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui -peut-être serait là bientôt. - -Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur -Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle -s’appliquait de plus en plus. - -L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle -revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le -bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle -s’approcha de lui pour l’embrasser. - -Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder: - ---Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il -s’appelle Pierre. - -Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir -papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui -n’était plus là. - -Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. -On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si -pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en -tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah! comme elle -pria! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée -de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au -soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié -Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de -Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait -pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique -coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie. - -Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de -Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur; -la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la -crèche; la naissance de son Michel doré; les jeux avec Isabelle; les -adieux à la gare; la nouvelle demeure à Arbouët; sa première entrevue -avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait; la mort rapide de -Michel; la petite tombe. - - * * * * * - -Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne -l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six -longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait -comme une voix d’enfant au Paradis. - -Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher. - -Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec -un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta -l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint -qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande. - -Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une -occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y -avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au -bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la -lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui. - - - - -V - - -Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait -avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de -Navarrenx que leur avait laissée leur tante. - -Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au -collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il -montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien -de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge -de trois ans, avait laissé leur père inconsolable. - -Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui -s’épanouissait aujourd’hui. - -Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait -l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée -d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman, -si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez -parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage. - -Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un -parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa -santé donnait du charme à son visage et à son corps. - -Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un -trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, -elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux -enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom -l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, -luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer -les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques -larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer -d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé -jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand -elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au -jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un -violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces -grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait -éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans -l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion. - -Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, -n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son -enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées. - -Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui -porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui -faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux -premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle -songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque -vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait -Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et -ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle -avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait -maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. -Certes! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble -fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, -surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone. - -La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles -d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la -première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. -Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de -mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une -aspiration jusque-là inconnue. - -Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une -rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait -fait. - - * * * * * - -Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau -temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, -rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux -garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à -réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de -Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui -s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire -autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui -était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, -s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil. - -Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un -frisson au cœur. - - * * * * * - -Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au -loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur -de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé -pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. -Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées -regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu. - -Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec -une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un -jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, -et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée -s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le -sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, -au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc -était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné? - -Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de -vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il -chante. Elle l’admirait tout de suite. - -Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste -prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs -exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses -lèvres franches et rouges, ces mots candides: - ---Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et -qui portait le même nom que vous: Michel. - - * * * * * - -A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle -retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du -verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui -les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se -réfugièrent dans le grand salon. - -Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua -du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé -d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes -fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au -tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus -qu’à peine. Elle fermait les yeux. - - * * * * * - -C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau; c’est ainsi que, -devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle -avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui -portait des souliers faits par le cordonnier du village; c’est ainsi -que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle -avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de -lumière; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de -l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu -rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se -continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont -le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé -triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu! Et la -jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se -demandait: La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons -doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et -acceptée jusqu’ici! - -Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce -prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en -sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de -Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En -se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé -chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage -qu’elle avait menée jusqu’ici? Ce Michel si blond, si beau, si sensible -ne jouait-il pas mieux que papa? Oh! non! Mais c’était autre chose, -comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre -rosier. - -La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. -Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista -dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa -les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent -ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce -prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans -l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez -qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain. - - * * * * * - -A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, -laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles -étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été -pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans -son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et -elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné -presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent -la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et -brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée -si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à -Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui -allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une -pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le -soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin. - -Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait -toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai -dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de -jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir -Pierre «s’en aller» après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du -plus menaçant des nuages. - -On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. -Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre -offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à -ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait -renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, -Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette -pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait -de prévoir la rémission. - -Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les -bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui -était à son chevet. Il était guéri. - -Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des -prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui -repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa -sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, -attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à -l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de -sa poitrine, se dilata. - - * * * * * - -Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, -Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage -qu’elle lui avait annoncé l’an dernier. - -Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles -s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout -premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut -grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où -elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à -l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur -ses genoux. - -Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du -train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la -noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu. - -Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des -mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était -toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue -principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant -son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. -Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le -désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur -fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point -qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit -d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, -un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien. - -Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de -bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce -que Marie ne savait point, ou si mal! La lune étant fort claire et la -soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc, -regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait -point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur -d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune -couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle -songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien -vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces -pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de -Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue -était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua -d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle -se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa -demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle -reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se -rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer -passage aux chats. - -Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison? Oui, elle en -reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel -triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces -volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient -les plâtras superposés? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce -berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent -ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui, -jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de -l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait, -elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point -le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le -violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle -prononça ce mot ridicule et divin: «Papa!»... - -Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y -avait-il, derrière la porte, sinon l’absence? Le loquet devait être le -même, il était si usé! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les -marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la -muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle -ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en -retourna. - - * * * * * - -Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête -augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait -fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel -peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu. -Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle -faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme -se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans -la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le -jardin natal, non plus toute petite, mais à présent. - -Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au -loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à -ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme -le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce. -Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main -trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une -prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait -pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le -laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe -matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe -vain. - - - - -VI - - -Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays -étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de -l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que -les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un -regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle «des beaux -partis». - -Elle vieillit sans se plaindre, toujours aussi sage, toujours la petite -fille de Roquette-Buisson maintenant dévouée à sa mère et à sa sœur, -heureuse que son frère Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit, -dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit ans sans époux. -Elle n’avait point d’amertume. Elle attendait sans attendre, comme une -jeune fille qui n’a pas de dot. Peut-être n’attendait-elle plus. - - * * * * * - -Celui que la Providence lui envoya ne fut donc pas le brillant Michel, -ni l’un de ces officiers que l’on voyait passer durant les grandes -vacances et qui caressaient leurs moustaches avant de mettre le pied à -l’étrier. Ce fut un homme sans beauté, sans prétentions, âgé d’une -cinquantaine d’années, de ceux qui ne font point rêver les jeunes -filles. - -Il représentait une maison de vins. Il était venu plusieurs fois chez la -maman de Marie pour offrir ses services. Il était timide et bon, rangé, -d’excellente réputation, l’une de ces personnes dont le monde sourit -avec indulgence. - -Des faiseurs de romans ne manqueraient point de montrer ici Marie -sacrifiée, se mariant avec une peine secrète, et conservant dans son -cœur l’image de l’autre, et le brillant souvenir du mariage d’Isabelle. -Il n’en fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec son bon sourire, -celui qui la venait tirer du célibat et de ce gros chagrin qu’elle -nourrissait: la crainte de n’être jamais mère. - - * * * * * - -Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla à Marie, durant la -bénédiction que l’on donna aux époux, entendre le doux violon de -Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. Le petit Michel mort -tenait avec papa un grand voile dans le Ciel, et il en tombait des -grâces pareilles à des flocons de neige sur cette Marie qui avait appris -de bonne heure à aimer ses gros souliers, sur cette Marie douée du sens -sacré de la vie et qui, le soir du même jour, dit à son mari: - ---Je suis bien heureuse. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - LE MARIAGE BASQUE 5 - LE MARIAGE DE RAISON 179 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - le Dix novembre mil neuf cent vingt-trois - PAR - Marc TEXIER - A POITIERS - pour le - MERCVRE - de - FRANCE - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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