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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Cloches pour deux mariages - Le mariage basque; le mariage de raison - -Author: Francis Jammes - -Release Date: April 20, 2021 [eBook #65118] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES *** - - - - - FRANCIS JAMMES - - Cloches - pour deux mariages - - LE MARIAGE BASQUE - LE MARIAGE DE RAISON - - SIXIÈME ÉDITION - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMXXIII - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Poésie. - - DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS DU SOIR, 1888-1897 1 vol. - LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-1900 1 vol. - LE TRIOMPHE DE LA VIE (Jean de Noarrieu. Existences.) 1 vol. - CLAIRIÈRES DANS LE CIEL, 1902-1906. (En Dieu. Tristesses. - Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habillée - de feuilles.) 1 vol. - LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES 1 vol. - LA VIERGE ET LES SONNETS 1 vol. - LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE suivi de POÈMES MESURÉS 1 vol. - CHOIX DE POÈMES, avec un portrait 1 vol. - LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. - LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. - -Prose. - - LE ROMAN DU LIÈVRE. (Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse. - Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notes sur des Oasis - et sur Alger. Le 15 août à Laruns. Deux Proses. Notes sur - Jean-Jacques Rousseau et Mme de Warens aux Charmettes et à - Chambéry.) 1 vol. - MA FILLE BERNADETTE 1 vol. - FEUILLES DANS LE VENT. (Méditations. Quelques Hommes. Pomme - d’Anit. La Brebis égarée.) 1 vol. - LE ROSAIRE AU SOLEIL, roman 1 vol. - MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON, roman 1 vol. - LE POÈTE RUSTIQUE, roman, suivi de l’ALMANACH DU POÈTE - RUSTIQUE 1 vol. - CLOCHES POUR DEUX MARIAGES. (Le Mariage basque. Le Mariage - de raison.) 1 vol. - -A la Librairie Plon-Nourrit et Cie - - LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS, album avec illustrations en - couleurs d’après les dessins de Mme Franc-Nohain 1 vol. - LE LIVRE DE SAINT JOSEPH 1 vol. - DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT. Mémoires: I 1 vol. - L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE. Mémoires: II 1 vol. - LES CAPRICES DU POETE. Mémoires: III 1 vol. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - -Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés -à la presse de 1 à 295. - -La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires sur pur fil Lafuma, -savoir: - -1.075 ex. numérotés de 296 à 1375 - -25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z. - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays. - -_Copyright by MERCVRE DE FRANCE 1923._ - - - - -LE MARIAGE BASQUE - - - - -A - -MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS - - -Mon cher ami, - -A vous qui êtes le plus basque et le meilleur des hommes, j’offre ce -petit roman dont vous avez bien voulu me dire qu’il est de votre -province autant qu’il se peut. Je n’eusse osé prétendre réussir où -beaucoup ont échoué, bien que je me prévale de votre race par mon -origine, ma mémoire et mon cœur. - -Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et juge de paix Emmanuel -Souberbielle, qui font comme vous partie du pays à la manière des chênes -et des fontaines, veulent bien partager notre avis. Vous ne sauriez -croire combien j’en suis heureux et fier, moi qui reposerai dans cette -terre fruste et bénie. - -FRANCIS JAMMES. - -Hasparren, 1923. - - - - -I - - -Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les -poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule -et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre -devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre -elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige -aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête -aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il -se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher -qui fait le service d’Espelette, lui avait crié: «Je te porte un défi.» -Il lui avait répondu: «J’accepte.» - - * * * * * - -Et Manech s’était répété à toute heure: «Arnaud m’a porté un défi.» Et -ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et -le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était -l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues, -dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession. - - * * * * * - -A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et -il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin. - - * * * * * - -Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les -blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la -laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant -plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux. - - * * * * * - -Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en -train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre, -semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie -sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées -visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on -voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures -par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait -d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel -bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des -bluets artificiels. - - * * * * * - -De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis. -L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore; l’autre, -qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce -dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au -village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme «Américains», jouant -au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et -des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à -son pantalon et chaussé de cuir jaune. - - * * * * * - -Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa -famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé -par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de -Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il -prenait grand soin d’éviter les péchés: à part quelques larcins dans les -vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je -ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique -pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une -répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà -l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant: des joues, des yeux -et des dents d’un éclat incomparable; une robustesse qui n’excluait -point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus -mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus -s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une -blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir. - - * * * * * - -Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec -l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de -Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père -prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre -aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il -avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal. - - * * * * * - -Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de -soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses -et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée -et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour, -assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la -consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques, -les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les -berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et -capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient -son père et ses frères. - - * * * * * - -Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps, -il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que -lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et -il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse -point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient -les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands -semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et -marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très -pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un -rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait -qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain -assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech, -ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute -sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par -sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et -ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était -saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la -rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il -l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du -riche monsieur de Buenos-Ayres. - - * * * * * - -Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille -qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire: - ---Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître. - -Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route. -Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana: «Arnaud est ton -maître», son cœur avait un moment cessé de battre. - - * * * * * - -Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui -faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de -saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient -regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse -sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il -considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait -comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et -les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et -des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh! comme il les eût -défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient -noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon! Soudain il -se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez -accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien -coulait dans ses veines? Et «bohémien», dans la pensée basque, n’est-il -pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels, -mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le -pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive, -tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers, -métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur -masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé -dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la -race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne. - - * * * * * - -Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il -s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de -cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses -faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe: - ---Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas -encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud. - -Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce propos! Celui qui le tenait -savait que la folle fille qu’il aimait était secrètement éprise de -Manech. - - * * * * * - -Celui-ci riposta: - ---J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord je porte un défi. - -L’Américain cambra la taille, offusqué de s’entendre provoquer par ce -petit. Et, tout pâle: - ---Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur? - ---Pour l’honneur, fit Manech. - ---Quand? - ---Tout à l’heure, au trinquet. - - * * * * * - -La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou -désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse. -L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si -souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels -Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que -ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante -de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais -encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil -amant de Yuana. - - * * * * * - -Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La -pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la -poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits -des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour -dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût -échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil -au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il -relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme -un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche, -tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et -soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois, -sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but -tressaillir comme un diapason. - -Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit -cette phrase qui le cingla: - - * * * * * - ---Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas. - - * * * * * - -Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance -tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute -poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme -l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa -l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire. -Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui -portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères. - - * * * * * - -Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et -sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa -famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à -présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après -souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique. - -Le souvenir de son double succès lui fit trouver plus douce la tâche de -la maison. Elle s’accomplissait sous la loi du père qui aimait les siens -tout en les tenant sous le joug. - -Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il la retrouva, le samedi -suivant, non loin de l’endroit où, avec une amoureuse malice, elle lui -avait parlé de la défaite qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il -allait passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, ne dissimulant plus -une passion gracieuse, elle lui dit: - - * * * * * - ---Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, moi? - -Et elle lui jeta à deux mains un baiser. - - * * * * * - -Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. Ce geste n’était-il pas un -hommage rendu à son adresse de jeune joueur de pelote, une preuve -qu’elle avait eu connaissance de l’éclatante revanche qu’il avait prise? - -Il fut troublé cependant par tant d’audace et s’éloigna sans mot dire. - - * * * * * - ---Elle a fait un péché, pensa-t-il. - - * * * * * - -Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui, -sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana -qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une -de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne -sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en -éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa -toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques, -oublia quelque peu son inquiétude. - - * * * * * - -Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour -tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le -moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait -un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas, -d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient -les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes -roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit -un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur -ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger. -Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait -comme si des truites se fussent acharnées après l’appât: mais ce n’était -qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux -galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans -le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire -l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face -d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille -de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue -qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et -calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il -le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme -des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en -fleurs. - - * * * * * - -Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana, -toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait -une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y -voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais -nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit -oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se -plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se -reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette -détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après -un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à -cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves -dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait. -Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le -sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à -la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses -tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers, -à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol -dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute -tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol, -non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie -le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui -avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût -dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à -la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait -son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote -basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel. - - - - -II - - -Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le -ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim. -Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de -pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité -mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place -même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se -livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer -sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde, -d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre -monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait -le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il -animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à -la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la -monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu -d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul -besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas -et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs -cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du -destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire -infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour -de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face -respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté -qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était -comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il -hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un -paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et -violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus -au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds -rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches -multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse. - -Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins -tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si -criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun -des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites -dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai -sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant -son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un -air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le -zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe -coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous -semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que -cette danse bizarre s’appelle _la danse des satans_. - - * * * * * - -La danse des satans! Manech en avait souvent entendu parler. On la -pratiqua toujours à Mauléon et à Tardets, mais il ne l’avait jamais -encore vue. La municipalité la produisait ici, pour la première fois, en -l’honneur de la fête patronale. - -Lorsque ces hommes infatigables qui, depuis l’avant-veille, avait -traversé huit villages en y dansant, et en dansant sur leur trajet, tout -au long des routes poudreuses, laissèrent se dissiper le charme qui les -élevait dans les airs, l’un d’eux se plaça au milieu de la haie de -curieux qui les entourait. - - * * * * * - -Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes -qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant. - - * * * * * - -Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le -Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans -limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle -allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les -crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans -reprise faite de soupirs ou d’appels. - - * * * * * - -C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses -yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers -à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne -répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux -poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui -s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment. -Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait -peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était -éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis -d’assister, ce soir, au feu d’artifice. - - * * * * * - -Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si -lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur -une épaule. - - * * * * * - -Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à -quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle, -mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune -homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les -yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La -lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin -eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile -blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar. - - * * * * * - -Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il -s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de -grâce, ayant abandonné son accompagnateur. - - * * * * * - ---Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda? Veux-tu que nous fassions -route ensemble! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée. - -Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la -prévint: - - * * * * * - ---Cet homme avec qui tu m’as rencontrée... - ---Est un danseur. - ---Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait -des nouvelles. - ---Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur? - ---Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer -des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à -la caserne. - ---Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec -lui? - ---Je vois que tu te moques d’un brave garçon; pourquoi veux-tu qu’il ait -déserté? - ---Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront -jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens. - - * * * * * - -Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines, -sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais -elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit, -les larmes aux yeux: - - * * * * * - ---Ah! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une -des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur. - ---J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec -orgueil. - ---Je le sais, Manech. - ---Un autre de mes oncles est mort aux Amériques... - ---Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois -mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante. - -Il la regarda avec hauteur. - - * * * * * - ---Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux -pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans -la forêt. - -Il comprit mal cette expression «je t’appartiendrai», encore qu’elle la -traduisît en basque; mais tout de même assez pour lui répondre: - ---Tu es une fille de péché! Laisse-moi. - -Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer -seule chez elle. - - * * * * * - -Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait. - - * * * * * - -Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères. - - * * * * * - -La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du -printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des -oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un -vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la -grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus, -c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme -nocturne. - -Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous -reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes -frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une -génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de -menus poissons; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes -de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette -mère étendus l’un à côté de l’autre. - - * * * * * - -Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en -sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de -ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter -d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il -avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta -dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps, -pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut -trempé de la tête aux pieds. - -Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui -l’avait poursuivi jusque dans ses rêves. - -Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il -se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre -odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu -triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un -rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de -son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la -trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise -étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible, -bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme -qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver. - - * * * * * - -Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé -parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins -à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un -peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui -le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux -parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très -haut parmi les joueurs. - -Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques -défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient -guère d’importance: mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par -les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le -soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé -d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses -pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée -de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait -donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait -opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui -disant: «Tu es une fille de péché, laisse-moi», et qui l’avait laissée -pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même. - -A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait -plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son -pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce -que son cœur avait de plus tendre. - - * * * * * - -Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne -lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs -de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier: - - * * * * * - ---Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine? Mais je reste ton ami -quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu. - - * * * * * - -Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante: - ---Avec toi, dit-elle, oh! non... Je t’aime trop: je ne veux pas faire ce -qui n’est pas permis. - - * * * * * - -Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à -peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa -gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient -debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et -de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente -grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et -dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute -de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans -l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes -des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles; elle -soulignait le courbe sillage du pivert; elle lustrait l’aile du geai -qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre; elle projetait, dans une -échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de -quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage -flamboyait. - - * * * * * - -Un strident coup de sifflet retentit. - - * * * * * - -A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana -avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit -entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec -Yuana, se replongea dans le fourré. - ---Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille. - -Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il -entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux. - - - - -III - - -Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle -avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que -la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il -était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà -partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain--sans -compter le danseur et les autres--pût tenir un autre langage que celui -dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées -engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il -s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à -tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet -duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu -reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain. - - * * * * * - -Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de -ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le -taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré -la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans -les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir -repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru. -Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée, -à tort, de s’être mal conduite avec lui. - -Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de -Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes, -chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter -les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on -se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y -avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies -de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en -Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des -prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans -les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que -n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A -Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le -front devant ces ombres vénérables. - - * * * * * - -Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et -d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai -que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en -raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et, -précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et -qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter -même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette -camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras -dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie -l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech -faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux -processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur -son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un -naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait, -croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur. - - * * * * * - -Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs -maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour -Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut -absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel. -Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit: «C’est la mer.» Il la portait -tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a -l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort -à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la -barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette -rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la -plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait -immobile et pâle devant ce développement de clarté. - -L’abbé qui les conduisait lui demanda: - - * * * * * - ---Eh bien! Manech? - -Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que -les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où -l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que -peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu -étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la -terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda, -la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas? Pourquoi ses -grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort? Ah! -partir! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain -d’une église; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des -eaux; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux -malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se -disait cela. - - * * * * * - -Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter -la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la -nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies -infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses -yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes -pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit -les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de -personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et -venaient. - - * * * * * - -L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici?... -Il se retourna et elle se retourna. - - * * * * * - -Que lui importait d’ailleurs? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se -fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et, -entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce -lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit -comme s’il venait de naître à une vie nouvelle. - - * * * * * - -Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la -mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir -qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un -songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse. - -Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs -fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une -jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais -la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et -Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de -surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et -s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait -pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à -la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires -lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver -charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours «la fille -de péché». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait -ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme -elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il -se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer. -Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au -village. - ---Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une -bicyclette. - - * * * * * - -C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de -la petite cité. - - * * * * * - ---Tu as donc maintenant une bicyclette? - ---Oui. - ---Tu es bien heureuse! - ---Tu n’avais pas encore été à la mer? demanda-t-elle. - ---Non, jamais. Et toi? - ---Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin. - ---D’où cela? demanda-t-il. - ---D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya? - -Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec -sérénité. - - * * * * * - ---Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire? Nos brebis n’y pacagent pas. - ---Il y a des granges et une source sous un arbre. - ---Alors, de là, on voit loin? - ---Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand. - ---Tu y es allée toute seule? - ---Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit -les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en -s’élevant encore... Oh! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la -mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le -dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine. - - * * * * * - -Il demanda encore: - - * * * * * - ---Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut? - - * * * * * - -Elle répondit: - - * * * * * - ---Pour toi, il ne faudra pas deux heures. - - * * * * * - -Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de -l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le -tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux -que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait -faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une -promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les -plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se -permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres. - - * * * * * - -Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans -dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres -auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de -cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le -décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya. -Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas -de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course -était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures. -Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait -pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces -lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à -rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait -pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand, -parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et -l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré -d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre. -Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech -auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne -savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une -compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son -âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et -qu’elle n’eût point voulu scandaliser. - - * * * * * - -A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement -d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt -la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui -eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une -tache au milieu du paysage vierge. - -Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès -de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à -cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici! Il comprenait -maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les -vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se -dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il -allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle -l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la -main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui -paraissait revêtir un caractère bestial: ce monsieur et cette paysanne, -dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il -allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de -Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours -répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis. - - * * * * * - -En ce moment il se perdait en de vagues pensées, il n’avait pas su -apercevoir encore, il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert de -lumière qui s’ouvrait devant lui dans le fond du ciel même; plus près, -ce blanchissement laiteux dont lui avait parlé Yuana et, plus loin, -suspendue dans l’espace, cette voûte noire: la mer. A cette distance on -n’entendait pas chanter la coquille irisée du golfe dont l’éclat -surpassait celui du soleil. Manech ressentit que son cœur, ainsi que ce -flot interminable qui s’évanouissait et reprenait sur la plage, -débordait. Il prit dans sa poche son chapelet sous un croûton de pain. -Il donnait toute sa foi basque à ces humbles grains depuis que, toute -jeune, sa mère les lui avait passés au poignet. Il usait, matin et soir, -de ces pauvres mots de bois enseignés par l’Ange au peuple qui verra -Dieu. A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, infléchies comme -des vagues légères. Il priait cette Vierge dont l’image est partout au -pays basque, non point dans les diverses attitudes que l’on s’est plu à -lui donner ailleurs, mais dans une plus particulière. Ce n’est point la -fiancée qui s’avance vers la maison d’Elisabeth, à travers la plaine -d’Esdrelon chargée d’abricotiers, mais la Mère, cette chose infinie qui -comprend le cœur tout entier. Elle reposait dans le cœur de Manech comme -dans une niche fruste et belle. - - * * * * * - -Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée -étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril, -dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et -ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son -protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il -n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter. - -Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech. -Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité -pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune. -Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été -rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins -été «la fille de péché», mais elle se serait donné cette excuse de -s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que -Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que -de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans -appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant -interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par -l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui -avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée -si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur -vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut -essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour -son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un -peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer. -Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle, -mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées, -en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui -cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau -de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et -le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle -apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent -possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa -puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus -cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui -inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se -distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne -l’enchaînaient-ils pas avec de l’or. - -Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait, -l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût -renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans -un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps. -Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune -fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel -qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa -part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait -d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore -excusé... Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de -donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du -fils de Garralda. - -Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et -sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie -de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt -sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme. - - - - -IV - - -L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété, -l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y -présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte, -ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs -de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point -qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est -aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît -tout pour bannir le gracieux fantôme. - - * * * * * - -Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et -qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble -jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi -que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils -se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que -le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un -peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux -aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des -vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources -vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour -ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers -le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée -d’azur. - - * * * * * - -Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque -Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un -Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures -basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là, -croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se -faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop -glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer -les mots si doux: «Pais mes brebis, pais mes agneaux.» - -C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du -colporteur: le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la -neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les -renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées -de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la -cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le -corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange -la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments. -Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On -devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs -sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme -un coquelicot. - -Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards -eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence, -chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au -son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux, -en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en -était allée avec la belle saison. - - * * * * * - -Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année -s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement -d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort? Elle avait su lui dire -certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son -ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de -s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il -recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature -l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins -que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour -conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de -regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait -quand la cardamine était en fleurs. - - * * * * * - -Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il -allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier. - - * * * * * - -Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une -enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire -un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse -et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant -deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et -les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des -pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun -avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà -comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre -dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble -bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse. -Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et -portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la -même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la -vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices, -il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux -hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle -regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui -traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie -de la farine qui souvent la poudrait; au départ d’une génisse pour le -marché; au prix qu’on en avait retiré; à la recherche des œufs; aux -couvées dans le foin des étables; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle -allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour -les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent -des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en -avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre -des images: la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si -elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le -grillon; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on -confond avec les herbes submergées; les légions d’alevins, pareils à de -courtes épingles; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la -surface sans enfoncer; le rat qui glisse, plonge et ressort; la poule -d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine -admirer le jade de ses pattes ensoleillées; la nacre, plus belle que -tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce; les aulnes qui -poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante. - -Manech disait à Kattalin: - - * * * * * - ---Je crois que tu passes ta vie au bord du ruisseau. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Oui, plutôt que de lire et d’écrire, j’aime mieux faire briller le -cuivre des chaudrons avec le sable. Je suis heureuse lorsque je vois le -soleil danser dedans. On ne peut pas le regarder longtemps. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---L’oiseau-bleu qui vient de passer est celui qui va le plus vite. As-tu -jamais vu son nid? - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Il fait son nid au fond de la Joyeuse où il emporte du ciel sous ses -ailes. Là, il pond et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Ton père et tes frères sont habiles à pêcher la truite. Moi, avec -cette gaule, je n’attrape rien que de tout petits poissons qui sont -amers au goût. Je suis un maladroit. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Non, tu n’es pas un maladroit. Ta réputation de pilotari est venue -jusqu’à notre moulin. Tu as battu, le même jour, un monsieur d’Amérique -et Arnaud le postillon. Je le sais. Mais tu as l’air triste, et tu ne -joues presque plus. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je n’aime pas jouer avec ceux qui y mettent de la malice. Je joue avec -monsieur l’abbé du patronage. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. Il sait comment on -fait la farine, parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un meunier, du -meunier de Hélette. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je le sais. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Il vient quelquefois à notre moulin pour voir ma grand’mère qui ne se -lève plus. Il lui a apporté plusieurs fois la sainte communion. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Je le sais, et je sais encore que ton père lui a fait don d’un sac de -farine pour que les religieuses préparent les hosties. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Et ton père a donné du vin et deux agneaux à monsieur le curé. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---On ne parle pas de ce que l’on donne, mais mon père est juste. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---On ne voit plus Yuana. Elle venait parfois jusqu’ici. Elle échangeait -avec moi des sucres d’orge contre du miel de nos ruches. Elle est -gourmande, on dit qu’elle est placée à la ville. - - * * * * * - -Il disait: - - * * * * * - ---Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y en a qui restent. - - * * * * * - -Elle disait: - - * * * * * - ---Est-ce que tu voudrais partir? - - * * * * * - -Il ne répondit pas. Un grand frisson le parcourut, tel que celui qui -ride la surface de la mer. Il regardait cette campagne pareille à il y a -des mille ans. Il regardait la rivière. Il regardait Ursuya qui -s’allongeait dans la nacre du ciel comme un promontoire attentif aux -nefs des nuages. Il sentit les racines de son cœur se nouer plus -fortement à ce sein maternel, dans cet amour qu’il portait à sa terre -naïve et fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à ses frères et sœurs, -à Yuana peut-être, peut-être à Kattalin. Mais, en même temps, il -entendait le même appel que les oiseaux sauvages quand leur aile est -agitée par le souffle des expatriements. Ainsi, sur le bord de son nid -qu’il a rempli de sa tendresse et de ses plumes, le blanc voilier. Il -cède à l’attrait de sa douleur. Il part, et ce qui fait son cercle si -doux autour du monde, c’est qu’avant de s’en aller il a songé à revenir. - -Ils poursuivaient la même pensée. - - * * * * * - ---On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle; on le ramasse dans la -rivière comme ici les cailloux. - - * * * * * - -Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante chaque Basque et le pousse -aux lointaines aventures. Cette âme étrange, douce et mystique, était -possédée et fascinée par le métal qui se soumet les choses de la terre. -Ah! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à quoi il emploierait sa -fortune. Il ferait bâtir un trinquet où il n’inviterait que tel et tel. -Il se ferait faire un costume à Bayonne, et il porterait une montre qui -sonne les heures et marque les jours de la semaine. Il se rendrait en -voiture ici et là pour assister aux parties de longue ou de blaid. Mais -au mariage il ne songeait pas, il n’avait jamais songé, songerait-il -jamais? - -Le voyant absorbé, le regard fixé sur le liège qu’il abandonnait au -courant, elle rompit de nouveau le silence: - - * * * * * - ---Si tu vas aux Amériques et si tu en reviens riche, Manech, tu seras -fier et tu ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras que des élégantes -comme Yuana. - - * * * * * - -Elle disait cela sans malice aucune, sans le moindre soupçon, simplement -parce qu’elle avait été éblouie par les robes de sa voisine. Cependant -il en éprouva du malaise. L’ombre de Yuana, évoquée par ces simples -mots, rida l’eau pure. - - * * * * * - -Il dit: - - * * * * * - ---Laisse-moi, Kattalin! - - * * * * * - -Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla tenant sa petite gaule et -poussant ses canards devant elle. - -Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint, Yuana qui ne manqua pas de -se rendre alors sur la tombe de ses parents. - - * * * * * - -Le cimetière basque est si simple, si beau, qu’on ne saurait concevoir -un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne -cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d’à côté, -seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées -de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes -dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces -disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le -Ciel, et des objets ayant trait aux professions: un marteau, une -quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes, -surchargées de lettres et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges -faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement -qu’il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans -phrases. Les capes des affligés retombent sans qu’aucun geste en dérange -les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l’étroite -caisse blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur emporte sous le bras, -telle qu’une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a -couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler -leur cire en cette fête des élus. Çà et là des sièges où les vivants -continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont -étendus dans la nuit. - -Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de -Yuana étaient adossées. Mais quel contraste! Les hôtes de Garralda -conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet -ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre -en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et -personnages municipaux y figuraient. - -Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se -tenait debout. Il priait. Lorsqu’il releva son visage, il vit Yuana en -face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille. - - * * * * * - -Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens -avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n’ont pas réussi. Les -noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes. -L’origine suspecte n’était pas éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs, -n’assurait-on pas que, jusqu’à ces dernières années, on n’entendait -jamais dire qu’un seul des Bohémiens eût trépassé? Le démon leur -prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien -leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui -s’attachent aux flancs d’Ursuya? Avaient-ils possédé même un nom, ces -ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de -poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure, -jusqu’à ce que l’alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré -un état civil à leur lignée? Tel avait été le cas de la famille -maternelle de Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, un singulier -mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet, -encore que jeunes et vieux se montrassent à l’occasion épris de son -enjouement. - - * * * * * - -Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de -Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs -espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque -noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre -sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine à -l’aube. Elle eut honte d’elle-même. Et cette honte ne fit qu’accroître, -dans son cœur de petite esclave, l’amour et la déférence qu’elle vouait -à Manech. Le coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil et de -reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que -l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme -un titre d’honneur et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder -d’autre attention, il s’en alla. - - * * * * * - -A quelques semaines de là, Arnaud et lui se rencontrèrent. Ils avaient -recommencé de jouer ensemble, en assez bons camarades, depuis que Yuana -n’habitait plus sa ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, d’autant -moins que leurs victoires s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé -par ailleurs, ne les excitait plus l’un contre l’autre. - - * * * * * - -Arnaud dit à Manech: - - * * * * * - ---Tu sais... Yuana? - ---Eh bien? - ---Elle a quitté le vieux et s’est mise avec un danseur qui fait la -contrebande à Ainhoa. - - * * * * * - -Manech avait compris. - - * * * * * - -Arnaud ajouta: - - * * * * * - ---Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du tabac. - - * * * * * - -Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée à Espelette: - ---Puisque tu conduis le courrier qui dessert Espelette, tu ferais mieux -d’y demeurer que d’y venir en passant. J’habite tout près, Ainhoa. Je -m’y trouve fort bien. Je m’y suis mariée. - - * * * * * - -Elle donnait à ce dernier mot un sens libre, mais le jeune postillon ne -prit pas le change. - - * * * * * - -Elle eut un silence, puis: - ---Si tu avais encore tes père et mère là-bas, je le comprendrais. Mais -puisque tu es seul! Ainhoa est à deux kilomètres de la frontière. On y -peut faire la contrebande qui rapporte beaucoup sans nuire à une autre -profession que l’on peut exercer. Ainsi il y a des gens qui labourent; -ils conviennent de prendre en charge, à un endroit déterminé, sous un -rocher, dans la fougère, des bidons d’alcool ou des ballots que les -Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les Français qui leur amènent des -chevaux de Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre jour, deux étalons se -sont enfuis dans la montagne et, comme nous les poursuivions, on nous a -tiré dessus. - - * * * * * - ---Tu étais donc avec les contrebandiers? - ---Oui; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les -marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une -mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La -garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les -sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent. -Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie, -tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est -infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient. -On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous -étions un gibier! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa, -d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu -gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi. -Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et -des cigares que j’ai rapportés sous ma robe. - - * * * * * - -Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante -de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans -une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse, -effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de -mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses -pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que -la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses -cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et -nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui -sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait -un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais, -ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui -demander des nouvelles de Manech. - - - - -V - - -Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui -suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à -Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de -Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans -surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte -d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se -rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et -même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme -et de Garralda. - -En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa -point la parole ni elle à lui: elle se tenait debout, nu-pieds, les -mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de -plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les -mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage -encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré -par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de -semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la -maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et -cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud -se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les -profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état -avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et -désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était -agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie, -elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de -contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au -pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la -paroisse. - -Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par -l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et, -à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les -fleurs, les fumées de l’encens, les chants; l’orage des tambours et des -cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré, -escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du -patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout -près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé, -qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que -Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur -la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même. - - * * * * * - -Il lui disait: - - * * * * * - ---Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien -jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle -tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes. -Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents -ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où -passe la rivière... - -Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par -Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix. - -... Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille -sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à -l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller -municipal, peut-être. Tu continueras la maison. - - * * * * * - -Manech ne répondait pas. - - * * * * * - -Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une -réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut -lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une -vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda -s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle -feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir -logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le -congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du -diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur -mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque -cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au -moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le -fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant -lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être: le -vide se fit dans son âme. - -L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le -distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à -la plage. - - * * * * * - -En présence des flots, Manech fut changé; un sourire éclaira sa face. -Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, -sans le cacher, l’étroit berret? Quel invisible et purifiant baiser la -mer donnait-elle à cet enfant? De quels bras, de quels regards -l’enveloppait-elle? D’où venaient cette filiation et cette maternité -mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui -s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait -versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne? - - * * * * * - -Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et -d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil -des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait -entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la -distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de -roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, -confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et -houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable, -ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des -flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel. - - * * * * * - -L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif -d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle, -chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que -les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces -merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs -barques. - - * * * * * - -Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les -camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair. -Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si -pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins -pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers -desservant l’intérieur du pays. - -En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea -même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au -col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son -berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès -lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte. - - * * * * * - -Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus; mais ce dernier lui -dit: - - * * * * * - ---Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras -pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu -n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir -tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises -d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet, -dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas -les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles -Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech, -tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera -pour toi comme l’eau de la vallée. - - * * * * * - -Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il -ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les -arbres. - - * * * * * - -Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son -père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la -maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les -grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir -aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech. - - * * * * * - ---Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis -trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras... - - * * * * * - -En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait -plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter, -qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur -écho, amolli son courage. - - * * * * * - -Alors le père? Alors la mère? Alors les frères et sœurs? Alors son ami? -Alors... - - * * * * * - -... Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce? - - * * * * * - -Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme, -mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir. - - * * * * * - -C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on -murmurait au marché avant-hier? - -Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut, -et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de -ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant: - - * * * * * - ---Pardonne à la fille de péché! Aie pitié de moi, Manech! - - * * * * * - -Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il -partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par -les Basques; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de -Garralda ne le vît plus. - - * * * * * - -Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine, -comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un -cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix. - - - - -VI - - -Manech contracta, en 1897, un engagement, de cinq ans dans la marine. Il -prit part, en 1900, à l’action internationale dirigée contre les Boxers -autour de Pékin. Il montait alors _Le Jaguar_, et il eut, au retour de -cette campagne, l’occasion de revoir, à Changhaï, où le cuirassé fit -escale, son oncle Jean-Baptiste le missionnaire. - -Un de mes amis, consul dans ces parages, put faciliter cette rencontre à -Manech que je lui avais recommandé. Le matelot comptait alors vingt-deux -ans, et il y en avait douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie et -Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. L’oncle très vieilli, épuisé -par la fièvre, les crises hépatiques, les fatigues endurées sur les -jonques. Son teint tirait sur le bambou jaune, sa barbe était blanche et -rare. Le neveu était, au contraire, dans toute sa force. Et, de le -revoir ainsi beau, libre, le regard sûr, le missionnaire sentait son -cœur s’emplir de fierté: - - * * * * * - ---Toi? répétait-il, toi? Manech! C’est toi? - - * * * * * - -Et, de ses paupières rougies par les insomnies, glissaient des larmes. -Et il retenait, entre ses doigts décharnés, les mains vives du jeune -homme. - ---Depuis ta première communion, Manech, depuis ta première communion je -ne t’avais point revu. On m’a si peu écrit de Garralda! On néglige ceux -qui sont loin. Et puis, je sais combien la vie des champs est -absorbante. Ton père, ta mère, est ce qu’ils vont bien? Et les petits? O -mon Dieu!... - -Manech répondait: - - * * * * * - ---Il y a trois ans que je me suis engagé. Pendant ce temps, je ne les ai -revus que deux fois, en permission. Le père est vaillant toujours, la -mère avait un mal. On l’a opérée; elle va joliment. - ---Dis-moi, Manech, est-ce que tu es toujours aussi pieux? - ---Je l’espère, mon oncle. - ---Est-ce que les affaires vont bien à Garralda? - ---Oui. Le froment et le foin ont donné beaucoup l’année dernière. Mais -il a fallu payer l’opération. - ---Tu t’ennuyais donc à la maison, que tu aies devancé l’appel dans la -marine? - ---Non, mais c’est une idée que j’avais de partir. - ---Manech, il est meilleur de rester au pays, de s’asseoir sous le noyer -après la moisson, avant souper, quand les grillons crient près du four. -C’est bon à moi de m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. Mais -toi? - ---Je voulais m’en aller sur la mer. - ---Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive de fermer les yeux pour -penser à tout ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent que je suis -tout petit, que je reviens de l’école, que je porte encore mes livres -dans un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans le ciel, est posé -Ursuya. Est-ce que l’on a amené en ville l’eau d’Ursuya? - ---Non, pas encore. - ---Dis-moi, Manech... dis-moi... tu vois, je voudrais tout apprendre en -même temps... je voudrais avoir un cœur assez grand pour y enfermer le -pays. Qui vit encore là-bas? Le vieux Larronde est-il mort? - ---Il est mort. - ---Et monsieur Haristoy? - ---Il est mort. - ---Et l’ancien curé de Labastide, monsieur Etchegaray? - ---Il est mort. - ---Et ceux du moulin? - ---La grand’mère est morte l’an dernier. Depuis votre départ, il y a une -petite Kattalin qui est déjà bien raisonnable. - ---Et ceux qui étaient dans la ferme où il y a le gros tilleul, entre le -ruisseau et Garralda? Il y avait une si jolie petite fille... -Rappelle-moi son nom?... Ah! Yuana, c’est Yuana qu’on la nommait... - - * * * * * - -Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé par tant de questions qu’il -voulait faire, reprit, sans insister. - - * * * * * - ---Dis-moi? Tu as laissé de bons amis là-bas? - ---Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme -deux frères. - ---Hélette!... la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est -d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers -chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept -ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais -rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans -qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le -cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette... O Manech! Tu t’en -retourneras vivre au pays! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a -pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un -fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner -à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah! -Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres! La terre où l’on dort -est froide quand elle n’est pas du pays! Je ne devrais pas te dire cela, -Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance -ma sépulture... Manech, dis-moi encore? Est-ce qu’il y a toujours la -vigne sur le coteau de Garralda? - ---Toujours. - ---Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les -anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy? -C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir -missionnaire. J’avais dix ans. - - * * * * * - -Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et -trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal. -Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de -sa race, il répondait: - ---J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de -la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que -j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai. - -Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait: - ---O Basque! - - * * * * * - -Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si -l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son -neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir -même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française, -tandis que _Le Jaguar_ reprenait le large. - -Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire, -alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses -angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser -qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la -terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un -délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne -purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la -campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté -l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu -d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait -avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette, -mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du -moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après -ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points -au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau! disait-il. Son -œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du -village natal. Il prononça brusquement ce mot: - - * * * * * - ---L’angelus! - - * * * * * - -Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se -découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux. - - * * * * * - -L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il -lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que -pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord. - - * * * * * - -Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où -la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son -ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé -le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays -basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs -campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y -mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus -d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de -se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons, -retourné la litière de ses vaches. - -Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée -inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la -traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au -fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur -apportent, hélas! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était -maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge -singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus -ferme dans sa volonté. - -Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes -crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de -l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en -buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et -dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de -Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air -qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui -ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y -possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur -pensée! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces -malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne -songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son -berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir -déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses -camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force -physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée -vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et -dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient -entendu chanter. - -Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul, -parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison -dite _du marin_. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait -d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et -aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au -panneau. - -C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la -mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais -personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le -même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même -adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses -défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature -les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme -d’aujourd’hui. - -Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un -fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille -qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce -orgueil ou modestie? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que -son apparente indifférence. - -Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée. -Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos -qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes. - - * * * * * - -Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis; les fantômes -s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas -dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces -flots qui le berçaient? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est -jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué? Les -vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile, -qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était -fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de -l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à -celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de -simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté? - - * * * * * - ---Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je -veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au -vieux Jésuite comme aux autres. - - * * * * * - -Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il -souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait -point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le -trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines -mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à -peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait -rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil -Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à -larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille, -dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait -emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur? Même sa charité -chrétienne s’arrêtait là. Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact -berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur. - - * * * * * - -Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui -renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait -marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant -laquelle il se signait à l’angelus, disant: «_Agur Maria!_». Bientôt il -aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise. -Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une -voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par -Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée -bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre -qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la -vallée. - - * * * * * - -Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui -s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il -rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à -Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait -rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. -Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de -la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un -vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure -balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière -où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer -sa fièvre, son philtre de lumière riante. - - * * * * * - -Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse! Au milieu de l’eau -voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une -clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du -linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où -elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, -si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette -merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la -Joyeuse. - - * * * * * - -Il était en face de l’Amour et de tout son carquois. - - * * * * * - -Aux pieds de cet Amour montaient et descendaient en un vol horizontal, -presque immobile, des libellules couleur d’eau profonde. Elles se -posaient parfois sur une herbe, et leur corps linéaire se tenait alors -oblique sans que le frémissement des ailes se distinguât du jour. Mais -lui, Manech, il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu comme un arc -de noisetier. - -Kattalin dit: - - * * * * * - ---Bonjour, Manech. Quel bonheur de te revoir! - - * * * * * - -Et maintenant, par un torride après-midi, sous la tonnelle, à Garralda, -parents et amis avaient bu à la santé du marin. Lui s’était éloigné, en -compagnie de Kattalin, dans la direction de ces forêts où jadis il -n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il tenait à la paysanne, dont le -port de déesse le dépassait un peu, de ces propos charmants qu’inspirent -aux jeunes Basques le vin de leur pays. Elle était si naturellement -heureuse qu’à peine elle en pouvait croire ses oreilles parfaites, -dégagées des fines mousses d’or qui couronnaient sa ravissante tête trop -étroite. - ---Te souviens-tu, lui demandait-il, que tu étais encore une toute petite -fille, il y a cinq ans, et que tu me disais, au bord de la Joyeuse, que -l’oiseau-bleu fait son nid au fond de l’eau où il emporte du ciel sous -ses ailes? - ---Oui, c’est vrai, répondait-elle. - ---Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais pris d’oiseau-bleu avec le -casse-pied? - - * * * * * - -Et, comme elle rougissait, il reprenait: - ---Regarde la couleur de mon col, elle est celle de l’oiseau-bleu. Ne -veux-tu point le prendre au piège de tes bras si doux? Tu seras mon ciel -sous mon aile. - - * * * * * - -Elle était surprise et charmée et, dans un signe qui dit oui, s’illumina -sa figure. Elle enlaça l’épaule du jeune homme. - ---N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux que nous fassions un nid au -fond de la Joyeuse? - ---Méchant! Ne vas-tu pas me rappeler aussi que je t’ai raconté que -l’oiseau-bleu se bat avec les anguilles? C’est vrai, d’ailleurs. - ---Non, non, je ne me disputerai pas avec toi, mais peut-être voudras-tu -m’échapper comme une anguille qui glisse entre les doigts sans qu’on -puisse la retenir? - ---Avec toi, mon Manech, si tu me le demandes, j’irai bâtir un nid au -fond de l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester sur la terre... -Manech, est-ce que tu parles sérieusement? - -Et elle ajoutait: - ---Le vin d’Irouléguy est si fort! Tu en as bien bu une bouteille... - ---Tant mieux, répondait Manech, si l’ivresse du vin fait que j’ose te -dire que je t’aime? - ---C’est l’an prochain que tu reviendras pour toujours, Manech? - ---Je reviendrai pour repartir. - ---Comment dis-tu? - ---Je dis qu’avant de t’épouser il faut que je fasse fortune. - - * * * * * - -Cette dernière phrase ne blessa pas la jeune fille qui, cependant, -depuis que venaient de se conclure leurs fiançailles, eût donné sa vie -pour Manech. Quelle que fût la violence de son amour, qui avait couvé -sous la cendre de son humble foyer, sans espoir de le faire jamais -partager, et qui maintenant venait de s’épanouir comme une rose qui ne -cache plus son cœur ni son parfum, Kattalin était déjà soumise au -maître. - - * * * * * - -Elle resserra son étreinte, posa sa joue sur le berret aux lettres d’or -et demanda: - - * * * * * - ---Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais? - ---Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé plusieurs places dans les -tanneries. En quelques mois, je me mettrai au courant du métier à -Hasparren. Et puis je partirai. - - * * * * * - -Hantée par l’idée qui avait frappé son enfance: - - * * * * * - ---On y ramasse aussi de l’or dans les rivières? - ---Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier. Il vaut mieux faire du -cuir et acheter des terrains avec ce que l’on gagne. On m’a dit aussi -que je pourrai tenir un café avec un trinquet. - ---On joue donc à la pelote là-bas? - ---Oui, avec des espèces de petits chisteras que j’ai appris à fabriquer -à bord. Un Argentin m’avait prêté le modèle. - ---Quand donc te reverrai-je? - ---Pas avant huit ans, ene maïtia. - - * * * * * - -Il prononça ce nom si doux de «bien-aimée» avec une langueur et une -inflexion si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau. - -La perspective de cette séparation ne les attrista point. Le but d’une -fortune à réaliser ne faisait au contraire que stimuler leur sentiment -si sincère, si ardent--mais ni pur et réservé qu’au cours de cette -promenade leurs joues à peine se frôlèrent. - - * * * * * - -Il ajouta: - - * * * * * - ---Je te veux heureuse et riche, Kattalin. C’est vrai que tu auras bien -près de trente ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. Mais je yeux que -tu sois la mieux habillée d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture. -A mes frères, et sœurs je laisserai ma part de Garralda. - - * * * * * - -Comme elle écoutait! Elle n’eût pas osé même une objection à cette -longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un -chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête. -Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises, -tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils -atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses -peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de -Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels, -couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil -régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme -dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule -agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des -sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence. -Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de -force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux -plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie -continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme -sans hésiter: «Le Monsieur d’En Haut». Des hommes qui avaient près d’un -siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés -dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin -obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont -leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une -union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda. - - * * * * * - -De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée. - - - - -VII - - -Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie -locale: la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à -La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les -compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur -maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908 -il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses -bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage -basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences -qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une -gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de -Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en -spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après -avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était -pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites, -mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se -marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se -réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un -jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée, -huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que -millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les -circonstances, il avait dépassé son but. - - * * * * * - -Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses -sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin -qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son -oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses -photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la -mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles -n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait -lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas -une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse -antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente -d’une jambe. - - * * * * * - -Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier -avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté -debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le -regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de -l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé, -dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui -visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques -barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que -le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros -brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau -canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style -Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être, -dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres, -fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de -Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond. - - * * * * * - -Dans une des lettres qui précéda son départ de Valparaiso, il donnait à -Kattalin des instructions détaillées. Il entendait que leur mariage fût -célébré dès son retour. Il allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il -désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait à sa rencontre à Bordeaux. -Il en avait pris modèle aux élégantes du Chili. Il lui envoyait un -chèque de trois mille francs, pour la façon de la robe et les frais du -voyage. Elle et sa mère devraient descendre à l’hôtel des Basques où il -les rejoindrait, après avoir fait diriger ses nombreux bagages de la -Rochelle à Bayonne et, de là, dans une belle maison qu’il avait acquise -à Hasparren, par procuration, l’année précédente. On passerait quelques -jours à Bordeaux pour acheter le trousseau et le mobilier de leur -ménage. Ce programme s’exécuta de tous points. - - * * * * * - -Ce fut avec une joie grave et sûre que se reconnurent les fiancés. -Manech, avec cette réserve que garde toujours à l’extérieur le Basque, -souleva son chapeau pour saluer Kattalin et lui tendit la main. Elle -avait espéré un baiser. Mais, à déjeuner, il lui souriait plein de -prévenance et lui faisait de ces compliments si jolis qu’ils portent au -cœur. Elle était fière de l’entendre donner des ordres aux servantes sur -un ton qui sait commander avec douceur. Il se montrait un peu difficile, -tel qu’un monsieur qui a l’habitude des grands hôtels. Combien, -pourtant, se sentait-il plus à l’aise dans cette auberge retrouvée qui -sentait le pays natal! Il s’exprimait plutôt en basque, mais il fit une -observation en français parce qu’on avait négligé d’orner leur nappe -d’un bouquet de fleurs comme il y en avait aux tables voisines. Au -dessert il commandait une bouteille de Champagne qu’il déclara ne rien -valoir en comparaison de celui qu’il buvait là-bas. - ---Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour me griser, de la mousse du -meilleur vin, si tu me donnes la mousse de tes cheveux? - - * * * * * - -C’est ainsi qu’avec une faconde un peu espagnole, un Basque sait parler -à celle qu’il aime, fût-il un Basque américain dont la fortune a été -rapide. Jamais en lui ne fait défaut l’inspiration spontanée, à moins -que son orgueil ne l’empêche. - -Kattalin se faisait humble à son côté. Mais la fierté la soulevait -devant les femmes qui dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait -point. Il s’arrêtait volontiers dans le quartier maritime devant les -cages des oiseliers. Il lui montra une perruche du Chili et, comme elle -la trouvait ravissante, il la lui acheta sans même en débattre le prix. -Elle protestait, de peur de se montrer indiscrète. Mais lui, tirant de -sa poche son gros portefeuille, la rassurait. - - * * * * * - ---Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de -la rivière. Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles du jardin -où nous nous aimerons. - - * * * * * - -De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux -yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui -donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible. - -Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des -Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises, -même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple -et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la -salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût -moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois -semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il -voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de -Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la -paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le -missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on -joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre. -Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda. - -Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours -entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au -moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier. -Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé -comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant, -sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui -n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la -main sans prononcer un seul mot. - -Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa -fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech -entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux -sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La -chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui -revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux -fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait -vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait -cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation -de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait -tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la -pierre du portail. - - * * * * * - -Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les -cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient -des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre -audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître! Il demeura -seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat -de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le -pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite -table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il -reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa -mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent -s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant -relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des -parents de Yuana. - -Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis -d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son -entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les -vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires -des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais -voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson -d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui -avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux -gendarmes. - - * * * * * - -Toujours la même fumée sortait du misérable toit. - - * * * * * - -Ses larmes coulèrent lentement, largement, comme la pluie d’un orage qui -se ralentit. C’est alors que cet homme robuste, retirant de dessus son -cœur la médaille qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue au -cou, la baisa. Et ce baiser n’était qu’une prière confuse qui demandait -grâce à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui l’avait trop méprisée -peut-être... - - * * * * * - -Et il souffrait en même temps de la joie même qui, malgré tout, -débordait de tout son être au moment de son retour définitif; il -implorait pour qu’un peu de sa paix, de son bonheur à fonder un foyer -avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au Ciel pour Yuana qui s’était -perdue. - - * * * * * - -Mais était-elle vivante ailleurs qu’au Royaume des morts? - - * * * * * - -Il redescendit de sa chambre, et il mangea la soupe avec son père et ses -frères. Comme jadis, les femmes les servaient. Et c’était toujours la -même soupe avec des légumes fumants, dans les mêmes grosses assiettes, -et les cuillers d’étain et les verres épais et le vin âpre et trouble. -Et le silence régnait aussi solennel, rompu de temps en temps par un -ordre bref du vieillard. On eût dit que la vie reprenait à bien des -années en arrière, avec des vides et des ombres. Ce n’était que dans son -regard que le père laissait percer l’émotion, la fierté de se retrouver -en face d’un tel fils. - - * * * * * - -Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de ce repas, Manech parla. - - * * * * * - -Il dit son amour pour ceux de Garralda, son labeur au Chili, le désir -qu’il avait toujours eu de revenir au pays, sa large aisance, le luxe -américain. Il s’exprimait avec une sûreté qu’il ne possédait point -jadis, mais qui en imposait. Et le vieux levait la tête, puis -l’abaissait en signe d’approbation. Au moindre bruit qui eût pu troubler -les paroles de son fils, il faisait de la main un geste qui commandait -le silence. Debout, le poing et le torchon au flanc, les femmes -l’écoutaient. - - * * * * * - -Manech allait se marier. Il doterait chacun de ses frères, chacune de -ses sœurs d’une somme de dix mille francs. Il lèverait quelques récentes -hypothèques prises sur Garralda. Il ferait une rente au père. Un autre -fils que lui serait un jour le chef de la maison, le maître du grand -oiseau blanc. - - * * * * * - -Humbles et reconnaissants, ils ne savaient que lui répondre. Ils avaient -foi en lui. - -Le mariage de Manech et de Kattalin fut béni par monsieur le curé de -Méharin dont le calice neuf brilla comme un bouquet de renoncules. La -noce se rendit à pied, à travers bois, du moulin à l’église et de -l’église au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel du village voisin -le riche repas qu’il servit à ses invités, mais il jugea plus à son goût -de se conformer aux usages et de laisser aux réjouissances le décor -qu’elles revêtent en de plus humbles conditions. La grange des meuniers -s’orna de fleurs dès l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que sortit -le cortège. Les paysannes étaient mirobolantes, pareilles aux verveines, -aux campanules, et aux sauges de leurs parterres. Mais Kattalin portait -la plus somptueuse robe, faite à Bayonne, et qui eût rendu jaloux tout -le Nouveau-Monde. - -Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait couper à Santiago. Il -était en pleine beauté, en pleine force. Il respirait le contentement de -la grande fortune acquise. Mais ni son chapeau trop brillant, ni ses -bijoux, ni le soin méticuleux apporté à sa coiffure et à sa moustache -n’auraient su le ridiculiser. Manech demeurait Manech ainsi. Il n’était -pas un parvenu, mais un arrivé. Il était comme Ulysse qui a parcouru les -mers et regagné son pays avec une armure étincelante, de la pourpre et -un butin. Sa poignée de main aux vieux Basques anguleux était aussi -ferme, aussi simple, que s’il ne les eût jamais quittés. - - * * * * * - -Garralda avait revêtu ses plumes les plus blanches. - -Au retour de l’église, on fit halte dans plusieurs auberges. On y -servait, sur de longues tables, du vin blanc et des biscuits. Un grand -Basque, mélancolique et tanné, tirait de sa clarinette une mélodie qui -faisait danser plusieurs couples. La rumeur des commères et des enfants -berça le moulin endormi. Aux mets recherchés, venus de Bayonne, -s’ajoutaient les truites de la Joyeuse, les poules de Garralda, les -boudins de brebis et, au bordeaux et au Champagne, les vins de -Méridionale et d’Irouléguy. - -Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les -étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs -coutumes et leurs langues. - -A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons -fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des -poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs, -ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires. - - * * * * * - -Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves. -Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur -ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de -la table, et la grange en résonnait. - - * * * * * - -Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus -lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas? Les cris des cigales des -lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres -chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches; les plaintes de la -forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer -le sol; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix -des pâtres qui se prolongent; les appels angoissés des mères recherchant -leurs enfants, le soir, autour des bordes; le battement régulier des -vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry; le cri chantant des -chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons; le -mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet; le sanglot -fou des irrintzinas; la douceur des aveux dans le crépuscule; -l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume; -les farouches exclamations des pilotaris; le tambourinement du sol sous -les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles; le rire divin de -l’angelus quand la place tout entière découvre son front; le pas cadencé -des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec -leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées; les hymnes de la -Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui -courbe les moissons accablées de gloire. - -Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des -assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait, -comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient, -semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence -se refermait. - -Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la -main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à -leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda, -il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il -acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de -Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se -réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des -poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes -étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève -l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la -direction de la mairie, mais l’office d’adjoint. - - * * * * * - -A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa -femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la -vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et -il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les -suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin. - -Kattalin était heureuse ainsi, le sachant Basque et fidèle. En 1914, la -guerre ayant éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras et dut -rentrer. - - * * * * * - -Manech ne se retrouva en présence de Yuana qu’une seule fois, mais sans -qu’elle ni lui songeassent à se reconnaître. Voici dans quelle -circonstance. - -La blessure qu’il avait reçue fit que ses médecins lui prescrivirent un -séjour au bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il existe, à -Sainte-Madeleine, un couvent de Filles repenties dont lui et sa femme -fréquentaient souvent la chapelle. - -Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent que le portail du cimetière -de ces religieuses était demeuré entr’ouvert. Ils y entrèrent. Là, une -infinité de légers monticules de sable où étaient disposés, en forme de -croix, de minces coquilles, indiquaient les places des mortes. Le -souffle marin le plus léger, les moindres pleurs du ciel, en faisaient -dévaler la terre, éparpillaient les ornements fragiles recueillis sur la -plage. Et, avec une inlassable et méticuleuse patience, ces Filles que -le monde et la justice humaine avaient rejetées, mais que le Christ se -fiançait dans la miséricorde, réparaient ces tombes aussi mobiles que -l’air et l’eau, replaçaient chaque fragment de cette croix marine. - - * * * * * - -Une ombre, une seule, à ce moment, était occupée à ce pauvre travail. -C’était Yuana. Agenouillée, elle ne se retourna point vers le couple -qu’elle entendit venir. Manech n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la -nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, ni elle peut-être en -lui l’adolescent tout plein de la vierge lumière des fleurs. Elle -continua sa tâche naïve. - -Mais demain le vent qui se lève reviendrait, et le sable et le péché -aussi facilement s’effacent. - - - - -LE MARIAGE DE RAISON - - - - -A - -MADAME LÉON MOULIN - -_Amical et respectueux hommage._ - - - - -I - - -Marie vint au monde par un jour où la neige s’étendait au loin. Son père -qui était un pauvre fonctionnaire, quand il vit que l’enfant était enfin -dans son berceau et que l’accouchée avait une figure heureuse et -reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa en silence des larmes -d’humble joie. - -Il y avait à peine un an que le papa et la maman de Marie s’étaient -épousés. Ils avaient attendu d’avoir assez d’économies pour se mettre en -ménage, acheter quelques meubles à bon marché, quelques ustensiles de -cuisine. Puis la bénédiction du Ciel était descendue sur eux. Et -maintenant leur fille était née. - -Lui, le père de Marie, était pâle avec des yeux noirs et une barbe -noire. Il portait une jaquette parce qu’il était employé de l’État, -receveur de l’enregistrement, dans ce chef-lieu de canton appelé -Roquette-Buisson. La mère n’était ni blonde ni brune, ni laide ni jolie, -mais douce et attentionnée. - -Voici comment ils s’étaient rencontrés. - -Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie tout enfant, lui -dit: - ---Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, il faut que tu songes à te -marier parce que j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir passé toute ma -vie, sans foyer, à Navarrenx. Tu n’as que dix-sept mille francs de dot, -mais je te donnerai cinq mille francs de plus, et tu seras héritière de -cette maison si l’homme que tu épouseras me convient. Le receveur de -l’enregistrement m’a paru très comme il faut. Je l’ai rencontré -plusieurs fois chez Mme Durand. J’ai parlé à celle-ci de l’idée que j’ai -pour toi. Elle m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner avec le -receveur. Il joue très bien du violon. - -Cette entrevue avait eu lieu. On avait pris le café sous la tonnelle. -Lui avait dit à la jeune fille: - ---J’ai perdu, comme vous, mes parents de très bonne heure, je n’ai -jamais connu l’affection, le doux amour qui pénètre le cœur et le -réchauffe comme un oiseau le nid avec son duvet. - -La jeune fille l’avait écouté en penchant la tête, et elle avait pensé -qu’elle serait celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, en -parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait regardé avec tendresse. Et, -comme on les avait laissés tout seuls, il lui avait pris la main en -soupirant. Elle ne l’avait point retirée. Et ce furent leurs -fiançailles, qui durèrent assez longtemps, car on espérait d’un jour à -l’autre la nomination du receveur à un poste plus avantageux que -Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait ces cœurs simples. Elle, -souriait, penchée sur son aiguille, hâtant son ouvrage. Lui, trouvait -bien plus gaie la petite maison qu’il avait louée à l’entrée du village. -Il cueillait une rose dans le jardin, ce qu’il n’aurait pas fait -autrefois, et, en la sentant, il recevait une caresse au cœur parce -qu’il pensait à la joue de sa future femme. - -Il fut enfin nommé à un bureau plus important, Roquette-Buisson, dans le -même département, ce qui plut à la tante. Le mariage fut célébré à -Navarrenx, que le couple quitta presque aussitôt pour s’installer dans -sa nouvelle résidence. Celle-ci leur parut une Terre Promise, plus belle -encore quand cette enfant leur naquit par ce jour de neige. - -Donc, Marie était dans son berceau, entre sa mère et son père qui -regardait la cour noire et blanche, tandis que le feu, dans la chambre, -faisait son bruit continu. Elle était dans son berceau, pareille à tous -les petits qui sont venus en ce monde, et qui y viendront, faible comme -un souffle, camuse comme un chien qui tette. Et, devant ses yeux clos, -la vie se fiançait à elle, la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie -du néant et qui renfermait dans son calice éternel ces âmes, cette -Vierge sur la commode, cette soucoupe posée là, ce hangar bourré de -bûches, cette nappe gelée sur qui allait se lever la lune. - -Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla comme un linge dans le vent, -et, dans l’ombre tombante, un reflet palpita sur la tapisserie. Le père -se rapprocha de son enfant, la regarda de tout près. Il n’avait point ce -regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. Elle suffisait, sa petite, à -combler de joie un homme longtemps orphelin en qui l’amour était entré -voici un an. Il n’aurait pas échangé contre un royaume la pauvre chambre -qu’avaient meublée ses appointements de fonctionnaire de troisième -classe. - -Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. Portée à -l’église au milieu du silence des flocons, elle en revint de même, et sa -mère ravie la reçut entre ses bras. Son père se retira jusqu’au -déjeuner, dans l’étroit bureau où il gagnait le pain quotidien. Un plat -de luxe, fourni par l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent bien bon -la tante de Navarrenx et les deux autres invités. - -La neige ne discontinuait pas de tomber. Il fit nuit de bonne heure. Le -receveur, quand ses hôtes se furent retirés--la tante repartit le soir -même--vint allumer la veilleuse dans la chambre de sa femme qui lui dit -son désir d’entendre un peu de musique, ce dont elle était privée depuis -quelques jours. Il alla chercher son violon, s’installa auprès du feu et -joua. L’air était certainement quelconque, mais il exprimait le bonheur -que le Ciel envoyait à cette maison. La petite Marie, dont le nom passe -toute douceur, chantait dans le cœur de son père. Et, à cette frêle voix -que traduisait l’archet, voici que la Sainte Vierge répondait avec -toutes ses grâces. Elle ne descendait point vers le berceau, telle -qu’une fée des contes, les mains chargées de bijoux, les lèvres pleines -de miel et de souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née les fruits -merveilleux que sont l’humilité, la pureté, la patience. Et ces dons, -reçus par l’innocente, devaient lui être plus précieux que des ciseaux -d’or et des perles. Ils lui permettraient de ressembler à Celle qui les -a possédés entre toutes les femmes, de lui ressembler dès les premiers -pas de l’enfance, et de la suivre dans cette voie toute droite qui va de -la Terre au Ciel. - - * * * * * - -Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait déjà pour sa mère cet -attachement si fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent -davantage s’éloigner du sein qui les a nourris qu’un fruit s’écarter de -l’arbre où il est encore retenu. Elle se plaçait debout devant elle, lui -appliquant ses mains mignonnes et rondes sur les genoux, et relevant la -tête pour lui demander un baiser, comme un oisillon la becquée à -l’oiselle qui la lui donne. Avec moins de passion sans doute, elle se -faisait caresser par son père dont elle touchait la barbe. Elle se -sentait revêtue de je ne sais quelle importance quand il l’attirait à -lui, flattée de ce qu’il sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait -chanter son violon si mystérieusement. Elle affectionnait aussi beaucoup -sa poupée, une pauvre loque, dont un bras, une jambe et les cheveux -manquaient, mais qu’elle pressait contre son cœur de toutes ses forces. - -Une de ses plus grandes joies, c’était qu’on lui permît de s’asseoir un -instant entre ses père et mère, quand le déjeuner touchait à sa fin. Ce -lui était un grand honneur qu’on lui donnât alors un peu de dessert. - -Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, sous son front bombé, tout un -monde insoupçonné de ses proches eux-mêmes, un monde avec des pensées et -des images, et tout un paradis d’oiseaux et de fleurs. - -Elle vit un jour que le jardin était luisant et merveilleux plus qu’à -l’ordinaire, et une ivresse la surprit quand elle entendit le -bourdonnement de la vie dans la joie du mois de mai. Elle essaya de -regarder le soleil en face, un soleil dont les longs rais se brisaient -aux tiges des lilas et des boules-de-neige. Éblouie, elle rentra, et -courut vite voir si la Vierge était sur la commode; si, par ce temps -idéal, elle n’était point échappée toute seule dans le jardin. La Vierge -était toujours là. - - - - -II - - -Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel. - -Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on -envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants -qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes -quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les -parents possédaient un château à deux kilomètres du village de -Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une -compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à -carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse -extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les -Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites -s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout -du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît. - -Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la -maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une -journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle -arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien -convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village. -Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui -l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne -ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle -vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande -reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui -montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait -ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait -débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière -qui travaillait à domicile. - -Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux -de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait -rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres -rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie -de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les -honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et -tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de -fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme -son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne -ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait. -Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite -tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente: elle -souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines -comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie -n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler -à une compagne aussi charmante. - -Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils -passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un -piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie -marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était -encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui -la rendaient si triste depuis tout à l’heure. - ---Vous n’êtes pas souffrante, Marie? lui demanda la mère d’Isabelle. - ---Non, madame. - ---Vous n’avez pas l’air gai... - -Gaie? Ah! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle -n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu -honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il -y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant -de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa -fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et -maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant -dans des assiettes sans couleurs. - -Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut comblée par ses hôtes. Et même, -on lui donna des jouets que son amie avait en double, et elle les -rapporta chez elle, dans le bel attelage avec lequel on était venu la -prendre. Au départ, elle avait embrassé son amie aussi fort que le -matin, mais son baiser fut alors rempli d’un sentiment que son petit -cœur n’avait point connu jusque-là, le sentiment de la mélancolie. - -Devant leur porte, son papa et sa maman l’attendaient. Ils l’enlevèrent -du marche-pied, puis ils la caressèrent. - ---Mignonne, t’es-tu bien amusée? - ---Oh! oui, maman, oui, papa. - -Mais ses parents, à souper, virent une ombre sur la figure de Marie. Et, -comme il arrive chez les enfants quand ils couvent quelque douleur -secrète, cet état s’aggrava jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre -les bras de sa mère qui la déshabillait pour la mettre au lit. Et, d’une -voix entrecoupée, elle avoua la cause de sa désolation durant cette -luxueuse journée: ces souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au -cordonnier du village. Sa maman ne lui répondit qu’en l’embrassant. -Mais, comme papa avait entendu la confidence, il vint vers sa Marie, et -la prit entre ses bras. Et, parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle -n’eût pas froid il la serra bien fort sur son cœur, joue contre joue, -longuement. Puis il se rapprocha de la commode où se dressait la Vierge -tant aimée, et il dit à l’enfant, tout bas, dans un murmure contre -l’oreille: - ---Regarde-la, regarde-la, chérie! Regarde-la, elle est nu-pieds. Elle -n’a pas de souliers, mais elle trouve les tiens bien beaux parce qu’elle -est pauvre. - -Marie se calma soudain, et, sagement, se laissa mettre dans son lit qui -était auprès du celui de ses parents, et non loin du berceau de Michel -qui, étant tout petit, couchait à portée de sa mère. - -C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds nus, se disait Marie avant de -s’endormir. - -Et, tout de suite, elle aima ses pauvres souliers. - -A partir de ce jour, Marie se demandait, pour toutes choses: Est-ce que -la Sainte Vierge en a ou n’en a pas? Ou bien: Est-ce que la Sainte -Vierge aurait fait comme ceci ou comme cela? Et, dans son cœur, il y -avait toujours les réponses. - -Un jour, à la Noël, les père et mère d’Isabelle avaient invité Marie et -son papa et sa maman. Le receveur avait apporté son violon, et Marie -avait été très fière d’entendre son père jouer dans le grand salon. - -Aussi, tandis qu’on se recueillait dans le plus grand silence, elle -était allée se mettre contre les genoux de sa maman qui lui avait -caressé les cheveux. Elle voulait faire savoir au monde, en se faisant -cajoler de la sorte, qu’elle était bien la petite fille de cette -maman-là, et de ce papa-là qui jouait si bien du violon. - -On avait pris le thé ensuite, et la femme de chambre qui apporta le -plateau était la jolie femme de chambre qui avait ouvert la porte à -Marie, la première fois qu’elle était venue au château. Mais il y avait -une autre femme de chambre, aussi jolie, que l’on voyait moins souvent. -Toutes les deux avaient l’air de papillons blancs des choux. - -Marie, son papa et sa maman, revinrent du château par une belle neige, -qui, en quelques heures, avait rendu la campagne toute plate et toute -ronde. En rentrant, on avait remis à papa un papier. Il l’avait ouvert, -et il avait dit à maman: - ---Mon amie, on m’annonce mon changement. Je suis nommé à Arbouët, dans -le pays basque. - -Et maman lui avait répondu: - ---Il faut que ce soit au moment que nous commencions de nous attacher à -ce pays, d’y avoir des relations agréables... - -Et papa avait répondu: - ---C’est la vie. - - * * * * * - -Lorsque Marie, le lendemain, eut compris ce qui arrivait, elle pleura à -l’idée de quitter les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, et la -campagne, ces lieux où elle avait fait connaissance avec l’univers et -essayé ses premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa mère, et celle-ci -lui parla de la Sainte Vierge qui avait été obligée de quitter le pays -où elle était née, pour s’en aller dans un autre pays qu’elle ne -connaissait pas, tout plein de vent et de sable, sans arbres, bien moins -agréable certainement que ne leur serait Arbouët. Et, encore une fois, -Marie se consola en songeant qu’elle ferait comme la Sainte Vierge. - -Le petit Michel, lui, ne comprenait pas tout cela. Il jouait avec une -poupée de papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni jambes. - -L’humble déménagement amusa Marie. Un soir, on s’éclaira avec des -bougies plantées dans des bouteilles parce que les chandeliers avaient -été emballés par papa, qui aidait les ouvriers à clouer les caisses. -Avant de quitter la maison natale, elle alla, toute seule, une dernière -fois, dans le jardin où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait bien -raisonnablement les mains dans les poches de son paletot. Sa figure eut -un pli, comme si des larmes allaient jaillir. Mais elle se retint de -pleurer. Et elle rentra en frissonnant. La dernière nuit, comme on -n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, et, le lendemain -malin, on partit pour la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson, -venus pour les accompagner, parmi lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, -son papa et sa maman. Ces derniers avaient apporté des provisions de -bouche pour les voyageurs. Marie se tenait en avant du groupe, donnant -une main à sa chère amie et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux -portaient de jolies toques, parce que la maman d’Isabelle avait donné à -Marie la même qu’à Isabelle. Mais Marie portait toujours une robe -naïvement coupée, et les gros souliers que, maintenant, elle aimait -bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il avait l’air d’un ange d’or -aux joues gonflées. Ils montèrent dans le train. On agita des mouchoirs. -La machine siffla, et les maisons et les arbres se mirent à courir en -arrière. - - - - -III - - -Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent occuper le logement du -receveur qui venait de partir. Il était plus clair et plus vaste que -celui de Roquette-Buisson, mais le jardin avait moins de mystère. Il n’y -avait pas de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance chérit dans la -maison natale. Cependant Marie accepta le dépaysement, à cause de ce -qu’elle conservait dans son cœur touchant l’exil de la Vierge. - -A Arbouët, papa disait que le bureau était bien plus chargé qu’à -Roquette-Buisson. Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq heures, -et, quand les jours furent assez longs, on alla se promener et, parfois, -on emmenait Michel en lui donnant la main. Marie aimait tant son petit -frère! Il avait maintenant deux ans. - - * * * * * - -Un après-midi que l’écolière rentrait du pensionnat, son père lui dit: - ---Marie, je vais t’annoncer une grande nouvelle, qui te rendra bien -heureuse. Tu sais que maman était couchée depuis hier, parce qu’elle -était un peu malade. A présent elle est guérie. Et il vous est arrivé -une petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera Madeleine. - -Oh! quelle émotion, quel transport de joie ce fut pour Marie. Papa la -conduisit dans la chambre de maman, après lui avoir recommandé: - ---Il ne faut pas faire de bruit. - -Alors, Marie avait marché doucement, doucement, sur la pointe des pieds, -pour obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère dans le grand lit. Et sa -mère la regardait aussi avec un immense amour. Et elles s’embrassèrent. -Et Marie souriait sans rien dire, un peu haletante. Puis elle cherchait -des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait pas. Alors son père la -conduisit vers le berceau. Et elle s’avançait, de plus en plus lente. -Elle mettait sa main sur sa bouche pour retenir sa respiration. Enfin, -son père la souleva dans ses bras, après avoir écarté les rideaux, et il -la mit en face de la nouvelle née qui dormait, toute rouge et toute -chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son admiration, sa tendresse, -mais elle faisait silence, elle était comme en extase devant cette -merveille de Dieu qu’est une petite sœur. - -Papa ramena les voiles de tulle, après avoir reposé sur le sol Marie qui -revint vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui souriait, et elle -appliqua sa joue contre la main pendante hors du lit, afin de se faire -caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, la Vierge. Et, elle la -vit comme toujours, immobile et fidèle, et laissa sur elle son cœur se -poser comme l’oiseau sur la branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût -envoyé Madeleine. - - - - -IV - - -Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas! six mois après le -baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le -beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un -arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme, -souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de -foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme -se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des -formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de -sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de -Marie. - - * * * * * - -La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des -fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien -dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après -la mort de Michel, ne touchait plus à son violon. - -Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons -à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le -doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda: - ---Papa, pourquoi ne joues-tu plus? - -Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne: - ---Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de -petit Michel... - -Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange: - ---Oh! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut -que tu joues parce que Michel t’entend. - -Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait -parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait -des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait -au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de -grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à -goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un -petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute -chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non -loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le -récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit -Michel vienne nous voir ici. - -Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages -sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du -ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel. - -Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si -fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible. -L’enfant leur répondait: - ---J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire -religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne. - -Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis -deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où -elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise. - -Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci -entendit papa qui disait à maman: - ---Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à -Navarrenx; qu’il se serait marié; qu’il aurait habité dans la jolie -villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé. - ---Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là -quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou -pour Madeleine. Et qui sait... peut-être que Dieu va nous envoyer -bientôt un garçon. - -Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là -pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle -irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait -parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui -peut-être serait là bientôt. - -Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur -Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle -s’appliquait de plus en plus. - -L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle -revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le -bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle -s’approcha de lui pour l’embrasser. - -Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder: - ---Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il -s’appelle Pierre. - -Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir -papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui -n’était plus là. - -Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. -On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si -pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en -tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah! comme elle -pria! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée -de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au -soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié -Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de -Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait -pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique -coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie. - -Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de -Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur; -la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la -crèche; la naissance de son Michel doré; les jeux avec Isabelle; les -adieux à la gare; la nouvelle demeure à Arbouët; sa première entrevue -avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait; la mort rapide de -Michel; la petite tombe. - - * * * * * - -Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne -l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six -longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait -comme une voix d’enfant au Paradis. - -Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher. - -Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec -un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta -l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint -qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande. - -Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une -occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y -avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au -bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la -lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui. - - - - -V - - -Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait -avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de -Navarrenx que leur avait laissée leur tante. - -Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au -collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il -montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien -de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge -de trois ans, avait laissé leur père inconsolable. - -Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui -s’épanouissait aujourd’hui. - -Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait -l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée -d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman, -si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez -parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage. - -Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un -parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa -santé donnait du charme à son visage et à son corps. - -Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un -trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, -elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux -enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom -l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, -luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer -les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques -larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer -d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé -jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand -elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au -jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un -violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces -grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait -éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans -l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion. - -Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, -n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son -enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées. - -Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui -porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui -faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux -premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle -songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque -vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait -Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et -ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle -avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait -maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. -Certes! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble -fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, -surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone. - -La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles -d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la -première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. -Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de -mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une -aspiration jusque-là inconnue. - -Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une -rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait -fait. - - * * * * * - -Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau -temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, -rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux -garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à -réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de -Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui -s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire -autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui -était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, -s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil. - -Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un -frisson au cœur. - - * * * * * - -Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au -loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur -de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé -pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. -Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées -regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu. - -Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec -une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un -jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, -et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée -s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le -sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, -au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc -était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné? - -Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de -vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il -chante. Elle l’admirait tout de suite. - -Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste -prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs -exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses -lèvres franches et rouges, ces mots candides: - ---Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et -qui portait le même nom que vous: Michel. - - * * * * * - -A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle -retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du -verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui -les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se -réfugièrent dans le grand salon. - -Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua -du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé -d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes -fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au -tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus -qu’à peine. Elle fermait les yeux. - - * * * * * - -C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau; c’est ainsi que, -devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle -avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui -portait des souliers faits par le cordonnier du village; c’est ainsi -que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle -avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de -lumière; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de -l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu -rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se -continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont -le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé -triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu! Et la -jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se -demandait: La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons -doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et -acceptée jusqu’ici! - -Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce -prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en -sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de -Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En -se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé -chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage -qu’elle avait menée jusqu’ici? Ce Michel si blond, si beau, si sensible -ne jouait-il pas mieux que papa? Oh! non! Mais c’était autre chose, -comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre -rosier. - -La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. -Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista -dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa -les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent -ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce -prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans -l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez -qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain. - - * * * * * - -A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, -laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles -étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été -pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans -son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et -elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné -presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent -la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et -brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée -si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à -Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui -allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une -pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le -soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin. - -Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait -toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai -dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de -jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir -Pierre «s’en aller» après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du -plus menaçant des nuages. - -On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. -Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre -offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à -ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait -renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, -Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette -pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait -de prévoir la rémission. - -Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les -bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui -était à son chevet. Il était guéri. - -Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des -prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui -repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa -sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, -attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à -l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de -sa poitrine, se dilata. - - * * * * * - -Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, -Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage -qu’elle lui avait annoncé l’an dernier. - -Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles -s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout -premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut -grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où -elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à -l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur -ses genoux. - -Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du -train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la -noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu. - -Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des -mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était -toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue -principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant -son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. -Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le -désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur -fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point -qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit -d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, -un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien. - -Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de -bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce -que Marie ne savait point, ou si mal! La lune étant fort claire et la -soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc, -regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait -point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur -d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune -couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle -songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien -vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces -pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de -Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue -était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua -d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle -se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa -demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle -reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se -rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer -passage aux chats. - -Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison? Oui, elle en -reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel -triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces -volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient -les plâtras superposés? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce -berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent -ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui, -jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de -l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait, -elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point -le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le -violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle -prononça ce mot ridicule et divin: «Papa!»... - -Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y -avait-il, derrière la porte, sinon l’absence? Le loquet devait être le -même, il était si usé! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les -marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la -muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle -ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en -retourna. - - * * * * * - -Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête -augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait -fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel -peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu. -Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle -faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme -se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans -la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le -jardin natal, non plus toute petite, mais à présent. - -Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au -loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à -ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme -le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce. -Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main -trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une -prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait -pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le -laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe -matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe -vain. - - - - -VI - - -Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays -étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de -l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que -les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un -regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle «des beaux -partis». - -Elle vieillit sans se plaindre, toujours aussi sage, toujours la petite -fille de Roquette-Buisson maintenant dévouée à sa mère et à sa sœur, -heureuse que son frère Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit, -dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit ans sans époux. -Elle n’avait point d’amertume. Elle attendait sans attendre, comme une -jeune fille qui n’a pas de dot. Peut-être n’attendait-elle plus. - - * * * * * - -Celui que la Providence lui envoya ne fut donc pas le brillant Michel, -ni l’un de ces officiers que l’on voyait passer durant les grandes -vacances et qui caressaient leurs moustaches avant de mettre le pied à -l’étrier. Ce fut un homme sans beauté, sans prétentions, âgé d’une -cinquantaine d’années, de ceux qui ne font point rêver les jeunes -filles. - -Il représentait une maison de vins. Il était venu plusieurs fois chez la -maman de Marie pour offrir ses services. Il était timide et bon, rangé, -d’excellente réputation, l’une de ces personnes dont le monde sourit -avec indulgence. - -Des faiseurs de romans ne manqueraient point de montrer ici Marie -sacrifiée, se mariant avec une peine secrète, et conservant dans son -cœur l’image de l’autre, et le brillant souvenir du mariage d’Isabelle. -Il n’en fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec son bon sourire, -celui qui la venait tirer du célibat et de ce gros chagrin qu’elle -nourrissait: la crainte de n’être jamais mère. - - * * * * * - -Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla à Marie, durant la -bénédiction que l’on donna aux époux, entendre le doux violon de -Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. Le petit Michel mort -tenait avec papa un grand voile dans le Ciel, et il en tombait des -grâces pareilles à des flocons de neige sur cette Marie qui avait appris -de bonne heure à aimer ses gros souliers, sur cette Marie douée du sens -sacré de la vie et qui, le soir du même jour, dit à son mari: - ---Je suis bien heureuse. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - LE MARIAGE BASQUE 5 - LE MARIAGE DE RAISON 179 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - le Dix novembre mil neuf cent vingt-trois - PAR - Marc TEXIER - A POITIERS - pour le - MERCVRE - de - FRANCE - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'> - <tr><td>Title:</td><td>Cloches pour deux mariages</td></tr> - <tr><td></td><td>Le mariage basque; le mariage de raison</td></tr> -</table> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Francis Jammes</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 20, 2021 [eBook #65118]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***</div> -<div class="break"></div> -<p class="c top2em"><b class="large">FRANCIS JAMMES</b></p> - -<h1>Cloches<br /> -pour deux mariages</h1> - -<p class="c small">LE MARIAGE BASQUE<br /> -LE MARIAGE DE RAISON</p> - -<p class="c xsmall">SIXIÈME ÉDITION</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -MERCVRE DE FRANCE<br /> -<span class="xsmall">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p> - -<p class="c xsmall">MCMXXIII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>Poésie.</i></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS -DU SOIR</span>, 1888-1897</td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE DEUIL DES PRIMEVÈRES</span>, 1898-1900</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE TRIOMPHE DE LA VIE</span> -(<i>Jean de Noarrieu. Existences.</i>)</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">CLAIRIÈRES DANS LE CIEL</span>, -1902-1906. (<i>En Dieu. Tristesses. -Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habillée -de feuilles.</i>)</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LA VIERGE ET LES SONNETS</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE</span> -suivi de <span class="small">POÈMES MESURÉS</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">CHOIX DE POÈMES</span>, avec un portrait</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>Prose.</i></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE ROMAN DU LIÈVRE.</span> (<i>Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse. -Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notes -sur des Oasis et sur Alger. Le 15 août à Laruns. Deux -Proses. Notes sur Jean-Jacques Rousseau et M<sup>me</sup> de -Warens aux Charmettes et à Chambéry.</i>)</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">MA FILLE BERNADETTE</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">FEUILLES DANS LE VENT.</span> (<i>Méditations. Quelques Hommes. -Pomme d’Anit. La Brebis égarée.</i>)</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE ROSAIRE AU SOLEIL</span>, roman</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON</span>, roman</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE POÈTE RUSTIQUE</span>, roman, suivi de -l’<span class="small">ALMANACH DU POÈTE -RUSTIQUE</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">CLOCHES POUR DEUX MARIAGES</span>. (<i>Le Mariage basque. Le -Mariage de raison.</i>)</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>A -la Librairie Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></i></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS</span>, -<i>album avec illustrations -en couleurs d’après les dessins de M<sup>me</sup> Franc-Nohain.</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LE LIVRE DE SAINT JOSEPH</span></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT.</span> -Mémoires : I</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE.</span> -Mémoires : II</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="small">LES CAPRICES DU POÈTE.</span> Mémoires : III</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ</span> :</p> - -<p class="c">Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches, -numérotés à la presse de 1 à 295.</p> - -<p class="c">La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires -sur pur fil Lafuma, savoir :<br /> -1.075 ex. numérotés de 296 à 1375<br /> -25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z.</p> - - -<p class="c gap"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> - - -<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation -réservés pour tous pays.</p> - -<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by <span class="sc" lang="fr" xml:lang="fr">Mercvre de France</span> 1923.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LE MARIAGE BASQUE</h2> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A<br /> -MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS</p> - - -<p class="ind i">Mon cher ami,</p> - -<p class="i">A vous qui êtes le plus basque et le meilleur -des hommes, j’offre ce petit roman -dont vous avez bien voulu me dire qu’il -est de votre province autant qu’il se peut. -Je n’eusse osé prétendre réussir où beaucoup -ont échoué, bien que je me prévale -de votre race par mon origine, ma mémoire -et mon cœur.</p> - -<p class="i">Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et -juge de paix Emmanuel Souberbielle, qui -font comme vous partie du pays à la manière -des chênes et des fontaines, veulent -bien partager notre avis. Vous ne sauriez -croire combien j’en suis heureux et fier, -moi qui reposerai dans cette terre fruste -et bénie.</p> - -<p class="sign small">FRANCIS JAMMES.</p> - -<p class="small">Hasparren, 1923.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>I</h3> - - -<p>Le front bien pris dans l’étroit berret, -les poings fermés dans les poches de son -pantalon, Manech revient du village dont -le clocher recule et s’abaisse derrière sa -marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre -devant lui, avec ses basses montagnes -couleur de pensée bleue. Et, entre elles, -dans l’espace qui les isole les unes des -autres, éclate la neige aveuglante et brisée -de la grande chaîne pyrénéenne. Manech -ne prête aucune attention au retour animé -du marché qui encombre la route, car il -se sent bien humilié. Voici quelques jours -qu’Arnaud, le petit cocher qui fait le service -d’Espelette, lui avait crié : « Je te porte -un défi. » Il lui avait répondu : « J’accepte. »</p> - -<hr /> - - -<p>Et Manech s’était répété à toute heure : -« Arnaud m’a porté un défi. » Et ni son -père qui commandait de haut, avec calme, -pour que les brebis et le bétail fussent bien -soignés, ni les frères et sœurs dont il était -l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait -patauger, les jambes nues, dans le fumier -d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette -obsession.</p> - -<hr /> - - -<p>A ce défi, il venait de répondre, mais il -avait été battu au blaid. Et il avait dû -payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une -bouteille de vin.</p> - -<hr /> - - -<p>Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de -mars tombait, éclairée par les blancheurs -de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces -fleurs et que la laine du troupeau, la maison -familiale de Manech se détachait d’autant -plus sur la hauteur qu’un dernier -rayon affaibli en pâlissait la chaux.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette maison avait nom Garralda. Elle -ressemblait à un grand oiseau en train de -se poser. L’une des ailes du toit, plus courte -que l’autre, semblait faire perdre à l’oiseau -l’équilibre. Sa poitrine, en saillie sur sa -base, était striée de marron par de légères -poutres laissées visibles. Et, comme si des -flèches avaient été arrachées de son cœur, -on voyait çà et là des blessures triangulaires. -C’étaient les ouvertures par où le foin -et les céréales prennent l’air. Le portail -était fait d’un arc de pierres lourdes. Et -au-dessus, dans une niche où le ciel bleu -était peint, une Vierge se dressait entre -des géraniums et des bluets artificiels.</p> - -<hr /> - - -<p>De cette demeure ailée, deux oncles -paternels de Manech étaient sortis. L’un, -Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il -vivait encore ; l’autre, qui était mort à la -Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. -Si ce dernier eût survécu à la fièvre jaune, -on l’aurait vu revenir au village, comme -tant d’autres enrichis qu’on nomme « Américains », -jouant au trinquet avec des amateurs, -ou aux cartes en compagnie du -maire et des adjoints. Il se serait parfois -rendu à Bayonne, un pli sans défaut à son -pantalon et chaussé de cuir jaune.</p> - -<hr /> - - -<p>Le missionnaire était venu passer quelques -semaines au pays, dans sa famille, à -l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce -séjour, réclamé par sa santé chancelante, -avait coïncidé avec la première communion -de Manech, alors âgé de dix ans. La -foi de l’enfant était sans mélange. Il prenait -grand soin d’éviter les péchés : à part -quelques larcins dans les vergers, et des -coups échangés à l’occasion d’une partie de -pelote, je ne pense pas qu’il en commît -beaucoup. Il possédait une angélique pureté, -le respect de son corps net comme du -blé. Et il éprouvait une répulsion presque -pour tout ce qui blesse, même -de loin, la pudeur. Déjà l’on prévoyait -cette beauté qui éclosait maintenant : des -joues, des yeux et des dents d’un éclat -incomparable ; une robustesse qui n’excluait -point la grâce et qui le poussait, de -préférence, aux jeux les plus mâles, surtout -aux parties de rebot où sa maîtrise -de plus en plus s’affirmait. C’est pourquoi -il était atteint dans son amour-propre -d’une blessure que seul un Basque peut à -ce point ressentir.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, -son père était déjà rentré avec l’ânesse -chargée de ses deux paniers. Le bétail -avait bu. Les frères de Manech en avaient -pris soin. On soupa. Les femmes servaient. -Le père prononçait, à de longs -intervalles, une phrase qui était un ordre -aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot -aux siens de la partie qu’il avait perdue. -L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il -dormit mal.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain fut l’une de ces délicieuses -alternatives de pluie et de soleil où, dans -un jour de velours gris, se détachent les -essaims roses et blancs des jardins fruitiers. -Bravant la légère intempérie, l’ondée -et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les -lois de l’amour, assourdissent la saison adolescente. -Les roquettes, l’anémone-sylvie, -la consoude, les narcisses, les ficaires, les -violettes, les véroniques, les pulmonaires, -les myosotis, la clandestine, ornent les -prés et les berges. En cette matinée, toute -proche de Pâques, mouillée et capricieuse, -Manech menait un couple de bœufs au labour -où l’attendaient son père et ses -frères.</p> - -<hr /> - - -<p>Entre deux haies tout écumantes de fleurs -comme de vagues de printemps, il s’entendit -appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, -de même âge que lui. Elle était plus que -belle, brune comme un tabac de contrebande, -et il s’émanait d’elle cette passion qui ne -s’ignore pas et ne se laisse point ignorer -des autres. De son large chapeau de moisson -s’échappaient les mèches désordonnées de -ses cheveux rétifs. Les yeux très grands -semblaient deux grains de raisin noir -tombés dans du lait bleu et marquaient -l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, -charnu et très pur, les grêlons des dents -luisaient entre les lèvres épaisses d’un rouge -tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. -On prétendait qu’elle donnait volontiers -rendez-vous, dans les bois, à un Américain -assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon -qui avait porté un défi à Manech, ne la laissait -pas indifférente. Mais le seul qu’elle -eût aimé de toute sa passion de sauvageonne -était précisément ce Manech si loin -d’elle par sa retenue. Entre cette dégourdie -qui n’eût demandé qu’à le séduire, et ce -garçon qui laissait percer tant de candeur, -le contraste était saisissant. Il éprouvait une -sorte de gêne et de honte lorsqu’il la rencontrait, -et cette impression s’était encore -accrue depuis qu’il l’avait surprise, un soir -de foire, buvant au café, en compagnie du -riche monsieur de Buenos-Ayres.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ayant arrêté son attelage, elle lui -lança un brin de paille qu’elle avait déchiré -entre ses dents et lui dit avec un sourire :</p> - -<p>— Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et -qu’il est ton maître.</p> - -<p>Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, -et continua sa route. Mais un -orage s’amoncelait en lui. A ces mots de -Yuana : « Arnaud est ton maître », son cœur -avait un moment cessé de battre.</p> - -<hr /> - - -<p>Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. -Du haut des tribunes qui faisaient -ressembler l’église à une caravelle d’or -toute sculptée de saints, il mêla sa voix -aux chants divins et barbares qui semblaient -regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, -juché comme un mousse sur la hune, -étreignant son berret, le menton sur une -main. Il considérait sur les vitraux le chemin -de croix où Jésus lui apparaissait comme -quelqu’un de très naturel, de très personnel, -d’infiniment bon. Et les femmes présentes -à la Passion étaient à Manech comme des -sœurs et des mères du pays basque. Mais -tous ces Juifs, oh ! comme il les eût défiés au -trinquet, au rebot, à mains nues ou au -chistera. Ils étaient noirs comme le démon, -et il avait horreur du démon. Le démon ! Soudain -il se l’imagina sous la forme de Yuana -qui avait la lèvre épaisse, le nez accentué, -un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un -sang de bohémien coulait dans ses veines ? -Et « bohémien », dans la pensée basque, -n’est-il pas une épithète méprisante qui n’a -rien à voir avec les romanichels, mais qui -s’applique à une partie de la population rurale, -fixée dans le pays depuis des siècles, -volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive, -tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. -Ils sont fermiers, métayers, maquignons, -vanniers, se reconnaissent à la fixité -de leur masque de bronze, se marient entre -eux. Néanmoins, ce qui était arrivé dans l’ascendance -de Yuana, des unions le plus souvent -libres mêlent la race de Mahomet à la -douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech se rendait un mardi vers deux -heures au village, lorsqu’il s’arrêta devant -la gendarmerie pour renouer sa sandale. -L’Américain de cinquante ans auquel Yuana -accordait un peu plus qu’à d’autres ses -faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un -petit groupe :</p> - -<p>— Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, -ce garçon qui ne connaît pas encore les -femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.</p> - -<p>Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce -propos ! Celui qui le tenait savait que la -folle fille qu’il aimait était secrètement -éprise de Manech.</p> - -<hr /> - - -<p>Celui-ci riposta :</p> - -<p>— J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord -je porte un défi.</p> - -<p>L’Américain cambra la taille, offusqué de -s’entendre provoquer par ce petit. Et, tout -pâle :</p> - -<p>— Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur ?</p> - -<p>— Pour l’honneur, fit Manech.</p> - -<p>— Quand ?</p> - -<p>— Tout à l’heure, au trinquet.</p> - -<hr /> - - -<p>La joute fut ardente. Mais, dès le début, -Manech, en proie à un fou désir de triompher, -sentit se décupler sa force et son -adresse. L’énervement des jours précédents, -loin de nuire à ses muscles si souples, le -servait. Quelques ruraux et gens du village, -parmi lesquels Arnaud, assistaient à -cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point -que ce qui en causait l’âpreté n’était pas -seulement la réflexion mordante de l’Américain -touchant la récente victoire d’Arnaud -sur Manech, mais encore, et sans que celui-ci -le comprît au juste, la jalousie du vieil -amant de Yuana.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans l’atmosphère chargée du trinquet, -les deux rivaux tapaient. La pelote volait -au but avec une obstination multipliée qui -dilatait la poitrine des combattants et des -témoins. Puis elle volait sur les toits des -loges, se jouait en capricieux rebondissements, -cherchait pour dégringoler jusqu’à -terre l’endroit le plus inattendu où elle pût -échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, -comme s’il avait eu son œil au bout de -son ongle d’osier, prévenait les ruses de la -balle qu’il relevait d’un coup mat. Elle refilait -surprise d’elle-même, agile comme un -cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait -à gauche, tambourinait, cascadait, -retombait, s’élançait de nouveau, repartait, -et soudain s’immobilisait à l’annonce d’un -coup faux ou d’un raté. Parfois, sous son -dernier choc, qu’entendait la tringle de métal -du but tressaillir comme un diapason.</p> - -<p>Manech en termina, distançant de beaucoup -son adversaire qui entendit cette -phrase qui le cingla :</p> - -<hr /> - - -<p>— Le vieux a les reins faibles, le petit -l’a compris et jouait bas.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul -triomphe de Manech. Séance tenante, il -accepta de prendre sa revanche sur Arnaud -qui, sans doute poussé par l’Américain, -le provoquait. L’enjeu fut de dix -francs comme l’autre jour. Mais cette fois -Manech battit Arnaud, ce qui blessa l’Américain -autant que le postillon dont il avait -souhaité la victoire. Bien qu’il soupçonnât -ce dernier de fréquenter Yuana, Manech -seul lui portait ombrage. Le cœur humain -a de ces mystères.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ne s’en retourna point chez lui -la tête basse, mais fier et sifflant tout -au long de la route. Pas plus qu’il n’avait -fait part à sa famille de la défaite de naguère, -il ne lui apprit sa victoire d’à -présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail -et les chevaux et, après souper, s’amusa -d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre -antique.</p> - -<p>Le souvenir de son double succès lui fit -trouver plus douce la tâche de la maison. -Elle s’accomplissait sous la loi du père qui -aimait les siens tout en les tenant sous le -joug.</p> - -<p>Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il -la retrouva, le samedi suivant, non -loin de l’endroit où, avec une amoureuse -malice, elle lui avait parlé de la défaite -qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il allait -passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, -ne dissimulant plus une passion gracieuse, -elle lui dit :</p> - -<hr /> - - -<p>— Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, -moi ?</p> - -<p>Et elle lui jeta à deux mains un baiser.</p> - -<hr /> - - -<p>Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. -Ce geste n’était-il pas un hommage rendu -à son adresse de jeune joueur de pelote, -une preuve qu’elle avait eu connaissance -de l’éclatante revanche qu’il avait prise ?</p> - -<p>Il fut troublé cependant par tant d’audace -et s’éloigna sans mot dire.</p> - -<hr /> - - -<p>— Elle a fait un péché, pensa-t-il.</p> - -<hr /> - - -<p>Au cours du bel après-midi, il se sentit -caressé par un souffle qui, sans qu’il s’en -doutât le moins du monde, était dû au baiser -de Yuana qui s’était envolé vers lui. -Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme -une de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent -par intervalles. Il ne sut qu’en -penser. Il dormit agité la nuit suivante, -tenu longtemps en éveil par ses sens qu’il -ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa toilette -du dimanche, assista à la messe, vaqua aux -soins domestiques, oublia quelque peu son -inquiétude.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais, un peu plus tard, il se sentit repris -de l’étrange malaise. Pour tâcher de -le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit -vers le moulin. Il aperçut Yuana -qui se dirigeait vers le village. Elle portait -un costume de demoiselle et tenait un -panier. Elle ne le vit pas, d’autant moins -qu’il se dissimula entre les aulnes dont -jaillissaient les jeunes aigrettes d’un vert -ensoleillé. A ce moment quelques larmes -roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir -la cause. Mais il sentit un grand calme se -faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis -sur un mur ruiné, les jambes pendantes -au-dessus du torrent qui bondissait léger. -Le flotteur désaligné était entraîné par les -tourbillons. Il sursautait comme si des truites -se fussent acharnées après l’appât : mais -ce n’était qu’une illusion causée par les dentelles -de l’écume se déchirant aux galets. -Manech n’y prenait point garde, laissait le -bouchon valser dans le courant. Il lui était -bon d’être là. Ce petit coin solitaire l’emplissait -d’une douceur sans nom. Et tant -qu’il y demeura, en face d’un îlot que formait, -entre des réseaux d’argent mobiles, -une corbeille de cardamines d’une lumière -pourprée et verte, si vive et tendue qu’aucun -paysagiste n’eût su la reproduire, sa -pensée demeura limpide et calme. Le pouvoir -occulte de Yuana, qui s’était imposé -à lui sans qu’il le démêlât, les tentations -émanées d’elle, éparses autour de lui comme -des pollens irritants, étaient conjurés -par la vierge poésie de l’eau en fleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais, dans la suite, quelques nouvelles -rencontres qu’il fit de Yuana, toujours aussi -provocante, le replongèrent dans un trouble -qui devenait une légère ivresse dans ce ciel -où bourdonnaient les abeilles. On y voyait -flotter et rouler, succédant à l’aube des -fleurs, les épais nuages de lilas se dégageant -des haies juteuses. Une nuit, il se -sentit oppressé comme il l’était, au fort du -mois d’août, lorsqu’il se plongeait en frissonnant -dans la Joyeuse. Mais, cette fois, -il ne se reprenait point, il n’éprouvait pas -cette liberté reconquise, ni cette détente -dans la suffocation du nageur qui s’abandonne -au courant après un instant d’angoisse. -Et cette obscure insatisfaction qui -le poignait à cette heure n’allait pas sans -remords, elle persistait dans ses rêves dont -une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que -Yuana l’étranglait. Il se jeta au bas du lit, -fit un signe de croix et, sans troubler le -sommeil de ses frères dont il partageait -la chambre, il alla demander à la fraîcheur -des ténèbres du dehors de calmer les battements -de ses tempes. Il s’assit sur le banc -que recouvrait une tonnelle de lauriers, à -l’un des angles du potager de Garralda. -Et il entendit un rossignol dont le chant -s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, -toute tremblante de lune humide, la ferme -où demeurait Yuana. Un rossignol, non -loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva -dans cette harmonie le même apaisement -que la rivière, sous la pourpre des -cardamines, lui avait versé. De ces liquides -phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût -dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre -jour entendus en pêchant à la ligne. Le -mauvais songe se dissipait. Le fantôme de -Yuana desserrait son étreinte. Le cœur de -l’adolescent redevenait libre comme une -pelote basque qui, un moment emprisonnée, -retrouve l’amour du ciel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Au mois de juillet, vers cinq heures, le -cri aigu d’un pipeau déchira le ciel, et un -instrument à cordes se mit à ronfler comme -un essaim. Manech, pareil à ceux de sa -province qui n’admettent que le jeu de pelote -si noble, si pur, si dépouillé, considérait -avec une curiosité mêlée de dédain -les danseurs aux oripeaux multicolores. -Sur la place même du rebot, où Basques-Français -et Basques-Espagnols venaient de -se livrer une rude bataille, les danseurs -souletins semblaient se déplacer sans toucher -le sol. Il était impossible, sous leurs -semelles de corde, d’apercevoir antre chose -que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre -monumentale, emplumée, fleurie et -constellée d’éclats de miroirs, avait le corps -passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval -de bois. Il animait d’un continuel et -doux balancement cette monture fantastique -à la croupe assez volumineuse, dont -la tête réduite jusqu’à la monstruosité rappelait, -au bout du col serpentin, une pièce -du jeu d’échecs. Ce cavalier danseur était -ai sûr de lui qu’il n’avait nul besoin de jeter -le moindre regard sur ses jambes chaussées -de gros bas et bandées de velours à -la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs cachées -par un ample volant de dentelles qui -simulait la housse du destrier. Dès qu’il entrait -en action, il faisait, d’un élan circulaire -infiniment gracieux qu’il imprimait à ses -hanches, se développer autour de lui cette -jupe qui ondulait avant de retomber en -neigeant. Sa face respirait l’orgueil mâle, la -dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté -qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte -de la terre. Il était comme un astre qui -soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il -hésitait à prendre l’essor, marquant le -pas sur place. Puis, tel qu’un paon blanc faisant -la roue, huppé de toutes ses roses pourpres -et violettes il s’avançait. La trépidation -s’accélérait. Il ne tenait plus au sol. Avec une -magique vitesse il croisait et décroisait ses -pieds rebondissants qu’une vertu secrète décochait -en l’air comme deux flèches multipliées -dans le déploiement de sa nébuleuse.</p> - -<p>Autour de cet empereur, ou de cet évêque -guerrier, divers baladins tournaient, vêtus -d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un -blanc si criards que l’on eût cru voir vivre -d’anciennes images d’Epinal. Chacun des -personnages avait un rôle nettement assigné, -accomplissait des rites dont la tradition -a conservé les gestes, mais sans doute -perdu le vrai sens. L’un d’eux, tenant un -martinet en guise de sceptre, semblait, -tant son vol était rapide, se laisser porter -par un cyclone. Il souriait d’un air sensuel, -montrant des dents de carnassier, -les yeux perdus vers le zénith, entraînant -dans son orbite l’un de ses compagnons -dont la robe coquelicot laissait -paraître d’étroits pantalons de femme empesés. -Tous semblaient soutenus par une -puissance diabolique. Et il est vrai que -cette danse bizarre s’appelle <i>la danse des -satans</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>La danse des satans ! Manech en avait -souvent entendu parler. On la pratiqua -toujours à Mauléon et à Tardets, mais il -ne l’avait jamais encore vue. La municipalité -la produisait ici, pour la première fois, -en l’honneur de la fête patronale.</p> - -<p>Lorsque ces hommes infatigables qui, -depuis l’avant-veille, avait traversé huit -villages en y dansant, et en dansant sur leur -trajet, tout au long des routes poudreuses, -laissèrent se dissiper le charme qui les élevait -dans les airs, l’un d’eux se plaça au -milieu de la haie de curieux qui les entourait.</p> - -<hr /> - - -<p>Un grand silence majestueux et triste -planait au-dessus des platanes qu’accablait -encore la canicule dans le soir tombant.</p> - -<hr /> - - -<p>Une phrase monta, une phrase chantée -par celui qui venait remercier le Labourd -d’avoir invité la Soule à danser devant lui, -une phrase sans limites, aux modulations -variées comme les nuages du couchant où -elle allait se fondre, une phrase si ample -qu’on l’entendait dépasser les crêtes, descendre -au bas des vallées et remonter, une -phrase sans reprise faite de soupirs ou -d’appels.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est alors que Manech aperçut, à vingt -pas de lui, Yuana qui, de ses yeux d’amoureuse, -le provoquait. Elle portait des bas -fins, des souliers à la mode, une rose noire -au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne répondit -pas à cette agacerie. Et, lui tournant -le dos, les mains aux poches, le berret en -arrière, il alla retrouver ses camarades qui -s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se -sentait libre à ce moment. Il ne pensait pas -à grand’chose. Depuis la fin du printemps, -il avait peu rencontré Yuana et ses sens -s’étaient tus, sa fièvre s’était éteinte. Il était -encore le sage adolescent auquel son père -avait permis d’assister, ce soir, au feu d’artifice.</p> - -<hr /> - - -<p>Il ne reprit que vers dix heures le chemin -de Garralda. La nuit était si lourde -qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre -négligemment sur une épaule.</p> - -<hr /> - - -<p>Il n’avait pas franchi le premier kilomètre -qu’il crut apercevoir, à quelques pas -de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était -bien elle, mais pas seule. Il la distança et reconnut, -sans hésiter, dans le jeune homme -qui la tenait par la taille, le danseur souletin -qui, tantôt, les yeux perdus, porteur -d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La -lune était trop claire pour qu’il pût -se méprendre, quoique le baladin eût substitué -à son costume de parade un simple -pantalon de toile blanche et l’une de ces blouses -que, dans le pays, on appelle chamar.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech passa devant eux, sans avoir -l’air de les reconnaître. Mais il s’entendit -nommer presque aussitôt. Yuana courait à -lui avec beaucoup de grâce, ayant abandonné -son accompagnateur.</p> - -<hr /> - - -<p>— Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda ? -Veux-tu que nous fassions route -ensemble ! Mais ralentis ton pas, je suis -un peu essoufflée.</p> - -<p>Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune -réflexion, mais elle la prévint :</p> - -<hr /> - - -<p>— Cet homme avec qui tu m’as rencontrée…</p> - -<p>— Est un danseur.</p> - -<p>— Oui, un danseur qui a connu mon -cousin au régiment et qui m’en donnait -des nouvelles.</p> - -<p>— Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur ?</p> - -<p>— Une nuit, répondit-elle, il était en permission, -il a aidé à passer des chevaux par -Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus -rentré à la caserne.</p> - -<p>— Et le danseur, fit Manech ironique, -est-ce qu’il n’a pas déserté avec lui ?</p> - -<p>— Je vois que tu te moques d’un brave -garçon ; pourquoi veux-tu qu’il ait déserté ?</p> - -<p>— Parce qu’il est d’une race de fainéants -et de sauteurs qui ne sauront jamais jouer -à la pelote, d’une race de bohémiens.</p> - -<hr /> - - -<p>Yuana, qui connaissait les bruits mis en -circulation sur ses origines, sentit passer -l’affront comme une gaule qui eût cinglé -sa figure. Mais elle n’était point méchante, -ni rancunière, ni colère. Elle répondit, les -larmes aux yeux :</p> - -<hr /> - - -<p>— Ah ! certes, je sais que je ne suis pas -née à Garralda. Vous êtes l’une des plus -anciennes maisons du pays, où il y a le -plus d’honneur.</p> - -<p>— J’ai un oncle et j’ai eu des cousins -prêtres, prononça-t-il avec orgueil.</p> - -<p>— Je le sais, Manech.</p> - -<p>— Un autre de mes oncles est mort aux -Amériques…</p> - -<p>— Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de -mon sang, que tu dois mépriser, n’aspirera -jamais à devenir même ta servante.</p> - -<p>Il la regarda avec hauteur.</p> - -<hr /> - - -<p>— Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, -Manech, et ce que je ne vaux pas. Et c’est -pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le -voudras, dans la forêt.</p> - -<p>Il comprit mal cette expression « je t’appartiendrai », -encore qu’elle la traduisît en -basque ; mais tout de même assez pour lui -répondre :</p> - -<p>— Tu es une fille de péché ! Laisse-moi.</p> - -<p>Et, pressant le pas, il fut bientôt devant -Garralda, la laissant rentrer seule chez elle.</p> - -<hr /> - - -<p>Il commençait de pleuvoir à grosses -gouttes. Il éclairait et tonnait.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech entra dans la chambre où dormaient -ses frères.</p> - -<hr /> - - -<p>La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus -la fièvre légère du printemps dernier, que -le riant îlot de cardamines et le chant des -oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais -une tentation qui causait un vertige comme -celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. -Et la grappe sombre qui distillait -cette ivresse, Manech n’en douta plus, c’était -Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait -dans son fantôme nocturne.</p> - -<p>Autour de Manech, sous les ailes du grand -oiseau Garralda, tous reposaient doucement. -Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes -frères dont tout l’émoi ne passait pas le -cadre de l’étable où une génisse était née, -ou les mailles du filet qui servait à prendre -de menus poissons ; de même pour ses -sœurs aux sourires innocents, contentes de -si peu, appliquées à leur humble besogne, -et pour ce père et cette mère étendus l’un -à côté de l’autre.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech avait fini par céder au sommeil. -Mais il se réveilla bientôt en sursaut, en -proie à une crise qui surprit la netteté de -son âme et de ses sens. Il avait pourtant -prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter -d’échapper aux feux de cette nuit d’été, -il se vêtit et sortit comme il avait fait au -printemps. L’averse noyait toutes choses, -et il grelotta dans l’épaisse obscurité. L’eau -découla tout le long de son corps, pénétrant -par le col mal ajusté de sa chemise. -En peu de minutes il fut trempé de la tête -aux pieds.</p> - -<p>Le visage tourné vers la ferme hantée, il -maudissait le fantôme qui l’avait poursuivi -jusque dans ses rêves.</p> - -<p>Un coup de vent plaintif balaya les cimes -des chênes du petit bois où il se trouvait. -La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient -leur âcre odeur. Il demeura dans la -rafale, de plus en plus transi, mais peu à -peu triomphant de son mal mystérieux. Le -calme succédait à l’agitation, un rythme régulier -au battement désordonné de ses artères. -L’incendie de son sang faisait trêve. -De plus en plus s’estompait dans sa pensée -la trop vivante image de Yuana. La vision -spécieuse s’évanouit, la hantise étrange -céda aux éléments. Il alla se recoucher, -s’endormit paisible, bercé par les voix de -la nature qui continua de lui verser le calme -qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à -retrouver.</p> - -<hr /> - - -<p>Durant les jours et nuits qui suivirent, -Manech fut encore éprouvé parfois, mais -pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait -moins à la vie quotidienne, il se -décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un -peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît -une joie sans mélange qui le poussait -à siffler ou à chanter. Il prenait moins -d’action aux parties de pelote, malgré la -double victoire qui l’avait classé très haut -parmi les joueurs.</p> - -<p>Sans doute, maintenant que sa réputation -était bien assise, quelques défaites essuyées -çà et là, comme il arrive aux plus experts, -n’avaient guère d’importance : mais, peut-être -aussi, n’était-il plus stimulé par les -traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. -Celle-ci, depuis le soir où il l’avait traitée si -durement, avait à son égard changé d’attitude. Elle -était bonne comme ne le sont que -trop souvent ses pareilles. Et le profond -sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée -de la rancune, même si elle y avait appliqué -sa volonté. Elle aurait donné sa vie -pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il -lui avait opposé, de toute la condamnation -qu’il avait portée contre elle en lui disant : -« Tu es une fille de péché, laisse-moi », et qui -l’avait laissée pleurante, durant cette même -nuit qu’il avait tant souffert lui-même.</p> - -<p>A chaque nouvelle rencontre de Manech, -le bonjour de Yuana se faisait plus grave, -plus doux et plus respectueux. Elle semblait -implorer son pardon, et il le sentait -si bien que cette attitude le touchait dans -ce que son cœur avait de plus tendre.</p> - -<hr /> - - -<p>Un jour, il la trouva assise au pied d’un -châtaignier et, comme elle ne lui disait -rien et continuait d’enguirlander son chapeau -avec des fleurs de la prairie, il lui -parla, cette fois, le premier :</p> - -<hr /> - - -<p>— Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la -peine ? Mais je reste ton ami quand tu ne -veux pas faire ce qui est défendu.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle leva vers lui ses yeux chargés de -nuit brûlante :</p> - -<p>— Avec toi, dit-elle, oh ! non… Je t’aime -trop : je ne veux pas faire ce qui n’est pas -permis.</p> - -<hr /> - - -<p>Les assourdissantes cigales accompagnaient -ce dialogue étrange qui fit à peine -frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne -trônait dans sa gloire patriarcale. -Non loin de ces deux enfants, les brebis -dormaient debout, formant un cercle dont -le centre était formé de leurs museaux et -de leurs fronts qui recherchaient ainsi -l’ombre mutuelle. Une innocente grandeur -se dégageait de cette immobilité animale. -Une onde ombreuse et dorée gloussait sous -les aulnes qui la cachaient. C’était la marée -haute de la lumière qui accuse les angles -des montagnes suspendues dans l’espace -comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur -les fleurs jaunes des coteaux broussailleux -où se perdent les sentiers difficiles ; elle -soulignait le courbe sillage du pivert ; elle -lustrait l’aile du geai qui, lourdement, -passait d’un bocage à l’autre ; elle projetait, -dans une échappée, à l’est, sur les collines -hérissées de pins, l’ombre de quelques -nuages blancs d’autant plus épaisse que le -reste du paysage flamboyait.</p> - -<hr /> - - -<p>Un strident coup de sifflet retentit.</p> - -<hr /> - - -<p>A la lisière de cette même forêt où quelques -jours auparavant, Yuana avait proposé -à Manech de la suivre, une forme -claire et souple surgit entre les fûts des -chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, -l’ayant vu avec Yuana, se replongea dans le -fourré.</p> - -<p>— Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune -fille.</p> - -<p>Manech ne répondit point. Il n’avait pas -regagné Garralda, qu’il entendit un deuxième -coup de sifflet plus impérieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Yuana était allée rejoindre dans le bois -Arnaud qui l’avait battue. Elle avait éprouvé -une joie sauvage à souffrir à cause de -Manech, encore que la jalousie de l’autre -fût bien vaine dans son grossier motif. -Mais il était bien impossible au postillon -de concevoir que Yuana, qui déjà partageait -ses faveurs les plus osées entre lui et -l’Américain — sans compter le danseur et -les autres — pût tenir un autre langage -que celui dont elle se servait avec eux. Il -semble que des raisons intéressées engageassent -Arnaud à montrer de l’indulgence -à son amie, lorsqu’il s’agissait de -l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas -d’humeur à tolérer qu’elle se livrât à un -rival du même âge que lui, et au sujet duquel, -par cette agacerie qui lui était naturelle, -il s’était entendu reprocher de s’être -laissé vaincre en compagnie de l’Américain.</p> - -<hr /> - - -<p>Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât -qu’il s’était vengé sur Yuana de ce qu’il -les avait surpris causant ensemble, au pied -d’un arbre. Il le taxa d’hypocrisie et lui dit -qu’il ne ferait croire à personne, malgré la -bonne opinion que pouvaient avoir de lui -les abbés, qu’il fût dans les prés avec elle -pour lui apprendre le catéchisme. Manech, -après avoir repoussé l’insinuation, se tut, -sentant bien qu’il ne serait pas cru. Mais il -souffrit en silence de ce que la jeune fille -eût été soupçonnée, à tort, de s’être mal -conduite avec lui.</p> - -<p>Il se faut bien pénétrer de cette forte vie -religieuse au pays de Manech. Dans la maison -de Garralda, comme dans la plupart -des fermes, chez Yuana même, la foi est un -de ces rayons qui traversent sans hésiter -les plus sombres nuages. Dans la chambre -des père et mère de Manech on se réunissait -avant le repos de la nuit pour sanctifier -la journée. Il y avait, sur la cheminée, -au pied du crucifix, de nombreuses -photographies de parents plus ou moins -éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en -Chine occupait la place d’honneur. Çà et là -quelques religieuses, des prêtres. Ceux-ci -reposaient dans les cimetières de leur paroisse, -dans les villages primitifs enfouis -dans d’épaisses et frustes vallées que n’égayent -que les cigales sur la torpeur des -cerisiers sauvages. A Garralda, durant cette -oraison du soir, petits et grands courbaient -le front devant ces ombres vénérables.</p> - -<hr /> - - -<p>Arnaud avait donc reproché à Manech -de se faire bien venir des abbés et d’être -indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. -Il est vrai que, tant à cause des -saintes gens qui avaient honoré sa famille -qu’en raison de sa sagesse, on le citait aux -autres en exemple. Et, précisément, cette -chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, -et qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être -feinte, le faisait respecter même des -plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, -existait cette camaraderie charmante qui -fait qu’on se relance la balle à tour de -bras dans le trinquet où les soutanes flottent. -A cette rude et saine vie l’âme apprend -à ne point mépriser la force d’un sang -vierge. Manech faisait partie de la fanfare. -Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux -processions elle le voyait s’avancer vêtu de -toile blanche, portant sur son berret d’une -laine candide un petit rameau de chêne, et -sonnant d’un naïf clairon. Son amour pour -lui s’épurait. Elle en arrivait, croyait-elle, -à l’aimer comme aime une sœur.</p> - -<hr /> - - -<p>Pour récompenser de leur zèle quelques -enfants du patronage, un de leurs maîtres -les emmena voir la mer. C’était un spectacle -nouveau pour Manech. Lorsqu’il se -trouva devant elle, tout d’abord elle lui -parut absente quoiqu’elle barrât toute une -rue. Il la confondait avec le ciel. Ce ne fut -qu’après un moment qu’il se dit : « C’est -la mer. » Il la portait tellement en lui -qu’elle lui apparaissait comme une chose -dont on a l’habitude et qu’on ne remarque -plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort -à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de -lui, ceux qui montaient la barque légendaire -qui aborda sur la plage basque étaient -nés avec cette rumeur et cette lumière dans -les veines. Maintenant, tandis que la plupart -de ses camarades se distrayaient autour -de lui, Manech demeurait immobile -et pâle devant ce développement de clarté.</p> - -<p>L’abbé qui les conduisait lui demanda :</p> - -<hr /> - - -<p>— Eh bien ! Manech ?</p> - -<p>Il ne répondit pas. Il ressentait une paix -infinie. Il lui semblait que les hommes qui -vivaient sur ce pâturage mobile et sans -arbres, où l’écume éparpillait ses brebis, -possédaient la plénitude de bonheur que -peut donner le monde. Des voiliers qui se -rapprochaient peu à peu étaient comme de -blanches métairies qui se fussent détachées -de la terre, planant dans leur liberté. Certes, -belle et douce était Garralda, la maison -natale, mais pourquoi ne remuait-elle -pas ? Pourquoi ses grandes ailes inégales demeuraient-elles -abaissées dans cette mort ? -Ah ! partir ! plonger son âme dans cette -rumeur semblable au chant lointain d’une -église ; se perdre dans cette pureté qui -planait au-dessus des eaux ; échapper aux -malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, -aux malices d’Arnaud et de l’Américain. -Il voulait aller sur la mer. Il se -disait cela.</p> - -<hr /> - - -<p>Il préféra, pendant que ses compagnons -et leur maître allaient visiter la ville, de -demeurer sur un rocher, sans même songer -à prendre la nourriture qu’il avait apportée. -Et le déroulement de ces prairies -infinies et transparentes, labourées par -d’invisibles charrues, sous ses yeux se -déployaient en courbes écumantes qui rentraient -en elles-mêmes pour s’épandre à -nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. -Il suivit les autres, tout étonné de n’apercevoir -qu’alors, sur la plage, tant de personnes -qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes -allaient et venaient.</p> - -<hr /> - - -<p>L’une lui sourit en passant. Il l’aurait -prise pour Yuana. Mais ici ?… Il se retourna -et elle se retourna.</p> - -<hr /> - - -<p>Que lui importait d’ailleurs ? Il y avait -maintenant, sur l’océan qui se fonçait, de -longues traînées semblables à des bancs de -sable jaune et, entre elles, des flots qui -luisaient et sautaient comme des poissons. -Ce lui fut une journée inoubliable et, le -soir, à Garralda, il s’endormit comme s’il -venait de naître à une vie nouvelle.</p> - -<hr /> - - -<p>Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en -se jetant aussi facilement à la mer que -dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le -désir de s’enrichir qui hante chaque Basque -se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce -fut un songe diffus, plein d’ambition et -d’allégresse.</p> - -<p>Bien qu’il occupât fort peu son esprit de -Yuana, il s’était plusieurs fois demandé -comment il se pouvait qu’il eût rencontré -sur la plage une jeune fille qui lui ressemblait -tellement et qui lui avait souri. Mais -la supposition lui parut vite absurde que -cette élégante à chapeau et Yuana ne fussent -qu’une même et seule personne, puisqu’il -venait de surprendre celle-ci, nu-pieds, -comme elle était le plus souvent, et -s’amusant à faire galoper sous elle une petite -jument que l’on soignait pour l’élevage -et les primes. Elle la montait sans selle, -s’accrochant à la crinière et poussant des -exclamations qui se changèrent en fous -rires lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put -s’empêcher de la trouver charmante, quoique -dans son admiration elle demeurât -toujours « la fille de péché ». Il est vrai -que cette amazone brune et nerveuse devait -ressembler bien davantage à une Sarrazine -qu’à une Chrétienne. Comme elle s’excusait -en ramassant son chapeau et en -défroissant sa robe, il se mit à parler avec -elle, lui racontant qu’il était allé voir la -mer. Et il lui demanda si elle ne s’absentait -jamais que pour se rendre au village.</p> - -<p>— Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à -Bayonne pour acheter une bicyclette.</p> - -<hr /> - - -<p>C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée -sur la plage, voisine de la petite -cité.</p> - -<hr /> - - -<p>— Tu as donc maintenant une bicyclette ?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Tu es bien heureuse !</p> - -<p>— Tu n’avais pas encore été à la mer ? -demanda-t-elle.</p> - -<p>— Non, jamais. Et toi ?</p> - -<p>— Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de -loin.</p> - -<p>— D’où cela ? demanda-t-il.</p> - -<p>— D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya ?</p> - -<p>Et elle indiquait de la main la petite montagne -qui s’étend au sud avec sérénité.</p> - -<hr /> - - -<p>— Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire ? -Nos brebis n’y pacagent pas.</p> - -<p>— Il y a des granges et une source sous -un arbre.</p> - -<p>— Alors, de là, on voit loin ?</p> - -<p>— Quand on commence de monter, le -pays devient grand, grand.</p> - -<p>— Tu y es allée toute seule ?</p> - -<p>— Je connais le chemin. Lorsqu’on est à -moitié de la montagne, on voit les flèches -de la cathédrale de Bayonne et des fumées. -Puis, en s’élevant encore… Oh ! tout d’abord -je ne pensais pas que c’était la mer, -tout le bas du ciel devient luisant. Je ne -sais pas comment le dire, c’est comme du -lait qu’on trait dans une terrine.</p> - -<hr /> - - -<p>Il demanda encore :</p> - -<hr /> - - -<p>— Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver -en haut ?</p> - -<hr /> - - -<p>Elle répondit :</p> - -<hr /> - - -<p>— Pour toi, il ne faudra pas deux heures.</p> - -<hr /> - - -<p>Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré -qu’il lui demanderait de l’accompagner un -jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût -essayer de le tenter de nouveau. Elle s’en -tenait, avec un respect aussi scrupuleux -que singulier chez une fille de son espèce, -à la défense qu’il lui avait faite. Mais elle -l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour -une promenade sentimentale avec lui, -comme en rêvent les femmes aux sens les -plus passionnés, et qui l’eût changée d’un -buissonnage qu’elle se permettait dans la -montagne avec Arnaud, l’Américain et -d’autres.</p> - -<hr /> - - -<p>Un dimanche de septembre, après déjeuner, -Manech sortit de Garralda sans dire -où il allait. Quelque remords le prit de -manquer les vêpres auxquelles d’habitude -il assistait. Mais la belle journée, l’attrait -de cette mer que Yuana lui avait dit être -visible du haut de la montagne le décidèrent. -Il contourna le village et fut bientôt -à la base d’Ursuya. Il était assez accoutumé -aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât -pas de la route qu’il devait suivre pour atteindre -le sommet. Cette course était un -jeu pour lui. Il fut aux premières granges -vers trois heures. Çà et là des brebis abandonnées -à elles-mêmes broutaient. Il ne -semblait pas que pût être plus complète, -se faire sentir davantage que dans ces lieux -déserts, la paix bucolique. Manech ne se -fût certes pas attendu à rencontrer âme qui -vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il -abordait pour la première fois. Quelle ne -fut pas sa désagréable surprise quand, parvenu -aux deuxièmes bordes, il se trouva -face à face avec Yuana et l’Américain, goûtant -ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils -avaient retiré d’un panier posé près d’eux -quelques gâteaux, une bouteille, un verre. -Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition -imprévue de Manech auquel il -cria de venir boire à la santé de la jeune -fille. Celle-ci ne savait quelle contenance -faire, ennuyée d’être ainsi découverte -dans une compagnie dont elle n’était -point trop flattée, par cet enfant de son -âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, -la plus désintéressée et qu’elle n’eût point -voulu scandaliser.</p> - -<hr /> - - -<p>A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit -que par un haussement d’épaule. Il -continua de monter, tournant le dos au -couple. Et bientôt la distance et les vallonnements, -une grange aussi peut-être, lui -eussent caché, s’il eût regardé en arrière, -ce qui lui avait paru une tache au milieu -du paysage vierge.</p> - -<p>Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit -sous le petit arbre et auprès de la source -que Yuana lui avait signalés l’autre jour -en le poussant à cette excursion. Elle était -donc venue jusqu’ici ! Il comprenait maintenant -les absences qu’elle faisait le dimanche, -manquant les vêpres. Il se la rappela -en toilette de ville, comme aujourd’hui, se -dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet -après-midi de printemps où il allait pêcher -à la ligne afin d’échapper aux charmes -dont elle l’ensorcelait. Il se souvenait d’un -petit panier qu’elle tenait à la main. Il eut -un mouvement de dégoût, chassa la vision -de tantôt qui lui paraissait revêtir un caractère -bestial : ce monsieur et cette paysanne, -dans l’atmosphère des troupeaux -qu’il avait souvent respirée lorsqu’il allait -prendre soin d’eux dans les granges perdues -qui dépendaient de Garralda. Et certains -détails se précisèrent, qui lui avaient -toujours répugné, touchant les mœurs des -béliers et des brebis.</p> - -<hr /> - - -<p>En ce moment il se perdait en de vagues -pensées, il n’avait pas su apercevoir encore, -il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert -de lumière qui s’ouvrait devant lui dans -le fond du ciel même ; plus près, ce blanchissement -laiteux dont lui avait parlé -Yuana et, plus loin, suspendue dans l’espace, -cette voûte noire : la mer. A cette -distance on n’entendait pas chanter la coquille -irisée du golfe dont l’éclat surpassait -celui du soleil. Manech ressentit que -son cœur, ainsi que ce flot interminable qui -s’évanouissait et reprenait sur la plage, -débordait. Il prit dans sa poche son chapelet -sous un croûton de pain. Il donnait -toute sa foi basque à ces humbles grains -depuis que, toute jeune, sa mère les lui -avait passés au poignet. Il usait, matin et -soir, de ces pauvres mots de bois enseignés -par l’Ange au peuple qui verra Dieu. -A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, -infléchies comme des vagues légères. -Il priait cette Vierge dont l’image est partout -au pays basque, non point dans les -diverses attitudes que l’on s’est plu à lui -donner ailleurs, mais dans une plus particulière. -Ce n’est point la fiancée qui s’avance -vers la maison d’Elisabeth, à travers -la plaine d’Esdrelon chargée d’abricotiers, -mais la Mère, cette chose infinie qui comprend -le cœur tout entier. Elle reposait -dans le cœur de Manech comme dans une -niche fruste et belle.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la -paix. Dieu et l’Immaculée étaient venus sur -la mer aussi bien que dans la légère nuit -d’avril, dans le courant du ruisseau fleuri -de cardamines, dans l’orageuse et ruisselante -nuit d’été. Il n’eût même pas resongé -à Yuana ni à son protecteur si, en repassant -devant la grange qui les avait abrités, -il n’avait donné un regard distrait aux débris -du goûter.</p> - -<p>Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune -échappée, à l’égard de Manech. Surprise -ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment -d’hostilité pour l’homme qui n’avait -à ses yeux d’autre prestige que la fortune. -Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre -d’avoir été rencontrée de la sorte -en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas -moins été « la fille de péché », mais elle se -serait donné cette excuse de s’être laissée -entraîner par un enfant de son âge. Et -peut-être que Manech, qu’elle aimait par-dessus -tous, en eût conçu plus de dépit -que de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée -à fond, condamnée sans appel par -cet être dont la pure beauté la dominait. -En l’entendant interpeller près de la grange -d’une façon aussi grossière par l’Américain -auquel il n’avait pas daigné répondre, -une folle rage lui avait serré le cœur. Et la -fin de cet après-midi que Manech avait -passée si calme, à regarder la mer et à -prier, la mit de fort méchante humeur vis-à-vis -de son vieil amant. Celui-ci, malgré -les frais qu’il fit, dut essuyer cette colère -en même temps que les assiettes. Son aversion -pour son platonique rival s’en accrut, -mais il se réserva de ne régler qu’un peu -plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta -jusqu’à le griffer. Il fut quelques -jours sans la revoir, se faisant non pas désirer -d’elle, mais exploitant sa vanité de -jolie fille. Éprise de robes bien coupées, -en cela comme dans le reste elle rejoignait -les petites Arabes qui cèdent facilement à -quelque amulette, à une ceinture, à un -flacon d’eau de rose. Ici, l’amulette devenait -une montre, la ceinture une jupe, et le -flacon d’eau de rose un parfum à la mode. -Il semblait qu’elle apportât chaque jour -davantage d’acharnement à retirer le plus -d’argent possible de cet homme déjà fané. -Cela, non seulement pour se prouver sa -puissance sur lui, mais encore pour le brimer. -Elle ne supportait plus cette union -sans une secrète colère qui entretenait la -passion que lui inspirait Manech. Arnaud, -le sauteur et quelques autres, c’était pour -se distraire, elle n’y attachait nulle importance. -Du moins ne l’enchaînaient-ils pas -avec de l’or.</p> - -<p>Au cours de l’un de ces rapides voyages -où Yuana l’accompagnait, l’Américain prétexta -d’un caprice pour lui signifier ou -qu’elle dût renoncer à ses exigences, ou -consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans -un appartement qu’il louerait pour lui rendre -visite de temps en temps. Il avait -craint de l’opposition, non point des parents -de la jeune fille, qui fermaient volontiers -les yeux et voulurent trouver naturel -qu’elle devînt soi-disant une femme de -chambre à gros gages, mais de sa part à -elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une -manière qui l’irritait d’autant plus qu’il ne -la comprenait point. Arnaud, il eût encore -excusé… Il sentait que ni lui ni les autres -n’étaient en puissance de donner à la jeune -fille le frisson qui la parcourait à la seule -vue du fils de Garralda.</p> - -<p>Conseillée par sa futilité, son désir d’être -admirée dans les rues et sous les arceaux -où l’on prend du chocolat, et guidée par -son étourderie de fauvette, elle se laissa -installer à Bayonne dans un logement plutôt -sommaire. Elle ne revenait que rarement -à sa ferme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>L’existence continuait la même à Garralda. -L’honneur, la sobriété, l’obéissance à -la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, -y présidaient. Mais bien que Manech ne -s’en rendît pas tout à fait compte, ce qui -entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, -de ces champs de blé voisins, du -beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était -point qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait -plus, et la nuance est aussi délicate -que possible. Elle revenait dans ses -rêves, quoiqu’il fît tout pour bannir le -gracieux fantôme.</p> - -<hr /> - - -<p>Sans doute avait-il parlé de son mal au -jeune abbé qui le dirigeait et qui avait -comme lui la candeur des lis paysans. On -les voyait ensemble jouer à la balle ou se -promener, sûrs l’un de l’autre, laissant -ainsi que des flocons de neige les paroles -tomber doucement de leur cœur. Ils se recueillaient -sur les collines, au pied des croix -des rogations que le printemps recouvre -de buis et de soucis, vers lesquelles tout -un peuple se dirige au pas de course en -répondant aux litanies. Tous deux aimaient -ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent -la rose des vents dans la fraîcheur -de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources -vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, -et tout se faisait prière pour ces âmes contemplatives, -et jusqu’à la pelote même qui -s’envolait vers le but couleur de brique, telle -qu’une petite planète tout encerclée d’azur.</p> - -<hr /> - - -<p>Parfois, devant des fermes semblables à -Garralda, ils saluaient quelque Vierge de -bois, ils nommaient un missionnaire qui -en était parti ou un Américain de retour. -La même simplicité régnait dans ces demeures -basques. On eût en vain recherché -des mystères sous ces toits. Là, croissaient -de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, -ils se faisaient repentants et humbles, en -redescendant les gazons trop glissants où -l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes -prononcer les mots si doux : « Pais mes -brebis, pais mes agneaux. »</p> - -<p>C’était le poème vécu, ressemblant jour -par jour à l’almanach du colporteur : le -soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la -grêle, la neige, les nuées, les semailles et -les récoltes. Et d’abord, les renoncules -avaient salué de leurs continuelles révérences -les graminées de la prairie. Ensuite, -la voix de la batteuse s’était enflée dans la -cour de Garralda où les petites sœurs de -Manech avaient lutté à bras le corps avec -leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas -où l’on mange la poule au pot, le veau -en sauce, le boudin de brebis et les piments. -Les voisins y assistaient. Plus d’une fois -Yuana y avait pris part. On devinait sa présence -lorsque la voix de cuivre des jeunes -moissonneurs sonnait plus fort, cependant -que son rire leur répondait, brillant comme -un coquelicot.</p> - -<p>Elle ne viendrait plus maintenant, celle -qui égayait les vieillards eux-mêmes. En la -voyant, il leur semblait revivre leur adolescence, -chausser de blanches sandales -pour danser sous les chênes luisants, au -son d’une musique naïve et confuse, dont -le vent brise les éclats. Eux, en apprenant -son départ pour Bayonne, avaient hoché la -tête. Elle s’en était allée avec la belle saison.</p> - -<hr /> - - -<p>Une singulière solitude pesait sur le cœur -de Manech tandis que l’année s’avançait. -Mais cette solitude même n’allait pas sans -un redoublement d’angoisse. Ne lui avait-elle -pas jeté un sort ? Elle avait su lui dire -certains mots, le regarder d’une certaine -manière. Pour exorciser son ombre, il lui -arrivait de faire le signe de la croix, et -aussi de s’exposer encore aux éléments dans -la violence des attaques. Il recourait à ces -remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la -nature l’inquiétait comme d’une présence -diabolique. Il redoutait bien moins que le -fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il -savait que, pour conjurer celui-ci, il suffisait -d’une promenade vers le moulin, de -regarder couler l’eau du torrent dont il -avait reçu un si doux bienfait quand la cardamine -était en fleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>Il trouvait maintenant, à la place des -fraîches corolles, lorsqu’il allait s’asseoir -sur le mur en ruine, la fille la plus jeune -du meunier.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle avait quatorze ans. Elle se nommait -Kattalin. Elle était encore une enfant qui, à -la saison nouvelle, dépouille de son écorce, -pour en faire un sifflet, le bois tendre de -l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse et -bleue, telle qu’une poignée de froment que -la faulx rase en y mêlant deux campanules. -Elle courait nu-pieds, dépeignée, après -le bétail et les canards, mordant avec des -dents sans ombre à la chair neigeuse des -pommes ou dans un lourd morceau de pain. -Elle n’avait rien de commun avec Yuana -qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même -âge, était déjà comme la palombe fougueuse, -au col changeant, qui fait naître la guerre -dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était -que l’humble bergeronnette qui longe -sans bruit la berge sableuse et caillouteuse. -Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle -était faite d’innocence et portait aux garçons de son âge, -qui grimpaient avec elle aux -arbres, la même amitié qu’à ses compagnes. -Au catéchisme, on lui avait parlé de la -vertu de modestie. Elle en avait retenu -que, pour assister aux offices, il lui fallait -enfermer, en des bas tricotés par sa mère, -ses jambes aux hâles d’or, jeter une mantille -sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle -regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait -aux mules qui traînent les chariots -du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la -sortie de la farine qui souvent la poudrait ; -au départ d’une génisse pour le marché ; -au prix qu’on en avait retiré ; à la recherche -des œufs ; aux couvées dans le foin des -étables ; à la bonne cuisson de la soupe -qu’elle allait servir aux hommes quand -ils désertaient un moment le blutage -pour les travaux pressés des champs. Elle -était née dans le bruit d’argent des roues -qui déchirent l’eau claire. Dès son premier -jour, elle en avait été bercée. La rivière -lui parlait comme une nourrice qui montre -des images : la truite qui se dissimule en -chassant, dont on doute si elle n’est qu’une -ombre sur les galets et qui happe la sauterelle -et le grillon ; les petites lamproies -qui ondulent sur place et que l’on confond -avec les herbes submergées ; les légions -d’alevins, pareils à de courtes épingles ; les -insectes savetiers, si légers qu’ils marchent -à la surface sans enfoncer ; le rat qui glisse, -plonge et ressort ; la poule d’eau qui s’envole -en faisant jaillir des perles, et en -laissant à peine admirer le jade de ses -pattes ensoleillées ; la nacre, plus belle -que tous les arcs-en-ciel, de la grosse -moule d’eau douce ; les aulnes qui poissent -les doigts, mais dont l’ombre est reposante.</p> - -<p>Manech disait à Kattalin :</p> - -<hr /> - - -<p>— Je crois que tu passes ta vie au bord -du ruisseau.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Oui, plutôt que de lire et d’écrire, -j’aime mieux faire briller le cuivre des -chaudrons avec le sable. Je suis heureuse -lorsque je vois le soleil danser dedans. On -ne peut pas le regarder longtemps.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— L’oiseau-bleu qui vient de passer est -celui qui va le plus vite. As-tu jamais vu -son nid ?</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Il fait son nid au fond de la Joyeuse où -il emporte du ciel sous ses ailes. Là, il pond -et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Ton père et tes frères sont habiles à -pêcher la truite. Moi, avec cette gaule, je -n’attrape rien que de tout petits poissons -qui sont amers au goût. Je suis un maladroit.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Non, tu n’es pas un maladroit. Ta -réputation de pilotari est venue jusqu’à -notre moulin. Tu as battu, le même jour, -un monsieur d’Amérique et Arnaud le postillon. -Je le sais. Mais tu as l’air triste, et -tu ne joues presque plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Je n’aime pas jouer avec ceux qui y -mettent de la malice. Je joue avec monsieur -l’abbé du patronage.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. -Il sait comment on fait la farine, -parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un -meunier, du meunier de Hélette.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Je le sais.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Il vient quelquefois à notre moulin -pour voir ma grand’mère qui ne se lève -plus. Il lui a apporté plusieurs fois la -sainte communion.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Je le sais, et je sais encore que ton -père lui a fait don d’un sac de farine pour -que les religieuses préparent les hosties.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Et ton père a donné du vin et deux -agneaux à monsieur le curé.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— On ne parle pas de ce que l’on donne, -mais mon père est juste.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— On ne voit plus Yuana. Elle venait -parfois jusqu’ici. Elle échangeait avec moi -des sucres d’orge contre du miel de nos -ruches. Elle est gourmande, on dit qu’elle -est placée à la ville.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y -en a qui restent.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Est-ce que tu voudrais partir ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il ne répondit pas. Un grand frisson le -parcourut, tel que celui qui ride la surface -de la mer. Il regardait cette campagne pareille -à il y a des mille ans. Il regardait la -rivière. Il regardait Ursuya qui s’allongeait -dans la nacre du ciel comme un promontoire -attentif aux nefs des nuages. Il -sentit les racines de son cœur se nouer -plus fortement à ce sein maternel, dans -cet amour qu’il portait à sa terre naïve et -fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à -ses frères et sœurs, à Yuana peut-être, -peut-être à Kattalin. Mais, en même temps, -il entendait le même appel que les oiseaux -sauvages quand leur aile est agitée par le -souffle des expatriements. Ainsi, sur le -bord de son nid qu’il a rempli de sa tendresse -et de ses plumes, le blanc voilier. -Il cède à l’attrait de sa douleur. Il part, -et ce qui fait son cercle si doux autour du -monde, c’est qu’avant de s’en aller il a -songé à revenir.</p> - -<p>Ils poursuivaient la même pensée.</p> - -<hr /> - - -<p>— On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle ; -on le ramasse dans la rivière -comme ici les cailloux.</p> - -<hr /> - - -<p>Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante -chaque Basque et le pousse aux lointaines -aventures. Cette âme étrange, douce et -mystique, était possédée et fascinée par le -métal qui se soumet les choses de la terre. -Ah ! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à -quoi il emploierait sa fortune. Il ferait bâtir -un trinquet où il n’inviterait que tel et -tel. Il se ferait faire un costume à Bayonne, -et il porterait une montre qui sonne les -heures et marque les jours de la semaine. -Il se rendrait en voiture ici et là pour -assister aux parties de longue ou de -blaid. Mais au mariage il ne songeait pas, -il n’avait jamais songé, songerait-il jamais ?</p> - -<p>Le voyant absorbé, le regard fixé sur le -liège qu’il abandonnait au courant, elle -rompit de nouveau le silence :</p> - -<hr /> - - -<p>— Si tu vas aux Amériques et si tu en -reviens riche, Manech, tu seras fier et tu -ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras -que des élégantes comme Yuana.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle disait cela sans malice aucune, sans -le moindre soupçon, simplement parce -qu’elle avait été éblouie par les robes de sa -voisine. Cependant il en éprouva du malaise. -L’ombre de Yuana, évoquée par ces -simples mots, rida l’eau pure.</p> - -<hr /> - - -<p>Il dit :</p> - -<hr /> - - -<p>— Laisse-moi, Kattalin !</p> - -<hr /> - - -<p>Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla -tenant sa petite gaule et poussant ses canards -devant elle.</p> - -<p>Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint, -Yuana qui ne manqua pas de se rendre -alors sur la tombe de ses parents.</p> - -<hr /> - - -<p>Le cimetière basque est si simple, si -beau, qu’on ne saurait concevoir un lieu où -les vivants communient davantage avec les -morts. Là, rien ne cherche à masquer la -vérité. La terre est celle du jardin d’à côté, -seulement un peu plus fleurie. Les plus -vieilles tombes sont surmontées de disques -de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, -de têtes dressées hors du sol, image peut-être -de la résurrection. Sur ces disques sont -gravés des signes du zodiaque, signifiant -sans doute le Ciel, et des objets ayant trait -aux professions : un marteau, une quenouille, -une arbalète, une pelote. Les sépultures -les plus récentes, surchargées de lettres -et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges -faire-part. Ce peuple attend la renaissance -des cendres, plus fermement qu’il -ne compte sur la poussée des chênes. Les -inhumations ont lieu sans phrases. Les capes -des affligés retombent sans qu’aucun geste -en dérange les plis. Seule révèle quelque -signe extérieur de sensibilité l’étroite caisse -blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur -emporte sous le bras, telle qu’une boîte à -dragées, et dans laquelle la jeune mère en -pleurs a couché son enfant. Parmi les tertres, -les cierges laissent ruisseler leur cire -en cette fête des élus. Çà et là des sièges où -les vivants continuent de causer avec ceux -qui, fatigués du grand soleil, se sont étendus -dans la nuit.</p> - -<p>Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda -et la tombe des parents de Yuana -étaient adossées. Mais quel contraste ! Les -hôtes de Garralda conservaient, jusque sur -leur dernière demeure, cette distance, cet -ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, -qui se lisent sur le marbre en caractères -profonds et réguliers. Plusieurs desservants -et personnages municipaux y figuraient.</p> - -<p>Devant cette table de pierre qui témoignait -pour sa race, Manech se tenait debout. -Il priait. Lorsqu’il releva son visage, -il vit Yuana en face de lui, sa chevelure -plus sombre que sa mantille.</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi que Manech, elle était devant -ses morts. De tout temps, les siens avaient -été un peu des miséreux, des fermiers -qui n’ont pas réussi. Les noms gravés -sur leurs tombes étaient rares, les dates -récentes. L’origine suspecte n’était pas -éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs, n’assurait-on -pas que, jusqu’à ces dernières -années, on n’entendait jamais dire qu’un -seul des Bohémiens eût trépassé ? Le démon -leur prêtait-il, afin de les mieux damner, -une survie singulière, ou bien leur clan -confiait-il ses ossements aux secrets des -vallons boisés qui s’attachent aux flancs -d’Ursuya ? Avaient-ils possédé même un -nom, ces ancêtres mal vus, ces parasites, -ces empoisonneurs de porcs et de poissons, -ces tresseurs de paniers, ces diseurs -de bonne aventure, jusqu’à ce que l’alliance, -bien rare avec de vrais Basques, eût -conféré un état civil à leur lignée ? Tel -avait été le cas de la famille maternelle de -Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, -un singulier mépris pesait même sur la -jolie descendante des disciples de Mahomet, -encore que jeunes et vieux se montrassent -à l’occasion épris de son enjouement.</p> - -<hr /> - - -<p>Là, sur la pauvre fosse de ses parents -les plus avouables, en face de Manech, au -cours de ce triste après-midi qui se clôt -par les pleurs espacés du glas, elle se sentait -jugée. Son sang de rose rouge, presque -noire, était indigne, pensait-elle, de se -mêler, dans cette terre sainte, au sang -clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine -à l’aube. Elle eut honte d’elle-même. -Et cette honte ne fit qu’accroître, -dans son cœur de petite esclave, l’amour -et la déférence qu’elle vouait à Manech. Le -coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil -et de reproche, mais le regard ne -parle pas toujours le même langage que -l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, -qui était pour lui comme un titre -d’honneur et, tournant le dos à Yuana, -sans lui accorder d’autre attention, il s’en -alla.</p> - -<hr /> - - -<p>A quelques semaines de là, Arnaud et lui -se rencontrèrent. Ils avaient recommencé -de jouer ensemble, en assez bons camarades, -depuis que Yuana n’habitait plus sa -ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, -d’autant moins que leurs victoires -s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé -par ailleurs, ne les excitait plus l’un -contre l’autre.</p> - -<hr /> - - -<p>Arnaud dit à Manech :</p> - -<hr /> - - -<p>— Tu sais… Yuana ?</p> - -<p>— Eh bien ?</p> - -<p>— Elle a quitté le vieux et s’est mise -avec un danseur qui fait la contrebande à -Ainhoa.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech avait compris.</p> - -<hr /> - - -<p>Arnaud ajouta :</p> - -<hr /> - - -<p>— Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du -tabac.</p> - -<hr /> - - -<p>Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée -à Espelette :</p> - -<p>— Puisque tu conduis le courrier qui -dessert Espelette, tu ferais mieux d’y demeurer -que d’y venir en passant. J’habite -tout près, Ainhoa. Je m’y trouve fort -bien. Je m’y suis mariée.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle donnait à ce dernier mot un sens -libre, mais le jeune postillon ne prit pas -le change.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle eut un silence, puis :</p> - -<p>— Si tu avais encore tes père et mère là-bas, -je le comprendrais. Mais puisque tu es -seul ! Ainhoa est à deux kilomètres de la -frontière. On y peut faire la contrebande qui -rapporte beaucoup sans nuire à une autre -profession que l’on peut exercer. Ainsi il y -a des gens qui labourent ; ils conviennent -de prendre en charge, à un endroit déterminé, -sous un rocher, dans la fougère, des -bidons d’alcool ou des ballots que les -Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les -Français qui leur amènent des chevaux de -Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre -jour, deux étalons se sont enfuis dans la -montagne et, comme nous les poursuivions, -on nous a tiré dessus.</p> - -<hr /> - - -<p>— Tu étais donc avec les contrebandiers ?</p> - -<p>— Oui ; souvent, j’accompagne mon mari -et les autres qui passent les marchandises -pendant que je fais causer les douaniers -qui sont une mauvaise race. Tout de -même, nous sommes bien organisés contre -eux. La garde a beau surveiller la vallée, -nos hommes se cachent dans les sentiers. -Et si tu savais, à la moindre alerte, -comme ils sifflent. Mais, souvent, il faut -abandonner les allumettes, le raisin, la -soie, tout ce qui s’ensuit, à ces démons -bleus et rouges dont le pays est infesté. -On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et -nuit, ils épient. On dirait de chatards en -train de guetter des palombes. Comme si -nous étions un gibier ! Si toi, Arnaud, -tu faisais le service d’Ainhoa, d’accord -avec notre parti, tu nous rendrais bien -des services, tu gagnerais de l’argent et -je serais heureuse de ne pas vivre loin -de toi. Si tu veux me suivre à l’auberge -qui est là, je le donnerai du rhum et -des cigares que j’ai rapportés sous ma -robe.</p> - -<hr /> - - -<p>Arnaud avait considéré le costume de -Yuana. Elle n’était plus l’élégante de naguère. -La Bohémienne avait repris le dessus. -Une jupe, cousue dans une sorte d’indienne -à fleurs encore voyantes, mais frippée, -boueuse, effilochée, qui descendait en -s’évasant sur des bas blancs et de mauvaises -bottines, lui restituait cette forme inimitable -de ses pareilles dont les hanches roulent -au moindre effort. On comprenait que -la jeune fille était tombée fort bas en -peu de temps. Les mèches de ses cheveux, -qui n’étaient que folles, étaient maintenant -crispées et nouées, et elle les avait ointes -de je ne sais quelle huile rance qui sentait -le jasmin. Dans son cœur violent comme le -grenadier, il y avait un nom, un nom -qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses -lèvres. Mais, ayant éprouvé dans les bois -la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui demander -des nouvelles de Manech.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Il est difficile de savoir exactement ce -qui se passa au printemps qui suivit. Mais -Arnaud, quelques semaines après son installation -à Espelette, fut arrêté et emprisonné -en compagnie du soi-disant mari de -Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents -qui l’accueillirent sans surprise ni reproche. -Elle seule semblait éprouver quelque -honte d’avoir, en si peu de mois, changé -de sort et de pays. Elle ne se rendait plus -au village où l’Américain la boudait en la -méprisant. Et même, on ne la voyait plus -que rarement se promener autour de sa -ferme et de Garralda.</p> - -<p>En passant par un bois, Manech un jour -l’aperçut, mais il ne lui adressa point la -parole ni elle à lui : elle se tenait debout, -nu-pieds, les mains croisées derrière le dos, -contre une grange. Sa famille était de plus -en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait -toujours les mêmes hardes bariolées qu’à -Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage -encore son allure de Bohémienne, lui donnait -l’air d’un liseron déchiré par les épines. -En l’approchant, on se serait étonné -qu’en si peu de semaines la rondeur brune -et ferme de ses joues eût fait place à la -maigreur et à la pâleur, et que ses yeux -si jeunes se fussent creusés et cernés. C’est -qu’elle avait vécu une rude misère, son -danseur et Arnaud se réservant de dépenser, -en d’autres compagnies que la sienne, -les profits de leur commerce auquel pourtant -elle aidait. Ce triste état avait fait naître -en elle une sorte de dévotion superstitieuse -et désolée. Sans toutefois recevoir -les sacrements, elle s’était agenouillée en -larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les -lis de Marie, elle avait mêlé à ses pauvres -prières ignorantes, à des essais de contrition, -le souvenir si pur de Manech. Mais -aujourd’hui, revenue au pays, elle n’osait -plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil -de la paroisse.</p> - -<p>Au contraire, la piété de Manech s’affirmait -davantage, dirigée par l’humble vicaire. -On eût dit plutôt deux frères que deux -camarades. Et, à la procession de la Fête-Dieu -qui se déroulait en ce moment dans -les fleurs, les fumées de l’encens, les chants ; -l’orage des tambours et des cuivres, la forêt -bleue et blanche du ciel, le jeune diacre -doré, escortant l’Hostie transparente, était -aussi ravi de savoir l’enfant du patronage -mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était -de sentir tout près du Seigneur cet autre -enfant vêtu de lin presbytéral. Mais -l’abbé, qui avait eu la vocation religieuse -tout petit, ne pensait point que Manech -l’eût aucunement et, sans doute, son opinion -s’appuyait-elle sur la grâce de lire -dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.</p> - -<hr /> - - -<p>Il lui disait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Manech, il te faudra épouser Kattalin -du moulin. Elle est encore bien jeune, mais -vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. -Elle tiendra ton ménage. Elle sait déjà -faire la soupe, soigner les bêtes. Elle est la -plus intelligente du catéchisme de persévérance. -Ses parents ne sont pas sans rien. -Ils pourront lui donner en dot la prairie -où passe la rivière…</p> - -<p>Et cette rivière était celle qui, naguère, -lorsqu’il était troublé par Yuana, versait à -Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle -paix.</p> - -<p>… Vous pourrez, avec le pacage, augmenter -le bétail. Votre famille sera nombreuse. -On te respectera. Tes père et mère -sont dévoués à l’Église, autant que les parents -de Kattalin. Tu seras conseiller municipal, -peut-être. Tu continueras la maison.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ne répondait pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, -qui est le patron basque, une réunion de -patronage fit se rendre à Bayonne Manech -et l’abbé. Elle eut lieu dans la matinée. -Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez -une vieille femme, qui était originaire de -leur village, et qui leur demanda s’ils -avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui -répondirent point. Elle feignit beaucoup -de mépris à son égard, voulant se justifier -de l’avoir logée quelque temps, chose -qu’ils ignoraient. Elle les assura que le -congé qu’elle lui avait donné avait délivré -sa maison de la présence du diable. Cette -explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent -leur mauvais repas. Un dégoût -sans nom souleva le cœur de Manech lorsque -cette loueuse clandestine leur montra, -avec une feinte indignation, au moment -qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait -occupée la fille. Le fantôme de celle-ci ne -se dressa pas ardent, comme tant de fois, -devant lui. Mais il se sentit atteint d’une -façon plus terrible peut-être : le vide se fit -dans son âme.</p> - -<p>L’abbé comprit que Manech passait par -un cruel moment. Alors, pour le distraire -de ce choc, il l’entraîna vers un tramway -qui les conduisit à la plage.</p> - -<hr /> - - -<p>En présence des flots, Manech fut changé ; -un sourire éclaira sa face. Que se passait-il -dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, -sans le cacher, l’étroit berret ? -Quel invisible et purifiant baiser la mer -donnait-elle à cet enfant ? De quels bras, de -quels regards l’enveloppait-elle ? D’où venaient -cette filiation et cette maternité mystérieuses -qui s’étaient révélées à lui, brusquement, -un jour, et qui s’étaient confirmées -en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour -divin lui avait versé l’oubli de ce qui se -passait au pied de la montagne ?</p> - -<hr /> - - -<p>Des paquets d’eau poussaient en avant -leurs gerbes de chrysanthèmes et d’anémones -de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait -l’arôme du fenouil des falaises. L’étendue -d’eau basculait, d’un poids qui semblait -entraîner le monde, verte ou jaune -ou bleue, ou argentée, selon la distance -et les courants. De légers nuages, pareils -à des pétales de roses du Bengale, montaient -à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, -confondus ou distincts, cette voix -de tonnerre assourdissante et houleuse, ce -grésillement de petites bulles qui crèvent -sur le sable, ces sourdes détonations. Et -l’on voyait, blancs et souples comme des -flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en -hâte vers un devoir éternel.</p> - -<hr /> - - -<p>L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis -que chez l’un, une soif d’inconnu, le mirage -de fortunes conquises, semblaient au spectacle, -chez l’autre, au même instant, la foi -faisait naître cette pensée que les apôtres -n’avaient point hésité à reconnaître, pour -créateur de ces merveilles, l’humble Fils de -l’Homme qui les accompagnait dans leurs -barques.</p> - -<hr /> - - -<p>Le temps pressait. Quand ils revinrent -à Bayonne, pour rejoindre les camarades -et regagner avec eux le village, le jour était -encore clair. Ils se retrouvèrent dans le -quartier basque du petit port, si pittoresque -avec ses rues étroites, ses auberges basses, -ses magasins pour pêcheurs et matelots, -son va-et-vient de camions, ses courriers -desservant l’intérieur du pays.</p> - -<p>En repassant devant la maison qu’avait -habitée Yuana, et qu’il ne songea même pas -à regarder, Manech vit sur le trottoir passer -un petit marin au col bleu. Il marchait -en se balançant d’un air avantageux, de -l’or à son berret. Il suffit, pour que toute -la passion de Manech cristallisât. Dès lors -il se prépara à devancer l’appel en entrant -dans la flotte.</p> - -<hr /> - - -<p>Son père n’y fit point obstacle, l’abbé -non plus ; mais ce dernier lui dit :</p> - -<hr /> - - -<p>— Manech, tu es mon frère. Absent, tu -penseras au pays. Tu n’oublieras pas Bonloc, -tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni -Hasquette. Tu n’oublieras pas les petits rebots -où l’on joue le dimanche, au soir tombant, -après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras -pas les cerises d’Ayherre. Tu n’oublieras -pas les cascarots qui, au son d’un -sifflet, dansent en déployant les drapeaux -de nos provinces. Tu n’oublieras pas les -vieux Harambure et Bordachoury. Tu -n’oublieras pas les vieilles Gachoucha et -Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur -de Garralda. Manech, tu ne m’oublieras -pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. -Elle restera pour toi comme l’eau de la -vallée.</p> - -<hr /> - - -<p>Il disait à Manech cela sous les chênes -de Garralda. Il fut un nom qu’il ne prononça -pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana -passait entre les arbres.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech, demeuré seul, erra un moment, -puis revint vers la ferme de son père. A -cette heure indécise où la lune se confond -avec le soleil, la maison se dressait devant -lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les -grandes ailes du toit semblaient prendre -l’essor. Elle eût voulu partir aussi. Elle se -détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.</p> - -<hr /> - - -<p>— Va-t’en, mon enfant, disait la maison. -Va-t’en à ma place, si je suis trop âgée pour -te suivre. Et puis tu reviendras…</p> - -<hr /> - - -<p>En ces quelques mots tenait toute la formule -basque. Manech ne quittait plus des -yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait -de tout quitter, qui semblait craindre -que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur -écho, amolli son courage.</p> - -<hr /> - - -<p>Alors le père ? Alors la mère ? Alors -les frères et sœurs ? Alors son ami ? -Alors…</p> - -<hr /> - - -<p>… Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. -Qu’était-ce ?</p> - -<hr /> - - -<p>Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à -l’heure, ressortait de sa ferme, mais cette -fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas -vus venir.</p> - -<hr /> - - -<p>C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait -pas voulu entendre, que l’on murmurait au -marché avant-hier ?</p> - -<p>Elle passait, se tordant les mains. Levant -son visage, elle l’aperçut, et, après avoir -poussé l’antique cri de défi, qui sanglota -longtemps, de ses poings qu’elle -joignit elle lui envoya un baiser en lui -disant :</p> - -<hr /> - - -<p>— Pardonne à la fille de péché ! Aie -pitié de moi, Manech !</p> - -<hr /> - - -<p>Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla -priant et pleurant. Il partirait. Il irait loin, -très loin, sur les chemins déjà parcourus -par les Basques ; loin, plus loin encore, -jusqu’à ce que l’oiseau blanc de Garralda -ne le vît plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer -un cœur bleu sur la poitrine, comme avaient -fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. -Il avait un cœur, et, dans ce cœur, se -dressait sa première croix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Manech contracta, en 1897, un engagement, -de cinq ans dans la marine. Il prit -part, en 1900, à l’action internationale dirigée -contre les Boxers autour de Pékin. -Il montait alors <i>Le Jaguar</i>, et il eut, au retour de -cette campagne, l’occasion de revoir, -à Changhaï, où le cuirassé fit escale, son -oncle Jean-Baptiste le missionnaire.</p> - -<p>Un de mes amis, consul dans ces parages, -put faciliter cette rencontre à Manech que -je lui avais recommandé. Le matelot comptait -alors vingt-deux ans, et il y en avait -douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie -et Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. -L’oncle très vieilli, épuisé par la fièvre, -les crises hépatiques, les fatigues endurées -sur les jonques. Son teint tirait sur le -bambou jaune, sa barbe était blanche et -rare. Le neveu était, au contraire, dans -toute sa force. Et, de le revoir ainsi beau, -libre, le regard sûr, le missionnaire sentait -son cœur s’emplir de fierté :</p> - -<hr /> - - -<p>— Toi ? répétait-il, toi ? Manech ! C’est -toi ?</p> - -<hr /> - - -<p>Et, de ses paupières rougies par les insomnies, -glissaient des larmes. Et il retenait, -entre ses doigts décharnés, les mains -vives du jeune homme.</p> - -<p>— Depuis ta première communion, Manech, -depuis ta première communion je ne -t’avais point revu. On m’a si peu écrit de -Garralda ! On néglige ceux qui sont loin. -Et puis, je sais combien la vie des champs -est absorbante. Ton père, ta mère, est ce -qu’ils vont bien ? Et les petits ? O mon -Dieu !…</p> - -<p>Manech répondait :</p> - -<hr /> - - -<p>— Il y a trois ans que je me suis engagé. -Pendant ce temps, je ne les ai revus que -deux fois, en permission. Le père est vaillant -toujours, la mère avait un mal. On -l’a opérée ; elle va joliment.</p> - -<p>— Dis-moi, Manech, est-ce que tu es -toujours aussi pieux ?</p> - -<p>— Je l’espère, mon oncle.</p> - -<p>— Est-ce que les affaires vont bien à Garralda ?</p> - -<p>— Oui. Le froment et le foin ont donné -beaucoup l’année dernière. Mais il a fallu -payer l’opération.</p> - -<p>— Tu t’ennuyais donc à la maison, que -tu aies devancé l’appel dans la marine ?</p> - -<p>— Non, mais c’est une idée que j’avais -de partir.</p> - -<p>— Manech, il est meilleur de rester au -pays, de s’asseoir sous le noyer après la -moisson, avant souper, quand les grillons -crient près du four. C’est bon à moi de -m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. -Mais toi ?</p> - -<p>— Je voulais m’en aller sur la mer.</p> - -<p>— Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive -de fermer les yeux pour penser à tout -ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent -que je suis tout petit, que je reviens de -l’école, que je porte encore mes livres dans -un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans -le ciel, est posé Ursuya. Est-ce que l’on a -amené en ville l’eau d’Ursuya ?</p> - -<p>— Non, pas encore.</p> - -<p>— Dis-moi, Manech… dis-moi… tu vois, je -voudrais tout apprendre en même temps… -je voudrais avoir un cœur assez grand pour -y enfermer le pays. Qui vit encore là-bas ? -Le vieux Larronde est-il mort ?</p> - -<p>— Il est mort.</p> - -<p>— Et monsieur Haristoy ?</p> - -<p>— Il est mort.</p> - -<p>— Et l’ancien curé de Labastide, monsieur -Etchegaray ?</p> - -<p>— Il est mort.</p> - -<p>— Et ceux du moulin ?</p> - -<p>— La grand’mère est morte l’an dernier. -Depuis votre départ, il y a une petite Kattalin -qui est déjà bien raisonnable.</p> - -<p>— Et ceux qui étaient dans la ferme où il -y a le gros tilleul, entre le ruisseau et Garralda ? -Il y avait une si jolie petite fille… -Rappelle-moi son nom ?… Ah ! Yuana, c’est -Yuana qu’on la nommait…</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé -par tant de questions qu’il voulait faire, reprit, -sans insister.</p> - -<hr /> - - -<p>— Dis-moi ? Tu as laissé de bons amis -là-bas ?</p> - -<p>— Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier -de Hélette, nous sommes comme deux frères.</p> - -<p>— Hélette !… la seule fois que j’y suis -allé, il me semble que c’est d’hier. Il y -avait, sur le bord de la route, beaucoup de -cerisiers chargés de fruits. C’était par un -jour de grande chaleur, j’avais sept ans. -Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien -bleu. Je l’avais rapporté à Garralda. C’est -le lendemain que mourut notre mère, sans -qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs -comme ça qui entrent dans le cœur de -l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette… -O Manech ! Tu t’en retourneras vivre au -pays ! C’est trop dur de faire comme moi -si l’on n’a pas la vocation, d’être enfoui dans -un sol étranger, ou jeté dans un fleuve par -de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il -faut t’en retourner à Garralda. Tu aimeras -une enfant sage qui garde notre honneur. -Ah ! Manech, baiser les tombes où reposent -nos prêtres ! La terre où l’on dort est froide -quand elle n’est pas du pays ! Je ne devrais -pas te dire cela, Manech, moi qui suis un -pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance -ma sépulture… Manech, dis-moi encore ? -Est-ce qu’il y a toujours la vigne sur -le coteau de Garralda ?</p> - -<p>— Toujours.</p> - -<p>— Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le -potager, la tonnelle où les anciens venaient -s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy ? -C’est un matin, en y entrant après la -messe, que j’ai songé à devenir missionnaire. -J’avais dix ans.</p> - -<hr /> - - -<p>Et Manech songeait que, sous cette -même tonnelle, il avait cherché et trouvé -dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement -de son mal. Mais, poussé par le -vent mystérieux qui gonfle comme une voile -l’âme de sa race, il répondait :</p> - -<p>— J’ai encore deux ans de service à faire. -Mais quand je serai libéré de la flotte, je -partirai pour les Amériques. J’emporterai -l’argent que j’ai économisé. Je ferai fortune. -Et alors je reviendrai.</p> - -<p>Et le missionnaire s’essuyait les yeux et -lui disait :</p> - -<p>— O Basque !</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. -Celui-ci, comme si l’avait accablé -une émotion aussi violente, celle -d’avoir revu son neveu, ne put regagner -sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le -soir même de cette rencontre, dut être -transporté à l’Hospitalité française, tandis -que <i>Le Jaguar</i> reprenait le large.</p> - -<p>Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition -du missionnaire, alla le visiter -à son lit d’agonie. Le malade lui parla -d’abord de ses angoisses touchant ses catéchumènes, -du chagrin qu’il avait de penser -qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église -de Téhé-Fang-Koo sur la terre arrosée de -sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, -mais un délire si doux que le consul et la -religieuse qui l’assistaient ne purent retenir -leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait -enfant dans la campagne autour de Garralda, -et l’épisode qu’il avait conté l’avant-veille -à Manech, de cet oiseau bleu trouvé -sous un cerisier, peu d’heures avant la -mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. -Il causait avec de petits Basques, il buvait -avec eux à une source près de Hélette, -mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. -Puis la figure du moribond s’illumina. -Il se mit à chanter, et son chant -n’était, d’après ce que l’on m’a rapporté, -que la mélopée qui sert à marquer les -points au jeu de paume. Qu’il fait chaud, -mais qu’il fait beau ! disait-il. Son œil fixe -regardait peut-être monter vers le zénith -éternel la pelote du village natal. Il prononça -brusquement ce mot :</p> - -<hr /> - - -<p>— L’angelus !</p> - -<hr /> - - -<p>Et il fit le signe de tout son peuple qui, -au premier tintement, se découvre pour -saluer Marie. Il était avec ses vieux.</p> - -<hr /> - - -<p>L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint -Toulon, Manech, avant qu’il lui fût -permis d’aller revoir les siens, ne quitta -guère cette ville que pour se rendre parfois -à Marseille avec des camarades de -bord.</p> - -<hr /> - - -<p>Trois ans et plus de navigation, de descentes -à terre parmi les cités où la débauche -s’exalte, n’avaient point maintenu Manech -dans son ignorance. Mais le sens de l’amour -divin, sa ferveur, l’avaient laissé le même, -loin toujours pratiquement des femmes. -Les prêtres du pays basque savent combien -il est fréquent de rencontrer, dans leurs -campagnes, des jeunes gens jaloux de leur -pureté, alors que d’autres y mènent l’idylle -à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive -même que plus d’un vieillisse dans son -austère célibat, faisant pénitence et, avant -de se coucher, récitant son rosaire après -avoir dénombré ses moutons, retourné la -litière de ses vaches.</p> - -<p>Manech avait compris que la fièvre dont -son adolescence s’était montrée inquiète -était commune à tous les hommes, et que -ceux-ci ne la traitaient pas en général -comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au -fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la -brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur apportent, -hélas ! le calme qu’elles avaient rendu à -Manech. Il était maintenant délivré de -l’angoissant mystère que, jusqu’à un -âge singulièrement avancé, il n’avait pas -éclairci. Il n’était que plus ferme dans sa -volonté.</p> - -<p>Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants -de gravures toutes crues, sous -l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou -de l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, -considéré avec dédain, en buvant des bocks -en compagnie de camarades, les filles -fardées et dévêtues qui s’asseyaient à leurs -places, ou qui jouaient de l’orgue de Barbarie. -Il avait repoussé les plus audacieuses -avec un tel air qu’elles auraient pu croire, -en regardant sa figure de jeune prince, qui -ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant -d’Orient, il y possédait les houris -les plus séduisantes. Qu’il était loin de -leur pensée ! Il se fit un jour un rapprochement -dans son esprit d’une de ces malheureuses, -qui était brune et jolie, avec -Yuana à laquelle il ne songeait presque jamais -plus. Il paya les consommations, assujettit -son berret, fourra les mains dans -ses poches, et ressortit après avoir déclaré -qu’il ne remettrait plus les pieds dans de -pareilles boîtes. Ses camarades ne l’en raillèrent -point. Il s’était imposé à eux par sa -force physique, sa beauté qui retenait l’attention -des femmes, toute dirigée vers lui, -un certain haussement d’épaule, son regard -tranquille et dominateur, et cette langue -bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient -entendu chanter.</p> - -<p>Dès lors, à Toulon comme à Marseille, -Manech se promena plutôt seul, parfois -avec un compagnon qui prenait avec lui -ses repas dans une maison dite <i>du marin</i>. -Elle était tenue par un Jésuite qui -s’efforçait d’enlever aux tenanciers, qui les -soûlaient pour les plumer ensuite, et aux -raccrocheuses, tous ces petits merles marins -faciles à prendre au panneau.</p> - -<p>C’est à Toulon que Manech apprit, par -quelques lignes de Garralda, la mort de -l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, -mais personne autour de lui -ne put se douter de son chagrin, parce que -le même enfant qui dissimulait ses émotions -les plus vives, le même adolescent -qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires -ni de ses défaites au jeu de paume, -et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature -les combats qui se livraient en lui, se -perpétuait dans le jeune homme d’aujourd’hui.</p> - -<p>Pas davantage il n’avait fait part à son -oncle et à ses parents d’un fait de guerre -qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la -médaille qu’il porta dans la suite, nul ne -se fût douté de son héroïsme. Était-ce orgueil -ou modestie ? Le Basque pose l’énigme -et ne laisse rien voir que son apparente -indifférence.</p> - -<p>Le début de ce printemps mil neuf cent -un fut doux sur la Méditerranée. Manech en -ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait -bien le repos qu’après une active campagne -les chefs permettent à leurs hommes.</p> - -<hr /> - - -<p>Il n’éprouvait plus les étranges angoisses -de jadis ; les fantômes s’étaient évanouis. -Comment les ombres du passé ne se fussent-elles -pas dissipées au soleil de sa forte -et libre jeunesse, au contact de ces flots qui -le berçaient ? Le souvenir d’un amour qui -vous a déchiré n’est jamais éternel. Et son -amour pour Yuana, se l’était-il jamais -avoué ? Les vents du large avaient assaini, -balayé son âme. Sa puissance virile, qu’il -réservait, ne lui apparaissait plus comme -un détriment. Il était fier de son corps -et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun -matelot de l’équipage, aux exercices des -athlètes. Et il continuait de marquer à -celles qui le provoquaient dans la rue cette -distance de jeune dieu à de simples mortelles. -A qui donc destinait-il le mystère de -sa beauté ?</p> - -<hr /> - - -<p>— Après ma libération de la flotte, je -partirai pour les Amériques. Je veux y faire -fortune, je reviendrai ensuite au pays, -répétait-il au vieux Jésuite comme aux -autres.</p> - -<hr /> - - -<p>Il aimait son pays d’une telle passion -que si, au moment qu’il souhaitait le plus -de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y -finirait point ses jours, il fût mort de douleur. -Son pays était, en outre, le trésor -dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait -à pleines mains, dans la solitude, pour -en admirer le précieux reliquaire. Peu à -peu, il en avait trié les souvenirs. Dans -sa nouvelle vie, il avait rejeté, envoyé à la -mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du -vieil Américain, la contrebande du danseur -de la Soule, et la pauvre robe à larges -fleurs fanées de Yuana. Que lui importait -maintenant cette fille, dont il avait étrangement -souffert, et le lieu où les gendarmes -l’avait emmenée en ce jour qu’elle avait -déchiré son cœur ? Même sa charité chrétienne -s’arrêtait là. Dans ce front pur et -têtu, moulé par l’exact berret, il y avait -des raisons qui triomphaient du cœur.</p> - -<hr /> - - -<p>Le soleil se couchait sur le miroir bleu -dont les vacillements ne lui renvoyaient -que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde -semblait marcher dans les airs et -lui rappeler cette Vierge de Garralda devant -laquelle il se signait à l’angelus, disant : -« <i lang="eu" xml:lang="eu">Agur Maria !</i> ». Bientôt il aurait une -permission assez longue, son commandant -la lui avait promise. Il descendrait du train -à Bayonne et, pour faire l’économie d’une -voiture, il s’en irait à pied par la vieille -route. Il arriverait par Labiry. Il reconnaîtrait -les arbres, les montagnes, couleur -de pensée bleue, d’Espelette et Hartsamendy, -et, tout à coup, plus sombre qu’elles, -Ursuya semblable à un joug de feuillage -posé au front de la vallée.</p> - -<hr /> - - -<p>Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la -petite ville. Devant lui s’ouvrait, avec ses -platanes pareils aux éventails chinois qu’il -rapportait à ses sœurs, dans son mince -ballot, la route qui mène à Garralda. C’était -ici que, par une orageuse nuit de fête, il -avait rencontré Yuana et son danseur. Mais -à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait -à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y -avait en lui que de la joie. Il s’amusa de -n’être point reconnu, dans cet uniforme, -par un vieux qu’il salua en l’appelant par -son nom. Il marchait, de son allure balancée -de matelot. Il vit frémir la rivière au -soleil, cette rivière où la cardamine d’un -printemps d’autrefois avait tressé, pour -conjurer sa fièvre, son philtre de lumière -riante.</p> - -<hr /> - - -<p>Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse ! -Au milieu de l’eau voici que, -belle et souple et grande, ses jambes élancées -renvoyant une clarté aveuglante, un -chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin -lavait du linge. Je ne sais quel instinct -la fit se redresser de la planche où elle -savonnait. Leurs yeux plongèrent dans -leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de -soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche -devant cette merveille de grâce, pétrie -en deux ans, modelée, allongée par la -Joyeuse.</p> - -<hr /> - - -<p>Il était en face de l’Amour et de tout -son carquois.</p> - -<hr /> - - -<p>Aux pieds de cet Amour montaient et -descendaient en un vol horizontal, presque -immobile, des libellules couleur d’eau -profonde. Elles se posaient parfois sur une -herbe, et leur corps linéaire se tenait alors -oblique sans que le frémissement des ailes -se distinguât du jour. Mais lui, Manech, -il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu -comme un arc de noisetier.</p> - -<p>Kattalin dit :</p> - -<hr /> - - -<p>— Bonjour, Manech. Quel bonheur de -te revoir !</p> - -<hr /> - - -<p>Et maintenant, par un torride après-midi, -sous la tonnelle, à Garralda, parents -et amis avaient bu à la santé du marin. Lui -s’était éloigné, en compagnie de Kattalin, -dans la direction de ces forêts où jadis il -n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il -tenait à la paysanne, dont le port de -déesse le dépassait un peu, de ces propos -charmants qu’inspirent aux jeunes Basques -le vin de leur pays. Elle était si naturellement -heureuse qu’à peine elle en pouvait -croire ses oreilles parfaites, dégagées des -fines mousses d’or qui couronnaient sa -ravissante tête trop étroite.</p> - -<p>— Te souviens-tu, lui demandait-il, que -tu étais encore une toute petite fille, il y a -cinq ans, et que tu me disais, au bord de -la Joyeuse, que l’oiseau-bleu fait son nid -au fond de l’eau où il emporte du ciel sous -ses ailes ?</p> - -<p>— Oui, c’est vrai, répondait-elle.</p> - -<p>— Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais -pris d’oiseau-bleu avec le casse-pied ?</p> - -<hr /> - - -<p>Et, comme elle rougissait, il reprenait :</p> - -<p>— Regarde la couleur de mon col, elle -est celle de l’oiseau-bleu. Ne veux-tu point -le prendre au piège de tes bras si doux ? -Tu seras mon ciel sous mon aile.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle était surprise et charmée et, dans un -signe qui dit oui, s’illumina sa figure. Elle -enlaça l’épaule du jeune homme.</p> - -<p>— N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux -que nous fassions un nid au fond de la -Joyeuse ?</p> - -<p>— Méchant ! Ne vas-tu pas me rappeler -aussi que je t’ai raconté que l’oiseau-bleu -se bat avec les anguilles ? C’est vrai, d’ailleurs.</p> - -<p>— Non, non, je ne me disputerai pas -avec toi, mais peut-être voudras-tu m’échapper -comme une anguille qui glisse -entre les doigts sans qu’on puisse la retenir ?</p> - -<p>— Avec toi, mon Manech, si tu me le -demandes, j’irai bâtir un nid au fond de -l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester -sur la terre… Manech, est-ce que tu parles -sérieusement ?</p> - -<p>Et elle ajoutait :</p> - -<p>— Le vin d’Irouléguy est si fort ! Tu en -as bien bu une bouteille…</p> - -<p>— Tant mieux, répondait Manech, si -l’ivresse du vin fait que j’ose te dire que je -t’aime ?</p> - -<p>— C’est l’an prochain que tu reviendras -pour toujours, Manech ?</p> - -<p>— Je reviendrai pour repartir.</p> - -<p>— Comment dis-tu ?</p> - -<p>— Je dis qu’avant de t’épouser il faut -que je fasse fortune.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette dernière phrase ne blessa pas la -jeune fille qui, cependant, depuis que venaient -de se conclure leurs fiançailles, eût -donné sa vie pour Manech. Quelle que fût la -violence de son amour, qui avait couvé sous -la cendre de son humble foyer, sans espoir -de le faire jamais partager, et qui maintenant -venait de s’épanouir comme une rose -qui ne cache plus son cœur ni son parfum, -Kattalin était déjà soumise au maître.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle resserra son étreinte, posa sa joue -sur le berret aux lettres d’or et demanda :</p> - -<hr /> - - -<p>— Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais ?</p> - -<p>— Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé -plusieurs places dans les tanneries. -En quelques mois, je me mettrai au courant -du métier à Hasparren. Et puis je partirai.</p> - -<hr /> - - -<p>Hantée par l’idée qui avait frappé son -enfance :</p> - -<hr /> - - -<p>— On y ramasse aussi de l’or dans les rivières ?</p> - -<p>— Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier. -Il vaut mieux faire du cuir et acheter -des terrains avec ce que l’on gagne. On -m’a dit aussi que je pourrai tenir un café -avec un trinquet.</p> - -<p>— On joue donc à la pelote là-bas ?</p> - -<p>— Oui, avec des espèces de petits chisteras -que j’ai appris à fabriquer à bord. -Un Argentin m’avait prêté le modèle.</p> - -<p>— Quand donc te reverrai-je ?</p> - -<p>— Pas avant huit ans, <span lang="eu" xml:lang="eu">ene maïtia</span>.</p> - -<hr /> - - -<p>Il prononça ce nom si doux de « bien-aimée » -avec une langueur et une inflexion -si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau.</p> - -<p>La perspective de cette séparation ne les -attrista point. Le but d’une fortune à réaliser -ne faisait au contraire que stimuler -leur sentiment si sincère, si ardent — mais -ni pur et réservé qu’au cours de cette promenade -leurs joues à peine se frôlèrent.</p> - -<hr /> - - -<p>Il ajouta :</p> - -<hr /> - - -<p>— Je te veux heureuse et riche, Kattalin. -C’est vrai que tu auras bien près de trente -ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. -Mais je yeux que tu sois la mieux habillée -d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture. -A mes frères, et sœurs je laisserai ma -part de Garralda.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme elle écoutait ! Elle n’eût pas osé -même une objection à cette longue attente -qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils -prirent par un chemin creux d’où ils apercevaient -des cerises au-dessus de leur tête. -Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait -partout des cerises, tellement luisantes que -l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils atteignirent -un léger plateau d’où le pays, -avec les palmes de ses peupliers, ressemblait -à une grande procession. Les petits -monts de Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, -dressaient leurs reposoirs naturels, -couleur d’orage et empanachés de quelques -nuages de coton. Le soleil régulier comme -un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et -le calme dominical était si profond qu’on -se fût cru à cet instant où la foule agenouillée -se recueille pour recevoir la bénédiction -en plein air. Des sonnailles lointaines -scandaient les strophes de cette -prose du silence. Une vie primitive, épaisse, -vierge, ignorante, résignée, pleine de force, -sortait des blés, des coteaux de fougères, -des pâturages aux plans si inclinés que le -bétail semble y chercher son équilibre. La -vie continuait sous l’œil du Dieu personnel, -de celui que le Basque nomme sans hésiter : -« Le Monsieur d’En Haut ». Des hommes -qui avaient près d’un siècle d’âge étaient -toujours là lorsque de tout-petits étaient -emportés dans leurs cercueils argentés et -blancs. Et Manech et Kattalin obéissaient à -la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature -dont leurs beaux corps étaient tissus, -et qui se servait, aux fins d’une union gracieuse, -aussi bien du ciel bleu que des rosiers -de Garralda.</p> - -<hr /> - - -<p>De la ferme délabrée des parents de -Yuana sortait une pauvre fumée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VII</h3> - - -<p>Libéré en 1902, Manech revenait au pays -et s’initiait à l’industrie locale : la fabrication -du cuir. Au printemps de 1904, il -s’embarquait à La Pallice pour le Chili où -l’accueillirent de tout cœur les compatriotes -auxquels il était recommandé. Ceux-ci -le prirent dans leur maison de commerce -et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. -En 1908 il put, sans quitter la tannerie, acquérir, -avec une partie de ses bénéfices, un -hôtel qu’il fit exploiter à son compte par -un ménage basque. Ce couple, récemment -introduit au Chili par l’une de ces agences -qui sèment la mort et récoltent la faim, -fut heureux de trouver une gérance qui -fit le commencement de sa fortune, au moment -où celle de Manech était presque réalisée. -Celui-ci acheva de s’enrichir en spéculant -sur les nitrates. En 1911, il songeait -à se rapatrier, après avoir refusé d’épouser -la fille d’un de ses anciens patrons. Elle -était pourtant charmante, de cette race de -femmes brunes, un peu trop petites, mais -bien tournées. Elle conçut beaucoup de -chagrin de n’avoir pu se marier avec lui. -Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se -réembarqua, il était encore fort beau. Il -n’avait jamais, fût-ce un jour, oublié -Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de -son idée, huit ans poursuivie avec un admirable -esprit d’ordre, de ne revenir que -millionnaire à Garralda. Favorisé par son -esprit des affaires et par les circonstances, -il avait dépassé son but.</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant son séjour en Amérique, il avait -perdu sa mère et l’une de ses sœurs mariées. -Les nouvelles lui étaient surtout données -par Kattalin qui, malgré les années, -l’appelait encore, dans ses lettres, son oiseau-bleu. -Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, -de ses photographies. La plus récente, -qui la représentait coiffée de la mantille, -révélait encore une de ces beautés -dont on dit qu’elles n’appartiennent qu’au -pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle -comptait lui donnaient cet épanouissement -d’une rose à dix heures, lorsque pas une -ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa -tête de chasseresse antique, et son port -gracieux et noble reposait sur la courbe -impatiente d’une jambe.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech avait répondu à ces envois par -des portraits de lui. Le dernier avait été -pris dans son salon de Los Angeles. Il était -représenté debout. Sa face, au premier -aspect, était d’un romain classique, mais le -regard basque s’était accentué de bas en -haut, ce regard bridé de l’Asiatique. Il -était vêtu d’un complet fort moderne, très -bien coupé, dont le pantalon au pli méticuleux -se relevait au-dessus de bottines qui -visaient à rendre le pied exigu. Une large -chaîne de montre à breloques barrait le gilet -blanc. L’une des manchettes, aussi roide -d’empois que le col, laissait paraître une -pépite qui servait de fermoir. Un gros -brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait -à la main un chapeau canotier. Sur -un guéridon, d’acajou sans doute, et de -style Louis-Philippe, une photographie était -placée que l’on devinait être, dans un cadre -somptueux, celle de la fiancée. Dans -deux autres cadres, fixés au mur, on eût -pu reconnaître une Assomption et une Descente -de Croix. Un lustre à prismes de cristal -pendait du plafond.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans une des lettres qui précéda son -départ de Valparaiso, il donnait à Kattalin -des instructions détaillées. Il entendait que -leur mariage fût célébré dès son retour. Il -allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il -désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait -à sa rencontre à Bordeaux. Il en avait pris -modèle aux élégantes du Chili. Il lui -envoyait un chèque de trois mille francs, -pour la façon de la robe et les frais du -voyage. Elle et sa mère devraient descendre -à l’hôtel des Basques où il les rejoindrait, -après avoir fait diriger ses nombreux -bagages de la Rochelle à Bayonne et, de -là, dans une belle maison qu’il avait acquise -à Hasparren, par procuration, l’année précédente. -On passerait quelques jours à -Bordeaux pour acheter le trousseau et le -mobilier de leur ménage. Ce programme -s’exécuta de tous points.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut avec une joie grave et sûre que se -reconnurent les fiancés. Manech, avec cette -réserve que garde toujours à l’extérieur le -Basque, souleva son chapeau pour saluer -Kattalin et lui tendit la main. Elle avait espéré -un baiser. Mais, à déjeuner, il lui -souriait plein de prévenance et lui faisait -de ces compliments si jolis qu’ils portent -au cœur. Elle était fière de l’entendre donner -des ordres aux servantes sur un ton -qui sait commander avec douceur. Il se -montrait un peu difficile, tel qu’un monsieur -qui a l’habitude des grands hôtels. -Combien, pourtant, se sentait-il plus à l’aise -dans cette auberge retrouvée qui sentait le -pays natal ! Il s’exprimait plutôt en basque, -mais il fit une observation en français -parce qu’on avait négligé d’orner -leur nappe d’un bouquet de fleurs comme -il y en avait aux tables voisines. Au -dessert il commandait une bouteille de -Champagne qu’il déclara ne rien valoir -en comparaison de celui qu’il buvait -là-bas.</p> - -<p>— Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour -me griser, de la mousse du meilleur vin, -si tu me donnes la mousse de tes cheveux ?</p> - -<hr /> - - -<p>C’est ainsi qu’avec une faconde un peu -espagnole, un Basque sait parler à celle -qu’il aime, fût-il un Basque américain dont -la fortune a été rapide. Jamais en lui ne -fait défaut l’inspiration spontanée, à moins -que son orgueil ne l’empêche.</p> - -<p>Kattalin se faisait humble à son côté. Mais -la fierté la soulevait devant les femmes qui -dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait -point. Il s’arrêtait volontiers dans le -quartier maritime devant les cages des -oiseliers. Il lui montra une perruche du -Chili et, comme elle la trouvait ravissante, -il la lui acheta sans même en débattre le -prix. Elle protestait, de peur de se montrer -indiscrète. Mais lui, tirant de sa poche son -gros portefeuille, la rassurait.</p> - -<hr /> - - -<p>— Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu -fait son nid au fond de la rivière. -Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles -du jardin où nous nous aimerons.</p> - -<hr /> - - -<p>De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, -elle avait les larmes aux yeux tout en -continuant de marcher à son côté, de cette -manière qui donnait tant de grâce à sa -taille si haute et si flexible.</p> - -<p>Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme -font en général les dames des Américains. -Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des -Basquaises, même rurales, qui savent du -premier coup adopter la mode la plus simple -et la plus jolie. Ils choisirent ensemble -les chambres, le salon, la salle à manger de -leur future demeure, fort luxueux, mais -d’un goût moins sûr que la corbeille et les -robes. Ils passèrent ainsi trois semaines à -faire mille achats, entre autres d’un calice -de valeur qu’il voulut offrir à l’abbé, son -ami de jeunesse, devenu maintenant curé -de Méharin et qui bénirait leur union. Ils -assistèrent à la messe de la paroisse Notre-Dame. -Ils communièrent. Elle suivit l’office -dans le missel qu’il lui avait donné. Ils -dînèrent dans des restaurants où l’on joue -du violon, visitèrent en voiture les quais, -allèrent au théâtre. Ils rejoignirent enfin, -elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.</p> - -<p>Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, -les ailes toujours entr’ouvertes, dans -l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. -Au moment que Manech entra dans la -cour, son père, seul, remuait du fumier. -Un pigeon tourna et revint. Le vieux se -redressa et vit son fils habillé comme un -prince, et qui se découvrait. Tous deux, -au même instant, sentirent passer sur leur -cœur les ombres de la mère et de la sœur -qui n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers -l’autre et se tendirent la main sans prononcer -un seul mot.</p> - -<p>Le père passa ses doigts calleux sur sa -paupière. Puis il reprit sa fourche en silence, -continua de retourner l’ajonc. Il -laissa Manech entrer sans lui dans la cuisine -où l’accueillirent, avec déférence, deux -sœurs et un frère. Le reste de la famille -travaillait aux prés. La chambre était depuis -longtemps préparée pour recevoir le -voyageur qui revenait enfin. On y monta sa -valise d’un cuir odorant et rouge, aux fermoirs -dorés et garnie d’objets d’ivoire, -telle que jamais n’en avait vu ni n’en -reverra Garralda. Il était convenu que Manech -occuperait cette pièce, durant les -quelques jours que s’achèverait l’installation -de la villa que sa femme et lui habiteraient, -et à laquelle il donnerait tout simplement -le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il -ferait graver dans la pierre du portail.</p> - -<hr /> - - -<p>Sa plus jeune sœur, née depuis son départ -au Chili, était pieds nus, les cheveux -couverts de débris de foin. Elle lui baisa la -main où brillaient des bagues trop voyantes, -puis elle s’enfuit, surprise de sa propre audace. -Elle l’aimait, l’admirait tant sans le -connaître ! Il demeura seul jusqu’au déjeuner. -Il était ému de cette sainte pauvreté. -L’éclat de miroir suspendu au mur, -pour qu’il pût se raser, la cuvette, le pot-à-eau, -le savon neuf posé sur la serviette -qui recouvrait une petite table, une commode -neuve, d’un bois peu solide, le lit -qu’il reconnaissait et que l’on avait acheté -lors de la première maladie de sa mère, la -Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, -le firent s’agenouiller. Il était encore ainsi -lorsque l’angelus sonna. S’étant relevé, il -regarda par la fenêtre et il aperçut au loin -la ferme des parents de Yuana.</p> - -<p>Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à -ne plus s’être enquis d’elle, même au cours -de ses permissions de jeune marin. Et son -entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité -volontaire, les vrais Basques observant -le silence sur tout ce qui regarde -aux affaires des Bohémiens et des Gascons, -surtout si elles sont judiciaires. Mais voici -qu’après bien des années il ressentait, -comme le dernier frisson d’une vague -mourante, la douleur qui l’avait déchiré -autrefois et qui avait suivi la vision de son -amie d’enfance emmenée entre deux gendarmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Toujours la même fumée sortait du misérable -toit.</p> - -<hr /> - - -<p>Ses larmes coulèrent lentement, largement, -comme la pluie d’un orage qui se -ralentit. C’est alors que cet homme robuste, -retirant de dessus son cœur la médaille -qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue -au cou, la baisa. Et ce baiser n’était -qu’une prière confuse qui demandait grâce -à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui -l’avait trop méprisée peut-être…</p> - -<hr /> - - -<p>Et il souffrait en même temps de la joie -même qui, malgré tout, débordait de tout -son être au moment de son retour définitif ; -il implorait pour qu’un peu de sa -paix, de son bonheur à fonder un foyer -avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au -Ciel pour Yuana qui s’était perdue.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais était-elle vivante ailleurs qu’au -Royaume des morts ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il redescendit de sa chambre, et il mangea -la soupe avec son père et ses frères. -Comme jadis, les femmes les servaient. Et -c’était toujours la même soupe avec des légumes -fumants, dans les mêmes grosses -assiettes, et les cuillers d’étain et les -verres épais et le vin âpre et trouble. Et -le silence régnait aussi solennel, rompu de -temps en temps par un ordre bref du -vieillard. On eût dit que la vie reprenait à -bien des années en arrière, avec des vides -et des ombres. Ce n’était que dans son regard -que le père laissait percer l’émotion, -la fierté de se retrouver en face d’un tel -fils.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de -ce repas, Manech parla.</p> - -<hr /> - - -<p>Il dit son amour pour ceux de Garralda, -son labeur au Chili, le désir qu’il avait toujours -eu de revenir au pays, sa large aisance, -le luxe américain. Il s’exprimait -avec une sûreté qu’il ne possédait point jadis, -mais qui en imposait. Et le vieux levait -la tête, puis l’abaissait en signe d’approbation. -Au moindre bruit qui eût pu -troubler les paroles de son fils, il faisait de -la main un geste qui commandait le silence. -Debout, le poing et le torchon au flanc, -les femmes l’écoutaient.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech allait se marier. Il doterait chacun -de ses frères, chacune de ses sœurs -d’une somme de dix mille francs. Il lèverait -quelques récentes hypothèques prises sur -Garralda. Il ferait une rente au père. Un -autre fils que lui serait un jour le chef de -la maison, le maître du grand oiseau blanc.</p> - -<hr /> - - -<p>Humbles et reconnaissants, ils ne savaient -que lui répondre. Ils avaient foi -en lui.</p> - -<p>Le mariage de Manech et de Kattalin fut -béni par monsieur le curé de Méharin dont -le calice neuf brilla comme un bouquet de -renoncules. La noce se rendit à pied, à travers -bois, du moulin à l’église et de l’église -au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel -du village voisin le riche repas qu’il servit -à ses invités, mais il jugea plus à son -goût de se conformer aux usages et de laisser -aux réjouissances le décor qu’elles revêtent -en de plus humbles conditions. La -grange des meuniers s’orna de fleurs dès -l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que -sortit le cortège. Les paysannes étaient -mirobolantes, pareilles aux verveines, aux -campanules, et aux sauges de leurs parterres. -Mais Kattalin portait la plus somptueuse -robe, faite à Bayonne, et qui eût -rendu jaloux tout le Nouveau-Monde.</p> - -<p>Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait -couper à Santiago. Il était en pleine beauté, -en pleine force. Il respirait le contentement -de la grande fortune acquise. Mais ni son -chapeau trop brillant, ni ses bijoux, ni le -soin méticuleux apporté à sa coiffure et -à sa moustache n’auraient su le ridiculiser. -Manech demeurait Manech ainsi. Il -n’était pas un parvenu, mais un arrivé. -Il était comme Ulysse qui a parcouru les -mers et regagné son pays avec une armure -étincelante, de la pourpre et un butin. -Sa poignée de main aux vieux Basques -anguleux était aussi ferme, aussi simple, -que s’il ne les eût jamais quittés.</p> - -<hr /> - - -<p>Garralda avait revêtu ses plumes les plus -blanches.</p> - -<p>Au retour de l’église, on fit halte dans -plusieurs auberges. On y servait, sur de -longues tables, du vin blanc et des biscuits. -Un grand Basque, mélancolique et -tanné, tirait de sa clarinette une mélodie -qui faisait danser plusieurs couples. La rumeur -des commères et des enfants berça le -moulin endormi. Aux mets recherchés, -venus de Bayonne, s’ajoutaient les truites -de la Joyeuse, les poules de Garralda, -les boudins de brebis et, au bordeaux et -au Champagne, les vins de Méridionale et -d’Irouléguy.</p> - -<p>Le dîner se prolongea plus avant que la nuit -tombante où montaient les étoiles. Tout -naturellement, les invités s’étaient groupés -selon leurs coutumes et leurs langues.</p> - -<p>A l’un des bouts de la table, à la gauche -des variés, les Gascons fredonnaient des -airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient -des poses de godelureaux, et les -plus âgés, vêtus en demi-messieurs, ressemblaient -à des employés ou à des fonctionnaires.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais, à droite, les Basques régnaient. -Ils mangeaient, beaux et graves. Leurs -regards allaient et venaient avec une lente -majesté. Parfois leur ménétrier se saisissait -de l’instrument posé devant lui, en -travers de la table, et la grange en résonnait.</p> - -<hr /> - - -<p>Il en faisait sortir de doux gémissements, -échos des âges les plus lointains. Ces airs -que n’évoquaient-ils pas ? Les cris des cigales -des lourds après-midi quand, vers -les grottes d’Isturitz, les ancêtres chasseurs -rapportaient les bêtes percées de -flèches ; les plaintes de la forêt si dense -que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais -effleurer le sol ; un peu plus tard, les -clameurs des bergeries plaintives, la voix -des pâtres qui se prolongent ; les appels angoissés -des mères recherchant leurs enfants, -le soir, autour des bordes ; le battement -régulier des vols de palombes vers -Sare, Osquich ou Lécumberry ; le cri chantant -des chatards qui les guettent de la -montagne en brandissant des haillons ; le -mugissement des conques annonçant les -beaux coups de filet ; le sanglot fou des -irrintzinas ; la douceur des aveux dans le -crépuscule ; l’annonciation désolée de ceux -qui marquent les points au jeu de paume ; -les farouches exclamations des pilotaris ; -le tambourinement du sol sous les pieds -ailés des danseurs aux grosses chevilles ; -le rire divin de l’angelus quand la place -tout entière découvre son front ; le pas cadencé -des vieilles encapuchonnées qui se -suivent une à une, pareilles, avec leur huppe -sur les yeux, à des poules courroucées ; les -hymnes de la Fête-Dieu mêlées aux ronflements -des capricornes dans la brise qui -courbe les moissons accablées de gloire.</p> - -<p>Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait -plus que le cliquètement des assiettes. -Mais bientôt, du même côté, un koblari se -levait qui jetait, comme une provocation, -une phrase balancée, que se renvoyaient, -semblait-il, les collines. Un autre poète lui -répondait. Et le silence se refermait.</p> - -<p>Manech n’oublia point les pauvres de la -commune. Il ouvrit largement la main aux -Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, -consentaient à leur vie misérable. Il fit des -dons à la Paroisse. Non loin de Garralda, -il fit élever un rebot et planter autour des -platanes. Il acquit plusieurs métairies. Il -releva deux vignes non loin de Kattalinen-Etchea. -Il accrut le nombre des moutons de -son père, en se réservant une part dans le -croît. Il posséda des taureaux de prix et des -poulinières de race. Il fit un semis de pins -au moment que les chênes étaient ravagés -par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui -élève l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. -Il n’accepta point la direction -de la mairie, mais l’office d’adjoint.</p> - -<hr /> - - -<p>A travers la grille de Kattalinen-Etchea, -on entrevoyait des roses et sa femme qui -lui donnait un garçon au cours de 1913. -Il l’aimait et la vénérait. Mais, comme ceux -de son pays, il la laissait souvent seule et -il allait prendre part aux parties de pelote -et aux soupers qui les suivaient, à l’auberge, -parfois jusqu’au matin.</p> - -<p>Kattalin était heureuse ainsi, le sachant -Basque et fidèle. En 1914, la guerre ayant -éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras -et dut rentrer.</p> - -<hr /> - - -<p>Manech ne se retrouva en présence de -Yuana qu’une seule fois, mais sans qu’elle -ni lui songeassent à se reconnaître. Voici -dans quelle circonstance.</p> - -<p>La blessure qu’il avait reçue fit que ses -médecins lui prescrivirent un séjour au -bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il -existe, à Sainte-Madeleine, un couvent de -Filles repenties dont lui et sa femme fréquentaient -souvent la chapelle.</p> - -<p>Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent -que le portail du cimetière de ces religieuses -était demeuré entr’ouvert. Ils y -entrèrent. Là, une infinité de légers monticules -de sable où étaient disposés, en -forme de croix, de minces coquilles, indiquaient -les places des mortes. Le souffle -marin le plus léger, les moindres pleurs -du ciel, en faisaient dévaler la terre, éparpillaient -les ornements fragiles recueillis -sur la plage. Et, avec une inlassable et -méticuleuse patience, ces Filles que le -monde et la justice humaine avaient rejetées, -mais que le Christ se fiançait dans -la miséricorde, réparaient ces tombes aussi -mobiles que l’air et l’eau, replaçaient chaque -fragment de cette croix marine.</p> - -<hr /> - - -<p>Une ombre, une seule, à ce moment, était -occupée à ce pauvre travail. C’était Yuana. -Agenouillée, elle ne se retourna point vers -le couple qu’elle entendit venir. Manech -n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la -nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, -ni elle peut-être en lui l’adolescent -tout plein de la vierge lumière des fleurs. -Elle continua sa tâche naïve.</p> - -<p>Mais demain le vent qui se lève reviendrait, -et le sable et le péché aussi facilement -s’effacent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LE MARIAGE DE RAISON</h2> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A<br /> -MADAME LÉON MOULIN<br /> -<i>Amical et respectueux hommage.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<h3>I</h3> - - -<p>Marie vint au monde par un jour où la -neige s’étendait au loin. Son père qui était -un pauvre fonctionnaire, quand il vit que -l’enfant était enfin dans son berceau et que -l’accouchée avait une figure heureuse et -reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa -en silence des larmes d’humble joie.</p> - -<p>Il y avait à peine un an que le papa et -la maman de Marie s’étaient épousés. Ils -avaient attendu d’avoir assez d’économies -pour se mettre en ménage, acheter quelques -meubles à bon marché, quelques ustensiles -de cuisine. Puis la bénédiction du -Ciel était descendue sur eux. Et maintenant -leur fille était née.</p> - -<p>Lui, le père de Marie, était pâle avec -des yeux noirs et une barbe noire. Il portait -une jaquette parce qu’il était employé -de l’État, receveur de l’enregistrement, dans -ce chef-lieu de canton appelé Roquette-Buisson. -La mère n’était ni blonde ni -brune, ni laide ni jolie, mais douce et attentionnée.</p> - -<p>Voici comment ils s’étaient rencontrés.</p> - -<p>Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie -tout enfant, lui dit :</p> - -<p>— Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, -il faut que tu songes à te marier parce que -j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir -passé toute ma vie, sans foyer, à Navarrenx. -Tu n’as que dix-sept mille francs de -dot, mais je te donnerai cinq mille francs -de plus, et tu seras héritière de cette maison -si l’homme que tu épouseras me convient. -Le receveur de l’enregistrement m’a -paru très comme il faut. Je l’ai rencontré -plusieurs fois chez M<sup>me</sup> Durand. J’ai parlé -à celle-ci de l’idée que j’ai pour toi. Elle -m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner -avec le receveur. Il joue très bien du violon.</p> - -<p>Cette entrevue avait eu lieu. On avait -pris le café sous la tonnelle. Lui avait dit -à la jeune fille :</p> - -<p>— J’ai perdu, comme vous, mes parents -de très bonne heure, je n’ai jamais connu -l’affection, le doux amour qui pénètre le -cœur et le réchauffe comme un oiseau le -nid avec son duvet.</p> - -<p>La jeune fille l’avait écouté en penchant -la tête, et elle avait pensé qu’elle serait -celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, -en parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait -regardé avec tendresse. Et, comme on les -avait laissés tout seuls, il lui avait pris la -main en soupirant. Elle ne l’avait point -retirée. Et ce furent leurs fiançailles, qui -durèrent assez longtemps, car on espérait -d’un jour à l’autre la nomination du receveur -à un poste plus avantageux que -Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait -ces cœurs simples. Elle, souriait, penchée -sur son aiguille, hâtant son ouvrage. -Lui, trouvait bien plus gaie la petite -maison qu’il avait louée à l’entrée du village. -Il cueillait une rose dans le jardin, -ce qu’il n’aurait pas fait autrefois, et, en la -sentant, il recevait une caresse au cœur -parce qu’il pensait à la joue de sa future -femme.</p> - -<p>Il fut enfin nommé à un bureau plus -important, Roquette-Buisson, dans le même -département, ce qui plut à la tante. Le -mariage fut célébré à Navarrenx, que le -couple quitta presque aussitôt pour s’installer -dans sa nouvelle résidence. Celle-ci -leur parut une Terre Promise, plus belle -encore quand cette enfant leur naquit par -ce jour de neige.</p> - -<p>Donc, Marie était dans son berceau, entre -sa mère et son père qui regardait la -cour noire et blanche, tandis que le feu, -dans la chambre, faisait son bruit continu. -Elle était dans son berceau, pareille à tous -les petits qui sont venus en ce monde, et -qui y viendront, faible comme un souffle, -camuse comme un chien qui tette. Et, devant -ses yeux clos, la vie se fiançait à elle, -la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie -du néant et qui renfermait dans son calice -éternel ces âmes, cette Vierge sur la commode, -cette soucoupe posée là, ce hangar -bourré de bûches, cette nappe gelée sur -qui allait se lever la lune.</p> - -<p>Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla -comme un linge dans le vent, et, dans -l’ombre tombante, un reflet palpita sur la -tapisserie. Le père se rapprocha de son enfant, -la regarda de tout près. Il n’avait point -ce regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. -Elle suffisait, sa petite, à combler de -joie un homme longtemps orphelin en qui -l’amour était entré voici un an. Il n’aurait -pas échangé contre un royaume la pauvre -chambre qu’avaient meublée ses appointements -de fonctionnaire de troisième classe.</p> - -<p>Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. -Portée à l’église au -milieu du silence des flocons, elle en revint -de même, et sa mère ravie la reçut entre -ses bras. Son père se retira jusqu’au déjeuner, -dans l’étroit bureau où il gagnait le -pain quotidien. Un plat de luxe, fourni par -l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent -bien bon la tante de Navarrenx et les deux -autres invités.</p> - -<p>La neige ne discontinuait pas de tomber. -Il fit nuit de bonne heure. Le receveur, -quand ses hôtes se furent retirés — la tante -repartit le soir même — vint allumer la -veilleuse dans la chambre de sa femme qui -lui dit son désir d’entendre un peu de musique, -ce dont elle était privée depuis quelques -jours. Il alla chercher son violon, -s’installa auprès du feu et joua. L’air était -certainement quelconque, mais il exprimait -le bonheur que le Ciel envoyait à cette -maison. La petite Marie, dont le nom passe -toute douceur, chantait dans le cœur de -son père. Et, à cette frêle voix que traduisait -l’archet, voici que la Sainte Vierge -répondait avec toutes ses grâces. Elle ne -descendait point vers le berceau, telle -qu’une fée des contes, les mains chargées -de bijoux, les lèvres pleines de miel et de -souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née -les fruits merveilleux que sont l’humilité, -la pureté, la patience. Et ces dons, reçus -par l’innocente, devaient lui être plus -précieux que des ciseaux d’or et des perles. -Ils lui permettraient de ressembler à -Celle qui les a possédés entre toutes les -femmes, de lui ressembler dès les premiers -pas de l’enfance, et de la suivre dans cette -voie toute droite qui va de la Terre au -Ciel.</p> - -<hr /> - - -<p>Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait -déjà pour sa mère cet attachement si -fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent -davantage s’éloigner du sein qui les a -nourris qu’un fruit s’écarter de l’arbre où -il est encore retenu. Elle se plaçait debout -devant elle, lui appliquant ses mains mignonnes -et rondes sur les genoux, et relevant -la tête pour lui demander un baiser, -comme un oisillon la becquée à l’oiselle qui -la lui donne. Avec moins de passion sans -doute, elle se faisait caresser par son père -dont elle touchait la barbe. Elle se sentait -revêtue de je ne sais quelle importance -quand il l’attirait à lui, flattée de ce qu’il -sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait -chanter son violon si mystérieusement. -Elle affectionnait aussi beaucoup sa poupée, -une pauvre loque, dont un bras, une jambe -et les cheveux manquaient, mais qu’elle -pressait contre son cœur de toutes ses -forces.</p> - -<p>Une de ses plus grandes joies, c’était -qu’on lui permît de s’asseoir un instant -entre ses père et mère, quand le déjeuner -touchait à sa fin. Ce lui était un grand honneur -qu’on lui donnât alors un peu de -dessert.</p> - -<p>Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, -sous son front bombé, tout un monde insoupçonné -de ses proches eux-mêmes, un -monde avec des pensées et des images, et -tout un paradis d’oiseaux et de fleurs.</p> - -<p>Elle vit un jour que le jardin était luisant -et merveilleux plus qu’à l’ordinaire, et une -ivresse la surprit quand elle entendit le -bourdonnement de la vie dans la joie du -mois de mai. Elle essaya de regarder le -soleil en face, un soleil dont les longs rais -se brisaient aux tiges des lilas et des boules-de-neige. -Éblouie, elle rentra, et courut -vite voir si la Vierge était sur la commode ; -si, par ce temps idéal, elle n’était point échappée -toute seule dans le jardin. La Vierge -était toujours là.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Un frère lui naquit avec les roses neuves -au soleil. On l’appela Michel.</p> - -<p>Parce qu’on était très occupé maintenant, -n’ayant qu’une bonne, on envoya Marie en -classe chez les Sœurs-bleues. Les plus -âgées des enfants qui fréquentaient l’école -atteignaient quatorze ans, les plus jeunes -quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y -avait Isabelle, dont les parents possédaient -un château à deux kilomètres du village de -Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. -Marie était fière d’une compagne aussi -élégante, qui portait une toque à plume, -une robe à carreaux écossais, des bas bien -tirés, et des chaussures d’une finesse extrême. -On venait accompagner et chercher -Isabelle en voiture chez les Sœurs-bleues. -En se quittant et en se retrouvant, les deux -petites s’embrassaient, et Isabelle riait parce -que Marie avait toujours le bout du nez -froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle -le lui dît.</p> - -<p>Le papa et la maman d’Isabelle avaient -fait une visite au papa et à la maman de -Marie, pour inviter celle-ci à venir chez -eux passer une journée de vacances. Et la -maman de Marie fut bien contente. Elle -arrangea sa petite fille du mieux qu’elle -put, lui fit une coiffure bien convenable, -brossa la robe confectionnée par la couturière -du village. Marie fut tout intimidée -quand, descendue de la jolie voiture qui -l’avait amenée, elle gravit le perron de la -maison somptueuse qui ne ressemblait en -rien au logis médiocre où sa maman, son -papa et elle vivaient à l’étroit. Mais Marie, -qui était bonne, avait une grande reconnaissance -à Isabelle et à ses parents de ce -qu’ils voulaient lui montrer des choses riches -qui étaient à eux. Une femme de -chambre avait ouvert à Marie la porte d’entrée, -où luisait du cuivre, et l’avait débarrassée -de son petit manteau, taillé comme -la robe par la couturière qui travaillait à -domicile.</p> - -<p>Isabelle était arrivée par un grand escalier -où il y avait des oiseaux de fer, et elle -avait embrassé, sur les deux joues, Marie -qui lui avait rendu ses baisers de toutes -ses forces avec ses bonnes grosses lèvres -rouges. Et elle l’avait emmenée très vite -dans une chambre toute remplie de merveilles, -de joujoux incroyables, dont elle -lui avait fait les honneurs. Et tantôt c’était -une poupée grande comme une enfant, et -tantôt c’était une voiture ou un chemin -de fer mécaniques. Le chemin de fer tournait -en déraillant. Et Marie admirait, une -fois encore, comme son amie Isabelle était -élégante, avec ses bottines de fée qui ne ressemblaient -nullement aux pauvres chaussures -épaisses qu’elle portait. Et un petit -nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, -une petite tentation, l’une des premières -tentations de sa vie d’innocente : elle -souffrit de la misère de ses souliers. Elle -aurait voulu des bottines comme en possédait -son amie, hautes, avec ces jolis cordons. -La chérie n’enviait que cela, non pas -certes par jalousie, mais afin de ressembler -à une compagne aussi charmante.</p> - -<p>Quand le papa et la maman d’Isabelle -descendirent pour déjeuner, ils passèrent, -avec les deux petites, par le large salon -où luisait un piano, et il y avait un tapis -qui empêchait d’entendre les pas. Marie -marchait tout doucement sur les beaux -dessins de laine, et ce lui était encore -plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir -ses souliers qui la rendaient si triste -depuis tout à l’heure.</p> - -<p>— Vous n’êtes pas souffrante, Marie ? lui -demanda la mère d’Isabelle.</p> - -<p>— Non, madame.</p> - -<p>— Vous n’avez pas l’air gai…</p> - -<p>Gaie ? Ah ! certes, elle l’était en arrivant, -parce que tout d’abord elle n’avait pas bien -vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait -un peu honte d’elle-même. Chez nous, -se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il y -a une toile cirée sur la table de la salle à -manger. Ici, on voit tant de choses brillantes -sur la nappe, qu’on ose à peine se -servir de sa fourchette et de son verre. Et -elle était triste, en pensant que papa et -maman étaient aujourd’hui tout seuls, en -face l’un de l’autre, mangeant dans des -assiettes sans couleurs.</p> - -<p>Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut -comblée par ses hôtes. Et même, on lui -donna des jouets que son amie avait en -double, et elle les rapporta chez elle, dans -le bel attelage avec lequel on était venu la -prendre. Au départ, elle avait embrassé -son amie aussi fort que le matin, mais son -baiser fut alors rempli d’un sentiment que -son petit cœur n’avait point connu jusque-là, -le sentiment de la mélancolie.</p> - -<p>Devant leur porte, son papa et sa maman -l’attendaient. Ils l’enlevèrent du marche-pied, -puis ils la caressèrent.</p> - -<p>— Mignonne, t’es-tu bien amusée ?</p> - -<p>— Oh ! oui, maman, oui, papa.</p> - -<p>Mais ses parents, à souper, virent une -ombre sur la figure de Marie. Et, comme -il arrive chez les enfants quand ils couvent -quelque douleur secrète, cet état s’aggrava -jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre -les bras de sa mère qui la déshabillait -pour la mettre au lit. Et, d’une voix entrecoupée, -elle avoua la cause de sa désolation -durant cette luxueuse journée : ces -souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au -cordonnier du village. Sa maman ne lui -répondit qu’en l’embrassant. Mais, comme -papa avait entendu la confidence, il vint -vers sa Marie, et la prit entre ses bras. Et, -parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle -n’eût pas froid il la serra bien fort sur son -cœur, joue contre joue, longuement. Puis -il se rapprocha de la commode où se -dressait la Vierge tant aimée, et il dit à -l’enfant, tout bas, dans un murmure contre -l’oreille :</p> - -<p>— Regarde-la, regarde-la, chérie ! Regarde-la, -elle est nu-pieds. Elle n’a pas de -souliers, mais elle trouve les tiens bien -beaux parce qu’elle est pauvre.</p> - -<p>Marie se calma soudain, et, sagement, se -laissa mettre dans son lit qui était auprès -du celui de ses parents, et non loin du berceau -de Michel qui, étant tout petit, couchait -à portée de sa mère.</p> - -<p>C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds -nus, se disait Marie avant de s’endormir.</p> - -<p>Et, tout de suite, elle aima ses pauvres -souliers.</p> - -<p>A partir de ce jour, Marie se demandait, -pour toutes choses : Est-ce que la Sainte -Vierge en a ou n’en a pas ? Ou bien : Est-ce -que la Sainte Vierge aurait fait comme ceci -ou comme cela ? Et, dans son cœur, il y -avait toujours les réponses.</p> - -<p>Un jour, à la Noël, les père et mère -d’Isabelle avaient invité Marie et son papa -et sa maman. Le receveur avait apporté -son violon, et Marie avait été très fière -d’entendre son père jouer dans le grand -salon.</p> - -<p>Aussi, tandis qu’on se recueillait dans -le plus grand silence, elle était allée se -mettre contre les genoux de sa maman qui -lui avait caressé les cheveux. Elle voulait -faire savoir au monde, en se faisant cajoler -de la sorte, qu’elle était bien la petite fille -de cette maman-là, et de ce papa-là qui -jouait si bien du violon.</p> - -<p>On avait pris le thé ensuite, et la femme -de chambre qui apporta le plateau était la -jolie femme de chambre qui avait ouvert -la porte à Marie, la première fois qu’elle -était venue au château. Mais il y avait une -autre femme de chambre, aussi jolie, que -l’on voyait moins souvent. Toutes les deux -avaient l’air de papillons blancs des choux.</p> - -<p>Marie, son papa et sa maman, revinrent -du château par une belle neige, qui, en -quelques heures, avait rendu la campagne -toute plate et toute ronde. En rentrant, on -avait remis à papa un papier. Il l’avait -ouvert, et il avait dit à maman :</p> - -<p>— Mon amie, on m’annonce mon changement. -Je suis nommé à Arbouët, dans le -pays basque.</p> - -<p>Et maman lui avait répondu :</p> - -<p>— Il faut que ce soit au moment que nous -commencions de nous attacher à ce pays, -d’y avoir des relations agréables…</p> - -<p>Et papa avait répondu :</p> - -<p>— C’est la vie.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsque Marie, le lendemain, eut compris -ce qui arrivait, elle pleura à l’idée de quitter -les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, -et la campagne, ces lieux où elle avait fait -connaissance avec l’univers et essayé ses -premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa -mère, et celle-ci lui parla de la Sainte Vierge -qui avait été obligée de quitter le pays où -elle était née, pour s’en aller dans un autre -pays qu’elle ne connaissait pas, tout plein -de vent et de sable, sans arbres, bien moins -agréable certainement que ne leur serait -Arbouët. Et, encore une fois, Marie se consola -en songeant qu’elle ferait comme la -Sainte Vierge.</p> - -<p>Le petit Michel, lui, ne comprenait pas -tout cela. Il jouait avec une poupée de -papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni -jambes.</p> - -<p>L’humble déménagement amusa Marie. -Un soir, on s’éclaira avec des bougies -plantées dans des bouteilles parce que les -chandeliers avaient été emballés par papa, -qui aidait les ouvriers à clouer les caisses. -Avant de quitter la maison natale, elle alla, -toute seule, une dernière fois, dans le jardin -où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait -bien raisonnablement les mains dans les -poches de son paletot. Sa figure eut un pli, -comme si des larmes allaient jaillir. Mais -elle se retint de pleurer. Et elle rentra en -frissonnant. La dernière nuit, comme on -n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, -et, le lendemain malin, on partit pour -la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson, -venus pour les accompagner, parmi -lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, son -papa et sa maman. Ces derniers avaient -apporté des provisions de bouche pour les -voyageurs. Marie se tenait en avant du -groupe, donnant une main à sa chère amie -et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux -portaient de jolies toques, parce que la -maman d’Isabelle avait donné à Marie la -même qu’à Isabelle. Mais Marie portait -toujours une robe naïvement coupée, et les -gros souliers que, maintenant, elle aimait -bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il -avait l’air d’un ange d’or aux joues gonflées. -Ils montèrent dans le train. On agita des -mouchoirs. La machine siffla, et les maisons -et les arbres se mirent à courir en arrière.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent -occuper le logement du receveur qui venait -de partir. Il était plus clair et plus vaste -que celui de Roquette-Buisson, mais le jardin -avait moins de mystère. Il n’y avait pas -de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance -chérit dans la maison natale. Cependant Marie -accepta le dépaysement, à cause -de ce qu’elle conservait dans son cœur -touchant l’exil de la Vierge.</p> - -<p>A Arbouët, papa disait que le bureau était -bien plus chargé qu’à Roquette-Buisson. -Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq -heures, et, quand les jours furent assez -longs, on alla se promener et, parfois, on -emmenait Michel en lui donnant la main. -Marie aimait tant son petit frère ! Il avait -maintenant deux ans.</p> - -<hr /> - - -<p>Un après-midi que l’écolière rentrait du -pensionnat, son père lui dit :</p> - -<p>— Marie, je vais t’annoncer une grande -nouvelle, qui te rendra bien heureuse. Tu -sais que maman était couchée depuis hier, -parce qu’elle était un peu malade. A présent -elle est guérie. Et il vous est arrivé une -petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera -Madeleine.</p> - -<p>Oh ! quelle émotion, quel transport de -joie ce fut pour Marie. Papa la conduisit -dans la chambre de maman, après lui avoir -recommandé :</p> - -<p>— Il ne faut pas faire de bruit.</p> - -<p>Alors, Marie avait marché doucement, -doucement, sur la pointe des pieds, pour -obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère -dans le grand lit. Et sa mère la regardait -aussi avec un immense amour. Et elles -s’embrassèrent. Et Marie souriait sans rien -dire, un peu haletante. Puis elle cherchait -des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait -pas. Alors son père la conduisit vers le berceau. -Et elle s’avançait, de plus en plus lente. -Elle mettait sa main sur sa bouche pour -retenir sa respiration. Enfin, son père la -souleva dans ses bras, après avoir écarté -les rideaux, et il la mit en face de la nouvelle -née qui dormait, toute rouge et toute -chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son -admiration, sa tendresse, mais elle faisait -silence, elle était comme en extase devant -cette merveille de Dieu qu’est une petite -sœur.</p> - -<p>Papa ramena les voiles de tulle, après -avoir reposé sur le sol Marie qui revint -vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui -souriait, et elle appliqua sa joue contre la -main pendante hors du lit, afin de se faire -caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, -la Vierge. Et, elle la vit comme toujours, -immobile et fidèle, et laissa sur elle -son cœur se poser comme l’oiseau sur la -branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût -envoyé Madeleine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Les jours se suivent, et ne se ressemblent -pas. Hélas ! six mois après le baptême de -Madeleine, auquel Marie avait assisté toute -glorieuse, le beau petit Michel mourut du -croup en quelques heures. Ce fut un arrachement. -Marie, sensible et déjà réfléchie -comme une petite femme, souffrit pour -elle-même et pour ses parents atterrés par -ce coup de foudre. Les détails de la sépulture -se gravèrent dans son esprit comme -se gravent, sur les petites pierres que l’on -dédie aux innocents, des formules désolées -sous un buisson aux baies saignantes. Mais -tant de sanglots, étouffés dans l’ombre, ne -firent qu’accroître la sagesse de Marie.</p> - -<hr /> - - -<p>La vie reprit amère et pleine d’amour. -On allait parfois déposer des fleurs sur la -tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, -sans rien dire. Papa, dont la barbe -avait beaucoup blanchi en peu de jours, -après la mort de Michel, ne touchait plus -à son violon.</p> - -<p>Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans -le bureau, sur l’un des rayons à registres, -était recouvert de poussière, tellement -qu’en y passant le doigt dessus, elle y -laissa une trace. Elle demanda :</p> - -<p>— Papa, pourquoi ne joues-tu plus ?</p> - -<p>Il répondit, comme s’il avait eu affaire -à une grande personne :</p> - -<p>— Tu le devines bien, ma chérie, je suis -si triste depuis la mort de petit Michel…</p> - -<p>Alors, elle fit cette réponse que lui inspira -son ange :</p> - -<p>— Oh ! non. Il ne faut pas que tu cesses -de jouer. La Sainte Vierge veut que tu -joues parce que Michel t’entend.</p> - -<p>Pendant les vacances qui suivirent cette -cruelle épreuve, on allait parfois dans la -prairie en fleurs qui bordait la rivière où -papa pêchait des goujons. Maman s’asseyait, -prenait son ouvrage, et Marie faisait au -soleil des bouquets de boutons d’or, de -lychnis et de grandes-marguerites. Elle les -disposait tout autour de son panier à goûter, -qu’elle transformait ainsi, le recouvrant -de son mouchoir, en un petit autel qu’elle -vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque -toute chose était en ordre, elle se mettait -à genoux dans l’herbe. Et, non loin de -sa mère, elle tirait de sa poche son mince -chapelet, le récitait. Sa mère répondait. -Prions, pensait Marie, pour que le petit -Michel vienne nous voir ici.</p> - -<p>Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient -à travers les feuillages sur l’eau dormante -et bleue, émouvaient l’enfant qui, -dans une fusion du ciel et de la terre, sentait -Michel descendre à son appel.</p> - -<p>Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme -à Marie la trouvaient si fervente -que, parfois, elles l’interrogeaient sur une -vocation possible. L’enfant leur répondait :</p> - -<p>— J’aime beaucoup la Sainte Vierge, -mais je ne veux pas me faire religieuse. -Plutôt je veux être une maman comme la -mienne.</p> - -<p>Au début de novembre, la tante de Navarrenx, -qui était infirme depuis deux ans, -mourut. Elle laissait à sa nièce quelque -argent et la villa où elles avaient vécu ensemble -autrefois et qu’elle lui avait promise.</p> - -<p>Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus -avec Marie, celle-ci entendit papa qui -disait à maman :</p> - -<p>— Si petit Michel avait vécu, peut-être -qu’il serait devenu notaire à Navarrenx ; -qu’il se serait marié ; qu’il aurait habité -dans la jolie villa de ta jeunesse. Notre -bonheur a été brisé.</p> - -<p>— Ne parle pas ainsi, mon ami, avait -répondu maman. Nous habiterons là quand -tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, -ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et -qui sait… peut-être que Dieu va nous envoyer -bientôt un garçon.</p> - -<p>Et Marie avait eu gros cœur, en se disant -que Michel ne serait pas là pour habiter -cette gaie maison. Quant à elle, peu lui -importait, elle irait où l’on voudrait. Et -elle n’avait pas compris pourquoi on avait -parlé d’avoir un garçon, puisque Michel -était mort, d’un garçon qui peut-être serait -là bientôt.</p> - -<p>Marie fut dans la joie de retrouver, à -Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit -son train de vie si monotone et si sage, -et elle s’appliquait de plus en plus.</p> - -<p>L’avant-veille du jour qu’elle accomplit -sa huitième année, comme elle revenait -du catéchisme, il n’était pas loin de midi, -elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci -écrivait sur l’un de ses grands registres. -Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.</p> - -<p>Quand il lui eut rendu son baiser, il lui -dit, sans la regarder :</p> - -<p>— Ce matin, il est arrivé un petit frère -pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle -Pierre.</p> - -<p>Marie poussa une exclamation de joie, -mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer -les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à -Michel qui n’était plus là.</p> - -<p>Ce fut entre sa onzième et douzième -année que Marie reçut le Seigneur. On eût -dit que son voile si blanc n’était que le reflet -de son âme si pure. On se serait cru, -à l’église, dans un jardin de neige comme -il en tombait au jour de sa naissance, à -Roquette-Buisson. Ah ! comme elle pria ! -Pas même pour regarder sa mère, elle ne -détourna sa tête couronnée de roses. Soudain, -son cœur fondit sous la tendresse, -comme un flocon au soleil. Papa jouait du -violon à la tribune comme l’en avait prié -Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point -entendu depuis la mort de Michel, car, -malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, -il n’avait pas eu le courage de reprendre -son archet. Mais aujourd’hui, la musique -coulait comme de l’eau, baignait les paupières -de Marie.</p> - -<p>Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait -toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson, -quand le chant du même violon -s’élevait dans l’azur ; la chambre avec la -commode où l’on faisait le mois de -Marie et la crèche ; la naissance de son -Michel doré ; les jeux avec Isabelle ; les -adieux à la gare ; la nouvelle demeure à -Arbouët ; sa première entrevue avec Madeleine, -dans la chambre où maman souriait ; -la mort rapide de Michel ; la petite tombe.</p> - -<hr /> - - -<p>Alors, le violon s’était tu, papa n’avait -plus souri jamais, et rien ne l’avait plus consolé, -pas même la naissance de Pierre. Enfin -après six longues années, voici que le -violon, rompant le triste silence, chantait -comme une voix d’enfant au Paradis.</p> - -<p>Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint -nicher.</p> - -<p>Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie -avec une foi plus pleine, avec un recueillement -plus réfléchi que Marie ne la -reçut. Elle ne quitta l’église qu’à regret, à -pas lents, devenue le vase honorable qui -craint qu’on ne le heurte et que son parfum -ne se répande.</p> - -<p>Maman était contente que papa se fût -remis à la musique, et dans une occasion -si belle. Sur le massepain que l’on servit -à déjeuner, il y avait, toute tremblante, -une première communiante. On prit le -café au bureau. Et, quand sonna l’appel -des vêpres, le père, sentant la lointaine douleur -s’adoucir, pressa Marie contre lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Depuis quelques années que son père était -mort à Arbouët, Marie vivait avec sa mère, -sa sœur Madeleine et son frère Pierre, -dans la maison de Navarrenx que leur avait -laissée leur tante.</p> - -<p>Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, -on l’avait mis en pension au collège d’Orthez, -à une vingtaine de kilomètres. Il -travaillait. Il montrait la bonté, mais aussi -la mélancolie de son père. Il n’avait rien de -l’exubérance que montrait Michel, dont la -mort foudroyante, à l’âge de trois ans, avait -laissé leur père inconsolable.</p> - -<p>Dans l’âme de Marie, la grâce virginale -n’avait cessé de croître, qui s’épanouissait -aujourd’hui.</p> - -<p>Il n’apparaissait point, et elle le disait -comme autrefois à qui voulait l’entendre, -si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la -moindre idée d’embrasser la vie religieuse. -Je suis née pour être maman comme maman, -si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. -Je ne suis pas assez parfaite pour le -cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.</p> - -<p>Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, -elle jouissait d’un parfait équilibre. -Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, -sa santé donnait du charme à son -visage et à son corps.</p> - -<p>Ce fut au mois de mai de l’année 1886 -que Marie fut saisie par un trouble délicieux -qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement -midi, elle sortait de la paroisse où -elle venait d’apprendre le catéchisme aux -enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle -voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel -point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, -luisantes de soleil, elle dut porter la -main à son cœur pour en calmer les battements. -Comme, un peu plus loin, elle -voyait des lilas, quelques larmes roulèrent -sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur -attribuer d’autre cause que cette sorte de -bonheur que jamais elle n’avait éprouvé -jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût -connu l’allégresse, quand elle était toute -petite, sur les genoux de sa mère, et dans -ses jeux au jardin quand lui parvenait, à -travers les feuilles, l’air tendre d’un violon. -Même au milieu de ses afflictions, elle -avait connu de ces grâces qui rassérènent -le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant -ait éprouvé une béatitude plus grande -que celle qui descendit sur elle, dans l’église -d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première -communion.</p> - -<p>Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, -si pure qu’elle fût, n’appartenait point -tout entière à ce domaine de la Vierge où -son enfance et son adolescence jusque-là -s’étaient confinées.</p> - -<p>Elle monta dans sa chambre, et, comme -un doux vertige continuait de lui porter au -cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité -qui ne lui faisait jamais défaut, devant -la petite statue qui la ramenait aux premiers -jours de son existence. Ses pleurs coulèrent -à nouveau, elle songeait à de menus détails -de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque -vieille malle et qu’elle en retirât ces détails -un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson, -la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, -et ces souliers dont elle avait eu honte -tout un après-midi et qu’elle avait aimés -ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. -Elle entendait maintenant chanter dans son -cœur printanier le violon de ce père chéri. -Certes ! Ce n’était pas un bien merveilleux -instrument et l’humble fonctionnaire n’avait -jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, -surtout quand il était garçon, sa vie -un peu monotone.</p> - -<p>La mélodie parvenait à Marie à travers -les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait -soudain à la mort de Michel, reprenait -à la première communion, puis agonisait -dans l’ombre avec son doux musicien. -Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, -large et suave, en ce midi de mai, -moins touchant, moins pur, moins sacré, -tout tremblant d’une aspiration jusque-là -inconnue.</p> - -<p>Elle redescendit pour déjeuner. En passant -au jardin, elle cueillit une rose qu’elle -mit à son corsage, ce que jamais de sa vie -elle n’avait fait.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours après, un vent chaud et -pluvieux souffla, mais le beau temps garda -son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres -et bleues, rapprochèrent l’horizon. -Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux -garçon et une vieille fille, le frère et la -sœur, qui se plaisaient à réunir souvent -de la jeunesse dans leur maison, aux environs -de Navarrenx, se trouva placée à table -auprès d’un jeune homme qui s’appelait -Michel Géronce. En l’entendant nommer, -Marie ne put faire autrement que de songer -au frère qu’elle avait perdu tout petit, -et qui était blond comme ça, dont les yeux -étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait -grandi, aurait eu un charme pareil.</p> - -<p>Quand Michel Géronce adressa la parole -à Marie, elle eut comme un frisson au -cœur.</p> - -<hr /> - - -<p>Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le -parc. On entendait tonner au loin, et les -lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. -Une douce odeur de miel montait de la -grande pelouse, dont le centre avait été -aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et -ses amies se renvoyaient les balles. Sur la -terrasse grise, mordue par les mousses -d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon -qui continuait d’être épais et bleu.</p> - -<p>Michel Géronce marchait lentement à -côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse -qui s’ignore. Il ne lui disait cependant -que ce qu’un jeune homme dit à une -jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, -et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent -dans l’allée s’assombrissait comme la montagne. -Tous deux s’engagèrent dans le -sentier, assez mal entretenu, qui descendait -vers le gave. Il y avait, au bout, une -fontaine centenaire envahie par des lauriers. -Qui donc était venu rêver jadis dans cet -endroit abandonné ?</p> - -<p>Michel parlait, et Marie accueillait ravie -les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans -qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil -quand il chante. Elle l’admirait tout -de suite.</p> - -<p>Lorsque, toujours du même pas lent, ils -furent revenus devant la vaste prairie où -les enfants, animés comme des roses, rythmaient -de leurs exclamations les coups -mats des raquettes, elle laissa tomber, de -ses lèvres franches et rouges, ces mots candides :</p> - -<p>— Madeleine, Pierre et moi, avions un -tout jeune frère qui est mort et qui portait -le même nom que vous : Michel.</p> - -<hr /> - - -<p>A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre -un groupe d’amis, la grêle retentit. -Elle tombait légère, inondant de lumière -les pommiers du verger fleuri qui grelottait. -Les joueurs et les joueuses, et ceux -qui les regardaient, et les quelques personnes -demeurées sur le perron, se réfugièrent -dans le grand salon.</p> - -<p>Alors, et combien ce fut à Marie une -douce surprise, Michel Géronce joua du -violon. S’isolant, pour mieux goûter ce -charme, dans le jour tamisé d’une vieille -cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une -des vastes fenêtres, elle sentait son âme -trop pleine déborder comme une source au -tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, -ne s’entendait plus qu’à peine. Elle -fermait les yeux.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est ainsi que son père enchantait le -pauvre bureau ; c’est ainsi que, devant les -châtelains de Roquette-Buisson, il avait -joué, ce dont elle avait été si fière, alors -qu’elle était une toute petite fille qui portait -des souliers faits par le cordonnier du -village ; c’est ainsi que, longtemps après -la mort de Michel, il avait repris, quand -elle avait communié pour la première fois, -l’archet couleur de nuit et de lumière ; puis -un long silence s’était fait autour de la -tombe de l’humble receveur, un silence -que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre. -Mais aujourd’hui, en des mains infiniment -plus jeunes, se continuait la divine -harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, -dont le jeune menton baisait le bois -sonore, qui évoquait tout ce passé triste et -doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or -disparu ! Et la jeune fille, ivre, à cette heure, -de printemps et de musique, se demandait : -La vie peut donc offrir autre chose que -cette épreuve, sons doute baignée de tendresse, -mais aussi de larmes, que j’ai connue -et acceptée jusqu’ici !</p> - -<p>Un grand combat se livrait dans son -âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince -charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois -reprenait en sourdine, le vieil air -d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de -Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait -son cœur à peine éclos. En se laissant aller -à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas -le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette -existence de petite fille bien sage qu’elle -avait menée jusqu’ici ? Ce Michel si blond, -si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux -que papa ? Oh ! non ! Mais c’était autre -chose, comme une fleur nouvelle qui souriait -à la cime d’un vieux et sombre rosier.</p> - -<p>La mélodie cessa, telle qu’une eau courante -qui s’enfonce dans l’ombre. Mais -quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, -un charme persista dans la pièce antique -dont le soleil, enfin vainqueur de -l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la -route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent -ensemble un moment les invités qui -s’en retournaient, que Michel Géronce prit -congé de Marie. Elle lui tendit la main, et -le vit disparaître dans l’étroite allée de -peupliers qui conduisait à la demeure d’un -oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait -repartir le lendemain.</p> - -<hr /> - - -<p>A quelque temps de là, Marie et sa mère -durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine -à Navarrenx sous la surveillance -d’amis. Elles étaient mandées en hâte par -le supérieur du Collège. Pierre avait été -pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. -Elles le trouvèrent dans son petit lit de -fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, -et elles éprouvèrent une grande angoisse -en le voyant, si jeune, abandonné presque -à lui-même, dans une chambre isolée -du dortoir. Elles posèrent la main sur son -front, sur sa mince poitrine. Il avait la -peau sèche et brûlante. Maman ressentait, -à cette heure, l’amertume de s’être séparée -si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire -là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y -avait point d’éducation possible pour un -garçon qui allait atteindre onze ans. Les -deux femmes s’installèrent dans une pièce, -à côté de celle qu’occupait le malade, et -elles purent ainsi le soigner en se relayant, -observer les moindres prescriptions du -médecin.</p> - -<p>Marie se trouva reportée, par ce triste -événement, à cet état qui avait toujours été -le sien jusqu’à cette effervescence qui, au -mois de mai dernier, l’avait tant surprise -elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours, -un éclatant rayon avait traversé sa vie, la -crainte de voir Pierre « s’en aller » après -papa, et après petit Michel, l’enveloppait -du plus menaçant des nuages.</p> - -<p>On ne pouvait se prononcer encore sur -l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire -persistait. Pendant les accès, la physionomie -de Pierre offrait une étrange ressemblance -avec celle, si ardente, de son père, à -ses derniers moments. Chaque matin, à -l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant -même que le docteur fût venu prendre la -température, Marie se glissait vers son -frère, et, posant à plat sa main sur cette -pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel -qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la -rémission.</p> - -<p>Il ne se passa point de miracle. Mais la -grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent -la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à -sa mère qui était à son chevet. Il était -guéri.</p> - -<p>Le médecin pensa qu’il ne fallait point -attendre la distribution des prix pour -donner la volée à travers champs et bois à -Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx, -par la diligence, avec sa maman et -sa sœur. C’était dans la saison que les -prairies, sous l’azur luisant, attendent le -passage de la Fête-Dieu. Le convalescent -respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été -si effarouché dans l’étroite prison de sa -poitrine, se dilata.</p> - -<hr /> - - -<p>Marie, à ce moment, reçut de la petite -châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle, -une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, -à son mariage qu’elle lui avait annoncé -l’an dernier.</p> - -<p>Les deux amies n’avaient jamais cessé -de correspondre depuis qu’elles s’étaient -quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, -aux tout premiers jours d’août, cette date -importante. L’émotion de Marie fut grande, -car elle allait revoir, après si longtemps, -les lieux sacrés où elle avait ouvert les -yeux au monde. Elle songeait au jardin -ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres -où son papa chéri la prenait sur ses -genoux.</p> - -<p>Isabelle vint elle-même recevoir ses deux -invitées à la descente du train, et les conduisit -au château, encombré par les préparatifs -de la noce. Les hôtes étaient si nombreux -que l’on se sentait perdu.</p> - -<p>Marie avait dissimulé son émoi dans la -cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas, -dont les fruits allongés l’amusaient quand -elle était toute petite. La voiture avait filé -si rapide le long de la rue principale, qu’il -ne lui avait pas été possible de poser un -seul instant son doux regard sur les objets -vénérés de son passé pour les interroger. -Sa mère n’était point, comme elle, attirée par -ces reliques. Même le désir de revoir le nid -qui les avait abrités jadis, elle, son mari, -leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût -point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât -avec piété ses morts dans son cœur. -Mais un toit d’où s’élève une fumée, un -mur qui se fend sous la poussée des racines, -un vieux laurier qui sourit avec tristesse, -ne lui disaient rien.</p> - -<p>Les cérémonies furent telles que dans un -mariage de cette sorte et, de bonne heure, -les époux prirent congé. Puis l’on commença -de danser, ce que Marie ne savait -point, ou si mal ! La lune étant fort claire -et la soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent -dans le parc, regardèrent tourner -les villageois sous les ormeaux. Marie ne -savait point se distraire à ces choses. Elle -s’était réjouie du bonheur d’Isabelle et, le -matin, elle avait prié de tout son cœur pour -le jeune couple, dans la petite église qui -communiquait avec le château. Elle songeait -que demain il lui faudrait repartir, -et qu’elle n’aurait rien vu de ce qui lui -tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait -ces pensées, elle franchit le premier kilomètre -qui la séparait de Roquette-Buisson. -Il était dix heures du soir. Cette solitude -bleue était favorable à la mélancolie de la -promeneuse. Elle continua d’avancer. Son -cœur battit. Elle pénétrait dans le village -endormi. Elle se dirigeait vers la ruelle d’un -bas quartier où elle savait qu’était sa demeure -natale. Elle passa devant l’école des -Sœurs-bleues dont elle reconnut la porte -étroite, munie au bas de deux trous qu’elle -se rappelait bien, et qui semblait n’avoir -d’autre utilité que de livrer passage -aux chats.</p> - -<p>Son sein palpita davantage. Était-ce cela -la maison ? Oui, elle en reconnaissait le perron. -Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais -quel triste enchantement pesait sur ce toit, -aux tuiles lépreuses, sur ces volets fermés -et vermoulus, sur ces murs misérables -dont s’écaillaient les plâtras superposés ? -Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour -que ce berceau devînt un sépulcre. Marie, -interdite, regardait le contrevent ruiné du -rez-de-chaussée, à gauche de la porte. -C’était la fenêtre qui, jadis, à travers un -rideau de tulle, éclairait le bureau de l’enregistrement. -Elle écoutait, une main sur -la gorge, elle écoutait, elle écoutait, si, du -fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait -point le doux chant de l’enfance, si elle -n’allait pas entendre pleurer le violon d’autrefois. -Rien. Elle ferma les yeux, et, à -voix basse, elle prononça ce mot ridicule -et divin : « Papa ! »…</p> - -<p>Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, -franchir ce seuil. Qu’y avait-il, derrière la -porte, sinon l’absence ? Le loquet devait être -le même, il était si usé ! Elle le toucha du -doigt. Puis, redescendant les marches envahies -par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, -par-dessus la muraille, le jardin où tout le -ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle ne -vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, -et elle s’en retourna.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle se coucha, en proie à une tristesse -que les rumeurs de la fête augmentaient -encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir -lui avait fait éprouver étrangement -cet amer regret du passé, ce vide que -le Ciel peut seul combler, car, seul, le Ciel -comprend ce que nous avons perdu. Elle -serrait fortement son chapelet dans son -poing, ce que souvent elle faisait en élevant -sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un -grand calme se fit, elle s’endormit, et la -morne vision qu’elle venait d’avoir dans -la réalité fut transfigurée par un rêve. -Elle se retrouvait dans le jardin natal, non -plus toute petite, mais à présent.</p> - -<p>Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon -de papa s’entendait au loin. Elle était -sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait -à ombrager sa poupée, et le jeune -homme, assis à côté d’elle, blond comme le -soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait -à Michel Géronce. Il cueillit une rose, -la lui donna, mais elle la laissa choir de -sa main trop timide. Elle s’éveilla en se -demandant, s’il n’y avait point là une prédiction -heureuse ou si d’avoir laissé tomber -la rose ne signifiait pas, au contraire, que -cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le -laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle -alla communier à la messe matinale, et fit -taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un -songe vain.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Marie ne revit jamais Michel que sa carrière -avait poussé aux pays étrangers. Elle -comprit que ce qui l’avait émue, au sortir -de l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, -une de ces vapeurs que les lilas exhalent -pour des privilégiées, mais qui ne -laissent qu’un regret aux jeunes filles dédaignées -par ceux que l’on appelle « des -beaux partis ».</p> - -<p>Elle vieillit sans se plaindre, toujours -aussi sage, toujours la petite fille de Roquette-Buisson -maintenant dévouée à sa -mère et à sa sœur, heureuse que son frère -Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit, -dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit -ans sans époux. Elle n’avait point -d’amertume. Elle attendait sans attendre, -comme une jeune fille qui n’a pas de dot. -Peut-être n’attendait-elle plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Celui que la Providence lui envoya ne fut -donc pas le brillant Michel, ni l’un de ces -officiers que l’on voyait passer durant les -grandes vacances et qui caressaient leurs -moustaches avant de mettre le pied à l’étrier. -Ce fut un homme sans beauté, sans -prétentions, âgé d’une cinquantaine d’années, -de ceux qui ne font point rêver les -jeunes filles.</p> - -<p>Il représentait une maison de vins. Il était -venu plusieurs fois chez la maman de Marie -pour offrir ses services. Il était timide et -bon, rangé, d’excellente réputation, l’une -de ces personnes dont le monde sourit avec -indulgence.</p> - -<p>Des faiseurs de romans ne manqueraient -point de montrer ici Marie sacrifiée, se mariant -avec une peine secrète, et conservant -dans son cœur l’image de l’autre, et le brillant -souvenir du mariage d’Isabelle. Il n’en -fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec -son bon sourire, celui qui la venait tirer du -célibat et de ce gros chagrin qu’elle nourrissait : -la crainte de n’être jamais mère.</p> - -<hr /> - - -<p>Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla -à Marie, durant la bénédiction que l’on -donna aux époux, entendre le doux violon -de Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. -Le petit Michel mort tenait avec -papa un grand voile dans le Ciel, et il en -tombait des grâces pareilles à des flocons -de neige sur cette Marie qui avait appris de -bonne heure à aimer ses gros souliers, sur -cette Marie douée du sens sacré de la vie et -qui, le soir du même jour, dit à son mari :</p> - -<p>— Je suis bien heureuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap small">LE MARIAGE BASQUE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">5</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap small">LE MARIAGE DE RAISON</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">179</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br /> -<span class="small">le Dix novembre mil neuf cent vingt-trois</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="sc">Marc TEXIER</span><br /> -<span class="xsmall">A POITIERS</span><br /> -pour le<br /> -MERCVRE<br /> -de<br /> -<span class="small">FRANCE</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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