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-The Project Gutenberg eBook of Cloches pour deux mariages, by Francis
-Jammes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Cloches pour deux mariages
- Le mariage basque; le mariage de raison
-
-Author: Francis Jammes
-
-Release Date: April 20, 2021 [eBook #65118]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***
-
-
-
-
- FRANCIS JAMMES
-
- Cloches
- pour deux mariages
-
- LE MARIAGE BASQUE
- LE MARIAGE DE RAISON
-
- SIXIÈME ÉDITION
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMXXIII
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Poésie.
-
- DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS DU SOIR, 1888-1897 1 vol.
- LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-1900 1 vol.
- LE TRIOMPHE DE LA VIE (Jean de Noarrieu. Existences.) 1 vol.
- CLAIRIÈRES DANS LE CIEL, 1902-1906. (En Dieu. Tristesses.
- Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habillée
- de feuilles.) 1 vol.
- LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES 1 vol.
- LA VIERGE ET LES SONNETS 1 vol.
- LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE suivi de POÈMES MESURÉS 1 vol.
- CHOIX DE POÈMES, avec un portrait 1 vol.
- LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS 1 vol.
- LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS 1 vol.
-
-Prose.
-
- LE ROMAN DU LIÈVRE. (Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse.
- Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notes sur des Oasis
- et sur Alger. Le 15 août à Laruns. Deux Proses. Notes sur
- Jean-Jacques Rousseau et Mme de Warens aux Charmettes et à
- Chambéry.) 1 vol.
- MA FILLE BERNADETTE 1 vol.
- FEUILLES DANS LE VENT. (Méditations. Quelques Hommes. Pomme
- d’Anit. La Brebis égarée.) 1 vol.
- LE ROSAIRE AU SOLEIL, roman 1 vol.
- MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON, roman 1 vol.
- LE POÈTE RUSTIQUE, roman, suivi de l’ALMANACH DU POÈTE
- RUSTIQUE 1 vol.
- CLOCHES POUR DEUX MARIAGES. (Le Mariage basque. Le Mariage
- de raison.) 1 vol.
-
-A la Librairie Plon-Nourrit et Cie
-
- LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS, album avec illustrations en
- couleurs d’après les dessins de Mme Franc-Nohain 1 vol.
- LE LIVRE DE SAINT JOSEPH 1 vol.
- DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT. Mémoires: I 1 vol.
- L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE. Mémoires: II 1 vol.
- LES CAPRICES DU POETE. Mémoires: III 1 vol.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ:
-
-Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés
-à la presse de 1 à 295.
-
-La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires sur pur fil Lafuma,
-savoir:
-
-1.075 ex. numérotés de 296 à 1375
-
-25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z.
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-_Copyright by MERCVRE DE FRANCE 1923._
-
-
-
-
-LE MARIAGE BASQUE
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS
-
-
-Mon cher ami,
-
-A vous qui êtes le plus basque et le meilleur des hommes, j’offre ce
-petit roman dont vous avez bien voulu me dire qu’il est de votre
-province autant qu’il se peut. Je n’eusse osé prétendre réussir où
-beaucoup ont échoué, bien que je me prévale de votre race par mon
-origine, ma mémoire et mon cœur.
-
-Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et juge de paix Emmanuel
-Souberbielle, qui font comme vous partie du pays à la manière des chênes
-et des fontaines, veulent bien partager notre avis. Vous ne sauriez
-croire combien j’en suis heureux et fier, moi qui reposerai dans cette
-terre fruste et bénie.
-
-FRANCIS JAMMES.
-
-Hasparren, 1923.
-
-
-
-
-I
-
-
-Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les
-poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule
-et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre
-devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre
-elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige
-aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête
-aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il
-se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher
-qui fait le service d’Espelette, lui avait crié: «Je te porte un défi.»
-Il lui avait répondu: «J’accepte.»
-
- * * * * *
-
-Et Manech s’était répété à toute heure: «Arnaud m’a porté un défi.» Et
-ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et
-le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était
-l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues,
-dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession.
-
- * * * * *
-
-A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et
-il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin.
-
- * * * * *
-
-Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les
-blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la
-laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant
-plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux.
-
- * * * * *
-
-Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en
-train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre,
-semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie
-sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées
-visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on
-voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures
-par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait
-d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel
-bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des
-bluets artificiels.
-
- * * * * *
-
-De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis.
-L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore; l’autre,
-qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce
-dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au
-village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme «Américains», jouant
-au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et
-des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à
-son pantalon et chaussé de cuir jaune.
-
- * * * * *
-
-Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa
-famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé
-par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de
-Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il
-prenait grand soin d’éviter les péchés: à part quelques larcins dans les
-vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je
-ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique
-pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une
-répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà
-l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant: des joues, des yeux
-et des dents d’un éclat incomparable; une robustesse qui n’excluait
-point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus
-mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus
-s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une
-blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec
-l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de
-Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père
-prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre
-aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il
-avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de
-soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses
-et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée
-et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour,
-assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la
-consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques,
-les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les
-berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et
-capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient
-son père et ses frères.
-
- * * * * *
-
-Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps,
-il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que
-lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et
-il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse
-point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient
-les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands
-semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et
-marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très
-pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un
-rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait
-qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain
-assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech,
-ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute
-sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par
-sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et
-ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était
-saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la
-rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il
-l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du
-riche monsieur de Buenos-Ayres.
-
- * * * * *
-
-Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille
-qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire:
-
---Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître.
-
-Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route.
-Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana: «Arnaud est ton
-maître», son cœur avait un moment cessé de battre.
-
- * * * * *
-
-Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui
-faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de
-saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient
-regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse
-sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il
-considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait
-comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et
-les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et
-des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh! comme il les eût
-défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient
-noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon! Soudain il
-se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez
-accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien
-coulait dans ses veines? Et «bohémien», dans la pensée basque, n’est-il
-pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels,
-mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le
-pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive,
-tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers,
-métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur
-masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé
-dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la
-race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.
-
- * * * * *
-
-Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il
-s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de
-cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses
-faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe:
-
---Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas
-encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.
-
-Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce propos! Celui qui le tenait
-savait que la folle fille qu’il aimait était secrètement éprise de
-Manech.
-
- * * * * *
-
-Celui-ci riposta:
-
---J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord je porte un défi.
-
-L’Américain cambra la taille, offusqué de s’entendre provoquer par ce
-petit. Et, tout pâle:
-
---Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur?
-
---Pour l’honneur, fit Manech.
-
---Quand?
-
---Tout à l’heure, au trinquet.
-
- * * * * *
-
-La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou
-désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse.
-L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si
-souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels
-Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que
-ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante
-de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais
-encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil
-amant de Yuana.
-
- * * * * *
-
-Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La
-pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la
-poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits
-des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour
-dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût
-échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil
-au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il
-relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme
-un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche,
-tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et
-soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois,
-sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but
-tressaillir comme un diapason.
-
-Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit
-cette phrase qui le cingla:
-
- * * * * *
-
---Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas.
-
- * * * * *
-
-Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance
-tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute
-poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme
-l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa
-l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire.
-Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui
-portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères.
-
- * * * * *
-
-Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et
-sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa
-famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à
-présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après
-souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique.
-
-Le souvenir de son double succès lui fit trouver plus douce la tâche de
-la maison. Elle s’accomplissait sous la loi du père qui aimait les siens
-tout en les tenant sous le joug.
-
-Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il la retrouva, le samedi
-suivant, non loin de l’endroit où, avec une amoureuse malice, elle lui
-avait parlé de la défaite qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il
-allait passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, ne dissimulant plus
-une passion gracieuse, elle lui dit:
-
- * * * * *
-
---Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, moi?
-
-Et elle lui jeta à deux mains un baiser.
-
- * * * * *
-
-Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. Ce geste n’était-il pas un
-hommage rendu à son adresse de jeune joueur de pelote, une preuve
-qu’elle avait eu connaissance de l’éclatante revanche qu’il avait prise?
-
-Il fut troublé cependant par tant d’audace et s’éloigna sans mot dire.
-
- * * * * *
-
---Elle a fait un péché, pensa-t-il.
-
- * * * * *
-
-Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui,
-sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana
-qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une
-de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne
-sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en
-éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa
-toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques,
-oublia quelque peu son inquiétude.
-
- * * * * *
-
-Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour
-tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le
-moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait
-un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas,
-d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient
-les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes
-roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit
-un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur
-ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger.
-Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait
-comme si des truites se fussent acharnées après l’appât: mais ce n’était
-qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux
-galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans
-le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire
-l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face
-d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille
-de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue
-qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et
-calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il
-le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme
-des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en
-fleurs.
-
- * * * * *
-
-Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana,
-toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait
-une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y
-voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais
-nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit
-oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se
-plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se
-reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette
-détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après
-un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à
-cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves
-dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait.
-Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le
-sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à
-la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses
-tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers,
-à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol
-dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute
-tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol,
-non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie
-le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui
-avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût
-dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à
-la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait
-son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote
-basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel.
-
-
-
-
-II
-
-
-Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le
-ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim.
-Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de
-pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité
-mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place
-même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se
-livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer
-sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde,
-d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre
-monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait
-le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il
-animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à
-la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la
-monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu
-d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul
-besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas
-et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs
-cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du
-destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire
-infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour
-de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face
-respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté
-qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était
-comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il
-hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un
-paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et
-violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus
-au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds
-rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches
-multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse.
-
-Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins
-tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si
-criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun
-des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites
-dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai
-sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant
-son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un
-air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le
-zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe
-coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous
-semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que
-cette danse bizarre s’appelle _la danse des satans_.
-
- * * * * *
-
-La danse des satans! Manech en avait souvent entendu parler. On la
-pratiqua toujours à Mauléon et à Tardets, mais il ne l’avait jamais
-encore vue. La municipalité la produisait ici, pour la première fois, en
-l’honneur de la fête patronale.
-
-Lorsque ces hommes infatigables qui, depuis l’avant-veille, avait
-traversé huit villages en y dansant, et en dansant sur leur trajet, tout
-au long des routes poudreuses, laissèrent se dissiper le charme qui les
-élevait dans les airs, l’un d’eux se plaça au milieu de la haie de
-curieux qui les entourait.
-
- * * * * *
-
-Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes
-qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant.
-
- * * * * *
-
-Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le
-Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans
-limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle
-allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les
-crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans
-reprise faite de soupirs ou d’appels.
-
- * * * * *
-
-C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses
-yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers
-à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne
-répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux
-poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui
-s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment.
-Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait
-peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était
-éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis
-d’assister, ce soir, au feu d’artifice.
-
- * * * * *
-
-Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si
-lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur
-une épaule.
-
- * * * * *
-
-Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à
-quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle,
-mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune
-homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les
-yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La
-lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin
-eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile
-blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar.
-
- * * * * *
-
-Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il
-s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de
-grâce, ayant abandonné son accompagnateur.
-
- * * * * *
-
---Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda? Veux-tu que nous fassions
-route ensemble! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée.
-
-Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la
-prévint:
-
- * * * * *
-
---Cet homme avec qui tu m’as rencontrée...
-
---Est un danseur.
-
---Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait
-des nouvelles.
-
---Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur?
-
---Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer
-des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à
-la caserne.
-
---Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec
-lui?
-
---Je vois que tu te moques d’un brave garçon; pourquoi veux-tu qu’il ait
-déserté?
-
---Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront
-jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens.
-
- * * * * *
-
-Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines,
-sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais
-elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit,
-les larmes aux yeux:
-
- * * * * *
-
---Ah! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une
-des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur.
-
---J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec
-orgueil.
-
---Je le sais, Manech.
-
---Un autre de mes oncles est mort aux Amériques...
-
---Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois
-mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante.
-
-Il la regarda avec hauteur.
-
- * * * * *
-
---Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux
-pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans
-la forêt.
-
-Il comprit mal cette expression «je t’appartiendrai», encore qu’elle la
-traduisît en basque; mais tout de même assez pour lui répondre:
-
---Tu es une fille de péché! Laisse-moi.
-
-Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer
-seule chez elle.
-
- * * * * *
-
-Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait.
-
- * * * * *
-
-Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères.
-
- * * * * *
-
-La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du
-printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des
-oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un
-vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la
-grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus,
-c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme
-nocturne.
-
-Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous
-reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes
-frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une
-génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de
-menus poissons; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes
-de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette
-mère étendus l’un à côté de l’autre.
-
- * * * * *
-
-Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en
-sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de
-ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter
-d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il
-avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta
-dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps,
-pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut
-trempé de la tête aux pieds.
-
-Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui
-l’avait poursuivi jusque dans ses rêves.
-
-Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il
-se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre
-odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu
-triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un
-rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de
-son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la
-trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise
-étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible,
-bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme
-qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver.
-
- * * * * *
-
-Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé
-parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins
-à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un
-peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui
-le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux
-parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très
-haut parmi les joueurs.
-
-Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques
-défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient
-guère d’importance: mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par
-les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le
-soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé
-d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses
-pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée
-de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait
-donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait
-opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui
-disant: «Tu es une fille de péché, laisse-moi», et qui l’avait laissée
-pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même.
-
-A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait
-plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son
-pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce
-que son cœur avait de plus tendre.
-
- * * * * *
-
-Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne
-lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs
-de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier:
-
- * * * * *
-
---Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine? Mais je reste ton ami
-quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu.
-
- * * * * *
-
-Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante:
-
---Avec toi, dit-elle, oh! non... Je t’aime trop: je ne veux pas faire ce
-qui n’est pas permis.
-
- * * * * *
-
-Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à
-peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa
-gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient
-debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et
-de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente
-grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et
-dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute
-de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans
-l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes
-des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles; elle
-soulignait le courbe sillage du pivert; elle lustrait l’aile du geai
-qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre; elle projetait, dans une
-échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de
-quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage
-flamboyait.
-
- * * * * *
-
-Un strident coup de sifflet retentit.
-
- * * * * *
-
-A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana
-avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit
-entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec
-Yuana, se replongea dans le fourré.
-
---Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille.
-
-Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il
-entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux.
-
-
-
-
-III
-
-
-Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle
-avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que
-la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il
-était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà
-partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain--sans
-compter le danseur et les autres--pût tenir un autre langage que celui
-dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées
-engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il
-s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à
-tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet
-duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu
-reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain.
-
- * * * * *
-
-Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de
-ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le
-taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré
-la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans
-les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir
-repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru.
-Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée,
-à tort, de s’être mal conduite avec lui.
-
-Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de
-Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes,
-chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter
-les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on
-se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y
-avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies
-de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en
-Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des
-prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans
-les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que
-n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A
-Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le
-front devant ces ombres vénérables.
-
- * * * * *
-
-Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et
-d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai
-que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en
-raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et,
-précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et
-qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter
-même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette
-camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras
-dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie
-l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech
-faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux
-processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur
-son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un
-naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait,
-croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur.
-
- * * * * *
-
-Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs
-maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour
-Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut
-absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel.
-Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit: «C’est la mer.» Il la portait
-tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a
-l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort
-à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la
-barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette
-rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la
-plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait
-immobile et pâle devant ce développement de clarté.
-
-L’abbé qui les conduisait lui demanda:
-
- * * * * *
-
---Eh bien! Manech?
-
-Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que
-les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où
-l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que
-peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu
-étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la
-terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda,
-la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas? Pourquoi ses
-grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort? Ah!
-partir! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain
-d’une église; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des
-eaux; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux
-malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se
-disait cela.
-
- * * * * *
-
-Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter
-la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la
-nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies
-infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses
-yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes
-pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit
-les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de
-personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et
-venaient.
-
- * * * * *
-
-L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici?...
-Il se retourna et elle se retourna.
-
- * * * * *
-
-Que lui importait d’ailleurs? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se
-fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et,
-entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce
-lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit
-comme s’il venait de naître à une vie nouvelle.
-
- * * * * *
-
-Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la
-mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir
-qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un
-songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse.
-
-Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs
-fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une
-jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais
-la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et
-Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de
-surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et
-s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait
-pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à
-la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires
-lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver
-charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours «la fille
-de péché». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait
-ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme
-elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il
-se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer.
-Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au
-village.
-
---Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une
-bicyclette.
-
- * * * * *
-
-C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de
-la petite cité.
-
- * * * * *
-
---Tu as donc maintenant une bicyclette?
-
---Oui.
-
---Tu es bien heureuse!
-
---Tu n’avais pas encore été à la mer? demanda-t-elle.
-
---Non, jamais. Et toi?
-
---Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin.
-
---D’où cela? demanda-t-il.
-
---D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya?
-
-Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec
-sérénité.
-
- * * * * *
-
---Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire? Nos brebis n’y pacagent pas.
-
---Il y a des granges et une source sous un arbre.
-
---Alors, de là, on voit loin?
-
---Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand.
-
---Tu y es allée toute seule?
-
---Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit
-les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en
-s’élevant encore... Oh! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la
-mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le
-dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine.
-
- * * * * *
-
-Il demanda encore:
-
- * * * * *
-
---Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut?
-
- * * * * *
-
-Elle répondit:
-
- * * * * *
-
---Pour toi, il ne faudra pas deux heures.
-
- * * * * *
-
-Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de
-l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le
-tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux
-que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait
-faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une
-promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les
-plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se
-permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres.
-
- * * * * *
-
-Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans
-dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres
-auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de
-cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le
-décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya.
-Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas
-de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course
-était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures.
-Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait
-pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces
-lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à
-rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait
-pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand,
-parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et
-l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré
-d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre.
-Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech
-auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne
-savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une
-compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son
-âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et
-qu’elle n’eût point voulu scandaliser.
-
- * * * * *
-
-A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement
-d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt
-la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui
-eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une
-tache au milieu du paysage vierge.
-
-Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès
-de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à
-cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici! Il comprenait
-maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les
-vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se
-dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il
-allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle
-l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la
-main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui
-paraissait revêtir un caractère bestial: ce monsieur et cette paysanne,
-dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il
-allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de
-Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours
-répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis.
-
- * * * * *
-
-En ce moment il se perdait en de vagues pensées, il n’avait pas su
-apercevoir encore, il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert de
-lumière qui s’ouvrait devant lui dans le fond du ciel même; plus près,
-ce blanchissement laiteux dont lui avait parlé Yuana et, plus loin,
-suspendue dans l’espace, cette voûte noire: la mer. A cette distance on
-n’entendait pas chanter la coquille irisée du golfe dont l’éclat
-surpassait celui du soleil. Manech ressentit que son cœur, ainsi que ce
-flot interminable qui s’évanouissait et reprenait sur la plage,
-débordait. Il prit dans sa poche son chapelet sous un croûton de pain.
-Il donnait toute sa foi basque à ces humbles grains depuis que, toute
-jeune, sa mère les lui avait passés au poignet. Il usait, matin et soir,
-de ces pauvres mots de bois enseignés par l’Ange au peuple qui verra
-Dieu. A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, infléchies comme
-des vagues légères. Il priait cette Vierge dont l’image est partout au
-pays basque, non point dans les diverses attitudes que l’on s’est plu à
-lui donner ailleurs, mais dans une plus particulière. Ce n’est point la
-fiancée qui s’avance vers la maison d’Elisabeth, à travers la plaine
-d’Esdrelon chargée d’abricotiers, mais la Mère, cette chose infinie qui
-comprend le cœur tout entier. Elle reposait dans le cœur de Manech comme
-dans une niche fruste et belle.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée
-étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril,
-dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et
-ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son
-protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il
-n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter.
-
-Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech.
-Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité
-pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune.
-Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été
-rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins
-été «la fille de péché», mais elle se serait donné cette excuse de
-s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que
-Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que
-de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans
-appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant
-interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par
-l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui
-avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée
-si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur
-vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut
-essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour
-son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un
-peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer.
-Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle,
-mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées,
-en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui
-cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau
-de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et
-le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle
-apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent
-possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa
-puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus
-cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui
-inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se
-distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne
-l’enchaînaient-ils pas avec de l’or.
-
-Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait,
-l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût
-renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans
-un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps.
-Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune
-fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel
-qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa
-part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait
-d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore
-excusé... Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de
-donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du
-fils de Garralda.
-
-Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et
-sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie
-de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt
-sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme.
-
-
-
-
-IV
-
-
-L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété,
-l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y
-présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte,
-ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs
-de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point
-qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est
-aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît
-tout pour bannir le gracieux fantôme.
-
- * * * * *
-
-Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et
-qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble
-jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi
-que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils
-se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que
-le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un
-peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux
-aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des
-vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources
-vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour
-ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers
-le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée
-d’azur.
-
- * * * * *
-
-Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque
-Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un
-Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures
-basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là,
-croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se
-faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop
-glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer
-les mots si doux: «Pais mes brebis, pais mes agneaux.»
-
-C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du
-colporteur: le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la
-neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les
-renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées
-de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la
-cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le
-corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange
-la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments.
-Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On
-devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs
-sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme
-un coquelicot.
-
-Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards
-eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence,
-chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au
-son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux,
-en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en
-était allée avec la belle saison.
-
- * * * * *
-
-Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année
-s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement
-d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort? Elle avait su lui dire
-certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son
-ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de
-s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il
-recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature
-l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins
-que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour
-conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de
-regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait
-quand la cardamine était en fleurs.
-
- * * * * *
-
-Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il
-allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier.
-
- * * * * *
-
-Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une
-enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire
-un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse
-et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant
-deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et
-les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des
-pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun
-avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà
-comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre
-dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble
-bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse.
-Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et
-portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la
-même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la
-vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices,
-il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux
-hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle
-regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui
-traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie
-de la farine qui souvent la poudrait; au départ d’une génisse pour le
-marché; au prix qu’on en avait retiré; à la recherche des œufs; aux
-couvées dans le foin des étables; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle
-allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour
-les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent
-des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en
-avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre
-des images: la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si
-elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le
-grillon; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on
-confond avec les herbes submergées; les légions d’alevins, pareils à de
-courtes épingles; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la
-surface sans enfoncer; le rat qui glisse, plonge et ressort; la poule
-d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine
-admirer le jade de ses pattes ensoleillées; la nacre, plus belle que
-tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce; les aulnes qui
-poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante.
-
-Manech disait à Kattalin:
-
- * * * * *
-
---Je crois que tu passes ta vie au bord du ruisseau.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Oui, plutôt que de lire et d’écrire, j’aime mieux faire briller le
-cuivre des chaudrons avec le sable. Je suis heureuse lorsque je vois le
-soleil danser dedans. On ne peut pas le regarder longtemps.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---L’oiseau-bleu qui vient de passer est celui qui va le plus vite. As-tu
-jamais vu son nid?
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Il fait son nid au fond de la Joyeuse où il emporte du ciel sous ses
-ailes. Là, il pond et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---Ton père et tes frères sont habiles à pêcher la truite. Moi, avec
-cette gaule, je n’attrape rien que de tout petits poissons qui sont
-amers au goût. Je suis un maladroit.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Non, tu n’es pas un maladroit. Ta réputation de pilotari est venue
-jusqu’à notre moulin. Tu as battu, le même jour, un monsieur d’Amérique
-et Arnaud le postillon. Je le sais. Mais tu as l’air triste, et tu ne
-joues presque plus.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---Je n’aime pas jouer avec ceux qui y mettent de la malice. Je joue avec
-monsieur l’abbé du patronage.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. Il sait comment on
-fait la farine, parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un meunier, du
-meunier de Hélette.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---Je le sais.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Il vient quelquefois à notre moulin pour voir ma grand’mère qui ne se
-lève plus. Il lui a apporté plusieurs fois la sainte communion.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---Je le sais, et je sais encore que ton père lui a fait don d’un sac de
-farine pour que les religieuses préparent les hosties.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Et ton père a donné du vin et deux agneaux à monsieur le curé.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---On ne parle pas de ce que l’on donne, mais mon père est juste.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---On ne voit plus Yuana. Elle venait parfois jusqu’ici. Elle échangeait
-avec moi des sucres d’orge contre du miel de nos ruches. Elle est
-gourmande, on dit qu’elle est placée à la ville.
-
- * * * * *
-
-Il disait:
-
- * * * * *
-
---Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y en a qui restent.
-
- * * * * *
-
-Elle disait:
-
- * * * * *
-
---Est-ce que tu voudrais partir?
-
- * * * * *
-
-Il ne répondit pas. Un grand frisson le parcourut, tel que celui qui
-ride la surface de la mer. Il regardait cette campagne pareille à il y a
-des mille ans. Il regardait la rivière. Il regardait Ursuya qui
-s’allongeait dans la nacre du ciel comme un promontoire attentif aux
-nefs des nuages. Il sentit les racines de son cœur se nouer plus
-fortement à ce sein maternel, dans cet amour qu’il portait à sa terre
-naïve et fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à ses frères et sœurs,
-à Yuana peut-être, peut-être à Kattalin. Mais, en même temps, il
-entendait le même appel que les oiseaux sauvages quand leur aile est
-agitée par le souffle des expatriements. Ainsi, sur le bord de son nid
-qu’il a rempli de sa tendresse et de ses plumes, le blanc voilier. Il
-cède à l’attrait de sa douleur. Il part, et ce qui fait son cercle si
-doux autour du monde, c’est qu’avant de s’en aller il a songé à revenir.
-
-Ils poursuivaient la même pensée.
-
- * * * * *
-
---On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle; on le ramasse dans la
-rivière comme ici les cailloux.
-
- * * * * *
-
-Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante chaque Basque et le pousse
-aux lointaines aventures. Cette âme étrange, douce et mystique, était
-possédée et fascinée par le métal qui se soumet les choses de la terre.
-Ah! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à quoi il emploierait sa
-fortune. Il ferait bâtir un trinquet où il n’inviterait que tel et tel.
-Il se ferait faire un costume à Bayonne, et il porterait une montre qui
-sonne les heures et marque les jours de la semaine. Il se rendrait en
-voiture ici et là pour assister aux parties de longue ou de blaid. Mais
-au mariage il ne songeait pas, il n’avait jamais songé, songerait-il
-jamais?
-
-Le voyant absorbé, le regard fixé sur le liège qu’il abandonnait au
-courant, elle rompit de nouveau le silence:
-
- * * * * *
-
---Si tu vas aux Amériques et si tu en reviens riche, Manech, tu seras
-fier et tu ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras que des élégantes
-comme Yuana.
-
- * * * * *
-
-Elle disait cela sans malice aucune, sans le moindre soupçon, simplement
-parce qu’elle avait été éblouie par les robes de sa voisine. Cependant
-il en éprouva du malaise. L’ombre de Yuana, évoquée par ces simples
-mots, rida l’eau pure.
-
- * * * * *
-
-Il dit:
-
- * * * * *
-
---Laisse-moi, Kattalin!
-
- * * * * *
-
-Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla tenant sa petite gaule et
-poussant ses canards devant elle.
-
-Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint, Yuana qui ne manqua pas de
-se rendre alors sur la tombe de ses parents.
-
- * * * * *
-
-Le cimetière basque est si simple, si beau, qu’on ne saurait concevoir
-un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne
-cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d’à côté,
-seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées
-de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes
-dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces
-disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le
-Ciel, et des objets ayant trait aux professions: un marteau, une
-quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes,
-surchargées de lettres et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges
-faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement
-qu’il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans
-phrases. Les capes des affligés retombent sans qu’aucun geste en dérange
-les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l’étroite
-caisse blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur emporte sous le bras,
-telle qu’une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a
-couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler
-leur cire en cette fête des élus. Çà et là des sièges où les vivants
-continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont
-étendus dans la nuit.
-
-Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de
-Yuana étaient adossées. Mais quel contraste! Les hôtes de Garralda
-conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet
-ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre
-en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et
-personnages municipaux y figuraient.
-
-Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se
-tenait debout. Il priait. Lorsqu’il releva son visage, il vit Yuana en
-face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille.
-
- * * * * *
-
-Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens
-avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n’ont pas réussi. Les
-noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes.
-L’origine suspecte n’était pas éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs,
-n’assurait-on pas que, jusqu’à ces dernières années, on n’entendait
-jamais dire qu’un seul des Bohémiens eût trépassé? Le démon leur
-prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien
-leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui
-s’attachent aux flancs d’Ursuya? Avaient-ils possédé même un nom, ces
-ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de
-poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure,
-jusqu’à ce que l’alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré
-un état civil à leur lignée? Tel avait été le cas de la famille
-maternelle de Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, un singulier
-mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet,
-encore que jeunes et vieux se montrassent à l’occasion épris de son
-enjouement.
-
- * * * * *
-
-Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de
-Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs
-espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque
-noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre
-sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine à
-l’aube. Elle eut honte d’elle-même. Et cette honte ne fit qu’accroître,
-dans son cœur de petite esclave, l’amour et la déférence qu’elle vouait
-à Manech. Le coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil et de
-reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que
-l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme
-un titre d’honneur et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder
-d’autre attention, il s’en alla.
-
- * * * * *
-
-A quelques semaines de là, Arnaud et lui se rencontrèrent. Ils avaient
-recommencé de jouer ensemble, en assez bons camarades, depuis que Yuana
-n’habitait plus sa ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, d’autant
-moins que leurs victoires s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé
-par ailleurs, ne les excitait plus l’un contre l’autre.
-
- * * * * *
-
-Arnaud dit à Manech:
-
- * * * * *
-
---Tu sais... Yuana?
-
---Eh bien?
-
---Elle a quitté le vieux et s’est mise avec un danseur qui fait la
-contrebande à Ainhoa.
-
- * * * * *
-
-Manech avait compris.
-
- * * * * *
-
-Arnaud ajouta:
-
- * * * * *
-
---Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du tabac.
-
- * * * * *
-
-Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée à Espelette:
-
---Puisque tu conduis le courrier qui dessert Espelette, tu ferais mieux
-d’y demeurer que d’y venir en passant. J’habite tout près, Ainhoa. Je
-m’y trouve fort bien. Je m’y suis mariée.
-
- * * * * *
-
-Elle donnait à ce dernier mot un sens libre, mais le jeune postillon ne
-prit pas le change.
-
- * * * * *
-
-Elle eut un silence, puis:
-
---Si tu avais encore tes père et mère là-bas, je le comprendrais. Mais
-puisque tu es seul! Ainhoa est à deux kilomètres de la frontière. On y
-peut faire la contrebande qui rapporte beaucoup sans nuire à une autre
-profession que l’on peut exercer. Ainsi il y a des gens qui labourent;
-ils conviennent de prendre en charge, à un endroit déterminé, sous un
-rocher, dans la fougère, des bidons d’alcool ou des ballots que les
-Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les Français qui leur amènent des
-chevaux de Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre jour, deux étalons se
-sont enfuis dans la montagne et, comme nous les poursuivions, on nous a
-tiré dessus.
-
- * * * * *
-
---Tu étais donc avec les contrebandiers?
-
---Oui; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les
-marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une
-mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La
-garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les
-sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent.
-Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie,
-tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est
-infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient.
-On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous
-étions un gibier! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa,
-d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu
-gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi.
-Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et
-des cigares que j’ai rapportés sous ma robe.
-
- * * * * *
-
-Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante
-de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans
-une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse,
-effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de
-mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses
-pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que
-la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses
-cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et
-nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui
-sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait
-un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais,
-ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui
-demander des nouvelles de Manech.
-
-
-
-
-V
-
-
-Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui
-suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à
-Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de
-Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans
-surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte
-d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se
-rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et
-même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme
-et de Garralda.
-
-En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa
-point la parole ni elle à lui: elle se tenait debout, nu-pieds, les
-mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de
-plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les
-mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage
-encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré
-par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de
-semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la
-maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et
-cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud
-se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les
-profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état
-avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et
-désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était
-agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie,
-elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de
-contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au
-pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la
-paroisse.
-
-Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par
-l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et,
-à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les
-fleurs, les fumées de l’encens, les chants; l’orage des tambours et des
-cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré,
-escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du
-patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout
-près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé,
-qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que
-Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur
-la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.
-
- * * * * *
-
-Il lui disait:
-
- * * * * *
-
---Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien
-jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle
-tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes.
-Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents
-ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où
-passe la rivière...
-
-Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par
-Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix.
-
-... Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille
-sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à
-l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller
-municipal, peut-être. Tu continueras la maison.
-
- * * * * *
-
-Manech ne répondait pas.
-
- * * * * *
-
-Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une
-réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut
-lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une
-vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda
-s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle
-feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir
-logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le
-congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du
-diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur
-mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque
-cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au
-moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le
-fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant
-lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être: le
-vide se fit dans son âme.
-
-L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le
-distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à
-la plage.
-
- * * * * *
-
-En présence des flots, Manech fut changé; un sourire éclaira sa face.
-Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement,
-sans le cacher, l’étroit berret? Quel invisible et purifiant baiser la
-mer donnait-elle à cet enfant? De quels bras, de quels regards
-l’enveloppait-elle? D’où venaient cette filiation et cette maternité
-mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui
-s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait
-versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne?
-
- * * * * *
-
-Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et
-d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil
-des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait
-entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la
-distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de
-roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient,
-confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et
-houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable,
-ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des
-flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel.
-
- * * * * *
-
-L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif
-d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle,
-chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que
-les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces
-merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs
-barques.
-
- * * * * *
-
-Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les
-camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair.
-Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si
-pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins
-pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers
-desservant l’intérieur du pays.
-
-En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea
-même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au
-col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son
-berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès
-lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte.
-
- * * * * *
-
-Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus; mais ce dernier lui
-dit:
-
- * * * * *
-
---Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras
-pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu
-n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir
-tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises
-d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet,
-dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas
-les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles
-Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech,
-tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera
-pour toi comme l’eau de la vallée.
-
- * * * * *
-
-Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il
-ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les
-arbres.
-
- * * * * *
-
-Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son
-père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la
-maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les
-grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir
-aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.
-
- * * * * *
-
---Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis
-trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras...
-
- * * * * *
-
-En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait
-plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter,
-qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur
-écho, amolli son courage.
-
- * * * * *
-
-Alors le père? Alors la mère? Alors les frères et sœurs? Alors son ami?
-Alors...
-
- * * * * *
-
-... Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce?
-
- * * * * *
-
-Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme,
-mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir.
-
- * * * * *
-
-C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on
-murmurait au marché avant-hier?
-
-Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut,
-et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de
-ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant:
-
- * * * * *
-
---Pardonne à la fille de péché! Aie pitié de moi, Manech!
-
- * * * * *
-
-Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il
-partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par
-les Basques; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de
-Garralda ne le vît plus.
-
- * * * * *
-
-Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine,
-comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un
-cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Manech contracta, en 1897, un engagement, de cinq ans dans la marine. Il
-prit part, en 1900, à l’action internationale dirigée contre les Boxers
-autour de Pékin. Il montait alors _Le Jaguar_, et il eut, au retour de
-cette campagne, l’occasion de revoir, à Changhaï, où le cuirassé fit
-escale, son oncle Jean-Baptiste le missionnaire.
-
-Un de mes amis, consul dans ces parages, put faciliter cette rencontre à
-Manech que je lui avais recommandé. Le matelot comptait alors vingt-deux
-ans, et il y en avait douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie et
-Garralda. Ils ne se fussent point reconnus. L’oncle très vieilli, épuisé
-par la fièvre, les crises hépatiques, les fatigues endurées sur les
-jonques. Son teint tirait sur le bambou jaune, sa barbe était blanche et
-rare. Le neveu était, au contraire, dans toute sa force. Et, de le
-revoir ainsi beau, libre, le regard sûr, le missionnaire sentait son
-cœur s’emplir de fierté:
-
- * * * * *
-
---Toi? répétait-il, toi? Manech! C’est toi?
-
- * * * * *
-
-Et, de ses paupières rougies par les insomnies, glissaient des larmes.
-Et il retenait, entre ses doigts décharnés, les mains vives du jeune
-homme.
-
---Depuis ta première communion, Manech, depuis ta première communion je
-ne t’avais point revu. On m’a si peu écrit de Garralda! On néglige ceux
-qui sont loin. Et puis, je sais combien la vie des champs est
-absorbante. Ton père, ta mère, est ce qu’ils vont bien? Et les petits? O
-mon Dieu!...
-
-Manech répondait:
-
- * * * * *
-
---Il y a trois ans que je me suis engagé. Pendant ce temps, je ne les ai
-revus que deux fois, en permission. Le père est vaillant toujours, la
-mère avait un mal. On l’a opérée; elle va joliment.
-
---Dis-moi, Manech, est-ce que tu es toujours aussi pieux?
-
---Je l’espère, mon oncle.
-
---Est-ce que les affaires vont bien à Garralda?
-
---Oui. Le froment et le foin ont donné beaucoup l’année dernière. Mais
-il a fallu payer l’opération.
-
---Tu t’ennuyais donc à la maison, que tu aies devancé l’appel dans la
-marine?
-
---Non, mais c’est une idée que j’avais de partir.
-
---Manech, il est meilleur de rester au pays, de s’asseoir sous le noyer
-après la moisson, avant souper, quand les grillons crient près du four.
-C’est bon à moi de m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait. Mais
-toi?
-
---Je voulais m’en aller sur la mer.
-
---Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive de fermer les yeux pour
-penser à tout ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent que je suis
-tout petit, que je reviens de l’école, que je porte encore mes livres
-dans un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans le ciel, est posé
-Ursuya. Est-ce que l’on a amené en ville l’eau d’Ursuya?
-
---Non, pas encore.
-
---Dis-moi, Manech... dis-moi... tu vois, je voudrais tout apprendre en
-même temps... je voudrais avoir un cœur assez grand pour y enfermer le
-pays. Qui vit encore là-bas? Le vieux Larronde est-il mort?
-
---Il est mort.
-
---Et monsieur Haristoy?
-
---Il est mort.
-
---Et l’ancien curé de Labastide, monsieur Etchegaray?
-
---Il est mort.
-
---Et ceux du moulin?
-
---La grand’mère est morte l’an dernier. Depuis votre départ, il y a une
-petite Kattalin qui est déjà bien raisonnable.
-
---Et ceux qui étaient dans la ferme où il y a le gros tilleul, entre le
-ruisseau et Garralda? Il y avait une si jolie petite fille...
-Rappelle-moi son nom?... Ah! Yuana, c’est Yuana qu’on la nommait...
-
- * * * * *
-
-Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé par tant de questions qu’il
-voulait faire, reprit, sans insister.
-
- * * * * *
-
---Dis-moi? Tu as laissé de bons amis là-bas?
-
---Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier de Hélette, nous sommes comme
-deux frères.
-
---Hélette!... la seule fois que j’y suis allé, il me semble que c’est
-d’hier. Il y avait, sur le bord de la route, beaucoup de cerisiers
-chargés de fruits. C’était par un jour de grande chaleur, j’avais sept
-ans. Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien bleu. Je l’avais
-rapporté à Garralda. C’est le lendemain que mourut notre mère, sans
-qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs comme ça qui entrent dans le
-cœur de l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette... O Manech! Tu t’en
-retourneras vivre au pays! C’est trop dur de faire comme moi si l’on n’a
-pas la vocation, d’être enfoui dans un sol étranger, ou jeté dans un
-fleuve par de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il faut t’en retourner
-à Garralda. Tu aimeras une enfant sage qui garde notre honneur. Ah!
-Manech, baiser les tombes où reposent nos prêtres! La terre où l’on dort
-est froide quand elle n’est pas du pays! Je ne devrais pas te dire cela,
-Manech, moi qui suis un pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance
-ma sépulture... Manech, dis-moi encore? Est-ce qu’il y a toujours la
-vigne sur le coteau de Garralda?
-
---Toujours.
-
---Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le potager, la tonnelle où les
-anciens venaient s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy?
-C’est un matin, en y entrant après la messe, que j’ai songé à devenir
-missionnaire. J’avais dix ans.
-
- * * * * *
-
-Et Manech songeait que, sous cette même tonnelle, il avait cherché et
-trouvé dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement de son mal.
-Mais, poussé par le vent mystérieux qui gonfle comme une voile l’âme de
-sa race, il répondait:
-
---J’ai encore deux ans de service à faire. Mais quand je serai libéré de
-la flotte, je partirai pour les Amériques. J’emporterai l’argent que
-j’ai économisé. Je ferai fortune. Et alors je reviendrai.
-
-Et le missionnaire s’essuyait les yeux et lui disait:
-
---O Basque!
-
- * * * * *
-
-Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste. Celui-ci, comme si
-l’avait accablé une émotion aussi violente, celle d’avoir revu son
-neveu, ne put regagner sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le soir
-même de cette rencontre, dut être transporté à l’Hospitalité française,
-tandis que _Le Jaguar_ reprenait le large.
-
-Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition du missionnaire,
-alla le visiter à son lit d’agonie. Le malade lui parla d’abord de ses
-angoisses touchant ses catéchumènes, du chagrin qu’il avait de penser
-qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église de Téhé-Fang-Koo sur la
-terre arrosée de sang chrétien. Après quoi, le délire le prit, mais un
-délire si doux que le consul et la religieuse qui l’assistaient ne
-purent retenir leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait enfant dans la
-campagne autour de Garralda, et l’épisode qu’il avait conté
-l’avant-veille à Manech, de cet oiseau bleu trouvé sous un cerisier, peu
-d’heures avant la mort de sa mère, revivait dans sa mémoire. Il causait
-avec de petits Basques, il buvait avec eux à une source près de Hélette,
-mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât. Puis la figure du
-moribond s’illumina. Il se mit à chanter, et son chant n’était, d’après
-ce que l’on m’a rapporté, que la mélopée qui sert à marquer les points
-au jeu de paume. Qu’il fait chaud, mais qu’il fait beau! disait-il. Son
-œil fixe regardait peut-être monter vers le zénith éternel la pelote du
-village natal. Il prononça brusquement ce mot:
-
- * * * * *
-
---L’angelus!
-
- * * * * *
-
-Et il fit le signe de tout son peuple qui, au premier tintement, se
-découvre pour saluer Marie. Il était avec ses vieux.
-
- * * * * *
-
-L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint Toulon, Manech, avant qu’il
-lui fût permis d’aller revoir les siens, ne quitta guère cette ville que
-pour se rendre parfois à Marseille avec des camarades de bord.
-
- * * * * *
-
-Trois ans et plus de navigation, de descentes à terre parmi les cités où
-la débauche s’exalte, n’avaient point maintenu Manech dans son
-ignorance. Mais le sens de l’amour divin, sa ferveur, l’avaient laissé
-le même, loin toujours pratiquement des femmes. Les prêtres du pays
-basque savent combien il est fréquent de rencontrer, dans leurs
-campagnes, des jeunes gens jaloux de leur pureté, alors que d’autres y
-mènent l’idylle à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive même que plus
-d’un vieillisse dans son austère célibat, faisant pénitence et, avant de
-se coucher, récitant son rosaire après avoir dénombré ses moutons,
-retourné la litière de ses vaches.
-
-Manech avait compris que la fièvre dont son adolescence s’était montrée
-inquiète était commune à tous les hommes, et que ceux-ci ne la
-traitaient pas en général comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au
-fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur
-apportent, hélas! le calme qu’elles avaient rendu à Manech. Il était
-maintenant délivré de l’angoissant mystère que, jusqu’à un âge
-singulièrement avancé, il n’avait pas éclairci. Il n’était que plus
-ferme dans sa volonté.
-
-Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants de gravures toutes
-crues, sous l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou de
-l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois, considéré avec dédain, en
-buvant des bocks en compagnie de camarades, les filles fardées et
-dévêtues qui s’asseyaient à leurs places, ou qui jouaient de l’orgue de
-Barbarie. Il avait repoussé les plus audacieuses avec un tel air
-qu’elles auraient pu croire, en regardant sa figure de jeune prince, qui
-ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant d’Orient, il y
-possédait les houris les plus séduisantes. Qu’il était loin de leur
-pensée! Il se fit un jour un rapprochement dans son esprit d’une de ces
-malheureuses, qui était brune et jolie, avec Yuana à laquelle il ne
-songeait presque jamais plus. Il paya les consommations, assujettit son
-berret, fourra les mains dans ses poches, et ressortit après avoir
-déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds dans de pareilles boîtes. Ses
-camarades ne l’en raillèrent point. Il s’était imposé à eux par sa force
-physique, sa beauté qui retenait l’attention des femmes, toute dirigée
-vers lui, un certain haussement d’épaule, son regard tranquille et
-dominateur, et cette langue bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient
-entendu chanter.
-
-Dès lors, à Toulon comme à Marseille, Manech se promena plutôt seul,
-parfois avec un compagnon qui prenait avec lui ses repas dans une maison
-dite _du marin_. Elle était tenue par un Jésuite qui s’efforçait
-d’enlever aux tenanciers, qui les soûlaient pour les plumer ensuite, et
-aux raccrocheuses, tous ces petits merles marins faciles à prendre au
-panneau.
-
-C’est à Toulon que Manech apprit, par quelques lignes de Garralda, la
-mort de l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément, mais
-personne autour de lui ne put se douter de son chagrin, parce que le
-même enfant qui dissimulait ses émotions les plus vives, le même
-adolescent qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires ni de ses
-défaites au jeu de paume, et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature
-les combats qui se livraient en lui, se perpétuait dans le jeune homme
-d’aujourd’hui.
-
-Pas davantage il n’avait fait part à son oncle et à ses parents d’un
-fait de guerre qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la médaille
-qu’il porta dans la suite, nul ne se fût douté de son héroïsme. Était-ce
-orgueil ou modestie? Le Basque pose l’énigme et ne laisse rien voir que
-son apparente indifférence.
-
-Le début de ce printemps mil neuf cent un fut doux sur la Méditerranée.
-Manech en ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait bien le repos
-qu’après une active campagne les chefs permettent à leurs hommes.
-
- * * * * *
-
-Il n’éprouvait plus les étranges angoisses de jadis; les fantômes
-s’étaient évanouis. Comment les ombres du passé ne se fussent-elles pas
-dissipées au soleil de sa forte et libre jeunesse, au contact de ces
-flots qui le berçaient? Le souvenir d’un amour qui vous a déchiré n’est
-jamais éternel. Et son amour pour Yuana, se l’était-il jamais avoué? Les
-vents du large avaient assaini, balayé son âme. Sa puissance virile,
-qu’il réservait, ne lui apparaissait plus comme un détriment. Il était
-fier de son corps et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun matelot de
-l’équipage, aux exercices des athlètes. Et il continuait de marquer à
-celles qui le provoquaient dans la rue cette distance de jeune dieu à de
-simples mortelles. A qui donc destinait-il le mystère de sa beauté?
-
- * * * * *
-
---Après ma libération de la flotte, je partirai pour les Amériques. Je
-veux y faire fortune, je reviendrai ensuite au pays, répétait-il au
-vieux Jésuite comme aux autres.
-
- * * * * *
-
-Il aimait son pays d’une telle passion que si, au moment qu’il
-souhaitait le plus de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y finirait
-point ses jours, il fût mort de douleur. Son pays était, en outre, le
-trésor dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait à pleines
-mains, dans la solitude, pour en admirer le précieux reliquaire. Peu à
-peu, il en avait trié les souvenirs. Dans sa nouvelle vie, il avait
-rejeté, envoyé à la mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du vieil
-Américain, la contrebande du danseur de la Soule, et la pauvre robe à
-larges fleurs fanées de Yuana. Que lui importait maintenant cette fille,
-dont il avait étrangement souffert, et le lieu où les gendarmes l’avait
-emmenée en ce jour qu’elle avait déchiré son cœur? Même sa charité
-chrétienne s’arrêtait là. Dans ce front pur et têtu, moulé par l’exact
-berret, il y avait des raisons qui triomphaient du cœur.
-
- * * * * *
-
-Le soleil se couchait sur le miroir bleu dont les vacillements ne lui
-renvoyaient que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde semblait
-marcher dans les airs et lui rappeler cette Vierge de Garralda devant
-laquelle il se signait à l’angelus, disant: «_Agur Maria!_». Bientôt il
-aurait une permission assez longue, son commandant la lui avait promise.
-Il descendrait du train à Bayonne et, pour faire l’économie d’une
-voiture, il s’en irait à pied par la vieille route. Il arriverait par
-Labiry. Il reconnaîtrait les arbres, les montagnes, couleur de pensée
-bleue, d’Espelette et Hartsamendy, et, tout à coup, plus sombre
-qu’elles, Ursuya semblable à un joug de feuillage posé au front de la
-vallée.
-
- * * * * *
-
-Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la petite ville. Devant lui
-s’ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu’il
-rapportait à ses sœurs, dans son mince ballot, la route qui mène à
-Garralda. C’était ici que, par une orageuse nuit de fête, il avait
-rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout.
-Il ne pensait à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y avait en lui que de
-la joie. Il s’amusa de n’être point reconnu, dans cet uniforme, par un
-vieux qu’il salua en l’appelant par son nom. Il marchait, de son allure
-balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière
-où la cardamine d’un printemps d’autrefois avait tressé, pour conjurer
-sa fièvre, son philtre de lumière riante.
-
- * * * * *
-
-Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse! Au milieu de l’eau
-voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une
-clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du
-linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où
-elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui,
-si sûr de soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche devant cette
-merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la
-Joyeuse.
-
- * * * * *
-
-Il était en face de l’Amour et de tout son carquois.
-
- * * * * *
-
-Aux pieds de cet Amour montaient et descendaient en un vol horizontal,
-presque immobile, des libellules couleur d’eau profonde. Elles se
-posaient parfois sur une herbe, et leur corps linéaire se tenait alors
-oblique sans que le frémissement des ailes se distinguât du jour. Mais
-lui, Manech, il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu comme un arc
-de noisetier.
-
-Kattalin dit:
-
- * * * * *
-
---Bonjour, Manech. Quel bonheur de te revoir!
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, par un torride après-midi, sous la tonnelle, à Garralda,
-parents et amis avaient bu à la santé du marin. Lui s’était éloigné, en
-compagnie de Kattalin, dans la direction de ces forêts où jadis il
-n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il tenait à la paysanne, dont le
-port de déesse le dépassait un peu, de ces propos charmants qu’inspirent
-aux jeunes Basques le vin de leur pays. Elle était si naturellement
-heureuse qu’à peine elle en pouvait croire ses oreilles parfaites,
-dégagées des fines mousses d’or qui couronnaient sa ravissante tête trop
-étroite.
-
---Te souviens-tu, lui demandait-il, que tu étais encore une toute petite
-fille, il y a cinq ans, et que tu me disais, au bord de la Joyeuse, que
-l’oiseau-bleu fait son nid au fond de l’eau où il emporte du ciel sous
-ses ailes?
-
---Oui, c’est vrai, répondait-elle.
-
---Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais pris d’oiseau-bleu avec le
-casse-pied?
-
- * * * * *
-
-Et, comme elle rougissait, il reprenait:
-
---Regarde la couleur de mon col, elle est celle de l’oiseau-bleu. Ne
-veux-tu point le prendre au piège de tes bras si doux? Tu seras mon ciel
-sous mon aile.
-
- * * * * *
-
-Elle était surprise et charmée et, dans un signe qui dit oui, s’illumina
-sa figure. Elle enlaça l’épaule du jeune homme.
-
---N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux que nous fassions un nid au
-fond de la Joyeuse?
-
---Méchant! Ne vas-tu pas me rappeler aussi que je t’ai raconté que
-l’oiseau-bleu se bat avec les anguilles? C’est vrai, d’ailleurs.
-
---Non, non, je ne me disputerai pas avec toi, mais peut-être voudras-tu
-m’échapper comme une anguille qui glisse entre les doigts sans qu’on
-puisse la retenir?
-
---Avec toi, mon Manech, si tu me le demandes, j’irai bâtir un nid au
-fond de l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester sur la terre...
-Manech, est-ce que tu parles sérieusement?
-
-Et elle ajoutait:
-
---Le vin d’Irouléguy est si fort! Tu en as bien bu une bouteille...
-
---Tant mieux, répondait Manech, si l’ivresse du vin fait que j’ose te
-dire que je t’aime?
-
---C’est l’an prochain que tu reviendras pour toujours, Manech?
-
---Je reviendrai pour repartir.
-
---Comment dis-tu?
-
---Je dis qu’avant de t’épouser il faut que je fasse fortune.
-
- * * * * *
-
-Cette dernière phrase ne blessa pas la jeune fille qui, cependant,
-depuis que venaient de se conclure leurs fiançailles, eût donné sa vie
-pour Manech. Quelle que fût la violence de son amour, qui avait couvé
-sous la cendre de son humble foyer, sans espoir de le faire jamais
-partager, et qui maintenant venait de s’épanouir comme une rose qui ne
-cache plus son cœur ni son parfum, Kattalin était déjà soumise au
-maître.
-
- * * * * *
-
-Elle resserra son étreinte, posa sa joue sur le berret aux lettres d’or
-et demanda:
-
- * * * * *
-
---Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais?
-
---Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé plusieurs places dans les
-tanneries. En quelques mois, je me mettrai au courant du métier à
-Hasparren. Et puis je partirai.
-
- * * * * *
-
-Hantée par l’idée qui avait frappé son enfance:
-
- * * * * *
-
---On y ramasse aussi de l’or dans les rivières?
-
---Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier. Il vaut mieux faire du
-cuir et acheter des terrains avec ce que l’on gagne. On m’a dit aussi
-que je pourrai tenir un café avec un trinquet.
-
---On joue donc à la pelote là-bas?
-
---Oui, avec des espèces de petits chisteras que j’ai appris à fabriquer
-à bord. Un Argentin m’avait prêté le modèle.
-
---Quand donc te reverrai-je?
-
---Pas avant huit ans, ene maïtia.
-
- * * * * *
-
-Il prononça ce nom si doux de «bien-aimée» avec une langueur et une
-inflexion si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau.
-
-La perspective de cette séparation ne les attrista point. Le but d’une
-fortune à réaliser ne faisait au contraire que stimuler leur sentiment
-si sincère, si ardent--mais ni pur et réservé qu’au cours de cette
-promenade leurs joues à peine se frôlèrent.
-
- * * * * *
-
-Il ajouta:
-
- * * * * *
-
---Je te veux heureuse et riche, Kattalin. C’est vrai que tu auras bien
-près de trente ans, à mon retour. Et moi, un peu plus. Mais je yeux que
-tu sois la mieux habillée d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture.
-A mes frères, et sœurs je laisserai ma part de Garralda.
-
- * * * * *
-
-Comme elle écoutait! Elle n’eût pas osé même une objection à cette
-longue attente qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils prirent par un
-chemin creux d’où ils apercevaient des cerises au-dessus de leur tête.
-Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait partout des cerises,
-tellement luisantes que l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils
-atteignirent un léger plateau d’où le pays, avec les palmes de ses
-peupliers, ressemblait à une grande procession. Les petits monts de
-Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia, dressaient leurs reposoirs naturels,
-couleur d’orage et empanachés de quelques nuages de coton. Le soleil
-régulier comme un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et le calme
-dominical était si profond qu’on se fût cru à cet instant où la foule
-agenouillée se recueille pour recevoir la bénédiction en plein air. Des
-sonnailles lointaines scandaient les strophes de cette prose du silence.
-Une vie primitive, épaisse, vierge, ignorante, résignée, pleine de
-force, sortait des blés, des coteaux de fougères, des pâturages aux
-plans si inclinés que le bétail semble y chercher son équilibre. La vie
-continuait sous l’œil du Dieu personnel, de celui que le Basque nomme
-sans hésiter: «Le Monsieur d’En Haut». Des hommes qui avaient près d’un
-siècle d’âge étaient toujours là lorsque de tout-petits étaient emportés
-dans leurs cercueils argentés et blancs. Et Manech et Kattalin
-obéissaient à la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature dont
-leurs beaux corps étaient tissus, et qui se servait, aux fins d’une
-union gracieuse, aussi bien du ciel bleu que des rosiers de Garralda.
-
- * * * * *
-
-De la ferme délabrée des parents de Yuana sortait une pauvre fumée.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie
-locale: la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à
-La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les
-compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur
-maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908
-il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses
-bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage
-basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences
-qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une
-gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de
-Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en
-spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après
-avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était
-pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites,
-mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se
-marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se
-réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un
-jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée,
-huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que
-millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les
-circonstances, il avait dépassé son but.
-
- * * * * *
-
-Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses
-sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin
-qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son
-oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses
-photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la
-mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles
-n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait
-lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas
-une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse
-antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente
-d’une jambe.
-
- * * * * *
-
-Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier
-avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté
-debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le
-regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de
-l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé,
-dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui
-visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques
-barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que
-le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros
-brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau
-canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style
-Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être,
-dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres,
-fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de
-Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond.
-
- * * * * *
-
-Dans une des lettres qui précéda son départ de Valparaiso, il donnait à
-Kattalin des instructions détaillées. Il entendait que leur mariage fût
-célébré dès son retour. Il allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il
-désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait à sa rencontre à Bordeaux.
-Il en avait pris modèle aux élégantes du Chili. Il lui envoyait un
-chèque de trois mille francs, pour la façon de la robe et les frais du
-voyage. Elle et sa mère devraient descendre à l’hôtel des Basques où il
-les rejoindrait, après avoir fait diriger ses nombreux bagages de la
-Rochelle à Bayonne et, de là, dans une belle maison qu’il avait acquise
-à Hasparren, par procuration, l’année précédente. On passerait quelques
-jours à Bordeaux pour acheter le trousseau et le mobilier de leur
-ménage. Ce programme s’exécuta de tous points.
-
- * * * * *
-
-Ce fut avec une joie grave et sûre que se reconnurent les fiancés.
-Manech, avec cette réserve que garde toujours à l’extérieur le Basque,
-souleva son chapeau pour saluer Kattalin et lui tendit la main. Elle
-avait espéré un baiser. Mais, à déjeuner, il lui souriait plein de
-prévenance et lui faisait de ces compliments si jolis qu’ils portent au
-cœur. Elle était fière de l’entendre donner des ordres aux servantes sur
-un ton qui sait commander avec douceur. Il se montrait un peu difficile,
-tel qu’un monsieur qui a l’habitude des grands hôtels. Combien,
-pourtant, se sentait-il plus à l’aise dans cette auberge retrouvée qui
-sentait le pays natal! Il s’exprimait plutôt en basque, mais il fit une
-observation en français parce qu’on avait négligé d’orner leur nappe
-d’un bouquet de fleurs comme il y en avait aux tables voisines. Au
-dessert il commandait une bouteille de Champagne qu’il déclara ne rien
-valoir en comparaison de celui qu’il buvait là-bas.
-
---Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour me griser, de la mousse du
-meilleur vin, si tu me donnes la mousse de tes cheveux?
-
- * * * * *
-
-C’est ainsi qu’avec une faconde un peu espagnole, un Basque sait parler
-à celle qu’il aime, fût-il un Basque américain dont la fortune a été
-rapide. Jamais en lui ne fait défaut l’inspiration spontanée, à moins
-que son orgueil ne l’empêche.
-
-Kattalin se faisait humble à son côté. Mais la fierté la soulevait
-devant les femmes qui dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait
-point. Il s’arrêtait volontiers dans le quartier maritime devant les
-cages des oiseliers. Il lui montra une perruche du Chili et, comme elle
-la trouvait ravissante, il la lui acheta sans même en débattre le prix.
-Elle protestait, de peur de se montrer indiscrète. Mais lui, tirant de
-sa poche son gros portefeuille, la rassurait.
-
- * * * * *
-
---Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de
-la rivière. Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles du jardin
-où nous nous aimerons.
-
- * * * * *
-
-De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux
-yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui
-donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible.
-
-Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des
-Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises,
-même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple
-et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la
-salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût
-moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois
-semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il
-voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de
-Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la
-paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le
-missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on
-joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre.
-Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.
-
-Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours
-entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au
-moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier.
-Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé
-comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant,
-sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui
-n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la
-main sans prononcer un seul mot.
-
-Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa
-fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech
-entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux
-sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La
-chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui
-revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux
-fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait
-vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait
-cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation
-de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait
-tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la
-pierre du portail.
-
- * * * * *
-
-Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les
-cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient
-des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre
-audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître! Il demeura
-seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat
-de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le
-pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite
-table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il
-reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa
-mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent
-s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant
-relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des
-parents de Yuana.
-
-Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis
-d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son
-entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les
-vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires
-des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais
-voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson
-d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui
-avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux
-gendarmes.
-
- * * * * *
-
-Toujours la même fumée sortait du misérable toit.
-
- * * * * *
-
-Ses larmes coulèrent lentement, largement, comme la pluie d’un orage qui
-se ralentit. C’est alors que cet homme robuste, retirant de dessus son
-cœur la médaille qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue au
-cou, la baisa. Et ce baiser n’était qu’une prière confuse qui demandait
-grâce à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui l’avait trop méprisée
-peut-être...
-
- * * * * *
-
-Et il souffrait en même temps de la joie même qui, malgré tout,
-débordait de tout son être au moment de son retour définitif; il
-implorait pour qu’un peu de sa paix, de son bonheur à fonder un foyer
-avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au Ciel pour Yuana qui s’était
-perdue.
-
- * * * * *
-
-Mais était-elle vivante ailleurs qu’au Royaume des morts?
-
- * * * * *
-
-Il redescendit de sa chambre, et il mangea la soupe avec son père et ses
-frères. Comme jadis, les femmes les servaient. Et c’était toujours la
-même soupe avec des légumes fumants, dans les mêmes grosses assiettes,
-et les cuillers d’étain et les verres épais et le vin âpre et trouble.
-Et le silence régnait aussi solennel, rompu de temps en temps par un
-ordre bref du vieillard. On eût dit que la vie reprenait à bien des
-années en arrière, avec des vides et des ombres. Ce n’était que dans son
-regard que le père laissait percer l’émotion, la fierté de se retrouver
-en face d’un tel fils.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de ce repas, Manech parla.
-
- * * * * *
-
-Il dit son amour pour ceux de Garralda, son labeur au Chili, le désir
-qu’il avait toujours eu de revenir au pays, sa large aisance, le luxe
-américain. Il s’exprimait avec une sûreté qu’il ne possédait point
-jadis, mais qui en imposait. Et le vieux levait la tête, puis
-l’abaissait en signe d’approbation. Au moindre bruit qui eût pu troubler
-les paroles de son fils, il faisait de la main un geste qui commandait
-le silence. Debout, le poing et le torchon au flanc, les femmes
-l’écoutaient.
-
- * * * * *
-
-Manech allait se marier. Il doterait chacun de ses frères, chacune de
-ses sœurs d’une somme de dix mille francs. Il lèverait quelques récentes
-hypothèques prises sur Garralda. Il ferait une rente au père. Un autre
-fils que lui serait un jour le chef de la maison, le maître du grand
-oiseau blanc.
-
- * * * * *
-
-Humbles et reconnaissants, ils ne savaient que lui répondre. Ils avaient
-foi en lui.
-
-Le mariage de Manech et de Kattalin fut béni par monsieur le curé de
-Méharin dont le calice neuf brilla comme un bouquet de renoncules. La
-noce se rendit à pied, à travers bois, du moulin à l’église et de
-l’église au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel du village voisin
-le riche repas qu’il servit à ses invités, mais il jugea plus à son goût
-de se conformer aux usages et de laisser aux réjouissances le décor
-qu’elles revêtent en de plus humbles conditions. La grange des meuniers
-s’orna de fleurs dès l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que sortit
-le cortège. Les paysannes étaient mirobolantes, pareilles aux verveines,
-aux campanules, et aux sauges de leurs parterres. Mais Kattalin portait
-la plus somptueuse robe, faite à Bayonne, et qui eût rendu jaloux tout
-le Nouveau-Monde.
-
-Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait couper à Santiago. Il
-était en pleine beauté, en pleine force. Il respirait le contentement de
-la grande fortune acquise. Mais ni son chapeau trop brillant, ni ses
-bijoux, ni le soin méticuleux apporté à sa coiffure et à sa moustache
-n’auraient su le ridiculiser. Manech demeurait Manech ainsi. Il n’était
-pas un parvenu, mais un arrivé. Il était comme Ulysse qui a parcouru les
-mers et regagné son pays avec une armure étincelante, de la pourpre et
-un butin. Sa poignée de main aux vieux Basques anguleux était aussi
-ferme, aussi simple, que s’il ne les eût jamais quittés.
-
- * * * * *
-
-Garralda avait revêtu ses plumes les plus blanches.
-
-Au retour de l’église, on fit halte dans plusieurs auberges. On y
-servait, sur de longues tables, du vin blanc et des biscuits. Un grand
-Basque, mélancolique et tanné, tirait de sa clarinette une mélodie qui
-faisait danser plusieurs couples. La rumeur des commères et des enfants
-berça le moulin endormi. Aux mets recherchés, venus de Bayonne,
-s’ajoutaient les truites de la Joyeuse, les poules de Garralda, les
-boudins de brebis et, au bordeaux et au Champagne, les vins de
-Méridionale et d’Irouléguy.
-
-Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les
-étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs
-coutumes et leurs langues.
-
-A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons
-fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des
-poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs,
-ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires.
-
- * * * * *
-
-Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves.
-Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur
-ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de
-la table, et la grange en résonnait.
-
- * * * * *
-
-Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus
-lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas? Les cris des cigales des
-lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres
-chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches; les plaintes de la
-forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer
-le sol; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix
-des pâtres qui se prolongent; les appels angoissés des mères recherchant
-leurs enfants, le soir, autour des bordes; le battement régulier des
-vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry; le cri chantant des
-chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons; le
-mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet; le sanglot
-fou des irrintzinas; la douceur des aveux dans le crépuscule;
-l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume;
-les farouches exclamations des pilotaris; le tambourinement du sol sous
-les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles; le rire divin de
-l’angelus quand la place tout entière découvre son front; le pas cadencé
-des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec
-leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées; les hymnes de la
-Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui
-courbe les moissons accablées de gloire.
-
-Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des
-assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait,
-comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient,
-semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence
-se refermait.
-
-Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la
-main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à
-leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda,
-il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il
-acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de
-Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se
-réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des
-poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes
-étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève
-l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la
-direction de la mairie, mais l’office d’adjoint.
-
- * * * * *
-
-A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa
-femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la
-vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et
-il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les
-suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin.
-
-Kattalin était heureuse ainsi, le sachant Basque et fidèle. En 1914, la
-guerre ayant éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras et dut
-rentrer.
-
- * * * * *
-
-Manech ne se retrouva en présence de Yuana qu’une seule fois, mais sans
-qu’elle ni lui songeassent à se reconnaître. Voici dans quelle
-circonstance.
-
-La blessure qu’il avait reçue fit que ses médecins lui prescrivirent un
-séjour au bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il existe, à
-Sainte-Madeleine, un couvent de Filles repenties dont lui et sa femme
-fréquentaient souvent la chapelle.
-
-Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent que le portail du cimetière
-de ces religieuses était demeuré entr’ouvert. Ils y entrèrent. Là, une
-infinité de légers monticules de sable où étaient disposés, en forme de
-croix, de minces coquilles, indiquaient les places des mortes. Le
-souffle marin le plus léger, les moindres pleurs du ciel, en faisaient
-dévaler la terre, éparpillaient les ornements fragiles recueillis sur la
-plage. Et, avec une inlassable et méticuleuse patience, ces Filles que
-le monde et la justice humaine avaient rejetées, mais que le Christ se
-fiançait dans la miséricorde, réparaient ces tombes aussi mobiles que
-l’air et l’eau, replaçaient chaque fragment de cette croix marine.
-
- * * * * *
-
-Une ombre, une seule, à ce moment, était occupée à ce pauvre travail.
-C’était Yuana. Agenouillée, elle ne se retourna point vers le couple
-qu’elle entendit venir. Manech n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la
-nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, ni elle peut-être en
-lui l’adolescent tout plein de la vierge lumière des fleurs. Elle
-continua sa tâche naïve.
-
-Mais demain le vent qui se lève reviendrait, et le sable et le péché
-aussi facilement s’effacent.
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE RAISON
-
-
-
-
-A
-
-MADAME LÉON MOULIN
-
-_Amical et respectueux hommage._
-
-
-
-
-I
-
-
-Marie vint au monde par un jour où la neige s’étendait au loin. Son père
-qui était un pauvre fonctionnaire, quand il vit que l’enfant était enfin
-dans son berceau et que l’accouchée avait une figure heureuse et
-reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa en silence des larmes
-d’humble joie.
-
-Il y avait à peine un an que le papa et la maman de Marie s’étaient
-épousés. Ils avaient attendu d’avoir assez d’économies pour se mettre en
-ménage, acheter quelques meubles à bon marché, quelques ustensiles de
-cuisine. Puis la bénédiction du Ciel était descendue sur eux. Et
-maintenant leur fille était née.
-
-Lui, le père de Marie, était pâle avec des yeux noirs et une barbe
-noire. Il portait une jaquette parce qu’il était employé de l’État,
-receveur de l’enregistrement, dans ce chef-lieu de canton appelé
-Roquette-Buisson. La mère n’était ni blonde ni brune, ni laide ni jolie,
-mais douce et attentionnée.
-
-Voici comment ils s’étaient rencontrés.
-
-Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie tout enfant, lui
-dit:
-
---Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline, il faut que tu songes à te
-marier parce que j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir passé toute ma
-vie, sans foyer, à Navarrenx. Tu n’as que dix-sept mille francs de dot,
-mais je te donnerai cinq mille francs de plus, et tu seras héritière de
-cette maison si l’homme que tu épouseras me convient. Le receveur de
-l’enregistrement m’a paru très comme il faut. Je l’ai rencontré
-plusieurs fois chez Mme Durand. J’ai parlé à celle-ci de l’idée que j’ai
-pour toi. Elle m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner avec le
-receveur. Il joue très bien du violon.
-
-Cette entrevue avait eu lieu. On avait pris le café sous la tonnelle.
-Lui avait dit à la jeune fille:
-
---J’ai perdu, comme vous, mes parents de très bonne heure, je n’ai
-jamais connu l’affection, le doux amour qui pénètre le cœur et le
-réchauffe comme un oiseau le nid avec son duvet.
-
-La jeune fille l’avait écouté en penchant la tête, et elle avait pensé
-qu’elle serait celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait, en
-parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait regardé avec tendresse. Et,
-comme on les avait laissés tout seuls, il lui avait pris la main en
-soupirant. Elle ne l’avait point retirée. Et ce furent leurs
-fiançailles, qui durèrent assez longtemps, car on espérait d’un jour à
-l’autre la nomination du receveur à un poste plus avantageux que
-Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait ces cœurs simples. Elle,
-souriait, penchée sur son aiguille, hâtant son ouvrage. Lui, trouvait
-bien plus gaie la petite maison qu’il avait louée à l’entrée du village.
-Il cueillait une rose dans le jardin, ce qu’il n’aurait pas fait
-autrefois, et, en la sentant, il recevait une caresse au cœur parce
-qu’il pensait à la joue de sa future femme.
-
-Il fut enfin nommé à un bureau plus important, Roquette-Buisson, dans le
-même département, ce qui plut à la tante. Le mariage fut célébré à
-Navarrenx, que le couple quitta presque aussitôt pour s’installer dans
-sa nouvelle résidence. Celle-ci leur parut une Terre Promise, plus belle
-encore quand cette enfant leur naquit par ce jour de neige.
-
-Donc, Marie était dans son berceau, entre sa mère et son père qui
-regardait la cour noire et blanche, tandis que le feu, dans la chambre,
-faisait son bruit continu. Elle était dans son berceau, pareille à tous
-les petits qui sont venus en ce monde, et qui y viendront, faible comme
-un souffle, camuse comme un chien qui tette. Et, devant ses yeux clos,
-la vie se fiançait à elle, la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie
-du néant et qui renfermait dans son calice éternel ces âmes, cette
-Vierge sur la commode, cette soucoupe posée là, ce hangar bourré de
-bûches, cette nappe gelée sur qui allait se lever la lune.
-
-Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla comme un linge dans le vent,
-et, dans l’ombre tombante, un reflet palpita sur la tapisserie. Le père
-se rapprocha de son enfant, la regarda de tout près. Il n’avait point ce
-regret bête qu’elle ne fût pas un garçon. Elle suffisait, sa petite, à
-combler de joie un homme longtemps orphelin en qui l’amour était entré
-voici un an. Il n’aurait pas échangé contre un royaume la pauvre chambre
-qu’avaient meublée ses appointements de fonctionnaire de troisième
-classe.
-
-Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception. Portée à
-l’église au milieu du silence des flocons, elle en revint de même, et sa
-mère ravie la reçut entre ses bras. Son père se retira jusqu’au
-déjeuner, dans l’étroit bureau où il gagnait le pain quotidien. Un plat
-de luxe, fourni par l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent bien bon
-la tante de Navarrenx et les deux autres invités.
-
-La neige ne discontinuait pas de tomber. Il fit nuit de bonne heure. Le
-receveur, quand ses hôtes se furent retirés--la tante repartit le soir
-même--vint allumer la veilleuse dans la chambre de sa femme qui lui dit
-son désir d’entendre un peu de musique, ce dont elle était privée depuis
-quelques jours. Il alla chercher son violon, s’installa auprès du feu et
-joua. L’air était certainement quelconque, mais il exprimait le bonheur
-que le Ciel envoyait à cette maison. La petite Marie, dont le nom passe
-toute douceur, chantait dans le cœur de son père. Et, à cette frêle voix
-que traduisait l’archet, voici que la Sainte Vierge répondait avec
-toutes ses grâces. Elle ne descendait point vers le berceau, telle
-qu’une fée des contes, les mains chargées de bijoux, les lèvres pleines
-de miel et de souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née les fruits
-merveilleux que sont l’humilité, la pureté, la patience. Et ces dons,
-reçus par l’innocente, devaient lui être plus précieux que des ciseaux
-d’or et des perles. Ils lui permettraient de ressembler à Celle qui les
-a possédés entre toutes les femmes, de lui ressembler dès les premiers
-pas de l’enfance, et de la suivre dans cette voie toute droite qui va de
-la Terre au Ciel.
-
- * * * * *
-
-Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait déjà pour sa mère cet
-attachement si fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent
-davantage s’éloigner du sein qui les a nourris qu’un fruit s’écarter de
-l’arbre où il est encore retenu. Elle se plaçait debout devant elle, lui
-appliquant ses mains mignonnes et rondes sur les genoux, et relevant la
-tête pour lui demander un baiser, comme un oisillon la becquée à
-l’oiselle qui la lui donne. Avec moins de passion sans doute, elle se
-faisait caresser par son père dont elle touchait la barbe. Elle se
-sentait revêtue de je ne sais quelle importance quand il l’attirait à
-lui, flattée de ce qu’il sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait
-chanter son violon si mystérieusement. Elle affectionnait aussi beaucoup
-sa poupée, une pauvre loque, dont un bras, une jambe et les cheveux
-manquaient, mais qu’elle pressait contre son cœur de toutes ses forces.
-
-Une de ses plus grandes joies, c’était qu’on lui permît de s’asseoir un
-instant entre ses père et mère, quand le déjeuner touchait à sa fin. Ce
-lui était un grand honneur qu’on lui donnât alors un peu de dessert.
-
-Lorsque Marie eut quatre ans il y avait, sous son front bombé, tout un
-monde insoupçonné de ses proches eux-mêmes, un monde avec des pensées et
-des images, et tout un paradis d’oiseaux et de fleurs.
-
-Elle vit un jour que le jardin était luisant et merveilleux plus qu’à
-l’ordinaire, et une ivresse la surprit quand elle entendit le
-bourdonnement de la vie dans la joie du mois de mai. Elle essaya de
-regarder le soleil en face, un soleil dont les longs rais se brisaient
-aux tiges des lilas et des boules-de-neige. Éblouie, elle rentra, et
-courut vite voir si la Vierge était sur la commode; si, par ce temps
-idéal, elle n’était point échappée toute seule dans le jardin. La Vierge
-était toujours là.
-
-
-
-
-II
-
-
-Un frère lui naquit avec les roses neuves au soleil. On l’appela Michel.
-
-Parce qu’on était très occupé maintenant, n’ayant qu’une bonne, on
-envoya Marie en classe chez les Sœurs-bleues. Les plus âgées des enfants
-qui fréquentaient l’école atteignaient quatorze ans, les plus jeunes
-quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y avait Isabelle, dont les
-parents possédaient un château à deux kilomètres du village de
-Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient. Marie était fière d’une
-compagne aussi élégante, qui portait une toque à plume, une robe à
-carreaux écossais, des bas bien tirés, et des chaussures d’une finesse
-extrême. On venait accompagner et chercher Isabelle en voiture chez les
-Sœurs-bleues. En se quittant et en se retrouvant, les deux petites
-s’embrassaient, et Isabelle riait parce que Marie avait toujours le bout
-du nez froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle le lui dît.
-
-Le papa et la maman d’Isabelle avaient fait une visite au papa et à la
-maman de Marie, pour inviter celle-ci à venir chez eux passer une
-journée de vacances. Et la maman de Marie fut bien contente. Elle
-arrangea sa petite fille du mieux qu’elle put, lui fit une coiffure bien
-convenable, brossa la robe confectionnée par la couturière du village.
-Marie fut tout intimidée quand, descendue de la jolie voiture qui
-l’avait amenée, elle gravit le perron de la maison somptueuse qui ne
-ressemblait en rien au logis médiocre où sa maman, son papa et elle
-vivaient à l’étroit. Mais Marie, qui était bonne, avait une grande
-reconnaissance à Isabelle et à ses parents de ce qu’ils voulaient lui
-montrer des choses riches qui étaient à eux. Une femme de chambre avait
-ouvert à Marie la porte d’entrée, où luisait du cuivre, et l’avait
-débarrassée de son petit manteau, taillé comme la robe par la couturière
-qui travaillait à domicile.
-
-Isabelle était arrivée par un grand escalier où il y avait des oiseaux
-de fer, et elle avait embrassé, sur les deux joues, Marie qui lui avait
-rendu ses baisers de toutes ses forces avec ses bonnes grosses lèvres
-rouges. Et elle l’avait emmenée très vite dans une chambre toute remplie
-de merveilles, de joujoux incroyables, dont elle lui avait fait les
-honneurs. Et tantôt c’était une poupée grande comme une enfant, et
-tantôt c’était une voiture ou un chemin de fer mécaniques. Le chemin de
-fer tournait en déraillant. Et Marie admirait, une fois encore, comme
-son amie Isabelle était élégante, avec ses bottines de fée qui ne
-ressemblaient nullement aux pauvres chaussures épaisses qu’elle portait.
-Et un petit nuage glissa tout à coup sur son cœur serein, une petite
-tentation, l’une des premières tentations de sa vie d’innocente: elle
-souffrit de la misère de ses souliers. Elle aurait voulu des bottines
-comme en possédait son amie, hautes, avec ces jolis cordons. La chérie
-n’enviait que cela, non pas certes par jalousie, mais afin de ressembler
-à une compagne aussi charmante.
-
-Quand le papa et la maman d’Isabelle descendirent pour déjeuner, ils
-passèrent, avec les deux petites, par le large salon où luisait un
-piano, et il y avait un tapis qui empêchait d’entendre les pas. Marie
-marchait tout doucement sur les beaux dessins de laine, et ce lui était
-encore plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir ses souliers qui
-la rendaient si triste depuis tout à l’heure.
-
---Vous n’êtes pas souffrante, Marie? lui demanda la mère d’Isabelle.
-
---Non, madame.
-
---Vous n’avez pas l’air gai...
-
-Gaie? Ah! certes, elle l’était en arrivant, parce que tout d’abord elle
-n’avait pas bien vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait un peu
-honte d’elle-même. Chez nous, se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il
-y a une toile cirée sur la table de la salle à manger. Ici, on voit tant
-de choses brillantes sur la nappe, qu’on ose à peine se servir de sa
-fourchette et de son verre. Et elle était triste, en pensant que papa et
-maman étaient aujourd’hui tout seuls, en face l’un de l’autre, mangeant
-dans des assiettes sans couleurs.
-
-Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut comblée par ses hôtes. Et même,
-on lui donna des jouets que son amie avait en double, et elle les
-rapporta chez elle, dans le bel attelage avec lequel on était venu la
-prendre. Au départ, elle avait embrassé son amie aussi fort que le
-matin, mais son baiser fut alors rempli d’un sentiment que son petit
-cœur n’avait point connu jusque-là, le sentiment de la mélancolie.
-
-Devant leur porte, son papa et sa maman l’attendaient. Ils l’enlevèrent
-du marche-pied, puis ils la caressèrent.
-
---Mignonne, t’es-tu bien amusée?
-
---Oh! oui, maman, oui, papa.
-
-Mais ses parents, à souper, virent une ombre sur la figure de Marie. Et,
-comme il arrive chez les enfants quand ils couvent quelque douleur
-secrète, cet état s’aggrava jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre
-les bras de sa mère qui la déshabillait pour la mettre au lit. Et, d’une
-voix entrecoupée, elle avoua la cause de sa désolation durant cette
-luxueuse journée: ces souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au
-cordonnier du village. Sa maman ne lui répondit qu’en l’embrassant.
-Mais, comme papa avait entendu la confidence, il vint vers sa Marie, et
-la prit entre ses bras. Et, parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle
-n’eût pas froid il la serra bien fort sur son cœur, joue contre joue,
-longuement. Puis il se rapprocha de la commode où se dressait la Vierge
-tant aimée, et il dit à l’enfant, tout bas, dans un murmure contre
-l’oreille:
-
---Regarde-la, regarde-la, chérie! Regarde-la, elle est nu-pieds. Elle
-n’a pas de souliers, mais elle trouve les tiens bien beaux parce qu’elle
-est pauvre.
-
-Marie se calma soudain, et, sagement, se laissa mettre dans son lit qui
-était auprès du celui de ses parents, et non loin du berceau de Michel
-qui, étant tout petit, couchait à portée de sa mère.
-
-C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds nus, se disait Marie avant de
-s’endormir.
-
-Et, tout de suite, elle aima ses pauvres souliers.
-
-A partir de ce jour, Marie se demandait, pour toutes choses: Est-ce que
-la Sainte Vierge en a ou n’en a pas? Ou bien: Est-ce que la Sainte
-Vierge aurait fait comme ceci ou comme cela? Et, dans son cœur, il y
-avait toujours les réponses.
-
-Un jour, à la Noël, les père et mère d’Isabelle avaient invité Marie et
-son papa et sa maman. Le receveur avait apporté son violon, et Marie
-avait été très fière d’entendre son père jouer dans le grand salon.
-
-Aussi, tandis qu’on se recueillait dans le plus grand silence, elle
-était allée se mettre contre les genoux de sa maman qui lui avait
-caressé les cheveux. Elle voulait faire savoir au monde, en se faisant
-cajoler de la sorte, qu’elle était bien la petite fille de cette
-maman-là, et de ce papa-là qui jouait si bien du violon.
-
-On avait pris le thé ensuite, et la femme de chambre qui apporta le
-plateau était la jolie femme de chambre qui avait ouvert la porte à
-Marie, la première fois qu’elle était venue au château. Mais il y avait
-une autre femme de chambre, aussi jolie, que l’on voyait moins souvent.
-Toutes les deux avaient l’air de papillons blancs des choux.
-
-Marie, son papa et sa maman, revinrent du château par une belle neige,
-qui, en quelques heures, avait rendu la campagne toute plate et toute
-ronde. En rentrant, on avait remis à papa un papier. Il l’avait ouvert,
-et il avait dit à maman:
-
---Mon amie, on m’annonce mon changement. Je suis nommé à Arbouët, dans
-le pays basque.
-
-Et maman lui avait répondu:
-
---Il faut que ce soit au moment que nous commencions de nous attacher à
-ce pays, d’y avoir des relations agréables...
-
-Et papa avait répondu:
-
---C’est la vie.
-
- * * * * *
-
-Lorsque Marie, le lendemain, eut compris ce qui arrivait, elle pleura à
-l’idée de quitter les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village, et la
-campagne, ces lieux où elle avait fait connaissance avec l’univers et
-essayé ses premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa mère, et celle-ci
-lui parla de la Sainte Vierge qui avait été obligée de quitter le pays
-où elle était née, pour s’en aller dans un autre pays qu’elle ne
-connaissait pas, tout plein de vent et de sable, sans arbres, bien moins
-agréable certainement que ne leur serait Arbouët. Et, encore une fois,
-Marie se consola en songeant qu’elle ferait comme la Sainte Vierge.
-
-Le petit Michel, lui, ne comprenait pas tout cela. Il jouait avec une
-poupée de papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni jambes.
-
-L’humble déménagement amusa Marie. Un soir, on s’éclaira avec des
-bougies plantées dans des bouteilles parce que les chandeliers avaient
-été emballés par papa, qui aidait les ouvriers à clouer les caisses.
-Avant de quitter la maison natale, elle alla, toute seule, une dernière
-fois, dans le jardin où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait bien
-raisonnablement les mains dans les poches de son paletot. Sa figure eut
-un pli, comme si des larmes allaient jaillir. Mais elle se retint de
-pleurer. Et elle rentra en frissonnant. La dernière nuit, comme on
-n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge, et, le lendemain
-malin, on partit pour la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson,
-venus pour les accompagner, parmi lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle,
-son papa et sa maman. Ces derniers avaient apporté des provisions de
-bouche pour les voyageurs. Marie se tenait en avant du groupe, donnant
-une main à sa chère amie et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux
-portaient de jolies toques, parce que la maman d’Isabelle avait donné à
-Marie la même qu’à Isabelle. Mais Marie portait toujours une robe
-naïvement coupée, et les gros souliers que, maintenant, elle aimait
-bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il avait l’air d’un ange d’or
-aux joues gonflées. Ils montèrent dans le train. On agita des mouchoirs.
-La machine siffla, et les maisons et les arbres se mirent à courir en
-arrière.
-
-
-
-
-III
-
-
-Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent occuper le logement du
-receveur qui venait de partir. Il était plus clair et plus vaste que
-celui de Roquette-Buisson, mais le jardin avait moins de mystère. Il n’y
-avait pas de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance chérit dans la
-maison natale. Cependant Marie accepta le dépaysement, à cause de ce
-qu’elle conservait dans son cœur touchant l’exil de la Vierge.
-
-A Arbouët, papa disait que le bureau était bien plus chargé qu’à
-Roquette-Buisson. Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq heures,
-et, quand les jours furent assez longs, on alla se promener et, parfois,
-on emmenait Michel en lui donnant la main. Marie aimait tant son petit
-frère! Il avait maintenant deux ans.
-
- * * * * *
-
-Un après-midi que l’écolière rentrait du pensionnat, son père lui dit:
-
---Marie, je vais t’annoncer une grande nouvelle, qui te rendra bien
-heureuse. Tu sais que maman était couchée depuis hier, parce qu’elle
-était un peu malade. A présent elle est guérie. Et il vous est arrivé
-une petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera Madeleine.
-
-Oh! quelle émotion, quel transport de joie ce fut pour Marie. Papa la
-conduisit dans la chambre de maman, après lui avoir recommandé:
-
---Il ne faut pas faire de bruit.
-
-Alors, Marie avait marché doucement, doucement, sur la pointe des pieds,
-pour obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère dans le grand lit. Et sa
-mère la regardait aussi avec un immense amour. Et elles s’embrassèrent.
-Et Marie souriait sans rien dire, un peu haletante. Puis elle cherchait
-des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait pas. Alors son père la
-conduisit vers le berceau. Et elle s’avançait, de plus en plus lente.
-Elle mettait sa main sur sa bouche pour retenir sa respiration. Enfin,
-son père la souleva dans ses bras, après avoir écarté les rideaux, et il
-la mit en face de la nouvelle née qui dormait, toute rouge et toute
-chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son admiration, sa tendresse,
-mais elle faisait silence, elle était comme en extase devant cette
-merveille de Dieu qu’est une petite sœur.
-
-Papa ramena les voiles de tulle, après avoir reposé sur le sol Marie qui
-revint vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui souriait, et elle
-appliqua sa joue contre la main pendante hors du lit, afin de se faire
-caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode, la Vierge. Et, elle la
-vit comme toujours, immobile et fidèle, et laissa sur elle son cœur se
-poser comme l’oiseau sur la branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût
-envoyé Madeleine.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas! six mois après le
-baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le
-beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un
-arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme,
-souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de
-foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme
-se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des
-formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de
-sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de
-Marie.
-
- * * * * *
-
-La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des
-fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien
-dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après
-la mort de Michel, ne touchait plus à son violon.
-
-Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons
-à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le
-doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda:
-
---Papa, pourquoi ne joues-tu plus?
-
-Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne:
-
---Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de
-petit Michel...
-
-Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange:
-
---Oh! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut
-que tu joues parce que Michel t’entend.
-
-Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait
-parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait
-des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait
-au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de
-grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à
-goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un
-petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute
-chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non
-loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le
-récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit
-Michel vienne nous voir ici.
-
-Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages
-sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du
-ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel.
-
-Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si
-fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible.
-L’enfant leur répondait:
-
---J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire
-religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne.
-
-Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis
-deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où
-elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise.
-
-Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci
-entendit papa qui disait à maman:
-
---Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à
-Navarrenx; qu’il se serait marié; qu’il aurait habité dans la jolie
-villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé.
-
---Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là
-quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou
-pour Madeleine. Et qui sait... peut-être que Dieu va nous envoyer
-bientôt un garçon.
-
-Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là
-pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle
-irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait
-parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui
-peut-être serait là bientôt.
-
-Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur
-Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle
-s’appliquait de plus en plus.
-
-L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle
-revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le
-bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle
-s’approcha de lui pour l’embrasser.
-
-Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder:
-
---Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il
-s’appelle Pierre.
-
-Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir
-papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui
-n’était plus là.
-
-Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur.
-On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si
-pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en
-tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah! comme elle
-pria! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée
-de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au
-soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié
-Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de
-Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait
-pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique
-coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.
-
-Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de
-Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur;
-la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la
-crèche; la naissance de son Michel doré; les jeux avec Isabelle; les
-adieux à la gare; la nouvelle demeure à Arbouët; sa première entrevue
-avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait; la mort rapide de
-Michel; la petite tombe.
-
- * * * * *
-
-Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne
-l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six
-longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait
-comme une voix d’enfant au Paradis.
-
-Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher.
-
-Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec
-un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta
-l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint
-qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande.
-
-Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une
-occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y
-avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au
-bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la
-lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui.
-
-
-
-
-V
-
-
-Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait
-avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de
-Navarrenx que leur avait laissée leur tante.
-
-Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au
-collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il
-montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien
-de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge
-de trois ans, avait laissé leur père inconsolable.
-
-Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui
-s’épanouissait aujourd’hui.
-
-Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait
-l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée
-d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman,
-si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez
-parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.
-
-Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un
-parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa
-santé donnait du charme à son visage et à son corps.
-
-Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un
-trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi,
-elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux
-enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom
-l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier,
-luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer
-les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques
-larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer
-d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé
-jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand
-elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au
-jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un
-violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces
-grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait
-éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans
-l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.
-
-Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût,
-n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son
-enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.
-
-Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui
-porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui
-faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux
-premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle
-songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque
-vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait
-Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et
-ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle
-avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait
-maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri.
-Certes! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble
-fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire,
-surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.
-
-La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles
-d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la
-première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien.
-Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de
-mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une
-aspiration jusque-là inconnue.
-
-Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une
-rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait
-fait.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau
-temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues,
-rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux
-garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à
-réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de
-Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui
-s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire
-autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui
-était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui,
-s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.
-
-Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un
-frisson au cœur.
-
- * * * * *
-
-Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au
-loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur
-de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé
-pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles.
-Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées
-regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.
-
-Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec
-une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un
-jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas,
-et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée
-s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le
-sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait,
-au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc
-était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné?
-
-Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de
-vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il
-chante. Elle l’admirait tout de suite.
-
-Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste
-prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs
-exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses
-lèvres franches et rouges, ces mots candides:
-
---Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et
-qui portait le même nom que vous: Michel.
-
- * * * * *
-
-A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle
-retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du
-verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui
-les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se
-réfugièrent dans le grand salon.
-
-Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua
-du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé
-d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes
-fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au
-tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus
-qu’à peine. Elle fermait les yeux.
-
- * * * * *
-
-C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau; c’est ainsi que,
-devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle
-avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui
-portait des souliers faits par le cordonnier du village; c’est ainsi
-que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle
-avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de
-lumière; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de
-l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu
-rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se
-continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont
-le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé
-triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu! Et la
-jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se
-demandait: La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons
-doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et
-acceptée jusqu’ici!
-
-Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce
-prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en
-sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de
-Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En
-se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé
-chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage
-qu’elle avait menée jusqu’ici? Ce Michel si blond, si beau, si sensible
-ne jouait-il pas mieux que papa? Oh! non! Mais c’était autre chose,
-comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre
-rosier.
-
-La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre.
-Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista
-dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa
-les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent
-ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce
-prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans
-l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez
-qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.
-
- * * * * *
-
-A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez,
-laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles
-étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été
-pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans
-son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et
-elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné
-presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent
-la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et
-brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée
-si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à
-Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui
-allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une
-pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le
-soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.
-
-Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait
-toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai
-dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de
-jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir
-Pierre «s’en aller» après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du
-plus menaçant des nuages.
-
-On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant.
-Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre
-offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à
-ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait
-renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température,
-Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette
-pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait
-de prévoir la rémission.
-
-Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les
-bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui
-était à son chevet. Il était guéri.
-
-Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des
-prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui
-repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa
-sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant,
-attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à
-l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de
-sa poitrine, se dilata.
-
- * * * * *
-
-Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson,
-Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage
-qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.
-
-Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles
-s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout
-premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut
-grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où
-elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à
-l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur
-ses genoux.
-
-Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du
-train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la
-noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.
-
-Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des
-mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était
-toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue
-principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant
-son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger.
-Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le
-désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur
-fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point
-qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit
-d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines,
-un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.
-
-Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de
-bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce
-que Marie ne savait point, ou si mal! La lune étant fort claire et la
-soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc,
-regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait
-point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur
-d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune
-couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle
-songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien
-vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces
-pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de
-Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue
-était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua
-d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle
-se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa
-demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle
-reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se
-rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer
-passage aux chats.
-
-Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison? Oui, elle en
-reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel
-triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces
-volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient
-les plâtras superposés? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce
-berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent
-ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui,
-jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de
-l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait,
-elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point
-le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le
-violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle
-prononça ce mot ridicule et divin: «Papa!»...
-
-Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y
-avait-il, derrière la porte, sinon l’absence? Le loquet devait être le
-même, il était si usé! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les
-marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la
-muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle
-ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en
-retourna.
-
- * * * * *
-
-Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête
-augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait
-fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel
-peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu.
-Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle
-faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme
-se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans
-la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le
-jardin natal, non plus toute petite, mais à présent.
-
-Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au
-loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à
-ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme
-le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce.
-Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main
-trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une
-prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait
-pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le
-laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe
-matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe
-vain.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Marie ne revit jamais Michel que sa carrière avait poussé aux pays
-étrangers. Elle comprit que ce qui l’avait émue, au sortir de
-l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion, une de ces vapeurs que
-les lilas exhalent pour des privilégiées, mais qui ne laissent qu’un
-regret aux jeunes filles dédaignées par ceux que l’on appelle «des beaux
-partis».
-
-Elle vieillit sans se plaindre, toujours aussi sage, toujours la petite
-fille de Roquette-Buisson maintenant dévouée à sa mère et à sa sœur,
-heureuse que son frère Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit,
-dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit ans sans époux.
-Elle n’avait point d’amertume. Elle attendait sans attendre, comme une
-jeune fille qui n’a pas de dot. Peut-être n’attendait-elle plus.
-
- * * * * *
-
-Celui que la Providence lui envoya ne fut donc pas le brillant Michel,
-ni l’un de ces officiers que l’on voyait passer durant les grandes
-vacances et qui caressaient leurs moustaches avant de mettre le pied à
-l’étrier. Ce fut un homme sans beauté, sans prétentions, âgé d’une
-cinquantaine d’années, de ceux qui ne font point rêver les jeunes
-filles.
-
-Il représentait une maison de vins. Il était venu plusieurs fois chez la
-maman de Marie pour offrir ses services. Il était timide et bon, rangé,
-d’excellente réputation, l’une de ces personnes dont le monde sourit
-avec indulgence.
-
-Des faiseurs de romans ne manqueraient point de montrer ici Marie
-sacrifiée, se mariant avec une peine secrète, et conservant dans son
-cœur l’image de l’autre, et le brillant souvenir du mariage d’Isabelle.
-Il n’en fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec son bon sourire,
-celui qui la venait tirer du célibat et de ce gros chagrin qu’elle
-nourrissait: la crainte de n’être jamais mère.
-
- * * * * *
-
-Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla à Marie, durant la
-bénédiction que l’on donna aux époux, entendre le doux violon de
-Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité. Le petit Michel mort
-tenait avec papa un grand voile dans le Ciel, et il en tombait des
-grâces pareilles à des flocons de neige sur cette Marie qui avait appris
-de bonne heure à aimer ses gros souliers, sur cette Marie douée du sens
-sacré de la vie et qui, le soir du même jour, dit à son mari:
-
---Je suis bien heureuse.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- LE MARIAGE BASQUE 5
- LE MARIAGE DE RAISON 179
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- le Dix novembre mil neuf cent vingt-trois
- PAR
- Marc TEXIER
- A POITIERS
- pour le
- MERCVRE
- de
- FRANCE
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Cloches pour deux mariages, by Francis Jammes.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Cloches pour deux mariages, by Francis Jammes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-
-<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Cloches pour deux mariages</td></tr>
- <tr><td></td><td>Le mariage basque; le mariage de raison</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Francis Jammes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 20, 2021 [eBook #65118]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***</div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c top2em"><b class="large">FRANCIS JAMMES</b></p>
-
-<h1>Cloches<br />
-pour deux mariages</h1>
-
-<p class="c small">LE MARIAGE BASQUE<br />
-LE MARIAGE DE RAISON</p>
-
-<p class="c xsmall">SIXIÈME ÉDITION</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-MERCVRE DE FRANCE<br />
-<span class="xsmall">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<p class="c xsmall">MCMXXIII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>Poésie.</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS
-DU SOIR</span>, 1888-1897</td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE DEUIL DES PRIMEVÈRES</span>, 1898-1900</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE TRIOMPHE DE LA VIE</span>
-(<i>Jean de Noarrieu. Existences.</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">CLAIRIÈRES DANS LE CIEL</span>,
-1902-1906. (<i>En Dieu. Tristesses.
-Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habillée
-de feuilles.</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LA VIERGE ET LES SONNETS</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE</span>
-suivi de <span class="small">POÈMES MESURÉS</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">CHOIX DE POÈMES</span>, avec un portrait</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>Prose.</i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE ROMAN DU LIÈVRE.</span> (<i>Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse.
-Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notes
-sur des Oasis et sur Alger. Le 15 août à Laruns. Deux
-Proses. Notes sur Jean-Jacques Rousseau et M<sup>me</sup> de
-Warens aux Charmettes et à Chambéry.</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">MA FILLE BERNADETTE</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">FEUILLES DANS LE VENT.</span> (<i>Méditations. Quelques Hommes.
-Pomme d’Anit. La Brebis égarée.</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE ROSAIRE AU SOLEIL</span>, roman</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON</span>, roman</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE POÈTE RUSTIQUE</span>, roman, suivi de
-l’<span class="small">ALMANACH DU POÈTE
-RUSTIQUE</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">CLOCHES POUR DEUX MARIAGES</span>. (<i>Le Mariage basque. Le
-Mariage de raison.</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><i>A
-la Librairie Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup></i></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS</span>,
-<i>album avec illustrations
-en couleurs d’après les dessins de M<sup>me</sup> Franc-Nohain.</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LE LIVRE DE SAINT JOSEPH</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT.</span>
-Mémoires : I</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE.</span>
-Mémoires : II</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LES CAPRICES DU POÈTE.</span> Mémoires : III</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ</span> :</p>
-
-<p class="c">Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches,
-numérotés à la presse de 1 à 295.</p>
-
-<p class="c">La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires
-sur pur fil Lafuma, savoir :<br />
-1.075 ex. numérotés de 296 à 1375<br />
-25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z.</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
-
-
-<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
-réservés pour tous pays.</p>
-
-<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by <span class="sc" lang="fr" xml:lang="fr">Mercvre de France</span> 1923.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LE MARIAGE BASQUE</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS</p>
-
-
-<p class="ind i">Mon cher ami,</p>
-
-<p class="i">A vous qui êtes le plus basque et le meilleur
-des hommes, j’offre ce petit roman
-dont vous avez bien voulu me dire qu’il
-est de votre province autant qu’il se peut.
-Je n’eusse osé prétendre réussir où beaucoup
-ont échoué, bien que je me prévale
-de votre race par mon origine, ma mémoire
-et mon cœur.</p>
-
-<p class="i">Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et
-juge de paix Emmanuel Souberbielle, qui
-font comme vous partie du pays à la manière
-des chênes et des fontaines, veulent
-bien partager notre avis. Vous ne sauriez
-croire combien j’en suis heureux et fier,
-moi qui reposerai dans cette terre fruste
-et bénie.</p>
-
-<p class="sign small">FRANCIS JAMMES.</p>
-
-<p class="small">Hasparren, 1923.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Le front bien pris dans l’étroit berret,
-les poings fermés dans les poches de son
-pantalon, Manech revient du village dont
-le clocher recule et s’abaisse derrière sa
-marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre
-devant lui, avec ses basses montagnes
-couleur de pensée bleue. Et, entre elles,
-dans l’espace qui les isole les unes des
-autres, éclate la neige aveuglante et brisée
-de la grande chaîne pyrénéenne. Manech
-ne prête aucune attention au retour animé
-du marché qui encombre la route, car il
-se sent bien humilié. Voici quelques jours
-qu’Arnaud, le petit cocher qui fait le service
-d’Espelette, lui avait crié : « Je te porte
-un défi. » Il lui avait répondu : « J’accepte. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Manech s’était répété à toute heure :
-« Arnaud m’a porté un défi. » Et ni son
-père qui commandait de haut, avec calme,
-pour que les brebis et le bétail fussent bien
-soignés, ni les frères et sœurs dont il était
-l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait
-patauger, les jambes nues, dans le fumier
-d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette
-obsession.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A ce défi, il venait de répondre, mais il
-avait été battu au blaid. Et il avait dû
-payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une
-bouteille de vin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de
-mars tombait, éclairée par les blancheurs
-de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces
-fleurs et que la laine du troupeau, la maison
-familiale de Manech se détachait d’autant
-plus sur la hauteur qu’un dernier
-rayon affaibli en pâlissait la chaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette maison avait nom Garralda. Elle
-ressemblait à un grand oiseau en train de
-se poser. L’une des ailes du toit, plus courte
-que l’autre, semblait faire perdre à l’oiseau
-l’équilibre. Sa poitrine, en saillie sur sa
-base, était striée de marron par de légères
-poutres laissées visibles. Et, comme si des
-flèches avaient été arrachées de son cœur,
-on voyait çà et là des blessures triangulaires.
-C’étaient les ouvertures par où le foin
-et les céréales prennent l’air. Le portail
-était fait d’un arc de pierres lourdes. Et
-au-dessus, dans une niche où le ciel bleu
-était peint, une Vierge se dressait entre
-des géraniums et des bluets artificiels.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De cette demeure ailée, deux oncles
-paternels de Manech étaient sortis. L’un,
-Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il
-vivait encore ; l’autre, qui était mort à la
-Havane avant d’avoir réalisé sa fortune.
-Si ce dernier eût survécu à la fièvre jaune,
-on l’aurait vu revenir au village, comme
-tant d’autres enrichis qu’on nomme « Américains »,
-jouant au trinquet avec des amateurs,
-ou aux cartes en compagnie du
-maire et des adjoints. Il se serait parfois
-rendu à Bayonne, un pli sans défaut à son
-pantalon et chaussé de cuir jaune.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le missionnaire était venu passer quelques
-semaines au pays, dans sa famille, à
-l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce
-séjour, réclamé par sa santé chancelante,
-avait coïncidé avec la première communion
-de Manech, alors âgé de dix ans. La
-foi de l’enfant était sans mélange. Il prenait
-grand soin d’éviter les péchés : à part
-quelques larcins dans les vergers, et des
-coups échangés à l’occasion d’une partie de
-pelote, je ne pense pas qu’il en commît
-beaucoup. Il possédait une angélique pureté,
-le respect de son corps net comme du
-blé. Et il éprouvait une répulsion presque
-pour tout ce qui blesse, même
-de loin, la pudeur. Déjà l’on prévoyait
-cette beauté qui éclosait maintenant : des
-joues, des yeux et des dents d’un éclat
-incomparable ; une robustesse qui n’excluait
-point la grâce et qui le poussait, de
-préférence, aux jeux les plus mâles, surtout
-aux parties de rebot où sa maîtrise
-de plus en plus s’affirmait. C’est pourquoi
-il était atteint dans son amour-propre
-d’une blessure que seul un Basque peut à
-ce point ressentir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda,
-son père était déjà rentré avec l’ânesse
-chargée de ses deux paniers. Le bétail
-avait bu. Les frères de Manech en avaient
-pris soin. On soupa. Les femmes servaient.
-Le père prononçait, à de longs
-intervalles, une phrase qui était un ordre
-aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot
-aux siens de la partie qu’il avait perdue.
-L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il
-dormit mal.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain fut l’une de ces délicieuses
-alternatives de pluie et de soleil où, dans
-un jour de velours gris, se détachent les
-essaims roses et blancs des jardins fruitiers.
-Bravant la légère intempérie, l’ondée
-et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les
-lois de l’amour, assourdissent la saison adolescente.
-Les roquettes, l’anémone-sylvie,
-la consoude, les narcisses, les ficaires, les
-violettes, les véroniques, les pulmonaires,
-les myosotis, la clandestine, ornent les
-prés et les berges. En cette matinée, toute
-proche de Pâques, mouillée et capricieuse,
-Manech menait un couple de bœufs au labour
-où l’attendaient son père et ses
-frères.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Entre deux haies tout écumantes de fleurs
-comme de vagues de printemps, il s’entendit
-appeler. Il reconnut Yuana sa voisine,
-de même âge que lui. Elle était plus que
-belle, brune comme un tabac de contrebande,
-et il s’émanait d’elle cette passion qui ne
-s’ignore pas et ne se laisse point ignorer
-des autres. De son large chapeau de moisson
-s’échappaient les mèches désordonnées de
-ses cheveux rétifs. Les yeux très grands
-semblaient deux grains de raisin noir
-tombés dans du lait bleu et marquaient
-l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin,
-charnu et très pur, les grêlons des dents
-luisaient entre les lèvres épaisses d’un rouge
-tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte.
-On prétendait qu’elle donnait volontiers
-rendez-vous, dans les bois, à un Américain
-assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon
-qui avait porté un défi à Manech, ne la laissait
-pas indifférente. Mais le seul qu’elle
-eût aimé de toute sa passion de sauvageonne
-était précisément ce Manech si loin
-d’elle par sa retenue. Entre cette dégourdie
-qui n’eût demandé qu’à le séduire, et ce
-garçon qui laissait percer tant de candeur,
-le contraste était saisissant. Il éprouvait une
-sorte de gêne et de honte lorsqu’il la rencontrait,
-et cette impression s’était encore
-accrue depuis qu’il l’avait surprise, un soir
-de foire, buvant au café, en compagnie du
-riche monsieur de Buenos-Ayres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ayant arrêté son attelage, elle lui
-lança un brin de paille qu’elle avait déchiré
-entre ses dents et lui dit avec un sourire :</p>
-
-<p>— Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et
-qu’il est ton maître.</p>
-
-<p>Il répliqua seulement par un regard dédaigneux,
-et continua sa route. Mais un
-orage s’amoncelait en lui. A ces mots de
-Yuana : « Arnaud est ton maître », son cœur
-avait un moment cessé de battre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia.
-Du haut des tribunes qui faisaient
-ressembler l’église à une caravelle d’or
-toute sculptée de saints, il mêla sa voix
-aux chants divins et barbares qui semblaient
-regagner les lointaines vallées. On l’apercevait,
-juché comme un mousse sur la hune,
-étreignant son berret, le menton sur une
-main. Il considérait sur les vitraux le chemin
-de croix où Jésus lui apparaissait comme
-quelqu’un de très naturel, de très personnel,
-d’infiniment bon. Et les femmes présentes
-à la Passion étaient à Manech comme des
-sœurs et des mères du pays basque. Mais
-tous ces Juifs, oh ! comme il les eût défiés au
-trinquet, au rebot, à mains nues ou au
-chistera. Ils étaient noirs comme le démon,
-et il avait horreur du démon. Le démon ! Soudain
-il se l’imagina sous la forme de Yuana
-qui avait la lèvre épaisse, le nez accentué,
-un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un
-sang de bohémien coulait dans ses veines ?
-Et « bohémien », dans la pensée basque,
-n’est-il pas une épithète méprisante qui n’a
-rien à voir avec les romanichels, mais qui
-s’applique à une partie de la population rurale,
-fixée dans le pays depuis des siècles,
-volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive,
-tout porte à le croire, de l’invasion mauresque.
-Ils sont fermiers, métayers, maquignons,
-vanniers, se reconnaissent à la fixité
-de leur masque de bronze, se marient entre
-eux. Néanmoins, ce qui était arrivé dans l’ascendance
-de Yuana, des unions le plus souvent
-libres mêlent la race de Mahomet à la
-douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech se rendait un mardi vers deux
-heures au village, lorsqu’il s’arrêta devant
-la gendarmerie pour renouer sa sandale.
-L’Américain de cinquante ans auquel Yuana
-accordait un peu plus qu’à d’autres ses
-faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un
-petit groupe :</p>
-
-<p>— Voyez-moi, fit-il en désignant Manech,
-ce garçon qui ne connaît pas encore les
-femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.</p>
-
-<p>Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce
-propos ! Celui qui le tenait savait que la
-folle fille qu’il aimait était secrètement
-éprise de Manech.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Celui-ci riposta :</p>
-
-<p>— J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord
-je porte un défi.</p>
-
-<p>L’Américain cambra la taille, offusqué de
-s’entendre provoquer par ce petit. Et, tout
-pâle :</p>
-
-<p>— Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur ?</p>
-
-<p>— Pour l’honneur, fit Manech.</p>
-
-<p>— Quand ?</p>
-
-<p>— Tout à l’heure, au trinquet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La joute fut ardente. Mais, dès le début,
-Manech, en proie à un fou désir de triompher,
-sentit se décupler sa force et son
-adresse. L’énervement des jours précédents,
-loin de nuire à ses muscles si souples, le
-servait. Quelques ruraux et gens du village,
-parmi lesquels Arnaud, assistaient à
-cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point
-que ce qui en causait l’âpreté n’était pas
-seulement la réflexion mordante de l’Américain
-touchant la récente victoire d’Arnaud
-sur Manech, mais encore, et sans que celui-ci
-le comprît au juste, la jalousie du vieil
-amant de Yuana.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans l’atmosphère chargée du trinquet,
-les deux rivaux tapaient. La pelote volait
-au but avec une obstination multipliée qui
-dilatait la poitrine des combattants et des
-témoins. Puis elle volait sur les toits des
-loges, se jouait en capricieux rebondissements,
-cherchait pour dégringoler jusqu’à
-terre l’endroit le plus inattendu où elle pût
-échapper à la main du joueur. Mais celui-ci,
-comme s’il avait eu son œil au bout de
-son ongle d’osier, prévenait les ruses de la
-balle qu’il relevait d’un coup mat. Elle refilait
-surprise d’elle-même, agile comme un
-cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait
-à gauche, tambourinait, cascadait,
-retombait, s’élançait de nouveau, repartait,
-et soudain s’immobilisait à l’annonce d’un
-coup faux ou d’un raté. Parfois, sous son
-dernier choc, qu’entendait la tringle de métal
-du but tressaillir comme un diapason.</p>
-
-<p>Manech en termina, distançant de beaucoup
-son adversaire qui entendit cette
-phrase qui le cingla :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Le vieux a les reins faibles, le petit
-l’a compris et jouait bas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul
-triomphe de Manech. Séance tenante, il
-accepta de prendre sa revanche sur Arnaud
-qui, sans doute poussé par l’Américain,
-le provoquait. L’enjeu fut de dix
-francs comme l’autre jour. Mais cette fois
-Manech battit Arnaud, ce qui blessa l’Américain
-autant que le postillon dont il avait
-souhaité la victoire. Bien qu’il soupçonnât
-ce dernier de fréquenter Yuana, Manech
-seul lui portait ombrage. Le cœur humain
-a de ces mystères.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ne s’en retourna point chez lui
-la tête basse, mais fier et sifflant tout
-au long de la route. Pas plus qu’il n’avait
-fait part à sa famille de la défaite de naguère,
-il ne lui apprit sa victoire d’à
-présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail
-et les chevaux et, après souper, s’amusa
-d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre
-antique.</p>
-
-<p>Le souvenir de son double succès lui fit
-trouver plus douce la tâche de la maison.
-Elle s’accomplissait sous la loi du père qui
-aimait les siens tout en les tenant sous le
-joug.</p>
-
-<p>Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il
-la retrouva, le samedi suivant, non
-loin de l’endroit où, avec une amoureuse
-malice, elle lui avait parlé de la défaite
-qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il allait
-passer. Mais, à nouveau, elle le retint et,
-ne dissimulant plus une passion gracieuse,
-elle lui dit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tu les as tous battus. Quand me battras-tu,
-moi ?</p>
-
-<p>Et elle lui jeta à deux mains un baiser.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir.
-Ce geste n’était-il pas un hommage rendu
-à son adresse de jeune joueur de pelote,
-une preuve qu’elle avait eu connaissance
-de l’éclatante revanche qu’il avait prise ?</p>
-
-<p>Il fut troublé cependant par tant d’audace
-et s’éloigna sans mot dire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Elle a fait un péché, pensa-t-il.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au cours du bel après-midi, il se sentit
-caressé par un souffle qui, sans qu’il s’en
-doutât le moins du monde, était dû au baiser
-de Yuana qui s’était envolé vers lui.
-Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme
-une de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent
-par intervalles. Il ne sut qu’en
-penser. Il dormit agité la nuit suivante,
-tenu longtemps en éveil par ses sens qu’il
-ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa toilette
-du dimanche, assista à la messe, vaqua aux
-soins domestiques, oublia quelque peu son
-inquiétude.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais, un peu plus tard, il se sentit repris
-de l’étrange malaise. Pour tâcher de
-le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit
-vers le moulin. Il aperçut Yuana
-qui se dirigeait vers le village. Elle portait
-un costume de demoiselle et tenait un
-panier. Elle ne le vit pas, d’autant moins
-qu’il se dissimula entre les aulnes dont
-jaillissaient les jeunes aigrettes d’un vert
-ensoleillé. A ce moment quelques larmes
-roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir
-la cause. Mais il sentit un grand calme se
-faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis
-sur un mur ruiné, les jambes pendantes
-au-dessus du torrent qui bondissait léger.
-Le flotteur désaligné était entraîné par les
-tourbillons. Il sursautait comme si des truites
-se fussent acharnées après l’appât : mais
-ce n’était qu’une illusion causée par les dentelles
-de l’écume se déchirant aux galets.
-Manech n’y prenait point garde, laissait le
-bouchon valser dans le courant. Il lui était
-bon d’être là. Ce petit coin solitaire l’emplissait
-d’une douceur sans nom. Et tant
-qu’il y demeura, en face d’un îlot que formait,
-entre des réseaux d’argent mobiles,
-une corbeille de cardamines d’une lumière
-pourprée et verte, si vive et tendue qu’aucun
-paysagiste n’eût su la reproduire, sa
-pensée demeura limpide et calme. Le pouvoir
-occulte de Yuana, qui s’était imposé
-à lui sans qu’il le démêlât, les tentations
-émanées d’elle, éparses autour de lui comme
-des pollens irritants, étaient conjurés
-par la vierge poésie de l’eau en fleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais, dans la suite, quelques nouvelles
-rencontres qu’il fit de Yuana, toujours aussi
-provocante, le replongèrent dans un trouble
-qui devenait une légère ivresse dans ce ciel
-où bourdonnaient les abeilles. On y voyait
-flotter et rouler, succédant à l’aube des
-fleurs, les épais nuages de lilas se dégageant
-des haies juteuses. Une nuit, il se
-sentit oppressé comme il l’était, au fort du
-mois d’août, lorsqu’il se plongeait en frissonnant
-dans la Joyeuse. Mais, cette fois,
-il ne se reprenait point, il n’éprouvait pas
-cette liberté reconquise, ni cette détente
-dans la suffocation du nageur qui s’abandonne
-au courant après un instant d’angoisse.
-Et cette obscure insatisfaction qui
-le poignait à cette heure n’allait pas sans
-remords, elle persistait dans ses rêves dont
-une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que
-Yuana l’étranglait. Il se jeta au bas du lit,
-fit un signe de croix et, sans troubler le
-sommeil de ses frères dont il partageait
-la chambre, il alla demander à la fraîcheur
-des ténèbres du dehors de calmer les battements
-de ses tempes. Il s’assit sur le banc
-que recouvrait une tonnelle de lauriers, à
-l’un des angles du potager de Garralda.
-Et il entendit un rossignol dont le chant
-s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié,
-toute tremblante de lune humide, la ferme
-où demeurait Yuana. Un rossignol, non
-loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva
-dans cette harmonie le même apaisement
-que la rivière, sous la pourpre des
-cardamines, lui avait versé. De ces liquides
-phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût
-dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre
-jour entendus en pêchant à la ligne. Le
-mauvais songe se dissipait. Le fantôme de
-Yuana desserrait son étreinte. Le cœur de
-l’adolescent redevenait libre comme une
-pelote basque qui, un moment emprisonnée,
-retrouve l’amour du ciel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Au mois de juillet, vers cinq heures, le
-cri aigu d’un pipeau déchira le ciel, et un
-instrument à cordes se mit à ronfler comme
-un essaim. Manech, pareil à ceux de sa
-province qui n’admettent que le jeu de pelote
-si noble, si pur, si dépouillé, considérait
-avec une curiosité mêlée de dédain
-les danseurs aux oripeaux multicolores.
-Sur la place même du rebot, où Basques-Français
-et Basques-Espagnols venaient de
-se livrer une rude bataille, les danseurs
-souletins semblaient se déplacer sans toucher
-le sol. Il était impossible, sous leurs
-semelles de corde, d’apercevoir antre chose
-que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre
-monumentale, emplumée, fleurie et
-constellée d’éclats de miroirs, avait le corps
-passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval
-de bois. Il animait d’un continuel et
-doux balancement cette monture fantastique
-à la croupe assez volumineuse, dont
-la tête réduite jusqu’à la monstruosité rappelait,
-au bout du col serpentin, une pièce
-du jeu d’échecs. Ce cavalier danseur était
-ai sûr de lui qu’il n’avait nul besoin de jeter
-le moindre regard sur ses jambes chaussées
-de gros bas et bandées de velours à
-la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs cachées
-par un ample volant de dentelles qui
-simulait la housse du destrier. Dès qu’il entrait
-en action, il faisait, d’un élan circulaire
-infiniment gracieux qu’il imprimait à ses
-hanches, se développer autour de lui cette
-jupe qui ondulait avant de retomber en
-neigeant. Sa face respirait l’orgueil mâle, la
-dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté
-qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte
-de la terre. Il était comme un astre qui
-soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il
-hésitait à prendre l’essor, marquant le
-pas sur place. Puis, tel qu’un paon blanc faisant
-la roue, huppé de toutes ses roses pourpres
-et violettes il s’avançait. La trépidation
-s’accélérait. Il ne tenait plus au sol. Avec une
-magique vitesse il croisait et décroisait ses
-pieds rebondissants qu’une vertu secrète décochait
-en l’air comme deux flèches multipliées
-dans le déploiement de sa nébuleuse.</p>
-
-<p>Autour de cet empereur, ou de cet évêque
-guerrier, divers baladins tournaient, vêtus
-d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un
-blanc si criards que l’on eût cru voir vivre
-d’anciennes images d’Epinal. Chacun des
-personnages avait un rôle nettement assigné,
-accomplissait des rites dont la tradition
-a conservé les gestes, mais sans doute
-perdu le vrai sens. L’un d’eux, tenant un
-martinet en guise de sceptre, semblait,
-tant son vol était rapide, se laisser porter
-par un cyclone. Il souriait d’un air sensuel,
-montrant des dents de carnassier,
-les yeux perdus vers le zénith, entraînant
-dans son orbite l’un de ses compagnons
-dont la robe coquelicot laissait
-paraître d’étroits pantalons de femme empesés.
-Tous semblaient soutenus par une
-puissance diabolique. Et il est vrai que
-cette danse bizarre s’appelle <i>la danse des
-satans</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La danse des satans ! Manech en avait
-souvent entendu parler. On la pratiqua
-toujours à Mauléon et à Tardets, mais il
-ne l’avait jamais encore vue. La municipalité
-la produisait ici, pour la première fois,
-en l’honneur de la fête patronale.</p>
-
-<p>Lorsque ces hommes infatigables qui,
-depuis l’avant-veille, avait traversé huit
-villages en y dansant, et en dansant sur leur
-trajet, tout au long des routes poudreuses,
-laissèrent se dissiper le charme qui les élevait
-dans les airs, l’un d’eux se plaça au
-milieu de la haie de curieux qui les entourait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un grand silence majestueux et triste
-planait au-dessus des platanes qu’accablait
-encore la canicule dans le soir tombant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une phrase monta, une phrase chantée
-par celui qui venait remercier le Labourd
-d’avoir invité la Soule à danser devant lui,
-une phrase sans limites, aux modulations
-variées comme les nuages du couchant où
-elle allait se fondre, une phrase si ample
-qu’on l’entendait dépasser les crêtes, descendre
-au bas des vallées et remonter, une
-phrase sans reprise faite de soupirs ou
-d’appels.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est alors que Manech aperçut, à vingt
-pas de lui, Yuana qui, de ses yeux d’amoureuse,
-le provoquait. Elle portait des bas
-fins, des souliers à la mode, une rose noire
-au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne répondit
-pas à cette agacerie. Et, lui tournant
-le dos, les mains aux poches, le berret en
-arrière, il alla retrouver ses camarades qui
-s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se
-sentait libre à ce moment. Il ne pensait pas
-à grand’chose. Depuis la fin du printemps,
-il avait peu rencontré Yuana et ses sens
-s’étaient tus, sa fièvre s’était éteinte. Il était
-encore le sage adolescent auquel son père
-avait permis d’assister, ce soir, au feu d’artifice.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ne reprit que vers dix heures le chemin
-de Garralda. La nuit était si lourde
-qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre
-négligemment sur une épaule.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il n’avait pas franchi le premier kilomètre
-qu’il crut apercevoir, à quelques pas
-de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était
-bien elle, mais pas seule. Il la distança et reconnut,
-sans hésiter, dans le jeune homme
-qui la tenait par la taille, le danseur souletin
-qui, tantôt, les yeux perdus, porteur
-d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La
-lune était trop claire pour qu’il pût
-se méprendre, quoique le baladin eût substitué
-à son costume de parade un simple
-pantalon de toile blanche et l’une de ces blouses
-que, dans le pays, on appelle chamar.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech passa devant eux, sans avoir
-l’air de les reconnaître. Mais il s’entendit
-nommer presque aussitôt. Yuana courait à
-lui avec beaucoup de grâce, ayant abandonné
-son accompagnateur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda ?
-Veux-tu que nous fassions route
-ensemble ! Mais ralentis ton pas, je suis
-un peu essoufflée.</p>
-
-<p>Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune
-réflexion, mais elle la prévint :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Cet homme avec qui tu m’as rencontrée…</p>
-
-<p>— Est un danseur.</p>
-
-<p>— Oui, un danseur qui a connu mon
-cousin au régiment et qui m’en donnait
-des nouvelles.</p>
-
-<p>— Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur ?</p>
-
-<p>— Une nuit, répondit-elle, il était en permission,
-il a aidé à passer des chevaux par
-Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus
-rentré à la caserne.</p>
-
-<p>— Et le danseur, fit Manech ironique,
-est-ce qu’il n’a pas déserté avec lui ?</p>
-
-<p>— Je vois que tu te moques d’un brave
-garçon ; pourquoi veux-tu qu’il ait déserté ?</p>
-
-<p>— Parce qu’il est d’une race de fainéants
-et de sauteurs qui ne sauront jamais jouer
-à la pelote, d’une race de bohémiens.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Yuana, qui connaissait les bruits mis en
-circulation sur ses origines, sentit passer
-l’affront comme une gaule qui eût cinglé
-sa figure. Mais elle n’était point méchante,
-ni rancunière, ni colère. Elle répondit, les
-larmes aux yeux :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Ah ! certes, je sais que je ne suis pas
-née à Garralda. Vous êtes l’une des plus
-anciennes maisons du pays, où il y a le
-plus d’honneur.</p>
-
-<p>— J’ai un oncle et j’ai eu des cousins
-prêtres, prononça-t-il avec orgueil.</p>
-
-<p>— Je le sais, Manech.</p>
-
-<p>— Un autre de mes oncles est mort aux
-Amériques…</p>
-
-<p>— Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de
-mon sang, que tu dois mépriser, n’aspirera
-jamais à devenir même ta servante.</p>
-
-<p>Il la regarda avec hauteur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux,
-Manech, et ce que je ne vaux pas. Et c’est
-pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le
-voudras, dans la forêt.</p>
-
-<p>Il comprit mal cette expression « je t’appartiendrai »,
-encore qu’elle la traduisît en
-basque ; mais tout de même assez pour lui
-répondre :</p>
-
-<p>— Tu es une fille de péché ! Laisse-moi.</p>
-
-<p>Et, pressant le pas, il fut bientôt devant
-Garralda, la laissant rentrer seule chez elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il commençait de pleuvoir à grosses
-gouttes. Il éclairait et tonnait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech entra dans la chambre où dormaient
-ses frères.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus
-la fièvre légère du printemps dernier, que
-le riant îlot de cardamines et le chant des
-oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais
-une tentation qui causait un vertige comme
-celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau.
-Et la grappe sombre qui distillait
-cette ivresse, Manech n’en douta plus, c’était
-Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait
-dans son fantôme nocturne.</p>
-
-<p>Autour de Manech, sous les ailes du grand
-oiseau Garralda, tous reposaient doucement.
-Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes
-frères dont tout l’émoi ne passait pas le
-cadre de l’étable où une génisse était née,
-ou les mailles du filet qui servait à prendre
-de menus poissons ; de même pour ses
-sœurs aux sourires innocents, contentes de
-si peu, appliquées à leur humble besogne,
-et pour ce père et cette mère étendus l’un
-à côté de l’autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech avait fini par céder au sommeil.
-Mais il se réveilla bientôt en sursaut, en
-proie à une crise qui surprit la netteté de
-son âme et de ses sens. Il avait pourtant
-prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter
-d’échapper aux feux de cette nuit d’été,
-il se vêtit et sortit comme il avait fait au
-printemps. L’averse noyait toutes choses,
-et il grelotta dans l’épaisse obscurité. L’eau
-découla tout le long de son corps, pénétrant
-par le col mal ajusté de sa chemise.
-En peu de minutes il fut trempé de la tête
-aux pieds.</p>
-
-<p>Le visage tourné vers la ferme hantée, il
-maudissait le fantôme qui l’avait poursuivi
-jusque dans ses rêves.</p>
-
-<p>Un coup de vent plaintif balaya les cimes
-des chênes du petit bois où il se trouvait.
-La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient
-leur âcre odeur. Il demeura dans la
-rafale, de plus en plus transi, mais peu à
-peu triomphant de son mal mystérieux. Le
-calme succédait à l’agitation, un rythme régulier
-au battement désordonné de ses artères.
-L’incendie de son sang faisait trêve.
-De plus en plus s’estompait dans sa pensée
-la trop vivante image de Yuana. La vision
-spécieuse s’évanouit, la hantise étrange
-céda aux éléments. Il alla se recoucher,
-s’endormit paisible, bercé par les voix de
-la nature qui continua de lui verser le calme
-qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à
-retrouver.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Durant les jours et nuits qui suivirent,
-Manech fut encore éprouvé parfois, mais
-pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait
-moins à la vie quotidienne, il se
-décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un
-peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît
-une joie sans mélange qui le poussait
-à siffler ou à chanter. Il prenait moins
-d’action aux parties de pelote, malgré la
-double victoire qui l’avait classé très haut
-parmi les joueurs.</p>
-
-<p>Sans doute, maintenant que sa réputation
-était bien assise, quelques défaites essuyées
-çà et là, comme il arrive aux plus experts,
-n’avaient guère d’importance : mais, peut-être
-aussi, n’était-il plus stimulé par les
-traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana.
-Celle-ci, depuis le soir où il l’avait traitée si
-durement, avait à son égard changé d’attitude. Elle
-était bonne comme ne le sont que
-trop souvent ses pareilles. Et le profond
-sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée
-de la rancune, même si elle y avait appliqué
-sa volonté. Elle aurait donné sa vie
-pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il
-lui avait opposé, de toute la condamnation
-qu’il avait portée contre elle en lui disant :
-« Tu es une fille de péché, laisse-moi », et qui
-l’avait laissée pleurante, durant cette même
-nuit qu’il avait tant souffert lui-même.</p>
-
-<p>A chaque nouvelle rencontre de Manech,
-le bonjour de Yuana se faisait plus grave,
-plus doux et plus respectueux. Elle semblait
-implorer son pardon, et il le sentait
-si bien que cette attitude le touchait dans
-ce que son cœur avait de plus tendre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un jour, il la trouva assise au pied d’un
-châtaignier et, comme elle ne lui disait
-rien et continuait d’enguirlander son chapeau
-avec des fleurs de la prairie, il lui
-parla, cette fois, le premier :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la
-peine ? Mais je reste ton ami quand tu ne
-veux pas faire ce qui est défendu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle leva vers lui ses yeux chargés de
-nuit brûlante :</p>
-
-<p>— Avec toi, dit-elle, oh ! non… Je t’aime
-trop : je ne veux pas faire ce qui n’est pas
-permis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les assourdissantes cigales accompagnaient
-ce dialogue étrange qui fit à peine
-frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne
-trônait dans sa gloire patriarcale.
-Non loin de ces deux enfants, les brebis
-dormaient debout, formant un cercle dont
-le centre était formé de leurs museaux et
-de leurs fronts qui recherchaient ainsi
-l’ombre mutuelle. Une innocente grandeur
-se dégageait de cette immobilité animale.
-Une onde ombreuse et dorée gloussait sous
-les aulnes qui la cachaient. C’était la marée
-haute de la lumière qui accuse les angles
-des montagnes suspendues dans l’espace
-comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur
-les fleurs jaunes des coteaux broussailleux
-où se perdent les sentiers difficiles ; elle
-soulignait le courbe sillage du pivert ; elle
-lustrait l’aile du geai qui, lourdement,
-passait d’un bocage à l’autre ; elle projetait,
-dans une échappée, à l’est, sur les collines
-hérissées de pins, l’ombre de quelques
-nuages blancs d’autant plus épaisse que le
-reste du paysage flamboyait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un strident coup de sifflet retentit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la lisière de cette même forêt où quelques
-jours auparavant, Yuana avait proposé
-à Manech de la suivre, une forme
-claire et souple surgit entre les fûts des
-chênes. Manech reconnut Arnaud, qui,
-l’ayant vu avec Yuana, se replongea dans le
-fourré.</p>
-
-<p>— Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune
-fille.</p>
-
-<p>Manech ne répondit point. Il n’avait pas
-regagné Garralda, qu’il entendit un deuxième
-coup de sifflet plus impérieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Yuana était allée rejoindre dans le bois
-Arnaud qui l’avait battue. Elle avait éprouvé
-une joie sauvage à souffrir à cause de
-Manech, encore que la jalousie de l’autre
-fût bien vaine dans son grossier motif.
-Mais il était bien impossible au postillon
-de concevoir que Yuana, qui déjà partageait
-ses faveurs les plus osées entre lui et
-l’Américain — sans compter le danseur et
-les autres — pût tenir un autre langage
-que celui dont elle se servait avec eux. Il
-semble que des raisons intéressées engageassent
-Arnaud à montrer de l’indulgence
-à son amie, lorsqu’il s’agissait de
-l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas
-d’humeur à tolérer qu’elle se livrât à un
-rival du même âge que lui, et au sujet duquel,
-par cette agacerie qui lui était naturelle,
-il s’était entendu reprocher de s’être
-laissé vaincre en compagnie de l’Américain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât
-qu’il s’était vengé sur Yuana de ce qu’il
-les avait surpris causant ensemble, au pied
-d’un arbre. Il le taxa d’hypocrisie et lui dit
-qu’il ne ferait croire à personne, malgré la
-bonne opinion que pouvaient avoir de lui
-les abbés, qu’il fût dans les prés avec elle
-pour lui apprendre le catéchisme. Manech,
-après avoir repoussé l’insinuation, se tut,
-sentant bien qu’il ne serait pas cru. Mais il
-souffrit en silence de ce que la jeune fille
-eût été soupçonnée, à tort, de s’être mal
-conduite avec lui.</p>
-
-<p>Il se faut bien pénétrer de cette forte vie
-religieuse au pays de Manech. Dans la maison
-de Garralda, comme dans la plupart
-des fermes, chez Yuana même, la foi est un
-de ces rayons qui traversent sans hésiter
-les plus sombres nuages. Dans la chambre
-des père et mère de Manech on se réunissait
-avant le repos de la nuit pour sanctifier
-la journée. Il y avait, sur la cheminée,
-au pied du crucifix, de nombreuses
-photographies de parents plus ou moins
-éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en
-Chine occupait la place d’honneur. Çà et là
-quelques religieuses, des prêtres. Ceux-ci
-reposaient dans les cimetières de leur paroisse,
-dans les villages primitifs enfouis
-dans d’épaisses et frustes vallées que n’égayent
-que les cigales sur la torpeur des
-cerisiers sauvages. A Garralda, durant cette
-oraison du soir, petits et grands courbaient
-le front devant ces ombres vénérables.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arnaud avait donc reproché à Manech
-de se faire bien venir des abbés et d’être
-indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient.
-Il est vrai que, tant à cause des
-saintes gens qui avaient honoré sa famille
-qu’en raison de sa sagesse, on le citait aux
-autres en exemple. Et, précisément, cette
-chasteté dont ailleurs on sourit volontiers,
-et qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être
-feinte, le faisait respecter même des
-plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui,
-existait cette camaraderie charmante qui
-fait qu’on se relance la balle à tour de
-bras dans le trinquet où les soutanes flottent.
-A cette rude et saine vie l’âme apprend
-à ne point mépriser la force d’un sang
-vierge. Manech faisait partie de la fanfare.
-Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux
-processions elle le voyait s’avancer vêtu de
-toile blanche, portant sur son berret d’une
-laine candide un petit rameau de chêne, et
-sonnant d’un naïf clairon. Son amour pour
-lui s’épurait. Elle en arrivait, croyait-elle,
-à l’aimer comme aime une sœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pour récompenser de leur zèle quelques
-enfants du patronage, un de leurs maîtres
-les emmena voir la mer. C’était un spectacle
-nouveau pour Manech. Lorsqu’il se
-trouva devant elle, tout d’abord elle lui
-parut absente quoiqu’elle barrât toute une
-rue. Il la confondait avec le ciel. Ce ne fut
-qu’après un moment qu’il se dit : « C’est
-la mer. » Il la portait tellement en lui
-qu’elle lui apparaissait comme une chose
-dont on a l’habitude et qu’on ne remarque
-plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort
-à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de
-lui, ceux qui montaient la barque légendaire
-qui aborda sur la plage basque étaient
-nés avec cette rumeur et cette lumière dans
-les veines. Maintenant, tandis que la plupart
-de ses camarades se distrayaient autour
-de lui, Manech demeurait immobile
-et pâle devant ce développement de clarté.</p>
-
-<p>L’abbé qui les conduisait lui demanda :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Eh bien ! Manech ?</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Il ressentait une paix
-infinie. Il lui semblait que les hommes qui
-vivaient sur ce pâturage mobile et sans
-arbres, où l’écume éparpillait ses brebis,
-possédaient la plénitude de bonheur que
-peut donner le monde. Des voiliers qui se
-rapprochaient peu à peu étaient comme de
-blanches métairies qui se fussent détachées
-de la terre, planant dans leur liberté. Certes,
-belle et douce était Garralda, la maison
-natale, mais pourquoi ne remuait-elle
-pas ? Pourquoi ses grandes ailes inégales demeuraient-elles
-abaissées dans cette mort ?
-Ah ! partir ! plonger son âme dans cette
-rumeur semblable au chant lointain d’une
-église ; se perdre dans cette pureté qui
-planait au-dessus des eaux ; échapper aux
-malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana,
-aux malices d’Arnaud et de l’Américain.
-Il voulait aller sur la mer. Il se
-disait cela.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il préféra, pendant que ses compagnons
-et leur maître allaient visiter la ville, de
-demeurer sur un rocher, sans même songer
-à prendre la nourriture qu’il avait apportée.
-Et le déroulement de ces prairies
-infinies et transparentes, labourées par
-d’invisibles charrues, sous ses yeux se
-déployaient en courbes écumantes qui rentraient
-en elles-mêmes pour s’épandre à
-nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie.
-Il suivit les autres, tout étonné de n’apercevoir
-qu’alors, sur la plage, tant de personnes
-qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes
-allaient et venaient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’une lui sourit en passant. Il l’aurait
-prise pour Yuana. Mais ici ?… Il se retourna
-et elle se retourna.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que lui importait d’ailleurs ? Il y avait
-maintenant, sur l’océan qui se fonçait, de
-longues traînées semblables à des bancs de
-sable jaune et, entre elles, des flots qui
-luisaient et sautaient comme des poissons.
-Ce lui fut une journée inoubliable et, le
-soir, à Garralda, il s’endormit comme s’il
-venait de naître à une vie nouvelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en
-se jetant aussi facilement à la mer que
-dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le
-désir de s’enrichir qui hante chaque Basque
-se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce
-fut un songe diffus, plein d’ambition et
-d’allégresse.</p>
-
-<p>Bien qu’il occupât fort peu son esprit de
-Yuana, il s’était plusieurs fois demandé
-comment il se pouvait qu’il eût rencontré
-sur la plage une jeune fille qui lui ressemblait
-tellement et qui lui avait souri. Mais
-la supposition lui parut vite absurde que
-cette élégante à chapeau et Yuana ne fussent
-qu’une même et seule personne, puisqu’il
-venait de surprendre celle-ci, nu-pieds,
-comme elle était le plus souvent, et
-s’amusant à faire galoper sous elle une petite
-jument que l’on soignait pour l’élevage
-et les primes. Elle la montait sans selle,
-s’accrochant à la crinière et poussant des
-exclamations qui se changèrent en fous
-rires lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put
-s’empêcher de la trouver charmante, quoique
-dans son admiration elle demeurât
-toujours « la fille de péché ». Il est vrai
-que cette amazone brune et nerveuse devait
-ressembler bien davantage à une Sarrazine
-qu’à une Chrétienne. Comme elle s’excusait
-en ramassant son chapeau et en
-défroissant sa robe, il se mit à parler avec
-elle, lui racontant qu’il était allé voir la
-mer. Et il lui demanda si elle ne s’absentait
-jamais que pour se rendre au village.</p>
-
-<p>— Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à
-Bayonne pour acheter une bicyclette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée
-sur la plage, voisine de la petite
-cité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tu as donc maintenant une bicyclette ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Tu es bien heureuse !</p>
-
-<p>— Tu n’avais pas encore été à la mer ?
-demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— Non, jamais. Et toi ?</p>
-
-<p>— Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de
-loin.</p>
-
-<p>— D’où cela ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>— D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya ?</p>
-
-<p>Et elle indiquait de la main la petite montagne
-qui s’étend au sud avec sérénité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire ?
-Nos brebis n’y pacagent pas.</p>
-
-<p>— Il y a des granges et une source sous
-un arbre.</p>
-
-<p>— Alors, de là, on voit loin ?</p>
-
-<p>— Quand on commence de monter, le
-pays devient grand, grand.</p>
-
-<p>— Tu y es allée toute seule ?</p>
-
-<p>— Je connais le chemin. Lorsqu’on est à
-moitié de la montagne, on voit les flèches
-de la cathédrale de Bayonne et des fumées.
-Puis, en s’élevant encore… Oh ! tout d’abord
-je ne pensais pas que c’était la mer,
-tout le bas du ciel devient luisant. Je ne
-sais pas comment le dire, c’est comme du
-lait qu’on trait dans une terrine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il demanda encore :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver
-en haut ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle répondit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Pour toi, il ne faudra pas deux heures.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré
-qu’il lui demanderait de l’accompagner un
-jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût
-essayer de le tenter de nouveau. Elle s’en
-tenait, avec un respect aussi scrupuleux
-que singulier chez une fille de son espèce,
-à la défense qu’il lui avait faite. Mais elle
-l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour
-une promenade sentimentale avec lui,
-comme en rêvent les femmes aux sens les
-plus passionnés, et qui l’eût changée d’un
-buissonnage qu’elle se permettait dans la
-montagne avec Arnaud, l’Américain et
-d’autres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un dimanche de septembre, après déjeuner,
-Manech sortit de Garralda sans dire
-où il allait. Quelque remords le prit de
-manquer les vêpres auxquelles d’habitude
-il assistait. Mais la belle journée, l’attrait
-de cette mer que Yuana lui avait dit être
-visible du haut de la montagne le décidèrent.
-Il contourna le village et fut bientôt
-à la base d’Ursuya. Il était assez accoutumé
-aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât
-pas de la route qu’il devait suivre pour atteindre
-le sommet. Cette course était un
-jeu pour lui. Il fut aux premières granges
-vers trois heures. Çà et là des brebis abandonnées
-à elles-mêmes broutaient. Il ne
-semblait pas que pût être plus complète,
-se faire sentir davantage que dans ces lieux
-déserts, la paix bucolique. Manech ne se
-fût certes pas attendu à rencontrer âme qui
-vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il
-abordait pour la première fois. Quelle ne
-fut pas sa désagréable surprise quand, parvenu
-aux deuxièmes bordes, il se trouva
-face à face avec Yuana et l’Américain, goûtant
-ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils
-avaient retiré d’un panier posé près d’eux
-quelques gâteaux, une bouteille, un verre.
-Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition
-imprévue de Manech auquel il
-cria de venir boire à la santé de la jeune
-fille. Celle-ci ne savait quelle contenance
-faire, ennuyée d’être ainsi découverte
-dans une compagnie dont elle n’était
-point trop flattée, par cet enfant de son
-âge qu’elle aimait de la façon la plus vive,
-la plus désintéressée et qu’elle n’eût point
-voulu scandaliser.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit
-que par un haussement d’épaule. Il
-continua de monter, tournant le dos au
-couple. Et bientôt la distance et les vallonnements,
-une grange aussi peut-être, lui
-eussent caché, s’il eût regardé en arrière,
-ce qui lui avait paru une tache au milieu
-du paysage vierge.</p>
-
-<p>Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit
-sous le petit arbre et auprès de la source
-que Yuana lui avait signalés l’autre jour
-en le poussant à cette excursion. Elle était
-donc venue jusqu’ici ! Il comprenait maintenant
-les absences qu’elle faisait le dimanche,
-manquant les vêpres. Il se la rappela
-en toilette de ville, comme aujourd’hui, se
-dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet
-après-midi de printemps où il allait pêcher
-à la ligne afin d’échapper aux charmes
-dont elle l’ensorcelait. Il se souvenait d’un
-petit panier qu’elle tenait à la main. Il eut
-un mouvement de dégoût, chassa la vision
-de tantôt qui lui paraissait revêtir un caractère
-bestial : ce monsieur et cette paysanne,
-dans l’atmosphère des troupeaux
-qu’il avait souvent respirée lorsqu’il allait
-prendre soin d’eux dans les granges perdues
-qui dépendaient de Garralda. Et certains
-détails se précisèrent, qui lui avaient
-toujours répugné, touchant les mœurs des
-béliers et des brebis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En ce moment il se perdait en de vagues
-pensées, il n’avait pas su apercevoir encore,
-il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert
-de lumière qui s’ouvrait devant lui dans
-le fond du ciel même ; plus près, ce blanchissement
-laiteux dont lui avait parlé
-Yuana et, plus loin, suspendue dans l’espace,
-cette voûte noire : la mer. A cette
-distance on n’entendait pas chanter la coquille
-irisée du golfe dont l’éclat surpassait
-celui du soleil. Manech ressentit que
-son cœur, ainsi que ce flot interminable qui
-s’évanouissait et reprenait sur la plage,
-débordait. Il prit dans sa poche son chapelet
-sous un croûton de pain. Il donnait
-toute sa foi basque à ces humbles grains
-depuis que, toute jeune, sa mère les lui
-avait passés au poignet. Il usait, matin et
-soir, de ces pauvres mots de bois enseignés
-par l’Ange au peuple qui verra Dieu.
-A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles,
-infléchies comme des vagues légères.
-Il priait cette Vierge dont l’image est partout
-au pays basque, non point dans les
-diverses attitudes que l’on s’est plu à lui
-donner ailleurs, mais dans une plus particulière.
-Ce n’est point la fiancée qui s’avance
-vers la maison d’Elisabeth, à travers
-la plaine d’Esdrelon chargée d’abricotiers,
-mais la Mère, cette chose infinie qui comprend
-le cœur tout entier. Elle reposait
-dans le cœur de Manech comme dans une
-niche fruste et belle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la
-paix. Dieu et l’Immaculée étaient venus sur
-la mer aussi bien que dans la légère nuit
-d’avril, dans le courant du ruisseau fleuri
-de cardamines, dans l’orageuse et ruisselante
-nuit d’été. Il n’eût même pas resongé
-à Yuana ni à son protecteur si, en repassant
-devant la grange qui les avait abrités,
-il n’avait donné un regard distrait aux débris
-du goûter.</p>
-
-<p>Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune
-échappée, à l’égard de Manech. Surprise
-ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment
-d’hostilité pour l’homme qui n’avait
-à ses yeux d’autre prestige que la fortune.
-Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre
-d’avoir été rencontrée de la sorte
-en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas
-moins été « la fille de péché », mais elle se
-serait donné cette excuse de s’être laissée
-entraîner par un enfant de son âge. Et
-peut-être que Manech, qu’elle aimait par-dessus
-tous, en eût conçu plus de dépit
-que de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée
-à fond, condamnée sans appel par
-cet être dont la pure beauté la dominait.
-En l’entendant interpeller près de la grange
-d’une façon aussi grossière par l’Américain
-auquel il n’avait pas daigné répondre,
-une folle rage lui avait serré le cœur. Et la
-fin de cet après-midi que Manech avait
-passée si calme, à regarder la mer et à
-prier, la mit de fort méchante humeur vis-à-vis
-de son vieil amant. Celui-ci, malgré
-les frais qu’il fit, dut essuyer cette colère
-en même temps que les assiettes. Son aversion
-pour son platonique rival s’en accrut,
-mais il se réserva de ne régler qu’un peu
-plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta
-jusqu’à le griffer. Il fut quelques
-jours sans la revoir, se faisant non pas désirer
-d’elle, mais exploitant sa vanité de
-jolie fille. Éprise de robes bien coupées,
-en cela comme dans le reste elle rejoignait
-les petites Arabes qui cèdent facilement à
-quelque amulette, à une ceinture, à un
-flacon d’eau de rose. Ici, l’amulette devenait
-une montre, la ceinture une jupe, et le
-flacon d’eau de rose un parfum à la mode.
-Il semblait qu’elle apportât chaque jour
-davantage d’acharnement à retirer le plus
-d’argent possible de cet homme déjà fané.
-Cela, non seulement pour se prouver sa
-puissance sur lui, mais encore pour le brimer.
-Elle ne supportait plus cette union
-sans une secrète colère qui entretenait la
-passion que lui inspirait Manech. Arnaud,
-le sauteur et quelques autres, c’était pour
-se distraire, elle n’y attachait nulle importance.
-Du moins ne l’enchaînaient-ils pas
-avec de l’or.</p>
-
-<p>Au cours de l’un de ces rapides voyages
-où Yuana l’accompagnait, l’Américain prétexta
-d’un caprice pour lui signifier ou
-qu’elle dût renoncer à ses exigences, ou
-consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans
-un appartement qu’il louerait pour lui rendre
-visite de temps en temps. Il avait
-craint de l’opposition, non point des parents
-de la jeune fille, qui fermaient volontiers
-les yeux et voulurent trouver naturel
-qu’elle devînt soi-disant une femme de
-chambre à gros gages, mais de sa part à
-elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une
-manière qui l’irritait d’autant plus qu’il ne
-la comprenait point. Arnaud, il eût encore
-excusé… Il sentait que ni lui ni les autres
-n’étaient en puissance de donner à la jeune
-fille le frisson qui la parcourait à la seule
-vue du fils de Garralda.</p>
-
-<p>Conseillée par sa futilité, son désir d’être
-admirée dans les rues et sous les arceaux
-où l’on prend du chocolat, et guidée par
-son étourderie de fauvette, elle se laissa
-installer à Bayonne dans un logement plutôt
-sommaire. Elle ne revenait que rarement
-à sa ferme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>L’existence continuait la même à Garralda.
-L’honneur, la sobriété, l’obéissance à
-la loi paternelle fondue avec celle de Dieu,
-y présidaient. Mais bien que Manech ne
-s’en rendît pas tout à fait compte, ce qui
-entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement,
-de ces champs de blé voisins, du
-beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était
-point qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait
-plus, et la nuance est aussi délicate
-que possible. Elle revenait dans ses
-rêves, quoiqu’il fît tout pour bannir le
-gracieux fantôme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sans doute avait-il parlé de son mal au
-jeune abbé qui le dirigeait et qui avait
-comme lui la candeur des lis paysans. On
-les voyait ensemble jouer à la balle ou se
-promener, sûrs l’un de l’autre, laissant
-ainsi que des flocons de neige les paroles
-tomber doucement de leur cœur. Ils se recueillaient
-sur les collines, au pied des croix
-des rogations que le printemps recouvre
-de buis et de soucis, vers lesquelles tout
-un peuple se dirige au pas de course en
-répondant aux litanies. Tous deux aimaient
-ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent
-la rose des vents dans la fraîcheur
-de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources
-vives qu’ils mêlaient à leurs élévations,
-et tout se faisait prière pour ces âmes contemplatives,
-et jusqu’à la pelote même qui
-s’envolait vers le but couleur de brique, telle
-qu’une petite planète tout encerclée d’azur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parfois, devant des fermes semblables à
-Garralda, ils saluaient quelque Vierge de
-bois, ils nommaient un missionnaire qui
-en était parti ou un Américain de retour.
-La même simplicité régnait dans ces demeures
-basques. On eût en vain recherché
-des mystères sous ces toits. Là, croissaient
-de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs,
-ils se faisaient repentants et humbles, en
-redescendant les gazons trop glissants où
-l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes
-prononcer les mots si doux : « Pais mes
-brebis, pais mes agneaux. »</p>
-
-<p>C’était le poème vécu, ressemblant jour
-par jour à l’almanach du colporteur : le
-soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la
-grêle, la neige, les nuées, les semailles et
-les récoltes. Et d’abord, les renoncules
-avaient salué de leurs continuelles révérences
-les graminées de la prairie. Ensuite,
-la voix de la batteuse s’était enflée dans la
-cour de Garralda où les petites sœurs de
-Manech avaient lutté à bras le corps avec
-leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas
-où l’on mange la poule au pot, le veau
-en sauce, le boudin de brebis et les piments.
-Les voisins y assistaient. Plus d’une fois
-Yuana y avait pris part. On devinait sa présence
-lorsque la voix de cuivre des jeunes
-moissonneurs sonnait plus fort, cependant
-que son rire leur répondait, brillant comme
-un coquelicot.</p>
-
-<p>Elle ne viendrait plus maintenant, celle
-qui égayait les vieillards eux-mêmes. En la
-voyant, il leur semblait revivre leur adolescence,
-chausser de blanches sandales
-pour danser sous les chênes luisants, au
-son d’une musique naïve et confuse, dont
-le vent brise les éclats. Eux, en apprenant
-son départ pour Bayonne, avaient hoché la
-tête. Elle s’en était allée avec la belle saison.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une singulière solitude pesait sur le cœur
-de Manech tandis que l’année s’avançait.
-Mais cette solitude même n’allait pas sans
-un redoublement d’angoisse. Ne lui avait-elle
-pas jeté un sort ? Elle avait su lui dire
-certains mots, le regarder d’une certaine
-manière. Pour exorciser son ombre, il lui
-arrivait de faire le signe de la croix, et
-aussi de s’exposer encore aux éléments dans
-la violence des attaques. Il recourait à ces
-remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la
-nature l’inquiétait comme d’une présence
-diabolique. Il redoutait bien moins que le
-fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il
-savait que, pour conjurer celui-ci, il suffisait
-d’une promenade vers le moulin, de
-regarder couler l’eau du torrent dont il
-avait reçu un si doux bienfait quand la cardamine
-était en fleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il trouvait maintenant, à la place des
-fraîches corolles, lorsqu’il allait s’asseoir
-sur le mur en ruine, la fille la plus jeune
-du meunier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle avait quatorze ans. Elle se nommait
-Kattalin. Elle était encore une enfant qui, à
-la saison nouvelle, dépouille de son écorce,
-pour en faire un sifflet, le bois tendre de
-l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse et
-bleue, telle qu’une poignée de froment que
-la faulx rase en y mêlant deux campanules.
-Elle courait nu-pieds, dépeignée, après
-le bétail et les canards, mordant avec des
-dents sans ombre à la chair neigeuse des
-pommes ou dans un lourd morceau de pain.
-Elle n’avait rien de commun avec Yuana
-qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même
-âge, était déjà comme la palombe fougueuse,
-au col changeant, qui fait naître la guerre
-dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était
-que l’humble bergeronnette qui longe
-sans bruit la berge sableuse et caillouteuse.
-Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle
-était faite d’innocence et portait aux garçons de son âge,
-qui grimpaient avec elle aux
-arbres, la même amitié qu’à ses compagnes.
-Au catéchisme, on lui avait parlé de la
-vertu de modestie. Elle en avait retenu
-que, pour assister aux offices, il lui fallait
-enfermer, en des bas tricotés par sa mère,
-ses jambes aux hâles d’or, jeter une mantille
-sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle
-regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait
-aux mules qui traînent les chariots
-du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la
-sortie de la farine qui souvent la poudrait ;
-au départ d’une génisse pour le marché ;
-au prix qu’on en avait retiré ; à la recherche
-des œufs ; aux couvées dans le foin des
-étables ; à la bonne cuisson de la soupe
-qu’elle allait servir aux hommes quand
-ils désertaient un moment le blutage
-pour les travaux pressés des champs. Elle
-était née dans le bruit d’argent des roues
-qui déchirent l’eau claire. Dès son premier
-jour, elle en avait été bercée. La rivière
-lui parlait comme une nourrice qui montre
-des images : la truite qui se dissimule en
-chassant, dont on doute si elle n’est qu’une
-ombre sur les galets et qui happe la sauterelle
-et le grillon ; les petites lamproies
-qui ondulent sur place et que l’on confond
-avec les herbes submergées ; les légions
-d’alevins, pareils à de courtes épingles ; les
-insectes savetiers, si légers qu’ils marchent
-à la surface sans enfoncer ; le rat qui glisse,
-plonge et ressort ; la poule d’eau qui s’envole
-en faisant jaillir des perles, et en
-laissant à peine admirer le jade de ses
-pattes ensoleillées ; la nacre, plus belle
-que tous les arcs-en-ciel, de la grosse
-moule d’eau douce ; les aulnes qui poissent
-les doigts, mais dont l’ombre est reposante.</p>
-
-<p>Manech disait à Kattalin :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je crois que tu passes ta vie au bord
-du ruisseau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Oui, plutôt que de lire et d’écrire,
-j’aime mieux faire briller le cuivre des
-chaudrons avec le sable. Je suis heureuse
-lorsque je vois le soleil danser dedans. On
-ne peut pas le regarder longtemps.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— L’oiseau-bleu qui vient de passer est
-celui qui va le plus vite. As-tu jamais vu
-son nid ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Il fait son nid au fond de la Joyeuse où
-il emporte du ciel sous ses ailes. Là, il pond
-et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Ton père et tes frères sont habiles à
-pêcher la truite. Moi, avec cette gaule, je
-n’attrape rien que de tout petits poissons
-qui sont amers au goût. Je suis un maladroit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Non, tu n’es pas un maladroit. Ta
-réputation de pilotari est venue jusqu’à
-notre moulin. Tu as battu, le même jour,
-un monsieur d’Amérique et Arnaud le postillon.
-Je le sais. Mais tu as l’air triste, et
-tu ne joues presque plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je n’aime pas jouer avec ceux qui y
-mettent de la malice. Je joue avec monsieur
-l’abbé du patronage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme.
-Il sait comment on fait la farine,
-parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un
-meunier, du meunier de Hélette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je le sais.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Il vient quelquefois à notre moulin
-pour voir ma grand’mère qui ne se lève
-plus. Il lui a apporté plusieurs fois la
-sainte communion.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je le sais, et je sais encore que ton
-père lui a fait don d’un sac de farine pour
-que les religieuses préparent les hosties.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Et ton père a donné du vin et deux
-agneaux à monsieur le curé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— On ne parle pas de ce que l’on donne,
-mais mon père est juste.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— On ne voit plus Yuana. Elle venait
-parfois jusqu’ici. Elle échangeait avec moi
-des sucres d’orge contre du miel de nos
-ruches. Elle est gourmande, on dit qu’elle
-est placée à la ville.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y
-en a qui restent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Est-ce que tu voudrais partir ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ne répondit pas. Un grand frisson le
-parcourut, tel que celui qui ride la surface
-de la mer. Il regardait cette campagne pareille
-à il y a des mille ans. Il regardait la
-rivière. Il regardait Ursuya qui s’allongeait
-dans la nacre du ciel comme un promontoire
-attentif aux nefs des nuages. Il
-sentit les racines de son cœur se nouer
-plus fortement à ce sein maternel, dans
-cet amour qu’il portait à sa terre naïve et
-fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à
-ses frères et sœurs, à Yuana peut-être,
-peut-être à Kattalin. Mais, en même temps,
-il entendait le même appel que les oiseaux
-sauvages quand leur aile est agitée par le
-souffle des expatriements. Ainsi, sur le
-bord de son nid qu’il a rempli de sa tendresse
-et de ses plumes, le blanc voilier.
-Il cède à l’attrait de sa douleur. Il part,
-et ce qui fait son cercle si doux autour du
-monde, c’est qu’avant de s’en aller il a
-songé à revenir.</p>
-
-<p>Ils poursuivaient la même pensée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle ;
-on le ramasse dans la rivière
-comme ici les cailloux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante
-chaque Basque et le pousse aux lointaines
-aventures. Cette âme étrange, douce et
-mystique, était possédée et fascinée par le
-métal qui se soumet les choses de la terre.
-Ah ! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à
-quoi il emploierait sa fortune. Il ferait bâtir
-un trinquet où il n’inviterait que tel et
-tel. Il se ferait faire un costume à Bayonne,
-et il porterait une montre qui sonne les
-heures et marque les jours de la semaine.
-Il se rendrait en voiture ici et là pour
-assister aux parties de longue ou de
-blaid. Mais au mariage il ne songeait pas,
-il n’avait jamais songé, songerait-il jamais ?</p>
-
-<p>Le voyant absorbé, le regard fixé sur le
-liège qu’il abandonnait au courant, elle
-rompit de nouveau le silence :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Si tu vas aux Amériques et si tu en
-reviens riche, Manech, tu seras fier et tu
-ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras
-que des élégantes comme Yuana.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle disait cela sans malice aucune, sans
-le moindre soupçon, simplement parce
-qu’elle avait été éblouie par les robes de sa
-voisine. Cependant il en éprouva du malaise.
-L’ombre de Yuana, évoquée par ces
-simples mots, rida l’eau pure.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il dit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Laisse-moi, Kattalin !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla
-tenant sa petite gaule et poussant ses canards
-devant elle.</p>
-
-<p>Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint,
-Yuana qui ne manqua pas de se rendre
-alors sur la tombe de ses parents.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le cimetière basque est si simple, si
-beau, qu’on ne saurait concevoir un lieu où
-les vivants communient davantage avec les
-morts. Là, rien ne cherche à masquer la
-vérité. La terre est celle du jardin d’à côté,
-seulement un peu plus fleurie. Les plus
-vieilles tombes sont surmontées de disques
-de pierre dont on dirait, à la nuit tombante,
-de têtes dressées hors du sol, image peut-être
-de la résurrection. Sur ces disques sont
-gravés des signes du zodiaque, signifiant
-sans doute le Ciel, et des objets ayant trait
-aux professions : un marteau, une quenouille,
-une arbalète, une pelote. Les sépultures
-les plus récentes, surchargées de lettres
-et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges
-faire-part. Ce peuple attend la renaissance
-des cendres, plus fermement qu’il
-ne compte sur la poussée des chênes. Les
-inhumations ont lieu sans phrases. Les capes
-des affligés retombent sans qu’aucun geste
-en dérange les plis. Seule révèle quelque
-signe extérieur de sensibilité l’étroite caisse
-blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur
-emporte sous le bras, telle qu’une boîte à
-dragées, et dans laquelle la jeune mère en
-pleurs a couché son enfant. Parmi les tertres,
-les cierges laissent ruisseler leur cire
-en cette fête des élus. Çà et là des sièges où
-les vivants continuent de causer avec ceux
-qui, fatigués du grand soleil, se sont étendus
-dans la nuit.</p>
-
-<p>Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda
-et la tombe des parents de Yuana
-étaient adossées. Mais quel contraste ! Les
-hôtes de Garralda conservaient, jusque sur
-leur dernière demeure, cette distance, cet
-ordre, cette fierté de la noblesse paysanne,
-qui se lisent sur le marbre en caractères
-profonds et réguliers. Plusieurs desservants
-et personnages municipaux y figuraient.</p>
-
-<p>Devant cette table de pierre qui témoignait
-pour sa race, Manech se tenait debout.
-Il priait. Lorsqu’il releva son visage,
-il vit Yuana en face de lui, sa chevelure
-plus sombre que sa mantille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi que Manech, elle était devant
-ses morts. De tout temps, les siens avaient
-été un peu des miséreux, des fermiers
-qui n’ont pas réussi. Les noms gravés
-sur leurs tombes étaient rares, les dates
-récentes. L’origine suspecte n’était pas
-éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs, n’assurait-on
-pas que, jusqu’à ces dernières
-années, on n’entendait jamais dire qu’un
-seul des Bohémiens eût trépassé ? Le démon
-leur prêtait-il, afin de les mieux damner,
-une survie singulière, ou bien leur clan
-confiait-il ses ossements aux secrets des
-vallons boisés qui s’attachent aux flancs
-d’Ursuya ? Avaient-ils possédé même un
-nom, ces ancêtres mal vus, ces parasites,
-ces empoisonneurs de porcs et de poissons,
-ces tresseurs de paniers, ces diseurs
-de bonne aventure, jusqu’à ce que l’alliance,
-bien rare avec de vrais Basques, eût
-conféré un état civil à leur lignée ? Tel
-avait été le cas de la famille maternelle de
-Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée,
-un singulier mépris pesait même sur la
-jolie descendante des disciples de Mahomet,
-encore que jeunes et vieux se montrassent
-à l’occasion épris de son enjouement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Là, sur la pauvre fosse de ses parents
-les plus avouables, en face de Manech, au
-cours de ce triste après-midi qui se clôt
-par les pleurs espacés du glas, elle se sentait
-jugée. Son sang de rose rouge, presque
-noire, était indigne, pensait-elle, de se
-mêler, dans cette terre sainte, au sang
-clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine
-à l’aube. Elle eut honte d’elle-même.
-Et cette honte ne fit qu’accroître,
-dans son cœur de petite esclave, l’amour
-et la déférence qu’elle vouait à Manech. Le
-coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil
-et de reproche, mais le regard ne
-parle pas toujours le même langage que
-l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda,
-qui était pour lui comme un titre
-d’honneur et, tournant le dos à Yuana,
-sans lui accorder d’autre attention, il s’en
-alla.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A quelques semaines de là, Arnaud et lui
-se rencontrèrent. Ils avaient recommencé
-de jouer ensemble, en assez bons camarades,
-depuis que Yuana n’habitait plus sa
-ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse,
-d’autant moins que leurs victoires
-s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé
-par ailleurs, ne les excitait plus l’un
-contre l’autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arnaud dit à Manech :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tu sais… Yuana ?</p>
-
-<p>— Eh bien ?</p>
-
-<p>— Elle a quitté le vieux et s’est mise
-avec un danseur qui fait la contrebande à
-Ainhoa.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech avait compris.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arnaud ajouta :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du
-tabac.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée
-à Espelette :</p>
-
-<p>— Puisque tu conduis le courrier qui
-dessert Espelette, tu ferais mieux d’y demeurer
-que d’y venir en passant. J’habite
-tout près, Ainhoa. Je m’y trouve fort
-bien. Je m’y suis mariée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle donnait à ce dernier mot un sens
-libre, mais le jeune postillon ne prit pas
-le change.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle eut un silence, puis :</p>
-
-<p>— Si tu avais encore tes père et mère là-bas,
-je le comprendrais. Mais puisque tu es
-seul ! Ainhoa est à deux kilomètres de la
-frontière. On y peut faire la contrebande qui
-rapporte beaucoup sans nuire à une autre
-profession que l’on peut exercer. Ainsi il y
-a des gens qui labourent ; ils conviennent
-de prendre en charge, à un endroit déterminé,
-sous un rocher, dans la fougère, des
-bidons d’alcool ou des ballots que les
-Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les
-Français qui leur amènent des chevaux de
-Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre
-jour, deux étalons se sont enfuis dans la
-montagne et, comme nous les poursuivions,
-on nous a tiré dessus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tu étais donc avec les contrebandiers ?</p>
-
-<p>— Oui ; souvent, j’accompagne mon mari
-et les autres qui passent les marchandises
-pendant que je fais causer les douaniers
-qui sont une mauvaise race. Tout de
-même, nous sommes bien organisés contre
-eux. La garde a beau surveiller la vallée,
-nos hommes se cachent dans les sentiers.
-Et si tu savais, à la moindre alerte,
-comme ils sifflent. Mais, souvent, il faut
-abandonner les allumettes, le raisin, la
-soie, tout ce qui s’ensuit, à ces démons
-bleus et rouges dont le pays est infesté.
-On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et
-nuit, ils épient. On dirait de chatards en
-train de guetter des palombes. Comme si
-nous étions un gibier ! Si toi, Arnaud,
-tu faisais le service d’Ainhoa, d’accord
-avec notre parti, tu nous rendrais bien
-des services, tu gagnerais de l’argent et
-je serais heureuse de ne pas vivre loin
-de toi. Si tu veux me suivre à l’auberge
-qui est là, je le donnerai du rhum et
-des cigares que j’ai rapportés sous ma
-robe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arnaud avait considéré le costume de
-Yuana. Elle n’était plus l’élégante de naguère.
-La Bohémienne avait repris le dessus.
-Une jupe, cousue dans une sorte d’indienne
-à fleurs encore voyantes, mais frippée,
-boueuse, effilochée, qui descendait en
-s’évasant sur des bas blancs et de mauvaises
-bottines, lui restituait cette forme inimitable
-de ses pareilles dont les hanches roulent
-au moindre effort. On comprenait que
-la jeune fille était tombée fort bas en
-peu de temps. Les mèches de ses cheveux,
-qui n’étaient que folles, étaient maintenant
-crispées et nouées, et elle les avait ointes
-de je ne sais quelle huile rance qui sentait
-le jasmin. Dans son cœur violent comme le
-grenadier, il y avait un nom, un nom
-qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses
-lèvres. Mais, ayant éprouvé dans les bois
-la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui demander
-des nouvelles de Manech.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Il est difficile de savoir exactement ce
-qui se passa au printemps qui suivit. Mais
-Arnaud, quelques semaines après son installation
-à Espelette, fut arrêté et emprisonné
-en compagnie du soi-disant mari de
-Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents
-qui l’accueillirent sans surprise ni reproche.
-Elle seule semblait éprouver quelque
-honte d’avoir, en si peu de mois, changé
-de sort et de pays. Elle ne se rendait plus
-au village où l’Américain la boudait en la
-méprisant. Et même, on ne la voyait plus
-que rarement se promener autour de sa
-ferme et de Garralda.</p>
-
-<p>En passant par un bois, Manech un jour
-l’aperçut, mais il ne lui adressa point la
-parole ni elle à lui : elle se tenait debout,
-nu-pieds, les mains croisées derrière le dos,
-contre une grange. Sa famille était de plus
-en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait
-toujours les mêmes hardes bariolées qu’à
-Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage
-encore son allure de Bohémienne, lui donnait
-l’air d’un liseron déchiré par les épines.
-En l’approchant, on se serait étonné
-qu’en si peu de semaines la rondeur brune
-et ferme de ses joues eût fait place à la
-maigreur et à la pâleur, et que ses yeux
-si jeunes se fussent creusés et cernés. C’est
-qu’elle avait vécu une rude misère, son
-danseur et Arnaud se réservant de dépenser,
-en d’autres compagnies que la sienne,
-les profits de leur commerce auquel pourtant
-elle aidait. Ce triste état avait fait naître
-en elle une sorte de dévotion superstitieuse
-et désolée. Sans toutefois recevoir
-les sacrements, elle s’était agenouillée en
-larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les
-lis de Marie, elle avait mêlé à ses pauvres
-prières ignorantes, à des essais de contrition,
-le souvenir si pur de Manech. Mais
-aujourd’hui, revenue au pays, elle n’osait
-plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil
-de la paroisse.</p>
-
-<p>Au contraire, la piété de Manech s’affirmait
-davantage, dirigée par l’humble vicaire.
-On eût dit plutôt deux frères que deux
-camarades. Et, à la procession de la Fête-Dieu
-qui se déroulait en ce moment dans
-les fleurs, les fumées de l’encens, les chants ;
-l’orage des tambours et des cuivres, la forêt
-bleue et blanche du ciel, le jeune diacre
-doré, escortant l’Hostie transparente, était
-aussi ravi de savoir l’enfant du patronage
-mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était
-de sentir tout près du Seigneur cet autre
-enfant vêtu de lin presbytéral. Mais
-l’abbé, qui avait eu la vocation religieuse
-tout petit, ne pensait point que Manech
-l’eût aucunement et, sans doute, son opinion
-s’appuyait-elle sur la grâce de lire
-dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il lui disait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Manech, il te faudra épouser Kattalin
-du moulin. Elle est encore bien jeune, mais
-vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante.
-Elle tiendra ton ménage. Elle sait déjà
-faire la soupe, soigner les bêtes. Elle est la
-plus intelligente du catéchisme de persévérance.
-Ses parents ne sont pas sans rien.
-Ils pourront lui donner en dot la prairie
-où passe la rivière…</p>
-
-<p>Et cette rivière était celle qui, naguère,
-lorsqu’il était troublé par Yuana, versait à
-Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle
-paix.</p>
-
-<p>… Vous pourrez, avec le pacage, augmenter
-le bétail. Votre famille sera nombreuse.
-On te respectera. Tes père et mère
-sont dévoués à l’Église, autant que les parents
-de Kattalin. Tu seras conseiller municipal,
-peut-être. Tu continueras la maison.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ne répondait pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste,
-qui est le patron basque, une réunion de
-patronage fit se rendre à Bayonne Manech
-et l’abbé. Elle eut lieu dans la matinée.
-Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez
-une vieille femme, qui était originaire de
-leur village, et qui leur demanda s’ils
-avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui
-répondirent point. Elle feignit beaucoup
-de mépris à son égard, voulant se justifier
-de l’avoir logée quelque temps, chose
-qu’ils ignoraient. Elle les assura que le
-congé qu’elle lui avait donné avait délivré
-sa maison de la présence du diable. Cette
-explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent
-leur mauvais repas. Un dégoût
-sans nom souleva le cœur de Manech lorsque
-cette loueuse clandestine leur montra,
-avec une feinte indignation, au moment
-qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait
-occupée la fille. Le fantôme de celle-ci ne
-se dressa pas ardent, comme tant de fois,
-devant lui. Mais il se sentit atteint d’une
-façon plus terrible peut-être : le vide se fit
-dans son âme.</p>
-
-<p>L’abbé comprit que Manech passait par
-un cruel moment. Alors, pour le distraire
-de ce choc, il l’entraîna vers un tramway
-qui les conduisit à la plage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En présence des flots, Manech fut changé ;
-un sourire éclaira sa face. Que se passait-il
-dans ce front qu’entourait toujours soigneusement,
-sans le cacher, l’étroit berret ?
-Quel invisible et purifiant baiser la mer
-donnait-elle à cet enfant ? De quels bras, de
-quels regards l’enveloppait-elle ? D’où venaient
-cette filiation et cette maternité mystérieuses
-qui s’étaient révélées à lui, brusquement,
-un jour, et qui s’étaient confirmées
-en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour
-divin lui avait versé l’oubli de ce qui se
-passait au pied de la montagne ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Des paquets d’eau poussaient en avant
-leurs gerbes de chrysanthèmes et d’anémones
-de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait
-l’arôme du fenouil des falaises. L’étendue
-d’eau basculait, d’un poids qui semblait
-entraîner le monde, verte ou jaune
-ou bleue, ou argentée, selon la distance
-et les courants. De légers nuages, pareils
-à des pétales de roses du Bengale, montaient
-à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient,
-confondus ou distincts, cette voix
-de tonnerre assourdissante et houleuse, ce
-grésillement de petites bulles qui crèvent
-sur le sable, ces sourdes détonations. Et
-l’on voyait, blancs et souples comme des
-flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en
-hâte vers un devoir éternel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis
-que chez l’un, une soif d’inconnu, le mirage
-de fortunes conquises, semblaient au spectacle,
-chez l’autre, au même instant, la foi
-faisait naître cette pensée que les apôtres
-n’avaient point hésité à reconnaître, pour
-créateur de ces merveilles, l’humble Fils de
-l’Homme qui les accompagnait dans leurs
-barques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le temps pressait. Quand ils revinrent
-à Bayonne, pour rejoindre les camarades
-et regagner avec eux le village, le jour était
-encore clair. Ils se retrouvèrent dans le
-quartier basque du petit port, si pittoresque
-avec ses rues étroites, ses auberges basses,
-ses magasins pour pêcheurs et matelots,
-son va-et-vient de camions, ses courriers
-desservant l’intérieur du pays.</p>
-
-<p>En repassant devant la maison qu’avait
-habitée Yuana, et qu’il ne songea même pas
-à regarder, Manech vit sur le trottoir passer
-un petit marin au col bleu. Il marchait
-en se balançant d’un air avantageux, de
-l’or à son berret. Il suffit, pour que toute
-la passion de Manech cristallisât. Dès lors
-il se prépara à devancer l’appel en entrant
-dans la flotte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Son père n’y fit point obstacle, l’abbé
-non plus ; mais ce dernier lui dit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Manech, tu es mon frère. Absent, tu
-penseras au pays. Tu n’oublieras pas Bonloc,
-tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni
-Hasquette. Tu n’oublieras pas les petits rebots
-où l’on joue le dimanche, au soir tombant,
-après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras
-pas les cerises d’Ayherre. Tu n’oublieras
-pas les cascarots qui, au son d’un
-sifflet, dansent en déployant les drapeaux
-de nos provinces. Tu n’oublieras pas les
-vieux Harambure et Bordachoury. Tu
-n’oublieras pas les vieilles Gachoucha et
-Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur
-de Garralda. Manech, tu ne m’oublieras
-pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin.
-Elle restera pour toi comme l’eau de la
-vallée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il disait à Manech cela sous les chênes
-de Garralda. Il fut un nom qu’il ne prononça
-pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana
-passait entre les arbres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech, demeuré seul, erra un moment,
-puis revint vers la ferme de son père. A
-cette heure indécise où la lune se confond
-avec le soleil, la maison se dressait devant
-lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les
-grandes ailes du toit semblaient prendre
-l’essor. Elle eût voulu partir aussi. Elle se
-détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Va-t’en, mon enfant, disait la maison.
-Va-t’en à ma place, si je suis trop âgée pour
-te suivre. Et puis tu reviendras…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En ces quelques mots tenait toute la formule
-basque. Manech ne quittait plus des
-yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait
-de tout quitter, qui semblait craindre
-que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur
-écho, amolli son courage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors le père ? Alors la mère ? Alors
-les frères et sœurs ? Alors son ami ?
-Alors…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre.
-Qu’était-ce ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à
-l’heure, ressortait de sa ferme, mais cette
-fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas
-vus venir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait
-pas voulu entendre, que l’on murmurait au
-marché avant-hier ?</p>
-
-<p>Elle passait, se tordant les mains. Levant
-son visage, elle l’aperçut, et, après avoir
-poussé l’antique cri de défi, qui sanglota
-longtemps, de ses poings qu’elle
-joignit elle lui envoya un baiser en lui
-disant :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Pardonne à la fille de péché ! Aie
-pitié de moi, Manech !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla
-priant et pleurant. Il partirait. Il irait loin,
-très loin, sur les chemins déjà parcourus
-par les Basques ; loin, plus loin encore,
-jusqu’à ce que l’oiseau blanc de Garralda
-ne le vît plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer
-un cœur bleu sur la poitrine, comme avaient
-fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin.
-Il avait un cœur, et, dans ce cœur, se
-dressait sa première croix.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Manech contracta, en 1897, un engagement,
-de cinq ans dans la marine. Il prit
-part, en 1900, à l’action internationale dirigée
-contre les Boxers autour de Pékin.
-Il montait alors <i>Le Jaguar</i>, et il eut, au retour de
-cette campagne, l’occasion de revoir,
-à Changhaï, où le cuirassé fit escale, son
-oncle Jean-Baptiste le missionnaire.</p>
-
-<p>Un de mes amis, consul dans ces parages,
-put faciliter cette rencontre à Manech que
-je lui avais recommandé. Le matelot comptait
-alors vingt-deux ans, et il y en avait
-douze que l’apôtre n’avait revu sa patrie
-et Garralda. Ils ne se fussent point reconnus.
-L’oncle très vieilli, épuisé par la fièvre,
-les crises hépatiques, les fatigues endurées
-sur les jonques. Son teint tirait sur le
-bambou jaune, sa barbe était blanche et
-rare. Le neveu était, au contraire, dans
-toute sa force. Et, de le revoir ainsi beau,
-libre, le regard sûr, le missionnaire sentait
-son cœur s’emplir de fierté :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Toi ? répétait-il, toi ? Manech ! C’est
-toi ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et, de ses paupières rougies par les insomnies,
-glissaient des larmes. Et il retenait,
-entre ses doigts décharnés, les mains
-vives du jeune homme.</p>
-
-<p>— Depuis ta première communion, Manech,
-depuis ta première communion je ne
-t’avais point revu. On m’a si peu écrit de
-Garralda ! On néglige ceux qui sont loin.
-Et puis, je sais combien la vie des champs
-est absorbante. Ton père, ta mère, est ce
-qu’ils vont bien ? Et les petits ? O mon
-Dieu !…</p>
-
-<p>Manech répondait :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Il y a trois ans que je me suis engagé.
-Pendant ce temps, je ne les ai revus que
-deux fois, en permission. Le père est vaillant
-toujours, la mère avait un mal. On
-l’a opérée ; elle va joliment.</p>
-
-<p>— Dis-moi, Manech, est-ce que tu es
-toujours aussi pieux ?</p>
-
-<p>— Je l’espère, mon oncle.</p>
-
-<p>— Est-ce que les affaires vont bien à Garralda ?</p>
-
-<p>— Oui. Le froment et le foin ont donné
-beaucoup l’année dernière. Mais il a fallu
-payer l’opération.</p>
-
-<p>— Tu t’ennuyais donc à la maison, que
-tu aies devancé l’appel dans la marine ?</p>
-
-<p>— Non, mais c’est une idée que j’avais
-de partir.</p>
-
-<p>— Manech, il est meilleur de rester au
-pays, de s’asseoir sous le noyer après la
-moisson, avant souper, quand les grillons
-crient près du four. C’est bon à moi de
-m’être exilé si loin. Le Bon Dieu l’ordonnait.
-Mais toi ?</p>
-
-<p>— Je voulais m’en aller sur la mer.</p>
-
-<p>— Quand je regarde ce pays jaune, il m’arrive
-de fermer les yeux pour penser à tout
-ce qu’on voit de Garralda. Je rêve souvent
-que je suis tout petit, que je reviens de
-l’école, que je porte encore mes livres dans
-un sac de toile. Au-dessus de la rue, dans
-le ciel, est posé Ursuya. Est-ce que l’on a
-amené en ville l’eau d’Ursuya ?</p>
-
-<p>— Non, pas encore.</p>
-
-<p>— Dis-moi, Manech… dis-moi… tu vois, je
-voudrais tout apprendre en même temps…
-je voudrais avoir un cœur assez grand pour
-y enfermer le pays. Qui vit encore là-bas ?
-Le vieux Larronde est-il mort ?</p>
-
-<p>— Il est mort.</p>
-
-<p>— Et monsieur Haristoy ?</p>
-
-<p>— Il est mort.</p>
-
-<p>— Et l’ancien curé de Labastide, monsieur
-Etchegaray ?</p>
-
-<p>— Il est mort.</p>
-
-<p>— Et ceux du moulin ?</p>
-
-<p>— La grand’mère est morte l’an dernier.
-Depuis votre départ, il y a une petite Kattalin
-qui est déjà bien raisonnable.</p>
-
-<p>— Et ceux qui étaient dans la ferme où il
-y a le gros tilleul, entre le ruisseau et Garralda ?
-Il y avait une si jolie petite fille…
-Rappelle-moi son nom ?… Ah ! Yuana, c’est
-Yuana qu’on la nommait…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ne répondit pas. L’oncle, pressé
-par tant de questions qu’il voulait faire, reprit,
-sans insister.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Dis-moi ? Tu as laissé de bons amis
-là-bas ?</p>
-
-<p>— Avec monsieur l’abbé, le fils du meunier
-de Hélette, nous sommes comme deux frères.</p>
-
-<p>— Hélette !… la seule fois que j’y suis
-allé, il me semble que c’est d’hier. Il y
-avait, sur le bord de la route, beaucoup de
-cerisiers chargés de fruits. C’était par un
-jour de grande chaleur, j’avais sept ans.
-Sous un arbre, j’avais trouvé un geai bien
-bleu. Je l’avais rapporté à Garralda. C’est
-le lendemain que mourut notre mère, sans
-qu’on s’y attendît. Ce sont des souvenirs
-comme ça qui entrent dans le cœur de
-l’homme pour n’en sortir jamais. Hélette…
-O Manech ! Tu t’en retourneras vivre au
-pays ! C’est trop dur de faire comme moi
-si l’on n’a pas la vocation, d’être enfoui dans
-un sol étranger, ou jeté dans un fleuve par
-de mauvais Chinois. Mais toi, Manech, il
-faut t’en retourner à Garralda. Tu aimeras
-une enfant sage qui garde notre honneur.
-Ah ! Manech, baiser les tombes où reposent
-nos prêtres ! La terre où l’on dort est froide
-quand elle n’est pas du pays ! Je ne devrais
-pas te dire cela, Manech, moi qui suis un
-pauvre serviteur de Dieu, qui accepte à l’avance
-ma sépulture… Manech, dis-moi encore ?
-Est-ce qu’il y a toujours la vigne sur
-le coteau de Garralda ?</p>
-
-<p>— Toujours.</p>
-
-<p>— Manech, est-ce qu’il y a encore, dans le
-potager, la tonnelle où les anciens venaient
-s’asseoir le dimanche et boire du vin d’Irouléguy ?
-C’est un matin, en y entrant après la
-messe, que j’ai songé à devenir missionnaire.
-J’avais dix ans.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et Manech songeait que, sous cette
-même tonnelle, il avait cherché et trouvé
-dans la nuit qu’enchantait le rossignol l’apaisement
-de son mal. Mais, poussé par le
-vent mystérieux qui gonfle comme une voile
-l’âme de sa race, il répondait :</p>
-
-<p>— J’ai encore deux ans de service à faire.
-Mais quand je serai libéré de la flotte, je
-partirai pour les Amériques. J’emporterai
-l’argent que j’ai économisé. Je ferai fortune.
-Et alors je reviendrai.</p>
-
-<p>Et le missionnaire s’essuyait les yeux et
-lui disait :</p>
-
-<p>— O Basque !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ne devait plus revoir l’oncle Jean-Baptiste.
-Celui-ci, comme si l’avait accablé
-une émotion aussi violente, celle
-d’avoir revu son neveu, ne put regagner
-sa pauvre paroisse de Han-Kéou, s’alita le
-soir même de cette rencontre, dut être
-transporté à l’Hospitalité française, tandis
-que <i>Le Jaguar</i> reprenait le large.</p>
-
-<p>Le consul, ayant été avisé de la grave indisposition
-du missionnaire, alla le visiter
-à son lit d’agonie. Le malade lui parla
-d’abord de ses angoisses touchant ses catéchumènes,
-du chagrin qu’il avait de penser
-qu’il ne verrait pas, vivant, s’élever l’église
-de Téhé-Fang-Koo sur la terre arrosée de
-sang chrétien. Après quoi, le délire le prit,
-mais un délire si doux que le consul et la
-religieuse qui l’assistaient ne purent retenir
-leurs larmes. Ce saint prêtre se revoyait
-enfant dans la campagne autour de Garralda,
-et l’épisode qu’il avait conté l’avant-veille
-à Manech, de cet oiseau bleu trouvé
-sous un cerisier, peu d’heures avant la
-mort de sa mère, revivait dans sa mémoire.
-Il causait avec de petits Basques, il buvait
-avec eux à une source près de Hélette,
-mais il craignait que l’oiseau bleu ne s’envolât.
-Puis la figure du moribond s’illumina.
-Il se mit à chanter, et son chant
-n’était, d’après ce que l’on m’a rapporté,
-que la mélopée qui sert à marquer les
-points au jeu de paume. Qu’il fait chaud,
-mais qu’il fait beau ! disait-il. Son œil fixe
-regardait peut-être monter vers le zénith
-éternel la pelote du village natal. Il prononça
-brusquement ce mot :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— L’angelus !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et il fit le signe de tout son peuple qui,
-au premier tintement, se découvre pour
-saluer Marie. Il était avec ses vieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’escadre de la Méditerranée ayant rejoint
-Toulon, Manech, avant qu’il lui fût
-permis d’aller revoir les siens, ne quitta
-guère cette ville que pour se rendre parfois
-à Marseille avec des camarades de
-bord.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Trois ans et plus de navigation, de descentes
-à terre parmi les cités où la débauche
-s’exalte, n’avaient point maintenu Manech
-dans son ignorance. Mais le sens de l’amour
-divin, sa ferveur, l’avaient laissé le même,
-loin toujours pratiquement des femmes.
-Les prêtres du pays basque savent combien
-il est fréquent de rencontrer, dans leurs
-campagnes, des jeunes gens jaloux de leur
-pureté, alors que d’autres y mènent l’idylle
-à la façon de Daphnis et Chloé. Il arrive
-même que plus d’un vieillisse dans son
-austère célibat, faisant pénitence et, avant
-de se coucher, récitant son rosaire après
-avoir dénombré ses moutons, retourné la
-litière de ses vaches.</p>
-
-<p>Manech avait compris que la fièvre dont
-son adolescence s’était montrée inquiète
-était commune à tous les hommes, et que
-ceux-ci ne la traitaient pas en général
-comme il avait fait lorsqu’il fuyait jusqu’au
-fantôme de Yuana. Les fleurs, ni la
-brise, ni l’eau, ni la mer, ne leur apportent,
-hélas ! le calme qu’elles avaient rendu à
-Manech. Il était maintenant délivré de
-l’angoissant mystère que, jusqu’à un
-âge singulièrement avancé, il n’avait pas
-éclairci. Il n’était que plus ferme dans sa
-volonté.</p>
-
-<p>Dans les petits bars naïfs et brutaux, reluisants
-de gravures toutes crues, sous
-l’aveuglant éclat de l’électricité, du gaz ou
-de l’acétylène, il avait, trois ou quatre fois,
-considéré avec dédain, en buvant des bocks
-en compagnie de camarades, les filles
-fardées et dévêtues qui s’asseyaient à leurs
-places, ou qui jouaient de l’orgue de Barbarie.
-Il avait repoussé les plus audacieuses
-avec un tel air qu’elles auraient pu croire,
-en regardant sa figure de jeune prince, qui
-ne s’était jamais laissée effleurer, que, revenant
-d’Orient, il y possédait les houris
-les plus séduisantes. Qu’il était loin de
-leur pensée ! Il se fit un jour un rapprochement
-dans son esprit d’une de ces malheureuses,
-qui était brune et jolie, avec
-Yuana à laquelle il ne songeait presque jamais
-plus. Il paya les consommations, assujettit
-son berret, fourra les mains dans
-ses poches, et ressortit après avoir déclaré
-qu’il ne remettrait plus les pieds dans de
-pareilles boîtes. Ses camarades ne l’en raillèrent
-point. Il s’était imposé à eux par sa
-force physique, sa beauté qui retenait l’attention
-des femmes, toute dirigée vers lui,
-un certain haussement d’épaule, son regard
-tranquille et dominateur, et cette langue
-bizarre dans laquelle parfois ils l’avaient
-entendu chanter.</p>
-
-<p>Dès lors, à Toulon comme à Marseille,
-Manech se promena plutôt seul, parfois
-avec un compagnon qui prenait avec lui
-ses repas dans une maison dite <i>du marin</i>.
-Elle était tenue par un Jésuite qui
-s’efforçait d’enlever aux tenanciers, qui les
-soûlaient pour les plumer ensuite, et aux
-raccrocheuses, tous ces petits merles marins
-faciles à prendre au panneau.</p>
-
-<p>C’est à Toulon que Manech apprit, par
-quelques lignes de Garralda, la mort de
-l’oncle Jean-Baptiste. Il la ressentit profondément,
-mais personne autour de lui
-ne put se douter de son chagrin, parce que
-le même enfant qui dissimulait ses émotions
-les plus vives, le même adolescent
-qui ne parlait à ses proches ni de ses victoires
-ni de ses défaites au jeu de paume,
-et qui ne confiait qu’à Dieu et à la nature
-les combats qui se livraient en lui, se
-perpétuait dans le jeune homme d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Pas davantage il n’avait fait part à son
-oncle et à ses parents d’un fait de guerre
-qui l’avait signalé à ses chefs. Et, sans la
-médaille qu’il porta dans la suite, nul ne
-se fût douté de son héroïsme. Était-ce orgueil
-ou modestie ? Le Basque pose l’énigme
-et ne laisse rien voir que son apparente
-indifférence.</p>
-
-<p>Le début de ce printemps mil neuf cent
-un fut doux sur la Méditerranée. Manech en
-ressentit les pacifiants effluves. Il goûtait
-bien le repos qu’après une active campagne
-les chefs permettent à leurs hommes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il n’éprouvait plus les étranges angoisses
-de jadis ; les fantômes s’étaient évanouis.
-Comment les ombres du passé ne se fussent-elles
-pas dissipées au soleil de sa forte
-et libre jeunesse, au contact de ces flots qui
-le berçaient ? Le souvenir d’un amour qui
-vous a déchiré n’est jamais éternel. Et son
-amour pour Yuana, se l’était-il jamais
-avoué ? Les vents du large avaient assaini,
-balayé son âme. Sa puissance virile, qu’il
-réservait, ne lui apparaissait plus comme
-un détriment. Il était fier de son corps
-et de pouvoir le rompre, mieux qu’aucun
-matelot de l’équipage, aux exercices des
-athlètes. Et il continuait de marquer à
-celles qui le provoquaient dans la rue cette
-distance de jeune dieu à de simples mortelles.
-A qui donc destinait-il le mystère de
-sa beauté ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Après ma libération de la flotte, je
-partirai pour les Amériques. Je veux y faire
-fortune, je reviendrai ensuite au pays,
-répétait-il au vieux Jésuite comme aux
-autres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il aimait son pays d’une telle passion
-que si, au moment qu’il souhaitait le plus
-de le quitter, il avait pu penser qu’il n’y
-finirait point ses jours, il fût mort de douleur.
-Son pays était, en outre, le trésor
-dont il se faisait suivre, ce coffre où il puisait
-à pleines mains, dans la solitude, pour
-en admirer le précieux reliquaire. Peu à
-peu, il en avait trié les souvenirs. Dans
-sa nouvelle vie, il avait rejeté, envoyé à la
-mer, les pelotes d’Arnaud, les jalousies du
-vieil Américain, la contrebande du danseur
-de la Soule, et la pauvre robe à larges
-fleurs fanées de Yuana. Que lui importait
-maintenant cette fille, dont il avait étrangement
-souffert, et le lieu où les gendarmes
-l’avait emmenée en ce jour qu’elle avait
-déchiré son cœur ? Même sa charité chrétienne
-s’arrêtait là. Dans ce front pur et
-têtu, moulé par l’exact berret, il y avait
-des raisons qui triomphaient du cœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le soleil se couchait sur le miroir bleu
-dont les vacillements ne lui renvoyaient
-que des images agréables. Notre-Dame-de-la-Garde
-semblait marcher dans les airs et
-lui rappeler cette Vierge de Garralda devant
-laquelle il se signait à l’angelus, disant :
-« <i lang="eu" xml:lang="eu">Agur Maria !</i> ». Bientôt il aurait une
-permission assez longue, son commandant
-la lui avait promise. Il descendrait du train
-à Bayonne et, pour faire l’économie d’une
-voiture, il s’en irait à pied par la vieille
-route. Il arriverait par Labiry. Il reconnaîtrait
-les arbres, les montagnes, couleur
-de pensée bleue, d’Espelette et Hartsamendy,
-et, tout à coup, plus sombre qu’elles,
-Ursuya semblable à un joug de feuillage
-posé au front de la vallée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et il en fut ainsi. Il vint. Il traversa la
-petite ville. Devant lui s’ouvrait, avec ses
-platanes pareils aux éventails chinois qu’il
-rapportait à ses sœurs, dans son mince
-ballot, la route qui mène à Garralda. C’était
-ici que, par une orageuse nuit de fête, il
-avait rencontré Yuana et son danseur. Mais
-à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait
-à rien d’ennuyeux ni de triste. Il n’y
-avait en lui que de la joie. Il s’amusa de
-n’être point reconnu, dans cet uniforme,
-par un vieux qu’il salua en l’appelant par
-son nom. Il marchait, de son allure balancée
-de matelot. Il vit frémir la rivière au
-soleil, cette rivière où la cardamine d’un
-printemps d’autrefois avait tressé, pour
-conjurer sa fièvre, son philtre de lumière
-riante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Soudain son cœur battit, avec quelle allégresse !
-Au milieu de l’eau voici que,
-belle et souple et grande, ses jambes élancées
-renvoyant une clarté aveuglante, un
-chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin
-lavait du linge. Je ne sais quel instinct
-la fit se redresser de la planche où elle
-savonnait. Leurs yeux plongèrent dans
-leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de
-soi d’habitude, n’osait ouvrir la bouche
-devant cette merveille de grâce, pétrie
-en deux ans, modelée, allongée par la
-Joyeuse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il était en face de l’Amour et de tout
-son carquois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aux pieds de cet Amour montaient et
-descendaient en un vol horizontal, presque
-immobile, des libellules couleur d’eau
-profonde. Elles se posaient parfois sur une
-herbe, et leur corps linéaire se tenait alors
-oblique sans que le frémissement des ailes
-se distinguât du jour. Mais lui, Manech,
-il ne voyait que cet Amour qui s’était détendu
-comme un arc de noisetier.</p>
-
-<p>Kattalin dit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Bonjour, Manech. Quel bonheur de
-te revoir !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et maintenant, par un torride après-midi,
-sous la tonnelle, à Garralda, parents
-et amis avaient bu à la santé du marin. Lui
-s’était éloigné, en compagnie de Kattalin,
-dans la direction de ces forêts où jadis il
-n’avait point voulu rejoindre Yuana. Et il
-tenait à la paysanne, dont le port de
-déesse le dépassait un peu, de ces propos
-charmants qu’inspirent aux jeunes Basques
-le vin de leur pays. Elle était si naturellement
-heureuse qu’à peine elle en pouvait
-croire ses oreilles parfaites, dégagées des
-fines mousses d’or qui couronnaient sa
-ravissante tête trop étroite.</p>
-
-<p>— Te souviens-tu, lui demandait-il, que
-tu étais encore une toute petite fille, il y a
-cinq ans, et que tu me disais, au bord de
-la Joyeuse, que l’oiseau-bleu fait son nid
-au fond de l’eau où il emporte du ciel sous
-ses ailes ?</p>
-
-<p>— Oui, c’est vrai, répondait-elle.</p>
-
-<p>— Est-ce que, disait-il, tu n’as jamais
-pris d’oiseau-bleu avec le casse-pied ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et, comme elle rougissait, il reprenait :</p>
-
-<p>— Regarde la couleur de mon col, elle
-est celle de l’oiseau-bleu. Ne veux-tu point
-le prendre au piège de tes bras si doux ?
-Tu seras mon ciel sous mon aile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle était surprise et charmée et, dans un
-signe qui dit oui, s’illumina sa figure. Elle
-enlaça l’épaule du jeune homme.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas, ma Kattalin, que tu veux
-que nous fassions un nid au fond de la
-Joyeuse ?</p>
-
-<p>— Méchant ! Ne vas-tu pas me rappeler
-aussi que je t’ai raconté que l’oiseau-bleu
-se bat avec les anguilles ? C’est vrai, d’ailleurs.</p>
-
-<p>— Non, non, je ne me disputerai pas
-avec toi, mais peut-être voudras-tu m’échapper
-comme une anguille qui glisse
-entre les doigts sans qu’on puisse la retenir ?</p>
-
-<p>— Avec toi, mon Manech, si tu me le
-demandes, j’irai bâtir un nid au fond de
-l’eau. Mais je crois qu’il vaut mieux rester
-sur la terre… Manech, est-ce que tu parles
-sérieusement ?</p>
-
-<p>Et elle ajoutait :</p>
-
-<p>— Le vin d’Irouléguy est si fort ! Tu en
-as bien bu une bouteille…</p>
-
-<p>— Tant mieux, répondait Manech, si
-l’ivresse du vin fait que j’ose te dire que je
-t’aime ?</p>
-
-<p>— C’est l’an prochain que tu reviendras
-pour toujours, Manech ?</p>
-
-<p>— Je reviendrai pour repartir.</p>
-
-<p>— Comment dis-tu ?</p>
-
-<p>— Je dis qu’avant de t’épouser il faut
-que je fasse fortune.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette dernière phrase ne blessa pas la
-jeune fille qui, cependant, depuis que venaient
-de se conclure leurs fiançailles, eût
-donné sa vie pour Manech. Quelle que fût la
-violence de son amour, qui avait couvé sous
-la cendre de son humble foyer, sans espoir
-de le faire jamais partager, et qui maintenant
-venait de s’épanouir comme une rose
-qui ne cache plus son cœur ni son parfum,
-Kattalin était déjà soumise au maître.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle resserra son étreinte, posa sa joue
-sur le berret aux lettres d’or et demanda :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Est-ce à Buenos-Ayres que tu irais ?</p>
-
-<p>— Ou bien au Chili. On m’y a déjà proposé
-plusieurs places dans les tanneries.
-En quelques mois, je me mettrai au courant
-du métier à Hasparren. Et puis je partirai.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hantée par l’idée qui avait frappé son
-enfance :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— On y ramasse aussi de l’or dans les rivières ?</p>
-
-<p>— Pas là, dit-il. Et c’est un mauvais métier.
-Il vaut mieux faire du cuir et acheter
-des terrains avec ce que l’on gagne. On
-m’a dit aussi que je pourrai tenir un café
-avec un trinquet.</p>
-
-<p>— On joue donc à la pelote là-bas ?</p>
-
-<p>— Oui, avec des espèces de petits chisteras
-que j’ai appris à fabriquer à bord.
-Un Argentin m’avait prêté le modèle.</p>
-
-<p>— Quand donc te reverrai-je ?</p>
-
-<p>— Pas avant huit ans, <span lang="eu" xml:lang="eu">ene maïtia</span>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il prononça ce nom si doux de « bien-aimée »
-avec une langueur et une inflexion
-si tendres que l’on eût dit d’un chant d’oiseau.</p>
-
-<p>La perspective de cette séparation ne les
-attrista point. Le but d’une fortune à réaliser
-ne faisait au contraire que stimuler
-leur sentiment si sincère, si ardent — mais
-ni pur et réservé qu’au cours de cette promenade
-leurs joues à peine se frôlèrent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je te veux heureuse et riche, Kattalin.
-C’est vrai que tu auras bien près de trente
-ans, à mon retour. Et moi, un peu plus.
-Mais je yeux que tu sois la mieux habillée
-d’ici, que tu aies des bijoux et une voiture.
-A mes frères, et sœurs je laisserai ma
-part de Garralda.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme elle écoutait ! Elle n’eût pas osé
-même une objection à cette longue attente
-qu’il allait s’imposer et lui imposer. Ils
-prirent par un chemin creux d’où ils apercevaient
-des cerises au-dessus de leur tête.
-Noires, roses, jaunes et rouges, il y avait
-partout des cerises, tellement luisantes que
-l’on voyait l’azur glisser sur elles. Ils atteignirent
-un léger plateau d’où le pays,
-avec les palmes de ses peupliers, ressemblait
-à une grande procession. Les petits
-monts de Baïgura, de Hélette et d’Abbaratia,
-dressaient leurs reposoirs naturels,
-couleur d’orage et empanachés de quelques
-nuages de coton. Le soleil régulier comme
-un ostensoir s’abaissait dans l’étendue, et
-le calme dominical était si profond qu’on
-se fût cru à cet instant où la foule agenouillée
-se recueille pour recevoir la bénédiction
-en plein air. Des sonnailles lointaines
-scandaient les strophes de cette
-prose du silence. Une vie primitive, épaisse,
-vierge, ignorante, résignée, pleine de force,
-sortait des blés, des coteaux de fougères,
-des pâturages aux plans si inclinés que le
-bétail semble y chercher son équilibre. La
-vie continuait sous l’œil du Dieu personnel,
-de celui que le Basque nomme sans hésiter :
-« Le Monsieur d’En Haut ». Des hommes
-qui avaient près d’un siècle d’âge étaient
-toujours là lorsque de tout-petits étaient
-emportés dans leurs cercueils argentés et
-blancs. Et Manech et Kattalin obéissaient à
-la loi de ce Dieu et de la nature, de cette nature
-dont leurs beaux corps étaient tissus,
-et qui se servait, aux fins d’une union gracieuse,
-aussi bien du ciel bleu que des rosiers
-de Garralda.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De la ferme délabrée des parents de
-Yuana sortait une pauvre fumée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-
-<p>Libéré en 1902, Manech revenait au pays
-et s’initiait à l’industrie locale : la fabrication
-du cuir. Au printemps de 1904, il
-s’embarquait à La Pallice pour le Chili où
-l’accueillirent de tout cœur les compatriotes
-auxquels il était recommandé. Ceux-ci
-le prirent dans leur maison de commerce
-et, quatre ans plus tard, se l’associèrent.
-En 1908 il put, sans quitter la tannerie, acquérir,
-avec une partie de ses bénéfices, un
-hôtel qu’il fit exploiter à son compte par
-un ménage basque. Ce couple, récemment
-introduit au Chili par l’une de ces agences
-qui sèment la mort et récoltent la faim,
-fut heureux de trouver une gérance qui
-fit le commencement de sa fortune, au moment
-où celle de Manech était presque réalisée.
-Celui-ci acheva de s’enrichir en spéculant
-sur les nitrates. En 1911, il songeait
-à se rapatrier, après avoir refusé d’épouser
-la fille d’un de ses anciens patrons. Elle
-était pourtant charmante, de cette race de
-femmes brunes, un peu trop petites, mais
-bien tournées. Elle conçut beaucoup de
-chagrin de n’avoir pu se marier avec lui.
-Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se
-réembarqua, il était encore fort beau. Il
-n’avait jamais, fût-ce un jour, oublié
-Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de
-son idée, huit ans poursuivie avec un admirable
-esprit d’ordre, de ne revenir que
-millionnaire à Garralda. Favorisé par son
-esprit des affaires et par les circonstances,
-il avait dépassé son but.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pendant son séjour en Amérique, il avait
-perdu sa mère et l’une de ses sœurs mariées.
-Les nouvelles lui étaient surtout données
-par Kattalin qui, malgré les années,
-l’appelait encore, dans ses lettres, son oiseau-bleu.
-Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises,
-de ses photographies. La plus récente,
-qui la représentait coiffée de la mantille,
-révélait encore une de ces beautés
-dont on dit qu’elles n’appartiennent qu’au
-pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle
-comptait lui donnaient cet épanouissement
-d’une rose à dix heures, lorsque pas une
-ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa
-tête de chasseresse antique, et son port
-gracieux et noble reposait sur la courbe
-impatiente d’une jambe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech avait répondu à ces envois par
-des portraits de lui. Le dernier avait été
-pris dans son salon de Los Angeles. Il était
-représenté debout. Sa face, au premier
-aspect, était d’un romain classique, mais le
-regard basque s’était accentué de bas en
-haut, ce regard bridé de l’Asiatique. Il
-était vêtu d’un complet fort moderne, très
-bien coupé, dont le pantalon au pli méticuleux
-se relevait au-dessus de bottines qui
-visaient à rendre le pied exigu. Une large
-chaîne de montre à breloques barrait le gilet
-blanc. L’une des manchettes, aussi roide
-d’empois que le col, laissait paraître une
-pépite qui servait de fermoir. Un gros
-brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait
-à la main un chapeau canotier. Sur
-un guéridon, d’acajou sans doute, et de
-style Louis-Philippe, une photographie était
-placée que l’on devinait être, dans un cadre
-somptueux, celle de la fiancée. Dans
-deux autres cadres, fixés au mur, on eût
-pu reconnaître une Assomption et une Descente
-de Croix. Un lustre à prismes de cristal
-pendait du plafond.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans une des lettres qui précéda son
-départ de Valparaiso, il donnait à Kattalin
-des instructions détaillées. Il entendait que
-leur mariage fût célébré dès son retour. Il
-allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il
-désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait
-à sa rencontre à Bordeaux. Il en avait pris
-modèle aux élégantes du Chili. Il lui
-envoyait un chèque de trois mille francs,
-pour la façon de la robe et les frais du
-voyage. Elle et sa mère devraient descendre
-à l’hôtel des Basques où il les rejoindrait,
-après avoir fait diriger ses nombreux
-bagages de la Rochelle à Bayonne et, de
-là, dans une belle maison qu’il avait acquise
-à Hasparren, par procuration, l’année précédente.
-On passerait quelques jours à
-Bordeaux pour acheter le trousseau et le
-mobilier de leur ménage. Ce programme
-s’exécuta de tous points.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut avec une joie grave et sûre que se
-reconnurent les fiancés. Manech, avec cette
-réserve que garde toujours à l’extérieur le
-Basque, souleva son chapeau pour saluer
-Kattalin et lui tendit la main. Elle avait espéré
-un baiser. Mais, à déjeuner, il lui
-souriait plein de prévenance et lui faisait
-de ces compliments si jolis qu’ils portent
-au cœur. Elle était fière de l’entendre donner
-des ordres aux servantes sur un ton
-qui sait commander avec douceur. Il se
-montrait un peu difficile, tel qu’un monsieur
-qui a l’habitude des grands hôtels.
-Combien, pourtant, se sentait-il plus à l’aise
-dans cette auberge retrouvée qui sentait le
-pays natal ! Il s’exprimait plutôt en basque,
-mais il fit une observation en français
-parce qu’on avait négligé d’orner
-leur nappe d’un bouquet de fleurs comme
-il y en avait aux tables voisines. Au
-dessert il commandait une bouteille de
-Champagne qu’il déclara ne rien valoir
-en comparaison de celui qu’il buvait
-là-bas.</p>
-
-<p>— Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour
-me griser, de la mousse du meilleur vin,
-si tu me donnes la mousse de tes cheveux ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est ainsi qu’avec une faconde un peu
-espagnole, un Basque sait parler à celle
-qu’il aime, fût-il un Basque américain dont
-la fortune a été rapide. Jamais en lui ne
-fait défaut l’inspiration spontanée, à moins
-que son orgueil ne l’empêche.</p>
-
-<p>Kattalin se faisait humble à son côté. Mais
-la fierté la soulevait devant les femmes qui
-dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait
-point. Il s’arrêtait volontiers dans le
-quartier maritime devant les cages des
-oiseliers. Il lui montra une perruche du
-Chili et, comme elle la trouvait ravissante,
-il la lui acheta sans même en débattre le
-prix. Elle protestait, de peur de se montrer
-indiscrète. Mais lui, tirant de sa poche son
-gros portefeuille, la rassurait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu
-fait son nid au fond de la rivière.
-Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles
-du jardin où nous nous aimerons.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères,
-elle avait les larmes aux yeux tout en
-continuant de marcher à son côté, de cette
-manière qui donnait tant de grâce à sa
-taille si haute et si flexible.</p>
-
-<p>Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme
-font en général les dames des Américains.
-Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des
-Basquaises, même rurales, qui savent du
-premier coup adopter la mode la plus simple
-et la plus jolie. Ils choisirent ensemble
-les chambres, le salon, la salle à manger de
-leur future demeure, fort luxueux, mais
-d’un goût moins sûr que la corbeille et les
-robes. Ils passèrent ainsi trois semaines à
-faire mille achats, entre autres d’un calice
-de valeur qu’il voulut offrir à l’abbé, son
-ami de jeunesse, devenu maintenant curé
-de Méharin et qui bénirait leur union. Ils
-assistèrent à la messe de la paroisse Notre-Dame.
-Ils communièrent. Elle suivit l’office
-dans le missel qu’il lui avait donné. Ils
-dînèrent dans des restaurants où l’on joue
-du violon, visitèrent en voiture les quais,
-allèrent au théâtre. Ils rejoignirent enfin,
-elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.</p>
-
-<p>Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait,
-les ailes toujours entr’ouvertes, dans
-l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil.
-Au moment que Manech entra dans la
-cour, son père, seul, remuait du fumier.
-Un pigeon tourna et revint. Le vieux se
-redressa et vit son fils habillé comme un
-prince, et qui se découvrait. Tous deux,
-au même instant, sentirent passer sur leur
-cœur les ombres de la mère et de la sœur
-qui n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers
-l’autre et se tendirent la main sans prononcer
-un seul mot.</p>
-
-<p>Le père passa ses doigts calleux sur sa
-paupière. Puis il reprit sa fourche en silence,
-continua de retourner l’ajonc. Il
-laissa Manech entrer sans lui dans la cuisine
-où l’accueillirent, avec déférence, deux
-sœurs et un frère. Le reste de la famille
-travaillait aux prés. La chambre était depuis
-longtemps préparée pour recevoir le
-voyageur qui revenait enfin. On y monta sa
-valise d’un cuir odorant et rouge, aux fermoirs
-dorés et garnie d’objets d’ivoire,
-telle que jamais n’en avait vu ni n’en
-reverra Garralda. Il était convenu que Manech
-occuperait cette pièce, durant les
-quelques jours que s’achèverait l’installation
-de la villa que sa femme et lui habiteraient,
-et à laquelle il donnerait tout simplement
-le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il
-ferait graver dans la pierre du portail.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sa plus jeune sœur, née depuis son départ
-au Chili, était pieds nus, les cheveux
-couverts de débris de foin. Elle lui baisa la
-main où brillaient des bagues trop voyantes,
-puis elle s’enfuit, surprise de sa propre audace.
-Elle l’aimait, l’admirait tant sans le
-connaître ! Il demeura seul jusqu’au déjeuner.
-Il était ému de cette sainte pauvreté.
-L’éclat de miroir suspendu au mur,
-pour qu’il pût se raser, la cuvette, le pot-à-eau,
-le savon neuf posé sur la serviette
-qui recouvrait une petite table, une commode
-neuve, d’un bois peu solide, le lit
-qu’il reconnaissait et que l’on avait acheté
-lors de la première maladie de sa mère, la
-Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus,
-le firent s’agenouiller. Il était encore ainsi
-lorsque l’angelus sonna. S’étant relevé, il
-regarda par la fenêtre et il aperçut au loin
-la ferme des parents de Yuana.</p>
-
-<p>Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à
-ne plus s’être enquis d’elle, même au cours
-de ses permissions de jeune marin. Et son
-entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité
-volontaire, les vrais Basques observant
-le silence sur tout ce qui regarde
-aux affaires des Bohémiens et des Gascons,
-surtout si elles sont judiciaires. Mais voici
-qu’après bien des années il ressentait,
-comme le dernier frisson d’une vague
-mourante, la douleur qui l’avait déchiré
-autrefois et qui avait suivi la vision de son
-amie d’enfance emmenée entre deux gendarmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Toujours la même fumée sortait du misérable
-toit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ses larmes coulèrent lentement, largement,
-comme la pluie d’un orage qui se
-ralentit. C’est alors que cet homme robuste,
-retirant de dessus son cœur la médaille
-qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue
-au cou, la baisa. Et ce baiser n’était
-qu’une prière confuse qui demandait grâce
-à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui
-l’avait trop méprisée peut-être…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et il souffrait en même temps de la joie
-même qui, malgré tout, débordait de tout
-son être au moment de son retour définitif ;
-il implorait pour qu’un peu de sa
-paix, de son bonheur à fonder un foyer
-avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au
-Ciel pour Yuana qui s’était perdue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais était-elle vivante ailleurs qu’au
-Royaume des morts ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il redescendit de sa chambre, et il mangea
-la soupe avec son père et ses frères.
-Comme jadis, les femmes les servaient. Et
-c’était toujours la même soupe avec des légumes
-fumants, dans les mêmes grosses
-assiettes, et les cuillers d’étain et les
-verres épais et le vin âpre et trouble. Et
-le silence régnait aussi solennel, rompu de
-temps en temps par un ordre bref du
-vieillard. On eût dit que la vie reprenait à
-bien des années en arrière, avec des vides
-et des ombres. Ce n’était que dans son regard
-que le père laissait percer l’émotion,
-la fierté de se retrouver en face d’un tel
-fils.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de
-ce repas, Manech parla.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il dit son amour pour ceux de Garralda,
-son labeur au Chili, le désir qu’il avait toujours
-eu de revenir au pays, sa large aisance,
-le luxe américain. Il s’exprimait
-avec une sûreté qu’il ne possédait point jadis,
-mais qui en imposait. Et le vieux levait
-la tête, puis l’abaissait en signe d’approbation.
-Au moindre bruit qui eût pu
-troubler les paroles de son fils, il faisait de
-la main un geste qui commandait le silence.
-Debout, le poing et le torchon au flanc,
-les femmes l’écoutaient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech allait se marier. Il doterait chacun
-de ses frères, chacune de ses sœurs
-d’une somme de dix mille francs. Il lèverait
-quelques récentes hypothèques prises sur
-Garralda. Il ferait une rente au père. Un
-autre fils que lui serait un jour le chef de
-la maison, le maître du grand oiseau blanc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Humbles et reconnaissants, ils ne savaient
-que lui répondre. Ils avaient foi
-en lui.</p>
-
-<p>Le mariage de Manech et de Kattalin fut
-béni par monsieur le curé de Méharin dont
-le calice neuf brilla comme un bouquet de
-renoncules. La noce se rendit à pied, à travers
-bois, du moulin à l’église et de l’église
-au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel
-du village voisin le riche repas qu’il servit
-à ses invités, mais il jugea plus à son
-goût de se conformer aux usages et de laisser
-aux réjouissances le décor qu’elles revêtent
-en de plus humbles conditions. La
-grange des meuniers s’orna de fleurs dès
-l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que
-sortit le cortège. Les paysannes étaient
-mirobolantes, pareilles aux verveines, aux
-campanules, et aux sauges de leurs parterres.
-Mais Kattalin portait la plus somptueuse
-robe, faite à Bayonne, et qui eût
-rendu jaloux tout le Nouveau-Monde.</p>
-
-<p>Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait
-couper à Santiago. Il était en pleine beauté,
-en pleine force. Il respirait le contentement
-de la grande fortune acquise. Mais ni son
-chapeau trop brillant, ni ses bijoux, ni le
-soin méticuleux apporté à sa coiffure et
-à sa moustache n’auraient su le ridiculiser.
-Manech demeurait Manech ainsi. Il
-n’était pas un parvenu, mais un arrivé.
-Il était comme Ulysse qui a parcouru les
-mers et regagné son pays avec une armure
-étincelante, de la pourpre et un butin.
-Sa poignée de main aux vieux Basques
-anguleux était aussi ferme, aussi simple,
-que s’il ne les eût jamais quittés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Garralda avait revêtu ses plumes les plus
-blanches.</p>
-
-<p>Au retour de l’église, on fit halte dans
-plusieurs auberges. On y servait, sur de
-longues tables, du vin blanc et des biscuits.
-Un grand Basque, mélancolique et
-tanné, tirait de sa clarinette une mélodie
-qui faisait danser plusieurs couples. La rumeur
-des commères et des enfants berça le
-moulin endormi. Aux mets recherchés,
-venus de Bayonne, s’ajoutaient les truites
-de la Joyeuse, les poules de Garralda,
-les boudins de brebis et, au bordeaux et
-au Champagne, les vins de Méridionale et
-d’Irouléguy.</p>
-
-<p>Le dîner se prolongea plus avant que la nuit
-tombante où montaient les étoiles. Tout
-naturellement, les invités s’étaient groupés
-selon leurs coutumes et leurs langues.</p>
-
-<p>A l’un des bouts de la table, à la gauche
-des variés, les Gascons fredonnaient des
-airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient
-des poses de godelureaux, et les
-plus âgés, vêtus en demi-messieurs, ressemblaient
-à des employés ou à des fonctionnaires.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais, à droite, les Basques régnaient.
-Ils mangeaient, beaux et graves. Leurs
-regards allaient et venaient avec une lente
-majesté. Parfois leur ménétrier se saisissait
-de l’instrument posé devant lui, en
-travers de la table, et la grange en résonnait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il en faisait sortir de doux gémissements,
-échos des âges les plus lointains. Ces airs
-que n’évoquaient-ils pas ? Les cris des cigales
-des lourds après-midi quand, vers
-les grottes d’Isturitz, les ancêtres chasseurs
-rapportaient les bêtes percées de
-flèches ; les plaintes de la forêt si dense
-que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais
-effleurer le sol ; un peu plus tard, les
-clameurs des bergeries plaintives, la voix
-des pâtres qui se prolongent ; les appels angoissés
-des mères recherchant leurs enfants,
-le soir, autour des bordes ; le battement
-régulier des vols de palombes vers
-Sare, Osquich ou Lécumberry ; le cri chantant
-des chatards qui les guettent de la
-montagne en brandissant des haillons ; le
-mugissement des conques annonçant les
-beaux coups de filet ; le sanglot fou des
-irrintzinas ; la douceur des aveux dans le
-crépuscule ; l’annonciation désolée de ceux
-qui marquent les points au jeu de paume ;
-les farouches exclamations des pilotaris ;
-le tambourinement du sol sous les pieds
-ailés des danseurs aux grosses chevilles ;
-le rire divin de l’angelus quand la place
-tout entière découvre son front ; le pas cadencé
-des vieilles encapuchonnées qui se
-suivent une à une, pareilles, avec leur huppe
-sur les yeux, à des poules courroucées ; les
-hymnes de la Fête-Dieu mêlées aux ronflements
-des capricornes dans la brise qui
-courbe les moissons accablées de gloire.</p>
-
-<p>Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait
-plus que le cliquètement des assiettes.
-Mais bientôt, du même côté, un koblari se
-levait qui jetait, comme une provocation,
-une phrase balancée, que se renvoyaient,
-semblait-il, les collines. Un autre poète lui
-répondait. Et le silence se refermait.</p>
-
-<p>Manech n’oublia point les pauvres de la
-commune. Il ouvrit largement la main aux
-Écoles libres dont les professeurs, jusque-là,
-consentaient à leur vie misérable. Il fit des
-dons à la Paroisse. Non loin de Garralda,
-il fit élever un rebot et planter autour des
-platanes. Il acquit plusieurs métairies. Il
-releva deux vignes non loin de Kattalinen-Etchea.
-Il accrut le nombre des moutons de
-son père, en se réservant une part dans le
-croît. Il posséda des taureaux de prix et des
-poulinières de race. Il fit un semis de pins
-au moment que les chênes étaient ravagés
-par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui
-élève l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya.
-Il n’accepta point la direction
-de la mairie, mais l’office d’adjoint.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A travers la grille de Kattalinen-Etchea,
-on entrevoyait des roses et sa femme qui
-lui donnait un garçon au cours de 1913.
-Il l’aimait et la vénérait. Mais, comme ceux
-de son pays, il la laissait souvent seule et
-il allait prendre part aux parties de pelote
-et aux soupers qui les suivaient, à l’auberge,
-parfois jusqu’au matin.</p>
-
-<p>Kattalin était heureuse ainsi, le sachant
-Basque et fidèle. En 1914, la guerre ayant
-éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras
-et dut rentrer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Manech ne se retrouva en présence de
-Yuana qu’une seule fois, mais sans qu’elle
-ni lui songeassent à se reconnaître. Voici
-dans quelle circonstance.</p>
-
-<p>La blessure qu’il avait reçue fit que ses
-médecins lui prescrivirent un séjour au
-bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il
-existe, à Sainte-Madeleine, un couvent de
-Filles repenties dont lui et sa femme fréquentaient
-souvent la chapelle.</p>
-
-<p>Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent
-que le portail du cimetière de ces religieuses
-était demeuré entr’ouvert. Ils y
-entrèrent. Là, une infinité de légers monticules
-de sable où étaient disposés, en
-forme de croix, de minces coquilles, indiquaient
-les places des mortes. Le souffle
-marin le plus léger, les moindres pleurs
-du ciel, en faisaient dévaler la terre, éparpillaient
-les ornements fragiles recueillis
-sur la plage. Et, avec une inlassable et
-méticuleuse patience, ces Filles que le
-monde et la justice humaine avaient rejetées,
-mais que le Christ se fiançait dans
-la miséricorde, réparaient ces tombes aussi
-mobiles que l’air et l’eau, replaçaient chaque
-fragment de cette croix marine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une ombre, une seule, à ce moment, était
-occupée à ce pauvre travail. C’était Yuana.
-Agenouillée, elle ne se retourna point vers
-le couple qu’elle entendit venir. Manech
-n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la
-nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner,
-ni elle peut-être en lui l’adolescent
-tout plein de la vierge lumière des fleurs.
-Elle continua sa tâche naïve.</p>
-
-<p>Mais demain le vent qui se lève reviendrait,
-et le sable et le péché aussi facilement
-s’effacent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LE MARIAGE DE RAISON</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-MADAME LÉON MOULIN<br />
-<i>Amical et respectueux hommage.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Marie vint au monde par un jour où la
-neige s’étendait au loin. Son père qui était
-un pauvre fonctionnaire, quand il vit que
-l’enfant était enfin dans son berceau et que
-l’accouchée avait une figure heureuse et
-reposée, se rapprocha de la fenêtre et versa
-en silence des larmes d’humble joie.</p>
-
-<p>Il y avait à peine un an que le papa et
-la maman de Marie s’étaient épousés. Ils
-avaient attendu d’avoir assez d’économies
-pour se mettre en ménage, acheter quelques
-meubles à bon marché, quelques ustensiles
-de cuisine. Puis la bénédiction du
-Ciel était descendue sur eux. Et maintenant
-leur fille était née.</p>
-
-<p>Lui, le père de Marie, était pâle avec
-des yeux noirs et une barbe noire. Il portait
-une jaquette parce qu’il était employé
-de l’État, receveur de l’enregistrement, dans
-ce chef-lieu de canton appelé Roquette-Buisson.
-La mère n’était ni blonde ni
-brune, ni laide ni jolie, mais douce et attentionnée.</p>
-
-<p>Voici comment ils s’étaient rencontrés.</p>
-
-<p>Une tante de la jeune fille, qui l’avait recueillie
-tout enfant, lui dit :</p>
-
-<p>— Tu as vingt-cinq ans, tu es orpheline,
-il faut que tu songes à te marier parce que
-j’ai été trop malheureuse, moi, d’avoir
-passé toute ma vie, sans foyer, à Navarrenx.
-Tu n’as que dix-sept mille francs de
-dot, mais je te donnerai cinq mille francs
-de plus, et tu seras héritière de cette maison
-si l’homme que tu épouseras me convient.
-Le receveur de l’enregistrement m’a
-paru très comme il faut. Je l’ai rencontré
-plusieurs fois chez M<sup>me</sup> Durand. J’ai parlé
-à celle-ci de l’idée que j’ai pour toi. Elle
-m’a approuvée. Je l’ai invitée à déjeuner
-avec le receveur. Il joue très bien du violon.</p>
-
-<p>Cette entrevue avait eu lieu. On avait
-pris le café sous la tonnelle. Lui avait dit
-à la jeune fille :</p>
-
-<p>— J’ai perdu, comme vous, mes parents
-de très bonne heure, je n’ai jamais connu
-l’affection, le doux amour qui pénètre le
-cœur et le réchauffe comme un oiseau le
-nid avec son duvet.</p>
-
-<p>La jeune fille l’avait écouté en penchant
-la tête, et elle avait pensé qu’elle serait
-celle qui l’aimerait, s’il le voulait. Il avait,
-en parlant, les larmes aux yeux. Elle l’avait
-regardé avec tendresse. Et, comme on les
-avait laissés tout seuls, il lui avait pris la
-main en soupirant. Elle ne l’avait point
-retirée. Et ce furent leurs fiançailles, qui
-durèrent assez longtemps, car on espérait
-d’un jour à l’autre la nomination du receveur
-à un poste plus avantageux que
-Navarrenx. Malgré l’attente, la joie inondait
-ces cœurs simples. Elle, souriait, penchée
-sur son aiguille, hâtant son ouvrage.
-Lui, trouvait bien plus gaie la petite
-maison qu’il avait louée à l’entrée du village.
-Il cueillait une rose dans le jardin,
-ce qu’il n’aurait pas fait autrefois, et, en la
-sentant, il recevait une caresse au cœur
-parce qu’il pensait à la joue de sa future
-femme.</p>
-
-<p>Il fut enfin nommé à un bureau plus
-important, Roquette-Buisson, dans le même
-département, ce qui plut à la tante. Le
-mariage fut célébré à Navarrenx, que le
-couple quitta presque aussitôt pour s’installer
-dans sa nouvelle résidence. Celle-ci
-leur parut une Terre Promise, plus belle
-encore quand cette enfant leur naquit par
-ce jour de neige.</p>
-
-<p>Donc, Marie était dans son berceau, entre
-sa mère et son père qui regardait la
-cour noire et blanche, tandis que le feu,
-dans la chambre, faisait son bruit continu.
-Elle était dans son berceau, pareille à tous
-les petits qui sont venus en ce monde, et
-qui y viendront, faible comme un souffle,
-camuse comme un chien qui tette. Et, devant
-ses yeux clos, la vie se fiançait à elle,
-la vie telle qu’une fleur mystérieuse jaillie
-du néant et qui renfermait dans son calice
-éternel ces âmes, cette Vierge sur la commode,
-cette soucoupe posée là, ce hangar
-bourré de bûches, cette nappe gelée sur
-qui allait se lever la lune.</p>
-
-<p>Le bois se mit à flamber plus fort, ronfla
-comme un linge dans le vent, et, dans
-l’ombre tombante, un reflet palpita sur la
-tapisserie. Le père se rapprocha de son enfant,
-la regarda de tout près. Il n’avait point
-ce regret bête qu’elle ne fût pas un garçon.
-Elle suffisait, sa petite, à combler de
-joie un homme longtemps orphelin en qui
-l’amour était entré voici un an. Il n’aurait
-pas échangé contre un royaume la pauvre
-chambre qu’avaient meublée ses appointements
-de fonctionnaire de troisième classe.</p>
-
-<p>Marie fut baptisée dans la fête de l’Immaculée-Conception.
-Portée à l’église au
-milieu du silence des flocons, elle en revint
-de même, et sa mère ravie la reçut entre
-ses bras. Son père se retira jusqu’au déjeuner,
-dans l’étroit bureau où il gagnait le
-pain quotidien. Un plat de luxe, fourni par
-l’auberge, rehaussa le repas que trouvèrent
-bien bon la tante de Navarrenx et les deux
-autres invités.</p>
-
-<p>La neige ne discontinuait pas de tomber.
-Il fit nuit de bonne heure. Le receveur,
-quand ses hôtes se furent retirés — la tante
-repartit le soir même — vint allumer la
-veilleuse dans la chambre de sa femme qui
-lui dit son désir d’entendre un peu de musique,
-ce dont elle était privée depuis quelques
-jours. Il alla chercher son violon,
-s’installa auprès du feu et joua. L’air était
-certainement quelconque, mais il exprimait
-le bonheur que le Ciel envoyait à cette
-maison. La petite Marie, dont le nom passe
-toute douceur, chantait dans le cœur de
-son père. Et, à cette frêle voix que traduisait
-l’archet, voici que la Sainte Vierge
-répondait avec toutes ses grâces. Elle ne
-descendait point vers le berceau, telle
-qu’une fée des contes, les mains chargées
-de bijoux, les lèvres pleines de miel et de
-souhaits. Mais elle apportait à la nouvelle-née
-les fruits merveilleux que sont l’humilité,
-la pureté, la patience. Et ces dons, reçus
-par l’innocente, devaient lui être plus
-précieux que des ciseaux d’or et des perles.
-Ils lui permettraient de ressembler à
-Celle qui les a possédés entre toutes les
-femmes, de lui ressembler dès les premiers
-pas de l’enfance, et de la suivre dans cette
-voie toute droite qui va de la Terre au
-Ciel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marie n’avait pas trois ans, qu’elle éprouvait
-déjà pour sa mère cet attachement si
-fort, qu’il semble que les tout-petits ne puissent
-davantage s’éloigner du sein qui les a
-nourris qu’un fruit s’écarter de l’arbre où
-il est encore retenu. Elle se plaçait debout
-devant elle, lui appliquant ses mains mignonnes
-et rondes sur les genoux, et relevant
-la tête pour lui demander un baiser,
-comme un oisillon la becquée à l’oiselle qui
-la lui donne. Avec moins de passion sans
-doute, elle se faisait caresser par son père
-dont elle touchait la barbe. Elle se sentait
-revêtue de je ne sais quelle importance
-quand il l’attirait à lui, flattée de ce qu’il
-sût la faire sauter bien haut, lui qui faisait
-chanter son violon si mystérieusement.
-Elle affectionnait aussi beaucoup sa poupée,
-une pauvre loque, dont un bras, une jambe
-et les cheveux manquaient, mais qu’elle
-pressait contre son cœur de toutes ses
-forces.</p>
-
-<p>Une de ses plus grandes joies, c’était
-qu’on lui permît de s’asseoir un instant
-entre ses père et mère, quand le déjeuner
-touchait à sa fin. Ce lui était un grand honneur
-qu’on lui donnât alors un peu de
-dessert.</p>
-
-<p>Lorsque Marie eut quatre ans il y avait,
-sous son front bombé, tout un monde insoupçonné
-de ses proches eux-mêmes, un
-monde avec des pensées et des images, et
-tout un paradis d’oiseaux et de fleurs.</p>
-
-<p>Elle vit un jour que le jardin était luisant
-et merveilleux plus qu’à l’ordinaire, et une
-ivresse la surprit quand elle entendit le
-bourdonnement de la vie dans la joie du
-mois de mai. Elle essaya de regarder le
-soleil en face, un soleil dont les longs rais
-se brisaient aux tiges des lilas et des boules-de-neige.
-Éblouie, elle rentra, et courut
-vite voir si la Vierge était sur la commode ;
-si, par ce temps idéal, elle n’était point échappée
-toute seule dans le jardin. La Vierge
-était toujours là.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Un frère lui naquit avec les roses neuves
-au soleil. On l’appela Michel.</p>
-
-<p>Parce qu’on était très occupé maintenant,
-n’ayant qu’une bonne, on envoya Marie en
-classe chez les Sœurs-bleues. Les plus
-âgées des enfants qui fréquentaient l’école
-atteignaient quatorze ans, les plus jeunes
-quatre ans. Marie alors en avait cinq. Il y
-avait Isabelle, dont les parents possédaient
-un château à deux kilomètres du village de
-Roquette-Buisson. Marie et elle s’aimaient.
-Marie était fière d’une compagne aussi
-élégante, qui portait une toque à plume,
-une robe à carreaux écossais, des bas bien
-tirés, et des chaussures d’une finesse extrême.
-On venait accompagner et chercher
-Isabelle en voiture chez les Sœurs-bleues.
-En se quittant et en se retrouvant, les deux
-petites s’embrassaient, et Isabelle riait parce
-que Marie avait toujours le bout du nez
-froid. Et Marie, à son tour, riait de ce qu’Isabelle
-le lui dît.</p>
-
-<p>Le papa et la maman d’Isabelle avaient
-fait une visite au papa et à la maman de
-Marie, pour inviter celle-ci à venir chez
-eux passer une journée de vacances. Et la
-maman de Marie fut bien contente. Elle
-arrangea sa petite fille du mieux qu’elle
-put, lui fit une coiffure bien convenable,
-brossa la robe confectionnée par la couturière
-du village. Marie fut tout intimidée
-quand, descendue de la jolie voiture qui
-l’avait amenée, elle gravit le perron de la
-maison somptueuse qui ne ressemblait en
-rien au logis médiocre où sa maman, son
-papa et elle vivaient à l’étroit. Mais Marie,
-qui était bonne, avait une grande reconnaissance
-à Isabelle et à ses parents de ce
-qu’ils voulaient lui montrer des choses riches
-qui étaient à eux. Une femme de
-chambre avait ouvert à Marie la porte d’entrée,
-où luisait du cuivre, et l’avait débarrassée
-de son petit manteau, taillé comme
-la robe par la couturière qui travaillait à
-domicile.</p>
-
-<p>Isabelle était arrivée par un grand escalier
-où il y avait des oiseaux de fer, et elle
-avait embrassé, sur les deux joues, Marie
-qui lui avait rendu ses baisers de toutes
-ses forces avec ses bonnes grosses lèvres
-rouges. Et elle l’avait emmenée très vite
-dans une chambre toute remplie de merveilles,
-de joujoux incroyables, dont elle
-lui avait fait les honneurs. Et tantôt c’était
-une poupée grande comme une enfant, et
-tantôt c’était une voiture ou un chemin
-de fer mécaniques. Le chemin de fer tournait
-en déraillant. Et Marie admirait, une
-fois encore, comme son amie Isabelle était
-élégante, avec ses bottines de fée qui ne ressemblaient
-nullement aux pauvres chaussures
-épaisses qu’elle portait. Et un petit
-nuage glissa tout à coup sur son cœur serein,
-une petite tentation, l’une des premières
-tentations de sa vie d’innocente : elle
-souffrit de la misère de ses souliers. Elle
-aurait voulu des bottines comme en possédait
-son amie, hautes, avec ces jolis cordons.
-La chérie n’enviait que cela, non pas
-certes par jalousie, mais afin de ressembler
-à une compagne aussi charmante.</p>
-
-<p>Quand le papa et la maman d’Isabelle
-descendirent pour déjeuner, ils passèrent,
-avec les deux petites, par le large salon
-où luisait un piano, et il y avait un tapis
-qui empêchait d’entendre les pas. Marie
-marchait tout doucement sur les beaux
-dessins de laine, et ce lui était encore
-plus pénible, en baissant les yeux, d’apercevoir
-ses souliers qui la rendaient si triste
-depuis tout à l’heure.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas souffrante, Marie ? lui
-demanda la mère d’Isabelle.</p>
-
-<p>— Non, madame.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas l’air gai…</p>
-
-<p>Gaie ? Ah ! certes, elle l’était en arrivant,
-parce que tout d’abord elle n’avait pas bien
-vu tout ce luxe, qui, maintenant, lui faisait
-un peu honte d’elle-même. Chez nous,
-se disait-elle, ce n’est pas comme ça. Il y
-a une toile cirée sur la table de la salle à
-manger. Ici, on voit tant de choses brillantes
-sur la nappe, qu’on ose à peine se
-servir de sa fourchette et de son verre. Et
-elle était triste, en pensant que papa et
-maman étaient aujourd’hui tout seuls, en
-face l’un de l’autre, mangeant dans des
-assiettes sans couleurs.</p>
-
-<p>Jusqu’à la fin de la journée, Marie fut
-comblée par ses hôtes. Et même, on lui
-donna des jouets que son amie avait en
-double, et elle les rapporta chez elle, dans
-le bel attelage avec lequel on était venu la
-prendre. Au départ, elle avait embrassé
-son amie aussi fort que le matin, mais son
-baiser fut alors rempli d’un sentiment que
-son petit cœur n’avait point connu jusque-là,
-le sentiment de la mélancolie.</p>
-
-<p>Devant leur porte, son papa et sa maman
-l’attendaient. Ils l’enlevèrent du marche-pied,
-puis ils la caressèrent.</p>
-
-<p>— Mignonne, t’es-tu bien amusée ?</p>
-
-<p>— Oh ! oui, maman, oui, papa.</p>
-
-<p>Mais ses parents, à souper, virent une
-ombre sur la figure de Marie. Et, comme
-il arrive chez les enfants quand ils couvent
-quelque douleur secrète, cet état s’aggrava
-jusqu’à ce qu’elle éclatât en sanglots entre
-les bras de sa mère qui la déshabillait
-pour la mettre au lit. Et, d’une voix entrecoupée,
-elle avoua la cause de sa désolation
-durant cette luxueuse journée : ces
-souliers qui n’étaient pas jolis, achetés au
-cordonnier du village. Sa maman ne lui
-répondit qu’en l’embrassant. Mais, comme
-papa avait entendu la confidence, il vint
-vers sa Marie, et la prit entre ses bras. Et,
-parce qu’elle était en chemise, pour qu’elle
-n’eût pas froid il la serra bien fort sur son
-cœur, joue contre joue, longuement. Puis
-il se rapprocha de la commode où se
-dressait la Vierge tant aimée, et il dit à
-l’enfant, tout bas, dans un murmure contre
-l’oreille :</p>
-
-<p>— Regarde-la, regarde-la, chérie ! Regarde-la,
-elle est nu-pieds. Elle n’a pas de
-souliers, mais elle trouve les tiens bien
-beaux parce qu’elle est pauvre.</p>
-
-<p>Marie se calma soudain, et, sagement, se
-laissa mettre dans son lit qui était auprès
-du celui de ses parents, et non loin du berceau
-de Michel qui, étant tout petit, couchait
-à portée de sa mère.</p>
-
-<p>C’est vrai que la Sainte Vierge est pieds
-nus, se disait Marie avant de s’endormir.</p>
-
-<p>Et, tout de suite, elle aima ses pauvres
-souliers.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, Marie se demandait,
-pour toutes choses : Est-ce que la Sainte
-Vierge en a ou n’en a pas ? Ou bien : Est-ce
-que la Sainte Vierge aurait fait comme ceci
-ou comme cela ? Et, dans son cœur, il y
-avait toujours les réponses.</p>
-
-<p>Un jour, à la Noël, les père et mère
-d’Isabelle avaient invité Marie et son papa
-et sa maman. Le receveur avait apporté
-son violon, et Marie avait été très fière
-d’entendre son père jouer dans le grand
-salon.</p>
-
-<p>Aussi, tandis qu’on se recueillait dans
-le plus grand silence, elle était allée se
-mettre contre les genoux de sa maman qui
-lui avait caressé les cheveux. Elle voulait
-faire savoir au monde, en se faisant cajoler
-de la sorte, qu’elle était bien la petite fille
-de cette maman-là, et de ce papa-là qui
-jouait si bien du violon.</p>
-
-<p>On avait pris le thé ensuite, et la femme
-de chambre qui apporta le plateau était la
-jolie femme de chambre qui avait ouvert
-la porte à Marie, la première fois qu’elle
-était venue au château. Mais il y avait une
-autre femme de chambre, aussi jolie, que
-l’on voyait moins souvent. Toutes les deux
-avaient l’air de papillons blancs des choux.</p>
-
-<p>Marie, son papa et sa maman, revinrent
-du château par une belle neige, qui, en
-quelques heures, avait rendu la campagne
-toute plate et toute ronde. En rentrant, on
-avait remis à papa un papier. Il l’avait
-ouvert, et il avait dit à maman :</p>
-
-<p>— Mon amie, on m’annonce mon changement.
-Je suis nommé à Arbouët, dans le
-pays basque.</p>
-
-<p>Et maman lui avait répondu :</p>
-
-<p>— Il faut que ce soit au moment que nous
-commencions de nous attacher à ce pays,
-d’y avoir des relations agréables…</p>
-
-<p>Et papa avait répondu :</p>
-
-<p>— C’est la vie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque Marie, le lendemain, eut compris
-ce qui arrivait, elle pleura à l’idée de quitter
-les Sœurs-bleues, et ses amies, et le village,
-et la campagne, ces lieux où elle avait fait
-connaissance avec l’univers et essayé ses
-premiers pas. Elle dit sa grosse peine à sa
-mère, et celle-ci lui parla de la Sainte Vierge
-qui avait été obligée de quitter le pays où
-elle était née, pour s’en aller dans un autre
-pays qu’elle ne connaissait pas, tout plein
-de vent et de sable, sans arbres, bien moins
-agréable certainement que ne leur serait
-Arbouët. Et, encore une fois, Marie se consola
-en songeant qu’elle ferait comme la
-Sainte Vierge.</p>
-
-<p>Le petit Michel, lui, ne comprenait pas
-tout cela. Il jouait avec une poupée de
-papier, à figure rose, qui n’avait ni bras ni
-jambes.</p>
-
-<p>L’humble déménagement amusa Marie.
-Un soir, on s’éclaira avec des bougies
-plantées dans des bouteilles parce que les
-chandeliers avaient été emballés par papa,
-qui aidait les ouvriers à clouer les caisses.
-Avant de quitter la maison natale, elle alla,
-toute seule, une dernière fois, dans le jardin
-où le violon ne s’entendait plus. Elle tenait
-bien raisonnablement les mains dans les
-poches de son paletot. Sa figure eut un pli,
-comme si des larmes allaient jaillir. Mais
-elle se retint de pleurer. Et elle rentra en
-frissonnant. La dernière nuit, comme on
-n’avait plus de chez soi, on la passa à l’auberge,
-et, le lendemain malin, on partit pour
-la gare avec quelques amis de Roquette-Buisson,
-venus pour les accompagner, parmi
-lesquels deux Sœurs-bleues, Isabelle, son
-papa et sa maman. Ces derniers avaient
-apporté des provisions de bouche pour les
-voyageurs. Marie se tenait en avant du
-groupe, donnant une main à sa chère amie
-et pleurant dans son mouchoir. Toutes deux
-portaient de jolies toques, parce que la
-maman d’Isabelle avait donné à Marie la
-même qu’à Isabelle. Mais Marie portait
-toujours une robe naïvement coupée, et les
-gros souliers que, maintenant, elle aimait
-bien. Quant à Michel, tenu par la bonne, il
-avait l’air d’un ange d’or aux joues gonflées.
-Ils montèrent dans le train. On agita des
-mouchoirs. La machine siffla, et les maisons
-et les arbres se mirent à courir en arrière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Marie et ses parents, à Arbouët, allèrent
-occuper le logement du receveur qui venait
-de partir. Il était plus clair et plus vaste
-que celui de Roquette-Buisson, mais le jardin
-avait moins de mystère. Il n’y avait pas
-de ces sombres recoins, si doux, que l’enfance
-chérit dans la maison natale. Cependant Marie
-accepta le dépaysement, à cause
-de ce qu’elle conservait dans son cœur
-touchant l’exil de la Vierge.</p>
-
-<p>A Arbouët, papa disait que le bureau était
-bien plus chargé qu’à Roquette-Buisson.
-Néanmoins, il pouvait souvent sortir à cinq
-heures, et, quand les jours furent assez
-longs, on alla se promener et, parfois, on
-emmenait Michel en lui donnant la main.
-Marie aimait tant son petit frère ! Il avait
-maintenant deux ans.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un après-midi que l’écolière rentrait du
-pensionnat, son père lui dit :</p>
-
-<p>— Marie, je vais t’annoncer une grande
-nouvelle, qui te rendra bien heureuse. Tu
-sais que maman était couchée depuis hier,
-parce qu’elle était un peu malade. A présent
-elle est guérie. Et il vous est arrivé une
-petite sœur à toi et à Michel, et qui s’appellera
-Madeleine.</p>
-
-<p>Oh ! quelle émotion, quel transport de
-joie ce fut pour Marie. Papa la conduisit
-dans la chambre de maman, après lui avoir
-recommandé :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas faire de bruit.</p>
-
-<p>Alors, Marie avait marché doucement,
-doucement, sur la pointe des pieds, pour
-obéir. Et, d’abord, elle regarda sa mère
-dans le grand lit. Et sa mère la regardait
-aussi avec un immense amour. Et elles
-s’embrassèrent. Et Marie souriait sans rien
-dire, un peu haletante. Puis elle cherchait
-des yeux la petite sœur qu’elle ne voyait
-pas. Alors son père la conduisit vers le berceau.
-Et elle s’avançait, de plus en plus lente.
-Elle mettait sa main sur sa bouche pour
-retenir sa respiration. Enfin, son père la
-souleva dans ses bras, après avoir écarté
-les rideaux, et il la mit en face de la nouvelle
-née qui dormait, toute rouge et toute
-chiffonnée. Et Marie aurait voulu crier son
-admiration, sa tendresse, mais elle faisait
-silence, elle était comme en extase devant
-cette merveille de Dieu qu’est une petite
-sœur.</p>
-
-<p>Papa ramena les voiles de tulle, après
-avoir reposé sur le sol Marie qui revint
-vers sa mère, qui ne bougeait pas mais qui
-souriait, et elle appliqua sa joue contre la
-main pendante hors du lit, afin de se faire
-caresser. Ensuite elle regarda, sur la commode,
-la Vierge. Et, elle la vit comme toujours,
-immobile et fidèle, et laissa sur elle
-son cœur se poser comme l’oiseau sur la
-branche, la remerciant de ce qu’elle lui eût
-envoyé Madeleine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Les jours se suivent, et ne se ressemblent
-pas. Hélas ! six mois après le baptême de
-Madeleine, auquel Marie avait assisté toute
-glorieuse, le beau petit Michel mourut du
-croup en quelques heures. Ce fut un arrachement.
-Marie, sensible et déjà réfléchie
-comme une petite femme, souffrit pour
-elle-même et pour ses parents atterrés par
-ce coup de foudre. Les détails de la sépulture
-se gravèrent dans son esprit comme
-se gravent, sur les petites pierres que l’on
-dédie aux innocents, des formules désolées
-sous un buisson aux baies saignantes. Mais
-tant de sanglots, étouffés dans l’ombre, ne
-firent qu’accroître la sagesse de Marie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La vie reprit amère et pleine d’amour.
-On allait parfois déposer des fleurs sur la
-tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble,
-sans rien dire. Papa, dont la barbe
-avait beaucoup blanchi en peu de jours,
-après la mort de Michel, ne touchait plus
-à son violon.</p>
-
-<p>Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans
-le bureau, sur l’un des rayons à registres,
-était recouvert de poussière, tellement
-qu’en y passant le doigt dessus, elle y
-laissa une trace. Elle demanda :</p>
-
-<p>— Papa, pourquoi ne joues-tu plus ?</p>
-
-<p>Il répondit, comme s’il avait eu affaire
-à une grande personne :</p>
-
-<p>— Tu le devines bien, ma chérie, je suis
-si triste depuis la mort de petit Michel…</p>
-
-<p>Alors, elle fit cette réponse que lui inspira
-son ange :</p>
-
-<p>— Oh ! non. Il ne faut pas que tu cesses
-de jouer. La Sainte Vierge veut que tu
-joues parce que Michel t’entend.</p>
-
-<p>Pendant les vacances qui suivirent cette
-cruelle épreuve, on allait parfois dans la
-prairie en fleurs qui bordait la rivière où
-papa pêchait des goujons. Maman s’asseyait,
-prenait son ouvrage, et Marie faisait au
-soleil des bouquets de boutons d’or, de
-lychnis et de grandes-marguerites. Elle les
-disposait tout autour de son panier à goûter,
-qu’elle transformait ainsi, le recouvrant
-de son mouchoir, en un petit autel qu’elle
-vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque
-toute chose était en ordre, elle se mettait
-à genoux dans l’herbe. Et, non loin de
-sa mère, elle tirait de sa poche son mince
-chapelet, le récitait. Sa mère répondait.
-Prions, pensait Marie, pour que le petit
-Michel vienne nous voir ici.</p>
-
-<p>Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient
-à travers les feuillages sur l’eau dormante
-et bleue, émouvaient l’enfant qui,
-dans une fusion du ciel et de la terre, sentait
-Michel descendre à son appel.</p>
-
-<p>Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme
-à Marie la trouvaient si fervente
-que, parfois, elles l’interrogeaient sur une
-vocation possible. L’enfant leur répondait :</p>
-
-<p>— J’aime beaucoup la Sainte Vierge,
-mais je ne veux pas me faire religieuse.
-Plutôt je veux être une maman comme la
-mienne.</p>
-
-<p>Au début de novembre, la tante de Navarrenx,
-qui était infirme depuis deux ans,
-mourut. Elle laissait à sa nièce quelque
-argent et la villa où elles avaient vécu ensemble
-autrefois et qu’elle lui avait promise.</p>
-
-<p>Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus
-avec Marie, celle-ci entendit papa qui
-disait à maman :</p>
-
-<p>— Si petit Michel avait vécu, peut-être
-qu’il serait devenu notaire à Navarrenx ;
-qu’il se serait marié ; qu’il aurait habité
-dans la jolie villa de ta jeunesse. Notre
-bonheur a été brisé.</p>
-
-<p>— Ne parle pas ainsi, mon ami, avait
-répondu maman. Nous habiterons là quand
-tu seras à la retraite. Et puis, plus tard,
-ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et
-qui sait… peut-être que Dieu va nous envoyer
-bientôt un garçon.</p>
-
-<p>Et Marie avait eu gros cœur, en se disant
-que Michel ne serait pas là pour habiter
-cette gaie maison. Quant à elle, peu lui
-importait, elle irait où l’on voudrait. Et
-elle n’avait pas compris pourquoi on avait
-parlé d’avoir un garçon, puisque Michel
-était mort, d’un garçon qui peut-être serait
-là bientôt.</p>
-
-<p>Marie fut dans la joie de retrouver, à
-Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit
-son train de vie si monotone et si sage,
-et elle s’appliquait de plus en plus.</p>
-
-<p>L’avant-veille du jour qu’elle accomplit
-sa huitième année, comme elle revenait
-du catéchisme, il n’était pas loin de midi,
-elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci
-écrivait sur l’un de ses grands registres.
-Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.</p>
-
-<p>Quand il lui eut rendu son baiser, il lui
-dit, sans la regarder :</p>
-
-<p>— Ce matin, il est arrivé un petit frère
-pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle
-Pierre.</p>
-
-<p>Marie poussa une exclamation de joie,
-mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer
-les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à
-Michel qui n’était plus là.</p>
-
-<p>Ce fut entre sa onzième et douzième
-année que Marie reçut le Seigneur. On eût
-dit que son voile si blanc n’était que le reflet
-de son âme si pure. On se serait cru,
-à l’église, dans un jardin de neige comme
-il en tombait au jour de sa naissance, à
-Roquette-Buisson. Ah ! comme elle pria !
-Pas même pour regarder sa mère, elle ne
-détourna sa tête couronnée de roses. Soudain,
-son cœur fondit sous la tendresse,
-comme un flocon au soleil. Papa jouait du
-violon à la tribune comme l’en avait prié
-Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point
-entendu depuis la mort de Michel, car,
-malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite,
-il n’avait pas eu le courage de reprendre
-son archet. Mais aujourd’hui, la musique
-coulait comme de l’eau, baignait les paupières
-de Marie.</p>
-
-<p>Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait
-toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson,
-quand le chant du même violon
-s’élevait dans l’azur ; la chambre avec la
-commode où l’on faisait le mois de
-Marie et la crèche ; la naissance de son
-Michel doré ; les jeux avec Isabelle ; les
-adieux à la gare ; la nouvelle demeure à
-Arbouët ; sa première entrevue avec Madeleine,
-dans la chambre où maman souriait ;
-la mort rapide de Michel ; la petite tombe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors, le violon s’était tu, papa n’avait
-plus souri jamais, et rien ne l’avait plus consolé,
-pas même la naissance de Pierre. Enfin
-après six longues années, voici que le
-violon, rompant le triste silence, chantait
-comme une voix d’enfant au Paradis.</p>
-
-<p>Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint
-nicher.</p>
-
-<p>Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie
-avec une foi plus pleine, avec un recueillement
-plus réfléchi que Marie ne la
-reçut. Elle ne quitta l’église qu’à regret, à
-pas lents, devenue le vase honorable qui
-craint qu’on ne le heurte et que son parfum
-ne se répande.</p>
-
-<p>Maman était contente que papa se fût
-remis à la musique, et dans une occasion
-si belle. Sur le massepain que l’on servit
-à déjeuner, il y avait, toute tremblante,
-une première communiante. On prit le
-café au bureau. Et, quand sonna l’appel
-des vêpres, le père, sentant la lointaine douleur
-s’adoucir, pressa Marie contre lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Depuis quelques années que son père était
-mort à Arbouët, Marie vivait avec sa mère,
-sa sœur Madeleine et son frère Pierre,
-dans la maison de Navarrenx que leur avait
-laissée leur tante.</p>
-
-<p>Pierre, venant d’accomplir ses dix ans,
-on l’avait mis en pension au collège d’Orthez,
-à une vingtaine de kilomètres. Il
-travaillait. Il montrait la bonté, mais aussi
-la mélancolie de son père. Il n’avait rien de
-l’exubérance que montrait Michel, dont la
-mort foudroyante, à l’âge de trois ans, avait
-laissé leur père inconsolable.</p>
-
-<p>Dans l’âme de Marie, la grâce virginale
-n’avait cessé de croître, qui s’épanouissait
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>Il n’apparaissait point, et elle le disait
-comme autrefois à qui voulait l’entendre,
-si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la
-moindre idée d’embrasser la vie religieuse.
-Je suis née pour être maman comme maman,
-si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité.
-Je ne suis pas assez parfaite pour le
-cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.</p>
-
-<p>Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques,
-elle jouissait d’un parfait équilibre.
-Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain,
-sa santé donnait du charme à son
-visage et à son corps.</p>
-
-<p>Ce fut au mois de mai de l’année 1886
-que Marie fut saisie par un trouble délicieux
-qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement
-midi, elle sortait de la paroisse où
-elle venait d’apprendre le catéchisme aux
-enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle
-voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel
-point qu’en regardant les feuilles d’un laurier,
-luisantes de soleil, elle dut porter la
-main à son cœur pour en calmer les battements.
-Comme, un peu plus loin, elle
-voyait des lilas, quelques larmes roulèrent
-sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur
-attribuer d’autre cause que cette sorte de
-bonheur que jamais elle n’avait éprouvé
-jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût
-connu l’allégresse, quand elle était toute
-petite, sur les genoux de sa mère, et dans
-ses jeux au jardin quand lui parvenait, à
-travers les feuilles, l’air tendre d’un violon.
-Même au milieu de ses afflictions, elle
-avait connu de ces grâces qui rassérènent
-le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant
-ait éprouvé une béatitude plus grande
-que celle qui descendit sur elle, dans l’église
-d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première
-communion.</p>
-
-<p>Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui,
-si pure qu’elle fût, n’appartenait point
-tout entière à ce domaine de la Vierge où
-son enfance et son adolescence jusque-là
-s’étaient confinées.</p>
-
-<p>Elle monta dans sa chambre, et, comme
-un doux vertige continuait de lui porter au
-cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité
-qui ne lui faisait jamais défaut, devant
-la petite statue qui la ramenait aux premiers
-jours de son existence. Ses pleurs coulèrent
-à nouveau, elle songeait à de menus détails
-de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque
-vieille malle et qu’elle en retirât ces détails
-un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson,
-la maison natale, l’école, le château d’Isabelle,
-et ces souliers dont elle avait eu honte
-tout un après-midi et qu’elle avait aimés
-ensuite parce que la Vierge a les pieds nus.
-Elle entendait maintenant chanter dans son
-cœur printanier le violon de ce père chéri.
-Certes ! Ce n’était pas un bien merveilleux
-instrument et l’humble fonctionnaire n’avait
-jamais eu d’autre prétention que d’en distraire,
-surtout quand il était garçon, sa vie
-un peu monotone.</p>
-
-<p>La mélodie parvenait à Marie à travers
-les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait
-soudain à la mort de Michel, reprenait
-à la première communion, puis agonisait
-dans l’ombre avec son doux musicien.
-Mais voici que l’air ressuscitait, enfin,
-large et suave, en ce midi de mai,
-moins touchant, moins pur, moins sacré,
-tout tremblant d’une aspiration jusque-là
-inconnue.</p>
-
-<p>Elle redescendit pour déjeuner. En passant
-au jardin, elle cueillit une rose qu’elle
-mit à son corsage, ce que jamais de sa vie
-elle n’avait fait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours après, un vent chaud et
-pluvieux souffla, mais le beau temps garda
-son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres
-et bleues, rapprochèrent l’horizon.
-Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux
-garçon et une vieille fille, le frère et la
-sœur, qui se plaisaient à réunir souvent
-de la jeunesse dans leur maison, aux environs
-de Navarrenx, se trouva placée à table
-auprès d’un jeune homme qui s’appelait
-Michel Géronce. En l’entendant nommer,
-Marie ne put faire autrement que de songer
-au frère qu’elle avait perdu tout petit,
-et qui était blond comme ça, dont les yeux
-étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait
-grandi, aurait eu un charme pareil.</p>
-
-<p>Quand Michel Géronce adressa la parole
-à Marie, elle eut comme un frisson au
-cœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le
-parc. On entendait tonner au loin, et les
-lilas étaient éclairés d’une étrange lueur.
-Une douce odeur de miel montait de la
-grande pelouse, dont le centre avait été
-aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et
-ses amies se renvoyaient les balles. Sur la
-terrasse grise, mordue par les mousses
-d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon
-qui continuait d’être épais et bleu.</p>
-
-<p>Michel Géronce marchait lentement à
-côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse
-qui s’ignore. Il ne lui disait cependant
-que ce qu’un jeune homme dit à une
-jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas,
-et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent
-dans l’allée s’assombrissait comme la montagne.
-Tous deux s’engagèrent dans le
-sentier, assez mal entretenu, qui descendait
-vers le gave. Il y avait, au bout, une
-fontaine centenaire envahie par des lauriers.
-Qui donc était venu rêver jadis dans cet
-endroit abandonné ?</p>
-
-<p>Michel parlait, et Marie accueillait ravie
-les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans
-qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil
-quand il chante. Elle l’admirait tout
-de suite.</p>
-
-<p>Lorsque, toujours du même pas lent, ils
-furent revenus devant la vaste prairie où
-les enfants, animés comme des roses, rythmaient
-de leurs exclamations les coups
-mats des raquettes, elle laissa tomber, de
-ses lèvres franches et rouges, ces mots candides :</p>
-
-<p>— Madeleine, Pierre et moi, avions un
-tout jeune frère qui est mort et qui portait
-le même nom que vous : Michel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre
-un groupe d’amis, la grêle retentit.
-Elle tombait légère, inondant de lumière
-les pommiers du verger fleuri qui grelottait.
-Les joueurs et les joueuses, et ceux
-qui les regardaient, et les quelques personnes
-demeurées sur le perron, se réfugièrent
-dans le grand salon.</p>
-
-<p>Alors, et combien ce fut à Marie une
-douce surprise, Michel Géronce joua du
-violon. S’isolant, pour mieux goûter ce
-charme, dans le jour tamisé d’une vieille
-cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une
-des vastes fenêtres, elle sentait son âme
-trop pleine déborder comme une source au
-tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait,
-ne s’entendait plus qu’à peine. Elle
-fermait les yeux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est ainsi que son père enchantait le
-pauvre bureau ; c’est ainsi que, devant les
-châtelains de Roquette-Buisson, il avait
-joué, ce dont elle avait été si fière, alors
-qu’elle était une toute petite fille qui portait
-des souliers faits par le cordonnier du
-village ; c’est ainsi que, longtemps après
-la mort de Michel, il avait repris, quand
-elle avait communié pour la première fois,
-l’archet couleur de nuit et de lumière ; puis
-un long silence s’était fait autour de la
-tombe de l’humble receveur, un silence
-que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre.
-Mais aujourd’hui, en des mains infiniment
-plus jeunes, se continuait la divine
-harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier,
-dont le jeune menton baisait le bois
-sonore, qui évoquait tout ce passé triste et
-doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or
-disparu ! Et la jeune fille, ivre, à cette heure,
-de printemps et de musique, se demandait :
-La vie peut donc offrir autre chose que
-cette épreuve, sons doute baignée de tendresse,
-mais aussi de larmes, que j’ai connue
-et acceptée jusqu’ici !</p>
-
-<p>Un grand combat se livrait dans son
-âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince
-charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois
-reprenait en sourdine, le vieil air
-d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de
-Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait
-son cœur à peine éclos. En se laissant aller
-à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas
-le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette
-existence de petite fille bien sage qu’elle
-avait menée jusqu’ici ? Ce Michel si blond,
-si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux
-que papa ? Oh ! non ! Mais c’était autre
-chose, comme une fleur nouvelle qui souriait
-à la cime d’un vieux et sombre rosier.</p>
-
-<p>La mélodie cessa, telle qu’une eau courante
-qui s’enfonce dans l’ombre. Mais
-quand Michel Géronce eut reposé l’instrument,
-un charme persista dans la pièce antique
-dont le soleil, enfin vainqueur de
-l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la
-route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent
-ensemble un moment les invités qui
-s’en retournaient, que Michel Géronce prit
-congé de Marie. Elle lui tendit la main, et
-le vit disparaître dans l’étroite allée de
-peupliers qui conduisait à la demeure d’un
-oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait
-repartir le lendemain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A quelque temps de là, Marie et sa mère
-durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine
-à Navarrenx sous la surveillance
-d’amis. Elles étaient mandées en hâte par
-le supérieur du Collège. Pierre avait été
-pris subitement d’une forte fièvre typhoïde.
-Elles le trouvèrent dans son petit lit de
-fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire,
-et elles éprouvèrent une grande angoisse
-en le voyant, si jeune, abandonné presque
-à lui-même, dans une chambre isolée
-du dortoir. Elles posèrent la main sur son
-front, sur sa mince poitrine. Il avait la
-peau sèche et brûlante. Maman ressentait,
-à cette heure, l’amertume de s’être séparée
-si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire
-là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y
-avait point d’éducation possible pour un
-garçon qui allait atteindre onze ans. Les
-deux femmes s’installèrent dans une pièce,
-à côté de celle qu’occupait le malade, et
-elles purent ainsi le soigner en se relayant,
-observer les moindres prescriptions du
-médecin.</p>
-
-<p>Marie se trouva reportée, par ce triste
-événement, à cet état qui avait toujours été
-le sien jusqu’à cette effervescence qui, au
-mois de mai dernier, l’avait tant surprise
-elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours,
-un éclatant rayon avait traversé sa vie, la
-crainte de voir Pierre « s’en aller » après
-papa, et après petit Michel, l’enveloppait
-du plus menaçant des nuages.</p>
-
-<p>On ne pouvait se prononcer encore sur
-l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire
-persistait. Pendant les accès, la physionomie
-de Pierre offrait une étrange ressemblance
-avec celle, si ardente, de son père, à
-ses derniers moments. Chaque matin, à
-l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant
-même que le docteur fût venu prendre la
-température, Marie se glissait vers son
-frère, et, posant à plat sa main sur cette
-pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel
-qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la
-rémission.</p>
-
-<p>Il ne se passa point de miracle. Mais la
-grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent
-la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à
-sa mère qui était à son chevet. Il était
-guéri.</p>
-
-<p>Le médecin pensa qu’il ne fallait point
-attendre la distribution des prix pour
-donner la volée à travers champs et bois à
-Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx,
-par la diligence, avec sa maman et
-sa sœur. C’était dans la saison que les
-prairies, sous l’azur luisant, attendent le
-passage de la Fête-Dieu. Le convalescent
-respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été
-si effarouché dans l’étroite prison de sa
-poitrine, se dilata.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Marie, à ce moment, reçut de la petite
-châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle,
-une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère,
-à son mariage qu’elle lui avait annoncé
-l’an dernier.</p>
-
-<p>Les deux amies n’avaient jamais cessé
-de correspondre depuis qu’elles s’étaient
-quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait,
-aux tout premiers jours d’août, cette date
-importante. L’émotion de Marie fut grande,
-car elle allait revoir, après si longtemps,
-les lieux sacrés où elle avait ouvert les
-yeux au monde. Elle songeait au jardin
-ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres
-où son papa chéri la prenait sur ses
-genoux.</p>
-
-<p>Isabelle vint elle-même recevoir ses deux
-invitées à la descente du train, et les conduisit
-au château, encombré par les préparatifs
-de la noce. Les hôtes étaient si nombreux
-que l’on se sentait perdu.</p>
-
-<p>Marie avait dissimulé son émoi dans la
-cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas,
-dont les fruits allongés l’amusaient quand
-elle était toute petite. La voiture avait filé
-si rapide le long de la rue principale, qu’il
-ne lui avait pas été possible de poser un
-seul instant son doux regard sur les objets
-vénérés de son passé pour les interroger.
-Sa mère n’était point, comme elle, attirée par
-ces reliques. Même le désir de revoir le nid
-qui les avait abrités jadis, elle, son mari,
-leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût
-point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât
-avec piété ses morts dans son cœur.
-Mais un toit d’où s’élève une fumée, un
-mur qui se fend sous la poussée des racines,
-un vieux laurier qui sourit avec tristesse,
-ne lui disaient rien.</p>
-
-<p>Les cérémonies furent telles que dans un
-mariage de cette sorte et, de bonne heure,
-les époux prirent congé. Puis l’on commença
-de danser, ce que Marie ne savait
-point, ou si mal ! La lune étant fort claire
-et la soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent
-dans le parc, regardèrent tourner
-les villageois sous les ormeaux. Marie ne
-savait point se distraire à ces choses. Elle
-s’était réjouie du bonheur d’Isabelle et, le
-matin, elle avait prié de tout son cœur pour
-le jeune couple, dans la petite église qui
-communiquait avec le château. Elle songeait
-que demain il lui faudrait repartir,
-et qu’elle n’aurait rien vu de ce qui lui
-tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait
-ces pensées, elle franchit le premier kilomètre
-qui la séparait de Roquette-Buisson.
-Il était dix heures du soir. Cette solitude
-bleue était favorable à la mélancolie de la
-promeneuse. Elle continua d’avancer. Son
-cœur battit. Elle pénétrait dans le village
-endormi. Elle se dirigeait vers la ruelle d’un
-bas quartier où elle savait qu’était sa demeure
-natale. Elle passa devant l’école des
-Sœurs-bleues dont elle reconnut la porte
-étroite, munie au bas de deux trous qu’elle
-se rappelait bien, et qui semblait n’avoir
-d’autre utilité que de livrer passage
-aux chats.</p>
-
-<p>Son sein palpita davantage. Était-ce cela
-la maison ? Oui, elle en reconnaissait le perron.
-Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais
-quel triste enchantement pesait sur ce toit,
-aux tuiles lépreuses, sur ces volets fermés
-et vermoulus, sur ces murs misérables
-dont s’écaillaient les plâtras superposés ?
-Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour
-que ce berceau devînt un sépulcre. Marie,
-interdite, regardait le contrevent ruiné du
-rez-de-chaussée, à gauche de la porte.
-C’était la fenêtre qui, jadis, à travers un
-rideau de tulle, éclairait le bureau de l’enregistrement.
-Elle écoutait, une main sur
-la gorge, elle écoutait, elle écoutait, si, du
-fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait
-point le doux chant de l’enfance, si elle
-n’allait pas entendre pleurer le violon d’autrefois.
-Rien. Elle ferma les yeux, et, à
-voix basse, elle prononça ce mot ridicule
-et divin : « Papa ! »…</p>
-
-<p>Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu,
-franchir ce seuil. Qu’y avait-il, derrière la
-porte, sinon l’absence ? Le loquet devait être
-le même, il était si usé ! Elle le toucha du
-doigt. Puis, redescendant les marches envahies
-par l’herbe, elle essaya d’apercevoir,
-par-dessus la muraille, le jardin où tout le
-ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle ne
-vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence,
-et elle s’en retourna.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle se coucha, en proie à une tristesse
-que les rumeurs de la fête augmentaient
-encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir
-lui avait fait éprouver étrangement
-cet amer regret du passé, ce vide que
-le Ciel peut seul combler, car, seul, le Ciel
-comprend ce que nous avons perdu. Elle
-serrait fortement son chapelet dans son
-poing, ce que souvent elle faisait en élevant
-sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un
-grand calme se fit, elle s’endormit, et la
-morne vision qu’elle venait d’avoir dans
-la réalité fut transfigurée par un rêve.
-Elle se retrouvait dans le jardin natal, non
-plus toute petite, mais à présent.</p>
-
-<p>Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon
-de papa s’entendait au loin. Elle était
-sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait
-à ombrager sa poupée, et le jeune
-homme, assis à côté d’elle, blond comme le
-soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait
-à Michel Géronce. Il cueillit une rose,
-la lui donna, mais elle la laissa choir de
-sa main trop timide. Elle s’éveilla en se
-demandant, s’il n’y avait point là une prédiction
-heureuse ou si d’avoir laissé tomber
-la rose ne signifiait pas, au contraire, que
-cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le
-laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle
-alla communier à la messe matinale, et fit
-taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un
-songe vain.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Marie ne revit jamais Michel que sa carrière
-avait poussé aux pays étrangers. Elle
-comprit que ce qui l’avait émue, au sortir
-de l’adolescence, ne lui avait été qu’une illusion,
-une de ces vapeurs que les lilas exhalent
-pour des privilégiées, mais qui ne
-laissent qu’un regret aux jeunes filles dédaignées
-par ceux que l’on appelle « des
-beaux partis ».</p>
-
-<p>Elle vieillit sans se plaindre, toujours
-aussi sage, toujours la petite fille de Roquette-Buisson
-maintenant dévouée à sa
-mère et à sa sœur, heureuse que son frère
-Pierre fût entré au Séminaire. Elle vieillit,
-dis-je, si vieillir c’est demeurer jusqu’à vingt-huit
-ans sans époux. Elle n’avait point
-d’amertume. Elle attendait sans attendre,
-comme une jeune fille qui n’a pas de dot.
-Peut-être n’attendait-elle plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Celui que la Providence lui envoya ne fut
-donc pas le brillant Michel, ni l’un de ces
-officiers que l’on voyait passer durant les
-grandes vacances et qui caressaient leurs
-moustaches avant de mettre le pied à l’étrier.
-Ce fut un homme sans beauté, sans
-prétentions, âgé d’une cinquantaine d’années,
-de ceux qui ne font point rêver les
-jeunes filles.</p>
-
-<p>Il représentait une maison de vins. Il était
-venu plusieurs fois chez la maman de Marie
-pour offrir ses services. Il était timide et
-bon, rangé, d’excellente réputation, l’une
-de ces personnes dont le monde sourit avec
-indulgence.</p>
-
-<p>Des faiseurs de romans ne manqueraient
-point de montrer ici Marie sacrifiée, se mariant
-avec une peine secrète, et conservant
-dans son cœur l’image de l’autre, et le brillant
-souvenir du mariage d’Isabelle. Il n’en
-fut pas ainsi. Elle accepta volontiers, avec
-son bon sourire, celui qui la venait tirer du
-célibat et de ce gros chagrin qu’elle nourrissait :
-la crainte de n’être jamais mère.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le mariage eut lieu à Navarrenx. Il sembla
-à Marie, durant la bénédiction que l’on
-donna aux époux, entendre le doux violon
-de Roquette-Buisson, dans le jardin de l’humilité.
-Le petit Michel mort tenait avec
-papa un grand voile dans le Ciel, et il en
-tombait des grâces pareilles à des flocons
-de neige sur cette Marie qui avait appris de
-bonne heure à aimer ses gros souliers, sur
-cette Marie douée du sens sacré de la vie et
-qui, le soir du même jour, dit à son mari :</p>
-
-<p>— Je suis bien heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap small">LE MARIAGE BASQUE</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE MARIAGE DE RAISON</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">179</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br />
-<span class="small">le Dix novembre mil neuf cent vingt-trois</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="sc">Marc TEXIER</span><br />
-<span class="xsmall">A POITIERS</span><br />
-pour le<br />
-MERCVRE<br />
-de<br />
-<span class="small">FRANCE</span></p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOCHES POUR DEUX MARIAGES ***</div>
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-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
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-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-status with the IRS.
-</div>
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-Most people start at our website which has the main PG search
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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